Le devoir, 13 février 2016, Cahier F
[" C A H I E R F \u203a L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 3 E T D I M A N C H E 1 4 F É V R I E R 2 0 1 6 monet.leslibraires.ca Salon des SCIENCES Jusqu\u2019au 3 avril 25 FÉVRIER À 19 H L\u2019impossible dialogue : sciences et religions 10 MARS À 19 H Liens de sang : aux origines biologiques de la société humaine Avec Yves GINGRAS Avec Bernard CHAPAIS Mauricio Segura dans le souf?e d\u2019Oscar Peterson Page F 3 Retour dans l\u2019imaginaire des contre-culturels Page F 6 C rise d\u2019Octobre.Grèves d\u2019ouvriers, répression, chefs syndicaux en prison, manifestations de masse.Soulèvements ici et là dans le monde.Groupuscules d\u2019action directe.Guerre du Vietnam\u2026 Pierre Ouellet embrasse tout cela et plus encore avec son roman Dans le temps.Mais à sa façon.Au-delà des faits, c\u2019est l\u2019esprit du temps qui est restitué.Et les idéaux, mis de l\u2019avant dans les années 1970, qui sont décortiqués.Ou plutôt, qui reprennent vie, dans toute leur nécessité.Et leur démesure.Poussés à l\u2019extrême limite.L\u2019amour libre, l\u2019imagination au pouvoir, la révolution permanente, la recherche incessante d\u2019absolus: tout est poussé à l\u2019extrême limite dans ce livre.Y compris la forme, exploratoire, allégorique, onirique, fantasmatique, qu\u2019il emprunte.Pas question ici d\u2019explication, d\u2019analyse, d\u2019élucidation.Pas de sésame ouvre-toi.Comme si l\u2019auteur n\u2019avait d\u2019autre choix pour aborder ces an- nées-là que d\u2019épouser le délire ambiant.Au risque de demeurer énigmatique.Comme si l\u2019énigme faisait partie de l\u2019époque telle que vécue de l\u2019intérieur, tout autant que de sa restitution.Pierre Ouellet nous convie à une expérience exceptionnelle dans ce roman.Expérience exigeante.Exigeant de nous une posture d\u2019ouverture, dans une sorte d\u2019attention flottante.Dans le temps se pose comme un défi.Défi de laisser le texte s\u2019imprégner en nous, faire son chemin par toutes sortes de conduits, souterrains, aériens, ou autres.Laisser les images parler, l\u2019étrangeté s\u2019insinuer.Lâcher du lest, se délester du sens tel qu\u2019on l\u2019entend habituellement.Lire avec tous nos sens.Comme on se laisserait contaminer, en somme.Pierre Ouellet, mémorialiste hallucinant Dans le temps embrasse l\u2019utopie révolutionnaire des années 1970, ici, maintenant ANNIK MH DE CARUFEL LE DEVOIR Pierre Ouellet SOURCE LES HERBES ROUGES La poète Huguette Gaulin en 1970 à l\u2019âge de 26 ans « Vous avez détruit la beauté du monde ! » Tel est le cri ultime lancé par la poète Hu- guette Gaulin alors qu\u2019elle s\u2019immole sur la place Jacques-Cartier, à Montréal, le 4 juin 1972.C\u2019est aussi sur ces mots insoutenables que renaît la série Point final consacrée cette fois aux disparitions marquantes d\u2019écrivains québécois.C A R O L E D A V I D L e Vieux-Montréal des années 70, celui de l\u2019hôtel Nelson, des bars, de la jeunesse étudiante, de la montée du féminisme et des mouvements écologiques dans l\u2019insoutenable mémoire de ce fait divers à la une des journaux.Dans mes souvenirs d\u2019adolescente : les objecteurs de conscience, la petite fille brûlée au napalm courant dans une rizière dans l\u2019interminable guerre du Vietnam, l\u2019étudiant tchèque qui répond par le feu contre l\u2019entrée des chars dans son pays et le fantôme de cette jeune femme, Huguette Gaulin.Les événements ne subsistent parfois que par une certaine arrogance.La poète n\u2019a que 27 ans quand elle s\u2019immole par le feu.À partir de ce geste, on fait d\u2019elle un personnage public.Quelques mois auparavant, elle a quitté mari et banlieue, habite seule avec son fils un modeste logement du Plateau- Mont-Royal.En consultant son carnet de notes, demeuré jusqu\u2019à aujourd\u2019hui inédit, elle écrit parlant de ce temps vécu : « Elle frémit à voir son visage joliment découpé d\u2019entre les appareils électriques de la cuisine.» Ce portrait est celui d\u2019une femme qui manifestement se sent à l\u2019étroit dans son rôle d\u2019épouse et de ménagère.Vie et poésie semblent être imbriquées dans ce quotidien por té par une grande colère.Entre «je» et «elle», ce moi soumis aux déchirures définit dans ses multiples images l\u2019identité de cette jeune femme qui se pense en rupture avec son monde.Une esthétique de la résistance Contrairement à d\u2019autres suicidés, la poète a laissé peu d\u2019indices sur les raisons de son geste.Sans doute son projet est-il à l\u2019état de sensations, de sentiments, d\u2019images qui l\u2019assaillent.Gaulin construit le deuil de soi dans ces fragments, matériau de l\u2019écriture à venir ; certains sont tapés à la dactylo, d\u2019autres écrits à la main multipliant les ratures, les reprises, les mises au point.Ils oscillent entre récits oniriques, souvenirs d\u2019enfance, journal intime qui accorde une large place à son fils et à son quotidien de femme à l\u2019étroit dans un monde qui ne la satisfait pas.« J\u2019allais faire l\u2019amour avec le feu puisque je ne trouvais pas de compagnon plus puissant, plus tenace.J\u2019allais me pervertir dans le feu, me laver à même les cendres», écrit-elle.Les blessures qu\u2019elle s\u2019infligera semblent provenir de cette difficile réunion entre le corps et l\u2019esprit.Est-ce de se sentir déjà morte que de se voir ainsi touchée par les flammes?Les frères Marcel et François Hébert sont ses voisins et amis.Elle leur confie et travaille avec eux son premier manuscrit d\u2019abord soumis à L\u2019Hexagone puis aux éditions du Jour.Pour subvenir à ses besoins, elle occupe de petits emplois.Elle lit Lautréamont, Nicole Brossard, Anne Hébert, Jacques Ferron, Nelligan.De son vivant, ses poèmes ont été publiés dans les revues Les Herbes rouges et La Barre du jour.Son œuvre courte et percutante, «Lecture en vélocipède » regroupe trois recueils \u2014 Nid d\u2019oxygène (1970), Recensement (1971) et Lecture en vélocipède (1971) \u2014, et paraît aux éditions du Jour à l\u2019automne 1972, quelques mois après le triste événement.Rien dans ses poèmes n\u2019annonce sa mort.Des mots, des vers devenus squelettes, fantômes, restes, os polis, fondés sur une esthétique de la résistance.Le travail ascétique sur la langue révèle une écriture qu\u2019on a souvent à tort qualifiée de formaliste.Ce recueil posthume ne peut être relu à travers le prisme de l\u2019autobiographie mais plutôt avec l\u2019ardeur de ce moi soumis aux déchirures luttant contre le silence, laissant l\u2019indéchiffrable se découvrir.Les vers du premier poème de Nid d\u2019oxygène : «no 588 / cimetière de la Côte-des-Neiges / le soleil ronge aérolithe à cinq heures» pointent la tombe d\u2019Émile Nelligan, figure tutélaire, ange noir.«Je lutte» Le dimanche 4 juin, le temps est à l\u2019orage.Avant de par tir, dans cette manière d\u2019être prête après un long et douloureux travail, elle laisse une note et un testament olographe à son ami : «François, amitiés.Je pars, il n\u2019est pas onze heures [\u2026] un matin on enfile sa jupe, on Huguette Gaulin, sœur de feu Vie et poésie imbriquées dans un quotidien porté par une grande colère POINT FINAL Je lutte contre la terre [\u2026] contre des forces meurtrières ; je lutte parce qu\u2019il y a des façons indécentes de mourir Huguette Gaulin « » VOIR PAGE F 4 : FEU DANIELLE LAURIN VOIR PAGE F 4 : MÉMORIALISTE Sergio Kokis Lévesque éditeur 25$ Aussi en numérique Marie-Christine Arbour Annika Parance Éditeur 24,95$ Aussi en numérique Renald Bérubé Lévesque éditeur 27$ Aussi en numérique Mona Greenbaum Remue-ménage 28,95$ Aussi en numérique Marie-Line Laplante Les Herbes rouges 24,95$ Aussi en numérique Jean-Marc Beausoleil Éditions Triptyque 22$ Aussi en numérique Richard Hétu et Alexandre Sirois Les Éditions La Presse 28,95$ Aussi en numérique Louis-Philippe Hébert Les Éditions de La Grenouillère 14,95$ Aussi en numérique Daniel Castillo Durante Lévesque éditeur 24$ Aussi en numérique Marie-Christine Boyer Éditions Triptyque 22$ Aussi en numérique Laurence Olivier Les Herbes rouges 18,95$ Aussi en numérique Barry Lane Éditions Sylvain Harvey 44,95$ VOUS LES TROUVEREZ CHEZ VOTRE LIBRAIRE FAVORI ! L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 3 E T D I M A N C H E 1 4 F É V R