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Titre :
Relations
Revue mensuelle catholique d'intérêt général préoccupée par la justice sociale qui contribue fortement à l'analyse de la société, au Québec et ailleurs. [...]

Les jésuites canadiens rêvaient, depuis longtemps, de publier une revue catholique d'intérêt général analogue à celles de leurs confrères d'Europe ou des États-Unis : Études, Civilta cattolica, Month, America, etc. L'oeuvre sociale créée avec l'École sociale populaire du père Joseph-Papin Archambault en sera le tremplin.

L'idée prend corps peu avant le début de la Deuxième Guerre mondiale avec la parution de la revue L'Ordre nouveau (1936-1940) à laquelle participent les pères Jacques Cousineau, Joseph-Papin Archambault, Omer Genest, Joseph Ledit et Jean d'Auteuil Richard. Ce dernier est chargé de fonder et de diriger une nouvelle revue qui visera un lectorat élargi; il conservera son poste jusqu'en 1948.

Parmi tous les titres suggérés, c'est Relations qui est retenu. Il fait, bien sûr, référence aux Relations des jésuites, par l'entremise desquelles ceux-ci avaient fait connaître leurs actions en Nouvelle-France. Ce titre convient, en outre, au domaine que la revue se propose d'explorer, celui des relations humaines sur tous les plans : familial, religieux, social, économique, politique, national et international.

Dès le début, Relations prend une physionomie à peu près définitive avec ses rubriques fixes : éditoriaux, grands articles, commentaires, chroniques diverses, comptes rendus de livres. Le succès dépasse les espoirs : dès le second numéro, 4000 exemplaires s'envolent, plus de 7000 en décembre 1943, 15 000 en 1946.

Plusieurs raisons expliquent ce succès : le caractère engagé de la revue, l'appétit des lecteurs privés des revues européennes durant la guerre, la collaboration des laïcs. La revue mène des luttes décisives contre les cartels, en particulier contre le trust de l'électricité. Elle prépare ainsi l'opinion à la nationalisation qui viendra 20 ans plus tard.

En 1950, les évêques, dans leur Lettre sur le problème ouvrier, reconnaissent la vocation industrielle et urbaine du Québec. Dans ce vaste mouvement, Relations est plus qu'un simple témoin; elle y participe intensément, à certaines heures, jusqu'à risquer son existence. C'est pour ces raisons que la revue Relations peut être décrite comme une tribune du catholicisme de gauche québécois.

En octobre 1956, Relations publie le numéro du 15e anniversaire. Quelles causes sert la revue? Celles de l'Église et des âmes, celles de la personne humaine et de la justice sociale, celles de la communauté canadienne-française et de la patrie canadienne et, enfin, les causes d'ordre international.

À partir de 1966, Relations s'efforce de suivre davantage l'actualité, surtout dans le domaine social. L'effort de la revue s'ajuste aux événements mais demeure généralement dispersé. Relations se positionne comme un outil d'analyse et commente l'actualité dans des dossiers qui lui permettent de prendre un certain recul et d'attirer la collaboration d'intellectuels spécialisés et réputés. La revue demeure attentive aux défis que posent les mutations du temps présent à la foi religieuse et à la volonté d'engagement, au Québec et dans le monde.

Ce mensuel existe depuis 1941. Une telle longévité, dans le domaine du magazine engagé qui s'oppose à la logique marchande, est une rareté. Parmi ses collaborateurs, mentionnons les pères Émile Bouvier, L.-C. de Léry et P.-É. Racicot, Jean Vallerand, Ernest Robitaille, Paul Gérin-Lajoie, Victor Barbeau et Fernand Dumont, Gregory Baum, ainsi que plusieurs auteurs littéraires, dont Wajdi Mouawad, Élise Turcotte et Hélène Monette.

Sources

BEAULIEU, André et autres, La presse québécoise des origines à nos jours, vol. 7 : 1935-1944, Sainte-Foy, Les Presses de l'Université Laval, 1985, p. 208-212.

CORNELLIER, Louis, « Revue - 70 ans de Relations », Le Devoir, 12 mars 2011, p. F5.

ST-AMANT, Jean-Claude, « La propagande de l'École sociale populaire en faveur du syndicalisme catholique 1911-1949 », Revue d'histoire de l'Amérique française, vol. 32, n° 2, 1978, p. 203-228.

Éditeurs :
  • Montréal, Canada :École sociale populaire,1941-2024,
  • Montréal, Canada :un groupe de Pères de la Compagnie de Jésus,
  • Montréal :Éditions Bellarmin,
  • Montréal :Centre justice et foi
Contenu spécifique :
Septembre - Octobre 2017, No 792
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
six fois par année
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseur :
  • Ordre nouveau (Montréal, Québec : 1936)
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Relations, 2017-09, Collections de BAnQ.

