Le devoir, 27 février 2016, Cahier F
[" J E A N - F R A N Ç O I S N A D E A U « I l n\u2019y a rien d\u2019exagéré dans ce que j\u2019écris là.Les Américains vouent un culte à la démocratie, au point qu\u2019ils ont très peu conscience de l\u2019avoir parfois trahie», écrit crûment Ta-Nehisi Coates dans l\u2019admirable Une colère noire.Nul besoin d\u2019entendre Toni Morrison, Prix Nobel de littérature, affirmer qu\u2019il existe un lien de continuité entre l\u2019œuvre de Ta- Nehisi Coates et celle de James Baldwin : on le perçoit tout de suite comme une évidence manifeste.Voici un intellectuel américain de première valeur.Le lisant, personne ne s\u2019y trompe.Ta-Nehisi Coates est né en 1975 à Baltimore, une ville désindustria- lisée dans l\u2019après-guerre où, comme chacun le sait, le racisme secoue toujours la vie sociale.Co- ates est connu comme correspondant du magazine de centre gauche The Atlantic.Beetween the World and Me, traduit en français sur le titre d\u2019Une colère noire, a reçu le National Book Award 2015.Ce livre, remarquable de concision, reprend la formule connue de la « lettre à mon fils ».Mais il ne s\u2019agit justement pas ici à proprement parler d\u2019une formule.Cet écrivain, disons-le franchement, possède une voix, un style.Sa compréhension du monde, éprouvée dans sa chair même, il sait la rendre à l\u2019encre des mots.Voici donc un père noir qui essaye d\u2019expliquer les racines de la douleur noire en Amérique.«Je te le dis : cette question \u2014 comment vivre avec un corps noir dans un pays perdu dans le Rêve \u2014 est la question de toute ma vie, et cette quête, je l\u2019ai compris, trouve au bout du compte sa réponse en elle-même.» Ce pays états-unien, rappelle Ta-Nehisi Coates, est fondé sur le pillage et la violence.«Au début de la guerre de Sécession, nos corps volés valaient quatre milliards de dollars, plus que toute l\u2019industrie américaine, tous les chemins de fer américains, tous les ateliers et toutes les usines, et l\u2019excellent produit créé par nos corps volés \u2014 le coton \u2014 était la principale ressource d\u2019exportation de l\u2019Amérique.Les hommes les plus riches du pays vivaient dans la vallée du Mississippi, et ils amassaient leur richesse sur nos corps volés.» Le corps est ici placé au centre d\u2019une écriture lancinante.Coates fait du corps noir un point de gravité.«Tout ce qui fonde l\u2019histoire de ce pays contredit ce que tu es.» En 1863, les noirs n\u2019appartiennent pas à l\u2019histoire of ficielle du pays, rappelle-t-il.Le «gouvernement du peuple» n\u2019inclut pas ce peuple-là.L\u2019Amérique croit en la réalité de la race.Mais la race, comme le souligne Ta-Nehisi Coates, «naît du racisme, et non le contraire».En 1865, à la fin de guerre, le hold-up commis sur tant de vies est terminé.Mais un siècle et demi plus tard, comment se fait- il que les prisons soient bondées de Noir, que les assassinats en pleine rue de simples citoyens de cette communauté se perpétuent, même au temps où un président noir se trouve à la Mai- son-Blanche ?L\u2019écrivain démonte les réalités sociales du monde noir américain.« La peur était visible parmi les grandes gueules de mon quartier, ces gamins avec leurs grosses bagues et leurs grosses médailles, leurs énormes blousons et leurs longues vestes en cuir à col de fourrure, qui leur servaient d\u2019armure face au monde.[\u2026] Quand je repense à ces gamins, tout ce que je vois c\u2019est de la peur; je les vois se préparer au combat contre les fantômes de ce passé tragique au cours duquel les bandes du Mississippi encerclaient leurs propres grands-pères et allumaient les branches du corps noir comme des torches, avant de les arracher.» C A H I E R F \u203a L E D E V O I R , L E S S A M E D I 2 7 E T D I M A N C H E 2 8 F É V R I E R 2 0 1 6 C H R I S T I A N D E S M E U L E S A près la chute de Singapour en février 1942, poussé par le rêve fou de la conquête du Raj britannique, le Japon entreprend de construire à toute vitesse une voie ferrée longue de 415 kilomètres à travers la Thaïlande pour rejoindre la Birmanie britannique.Cent mille travailleurs asiatiques (Tamouls, Chinois, Javanais, Malais, Thaïs et Birmans) et trente mille prisonniers de guerre occidentaux seront mobilisés jour et nuit en pleine mousson pendant un peu plus de deux mois.Des milliers d\u2019hommes à demi nus «projetés dans un univers où ils vivaient comme des fourmis », asservis, au service de la Ligne.Au ser vice de l\u2019Empereur, selon leurs bourreaux japonais, pour expier la honte d\u2019avoir été capturés vivants.Un univers de mauvais traitements, de maladies tropicales, d\u2019insomnie et de putréfaction digne de L\u2019enfer de Dante, où cinquante, cent ou peut-être deux cent mille de ces travailleurs réduits à l\u2019esclavage auraient laissé leur peau.C\u2019est sur le tracé de cette « voie ferrée de la mort » qu\u2019a été construit le fameux pont sur la rivière Kwaï \u2014 un épisode immortalisé par le roman de Pierre Boulle et le film de David Lean.Voici le cadre de La route étroite vers le Nord lointain, le sixième roman de l\u2019Australien Richard Flanagan, couronné en 2014 par le prestigieux Man Booker Prize.Une plongée au cœur des ténèbres de la guerre, de l\u2019amour et de l\u2019âme humaine.Terrible et somptueux.Une histoire d\u2019amour et de mort Né en 1961 en Tasmanie, ancienne prison à ciel ouvert au sud-est de l\u2019Australie, Richard Flanagan est encore peu connu mais il a quelques antécédents : Le livre de Gould (Flammarion, 2005), La fureur et l\u2019ennui (Belfond, 2008) et, ÉTRANGER Richard Flanagan, au cœur des ténèbres La route étroite vers le Nord lointain fait revivre l\u2019enfer d\u2019un camp de travail japonais WIKIMEDIA Une section de la «voie ferrée de la mort» en Thaïlande noir de l\u2019histoire Érika Soucy se frotte à la réalité des chantiers Page F 3 Yves Gingras, ou la science en l\u2019absence de Dieu Page F 6 VOIR PAGE F 4 : TÉNÈBRES VOIR PAGE F 4 : NOIR Le corps « Tout ce qui fonde l\u2019histoire de ce pays contredit ce que tu es » ANNA WEBBER AGENCE FRANCE-PRESSE Ta-Nehisi Coates est né à Baltimore.SOURCE ISTOCK / DESIGN TIFFET L E D E V O I R , L E S S A M E D I 2 7 E T D I M A N C H E 2 8 F É V R I E R 2 0 1 6 L I V R E S F 2 Fonds universitaires : \u2022 Littérature, Philosophie, Sciences humaines \u2022 Pléiade Art québécois et international Livres d\u2019art et livres d\u2019artiste Livres anciens avant 1800 Automatistes, Éditions Erta, Refus Global.Bel espace chaleureux pour artistes en arts visuels \u2022 Consultez notre site web pour les tarifs 2016 Salle disponible sans frais pour lancement de livre ou autre événement littéraire 1317, avenue du Mont-Royal Est, Montréal Mathieu Bertrand, Libraire \u2022 514 522-8848 \u2022 1 888 522-8848 www.bonheurdoccasion.com ACHAT À DOMICILE 514-914-2142 ESPACE LOCATIF DISPONIBLE L I B R A I R I E G A L E R I E «Q uand elles étaient côte à côte, une seule pouvait exister.» Deux sœurs.L\u2019aînée, prénommée Avril : solaire, aérienne, papillonnant sans cesse.La préférée des parents, de la mère, surtout.Et Sarah, introvertie, fuyante jusqu\u2019à l\u2019invisibilité, vilain petit canard ayant appris à vivre à l\u2019ombre de sa grande sœur, ce «chef-d\u2019œuvre» incarné.Deux sœurs devenues adultes, que tout sépare.C\u2019était avant.Avant qu\u2019Avril soit frappée par la foudre : un diagnostic de leucémie rare, virulente, mortelle.Les traitements de chimio s\u2019avèrent impuissants.Reste la gref fe de moelle osseuse.Sarah, unique personne compatible dans la famille, acceptera-t-elle ce don ?Et puis, en cas d\u2019échec, cette célibataire sans enfant voudra-t-elle, pourra-t-elle, veiller sur les deux fillettes de sa sœur?Le dilemme de Sarah est au cœur du roman.Valse-hésitation.Ef froi, au moment de trancher.«Son vertige vient de là, de cette impossible transmission de ce qu\u2019elle ressent, de ce qui l\u2019empêche de respirer quand elle pense à Avril.Une pierre dans ses poumons.Leur amour plombé, la distance infranchissable, ça n\u2019a rien à voir avec l\u2019opération.» Ou, dit autrement : « Je me sens juste\u2026 loin de ma sœur.C\u2019est un peu bête à dire, mais c\u2019est comme si sa maladie nous forçait à nous réunir.Pouvez- vous imaginer que votre propre sœur vous soit plus étrangère que, disons, une Islandaise d\u2019un autre siècle ?Je ne vois pas pourquoi je subirais cette éprouvante transfusion alors que je ne partage pratiquement rien avec elle.» Au fur et à mesure que la situation évolue, on verra se transformer la relation entre ces deux sœurs si dissemblables, dont les affinités sont aussi rares que «les diamants dans le fleuve Saint-Laurent ».L\u2019équilibre va basculer.Nécessairement.Les sanguines rend compte avec dureté parfois, avec délicatesse aussi, de cette transformation, de ce basculement.Elsa Pépin a trouvé le ton juste : pas de faux-fuyants, l\u2019auteure y va à fond dans les différends, les récriminations, la tension.Mais elle sait aussi semer des perles de sensibilité quand vient le temps.Se libérer des carcans À côté, ou plutôt au travers de cette trame principale s\u2019immisce une autre strate.Tout à coup, comme un cheveu sur la soupe, survient un texte en italique, dont on saisit qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un récit de nature scientifique.On y rend compte des expériences d\u2019un jeune médecin français, en 1667, qui cherche à contrer l\u2019aliénation chez l\u2019humain au moyen de transfusions sanguines\u2026 provenant d\u2019un animal.Il y aura d\u2019autres incursions du même type.Transfusions sanguines, expériences sur des cobayes humains nécessaires à l\u2019évolution de la science, permettant de sauver des vies : tous ces récits tournent autour du même noyau dur.On verra apparaître un personnage intrigant, lui-même atteint de leucémie, qui croyait s \u2019en être sor t i grâce aux avancées de la science mais qui est rattrapé par la maladie et condamné à mourir.Cet homme aura un rôle insoupçonné dans le drame qui se joue entre les deux sœurs.