Relations, 1 janvier 2017, Janvier 2017, No 788
[" QUÉBEC VERS UN REVENU MINIMUM GARANTI ?NOUVEAUTÉ QUESTIONS DE SENS PAR JEAN BÉDARD NUMÉRO 788 FÉVRIER 2017 ARTISTE INVITÉ RICHARD-MAX TREMBLAY P P C O N V E N T I O N : 4 0 0 1 2 1 6 9 7,00 $ INCURSION DANS L\u2019ATHEISME , Relations788_janvier-février2017_COUV.qxp_Couvertures 721 décembre 2007 16-12-14 15:56 Page1 2 RELATIONS 788 JANVIER-FÉVRIER 2017 DIRECTRICE Élisabeth Garant RÉDACTEUR EN CHEF Jean-Claude Ravet RÉDACTRICE EN CHEF ADJOINTE Catherine Caron SECRÉTAIRE DE RÉDACTION Emiliano Arpin-Simonetti DIRECTION ARTISTIQUE Mathilde Hébert ILLUSTRATIONS Jacques Goldstyn, Mance Lanctôt, Lino RÉVISION/CORRECTION Éric Massé COMITÉ DE RÉDACTION Gilles Bibeau, Mélanie Chabot, Eve-Lyne Couturier, Jonathan Durand Folco, Claire Doran, Céline Dubé, Lorraine Guay, Mouloud Idir, Agustí Nicolau, Rolande Pinard, Louis Rousseau, Michaël Séguin COLLABORATEURS Gregory Baum, André Beauchamp, Jean Bédard, Jean-Marc Biron, Dominique Boisvert, Marc Chabot, Amélie Descheneau-Guay, Catherine Mavrikakis, Rodney Saint-Éloi, Marco Veilleux IMPRESSION HLN sur du papier recyclé contenant 100 % de fibres post-consommation.DISTRIBUTION Disticor Magazine Distribution Services Relations est membre de la SODEP et de l\u2019AMéCO.Ses articles sont réper toriés dans Érudit, Repère, EBSCO et dans l\u2019Index de pério di ques canadiens.SERVICE D\u2019ABONNEMENT SODEP (Revue Relations) C.P.160, succ.Place-d\u2019Armes Montréal (Québec) H2Y 3E9 514-397-8670 abonnement@sodep.qc.ca ABONNEMENT EN LIGNE www.revuerelations.qc.ca TPS: R119003952 TVQ: 1006003784 Dépôt légal Bibliothèque et Archives nationales du Québec: ISSN 0034-3781 Version numérique: ISSN 1929-3097 ISBN PDF: 978-2-924346-24-2 Nous reconnaissons l\u2019appui financier du gouvernement du Canada par l\u2019entremise du Fonds du Canada pour les périodiques qui relève de Patrimoine canadien.BUREAUX 25, rue Jarry Ouest Montréal (Québec) H2P 1S6 tél.: 514-387-2541, poste 279 relations@cjf.qc.ca www.revuerelations.qc.ca Fondée en 1941 La revue Relations est publiée par le Centre justice et foi, un centre d\u2019analyse sociale progressiste fondé et soutenu par les Jésuites du Québec.Depuis plus de 75 ans, Relations œuvre à la promotion d\u2019une société juste et solidaire en prenant parti pour les exclus et les plus dé munis.Libre et indépendante, elle pose un regard critique sur les enjeux sociaux, écono miques, politiques, environnementaux et religieux de notre époque.NUMÉRO 788 JANVIER-FÉVRIER 2017 7 5 ÉDITORIAL TRUMP DANS L\u2019AIR DU TEMPS Jean-Claude Ravet ACTUALITÉS 6 POUR UN SALAIRE DÉCENT Virginie Larivière 7 MONSANTO EN PROCÈS Marie-Ève Voghel Robert 8 LES ÉVÊQUES DU CANADA SE RETIRENT DE KAIROS Joe Gunn 10 HAÏTI APRÈS L\u2019OURAGAN MATTHEW Jean-Claude Icart 12 DÉBAT MISSIONS DE PAIX ONUSIENNES : LE RETOUR DU CANADA EST-IL UNE BONNE NOUVELLE?Martin Forgues et Denis Tougas 32 REGARD VERS UN REVENU MINIMUM GARANTI AU QUÉBEC?Eve-Lyne Couturier 35 AILLEURS YÉMEN, UNE GUERRE À HUIS CLOS René Naba 39 SUR LES PAS D\u2019IGNACE MICHEL DE CERTEAU OU LA PASSION DE L\u2019AUTRE Marco Veilleux 41 QUESTIONS DE SENS LE SENS DES COMPORTEMENTS INSENSÉS Jean Bédard 42 CHRONIQUE POÉTIQUE de Rodney Saint-Éloi NOUS SOMMES ENCORE HUMAINS RECENSIONS 45 LIVRES 49 THÉÂTRE DOCUMENTAIRE 50 LE CARNET de Catherine Mavrikakis PENSER L\u2019ÉVÉNEMENT À DISTANCE 42 Relations788_janvier-février2017_COUV.qxp_Couvertures 721 décembre 2007 16-12-14 15:56 Page2 RELATIONS 788 JANVIER-FÉVRIER 2017 3 14 incursion dans L\u2019athéisme Jean-Claude Ravet 17 un athéisme de refus ou un athéisme de diaLogue ?Pierre Zaoui 18 LA société sécuLarisée : un espace commun aux croyants et aux athées Jean-Claude Ravet 20 L\u2019athéisme reLigieux Georges Leroux 22 dieu et L\u2019approche scientiste Jean-Claude Simard ARTISTE INVITÉ Né en 1952, Richard-Max Tremblay vit et travaille à Montréal depuis 1972.Diplômé du Goldsmith\u2019s College de Londres, il poursuit une pratique en peinture et en photographie.Son œuvre traite de la fragilité de la mémoire, de l\u2019absence et de la disparition.Il compte de nombreuses expositions à son actif, parmi lesquelles La nuit à perte de vue à Paris, en 1992; Inadvertances (photographie), en 2003; L\u2019ombre des choses (œuvres peintes), en 2010; Fenêtres (photographie), en 2011; Hors Champ II (peinture), en 2014.Son exposition de portraits photographiques, tenue en 2011 au Musée des beaux-arts de Montréal, a été accompagnée du lancement de Portrait, une monographie parue aux éditions du passage.Richard-Max Tremblay est réci - piendaire du Prix Louis-Comtois (2003) et membre de l\u2019Académie royale des arts du Canada (2015)..DOSSIER 23 L\u2019athéisme du REFUS GLOBAL ?Louis Rousseau 24 Le fondamentaLisme avec ou sans dieu Raymond Lemieux 26 Le droit de mécroire Samia Amor 27 dépasser La haine de La reLigion au Québec Catherine Foisy 29 de nouveLLes servitudes ?Gilles Bibeau 23 Richard-Max Tremblay, Le guet, 2011, huile sur toile, 152 x 183 cm.Relations788_janvier-février2017_INT.qxp_Mise en page 1 16-12-12 11:50 Page3 COMMANDEZ-LE ! CHAQUE ANCIEN NUMÉRO EST OFFERT AU PRIX DE 4$ + taxes et frais de port.514-387-2541 poste 234 | cleguen@cjf.qc.ca Voir la liste complète sur notre site : revuerelations.qc.ca VERSION NUMÉRIQUE (À L\u2019UNITÉ) ÉGALEMENT DISPONIBLE www.vitrine.entrepotnumerique.com (section Revues culturelles numériques) VOUS AVEZ MANQUÉ UN NUMÉRO?782 783 784 L\u2019AMOUR DU MONDE \u2013 LA RÉSISTANCE, LA PUISSANCE SOCLE DE TOUTE RÉSISTANCE IMPÉRATIF DE NOTRE TEMPS DE LA CRÉATION 785 786 787 À QUI LA TERRE \u2013 ACCAPAREMENTS, LE RÉVEIL ÉCOCITOYEN \u2013 LA TRAHISON DES ÉLITES \u2013 DÉPOSSESSION, RÉSISTANCES INITIATIVES ET MOBILISATIONS AUSTÉRITÉ, ÉVASION FISCALE ET PRIVATISATION AU QUÉBEC LA TRILOGIE DU 75e ANNIVERSAIRE LES DOSSIERS DES 3 DERNIÈRES ANNÉES 770 UN MONDE QUI VACILLE 771 LA RETRAITE : UNE RESPONSABILITÉ COLLECTIVE 772 FAIRE FRONT CONTRE LA DROITE CANADIENNE 773 L\u2019INDE, TERRE DE LUTTES ET D\u2019ESPOIRS 774 POUR UNE ÉDUCATION ÉMANCIPATRICE 775 DES CHEMINS D'HUMANITÉ 776 CONTRÔLE SOCIAL 2.0 777 HALTE AU CAPITALISME VERT 778 FRANCOPHONIE EN AMÉRIQUE : ENTRE RÊVE ET RÉALITÉ 779 FRAGMENTS D\u2019ÉPHÉMÈRE 780 DANGER : IMPASSE DU PROGRÈS 781 SORTIR DU «CHOC DES CIVILISATIONS» Relations788_janvier-février2017_INT.qxp_Mise en page 1 16-12-12 11:50 Page4 improbable s\u2019est produit.Maître de la télé-réalité et homme d\u2019affaire narcissique et crapuleux, misogyne, xénophobe et bouffon de surcroît, Donald Trump a été élu président des États-Unis \u2013 cœur financier du capitalisme et superpuissance en sursis, bataillant pour maintenir son hégémonie mondiale.C\u2019est là un véritable événement qui donne à penser.On a beau dire que plus d\u2019électeurs ont voté pour sa concurrente démocrate, Hillary Clinton, le constat demeure implacable : l\u2019élection de Trump exprime bien le raz-le-bol d\u2019une bonne partie de la population vis-à-vis de l\u2019establishment politique \u2013 que représentait Clinton \u2013 qui agit en sous-fifre des multinationales et de Wall Street, sans consi dération des gens et du bien commun.L\u2019élection d\u2019un anti-politicien à la Maison-Blanche est aussi un véritable désaveu d\u2019une po litique devenue an- tipolitique, vassa lisée par les pou voirs financiers et économiques.Beaucoup ont préféré (en votant soit pour Trump, soit pour un tiers candidat, ou encore en s\u2019abstenant) cautionner le mensonge plutôt que continuer à se soumettre à une réalité cadenassée par les puissants, prenant ainsi un risque inouï.C\u2019est qu\u2019une part croissante de la population est en train de se réveiller en sueurs du « rêve américain ».Bien sûr, Trump n\u2019est pas la solution.En populiste de droite, il se sert du peuple pour mieux servir ses intérêts financiers et ceux de sa classe.Les riches Américains l\u2019ont compris, eux qui ont voté largement pour lui.Or, le remède choisi risque d\u2019empirer le mal-être collectif en exacerbant les pulsions racistes, en accélérant la course vers la catastrophe écologique, en envenimant les conflits.Le cabinet politique qu\u2019il a choisi n\u2019a rien pour nous rassurer \u2013 même si personne ne peut prédire ce que Donald Trump fera durant son mandat, surtout qu\u2019il semble lui-même n\u2019en avoir aucune idée, carburant à l\u2019humeur du moment.Mais ce que l\u2019on peut d\u2019ores et déjà connaître \u2013 ne serait-ce que dans l\u2019effroi \u2013, c\u2019est ce dont Trump est le symptôme.On a tendance à voir en lui une figure d\u2019exception, dont le surgissement imprévu nous effraierait.Je pense au contraire qu\u2019il nous effraie parce qu\u2019il révèle au grand jour une « normalité » dé shumanisante qu\u2019on fait tout pour masquer.La figure de Trump est en cela le miroir grossissant de notre société.Elle a, par son excès, son outrance, le mérite de faire éprouver l\u2019air vicié du temps qu\u2019on ne perçoit plus, tant on y est accoutumé, et de provoquer la nausée comme un avertissement d\u2019incendie.L\u2019homme qui cherche à ériger de nouveaux murs et des miradors aux frontières des États-Unis n\u2019évoque-t-il pas, en effet, le dispositif sophistiqué de surveillance, de contrôle et d\u2019exclusion systématique déjà en cours, sans tambours ni trompettes ?L\u2019homme qui substitue le mensonge à la réalité n\u2019est-il pas en fin de compte le porte-parole sans fard et tout désigné d\u2019une société passée maître dans l\u2019art de la propagande et qui pose de plus en plus l\u2019opérativité, l\u2019efficacité et l\u2019accroissement des profits comme seuls critères du réel, auxquels on ne peut que se soumettre ?L\u2019homme à la verve assassine \u2013 que l\u2019on voit, dans un clip, tirer du revolver, assis à une table de conférence \u2013, n\u2019est-il pas à l\u2019image d\u2019un monde où la parole, évidée à coups de slogans, de clichés et de mots-clics, est devenue une simple arme au service des puissants et de leurs diktats ?Le promoteur de la télé-réalité ne se trouve-t-il pas au diapason d\u2019une société-spectacle où la citoyenneté se confond avec l\u2019idée d\u2019un public qui applaudit ou qui hue ?Son discours chau- viniste mâtiné de haine de l\u2019étranger, appelant à retrouver la puissance militaire d\u2019antan, n\u2019est-il pas finalement l\u2019écho d\u2019un monde écrasé sous le bulldozer du capital, parfaitement adapté aux marchandises et aux flux financiers plutôt qu\u2019aux êtres humains ?Plutôt que d\u2019en rire ou d\u2019en pleurer, ou d\u2019agiter cette figure outrancière comme un épouvantail pour nous enfoncer davantage dans un statu quo intenable ou une fuite en avant, nous pouvons nous en servir comme d\u2019un choc salutaire pour nous engager dans de nouveaux commencements.Nous pouvons en faire un levier pour habiter pleinement le monde, l\u2019espace public, la parole et l\u2019imagination créatrice, en se les réappropriant comme des dimensions fondamentales de l\u2019existence et de la vie démocratique, et ainsi dessiner le changement de cap radical qu\u2019il nous faut entreprendre.* * * La chronique Questions de sens, inaugurée l\u2019année dernière et signée en alternance par la poète Hélène Dorion et le théologien Guy Côté, se poursuit cette année sous la plume de Jean Bédard, écrivain, philosophe et fermier.C\u2019est avec joie que nous l\u2019accueillons parmi nos collaborateurs réguliers.Jean-Claude Ravet RELATIONS 788 JANVIER-FÉVRIER 2017 5 TRUMP dans l\u2019air du temps L\u2019 ÉDITORIAL Richard-Max Tremblay, Le ciel à travers #4, 2012, huile sur toile, 41 x 41 cm Relations788_janvier-février2017_INT.qxp_Mise en page 1 16-12-12 11:50 Page5 pour un salaire décent Une nouvelle campagne réclame une hausse du salaire minimum à 15$ l\u2019heure et l\u2019amélioration des conditions de vie des travailleuses et des travailleurs au bas de l\u2019échelle.Virginie Larivière L\u2019auteure est organisatrice politique au Collectif pour un Québec sans pauvreté et co-porte-parole de la campagne 5-10-15 Il faut avoir été absent du Québec ces derniers mois pour ne pas avoir entendu parler des nombreuses campagnes qui réclament une hausse du salaire minimum à 15$ l\u2019heure.Parmi celles-ci, il y a la campagne 5-10-15, mise sur pied par le Collectif pour un Québec sans pauvreté, le Front de défense des non-syndiquéEs et trois centrales syndicales (CSD, CSQ et CSN).Elle revendique pour les travailleuses et les travailleurs la remise de l\u2019horaire de travail 5 jours à l\u2019avance, 10 jours de congé payés pour maladie ou responsabilités familiales et un salaire minimum à 15$ l\u2019heure \u2013d\u2019où son nom: 5-10- 15.Ces trois revendications visent l\u2019amélioration des conditions de travail, mais aussi des conditions de vie des personnes qui travaillent au bas de l\u2019échelle et souvent, dans la précarité.Il faut savoir que le salaire minimum, au taux actuel de 10,75 $ l\u2019heure, ne permet pas de sortir de la pauvreté et que les normes du travail ne prévoient aucun congé payé ni pour maladie, ni pour soins d\u2019un enfant ou d\u2019un proche parent.Cela signifie que bon nombre de personnes travaillent malgré la maladie parce qu\u2019elles n\u2019ont tout simplement pas les moyens de se priver d\u2019une journée de salaire.En outre, rien n\u2019oblige les employeurs à remettre les horaires de travail à l\u2019avance, une « flexibilité » qui n\u2019est pas à l\u2019avantage des employés et qui les force à concilier tant bien que mal le travail, la famille et leur vie personnelle.Par ailleurs, si la revendication du 15$/h fait autant de bruit, c\u2019est notamment parce qu\u2019elle concerne la réalité de milliers de personnes qui, au Québec, demeurent pauvres même en travaillant à temps plein toute l\u2019année.Une situation qui ne cesse de s\u2019aggraver, comme en font foi les résultats d\u2019une étude de l\u2019Institut national de recherche scientifique (INRS) qui dévoilait récemment que le nombre de travailleurs pauvres à Montréal a augmenté de plus de 30 % entre 2001 et 2012.Pire encore : 40 % des personnes en situation de pauvreté\u2026 travaillent ! En 2016 au Québec, travailler à temps plein toute l\u2019année au salaire minimum permet à une personne seule de dépasser à peine la Mesure du panier de consommation (MPC).Cette mesure sert de repère pour suivre les situations de pauvreté du point de vue de la couverture des besoins de base.Une personne qui se situe sous la MPC compromet sa santé et son espérance de vie.Selon les estimations de l\u2019Observatoire de la pauvreté et des inégalités au Québec, en 2016, à Montréal, la MPC pour une personne seule se situe à 17 763 $ par année.Sous tous ces chiffres se cachent des milliers de situations de vie insoute - nables, mais aussi une situation sociale qu\u2019on serait tenté de qualifier de.bombe atomique.En effet, comment tolérer qu\u2019au sein de notre société, les fins de mois des travailleuses et des travailleurs soient si souvent impossibles à boucler que les détours par la banque alimentaire sont de plus en plus fréquents ?Avec un salaire minimum à 15 $/h, ces mêmes personnes gagneraient un revenu proche de la Mesure de faible revenu (23101$) \u2013 qui correspond à 60 % du salaire médian ajusté\u2013 et du salaire viable (25 100 $), deux indicateurs qui illustrent de façon plus juste ce que devrait signifier « sortir de la pauvreté ».Entre 23 101 $ et 25 100 $ par année, une personne peut mieux couvrir ses besoins de base, rembourser ses dettes et même épargner un peu.Dans tous les cas, elle contribue à faire rouler l\u2019économie, notamment en dépensant dans les commerces de proximité.Un avantage que la hausse attendue des prix ne devrait pas éclipser puisque, comme plusieurs études le démontrent, cette hausse des prix devrait être d\u2019au plus 5 %.C\u2019est bien peu cher payer, considérant que près d\u2019un million de travailleuses et travailleurs 6 RELATIONS 788 JANVIER-FÉVRIER 2017 Relations788_janvier-février2017_INT.qxp_Mise en page 1 16-12-12 11:50 Page6 verraient leurs conditions de vie s\u2019améliorer grandement.Et s\u2019il est vrai que certaines études indiquent que des pertes d\u2019emplois sont à prévoir suivant une augmentation rapide du salaire minimum, celles-ci sont toutefois bien loin des prédictions catastrophiques auxquelles nous ont habitués certains économistes.Le cas de laColombie- Britannique est à cet égard éclairant.En 2012, le salaire minimum y a été rehaussé de 28 %, entraînant dans la foulée la perte de 3200 emplois, soit beaucoup moins que les 52 000 emplois anticipés par l\u2019Institut Fraser.Il nous semble en somme que les avantages d\u2019un salaire minimum à 15 $/h sont beaucoup plus nombreux et importants que les inconvénients.Les discours de peur, servis par les plus farouches opposants à une hausse substantielle du salaire minimum, ne semblent être ni plus ni moins qu\u2019un déni de ces avantages.monsanto en procès Des avancées juridiques importantes pour mettre au pas les entreprises agro-industrielles pourraient découler du Tribunal Monsanto.Marie-ÈveVoghel Robert L\u2019auteure est responsable des communications à Vigilance OGM Du 14 au 16 octobre 2016, un exercice inédit s\u2019est tenu à La Haye, aux Pays-Bas : le Tribunal Monsanto.Son objectif était de juger la multinationale Monsanto pour violations de droits humains, crimes contre l\u2019humanité et écocide.Dans Le Monde du 16 octobre 2016, la juge Françoise Tulkens, ancienne vice- présidente de la Cour européenne des droits de l\u2019Homme et présidente du Tribunal Monsanto, définit l\u2019écocide comme étant « \u201cun génocide\u201d attaché à l\u2019environnement, des atteintes à l\u2019environnement qui altéreraient de façon grave et durable les écosystèmes dont dépend la vie des humains ».La reconnaissance juridique des crimes contre l\u2019environnement et de l\u2019écocide est l\u2019un des enjeux de ce tribunal que le Nigérian Nnimmo Bassey, président des Amis de la Terre international de 2008 à 2012, a exprimé en ces termes : « La nourriture est synonyme de célébration, de culture, de vie.Il ne s\u2019agit pas d\u2019une lutte contre une seule entreprise multinationale, mais c\u2019est un combat pour la vie, c\u2019est un combat pour la liberté.Un combat pour arrêter les grandes entreprises de coloniser nos systèmes alimentaires, de coloniser notre agriculture.» Plus de 750 personnes de quelque 30 nationalités ont assisté aux délibérations lors desquelles cinq juges de renommée internationale ont entendu les témoignages d\u2019une trentaine de victimes ainsi que des experts venus des cinq continents.Ils ont parlé des impacts des pratiques de Monsanto sur les agriculteurs, la santé animale et humaine, la biodiver- sité, les sols et les plantes ; ils ont rappelé le droit à l\u2019alimentation, à un environnement sain, à la santé ainsi que le droit de savoir et d\u2019avoir accès à l\u2019information.Ils ont aussi témoigné des pressions faites sur les acteurs et institutions de la société civile.Sabine Grataloup y était au nom de son fils Théo, qui est né avec une malformation de l\u2019œsophage et de la trachée à la suite d\u2019une exposition très forte à un désherbant à base de glyphosate au début de sa grossesse.« Il a subi 50 opérations depuis sa naissance, il a maintenant 9 ans.RELATIONS 788 JANVIER-FÉVRIER 2017 7 Nouveau supérieur général des jésuites Le 14 octobre dernier, la 36e Congrégation générale de la Compagnie de Jésus a élu le Vénézuélien Arturo Sosa Abascal comme nouveau supérieur général.Il devient ainsi le premier jésuite non européen à diriger la Compagnie.Docteur en sciences politiques et auteur de plusieurs livres sur la démocratie et la dictature au Venezuela, la pensée politique, le colonialisme et l\u2019émancipation, Arturo Sosa a aussi dirigé pendant plusieurs années le centre Gumilla, centre d\u2019investigation sociale des jésuites (l\u2019équivalent véné- zuélien du Centre justice et foi au Québec).Intellectuel engagé pour la justice sociale, il a déjà collaboré à Relations.Il signait, dans le numéro de juillet-août 1977 (no 428), un article intitulé «?Pétrole et sous-développement au Venezuela?», disponible en ligne dans les archives numérisées de Relations sur le site de Bibliothèque et Archives nationales du Québec.Voir?: .Sabine Grataloup témoignant aux audiences du 15 octobre 2016.Photo : Tribunal Monsanto Relations788_janvier-février2017_INT.qxp_Mise en page 1 16-12-12 11:50 Page7 Je suis présente ici pour sensibiliser, je l\u2019espère, les opinions publiques et les responsables politiques du monde entier sur la nécessité de la mise en place d\u2019une instance juridique internationale pour prendre en charge et juger ces crimes contre l\u2019environnement et la santé de l\u2019ensemble de la communauté humaine1.» Tout l\u2019intérêt de ce projet réside dans sa capacité à contribuer à de réelles avancées sur le plan juridique.Même s\u2019il est symbolique, ce tribunal contribuera à la mise en place de mécanismes interna - tionaux et à l\u2019élaboration d\u2019un dossier juridique qui pourra être utilisé par les populations dans le cadre de futures poursuites contre Monsanto et d\u2019autres multinationales de l\u2019agro-industrie.Omnipotentes, ces entreprises le sont plus que jamais.L\u2019annonce de l\u2019achat de Monsanto par Bayer en septembre dernier, pour la somme de 66 milliards de dollars US, a créé un dangereux précé- dent : une même compagnie contrôlera désormais la production de semences, de pesticides et de médicaments.Cela signe la poursuite d\u2019un modèle agro-industriel qui intensifie le contrôle des multina - tionales sur les semences et le vivant, la perte de biodiversité, le réchauffement climatique, l\u2019épuisement des sols, la conta - mination des ressources hydriques par l\u2019utilisation des pesticides, etc.Pourtant, la prétention qu\u2019a cette industrie de « nourrir le monde » résiste de moins en moins à l\u2019analyse, les gros joueurs produisant plutôt de la nourriture pour l\u2019alimentation animale, du carburant pour les voitures et du sucre pour l\u2019industrie agroalimentaire, et ce, à un coût très élevé pour la santé et l\u2019environnement\u2026 mais très payant pour les actionnaires ! Il est temps de remettre le pouvoir entre les mains des personnes qui nourrissent vraiment la majorité des populations du monde, qui pratiquent l\u2019agriculture paysanne et l\u2019agro-écologie et qui travaillent dans le respect de la planète.Le Tribunal Monsanto est un événement important pour leur donner des outils juridiques capables de faire valoir leurs droits.les évêques du canada se retirent de Kairos Cette décision marque une défaite pour la justice sociale et l\u2019œcuménisme au Canada.JoeGunn* L\u2019auteur est directeur général de Citizens for Public Justice, à Ottawa Lors de leur assemblée plénière du mois de septembre 2016, les évêques catholiques du Canada ont choisi de se retirer officiellement de KAIROS, le plus grand réseau œcuménique de justice sociale au pays.KAIROS s\u2019intéresse principalement aux droits des Autochtones, aux droits humains et au développement dans l\u2019hémisphère Sud ainsi qu\u2019à la justice écologique et économique au Canada.Au Québec, le Réseau œcuménique justice, écologie et paix (ROJEP) travaille en concertation avec lui sur plusieurs questions.La capacité des groupes de confession chrétienne de porter une parole publique commune sur une multitude de questions sociales et écologiques \u2013 l\u2019un des points forts de l\u2019œcuménisme au Canada depuis des décennies\u2013 se trouve gravement compromise par la décision des évêques catholiques.KAIROS est né en 2001 des coalitions œcuméniques que les évêques avaient contribué à former, diriger et financer depuis les années 1970.Jusqu\u2019à présent, le réseau regroupait 11 Églises, dont l\u2019Église anglicane et l\u2019Église presbytérienne du Canada, et des agences d\u2019Églises (généralement celles œuvrant dans le domaine du développement international).Un représentant des évêques catholiques siégeait au sein du conseil d\u2019administration, de même qu\u2019un représentant de Développement et Paix.Les communautés religieuses y avaient elles aussi deux représentants.Pourquoi les évêques ont-ils voulu sortir de KAIROS ?Il semble que la décision ait été davantage politique et administra- 8 RELATIONS 788 JANVIER-FÉVRIER 2017 UN NUMÉRO ANNIVERSAIRE 40 ans de Possibles Fondée en 1976 par les sociologues Gabriel Gagnon et Marcel Rioux et par les poètes Roland Giguère, Gérald Godin, Gilles Hénault et Gaston Miron, entre autres, la revue Possibles célébrait en octobre dernier ses 40 ans.Un numéro spécial intitulé «?Utopies concrètes et pratiques émancipatoires?» (vol.40, no 2, automne 2016) souligne cet anniversaire.Remémorant l\u2019apport des fondateurs, le numéro est néanmoins résolument tourné vers l\u2019action et la liberté collectives d\u2019au- jourd\u2019hui.Ce faisant, il incarne bien l\u2019esprit et les principes autogestionnaires qui carac - térisent la revue depuis ses débuts, une forme d\u2019hommage à son héritage et à son enracinement dans la société québécoise.Voir?: .Sortons la Caisse du carbone Alors qu\u2019un nombre croissant d\u2019institutions financières et de fonds communs de placement retirent leurs investissements des combustibles fossiles, une nouvelle campagne de l\u2019organisme Recycle ta Caisse et de la Fondation David Suzuki demande à la Caisse de dépôt et placement du Québec d\u2019en faire autant.Intitulée «?Sortons la Caisse du carbone?», l\u2019initiative permet d\u2019envoyer une lettre au pdg de la Caisse, Michael Sabia, pour lui rappeler l\u2019incompatibilité entre les investissements dans les énergies fossiles et l\u2019atteinte des objectifs de l\u2019Accord de Paris sur le climat.D\u2019autant que le possible éclatement de la «?bulle carbone?» n\u2019est pas sans risques financiers pour les épargnants de la Caisse.Renseignements?: .La force ouvrière Après cinq ans de travail et grâce à l\u2019appui financier de quelque 800 personnes et organismes, l\u2019œuvre d\u2019art publique «?La Force ouvrière \u2013?hommage à Michel Chartrand?» a été inaugurée le 21 octobre dernier dans le parc qui porte le nom du grand syndicaliste, à Longueuil.Réalisée par l\u2019artiste Armand Vaillancourt, lui-même une figure importante du Québec contemporain, l\u2019immense sculpture est composée de 20 plaques d\u2019acier de 24 tonnes et de 10 mètres de haut chacune.Elle illustre la puissance inébranlable de la solidarité sociale et syndicale qu\u2019incarnait Michel Chartrand.Vue des airs, elle rappelle aussi le vol des outardes qui accomplissent leur migration en se relayant, inlassablement, à la tête de la volée.Voir?: .1.Ce témoignage, parmi d\u2019autres, est dispo - nible sur Vimeo, sur la chaîne «Monsanto Tribunal».Relations788_janvier-février2017_INT.qxp_Mise en page 1 16-12-12 11:50 Page8 tive que théologique.Car sur ce plan, les bases théologiques du mouvement œcu- ménique se sont approfondies considérablement depuis le concile Vatican II.Des déclarations officielles de l\u2019Église catholique encouragent, notamment, un engagement plus marqué avec d\u2019autres Églises.Par exemple, les autorités catholiques \u2013y compris la Conférence des évêques catholiques du Canada (CECC)\u2013 ont fait des déclarations communes avec des Églises protestantes pour souligner, l\u2019année prochaine, le 500e anniversaire de la Réforme protestante.Les prises de position de KAIROS ont souvent été à l\u2019avant-garde, invitant les communautés de foi à sortir de leur zone de confort.Dans le passé, cela a souvent été vu comme un effet positif de la collaboration œcuménique plutôt que comme un problème.