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[" NUMÉRO 792 OCTOBRE 2017 ARTISTE INVITÉ : LINO P P C O N V E N T I O N : 4 0 0 1 2 1 6 9 7,00 $ LE CORPS OBSOLETE ?` L\u2019IDÉOLOGIE TRANSHUMANISTE EN QUESTION NOUVEAUTÉS CARNET DE ROBERT LALONDE CHRONIQUE POÉTIQUE DE DENISE DESAUTELS DIRECTRICE Élisabeth Garant RÉDACTEUR EN CHEF Jean-Claude Ravet RÉDACTRICE EN CHEF ADJOINTE Catherine Caron SECRÉTAIRE DE RÉDACTION Emiliano Arpin-Simonetti ASSISTANT À LA RÉDACTION Marc-Olivier Vallée DIRECTION ARTISTIQUE Mathilde Hébert ILLUSTRATIONS Jacques Goldstyn, Sylvie Cotton RÉVISION/CORRECTION Éric Massé COMITÉ DE RÉDACTION Gilles Bibeau, Mélanie Chabot, Eve-Lyne Couturier, Dario De Facendis, Jonathan Durand Folco, Claire Doran, Céline Dubé, Lorraine Guay, Mouloud Idir, Agustí Nicolau, Rolande Pinard, Louis Rousseau, Michaël Séguin COLLABORATEURS Gregory Baum, André Beauchamp, Jean Bédard, Jean-Marc Biron, Dominique Boisvert, Marc Chabot, Denise Desautels, Amélie Descheneau-Guay, Robert Lalonde, Marco Veilleux IMPRESSION HLN sur du papier recyclé contenant 100 % de fibres post-consommation.DISTRIBUTION Disticor Magazine Distribution Services Relations est membre de la SODEP et de l\u2019AMéCO.Ses articles sont réper toriés dans Érudit, Repère, EBSCO et dans l\u2019Index de pério di ques canadiens.SERVICE D\u2019ABONNEMENT SODEP (Revue Relations) C.P.160, succ.Place-d\u2019Armes Montréal (Québec) H2Y 3E9 514-397-8670 abonnement@sodep.qc.ca ABONNEMENT EN LIGNE www.revuerelations.qc.ca TPS: R119003952 TVQ: 1006003784 Dépôt légal Bibliothèque et Archives nationales du Québec: ISSN 0034-3781 Version numérique: ISSN 1929-3097 ISBN PDF: 978-2-924346-28-0 BUREAUX 25, rue Jarry Ouest Montréal (Québec) H2P 1S6 tél.: 514-387-2541, poste 279 relations@cjf.qc.ca www.revuerelations.qc.ca Fondée en 1941 La revue Relations est publiée par le Centre justice et foi, un centre d\u2019analyse sociale progressiste fondé et soutenu par les Jésuites du Québec.Depuis plus de 75 ans, Relations œuvre à la promotion d\u2019une société juste et solidaire en prenant parti pour les exclus et les plus dé munis.Libre et indépendante, elle pose un regard critique sur les enjeux sociaux, écono miques, politiques, environnementaux et religieux de notre époque.NUMÉRO 792 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2017 5 ÉDITORIAL LES LEÇONS D\u2019HISTOIRE DE CHARLOTTESVILLE Jean-Claude Ravet ACTUALITÉS 6 RETOUR AU DÉSÉQUILIBRE LINGUISTIQUE ?Éric Poirier 7 MOBILISATION POUR L\u2019ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR Michaël Séguin 9 CONTRE UN TROISIÈME LIEN ENTRE LÉVIS ET QUÉBEC Bernard Samson 10 CÉLÉBRER L\u2019APPORT DES PLUS PAUVRES Guy Demers 12 DÉBAT CINQ ANS APRÈS LE « PRINTEMPS ÉRABLE », OÙ EN EST LE MOUVEMENT ÉTUDIANT ?Arnaud Theurillat-Cloutier et Camille Robert 37 AILLEURS GUATEMALA : 20 ANS DE PAIX ?Marie-Dominik Langlois 41 SUR LES PAS D\u2019IGNACE VERS UNE THÉOLOGIE PROPHÉTIQUE Víctor Codina 42 CHRONIQUE POÉTIQUE de Denise Desautels DISPARAÎTRE 44 QUESTIONS DE SENS CHOISIR NOTRE QUÉBEC Jean Bédard RECENSIONS 45 LIVRES 49 DOCUMENTAIRE 50 LE CARNET de Robert Lalonde CHRONIQUE D\u2019UN EMBUSQUÉ.PREMIER TEMPS 9 37 2 RELATIONS 792 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2017 RELATIONS 792 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2017 3 15 Le corps obsoLète ?L\u2019idéoLogie transhumaniste en question Jean-Claude Ravet 17 techno-prophètes ou savants fous ?Jean-Claude Guillebaud 20 corps augmentés, êtres expLoités Nicolas Le Dévédec 22 Les acteurs du transhumanisme Nicolas Le Dévédec 23 La biocitoyenneté à L\u2019ère du néoLibéraLisme Céline Lafontaine 25 post-homme ou posthume ?Louise Vandelac 27 naître hors du corps Sylvie Martin 30 nous ne sommes pas des machines Entrevue avec Miguel Benasayag, réalisée par Jean-Claude Ravet 32 Le transhumanisme et L\u2019amérique du sud Miguel Benasayag, propos recueillis par Jean-Claude Ravet 34 choisir La vie Gilles Bibeau ARTISTE INVITÉ Diplômé de l\u2019École de design graphique de l\u2019Université du Québec à Montréal, Lino est un artiste multidisciplinaire.À la fois peintre, illustrateur et créateur multimédia, il explore aussi la scénographie.Il est l\u2019auteur de trois romans graphiques : La saveur du vide, L\u2019ombre du doute et La chambre de l\u2019oubli, publiés aux éditions Les 400 coups.Il enseigne aussi l\u2019illustration et le design à l\u2019UQAM et à l\u2019Université Laval, et donne des ateliers de création à l\u2019École internationale d\u2019été de Percé.Son travail sur la scène culturelle, ses illustrations pour les affiches du Théâtre de Quat\u2019Sous, du Théâtre PàP, de l\u2019Opéra de Montréal et de plusieurs festivals internationaux, comme celui d\u2019Avignon en France, lui ont valu une solide réputation et de nombreux prix.Il collabore avec Relations depuis de nombreuses années.DOSSIER 30 Lino, Techno prophète, 2017, œuvre numérique, techniques mixtes VOUS AVEZ MANQUÉ UN NUMÉRO ?Commandez-en un exemplaire dans notre NOUVELLE BOUTIQUE EN LIGNE ! CHOISISSEZ PARMI TOUS NOS NUMÉROS PARUS DEPUIS 2010 * Taxes et frais de port en sus.NUMÉRO COURANT 7 $ * ANCIEN NUMÉRO 4 $ * Ce nouveau site a été réalisé avec l\u2019appui financier de Patrimoine canadien Détails et conditions d\u2019achat au : revuerelations.qc.ca/boutique es tergiversations de Donald Trump à condamner expressément les groupes d\u2019extrême-droite, néonazis et suprémacistes blancs, à la suite des violences de Char- lottesville en Virginie, le 12 août dernier, s\u2019ajoutent à la liste déjà longue des impairs inquiétants commis par le président des États-Unis.On se serait attendu à une dénonciation franche des groupuscules qui sèment la haine et profèrent des slogans racistes plutôt qu\u2019à un amalgame honteux entre ceux-ci et les groupes antiracistes avec qui ils ont eu des démêlés.Cette attitude est d\u2019autant plus scandaleuse qu\u2019un jeune d\u2019extrême-droite avait foncé avec son auto sur les contre- manifestants, tuant sur le coup une mi - litante des droits humains et blessant gravement 16 autres personnes.Plusieurs, à juste titre, ont vu dans la réaction du président, dont la popularité est au plus bas dans les sondages, une volonté de ménager les groupes qui le soutiennent encore.Or, l\u2019extrême-droite, forte de cet allié en haut lieu, ose s\u2019afficher maintenant de plus en plus ouvertement.À Charlottesville, par exemple, la veille du grand rassemblement convoqué le 12 août autour de la statue équestre du général Robert E.Lee \u2013 symbole des troupes confédérées pro-esclavagistes durant la guerre civile américaine \u2013 qui était menacée d\u2019être déboulonnée par les autorités, on a pu voir des manifestants, certains lourdement armés, faisant des saluts nazis et brandissant des torches, rappelant des scènes de lynchage du Ku Klux Klan.Cette banalisation de la violence raciste n\u2019est pas étrangère au fait que la longue histoire d\u2019oppression et d\u2019humiliation des Noirs n\u2019a jamais reçu l\u2019attention politique qu\u2019elle méritait.Il faut lire Une histoire populaire des États-Unis (Lux, 2002) d\u2019Howard Zinn pour constater, par exemple, que l\u2019émancipation des esclaves en 1865, consacrée par la victoire des États du Nord sur les États esclavagistes du Sud au terme de la guerre de Sécession, n\u2019a signifié pour un grand nombre d\u2019entre eux qu\u2019un « état de servitude à peine meilleur que l\u2019esclavage » (p.229).Encore aujourd\u2019hui, plus de 60 ans après que le mouvement des droits civiques ait obtenu de chaude lutte la fin du régime de ségrégation \u2013 qui avait succédé à l\u2019esclavage \u2013, trop de Noirs souffrent toujours de discrimination raciale et d\u2019exclusion sociale.En font foi, notamment, la grande proportion de la population noire vivant sous le seuil de la pauvreté et sa sur représentation dans les prisons américaines, sans parler de la facilité avec laquelle les policiers tirent, en toute impunité, sur les présumés contrevenants à la peau noire.Au nom du grand récit de la nation élue, dont les Américains sont abreuvés jusqu\u2019à plus soif, on a passé sous silence cette histoire « coupable », laissant ouverte la plaie du racisme qui gangrène la société américaine, entretenant chez ses victimes, rejetées dans l\u2019invisibilité sociale, un profond res - sentiment et une colère légitime qui ne cessent d\u2019attiser régulièrement les flammes de la révolte.Ce refus d\u2019affronter ses démons \u2013 lâcheté politique au service des classes dominantes \u2013 peut aussi prendre une apparence vertueuse, comme chez le gouverneur de la Virginie Terry McAuliffe, qui, face aux violences de Charlottesville, a interpellé les manifestants néonazis et suprémacistes en ces termes: « Il n\u2019y a pas de place pour vous en Amérique.» Comme s\u2019ils étaient des intrus à qui on pouvait sim - plement indiquer la porte de sortie.L\u2019Amérique, c\u2019est aussi ces gens-là.L\u2019action politique ne peut en faire abstraction, sauf à vouloir se réfugier dans l\u2019illusion d\u2019une communauté délivrée de toute violence et de tout rapport de pouvoir.L\u2019histoire de toute nation, comme de toute vie humaine, a sa part de noirceur qu\u2019il faut pouvoir affronter courageusement pour se projeter authentiquement dans l\u2019avenir.C\u2019est pourquoi le déboulonnement des statues, témoins d\u2019un passé gênant, que réclament de plus en plus de groupes antiracistes et anti coloniaux aux États-Unis comme au Canada, n\u2019est pas nécessairement la meilleure façon de faire.Car si ces statues offusquent tant, c\u2019est souvent parce que le passé qu\u2019elles représentent n\u2019est pas encore passé.Qu\u2019il fait mal.L\u2019effacement de ces symboles dans l\u2019espace public risque de n\u2019être qu\u2019un cataplasme sur une jambe de bois, faisant croire que le problème est réglé.Aussi vaudrait-il mieux les préserver, non pas comme un éloge tacite de ce qu\u2019ils représentent, mais en rappel salutaire que le péril est toujours présent et qu\u2019il nous faut poli tiquement y faire face.Les traces de l\u2019histoire, toujours ambiguës, ont la vertu de nous rappeler qu\u2019elle reste un projet inachevé et précaire qui ne relève d\u2019aucun destin, mais de la responsabilité humaine.* * * Cet automne, nous avons le plaisir d\u2019accueillir dans nos pages l\u2019écrivain Robert Lalonde et la poète Denise Desautels, qui accompagnera ses poèmes des œuvres de l\u2019artiste visuelle Sylvie Cotton.Ils signeront respectivement le Carnet et la chronique poétique, jusqu\u2019en août 2018.Nous leur souhaitons la bienvenue, et à vous, amies lectrices et amis lecteurs, bonne rentrée.Jean-Claude Ravet RELATIONS 792 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2017 5 Les Leçons d\u2019histoire de Charlottesville L ÉDITORIAL Lino, Démocratie 14, 2006 retour au déséquiLibre Linguistique?Quarante ans après son adoption, que reste-t-il de la loi 101 au Québec ?Éric Poirier L\u2019auteur, avocat et doctorant en droit, a publié La Charte de la langue française : ce qu\u2019il reste de la loi 101 quarante ans après son adoption (Éditions du Septentrion, 2016) Durant les années 1960 et 1970, plusieurs enquêtes révèlent coup sur coup le rapport de force existant entre les langues au Québec.L\u2019anglais domine presque partout : au travail, dans les affaires, dans l\u2019affichage commercial\u2026 De plus, 90 % des parents d\u2019immigrants allophones choisissent l\u2019école anglaise pour leurs enfants sur l\u2019île de Montréal, là où se concentre l\u2019immigration, alors que le Québec doit relever le défi de la dénatalité.L\u2019avenir du français apparaît plus que jamais incertain.Après plusieurs années d\u2019âpres luttes, puis la victoire du Parti québécois à l\u2019élection de novembre 1976, l\u2019adoption de la Charte de la langue française (ou loi 101) en 1977 redonne espoir.Alors que l\u2019anglais était jusqu\u2019alors la langue dominante, la langue du pouvoir, cette loi fait enfin du Québec un État où le français doit devenir la langue publique commune pour les Québécois de toutes origines.Elle met fin à une libre concurrence entre les langues, défavorable au français, pour créer un nouvel équilibre.En donnant la première place au français \u2013 et, parfois, la seule place \u2013 au sein de l\u2019État, au travail, dans les commerces, dans l\u2019enseignement, on consacre une liberté fondamentale pour la population québécoise : celle de vivre en français.En échange, la loi 101 protège toutes les institutions de la communauté an glo- québécoise (écoles primaires et secondai - res, cégeps et universités, commissions scolaires, municipalités et hôpitaux).Les communautés culturelles se voient confirmer un espace pour partager leur culture (par exemple dans l\u2019affichage commercial et l\u2019étiquetage des produits) et les peuples autochtones des droits sans équivoque pour faire vivre leurs langues dans leurs écoles, leurs institutions et sur leurs territoires.Mais si, en 1977, la loi 101 entend tout changer, les structures politiques dans lesquelles on l\u2019inscrit, elles, restent les mêmes\u2026 La loi 101 faisait du français la langue de rédaction des lois et des tribunaux, la langue de l\u2019enseignement (sauf pour les héritiers de l\u2019école anglaise) et la langue de l\u2019affichage commercial.Or, dans une dizaine de jugements, la Cour suprême du Canada imposera au Québec un retour au bilinguisme législatif et judiciaire, brisera la règle sur l\u2019enseignement pour ouvrir les portes de l\u2019école anglaise aux citoyens en provenance du reste du Canada et à ceux qui peuvent justifier une réelle intention d\u2019intégrer la communauté anglo-québécoise (le fameux « parcours scolaire authentique ») et suggérera le bilinguisme avec nette prédominance du français dans l\u2019affichage commercial.Puis, dans la plupart des autres litiges, les plus hauts tribunaux québécois retiendront, entre deux interprétations pos - 6 RELATIONS 792 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2017 sibles de la loi, celle qui défavorise la présence du français au travail, dans le commerce et dans les services publics, et ce, dans 78 % des cas (21 fois sur 27).Suivant ce mouvement, le législateur québécois emboîtera le pas aux tribunaux pour diluer, petit à petit, la règle du français (en permettant par exemple l\u2019utilisation de l\u2019anglais dans les commu - nications entre le gouvernement et les entreprises faisant des affaires au Québec).Ajoutons à cela le retour de l\u2019unilin- guisme anglais de fait dans l\u2019affichage commercial, causé par l\u2019omniprésence des marques de commerce, et c\u2019est une nouvelle forme de libre concurrence entre le français et l\u2019anglais qui s\u2019installe progressivement depuis 40 ans.Est-ce un retour à la case départ ?Au Québec, seul territoire nord- américain où le français est la langue majoritaire, l\u2019avenir du français demeure incertain.Entre 2011 et 2036, selon Statistique Canada, le poids du français comme langue maternelle y passera de 79% à une proportion oscillant entre 69% et 72 %.Durant la même période, le français comme première langue officielle parlée passera de 85 % à 82 % ou 83%.Quant au poids de l\u2019anglais comme première langue officielle parlée, il augmentera, passant de 14 % à 16 % ou 17 %.Ainsi, au Québec, malgré la loi 101 \u2013 ou du moins ce qu\u2019il en reste \u2013, le français régressera alors que l\u2019anglais progressera ; lentement, mais sûrement.Quarante ans après le retour des espoirs, le Québec semble de nouveau plongé au temps des incertitudes.L\u2019anglais n\u2019est plus perçu comme la langue d\u2019une minorité détenant le capital, mais il s\u2019est entre- temps imposé comme langue des échanges internationaux, des technologies, de la recherche, de la mondiali - sation, de la culture populaire.À cette réalité s\u2019est greffé un retour au bilinguisme institutionnel, libre concurrence qui rappelle une autre époque.Si le Québec ne résiste pas, l\u2019anglais s\u2019imposera comme langue utile, rentable, indispensable sur son territoire.On parlera français entre francophones encore longtemps dans plusieurs régions, mais l\u2019anglais agira comme langue de contact entre Québécois de toutes origines.Le peuple québécois assistera à son propre déclin.À moins qu\u2019on soit à la veille d\u2019un sursaut citoyen et politique, qui per - mettrait par exemple de reconsidérer l\u2019exigence systématique de l\u2019anglais à l\u2019embauche dans tous les domaines d\u2019emploi, freinerait l\u2019accroissement de l\u2019unilinguisme anglais dans l\u2019affichage commercial et mettrait fin à la bilin - guisation des services publics\u2026 Durant les années 1940 et 1950, la renais sance du Québec français était espérée, mais semblait improbable.Elle aura pourtant lieu, 10 ou 20 ans plus tard.Ce qui apparaissait naturel la veille devint associé à une dépossession qui devait être corrigée.Aujourd\u2019hui, cette renaissance apparaît à nouveau impro - bable.Or, le nouveau rapport de force, renforcé par le statut de l\u2019anglais à l\u2019in - ternational et toujours favorisé par les mêmes vieilles structures politiques, pourrait bientôt reprendre le visage de la dépossession.Et c\u2019est là que tout redeviendra possible.MobiLisation pour L\u2019enseigneMent supérieur La nécessité de protéger la mission publique du système d\u2019éducation rallie la communauté enseignante.Michaël Séguin L\u2019auteur est vice-président aux relations intersyndicales du Syndicat des chargées et chargés de cours de l\u2019Université de Montréal Du 18 au 20 mai dernier, un évé - nement majeur, sinon historique, se déroulait à l\u2019Université Laval : environ 500 acteurs de l\u2019enseignement supérieur au Québec se sont rassemblés pour mener ce qu\u2019ils avaient convenu d\u2019appeler des « États généraux de l\u2019enseignement supérieur ».Il est en effet très rare que les professeurs, les chargés de cours, les étudiants, les professionnels et les membres du personnel de soutien tant des cégeps que des universités se retrouvent ainsi pour discuter d\u2019enjeux communs plutôt que de leurs revendications professionnelles particulières.Organisé sur une période de deux ans par une vingtaine de fédérations syn - dicales, d\u2019associations étudiantes et d\u2019associations professionnelles, à l\u2019initiative de la Fédération nationale des enseignantes et des enseignants du Québec, ce rassemblement visait à faire converger ces partenaires autour de revendications communes à l\u2019approche des élections RELATIONS 792 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2017 7 Ouverture de la librairie Racines Le 5 août dernier, la librairie Racines ouvrait ses portes au 4689 boulevard Henri-Bourassa Est, en plein cœur du quartier Montréal-Nord, qui abrite une grande diversité ethnoculturelle.Fondée par Gabriella Kinté, la librairie s\u2019est donné le mandat de promouvoir «?l\u2019histoire, la culture et les conditions de vie des personnes racisées?», en particulier des communautés noires au Québec, au Canada et ailleurs dans le monde.En plus des livres, des bandes dessinées et des zines (des publications imprimées à petits tirages et autopubliées), le lieu souhaite o?rir un espace d\u2019expression artistique et de mobilisation pour la population locale.Le Bâtiment 7 sur les rails Après plus de dix ans de mobilisation citoyenne, une étape importante a été fran - chie dans la réalisation du projet de requa - li?cation communautaire du bâtiment 7 dans le quartier Pointe-Saint-Charles à Montréal.L\u2019édi?ce de quelque 8400 m2, laissé à l\u2019abandon par le CN pendant plusieurs années, a été o?ciellement cédé au collectif 7 à Nous le printemps dernier.Les travaux de réaménagement pourront donc aller de l\u2019avant et béné?cieront d\u2019un ?nancement public de 1,7 million de dollars débloqué en avril par Québec et la Ville de Montréal.À l\u2019hiver 2018, une première section du bâtiment devrait être inaugurée.Elle sera consacrée aux services de proximité collectifs et coopératifs ainsi qu\u2019à des ateliers collaboratifs.À terme, l\u2019endroit est appelé à devenir un milieu de vie misant sur l\u2019autonomie collective, où se côtoieront entre autres agriculture urbaine, micro- brasserie coopérative, épicerie autogérée et services de santé communautaires.Voir?. provinciales de l\u2019automne 2018.Les thématiques abordées dans les conférences et ateliers des deux premiers jours reflétaient une diversité d\u2019enjeux : la pérennisation du financement public, la mission des différents réseaux, l\u2019accessibilité des études supérieures à différents groupes sociaux et dans différentes régions, les dérives marchandes et autoritaires qui frappent le système, la précarisation des conditions d\u2019emploi en enseignement et en recherche ou encore la violence sexuelle au cégep et à l\u2019université.Le dernier jour consistait pour sa part en une plénière permettant d\u2019identifier des voies d\u2019action qui seront reprises par le comité organisateur.Un commun désir d\u2019agir rapidement pour sauvegarder la mission publique du système d\u2019enseignement ressortait des différentes interventions.Un consensus s\u2019est fait autour de la nécessité de protéger cette mission des dérives marchandes (notamment l\u2019imposition de standards commerciaux d\u2019évaluation de l\u2019ensei - gnement) et de la privatisation de l\u2019intérieur (lorsqu\u2019on impose une majorité de membres externes aux conseils d\u2019ad - ministration, par exemple).On a aussi convenu qu\u2019il faut mettre fin au « malfi- nancement » qui prive les cégeps et les universités de la marge de manœuvre requise pour offrir une formation de qualité et des conditions de travail et d\u2019étude décentes.Selon plusieurs, il est urgent de former un front commun et de lancer des actions concertées pour alerter tant les milieux d\u2019enseignement que la population en général au sujet de ces enjeux.Certains se sont d\u2019ailleurs dits prêts à prendre la rue pour se faire entendre, comme l\u2019ont fait les étudiants en 2012, quitte à recourir à la désobéissance civile pour attirer l\u2019attention.Un collègue chargé de cours proposa de manière plutôt rigolote de porter des pantalons de camouflage pour la rentrée\u2026 surtout qu\u2019il y en aura beaucoup en vente maintenant que les policiers doivent s\u2019en départir ! D\u2019autres moyens, davantage liés au quo tidien des enseignants, ont aussi été proposés pour s\u2019opposer à toute concep - tion marchande de l\u2019éducation, notamment revoir le langage utilisé.Nos étudiants ne sont pas des clients ; notre enseignement n\u2019a pas à être soumis à des normes d\u2019assurance-qualité externes au milieu éducatif ; l\u2019excellence a peu à voir avec le rang occupé par nos institutions scolaires dans les classements d\u2019une agence internationale ; enfin, la saine gouvernance devrait être synonyme de la capacité de la communauté enseignante de définir elle-même ses orientations plutôt que de les céder à son seul conseil d\u2019adminis tration.À ce propos, l\u2019idée d\u2019une loi encadrant la composition des conseils d\u2019administration des établissements d\u2019enseignement supérieur, en particulier la nomination des membres externes, a soulevé beaucoup d\u2019enthousiasme auprès des délégués présents.Loin d\u2019être un point final, ce ras - semblement se voulait plutôt un point de départ.Une coopération et une concer - tation renouvelées entre les différents acteurs du milieu de l\u2019enseignement supérieur, tant au cégep qu\u2019à l\u2019université, sont nécessaires afin de tracer ensemble un état des transformations qui nous affectent et les moyens d\u2019action à notre disposition.Plusieurs ont d\u2019ailleurs souligné l\u2019importance de tenir de véritables états généraux de l\u2019enseignement supérieur \u2013 les derniers remontant à plus de 20 ans.Ceux-ci devront, à l\u2019instar de cette initiative, faire vraiment place aux acteurs de l\u2019enseignement, eux que les ministères concernés ont souvent tendance à tenir à l\u2019écart.En attendant, une deuxième édition de ce rassemblement est prévue à l\u2019automne 2018, à la veille des prochaines élections provinciales, afin de formaliser les revendications communes qui seront portées par les différents partenaires sur la scène publique et politique, en valorisant le rôle de l\u2019éducation supérieure au sein de la société québécoise.8 RELATIONS 792 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2017 Quelque 500 acteurs du milieu de l\u2019enseignement supérieur étaient réunis en mai 2017 à l\u2019Université Laval.Photo : FNEEQ (CSN) contre un troisièMe Lien entre Lévis et québec Le gouvernement du Québec jongle avec l\u2019idée d\u2019un tunnel ou d\u2019un autre pont reliant Lévis à Québec.Une mauvaise idée.Bernard Samson L\u2019auteur est journaliste Portée par les radios d\u2019opinion de Québec, par la Coalition Avenir Québec, par la Chambre de commerce de Lévis, par la Ville de Lévis, par les députés du secteur et par 83 % de sa population, l\u2019idée d\u2019un tunnel ou d\u2019un pont qui relierait l\u2019est de Lévis à Québec, pour trois ou quatre milliards de dollars, est à l\u2019étude.En effet, Laurent Lessard, ministre des Transports, de la Mobilité durable et de l\u2019Électrification des transports du Québec, a doté de 20 millions de dollars le « bureau de projet » chargé d\u2019étudier la faisabilité d\u2019un « troisième lien » entre Québec et Lévis.Pourtant, ce ne sont pas les raisons qui manquent pour s\u2019opposer à ce projet et pour s\u2019attaquer aux problèmes de congestions routières par d\u2019autres voies.Bien avant celui des coûts, le principal problème de ce « troisième lien », pensé en fonction du développement de la partie est de Lévis, tient au fait qu\u2019il est calqué sur des modèles de lotissement dignes des années 1950\u2026 où l\u2019on ne tenait pas compte des notions d\u2019« environnement » et de « pollution ».Mais au fait, les questions environnementales ont-elles été un tant soit peu prises en compte dans l\u2019élaboration de projet ?« Pas du tout », assure Étienne Grandmont, directeur général d\u2019Accès transports viables, de Québec.Business as usual.Et curieusement, aucun journaliste, pas même Vincent Marissal de La Presse, qui a fait un excellent papier sur le sujet (le 21 mai 2017), ne s\u2019est penché sur la protection de l\u2019environnement, la sau vegarde des paysages, la défense des habitats\u2026 ou le réchauffement de la planète ! Ce qui intéresse ici, semble-t-il, c\u2019est seulement les « chars », le trafic\u2026 et le fric ! Pourtant, tout l\u2019est de Lévis \u2013 qui voit le fleuve, l\u2019amorce de l\u2019estuaire, la pointe de Sainte-Pétronille, des pans de l\u2019île d\u2019Orléans, la chute Montmorency et des dizaines d\u2019autres points de vue d\u2019exception \u2013 est un joyau à préserver.Idem pour la Côte-de-Bellechasse jusqu\u2019à Montma- gny ! On y trouve parmi les plus beaux paysages et certains des plus beaux villages du Québec.Mais tout cela est tellement fragile\u2026 « Le charme du village de Beaumont, avec son église de 1739 et ses paysages de Nouvelle-France, n\u2019a pas résisté à l\u2019assaut de ces centaines de maisons neuves », confie Clermont Bourget, l\u2019un des rares spécialistes du patrimoine québécois.Et à moins que l\u2019on ne réglemente et légifère, si le « troisième lien » voit le jour, à l\u2019est, tout le reste y passera\u2026 Car, outre le saccage de terres agricoles parmi les meilleures au Québec, l\u2019autre conséquence du troisième lien sera l\u2019étalement urbain.Ce phénomène accroît l\u2019omni pré sence des autos.Il allonge les distances parcourues, augmente les émissions de CO2 \u2013 respon sables du réchauffement planétaire \u2013 de même que les concentrations de particules fines RELATIONS 792 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2017 9 Il y a quelques semaines, la chambre basse du Parlement jordanien a voté l\u2019abrogation de l\u2019article 308 de son Code pénal, une clause permettant à un homme ayant violé une femme \u2013 des adolescentes ou des jeunes femmes dans la plupart des cas \u2013 d\u2019éviter des accusations criminelles s\u2019il épousait cette dernière.Selon les autorités, la pratique avait cours pour « protéger » la dignité de la femme et l\u2019honneur de la famille.Mais de nombreuses associations pour les droits des femmes dénoncent ce type de clauses puisque celles-ci protègent en réalité les violeurs et placent les femmes dans une situation intenable et humiliante.Des lois similaires existent dans de nombreux pays de la région et ailleurs dans le monde \u2013 notamment en Amérique latine, aux Philippines et au Tadjikistan \u2013, mais un vent de changement sou?e depuis quelques années.Une fois l\u2019abolition de l\u2019article 308 con?rmée par le Sénat, le Royaume jordanien rejoindra ainsi des pays comme la Tunisie, le Maroc et l\u2019Égypte, qui ont récemment supprimé de telles dispositions.e s p o i r Du viol au mariage: les lois tombent au Moyen-Orient et au Maghreb Graffitis féministes contre le harcèlement et le viol en Égypte.Photo tirée du documentaire de Feriel Ben Mahmoud, La révolution des femmes, un siècle de féminisme arabe, 2014 dans l\u2019air à la source de graves problèmes de santé, sans parler du bruit.Lévis, avec sa population de 146 000 habitants, occupe pratiquement la même superficie que l\u2019île de Montréal, qui passait le cap des 2 millions d\u2019habitants en janvier 2016.Face à ce constat, ne vaudrait- il pas mieux, à Lévis et sur la Côte-de- Bellechasse, concentrer la population dans les secteurs déjà développés, en laissant, ailleurs, la nature la plus intacte possible ?Histoire de pouvoir en profiter ! Par ailleurs, les problèmes de congestion routière ne justifient en rien la réa - lisation d\u2019un « troisième lien ».En effet, l\u2019achalandage est resté stable depuis 2000 sur le pont de Québec et le pont Pierre- Laporte, selon le ministère des Transports du Québec.Dans son essai Vers la sobriété heureuse, l\u2019écologiste, agriculteur, écrivain et poète français bien connu Pierre Rabhi nous dit de « mettre l\u2019humain et la nature au cœur de nos préoccupations ».Il ajoute : « Il est navrant et révoltant de voir le patrimoine vital de l\u2019humanité et des innombrables créatures qui partagent son destin être, sans vergogne, subordonné à la vulgarité de la finance.» À bon entendeur, salut.céLébrer L\u2019apport des pLus pauvres Il y a 25 ans, les Nations unies déclaraient le 17 octobre Journée internationale pour l\u2019élimination de la pauvreté.Guy Demers L\u2019auteur est sociologue et artiste allié d\u2019ATD Quart Monde La date de la Journée internationale pour l\u2019élimination de la pauvreté a été choisie, en 1992, en mémoire du grand rassemblement de 100 000 personnes convoqué le 17 octobre 1987 par Joseph Wresinski, fondateur d\u2019ATD Quart Monde.Une dalle commémorant les victimes de la misère avait alors été dévoilée, sur laquelle il est écrit : « Là où des hommes et des femmes sont condamnés à vivre dans la misère, les droits de la personne sont violés.S\u2019unir pour les faire respecter est un devoir sacré.» Cette Journée internationale a contribué à faire gagner aux plus pauvres du monde entier le respect de leur dignité en tant qu\u2019êtres humains, en mettant en valeur leur courage et la pertinence de leur savoir pour éliminer la pauvreté et construire un monde pacifique et inclusif où personne n\u2019est laissé à l\u2019écart.Comme l\u2019exprime bien Gaëtane Guénette, membre d\u2019ATD Quart Monde du Québec : «Nous sommes un peuple de courage qui a une dignité.C\u2019est ensemble que nous devons détruire la misère et la pauvreté.En partageant notre savoir, en apprenant les uns des autres, nous grandissons ensemble.» Au cours des 25 dernières années, des progrès ont été accomplis, même s\u2019il reste encore beaucoup à faire.Soulignons deux actions au Québec : l\u2019adoption, en 2002, de la Loi visant à lutter contre la pauvreté et l\u2019exclusion, qui reconnaît que ces fléaux sont des entraves à la dignité humaine, et l\u2019adoption, en 2015, d\u2019une Stratégie de développement durable qui favorise et valorise la contribution de tous à la construction d\u2019une société équitable, résiliente et dynamique, permettant de diminuer les inégalités et de favoriser l\u2019inclusion de chacun.Cela n\u2019empêche malheureusement pas que trop d\u2019emplois offrent encore un salaire insuffisant pour sortir de la pauvreté, que le régime d\u2019aide sociale sanctionne les plus pauvres et les exclus alors qu\u2019il devrait les soutenir pour mieux répondre à leurs besoins fondamentaux, ou encore que les préjugés et la discrimination continuent d\u2019accabler trop de familles en situation de pauvreté.Sur le plan international, il faut souligner l\u2019adoption par les Nations unies, en 2012, d\u2019un document de réflexion et de travail intitulé : Les Principes directeurs sur l\u2019extrême pauvreté et les droits de l\u2019Homme.Ce document est un outil important qui montre comment fonder la lutte contre la pauvreté sur les droits humains en y associant étroitement et librement les personnes concernées.Cela a conduit les Nations unies à mettre au premier rang 10 RELATIONS 792 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2017 Affiche de la campagne «STOP Pauvreté» d\u2019ATD Quart Monde Radio Progreso de nouveau menacée L\u2019Université nationale autonome du Honduras (UNAH) a récemment annoncé qu\u2019elle suspendait le partenariat qui la liait à Radio Progreso et à l\u2019Équipe de ré?exion, d\u2019investigation et de communication (ERIC), deux œuvres jésuites du Honduras dirigées par le jésuite Ismael Moreno Coto, surnommé Padre Melo.Cette décision de l\u2019UNAH, qui accuse Padre Melo de promouvoir la violence, l\u2019anarchie et le non-respect des autorités politiques, s\u2019inscrit dans une longue série de pressions, de menaces et de violences subies par les membres de la station et d\u2019ERIC.Elle accroît grandement leur vulnérabilité, dans un pays où journalistes et défenseurs des droits humains sont fréquemment assassinés.Radio Pro- greso, qui célébrait l\u2019an dernier ses 60 ans, compte parmi les rares médias honduriens qui défendent les droits des populations marginalisées et critiquent le pouvoir et les grands projets extractivistes et industriels.Voir . de ses objectifs de développement durable, pour les années 2015-2030, l\u2019élimination complète de l\u2019extrême pauvreté dans le monde entier.Il reste certes beaucoup à faire en ce sens, notamment s\u2019assurer que les 20 % les plus pauvres en bénéficient vraiment ; considérer le savoir- faire des personnes vivant dans la pauvreté ; promouvoir une économie qui respecte les personnes et la terre et qui offre des socles de protection sociale pour tous ; fonder l\u2019éducation et la formation pour tous sur la coopération entre les acteurs ; et promouvoir la paix par des modes de gouvernement participatifs.Le 17 octobre prochain, le 25e anniversaire de cette Journée sera donc célébré partout dans le monde.Ce sera le cas au Québec et à Montréal, en particulier, lors d\u2019un grand rassemblement au parc Lafontaine.Tous les partenaires du Collectif pour un Québec sans pauvreté, auquel ATD Quart Monde adhère depuis le début, ne manqueront pas de souligner à cette occasion tout ce qui s\u2019est fait ici avec les personnes les plus pauvres en vue d\u2019un meilleur vivre-ensemble.Des femmes immigrantes moins vulnérables Le gouvernement fédéral a modi?