I E R 2 0 1 6 LITTERATURE F 3 P A L M A R È S AUTEUR/ÉDITEUR CLASSEMENT PRÉCÉDENT/ NB DE SEMAINE(S) RANG 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Romans québécois Souvenirs d\u2019autrefois \u2022 Tome 2 1918 Rosette Laberge/Les Éditeurs réunis \u2013/1 Les hautes montagnes du Portugal Yann Martel/XYZ \u2013/1 Ce qui se passe à Cuba reste à Cuba! Amélie Dubois/Les Éditeurs réunis 3/13 Le passé recomposé Micheline Duff/Québec Amérique 1/3 Naufrage Biz/Leméac 2/3 Ceux qui restent Marie Laberge/Québec Amérique 4/14 La femme qui fuit Anaïs Barbeau-Lavalette/Marchand de feuilles 6/7 Baiser \u2022 Tome 3 La belle et les bêtes Marie Gray/Guy Saint-Jean 5/4 Des nouvelles d\u2019une p\u2019tite ville \u2022 Tome 4 1970.Mario Hade/Les Éditeurs réunis 7/4 Faims Patrick Senécal/Alire 8/15 Romans étrangers City on fire Garth Risk Hallberg/Plon 1/4 Before \u2022 Tome 1 L\u2019origine Anna Todd/Homme 2/2 Les enquêtes du département V \u2022 Tome 6.Jussi Adler-Olsen/Albin Michel 3/5 Le Women\u2019s murder club \u2022 Tome 13 13e.James Patterson | Maxine Paetro/Lattès 4/3 Millénium \u2022 Tome 4 Ce qui ne me tue pas David Lagercrantz/Actes Sud 7/23 Une autre vie S.J.Watson/Sonatine éditions 5/5 La mariée était en blanc Mary Higgins Clark | Alafair Burke/Albin Michel 6/9 Invisible James Patterson | David Ellis/Archipel \u2013/1 Ugly love Colleen Hoover/Hugo Roman \u2013/1 Le fils Jo Nesbo/Gallimard \u2013/1 Essais québécois Treize verbes pour vivre Marie Laberge/Québec Amérique 1/14 Rendez à ces arbres ce qui appartient à ces.Boucar Diouf/La Presse 2/17 Rhapsodie québécoise.Itinéraire d\u2019un enfant de.Akos Verboczy/Boréal 4/3 Maudit hiver.Toutes les raisons de ne pas l\u2019aimer Alain Dubuc/La Presse \u2013/1 Manifeste des femmes.Pour passer de la.Lise Payette/Québec Amérique 9/5 Manuel de résistance féministe Marie-Ève Surprenant/Remue-ménage 5/2 Foglia l\u2019Insolent Marc-François Bernier/Édito 8/19 La médiocratie Alain Deneault/Lux 3/12 Le livre qui fait dire oui Sol Zanetti/du Québécois 6/2 L\u2019état du Québec 2016 Collectif/Del Busso \u2013/1 Essais étrangers La puissance de la joie Frédéric Lenoir/Fayard 1/3 Je dirai malgré tout que cette vie fut belle Jean d\u2019Ormesson/Gallimard 2/3 Anonymous.Hacker, activiste, faussaire, mouchard.Gabriella Coleman/Lux 3/2 Sonnez, merveilles! Kent Nagano | Inge Kloepfer | Isabelle Gabolde/Boréal 4/11 Sable mouvant.Fragments de ma vie Henning Mankell/Seuil 6/16 Une certaine vision du monde Alessandro Baricco/Gallimard 9/4 Qui est Daech?Comprendre le nouvea.Collectif/Philippe Rey 10/2 Sapiens.Une brève histoire de l\u2019humanité Yuval Noah Harari/Albin Michel 5/16 Balade avec Épicure Daniel Klein/Michel Lafon \u2013/1 Le code secret de l\u2019Univers Grichka Bogdanoff | Igor Bogdanoff/Albin Michel 8/3 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Du 1er au 7 février 2016 La BTLF (Société de gestion de la Banque de titres de langue française) est propriétaire du système d\u2019information et d\u2019analyse Gaspard sur les ventes de livres français au Canada.Ce palmarès est extrait de Gaspard et est constitué des relevés de caisse de 260 points de vente.La BTLF reçoit un soutien financier de Patrimoine canadien pour le projet Gaspard.© BTLF, toute reproduction totale ou partielle est interdite.C H R I S T I A N D E S M E U L E S L e génial pianiste montréa- lais Oscar Peterson (1925- 2007) était un personnage plus grand que nature.Assez grand pour que Mauricio Segura (Côte-des-Nègres et Bouche-à- bouche, 1988 et 2003) se prenne d\u2019audace et décide de s\u2019en inspirer pour en faire la matière d\u2019Oscar, son quatrième roman.On l\u2019a d\u2019abord appelé « the Brown Bomber of the Boogie- Woogie ».L\u2019immense Duke Ellington lui-même l\u2019avait surnommé le « maharadjah du piano ».Pour ses amis, il était simplement « O.P.».Pianiste virtuose dès l\u2019enfance, devenu professionnel à l\u2019âge de 14 ans, Peterson s\u2019est rapidement fait un nom dans le milieu du jazz grâce à l\u2019extraordinaire vélocité de son jeu et à son inventivité mélodique.Mauricio Segura retrace la trajectoire de cette comète dans un roman qui, comme pour faire écho à la dimension légendaire du pianiste, flir te un peu avec la fable.Partant de l\u2019immigration de ses parents, depuis leur petite île des Caraïbes, dans le quartier populaire de la Petite Bourgogne à Montréal, dont il fait un duo de personnages extravagants.Employé pour le Canadien Pacifique, le père était por té sur l\u2019astronomie.La mère, un peu voyante, multipliait les prophéties : « Selon elle, Oscar connaîtrait un destin qui atteindrait des sommets himalayens, mais, attention, son parcours serait semé de tentations ef froyables.» Une sorte de narrateur omniscient, faisant la somme des faits, des inventions et des colportages, nous raconte ainsi la vie du pianiste.À commencer par un moment clé de son destin : la mor t tragique de son frère aîné Brad, jeune prodige du piano et fierté de la famille, empor té trop jeune par la « peste blanche » (c\u2019est-à-dire la tuberculose).À sept ans, Oscar Peterson, c\u2019est un fait, passera un an à l\u2019hôpital pour surmonter les mêmes problèmes de santé.Forcé de délaisser la trompette en raison de la maladie, il va désormais concentrer ses ef for ts au piano \u2014 avec le succès que l\u2019on connaît.« Est-ce alors que s\u2019ouvrit, telle la f leur du f lamboyant au printemps, la plaie qui ferait naître en lui un tempérament plus introspectif, nécessaire à la création artistique ?» Pour Oscar P., l \u2019a isance matérielle, sinon la richesse, viendra vite, « tel un pirate qui tombe sur un trésor après un seul voyage en mer».Viendront aussi très vite l\u2019amour, les infidélités, les échecs conjugaux, ses passages à vide.Au cœur du roman, on trouvera la relation complexe entre le génial pianiste et son gérant (peut-être tout aussi génial), « l\u2019impresario le plus célèbre du milieu du jazz», Norman Granz \u2014 fondateur entre autres du célèbre label Verve.Ses efforts soutenus contre le racisme et la ségrégation aux États-Unis semblent être pourtant largement admis, mais l\u2019auteur d\u2019Oscar, à travers le regard de Peterson, sans jamais le nommer vraiment, en fait un personnage sombre et vénéneux guidé en toutes choses par l\u2019appât du gain.Le « diable en personne » à qui le pianiste avait vendu son âme et qui « lui avait empoisonné la vie».Autrement, Mauricio Se- gura a le plus souvent choisi d\u2019envelopper son histoire d\u2019un léger flou artistique, comme pour atténuer, dirait-on, la dimension trop biographique du roman \u2014 quitte à emprunter par moments une tonalité de livre pour enfants.Mais la touche de réalisme magique, présente dans les premières pages, s \u2019estompe au f i l de l\u2019histoire, avant d\u2019être à peu près oubliée.Un roman parcour u d\u2019un certain souffle, mais qui semble un peu aseptisé.Et qui n\u2019a ni l \u2019énergie ni le doigté de son modèle.Un modèle auquel on ne peut s\u2019empêcher \u2014 c\u2019est bien la règle du jeu \u2014 de le comparer.Collaborateur Le Devoir OSCAR Mauricio Segura Boréal Montréal, 2016, 240 pages ROMAN QUÉBÉCOIS Vie et mort d\u2019un maharadjah Mauricio Segura fait un roman de la vie du pianiste Oscar Peterson F A B I E N D E G L I S E L e trait au pinceau est noir, dense, mais il livre au final une poésie redoutable, d\u2019une sensualité étonnante, dans cette Demoiselle en blanc (Mécanique générale), adaptation en bande dessinée par Éléonore Goldberg d\u2019une pièce de théâtre imaginée il y a quelques années et recadrée ici par Dominick Parenteau-Lebeuf pour les besoins de la cause.L\u2019action se joue en par tie dans la chambre noire abandonnée d\u2019une maison de Berlin que la modernité vient de condamner à la destruction.On est 20 ans après la chute d\u2019un célèbre mur et l\u2019ef face- ment de la trame urbaine de ses derniers stigmates.Depuis 1932, une jeune fille incrustée dans le négatif d\u2019une pellicule photographique y attend pour y être révélée sur du papier.Elle trompe l\u2019ennui en se diver tissant avec un félin gribouillé sur un coin de table et sur tout en comptant les jours qui la séparent de cet instant où, sur les dunes de l\u2019île de Sylt, dans le nord de l\u2019Allemagne, un photographe