À cela s\u2019ajoute une autre dimension dans Les sanguines : la présence constante de l\u2019art.La nécessité de trouver sa propre voix artistique : c\u2019est la situation que doit affronter le personnage de Sarah.La jeune femme est copiste : elle reproduit des chefs- d\u2019œuvre pour gagner sa vie sous le manteau.Jusqu\u2019à quand?Elle a vécu un temps dans l \u2019ombre d\u2019un amant ar tiste qui l\u2019a vampirisée, comme el le a vécu longtemps dans l\u2019ombre de sa sœur.Les événements dramatiques vont l\u2019amener à se quest ionner sur sa démarche artistique.Et sur sa façon de mener sa vie.Sor tir de sa cage, trouver sa voix, se libérer des carcans.C\u2019était déjà des thèmes présents dans le recueil de nouvelles d\u2019Elsa Pépin paru il y a deux ans, Quand j\u2019étais l\u2019Amérique.De même pour les déchirements familiaux, l \u2019emprise parentale.Dans Les sanguines, tout cela prend une ampleur palpable.On aurait souhaité au passage que cer taines scènes soient davantage exploitées.Que certains personnages (celui du mari d\u2019Avril, par exemple) puissent vibrer davantage.Le sentiment, parfois, de rester sur sa faim : trop ell ip- tique.Il y a dans ce livre une richesse romanesque, une densité, une complexité qui auraient gagné à être un peu plus développées.Ce qu\u2019on ret iendra surtout, c\u2019est la facilité avec laquelle l\u2019auteure passe d\u2019un registre à l \u2019autre.Écriture for tement poétique, d\u2019une belle élégance.Écriture au ras des pâquerettes, on ne plus concrète.Écriture froide, distanciée.Écriture du cœur, des sentiments.Écriture de l\u2019étrangeté\u2026 Tout cela s\u2019amalgame avec un remarquable doigté.Les sanguines, roman tout en contrastes, séduit par sa singularité.LES SANGUINES Elsa Pépin Alto Québec, 2016, 168 pages Les liens du sang Elsa Pépin signe un premier roman tout en contrastes avec Les sanguines D O M I N I C T A R D I F L e mythique Gordon Gekko du Wall Street d\u2019Oliver Stone et la cour tière Anna, personnage principal de L\u2019absent, troisième roman de la journaliste de Radio-Canada Nathalie Babin-Gagnon, auraient formé une belle paire d\u2019arrogants.Pour la Québécoise installée à New York, il faut que les résultats viennent rapidement et que les gens à qui elle s\u2019adresse lui of frent des réponses tout de suite, pas tantôt .La car riériste exige d\u2019être traitée comme la femme importante qu\u2019elle voit dans le miroir.Inquiétée par les lettres de plus en plus confuses et allégoriques que lui envoie un frère qu\u2019elle a toujours materné, elle s\u2019envole pour le pays africain (non identifié) où il œuvre depuis plusieurs années en tant qu\u2019ingénieur au sein d\u2019une ONG, persuadée que son intervention permettra de l\u2019extirper de son inhabituelle torpeur.Les réponses évasives et les menaces qu\u2019elle essuiera ne mineront pas son opiniâtreté, bien qu\u2019elles embrouillent rapidement l \u2019enquête qu\u2019elle mène au cœur d\u2019une société gangrenée de toutes par ts par la corruption, tant par des policiers malhonnêtes que par les factions violentes enrôlant des bambins afin d\u2019exécuter leur sale besogne et méprisant le Blanc, dont il faut se venger férocement.« On me prévenait : la tentation serait grande parce qu\u2019ici, la couleur de ma peau me procurait un tel pouvoir d\u2019attraction que même un esprit sain, sur tout dans un corps vigoureux de 25 ans, pouvait y perdre la tête », écrivait à son arrivée sur le continent noir le frérot Bertrand, dans un extrait de son journal intime, clé de voûte du mystère que tente d\u2019éclaircir Anna, et dont de larges extraits ponctuent tout le livre.« Je comprenais et je me disais que jamais je ne tomberais dans le panneau.» La transfiguration d\u2019Anna À l\u2019instar du Journal d\u2019un coopérant du cinéaste Robert Morin (très pessimiste faux documentaire paru en 2010), L\u2019absent ausculte comment sexe, pouvoir et argent se confondent et s\u2019entremêlent lorsque des Occidentaux mettent le pied dans les villages démunis, là où le visage blanc devient symbole d\u2019un éventuel pont vers une vie meilleure.Différence notable et significative entre les deux œuvres : le ton de Nathalie Babin-Gagnon se teinte d\u2019un désir de croire en la possibilité d\u2019une union sincère entre une Africaine et un Québécois, malgré la suspicion qu\u2019elle suscite.Au contact d\u2019une Afrique enfer, mais aussi d\u2019une Afrique paradis, Anna se dépouillera donc de ses or ipeaux de froide parvenue n\u2019ayant jamais connu la félicité de l\u2019amour.On connaît la chanson.«Et si Bertrand avait raison et que les vieux édifices foisonnaient de richesses, d\u2019histoires enfouies et de trésors évanouis?» se demande- t-elle en se rappelant la visite d\u2019un vieux couvent vide, qui l\u2019avait laissée de glace.«Elle en éprouvait des regrets.» La plupart des personnages qui l\u2019entourent sont confectionnés à partir du même bac à stéréotypes, de l\u2019enfant-soldat devenu bienveillant après avoir été tiré de l\u2019horreur, jusqu\u2019à la Française friquée et pédante ne pensant qu\u2019à son propre nombril.L\u2019espoir de Nathalie Babin- Gagnon, aux yeux de qui la tragédie a le pouvoir de transfigurer les êtres et d\u2019ouvrir les cœurs même les plus racornis, a au fond beaucoup en commun avec ces proverbes africains qui réconfortent un peu, à condition que les idées qu\u2019ils véhiculent ne bousculent pas trop notre vision du monde.Collaborateur Le Devoir L\u2019ABSENT Nathalie Babin-Gagnon XYZ Montréal, 2016, 256 pages ROMAN QUÉBÉCOIS Afrique paradis, Afrique enfer Une femme part secourir son frère sur le continent et en revient transfigurée H U G U E S C O R R I V E A U P oursuivant son Catalogue af fectueux, Normand de Bellefeuille approfondit son investigation de ce qu\u2019est pour lui un poème, inscrivant son « Ar t poétique » dans la pratique même, au cœur de sa pensée en action.Après avoir été Une maison de long séjour, dans le premier volet de sa tr i logie, voici que, dans le second, Le poème est une maison de bord de mer.L\u2019auteur avoue que ses textes auraient pu s\u2019intituler Tentative d\u2019autobiographie poétique non autorisée, ou plus précisément Pour une théorie générale de la mélancolie, révélant ainsi l\u2019impudeur de se livrer tout entier à la pertinence de la littérature.L\u2019intelligence de ce travail n\u2019est plus à démontrer, non plus que la grande maîtrise de la répétition, matrice fondamentale de l\u2019écriture du poète obstiné qui martèle, comme en des incantations, les mots qu\u2019il af fectionne, les vers qui por tent en eux une extrême lucidité.Alors, la pensée ne fuit pas, elle se fait musique : «Comme des larmes sur la page / croches et soupirs / comme une marche / dans la phrase / cadences rompues / ou cadences par faites.» Le poème serait alors «une aventure de vérité », entre ombre et lumière, silence et écriture, inquiétude et don.Les poèmes de Normand de Bellefeuille ne cessent de remettre leur existence en question, donc leur fondement, leur inutilité essentielle et leur fabrique.Ces poèmes « affectueux» sont d\u2019une tendresse si profonde et constante qu\u2019une réelle émotion nous en vient, monte en nous au fur et à mesure, comme si les confidences ou les retouches théoriques avaient l\u2019art de creuser jusqu\u2019au cœur l\u2019émoi d\u2019un savoir enfoui.Jusqu\u2019à rappeler, même, le mot « ef froi » qui sous-titrait sa dernière trilogie : « Ça apeure / par fois / sans qu\u2019on sache / vraiment pourquoi / les mots, le rythme?/ mais la peur est là / au cœur du poème / et peu importe / ce dont il parle / la peur demeure / sournoise / rampante / de cœur à cœur.» Toute rigueur incluse, on se met à chercher une définition du poème, alors qu\u2019il ne saurait aller que là, au bout de lui- même, répétant sans cesse son hésitation à s\u2019affirmer.Normand de Bel- lefeuille connaît bien les implications de la quête qui le mène, recueil après recueil , au-devant des échos sonores.Le poète est alarmé, piétine d\u2019inquiétude, mais nous entraîne tout de même, au détour d\u2019un chant durassien ou de la vision franche d\u2019un Beckett , sur un tra jet qui mène au « véritable poème de bord de mer / celui qui ébranle / celui qui déplace / celui qui détériore / toutes les cer titudes / de l\u2019acte même / d\u2019écrire.» Lancinante et fascinante variation musicale que ce rythme.Normand de Bellefeuille hypnotise, littéralement, son lecteur et le conduit, au prix du déséquilibre, jusqu\u2019à la précarité du sens qui sera avec lui, sauvé, in extremis.« Dans la tiédeur apaisante / de la maison de bord de mer / j\u2019ai recommencé à croire [\u2026] / au très ordinaire / bonheur de vivre / j\u2019ai compris que le poème / c\u2019est imaginer juste», confie-t-il.À nous de l\u2019y suivre jusqu\u2019au plaisir de lire un grand livre.Je m\u2019en voudrais de ne pas souligner la superbe œuvre de Pierre Fortin en couverture qui offre à voir une barque, coquille de noix, porteuse d\u2019étrangeté.Collaborateur Le Devoir LE POÈME EST UNE MAISON DE BORD DE MER CATALOGUE AFFECTUEUX DEUX Normand de Bellefeuille Le Noroît Montréal, 2016, 166 pages POÉSIE La maison «mer » Normand de Bellefeuille dévoile ses matériaux poétiques afin d\u2019en révéler la liberté, et ce qui s\u2019en échappe ANNIK MH DE CARUFEL LE DEVOIR L\u2019espoir de Nathalie Babin-Gagnon a beaucoup en commun avec ces proverbes africains qui réconfortent un peu.ANNIK MH DE CARUFEL LE DEVOIR Dans Les sanguines, Elsa Pépin a trouvé le ton juste : pas de faux-fuyants, l\u2019auteure y va à fond dans les dif férends, les récriminations, la tension.DANIELLE LAURIN OLIVIER ZUIDA LE DEVOIR Dans ce deuxième volet, le poète suit l\u2019étrange périple du poème tel un chemin qui menerait jusqu\u2019en bord de mer. C H R I S T I A N D E S M E U L E S L\u2019 absence n\u2019est pas toujours une source de douleur et de manque.Parfois, elle rime avec espace, liberté, oxygène, paix ou encore oubli.