Le devoir, 19 mars 2016, Cahier F
[" C A H I E R F \u203a L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 9 E T D I M A N C H E 2 0 M A R S 2 0 1 6 Bernard Gilbert revisite le mythe de Pygmalion Page F 3 Emmanuel Carrère, vampire à sa manière Page F 5 L O U I S C O R N E L L I E R D ans une société attachée à son histoire, le livre de Martin Le- may, À la défense de Maurice Duplessis, déchaînerait les passions.Le long règne (1936- 1939 et 1944-1959) du chef de l\u2019Union nationale a laissé une marque indélébile dans notre histoire contemporaine.Incarnait-il, comme certains l\u2019ont cru, la quintessence du Québec conservateur, respectueux de la trajectoire cana- dienne-française, ou un grossier traditionalisme autoritaire, acharné à empêcher une saine modernisation du Québec?Dans le regard que l\u2019on jette sur la figure de Duplessis se joue, encore aujourd\u2019hui, un affrontement idéologique constitutif de notre vision du Québec.Repoussoir par excellence aux yeux des progressistes qui trouvent le Québec qu\u2019ils aiment dans la Révolution tranquille, celui que l\u2019on surnommait le « cheuf » mérite-t-il la mauvaise réputation qu\u2019il traîne depuis sa mort, en 1959?Ex-conseiller municipal montréalais et ex- député péquiste (2006-2012), Martin Lemay, qui se réclame du conservatisme politique, entend réhabiliter l\u2019œuvre de Duplessis.Porté sur la polémique, il n\u2019hésite pas à affirmer que «Maurice Duplessis a été le plus grand premier ministre de l\u2019histoire du Québec » et à ajouter qu\u2019il voterait pour le chef de l\u2019Union nationale si ce dernier pouvait encore se présenter à une élection.Lemay aime le nationalisme autonomiste de Duplessis, « sa gestion prudente des deniers publics », sa vision économique capitaliste et sa détermination.L\u2019essayiste, déjà auteur de deux livres très critiques envers la gauche québécoise, s\u2019en prend avec vigueur et clarté à ce qu\u2019il appelle le «mythe de la Grande Noirceur».Depuis 50 ans, note-t-il, le consensus veut que Du- plessis ait été « une canaille et un despote» et le grand responsable du « sous-développement chronique» du Québec à son époque.Or, Lemay rejette cette lecture historique, qui ne retient, selon lui, que l\u2019argumentation des adversaires de Duplessis, parmi lesquels on trouve principalement Pierre Elliott Trudeau, Gérard Pelletier, Jacques Hé- bert, l\u2019historien Marcel Trudel, le sociologue Marcel Rioux, de même, chez les vivants, que le journaliste et historien Jean-François Nadeau.Même s\u2019il se scandalise à plusieurs reprises des «outrances verbales » des tenants de la thèse de la Grande Noirceur, Lemay n\u2019évite pas ce travers en af firmant qu\u2019en donnant raison aux dénigreurs les plus virulents du duplessisme, « les Québécois ont été les victimes consentantes d\u2019une des plus grandes opérations de mystification de leur histoire et [\u2026] de l\u2019histoire occidentale».L\u2019argumentation de l\u2019essayiste, c\u2019est une évidence, ne convaincra pas les contempteurs du « cheuf ».Lemay a beau prétendre que sa réflexion se fonde sur les faits et non sur des légendes et préfère la rigueur à la politique, il reste que sa démarche repose sur un parti pris idéologique, favorable au courant de la droite conservatrice.Cela est légitime, bien sûr, mais ne peut être assimilé à un regard objectif.On sera d\u2019accord avec Lemay pour affirmer que l\u2019expression «Grande Noirceur», utilisée pour décrire le Québec des années 1940-1950, est hyperbolique.À l\u2019échelle des malheurs du monde, vivre sous le duplessisme n\u2019était certainement pas le pire des sorts.Entendre Gérard Pelletier, membre du gouvernement Trudeau à l\u2019époque de la Loi sur les mesures de guerre, comparer Duplessis à Hitler, à Staline et à Pétain au moment où René Lévesque voulait installer la statue de l\u2019ex-premier ministre du Québec devant l\u2019Assemblée nationale, a quelque chose de gênant, c\u2019est vrai.Antisyndicalisme Cette admission ne disculpe pas pour autant Duplessis de tout blâme sévère.Que penser, en effet, d\u2019un premier ministre nationaliste qui offre son peuple travailleur en pâture aux investisseurs étrangers anglo-saxons, en quête d\u2019une main-d\u2019œuvre docile et matée, si nécessaire ?Duplessis se méfiait des syndicats, mais pas des travailleurs, écrit Lemay.Sans les premiers, pourtant, que le «cheuf» n\u2019a cessé d\u2019assimiler injustement à des communistes séditieux, les seconds ne pouvaient qu\u2019être désarmés devant les capitalistes peu scrupuleux de l\u2019époque, d\u2019autant que Duplessis réduisait le rôle de l\u2019État à celui de policier de l\u2019ordre établi.Quand Lemay affirme que «le récit de l\u2019antisyndi- calisme de Duplessis a été nettement exagéré» et cite Conrad Black pour saluer la vision économique de son héros, on ne peut que se dire que l\u2019amour rend encore plus aveugle que la colère.Nicolas Dickner chez Andrew Kaufman, Daniel Grenier croisant Dimitri Nasrallah, Catherine Leroux face à Sean Michaels.Les auteurs d\u2019ici, connus et reconnus, sont de plus en plus nombreux à faire de la traduction.Visite guidée de ces territoires grandissants.D O M I N I C T A R D I F Daniel Grenier l\u2019avoue d\u2019emblée.