a volé son image et son intimité alors qu\u2019elle commençait à se dévêtir pour se jeter à l\u2019eau.Tout est en évocation et en hypersymbolisme dans ce récit, inspiré par une série de nus photographiques du da- daïste franco-allemand Raoul Hausmann, qui, en passant par un négatif explore le thème de l\u2019incarnation, du devenir d\u2019une jeune fille qui se questionne sur les noirs, les blancs, la lumière et les contrastes qui vont finalement donner un sens à son existence.Le texte de Dominick Paren- teau-Lebeuf, à l\u2019origine pleine d\u2019images, trouve ici son complément parfait dans le coup de pinceau d\u2019Éléonore Goldberg.Avec une cer taine finesse, elle arrive parfaitement à traduire les ambiances, l\u2019éclairage, le grain, l\u2019esprit des photos d\u2019Hausmann, à l\u2019origine de toute cette histoire, dans un tout mis en dessin où la symbiose des corps avec la nature maritime, entre l\u2019improbable et le fabulé, entre le négatif et ce qu\u2019il révèle vraiment, est ici magnifiée.Les rencontres entre le théâtre et la bande dessinée sont plutôt rares.Elles peuvent, comme ici, être pleines de charme.Le Devoir LA DEMOISELLE EN BLANC Dominick Parenteau-Lebeuf et Éléonore Goldberg Mécanique générale Montréal, 2016, 310 pages BÉDÉ Double talent révélé La demoiselle en blanc fait le lien avec brio entre théâtre et bande dessinée VALÉRIAN MAZATAUD LE DEVOIR Dominick Parenteau-Lebeuf et Éléonore Goldberg ANNIK MH DE CARUFEL LE DEVOIR Mauricio Segura a le plus souvent choisi d\u2019envelopper son histoire d\u2019un léger flou artistique, comme pour atténuer, dirait-on, la dimension trop biographique du roman.D O M I N I C T A R D I F H istoire archi-familière : une jeune femme par t à l \u2019étranger dans l \u2019espoir de soigner l\u2019apathie qui l\u2019af flige \u2014 proverbial spleen adules- cent \u2014 puis est rattrapée par l\u2019inéluctable destin qui, généreusement, lui fournira une vraie raison de fuir à nouveau.Une grave raison : quelque par t en Asie du Sud-Est , Ariane apprend au téléphone le décès subit de son père.«Soyons francs, je me sentais vide et déprimée avant même que mon père meure.La dif fé- rence, c\u2019est que, maintenant, j\u2019ai une bonne excuse pour être triste », avoue la narratrice d\u2019In Between, premier roman pour adultes de Marie Demers, qui a fait paraître trois livres pour la jeunesse chez Dominique et compagnie.En Argentine, en Ir lande, en France, au Cap-Ver t, en Belgique et en Inde, la vingtenaire endeuillée flambe son héritage, baise, flâne, dort, arrose son chagrin d\u2019alcool et noue à Pau une improbable amitié avec une adorable mémé.Dans un style très oralisant, persillé d\u2019une dynamisante dose d\u2019anglais qui fera sans doute rager les zélotes du français langue pure, mais qui ne désorientera pas les habitués de la blogosphère québécoise, la jeune auteure accompagne les amours confuses et le désœuvrement d\u2019une « fille qui n\u2019a envie de rien », « personnage triste d\u2019un téléroman poche » pas spécialement douée pour l \u2019introspection (un soulagement pour le lecteur qui n\u2019en peut plus de la psychologisation à outrance).Marie Demers entrecoupe ce carnet de voyage de nombreux retours en arrière, de listes, de courriels, de coups de gueule, de passages à la troisième personne et d\u2019une bienfaisante mesure d\u2019ironie : «Faire un deuil.Faire un deuil, ostie.Donnez-moi une vraie définition, une application pratique, un mode d\u2019emploi.J\u2019entends la formule et j\u2019ai des envies de meurtre.Quelqu\u2019un peut me dire ce que c\u2019est, faire un deuil ?» demande la globetrotter, au désespoir.Une soif à étancher Échevelé, tout croche, nonchalant, souvent verbeux pour rien, agaçant par moments ; In Between est un de ces romans dont les principaux (charmants) défauts se confondent avec ceux de son personnage principal.Pourquoi cette narration exerce-t-elle alors sur nous un tel ascendant ?Parce qu\u2019il y a un rythme, voire une voracité, dans cette écriture sans fioritures, qui déteste les circonlocutions.Osons aussi, même si la notion est glissante, évoquer une sorte de palpable authenticité, se manifestant dans ce mélange de fougue et de désinvolture qui traverse le récit et qui, entre d\u2019autres mains, aurait pu être avalé par les clichés.Marie Demers raconte les errances de son Ariane comme on cale une bière sous un soleil de plomb, avec au ventre une tyrannique soif à étancher.Elle écrit sans filtre, sans souci de faire beau, préférant la justesse rêche à l\u2019image trop astiquée.Exemple : les scènes de sexe, un défi auquel achoppe une fascinante quantité d\u2019écrivains novices ou aguerris, transpirent la nécessaire impudeur de celle qui veut dire ce qui est, et non pas ce qui devrait être.On lui pardonnera d\u2019appuyer un peu trop sur le crayon du portrait générationnel, en songeant au nombre cruellement minuscule d\u2019auteurs québécois ambitionnant de nommer les atermoiements, les angoisses et les aspirations d\u2019une génération Y prise entre les abdications de leurs parents et le dur désir de ne pas (trop) leur ressembler.La longue route jusqu\u2019à soi suppose parfois des détours par le bout du monde.Collaborateur Le Devoir IN BETWEEN Marie Demers Hurtubise Montréal, 2016, 232 pages De ville en aventure Une vingtenaire fuit le deuil de son père en parcourant le globe ANNIK MH DE CARUFEL LE DEVOIR In Between est le premier roman pour adultes de Marie Demers.Quelques mesures plus loin, le climat cabotin avait complètement cédé le pas à des coups de force évoquant des grondements de fauve, des essaims d\u2019abeilles, des jeux de chat et de souris et l\u2019envol de milliers de pigeons, signifiant au public qu\u2019un génie était à l\u2019œuvre Extrait d\u2019Oscar « » Nous sommes ici dans un temps suspendu.Un temps passé, déjà lointain, révolu, mais qui a laissé des traces indélébiles.Et qui est donné à voir dans ce qu\u2019il avait de suspendu : tout et son contraire pouvait advenir, devait advenir, pour le meilleur et pour le pire.Dans le recul Nous ne sommes pas dans la nostalgie d \u2019un paradis perdu.Nous sommes dans l\u2019exploration d\u2019expériences limites qui n\u2019ont pas abouti, ou à tout le moins, n\u2019ont pas atteint le but fixé.Nous sommes dans le recul.Le recul des années.Celui qui raconte, mais sans raconter vraiment (« On ne raconte pas un temps pareil : on l\u2019évoque, l\u2019invoque\u2026 »), a atteint le grand âge au- jourd\u2019hui, prend-il le soin de préciser.C\u2019est un travail de mémorialiste, de biographe qui le motive.Mémorialiste impressionniste, biographe subjectif qui nous immerge dans le quotidien hallucinant, halluciné, d\u2019une petite bande de jeunes dont le narrateur faisait lui-même par tie dans les années soixante-dix.À la tête du groupuscule qui de plus en plus prendra l\u2019allure d\u2019une secte : un cer tain Jean Lhomme.C\u2019est lui qui a les idées, le vocabulaire, les références, le charisme.C\u2019est lui qui insuffle l\u2019impulsion d\u2019agir.Lui qui a des visions, des révélations.Lui, Jean Lhomme, insurgé qui cherche la vérité, la lumière, aussi bien dire la Grande Clairière, au milieu du chaos, de l\u2019obscurité, de la forêt.Il s\u2019avère une sorte de gourou prêt à tout, un mégalomane, un bourreau prêt à défier la mort, à maltraiter son corps, celui des autres aussi.Il s\u2019exprime par paraboles, par énigmes.Les autres ne le comprennent pas vraiment, mais ils le suivent.