Le devoir, 12 mars 2016, Cahier F
[" C A H I E R F \u203a L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 2 E T D I M A N C H E 1 3 M A R S 2 0 1 6 ILLUSTRATION TIFFET Hélène Dorion, ou l\u2019art de faire parler le paysage Page F 3 Bowden aux con?ns de la conscience américaine Page F 5 ISTOCK Immense territoire de glace habité depuis plus de 4000 ans, le Groenland revendique un taux d\u2019alphabétisation de 100% depuis 1860.C H R I S T I A N D E S M E U L E S «S i vous craignez la solitude, ne tombez pas amoureux », confie Anton Tchekhov sous la plume de Robert Lalonde dans Le petit voleur, son dernier roman et son 26e titre depuis La belle épouvante en 1981.Quelque part entre l\u2019exercice d\u2019admiration et le vade-mecum littéraire, c\u2019est aussi à un voyage existentiel singulier qu\u2019il nous convie.Recevant en novembre 1898 un conte écrit par un jeune admirateur \u2014 un petit texte qui, aux yeux de Tchekhov, ne vaut pas grand-chose \u2014, le dramaturge de près de 40 ans se laisse attendrir par la fraîcheur et l\u2019énergie du jeune homme et décide de lui prodiguer en retour quelques conseils, un peu à la manière de ce que fera Rilke plus tard avec ses Lettres à un jeune poète.L\u2019écrivain en herbe, un jeune Juif de Slavansk du nom de Jo- sapht Goldenveiser, signe sa lettre « Iégorouchka », comme le jeune protagoniste de La steppe, l\u2019une des nouvelles les plus longues et les plus connues de l\u2019écrivain russe, en qui il s\u2019est reconnu.Pris d\u2019une fureur romantique, il décide de sauter dans un train et d\u2019aller rencontrer Tchek- hov à Melikhovo, au sud de Moscou, où vit l\u2019écrivain depuis 1892.Au même moment, toutefois, fuyant l\u2019hiver moscovite pour aller respirer l\u2019air de Nice, qui convient mieux à ses poumons de tuberculeux, Tchekhov est dans un train qui l\u2019entraîne vers Paris.C\u2019était avant qu\u2019il ne fasse construire, pour les mêmes raisons, une maison à Yalta, sur les bords escarpés de la mer Noire.On y voit jour après jour le dramaturge bataillant avec l\u2019inspiration, trouvant au passage la matière pour La dame au petit chien, rêvant d\u2019écrire un roman, rongé par les soucis d\u2019argent ou écrivant à ce «Iégorouchka» qui l\u2019attendrit.Ce rendez-vous manqué se transforme durant quelques mois en leçon d\u2019écriture par correspondance.«Dis-toi bien que, pour se montrer intelligent, l\u2019intelligence ne suffit pas.Il faut y mettre le cœur.» Ou encore: «Iégor, mon petit, ne lèche pas tes phrases, ne les polis pas, sois gauche et insolent! La brièveté est sœur du talent.Ce qui est bien dans l\u2019art, c\u2019est qu\u2019il rend le mensonge impossible.On peut mentir en amour, en politique et même en médecine, mais il est impossible de tromper dans l\u2019art.» Et puis : «Quel enfantillage de croire à la réalité, puisque nous portons chacun la mort dans nos organes.Chacun de nous se fait une illusion sur le monde.Le grand artiste est celui qui impose à l\u2019humanité son illusion particulière.» Sagesse mélancolique Avant d\u2019aller frapper à la porte de la maison de Melikhovo où, en son absence, la sœur et le frère de l\u2019écrivain vont généreusement le recevoir, Josapht va tomber follement amoureux dans le train.À l\u2019« état d\u2019épris tourneboulé » du «petit voleur» du titre va bientôt correspondre celui de Tchekhov qui en pince pour la comédienne Olga Knipper, qui interprète Arkadina dans La mouette.«Comme toi, inexplicablement, je suis amoureux.Ce qui fait de nous deux imbéciles punissables de la peine de mort.» Mais derrière la voix du maître, tirant les ficelles, embusqué derrière la page, c\u2019est Robert Lalonde lui-même qui nous rappelle de manière discrète sa propre maîtrise de l\u2019instrument.Le romancier de L\u2019ogre de Grand Remous et du Petit aigle à tête blanche (Prix du Gouverneur général en 1994), le nouvelliste d\u2019Où vont les sizerins flammés en été ?le lecteur passionné et Les vies multiples de Robert Lalonde Le petit voleur fait revivre Anton Tchekhov dans le dernier chapitre de sa vie VOIR PAGE F 2 : ROBER T LALONDE L O U I S C O R N E L L I E R P our nous, Québécois, le Groenland est un mystère.Nous pouvons facilement le situer sur une mappemonde \u2014 après tout, la plus grande île du monde après l\u2019Australie est presque notre voisine \u2014, mais nous serions bien embêtés si on nous en demandait plus à son sujet.Grâce au professeur Daniel Chartier, titulaire de la Chaire de recherche sur l\u2019imaginaire du Nord, de l\u2019hiver et de l\u2019Arctique à l\u2019UQAM, cette méconnaissance n\u2019aura plus raison d\u2019être.Dans la collection «Jardin de givre», qu\u2019il dirige aux PUQ, Char- tier publie cet hiver trois importantes œuvres littéraires groenlan- daises, traduites pour la première fois en français.Paru en 1914, Le rêve d\u2019un Groenlandais, du pasteur Mathias Storch (1883-1957), est le roman fondateur de cette littérature.Dix ans plus tard, l\u2019enseignant et homme politique Augo Lynge (1899-1959) publie Trois cents ans après.Gronlandshavn en 2021, un roman d\u2019anticipation qui est le deuxième roman de l\u2019histoire de ce presque pays.Recueil de nouvelles de l\u2019auteur contemporain Kelly Ber- thelsen (né en 1967), Je ferme les yeux pour couvrir l\u2019obscurité a été publié en groenlandais en 2001.Ces livres ont suivi tout un chemin pour parvenir jusqu\u2019à nous.Du groenlandais, une langue inuite, ils ont d\u2019abord été traduits en danois.Dans un deuxième temps, la traduction s\u2019est faite du danois au français.Enfin, les versions françaises ont été soumises à une validation linguistique à partir du texte original groenlandais.En ce sens, la publication de ces trois livres, au Québec, est à marquer d\u2019une pierre blanche.Les introductions qui accompagnent chacun d\u2019eux, de même que la chronologie culturelle du Groenland reproduite en annexe, permettent au lecteur de s\u2019y retrouver.Immense territoire de glace habité depuis plus de 4000 ans par des peuples de l\u2019Arctique, le Groenland («terre verte») a accueilli les Vikings d\u2019Érik le Rouge au Xe siècle (il n\u2019y a plus de traces d\u2019eux à partir du XVIe siècle) et les Inuits au XIIIe siècle.Colonisé par les Danois depuis 1721, le territoire a d\u2019abord été une colonie du royaume, avant d\u2019obtenir le statut de province en 1953.En 2009, après un référendum, le peuple groenlandais obtient une forme d\u2019autonomie gouvernementale, tout en restant rattaché au Danemark.Aujourd\u2019hui, parmi ses 56 000 habitants (environ), certains plaident pour son indépendance complète.Il est à noter que le Groenland dispose d\u2019une université et revendique un taux d\u2019alphabétisation de 100% depuis 1860, ce qui ne laisse pas d\u2019étonner.Naissance d\u2019une littérature Aux XVIIIe et XIXe siècles, explique la philosophe Karen Lang- gard, de l\u2019Université du Groenland, « un bon Groenlandais est un bon chrétien [luthérien] et un chasseur de phoque compétent ».Toutefois, dès le début du XXe siècle, un débat entre les tenants de la tradition et ceux de la modernité se tient.Le rêve d\u2019un Groenlandais, premier roman de l\u2019histoire de ce peuple, veut appuyer le point de vue des modernistes.Enfant du pays, le pasteur Storch choisit pour personnage principal un jeune Groenlandais qui prend conscience du sous-développement des siens par rappor t aux Danois et qui entend tout faire pour y remédier.Paavia, c\u2019est un peu beaucoup Storch.Le roman, dont le style pédagogique rappelle celui de nos premiers romans du terroir, défend l\u2019idée selon laquelle, résume Lang- gard, « tout devait changer au Groenland et les Groenlandais avaient besoin de bien plus de compétences et de savoir, par l\u2019entremise de l\u2019éducation et notamment de l\u2019école».Storch y exprime son opposition à la tradition des mariages arrangés par les familles, et son souhait que l\u2019instruction remplace l\u2019âge comme critère de compétence.À la fin, dans un rêve, son personnage principal imagine un Groenland libre et prospère, en 2015.