« [Q]uand j\u2019étais petite pis qu\u2019il partait, longtemps ou pas longtemps, je m\u2019en ennuyais pas.C\u2019était plus compliqué qu\u2019autre chose de l\u2019avoir dans la maison.C\u2019était lui, l\u2019étranger, mais c\u2019était nous autres qui étaient de trop.» Comme une sor te de test, de retrouvailles éclair ou bien pour tenter tout simplement de comprendre ce père toujours par ti avec lequel elle avait longtemps coupé les ponts, une jeune femme décide d\u2019aller se confronter à la réalité des travailleurs de chantier.Avec le projet pas si secret d\u2019écrire quelques poèmes à partir de cette expérience, la narratrice débarque au campement des Murailles, sur le chantier de la Romaine 2, un projet de vaste complexe hydroélectrique sur la rivière Romaine, au nord d\u2019Havre- Saint-Pierre, sur la Côte-Nord.Son père, qui travaille pour une compagnie de forage et de dynamitage, permet à sa fille de séjourner sur le chantier en s\u2019arrangeant pour lui trouver, venue le voir dans le Nord, un poste fictif de commis de bureau le temps d\u2019une semaine.« J\u2019aimerais, en quequ\u2019part, me sentir chez nous.Commencer à comprendre, juste en voyant la terre de mon hublot, pourquoi les hommes autour de moi acceptent de passer leur vie icitte.» Tenant durant son séjour une sorte de journal fait de réflexions et d\u2019observations, Erika, la narratrice de Les Murailles, premier roman d\u2019Erika Soucy, poète née à Portneuf-sur-Mer sur la Côte-Nord en 1987, s\u2019adresse à son amoureux resté à Québec, alors que leur petite fille est sur le point d\u2019avoir un an.«Je suis en route vers le mur qu\u2019il a construit et qui nous sépare encore, vers là où il a sauvé notre peau.Parce que l\u2019absence, c\u2019était notre métha- done pour passer au travers.» Posant ses maigres bagages (elle n\u2019a appor té qu\u2019un seul livre, les «poèmes biologiques » de Denis Vanier, Une Inca sauvage comme le feu), elle partage un premier constat : la plupart des hommes qu\u2019elle aperçoit sur le chantier, pour qui elle est « la fille à Mario », ont la même démarche chaloupée que son père.« Un genre de démarche d\u2019obèse morbide plus saccadée» qui vient, comprend- elle, avec les «bottes à cap».De cet homme absent, longtemps parti sur les chantiers de construction dans le Nord, acteur principal tyrannique d\u2019une vie familiale dont il s\u2019est exclu lui-même, Erika y voit la source de sa vocation de poète : « Je fais de la poésie qui chauf fe le cœur un peu, parce que ça fait vingt ans au-dessus qu\u2019à chaque fois que mon père revient du Nord, il traîne un grand vent avec lui, un grand vent frette de février qui t\u2019engourdit la gueule pis t\u2019empêche d\u2019ouvrir les yeux.Amanché de même, ça va mal pour se parler.Fait qu\u2019à la place, j\u2019écris de la poésie.» Enquête sincère, règlement de comptes, lamento, rejet d\u2019un modèle familial, Les Murailles prend aussi la couleur d\u2019un constat d\u2019échec.« En quinze poèmes, j\u2019ai écrit l\u2019ordinaire, le vide.J\u2019ai parlé des murs ; les deux sortes de murs.Ceux qui s\u2019imposent entre le Nord pis la vraie vie, pis ceux qu\u2019on érige en soi, une roche après l\u2019autre, tout le long de la run.» La démarche est touchante et sincère, les descriptions souvent colorées.La langue est crue, un peu maniérée par moments dans sa façon de fétichiser l\u2019ora- lité, et cela s\u2019inscrit, on le comprend, dans le sillage de la démarche poétique de l\u2019auteure.Mais la progression dramatique du roman, un cer tain manque de rythme et une finale en queue de poisson nous donnent l\u2019impression que cette exploration d\u2019une relation père-fille empoisonnée n\u2019exploite peut-être pas toutes les ressources du genre.Et notamment sa capacité de pervertir le réel.Un peu trop sage.Collaborateur Le Devoir LES MURAILLES Érika Soucy VLB éditeur Montréal, 2016, 160 pages L E D E V O I R , L E S S A M E D I 2 7 E T D I M A N C H E 2 8 F É V R I E R 2 0 1 6 LITTERATURE F 3 P A L M A R È S AUTEUR/ÉDITEUR CLASSEMENT PRÉCÉDENT/ NB DE SEMAINE(S) RANG 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Romans québécois Les chevaliers d\u2019Antarès \u2022 Tome 1 Descente aux.Anne Robillard/Wellan \u2013/1 Les hautes montagnes du Portugal Yann Martel/XYZ 1/3 Souvenirs d\u2019autrefois \u2022 Tome 2 1918 Rosette Laberge/Les Éditeurs réunis 3/3 Naufrage Biz/Leméac 2/5 Ce qui se passe à Cuba reste à Cuba! Amélie Dubois/Les Éditeurs réunis 7/15 Ceux qui restent Marie Laberge/Québec Amérique 4/16 Le passé recomposé Micheline Duff/Québec Amérique 5/5 La femme qui fuit Anaïs Barbeau-Lavalette/Marchand de feuilles 6/9 Baiser \u2022 Tome 3 La belle et les bêtes Marie Gray/Guy Saint-Jean 8/6 Faims Patrick Senécal/Alire \u2013/1 Romans étrangers L\u2019horizon à l\u2019envers Marc Levy/Robert Laffont 1/2 Désaxé Lars Kepler/Actes Sud 5/2 City on fire Garth Risk Hallberg/Plon 2/6 Invisible James Patterson | David Ellis/Archipel 4/3 Les enquêtes du département V \u2022 Tome 6.Jussi Adler-Olsen/Albin Michel 3/7 Before \u2022 Tome 1 L\u2019origine Anna Todd/Homme 6/4 Le Women\u2019s murder club \u2022 Tome 13 13e.James Patterson | Maxine Paetro/Lattès 9/5 En vrille Deon Meyer/Seuil 8/2 Millénium \u2022 Tome 4 Ce qui ne me tue pas David Lagercrantz/Actes Sud 7/25 Une autre vie S.J.Watson/Sonatine éditions \u2013/1 Essais québécois L\u2019impossible dialogue.Sciences et religions Yves Gingras/Boréal 5/2 Rendez à ces arbres ce qui appartient à ces.Boucar Diouf/La Presse 2/19 Manifeste des femmes.Pour passer de la.Lise Payette/Québec Amérique 1/7 Trouve-toi une vie.Chroniques et sautes.Fabien Cloutier/Lux \u2013/1 Treize verbes pour vivre Marie Laberge/Québec Amérique 4/16 Rhapsodie québécoise.Itinéraire d\u2019un enfant de.Akos Verboczy/Boréal 3/5 La médiocratie Alain Deneault/Lux \u2013/1 Jeux d\u2019enfants?L\u2019heure juste sur l\u2019intimidation Stéphanie Deslauriers/Stanké 7/2 Maudit hiver.Toutes les raisons de ne pas l\u2019aimer Alain Dubuc/La Presse 8/3 Les baromètres humains Gilles Brien | Wilhelm Pellemans/Québec-Livres \u2013/1 Essais étrangers La puissance de la joie Frédéric Lenoir/Fayard 1/5 Sapiens.Une brève histoire de l\u2019humanité Yuval Noah Harari/Albin Michel \u2013/1 La laïcité au quotidien.Guide pratique Régis Debray | Didier Leschi/Gallimard 7/2 Anonymous.Hacker, activiste, faussaire.Gabriella Coleman/Lux 5/4 Je dirai malgré tout que cette vie fut belle Jean d\u2019Ormesson/Gallimard 2/5 Une colère noire.Lettre à mon fils Ta-Nehisi Coates/Autrement 10/2 La bulle du carbone Jeff Rubin/Hurtubise \u2013/1 Sable mouvant.Fragments de ma vie Henning Mankell/Seuil \u2013/1 Sonnez, merveilles! Kent Nagano | Inge Kloepfer | Isabelle Gabolde/Boréal 6/13 La pipe d\u2019Oppen Paul Auster/Actes Sud \u2013/1 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Du 15 au 21 février 2016 La BTLF (Société de gestion de la Banque de titres de langue française) est propriétaire du système d\u2019information et d\u2019analyse Gaspard sur les ventes de livres français au Canada.Ce palmarès est extrait de Gaspard et est constitué des relevés de caisse de 260 points de vente.La BTLF reçoit un soutien financier de Patrimoine canadien pour le projet Gaspard.© BTLF, toute reproduction totale ou partielle est interdite.LITTÉRATURE QUÉBÉCOISE La fille à Mario Entre enquête et lamento, Les Murailles se frotte à réalité des chantiers POÉSIE QUELQUE CHOSE DU PAYSAGE André Roy Les Herbes rouges Montréal, 2016, 130 pages Quelque chose du paysage nous offre l\u2019occasion de revisiter des textes, pour la plupart déjà publiés, revus et corrigés par l\u2019auteur.On y trouve des poèmes aussi anciens que 1983, et de plus récents de 2010, même quelques-uns réimprimés même en 2015.Bref, voici une publication luxueuse, c\u2019est-à-dire telle que seul un auteur parvenu à un statut établi peut se permettre.Et qui aime cette poésie y retrouve de forts textes parlant des émois homosexuels du poète à Rome avec un jeune Italien au prénom assumé de Pierre- Paolo.Nous voyageons avec l\u2019auteur de Montréal à Québec, en passant par Saint-Joseph-de-la-Rive.On y lira tout aussi bien « le désir décomposé sous la lumière du soleil », que « quelque chose du péril / des orgies avant la fin du monde ».On peut prendre, à Nanjing, « un thé vert durant un été chaud / comme un poignard volant », ou méditer, à Tokyo sur « l\u2019invisible sautant sur le sol, / la machine du ciel, / les ombres allumées, / les prières au temple Sengaku-ji, / la résurrection des chats / dans la blancheur d\u2019une éternité ».Il y a donc beaucoup à prendre ou à reprendre dans cette poésie très souvent parfaite, comme l\u2019est la pensée claire qui saisit de la vie les émotions et les fulgurances.Hugues Corriveau CHRONIQUES TROUVE-TOI UNE VIE CHRONIQUES ET SAUTES D\u2019HUMEUR Fabien Cloutier Lux éditeur Montréal, 2016, 144 pages Le coquin, il n\u2019a pas que la recette Pour réussir un poulet \u2014 c\u2019est le titre de sa dernière pièce \u2014, dans sa liste de compétences.Fabien Cloutier sait aussi très bien comment apprêter les restes, un talent qui distingue les bons cuisiniers de