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Titre :
Relations
Revue mensuelle catholique d'intérêt général préoccupée par la justice sociale qui contribue fortement à l'analyse de la société, au Québec et ailleurs. [...]

Les jésuites canadiens rêvaient, depuis longtemps, de publier une revue catholique d'intérêt général analogue à celles de leurs confrères d'Europe ou des États-Unis : Études, Civilta cattolica, Month, America, etc. L'oeuvre sociale créée avec l'École sociale populaire du père Joseph-Papin Archambault en sera le tremplin.

L'idée prend corps peu avant le début de la Deuxième Guerre mondiale avec la parution de la revue L'Ordre nouveau (1936-1940) à laquelle participent les pères Jacques Cousineau, Joseph-Papin Archambault, Omer Genest, Joseph Ledit et Jean d'Auteuil Richard. Ce dernier est chargé de fonder et de diriger une nouvelle revue qui visera un lectorat élargi; il conservera son poste jusqu'en 1948.

Parmi tous les titres suggérés, c'est Relations qui est retenu. Il fait, bien sûr, référence aux Relations des jésuites, par l'entremise desquelles ceux-ci avaient fait connaître leurs actions en Nouvelle-France. Ce titre convient, en outre, au domaine que la revue se propose d'explorer, celui des relations humaines sur tous les plans : familial, religieux, social, économique, politique, national et international.

Dès le début, Relations prend une physionomie à peu près définitive avec ses rubriques fixes : éditoriaux, grands articles, commentaires, chroniques diverses, comptes rendus de livres. Le succès dépasse les espoirs : dès le second numéro, 4000 exemplaires s'envolent, plus de 7000 en décembre 1943, 15 000 en 1946.

Plusieurs raisons expliquent ce succès : le caractère engagé de la revue, l'appétit des lecteurs privés des revues européennes durant la guerre, la collaboration des laïcs. La revue mène des luttes décisives contre les cartels, en particulier contre le trust de l'électricité. Elle prépare ainsi l'opinion à la nationalisation qui viendra 20 ans plus tard.

En 1950, les évêques, dans leur Lettre sur le problème ouvrier, reconnaissent la vocation industrielle et urbaine du Québec. Dans ce vaste mouvement, Relations est plus qu'un simple témoin; elle y participe intensément, à certaines heures, jusqu'à risquer son existence. C'est pour ces raisons que la revue Relations peut être décrite comme une tribune du catholicisme de gauche québécois.

En octobre 1956, Relations publie le numéro du 15e anniversaire. Quelles causes sert la revue? Celles de l'Église et des âmes, celles de la personne humaine et de la justice sociale, celles de la communauté canadienne-française et de la patrie canadienne et, enfin, les causes d'ordre international.

À partir de 1966, Relations s'efforce de suivre davantage l'actualité, surtout dans le domaine social. L'effort de la revue s'ajuste aux événements mais demeure généralement dispersé. Relations se positionne comme un outil d'analyse et commente l'actualité dans des dossiers qui lui permettent de prendre un certain recul et d'attirer la collaboration d'intellectuels spécialisés et réputés. La revue demeure attentive aux défis que posent les mutations du temps présent à la foi religieuse et à la volonté d'engagement, au Québec et dans le monde.

Ce mensuel existe depuis 1941. Une telle longévité, dans le domaine du magazine engagé qui s'oppose à la logique marchande, est une rareté. Parmi ses collaborateurs, mentionnons les pères Émile Bouvier, L.-C. de Léry et P.-É. Racicot, Jean Vallerand, Ernest Robitaille, Paul Gérin-Lajoie, Victor Barbeau et Fernand Dumont, Gregory Baum, ainsi que plusieurs auteurs littéraires, dont Wajdi Mouawad, Élise Turcotte et Hélène Monette.

Sources

BEAULIEU, André et autres, La presse québécoise des origines à nos jours, vol. 7 : 1935-1944, Sainte-Foy, Les Presses de l'Université Laval, 1985, p. 208-212.

CORNELLIER, Louis, « Revue - 70 ans de Relations », Le Devoir, 12 mars 2011, p. F5.

ST-AMANT, Jean-Claude, « La propagande de l'École sociale populaire en faveur du syndicalisme catholique 1911-1949 », Revue d'histoire de l'Amérique française, vol. 32, n° 2, 1978, p. 203-228.

Éditeurs :
  • Montréal, Canada :École sociale populaire,1941-2024,
  • Montréal, Canada :un groupe de Pères de la Compagnie de Jésus,
  • Montréal :Éditions Bellarmin,
  • Montréal :Centre justice et foi
Contenu spécifique :
Mars - Avril 2017, No 789
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
six fois par année
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseur :
  • Ordre nouveau (Montréal, Québec : 1936)
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Références

Relations, 2017-03, Collections de BAnQ.