À certains égards, le propos de Trois cents ans après rejoint celui du Rêve d\u2019un Groenlandais.Augo Lynge est lui aussi un partisan de la modernisation du Groenland.Pour lui, toutefois, explique son préfacier Jean-Michel Huctin, de l\u2019Université de Versailles\u2013Saint-Quentin-en-Yve- lines, ce processus passe par une alliance étroite avec le Danemark.Là où, pourrait-on dire, la perspective de Storch est souverai- niste, celle de Lynge est fédéraliste.Il prône, par exemple, l\u2019apprentissage du danois comme outil essentiel de développement.Critique de la culture de dépendance par rapport au Danemark et du poids de la tradition (culte de la chasse au phoque), qu\u2019il considère comme un obstacle au progrès, Lynge, dans son roman d\u2019anticipation, très pédagogique lui aussi, doublé d\u2019un roman policier Voyage au Groenland par sa littérature Un éditeur d\u2019ici publie, pour la première fois en français, trois œuvres marquantes VOIR PAGE F 4 : GROENLAND [Les propos de Kelly Berthelsen] sont rongés de pensées noires, de haine, de révolte et d\u2019un profond désarroi moral et social Daniel Chartier à propos du «réalisme noir» de l'écrivain groenlandais « » contemplatif qui nous a donné Le monde sur le flanc de la truite, formidables « notes sur l\u2019art de voir, de lire et d\u2019écrire».Et le petit voleur, quand on y pense, peut-être est-ce aussi Rober t Lalonde lui-même ?Après s\u2019être glissé dans la peau de Marguerite Yource- nar (Un jardin entouré de murailles) et Flaubert (Monsieur Bovary), l\u2019écrivain né à Oka en 1947 s\u2019approche de l\u2019essence du grand écrivain russe, qu\u2019il pille allègrement pour nous offrir ce condensé de sagesse mélancolique.Si la finale semble un peu télescopée, et l\u2019épilogue facultatif, le roman dans l\u2019ensemble est une appropriation sentie et crédible.Les grandeurs et les failles de ses personnages désespérés et idéalistes, Lalonde les renvoie tous au visage de Tchekhov, à qui il fait dire : « La vie est une mauvaise comédie, où vous et moi tenons des rôles ridicules, par faite- ment injouables ! » Collaborateur Le Devoir LE PETIT VOLEUR Robert Lalonde Boréal Montréal, 2016, 192 pages L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 2 E T D I M A N C H E 1 3 M A R S 2 0 1 6 L I V R E S F 2 Claude Le Bouthillier Photo : Christine Bourgier C\u2019est avec tristesse que nous avons appris le décès de Claude Le Bouthillier, écrivain et poète acadien, réci piendaire d\u2019une douzaine de prix et de distinctions, dont l\u2019Ordre du Canada en 2009 et le prix quinquennal Antonine Maillet-Acadie-Vie en 2013 qui témoignent de sa contribution majeure à la scène littéraire cana dienne et, plus particulièrement, au rayonnement de la culture acadienne.Nos condoléances les plus sincères à sa famille ainsi qu\u2019à tous ses lecteurs.PARODIE PAUL A UN EMPÊCHEMENT Romain Dutreix La Parenthèse Nancy, 2016, 64 pages Honte, scandale, hérésie ou crime de lèse-majesté?Le gentil Paul, personnage de bande dessinée mis au monde par le tout aussi gentil Michel Rabagliati, vient de se faire maltraiter dans la cour de récréation du 9e art.Le délit a même laissé des traces dans une plaquette de 64 pages qui circule discrètement à Montréal en ce moment.Son titre?Paul a un empêchement.Le bédéiste français Romain Dutreix, orfèvre du détournement et habitué des pages de Fluide Glacial, signe l\u2019odieux crime, commandé par une librairie sans scrupule de Nancy en France, La Parenthèse, où Ra- bagliati est allé rencontrer ses fidèles en janvier dernier.Tout est déjanté dans cette parodie, à commencer par la prémisse : Paul ne pouvant se présenter pour cette aventure improbable, il est remplacé au pied levé, sous le regard paniqué de son géniteur, par un personnage qui fait plus dans l\u2019action que dans la poésie identitaire introspective.Le résultat, forcément désopilant, explore des territoires narratifs sur lesquels Rabagliati n\u2019aurait jamais osé s\u2019aventurer, mais que l\u2019auteur, dit-on, a beaucoup aimés.Il confirme également le statut du personnage en se jouant avec finesse de lui, un privilège généralement réservé aux plus grands.Fabien Deglise JEUNESSE LA DOUDOU QUI NE SENTAIT PAS BON Claudia Larochelle La Bagnole Montréal, 2016, 24 pages La doudou puante et pourtant irremplaçable de Jeanne doit passer à la laveuse.En furie contre ce rituel qu\u2019elle trouve inutile, la doudou quitte les lieux et s\u2019aventure dans la forêt espérant trouver la paix.Pendant ce temps, Jeanne est inconsolable jusqu\u2019à ce que, comme dans toute bonne histoire, son gri-gri précieux, débordant d\u2019ennui, monte dans le premier autobus et décide de faire face aux événements.Voici un premier album jeunesse pour cette journaliste et écrivaine bien connue.Elle propose une histoire mignonne dans laquelle elle met en scène un thème cher aux petits, mais une histoire malheureusement sans éclat particulier.Si le quotidien mis en scène a ce qu\u2019il faut pour rejoindre les enfants, les faire sourire, le tout manque de pétillant et de candeur.Bien que la narration soit simple, le ton reste plat.Les petits seront toutefois attirés par les illustrations de Maira Chiodi qui laissent place à beaucoup d\u2019expression.Un trait qui rappelle d\u2019ailleurs à certains égards celui d\u2019Élise Gravel.À noter que le lancement aura lieu ce dimanche 13 mars à 11 h à la librairie Raffin.Marie Fradette D O M I N I C T A R D I F D epuis longtemps, longtemps, longtemps, votre ordinaire ressemble au long fleuve tranquille du « rien à signaler », puis un matin, ça dérape.On crache, littéralement, sur vos repères.« À force de faire tous les jours le même parcours, il ne voyait plus les façades décrépites des immeubles longeant l\u2019avenue qui menait au centre-ville de Lima.Il marchait en aveugle comme la plupart de ses semblables », écrit Daniel Castillo Durante au sujet d\u2019un quidam parmi tant d\u2019autres qui, ce jour- là, sur le trottoir, reçoit une glaire au visage, gracieuseté d\u2019un autre passant.Ils sont nombreux à essuyer ce genre d\u2019insolites avanies ou à trouver matière à épiphanie lorsque l\u2019improbable surgit au cœur de la banale enfilade des heures, parmi ces Étrangers de A à Z, recueil composé de 63 microrécits de deux pages au plus, ou se résumant parfois même à trois pet i tes lignes.Exemple : « Je n\u2019aime pas les hommes, et moi-même encore moins que les autres, car je dois vivre avec ma haine vingt-quatre heures sur vingt- quatre.» C\u2019est tout ?C\u2019est tout.Quoi que prétende la quatrième de couverture, ce florilège d\u2019histoires de déroutes et de fuites porte moins, à bien y regarder, sur l\u2019exil de nombreux Sud-Américains que sur ces événements anecdotiques qui achèvent parfois de briser quelque chose chez ces marginaux obligés.Ce faisant, ils font éclore des émotions difficilement nommables, qui les propulseront sur les chemins de travers de l\u2019exil\u2026 intérieur.«Tu passais devant ma fenêtre un livre à la main.[\u2026] En effet, d\u2019une main tu tenais le guidon et de l\u2019autre, le livre dont je me demandais parfois s\u2019il ne cachait pas un écran radar ou quelque chose dans le genre », se souvient, pensif, le narrateur de «Apprendre à lire à vélo», après que la jeune femme qu\u2019il aimait tant observer a été écrasée par les roues d\u2019un poids lourd.De la singularité des visages Savoir camper tout un monde en si peu de mots demande, c\u2019est l\u2019évidence, un précieux savoir-faire dans le domaine de la description qui s\u2019impose à l\u2019imaginaire.Pour Daniel Castillo Durante, c\u2019est quelque par t autour de la tête qu\u2019un personnage révèle ce qu\u2019il y a de singulier, que sa figure soit «olivâtre au regard vif », qu\u2019elle ait « l\u2019expression extatique des hommes qui ont su se frayer une voie au milieu des ténèbres », ou qu\u2019elle s\u2019apparente à « un de ces por traits funéraires peints à l\u2019encaustique sur des bandelettes recouvrant le visage de certaines momies coptes en Égypte ».La contrainte de longueur que s\u2019impose ici le vétéran écrivain québécois d\u2019origine argentine ne peut cependant que le confiner au territoire de l\u2019exercice de style, souvent fascinant, mais exercice de style quand même.L\u2019aspect répétitif de certains schémas narratifs ainsi que son obsession pour les agressions sexuelles finiront aussi par lasser, voire à troubler.Les nomades du cœur qu\u2019affectionne visiblement Durante ne sont jamais aussi beaux que lorsqu\u2019ils se révèlent en insoumis tranquilles, souverains de toutes les oppressions que le monde suspend au-dessus de leurs têtes.«Lima, les séismes de Lima faisaient rire maman.C\u2019était la seule chose du reste qui l\u2019égayait.Si seulement ça pouvait tous nous rayer de la surface de la Terre, murmurait- elle entre ses dents», se souvient un fils au sujet de sa «Mère au balcon ».On aurait bien aimé passer plus que deux pages avec cette espiègle mémé.Collaborateur Le Devoir ÉTRANGERS DE A À Z Daniel Castillo Durante Lévesque éditeur Montréal, 2016, 132 pages Ce que l\u2019anecdotique brise Daniel Castillo Durante raconte l\u2019improbable surgissant au cœur du banal ERNESTO BENAVIDES AGENCE FRANCE-PRESSE Jour de marché à Lima, ville qui habite les pages d\u2019Étrangers de A à Z.ANNIK MH DE CARUFEL LE DEVOIR Derrière la voix de Tchekhov, l\u2019écrivain rappelle discrètement sa maîtrise de l\u2019instrument.SUITE DE LA PAGE F 1 ROBERT LALONDE H U G U E S C O R R I V E A U D ans son recueil de 1994 Lisières (l\u2019Hexagone), Pierre DesRuisseaux déclarait : « Je veux souffrir d\u2019un cri / lancé à l \u2019autre bout de la terre.» Cette souf france, il l\u2019aura atteinte avec sa poésie par laquelle il af firmait dans L\u2019autre côté de l\u2019horizon (Le Noroît, 2006) : « Je demande aux gens comment je devrais vivre ma vie.» Il a donc atteint cet autre versant.Mais avant cela, pour « tenir un tant soit peu / pour réinventer sans fin la vie », comme il le disait dans son recueil Chakras (Le Noroît, 2008), il aura écrit et laissé des traces d\u2019une voix par ticulière et attentive au sens à donner à l\u2019existence.Son dernier recueil venait de paraître à l\u2019automne dernier.Intitulé Embellie, il y déclarait, sans faux-fuyant: «C\u2019est un long chemin / celui qui mène à mourir.» Et c\u2019est ce qu\u2019on a toujours aimé chez lui , cette for te conviction, ces yeux forcément ouverts sur la vérité, « regard émerveillé».Parce qu\u2019il acceptait l\u2019inéluctable silence dans l\u2019avancée du monde, parce qu\u2019il se donnait tout entier à l\u2019après: « Tout droit, tu te diriges toujours tout droit / ne rêve pas d\u2019infini / tu te perdrais dans l\u2019aube du monde / toujours tout droit à travers le brouillard.» Regard franc Dans la seconde partie du recueil intitulée Sang froid, une prise de conscience aiguë des limites qui sont les siennes préside à l\u2019écriture : «Je nais je vis je meurs j\u2019orne la terre / sans borne de lumière folle / je m\u2019ouvre à toutes les paroles / d\u2019où des nuages énormes livrent / à l\u2019aurore des fleurs je ne sais pas / distinguer ce qui m\u2019enfante de ce / qui s\u2019éteint je prends forme / dans ce qui me nomme.» La poésie de Pierre DesRuis- seaux a cela d\u2019étonnant, à savoir que, malgré une large part de noirceur fondamentale, elle ressurgit toujours de ce lieu d\u2019ombre avec éclat, redonnant à une forme d\u2019espérance indé- logeable ses droits et sa grandeur.Rien n\u2019y fait, ce qui prévaut dans ces textes généreux, c\u2019est l\u2019immense besoin de vivre dans la vigueur des sens et des mots, dans l\u2019inoubliable certitude du présent impérieux.