«C\u2019était radical comme choix, mais pour la traduction de Sweet Af fliction d\u2019Anna Leventhal [devenue Douce détresse au Marchand de feuilles en 2015], mes modèles, c\u2019était les versions québécoises de Slap Shot et des Simpson.On peut presque davantage parler d\u2019adaptation que de traduction.» Le recueil de nouvelles de la Montréalaise, avec son écriture oralisante et son humour juif, appelait ce genre d\u2019importante relecture et ne définit pas le modus operandi de Grenier traducteur en toutes circonstances, mais représente sans doute une des façons les plus spectaculaires de ce que peut accomplir un écrivain lorsqu\u2019il se fait traducteur.Au cours des dernières années, Nicolas Dickner s\u2019est ainsi mesuré aux Weird et Minuscule d\u2019Andrew Kaufman (Alto), William S.Messier à La singerie de la poète Julie Bruck (Triptyque) et Catherine Leroux aux Corps conducteurs (Alto) de Sean Michaels.Fait à noter, les auteurs plongent sans nécessairement avoir ce que l\u2019on attendrait de diplômes dans le domaine sur leur curriculum vitae.«Le métier de traducteur a peut-être longtemps été vu comme quelque chose de plus technique, qui devait être accompli par quelqu\u2019un qui avait étudié», observe Dominique Fortier, qui signait en 2002 sa première traduction, un essai portant le suave titre de Partis politiques et comportement électoral au Canada, et qui, depuis Du bon usage des étoiles, roman qui la révélait en 2008, embrasse le double statut d\u2019écrivaine et traductrice littéraire.« Je pense que là, on se rend compte que ça relève davantage de l\u2019art.» «On partage un métier avec celui qu\u2019on traduit, on est capable d\u2019épouser sa logique, fait pour sa part valoir Catherine Leroux.Sans établir de comparaisons défavorables avec les traducteurs patentés, je pense que les éditeurs viennent chercher notre sensibilité.Ça les intéresse qu\u2019un auteur puisse mettre sa propre couleur dans un texte.» Quand traduire rime avec prescrire Dimitri Nasrallah revendique fièrement les pairages qu\u2019effectue Véhicule Press, maison an- glo-montréalaise où il dirige la section fiction, comme de précieux outils de mise en marché.« L\u2019écrivain qu\u2019on choisit pour traduire devient Le traducteur en eux De plus en plus d\u2019auteurs anglos et francos se frottent à la musicalité de l\u2019autre PHOTOS PEDRO RUIZ LE DEVOIR Sortir le Un grand premier ministre, Maurice Duplessis ?Martin Lemay l\u2019avance sans nous en convaincre.de sa noirceur «cheuf» VOIR PAGE F 6 : « CHEUF » « Les Québécois ont été les victimes consentantes d\u2019une des plus grandes opérations de mystification de leur histoire» VOIR PAGE F 4 : TRADUCTEUR TIFFET Erika Soucy VLB éditeur 24,95$ Aussi en numérique Mélanie Beauchemin Les Éditions Triptyque 27$ Aussi en numérique Francine Brunet Stanké 24,95$ Aussi en numérique Collectif Guides de voyage Ulysse 29,95$ Aussi en numérique Maya Ombasic VLB éditeur 27,95$ Aussi en numérique Ron Garner Ariane Éditions inc.25,95$ Marie-Célie Agnant Pleine Lune 20$ Louis-Philippe Hébert Les Éditions de La Grenouillère 14,95$ Aussi en numérique Benoit Dutrizac Illustrations de Bellebrute Fonfon 14,95$ Michel Faubert Planète Rebelle 21,95$ Marie-Christine Arbour Les Éditions Triptyque 25$ Aussi en numérique Frédéric Back LIDEC inc.13,65$ Aussi en numérique VOUS LES TROUVEREZ CHEZ VOTRE LIBRAIRE FAVORI ! D A N I E L L E L A U R I N D ans son troisième roman, Bernard Gilbert revisite le mythe de Pygmalion par le biais d\u2019une histoire d\u2019amour improbable entre deux êtres que tout sépare.Pour le happy end, on repassera.C\u2019est très noir.Au début, on ne sait trop que penser.On se dit qu\u2019on nage en plein cliché : le vieux bouc qui renaît à la vie grâce à une petite jeunesse aguicheuse roulée comme une déesse\u2026 Lui, Xavier, originaire de France, est riche et cultivé.Sa nouvelle flamme, Klaude, née dans la basse-ville de Québec, est démunie, sans éducation.Peu importe.Xavier se laisse séduire, aveuglé, totalement envoûté par les charmes de la jeune femme et de son savoir- faire sexuel.Très sexuel, d\u2019ailleurs, ce Pygmalion tatoué, très explicite, très cru.Pas tout du long, mais ça revient régulièrement, à toutes les sauces : orgasmes multiples, détaillés sans retenue.On n\u2019est pas loin de la machine à fantasmes.Peu importe, donc, la différence de classe entre eux, se dit Xavier\u2026 ou tant mieux : en plus d\u2019avoir une bête de sexe à ses côtés, il a enfin trouvé un but à sa vie de retraité blasé.Comme il le dit lui-même : « À l\u2019aube de la soixantaine, pour ainsi dire revenu de tout, je ne croyais plus ni en l\u2019humanité \u2014 bonne ou mauvaise \u2014 ni en quoi que ce soit qui se rapprochât du bonheur, encore moins en Dieu.J\u2019étais le spécimen cynique d\u2019une espèce en déroute dans sa course ef frénée vers le troisième millénaire.» Désor mais , entre deux scènes de baise torride, il entreprend de faire de