é le règlement sur l\u2019immigration et la protection des réfugiés pour mettre ?n à l\u2019obligation, pour les époux et conjoints parrainés, de cohabiter pendant deux ans avec leur répondant.Cette règle dite de résidence permanente conditionnelle, établie en 2012 par le gouvernement Harper, avait entre autres pour e?et de menacer les femmes d\u2019expulsion en cas de rupture avec leur conjoint.Cette situation les plaçait en situation d\u2019extrême vulnérabilité dans les cas de violence conjugale.Devant le risque d\u2019être expulsées et d\u2019être séparées de leurs enfants, elles refusaient bien souvent de porter plainte auprès des autorités.Les organismes de défense des droits des femmes violentées dénoncent cette situation depuis plus de cinq ans, comme en faisait état le récent dossier de Relations, «?Violences \u2013 entendre le cri des femmes?» (no 789, mars-avril 2017).L\u2019AQOCI se joint à BDS L\u2019Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI) a voté à l\u2019unanimité, en juin dernier, son appui à la campagne Boycott, désinvestissement, sanctions (BDS), en solidarité avec le peuple palestinien.Rappelons que la campagne BDS a été lancée par la société civile palestinienne en 2005 pour faire pression de manière paci?que sur l\u2019État d\u2019Israël a?n que celui-ci se conforme au droit international, notamment en mettant un terme à son occupation et à sa colonisation de la Cisjordanie de même qu\u2019à ses politiques discriminatoires à l\u2019encontre des citoyens arabes d\u2019Israël.La campagne engrange les victoires et gagne de nouveaux soutiens chaque année?; l\u2019appui unanime des 65 organismes de l\u2019AQOCI en est le plus récent exemple au Québec.Voir .RELATIONS 792 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2017 11 Depuis le « printemps érable », le mouvement étudiant connaît une importante restructuration aux effets paradoxaux.Arnaud Theurillat-Cloutier L\u2019auteur, professeur de philosophie au Collège Jean-de-Brébeuf et doctorant en sociologie à l\u2019UQAM, a publié Printemps de force, une histoire engagée du mouvement étudiant au Québec (1958-2013) (Lux éditeur, 2017) Où le mouvement étudiant en est- il depuis les manifestations du printemps 2012 \u2013 le plus grand soulèvement étudiant et populaire que le Québec ait connu depuis la Révolution tranquille ?Cinq ans plus tard, d\u2019aucuns auraient préféré la tenue d\u2019une nouvelle grève générale pour souligner cet anniversaire, mais il faut croire que l\u2019enthousiasme a, paradoxalement, fait place à la désertion.des associations nationales en crise La grève étudiante de 2012 a propulsé comme jamais sur le devant de la scène l\u2019Association pour une solidarité syn - dicale étudiante (ASSÉ), bastion de la combativité étudiante depuis 2001.L\u2019hégémonie des fédérations étudiantes qui favorisaient une approche de concertation plutôt que la confrontation avec le gouvernement québécois, soit la Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ) et sa petite sœur, la Fédération étudiante collégiale du Québec (FECQ), en fut à l\u2019époque fortement ébranlée.L\u2019ASSÉ a en effet assumé un leadership inédit, tant sur les campus qui votaient la grève et s\u2019affiliaient par dizaines à sa «coa lition large » (la CLASSE) que dans les médias, où ses porte-paroles ont occupé une place prépondérante.Au sortir de la grève, la FEUQ, minée notamment par de nombreux problèmes structurels (manque de démocratie, opacité, marginalisation des universités en région, etc.), s\u2019est dissoute en 2015, après plusieurs désaffiliations.La Fédération des associations étudiantes du campus de l\u2019Université de Montréal (FAÉCUM), par contre, n\u2019a pas tardé à faire renaître le «concertationnisme » étudiant en fondant l\u2019Union étudiante du Québec (UEQ), qui regroupe aujourd\u2019hui 72 000 universitaires.Dans une démarche plus critique des pratiques de la FEUQ, d\u2019autres associations universitaires ont quant à elles créé l\u2019Association pour la voix étudiante du Québec (AVEQ), qui regroupe deux associations universitaires (Université du Québec à Rimouski et Concordia) et 33 000 membres1.Tant par sa structure que par ses positions, cette nouvelle association entretient une parenté évidente avec l\u2019ASSÉ.Le plus paradoxal des effets du « printemps érable » demeure toutefois le triste état actuel des associations locales et de l\u2019ASSÉ.Après avoir doublé ses effectifs, qui sont passés de 40 000 à 80 000 membres à la suite du printemps 2012, l\u2019ASSÉ n\u2019a pas su gérer sa croissance et profiter de la disparition de la FEUQ.Elle a dû faire face à trois désaffiliations importantes, tandis que les comités, l\u2019exécutif et le congrès se trouvent aujourd\u2019hui dégarnis.Cette léthargie semble traduire un état généralisé de désertion de la lutte étudiante, à quelques exceptions près.Que s\u2019est-il passé ?Le printemps 2015 et la grande dispersion La tentative d\u2019organiser une grève sociale au printemps 2015 explique en partie la situation.Incapable de rallier une majorité d\u2019associations de l\u2019ASSÉ à l\u2019idée, un noyau s\u2019est organisé pour lutter contre l\u2019austérité et l\u2019industrie des hydrocarbures.La structure organisationnelle de ce regroupement appelé « Printemps 2015 » laissait clairement transparaître son refus de la « rigidité » des associations nationales.La grève de 2015, malgré un départ en force, ne s\u2019est pas étendue dans les cégeps et n\u2019a pas rallié les employés du secteur public, comme l\u2019espéraient ses protagonistes.L\u2019ASSÉ avait aussi quelque peu mobilisé ses troupes, mais devant le caractère largement universitaire et mont- réalais du mouvement, son conseil exé - cutif a appelé à un « repli stratégique » pour mieux relancer la lutte à l\u2019automne, ce qui a fini par lui coûter son mandat.La contestation du rôle de l\u2019exécutif et l\u2019émergence de Printemps 2015 témoignent d\u2019une radicalisation de la critique des prétendues tendances « centralisatrices » de l\u2019association nationale.L\u2019unité pragmatique qui régnait entre les diverses tendances de la gauche étudiante et qui a assuré le dynamisme de l\u2019ASSÉ pendant une quinzaine d\u2019années s\u2019est dissoute.Depuis, un nouveau champ de bataille s\u2019est ouvert.Dans plusieurs cégeps et universités, des comités ont été mis sur pied afin de lutter pour la rémunération des stages, dont les Comités unitaires sur le travail étudiant (CUTE), qui revendiquent même le « salariat étudiant ».La lutte pour la rémunération des stages compte déjà une belle victoire à son actif : après quatre mois de grève, les internes en psychologie ont obtenu la rémunération de leur stage obligatoire, en décembre 2016.Cette lutte en a inspiré d\u2019autres en soins infirmiers, chez les sages-femmes et chez les futurs enseignants et enseignantes.Mais la force mobilisatrice de cette lutte paraît pour l\u2019instant limitée, bien qu\u2019elle porte la possibilité de rallier bien des étudiants dans les secteurs techniques et professionnels, traditionnellement peu mobilisés.En attendant, les associations « concer - tationnistes » consolident leur position et ont obtenu du gouvernement libéral certaines améliorations significatives de l\u2019aide financière aux études en décembre dernier.La gauche étudiante, elle, peine encore à retrouver les ingrédients de sa réunification.1.Cinq autres associations participent également à la construction de cette organisation nationale.12 RELATIONS 792 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2017 En septembre 2012 prenait fin la plus longue grève étudiante de l\u2019histoire du Québec.Si le «printemps érable» est un jalon majeur dans l\u2019histoire des luttes étudiantes et sociales d\u2019ici, il a aussi chamboulé l\u2019«écosystème» d\u2019un des mouvements sociaux les plus importants et organisés au Québec.Cinq ans plus tard, nos auteurs invités en débattent. RELATIONS 792 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2017 13 cinq ans après Le « printeMps érabLe », où en est Le MouveMent étudiant ?La grève étudiante de 2012 et ses suites ont mené à une importante prise de conscience féministe chez plusieurs militantes.Camille Robert L\u2019auteure, doctorante en histoire à l\u2019UQAM, a été co-porte-parole de la CLASSE La grève étudiante de 2012 s\u2019est d\u2019abord articulée autour du refus d\u2019une hausse des frais de scolarité de 1625 $ par année avec, en trame de fond, un discours critique de l\u2019économie du savoir et de la marchandisation de l\u2019éducation.Les pratiques et les revendications féministes ont également été présentes tout au long du conflit, bien qu\u2019elles demeurent trop souvent évacuées de la mémoire de la grève.Cinq ans plus tard, il convient de tirer un bilan des dernières années en ce qui concerne les mobilisations féministes au sein du mouvement étudiant.grève partout, féminisme\u2026 nulle part?Quelques jours avant le déclenchement de la grève de 2012, les membres du comité femmes de l\u2019Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSÉ) démissionnaient en bloc, exténuées par une culture et une tradition militante « pas féministes du tout », comme l\u2019exprimait l\u2019une des membres du comité dans une lettre.Ce coup d\u2019éclat a donné le ton durant les mois suivants, lors desquels les étudiantes ont constamment dû faire leur place dans les assemblées générales et dans la rue.Dans un texte sur la division sexuelle du travail militant dans le cadre de la grève de 20121, Camille Tremblay-Fournier explique que les activités et les tâches traditionnellement associées aux femmes ne mobilisent pas le même type de connaissances pratiques et ne jouissent pas de la même reconnaissance que celles généralement effectuées par des hommes.Si les hommes sont très présents dans la planification des luttes et dans les moments forts, lorsqu\u2019une grève se termine, ce sont généralement les femmes qui reprennent le flambeau, pratiquement seules, en assumant le travail de soutien matériel et émotionnel.Alors que les militants peuvent se concentrer sur les enjeux larges des mobilisations, qu\u2019il s\u2019agisse de l\u2019aide financières aux études (2005), des frais de scolarité (2012) ou de l\u2019austérité (2015), les militantes, elles, doivent faire face à une triple lutte.En plus de se mobiliser autour des enjeux dits « principaux », elles doivent également mener seules les combats féministes spécifiques qui y sont liés \u2013 par exemple contre les effets différenciés de l\u2019austérité sur les femmes \u2013 et tailler une place aux pratiques féministes dans leur association étudiante \u2013 comme l\u2019alternance hommes-femmes lors des assemblées générales.Le tout, en essuyant bien souvent les critiques de leurs collègues masculins.Les femmes doivent, enfin, mener une lutte quotidienne sur les aspects « internes » et « informels » des mobilisations, qu\u2019il s\u2019agisse de la division sexuelle du travail militant, du sexisme ou des agressions sexuelles commises dans les cercles associatifs.un renouveau féministe Ces expériences ont été, pour plusieurs femmes, des moments forts de prise de conscience féministe.Déçues ou en colère, mais pas résignées, de nombreuses militantes ont alors compris, par la pratique, toute l\u2019importance du féminisme.Elles ont bataillé dans l\u2019ombre, tantôt en dénonçant les agressions sexuelles (dès l\u2019automne 2012), tantôt en donnant des ateliers ou en écrivant des textes de réflexion, et ce, bien avant qu\u2019il ne devienne de bon goût de se dire féministe à Radio-Canada.Les comités femmes ont refait surface sur les campus, et de nouveaux groupes féministes affinitaires, composés de plusieurs étudiantes, sont apparus en portant un message plus radical.Derrière la relative sécurité de l\u2019anonymat, Alerta Feminista, les Hyènes en jupons, les Hystériques, les Gamines et les Harpies ont « brassé la cage » du patriarcat et du sexisme dans les milieux collégiaux et universitaires.Ainsi, les grèves de 2012 et de 2015 \u2013 et leurs ressacs \u2013 ont sans doute contribué à former une nouvelle génération de féministes, tout en permettant l\u2019affirmation de pratiques et de principes féministes forts au-delà du mouvement étudiant.Alors que les associations étudiantes nationales connaissent un certain déclin (depuis 2015, la Fédération étudiante universitaire du Québec a implosé et l\u2019ASSÉ périclite), de nouvelles mobilisations émergent.Parmi celles-ci, la campagne des Comités unitaires sur le travail étudiant (CUTE) propose un changement de paradigme dans le mouvement étudiant.Plutôt que penser uniquement l\u2019éducation sous l\u2019angle du bien commun et du service public, les militantes et les militants des CUTE mettent au jour les rapports d\u2019exploitation liés au travail étudiant, qu\u2019il s\u2019agisse des stages non rémunérés ou de l\u2019appropriation du travail intellectuel des étudiantes et des étudiants.En revendiquant la rémunération de tous les stages et, à plus long terme, le salariat étudiant, les CUTE placent le féminisme au centre de leur analyse en se faisant l\u2019écho, au sein du mouvement étudiant, des luttes plus larges contre l\u2019exploitation du travail invisible \u2013 généralement effectué par des femmes.En somme, cette perspective permet de renouveler la vision d\u2019une éducation masculinisée dans laquelle les enjeux féministes ont trop souvent été réduits à une annexe de la lutte «principale » et, à terme, de bâtir de nouvelles solidarités.1.C.Tremblay-Fournier, «La grève étudiante pour les nulles : Qui paie le prix des résistances au capitalisme néolibéral?» dans Marie-Ève Surprenant et Mylène Bigaouette (dir.), Les femmes changent la lutte.Au cœur du printemps québécois, Montréal, Remue-ménage, 2013. 14 RELATIONS 792 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2017 DOSSIER Lino, Techno prophète, 2017, œuvre numérique, techniques mixtes le Corps Jean-Claude Ravet es idées du transhumanisme séduisent de plus en plus le cercle des philosophes et des scientifiques.Cette idéologie qui a son terreau dans la Silicon Valley prône l\u2019augmentation de nos capacités physiques et mentales et l\u2019amélioration de l\u2019espèce humaine grâce à son hybridation étroite avec la technique par le biais de différentes technologies de pointe : la bio et la nanotechnologie, l\u2019intelligence artificielle, le génie génétique, l\u2019informatique, etc.Les transnationales comme Google, Amazon, Paypal, Apple, Facebook financent grassement les recherches dans cette direction.La manipulation génétique, l\u2019eugénisme, l\u2019expérimentation sur l\u2019humain, « l\u2019homme nouveau », « la race supérieure » qui faisaient frémir sous l\u2019horizon plombé du nazisme et du stalinisme trouvent désormais un vernis de respectabilité sous le ciel radieux du « progrès » scientifique.Tout cela se réalise non plus à travers la guerre \u2013 au moins jusqu\u2019à présent, car le complexe militaro-industriel s\u2019y intéresse fortement \u2013 mais par le « fatalisme des petits faits » (Nietzsche), selon la règle d\u2019or de la technoscience : « ce qui est possible doit être fait ».Les transhumanistes y voient là une condition sine qua non de la survie de l\u2019espèce face au pouvoir annoncé des robots et des ordinateurs ; mais ne serait-ce pas plutôt le fruit mûr d\u2019un long processus de déracinement et d\u2019aliénation du monde propre à la modernité capitaliste qui a façonné l\u2019Occident et qui maintenant domine la planète ?Portés par la promesse de maîtrise et de domination de la nature, on a réduite celle-ci à un espace à conquérir et, pour ce faire, on l\u2019a rationalisée, objectivée à outrance.Ce qui est désormais se doit d\u2019être mathé - matisable, maîtrisable, mesurable, quantifiable.De vastes pans de l\u2019existence échappant à la logique quantifiable, calculatrice, deviennent ainsi superflus \u2013 ne « comptent » plus.Le réel se confond dès lors avec le regard que porte la science sur lui.La coupure radicale de l\u2019humain et du vivant, comme s\u2019il n\u2019en était pas partie prenante, a propulsé l\u2019essor des sciences et des techniques, mais a abouti à chosifier l\u2019humain et le monde.La méthode scientifique nous ouvre au réel mais ne l\u2019épuise pas.« La clarté que la science répand sur le monde s\u2019apparente moins à un éclat du soleil qu\u2019au halo d\u2019un réverbère.C\u2019est cela qui en fait le prix.Et c\u2019est ce prix qu\u2019elle perd quand on prend le réverbère pour le soleil » (Olivier Rey, Itinéraire de l\u2019égarement.Du rôle de la science dans l\u2019absurdité contemporaine, Seuil, 2003, p.234).Prenons l\u2019exemple du système CRISPR, qui a fait récemment les manchettes.Cette méthode permet de cibler la partie «défectueuse » de gènes à l\u2019origine de maladies héréditaires et de la remplacer par une copie saine.Vantant l\u2019efficacité du procédé, les chercheurs en appelaient à élargir la recherche à l\u2019expérimentation humaine.Dans la couverture médiatique enthousiaste, aucune mention, toutefois, d\u2019une recherche rendue publique en mai dernier relatant l\u2019observation inquiétante de multiples mutations dans les régions autres que les gènes modifiés, notamment dans la zone appelée « ADN poubelle » parce que ses fonctions biologiques n\u2019ont pu être identifiées jusqu\u2019à maintenant, mais qui représente près de 99 % du génome.Si la recherche ayant abouti à la méthode CRISPR ne relève pas du transhumanisme, elle repose néanmoins sur le même présupposé propre à l\u2019idéologie scientiste dominante qui réduit la vie aux mécanismes qui la rendent possible, autorisant de fragmenter les organismes vivants en pièces détachées qu\u2019on peut réparer à son gré en changeant la pièce défectueuse par une neuve, comme s\u2019il s\u2019agissait de simples artefacts, sans se préoccuper du fait que, dans le monde du vivant, la totalité dépasse la somme de ses éléments.RELATIONS 792 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2017 15 L Implants technologiques pour augmenter les capacités physiques et cognitives, mani - pulations génétiques, fabrication d\u2019organes en laboratoire\u2026 Les avancées dans le domaine biomédical s\u2019accélèrent dans le contexte d\u2019une bioéconomie mondiale de plus en plus débridée.Si bien qu\u2019elles permettent à certains ingénieurs, entrepreneurs et autres scientifiques de rêver tout éveillés à un monde libéré de la souffrance physique \u2013 et même du corps et de la mort.Que révèlent ces courants dits transhumanistes sur notre société?Quels bouleversements le développement des biotechnologies provoque-t-il dans nos conceptions du corps et de la condition humaine?Et quel nouvel humanisme opposer au déploiement d\u2019une telle logique de contrôle et d\u2019instrumentalisation du vivant?obsolète ?L\u2019IDÉOLOGIE transhuManiste EN QUESTION Le transhumanisme n\u2019est que l\u2019aboutissement de cette idéologie scientiste « augmentée » et « améliorée » par les avancées technologiques.C\u2019est pourquoi le transhumanisme imprègne d\u2019ores et déjà nombre de pratiques et de discours des élites de la société, sans même que celles-ci en connaissent le nom, comme Monsieur Jourdain \u2013 dans Le Bourgeois gentilhomme de Molière \u2013 faisant de la prose sans le savoir.Car c\u2019est l\u2019air du temps, vicié.Le règne du fonctionnel, de l\u2019impersonnel, de l\u2019utilitaire, de l\u2019efficacité.Pas étonnant qu\u2019on en vienne, avec le transhumanisme, à exhiber sans retenue son mépris de la vie.La promesse, par exemple, d\u2019éradiquer la fragilité, la vieillesse et même la mort \u2013 considérées comme des tares \u2013, en dit long sur celui-ci.Que serait en effet une vie humaine sans la fragilité, la possibilité d\u2019éprouver de la souffrance et l\u2019expérience de la mort ?Exit la beauté, la tendresse, le partage, la solidarité.Sous le prétexte d\u2019augmenter l\u2019humain, le transhu- manisme, en fait, le rapetisse radicalement, le mutile à l\u2019image de notre époque qui n\u2019a de cesse de court-circuiter notre rapport vital à la culture, au symbolique, à l\u2019intériorité, à la transcendance, et de dévaloriser le sensible et les émotions.L\u2019idéologie transhumaniste est taillée sur mesure pour l\u2019oligarchie transnationale, accoutumée à dilapider les ressources de la nature, à fermer les yeux sur la misère, à bâtir un monde artificiel en marge du monde réel saccagé.En plus de fantasmer la démesure et l\u2019affranchissement de tout lien avec la société, la nature, le sens, elle lui offre les moyens technologiques de modeler les êtres humains et la société à sa convenance.Le monde fantasmé par les transhumanistes en est un où se déploie une biopolitique tentaculaire capable comme jamais de discipliner les comportements.Un monde dans lequel l\u2019écart entre les pauvres et les riches se cristallise en une dichotomie entre les organismes humains génétiquement modifiés et ceux qui ne le sont pas, considérés comme des « primates du futur », comme aiment à les qualifier certains tenants du transhumanisme.Un travailleur modulaire, adaptable jusque dans son corps aux exigences de la production et de la consommation dé - chaînées ; une citoyenneté régie et uniformisée par des algorithmes : quel rêve pour les zélateurs du capitalisme ! Le discours transhumaniste selon lequel la conscience ne serait qu\u2019un avantage sélectif acquis durant l\u2019évolution mais maintenant obsolète ne peut être que musique à leurs oreilles.Alors qu\u2019il est impérieux, au nom de l\u2019avenir de l\u2019humanité, de mettre en place une grande discussion nationale et internationale sur ce qui devrait ou ne devrait pas être fait, sur ce qui est désirable ou à proscrire dans les technosciences, on préfère la loi du fait accompli.Surtout, ne pas réveiller le sens de la responsabilité et la conscience, vestiges d\u2019un autre temps.Le philosophe allemand Walter Benjamin, tentant de penser la montée du fascisme dans les années 1930, voyait dans le manifeste futuriste écrit par Marinetti en 1909 sa préfiguration.L\u2019artiste italien y faisait l\u2019éloge de la fusion de l\u2019homme avec l\u2019appareillage technique : « le corps métallique » particuliè re - ment observable dans la guerre.L\u2019éloge de la fusion du corps et du silicium \u2013 élément essentiel dans l\u2019intelligence artifi- cielle\u2013 faite par les transhumanistes pourrait bien préfigurer un nouveau fascisme plus pervers encore, car il ne serait plus aussi facilement repérable par ses habits noirs ou bruns abjects ; il revêtirait les sarraus des scientifiques, troquerait le pas de l\u2019oie des corps armés nazis pour la dégaine décontractée d\u2019un jeune entrepreneur de la Silicon Valley.Les paroles qui concluaient la réflexion de Benjamin résonnent aujourd\u2019hui comme un véritable tocsin : l\u2019humanité « est devenue assez étrangère à elle- même pour réussir à vivre sa propre destruction comme une jouissance esthétique de premier ordre » (L\u2019œuvre d\u2019art à l\u2019heure de sa reproductibilité technique, 1936).16 RELATIONS 792 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2017 DOSSIER «J\u2019ai fait confiance, trop exclusivement, à l\u2019importance d\u2019innover ; je ne soupçonnais pas le pouvoir destructeur sans comparaison plus étendu qui s\u2019exerçait concurremment.J\u2019ignorais ceci : s\u2019agissait-il d\u2019invention?\u2013 il s\u2019agissait, incomparablement davantage, d\u2019anéantissement, de ruine, comme si chaque idée nouvelle eût eu, en même temps que sa charge de vie, un potentiel de mort sur de grandes zones de culture, démesuré par rapport à la première.Nous voici par ce biais dans un monde dévasté.» PIERRE VADEBONCOEUR, LES DEUX ROYAUMES Jean-Claude Guillebaud L\u2019auteur est journaliste et écrivain ertains « savants » d\u2019aujourd\u2019hui sont devenus des entrepreneurs à succès.Je parle de ceux qu\u2019on a pris l\u2019habitude d\u2019appeler les techno-prophètes, qui ont entrepris d\u2019améliorer l\u2019être humain, comme Ray Kurz- weil, directeur de l\u2019ingénierie chez Google depuis 2012.Du même coup, ils ont contribué à donner corps, influence et moyens quasi illimités au transhumanisme.Ce projet, qu\u2019il vaudrait mieux appeler « idéologie », se propose de renoncer à la condition humaine, avec ses imperfections, ses limites et ses fragilités.L\u2019« homme amélioré » que les techno- prophètes imaginent, métamorphosé par des implants technologiques de toute nature, laissera bien loin derrière lui les humains archaïques que nous sommes encore.Pour les défenseurs du transhumanisme (ou posthuma- nisme), il est clair que les avancées de la science ont effacé les frontières qui différenciaient l\u2019humain de la machine, de l\u2019animal et même de la matière inerte.