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[" LE CARNET DE CATHERINE MAVRIKAKIS : EN FINIR AVEC LA FASCINATION NUMÉRO 789 AVRIL 2017 ARTISTE INVITÉE BRIGITE NORMANDIN P P C O N V E N T I O N : 4 0 0 1 2 1 6 9 7,00 $ ENTENDRE LE CRI DES FEMMES VIOLENCES Relations789_mars-avvril2017_COUV.qxp_Couvertures 721 décembre 2007 17-02-23 16:18 Page1 2 RELATIONS 789 MARS-AVRIL 2017 DIRECTRICE Élisabeth Garant RÉDACTEUR EN CHEF Jean-Claude Ravet RÉDACTRICE EN CHEF ADJOINTE Catherine Caron SECRÉTAIRE DE RÉDACTION Emiliano Arpin-Simonetti DIRECTION ARTISTIQUE Mathilde Hébert ILLUSTRATIONS Jacques Goldstyn, Mance Lanctôt RÉVISION/CORRECTION Éric Massé COMITÉ DE RÉDACTION Gilles Bibeau, Mélanie Chabot, Eve-Lyne Couturier, Dario De Facendis, Jonathan Durand Folco, Claire Doran, Céline Dubé, Lorraine Guay, Mouloud Idir, Agustí Nicolau, Rolande Pinard, Louis Rousseau, Michaël Séguin COLLABORATEURS Gregory Baum, André Beauchamp, Jean Bédard, Jean-Marc Biron, Dominique Boisvert, Marc Chabot, Amélie Descheneau-Guay, Catherine Mavrikakis, Rodney Saint-Éloi, Marco Veilleux IMPRESSION HLN sur du papier recyclé contenant 100 % de fibres post-consommation.DISTRIBUTION Disticor Magazine Distribution Services Relations est membre de la SODEP et de l\u2019AMéCO.Ses articles sont réper toriés dans Érudit, Repère, EBSCO et dans l\u2019Index de pério di ques canadiens.SERVICE D\u2019ABONNEMENT SODEP (Revue Relations) C.P.160, succ.Place-d\u2019Armes Montréal (Québec) H2Y 3E9 514-397-8670 abonnement@sodep.qc.ca ABONNEMENT EN LIGNE www.revuerelations.qc.ca TPS: R119003952 TVQ: 1006003784 Dépôt légal Bibliothèque et Archives nationales du Québec: ISSN 0034-3781 Version numérique: ISSN 1929-3097 ISBN PDF: 978-2-924346-25-9 BUREAUX 25, rue Jarry Ouest Montréal (Québec) H2P 1S6 tél.: 514-387-2541, poste 279 relations@cjf.qc.ca www.revuerelations.qc.ca Fondée en 1941 La revue Relations est publiée par le Centre justice et foi, un centre d\u2019analyse sociale progressiste fondé et soutenu par les Jésuites du Québec.Depuis plus de 75 ans, Relations œuvre à la promotion d\u2019une société juste et solidaire en prenant parti pour les exclus et les plus dé munis.Libre et indépendante, elle pose un regard critique sur les enjeux sociaux, écono miques, politiques, environnementaux et religieux de notre époque.NUMÉRO 789 MARS-AVRIL 2017 10 5 ÉDITORIAL RÉPONDRE À L\u2019ATTENTAT DE QUÉBEC Jean-Claude Ravet ACTUALITÉS 6 UNE LOI SCANDALEUSE Patrick Bonin 8 JACQUES GRAND\u2019MAISON, CRITIQUE SOCIAL ET TÉMOIN DE L\u2019ÉVANGILE Gregory Baum 10 XI JINPING, « NOYAU DUR » DU PARTI André Laliberté 12 DÉBAT QUELLE PLACE POUR LE NUMÉRIQUE À L\u2019ÉCOLE ?Réjean Bergeron et Pierrot Péladeau 34 REGARD CONVENTION CONTRE LA TORTURE : LE RÔLE TROUBLE DU MAROC Osire Glacier 37 AILLEURS CONSTRUIRE LA PAIX EN COLOMBIE Leila Celis 41 SUR LES PAS D\u2019IGNACE APPRENDRE DES BOUDDHISTES Bernard Senécal 42 CHRONIQUE POÉTIQUE de Rodney Saint-Éloi ANACAONA 44 QUESTIONS DE SENS PÉRIL EN LA DEMEURE Jean Bédard RECENSIONS 45 LIVRES 49 DOCUMENTAIRE 50 LE CARNET de Catherine Mavrikakis EN FINIR AVEC LA FASCINATION 34 Relations789_mars-avvril2017_COUV.qxp_Couvertures 721 décembre 2007 17-02-23 16:18 Page2 RELATIONS 789 MARS-AVRIL 2017 3 15 Violences \u2013 entendre le cri des femmes Catherine Caron 17 la langue déliée, la mémoire courte Aurélie Lanctôt 19 femmes autochtones : la Violence coloniale et ses aVatars Julie Perreault 22 tes yeux font une courbe autour de moi (EXTRAITS) Helen Knott 23 la femme-marchandise Sylvie Gagnon 24 l\u2019impératif du contrôle des armes Wendy Cukier 26 la Violence conjugale en contexte migratoire Salima Massoui 28 Violence faite aux femmes : il est temps d\u2019agir Éliane Legault-Roy 30 le féminisme au masculin Will Prosper, propos recueillis par Emiliano Arpin-Simonetti Artiste invitée L\u2019artiste multidisciplinaire Brigite Normandin vit et travaille dans les Cantons-de-l\u2019Est depuis 1990.Par le dessin, la peinture, la couture et l\u2019assemblage d\u2019objets trouvés (coupures de papier, morceaux de métal, brins de fil, bouts de plastique, etc.), elle crée des œuvres à la fois troublantes et poétiques, alliant obscurité et lumière, souffrance et espoir.Ses thèmes emplis d\u2019humanité surgissent souvent de l\u2019évocation d\u2019une brisure du tissu social, d\u2019une injustice, d\u2019une iniquité.Depuis quelques années, l\u2019anatomie féminine est devenue l\u2019objet principal de son travail, explorant ce qui se cache au plus profond de l\u2019être et de notre ère.Depuis 2014, elle est directrice de la galerie Art Plus à Sutton, située dans une ancienne église qu\u2019elle a acquise avec son conjoint et qui abrite aussi son atelier d\u2019artiste.Elle compte à son actif plusieurs expositions (solos, duos, groupes) ainsi que plusieurs prix d\u2019honneur et d\u2019excellence..DOSSIER Brigite Normandin, Séquelles et raisonnement, 2005 49 Relations789_mars-avril2017_INT2.qxp_Mise en page 1 17-02-23 16:16 Page3 À la Maison Bellarmin 25, rue Jarry Ouest, Montréal (métro Jarry ou De Castelnau, stationnement pour visiteurs à l\u2019arrière) Coût (repas du midi inclus) : 25 $ ou 10 $ pour étudiants et personnes à faible revenu Inscription et paiement avant le 24 mars 2017 par la poste ou en ligne, consultez notre site Renseignements : Christiane Le Guen, 514-387-2541 poste 234 / cleguen@cjf.qc.ca Journée d\u2019étude MÉMOIRE DES LUTTES SE SOUVENIR POUR MIEUX AGIR FAIRE MÉMOIRE DES LUTTES POUR\u2026 Prendre conscience des dynamiques sociales, des acquis, des victoires et des échecs.Tirer des leçons des luttes passées qui peuvent bénéficier aux luttes actuelles.Comprendre ce qui a changé et débattre collectivement des nouveaux défis à relever.Nourrir les convergences possibles entre les différentes mobilisations de notre époque.Conférence d\u2019ouverture POURQUOI EST-IL IMPORTANT DE NOURRIR LA MÉMOIRE DES LUTTES AU QUÉBEC?Diane Lamoureux, PROFESSEURE AU DÉPARTEMENT DE SCIENCE POLITIQUE DE L\u2019UNIVERSITÉ LAVAL Panel LUTTE CONTRE LA PAUVRETÉ ET LUTTE CONTRE LE RACISME : DEUX MILITANTS RETRACENT DES ÉLÉMENTS-CLÉS DE LEUR PARCOURS Jean-Claude Icart, SOCIOLOGUE ŒUVRANT DANS L\u2019ACTION COMMUNAUTAIRE ET LA COOPÉRATION INTERNATIONALE Nicole Jetté, FRONT COMMUN DES PERSONNES ASSISTÉES SOCIALES DU QUÉBEC Table ronde DANS QUELLES FILIATIONS S\u2019INSCRIVENT CERTAINES LUTTES ACTUELLES?Tania Larivière, REPRÉSENTANTE JEUNESSE POUR FEMMES AUTOCHTONES DU QUÉBEC Virginie Larivière, ORGANISATRICE POLITIQUE ET CO-PORTEPAROLE DU COLLECTIF POUR UN QUÉBEC SANS PAUVRETÉ Émilie Nicolas, PRÉSIDENTE DE QUÉBEC INCLUSIF ET DOCTORANTE EN ANTHROPOLOGIE ANIMATION DE LA JOURNÉE : FRANCINE PELLETIER LE VENDREDI 31 MARS 2017, de 9 h à 16 h Relations789_mars-avril2017_INT2.qxp_Mise en page 1 17-02-23 16:16 Page4 attentat perpétré dans une mosquée à Québec, le 29 janvier dernier, contre des musulmans rassemblés pour prier, laisse une profonde cicatrice dans notre mémoire collective.Cet ignoble crime haineux incarne le dépassement d\u2019une limite qui ne peut être franchie sans ébranler les fondements même de la société, mettant tragiquement en scène un mal qui la ronge et auquel on doit opposer une riposte vitale et collective.Les divers rassemblements spontanés et organisés qui ont suivi le massacre ont été à la hauteur de la blessure à panser.Parti - culièrement mémorables ont été les funérailles offertes aux victimes, hors du commun dans un Québec qui a plutôt l\u2019habitude de se représenter médiatiquement la croyance comme une relique d\u2019un passé regrettable, et l\u2019islam, en particulier, comme un corps étranger, voire une menace à la nation.Nous ne pouvons plus doré navant \u2013 et sans risquer d\u2019ouvrir à nouveau la plaie \u2013 agir envers les Québécoises et les Québécois de confession musulmane (ou perçus comme l\u2019étant) comme s\u2019ils n\u2019étaient pas des nôtres, comme s\u2019ils n\u2019étaient pas inclus d\u2019emblée dans le « nous » que symbolise la communauté politique.C\u2019est malheureusement ce à quoi nous incitent nombre de tribuns de droite obsédés par l\u2019ordre et l\u2019obéissance en chosifiant ce « nous », en se référant à un passé mythique comme s\u2019il n\u2019avait jamais été pluriel, métissé, intersubjectif, à l\u2019image d\u2019ailleurs de la subjectivité : « Je ne deviens moi-même qu\u2019en me révélant pour autrui, à travers autrui et à l\u2019aide d\u2019autrui.[\u2026] La rupture, l\u2019isolement, l\u2019enfermement en soi est la raison fondamentale de la perte de soi », écrivait Mikhaïl Bakh- tine (cité par T.Todorov, Le principe dialogique, Seuil, 1981).Prendre pleinement la mesure de cet événement tragique exige, tout d\u2019abord, de contrer le fondamentalisme identitaire qui a le vent dans les voiles dans certains pays d\u2019Europe et aux États-Unis, et qui trouve de plus en plus une voix ici.Certes, l\u2019air du temps de la globalisation financière nous fait croire que les individus et les sociétés sont comme une page blanche où peuvent s\u2019écrire sans entraves les injonctions de la consommation et de la production déchaînées.Mais lutter contre cette dépossession en faisant croire que la culture ne relève que du passé, et plus encore d\u2019un passé pétrifié qu\u2019on pourrait mettre en boîte et garder à portée de main comme preuve de son intégration, est une fausse et dangereuse solution.Si elle est bien réelle et vivante, la culture est aussi insaisissable, même si elle se fait sentir dans la langue commune, le sens commun, les liens de mémoire, incluant celle des luttes ; elle se renouvelle dans les débats publics et les luttes sociales qui à leur tour renouvellent les institutions en tant qu\u2019expressions vivantes de la liberté.Nous avons la responsabilité de rendre palpable cette culture chez les jeunes à travers l\u2019apprentissage de la littérature, de la poésie, de la chanson populaire, de l\u2019histoire, de la pensée, en leur faisant découvrir la beauté et la richesse de la langue.Idem chez les nouveaux arrivants, en facilitant leur entrée dans le français et leur intégration au travail, en sachant qu\u2019ils s\u2019imprègneront aussi de cette culture commune dans les amitiés qu\u2019ils noueront et les liens de proximité qu\u2019une société accueillante sait forger.Car cette culture n\u2019a d\u2019existence que dans les liens qui nous relient entre nous et au monde.Vouloir l\u2019encapsuler, c\u2019est l\u2019asphyxier.Prendre la mesure de l\u2019attentat de Québec, c\u2019est aussi, en ce qui concerne la laïcité, cesser de prendre pour modèle la France, tributaire d\u2019un lourd passé colonial.Il nous faut tracer nos propres voies politiques adaptées à la petite nation qui est la nôtre et qui exige de larges consensus pour ne pas être paralysée par la rancœur.Le rapport Bouchard-Taylor demeure la référence programmatique.Que Charles Taylor, neuf ans plus tard, se dissocie d\u2019une de ses recommandations \u2013 l\u2019interdiction du port de signes religieux par les agents de l\u2019État exerçant des fonctions coercitives \u2013 n\u2019en invalide aucunement la portée consensuelle, sauf à vouloir faire l\u2019éloge du multiculturalisme « à la Canadian» dans lequel la grande majorité des Québécois ne se reconnaît pas.Enfin, il y a urgence à réanimer la vie démocratique \u2013 dans la foulée, entre autres, du collectif Faut qu\u2019on se parle \u2013 en élargissant et consolidant les espaces publics de délibération et de défense du bien commun, sans en restreindre l\u2019entrée au nom d\u2019une vision étroite de la laïcité et de la croyance religieuse.Pour que le vivre-ensemble n\u2019ait ni le goût rance d\u2019un passé figé ni le goût fade d\u2019un présent sans horizon de sens, mais le goût intense de la liberté politique assumée.Jean-Claude ravet RELATIONS 789 MARS-AVRIL 2017 5 RÉPONDRE à l\u2019attentat de Québec L, ÉDITORIAL Brigite Normandin, Adaptation incontournable, 2016, encre et techniques mixtes sur panneau de bois, 50 x 50 cm Relations789_mars-avril2017_INT2.qxp_Mise en page 1 17-02-23 16:16 Page5 une loi scandaleuse Avec la nouvelle loi sur les hydrocarbures, le gouvernement du Québec cède la propriété du sous-sol de la province à des compagnies privées et trahit ses engagements environnementaux.Patrick Bonin L\u2019auteur est responsable de la campagne Climat-Énergie de Greenpeace Canada L\u2019année 2016 s\u2019est terminée sur une bien triste et révoltante note avec l\u2019adoption sous le bâillon du projet de loi 106 (PL106) concernant la mise en œuvre de la Politique énergétique 2030 et modifiant diverses dispositions législatives au Québec.Aussi connue sous le nom de loi sur les hydrocarbures, la nouvelle loi autorise l\u2019exploration et l\u2019exploitation de toutes les formes d\u2019hydrocarbures au Québec, y compris les gisements non conventionnels qui nécessitent l\u2019usage de la fracturation hydraulique.Le gouvernement réaffirme ainsi la validité des permis pétroliers et gaziers détenus par des compagnies privées au Québec et officialise leur droit d\u2019expropriation.En contrepartie, la nouvelle loi ne fixe aucun objectif contraignant en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES) et ne donne aucune assurance que le Québec respectera ses engagements dans la lutte contre les changements climatiques et réussira sa transition vers des énergies 100% renouvelables, nécessaire avant 2050.Pour de nombreux scientifiques, syndicats, groupes environnementaux et citoyens, municipalités, partis d\u2019opposition, communautés des Premières Nations et autres, le PL106 aurait dû être scindé, car il abordait des dossiers complexes et contradictoires, soit la transition énergétique d\u2019un côté, et l\u2019exploration/ exploitation des hydrocarbures, de l\u2019autre.Malgré leurs critiques et demandes, le gouvernement est allé de l\u2019avant en prétendant qu\u2019il y avait urgence d\u2019adopter la loi sur les hydrocarbures, alors que l\u2019urgence est plutôt de réussir la transition vers les énergies 100 % renouvelables.Le 7 décembre 2016, il a donc mis fin à l\u2019étude du projet de loi en commission parlementaire en imposant le bâillon, un geste plutôt ironique de la part d\u2019un gouvernement qui dit accorder une importance à l\u2019acceptabilité sociale.Le gouvernement a sciemment ignoré le nombre grandissant de citoyens et d\u2019organisations qui participent à la réflexion sur la transition énergétique.Ceux-ci dénoncent depuis des années le développement du secteur des hydro - carbures et l\u2019extractivisme, qui sont incompatibles avec nos engagements environnementaux et constituent de sérieuses menaces à l\u2019eau potable et à la santé humaine.Le gouvernement s\u2019est également mis à dos les Premières Nations : par voie de communiqué le 16 août 2016, l\u2019Association des Premières Nations du Québec et du Labrador a dénoncé l\u2019« absence totale de reconnaissance du titre aborigène, des droits ancestraux et issus de traités » dans le projet de loi et le fait qu\u2019on n\u2019y trouvait « aucune mention de la protection, de l\u2019occupation et de l\u2019utilisation du territoire par les Premières Nations et aucune consultation dans l\u2019octroi des licences d\u2019exploration aux compagnies ».Le Collectif scientifique sur la question du gaz de schiste au Québec a bien résumé la situation dans un texte intitulé « La Loi 106 : un déni de science et de démocratie » : « Depuis 2010, des milliers de citoyens se sont investis avec rigueur, compétence et confiance dans les divers processus de consultation mis en place.En promulguant la loi 106, le gouvernement du Québec (pour lequel une majorité d\u2019électeurs n\u2019ont pas voté) fait preuve non seulement d\u2019un manque de compétence, mais aussi d\u2019une surdité partisane et malsaine à l\u2019égard de l\u2019acceptabilité sociale de ces filières au sein de la population.Une telle instrumentalisation de la consultation publique soulève un très grave problème d\u2019éthique publique qui ne peut pas rester lettre morte sans que s\u2019engage un important procès social.» Le gouvernement refuse donc de bannir les techniques d\u2019exploration et d\u2019exploitation extrêmes comme la frac - 6 RELATIONS 789 MARS-AVRIL 2017 UNE PREMIÈRE Journée internationale contre les paradis fiscaux Une semaine internationale d\u2019actions pour mettre ?n aux paradis ?scaux se tiendra du 1er au 7 avril 2017.Cette initiative est l\u2019un des fruits de l\u2019Assemblée de convergence « Désarmer la ?nance et atteindre la justice ?scale » qui s\u2019est tenue lors du Forum social mondial de Montréal en août 2016.Elle rassemble des organismes et réseaux tels Global Alliance for Tax Justice, ATTAC, Échec aux paradis ?scaux, les Canadiens pour une ?scalité équitable, Oxfam, Tax Justice Network, etc.Le 3 avril a été choisi pour la tenue de la première Journée internationale contre les paradis ?scaux, date à laquelle ont été divulgués, l\u2019an dernier, les Panama Papers, ces millions de documents secrets qui ont contribué à exposer le scandale de l\u2019évasion ?scale dans le monde.Consultez le site Web pour connaître les activités prévues à Montréal le 1er, le 3 et le 4 avril , de même qu\u2019ailleurs au Canada et dans le monde.REM Pour un meilleur projet Le projet de Réseau électrique métropo - litain (REM), ce train léger de 67 km qui doit relier l\u2019ouest de l\u2019île de Montréal au centre-ville en passant par la rive sud, suscite d\u2019importantes questions.Relations en soulevait quelques-unes dans son dossier de décembre 2016 (voir M.Vick, « La privatisation à l\u2019œuvre », no 787), et le Bureau d\u2019audiences publiques sur l\u2019environnement (BAPE) en a rajouté récemment dans son rapport sur le projet.Il rappelle entre autres que le REM est susceptible d\u2019avoir des e?ets néfastes sur l\u2019ensemble du réseau de transport en commun de la métropole de même que sur l\u2019environnement \u2013 notamment en favorisant l\u2019étalement urbain.Plusieurs groupes et citoyens réclament donc que nos élus prennent le temps de réviser le projet pour tenir compte de ces aspects au lieu de faire un choix précipité.Une pétition circule à cet e?et, qui réclame également plus de transparence dans la gestion du dossier.Voir : .Relations789_mars-avril2017_INT2.qxp_Mise en page 1 17-02-23 16:16 Page6 turation hydraulique, comme cela se fait pourtant dans plusieurs juridictions dans le monde.Il refuse de révoquer les permis octroyés aux compagnies parce qu\u2019il craint d\u2019autres poursuites comme celle intentée par Lone Pine Resources.Souhaitant exploiter le gaz de schiste logé sous le fleuve Saint-Laurent, cette compagnie canadienne (mais incorporée au Delaware aux États-Unis) conteste, en vertu du chapitre 11 de l\u2019ALÉNA, le moratoire québécois sur la question.Elle réclame 250 millions de dollars au gouvernement fédéral en guise de dédommagement pour de soi- disant pertes encourues.Face à cela, le gouvernement québécois choisit donc de maintenir la validité des permis qui cèdent la propriété de notre sous-sol à des compagnies privées.Or, leur dérouler ainsi le tapis rouge ne fait que multiplier les risques de poursuites légales qui nous empêcheront de décider démocratiquement de ce qui est dans l\u2019intérêt collectif et nous éloigne de l\u2019atteinte de nos objectifs de réduction des GES.Dans ce contexte, l\u2019heure est à la mobilisation.De nombreux groupes citoyens et environnementaux de même que des municipalités envisagent d\u2019avoir recours à la désobéissance civile non violente pour bloquer les projets d\u2019hydro - carbures au Québec et défendre les droits des collectivités face aux compagnies dont la préoccupation principale est d\u2019augmenter leurs profits.RELATIONS 789 MARS-AVRIL 2017 7 Relations789_mars-avril2017_INT2.qxp_Mise en page 1 17-02-23 16:16 Page7 JacQues Grand\u2019Maison, critiQue social et téMoin de l\u2019évanGile Décédé le 6 novembre dernier à l\u2019âge de 84 ans, Jacques Grand\u2019Maison a profondément marqué l\u2019Église et la société québécoises.Gregory Baum L\u2019auteur est théologien Théologien, sociologue, pasteur et intellectuel engagé, Jacques Grand\u2019Maison incarnait l\u2019esprit du concile Vatican II et les valeurs sociales de la Révolution tranquille.Dans ses livres et ses conférences publiques, il s\u2019est toujours adressé à un public plus large que celui des seuls cercles universitaires ou catholiques.Il a toujours voulu être en dialogue avec le monde.Dans les années 1960-1970, Grand\u2019- Maison publie de nombreux articles dans la revue Maintenant, fondée par les Dominicains, dans lesquels il présente une évaluation positive de la Révolution tranquille et analyse les profondes transformations en cours au Québec.Il reconnaissait à la fois les effets des institutions sur la conscience des individus et la capacité de ces derniers de critiquer et de réformer ces mêmes institutions.Selon lui, le message de Jésus appelle les chrétiens, poussés qu\u2019ils sont par leur étroite solidarité avec les marginalisés et les plus démunis, à promouvoir les droits humains et la justice sociale dans la société et dans l\u2019Église.Puisque chaque société a une culture et des problèmes sociaux qui lui sont propres, l\u2019Évangile doit pouvoir être annoncé et vécu de façon contextuelle de manière à être pertinent pour la société à laquelle il s\u2019adresse.C\u2019est le leitmotiv qui semble avoir guidé Jacques Grand\u2019Maison dans toute son œuvre.Il en a tiré des conclusions pour l\u2019Église : faisant écho, entre autres, aux recommandations du rapport Dumont (1971), il affirmera que le catholicisme n\u2019est crédible dans le Québec de la Révolution tranquille que s\u2019il institue des lieux de dialogue entre les laïques et l\u2019Église institutionnelle et s\u2019il favorise la liberté de conscience, en reconnaissant ainsi le droit à la dissidence au sein de l\u2019Église.À cet égard, il critiquera sévèrement les institutions ecclésiastiques québécoises pour ne pas avoir réalisé les promesses tant attendues du concile Vatican II, devenant ainsi un contre-témoignage de l\u2019Évangile.Dès la fondation du Parti québécois, Jacques Grand\u2019Maison en appuiera le pro gramme, liant étroitement la question sociale et les enjeux de la laïcité et de l\u2019indépendance dans un esprit démocratique et de respect des croyances et des droits des minorités.Lors du référendum de 1980, le théologien, qui appuyait ce choix 8 RELATIONS 789 MARS-AVRIL 2017 LAUDATO SI\u2019 Guide d\u2019animation L\u2019encyclique Laudato Si\u2019 du pape François a été saluée de par le monde pour la vision intégrale de l\u2019écologie qu\u2019elle défend.Les aspects environnementaux, mais aussi économiques, sociaux, politiques et spirituels sont pris en considération dans cet appel à sauvegarder la Terre, notre « maison commune ».A?n de faire progresser la ré?exion autour de ces enjeux, le Forum jésuite pour la foi sociale et la justice de Toronto a récemment fait paraître en français un outil d\u2019animation intitulé Sur la sauvegarde de la maison commune.Outil de dialogue pour Laudato Si\u2019.Le document permet d\u2019animer des discussions en petits groupes pour favoriser la prise de conscience écologique, mais aussi susciter l\u2019engagement social sur ce front, notamment au sein de groupes de pastorale.Voir .TRISTE NOUVELLE Isidro Baldenegro López Après Berta Cáceres, cette militante écologiste du peuple lenca au Honduras, assassinée en mars 2016, voilà qu\u2019un autre lauréat du prix Goldman pour l\u2019environnement est froidement abattu en Amérique latine.Isidro Baldenegro López, leader autochtone tarahumara, était connu pour son engagement non-violent contre la déforestation illégale de la Sierra Madre, au nord du Mexique, qui lui a valu le prix Goldman en 2005.Des menaces de mort contre lui et sa famille l\u2019avaient poussé à fuir sa communauté de Coloradas de la Virgen, dans l\u2019État du Chihuahua.C\u2019est le jour même de son retour, après plusieurs années d\u2019exil, le 17 janvier dernier, qu\u2019il a été tué.Ce meurtre semble con?rmer les conclusions du Center for International Environmental Law et de l\u2019ONG Global Witness qui, dans des rapports récents, attestent que l\u2019Amérique latine est la région la plus dangereuse au monde pour les défenseurs de l\u2019eau et de la terre.(Source : The Guardian et Norte Digital).NAISSANCE D\u2019UNE LIBRAIRIE L\u2019Euguélionne Une nouvelle librairie féministe a récemment ouvert ses portes au cœur du quartier Centre-Sud à Montréal.Nommée en l\u2019honneur du roman de Louky Bersianik qui a marqué la littérature féministe au Québec, L\u2019Euguélionne se spécialise dans la littérature des femmes et dans les ouvrages en tous genres (romans, essais, poésie, bandes dessinées, etc.) en lien avec la diversité sexuelle et les luttes intersectionnelles.La coopérative de solidarité à but non lucratif se veut également un espace de di?usion convivial où seront o?erts ateliers, conférences, lectures et autres événements sur ces enjeux.Voir .Photo : © Francine Doyon Relations789_mars-avril2017_INT2.qxp_Mise en page 1 17-02-23 16:16 Page8 politique au nom de l\u2019Évangile, n\u2019hésitera pas à critiquer la décision des évêques de rester neutres plutôt que d\u2019appuyer le camp du Oui.Quelques années plus tard, Grand\u2019- Maison critiquera ce que la société québécoise est devenue.Il dénoncera la bureaucratisation de la société qui transforme les citoyens en clients et en consommateurs, de même que les nouvelles élites, « les promus de la Révolution tranquille », qui oublient la situation difficile des travailleurs et des pauvres.Comme bien d\u2019autres penseurs laïques de gauche, il dénonce aussi l\u2019influence culturelle du capitalisme néolibéral, en particulier la promotion de l\u2019indivi - dualisme et la disparition de la solidarité sociale.Comme croyant et homme de prière, il regrette le vide spirituel dans lequel vivent une grande partie des Québécoises et des Québécois ainsi que leur éloignement de la tradition éthique catholique qui priorise l\u2019altruisme et le service de l\u2019autre.Grand\u2019Maison est profondément convaincu que l\u2019Évangile peut inspirer, vivifier et rendre plus créatrice la société québécoise.Sans prôner un retour à la piété du passé, il recommande plutôt une nouvelle lecture de l\u2019Évangile susceptible de nous tourner résolument vers l\u2019amour du prochain et la solidarité sociale qui n\u2019exclut personne.L\u2019œuvre de Jacques Grand\u2019Maison restera pour les générations à venir un monument en hommage au Québec.En elle, on peut puiser à l\u2019utopie qui a animé la Révolution tranquille, capable d\u2019ouvrir des horizons nouveaux à une société en mal d\u2019avenir.RELATIONS 789 MARS-AVRIL 2017 9 Victoire pour les centres d\u2019éducation populaire de Montréal La lutte aura été ardue mais aura porté fruit.Après plus de quatre ans d\u2019incertitude, de négociations et de mobilisations, les six centres d\u2019éducation populaire (CEP) de Montréal resteront ouverts.Menacés de fermeture depuis l\u2019interruption du soutien ?nancier de la Commission scolaire de Montréal (CSDM), en 2012, ils béné?cieront d\u2019un ?nancement récurrent jusqu\u2019en 2019, de même que d\u2019une enveloppe de 12 millions de dollars pour la rénovation des bâtiments.C\u2019est ce qu\u2019annonçait le ministère de l\u2019Éducation en décembre dernier.Certains détails restent toutefois à régler, dont la question des baux avec la CSDM et celle du ?nancement à long terme.La vigilance reste donc de mise, rappellent certains intervenants, mais la nouvelle constitue tout de même une victoire pour les CEP, les citoyens et les groupes communautaires qui se sont mobilisés depuis 2012 pour faire valoir l\u2019importance de l\u2019éducation populaire.Photo : Des membres du Carrefour d\u2019éducation populaire de Pointe-Saint-Charles et leurs alliés ont souligné leur victoire, le 7 décembre dernier.Photo : CEP Pointe-Saint-Charles.e s p o i r Relations789_mars-avril2017_INT2.qxp_Mise en page 1 17-02-23 16:16 Page9 Xi JinpinG, « noyau dur » du parti Le nouveau titre honorifique que vient de s\u2019attribuer le président chinois est peut-être le signe d\u2019une contestation de son autorité au sein des instances du Parti communiste.André Laliberté L\u2019auteur est professeur en études politiques à la Faculté des sciences sociales de l\u2019Université d\u2019Ottawa Secrétaire général du Parti communiste de Chine (PCC), président de la République populaire et président de la Commission militaire centrale, Xi Jinping a émergé depuis 2012 comme le dirigeant le plus solidement établi en Chine depuis Deng Xiaoping, voire Mao Zedong.