Relations, 1 mai 2017, Mai - Juin 2017, No 790
[" NUMÉRO 790 JUIN 2017 ARTISTE INVITÉE ERUOMA AWASHISH P P C O N V E N T I O N : 4 0 0 1 2 1 6 9 7,00 $ des PEUPLES AUTOCHTONES Amériques?: lA longue mArche SOMMES-NOUS VRAIMENT DANS UNE ÈRE «POST-VÉRITÉ»?DÉBAT ENTRE DOMINIQUE PAYETTE ET SIMON TREMBLAY-PEPIN 2 RELATIONS 790 MAI-JUIN 2017 DIRECTRICE Élisabeth Garant RÉDACTEUR EN CHEF Jean-Claude Ravet RÉDACTRICE EN CHEF ADJOINTE Catherine Caron SECRÉTAIRE DE RÉDACTION Emiliano Arpin-Simonetti DIRECTION ARTISTIQUE Mathilde Hébert ILLUSTRATIONS Jacques Goldstyn, Lino, Mance Lanctôt RÉVISION/CORRECTION Éric Massé COMITÉ DE RÉDACTION Gilles Bibeau, Mélanie Chabot, Eve-Lyne Couturier, Dario De Facendis, Jonathan Durand Folco, Claire Doran, Céline Dubé, Lorraine Guay, Mouloud Idir, Agustí Nicolau, Rolande Pinard, Louis Rousseau, Michaël Séguin COLLABORATEURS Gregory Baum, André Beauchamp, Jean Bédard, Jean-Marc Biron, Dominique Boisvert, Marc Chabot, Amélie Descheneau-Guay, Catherine Mavrikakis, Rodney Saint-Éloi, Marco Veilleux IMPRESSION HLN sur du papier recyclé contenant 100 % de fibres post-consommation.DISTRIBUTION Disticor Magazine Distribution Services Relations est membre de la SODEP et de l\u2019AMéCO.Ses articles sont réper toriés dans Érudit, Repère, EBSCO et dans l\u2019Index de pério di ques canadiens.SERVICE D\u2019ABONNEMENT SODEP (Revue Relations) C.P.160, succ.Place-d\u2019Armes Montréal (Québec) H2Y 3E9 514-397-8670 abonnement@sodep.qc.ca ABONNEMENT EN LIGNE www.revuerelations.qc.ca TPS: R119003952 TVQ: 1006003784 Dépôt légal Bibliothèque et Archives nationales du Québec: ISSN 0034-3781 Version numérique: ISSN 1929-3097 ISBN PDF: 978-2-924346-26-6 BUREAUX 25, rue Jarry Ouest Montréal (Québec) H2P 1S6 tél.: 514-387-2541, poste 279 relations@cjf.qc.ca www.revuerelations.qc.ca Fondée en 1941 La revue Relations est publiée par le Centre justice et foi, un centre d\u2019analyse sociale progressiste fondé et soutenu par les Jésuites du Québec.Depuis plus de 75 ans, Relations œuvre à la promotion d\u2019une société juste et solidaire en prenant parti pour les exclus et les plus dé munis.Libre et indépendante, elle pose un regard critique sur les enjeux sociaux, écono miques, politiques, environnementaux et religieux de notre époque.NUMÉRO 790 MAI-JUIN 2017 5 ÉDITORIAL LE SENS DU POLITIQUE Jean-Claude Ravet ACTUALITÉS 6 MONTRÉAL, VILLE SANCTUAIRE ?Michel Lambert 7 RADIO CENTRE-VILLE DÉNATURÉE Nathalie de Han 8 WALL STREET À WASHINGTON Jacques B.Gélinas 10 PALESTINE : VERS LA DÉPOSSESSION TOTALE Lorraine Guay 12 DÉBAT SOMMES-NOUS VRAIMENT DANS UNE ÈRE «POST-VÉRITÉ» ?Dominique Payette et Simon Tremblay-Pepin REGARD 32 MISER SUR LA SOUVERAINETÉ MUNICIPALE ET RÉGIONALE Roméo Bouchard 35 POUR EN FINIR AVEC LES DÉCHETS PLASTIQUES Annalisa D\u2019Orsi 39 SUR LES PAS D\u2019IGNACE AUX CÔTÉS DES RÉFUGIÉS À PARIS Marcela Villalobos Cid 41 QUESTIONS DE SENS MA PATRIE SAUVAGE Jean Bédard 42 CHRONIQUE POÉTIQUE de Rodney Saint-Éloi AMÉRIQUE, AMÉRIQUE RECENSIONS 45 LIVRES 49 THÉÂTRE ET LIVRE INTERACTIF 50 LE CARNET de Catherine Mavrikakis LES EXCLUS DE LA NUIT 49 32 24 relations 790 MAI-JUIN 2017 3 14 amÉriques : La Longue marcHe des peupLes autocHtones Emiliano Arpin-Simonetti 17 Les gardiens de L\u2019eau et de La terre Leena Minifie 18 Énergie est ne passera pas ! Tania Larivière 20 pour La dÉcoLonisation du canada Jean-François Roussel 22 Les Luttes autocHtones sont fÉministes Widia Larivière 23 naHuas et totonaques : une rÉsistance enracinÉe Paul Beaucage ARTISTE INVITÉE Récemment primée au gala de Tourisme autochtone Québec 2015, dans la catégorie «Artiste», Eruoma Awashish, de la communauté d\u2019Opitciwan, est détentrice d\u2019un baccalauréat en art interdisciplinaire de l\u2019Université du Québec à Chicoutimi.Ses œuvres visent à faire connaître davantage sa culture et parlent de métissage et de méta - morphose.La double identité de l\u2019artiste \u2013 Atikamekw par son père et Québécoise par sa mère \u2013 lui permet de mieux saisir les différences qui distinguent ces deux peuples et de créer des espaces de dialogue à travers ses œuvres.La souffrance et la blessure, comme passages vers la transformation et le dépassement de soi, sont des thèmes qu\u2019elle aborde souvent.«Ce que je suis, je le dois à ma famille, affirme-t-elle.Mes parents ont fait de moi une personne forte et sensible.Ma kokom (grand-mère) m\u2019a enseigné à travers ses silences ce que c\u2019est qu\u2019être une Atikamekw.J\u2019ai eu un parcours de vie rempli de beaux moments et aussi d\u2019épreuves.C\u2019est ce parcours mêlé à celui de mon peuple qui inspire mon travail artistique.» DOSSIER Eruoma Awashish, Matcaci («Au revoir»), triptyque, 2012, acrylique sur bois 24 La Lutte des Lencas au Honduras Ismael Moreno Coto 26 Les autocHtones de BoLivie et d\u2019Équateur, des sources d\u2019inspiration Entrevue avec Denis Langlois, réalisée par Emiliano Arpin-Simonetti 29 dans Le ventre des peupLes Natasha Kanapé Fontaine «Rédigés dans une langue de feu pleine de fulgurances, les essais de Jean-Claude Ravet ont la littérarité bouleversante, somptueuse et parfois abstraite des textes prophétiques.» LOUIS CORNELLIER, LE DEVOIR, 7 JANVIER 2017 Préfacé par Yvon Rivard, ce livre regroupe des textes de l\u2019auteur, publiés principalement dans Relations entre 2003 et 2015.EN LIBRAIRIES MONTRÉAL, NOTA BENE, 2016 190 PAGES | 21,95$.Photo : Osire Glacier, Playa Guillermo, Cuba. arrivée de Gabriel Nadeau-Dubois sur la scène politique est une bonne nouvelle pour Québec solidaire (QS) au moment où Françoise David, un pilier historique de ce parti, tire sa révérence.Ce jeune militant du mouvement étudiant a fait ses preuves comme analyste politique dans les médias ces dernières années.Il a notamment démontré un jugement politique remarquable et une capacité de vulgariser d\u2019importants enjeux de société dans une perspective de gauche, sans compromission à l\u2019égard de la justice sociale et du bien commun.En cela, il serait certainement un atout comme député à l\u2019Assemblée nationale et porte- parole de QS, en particulier pour permettre au parti de franchir le «mur des régions ».Mais son entrée en politique est aussi de bon augure pour la société québécoise dans son ensemble.En tant que figure emblématique du «printemps érable », puis comme artisan du récent processus de consultation citoyenne « Faut qu\u2019on se parle », mené à travers le Québec, il a su injecter un dynamisme démo cratique rafraîchissant dans l\u2019espace public, qui en a bien besoin.La déferlante de nouveaux membres qui rallient QS grâce à lui en témoigne.Il est bon de se rappeler de temps à autre que la politique ne se réduit pas aux « vraies affaires » \u2013 pour reprendre le slogan du gouvernement Couillard qui traduit bien la colonisation du domaine politique par la logique néolibérale \u2013 et que la démocratie ne se réduit pas à jouer les ventriloques de la majorité silencieuse.Au fondement du politique, il y a l\u2019engagement citoyen et le partage collectif de la parole en vue de discerner ensemble démocratiquement les grandes orientations de la société et du bien commun.Et s\u2019y tenir.Par ailleurs, ce renforcement de QS aura peut-être aussi comme vertu de détourner Jean-François Lisée d\u2019une tentation qui le démange : celle de se tourner vers la Coalition Avenir Québec pour jouer la carte identitaire, risquant ainsi d\u2019affaiblir le mouvement indépendantiste.Car la question identitaire, c\u2019est le pain béni des libéraux ; ils s\u2019en servent en maîtres comme d\u2019un épouvantail.Et si, plus largement, la droite y tient tellement, c\u2019est qu\u2019elle n\u2019a rien à proposer politiquement, économiquement et socialement à la société prise dans les mailles du tout-au-marché financier et du contrôle sécuritaire tentaculaires.Comme elle a une peur atavique de l\u2019action collective et de la participation citoyenne, vouant un culte aveugle à l\u2019ordre, elle se rabat sur une mémoire et une identité classées, figées, réifiées, pour ne pas dire fichées.Le passé, garant de l\u2019avenir, fait toujours autorité pour elle et détermine le présent.Or, une « politique » tournée vers l\u2019identité nationale est stérile, précisément parce qu\u2019elle n\u2019est pas politique.Cela ne veut pas dire que la culture et la langue n\u2019imprègnent pas la politique, à moins de considérer cette dernière comme la chasse gardée d\u2019une élite technocratique en attendant de lui substituer la gouvernance des algorithmes, en cette ère managériale et numérique.Ce qui est véritablement en jeu dans une politique nationale, c\u2019est le sens de l\u2019existence de la nation ou, en d\u2019autres mots, le projet de société.On peut s\u2019accrocher à l\u2019identité comme à une bouée.C\u2019est ce que font certains courants nationalistes d\u2019extrême-droite européens, mais ils n\u2019arriveront qu\u2019à bâtir des nations autoritaires repliées sur elles- mêmes, saisies par la peur et la haine de l\u2019autre.Le communautarisme comme le nationalisme identitaire n\u2019offrent pas de résistance à la globalisation néolibérale, car ils participent, chacun à leur manière, de l\u2019antipolitisme qui la caractérise.Dès lors, opposer le nationalisme identitaire au nihilisme capitaliste ne nous sort pas de ses griffes ; au contraire, cela nous y enserre désespérément, comme le fascisme avant lui.La table semble donc mise pour la convergence des partis indépendantistes, dans un souci historique de contrer l\u2019accaparement de la souveraineté populaire par une élite oligarchique transnationale, en redonnant sens à un projet de société qui ait des résonances tant sur les plans politique, économique et écologique que social et culturel.Certes, QS, le Parti québécois et Option nationale ne sont pas réductibles les uns aux autres, mais ils peuvent néanmoins œuvrer ensemble à faire aboutir la fondation politique de la nation québécoise qui tarde à advenir, en misant sur les forces vives de la société et sur la mise en route d\u2019une assemblée constituante.Dans cette perspective, QS pourrait désormais avoir la mission singulière d\u2019offrir un programme politique irremplaçable \u2013 dans la mesure où il sortira des vœux pieux et de la liste d\u2019épicerie des vertus sociales.C\u2019est celui d\u2019incarner au Québec une certaine idée du socialisme, si du moins on renoue avec le sens qu\u2019en donnait, au début du XIXe siècle, l\u2019un des premiers à utiliser le mot, Pierre Leroux, à savoir un projet qui défend la société contre l\u2019individualisme des rapaces, et la liberté contre l\u2019assujettissement.Jean-Claude Ravet relations 790 MAI-JUIN 2017 5 LE SENS du politique L\u2019 ÉDITORIAL Eruoma Awashish, Sans titre, 2005, encre de Chine sur papier et imitation de feuilles d\u2019or Montréal, ville sanctuaire?L\u2019encadrement du travail des policiers est crucial pour que le statut de ville sanctuaire de Montréal soit plus que symbolique.Michel Lambert L\u2019auteur est directeur général d\u2019Alternatives Par un vote unanime le 20 février dernier, le conseil municipal de Montréal a octroyé à la Ville le statut de «ville sanctuaire », ou « ville refuge » selon l\u2019expression consacrée.Comme on le sait, cette notion a été remise à l\u2019avant-plan par les menaces du nouveau président américain Donald Trump, qui a annoncé coup sur coup la possible extradition de plus de trois millions de personnes, puis le refus de permettre l\u2019entrée aux États- Unis aux ressortissants de sept pays principalement musulmans.Au sein d\u2019une ville se donnant ce rôle, les immigrants et les réfugiés qui ne sont pas en règle et se trouvent encore dans l\u2019attente d\u2019un statut sont protégés.Ils disposent ainsi du droit d\u2019accéder aux services municipaux sans crainte d\u2019être dénoncés ou déportés.C\u2019est ce qui a été adopté dans 37 villes américaines depuis le début de l\u2019année, dont New York, Chicago, Los Angeles et Boston, ainsi que dans quatre villes canadiennes, soit Vancouver, Toronto, Hamilton et London.À Montréal, le débat sur cette question, lancé notamment par une lettre ouverte de l\u2019organisme de solidarité Alternatives dans le quotidien Le Devoir (2 février 2017), s\u2019est rapidement imposé et la pression publique a été telle que le maire Denis Coderre n\u2019a pu se contenter de se montrer sympathique à l\u2019idée.La Ville de Montréal a ainsi adopté une déclaration et s\u2019est dite ouverte à offrir des services à toutes et à tous ; elle s\u2019est même permis de sommer Ottawa et Québec d\u2019en faire davantage pour les réfugiés, notamment pour accélérer les procédures et leur assurer des services de santé, d\u2019éducation et de logement.Mais Montréal est-elle devenue pour autant une authentique ville sanctuaire ?Pour que cela soit le cas, elle doit, clairement et nommément, ordonner aux services policiers municipaux de ne pas harceler les sans-papiers et, surtout, de ne pas les dénoncer aux services frontaliers ou d\u2019immigration en cas d\u2019arrestation.C\u2019est ce qu\u2019on appelle la politique du «don\u2019t ask, don\u2019t tell » (« ne demandez pas, n\u2019en parlez pas »).Or, dans le cas de Montréal, c\u2019est précisément là que le bât blesse.La déclaration adoptée par les élus mandate la Commission de la sécurité publique, de concert avec le Service de police de la Ville de Montréal, d\u2019étudier les modalités d\u2019une politique assurant l\u2019accès aux services sans risque de dénonciation ou de déportation, mais sans préciser les délais.Tant que cette politique n\u2019encadrera pas le travail des policiers, le statut de ville sanctuaire de Montréal restera plutôt symbolique.C\u2019est une déclaration d\u2019intention certes louable, mais qui ne permet pas d\u2019affirmer véritablement que les sans-papiers sont aussi\u2026 sans peur.Ce premier pas doit donc être suivi par d\u2019autres, plus substantiels, si on veut atteindre l\u2019objectif de protéger les sans-papiers.Premièrement, il faut profiter de l\u2019ouverture créée par cette déclaration pour sensibiliser davantage la population aux problèmes vécus par les personnes sans statut, notamment leur vulnérabilité actuelle dans un contexte où une montée de la peur face à l\u2019étranger est manifeste, à Montréal comme ailleurs, et nous impose d\u2019en faire davantage pour favoriser un meilleur vivre-ensemble.Deuxièmement, une pression soutenue doit être exercée sur l\u2019administration municipale pour que ledit rapport de la 6 relations 790 MAI-JUIN 2017 Une femme portant le masque blanc pour dénoncer l\u2019invisibilité dans laquelle vivent les femmes sans statut.Photo : Ion Etxebarria Commission de la sécurité publique soit soumis le plus rapidement possible au Conseil municipal et qu\u2019une réelle po - litique de « don\u2019t ask, don\u2019t tell » soit ainsi officiellement adoptée à Montréal, comme c\u2019est le cas à Toronto.Tant et aussi longtemps que ce ne sera pas le cas, le statut de ville sanctuaire de Montréal restera incomplet.Troisièmement, nous devons soutenir les sans-papiers, qui souffrent présentement des trop longs délais bureaucratiques et dont les enfants n\u2019ont pas accès aux soins de santé ou à l\u2019éducation, ou encore risquent la déportation.Nous devons dénoncer ces situations en rappelant à la Ville de Montréal ses propres engagements et en exigeant d\u2019elle qu\u2019elle maintienne la pression pour que les autres paliers de gouvernement respectent aussi les leurs.Le mouvement des villes sanctuaires est l\u2019un des remparts les plus importants contre la montée de l\u2019intolérance et du racisme.Aux États-Unis, les villes rebelles ralentissent ou sabotent carrément les décrets anti-immigration promulgués par l\u2019administration Trump.À nous de faire en sorte que Montréal assume le rôle qui doit être le sien dans cette lutte continentale.radio centre-ville dénaturée Des membres de la station luttent pour sauver sa mission communautaire de la privatisation.Nathalie de Han L\u2019auteure, membre en règle de Radio Centre-Ville depuis 2002, est l\u2019ex-animatrice et réalisatrice de l\u2019émission Relâche En 40 ans d\u2019existence et de programmation éclectique, Radio Centre- Ville, l\u2019unique station de radio communautaire francophone et multi- lingue de Montréal, a souvent fait figure de microcosme et de laboratoire de la société québécoise.Mais depuis quelques mois, c\u2019est un vrai combat pour la démocratie communautaire qui s\u2019y déroule.Tout d\u2019abord, un peu d\u2019histoire.Fruit du désir d\u2019intégration à leur société d\u2019accueil de quelques nouveaux arrivants issus des dictatures d\u2019Amérique du Sud, de Grèce et du Portugal, Radio Centre- Ville voit le jour en 1972 dans le quartier Saint-Louis.Dès 1976, la jeune station, que des bénévoles gèrent démocratiquement, diffuse en cinq langues : le français, l\u2019anglais, le grec, le portugais et l\u2019espagnol \u2013 d\u2019où son autre nom, CINQ FM.La même année, elle obtient la fréquence qui est encore la sienne, le 102,3 FM, puis achète les locaux qu\u2019elle occupe toujours aujourd\u2019hui, sur le boulevard Saint- Laurent, au coin de la rue Fairmount.Le mandarin, le cantonais et le créole s\u2019ajoutent à la programmation en 1983.Dès ses débuts, le mandat de la nouvelle station est de produire des émissions de qualité qui offrent la parole à ceux et celles qui n\u2019ont pas de tribune au sein des médias traditionnels.Ainsi, Radio Centre-Ville remporte-t-elle à deux reprises (1995 et 2004) le Prix de la citoyenneté pour son travail d\u2019intégration des communautés culturelles, pendant que de nombreux artistes accordent leurs premières entrevues et se font connaître sur ses ondes.La station devient le chef de file du milieu du jazz de Montréal ; elle diffuse la première émission féministe anglophone (Matrix), des émissions réalisées par les détenus de la prison de Bordeaux (Souverains anonymes), de mémorables ateliers radiophoniques réalisés par des enfants (Radio-Enfant) et, bien sûr, des émissions de niche sur le cinéma (Derrière l\u2019image), sur le théâtre (Relâche) ou sur la bande dessinée (Au pays des bulles), pour ne citer que celles-là.Malgré des crises (bris d\u2019antenne et autres impondérables), le nombre d\u2019au - diteurs et la participation des bénévoles relations 790 MAI-JUIN 2017 7 La victoire du fier monde La mobilisation citoyenne aura porté fruit : la circonscription de Sainte- Marie\u2013Saint-Jacques a ?nalement été sauvée de la réforme de la carte électorale, qui prévoyait la fusionner au comté voisin de Westmount\u2013 Saint-Louis pour créer la circonscription de Ville-Marie.Malgré le délai de moins de 20 jours pour contester la décision de la Commission de la repré - sentation électorale, une pétition de plus de 10 000 signatures lui a été remise par la députée Manon Massé et diverses actions politiques et citoyennes ont eu lieu.Lors d\u2019une manifestation, le 12 février dernier, Dominique Engel a lu un poème dont voici un court extrait, vibrant hommage au quartier Centre-Sud et à ses habitants.Ne touchez pas à mon quartier e s p o i r [\u2026] Faut pas toucher À mon chez-moi C\u2019est l\u2019monde entier, Dans mon quartier.Y\u2019a pas d\u2019gratte-ciels pour bou?er l\u2019ciel.Faut pas toucher à mon quartier où ?otte toujours comme une odeur .de vérité.Parc Lafontaine, où y\u2019a plus d\u2019feuilles, j\u2019ai rencontré des écureuils qui font la chaîne Z\u2019ont des pancartes, des calicots et des bannières.Je les ai vus hier, écrire en gros : NON À UNE AUTRE CARTE ! Photo : Dominique Engel lisant son poème le 12 février dernier.© CDC Centre-Sud sont allés croissant.Jusqu\u2019au jour où \u2013catastrophe pourtant annoncée dès 2013 \u2013 Centraide modifie les critères de sélection des organismes qu\u2019elle subventionne et coupe les sommes accordées à Radio Centre-Ville, pour qui cette aide était capitale.Les efforts des bénévoles pour remettre le navire à flot se révèlent insuffisants.Les caisses étant désormais à sec, le conseil d\u2019administration présidé par Wanex Lalanne met à pied les employés, puis le directeur.Dorénavant seul maître à bord, Lalanne décide unilaté - ralement de louer du temps d\u2019antenne à des intérêts privés et saborde sans vergogne quelque 33 heures d\u2019émissions qui existaient depuis des années, et ce, dans les meilleures cases horaires.Son argument de vente : le nouveau producteur pourra se rembourser en diffusant autant de publicité que souhaité.Il faut noter que ces nouveaux producteurs privés sont aussi des partenaires d\u2019affaire de M.Lalanne dans le domaine de la production d\u2019évènements, ce qu\u2019a dénoncé l\u2019ensemble de l\u2019équipe hispanophone qui, depuis le début du conflit, fédère la résistance des membres de la station.Exit donc, l\u2019essence communautaire et solidaire de Radio Centre-Ville.Non satisfait de ces mesures, M.La- lanne a aussi suspendu les membres des émissions qui résistaient à la privatisation de la station, jetant dehors l\u2019équipe italienne, 40 % de la programmation francophone, puis l\u2019ensemble de l\u2019équipe hispanophone.Des gardes ont même été engagés pour empêcher ces membres de venir dans les locaux de la station \u2013 une décision aussi odieuse qu\u2019onéreuse.Il faut souligner que la vente du temps d\u2019antenne d\u2019émissions existantes est d\u2019au - tant plus contestée qu\u2019elle s\u2019est faite sans consulter les membres et malgré le vote d\u2019une majorité écrasante d\u2019entre eux en faveur du retour à la programmation régulière lors d\u2019une assemblée générale, le 4 décembre dernier.Lalanne, qui a justifié sa décision par « la nécessité d\u2019amener de l\u2019argent à la station », a ensuite expliqué que les contrats \u2013 qu\u2019il reconnaît avoir signés avant l\u2019assemblée générale mais que les membres n\u2019ont toujours pas vus à ce jour \u2013 ne peuvent être annulés sans avis ou sans pénalités.Mais les membres spoliés balaient l\u2019argument, rétorquant que ces contrats ne peuvent être honorés, la vente de temps d\u2019antenne n\u2019ayant pas été acceptée en assemblée.La situation continue par ailleurs de s\u2019envenimer.États financiers inexistants, signatures imitées, décision unilatérale de vendre le bâtiment qui abrite les locaux de la station, assemblée générale du 22 janvier noyautée par des dizaines d\u2019inconnus et surveillée par des gros bras, provocations répétées\u2026 Depuis septembre 2016, la vie démocratique de Radio Centre-Ville est prise en otage et les appels à l\u2019aide adressés au Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) ou aux instances judiciaires n\u2019ont rien donné.Le changement de politique de Cen- traide a révélé un mal qui couvait depuis plusieurs années : la rouille des différents mécanismes démocratiques de la station.Cela nous rappelle que, dans ce cas comme dans d\u2019autres, nos droits ne sont acquis que si nous les défendons.Gardons cela en tête et souhaitons que Radio Centre-Ville puisse à nouveau remplir le mandat qui est le sien.Wall street à Washington Déréglementer la finance, une priorité de l\u2019administration Trump et de Wall Street.Jacques B.Gélinas L\u2019auteur est sociologue, essayiste et conférencier Tout au long de la campagne électorale qui l\u2019a conduit à la présidence des États-Unis, Donald Trump n\u2019a cessé de fustiger les financiers de Wall Street qui trichent et s\u2019enrichissent sur le dos des humbles travailleurs et des sans- emploi.Or, voilà qu\u2019une fois au pouvoir, il ouvre toutes grandes les portes de la Maison-Blanche aux loups de Wall Street.Trois d\u2019entre eux se voient attribuer des postes économiques clés dans son cabinet : Steven Mnuchin, 17 ans à l\u2019emploi de Goldman Sachs, la banque d\u2019affaires réputée pour son influence agissante au- 8 relations 790 MAI-JUIN 2017 RELATIONS en deuil Nicole Laurin n\u2019est plus Grande sociologue, professeure à l\u2019UQAM et à l\u2019Université de Montréal, féministe engagée et femme de foi, Nicole Laurin Frenette est décédée à Québec le 21 mars dernier, à l\u2019âge de 74 ans.Ses écrits et ses recherches théoriques et de terrain \u2013?entre autres sur les communautés religieuses féminines au Québec et sur le féminisme et l\u2019anarchisme?