À leurs yeux, ces avancées du savoir scientifique nous enseignent que l\u2019être humain n\u2019est jamais qu\u2019une concrétion éphémère \u2013 et manipulable à loisir \u2013 de gènes et de cellules partout présentes dans la réalité organique.Elles nous assurent que les sentiments et les pensées qui nous habitent \u2013 peur, dépression, affection \u2013 résultent d\u2019une combinaison changeante de substances comme la sérotonine ou l\u2019ovocytine.Elles nous disent encore que ce que nous appe - lions jusqu\u2019alors la « conscience », « l\u2019esprit » ou « l\u2019âme » ne sont rien de plus qu\u2019une émergence aléatoire et mouvante, produite par un réseau de connexions neuronales.En 2002, 24 adhérents de la World Transhumanist Association ont signé une déclaration solennelle et programmatique en 7 articles.Elle commençait ainsi : « L\u2019avenir de l\u2019humanité va être radicalement transformé par la technologie.Nous envisageons la possibilité que l\u2019être humain puisse subir des modifications, tel que son rajeunissement, l\u2019accroissement de son intelligence par des moyens biologiques ou artificiels, la capacité de moduler son propre état psychologique, l\u2019abolition de la souffrance et l\u2019exploration de l\u2019univers.» Quinze ans plus tard, le projet transhumaniste ne relève plus du futurisme ou du délire de marginaux.Il inspire dorénavant des programmes de recherche, la création d\u2019universités spécialisées et d\u2019une multitude de groupes militants.Il influence une frange non négligeable de l\u2019administration fédérale américaine et, donc, le processus de décision politique.Il engendre de puissants lobbies.Les hypothèses qu\u2019il propose ne cessent d\u2019essaimer dans les différentes disciplines du savoir universitaire.RELATIONS 792 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2017 17 DOSSIER techno-prophètes ou savants fous?Pour les transhumanistes, l\u2019avenir de l\u2019humanité est dans la mécanisation de l\u2019humain, enfin délivré du fardeau de son corps et de la fragilité de la vie.C Lino, Exuvie, 2017, œuvre numérique, techniques mixtes L\u2019année 2002 n\u2019a pas été choisie par hasard.En juin de cette même année, la National Science Foundation et le dépar - tement du Commerce des États-Unis commanditaient un rapport dont le titre révélait l\u2019objectif : améliorer les performances humaines (« Converging Technologies for Improving Human Performance»).L\u2019élaboration de ce texte avait mobilisé une cinquantaine de chercheurs.Ils entendaient faire le point sur l\u2019avancée et la convergence des quatre technologies les plus prometteuses, soit les nanotechnologies, les biotechnologies, l\u2019informatique et les sciences cognitives.Pour cette raison, leur texte de 400 pages entra dans l\u2019histoire sous l\u2019appellation de NBIC, acronyme anglais reprenant la première lettre de chaque technologie concernée.Emportés par leur enthousiasme, certains chercheurs n\u2019hésitèrent pas à prédire l\u2019avènement d\u2019une « nouvelle Renaissance».Et d\u2019une source possible de profit ! Dès le début, plusieurs politiciens américains cédèrent à ce lyrisme prospectif, parmi lesquels le républicain Newt Gingrich (très à droite), ancien président de la Chambre des représentants des États- Unis et corédacteur du rapport NBIC.Gingrich, devenu le chantre des nanotechnologies, avait adhéré l\u2019année précédente, en 2001, à un puissant groupe de pression : la Nano - business Alliance.On notera au passage que toute considération sociale, morale ou éthique était absente du rapport NBIC, sauf une très vague allusion au « respect du bien-être et de la dignité humaine ».On remarquera également le lien déjà bien établi entre ces projets et l\u2019affairisme le plus conquérant.Ce lien n\u2019a cessé de se renforcer.Cette volonté d\u2019amélioration des capacités humaines, ce projet d\u2019un « homme amélioré », porte en lui-même une sorte de réhabilitation du «surhomme », capable de dominer, voire d\u2019assujettir l\u2019homme ordinaire.C\u2019est ce qui a fait dire au phi - losophe, juriste et psychanalyste Pierre Legendre que nous risquons d\u2019entrer dans une société «post- hitlérienne » (entretien au Figaro, 31 décembre 2015).Legendre nous invite à nous souvenir.Si on accepte de produire des êtres humains améliorés, tous les autres, demeurés comme vous et moi à l\u2019état naturel, seront par contraste des « sous- hommes ».Adolf Hitler divisait lui aussi la condition humaine entre « surhommes » (übermenschen) et «sous-hommes » (untermenschen).Le risque d\u2019une société « post-hitlérienne » n\u2019est pas imaginaire, en effet.Voilà pourquoi nombre de philosophes, hier indifférents au projet, s\u2019alarment et nous invitent à résister à ce nouveau totalitarisme.en finir avec la finitude Le point ultime de cette « re-création » de l\u2019être humain devrait être l\u2019immortalité.Aux yeux de certains techno-prophètes, elle est à notre portée.La technologie nous permettra, assurent-ils, de nous libérer bientôt de la finitude.D\u2019où une effervescence idéologique nouvelle qui, en promettant l\u2019avènement d\u2019un « homme nouveau », gagne peu à peu la planète comme une tempête.En France, les colloques, réunions et débats sur le transhumanisme se multiplient, comme les dossiers publiés dans les journaux et les magazines.Tout cela révèle un mélange de fascination et d\u2019effroi.Ce n\u2019est pas la première fois dans notre histoire, tant s\u2019en faut, que l\u2019« homme nouveau» est annoncé.Songeons aux promesses récentes des deux totalitarismes, stalinisme et nazisme, et souvenons-nous qu\u2019ils ont, à eux deux, ensanglanté le XXe siècle.Cette fois pourtant, la folie est d\u2019autant plus redoutable qu\u2019elle avance masquée.Parée du prestige du savoir, donnant des gages (prétendument) scientifiques, elle offre une « promesse », plutôt joyeuse et bien difficile à éconduire : l\u2019immortalité.Qui donc refuserait de pouvoir échapper un jour à la mort ?La promesse, cette fois, paraît plus tentante encore que celles des « lendemains qui chantent » ou de « l\u2019avenir radieux» proclamées jadis par le stalinisme.Son attrait particulier transparaît dans l\u2019embarras de nombreux scientifiques, le silence peureux d\u2019une majorité de philosophes et l\u2019enthousiasme irréfléchi des médias.Dans cet acharnement scientiste, il y a bien, en effet, quelque chose comme une superstition qui s\u2019ignore et le désir inquiétant de construire une réalité d\u2019où la mort et notre finitude tragique auraient été bannies.En réalité, cette pensée « immortaliste » ne relève pas seulement de ces diverses pathologies de l\u2019entendement auxquelles les savants fous ont souvent succombé dans notre histoire.Elle est porteuse d\u2019un projet inquiétant, au sens paradoxal du terme: vouloir rendre l\u2019être humain immortel, c\u2019est commettre ce que Pierre Legendre appelle un « crime innocent ».Pourquoi?Parce que la finitude définit la condition humaine elle-même.18 RELATIONS 792 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2017 Lino, Errance bionique, 2017, œuvre numérique, techniques mixtes D\u2019un point de vue anthropologique, la finitude, c\u2019est-à-dire la mort, n\u2019est pas une « imperfection » regrettable de la condition humaine ; elle la définit dans son entier.Nous appartenons à l\u2019espèce humaine parce que nous sommes « mortels » et que nous en sommes conscients, à la différence des animaux.Tous les mythes grecs soulignent cette différence de statut entre les humains et les dieux.Dans la mythologie, si ces derniers s\u2019accouplent avec des mortels, ce n\u2019est pas pour assurer leur succession, puisqu\u2019ils sont immortels ; c\u2019est pour accéder à « l\u2019ordre humain » organisé autour de la finitude et du renouvellement des générations.Si les dieux de la Grèce, de Zeus à Athéna ou Poséidon, ripaillent parfois avec les humains, éprouvent comme eux des colères ou des désirs, c\u2019est pour partager l\u2019espace d\u2019un instant la condition humaine, à laquelle ils demeurent pathétiquement étrangers.Le philosophe allemand Hans Jonas (1903- 1993) insiste sur cet avertissement énoncé par les Grecs à propos du « perpétuel recommencement » qui fonde la condition humaine.La mortalité n\u2019est que l\u2019envers de la natalité ; elle laisse place à la « réponse de la vie » et au rajeunissement continu du genre humain.La logique du rêve d\u2019élimination de la mort est celle de l\u2019élimination de la procréation, « car cette dernière est la réponse de la vie à la première et ainsi nous aurions un monde composé de vieux mais sans jeunes et un monde d\u2019individus déjà connus, sans la surprise de ceux qui n\u2019ont encore jamais existé» (H.Jonas, Le Principe responsabilité, Flammarion, 1991, p.53).En allant à la racine du désir d\u2019éliminer la mort, contre l\u2019évidence de la finitude, Jonas retrouve ainsi les avertissements des Grecs.Le « perpétuel recommencement » est l\u2019exigence structurale constitutive de l\u2019humanité et le prix à payer en est le « perpétuel achèvement ».En France, des intellectuels d\u2019abord indifférents, puis disons circonspects, sont devenus de plus en plus critiques à l\u2019endroit de l\u2019utopie « immortaliste » que porte le transhumanisme.C\u2019est le cas du philosophe Jean-Michel Besnier, qui fut l\u2019un des premiers à s\u2019y intéresser.Aujourd\u2019hui, il ne cache plus son inquiétude, voire son effroi1.Un autre philosophe, Frank Damour, entreprend une déconstruction radicale du concept même d\u2019immortalité dans un livre dont le titre est explicite : Heureux les mortels, car ils sont vivants (Éditions de Corlevour, 2016).résistances chrétiennes Ce n\u2019est pas par hasard si les premières résistances à cette « idéologie » faussement séduisante sont venues des milieux chrétiens, catholiques comme protestant.Il suffit de réfléchir quelques minutes pour comprendre que tout dans cette vision de l\u2019être humain et de son possible dépassement heurte de plein fouet la tradition chrétienne.La réinvention d\u2019une différence entre surhommes et sous- hommes est incompatible avec l\u2019idée que les chrétiens sont frères, et surtout que tous les hommes et toutes les femmes sont égaux en dignité sous le regard de Dieu.La conviction qu\u2019il n\u2019y a pas deux humanités mais une seule est au cœur du judéo-christianisme.Les Grecs (à commencer par Aristote) ne partageaient pas cette conviction.En témoigne la fameuse controverse de Valladolid organisée par Charles Quint en 1550- 1551.Il s\u2019agissait de savoir si les indigènes du Nouveau Monde, que les colons espagnols faisaient trimer comme des bêtes, étaient, oui ou non, des êtres humains.L\u2019orateur qui soutint qu\u2019ils n\u2019en sont pas, qu\u2019ils n\u2019ont pas d\u2019âme, était le théologien Juan Ginés de Sepúlveda.Il se fondait sur Aristote, dont il était le biographe et traducteur.Pour Sepúlveda, les indigènes étaient proches des animaux et pouvaient donc être exploités.Celui qui défendit la thèse contraire et plaida la cause de ces indigènes n\u2019était nul autre que le dominicain Bartolomé de Las Casas, qui a consacré sa vie à la défense des indigènes.Il invoqua la fameuse épître de saint Paul aux Galates, texte fondateur du concept d\u2019égalité : « Il n\u2019y a plus ni hommes ni femmes, ni juifs, ni Grecs, ni hommes libres, ni esclaves, vous êtes tous un en Jésus Christ » (Ga 3, 28).On pourrait dire également que le rejet, voire la haine du corps par les transhumanistes contraste avec l\u2019attachement originel du christianisme à l\u2019incarnation de Dieu et à la reconnaissance de la beauté et de la dignité du corps, alors que Platon définissait ce même corps comme « tombeau de l\u2019âme».Les techno-prophètes défendent des « projets » qui transgressent délibérément cet attachement à la fragilité de la vie.En effet, si on croit que le cerveau humain n\u2019est qu\u2019une connexion complexe de circuits neuronaux, alors on peut, comme ils le font, imaginer la possibilité « technique » de télécharger le contenu d\u2019un cerveau \u2013 les pensées, les souvenirs, la culture, etc.\u2013 sur un disque dur.On aurait ainsi le « tout » de l\u2019être humain, mais sans le « fardeau » de son corps, accédant en quelque sorte à l\u2019immortalité.Telle est la folie de ces prétendus savants.Le philosophe et polytechnicien \u2013 et chrétien \u2013 Jean-Pierre Dupuy a été l\u2019un des premiers en France à souligner la parenté directe entre les projets fous d\u2019aujourd\u2019hui et la cybernétique de l\u2019immédiat après-guerre qui, au départ du moins, avait bien une intention idéologique.Une série de dix réunions ou conférences, tenues entre 1946 et 1953 à l\u2019hôtel Beekman de New York et à l\u2019hôtel Nassau Inn de Princeton, dans le New Jersey, auront joué un rôle décisif.L\u2019objectif avoué était de construire, de façon transdisciplinaire, une science générale du fonctionnement de l\u2019esprit, mais purement physicaliste, visant à « mécaniser » l\u2019humain, dont la fragilité était, selon eux, à la source des maux.Plutôt que chercher l\u2019immortalité en fuyant notre humanité \u2013 à la manière d\u2019un néo-spiritualisme qui oppose encore, à sa manière, l\u2019âme et le corps \u2013, ne faudrait-il pas plutôt apprendre à aimer pleinement la vie ?1.Voir son dialogue avec le chercheur Laurent Alexandre dans Les robots font-ils l\u2019amour ?Le transhumanisme en 12 leçons, Paris, Dunod, 2016.RELATIONS 792 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2017 19 DOSSIER D\u2019un point de vue anthropologique, la finitude n\u2019est pas une «imperfection» regrettable de la condition humaine; elle la définit. Nicolas Le Dévédec L\u2019auteur, professeur adjoint au Département de management de HEC Montréal, a publié La société de l\u2019amélioration.La perfectibilité humaine des Lumières au transhumanisme (Liber, 2015) es marchés actifs 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, des infrastructures globales permettant de travailler et de consommer en continu \u2013 cela ne date pas d\u2019hier ; mais c\u2019est à présent le sujet humain lui- même qu\u2019il s\u2019agit de faire coïncider de façon beaucoup plus intensive avec de tels impératifs1», montre l\u2019essayiste Jonathan Crary dans son essai 24/7.Le capitalisme à l\u2019assaut du sommeil.C\u2019est dans cette optique que le système capitaliste s\u2019emploie depuis plusieurs années à réduire le temps de sommeil des individus, en même temps que se développe, en particulier dans le milieu militaire, un ensemble de recherches scientifiques visant à lutter contre les effets de l\u2019insomnie : « La recherche sur l\u2019insomnie apparaît comme un élément parmi d\u2019autres pour obtenir des soldats dont les capacités physiques se rapprocheraient davantage des fonctionnalités d\u2019appareils et de réseaux non humains2».Toute la question est de savoir si ce soldat, capable d\u2019être plus endurant grâce aux avancées biomédicales et disposant de capacités cognitives augmentées par des interfaces homme-machine, ne constitue pas, ainsi que le suggère Jonathan Crary, « le précurseur du travailleur ou du consommateur sans sommeil », toujours plus performant et productif.La question se pose d\u2019autant plus que les idéaux transhu- manistes, à la croisée des mondes industriel et scientifique, connaissent ces dernières années une notoriété grandissante au sein des sociétés occidentales.Rassemblant des ingénieurs, des entrepreneurs et des philosophes influents, le transhuma- nisme est un mouvement qui milite en faveur d\u2019une amélio - ration radicale de la condition humaine par les nouvelles technologies.D\u2019importantes entreprises comme Google et une multitude de start-ups qui misent sur les avancées biomédicales de demain y contribuent.Pour le mouvement, bonifier techniquement l\u2019humain peut signifier tout autant « optimiser ses émotions » par la pharmacologie, lutter contre son vieillissement, accroître ses capacités physiques ou encore améliorer ses facultés intellectuelles (attention, concentration, etc.).Si de telles perspectives biomédicales suscitent depuis plusieurs années beaucoup de débats universitaires, peu d\u2019études abordent leurs conséquences possibles sur le monde du travail.Or, force est de constater que les innovations techniques et biomédicales, tant dans les domaines de la pharmacologie, des neuro - sciences, des biotechnologies que dans celui de la bionique, risquent d\u2019affecter grandement, au cours des années à venir, les manières de travailler et de percevoir le travail ainsi que les manières de se percevoir au travail.En 2012, dans un rapport intitulé Human Enhancement and the Future of Work (« L\u2019humain augmenté et l\u2019avenir du travail»), l\u2019Academy of Medical Sciences du Royaume-Uni présentait une grande variété de pratiques autant réelles qu\u2019imaginées qui pourraient, demain, permettre un rendement au travail qui surpasse les normes.Qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019agir sur les performances intellectuelles par un usage détourné de médicaments ou d\u2019améliorer les performances physiques au moyen de la robotique, de l\u2019implantation de puces électroniques ou de la chirurgie esthétique, le document fait état de plusieurs perspectives technoscientifiques capables de modifier les conditions de travail.Il souligne notamment l\u2019accroissement de la productivité et de la compétitivité économique qui pourrait en découler.Ce qui est évoqué, ce sont autant les capacités individuelles d\u2019apprendre et de réaliser des tâches que celles de travailler dans des conditions plus extrêmes ou à un âge plus avancé.Même les questions liées aux « problèmes » de motivation au travail sont abordées : « Le recours à des \u201camplificateurs cognitifs\u201d ou à la stimulation cérébrale pourrait intéresser les employés qui trouvent certains aspects de leur travail moins stimulants » (p.22).de nouvelles formes d\u2019exploitation La conception d\u2019un humain augmenté plus beau, plus fort, plus intelligent et plus heureux, tant vanté par les thuriféraires du transhumanisme, masque ainsi en réalité le développement de nouvelles formes d\u2019exploitation et d\u2019aliénation des indi - vidus dans un contexte social façonné par les impératifs capitalistes de performance, de productivité et de « flexibilité ».Les chercheurs Karen Dale et Brian Bloomfield de l\u2019Université de Lancaster montrent dans leurs travaux que les technologies d\u2019augmentation humaine, loin de nous libérer du travail, ouvrent tout au contraire à une normalisation de l\u2019hyper-travail, c\u2019est-à- dire à une normalisation de conditions de travail et de manières de travailler extrêmes.Dans les milieux étudiants et certains milieux professionnels, l\u2019usage extra-médical de psychotropes qui stimulent l\u2019attention, la mémoire, la concentration et, plus globalement, les performances cognitives, est déjà courant.L\u2019utilisation des smart drugs s\u2019observe aujourd\u2019hui chez un nombre significatif d\u2019étudiants et de travailleurs dans des domaines variés (finance, aviation, santé, etc.), non pas pour s\u2019évader du travail, mais au contraire pour être capable de travailler davantage et maintenir la cadence.Par ailleurs, de nouvelles pratiques comme le contrôle bio- technologique de la procréation, proposées par certaines entreprises afin de permettre aux femmes salariées de se consacrer corps et âme à leur carrière, montrent qu\u2019une reconfiguration de la démarcation entre vie privée et vie professionnelle est aussi en jeu.Pionnières en la matière, les entreprises Face- 20 RELATIONS 792 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2017 DOSSIER corps augmentés, êtres exploités Loin de nous libérer du travail, les technologies visant à améliorer l\u2019être humain conduisent à de nouvelles formes d\u2019oppression et d\u2019aliénation.«D book, Google et Apple proposent depuis quelques années à leurs employées une assurance-santé qui couvre les frais liés à la congélation des ovocytes, afin qu\u2019elles puissent mettre en suspens provisoirement leur maternité et ne pas interrompre leur carrière productive.« Congelez vos œufs, libérez votre carrière », titrait ainsi le magazine Business Week.Sous couvert d\u2019émancipation des femmes, ces nouvelles pratiques norma - lisent plus que jamais l\u2019hyper-travail en instillant de nouvelles pressions à la productivité et à la performance : dans « les entreprises où le \u201ctout-au-travail-tout-le-temps\u201d est déjà la norme, les gens vont lire ce genre de politique non pas comme un encouragement à offrir plus de choix aux femmes mais comme: \u201cvoici ce que nous attendons de vous\u201d3», souligne Anne Weisberg du Families and Work Institute.Derrière plusieurs des avancées technoscientifiques contemporaines, c\u2019est aussi de la porosité toujours plus grande des frontières entre l\u2019entreprise et le corps humain qu\u2019il est question.L\u2019implantation de micropuces de type RFID (identification par radiofréquence) proposée par certaines entreprises soulève à ce propos plusieurs problèmes.À la suite de l\u2019entreprise suédoise Epicenter en 2014, l\u2019entreprise belge New Fusion a, par exemple, récemment proposé à ses employés de remplacer leur carte d\u2019accès par une micropuce implantée sous la peau leur permettant d\u2019accéder au bâtiment (mais aussi à la photocopieuse\u2026) par un simple geste de la main.Des employés techno-intégrés à la mégamachine capitaliste, voilà qui donne une résonance plus actuelle et inquiétante que jamais aux thèses de Jacques Ellul sur le système technicien.un modèle capitaliste à dépasser Produire un sujet adapté techniquement à des conditions de travail extrêmes, faire coïncider techniquement les êtres humains avec les impératifs de la société 24/7, comme le dit Jonathan Crary, telle pourrait bien être, finalement, l\u2019ambition du nouvel esprit du capitalisme.De ce point de vue, les avancées technoscientifiques et biomédicales contemporaines, en même temps que la progression des idéaux transhumanistes, appellent une réflexion critique fondamentale qui ne saurait se résumer à l\u2019idée, aujourd\u2019hui largement répandue, d\u2019une simple régulation.C\u2019est le modèle capitaliste en lui-même et l\u2019illusion du progrès technologique qui l\u2019accompagne qu\u2019il s\u2019agit de remettre en question.Il paraît pour ainsi dire vain de vouloir réguler un système dont le principe central est celui de la croissance économique infinie, laquelle implique, par définition, la négation des limites de la nature et donc aussi de l\u2019être humain.Poussé à son comble, le capitalisme ne peut, à terme, qu\u2019aboutir à la volonté de produire un Homme nouveau.Lutter contre l\u2019humain augmenté et l\u2019exploitation du travail implique en ce sens de se départir du mythe du progrès technique et économique qui fonde le capitalisme pour bifurquer vers une autre forme de société, plus conviviale, plus solidaire et plus juste.Cela suppose notamment de repenser « l\u2019émancipation du travail », non pas comme un projet technoscientifique, comme c\u2019est si souvent le cas à l\u2019heure des big data (« méga-données »), mais comme un projet fondamentalement politique.Le développement technoscientifique ne saurait par lui-même contribuer à l\u2019émancipation individuelle et collective.Loin de libérer du travail, les technosciences nourrissent de nouvelles formes d\u2019oppression et d\u2019aliénation.Compter sur les avancées tech- noscientifiques, c\u2019est en outre déléguer au monde privé de l\u2019entreprise le soin de nous « libérer », autrement dit, de nous déposséder de notre capacité de faire.Contre cette exploitation transhumaniste et biocapitaliste croissante de nos conditions de vie, l\u2019utopie d\u2019un travail émancipé, portée par les penseurs socialistes originels comme Owen, Fourier et Proudhon, qui appelaient à construire politiquement « un monde où l\u2019on travaillerait non pas seulement moins mais aussi plus librement et de façon plus satisfaisante4», paraît constituer une utopie plus vivante et nécessaire que jamais.1.J.Crary, 24/7.Le capitalisme à l\u2019assaut du sommeil, La Découverte, 2013, p.13.2.Ibid., p.13.3.A.Weisberg citée dans Corine Lesnes, « La vie privée surgelée», Le Monde, 24 octobre 2014.4.Emmanuel Renault, « Émanciper le travail : une utopie périmée ?», Revue du MAUSS, 2016/2 n° 48, p.151.RELATIONS 792 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2017 21 Lino, Hilotisme neuronal 1, 2017, œuvre numérique, techniques mixtes Les acteurs du transhuManisMe Nicolas Le Dévédec Né à la fin des années 1980 au cœur de la Silicon Valley, en Californie, le mouvement transhumaniste n\u2019a cessé depuis d\u2019essaimer et de gagner en notoriété en Europe et en Amérique du Nord.Loin d\u2019être homogène, le mouvement regroupe aujourd\u2019hui une diversité d\u2019acteurs, notamment des ingénieurs, des philosophes, des bioéthiciens, des entrepreneurs ainsi que de nombreux membres de la société civile, dont plusieurs occupent d\u2019importantes positions de pouvoir.Si le mouvement compte plusieurs tendances idéologiques qui ne se recoupent pas toutes, ses différents membres partagent néanmoins un même optimisme quant à la capacité d\u2019amé - liorer l\u2019être humain et ses performances grâce aux avancées technoscientifiques et biomédicales.Créée en 1998 à l\u2019initiative des philosophes Nick Bostrom et David Pearce, Humanity+ (anciennement la World Transhumanist Association) constitue à ce jour la plus importante association transhumaniste avec près de 6000 membres revendiqués.Parmi ceux-ci figure le philosophe et bioéthicien d\u2019origine australienne Julian Savulescu, qui enseigne à l\u2019Université d\u2019Oxford et est l\u2019un des éditeurs du renommé Journal of Medical Ethics.Diplômé de la London School of Economics, le philosophe d\u2019origine suédoise Nick Bostrom enseigne également à l\u2019Université d\u2019Oxford et dirige par ailleurs l\u2019influent Future of Humanity Institute.Autre figure phare du transhumanisme, le sociologue et bioéthicien américain James Hughes, qui est professeur au Trinity College de Londres et dirige l\u2019Institute for Ethics and Emerging Technologies, qu\u2019il a cofondé avec Nick Bostrom.La force du mouvement est aussi de fédérer des figures médiatiques qui, sans être directement affiliées au mouvement, n\u2019en défendent pas moins ses idéaux avec vigueur.Le cas de l\u2019ingénieur et futurologue Ray Kurzweil est emblé - matique.Fervent défenseur de la thèse de la Singularité technologique, Kurzweil est conseiller stratégique auprès de l\u2019armée américaine et, depuis 2012, de la firme Google sur les questions de « l\u2019augmentation humaine ».Il est également le fondateur, avec le physicien Peter Diamandis, de la célèbre Université de la Singularité, qui vise à sensibiliser et à former les leaders du monde économique aux idéaux de l\u2019humain augmenté.À travers ces figures de proue du transhumanisme, le mouvement recouvre un vaste réseau d\u2019associations, de think tanks, de fondations et d\u2019instituts, qui s\u2019est considérablement développé ces dernières années.Plusieurs associations nationales ont notamment vu le jour dans l\u2019optique de défendre et de diffuser localement les idéaux transhumanistes.En France, l\u2019Association française transhumaniste (AFT) Technoprog fut ainsi officiellement créée en 2010.L\u2019AFT se revendique d\u2019un transhumanisme progressiste, soucieux de marier progrès technique et progrès social.Plusieurs partis politiques transhu - manistes ont également émergé ces dernières années aux États-Unis, en Angleterre et, plus récemment, en Allemagne.L\u2019écrivain et philosophe américain Zoltan Istvan fonde le Parti transhumaniste en 2014.Sillonnant les routes des États-Unis à bord du « bus de l\u2019immortalité », Istvan s\u2019est présenté aux élections présidentielles américaines de 2016 avec pour but principal de vulgariser les idéaux transhumanistes auprès de la population américaine.Le transhumanisme constitue finalement une véritable économie de l\u2019espoir autour de laquelle gravitent les plus importantes firmes économiques telles que Google ou PayPal ainsi qu\u2019une multitude de start-ups.À travers ses investissements importants dans les sciences du vivant, Google apparaît en effet ces dernières années comme l\u2019un des plus puissants fers de lance du transhumanisme.Ses fondateurs, Sergey Brin et Larry Page, militent ouvertement en faveur d\u2019une augmen - tation technoscientifique de l\u2019être humain et orientent les activités du groupe en ce sens (le complexe Alphabet regroupe notamment l\u2019ensemble des activités de Google qui ne concernent pas directement les services liés à Internet).Fondée le 18 septembre 2013, la filiale Calico (California Life Company) consacre dans cette perspective ses recherches à la lutte contre le vieillissement et la mort, tandis que, de son côté, la société 23andMe propose à ses clients un séquençage génétique personnalisé afin de prévenir d\u2019éventuelles pathologies.Autre figure économique importante du transhumanisme : Elon Musk, entrepreneur et pdg des entreprises SpaceX et Tesla Motors.Fervent défenseur des idéaux transhumanistes, Musk fonde, en 2016, la start-up Neuralink avec pour objectif affiché de fusionner le cerveau humain et l\u2019intelligence artificielle.Le transhumanisme nourrit ainsi, en définitive, tout un bioca - pitalisme de l\u2019amélioration et de la spéculation qui constitue une composante centrale du mouvement.22 RELATIONS 792 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2017 DOSSIER Céline Lafontaine L\u2019auteure, professeure au Département de sociologie de l\u2019Université de Montréal, a publié entre autres Le Corps-marché.La marchandisation de la vie humaine à l\u2019ère de la bioéconomie (Seuil, 2014) identité contemporaine est plus biologique que jamais, dans la mesure où les sciences du vivant ont complètement modifié la conception de la vie humaine.Le corps est désormais perçu comme une matière malléable et perfectible, pouvant être améliorée par le biais des techno - sciences.Alors qu\u2019il sous-tendait, dans l\u2019esprit des Lumières, un progrès global des sociétés, l\u2019idéal de perfectibilité est ainsi réduit à son versant individualiste et biologique.À l\u2019ère néo - libérale, on ne cherche plus à changer le monde, mais bien à perfectionner le corps humain afin de le rendre plus performant.C\u2019est ce que le sociologue Nikolas Rose appelle la politique de la vie en elle-même1, c\u2019est-à-dire que les sciences de la vie s\u2019attardent désormais à comprendre et à manipuler les processus biologiques premiers, aux plans génétique et cellulaire.Visant précisément l\u2019optimisation des potentialités productives de la vie en elle-même, la bioéconomie représente le stade ultime du capitalisme globalisé.À titre d\u2019exemple, on peut penser aux OGM qui supposent une modification génétique de certains organismes afin de les rendre plus productifs et performants.Non seulement la bioéconomie canalise-t-elle l\u2019ensemble des politiques néolibérales en matière d\u2019innovation et de recherche depuis le début des années 1980, mais elle participe aussi à la redéfinition des fondements mêmes de la citoyenneté2.Qu\u2019il soit question de modification génétique, de l\u2019utilisation de cellules souches pour de nouveaux traitements, de la prise de médi caments pour augmenter les résultats scolaires ou encore du suicide assisté et des politiques de fin de vie, la notion de biocitoyenneté réfère à l\u2019ensemble des mouvements sociaux centrés sur des questions de santé, dans un sens très large.Cela inclut les questions relatives à la reproduction, au vieillissement, à la mort ainsi que celles qui touchent à l\u2019amélioration du corps humain.En ce sens, la bioéconomie est indissociable de la biocitoyenneté, c\u2019est-à-dire d\u2019une nouvelle forme de citoyenneté centrée sur l\u2019optimisation des potentialités bio - logiques et corporelles des individus.Le corps comme capital L\u2019émergence de la biocitoyenneté s\u2019accompagne d\u2019une représentation du corps comme capital.Le maintien et le prolon - gement de la santé apparaissent alors sous l\u2019angle d\u2019un investissement qui augmente la « valeur » sociale des individus.De manière plus générale, l\u2019idée du corps comme capital réfère directement à la notion néolibérale de capital humain élaborée par l\u2019économiste Gary Becker au début des années 1960.Couronnés en 1992 du prix « Nobel » d\u2019économie, les travaux de Becker ont en effet exercé une nette influence sur la façon de concevoir l\u2019ensemble de la vie humaine en termes économiques, notamment en ce qui concerne le corps et le patrimoine biologique individuel.Définie comme « l\u2019ensemble des capacités productives qu\u2019un individu acquiert par l\u2019accumu - lation de connaissances [.] et de savoir-faire3», la notion de capital humain développée par Becker prend également en compte son capital biologique, c\u2019est-à-dire l\u2019état de santé global d\u2019un individu.Elle étend le modèle libéral de l\u2019homo œconomi- cus à l\u2019ensemble des dimensions de la vie humaine.Étroitement liée au paradigme informationnel et à l\u2019émergence d\u2019une économie du savoir, cette notion correspond à « un stock de connaissances et d\u2019expériences, accumulé par son détenteur tout au long de sa vie par des investissements4».Ces derniers peuvent prendre la forme de diplômes académiques, d\u2019expériences professionnelles, de régimes, d\u2019entraînement physique et même de soins de santé.Le capital humain se mesure au salaire auquel un individu peut aspirer sur le marché.Suivant cette logique, chaque individu possède un capital (intellectuel, physique, biologique) qu\u2019il se doit de faire fruc tifier par le biais d\u2019investissements personnels.Contrairement au concept marxiste de travail, la notion de capital humain fait disparaître les logiques d\u2019exploitation et les inégalités sociales induites par le marché.Sur ce point, il est important de souligner que Gary Becker est l\u2019un des rares économistes à défendre ouvertement l\u2019instauration d\u2019un marché des organes humains chez des «donneurs » vivants ou morts.La notion de capital humain est indissociable du développement de la bioéconomie parce qu\u2019elle cautionne l\u2019affirmation d\u2019une culture de l\u2019expérimentation autant du côté des chercheurs que de celui des patients.En effet, la valorisation économique de la créativité technoscientifique sous forme de brevet et la course à l\u2019innovation biomédicale à laquelle cette RELATIONS 792 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2017 23 DOSSIER la bioCitoyenneté à L\u2019ère du néoLibéraLisMe Fondée sur une conception du corps comme capital, la biocitoyenneté néolibérale est le véritable terreau du transhumanisme.La bioéconomie est indissociable de la bio - citoyenneté, c\u2019est-à-dire d\u2019une nouvelle forme de citoyenneté centrée sur l\u2019optimisation des potentialités biologiques et corporelles des individus.L\u2019 logique a donné lieu ont amené les chercheurs et les compagnies pharmaceutiques à vouloir accélérer le processus menant à la commercialisation de leurs découvertes.Cela a soulevé une remise en cause des règles d\u2019éthique encadrant les protocoles d\u2019essais cliniques \u2013 héritées du procès de Nuremberg des criminels nazis, à la fin de la Seconde Guerre mondiale \u2013, qui ont pour but de protéger les participants face aux risques et aux abus de l\u2019expérimentation biomédicale.Par exemple, avant de pouvoir effectuer des essais sur des sujets humains, les compagnies pharmaceutiques doivent faire une série de tests précliniques sur des animaux.Or, la course à l\u2019innovation et les espoirs suscités par la recherche ont donné lieu à une remise en cause des mesures de protection des citoyens au profit d\u2019une revendication du droit à l\u2019essai de la part de groupes de patients.devenir cobayes Au-delà des souffrances et des angoisses vécues par les patients confrontés à la maladie, ce que recouvre le mouvement en faveur du droit à l\u2019expérimentation, c\u2019est en fait une culture néolibérale qui transforme chaque patient en entrepreneur de la recherche.La conception du corps comme capital motive les biocitoyens à vouloir investir dans le maintien de leur santé en prenant des risques.Si présenter les choses sous cet angle peut sembler froid face aux tristes réalités de la maladie, cette analyse permet toutefois de mesurer la pro - fondeur des enjeux sociaux, culturels et symboliques liés au déploiement de la bio - économie.Le fondement néolibéral du mouvement en faveur du droit à l\u2019essai ressort assez clairement dans l\u2019apparition « d\u2019essais sauvages» chez des groupes de patients atteints de cancer.Dans son livre Des cobayes et des hommes.Expérimentation sur l\u2019être humain et justice (Les Belles Lettres, 2011), le sociologue Philippe Amiel relate le cas d\u2019expé - rimentations menées spontanément par des patients atteints du cancer à la suite de l\u2019annonce faite par le chercheur canadien Evangelos Michelakis, en 2007, au sujet du potentiel anticancéreux du DCA (dichloro - acétate), un potentiel observé lors de tests précliniques sur des rats.Aucune compagnie pharmaceutique ne s\u2019était alors montrée intéressée à financer des essais cliniques qui permettraient de mesurer l\u2019efficacité réelle du DCA dans le traitement contre le cancer, puisqu\u2019il s\u2019agit d\u2019une molécule commune, à la structure chimique bien connue, ne pouvant ainsi faire l\u2019objet d\u2019un brevet.Or, l\u2019année même où ces résultats prometteurs sont publiés, la revue Nature fait paraître un article faisant état d\u2019un nouveau phénomène : l\u2019expérimentation illégale du DCA par des patients atteints du cancer.Rendue disponible sur Internet par un biologiste cherchant un traitement pour un ami cancéreux en phase terminale, la molécule faisait ainsi l\u2019objet « d\u2019essais sauvages ».S\u2019exposant volontairement aux risques, les patients partageaient sur le Web leur expérience « clinique » en notant les symptômes et les signes physiques liés à l\u2019absorption du DCA.