À ces titres qu\u2019il cumule, il convient d\u2019en ajouter un plus récent : celui de «noyau dur» (jiben de gexin) du PCC.Que signifie cette nouvelle désignation?Faut-il y voir une concentration accrue de pouvoirs, au détriment des six autres membres du Comité permanent du Bureau politique du Parti, l\u2019instance suprême?Mao n\u2019a jamais utilisé ce titre pour lui-même, malgré le fait qu\u2019il ait gouverné enmaître absolu pendant plusieurs années.Il a été désigné comme tel de manière posthume par son successeur Deng Xiaoping, qui a utilisé le terme pour lui- même et pour son successeur désigné, Jiang Zemin, afin de souligner la continuité du régime lors des événements entourant le massacre de la Place Tian\u2019an- men en 1989.Hu Jintao (2002-2012), le successeur de Jiang Zemin, n\u2019a pas bénéficié de cette désignation.La décision de Xi Jiping peut donc donner l\u2019impression qu\u2019il ne croit plus aux vertus de la direction collégiale pratiquée par son prédécesseur immédiat.Ce terme de «noyau dur» est cependant trompeur.Xi ne bénéficie pas de l\u2019aura révolutionnaire de Mao et de Deng, et le PCC est aujourd\u2019hui beaucoup plus institutionnalisé qu\u2019il ne l\u2019était à l\u2019époque où ces deux personnalités historiques étaient aux commandes et pouvaient imposer leurs vues aux cadres et à la fonction publique.Plusieurs contraintes limitent le pouvoir de Xi.Depuis les années Jiang, les dirigeants à la retraite ont la capacité de mobiliser leurs alliés dans les instances du Parti \u2013 telles que le Comité central, qui compte 220 membres, et son organe supérieur, le Bureau politique, avec ses 25 membres\u2013 pour influencer le Comité permanent.De plus, Xi appartient à la cohorte méprisée des «fils de princes» (taizi), les enfants de hauts dirigeants précédents.Il est, en effet, le fils de Xi Zhongxun, vice- président du Comité permanent de l\u2019Assemblée nationale populaire de 1988 à 1993.Les «fils de princes» suscitent bien des mécontentements au sein de la population.Ils sont perçus comme une élite déconnectée, bien que, jusqu\u2019ici, Xi est plutôt perçu comme un dirigeant populiste et sensible aux préoccupations de la majorité \u2013une perception positive alimentée par sa campagne contre la corruption toujours en cours.En 2016, Xi a, par exemple, ordonné l\u2019arrestation de 122 officiels de haut rang, ce qui a permis à la Commission centrale de discipline et d\u2019inspection de récupérer 2,3 milliards de yuans.Si cette campagne plaît à l\u2019opinion publique, elle suscite cependant bien des craintes chez les cadres de haut rang.Faut-il alors voir dans la désignation de « noyau dur » un signe que Xi veut consolider davantage son autorité, aux dépens des instances formelles du Parti ?Nous ne le saurons que lors du prochain 10 RELATIONS 789 MARS-AVRIL 2017 Peinture murale à l\u2019effigie de Xi Jinping.Photo : Thierry Ehrmann (Flickr) UN TROISIÈME Festival Virage Du 29 juin au 2 juillet prochain, la transition sera à l\u2019honneur dans le village de Sainte-Rose-du Nord, au Saguenay\u2013Lac- Saint-Jean, à l\u2019occasion de la 3e édition du festival Virage.Né en 2015 d\u2019un urgent besoin d\u2019agir positivement devant le néoli- béralisme et les crises qu\u2019il provoque, le festival se veut une sorte de laboratoire d\u2019utopies concrètes.Des activités pour explorer et échanger des idées et des savoir-faire nouveaux sont au programme, ainsi que plusieurs performances artistiques allant du cirque à la musique.Renseignements : .Relations789_mars-avril2017_INT2.qxp_Mise en page 1 17-02-23 16:16 Page10 congrès du PCC, l\u2019automne prochain, lorsque la prochaine équipe dirigeante sera sélectionnée et qu\u2019il sera possible de déceler les intentions de Xi pour 2020 : pour suivre un troisième mandat de secrétaire général, et ainsi rompre avec la tradition établie depuis Jiang, ou désigner son successeur ?Malgré ses hommages au «grand timonier » (Mao) et la répression contre les juristes libéraux et les intellectuels critiques du régime, Xi n\u2019a pas l\u2019intention de revenir aux politiques économiques maoïstes : il est plutôt intéressé à gérer les affaires d\u2019une Chine prospère, avec toutes les contradictions propres au capitalisme que cela comporte.La posture nationaliste adoptée en Asie de l\u2019Est au sujet des relations avec le Japon et avec Taïwan, les revendications en Mer de Chine méridionale et l\u2019intransigeance manifestée contre les souverainistes à Hong Kong vont de pair avec une politique étrangère qui s\u2019appuie sur l\u2019expansion commerciale.Sa participation au Sommet économique de Davos, une première pour un dirigeant chinois, en est la preuve.Reste à voir dans quelle mesure Xi saura conserver son sang-froid dans les nombreuses crises qui se pointent à l\u2019horizon en 2017.On l\u2019a vu, les défis à l\u2019externe sont nombreux.Mais plus encore, sur le plan intérieur, la Chine doit gérer les conséquences des politiques précédentes.La directive de l\u2019enfant unique, par exemple, qui visait à mettre un terme à une croissance démographique « préjudiciable à la prospérité », selon ses promoteurs, a entraîné un vieillissement rapide de la population qui place toute une génération de retraités dans une situation de précarité extrême, en l\u2019absence de régimes de retraite adéquats.Elle a aussi causé un énorme déséquilibre démographique entre les hommes et les femmes, en défaveur de celles-ci.Les sociologues chinois s\u2019inquiètent ainsi du grand nombre de « branches sèches », ces hommes sans possibilité de fonder une famille et qui ont dans le passé été sources d\u2019instabilité sociale.De plus, la politique de réforme et d\u2019ouverture, entérinée par tous les dirigeants depuis Deng Xiaoping, a causé une croissance des inégalités sociales et l\u2019industrialisation accélérée du pays s\u2019accompagne de conséquences désastreuses pour l\u2019environnement.Les efforts du gouvernement central pour mettre un frein aux effets négatifs de la croissance économique suscitent des résistances non seulement du milieu des affaires mais aussi de l\u2019appareil du Parti.Ainsi, les intérêts de l\u2019industrie du charbon, une source importante de pollution de l\u2019air dans la capitale et d\u2019autres grands centres urbains, se sont longtemps opposés aux tentatives de l\u2019autorité centrale de fermer les mines, au nom de la stabilité sociale qui serait compromise par la mise à pied de milliers de travailleurs.Bref, Xi devra imposer à des cadres récalcitrants et aux milieux d\u2019affaires les mesures nécessaires pour aider à résoudre les problèmes sociaux, économiques et ultimement politiques liés au vieillissement de la population et à la dégradation inquiétante de l\u2019environnement.RELATIONS 789 MARS-AVRIL 2017 11 Sortir de la peur pour construire le Québec de demain Extraits de la déclaration du Centre justice et foi au lendemain de l\u2019attentat de Québec* Après le terrible attentat ayant fait six morts à Québec le 29 janvier dernier, Mohammed Yangui \u2013 le président du Centre culturel islamique de Québec \u2013 avait comme principale et légitime revendication que soit assurée la protection de sa communauté.Un appel partagé par plusieurs de nos concitoyens et concitoyennes de confession musulmane, et qui dépasse largement l\u2019acte haineux dont certains viennent d\u2019être victimes.Cette peur ressentie n\u2019est pas nouvelle, même si la tuerie de Québec nous a fait basculer au-delà d\u2019une limite que nous aurions souhaitée infranchissable au Québec.[\u2026] Marginalisation, climat de suspicion, agressions verbales et physiques, discriminations de toutes sortes ont même forcé certaines et certains à cacher leur appartenance musulmane pour éviter la stigmatisation.[\u2026] La répétition ad nauseam des termes « terrorisme » et « radicalisme » n\u2019aide pas non plus à saisir correctement la portée de ce que nous vivons.Nous ignorons ainsi d\u2019autres éléments de compréhension qui permettraient aux décideurs politiques et à l\u2019ensemble de notre société de mieux identi?er certains enjeux sous- jacents à ce drame.Pourtant, seule une telle profondeur d\u2019analyse nous rendra capable de réagir adéquatement sur le plan collectif.Par exemple, qu\u2019attend-on pour sévir contre les « radio-poubelles », particuliè - ement nombreuses dans la région de Québec, qui contribuent clairement à la construction de la haine de l\u2019autre \u2013 qu\u2019il s\u2019agisse des immigrants ou des femmes ?[\u2026] Ce contexte vicié constitue pourtant un terreau fertile à l\u2019organisation ou à la résurgence de tendances d\u2019extrême droite que nous feignons d\u2019ignorer.De même, le discours ayant pour ?nalité d\u2019essentialiser les personnes dites musulmanes à partir de stéréotypes gommant la complexité des identités personnelles et collectives sont trop souvent acceptés.Le refus de reconnaître en cela l\u2019expression d\u2019une islamo- phobie réelle, vécue au quotidien par certains de nos concitoyens et de nos concitoyennes, limite notre juste compréhension des mécanismes d\u2019une exclusion sociale pourtant bien documentée par des méthodes d\u2019enquête et de recherche scien- ti?ques et rigoureuses.Les angoisses persistantes d\u2019une partie de la population quant à la disparition d\u2019une société qui aurait été, jadis, plus homogène, doivent aussi être entendues.Ce sentiment de perte d\u2019héritage, d\u2019e?loche- ment des liens sociaux et de déclassement socioéconomique pose un réel dé?à nos démocraties depuis trop longtemps minées par le néolibéralisme.[\u2026] L\u2019attentat de Québec servira-t-il d\u2019électrochoc a?n que soit menée une ré?exion en profondeur sur les conditions d\u2019une véritable sécurité pour toutes et tous, et que des actions conséquentes soient prises ?Il faut à tout prix qu\u2019il en soit ainsi.* La version intégrale de cette déclaration est disponible en ligne au .Relations789_mars-avril2017_INT2.qxp_Mise en page 1 17-02-23 16:16 Page11 Les nouvelles technologies doivent se mettre au service des valeurs et des convictions pédagogiques \u2013 non l\u2019inverse ! réjean Bergeron L\u2019auteur, professeur de philosophie au Cégep Gérald-Godin, a publié Je veux être un esclave ! (Poètes de brousse, 2016) Pour ou contre les technologies numériques dans nos salles de cours?Trop souvent, on présente cette question comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019un combat mettant aux prises les technophiles d\u2019un côté et les technophobes de l\u2019autre.Et si tout dépendait du type d\u2019éducation que l\u2019on désire donner à nos élèves?Pour savoir quelle place on veut accorder à ces technologies numériques à l\u2019école, il faut avant tout s\u2019interroger sur ce qu\u2019est un être humain et sur ce qu\u2019on entend par éduquer, enseigner et apprendre : en somme, sur ce qu\u2019on attend de notre système d\u2019éducation.Voulons-nous qu\u2019il aide l\u2019individu à s\u2019adapter à son environnement ou à le transformer?Qu\u2019il fasse de l\u2019individu un outil efficace qui saura répondre aux multiples demandes en provenance du monde extérieur?Ou qu\u2019il vise plutôt à «outiller» celui-ci afin qu\u2019il soit en mesure de s\u2019épanouir, de mieux saisir les enjeux auxquels il sera confronté afin d\u2019agir par la suite d\u2019une manière plus éclairée ?Cet effort de réflexion et de lucidité constitue sans doute le meilleur moyen d\u2019éviter que l\u2019être humain succombe à la tentation métaphysique par excellence qui consiste à se mettre au service de sa propre création, et d\u2019éviter, par exemple, que la pédagogie finisse graduellement par se mettre naïvement et aveuglément au service de la technologie.Quel rôle pour l\u2019école ?Ainsi, face à l\u2019omniprésence des technologies numériques dans notre environnement, il ne fait pas de doute que l\u2019école a un rôle important à jouer pour permettre aux élèves de bien en comprendre toutes les implications dans leurs façons d\u2019être, de penser et d\u2019agir.Comme tout autre outil, les technologies numériques ne sont pas neutres ; elles véhiculent une certaine manière d\u2019appréhender et de penser la réalité.C\u2019est pourquoi tout système d\u2019éducation digne de ce nom doit se donner comme mandat non pas de simplement préparer l\u2019individu à vivre dans cet univers numérique, mais bien plutôt à comprendre celui-ci afin de le dominer.C\u2019est qu\u2019il y a une grande différence entre éduquer avec le numérique et éduquer au numérique1.Se précipiter tête baissée vers ces technologies sans avoir fait le point sur les valeurs éducatives et pédagogiques que l\u2019on promeut ou défend en tant qu\u2019enseignant, c\u2019est à coup sûr le meilleur moyen d\u2019en devenir «esclave», de finir par être à la remorque de la dernière application qui, à grands coups de marketing, réussit à se faire passer pour la toute dernière panacée en matière de pédagogie.Pourtant, à bien y penser, les bonnes approches pédagogiques de même que les valeurs profondes qui en sont le fondement ne devraient pas être remises en question au gré des modes ou des dernières trouvailles en matière de technologie numérique.Ceux qui se prêtent à ce petit jeu de la chaise musicale ne font que révéler la faiblesse de leurs convictions en matière de pédagogie.Que voulons-nous pour nos élèves?Qu\u2019ils reçoivent une formation de base ainsi qu\u2019une culture générale des plus solides qui leur permettront, par la suite, de maîtriser les divers champs du savoir théorique et technique auxquels ils seront initiés.Savoir compter, lire, écrire et comprendre un texte sont les bases à partir desquelles toutes les portes du savoir peuvent être ouvertes, y compris celles de l\u2019univers du numérique.le numérique, pas une panacée Comme nous le dit le rapport de l\u2019OCDE intitulé Connectés pour apprendre?«le fait de garantir l\u2019acquisition par chaque enfant d\u2019un niveau de compétences de base en compréhension de l\u2019écrit et en mathématiques est bien plus susceptible d\u2019améliorer l\u2019égalité des chances dans notre monde numérique que l\u2019élargissement ou la subvention de l\u2019accès aux appareils et services de haute technologie2.» D\u2019autant plus que «les pays qui ont consenti d\u2019importants investissements dans les TIC dans le domaine de l\u2019éducation n\u2019ont enregistré aucune amélioration notable des résultats de leurs élèves en compréhension de l\u2019écrit, en mathématiques et en sciences3», nous révèle cette même enquête.Trop étant comme pas assez, les pays de l\u2019OCDE où l\u2019usage de ces technologies est plus élevé que la moyenne ont même enregistré de moins bons résultats dans les mêmes domaines d\u2019apprentissage.Que conclure de tout cela?Que la modération a bien meilleur goût, qu\u2019un effort de discernement doit précéder l\u2019utilisation de ces technologies et que les objectifs pédagogiques doivent être bien définis avant d\u2019en faire usage si on veut s\u2019assurer que ce soit bel et bien la technologie qui se mette au service de la pédagogie, de nos convictions et de nos valeurs profondes, plutôt que l\u2019inverse.12 RELATIONS 789 MARS-AVRIL 2017 Internet, les téléphones intelligents, les tablettes et autres écrans prennent de plus en plus de place dans nos vies et dans notre société.Devant les transformations sociales importantes que cela induit, l\u2019école a-t-elle un rôle à jouer pour former des citoyens capables d\u2019appréhender de manière critique ces changements technologiques?Doit-elle, pour ce faire, intégrer de manière systématique l\u2019usage des nouvelles technologies numériques en classe?1.Philippe Bihoux, Karine Mauvilly, Le désastre de l\u2019école numérique, Seuil, 2016, p.84.2.OCDE/Pisa, Connectés pour apprendre ?Les élèves et les nouvelles technologies, 2015, p.35.3.Ibid., p.5.Relations789_mars-avril2017_INT2.qxp_Mise en page 1 17-02-23 16:16 Page12 RELATIONS 789 MARS-AVRIL 2017 13 Quelle place pour le nuMériQue à l\u2019école ?L\u2019école doit former au numérique : la poursuite du projet démocratique en dépend.Pierrot Péladeau L\u2019auteur, généraliste de l\u2019évaluation sociale de systèmes d\u2019information, est chercheur invité et formateur chez Communautique Depuis le rapport Parent, le Québec offre à tous l\u2019accès à l\u2019éducation.Bon nombre d\u2019entre nous pouvons lire un projet de loi ou une politique nous concernant, puis en débattre avec collègues, spécialistes, députés et concitoyens.Voilà un précieux acquis démocratique (malgré un nombre inacceptable d\u2019analphabètes).Or, l\u2019embryonnaire âge numérique requiert que nous élargissions notre littéra- tie et notre culture générale commune, sous peine d\u2019aliénations individuelles et collectives.Car qu\u2019advient-il lorsque la régulation sociale peut désormais s\u2019écrire dans des langues inintelligibles ordonnant les opérations microscopiques de machines et de réseaux, et est conçue par une nouvelle classe professionnelle au sein d\u2019instances inédites, souvent à l\u2019étranger?Illustrons.Quand le code fait loi et la démocratie naufrage Au tournant du siècle à Québec, quelques technocrates et entrepreneurs firent croire à trois ministres de la Santé successifs, puis ces derniers à leur Conseil des ministres et ensuite à la population, qu\u2019il n\u2019y avait d\u2019autre alternative aux dossiers de patients en papier que la création d\u2019une carte d\u2019identité à microprocesseur\u2026 inutile sans la numérisation préalable des dossiers et inadaptée pour certains patients.Une supercherie aussi grossière aurait été inconcevable si l\u2019école nous initiait autant aux enseignements d\u2019Alan Turing qu\u2019à ceux d\u2019Euclide, Darwin, Newton ou Einstein.Il nous serait alors devenu évident que l\u2019informatique n\u2019impose jamais une solution unique.Turing démontra en effet qu\u2019elle en permet des myriades, limitées seulement par les capacités à imaginer des algorithmes (ici, suites d\u2019opérations réalisables sur des informations).La technocratie devrait donc appliquer les solutions que la démocratie réclame, pas imposer les siennes.Après la déconfiture de la carte à puce, le gouvernement embrassa néanmoins une autre proposition technocratique : le Dossier Santé Québec (DSQ).Plusieurs consultations publiques attestèrent du consensus existant sur le maintien de notre consentement libre et éclairé à la communication de nos renseignements médicaux vers tout autre professionnel ou établissement.Hélas ! Dès l\u2019implantation pilote, il apparut que le DSQ contrariait l\u2019exercice de ce consentement.Comme corriger le système coûtait cher, le gouvernement se résigna à légiférer l\u2019abolition du con - sentement.Ainsi, nous paierons plus de 1,6 milliard de dollars pour un design informatique qui nous a fait renoncer à un droit fondamental.Si l\u2019école enseignait que l\u2019informa ti - que appliquée au social matérialise et automatise une régulation remarqua - blement opérante des relations interpersonnelles, nous comprendrions qu\u2019un tel pouvoir ne doit jamais être abandonné aux ingénieurs, aux fournisseurs sou - missionnaires, aux multinationales de la Silicon Valley ni au complexe militaro- sécuritaire.réincarner des savoirs essentiels C\u2019est dire que l\u2019école ne doit pas seulement préparer au marché de l\u2019emploi.Elle doit former nos esprits à comprendre ce monde, ses contraintes et potentialités, afin que nous sachions débattre des différentes façons de répondre aux aspirations personnelles et collectives.De tels objectifs exigent-ils un tronc commun d\u2019enseignements incluant une familia - risation avec les sciences et les arts de l\u2019information ?Absolument.Exigent-ils de « gadgétiser » les enseignements et les apprentissages ?Pas du tout.Ce que l\u2019école doit offrir, c\u2019est plutôt un ap - profondissement de la littératie et de la culture générale relatives aux propriétés intrinsèques et aux rôles de toutes ces informations qui s\u2019imbriquent sans cesse plus étroitement dans nos vies, grâce à l\u2019informatique notamment.Jamais n\u2019a-t-il été aussi indispensable de comprendre comment l\u2019information supporte la communication, la connaissance et l\u2019action.Quelles sont les parts d\u2019arbitraire, de contingence, d\u2019opportunisme, d\u2019idéologie et de prescription normative dans ses représentations des réalités.À quelles conditions certains éléments prennent valeur de données pour résoudre des problèmes ou prendre des décisions.Dans le cadre des cours de base ou des activités parascolaires, le recours aux algorithmes pour la résolution de problèmes, la production d\u2019un résultat ou la compréhension d\u2019un phénomène permettrait aux élèves de comprendre les logiques formelles qui façonnent désormais nos environnements.S\u2019ingénier à lire ou à écrire une séquence méthodique d\u2019étapes représentant une réalité sociale, biologique ou physique, ou s\u2019articulant à elle, enseigne l\u2019usage rigoureux du langage et du raisonnement.Cela permet l\u2019assimilation de la logique booléenne indispensable à toute prospection documentaire dans des moteurs de recherche.Cela enseigne combien la réalité peut être complexe et toute définition ou utilisation d\u2019informations, source potentielle de conflit.Donc combien il faut penser juste et penser souple, et combien une telle intelligence est impossible à atteindre par un individu seul.Savoir dialoguer avec toutes les parties prenantes apparaît alors comme une habileté nécessaire.La poursuite du projet démocratique exige que l\u2019école nous apprenne à maîtriser la nouvelle écriture de la vie collective.Relations789_mars-avril2017_INT2.qxp_Mise en page 1 17-02-23 16:16 Page13 14 RELATIONS 789 MARS-AVRIL 2017 DOSSIER Brigite Normandin, Séquelles et raisonnement, 2005, acrylique sur toile, 105 x 121 cm VIOLENCES Relations789_mars-avril2017_INT2.qxp_Mise en page 1 17-02-23 16:16 Page14 ous connaissons tous et toutes une femme qui a été violentée par un homme.Notre petite société québécoise connaît la réalité des féminicides \u2013 le meurtre misogyne de femmes parce qu\u2019elles sont des femmes\u2013, que l\u2019on pense à la tuerie de l\u2019École polytechnique à Montréal en décembre 1989 ou aux disparitions et assassinats de femmes autochtones à travers le Canada.Ces faits extrêmement troublants ébranlent nos beaux idéaux et nos certitudes.Qu\u2019une telle violence se manifeste à chaque bout du spectre social \u2013celui des privilégiés, ces étudiantes en génie de l\u2019Université de Montréal promises à un bel avenir, et celui des femmes les plus «invisibilisées» et dévalorisées\u2013 nous confronte à la complexité du phénomène des violences faites aux femmes au Québec.Notre regard s\u2019y limitera dans ce dossier, tout en faisant écho à des situations vécues par les femmes à travers le monde.Qui n\u2019a pas dans son entourage une collègue, une amie ou une amoureuse qui a déjà été agressée, battue ou violée, voire assassinée par un homme, comme l\u2019a été ma propre cousine, à 20 ans?Depuis le mouvement «Agression non dénoncée», nous connaissons encore plus de ces histoires révoltantes, trop longtemps restées dans l\u2019ombre des confidences de filles et des secrets inavouables de famille.Car des seuils de tolérance ont été franchis, des silences se sont brisés, des voix se sont élevées dans un grand cri collectif, forçant la société à écouter.Et clairement nous avons encore du chemin à faire pour entendre.Pour que la parole des femmes victimes de violences de la part d\u2019hommes soit enfin respectée et prise au sérieux.Pour que cesse cette propension quasi universelle à transformer la victime en coupable \u2013 les cas d\u2019Alice Paquet et des femmes autochtones de Val-d\u2019Or, parmi d\u2019autres, étant éloquents à cet égard.Ce type d\u2019électrochoc, la société québécoise en a vécu un similaire dans les années 1970, au moment où un ras-le-bol des femmes victimes de violence conjugale s\u2019est exprimé et a conduit à la création des premières maisons d\u2019hébergement.Une vingtaine d\u2019années plus tard, dans un dossier intitulé « La violence faite aux femmes.Un héritage à refuser » (no 608, mars 1995), Relations y revenait en analysant les causes structurelles du phénomène et les avancées réalisées pour le combattre.Que s\u2019est-il passé depuis ?Certes, nos normes sociales ont continué d\u2019évoluer, rapprochant les hommes et les femmes à plusieurs égards et faisant en sorte que des situations d\u2019abus et de vio- RELATIONS 789 MARS-AVRIL 2017 15 N L\u2019actualité des derniers mois a montré à quel point les violences diverses envers les femmes demeurent présentes dans la société québécoise.De la banalisation des agressions sexuelles en général à la violence policière et systémique à l\u2019encontre des femmes autochtones en passant par la traite humaine et l\u2019exploitation sexuelle, de graves problèmes rappellent que le respect des femmes et l\u2019égalité des sexes sont loin d\u2019être acquis.Comment comprendre ces différentes violences?Comment les combattre?Et quel rôle les hommes doivent-ils jouer pour y mettre fin ainsi qu\u2019à l\u2019impunité qui règne trop souvent ?ENTENDRE LE CRI DES FEMMES S lence auparavant tolérées sont aujourd\u2019hui condamnées.Mais bien des violences persistent et des solutions prônées depuis des années restent scandaleusement inappliquées.On n\u2019en sort pas, ce sont les personnes les plus vulnérables et fragilisées (par la misère économique, l\u2019appartenance à une minorité, la maltraitance et les agressions subies dans l\u2019enfance, etc.) qui sont les premières cibles d\u2019hommes en position de force.Ceux-ci abusent d\u2019un pouvoir produit par différents systèmes qui se consolident entre eux et qu\u2019il nous faut transformer et dépasser : le patriarcat, le colonialisme, le racisme, le sexisme, le capitalisme et le néolibéralisme.Une société qui veut mettre fin à ces violences doit y faire face, faire évoluer les mentalités et réaliser, entre autres, l\u2019égalité de fait entre les hommes et les femmes.Cela passe par l\u2019accès pour toutes à un statut décent, à de bons revenus (d\u2019emploi, de retraite), à des congés parentaux ainsi qu\u2019à des logements et des services de garde abordables, des services publics de qualité, etc.En négligeant cette exigence fondamentale par l\u2019imposition de mesures d\u2019austérité qui affaiblissent un grand nombre d\u2019outils collectifs et pénalisent plus spécifiquement les femmes \u2013comme l\u2019ont démontré l\u2019R des centres de femmes et l\u2019IRIS\u2013, le gouvernement québécois nourrit lui-même une violence qu\u2019il prétend combattre.Agir contre les violences faites aux femmes impose aussi de rompre avec les valeurs néolibérales de compétition, de performance et d\u2019utilitarisme de notre société, où la prise de risque et la transgression des limites sont valorisées (pensons à la Catherine Caron Relations789_mars-avril2017_INT2.qxp_Mise en page 1 17-02-23 16:16 Page15 drogue du viol, à la porno accessible en un clic, à l\u2019hypersexualisation, etc.).Une certaine impunité s\u2019y trouve aussi normalisée à l\u2019ère de la mondialisation capitaliste qui a provoqué l\u2019essor des foyers de violence que sont les industries de la traite humaine, de la pornographie et de la prostitution, entre autres.Or, quand la marchandisation est l\u2019une des tendances cardinales de notre société, organisant la mise en vulnérabilité d\u2019êtres humains voulus utilisables, con - sommables et jetables, ne nous retrouvons- nous pas toutes et tous dans un processus déshumanisant aux effets insoupçonnés, qui se répercutent jusque dans nos universités, nos milieux de travail et notre classe politique ?Poser ces questions signifie aussi réfléchir à ce qui, chez certains hommes, est source de souffrance et se trouve broyé dans ce monde de gagnants et de perdants qui désagrège les solidarités.Car « si le vaincu souffre de ses insuffisances, le vainqueur a tendance à faire souffrir les autres comme autant d\u2019objets sur lesquels il assure son emprise1.» Tous deux, vaincu et vainqueur, sont susceptibles de transformer en violence l\u2019un sa détresse, l\u2019autre son instinct de domination \u2013Donald Trump en est un exemple dont il nous faudra, aussi, contrer l\u2019affligeante influence dans les années à venir.16 RELATIONS 789 MARS-AVRIL 2017 DOSSIER « Tu es une fillette effrayée Il ne parle pas ta langue Tu es là où tu te perds Tes aux secours s\u2019enfuient vers le vent du Nord inquiet Tu pries pour être entendue Mais ton cri reste silencieux Ton âme retourne vers les tiens » JOSÉPHINE BACON, HOMMAGE AUX FEMMES AUTOCHTONES DISPARUES OU ASSASSINÉES PUBLIÉ DANS UN THÉ DANS LA TOUNDRA Brigite Normandin, Madeleine, 2007, techniques mixtes sur papier, 26 x 30 cm 1.Pierre Dardot et Christian Laval, La nouvelle raison du monde.Essai sur la société néolibérale, Paris, La Découverte/Poche, 2009, p.451.Relations789_mars-avril2017_INT2.qxp_Mise en page 1 17-02-23 16:16 Page16 la lanGue déliée, la MÉMOIRE COURTE Deux ans après le mouvement « Agression non dénoncée », il semble que nous n\u2019ayons pas su tirer toutes les leçons qui s\u2019imposent pour accueillir la parole des femmes qui dénoncent des agressions sexuelles.Aurélie Lanctôt L\u2019auteure, journaliste et étudiante en droit, a publié Les libéraux n\u2019aiment pas les femmes.Essai sur l\u2019austérité (Lux éditeur, 2015) eux ans après l\u2019affaire Jian Ghomeshi \u2013 concernant l\u2019ex-animateur vedette de la CBC accusé d\u2019agressions sexuelles\u2013 et le lancement du mouvement «Agression non dénoncée» dans les médias sociaux, nous avons assisté à une nouvelle mobilisation d\u2019envergure pour dénoncer les violences sexuelles.En octobre dernier, une vague d\u2019agressions perpétrées dans les résidences de l\u2019Université Laval a donné un nouveau souffle aux mobilisations contre la culture du viol, suscitant des rassemblements spontanés de solidarité avec les victimes dans plusieurs villes du Québec et attirant beaucoup d\u2019attention.Plusieurs élus y ont pris part.La ministre responsable de la Condition féminine, Lise Thériault, après avoir obstinément refusé de se dire féministe en mars 2016, a même cédé à la pression de la foule lors d\u2019un de ces rassemblements et lancé un « je suis féministe ! » au micro.On s\u2019est aussi mis à parler de culture du viol dans les journaux télévisés aux heures de grande écoute, en prenant enfin le temps de bien expliquer de quoi il s\u2019agit : un ensemble de comportements, de gestes et de discours qui tendent à banaliser les violences sexuelles et à en faire porter la responsabilité aux victimes.Nous avons ainsi réussi à collectivement amorcer un dialogue sur les moyens concrets à prendre pour lutter contre les agressions à caractère sexuel.Plusieurs voix se sont aussi élevées pour rappeler qu\u2019un plan national de lutte contre la violence sexuelle se faisait toujours attendre.