« Je compte sur la vie, dit-il encore, pour mourir de vieillesse / porter le jour tendrement aux anges / j\u2019ai besoin de cette terre fertile pour vivre / j\u2019ai besoin de ce monde besoin de ces mains / qui cheminent en compagnie des miennes / et dans mon corps l\u2019espoir des enfants.» Beau livre ultime, donc, avec sa part d\u2019espoir et de radicale lucidité.Pierre DesRuisseaux aura, avec son Embellie, et de Sang froid, donné sa mesure de poète amoureux et attentif à la survie des sentiments.Collaborateur Le Devoir EMBELLIE SUIVI DE SANG FROID Pierre DesRuisseaux Les éditions du Noroît Montréal, 2015, 102 pages POÉSIE Pierre DesRuisseaux ou la vie, forcément La mort du poète, le 18 janvier dernier, nous a rappelé sa voix singulière JACQUES GRENIER LE DEVOIR Pierre DesRuisseaux LA PARENTHÈSE L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 2 E T D I M A N C H E 1 3 M A R S 2 0 1 6 LITTERATURE F 3 P A L M A R È S AUTEUR/ÉDITEUR CLASSEMENT PRÉCÉDENT/ NB DE SEMAINE(S) RANG 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Romans québécois La promesse des Gélinas \u2022 Tome 3 Florie France Lorrain/Guy Saint-Jean 2/2 Les chevaliers d\u2019Antarès \u2022 Tome 1 Descente.Anne Robillard/Wellan 1/3 Les hautes montagnes du Portugal Yann Martel/XYZ 3/5 Ce qui se passe à Cuba reste à Cuba! Amélie Dubois/Les Éditeurs réunis 4/17 Le passé recomposé Micheline Duff/Québec Amérique 6/7 Ceux qui restent Marie Laberge/Québec Amérique 7/18 Cobayes, Elliot Madeleine Robitaille/Mortagne \u2013/1 Souvenirs d\u2019autrefois \u2022 Tome 2 1918 Rosette Laberge/Les Éditeurs réunis 5/5 Naufrage Biz/Leméac 8/7 Faims Patrick Senécal/Alire \u2013/1 Romans étrangers L\u2019horizon à l\u2019envers Marc Levy/Robert Laffont 1/4 Before \u2022 Tome 2 L\u2019épilogue Anna Todd/Homme \u2013/1 La dame de Zagreb Philip Kerr/Masque 2/2 Désaxé Lars Kepler/Actes Sud 3/4 City on fire Garth Risk Hallberg/Plon 4/8 Inhumaine.Une enquête de Kay Scarpetta Patricia Cornwell/Flammarion Québec \u2013/1 Invisible James Patterson | David Ellis/Archipel 5/5 Les enquêtes du département V \u2022 Tome 6.Jussi Adler-Olsen/Albin Michel 6/9 Before \u2022 Tome 1 L\u2019origine Anna Todd/Homme 8/6 Millénium \u2022 Tome 4 Ce qui ne me tue pas David Lagercrantz/Actes Sud 9/27 Essais québécois Après Charlie.Laïques de tous les pays.Djemila Benhabib/Septentrion \u2013/1 Trouve-toi une vie.Chroniques et sautes.Fabien Cloutier/Lux 1/3 Rendez à ces arbres ce qui appartient à ces.Boucar Diouf/La Presse 2/21 L\u2019impossible dialogue.Sciences et religions Yves Gingras/Boréal 4/4 Mauvaise langue Marc Cassivi/Somme toute \u2013/1 Treize verbes pour vivre Marie Laberge/Québec Amérique 6/18 À la défense de Maurice Duplessis Martin Lemay/Québec Amérique \u2013/1 Manifeste des femmes.Pour passer de la.Lise Payette/Québec Amérique 3/9 Lève la tête, mon frère! Pierre-Luc Bégin | Manon Leriche/du Québécois \u2013/1 Manuel de résistance féministe Marie-Ève Surprenant/Remue-ménage \u2013/1 Essais étrangers La puissance de la joie Frédéric Lenoir/Fayard 1/7 Une colère noire.Lettre à mon fils Ta-Nehisi Coates/Autrement 4/4 Carnets de l\u2019incarnation.Textes choisis, 2002.Nancy Huston/Actes Sud \u2013/1 Je dirai malgré tout que cette vie fut belle Jean d\u2019Ormesson/Gallimard 7/7 Sapiens.Une brève histoire de l\u2019humanité Yuval Noah Harari/Albin Michel 2/3 Palestine Noam Chomsky | Ilan Pappé/Écosociété 5/2 La pipe d\u2019Oppen Paul Auster/Actes Sud 3/3 Sonnez, merveilles! Kent Nagano | Inge Kloepfer | Isabelle Gabolde/Boréal \u2013/1 Inégalités Anthony Barnes Atkinson/Seuil 8/2 Anonymous.Hacker, activiste, faussaire.Gabriella Coleman/Lux 9/6 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Du 29 février au 6 mars 2016 La BTLF (Société de gestion de la Banque de titres de langue française) est propriétaire du système d\u2019information et d\u2019analyse Gaspard sur les ventes de livres français au Canada.Ce palmarès est extrait de Gaspard et est constitué des relevés de caisse de 260 points de vente.La BTLF reçoit un soutien financier de Patrimoine canadien pour le projet Gaspard.© BTLF, toute reproduction totale ou partielle est interdite.«L a mort, lorsqu\u2019elle se met à remuer dans notre conscience, nous rapproche de nos raisons de vivre », note Hélène Dorion dans Le temps du paysage.C\u2019est de la mort du père qu\u2019il s\u2019agit ici.Et par conséquent de la vie qu\u2019il a menée, tout autant que de celle qui s\u2019annonce désormais sans lui.Mais abordées \u2014 la mort et la vie du père, la route à suivre ensuite \u2014 de façon elliptique.Par petites touches.De manière pudique.Comme si c\u2019était chuchoté.Pas la peine d\u2019en rajouter.L\u2019émotion, l\u2019intensité sont d\u2019autant plus fortes, étrangement, que c\u2019est épuré.Plus épuré encore que dans ses récits autobiographiques précédents.Parce que Le temps du paysage s\u2019accompagne de photos de l\u2019au- teure ?Parce qu\u2019elle laisse parler les images, le paysage ?Parce qu\u2019entre les deux, entre le paysage intérieur et le paysage extérieur, le dedans et le dehors, s\u2019engage un dialogue ?Ça résonne en écho.Et c\u2019est beau, très beau.Voici une écrivaine québécoise, d\u2019abord connue comme poète, auteure d\u2019une trentaine d\u2019ouvrages, traduite dans une quinzaine de pays et couverte de prix chez nous comme à l\u2019étranger.Ça, c\u2019est moi qui le précise.On l\u2019a invitée en Ombrie, cette « terre lumineuse d\u2019Italie », dans un château datant du XVe siècle transformé en résidence d\u2019artistes.Ça, c\u2019est l\u2019auteure qui l\u2019écrit.Ce qui suit aussi : « Mon studio de travail, nommé Arco, donne sur un horizon de ciel et de montagne que la lumière redéfinit d\u2019heure en heure.Ce déploiement de formes et de couleurs, ce paysage s\u2019imposent chaque jour davantage comme un espace qui me révèle mon horizon intérieur.» Tous les jours elle écrit.Souvent dans les jardins du château.« Immobile, dans cet état d\u2019écoute et d\u2019éveil, je contemple ce paysage qui \u2014 je ne le saurai que des mois plus tard \u2014 se métamorphose au fil des jours en une image qui ressemblera de façon stupéfiante à ce que deviendra ma vie\u2026» Du vide, comme moteur Un matin, très tôt, plutôt que de s\u2019asseoir pour écrire, elle décide d\u2019aller se balader.Petit matin brumeux.Difficulté à distinguer l\u2019horizon, à apercevoir ce qui se présente quelques pas devant soi.« J\u2019ai marché longuement avant de voir le ciel souf fler peu à peu sur l\u2019opacité, avant que la clarté ne redonne le paysage \u2014 un fragment de bleu et bientôt il ne restait plus rien de ce qui étouffait l\u2019horizon.» Ce passage du temps sur le paysage, cette transformation, cette ouverture : on verra cela apparaître sur les photographies au fil des pages.Plus encore, s\u2019y projetteront l\u2019état d\u2019esprit, les états d\u2019âme, les doutes, les émotions, les méditations qui sous-tendent le texte à côté.Fascinant.Ce matin-là, en rentrant de la promenade : un appel téléphonique.Son père est mourant.«Un épais brouillard s\u2019est jeté sur moi.L\u2019ordre des choses a basculé, pointant soudain vers un horizon où l\u2019aube et le crépuscule se croisent.Jusqu\u2019à ce que le bleu ait soufflé, j\u2019allais traverser le temps du paysage.» C\u2019est là le point de départ du livre.Qui nous emmène avec la fille devant son père mourant, qui la placera devant le corps de son père mort.Comme dans le livre précédent d\u2019Hélène Dorion, Recommencements, la fille devant sa mère mourante, puis devant le corps de sa mère morte.Ces deux livres se recoupent, nécessairement.Dans Recommencements : «Ainsi ma mère m\u2019invitait-elle, par sa mort, à remonter vers ma propre source, au-delà même de notre lien physique qui se rompait \u2014 jamais plus son visage au creux de ma main, jamais plus son visage.» Dans Le temps du paysage : «C\u2019est une enfant qui se pointe et vient s\u2019asseoir à la table d\u2019écriture.Une fois dans la chambre d\u2019hôpital, elle entendra que son père est mort.Que plus jamais il ne lui parlera, plus jamais ne la regardera, plus jamais sa main dans la sienne, l\u2019odeur de ses cheveux, la force de son corps.» Recommencements parlait aussi d\u2019autres deuils, de rupture amoureuse.Du vide, comme moteur, pour renaître à soi-même.Le temps du paysage évoque la même chose autrement.Voix et œil coïncident, qui disent et montrent la « beauté révélatrice et réparatrice» du paysage.Les lieux, notre communion avec eux, la nature sauvage, le plus grand que soi : tout cela était présent dans le livre précédent d\u2019Hélène Dorion, et dans les autres avant.Mais ici, c\u2019est plus que jamais par le paysage que ça passe.