À la suite de ces expérimentations mises en ligne, plusieurs compagnies pharmaceutiques, saisissant la valeur économique des données médicales fournies par les patients, ont mis à leur disposition des forums d\u2019échanges afin d\u2019obtenir des renseignements sur les effets de médicaments déjà commercialisés.En plus de contrevenir aux lois en vigueur en matière d\u2019expérimentation clinique, les « essais sauvages » témoignent d\u2019un refus, de la part des patients-activistes, de se conformer aux protocoles éthiques et aux règles méthodologiques encadrant les essais cliniques.Ainsi, au nom du droit à l\u2019essai, ce sont les cadres scientifiques et légaux de la recherche biomédicale établis après la Seconde Guerre mondiale qui sont contestés, témoi gnant d\u2019une transformation importante des politiques de santé.En faveur d\u2019une reconnaissance du droit à l\u2019essai, le sociologue Philippe Amiel critique d\u2019ailleurs ouvertement «l\u2019inanité des dispositions paternalistes que la loi française sur la recherche biomédicale contient encore » (p.15).Or, aussi 24 RELATIONS 792 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2017 Lino, Guinea pig, 2017, œuvre numérique, techniques mixtes légitimes soient-elles, les revendications en faveur du droit à l\u2019essai négligent de prendre en compte le contexte global dans lequel s\u2019effectue désormais la recherche biomédicale.De manière implicite, c\u2019est le rôle régulateur de l\u2019État qui est ainsi remis en cause.Le modèle participatif de la recherche prôné par les associations de patients tend à rendre invisibles les logiques économiques d\u2019appropriation du travail clinique, de privatisation et de commercialisation sur lesquelles repose la recherche biomédicale.Les banques de sang de cordon ombilical Apparues dans les années 2000, les banques privées de sang provenant de cordons ombilicaux supposent un tout autre modèle du corps et de la médecine.Suivant une conception néolibérale de la santé, les entreprises spécialisées dans la collecte et la congélation de ce qu\u2019on appelle le « sang de cordon» offrent en fait aux femmes « d\u2019investir » dans la santé de leur famille, plus particulièrement celle de leurs nouveau-nés, afin d\u2019assurer leur avenir biologique.Sous l\u2019impulsion des recher - ches en médecine régénératrice, les cellules souches de cordons sont apparues comme une réserve de vitalité qui pourrait éventuellement permettre de soigner un cancer ou une maladie dégénérative.Malgré un manque total de données scientifiques prouvant les bienfaits médicaux d\u2019une telle entreprise, on voit fleurir un peu partout sur la planète des banques privées de sang de cordon qui s\u2019adressent directement aux femmes enceintes, par la publicité.Réservées à des familles de classes moyennes et aisées, ces banques proposent en fait une biosurance, pour reprendre la terminologie commerciale de la clinique montréalaise Ovo.Moyennant un coût d\u2019environ 1100 $ pour la congélation et l\u2019entreposage pour la première année, puis de 130 $ dollars pour les années subséquentes, les parents peuvent ainsi capitaliser sur l\u2019avenir biologique de leur enfant.À défaut d\u2019avoir une réelle valeur médicale, cette biosurance possède néanmoins une valeur hautement symbolique.Elle promet ni plus ni moins d\u2019assurer une meilleure santé et une plus grande lon - gévité aux personnes qui y souscriront.En présentant la conservation du sang de cordon comme une forme d\u2019assurance-santé personnalisée destinée à prémunir leur enfant contre des maladies graves, les biobanques privées exercent donc indéniablement une pression sur les futurs parents.On promeut ainsi un nouveau modèle du « bon parent », soit celui qui veille sur l\u2019avenir biologique de son enfant en investissant dans une biosurance.Alors même que les bienfaits de cette forme de préservation privée sont contestés, l\u2019aspect financier de cette pratique induit une inégalité sociale entre les enfants dès leur naissance.Ainsi, non seulement tous les enfants ne sont-ils pas égaux devant la mise en marché spéculative de leur avenir biologique, mais leur santé est également de plus en plus perçue comme un bien privé dans lequel on peut investir afin d\u2019accroître leur capital vital.RELATIONS 792 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2017 25 DOSSIER post-hoMMe ou posthuMe?Louise Vandelac L\u2019auteure est professeure titulaire à l\u2019Institut des sciences de l\u2019environnement et au Département de sociologie de l\u2019Université du Québec à Montréal Dimanche 17 juillet 2016.Rivée à mon ordinateur à Montréal, je suivais, stupéfaite, le premier Sommet Novus de l\u2019Université de la Singularité, présidé par Peter Diamandis, l\u2019un des leaders du mouvement transhumaniste.Le tout, rediffusé en direct du siège même de l\u2019ONU à New York par la webtélé des Nations unies ! Qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019un coup de poker ou d\u2019un coup de pub pour leur think tank, ce sommet illustre toute l\u2019influence des co- fondateurs de l\u2019Université de la Singularité et des intérêts qui la soutiennent.Ray Kurzweil, chef de projets chez Google depuis 2012, et Peter Diamandis, co-fondateur et co-président d\u2019une entreprise de thérapie génique et cellulaire, Human Longevity, et d\u2019une firme de conception de vaisseaux spatiaux pour prospection commerciale d\u2019astéroïdes, Planetary Resources, ont en effet créé cette université de « l\u2019exponentiel », financée par la NASA, Nokia, Cisco, Genentech et Autodesk.Dans la nébuleuse des projets transhumanistes \u2013 allant du clonage au cyborg, de l\u2019allongement de la vie à la « mort de la mort » \u2013 la Singu - larité, promue à grands frais par les géants du Web désignés sous l\u2019acronyme GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft), marquerait un moment historique où, vers 2050, avance Kurzweil, l\u2019intelligence humaine serait dépassée par la croissance des technologies.La diffusion du « mythe de la singularité » profite également à la puissance politico-économique des technologies convergentes : nanotechnologies, biotechnologies, technologies de l\u2019information et neurosciences (NBIC).Bénéficiant de financements publics et privés inégalés et de liens privilégiés dans les plus hautes instances, les NBIC, véritables moteurs technoéco- nomiques, s\u2019ouvrent désormais sur une nouvelle convergence, celle du savoir, de la technologie et de la société : « Converging Knowledge, Technology and Society» (CKTS) (Voir l\u2019article de Jean-Claude Guillebaud, p.17).Or, ce modèle d\u2019organisation technopolitique, où savoirs et sociétés sont inféodés à la technologie, offre un éclairage plus troublant encore que les projets post-humanistes.En dépit du rose paradoxal dont il enveloppe ses « len - demains qui chantent », l\u2019univers autoréférentiel du « post- homme », imaginaire clonique, obsédé de reproduction technique et véritable négation en acte de l\u2019altérité, est un univers d\u2019évanescence du corps, d\u2019abolition des sexes et des générations \u2013 abscisses et ordonnées de notre ancrage au monde \u2013, bref, d\u2019obsolescence de l\u2019homme, selon le titre prémonitoire d\u2019un livre de Günther Anders (éd.Fario, 2011). La biocitoyenneté?: au-delà du transhumanisme Bien au-delà du transhumanisme, la biocitoyenneté s\u2019exprime par une volonté de contribuer à même son corps à l\u2019innovation biomédicale.Fondée sur une économie de la promesse et de l\u2019espoir, la bioéconomie, quant à elle, participe d\u2019une refon - dation complète des cadres politiques hérités de l\u2019après-guerre, qui s\u2019estompent à mesure que s\u2019effacent les références au procès de Nuremberg, au profit d\u2019une biocitoyenneté néolibérale.Car la prise de risque et l\u2019expérimentation scientifique sont désormais considérées comme des façons d\u2019investir dans son capital corporel.En fait, dans le contexte de la globalisation des soins de santé et du vieillissement de la population, c\u2019est l\u2019idée même de santé publique qui est menacée puisque désormais, dès la naissance, certains enfants deviennent l\u2019enjeu d\u2019un commerce qui vise à mettre en banque le potentiel biologique de leur sang de cordon.Face aux coûts grandissants des soins et à la démultiplication des innovations biomédicales, les inégalités déjà présentes risquent de s\u2019accroître.D\u2019autant plus que, comme on l\u2019a vu, la globalisation de la recherche biomédicale contribue à engendrer de nouvelles formes d\u2019exploitation biologique, que ce soit à travers la valorisation de l\u2019expérimentation médicale ou par la mise en valeur économique de tissus humains (sang de cordon, ovules, cellules souches, etc.).Plus discrète et plus diffuse que le mouvement transhumaniste, la biocitoyenneté néolibé- rale en est pourtant le véritable terreau.Fondée sur une conception du corps comme capital, elle favorise une culture de la performance, de l\u2019expérimentation et de la mise en valeur de son potentiel biologique qui s\u2019exprime de manière extrême dans le transhumanisme.1.N.Rose, The Politics of Life Itself.Biomedecine, Power ans Subjectivity in the Twenty-First Century, Oxford, Princeton University Press, 2006.2.Voir C.Lafontaine, La société postmortelle.La mort, l\u2019individu et le lien social à l\u2019ère des technosciences, Paris, Seuil, 2008.3.Voir le dossier consacré à Gary Becker sur le site de l\u2019École normale supérieure de Lyon : .4.Idem.26 RELATIONS 792 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2017 DOSSIER Pourquoi s\u2019abandonnerait-on à une emprise technoécono- mique d\u2019une puissance opératoire aussi inégalée et concentrée entre quelques mains ?Pourquoi accepterait-on de réduire l\u2019être, la société et la biosphère à de simples « plateformes » techniques d\u2019intervention, au profit d\u2019une croissance éco - nomique aveugle à ses propres fins et aux enjeux inconscients traversant notre époque ?Et qui peut sérieusement ignorer ce qu\u2019on nous propose, à savoir de devenir les otages médusés d\u2019un avenir binaire dessiné par ceux qui nous y destinent, dans un monde réservé à quelques privilégiés, au détriment du bien commun et de l\u2019humanité ?En dépit de leur effet de séduction, en fait, ces discours de toute-puissance technique prétendant « tout résoudre » accélèrent non seulement l\u2019écocide, mais aussi, souligne le biologiste Jacques Testart, l\u2019anthropocide.Le transhumanisme, obsédé par la sortie en douce de l\u2019espèce humaine, n\u2019a en effet ni intérêt pour ce qui a constitué jusqu\u2019alors l\u2019humanité ni besoin de préserver les conditions de vie pour tous les vivants et pour les générations futures : la technologie s\u2019occupera de tout.Raisonnement absurde ?Déjà, pour justifier leur inaction face aux menaçants changements climatiques, certains dirigeants invoquent des projets de géo-ingénierie, prétentions insensées de manipulation à large échelle du climat, aux risques incalculables.D\u2019autres invoquent le recours au « gene drive», ensemble de techniques expé - rimentales de modification génétique des traits d\u2019une espèce ou d\u2019une population sur plusieurs générations, comportant des risques majeurs pour la biodiversité.Beaucoup plus lourd de sens encore, comment éviter que la toute récente modification génétique d\u2019un embryon humain par la technique d\u2019édition de gène CRISPR-Cas9 n\u2019incite bientôt une génération à remodeler celle qui suit, au nom, comme toujours, de nobles justifications, qui \u2013 on l\u2019a vu mille fois \u2013 changeront au fil des possibilités techniques ?« C\u2019est parce que les avancées du transhumanisme sont insi - dieuses, presque invisibles et insensibles à chaque pas, qu\u2019elles se déroulent dans l\u2019hébétude ou l\u2019indifférence », souligne Jacques Testart.Ses promoteurs profitent de cette passivité.«Et les technosciences avancent sans rencontrer de résistances1».Peut-on croire, alors, que les crises croissantes et enche - vêtrées du climat, de la biodiversité, de l\u2019énergie, des ressources, de la santé et de la fertilité masculine, menaçant littéralement le corps de la planète, le corps humain, le corps social et celui de la pensée, vont freiner, paralyser et peut-être anéantir les prétentions de créer un homme de silicium ?Ou encore vont- elles, au contraire, multiplier les fantasmes de surhomme aux pouvoirs exponentiels et accaparer ainsi le peu de temps, d\u2019énergie, d\u2019argent et d\u2019intelligence collective si indispensables à l\u2019incontournable virage écologique et, du même coup, renvoyer la pensée, la solidarité et l\u2019empathie, ciments de nos liens au monde, dans les limbes de l\u2019histoire ?Histoire à suivre\u2026 pour que nous puissions donner suite et sens à l\u2019Histoire.1.J.Testart, « Résister au transhumanisme.Pourquoi ?Comment ?» [en ligne].Voir .Plus discrète et plus diffuse que le mouvement transhumaniste, la biocitoyenneté néolibérale en est pourtant le véritable terreau. Sylvie Martin L\u2019auteure, professeure de sociologie au Collège Montmorency, a publié Le désenfantement du monde.Utérus artificiel et effacement du corps maternel (Liber, 2011) n avril dernier, des chercheurs en néonatalogie de l\u2019Hôpital pour enfants de Phi- ladelphie faisaient la une des journaux en annonçant qu\u2019ils avaient réussi à maintenir en vie six fœtus d\u2019agneaux dans des utérus artificiels.Après avoir été retirés du ventre de leur mère par césarienne, ceux-ci ont été transplantés dans des poches de plastique remplies de liquide amniotique artificiel.Faisant écho à une expérience similaire menée par le chercheur japonais Yoshinori Kuwabara, en 1992, avec un fœtus de chevreau, cette récente expérience a produit des résultats prometteurs : les fœtus d\u2019agneaux ont survécu pendant quatre semaines et ont pu terminer leur croissance « normalement ».Cette avancée est considérée comme pionnière notamment parce qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une étape jusqu\u2019ici jamais franchie : la reproduction artificielle du placenta.Considérant ce succès inégalé et le potentiel thérapeutique pour les grands prématurés, les chercheurs affirment que cette technique animale sera bientôt appliquée aux humains; l\u2019équipe effectue déjà des démarches auprès de l\u2019Agence américaine des produits alimentaires et médicamenteux afin de mettre sur pied des essais cliniques d\u2019ici trois ans.La fascination technoscientifique Ce qui est d\u2019emblée frappant sur le plan de la couverture médiatique de cette avancée \u2013 comme plusieurs autres avant elle \u2013 c\u2019est l\u2019étonnement et la fascination pour la « nouveauté » spectaculaire.Bien qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019avancées effectivement impressionnantes, la foca - lisation sur cet aspect spectaculaire a pour effet de négliger la généalogie et l\u2019historicité des événements.Rappelons que plusieurs chercheurs nord-américains, européens et asiatiques travaillent directement ou indirectement sur l\u2019utérus artificiel depuis les années 1950, et que ces recherches se multiplient depuis les années 1970 en raison des avancées technoscienti- fiques de pointe dans divers domaines tels l\u2019embryologie, la néonatalogie, la chirurgie fœtale, la bioinformatique, etc.À cela s\u2019ajoute une abondante littérature féministe, scientifique et bioéthique sur la question.Le projet d\u2019utérus artificiel n\u2019est donc pas sorti tout droit d\u2019une œuvre de science-fiction, mais s\u2019ancre plutôt dans le prolongement de pratiques déjà existantes et bien documentées.Il y a lieu de se questionner sur cette amnésie récurrente et sur le manque de culture scientifique dans nos sociétés où la haute technologie est pourtant omniprésente.La plupart des commentaires accompagnant cet effet d\u2019étonnement témoignent d\u2019un culte du progrès.Les qua - lificatifs employés sont presque tous positifs : « incroyable », «fantastique », « remarquable », « prometteuse » et «révolutionnaire».Les seules inquiétudes soulevées font référence soit à la science-fiction (ça y est, c\u2019est Le Meilleur des mondes), soit aux RELATIONS 792 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2017 27 DOSSIER naÎtre hors du Corps L\u2019utérus artificiel, qui permet désormais d\u2019envisager la reproduction de l\u2019être humain sans la mère, augure un bouleversement anthropologique inquiétant, fruit d\u2019un imaginaire qui considère la corporéité humaine comme surannée.Lino, Utérotopie, 2017, œuvre numérique, techniques mixtes E nébuleuses « questions éthiques » que peu de personnes semblent être en mesure de nommer clairement ou de développer, comme si nous étions incapables de les anticiper.Cette pensée éthique limitée découle d\u2019une incompréhension plus générale et partagée quant aux tenants et aboutissants de l\u2019utérus artificiel.Parfois, ce sont les chercheurs eux-mêmes qui négligent les questions de nature sociale ou éthique, comme le déclarait le chercheur Yoshinori Kuwabara : « Je ne me préoccupe pas des problèmes éthiques.Je veux seulement sauver le fœtus qui sinon, avec les traitements actuels, ne pourrait pas l\u2019être1».Lorsqu\u2019abordées, les considérations éthiques semblent souvent minimisées, les avancées technoscientifiques étant systéma - tiquement présentées de manière à insister sur leur potentiel thérapeutique.Et, puisque nul ne peut être contre la vertu et l\u2019élimination de la souffrance \u2013 parfois incommensurable \u2013 des parents et des bébés, toute critique se voit généralement dénigrée.Or, ces questions éthiques sont fondamentales du fait que les techniques inventées pour une fonction donnée ont généralement été récupérées et appliquées à d\u2019autres fins dans l\u2019histoire des sciences.« Comme les inséminations artificielles et les fécondations in vitro, les utérus artificiels seront utilisés pour des \u201cdésirs d\u2019enfant\u201d que la procréation naturelle, non médicalisée, ne permet pas de satisfaire », affirmait d\u2019ailleurs le biologiste Henri Atlan dans son livre L\u2019utérus artificiel (Seuil, 2005).Le recours systématique à l\u2019argument thérapeutique est d\u2019autant plus problématique qu\u2019il semble être à géométrie variable, les frontières entre la guérison et l\u2019amélioration ou l\u2019augmentation («enhancement») se confondant de plus en plus.La puissance de l\u2019utérus artificiel réside effectivement dans sa polyvalence et dans son potentiel d\u2019intervention à de multiples niveaux.Compte tenu de l\u2019élimination de la barrière du corps, il fournit un contrôle quasi complet du développement de l\u2019embryon puis du fœtus durant l\u2019entière gestation.Mais aux arguments thérapeutiques s\u2019en greffent d\u2019autres qui relèvent davantage d\u2019une médecine de désir ou de convenance, visant entre autres à permettre la parentalité tardive, à éviter tous les risques et désagréments physiques et psychologiques liés à la grossesse et à l\u2019accouchement de même qu\u2019à mettre fin aux débats sur les mères porteuses ou l\u2019avortement.Enfin, s\u2019ajoutent aussi des arguments s\u2019inscrivant dans une médecine de surveillance, voire eugéniste (permettre la sélection génétique et le « contrôle de qualité » du fœtus, intervenir dès qu\u2019une anomalie se présente, transférer les fœtus issus de mères déviantes \u2013 alcooliques, toxicomanes, fumeuses, séropositives \u2013 pour optimiser le développement fœtal, ou même cultiver des organes ou des tissus).Ainsi émerge le nœud argumentatif commun à ces trois types d\u2019arguments (thérapeutique, mélioratif et eugéniste) : le corps maternel constitue un obstacle dont la machine salvatrice permet de se libérer.C\u2019est ici que devient limpide la filiation avec le mouvement transhumaniste, qui tend à considérer toute forme de souffrance ou de handicap comme indésirable et qui prône l\u2019usage des technosciences pour améliorer/augmenter les caractéristiques physiques ou mentales des individus.Mais il serait faux de croire qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un mouvement marginal et isolé, sinon d\u2019un délire futuriste ; cette idéologie n\u2019est qu\u2019une extension radicale de pratiques et d\u2019idéologies déjà bien implan tées.Comme le démontre l\u2019historien Yuval Noah Harari dans Homo Deus (Harper, 2011), nous assistons actuellement, avec le développement fulgurant des technosciences, au passage de la sélection naturelle au dessein intelligent, où il ne s\u2019agit plus de subir l\u2019évolution mais de la diriger, de la surpasser.de l\u2019effacement au mépris du corps Les discours au sujet de l\u2019ectogenèse (genèse à l\u2019extérieur du corps) tendent généralement à se focaliser avec fascination sur les prouesses techniques et le fœtus, reléguant la figure maternelle au deuxième plan, voire l\u2019occultant complètement.Certains affirment : « l\u2019utérus artificiel a la même forme que l\u2019utérus, donc ce n\u2019est pas un gros choc pour le bébé » ; « le tout fonctionne normalement » ; « l\u2019environnement est parfai te - ment contrôlé2 ».Dans cette lignée, le Dr Michel Cosson, gynécologue-obstétricien au Centre hospitalier universitaire de Lille, déclarait récemment: « C\u2019est la première fois que je vois un système aussi proche de l\u2019utérus, et il est d\u2019une simplicité séduisante3».Ces propos ont pour effet de réduire l\u2019enfantement à la matrice et à ses mécanismes biologiques et, puisque le corps maternel est considéré défaillant, ils tendent à présenter l\u2019option artificielle comme étant plus performante, plus sûre, voire nécessaire.La seule préoccupation généralement soulevée en lien avec la mère est l\u2019impact psychologique de 28 RELATIONS 792 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2017 DOSSIER Lino, Invitroland, 2017, œuvre numérique, techniques mixtes l\u2019éloignement de celle-ci.Bien que la question de l\u2019attachement socioaffectif soit fondamentale, la fonction sociale du corps l\u2019est tout autant, et son occultation est préoccupante.Il importe de comprendre que l\u2019évacuation du corps du scénario de l\u2019engendrement constituerait une révolution anthropologique colossale.Bien que l\u2019utérus artificiel suive les pas tracés par la procréation médicalement assistée, qui permet déjà de reproduire artificiellement des étapes de la reproduction (insémination artificielle, fécondation in vitro, gestation pour autrui, incubateurs, etc.), il se démarque tout de même de ces pratiques et constituerait un point de rupture historique considérable.D\u2019une part, la procréation ne serait plus assistée mais entièrement remplacée et accomplie technoscientifique- ment.D\u2019autre part, l\u2019utérus artificiel remettrait fondamenta - lement en cause le fait social total et universel que tous les enfants naissent d\u2019un corps humain féminin et en sont ainsi dépendants.Aussi banal que cela puisse paraître, il ne faut pas perdre de vue que l\u2019inscription dans le monde humain passe littéralement par le corps humain4.La venue au monde et la reconnaissance d\u2019un être qui serait né d\u2019une machine et non d\u2019un corps constituerait une révolution majeure dans la définition de ce qu\u2019est l\u2019humain.Dans les sociétés occidentales, le corps maternel fait l\u2019objet d\u2019un effort scientifique soutenu depuis plusieurs siècles pour le maîtriser, atténuer toutes ses dimensions désagréables, bref, l\u2019esquiver continuellement dans le but avoué de carrément s\u2019en affranchir.Cette ardente envie de se défaire du corps maternel, profondément enracinée dans l\u2019imaginaire occidental, correspond à ce que la sociologue Irina Aristarkhova nomme le désir ectogénétique.Ce désir a été formulé dans un grand nombre de textes scientifiques, philosophiques et littéraires qui, en cultivant le mythe de l\u2019autocréation, expriment une sorte d\u2019angoisse de la maternité.L\u2019intérêt soutenu pour d\u2019autres formes d\u2019enfantement que celle qui nous conditionne tous \u2013 et qui est, rappelons-le, au fondement du symbolique et du lien social dans toute société \u2013 a pour principal effet de cristalliser un déni du corps maternel et de son importance dans la génération.L\u2019utérus artificiel ne serait donc que la matérialisation technique d\u2019idéaux et de pratiques qui tendent à l\u2019effacement continu de la mère.Pour plusieurs, l\u2019alliance du corps effacé et de l\u2019hyper- interventionnisme médical est symbole d\u2019accroissement de la liberté et de l\u2019autonomie personnelles, en vertu du droit à l\u2019auto-détermination et à la logique thérapeutique de « réduire la souffrance humaine ».Mais à force de se consacrer exclu - sivement au souci d\u2019éliminer des risques et des désagréments du corps, on semble perdre de vue les conséquences sociales de nos actions et, surtout, que la conception désincarnée de la liberté ainsi acquise est sérieusement problématique.Comme le rappelle l\u2019anthropologue David Le Breton, le corps « incarne la mauvaise part, le brouillon à corriger.Il est aussi parfois, et notamment dans la cyberculture, perçu comme un anachronisme, un vestige archéologique amené à dispa - raître.Pour la technoscience, l\u2019espèce humaine semble entachée d\u2019une corporéité qui rappelle trop l\u2019humilité de sa condition ».L\u2019imaginaire technoscientifique, ajoute-t-il, «semble faire du corps un membre surnuméraire de l\u2019homme et inciter à s\u2019en débarrasser pour accéder à une meilleure condition5».La libération promue est celle du corps sous son versant précaire et hasardeux, ce qui soulève trois problèmes : le corps est autre chose qu\u2019une somme de problèmes ; cette conception de la liberté est très réductrice et diffère radicalement d\u2019une liberté politique, acquise collectivement par luttes et efforts, échanges et débats ; et, surtout, qui aurait les moyens d\u2019accéder à cette liberté ?Le projet de l\u2019utérus artificiel, tout comme d\u2019autres avancées dans le domaine des biotechnologies ou de l\u2019intelligence artificielle, s\u2019adresse essentiellement aux person - nes très fortunées et risque fort de creuser les écarts de pouvoir et de santé en créant deux catégories d\u2019individus : les humains « ordinaires » et les humains augmentés.Il s\u2019agit là du nerf de la guerre qui devrait être au cœur des réflexions éthiques, de manière à penser collectivement les enjeux qui touchent au cœur de la condition humaine et du vivre-ensemble.En se vouant à distancier à tout prix la procréation du corps, et donc de notre condition humaine, on oublie le fait évident que nous sommes des êtres corporels, dépendants d\u2019autres vivants.Comme le rappelle l\u2019éthicienne Margaret Somerville dans Le canari éthique (Liber, 2003), la reproduction demeure toujours incertaine, comme la vie, malgré le sentiment de certitude que procure le pouvoir technoscientifique.Dans les sociétés sécularisées, notre faible tolérance aux mystères les a transformés en problèmes ; or, ce « malaise face à l\u2019incertitude peut également nous mener à adopter des attitudes simplistes ou réductrices face à des réalités très complexes » (p.30).Les découvertes technoscientifiques nous ont menés à croire que nous comprenons totalement l\u2019origine et la nature de la vie humaine et que, par conséquent, nous pouvons la manipuler, en disposer à notre gré, telle une possession.À l\u2019heure actuelle, les nombreuses potentialités techniques se développent suivant cet « impératif technicien » qui suggère que « si on peut le faire, on doit le faire ».Pourtant, l\u2019histoire des sciences nous enseigne qu\u2019elles peuvent donner lieu à d\u2019importants dérapages.Il est donc crucial de rappeler deux principes éthiques fondamentaux: la possibilité de développer une technique ne la justifie pas nécessairement, et ce qui est bénéfique pour certains individus ne l\u2019est pas nécessairement pour la collectivité.1.Cité dans Peter Hadfield, « Japanese pioneers raise kid in rubber womb», New Scientist, 25 avril 1992 (traduction libre).2.Propos tenus sur les ondes d\u2019Ici Radio-Canada Première, « Un utérus artificiel pour les bébés prématurés », Médium large, 2 mai 2017.3.Cité par Soline Roy dans « Testé sur des agneaux, l\u2019utérus artificiel est peut-être né », dans LeFigaro.fr, 28 avril 2017.4.Luc Boltanski, La Condition fœtale.Une sociologie de l\u2019engendrement et de l\u2019avortement, Paris, Gallimard, 2004.5.D.Le Breton, « Du corps brouillon au corps parfait de la santé parfaite» dans L.Sfez (dir.), L\u2019utopie de la santé parfaite, Paris, Presses universitaires de France, 2001, p.154.RELATIONS 792 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2017 29 DOSSIER Dans les sociétés occidentales, le corps maternel fait l\u2019objet d\u2019un effort scientifique soutenu depuis plusieurs siècles pour le maîtriser, dans le but avoué de s\u2019en affranchir. intelligence artificielle se développe en comparant constamment le cerveau humain à un ordinateur et en laissant entendre qu\u2019elle le supplantera sous peu.Que penser de cette promesse ?Miguel Benasayag : À l\u2019époque où les ordinateurs étaient infiniment moins puissants qu\u2019aujourd\u2019hui, on se posait déjà la question de savoir si l\u2019ordinateur pouvait penser.En 1950, Alan Turing, qu\u2019on peut considérer comme l\u2019inventeur de l\u2019ordinateur, avait proposé un test qui permettait de juger à partir de quel moment l\u2019intelligence artificielle serait en mesure de penser « humainement ».Pour moi, c\u2019est le genre de question que peuvent se poser des ingénieurs, mais surtout pas des biologistes.Car le cerveau humain est totalement étranger au fonctionnement d\u2019un ordinateur qui calcule en fonction des données, des programmes et des algorithmes qu\u2019on y a introduits.L\u2019analogie entre l\u2019ordinateur et le cerveau, selon laquelle celui-ci serait le hardware \u2013 la composante matérielle \u2013 et la pensée le software \u2013 le logiciel \u2013 ne tient pas.La physiologie et l\u2019anatomie mêmes du cerveau se modifient en permanence selon ce que l\u2019on pense, ce que l\u2019on sent, ce que l\u2019on perçoit, ce que l\u2019on fait : ce n\u2019est évidemment pas le cas des composantes physiques, chimiques et matérielles de l\u2019ordinateur.C\u2019est la première grande différence.La deuxième grande différence, encore plus importante, entre l\u2019ordinateur et le cerveau, c\u2019est tout simplement que ce n\u2019est pas le cerveau qui pense : c\u2019est le corps pensant, vivant, situé affectivement dans un milieu, doté d\u2019une longue histoire qui va même au-delà de sa biographie.Un cerveau est indis - sociable du corps qui est en constante interaction avec l\u2019ensemble du vivant dont il est partie intégrante.C\u2019est ainsi que les réseaux neuronaux du cerveau changent constamment de forme selon les expériences de la vie.Nous n\u2019avons pas un corps, nous sommes des corps, au sein du monde de la vie.On ne peut isoler le cerveau du corps, le corps du monde, le monde de la vie.En aucune façon la pensée ne peut être comparée à un simple flux logico-informatique qui circule dans un logiciel.L\u2019ordinateur, même dans le cas de ce qu\u2019on appelle l\u2019apprentissage profond («Deep Learning») qui lui permet d\u2019incorporer de lui- même de nouvelles données, fonctionne de manière autoréfé- 30 RELATIONS 792 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2017 DOSSIER nous ne sommes pas des Machines ENTREVUE AVEC MIGUEL BENASAYAG Le philosophe et psychanalyste argentin Miguel Benasayag vit en France depuis plusieurs années.Il compte parmi les initiateurs du collectif Malgré tout.