À l\u2019évidence, ces doléances ont été prises au sérieux, puisque Québec a annoncé rapidement que 44 millions de dollars seraient injectés dans la mise en œuvre des actions inscrites dans la Stratégie pour contrer les violences et l\u2019exploitation sexuelles (2016-2021).« Trop peu, trop tard » ont dit plusieurs, surtout dans un contexte où les groupes communautaires qui viennent en aide aux survivantes d\u2019agressions à caractère sexuel sont cruellement sous-financés, et ce, depuis longtemps.On se dit néanmoins que les demandes portées par les mobilisations populaires ont été entendues.C\u2019est également à la suite des événements de l\u2019Université Laval qu\u2019Alice Paquet a accusé un député de l\u2019Assemblée nationale de l\u2019avoir agressée sexuellement, suscitant un véritable branle-bas politique et médiatique.Et soudain, le beau consensus solidaire qui prévalait est devenu trouble.l\u2019affaire alice paquet, une occasion manquée Ce que l\u2019on appelle désormais l\u2019«affaire Alice Paquet» cristallise toutes les leçons que nous n\u2019avons pas su tirer de l\u2019affaire Gho- meshi, en 2014.L\u2019automne dernier, alors que la jeune femme dénonçait son présumé agresseur dans les médias, les pires horreurs ont été dites sur son compte.Il est atterrant de constater combien Alice Paquet a été laissée à elle-même au cœur de la tempête médiatique et combien l\u2019opinion publique a tiré des conclusions cruelles des incohérences factuelles que les journalistes se sont empressés de relever dans son témoignage.En effet, qui, à sa place, après un traumatisme qu\u2019on présume sévère et soumise au stress d\u2019être le centre de l\u2019attention médiatique, aurait su livrer un témoignage impeccable, sans aucune contradiction ou incertitude ?Comment se fait-il qu\u2019on ait encore automatiquement établi que les zones grises de son récit représentaient un manque de crédibilité ?Pourquoi avoir puisé dans son passé sexuel \u2013 avéré ou fantasmé \u2013 pour remettre en question ou minimiser la gravité des faits allégués ?Et, surtout, après les incidents qu\u2019elle a rapportés, pourquoi n\u2019a-t-elle pas été épaulée \u2013 notamment par le système de santé et les autorités policières \u2013, au point où la dénonciation médiatique se soit imposée à elle comme la meilleure façon de briser le silence ?Voilà les questions qu\u2019il aurait fallu se poser et dont il aurait fallu débattre.Cette affaire, en somme, nous a démontré que le mouvement « Agression non dénoncée » n\u2019a peut-être pas eu l\u2019effet transformateur que l\u2019on espérait sur la façon dont on traite les questions de violence sexuelle.À la suite des accusations portées contre Jian Ghomeshi, les femmes ont massivement exprimé leur ras-le-bol d\u2019avoir à composer dans le silence et la honte avec les séquelles des agressions qu\u2019elles subissent.On se disait qu\u2019enfin on amorcerait un débat sans complaisance sur la violence sexuelle.Malheureusement, malgré cette prise de parole collective des femmes, le message qu\u2019on semble avoir retenu est plutôt le suivant : dénoncez, mesdames, mais espérons que votre carapace soit solide, car ne vous attendez surtout pas à susciter l\u2019empathie.Armez-vous de faits, de détermination, soyez imperturbables, apprenez à supporter les commentaires haineux et méprisants et, surtout, ne songez pas à vous défendre lorsqu\u2019on doute de votre parole.De quoi RELATIONS 789 MARS-AVRIL 2017 17 DOSSIER D Qu\u2019ont vraiment gagné les survivantes si dénoncer équivaut encore à se jeter dans la fosse aux lions?Relations789_mars-avril2017_INT2.qxp_Mise en page 1 17-02-23 16:16 Page17 auriez-vous l\u2019air?Ce fardeau est d\u2019autant plus difficile à porter que le processus judiciaire, même lorsqu\u2019il est mené à son terme, rend rarement justice aux victimes et acquitte bien souvent les agresseurs.Dès lors, à quoi bon encourager les dénonciations et les plaintes formelles ?Le système judiciaire et la collectivité sont visiblement incapables d\u2019accueillir cette parole avec respect.C\u2019est au fond comme si on avait entamé un débat sur la culture du viol sans en tirer de conclusions.Nous avons insisté sur la nécessité que les victimes ne vivent plus seules avec le fardeau de la violence, mais qu\u2019ont vraiment gagné les survivantes si dénoncer équivaut encore à se jeter dans la fosse aux lions ?Voilà notre échec collectif par rapport à la violence sexuelle : n\u2019avoir pas su accueillir une parole dont on a prétendu qu\u2019elle pouvait et devait être libérée.la leçon de Val-d\u2019or Le cas des femmes autochtones de Val-d\u2019Or, particulièrement douloureux, mérite qu\u2019on s\u2019y attarde.En novembre 2016, on apprenait qu\u2019aucune accusation criminelle ne serait portée contre les policiers de la Sûreté du Québec (SQ) soupçonnés d\u2019avoir agressé sexuellement des femmes autochtones.On a conclu à l\u2019insuffisance de la preuve.En 2015, au moment où les allégations d\u2019agression ont été rendues publiques dans un reportage de l\u2019émission Enquête à Radio- Canada, une observatrice indépendante avait été chargée «d\u2019enquêter sur l\u2019enquête» menée par le Service de police de la Ville de Montréal.Les conclusions de son rapport sont claires : l\u2019enquête a été intègre et impartiale, mais la preuve était effectivement trop mince pour que des accusations soient portées contre les agents visés par les allégations.Toutefois, la commissaire Fannie Lafontaine fait dans son rapport une remarque cruciale : elle souligne que cette affaire ne saurait se limiter à l\u2019aspect strictement judiciaire.Il faut aussi qu\u2019elle serve à faire la lumière sur un problème politique et social plus profond, qui cultive et masque les violences et les abus dont les femmes autochtones sont victimes.Après tout, ce n\u2019est pas un hasard si au Canada, celles-ci sont presque trois fois plus susceptibles que les autres femmes de subir de la violence au cours de leur vie, selon les données de 2009 de Statistique Canada.Cette conclusion est essentielle, car elle met le doigt sur un des problèmes de fond dans le traitement judiciaire des agressions sexuelles.Dans le cas des violences faites aux femmes autochtones, on entrevoit clairement qu\u2019un racisme systémique accentue la banalisation des agressions.Mais de façon générale, ces questions doivent aussi se poser sur le terrain politique et social, car la réponse judiciaire à la violence sexuelle ne règle et ne définit pas tout.On ne saurait s\u2019en tenir à ce que disent ou ne disent pas les tribunaux, les policiers et le directeur des poursuites criminelles et pénales pour se décharger de la responsabilité de réfléchir à ce qui permet aux violences sexuelles d\u2019être perpétrées dans une relative impunité.Le droit n\u2019est pas un remède miracle aux maux qui s\u2019enracinent dans les rapports de domination qui traversent la société.Il faut transformer profondément nos attitudes et nos mentalités pour en finir avec la culture de la honte et de l\u2019humiliation des victimes.Par ailleurs, il faut également que la transformation sociale s\u2019arrime à des réformes juridiques et institutionnelles.En ce sens, à quand une approche législative plus musclée pour prendre en charge les accusations d\u2019agression à caractère sexuel ?Tout récemment, une enquête menée par des chercheuses de l\u2019UQAM révélait qu\u2019au Québec, 37 % des personnes qui travaillent ou étudient à l\u2019université ont déjà subi au moins une forme de violence sexuelle.Des victimes ont également témoigné de l\u2019inefficacité des mécanismes institutionnels en place pour traiter les plaintes liées à ce genre de cas.Or, tous les bons sentiments du monde ne seront pas bien utiles si on ne crée pas les outils pour rendre justice aux victimes.Voilà ce qu\u2019on aurait dû retenir de l\u2019affaire Ghomeshi et du mouvement « Agression non dénoncée ».Il est vrai que nous avançons tranquillement, pas à pas, dans la lutte contre les violences faites aux femmes.Il y a 20 ans, les mêmes événements qui ont défrayé la chronique et ébranlé la colline parlementaire cet automne n\u2019auraient pas suscité une telle attention, ni généré un tel élan de solidarité.Toutefois, il reste encore beaucoup de chemin à faire, alors même que les groupes qui viennent en aide aux femmes victimes de violences font l\u2019impossible avec des ressources dérisoires.Dans ce contexte, pas étonnant que la majorité des survivantes gardent le silence.Visiblement, celui-ci est plus sûr dans cette société folle qui tarde à admettre que la violence pèse encore sur les femmes, sur toutes les femmes, comme une chape de plomb.Cela ne peut plus durer.La responsabilité du changement nécessaire nous revient à tous et à toutes.18 RELATIONS 789 MARS-AVRIL 2017 DOSSIER Brigite Normandin, Vêpres du dimanche, 2014, techniques mixtes sur panneau de bois, 46 x 46 cm Relations789_mars-avril2017_INT2.qxp_Mise en page 1 17-02-23 16:16 Page18 Julie Perreault L\u2019auteure est chargée de cours au Département de science politique de l\u2019UQAM et professeure de philosophie au Cégep André-Laurendeau «Ce qui se passe au Canada est une tragédie nationale qui s\u2019inscrit dans les impacts encore actuels de l\u2019héritage colonial, et s\u2019apparente à un féminicide.[\u2026] Rappelons que, proportionnellement, 1181 femmes autochtones représentent environ 30000 femmes canadiennes ou 55000 femmes françaises.J\u2019ose croire qu\u2019un tel décompte de femmes assassinées ou disparues déclencherait un véritable scandale dans le monde entier.» WIDIA LARIVIÈRE, PRÉFACE À SŒURS VOLÉES.ENQUÊTE SUR UN FÉMINICIDE AU CANADA (LUX, 2014) es femmes autochtones font les manchettes des grands médias québécois depuis plus d\u2019un an, soit depuis que l\u2019émission Enquête a diffusé, sur les ondes de Radio-Canada, le témoignage de plusieurs femmes de la région de Val-d\u2019Or sur les cas de violences sexuelles et d\u2019abus de pouvoir commis à leur endroit par des policiers de la Sûreté du Québec.Rendu public un an plus tard, en novembre 2016, le rapport du Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP), chargé d\u2019enquêter sur les plaintes déposées par celles- ci, révélait qu\u2019aucune accusation criminelle ne serait portée contre les policiers ciblés, faute de preuves suffisantes.Ce fait est d\u2019autant plus troublant que le DPCP lui-même reconnaissait les limites législatives du même verdict, comme le rapportait un article du quotidien Le Devoir : «cela \u201cne signifie pas nécessairement que les événements allégués ne se sont pas produits [\u2026].Cela signifie plutôt que la preuve dont nous disposons ne nous permet pas de porter des accusations criminelles compte tenu des critères et des règles de droit\u201d1».Dans les minutes suivant l\u2019annonce de la décision, la conseillère de la Première Nation Abitiwinni, Françoise Rupert - house, a déclaré devant les caméras : « le système ne fonctionne pas pour nous autres, les Autochtones ».En fait, il serait plus juste de dire qu\u2019il fonctionne contre eux.En particulier contre les femmes, dont la parole est ici carrément remise en question par les autorités judiciaires et policières, et qui continuent de toute évidence à craindre pour leur vie.C\u2019est en effet le propre des sociétés coloniales d\u2019avoir érigé en système l\u2019exclusion des premiers habitants ; le Canada et le Québec ne font malheureusement pas exception.Un regard honnête sur notre histoire dévoile rapidement le régime d\u2019assimilation forcée auquel les peuples autochtones ont été soumis, notamment par des mesures comme la Loi sur les Indiens, les pensionnats et le système des réserves, qui alimentent encore aujourd\u2019hui la discrimination et la violence à leur égard et qui contribuent à les rendre invisibles à nos yeux.C\u2019est aussi de cela qu\u2019il s\u2019agit lorsque l\u2019on parle de « violence systémique », le mot sur toutes les lèvres depuis les événements de Val-d\u2019Or, qui sont un exemple récent et proche de cette violence qui a cours dans l\u2019ensemble du Canada.Les femmes autochtones sont les premières à la dénoncer ; elles en sont aussi les premières victimes.entre sexisme et racisme Bien que particulière par sa nature (et c\u2019est pourquoi l\u2019organisation Femmes autochtones du Québec a demandé une enquête judiciaire indépendante), la situation signalée par les femmes de Val-d\u2019Or s\u2019ajoute au poids d\u2019une violence bien connue dans les milieux militants et, de plus en plus, du grand public.Dans sa préface au livre Sœurs volées (Lux, 2014), Widia Larivière accuse « l\u2019héritage colonial » d\u2019être à l\u2019origine d\u2019un «féminicide» au Canada \u2013une violence qui cible les femmes en tant que femmes.On s\u2019étonnera avec elle de l\u2019absence de scandale devant le nombre effarant de femmes autochtones disparues ou assassinées au pays.Mais pourquoi les femmes?Pourquoi une telle violence envers les femmes autochtones en particulier?Comment comprendre « l\u2019invisibilisation» dont elles font l\u2019objet?Un grand nombre d\u2019auteures, de militantes et de féministes autochtones au Canada et à travers le monde mettent en lumière la position charnière des femmes indigènes dans les grands systèmes coloniaux.On parle d\u2019une position « inter - sectionnelle », car ces femmes sont sujettes à la fois aux dis - criminations raciales, sexistes et de classe qui nourrissent la domination coloniale.Le concept d\u2019intersectionnalité désigne la façon dont les femmes « racisées » tombent dans les mailles d\u2019une structure sociale à la fois raciste et patriarcale, qui rend par le fait même invisibles leurs besoins particuliers et la violence dont elles sont plus facilement victimes.L\u2019incapacité du système juridique québécois de répondre aux plaintes formulées par les femmes RELATIONS 789 MARS-AVRIL 2017 19 DOSSIER FEMMES AUTOCHTONES : la violence coloniale et ses avatars Au Québec et au Canada, les femmes autochtones sont parmi les plus susceptibles d\u2019être la cible de violences ; une réalité qui met en lumière une histoire de colonialisme qui continue de faire des victimes.L La violence envers les femmes autochtones n\u2019est pas un phénomène nouveau, mais le produit d\u2019une structure coloniale qui les a littéralement prises pour cibles.Relations789_mars-avril2017_INT2.qxp_Mise en page 1 17-02-23 16:16 Page19 de Val-d\u2019Or l\u2019illustre de façon criante.Ces femmes sont prises en étau entre les tensions qui opposent les communautés autochtones et les corps policiers, d\u2019une part, et la difficulté de la société québécoise à reconnaître la gravité de la violence physique et sexuelle envers les femmes, d\u2019autre part (tout le débat autour de la « culture du viol » en fait foi).Ce type de violence intersectionnelle affecte les femmes autochtones parce qu\u2019elles sont femmes et autochtones.On y verra un premier niveau de violence systémique.Or, pour comprendre la profondeur du féminicide évoqué plus haut, son origine et ses formes au Canada, il importe aussi d\u2019observer la position stratégique des femmes au cœur même du processus d\u2019appropriation coloniale.L\u2019analyse des féministes autochtones est claire à ce propos : la question ne sera pas épuisée avant que l\u2019on ait compris comment l\u2019héritage colonial s\u2019inscrit dans la forme patriarcale de l\u2019État.les racines patriarcales de la violence Interroger les circonstances de la violence envers les femmes autochtones nous amène donc à percevoir la dimension sexuelle de l\u2019histoire coloniale.Celle-ci apparaît aussi bien dans les tactiques d\u2019appropriation déployées par l\u2019État que dans leurs impacts profondément déstructurants sur les familles et les sociétés autochtones.La violence envers les femmes n\u2019est pas un phénomène nouveau, mais le produit d\u2019une structure coloniale qui les a littéralement prises pour cibles.Selon plusieurs, elle serait en fait l\u2019épine dorsale de la colonisation.D\u2019une part, on s\u2019entend généralement pour dire qu\u2019une attaque orchestrée envers les femmes autochtones fut nécessaire dès les premiers contacts afin de rendre possible la domination de sociétés dans lesquelles elles jouissaient de pouvoirs substantiels et d\u2019une autorité importante dans plusieurs domaines de la vie sociale.Défendant pour la plupart une certaine forme de matrilinéarité, les cultures autochtones sont reconnues pour avoir promu un plus grand équilibre entre les sexes, fondé sur un partage des rôles et des statuts sociaux à tout le moins dif- férent de celui proposé par le modèle occidental (ce que la littérature rend souvent par l\u2019idée de complémentarité).On se rappellera à cet effet le choc (et bien souvent l\u2019horreur) des missionnaires et des premiers colons, étonnés de constater l\u2019ascendance des femmes chez les peuples «sauvages».D\u2019autre part, la domination coloniale exercée sur les femmes est aussi le fait de sociétés dans lesquelles la violence sexiste était plus facilement acceptée, sinon normalisée.La violence envers les femmes autochtones s\u2019inscrit ainsi dans la continuité des relations de subordination qui caractérisaient les rapports entre les hommes et les femmes dans les sociétés coloniales.La féministe Julia Emberley explique à cet effet comment les grandes institutions que furent l\u2019État, l\u2019Église, l\u2019école et le marché ont contribué à implanter le modèle de la famille bourgeoise en Amérique.Ce modèle social, fondé sur la domination masculine et la séparation des sphères publique et domestique, a affecté de manière frontale l\u2019organisation sociale des sociétés autochtones, construites plutôt sur la base de familles élargies et de réseaux de proximité dans lesquels les femmes occupaient (et occupent encore bien souvent) une place centrale.Cette façon tout autre d\u2019organiser le lien social aura favorisé une dépendance accrue à la fois des femmes et des sociétés autochtones, dont elles étaient en quelque sorte les gardiennes ; il n\u2019est donc pas étonnant que le combat contre ces transformations sociales constitue aujourd\u2019hui un front essentiel de la résistance des femmes autochtones.la loi sur les indiens et les pensionnats Ce caractère patriarcal de la colonisation prendra un ton plus agressif au XIXe siècle, dans le contexte de la société victorienne, de l\u2019essor du capitalisme et de la construction de l\u2019État canadien.L\u2019exemple le plus apparent des stratégies d\u2019assimilation sexistes au Canada demeure certes l\u2019ensemble des politiques entourant la Loi sur les Indiens de 1876.Cette dernière est reconnue pour avoir introduit et consolidé diverses inégalités de genre au sein des communautés autochtones, et ce, à plusieurs égards.Pensons simplement à la clause 2(1)(b), par laquelle, jusqu\u2019en 1985, les femmes qui se mariaient avec un «non-Indien » (aux yeux de la loi) perdaient leur statut, ainsi que le droit de résider sur la réserve et de bénéficier des liens et des ressources communautaires.Selon le droit patrilinéaire, à l\u2019inverse, un homme qui épousait une femme sans statut (autochtone ou non) lui transmettait automatiquement le sien, ainsi qu\u2019à leurs enfants.La Loi sur les Indiens a aussi marginalisé les femmes autochtones à travers l\u2019imposition des conseils de bande élus (institution dont elles furent exclues jusque dans les années 1950), ce qui leur valut aussi d\u2019être tenues à l\u2019écart des relations politiques avec le gouvernement fédéral \u2013 notamment lors des rondes constitutionnelles des années 1980.Mentionnons enfin les inégalités de genre affectant le droit sur les biens immobiliers matrimoniaux dans les réserves, un élément important de la marginalisation socioéconomique des femmes autochtones, qui comptent parmi les populations les plus pauvres du pays.L\u2019ensemble de ces politiques a entraîné des contrecoups importants dans la vie de nombreuses femmes autochtones, souvent forcées de quitter famille et communauté pour s\u2019exiler dans les centres urbains, s\u2019exposant à une vulnérabilité accrue qui favorise la violence à leur égard.Ces politiques ont aussi eu des effets considérables sur l\u2019organisation des familles et des sociétés traditionnelles, affectant le pouvoir des femmes au sein de celles-ci, notamment en matière de transmission culturelle, dont elles étaient responsables.La colonisation a causé un recul concernant leur statut et leur rôle dans les domaines politique, économique, spirituel et familial.Sur le plan symbolique, elle a aussi façonné une image très négative des femmes autochtones, qui alimente encore aujourd\u2019hui le racisme dont elles font l\u2019objet et qui contribue grandement à leur marginalisation sociale2.20 RELATIONS 789 MARS-AVRIL 2017 DOSSIER Comprendre l\u2019impact des abus physiques, psychologiques et culturels subis dans les pen - sionnats est essentiel pour comprendre les causes de l\u2019insécurité qui affecte les femmes autochtones.Relations789_mars-avril2017_INT2.qxp_Mise en page 1 17-02-23 16:16 Page20 Si les clauses relatives au statut ont favorisé l\u2019assimilation, provoquant notamment une diminution importante de la population « indienne » reconnue par l\u2019État, elles ont aussi favorisé l\u2019internalisation progressive d\u2019une nouvelle division sexuelle au sein des communautés, contribuant à normaliser une certaine violence à l\u2019égard des femmes autochtones dans l\u2019ensemble de la population.Une politique comme la Loi sur les Indiens poursuit et intensifie en ce sens un mouvement de restructu - ration idéologique déjà amorcé dès les premiers échanges avec les sociétés européennes.Selon l\u2019anthropologue Carole Devens, l\u2019alliance de l\u2019Église catholique et du commerce des fourrures fut, par exemple, l\u2019un des premiers vecteurs de ces bouleversements sociaux en Nouvelle-France, auxquels il faudrait ajouter aujourd\u2019hui le poids des pensionnats.Ceux-ci, en effet, sont présentés par pratiquement tous les analystes et intervenants autochtones comme une cause première de la violence familiale et individuelle au sein de leurs communautés.Comprendre l\u2019impact des abus physiques, psycho - logiques et culturels (par exemple, le dénigrement des pratiques, des langues et de l\u2019identité autochtones) subis dans ces institutions est donc essentiel pour dresser un portrait complet des facteurs et des causes de l\u2019insécurité qui affecte les femmes, mais aussi de nombreux hommes autochtones.Faute d\u2019espace, mentionnons seulement la brisure intergénérationnelle provoquée à la fois par le retrait des enfants de leur contexte familial (interrompant la transmission culturelle) et l\u2019internalisation de la honte, de la colère et des relations d\u2019abus vécus dans les pensionnats et que les victimes sont susceptibles de reproduire.Comme l\u2019affirmait dans un rapport récent l\u2019organisation Femmes autochtones du Québec : « la violence n\u2019est pas une affaire de femmes, mais bien une question qui concerne la population autochtone dans son ensemble3».La situation à Val-d\u2019Or s\u2019inscrit ainsi dans un héritage dont le poids se fait encore très fortement sentir.Le 21 décembre dernier, le gouvernement du Québec annonçait la tenue d\u2019une commission d\u2019enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics, dont les audiences doivent se tenir à Val-d\u2019Or.Celle-ci s\u2019ajoute à la Commission d\u2019enquête sur les femmes et les filles autochtones disparues ou assassinées lancée il y a plus d\u2019un an par le gouvernement fédéral.Ces deux commissions ont pour mandat clair d\u2019enquêter sur les conditions structurelles de la violence et du racisme qui affectent les relations entre Autochtones et allochtones, notamment au sein des corps policiers.Elles pourraient en ce sens avoir des effets positifs sur la vie et la sécurité de nombreuses personnes et des femmes en particulier, qui réclament depuis si longtemps des actions en ce sens.Il faut absolument souligner, en terminant, le courage des groupes communautaires et militants autochtones qui travaillent d\u2019arrache-pied depuis des années pour transformer la situation.RELATIONS 789 MARS-AVRIL 2017 21 DOSSIER 1.Marie-Michèle Sioui, « Victimes autochtones.Crimes sans châtiment», Le Devoir, 19 novembre 2016.2.Voir Kim Anderson, A Recognition of Being.Reconstructing Native Womanhood, Toronto, Sumach Press, 2000.3.Femmes autochtones au Québec, Na?nl?awig Ma?mawe Nl?nawind.Debout et solidaires.Femmes autochtones disparues ou assassinées au Québec, FAQ, Kahnawake, 2015, p.3.Brigite Normandin, Poupée à habiller 3, 2006, encres et collage sur papier, 41 x 51 cm Relations789_mars-avril2017_INT2.qxp_Mise en page 1 17-02-23 16:16 Page21 22 RELATIONS 789 MARS-AVRIL 2017 DOSSIER Helen Knott L\u2019auteure, issue des nations Dane Zaa et Nehiyawak en Colombie-Britannique, est poète et militante pour les droits territoriaux des peuples autochtones Tes yeux font une courbe autour de moi.Je te regarde t\u2019e?orcer de trouver un chemin pour me dépasser.Ta vision est comme un remous qui bouillonne à côté de moi, derrière moi, qui me pousse, me consume indirectement.Il paraît que le chemin de la moindre résistance fait plier hommes et rivières Je suis là.J\u2019ai résisté.Je résiste.Je ne t\u2019ai pas fait plier.Quel est le secret de tes géants structurels?Et celui de ta protection grêlée?Qu\u2019est-ce qui fait la force de tes fausses perceptions?Quelles croyances as-tu nouées à mon corps?De quelles pathologies as-tu teinté le pigment de ma peau?Quelle potion malé?que tes aïeux ont-ils utilisée pour me rendre invisible?[\u2026] Mon visage peut être collé sur des a?ches qui te disent ce que je portais la dernière fois qu\u2019on m\u2019a vue, avec des descriptions précises, une localisation pour les repères, et tu as le choix de regarder au-delà de moi\u2026 de continuer sans soucis.Mon héritage et mes cheveux noir corbeau ne sonnent pas l\u2019alarme.Ça ne te bouleverse pas de me rechercher, parce que tu ne m\u2019as jamais vraiment vue.Pourtant tu m\u2019as bien vue.Tu m\u2019as vue sur les coins de rue, lèvres rouges comme les sirènes, rêves brisés comme les seringues des trottoirs, érotique comme les vitraux d\u2019une église catholique, soumise et silencieuse.Tu me vois dans les ?les d\u2019attente de l\u2019aide sociale, mains grand ouvertes, attendant ce qui m\u2019arrivera.Boire des concoctions mortelles Derrière les poubelles.Tu me vois comme une statistique sur pattes, Un stéréotype qui vit, respire et vomit.Tu me vois au bar, une blague de plus pour toi et tes amis, une squaw de plus, mais si tu veux baiser, je suis ta Pocahontas.À tes yeux, je suis jetable.Voilà comment tu me vois.Je ne mérite pas les étoiles, je ne suis bonne qu\u2019à être traînée sous les étoiles et qu\u2019à fournir du plaisir.C\u2019est étrange que tu ne réussisses pas à me voir quand je suis couchée sur le dos, les lèvres boursou?ées, le corps gon?é et battu, meurtri, méconnaissable.Je n\u2019attire toujours pas ton attention?Allez poupée, emmène-moi dehors en dansant.Je crois qu\u2019elle voulait seulement s\u2019amuser, il paraît qu\u2019elle avait des comportements à risque.C\u2019était inévitable, disent-ils.Voilà comment tu me vois.Jamais comme la ?lle de quelqu\u2019un.Jamais comme la mère de quelqu\u2019un.Jamais comme la tante, la sœur, l\u2019amie.Jamais je ne suis perçue comme forte, comme ?ère, comme résiliente.Jamais comme ce que je suis.On m\u2019a en?n donné les étoiles, couchée sur les routes de campagne pour les regarder, dans les caniveaux et les ruelles, sur les bouts fantomatiques de sentiers pierreux et oubliés.Ton immensité m\u2019avale.Est-ce que j\u2019entre dans ton champ de vision?