À présent, la conférence épiscopale semble vouloir contrôler davantage le programme.« Les approches de KAIROS et les nôtres sont souvent assez différentes1», écrivait le président de la CECC, Doug Crosby, dans une lettre envoyée aux Églises et organisations partenaires de KAIROS, le 7 octobre 2016.Au sein de KAIROS, les Églises s\u2019efforcent de fonctionner par consensus et les évêques ne détenaient donc pas un droit de veto.Or, ils voulaient pouvoir se dissocier de toute déclaration, activité ou calendrier ne leur convenant pas.Il y a plusieurs années, ils avaient également décidé de se retirer du Conseil national de Développement et Paix, car là aussi, un vote à la majorité pouvait aller à l\u2019encontre de leur volonté.Aussi, il y a un an, le président de la CECC, dans une lettre envoyée aux 25 Églises membres du Conseil canadien des Églises (CCE), exprimait des inquiétudes à l\u2019égard de leur conseil de direction et d\u2019une commission Justice et Paix qui « entreprend trop de projets ».Le fait est que les structures de gestion de la CECC permettent difficilement aux évêques d\u2019intervenir rapidement sur un enjeu.Les contraintes financières des dernières années n\u2019améliorent pas non plus l\u2019efficacité et la transparence de son action.Plusieurs diocèses peinent à assumer leur contribution financière et les effectifs disponibles sont réduits.Souvent absente en amont lorsque des projets œcumé- niques sont planifiés, la CECC voit par conséquent réduite sa capacité d\u2019influencer ces projets (et éventuellement d\u2019obtenir l\u2019approbation des évêques).Plus inquiétant encore, la décision des évêques de quitter KAIROS démontre une incohérence avec la vision de l\u2019évêque de Rome : le pape François est, en effet, enthousiaste à l\u2019égard de l\u2019œcuménisme et parle souvent de thèmes liés à la justice sociale.Le mois dernier, les évêques canadiens ont fait écho à son appel d\u2019aller «vers les périphéries ».Le risque de ne pas le faire, affirmaient-ils, est « de devenir une Église repliée sur elle-même, qui fonctionne peut-être efficacement, mais qui ne vibre plus aux besoins des autres pour leur porter la Bonne Nouvelle.François nous met en garde contre ce cul-de- RELATIONS 788 JANVIER-FÉVRIER 2017 9 e s p o i r L\u2019art fait du bien De plus en plus, nos sociétés deviennent conscientes du rôle important que l\u2019art peut jouer dans la vie de tous, peu importe le parcours de vie, mais en particulier lorsque nous sommes confrontés à la fragilité, à l\u2019exclusion, à l\u2019expérience des limites.Cette série documentaire en cinq épisodes, réalisée avec la collaboration d\u2019institutions œuvrant dans différents secteurs du domaine des arts au Québec, scrute cette réalité à travers une galerie de personnages sensibles et vivants en nous faisant découvrir un éventail de projets inspirants menés au Québec.L\u2019art s\u2019y révèle comme un puissant chemin de guérison, d\u2019affirmation et d\u2019inclusion \u2013 une expérience réellement transformatrice.À prescrire aussi sans modération à l\u2019ensemble des ministres de nos gouvernements\u2026 À découvrir sur le site de La Fabrique culturelle de Télé-Québec?: Avec la collaboration graphique de LINO Relations788_janvier-février2017_INT.qxp_Mise en page 1 16-12-12 11:50 Page9 sac : \u201cJe ne veux pas une Église préoccupée d\u2019être le centre et qui finit renfermée dans un enchevêtrement de fixations et de procédures\u201d2».Cela semble peu cohérent avec la décision d\u2019abandonner KAIROS, qui cons - titue une défaite pour la justice sociale au Canada et une manifestation d\u2019un manque de souci œcuménique de la part des responsables de l\u2019Église catholique d\u2019aujourd\u2019hui.Haïti après l\u2019ouragan mattHew Le passage de l\u2019ouragan a accentué la déforestation du pays et gravement affecté son secteur agricole.Jean-Claude Icart L\u2019auteur est sociologue Le 4 octobre 2016 au petit matin, l\u2019ouragan Matthew, le plus puissant à toucher les Caraïbes depuis une décennie, a violemment frappé le sud-ouest d\u2019Haïti.Des vents de 240 km/h ont fait des dégâts considérables.Ce cyclone de catégorie 4 rappelait qu\u2019Haïti, qui ne s\u2019est pas encore relevé du séisme de 2010, est le troisième pays au monde le plus marqué par les évènements climatiques, et le premier du bassin caribéen.Avec ses quelque 700 morts, Matthew n\u2019est cependant pas l\u2019ouragan le plus meurtrier de l\u2019histoire d\u2019Haïti, grâce notamment au travail de la Division de la protection civile.En 1963, l\u2019ouragan Flora avait fait 5000 morts, principalement dans le sud et le sud-est du pays.En 1994, Gordon avait fait 1122 morts et, en 2004, la tempête tropicale Jeanne causait 1790 décès dans le département de l\u2019Artibo- nite.La spécificité de Matthew se trouve ailleurs.Dans les trois départements les plus affectés, la Grand\u2019Anse, les Nippes et le Sud, l\u2019ouragan a détruit les maisons, les rivières sont entrées en crue et la mer a pénétré profondément dans les terres, particulièrement dans la ville des Cayes, ce qui a provoqué des glissements de terrain.Une évaluation rapide du ministère de l\u2019Économie et des Finances a estimé les pertes et dommages dans ces trois départements à environ 1,9 milliard de dollars américains.Le secteur agricole (agriculture, élevage et pêche) a été le plus durement touché avec des pertes et dommages estimés à 603,8 millions de dollars.Matthew a parcouru lentement et avec une force extrême les régions les plus vertes du pays, détruisant 80% des plantations agricoles sur son passage.Les ressources forestières et arborées ont essuyé de lourdes pertes.Les hauteurs des massifs de La Hotte et de La Selle, qui abritent les deux plus importantes réserves écologiques du pays, ont été du - 10 RELATIONS 788 JANVIER-FÉVRIER 2017 Mois de l\u2019histoire des Noirs Alors que l\u2019élection de Donald Trump semble libérer une parole raciste à l\u2019encontre de plusieurs minorités non seulement aux États-Unis, mais aussi au Canada, le Mois de l\u2019histoire des Noirs revêt une importance particulière cette année.L\u2019événement, qui se tient en février aux États-Unis, au Royaume- Uni, au Canada ainsi qu\u2019au Québec, permet de rappeler l\u2019histoire des afro-descendants, fortement marquée par l\u2019expérience trau - matisante de l\u2019esclavage.Au Québec, l\u2019événement en est à sa 26e édition en 2017.Conférences, projections, exposition et spectacles sont au programme pour rappeler l\u2019apport des Noirs dans le développement de la société québécoise, et ce, dès la fondation de la Nouvelle-France \u2013?une mémoire souvent éclipsée.Rendant aussi hommage aux personnes et aux groupes qui ont fait avancer la cause de l\u2019égalité des Noirs, l\u2019événement sera par ailleurs l\u2019occasion de relancer la demande de commission d\u2019enquête sur le racisme systémique, lancée le printemps dernier par des militants antiracistes de divers horizons.Renseignements?: .SURVIE MENACÉE La FFQ appelle à l\u2019aide Au terme des activités de son 50e anniversaire, en 2016, la Fédération des femmes du Québec (FFQ) annonçait que sa survie est menacée.Les coupes importantes du gouvernement Harper dans les groupes de femmes ces dernières années et les faibles montants reçus de Québec l\u2019ont forcé à mettre à pied cinq de ses sept employées permanentes depuis 2011.Alors que seulement 20?% de son budget est assuré par l\u2019État, la FFQ réclame un financement adéquat, joignant sa voix à la campagne «?Engagez-vous pour le communautaire?», qui demande au gouvernement du Québec 475 millions de dollars supplémentaires par année pour les groupes d\u2019action communautaire autonomes.Une campagne d\u2019appui aux reven - dications de la FFQ a aussi été lancée.En conférence de presse, le 20 novembre dernier, la présidente de la fédération de 2003 à 2009, Michèle Asselin, a rappelé à quel point «?l\u2019égalité de droits, si chèrement acquise, est loin d\u2019être une réalité de fait pour toutes les femmes.Après 50 ans, la FFQ a encore toute sa pertinence.Le gouvernement doit agir avant qu\u2019il ne soit trop tard?».Voir?: .*Traduit de l\u2019anglais par Matthew Nini, en collaboration avec Catherine Caron.1.La lettre peut être lue sur le site .2.« La coresponsabilité des laïques dans l\u2019Église et le monde », Commission épiscopale pour la doctrine.Conférence des évêques catholiques du Canada, 8 décembre 2016.Un paysan sauve ce qui reste de son champ de riz, près de Les Cayes, après le passage de l\u2019ouragan Matthew.Photo : CP/Rebecca Blackwell Relations788_janvier-février2017_INT.qxp_Mise en page 1 16-12-12 11:50 Page10 rement touchées.Le site de La Hotte, le long de la presqu\u2019île du sud, fait partie depuis mars 2016 du réseau mondial des Réserves de la biosphère, établi par le Conseil international de coordination du Programme de l\u2019UNESCO sur l\u2019Homme et la biosphère.Il comprend notamment le Parc national Macaya, dernière forêt primaire d\u2019Haïti.Dans les trois départements cités plus haut, 17 des 30 bassins versants du pays ont été affectés.Il faudrait ajouter les pertes d\u2019autres régions touchées, notamment le Nord-Ouest, mais ces données suffisent à montrer que l\u2019agriculture et la couverture forestière du pays n\u2019avaient jamais été autant affectées par un cyclone.Les dégâts sont aussi importants dans le secteur de la pêche et de l\u2019élevage.Environ 75% du cheptel a été perdu dans les zones les plus touchées.Le 17 novembre 2016, le gouvernement du Canada a annoncé « l\u2019octroi de 54 millions de dollars d\u2019aide au développement pour des projets en Haïti afin de répondre aux besoins alimentaires urgents et d\u2019effectuer des investissements à long terme pour assurer la viabilité et la résilience, en particulier dans le secteur agricole ».Étalée sur cinq ans, cette aide devrait commencer en avril 2017.La majeure partie de cette somme sera distribuée dans le cadre d\u2019un appel de propositions intitulé «Renforcer les chaînes de valeur agroa- limentaires et l\u2019adaptation aux changements climatiques ».L\u2019objectif est de contribuer à améliorer le bien-être économique et de réduire la vulnérabilité des Haïtiens en milieu rural dans les départements de l\u2019Artibonite, du Sud et de Grand\u2019Anse.C\u2019est certainement un pas dans la bonne direction.Il faut aussi garder en mémoire la principale leçon à tirer de l\u2019après-séisme de 2010, soit l\u2019absolue nécessité que la gestion de la reconstruction des zones touchées soit assumée par les Haïtiens eux-mêmes.La relance de la production agricole est prioritaire pour éloigner le spectre de l\u2019insécurité alimentaire.L\u2019élaboration d\u2019un véritable plan d\u2019aménagement du territoire ainsi qu\u2019une vigoureuse campagne de reboisement sont également incontournables, et ce, depuis des décennies.Il est à espérer que cette campagne fasse une belle part au palmiste royal, cet emblème de la République d\u2019Haïti, symbole de paix et de liberté.Par sa forme, mais aussi grâce à ses racines reliées par une infinité de liens, c\u2019est l\u2019arbre qui résiste le mieux aux cyclones.RELATIONS 788 JANVIER-FÉVRIER 2017 11 Relations788_janvier-février2017_INT.qxp_Mise en page 1 16-12-12 11:50 Page11 La nouvelle politique onusienne du Canada poursuit celle des conservateurs en lui ajoutant un vernis humanitaire.Martin Forgues L\u2019auteur, journaliste indépendant, a publié entre autres Un Canada errant sur le sentier de la guerre (Poètes de brousse, 2015) Au moment d\u2019écrire ces lignes, début novembre, le ministre canadien de la Défense Harjit Sajjan s\u2019envolait vers le Mali afin d\u2019étudier la possibilité d\u2019y déployer des troupes sous l\u2019égide des Nations unies.Les soldats canadiens reprendront donc, selon toute vraisemblance, le chemin de l\u2019Afrique, un casque bleu enfoncé sur la tête.Ce continent, malgré sa richesse, demeure soumis aux desideratas de l\u2019aide internationale et d\u2019ONG qui déterminent la politique étrangère d\u2019États sous perfusion et dont la sécurité des populations est finalement dépendante du bon vouloir des puissances étrangères.maintien de la paix ou néocolonialisme?Un examen approfondi de l\u2019histoire des missions de maintien de la paix des Nations unies révèle une étrange coïncidence entre les pays où sont massivement déployées ces troupes multinationales et les endroits où sont concentrés les intérêts politiques et économiques des pays occidentaux.Ces derniers, de toute évidence, contrôlent l\u2019ordre du jour au Conseil de sécurité de l\u2019ONU, chargé d\u2019approuver ou non le déclenchement des missions de « maintien de la paix ».Dans bien des cas, celles-ci reflètent le désir d\u2019anciennes puissances coloniales de maintenir leur influence dans leurs ex-colonies comme la République démocratique du Congo (RDC), la République centrafricaine, la Côte d\u2019Ivoire, ou encore le Mali, dont le fort potentiel minier attire par ailleurs plusieurs compagnies canadiennes qui y font de l\u2019exploration et de l\u2019exploitation.La mission actuelle au Mali prend en quelque sorte le relais de l\u2019intervention menée par la France en 2013 en réaction au conflit qui a éclaté à la suite de la plus récente révolte touarègue, elle-même facilitée par la chute du régime de Mouam- mar Kadhafi en Libye.Il est essentiel de rappeler dans ce contexte que le Canada a joué un rôle de premier plan dans l\u2019opération militaire de l\u2019OTAN visant à déloger Kadhafi, emblème du panafricanisme et ennemi déclaré de l\u2019Occident.On connaît la suite : la Libye s\u2019est enfoncée dans la guerre civile, le gouvernement soutenu par l\u2019ONU exerce une influence limitée, voire inexistante et le groupe armé État islamique s\u2019est installé à Syrte, favorisant la circulation d\u2019armes et de groupes djihadistes dans les pays de la région.Par ailleurs, si on examine même sommairement le mandat de la mission onusienne au Mali, la MINUSMA, en matière de formation des forces de sécurité et de renforcement de leurs capacités, on ne peut que constater l\u2019absence de volonté réelle de la « communauté internationale» de favoriser l\u2019autonomie militaire du Mali face aux groupes armés qui sévissent sur son territoire.Et on peut en dire tout autant des autres pays où les casques bleus sont déployés.La volonté du Canada de jouer au pompier-pyromane dans la région ne saurait donc être vue autrement que comme une continuation des politiques militaristes du gouvernement Harper couvertes d\u2019un vernis faussement hu - manitaire.une leçon à retenir Lorsque le Canada a délaissé les missions onusiennes au profit de ses désastreuses épopées militaires en Afghanistan (2001- 2014) et en Libye (2011), six ans s\u2019étaient écoulés depuis la fin de la débâcle des Balkans et le massacre de Srebrenica, qui confirmaient l\u2019échec des missions de «maintien de la paix ».L\u2019implantation de règles d\u2019engagement complètement inadaptées à la réalité du conflit en Bosnie a révélé le caractère caduc de ce modèle d\u2019interventionnisme militaire supranational.Depuis, la nature des conflits s\u2019est profondément transformée.Les armées plus conventionnelles ont été remplacées par des milices sans commandement centralisé ni uniformes, employant des tactiques de guérilla héritées des Talibans d\u2019Afghanistan et des groupes armés en Irak, développées au milieu des années 2000.L\u2019emploi de civils comme boucliers humains et les exactions commises par ces groupes armés sont également monnaie courante.Des réalités qui, lorsqu\u2019on les ajoute à la pérennisation des missions onusiennes sur le continent africain, sèment le doute quant à l\u2019efficacité de ces dernières.La sécurité et l\u2019autonomie des pays d\u2019Afrique ne peuvent découler de ce type de paternalisme, malgré le caractère bienveillant que cherchent à évoquer les défenseurs des missions de « maintien de la paix ».Si des pays comme le Mali, la RDC et la République centrafricaine se sont vus accorder l\u2019indépendance politique par leurs suzerains coloniaux, la suite logique ne peut être que de poursuivre dans cette voie et de permettre à ces pays de gagner une réelle autonomie militaire, économique et politique afin de com - pléter le processus de décolonisation de manière pacifique.Autrement, la violence en fera partie intégrante, donnant raison à Frantz Fanon.Dans cette optique, si le Canada veut réellement renouer avec l\u2019illusion d\u2019être un pays de paix (l\u2019a-t-il seulement déjà été ?), il devra d\u2019abord faire le deuil de sa propre hypocrisie.12 RELATIONS 788 JANVIER-FÉVRIER 2017 Le gouvernement canadien a récemment annoncé la création d\u2019un programme pour la stabilisation et les opérations de paix.Il dit vouloir ainsi renouer avec la tradition des Casques bleus, délaissée pendant les années Harper au profit de campagnes offensives menées par l\u2019OTAN.Mais cette nouvelle politique, qui prévoit notamment un regain des interventions en Afrique, est-elle souhaitable pour autant ?Nos auteurs invités en débattent.Relations788_janvier-février2017_INT.qxp_Mise en page 1 16-12-12 11:50 Page12 RELATIONS 788 JANVIER-FÉVRIER 2017 13 missions de paix onusiennes: le retour du canada est-il une bonne nouvelle?Le Canada a un rôle à jouer dans les opérations de paix de l\u2019ONU.Denis Tougas L\u2019auteur a été responsable des dossiers concernant l\u2019Afrique centrale à l\u2019Entraide missionnaire, de 1990 à 2015 «Nous, peuples des Nations unies, prenons la résolution de [\u2026] préserver les générations futures du fléau de la guerre [\u2026] et à cette fin [\u2026] d\u2019unir nos forces pour maintenir la paix et la sécurité internationales.» Difficile, même aujourd\u2019hui, de ne pas être d\u2019accord avec ces quelques mots du préambule de la Charte des Nations unies, tant les guerres, certes différentes de celles du XXe siècle, continuent d\u2019endeuiller la planète.Difficile, aussi, de ne pas se réjouir de la perspective d\u2019une participation plus convaincante du Canada aux missions de paix de l\u2019ONU.On devrait cependant surveiller de près la réalisation de cette promesse électorale du gouvernement Trudeau.Les échecs des missions onusiennes des années 1990 \u2013 en Somalie, en ex- Yougoslavie et au Rwanda notamment\u2013 ont détourné le Canada, comme la majorité des pays occidentaux, des opérations de paix de l\u2019ONU.On les jugeait inadaptées à ces conflits d\u2019un genre nouveau sévissant à l\u2019intérieur même des États, où des milices de toutes sortes massacrent et pillent.L\u2019incapacité de défendre les civils et l\u2019inadéquation des mandats ont maintes fois été dénoncées.Depuis, des efforts ont été réalisés pour répondre aux nouveaux défis.Deux rapports1 ont proposé une nouvelle approche des conflits où les civils sont souvent des cibles désignées, les droits humains, inconnus, et les capacités des États touchés, restreintes ou inexistantes.L\u2019action militaire, même « robuste», ne sera dorénavant qu\u2019une composante de missions multidimensionnelles.Elle devra aussi pouvoir se déployer rapidement et efficacement pour prévenir les crises et, enfin, soutenir une stratégie globale de retour à la paix.En outre, elle aura à s\u2019adapter, par étape, au contexte par - ticulier de chaque situation.Et surtout, elle devra se dissocier de la lutte au terrorisme.En somme, il s\u2019agit de sortir du modèle standard qui voyait dans la quantité des troupes engagées la condition suffisante pour soutenir l\u2019ensemble des processus menant à la paix, puis aux élections, ultime étape avant l\u2019instauration d\u2019un État démocratique \u2013 un modèle qui, à l\u2019évidence, a échoué.Devant cette nouvelle approche, le Canada, comme les autres pays riches, n\u2019a plus d\u2019argument acceptable pour ne plus s\u2019engager sérieusement dans les missions de paix onusiennes.Au moins deux raisons devraient l\u2019y encourager.tourner la page conservatrice Premièrement, il est temps d\u2019en finir avec l\u2019époque Harper: le gouvernement conservateur a abruptement tourné le dos à l\u2019ONU et au multilatéralisme en politique internationale pour se soumettre aveuglément aux projets des États-Unis, de l\u2019OTAN et des «coalitions d\u2019États volontaires» en se lançant dans des aventures guerrières comme en Libye ou en Ukraine.Et même si sa participation au sein de la Force internationale d\u2019assistance à la sécurité en Afghanistan avait reçu l\u2019aval du Conseil de sécurité de l\u2019ONU, elle lui a valu de perdre une bonne part de sa crédibilité.En effet, assurer la sécurité et même le «développement» de la province de Kandahar alors que les États- Unis menaient la chasse aux terroristes ailleurs dans le pays a semé la confusion.Le Canada ainsi que l\u2019ONU se sont retrouvés du côté des agresseurs.Revenir au multilatéralisme de l\u2019ONU demeure encore le meilleur gage de légitimité pour des actions militaires.un engagement concret pour la paix Deuxièmement, il est temps que le Canada réponde positivement aux appels répétés du Département du maintien de la paix de l\u2019ONU et fournisse des contingents spécialisés capables de répondre aux exigences nouvelles des missions.Jusqu\u2019à présent, la grande majorité du personnel militaire est fourni par des pays en développement ou émergents : ainsi, 30% des contingents proviennent du sous-continent indien.Depuis 20 ans, les Occidentaux pressent l\u2019ONU de mener ses opérations avec plus de «robustesse» pour protéger les civils et dissuader les fauteurs de trouble\u2026 tout en laissant les autres pays assumer les risques que cela comporte.Les militaires canadiens sont bien formés et bien payés.Ils sont mieux préparés et mieux équipés que la majorité des troupes fournies par les autres pays pour des opérations d\u2019urgence, de protection ou de prévention.De plus, certains militaires parlent français, un atout non négligeable dans le contexte des conflits en Afrique francophone.On ne connaît pas encore la forme que prendra le Programme pour la stabilisation et les opérations de paix annoncé récemment par le gouvernement Trudeau.Il n\u2019est pas encore certain que cette force sera mise prioritairement à la disposition de l\u2019ONU.Elle pourrait plutôt être utilisée pour protéger les intérêts canadiens à l\u2019étranger.Ce serait une erreur.L\u2019équilibre et la crédibilité du Canada à l\u2019international sont encore à reconstruire.1.Le rapport du Groupe d\u2019étude sur les opérations de paix de l\u2019ONU (Rapport Brahimi), août 2000 et le rapport du Groupe indépendant de haut niveau chargé d\u2019étudier les opérations de paix des Nations unies, juin 2015.Relations788_janvier-février2017_INT.qxp_Mise en page 1 16-12-12 11:50 Page13 Jean-Claude Ravet l fut un temps, dans les sociétés occidentales, où l\u2019athéisme devait se taire et ne pouvait s\u2019afficher publiquement, étant couvert d\u2019un opprobre social, politique et religieux.C\u2019est toujours le cas aux États- Unis, où les dirigeants politiques sont jugés sur leurs convictions religieuses, mais cela est surtout vrai dans d\u2019autres régions du monde où la religion \u2013 souvent une religion d\u2019État \u2013 gère les comportements de manière stricte, et ce, même si, dans la plupart des cas, une constitution protège la liberté de conscience et donc la possibilité de ne pas croire en Dieu.Ces menaces sont scandaleuses: pensons au cas de Raïf Badawi, en Arabie saoudite, emprisonné et torturé pour «insulte à l\u2019islam», mais aussi à d\u2019autres personnes, carrément condamnées à mort.Plusieurs motifs nous ont incités à faire cette incursion dans l\u2019athéisme.Au premier chef, l\u2019ouverture progressive aux non- croyants, athées et agnostiques, qui éclaire le parcours de la revue Relations à partir des années 1980, elle qui s\u2019adressait à un lectorat presque exclusivement catholique depuis sa fondation.Relations s\u2019est ainsi développée au fil du temps grâce à cette profonde solidarité ancrée dans le désir partagé de construire une société fondée sur la justice et la beauté.Le problème ne résidera jamais, quant à nous, dans le fait de croire ou de ne pas croire en Dieu, comme nous le rappelle la parabole du Jugement dernier dans l\u2019évangile de Mathieu (chapitre 25) : on trouvera toujours des croyants et des non- croyants autant du côté de la justice, de la bonté et de la beauté que du côté du mal, de la haine, de l\u2019oppression.Conscients de la pleine légitimité de l\u2019athéisme \u2013 cette posture d\u2019une existence qui choisit de vivre sans Dieu \u2013, nous réfutons l\u2019oppo - sition inconciliable dans laquelle certains voudraient nous enfermer, comme si athées et croyants étaient condamnés à s\u2019affronter comme des ennemis irréductibles.D\u2019où notre besoin d\u2019explorer la porosité entre ces positions en apparence divergentes \u2013 en insistant, dans ce dossier, sur le point de vue de l\u2019athéisme.Il s\u2019agit d\u2019ouvrir des espaces de complicité et de solidarité, sans pour autant masquer la différence.Une autre raison qui nous incite à réfléchir sur l\u2019athéisme est la situation particulière vécue au Québec.Sans doute davantage que partout ailleurs en Occident, il existe ici, à l\u2019égard de la foi en Dieu et de la religion, une attitude similaire à celle qui prévalait à l\u2019égard de l\u2019athéisme avant les années 1960 au Québec.Silence total et malaise.Comme s\u2019il était honteux de croire.Comme si c\u2019était faire preuve d\u2019archaïsme, de conser - vatisme réactionnaire.Rares sont les personnalités publiques qui en parlent.Quand les médias s\u2019intéressent au phénomène religieux, c\u2019est la plupart du temps pour en relever le côté sombre.Cela donne prise à un genre d\u2019athéisme diffus et à l\u2019impression qu\u2019une société sécularisée équivaudrait à l\u2019exclusion de la foi et de la religion de l\u2019espace public, à son refoulement dans l\u2019intime \u2013 comme une pratique inavouable.Et ce, paradoxalement, en dépit du fait que bien peu de gens au Québec I 14 RELATIONS 788 JANVIER-FÉVRIER 2017 DOSSIER INCURSION DANS L Richard-Max Tremblay, Le guet, 2011, huile sur toile, 152 x 183 cm Relations788_janvier-février2017_INT.qxp_Mise en page 1 16-12-12 11:50 Page14 s\u2019affichent ouvertement athées : 9% contre une moyenne de 22% au Canada anglais, selon les chiffres de 2006 de Statistique Canada.