À travers ses écrits \u2013 entre autres La fragilité (2004), Organismes et artefacts (2010) et Cerveau augmenté, homme diminué (2016), parus aux éditions La Découverte \u2013 il sonne l\u2019alarme au sujet du processus d\u2019aplatissement du monde et de virtualisation de la vie mené par les grandes forces politiques et financières actuelles, à travers l\u2019emprise grandissante des nouvelles technologies.En même temps, il aide à comprendre les conditions d\u2019une résistance joyeuse et d\u2019une réappropriation de notre puissance d\u2019agir, par l\u2019expérimentation de nouvelles formes de solidarité, de sociabilité, de partage, d\u2019art, de relations au monde, capables d\u2019enrayer les processus destructeurs.Il a bien voulu répondre à nos questions.L\u2019 Photo: La Découverte rentielle, par feedback, sans échange ouvert avec le monde, pas même avec la table sur laquelle il est posé.L\u2019idée de nous émanciper des corps est donc une idée folle, délirante, qui nous sort de la logique de la vie pour lui substituer la logique informatique, technique.En témoigne le fantasme transhumaniste de télécharger la pensée dans un ordinateur.On a fait grand cas, récemment, de la victoire de l\u2019ordinateur contre le champion du monde du jeu de go, comme si l\u2019ordinateur confirmait ainsi sa supériorité croissante sur l\u2019humain.Il n\u2019y a pourtant rien d\u2019étonnant à ce que l\u2019ordinateur arrive à gagner à tous les coups.Il peut calculer plus vite, c\u2019est évident, tout comme l\u2019ascenseur est capable de soulever plus de poids que moi.Et puis après ?Est-ce que cela me remet en cause ?Il n\u2019y a pas de comparaison possible, pour la simple raison que l\u2019ordinateur, lui, ne désire pas jouer, ni ne joue \u2013 comme l\u2019ascenseur ne désire pas monter ni ne monte.Cette machine fonctionne tout simplement, et ce, de manière opératoire, sans finalité, sans intentionnalité ; jouer implique un tas de processus physiologiques, culturels et historiques auxquels l\u2019ordinateur est étranger.On compare donc des choses qui ne sont pas comparables et cela provoque des réactions technophobes ou, au contraire, de technophi- lie totale, toutes deux néfastes.L\u2019hybridation technologie-vivant-société n\u2019est pas mauvaise en soi.Le problème c\u2019est qu\u2019actuellement, la technique, qui devrait être au service de la vie et de son épanouissement, domestique la vie, la modèle à son mode de fonctionnement, comme si l\u2019organisme vivant était un artefact parmi d\u2019autres.Cette dynamique réductrice très dommageable qui contamine notre société est portée par l\u2019idéologie scientiste et physi - caliste dominante \u2013 qui réduit les organismes vivants à leur seule dimension physico- chimique et se présente comme objective, scientifique, donc indiscutable.Où voit-on cette idéologie à l\u2019œuvre, en dehors du développement de l\u2019intelligence artificielle ?M.B.: Un peu partout.Les recherches en biologie, par exemple, sont colonisées par cette même logique qui sous-tend l\u2019idéal d\u2019un cerveau sans corps, décontextualisé, déterritoria- lisé, virtualisé, qui fragmente et disloque le vivant pour mieux le maîtriser.Pensons aux chercheurs comme Jean-Pierre Changeux dans L\u2019homme neuronal ou à Richard Dawkins dans Le gène égoïste, deux exemples de cette idéologie physicaliste qui explique le tout par la partie \u2013 choisie presque arbitrairement.On le voit aussi dans le neuromarketing et la médecine du big data, basée sur le profilage du patient par le biais d\u2019algorithmes.Cette médecine nous est vendue d\u2019une façon perverse comme une « médecine personnalisée » alors qu\u2019elle est tout le contraire d\u2019une rencontre personnelle et singulière \u2013 avec tout ce que cela comporte d\u2019aléatoire \u2013 avec le patient, qui a une singularité, une subjectivité et des expériences de vie qui lui sont propres.On le voit aussi dans le domaine de l\u2019éducation, dans la tendance à considérer de plus en plus la tête de l\u2019élève comme un disque dur qu\u2019on peut remplir selon les intérêts économiques du moment, dans une logique de performance.Ma longue expérience en pédopsychiatrie et en neurophysiologie du cerveau m\u2019a enseigné une chose : éduquer un enfant implique d\u2019établir avec lui un rapport affectif, situationnel, culturel, historique.L\u2019enfant intègre, incorpore, structure, hiérarchise ses connaissances selon son histoire familiale et sociale singulière.D\u2019où l\u2019importance du temps, d\u2019une pluralité de champs d\u2019enseignement irréductibles au seul aspect utilitaire et tournés vers la performance.Or, nos sociétés captivées (capturées) par la RELATIONS 792 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2017 31 DOSSIER Lino, Deus in machina, 2017, œuvre numérique, techniques mixtes logique technoscientifique n\u2019arrivent pas à voir quelque chose qui est pourtant évident : c\u2019est qu\u2019un être humain ne peut ni gagner ni perdre du temps.Un être humain n\u2019a d\u2019autre objectif que de vivre, de « persévérer dans son être », disait Spinoza.Car l\u2019objectif de la vie, c\u2019est la vie.L\u2019emprise de la logique technoscientifique se manifeste par l\u2019instrumentalisation croissante de l\u2019être humain.Il n\u2019est de plus en plus qu\u2019un moyen au service de la croissance d\u2019un système économique et technique clos sur lui-même.L\u2019objectif n\u2019est pas le vivant, ni la culture, ni l\u2019humain, mais le rendement financier, la performance technologique.Le néolibé - ralisme est, en cela, en totale conformité avec la promesse technoscien tifique et transhumaniste de se débarrasser du corps, de sa fragilité, des limites et de la complexité humaines.Un homme modulaire, voilà son idéal ; un être capable de s\u2019adapter aux exigences de la production, de la consommation, du rendement.On sait pourtant bien qu\u2019une nation qui s\u2019enrichit n\u2019est pas forcément une nation qui rend plus heureux ses habitants ou qui leur permet de vivre mieux.Ce qui est en train de se passer en fin de compte dans notre société, sous l\u2019influence de cette idéologie dominante, cor - respond à ce que Michel Foucault avait commencé à conceptualiser à la fin de sa vie sous le nom de biopolitique et de biopouvoir.C\u2019est-à-dire une « gouvernance » qui ne se rapporte plus à des sujets possédant une histoire, des expériences de vie, une singularité propre, impliquant donc une dimension délibérative et conflictuelle.Nous sommes plutôt en face de la gestion biologique de corps, fractionnés en organes, et de la vie en tant qu\u2019agrégat de fonctions qu\u2019il faut soigner et optimiser.Et ce, en vue de contrôler et de discipliner la population pour la bonne marche du système.Tout cela témoigne d\u2019un grave problème.Nous ne sommes plus capables en tant que société de comprendre la singularité du vivant, alors même que nous connaissons plus que jamais ses mécanismes par la biologie moléculaire, l\u2019imagerie cérébrale, etc.Comment expliquez-vous cela ?M.B.: L\u2019idéologie scientiste, qui intoxique la recherche scientifique comme l\u2019ensemble des domaines de la vie collective, renouvelle d\u2019une manière formidable la promesse d\u2019émancipation totale de la modernité, formulée notamment par Descartes.Fondée sur la maîtrise technique de la nature, celle- ci porterait à son accomplissement un sujet « pensant » coupé de son corps et du monde.Au moment où les effets catastrophiques de l\u2019action humaine sur les écosystèmes de la planète sont tels que la Terre pourrait devenir non viable pour les êtres humains et que ce constat devrait déclencher une remise en cause radicale de notre « guerre » contre la nature et la vie, voilà qu\u2019arrive plutôt cette technologie qui nous distrait et relance à nouveaux frais la promesse de maîtrise totale.Avec cette différence cependant que le sujet « pensant » n\u2019est plus aux commandes ; il est lui-même, comme le reste \u2013 la nature, le corps, le vivant \u2013, disloqué, fragmenté, réduit à un agrégat physico- chimique.Cette fuite en avant est extrêmement dangereuse.Ce n\u2019est pas tant la faute des techniques qu\u2019un problème humain, culturel, social, idéologique.Notre société ne veut pas voir que, loin d\u2019arriver à tout maîtriser, tout lui échappe et tout fout le camp, tel que l\u2019attestent les changements climatiques, la perte de la biodiversité, la pollution de l\u2019eau, l\u2019apparition de nouvelles maladies, etc.32 RELATIONS 792 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2017 DOSSIER Le transhuManisMe et L\u2019aMérique du sud Miguel Benasayag Contrairement à l\u2019Europe et l\u2019Amérique du Nord, il y a en Amérique du Sud peu de laboratoires de recherche qui vont dans le sens du « transhumanisme » : que ce soit la modélisation algorithmique du vivant ou la bioéconomie, par exemple.La raison en est simple: les chercheurs préfèrent s\u2019expatrier dans des pays qui ont davantage les moyens de financer ces recherches.En revanche, le mode de rapport au monde, le mode de rapport au réel promu de manière performative par l\u2019univers numérique \u2013 tout ce qui va vers une virtualisation post-organique du vivant (conçu comme artefact plutôt que comme organisme)\u2013 , est très présent dans la vie quotidienne.La culture intensive d\u2019organismes génétiquement modifiés (OGM) sur de vastes territoires du Brésil, d\u2019Argentine et du Paraguay, par exemple, y participe d\u2019une manière brutale, sans aucun principe de précaution.Tout cela fait partie de l\u2019influence de cette idéologie trans- humaniste de la Silicon Valley.Elle consiste à prendre la carte pour le territoire \u2013 le territoire modélisé pour le territoire réel \u2013 , c\u2019est-à-dire à travailler sur des modèles dans lesquels la singularité du vivant et les limites qui lui sont propres sont considérées comme des « bruits », des « fritures » qu\u2019il s\u2019agit d\u2019éliminer pour optimiser le modèle.Récemment, j\u2019ai participé à un débat public sur les OGM en Argentine.Un physicien y taxait les opposants d\u2019obscurantistes.En vérité, l\u2019enjeu n\u2019est pas tant de s\u2019opposer ou pas aux manipulations transgéniques que de comprendre l\u2019emprise d\u2019une idéologie qui cherche, à travers le trans- génique \u2013 mais pas uniquement \u2013 à modifier entièrement les écosystèmes et le vivant.Cette idéologie vise à devenir un pivot volontariste de l\u2019évolution en sélectionnant artificiellement, par exemple, telle ou telle allèle (composant) d\u2019un génome, ou en modifiant génétiquement le soja pour y introduire un pesticide, à la manière de Monsanto.Pour ses partisans, ce qui pourrait résulter de ces actions n\u2019importe guère ; les « effets collatéraux», comme on dit, seront gérés tout aussi techniquement.Cette attitude désinvolte n\u2019est possible que parce qu\u2019il existe une très forte adhésion aux technosciences à l\u2019échelle de la planète et qu\u2019on fait peu de cas des variables épigénétiques, sociales, culturelles, environnementales, ainsi que de la production et de la reproduction des écosystèmes.Pourquoi ?Parce que c\u2019est tout simplement « le sens de l\u2019histoire ».Expression proprement On parle de modifier génétiquement l\u2019être humain et même de lui éviter la mort alors que le nombre de cancers explose comme jamais et qu\u2019on ne sait même pas comment contrer les effets néfastes des antibiotiques ni l\u2019apparition de nouvelles maladies et de germes pathogènes extrêmement résistants.C\u2019est du délire.La question qu\u2019il faut se poser, c\u2019est pourquoi un tel aveuglement, qui frise la bêtise ?La même personne qui voit l\u2019eau, la terre et l\u2019air pollués, voit dans son téléphone intelligent une promesse de vie radieuse et croit que la technique va faire des merveilles.On est devant le symptôme d\u2019une pathologie sociale.La société est malade d\u2019une peur qui engendre un gigantesque désir d\u2019évasion.Cette peur nous jette dans les bras de croyances totalement irrationnelles, comme peut l\u2019être le transhumanisme.Les faits ne pénètrent jamais ce monde de la croyance, qui est de l\u2019ordre d\u2019une véritable religion obscurantiste, véhiculant une haine de la vie, réduite au rang de moyens et asservie à de nouvelles divinités : l\u2019Argent, le Pouvoir, le Progrès technologique.On continue à croire que tout peut être maîtrisable, calculable, modélisable, alors que Turing lui-même admettait que, même dans l\u2019arithmétique, tout n\u2019est pas calculable.Cela est d\u2019autant plus vrai dans les processus biologiques, cérébraux et écosystémiques infiniment plus complexes.Nous vivons donc un moment très délicat.Il faut inverser la dynamique quantitative qui tend à écraser et à appauvrir les dimensions qualitatives propres à la vie : celles du sens, de la profondeur, de la complexité et de l\u2019aléatoire.Il nous faut de manière urgente mettre la technique comme l\u2019économie au service du vivant en développant, en nous, la puissance de la vie.Celle-ci s\u2019exprime dans la diversité du vivant, la culture, une temporalité non linéaire et étrangère à la performance, un amour de la sagesse qui intègre une reconnaissance de la fra - gilité, de l\u2019inutilité, des limites et d\u2019un non-savoir propres à la vie prise comme une totalité irréductible à ses parties \u2013 qui les précède, en quelque sorte.Il s\u2019agit de montrer que le développement de la culture, de la pensée, des affects, est un objectif beaucoup plus souhaitable que le rendement maximum du capital.Si les gens peuvent éprouver cette puissance de la vie à nouveau, ils vont résister au diktat économique.Si cette puissance reste écrasée, nous nous maintiendrons dans un état d\u2019engourdissement, d\u2019impuissance.La prise de conscience ne suffit pas.Les élections ne suffisent pas.La solution se trouve dans l\u2019agir concret, dans l\u2019expérience de nouveaux types de relations, de socialité, de solidarité mis au service de la vie, qui fassent resurgir les valeurs profondes qu\u2019elle renferme et qui soient vécus comme incompatibles avec la dynamique actuelle.Entrevue réalisée par Jean-Claude Ravet RELATIONS 792 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2017 33 DOSSIER totalitaire, mais servie comme allant de soi.Cela évite de réfléchir sur la portée éthique, politique, culturelle et sociale de nos gestes.Ce formatage n\u2019a pas lieu seulement dans le champ biologique, mais aussi dans le champ culturel.Car ce qui caractérise l\u2019idéologie transhumaniste, c\u2019est la déterritorialisation et la «décorporéisation » du phénomène du vivant.Dès lors, la culture et les rapports symboliques ne peuvent apparaître que superflus ou au mieux décoratifs au sein d\u2019un monde uni - formisé, quitte à tolérer ici et là des particularités folkloriques locales sans conséquences.En ce sens, les pays d\u2019Amérique du Sud, comme beaucoup d\u2019autres pays de la périphérie, se font envahir littéralement par des pratiques qui ne s\u2019affichent ni même ne se disent transhu- manistes, mais qui n\u2019en mettent pas moins la table à cette conception extrêmement réductrice du monde.Et cela se fait sans résistance aucune ou presque, contrairement à la France.Dans ce pays une figure comme Laurent Alexandre, auteur de La Mort de la mort : comment la technomédecine va bouleverser l\u2019humanité (Jean-Claude Lattès, 2011), qui ne s\u2019avoue pas ouvertement trans humaniste, même s\u2019il l\u2019est totalement, contribue à l\u2019avancée de cette idéologie en faisant semblant d\u2019avancer des positions critiques du type : il y a, certes, quelques aspects inquiétants\u2026 mais on ne peut pas faire autrement, il faudra vivre avec.C\u2019est la stratégie pour normaliser cette idéologie.En revanche, en Argentine et au Brésil, nul besoin de cette précaution.Il n\u2019y a aucun filtre.La raison en est, je crois, la profonde crise de désillusion et de désabusement qui a suivi la chute des dernières dictatures.La lutte pour la démocratie, pour laquelle beaucoup ont sacrifié leur vie, n\u2019a pas produit ses fruits.La démocratie est devenue une coquille vide.Les conditions de vie du peuple ont même empiré.On se rabat alors sur la morale politique et sur le combat contre la corruption, qui s\u2019est terriblement répandue.Pour ce qui est des programmes, des projets politiques, plus rien.Dans une société ainsi déboussolée, qui souffre pour survivre, c\u2019est comme si l\u2019arrivée des nouvelles technologies facilitait la vie.L\u2019aspect ludique captive.Personne ne trouve rien à redire contre la numérisation du monde qui les accompagne.De toute façon c\u2019est comme si ça allait de soi.Il y a bien quelques écologistes sonnant l\u2019alerte ou encore des mouvements autochtones qui appellent à un nouveau rapport au monde, mais la plupart du temps, ils passent sous le radar de « la vie sérieuse ».Leurs discours sont radicalement marginalisés.Propos recueillis par Jean-Claude Ravet Il nous faut de manière urgente mettre la technique, comme l\u2019économie, au service du vivant en développant, en nous, la puissance de la vie. Gilles Bibeau L\u2019auteur est professeur émérite au Département d\u2019anthropologie de l\u2019Université de Montréal emettre l\u2019humanisme à l\u2019ordre du jour requiert d\u2019abord d\u2019utiliser avec prudence les récentes définitions de l\u2019être humain, tant celles des sciences naturelles que celles des sciences sociales, qui prétendent pouvoir définir ce qu\u2019il y a de proprement humain dans l\u2019être humain.Ces définitions sont nécessaires, mais il nous faut les explorer d\u2019une manière critique, car elles se révèlent insuffisantes et nous maintiennent, pour cette raison même, dans l\u2019incertitude à l\u2019égard de ce qui fait la spécificité de l\u2019être humain.La science naturelle, d\u2019une part, comprend en effet l\u2019être humain en l\u2019inscrivant dans le seul espace de la nature : or, c\u2019est en cela même que la science atteint sa limite.Les sciences sociales mettent en évidence, pour leur part, l\u2019irréductibilité de l\u2019être humain en tant qu\u2019il est le seul animal susceptible d\u2019intégrer l\u2019avenir dans la détermination de son présent et de vivre sa vie sous la forme d\u2019un projet.Contraint aussi bien par son passé que par son avenir, l\u2019être humain vit, au milieu de mille contraintes, sa liberté.La philosophie vient ici au secours des sciences naturelles et sociales en rappelant que l\u2019être humain oscille constamment entre ses molécules, ses hormones, ses émotions, ses valeurs, ses symboles et sa vision du monde et de la vie.Dans une perspective philosophique, la notion d\u2019humanité ne devient pensable que sur l\u2019horizon de la finitude, de la fragilité, de la quête de sens et de l\u2019inquiétude surgissant de notre profonde incomplétude.À partir de là, la piste se brouille : on sait toutefois que l\u2019être humain ne peut s\u2019abstraire qu\u2019à ses risques et périls des déterminismes naturels qui l\u2019ont fabriqué et des valeurs culturelles qu\u2019il s\u2019est données.entre vision apocalyptique et optimisme Approchons-nous vraiment d\u2019un point de rupture qui pourrait conduire, selon les uns, à l\u2019apparition d\u2019une transhumanité ou d\u2019une posthumanité, ou même carrément à une disparition de l\u2019humanité comme certains aiment à le prédire ?Ne sommes- nous pas plutôt exactement toujours les mêmes êtres humains rafistolant de vieux mythes d\u2019apocalypse et de paradis perdus, jouant à nous raconter des histoires soit pour nous faire peur, soit pour éveiller notre vigilance ?Où en sommes-nous exactement ?D\u2019un côté, on trouve une extrême fascination pour les technosciences qui sont désormais capables de remodeler en profondeur notre espèce, par génie génétique, par conjonction du cerveau et de la machine, etc.De l\u2019autre, il y a les partisans des limites à imposer aux sciences dans leurs projets de transformation de l\u2019être humain.On veut nous mettre en garde contre l\u2019hubris, la démesure des apprentis-sorciers qui revendiquent une maîtrise prométhéenne, quasi divine, sur le monde, sur la vie et sur l\u2019être humain.En ce temps où les êtres humains forment l\u2019espèce la plus invasive et la plus prédatrice de la planète, nous nous devons de prendre vraiment au sérieux le fait que l\u2019humain est éga - lement un fabricateur d\u2019outils \u2013 Homo faber \u2013 et un être de sagesse \u2013 Homo sapiens.Notre responsabilité à l\u2019égard de la vie ne pourra sans doute vraiment s\u2019exercer, à l\u2019avenir, qu\u2019à deux 34 RELATIONS 792 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2017 DOSSIER Choisir La vie Au pouvoir démesuré des technosciences, il nous faut opposer un nouvel humanisme capable de s\u2019inscrire dans la complexité du vivant.Lino, Ego sum, 2017, œuvre numérique, techniques mixtes R conditions : la première, l\u2019humanité devra assumer, au cœur d\u2019une civilisation devenue de plus en plus technicienne, un rapport critique vis-à-vis ses pouvoirs de transformation \u2013voire de création \u2013 de la vie et de l\u2019intelligence ; la seconde, elle devra formuler un nouvel humanisme qui pourrait s\u2019organiser, par exemple, autour de la notion même de vie plutôt que de celle de matière, comme ce fut le cas dans l\u2019humanisme scientifique issu de Galilée, Newton et Descartes.Ce nouvel humanisme ancré dans les sciences de la vie plus que dans celles de la physique n\u2019aidera cependant l\u2019humain à prendre «soin » de la vie que s\u2019il devient conscient de sa parenté fondamentale avec toutes les autres formes de vie et du fait aussi que la Terre constitue une maison commune habitée par tous les humains.Cela ne pourra advenir que si l\u2019on travaille, en même temps, au respect, voire au renforcement, de la diversité des cultures, des langues, des religions et des philosophies.Dans quel monde voulons-nous vivre ?Sur quelles valeurs nous faut-il le fonder ?Le modèle du « surhomme technicien», pensé comme une machine, nous force à redéfinir, dans un monde désormais pensé sans centre, sans vérité absolue et sans point fixe, un autre modèle qui place l\u2019humanité dans l\u2019en - semble des formes de vie.Les décisions éthiques, elles, ne peuvent attendre : il nous faut en effet savoir ce qu\u2019on doit encourager et ce qu\u2019on doit interdire face aux formidables capacités techniciennes d\u2019aujourd\u2019hui, et pour quels motifs on le fait.Se posent ici de douloureuses questions face auxquelles il est risqué de demander aux technosciences de nous soulager.Dans la mesure où celles-ci se situent en extériorité par rapport à l\u2019humain, elles n\u2019intègrent pas l\u2019ensemble des critères permettant de nous guider dans les choix à faire et dans les responsabilités à assumer.Aussi bien dire que le nouveau pouvoir transformateur des technosciences requiert, de toute urgence, une sagesse qui lui fasse contrepoids et qui puisse se mettre à l\u2019écoute du savoir philosophique et humaniste.Penser l\u2019humain dans l\u2019aujourd\u2019hui d\u2019un monde hautement technicien exige qu\u2019apparaisse un humanisme différent des humanismes du passé pouvant éventuellement nous faire dépasser les impasses dans lesquelles nous nous trouvons.Car on peut craindre que la question de définir ce qu\u2019est l\u2019être humain, qui a occupé l\u2019humanité pendant des millénaires, ne trouve désormais sa réponse non pas chez les grands penseurs des différentes civilisations, mais bien plutôt dans les technosciences symbolisées par l\u2019ordinateur, qui est la machine la plus complexe que les humains aient jamais produite.de l\u2019urgence d\u2019inventer un nouvel humanisme Que pourrait donc être cet humanisme vraiment ajusté aux caractéristiques de notre époque ?Il ne saurait y avoir de réflexion sérieuse à ce sujet sans replonger dans l\u2019histoire des humanismes classique et moderne.La source de l\u2019humanisme classique se situe, les historiens l\u2019ont bien montré, dans une pensée considérant l\u2019humain comme un animal éducable et capable de perfectibilité à travers la distanciation qu\u2019il établit face à lui-même.Ainsi, cet humanisme a eu pour rôle de faire sortir l\u2019humain de l\u2019état animal, en le domestiquant, en le dressant, en le civilisant, ce qui devait permettre à l\u2019humanité d\u2019accéder à son plein accomplissement et aux humains de réaliser la noblesse de leur être.Ainsi s\u2019est enclenché un long processus d\u2019éducation, de civilisation et d\u2019humanisation qui est loin d\u2019être achevé.Ce que l\u2019humanisme classique a accompli a été rendu possible grâce à une double règle : 1) l\u2019être humain s\u2019est reconnu comme n\u2019étant pas l\u2019unique mesure de toute chose ; 2) les humains ont placé d\u2019autres êtres, éventuellement transcendants, au fondement de leur représentation de la réalité.L\u2019humanisme dit moderne est venu affranchir radicalement l\u2019humanité de toute dépendance par rapport à un centre extérieur, instituant le « sujet » à travers l\u2019argument du cogito cartésien (« Je pense donc je suis ») et se fondant sur l\u2019expérience dans la recherche des lois qui régissent le monde.L\u2019humanisme scientifique ainsi fondé sur l\u2019étude de l\u2019Univers et de la matière est né de la physique de Newton et de la philosophie de Descartes.Il a régné pendant près de 500 ans et fait encore partie des manières communes de penser.Il situe l\u2019être humain dans un domaine ontologique distinct de tous les autres êtres, plaçant la réalité humaine à distance de la nature, la détachant de ses liens à l\u2019animalité et la délivrant de toute dépendance à l\u2019égard d\u2019un être transcendant.Dans cet humanisme, les frontières ne cessent de se brouiller : entre l\u2019humain et la machine, entre le vivant et l\u2019inerte ; entre l\u2019homme et l\u2019animal, entre la vie et la matière.Cet humanisme scientifique est loin de s\u2019être épuisé.Depuis que l\u2019humanisme a quitté la demeure que lui avait réservée la métaphysique ancienne, la représentation que l\u2019humain se fait de lui-même est devenue problématique, à la suite notamment de notre entrée dans une civilisation de plus en plus technicienne.Sans doute est-ce de la conjonction des humanismes anciens, classique et scientifique, que pourra naître, et même que devra naître, un nouvel humanisme si nous ne voulons pas être les « derniers humains ».Celui-ci se fondera sans doute sur trois idées : l\u2019être humain ne peut être le gardien des autres formes de vie qu\u2019en s\u2019appuyant sur sa capacité à se représenter la vie du dedans même de la vie ; il est aussi un être culturel conscient de la nécessité d\u2019inventer des valeurs éthiques significatives dans le type de monde dans lequel il vit ; il est, enfin, un être capable de se libérer des différentes formes de déterminisme qui cantonnent sa liberté.Un humanisme fondé sur ces trois règles pourra peut-être empêcher que les humains d\u2019au- jourd\u2019hui ne deviennent les transhumains ou les posthumains de demain, qui auront réduit la vie à la technique.RELATIONS 792 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2017 35 DOSSIER pour proLonger La réfLexion Consultez nos suggestions de lectures, de ?lms, de vidéos et de sites Web en lien avec le dossier au www.revuerelations.qc.ca Il nous faut savoir ce qu\u2019on doit encourager et ce qu\u2019on doit interdire face aux formidables capacités techniciennes d\u2019aujourd\u2019hui. 36 RELATIONS 792 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2017 PROCHAIN NUMÉRO Notre numéro de novembre-décembre sera en kiosques et en librairies le 10 novembre 2017.Pensez à réserver votre exemplaire ! Il comprendra notamment un dossier sur : LA déMondiaLisation Le mouvement initié par le Brexit au Royaume-Uni et par Donald Trump, qui a forcé une renégociation de l\u2019Accord de libre-échange nord-américain, annonce-t-il vraiment une ère de remise en question de l\u2019ordre économique mondial fondé sur le libre-échange?Après des années de mobilisations altermondialistes visant à freiner la mondialisation néolibérale, comment expliquer que ce soit ?nalement la droite populiste qui parvienne à mettre la démondialisation à l\u2019ordre du jour politique en Occident ?Quel serait par ailleurs un projet de «démondialisation heureuse», plus juste, solidaire et respectueuse de la planète et des peuples, notamment en Europe et en Amérique du Nord?Et quelles voies se dessinent pour le Québec dans ce contexte de recon?guration?