[\u2026] Parce que j\u2019ai l\u2019impression que tes yeux font une courbe autour de moi.Poème paru dans Emmanuelle Walter, Sœurs volées, Lux, 2014, p.210-215.Traduit de l\u2019anglais par Alexandre Sánchez tes yeuX font une courbe autour de Moi (EXTRAITS) Relations789_mars-avril2017_INT2.qxp_Mise en page 1 17-02-23 16:16 Page22 sylvie Gagnon L\u2019auteure est coordonnatrice du Comité d\u2019action contre la traite humaine interne et internationale (CATHII) égulièrement, la disparition d\u2019adolescentes fait les manchettes au Québec.Chaque fois, l\u2019on craint que ces jeunes filles ne tombent dans des réseaux de prostitution locaux ou qu\u2019elles ne soient déplacées vers Toronto ou ailleurs au Canada à des fins d\u2019exploitation sexuelle, vers des endroits comme Fort McMurray en Alberta.Car c\u2019est un fait documenté que les lieux d\u2019exploitation des ressources naturelles où se trouve une concentration d\u2019hommes séparés de leurs réseaux familial et social favorisent le commerce du sexe, l\u2019exploitation sexuelle et la traite.Forme moderne de l\u2019esclavage, la traite d\u2019êtres humains se développe aux croisements de systèmes d\u2019oppression tels que le sexisme, le racisme, le capitalisme et l\u2019impérialisme.En mesurer l\u2019ampleur est difficile étant donné son caractère illégal et souterrain.La traite prend principalement deux formes: l\u2019exploitation sexuelle (les femmes et les jeunes filles en sont les principales victimes) et le travail forcé.Selon le Code criminel canadien, commet une infraction liée à la traite tout individu qui recrute, transporte, détient, héberge, exerce un contrôle ou une influence sur les déplacements d\u2019une personne dans le but de l\u2019exploiter ou de faciliter son exploitation.La notion d\u2019exploitation est l\u2019élément déterminant.Elle signifie amener une personne à fournir ou à offrir son travail ou ses services en lui faisant craindre qu\u2019un refus mette en danger sa sécurité ou celle d\u2019un proche (Code criminel, art.279.01).Il n\u2019est pas nécessaire qu\u2019il y ait déplacement à l\u2019échelle régionale ou internationale pour qu\u2019il y ait exploitation et donc traite.l\u2019exploitation sexuelle L\u2019exploitation sexuelle est une activité lucrative qui enrichit une industrie du sexe désormais mondialisée.Les groupes les plus vulnérables à la traite sexuelle au Québec sont les mineures et les personnes impliquées dans l\u2019industrie du sexe (bars de danseuses, salons de massage, services d\u2019escortes), de même que les femmes migrantes au statut précaire et les femmes autochtones.Les filles les plus vulnérables, notamment celles qui sont sous le coup de la Loi de la protection de la jeunesse et qui sont hébergées dans des centres jeunesse, sont ciblées par des proxénètes.Souvent, ces derniers commencent par développer un lien affectif ou de confiance avec ces jeunes femmes.Puis, progressivement, ils les soumettent à la contrainte physique ou psychologique et les exploitent.Ils peuvent être associés au crime organisé ou aux gangs de rue, bien que plusieurs agissent seuls.Il peut aussi s\u2019agir d\u2019une personne de l\u2019entourage de la victime.Certaines femmes consentent, au début, au fait de travailler dans l\u2019industrie du sexe, mais sont souvent leurrées quant aux conditions de travail.Certaines étrangères sont pour leur part attirées au Québec par de fausses offres d\u2019emploi et des pro- RELATIONS 789 MARS-AVRIL 2017 23 DOSSIER la feMMe-MARCHANDISE Loin d\u2019être confinée à des pays lointains, la traite de personnes est une réalité ici même au Québec, qui dissimule une forme de violence extrême faite aux femmes.R Brigite Normandin, La belle 3, 2006, assemblage et techniques mixtes sur papier, 48 x 48 cm Relations789_mars-avril2017_INT2.qxp_Mise en page 1 17-02-23 16:16 Page23 messes de mariage alors que ce qui les attend, dans les faits, c\u2019est l\u2019exploitation sexuelle.Celle-ci se déroule tantôt dans le logement privé du trafiquant, tantôt dans une entreprise privée, une chambre d\u2019hôtel ou de motel (parfois située sur le trajet de camionneurs) et les établissements de l\u2019industrie du sexe.La prostitution de rue a pour sa part diminué, les clients trouvant désormais ce qu\u2019ils cherchent sur Internet.le travail forcé Moins connue, la traite de personnes dans le but de soumettre celles-ci à un travail forcé existe aussi chez nous, mais elle suscite moins d\u2019intérêt de la part des corps policiers et des gouvernements.Par exemple, au Québec, nous avons une Stratégie gouvernementale pour prévenir et contrer l\u2019exploitation sexuelle, mais aucun plan d\u2019action contre le travail forcé.Des heures non payées ou du travail non rémunéré, des frais frauduleux liés à l\u2019obtention d\u2019un emploi ou d\u2019un logement, des conditions de travail dangereuses ou insalubres, le refus de l\u2019employeur de donner accès à des soins médicaux, etc.; voilà autant de types d\u2019exploitation associées au travail forcé.La contrainte peut prendre diverses formes: la tromperie concernant les conditions d\u2019emploi, l\u2019isolement, la surveillance indue, la confiscation des documents d\u2019identité, l\u2019enferme- ment, la limitation de la liberté de mouvement ou de la capacité à communiquer, la menace de déportation, la violence physique ou le fait d\u2019être forcé de commettre des actes criminels.Au Canada, les cas documentés de travail forcé impliquent surtout des hommes, selon l\u2019étude de Jesse Beatson et Jill Han- ley intitulée L\u2019exploitation des travailleurs étrangers chez nous, réalisée en 2015 pour le Comité d\u2019action contre la traite humaine interne et internationale (CATHII).Mais au Québec, on sait que les femmes qui travaillent en tant qu\u2019aides familiales attachées au soin des enfants et des personnes âgées ou ayant des limitations fonctionnelles sont particulièrement touchées.Elles sont surtout originaires des Philippines \u2013 mais aussi d\u2019ailleurs en Asie\u2013, d\u2019Amérique latine et d\u2019Afrique.Comme toutes les victimes du travail forcé, leur statut est précaire et elles n\u2019ont ni la résidence permanente, ni la citoyenneté.Ces femmes viennent souvent travailler ici grâce au Programme des travailleurs étrangers temporaires (PTET) et leur permis de travail est lié à un employeur précis.D\u2019autres arrivent soit avec un visa de tourisme ou d\u2019études, soit parce qu\u2019elles accompagnent un diplomate.Si elles vivent des abus et quittent leur travail, elles peuvent être détenues et renvoyées dans leur pays d\u2019origine.Face à cette menace, elles préfèrent souvent renoncer à chercher de l\u2019aide et à dénoncer une situation qu\u2019elles hésitent, par ailleurs, à reconnaître comme étant de la traite de personnes.Pourtant, un permis de séjour temporaire est prévu pour les victimes de traite des personnes, mais très peu sont émis dans les faits.Comme ces femmes ont souvent de lourdes charges familiales dans leur pays, elles « choisissent » de vivre dans des situations inacceptables.Peu de cas mènent à des accusations, encore moins à des condamnations.24 RELATIONS 789 MARS-AVRIL 2017 DOSSIER l\u2019iMpératif du contrôle des arMes Wendy Cukier L\u2019auteure est présidente de la Coalition pour le contrôle des armes Le 6 décembre 1989, à l\u2019École polytechnique de Montréal, Marc Lépine tirait sur 28 personnes en l\u2019espace de 22 minutes, tuant 14 jeunes femmes et en blessant 13 autres avant de retourner son arme contre lui.Ce tragique évènement a attiré l\u2019attention sur le problème de la violence causée par les armes à feu au Canada et sur leur rôle critique dans celle faite spécifiquement aux femmes.Dans ce contexte et face au fait que les armes à feu représentent l\u2019un des cinq principaux facteurs de risque d\u2019homicide d\u2019une femme dans les situations de violence conjugale, plusieurs groupes à travers le pays \u2013 corps policiers, organisations de femmes, professionnels de la santé, organismes communautaires et groupes religieux \u2013 ont exigé et obtenu, en 1995, une nouvelle législation fédérale (la Loi sur les armes à feu).Celle- ci a renforcé le contrôle des propriétaires d\u2019armes à feu et a rendu obligatoire l\u2019immatriculation de toutes les armes à feu, en plus de prohiber certaines catégories d\u2019armes d\u2019assaut militaires (mais pas l\u2019abject Ruger Mini 14 utilisé à Polytechnique, malheureusement).Les conjointes et anciennes conjointes ont aussi gagné le droit d\u2019être prévenues si leur partenaire faisait une demande de permis.Par conséquent, les taux de décès et de blessures par arme à feu ont chuté de plus de 50 % et le nombre de meurtres de femmes de 83 % (sans que ceux commis sans arme à feu ne diminuent toutefois).D\u2019après l\u2019Institut national de santé publique du Québec, cela représente 250 décès et 50 homicides de moins chaque année au Canada.Le Québec a connu la baisse la plus importante, et son taux d\u2019homicides par arme à feu reste l\u2019un des plus bas au pays.En réaction, le lobby canadien des armes à feu, relativement faible au Québec, s\u2019est mobilisé et lorsque le Parti conservateur a pris le pouvoir en 2006, le démantèlement de la loi a été sa priorité absolue.Le gouvernement de Stephen Harper a ordonné la destruction des données concernant plus de 5 millions de fusils de chasse, de carabines et d\u2019armes à feu non restreintes, excepté au Québec où la constitutionnalité de la loi a été contestée.Le Québec s\u2019est d\u2019ailleurs tenu seul pour dé - fendre le contrôle des armes à feu en adoptant la Loi sur l\u2019im- Si ces femmes vivent des abus et quittent leur travail, elles peuvent être détenues et renvoyées dans leur pays d\u2019origine.Relations789_mars-avril2017_INT2.qxp_Mise en page 1 17-02-23 16:16 Page24 deux cas concrets Dans son livre Invisible Chains (Viking, 2010), Benjamin Perrin fait connaître le cas d\u2019une adolescente qui, lorsqu\u2019elle arrive au Canada, se fait confisquer son passeport et est forcée de tra - vailler de longues heures chez un particulier pour s\u2019occuper des enfants.Elle est mise à l\u2019écart de la famille et, la nuit, le père de famille l\u2019agresse sexuellement.Une fois les enfants en âge d\u2019aller à l\u2019école, elle est envoyée dans une autre famille à Montréal.Son calvaire continue.Violée à de nombreuses reprises, elle tombe enceinte et un terme est mis à son contrat.Il n\u2019y eut ni enquête, ni accusation.Alexandra Ricard-Guay et Jill Hanley, co-auteures de la recherche Intervenir face à la traite humaine : la concertation des services aux victimes au Canada (CATHII, 2014), rapportent pour leur part un autre cas troublant de travail forcé, celui d\u2019une travailleuse domestique venue à Montréal avec ses employeurs originaires du Moyen-Orient.D\u2019abord admise comme touriste, elle s\u2019est ensuite retrouvée dans l\u2019illégalité, ses employeurs lui ayant délibérément obtenu les mauvais papiers.Elle demeurait donc enfermée dans l\u2019appartement familial et n\u2019avait le droit de sortir que pour accompagner son employeur.Sa rémuné - ration était bien en deçà du salaire minimum.Lorsque cet employeur a quitté le Canada pour retourner dans son pays d\u2019origine, de nouvelles familles ont retenu les services de la travailleuse.Un matin, après 11 années de ce régime, elle a fait un accident vasculaire cérébral (AVC) sur son lieu de travail.Lorsque ses employeurs \u2013 des professionnels de la santé \u2013 l\u2019ont trouvée sur le plancher, ils l\u2019ont laissée là plusieurs heures avant de l\u2019amener à l\u2019hôpital et de l\u2019abandonner à l\u2019urgence.Durant son hospitalisation de plusieurs mois, elle a parlé de sa situation à un Philippin qui travaillait à l\u2019hôpital et qui l\u2019a mise en contact avec PINAY, une organisation qui lutte pour la défense des droits des travailleuses domestiques.Une enquête policière a été ouverte.Cependant, aucune accusation n\u2019a pu être portée parce que la travailleuse n\u2019était pas en mesure de fournir suffisamment de détails et parce que plusieurs employeurs étaient en cause.Les gens qui l\u2019employaient au moment de son AVC ont quitté le pays peu après l\u2019avoir amenée à l\u2019hôpital.des pistes de solutions On peine à admettre que des situations aussi abjectes existent au Québec.Or, c\u2019est pourtant bien le cas.Pour contrer le phénomène de la traite humaine au Québec, le CATHII et les membres de la Coalition québécoise contre la traite des personnes qu\u2019il coordonne mettent de l\u2019avant plusieurs priorités d\u2019action, notamment l\u2019amélioration des conditions de vie des femmes vulnérables à la traite prostitutionnelle, la mise en place de stratégies pour la prévenir et l\u2019offre de bons services d\u2019aide aux survivantes.Il faut aussi changer les paramètres du PTET afin qu\u2019il ne soit plus lié à un seul employeur et qu\u2019il mène à la résidence permanente et à la citoyenneté si la personne le désire.Il serait aussi important de permettre aux victimes de la traite d\u2019avoir accès au programme québécois d\u2019indemnisation des victimes d\u2019actes criminels, ce qui n\u2019est pas le cas actuellement.Enfin, les instances communautaires qui interviennent auprès de personnes ayant vécu la traite et celles qui assurent la coordination de ces services devraient pouvoir bénéficier d\u2019un financement public adéquat.RELATIONS 789 MARS-AVRIL 2017 25 DOSSIER matriculation des armes à feu, le 9 juin 2016, et en réinstaurant des mesures pour contrôler les ventes.En 2012, la loi fédérale C-19 a donc éliminé l\u2019obligation d\u2019enregistrer les fusils de chasse et les carabines, de même que celle de tenir un registre des ventes de ces armes, une mesure en vigueur depuis 1977.Tout détenteur d\u2019un permis peut désormais acquérir un nombre illimité d\u2019armes similaires au Ruger Mini 14, sans être retraçable.Trois ans plus tard, la loi C-42 a permis à son tour d\u2019affaiblir encore davantage le contrôle des armes restreintes comme les armes de poing, dont le nombre en circulation a presque doublé.Par ailleurs, pour la première fois depuis plus de 30 ans, le nombre d\u2019armes à feu en provenance du Canada retrouvées sur les scènes de crime excédait le nombre d\u2019armes de contrebande venant des États- Unis.Cela laisse supposer que l\u2019assouplissement de la loi bénéficie désormais au marché illégal.Arrivé au pouvoir en 2015, le gouvernement libéral de Justin Trudeau, soi-disant féministe, s\u2019est engagé à ne pas rétablir l\u2019immatriculation des armes à feu, malheureusement.Il a toutefois promis de renforcer le contrôle des armes de poing et des armes d\u2019assaut militaires, mais il tarde à agir.En attendant, 500 décès par balles ont été recensés l\u2019année dernière au Canada.À l\u2019automne 2016 a eu lieu la 65e session du Comité pour l\u2019élimination de la discrimination à l\u2019égard des femmes, qui veille à la mise en œuvre de la Convention sur l\u2019élimination de toutes les formes de discrimination à l\u2019égard des femmes (CEDEF).Lors de cette rencontre, des inquiétudes ont à nouveau été exprimées concernant les lois laxistes du Canada en matière de contrôle des armes à feu et leur rôle dans les violences faites aux femmes.Le gouvernement libéral a dû rendre des comptes concernant ses obligations liées à la CEDEF.S\u2019il a promis de prendre au plus vite toutes les mesures nécessaires pour protéger les femmes des violences, il n\u2019a jamais mentionné le contrôle des armes.La situation a de quoi inquiéter, d\u2019autant plus depuis l\u2019élection de Donald Trump aux États-Unis.La National Rifle Association, qui a contribué à sa victoire, a galvanisé le lobby canadien des armes à feu.Le député conservateur québécois Maxime Bernier alimente les craintes des propriétaires d\u2019armes à feu en proclamant : «sans changer aucune loi, les libéraux pourront saisir ce qui nous appartient et faire des gens des criminels du jour au lendemain ».C\u2019est dire qu\u2019il est temps, pour tous ceux et celles qui comprennent l\u2019importance de lois rigoureuses pour protéger des vies humaines, de se mobiliser.Relations789_mars-avril2017_INT2.qxp_Mise en page 1 17-02-23 16:16 Page25 salima Massoui L\u2019auteure, stagiaire postdoctorale à l\u2019École de travail social de l\u2019UQAM, est membre du Centre de recherche interdisciplinaire sur la violence familiale et la violence faite aux femmes (CRI-VIFF) u Québec, contrairement aux idées reçues, les femmes non immigrantes sont tout autant victimes de violence conjugale que les femmes immigrantes.L\u2019enquête sociale générale de 2014 de Statistique Canada a même révélé qu\u2019une plus forte proportion des premières (environ 4%) a rapporté avoir été victime d\u2019une telle violence au cours des cinq années précédant l\u2019enquête, comparativement à 3% pour les immigrantes (une différence qui ne peut être attribuée au seul fait que les immigrantes déclarent moins la violence du conjoint).Bien que les causes de ces situations soient multiples, l\u2019idée demeure répandue que la violence conjugale vécue par les femmes immigrantes ferait partie de leur culture alors que ce ne serait pas le cas pour les Québécoises dites «de souche».Il importe donc de déconstruire ces mythes et, surtout, de voir que la culture seule ne suffit pas à expliquer la réalité vécue par ces femmes.À titre d\u2019exemple, celles qui ne parlent pas le français ou l\u2019anglais, qui sont sans réseau social et qui ont un statut d\u2019immigration précaire risquent de subir les formes de violence les plus graves du fait qu\u2019elles ont moins la possibilité d\u2019avoir recours aux services d\u2019aide.pressions familiales et difficultés d\u2019adaptation L\u2019immigration confronte les couples à des changements structurels qui affectent profondément leurs relations.Par exemple, il se produit souvent un changement majeur dans les rôles de genre et les responsabilités familiales attribuées à chacun des deux sexes, en particulier chez les couples issus de milieux dits traditionnels.Dans ces milieux, où les rôles de genre sont définis par des normes sociales patriarcales, l\u2019homme est vu comme le chef et le pourvoyeur de la famille et la femme comme la gérante du foyer et la gardienne des enfants.Évidemment, les hommes migrants laissent rarement derrière eux leurs représentations patriarcales des rôles masculins.Ainsi, quand ce rapport entre les sexes se voit transformé dans la société d\u2019accueil, cela peut donner à certains hommes le sentiment d\u2019une perte de pouvoir sur la famille.La violence conjugale peut alors être vue comme un moyen de le récupérer.En effet, quand ces femmes im - migrantes arrivent ici, plusieurs d\u2019entre elles découvrent une liberté et une autonomie individuelles nouvelles du fait d\u2019oc - cuper l\u2019espace public, d\u2019étudier, d\u2019avoir un emploi ou d\u2019exercer un contrôle sur leurs ressources financières.Cela heurte parfois le conjoint, et ce, d\u2019autant plus fortement s\u2019il connaît un déclassement socioprofessionnel lié à l\u2019immigration.Si cette nouvelle situation pousse certains hommes à se remettre en question et à renégocier paisiblement les rôles avec leur conjointe, dans d\u2019autres cas, de fortes tensions conjugales, et même la violence, peuvent apparaître ou s\u2019accentuer.Un certain nombre de femmes immigrantes issues de sociétés traditionnelles apportent aussi avec elles des représentations culturelles et religieuses patriarcales de soumission au conjoint, ainsi que des expériences négatives avec les services sociojudiciaires (se buter à une aide insuffisante, voire à la non- collaboration des policiers ou des juges au moment de porter plainte, notamment).Par exemple, le mariage, dans les sociétés arabo-musulmanes, est souvent considéré comme le centre de la vie féminine.On dit aux femmes depuis l\u2019enfance qu\u2019elles devront se marier et assumer la stabilité de la cellule familiale.Cela explique les pressions exercées par la famille et la communauté pour qu\u2019elles restent mariées même en cas de violence de la part du conjoint.En situation d\u2019immigration, malgré l\u2019éloignement géographique, il est donc fort probable que ces femmes continuent à endurer ce type de pressions et restent avec le conjoint violent par crainte d\u2019être stigmatisées ou rejetées par la communauté si elles le dénoncent.Une femme ayant un statut d\u2019immigration précaire risque davantage d\u2019adopter cette attitude, car elle craindra d\u2019être expulsée ou d\u2019être séparée de ses enfants.La logique utilitariste qui préside à la sélection des immigrants \u2013 consolidée à la faveur de l\u2019orientation néolibérale prise par le Canada et le Québec au cours des années 1990 \u2013 est loin d\u2019améliorer la situation.Les immigrants, en effet, sont principalement sélectionnés sur la base de leur capacité à s\u2019intégrer rapidement à l\u2019économie du pays.Comme les hommes, dans la plupart des pays, répondent davantage que les femmes aux critères de sélection du Québec \u2013 la maîtrise de la langue officielle, la formation, l\u2019expérience professionnelle et les ressources financières de la personne \u2013, les immigrantes, en majorité, sont fréquemment réduites au rôle de simples accompagnatrices de leur conjoint.Selon une étude de Citoyenneté et Immigration Canada (2010), 57 % d\u2019entre elles étaient des personnes à charge en 2009.Cela ne peut que renforcer la dé- 26 RELATIONS 789 MARS-AVRIL 2017 DOSSIER la VIOLENCE CONJUGALE en conteXte MiGratoire La précarité économique, le déclassement social et une perte de repères sur le plan de l\u2019identité et des valeurs forment un terreau fertile à la violence conjugale chez les couples immigrants.A La logique utilitariste qui préside à la sélection des immigrants est loin d\u2019améliorer la situation.Relations789_mars-avril2017_INT2.qxp_Mise en page 1 17-02-23 16:16 Page26 pendance économique de ces femmes vis-à-vis du conjoint et les confiner au rôle traditionnel de femme au foyer.Ce système contribue donc à reproduire les préjugés sexistes qui existaient déjà dans les sociétés d\u2019origine.un marché du travail déqualifiant Les obstacles systémiques et structurels présents au cœur du marché du travail, nuisant fortement à l\u2019intégration professionnelle des hommes immigrants, sont un autre facteur qui favorise la violence conjugale.À titre d\u2019exemple, en 2012, 29,7 % des travailleurs québécois occupaient un emploi pour lequel ils étaient surqualifiés, contre 53,9 % pour les personnes arrivées au pays il y a moins de cinq ans.Or, cette situation économiquement désavantageuse, liée à une déqualification sociale, peut amener certains hommes désillusionnés (entre autres parce qu\u2019ils avaient fermement cru aux promesses d\u2019intégration socioprofessionnelle que le gouvernement québécois leur avait faites) à se donner faussement l\u2019impression de contrôler la situation en tentant de contrôler leur conjointe, y compris par la violence physique.Par ailleurs, le fait de décrocher un emploi bien rémunéré ne signifie pas automatiquement la fin des tensions conjugales puisque le revenu masculin joue une double fonction : il permet d\u2019améliorer la qualité de vie de la famille immédiate, mais aussi celle de la famille élargie demeurée dans le pays d\u2019origine.L\u2019envoi d\u2019argent à celle-ci permet à l\u2019homme de maintenir des liens sociaux dans sa communauté d\u2019origine en témoignant de sa fidélité à son égard, tout en démontrant son succès en Occident.Néanmoins, cet envoi peut affecter le budget de sa famille immédiate ou amener l\u2019homme à négliger les besoins de ses enfants, ce qui peut conduire à de fortes tensions au sein du couple, voire à la violence physique, notamment si la conjointe conteste cette redistribution du revenu familial.parrainage et vulnérabilité des femmes Plus vulnérables encore que les femmes confinées au rôle d\u2019accompagnatrices sont celles qui sont parrainées grâce au programme de regroupement familial (60% sont des femmes).La plupart d\u2019entre elles sont donc dépendantes économiquement de leur conjoint.Cela a pour conséquence de placer l\u2019homme dans une position de contrôle sur sa conjointe, consolidant une conception patriarcale de la famille.Le parrain peut à sa discrétion retirer son engagement tant et aussi longtemps que le droit de résidence permanente n\u2019a pas été accordé à la femme par les autorités canadiennes.De plus, le statut de résidence permanente conditionnel qu\u2019obtiennent les femmes immigrantes en couple depuis moins de deux ans augmente leur vulnérabilité aux situations de violence conjugale.Pire encore, ce statut risque de décourager les immigrantes victimes de violence conjugale de quitter leur conjoint violent et limite leur accès aux ressources d\u2019aide sociale, particulièrement si la demande de parrainage est en processus de traitement.Pour remédier à cela, la réduction du temps de parrainage est une revendication importante portée par les femmes depuis longtemps, notamment lors de la Marche du pain et des roses, en 1995.Si tout immigrant risque de se retrouver dans des conditions de vie précaires, cela est d\u2019autant plus vrai pour les femmes qui auront à faire face à la détérioration des relations conjugales qui en découle souvent.Reste à savoir comment réussir à transformer ce régime migratoire utilitariste qui contribue à reproduire les inégalités entre les hommes et les femmes pour qu\u2019il devienne plus équitable.Inévitablement, cela exige de repenser les critères de sélection des immigrants.Plus largement, cela nécessite aussi de l\u2019État un effort accru pour remplir ses promesses en matière d\u2019emploi afin que les migrants puissent occuper des postes qui correspondent à leurs qualifications et que la discrimination à l\u2019embauche1 de la part de tous les employeurs devienne chose du passé.Ce type d\u2019action permettrait d\u2019agir en amont sur les circonstances susceptibles d\u2019induire des tensions au sein des couples d\u2019immigrants.RELATIONS 789 MARS-AVRIL 2017 27 1.Lire Marie-Thérèse Chicha, «La discrimination à l\u2019embauche», Relations, no 763, mars 2013.Brigite Normandin, C\u2019est écrit, 2005, acrylique et collage sur toile, 76 x 152 cm Relations789_mars-avril2017_INT2.qxp_Mise en page 1 17-02-23 16:16 Page27 éliane Legault-roy L\u2019auteure est politologue et responsable des communications à la Concertation des luttes contre l\u2019exploitation sexuelle (CLES) n bon début pour contrer la violence faite aux femmes est de la nommer.Ainsi, nous parlerons de violence des hommes envers les femmes, car désincarner cette violence en occultant ses principaux auteurs, c\u2019est déjà un peu refuser de s\u2019y attaquer.l\u2019éducation à l\u2019égalité Tout changement de comportement passe nécessairement par un changement de mentalité.Dans cet esprit, on a beaucoup parlé de l\u2019importance du retour des cours d\u2019éducation à la sexualité dans les écoles.Toutefois, il s\u2019agit là d\u2019une solution imparfaite, ces cours étant dispensés «selon l\u2019expertise et l\u2019intérêt du personnel enseignant et du personnel des services éducatifs complémentaires», pour reprendre les termes du ministère de l\u2019Éducation et de l\u2019Enseignement supérieur.Si on souhaite aller au-delà de la «mécanique sexuelle» et habiliter les jeunes à établir des relations saines exemptes de stéréotypes de genre, il serait préférable de confier cette mission à des personnes dont c\u2019est le métier de transmettre ces savoirs ou encore de faire appel aux nombreux groupes communautaires féministes qui ont développé une expertise sur ces questions.L\u2019éducation des jeunes est primordiale pour l\u2019avenir de la société, mais aussi parce qu\u2019ils sont vulnérables à la violence.Au Canada, 46 % des filles fréquentant une école secondaire affirment avoir été la cible de commentaires ou de gestes déplacés à caractère sexuel1.Au Québec, 43% des adolescentes qui vivent une relation amoureuse subissent de l\u2019abus émotionnel, physique ou sexuel.Ces réalités sont encore plus alarmantes chez les jeunes filles vivant avec un handicap et elles témoignent en fait d\u2019une socialisation problématique et de la reproduction de rôles de genre éculés, les garçons étant perçus, entre autres, comme ayant des « besoins » sexuels irrépressibles alors que les jeunes filles croient devoir préserver la relation à tout prix2.En ce sens, au-delà de la sexualité, un élément crucial du cursus scolaire devrait être l\u2019éducation à l\u2019égalité, une approche revendiquée par de nombreux groupes féministes.En plus d\u2019outiller les générations futures, il est aussi im - pératif de rejoindre la population adulte par des campagnes de sensibilisation portant sur l\u2019égalité et les enjeux liés à la violence des hommes envers les femmes.Ces campagnes devraient vulgariser la notion de consentement et déconstruire les mythes et les préjugés entourant la violence, particulièrement en ce qui a trait aux victimes.En ce sens, et en adéquation avec le slogan féministe qui veut que « la honte doit changer de camp », plutôt que d\u2019offrir des « conseils de sécu - rité» culpabilisant les victimes, ces campagnes devraient miser sur la responsabilisation des agresseurs et rappeler que rien ne justifie jamais d\u2019outrepasser le consentement de qui que ce soit.l\u2019accès universel à un système de justice non sexiste Lutter contre la violence des hommes envers les femmes consiste également à s\u2019assurer que les victimes aient accès au système de justice et que celui-ci soit équitable.Cela passe d\u2019abord par un meilleur financement de l\u2019appareil judiciaire.La désorganisation, la pénurie de ressources et les délais inte- 28 RELATIONS 789 MARS-AVRIL 2017 DOSSIER violence faite auX feMMes?: IL EST TEMPS D\u2019AGIR Il existe de nombreuses pistes de solutions pour protéger les femmes, notamment les plus vulnérables.Le mouvement féministe en propose depuis longtemps, mais en vain ; il