«Il perce une trouée au cœur de ce que l\u2019on se cachait à soi- même et rend enfin visible cet angle mort qui nous obstruait le chemin, empêchait le pas suivant.» Le pas suivant, qui sait où il peut nous conduire.Le temps du paysage ouvre la porte à ce qui peut advenir sur le chemin et qu\u2019on n\u2019attendait pas, qu\u2019on n\u2019attendait plus, peut-être.Il y a la mort qui est là, oui, il y a la beauté qui surgit.Et l\u2019amour aussi.On voudrait citer encore et encore des passages de ce livre qui se dépose en nous, qui nous étreint bien au-delà de la lecture.On laissera la porte de la découverte ouverte pour qui s\u2019y aventurera.Simplement ajouter ceci : «L\u2019arrivée de l\u2019amour dans une existence est comme la beauté.Comme la mort aussi.Elle ne se prévoit pas.On lève les yeux et l\u2019amour est là, devant soi.Surgi de nulle part, il désencombre notre existence, efface les brouillards, empoigne l\u2019âme et le cœur, embrase le corps.» LE TEMPS DU PAYSAGE Hélène Dorion Druide Montréal, 2016, 127 pages En librairie le 16 mars Faire parler le paysage Dans l\u2019œil d\u2019Hélène Dorion, textes et photos dialoguent sur la mort et l\u2019amour C H R I S T I A N D E S M E U L E S «R oman par nouvelles », Je n\u2019ai jamais embrassé Laure de Kiev Renaud diffuse en trois parties \u2014 qui donnent tour à tour la parole à trois narratrices distinctes \u2014 les secrets étouffés d\u2019un univers féminin clos et sensuel.Florence, d\u2019abord, envahie par les souvenirs alors qu\u2019elle retrouve des albums photo.Des gamines de dix ans qui jouaient à se grimer en prostituées, à simuler des accouchements (jeune, Florence avait une véritable fascination pour la grossesse) ou à clavarder sous de fausses identités avec des hommes sur des sites de rencontres.«Dans un français impeccable, nous nous faisions passer pour des blondes aux gros seins.» Très proche de Laure, sa meilleure amie, un peu jalouse de sa beauté (elle comprend à 15 ans, en comparaison, qu\u2019elle n\u2019est pas belle), peut-être aussi amoureuse, Florence se souvient : «Le corps de Laure était plus développé que le nôtre.Nous étions curieuses de ses seins comme d\u2019un nouveau jouet, et nous ne perdions pas une occasion de les toucher.» La fille de Florence, Cassandre, a pour sa par t « cru longtemps que les hommes et les femmes faisaient des enfants puis se retournaient vers leurs semblables, comme on se regarde dans le miroir\u2026 » Dans le contexte de la séparation de ses parents, l\u2019enfant ira passer du temps avec Laure.Elle en profite pour imaginer avec un drôle de frisson avoir été kidnappée par l\u2019amie de sa mère et être sa prisonnière \u2014 Laure devenant l\u2019objet des « fantasmes » de la mère comme de la fille.Enfin, dans la troisième partie, c\u2019est Laure elle-même qui donne sa vision des choses et déterre des souvenirs d\u2019enfance, posant un regard attendri sur Florence, devenue adulte et mère, qui lui paraît plus belle qu\u2019avant.« Elle a la beauté de ce qui précède le flétrissement : des fruits bientôt trop mûrs, des collants minces avant qu\u2019ils fendent, des lèvres sèches qui vont gercer.» En une douzaine de courts textes, Je n\u2019ai jamais embrassé Laure trace ainsi le récit en angles multiples d\u2019une amitié féminine un peu fusionnelle, traversée d\u2019ambiguïtés et de poésie.Un univers féminin composé d\u2019une sensualité chargée mais retenue \u2014 et de ce fait plus trouble encore \u2014, qui joue plutôt habilement d\u2019une cer taine ambiguïté.Et un monde où le corps, avec ses charmes, ses sécrétions et ses dégradations, occupe une des premières places.La nouvelle qui constitue la première partie de Je n\u2019ai jamais embrassé Laure a valu à la Sherbrookoise Kiev Renaud, née en 1991, auteure déjà d\u2019un « roman par nouvelles » qui abordait l\u2019enfance (Princesses en culottes cour tes , GGC, 2007), le Prix du jeune écrivain de langue française 2015.Collaborateur Le Devoir JE N\u2019AI JAMAIS EMBRASSÉ LAURE Kiev Renaud Leméac Montréal, 2016, 96 pages LITTÉRATURE QUÉBÉCOISE Secrets de femmes Je n\u2019ai jamais embrassé Laure de Kiev Renaud fait en angles multiples le récit d\u2019une amitié féminine fusionnelle Le temps de l\u2019exposition Au cours des prochaines semaines, plusieurs activités entoureront la parution du Temps du paysage, dont les photos feront l\u2019objet d\u2019une exposition lancée le 17 mars à Montréal au Salon B, espace culturel.L\u2019ensemble prendra ensuite la route pour le Studio P, à Québec, le 31 mars, pour enfin mettre le cap sur le Centre d\u2019exposition de Val-David le 3 avril.ANNIK MH DE CARUFEL LE DEVOIR La nouvelle qui constitue la première partie de Je n\u2019ai jamais embrassé Laure a valu à la Sherbrookoise Kiev Renaud le Prix du jeune écrivain de langue française 2015.ANNIK MH DE CARUFEL LE DEVOIR Hélène Dorion est une écrivaine québécoise, d\u2019abord connue comme poète, auteure d\u2019une trentaine d\u2019ouvrages, traduite dans une quinzaine de pays et couverte de prix chez nous comme à l\u2019étranger.DANIELLE LAURIN HÉLÈNE DORION Les enfants sont comme des négatifs en attente d\u2019être développés: la moindre tache devient apparente, sombre et creuse une fois agrandie Extrait de Je n\u2019ai jamais embrassé Laure « » L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 2 E T D I M A N C H E 1 3 M A R S 2 0 1 6 L I T T É R A T U R E F 4 BANDE DESSINÉE LA VRAIE VIE Grégory Mardon et Thomas Cadène Futuropolis Paris, 2016, 132 pages La socialisation dématérialisée avec des inconnus que l\u2019on considère étrangement comme des proches sur les réseaux sociaux ou dans un jeu vidéo en réseau, la porno facile et fragmentée sur les écrans, les flux d\u2019informations qui se mêlent, se succèdent, se superposent sur un fil de nouvelles finissent-ils par nous éloigner de la vraie vie et des humains bien tangibles autour de nous ?Voilà la question très contemporaine que pose cette fiction pleine d\u2019humanité en suivant le quotidien diurne et nocturne de Jean \u2014 alias @RandomJeanF \u2014, technicien municipal qui, entre ses réseaux et son boulot, mène deux vies qui n\u2019en forment probablement qu\u2019une, et ce, dans une complexité relationnelle bien de son temps qu\u2019un drame va venir éclairer.Tout dans cet album est en justesse et en lucidité, du scénario au découpage, en passant par la trame narrative et ce dessin de Mardon, un habitué des récits intimistes et sociaux, qui met de la lumière dans une quête existentielle dont la qualité repose dans les bonnes questions posées et surtout dans les réponses faciles évitées.Fabien Deglise POLAR PROMESSE Jussi Adler-Olsen Traduit du danois par Caroline Berg Albin Michel Paris, 2016, 649 pages Voici déjà la sixième enquête menée par le vice-commis- saire Carl Møck, de la police de Copenhague.Le responsable du Département V (l\u2019unité s\u2019occupant des « affaires non résolues ») et son équipe travaillent cette fois-ci sur une histoire remontant à une bonne vingtaine d\u2019années et que seul le suicide d\u2019un enquêteur entêté les amène à considérer comme un crime plutôt qu\u2019un accident.L\u2019affaire est complexe, à l\u2019image des intrigues habituellement tissées par Adler-Olsen, et se déroule sur plusieurs plans parallèles.D\u2019une part, il y a cette vieille histoire d\u2019une jeune fille tuée sur l\u2019île de Bornholm par un chauffard jamais retrouvé à laquelle un policier a consacré toute sa vie.Et, de l\u2019autre, celle d\u2019une presque secte en pleine expansion dirigée par un gourou charismatique.L\u2019enquête de Mørck et de ses équipiers nous permet du moins de mettre le pied dans l\u2019univers fascinant d\u2019un guide spirituel ayant réalisé la synthèse de tous les cultes solaires afin de redéfinir les rapports de tous les hommes avec la religion.Atu Abansha- mash Dumuzi \u2014 Franck Brennan comme ils le découvriront beaucoup plus tard \u2014 est un personnage étonnant même si sa doctrine a tous les aspects d\u2019un ésotérico-pou- ding, et son établissement un piège idéal pour tous ceux qui doutent d\u2019eux-mêmes.Il faudra beaucoup de temps à Mørck pour faire le lien entre le gourou et la jeune fille tuée par un chauffard, et encore se révélera-t-il indirect.Mais cette histoire permettra à tous ceux qui ne connaissent pas encore Adler-Olsen de comprendre pourquoi les cinq premières enquêtes du Département V ont été lues par près de 15 millions de lecteurs.Une découverte à faire.Michel Bélair G U Y L A I N E M A S S O U T R E C amille Laurens a imaginé réinventer les sortilèges de Marivaux, où l \u2019échange des costumes dévoile de vrais amours.Dans un roman à plusieurs voix, elle déplace ces avatars sur Facebook, qui révèle un drame où résonne l\u2019œuvre de Nelly Arcan.