lui-même un Pygmalion, de consacrer sa vie à la transformation de sa Galatée à lui, au contact de l\u2019art, de la littérature, de beaux vêtements, de mets de qualité et de grands vins.Chemin faisant, son attachement pour Klaude ira en grandissant.Se pourrait-il qu\u2019il soit en train de vivre pour la première fois de sa vie un amour plein et entier, total ?Trop beau pour être vrai.Et il le paiera cher, très cher.Mauvais sort Tout cela nous est raconté au passé, quelques années plus tard, par Xavier.Affaibli, sentant son corps le lâcher, il a décidé, dans la chambre individuelle d\u2019un hôpital haut de gamme où il a abouti, de témoigner.Il dicte oralement, sur un magnétophone, ses mémoires.Afin que le récit de la félicité et du cauchemar qu\u2019a représenté la belle Klaude dans sa vie passe à la postérité.Ce n\u2019est qu\u2019une facette de l\u2019histoire.Car cette Klaude aura droit elle aussi au chapitre.Son témoignage éclairera bien des points d\u2019ombre.Et nous donnera froid dans le dos.Ce n\u2019est pas tout.Un troisième narrateur s\u2019invitera dans l\u2019af faire.Un enquêteur privé, qui n\u2019est pas sans taches.Il arrondira les angles, fera la part des choses et nous donnera le fin mot de l\u2019histoire.Entre-temps, ce qui se donnait au départ comme une histoire banale d\u2019amour et de sexe, un roman de mœurs cliché et olé-olé, sous prétexte de remodeler le mythe de Pygmalion, s\u2019avère bien plus glauque qu\u2019on aurait pu s\u2019y attendre.On va de surprise en surprise.De mauvais sort en mauvais sort, à vrai dire.Pour se rendre compte finalement qu\u2019on est en plein thriller.On fraiera avec la prostitution, la violence de tout acabit, le crime organisé.Trahisons et corruption au programme.Et vengeance.Terrible vengeance qui nous laissera sans mots.Quand on croira que c\u2019est assez, que c\u2019est trop, on s\u2019enfoncera encore plus dans la noirceur, le macabre.Mais étonnamment, restera toujours en toile de fond un questionnement sur la confusion des sentiments.Autant pour Xavier que pour Klaude.Paradoxes C\u2019est ce déchirement, ce paradoxe du sentiment amoureux qu\u2019exploite habilement Bernard Gilbert.Sans rendre ses protagonistes sympathiques, attachants, ce qui pourtant ne joue pas pour lui.Mais parce que ses personnages ne sont pas tout d\u2019un bloc, justement, qu\u2019ils sont pétris de contradictions, ils parviennent à nous surprendre jusqu\u2019au bout.Roman complexe, ce Pygmalion tatoué qui amalgame les genres.Complexe autant dans sa structure que dans son intrigue.On reconnaît bien là l \u2019auteur de Quand la mor t s\u2019invite à la première.Même si les contextes diffèrent.Dans son roman précédent, un polar évoluant dans le milieu théâtral, avec au centre une intrigue politique, Bernard Gilbert nous ramenait à l\u2019ère duplessiste.Au départ : deux meur tres à élucider.Chemin faisant, on rencontrait des artistes activistes, des politiciens véreux, des membres du clergé tout-puissants et des policiers corrompus.Chaque fois que s\u2019ouvrait une porte, une autre piste se présentait.De la même façon, Pygmalion tatoué ne ménage pas les rebondissements, les effets de choc.La même impression de surcharge.Et d\u2019égarement, par moments.Mais aussi, au fil d\u2019arrivée, la même impression que l\u2019auteur, derrière, n\u2019a jamais perdu de fil en vérité : il est par venu à tisser sa toile admirablement.Autre point commun avec Quand la mort s\u2019invite à la première : un personnage étrange, celui de l\u2019enquêteur privé, déjà présent dans le premier roman de Bernard Gilber t, CQFG, paru il y a 22 ans.S\u2019il ne joue pas nécessairement un rôle clé dans Pygmalion tatoué, Bertold Fauvert n\u2019en a pas moins une vision assez juste de la relation trouble qui s\u2019est jouée entre les deux antihéros du roman.Pour lui, « leur relation rassemble tous les ingrédients d\u2019une belle histoire : feu d\u2019artifice initial, lune de miel, genèse et maturation du conflit, explosion de violence, vengeance et catharsis finale.Un peu plus, ces deux êtres que tout opposait se seraient aimés profondément».Collaboratrice Le Devoir PYGMALION TATOUÉ Bernard Gilbert Druide Montréal, 2016, 280 pages L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 9 E T D I M A N C H E 2 0 M A R S 2 0 1 6 LITTERATURE F 3 P A L M A R È S AUTEUR/ÉDITEUR CLASSEMENT PRÉCÉDENT/ NB DE SEMAINE(S) RANG 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Romans québécois Naufrage Biz/Leméac 9/8 La promesse des Gélinas \u2022 Tome 3 Florie France Lorrain/Guy Saint-Jean 1/3 Les chevaliers d\u2019Antarès \u2022 Tome 1 Descente.Anne Robillard/Wellan 2/4 Il était une fois à Montréal \u2022 Tome 2 Nos combats Michel Langlois/Hurtubise \u2013/1 Les hautes montagnes du Portugal Yann Martel/XYZ 3/6 Ce qui se passe à Cuba reste à Cuba! Amélie Dubois/Les Éditeurs réunis 4/18 Ceux qui restent Marie Laberge/Québec Amérique 6/19 Le petit voleur Robert Lalonde/Boréal \u2013/1 Le passé recomposé Micheline Duff/Québec Amérique 5/8 Souvenirs d\u2019autrefois \u2022 Tome 2 1918 Rosette Laberge/Les Éditeurs réunis 8/6 Romans