Étrange situation qui invite à fouiller notre mémoire trouble à l\u2019égard du catholicisme de la période d\u2019avant la Révolution tranquille.Nous ne pouvions pas, non plus, passer à côté du nihilisme tout-puissant qui envahit notre époque.Le désert croît, disait Nietzsche, avec ses tempêtes de sable, asséchant la vie, les émotions, les sentiments, rognant les liens vitaux, recouvrant la vie de béton, de plastique, de pixels, déracinant, aveuglant, asphyxiant les cultures.Toute question de sens est évacuée comme impertinente et désormais caduque, faisant peser sur notre société une fatalité paralysante et étouffante, à l\u2019image d\u2019un culte à un dieu implacable, sans espérance, qui siphonne les désirs sous la forme de consommations débridées, de divertissements compulsifs, de violences autodestructrices, ou encore d\u2019une inhumanité assumée, comme celle vantée par le post-humanisme.C\u2019est pour faire échec à ce nihilisme structurel qu\u2019est si urgente la solidarité entre ceux et celles, athées, agnostiques et croyants, qui maintiennent vivantes les quêtes de sens, d\u2019infini et de mystère, à travers leurs pensées, leurs paroles, leur agir et leurs manières de vivre.L\u2019essentiel de l\u2019existence ne réside pas dans la fantasmagorie de la puissance technique et financière qui nous frappe de stupeur et nous tétanise, mais dans ce quelque chose \u2013 que certains nomment « Dieu » \u2013 d\u2019inutile et de primordial, toujours en retrait mais garant de la beauté et de la bonté dans le monde, qui fait « de la réalité un monde où les êtres humains puissent séjourner librement et dans la joie » (Karel Kosik).La question centrale ne sera jamais de savoir si l\u2019on croit en Dieu ou pas, mais plutôt si notre vie et nos actes traduisent une foi en l\u2019humanité qui laisse ouverte et irrésolue la question du sens de l\u2019existence, de la vie, du monde, toujours en suspens, en quête, en balbutiement, sauf à vouloir verser dans la démesure déshumanisante actuelle ou dans le fondamentalisme, qui enferment et figent la question du sens.C\u2019est pourquoi la reconnaissance d\u2019une transcendance, immanente au monde, au cœur de la vie et de l\u2019existence humaines, qui peut être partagée autant par des croyants que des non-croyants (athées ou agnostiques), est fondamentale.Car elle préserve la dignité humaine et la beauté du monde comme horizons de vie.L\u2019art comme la littérature et la poésie ne cessent de l\u2019évoquer, comme la prière, le don de soi, l\u2019amitié.L\u2019athéisme à cet égard peut être vu comme une grâce pour les croyants.Il est purificateur, comme l\u2019affirmait Simone Weil.Il contribue à arracher les masques de Dieu qui le défigurent \u2013qui nous défigurent \u2013, purifiant toute croyance des idoles qui s\u2019y glissent : « Prions Dieu de nous dépouiller de Dieu », clamait RELATIONS 788 JANVIER-FÉVRIER 2017 15 Le Québec est une des sociétés les plus sécularisées dans le monde.Malgré le peu d\u2019espace que la religion y occupe aujourd\u2019hui dans la sphère publique, on constate néanmoins un regain de l\u2019athéisme militant, notamment dans le cadre du débat sur la laïcité de l\u2019État, jetant le discrédit sur le phénomène religieux.Ce dossier tente d\u2019établir un dialogue essentiel entre athées et croyants, au-delà de l\u2019affrontement stérile.Salutaire aux uns comme aux autres, ce dialogue permettra d\u2019approfondir non seulement le sens de l\u2019existence, mais aussi celui de la laïcité et de la démocratie, dans une époque où l\u2019argent s\u2019érige à bien des égards comme un nouveau Dieu et son culte comme une nouvelle religion.«Dieu ne peut être présent dans la création que sous la forme de l\u2019absence.» SIMONE WEIL, LA PESANTEUR ET LA GRÂCE S L\u2019ATHÉISME Relations788_janvier-février2017_INT.qxp_Mise en page 1 16-12-12 11:50 Page15 dans une de ses homélies le mystique allemand du XIVe siècle, Maître Eckhart.De même l\u2019athée, qui porte Dieu (« theos») dans son nom même et a, de ce fait, un lien intime avec lui sur le mode de la négation, fait face à l\u2019exigence d\u2019une vie intérieure, quoi qu\u2019il arrive, ouverte au sens, ébranlée par l\u2019infini.N\u2019a-t-il pas aussi à apprendre à prier, si « Prier, c\u2019est penser au sens de la vie » (Carnets 1914-1916), comme l\u2019écrivait dans un poème le philosophe autrichien agnostique et mystique Ludwig Wittgenstein?L\u2019enjeu vital, dans ce dialogue continu entre croyance et athéisme, est précisément de ne pas faire taire en nous, entre nous, la parole et le sens, que nous habitons et qui nous débordent.Ce faisant, ne faisons-nous pas reculer le désert de l\u2019insignifiance et n\u2019apprenons-nous pas à habiter humainement le monde ?Ainsi, il nous faut retourner la pro - position de Wittgenstein, qui concluait son Tractatus logico- philosophicus (1927) en disant « Ce dont on ne peut parler, il faut le taire », et ce, pour lui redonner sa vérité, à la manière d\u2019un Samuel Beckett dans L\u2019Innommable : « Je vais avoir à parler de choses dont je ne peux parler [.].Cependant je suis obligé de parler.» Parce que, comme Wittgenstein lui-même le disait, il y a plus que la raison, la logique, l\u2019intelligence spéculative, il y a l\u2019« âme avec ses passions, en quelque sorte avec sa chair et son sang, qui doit être sauvée » (Journal, 12 décembre 1937).Avec ou sans Dieu, devant l\u2019ineffable, l\u2019indicible, monte la voix du silence, de l\u2019obscur, à laquelle il faut prêter la nôtre ; il ne faut pas interrompre l\u2019échange avec l\u2019absence, mais maintenir ouvert le sens qui fait vivre : « Dieu qui n\u2019est pas, mais qui sauve le don » (Yves Bonnefoy).Un dialogue fécond entre les athées et les croyants trouvera ainsi un lieu de rencontre privilégié dans la voie de la théologie apophatique ou négative \u2013 qu\u2019on retrouve dans toutes les grandes traditions religieuses.Celle-ci cherche Dieu, au risque et dans l\u2019épreuve de l\u2019athéisme, dans la voie de la négation : celle qui va de l\u2019Indicible et de l\u2019Inconnaissable à l\u2019au-delà de l\u2019être.16 RELATIONS 788 JANVIER-FÉVRIER 2017 DOSSIER Richard-Max Tremblay, Trois personnages (à F.B.), 2000, huile sur toile, 134 x 184 cm Relations788_janvier-février2017_INT.qxp_Mise en page 1 16-12-12 11:50 Page16 Pierre Zaoui L\u2019auteur est maître de conférences en philosophie à l\u2019Université Paris 7-Denis Diderot et membre du comité de rédaction de la revue Vacarme «Si nous ne faisons pas de la mort de Dieu un grandiose renoncement et une perpétuelle victoire sur nous-mêmes, nous aurons à supporter la perte.» NIETZSCHE, ÉCRITS POSTHUMES, 1881 n ne cesse de nous parler du retour des religions, mais il est possible que notre siècle déjà entamé soit en vérité le «siècle de l\u2019athéisme».Cette expression peut toutefois s\u2019entendre en des sens radicalement opposés.Cela peut signi?er le siècle d\u2019un athéisme ouvert et rassembleur durant lequel croyants et non-croyants s\u2019accorderaient pour reconnaître l\u2019indiscernabilité de la transcendance de Dieu et de son absence \u2013 l\u2019athéisme comme reconnaissance commune de l\u2019inscrutabilité du fondement.Mais cela peut aussi signi?er le siècle d\u2019un athéisme centrifuge et sans horizon \u2013 l\u2019athéisme comme nihilisme capitaliste que résumait déjà l\u2019exclamation de Madame de Pompadour après la défaite de Rossbach: «après moi le déluge».On ne peut toutefois espérer le triomphe d\u2019un athéisme ouvert et partagé qu\u2019à la condition d\u2019en repenser de fond en comble le sens et les raisons autant morales que politiques, épistémologiques, métaphysiques, voire esthétiques.Car l\u2019athéisme de demain ne pourra pas ressembler à l\u2019athéisme classique qui s\u2019est développé en Europe de la ?n du XVIe siècle à aujourd\u2019hui.Celui-ci, en effet, s\u2019est essentiellement construit sous la forme d\u2019une diffusion de l\u2019apostasie : on devenait athée parce qu\u2019on déposait sa foi et qu\u2019on ne croyait plus dans les principes et les dogmes de sa religion, essentiellement chrétienne.Or, un tel athéisme devient sans voix dès qu\u2019il est question non plus de sa propre religion mais de celle de l\u2019autre, tout particulièrement l\u2019islam.RELATIONS 788 JANVIER-FÉVRIER 2017 17 DOSSIER un atHéisme DE REFUS OU un atHéisme DE DIALOGUE ?Le passage d\u2019un athéisme centré sur le rejet pur et simple de Dieu et de la religion à un athéisme qui dialogue avec les croyants sur le sens de l\u2019absence de Dieu a des implications métaphysiques, éthiques et politiques.O Qu\u2019il s\u2019attaque en effet aux religions des autres, et notamment des dominés, et l\u2019athéisme a toutes les chances de passer soit pour le simple paravent idéologique d\u2019un tropisme postcolonial, soit pour une nouvelle religion nourrissant alors ce qu\u2019il a toujours prétendu dénoncer, de Montaigne à Diderot en passant par le Traité des trois imposteurs : les guerres de religion ou, en termes plus idéologiques, les «chocs de civilisations».Qu\u2019il cherche au contraire à se concilier toutes les religions pour préserver la paix, refusant de n\u2019être qu\u2019une nouvelle expression de la domination blanche, et il perd toute sa vitalité critique première autant que sa promesse inaugurale de libération.Il se réduit alors soit à une sorte d\u2019apologie de la sécularisation ou de la laïcité, en elles-mêmes vides de sens comme d\u2019énergie, soit, de manière plus exotique et plus habile, à un étrange monstre logique, une sorte de polythéisme pasca- lien qui consisterait à respecter toutes les religions en tant que «grandeurs d\u2019établissement» (Blaise Pascal, Trois discours sur la condition des Grands), c\u2019est-à-dire des grandeurs sans fondement mais qu\u2019il est nécessaire de respecter pour assurer la paix.Pour échapper à une telle impasse ou à une telle double contrainte et être à nouveau porteur d\u2019avenir, l\u2019athéisme occidental classique a donc besoin d\u2019un très profond aggiornamento.Pareille tâche semble colossale, mais on peut déjà tenter d\u2019en indiquer au moins trois grandes lignes programmatiques.des athéismes En premier lieu, force est de reconnaître que l\u2019athéisme, en tant qu\u2019absence radicale de foi en l\u2019existence d\u2019un Dieu transcendant, est né dans le creuset du monothéisme et n\u2019a de sens que dans son horizon.Cela fut très souvent remarqué, de Lévi-Strauss à Paul Veyne: il n\u2019y a pas de sens à se vivre et à se penser athée dans des mondes polythéistes ou animistes dans lesquels les dieux ou les esprits vivent parmi nous et sont «ef?caces», en ce qu\u2019ils relèvent d\u2019un ordre symbolique partagé collectivement et exigeant des formes d\u2019orthopraxie bien davantage que d\u2019orthodoxie.Symétriquement, il n\u2019y aurait pas non plus de sens à se dire athée dans un monde sans monothéismes \u2013on n\u2019y penserait tout simplement même plus.De ce point de vue, l\u2019athéisme de demain, s\u2019il se veut riche d\u2019un sens nouveau, a tout intérêt à ne pas rêver d\u2019un retour aux polythéismes anciens, ni à rejeter les formes étrangères de monothéisme, mais il doit, au contraire, les accueillir pour y retrouver le sens de l\u2019absence de Dieu qu\u2019il revendique.Relations788_janvier-février2017_INT.qxp_Mise en page 1 16-12-12 11:50 Page17 \u2019 Par exemple, pour l\u2019esquisser sommairement, le judaïsme, le christianisme et l\u2019islam ont ouvert des possibilités différentes de devenir athée parce qu\u2019ils n\u2019ont pas situé l\u2019expérience de la transcendance de Dieu au même endroit \u2013 dans la sacralité de la loi pour le judaïsme, dans l\u2019intimité intérieure de la foi en Dieu, pour le christianisme, ou dans l\u2019amour de la communauté des croyants pour l\u2019islam.Autrement dit, un athéisme émergeant du judaïsme sera d\u2019abord un athéisme éthique, un athéisme centré sur l\u2019expérience des lois sans législateur, qui me relient à autrui, à la manière d\u2019un Emmanuel Lévinas.Un athéisme issu du christianisme sera davantage mystique, lié à l\u2019expérience indicible d\u2019une transcendance sans transcendant, sans extériorité, à la manière d\u2019un Georges Bataille.Et un athéisme provenant de l\u2019islam sera davantage politique, centré prioritairement sur la question de la communauté nouvelle à inventer, à la manière d\u2019un Malcolm X.Et c\u2019est sans compter les formes presque in?nies d\u2019hybridation possibles entre ces trois sortes d\u2019athéisme.Dans tous les cas, ce qui manque encore à l\u2019athéisme est sa capacité à accueillir les multiples formes de monothéismes comme de multiples possibilités nouvelles de l\u2019enrichir.Car l\u2019athéisme ne peut apparaître et prendre sens que là et seulement là où s\u2019énonce une certaine transcendance du divin qui laisse la terre désenchantée.Réciproquement, on voit très bien en quoi les expériences de l\u2019athéisme sont nécessaires pour justi?er et nourrir les appartenances monothéistes : sans elles, comment penser sérieusement la possibilité d\u2019une révélation, la distinction entre foi et idolâtrie, ou l\u2019idée même de droit chemin ?athéismes aristocratique et populaire En second lieu, l\u2019une des faiblesses constantes de l\u2019athéisme classique vient de sa double origine apparemment inconciliable : aristocratique et populaire.L\u2019athéisme aristocratique \u2013au sens social comme intellectuel\u2013 qui se développe de Machiavel puis des libertins français du XVIIe siècle jusqu\u2019à 18 RELATIONS 788 JANVIER-FÉVRIER 2017 DOSSIER la société sécularisée?: un espace commun aux croyants et aux atHées Jean-Claude Ravet Lasécularisation de la société est indissociable de ce qu\u2019on a appelé, à la suite du sociologue Max Weber, le désenchantement du monde.Elle consiste en effet en une compréhension progressive, en Occident, du retrait du divin non seulement des affaires humaines mais aussi de la nature.Le monde a ainsi pris de plus en plus une consistance propre, consacrant, entre autres, l\u2019autonomie du politique et de la science par rapport à Dieu.Celui-ci n\u2019est plus le fondement de la société.La nature n\u2019est plus soumise au divin.Le débat théologique à la fin du Moyen Âge a préparé cette autonomisation du monde.Pensons aux franciscains Roger Bacon, Duns Scot, Guillaume d\u2019Occam, entre le XIIIe et le XIVe siècles : le premier, précurseur de Descartes, conviait à la maîtrise rationnelle de la nature ; les deux autres consacraient théologiquement une coupure radicale entre le monde contingent et le Dieu transcendant.En cela, la sécularisation de la société peut être lue comme participant non seulement d\u2019une nouvelle manière de se rapporter au monde, mais aussi à Dieu et à la religion.La sécularisation de la société est, en ce sens, chemin d\u2019humanité.À ceux, par exemple, qui rejetaient pour des raisons théologiques la contingence du monde au nom d\u2019une transcendance qui ne supporterait pas de rival, Duns Scot demandait s\u2019ils maintiendraient une telle position s\u2019ils étaient soumis à la torture : ne comprendraient-ils pas alors que ce qui est peut être autrement, et que la réalité relève aussi de notre volonté ?Le point de vue des exclus \u2013 mis ici dans la balance du jugement par ce disciple du petit pauvre d\u2019Assise \u2013 est à cet égard éclairant.Le concept de transcendance est ébranlé quand on affronte comme centrale la réalité souffrante, la vie des pauvres, dépouillés et humiliés, signe privilégié de l\u2019Incarnation de Dieu.Les questions matérielles sont aussi des questions spirituelles, et inversement.La famine, comme la torture, comme la domination et l\u2019oppression ne sont pas des fatalités, des broutilles négligeables \u2013 « comme si [face à ce tiers-monde ravagé par la faim] toute la spiritualité de la terre ne tenait pas Richard-Max Tremblay, La vie cachée #2, 2015, huile sur toile, 183 x 152 cm Relations788_janvier-février2017_INT.qxp_Mise en page 1 16-12-12 11:50 Page18 Nietzsche \u2013s\u2019élabore en réaction à la crédulité et à la bêtise du peuple.Il ne cesse de défendre, dans les faits, des formes nationales de religiosité au nom du «salut des ignorants», pour reprendre les mots de Spinoza, ou de la nécessité d\u2019une « religion sensible », pour reprendre les termes de l\u2019idéalisme allemand.À l\u2019opposé, l\u2019athéisme populaire, qui origine peut-être de l\u2019abbé Meslier et se développera pleinement dans les mouvements révolutionnaires du XIXe siècle, se fonde sur la dénonciation de la collusion, mi-réelle, mi- fantasmatique, entre le trône et l\u2019autel.Il ne cesse de vouloir détruire toutes les formes institutionnelles de religiosité, risquant ainsi de se réduire à un simple anticléricalisme.Or, face à la religion de l\u2019autre, l\u2019athéisme aristocratique s\u2019avère profondément conservateur et ne fait que défendre le statu quo, tandis que l\u2019athéisme populaire est irrecevable puisque perdant toute l\u2019assise populaire qui fait sa force \u2013sans même compter qu\u2019il s\u2019avère dépourvu face à des religions sans clergé clairement institué comme l\u2019islam ou le judaïsme.Si l\u2019on veut donc penser un athéisme pour demain, il faut parvenir à réarticuler ces deux traditions, en cherchant un athéisme assez populaire pour parler à tous les peuples, et assez aristocratique pour respecter l\u2019ef?cacité et l\u2019intelligence propres des religions instituées tout en contrant leurs propensions internes au fanatisme.En?n, il est clair que l\u2019athéisme classique est grevé d\u2019une autre faiblesse originelle : il est matérialiste.Or, le matérialisme pose un double problème.D\u2019une part, il est en son fond absolument indéterminé : par matérialisme, on peut entendre aussi bien un atomisme spéculatif, un atomisme scienti?que, un sensualisme empiriste, un vitalisme téléologique, un ?ctionnalisme, un économisme, un historicisme, un anti-intellectualisme, etc.D\u2019autre part, tout matérialisme tend par nature à s\u2019autodétruire comme système de représentation collectif au pro?t de mouvements historiques impersonnels.Ce second problème est particuliè - rement visible chez Marx qui, commençant par penser la critique de la religion comme point de départ fondamental de la pensée révolutionnaire, ?nit par considérer l\u2019athéisme comme un «problème secondaire» au regard du développement des forces matérielles du capitalisme.Mais c\u2019est tout aussi visible chez tous les tenants d\u2019un positivisme scienti- ?que ou d\u2019une sécularisation inévitable de nos sociétés.Or, de tels athéismes se retrouvent radicalement impuissants pour penser la pérennité, voire la reviviscence du phénomène religieux.C\u2019est pourquoi un nouvel athéisme devrait renoncer à tout matérialisme historique pour chercher uniquement dans sa propre expérience les graines d\u2019une nouvelle représentation du monde.La matière comme les lois de l\u2019histoire sont peut-être des idées tout aussi chimériques que celles de Dieu et des lois de la providence.L\u2019athéisme de demain devrait donc, au contraire, ne viser plus qu\u2019à retrouver en lui-même les promesses d\u2019une nouvelle métaphysique, d\u2019une nouvelle morale et d\u2019une nouvelle politique pour le plus grand nombre : une métaphysique conçue non plus comme recherche du fondement, mais comme reconnaissance d\u2019une absence radicale de fondement ; une morale conçue moins comme expérience du devoir qu\u2019en tant qu\u2019expérience du problème de ma relation avec autrui ; une politique conçue comme exigence de réinventer sans cesse de nouvelles formes de fraternité entre les orphelins du Grand Autre.RELATIONS 788 JANVIER-FÉVRIER 2017 19 DOSSIER dans le geste de nourrir», disait Lévinas dans Difficile liberté (1963).Ces questions relèvent de notre responsabilité éthique et politique.Cette conscience se love dans celle de la centralité de la dignité humaine.En valorisant l\u2019autonomie des champs d\u2019action \u2013politique, éthique, social, artistique\u2013 du religieux proprement dit et des valeurs qui s\u2019y rattachent, le développement de la sécularisation mise en place avec la modernité est étroitement lié, à partir du XIXe siècle, à la reconnaissance sociale de l\u2019athéisme, auparavant marginalisé du fait d\u2019une cosmovision religieuse dominante.L\u2019athéisme se présente comme posture de plus en plus légitime, autant que la croyance en Dieu.Au nom de la dignité et de la liberté, vivre sans Dieu, en absence de Dieu, devient une manière « normale » de vivre, et ce, pas simplement sur le mode de la rupture, de la désobéissance ou de l\u2019affront.Dieu n\u2019est plus compris comme le référent unique de l\u2019accomplissement des aspirations humaines ni au fondement de l\u2019éthique.Cette « apparition » de l\u2019athéisme dans l\u2019espace public a permis, en retour, de questionner et de confronter, salutairement, des croyances et leurs expressions.Mais, au-delà des divergences, la sécularisation de la société convie les croyants et les non-croyants, en tant que citoyens et citoyennes, à parti - ciper ensemble à l\u2019édification d\u2019un monde commun.Ce processus de sécularisation de la société porte aussi sa part d\u2019ombre : la rationalisation du monde, en germe dans la pensée de Bacon et d\u2019Occam.La raison instrumentale prenant en quelque sorte la place laissée vide par Dieu.Le développement d\u2019un rationalisme étriqué comme mode dominant de connaissance et de rapport au monde, historicisé à travers le capitalisme, en vient à appauvrir l\u2019humain et à menacer dangereusement les écosystèmes \u2013 le « monde » dont il n\u2019est pas extérieur mais partie prenante.Cette époque critique nous pousse ainsi à approfondir le sens de la société séculière en reconnaissant la présence d\u2019une transcendance au cœur du monde qui assure le respect de la dignité humaine et préserve le monde comme notre maison commune.Cette transcendance immanente peut se manifester à travers l\u2019art, la poésie, la littérature, la spiritualité, ou encore l\u2019éthique démocratique et être reconnue autant par les croyants de toute religion que par les athées.Notre rapport au sens du monde, à autrui, à l\u2019Autre, à la Terre, ne relève pas uniquement de l\u2019intime mais doit innerver les rapports sociaux, nourrir les débats politiques et contribuer à ce que nous choisissions collectivement les grandes orientations de la société, sauf à consentir à ce que la maîtrise technique de la nature, qui s\u2019est faite au service de l\u2019humain, aboutisse à sa soumission à un système technique impersonnel.Relations788_janvier-février2017_INT.qxp_Mise en page 1 16-12-12 11:50 Page19 Georges Leroux L\u2019auteur est philosophe onald Dworkin, éminent philosophe américain du droit, n\u2019est pas un athée comme les autres.À la différence des athées qui militent contre la religion au nom de la science, comme Richard Dawkins ou Christopher Hitchens, il ne présente pas les arguments classiques sur l\u2019inexistence d\u2019un principe surnaturel, mais il cherche plutôt à intégrer dans son athéisme plusieurs éléments de l\u2019attitude religieuse.Dans un livre1 où il reprend des conférences prononcées à Berne en 2011, il propose une réflexion sur les raisons que nous avons de croire possible une synthèse de l\u2019athéisme et du phénomène religieux interprété d\u2019abord comme une spiritualité.Selon cette approche, être athée et religieux n\u2019est pas contradictoire.Plusieurs des traits essentiels de la religion seraient en effet compatibles avec l\u2019athéisme, pour autant qu\u2019on renonce à un concept traditionnel de la divinité, de dieu transcendant (être suprême et provident, créateur, dieu personnel, ou autre), qui n\u2019est qu\u2019une \u2013et non la seule\u2013 des possibilités de la vision religieuse du monde, une vision qui voit d\u2019abord dans le monde une valeur et une signification fondamentales.Quelle est, selon Dworkin, l\u2019essence de l\u2019attitude religieuse?C\u2019est une croyance dans le caractère sublime de la nature, du cosmos, et dans la valeur intrinsèque de la vie humaine.Certes, ces deux convictions, qui constituent des jugements fondamentaux, peuvent entraîner la création historique de rites ou de cultes religieux au sein des diverses cultures, mais elles représentent surtout l\u2019essentiel de la vision romantique postkan- tienne de la religion (Fichte, Schlegel, Novalis, Schelling) : à la suite de la sécularisation de la société, le contenu symbolique des religions est démythologisé, les dieux sont réinterprétés et il ne reste que l\u2019attitude religieuse, le rapport au monde, l\u2019éthique.Le niveau le plus profond, celui de la beauté cosmique et de la valeur morale, résiste donc à ce désenchantement du monde : c\u2019est la signification ultime d\u2019un athéisme religieux.athéisme ?S\u2019agit-il encore d\u2019un athéisme?Pouvons-nous conserver une forme d\u2019attitude religieuse, qui se fonde sur l\u2019existence de valeurs substantielles intrinsèques à la vie et au monde, sans également maintenir la croyance et la foi en Dieu ?Plusieurs théistes croient que leur sens de la valeur et du sublime est fondé sur la foi en l\u2019existence de Dieu et que, privé de ce fondement, il s\u2019effondrerait.Les religions historiques confirment cette croyance : elles offrent des réponses métaphysiques aux questions relatives à l\u2019origine et à la fin du monde et à la question de l\u2019immortalité de l\u2019âme, élaborées surtout sur la base de textes sacrés.Les religions offrent également des réponses aux questions morales, comme la nature de la vie bonne, et aux requêtes spirituelles, sur la base d\u2019un rapport à Dieu.La réponse de Dworkin est différente : il fait l\u2019hypothèse que la croyance (belief) en un monde de sens (valeur et beauté) est indépendante de la foi (faith) dans un principe surnaturel ou divin.L\u2019attitude religieuse, qu\u2019elle soit athée ou théiste, dépend toujours d\u2019une forme de croyance au sens où elle n\u2019est pas le résultat autoproduit de la raison, c\u2019est-à-dire une science, mais la conséquence de notre affirmation de l\u2019existence en soi de la valeur et du sens.