famille des mauvais et que le comédien, dramaturge, chroniqueur expose sans vergogne dans ce Trouve-toi une vie, assemblage des chroniques et sautes d\u2019humeur qu\u2019il a livrées dans les dernières années à l\u2019émission Plus on est de fous plus on lit sur les ondes de Radio-Canada, tout en faisant croire qu\u2019il parlait expressions populaires et régionalismes.Sur 144 pages, en passant par «Bizouner», «Y farme pas étanche» ou « C\u2019est pas vargeux», entre autres, on renoue donc avec la perspective caustique de ce fin observateur de nos petites misères sociales qui sait très bien comment varloper le présent, en titillant le détail, le paradoxe, l\u2019incohérence ou en convoquant le fragment de culture populaire qui fait rire, souvent jaune.C\u2019est du réchauffé, oui, habillé par des dessins de Samuel Cantin, qui, comme les mots posés sur le papier, reste malgré tout très appréciable.Fabien Deglise JEUNESSE UNE CACHETTE POUR LES BOBETTES Andrée Poulin Druide Montréal, 2016, 32 pages Tout commence lorsque Jacob voit sortir une bobette au bas de son pantalon.Un petit dessous perdu à la sécheuse et retrouvé en pleine cour d\u2019école.Il la cache, mais Cédric la trouve et s\u2019amuse à la brandir en classe.Heureusement, sa journée se termine bien.L\u2019album aurait pu s\u2019arrêter là, dans une finale toute simple et sans éclat, mais non.Poulin propose de vivre l\u2019histoire du point de vue de trois autres personnages.D\u2019abord Julia, qui arrive à l\u2019école peinée d\u2019avoir donné son chat en adoption.Puis, Monsieur Angelo, le concierge, débordé par un dégât dans la salle de bain.Et enfin, Cédric, petit malfaiteur dans toute cette saga.Ce récit permet de saisir les variations de points de vue selon qui on est et le bagage que l\u2019on porte.Le trait rond, enjoué et très expressif de Boum rend avec intelligence l\u2019atmosphère qui règne pendant cette journée.Le tout est présenté dans un format à l\u2019italienne permettant d\u2019étendre le paysage, ce qui colle bien à ce texte qui valorise l\u2019ouverture d\u2019esprit.Marie Fradette ESSAI LITTÉRAIRE LES LIVRES CURIEUX Jean-François Chassay Leméac Montréal, 2015, 272 pages « Contrairement au préjugé tenace, la curiosité me semble être la plus grande des qualités », croit Jean-François Chas- say, romancier et professeur de littérature à l\u2019UQAM.Il a rassemblé avec Les livres curieux une quinzaine de textes qu\u2019il a consacrés ces dernières années à des écrivains contemporains qui ont, pour la plupart, la réputation, elle aussi tenace, d\u2019être « dif ficiles ».Il y examine le point de jonction entre littérature et les sciences dites exactes (avec José Carlos Somoza et la théorie des cordes ,ou à partir des réflexions de Gertrude Stein sur la bombe atomique), se questionne sur l\u2019érudition en tant que moteur de la narration (notamment chez Pierre Senges ou Victor-Lévy Beau- lieu), ou aborde certaines des « hypothèses extrêmes » posées par la littérature (notamment chez Karoline Georges et Serge Lamothe).Un plaidoyer pour la science-fiction, le décloisonnement des savoirs et des genres \u2014 et bien entendu, pour la curiosité.Stimulant et accessible.Christian Desmeules ANNIK MH DE CARUFEL LE DEVOIR La langue est crue, un peu maniérée par moments dans sa façon de fétichiser l\u2019oralité, et cela s\u2019inscrit, on le comprend, dans le sillage de la démarche poétique de l\u2019auteure Érika Soucy. L E D E V O I R , L E S S A M E D I 2 7 E T D I M A N C H E 2 8 F É V R I E R 2 0 1 6 L I T T É R A T U R E F 4 G U Y L A I N E M A S S O U T R E D e Jean Echenoz, auteur de 17 romans, on pourrait dire qu\u2019il s\u2019enfonce dans le réel comme on s\u2019engage en forêt : en désirant s\u2019y engouffrer pour explorer ses mystères.Echenoz est un admirateur du monde, sans être un contemplatif ; au contraire, tout l\u2019intéresse, surtout le détail, toutes les petites trouvailles de l\u2019environnement.Pourquoi cette brindille, tiens une drôle de feuille, ah ! un br uit, est-ce mon pied craquant une coquille de noix ou une voix de la terre qui me retient ?Un indice, une mine antipersonnel, une divine surprise ?Vous l\u2019aurez compris, un livre d\u2019Echenoz est une gymnastique mentale.Ouvrez cet Envoyée spéciale.Acceptez d\u2019être désorientés.De suivre Constance, du cimetière de Passy, où elle est enlevée par deux indiv idus louches, à Pyongyang, en Corée du Nord.Vous serez happés par d\u2019incroyables détails d\u2019enquête, un œil rivé sur Lou Tausk, l\u2019épais mari de Constance, et sur les piètres individus qui chauffent la prisonnière en Creuse, dans une région de grands bois.Puis, vous la suivrez expédiée en mission secrète dans un pays inaccessible par excellence.Envoyée spéciale est spécial.Polar à la manière d\u2019un Ian Fleming, d\u2019un John Le Carré, amour pur du genre, où s\u2019accumulent les pet i tes combines et les magouillages, de la demande de rançon au gros plan torride, avec scène de découpage à vif et fuite en avant .Pourquoi est -ce s i drôle, toute cette bêtise sur pied ?Lou Tausk est bien embêté, la phalange qu\u2019il a reçue l\u2019encombre ; il l\u2019a congelée, à tout hasard.En attendant, l\u2019auteur omniscient se charge de narrer le menu quotidien, sur tout Constance, bientôt « faite à point ».Forces majeures Qu\u2019est-ce qu\u2019un polar ?Prenons Echenoz.Il pratique un genre de fantaisie, plein de prétextes et de logique à tiroirs .Sans psychologie.Acrobatique.Incongru.Flau- bertien versant dans l\u2019idiotie absurde et la pataphysique.Envoyée spéciale cousine avec les romans d\u2019Éric Chevillard, moins ses jeux de mots, moins potache (encore que Objat l\u2019espion, Pognel le malfrat ou Lessertisseur ne sont pas sertis dans la fine dentelle), mais aussi désopilant.Dans la tradition de Minuit, Echenoz, né en 1947, et Chevillard, né 1964, ont hérité de Jérôme Lindon, qu\u2019Echenoz a honoré d\u2019un livre à sa mort, en 2001.Comment oublier que ce maître en édition résista courageusement contre la guerre d\u2019Algérie ?Qu\u2019il édita deux Prix Nobel de littérature, Beckett et Simon, et un Nobel de la paix, Wiesel ?Cette tradition de liberté nous vaut Echenoz et Chevillard.Dans Envoyée spéciale, on suit les phrases et les pas de dilettantes ; on y constate le déséquilibre entre la petitesse humaine et l\u2019immensité de son terrain de jeu ; on se perd dans un labyrinthe de sentiers, mi-réels mi-culturels, sans jamais céder sur l \u2019aventure, engagée à fond.On s\u2019étonnera, on se questionnera, on rira des fausses réponses et des pourquoi pas.Voici à quoi ressemble cette écriture minutieuse, obsédée par le côté concret des choses.La conscience latente du désordre ambiant fait jaillir la fiction, qui rachète, par sa rigueur de construction, le bric- à-brac humain.Voici forcé l\u2019inéluctable poids des choses, et nos hommes de Cro-Mag- non déboulent dans la comédie.Car nos héros \u2014 un compositeur, un avocat véreux, une coif feuse tatouée, un vendeur d\u2019électroménagers, un général, un suppôt de Kim Jong-un, entre autres \u2014 sont des crapules nées du matin, embr yons mal dégrossis, dénués de cogito et lents à la détente, médiocres pousses pleines d\u2019humus : voyez comment Echenoz s\u2019amuse avec la syntaxe pour les remuer.Du côté des personnages, il y a de l\u2019être-là, du primitif, tantôt débrouillard tantôt penaud.On constate vite leur inconsistance, une perte à la manière de Perec.Mais pas de rébus.Du côté du lecteur, on est réveillés, invités à développer notre curiosité face aux petits trafics de l\u2019inconscient.Du côté de l\u2019écrivain, c\u2019est un rafistolage qui place l\u2019observateur devant l\u2019opacité du réel, avec l\u2019énergie existentialiste et la puissance surréaliste, qui consiste à faire quelque chose avec ce qui n\u2019était rien.Echenoz, lors d\u2019un entretien pour Le Devoir, évoquait ses aller-retour entre Paris et le Limousin, où se trouve la Creuse.Il prend le temps de rêver, d\u2019observer les lieux, les paysages, les noms propres, les gens.Il convoque ainsi son ami Pierre Michon dans son livre (Constance est prisonnière dans son village !).Et des contrastes, il crée un détachement d\u2019où tirer un feu d\u2019artifice.Comment, d\u2019un coup de rêve, d\u2019histoire ancienne et récente, on se retrouve en Corée du Nord avec Constance, devenue taupe après que le tube Excessif de Tausk y a fait un tabac, c\u2019est un clin d\u2019œil aux lieux communs retournés comme une manche : l\u2019imaginaire d\u2019Echenoz en est miné.Lire de la littérature, c\u2019est aussi s \u2019amuser.Prat iquer l\u2019insolence.Cesser de voir l\u2019actualité comme déterminée et accablante.«Écrire est une activité amoureuse, pas un métier », nous avait-il déclaré.Résultat, ce sont ces 300 pages d\u2019antidote formidable à l\u2019ennui.Une écriture amoureuse, dont la modestie de l\u2019auteur, souvent primé, recèle un grand métier.Collaboratrice Le Devoir ENVOYÉE SPÉCIALE Jean Echenoz Minuit Paris, 2016, 313 pages La géographie mentale d\u2019Echenoz Envoyée spéciale est un polar enjoué, sans complexe et totalement libéré de la véracité L I S E G A U V I N U n père observe sa fille et son petit-fils à distance dans un train en direction de Paris, alors qu\u2019il lui est possible de les apercevoir sans être vu, puisqu\u2019ils sont placés aux deux extrémités du même wagon.Tel le est la scène initiale du roman de Pascale Kramer, roman qui, dès les premières pages, met en place les principaux protagonistes du l ivre à venir et oriente le lecteur vers des relations fami- l iales à haute tension.Ce que déjà le titre, Autopsie d\u2019un père, laissait deviner.