\u2013 ont grandement contribué à la connaissance de la société québécoise et marqué les études féministes.Cette grande dame du Québec a ainsi participé à former des cohortes de citoyennes et de citoyens engagés.Parallèlement à son enseignement, elle était aussi bénévole auprès de femmes démunies.Pendant 12 ans, elle a œuvré ?dèlement au comité de rédaction de Relations, où son analyse rigoureuse et critique fut un apport précieux.Elle avait dû se retirer du comité pour des raisons de santé à la ?n de 2012, à son plus grand regret et au nôtre.40 ans de spiritualité ignacienne Publiées par le Centre de spiritualité Manrèse à Québec, les Cahiers de spiri - tualité ignacienne soulignaient récemment leurs 40 ans d\u2019existence.Pour l\u2019occasion, la revue a fait paraître un numéro spécial qui propose une rétrospective de son histoire à travers le témoignage de plusieurs de ses anciens directeurs et «?dégage des lignes de force et des propositions d\u2019avenir », comme le souligne entre autres Isabelle Dalcourt, la directrice actuelle.Le numéro o?re également la table des 147 parutions publiées depuis 1976, une table des auteurs et une table thématique.La prochaine livraison, la première de 2017, consacrera le renouveau de la revue, qui étrennera une nouvelle facture visuelle et un nouveau nom.Voir?: . près des gouvernements, est nommé ministre des Finances ; Wilbur Ross, ex-cadre de la Rothschild Bank et président de la société secrète Kappa Beta Phi, qui regroupe le gratin financier de Wall Street, est le nouveau ministre du Commerce ; Gary Cohn, ex-numéro deux de Goldman Sachs, devient le directeur du Conseil économique national.La meute financière de Wall Street entend utiliser ces infiltrés pour neutraliser la réforme des marchés financiers engagée par Barack Obama.La peur d\u2019être mis à la ration a aiguisé l\u2019appétit des loups.Qu\u2019attendent-ils de Trump ?D\u2019abord, qu\u2019il renverse le volet principal de la réforme Obama : la loi Dodd-Frank sur la réforme de Wall Street et la protection des con - som mateurs.Cette loi historique, pilotée par le sénateur Chris Dodd et le député Barney Frank, est promulguée par Obama en juillet 2010.Elle vient remettre de l\u2019ordre dans le système financier.La série de dérégulations bancaires et financières, effectuées depuis plus de trois décennies, avait donné à la finance une puissance démesurée qui s\u2019est traduite, en 2008, par une crise financière \u2013 la pire depuis les années 1930, comme on le sait.Il fallait donc re- réguler.La loi Dodd-Frank vise à promouvoir la stabilité et la transparence financières en encadrant les activités spéculatives des banques.Elle leur impose un niveau plus élevé de capitalisation propre, limite l\u2019utilisation de produits dérivés \u2013 ces échafaudages financiers basés sur les va leurs futures d\u2019un actif \u2013 et protège les citoyens contre le crédit trop facile et les abus d\u2019agents financiers sans scrupules.Se concentrant sur les aspects les plus laxistes des services financiers, la loi met sur pied le Conseil de surveillance de la stabilité financière, l\u2019Office sur la recherche financière et le Bureau de la protection financière des consommateurs.Les deux premiers relèvent du ministère des Finances, le troisième, le plus important, opère au sein de la Federal Reserve ou Banque centrale.Que veulent les loups de Wall Street ?La déréglementation totale de la finance.Le 3 février 2017, le président Trump signe deux décrets à cet effet.L\u2019objectif : revoir de fond en comble la loi Dodd- Frank et d\u2019autres garde-fous légaux.Les grands spéculateurs souhaitent avant tout l\u2019abolition du Bureau de protection financière des consommateurs, qui oblige les conseillers financiers à faire passer les intérêts de leurs clients avant les leurs et ceux de leurs comparses.Dans un entretien au Wall Street Journal (2 février 2017), Gary Cohn, le nouveau directeur du Conseil économique national, a clairement énoncé ce que veut l\u2019American Bankers Association : « Il s\u2019agit d\u2019être un acteur sur le marché mondial où nous devons, pouvons avoir et aurons une position dominante tant que nous ne nous mettrons pas nous-mêmes à l\u2019écart par la réglementation.» Il faut savoir que dans l\u2019arène financière internationale, les loups peuvent passer de la connivence à la concurrence et s\u2019entre-dévorer.La meute étasunienne tient à con - server sa position dominante.Les trois plus grandes banques au monde \u2013 JPMorgan Chase, Bank of America et Citigroup \u2013 veulent que l\u2019oligopole bancaire des États-Unis continue de dominer l\u2019hydre bancaire mondiale1.Et que veut Donald Trump ?N\u2019allons pas croire qu\u2019il fait tout par impulsion, sans logique sous-jacente, et qu\u2019il ne sait pas où il va.S\u2019il ne sait pas très bien où il mène l\u2019empire étasunien, il sait parfaitement ce qu\u2019il veut pour lui relations 790 MAI-JUIN 2017 9 racisme systémique?Commission ou consultation ?Un nouveau pas a été franchi vers la tenue d\u2019une éventuelle commission d\u2019enquête publi - que sur le racisme systémique au Québec.Dans le cadre de la Semaine d\u2019action contre le racisme, en mars dernier, le gouvernement a annoncé la mise sur pied d\u2019un comité consul - tatif chargé de se pencher sur la forme que devrait prendre une consultation sur cet enjeu ainsi que sur les sujets qu\u2019elle devra aborder au cours de l\u2019année 2017.Depuis l\u2019an dernier, la Coalition pour l\u2019égalité et contre le racisme systémique réclame en e?et la tenue d\u2019une commission selon le modèle de la commission Bouchard-Taylor.Certains représentants de cette coa lition ont d\u2019ailleurs été nommés au comité consultatif, de même que la poète innue Natasha Kanapé Fontaine.Plusieurs groupes appellent toutefois à la vigilance pour éviter que le gouvernement libéral n\u2019instrumentalise l'exercice et le transforme en une simple «?consultation?» sans réelle portée. personnellement : sa réélection en 2020.Pour cela, son parti d\u2019adoption doit conser - ver le contrôle des deux chambres du Congrès lors des élections de mi-mandat, en novembre 2018.Dans 18 mois.Il lui faut un maximum de résultats, dans ce très court laps de temps.Comment y arriver ?D\u2019abord, par le crédit facile pour les entreprises et pour les individus.D\u2019où l\u2019importance de déréglementer le secteur financier, ce qui plaira aux loups de Wall Street.Dans le même but, Trump augmentera considérablement les dépenses militaires, ce qui plaira au complexe militaro-industriel et aux ouvriers des usines d\u2019armement.Il lancera aussi de grands travaux d\u2019infrastructure, quitte à surendetter l\u2019État.Ce qui va plaire aux banquiers.1.Lire François Morin, L\u2019hydre mondiale.L\u2019oligopole bancaire, Montréal, Lux, 2015.palestine?: vers la dépossession totale La nouvelle loi légalisant l\u2019usurpation de terres palestiniennes s\u2019inscrit dans le plan sioniste du Grand Israël.Lorraine Guay L\u2019auteure est membre de la Coalition BDS-Québec Le 6 février 2017, le Parlement israélien, la Knesset, a adopté une loi légalisant rétro activement l\u2019expropriation de terres palestiniennes « privées» réalisée par les «colonies » dites sauvages, c\u2019est-à-dire construites à l\u2019encontre du droit israélien lui-même.Les partis d\u2019opposition ont dénoncé cette loi proposée par le parti nationaliste religieux d\u2019extrême-droite Le Foyer juif en des termes très durs, relayés par le journaliste Yossi Melman dans le quotidien israélien Maariv, qui parle de « course vers l\u2019abîme»: « ces bandits sont parvenus à convaincre la Knesset d\u2019adopter une loi [\u2026] qui ne fait ni plus ni moins que légaliser le crime organisé » (cité dans le Courrier interna tional, 9 février 2017).La dépossession palestinienne par la colonisation se déroule de façon systé - matique et violente depuis la création de l\u2019État d\u2019Israël, y compris au moment des Accords d\u2019Oslo.C\u2019est la stratégie du « fait accompli ».Ces paroles d\u2019Ariel Sharon, en 1973, à propos des Palestiniens, étaient claires : « Nous ferons d\u2019eux un sandwich au pastrami.Nous insérerons une couche de colonies juives parmi eux, puis une autre couche de colonies, et encore une autre, si bien que dans 25 ans, ni les États-Unis, ni les Nations unies ne seront capables de les séparer les uns des autres.» Près de 45 ans plus tard, 121 colonies israéliennes sont installées illégalement en territoire palestinien occupé ; un demi- million de colons juifs y vivent.Doit-on se surprendre à la fois du dessein israélien et de la passivité de ladite communauté internationale dans ce qu\u2019il est convenu d\u2019appeler un véritable hold-up ?Il faut se souvenir que les sionistes avaient, bien avant 1947, des rêves de conquête de toute la Palestine historique.Quand Londres proposa la par - tition de la Palestine, en 1936, après d\u2019importantes résistances arabes, Ben Gourion \u2013 fondateur de l\u2019État d\u2019Israël en 1947 \u2013 alors à la tête du mouvement sioniste, propose d\u2019accepter ce partage en ces termes : « Un État hébreu partiel n\u2019est pas une fin mais seulement un début.[ .] Nous y ferons venir tous les Juifs qu\u2019il sera possible d\u2019y amener [\u2026] et alors je suis certain qu\u2019on ne nous empêchera pas de nous installer dans d\u2019autres parties du pays, soit en accord avec nos voisins, soit par tout autre moyen » (cité dans Manière de Voir.Le Monde diplomatique, no 98, avril-mai 2008, p.8).La partition de la Palestine par l\u2019ONU, en 1947, ne correspond pas non plus aux vœux des sionistes qui veulent toujours la totalité de la Palestine historique, de la Méditerranée au Jourdain : le Grand Israël.Mais ils l\u2019acceptent stratégiquement.Profitant de la guerre déclenchée par les États arabes, qui s\u2019opposaient à cette partition, le même Ben Gourion procède à l\u2019extension de l\u2019État juif, continuant à vider les territoires conquis de leur population 10 relations 790 MAI-JUIN 2017 Interdire l\u2019atrazine Alors que l\u2019on soulignait la Journée mondiale de l\u2019eau, le 22 mars dernier, une pétition de plus de 40?000 signatures a été déposée par l\u2019organisme Équiterre réclamant qu\u2019on interdise l\u2019atrazine, un pesticide nocif parmi les plus utilisés à grande échelle au Canada.Sa présence dans les eaux de surface (?euves, lacs et rivières auxquels s\u2019abreuve 70?% de la population canadienne) n\u2019est pas prise en compte par Santé Canada, qui est actuellement à réévaluer la réglementation en la matière.Or, des analyses récentes d\u2019échantillons d\u2019eau du robinet de Montréal et de Toronto indiquent la présence du pesticide et de ses sous-produits à des concentrations néfastes pour la faune aquatique et potentiellement nocives pour l\u2019humain.Équiterre presse donc les autorités d\u2019interdire le recours à l\u2019atrazine, comme le fait l\u2019Union européenne depuis 13 ans.Voir?: .Guatemala 25 ans d\u2019accompagnement Le Projet accompagnement Québec Guatemala (PAQG) souligne cette année 25 ans de solidarité avec la population guatémaltèque.Fondé en 1992 pour accompagner des milliers de réfugiés dans leur retour au pays après des années de guerre civile, l\u2019organisme œuvre toujours à la défense des droits humains dans ce pays d\u2019Amérique centrale.Malgré la signature d\u2019accords de paix en 1996, l\u2019impunité et la violence continuent de toucher durement les groupes les plus vulnérables, en particulier les femmes, les Autochtones et les défenseurs des droits humains.Le PAQG a d\u2019ailleurs réalisé récemment une tournée pour sensibiliser la population québécoise à la criminalisation des défenseurs des droits humains au Guatemala.Il fait également partie d\u2019un réseau de soutien d\u2019urgence qui vise à faire rapidement pression sur les autorités guatémaltèques et canadiennes en cas d\u2019exactions.Renseignements?: . arabe.Il déclarait en 1949 : « Nous avons libéré un très grand territoire, bien davantage que nous ne pensions.Maintenant, il nous faudra travailler pendant deux ou trois générations.Quant au reste nous verrons plus tard » (Id.).L\u2019Israël de Netan - yahou en est rendu là et il y voit ! Cette loi scandaleuse qui légalise l\u2019usur - pation par Israël de centaines d\u2019hectares de terres en Cisjordanie occupée est actuellement contestée devant la Cour suprême israélienne.On se serait attendu à un même genre de contestation de la part de l\u2019ONU, qui est chargée de faire res - pecter le droit international.Mais devant ce silence complice qui dure depuis trop longtemps, une réponse que peut apporter la société civile internationale, et le Québec en particulier, est de s\u2019engager résolument dans la campagne pacifique de Boycott, Désinvestissement et Sanctions contre l\u2019État d\u2019Israël.Elle prend de plus en plus d\u2019ampleur, défiant ainsi le Parlement canadien qui, de manière honteuse, a condamné l\u2019an dernier le recours à ce moyen d\u2019action démocratique.relations 790 MAI-JUIN 2017 11 Ouvriers palestiniens construisant une colonie israélienne près de Jérusalem.Photo : PC/Oded Balilty. La crise du modèle d\u2019affaire des médias favorise l\u2019essor de la démagogie.Dominique Payette L\u2019auteure, professeure au Département d\u2019information et de communication de l\u2019Université Laval, a produit le rapport L\u2019information à Québec, un enjeu capital (2015) Sommes-nous vraiment dans cette ère post-factuelle ou « post-vérité », dont on parle tant ?Qu\u2019on l\u2019appelle « fait alternatif », « demi-vérité » ou « fausse nou - velle », un mensonge est un mensonge, c\u2019est-à-dire une assertion délibérément contraire à la vérité et destinée à tromper.Ce qui est nouveau est peut-être la légèreté avec laquelle on considère aujour - d\u2019hui cette intoxication qu\u2019on a cherché à combattre pendant toutes les années où l\u2019information généraliste dite objective, aujourd\u2019hui en déclin, était dominante.Les radios d\u2019opinion de Québec donnent un bon aperçu des techniques de manipulation des auditoires qu\u2019on tolère au- jourd\u2019hui au nom d\u2019une supposée liberté d\u2019expression.un contexte médiatique propice On l\u2019a beaucoup répété, la grave crise qui frappe les médias est provoquée surtout par une baisse très importante des revenus publicitaires.Sur Internet et dans les médias sociaux, les annonceurs peuvent s\u2019adresser directement et avec précision à des clients potentiels, sans perte de temps et de revenus.Les radios d\u2019opinion privées de Québec leur proposent un modèle semblable.Ces dernières utilisent en effet un ton, une programmation musicale, une ligne éditoriale et l\u2019expression d\u2019opinions extrêmes qui visent un auditoire apprécié des annonceurs : les hommes de 20 à 40 ans.C\u2019est un segment de la population qui, n\u2019ayant souvent pas encore de famille, a les moyens de dépenser.Cette forme de structure économique des médias se nomme le narrowcasting, ou « programmation de niche », par opposition au broadcasting des radios et chaines de télévision généralistes, qui visent l\u2019auditoire le plus large possible.Dans l\u2019univers du narrowcasting, ce n\u2019est plus le grand nombre qui compte ; il suffit que le public soit défini et homogène.Cette stratégie se révèle très payante finan - cièrement pour les radios d\u2019opinion de Québec.Le contenu médiatique de ces radios est facilement reconnaissable à sa rhétorique teintée de venin, d\u2019insinuations, de propos dégradants et polarisants.De nom - breux efforts sont aussi déployés pour provoquer, chez les auditeurs, des réponses émotives faites de colère, de peur, d\u2019indignation, en se servant de sensationnalisme, de généralisations illogiques, d\u2019informations tronquées ou manifestement inexactes et d\u2019attaques ad hominem.La vérité et la démocratie mises à mal Ces techniques d\u2019intoxication sont habilement utilisées par les animateurs des radios de Québec qu\u2019on appelle « poubelles », en référence au modèle des « trash radios» qui prévaut aux États-Unis.Comprenons que ces techniques et ces mensonges ne sont pas anodins et ne sont en aucun cas un effet du hasard.Ce sont des outils de propagande véhiculant une idéologie politique bien précise.Ils ont une fonction et un but, qu\u2019ils atteignent entre autres en décrédibilisant les experts et leur expertise afin de convaincre l\u2019auditoire que toutes les opinions se valent et que l\u2019expert n\u2019exprimerait en fait qu\u2019une opinion comme une autre.Les propos suivants, tenus par un animateur de radio de Québec devant un groupe d\u2019étudiants de cégep, traduisent bien ce mépris pour les faits : « Ce ne sont pas les faits qui m\u2019importent, ce sont mes convictions.» La montée des démagogues et l\u2019accueil qu\u2019on leur réserve collecti - vement peuvent paraître étonnants, mais un auditoire très large semble bien s\u2019adapter à leurs discours qui reposent sur de purs sophismes.Cela forme un en - vironnement dans lequel les faits, la science, la vérité et la réalité ne cons - tituent plus des démentis formels à l\u2019ir - rationnel.Dans cet environnement médiatique, les médias ont un effet important sur la population.Les théories qui minimisent cette influence sont dépassées.Les chercheurs Matthew Mendelsohn et Richard Nadeau1 ont d\u2019ailleurs constaté que l\u2019exposition de groupes hétérogènes à des médias de masse réduit les clivages au sein de ces groupes.En revanche, lorsque le média s\u2019adresse consciemment à un auditoire segmenté, c\u2019est une polarisation des opinions qui émerge.Cela nous conduira-t-il à une société où les positions sont cristallisées au point que les débats pluralistes, sains et respectueux, ne seront plus possibles ?Le système médiatique régional actuel provoque au final un profond déséqui - libre structurel dans la réflexion politique.Pourtant, la loi canadienne sur la radio stipule que la programmation devrait, notamment, « offrir au public l\u2019occasion de prendre connaissance d\u2019opinions divergentes sur des sujets qui l\u2019intéressent».Appliquer cette loi ferait la différence entre informer son auditoire et le manipuler en confortant ses croyances et ses convictions.1.M.Mendelshon et R.Nadeau, « The Magnification and Minimization of Social Cleavages by the Broadcast and Narrowcast News Media », International Journal of Public Opinion Research, vol.8, no 4, 1996.12 relations 790 MAI-JUIN 2017 L\u2019essor des démagogues de tout poil prouverait que nous sommes entrés dans une ère post-factuelle ou « post-vérité », selon le discours médiatique ambiant.Mais sommes-nous vraiment dans une ère où la vérité ne compte plus ?Ou est-ce plutôt la vérité de l\u2019idéologie dominante qui s\u2019effrite, et avec elle les institutions qui la soutiennent, notamment les grands médias ?Nos auteurs invités en débattent. relations 790 MAI-JUIN 2017 13 soMMes-nous vraiMent dans une ère « post-vérité » ?La « post-vérité » est la conséquence du succès des élites politiques, économiques et médiatiques.Simon Tremblay-Pepin L\u2019auteur, professeur à la Faculté des sciences humaines de l\u2019Université Saint-Paul, à Ottawa, a publié Illusions.Petit manuel pour une critique des médias (Lux, 2013) Au regard de cette seule locution, avant la « post-vérité », il y aurait eu l\u2019époque de la Vérité.Il faut battre en brèche cette idée.La montée de la « post-vérité » est plutôt la conséquence de la connivence de plus en plus grande entre les médias et une élite politique et économique qui concentre toujours plus le pouvoir et l\u2019argent entre ses mains, et ce, aux dépens du reste de la population.avant la « post-vérité », la « pré-vérité » À l\u2019appui, voici quelques moments média - tiques choisis avant l\u2019ère « post-vérité » : \u2013 en 2003, des journalistes de plusieurs grands médias étasuniens affirment sans la moindre hésitation que les preuves présentées par le secrétaire d\u2019État Colin Powell concernant la possession, par le gouvernement irakien, d\u2019armes de destruction massive, sont très solides ; \u2013 en 2005, les médias français offrent un appui quasi unanime au traité établissant une constitution européenne sans en offrir d\u2019analyse critique sérieuse ; \u2013 en 2013, un présentateur de nouvelles québécois nous prévient, l\u2019air d\u2019annoncer un cataclysme, que « le Québec est dans le rouge », reprenant à son compte, sans vérifier plus avant, la ligne de communication du gouvernement ; \u2013 plus récemment, les grands médias occidentaux célèbrent sans retenue la présidence de Barack Obama, malgré ses opérations d\u2019assassinats ciblés par drone, malgré le sauvetage scandaleux des ban - ques, malgré l\u2019appui au coup d\u2019État au Honduras, malgré les lanceurs d\u2019alerte incarcérés, et j\u2019en passe.Tout cela, et bien davantage, s\u2019est produit à une époque bénie mais révolue, nous dit-on, avant l\u2019ère de la « post- vérité ».Force est de constater que nous étions plutôt à l\u2019ère de la « pré-vérité ».À l\u2019épo - que, la plupart des journalistes, devant deux énoncés par ailleurs égaux, auraient préféré le plus vrai au plus faux.Cependant, une série d\u2019autres critères entraient en ligne de compte \u2013 les intérêts commerciaux du média qui les emploie, les réseaux d\u2019influence et de pouvoir auxquels ils appartiennent, leur provenance sociale, leur vision du monde, les gens à qui ils font naturellement confiance et, parfois aussi, leurs intérêts personnels.Tout cela a généré, au fil du temps, une série de reportages erronés, de faits omis et d\u2019histoires qui déviaient complètement de la réalité.Pas seulement sur des peccadilles, mais aussi sur des façons d\u2019expliquer les causes de certaines guerres, de certaines crises économiques ou encore sur des décisions majeures en matière de finances publiques et de relations internationales.En relations publiques on dirait, avec la pudeur propre au jargon du milieu, qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un simple « effet de cadrage», comme quand vous retouchez une photo avec Photoshop.Soudainement, une vilaine tache de vin est éliminée du portrait en coupant quelques centimètres au bas.Un communiqué de presse offre les mêmes possibilités.Il n\u2019est pas tant question de dire le contraire de ce qu\u2019indiquent les faits, mais plutôt d\u2019insister sur ceci et d\u2019omettre cela.Les médias, par définition, font aussi du « cadrage » ; mais sur certaines questions, volontairement ou non, à certaines périodes, ils cadrent tous ou presque de la même façon.Une façon qui a tout à voir non pas avec la Vérité, mais avec l\u2019idéologie dominante.naissance de la «?post-vérité?» La « post-vérité » est donc ce moment où les failles de ce cadre idéologique se font durement sentir.Les médias discréditent quelqu\u2019un, tentent de le mettre au ban de l\u2019espace public, en vain.Les lubies de forcené du populiste fonctionnent tout aussi bien que les mensonges raisonnables des grands médias, entre autres parce que de plus en plus de gens ont rejoint le camp de ceux et celles qui ont l\u2019impression d\u2019être floués par les élites.Les gens voient leurs conditions de vie se dété - riorer parce que les politiques soi-disant raisonnables mises de l\u2019avant dans les médias ont été appliquées, augmentant les inégalités, érodant le sentiment de sécurité.Ces politiques, ou du moins leurs effets, sont bien souvent ce que les populistes attaquent, justement.Le problème des médias avec la « post- vérité », ce n\u2019est donc pas son existence.Les « faits alternatifs » existent depuis belle lurette.Le problème, c\u2019est qu\u2019on en fasse usage ouvertement contre eux et contre l\u2019élite qu\u2019ils considèrent crédible et raisonnable.À la « pré-vérité » médiatique qui justifiait de plus en plus l\u2019injustifiable, une partie de la population a fini par préférer la « post-vérité » populiste, à la fois délirante et effrayante, mais dont le récit rendait mieux compte de leur réalité.Tout cela n\u2019a rien à voir avec la vérité : dans un cas comme dans l\u2019autre, il n\u2019est question que de politique et d\u2019idéologie.Avec leurs litanies affligées sur un âge d\u2019or révolu de la Vérité ou leur fact-checking obsessif, les journalistes des grands médias se donnent une autre bonne excuse de rester dans le ronron idéologique qui a précisément donné naissance au populisme qu\u2019ils déplorent. Ainsi, en 2007, l\u2019Assemblée générale de l\u2019ONU adoptait la Déclaration des Nations unies pour les droits des peuples autochtones, après plus de 25 ans de mobilisations locales et mondiales dans divers forums et institutions internationales.Durant la même période, en Bolivie, le premier président autochtone de l\u2019histoire du pays, Evo Morales, a été élu en 2005.Dans ce pays et en Équateur, de nouvelles constitutions intégrant des principes issus des cosmogonies indigènes et reconnaissant le caractère plurinational de l\u2019État ont aussi été adoptées, en 2008 et en 2009.Et partout dans les Amériques \u2013 du Honduras au Mexique en passant par Standing Rock, au Dakota du Nord, et la côte ouest du Canada \u2013 l\u2019action de plus en plus concertée des peuples autochtones contre l\u2019exploi - tation intensive des ressources naturelles sur leurs territoires ancestraux a permis des gains importants.Ces dernières années, le projet de pipeline Northern Gateway, en Colombie-Britannique, a été abandonné, de même que l\u2019ont été de grands projets miniers au Pérou, au Chili et au Mexique, par exemple.D\u2019un bout à l\u2019autre du continent, d\u2019ailleurs, ces nombreuses batailles \u2013 et tant d\u2019autres, qui prennent parfois la forme de longues marches sur le territoire \u2013, réactualisent le lien mil - lénaire et spirituel qu\u2019entretiennent les peuples autochtones avec la terre et nous en font prendre conscience collecti vement.La marche Assi des Innus, en 2012, partie de la Côte-Nord pour rejoindre Montréal pour le Jour de la Terre, en est un exemple emblématique.Car à l\u2019heure où les effets des chan- 14 relations 790 MAI-JUIN 2017 DOSSIER Eruoma Awashish, Matcaci («Au revoir»), triptyque, 2012, acrylique sur bois Emiliano Arpin-Simonetti es luttes sont longues.Ce constat, on a l\u2019habitude de se le répéter dans les milieux militants, pour garder espoir, pour se rappeler que les actions pour la justice et l\u2019égalité menées aujourd\u2019hui peuvent mettre des années à porter fruit.Les peuples autochtones des Amériques, toutefois, sont sans doute parmi ceux qui ont le plus durement éprouvé le poids et le sens de ces mots, eux qui, depuis plus de 500 ans, se battent contre cette entreprise systématique d\u2019acculturation, de dépossession et de spoliation qu\u2019est le colonialisme.Leurs luttes pour la terre, la dignité et l\u2019égalité \u2013 et, souvent, pour la survie \u2013 ont pris des formes multiples et connu dif - férents cycles du nord au sud du continent, entre résistances et répressions.Dans Mémoire du feu, l\u2019essayiste uruguayen Eduardo Galeano en retrace magnifiquement la longue et douloureuse histoire.Si ces luttes demeurent aujourd\u2019hui très diverses, reflétant les réalités fort contrastées que vivent les premiers peuples du continent, les dernières décennies ont néanmoins donné lieu à une convergence croissante entre elles à l\u2019échelle continentale \u2013 en particulier depuis la commémo - ration des 500 ans du début de la conquête européenne, en 1992, qui a marqué les imaginaires.Et tant sur le terrain symbolique et culturel que sur celui du politique et du droit \u2013national et international \u2013, pas à pas, des batailles de longue haleine ont été remportées, semant dans les consciences l\u2019espoir qu\u2019un renversement de l\u2019histoire était amorcé.L gements climatiques se font menaçants et que la conscience écologique se développe partout dans le monde, ce lien inextricable au territoire nous interpelle tous et toutes d\u2019une façon inédite.Il constitue, bien sûr, une force de mo bilisation incroyable contre des projets destructeurs de l\u2019envi ronnement, permettant ainsi de nouvelles alliances entre peuples autochtones et non autochtones pour les générations futures.Mais aussi, de manière plus fondamentale, ce lien nous rappelle la valeur de la spiritualité comme source sensible de connaissance.Il nous remet sous les yeux la rupture intellectuelle et spirituelle que la modernité occidentale induit dans notre relation à la nature, et l\u2019aliénation qui en découle, nous isolant du monde et nous enfermant dans un rapport de maîtrise et de domi - nation.