étrangers L\u2019horizon à l\u2019envers Marc Levy/Robert Laffont 1/5 Carnets noirs Stephen King/Albin Michel \u2013/1 Inhumaine.Une enquête de Kay Scarpetta Patricia Cornwell/Flammarion Québec 6/2 Before \u2022 Tome 2 L\u2019épilogue Anna Todd/Homme 2/2 La dame de Zagreb Philip Kerr/Masque 3/3 Désaxé Lars Kepler/Actes Sud 4/5 City on fire Garth Risk Hallberg/Plon 5/9 Invisible James Patterson | David Ellis/Archipel 7/6 Les enquêtes du département V \u2022 Tome 6.Jussi Adler-Olsen/Albin Michel 8/10 Before \u2022 Tome 1 L\u2019origine Anna Todd/Homme 9/7 Essais québécois Trouve-toi une vie.Chroniques et sautes d\u2019humeur Fabien Cloutier/Lux 2/4 Après Charlie.Laïques de tous les pays.Djemila Benhabib/Septentrion 1/2 Mauvaise langue Marc Cassivi/Somme toute 5/2 Rendez à ces arbres ce qui appartient à ces.Boucar Diouf/La Presse 3/22 L\u2019impossible dialogue.Sciences et religions Yves Gingras/Boréal 4/5 Manifeste des femmes.Pour passer de la colère.Lise Payette/Québec Amérique 8/10 Lève la tête, mon frère! Pierre-Luc Bégin | Manon Leriche/du Québécois 9/2 La médiocratie Alain Deneault/Lux \u2013/1 Treize verbes pour vivre Marie Laberge/Québec Amérique 6/19 Les libéraux n\u2019aiment pas les femmes Aurélie Lanctôt/Lux \u2013/1 Essais étrangers La puissance de la joie Frédéric Lenoir/Fayard 1/8 Il est avantageux d\u2019avoir où aller Emmanuel Carrère/POL \u2013/1 Nous sommes tous des féministes Chimamanda Ngozi Adichie/Gallimard \u2013/1 Palestine Noam Chomsky | Ilan Pappé/Écosociété 6/3 Sapiens.Une brève histoire de l\u2019humanité Yuval Noah Harari/Albin Michel 5/4 Une colère noire.Lettre à mon fils Ta-Nehisi Coates/Autrement 2/5 Murmures à la jeunesse Christiane Taubira/Philippe Rey \u2013/1 Sonnez, merveilles! Kent Nagano | Inge Kloepfer | Isabelle Gabolde/Boréal 8/2 La bulle du carbone Jeff Rubin/Hurtubise \u2013/1 La pipe d\u2019Oppen Paul Auster/Actes Sud 7/4 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Du 7 au 13 mars 2016 La BTLF (Société de gestion de la Banque de titres de langue française) est propriétaire du système d\u2019information et d\u2019analyse Gaspard sur les ventes de livres français au Canada.Ce palmarès est extrait de Gaspard et est constitué des relevés de caisse de 260 points de vente.La BTLF reçoit un soutien financier de Patrimoine canadien pour le projet Gaspard.© BTLF, toute reproduction totale ou partielle est interdite.Boréal www.editionsboreal.qc.ca Robert Lalonde Roman \u2022 192 pages \u2022 19,95 $ PDF et ePub : 14,99 $ Président d\u2019honneur du Salon du livre de Trois-Rivières Séance de dédicaces : stand 64 Samedi 19 mars de 13 h 00 à 14 h 00 et de 17 h 30 à 18 h 30 Dimanche 20 mars de 11 h 30 à 13 h 00 « À la fois grave et surprenant, sage et empreint de la candeur et de la fureur du jeune Iégor, ce roman ciselé d\u2019images fulgurantes est d\u2019un rare équilibre.» Chrystine Brouillet, TVA Robert Lalonde rend un bouleversant hommage à son cher Tchékhov.© M a r t i n e D o y o n Les amours noires d\u2019un Pygmalion Bernard Gilbert amalgame les genres pour raconter les deux faces d\u2019une histoire H U G U E S C O R R I V E A U F aut-il vraiment souligner mon étonnement devant la référence à l\u2019image tutélaire d\u2019un poète masculin, aussi prestigieux soit-il, à savoir Gaston Miron, en titre de la nouvelle anthologie Femmes rapaillées qui vient de paraître et dirigée par Isabelle Duval et Ouanessa Younsi ?Soit, L\u2019homme rapaillé est un titre phare de notre littérature dont le sens rassembleur n\u2019échappe à personne.Mais il eût été certainement judicieux de proposer une référence à une Anne Hébert, à une Rina Las- nier ou à une Éva Senécal, ce qui aurait cer tainement été plus cohérent.N\u2019empêche, toute initiative pour mettre en lumière la parole des femmes ne saurait qu\u2019être louée, d\u2019autant plus quand la proposition est de qualité.Nicole Brossard nous avoue ainsi : « Je pense un peu à Gaston Miron, Miroir, Miron- nie, lui qui savait si bien ce que coûte une phrase du moment qu\u2019on se décide à la vouloir.» Comment ne pas être ému aussi par les poèmes de Denise Desautels intitulés «Pour dire nous voici \u2014 en réponse au poème liminaire de L\u2019homme rapaillé », alors que l\u2019écho du poète bouge dans le sens : «Nous \u2014 claire conscience colère de femmes \u2014 \u201cn\u2019irons plus mourir de langueur mon amour / à des milles de distance dans nos rêves bourrasques / des filets de sang dans la soif craquelée de nos lèvres.\u201d Nous souches errantes volontaires avançons.» Quarante et une poètes chantent l \u2019existence et la force de la parole, dans le mutisme dangereux du temps.C\u2019est déjà un exploit, c\u2019est déjà, contre le silence, la vie absolue de la poésie.Les poètes rapaillent souvent leur passé, les anciennes choses du silence qui les oppressaient ou qui les oppressent encore, parlent beaucoup des lieux, de leur existence investie dans les jardins, dans les chambres, les r ues ou les rêves.Pour donner aux mots leur par t d\u2019actualisation, là, dans le présent rassembleur, tout pris, tout bu, tout vu.