À cette dif férence près que l\u2019ouverture présente le point de vue du père lui-même, Gabriel, dont on apprend qu\u2019il a été victime d\u2019un lynchage médiatique.Avec un art consommé, Pascale Kramer, romancière suisse vivant en France dont l\u2019œuvre a déjà été couronnée de prix prestigieux, installe les éléments de son récit et crée l\u2019attente de la suite.Après ce premier chapitre en forme de prologue, un coup de théâtre fait basculer l\u2019intrigue vers le point de vue de la fille, Ania.Celle-ci tente de remonter le temps et de comprendre les raisons qui l\u2019ont poussée à s\u2019éloigner de ce père pourtant aimé et devenu veuf trop tôt.Ainsi s\u2019établit un huis clos entre Ania, son fils Théo, le père de celui-ci, No- vak, d\u2019origine serbe, et Clara, la deuxième épouse de Gabriel, dont l\u2019apparence parfaite et les comportements toujours à propos forment une sorte de portrait inversé d\u2019Ania.Quant au couple de gardiens de la propriété familiale, son rôle, tel celui du chœur antique, est de commenter les faits.D\u2019entrée de jeu, le lecteur apprend les événements qui constituent la trame du récit : le suicide du père, le lendemain de la visite de sa fille à la maison de campagne, sa déchéance sociale et la réprobation générale qu\u2019il avait dû affronter, après avoir déclaré, à propos du meurtre d\u2019un sans- papiers comorien par deux jeunes Français : « La mort de cet homme me concerne moins que le sor t de ces deux jeunes qui sont ici chez eux.» Ce journaliste de gauche, historien de formation, avait alors été démis de ses fonctions comme chroniqueur à la radio.Ce qui l\u2019avait amené à conclure, en forme de demi-boutade, que ses paroles «avaient of fer t aux hypocrites et aux naïfs un moment d\u2019unanimité à bon compte».Qui était vraiment Gabriel?Par quel cheminement en était-il arrivé à la phrase in- criminante et scandaleuse ?Que voulait-il signifier au juste par là?Jusqu\u2019à quel point était-il conscient de ses dires ?C\u2019est ce que tentent d\u2019éclairer, à tour de rôle, les personnages du récit, chacun y ajoutant sa propre interprétation et ses réactions.Suivent un ensemble de révélations, d\u2019aveux implicites et de confidences sous le regard interrogateur d\u2019Ania, la f i l le.À l \u2019occasion des démarches liées à l\u2019organisation des funérailles çjours, culpabilité, colère, tendresse, incompréhension se bousculent chez les uns et les autres.Le talent de la romancière est de nous mener vers l\u2019intériorité des êtres à partir de situations concrètes, par touches d\u2019autant plus ef fi - caces qu\u2019elles ne s\u2019accompagnent d\u2019aucun jugement.Ainsi de l\u2019enfant Théo qui apprend peu à peu à composer avec la souffrance humaine.Por trait d\u2019une société au bord de l\u2019éclatement, ce roman emprunte à la tragédie classique ses personnages embarqués dans un destin qui leur échappe.Dans cette autopsie d\u2019un monde reconnaissable, la gravité du propos ne le cède en rien au plaisir du texte.Collaboratrice Le Devoir AUTOPSIE D\u2019UN PÈRE Pascale Kramer Flammarion Paris, 2016, 173 pages ROMAN ÉTRANGER Une société au bord de l\u2019éclatement Pascale Kramer propose un huis clos familial soumis au chaos d\u2019un monde à la dérive ROLLAND ALLARD MINUIT Jean Echenoz est un admirateur du monde, sans être un contemplatif.en 2010, Désirer, qui conjuguait Charles Dickens et un enfant aborigène adopté par John Franklin (à l\u2019époque gouverneur de la Tasmanie) et sa femme au milieu du XIXe siècle.La route étroite vers le Nord lointain s\u2019inspire directement de l\u2019expérience du père de l\u2019auteur, mort centenaire, et qu\u2019on retrouve ici sous les traits de Dorrigo Evans, un jeune médecin australien, amoureux d\u2019une femme mariée à son oncle, Amy, avec qui il partageait un amour de la poésie et des après- midi torrides.Pour tant lui- même sur le point de se fiancer avec une fille de bonne famille, il va s\u2019engager dans l\u2019armée en 1941.Quelques mois plus tard, après des détours au Moyen- Orient et en Asie du Sud-Est, lui et sa division seront faits prisonniers par les Japonais.À titre de médecin et d\u2019officier, Rodrigo a la vie plus facile que la plupart de ses compatriotes.Mais il est en première ligne de l\u2019horreur, affrontant les amputations, le paludisme, la dysenterie amibienne, l\u2019épuisement, la malnutrition, les violences de leurs bourreaux et tous leurs ef fets.La mor t, multiple et quotidienne.Le titre du roman est plaqué sur celui du célèbre récit de voyage de Basho, poète du XVIIe siècle et maître du haïku.Un colonel japonais adepte de la décapitation, discutant en esthète avec le major du camp, Nakamura, estimait qu\u2019il résumait en un seul livre tout le « génie» de l\u2019âme japonaise.Mais Amy le croyait mort.Il l\u2019a lui aussi cru morte.La fin de la guerre ne va pas forcément les réunir.Après la guerre, jeté dans le tourbillon de la vie (sa femme, ses enfants, ses maîtresses, son travail), l\u2019homme n\u2019arrivera jamais à s\u2019expliquer pourquoi il était devenu « le symbole of ficiel d\u2019une époque et d\u2019une tragédie [\u2026].Un objet de vénération, d\u2019hagiographie, d\u2019adulation.» Et pour Rodrigo, la guerre aura peut-être été en réalité, de manière terrible, la période la plus vivante de son existence : «C\u2019est la vie quotidienne qui nous abîme.» Que des herbes folles Grand roman à l\u2019écriture magistrale, où la poésie perce à chacune des pages, La route étroite vers le Nord lointain est aussi un voyage au bout de la nuit des passions humaines.Un spectacle dont l\u2019auteur refuse de détourner son regard, nous livrant tour à tour le détail des atrocités, des souffrances et des trahisons intimes.Il le fait, surtout, avec une absence de manichéisme, comme lorsqu\u2019il évoque les dernières heures d\u2019un condamné à mort après la guerre, ou les doutes du major Nakamura, amateur de poésie et des méthamphétamines fournies par l\u2019armée, de son errance dans Tokyo détruite jusqu\u2019à ses vieux jours hantés par la guerre, accroché à un poème.Richard Flanagan dissèque la froideur d\u2019un homme, ses infidélités comme ses constances, à l\u2019aube d\u2019une seule vérité, di- rait-on : « Les sentiments d\u2019un homme ne sont pas toujours à la hauteur de ce qu\u2019est la vie.Parfois ils ne sont pas à la hauteur de grand-chose.» Une exploration des zones d\u2019ombres de l\u2019humanité, subtile et poétique.À la manière d\u2019un haïku.Après la guerre, la voie ferrée sera démantelée.Et puis très vite la nature va reprendre possession de la Ligne \u2014 de cette « longueur sans largeur», dirait Euclide.«À la fin il ne resta plus que la chaleur, les nuages, les insectes, les oiseaux, une faune et une flore ignorantes et indif fé- rentes.L\u2019homme n\u2019est qu\u2019une créature parmi beaucoup d\u2019autres, toutes aspirent à vivre, et la forme de vie la plus noble est la liberté: pour un homme d\u2019être un homme, pour un nuage d\u2019être un nuage, pour un bambou d\u2019être un bambou.Des rêves d\u2019empire et des morts ne restaient que des herbes folles.» De quoi faire résonner ce fragment d\u2019Issa (1763-1828), cet autre maître du haïku : « Ce monde de rosée n\u2019est qu\u2019un monde de rosée \u2014 et pourtant.» Et pourtant.Collaborateur Le Devoir LA ROUTE ÉTROITE VERS LE NORD LOINTAIN Richard Flanagan Traduit de l\u2019anglais (Australie) par France Camus-Pichon Actes Sud Paris, 2016, 432 pages SUITE DE LA PAGE F 1 TÉNÈBRES Comment dans un monde où ses frères étaient menacés ceux-ci ont-ils appris à adopter des dégaines où ils miment les rois afin de se protéger au moins grâce à une image?C\u2019est le récit d\u2019une enfance tendue qui explique un monde d\u2019adultes déçus.«Très loin, au- delà du firmament, après la ceinture d\u2019astéroïdes, il y avait un autre monde, où les enfants ne craignaient pas constamment pour leur corps.Je le savais, car il y avait chez moi, dans le salon, un grand écran de télévision.» Comment échapper à cela ?L\u2019école, loin d\u2019être un instrument de liberté, mène au sommeil.«Je sentais que l\u2019école nous cachait quelque chose, nous endormait avec une fausse moralité pour nous rendre aveugles et nous empêcher de poser cette question qui n\u2019a rien d\u2019exagéré : pourquoi le libre arbitre et la liber té spirituelle ont-ils pour revers l\u2019agression qu\u2019on fait subir à nos corps ?Lorsque nos aînés nous parlaient de l\u2019école, ils ne nous la présentaient pas comme un lieu d\u2019apprentissage fondamental, mais comme un moyen d\u2019échapper à la mort et à l\u2019emprisonnement.» Oui, plus de 60 % des jeunes noirs qui abandonnent l\u2019école finissent en prison.« Quand j\u2019étais jeune, personne n\u2019aurait osé dire franchement que l\u2019école était faite pour sanctifier l\u2019échec et la destruction.» L\u2019expérience de l\u2019école est ici vécue comme une tentative d\u2019oblitérer la réalité violente du racisme.Celle des violences policières répétées par exemple.Voie de sortie Ta-Nehisi Coates remet en cause une vision sublimée de la lutte des Noirs.Tous les ans, au mois de février, mois du Mouvement des droits civiques, Mois de l\u2019histoire des Noirs chez nous, il s\u2019est fait chanter la grandeur des marches pour la liberté.«Le mois ne pouvait pas s\u2019écouler sans qu\u2019on nous montre une série de films consacrés à la gloire d\u2019être tabassé devant une caméra.Les Noirs, dans ces films, donnaient l\u2019impression d\u2019aimer les pires choses de la vie \u2014 les chiens qui mordaient leurs enfants, les gaz lacrymogènes qui asphyxiaient leurs poumons, les lances à incendie qui déchiraient leurs vêtements et les faisaient s\u2019écrouler dans la rue.» Pourquoi ses héros devaient-ils tous être non violents ?