« Réveillons-nous, humanité ! Il n\u2019y a plus de temps à perdre.Nos consciences se réveillent en contemplant la destruction et la prédation capitaliste, raciste et patriarcale », lançait d\u2019ailleurs Berta Cáceres au moment de recevoir le prix Goldman pour l\u2019environnement en 2015.Le brutal assassinat de cette militante pour les droits du peuple lenca et pour la protection des rivières du Honduras, un an après ce puissant appel, ne fait que souligner davantage l\u2019urgence de décoloniser notre culture pour se guérir du mal de la domination qui gruge encore nos sociétés.Sur ce long et tortueux chemin, nombreux sont les pièges et les écueils qui nous attendent.L\u2019essentialisation de l\u2019autre \u2013 même positive \u2013 en est, peut-être, un des plus sournois.Si la relation que les Autochtones entretiennent bien souvent avec relations 790 MAI-JUIN 2017 15 Les peuples autochtones des Amériques résistent depuis des siècles à la dépossession, à l\u2019assimilation et à la violence coloniale sous toutes ses formes.Ces dernières années, leurs luttes ont toutefois pris une ampleur inédite à la faveur de nouvelles convergences à l\u2019échelle continentale, dans un contexte de mondialisation et de crise écologique.Du Québec au Canada en passant par les États-Unis, le Mexique, l\u2019Amérique centrale et la région andine, elles s\u2019enracinent dans des revendications territoriales, politiques, écologiques, culturelles et spirituelles qui cherchent à rompre avec le colonialisme.Ce dossier en propose un survol nous incitant à décoloniser notre regard et à repenser notre modernité occidentale capitaliste.aMériques?: la longue Marche des PEUPLES AUTOCHTONES la nature doit nous inspirer, il faudrait bien se garder de la transformer en fétiche, au risque de les enfermer dans la représentation occidentale du « bon sauvage ».Le faire nierait au passage l\u2019incroyable diversité des centaines de peuples qui habitent ce continent de même que la complexité de leurs cosmogonies et modes d\u2019appropriation du territoire respectifs.Ce serait aussi faire fi du fait que ces peuples sont autant confrontés que tous les autres à la modernité capitaliste et à la tentation d\u2019emprunter, comme nous, la voie du « développement » et ses promesses de progrès parfois trompeuses.Cette tension se fait vivement sentir dans diverses com - munautés autochtones placées devant des grands projets de développement et dans des pays comme la Bolivie ou l\u2019Équateur, par exemple, où la population autochtone est importante.Si les principes comme le « Bien vivre » et le respect de la Terre-Mère propres aux cosmovisions andines ont été cons ti - tutionnalisés par ces deux États, ils sont rudement mis à l\u2019épreuve par le désir de les concilier à l\u2019exploitation intensive des ressources naturelles, en particulier les hydro carbures.Dans un contexte de rapports de force importants, à l\u2019échelle locale et mondiale, le choix qui s\u2019impose n\u2019est pas l\u2019alternative simpliste entre la modernité capitaliste à l\u2019occi dentale ou son rejet au nom des traditions millénaires.C\u2019est l\u2019articulation dialectique d\u2019une nouvelle modernité qui s\u2019y joue, sur le plan économique et politique mais aussi culturel et social.Il faut donc garder à l\u2019esprit que c\u2019est d\u2019abord et avant tout sur le terrain de l\u2019égalité entre les peuples que les luttes autochtones interpellent notre solidarité.Leur combat est d\u2019abord celui pour l\u2019autodétermination, c\u2019est-à-dire le pouvoir de définir eux-mêmes leur identité, leur culture, leurs institutions sociales et politiques et leurs modes de propriété et de maîtrise du territoire, le tout sans ingérence de la part d\u2019un État colonial ou de multinationales prédatrices.Dix ans après l\u2019adoption de la Déclaration des Nations unies pour les droits des peuples autochtones, qui consacre entre autres ce droit à l\u2019autodétermination, des gains ont été faits dans plusieurs pays, mais beaucoup reste à faire.Le Canada, qui a fini par signer du bout des doigts la Déclaration en 2010, affiche pour sa part depuis peu une ouverture, notamment dans la foulée du dépôt des recommandations de la Com - mission de vérité et réconciliation sur les pensionnats autochtones.Toutefois, les problèmes de fond demeurent.Le temps des mobilisations est donc loin d\u2019être révolu : au contraire, elles sont plutôt appelées à s\u2019intensifier pour que soient enfin transformés en profondeur les rapports structurels entre les peuples, sur la base de l\u2019égalité et de la reconnaissance des droits collectifs, en particulier quant à l\u2019utilisation des territoires.Les luttes autochtones, en marche depuis des siècles, répondent à un mouvement de fond de l\u2019histoire qui n\u2019est pas près de s\u2019arrêter.Il est temps que s\u2019y joigne la voix de tous ceux et de toutes celles qui croient à la justice et à l\u2019égalité.16 relations 790 MAI-JUIN 2017 DOSSIER «Toit, terre, travail, pain, santé, éducation, indépendance, démocratie, liberté ; Telles furent nos demandes durant la longue nuit des 500 ans ; Telles sont, aujourd\u2019hui, nos exigences.» QUATRIÈME DÉCLARATION DE LA FORÊT LACANDONE (1996), ARMÉE ZAPATISTE DE LIBÉRATION NATIONALE Eruoma Awashish, Rupture, 2015, acrylique sur toile et feuilles d\u2019or poursuite de la colonisation.Cette confrontation au Dakota du Nord est à l\u2019image de la résistance historique des peuples autochtones face à la dépossession de leurs territoires, puis de leurs droits et de leurs titres fonciers, depuis l\u2019arrivée des premiers colons \u2013 l\u2019histoire du Canada et de l\u2019Amérique du Nord étant intimement liée à la volonté de l\u2019empire britannique, puis des États coloniaux, de s\u2019approprier les ressources naturelles.D\u2019importants projets d\u2019exploitation ont décimé des populations animales, ravagé des forêts et vidé la terre de ses ressources minières, sans égard pour les populations autochtones qui vivent majoritairement sur ces territoires éloignés.La pollution est courante et les fuites de pipelines et les bris dans les bassins de résidus toxiques sont fréquents, alors que l\u2019industrie et les gouvernements ignorent encore bien souvent les droits de ces communautés.Tandis que les effets destructeurs des changements climatiques et de la crise écologique se font de plus en plus sentir, de nouveaux alliés non autochtones prennent conscience que les projets d\u2019exploitation s\u2019inscrivent dans une longue histoire de colonialisme et de déni des droits des Autochtones.Le mouvement Idle No More (Fini l\u2019inertie) a clairement contribué à cet éveil et fourni une voie permettant de forger les alliances nécessaires pour freiner les pipelines et les projets extractivistes planifiés par des multinationales, qui nous enferment tous encore davantage dans une économie néfaste reposant sur les énergies fossiles.reprendre le territoire Les gouvernements impliqués ont constamment mis les nations autochtones face à deux options : se faire imposer le «développement » ou en négocier les modalités en tentant d\u2019en tirer certains bénéfices \u2013 un jeu dont elles sortent souvent perdantes.Dans les deux cas, elles s\u2019assimilent ainsi encore davantage au modèle dominant.Mais depuis les débuts de la colonisation jusqu\u2019à aujourd\u2019hui, plusieurs peuples privilégient une troisième voie : l\u2019action directe, qui consiste à reprendre leurs territoires et à affirmer leurs droits sur leurs terres.Standing Rock n\u2019est que l\u2019exemple le plus récent d\u2019une longue lutte et sert de puissante inspiration à d\u2019autres peuples autochtones, aux jeunes générations ainsi qu\u2019à de nombreux alliés préoccupés par l\u2019environnement.Ce cas a ceci d\u2019unique que plus de 300 nations autochtones de tout le continent soutiennent les Lakotas, les Nakotas et les Dakotas.Face au processus «d\u2019invisibilisation » mené par les États coloniaux contre les peuples autochtones, l\u2019occupation des terres s\u2019est souvent révélée être la seule méthode qui fonctionne vraiment2.relations 790 MAI-JUIN 2017 17 DOSSIER LES GARDIENS de l\u2019eau et de la terre Les projets pétroliers aujourd\u2019hui combattus par les peuples autochtones s\u2019inscrivent dans une longue histoire de colonialisme.La reprise de leurs territoires et l\u2019affirmation de leurs droits sont au cœur d\u2019une résistance qui trouve de nouveaux alliés.Leena Minifie* L\u2019auteure, membre de la nation Gitxaala, est productrice, journaliste et éditrice des reportages autochtones réalisés pour Ricochet Media n novembre 2016, le monde a commencé à s\u2019intéresser à ce qui se passait sur la réserve des Sioux de Standing Rock au Dakota du Nord, aux États-Unis, lorsqu\u2019on a vu en direct sur Internet des canons à eau tirer sur des personnes sans défense, à des températures sous zéro.Plusieurs personnes ont été blessées, dont quatre gravement, et des centaines d\u2019autres arrê - tées.On les appelle les « water protectors», les gardiens de l\u2019eau.Pendant des mois, ils ont convergé par milliers sur les lieux et dressé un camp pour s\u2019opposer pacifiquement au pipeline Dakota Access, affrontant la répression d\u2019une police militarisée (balles de caoutchouc, gaz lacrymogènes, grenades assourdissantes, etc.).Le pipeline Dakota Access \u2013 un projet de 3,8 milliards de dollars de l\u2019entreprise du même nom, filiale de Energy Transfer Partners \u2013 vise à acheminer le pétrole brut des gisements pétrolifères de la formation de Bakken, dans le Dakota du Nord, jusqu\u2019à Patoka dans le sud de l\u2019Illinois.Il traverse un territoire qui appartient aux Sioux en vertu du traité de Fort Laramie, signé en 1851, où vivent aussi les nations Lakota et Dakota depuis 12 000 ans.Passant sous la rivière Missouri et le lac Oahe, juste au nord de la réserve, le pipeline, en cas de fuite ou d\u2019accident, menacera l\u2019accès à l\u2019eau potable de ces nations autochtones, des habitants de Bismarck et de Cannon Ball ainsi que de millions d\u2019autres en aval.Les collines qu\u2019il traverse abritent aussi depuis très longtemps des cimetières et des lieux de sépul - ture sacrés.La résistance non-violente a notamment conduit le Corps des ingénieurs de l\u2019armée des États-Unis, le 4 décembre 2016, à ne pas accorder le permis de creuser sous la rivière Missouri, à s\u2019engager à trouver une route différente ainsi qu\u2019à mener une évaluation environnementale complète.La construction du pipeline a même été suspendue \u2013 une décision que le nouveau président, Donald Trump, s\u2019est empressé d\u2019annuler par décret le 24 janvier 2017, dès son arrivée au pouvoir, et que les Sioux contestent en cour.Le camp1 a été démantelé à la fin du mois de février, avec l\u2019accord des Sioux, et le pipeline est finalement entré en fonction en avril dernier, mais rien n\u2019arrêtera la résistance des peuples autochtones.À l\u2019époque de la ruée vers l\u2019or, le déplacement forcé des peuples autochtones vers le Nord était tout autant un enjeu que l\u2019or lui-même.Aujourd\u2019hui, c\u2019est la ruée vers l\u2019or noir \u2013 le pétrole de schiste \u2013 qui contribue à leur déplacement et à la E À la base des manifestations du mouvement Idle No More, l\u2019idée d\u2019agir en gardiens de l\u2019environnement, de promouvoir les droits autochtones et la protection de la terre et de l\u2019eau allait de soi.Cette relation étroite à la terre et l\u2019importance de sa « gestion responsable » pour les générations futures font en effet partie des lois et des manières de gouverner traditionnelles des peuples autochtones.Cela n\u2019empêche toutefois pas plusieurs chefs des conseils de bande \u2013 qui occupent des positions de pouvoir au sein des structures imposées par le pouvoir colonial \u2013 de continuer à prendre position dans ces dossiers à la manière capitaliste, partageant les revenus en fonction de leurs intérêts économiques.Certains ont même faussement prétendu pouvoir stopper les actions directes décidées et menées par Idle No More.Aucun projet de pipeline ne devrait recevoir le feu vert sans que les peuples autochtones ne soient consultés en bonne et due forme.Au Canada, dans le cas de l\u2019arrêt Nation Tsilh- qot\u2019in c.Colombie-Britannique en 2014, notamment, la Cour suprême a confirmé le fait que le développement ne peut se réaliser sans consultations préalables significatives avec les peuples autochtones, s\u2019ils occupent encore leurs territoires non cédés3.Précédemment, l\u2019arrêt Nation Delgamuukw c.Colombie-Britannique (1997) avait aussi rappelé que les peuples autochtones ont bien plus de droits que le gouvernement canadien n\u2019est prêt à l\u2019admettre, et que cela prime sur les projets nationaux.Les Autochtones utilisent à bon escient ces jugements et d\u2019autres dans leurs luttes.Ils peuvent aussi dé - sormais s\u2019appuyer sur les recommandations de la Commission de vérité et réconciliation en plus de la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones, qui fonde plusieurs des recommandations de la Commission, en plus de la loi cons titutionnelle canadienne de 1982 qui reconnaît aux Autochtones des droits ancestraux et des droits issus de traités.Aux États-Unis, par contre, la Constitution américaine ne reconnaît pas de tels droits aux peuples autochtones et les cours américaines leur sont beaucoup moins favorables que celles du Canada.Certes, plusieurs législations et quelque 400 traités aux États-Unis offrent différentes formes de protection des droits des peuples autochtones, mais ils sont régulièrement ignorés ou bafoués.Cela complique les luttes, mais n\u2019a pas empêché les Sioux de Standing Rock d\u2019utiliser le traité historique de Fort Laramie \u2013 contesté par l\u2019État fédéral \u2013 comme base légale pour s\u2019opposer au passage du pipeline sur leur territoire et protéger leurs sources d\u2019eau.Les derniers remparts Plusieurs peuples autochtones subissent déjà les conséquences du changement climatique et du niveau élevé de pollution observé sur les territoires qu\u2019ils habitent et sur l\u2019habitat des animaux, ce qui affecte les pratiques traditionnelles de chasse, de pêche et de cueillette.Ils sont conscients, en particulier depuis le saccage des protections environnementales commis par le gouvernement Harper et face à celui qu\u2019entame l\u2019administration Trump, qu\u2019ils sont l\u2019un des derniers remparts contre le comportement à courte vue des multinationales qui exploitent les ressources, motivées strictement par le profit.Il est fini le temps où ils étaient contraints d\u2019accepter des projets destructeurs de l\u2019environnement et néfastes pour leur santé.Le peu de terre qu\u2019il leur reste rend leur lutte encore plus cruciale.Les non- Autochtones le réalisent à présent et se mobilisent en masse pour l\u2019environnement et dans les campagnes d\u2019appui au désinvestissement des énergies fossiles, notamment.Cette solidarité 18 relations 790 MAI-JUIN 2017 DOSSIER énergie est ne passera pas?! Tania Larivière* L\u2019auteure, Anishinabegkwe, est représentante jeunesse pour Femmes autochtones du Québec Les lunes ont passé.Les peuples autochtones sont désormais aux prises avec une pléthore de luttes qui les op - posent à d\u2019authentiques géants, dignes des légendes transmises par la voix de leurs ancêtres.Mais l\u2019épopée moderne ne concerne en rien les créatures mythiques de l\u2019ancien monde; elle raconte plutôt l\u2019histoire des militants et des militantes qui, dans un élan d\u2019autodétermination, crient haut et fort les revendications de tous les peuples qui partagent désormais la grande Île de la Tortue.Ici, au Québec, c\u2019est au projet d\u2019oléoduc Énergie Est, proposé par la société pétrolière albertaine TransCanada, que les peuples autochtones font maintenant face.L\u2019Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador s\u2019y oppose catégoriquement, estimant que les dangers que pose ce projet pour l\u2019environnement sont inacceptables et que cela prime sur les faibles retombées économiques potentielles pour leurs communautés.Ce cas illustrant bien la difficulté de concilier le développement et la préservation de l\u2019intégrité du territoire, ils ont préféré adopter une position en faveur de cette dernière.Il est important de reconnaître le lien privilégié que ces peuples entretiennent avec leur territoire, auquel ils sont liés, pour bon nombre d\u2019entre eux, depuis des temps immé - moriaux.Leur environnement est intrinsèquement lié à leur identité.En réaction constante contre les forces coloniales, ces peuples militent au nom de causes qui, au-delà de leur dimension écologique évidente, se rapportent également à leurs droits ancestraux.Depuis la Proclamation royale de 1763, les différentes lois constitutionnelles auront tenté de reconnaître ces droits, notamment par la signature de différents traités.Aujourd\u2019hui, c\u2019est l\u2019article 35 de la loi constitutionnelle de 1982 qui les consacre : on considère, entre autres, comme inaliénable le droit des peuples autochtones d\u2019être consultés quant à l\u2019uti - lisation du territoire.Bafouer ce droit constitue une violation directe de la Constitution, comme l\u2019ont confirmé plusieurs jugements ces dernières années.Les revendications des peuples autochtones s\u2019appuient donc sur l\u2019existence reconnue de droits ancestraux sur des terres et entre les Premières Nations, les Métis, les Inuits et les mouvements sociaux non autochtones est nécessaire pour changer les choses.On ne peut compter sur des gouvernements asservis aux intérêts des grandes compagnies pour mettre en œuvre les politiques nécessaires pour freiner le désastre qu\u2019entraîne un changement climatique aussi rapide que celui que nous connaissons.Il est temps de réaliser que nos véritables leaders sont ces aînées autochtones et ces jeunes de nos communautés, lucides et responsables.Lutter à leurs côtés est probablement le seul moyen pour notre planète d\u2019avoir un avenir sain.* Traduit de l\u2019anglais par Catherine Caron 1.Pour plus de détails sur Standing Rock voir: .2.Sur ce sujet, lire Anne Spice, « Interrupting Industrial and Academic Extraction on Native Land », Cultural Anthropology [en ligne], 22 décembre 2016.3.Lire Arthur Manuel et le Grand Chef Ronald M.Derrickson, Unsettling Canada, A National Wake Up Call, Toronto, Between The Lines, 2015.relations 790 MAI-JUIN 2017 19 sur l\u2019obligation de les consulter au préalable concernant tout projet d\u2019exploitation de ressources naturelles les affectant.Au Québec, toutefois, la situation diffère légèrement en raison de l\u2019absence de traités préétablis.Le processus de revendication territoriale permet donc la négociation de traités dits modernes1 tels que la Convention de la Baie-James, en vertu desquels certains peuples autochtones peuvent encore prouver la légitimité de leurs droits ancestraux sur un certain territoire, malgré l\u2019absence de traités préexistants.En ce qui concerne Énergie Est toutefois, les nations situées le long de son tracé n\u2019ont pas cédé leurs droits ancestraux et pourront les revendiquer pour bloquer le projet.L\u2019année 2018 s\u2019en trouvera forcément mouvementée.En février 2018, à l\u2019aube des élections provinciales, le gouvernement québécois rendra publique sa position quant au projet d\u2019oléoduc.Par la suite, c\u2019est le gouvernement Trudeau qui livrera son verdict final.S\u2019ils donnent le feu vert à Énergie Est, malgré une forte opposition, il y a fort à parier que les peuples autochtones du Québec défendront leurs terres avec la même ferveur et opiniâtreté que leurs homologues de Standing Rock au Dakota du Nord (voir l\u2019article de Leena Minifie, p.17).À ce jour, pas moins de 122 nations autochtones du Canada et des États-Unis se sont unies dans cette lutte en signant le Traité autochtone contre l\u2019expansion des sables bitumineux de l\u2019Alberta.Elles s\u2019engagent ainsi à interdire le passage de pipelines comme Énergie Est sur leurs territoires et à soutenir les actions des autres signataires.Des campagnes ciblant les banques qui financent les oléoducs ou les trains devant transporter le pétrole des sables bitumineux sont aussi organisées.Un mouvement d\u2019opposition de grande ampleur risque de voir le jour, car le projet Énergie Est, loin de faire l\u2019objet d\u2019un consensus social, cristallise une quantité non négligeable d\u2019enjeux environnementaux mobilisant aussi de nombreux allochtones2.Ainsi, quand les géants de l\u2019univers pétrolier planifient la destruction durable de nos terres, entendent-ils les chants de guérison qui résonnent d\u2019un bout à l\u2019autre du territoire ?Quoi qu\u2019il en soit, les battements de tambour et la militance des peuples autochtones ne cesseront jamais de s\u2019intensifier.*Avec la collaboration de Sébastien Émonde 1.Lire Virginie Larivière, « Peuples autochtones : des ententes à géométrie variable », Relations, no 764, mai 2013.2.Lire Geneviève Aude Puskas, « Halte au pétrole sale », Relations, no 768, novembre 2013.Eruoma Awashish, Cycle, 2016, acrylique sur papier et feuilles d\u2019or Jean-François Roussel L\u2019auteur est professeur agrégé à la Faculté de théologie et de sciences des religions de l\u2019Université de Montréal u début de juin 2015, la Commission de vérité et récon - ciliation du Canada sur les pensionnats (CVR) déposait le sommaire de son rapport final qui allait paraître, dans sa version intégrale, à la fin de la même année.Près de deux ans plus tard, où en sommes-nous dans l\u2019application des recommandations de la CVR ?La réconciliation est « un parcours qui s\u2019étend sur plusieurs générations et qui inclut tous les Canadiens » (CVR, rapport sommaire, p.224).Mais pour éviter que ce processus soit noyé dans le tourbillon de l\u2019actualité, la commission demandait la création d\u2019un Conseil national de la réconciliation, une instance permanente chargée d\u2019assurer le suivi des demandes de la CVR et de l\u2019évaluer annuellement.Le 15 décembre 2016, le gouvernement en a enfin fait l\u2019annonce.Pour la CVR, la réconciliation dépasse le simple apaisement des relations ; elle « exige des mesures constructives pour aborder les séquelles permanentes du colonialisme ».La réconciliation est donc une décolonisation.C\u2019est un processus global, relatif notamment à l\u2019autodétermination, au territoire, à la revitalisation culturelle et spirituelle.des peuples de plus en plus visibles L\u2019intérêt croissant des médias canadiens et québécois pour les questions autochtones est une bonne surprise, d\u2019autant que le lien entre la situation actuelle et l\u2019héritage tragique des pensionnats est souvent expliqué.Par contre, les médias francophones sont loin d\u2019avoir accordé à la CVR toute la visibilité qu\u2019elle méritait.Alors que les travaux d\u2019autres commissions comparables, au Québec et au Canada, ont été diffusés en direct et ont fait l\u2019objet d\u2019analyses régulières (pensons aux commissions Charbonneau et Bouchard-Taylor), la couverture des consultations de la CVR s\u2019est souvent réduite à quelques manchettes résumant les témoignages, noyées dans le fil des nouvelles.Néanmoins, quelque chose semble avoir bougé.Non seulement est-il davantage question des enjeux autochtones, avec un souci d\u2019analyse de plus en plus présent, mais une place plus grande est donnée aux voix autochtones elles-mêmes, particulièrement celles de la jeune génération qui a fait ses gammes dans la mouvance d\u2019Idle No More (Fini l\u2019inertie).On voit aussi les instances autochtones marquer plusieurs points devant les tribunaux, spécialement en matière de revendications territoriales, modifiant ainsi la jurisprudence.Les universités québécoises développent quant à elles des programmes d\u2019études, en partenariat avec des instances autochtones et sous la forte influence de chercheurs et d\u2019intellectuels des Premières Nations.