«Je ne suis pas celle que vous croyez.» Camille Laurens a transformé cet adage en un beau titre, Celle que vous croyez.Ce titre au reste tronqué, énigmatique, laisse murmurer la proposition disparue.Tout se joue là, dès le début où s\u2019entendent le refus de ne pas être et la protestation ciblée.Le mystère va s\u2019épaissir à travers différents points de vue jusqu\u2019à l\u2019épilogue.Au cœur du livre, il y a Claire, hospitalisée, qui s\u2019exprime.On y lit aussi son psychiatre, son mari, son ancien amant et Chris, le copain de ce dernier, figure centrale qui intéresse Claire.Un amour infernal va naître entre Claire et Chris, par un subterfuge que Claire invente pour se venger des hommes: elle se fabrique une identité bidon sur Facebook.Or un terrible imbroglio s\u2019ensuit.Claire manipule et ment, Chris se laisse berner.Mais l\u2019amour se glisse dans ce jeu de dupes.La comédie vire au drame! Même le pacte de l\u2019auteur avec le lecteur est troublé, car une certaine Camille vient jouer dans la fiction.La fable met alors en mouvement tous les émois de la passion : sentiments langoureux, jeux de séduction, volonté de manipuler, crédulité ou paranoïa dans un monde où le désir, sans corps, est idéalisé, provoquant désespoir, jalousie, larmes et folie.Du dédale de l\u2019écriture naît un dossier à suspense, où dé- chif frer les discours promet d\u2019arriver au sens.Narrations gigognes Laurens nous enserre d\u2019emblée dans son écriture astucieuse.Le roman tire profit de tous les pronoms personnels, le pluriel flir tant avec le singulier.Je, tu, elle, il, nous, on, vous, tous, l\u2019institution, les spécialistes, la société, le chœur est large, et les interpellations fréquentes.«Où a-t-on merdé?C\u2019est ça, votre question?» lance Claire à son médecin, question emblématique du livre.Pour y répondre, le roman emboîte six récits croisés et distincts : déposition à la gendarmerie ; entretien de Claire avec son psychiatre ; audition du médecin ; bouts de roman et brouillons écrits par Claire ; brouillon de lettre de Camille à son éditeur ; convocation du mari de Claire chez son avocat.Tous ces récits sont empreints d\u2019une forte charge affective, réquisitoires et plaidoyers concernant la situation des femmes dans le monde, leur vie intime dans le couple, et leurs tentatives de reprendre la bar re, en vain.Les hommes ne cachent ni leurs sentiments ni leur colère.C\u2019est un conflit ponctué de coups de théâtre, de luttes tragico- miques où basculent les vérités et les mensonges, le désir et la haine, et la vérité brutalement incarnée de la mort.En héroïne cornélienne, Claire pousse son désir d\u2019aimer et d\u2019être aimée vers un homme qu\u2019elle pense dominer, puis, repoussée, elle s\u2019y accroche.Patatras ! Comment les choses en sont arrivées là, c\u2019est un nœud de vipères, tout tricoté de langage.Dans le jeu virtuel, très jouissif et cruel, le réel s\u2019introduit par effraction comme un coup de tonnerre.Et Arcan Ambitieux, c\u2019est un livre sensible et intelligent, qui donne une grande place au féminin.Claire instr uit un vrai procès de sentiments à qui lui a dit : « Va mourir » .Per verse, elle l\u2019est, dans sa tromperie licite de l\u2019autre, par le biais de cet Internet libre où chacun trouve son compte à l\u2019abri d\u2019un écran, au sens littéral et figuré de ce terme.Bien douloureuse protection ! Que restera-t-il de Claire, sinon sa douleur, une fois les masques tombés ?Il reste ce roman, espace d\u2019un réquisitoire, appuyé par la réécriture discrète des écrivains familiers de Laurens.Laclos y est très présent.Quant à Houellebecq et Millet, elle les étrille pour leur machisme.Mais on y lira une page entière de l\u2019essai sur la littérature Les errants de la chair .Études sur l \u2019hystérie masculine, du psychanalyste Jean-Pierre Winter (1998, en poche Payot 2001), qui inspire le personnage de Chris, ainsi que l\u2019angle mor t d\u2019où tous les ravages émanent.En définitive, le plus significatif apparaît dans l\u2019hommage ultime : « Je dédie ce livre à la mémoire de Nelly Arcan.» Placée à la fin du livre, en ultime couche de sens, cette adresse de Camille Laurens à Nelly Arcan \u2014 qui, bouleversante, lançait rageusement Qui croyez-vous que je sois?\u2014 réaffirme le point de vue féminin.Sauvagement écrasée par Paul, aux tout derniers mots de la fiction, l\u2019écriture féminine grandit en contrepoison dans cette antiphrase : « L\u2019autre, la grande blonde avec les yeux perçants?Elle fout un peu les jetons, elle.Je me souviens plus bien.Camille, euh\u2026 Camille Morand, quelque chose comme ça.Sinon, je sais pas trop, je crois qu\u2019elle\u2026 Ah si ! C\u2019est rien, c\u2019est un écrivain.» C\u2019est une grande claque de Camille, l\u2019écrivaine, à un trop- plein de masculin.Collaboratrice Le Devoir CELLE QUE VOUS CROYEZ Camille Laurens NRF Gallimard Paris, 2106, 191 pages Être ou ne pas être Que serait une relation amoureuse uniquement vécue sur Facebook ?Camille Laurens raconte.M I C H E L B É L A I R C omme dans les trois précédentes aventures de Joseph Laflamme (Jack, Jeremiah, et Maria, toutes chez Expression Noire), l\u2019amorce de Benjamin est semblable : passionné d\u2019histoire, Her vé Gagnon met la table pour son héros journaliste dans un court prologue situé cette fois- ci à plus d\u2019une centaine d\u2019années en amont.Plus précisément lors du siège de Montréal par les révolutionnaires américains en 1776.Cela ne change rien au fait qu\u2019en ce soir de mai 1893, Joseph Laflamme ronge son frein au beau milieu de l\u2019hôtel de ville de Montréal.Maintenant que le quotidien Le Canadien est fermé, il se voit forcé de couvrir les actualités municipales et de proposer ses articles au propriétaire de La Minerve, un journal avec lequel il ne se sent franchement aucune affinité.Ce soir-là, on discute le rachat du vieux Château Rame- zay du gouvernement fédéral avant qu\u2019il ne s\u2019ef fondre.Le journaliste ne s\u2019en doute pas encore, mais il va bientôt vivre des heures angoissantes à la poursuite d\u2019un tueur sans âme à la recherche de précieux documents perdus depuis plus d\u2019un siècle.Un incompréhensible charabia Comme à l\u2019habitude chez Gagnon, les choses bougent très vite et un premier cadavre surgit la même nuit dans les ruines du Château Ramezay.Il n\u2019en fallait pas plus pour que « l\u2019équipe d\u2019élite » que l\u2019on connaît prenne le relais : l\u2019inspecteur Arcand du Dépar te- ment de police de Montréal, Joseph \u2014 qui va bientôt se trouver un emploi à La Patrie dirigée par Honoré Beaugrand \u2014 et l\u2019ancien de Scotland Yard, George McCreary.Bien vite les trois hommes tombent sur une sorte de charabia au milieu des notes laissées par la victime \u2014 un chercheur universitaire affilié à l\u2019Université McGill.L\u2019incompréhensible document codé est orné d\u2019un étrange dessin.L\u2019inspecteur Arcand reconnaît toutefois des éléments maçonniques dans le document et tente de le faire déchiffrer par des experts qu\u2019il connaît à la Grande Loge.Joseph, lui , galvanisé par le personnage d\u2019Honoré Beaugrand, suit l\u2019affaire de près dans le journal comme il le faisait au Canadien.Ses articles marquent la progression de l\u2019enquête\u2026 et les cadavres se multiplient bientôt à un rythme d\u2019enfer.Heureusement, les indices s\u2019accumulent aussi et Arcand et son équipe découvrent bientôt que toute l \u2019af faire prend racine dans les événe- ments qui ont tout juste précédé la déclaration d\u2019indépendance des 13 colonies américaines face au pouvoir colonial anglais.Les enquêteurs savent désormais que tout tourne autour du passage de Benjamin Franklin au Château Ra- mezay et d\u2019un document disparu depuis.On ne vous en dira pas plus.On trouvera ici le même rythme irrésistible qui caractérise les précédentes aventures de Joseph Laflamme.Les mêmes promenades effrénées aussi, à pied ou le plus souvent en voiture à cheval, à travers les quar tiers et les rues pittoresques du Montréal du XIXe siècle.Les mêmes personnages également, à chaque aventure un peu plus développés : Arcand et Laflamme sont de plus en plus intéressants, tout comme certains personnages historiques qui apparaissent ici, par exemple l\u2019imprimeur Fleury Mes- plet ou Honoré Beaugrand.Par contre, cer tains autres commencent à pencher un peu trop du côté de la caricature, comme Emma, la sœur de Laflamme, et son soupirant McCreary.Et certains aspects de l\u2019intrigue apparaissent, disons, un peu forcés.N\u2019empêche, par tout le ton est juste et les descriptions fascinantes, même si on découvrira à la toute fin que le fameux document perdu apparaît bien improbable.Mais peu impor te, l\u2019aventure est toujours aussi palpitante.À quand la prochaine enquête de Joseph Laflamme ?Collaborateur Le Devoir BENJAMIN Hervé Gagnon Libre expression/Noire Montréal, 2016, 376 pages POLAR Du sang au Château Ramezay Joseph Laflamme enquête sur un document perdu depuis plus d\u2019un siècle à l\u2019intrigue tirée par les cheveux, rêve, pour 2021, c\u2019est-à- dire 300 ans après la colonisation du territoire par les Danois, d\u2019un Groenland for t et dynamique dans un Danemark uni.Les débats québécois des années 1950 reviennent en tête à la lecture de ces pages.Réalisme noir Le Groenland d\u2019aujourd\u2019hui n\u2019est plus celui dans lequel ont vécu Storch et L ynge.Or, même s\u2019il s\u2019est modernisé, il n\u2019est pas pour autant devenu le pays de cocagne dont rêvaient ses deux premiers écrivains, s\u2019il faut en croire l\u2019auteur contemporain Kelly Berthelsen.Dans les nouvelles de ce der nier, réunies dans Je ferme les yeux pour couvrir l\u2019obscurité, le lecteur rencontre des personnages désœuvrés, qui engourdissent leur mal de vivre en consommant drogue et alcool et en s\u2019abrutissant devant des machines à sous, au détriment de leur progéniture, abandonnée à elle-même.En préface, Daniel Chartier évoque « le réalisme noir de Kelly Ber thelsen » et « les propos urgents et désespérants de cet écrivain groenlandais sur son pays, propos rongés de pensées noires, de haine, de révolte et d\u2019un profond désarroi moral et social ».Défenseur d\u2019une identité groenlandaise définie par ses tradit ions et sa langue, concur rencée sur le ter ri - toire par le danois et l \u2019anglais, par tisan de la pleine souveraineté du pays, Ber- thelsen attribue à la moder- nisat ion mal assumée du Groenland, qui a entraîné un ef facement des traditions et une fragilisation identitaire, le mal-être inuit.Transposées dans le Grand Nord canadien et québécois, ses nouvelles, dépouillées et habitées par un cynisme acide, ne détonneraient pas.