« J\u2019ai commencé à comprendre qu\u2019il me faudrait bien plus qu\u2019une collection d\u2019idoles nationales pour être vraiment libre.» La voie de sortie, ce sera en partie, pour lui, l\u2019appropriation d\u2019une culture par la lecture.Frantz Fanon, Toni Morrison, Zora Neale Hurston, Frederick Douglass.Il assume un rappor t de lutte inspiré par l\u2019œuvre de Malcolm X.Il a lu et a écrit, sans jamais oublier qu\u2019à rêver on oublie parfois de se battre face à l\u2019humanité, face à ce qu\u2019elle a de plus effrayant.« Le Rêve, c\u2019est cette mauvaise habitude qui met la planète en danger, cette mauvaise habitude qui entasse nos corps dans des prisons et des ghettos.» L\u2019écrivain a annoncé qu\u2019il voterait pour Bernie Sanders plutôt qu\u2019Hillary Clinton.Ta-Nehisi Coates n\u2019est pas le premier à parler de la condition noire.Mais il le fait avec un remarquable doigté et une écriture bien à lui qui ajoute à la puissance de son propos.C\u2019est une lettre à son fils américain, si on veut.Mais surtout une lettre adressée à l\u2019humanité.Et il n\u2019y a rien d\u2019exagéré dans ce que j\u2019écris là.Le Devoir UNE COLÈRE NOIRE LETTRE À MON FILS Ta-Nehisi Coates Éditions Autrement Paris, 2016, 202 pages SUITE DE LA PAGE F 1 NOIR Echenoz pratique un genre de fantaisie, plein de prétextes et de logique à tiroirs.Sans psychologie.Acrobatique.Incongru.Dans cette autopsie d\u2019un monde reconnaissable, la gravité du propos ne le cède en rien au plaisir du texte COLIN MACDOUGALL Richard Flanagan C\u2019est un grand roman à l\u2019écriture magistrale, où la poésie perce à chacune des pages M I C H E L B É L A I R L e juge Giancarlo De Ca- taldo est un personnage fascinant.Devenu auteur célèbre avec Romanzo criminale publié en 2006 chez Métailié, on lui reproche depuis son premier roman (non traduit en français) son statut d\u2019initié étant donné qu\u2019il siège toujours comme conseiller à la Cour d\u2019assises ; il nourrirait ainsi son œuvre romanesque des enquêtes qu\u2019il mène\u2026 La critique française a plutôt vu en lui un héritier de Balzac puisqu\u2019il raconte «une inépuisable comédie criminelle italienne», selon les mots choisis par Le Monde.Suburra \u2014 par u en 2013 en Italie, à la toute fin de l\u2019ère Ber- lusconi \u2014 s\u2019impose du moins comme une dénonciation virulente et fouillée de la corruption qui sévissait alors dans l\u2019administration italienne, et plus précisément romaine.Avocats, banquiers, politiciens et policiers, fonctionnaires et mafieux de tous clans, traf iquants en tous genres, tout le monde y passe.Pour faire taire ses détracteurs et éviter les conflits d\u2019intérêts tout autant que pour avoir accès à des sous-couches de réalité et à des informateurs connotés plutôt louches, De Cataldo s\u2019est associé ici au journaliste d\u2019enquête Carlo Bonini .I ls par tagent tous deux la même passion pour la justice et pour les dossiers étoffés.Le résultat de leur collaboration est pour le moins spectaculaire ; sur tout que l\u2019histoire qu\u2019ils racontent ici colle dans ses grandes lignes \u2014 quel hasard ! \u2014 à un immense procès pour corruption qui vient de s\u2019ouvrir à Rome en début d\u2019année.Intrigue complexe Le livre n\u2019a pour tant rien du documentaire, même si la précision et la quantité des dossiers de corr uption sur lesquels il s\u2019appuie sont ahu- r issantes.Bien au contraire, le lecteur sera tout de suite séduit par son style aler te et passionné tout comme par une intrigue aux ramifications complexes qu\u2019il est inutile de tenter de résumer\u2026 à tel point qu\u2019il faudra se référer, pour s\u2019y retrouver, à l\u2019impressionnante liste de personnages et dif férents clans publiée au tout début du livre.Soyez prévenus : la somme de violence et de bassesses diverses qu\u2019on lira dans ce gros livre est tout simplement innommable.Seul tout petit bémol ; certains aspects de la traduction de Serge Quadruppani.Lui qui nous a fait connaître le suave dialecte sicilien des personnages d\u2019Andrea Ca- milleri tente ici de rendre la multitude des patois et des accents i ta l iens des nombreux protagonistes ; mais il choisit à cer tains moments de le faire en multipliant les argots français, ce qui n\u2019est pas toujours heureux.Le plus souvent, il réussit toutefois à insuf fler un rythme et une couleur locale aux mots et aux tournures qui sont assez remarquables.Bonne nouvelle pour les lecteurs\u2026 et beaucoup moins pour les mafieux en tous genres : Suburra n\u2019est que le premier tome d\u2019une trilogie à quatre mains \u2014 le deuxième, La nuit de Rome, venant de sortir en italien.Carlo Bonini continue à enquêter et le magistrat De Cataldo n\u2019a surtout pas l\u2019intention de mettre fin à l\u2019une ou l\u2019autre de ses deux carrières.Ce conteur d\u2019histoires réalistes, comme il se définit lui-même, a plutôt comme projet de continuer à « brosser une fresque historique, une comédie humaine », comme il le disait en entrevue au Monde.Le moins que l\u2019on puisse dire, c\u2019est que c\u2019est bien parti ! Collaborateur Le Devoir SUBURRA Carlo Bonini et Giancarlo De Cataldo Traduit de l\u2019italien par Serge Quadruppani Métailié, Noir Paris 2016, 480 pages L E D E V O I R , L E S S A M E D I 2 7 E T D I M A N C H E 2 8 F É V R I E R 2 0 1 6 L I V R E S F 5 Les Éditions du Noroît ont le plaisir de vous inviter à une rencontre avec le poète Joël Pourbaix pour célébrer 30 ans de collaboration éditoriale et souligner le succès de son livre Le mal du pays est un art oublié, Prix du Gouverneur Général 2015.ANIMATION : Gérald Gaudet E N T R E T I E N A V E C JOËL POURBAIX Le samedi 5 mars 2016, 15h30 au Noroît 4609, rue D\u2019Iberville, # 202 RSVP : 514 727-0005 ou poesie@lenoroit.com © M y c h e l l e T r e m b l a y s e p t e n t r i o n .q c .c a LA RÉFÉRENCE EN HISTOIRE AU QUÉBEC Djemila Benhabib APRÈS CHARLIE Laïques de tous les pays, mobilisez-vous ! POLAR ON NE RÉVEILLE PAS UN CHIEN ENDORMI Ian Rankin Traduit de l\u2019anglais par Freddy Michalski Éditions du Masque Paris, 2015, 429 pages John Rebus est décidément increvable: après un passage aux «cold cases» (affaires non résolues) en sortant de sa retraite prématurée, voilà qu\u2019on l\u2019a réintégré à la Brigade criminelle.Il n\u2019a pu retrouver son poste d\u2019inspecteur et travaille comme sergent sous les ordres de Siobhan Clarke\u2026 ce qui ne semble pas lui déplaire.Surtout que les deux complices sont aux prises avec une affaire qui se complexifie brusquement lorsque le ministre de la Justice est assassiné chez lui, tout près du site d\u2019un accident suspect qui les avait menés dans le coin.Grâce à la confiance que lui accorde toujours Siobhan, Rebus réussit à établir des liens étranges dans cette histoire malgré la suffisance de ses nouveaux confrères.Et, comme si ça ne suffisait pas, voilà en plus que Malcom Fox se penche sur un dossier remontant à plus d\u2019un quart de siècle impliquant des falsifications de preuves commises par d\u2019anciens collègues de Rebus: le voilà pris entre deux feux.Tellement que Rebus n\u2019aura d\u2019autre solution que de faire confiance à Fox pour faire la lumière sur les agissements de ses anciens amis.Ajoutez à cela une affaire de pouvoir, un réseau de trafiquants de drogue, une vieille histoire d\u2019amour, le cadavre d\u2019un ancien indic retrouvé dans un canal et même la naissance d\u2019une amitié improbable.Le tout sur fond de référendum sur l\u2019indépendance de l\u2019Écosse avec un «méchant» de chaque côté.Non, John Rebus n\u2019a pas fini de nous étonner\u2026 Michel Bélair BANDE DESSINÉE BROADWAY TOME II Djief Quadrants Toulon, 2016, 48 pages C\u2019est joli, mais un peu imparfait, avec ses moments forts et ses instants un peu plus creux, à l\u2019image finalement d\u2019une revue de music-hall livrée dans un théâtre de Broadway, cette «rue en Amérique » dont le bédéiste Jean-François Bergeron \u2014 Djief, de son nom d\u2019artiste \u2014 termine ici l\u2019exploration avec le tome II de sa série en deux actes.Les frères George et Lenny sont encore là, pris avec le Chapman\u2019s Paradise, cabaret qu\u2019ils doivent remettre sur les rails après un tragique accident de scène qui a fait la manchette et a terni la réputation de l\u2019institution.On est dans les Années folles.Leur aventure, avec Fanny et Michelle, filles naïves de leur état, jeux de coulisses et coups bas entre propriétaires de théâtres pour rafler la mise, est élégamment tracée par Djief, côté dessin.Hic, le scénario perd toutefois son rythme et son tempo, par à-coups, dans la diversité d\u2019intrigues qu\u2019il cherche à exposer.C\u2019est un peu dommage, mais pas assez toutefois pour inciter le lecteur à sortir à l\u2019entracte.Fabien Deglise BANDE DESSINÉE WATERTOWN Jean-Claude Götting Casterman Bruxelles, 2016, 90 pages Il faut toujours un peu se méfier des histoires de vie que l\u2019on fabule sur les autres, en laissant les apparences et les préjugés nous trahir.Watertown, c\u2019est un peu ça, mais surtout le récit d\u2019une obsession, celle que Philip Whiting, employé ordinaire chez Barney & Putnam, va développer autour de Maggie, la fille de la boulangerie qui quitte son emploi la veille de la mort de son patron.Mystérieusement, selon lui.Tout est là pour nourrir des doutes et des apparences accablantes que Jean- Claude Götting, avec son dessin plein de poésie posé sur un texte à la mécanique subtile, confronte, et déstabilise méthodiquement pour mieux montrer la plus fragilité des vérités.On est dans l\u2019univers graphique de la Nouvelle-Angleterre des chapeaux de feutre et des Ford Sedan.Et l\u2019on y est bien.Fabien Deglise L e