À Odanak, par exemple, le collège Kiuna s\u2019investit dans l\u2019enseignement supérieur.Des programmes de revitali - sation des langues autochtones intéressent non seulement les Autochtones eux-mêmes, mais aussi des allochtones qui se bousculent pour y obtenir une place.On voit aussi se multiplier les espaces autochtones urbains.Ainsi, un imaginaire colonial prend l\u2019eau \u2013 celui de l\u2019Indien voué à disparaître sous la marche inexorable de l\u2019histoire \u2013 se trouvant contesté par l\u2019imaginaire mobilisateur de la « résurgence » autochtone.Cette notion, utilisée par certains auteurs (Taiaiake Alfred, Leanne Simpson, Jeff Corntassel), évoque la vitalité autochtone qui forge avec créativité ses propres outils et ses propres stratégies afin de se projeter au-delà du colonialisme, entre tradition actualisée et réinventée.Cette vitalité imagine une variété de postures subversives, fondées sur les traditions, l\u2019imaginaire, les cultures, les spiritualités et les modes 20 relations 790 MAI-JUIN 2017 DOSSIER pour LA DÉCOLONISATION du canada Les recommandations de la Commission de vérité et réconciliation participent de la lutte autochtone pour la décolonisation, mais plusieurs obstacles se dressent sur cette route.Eruoma Awashish, Je veux te parler, 2012, techniques mixtes A d\u2019être des peuples autochtones, pour se réapproprier différents territoires, physiques comme symboliques : territoires géo - graphiques, institutions politiques et économiques, pratiques culturelles, intellectuelles et spirituelles.Revendiquant les traditions héritées du mode de vie nomade d\u2019avant les réserves, la résurgence autochtone est une mise en mouvement.Elle contredit le principe « enfermant » de la réserve indienne.Elle n\u2019a pas fini de surprendre.Elle se dissémine dans les esprits et les cœurs.Elle répond à la colonisation par la pollinisation.La réconciliation à l\u2019épreuve de la déclaration de l\u2019onu Selon le premier principe de réconciliation énoncé par la CVR, la « Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones est le cadre pour la réconciliation à tous les niveaux et dans tous les secteurs de la société canadienne ».La déclaration de l\u2019ONU couvre plusieurs enjeux importants : gouvernance, territoire, éducation, santé, culture et langue, religion et spiritualité, etc.Elle affirme le droit des peuples autochtones à l\u2019autodétermination (art.3) et à leur consentement libre et éclairé, accordé par leurs représentants dûment choisis (art.18), pour tout projet qui les touche de quelque façon que ce soit (art.19) ou encore qui touche leurs territoires (art.32.2) et l\u2019occupation de ceux-ci (art.10).Si leurs territoires ont été pris, occupés, confisqués ou dégradés sans un tel consentement, ils ont droit à des mesures de réparation ou de compensation (art.28).Le Canada est susceptible d\u2019être visé ici, ayant ratifié cette déclaration (non contraignante) en 2010, après avoir refusé de le faire pendant plusieurs années.La demande de la CVR concernant l\u2019adoption de la Déclaration comme cadre de réconciliation se heurte à des obstacles juridiques importants et le gouvernement du Canada dit explorer des manières de lui donner suite.Cette demande est une des pierres d\u2019assise de la réconciliation ; sa réalisation est donc cruciale pour la pérennité des travaux de la CVR.La réconciliation à l\u2019épreuve de l\u2019exploitation pétrolière Les décisions du gouvernement Trudeau d\u2019autoriser des projets d\u2019exploitation pétrolière représentent un test pour la réconciliation.L\u2019intellectuel mohawk Gerald Taiaiake Alfred soutient que la réconciliation est un miroir aux alouettes, qui distrait les Autochtones de ce qui devrait être leur souci premier puisqu\u2019il s\u2019agit de la condition fondamentale d\u2019une décolonisation : la restitution massive de territoires et des moyens d\u2019y habiter d\u2019une manière viable.Si la réconciliation consiste à en finir avec une injustice, l\u2019injustice fondamentale vécue par les peuples autochtones est la dépossession territoriale.Comme le rappelle Thomas King dans L\u2019Indien malcommode (Boréal, 2014): « L\u2019enjeu qui s\u2019est toujours implanté sur nos rivages avec l\u2019arrivée des Français, des Anglais et des Espagnols, l\u2019enjeu qui a été la raison d\u2019être de toutes les colonies, l\u2019enjeu qui a fait son chemin d\u2019un océan à l\u2019autre, des Grands Lacs à l\u2019Arctique, et qui nous occupe encore aujourd\u2019hui, l\u2019enjeu qui n\u2019a jamais changé, n\u2019a jamais dévié, n\u2019a jamais faibli, c\u2019est la terre.La terre a toujours été le seul véritable enjeu.Ce sera toujours la terre, tant qu\u2019il subsistera un centimètre carré de terre en Amérique entre les mains des Autochtones » (p.247).Le gouvernement Trudeau, qui fait montre d\u2019une ouverture sans précédent envers les revendications autochtones, ne s\u2019est toutefois pas laissé arrêter par l\u2019objection de nations autochtones à plusieurs projets pétroliers.Dans le grand dégel qui succède à l\u2019hiver des années Harper, la glace fond certes, mais révèle de ce fait le roc sur lequel le Canada est bâti : soit la force de la structure coloniale et extractiviste de son économie.Les Églises à l\u2019épreuve de la décolonisation La CVR adresse par ailleurs plusieurs demandes aux Églises et aux coalitions œcuméniques.Les Églises y ont répondu de diverses manières et à divers degrés, mais certaines demandes nécessitent un travail à plus long terme.C\u2019est le cas, par exemple, de la répudiation de la doctrine de la Découverte et du principe de la terra nullius, justifiant la colonisation européenne \u2013 ce qui a été fait par plusieurs instances ecclésiales \u2013 et de la présentation d\u2019excuses par le pape (il semble que le Saint- Siège envisage de répondre favorablement à cette demande).Certains enjeux plus profonds d\u2019une réconciliation comprise comme une décolonisation concernent la décentralisation et la place concrète que les Églises seront prêtes à faire aux savoirs et au leadership autochtones.Elles n\u2019en sont pas toutes au même point à ce sujet et l\u2019Église catholique accuse un retard évident si on la compare aux autres Églises impliquées dans les pensionnats.Il en va de même pour l\u2019intégration des savoirs autochtones dans la formation théologique, où elle ne doit plus être laissée à la marge des objets d\u2019étude.Mais la décolonisation, pas plus celle de l\u2019Église que celle des États, ne saurait consister à « accorder » plus de place aux Autochtones.Les tenants de la résurgence ne demandent rien de tel, ils veulent plutôt se réapproprier leur liberté.Une dynamique de résurgence est-elle possible dans l\u2019Église ?Il s\u2019agit, pour une part, d\u2019accepter que, pour plusieurs Autochtones, se décoloniser implique de couper les ponts avec l\u2019Église.C\u2019est ce que disait un aîné autochtone non chrétien en s\u2019adressant à l\u2019Église : « Vous devez juste vous enlever de notre chemin pendant quelque temps afin que nous puissions faire ce que nous devons faire, car aussi longtemps que vous êtes là, à penser que vous nous appuyez, vous nous empêchez en fait de parvenir à notre propre vérité à ce sujet et à notre propre guérison à ce sujet » (CVR, rapport sommaire, p.243).En outre, une Église décolonisée pour les Autochtones serait une Église autochtone, libre, exerçant son droit à l\u2019autodétermination, sur tous ses territoires.Est-ce envisageable ?Répondre à cette question à la place des Autochtones reviendrait à reproduire cela même qui a fait problème historiquement.Néanmoins, de ma perspective d\u2019allochtone, je constate qu\u2019il n\u2019existe pas, au sein de l\u2019Église catholique d\u2019ici, une structure ecclésiale regroupant les Autochtones et gou - vernée par eux, comparable à ce qu\u2019on trouve dans l\u2019Église unie et l\u2019Église anglicane.À mon avis, c\u2019est une étape nécessaire à la décolonisation.relations 790 MAI-JUIN 2017 21 DOSSIER Si la réconciliation consiste à en finir avec une injustice, l\u2019injustice fondamentale vécue par les peuples autochtones est la dépossession territoriale. les luttes autochtones sont féMinistes Widia Larivière L\u2019auteure est militante pour les droits des peuples autochtones En 2012, j\u2019ai pris part à la mobilisation québécoise du mouvement Idle No More (Fini l\u2019inertie).Celui-ci est né de l\u2019initiative de quatre femmes autochtones et allochtones qui se sont insurgées contre les projets de loi « mammouth » du gouvernement Harper, tels que C-45 et C-38, qui mettaient en danger la démocratie, l\u2019environnement et les droits ancestraux des peuples autochtones.Alors que les médias québécois m\u2019avaient étiquetée comme étant l\u2019une des porte-paroles du mouvement et que nous étions submergés de questions de toutes sortes, un journaliste a fini par me demander : « Comment expliquez-vous la forte présence des femmes au sein de ce mouvement ?» J\u2019avoue qu\u2019à cette époque, je n\u2019y avais même pas songé.Je vivais le mouvement dans toute sa spontanéité et c\u2019est à la suite de cette question que j\u2019ai réalisé qu\u2019à la tête du mouvement se trouvaient effectivement une majorité de femmes.Ce phénomène n\u2019avait pas été le fruit d\u2019une stratégie planifiée ; il s\u2019est produit naturellement, bien qu\u2019il s\u2019explique par des raisons socio-historiques.D\u2019autant que Idle No More ne fait pas exception : plusieurs autres luttes de résistance pour les droits des peuples autochtones ont consacré le rôle important des femmes.On n\u2019a qu\u2019à penser aux femmes innues qui ont milité contre le Plan Nord, ou à la crise d\u2019Oka pendant laquelle les Mohawks avaient désigné une femme, Ellen Gabriel, à titre de porte-parole.Les femmes autochtones ont aussi travaillé pendant de nombreuses décennies, et encore aujourd\u2019hui, pour dénoncer les discriminations sexistes de la Loi sur les Indiens.Elles ont mis sur pied des associations importantes, dont Femmes Autochtones du Québec, qui a aujourd\u2019hui un poids politique significatif.Ce mouvement des femmes autochtones se renouvelle grâce à une relève composée de nombreuses jeunes femmes actives et politisées qui reprennent le flambeau.Dernièrement, nous avons assisté à une prise de parole et à une mobilisation importantes de celles-ci dans différents milieux et sur différents sujets, notamment sur la question des femmes autochtones disparues ou assassinées au Canada et sur celle du haut taux de suicide dans les communautés.Cette génération n\u2019a pas vécu directement l\u2019expérience des pensionnats autochtones, mais un traumatisme intergénérationnel l\u2019affecte néanmoins.C\u2019est une génération qui subit les conséquences d\u2019une longue histoire d\u2019oppression et de colonialisme patriarcal et c\u2019est en prenant conscience de cet héritage qu\u2019elle réalise le rôle essentiel qu\u2019elle peut jouer dans la régénérescence des identités, des cultures et des langues autochtones ainsi que dans la réappro- priation de leurs symboles, de leur corps et de leurs territoires.Sachant également qu\u2019il est impossible de revenir en arrière, ces jeunes femmes sont conscientes des référents historiques et des connaissances traditionnelles à partir desquelles elles doivent se réinventer.Bref, à travers cette relève, nous constatons que le cœur du mouvement des femmes autochtones est en train de prendre de l\u2019expansion et de se réinventer dans une perspective féministe et de décolonisation.La mobilisation de cette jeune relève est plus que jamais nécessaire puisque les femmes autochtones sont historiquement désavantagées par l\u2019histoire et vivent encore aujourd\u2019hui du racisme, du sexisme et des discriminations qui se super - posent et se renforcent mutuellement.Ces femmes portent d\u2019ailleurs des revendications en tant qu\u2019Autochtones au sein de la population québécoise et canadienne, et comme femmes à l\u2019intérieur de leur communauté.Le tronc commun de ces revendications est lié aux conséquences néfastes de la colo - nisation chez les Autochtones, qui a davantage affecté les femmes que les hommes, que ce soit par les politiques d\u2019assimilation ou d\u2019autres politiques teintées de racisme et de sexisme1.De plus, le colonialisme et le patriarcat ont amené leur lot de sexisme dans des sociétés autochtones qui, avant la colonisation, étaient pourtant plus éga - litaires que ne l\u2019étaient les modèles impo - sés par les sociétés européennes.C\u2019est ce qui explique que les femmes autochtones connaissent aussi une sous-représentation dans les instances politiques, autant en milieu autochtone qu\u2019allochtone.C\u2019est pourquoi nous devons décoloniser et « dé- patriarcaliser » ces structures politiques coloniales, afin que les femmes puissent reprendre leur pouvoir dans les prises de décisions qui les concernent, sur un pied d\u2019égalité avec les hommes.Le féminisme autochtone se réfère d\u2019ailleurs à des référents historiques précoloniaux en matière d\u2019égalité des genres.C\u2019est pourquoi les luttes des femmes autochtones se situent dans une perspective de décolonisation et qu\u2019à l\u2019inverse, le mouvement de décolonisation ne peut se faire sans les femmes.1.Voir Julie Perreault, « Femmes autochtones : la violence coloniale et ses avatars », Relations, no 789, avril 2017.22 relations 790 MAI-JUIN 2017 DOSSIER Pierre Beaucage L\u2019auteur est professeur émérite au Département d\u2019anthropologie de l\u2019Université de Montréal es Nahuas et les Totonaques sont deux peuples autochtones de la région Sierra Nororiental de l\u2019État de Puebla, au Mexique.En adoptant, au début du XXe siècle, la caféiculture, destinée à l\u2019exportation \u2013 en plus de la culture traditionnelle du maïs et d\u2019autres denrées qui assuraient leur subsistance \u2013, ils avaient pu faire face à la pression accrue sur la terre.Cependant, ils ont ainsi accru leur dépendance à l\u2019égard des caciques1 non autochtones qui contrôlaient le commerce et l\u2019appareil politique municipal, tout en ayant des liens privilégiés avec les niveaux supérieurs de l\u2019État.Jusqu\u2019aux années 1970, rien n\u2019indiquait qu\u2019un puissant mouvement autochtone naîtrait parmi les Nahuas et les Toto- naques.La théologie de la libération \u2013 fruit latino-américain du concile Vatican II, qui avait pris son essor avec la Conférence des évêques d\u2019Amérique latine à Medellín, en 1968 \u2013 venait d\u2019atteindre le Mexique.Chez les Totonaques, des catéchistes, formés par des prêtres et des religieuses proches de la théologie de la libération, favorisèrent, à travers la pastorale sociale, la prise de conscience des paysans quant à leurs conditions de vie \u2013 tant sur le plan social, culturel, politique qu\u2019économique \u2013 et leur pouvoir d\u2019agir.De nombreuses communautés ecclésiales de base (CEB) virent ainsi le jour dans les villages.Les croyances et pratiques religieuses amérindiennes, plutôt que d\u2019être considérées comme des « superstitions », furent intégrées au culte : ainsi les danses rituelles, qui représentent l\u2019éternelle lutte du Bien et du Mal, ont été accueillies dans les églises, lors des fêtes.Pour déloger les caciques, les CEB appuyèrent la création d\u2019un parti politique, l\u2019Organisation indépendante totonaque, qui dirigera la municipalité de Huehuetla pendant trois mandats (1989-1999).Le pouvoir économique demeura cependant aux mains des caciques qui, avec l\u2019appui de l\u2019État de Puebla, finirent par reprendre le contrôle de l\u2019appareil politique local.De toute cette effervescence, il demeura en pays totonaque un vaste réseau de paysans conscientisés qui prit le nom d\u2019UNITONA (Unión Indígena Totonaco Nahuatl).Dans la zone nahua voisine, à partir de 1973, des laïques, également proches de la théologie de la libération, entreprirent un travail intensif dans la communauté de San Miguel Tzinacapan.En plus du renouveau liturgique, ils se consacrèrent à l\u2019éducation préscolaire et secondaire, à l\u2019organisation de groupes autogérés de producteurs, à la défense des droits humains, de même qu\u2019à la revitalisation de la langue et à l\u2019étude de la culture nahua, grâce à la création du Taller de Tradición Oral (« Atelier de tradition orale ») \u2013 avec lequel j\u2019ai le plaisir de collaborer depuis de nombreuses années2.En même temps, une équipe d\u2019agronomes progressistes encadrait la création d\u2019une coopérative régionale, la Tosepan Ti- tataniske (« ensemble nous vaincrons »), pour commercialiser les produits agricoles et distribuer les denrées de base.Malgré leurs divergences idéologiques, l\u2019Atelier de tradition orale et la coopérative régionale reconnaissaient le rôle important que chacune d\u2019elles jouait dans la consolidation du mouvement autochtone : les chrétiens lui fournissaient une légitimité en l\u2019ancrant dans la culture religieuse traditionnelle et les relations 790 MAI-JUIN 2017 23 DOSSIER nahuas et totonaques?: une RÉSISTANCE ENRACINÉE Au Mexique, la longue marche des peuples nahua et totonaque pour se réapproprier leur territoire et leur culture a trouvé un écho dans la théologie de la libération au cours des dernières décennies.L Eruoma Awashish, Manto («L\u2019esprit»), 2006, installation agronomes assuraient son efficacité économique et sa croissance.Après 1990, l\u2019adoption de politiques néolibérales par le gouvernement mexicain et la suppression des programmes d\u2019aide au milieu rural (mesures liées à l\u2019entrée du Mexique dans l\u2019ALÉNA) ébranlèrent les organisations.Comme les projets communautaires qu\u2019ils avaient mis de l\u2019avant ne pouvaient se poursuivre sans l\u2019aide de l\u2019État, la plupart des militants catholiques se retirèrent de San Miguel, hormis ceux de l\u2019Atelier de tradition orale et de l\u2019association de défense des droits de la personne appelée Takachiualis.La coopérative régionale, quant à elle, survécut grâce à un noyau de militants auxquels s\u2019ajou - tèrent un nombre croissant de jeunes cadres autochtones.Dans les années 2000, la Tosepan s\u2019ajusta à la « nouvelle ruralité », soit une économie régionale qui repose de plus en plus sur des activités non agricoles ; elle se renforça considérablement en développant des secteurs comme le tourisme alternatif et une coopérative d\u2019épargne et de crédit.Lutte contre les projets miniers Cette même décennie vit arriver les entreprises minières dans la Sierra.Le grand capital minier, mexicain et transnational, y a découvert d\u2019importants gisements d\u2019or et d\u2019argent, entre autres.Des transnationales canadiennes, telles Almaden Minerals et Gold Corp, de même que des entreprises mexicaines comme Minera Plata Real et Frisco, y ont obtenu des concessions qui totalisaient 56 000 hectares.L\u2019exploitation à ciel ouvert de ces gisements, en plus de dévaster les terres, exigeait d\u2019énormes quantités d\u2019eau que les entreprises comptaient tirer des réserves locales.La lutte des Autochtones se réorienta alors radicalement.Il ne s\u2019agissait plus désormais d\u2019obtenir des emplois ou de meilleurs prix pour les produits de la ferme, mais bien de défendre le territoire lui-même, menacé par ces mégaprojets.En haute montagne, l\u2019organisation locale traditionnelle, qui a su combiner les démarches judiciaires et l\u2019action directe, s\u2019est révélée suffisante pour bloquer les projets miniers.À Tetela, les autorités municipales qui, selon la loi mexicaine, doivent autoriser par règlement le « changement d\u2019usage du sol » pour qu\u2019un projet puisse être mis en chantier, ont décrété la municipalité «zone protégée ».À Zautla, devant le refus d\u2019obtempérer de la compagnie chinoise JDC Minerales, 5000 paysans ont marché sur les installations et ont arraché la clôture d\u2019enceinte, obligeant l\u2019entreprise à cesser ses activités, en 2012.À Ixtacamax- titlán, les paysans de Tecoltemic, dont les terres communales étaient comprises dans l\u2019énorme concession d\u2019Almaden Minerals (canadienne), ont obtenu une injonction, en 2015.À Cuetzalan, lorsqu\u2019arriva Autlán Minerales (mexicaine), on forma la coalition Altepe Tajpiani (« les gardiens du territoire») pour la poursuivre en justice.Les Autochtones ont fait valoir, grâce à une étude exhaustive du monde naturel et surnaturel des Autochtones réalisée par l\u2019Atelier de tradition orale, que leur terroir (« altepet») est beaucoup plus qu\u2019un ensemble de «ressources à exploiter » : c\u2019est un milieu de vie que les paysans autochtones de la région connaissent, nomment et mettent en valeur, et qu\u2019ils partagent avec une flore et une faune d\u2019une grande richesse ainsi qu\u2019avec de puissantes forces surnatu - relles \u2013 les divinités protectrices des montagnes, des arbres, des sources, du gibier\u2026 Les somptueuses fêtes patronales qu\u2019organisent les communautés ont justement pour objectif de se concilier ces puissances tutélaires.Leurs terres constituent donc un territoire autochtone au sens plein du terme.Le plaidoyer d\u2019Altepe Tajpiani a convaincu la juge et, depuis mai 2015, une injonction interdit à la compagnie minière d\u2019exploiter, de vendre et même d\u2019explorer sa concession.Jusqu\u2019à ce jour, grâce à l\u2019action organisée des Autochtones, aucune société n\u2019a pu entreprendre l\u2019exploitation d\u2019une con - cession minière dans la Sierra Nororiental de Puebla.Lutte contre les projets hydroélectriques En même temps que les richesses minières attiraient la convoitise des transnationales, les rivières de basse montagne retenaient l\u2019attention des entreprises hydroélectriques et de l\u2019État mexicain, qui voit en ces dernières des associées pour sa « transition à l\u2019ère post-pétrolière » telle que définie par la Loi de la réforme énergétique, votée en 2013.On a prévu construire dix 24 relations 790 MAI-JUIN 2017 DOSSIER la lutte des lencas au honduras Ismael Moreno Coto* L\u2019auteur, jésuite, est directeur de Radio Progreso et de l\u2019Équipe de réflexion, recherche et communication (ÉRIC) au Honduras Les communautés lencas, dispersées dans les montagnes des départements de Intibucá et Lempira à l\u2019ouest du Honduras, ont fondé le Comité civique des organisations populaires et indigènes du Honduras (CO- PINH), en 1993, pour défendre leurs droits et leur milieu de vie.Cette organisation s\u2019inscrit dans un nouveau paradigme politique émergent, visant à construire le pouvoir à partir de la base et dans une relation d\u2019égalité entre les hommes et les femmes.Le COPINH s\u2019est vite fait connaître par ses longues marches de 1200 kilomètres vers Tegucigalpa, la capitale du pays, d\u2019énormes colonnes humaines déambulant lentement, transportant avec elles tortillas et œufs durs Eruoma Awashish, Fatalité, 2012, crâne d\u2019ours barrages dans la Sierra, ce qui aurait pour conséquences directes d\u2019inonder les vallées en amont des barrages et de faire presque disparaître les rivières en aval en les canalisant dans les salles de turbines.Dans toute la zone, il faudrait détruire champs de maïs et caféières pour construire, à flanc de montagne, les voies d\u2019accès et les lignes à haute tension.Chacun de ces projets, s\u2019il voyait le jour, affecterait de nombreuses communautés autochtones.C\u2019est pourquoi diverses organisations de la région, autant nahuas que totonaques, ont vu la nécessité de coordonner leurs efforts sur le plan régional.En 2012, elles ont créé le Conseil Tiyat Tlali (« terre » dans les deux langues amérindiennes), qui a pour base le réseau des CEB, formé dès la fin des années 1960.Un des premiers gestes de Tiyat Tlali fut d\u2019envoyer un groupe de soutien aux protestataires d\u2019Ignacio Zaragoza, une communauté totonaque dont les habitants avaient décidé de bloquer à mains nues l\u2019avancée des bulldozers qui ouvraient une piste pour la construction d\u2019un barrage sur la rivière Ajajalpan.Les autorités municipales ripostèrent violemment en incarcérant les manifestants pendant 24 heures.La répression a donné une résonance imprévue à la lutte : même la presse nationale en a parlé.Un mois plus tard, le promoteur, Grupo México, annonçait l\u2019abandon du projet, marquant ainsi la première victoire autochtone face aux entreprises hydroélectriques dans la région.Plus haut, sur la même rivière, le projet de barrage de Comexhidro allait affecter plusieurs villages dans trois municipalités.Avec l\u2019appui logistique de Tiyat Tlali, un comité s\u2019est formé, organisant des assemblées d\u2019information.Au cours de l\u2019une d\u2019entre elles, le 6 juin 2015, les participants ont massivement décidé de rejeter le projet et de présenter une demande d\u2019injonction, ce qui a paralysé les travaux.Le même scénario s\u2019est reproduit contre les quatre barrages que voulait construire l\u2019entreprise ICA sur la rivière Apulco, en pays nahua.Sauf à Cuetzalan \u2013 où c\u2019est la coopérative régionale Tosepan qui assume le leadership \u2013, l\u2019impulsion de la lutte contre les barrages provient du Conseil Tiyat Tlali.Des laïques et des reli - gieux, toujours adeptes d\u2019une Église qui se range aux côtés des démunis pour les aider à faire valoir leurs droits, continuent d\u2019y jouer un rôle important.Il est essentiel de souligner que si cette tendance progressiste de l\u2019Église \u2013 minoritaire \u2013 a pu s\u2019implanter profondément en pays autochtone, c\u2019est qu\u2019elle a accepté d\u2019« inculturer » le message évangélique, en lui donnant un sens et une résonance par rapport à la cosmologie amérindienne.La théologie de la libération, que plusieurs ont cru morte, est ainsi devenue une « théologie indigène » (teología india) ; elle a le vent en poupe dans de nombreuses régions du Mexique, comme la Sierra Nororiental de Puebla, et ailleurs en Amérique latine, et se voit renforcée par les messages qui proviennent du pape François.Ses messages qui enjoignent les humains à être « les gardiens de la Création, du dessein de Dieu inscrit dans la nature » sont lus et discutés ; ils trouvent un large écho dans les organisations autochtones.1.Dans les régions rurales du Mexique, on appelle caciques le petit groupe de grands propriétaires et de commerçants qui contrôle la vie politique et économique régionale.2.Voir P.Beaucage, Corps, cosmos et environnement chez les Nahuas de la Sierra Norte de Puebla, Montréal, Lux Éditeur, 2009.relations 790 MAI-JUIN 2017 25 DOSSIER comme nourriture, chandelles et herbes aromatiques pour les rituels.La classe politique hondurienne, habituée à des demandes concernant strictement le salaire et la sécurité d\u2019emploi, a été déstabilisée face à un mouvement qui revendique la protection des cultures et des territoires ancestraux, ainsi que celle des biens communs naturels menacés par les compagnies minières et hydroélectriques.Ces luttes, qu\u2019elles soient menées sur le plan politique, social, écologique ou économique, sont fondées sur un amour de la Terre, qui est vue ultimement comme une Mère au point où on est prêt à donner sa vie pour la défendre.Sa mystique est autant éthique que politique, exprimant une foi profonde tant envers les laissés-pour-compte qu\u2019en une transcendance qui a pour nom Dieu et la Terre-Mère.Le COPINH poursuit actuellement le projet initié par une de ses leaders, Berta Cáceres \u2013 assassinée le 2 mars 2016 \u2013 d\u2019articuler les luttes autochtones et les luttes populaires au sein de la Plateforme des organisations sociales et populaires du Honduras.Son objectif principal est de défendre les territoires et les biens communs naturels des peuples lencas, tolupanes et garífunas, les droits des femmes et ceux des organisations de défense de la diversité sexuelle.Elle fait de la lutte contre l\u2019exploitation minière et les concessions de rivières et de territoires à des entreprises hydroélectriques une priorité, tout en s\u2019opposant farouchement à l\u2019implantation de Zones d\u2019emploi et de développement économique \u2013 des zones franches \u2013 ainsi qu\u2019à la volonté du gouvernement actuel de privatiser les services et les biens publics.L\u2019assassinat de Berta Cáceres avait un double objectif : éliminer une femme extrêmement gênante parce qu\u2019incorrup - tible et, du coup, affaiblir grandement le travail du COPINH contre les projets hydroélectriques sur le territoire lenca1.Certes, l\u2019organisation a été ébranlée, mais elle s\u2019est vite ressaisie en tant qu\u2019héritière de la lutte qu\u2019a menée courageusement Berta.La répression sanglante envers les leaders autochtones qui se poursuit ne pourra pas détruire les organisations qui sont ancrées dans la mystique ancestrale et ont pour souffle l\u2019amour de la Terre-Mère.