À ses côtés, sa muse : Faye Rose.Aussi l\u2019icône de toute la bande.Femme symbole, femme désir, femme phare, femme martyre, déesse de l\u2019amour et de la révolution, qui danse nue dans sa beauté offerte.Avec Rose Faye et Jean Lhomme, le narrateur forme en ce temps-là une sorte de trinité.Lui-même, s\u2019il par t icipe aux actes dits révolutionnaires, aux coups d\u2019éclat, aux expériences l imites du groupe, s\u2019il s\u2019enflamme, se déchaîne sexuellement, est aussi en retrait.Observateur engagé, témoin impliqué, il consigne dans ses carnets les actions, idées, rêves, sensations, espoirs, désespérances et dérèglement des sens qui surviennent parmi les siens et chez lui.Ce serait donc à par tir de ces carnets, source servant de guide-témoin, que le narrateur peut aujourd\u2019hui nous faire revivre l\u2019état d\u2019esprit qui animait la petite tribu à laquelle il appartenait, sorte de microcosme extrémiste représentatif de l\u2019époque.Ainsi : «On inventerait ça : le Front de libération de l\u2019Air\u2026 que Lhomme appelait le Front de libération de la Parole.On ne libérerait pas un territoire mais une mémoire.On ne créerait pas un pays mais un espoir : un espoir sans nom, une espérance sans fin\u2026» Autrement dit : «Aucun objet ne tiendrait devant un tel désir, qui s\u2019étendait à l\u2019infini\u2026 sinon la Grande Clairière où l\u2019on imaginait qu\u2019il se perdrait, nous avec lui, notre but ultime étant de nous fondre à jamais dans un désir sans objet, le désir du désir, comme la colère se nourrit d\u2019elle, de celle de Dieu, du monde entier : l\u2019ire absolue, la furie nue.On libérerait l\u2019aire\u2026 pour que les souf fles passent\u2026 tous les barrages, toutes les frontières.» Se métamorphoser C\u2019est à une révolution permanente, totale, qu\u2019aspire en ce temps-là la troupe.C\u2019est à une insoumission généralisée qu\u2019elle prétend se livrer, nourrie de textes sacrés, de mythologie, de littérature, de peinture, de philosophie, de chevalerie.C\u2019est politique, sexuel, métaphysique, spirituel, collectif et individuel, existentiel, artistique, mystique.Il ne s\u2019agira plus simplement de changer le monde, mais de se métamorphoser, soi.«Rien n\u2019agit plus que notre esprit, rien ne s \u2019agite plus que la conscience: voir autrement, parler d\u2019une autre manière, bouger de façon inusitée\u2026 voilà ce qui ferait qu\u2019un jour un autre monde se dessinerait.» Plus encore, ne plus avoir comme but de changer le monde, mais « faire du changement un monde en soi : habiter en tout temps l\u2019espace de la métamorphose, être hanté en tout lieu par le temps de la métempsychose\u2026 » Mais ça ne va pas se passer sans mal, on s\u2019en doute bien.Épuisement, sentiment d\u2019échec en constatant que toutes leurs frasques n\u2019ont rien changé à leur condition, «pas plus qu\u2019à celle du monde, qui allait son chemin comme si de rien n\u2019était\u2026» Ça ne pouvait pas durer.Ça ne pouvait que mener à la dérive.Jusqu\u2019où, jusqu\u2019à quand ?Qu\u2019adviendra-t-il d\u2019eux dans les années quatre-vingt ?Le prochain roman de Pier re Ouellet, qui s\u2019annonce comme une suite à Dans le temps , nous éclairera peut-être.Pour ce qui est du point de départ de l\u2019épopée, on peut se référer au premier tome de cette ambitieuse trilogie, Por trait de dos (l\u2019Hexagone, 2013), ancré dans les années cinquante et soixante, celles de l\u2019enfance et de l\u2019adolescence.DANS LE TEMPS Pierre Ouellet Druide Montréal, 2016, 368 pages sourit, on n\u2019a plus envie de rien.» Sur un stationnement étagé adjacent au château Ramezay, là où Nelligan a triomphé en déclamant La romance du vin, la jeune femme se réfugie sous un arbre, asperge d\u2019essence ses vêtements et y met le feu devant des témoins impuissants.Un policier en civil attablé à une ter rasse de la place Jacques-Car tier accour t et tente d\u2019éteindre les flammes avec des journaux.Le gardien d\u2019un édifice de la rue Notre- Dame affirmera qu\u2019il a vu une femme passer transpor tant avec elle avec un bidon d\u2019essence bleu.Elle succombe à ses blessures à l\u2019hôpital Saint- Luc.Demeurée lucide jusqu\u2019à la fin, elle sur vit deux jours dans ce sacrifice qu\u2019elle s\u2019est imposé: «Je lutte contre la terre [\u2026] contre des forces meurtrières; je lutte parce qu\u2019il y a des façons indécentes de mourir », écrit-elle dans son carnet.Pendant cet été 1972, la disparition tragique de la jeune femme donne lieu à une petite vague de suicides, l\u2019effet Wer- ther.En consultant les journaux de l\u2019époque, récits et photos les raccordent de proche en proche ; un jeune homme s\u2019exécute dans le métro en laissant un poème en guise d\u2019adieu, une femme se condamne en mettant le feu aux rideaux de son appar tement, une autre saute dans le vide depuis son immeuble sur la rue Papineau.Dans son testament laissé le jour de son suicide, Huguette Gaulin demande à être incinérée réitérant son désir absolu d\u2019amour.En lieu et place du stationnement où le drame s\u2019est déroulé, un espace public ver t et fleuri a été aménagé.Rien à cet endroit n\u2019honore sa mémoire, mais ce qu\u2019elle a imprimé en moi est suf fisant pour que je la voie surgir chaque fois que j \u2019y viens en pèlerinage.Collaboration spéciale Le Devoir *D\u2019après une idée originale du quotidien Le Temps L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 3 E T D I M A N C H E 1 4 F É V R I E R 2 0 1 6 L I T T É R A T U R E F 4 s e p t e n t r i o n .q c .c a LA RÉFÉRENCE EN HISTOIRE AU QUÉBEC NOUVEAUX REGARDS EN HISTOIRE SEIGNEURIALE AU QUÉBEC Sous la direction de Benoît Grenier et Michel Morissette SUITE DE LA PAGE F 1 MÉMORIALISTE SUITE DE LA PAGE F 1 FEU Née à Montréal, la poète, romancière et nouvelliste Carole David est l\u2019au- teure d\u2019une œuvre à la fois plurielle et singulière qui comprend notamment Terroristes d\u2019amour (prix Émile-Nelli- gan) et Manuel de poétique à l\u2019usage des jeunes filles (prix de poésie Alain Grandbois).L\u2019année de ma disparition, son plus récent ouvrage, est paru l\u2019an dernier aux Herbes rouges.Pierre Ouellet en quelques dates 1950 Naissance à Montréal.1983 Soutenance de thèse à l\u2019Université Paris VII sous la direction de Julia Kristeva, après quoi il deviendra professeur de littérature au Québec et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en esthétique et poétique.1998 Prix Ringuet de l\u2019Académie des lettres du Québec pour son roman Légende dorée.2006 Prix du Gouverneur général pour son essai À force de voir.Histoire de regards.2007 Son recueil Dépositions lui vaut le Grand Prix Québecor du Festival international de la poésie.2008 Il obtient un deuxième Prix du Gouverneur général dans la catégorie essai avec Hors-temps.Poétique de la posthistoire.2015 Prix Athanase-David pour l\u2019ensemble de son œuvre, qui compte une quarantaine de titres.Se défaire hier au point de fouiller entre les cailloux gras comme un pied dans le ventre ou un rapport quelconque ce qu\u2019il reste de nous quand nous décidons de partir Poème tiré de Lecture en vélocipède C H R I S T I A N D E S M E U L E S À travers un mélange de textes déjà parus et d\u2019inédits, Exercices d\u2019amitié poursuit, en faisant feu de tout bois, un travail de bilan entrepris par Yvon Rivard.Dans l\u2019essai qui avait précédé, Aimer, enseigner (Boréal, 2012), sorte de « testament » de ses 35 années d\u2019enseignement à l\u2019Université McGill, il nous avait prévenus : « J\u2019écris pour être fidèle à ce drôle de savoir que j\u2019ai tiré de la littérature, qui mêle tout, le fond et la forme, le vide et l\u2019être, le cœur et la pensée, l\u2019homme et la nature.» On connaît le romancier, devenu trop rare, qui nous a donné Le milieu du jour et Le siècle de Jeanne (Boréal, 1995 et 2005).On croit connaître l\u2019essayiste du Bout cassé de tous les chemins et de Personne n\u2019est une île (Boréal, 1993 et 2006).On découvre aujourd\u2019hui une autre de ses dimensions, jamais loin des deux premières : l\u2019ami.On le soupçonnait, toutefois, et on ne s\u2019étonnera pas qu\u2019Yvon Ri- vard cultive la même éthique à écrire ou à enseigner la littérature qu\u2019à vivre et à penser l\u2019amitié \u2014 devenue une sor te d\u2019automatisme pour des milliards de gens à l\u2019heure des réseaux sociaux.Révélateur, miroir, complicité, sentiment qui se nourrit de générosité et d\u2019échange, l\u2019amitié vraie est une chose rare.Et comme la vie elle- même, elle vient avec une date de péremption.« Mes vieux amis commencent à partir un peu», nous confie-t-il.Et que fait l\u2019ar tiste quand commence à sonner le glas ?