revenant, dernière production hollywoodienne d\u2019Alejandro Gon- zález Iñárritu, se verra fort probablement couvert d\u2019Oscar dimanche soir.Curieusement, lors de la brève controverse déclenchée par Roy Dupuis critiquant l\u2019image des trappeurs ca- nadiens-français véhiculée par le film, personne ne semble avoir songé à aller interroger le roman qui a inspiré le projet.Pourtant, on peut supposer que la matière première langagière a fait l\u2019objet de recherches historiques plus fouillées que le simple travail consistant à faire passer une histoire d\u2019un médium à un autre.Michael Punke, à la page « remerciements » de son roman, parle d\u2019une « centaine de lectures éprouvantes ».Mark L.Smith, coscénariste du film avec Iñárritu, dans les entrevues disponibles sur Internet, ne pointe, quant à lui, vers aucune recherche historique précise et conf ie n \u2019avoir conser vé, du livre, que l\u2019attaque du grizzly et l\u2019abandon du héros.Tout le reste, a-t-il reconnu sur craveonline.ca, «we came up with it » (traduction : nous l\u2019avons inventé).J\u2019évoquais une brève controverse.Les amis à qui j\u2019ai parlé de la sor tie publique de Du- puis haussaient les épaules d\u2019un air entendu : les trappeurs francos et métis aventurés dans l\u2019Ouest à cette époque, faisaient-ils valoir, n\u2019ont probablement pas tous été des anges, pas vrai ?Alors\u2026 Pas tous des anges, sans doute.Mais de là à travestir le fameux Toussaint Char- bonneau, qui a guidé l\u2019expédi- t ion de Lewis et Clark au- delà des Rocheuses, l\u2019époux de la légendaire Sacagawea, en tueur de bons Indiens et br utal violeur de captives sauvagesses réduites à l\u2019état d\u2019esclaves sexuelles ?Sans doute, les scénaristes ont pris la précaution d\u2019amputer le coloré personnage de son patronyme, mais c\u2019est un peu comme si, dans un film sur les rébellions de 1837-1838, on appelait un des chefs du par ti patriote Louis-Joseph sans jamais mentionner son nom de famille : le référent historique demeure limpide.Nous savions déjà, grâce à l\u2019historien Denis Vaugeois, que ce Charbonneau avait tout du bon vivant, un grand cou- railleux épanoui au contact de ces sociétés amérindiennes dont la notoire permissivité sexuelle gênait tant les chroniqueurs de la Découverte.Au- jourd\u2019hui que quelques mots déplacés peuvent être qualifiés d\u2019agression sexuelle, on ne sera pas surpris de voir le Toussaint en question revu et corrigé par la morale du troisième millénaire, devenir suspect, un prédateur\u2026 Made in Hollywood Mais la morale sexuelle, changeante et relative, est une chose.C\u2019en est une autre de pendre haut et court, sans la moindre explication, pour le simple plaisir de la chose apparemment, un autochtone, et qui plus est un Pawnee, membre d\u2019une nation qui, dans la vraie histoire (l\u2019histoire historique, si vous préférez), était l\u2019alliée des Français\u2026 C\u2019est surtout cette scène, en apparence gratuite, décrivant un acte de cr uauté totalement inutile, qui passe un peu de travers dans Le revenant d\u2019Iñárritu.En fait, il y a bien une justification à ce cynique lynchage commis par des trappeurs canadiens-français, et elle tient tout entière dans le macabre écriteau accroché au cou du pendu et qui dit : « On est tous des sauvages ».Même pas besoin de sous-titres : l\u2019inscription est en français.Avec ce «on est tous des sauvages» où le mot «sauvage» se voit ramené à son sens le plus péjoratif et sanguinolent, c\u2019est toute l\u2019actuelle réécriture (à la fois redécouverte et réexamen) de l\u2019histoire des rapports des descendants de la Nouvelle- France avec les Premières Nations, voire l\u2019œuvre visionnaire de Champlain lui-même, qui sont renversées par une imagerie nationale dominante, pour les besoins d\u2019une intrigue de film de cow-boy.Sont-ce donc là les traces que nos ancêtres ont laissées dans l\u2019Ouest, le portrait auquel ont aujourd\u2019hui droit nos voisins étasuniens qui tètent leurs abrégés d\u2019histoire au Grand Récit made in Hollywood ?C\u2019est peut-être le cas pour un Mexicain parachuté chez les majors et un scénariste de 19 ans (!) né à New York, mais cette sombre vision, apparemment, n\u2019est pas partagée par tout le monde.Prenez Michael Punke.L\u2019auteur du Revenant a grandi dans le Wyoming, vécu au Montana.Hormis le Glass incarné à l\u2019écran par DiCaprio, on pourrait presque dire que les vrais héros de son roman sont les voyageurs (mot écrit en français dans la version originale).« Il était émerveillé par leurs récits : Indiens sauvages, gibier abondant, plaines infinies et montagnes majestueuses.» Pour assouvir sa vengeance, le Glass du livre, contrairement à son alter ego de l\u2019écran, se joint à une expédition de voyageurs dont la mission est de pactiser avec les tribus Mandans du Haut-Missouri.Ses compagnons de route d\u2019eau s\u2019appellent Langevin, Emmanuel et Louis Cattoire, Macdonald (un Écossais) et l\u2019interprète, Toussaint Char- bonneau, à qui la plume de Punke confère une indéniable stature historique.Les voyageurs aiment rire et chanter, soignent « tendrement » leur grand canot d\u2019écorce, calculent les distances en pipes fumées.L\u2019un a une femme sioux, un autre va aux putes, et tous, Français et Anglo-Saxons mêlés, s\u2019unissent pour combattre les féroces Arikaras.«Ses compagnons pagayaient au r ythme remarquable de soixante coups par minute, avec une régularité de bonne montre suisse.» J\u2019ignore jusqu\u2019à quel point Punke a flir té avec une certaine imagerie d\u2019Épinal de l\u2019épopée française de la fourrure.Je sais seulement que dans son ouvrage solidement documenté, on est loin de la grossière caricature du cinéma.Visuellement parlant, le film est superbe.Là n\u2019est pas le problème.Si possible, lisez le livre, puis amusez-vous à repérer ce qui, dans la version de l\u2019histoire qu\u2019Hollywood s\u2019apprête à couronner, relève de l\u2019idéologie et des raccourcis narratifs liés aux nécessités de l\u2019intrigue.Mon Oscar personnel va à Roy Dupuis.LE REVENANT Michael Punke Traduit de l\u2019américain par Jacques Martinache Presses de la Cité Paris, 2014, 352 pages Nous sommes tous des sauvages Mais certains le sont plus que d\u2019autres\u2026 POLAR Corruptions en tous genres Le pourfendeur des mafieux romains, Giancarlo De Cataldo, frappe un grand coup 20TH CENTURY FOX Quand Roy Dupuis a critiqué l\u2019image des trappeurs canadiens- français dans Le revenant, personne n\u2019est allé interroger le roman.LOUIS HAMELIN L E D E V O I R , L E S S A M E D I 2 7 E T D I M A N C H E 2 8 F É V R I E R 2 0 1 6 ESSAIS F 6 L es sciences et les religions sont-elles compatibles ?Le premier réflexe de l\u2019homme cultivé sera de répondre oui.L\u2019histoire regorge, en ef fet, de religieux qui étaient aussi des scientifiques, comme Copernic et Marie-Victorin, et de scientifiques croyants, comme Newton et Galilée.Dans son Petit dictionnaire amoureux de la science (Pocket, 2013), le géologue français Claude Allègre écrit même que « c\u2019est en cherchant les lois de la nature pour se rapprocher de Dieu que la science est née en Occident » et que « les civilisations qui n\u2019ont pas été inspirées par des préoccupations divines n\u2019ont pas développé la science ».Pas de chicane et tout va bien, donc?Comment expliquer, alors, les condamnations par l\u2019Église des idées de Copernic et de Galilée ?La mise à l\u2019index, pendant des siècles, d\u2019une multitude d\u2019ouvrages scientifiques ?Le rejet passionné de tout discours religieux par nombre de nos contemporains qui se réclament de l\u2019esprit scientif ique ?Force est de constater qu\u2019existe bel et bien un conflit entre les deux domaines.A-t-il, cela étant, raison d\u2019être ?Autorité et méthode Dans L\u2019impossible dialogue, un ouvrage substantiel et de haute volée, l\u2019historien des sciences Yves Gingras entend donner raison à la thèse soutenant l \u2019 incompatibilité entre les deux domaines.Sa démonstration se veut à la fois historique et philosophique (ou épistémologique).L\u2019histoire, explique-t-il, nous enseigne que l\u2019autonomi- sation des sciences s\u2019est réalisée contre le vœu des institutions religieuses et la réflexion philosophique impose de reconnaître qu\u2019un véritable dialogue entre sciences et religions est impossible.L\u2019essai est solide et passionnant.Il est vrai, écrit Gingras, que bien des scientifiques ont été ou sont croyants, tout comme il est vrai que bien des religieux ont été de grands scientifiques.Or, précise l\u2019historien, il faut comprendre que « la question du conflit entre science et religion est d\u2019abord institutionnelle et épistémologique », de même que sociopolitique.