Événement littéraire, donc, que la publication au Québec, pour la première fois en français, de ces trois livres significatifs de la littérature groenlandaise, dans un beau petit format et sous de très belles couver tures.Il n\u2019est pas si fréquent de faire de vraies découvertes.Collaborateur Le Devoir LE RÊVE D\u2019UN GROENLANDAIS Mathias Storch TROIS CENTS ANS APRÈS (GRONLANDSHAVN EN 2021) Augo Lynge JE FERME LES YEUX POUR COUVRIR L\u2019OBSCURITÉ Kelly Berthelsen Traduction du danois par Inès Jorgensen et validation linguistique à partir du texte original groenlandais par Jean-Michel Huctin PUQ, coll.«Jardin de givre» Québec, 2015-2016, respectivement 162, 172 et 188 pages SUITE DE LA PAGE F 1 GROENLAND JOËL SAGET AGENCE FRANCE-PRESSE « Je ne suis pas celle que vous croyez.» La romancière Camille Laurens a transformé cet adage en un beau titre, Celle que vous croyez.CHÂTEAU RAMEZAY ET SITES HISTORIQUES DE MONTRÉAL Comme à l\u2019habitude chez Hervé Gagnon, les choses bougent très vite et un premier cadavre surgit rapidement dans les ruines du Château Ramezay. D ans cette chronique, il ne sera pas question de Claude Jutra.Pour ou contre, tout le monde a eu son petit morceau de Ju- tra.Le dernier clou dans un cercueil encore plus malmené que celui que trimballait Jean Duceppe en croque-mort chaud dans Mon oncle Antoine sera planté dans une semaine à la Soirée des non-Jutra.Par un singulier hasard, pendant qu\u2019éclatait le scandale en nos chaumières, je lisais l\u2019histoire d\u2019un homme qui, jeune journaliste dans une petite ville du désert près de la frontière mexicaine, se voit confier la rubrique des faits divers, af fectation qui va lui ouvrir les por tes d\u2019un enfer bien différent de l\u2019allégorique séjour dans les flammes éternelles puisque, entre noir secret et morbide célébrité, il existe réellement.« Je me rappelle être allé à un enterrement avec le sentiment d\u2019entrer dans un monde nouveau, une sorte de passage de frontière.» Ça commence par un reportage sur le meurtre d\u2019un enfant de deux ans par le copain d\u2019une danseuse nue.Pendant que la propriétaire du motel lui montre, sur le mur au-dessus du lit d\u2019eau, la tache sombre laissée par le crâne éclaté, un film de cul passe en boucle sur l\u2019écran muet.«Peu importe si les raisons pour lesquelles ce petit est mort n\u2019ont sans doute rien à voir avec la violence sexuelle sur un enfant : dans mon esprit, ce meurtre est devenu mon point d\u2019accès au viol et autres catégories d\u2019agressions sexuelles.[\u2026] Au cours des trois ans qui suivent, je vais vivre dans un monde où le désir de toucher et de s \u2019emparer d\u2019autrui transforme les êtres humains en criminels, surtout ceux de sexe masculin.» Ensuite, il y a cette histoire à peine croyable d\u2019une marche de femmes organisée dans le but de se réapproprier la nuit.Sur le passage de la manif, une fillette de sept ans, attirée là par les cris et les bannières.Elle habite tout près.On la retrouve morte un peu plus tard.« La police et la presse taisent un détail : elle a été éventrée et éviscérée.» Et vive la sécurité des femmes la nuit.Jamais indemnes À par t ir de là , Charles Bowden devient incapable d\u2019empêcher son travail de le happer complètement.« Je décide d\u2019aller voir de quel univers ce genre d\u2019acte est issu.[\u2026] Et après, je suis mon instinct, à l\u2019instar précisément des prédateurs.» L\u2019histoire de sa plongée dans les ténèbres de la déviance sexuel le n \u2019occupe qu\u2019une cinquantaine des 428 pages du deuxième tome de son Histoire pas naturelle de l\u2019Amérique, mais c\u2019est la partie qui m\u2019intéresse ici.C\u2019est un monde qui ne laisse pas ressortir indemnes ceux qui y pénètrent.«Nous sommes entrés dans un espace auquel nous refusons de donner un nom, un lieu de violence et de danger où l\u2019impulsion sexuelle qui court dans nos veines, en chacun de nous, a provoqué un carnage.» Au cours de ces trois années, Bowden va offrir sa démission à deux reprises, «craquer un nombre incalculable de fois, devoir disparaître parfois toute une semaine pour tuer ce qui envahit [son] esprit par des exercices physiques d\u2019une grande brutalité ».Non, pas indemnes.Parce qu\u2019il est trop facile et commode de décider que les êtres qui commettent de tels actes ne sont pas vraiment humains.Quelles méditations ne vien- nent-elles pas rôder aux frontières de votre esprit tandis que vous contemplez un petit cercueil au chevet duquel les couronnes mortuaires ont été remplacées par des oursons en peluche «offerts par les citoyens d\u2019une ville qui pense que de pareilles horreurs ne devraient pas se produire, ou du moins pas chez nous.Qui pense qu\u2019elles appartiennent à une région du monde du sexe que l\u2019on appelle \u201c le crime\u201d, qui veut se convaincre que ces atrocités se passent dans une contrée inconnue, très loin de nos vies, de nos sentiments, de nos désirs nocturnes».Il y a les actes eux-mêmes, la v iolence, l \u2019absence de consentement.Mais le désir qui mène au viol est-il si diffé- rent, dans son fondement même \u2014 sa plus lointaine parenté avec la pulsion animale \u2014, de celui qui nous conduit au plaisir ?Même si je me contente de retranscrire des mots écrits par quelqu\u2019un qui est décédé en 2014 à plusieurs milliers de kilomètres d\u2019ici, je sais que ça va choquer : « [\u2026] nous avons peur de ce qu\u2019il y a en nous [\u2026] [Q]uand on est exposé à un crime sexuel, on a du mal à digérer ce dont on est témoin, et encore plus à accepter le réveil de nos fantasmes.Au cœur de notre être, il y a des impulsions qui vivent, qui ne sont pas toujours claires ni toujours aussi confortables que de vieilles chaussures».Payer de sa personne Car on a beau être un journaliste enquêtant sur les plus sordides transgressions, on a soi-même des désirs.On est à l\u2019âge des appétits débridés, citoyen d\u2019un pays sexuellement libéré.Dans la meilleure tradition du Nouveau Journalisme, Bowden ne se contente pas de rappor ter objectivement les faits, il paie de sa personne.Mais cette psy jungienne rencontrée pendant la thérapie pour victimes de sévices sexuels qu\u2019elle anime, quand vous la revoyez, plus tard, captivée par un film porno dans une chambre de motel payable à l\u2019heure, vous pensez quoi ?Mais ce qui tue vraiment Charles Bowden dans cette histoire, c\u2019est les enfants.« Soulager la détresse de ces enfants est impossible.» Le père qui « soutient qu\u2019il n\u2019a rien fait d\u2019autre que de caresser son fils, et cet enfant de cinq ans avait des traces de gonor- rhée dans la bouche.» « Je suis incapable, constate l\u2019auteur, de considérer un enfant comme un objet sexuel, c\u2019est tout.[Mais] je fais une fixette sur les femmes et une telle obsession est acceptée par la société».Qui est Charles Bowden ?«Quelqu\u2019un qui s\u2019est aventuré dans une contrée où les envies que nous éprouvons tous se transforment en horreurs, qui peut dissimuler ce savoir mais non le renier, qui n\u2019est plus si loquace quand il s\u2019agit de conspuer les pervers\u2026 [Q]ui a vu qu\u2019il existe en nous une frontière que nous sommes incapables de définir avec précision [\u2026] mais qu\u2019il suffit de franchir [\u2026] pour nous transformer en êtres bannis de notre propre conscience.» « J\u2019[ai appris] que tout ce qui est mal ne m\u2019est pas forcément étranger.À vous non plus.» DU BLUES POUR LES CANNIBALES UNE HISTOIRE PAS NATURELLE DE L\u2019AMÉRIQUE II Charles Bowden Traduit de l\u2019américain par Bernard Cohen Albin Michel Paris, 2015, 428 pages L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 2 E T D I M A N C H E 1 3 M A R S 2 0 1 6 L I V R E S F 5 PUQ.CA Plus de 1 400 livres à feuilleter On a tous besoin de savoir POUR AGIR DE CORPS, DE CHAIR ET DE CŒUR Ma vie et le théâtre Lorraine Pintal Avec la collaboration de Claude Corbo Préface de Robert Lalonde 2016 | ISBN 978-2-7605-4414-7 Pleins feux sur une carrière grandiose et remarquable.2500$ PAPIER 1899$ PDF EPUB Presses de l\u2019Université du Québec Catherine Voyer-Léger Désordre et désirs .q c .c a w w w.Une frontière de la conscience Écrivain de la limite, Charles Bowden nous emmène aux confins de l\u2019impulsion sexuelle LOUIS HAMELIN SPENCER PLATT GETTY IMAGES AGENCE FRANCE-PRESSE Des enfants jouent dans une rue chaude de Brooklyn.J\u2019[ai appris] que tout ce qui est mal ne m\u2019est pas forcément étranger.