« Ce qu\u2019il a fait toute sa vie : il s\u2019arrête, se retourne sur ce qu\u2019il vient de voir, de vivre, et s\u2019en détourne, le temps d\u2019une note, d\u2019une photo, pour retrouver ce qu\u2019il vient de perdre et le perdre de nouveau.» L\u2019artiste à l\u2019œuvre derrière ces Exercices d\u2019amitié paie ici à plusieurs reprises son tribut à Jean-Pierre Issenhuth, dont il a été proche.Et qu\u2019il commente la correspondance entre Paul-Émile Roy et Pierre Vadeboncœur, longue des 3000 pages qu\u2019 i ls se sont échangées pendant 25 ans («Écrire à quelqu\u2019un») ou qu\u2019il s\u2019adresse à Jacques Brault, François Ricard (« Lettre à Sancho »), Michel Biron, Bernard Émond ou Louis Gauthier, on retrouvera profondeur et exigence.Une trentaine de textes denses et pénétrants, autant d\u2019épisodes de chaleur humaine, qui alternent entre le témoignage, la lettre ouverte et l\u2019hommage.Des essais où se mélangent de façon intime la littérature et la vie.L\u2019amitié est-elle soluble dans la politique ?Pas toujours.Comme lors des deux référendums sur l \u2019 indépendance du Québec ou le projet récent de Char te sur la laïcité et les valeurs québécoises, qui aura lui aussi servi de révélateur sinon de vecteur de solidarités nouvelles.Tout comme le séisme qui a dévasté Haïti en 2010 lui inspire certaines de ses pages les plus chargées d\u2019humanité (Si Haïti était une arche).Ses vieux amis commencent à par tir un peu, mais voici qu\u2019ils lui reviennent aussi par d\u2019autres chemins, explique-t-il, « grâce à mes jeunes amis qui passent tout naturellement de Nietzsche à Vadeboncœur, de Brault à Beckett, de Pessoa à Issenhuth, je les retrouve dans tous mes amis, plus ou moins jeunes, dont \u201c la soif d\u2019une vie en vérité \u201d est tellement grande que je n\u2019ai plus le temps de vieillir, que je ne vois plus la mor t approcher, tout occupé que je suis à suivre le cours du monde, que leur amitié me donne à lire comme une fable aussi simple que mystérieuse, qu\u2019il faut réécrire sans cesse pour ne pas qu\u2019elle finisse, pour ne pas laisser la terreur de la fin occulter le miracle du recommencement ».Collaborateur Le Devoir EXERCICES D\u2019AMITIÉ Yvon Rivard Leméac Montréal, 2015, 280 pages LITTÉRATURE QUÉBÉCOISE Les copains d\u2019abord D O M I N I C T A R D I F 9janvier 1927.Le cinéma Laurier Palace, dans Hochelaga- Maisonneuve, grouille de bambins venus assister à la projection du film muet Get \u2019Em Young.77 d\u2019entre eux n\u2019en ressortiront pas vivant et s\u2019empileront dans une cage d\u2019escalier lorsqu\u2019un incendie se déclarera dans la salle.En une du Devoir du lendemain, un éditorial blâme les autorités locales, qui devraient réglementer beaucoup plus sévèrement la sécurité des salles obscures, et fustige la presse populaire, «qui conduit les enfants au cinéma, leur en inspire le goût et la curiosité.[\u2026] Elle ne pourra faire perdre de vue aux observateurs que les enfants morts hier sont en partie ses victimes.» Rien de moins.C\u2019est dans ce Montréal où le prix d\u2019une vie ordinaire pèse peu, et où une morale étouffante gouverne toujours les esprits que Mark Lavorato entrelace les trajectoires de Serafim et Claire, titre de son troisième roman, le premier traduit en français.Lui est photographe et ar rive d\u2019un Portugal agité politiquement.Elle, danse dans les cabarets burlesques de la ville et aspire à tutoyer les cimes de la gloire.Les idées anticléricales et émancipatrices que sa grand-mère lui a léguées traceront les pas de son in- subordinat ion \u2014 morale , sexuelle, intellectuelle \u2014 qui, couplée à un désir de réussir connaissant peu de limites, ne pourront mener qu\u2019à son ostracisme social et familial.Une époque méconnue Dans un milieu où la jeunesse fane rapidement (plus ça change\u2026), Claire doit user de toutes les ruses pour accéder aux scènes les plus prestigieuses.C\u2019est sa colocataire qui le dit : « L\u2019autre jour, une femme m\u2019a révélé une règle absolue que je ne connaissais pas : si une fille n\u2019a pas connu le succès avant l\u2019âge de 25 ans, elle ne le connaîtra jamais.» Claire en a 24.Fiction historique au ton élégant mais classique, Sera- fim et Claire brille essentiellement en tant que portrait d\u2019une époque demeurée dans l\u2019angle mort de nos grands récits populaires.Méconnu, le Montréal étonnamment hétérogène que dessine en technicolor Mark Lavorato est phagocyté de toutes parts par la corruption.Les jeunes femmes s\u2019y font avor ter au péril de leur vie, des groupes fascistes boivent les paroles de Mussolini et les Noirs ne peuvent mettre les pieds dans plusieurs lieux publics.Que le bon peuple s\u2019offense du dévoiement de sa jeunesse attirée par le divertissement et les idées nouvelles \u2014 et si on accordait le droit de vote aux femmes ?\u2014 ne peut que satisfaire des puissants pervers et impunis.La téméraire union liant les personnages titres, qui se croisent pour la première fois sur Sainte-Catherine devant l\u2019incendie du Laurier Palace, s\u2019échafaude cependant un peu tard (au dernier tiers du livre), et à la va-vite, sans qu\u2019on sache s\u2019émouvoir réellement de leur amour trompe-la-mort.Quant à la réflexion fertile que l\u2019écrivain montréalais entreprend au sujet des périls de l\u2019ambition, elle est rapidement laissée en plan, comme s\u2019il s\u2019en était lui-même désintéressé.Au moment où le discours féministe occupe une place de plus en plus importante dans l\u2019espace public, Mark Lavorato rappelle profitablement à quel point il y a longtemps que des femmes mettent en jeu leur santé mentale et physique dans l\u2019espoir de triompher du patriarcat.C\u2019est dans le courage que se trouve la dignité de ceux qui n\u2019ont rien d\u2019autre que leurs rêves.Collaborateur Le Devoir SERAFIM ET CLAIRE Mark Lavorato Traduit de l\u2019anglais par Annie Pronovost Marchand de feuilles Montréal, 2016, 464 pages ROMAN QUÉBÉCOIS Le Montréal hétérogène de Mark Lavorato L\u2019auteur dessine une ville phagocytée par la corruption des années 20 ISABELLE LAFONTAINE Mark Lavorato rappelle profitablement à quel point il y a longtemps que des femmes mettent en jeu leur santé mentale et physique dans l\u2019espoir de triompher du patriarcat.LOU SCAMBLE L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 3 E T D I M A N C H E 1 4 F É V R I E R 2 0 1 6 L I V R E S F 5 LA VITRINE PÉDAGOGIE COMMENT AIDER NOS ENFANTS À RÉUSSIR À L\u2019ÉCOLE, DANS LEUR VIE, POUR LE MONDE Philippe Meirieu Bayard Paris, 2015, 192 pages Grand penseur français de l\u2019éducation, le philosophe Philippe Meirieu appartient à ce qu\u2019on appelle, en France, le camp des pédagogues.Au Québec, ces derniers trouvent leurs pendants chez les tenants du renouveau pédagogique.Or, il faut lire Meirieu pour constater que l\u2019opposition entre les pédagogues réformateurs et les républicains conservateurs relève trop souvent de la caricature.Partisan du courant de l\u2019Éducation nouvelle, qui prône notamment des méthodes actives d\u2019apprentissage, Meirieu, très attaché à la tradition des pédagogues audacieux et émancipateurs (Dewey, Freinet, Freire), est aussi un brillant apôtre de l\u2019exigence éducative et de la fréquentation des grandes œuvres à l\u2019école.Il parvient, dans ce beau livre, à réconcilier le nécessaire conservatisme scolaire d\u2019Hannah Arendt et l\u2019audace pédagogique de Maria Montessori.Nul besoin d\u2019être toujours d\u2019accord avec lui pour reconnaître la qualité de ses stimulantes réflexions.Il suffit d\u2019aimer nos enfants et de croire à l\u2019école.Louis Cornellier JEUNESSE LE CAILLOU Dedieu Seuil jeunesse Paris, 2016, 48 pages «Les hommes sans mémoire n\u2019ont pas d\u2019avenir», peut-on lire en début et fin d\u2019histoire de ce nouvel album signé Thierry Dedieu.Véritable coup de poing, ce texte sur le barbarisme et la tyrannie nous plonge au cœur du Karabastan, pays imaginaire envahi par les Khomènes.Sans pitié et sans reproche, ces conquérants massacrent les habitants puis détruisent rapidement le caillou, ou la montagne perle, situé en plein centre du territoire et sur lequel on peut lire des inscriptions qui racontent l\u2019histoire, mémoire du peuple.Les illustrations épurées nous dévoilent des personnages au regard tranchant, des scènes froides accentuées par le choix des couleurs.Dans ce paysage gris et noir perce l\u2019orangé, couleur du rocher, mais aussi de l\u2019envahisseur.Présentées en format pleine page, les scènes en sont d\u2019autant plus percutantes pour l\u2019œil.L\u2019auteur raconte ici avec aplomb et rage le sort réservé à trop de sites culturels, statues, livres rasés, brûlés par des oppresseurs sans scrupule.