À cette croyance, on peut certes ajouter la foi en un principe surnaturel ou en un monde transcendant, mais pour l\u2019athée religieux, cette foi n\u2019est pas nécessaire.Selon Dworkin, les athées religieux rejettent les réponses métaphysiques qui dépendent de l\u2019existence d\u2019un principe surnaturel, d\u2019une révélation, mais ils acceptent tout ce qui concerne l\u2019existence réelle de la valeur et de la beauté, et ils sont donc en ce sens « croyants », mais sans recourir à une foi en un principe transcendant.Aucun ne croit que l\u2019univers est privé de sens, aucun ne croit que la beauté du monde est une illusion.Cette forme d\u2019athéisme introduit une rupture critique entre la religion de la foi en un principe, et la religion de l\u2019attitude et des valeurs.valeur et beauté intrinsèques du monde Ainsi, l\u2019athéisme religieux se justifie selon Dworkin sur la base du principe qu\u2019un athée peut reconnaître le sens du monde, ouvrant à un rapport avec celui-ci basé sur la prééminence de sa valeur, en admirant sa beauté intrinsèque et objective, tout en refusant d\u2019en chercher le fondement dans une entité surnaturelle qui, pour l\u2019athée, est tout simplement inexistante \u2013et, pour un agnostique, inaccessible.Une telle reconnaissance du sens du monde équivaut à une réfutation du nihilisme: le monde possède une valeur fondamentale, indépendante de la foi que nous pourrions avoir en un Dieu qui en serait le garant, et la même chose peut être affirmée de sa beauté.Prenons l\u2019exemple le plus courant, celui de la croyance en une « force », une « puissance » numineuse (mystérieuse, bouleversante et fascinante) qui se manifeste, d\u2019une part, dans la beauté de la nature et du cosmos et, d\u2019autre part, dans la réalité 20 RELATIONS 788 JANVIER-FÉVRIER 2017 DOSSIER l\u2019atHéisme religieux Bien que cela puisse sembler contradictoire en apparence, l\u2019athéisme peut être religieux, selon le philosophe Ronald Dworkin.Du moins, s\u2019il exprime la croyance en l\u2019existence de valeurs fondamentales et en la beauté intrinsèque du monde \u2013 fondements du religieux.R Tel semble être le sens de la célèbre déclaration d\u2019Albert Einstein sur la «véritable religiosité» quand il se déclare à la fois athée et membre du groupe des hommes les plus religieux.Relations788_janvier-février2017_INT.qxp_Mise en page 1 16-12-12 11:50 Page20 des valeurs morales \u2013« la conviction qu\u2019il existe, de manière indépendante et objective, une manière juste de vivre2»\u2013, qui, toutes deux, nous imposent des responsabilités éthiques et réfutent a priori le cynisme et le nihilisme.Une fois dégagée d\u2019un rapport transcendant à Dieu, cette croyance est-elle encore religieuse?Tel semble être le sens de la célèbre déclaration d\u2019Albert Einstein sur la «véritable religiosité», éprouvée au contact de la beauté du monde, quand il se déclare à la fois athée et membre du groupe des hommes les plus religieux: «De savoir que ce qui nous est impénétrable existe réellement et se manifeste comme la plus haute sagesse et la beauté la plus rayonnante [\u2026], un tel savoir, un tel sentiment sont au cœur de la véritable religiosité.En ce sens, quoiqu\u2019en ce sens seulement, j\u2019appartiens au nombre des hommes profondément religieux3.» Ce que réfuterait, par exemple, un athée scientiste, comme le biologiste Richard Dawkins (voir l\u2019encadré p.22), soucieux pour sa part de maintenir l\u2019équivalence stricte entre religion et théisme, et entre science et athéisme.Pour Dawkins, qui est orienté surtout vers une critique du créationnisme, mais en reprenant aussi à son compte la critique de la religion comme un fléau historique, croire équivaut à nier que l\u2019univers est réglé par les lois fondamentales de la physique, et uniquement par elles.Dworkin soutient, au contraire, que la reconnaissance de la prééminence logique des lois de la physique demeure indépendante de la croyance, cette dernière n\u2019entrant pas en concurrence avec les lois de la physique.Sa position exclut toute forme de positivisme, c\u2019est-à-dire la reconnaissance du privilège exclusif de la science dans la connaissance du monde.Il existe en effet à ses yeux une connaissance plus vaste du monde, qui inclut la perception que nous avons de sa valeur et de sa beauté.Cette connaissance n\u2019a certes rien d\u2019empirique, mais elle n\u2019est pas non plus métaphysique.Elle comprend ce qui, dans le monde, cause les effets de sens et de valeur que perçoit l\u2019être humain.dialogue entre autrement croyants Plusieurs arguments de son livre sont énoncés très brièvement, Dworkin n\u2019ayant pas eu le temps de revoir ses conférences avant de mourir, en 2013.Mais déjà, dans leur forme actuelle, ils apportent à la réflexion sur l\u2019athéisme une contribution de toute première importance, notamment en ouvrant la voie à un dialogue fécond entre athées et croyants.L\u2019athéisme religieux, tel que développé par Dworkin, suppose que même s\u2019il existait un principe surnaturel, comme les traditions monothéistes le pensent, cela ne changerait rien à la réalité des valeurs religieuses, qui en sont logiquement et moralement indépendantes.La preuve ultime de cette indépendance est que, pour l\u2019athéisme religieux, il est possible de poursuivre la réalisation d\u2019idéaux moraux, considérés religieux (par exemple la justice ou la charité) sans poser l\u2019existence d\u2019un principe surnaturel.Il en va de même pour l\u2019admiration du monde de la nature.C\u2019est ce qui permet à Dworkin de conclure: «Ce qui sépare les religions théistes et les religions sans dieu, la science de la religion théiste, n\u2019est pas aussi important que la croyance en la valeur qui les unit.» Cette conviction est partagée par nombre de théologiens, tel Paul Tillich, longuement abordé par Dworkin, qui est allé jusqu\u2019à écrire que sans un élément d\u2019athéisme, aucun théisme n\u2019est soutenable.Plusieurs théologiens et philosophes québécois et européens reconnaissent dans cette synthèse l\u2019expression la plus rigoureuse de l\u2019attitude religieuse aujourd\u2019hui, en ce qu\u2019elle accepte la critique de la métaphysique et renonce au surnaturel, tout en conservant l\u2019émotion religieuse devant le monde naturel.RELATIONS 788 JANVIER-FÉVRIER 2017 21 DOSSIER 1.R.Dworkin, Religion sans Dieu, trad.de John E.Jackson, Genève, Labor et Fides, 2014.2.Id., p.119.3.Albert Einstein, cité par Dworkin, op.cit., p.12.Richard-Max Tremblay, Contretemps, 2001, huile sur toile et acier, 168 x 408 cm Relations788_janvier-février2017_INT.qxp_Mise en page 1 16-12-12 11:50 Page21 dieu et l\u2019approcHe scientiste Jean-Claude Simard L\u2019auteur, professeur de philosophie à la retraite, est historien des sciences Qu\u2019il s\u2019agisse de leur objet, de leur méthode ou encore de leurs résultats, science et religion s\u2019opposent.Comme l\u2019affirme la distinction classique, trop simple mais globalement juste, la première s\u2019occupe du comment, la seconde du pourquoi.Pourtant, certains scientifiques tiennent à faire part de leur avis sur la croyance religieuse, non en tant qu\u2019hommes ou femmes parmi d\u2019autres, mais en tant que scientifiques.Et c\u2019est là que le bât blesse, car sa méthode rigoureuse le limitant à l\u2019étude des phénomènes spatiotemporels, le scientifique ne peut rien dire sur les objets fondamentaux de toute religion, en principe surnaturels.Pourquoi alors en parler ?La question se pose avec insistance à la lecture de deux ouvrages récents : Pour en finir avec Dieu (Robert Laffont, 2008) du généticien et éthologue britannique Richard Dawkins, et Le bonobo, Dieu et nous (Les Liens qui libèrent, 2013) du primatologue et éthologue néerlandais Frans de Waal.Dawkins s\u2019est rendu célèbre grâce à de brillants travaux sur l\u2019évolutionnisme, mais aussi grâce à sa théorie controversée du gène égoïste.Mais ce qui nous intéresse ici, ce sont les incursions de cet ultra-darwinien hors de son champ d\u2019expertise.Lorsqu\u2019il critique les «preuves» de l\u2019existence de Dieu, cet athée déclaré s\u2019inscrit simplement dans un débat séculaire auquel ont participé avant lui des milliers de théologiens et de philosophes, comme bien des personnes ordinaires préoccupées par la question.Idem lorsqu\u2019il examine la Bible en soulignant ses nombreuses incohérences, souvent mises en lumière auparavant.Cependant, Dawkins va plus loin et il affirme que les croyances religieuses sont testables, et donc scientifiques, en vertu de leurs effets.Ainsi, affirmer l\u2019existence de Dieu en général ou encore celle de tel Dieu plutôt que tel autre, deviendrait une hypothèse scientifique vérifiable (p.70) ! C\u2019est là verser clairement dans le scientisme.Il en va de même lorsque Dawkins, à partir de la science, critique violemment la croyance religieuse au nom de certains de ses effets délétères.Ce prosélytisme est non seulement déplacé, mais aussi contreproductif, comme d\u2019ailleurs celui des membres les plus intransigeants du Mouvement laïque québécois : on ne peut tout simplement pas invalider scientifiquement des positions religieuses.Bien sûr, chacun a le droit d\u2019affirmer et de défendre ses convictions.Mais critiquer les mauvais usages de la reli - gion est une chose ; attaquer la croyance religieuse, voire les croyants eux-mêmes, en est une tout autre.En démocratie, le débat est certes sain, mais l\u2019intolérance et le mélange des genres sont rarement profitables.Quant au militantisme athée agressif, proche du réductionnisme béat, il est aussi vain que stérile.D\u2019une part, dans nos sociétés, la liberté de conscience ne repré - sente pas une option gratuite, mais un droit constitutionnel.D\u2019autre part, ce qui est en jeu ici, ce n\u2019est pas seulement une conception de la science, c\u2019est le rapport qu\u2019entretient notre société aux croyants en général et aussi, en particulier, au monde musulman.Dans le contexte actuel, qui favorise la montée de l\u2019extrémisme violent, notamment chez certains jeunes, antagoniser les croyants pacifiques comme tend à le faire cette mouvance est bien la dernière chose dont on a besoin.Pour sa part, de Waal fait preuve de plus de prudence.Prolongeant le point de vue de Darwin, il prétend plutôt que l\u2019origine de la morale réside dans notre condition de mammifère.Son raisonnement est en gros le suivant : les primates démontrent des formes de moralité.Or, notre nature animale fait de nous des primates évolués.La religion humaine est par conséquent entée directement sur la moralité des primates, dont elle constitue un simple rejeton.Trop de preuves attestent l\u2019origine animale de l\u2019homme pour qu\u2019on la conteste.Par ailleurs, les recherches de de Waal sont importantes, car il le montre de manière convaincante : l\u2019empathie et la réciprocité, le sens de l\u2019entraide, voire l\u2019altruisme et le sens de la justice sont présents chez les grands singes, surtout chez les bonobos.Cela signifie que ces comportements ne sont pas propres aux sociétés humaines et que le sens moral ne vient donc pas de la religion ou d\u2019un quelconque créateur, mais des lointains primates.Déjà, dans La filiation de l\u2019homme (1871), Darwin entendait montrer que la moralité est née des instincts sociaux.En fait, une telle naturalisation de la morale prolonge l\u2019animalisation de l\u2019être humain opérée par la théorie de l\u2019évolution.On peut cependant interroger le lien que de Waal établit entre ces manifestations originelles de la moralité et la religion elle-même.Il a identifié une cause si - gnificative, soit.Mais si chaque religion édicte un code de conduite assorti de normes morales, c\u2019est en s\u2019appuyant sur des croyances fondamentales, dont l\u2019existence d\u2019un Dieu, d\u2019une âme et d\u2019une vie post mortem \u2013 toutes choses qui font défaut chez l\u2019animal, de sorte que le lien entre religion et moralité est plutôt ténu.On le voit, le raisonnement de de Waal constitue un cas évident de sophisme de l\u2019origine : ce n\u2019est pas parce qu\u2019un phénomène se produit après un autre qu\u2019il en découle forcément.Cela dit, de Waal critique l\u2019athéisme zélé de Dawkins et consorts, estimant que ce n\u2019est pas le rôle de la science de donner un sens à la vie.C\u2019est pourquoi il avalise plutôt le non- empiètement des magistères scientifiques et religieux, le NOMA, proposé par le paléontologue et historien des sciences américain Stephen Jay Gould.En effet, refuser l\u2019athéisme scientiste, dogmatique, c\u2019est faire preuve de respect et de tolérance ; c\u2019est aussi cesser d\u2019alimenter par ricochet les divers fondamentalismes, qu\u2019ils soient d\u2019origine musulmane ou chrétienne et assurer une coexistence pacifique entre science et croyance.22 RELATIONS 788 JANVIER-FÉVRIER 2017 DOSSIER Relations788_janvier-février2017_INT.qxp_Mise en page 1 16-12-12 11:50 Page22 Louis Rousseau L\u2019auteur est professeur associé au Département de science des religions de l\u2019UQAM ors d\u2019une récente discussion, je lançai en boutade une affirmation spontanée: le manifeste Refus global (1948) a été la première manifestation publique d\u2019athéisme par un groupe au Québec.Me penchant plus sérieusement sur la question, quelques semaines plus tard, je dois me rendre à l\u2019évidence: la formule était belle, mais fausse.Du moins, si on considère l\u2019athéisme dans le sens habituel d\u2019une négation métaphysique de l\u2019existence d\u2019une entité désignée par le terme Dieu, ce que ne fait pas explicitement le manifeste des automatistes, assumant plutôt le «risque total» de vivre sans Dieu.Mais Refus global, de même qu\u2019un autre texte de Paul-Émile Borduas intitulé «Commentaires sur des mots courants», publié avec l\u2019édition originale du manifeste, présentent néanmoins une perspective sur la religion, celle de la civilisation occidentale à laquelle appartient le Canada français.Le christianisme y est décrit comme un élément civilisationnel crucial dans la genèse, le développement et la décadence d\u2019un très long cycle historique.La question de l\u2019existence de Dieu y est transformée en question portant sur la production de la société et de la culture.Ce déplacement n\u2019est évidemment pas une invention radicale de la part des signataires du Refus global.Il mérite tout de même d\u2019être examiné pour ce qu\u2019il est, à l\u2019époque, dans son contexte.Dégageons d\u2019abord l\u2019architecture générale de l\u2019histoire occidentale telle que conçue à l\u2019époque par les signataires du manifeste.Il s\u2019agit de l\u2019histoire de la civilisation chrétienne, de son début il y a près de 2000 ans, de son ascension, qui culmine autour du XIIIe siècle, et de sa dégradation jusqu\u2019à la situation actuelle où l\u2019« heure H du sacrifice total nous frôle », sous l\u2019influence de plus en plus dominante de la raison calculatrice qui s\u2019oppose à l\u2019intuition sensible.Un fil intelligible lie ce tout : « La société née dans la foi périra par l\u2019arme de la raison : L\u2019INTENTION.» Selon le manifeste, le point de bascule de la civilisation chrétienne se situe au XIIIe siècle.«Au XIIIe siècle, les limites permises à l\u2019évolution de la formation morale des relations englobantes du début atteintes, l\u2019intuition cède la première place à la raison.Graduellement l\u2019acte de foi cède la place à l\u2019acte calculé.[\u2026] La décomposition commencée au XIVe siècle donnera la nausée aux moins sensibles.» C\u2019est donc dans la perspective de la décadence que sont interprétées la mathématisation du monde opérée par les progrès de la science, les innovations de l\u2019art dues à la Renaissance et les grandes secousses révolutionnaires des trois derniers siècles récupérées par des classes particulières, au détriment du peuple.La situation du Canada français dans l\u2019après-guerre se comprend mieux sur l\u2019horizon général de l\u2019histoire totale de la civilisation chrétienne qui s\u2019achève.Si on lit correctement Refus global, ce qui nous est advenu fait partie d\u2019une sorte de nécessité historique presque fatale : « Notre destin sembla durement fixé.» D\u2019où l\u2019incipit du manifeste, qui semble depuis lors inscrit dans les fondements du Grand Récit national : « Rejetons de modestes familles canadiennes-françaises, ouvrières ou petites- bourgeoises, de l\u2019arrivée au pays à nos jours restées françaises et catholiques par résistance au vainqueur, par attachement arbitraire au passé, par plaisir et orgueil sentimental et autres nécessités.» Les élites petites-bourgeoises comme le clergé eurent le moyen d\u2019organiser en monopole le « règne de la mémoire exploiteuse, de la raison immobile, de l\u2019intention néfaste».De la foi chaotique et vive de l\u2019origine mythique, il ne reste plus maintenant, aux yeux des signataires, que des traces d\u2019attachement sentimental entièrement instrumentalisées par « la tuque et le goupillon ».C\u2019est d\u2019un christianisme déjà décadent qu\u2019est né et a vécu le Canada français.Il est devenu une porte fermée sur l\u2019avenir.Un nouveau cycle civilisationnel doit naître.Toute tentative de réforme doit être refusée.L\u2019athéisme en débat On connaît le rejet dont fut l\u2019objet Refus global de la part de l\u2019intelligentsia et du pouvoir politique de l\u2019époque.Borduas fut rapidement privé de toute capacité d\u2019emploi et il ne lui restait d\u2019autre possibilité que l\u2019exil new-yorkais, puis parisien.Ses jeunes disciples bataillèrent par la polémique et, surtout, étant tous artistes, sur la scène de l\u2019art, le lieu propre de l\u2019émergence d\u2019une civilisation nouvelle.La polémique la plus intéressante pour discerner la position des signataires dans une histoire de l\u2019athéisme québécois eut lieu de septembre à novembre 1948.Les textes proviennent de Gérard Pelletier (29 ans), alors jeune journaliste au Devoir et responsable d\u2019une chronique hebdomadaire intitulée « Jeunesse en marche », et de Pierre Gauvreau (26 ans), agissant comme porte-parole des signataires du manifeste.Chacun d\u2019eux écrivait au « nous », posant ainsi l\u2019exis- RELATIONS 788 JANVIER-FÉVRIER 2017 23 DOSSIER l\u2019atHéisme du REFUS GLOBAL ?Le manifeste Refus global est un jalon important dans l\u2019histoire de l\u2019athéisme au Québec.La polémique qu\u2019il a suscitée nous aide à comprendre les points de rupture entre athées et croyants, tout en laissant entrevoir la possibilité d\u2019un dialogue.L Refus global ouvre une fenêtre sur la présence d\u2019une minorité canadienne-française qui proclame nécessaire la posture de rejet sans restes du christianisme au nom d\u2019un humanisme libéré.Relations788_janvier-février2017_INT.qxp_Mise en page 1 16-12-12 11:50 Page23 tence de deux groupes plus larges entre lesquels il était question d\u2019un dialogue possible ou impossible au sein d\u2019une même génération.Pelletier est le premier à engager le débat dans Le Devoir du 25 septembre, avec une approche originale.Il tente d\u2019ouvrir un espace de discussion avec le groupe des jeunes signataires en recherche qu\u2019il oppose à leur maître Borduas qui «vaticine comme un prophète».Quelques semaines plus tard (le 1er novembre), Pierre Gauvreau écrit au rédacteur en chef pour dénoncer le texte de Pelletier et affirmer que «nous refusons d\u2019entendreavant que ne soient définies d\u2019une façon formelle les valeurs qu\u2019entendent défendre les chrétiens devant Refus global».Pour les piquer, il suggère que ceux-ci, ignorant les courants d\u2019avant-garde, tentent l\u2019ouverture pour ne pas paraître dépassés.La réponse de Pelletier paraît le 13 novembre, précédée de la copie de la lettre des jeunes signataires.Elle révèle les accords et les désaccords de fond.«Nous acceptons en grande partie votre critique des institutions sociales : l\u2019exploitation du pauvre par le riche, l\u2019utilisation de la peur, la prétention moderne de tout régler par la seule raison, l\u2019intellectualisme néfaste, la dé- sincarnation d\u2019une certaine pensée contemporaine, l\u2019absurdité des guerres, l\u2019exploitation intéressée de certaines vérités religieuses.[.] Nous continuons de faire la même critique à chaque semaine.[.] [N]ous refusons nous aussi toutes ces mystifications.» D\u2019accord avec la critique de la civilisation chrétienne, mais pas avec le refus global du christianisme.«Nous avons foi en Dieu dont le nom n\u2019apparaît pas une seule fois et dont la Présence n\u2019est pas évoquée dans votre manifeste.» 24 RELATIONS 788 JANVIER-FÉVRIER 2017 DOSSIER le fondamentalisme avec ou sans dieu Raymond Lemieux L\u2019auteur est sociologue des religions Au nom de la Loi, de la Tradition vivante ou de la Norme coranique, les trois monothéismes ont fait des visages de Dieu des clés de voûte civilisationnelles, capables de souder de larges collectivités et d\u2019en garantir les identités.Or, dans les sociétés sécularisées domine plutôt un athéisme « ordinaire » qui consiste moins à contester telle ou telle figure du grand Autre qu\u2019à dénier à toute figure quelque capacité fondatrice.Il se fait moins lutte contre Dieu que constat pratique de son absence.Dieu serait-il vraiment mort ?Peut-être n\u2019a-t-il jamais existé\u2026 La question semble incongrue quand sa dépouille aux tréfonds de la mémoire populaire représente une nuisance négligeable pour les affaires humaines jugées importantes.Il est absent, ab-sens, hors sens.L\u2019athéisme ordinaire est moins doctrinal que pragmatique.Il est fondé sur une posture qui, au quotidien, se passe de la transcendance.Il se nourrit des rationalités techniques et des logiques procédurales, des savoir-faire et des données probantes dont l\u2019efficacité est éprouvée.Il est pourtant totalisant, souvent à la manière d\u2019une religion, mais sans vraiment avoir besoin d\u2019afficher des convictions pour s\u2019imposer.Qu\u2019est-ce qui peut susciter et justifier, dès lors, des postures athées dog - matiques et combatives qui, à bien des égards, semblent des décalques négatifs des fondamentalismes religieux qu\u2019elles prétendent combattre et qui reposent, eux, sur des convictions affirmées ?Le fondamentalisme présente deux facettes qui peuvent finir par se rejoindre.D\u2019une part, il suppose de coller à une littéralité: celle de textes sacrés chez les uns, celle de l\u2019Ordre des choses énoncé dans un langage scientifique (voire scientiste) chez les autres.Ses injonctions pratiques sont aussi impératives dans un cas que dans l\u2019autre.D\u2019autre part \u2013et sans doute est-ce là que les militances religieuses et laïques se rejoignent \u2013 il suppose un désir actif : celui de fonder la singularité de son être au monde \u2013 individuel ou collectif\u2013 dans un ordre garanti, qui permette de faire l\u2019économie du caractère indéfini et mouvant du sens.Les Richard-Max Tremblay, Focus #6, (triptyque), 1996, huile sur toile, 107 x 107 cm chacun Relations788_janvier-février2017_INT.qxp_Mise en page 1 16-12-12 11:50 Page24 une rupture inaugurale La prise de position de Pelletier ouvre une fenêtre sur l\u2019existence d\u2019une minorité catholique en rébellion face à la décrépitude du catholicisme national dans l\u2019immédiat après-guerre.Cette critique au sein du catholicisme survivra, se développera à travers les pires années duplessistes et rendra possible la dé- confessionnalisation institutionnelle, la laïcisation du pouvoir étatique et l\u2019accueil des réformes politiques et religieuses au cours des années 1960.Mais la fin de l\u2019emprise de la civilisation chrétienne proclamée avec espoir dans Refus global ouvre également une fenêtre sur la présence d\u2019une minorité canadienne- française qui proclame nécessaire la posture de rejet sans restes du christianisme et de sa figure-clé, au nom d\u2019un humanisme libéré de la peur et libérateur de la source immanente de création.L\u2019espace de toute discussion se ferme dans la réponse rédigée par Gauvreau le 16 novembre 1948, à laquelle répond Pelletier quatre jours plus tard.L\u2019ouverture partielle des chrétiens est reçue comme une tactique d\u2019invasion apostolique.