* Traduit de l\u2019espagnol par Jean-Claude Ravet.1.I.Moreno Coto, « Berta Cáceres, \u201cla petite gardienne des rivières\u201d », Relations, no 785, août 2016.La théologie de la libération, que plusieurs ont cru morte, est devenue une «théologie indigène» ; elle a le vent en poupe au Mexique. Au cours des dix dernières années, la Bolivie et l\u2019Équateur se sont imposés comme des figures phares pour les luttes autochtones à travers les Amériques.Dans les deux pays andins à forte population indigène, une « révolution démocratique » a permis d\u2019adopter une nouvelle constitution qui reconnaît le caractère plurinational de l\u2019État et in tègre plusieurs concepts issus de la cosmovision des peuples autochtones \u2013 comme le Bien vivre et le respect de la Terre-Mère.Nous en avons discuté avec le politologue Denis Langlois, professeur à la Faculté des sciences sociales de l\u2019Université d\u2019Ottawa et auteur du livre Le défi bolivien (Athéna, 2008).n 2006, Evo Morales est devenu le premier indigène à assumer la présidence de la Bolivie.Pouvez-vous nous rappeler le contexte de son arrivée au pouvoir et les mesures-phares prises par son gouvernement ?Denis Langlois : L\u2019arrivée au pouvoir d\u2019Evo Morales survient alors que plusieurs crises importantes se conjuguent, entre 2000 et 2005.Celles-ci reposent entre autres sur des contradictions liées au modèle de développement néolibéral adopté depuis la fin des dictatures.Dans les années 1980-1990, la Bolivie, une « référence » pour la Banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI), applique en effet les plans d\u2019ajustement structurel et privatise plusieurs secteurs de l\u2019économie, ce qui creuse davantage l\u2019inégalité socio- économique entre peuples autochtones et populations non autochtones.Mais en même temps, cette période marque une résurgence des mobilisations autochtones, dont un des moments forts fut la première marche pour la dignité, la terre et le territoire, en 1990, qui a réuni les 34 peuples des terres basses avec ceux des hauts plateaux andins, Aymaras et Quechuas, qui représentent à eux seuls 55 % de la population bolivienne.Peu à peu, les peuples autochtones s\u2019éloignent des partis traditionnels et créent de nouvelles organisations politiques, en particulier l\u2019Instrument politique pour la souveraineté des peuples, en 1995, qui deviendra le Mouvement vers le socialisme (MAS), le parti politique dirigé par Evo Morales, en 1999.Les crises importantes précédant l\u2019arrivée du MAS au pouvoir marquent la consolidation des mouvements autochtones et sociaux, dont les mobilisations se soldent par plusieurs victoires : annulation du projet de privatisation de l\u2019eau à Cochabamba en 2000 ; retrait d\u2019une loi sur les impôts des salariés, concoctée en février 2003 par le FMI et le gouvernement ; abandon de l\u2019exportation du gaz bolivien via le Chili en octobre 2003, après une mobilisation générale violemment réprimée forçant le président Sánchez de Losada à démissionner et à s\u2019enfuir aux États-Unis ; et, enfin, éviction de son remplaçant, Carlos Mesa, après son refus de promulguer la loi adoptée par le Congrès haussant substantiellement les redevances sur l\u2019exploitation des hydrocarbures.Des élections anticipées sont alors tenues, en décembre 2005, et le MAS d\u2019Evo Morales l\u2019emporte haut la main dès le premier tour, sur la base de deux grandes revendications : le contrôle national des hydrocarbures et la tenue d\u2019une assemblée constituante pour refonder la Bolivie.Morales mettra d\u2019abord en œuvre la « nationalisation » des hydrocarbures, consistant surtout à rehausser les redevances des compagnies pétrolières.Cette mesure ne tarde pas à générer de nouveaux revenus pour l\u2019État, lui permettant de réaliser d\u2019importants travaux d\u2019infrastructures et de réduire sa dépendance à l\u2019égard du 26 relations 790 MAI-JUIN 2017 DOSSIER les autochtones de Bolivie et d\u2019équateur, DES SOURCES D\u2019INSPIRATION ENTREVUE AVEC DENIS LANGLOIS E financement extérieur.D\u2019autant que, conjoncturellement, cette période est marquée par une forte augmentation du prix des matières premières à l\u2019échelle mondiale.On mettra aussi en œuvre des programmes sociaux plus ciblés, en matière de retraite, d\u2019éducation et de santé, notamment.Quant à l\u2019assemblée constituante, il s\u2019agit d\u2019une revendication autochtone depuis la grande marche de 1990, qui exigeait aussi la reconnaissance des droits collectifs et territoriaux des peuples indigènes, de leurs langues et de la plurinationalité de l\u2019État bolivien.Cette refondation était en outre demandée par des non-Autochtones, tels certains secteurs de la classe moyenne, des coalitions féministes mixtes et des syndicats souhaitant rompre avec le modèle néolibéral.La première période du gouvernement Morales (2006-2009) est toutefois marquée par de vives tensions entre l\u2019oligarchie régionaliste et le nouveau gouvernement.L\u2019opposition autonomiste dans les départements de l\u2019est bolivien affichait lar - gement le slogan « Fuera el Indio » (« Dehors l\u2019Indien »), notamment à Santa Cruz lors des consultations de l\u2019assemblée constituante ; des violences racistes anti-indigènes ont eu lieu, comme à Sucre en 2008 ; des paysans autochtones sont massacrés, en août 2008, dans le département du Pando ; le président est devenu persona non grata dans les départements de l\u2019est bolivien ; on assiste à des tentatives de déstabilisation et même à un coup d\u2019État larvé, en septembre 2008.Malgré leurs fortes pressions, les élites traditionnelles échoueront.Les organisations autochtones serreront les rangs derrière le gouvernement et réussiront à faire entendre leur voix.Rassemblées au sein d\u2019un pacte d\u2019unité, elles développeront une proposition commune \u2013 entre autres sur l\u2019État plurinational, sur les droits des nations, la Pachamama (Terre-Mère), le Bien vivre (Vivir Bien ou Buen Vivir en Équateur) \u2013 qui sera entendue par l\u2019assemblée constituante, elle-même composée de plusieurs représentants autochtones.La nouvelle Constitution sera finalement promulguée en février 2009.La nouvelle Constitution inclut en effet des dispositions fondées sur la cosmogonie des peuples autochtones.Traduit-elle pour autant une décolonisation de l\u2019État bolivien ?D.L.: Il y a dans cette Constitution une rupture importante avec la philosophie occidentale concernant les rapports avec la nature, rupture incarnée entre autres par le concept du Vivir Bien.Celui-ci exprime une cosmovision répandue chez les peuples autochtones à travers le monde voulant que la Terre ne nous appartienne pas : nous appartenons à la Terre ; nous en faisons partie.Leur relation à la Terre n\u2019en est pas une d\u2019appropriation, mais d\u2019interdépendance et de réciprocité entre différentes espèces vivantes et avec les éléments non vivants de la nature.C\u2019est une vision qui conçoit aussi le temps de manière cyclique plutôt que linéaire, le tout étant en rupture avec une conception anthropocentrique de l\u2019univers.Dans la nouvelle Constitution bolivienne, ce rapport original à la Terre a été traduit en clauses sur le respect des cycles écosystémiques pour assurer la préservation et la pérennité de la nature.Il y a des dispositions faisant prévaloir ce respect sur les profits qu\u2019on peut tirer de l\u2019exploitation de la terre dans différents domaines : agriculture, secteur minier, exploitation des ressources naturelles renouvelables ou non.L\u2019État se voit donner un rôle de fiduciaire et non de propriétaire de ces ressources.Dans la même veine, une clause limite la superficie de terre appropriable : un individu ne peut posséder plus de 5000 hectares, soit 50 km2.La Constitution prévoit aussi que la terre remplisse une fonction sociale et économique et interdit qu\u2019elle soit un objet de spéculation.De ce point de vue, la critique radicale que porte le Vivir Bien sur les concepts de développement et de propriété régissant nos rapports avec la nature est tout à fait la bienvenue.Notre concept de propriété, hérité du droit romain (usus, fructus, abusus), nous permet en effet de faire usage de la terre, de jouir de ses fruits, mais aussi de l\u2019aliéner, voire de la détruire.Cela dit, il faut se garder de mythifier le discours constitutionnel.D\u2019une part, parce que le gouvernement d\u2019Evo Morales a dû faire des concessions importantes, par exemple aux grands propriétaires terriens de l\u2019est du pays.Pour cesser leur boycott du processus constituant, ces derniers ont obtenu, entre autres, la non-application de la clause sur le maximum de terre appro- priable avant février 2009, date de ratification de la nouvelle Constitution.Cela leur a permis de conserver leurs latifundios dans la partie orientale du pays et en Amazonie.D\u2019autre part, les peuples autochtones n\u2019ont pas tous les mêmes intérêts ni la même histoire.S\u2019ils partagent, il est vrai, une relation originale à la terre, ils n\u2019ont pas nécessairement la même position sur son usage et sur les questions de développement, entre autres.Le conflit qui s\u2019est déroulé en 2011 sur le Territoire indigène du Parc naturel Isiboro Sécure (TIPNIS), au centre de la Bolivie, l\u2019illustre.Le gouvernement Morales a voulu construire une route transrégionale en plein cœur de ce territoire indigène protégé, ouvrant ainsi cette zone de forêt tropicale au commerce et à l\u2019exploitation des ressources forestières et gazières.Les peuples indigènes qui vivent sur ce territoire et s\u2019adonnent à des activités liées à une autre conception du Bien vivre se sont opposés au projet.En revan - che, des paysans autochtones de l\u2019altiplano ayant migré dans une zone limitrophe du TIPNIS et cherchant plutôt à élargir leurs cultures de feuilles de coca, eux, se sont montrés favo - rables au projet et ont fortement milité pour la construction de cette route1.Le président Morales, d\u2019origine aymara et lui-même ancien cultivateur de coca, a voulu forcer la réalisation de ce projet, sans même consulter préalablement les peuples autochtones habitant le TIPNIS.Ce droit à la consultation préalable, intimement lié aux concepts du Vivir Bien et de la plurinationalité, est pourtant garanti par la nouvelle Constitution, par la Convention 169 de l\u2019Organisation internationale du travail (OIT), ratifiée par la Bolivie, et par la Déclaration des Nations relations 790 MAI-JUIN 2017 27 DOSSIER La plurinationalité affirmée par ces deux pays représente un défi immense pour le modèle de l\u2019État-nation moderne. unies sur les droits des peuples autochtones, laquelle a force de loi en Bolivie.Au final, en dépit des opérations de division, de répression, de détention et de criminalisation des opposants, leur nouvelle grande marche pour la dignité et le territoire forcera le gouvernement Morales à respecter ce droit.On voit donc qu\u2019entre l\u2019affirmation de principes constitutionnels et leur application, il peut y avoir de grandes divergences, voire des conflits majeurs.Quelles ressemblances et quelles différences existe-t-il avec l\u2019expérience de l\u2019Équateur sur ces enjeux ?D.L.: Rafael Correa, président du mouvement Alianza País, arrive au pouvoir en 2006, lui aussi après une succession de crises depuis l\u2019année 2000.Dans le cadre de la « révolution citoyenne » que connaît alors l\u2019Équateur, il lancera rapidement un processus qui aboutira à l\u2019adoption, en septembre 2008, d\u2019une nouvelle Constitution.La CONAIE, principale organisation autochtone du pays, participera au processus constituant de 2007-2008, à l\u2019instar des mouvements écologistes, féministes et de la jeunesse.Elle contribuera à faire adopter le principe du Buen Vivir, un chapitre sur les droits de la nature et la reconnaissance du caractère plurinational de l\u2019État.Bien que le texte de 2008 élargisse la reconnaissance des droits des peuples autochtones, ces derniers, par leurs mobi - lisations des années 1990, avaient déjà obtenu des gains importants dans la constitution de 1998 \u2013 en matière de droits territoriaux, de démocratie, de lutte contre la corruption et de droit à la consultation préalable.Rapidement toutefois, comme plusieurs personnalités et organisations ayant appuyé Rafael Correa en 2006, la CONAIE se dissociera de ce gouvernement à compter de 2008, notamment à cause de deux projets de loi favorisant l\u2019extraction à grande échelle de ressources naturelles : un sur les eaux, qui sera suspendu puis adopté en août 2014, l\u2019autre sur les mines, adopté dès 2009 sous la pression d\u2019un Canada très actif dans ce secteur là-bas.Pour ce qui est de la plurinationalité, qui se distingue du multiculturalisme, elle suppose la mise en œuvre effective de l\u2019égalité des peuples entre eux, égalité inséparable du droit des peuples à l\u2019autodétermination.Je précise que ce droit n\u2019est pas explicitement reconnu aux peuples autochtones dans la Constitution équatorienne, alors qu\u2019il l\u2019est dans celle de la Bolivie.Mais dans les deux pays, un des mécanismes clés qui fut reconnu et qui permet d\u2019assurer l\u2019égalité des nations et de dépasser le colonialisme est le droit à la consultation préalable, libre et informée, en vue d\u2019obtenir le consentement sur tout projet de loi ou de développement affectant les territoires autochtones.C\u2019est toutefois là que le bât blesse, car ce droit n\u2019est pas mieux appliqué en Équateur qu\u2019en Bolivie.Un exemple parmi d\u2019autres : en 2007, Correa récupère un projet emballant de transition énergétique visant à laisser inexploités trois puits pétroliers situés dans la réserve de biodiversité du Parc Yasuni ; en 28 relations 790 MAI-JUIN 2017 Eruoma Awashish, Aile d'outarde, 2014, acrylique sur toile, 91,44 x 60,96 cm échange, il invite la communauté internationale à compenser l\u2019Équateur à hauteur de 50 % des bénéfices escomptés, mais les compensations ne viennent pas.Alors, en 2013, malgré l\u2019opposition à l\u2019exploitation (70 % selon certains sondages), le président Correa annonce l\u2019abandon du projet, sans consultation auprès des peuples habitant le territoire.Yasunidos, le groupe coordonnant l\u2019opposition nationale, récolte alors les signatures nécessaires à la tenue d\u2019un référendum d\u2019initiative populaire (mécanisme prévu par la nouvelle Constitution).Mais la Cour nationale électorale \u2013 nommée par le gouvernement Correa \u2013 invalide l\u2019initiative sous prétexte de signatures en doublons.L\u2019exploitation pétrolière est donc autorisée par le Parlement, contrôlé par Alianza País.Au final, les dispositions constitutionnelles prévoyant le Bien vivre, le droit à la consultation préalable et les mesures de contrôle démocratique de l\u2019État sont devenues des coquilles vides aux yeux de plusieurs secteurs de la population.Ainsi, en Bolivie comme en Équateur, ce qui est en cause, ce sont des conceptions divergentes du développement et du Bien vivre.On assiste davantage à une volonté de consolidation d\u2019un capitalisme d\u2019État, pour raffermir une révolution nationale « inachevée », qu\u2019à l\u2019émergence d\u2019un nouveau modèle de communauté politique.Il y a certes eu imposition de limites au modèle néolibéral, surtout par une meilleure redistribution des revenus de l\u2019État ayant contribué à améliorer sensiblement la condition socioéconomique de couches marginalisées de la population, lesquelles ont retrouvé une certaine dignité.Mais cela n\u2019est-il pas le propre d\u2019un modèle connu, la social-démocratie ?Là où il y a nouveauté, toutefois, c\u2019est plutôt dans les initiatives locales et régionales de communautés autochtones et non autochtones, pour un Bien vivre distinct du « toujours plus » matériel ou financier, y inclus chez des communautés dites «pauvres ».Trop souvent cependant, le gouvernement central cherche à museler de telles initiatives de transition basées sur le Bien vivre, au nom d\u2019un « développement » qui reste dépendant de l\u2019exportation de matières premières et de l\u2019extraction de ressources naturelles.Est-il possible d\u2019agir autrement dans le contexte international actuel ?Plusieurs acteurs et actrices du processus constitutionnel, tant en Bolivie qu\u2019en Équateur, croient que oui.Malgré ces dérives, la plurinationalité inscrite dans la Constitution de la Bolivie et celle de l\u2019Équateur peut- elle inspirer une plus grande reconnaissance politique des peuples autochtones ailleurs dans les Amériques ?D.L.: La plurinationalité affirmée par ces deux pays représente un défi immense pour l\u2019État-nation moderne.Toutefois, elle n\u2019est pas un modèle politique clairement défini, du moins pour le moment.En Bolivie, une Loi-cadre sur les autonomies et la décentralisation a bien été adoptée, en 2010.Elle délimite les statuts d\u2019autonomie, entre autres ceux des communautés autochtones.Toutefois, cette loi a imposé une procédure si relations 790 MAI-JUIN 2017 29 DOSSIER dans le ventre des peuples Natasha Kanapé Fontaine L\u2019auteure est poète Au cours des huit dernières années, je suis entrée dans une quête extraordinaire qui est encore loin de se terminer : réapprendre l\u2019innu-aïmun, première langue que j\u2019ai apprise et la seule que j\u2019ai parlée jusqu\u2019à mes cinq ans.C\u2019est en 1996 que ma famille a déménagé en ville.À Baie- Comeau, à 45 km au nord-est de Pessamit.Les souvenirs de la réserve, début 1990, se mélangent avec ceux de la ville.Perte de ma grand-mère maternelle, séparation de mes parents, alcoolisme, intimidation et discrimination à l\u2019école.Et sans en être consciente, avançaient, en parallèle, l\u2019apprentissage accéléré du français, la perte de la langue innue, la déconnexion d\u2019avec mon village natal et ma culture, faute de transmission dans cette nouvelle vie urbaine, en région.Ce n\u2019est que beaucoup plus tard, à 23 ans, que j\u2019ai appris que mon grand-père Fontaine était de ceux que l\u2019on appelle kamanitushit dans la tradition innue, soit « ceux qui parlent aux êtres invisibles ».Un « chamane », comme disent certains, même si je n\u2019aime pas ce mot, qui ne rend pas justice au rôle de guide spirituel.La pression sociale catholique, la vieillesse et la déconnexion d\u2019avec le territoire ont tôt fait d\u2019avoir raison de ce rôle chez mon aïeul.Ce n\u2019est qu\u2019aujourd\u2019hui que je déterre, petit à petit, les mythes et les visions qui habitaient sa conscience physique et environnementale.Intuition qui m\u2019a projetée vers de nouvelles connaissances enfouies dans notre langue.Comme je le disais, ma quête extraordinaire est encore loin d\u2019être terminée.Je ne suis pas encore parvenue à mon but ultime : parler à nouveau couramment l\u2019innu-aïmun.Cette « chasse » identitaire est devenue une épopée qui m\u2019a menée aux quatre coins du monde, avec la poésie comme arme et comme guide.Et, redécouvrant l\u2019innu-aïmun, j\u2019ai compris à quel point cette langue s\u2019est forgée par son lien à la terre et combien les langues autochtones sont de précieux enseignements sur l\u2019histoire du territoire où l\u2019on vit.Elles sont marquées par le traumatisme lié à la colonisation partout au Canada.Une déconnexion \u2013 une rupture, une faille, un gouffre \u2013 s\u2019est opérée et des mots et des savoirs précis à propos des différents territoires se sont perdus.Retourner aux traditions n\u2019est pas une chose facile.Les conséquences de la honte de la tradition inculquée dans les pensionnats pour enfants autochtones sont persistantes.Depuis, nombreux sont ceux qui ont peur de la tradition ou qui jugent les traditionalistes.L\u2019opinion publique, dépendam- ment des communautés, n\u2019est pas toujours en leur faveur.Malgré cela, des artistes, des jeunes et des personnes qui traversent une période difficile se tournent de plus en plus vers les céré- lourde qu\u2019elle a plutôt compliqué le processus auparavant enclenché de reconnaissance légale de territoires autochtones ancestraux.Du reste, depuis 2010, le nombre de communautés ayant reçu un statut d\u2019autonomie demeure peu élevé ; et souvent, il ne fait que transformer des municipalités en « autonomies indigènes ».Sans vouloir importer un modèle venant d\u2019ailleurs, le cadre de la plurinationalité nous force toutefois à penser en termes d\u2019égalité entre nations, ce qui soulève des questionnements importants.Par exemple, les modes de représentation démocratique comme le suffrage universel permettent-ils de prendre en compte l\u2019autodétermination des différentes nations et le respect de leurs institutions propres ?En ce sens, la plurina tio - nalité peut devenir une source importante d\u2019inspiration politique, mais aussi sociétale.Si on fait l\u2019exercice pour le Québec, par exemple, comment parvenir à assurer la composition d\u2019une assemblée « pluri - nationale » représentative des 12 nations qui y habitent ?Comment organiser les processus décisionnels ?Car avec la reconnaissance de l\u2019égalité des peuples entre eux, vient l\u2019obligation de consultation préalable en vue d\u2019obtenir le consentement de ces peuples, ou communautés, sur des projets de développement, des lois ou des politiques pouvant affecter leurs territoires, ressources ou modes de vie.Cela impose une négociation d\u2019égal à égal en vue d\u2019un consentement mutuel.Conséquemment, le projet de départ (qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019une loi, d\u2019un projet minier, d\u2019un barrage, etc.) devrait pouvoir être transformé, voire abandonné.Et ce droit ne devrait-il pas s\u2019appliquer aussi aux communautés non autochtones, comme le proposait la CONAIE (autochtone) à l\u2019assemblée constituante de l\u2019Équateur, en 2008 ?Enfin, partir du principe d\u2019égalité des nations et des peuples entre eux nécessite que l\u2019on apprenne à travailler dans une autre temporalité : celle d\u2019une démocratie participative, plurinationale et pluriculturelle, et non celle d\u2019une croissance et d\u2019une productivité à tout crin.La plurinationalité proposée par les Autochtones de Bolivie et d\u2019Équateur me semble être plus qu\u2019une révolution du politique ; c\u2019est aussi une révolution de notre organisation sociétale, une sorte d\u2019idéal commun à atteindre ! Entrevue réalisée par Emiliano Arpin-Simonetti 1.Voir Eve B.Araoz, « Les paradoxes du gouvernement Morales », Relations, no 784, mai-juin 2016.30 relations 790 MAI-JUIN 2017 DOSSIER monies traditionnelles pour développer ou soigner une spiritualité.À un moment ou l\u2019autre de leur vie, cela aura été un bienfait soit pour leur l\u2019âme, soit pour trouver une voie vers leur croissance personnelle.Revenir à ma langue, à ma culture, à mes traditions, m\u2019aura permis de trouver ma voie.J\u2019ai choisi l\u2019appel de la création.Être à mon tour chamane.Faire honneur à ma famille plus ou moins à son insu, surtout à la lignée de mon grand-père en suivant la spiritualité qui m\u2019est parvenue en héritage, la transposant dans le monde moderne par la poésie, l\u2019écriture, la prise de parole, la rencontre du grand public.Porter dans mon ventre tous ces gens qui écoutent, qui posent des questions, qui cherchent à comprendre, qui se cherchent.Porter dans mon ventre mon équilibre.Depuis plusieurs années, ma passion a été d\u2019aller à la rencontre des peuples pour les unir.Aujourd\u2019hui, je me sens saturée mentalement et émotionnellement.Je suis fatiguée.Il est donc temps de changer de cycle.Je me retire pour réfléchir, digérer, transformer à l\u2019intérieur de moi ce qui s\u2019est dit, ce qui a été entendu, ce qui a évolué en nous tous.C\u2019est aussi ça, l\u2019appel de la création.