À mettre entre toutes les mains pour que vive la mémoire.Marie Fradette HISTOIRE LE DERNIER DES INJUSTES Claude Lanzmann Gallimard Paris, 2015, 131 pages Le document filmique Shoah de Claude Lanzmann \u2014 12 ans de travail, 9 heures de film, 220 heures d\u2019épreuves de tournage disponibles en consultation \u2014 n\u2019est pas à présenter.Quatre films s\u2019y sont ajoutés, concernant des personnalités spécifiques : Maurice Rossel (Un vivant qui passe, 1997), Yehuda Lerner (Sobibor, 14 octobre 1943, 2001), Jan Karski (Le rapport Karski, 2010) et Benjamin Murmelstein (Le dernier des injustes, 2013).Le dernier des injustes est le texte, bien présenté, de l\u2019entretien que Lanzmann a eu avec Murmelstein, dernier président du Conseil juif du camp de Theresienstadt, en Tchéquie.Tourné à Rome en 1975, ce dernier doyen, qui avait été rabbin à Vienne, exerça sous les nazis dans ce ghetto dit modèle.« Il ne ment pas, il est ironique, sardonique, dur aux autres et à lui-même», dit Lanz- mann.Ce récit exceptionnel raconte en détail ce qui s\u2019est passé et apporte un point de vue critique sur le procès d\u2019Eichmann.La thèse d\u2019Arendt sur la banalité du mal est aussi mise en pièces par la force de ce témoignage.Mur- melstein, par sa position, a eu la vie dure d\u2019avoir survécu à Theresienstadt.Son récit, d\u2019une clarté indispensable, est à verser au grand dossier de l\u2019Histoire.Guylaine Massoutre HISTOIRE L\u2019ÎLE SAINTE-HÉLÈNE AVANT L\u2019EXPO 67 Sylvain Daignault et Paul-Yvon Charlebois Éditions GID Québec, 2015, 285 pages Les Montréalais sont attachés à l\u2019île Sainte-Hélène.Ils n\u2019ont guère aimé l\u2019idée d\u2019en céder une partie au milliardaire Guy Laliberté pour lui permettre d\u2019aménager un espace consacré aux nouveaux rites funéraires comme le révélait Le Devoir il y a un an.À l\u2019approche du 50e anniversaire de l\u2019Expo 67, Sylvain Daignault et Paul-Yvon Charlebois proposent une excursion historique dans ce petit bout de terre perdu au milieu du Saint-Laurent.De Samuel de Champlain à Jean Drapeau, les auteurs relatent la transformation de ce jardin insulaire en dépôt de munitions puis en camp de prisonniers au cours de la Seconde Guerre mondiale.À la fin du XIXe siècle, on évoque déjà la possibilité d\u2019y tenir une exposition internationale.La concrétisation de ce projet a bouleversé le paysage bucolique de Sainte-Hélène.« Rarement un lieu physique a-t-il été à ce point modifié, constatent les auteurs.Presque tout ce dont nous avons parlé dans ce livre a disparu pour toujours.» Dave Noël L\u2019 espèce d\u2019écrivains qu\u2019on identifie couramment par les mots «nature writers » (Scriba natura occidentalis) renferme décidément de drôles de spécimens.Leur ancêtre commun, Henry-David Thoreau, était un parfait misanthrope qui, au moment de récolter la bronchite qui allait le coucher sur son lit de mort, était occupé à compter, en pleine nuit, les anneaux de croissance d\u2019un arbre fauché par la tempête.Dernières paroles : «Moose\u2026 Indians\u2026» Leur père spirituel, Edward Abbey, fut aussi le père intellectuel de l\u2019écoter rorisme.Dans ses dernières volontés figurait le désir d\u2019être inhumé sous un désert de l\u2019Ouest américain.La nature a réclamé le corps.Personne ne sait où il repose aujourd\u2019hui.Quant à l \u2019emblématique Rick Bass, à titre de géologue natif du Texas, il était voué à une carrière dans le pétrole, mais s\u2019est retrouvé un jour à parcourir la haute montagne en compagnie d\u2019un biologiste et d\u2019un vétéran du Vietnam sur la trace fantomatique des derniers grizzlys du Colorado.Cette espèce littéraire se reconnaît à cer tains traits distinctifs.D\u2019abord le sexe : mâle le plus souvent.Et les chiens de chasse.Scriba natura occi- dentalis possède typiquement non pas un, mais plusieurs chiens de chasse, qui lui servent à traquer une variété de volatiles allant de la tourterelle triste au lagopède à queue blanche des Rocheuses en passant par le tétras à queue fine de la Grande Plaine.Il ne chasse pas pour la grosse paire de cor nes.C\u2019est un gastronome.La pêche à la mouche est un autre indice relativement fiable : le « nature writer » qui fréquente les bois du Michigan ou les collines du Montana s\u2019adonne, de manière caractéristique, à cette forme d\u2019ascèse qui est aussi une excellente source d\u2019oméga-3.Il existe même une sous-es- pèce dont les représentants possèdent un ranch et y vivent, à longueur d\u2019année ou en saison.Thomas McGuane en était, jusqu\u2019à tout récemment, le spécimen le plus visible.Mais on vient de découvrir, près des Badlands dans le Dakota du Sud, un animal étonnant.Il s\u2019appelle Dan O\u2019Brien.Comme ses congénères, il se fait accompagner, à la chasse aux oiseaux, de plusieurs auxiliaires canins, avec cette différence que, une fois le gibier repéré par le chien d\u2019arrêt, puis envolé grâce au concours d\u2019un chien leveur, O\u2019Brien, plutôt que de s\u2019efforcer de cribler de petit plomb une gélinotte pétaradante transformée en missile Cruise, fait intervenir un troisième spécialiste, une prestigieuse machine de mort produite par la pureté désolée des ciels du Nord et 150 000 mill ions d\u2019années d\u2019évolution pointue : un faucon gerfaut.Contradictions Dan O\u2019Brien pratique la fauconnerie.Il n\u2019a pourtant rien à voir avec un émir assis sur un royaume de sable et de mirages dont les pétrodollars, entre autres saloperies, alimentent un marché noir d\u2019espèces menacées.Non, il est juste un écrivain étasunien qui se trouve à élever des bisons et à enseigner à l\u2019université (littérature anglaise et écologie), une étrange bébitte, capable de se payer un ranch de 1000 hectares près de Cheyenne River, au cœur de l\u2019antique pays sioux, avec la silhouette bleutée de la chaîne des Blackhills ondulant à l\u2019horizon.«Aussi loin que la vue portait, on n\u2019apercevait ni constructions ni routes, pas même de clôtures.[\u2026] «On peut voir la courbe de la Terre, j\u2019ai dit.On doit se trouver sur les terres de la propriété».» 1000 hectares.Avec dix fois moins, on élève des vaches à Saint-Séverin.Avec mille fois moins, on construit une cabane et on se fait écrivain.O\u2019Brien, lui, est fauconnier, pasteur de bestiaux à demi sauvages et écrit des bouquins.D\u2019accord, il n\u2019est pas millionnaire, mais il a un bon banquier, i l travai l le dur, sa tribu (amis, famille, hommes engagés) aussi, il le faut bien, avec 30 kilomètres de clôture à poser, et entre deux sécheresses, il arrive que la terre travaille un peu pour eux.Et si la plus grande superficie de ce ranch est couverte de bonne herbe à bisons, on peut être certain que notre homme en a réservé au moins un lopin dont la seule vocation est de constituer, pour humains, chiens et oiseaux, un couver t à tétras à queue fine de première catégorie.« Il y a eu une minuscule étincelle d\u2019argent haut dans le ciel et j\u2019ai entendu le gloussement du tétras débusqué, sans détacher mes yeux du ciel.Il y a eu quelques éclats lumineux de plus et la forme d\u2019ancre du faucon s\u2019est matérialisée, a accéléré, et a commencé à tourner en chute libre.Le grésillement des ailes est parvenu jusqu\u2019à mes oreilles.Puis j\u2019ai vu le faucon foncer droit sur moi et j\u2019ai entendu le tétras vrombir au- dessus de ma tête.Il y a eu une volée de plumes\u2026» Ça reste une curieuse façon de s\u2019amuser, si vous me demandez mon avis.Il faudrait peut- être qu\u2019on m\u2019explique.