« Dans le fragment je reconnais la plénitude » , nous précise, avec d\u2019autres, Louise Warren.On retourne alors à La duègne accroupie de Michèle Drouin quand s\u2019y entend : « Toute la mer dans l\u2019orifice des voyelles.» On les entend, avec Mireille Gagné, exiger la liber té : « Laissez-moi rêver / à des mains façonneuses d\u2019histoires », car, avec Nora Atalla, « une femme apparaît pour dire les fissures / elle secoue le doute dans les esprits / par l\u2019embrasure renoue les ficelles / éparses entre les os ».Toute publication d\u2019anthologie me semble importante parce qu\u2019elle souligne l\u2019existence, qu\u2019elle marque d\u2019un trait fort la venue à l\u2019écriture des auteures ici conviées.Belle anthologie, donc, et proposition heureuse à venir saisir l\u2019importance d\u2019une incarnation vive de la parole nécessaire.Collaborateur Le Devoir FEMMES RAPAILLÉES Collectif sous direction d\u2019Isabelle Duval et Ouanessa Younsi Mémoire d\u2019encrier «Anthologie secrète» Montréal, 2016, 240 pages ANTHOLOGIE Le chœur des femmes Femmes rapaillées propose de dire le monde au féminin en s\u2019incarnant dans la pertinence de la poésie RENAUD PHILIPPE LE DEVOIR Bernard Gilbert exploite habilement le paradoxe du sentiment amoureux dans Pygmalion tatoué.JEUNESSE SOUS LE PARAPLUIE Catherine Buquet Les 400 coups Montréal, 2016, 32 pages Il pleut et les rues sont inondées de gens qui ralentissent la course d\u2019un homme pressé et hargneux.Le vent se met de la partie et envoie valser le parapluie de ce dernier au pied d\u2019un petit garçon qui semble, lui, imperméable à ce torrent, plutôt occupé à saliver devant la vitrine colorée d\u2019une pâtisserie.Survient alors un échange amical qui éclaire cette parcelle de journée grise.Nous l\u2019attendions cet album qui, disons-le, ne déçoit pas.Mais si le texte poétique est bien mené et la joie de vivre du garçon est contagieuse, tout son éclat est redevable au trait dynamique et singulier de Marion Arbona.Les lignes obliques, qui appuient la froideur du temps et de l\u2019homme, la variation des angles de vue ainsi que les couleurs, notamment la pâtisserie lumineuse \u2014 source de bonheur au cœur de cette ville grise \u2014, nous absorbent.Il faut voir aussi toute l\u2019émotion qui passe par le parapluie, objet central : de tout noir au début du récit, il se teinte de rose en fin de parcours.Voilà un album graphiquement très réussi.Marie Fradette Je rêvais d\u2019être dans la peau du sculpteur chypriote de l\u2019Antiquité, le Pygmalion original, tombé amoureux d\u2019une de ses sculptures Extrait de Pygmalion tatoué « » un ambassadeur pour le livre.C\u2019est déjà une voix connue, qui peut communiquer avec les médias.C\u2019est un nom que les lecteurs reconnaissent », explique celui dont le roman Niko paraissait récemment en français à La Peuplade.Qui en signait la traduction?Daniel Grenier ! Véhicule Press envoyait d\u2019ailleurs récemment chez les libraires The Goddess of Fireflies, version française de La déesse des mouches à feu de Geneviève Pettersen signée Neil Smith.La trilogie 1984 d\u2019Éric Plamondon, sur laquelle a lui- même planché Nasrallah, paraîtra à partir de la fin de l\u2019été.Son de cloche semblable chez Daniel Grenier.« Anna Leventhal ne savait pas vraiment qui j\u2019étais avant que le recueil paraisse et elle a été étonnée de la réception dans les médias québécois qui, eux, avaient lu mon premier livre », se souvient l\u2019auteur de L\u2019année la plus longue, qui travaille présentement à l\u2019invitation de Boréal sur New Tab de Guillaume Morissette.Pour Nasrallah, Libanais d\u2019origine établi à Montréal depuis une quinzaine d\u2019années, traduire, c\u2019est saisir toutes les occasions qu\u2019of fre la métropole à celui qui veut gagner sa vie avec les mots.« David Homel a été un exemple pour moi, souligne-t-il.C\u2019était il y a encore quelques années un des rares hommes de lettres qui œuvrait autant du côté anglo que franco, en tant qu\u2019écrivain et traducteur.Comme je veux rester ici et m\u2019investir dans cette ville, je sais que j\u2019aurai plus d\u2019oppor tunités si je peux travailler dans les deux langues.It\u2019s a reality that I have to accept.» Une question de muscles Érosion du mur entre an- glos et francos, exaspération à la lecture de traductions franco-françaises et politiques subventionnaires favorables expliqueraient donc que tant d\u2019écrivains découvrent le traducteur en eux, pour parler comme dans les livres de développement personnel.Sans compter que l\u2019écrivain, une fois son chapeau de traducteur enlevé, peut espérer revenir à son pupitre personnel le cof fre à outils mieux garni.«Sean Michaels aime la musique et a fait exprès d\u2019écrire Us Conductors de façon rythmée, avec des passages plus secs, plus bondissants, plus coulants.C\u2019est quelque chose auquel je suis plus sensible quand j\u2019écris maintenant », se réjouit Catherine Leroux.