Être chamane, c\u2019est être dans le ventre des peuples.Digérer et se digérer soi-même à la fois.Faire partie du cheminement.L\u2019empoigner comme la bête sauvage qui nourrira le clan pour plusieurs jours, être transformée par la parole des peuples qui s\u2019éveillent.Telle est la décolonisation.La relation colonisé-colonisateur est encore bel et bien présente.Il est temps de transformer ce dé - séquilibre en un engrenage qui fasse avancer.Réinventons la roue.La décolonisation consiste autant à restructurer les vieux engrenages pourris des relations interpersonnelles et intercul- turelles encore marquées par le pouvoir, la domination, le contrôle, l\u2019acculturation, l\u2019assimilation et l\u2019extermination qu\u2019à entrer dans le processus de transformation d\u2019un ensemble de peuples forcés de se côtoyer sur un même territoire pris, mépris et dépris constamment depuis des siècles.Voici venu le temps de nourrir nos enfants avec ce que nous sommes.Comme l\u2019animal, donner notre chair pour la survie de l\u2019Autre qui participe autant que nous-mêmes à l\u2019équilibre du monde.Nous travaillerons à nous pétrir nous-mêmes pour avoir le meilleur goût possible.Enfin j\u2019espère.J\u2019espère que nous y travaillerons.Pour cela, il faudra réussir petit à petit à se défaire des carcans coloniaux qui enserrent toujours nos relations intercul- turelles.Décoloniser signifie aussi tenter de renverser l\u2019érosion graduelle des langues de la terre, revaloriser les cultures et les spiritualités, laisser place à un discours lié à l\u2019élévation de l\u2019âme, à la relation à l\u2019Autre, au vivre-ensemble.Par la poésie, les contes et les philosophies du territoire où nous vivons.Décoloniser veut dire laisser place à l\u2019Autre.Pour qu\u2019il nous enrichisse.Non en argent : plutôt en connaissance universelle.Mettons-nous à l\u2019œuvre.Nous sommes tous des créateurs.Des forgerons de la relation à l\u2019Autre.Des peintres de l\u2019espace public.Des observateurs du ciel et du peuple.Des artisans de la parole.Des sculpteurs du silence et de la réflexion.Nous avons tous le pouvoir de se raconter.pour prolonger la réflexion Consultez nos suggestions de lectures, de ?lms, de vidéos et de sites Web en lien avec le dossier au www.revuerelations.qc.ca relations 790 MAI-JUIN 2017 31 PROCHAIN NUMÉRO Notre numéro de juillet-août sera disponible en kiosques et en librairies le 14 juillet 2017.Pensez à réserver votre exemplaire ! Il comprendra notamment un dossier sur : LE canada En ce 150e anniversaire de la Confédération, les célébrations battent leur plein.Aplanie par la machine à clichés et les réjouissances o?cielles, l\u2019image lisse de l\u2019histoire pourtant con?ictuelle du Canada nous est à nouveau servie ad nauseam.Ce dossier vise à remettre certaines pendules à l\u2019heure \u2013 notamment sur le colonialisme qui caractérise l\u2019entreprise canadienne depuis ses origines \u2013 et à ré?échiraux lignes de fracture qui sont aux fondations de ce pays, au cœur de son identité.Comment dépasser la logique extractiviste capitaliste qui oriente le développement du Canada, au détriment des peuples qui l\u2019habitent ?Quelle est la place et l\u2019avenir de ces peuples, au sein d\u2019un pays multinational qui ne s\u2019assume pas ?À LIRE AUSSI DANS CE NUMÉRO : \u2022 un débat sur l\u2019in?uence de l\u2019extrême-droite au Québec ; \u2022 une analyse sur les dé?s de la gauche aux États-Unis ; \u2022 le Carnet de Catherine Mavrikakis, la chronique poétique de Rodney Saint-Éloi et la chronique Questions de sens signée par Jean Bédard ; \u2022 les œuvres de notre artiste invité, Christian Ti?et.Recevez notre infolettre par courriel, peu avant chaque parution.Inscrivez-vous à notre liste d\u2019envoi sur la page d\u2019accueil de notre site Web : .Christian Tiffet L\u2019auteur, cofondateur et ex-président de l\u2019Union paysanne, a publié, entre autres, Survivre à l\u2019offensive des riches (2016) et Y a-t-il un avenir pour les régions ?(2013), parus aux éditions Écosociété vez-vous pensé à consulter votre population ?» de - manda un jour une animatrice de radio à un maire de banlieue de Québec qui devait proposer un plan majeur de redressement des finances de sa ville.«Pas vraiment, répondit le maire.Il faut com - prendre que les gens élisent des dirigeants pour qu\u2019ils prennent les décisions qui s\u2019imposent, et c\u2019est ce que nous allons faire.» Le lendemain, soit le 29 septembre 2015, les médias annonçaient que l\u2019Union des municipalités du Québec et la Fédé - ration des municipalités du Québec venaient d\u2019adopter et de signer illico \u2013 sans avoir consulté les 1100 municipalités qu\u2019elles représentent \u2013 un pacte fiscal avec le gouvernement du Québec.Celui-ci a réduit les transferts aux municipalités de 300 millions de dollars par année, leur accordant en échange le pouvoir de décréter les conditions de travail de leurs employés.Ce pouvoir, qui est dérisoire pour la majorité des municipalités ayant peu ou pas d\u2019employés syndiqués, permet depuis aux plus grandes villes d\u2019équilibrer leur budget sur le dos de leurs employés, pour le plus grand plaisir du gouvernement actuel.Et voilà que ce scénario se répète avec le projet de loi 122, déposé en décembre dernier, qui prétend faire passer les municipalités du statut de « créatures de l\u2019État » à celui de « gouvernements de proximité et partenaires de l\u2019État ».En réalité, il ne leur octroie que des pouvoirs et des ressources financières négligeables, en restreignant encore davantage le recours des citoyens aux référendums.Voilà, en un coup d\u2019œil, notre démocratie municipale : les élus gouvernent sans nous, et nous, nous les ignorons la plupart du temps, nous nous organisons sans eux \u2013 ou malgré eux \u2013 et nous les contestons quand ils dépassent les bornes.austérité et culture de dépendance Il ne fait aucun doute que les réformes, les coupes et les restructurations imposées par le gouvernement libéral aux réseaux de la santé, des services sociaux, de l\u2019éducation, des garderies, des Centres locaux de développement, des Centres jeunesse, des Conférences régionales des élus ainsi qu\u2019aux organismes communautaires et culturels \u2013 sans oublier Solidarité rurale du Québec \u2013 ont porté un coup dur aux collectivités locales et régionales.En plus de désorganiser la concertation et le soutien, indispensables dans des régions éloignées des centres, vastes et peu peuplées, elles affectent le nombre et la répartition des emplois dans les capitales régionales et les municipalités périphériques.Ces régions, trop éloignées du pôle de croissance de la grande région de Montréal pour en profiter, subissent par ailleurs le déclin de secteurs d\u2019activité qui ont longtemps fourni un gagne-pain aux gens : pêche, forêt, mines, agriculture, énergie.Ces collectivités déjà durement éprouvées, contrairement aux grandes villes qui se taillent une place et un pouvoir de plus en plus importants, sont très peu équipées pour résister à un tel démantèlement.Les instances régionales et locales visées par l\u2019austérité libérale n\u2019étaient déjà pas des instances politiques autonomes, mais de simples entités administratives dépendantes des fonds et des décisions du gouvernement.Leur légitimité démocratique et leur rapport de force étaient donc très limités.Les municipalités elles-mêmes, malgré le titre flatteur de partenaires dont les gratifie le gouvernement, sont toujours aussi asservies aux règles et au financement de l\u2019État.Quant aux unions municipales, leur pouvoir de négociation avec le gouvernement est visiblement limité.Une culture de dépendance est désormais bien installée.utiliser le pouvoir qu\u2019on a déjà Plutôt que de s\u2019épuiser en manifestations, d\u2019accepter des compromis dégradants comme le nouveau pacte fiscal et le projet de loi 122, ou de se bricoler de nouvelles structures de concertation à rabais aussi éloignées de la population que celles que le gouvernement a supprimées, les collectivités locales et régionales ne devraient-elles pas saisir l\u2019occasion pour commencer à construire entre elles leur autonomie politique, financière et économique ?Elles ont une base solide pour le faire : leur nouveau statut de gouvernement de proximité et la souveraineté municipale en tant que telle (soit le premier niveau où doit s\u2019exercer la souveraineté du peuple), ayant pour mandat d\u2019assurer les services de proximité, l\u2019aménagement du territoire et la vie communautaire en disposant d\u2019un pouvoir de taxation autonome.En construisant ensemble sur cette base, les mu - nicipalités pourraient élargir considérablement leur espace d\u2019autonomie et leur légitimité démocratique, commencer à s\u2019extirper du carcan de dépendance qui les tue lentement depuis 60 ans et prendre en charge véritablement leur dévelop- 32 relations 790 MAI-JUIN 2017 REGARD MISER SUR LA SOUVERAINETÉ Municipale et régionale Les régions du Québec vont continuer à décliner tant qu\u2019elles ne se sortiront pas du système de dépendance dans lequel elles se trouvent.La réalisation d\u2019une véritable démocratie locale et régionale est le chemin pour y parvenir.Roméo Bouchard A « pement et leur vie démocratique au lieu de se limiter à gérer des services selon les protocoles imposés par des fonctionnaires centralisateurs.Pourquoi ne pas favoriser une démocratie de participation qui, bien que peu élaborée dans le Code municipal, n\u2019y est pas interdite ?Rien n\u2019empêche, par exemple, les conseils municipaux de consulter leur population régulièrement sur de vrais enjeux plutôt que de les ennuyer avec des réunions mensuelles limitées à la gestion courante des services.Le Code municipal prévoit des référendums consultatifs selon un protocole assez simple, qui peuvent remplacer les référendums obligatoires qui seront vraisemblablement abolis par le projet de loi 122 : rien n\u2019interdit aux élus de consulter leurs citoyens et de res - pecter leur volonté.L\u2019exercice serait pourtant tout indiqué pour des projets majeurs qui affectent les citoyens, comme l\u2019oléoduc Énergie Est, qui traversera plus d\u2019une centaine de municipalités et quelque 860 cours d\u2019eau.Rien n\u2019empêche non plus les citoyens d\u2019élire tous les préfets de municipalités régionales (et leur exécutif), ni même d\u2019élire un président régional (et son exécutif), de façon que les élus soient impu tables à leur population avant de l\u2019être aux fonctionnaires de l\u2019État.L\u2019imputa bilité, plus que la vague « transparence » dont parle le projet de loi 122, est encore la meilleure barrière contre la collusion et la corruption.Les élus municipaux peuvent aussi instaurer des budgets participatifs, des comités de vigilance, des secrétariats à la partici - pation citoyenne, des commissions de consultation publique (sortes de BAPE locaux), des initiatives populaires, des comités de citoyens, etc.Pour que les citoyens s\u2019impliquent, il faut leur donner la possibilité de le faire ; plusieurs expériences ont démontré que lorsque des élus font appel à leur population, la réponse dépasse les attentes.Pour rassembler et concerter les gens, les instances régionales peuvent aussi se doter, en plus des schémas d\u2019aménagement du territoire et de la zone agricole, d\u2019un plan d\u2019autosuffisance alimentaire et d\u2019agriculture de proximité, d\u2019un plan de développement économique parti cipatif, voire d\u2019une monnaie régionale, etc.Les programmes de développe ment régional qui se sont succédé depuis 50 ans n'ont pas permis de rebâtir des économies régionales basées sur les ressources propres à chaque région : seules une décentralisation des pouvoirs et une prise en charge locale et régionale, soutenues par des politiques nationales audacieuses, peuvent y parvenir.Au lieu d\u2019attendre des décrets de fusion et de redécoupages territoriaux contestables venus d\u2019en haut, les instances locales et ré - gionales pourraient aussi se concerter, avec leur population, pour proposer elles-mêmes les restructurations jugées nécessaires pour créer des espaces démocratiques plus fonctionnels et plus adaptés aux territoires d\u2019activité et d\u2019appartenance actuels.Les Caisses populaires, les diocèses catholiques et bien d\u2019autres institutions ont fait ce travail.Dans le cas des municipalités, dont un grand nombre sont devenues trop peu peuplées pour s\u2019acquitter de leurs responsabilités accrues (plus de 500 ont moins de 1000 habitants), tout le monde a peur de s\u2019y attaquer.Or, les instances locales et régionales sont les mieux placées pour faire ce travail en lien étroit avec leurs citoyens.Pour ce qui est des champs d\u2019intervention, rien n\u2019empêche les instances locales et régionales d\u2019occuper davantage le terrain dans de multiples domaines qui ne sont pas réservés aux paliers supérieurs : souveraineté alimentaire, éducation, santé, environnement, échanges extérieurs, commerce, aménagement, environnement, gestion de l\u2019eau, etc.La Cour suprême a ouvert la porte en ce sens en 2005, en validant le règlement de la Ville de Hudson interdisant l\u2019utilisation des pesticides sur relations 790 MAI-JUIN 2017 33 Lino, À qui le pouvoir?À nous le pouvoir !, 2013, acrylique et collage sur papier les pelouses.D\u2019ailleurs, les règlements municipaux sont valides tant qu\u2019ils ne sont pas déclarés non conformes.Ici encore, la participation des citoyens peut en partie suppléer au manque de moyens.Pour financer ces gouvernements locaux et régionaux, les élus peuvent utiliser pleinement leur pouvoir de taxation municipale et négocier, avec un rapport de force accru, de nouveaux transferts de revenus avec le gouvernement, ainsi que de nouvelles redevances avec les compagnies qui veulent exploiter leurs ressources \u2013 comme le font déjà plusieurs communautés autochtones.Le pacte fiscal de 2015 et le projet de loi 122, que les élus municipaux acceptent sous la pression du gouvernement et des maires des grandes villes, sont des exemples lamentables du contraire.En somme, rien n\u2019empêche les élus municipaux de cesser d\u2019agir comme des sous-traitants de l\u2019État et de simples adminis - trateurs, et de mobiliser leur population autour de la recherche du bien commun.Dans la mesure où les instances démocratiques locales et régionales s\u2019appuieront sur la souveraineté des collectivités locales, sur des pouvoirs et des ressources auto - nomes, sur une participation citoyenne dynamique, elles seront en mesure de tenir tête aux politiciens et aux pouvoirs financiers centralisateurs et de prendre en charge pleinement la vie et le développement de leurs collectivités.reprendre goût à la démocratie C\u2019est peut-être justement dans les collectivités locales et régionales que nous pouvons reprendre goût à la démocratie et initier la grande révolution démocratique que tout le monde appelle de ses vœux et, pourquoi pas, le grand chantier constituant qui en est le passage obligé.Qu\u2019est-ce qui empêche les régions et les municipalités locales et régionales de se doter, comme les États américains ou les Cantons suisses, d\u2019une constitution propre à chacune d\u2019elles, écrite avec la partici - pation de tous leurs citoyens ?Ne serait-ce pas un moyen puissant de constituer une région et de lui permettre de définir ce qu\u2019elle est, ce qu\u2019elle veut être et comment elle veut parti - ciper aux décisions qui la concernent ?C\u2019est cette voie qu\u2019un groupe de Gaspésiens envisage d\u2019emprunter.Après avoir publié l\u2019an dernier un livre collectif intitulé Sécession, et si la Gaspésie devenait un pays libre ?(Éditions 3 Sista, 2015) et organisé quelques rencontres d\u2019information, ils évaluent présentement la possibilité d\u2019initier un processus constituant ayant comme objectif la rédaction de la Constitution de la Gaspésie par une assemblée constituante gaspésienne.Le processus constituant, qu\u2019il soit mené à l\u2019échelle locale, régionale ou nationale, a l\u2019avantage d\u2019être rassembleur.Il n\u2019est pas le projet d\u2019un groupe de citoyens particuliers ; il fait appel à toutes les catégories de la population, y compris ses représentants élus, appelés à le légitimer.Il ne vient pas remplacer ou se juxtaposer aux multiples projets citoyens ou politiques ; il vient les fédérer pour établir un cadre commun à l\u2019exercice de la souveraineté du peuple.Mais surtout, il n\u2019est pas un simple exercice de consultation, de planification ou de concertation; il est la mise en place du pouvoir de délibération et de décision de toute la collectivité concernée.L\u2019impuissance que ressentent les citoyens face aux décisions qui les affectent découle directement du déclin général de la culture et de la vie démocratiques.La perte de confiance dans la démocratie est telle qu\u2019il n\u2019est pas rare que l\u2019on doute carrément de l\u2019utilité des instances municipales.La seule façon de remédier à cette impuissance est de restaurer la participation des citoyens aux décisions collectives.Il va sans dire que cette métamorphose de la démocratie locale et régionale ne se fera pas sans un renouvellement du personnel politique à ces échelons, c\u2019est-à-dire sans l\u2019investissement des instances électives par des jeunes et moins jeunes qui croient en la démocratie municipale et en la capacité des citoyens de décider quand on leur en donne les moyens.Les communautés territoriales de base sont le premier niveau où s\u2019exprime la souveraineté du peuple, fondement de toute autorité en démocratie.34 relations 790 MAI-JUIN 2017 REGARD Rien n\u2019empêche les élus municipaux de cesser d\u2019agir comme des sous-traitants de l\u2019État et de mobiliser leur population autour de la recherche du bien commun. L\u2019auteure est journaliste indépendante et anthropologue uel paradoxe que l\u2019industrie se soit tournée vers le plastique \u2013 une matière quasi indestructible, produite à partir de ressources non renouvelables \u2013 pour la fabrication de produits éphémères tels des contenants, des emballages, des produits de consommation courante et des objets jetables.Aujourd\u2019hui, après trois quarts de siècle d\u2019accumulation, l\u2019élimination de ces déchets est devenue, on le sait, un problème très difficile à résoudre, alors que la production de plastique ne cesse d\u2019augmenter et que les ressources fossiles utilisées pour le fabriquer s\u2019amenuisent.Face à ces défis environnementaux et à la raréfaction des ressources, un changement s\u2019impose.Serons-nous obligés de renoncer au plastique ?Ce serait difficile, car ses propriétés sont d\u2019une grande utilité dans les domaines les plus différents.Mais, une fois de plus, la solution vient peut-être du monde végétal.Et aussi de l\u2019émergence d\u2019une économie circulaire dans laquelle les produits, les composantes et les matériaux sont pensés pour maintenir leur utilité et leur valeur le plus longtemps possible et entrer dans plusieurs cycles de production différents.On fait donc plus avec moins.Le problème Nous vivons dans une société qu\u2019on pourrait qualifier de « société du plastique » tant celui-ci est désormais partout, des couches pour enfants aux composantes électroniques.En fait, on pourrait parler de « société du pétroplastique », puisque le pétrole ou le gaz naturel chauffés et raffinés sont nécessaires à sa production.D\u2019après le Worldwatch Institute1, 4 % des produits pétroliers dans le monde seraient utilisés comme matière première dans la production du plastique et un 4 % additionnel fournirait l\u2019énergie nécessaire au processus de transformation.Une personne vivant en Amérique du Nord ou en Europe occidentale consommerait, en moyenne, 100 kg de plastique chaque année.La pollution qui en résulte ne peut plus être ignorée.Les déchets de plastique s\u2019accumulent dans les sites d\u2019enfouissement \u2013 qui commencent cependant à ne plus les accepter \u2013 et dans l\u2019environnement.Le milieu marin est aussi particuliè - rement affecté : huit millions de tonnes de plastique seraient déversées dans les océans chaque année2.La survie de nombreuses espèces est en péril, cétacés, poissons et tortues mourant empêtrés ou étouffés par le plastique.De nombreux oiseaux, l\u2019estomac rempli de déchets, n\u2019arrivent plus à s\u2019alimenter.D\u2019après l\u2019Académie américaine des sciences, 99 % des oiseaux marins auront avalé du plastique d\u2019ici 2050 ! D\u2019autres recher - ches nous alertent aussi au sujet des minuscules morceaux qui sont ingérés par les moules et même par le plancton, entrant ainsi dans la chaîne alimentaire, jusqu\u2019à nous.L\u2019échec du recyclage Comment mettre fin à tout ce gaspillage et toute cette pol - lution ?Naturellement, il faudrait commencer par réduire la consommation de plastique et, plus globalement, l\u2019hypercon- sommation inhérente à un modèle de société qui n\u2019est pas soutenable.Quant au recyclage par collecte sélective, il représente une stratégie importante, mais est loin d\u2019avoir produit les résultats escomptés.Les données récoltées par le biophy - sicien Paul Lavallée, dans son livre Les végéplastiques.Comment mettre un terme à la pollution par le plastique (Multimondes, 2016),montrent que, dans le meilleur des cas, le taux de recyclage du plastique dans le monde se maintiendrait entre 20 % et 30 %, alors que la quantité de plastique produit continue d\u2019augmenter.Il faut préciser que tous les plastiques ne sont pas recyclables et que même ceux qui le sont ne sont pas automatiquement recyclés.Ajoutons aussi qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un processus très complexe, car les différentes résines plastiques ne peuvent pas être mélangées et doivent donc être triées avec beaucoup de soin.L\u2019ajout d\u2019additifs parfois toxiques et de colorants rend le processus encore plus compliqué et dispendieux, voire impossible.De nombreux pays se sont donc tournés vers l\u2019incinération et utilisent la chaleur obtenue pour le chauffage ou la production d\u2019électricité ; une solution controversée car polluante, et qui consomme à jamais des ressources non renouvelables.Par ailleurs, une part importante du plastique destiné au recyclage est envoyée par bateau vers des pays aux réglementations envi - ronnementales moins exigeantes, qui confient souvent cette tâche à des structures familiales disposant de peu de moyens technologiques, sans exercer de contrôle.Les bioplastiques Dans ce contexte, les bioplastiques semblent très prometteurs.Ce sont des polymères obtenus à partir de différentes matières organiques, principalement des végétaux contenant du sucre ou de l\u2019amidon (maïs, soja, canne à sucre) ou encore de l\u2019huile (comme le chardon).Ils peuvent également être obtenus à partir d\u2019algues, de matières ligneuses et de résidus de récoltes.Leurs caractéristiques peuvent s\u2019apparenter à celles des pétro- relations 790 MAI-JUIN 2017 35 REGARD pour en finir avec les déchets plastiques Les graves problèmes environnementaux qu\u2019engendre le plastique ne peuvent plus être ignorés.En plus du recyclage et de la réduction de la consommation, une nouvelle voie prometteuse se dessine : le recours aux bioplastiques compostables.Annalisa D\u2019Orsi Q plastiques, mais ils s\u2019en distinguent principalement du fait que le carbone renouvelable des plantes remplace le carbone fossile.À titre d\u2019exemple, dans le cadre d\u2019un projet de recherche conjoint annoncé en 2014, le constructeur d\u2019automobiles Ford et le producteur de ketchup Heinz tentent présentement de développer un bioplastique fort et léger, adapté à l\u2019industrie de l\u2019automobile, à partir des déchets des tomates, pelures et graines qui, autrement, sont éliminés.Mais attention, d\u2019après de récentes recherches, les bio - plastiques qualifiés seulement de « biodégradables » ne seraient pas à la hauteur du défi, car ils peuvent contenir des additifs toxiques, nécessitent parfois de longues périodes avant de se dégrader en milieu naturel et génèrent beaucoup de méthane quand ils sont accumulés dans des sites d\u2019enfouissement.C\u2019est un écueil important.C\u2019est la structure chimique du matériau plutôt que son origine qui détermine le processus de décomposition.Ainsi, la lutte contre la pollution passe par la prise de conscience que le recyclage ne suffit pas et qu\u2019il nous faut déve lopper et utiliser des bioplastiques compostables, qui pourront être réintroduits dans la nature sans contaminer l\u2019environnement ni nuire à la faune sauvage.Selon le biophysicien Paul Lavallée, la méconnaissance du public et le boycottage de la part des compagnies de recyclage expliqueraient le faible recours aux bioplastiques compostables dans notre société.Mais un important virage pourrait se produire en moins de dix ans, la technologie le permettant.Il préconise en effet l\u2019utilisation de végéplastiques (terme qu\u2019il préfère à bioplastique car il désigne sans ambiguïté les plastiques d\u2019origine végétale) compostables et sans additifs toxiques qui, lorsque dispersés dans l\u2019environnement, pourront se dégrader rapidement à l\u2019air libre et dans l\u2019eau, sans polluer et même en alimentant les cycles naturels.Les matières les plus susceptibles d\u2019aboutir dans les océans pourraient aussi être conçues pour être digestibles ou métabo- lisables par les animaux.Adéquatement traités, les végéplastiques compostables deviennent une ressource importante pour l\u2019agriculture : en se transformant en humus, ils permettent d\u2019ajouter à la terre des éléments nutritifs, de l\u2019aérer et d\u2019accroître sa capacité de rétention d\u2019eau.Ainsi, la fin de vie d\u2019un produit devient le point de départ d\u2019un nouveau cycle de production.Rien n\u2019est déchet, tout est ressource.Nous sommes en pleine économie circulaire.Bâtir des infrastructures adaptées Bien sûr, les bioplastiques compostables ne sont pas destinés à l\u2019enfouissement car, comme toute matière organique, ils produiraient ainsi beaucoup de méthane.De ce point de vue, les pétroplastiques traditionnels sont plus intéressants : mettant des centaines d\u2019années à se biodégrader, leur décomposition ne génère pas de gaz à effet de serre ! La possibilité de réaliser le plein potentiel des bioplastiques com- postables dépend donc de la disponibilité d\u2019infrastructures adaptées.Le moment est favorable : partout dans le monde, on construit des infrastructures nécessaires au compostage des déchets organiques ; les nouveaux plastiques pourront être compostés dans les mêmes usines.Quant aux infrastructures de recyclage déjà existantes, elles devront aussi être adaptées, car plusieurs bioplastiques compostables peuvent être maintes fois recyclés avant d\u2019aboutir, en fin de vie, dans les structures de compostage.Ils ne doivent cependant pas être mélangés aux plastiques traditionnels.La ville de San Francisco, en Californie, donne l\u2019exemple avec son objectif « zéro gaspillage en 2020 ».Les déchets y sont vus comme une ressource et, en 2020, tout devra être recyclé ou composté pour ne pas aboutir dans des sites d\u2019enfouissement ou d\u2019incinération.Parmi les mesures privilégiées : un vaste programme de compostage, de nouveaux programmes de recyclage, un système d\u2019incitatifs financiers et d\u2019amendes, l\u2019imposition de sacs et de contenants compostables ou recyclables dans la restauration à emporter, un système de certification qui permet aux citoyens de reconnaître (et de privilégier) les produits compostables, l\u2019obligation pour les professionnels de la construction de recycler au moins 65 % de leurs débris.