« Elle relève, continue Gin- gras, d\u2019un conflit d\u2019autorité entre des institutions aux visées dif fé- rentes et non pas de la psychologie des individus et des motifs qui les poussent à entreprendre une carrière scientifique et à concilier \u2014 ou non \u2014 leur foi et leurs découvertes.» La science repose sur le postulat du « naturalisme méthodologique » et se fixe pour seul objectif « de rendre raison des phénomènes observables par des concepts et des théories qui ne font appel à aucune cause surnaturelle ».Aussi, dans cette entreprise, Dieu ne peut être considéré, selon la formule attribuée au physicien Laplace, que comme une hypothèse inutile.L\u2019élan d\u2019un chercheur peut être inspiré par le désir d\u2019expliquer une nature qu\u2019il croit avoir été créée par Dieu, mais, à l\u2019heure de fonder la validité d\u2019une découver te, seuls les arguments empiriques et théoriques jugés recevables par la communauté scientifique comptent.Or, l\u2019institution religieuse accepte mal son exclusion de ce processus.Un extrait du Livre de Josué, dans l \u2019Ancien Testament, mentionne que le prophète dit au Soleil de s\u2019arrêter.Une lecture littérale force donc à croire que c\u2019est le Soleil qui bouge autour de la Ter re, immobile.Quand Copernic et Galilée viennent scientifiquement contester ce fait, l\u2019Église se braque.Galilée a beau plaider qu\u2019il faut séparer « les propositions purement naturelles, ne relevant pas de la foi », des propositions « surnaturelles qui en relèvent », il sera néanmoins condamné à la réclusion et au silence en 1633.L\u2019Église ne reconnaîtra son er reur dans ce dossier qu\u2019en 1992.Elle tardera, de même, à accorder quelque crédit à la théorie évolutionniste.Chemins parallèles Les récits que fait Gingras de ces affaires sont captivants et laissent peu de doute quant à l\u2019évolution historique des rappor ts entre les deux domaines.Avec le temps, en effet, l\u2019Église et les religions protestantes, en Occident, perdent leur emprise sur la communauté scientifique, en voie d\u2019autonomisation.Quand elles en ont le pouvoir, les religions imposent leurs vues.Si, au- jourd\u2019hui, c\u2019est d\u2019elles que provient la demande d\u2019un nouveau dialogue avec la science, c\u2019est essentiellement parce que la crédibilité a changé de camp.Or, selon Gingras, ce dialogue, notamment promu par la riche Fondation Templeton à coups de millions de subventions, n\u2019est pas possible.Avec le frère Marie-Victorin, qui suggérait de « laisser la science et la religion s\u2019en aller par des chemins parallèles, vers leurs buts propres », Gin- gras, pour les raisons méthodologiques déjà mentionnées, rejette la per tinence d\u2019une nouvelle alliance.L\u2019historien se moque des physiciens qui prétendent trouver Dieu grâce à la physique quantique, du neuros- cientifique Mario Beauregard qui cherche Dieu dans l\u2019activité neuronale des carmélites, et critique les croyances religieuses intégristes qui nuisent à la science (refus d\u2019analyser les ossements anciens) et menacent des vies (refus de la médecine moderne).Il a raison.Faire intervenir Dieu dans la recherche scien- ti f ique est mal avisé, tout comme chercher à prouver l\u2019existence de Dieu par la science ne rime à rien.Va, donc, pour la séparation des ordres, aussi défendue par Allègre, ce qui est autre chose qu\u2019une guerre, toutefois.Si Gingras ne s\u2019acharnait pas, en conclusion, à discréditer la religion, réduite à sa version intégriste, et à clamer que la science est le fin mot de l\u2019histoire humaine, son livre serait vraiment bon.louisco@sympatico.ca L\u2019IMPOSSIBLE DIALOGUE SCIENCES ET RELIGIONS Yves Gingras Boréal Montréal, 2016, 352 pages La science en l\u2019absence de Dieu L\u2019une et l\u2019autre n\u2019ont rien à se dire, plaide avec vigueur l\u2019historien Yves Gingras M I C H E L L A P I E R R E E n 1969, Fernand Daoust, vice-président de la Fédération des travailleurs du Québec, participe à la manifestation «McGill français», organisée par de jeunes contestataires débraillés devant l\u2019université montréalaise qui, bien qu\u2019elle bénéficie de subventions gouvernementales québécoises, demeure étrangère à la langue de la majorité.Un agent de police en civil lui fait un clin d\u2019œil.Il prend l\u2019homme grand et bien mis pour un collègue\u2026 En rappelant que Daoust, même s\u2019il est né en 1926 dans un milieu populaire, tranche par sa distinction naturelle sur le commun des rebelles, syndicalistes ou pas, son biographe André Leclerc, assisté de l\u2019archiviste Marc Comby, renoue avec la verve du conteur dans Bâtisseur de la FTQ, 1964-1993, second tome de l\u2019ouvrage qu\u2019il lui consacre.De la verve, il en faut pour faire ressor tir le contraste entre Daoust, « l\u2019intellectuel idéaliste », et Louis Laberge, « le bagarreur pragmatique », qui se disputent l\u2019âme de la FTQ.Mais les deux chefs syndicaux ont chacun une personnalité complexe qui ne se résume guère par une formule.Lui-même syndicaliste à la FTQ, Leclerc le sait mieux que personne.Il montre que la rivalité de Daoust et de Laberge, tempérée par leur camaraderie, incarne le conflit entre le syndicalisme politisé très québécois défendu par le premier et le syndicalisme d\u2019af faires du reste de l\u2019Amérique du Nord cher à l\u2019autre.Avec le temps, l\u2019antagonisme finira par se résoudre par la conversion de Laberge, ex-mécanicien et président de la FTQ de 1964 à 1991, aux idées de Daoust, diplômé en relations industrielles, vice- président de la FTQ de 1964 à 1969, secrétaire général de 1969 à 1991 et président de 1991 à 1993, sans même que, grâce à l\u2019ardeur imperturbable du combattant coloré, cela ne paraisse trop.Daoust lui fera comprendre que la langue française au travail et l\u2019indépendance du Québec ont un sens capital pour les ouvriers.Ces deux idéaux vers lesquels s \u2019oriente le combat d\u2019une vie sont pour tant vus comme des lubies élitistes par les syndicalistes traditionnels qui, formés dans le moule nord-américain, les jugent contraires aux préoccupations quotidiennes des travailleurs.En les associant à l\u2019évolution la plus concrète de la réalité syndicale, Daoust enseignera comment, puissances libératrices, i ls aideront, à long terme, à mieux gagner son pain et à vivre heureux.Dès 1965, Daoust avait insufflé un esprit nouveau au mouvement syndical en préconisant en public la collaboration entre la FTQ et la CSN, l\u2019autre grande centrale québécoise, au lieu de la rivalité corporatiste, plus proche de la concurrence capitaliste que de la conscience sociale progressiste.Il voit dans la dure grève à l\u2019United Aircratf (1974-1975) le tremplin de la solidarité intersyndicale et l\u2019urgence de réclamer une loi contre les briseurs de grève.Cette loi, le gouvernement formé par le Parti québécois l\u2019adopte en 1977, consacrant l\u2019alliance tant favorisée par Daoust entre la FTQ et le mouvement souverainiste.La même année, la loi 101, adoptée aussi par le gouvernement péquiste, concrétisait l\u2019objectif du syndicaliste de faire du français la langue du travail et le meilleur moyen d\u2019intégrer les immigrants.« Pour la langue, pour le peuple : un pays.» Voilà comment Leclerc résume la vie de Daoust.À la force des mots, rien ne manque.Collaborateur Le Devoir FERNAND DAOUST, TOME II BÂTISSEUR DE LA FTQ, 1964-1993 André Leclerc, avec la contribution de Marc Comby M Éditeur Saint-Joseph-du-Lac, 2016, 392 pages BIOGRAPHIE Fernand Daoust, « l\u2019intellectuel idéaliste » André Leclerc raconte son combat syndical pour le français et l\u2019indépendance REVUE L\u2019AMOUR DU MONDE SOCLE DE TOUTE RÉSISTANCE Relations Numéro 782, janvier-février 2016 Fondée en 1941, Relations, la revue de la gauche québécoise d\u2019inspiration jésuite, fête cette année son 75e anniversaire.Elle s\u2019offre une refonte graphique qui la fait passer du noir au blanc de l\u2019espoir, en couverture, et qui met encore plus en valeur les œuvres d\u2019art, souvent magnifiques, qui ornent ses pages.Engagée dans la lutte «pour une société juste», selon sa devise, Relations, affirme son rédacteur en chef, Jean-Claude Ravet, veut continuer «d\u2019incarner l\u2019Évangile, son message de justice et de bonté ainsi que son parti pris pour les laissés-pour-compte», sans esprit d\u2019exclusive.Elle n\u2019est pas seulement la revue des chrétiens de gauche, mais celle de tous les justes, opposés à «la religion capitaliste», prêts «à se placer du côté des exclus pour imaginer ensemble un monde meilleur», écrit Ravet dans un second texte enflammé.Le théologien André Beauchamp ajoute qu\u2019«il est impérieux de tenir ensemble solidairement l\u2019amour de la Terre et l\u2019amour des humains».Pour ces mots d\u2019ordre essentiels, pour la chronique de Bernard Émond et pour bien d\u2019autres choses, Relations est une revue précieuse, qui doit durer encore.Louis Cornellier ESSAI PALMYRE L\u2019IRREMPLAÇABLE TRÉSOR Paul Veyne Albin Michel Paris, 2015, 285 pages Écrit dans l\u2019urgence, ce petit essai du grand historien Paul Veyne rend hommage à Palmyre, cette oasis du désert syrien tombée aux mains du groupe armé État islamique.En moins d\u2019un an, les «barbares» du califat ont détruit les temples, les mausolées et l\u2019Arc de triomphe de l\u2019ancienne cité romaine.Ils ont également mis en scène la décapitation d\u2019une vingtaine de prisonniers dans son théâtre antique.«Malgré mon âge avancé, c\u2019était mon devoir d\u2019ancien professeur et d\u2019être humain de dire ma stupéfaction devant ce saccage incompréhensible », écrit l\u2019auteur de cet ouvrage douloureux.Palmyre était située au carrefour des routes commerciales reliant Rome à la Perse, l\u2019Inde et la Chine.«On a beau parcourir des yeux la carte de l\u2019Empire, on ne voit pas où auraient pu se rencontrer un plus grand nombre d\u2019influences.» En évoquant la richesse de ce mélange, l\u2019historien octogénaire ne peut que constater la pauvreté du repli identitaire des terroristes islamistes : «Ne vouloir connaître qu\u2019une seule culture, la sienne, c\u2019est se condamner à vivre sous un éteignoir.» Dave Noël ANNIK MH DE CARUFEL LE DEVOIR Dans L\u2019impossible dialogue, l\u2019historien des sciences Yves Gingras entend donner raison à la thèse soutenant l\u2019incompatibilité entre les deux domaines : la science et la religion.LOUIS CORNELLIER Pour Daoust, la francisation des milieux de travail entraînera la disparition d\u2019un des signes les plus outrageants de la domination économique Extrait de Fernand Daoust, tome II « » JACQUES NADEAU LE DEVOIR Fernand Daoust "]
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