est urgent que cela change.Brigite Normandin, Papillon 6, 2016, encres et objets trouvés sur papier, 51 x 51 cm U Relations789_mars-avril2017_INT2.qxp_Mise en page 1 17-02-23 16:16 Page28 nables qui caractérisent le système actuel sont des obstacles évidents à l\u2019accès à la justice pour quiconque, mais plus encore pour les femmes allophones ou vivant avec un handicap qui ont besoin de ressources et d\u2019accommodements particuliers.Quant aux femmes immigrantes en situation de parrainage, il arrive qu\u2019elles soient déportées avant d\u2019avoir vu leur plainte aboutir.Une autre façon de favoriser l\u2019accès universel à la justice serait de réformer la Loi sur l\u2019aide juridique afin d\u2019en assouplir les critères d\u2019admission.Même chose pour l\u2019indemnisation des victimes.Actuellement, de nombreuses femmes \u2013 souvent en situation de grande pauvreté et présentant des symptômes de stress post-traumatique, voire des séquelles physiques \u2013 abandonnent leurs démarches auprès de la Direction de l\u2019indem - nisation des victimes d\u2019actes criminels (IVAC) après des mois de délais, de relations difficiles avec leur agent et de contre- expertises psycho-médicales.Qui plus est, nombre de victimes ne sont tout simplement pas admissibles.C\u2019est le cas des victimes de proxénétisme, un crime contre la personne pourtant inscrit dans le Code criminel canadien, ainsi que celui des femmes réfugiées, parrainées et immigrantes qui n\u2019ont pas encore reçu la citoyenneté canadienne.Afin d\u2019assurer que les femmes dont le statut migratoire est précaire puissent avoir accès à la justice, des groupes tels que la Fédération des maisons d\u2019hébergement pour femmes et le Mouvement contre le viol et l\u2019inceste (MCVI) recommandent de faire primer le processus judiciaire sur le processus ou le statut d\u2019immigration3.Cette solution permettrait d\u2019éviter aux femmes d\u2019être à la merci d\u2019un conjoint ou d\u2019un proxénète qui menace de révéler leur situation aux autorités ou de remettre leur sort entre les mains d\u2019un policier qui peut, arbitrairement, les dénoncer à l\u2019Immigration.En ce sens, le MCVI recommande également d\u2019obliger les fonctionnaires à prendre en considération le vécu de la femme et sa version des faits lorsqu\u2019un conjoint demande la fin du parrainage4.Une autre avenue envisagée par le MCVI \u2013 et également défendue par le groupe Personne n\u2019est illégal\u2013 consisterait à appliquer la politique du «don\u2019t ask don\u2019t tell» («ne demandez pas, n\u2019en parlez pas»)5, afin que toutes aient accès aux mêmes services essentiels et que les démarches entreprises en lien avec une situation de violence n\u2019influent pas sur la crédibilité des demanderesses d\u2019asile devant la Commission de l\u2019immigration et du statut de réfugié.Par ailleurs, au cours du processus judiciaire, on observe de manière systématique une forme de racisme et de discrimination envers les femmes immigrantes dans le traitement des plaintes.Cette situation entache la confiance de ces femmes envers le système tout en les privant du droit à un traitement neutre et équitable.Une meilleure formation des policiers et des avocats aux questions relatives à l\u2019égalité et aux diverses réalités socioéconomiques et culturelles \u2013 tant durant les études que dans la formation continue \u2013 les aiderait certainement à mieux saisir les enjeux liés à la violence des hommes envers les femmes et à éviter le piège des préjugés.Finalement, bien qu\u2019il y ait quelques femmes juges, des mesures favorisant une réelle parité dans ce domaine \u2013 des facultés de droit jusqu\u2019aux tribunaux \u2013 seraient également importantes.des pistes de solutions globales Au-delà des quelques solutions esquissées ici, ce sont des mesures globales qui risquent d\u2019avoir les effets les plus probants sur la sécurité des femmes.Il importe en effet de lutter contre le sexisme mais également contre la pauvreté des femmes et les autres formes d\u2019oppressions systémiques \u2013 tels le racisme, le capacitisme (discrimination des personnes vivant avec un handicap) et le colonialisme \u2013 qui souvent l\u2019accompagnent.Au Québec, 10,7% de la population est considérée pauvre.Toutefois, cette statistique change brutalement dès que l\u2019on segmente la population selon le sexe et les oppressions spécifiques.Par exemple, 36 % des femmes autochtones, 28,4 % des femmes vivant avec un handicap et 21,3 % des femmes immigrantes sont considérées pauvres.Ces différentes inégalités systémiques rendent les femmes plus vulnérables à la violence parce qu\u2019elles restreignent les options qui s\u2019offrent à elles.En effet, pour les femmes immigrantes, par exemple, il est difficile de quitter un emploi où sévit un supérieur harcelant quand les chances de trouver un autre emploi sont minimes, surtout si elles ne maîtrisent pas assez le français ou l\u2019anglais.Il est difficile également de fuir un conjoint violent quand ce dernier contrôle les finances du couple ou encore, pour les femmes avec un handicap, d\u2019échapper aux attouchements d\u2019un parent lorsque celui-ci est également le proche aidant qui leur prodigue des services essentiels.Ces réalités mettent en lumière la nécessité de mesures telles que l\u2019augmentation du salaire minimum, la bonification du parc de logements sociaux et l\u2019accès universel aux soins de santé et aux services sociaux.Seul un filet social fort peut permettre d\u2019éviter que leur situation économique et les différentes oppressions qu\u2019elles vivent dictent aux femmes des choix qui compromettent leur santé et leur sécurité.une longue lutte Il y a plus de 20 ans, afin de lutter contre les violences que vivent les femmes, la Marche du pain et des roses pointait du doigt ces problèmes et réclamait des emplois décents, de l\u2019investissement dans des infrastructures sociales, une hausse du salaire minimum et «des voies de sortie pour que toutes les femmes, immigrantes parrainées incluses, puissent s\u2019extraire de la violence des hommes de leur entourage6».Vingt ans plus tard, les solutions demeurent les mêmes et le refus des gouvernements de les reconnaitre et de les mettre en place est une violence symbolique qui vient s\u2019ajouter aux autres.Des outils tels que l\u2019analyse différenciée selon les sexes appliquée à toute nouvelle mesure \u2013 loi, investissement ou programme gouvernemental \u2013 permettraient de constater leurs différents effets selon le sexe.Cette piste de solution est réclamée depuis plusieurs années par les groupes féministes et continue pourtant d\u2019être ignorée.RELATIONS 789 MARS-AVRIL 2017 29 DOSSIER Faire de l\u2019égalité un projet de société signifie mettre fin à l\u2019impunité sociale et juridique qui existe en matière de violence envers les femmes.Relations789_mars-avril2017_INT2.qxp_Mise en page 1 17-02-23 16:16 Page29 Plus globalement encore, la lutte contre les inégalités Nord- Sud doit être au cœur d\u2019une lutte effective contre la violence que subissent les femmes.Les migrations forcées causées par les guerres, le réchauffement climatique et l\u2019exploitation sauvage des ressources naturelles rendent les femmes plus vulnérables à la violence en les appauvrissant et en mettant à mal le tissu social.Quant à l\u2019arrivée massive d\u2019hommes sur les grands chantiers ou campements militaires, elle s\u2019accompagne trop souvent d\u2019exactions envers les femmes des populations locales et d\u2019une augmentation marquée de la prostitution.C\u2019est dans cet esprit que la plus récente Marche mondiale des femmes, qui a eu lieu en 2015 sous le thème « Libérons nos corps, notre Terre, nos territoires », portait des revendications écologistes, antimilitaristes et anticolonialistes.Les pays du Nord doivent impérativement écouter les revendications globales des femmes et se pencher sur ces enjeux afin que leurs efforts de lutte contre la violence soient pris au sérieux.30 RELATIONS 789 MARS-AVRIL 2017 DOSSIER le féMinisMe au Masculin Will Prosper L\u2019auteur est documentariste et militant pour les droits civiques Les exemples de violences diverses envers les femmes abondent dans l\u2019actualité par les temps qui courent.L\u2019élection de Donald Trump à elle seule illustre à quel point la misogynie est présente et à quel point la banalisation des agressions sexuelles et du viol est chose courante.En tant qu\u2019hommes, nous pouvons et nous devons agir de différentes façons pour contrer cette violence.La première consiste d\u2019abord à écouter les femmes.Pour être leurs alliés, il faut prendre conscience de notre place et de notre rôle ; depuis la nuit des temps nous dominons, nous occupons le devant de la scène.Il convient d\u2019être à l\u2019écoute des femmes pour leur apporter soutien et solidarité dans leurs luttes et mobilisations sans prendre toute la place.C\u2019est ce que j\u2019essaie humblement de faire dans les différentes activités militantes auxquelles je participe, incluant celles sur les questions de racisme systémique.Ensuite, il y a de nombreux milieux masculins auxquels les femmes ont peu ou pas accès et où persiste souvent une culture très machiste.C\u2019est une de nos responsabilités de les investir.Par exemple, je suis entraîneur de basketball et de football au secondaire.Dans ce milieu \u2013mais aussi dans celui du hockey et d\u2019autres sports \u2013, une vision très rétrograde de la masculinité prédomine toujours et se construit en rabaissant les femmes et les homosexuels (auxquels on attribue des caractéristiques féminines).Dans ce contexte, j\u2019essaie de conscientiser les jeunes (mais aussi d\u2019autres entraîneurs) qui parfois reproduisent des attitudes et des discours misogynes.Ce travail de déconstruc- tion et de dialogue est crucial, sans quoi on laisse se reproduire des environnements et des comportements toxiques.C\u2019est d\u2019autant plus important de le faire quand on peut être un modèle pour les jeunes.Dans mon cas, je viens du même quartier qu\u2019eux, je fais du sport, j\u2019ai été policier, je mesure 6 pieds 4, bref, je représente (bien malgré moi) le modèle masculin par excellence, tel qu\u2019il est défini par la norme sociale.Ce faisant, mes mots ont plus de poids auprès de ces jeunes.C\u2019est dommage qu\u2019il en soit ainsi, car le même message livré par une femme peut parfois être moins écouté ; mais il faut en être conscient et en profiter pour faire avancer les choses.C\u2019est entre autres pourquoi je parle beaucoup de la fausse masculinité et de l\u2019importance de redéfinir l\u2019identité masculine.On nous dit trop souvent que pour être un homme, il faut dominer : les autres, ses émotions, etc.On nous dit aussi qu\u2019il faut posséder des choses, incluant les femmes, transformées en objets de gratification sexuelle censés récompenser une attitude dominante.Ces images de la virilité sont véhiculées chaque jour dans la publicité, la culture de masse.Il faut les combattre.Dénoncer la fausse masculinité et comprendre le féminisme sont deux choses intimement liées.Je crois d\u2019ailleurs que les hommes devraient tous être féministes et ne pas se laisser imposer un monde inégalitaire.Le féminisme est non seulement un combat contre les inégalités, mais aussi contre le patriarcat comme système d\u2019oppression qui cause de la souffrance aussi chez les hommes.Nous sommes tellement habitués en tant qu\u2019hommes à enfermer nos émotions, à les garder à l\u2019intérieur, qu\u2019on n\u2019évacue jamais la pression.Et quand elle sort, elle finit par exploser, tant sur les autres que sur soi.Il ne s\u2019agit aucunement ici de justifier les gestes violents ; simplement de reconnaître que nous vivons dans un univers social qui produit encore ce genre d\u2019attitude malsaine favorisant l\u2019insensibilité et la violence.Être un homme c\u2019est être un dur, encore aujourd\u2019hui.Il n\u2019est pas normal que j\u2019aie appris si tard dans ma vie ce qu\u2019est le féminisme.L\u2019école devrait pouvoir jouer un rôle à cet égard, pour que les enfants sachent dès leur jeune âge ce qu\u2019est le féminisme, pourquoi ces luttes sont menées, pourquoi elles avancent si lentement, et ce, partout dans le monde.L\u2019école doit éduquer à l\u2019égalité, et pas seulement dans les cours d\u2019éducation sexuelle.Le combat contre les inégalités, la culture du viol, le patriarcat, passe par là.Les cas récents d\u2019agressions sexuelles sur les campus universitaires devraient d\u2019ailleurs nous servir de sonnette d\u2019alarme : s\u2019ils se produisent dans un milieu où les gens sont éduqués, où le savoir est censé prévaloir, que s\u2019est-il passé en amont pour que le message ne se rende pas ?Cette situation montre qu\u2019on part de loin en ce qui concerne les changements de mentalité et de culture.Heureusement, les choses avancent malgré les ressacs.Dans le cadre pour prolonGer la réfleXion Consultez nos suggestions de lectures, de ?lms, de vidéos et de sites Web en lien avec le dossier au www.revuerelations.qc.ca Relations789_mars-avril2017_INT2.qxp_Mise en page 1 17-02-23 16:16 Page30 le rôle des hommes Faire de l\u2019égalité un projet de société signifie mettre fin à l\u2019impunité sociale et juridique qui existe en matière de violence envers les femmes.Pour cela, les hommes doivent également faire partie de la solution.Plutôt que demander au mouvement féministe de leur faire une place, cela veut dire avant tout renoncer à leurs privilèges pour faire changer les choses ; exposer d\u2019eux-mêmes les situations inégalitaires et ne pas attendre qu\u2019une femme le fasse ; ne pas tolérer les comportements sexistes des hommes de leur entourage en les dénonçant ; refuser d\u2019être clients de la prostitution ; ne pas rire des « blagues de viol », etc.Au-delà des comportements individuels, pourquoi ne pas se joindre à un groupe ou mouvement d\u2019hommes ou en mettre un sur pied, dans le but de s\u2019informer et d\u2019informer d\u2019autres hommes sur les enjeux liés à la violence masculine ?Que l\u2019on pense à Man Can Stop Rape qui fait la promotion des relations égalitaires aux États-Unis, au groupe canadien Man Up Against Violence qui remet en question la construction sociale dominante de la masculinité, ou au réseau critique de l\u2019industrie du sexe Zéro Macho en France, ce ne sont pas les sources d\u2019inspiration qui manquent pour les alliés masculins qui souhaiteraient pousser plus loin leur engagement dans la lutte pour l\u2019égalité.Depuis longtemps, les féministes demandent non pas simplement la fin de la violence des hommes envers les femmes, mais bien de « changer la vie des femmes pour changer le monde et de changer le monde pour changer la vie des femmes », pour reprendre le slogan de la Marche mondiale des femmes.RELATIONS 789 MARS-AVRIL 2017 31 de la tournée Faut qu\u2019on se parle, à laquelle j\u2019ai pris part, j\u2019ai vu beaucoup de jeunes hommes qui s\u2019assuraient par exemple de respecter l\u2019alternance entre hommes et femmes dans les tours de parole.Ce constat est rassurant, même si, bien sûr, il s\u2019agit de jeunes progressistes dont on s\u2019attend qu\u2019ils agissent de la sorte.Il y a donc visiblement une partie des jeunes qui comprend cette dynamique.Il importe enfin que les hommes prennent davantage la parole pour dénoncer publiquement les cas de violence envers les femmes.Par exemple, j\u2019ai récemment participé au Déjeuner des hommes, un événement audacieux organisé par la Fédération des maisons d\u2019hébergement pour femmes, afin de sensibiliser la population au rôle des hommes dans la lutte contre la violence envers les femmes.J\u2019ai également pris part récemment à la marche des femmes qui se tenait à Montréal le lendemain de l\u2019investiture de Donald Trump aux États-Unis.Bref, il faut saisir de telles occasions de sensibilisation et de solidarité, tout en veillant à demeurer à l\u2019écoute sans prendre le devant de la scène au détriment de la parole des femmes.Propos recueillis par emiliano Arpin-simonetti 1.«Au-delà des apparences : un dossier d\u2019information sur les principaux enjeux touchant les filles au Canada», Fondation Filles d\u2019action, 2013.2.«Mémoire sur la violence contre les jeunes femmes et les filles», Conseil du statut de la femme, 2016.3.Voir « I come from Turkey - Je viens de la Dinde.Y a-t-il un interprète dans la salle?», Fédération des maisons d\u2019hébergement pour femmes, 2015.4.Voir «Femmes immigrantes, réfugiées et sans statut : avancer sans délai pour le respect des droits humains», MCVI, 2015.5.Cette politique, élaborée d\u2019abord en faveur des sans-papiers, consiste à ne pas leur poser de questions dont la réponse révèlerait leur statut.6.Diane Matte, «Du pain et des roses, 20 ans déjà», Le Devoir, 9 juin 2015.Brigite Normandin, Poupée à habiller 2, 2006, encres et collage sur papier, 41 x 51 cm Relations789_mars-avril2017_INT2.qxp_Mise en page 1 17-02-23 16:16 Page31 32 RELATIONS 789 MARS-AVRIL 2017 soirées Contribution suggérée : 5$ RENSEIGNEMENTS : Christiane Le Guen : 514-387-2541, poste 234 ou cleguen@cjf.qc.ca | www.cjf.qc.ca/ap Organisée par le Centre justice et foi, avec la collaboration du Département de sciences des religions de l\u2019UQAM.À MONTRÉAL Le lundi 24 avril 2017, de 19 h à 21 h 30 Université du Québec à Montréal Pavillon des sciences de la gestion, salle R-M130 315, rue Sainte-Catherine Est (niveau métro) violences faites auX feMMes : le Québec à un tournant ?Les cas d\u2019agressions sexuelles dans les universités, les violences subies par les femmes autochtones et les mobilisations que ces situations soulèvent servent un puissant électrochoc à la société québécoise depuis plusieurs mois.Di?érents phénomènes (racisme systémique, culture du viol, politiques d\u2019austérité, croissance des inégalités, etc.) nourrissent le terreau favorable aux violences faites aux femmes, malgré les avancées des dernières décennies.Quelle action gouvernementale est menée pour les contrer ?À quelles transformations et solidarités les hommes sont-ils appelés pour que cessent ces violences ?Cette soirée, dans la foulée du dossier de la revue Relations « Violences \u2013 Entendre le cri des femmes », traitera de ces enjeux avec : \u2022 Aurélie Lanctôt, étudiante en droit à l\u2019Université McGill, auteure de Les libéraux n\u2019aiment pas les femmes.Essai sur l\u2019austérité (Lux Éditeur, 2015) ; \u2022 Nicolas Lévesque, psychanalyste, éditeur et écrivain ; \u2022 Diane Matte, organisatrice communautaire et membre fondatrice de la Concertation des luttes contre l\u2019exploitation sexuelle (CLES) ; \u2022 Isabelle Paillé, coordonnatrice, responsable de la promotion de la non-violence et des maisons d\u2019hébergement à Femmes autochtones du Québec.Brigite Normandin, Mesure de la chaleur, 2010 Relations789_mars-avril2017_INT2.qxp_Mise en page 1 17-02-23 16:16 Page32 RELATIONS 789 MARS-AVRIL 2017 33 PROCHAIN NUMÉRO Notre numéro de mai-juin sera disponible en kiosques et en librairies le 12 mai 2017.Pensez à réserver votre exemplaire ! Il comprendra notamment un dossier sur : LES luttes autochtones DANS LES AMÉRIQUES Les peuples autochtones des Amériques résistent depuis des siècles à la dépossession, à l\u2019assimilation et à la violence coloniale sous toutes ses formes.Ces dernières années, leurs luttes ont toutefois pris une ampleur inédite à la faveur de nouvelles convergences à l\u2019échelle continentale, dans un contexte de globalisation et de crise écologique.Du Québec au Canada en passant par les États-Unis, le Mexique, l\u2019Amérique centrale et la région andine, elles s\u2019enracinent dans des revendications territoriales, politiques, écologiques, culturelles et spirituelles qui cherchent à rompre avec le colonialisme.Ce dossier en proposera un survol nous incitant à décoloniser notre regard et à repenser notre modernité occidentale capitaliste.À LIRE AUSSI DANS CE NUMÉRO: \u2022 un débat sur « l\u2019ère post-vérité» ; \u2022 une ré?exion sur la souveraineté municipale ; \u2022 un article de fond sur les bioplastiques ; \u2022 le Carnet de Catherine Mavrikakis, la chronique poétique de Rodney Saint-Éloi et la chronique Questions de sens signée par Jean Bédard ; \u2022 les œuvres de notre artiste invitée, Eruoma Awashish.Recevez notre infolettre par courriel, peu avant chaque parution.Inscrivez-vous à notre liste d\u2019envoi sur la page d\u2019accueil de notre site Web : .Eruoma Awashish, Matcaci (au revoir), triptyque (détail) Relations789_mars-avril2017_INT2.qxp_Mise en page 1 17-02-23 16:16 Page33 L\u2019auteure, professeure au Département de sciences politiques et des études internationales de l\u2019Université Bishop\u2019s, a publié Les droits humains au Maroc : entre discours et réalité (Tarik éditions, 2015) l y a près de 40 ans, en décembre 1977, l\u2019Assemblée générale des Nations unies donnait le coup d\u2019envoi à un long processus devant mener à la création d\u2019une convention contre la torture, qui fut finalement adoptée en 1984.Le rôle qu\u2019y a joué un État comme le Maroc, qui pratiquait alors la torture de façon systématique, montre les failles d\u2019un processus centré sur les États, qui excluait la participation citoyenne.Ce processus a connu plusieurs phases.Pour schématiser, on distinguera deux étapes : d\u2019une part, la mobilisation citoyenne et, d\u2019autre part, les négociations entre les États au sein des forums des Nations unies.L\u2019écart entre cette mobilisation «par en bas» et la diplomatie des droits humains «par en haut» explique hélas certaines défaillances du système de protection des droits humains.la mobilisation citoyenne À l\u2019époque, d\u2019un point de vue éthique, la torture faisait déjà partie des actes universellement condamnés.Elle sévissait malgré tout et différents organes des Nations unies ayant pour mandat la protection des droits humains ont été alertés de l\u2019existence de cette pratique dans diverses parties du globe, dont les Territoires palestiniens occupés et l\u2019Afrique du Sud durant l\u2019apartheid.Toutefois, c\u2019est la campagne pour l\u2019abolition de la torture, organisée par Amnistie internationale en 1972, qui a permis une prise de conscience collective de l\u2019étendue de la torture dans le monde.En ce qui concerne le Maroc, Amnistie notait que la torture y relevait d\u2019une pratique administrative courante dans les commissariats et dans des centres de détention clandestins1.L\u2019information dont elle dispose au sujet des actes de torture lui a toujours été fournie par les victimes de ces pratiques, par les membres de leur famille ou encore par les associations marocaines des droits fondamentaux, en exil en France à l\u2019époque, dont le Comité de lutte contre la répression au Maroc, l\u2019Association des droits de l\u2019homme au Maroc et l\u2019Association des parents et amis des disparus au Maroc.De nombreux témoignages issus du milieu carcéral marocain illustrent le lien que les victimes ont établi avec Amnistie2, dont la campagne pour l\u2019abolition de la torture s\u2019est révélée efficace.Elle a en effet mis à l\u2019ordre du jour la nécessité de se doter de meilleures normes interna - tionales de protection contre la torture à l\u2019échelle mondiale.les négociations onusiennes Le pouvoir de mobilisation des citoyens, au Maroc comme ailleurs, a été crucial pour qu\u2019on en arrive à des négociations entre les États membres de l\u2019ONU.Le projet de créer une convention contre la torture s\u2019est précisé dès l\u2019automne 1973.Plusieurs pays décident alors de soulever le problème de la torture et des traitements dégradants devant l\u2019Assemblée générale des Nations unies, au moment d\u2019établir l\u2019ordre du jour relatif au 25e anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l\u2019homme.Le sujet gagne en importance, si bien que le 8 décembre 1977, l\u2019Assemblée générale adopte la résolution 32/64 priant la Commission des droits de l\u2019homme d\u2019élaborer un projet de convention contre la torture.Dès lors, tout État membre de la Commission des droits de l\u2019homme ou toute ONG ayant un statut consultatif auprès de cette commission pouvait soumettre un projet de convention ou, plus modestement, faire des propositions visant à renforcer la protection des citoyens contre la torture à l\u2019échelle planétaire.C\u2019est ainsi qu\u2019en 1978, le gouvernement suédois soumet de sa propre initiative un projet de convention à la Commission.Aussitôt, une trentaine de représentants de pays issus de cultures différentes s\u2019en saisissent et procèdent à une réécriture interétatique collective de chaque article du projet de traité.Comme le moindre désaccord sur ses clauses entre les États compromet son existence, de nombreux changements seront apportés au document suédois.le maroc et ses contradictions L\u2019État marocain s\u2019est montré favorable à l\u2019existence d\u2019une telle convention malgré ses pratiques répressives des années de plomb (1955-1999), cette période récente marquée à la fois par des demandes de démocratisation dans le cadre de révoltes populaires contre le régime du roi Hassan II et par une répression sanglante.Toutefois, il est important de distinguer entre, d\u2019un côté, les droits humains qui s\u2019arrachent dans « la rue » et, de l\u2019autre, la diplomatie des droits humains qui se négocie quant à elle entre les élites des États dans les corridors des Nations 34 RELATIONS 789 MARS-AVRIL 2017 REGARD convention CONTRE LA TORTURE : le rôle trouble du Maroc Comment un État qui pratique la torture pourrait-il contribuer à la combattre ?Le cas du Maroc est éloquent et montre la nécessité d\u2019une plus grande prise en compte de la voix citoyenne dans l\u2019élaboration du système international des droits humains.Osire Glacier I Il importe de distinguer les droits humains qui s\u2019arrachent dans « la rue » de la diplomatie des droits humains, qui se négocie entre les élites des États.Relations789_mars-avril2017_INT2.qxp_Mise en page 1 17-02-23 16:16 Page34 unies.Cette distinction est d\u2019autant plus importante que dans de nombreux pays, les structures du pouvoir étouffent la voix des citoyens.Dans le cas du Maroc, lors de l\u2019élaboration de la Convention contre la torture, l\u2019État a été représenté par la diplomate Halima EmbarekWarzazi.Or, loin d\u2019être redevable aux citoyennes et aux citoyens marocains, cette dernière était placée sous la responsabilité de l\u2019élite dirigeante.Rappelons que dans ce pays, toute politique relative aux droits fondamentaux fait partie des domaines réservés à l\u2019institution monarchique.Selon l\u2019article 55 de la Constitution marocaine, c\u2019est elle qui accrédite les représentants du Maroc auprès des organismes internationaux, dont les Nations unies, les plaçant sous sa responsabilité, et non celle du Parlement ou du gouvernement.Il va sans dire que ce manque d\u2019imputabilité des diplomates vis- à-vis des citoyens marocains affecte la qualité et la nature de la contribution du Maroc à l\u2019élaboration et à l\u2019avancée des droits humains dans les forums internationaux.Par ailleurs, dans le contexte inégalitaire des relations internationales, le Maroc soignait alors son image en se montrant favorable à un projet de convention contre la torture, sans toutefois avoir une volonté réelle d\u2019opérer le moindre changement dans les structures du pouvoir.C\u2019est pourquoi il s\u2019est opposé à toute forme de juridiction internationale en matière de protection contre la torture.Cela explique aussi que des actes de torture y sont perpétrés impunément encore de nos jours.Citons à cet égard l\u2019exemple d\u2019Oussama Hosne.Ce jeune homme de 22 ans, membre de l\u2019Association marocaine des droits humains à Casablanca, est un militant au sein du Mouvement du 20 février3 issu des révoltes arabes de 2011.Il a affirmé avoir été enlevé et torturé par des inconnus en mai 2014, alors qu\u2019il quittait une manifestation organisée en solidarité avec des détenus politiques.Dans une vidéo diffusée sur YouTube, il a soutenu que des hommes l\u2019ont brûlé avec une barre de fer chauffée et l\u2019ont violé avec leurs doigts.Aussitôt il a été arrêté et condamné à trois ans de prison pour dénonciations calomnieuses à l\u2019égard de la police marocaine, et ce, bien qu\u2019il ait spécifié qu\u2019il s\u2019agissait « d\u2019inconnus ».Il est actuellement détenu à la prison locale d\u2019Oukacha, à Casablanca.des réformes nécessaires L\u2019examen du processus d\u2019élaboration des droits humains en général, et du droit de ne pas être torturé en particulier, montre qu\u2019une diversité d\u2019acteurs y participent, à savoir les citoyens et les associations locales des droits humains qui contestent les pratiques répressives de leur État, les organisations internationales qui canalisent ces protestations et un ensemble d\u2019États de différents coins du globe qui rédigent ces droits dans les forums internationaux.Si ce processus offre la possibilité aux pays, tous continents confondus, de contribuer à l\u2019élaboration et à l\u2019avancée des droits humains, de nombreux gouvernements y jouent un rôle passif.Par conséquent, il est problématique que les États soient le pilier central du système d\u2019élaboration, de protection et de promotion des droits humains.En outre, l\u2019étude du rôle