« Vous rejetez l\u2019utilisation de la peur, mais vous croyez au péché et à la grâce.Nous croyons votre rejet sans efficacité si vous ne rejetez pas cette peur fondamentale qui est la peur de Dieu et qui permet toutes les exploitations avec la promesse d\u2019un bonheur différé», écrit Gauvreau.Cette croyance interdit les actes désintéressés et, par conséquent, de refonder une civilisation sur des relations absolument neuves et libérées de tout intérêt.L\u2019athéisme apparaît ainsi comme une nécessité éthique.Héritier de Nietzsche et du surréalisme et non des Lumières, il existe maintenant sur la place publique.Il aura d\u2019autres formes et d\u2019autres justifications dans les années qui suivront.Mais aujourd\u2019hui que le passage à une société sécularisée est derrière nous, quel est le sort de « l\u2019objet spirituel éternel » évoqué par Borduas dans « Commentaires sur des mots courants»?Y a-t-il des dimensions de notre expérience humaine qui s\u2019insurgent contre la réduction de son domaine au carrousel fermé des objets transitoires ?La « mort de Dieu », qui a généralisé son emprise culturelle au Québec comme en Occident au cours des dernières décennies, a atteint l\u2019intelligence autant que le cœur.Mais la résistance se manifeste dans deux dimensions que je ne puis qu\u2019évoquer pour finir.La question de la transcendance vit dans la quête infinie de la justice sociale et dans l\u2019amour du monde dont la beauté est toujours bouleversante.L\u2019engagement pour la justice, la quête de la beauté et de la vérité révèlent toujours, sous des formes inédites, l\u2019horizon absolu dont le mot Dieu n\u2019est que l\u2019expression la plus familière.Levons l\u2019interdit de parole ! RELATIONS 788 JANVIER-FÉVRIER 2017 25 véritables convictions, en effet, ne sont-elles pas celles qui engagent, celles sur lesquelles on fonde une vie?Dès lors, quelle croyance n\u2019est pas tentée de se donner des fondements intangibles?Croire que Dieu existe ou croire qu\u2019il n\u2019existe pas change- t-il vraiment quelque chose à cette dynamique du désir?L\u2019absence d\u2019une figure de l\u2019Autre à propos de laquelle on puisse s\u2019entendre collectivement pousse les humains, assujettis à devoir faire sens pour avancer dans la vie, sur des chemins non tracés, vers l\u2019expérience des limites, souvent jusqu\u2019à la rencontre de l\u2019absurde.Le vécu du manque finit alors immanquablement par être éprouvant.Et personne n\u2019est définitivement prémuni contre les effets possibles de cette épreuve.Une façon logique de continuer de vivre consiste alors à épouser un idéal sublimé qui vient prendre la place de l\u2019Autre absent.C\u2019est ce à quoi invitent les fondamentalismes.Les aventures sectaires le revêtent volontiers d\u2019atours religieux.Les dérives politiques fascisantes l\u2019exhibent en tenue de combat.Dès lors, religieuses ou athées, les militances fondamentalistes tentent de colmater l\u2019indéfini du sens par l\u2019exhibition de leur « vérité ».Elles répercutent le mal d\u2019être propre à l\u2019humain sur tous les terreaux du monde, un mal d\u2019être qui n\u2019est rien d\u2019autre finalement que l\u2019angoisse devant la finitude, l\u2019incertitude quant au sens véritable de ses actions et l\u2019inéluctable précarité de son destin.Cette angoisse, cette incertitude, cette précarité ne sont pas seulement de l\u2019ordre des généralités.Elles se présentent pour chacun selon des modes différents, accordés à la trame historique de sa vie et à l\u2019état des palliatifs auxquels il peut avoir accès selon son environnement culturel.Elles poussent chacun à risquer sa vie pour que la vie (la sienne propre et la vie en soi) ait du sens.Refuser d\u2019entendre les souffrances dont témoignent les fondamentalismes, athées ou religieux, c\u2019est refuser l\u2019humanité de ceux qui les portent.Et c\u2019est se condamner aussi, du même coup, à les voir inventer sans cesse de nouvelles façons d\u2019en radicaliser les manifestations pour se faire entendre.Com - prendre, ici comme ailleurs, suppose évidemment de ne pas s\u2019installer dans une posture de juge, c\u2019est-à-dire de celui ou celle qui disposerait d\u2019une assurance tous risques quant au sens de ses actions \u2013autrement dit, qui sortirait de sa propre condition humaine.C\u2019est plutôt se rendre disponible à l\u2019écoute de l\u2019autre, lui faire hospitalité, prendre le risque d\u2019une solidarité dans la quête.Et exercer son intelligence, malgré ses limites inévitables et insistantes, pour mieux saisir les subtilités des quêtes des autres, même quand elles semblent paradoxales.Bref, c\u2019est s\u2019exposer à sa propre condition humaine.Relations788_janvier-février2017_INT.qxp_Mise en page 1 16-12-12 11:50 Page25 le droit de mécroire SamiaAmor L\u2019auteure, avocate, a coordonné la Chaire de recherche du Canada \u2013 islam, pluralisme et globalisation, dissoute en 2015 «La vérité est là qui émane de votre Seigneur.Y croira qui voudra et la reniera qui voudra» CORAN XVIII : 29 Le traitement médiatique des enjeux liés à la religion est trop souvent semblable à des spots publicitaires qui manifestent une vision dichotomique de l\u2019altérité.Surtout, cela met en saillance la question de la protection du droit de ne pas croire en Dieu (liberté de conscience) face au droit de croire (liberté de religion).Doit-on se la poser?Au regard du droit, et à titre d\u2019exemple, les Chartes canadienne et québécoise assurent un équilibre entre les intérêts divergents par la reconnaissance du droit à la liberté de conscience et de religion.Des dispositions similaires se retrouvent insérées dans certaines constitutions de sociétés à majorité islamique (Algérie : art.36; Maroc: art.26; Tunisie : art.31 et Égypte: art.64).Dans tous les cas, la question est de savoir si ces dispositions sont effectives.Le cas de l\u2019Algérie permet d\u2019en douter.Le fait que cet État garantisse le libre exercice et la protection des cultes, la tolérance et le respect entre les différentes religions n\u2019empêche pas qu\u2019on y assiste à une recrudescence de harcèlements contre les «dé-jeûneurs » lors du Ramadan et à une multiplication de poursuites judiciaires contre les convertis ou les producteurs de discours qualifiés de séditieux.Ces paradoxes mettent en exergue l\u2019enjeu fondamental de la nationalisation de la pratique d\u2019une religion qui devient religion d\u2019État et s\u2019applique à contrôler la religiosité des citoyens sous une bannière unique.Or, plus que la possibilité de choisir ou non d\u2019appartenir à une tradition et à une pratique, la liberté de conscience et de religion, expression du for intérieur, comprend aussi le droit de mécroire.Chaque personne est libre de «choisir sa vérité dans le secret de [sa] pensée1» et de la revendiquer publiquement.Dans cette logique d\u2019inclusion, la religion comme l\u2019athéisme ont leur place dans l\u2019espace public.Cela répond à une conception de la « laïcité ouverte2 », entendue comme modèle d\u2019un mieux vivre-ensemble.L\u2019option d\u2019engagement/désengagement inscrite dans la dyade « liberté de conscience et de religion » implique un droit primordial à une autonomie morale de l\u2019individu : celui d\u2019adopter, de changer, d\u2019abandonner ou de renier une religion ou une conviction et de refléter ce choix dans sa conduite.Du for intérieur au for extérieur, point de limites.Toutefois, il existe des balises posées par la « règle de droit » : l\u2019individu dispose d\u2019une liberté de conscience et de religion illimitée, mais l\u2019acte de la manifester peut connaître des restrictions posées par la loi.Avec une nuance : toute ingérence de la règle de droit doit se faire dans des limites raisonnables et justifiées dans le cadre d\u2019une société libre et démocratique.Cet encadrement vise à éviter l\u2019extension des limites posées aux pratiques culturelles en faveur du droit lui-même et de sa jouissance effective.Au regard de la religion, la liberté de conscience et de religion comprend donc également cette possibilité de l\u2019athéisme (et de l\u2019agnosticisme).Sans grande surprise, cette liberté de conscience se retrouve en islam3.Elle nourrit le débat qui opposa les rationalistes (l\u2019école mu\u2019tazilite) aux conservateurs (école ash\u2019arite).Pour les uns, la responsabilité individuelle (Coran V : 105) décharge toute personne du fardeau d\u2019une autre (Coran XVII : 15) ; ni déterminisme, ni contrainte ne guident la foi, elle est soumise au libre choix.Pour les autres, la foi dépend de la volonté divine et cette causalité légitime l\u2019usage de la contrainte extérieure.Dans la période contemporaine, cette polémique est ravivée par les voix réformistes qui suggèrent la sortie d\u2019une lecture univoque du texte sacré et son dépouillement du catalogue prescriptif élaboré par le corpus interprétatif classique.Cela ouvre la possibilité de se saisir des notions coraniques d\u2019intelligence (uli albab), de discernement (bassira) et de méditation/réflexion (tafkir).Autant de voies confortant une liberté de conscience et de religion, même celle de renier Dieu.Norme ultime de conduite individuelle face à la collectivité, au-delà de la norme juridique, de la norme religieuse et de la norme sociale, cette liberté consacre une résistance à tout ce qui l\u2019entrave.Dès lors, la protection de son expression par le droit étatique relève d\u2019une mobilisation commune.26 RELATIONS 788 JANVIER-FÉVRIER 2017 DOSSIER 1.Gilles Lebreton, Libertés publiques et droits de l\u2019Homme, Paris, Armand Colin, 2001, p.376.2.Micheline Milot, « Les principes de laïcité politique au Québec et au Canada », Bulletin d\u2019histoire politique, vol.13, n?3, printemps-été 2005.3.L\u2019islam est entendu au sens de tradition discursive entretenue principalement par les interprètes, les commentateurs, les juristes et les théologiens.Richard-Max Tremblay, Ombres #2, 2003, huile sur toile, 41 x 82 cm Relations788_janvier-février2017_INT.qxp_Mise en page 1 16-12-12 11:50 Page26 Catherine Foisy L\u2019auteure est professeure au Département de sciences des religions de l\u2019UQAM l\u2019automne 2007, dans la foulée des audiences publiques de la commission Bouchard-Taylor, j\u2019ai été témoin de la difficulté parfois viscérale pour une part importante des Québécois d\u2019ascendance canadienne- française, toutes générations confondues, de traiter de questions religieuses.Or, à mes yeux, c\u2019est dans le dénouement de ce sentiment de rejet manifesté par la majorité démographique à l\u2019égard de son passé catholique, à cheval entre réalité et fantasme, que réside tout dépassement significatif de notre difficulté à tenir des débats publics sereins sur la place de la religion dans notre société.D\u2019une certaine manière, ce rejet de la religion, ainsi que la mémoire trouble relative à l\u2019Église catholique d\u2019avant la Révolution tranquille1, agissent comme des vases communicants, au sens où ils s\u2019alimentent l\u2019un l\u2019autre.La mémoire vient confirmer le bienfondé d\u2019une attitude intransigeante face à la religion et cette intransigeance conforte une certaine lecture mémorielle.Cette mémoire trouble au sujet du rôle de l\u2019Église d\u2019avant la Révolution tranquille renvoie à la posture paradoxale adoptée par plusieurs Québécois francophones face à leur religion historique, posture faite d\u2019un mélange de répulsion et d\u2019affirmation par rapport à l\u2019un des marqueurs d\u2019une identité que plusieurs sentent menacée.Neuf ans après ces audiences publiques, les controverses concernant la place de la religion dans notre société, son aménagement par les institutions politiques et son arbitrage par les instances juridiques se poursuivent, couramment alimentées par des réactions à la limite de la haine envers toute religion.Pourquoi un tel mépris de la religion se manifeste-t-il autant dans les médias et dans une grande partie de la population québécoise, alors que l\u2019Église catholique n\u2019y joue plus un rôle so- ciopolitique fondamental ?À mon avis, il y a lieu de chercher du côté de la culture contemporaine et de l\u2019univers symbolique des Québécois pour trouver des réponses à ces questions.Leur capacité à prendre une distance critique face à des discours farouchement opposés à la religion est très fortement compromise, me semble-t-il, par des représentations en partie erronées du catholicisme québécois.Je ne nie pas que l\u2019histoire de ce catholicisme ait été marquée par la domination politique et morale de la hiérarchie catholique, mais ce portrait, limité, reste trop souvent véhiculé comme seule image et unique représentation du passé catholique québécois.Cela est d\u2019autant plus prégnant quand il est question des dimensions institutionnelles et plus spécifiquement morales (notamment en matière de sexualité) de cette domination avec lesquelles la majorité de la population a choisi de rompre.une mémoire figée et instrumentalisée La mémoire collective du catholicisme au Québec semble s\u2019être figée à la période marquée par une piété ultramontaine croissante entre la seconde moitié du XIXe siècle et la Révolution tranquille, en 1960.Comme si, d\u2019une part, le catholicisme québécois n\u2019avait jamais été traversé de contradictions et que, de l\u2019autre, l\u2019entrée du Québec dans la modernité avec la Révolution tranquille avait été possible sans l\u2019apport des catholiques eux-mêmes.Or, une foisonnante littérature ces 15 dernières années a démontré le contraire.L\u2019étude des trajectoires individuelles et collectives de figures ecclésiales tournées vers l\u2019avenir et la modernité \u2013marquées par les mouvements d\u2019action catholique ainsi que par le personnalisme chrétien\u2013, ou encore l\u2019analyse des débats traversant les revues catholiques en amont et en aval de la Révolution tranquille montrent que les artisans et les artisanes d\u2019un courant catholique progressiste ont contribué à ce passage marquant.On pensera, entre autres, à Georges-Henri Lévesque, fondateur de la Faculté des sciences sociales de l\u2019Université Laval, et aux sociologues et théologiens RELATIONS 788 JANVIER-FÉVRIER 2017 27 DOSSIER dépasser la HAINE DE LA RELIGION au québec Un certain athéisme qui s\u2019exprime par la haine de la religion n\u2019est pas étranger au rapport problématique qu\u2019un grand nombre de Québécois entretiennent avec notre passé catholique.À Relations788_janvier-février2017_INT.qxp_Mise en page 1 16-12-12 11:50 Page27 Fernand Dumont et Jacques Grand\u2019Maison, qui vient de nous quitter, mais aussi à des personnalités publiques telles que Michel Chartrand, Simonne Monet-Chartrand ou Claude Ryan.L\u2019apport des congrégations religieuses a également été reconnu comme essentiel à l\u2019édification de l\u2019État québécois moderne et de ses services publics, certaines de leurs logiques d\u2019action se trouvant au fondement de l\u2019action gouvernementale en matière d\u2019éducation, de santé et de services sociaux.Jamais remise en question publiquement ou faisant l\u2019objet de très peu de débats publics, la lecture dominante du catholicisme québécois est aussi alimentée par des productions culturelles, notamment des films2.Je pense notamment à celui de Micheline Lanctôt, Pour l\u2019amour de Dieu, dont les représentations de la religiosité populaire sont on ne peut plus faussées par ses propres souvenirs de même qu\u2019inexactes à plusieurs égards, notamment en ce qui a trait à la vie religieuse lors de cette période charnière de la Révolution tranquille et du concile Vatican II3.Cette lecture des événements est transmise sans interruption depuis cinq décennies à des jeunes qui ne connaissent rien du catholicisme, hormis le crucifix de l\u2019Assemblée nationale (et encore\u2026).Autrement dit, on continue de transmettre une image souvent caricaturale, folklorique et tronquée du catholicisme québécois en fonction du récit collectif que se sont construit les nouvelles élites qui ont émergé de la Révolution tranquille.Cette représentation du catholicisme est sans cesse réactivée lorsque sont abordées des questions relatives à la place publique de la religion dans notre société, servant de repoussoir des religions en général, parti - culièrement dans leurs aspects ostentatoires.Les enjeux qui cristallisent cette opposition face au catholicisme sont habituellement liés à des normes relatives à la sexualité ou au traitement des femmes.Cette perception est d\u2019autant plus forte que la méconnaissance du catholicisme, dans sa forme contemporaine, mène à des contresens dans certains débats publics, notamment ceux autour de la défunte « Charte de la laïcité » (projet de loi 60).Certains ont établi des parallèles entre l\u2019abandon de la coiffe par les religieuses, à la fin des années 1960, et les questions entourant le port du voile par les musulmanes.L\u2019interprétation du geste des religieuses comme étant une revendication féministe \u2013 au sein d\u2019une institution dont la domination patriarcale sur les femmes n\u2019est plus à démontrer \u2013 était tout aussi inexacte et infidèle aux faits que celle qui y voyait une acceptation, par des agentes de l\u2019Église, du caractère désormais laïque et sécu - larisé de l\u2019État québécois et de la société québécoise.Les religieuses ont accepté de retirer leurs habits religieux non pas dans un esprit laïque ou féministe, mais à la demande d\u2019une Église catholique romaine en processus de modernisation, à la suite des décisions du concile Vatican II.Si cela fut bien reçu dans une majorité écrasante des cas, il n\u2019y a pas de quoi en faire un modèle devant être reproduit par les femmes de toutes les traditions religieuses installées au Québec.Il semble évident que le rejet viscéral de la religion manifesté dans plusieurs médias ainsi que par une partie importante de la population québécoise tient beaucoup au type de rapports qu\u2019entretiennent les Québécois avec leur religion historique.Celle-ci est perçue comme profondément oppressive et inadaptée aux nouvelles normes sociales, ce qui favorise le discours présentant ce passé catholique comme celui que l\u2019on ne veut pas voir reproduit aujourd\u2019hui en permettant à toutes les religions de s\u2019afficher publiquement.Par ailleurs, dans les cas où le catholicisme est perçu comme s\u2019étant adapté à la modernité, cette adaptation aurait été si efficace qu\u2019il faudrait en imposer certains aspects comme modèles universels, notamment la conception voulant que la religion soit une affaire strictement privée.Ces postures face au catholicisme représentent un nœud au sein de la société actuelle, dans la mesure où elles voilent notre vue face aux choix devant être faits en matière de reconnaissance publique de la religion.Il faut espérer que des alliances entre croyants et non- croyants comme celles que nous avons connues, par exemple, en faveur de la création du cours Éthique et culture religieuse pavent la voie \u2013 à partir de convergences fondées sur des valeurs de justice et de solidarité sociale \u2013 à d\u2019autres alliances qui témoigneront que des débats sereins sur la place de la religion dans notre société et sur la laïcité sont possibles.Ce dernier élément met aussi en lumière la nécessité, pour les uns et les autres, d\u2019être mieux au fait de l\u2019état du catholicisme québécois contemporain, qui n\u2019est pas simplement composé de courants conservateurs, mais aussi de groupes progressistes largement moins connus.28 RELATIONS 788 JANVIER-FÉVRIER 2017 DOSSIER 1.Marco Veilleux et Jean-Philippe Warren, «Une mémoire trouble », Relations, no 716, mai 2007.2.Éric Bédard, «Ce passé qui ne passe pas.La grande noirceur catholique dans les films Séraphin.Un homme et son péché, Le Survenant et Aurore», Globe.Revue internationale d\u2019études québécoises, vol.11, no 1, 2008.3.À l\u2019opposé, La passion d\u2019Augustine de Léa Pool est un exemple réussi de représentation de la même période historique du catholicisme québécois.Il faut espérer que des alliances entre croyants et non-croyants pavent la voie à des débats sereins sur la place de la religion et sur la laïcité dans notre société.Relations788_janvier-février2017_INT.qxp_Mise en page 1 16-12-12 11:50 Page28 Gilles Bibeau L\u2019auteur, anthropologue, est professeur émérite de l\u2019Université de Montréal uelque chose des économies d\u2019hier s\u2019est évaporé: la production s\u2019est déterritorialisée, l\u2019argent est devenu mobile, la monnaie n\u2019est plus qu\u2019un signe virtuel et la finance spéculative s\u2019est détachée de l\u2019économie réelle.Desmultinationales «marchandisent», à travers dérèglementations, privatisations, fusions et délocalisa- tions, tout ce qui leur a échappé jusqu\u2019ici : santé, énergie, école, culture, transports publics, télécommunications et même le vivant.Sous la pression d\u2019une culture obsédée par l\u2019immédiat et le rentable, le néolibéralisme fait voler en éclats l\u2019idée voulant que seul le travail produit de la valeur économique.La concurrence des idéologies s\u2019achève par le triomphe d\u2019un ultra-capitalisme ayant pour moteur l\u2019impératif de la concurrence, de la conquête des marchés et du profit à tout prix.Pour les uns, ce système convertit le «bien-être» en «bien-avoir», réduit la solidarité, affaiblit la compassion, détruit le souci du bien commun, crée des agrégats de consommateurs et brise les liens avec la nature.Pour d\u2019autres, il déclenche une quête inextinguible du « toujours-plus » à travers une puissante machine désirante installée au cœur même d\u2019un système pernicieux, porteur de grandioses promesses.À la fois leurre et feinte, ce miroir aux alouettes oublie que l\u2019objet du désir se dérobe souvent à la manière d\u2019un mirage.Ainsi se mettent en place de puissants « dispositifs de ser - vitude ».Selon Giorgio Agamben1, un «dispositif» est «un ensemble de praxis, de savoirs, de mesures, d\u2019institutions dont le but est de gérer, de gouverner, de contrôler, d\u2019orienter les comportements, les gestes et les pensées des hommes ».Avec Agam- ben, j\u2019y vois des idéaux normatifs et des codes de conduite qui imposent la figure d\u2019un être humain chosifié, englué dans une stricte matérialité.Les humains en viennent à être gouvernés par des leurres : prolifération du souci de soi, idéologie du mieux-être et utopie de la santé parfaite, entre autres, qui engendrent une croissance infinie de nos désirs dans tous les domaines.Ce sont là autant d\u2019appâts tendus devant nous qui se présentent sous la forme de nouvelles croyances toutes faus- tiennes, celles de la jeunesse éternelle, du bonheur absolu, ici et maintenant.Ces leurres exercent sur nous une telle force d\u2019attraction et une telle présence qu\u2019ils prennent la forme de spectres ou de fantômes : ils créent un effet de hantise qui naît d\u2019une situation idéologique marquée par une contradiction entre, d\u2019une part, l\u2019insatiable désir d\u2019un toujours-plus et, d\u2019autre part, l\u2019idée que l\u2019on pourrait s\u2019arracher à la matérialité sans tenir compte du tragique de la condition humaine.Remodelée par cette illusion, la frontière entre réalité et fiction, entre visible et invisible se fait floue, instable.Or, c\u2019est précisément ce nouveau phénomène qu\u2019il nous faut nommer.Les leurres s\u2019incarnent dans des pratiques « magiques » vendeuses de rêves qui introduisent, de la loterie à la bourse spéculative, une sorte de prothèse technique dans un système inconséquent, bâti sur un jeu d\u2019illusions : plutôt que la richesse pour tous, le système produit l\u2019enrichissement du petit nombre; plutôt que l\u2019égalité, il apporte injustice et inégalité ; plutôt que la libération promise, il fait naître la servitude.C\u2019est connu, la présence de ces béquilles fantomatiques s\u2019exacerbe lorsque l\u2019humanité vit des situations de dysfonctionnement, de répression ou de déshumanisation.chosification Dans La Part maudite2, Georges Bataille dénonce l\u2019ultralibéra- lisme parce que fondé sur le primat de la marchandise et l\u2019asservissement au monde des objets et des « choses » fabriqués RELATIONS 788 JANVIER-FÉVRIER 2017 29 de nouvelles SERVITUDES ?Face au règne impitoyable et tout-puissant des dieux Argent et Marchandise de la religion capitaliste, la résistance prend la forme d\u2019un « athéisme » subversif qui, étrangement, redonne sens à une culture religieuse.Richard-Max Tremblay, Puits, 2009, impression à jet d\u2019encre, 69 x 186 cm Q Relations788_janvier-février2017_INT.qxp_Mise en page 1 16-12-12 11:50 Page29 par l\u2019être humain.Ainsi, celui-ci devient l\u2019esclave du processus de production qui était censé le libérer.Dominé par la «chose», la marchandise, il se met à vivre pour produire et pour consommer les biens qu\u2019il produit.Il ne lui reste plus qu\u2019à se trans - former en une chose parmi les choses.Au lieu « d\u2019être souverainement » à l\u2019égard du monde, il n\u2019exerce plus qu\u2019une souveraineté factice, mince et étroite sur l\u2019univers des choses.Terminée l\u2019époque où la chose pouvait être plus qu\u2019une marchandise.Disparues les sociétés qui acceptaient de «prêter à Dieu », comme dans la construction de cathédrales.Face à un tel aplatissement, l\u2019inquiétante question du sens resurgit, comme un orage réactivant son insoumission au monde des choses.Bataille parle de l\u2019apparition de rites de destruction des biens et de dépenses improductives pour se libérer du fétichisme de l\u2019objet.Ce n\u2019est qu\u2019en plaçant cette « part maudite » au cœur même d\u2019un système économique \u2013 capitaliste ou autre\u2013 que l\u2019humain peut reconquérir sa souveraineté à l\u2019égard des choses.Devenu chose parmi les choses, c\u2019est à partir de la chose à laquelle le système l\u2019a réduit, et du dedans même de l\u2019incomplétude de cette chose, qu\u2019il doit désormais entreprendre de se libérer.