À une autre échelle, de nombreuses recherches sont en cours dans le but d\u2019orienter l\u2019industrie bioplastique émergente vers des pratiques responsables sur le plan social et environnemental.Depuis 2013, des multinationales bien connues (Coca- Cola, Nestlé, Ford, Danone, Nike, etc.) se sont alliées à des chercheurs universitaires au sein de la Bioplastic Feedstock Alliance, appuyée par le Fonds mondial pour la nature (WWF), afin de soutenir le développement de bioplastiques végétaux 36 relations 790 MAI-JUIN 2017 La plage polluée de Korle Gonno à Accra, au Ghana, après de fortes inondations en juin 2016.Photo : PC/EPA Christian Thompson relations 790 MAI-JUIN 2017 37 REGARD qui ne nuisent pas aux écosystèmes ni à la sécurité alimentaire.En effet, des évaluations complexes doivent être effectuées pour identifier des cultures adaptées sur une échelle régionale et qui n\u2019accaparent pas trop de terre, d\u2019eau et d\u2019énergie.La pro - tection de la biodiversité, la qualité de la gestion du sol et des déchets, la non-concurrence par rapport aux cultures alimentaires et les conditions de travail sont parmi les multiples critères à prendre en considération.Le seront-ils ?Le bilan souvent peu reluisant de telles multinationales en matière de respect de l\u2019environnement et des droits humains justifie la plus grande vigilance, le risque d\u2019écoblanchiment (greenwashing) étant bien réel.Les États ont par ailleurs un rôle important à jouer pour garantir le financement de recherches indépendantes sur ces enjeux.une question de volonté politique Quel est l\u2019état des lieux chez nous en la matière ?En 2012, le Canada était le sixième producteur mondial de plastique.Actuellement, aucune entreprise canadienne d\u2019envergure ne se consacre à la production de bioplastique compostable, malgré le potentiel économique de cette industrie émergente.Aucune mesure nationale ne limite l\u2019utilisation du plastique ou des emballages en plastique, alors que plusieurs pays ont déjà décrété l\u2019interdiction des sacs en plastique à usage unique et réglementé les emballages pour les produits alimentaires en vrac.C\u2019est le cas notamment du Bangladesh en 2002, de l\u2019Afrique du Sud en 2003, de l\u2019Italie en 2011, de la France et de la Californie, aux États-Unis, en 2014.Au Québec, la Loi sur la qualité de l\u2019environnement oblige les municipalités régionales à élaborer et mettre en œuvre un plan de gestion des matières résiduelles qui doit être révisé tous les cinq ans afin de contribuer aux objectifs gouvernementaux.L\u2019initiative de limiter l\u2019utilisation du plastique et de bâtir des structures pour le compostage des matières organiques est laissée, pour le moment, à la discrétion des municipalités.En même temps, le gouvernement québécois s\u2019engage à leur offrir une information objective et juste et la société d\u2019État RECYC-QUÉBEC les accompagne dans le processus3.Entre 2007 et 2010, l\u2019utilisation de sacs d\u2019emplettes en plastique à usage unique serait passée de 2,2 à 1 milliard de sacs grâce à des mesures volontaires.Les choses avancent, mais beaucoup reste à faire si l\u2019on souhaite vraiment le développement d\u2019un nouveau modèle d\u2019économie soutenable.Cela passe aussi par l\u2019établissement de normes et de règlementations nationales et internationales plus sévères, indispensables pour vraiment sortir de l\u2019ère du pétrole \u2013 condition sine qua non pour lutter contre le réchauffement de la planète.La liberté dont jouissent encore, malgré tout, les producteurs de plastique et les détaillants est scandaleuse.On continue ainsi à produire et à utiliser des plastiques non recyclables, voire toxiques, des emballages volumineux et inutiles, des produits jetables, mais indestructibles ! Le bas prix du plastique l\u2019emporte sur toute autre considération et on fait totalement abstraction de son énorme coût social et environnemental.Face à la complexité des problèmes engendrés par le plastique, les responsables politiques ne peuvent plus négliger leurs responsabilités.Des normes nationales et internationales appropriées, des infrastructures de compostage et de recyclage adéquates, des systèmes de certification et d\u2019étiquetage, la promotion de pratiques industrielles soutenables et circulaires, l\u2019éducation des consommateurs et des fabricants, le financement de recherches indépendantes et de qualité sont autant de mesures indispensables.1.Gaelle Gourmelon, « Global Plastic Production Rises, Recycling Lags », Vital Signs Online, Worldwatch Institute, 27 janvier 2015.2.Jenna R.Jambeck et al., « Plastic waste inputs from land into the ocean», Science, vol.347, no 6223, février 2015.3.La société d\u2019État a fait appel au Centre international de référence sur le cycle de vie des produits, procédés et services pour réaliser une étude fort attendue sur le cycle de vie des sacs d\u2019emplettes.Face à la complexité des problèmes engendrés par le plastique, les responsables politiques ne peuvent plus négliger leurs responsabilités. | m5 Û [5 VOLK Wh JOM SETIENT PT, NA NANT 7 D,UNE SEULE Téléchargez l'application du Devoir JR Télécharger dans ore ON < Leow 3 at?le Play 4 ® 'App St relations 790 MAI-JUIN 2017 39 Marcela villalobos cid L\u2019auteure est coordonnatrice du pôle d\u2019hospitalité du Service jésuite des réfugiés en France (JRS-France) ai rencontré pour la première fois des jésuites à 20 ans, au Mexique, mon pays de naissance, lors d\u2019une retraite de trois semaines inspirée des exercices spirituels d\u2019Ignace de Loyola.Ce fut une occasion de faire le lien entre la contemplation et l\u2019action, la spiritualité et l\u2019engagement social.Quelques années plus tard, à Montréal, où j\u2019ai vécu sept ans, j\u2019ai eu la chance de fréquenter des jésuites et leurs collaborateurs à la Maison Bellarmin et au Centre justice et foi.Je fus particulièrement proche de Guy Paiement avec qui j\u2019ai appris à discerner les signes des temps, à éduquer mon regard a?n de voir les «?petites pousses?» qui annoncent le renouveau, à aimer le Québec et ses régions, à être attentive à ce qui se passait ailleurs dans le monde, à écouter les pauvres et les exclus, car leur lecture du monde nous interpelle.Il parlait de manière simple et claire, avec beaucoup d\u2019humour, un vrai éducateur populaire.Depuis sept ans, en France, je poursuis mon compagnonnage avec les jésuites au sein du Service jésuite des réfugiés (JRS), «?une petite structure, vivante mais modeste?», comme le dit le jésuite Jean-Marie Carrière.Nous y portons un regard bienveillant sur les migrants, animons un réseau d\u2019hospitalité et cherchons à ce que chacun puisse grandir dans la con?ance.J\u2019y ai accompagné, d\u2019abord comme bénévole puis en tant que stagiaire, des demandeurs d\u2019asile hébergés dans le réseau d\u2019hospitalité du JRS.Les premiers que j\u2019ai rencontrés étaient de jeunes hommes venus de l\u2019Afghanistan.Au début, pour créer des liens, puis pour leur faire découvrir Paris, je les ai amenés au Louvre, dans les rues du Marais, au Musée européen de la photographie et dans d\u2019autres lieux assez typiques de la Ville-Lumière.Un jour, ils m\u2019ont dit?: «?nous apprécions découvrir Paris à travers tes yeux, mais il est temps que tu découvres Paris à travers les nôtres?».Ils m\u2019ont amené faire les courses dans di?érents marchés?; chacun était une fête haute en couleurs et en odeurs, un vrai régal pour mes yeux et mes narines.C\u2019était également la première fois que j\u2019ai vu le «?campement» de La Chapelle, ce centre humanitaire de premier accueil aménagé dans un hangar désa?ecté de la Porte de La Chapelle, dans le 18e arrondissement, accueillant quelques centaines de personnes.Quelle gi?e de voir ces conditions d\u2019accueil indignes dans la patrie des droits de l\u2019Homme.Après trois années passées au Secours catholique en tant qu\u2019animatrice de réseau de solidarité, je suis retournée au JRS, cette fois comme coordinatrice du pôle hospitalité.J\u2019ai eu la chance de faire le suivi auprès des familles et des communautés d\u2019accueil, des tuteurs et des demandeurs d\u2019asile.Chaque famille et communauté religieuse m\u2019a ouvert sa porte et permis d\u2019entrer dans son intimité à travers le dialogue, souvent autour d\u2019un bon repas.Les tuteurs et tutrices m\u2019ont partagé leurs questions, leurs doutes et leurs riches expériences d\u2019accompagnement.Les demandeurs d\u2019asile m\u2019ont fait découvrir la préfecture et les di?cultés liées aux démarches administratives.Une des forces du JRS est d\u2019être près des réalités du terrain et d\u2019aller où d\u2019autres ne vont pas.Nous nous laissons interpeller par les bénévoles, les demandeurs d\u2019asile et les réfugiés, qui nous poussent à être attentifs et créatifs, à continuer d\u2019explorer et à sortir de nos zones de confort.Aujourd\u2019hui, après trois ans d\u2019engagement, je suis heureuse de vivre une telle expérience de foi et de justice au quotidien.Au JRS nous prenons aussi le temps de célébrer.Depuis deux ans, autour de la Toussaint, nous organisons une célébration interreligieuse avec des demandeurs d\u2019asile et des réfugiés a?n d\u2019honorer nos morts et les personnes disparues au passage des frontières.À travers un extrait de l\u2019Évangile, une sourate, un psaume, un texte bouddhiste ou une prière, nous nous rappelons que la vie aura toujours le dernier mot.Parfois, des moments plus spontanés de célébration de la vie jaillissent du quotidien.Il y a quelques semaines, deux réfugiés syriens qui avaient participé aux di?érentes activités du JRS à leur arrivée en France, il y a deux ans, sont arrivés par surprise nous donner de leurs nouvelles.L\u2019un poursuit ses études en droit à la Sorbonne et l\u2019autre a déménagé en région, où il suit des cours de perfectionnement en français et espère pouvoir suivre bientôt une formation de cuisinier pour ouvrir un restaurant.J\u2019étais très touchée par la simplicité et la profondeur de nos échanges, par la con?ance, la lumière qu\u2019ils dégageaient, par leur maîtrise du français et la quantité de fois que nous avons ri à gorge déployée, en parlant de tout et de rien.À un moment, ils ont sorti un grand thermos rempli de chaï, du pain pita et du pâté, et j\u2019ai pensé au chemin d\u2019Emmaüs dans l\u2019Évangile qu\u2019aimait à commenter Guy Paiement, qui nous disait que le pain partagé a toujours meilleur goût.Toutes ces expériences signi?antes et concrètes me donnent du sou?e et me con?rment que Dieu est à l\u2019œuvre à l\u2019heure de la montée du populisme et du repli identitaire.Elles m\u2019invitent à cheminer de manière humble, mais d\u2019un pas ferme et plein d\u2019espérance.Ce chemin de pèlerin, celui du JRS, et, avant lui, de saint Ignace et de Pedro Arrupe, est un chemin qui s\u2019ouvre en marchant, comme disait le poète.Au Service jésuite des réfugiés, nous portons un regard bienveillant sur les migrants, animons un réseau d\u2019hospitalité et cherchons à ce que chacun puisse grandir dans la confiance.Aux côtés des réfugiés à Paris Sur lEs pas d\u2019Ignace , 40 relations 790 MAI-JUIN 2017 relations 790 MAI-JUIN 2017 41 L\u2019auteur est écrivain et philosophe «?Le propre de la philosophie, c\u2019est de nous rendre à notre véritable patrie?» (Plotin).n 2015, en l\u2019espace de quelques mois, une vague de suicides a emporté quatre Innus et une Naskapi de Uashat-Maliotenam.Cela portait à 44 le nombre de suicides d\u2019Innus en deux ans.Le taux de suicide chez les Autochtones du Québec est de cinq à huit fois plus élevé que la moyenne.Dernièrement, le coroner Bernard Lefrançois a jugé que les suicides à Uashat-Maliotenam auraient pu être évités.Il notait que ces personnes avaient en commun un mal-être extrême.Il souhaitait ainsi insu?er une ré?exion sur l\u2019avenir des réserves, qu\u2019il compare au système d\u2019apartheid.Comment en sommes-nous arrivés là?Après les contaminations virales, involontaires mais parfois volontaires, qui ont réduit massivement leurs populations?; après l\u2019épuisement des grands arbres centenaires et de nombreuses espèces animales surexploitées?; après la sédentarisation forcée et le con?nement dans des réserves toujours plus petites et toujours plus inappropriées?; après le grand déracinement et les abus systématiques d\u2019enfants dans les pensionnats, nous continuons à maintenir, en 2017, un système d\u2019apartheid qui re?ète un racisme encore endémique?! Ne sommes-nous pas choqués?La nuit après la déclaration du coroner Lefrançois, dans un état de demi-sommeil proche de la torpeur, j\u2019ai fait un rêve.J\u2019étais perdu en forêt, quelque part au nord de Natashquan.La nuit venait de tomber.La neige épaisse enlisait mes raquettes.Guidé par une odeur de feu sur lequel avait sans doute cuit du gibier, je me retrouve devant une vieille Innue.Elle me fait signe de m\u2019asseoir devant le gros bouleau qui est là.Le feu m\u2019apaise.Je ne mourrai pas gelé.Elle me tend un morceau de viande qui me semble du lièvre.J\u2019hésite.J\u2019ai soudain la conviction qu\u2019elle comprend mon sentiment.Elle me parle alors dans sa langue et je comprends étonnamment ce qu\u2019elle dit dans la mienne?: «?N\u2019aie pas honte.Ton mal est guérissable.Tant que tu ne sauras pas que tu es fait de la même matière, du même esprit et du même art que le bouleau et le lièvre, tu seras un exilé sur Terre.Tu peux conquérir toutes les terres et tous les peuples, planter ta croix et ton drapeau sur tous les continents, tu resteras apatride.N\u2019ayant aucune patrie, ne chérissant ni la forêt, ni les plantes qui te nourrissent, ni les animaux qui bondissent dans les bois, tu continueras à détruire ce qui te donne vie.?» Le silence prolongea sa parole.Je compris que, chez nous, les morts vont au néant, au ciel ou dans les enfers, mais ne restent pas sur terre, ils n\u2019ont aucune responsabilité vis-à-vis des générations à venir.Nous voyons notre destin séparé de celui de la Terre.Après nous, le déluge.Nous nous voyons en pèlerinage soit entre deux néants, soit entre deux ?rmaments \u2013?des itinérants éphémères.Nous voyons notre corps comme l\u2019étranger de notre âme.Nous voyons nos instincts comme ennemis de notre esprit.Nous considérons notre culture au-dessus de la nature.Nous ne semblons pas savoir que nous partageons le destin commun de tous les vivants.Le coroner Lefrançois, en parlant du système des réserves comme d\u2019un «?apartheid?» parlait aussi de notre manière de nous sentir «?à part?» de la nature, tel l\u2019homme qui a tout transformé \u2013?la forêt, les animaux, les arbres, les plantes, les poissons de la mer\u2026?\u2013 en un gros tas d\u2019argent, un compte en banque énorme.Content de sa richesse qui lui garantit les plus beaux jours, cet homme se retrouve aujourd\u2019hui dans un désert immense.Il implore le sable de se transformer en eau, prêt à payer un million chaque litre.Mais il meurt desséché.Le premier apartheid se trouve entre nous et la nature.Nous parlons de nous réconcilier avec les Premiers Peuples.En sommes-nous là?Nous devons peut-être nous réconcilier en premier avec les arbres, les plantes, les animaux et, surtout, avec nous-mêmes.Nous devons arriver sur Terre.Or, nous ne semblons même pas tenir à la vie, car si nous y tenions, nous prendrions soin du ?euve, de la mer, des sols, de tout ce qui constitue la vie?; nous aurions un ministre de la Santé de l\u2019eau, des Terres et des Forêts.Nous réconciliant avec la vie, nous nous réconcilierons avec notre corps et avec l\u2019esprit du vivant.Ce qu\u2019il y a de «?sauvage?» en nous, c\u2019est-à-dire de farouchement vital et d\u2019indépendant des convenances, pourra en?n danser autour des ?ammes de notre cœur devenu aimant de la vie.Les puissants apatrides ne pourront plus faire obstacle à la conscience des enracinés.Pour nous aider, nous demanderons aux Premiers Peuples le nom sacré du pays qu\u2019ils ont tant aimé et qui leur a été enlevé.Nous honorerons leurs cultures qui les faisaient vivre à même la vie, baignés en elle pour s\u2019exalter en elle.Nous irons nettoyer avec eux les os de leurs ancêtres a?n de fonder notre patrie commune sur l\u2019art de vivre avec la communauté de tous les vivants.Nous leur demanderons d\u2019éduquer nos enfants au respect de la vie.C\u2019est parce que nous n\u2019avons jamais su boire à leur coupe que plusieurs d\u2019entre eux ne reconnaissent plus la richesse de leur culture et la puissance de leur esprit.Notre remède est dans leur cœur, et c\u2019est en allant le chercher, chez eux, que les Autochtones prendront conscience qu\u2019ils forment le socle de notre patrie commune.Fiers de ce qu\u2019ils sont, ils nous ouvriront les portes d\u2019un avenir qui ne peut être possible qu\u2019avec la nature.questions de sens E Jean Bédard Ma patrie sauvage Tant que tu ne sauras pas que tu es fait de la même matière, du même esprit et du même art que le bouleau et le lièvre, tu seras un exilé sur Terre. texte?: Rodney Saint-Éloi illustration?: Mance Lanctôt J\u2019habite une immense caverne Musique fêlée des vents J\u2019habite l\u2019Amérique ?eur de sang Ma tête est vendue au marché noir J\u2019habite un silence assourdissant La terre n\u2019est plus terre J\u2019habite les trottoirs moisis Et les rêves tournent le lait du ciel Amérique, Amérique, mes croque-morts s\u2019endorment à Wall Street Les poupées retracent la marelle des chats itinérants Les enfants pleurent la détresse des marmottes \u2014 Un corps nègre multiple empoisonné mort dans vos poches Quand vous demandez à un Nègre D\u2019où viens-tu?Je n\u2019aurai pas de réponse Je vous dirai que j\u2019habite un grand soleil Je vous dirai que j\u2019ai rendez-vous avec la mer Je vous dirai que les roses ?euriront en toute saison \u2014 Un corps arabe désarticulé histoire expulsée dans vos songes Disons histoire pour que le mensonge se maintienne à hauteur d\u2019homme et de paroles J\u2019habite l\u2019exil de l\u2019exil J\u2019habite la déportation des fantômes J\u2019habite des décrets de cow-boys Les trompettes sonnent à tout rompre Les trompettes sonnent faux Les trompettes sonnent haine Les trompettes sonnent honte \u2014 Désormais je ne suis plus qu\u2019un poème absurde \u2014 Désormais je ne suis plus que la marée noire de vos commerces Je compte le tournis des faits alternatifs Je compte les milliards de vagues rejetées par l\u2019océan Je compte les faces hideuses du temps J\u2019habite des lacs putrides J\u2019habite le pétrole les étoiles J\u2019habite la mort les abeilles Quand vous me demanderez Pourquoi pleures-tu?Je n\u2019aurai pas de réponse Je vous dirai que je ne suis plus une femme Je vous dirai que je ne suis plus un homme Puisque le monde se meurt Dans la gorge des oiseaux \u2014 J\u2019habite le sexe mythique du jazz La musique bat demain La musique bat forêt La musique bat soleil Et j\u2019aurai des pieds pour aller et venir Et j\u2019aurai des mains pour refaire mon passé Le sorcier me tend le visage de la lune Le sourcier me montre l\u2019eau des grottes \u2014 Dois-je brûler ma partition de cauchemars Qui nous donnera des nouvelles de l\u2019espoir Qui nous donnera des nouvelles du printemps J\u2019habite l\u2019Amérique J\u2019habite le tonnerre des humbles Qui dira la vérité aux vents contraires \u2014 La légende est morte entre les mains de l\u2019aube 42 relations 790 MAI-JUIN 2017 petits PoèMes dU pays d\u2019En bas \u2022 ChroNique poéTique Amérique, Amérique relations 790 MAI-JUIN 2017 43 Expiration ou Madame Saint-Éloi, 2008, acrylique sur toile, 98 x 75,6 cm 44 relations 790 MAI-JUIN 2017 Masques africains et culture québécoise La Collection Ernest Gagnon (1945-1975) PIERRE PAGÉ ET RENÉE LEGRIS Montréal, Fides, 2016, 301 p.enée Legris (décédée en 2016) et Pierre Pagé ont décidé de retracer l\u2019itinéraire intellectuel de leur maître et ami, Ernest Gagnon (1905-1978), jésuite, professeur d\u2019art et de littérature, conférencier, chercheur et collectionneur émérite.Véritable somme, ce livre retrace son enseignement en littérature et en histoire de l\u2019art, mais surtout son interprétation des arts (des masques) africains et océaniens, qui se situe dans la ligne des meilleures recherches anthropologiques et ethnologiques du XXe siècle.Ernest Gagnon possédait une collection imposante?de 500 masques.Avec une équipe de professeurs dont faisaient partie les deux auteurs, il a créé, en 1967, le Musée d\u2019art primitif rebaptisé plus tard Musée des arts africains et océaniens, situé dans le Collège Sainte-Marie des jésuites.En 1975, la collection sera léguée au Musée des beaux-arts de Montréal.Ce magni?que ouvrage est illustré par plus de 70 photos de la Collection Ernest Gagnon, chacune accompagnée d\u2019un commentaire très précis.Il contient en plus une biographie très détaillée \u2013 incluant les œuvres, les conférences radiophoniques, les entrevues qu\u2019il a faites, la liste des cours donnés à la Faculté des lettres de l\u2019Université de Montréal, les expositions, les articles et les livres lui étant consacrés?\u2013 ainsi qu\u2019une bibliographie sur l\u2019art africain.Celle-ci comprend quelques ouvrages d\u2019anthropologie culturelle recommandés par Ernest Gagnon et la description des archives d\u2019Ernest Gagnon.Les auteurs proposent même, en appendice (p.235- 278), un choix de sept textes du jésuite, pour la plupart inédits.Il s\u2019agit là d\u2019un travail colossal.Le premier chapitre s\u2019attarde sur le parcours académique et intellectuel du personnage.Très vite, au cours de sa formation, il est attiré par Picasso, Cézanne et Braque en peinture, Stravinsky, Debussy, Ravel et le jazz en musique.Il fréquente les milieux artistiques montréalais où paraissent deux manifestes en 1948?: Prismes d\u2019yeux et Refus global.Il s\u2019intéresse aussi beaucoup à la peinture désormais dégagée du souci de copier ou de représenter la nature.Il n\u2019est donc pas rebuté par les formes «?primitives?» de l\u2019art africain.Il cherche plutôt à décoder le sens de cet art qui s\u2019inscrit dans une démarche de quête spirituelle.Nombre de peintres de l\u2019époque suivront ses cours et s\u2019intéresseront à sa pensée.Par ailleurs, la curiosité d\u2019Ernest Gagnon pour les masques africains émane d\u2019un goût personnel, bien sûr, mais qui fait toujours l\u2019objet d\u2019une démarche critique pour s\u2019assurer de l\u2019authenticité des œuvres.Les auteurs s\u2019attardent ensuite à montrer l\u2019enracinement des masques dans la mémoire des ancêtres et l\u2019espace spirituel de l\u2019Afrique, un continent d\u2019immense tradition et de grande richesse culturelle.Ils le font à partir de trois sociétés traditionnelles d\u2019initiation à l\u2019art du masque?: la confrérie Awa du peuple Dogon, les six confréries Dyow du peuple Bambara et la société Poro du peuple Sénoufo.En faisant connaître aux nouvelles générations cet homme disparu il y a 40 ans, les auteurs permettent aux lecteurs d\u2019apprécier la profondeur de son analyse et l\u2019ouverture qu\u2019il manifeste à l\u2019égard de traditions religieuses di?é- rentes de la sienne, mais dont il essaie de comprendre le dynamisme et la richesse.Voilà un très beau livre.À lire et à relire, à regarder encore et encore.andré Beauchamp La révolution culturelle du capital Le capitalisme cybernétique dans la société globale de l\u2019information MAXIME OUELLET Montréal, Écosociété, 2016, 320 p.pparaissant à la ?n du siècle dernier, les nouvelles technologies de l\u2019information et de la communication (NTIC) ont aujourd\u2019hui pénétré toutes les dimensions de nos vies, et ce, jusqu\u2019à la reproduction de la vie biologique elle-même.Présentées comme le résultat d\u2019une évolution technologique inéluctable, elles sont autant de signes de la «?révolution culturelle du capitalisme?» de notre époque, nous dit Maxime Ouellet dans cet essai.Cette révolution a commencé lors du lancement de l\u2019ordinateur personnel Macintosh de Apple, en 1984, date symbolique s\u2019il en est une, sa publicité télévisée faisant d\u2019ailleurs explicitement référence au livre 1984 de George Orwell sur fond d\u2019ode à la liberté individuelle.Le volet français de cette campagne publicitaire était pour sa part accompagné d\u2019un slogan percutant?: «?Il était temps qu\u2019un capitaliste fasse une révolution.?» Le lien entre les NTIC et le capitalisme était ainsi a?rmé tambour battant.Ce lien a été rendu possible grâce au développement de la cybernétique \u2013?science de l\u2019orientation des actions par le contrôle de l\u2019information?