joué par le Maroc dans le processus d\u2019élaboration de la Convention contre la torture soulève la question de savoir comment un État qui pratique la torture pourrait contribuer à l\u2019avancée des normes internationales relatives à la protection contre celle-ci.Cette question se pose avec d\u2019autant plus d\u2019acuité que les élites de l\u2019État marocain monopolisent l\u2019appareil étatique, y compris la politique des droits fondamentaux.Le droit international des droits humains est encore «jeune».Il remonte à 1948, date d\u2019adoption de la Déclaration universelle des droits de l\u2019homme.Pour réaliser la démocratisation du programme des droits humains des Nations unies, plusieurs réformes structurelles sont nécessaires, dont une réforme des modalités d\u2019élaboration des droits humains afin de faire en sorte qu\u2019elles prennent vraiment en considération la volonté des citoyens en matière de protection de leur dignité humaine.RELATIONS 789 MARS-AVRIL 2017 35 1.Report on Torture, Londres, Duckworth/Amnesty International, 1973, p.119-121.2.Voir, par exemple, Ahmed Marzouki, Tazmamart, cellule 10, Casablanca, Tarik Éditions, 2000.3.Voir Osire Glacier, «Le printemps marocain oublié», Relations, no 752, novembre 2011.Détail d'une affiche de la campagne d\u2019Amnistie internationale contre la torture.Illustration et affiche : Len Breen Relations789_mars-avril2017_INT2.qxp_Mise en page 1 17-02-23 16:16 Page35 36 RELATIONS 789 MARS-AVRIL 2017 soirées La réforme de la curie romaine entreprise par le pape François depuis le début de son ponti?cat commence à être visible.De nouveaux dicastères ont été créés : d\u2019abord, celui concernant les communications et l\u2019économie, en réponse aux scandales sur ces deux questions (notamment « l\u2019a?aire Vatileaks » et les malversations ?nancières) ; ensuite, celui pour les laïques, la famille et la vie, faisant suite au Synode sur la famille ; en?n, celui pour le développement humain intégral, mis sur pied dans la foulée de l\u2019encyclique Laudato Si\u2019.Quel esprit et quelle vision animent cette réforme ?Que nous dit-elle sur les orientations et priorités du pape François à l\u2019égard de la justice sociale ?Comment est-elle prise en compte par l\u2019Église du Québec ?la réforMe de la curie : vision, enJeuX et perspectives À QUÉBEC Le jeudi 20 avril 2017, de 19 h à 21 h 30 Services diocésains de Québec 1073, boulevard René-Lévesque Ouest Salle 153 Contribution suggérée : 5$ RENSEIGNEMENTS : Christiane Le Guen : 514-387-2541, poste 234 ou cleguen@cjf.qc.ca | www.cjf.qc.ca/ap Les Soirées Relations sont organisées par le Centre justice et foi.EN COLLABORATION AVEC Relations789_mars-avril2017_INT2.qxp_Mise en page 1 17-02-23 16:16 Page36 L\u2019auteure, d\u2019origine colombienne, est professeure au Département de sociologie de l\u2019UQAM et a écrit sur la violence et sur le mouvement paysan en Colombie.année 2016 a été une année cruciale et pleine de rebondissements pour le processus de paix en Colombie.Celui-ci a été marqué par les accords de paix avec les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), en vigueur depuis le 24 novembre.Cependant, mettre fin à un conflit armé qui dure depuis plus de 60 ans et qui s\u2019est complexifié au fil des années n\u2019est évidemment pas facile : les acteurs sont multiples et ils incarnent des projets de société souvent opposés.La démobilisation des FARC obtenue, il faut maintenant que le gouvernement parvienne à obtenir celle de l\u2019Armée de libération nationale (Ejército de Liberación Nacional, ELN).Si, sur le plan militaire, les guérillas affrontent l\u2019État et les groupes paramilitaires d\u2019extrême droite, au cœur du conflit armé se trouve un conflit social profond caractérisé par l\u2019exclusion politique, économique et sociale de plusieurs groupes de la population.Les guérillas luttent certes pour des transformations sociales, mais elles ne sont pas les seules.Des organisations sociales actives dans les secteurs agraire, syndical, étudiant, etc., cherchent ce même type de transformations, et ce, malgré une répression systématique.Alors, pour trouver une solution politique au conflit, il faut bien sûr régler la question de la démobilisation des acteurs armés, mais aussi s\u2019attaquer aux injustices sociales qui sont la cause du conflit.Ce qui fait l\u2019originalité du processus de paix actuel, c\u2019est que pour la première fois les mouvements sociaux et les secteurs populaires ne sont plus de simples observateurs à la table des négociations, ils sont désormais vus comme des acteurs à part entière qui vont négocier avec le gouvernement afin de faire entendre leur voix pour la construction d\u2019une paix juste et socialement équitable.les négociations avec les farc Après plus de quatre ans de négociations entre la guérilla des FARC et le gouvernement de Juan Manuel Santos, les deux parties ont mis fin à leur confrontation en concluant l\u2019Accord de La Havane, en septembre 2016.Outre le désarmement et la réinsertion des membres des FARC dans la vie institutionnelle, l\u2019accord touche des enjeux sociaux comme la question agraire et prévoit, par exemple, un fonds de trois millions d\u2019hectares de terre qui a été créé pour appuyer les paysans pauvres et sans terre.Il vise aussi à garantir aux démobilisés et aux secteurs les plus affectés par le conflit une participation active à la vie politique ainsi qu\u2019aux victimes le droit à la vérité, à la justice et à des réparations.Bien qu\u2019il ait eu le pouvoir de légaliser et d\u2019institutionnaliser l\u2019accord, le président colombien, Juan Manuel Santos, en quête de légitimité, a fait le pari de le soumettre au vote populaire le 2 octobre 2016.Résultat : la population colombienne a rejeté l\u2019accord à 50,2 %.Plusieurs raisons peuvent expliquer ce résultat.Tout d\u2019abord, la droite conservatrice a mené une campagne démagogique et fallacieuse affirmant que l\u2019accord allait livrer le pays aux FARC, qui s\u2019empresseraient de gouverner sous l\u2019influence du « castro-chavisme ».Ensuite, du côté des groupes rebelles, l\u2019accord n\u2019impliquait que les FARC, laissant planer l\u2019incertitude sur la résolution du conflit avec les autres groupes de guérilleros.Finalement, les politiques néolibérales comme le libre-échange et l\u2019extractivisme, dénoncées par les organisations sociales, ne sont pas abordées dans les accords de paix : le gouvernement a refusé de discuter de modèle économique avec la guérilla et la répression contre les organisations syndicales, paysannes et autochtones n\u2019a pas cessé.L\u2019accord entre le gouvernement et les FARC n\u2019est toutefois pas mort avec le non au référendum.Le gouvernement a rouvert les négociations pour prendre en compte quelques-unes des critiques des secteurs les plus conservateurs de la Colombie qui ont mené la campagne contre la ratification.Ces négociations se sont conclues le 24 novembre 2016 et le nouvel accord a été ratifié par le Sénat et la Chambre des représentants le 30 novembre.Ces organes législatifs doivent maintenant adopter des lois concernant chaque point de l\u2019accord.Le nouveau parti politique créé par les FARC est déjà inscrit à la commission électorale et le regroupement des guérilleros, approuvé le 28 décembre 2016, est amorcé en vue de la démobilisation et du processus d\u2019amnistie.Fait à noter, en plus de bénéficier aux membres des FARC, l\u2019amnistie couvre aussi les militaires ayant commis des crimes dans le contexte du conflit ainsi que les leaders sociaux accusés d\u2019être membres de la guérilla.les négociations avec l\u2019eln Les négociations avec l\u2019ELN se poursuivent par ailleurs en 2017.Les points qu\u2019elles doivent couvrir ont fait l\u2019objet d\u2019un accord au moment même où se terminaient les négociations avec les FARC.Il est difficile de savoir combien de temps elles RELATIONS 789 MARS-AVRIL 2017 37 AILLEURS construire LA PAIX en coloMbie Outre la démobilisation des acteurs armés, la paix en Colombie dépend des réponses politiques qui seront développées pour mettre fin aux injustices aux sources du conflit.Le rôle qu\u2019on accorde enfin à la société civile dans le processus de paix est porteur d\u2019espoir.Leila Celis L La participation de la société civile au processus de paix est une exigence légitime : rappelons que les principales victimes du conflit sont des civils., Relations789_mars-avril2017_INT2.qxp_Mise en page 1 17-02-23 16:16 Page37 dureront, mais il est très probable que ce qui a été accordé aux FARC en matière de démobilisation, de participation politique et de justice le soit aussi à l\u2019ELN.Par contre, si ces deux groupes rebelles ont beaucoup en commun, ils sont aussi très différents.L\u2019ELN est une guérilla guévariste, fortement influencée par la théologie de la libération (deux de ses fondateurs étaient des prêtres, Manuel Pérez et Camilo Torres), qui a toujours priorisé le travail politique à sa croissance sur le planmilitaire.Ainsi, alors que les FARC peuvent être vues comme une armée qui fait de la politique, l\u2019ELN doit davantage être vue comme un parti politique armé, ce pourquoi elle tient à ce que la société civile participe aux négociations de paix.Cette revendication a été acceptée par le gouvernement : il s\u2019agit du premier point qui sera abordé au moment où des gestes humanitaires, comme la libération des séquestrés, doivent être posés par la guérilla.Un autre point central est la question de la souveraineté sur les ressources naturelles, l\u2019ELN étant un ennemi déclaré des transnationales extractivistes.Or, l\u2019extractivisme est la pièce centrale de la politique économique du gouvernement.Bref, les négociations avec l\u2019ELN risquent de prendre encore beaucoup de temps, mais un accord avec ce groupe est nécessaire pour mettre fin au conflit armé.table sociale pour la paix Personne ne s\u2019attend à ce que la participation de la société civile aux négociations soit facile : les questions de la méthodologie, du calendrier, de la représentativité et de la diversité sont assurément complexes.Mais c\u2019est précisément cette participation qui peut être le gage de la réussite de ces négociations.Non seulement parce que cela permettra à la société d\u2019être bien informée \u2013 et donc d\u2019éviter la démagogie qui a marqué la campagne référendaire du « non » à l\u2019accord avec les FARC \u2013, mais aussi parce que les questions sociales que les secteurs populaires veulent aborder sont celles qui sont à l\u2019origine du conflit.Par ailleurs, la participation de la société civile au pro cessus de paix est une exigence morale légitime : rappelons que les principales victimes du conflit colombien sont des civils.C\u2019est dans ce contexte que le Congrès des peuples, une organisation qui regroupe une partie importante du mouvement social colombien, a conçu la Table sociale pour la paix.Celle- ci se veut l\u2019espace des négociations de paix des secteurs populaires organisés, en cherchant aussi à faciliter la participation des secteurs non organisés.Les organisations sociales ont des propositions concrètes pour la paix, pour l\u2019économie et pour la société, qui entraîneraient une diminution des inégalités et des injustices sociales les plus criantes.Certaines d\u2019entre elles qui visent la protection de l\u2019économie paysanne et l\u2019accès à la terre, par exemple, ont déjà été reprises par différents gouvernements lors de négociations passées, mais ceux-ci n\u2019ont jamais respecté leurs engagements.Dans le cas d\u2019autres propositions critiques des traités de libre-échange, par exemple, les gouvernements successifs ont carrément refusé de les entendre.Par conséquent, il ne faut pas s\u2019attendre à des transformations profondes.Celles que le mouvement social pourra arracher à l\u2019État dans le cadre des négociations de paix dépendront, comme toujours, de sa capacité de mobilisation.Le pari n\u2019est pas facile : 2017 est une année d\u2019élections présidentielles et indépendamment de l\u2019avancement des négociations avec l\u2019ELN, la question est de savoir si le nouveau gouvernement mettra en œuvre les accords de paix ou non.Le mouvement social devra donc choisir entre continuer la mobilisation ou appuyer une candidature pour un gouvernement de transition qui pourrait s\u2019engager à mettre en œuvre les accords de paix, même s\u2019il ne veut pas céder sur les questions-clés comme le modèle extractiviste et le libre- échange.Il s\u2019agit sans doute d\u2019un moment historique pour la Colombie, puisque c\u2019est la première fois que les acteurs armés et l\u2019État reconnaissent le rôle central de la société civile dans la construction de la paix.Le défi pour faire avancer cette dernière en 2017 est donc de permettre une véritable participation des secteurs populaires.Il est de taille, mais les circonstances paraissent favorables : sauf l\u2019extrême droite, tous les acteurs ont à y gagner si les négociations de paix réussissent.38 RELATIONS 789 MARS-AVRIL 2017 Manifestation d\u2019appui à l\u2019accord de paix renégocié par le gouvernement colombien avec les FARC, le jour de sa signature à Bogotá, le 24 novembre 2016.Photo : PC/Ivan Valencia Relations789_mars-avril2017_INT2.qxp_Mise en page 1 17-02-23 16:16 Page38 Relations789_mars-avril2017_INT2.qxp_Mise en page 1 17-02-23 16:16 Page39 Relations789_mars-avril2017_INT2.qxp_Mise en page 1 17-02-23 16:16 Page40 RELATIONS 789 MARS-AVRIL 2017 41 Bernard senécal, s.j.L\u2019auteur, jésuite sud-coréen d\u2019origine québécoise, enseigne le bouddhisme à l\u2019Université Sogang à Séoul en Corée du Sud.Son nom coréen est Seo Myeongweon.e suis arrivé en Corée du Sud en 1985.Adolfo Nicolás, celui qui allait devenir supérieur général de la Compagnie de Jésus entre 2008 et 2016, me prévint alors que dix ans seraient nécessaires pour m\u2019initier à la langue ouralo-altaïque et à la culture sinisée locales, et pas moins du double pour commencer à rendre à l\u2019Église coréenne un service novateur.Ses conseils se sont révélés justes.Grâce à l\u2019obtention d\u2019un doctorat en bouddhisme coréen en 2004, suivi d\u2019un diplôme de maître Seon (Zen en coréen) en 2007, je me trouve aujourd\u2019hui \u2013 avec quelques laïques coréens et étrangers \u2013 à la tête d\u2019une toute petite communauté d\u2019un genre unique au pays du Matin Calme en ce qu\u2019elle est œcuménique, interreligieuse et internationale.Jumelée à une association bouddhiste coréenne dite « La Voie du Seon » (Seondohoe) et rattachée à la lignée du maître chinois Linji (IXe siècle), elle se spécialise dans une rencontre multidimensionnelle avec la tradition fondée par le Bouddha.Le nom de cette communauté \u2013 la Communauté du champ de pierre au bout du chemin \u2013 s\u2019inspire du nom du village où elle se situe et du sol pierreux de la région.Il exprime le désir d\u2019aller au bout du chemin de la rencontre avec les bouddhistes, l\u2019autre et le Tout Autre, quelle que soit l\u2019aridité du chemin.Située en basse altitude, dans les contreforts de la chaîne montagneuse de l\u2019est du pays, à une centaine de kilomètres de Séoul, cette nouvelle communauté pratique l\u2019agriculture biologique sur un terrain de 3000 m².Elle intègre aussi quelques personnes sou?rant d\u2019un handicap physique ; c\u2019est ainsi que le philosophe suisse Alexandre Jollien et sa famille sont venus s\u2019y former pendant trois ans (2014-2016).Il a fallu plusieurs années pour convaincre les jésuites de fonder cette communauté, ce qui fut fait en septembre 2014 par le Père Yohan Cheong, nouveau supérieur des jésuites du pays, dès le premier jour de son mandat et dans la foulée de la visite du pape François en août de la même année.En avril 2015, après six mois de négociations serrées, le gouvernement sud-coréen a accordé à la communauté le statut d\u2019association religieuse d\u2019intérêt public sans but lucratif.Une reconnaissance due au fait que la communauté ouvre un espace de rencontre et de vie, au-delà des tendances au repli identitaire et au fractionnement caractéristiques du pays, et ce, sur di?érents plans.Sur le plan géopolitique, en e?et, la péninsule est divisée entre une Corée du Nord et une Corée du Sud toujours en état de guerre.Bien que Pyongyang et Séoul ne soient situées qu\u2019à une heure de train express, l\u2019écart politique, économique et culturel ainsi que la tension militaire entre ces capitales sont tels que la réuni?cation des deux États paraît très improbable.D\u2019aucuns considèrent ces États tampons \u2013?entre la Chine, le Japon et la Russie?\u2013 comme la zone du Paci?que où le risque d\u2019un a?rontement entre Pékin et Washington est maximal.À cet égard, l\u2019élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis n\u2019a rien de rassurant.Sur les plans économique et politique, par rapport au Nord communiste en faillite, le Sud, fortement urbanisé et démocratique (depuis 1988), jouit d\u2019une avance technologique écrasante.Mais sur le plan social, sa démocratie est en crise?; sa natalité est parmi les plus basses du monde?; son taux d\u2019alcoolisme rivalise avec celui de la Russie?; et son taux de suicide est le plus élevé des pays de l\u2019OCDE.Le service militaire est obligatoire?; il dure 20 mois et demeure fort dangereux.La jeune génération du Sud a surnommé son pays « Hell Choseon », c\u2019est-à-dire l\u2019enfer coréen, et une grande partie d\u2019entre elle (environ 70?%) souhaite émigrer vers le Canada, les États-Unis, l\u2019Australie ou la Nouvelle-Zélande.Sur le plan religieux, l\u2019éthos sud-coréen se compose de plusieurs in?uences?: chamanique, confucéenne, taoïste, bouddhique et chrétienne.Le confucianisme domine les autres.Il induit des comportements claniques et favorise des rapports sociaux fortement hiérarchisés, qui tendent à exclure tout dialogue.Le chamanisme est marginalisé?; l\u2019œcuménisme entre les catholiques (8?% de la population) et les protestants (19?%) est quasi absent de même que le dialogue entre les chrétiens et les bouddhistes (23?%).Les mariages mixtes et interreligieux sont di?ciles, sinon quasi impossibles.Nombre de chrétiens attirés par le bouddhisme, et inversement, souffrent de cet état de fait.Mais rares sont les lieux où il leur est possible d\u2019en parler ouvertement.Face à cette impasse, mon expérience de professeur titulaire à l\u2019Université Sogang, de chercheur et d\u2019assistant rédacteur en chef du Journal of Korean Religions, depuis 2005, m\u2019a amené à réaliser que l\u2019enseignement supérieur \u2013?lorsqu\u2019il n\u2019est pas ancré dans la spiritualité ni relié à la nature?\u2013 est incapable de transformer les modes de pensée des étudiants, leur conscience du monde.Au carrefour de la voie du Christ et de celle de Bouddha, la Communauté du champ de pierre au bout du chemin leur propose une spiritualité qui concilie ré?exion intellectuelle et un contact rude et dépouillant avec la terre.Cette nouvelle spiritualité chrétienne se veut ouverte aux autres traditions.Elle cherche à o?rir, au cœur du nord-est asiatique, un espace de communication et de paix, par-delà les multiples fractures dont sou?re, à l\u2019instar du monde, la péninsule du Matin Calme.Au carrefour de la voie du Christ et de celle de Bouddha, la Communauté du champ de pierre au bout du chemin propose une spiritualité qui concilie réflexion intellectuelle et contact avec la terre.Apprendre des bouddhistes Sur lEs pas d\u2019Ignace Relations789_mars-avril2017_INT2.qxp_Mise en page 1 17-02-23 16:16 Page41 Anacaona texte?: rodney saint-éloi illustration?: Mance Lanctôt L\u2019enfant sorti des côtes de la lune est dévoré par les loups Les vautours appellent les vautours Les jardins empoisonnent les fruits La terre muette se tait désespérée La terre mendie la charité des pluies Une femme est debout sur ma joue Une femme me tend la main Anacaona qu\u2019elle s\u2019appelle dans le poème Anacaona lune fêlée Anacaona ?eur d\u2019or Dans quelle tribu es-tu?Parle-moi de la traversée Parle-moi des hyènes Parle-moi des panthères Parle-moi de ton royaume d\u2019épis Le temple a été vilipendé, sais-tu La terre est une grimace de terre Les voyous signent les décrets de nos vies Que le monde est triste Avec ses lutins et ses squelettes Avec ses soldats en fête L\u2019orage parle aux orages Les dieux sont syphilitiques Ils ont ligoté les éclairs les mythes Ils ont liquidé les testaments les tombes Ils ont barricadé l\u2019espoir la beauté l\u2019amour Ma consolation, oui, je dis consolation j\u2019en témoigne une fois pour toutes J\u2019ai rencontré une dame qui ressemble à l\u2019aurore Elle s\u2019appelle la dame bleue Elle s\u2019appelle Xaragua Managua Anacaona Elle me dit dans la langue de ses ancêtres Je suis Anacaona, la reine Quisqueya Je suis belle même en ces temps indignes Je suis l\u2019eau, l\u2019air et la terre Je suis de la lignée d\u2019Anacaona, lui dis-je Elle m\u2019a serré sur son cœur J\u2019ai respiré une bou?ée d\u2019humanité Ce qui est à moi cette terre d\u2019Indien Cadastre de mers orgiaques a?alées Ce qui est à moi présence hautaine des pierres Cruauté des destins de crocodile Ce qui est à moi cette toute petite face d\u2019indienne Transmuée trouée or cajou Sur une pièce de monnaie hypothétique Anacaona pierre de tonnerre Je parlerai ta langue et te dirai Le feu est tombé en syncope Le soleil a froid au son des tambourins Mon peuple joue le jour à la loterie La tempête de feu est annoncée Trop de sang sur la terre, dis-tu Nous aurons les chi?res faciles Nous aurons la ?èvre aux mollets Nous aurons les visages fervents Nous aurons des sentinelles d\u2019acier Des frissons d\u2019hydrocarbure Nous sommes nus et aveugles À genoux et sans genoux Petits et mesquins comme les chiens galeux Nous marchons dans nos pieds bots Nous cachons la lune à la lune Nous extorquons le soleil au soleil Nous sommes les marchands du désespoir Nous vendons les restes de pluie Rien que pour vendre la pluie Nous nous fermons dans nos basses œuvres Nous sentons les aisselles enguenillées Nous sommes des latrines ?ères Nous applaudissons nos mâchoires coupantes Nous sommes des taureaux sans cornes Nous sommes des taureaux sans force Nous sommes lâches comme les puces Nous sommes lâches comme les guerres Nous vaincrons la victoire la défaite Nous mangerons le papier monnaie Nous serons grands dans nos suicides Nous serons peuples dans nos trahisons Nous serons malheurs à la tourelle de la honte 42 RELATIONS 789 MARS-AVRIL 2017 petits PoèMes dU pays d\u2019En bas \u2022 ChroNique poéTique Relations789_mars-avril2017_INT2.qxp_Mise en page 1 17-02-23 16:16 Page42 RELATIONS 789 MARS-AVRIL 2017 43 Les Originels, Echeverria, 2014, acrylique, graphite, zinc, perles de verre et cristaux Swarovski sur toile, 61 x 61 cm ?Relations789_mars-avril2017_INT2.qxp_Mise en page 1 17-02-23 16:16 Page43 44 RELATIONS 789 MARS-AVRIL 2017 L\u2019auteure est écrivain et philosophe ladimir Poutine en Russie, Recep Tayyip Erdogan en Turquie, Bashar al-Assad en Syrie, Donald Trump aux États-Unis\u2026 la liste des autocrates pourrait s\u2019allonger.Doit-on s\u2019inquiéter ?N\u2019avons-nous pas l\u2019impression que des tisons dansent au-dessus de barils de poudre ?Là où nous sommes, tout paraît paisible.Nous nous promenons en forêt, il fait beau.Nous marchons, heureux et plutôt insouciants.Nous avons apporté des saucisses à griller.Mais soudain, un forestier nous croise au moment où nous nous apprêtons à bivouaquer : « Vous ne voyez pas ?s\u2019écrie-t-il, a?olé.Le sous-bois est terriblement sec, il su?t d\u2019une étincelle et ce parc si tranquille se transforme en fournaise.» Nous plions bagage et accélérons le pas.Nous espérons qu\u2019aucun énergumène n\u2019allume de feu de camp\u2026 Nous croisons des étrangers qui arrivent d\u2019un peu plus loin.Encore sous le choc, ils nous racontent qu\u2019ils fuient au risque de leur vie car, là-bas, le brasier est déjà incontrôlable.Voilà mon sentiment.Je pense qu\u2019un « forestier social » comprendrait immédiatement les risques que courent nos sociétés.Il ne pleut pas depuis trop longtemps.L\u2019eau manque.L\u2019extrême de la sécheresse dans l\u2019univers social, c\u2019est sans doute le ressentiment.Le ressentiment au sein d\u2019une population commence avec l\u2019impression refoulée d\u2019avoir été politiquement trahie, de ne plus pouvoir faire con?ance.S\u2019ajoutent d\u2019autres facteurs comme le désarroi intérieur, ou si vous préférez, le cynisme complet vis-à-vis des questions fondamentales de l\u2019existence humaine : Qui suis-je ?Quel est le sens de cette vie ?Quel est notre destin ?Plus encore, le désarroi se nourrit du malheur des pauvres et de l\u2019angoisse qu\u2019il injecte dans la classe moyenne qui peut à tout moment basculer dans le même enfer.En plus de cette angoisse, l\u2019impression que le journalisme d\u2019investigation est presque anéanti par l\u2019info-spectacle, que l\u2019éducation ne vise plus l\u2019art de penser mais l\u2019adaptation aux forces du marché, que la médecine ne vise plus la santé des gens mais la «?santé?» de l\u2019industrie médico- pharma ceutique, que l\u2019art n\u2019est plus qu\u2019une distraction\u2026 Bref, nous développons le sentiment que nous ne sommes plus là pour prendre soin les uns des autres, mais pour servir une machine qui nous échappe complètement.Tout cela se transforme en ressentiment lorsqu\u2019on se sent soi-même en train d\u2019abdiquer au pro?t de la machine.On en vient alors à haïr secrètement notre inavouable inaction qui a?aiblit nos institutions démocratiques.Ne pouvant plus regarder en face notre démission, nous sommes tentés de projeter notre ressentiment sur un ennemi (toujours extérieur au «?nous?» national) et sur un bouc émissaire (toujours intérieur à ce même «?nous?» national).Le principe est le suivant?: tant que la majorité croit aux organisations collectives (politiques, économiques, sociales), le ré?exe démocratique consiste à voter à droite ou à gauche.Les citoyens misent sur l\u2019équilibre de ces deux «?rationalités?» pour neutraliser les excès des hommes et des femmes de pouvoir.Mais lorsque trop de gens n\u2019ont plus rien à perdre et qu\u2019ils sont asséchés par le ressentiment, ils se rallient facilement à la personne qui pointe le doigt en disant?: «?L\u2019ennemi c\u2019est lui, le bouc émissaire, le voici.?» C\u2019est comme si cette personne plaçait une loupe sur la broussaille pour faire converger le ressentiment?: soudain «?la cause du mal?» est localisée.Et le feu prend.C\u2019est alors qu\u2019arrive au pouvoir, non plus un chef politique, mais un danger public.Dit autrement, la démocratie permet le moins pire des gouvernements, mais lorsque le ressentiment dépasse la mesure, le pire peut l\u2019emporter.Dans l\u2019histoire humaine, ces passages par le pire ont presque toujours tourné au cauchemar, parce que le pyromane est d\u2019autant bon stratège qu\u2019il n\u2019a rien à faire de la vérité ou de quelque moralité que ce soit.Lorsqu\u2019on s\u2019en aperçoit, il a déjà organisé sa police, et gare aux opposants.Mais qu\u2019est-ce qui le rend si dangereux?Prenons l\u2019incendiaire qui a accaparé l\u2019espace politique chez nos voisins du Sud.Il est si narcissique qu\u2019il ne peut supporter de perdre.Gagner est le critère absolu de sa propre existence.Il n\u2019a rien à faire d\u2019un système de valeurs à droite ou à gauche, religieux ou laïque, ouvert ou fermé?; il ne défend pas des valeurs, ni même une idéologie (il utilisera l\u2019idéologie la plus opportune, selon les situations)?: ce qui importe, c\u2019est de gagner.Toutes les tricheries sont non seulement possibles, mais nécessaires et légitimes vis-à-vis de ce seul impératif.Si, pour arriver à ses ?ns, il doit incendier la forêt, il le fera.«?Tous unis contre l\u2019ennemi?» constitue pour lui la seule solidarité possible, car il est incapable de défendre un minimum de bien commun propre à la vie politique et à l\u2019équilibre social.Mais en réalité, malgré le malheur qui suivra, et peut-être provoquée par ce malheur, une autre solidarité naîtra.Car mise à l\u2019épreuve, l\u2019humanité ?nit par se souder autour de son plus grand principe de survie?: prendre soin les uns des autres.Cependant, le malheur n\u2019est pas nécessaire.L\u2019eau pour contrer l\u2019incendie est en nous.Par elle, chacun d\u2019entre nous peut humidi?er la forêt et prévenir le feu.Le pyromane n\u2019a alors plus de chance.C\u2019est notre agir et notre vigilance qui gardent vivantes nos institutions démocratiques, sans lesquelles elles ne peuvent que dépérir.Ce qui a toujours manqué dans l\u2019histoire et qui nous met chaque fois en danger, c\u2019est la promptitude à repérer à temps les usurpateurs et à rejeter radicalement leur autorité.Il nous faut y remédier, car «?laisser la chance au coureur?» signi?e perdre notre pouvoir collectif et abandonner le monde aux «?pyromanes?»1.questions de sens V Jean Bédard Péril en la demeure 1.L\u2019auteur a développé cette idée dans Le pouvoir ou la vie, Montréal, Fides, 2008.Relations789_mars-avril2017_INT2.qxp_Mise en page 1 17-02-23 16:16 Page44 La dette du Québec : vérités et mensonges ATTAC QUÉBEC Montréal, M éditeur, 2016, 143 pa dette : une obligation, un devoir ?Peut-on y ré?