À l\u2019encontre de ce travail d\u2019arrachement, les défenseurs de l\u2019ultralibéralisme continuent, pour leur part, à soutenir que le système fondé sur l\u2019argent et le profit fait accéder l\u2019humanité au stade le plus élevé des inventions humaines.En réinventant un grand récit censé libérer l\u2019humain de ses chaînes, l\u2019ultralibéralisme reprend dans des termes séculiers les vieilles idées de rédemption et de salut.Le mythe ainsi produit gomme l\u2019idée qu\u2019on ne se défait le plus souvent des vieilles chaînes que pour se laisser attacher par de nouveaux liens.Il faut cependant ne pas être aveugles face au fait que le credo ultralibéral ne crée pas les conditions permettant à l\u2019être humain d\u2019exister « souverainement » à l\u2019égard des choses.Représentant profane d\u2019une nouvelle immanence, l\u2019ultralibéralisme pourrait bien construire un monde qui ne convient pas aux humains.vivre au temps des mirages Certains groupes écologiques, thérapeutiques et spirituels se donnent pour mission de réconcilier les personnes avec la planète- terre, d\u2019« hygiéniser » les cités, de moraliser les conduites et de discipliner les personnes.Cette vaste nébuleuse se présente comme un ensemble mal intégré de croyances et de pratiques qui se déploient dans l\u2019écologisation des conduites autant que dans le politique, l\u2019éthique, le thérapeutique et un puissant désir de mieux-être s\u2019infiltrant au plus profond de l\u2019intimité de la vie des personnes.Cet ensemble ferait-il fonction de nouvelle religion dans le monde contemporain ?Notre monde est bel et bien sorti des croyances d\u2019hier, mais il l\u2019a fait en replongeant bon nombre d\u2019humains dans une nouvelle version de la magie primitive et en les propulsant dans un projet de fausse libération.Désir d\u2019intériorité et quête de spiritualisation entrent forcément en conflit avec les grandioses promesses d\u2019un dogme ultralibéral tourné vers la seule matérialité.De la perte infligée par un système éminemment op - timiste enroulé sur lui-même \u2013 incapable de livrer ce qu\u2019il promet \u2013 surgit un état socio-politico-psychologique chez l\u2019humain qui le fait vivre dans la condition d\u2019un être hanté, constamment aux prises avec les leurres mis en place par le système.Le danger est que les humains laissent les fantômes prendre les choses en mains et que ceux-ci les entraînent dans leur monde d\u2019illusions.Cette affaire s\u2019achève en une servitude aussi tragique qu\u2019au temps où les grandes religions nous en - fermaient dans leur système.un affrontement prévisible Tantôt consommateur boulimique, tantôt utilisateur intégral du monde, l\u2019humain entend désormais jouir de lui-même comme d\u2019un état final de l\u2019évolution.Le «dernier homme» évoqué par Nietzsche dans Ainsi parlait Zarathoustra est en train de devenir majoritaire.Un monde qui divinise le présent, comme le nôtre, finit par larguer les héritages de sagesse transmis par les aïeux et par produire une vision dumonde destinée à dissoudre toutes les religions.Quelles tâches devrait-on accomplir si toutes les religions s\u2019éteignent?Peut-on penser que leur disparition donne naissance à la création de nouveaux systèmes de sens, à quelque chose ressemblant à une poétique de l\u2019existence?Ou, faute de pouvoir tout réinventer, ne risque-t- on pas plutôt de ne trouver que du vide?S\u2019il y a une chose que l\u2019anthropologie est en mesure d\u2019établir avec certitude, c\u2019est que l\u2019individu rationnel \u2013calculateur et égoïste\u2013 présupposé par la théorie ultralibérale, n\u2019est rien d\u2019autre qu\u2019un mythe.Notre quotidienneté nous appelle en effet à tout instant à d\u2019autres que soi, à un univers culturel, à une langue maternelle, à une inquiétude qui nous inscrit dans la quête de sens.Il est certain que de vraies batailles ne tarderont pas à être menées autour de l\u2019idéologie ultralibérale et des fantômes qu\u2019elle engendre.Mais comment opposer à la religion capitaliste du leurre un autre mouvement qui se réclamerait d\u2019une spiritualité dégagée d\u2019un religieux traditionnel qui fut porteur, en son temps, de ses propres effets d\u2019aliénation?Nous vivons dans l\u2019œil du cyclone de la disparition des anciennes formes de religion sans trop savoir ce qui viendra après.Nous savons au moins que seule l\u2019élimination des conditions qui ont fait apparaître les fantômes pourra éventuellement nous en libérer et les exorciser.Ce travail critique s\u2019impose comme une commune responsabilité.1.G.Agamben, Qu\u2019est-ce qu\u2019un disposif ?, Paris, Rivages, 2007.2.G.Bataille, La Part maudite, précédé de La notion de dépense, Paris, Éditions de Minuit, 1949.30 RELATIONS 788 JANVIER-FÉVRIER 2017 DOSSIER pour prolonger la réflexion Consultez nos suggestions de lectures, de ?lms, de vidéos et de sites Web en lien avec le dossier au www.revuerelations.qc.ca Comment opposer à la religion capitaliste du leurre un autre mouvement qui se réclamerait d\u2019une spiritualité dégagée d\u2019un religieux traditionnel?Relations788_janvier-février2017_INT.qxp_Mise en page 1 16-12-12 11:50 Page30 RELATIONS 788 JANVIER-FÉVRIER 2017 31 PROCHAIN NUMÉRO Notre numéro de mars-avril sera disponible en kiosques et en librairies le 17 mars 2017.Pensez à réserver votre exemplaire ! Il comprendra notamment un dossier sur : LA violence faite aux femmes L\u2019actualité des derniers mois a rappelé à quel point les violences diverses envers les femmes demeurent présentes dans la société québécoise.De la banalisation des agressions sexuelles en général à la violence policière et systémique à l\u2019encontre des femmes autochtones en passant par la traite humaine et l\u2019exploitation sexuelle, de graves problèmes rappellent que le respect des femmes et l\u2019égalité des sexes sont loin d\u2019être acquis.Comment comprendre ces différentes violences?Comment s\u2019y attaquer?Et quel rôle les hommes doivent-ils jouer pour y mettre ?n ainsi qu\u2019à l\u2019impunité qui règne trop souvent ?À LIRE AUSSI DANS CE NUMÉRO: \u2022 un débat sur la place du numérique à l\u2019école ; \u2022 une ré?exion sur la Convention de l\u2019ONU contre la torture ; \u2022 une analyse de l\u2019accord de paix en Colombie ; \u2022 le Carnet de Catherine Mavrikakis, la chronique poétique de Rodney Saint-Éloi et la chronique Questions de sens signée par Jean Bédard ; \u2022 les œuvres de notre artiste invitée, Brigite Normandin.Recevez notre infolettre par courriel, peu avant chaque parution.Inscrivez-vous à notre liste d\u2019envoi sur la page d\u2019accueil de notre site Web : .Brigite Normandin, Étoffée #5, 2009, techniques mixtes sur papier, 37 x 24 cm Relations788_janvier-février2017_INT.qxp_Mise en page 1 16-12-12 11:50 Page31 L\u2019auteure est chercheure à l\u2019Institut de recherche et d\u2019informations socio-économiques (IRIS) ongtemps, l\u2019idée d\u2019un revenu minimum garanti (RMG) pour les citoyens a été vue comme une utopie, comme une image à semer dans les esprits afin de faire germer des programmes plus décents de soutien au revenu.De nombreux intellectuels ont tenté de conceptualiser la meilleure manière de l\u2019instaurer.Les avis diffèrent quant aux critères régissant sa mise en œuvre, mais on s\u2019entend généralement sur trois grands principes.D\u2019abord, les prestations doivent être universelles : toutes les personnes sur le territoire d\u2019un pays doivent y avoir droit (bien qu\u2019il ne soit pas rare qu\u2019on envisage de les limiter aux personnes à faible revenu).Ensuite, les prestations doivent être inconditionnelles : on ne peut faire de distinction entre les personnes «méritantes» et «non méritantes».Finalement, un principe d\u2019autonomie doit prévaloir : il ne doit pas y avoir de limite ou de prescription concernant la manière de dépenser les allocations versées.Récemment, il semble que l\u2019idée du RMG se soit hissée dans le camp des mesures réalisables dans des États comparables au nôtre.Que ce soit en Finlande, aux Pays-Bas ou en Ontario, différents gouvernements commencent à poser des gestes concrets en sa faveur.Au Québec aussi on sent un regain d\u2019intérêt pour ce type de programme de solidarité sociale, et ce, pas seulement à gauche.Si plusieurs ne seront pas surpris de retrouver le RMG dans le programme de Québec solidaire, voir le Parti libéral du Québec (PLQ) en discuter également paraît plus étonnant.Le premier ministre Philippe Couillard a même dit, en février 2016, qu\u2019il trouvait l\u2019idée attrayante et qu\u2019il regarderait de très près les modèles proposés en Finlande et ailleurs1.Bref, il ne serait pas surprenant que le RMG devienne un enjeu majeur dans nos débats politiques et économiques d\u2019ici quelques années, voire pendant la prochaine campagne électorale, en 2018.des finalités à géométrie variable Il paraît évident que l\u2019élection de François Blais, puis sa nomination au poste de ministre de l\u2019Emploi et de la Solidarité sociale, y sont pour quelque chose.M.Blais est en effet un ancien professeur d\u2019université reconnu pour ses recherches et travaux sur le RMG, qu\u2019il reconnaissait comme une politique sociale d\u2019avenir.Maintenant titulaire d\u2019une charge publique, il se fait plus discret sur les modalités de la mesure qu\u2019il souhaite voir appliquée.On peut laisser la chance au coureur, mais quand la proposition d\u2019un RMG pour le Québec sera déposée, il faudra analyser attentivement les objectifs poursuivis, les paramètres d\u2019application et les critères d\u2019évaluation.Par exemple, un tel programme est-il d\u2019abord vu comme une façon pour l\u2019État d\u2019économiser de l\u2019argent, de « simplifier » le filet social et de réduire la bureaucratie ?Ou veut-on plutôt sortir les gens de la pauvreté, leur donner les moyens de vivre décemment et avoir ainsi un effet sur les indicateurs sociaux de santé ?Bien entendu, on nous dira toujours viser les deux objectifs (économiser et réduire la pauvreté), mais un examen attentif du processus proposé donne généralement de bons indices sur les motivations principales qui guident le projet.Pour le moment au Québec, nous en sommes encore à l\u2019étape de réflexion.En septembre 2016, deux jalons importants ont été posés.D\u2019une part, un comité d\u2019experts a été chargé d\u2019étudier la question et de déposer un rapport à l\u2019été 2017 ; d\u2019autre part, le quatrième Forum des idées du PLQ a été consacré aux questions de solidarité sociale et une belle place a été faite aux discussions sur le RMG.Bien que rien de concret n\u2019ait encore été fait pour changer notre régime de soutien du revenu, il y a de bonnes raisons d\u2019être sceptiques quant aux ambitions du gouvernement de Philippe Couillard en la matière.Déjà, les réformes de l\u2019aide sociale \u2013 le soutien de dernier recours actuel \u2013 montrent le peu de respect ou de confiance qu\u2019a le gouvernement envers les personnes les plus démunies.Non seulement les prestations ne sont pas suffisantes pour combler les besoins de base des personnes concernées, mais le projet de loi 70, adopté le 10 novembre 2016, permet de les amputer de près du tiers si les nouveaux prestataires ne participent pas à des activités imposées.Est-ce là le plancher qu\u2019il voudra garantir pour un RMG ?Des conditions sévères risquent-elles d\u2019être imposées pour contrôler les activités des prestataires ?Si telle est la vision sous- jacente, outre le nom, il restera finalement bien peu de chose des principes fondateurs du RMG.32 RELATIONS 788 JANVIER-FÉVRIER 2017 REGARD vers un revenu minimum garanti au québec ?L\u2019idée d\u2019un revenu minimum garanti recommence à être évoquée au Québec alors que des projets en ce sens avancent ailleurs dans le monde.Mais à quelles conditions une telle mesure appuie un vrai projet de solidarité sociale?Eve-Lyne Couturier L Déjà, les réformes de l\u2019aide sociale montrent le peu de respect ou de confiance qu\u2019a le gouver - nement envers les personnes les plus démunies.Relations788_janvier-février2017_INT.qxp_Mise en page 1 16-12-12 11:50 Page32 Il ne fait aucun doute que la mise en place d\u2019un tel programme se fera en parallèle avec une révision en profondeur du filet social ; des programmes de soutien et d\u2019accompagnement des personnes qui vivent une forme de précarité ; des conditions de travail minimales et des services publics.L\u2019austérité des années passées indique clairement la direction que souhaite prendre le gouvernement.Il ne semble pas vouloir donner accès à un revenu décent en plus de services publics accessibles et de qualité, mais plutôt assurer un minimum de revenu tout en favorisant une privatisation et une tarification accrue.Il est de notre devoir de citoyens de rester vigilants et de voir venir les réformes qui iront dans ce sens.Mais peut-on faire mieux ?Est-il possible de proposer autre chose ?D\u2019abord, il faut voir ce qui nous motive à vouloir mettre en place un tel programme.Il est évident qu\u2019un RMG progressiste visera avant tout l\u2019élimination de la pauvreté au Québec.Certaines personnes, un peu plus ambitieuses, voudront peut- être même d\u2019un système qui nous libérerait un peu du marché du travail et nous permettrait de vivre confortablement en s\u2019adonnant davantage à l\u2019art, la science, la militance, l\u2019accom- RELATIONS 788 JANVIER-FÉVRIER 2017 33 Lino, Metropolis, 2009, collage et acrylique sur papier, 21,6 x 27,9 cm Relations788_janvier-février2017_INT.qxp_Mise en page 1 16-12-12 11:50 Page33 pagnement de proches, etc.Quant au coût collectif d\u2019une telle mesure, le niveau de revenu minimum choisi le conditionne bien évidemment.Cela dit, si se donner les moyens de sortir les gens de la pauvreté a un coût, les laisser vivre dans la pauvreté en a un aussi.L\u2019Agence de la santé publique du Canada place d\u2019ailleurs le niveau de revenu comme le déterminant de santé numéro un.Ainsi, investir dans la réduction de la pauvreté veut dire améliorer significativement la condition économique des gens et économiser dans plusieurs autres domaines, notamment la santé, l\u2019éducation et la sécurité.Si ces économies sont très difficiles à prévoir, les coûts, eux, le sont moins.Grâce à une étude publiée en octobre 2016 par le Centre canadien de politiques alternatives (CCPA), nous avons une idée plus claire des dépenses associées à diverses formes de RMG appliquées au Canada.À l\u2019aide de modèles statistiques, ses chercheurs ont regardé ce qu\u2019il en coûterait pour sortir une personne de la pauvreté à partir de huit scénarios.Parmi ceux-ci : un scénario prévoyant l\u2019abolition de certains ou de tous les programmes de soutien du revenu; un donnant des prestations identiques ou différentes selon les revenus; ou encore un autre permettant que les revenus supplémentaires soient conservés à 25 %, 50 % ou 75 %, etc.Ils l\u2019ont fait en tenant compte des programmes de soutien de revenu tant fédéraux que provinciaux.Parmi leurs conclusions, ils remarquent que les prestations doivent être conçues avec soin afin d\u2019éviter d\u2019appauvrir certaines catégories de personnes.Par exemple, toutes les personnes âgées au Canada reçoivent déjà des prestations leur assurant un revenu minimum d\u2019environ 17 000 $.Un RMG offrant une somme moins élevée et qui éliminerait les programmes leur étant destinés les pénaliserait donc.Il apparaît aussi clairement que les scénarios qui visent seulement les plus pauvres sont bien moins coûteux et bien plus efficaces qu\u2019un programme universel.En effet, si on offrait 1000 $ de RMG annuellement à chaque citoyen (en gardant l\u2019ensemble des programmes déjà existants), le coût pour sortir une seule personne de la pauvreté est évalué dans cette étude à 40 000 $.En d\u2019autres mots, une personne sur 40 serait réellement aidée.Ainsi, bien qu\u2019on puisse aimer le principe d\u2019un État qui donne à tous ses citoyens des prestations uniformes permettant de sortir de la pauvreté, sans tenir compte de leurs activités ou de leurs revenus, les sommes en jeu et l\u2019efficacité relative d\u2019une telle mesure nous invitent à la précaution.d\u2019autres options Une autre possibilité serait d\u2019opter pour un crédit d\u2019impôt pour solidarité, un outil qui existe déjà au Québec et qui fonctionne plutôt bien.Cependant, afin qu\u2019il soit réellement efficace pour réduire la pauvreté, certaines modifications devraient y être apportées.D\u2019une part, il faudrait créer une nouvelle catégorie de prestation qui pourrait remplacer l\u2019aide sociale et qui assurerait un revenu minimal décent sans faire porter aux personnes qui en ont besoin le poids de devoir se justifier.Cette prestation serait accessible à l\u2019ensemble de la population adulte dont le revenu se situerait sous un seuil à déterminer, que la personne ait un emploi ou non.Car avoir un salaire ne signifie pas qu\u2019il soit nécessairement suffisant pour répondre aux besoins de base.Par ailleurs, le niveau actuel de l\u2019aide sociale est beaucoup trop bas pour répondre à des objectifs de lutte à la pauvreté.Il faut donc que le revenu plancher garanti à l\u2019aide d\u2019un éventuel crédit d\u2019impôt pour solidarité bonifié soit plus élevé qu\u2019il ne l\u2019est actuellement.Il serait intéressant de « dépolitiser » le montant et de le fixer à l\u2019aide d\u2019un indicateur de pauvreté reconnu, comme la Mesure du panier de consommation (MPC), qui essaie de déterminer le montant minimal nécessaire pour couvrir les besoins de base.Finalement, il faudrait qu\u2019il soit possible de demander le crédit à n\u2019importe quel moment pour qu\u2019une personne qui se retrouve dans une situation difficile en milieu d\u2019année n\u2019ait pas à attendre sa déclaration de revenus pour avoir droit à une aide temporaire nécessaire pour l\u2019aider à couvrir des dépenses mensuelles.En modifiant légèrement le système pour permettre aux personnes dont la situation a changé en cours d\u2019année d\u2019avoir accès aux prestations, on donnerait une bouffée d\u2019air frais à leur budget quand elles en ont besoin.Par ailleurs, si l\u2019objectif est simplement d\u2019atteindre un Québec sans pauvreté, peut-être que la solution la plus efficace est tout autre.En effet, les familles avec de jeunes enfants et les personnes âgées ont déjà accès à un cocktail de prestations qui leur permettent un revenu minimal s\u2019approchant sensiblement du seuil de faible revenu.Les personnes seules et les couples sans enfant sont donc ceux dont il faudrait aussi se préoccuper si on veut réduire le nombre de personnes qui vivent dans la pauvreté.Chose certaine, que l\u2019on bonifie l\u2019aide sociale ou non, que l\u2019on rénove le crédit d\u2019impôt pour solidarité ou que l\u2019on mette en place des programmes spécifiques pour les personnes sans enfant, le soutien du revenu ne peut être qu\u2019un pan d\u2019un vé - ritable programme visant l\u2019éradication de la pauvreté.Il faut surtout qu\u2019aucune de ces mesures ne s\u2019applique aux dépens des services publics et du soutien aux groupes communautaires.La pauvreté est en effet une réalité multifactorielle et s\u2019il est vrai qu\u2019il est difficile de sortir de la précarité lorsqu\u2019on n\u2019en a pas les moyens financiers, il serait faux de croire qu\u2019il ne s\u2019agit que d\u2019une question d\u2019argent.Donner plus de moyens à une famille qui est dans un milieu défavorisé, qui habite dans un logement insalubre et dont l\u2019école de quartier manque de ressources ne pourra pas régler tous ses problèmes.Un Québec sans pauvreté ne pourra advenir dans un Québec sans solidarité.Cela veut dire qu\u2019il faudra non seulement améliorer le filet social, mais éga - lement son financement.S\u2019il est vrai que l\u2019augmentation de la productivité et des économies faites dans d\u2019autres dépenses sociales engendreront des sources de revenu, il faudra aussi mettre à contribution les personnes à hauts revenus, les entreprises privées et les institutions financières, entre autres.34 RELATIONS 788 JANVIER-FÉVRIER 2017 REGARD 1.Lire Simon Boivin, « Couillard \u201csérieux\u201d sur le revenu minimum garanti », Le Soleil, 5 février 2016.Un Québec sans pauvreté ne pourra advenir dans un Québec sans solidarité.Cela veut dire qu\u2019il faudra non seulement améliorer le filet social, mais également son financement.Relations788_janvier-février2017_INT.qxp_Mise en page 1 16-12-12 11:50 Page34 RELATIONS 788 JANVIER-FÉVRIER 2017 35 AILLEURS L\u2019auteur, écrivain et journaliste, est directeur du site enée par l\u2019Arabie saoudite, une guerre se déroule à huis clos au Yémen depuis mars 2015 sans qu\u2019aucune voix de la grande conscience humaine ne s\u2019élève.En un an, elle a fait près de 9000 morts, 20000 blessés et un million de personnes déplacées.Plus de 21 millions de personnes sont privées d\u2019un accès suffisant aux denrées et services de première nécessité \u2013nourriture, eau potable, soins médicaux, électricité et carburant.Cela représente 80% de la population dans un pays déjà aux prises avec plusieurs graves problèmes.La réalité du pays Une guerre civile larvée dure depuis des décennies au Yémen, d\u2019abord contre le pouvoir central longtemps représenté par le général Ali Abdallah Saleh, en vue de le maintenir sous la coupe saoudienne, puis entre le nouveau pouvoir pro-saoudien du président Abd RabboMansour Hadi (en poste depuis février 2012) et ses opposants, principalement les houthistes.Ce courant de l\u2019islam est marginalisé en raison du fait qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une branche minoritaire de l\u2019islam chiite \u2013une situation semblable à celle qui prévalait entre catholiques et protestants en France au XVIe siècle.Les houthistes ne bénéficient pas d\u2019une représentation spécifique proportionnelle à leur importance démographique dans les instances politiques du pouvoir, ni de droits civiques spécifiques, notamment en matière d\u2019héritage.Ensuite, la manne assurée par les revenus du pétrole \u2013représentant 80% des revenus de l\u2019État\u2013 s\u2019effondre alors que la production chute depuis six ans.Une part toujours plus grande de l\u2019argent est utilisée pour combattre les rebelles houthistes, le pays consacrant plus de 6 % de son PIB aux dépenses militaires, ce qui le place au 7e rang mondial en la matière.Une part de ces sommes disparaît dans la corruption au sein même de l\u2019armée.D\u2019autres fonds publics sont éga - lement détournés par des hommes d\u2019affaires qui engrangent d\u2019énormes profits par le biais de contrats avec des fournisseurs uniques ; sans oublier les mezaniyya, ces subventions accordées aux tribus traditionnelles pour les aider à préserver leurs structures et qui finissent souvent dans les poches des diri - geants tribaux.S\u2019ajoutent à tout cela les ravages causés par le qat, cette plante dont l\u2019effet stimulant est comparable à celui de l\u2019am - phétamine et qui est d\u2019usage répandu non seulement au Yé men mais aussi dans la totalité de la Corne de l\u2019Afrique.Sa culture se fait au détriment de l\u2019agriculture et nombreux sont les Yéménites qui y consacrent le quart de leurs revenus déjà maigres (le revenu moyen est de 950 $ par année), au détriment de dépenses essentielles.Le printemps arabe yéménite Dans ce contexte et dans le sillon du printemps arabe, le Yémen a lui aussi connu d\u2019importantes mobilisations en 2011, une grande part de la population souhaitant une participation plus active à la vie politique du pays, un meilleur partage des richesses, de même que le respect du statut juridique relevant de leur confession.Le code de l\u2019héritage faisait aussi partie des enjeux, car chez les sunnites, l\u2019héritier mâle obtient le double de la part de la fille, alors que chez les houthistes et, de manière générale, chez les chiites, l\u2019héritage se fait à part égale entre filles et garçons.L\u2019une des grandes figures de ce printemps fut Tawakol Karman, la première femme arabe a se voir décerner le prix Nobel de la Paix, en 2011.Elle a malheureusement rallié par la suite l\u2019Arabie saoudite dans sa guerre contre le Yémen, pour des considérations sectaires, en sa qualité de membre du parti Al-Islah, la branche yéménite des Frères musulmans, qui soutient l\u2019Arabie saoudite par solidarité sunnite.Le châtiment qu\u2019a voulu imposer l\u2019Arabie saoudite en réaction à ce fort mouvement de contestation se devait d\u2019être exemplaire et de dissuader quiconque se dresserait contre l\u2019hégémonie saoudienne dans la région, particulièrement les houthistes.Bien que minoritaires, ceux-ci ne sont pas moins partie intégrante du Yémen et ils réclament un traitement égal à celui des autres Yéménites en vertu du principe de citoyenneté.Les houthistes pâtissent de la même stigmatisation que les chiites de Bahreïn, où le pouvoir, monopolisé par la dynastie sunnite Al khalifa, frappe de suspicion toute revendication égalitaire qui battrait en brèche son hégémonie, accusant les contestataires d\u2019être des «agents à la solde de l\u2019Iran».Dans ce conflit hégémonique régional, l\u2019Iran représente une double menace, d\u2019abord en tant qu\u2019« État révolutionnaire » dans une zone hyperconservatrice, ensuite en tant que pouvoir fonc - tionnant sur le système électif, un système honni par les wahhabites.Le levier chiite-sunnite apparaît, dans ce contexte, YÉMEN, une guerre à Huis clos L\u2019Arabie saoudite mène au Yémen une guerre qui s\u2019enlise.Elle n\u2019hésite pas à s\u2019allier avec des groupes terroristes pour combattre toute contestation, en particulier celle des houthistes.Le tout avec la complicité de pays occidentaux.RenéNaba Les grands pays occidentaux n\u2019ont pipé mot ni contre les graves violations du droit humanitaire international, ni contre l\u2019instrumentalisation de groupes djihadistes.M Relations788_janvier-février2017_INT.qxp_Mise en page 1 16-12-12 11:50 Page35 comme un moyen détourné pour justifier le combat contre le Yémen, un pays dont l\u2019exemple pourrait contaminer l\u2019ensemble des pétro monarchies.une offensive catastrophique Ainsi, le baptême de feu du roi d\u2019Arabie saoudite, Salmane Ben Abdel Aziz, au Yémen, le 25 mars 2015, deux mois après son accession au trône, se voulait une démonstration de force et de vi gueur.L\u2019expédition punitive de ce mo narque oc - togénaire, de surcroît atteint d\u2019une ma la die dégénérative (la maladie d\u2019Alzhei mer), contre le plus pauvre des pays arabes, a tou tefois tourné au cau chemar.Le sou - verain, prudent, avait pourtant pris toutes les pré cautions : pour la première guerre frontale de la dynastie wahhabite depuis la fondation du royaume, il y a près d\u2019un siècle, une coa li tion de huit pays \u2013soit l\u2019ensemble des pétromonarchies à l\u2019exception du Sul tanat d\u2019Oman (Arabie saoudite, Bahreïn, Émirats arabes unis, Koweït, Qatar) ainsi que le Maroc, le Soudan et le Sénégal \u2013 avait été mise sur pied, alignant 150 000 soldats et 1500 avions.Secondée par des mercenaires de compagnies militaires privées du type Blackwater, elle a bénéficié de la connivence tacite des « grandes démocraties occidentales ».L\u2019offensive surnommée « La tempête de la fer - meté » bénéficiait notamment du blocus naval imposé par la Ve flotte américaine dans la zone, soit le Golfe persique et l\u2019Océan Indien qui représentent la veine jugulaire du système énergétique international par où transite un tiers du trafic maritime mondial.Le contrôle de cette voie maritime par le camp de l\u2019OTAN est au cœur des enjeux.Malgré la disproportion des rapports de force, les houthistes ont réussi à infliger des revers à leurs adversaires.Dès les premiers jours du conflit, ce fut la débandade.Les troupes saoudiennes ont déserté leurs postes face aux rebelles, leur laissant près de 30 blindés en guise de prise de guerre.Quatre cents soldats saoudiens ont été tués dès le premier semestre du conflit.La coalition sunnite, elle-même, s\u2019est lézardée.Le Pakistan a refusé d\u2019y participer de crainte d\u2019être instrumentalisé et l\u2019Égypte a pris ses distances face à la montée en puissance d\u2019Al-Qaïda dans le conflit.Le 13 août 2015 fera date dans les annales de cette guerre : les troupes d\u2019Abou Dhabi, capitale des Émirats arabes unis et fer de lance de l\u2019assaut contre la ville d\u2019Aden, bien que bé - néficiant d\u2019un encadrement technologique français depuis la base de Djibouti et la base aéronavale