À LIRE AUSSI DANS CE NUMÉRO: \u2022 un débat sur la «consommation responsable» et la fête de Noël ; \u2022 un regard sur le 500e anniversaire de la réforme protestante ; \u2022 une analyse sur le pro?lage racial au Canada et aux États-Unis ; \u2022 le Carnet de Robert Lalonde, la chronique poétique de Denise Desautels et la chronique Questions de sens signée par Jean Bédard ; \u2022 Les œuvres de notre artiste invité, Alain Reno.Recevez notre infolettre par courriel, peu avant chaque parution.Inscrivez-vous à notre liste d\u2019envoi sur la page d\u2019accueil de notre site Web : .Alain Reno, 2017 L\u2019auteure, doctorante en sociologie à l\u2019Université d\u2019Ottawa, est membre du conseil d\u2019administration du Projet Accompagnement Québec-Guatemala l y a plus de 20 ans, le gouvernement du Guatemala signait les Accords de paix avec l\u2019Unité révolutionnaire nationale guatémaltèque, mettant fin à un conflit armé interne qui dura 36 ans (1960-1996).Ces accords ont-ils pour autant conduit à la paix ?Plusieurs constats attestent une situation encore conflictuelle, violente et inégalitaire dans ce pays où persistent des problèmes structurels.C\u2019est une guerre brutale et nettement raciale qu\u2019a connue le Guatemala.Dans son rapport « Guatemala : Mémoire du silence», la Commission pour l\u2019éclaircissement historique (CEH), menée sous l\u2019égide des Nations unies, établit le bilan à plus de 200 000 morts et disparitions, en plus de 500 000 à 1,5 million de personnes déplacées à l\u2019interne ou exilées.Plus de 80 % des victimes étaient mayas.La CEH a établi que l\u2019État était respon - sable de 93 % des actes de violence, incluant 626 massacres perpétrés dans des communautés mayas \u2013 sous prétexte de liens avec la guérilla \u2013 par l\u2019armée et les paramilitaires, les Patrouilles d\u2019auto-défense civile, dont les membres furent souvent recrutés (parfois de force) dans des villages voisins.Le conflit laissa de profondes blessures non seulement à l\u2019échelle du pays, mais également à l\u2019intérieur des familles et des communautés.Au nombre de ses principales causes, la CEH identifia la structure économique inégalitaire, la concentration de la richesse, les espaces politiques fermés, le racisme et des gouvernements antidémocratiques qui bloquaient les réformes nécessaires.Le Guatemala s\u2019est développé sur la base de la discrimination raciale ; les indios, en raison de leur différence ethnique et culturelle, ont été dépossédés de leur territoire et exploités au sein de grandes monocultures.Le pays est contrôlé par une élite économique depuis l\u2019époque coloniale, ce à quoi les accords de paix n\u2019ont rien changé.Cela se traduit par une paralysie sur tous les plans \u2013 social, économique, politique \u2013 et les inégalités provenant de cette période persistent toujours, affectant de façon disproportionnée les peuples autochtones, qui repré - sentent 40 % de la population selon les statistiques officielles, voire 60 % selon le Groupe de travail international sur les affaires autochtones.Le dernier recensement agricole de 2003 a établi que 2 % des producteurs occupent 57 % des terres, alors que 92 % des petits producteurs (autochtones en majorité) s\u2019en partagent 22 %.Les Accords de paix incluaient des engagements visant à garantir une paix durable, comme la surveillance du respect des droits humains et de la conduite des forces de l\u2019ordre ; la réforme de l\u2019armée et celle des systèmes judiciaire et fiscal ; un accord sur les enjeux socioéconomiques et agraires, ainsi que des mesures pour combattre le racisme et la subordination des peuples autochtones.Cependant, ils ne proposaient aucune mesure concrète pour s\u2019attaquer aux problèmes structurels, comme des réformes agraire et fiscale qui font toujours l\u2019objet de revendications.En outre, la fin du conflit a permis l\u2019adoption d\u2019une série de politiques de libéralisation économique et politique et d\u2019ajustements structurels, sur l\u2019insistance du Fonds monétaire international et de l\u2019élite d\u2019affaires, qui résulta en une « paix néolibérale ».Cette période de transition a donné lieu à l\u2019émergence d\u2019une nouvelle élite économique, alliée au capital mondial, représentée au sein du puissant Comité coordonnateur des associations agricoles, commerciales, industrielles et financières (CACIF).Si on a reconnu la diversité ethnique et créé de nouveaux espaces pour la participation politique, on a en même temps exacerbé une situation agraire déjà problématique en offrant aux capitaux étrangers des territoires sensibles, en transformant l\u2019économie et en l\u2019ouvrant aux marchés internationaux, tout en refusant l\u2019adoption de politiques de développement rural.C\u2019est cette contradiction que révèle aujourd\u2019hui une multitude de conflits liés au territoire, aux projets de barrages hydroélectriques et aux industries extractives (mines, pétrole, palmiers à huile, canne à sucre, etc.).Depuis 2005, l\u2019expansion extractive en territoire rural a en effet déclenché une nouvelle vague de conflits opposant encore une fois les communautés paysannes et autochtones aux forces de l\u2019ordre et aux élites économiques, et ce, dans un rapport de pouvoir toujours très inégalitaire.On dénombre à ce jour plus de 1300 conflits agraires affectant près de 1,5 million de personnes sur 500 000 hectares de terres.Ces chiffres démontrent la persistance de l\u2019injustice agraire, en dépit des accords de paix et des mécanismes \u2013 néolibéraux et inefficaces \u2013 de redistri - bution des terres.Lorsque les communautés défendent leur territoire par des actions directes, il n\u2019est pas rare que le gouvernement déploie ses forces répressives allant jusqu\u2019à décréter l\u2019état de siège, comme en témoignent les exemples de Totonicapán et de Barillas en 2012, de Santa Rosa/Jalapa en 2013 et beaucoup RELATIONS 792 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2017 37 AILLEURS guatemala : 20 ans de paix?Plus de 20 ans après les Accords de paix, les causes structurelles de la guerre civile qui a ravagé le Guatemala persistent, tout comme la mainmise de l\u2019élite économique sur le pouvoir.La situation sociale \u2013 pauvreté, inégalités, violences \u2013 reste accablante.Marie-Dominik Langlois* I Le Guatemala est un exemple classique de la «paix du vainqueur» où les principales causes du conflit n\u2019ont jamais été résolues. d\u2019autres.La criminalisation de la protestation, notamment l\u2019arrestation des leaders communautaires inculpés pour des crimes fabriqués de toutes pièces, est aussi monnaie courante.vers le respect des peuples autochtones?L\u2019Accord sur l\u2019identité et les droits des peuples autochtones, qui proposait l\u2019établissement de droits collectifs comme le droit à l\u2019identité, à la langue, à la spiritualité, ainsi que des protections pour des terres communales, fut rejeté en 1999 lors d\u2019une consultation nationale.Le CACIF avait alors mené une forte campagne d\u2019opposition et continue à ce jour de rejeter vigoureusement toute réforme favorable aux droits des peuples autochtones.Ainsi, le ProgrammeMaya estime qu\u2019à peine 35% des engagements de l\u2019État liés à cet accord ont été tenus.Parmi les avancées, notons tout de même la création d\u2019institutions visant à accroître la participation politique des peuples autochtones, comme la Défense de la femme autochtone, la Commission présidentielle contre la discrimination raciale et les Comités de développement communautaire.Bien qu\u2019on constate une plus grande représentation des Autochtones au sein de ces nouvelles institutions, les espaces décisionnels de plus haut niveau sont demeurés entre les mains des non- Autochtones.L\u2019absence d\u2019une réelle participation des peuples autochtones dans la prise de décision à l\u2019échelle nationale fait en sorte que les politiques publiques échouent à répondre adéquatement aux problèmes qui les touchent et, pire, contribuent à l\u2019accroissement des inégalités.Les violences d\u2019hier à aujourd\u2019hui À l\u2019exception de la répression des mouvements de défense du territoire, la violence a changé de mains depuis la fin du conflit armé.Alors qu\u2019elle était le fait d\u2019acteurs étatiques ou politiques, elle est aujourd\u2019hui surtout perpétrée par des gangs criminels (maras), dont les effectifs se situent entre 14 000 et 80 000 membres à l\u2019échelle du pays.Issus des guerres civiles centro - américaines, des déportations massives d\u2019exilés guatémaltèques par les États-Unis dans les années 1990 et de la pauvreté urbaine, ces groupes sont reconnus pour leurs actes de violence brutale et leurs pratiques d\u2019extorsion.En dépit de tentatives législatives, très peu a été accompli en matière de protection des droits humains, et la situation demeure préoccupante.Le conflit armé a entraîné la dispa- 38 RELATIONS 792 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2017 Une femme et son enfant devant le Palais national du Guatemala.Photo : José Pablo Chumil rition de 45 000 personnes, enlevées par les forces de l\u2019ordre et jamais retrouvées.Plus de 30 ans après, ces victimes et leurs familles peinent à obtenir justice.On parle aussi de disparitions forcées dans les cas de traite de personnes (particulièrement des femmes) ou de vols d\u2019enfants par des organisations criminelles.Le Groupe d\u2019aide mutuelle a répertorié 25 222 disparitions forcées entre 2003 et 2014, une moyenne annuelle supérieure à celle observée durant le conflit armé interne.Depuis 2010, la tendance est à la hausse, avec plus de 4000 disparitions par année, touchant désormais davantage les femmes.Cas emblématique de la gravité de la situation : l\u2019incendie dans un foyer d\u2019accueil pour mineurs où 40 filles ont trouvé la mort le 8 mars 2017.Cette tragédie a fait connaître le sort réservé aux enfants pauvres qui, plutôt que de recevoir l\u2019appui de l\u2019État, se retrouvent prisonniers d\u2019un tel foyer soupçonné de servir de plaque tournante à des réseaux de traite de personnes.L\u2019adoption, en 2008, de la Loi contre le féminicide et autres formes de violence contre la femme, qui prévoit de lourdes peines pour des crimes commis contre des femmes, est certes une avancée législative notable.Il reste que les plaintes pour violence contre les femmes n\u2019ont cessé d\u2019augmenter, atteignant 51 000 en 2013, tout comme les féminicides, qui ont culminé à plus de 300 cas pour la même année.Cela représente une hausse par rapport aux années précédentes, faisant du Guatemala un des pays avec le plus haut taux de féminicides.Quant aux crimes liés au conflit armé interne, les tribunaux ont jusqu\u2019à maintenant prononcé très peu de sentences.Il y a toutefois eu quelques condamnations dans des cas de disparitions forcées, de massacres et de crimes contre l\u2019humanité, de violence sexuelle, d\u2019esclavagisme sexuel et domestique et d\u2019assassinats de femmes mayas.Mais le renversement de la condamnation pour génocide de l\u2019ex-dictateur Efraín Ríos Montt \u2013 à la suite de la décision de trois juges de la Cour constitutionnelle, en 2013, d\u2019invoquer des considérations techniques pour reprendre le procès \u2013 démontre bien que l\u2019administration de la justice reste sous l\u2019influence de pouvoirs extrajudiciaires.En outre, la magistrature demeure la cible de menaces cons - tantes et de tentatives de corruption.corruption et politique Le Conseil national pour les accords de paix évalue que la capa - cité à enquêter en cas de dénonciations de corruption est passée de 2 % à 30 % dans les années 2000.Cependant, à 89 %, le taux d\u2019impunité demeure très élevé et signifie que seulement 11 % des crimes commis aboutissent à une décision en justice.Une des institutions post-conflit qui est porteuse de changement, cependant, est la Commission internationale contre l\u2019impunité au Guatemala (CICIG), créée en 2006 par les Nations unies pour travailler avec le ministère public (MP) et la police afin de mener des enquêtes et des poursuites visant à démanteler les structures liées aux groupes illégaux actifs dans le domaine de la sécurité.Ces groupes ont œuvré à l\u2019intérieur de l\u2019État grâce à la complicité de hauts responsables du gouver - nement.Le cas de La Línea (La Ligne) l\u2019a démontré : la vice- présidente Roxana Baldetti et le président Otto Pérez Molina, à la tête du Parti Patriota (droite néolibérale liée aux militaires) étaient impliqués dans cette affaire de fraude douanière et de corruption mise en lumière par la CICIG et le MP en 2015.Ce scandale de corruption, couplé à d\u2019autres impliquant nota mment des ministres, déclencha une mobilisation citoyenne \u2013 qui sera qualifiée de « printemps guatémaltèque1» \u2013 pour exiger la démission des élus corrompus et l\u2019épuration du système politique et judiciaire.À quelques semaines des élections géné rales, en septembre 2015, le président Pérez Molina fut déchu et plusieurs membres de son cabinet destitués.Bal- detti et Molina sont présentement en prison et leur parti a été radié pour cause de financement illicite.En signe de rejet de la classe politique, la population a par la suite élu un « outsider», Jimmy Morales.Cependant, ce sont toujours les mêmes fantômes qui errent au pouvoir puisque son parti, le Front de convergence nationale (droite conservatrice nationale), a été fondé par d\u2019anciens militaires qui nient le génocide.Le vent de changement que laissait présager le « printemps guatémaltèque » devra donc attendre.Le scepticisme et la méfiance envers les institutions politiques sont toujours présents et les mobilisations citoyennes n\u2019ont pas réussi à retrouver leur ferveur.À la lumière de ce bref survol de la situation du pays, un constat s\u2019impose : le Guatemala est un exemple classique de la « paix du vainqueur » où les principales causes structurelles du conflit, comme la concentration de la richesse, de la terre et du pouvoir politique, n\u2019ont jamais été résolues.Avec le refus de reconnaître le génocide et de « réparer » les crimes du passé, les plaies demeurent béantes et d\u2019autres blessures viennent s\u2019ajouter avec les nouvelles vagues de violence.De surcroît, les conditions ayant mené au conflit armé sont loin d\u2019avoir été enrayées : la pauvreté est toujours endémique, les inégalités continuent d\u2019augmenter et l\u2019enjeu du territoire demeure au cœur des conflits politiques et sociaux.Ainsi, selon le Programme des Nations unies pour le développement, le Guatemala reste parmi les pays d\u2019Amérique latine ayant les plus bas taux de développement humain, notamment en matière de nutrition, de santé et d\u2019éducation.La pauvreté touchait 59,3 % de la population en 2015 (comparativement à 56% en 2000), dont 23 % étaient en situation de pauvreté extrême, faisant du pays le seul de la région à connaître une telle régression.La configuration des relations de pouvoir, le manque de volonté politique et l\u2019adoption de politiques néolibérales ont en fait sapé les efforts de paix au Guatemala, tout en préservant les inégalités socioéconomiques structurelles.* Avec la collaboration de Lazar Konforti, doctorant en géographie à l\u2019Université de Toronto.1.Voir M.-D.Langlois, « Guatemala, tu fleuriras », Groupe de recherche sur les espaces publics et les innovations politiques, UQAM, 6 août 2015.RELATIONS 792 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2017 39 AILLEURS La configuration des relations de pouvoir, le manque de volonté politique et l\u2019adoption de politiques néolibérales ont sapé les efforts de paix au Guatemala. 40 RELATIONS 792 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2017 soirées Contribution suggérée : 5$ RENSEIGNEMENTS : Christiane Le Guen 514-387-2541, poste 234 ou cleguen@cjf.qc.ca | Les Soirées Relations sont organisées par le Centre justice et foi.Con?né, il y a peu, à des cercles d\u2019initiés, le transhumanisme, qui prône notamment l\u2019augmentation de nos capacités physiques et mentales et l\u2019amélioration de l\u2019espèce humaine par le biais des technosciences, voit son in?uence croître dans la société.De grandes multinationales, mais aussi des fonds publics, subventionnent grassement de nombreuses recherches qui s\u2019y apparentent.Il est urgent de ré?échir sur ce mouvement et sur cette idéologie ainsi que sur leurs conséquences pour la vie et la société.Dans cette perspective, nous vous proposons deux soirées Relations : SOIRÉE-LANCEMENT DU NUMÉRO « LE CORPS OBSOLÈTE ?L\u2019IDÉOLOGIE TRANSHUMANISTE EN QUESTION » DE RELATIONS le fantasme transhumaniste : aMéLioration ou aLiénation ?À MONTRÉAL Le lundi 25 septembre 2017, de 19 h à 21 h 30 Maison Bellarmin 25, rue Jarry Ouest (métro Jarry ou De Castelnau) AVEC : \u2022 Céline Lafontaine, professeure titulaire de sociologie à l\u2019Université de Montréal ; \u2022 Nicolas Le Dévédec, professeur adjoint au Département de management de HEC Montréal ; \u2022 Jean-Claude Ravet, rédacteur en chef de Relations.À QUÉBEC Le mardi 26 septembre 2017, de 19 h à 21 h 30 Centre culture et environnement Frédéric Back 870, avenue de Salaberry, salle 322-324 Tél.: 418-524-2744 AVEC : \u2022 Céline Lafontaine, professeure titulaire de sociologie à l\u2019Université de Montréal (intervention par vidéoconférence) ; \u2022 Éric Gagnon, professeur de sociologie à l\u2019Université Laval ; \u2022 Jean-Claude Ravet, rédacteur en chef de Relations.EN COLLABORATION AVEC Lino, artiste invité du numéro RELATIONS 792 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2017 41 víctor codina* L\u2019auteur, jésuite, est professeur émérite de l\u2019Institut des études théologiques de l\u2019Université catholique bolivienne de Cochabamba a première Rencontre ibéro-américaine de théologie s\u2019est déroulée du 6 au 10 février 2017 au Boston College (Massachusetts).Elle a réuni une quarantaine de théologiens et de théologiennes d\u2019Espagne, d\u2019Amérique latine et d\u2019Amérique du Nord œuvrant auprès de communautés hispaniques.Jusqu\u2019à présent, les rencontres théologiques de ce genre se sont généralement déroulées entre théologiens latino-américains et espagnols ou entre latino-américains et nord-américains, mais peu ont réuni des théologiens de ces trois horizons géographiques, socio-culturels et théologiques.Ensemble, les participants ont tenté de répondre à la question qui les taraude?: quelles sont aujourd\u2019hui les traces de la présence de Dieu dans notre histoire et quelles sont les forces qui s\u2019y opposent?La Déclaration de Boston, qui a clos l\u2019événement, rend compte de cette démarche inédite.Les signataires y utilisent la méthodologie «?voir, juger, agir?», chère aux communautés ecclésiales de base en Amérique latine, mais dont l\u2019origine remonte à la «?révision de vie?» du mouvement de la Jeunesse ouvrière catholique (JOC), fondé en 1925 par le prêtre belge Joseph Cardijn, lui-même issu d\u2019une famille ouvrière.Voir.La Déclaration part de la réalité sociopolitique actuelle, considérée comme un «?lieu théologique?» fondamental pour discerner ce que l\u2019Esprit \u2013?qui agit à la base et aux marges de la société et de l\u2019Église?\u2013 nous dit aujourd\u2019hui.C\u2019est un regard non pas simplement sociologique, mais croyant, imprégné de l\u2019Évangile, soucieux de regarder le monde à la manière de Jésus.Partir de la réalité et non de principes théoriques et abstraits constitue d\u2019ailleurs une des singularités de la méthodologie de la théologie de la libération.Son point de vue ne part pas d\u2019en haut, ni du centre, ni des livres, mais de la périphérie sociale et existentielle parce que c\u2019est là \u2013?j\u2019en suis convaincu?\u2013 la meilleure manière de connaître véritablement la réalité?: en écoutant le cri du peuple pauvre et marginalisé, comme Yahvé écouta la clameur des israélites opprimés en Égypte (Exode 3).C\u2019est ce qu\u2019a fait, entre autres, le document sur l\u2019Église dans le monde de ce temps (Gaudium et spes) issu de Vatican II et ce qu\u2019ont fait les évêques latino-américains réunis à Medellín, en Colombie, en 1968, rendant possible une nouvelle vision théologique et pastorale de l\u2019Église en Amérique latine.Juger.À la lumière de la parole de Dieu lue en Église, la Déclaration de Boston a cherché à discerner les «?signes des temps?»?: les situations de misère, d\u2019injustice, d\u2019inégalité sociale et d\u2019exclusion?; les structures économiques qui tuent?; la globalisation de l\u2019indi?érence devant le cri des migrants?; la sacralisation des faux dieux, comme l\u2019Argent et le Progrès?; et la montée d\u2019un néopopulisme ambigu.À travers ces «?signes des temps?» actuels, Dieu nous interpelle et nous appelle à y répondre par un engagement ferme pour la justice et la dignité humaine.Ce «?juger?» implique nécessairement une dimension de dénonciation prophétique, car l\u2019injustice et l\u2019exclusion, par exemple, sont de véritables «?péchés?», à savoir quelque chose de contraire au projet salvi?que de Dieu, au «?règne de Dieu?» qui était au cœur de la Bonne Nouvelle de Jésus.La Déclaration identi?e aussi un autre «?signe des temps?», cette fois au sein de l\u2019Église?: l\u2019arrivée du premier pape latino- américain, François.Éminemment sensible à la douloureuse réalité du peuple pauvre, il rêve d\u2019une Église pauvre, d\u2019une Église des pauvres, réellement évangélique, solidaire, miséricordieuse et engagée pour la justice.Il su?t de rappeler ses innombrables gestes de rapprochement avec les enfants et les vieillards, les malades et les prisonniers, ainsi que ses voyages prophétiques auprès des réfugiés de Lampedusa et de Lesbos, sa défense de la terre, du toit et du travail aux côtés des représentants des mouvements populaires.On ne peut ignorer le fait que François est en parfaite syntonie avec le courant théologique argentin promu par Lucio Gera, Rafael Tello et Juan Carlos Scannone?: la «?théologie du peuple?».Ce courant imprègne ses discours et ses écrits, notamment L\u2019évangile de la joie.Il apporte, sans la contredire, un complément à la théologie de la libération, plus connue.Il insiste sur le fait de voir dans le pauvre non seulement une victime de l\u2019oppression socioéconomique, mais aussi un sujet et un acteur culturel, populaire, communautaire et religieux qui évangélise et s\u2019évangélise grâce à la religiosité et la mystique populaires.Dans cette perspective, il ne su?t pas de réaliser une analyse sociopolitique de la réalité?; il faut la compléter par une analyse anthropologique, culturelle, populaire et religieuse.C\u2019est certainement ce renouveau au sein de l\u2019Église qui a permis que cette rencontre théologique se déroule en toute liberté et dans un esprit de communion, se démarquant du long hiver ecclésial qui l\u2019a précédée.Agir.À partir de ce discernement de la réalité, la Déclaration appelle à une série d\u2019engagements sociaux et ecclésiaux en lien avec l\u2019option pour les pauvres et les exclus et en soutien à la réforme des structures de l\u2019Église dans une optique de collégialité.Il en ressort une théologie proche du peuple, imprégnée de compassion et en dialogue interculturel, attentive aux théologies contextuelles (féministes et indigènes, par exemple) et à la théologie hispanique d\u2019Amérique du Nord qui met davantage l\u2019accent sur le métissage et la religiosité populaire.Pour tout cela, la Déclaration de Boston est un véritable manifeste pour une théologie prophétique.* Traduit de l\u2019espagnol par Jean-Claude Ravet.Vers une théologie prophétique Sur lEs pas d\u2019Ignace 42 RELATIONS 792 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2017 diAlogueS \u2022 ChroNique poéTique continuer à parler tant que la langue porte ANTOINE EMAz Étoile barbelée Toutes les cendres \u2013 pensée ISABELLE BALADINE HOwARD Nous saurions que quelque chose commence dans le sentiment de reconnaissance.CATHERINE MAVRIkAkIS Disparaître de la série Rester/Partir, 1995, cadre de métal, verre convexe et cendre, 43 x 35 x 5 cm.Collection du Musée national des beaux-arts du Québec.Photo : MNBAQ, Patrick Altman Disparaître texte?:Denise Desautels image?: Sylvie Cotton Le 9 avril 2017 \u2013 pendant L\u2019Art de la joie, Manif d\u2019art 8 \u2013 alors que j\u2019entre presque par hasard dans l\u2019exposition Le temps ?le.La vanité dans la collection du Musée national des beaux-arts du Québec.Ça commence souvent par une voix.Cette fois c\u2019est la tienne tandis que j\u2019avance désinvolte comme si le temps ne ?lait pas comme s\u2019il n\u2019était pas toujours cinq heures du soir \u2013 heure du chant funèbre de Lorca parmi quelques portraits regards d\u2019inconnus des natures mortes aux crânes au fromage aux ?eurs et tant d\u2019objets de corps fugitifs de corps migrants.Tu dis silencieusement Disparaître* tu dis Rester/Partir comme si faire demi-tour était encore possible.Ta voix.Est-ce pour me retenir \u2013 suis pourtant incapable de m\u2019en détourner qu\u2019elle m\u2019éloigne du plus inquiet du pire?Tu dis Parfois j\u2019ai peur tu insistes tu dis Contempler la mort.La cendre sous le verre ovale nous regarde dépouillée mais pleine de rêves respirations.Comment faire pour que rien ne se perde?que ce magma de cendre cerclé de métal ne devienne pas juste chaos?Tout un passé-présent à relire à réentendre en chaque grain.Combien d\u2019algues et d\u2019âmes encore vivantes plus souples qu\u2019avant nomades en elle?Combien de mots étourdis de larmes otages qui rêvent sous le verre?Tu dis de nouvelles algues et de nouvelles âmes atterrissent ici tous les jours.Ça se bouscule s\u2019entasse étou?e et on en attend encore.Loin de tout meuble de repos d\u2019agonie.Sans rien.Ni chaussures ni valise.Comme si on était après.Quand il y a la cendre et qu\u2019on imagine des arbres debout.La forêt de l\u2019après.Sans oiseau.Nue.Dans le silence volubile qui suit le grand chambardement.Quand tout n\u2019est plus que leurre qu\u2019horizon de mer et de rose dans la forêt.La marée miroir mollement monte.Un matin gris monte la terre a bougé cerclée d\u2019or.Nos pronoms se liguent contre ce qui s\u2019absente de nous.Aimer s\u2019est éloigné.Le rejoindre \u2013nous reste-t-il quelques épines?Dire reviens aimer reviens pose-toi ici où c\u2019est encore probable encore chaud où il y a encore tant à faire.Cendre comme sable devant toi douceur en attente.Encadrée.Combien de temps encore l\u2019apparition tiendra-t-elle?Où aller avec si peu?J\u2019ai beau appuyer fort demander délicatement à mes doigts exiger d\u2019eux penser à toi que la mort réveille.Tu dis face à face elles sont nous sont deux sont nombreuses.La cendre les rassemble.Or l\u2019apparition a eu le temps de se métamorphoser.Où aller maintenant avec ce monde inondé ** ?Une tête ?otte seule entre mur et eau accolée à son re?et.Des yeux déjà lointains sont enfermés dans trois rectangles emboîtés les uns dans les autres.Trois.Turquoise marron encre.Trois.Pour une seule ?gure captive qui regarde droit devant elle le monde incompatible.Ce qui s\u2019en va se perd ce qu\u2019on cherche à retenir des cœurs on dirait des ombres en croix.Un encadré de mémoire.Où aller avec mes propres mots pluriels?Je dis les cendres ne laissent aucune syllabe approcher je dis c\u2019est l\u2019épouvante dans l\u2019ovale cœur.Tu me regardes.Tu dis nous serons debout nous mettrons nos peurs nos morts ensemble.Il y en a toujours eu trop jusque dans ma voix tu le sais et nous parlerons ensemble de nos petits et petites disparus.Nous les replacerons les uns les unes après les autres sous le verre.Des grains de photographies d\u2019ils d\u2019elles de nous en vaste nombre à feuilleter pour que la mémoire ait un sens.Le monde dans le face à face du cœur ovale dans le face à face de Goya et de son ami el juezAltamirano avant que le noir du pire recouvre tout.Avant l\u2019inventaire vain des violents désastres de l\u2019ordre.Nous nous serrons les coudes nous nous aimons à tour de rôle poitrine haletante.J\u2019aime penser la cendre est un tableau de famille et d\u2019histoire sous un verre ovale.J\u2019aime penser la cendre comme une œuvre d\u2019art entre mes mots \u2013?la tienne.RELATIONS 792 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2017 43 * Emprunts faits à Sylvie Cotton : Disparaître, Rester/ Partir, Parfois j\u2019ai peur, Contempler la mort, la mort réveille, et les mots « chaussures » et « valise », objets vus dans son atelier et dont nous avons parlé ensemble.** Un monde inondé, œuvre du photographe Gideon Mendel. 44 RELATIONS 792 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2017 L\u2019auteur est écrivain et philosophe ors des élections partielles dans le comté de Gouin, en mai dernier, une publicité xénophobe du Parti indépendantiste nous enjoignait de «?Choisir notre Québec?».Sous le titre choc, deux photos étaient juxtaposées présentant une jeune femme à bonnet bleu et une autre sous le tchador.En réalité, l\u2019a?che n\u2019avait rien à voir avec le Québec?: elle était empruntée au Front national français.Mais quel en est le sens?Ce procédé démagogique consistant à placer un électeur en face d\u2019un tel choix est le propre d\u2019une stratégie de pouvoir.Lorsqu\u2019on pose la question?: «?Quel Québec voulez-vous?», sous la forme d\u2019un fausse alternative (un Québec laïc ou religieux?un Québec endetté ou en dé?cit de services?), on est devant le déraillement programmé de la pensée.Et cela, c\u2019est de la violence, car la violence, c\u2019est la force sans la pensée.Penser avec quatre variables ou plus, c\u2019est l\u2019a?aire des génies?; penser avec trois variables exige déjà beaucoup?; penser avec deux, c\u2019est à peine penser, et s\u2019il s\u2019agit d\u2019une alternative entre deux opinions contraires, ce n\u2019est plus penser du tout.Penser, ce n\u2019est pas sortir de la réalité, c\u2019est plutôt marcher avec la réalité.Pour marcher, il faut un corps et un cerveau qui coordonnent les deux jambes, car s\u2019il fallait choisir entre une jambe ou une autre, on ne marcherait plus du tout.Demander à une personne de choisir entre deux positions opposées ne peut que paralyser la pensée.Lorsqu\u2019on ne pense plus, on magazine entre deux opinions.La polarisation qui en résulte est la route assurée vers la violence.L\u2019image d\u2019une route qui se divise en deux, en nous forçant à tourner à gauche ou à droite, ne correspond pas à un choix politique, mais bien à un traquenard.Pourquoi?Que ce soit à l\u2019échelle d\u2019une famille, d\u2019un village, d\u2019une grande ville, d\u2019un pays ou du monde entier, la politique n\u2019est jamais rien d\u2019autre que la volonté d\u2019agir sur une réalité qui comporte des forces multiples et complexes : économiques, sociales, psychologiques, morales\u2026 C\u2019est comme naviguer sur un océan mû par des courants, harcelé par des vents et parsemé de récifs : on ne choisit pas une route par rapport à une autre sur une page blanche et abstraite, on compose plutôt avec les forces en présence en vue de ne pas chavirer et, si possible, d\u2019améliorer l\u2019équilibre à court terme et la quiétude à long terme.Dans le cas de la vie politique, il ne s\u2019agit pas de mener le navire à un port qui n\u2019existe que dans la tête de quelqu\u2019un.Le but de la politique n\u2019est pas d\u2019arriver quelque part dans le monde imaginaire d\u2019Adam Smith, le capitaliste, ou de karl Marx, le socialiste.Le but de la vie politique, c\u2019est d\u2019arriver à un équilibre viable, à un état de paix qui permet à chacun de s\u2019épanouir.Sinon, nous nageons en plein délire, à s\u2019imaginer le monde musulman selon l\u2019idée d\u2019un tel ou le monde laïque selon l\u2019idée d\u2019un autre, ou bien à fantasmer un retour au passé à la manière d\u2019un Donald Trump ou d\u2019un Vladimir Poutine, ou encore à vouloir réaliser une utopie naturaliste pour les uns, ou arti?cialiste pour les autres\u2026 Toutes ces directions imaginaires mènent inévitablement à la violence.La paix demande d\u2019avoir pour but l\u2019équilibre et la santé du navire entier et non pas de choisir parmi di?érentes images toutes faites de l\u2019avenir.Pour cela, il faut composer avec les forces de la mer, de l\u2019équipage et des passagers.Les plus grandes forces qui, aujourd\u2019hui, soulèvent et secouent notre navire québécois sont planétaires plutôt que nationales.Mentionnons-en quelques-unes.D\u2019abord cette déferlante de ceux et celles qui ont faim ou qui sou?rent en raison de guerres ou de persécution, et qui refusent de se laisser mourir sans d\u2019abord risquer leur vie pour atteindre des pays plus sûrs, comme le nôtre.Il y a aussi les terribles conséquences de la dégradation écologique provoquée par notre économie fondée sur les énergies fossiles, qui ne dis paraîtront pas parce qu\u2019on fait semblant qu\u2019elles n\u2019existent pas.Pensons ensuite au capitalisme ?nancier en quête avide de pro?t, menant à une concentration telle de capitaux virtuels qu\u2019il engendre la pauvreté et étou?e l\u2019économie réelle.En?n, soulignons l\u2019aspiration intarissable de l\u2019être humain à vivre une vie qui a du sens, quoi qu\u2019en disent ceux qui se sentent au-dessus des questions dites «?spirituelles?» ou «?religieuses?»\u2026 Ces quelques forces \u2013 il y en a bien d\u2019autres \u2013 ébranlent notre navire.On peut les voir comme des ennemies, mais ce sont des vents qui nous permettent d\u2019avancer, d\u2019exercer notre volonté dans le vrai monde.Le navigateur peut bien les détester, mais c\u2019est avec elles qu\u2019il doit composer la paix et l\u2019amélioration des conditions humaines.Notre devoir de citoyen et de citoyenne ne consiste pas seulement à choisir nos navigateurs en fonction de leur aptitude à penser et à agir dans la réalité, mais à participer à des mouvements en vue d\u2019équilibrer le navire entier.Pour cela, il nous faut, chacun, chacune, apprendre à penser plutôt que de gober les opinions toutes faites des autres.Actuellement, il s\u2019agit surtout d\u2019éviter à tout prix de tomber dans le piège d\u2019un choix abstrait entre deux images caricaturales du monde, car alors, c\u2019est la haine, l\u2019enfermement, la déroute, la guerre, la compétition maniaque et le malheur qui nous guettent assurément.Il y a au moins 10?000 ans d\u2019histoire qui le prouvent.questions de sens L Choisir notre Québec Jean Bédard Et jamais l\u2019huile ne tarit Histoire de mon parcours théologique GREGORY BAUM Traduction d\u2019Albert Beaudry Montréal, Fides, 2017, 280 p.regory Baum est un intellectuel, dans le meilleur sens du mot?: il cherche à déchi?rer la réalité du monde et à lui donner du sens.Il est aussi théologien \u2013?cet intellectuel de la foi?