À première vue, un écologiste qui donne l\u2019impression d\u2019encourager le commerce des oiseaux de proie incarne une intéressante contradiction.Je suis capable de concevoir la traque des gibiers petits et gros en lien avec la table, mais à Cheyenne River, c\u2019est au tueur ailé en liberté surveillée que revient le privilège de dépecer la victime encore chaude, et dans cette sagace mise en scène d\u2019un fait de prédation, l\u2019appel aux instincts et le plaisir de l\u2019homme se résument en définitive à un acte de voyeurisme.Et O\u2019Brien, de toute manière, préfère la viande de bison.Son grand truc, c\u2019est de travailler au rétablissement de l\u2019équilibre écologique primitif des Grandes Plaines en favorisant le broutage de ces dernières par des troupeaux de bisons errant au large des barbelés, en semi-liberté sur ces terres jadis hantées par des hardes formées de millions d\u2019individus.Le livre dans lequel il relate cette aventure vaut plus que (je cite de mémoire) « l\u2019info- pub déguisée en chronique familiale » que raillait, à la sortie de la version originale en 2014, un cer tain plumitif du Wall Street Journal.Pour la vraie info-pub, et pour recevoir directement dans votre assiette, par FedEx, le steak de bison nourri aux bons herbages natifs grâce auquel O\u2019Brien peut financer son entreprise : bit.ly/1TSsyIc.WILD IDEA Dan O\u2019Brien Traduit de l\u2019américain par Walter Gripp Au diable vauvert Paris, 2015, 395 pages Entre la langue et les bisons Fauconnier, éleveur, littérateur et prof , Dan O\u2019Brien est une drôle de bébitte G U Y L A I N E M A S S O U T R E I ls sont vieux, futés et parfois coquins, tant ils ont vécu.Désinhibés, ils n\u2019ont plus rien à perdre.Ils sont entrés dans ce grand âge qui interpelle la fin.Puisque l\u2019avenir n\u2019est plus pour eux, ils veulent vivre encore, apposer leur signature à ce qui les concerne, peut-être même en beauté.Comprendre ce qui est resté en suspens.Tirer encore une leçon de vie.Ceux-là font l\u2019objet de films ou de romans étonnants.Ah, les impayables mémés d\u2019Antoine Volodine ! Et la mère enragée chez Lydie Salvayre ! Signe des temps où l\u2019espérance de vie s\u2019est allongée, on a vu Yves Bichet et son attachant L\u2019été contraire (Mercure de France, 2015), comme Les vieil les (Joëlle Losfeld, 2010) de Pascale Gautier, toujours pleine d\u2019humour.Dans son premier roman, Les oubliés du di - manche (Albin Michel, 2015), Valérie Perrin met en scène une centenaire et Serge Revel, dans Les grandes évasions de Paul Métral (Rouergue, 2015), raconte les fugues répétées d\u2019un vieux monsieur.Avec Les vieux ne pleurent jamais, Céline Curiol ne fait donc pas exception.L\u2019astuce de Curiol est moins son sourire que la lenteur et l\u2019effort ciblés de son héroïne.Elle imagine une septuagénaire, établie à New York, qui décide de revenir sur les lieux de ses origines françaises afin de boucler son parcours en soldant ses comptes avant qu\u2019il ne soit trop tard.Le titre désigne l\u2019énergie contenue de la dame et son absence de nostalgie \u2014 la force qu\u2019elle met à donner une dernière profondeur à son existence.Les vieux ne pleurent jamais se laisse découvrir peu à peu.On ne verra pas tout de suite ce qu\u2019il y a d\u2019inusité chez la narratrice, la forme de sa mémoire et de ses désirs neufs, assez alambiqués et prudents, qui naissent aux changements de son âge.Aime-t-elle encore sa vie, alors que son corps se défait dans le miroir ?Au fil des pages, une impression de lucidité se précise.Et un nouveau pan de sa personnalité se laisse entrevoir.La relation avec sa voisine, une plus vieille femme qui sur fe sur le Net pour satisfaire sa vie sexuelle, la pousse en avant : « Mais voyons, Janet, ce serait ridicule de me croire séduisante ; ridicule, répéta-t- elle, alors tu ne te considères donc plus comme une femme?» Forte des propos que lui tenait son mari décédé, qui lui reviennent, Judith va entreprendre le chemin à rebours de son émigration.Retrouver sa famille, qu\u2019elle a quittée après une dispute virulente, due à l\u2019intrusion autoritaire de son frère et de sa mère dans sa vie sexuelle naissante.La force de parler L\u2019amitié de Judith avec Janet et et le compère Jerry l\u2019aide à découvrir les possibilités de son âge.Un premier voyage va secouer ses préjugés et lui enseigner que les songes, qui encombraient sa vie, peuvent se muer en actes.Elle revoit sa jeunesse, ses deux mariages, sa familiarité avec New York, sa vie délaissée, et quelque chose de neuf en émerge, une l i - ber té tranquille, une curiosité à assouvir.El le ne changera pas le monde, mais va inverser la pente dépressive de la fatalité.En combattant l\u2019effondrement montant, le manque de transmission, le silence, elle assume un rôle inattendu de tiers.«C\u2019est drôle quand même cette manière que nous avons de tricoter des histoires à partir de ce qui nous semble inexplicable » , lui dira sa nièce française, alors qu\u2019elles se découvrent, se lient un moment et s\u2019entraident sans l\u2019avoir prévu ni voulu.Le roman de Curiol n\u2019of fre aucune solution surréaliste au vieillissement, mais par tage une douceur attentive, la conviction que les vieux, s\u2019ils le veulent bien, nous of frent des repères.« Je marche et voudrais ainsi continuer sans relâche le long des chemins qui se dérouleront à mes pieds, n\u2019allant nulle par t au hasard, avançant toujours.De la sorte pourrait s\u2019exercer le peu de volonté qu\u2019il me reste.[\u2026] Marcher jusqu\u2019à ce que ma pensée se fixe, se fige autour de la béance, sans la commenter ou la comprendre, et n\u2019en bouge plus.M\u2019écrouler de fatigue s\u2019il le faut pour y parvenir.» Tel est le testament sans fracas de cette septuagénaire, satisfaite d\u2019avoir repris en main le vrai fil de sa vie et d\u2019y nouer quelques autres.Collaboratrice Le Devoir LES VIEUX NE PLEURENT JAMAIS Céline Curiol Actes Sud Arles, 2016, 324 pages ROMAN FRANÇAIS Un besoin de liberté Vivre le grand âge peut être un calvaire.Céline Curiol s\u2019oppose à ce déni d\u2019imaginaire.LOUIS HAMELIN JOËL SAGET AGENCE FRANCE-PRESSE L\u2019écrivain Dan O\u2019Brien est un éleveur de bestiaux et un chasseur redoutable secondé par son faucon gerfaut, prestigieuse machine de mort produite par la pureté désolée des ciels du Nord.Scriba natura occidentalis possède typiquement non pas un, mais plusieurs chiens de chasse L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 3 E T D I M A N C H E 1 4 F É V R I E R 2 0 1 6 F 6 En kiosque et en librairie le 11 février 2016 Quand un peuple s\u2019ébranle vers son indépendance, la littérature l\u2019accompagne avec ses ressources de mémoire, d\u2019inspiration et de rêve.Elle constate les avancées, pointe les défis, enregistre leçons, gloires et défaites.Le projet québécois vit cette étape : entravé à mi-course, il s\u2019offre la chronique des efforts et le souvenir de ses artisans.[.] Vues diverses, mais convergence des témoignages : grâce au livre, un peuple prend possession de son cheminement.Serait-ce l\u2019entêtement d\u2019un rêve inachevé ?POUR VOUS ABONNER www.nuitblanche.com ou abopub@nuitblanche.com ou 418 692-1354 Magazine imprimé + Web compris 34 $ seulement 1 an, taxes incluses + d\u2019articles + d\u2019archives exclusivités Web compatibilité téléphones et tablettes Le nouveau nuitblanche.com est en ligne DOSSIER UN PEUPLE ET SON RÊVE Par Laurent Laplante M I C H E L L A P I E R R E E n 1836, Julie Bruneau préconise à son mari Louis-Joseph Papineau, chef des patriotes, «une ferme résistance» en visant l\u2019émancipation du peuple.«Si on ne peut rien obtenir, il faudra inévitablement l\u2019avoir par la violence», lui écrit- elle.On comprend que l\u2019historienne Mylène Bédard, en la citant dans Écrire en temps d\u2019insurrections, y réfute son confrère Allan Greer pour qui les femmes sont absentes de la révolte du Bas-Canada.Dans une lettre, Louis-Joseph révèle d\u2019ailleurs à Julie, en 1850, à quel point elle l\u2019a poussé à l\u2019action politique : « La vie publique a, de tout temps, été ma bête d\u2019aversion ; tu m\u2019y as \u201c encalifourchonné \u201d à me faire rompre le cou dix fois pour une.» Cela corrobore singulièrement l\u2019ouvrage que la jeune historienne de la littérature, née en 1986, a consacré à l\u2019ar t épistolaire et à l\u2019usage de la presse chez les femmes patriotes entre 1830 et 1840.Des cinq principales épisto- lières dont Mylène Bédard analyse la pensée et l\u2019écriture à travers un corpus de 300 lettres, Julie Bruneau-Papineau se distingue de loin, autant par la quantité que par l\u2019originalité.Elle devance, par exemple, celles qui, après elle, sont les plus fécondes : Rosalie Papineau-Dessaulles, sa belle-sœur, et Marguerite Harnois, belle-sœur du journaliste patriote Ludger Duvernay.Fait encore plus remarquable : elle est la voix d\u2019une société asservie et illettrée qu\u2019elle ose critiquer.Franc-parler Dès 1836, elle