française de Cheikh Zayed, ont essuyé de lourdes pertes en hommes et en matériel.Cent soldats ont été tués et une douzaine de chars Leclerc ont été détruits ou endommagés.Fin août, un terrible attentat à Marib a, de plus, fait 92 tués dans les rangs de la coalition, dont 45 soldats d\u2019Abou Dhabi, 10 Saoudiens et 5 Qataris, avec en prime la capture de plusieurs soldats émiratis de même que de leur équipement blindé par une branche d\u2019Al-Qaïda active dans la péninsule arabique.L\u2019Arabie saoudite a répliqué, en septembre 2015, par une intervention au sol dans la région de Marib.Après le lourd bilan de l\u2019attentat, il s\u2019agissait en effet, entre autres, de calmer les craintes des parrains occidentaux quant à la capacité de l\u2019Arabie saoudite de mener à bien cette guerre qui apparaît sans fin.Cette intervention a toutefois donné une nouvelle di - mension au conflit, conduisant les houthistes à porter la guerre sur le territoire même du royaume saoudien.Assir, Jizane et Najrane, trois provinces yéménites annexées autoritairement par l\u2019Arabie saoudite dans les années 1930, ont ainsi été pilonnées par les houthistes, une façon de signifier la per - manence de leur revendication sur ces territoires.Complices tacites de l\u2019agression des pétromonarchies contre le Yémen, les grands pays occidentaux (États-Unis, Royaume- Uni et France), gros exportateurs d\u2019armes dans une zone qui représente l\u2019un de leurs plus grands marchés de produits manufacturés, n\u2019ont pipé mot ni contre les graves violations du droit humanitaire international, ni contre l\u2019instru men - talisation de groupes djihadistes dans la guerre anti- houthistes.Ainsi, le parti Al-Islah, la branche yéménite des Frères musulmans, a fait office de fer de lance du combat anti- houthistes, bien que la confrérie soit inscrite sur la liste noire des organisations terroristes tant par les pays occidentaux que par les pétromonarchies.Quant à Al-Qaïda, la matrice des groupements djihadistes, elle a effectué une percée remarquée dans le Yémen du Sud.Le rôle d\u2019al-Qaïda Sans craindre la contradiction, l\u2019Arabie saoudite s\u2019est en effet appliquée à aménager une plate-forme opérationnelle pour Al- 36 RELATIONS 788 JANVIER-FÉVRIER 2017 AILLEURS L\u2019artiste Murad Subai expose son œuvre contre le blocus saoudien imposé à la population du Yémen, à Sana, le 31 décembre 2015.Photo : CP/EPA/Yahya Arhab Relations788_janvier-février2017_INT.qxp_Mise en page 1 16-12-12 11:50 Page36 Qaïda, son ennemi intime, dans le Hadramaout (Yémen du Sud), afin de disposer d\u2019un débouché maritime qui lui permettrait de contourner le détroit d\u2019Ormuz, à portée de tir de l\u2019Iran.Une sourde lutte d\u2019influence l\u2019oppose par ailleurs à Abou Dhabi sur le degré de coopération avec le parti Al-Islah, bête noire des Émirats arabes unis.Un conflit latent existe aussi entre les Frères musulmans et la section d\u2019Al-Qaïda de la péninsule arabique pour le contrôle du Yémen du Sud.Les Émirats ont d\u2019ailleurs suspendu leur participation à la guerre le 16 juin 2016, au terme de 15 mois d\u2019engagement, laissant sur le tapis 52 tués et 3 hélicoptères abattus.Le Hadramaout, la plus importante province du Yémen du Sud, est ainsi en passe de devenir un sanctuaire d\u2019Al-Qaïda, qui y fait régner sa loi, ac caparant ses richesses, le transit de marchandises via le port de Moukalla et les redevances prélevées sur le transit du pétrole.Le Hadramaout représente une plateforme stratégique pour Al-Qaïda, dont l\u2019impor tance est comparable à ce que représente le nord de la Syrie pour le groupe armé État islamique (EI) : un débouché et un poumon.Au Yémen, Al-Qaïda sert de levier terroriste aux Saoudiens pour combattre les contestataires, de la même manière que l\u2019EI sert d\u2019instrument de déstabilisation de la Syrie pour la Turquie et les autres monarchies arabes.Une sorte d\u2019alliance avec le diable, de surcroît cautionnée, dans les deux cas, par les pays occidentaux.Embourbée depuis deux ans au Yémen, en dépit de l\u2019armada qu\u2019elle a mobilisée, la dynastie wahhabite baigne aujourd\u2019hui dans la plus grande confusion, s\u2019appuyant sur Al-Qaïda de même que sur le parti Al-Islah.À défaut de mater toute velléité contestataire au Yémen, elle chercherait à provoquer une nouvelle partition du pays pour y maintenir sa mainmise.Au terme de deux ans de boucherie en circuit fermé, les Nations unies ont quant à elles donné à savoir que l\u2019Arabie saoudite avait utilisé des armes non conventionnelles (des armes à sous-munitions, voire des armes chimiques) et pourrait s\u2019être rendue coupable de crimes de guerre, voire de crimes contre l\u2019humanité.Mais le Royaume, fort de sa puissance financière, a menacé de couper les vivres à l\u2019ONU et à la totalité des agences spécialisées, notamment l\u2019Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA), s\u2019il devait faire l\u2019objet de pour - suites.Pis, la dynastie wahhabite a brandi la menace de faire éditer une fatwa d\u2019oulémas sunnites décrétant l\u2019ONU « ennemi de l\u2019islam ».Un comportement digne d\u2019un État voyou.Mais c\u2019est le bombardement d\u2019un quatrième hôpital géré par Médecins sans frontières (MSF) au Yémen \u2013 un hôpital pour enfants \u2013 en août 2016, qui sera fatal à la réputation saou dienne, entraînant le départ des conseillers militaires amé - ricains et la fermeture de la totalité des établissements de MSF dans ce pays.Sous protectorat de facto de l\u2019OTAN, les pétromonarchies ont constitué un bras armé pour la destruction ou la dé - stabilisation de la plupart des contestataires de l\u2019hégémonie atlantique, que cela soit : en Afghanistan (1980-1989) pour contribuer à faire imploser l\u2019Union soviétique; en Bosnie pour contribuer à faire imploser l\u2019ex-Yougoslavie dans la décennie 1990; ou encore en Libye et en Syrie durant la mal nommée séquence du « printemps arabe ».L\u2019Arabie et le Qatar passent pour avoir dépensé, à eux seuls, près de 40 milliards de dollars en six ans dans les guerres de Libye, de Syrie et du Yémen.Pour la plus grande satisfaction de l\u2019OTAN et d\u2019Israël, supposé être l\u2019ennemi officiel du monde arabe.Pendant ce temps, le Canada, pour sa part, vend des armes à l\u2019Arabie saoudite.La moralité \u2013 à tout le moins la morale du grand capital \u2013 qui pourrait se dégager de la guerre du Yémen est la suivante : le dollar est roi, et le Roi du pétrodollar s\u2019intronise ipso facto le Roi des Rois, tout en recyclant ses pétrodollars dans les circuits de la finance mondialisée.Une morale de voyous pour un État voyou.RELATIONS 788 JANVIER-FÉVRIER 2017 37 Au Yémen, Al-Qaïda sert de levier terroriste aux Saoudiens pour combattre les contestataires, de la même manière que l\u2019EI sert d\u2019instrument de déstabilisation de la Syrie pour la Turquie et les autres monarchies arabes.Relations788_janvier-février2017_INT.qxp_Mise en page 1 16-12-12 11:50 Page37 38 RELATIONS 788 JANVIER-FÉVRIER 2017 soirées Les pétromonarchies du Golfe persique sont devenues des alliées des États occidentaux en dépit de l\u2019absence de démocratie et du manque de respect des droits humains qui y règnent, en plus de la promotion qu\u2019elles font d\u2019un certain fondamentalisme islamique.Elles sont au cœur d\u2019enjeux géostratégiques, politiques, économiques et religieux majeurs, et ce, de plusieurs façons.D\u2019abord par le contrôle énergétique, le recyclage des pétrodollars et le ?nancement de l\u2019industrie de l\u2019armement des pays industrialisés ; ensuite, parce qu\u2019elles sont, avec Israël, le chien de garde des intérêts des pays de l\u2019axe de l\u2019OTAN au Moyen-Orient ; en?n, parce qu\u2019en s\u2019accommodant fort bien du néolibéralisme, elles contrent toute contestation radicale de l\u2019ordre dominant dans la région.Ces questions seront abordées lors de cette soirée.les pétromonarcHies du golfe : des alliées contre-nature ?À MONTRÉAL Le lundi 30 janvier 2017, de 19 h à 21 h 30 Maison Bellarmin 25, rue Jarry Ouest (métro Jarry ou De Castelnau) Contribution suggérée : 5$ RENSEIGNEMENTS : Christiane Le Guen : 514-387-2541, poste 234 ou cleguen@cjf.qc.ca | www.cjf.qc.ca Les Soirées Relations sont organisées par le Centre justice et foi.AVEC : \u2022 Fernand-Michel Cloutier, professeur de sociologie au Cégep de Rosemont ; \u2022 Mouloud Idir, politologue, responsable du secteur Vivre ensemble au Centre justice et foi ; \u2022 Michael Picard, juriste et membre du Centre d\u2019études sur le droit international et la mondialisation de l\u2019UQAM.Relations788_janvier-février2017_INT.qxp_Mise en page 1 16-12-12 11:50 Page38 RELATIONS 788 JANVIER-FÉVRIER 2017 39 Marco Veilleux L\u2019auteur est délégué à l\u2019apostolat social et adjoint aux communications pour la Province jésuite du Canada français ichel de Certeau naît en Savoie en 1925.Il entre dans la Compagnie de Jésus en 1950.Il meurt d\u2019un cancer, en 1986, à peine âgé de 60 ans.Figure inclassable de la pensée française au XXe siècle, ce jésuite est théologien, historien, sémiologue, épis - témologue des sciences sociales, anthropologue de la culture et de la religion.Il dialogue, entre autres, avec des monuments intellectuels comme le théologien Henri de Lubac, le psychanalyste Jacques Lacan, les philosophes Michel Foucault et Julia Kristeva.Ses travaux vont de l\u2019histoire de la mystique aux XVIe et XVIIe siècles, à l\u2019herméneutique de Mai 68.Parmi la vingtaine d\u2019ouvrages et la centaine d\u2019articles qu\u2019il a publiés, son livre L\u2019écriture de l\u2019histoire (Gallimard, 1975) demeure un des plus grands traités d\u2019épistémologie des sciences humaines que l\u2019on puisse lire en langue française.En 1964, avec Lacan, de Certeau fait partie des fondateurs de l\u2019École freudienne de Paris.Sa fréquentation assidue des milieux psychanalytiques n\u2019aura de cesse, car notre jésuite s\u2019inscrit résolument dans l\u2019univers de la philosophie du langage.L\u2019articulation de la parole, du manque et du désir chez l\u2019être humain est pour lui l\u2019enjeu anthropologique \u2013?et donc théologique?\u2013 par excellence.Sa vie durant, de Certeau sera un «?passeur de frontières?» entre les institutions, les disciplines et les savoirs.Au sein de la Compagnie de Jésus et de l\u2019Église catholique, il sera donc souvent vu comme un marginal.C\u2019est que l\u2019homme pose des questions radicales, auxquelles il se confronte sans réserve.Parmi celles-ci, la question du croire.Comment, en effet, peut-on aujourd\u2019hui être croyant?Pour de Certeau, aucune institution contemporaine ne peut plus garantir l\u2019effectivité d\u2019une vie ou d\u2019une expérience religieuses.Cette effectivité doit plutôt s\u2019inscrire dans une quête sans relâche \u2013?qu\u2019il appelle «?le travail d\u2019une question?».Il ajoutera que, de nos jours, le sujet croyant ne peut être que «?l\u2019itinérant d\u2019un désir dans un lieu?».En cela, il ne reniait pas le rôle et l\u2019héritage historiques des institutions.Il était toutefois profondément conscient qu\u2019il n\u2019y a plus, dans la modernité postchrétienne, de position socio-ecclésiale ou d\u2019orthodoxie pouvant mettre le chrétien à l\u2019abri du «?risque à prendre?» que représente la foi.Ce risque, de Certeau l\u2019a intimement fait sien.Dans un autre de ses ouvrages ayant fait date, La faiblesse de croire (Seuil, 1987), il définit l\u2019acte de croire comme «?une pratique de l\u2019autre?».C\u2019est-à-dire un travail du désir consistant à se laisser constamment «?altérer?» par la rencontre du différent et de l\u2019étranger.Il se demande?: «?Comment être altéré par l\u2019autre, altéré de désir et changé dans l\u2019espace clos de nos existences?» Et, dans cette «?altération?» qui marque toute vie humaine, de Certeau reconnaissait la trace même de Dieu?: l\u2019Étranger par excellence, l\u2019Autre insaisissable\u2026 C\u2019est ainsi que, pour ce jésuite, la foi ou la spiritualité ne s\u2019envisageaient qu\u2019en tant qu\u2019expérience radicale d\u2019hospitalité.Dans une entrevue radiophonique en 1975, il dira?: «?L\u2019espérance chrétienne consiste à supposer que n\u2019importe qui d\u2019autre est chez lui dans votre lieu propre?».Croire n\u2019est donc pas se constituer une place exclusive, une forteresse ou une identité rigide.C\u2019est au contraire marcher sans cesse dans l\u2019insécurité et laisser les autres venir à sa rencontre.C\u2019est tendre l\u2019oreille et donner la parole à ce qui est exclu, surprenant, marginalisé, déstabilisant\u2026 Le théologien Claude Geffré, dans un texte intitulé «?Le non-lieu de la théologie chez Michel de Certeau?», écrira?: «?L\u2019hospitalité à l\u2019égard de l\u2019étranger n\u2019est pas une option morale facultative, c\u2019est une exigence de nature, l\u2019attestation d\u2019un Dieu toujours plus grand?» (Michel de Certeau ou la différence chrétienne, Cerf, 1991).Cet impératif est d\u2019ailleurs bien enraciné dans l\u2019Évangile?: «?J\u2019étais un étranger et vous m\u2019avez accueilli\u2026?» (Matthieu 25).Malheureusement, ce diagnostic de Michel de Certeau demeure d\u2019une affligeante actualité?: «?Mais une maladie nous aveugle?: celle de l\u2019identité.Elle consiste à refuser le fait de la différence?» (L\u2019Étranger ou l\u2019union dans la différence, DDB, 1969).Un jour, notre jésuite s\u2019est présenté lui-même en disant?: «?Je suis seulement un voyageur?».Or, à la fin de son livre sur l\u2019histoire de la mystique, il propose une définition qui, bien qu\u2019il s\u2019en soit défendu toute sa vie, lui colle parfaitement à la peau.«?Est mystique celui ou celle qui ne peut s\u2019arrêter de marcher et qui, avec la certitude de ce qui lui manque, sait de chaque lieu et de chaque objet que ce n\u2019est pas ça, qu\u2019on ne peut résider ici ni se contenter de cela.Le désir crée un excès.Il excède, passe et perd les lieux, il fait aller plus loin, ailleurs.Il n\u2019habite nulle part, il est habité?» (La fable mystique I, Gallimard, 1982).Ce manque qui fait marcher, cette faiblesse de croire, cette passion de l\u2019Autre ont animé d\u2019une manière exceptionnelle la vie et l\u2019œuvre de Michel de Certeau.Relire ce dernier, 30 ans après sa mort, nous rappelle que ce manque, cette faiblesse et cette passion sont notre lot commun.Après tout, ici-bas, ne sommes-nous pas tous que «?des voyageurs?»?Ce manque qui fait marcher, cette faiblesse de croire, cette passion de l\u2019Autre ont animé d\u2019une manière exceptionnelle la vie et l\u2019œuvre de Michel de Certeau.Michel de Certeau ou la passion de l\u2019Autre Sur lEs pas d\u2019Ignace M Relations788_janvier-février2017_INT.qxp_Mise en page 1 16-12-12 11:50 Page39 40 RELATIONS 788 JANVIER-FÉVRIER 2017 soirées Contribution suggérée : 5$ RENSEIGNEMENTS : Christiane Le Guen : 514-387-2541, poste 234 ou cleguen@cjf.qc.ca | www.cjf.qc.ca/ap Les Soirées Relations sont organisées par le Centre justice et foi.Le ?euve Saint-Laurent, son golfe, les innombrables lacs et rivières qui traversent le territoire : l\u2019eau est omniprésente au Québec.Elle irrigue depuis toujours notre inconscient collectif.C\u2019est un bien commun autant symbolique et culturel que social et économique qui façonne le Québec comme peuple et comme société.Malgré cela, de nombreux dangers pèsent sur elle : surexploitation, pollution, privatisation, marchandisation\u2026 Notre Politique nationale de l\u2019eau actuellement en vigueur est-elle adéquate pour faire face à ces menaces ?AVEC : \u2022 André Beauchamp, théologien, président de la Commission sur la gestion de l\u2019eau du Bureau d\u2019audiences publiques sur l\u2019environnement (BAPE) en 1999-2000 ; \u2022 Daniel Green, écotoxicologue, président de la Société pour vaincre la pollution ; \u2022 Martine Chatelain, porte-parole de la Coalition Eau Secours! l\u2019eau au québec : source de vie ou source de profit ?À MONTRÉAL Le lundi 6 mars 2017, de 19 h à 21 h 30 Maison Bellarmin 25, rue Jarry Ouest (métro Jarry ou De Castelnau) À QUÉBEC Le mardi 14 mars 2017, de 19 h à 21 h 30 Centre culturel et environnemental Frédéric-Back 870, avenue de Salaberry, salle 322-324 Tél.: 418-524-2744 EN COLLABORATION AVEC Relations788_janvier-février2017_INT.qxp_Mise en page 1 16-12-12 11:50 Page40 RELATIONS 788 JANVIER-FÉVRIER 2017 41 L\u2019auteur est écrivain et philosophe n considère généralement que le dérèglement climatique, la disparition massive d\u2019espèces, l\u2019acidification des océans et l\u2019épuisement des sols sont des effets imprévus de l\u2019ère industrielle.C\u2019est un peu comme si l\u2019on disait : « On a trouvé le bon système économique, mais on a fait un dégât.On va ramasser et continuer.» Mais l\u2019ère industrielle a-t-elle été un bon choix, ou même un choix ?Est-elle un ensemble d\u2019actions réfléchies qui, par malheur, ont engendré des effets nuisibles ?N\u2019est-elle pas plutôt le résultat de comportements compulsifs et narcissiques d\u2019un groupe assez limité de grands possesseurs ?Une sorte de délire du « moi » abusant du travail et de la terre pour stimuler un autre délire, plus général : la consommation excessive de biens éphémères ?Ne sommes-nous pas embarqués dans une folle mobilisation de nos énergies dans un but qui n\u2019a rien à voir avec la vie bonne ?Dans l\u2019histoire, des sociétés entières de personnes intelligentes et saines ont été emportées par la démence, allant jusqu\u2019à commettre des génocides ou des destructions inouïes à cause du délire de quelques-uns ou de quelques organisations, simplement parce que ce délire était tombé dans un terreau propice.À la base des délires qui peuvent conduire des sociétés à leur perte, il y a certes des hommes de pouvoir particulièrement mégalomanes, mais leurs semences germent dans une vision du monde qui se referme peu à peu sur elle-même et qui, finalement, se coupe de la réalité.Comme le sens de notre existence ne peut naître que du contact entre la pensée et la réalité, la vie apparaît alors absurde, insensée.Une angoisse sournoise pénètre l\u2019ambiance collective et pousse à la fuite en avant.Le délire des hommes de pouvoir se collectivise ainsi en une activité hautement organisée visant un idéal imaginaire (le profit de quelques-uns au détriment des autres, par exemple), mais au fond, il conduit à en finir avec la vie, à dévier la vie des personnes, des bêtes, des plantes, vers la mort.Ce type de folie n\u2019a-t-il pas atteint les structures de l\u2019économie mondiale?Pendant que femmes et hommes font tourner la roue économique qui enrichit une poignée de milliardaires, une vision du monde semble s\u2019être installée à demeure?: «?La vie est un simple jeu entre les atomes.La conscience n\u2019est que le résultat de processus bioélectriques.Il n\u2019y a aucun sens à tout cela.Le sens, c\u2019est nous qui le surajoutons pour nous rendre la vie supportable.?» Alors, si «?le monde?» est ainsi, pourquoi faudrait-il le supporter et se tenir en équilibre écologique pour perpétuer notre espèce?Aussi bien Trump?! Malgré cela, j\u2019ai de l\u2019estime pour la vision matérialiste et absurde du monde.À mon sens, il s\u2019agit d\u2019un pas en avant, d\u2019un acte de lucidité de premier niveau.Mais il en découle une angoisse refoulée qui se traduit dans la participation de tous à un périlleux système d\u2019autodestruction.Je crois que la seule sortie possible, c\u2019est d\u2019aller plus loin vers un deuxième acte de lucidité.En effet, le monde moderne actuel ne prend pas conscience qu\u2019un ensemble d\u2019illusions noires et fermées lui coupe l\u2019accès à l\u2019expérience sensible avec la vie et la nature, ni ne perçoit ses conséquences tragiques.Si les hommes et les femmes «?modernes et rationnels?» ont dépassé le stade des «?croyances naïves?», ils sont, dans l\u2019ensemble, encore assez loin de l\u2019état de confiance requis pour favoriser un véritable contact avec le réel.L\u2019ascenseur reste coincé entre les deux étages.L\u2019effet d\u2019enfermement dans l\u2019absurde use leurs forces morales?; ils ne combattent plus le délire collectif.Il leur faut reprendre pied sur terre.Telle est la tâche de l\u2019éveil écologique.L\u2019intelligence et la conscience d\u2019une partie de la population se sont réveillées et les «?belles histoires fausses?» des vieilles traditions en sont à leur chant du cygne (parfois assez terrifiant de violence et de rebondissements, d\u2019ailleurs).La raison critique est un acquis de la conscience que l\u2019intégrisme religieux ne pourra pas rabattre?; au contraire, il l\u2019accélère.Mais il nous faut faire un pas de plus.Par bonheur, en même temps que la critique des «?belles histoires fausses?», quelque chose de formidable est entré dans notre histoire avec la raison critique, quelque chose qui dépasse le construit et le dé- construit?: nous savons maintenant que la conscience préfère la vérité au mensonge, même lorsqu\u2019il est attrayant.Si la consolation est falsifiée, la conscience moderne la rejette.Si la désolation est falsifiée, la conscience la rejettera.Après les «?belles croyances?», il y a l\u2019expérience fascinante du monde, le goût de rencontrer la nature, la vie et même la mort avec le moins d\u2019appréhensions possible, avec assez de confiance pour supporter les portes ouvertes sur le réel.L\u2019ascenseur est peut-être bloqué, mais pas la conscience.C\u2019est la structure organisationnelle qui tourne sur elle-même de plus en plus vite vers son malheur.La conscience, elle, avance en se purifiant dans sa recherche du vrai.L\u2019expérience des phénomènes permet à la science d\u2019avancer parce qu\u2019elle n\u2019est pas en circuit fermé (contrairement à l\u2019idéologie scientiste, par exemple).Cependant, elle n\u2019est reliée qu\u2019à un seul aspect du réel?: l\u2019intelligibilité des liens internes entre ses divers éléments.La science est possible parce que le monde n\u2019est justement pas absurde, mais intelligible.Mais c\u2019est une expérience partielle.L\u2019expérience intégrale \u2013?science-art- philosophie-spiritualité?\u2013, en réalité indivisible comme la conscience, finira par obtenir ses lettres de noblesse, lorsque nous sortirons la tête du smog qui nous étouffe.questions de sens O Jean Bédard Le sens des comportements insensés Relations788_janvier-février2017_INT.qxp_Mise en page 1 16-12-12 11:50 Page41 42 RELATIONS 788 JANVIER-FÉVRIER 2017 petits PoèMes dU pays d\u2019En bas \u2022 ChroNique poéTique Nous sommes encore humains texte?: Rodney Saint-Éloi illustration?: Mance Lanctôt Nous sommes encore humains Nous habitons l\u2019amitié d\u2019un arbre Nous rêvons d\u2019étoiles et d\u2019arcs-en-ciel Il pleut dans nos cœurs des guirlandes Et nous creusons l\u2019espoir tous les matins À même la transparence des pierres Nous sommes debout avec nos ombres Et ouvrons la fenêtre pour que nos doigts touchent la lumière L\u2019enfant joue à la guitare et ferme la porte À la tristesse du dimanche Son père lui demande ce qu\u2019il veut quand il sera grand Il sourit et ça suffit au soleil Le soleil se lève sur ses lèvres Le père retourne à sa femme La femme chante et danse sa contredanse Le père lui demande ce qu\u2019elle veut Elle sourit et ça suffit à la vie Le père redevient alors et sa femme et son fils Il sourit et le matin commence à son corps défendant Relations788_janvier-février2017_INT.qxp_Mise en page 1 16-12-12 11:50 Page42 RELATIONS 788 JANVIER-FÉVRIER 2017 43 Kimana, 2009, acrylique sur toile, 59 x 65 cm Relations788_janvier-février2017_INT.qxp_Mise en page 1 16-12-12 11:50 Page43 Relations788_janvier-février2017_INT.qxp_Mise en page 1 16-12-12 11:50 Page44 Heureux les pauvres?Préface de Françoise David NICOLE CROTEAU Montréal, Médiaspaul, 2016, 156 pa pauvreté n\u2019a rien de romantique.Du moins, c\u2019est ce que Nicole Croteau nous communique avec tant de conviction dans son livre Heureux les pauvres ?Le point d\u2019interrogation n\u2019est pas anodin : ce livre est d\u2019abord le récit d\u2019une quête de sens, celle d\u2019une femme intelligente et talentueuse qui s\u2019est enlisée dans la pauvreté malgré elle.L\u2019histoire qu\u2019elle nous raconte parle moins de l\u2019argent que de l\u2019apprentissage, certes rude, fait à travers l\u2019expérience de la privation.Issue d\u2019un milieu populaire, l\u2019auteure a lutté afin de sortir de chez elle avant que ses rêves ne soient anéantis.Persévérant en dépit de ses blessures, au bout de 25 ans, elle est devenue massothéra- peute.Survient la maladie : à la suite de trois hospitalisations et d\u2019une longue convalescence, elle se trouve seule, épuisée et sans revenus.La maladie a vite frayé un chemin vers la pauvreté ; travailleuse autonome, elle n\u2019avait pas de filet de sécurité.La chute fut rude.L\u2019auteure nous propose ainsi une déambulation dans l\u2019univers de la pauvreté.Il ne s\u2019agit pas d\u2019une compilation de chiffres, mais plutôt d\u2019un regard impressionniste posé sur cette plongée dans l\u2019indigence.On voit ses vêtements défraîchis, on goûte à sa faim, on ressent le froid de l\u2019hiver, on entend le vide de ses jours écoulés dans la solitude.Prisonnière du quotidien, ses activités sont encadrées par son budget, une réalité exprimée avec une telle force que toutes idées romancées sur la bohème sont aussitôt balayées?: «?La question n\u2019est pas de savoir pourquoi, avec 623 dollars par mois, nous échouons à quitter l\u2019aide sociale, mais plutôt avec quelle ingéniosité nous parvenons à gérer une situation aussi absurde qu\u2019inadmissible?» (p.65).Davantage que le dénuement matériel, la pauvreté creuse chez elle une blessure existentielle.Quand on est préoccupé par des besoins primordiaux, «?ce ne sont plus alors nos convictions qui dictent nos choix, mais l\u2019impératif de pourvoir à l\u2019essentiel?» (p.31).Au cœur de ses périples intérieurs à travers la honte, l\u2019isolement, la marginalité et la frustration, s\u2019installe une sorte de frénésie, celle d\u2019une pauvreté qui n\u2019admet pas de paresse, car la survie prend toute la place.Sans loisirs, sans éléments de gratuité, la vie humaine est vite déshumanisée.Or, c\u2019est cette rencontre avec son humanité blessée qui permet à l\u2019auteure de se relever.N\u2019étant plus capable de fuir ses blessures d\u2019enfance, elle devait d\u2019abord leur faire face avant d\u2019aller plus loin?: «?ainsi, le dénuement dans lequel nous maintient la pauvreté abolissait la frontière qui me distançait d\u2019une enfance dévastée?» (p.87).Sa lutte contre la pauvreté prend d\u2019abord l\u2019allure d\u2019un processus de guérison, d\u2019un passage plutôt que d\u2019un blocage.Si Nicole Croteau affirme l\u2019importance de l\u2019écoute, de l\u2019empathie et de la recher - che d\u2019un accompagnement personnel, elle n\u2019érige toutefois pas celles-ci en panacées.Même si elle a su vivre de remarquables «?passages?» et «?recommencements?», mots qui reviennent souvent dans le texte, la pauvreté la hante toujours?; touchant aujourd\u2019hui sa pension de vieillesse, elle ne mène pas une vie aisée, même si son budget n\u2019est pas aussi restreint qu\u2019autrefois.La vie est précaire et l\u2019indigence nous guette tous?; si cette femme intelligente et aux convictions fortes peut sombrer dans la misère, personne n\u2019en est complètement à l\u2019abri.Ce livre, bien écrit, dresse un portrait déstabilisant et sans retenue de cette réalité.