«C\u2019est impossible de vivre de sa plume au Québec, rappelle quant à elle Dominique For- tier, mais aussi, d\u2019une certaine façon, c\u2019est impossible de vivre de ses propres livres.Passer huit heures par jour dans mes livres à moi, ça me rendrait folle.Faire de la traduction permet de continuer de vivre dans les livres de manière concrète, d\u2019exercer les bons muscles, mais c\u2019est comme si tu habitais la maison de quelqu\u2019un d\u2019autre.Tu es à l\u2019abri, mais ce n\u2019est pas une maison que tu dois rebâtir de tes mains tous les matins.» Le Devoir L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 9 E T D I M A N C H E 2 0 M A R S 2 0 1 6 L I T T É R A T U R E F 4 La beauté réparatrice Causerie-exposition avec HÉLÈNE DORION, poète Jeudi 24 mars 19 h 30 Contribution suggérée: 5 $ Librairie indépendante de quartier 2653 Masson, Montréal, Qc 514 849-3585 C H R I S T I A N D E S M E U L E S U n garçon de 20 ans, Salim Belfakir, est retrouvé mort dans une chambre d\u2019hôtel de Rennes, en France, après avoir été mis en garde à vue.Peu de temps après, un lieutenant de police solitaire, habitué des opérations confidentielles, prend sa retraite et quitte l\u2019Hexagone pour aller s\u2019installer à Cap-Santé, un village au bord du fleuve Saint-Laurent, dans Portneuf.Entre les deux, une assistante juridique travaillant pour l\u2019avocat de la mère de Belfakir cherche à faire la lumière sur la mort du jeune homme.Empruntant vaguement la forme de l\u2019enquête, L\u2019interrogatoire de Salim Belfakir, neuvième roman d\u2019Alain Beaulieu, s\u2019ar ticule autour de la mor t mystérieuse de ce Salim Belfa- kir, fils sans histoire d\u2019une boulangère de Saint-Malo et d\u2019un marin marocain aussitôt retourné à El-Jadida \u2014 qui n\u2019a jamais su qu\u2019il avait eu un fils, encore moins qu\u2019i l por tait son patronyme.On apprendra aussi qu\u2019avant de prendre une retraite anticipée et d\u2019aller s\u2019enterrer au Québec (où étai t née sa mère mais où personne ne le connaît), Jacques Foch était sur les lieux de la mor t du jeune homme.« Il avait cinquante-quatre ans, n\u2019avait aucun souci d\u2019argent, il était libre comme un papillon, inconnu de tous, y compris de lui-même.» En froid depuis quelques années avec sa fille de 25 ans, il va essayer de reprendre contact avec elle, tout en se liant avec une per formeuse québécoise, propriétaire de la maison qu\u2019il loue.Figure centrale du roman, servant de lien entre Foch et Belfakir, Éliane Cohen, une « ancienne anorexique » qui compte ses pas lorsqu\u2019elle marche dans la rue, essaie de faire la lumière sur cette mort inexplicable.Un an après les faits, la traduction d\u2019une phrase en arabe, qu\u2019elle entend parfois murmurée à son oreille «comme le souffle d\u2019une confidence», suffit à la convaincre de l\u2019innocence de Belfakir (qui n\u2019a jamais su deux mots d\u2019arabe) : « Les pauvres ont toujours tort.» Prenant prétexte de cet incident, Alain Beaulieu exhume les généalogies des uns et des autres.Au premier chef, un Salim Belfakir, mort, revoyant sa propre vie et nous la racontant à la première personne.En allant fouiller dans les histoires familiales, le romancier de Fou-Bar, du Fils perdu et du Joueur de quilles (Québec Amérique, 1997, 1999 et 2004), habitué des histoires de filiation, n\u2019est jamais loin ici de ses premières amours.Huis clos Par malheur, L\u2019interrogatoire de Salim Belfakir s\u2019es- souf fle rapidement.Des trajectoires qui ne convergent pas, un suspense trop vite désamorcé, une finale sans surprise.Des menus détails et des longueurs.On pense à cette phrase fameuse de Tchekhov : « Si un revolver apparaît dans une histoire, à un moment donné, il faut que quelqu\u2019un s\u2019en serve.» Alain Beaulieu charge ici son histoire de plusieurs éléments qui ne « servent pas ».Tel ce cabinet de curiosités occulte que Foch visite au sous-sol de l\u2019église du village, où marinent dans le formol des reliques de personnalités québécoises.Une invention amusante, cer tes, mais qui s\u2019arrime plutôt mal au reste du livre.On arrive mal aussi à saisir l\u2019importance de personnages secondaires qui semblent ne faire que de la figuration, comme la demi-sœur marocaine de Salim Belfakir ou cette artiste performeuse à la réputation internationale de Cap-Santé, qui se déshabille et écarte les jambes en se faisant filmer devant La Joconde, dans une démarche de « réappro- priation du corps de la femme par les principales concernées».L\u2019interrogatoire de Salim Belfa- kir multiplie les sentiers qui ne mènent nulle part.Malgré le crime, l\u2019abandon familial, la corruption, malgré un potentiel de profondeur, le roman préfère la surface et n\u2019ose jamais vraiment s\u2019aventurer dans les ter ri - toires les plus sombres de l\u2019âme humaine.Le résultat ?Une sor te de huis clos un peu autiste et vaguement choral, un doux ronronnement.On y trouve pourtant, comme toujours chez Alain Beaulieu, une maîtrise des formes.Une force qui aurait pu être employée à nous faire rire, à nous faire peur ou simplement à dire quelque chose.Dommage.Collaborateur Le Devoir L\u2019INTERROGATOIRE DE SALIM BELFAKIR Alain Beaulieu Druide Montréal, 2016, 296 pages LITTÉRATURE QUÉBÉCOISE Un mort sans histoire Malgré sa maîtrise des formes, Alain Beaulieu signe un suspense vite désamorcé D O M I N I C T A R D I F S i vous aviez un jour à faire face à cette tragique décision, que choisiriez-vous entre le frétillant plaisir du sexe en af fectueuse compagnie et la félicité de la parentalité ?C\u2019est, pour ainsi dire, l\u2019impossible dilemme taraudant Anna, personnage-titre du premier roman d\u2019Emmanuelle Cornu, auteure du recueil de nouvelles Jésus, Cassandre et les demoiselles (2012).