prévient Louis-Joseph Papineau que l\u2019échec de la révolution tant souhaitée est presque certain : les patriotes ne parviendraient pas à secouer le joug britannique.Elle lui écrit : « Les Canadiens sont incapables de lutter : je n\u2019ai presque plus d\u2019espoir de succès.Tu ne connais pas les Canadiens\u2026 Si on leur montre les grosses dents, ils sont tout à coup sans courage.» Mylène Bédard souligne avec raison que le franc-parler de Julie Bruneau-Papineau tranche sur l\u2019attitude des femmes de l\u2019époque qui craignent de contrarier leur mari en exprimant des vues personnelles.Narquoise, l\u2019épistolière avoue à son mari qu\u2019elle n\u2019obéit «peut-être» pas « en tout point » à ses « ordres absolus ».Elle lui précise : « Je me permets quelquefois d\u2019y dévier, au grand scandale de ces hommes qui prêchent tant l\u2019indépendance et qui aiment tant leur liberté et, par contraste, exigent tant de soumission de leur épouse.» La condition féminine s\u2019apparente à la situation coloniale.Julie Bruneau-Papineau n\u2019est pas loin de le penser.Pour elle, les hommes qui parlent d\u2019indépendance n\u2019en saisissent pas la réalité aussi bien dans le mariage que dans la vie nationale.Les novateurs ne sont pas « de ce siècle » où « l\u2019égoïsme » l\u2019emporte sur « la vertu patriotique », sur « tout sentiment de parenté et d\u2019amitié », croit la femme idéaliste que Mylène Bédard fait admirablement surgir de l\u2019ombre derrière le chef politique qui lui doit beaucoup.Collaborateur Le Devoir ÉCRIRE EN TEMPS D\u2019INSURRECTIONS PRATIQUES ÉPISTOLAIRES ET USAGES DE LA PRESSE CHEZ LES FEMMES PATRIOTES (1830-1840) Mylène Bédard PUM Montréal, 2016, 340 pages Une femme dans la révolte Julie Bruneau-Papineau se démarquait des autres femmes patriotes autant par la quantité que la qualité de ses écrits E S S A I S «A urais-je été résistant ou bourreau?» se demande l\u2019écrivain français Pierre Bayard dans un livre portant ce titre et paru aux éditions de Minuit en 2013.Il m\u2019arrive, pour ma part, de me demander si j\u2019aurais été militant marxiste-léniniste ou écrivain contre-culturel dans les années 1970.À l\u2019époque, j\u2019étais trop jeune pour devoir affronter ce dilemme.Depuis, cependant, la question m\u2019est souvent revenue en tête.J\u2019ai flirté, dans la vingtaine, autant avec la contre-culture tardive qu\u2019avec la queue de la comète gauchiste.Je n\u2019ai choisi ni l\u2019une ni l\u2019autre \u2014 mon souverai- nisme social-démocrate en fait foi \u2014, mais les deux courants m\u2019ont, d\u2019une certaine manière, inspiré et enthousiasmé.Évidemment, l\u2019analogie entre le dilemme de Bayard et le mien est boiteuse.Dans le premier cas, l\u2019alternative oppose le courage (la résistance) à la lâcheté (la collaboration), alors que, dans le second, elle n\u2019oppose, dans le contexte québécois, que deux refus distincts, quoiqu\u2019identifiés à la gauche, de l\u2019ordre établi.Ce second dilemme n\u2019est pas insignifiant pour autant.« Les uns voulaient révolutionner les structures de la société, explique le sociologue Jean-Philippe Warren dans La contre-cul- ture au Québec, tandis que les autres, suivant l\u2019injonction rimbaldienne, voulaient changer la vie et croyaient qu\u2019en convertissant une à une les personnes, on finirait par changer le monde.» Que choisir ?Marx ou Kerouac ?Charles Gagnon ou Raôul Duguay ?Les deux courants, on le sait aujourd\u2019hui, ne sont pas parvenus à changer le monde dans le sens souhaité, mais i ls ont néanmoins marqué bien des consciences, pour le meilleur et pour le pire.Rejet de la société Dirigé par les professeurs de littérature québécoise Karim Larose (Université de Montréal) et Frédéric Rondeau (Université du Maine), le collectif La contre-culture au Québec veut « rendre compte des désirs ayant animé [cette] époque », dont le moment fort se situe entre 1965 et 1975, dans divers domaines (musique, cinéma, littérature, ar ts visuels et militantisme).Parfois savantes, les études regroupées dans ce livre restent, en général, très lisibles et mettent bien en lumière les fulgurances, les pauvretés et les contradictions de la pensée et des œuvres des « tripeux » et des « freaks » québécois de ces années-là, c\u2019est-à-dire, résume Warren, des «marginaux qui cherchaient une façon différente de vivre de celle proposée par la société de masse».On doit la notion de contre-culture, expliquent Larose et Rondeau, à l\u2019historien états- unien Theodore Roszak.Ce dernier la définit, en 1969, comme une conception du monde opposée à la société technocratique occidentale « qui dénature et dépossède l\u2019homme ».Les adeptes de ce courant se rejoignent dans « un rejet par tagé de la culture of ficielle », mais présentent de multiples visages.La contre-culture, en ce sens, c\u2019est autant l\u2019idéologie « sexe, drogue et rock\u2019n\u2019roll » que la découverte des spiritualités orientales et l\u2019expérience du retour à la terre et des communes.À la fois individualistes de tendance anarchiste et en quête de liens communautaires, les « freaks » par tagent un commun refus du « système » et « l\u2019idée que la transformation de la société doit d\u2019abord passer par la révolution des consciences individuelles ».Pour eux, explique Jean-Pierre Sirois-Trahan, le moteur de l\u2019histoire n\u2019est plus la classe ouvrière, mais les individus réfractaires aux institutions (État, armée, école, famille, etc.).Cet apolitisme, qui explique le caractère éclaté du mouvement, leur sera souvent reproché.Il constitue d\u2019ailleurs, à mon avis, l\u2019une des causes, avec le rejet de toute tradition, du naufrage de cette aventure.Désenchantement On imagine souvent la contre-culture heureuse et festive.Elle le fut parfois, surtout en musique, mais le désenchantement n\u2019était jamais loin.Cela est par ticulièrement remarquable dans les films rugueux de Pierre Ha- rel, finement analysés ici par Germain La- casse et Sacha Lebel, mais plus encore dans le domaine littéraire.Frédéric Rondeau montre avec justesse que les œuvres des Jean Basile, Paul Chamberland, Gilbert Langevin, Patrick Straram et Denis Va- nier « sont traversées par l\u2019espoir, sans cesse déçu, d\u2019échapper au monde de la fragmentation, de la solitude et de l\u2019incomplétude ».Ces auteurs ne croient plus à la tradition et au système actuel, mais peinent à concevoir «un monde meilleur».Dans l\u2019œuvre de Josée Yvon, étudiée ici par Valérie Mailhot, le refus de la culture dominante se fait agressif, violent, et passe par un culte trouble de la drogue et des pratiques sexuelles marginales, conçues comme des agressions envers tous les pouvoirs.Yvon mourra du sida en 1994.Plusieurs de ces auteurs (Vanier, Lange- vin, Straram et Basile), d\u2019ailleurs, n\u2019atteindront pas le cap de la soixantaine.En exprimant sans ménagement une profonde insatisfaction à l\u2019endroit d\u2019une société technocratique déshumanisante, l\u2019élan contre- culturel témoignait d\u2019un sain sursaut de la conscience.En revanche, l\u2019individualisme et l\u2019apolitisme qui ont caractérisé son désir subversif le condamnaient à la faillite.À l\u2019époque, le « système » craignait plus le Parti québécois que les « freaks » enfumés, dont tous les symboles ont vite été récupérés par la société de consommation.Là où les gauchistes ont fait l\u2019er reur de croire que la révolution exigeait le sacrifice de l\u2019individu, les contre-culturels ont sombré en croyant que la somme des subversions individuelles constituait la solution à un problème collectif.Or, on ne change pas le monde dans le bon sens en niant la valeur de la personne ou en cherchant à échapper à la politique en jouant du rock et en fumant du pot.louisco@sympatico.ca LA CONTRE-CULTURE AU QUÉBEC Sous la direction de Karim Larose et Frédéric Rondeau Les Presses de l\u2019Université de Montréal Montréal, 2016, 530 pages Quand la culture était contre En quête de liberté, les « freaks » des années 1960-1970 ont plutôt trouvé le désenchantement LOUIS CORNELLIER PHOTOS JACQUES GRENIER LE DEVOIR/LES HERBES ROUGES/TÉLÉ-QUÉBEC Trois figures de la contre-culture québécoises : Gilbert Langevin, Josée Yvon et Jean Basile "]
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