\u2013, qui le fait à la lumière de l\u2019Évangile et de la tradition chrétienne.Il ne se considère pas important, comparé aux Yves Congar, karl Rahner, Gustavo Gutiérrez et Hans küng qu\u2019il a côtoyés.C\u2019est pourtant un géant de la théologie?! Constitué de 40 courts chapitres, le livre retrace la vie de l\u2019auteur, en lien avec sa pensée, avant de se livrer, dans les 15 derniers chapitres, à l\u2019exercice très direct de l\u2019entretien sous la forme de «?questions et réponses?» sur ses idées, ses expériences, sa vie personnelle.Le parcours de Baum est unique et fascinant, sur le plan humain comme sur le plan spirituel?: né en Allemagne dans une famille protestante d\u2019origine juive, il doit se réfugier en Angleterre à 16 ans, un peu avant la Seconde Guerre mondiale?; quand celle-ci est déclenchée, en tant que ressortissant allemand, il est alors envoyé dans un camp d\u2019internement au Québec.Libéré pour étudier les mathématiques et la physique en Ontario, puis aux États-Unis, il se conver tit au catholicisme en 1946, à la suite de la lecture des Confessions de saint Augustin, puis entre dans la communauté religieuse du même nom.Après des années d\u2019études en théologie à Fribourg, il est ordonné prêtre et deviendra l\u2019un des jeunes experts nommés au concile Vatican II.Il vivra (et in?uen- cera) cette grande aventure ecclésiale au sein du Secrétariat pour l\u2019Unité chrétienne.Il enseignera par la suite la théologie à l\u2019Université de Toronto, de 1959 à 1986, même s\u2019il quitte la prêtrise et sa communauté religieuse en 1976, en désaccord avec la position de l\u2019Église catholique sur les questions d\u2019éthique sexuelle.Marié pendant 30 ans jusqu\u2019au décès de son épouse, il déménage avec elle au Québec en 1986 pour y enseigner la théologie à l\u2019Université McGill, poste qu\u2019il occupera jusqu\u2019à sa retraite en 1999.Dès son arrivée au Québec, il n\u2019a cessé de collaborer avec le Centre justice et foi et la revue Relations, dont il a été membre du comité de rédaction durant 30 ans.C\u2019est au terme d\u2019une vie riche et mouvementée que l\u2019auteur a ?nalement cédé aux demandes de nombreux amis et accepté de revenir sur son parcours.Mais, ?dèle à la passion de sa vie, il le fait dans une perspective exclusivement théologique.S\u2019il est exceptionnellement transparent, même sur des aspects très intimes de sa vie personnelle, Gregory Baum n\u2019est pas intéressé par les anecdotes ou les détails biographiques?; l\u2019objectif du livre est de nous permettre de suivre, de manière chronologique, l\u2019évolution de sa pensée.Les événe- ments n\u2019ont ici d\u2019importance que dans la mesure où ils déclenchent ou expliquent telle ou telle découverte, prise de conscience ou nouvelle orientation de sa foi et de sa pratique.Gregory Baum, en e?et, est un théologien du réel et de la pratique.Très tôt, en raison même de ses pérégrinations géographiques et intellectuelles, il réalise que la pensée est fortement in?uen- cée par son contexte social et culturel.Cela le mènera presque naturellement hors des sentiers battus, sans cesse interpellé par les nouvelles questions ou les nouveaux dé?s?: de Vatican II au suicide assisté en passant par le pluralisme religieux, la théologie de la libération et les questions d\u2019éthique sexuelle.Ce livre est exceptionnel à plus d\u2019un titre.Malgré la densité du contenu et la richesse de la ré?exion, il est facile à lire.Il nous fait aussi explorer une grande variété de questions qui ont habité Gregory Baum tout au long de sa vie, de la culpabilité allemande face à l\u2019Holocauste à l\u2019homosexualité en passant par les problèmes d\u2019identité, le pluralisme et le relativisme, ou encore les rapports avec l\u2019islam.En?n, le livre fournit une synthèse fort instructive de nombreux courants de pensée et penseurs qui ont marqué le dernier siècle?: l\u2019École de RELATIONS 792 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2017 45 RecensionS \u2022 livres Francfort, Jules Isaac, Maurice Blondel, karl Polanyi, Rosemary Ruether et Fernand Dumont, pour n\u2019en nommer que quelques-uns.Voilà un précieux héritage à portée de main, quelles que soient nos options, dont on ne peut que remercier Gregory Baum.dominique boisvert Chaplin et ses doubles Essai sur l\u2019identité burlesque CHRISTIAN GODIN Ceyzérieu, Éditions Champ Vallon, 2016, 209 pue pourrait-on ajouter au monument Chaplin en ce XXIe siècle, après les monographies des plus importants historiens du cinéma, de Georges Sadoul à Jean Mitry, sans oublier les études originales également parues au milieu du XXe siècle sous la signature d\u2019André Bazin ou même de Sergueï Eisenstein?Dans ce nouveau livre qui paraît un demi-siècle après les ouvrages évoqués, le philosophe français Christian Godin prouve qu\u2019il reste encore beaucoup à écrire sur le personnage de Charlot, le double de Charles Spencer Chaplin, et c\u2019est précisément sous l\u2019angle du dédoublement que son analyse thématique est ancrée.Les personnages dédoublés, les sosies et les doubles personna - lités abondent dans l\u2019univers chaplinesque?: de ce brave coi?eur moustachu qui ressemble comme un jumeau à Hitler dans Le Dictateur (1941) à cet élégant Monsieur Verdoux (1947), dont le charme cachait en fait un tueur en série.Même le personnage de la jolie compagne de Char- lot, tenu par Paulette Godard dans Les Temps modernes (1935), était comme lui un vagabond, mais au féminin.En ayant à l\u2019esprit le thème du double, on repense, par ailleurs, à des personnages secondaires qui se dédoublent, comme cet alcoolique fortuné qui se prend d\u2019a?ection pour le vagabond Charlot dans un moment d\u2019ivresse, mais qui, une fois dégrisé, ne le reconnaît plus et le chasse à tout coup.En outre, certains des derniers longs métrages tournés en exil, comme Les Feux de la rampe (1952) et Un Roi à New York (1956), permettent à leur auteur de transmettre un message de tolérance, avec en toile de fond une critique acerbe sur la super- ?cialité de la société américaine et du consumérisme.Le thème du double avait déjà été utilisé en tant que grille d\u2019analyse il y a un siècle, par exemple par le psychanalyste viennois Otto Rank dans une analyse pionnière des premiers ?lms expressionnistes allemands.Mais c\u2019est ici la première fois qu\u2019une étude en français porte spéci?quement sur ce thème dans l\u2019œuvre de Charlie Chaplin.Beaucoup de ses ?lms y sont commentés, non pas chronologiquement, mais thématique- ment.De courts résumés individuels permettent au lecteur n\u2019ayant pas vu toute sa production de s\u2019y retrouver.Un seul regret?: qu\u2019aucun photogramme tiré des titres décrits n\u2019accompagne le texte.Auteur proli?que et rigoureux (il avait fait paraître le cycle intitulé La totalité?: les pensées totalisantes, chez le même éditeur), mais également cinéphile exigeant, Christian Godin revoit, résume et étudie intelligemment tous les ?lms d\u2019un des plus grands cinéastes de tous les temps pour y mettre en évidence la duplicité, les dédoublements de personnalité, les faux-semblants, le jeu des apparences et l\u2019illusion de la grandeur.Mais là où une partie du public ne voyait qu\u2019une série de gags loufoques, Christian Godin nous fait clairement voir l\u2019humanisme et la profondeur du message universel et intemporel de l\u2019auteur génial de La ruée vers l\u2019or (1925) et de tant d\u2019autres chefs-d\u2019œuvre.Ce livre, axé sur les identités et sur la notion d\u2019auteur, nous incite à revoir toute l\u2019œuvre de Chaplin, récemment rééditée en deux généreux co?rets DVD (The Charlie Chaplin Collection, 1 et 2) par warner Bros.dans des versions restaurées et sous-titrées en français, pour notre plus grand plaisir.Yves Laberge Le Progrès sans le peuple Ce que les nouvelles technologies font au travail DAVID NOBLE Traduction de Célia Izoard Montréal, Éditions de la rue Dorion, 2016, 256 p.n retrouve au- jourd\u2019hui une panoplie de publications critiques sur le progrès technologique.Ce qui distingue l\u2019ouvrage de David Noble est son propos résolument engagé et une analyse de classe de la technologie s\u2019inscrivant dans le champ de l\u2019histoire sociale expliquant comment l\u2019automatisation a contribué à la déquali- ?cation, à la précarisation, à la délocali- sation, à la sous-traitance, bref, à la dépossession des travailleurs et des travailleuses.Dans ce recueil d\u2019articles écrits dans les années 1980 mais toujours actuels, l\u2019historien des sciences et techniques ne vient pas seulement déconstruire l\u2019idéologie du progrès qui était censé multiplier nos capacités d\u2019action : il nous convie à la résistance devant cette «?dégradation systématique de l\u2019humanité au rang de supports temporaires de production et d\u2019accumulation?» (p.14).Le caractère hégémonique de cette idéologie du progrès n\u2019est pas nouveau selon Noble.Il remonterait au XIXe siècle et à la première révolution industrielle caractérisée par la mécanisation du travail qui, refrain connu, devait être vue comme un processus inéluctable auquel il fallait nécessairement s\u2019adapter.Encore aujourd\u2019hui, cette conception fataliste d\u2019un déterminisme technologique faisant du progrès une réalité naturelle quasi darwinienne se retrouve dans des expressions abstraites comme «?On n\u2019arrête pas le progrès?» et détourne notre attention des enjeux concrets d\u2019exploitation.À cet égard, 46 RELATIONS 792 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2017 RecensionS \u2022 livres l\u2019auteur ne s\u2019en prend pas seulement aux stratégies capitalistes et aux groupes industriels qui en assurent le dévelop - pement?; il critique également ceux qui, historiquement, devaient défendre les travailleurs mais qui, envoutés par le chant des sirènes du progrès technologique, ?nissaient par s\u2019y soumettre.La première révolution industrielle, qui a vu naître le mouvement ouvrier, a néanmoins donné lieu à des actes de résistance à ce «?progrès?».L\u2019auteur rappelle et réhabilite la lutte trop mal connue des luddites, ces tisserands anglais qui, au début du XIXe siècle, brisaient les nouvelles machines parce qu\u2019ils refusaient d\u2019être dépossédés de leur travail.Cependant, la deuxième révolution industrielle, que l\u2019auteur associe à la vague d\u2019informatisation d\u2019après- guerre aux États-Unis, ne donna pas lieu à un tel mouvement de révolte \u2013?Noble allant même jusqu\u2019à parler de paralysie collective devant cette nouvelle o?en- sive technologique.Progressisme oblige, les représentants ouvriers devaient porter allégeance au sacro-saint progrès technologique amalgamé au progrès social, et ce, même s\u2019il venait accentuer les rapports de domination, le «?laisser-innover?» devenant un autre visage du laisser-faire de l\u2019économie de marché.Coupée de la concrétude et du présent de la réalité des travailleurs, la question technologique se retrouvait projetée dans une vision fantasmatique d\u2019un monde à venir qui ouvrait peut-être des chantiers de recherche prometteurs pour les universitaires, mais abandonnait les travailleurs dans un état de subordination.Qu\u2019en est-il alors des solutions de rechange technologiques?À cette question, l\u2019auteur répondrait par une autre?: peut-on créer de telles alternatives sans transformer à la base les rapports de pouvoir?Car David Noble nous met en garde contre les fausses promesses qui «?renforcent le fétichisme culturel pour la transcendance technologique?» (p.53).Comme le proclamaient les ouvriers de General Motors en Ohio lors de leur mobilisation, au début des années 1970, il importe de reconnaître d\u2019abord que le progrès technologique est un processus politique et non un processus automatique et inévitable.L\u2019auteur ne condamne pas toute forme de technologie?; il nous invite plutôt au dépassement de l\u2019attitude révérencieuse ainsi qu\u2019au débat politique permettant l\u2019élaboration de critères de discernement.Rappelant l\u2019importance de ne pas confondre avenir et présent \u2013?car «?on ne peut pas plus se permettre de délaisser l\u2019avenir au pro?t de préoccupations immédiates, qu\u2019on ne peut se concentrer sur l\u2019avenir en abandonnant le présent?»?\u2013, l\u2019auteur conclut qu\u2019il faut lier les deux et, dans cet esprit, «?réévaluer les sciences et les technologies selon des critères liés à l\u2019enrichissement de la vie?» (p.89).Un rappel salutaire.anne-Marie claret La « pauvreté » vous rendra libres ! Essai sur la vie simple et son urgente nécessité DOMINIQUE BOISVERT Montréal, Novalis, 2016, 138 p.ominique Boisvert est sans contredit un de nos meilleurs spécialistes de la simplicité volontaire, joignant avec un rare bonheur la théorie à la pratique.Il pratique en e?et ce qu\u2019il dit, et sait nommer ce qu\u2019il fait.Membre fondateur du Réseau québécois pour la simplicité volontaire et auteur de plusieurs livres sur ce thème, il nous o?re ici une ré?exion sur la pauvreté comme source de bonheur et d\u2019accomplissement.Il le fait dans un petit livre de 12 courts chapitres dont le dernier donne le ton?: «?Pauvreté, la plus grande richesse?».Pas si simple de dé?nir la pauvreté.Au chapitre 2, Boisvert prend appui sur l\u2019essayiste iranien Majid Rahnema, auteur entre autres de Quand la misère chasse la pauvreté (Actes Sud, 2004), qui dé?nit la pauvreté comme la condition commune, normale (vernaculaire) de l\u2019humanité.On doit à ses yeux distinguer la pauvreté de la misère, laquelle est l\u2019absence des biens essentiels à la survie.La pauvreté moderne, au sens péjoratif du terme, est une réalité «?socialement fabriquée?» (p.24).Elle a un sens négatif assez proche du mot misère.Elle se caractérise par une sensation de manque?: misère matérielle, culturelle, sociale, spirituelle.Elle ne peut se saisir que par son opposé?: la richesse, qui semble signi?er l\u2019autosu?- sance et la liberté.«?Se pourrait-il que la pauvreté ne soit pas aussi détestable qu\u2019on nous l\u2019a fait croire depuis deux siècles, surtout si on la distingue bien clairement de la misère à laquelle on l\u2019associe généralement?» (p.37), demande l\u2019auteur.Le reste de l\u2019ouvrage explore et développe ce que contient cette notion de pauvreté \u2013?simplicité volontaire, pauvreté volontaire et involontaire, pauvreté et bonheur, pauvreté et justice, pauvreté et liberté, pauvreté intérieure\u2013, vertu dont Dominique Boisvert cherche à faire la promotion.Au chapitre 10, l\u2019auteur attaque de front notre conception de la propriété privée.À son avis, nous ne sommes pas propriétaires des biens de la planète mais de simples intendants qui devront rendre compte de leur gérance.La coopération est une voie à explorer et à di?user.Au chapitre 11, Dominique Boisvert explique comment il a mis en œuvre la simplicité volontaire tout au long de sa vie, au sein de sa famille et auprès de ses amis, choisissant des emplois en général peu rémunérés, travaillant à temps partiel, prêtant son argent sans intérêt.Un très beau chapitre, très convaincant.En?n, en guise de conclusion, l\u2019auteur esquisse avec beaucoup de pudeur quelques pistes de ré?exion chrétienne.andré beauchamp RELATIONS 792 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2017 47 RecensionS \u2022 livres La sainte au sablier Carnet d\u2019un pèlerin PHILIPPE LE GUILLOU Paris, Salvator, 2017, 157 p.l\u2019ombre de la réformatrice du Carmel à Avila, sa grande homonyme du XVIe siècle, Thérèse Martin aura voulu «?rester petite?», ?dèle à «?l\u2019esprit d\u2019enfance?» et au nom qu\u2019elle prit avec le voile, à Lisieux?: non pas Thérèse de Jésus, comme son illustre devancière, mais Thérèse de l\u2019Enfant-Jésus.Dans cet ouvrage qu\u2019il lui consacre, le romancier et essayiste Philippe Le Guillou alterne les chapitres sur la vie de la sainte, composés en italique, avec le récit circonstancié du pèlerinage qu\u2019il mène sur ses traces, de sa maison d\u2019enfance à la basilique élevée en son honneur, en passant par la cathédrale et le Carmel de Lisieux.À l\u2019éternelle jeunesse de la morte de 24 ans viendront inéluctablement s\u2019entremêler, au ?l du trajet, les souvenirs d\u2019enfance de Le Guillou et, pouvons- nous ajouter, ceux de bon nombre de lecteurs nés avant les années 1960.Dans la demeure «?sans faste ni apprêt?» au bout d\u2019une venelle, le pèlerin visite la chambre d\u2019une enfant, avec l\u2019exposition de ses jouets, de ses cahiers et livres d\u2019école \u2013?l\u2019autobiographie de Thérèse, Histoire d\u2019une âme, consistera justement pour Le Guillou en une série de «?cahiers de perpétuelle écolière?» dans lesquels s\u2019accumulent «?les riens?» d\u2019une existence, comme sous la plume d\u2019une diariste.Mais l\u2019auteur s\u2019attarde surtout au petit jardin derrière la maison.Près d\u2019une balançoire se manifestent le «?sens de la terre?», les «?préoccupations bien horizontales?» d\u2019une provinciale de la ?n du XIXe siècle.La sainte a?ectionne «?la petite nature?» à la Rousseau, celle que l\u2019on trouve par terre, que l\u2019on ramène avec soi pour la coller dans un herbier ou en faire des tisanes.C\u2019est ici le royaume d\u2019une petite ?lle d\u2019humble condi - tion.Une Thérèse aux petits riens s\u2019esquisse déjà sous nos yeux.Le sablier qu\u2019elle tient d\u2019une main sur la célèbre photographie que l\u2019éditeur nous o?re en bandeau du livre n\u2019évoque pas seulement, selon l\u2019auteur, le métier de vendeur d\u2019articles d\u2019horlogerie de son père, ou la mesure des di?érents temps du cloître (oraisons, rencontres au parloir, etc.), mais la vanité du jouet insigni?ant que nous sommes sous le soleil.Thérèse s\u2019imagine en e?et en «?jouet du pauvre?» entre les mains de l\u2019Enfant-Jésus.En 1888, l\u2019évêque cède à ses demandes répétées d\u2019entrer exceptionnellement au Carmel dès l\u2019âge de 15 ans.Le couvent sera cependant pour la sainte un désert plutôt que le prolongement du jardin de son enfance?: «?l\u2019univers conventuel est tissé de petits riens?», marqué du sceau d\u2019une horizontalité devenue sèche et aride.Le Guillou insiste pour dire que le sablier se remplit alors de cendre.Les modestes ?eurs des champs manquent momentanément à la novice, avant le dépouillement ultime de «?la foi qui s\u2019absente?».Le monastère s\u2019applique à tout lui retirer.Ses années de réclusion trouveront, après sa mort survenue en 1897 des suites d\u2019une tuberculose virulente \u2013?«?la maladie des pauvres?», souligne Le Guillou?\u2013, un écho auprès des «?âmes communes, loin des sommets?», dans les tranchées des soldats de la Première Guerre mondiale et dans l\u2019existence courante de ceux qui peinent avec ou sans Dieu, ce qui explique probablement sa désignation de «?sainte contemporaine?».Thérèse Martin apparaît, à travers le livre de Philippe Le Guillou, comme l\u2019accessible sainte à la «?petite voie?».Canonisée en 1925, elle devint celle qui intercède pour les gens ordinaires d\u2019ici et les pauvres du tiers-monde.Elle a nourri une fascination un peu naïve pour «?l\u2019enfance spirituelle?» et magni?é la vie apparemment banale (puisqu\u2019elle ne l\u2019est jamais) de tout un chacun, à distance du faste que l\u2019Église encore triomphante réserva néanmoins à la basilique de pèlerinage et à sa consécration, en 1937, par le cardinal Pacelli, celui qui allait devenir deux ans plus tard «?le dernier des papes pharaons?», sous le nom de Pie XII.Et aujourd\u2019hui qui sait?Peut-être qu\u2019au-delà de toute nostalgie, sa posture d\u2019humilité, voire son e?acement, pourraient nous inspirer la retenue devant la démultiplication de nos ego.Jean-claude brochu 48 RELATIONS 792 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2017 RecensionS \u2022 livres Merci Patron ! Réalisation: François Ruffin Production: Fakir et Mille et une productions France, 2016, 84 min.ne région du nord de la France ravagée par les délocalisations, les fermetures, les pertes d\u2019emplois par centaines\u2026 Là, la violence des riches, pour employer l\u2019expression de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot (La violence des riches.Chronique d\u2019une immense casse sociale, La Découverte, 2013), est innommable.François Ru?n, journaliste, auteur, reporter, fondateur de Fakir (le «?journal fâché avec tout le monde?») et, contre toute attente, élu député de la France insoumise à l\u2019Assemblée nationale en juin dernier, s\u2019y bat aux côtés des sinistrés depuis des années.Comme ces ouvriers qui ont perdu leur emploi à la fermeture de leur usine par le groupe LVMH, au nom des pro?ts des actionnaires, et qu\u2019on découvre au début de Merci Patron?! Sur la suggestion de Ruf- ?n, qui se met lui-même en scène dans le documentaire, certains d\u2019entre eux achètent des actions pour pouvoir assister à l\u2019assemblée générale du groupe LVMH, dirigé par l\u2019homme le plus riche de France, Bernard Arnault.Sidérés, ils y découvriront une violence supplémentaire?: après l\u2019accueil au champagne, les grands actionnaires sont envoyés dans une salle à part avec Arnault et le conseil d\u2019administration tandis qu\u2019eux, les petits, assistent au déroulement de l\u2019assemblée sur écran, sans pouvoir intervenir\u2026 Ru?n ne se privera pas d\u2019y semer la zizanie, jusqu\u2019à s\u2019en faire vigoureusement expulser.Le cinéaste rencontre ensuite Serge et Jocelyne klur, dont la maison est sur le point d\u2019être saisie.Depuis que l\u2019usine où ils travaillaient, également liée à LVMH, a été délocalisée, ils vivent avec trois euros par jour et cherchent désespérément un emploi.Il n\u2019en faut pas plus à François Ru?n pour proposer son aide.Il élabore une ahurissante stratégie pour forcer Bernard Arnault à leur verser une compensation ?nancière, pro?tant du contexte explosif provoqué par l\u2019annonce du déménagement du pdg en Belgique pour raisons ?scales.À force de ruses rocambolesques, Ru?n ?nira par obtenir un emploi pour Serge, et l\u2019argent qui sauvera les klur d\u2019une saisie\u2026 La séquence des négociations entre les klur et un représentant de LVMH, ?lmée par une caméra cachée, donne lieu à des moments incroyables, notamment lorsque le couple joue les imbéciles a?n de mieux berner le négociateur \u2013?sans parler de la présence de Ru?n, déguisé, se faisant passer pour leur ?ls?! Source d\u2019une grande jubilation (comme la victoire de David contre Goliath est douce?!) et d\u2019un délicieux malaise («?mais\u2026 ils font aux riches ce que les riches leur ont fait?!?»), Merci Patron?!, qui a récemment remporté le César du meilleur documentaire, a attiré les foules en France comme le fait rarement ce type de ?lm\u2026 Mais quelque chose d\u2019autre s\u2019y passe, de plus rude, et que l\u2019on trouvait déjà formulé par François Ru?n dans son essai La guerre des classes (Fayard, 2008)?: «?J\u2019avais, certes, éparpillées devant moi, toutes les pièces du monde social.Les vaincus, croisés lors de reportages?: ouvriers de Flodor whirlpool Delsey ECCE dont les usines sont délocalisées en Inde Slovaquie Pologne, jeunes du quartier Nord condamnés à d\u2019épisodiques missions d\u2019intérim, routier qui sombre dans la schizophrénie pour cause de surmenage, etc., de quoi rédiger une encyclopédie du malheur.Aucun mort de faim ni de froid, non, juste des vivants à moitié mornes, à l\u2019espérance éteinte, dont l\u2019avenir se rétrécit comme une peau d\u2019éternel chagrin [\u2026] tandis que les vainqueurs transforment la planète, désormais \u201couverte\u201d, en leur vaste terrain de jeux?» (p.13-14).Comme le dit le négociateur de LVMH à la famille klur, ces derniers sont l\u2019exception qui con?rme la règle?: «?Vous, vous avez de la chance que ça se passe comme ça, mais pour les autres, c\u2019est terminé?!?» * * * Un moment de Merci Patron?! est particulièrement marquant?: celui où Serge klur explique au cinéaste que, comme dans un épisode de La Petite maison dans la prairie, si on veut lui prendre sa maison, c\u2019est simple, il va y «?foutre le feu?».Son regard, en disant ces mots, et le silence du réalisateur?: presque insoutenables\u2026 Malgré la joyeuse irrévérence de toute l\u2019entreprise, se pro?le donc également dans Merci Patron?! la fatalité de la violence aveugle des puissants?: «?C\u2019est sans haine que, traversant une pelouse, nous écrasons des fourmis par milliers.Ainsi les vainqueurs traversent-ils l\u2019existence.Sans haine.Écrasant des vaincus qu\u2019ils ne voient même pas?», constate François Ru?n dans son ouvrage (op.cit., p.141).Chaplin disait que si la vie est une tragédie lorsque ?lmée en gros plan, elle devient une comédie une fois vue en plan large.C\u2019est sans doute là que réside la force de Merci Patron?!, dans cet art de susciter à la fois des larmes d\u2019hilarité et de rage, d\u2019impuissance et de commisération, jusqu\u2019à vous laisser à la fois heureux et très en colère.Informé, donc abattu, mais aussi ?n prêt pour le combat.Mélikah abdelmoumen RELATIONS 792 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2017 49 RecensionS \u2022 DocumEntaiRe etour de la ville, en bus.Fleuve bas, vert-de-gris, deux bouées en corps de noyés debout dérivent dans le courant entre les étocs à ?eur d\u2019eau.Une barge chargée de métal rouillé ?le nonchalamment vers le large, abandonnant un long sillage d\u2019argent.Champs verts, champs jaunes, avoine et mil déjà, prés tranchés au cordeau.Lune pâlotte dans un ciel bleu de fumée.Un goéland bat furieusement des ailes dans le grand vide sans commencement ni ?n.C\u2019est que depuis une heure le vent est mort, l\u2019oiseau doit faire l\u2019ouvrage tout seul.Je regrette amèrement la belle époque où l\u2019on pouvait ouvrir les fenêtres des autobus et où je sortais la tête pour entendre le bruit d\u2019éventail des ailes, la tourmente des feuillages et même, parfois \u2013?bien que je savais l\u2019a?aire improbable?\u2013 la reptation saccadée d\u2019une vipère dans l\u2019herbe au bord du chemin.J\u2019étais alors \u2013?le suis-je resté, un peu, assez?\u2013 celui qui attend passionnément les petits miracles acoustiques?: l\u2019aile du brouillard frôlant la cime d\u2019un orme, le chuintement de la neige glissant sur une vitre, l\u2019invisible criquet crépitant d\u2019amour, la braise chantant bas d\u2019un feu mal éteint, la tremblante agonie du papillon sur une marche de la galerie.Con?ant jusqu\u2019à l\u2019intrépidité, je ne laissais pas au matin le temps de s\u2019avancer vers moi, vite je faisais la moitié du chemin, happé par les crépitements qui m\u2019encerclaient.La lumière de cinq heures du soir en rase-mottes e?eure les tiges sèches et cuivrées du blé d\u2019Inde de la vieille année.Les labours sont ceux du champ de blé de Van Gogh, d\u2019un bleu lavande ourlé de rose, le creux des sillons du violet de l\u2019intérieur de l\u2019huître.Pas un sou?e.L\u2019univers est une géante maquette où sont plantés les arbres d\u2019un vert déjà brillant, raides et immobiles comme des clochers.Une rivière surgit au détour d\u2019un bouquet d\u2019aulnes, ses rives de galets rutilent comme des plages abandonnées par les baigneurs frileux.Agonie de feu ?xe, pareille à ces dos de rivières en miroirs lisses et nets, ré?échissant le réel plus ?dèlement, plus impitoyablement que des plaques photographiques, sur les toiles de Vermeer.* * * Je lis et scribouille, attablé dans le jardin.Sommes insidieusement passés de mars à juin, au cours d\u2019une nuit de fougueux vent du sud.Le soleil me cuit visage et bras.Les grenouilles sortent de la mort, geignent et grasseyent, fraîchement émergées de la boue.La nature est une géante étourdie aux poches percées et qui donne sans compter.Ma chenille d\u2019automne est en chrysalide au bout de la branche la plus basse du chêne.Collant l\u2019oreille au cocon j\u2019entends quasiment pétiller les élytres du futur papillon.Déjà une grosse boule d\u2019œufs de ouaouarons roule dans l\u2019eau noire du petit lac, épaisse comme de l\u2019huile à moteur.Le cardinal si?e en hauteur la lancinante solitude de ses amours.De quoi tenir tête au malheur un bon quart d\u2019heure.Ça vous fait un cœur fou et qui pompe à se détraquer.C\u2019est trop, ça fait quasiment mal tellement c\u2019est bon, ce miracle de la passion qui ne se regarde pas se passionner.Que l\u2019on ait 70 ou 80 ans, on en a 15 et chaque respiration est comme un coup tiré dans le soleil.Si j\u2019étais peintre, et un bon, il me semble que j\u2019arriverais ce matin à montrer ce qui rayonne, éblouit, initie, ressuscite.Mais, tout comme je n\u2019écris pas mais scribouille, je ne peins pas mais barbouille.Peu importe?: ce qui est formidable c\u2019est ce que sans cesse on cherche et que parfois on trouve.«?La honte accompagne l\u2019innocence, le crime ne la connaît plus?», écrit Jean- Jacques Rousseau sur une de ces cartes à jouer dont il bourre les poches de sa veste en partant herboriser dans sa prairie de promeneur solitaire.Finie, ou presque, l\u2019ère interminable de la persécution, de l\u2019espérance malmenée et des doutes décourageants.Il avance dans l\u2019herbe brillante de rosée, à la recherche du chardon bleu ou de la giro?ée ravenelle et il pense \u2013?il va noter la pensée tout à l\u2019heure, en rentrant?: «?Qu\u2019on est puissant, qu\u2019on est fort quand on n\u2019espère plus rien?».Depuis l\u2019accident \u2013?il est tombé sur la tête, renversé par un gros chien danois, un soir qu\u2019il revenait tranquillement de sa promenade?\u2013 les mauvais souvenirs l\u2019ont déserté.«?Je dois toujours faire ce que je dois parce que je le dois, mais non pas par aucun espoir de succès?».Dans les choses du monde le désir était toujours mêlé d\u2019inquiétude.À présent qu\u2019il est hors du monde, il est tranquille.Il sait que «?le bonheur est un état trop constant et l\u2019homme un être trop muable pour que l\u2019un convienne à l\u2019autre?».Il considère même que ce sont ses souffrances passées qui l\u2019ont conduit à cette sérénité ?nale, où en?n le cœur l\u2019emporte sur l\u2019imprudent raisonnement.L\u2019ancien persécuté s\u2019arrête, se plie, s\u2019accroupit \u2013?ses genoux craquent comme feu qui prend?\u2013, cueille d\u2019une main tremblante, précautionneuse, l\u2019ipomée bleue ou la balsamine rose et songe?:?La rêverie me délasse, m\u2019amuse, alors que la ré?exion me fatigue et m\u2019attriste.Livrons-nous tout entier à la douceur de converser avec mon âme, puisqu\u2019elle est la seule que les hommes ne puissent m\u2019ôter\u2026 Ils auraient beau revenir à moi, ils ne me retrouveraient plus\u2026 Il sait qu\u2019il va bientôt mourir, il y consent volontiers?: «?tout doit à la ?n rentrer dans l\u2019ordre et mon tour viendra tôt ou tard?».Je dis pareil et cours me jeter dans le lac.50 RELATIONS 792 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2017 Chronique d\u2019un embusqué Premier temps R Le carnet Robert Lalonde EILLEURES CONDITIONS DE TRAVAIL Se syndiq uer ESPECT DES DROITS JTE améliorer son quotidien 800 947-6 PLUS DE 75 ANS D'ENGAGEMENT POUR LA JUSTICE SOCIALE À DÉCOUVRIR DANS UNE TOUTE NOUVELLE ANTHOLOGIE Cette anthologie de la revue Relations o?re un panorama de plus de 75 ans d\u2019engagement pour la justice sociale en même temps qu\u2019un regard sur l\u2019évolution de la société québécoise.Préfacée par le sociologue Jean-Philippe Warren, elle regroupe une quarantaine de textes témoignant de l\u2019ancrage de Relations dans l\u2019actualité de son époque, et ce, à quatre étapes distinctes présentées par Suzanne Clavette (de 1941 à 1959), Albert Beaudry (de 1960 à 1979), Suzanne Loiselle (de 1980 à 1999) et Jean-Claude Ravet (de 2000 à 2016).Lancement à Québec le 18 octobre et présentation, en novembre, au Salon du livre de Montréal DétAiLS : RevueReLAtionS.qC.CA | RevueReLAtionS | RevueReLAtionS "]
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