À vous non plus.Charles Bowden « » M I C H E L L A P I E R R E D evant le cinéaste et ex- professeur de philosophie Jean-Daniel Lafond, le poète Pierre Perrault (1927-1999), lui aussi cinéaste, définissait malicieusement la discipline illustrée entre autres par Platon comme « la pensée en jupette athénienne ».Pourtant, deux jeunes auteurs, Olivier Du- charme et Pierre-Alexandre Fradet, osent poser sur son œuvre un « regard philosophique ».Ils prennent très au sérieux son si bel aveu : « La vie m\u2019a servi de langage.» Intitulé Une vie sans bon sens, leur essai, préfacé par Lafond, surprend.Il innove en interprétant les films, les poèmes de même que la prose de Perrault à la lumière de quelques philosophes, surtout de Nietzsche.Mais pas question de présenter l\u2019œu- vre comme une œuvre à thèse.Les références à la philosophie ne sont là que pour confirmer en les éclaircissant le vitalisme, la passion du devenir et l\u2019ef fort de concrétisation d\u2019un homme qui se voyait plus comme un transcripteur de la verve populaire qu\u2019un créateur.En 1883, dans Ainsi parlait Zarathoustra, Nietzsche conçoit trois métamorphoses successives de l\u2019esprit : le chameau porteur des trésors du passé, le lion qui s\u2019en libère, l\u2019enfant découvreur et réinven- teur du monde.Selon Du- charme et Fradet, le génie de l\u2019enfance caractérise ainsi l\u2019œuvre de Perrault.Le naturel sublime Poète de la pensée, Nietzsche, le moins philosophe des philosophes, éclaire en effet la démarche bien postérieure du poète québécois qui appelle le cinéma direct, dont il fut un artisan, le « cinéma vécu », en se voulant le moins ar tiste des ar tistes.Si, dans l \u2019optique nietzschéenne, c\u2019est par la souffrance que l\u2019être humain arrive à se métamorphoser, Perrault, écrivain et documentariste, exprime la douleur de l\u2019histoire en gestation par la mer veilleuse formule : « La mémoire a la vie plus longue que les cicatrices.» Ce qui suppose, comme l\u2019expliquent Ducharme et Fradet, « qu\u2019on arrache la mémoire au passé pour la libérer de l\u2019état de momification qui la guette ».Aussi, dans son documentaire sur l\u2019Abitibi réalisé en 1976, Le retour à la terre, Perrault donne-t-il un sens absolu au titre en le détachant de l\u2019idée reçue d\u2019une sur vivance passéiste pour y voir le retour écologique à la nature.I l se rapproche de Nietzsche, qui évoquait déjà « une marche en avant » vers « le naturel sublime ».Consacré en 1982 à la chasse à l\u2019orignal, son documentaire La bête lumineuse, dans lequel Ducharme et Fradet voient à juste titre une excellente illustration du nietzschéisme, oppose un novice poétisant la chasse à des chasseurs d\u2019expérience qui le tournent en dérision.La réalité, chère à Per- rault et avant lui à Nietzsche, éclipserait la fiction incarnée par le novice.Mais la faculté du cinéaste de s\u2019ef facer derrière des êtres qui percent l\u2019écran rend, comme si de rien n\u2019était, son œuvre tout aussi vécue que mythique.UNE VIE SANS BON SENS REGARD PHILOSOPHIQUE SUR PIERRE PERRAULT Olivier Ducharme et Pierre-Alexandre Fradet Nota bene Montréal, 2016, 212 pages ESSAI Pierre Perrault et la mémoire libérée Olivier Ducharme et Pierre-Alexandre Fradet décèlent le nietzschéisme du poète-cinéaste québécois JACQUES GRENIER LE DEVOIR Pierre Perrault L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 2 E T D I M A N C H E 1 3 M A R S 2 0 1 6 ESSAIS F 6 P ierre Falardeau est mor t en septembre 2009, c\u2019est-à-dire il y a un peu plus de six ans.Il n\u2019avait, ça fait mal au cœur d\u2019y penser, que 62 ans.Comme l\u2019écrivait l\u2019essayiste Pierre Vadeboncœur, lui aussi parti depuis, dans un texte lu par Luc Picard aux funérailles du regretté cinéaste, « l\u2019homme était si extraordinairement vivant que ses misères mêmes, nous n\u2019en devinions rien».Sa mor t nous a surpris , choqués, peinés, désemparés.«Savoir que je n\u2019entendrai plus jamais la voix de Pierre Falar- deau, qui vient de rejoindre dans l\u2019Histoire celles de Bour- gault et Miron, m\u2019est insupportable, confiait alors Jean Royer dans les pages du Devoir.Car je comprends que notre culture devient de plus en plus fragile.» Falardeau, je l \u2019a i écrit à quelques occasions depuis, nous manque.Aussi, on sera pleinement d \u2019accord avec Pierre-Luc Bégin, son ami et éditeur, pour dire qu\u2019un livre en hommage à l\u2019homme, à l\u2019artiste et au militant s\u2019imposait.Avec Manon Leriche, la compagne de Falardeau, Bégin a donc réuni, dans Lève la tête, mon frère! une cinquantaine de textes de divers genres (lettres personnelles ou publiques, messages de condoléances, analyses de l\u2019œuvre, etc.), dont certains inédits, inspirés par la vie, par l\u2019œuvre ou par la mort de Falardeau.Pour les nombreux admirateurs de ce dernier, ce livre, malgré ses insuffisances, sera un baume.Subversion On peut compter, encore une fois, sur l\u2019autre Pierre culotté, Foglia celui-là, pour avoir les mots justes.«Si Falardeau est grand, écrivait le chroniqueur de La Presse en octobre 2009, ce n\u2019est pas par le cinéma, pas par la polémique, pas par l\u2019écriture.C\u2019est par la subversion.Il est grand de son refus des contraintes, de son refus de flagorner le pouvoir en particulier.Dans Falardeau, c\u2019est l\u2019homme qui est grand.» S\u2019il suscite l\u2019admiration de tant de Québécois ou de militants d\u2019ailleurs, c\u2019est que, dans sa lutte pour l\u2019indépendance nationale et pour la justice sociale, Pierre Falardeau savait résister aux petites et grandes lâchetés qui nous accablent tous un jour ou l\u2019autre.Il nous arrive, en effet, d\u2019être fatigués.Le Québec français, par exemple, est notre cause, mais devant les assauts répétés qu\u2019on lui fait subir en confondant l\u2019ouver ture d\u2019esprit avec la mollesse et le reniement à soi -même, nous f inissons trop souvent par tempérer nos ardeurs, de crainte d\u2019être qualifiés d\u2019extrémistes.Falardeau, contre vents et marées, tenait le fort, rageait, mordait.Pour lui, un ar tiste québécois francophone qui choisissait de créer en anglais, films ou chansons, méritait son mépris, parce qu\u2019il se transformait, ce faisant, en peddleur aliéné, en misérable Elvis Gratton.Qui, aujourd\u2019hui, à part les chroniqueurs Christian Rioux et Mathieu Bock- Côté, parfois, a encore ce courage de briser le ronron d\u2019une machine culturelle à paillettes qui se croit moderne parce qu\u2019elle se dénationalise?Falardeau, écrivait Francis Simard en 2004, nous disait sans relâche « que la quête de la liber té individuelle est un leurre si elle n\u2019intègre pas celle de la liberté collective.Celle du Pays.De la Patrie.Comment être libre, respecté, si le peuple, le monde qui est le nôtre, qui fait que nous sommes ce que nous sommes, n\u2019est pas libre, respecté.[\u2026] Penser le contraire, c\u2019est se trahir».Colère Dans un monde où, pour paraphraser tristement Miron, ça finit toujours par ne pas arriver, où la honte de notre histoire, nourrie d\u2019ignorance, s\u2019impose comme une libération, l\u2019entêtement sans compromis de Falardeau, admirable, devient un exemple plus que jamais nécessaire pour ceux qui croient à la liber té incarnée.« Je me bats pour la liber té, la liber té sous toutes ses formes, la mienne, celle de mon peuple, celle de tous les peuples , écrivait-il .Bref, je suis un primitif égaré.» Falardeau, cela ressort de tous les textes réunis dans ce recueil, aimait le peuple québécois, comme il aimait tous les peuples luttant pour leur libération.Ses adversaires lui ont pour tant reproché, non sans mauvaise foi, de mépriser ce peuple qu\u2019il prétendait chérir.Il est vrai que le pamphlétaire n\u2019a pas toujours, dans son œuvre, été tendre envers les siens.Dépeindre les Québécois en Elvis Gratton, ce n\u2019est pas faire leur éloge.Or, explique justement Bernard Émond, «pour comprendre la colère de Pierre Falardeau, il faut se rappeler qu\u2019un peuple peut survivre à des siècles de défaites et d\u2019oppression, mais qu\u2019il ne peut pas survivre à sa propre indif férence ».Cette apathie mortifère, celle d\u2019un « peuple aveugle à son aliénation, à son anéantissement, à sa résignation», comme l\u2019écrit le critique Georges Privet, qui signe les deux meilleurs textes de ce recueil, blessait profondément le cinéaste, dépité par ce spectacle de la bassesse offert par son peuple fatigué, pourtant promis à la noblesse que donne la liberté.