Ça s\u2019appelle Anna, salle d\u2019attente pourquoi ?Parce que la jeune femme en question poireautera à plusieurs reprises dans les salles d\u2019attente jonchées de magazines datés de cliniques de procréation assistée ou de centres d\u2019adoption.Le double sens de ce titre ne demeurera cependant pas opaque bien longtemps : c\u2019est sur tout d\u2019elle-même qu\u2019Anna est en attente, ou d\u2019un signe qui lui indiquerait la voie à suivre.Adopter ou pas?Devrait-elle continuer de baiser avec l\u2019imprévisible, donc forcément électrisante, Michaëlle, au risque que les ser vices sociaux s\u2019avisent de cette relation instable et déchire son dossier d\u2019adoption?« M.I.C.H.A.Ë.L.L.E.Enlève-moi de ce bordel.Tu es forte, toi.Sauve-moi, encore.Ne m\u2019abandonne plus.Je ne te dérangerai pas.Je me ferai toute petite.Je veux juste savoir que tu es là.Sans toi, je n\u2019y arriverai pas », implore la future mère lors d\u2019un de ses nombreux accès de panique, en s\u2019adressant à son amante volage.Rare fiction traitant de la maternité du point de vue d\u2019une femme homosexuelle célibataire, Anna, salle d\u2019attente met salutairement en lumière les tiraillements devant lesquels, même en 2016, notre société place encore les membres de la communauté gaie souhaitant avoir des enfants.Saurions-nous collectivement encore plus prompts à trouver des comportements indignes d\u2019un parent lesbienne qu\u2019à un parent straight ?« Théoriquement, s\u2019envoyer en l\u2019air ne relève pas du drame, mais ici, les dés sont pipés.Elle doit présenter un dossier parfait.Pas d\u2019entre-deux, pas de flou ar tistique.Pas de petite amie cachée.Pas de vie sexuelle vécue en toute liber té, entre adultes consentants», remarque la narration, oscillant entre le je et l\u2019omniscience, lorsqu\u2019un internant social surprend Anna les pantalons aux chevilles, si vous voyez ce qu\u2019on veut dire.En tant qu\u2019objet littéraire, Anna, salle d\u2019attente s\u2019en tient cependant à une certaine sagesse dans le style jurant avec le désarroi et la colère de sa narratrice.Une scène osée où l\u2019on vole vers le « septième ciel » , et autres clichés du genre, ne peut paradoxalement que clouer le lecteur au sol.Ne placer que quelques mots au milieu d\u2019une page, comme Emmanuelle Cornu le fait à quelques reprises (page 53 : « J\u2019ai mal.», page 55 : « Michaëlle.», page 57 : « Salope.») relève moins de l\u2019effet de style que de la maladresse.Emmanuelle Cornu n\u2019ose la réelle subversion qu\u2019en fin de parcours, en interrogeant le désir suprême de maternité qui, dans un discours malheureusement toujours omniprésent, semble séparer les vraies femmes, c\u2019est-à-dire celles qui déploieront leur plein potentiel de féminité en devenant mères, des autres qui ne le seront pas.C\u2019est une « Anna, canevas immaculé » que nous quittons, et c\u2019est ainsi, dégagées de ce que les normes sociales prescrivent, que toutes les femmes devraient contempler cet infini monde des possibles qu\u2019est une vie, afin qu\u2019elle ne prenne pas bientôt les mornes allures d\u2019une salle d\u2019attente.Collaborateur Le Devoir ANNA, SALLE D\u2019ATTENTE Emmanuelle Cornu Druide Montréal, 2016, 200 pages Les enfants ou la baise ?Emmanuelle Cornu raconte la maternité du point de vue d\u2019une homosexuelle célibataire SUITE DE LA PAGE F 1 TRADUCTEUR RENAUD PHILIPPE LE DEVOIR Le neuvième roman d\u2019Alain Beaulieu s\u2019articule autour de la mort mystérieuse d\u2019un garçon de 20 ans, Salim Belfakir.ARTS VISUELS L\u2019ACTUELLE Lise Lamarche, Gilles Daigneault, Lisa Bouraly Les éditions du passage et Fondation Molinari Montréal, 2016, 144 pages Bien plus qu\u2019une exposition de la Fondation Molinari, L\u2019Actuelle est un projet d\u2019édition.Tout un projet, puisqu\u2019il s\u2019agit du premier ouvrage consacré à la « galerie d\u2019art non figuratif » de courte vie (1955-1957), fondée par Guido Molinari.