\u2013 dans la première moitié du XXe siècle, elle-même issue, au siècle précédent, de la volonté de dépasser les crises politiques et économiques de la société moderne naissante par le progrès technologique et communicationnel.Cybernétique, néolibéralisme et gouvernance, voilà trois éléments centraux de ladite société de l\u2019information et de l\u2019économie du savoir.Pour l\u2019auteur, les NTIC ne sont pas que de simples outils de connaissance, de communication et de commerce.Leur présence aux rami?cations démultipliées manifeste et déploie une nouvelle culture.Plus qu\u2019une idéologie, l\u2019articulation organique entre les NTIC, la culture et le relations 790 MAI-JUIN 2017 45 RecensionS \u2022 livres capitalisme forme une structure qui encadre notre imaginaire, construit la réalité et oriente nos actions individuelles et collectives.De celle-ci émanent de nouvelles subjectivités réseautées qui, dans leurs tentatives de répondre aux apories du capitalisme avancé, semblent plutôt le reconduire sous un mode volontariste, participatif et festif.C\u2019est que tout doit être réévalué à l\u2019aune de cette nouvelle donne?: dans la société du savoir, «?les cerveaux ne sont que l\u2019appendice du marché?».Nous sommes ainsi appelés à nous adapter aux transformations sociales que les NTIC et les crises ?nancières induisent par une multitude de mécanismes dont l\u2019auteur nous entretient, qui vont du panoptique au branding, en passant par le big data, la surveillance, le robot- trading (transactions ?nancières automatisées) et la littéracie ?nancière, mais aussi par les ?lms, les séries télé ou encore les publicités de fournisseurs d\u2019accès à Internet?! Et dans le contexte où nous avons traversé le pont «?du gouvernement des hommes à l\u2019administration des choses?» (Saint-Simon), nous pouvons e?ectivement nous demander avec l\u2019auteur s\u2019il est encore possible de construire un monde commun avec cette virtualité qui s\u2019impose en déconstruisant la société telle que nous la connaissons.Par son érudition, cet ouvrage nous propose une synthèse fort intéressante et stimulante du monde actuel et de ses enjeux.Maxime Ouellet oblige le lecteur à entrer de plain-pied dans le XXIe siècle et à ré?échir aux jalons d\u2019une nouvelle ré?exion critique qui dépasserait les inconséquences de la pensée contemporaine et le blocage d\u2019un certain marxisme traditionnel.Somme toute, cette révolution culturelle n\u2019a pas eu que de mauvais côtés?: les NTIC ont rendu possible des mouvements de protestation et des modes alternatifs d\u2019organisation sociale là où nous ne les attendions pas?; il n\u2019en tient qu\u2019à nous de nous prendre en main et de raviver le politique sur une nouvelle base?: les communs.Mais pour l\u2019instant, le paradoxe reste le suivant?: de l\u2019«?économie du savoir et de la société de communication?» émerge la triste époque de la «?vérité post-factuelle?».Benoît coutu Le dernier chant des premiers peuples JEAN BÉDARD Montréal, VLB éditeur, 2016, 239 p.e roman de Jean Bédard est le dernier volet d\u2019une trilogie commencée avec Le chant de la terre innue (2014) et poursuivie avec Le chant de la terre blanche (2015).L\u2019auteur y explore une autre manière d\u2019habiter le monde, présentée comme une résistance inspirante à celle qui domine en Occident, centrée sur la maîtrise technique et l\u2019appât du gain, et qui nous conduit à une impasse.Dans le premier volet, à travers la rencontre initiatique entre des Innus et des Inuits en une période précoloniale indéterminée, il nous faisait entrer, jusqu\u2019à perdre pied, dans la cosmovision amérindienne, où le rêve et les mythes font partie intégrante de la réalité.Dans le deuxième, cette exploration se poursuit avec le rendez-vous manqué, au XVIIIe siècle, entre des Inuits et les frères moraves, un courant religieux dont a fait partie le philosophe tchèque Comenius au XVIIe siècle.Le dernier chant des premiers peuples se passe dans un temps à venir, pas si lointain, où les gens fuient les villes devenues invivables en raison du réchau?ement climatique provoqué par un rapport au monde en rupture avec l\u2019intelligence de la vie.Nous suivons le parcours initiatique d\u2019une scienti?que d\u2019origine naskapie wendate qui s\u2019était éloignée de la sagesse autochtone et qui tente de trouver un asile dans le territoire de ses ancêtres, au-delà de Sept- Îles.Cette fuite deviendra une quête de guérison personnelle aux accents collectifs, en compagnie de son grand-père.À travers cette quête, nous faisons l\u2019épreuve à la fois de l\u2019avidité qui grève les recherches scienti?ques et les détourne de leurs ?ns nobles, de la violence coloniale envers les peuples autochtones et de la déchéance qu\u2019elle a engendrée parmi eux.Habité par la mort et l\u2019absurde d\u2019une vie coupée du sens, le personnage entreprendra un long passage de la mort à la vie, grâce au sou?e bienfaisant d\u2019une sagesse millénaire se déployant en une multitude de mythes (algonquins, innus, inuits, mi\u2019kmaqs, mohawks, wendats\u2026) qui sont autant de clés pour comprendre notre monde, se vacciner contre la démesure et éprouver le vertige de l\u2019in?ni.À travers les blessures, les traumatismes, les démons et les fantômes, il s\u2019agit d\u2019un voyage puri?cateur vers la conscience \u2013?ce ?l ténu qui nous relie à la vie.C\u2019est parce qu\u2019elles ont coupé ce ?l que la science, la technique et même la politique nous conduisent au désastre autant écologique que spirituel.Le lecteur est invité à le renouer, grâce aux légendes qui le projettent dans le corps des animaux, dans le ventre de la terre, dans l\u2019âme du monde.Dans ce roman initiatique, Jean Bédard, écrivain et philosophe formé à l\u2019école des mystiques et philosophes qu\u2019a vu naître la ?n du Moyen-Âge en Europe (Maître Eckhart, Comenius, Nicolas de Cues, Marguerite Porete), nous fait saisir les liens qui nous unissent aux autres, aux animaux, au vivant?; les liens intimes entre la beauté et le sens du monde.Il nous parle de notre respon - sabilité à redonner goût au monde, d\u2019aviver le désir du sens, pour que notre vie, personnelle et collective, cesse de se ?étrir par le contact avec l\u2019insigni- ?ance et la laideur qui nous entourent?: «?Nous en sommes encore à dé?gurer la beauté parce qu\u2019elle nous révèle une profondeur que nous ne voulons pas?» (p.183).Toute la trilogie de Jean Bédard peut être lue comme une invitation à apprendre à vivre humblement, à s\u2019émerveiller chaque matin de la beauté du monde, du miracle de la vie dont nous avons le privilège d\u2019être «?le chant rassembleur, celui que la terre ressentira comme son acte de conscience?» (p.197).Jean-claude ravet 46 relations 790 MAI-JUIN 2017 RecensionS \u2022 livres Écologie et libération Critique de la modernité dans la théologie de la libération LUIS MARTINEZ ANDRADE Paris, Van Dieren Éditeur, Collection « débats », 2016, 280 pa critique de la modernité constitue une part importante de la ré?exion et du discours de la théologie de la libération.Cette démarche théologique qui part du point de vue des victimes de l\u2019histoire est nécessairement amenée à analyser les structures capitalistes et coloniales qui les oppriment, et qui sont intrinsèquement liées à l\u2019avènement de la modernité.Une telle démarche rejoint la perspective écologiste, qui tient compte des conséquences dévastatrices de l\u2019économie capitaliste et de l\u2019exploitation coloniale a?ectant la nature tout comme les pauvres, ces derniers étant ainsi doublement dépossédés.Écologie et libération vont donc de pair en Amérique latine, démontre le Mexicain Luis Andrade tout au long de ce livre, à travers son exploration de la théologie et du christianisme de la libération.Publiant le travail de recherche qui lui a valu un doctorat en sociologie à l\u2019École des hautes études en sciences sociales, à Paris, l\u2019auteur nous présente, d\u2019un point de vue critique, la pensée d\u2019un grand nombre de théologiens de la libération, tout en se concentrant plus particulièrement sur l\u2019œuvre du grand théologien brésilien et penseur contemporain Leonardo Bo?.À travers le parcours de vie et la pensée de ces théologiens, l\u2019auteur nous fait revoir les origines de la théologie de la libération à partir des mouvements étudiants et chrétiens radicaux, notamment au Brésil dans les années 1960, et ses grands déclencheurs que seront le ponti?cat de Jean XXIII et la révolution cubaine.Il décortique les pouvoirs coloniaux qui ont dépouillé les populations autochtones et paysannes, les structures néocoloniales ainsi que la mondialisation et l\u2019extractivisme qui maintiennent toujours ces populations dans la marginalité bien après l\u2019indépendance de leur pays.L\u2019ouvrage nous fait voir l\u2019évolution du discours de la théologie de la libération face aux contextes changeants qu\u2019elle rencontre?: celui de l\u2019Église, passant d\u2019un «?hiver ecclésial?» à un possible «?printemps?»?; celui du 500e anniversaire de la «?découverte?» de l\u2019Amérique et des plaies ré-ouvertes de la Conquête?; celui de la rencontre avec la postmodernité?; et, bien sûr, celui de l\u2019émergence des luttes écologistes.S\u2019appuyant sur les écrits les plus récents de Bo?, Andrade place très clairement les préoccupations écologiques dans le cadre de la solidarité avec les pauvres et les exclus et des processus visant leur libération.L\u2019écologie est présentée ici dans la perspective d\u2019un courant de lutte pour la vie et pour les dépossédés plutôt que comme un luxe des sociétés riches.Très tou?u et parfois di?cile à suivre, Écologie et libération o?re cependant des ré?exions éclairantes sur des démarches et des débats connexes?: l\u2019approche latino-américaine de la décolonialité (en contraste avec celle de post-colonialité)?; les diverses théories du développement?; le rejet de l\u2019«?Autre?» autochtone comme élément pourtant important dans le développement du sujet moderne européen?(à la suite des travaux du philosophe Enrique Dussel)?; l\u2019intégration des principes de responsabilité et d\u2019espérance dans le discours éco-théologique de Bo?; la religion comme étincelle d\u2019espoir plutôt que comme opium du peuple?; etc.L\u2019intérêt de Luis An- drade pour les structures d\u2019oppression en Amérique latine n\u2019est pas que théorique.L\u2019auteur est profondément préoccupé par les souffrances et la dépossession des populations pauvres, autochtones et paysannes de cette région du monde.Son intérêt pour la théologie de la libération vient du fait qu\u2019il y trouve un discours et des pratiques redonnant un pouvoir d\u2019agir aux victimes et une utopie inspirante pour les militants, qu\u2019ils soient athées ou chrétiens.Il se dégage de ce livre une grande force de conviction qui vient fouetter notre propre indignation et raviver notre engagement en ces temps où nous célébrons au Québec 40 ans de solidarité avec l\u2019Amérique latine, à travers l\u2019action du Comité pour les droits humains en Amérique latine (voir sa revue Caminando, vol.31, 2016).Claire Doran relations 790 MAI-JUIN 2017 47 RecensionS \u2022 livres Palestine NOAM CHOMSKY, ILAN PAPPÉ Montréal, Écosociété, 2016, 180 p.e livre sur la Palestine mérite tout notre intérêt, car il existe trop peu d\u2019intellectuels de gauche du calibre de l\u2019historien israélien Ilan Pappé et de l\u2019analyste critique américain Noam Chomsky pour ré?échir sur des questions aussi déterminantes que stratégiques concernant la Palestine.Il prend principalement la forme de dialogues entre les deux hommes, habilement menés par Frank Barat, un militant de longue date de la cause palestinienne qui a, entre autres, coordonné le Tribunal Russell sur la Palestine.Ces échanges, précédés d\u2019une introduction d\u2019Ilan Pappé et complétés, en deuxième partie, par une sélection très pertinente d\u2019articles déjà publiés par les deux auteurs, intéresseront autant le grand public que ceux et celles qui se mobilisent dans les di?érents mouvements de solidarité avec le peuple palestinien.Les grandes questions concernant le passé, le présent et l\u2019avenir de la Palestine y font l\u2019objet d\u2019une discussion serrée, intelligente et parfois divergente.Le rapport au passé, souvent éludé en Occident sous prétexte que seul compte le «?présent?» du processus de paix, occupe une place importante dans l\u2019ouvrage, car il est capital pour ceux et celles qui ont été opprimés par l\u2019occupation.Cela permet de faire ressortir les cas patents de «?colonialisme et de dépossession?» dont sou?rent les Palestiniens depuis la Nakhba («?la catastrophe »).Cet événement historique qui réfère à l\u2019expulsion de 750 000 Palestiniens en 1948 et à la destruction de centaines de villages et de villes, Ilan Pappé n\u2019hésite pas à le quali?er de «?nettoyage ethnique?» (p.32).Des questions aussi vastes que le projet d\u2019«?État juif?» ou le rapport entre la Shoah et la création de l\u2019État d\u2019Israël sont également abordées de manière éclairante.À cet égard, Chomsky rappelle, battant en brèche les idées reçues, qu\u2019Israël aurait pu voir le jour sans la tragédie de la Shoah.Celle-ci «?n\u2019était pas un enjeu capital à la ?n des années 1940?» en Israël mais l\u2019est devenue à partir de 1967.Ce qui dominait entiè - rement était le projet sioniste?d\u2019une «?Palestine peuplée de Juifs plutôt que d\u2019Arabes?» (p.66), précise Ilan Pappé.À cet égard, le sionisme fait l\u2019objet d\u2019une attention particulière en tant que phénomène historique et idéologique.Chomsky nous explique, par exemple, les mutations qu\u2019a connues au ?l de l\u2019histoire cette idéologie dont l\u2019une des composantes fondamentales est le colonialisme de peuplement, alors que Pappé nous aide à voir comment le sionisme opère toujours en tant qu\u2019«?appareil idéologique?» d\u2019État.Les échanges entre Pappé et Chomsky nous éclairent sur beaucoup d\u2019autres points, notamment?: les politiques ségrégationnistes et l\u2019idéologie raciste d\u2019Israël envers les Palestiniens \u2013 un «?apartheid?» plus dogmatique, selon Pappé, «?que ne l\u2019était le suprémacisme blanc en Afrique du Sud?» (p.115)?; la campagne Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS) contre Israël, qui s\u2019inspire du boycott e?cace contre l\u2019Afrique du Sud?au temps de l\u2019apartheid?; et en?n les perspectives d\u2019avenir?que sont la solution de deux États ou celle d\u2019un État binational.Ce livre, sans contredit, donne des clés indispensables pour comprendre la question palestinienne et nourrir notre solidarité en o?rant des pistes de solution à une injustice qui dure depuis trop d\u2019années.Mouloud idir 48 relations 790 MAI-JUIN 2017 RecensionS \u2022 livres 887 ROBERT LEPAGE Ex Machina et Québec Amérique, 2016 (Illustrations de Steve Blanchet pour le livre) eaucoup de choses pourraient être dites sur la dernière création de Robert Lepage, une œuvre à la fois sobre et chargée de sens.À travers les souvenirs d\u2019une enfance passée au 887, avenue Murray à Québec, le dramaturge nous raconte en e?et l\u2019histoire des rapports sociaux et linguistiques troubles de la société québécoise des années 1960, foisonnant matériau s\u2019il en est un.La parution récente du scénario sous la forme d\u2019un livre richement illustré (et doublé d\u2019une application mobile interactive) nous donne l\u2019occasion de revenir sur la force du texte de cette pièce et sur son principal ?l conducteur?: le célèbre poème Speak white de Michelle Lalonde.Chargé de réciter le poème lors d\u2019un événement commémorant le 40e anniversaire de la Nuit de la poésie de 1970, au Monument-National, à Montréal, Lepage \u2013?jouant ici son propre rôle?\u2013 se bute à une di?culté inattendue.Le poème, qui tient sur à peine trois pages, résiste à sa mémoire pourtant bien entraînée de comédien.?Cette défaillance le pousse à évoquer le souvenir de sa maison d\u2019enfance, un immeuble de huit logements qui prend soudainement vie sur scène sous la forme d\u2019une réplique à l\u2019échelle animée d\u2019e?ets vidéos, que l\u2019application mobile accompagnant le livre reproduit en 3D.Mais ce n\u2019est pas qu\u2019un dispositif scé - nique ingénieux?: pour le protagoniste, le bâtiment prend la forme d\u2019un truc mnémotechnique censé l\u2019aider à mé - moriser Speak white.Chaque partie du poème est placée mentalement à un endroit précis de la maison, où Lepage s\u2019imagine ensuite en train de déambuler, ramassant les morceaux du texte dans le bon ordre.Or, ce qu\u2019il moissonne ainsi au passage, ce ne sont pas que des vers révoltés, mais une mémoire vivante qui nous rappelle toute la pertinence du cri de libération que portait Speak white.L\u2019humilité de son père, chau?eur de taxi?; la nécessité de parler anglais pour améliorer sa condition sociale et celle de sa famille?; l\u2019arrogance du gouvernement fédéral?; le traumatisme de la Loi sur les mesures de guerre, en octobre 1970, qui fait naître la révolte chez le jeune Lepage âgé d\u2019à peine dix ans.?L\u2019évocation de ces souvenirs n\u2019a pourtant rien de purement nostalgique ou pire, de moralisateur.Elle ne vise pas à nous servir (ou alors si peu) la sempiternelle rengaine sur l\u2019amnésie collective qui frappe notre histoire.Tout cela est plutôt évoqué dans le but contraire, pourrait- on dire, celui de refuser l\u2019abus de mémoire.Il n\u2019est pas anodin que ce soit Speak white que Lepage soit incapable de mémoriser, qui plus est en vue d\u2019une soirée assez mondaine.Il y a là quelque chose de l\u2019acte manqué, savamment mis en scène par le dramaturge.Quelque chose en lui refuse l\u2019obscénité de la commémoration qui momi?e une poésie si libératrice.Le poème de Lalonde émerge en e?et à un moment charnière dans l\u2019histoire du Québec.Il accompagne la ?n d\u2019une longue période où la culture se déve - loppe en quelque sorte en réaction au rapport Durham, en cherchant à prouver que nous ne sommes pas un peuple «?sans histoire et sans litté rature », que nous sommes dignes du respect de nos civilisés maîtres britanniques, parlant «?avec l\u2019accent de Milton et Byron et Shelley et Keats?» (dixit Lalonde).Les Lalonde, Vallières (également évoqué dans la pièce) et Godin notamment, nous ont montré à cesser de nous identi?er à ceux qui édi?ent des empires coloniaux, pour embrasser plutôt notre identité de «?nègres blancs?», de «?peuple inculte et bègue?» et nous solidariser avec les autres colonisés de la terre?: «?nous savons / que nous ne sommes pas seuls?», rappellent d\u2019ailleurs les derniers vers de Speak white.La prise de conscience à laquelle nous convie Lepage se cristallise ainsi avec force dans une des dernières scènes.Devant un parterre de ministres, de bâilleurs de fonds et de journalistes, sentant dans sa poche gauche la facture de 465?$ du taxi qui l\u2019a mené de Québec à Montréal \u2013?ce qui aurait représenté «?un mois et demi de salaire?» pour son père?\u2013 et surmontant en?n ses trous de mémoire, il déclame avec rage les vers de Speak white.Mais sa rage n\u2019est pas la colère stérile de celui qui ressasse une humiliation passée?: c\u2019est celle que l\u2019on éprouve devant une société repue d\u2019elle-même.Une société qui a oublié qu\u2019elle a un jour cessé de vouloir devenir comme ses maîtres.Certains ont voulu voir dans cette œuvre un appel à reprendre avec ardeur le combat contre l\u2019anglicisation.Or, comme le rappelle Lepage lui-même, «?Speak white, ça ne veut pas dire \"Parle anglais\".Ça veut dire \"Parle la langue de l\u2019oppresseur, du boss\"?» (Josée Lapointe, La Presse, 17 novembre 2016).Il faut donc y voir d\u2019abord une ré?exion sur l\u2019embourgeoisement du Québec post-Révolution tranquille, sur la domestication de notre révolte, de notre désir d\u2019émancipation.Par bonheur, et c\u2019est tout à l\u2019honneur des créateurs, cet appel à la ré?exion ne sombre pas dans la lourdeur didactique de l\u2019injonction normative.Il reste éthéré, pétri dans la matière dont sont faits les songes, les souvenirs.et les grandes œuvres d\u2019art.emiliano arpin-simonetti relations 790 MAI-JUIN 2017 49 RecensionS \u2022 ThéâTre eT livRe inTeractIf n très beau reportage d\u2019Alvyn Hall à la BBC1, di?usé le 6 décembre 2016, m\u2019a renseignée sur un épisode de l\u2019histoire des États-Unis que je croyais pourtant bien connaître.J\u2019y ai appris l\u2019existence d\u2019un petit guide de voyage conçu pour les Noirs qui voulaient se promener en voiture sur les routes américaines et qui devaient passer une nuit dans des villes blanches où la ségrégation était de mise.The Negro Motorist Green Book («?Le guide de l\u2019automobiliste nègre?») «?est un livre nécessaire pour notre race depuis l\u2019avènement de la voiture?», écrit l\u2019auteur, Victor H.Green.Publié tous les ans, de 1936 à 1966, ce guide était destiné aux Noirs de la classe moyenne, qui n\u2019étaient pas légion étant donné la pauvreté qui sévissait à l\u2019époque chez les descendants d\u2019esclaves.Dans le reportage de la BBC, une femme raconte que lorsque ses parents et elle prenaient la route de temps à autre pour aller visiter les membres de la famille dans un autre État, le guide s\u2019avérait très utile.En e?et, on y retrouvait les adresses d\u2019hôtels, de tavernes, de salons de coi?ure, de garages, de clubs de nuits, de nettoyeurs, de restaurants et de salons de thé tenus par des Noirs, où ceux-ci étaient donc accueillis sans courir de danger.Ce livre était acheminé par la poste à ses acheteurs?; les plus téméraires pouvaient le trouver dans les stations d\u2019essence Esso qui ne pratiquaient pas la ségrégation.L\u2019imaginaire américain, dès l\u2019apparition du train et plus tard de la voiture, s\u2019est fondé sur la route ou sur la possi - bilité d\u2019habiter le territoire dans son ensemble ; il a mis en scène des vagabonds itinérants (hobos), des aventuriers ou simplement des voyageurs de toutes sortes.Pensons aux grands romans qui ont marqué la littérature américaine?: The Road de Jack London, en 1907, On the Road de Jack Kerouac, en 1957, et plus récemment, en 2007, The Road de Cormac McCarthy (qui décrit la débâcle des rêves de toute civilisation basée sur la motorisation).Si la route a longtemps été le lieu de l\u2019imaginaire de l\u2019Amérique, montrant la puissance et le potentiel de la classe moyenne américaine, cet imaginaire est demeuré essentiellement blanc et les Noirs ont été exclus des voyages ou n\u2019y avaient droit qu\u2019en cherchant, comme des exclus, des lieux où ils pouvaient ne pas être battus, repoussés ou arrêtés.Le guide de voyage de Green constituait ainsi une liste de lieux de refuge pour les Afro-Américains qui osaient croire que l\u2019Amérique leur appartenait un peu.Entre 1890 et 1968, il y avait ce qu\u2019on appelait les Sundown Towns («?les villes du coucher du soleil?»), composées d\u2019une population blanche.Elles étaient nommées ainsi parce que les Noirs devaient les quitter dès le coucher du soleil.James W.Loewen, qui a publié un ouvrage très important sur la question (Sundown Towns.A Hidden Dimension of American Racism, The New Press, 2005) montre comment fonctionnaient ces cités racistes.On pouvait y lire avant d\u2019y entrer?: «?Whites Only After Dark Within City Limits» («?Seuls les Blancs sont admis dans les limites de la ville après le coucher du soleil?»).Mais les Noirs n\u2019étaient pas les seules cibles des décrets municipaux ségrégationnistes.Au début du XXe siècle, Boise, en Idaho, excluait ses travailleurs chinois?; Gard- nerville, au Nevada, les Amérindiens?; et une petite ville du Connecticut, les juifs.Il n\u2019est pas étonnant qu\u2019il reste encore quelque chose de ces villes blanches dans la géographie et la pensée américaines.Et Loewen nous montre avec force détails que peu d\u2019entre elles ont fait leur mea culpa.À qui appartient le territoire?À quels lieux sommes-nous con?nés?Qui a droit de se déplacer et quels sont les espaces accessibles à tous?Ces questions continuent de hanter les États- Unis.Il serait trop facile de penser que ces récits d\u2019un autre temps sont très éloignés de notre manière de concevoir l\u2019espace.Les formes mêmes de la ségrégation se sont transformées.Loewen montre comment les banlieues des grandes villes ont été blanches tout au long du XXe siècle, laissant le centre-ville aux Noirs ou aux minorités.Bien sûr, il est di?cile, voire impossible de faire une comparaison avec l\u2019époque actuelle, et rien n\u2019interdit aux gens économiquement précaires de vivre dans des beaux quartiers, mais\u2026 Les sans-abris peuplent l\u2019intérieur de nos cités.Ils ne se retrouvent pas en banlieue, où ils seraient repérés très vite.La ghettoïsation par la langue, l\u2019argent et l\u2019appartenance ethnique continue à travailler nos conceptions de l\u2019urbanisation et de l\u2019espace.Certains pays sur la carte du monde nous semblent plus ou moins proches de nous.Et si nous ne sommes pas des «?sociétés du coucher du soleil?» dans lesquelles on tient au loin, la nuit, les éléments indésirables qui se confondent avec l\u2019obscurité, l\u2019Occident renoue avec le fantasme d\u2019éloigner de lui, par toutes sortes de murs, de visas, de règles d\u2019intégration et d\u2019adaptation, les indésirables des nations que l\u2019on considère «?obscurantistes?» quant à certains savoirs et modes de vie.Un James Loewen du futur aura de quoi critiquer une société hantée par le rêve d\u2019une exclusion permettant à certains êtres humains de bien dormir la nuit et à d\u2019autres de ne jamais trouver le repos.1.En archives sur le site .50 relations 790 MAI-JUIN 2017 Les exclus de la nuit U Le carnet Catherine Mavrikakis COMMANDEZ-LE ! CHAQUE ANCIEN NUMÉRO EST OFFERT AU PRIX DE 4$ + taxes et frais de port.514-387-2541 poste 234 | cleguen@cjf.qc.ca Voir la liste complète sur notre site : revuerelations.qc.ca VERSION NUMÉRIQUE (À L\u2019UNITÉ) ÉGALEMENT DISPONIBLE www.vitrine.entrepotnumerique.com (section Revues culturelles numériques) VOUS AVEZ MANQUÉ UN NUMÉRO?782 783 784 L\u2019AMOUR DU MONDE \u2013 LA RÉSISTANCE, LA PUISSANCE SOCLE DE TOUTE RÉSISTANCE IMPÉRATIF DE NOTRE TEMPS DE LA CRÉATION 785 786 787 788 789 À QUI LA TERRE?LE RÉVEIL ÉCOCITOYEN LA TRAHISON DES ÉLITES INCURSION VIOLENCES \u2013 ENTENDRE ACCAPAREMENTS, INITIATIVES ET MOBILISATIONS AUSTÉRITÉ, ÉVASION FISCALE DANS L\u2019ATHÉISME LE CRI DES FEMMES DÉPOSSESSION, RÉSISTANCES ET PRIVATISATION AU QUÉBEC LA TRILOGIE DU 75e ANNIVERSAIRE LES DOSSIERS DES DERNIÈRES ANNÉES 770 UN MONDE QUI VACILLE 771 LA RETRAITE : UNE RESPONSABILITÉ COLLECTIVE 772 FAIRE FRONT CONTRE LA DROITE CANADIENNE 773 L\u2019INDE, TERRE DE LUTTES ET D\u2019ESPOIRS 774 POUR UNE ÉDUCATION ÉMANCIPATRICE 775 DES CHEMINS D'HUMANITÉ 776 CONTRÔLE SOCIAL 2.0 777 HALTE AU CAPITALISME VERT 778 FRANCOPHONIE EN AMÉRIQUE : ENTRE RÊVE ET RÉALITÉ 779 FRAGMENTS D\u2019ÉPHÉMÈRE 780 DANGER : IMPASSE DU PROGRÈS 781 SORTIR DU «CHOC DES CIVILISATIONS» ar es "]
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