«Comédies de l\u2019asservissement», les trois Elvis Gratton, en ce sens, se veulent des électrochocs amoureux, souvent incompris.Le premier, par sa puissance ironique et sa charge politique, demeure un chef-d\u2019œuvre bringuebalant du cinéma québécois.On lit ce livre hommage avec plaisir, heureux de pouvoir se replonger dans l\u2019œuvre d\u2019un ar tiste et pamphlétaire charismatique, qui nous ébranle et nous stimule encore.On ne peut manquer d\u2019être déçu, cependant, par l\u2019apparence matérielle quelconque de l\u2019ouvrage, par un appareil de présentation des auteurs embêtant (la description de l\u2019auteur, au début de chaque texte, ne contient pas son nom, renvoyé à la fin), par une révision linguistique un peu relâchée et, sur tout, par le fait que les meilleurs textes retenus ici ne sont pas des inédits.Le vrai livre hommage à Falardeau reste donc à faire.louisco@sympatico.ca LÈVE LA TÊTE, MON FRÈRE ! HOMMAGE À PIERRE FALARDEAU Sous la direction de Pierre-Luc Bégin et Manon Leriche Éditions du Québécois Drummondville, 2016, 204 pages Vive Falardeau libre ! Hommage au cinéaste qui se battait contre notre indifférence L O U I S C O R N E L L I E R H orrifiée par l\u2019attentat du 7 janvier 2015 contre les journalistes de Charlie Hebdo, Djemila Benhabib, dans Après Charlie, redit une fois de plus que « réaf firmer l\u2019importance cruciale de la citoyenneté, de la liberté d\u2019expression, de la laïcité et de la solidarité est plus que jamais urgent ».Il n\u2019y a pas, insiste-t-elle dans cet essai décousu mais passionné, de compromis à trouver avec un islamisme animé par un rejet de la démocratie.Il faut admirer le courage de Djemila Benhabib, mais il faut aussi lui taper un peu sur les doigts.L\u2019écrivaine aura beau dire que le blâme que lui a adressé le Conseil de presse pour plagiat et inexactitudes, relatif à des textes parus sur son blogue et non à ce livre, relève de la « tentative d\u2019exécution publique», il reste qu\u2019il y a eu, pour le moins, négligence de sa part.Invoquer l\u2019usage de notes mal référencées n\u2019est pas très crédible.N\u2019empêche qu\u2019il faut admirer, oui, le courage de Djemila Benhabib.Son combat pour la laïcité et contre l\u2019islam politique l\u2019expose, depuis des années, à bien des périls, mais elle le poursuit, contre vents et marées, avec une fougue et une détermination qui imposent le respect.« Je n\u2019ai jamais eu peur de dire les choses qui sont habituellement tues, écrit- elle.Je n\u2019ai pas peur d\u2019exprimer des idées qui fâchent, qui clivent, qui polarisent.» En effet.D\u2019origine algérienne, l\u2019écri- vaine sait ce que c\u2019est que de vivre dans un pays tombé sous le joug du fanatisme religieux.Femmes des Lumières, qui, ex- plique-t-elle, ont placé «l\u2019homme au centre de la cité et Dieu dans sa périphérie », «vivante excessive», Benhabib résume le sens de sa lutte en une phrase : «Écrire, c\u2019est pouvoir enfin répondre \u201coui \u201d à la question qui nous taraude tous : faut-il séparer l\u2019islam de la politique?» Islam et modernité Benhabib, précisons-le pour éviter tout malentendu, distingue toujours islam et islamisme et réserve ses attaques à ce dernier, c\u2019est-à-dire à l\u2019islam politique, dont elle dénonce les ravages en Algérie et dans plusieurs pays arabo-musul- mans, tout en s\u2019inquiétant de son infiltration en Occident, notamment en France, au Canada et au Québec, sous le regard tolérant d\u2019une certaine gauche.Nos démocraties doivent refuser d\u2019accommoder les courants qui font « du religieux le fondement de toute légitimité politique », de même qu\u2019elles doivent, par solidarité avec les démocrates laïques du monde entier, cesser d\u2019entretenir des relations complaisantes avec des régimes (Arabie saoudite, Qatar, Émirats arabes unis) qui nourrissent l\u2019islam politique.Comme l\u2019écrit le romancier Boualem Sansal, préfacier du livre de sa «sœur et compatriote Djemila Benhabib », « ce n\u2019est pas à la démocratie de s\u2019adapter à l\u2019islam, elle ne fait que prôner la liberté, l\u2019égalité, la fraternité, c\u2019est l\u2019islam qui doit apprendre à vivre dans la liberté, l\u2019égalité et la fraternité».Souvent lyrique et toujours intense, Benhabib rend ici hommage à ses compagnons de route (Charb, Kamel Daoud, Tahar Djaout, Alaa El Aswany, Naguib Mahfouz et plusieurs autres hérauts de la laïcité) et mène la charge avec hardiesse, en se contentant toutefois un peu trop de suivre le fil décousu de sa plume.Le cœur de son propos, résumé par le sous-titre de l\u2019ouvrage \u2014 « Laïques de tous les pays, mobilisez-vous ! » \u2014, est franc, mais son développement s\u2019avère parfois brouillon.Intellectuelle intrépide et éclatante, Djemila Benhabib doit sans cesse affronter des adversaires prêts à lui chercher noise sous n\u2019impor te quel prétexte.Elle devrait savoir que cela lui impose une rigueur exemplaire.Collaborateur Le Devoir APRÈS CHARLIE LAÏQUES DE TOUS LES PAYS, MOBILISEZ-VOUS ! Djemila Benhabib Préface de Boualem Sansal Septentrion Québec, 2016, 304 pages Djemila au combat Dans un essai vigoureux mais décousu, la pasionaria de la laïcité pourfend l\u2019islam politique JACQUES NADEAU LE DEVOIR Il faut admirer le courage de Djemila Benhabib, mais il faut aussi lui taper un peu sur les doigts.JACQUES GRENIER LE DEVOIR Pierre Falardeau nous manque.LOUIS CORNELLIER ANTHOLOGIE À LA JEUNESSE Présentée par François-Xavier Bellamy Librio Paris, 2016, 112 pages L\u2019idée de cette anthologie est bonne : réunir des textes de vieux sages s\u2019adressant à la jeunesse.Dans son excellent essai Les déshérités (Plon, 2014), F.-X.Bellamy s\u2019inquiétait de la crise de la transmission culturelle, notamment à l\u2019école.Convaincu du fait que «c\u2019est du monde des adultes que la jeunesse reçoit toute la liberté par laquelle elle le bousculera», le philosophe offre ici un florilège de discours dans lesquels de grandes figures littéraires, politiques ou militaires (malheureusement toutes masculines) transmettent leur credo aux jeunes.Saint-Exupéry fait l\u2019éloge du sacrifice et de la valeur spirituelle du travail, Alain réfute le darwinisme social et montre que la fraternité vaut mieux que la concurrence, le pacifiste Jaurès, tout comme Anatole France, invite chacun à être à la fois praticien et philosophe, Barack Obama dit aux jeunes femmes de prendre toute la place qui leur revient, etc.L\u2019appel à «croire en quelque chose» de Steve Jobs s\u2019avère toutefois décevant et la pompeuse propagande militaire du maréchal de Lattre de Tassigny détonne.On aimerait bien lire une semblable anthologie réalisée à partir de textes québécois.Louis Cornellier ESSAI L\u2019ABÉCÉDAIRE DU PLAISIR SOLITAIRE Louis Hémond et Caroline Allard Québec Amérique Montréal, 2016, 62 pages Scandale! Ils ont osé détourner la devise du Devoir en un graveleux «Faites ce que doigt(s)» pour parler des plaisirs solitaires! Qui ça?Louis Hémond et Caroline Allard qui signent ici à deux \u2014 joli paradoxe! \u2014 cet abécédaire qui explore l\u2019onanisme, la branlette, le touche-pipi en 26 lettres et 52 mots : d\u2019«abricot», celui que la femme peut se faire parfois ramoner, pour citer ici Colette Renard, à «zizi», en passant par «ululer», «nichons», « fellation» ou «gland».Sous la couverture, rien de très scabreux toutefois.Entre des illustrations de Jimmy Beau- lieu et des citations de Marc Aurèle, Mario Vargas Llosa, Oscar Wilde ou Réjean Ducharme, on y trouve surtout une série de petits commentaires et réflexions sans danger et plutôt convenus sur le sexe, ses plaisirs et ses tabous.L\u2019ensemble se présente comme une source de mots pour aider l\u2019humain à «s\u2019exprimer avec autorité et éloquence sur un sujet important».En restant surtout à la surface des choses et sur la facilité du propos, il lui manque sans doute cette douceur, cette caresse, ce doigté de plus pour permettre à la plupart des intellects qui vont s\u2019y frotter d\u2019atteindre l\u2019orgasme.Fabien Deglise RECUEIL CORRESPONDANCES ÉTRANGÈRES DÉPÊCHES DE LAHORE, NEW YORK ET LONDRES Mohsin Hamid Grasset Paris, 2016, 267 pages Ces correspondances de Mohsin Hamid ne sont pas d\u2019une aussi grande qualité que ses romans (Partir en fumée, L\u2019intégriste malgré lui, Comment s\u2019en mettre plein les poches en Asie mutante?), mais elles ont le mérite, à l\u2019égal de ses œuvres de fiction lentement pondues, d\u2019ouvrir la porte sur un Pakistan qui n\u2019est pas celui des drones et des attentats.Recueil d\u2019articles écrits au cours des 15 dernières années, ce livre nous fait entrer dans la vie sociale et culturelle d\u2019un pays qui, sur le plan politique, «a été enclin depuis sa naissance à retourner le couteau contre lui-même».L\u2019auteur fait remarquer en introduction : «Dans ce que j\u2019ai écrit à propos du Pakistan au fil des années, je perçois un effort d\u2019optimisme sans doute un peu forcé, et peut-être en partie infondé.» Que les Pakistanais arrêtent de retourner les couteaux contre eux-mêmes et que « le reste du monde» cesse d\u2019intervenir dans leurs affaires, et l\u2019on comprend, à lire ces textes courts, courts comme les aime Mohsin Hamid, qu\u2019il n\u2019est pas interdit de penser que le Pakistan parviendra à surmonter ses difficultés.Guy Taillefer HISTOIRE LE GESÙ, 150 ANS D\u2019HISTOIRE Collectif Le Gesù Montréal, 2016, 80 pages L\u2019église du Gesù, à Montréal, célébrait il y a peu le 150e anniversaire de son inauguration en 1865.Revenus au Canada en 1842 à la demande de Mgr Ignace Bourget, évêque de la ville, les Jésuites, dont les autorités britanniques avaient, après la Conquête, interdit de recruter des membres, firent construire l\u2019édifice.Conçu par l\u2019architecte irlando-américain Patrick C.Keely et inspiré de leur église romaine honorant le nom de Jésus («Gesù» en italien), il comprend, dans sa partie inférieure, une salle destinée surtout au théâtre.Photographiés dans l\u2019ouvrage, des tableaux du peintre romain Pietro Ga- gliardi (1809-1890) représentant la première communion pathétique de deux saints jésuites, Louis de Gonzague et Stanislas Kostka, champions de la chasteté offerts comme modèles à la jeunesse, donnent à l\u2019église le charme de l\u2019exubérance baroque mêlée au drame romantique.C\u2019est à se demander si ne rivalisait pas avec le théâtre profane le théâtre mystique de la Compagnie de Jésus d\u2019autrefois.Pour se procurer ce livre éclairant et magnifiquement illustré : www.legesu.com.Michel Lapierre "]
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