À travers ce témoignage, un cri d\u2019alarme est lancé?: comment une société comme la nôtre peut-elle accepter d\u2019enfermer ses membres les plus démunis dans un désespoir sans répit?Matthew Nini La transition énergétique en chantier Les configurations institutionnelles et territoriales de l\u2019énergie MARIE-JOSÉ FORTIN, YANN FOURNIS ET FRANÇOIS L\u2019ITALIEN (DIR.) Québec, PUL, 2016, 205 p.urgence de la transition énergétique fait désormais partie des enjeux qui concernent l\u2019avenir de l\u2019humanité.Afin de comprendre les enjeux énergétiques et d\u2019intervenir en la matière, les auteurs qui ont dirigé cet ouvrage collectif précisent qu\u2019il faut situer la transition en tenant compte des interactions entre les logiques institutionnelles et territoriales assujetties aux intérêts du capital et de la grande industrie, mais aussi, des logiques d\u2019action, également différentes, entre les industriels et les organisations citoyennes qui s\u2019affrontent pour le contrôle de la transition énergétique.Tel est l\u2019intérêt de ce livre qui nous éclaire sur le fait que la transition, si elle est nécessaire, ne conduit pas nécessairement à nous libérer du paradigme économique dominant.Ainsi, René Audet met en relation le discours technocentriste, qui intervient à partir d\u2019une démarche centralisée et verticale dite «?top down », et le discours écocentriste et localiste, qui mobilise l\u2019ensemble des acteurs locaux dans une démarche davantage horizontale faisant «?monter?» les revendications vers les centres de pouvoir.Entre ces deux discours existe une voie médiane, celle de la consultation publique et des transitions soutenables (sustainability) misant sur des technologies innovantes afin RELATIONS 788 JANVIER-FÉVRIER 2017 45 RecensionS \u2022 livres Relations788_janvier-février2017_INT.qxp_Mise en page 1 16-12-12 11:50 Page45 d\u2019échapper au système dominant.Olivier Labussière propose pour sa part une approche pluridimensionnelle intégrant l\u2019appropriation et le partage des ressources, la technique et la création de nouvelles spatialités et temporalités.Autour de la transition énergétique, les enjeux politiques, éthiques et esthétiques, ainsi que les voies de développement peuvent prendre une orientation capitalistique ou coopérative dont le défi serait de renouveler la démocratie et les institutions.Éric Pineault note quant à lui les insuffisances des approches prônées tant par l\u2019économie écologiste (agir sur les défaillances du marché) que par les environnementalistes, plus stratégiques, pour sortir de l\u2019extractivisme.Il faut alors tenir compte du fait que les conflits impliquent à la fois les acteurs environnementalistes et les communautés territoriales, les entités politiques et les gouvernements autochtones.La lutte doit permettre de tisser des alliances entre une pluralité d\u2019acteurs tout en s\u2019inscrivant dans un nouvel imaginaire qui serait en rupture avec le paradigme de la croissance capitaliste.Aurélien Évrard compare pour sa part la France et l\u2019Allemagne, en soulignant que si la transition énergétique s\u2019opère suivant un modèle décentralisé, cela n\u2019empêche pas que ce sont toujours les agents économiques dominants qui en profitent.Évariste Feurty s\u2019intéresse aux mécanismes tarifaires et juridiques liés aux énergies renouvelables en France et au Québec, attribuant au gouvernement la responsabilité de la régulation de ces mécanismes.Yann Fournis et Marie-José Fortin abordent la question du développement éolien au Québec, encadré par Hydro-Québec, qui serait prisonnier du modèle capitaliste favorisant la grande entreprise tout en laissant ouverte la possibilité d\u2019un soutien de l\u2019État aux acteurs territoriaux pour une transition écologique.L\u2019analyse de Marie-Claude Prémont complète le portrait en montrant que l\u2019appropriation de cette énergie par les communautés locales \u2013?en Gaspésie par exemple?\u2013 est peu signi - ficative.C\u2019est surtout la grande industrie, bénéficiant d\u2019une défiscalisation foncière, qui profite des retombées, sans que l\u2019effet souhaité pour faire reculer les énergies fossiles ne se concrétise.Guillaume Christen et Philippe Ham- man traitent de l\u2019actionnariat populaire (dont le modèle coopératif) et des modes de gouvernance qui permettent l\u2019appropriation de projets éoliens, en Alsace rurale, par les citoyens.Finalement, Omer Chouinard, Julie Guillemot et André Leclerc se penchent sur la coo - pérative d\u2019énergie renouvelable de Lamèque, au Nouveau-Brunswick, et sur le rôle qu\u2019elle a joué concernant l\u2019enjeu de l\u2019acceptabilité sociale.En conclusion, Yann Fournis revient sur la question non résolue et toujours d\u2019actualité des capacités inégales de participation et de mobilisation des acteurs concernés par la transition énergétique.L\u2019ouvrage nous met en garde contre une position trop volontariste en matière de transition énergétique, qui laisserait croire que celle-ci va inévitablement assurer la sortie de l\u2019économie dominante.Rien de tel n\u2019est garanti.Par ailleurs, la conscience et l\u2019imaginaire des mobilisations citoyennes ouvrent la voie à une possible transition en rupture avec le capitalisme et à une refondation des institutions politiques et économiques ancrée dans le développement des communautés territoriales.Espérons que nos lieux de débats puissent accueillir une telle ouverture et un tel chantier pour l\u2019avenir de l\u2019humanité.Raymond Beaudry 46 RELATIONS 788 JANVIER-FÉVRIER 2017 RecensionS \u2022 livres Relations788_janvier-février2017_INT.qxp_Mise en page 1 16-12-12 11:50 Page46 Mission sur Terre L\u2019Église catholique et le développement mondial ROBERT CALDERISI Montréal, Fides, 2016, 318 p.obert Calderisi est un économiste qui a travaillé pour le gouvernement canadien, pour la Banque mondiale et pour l\u2019Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).Il a beaucoup voyagé et fait de la recherche partout dans le tiers-monde.Son précédent livre L\u2019Afrique peut-elle s\u2019en sortir ?Pourquoi l\u2019aide publique ne marche pas (Fides, 2006) a été apprécié internationalement.Issu d\u2019une famille catholique, Calderisi avait le goût d\u2019observer, dans les régions du Sud, les activités des groupes catholiques appuyant le développement économique et culturel des peuples.Impressionné par leur engagement auprès des populations locales, il a étudié leurs idées et leur histoire et interviewé leurs chefs de file afin de mieux saisir les défis liés à leurs activités.Intégrant des éléments d\u2019histoire, de science politique et de théologie, l\u2019auteur relate de manière captivante l\u2019engagement social des catholiques dans des régions d\u2019Afrique, d\u2019Asie et d\u2019Amérique latine.Ainsi, au premier chapitre, nous prenons connaissance de l\u2019engagement de deux figures emblématiques : Dom Hél- der Câmara, archevêque du Brésil et Denis Hurley, archevêque d\u2019Afrique du Sud, deux militants pour la justice sociale combattus et trahis par leur propre Église.Ce chapitre montre bien les côtés à la fois lumineux et sombre de l\u2019enga - gement social des catholiques.À travers les récits des actions des évêques et des organisations catholiques en faveur de la justice sociale et contre la dictature, on constate ensuite l\u2019évolution de l\u2019enseignement social de l\u2019Église en faveur des droits humains et de la démocratie, après la Deuxième Guerre mondiale.En même temps, l\u2019auteur ne masque pas les actions de catholiques réactionnaires, y compris des évêques.L\u2019auteur traite aussi des multiples engagements sociaux des missionnaires et de leurs organisations en Afrique, en Asie et en Amérique latine.Il montre leur importante contribution, notamment en éducation.Il documente aussi l\u2019évolution de la compréhension qu\u2019a l\u2019Église de sa mission dans le monde, qui va de l\u2019aide caritative à l\u2019engagement pour une plus grande justice, et de l\u2019effort pour convertir à la recherche de coopération en faveur du bien commun.Calderisi relate également en détail l\u2019échec calamiteux de l\u2019Église catholique pendant la dictature en Argentine (1976 à 1983) et pendant le conflit au Rwanda qui a conduit au génocide de 1994, sans oublier les témoins catholiques qui ont résisté à la violence, prêts à risquer leur propre vie.Puisque Calderisi est canadien, je me demande toutefois pourquoi ses interviews n\u2019ont pas inclus des représentants de Développement et Paix.La crise qui a récemment secoué cette organisation catholique aurait bien cadré dans la perspective de son livre.En effet, Développement et Paix a été accusée par un groupe catholique archi-conservateur d\u2019appuyer un mouvement social au Mexique dont certains membres favorisaient le droit à l\u2019avortement.Même si une enquête n\u2019a rien trouvé de condamnable, les évêques canadiens ont resserré leur surveillance à l\u2019égard de cette organisation laïque, auparavant fière de son autonomie, aujourd\u2019hui victime de cléricalisme.Je suis content que ce livre ait été écrit.L\u2019auteur ne s\u2019adresse pas aux catholiques proches des activités missionnaires et bien au fait de leurs succès et revers.Il s\u2019adresse plutôt à un lectorat qui, s\u2019intéressant au développement économique et aux luttes pour la justice dans les pays du Sud, ignore la contribution des organisations catholiques au bien-être matériel et culturel de ces populations.On sent l\u2019admiration de l\u2019auteur pour cet engagement, une admiration lucide qui ne l\u2019empêche pas d\u2019être critique quand il le faut des prises de position de l\u2019Église institutionnelle.Gregory Baum Les passagers clandestins Métaphores et trompe-l\u2019œil de l\u2019économie IANIK MARCIL Montréal, Somme toute, 2016, 194 p.e réapproprier la langue économique : voilà l\u2019impératif que rappelle Ianik Marcil, économiste indépendant et intellectuel public, dans son dernier essai.Sur un ton clair et engagé, ce livre nous invite à réaliser que les discours politiques et médiatiques sont parasités par des « passagers clandestins » qui brouillent les échanges sur les enjeux économiques centraux de nos sociétés, comme « la main invisible » du marché, les comparaisons avec « le bon père de famille » ou des descriptions du marché lui attribuant des humeurs tantôt « dépressives », tantôt « optimistes ».Les passagers clandestins, c\u2019est-à-dire des figures de style qui « tirent profit d\u2019une apparence de vérité sans payer leur dû de réflexion?», sont partout et Ianik Marcil en fait une étude approfondie.L\u2019idée du livre n\u2019est pas, comme il l\u2019explique, de plaider pour l\u2019élimination de ces figures de style, mais bien d\u2019être conscient de leur nature et, par conséquent, d\u2019être plus prudent face aux messages qu\u2019elles peuvent transmettre.Cette saine prudence nous permettrait de nous protéger du message implicite qu\u2019elles véhiculent?quant à «?l\u2019impossibilité d\u2019y changer quoi que ce soit?».L\u2019ouvrage se donne ainsi comme objectif de parer le lecteur contre les ruses RELATIONS 788 JANVIER-FÉVRIER 2017 47 RecensionS \u2022 livres Relations788_janvier-février2017_INT.qxp_Mise en page 1 16-12-12 11:50 Page47 du discours économique dominant déployées par les commentateurs et autres acteurs de la scène économique.Pour ce faire, il se divise en huit chapitres, chacun abordant une expression trompeuse.Ces chapitres ne se résument pas à une critique ciblée, mais bien à une démonstration approfondie de tous les «?messages?» que de telles expressions renferment et de la nécessité de les déconstruire.Le projet est semblable à celui du livre de John Quiggin, Économie zombie?: Pourquoi les mauvaises idées ont la vie dure?(Saint-Simon, 2013) auquel il fait référence, mais au lieu de s\u2019attaquer aux fondements inexacts de théories économiques, comme le fait Quiggin, Marcil s\u2019attaque plutôt à la rhétorique.C\u2019est ce qui en fait un complément utile à la littérature critique en économie, riche d\u2019exemples nombreux et pertinents et de références tirées de l\u2019histoire de la pensée économique.Le livre s\u2019ouvre ainsi sur une remise en perspective judicieuse, quoique peu originale, de l\u2019image de «?la main invisible?» d\u2019Adam Smith.Il en fait la critique tout en montrant son legs.Il scrute ensuite une source importante de confusion économique?: la dictature des chiffres.Encore là, avec habileté et érudition, il montre comment le discours public sur l\u2019économie est confus même lorsqu\u2019il prétend s\u2019appuyer sur les chiffres.L\u2019exemple central de ce chapitre est la notion de classe moyenne.Qu\u2019est-ce que la classe moyenne?Est-elle simplement le groupe d\u2019individus dont les revenus se situent dans la moyenne nationale?Auquel cas, elle existera toujours quoi qu\u2019il arrive\u2026 Ou alors est-elle autre chose?L\u2019auteur ne présente pas une réponse unique aux questions qu\u2019il soulève?; il se contente de questionner et de donner au lecteur de quoi réfléchir et comprendre.Cet exemple est emblématique du reste du livre, qui passe ensuite à l\u2019étude d\u2019expressions comme «?la juste part?» et «?le doux commerce?».Chacune d\u2019elles, présentée par une plume habile, contribue à faire voir les actualités économi - ques d\u2019un autre œil.L\u2019auteur conclut son livre par une invitation à «?se réappro- prier le discours, affirmer un refus global de l\u2019utilitarisme et de l\u2019économisme?».Une formule forte, qui illustre bien l\u2019orientation de l\u2019ouvrage.Gabriel Monette 48 RELATIONS 788 JANVIER-FÉVRIER 2017 RecensionS \u2022 livres Relations788_janvier-février2017_INT.qxp_Mise en page 1 16-12-12 11:50 Page48 J\u2019aime Hydro TEXTE ET MISE EN SCÈNE : CHRISTINE BEAULIEU, ANNABEL SOUTAR ET PHILIPPE CYR PRODUCTION : PORTE PAROLE Épisodes 1, 2 et 3, présentés au Théâtre La Licorne, du 30 août au 10 septembre 2016* u\u2019est devenue la relation entre Hydro-Québec et les Québécois?Pourquoi poursuivre la construction des barrages de la Romaine alors que le Québec se trouvera en situation de surproduction énergétique durant les 40 prochaines années?La société d\u2019État souffrirait-elle du complexe du castor?Dans J\u2019aime Hydro, la comédienne Christine Beaulieu nous entraîne au cœur d\u2019une captivante enquête citoyenne qui tente de répondre à ces questions.Les premiers jalons de cette enquête sont posés en 2011, alors que de nombreuses pétitions s\u2019opposent aux hausses des tarifs d\u2019électricité d\u2019Hydro- Québec et que le questionnement public quant à la transparence de la société d\u2019État bat son plein.Annabel Soutar, directrice artistique de la compagnie de théâtre documentaire Porte Parole, voit dans ce bris de confiance un sujet prometteur dramatiquement parlant.Mais comme elle ne croit pas que l\u2019anglophone de Westmount qu\u2019elle est soit la personne la plus indiquée pour questionner Hydro-Québec, part intrinsèque de l\u2019identité nationale québécoise, elle mandate la comédienne Christine Beaulieu, qui a déjà participé à l\u2019une de ses productions.Christine Beaulieu accepte donc de plonger dans l\u2019aventure, appuyée dans sa démarche et dans son écriture par Soutar.Sur scène, la comédienne incarne son propre rôle, tandis qu\u2019à ses côtés Mathieu Gosselin personnifie la longue suite d\u2019experts convoqués \u2013 théâtre documentaire oblige?\u2013, le concepteur sonore Mathieu Doyon intervenant ponctuellement.Dans l\u2019intime, l\u2019universel?: la quête de Christine Beau- lieu se fait plus personnelle à mesure que l\u2019action avance et nous nous reconnaissons dans la valse de ses hésitations, fidèlement rapportées.On est toujours moins actif qu\u2019on aimerait l\u2019être pour agir pour la planète, et l\u2019engagement social (qu\u2019on soit bobo ou non, comme le personnage qu\u2019incarne Christine Beaulieu) mobilise souvent trop de temps pour nos agendas surchargés.Sans porter de jugement, avec humour et délicatesse, la pièce aborde la place que chacun d\u2019entre nous réserve à l\u2019engagement social et c\u2019est avec satisfaction que l\u2019on assiste à l\u2019inspirante transformation de la protagoniste, une fois la démarche assumée.On croit à ses tâtonnements, à ses remises en question et à sa prise de conscience, et ce, grâce au ton léger qu\u2019elle emprunte.La jeune femme brise le quatrième mur?: elle s\u2019adresse directement au public comme le ferait une conférencière ou une humoriste.Les entrevues et les extraits d\u2019archives se succèdent, le rythme est enlevé, la mise en scène de Philippe Cyr, dynamique.Les térawatts, les pointes de consommation, les subdivisions d\u2019Hydro-Québec, le rapport Lanoue-Mousseau de la Commission sur les enjeux énergétiques du Québec.Alternant mises en situation et traits d\u2019humour, Christine Beaulieu synthétise des sommes de chiffres et de données impressionnantes et on lui sait gré de la vulgarisation intelligente à laquelle elle nous convie.N\u2019oublions pas que les épisodes ont aussi été conçus pour la bala- dodiffusion?; l\u2019essentiel de J\u2019aime Hydro passe donc par le son (les épisodes étaient disponibles gratuitement sur le Web pendant toute la durée des spectacles présentés à La Licorne, pour que l\u2019enquête touche le plus grand nombre).Avec une marge bénéficiaire de l\u2019ordre de 25?%, Hydro-Québec est l\u2019une des entreprises les plus rentables d\u2019Amérique du Nord.Alors pourquoi nous revendons-nous trois fois plus cher de l\u2019électricité produite depuis 50 ans avec des infrastructures payées collectivement?Serait-ce parce que Hydro- Québec est devenu un instrument au service des orientations à courte vue du gouvernement du Québec et qu\u2019il répond à ses besoins économiques?D\u2019un côté, la division Hydro-Québec Production échappe aux réglementations de la Régie de l\u2019énergie?; de l\u2019autre, la construction de barrages rapporte (notamment aux firmes de génie-conseil) davantage que les mesures d\u2019efficacité énergétique.Le calcul semble d\u2019autant plus rapide que nos décideurs continuent à parier sur la croissance à tous crins.Le manque de vision apparaît flagrant.L\u2019exemple du programme de petites centrales hydroélectriques, gelé et réactivé huit fois depuis les années Robert Bourassa, en est une bonne illustration, d\u2019autant que l\u2019énergie qui y est produite doit obligatoirement être achetée en priorité \u2013?une affaire en or selon certains, des frais qui se retrouvent dans nos factures, selon d\u2019autres.Alors que la confiance des Québécois envers leurs institutions est plus fragile que jamais, la pièce, propulsant avec brio le théâtre documentaire au rang d\u2019enquête citoyenne, nous outille pour nous aider à répondre de manière documentée et réfléchie à une question essentielle?: Hydro-Québec agit-elle encore pour le bien commun?Nathalie de Han RELATIONS 788 JANVIER-FÉVRIER 2017 49 RecensionS \u2022 ThéâTre dOcumeNtaire * La version intégrale des épisodes 1, 2 et 3 sera reprise et augmentée des épisodes 4 et 5 à l\u2019Usine C à Montréal, du 4 au 10 avril 2017.Christine Beaulieu.Photo : Maxime Côté Relations788_janvier-février2017_INT.qxp_Mise en page 1 16-12-12 11:50 Page49 ans Écorces, le théoricien de l\u2019image Georges Didi-Huberman réfléchit au sort réservé à quatre photos prises en 1944 au camp d\u2019Auschwitz-Birkenau par des membres d\u2019un Sonderkommando, forcés de s\u2019occuper des corps et des restes des victimes assassinées.La pellicule qui contenait les images avait été cachée dans un tube de dentifrice et a pu être sortie clandestinement du camp.Ces photos prises au péril de leur vie, à la va-vite et dans des conditions terribles, constituent un témoignage extraordinaire et un acte inouï de résistance contre ceux qui espéraient qu\u2019il ne resterait plus rien pour témoigner de l\u2019extermination.Trois de ces photos (la quatrième serait trop floue) ont été recadrées et sont présentées à Birkenau sur des sortes de stèles, devant les ruines du crématoire.Constatant ce traitement des photos pour les rendre plus lisibles au public, et surtout moins dérangeantes, Didi- Huberman pose une question éminemment pertinente : « Faut-il simplifier pour transmettre ?» La vulgarisation est-elle nécessaire à l\u2019enseignement des idées ?Cette question, je me la pose dès que j\u2019enseigne ou dès que j\u2019écris.Il faut bien l\u2019avouer, la pédagogie et la diffusion des idées telles que nous les connaissons sont basées sur un contrat où l\u2019évidence doit être au rendez-vous.L\u2019impératif de rendre lisible le monde et l\u2019injonction à la transparence fondent nos discours, alors que chacun de nous a pourtant fait l\u2019expérience, en suivant un cours ou en bavardant avec quelqu\u2019un, que c\u2019est bien ce que l\u2019on ne comprend pas immédiatement qui finit par nous former.Ce n\u2019est que 20 ans plus tard que j\u2019ai compris les paroles sibyllines d\u2019une amie qui tentait de faire apparaître la vérité pour moi.À notre époque, nous voyons tous les mêmes choses en même temps sur les chaînes d\u2019information en continu des grands médias.Notre planète vit au rythme d\u2019un même attentat (choisi parmi tous ceux qui ont lieu dans le monde), créant ainsi un temps artificiel dans lequel nous évoluerions tous.Nous partagerions les mêmes soucis qui nous sont expliqués en direct, de façon rapide, dans une simplification des choses que l\u2019émotion autorise.Après l\u2019attentat de Nice en juillet 2016, une télévision française a dû s\u2019excuser d\u2019avoir interviewé des gens qui venaient de perdre des proches.On demande aux journalistes de donner des explications très vite sur ce qui vient de se passer.Cette synchronicité fait en sorte que la première parole émise sur le lieu d\u2019un événement se répète à travers tous les médias du monde, dans un effet de vérité conféré uniquement par le direct et le vécu.Il suffirait d\u2019avoir été témoin pour avoir quelque chose à dire.Nous répétons à satiété les mêmes mots, nous «?likons?» sur Facebook les mêmes vidéos qui déterminent notre participation au temps actuel, sans être capables de prendre du recul.L\u2019aspect brut du direct nous fait oublier que le sens ne peut apparaître immédiatement.Il faut du temps pour ne pas dire des banalités devant ce qui arrive.La liberté d\u2019expression que nous connaissons se voit prise dans cette nécessité de dire quelque chose sur ce qui est notre présent.Or cette «?liberté?» s\u2019exprime précisément à partir de quelques expressions toutes faites par lesquelles nous construisons quelque chose comme du sens.La recherche sur Internet qui suit un événement se fait à partir de mots-clés, de hashtags sur Twitter ou Instagram qui nous forcent à répéter les choses uniquement dans une langue préfabriquée et simplifiée, sans pouvoir les penser autrement.Cette langue de bois, toute faite, nous empêche, je le crois profondément, de penser les événements et de comprendre le monde.Comment faire en sorte que les évé- nements n\u2019entrent pas dans le moule qu\u2019offrent quelques mots qui nous viennent trop spontanément quand survient un incident ou un drame?Comment sortir de la familiarité que nous entretenons avec le monde par l\u2019intermédiaire de paroles toutes prêtes incapables d\u2019être à la hauteur de la nouveauté des faits marquant l\u2019actualité?Plus largement?: comment ne pas ajuster notre vision du monde selon cette économie d\u2019un direct prédigéré?Lors de l\u2019écriture d\u2019un roman dans lequel je voulais mettre en scène le sort des pauvres dans la rue, il m\u2019a semblé que le mot «?sans-abri?», très employé, anesthésiait mes sens en me faisant oublier la violence qui accompagne un tel dénuement matériel.Il me fallait surtout et avant tout «?défamiliariser?» les mots, choquer mes lecteurs et produire un bruit désagréable dans la langue ronronnante qui est la nôtre.Et c\u2019est ainsi que j\u2019ai opté pour des archaïsmes?: «?gueux », «?traîne-savate », «?crève-la-faim?», qui voulaient donner une force à une idée dont nous enfouissons le sens sous la répétition.La défamiliarisation est le propre de l\u2019art.Oui, l\u2019art nous permet de ne pas être dans la familiarité avec le monde.Il dit autrement, montre autrement, et nous évite d\u2019être anesthésiés ou hypno - tisés par des mots et des images qui finissent par nous rendre insensibles.Or, il y a urgence en ce moment de rester peu familiers avec des situations que les actualités nous habitueront à voir comme naturelles.Je voudrais ne pas un jour me réveiller complètement à l\u2019aise avec #TrumpPresident, #Hate, #Racism, #Antisemitism.Je voudrais que le choc de la nuit du 8 au 9 novembre 2016 reste intact.Je voudrais que la langue fasse en sorte que je ne m\u2019habitue pas à ce qui me révolte et que les actualités ne m\u2019insensibilisent pas à petites doses.Je chercherai des mots qui ne simplifieront pas tout.J\u2019en appellerai à la complexité et je refuserai de finir toutes mes phrases par un bonhomme sourire.50 RELATIONS 788 JANVIER-FÉVRIER 2017 Penser l\u2019événement à distance D Le carnet Catherine Mavrikakis Relations788_janvier-février2017_INT.qxp_Mise en page 1 16-12-12 11:50 Page50 Relations788_janvier-février2017_COUV.qxp_Couvertures 721 décembre 2007 16-12-14 15:56 Page51 Relations788_janvier-février2017_COUV.qxp_Couvertures 721 décembre 2007 16-12-14 15:56 Page52 "]
Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.
Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.