échir davantage et développer une véritable ré?exion collective à son sujet ?Analyser de manière critique le concept même de la dette en observant ses origines et ses répercussions, en particulier au Québec : tel est l\u2019objectif central qui a guidé le collectif d\u2019auteurs derrière ce livre d\u2019ATTAC Québec, le troisième publié par cette association altermondialiste.Coordonné par Audrey Laurin-Lamothe, Chantal Santerre et Claude Vaillancourt, le collectif se questionne sur la dette comme instrument de soumission, sur ce qu\u2019on peut apprendre de son histoire et aussi sur une dette oubliée?: la dette environnementale.Ce livre de vulgarisation s\u2019appuie sur de nombreux rapports de recherche et discours médiatiques pour étayer son propos.Riche en détails, fort dans la déconstruction de prêts-à-penser courants dans les médias \u2013?comme ceux crédibilisant le compteur a?olant de l\u2019Institut économique de Montréal (IEDM) censé calculer la dette québécoise?\u2013, l\u2019ouvrage amène le lecteur à adopter une position critique.?Claude Vaillan- court, qui signe un chapitre sur l\u2019intérêt de mener des audits citoyens de la dette, résume bien ce questionnement en demandant?: «?à qui la doit-on?Combien, précisément?Dans quelles circonstances et dans quels buts se sont faits les prêts?» (p.17-18).Le collectif apporte à ces questions des réponses intéressantes, en analysant entre autres comment la dette est dramatisée pour justi?er des mesures d\u2019austérité.Au Québec comme dans bien des pays, cette instrumentalisation de la dette existe et cache le fait que notre gouvernement se prive délibérément de revenus importants depuis des années.Comme on le sait, il met l\u2019accent sur «?l\u2019urgence?» de réduire la dette, au moins depuis la loi sur le dé?cit zéro adoptée sous le gouvernement du Parti québécois, en 1996, puis depuis la publication du manifeste Pour un Québec lucide, en 2005.À cet égard, le chapitre signé par Rimal Illel Mahleb et Clara Dallaire-Fortier esquisse bien la petite histoire de la dette publique québécoise.Sans nier l\u2019importance de s\u2019occuper adéquatement de cet enjeu, Chantal Santerre explique pour sa part qu\u2019avant de brandir l\u2019épouvantail de la dette, il faut savoir ce que les tenants de son remboursement soi-disant prioritaire mettent sous ce vocable.Elle nous aide à comprendre les di?érents concepts \u2013 dette nette, dette brute, dette du secteur public, etc.?\u2013 qui, habilement manipulés, servent à justi?er le désengagement de l\u2019État de sa mission sociale.Cela se traduit notamment par un démantèlement des services publics et par l\u2019augmentation du taux d\u2019endettement des ménages au ?l du temps.Audrey Laurin-Lamothe et Céline Hequet s\u2019y attardent, expliquant entre autres que?l\u2019endettement devient, pour les ménages, «?leur dernier ?let de sécurité?» (p.57).Mais l\u2019originalité de l\u2019ouvrage réside dans sa synthèse ?nale qui est en fait un renversement complet de la prémisse de base des défenseurs du remboursement de la dette, a?rmant que «?si on ne fait rien, ce sont les générations futures qui devront payer la facture?».En e?et, Dominique Bernier souligne que la dette qu\u2019il faut rembourser prioritairement, c\u2019est la dette environnementale.Elle le montre bien, notamment en chi?rant le coût de la dégradation de l\u2019environnement à partir du rapport de l\u2019ONU intitulé «?Évaluation des écosystèmes pour le millénaire?», publié en 2005?: les dépenses des États pour pallier cette dégradation pourraient être de l\u2019ordre de 14 trillions (14 mille milliards) de dollars entre l\u2019an 2000 et 2050.En tant que citoyens, nous nous devons d\u2019élargir notre ré?exion sur des dimensions encore méconnues et cachées de la dette.Cet ouvrage y contribue.simon Paré-Poupart L\u2019âge des démagogues PIERRE-LUC BRISSON.ENTRETIENS AVEC CHRIS HEDGES Montréal, Lux, 2016, 128 p.entendre la plupart des spécialistes de la politique américaine, l\u2019arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche était imprévisible.Ils auraient dû accorder davantage de crédibilité aux analyses de Chris Hedges, dont ce livre d\u2019entretiens avec l\u2019essayiste québécois Pierre-Luc Brisson nous permet d\u2019apprécier la richesse.Ancien correspondant de guerre pour le New York Times, journaliste primé (il a reçu le Pulitzer en 2002), essayiste proli?que, Chris Hedges écrit depuis longtemps déjà sur la faillite des élites progressistes américaines et la montée du populisme et de l\u2019extrême-droite qui prend appui sur les conditions de vie pitoyables des Américains des villes industrielles délaissées par la grande entreprise.Possédant une maîtrise en théologie de l\u2019Université Harvard, en RELATIONS 789 MARS-AVRIL 2017 45 RecensionS \u2022 livres Relations789_mars-avril2017_INT2.qxp_Mise en page 1 17-02-23 16:16 Page45 plus d\u2019être ministre du culte dans l\u2019Église presbytérienne, il a dénoncé la montée de la droite religieuse dans American Fascists?: the Christian Right and the War on America (Free Press, 2007).Dans L\u2019Empire de l\u2019illusion (Lux, 2012), il réalise une véritable enquête sur une Amérique qui incarne la société du spectacle, telle que conceptualisée par Guy Debord.Puis, avec La mort de l\u2019élite progressiste (Lux, 2012), il signe un essai percutant dans lequel il dénonce la proximité des élites politiques progressistes avec les grands capitaines du néolibéralisme \u2013?un carquois bien rempli de ?èches qu\u2019il destine aux grandes ?gures du Parti démocrate dont Barack Obama et Hillary Clinton.Comme chroniqueur pour le site Web progressiste Thruthdig, il poursuit ses ré?exions sur ces phénomènes sans toutefois donner le bon Dieu politique sans confession à Bernie Sanders (comme le font d\u2019autres médias indépendants américains de gauche comme Democracy Now?!) qu\u2019il quali?e de politicien impérialiste \u2013 Hedges ne faisant pas toujours dans la subtilité.Pierre-Luc Brisson, historien de formation et passionné de politique (il tient, entre autres un blogue dans Voir.ca et au Hu?ngton Post Québec), réussit au ?l des entretiens à pousser Hedges à approfondir et à clari?er son propos sans jamais le pousser dans les câbles.Il manifeste un grand respect pour sa pensée, malgré quelques divergences, et on sent une certaine complicité s\u2019établir entre eux.Pour Hedges, les populistes de droite comme Trump et les leaders du Tea Party n\u2019ont fait que couvrir les angles morts de l\u2019élite progressiste pour s\u2019approprier le vote ouvrier et celui des classes populaires se sentant trahies par une prétendue gauche qui, à force de compromis avec l\u2019élite néolibérale, s\u2019est trop préoccupée de sauvegarder ses propres privilèges.Dans le contexte de la dernière élection américaine et du climat politique en Europe, où l\u2019extrême-droite poursuit son ascension au point où la France pourrait éventuellement voir le Front national obtenir la balance du pouvoir, ce petit ouvrage se présente comme un outil de compréhension des transformations so- ciopolitiques qui secouent actuellement une bonne partie de l\u2019Occident.Pour citer Brisson, «?à l\u2019heure où les vociférations des démagogues font appel aux instincts les plus sombres qui sommeillent au sein de nos sociétés, [la voix de Chris Hedges] est une voix discordante qui doit être entendue?».Martin Forgues Nous sommes le territoire ! MICHEL BEAUDIN, CÉLINE BEAULIEU, ARIANE COLLIN, GUY CÔTÉ, CLAIRE DORAN, LISE LEBRUN, RICHARD RENSHAW Montréal, Novalis, 2016, 152 p.uel beau titre que celui de cet ouvrage collectif du Groupe de théologie contextuelle ! Et juste en plus.Il parle e?ectivement davantage d\u2019être et d\u2019identité que d\u2019avoir et de possessions.Il n\u2019hésite pas à présenter notre environ- 46 RELATIONS 789 MARS-AVRIL 2017 RecensionS \u2022 livres Relations789_mars-avril2017_INT2.qxp_Mise en page 1 17-02-23 16:16 Page46 nement physique comme une extension de nos maisons, de nos terrains, de nos manières d\u2019être ensemble, de nos corps même.Ici, le territoire devient un véritable acteur social : il nous imprègne et nous fait, nous interroge et nous ancre, nous inquiète et nous réjouit.Lorsque, comme moi, on habite la Gaspésie, la lecture de ce livre ne peut que toucher une corde sensible en plus de fournir une solide analyse, un argumentaire convaincant et quelques perspectives d\u2019avenir innovatrices.Mais nul besoin d\u2019habiter en région pour apprécier cette ré?exion, car il presse que partout au Québec on cesse de considérer le territoire uniquement comme une banque de ressources à vendre.Pourquoi ne pas le voir et le recevoir, à l\u2019instar de ce collectif, comme un don, comme un élément majeur de notre identité québécoise, aussi important que la langue, la séparation de l\u2019Église et de l\u2019État, et l\u2019égalité homme/femme ?Cet ouvrage en possède en tout cas le sou?e.Il vise haut et loin sans jamais décoller de la conjoncture sociétale actuelle.On y rend compte de l\u2019ampleur du dé?(plus qu\u2019un changement, une mutation), de l\u2019entrechoquement de valeurs (privilégier l\u2019emploi ou l\u2019environnement), de l\u2019ambivalence de nos choix (apport de capitaux ou protection du terroir).On y présente deux points de vue, renvoyés allègrement dos-à-dos?: la vision comptable, prédatrice et gestionnaire de pro?ts et la vision culturelle, promotrice d\u2019interconnections vitales entre les humains et leur habitat.Une démons - tration sous forme dialectique présente chacune.Côté ombre, on dénonce l\u2019abus de pouvoir des minières, l\u2019idéologie néolibérale des gouvernements et l\u2019exclusion des Premières Nations de la gestion de leurs terres ancestrales.Côté lumière, on propose une approche spirituelle du territoire, puisée dans la tradition chrétienne de l\u2019Alliance que l\u2019on dit, à bon escient, apparentée aux spiritualités autochtones.Malgré quelques expressions théo - logiques inutilement spécialisées dans une publication qui vise un large public, telles «?le Verbe en qui Dieu a créé le monde?» (p.98), «?présence christique?» et «?présence agissante du Verbe?» (p.99), une intéressante ré?exion théologique donne un nouveau sou?e à un thème de l\u2019Ancien Testament, somme toute passablement oublié?: l\u2019Alliance entre Dieu et son peuple bien-aimé.En recevant de Dieu une terre sur laquelle il pourra en?n se reposer, Israël s\u2019engage à renouveler ses manières d\u2019habiter et de vivre le territoire.En échange, Dieu lui fait la promesse d\u2019un accompagnement indéfectible tout au long du che - minement social, politique, économique et spirituel qui fera du peuple une communauté de sens, de liens, de biens.Dans la dernière partie, axée sur l\u2019agir, le collectif prend notre terroir à bout de bras et propose aux lecteurs et aux lectrices de le «?libérer?» et de le «?jardiner, parcelle par parcelle?» (p.?105).Le projet est colossal mais déjà amorcé.Des pratiques contemporaines expérimentent déjà une autre façon de mettre en valeur, d\u2019enrichir et de redis - tribuer l\u2019apport socioéconomique que nous o?rent nos richesses territoriales.Les actions posées sont des formes de résistance, d\u2019occupation, de dénonciation et d\u2019alternatives.Elles sont en train d\u2019initier un véritable mouvement d\u2019ensemble qui sera potentiellement en mesure de créer «?une communauté de destin entre le territoire et nous?» (p.89).Au Québec, nous sommes une nation, une langue, des valeurs.mais aussi un territoire.Comme l\u2019a dit Fred Pellerin, «?Le Québec, c\u2019est tous ces petits points, ces petits picots, là sur la carte.c\u2019est du monde, du vrai monde?!?» Lise Baroni Dansereau Nous irons tous au paradis Le Jugement dernier en question MARIE BALMARY ET DANIEL MARGUERAT Paris, Albin Michel, « Espaces libres », 2016, 267 pa réédition en format de poche de ce volume déjà paru en 2012 permet d\u2019attirer l\u2019attention de nos lecteurs sur cet ouvrage fort important à maints égards, et pas seulement sur le plan théologique.Son titre, emprunté à une chanson de Michel Polnare?, ne porte pas sur le paradis, mais bien sur le jugement, comme l\u2019indique le sous-titre.Nous vivons dans un monde où triomphe l\u2019injustice et l\u2019hypothèse d\u2019un jugement divin est encore souvent perçue par les croyants comme la revanche des bons.Qu\u2019est-ce que cela peut vouloir dire pour nous aujourd\u2019hui ?Le livre se présente comme un dialogue entre Daniel Marguerat, exégète et théologien protestant et Marie Balmary, psychanalyste catholique.Ils s\u2019étaient rencontrés en 2006 lors d\u2019une conférence sur la mort.Daniel Margue- rat avait a?rmé?: «?Dieu se prononcera sur la vérité de chacun?: pour son bonheur ou pour sa honte?» (p.11).La référence à la honte avait fait sursauter Marie Balmary et les deux auteurs ont RELATIONS 789 MARS-AVRIL 2017 47 RecensionS \u2022 livres Relations789_mars-avril2017_INT2.qxp_Mise en page 1 17-02-23 16:16 Page47 alors décidé d\u2019un commun accord de pousser plus loin leurs ré?exions.Cela donne une série de huit chapitres, écrits alternativement par l\u2019un et par l\u2019autre.En conclusion, les deux auteurs s\u2019échangent six courtes lettres.Le tout donne un genre littéraire assez singulier, mais l\u2019ensemble est particulièrement réussi.Marguerat est un exégète compétent et rigoureux et les relectures psychanalytiques de passages bibliques faites par Marie Balmary sont particulièrement inspirées et éclairantes.Un livre de ce type se résume mal, car l\u2019argumentaire en est assez serré.Les auteurs rejettent fermement les oripeaux d\u2019une pastorale de la peur et du macabre qui a marqué l\u2019histoire et dont la marque reste inscrite dans l\u2019hymne funèbre Dies Iræ?: «?le Moyen-Âge n\u2019a pas lésiné sur la dramatisation du Jugement dernier.[\u2026] Cette rhétorique de la terreur s\u2019inscrivait dans une intention précise?: faire pression sur les ?dèles a?n de maintenir leur appartenance au troupeau des élus.Pour les \u201cméchants\u201d une seule issue?: obtenir in extremis le pardon de leurs crimes?; l\u2019Église monnayait au prix fort le prix du salut?» (p.8-9).Il reste que le Jugement dernier est partout dans la Bible, dans l\u2019Ancien Testament, mais aussi dans le Nouveau?: des 27 livres qui le composent, seule la courte lettre de Paul à Philémon n\u2019en parle pas.D\u2019où l\u2019opinion théologique de Marguerat?: «?Je dirais du Jugement dernier qu\u2019il est une ?ction fondatrice, qui engendre responsabilité et non culpabilité.?» Même si l\u2019«?Église médiévale s\u2019en est servie pour répandre l\u2019e?roi des damnations éternelles?» et que «?des prophètes de malheur brandissent aujourd\u2019hui le Jugement dernier pour alimenter un discours de ?n du monde?», Jésus, en «?conteur de paraboles?», l\u2019a mis fondamentalement «?au service d\u2019une rhétorique de la responsabilité?» (p.208).À propos des paraboles de Jésus, qui sont nombreuses à être commentées et interprétées, j\u2019ai particulièrement apprécié la relecture bouleversante qu\u2019a faite Marie Balmary de la parabole «?des talents?» (Matthieu 25, 14-30) et de celle de «?l\u2019infirme de la piscine?» (Jean 5, 1-8).Nous avons a?aire ici à un véritable feu d\u2019arti?ce de sens, toujours respectueux, toujours exigeant.Et pourtant, la résistance de Marie Balmary à l\u2019égard de la honte qu\u2019évoquait Daniel Marguerat subsiste.Elle s\u2019étonne que l\u2019on parle de honte et qu\u2019on oublie la gloire, le désir d\u2019in?ni.Elle attribue cette divergence à ce qui di?érencie les deux auteurs?: un homme, suisse, protestant et théologien, faisant face à une femme, française, catholique et psychanalyste.Le protestant, axé sur la lecture paulinienne, insiste sur la grâce et la responsabilité en se mé?ant de la «?gloire?» qui peut dériver en abus de pouvoir.La psychanalyste refuse pour sa part le vocabulaire de la honte et entrevoit la ?n dernière comme «?une sortie du statut de créature pour entrer dans la joie divine?» (p.254).Le débat est fascinant tant du point de vue de la théologie que de celui du dialogue œcuménique.Et il mérite d\u2019être prolongé grâce à notre lecture.André Beauchamp 48 RELATIONS 789 MARS-AVRIL 2017 RecensionS \u2022 livres Relations789_mars-avril2017_INT2.qxp_Mise en page 1 17-02-23 16:16 Page48 Le chantier des possibles Réalisation : Ève Lamont Les productions du Rapide-Blanc Québec, 2016, 79 mina documentariste Ève Lamont est connue pour sa pratique d\u2019un cinéma engagé et citoyen qui suscite la ré?exion.Après le remarqué Squat ! (2002), Pas de pays sans paysans (2005) et L\u2019imposture (2010), entre autres, elle nous livre cette fois un ?lm fort inspirant sur le quartier ouvrier de Pointe-Saint-Charles, à Montréal, et les batailles menées par ses résidents face à l\u2019incroyable frénésie immobilière qui y règne depuis quelques années.Situé dans le sud-ouest de la métropole, Pointe-Saint-Charles n\u2019est pas un quartier populaire comme les autres.Tous ceux qui y habitent vous le diront : c\u2019est un véritable village.Par sa taille (environ 13 000 habitants), par sa situation géographique particulière (petite enclave coincée entre le canal Lachine, l\u2019autoroute Bonaventure, les terrains du Canadien National (CN) et le Saint- Laurent), mais surtout en raison de l\u2019esprit de solidarité et du sentiment de ?erté qui s\u2019y sont développés au cours de luttes sociales.Un village d\u2019irréductibles, pourrait-on dire, un peu comme un certain village gaulois\u2026 Le ?lm s\u2019ouvre d\u2019ailleurs sur une scène où des résidents manifestent pour réclamer des logements sociaux : le ton est donné.Après quelques magni?ques vues aériennes prises par drone qui nous permettent de découvrir Pointe- Saint-Charles dans son ensemble, Ève Lamont entreprend de nous raconter l\u2019histoire courageuse de ce quartier qui fut longtemps le plus important secteur industriel de Montréal et du Canada.À l\u2019aide d\u2019images d\u2019archives captivantes et parfois émouvantes, on découvre les di?cultés que ses habitants ont dû surmonter à la suite du départ des grandes manufactures en banlieue et de la fermeture du canal Lachine à la navigation dans les années 1960.Cette population appauvrie (composée à la fois d\u2019anglophones et de francophones) s\u2019est fortement mobilisée pour prendre son destin en main.Plusieurs projets sociaux exemplaires ont alors vu le jour.Citons seulement la création de la première Clinique communautaire de santé au Québec (à l\u2019origine des CLSC d\u2019aujourd\u2019hui, mais toujours indépendante par ailleurs), de nombreuses coopératives d\u2019habitation (les logements sociaux et communautaires représentent actuellement 40?% du parc locatif) ou encore des Services juridiques communautaires, une petite révolution à l\u2019époque.Plus récemment, en 2006, la collectivité a aussi remporté une victoire marquante contre le projet d\u2019implantation d\u2019un casino, démontrant encore la capacité de mobilisation du milieu communautaire et des citoyens.Depuis quelques années, pris d\u2019assaut par des promoteurs gourmands séduits par son patrimoine industriel et sa proximité du centre-ville, le quartier connaît une rapide mutation.Ève Lamont a observé et documenté pendant dix ans ces transformations, caméra à l\u2019épaule.Elle nous expose les nouveaux dé?s majeurs auxquels les résidents sont confrontés, mais surtout, comment ces derniers se mobilisent pour mettre de l\u2019avant une vision de développement urbain axé sur le logement social et les projets communautaires.Nous suivons en particulier l\u2019évolution en parallèle de deux projets importants?: la construction d\u2019une résidence à but non lucratif pour les aînés, la Cité des bâtisseurs, dont le conseil d\u2019administration est composé de résidents militants âgés, ainsi qu\u2019un audacieux projet de réappropriation populaire d\u2019un immense édi?ce patrimonial de quelque 8300 m2?: le Bâtiment 7, un ancien atelier du CN sauvé de la démolition par une équipe de citoyens très engagés, le Collectif 7 à Nous.C\u2019est un des grands mérites de ce ?lm que de nous rendre témoins de la genèse de ces projets de longue haleine, des avancées et des di?cultés rencontrées, des moyens d\u2019action et de pression mis en place, des interventions auprès des élus, etc.Le tout avec une énergie enthousiaste qui ne se dément pas, relayée par des accents de musique enlevante.L\u2019image est soignée, le rythme vivant, l\u2019humour présent ; bref, on ne s\u2019ennuie pas devant ce docu, malgré quelques légères longueurs et redondances.D\u2019autant que l\u2019on prend plaisir à voir évoluer au ?l des ans, comme autant de ?ls conducteurs, di?érents acteurs ou personnalités phares de la Pointe, que l\u2019on vient à connaître.C\u2019est particulièrement le cas de Jean-Guy Dutil, « le président de la République de la Pointe », personnage coloré et sympathique, témoin privilégié de l\u2019histoire du quartier et de son évolution, qui apporte une belle note d\u2019humour et d\u2019humanité à l\u2019ensemble.Un message simple et pourtant essentiel ressort avec force du ?lm d\u2019Ève Lamont, comme le souligne à la ?n Mark Poddubiuk, l\u2019architecte impliqué dans le Collectif 7 à Nous : « La ténacité est fondamentale ».Ténacité et solidarité.Dans le contexte actuel d\u2019embourgeoisement tous azimuts de plusieurs quartiers à Montréal, alors que les médias insistent sur les vitrines fracassées à Hochelaga-Maisonneuve et que Saint- Henri se donne des airs «?branchouille- bobo?» totalement déconcertants, Le Chantier des possibles apparaît comme une excellente source de ré?exion et, surtout, d\u2019inspiration pour une recherche de solutions constructives et citoyennes.De quoi galvaniser les initiatives et les ardeurs revendicatrices d\u2019autres groupes ou quartiers.Céline Vangheluwe RELATIONS 789 MARS-AVRIL 2017 49 RecensionS \u2022 DocumEntaiRe Relations789_mars-avril2017_INT2.qxp_Mise en page 1 17-02-23 16:16 Page49 écrivaine autrichienne Elfriede Jelinek a relevé avec justesse que la fascination exercée par les bourreaux est incomparablement plus intense que celle qu\u2019exercent les victimes sur le public.Les victimes sont souvent nombreuses alors que les bourreaux voient leur individualité faire l\u2019objet de longues descriptions.La publication en français d\u2019une édition scienti?que du journal du chef de la propagande du Troisième Reich, Joseph Goebbels, par Horst Möller, directeur de l\u2019Institut d\u2019histoire contemporaine de Munich, en est un nouvel exemple.La couverture des quatre volumes met en valeur une très belle photo de Goebbels, reproduisant quelque chose de l\u2019idolâtrie nazie et nous laissant penser que le monstre se porte, se montre et donc se vend bien à notre époque.Comment résister à la fascination pour le mal et ses grandes ou petites incarnations dans une société du spectacle où l\u2019inquiétant, le grotesque, l\u2019absurde, le barbare, intéressent davantage que le bien, et où le désir d\u2019intensité et d\u2019étonnement demande sans cesse à l\u2019expérience d\u2019être forte ?Loin de moi l\u2019idée de prescrire un art modèle, qui ne devrait faire étalage que d\u2019événements ou d\u2019êtres à la morale au-dessus de tout soupçon.Loin de moi l\u2019envie d\u2019interdire une représentation des bourreaux.Néanmoins, il y a lieu de s\u2019interroger sur cette parole que j\u2019avais entendue à un colloque il y a plusieurs années?: «?on ne peut penser le cinéma d\u2019Hollywood après la Seconde Guerre mondiale sans son attirance pour l\u2019uniforme nazi\u2026?» Le cinéma américain des années 1950 et 1960 n\u2019aurait pas existé sans cette admiration à peine cachée pour l\u2019image du mal et l\u2019élégance incarnée par le bel et cruel o?cier du Troisième Reich.Le mal subjugue, il charme, et sa représentation ne sait que se complaire dans ce regard captivé qu\u2019il suscite.Une amie, découragée par la place que l\u2019on faisait au dictateur de son pays dans les médias du monde, me disait préférer ne plus écouter la télévision, ne plus lire les journaux, parce qu\u2019elle retrouvait chaque jour une fascination exacerbée pour tout ce qui touche le pouvoir de ceux qui font le mal ou du mal.Cette remarque donne à penser\u2026 Doit-on, pour lutter dans un monde comme le nôtre, rester sans cesse à l\u2019a?ût des événements et participer, tout en la dénonçant, à la séduction qu\u2019exercent l\u2019horreur et ceux et celles qui la perpétuent ?Ou y a-t-il quelque chose de vital, de nécessaire à vivre hors du temps, dans un milieu capable de se détacher du présent et de ses horreurs?L\u2019engagement et la présence au monde demandent-ils d\u2019avoir sans cesse les yeux grands ouverts?Comment penser notre participation politique et éthique à la vie en se détachant des manifestations qu\u2019elle semble nous imposer?La question est d\u2019importance, elle touche à ce que j\u2019ai senti tout au long de 2016, dès que je me mettais à lire sur Donald Trump.N\u2019y avait-il pas dans la presse américaine, avant même l\u2019investiture républicaine et dans les mois qui l\u2019ont suivie, une véritable fascination pour la force ou encore la mégalomanie de celui qui arrivait, malgré tous ses propos inquiétants, à plaire à une bonne partie de la population?Les chaînes de télévision ou de radio sidérées par le personnage, qui se demandaient sans cesse jusqu\u2019où il irait, lui laissaient néanmoins une place de choix dans leurs émissions quotidiennes.On peut bien sûr parler du diktat des cotes d\u2019écoute, mais la sur-présence de Trump dans les médias avant même qu\u2019il ne soit un candidat très sérieux me semble être le sujet d\u2019une analyse à faire.Les chaînes de télé ne sont-elles pas encore subjuguées par la réussite de celui qu\u2019elles pensaient n\u2019être qu\u2019un clown qui perdrait vite de son charme, quand la nécessité des élections ferait loi?Le succès que connaît actuellement l\u2019émission Saturday Night Live, qui laisse à l\u2019acteur Alec Baldwin le soin d\u2019incarner magni?que- ment le 45e président des États-Unis et qui déconstruit avec brio les tics et les manies du personnage, ne nous permet- il pas de comprendre que la force de Donald Trump tient précisément à sa capacité d\u2019occuper notre imaginaire, de coloniser l\u2019humour et à notre passion de savoir comment un tel phénomène est possible ?Le jour de l\u2019investiture de Trump, Angela Merkel a assisté à l\u2019ouverture d\u2019un musée à Potsdam.Beaucoup y ont vu un pied de nez au président américain ou encore un acte en faveur de l\u2019art, en faveur de l\u2019intemporel dans un monde qui se consacre à consommer le présent et à toujours demander à la contempo- ranéité une intensité dont Trump serait le symptôme.S\u2019il est nécessaire pour beaucoup de gens de vouloir connaître la dernière ga?e de Trump ou la dernière bourde d\u2019un ministre du gouvernement québécois, n\u2019est-il pas aussi important de tenter de se débrancher du monde contemporain et de la fascination pour le mal, l\u2019idiotie et la bêtise ?Après m\u2019être abonnée au compte Twitter de Trump, je me suis vite désabonnée.Je saurai bien assez vite ce qu\u2019il pense, je n\u2019ai pas à être aux premières loges de ses spectacles.En lisant Ubu roi d\u2019Alfred Jarry, publié en 1896, ou encore Les Clowns.Le dictateur et l\u2019artiste de l\u2019écrivain Norman Manea, qui parle de la Roumanie sous les Ceausescu, je saisirai peut-être mieux que sur Twitter quelque chose comme le présent.50 RELATIONS 789 MARS-AVRIL 2017 En finir avec la fascination L, Le carnet Catherine Mavrikakis Relations789_mars-avril2017_INT2.qxp_Mise en page 1 17-02-23 16:16 Page50 COMMANDEZ-LE ! CHAQUE ANCIEN NUMÉRO EST OFFERT AU PRIX DE 4$ + taxes et frais de port.514-387-2541 poste 234 | cleguen@cjf.qc.ca Voir la liste complète sur notre site : revuerelations.qc.ca VERSION NUMÉRIQUE (À L\u2019UNITÉ) ÉGALEMENT DISPONIBLE www.vitrine.entrepotnumerique.com (section Revues culturelles numériques) VOUS AVEZ MANQUÉ UN NUMÉRO?782 783 784 L\u2019AMOUR DU MONDE \u2013 LA RÉSISTANCE, LA PUISSANCE SOCLE DE TOUTE RÉSISTANCE IMPÉRATIF DE NOTRE TEMPS DE LA CRÉATION 785 786 787 788 À QUI LA TERRE?LE RÉVEIL ÉCOCITOYEN LA TRAHISON DES ÉLITES INCURSION DANS L\u2019ATHÉISME ACCAPAREMENTS, DÉPOSSESSION, INITIATIVES ET MOBILISATIONS AUSTÉRITÉ, ÉVASION FISCALE RÉSISTANCES ET PRIVATISATION AU QUÉBEC LA TRILOGIE DU 75e ANNIVERSAIRE LES DOSSIERS DES DERNIÈRES ANNÉES 770 UN MONDE QUI VACILLE 771 LA RETRAITE : UNE RESPONSABILITÉ COLLECTIVE 772 FAIRE FRONT CONTRE LA DROITE CANADIENNE 773 L\u2019INDE, TERRE DE LUTTES ET D\u2019ESPOIRS 774 POUR UNE ÉDUCATION ÉMANCIPATRICE 775 DES CHEMINS D'HUMANITÉ 776 CONTRÔLE SOCIAL 2.0 777 HALTE AU CAPITALISME VERT 778 FRANCOPHONIE EN AMÉRIQUE : ENTRE RÊVE ET RÉALITÉ 779 FRAGMENTS D\u2019ÉPHÉMÈRE 780 DANGER : IMPASSE DU PROGRÈS 781 SORTIR DU «CHOC DES CIVILISATIONS» Relations789_mars-avvril2017_COUV.qxp_Couvertures 721 décembre 2007 17-02-23 16:18 Page51 VIOLENCES ET HARCÈLEMENT EMPLOIS PRÉCAIRES CULTURE DU VIOL PAUVRETÉ ACCRUE DISCRIMINATION ET RACISME SYSTÉMIQUES PLAFOND DE VERRE AUSTÉRITÉ SEXISTE INIQUITÉ SALARIALE PARTAGE INÉGAL DES TÂCHES EN 2017, LES DROITS DES FEMMES SONT ENCORE BAFOUÉS C\u2019EST NON NÉGOCIABLE L\u2019ÉGALITÉ DE DROIT DOIT DEVENIR UNE ÉGALITÉ DE FAIT Relations789_mars-avvril2017_COUV.qxp_Couvertures 721 décembre 2007 17-02-23 16:18 Page52 "]
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