À l\u2019époque, l\u2019homme n\u2019est pas encore le maître de la peinture abstraite, mais il se montre déjà comme un chef de file.La publication a l\u2019apparence d\u2019une simple chronologie des expos tenues jadis au 278, rue Sherbrooke Ouest.Or, elle est un précieux document, fort en détails et en savoureux commentaires.Les auteurs ont mis à profit tout ce qui aura été écrit à l\u2019époque au sujet de L\u2019Actuelle, notamment les critiques parues dans les quotidiens montréalais.Une belle place est laissée aux reproductions d\u2019œuvres et d\u2019archives photographiques \u2014 tout le monde visitait L\u2019Actuelle, y compris René Lévesque.Parmi les autres trésors dépoussiérés : une lettre dactylographiée puis annotée à la main, issue d\u2019un échange entre Molinari et Rodolphe de Repentigny, le critique de La Presse.Cette missive révèle à quel point cette « aventure culturelle » demandait conviction et culot.Jérôme Delgado BANDE DESSINÉE L\u2019ÉTÉ DIABOLIK Thierry Smolderen et Alexandre Clerisse Dargaud 2016, Bruxelles, 168 pages C\u2019est bien plus qu\u2019un Été diabolik, c\u2019est un été sublime, très chic, débordant de finesse et d\u2019intelligence que nous livre ici le duo Smolderen et Clerisse dans ce récit fascinant qui rend hommage à l\u2019esprit de Diabolik, ce personnage d\u2019une série noire dessinée en 1962 par Angela et Luciana Gius- sani en Italie.Le coup de crayon, le graphisme, les courbes, les couleurs nous plongent facilement dans cette époque, mais surtout dans l\u2019été 1967 d\u2019Antoine, 15 ans, qui va basculer au terme d\u2019une altercation entre son père et celui de son adversaire au tennis.L\u2019intrigue, qui se joue entre mondanités, plage, touffeur et lourds secrets, est tenue sur un fil tendu et trouve dans le dessin du cocréateur de Ghost Money (Dargaud), ce compagnon de voyage idéal, cet ami estival qui finit par tisser un ensemble plutôt remarquable et franchement délectable.Fabien Deglise MAXYME G.DELISLE Emmanuelle Cornu La déesse, aussi mal engueulée en anglais «La traduction est probablement l\u2019activité la plus complexe qu\u2019ait produite l\u2019évolution du cosmos», pensait le critique littéraire anglais Ivor Armstrong Richards.Et elle l\u2019est sans doute davantage complexe, l\u2019activité, dans le cas d\u2019un roman grouillant de truculentes expressions vernaculaires comme La déesse des mouches à feu de Geneviève Pettersen.«Comme l\u2019histoire se passe dans les années 90 et que la narratrice et ses amis sont obsédés par la culture américaine, j\u2019ai décidé d\u2019utiliser le vocabulaire des ados américains de cette époque», explique Neil Smith, dont les romans Boo et Big Bang (Alto) ont été traduits par l\u2019estimé tandem Lori Saint-Martin, elle-même écrivaine, et Paul Gagné.Ça donne quoi, The Goddess of Fireflies, demandez-vous?Ça donne que les «gawas» deviennent des metalheads, les «capeux» des security guards, les «pouilleux» des skids et une «chienne à bites», une slut bucket. G U Y L A I N E M A S S O U T R E L a discrète Sylvie Germain peut être fière de son œu- vre.La qualité de son écriture lui vaut des honneurs.N\u2019a-t- elle pas été élue à l\u2019Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique en 2013 ?Elle y a succédé à Dominique Rolin, en qualité de membre étranger.Élève de Le- vinas, auteure d\u2019une biographie remarquée d\u2019Etty Hillesum, elle a signé, depuis 1984, une trentaine de livres qui questionnent l\u2019humain et son rapport à Dieu ; ou plutôt, elle parie qu\u2019inventer un tel lien embellit la vie.Si cette chronique du Devoir a délaissé sa spiritualité tant les romanciers sont happés par les drames environnants, retrouver Germain, c\u2019est sentir passer un souffle d\u2019alizé dans un langage ailleurs en crise.Ouvrir le moi à un pressant besoin de vivre sans se laisser désorienter, tel est son projet de livre en livre.«L\u2019écriture force à poursuivre noir sur blanc», cite- t-elle de Mallarmé, dans un entretien diffusé sur Canal Académie.Elle y dit combien le réconfort à toute mésaventure suppose une volonté, qui se pratique en zigzaguant, même épaulée de croyance.À la table des hommes est un roman éthique à l\u2019équilibre classique.Entre psychologie et fantaisie, il propose une fable sur la beauté de la fragilité dans une mer de violence.Peut-on tenir à distance ce mal environnant ?La réponse est précise, et l \u2019espérance, toujours menacée, gagnée au prix d\u2019efforts.Par sa douceur envers les êtres fr ustes, au village qu\u2019elle invente, elle offre un répit bienfaisant à la lecture échevelée de maintes batailles.Compagnonnage Au début du roman, on suit un étrange animal, un petit cochon qui erre dans un pays ravagé par la guerre.Soudain, on est aux prises avec un enfant nu, abandonné sur un banc de village, où tous les hommes ont disparu.C\u2019est un demeuré, un innocent « idiot bredouilleur » .Une vieille femme le recueille, mais des enfants le martyrisent.Grâce à l\u2019af fection d\u2019un vieux clown, Babel \u2014 c\u2019est le nom du garçon \u2014 est alors emmené dans un autre pays, où, grâce à l\u2019hospitalité de jumeaux, il apprend à bien vivre.Il grandit en sécurité et en dignité, apprend à parler une nouvelle langue.Ce « grand mélancolique en perte de langage» devient Abel.Cet être singulier distille un bonheur égal à celui qui l\u2019a sauvé.Les quatre personnages font une famille élargie, dans l\u2019esprit d\u2019un huis clos qui mûrit et s\u2019épanouit.Marginaux, gens simples, laissés-pour- compte ou émigrés, ils finissent par se lier de sentiments durables.Le silence est lumineux dans les phrases, qui valent à l\u2019écrivaine le titre de poète en prose.Comédie Germain capte le quotidien en touches succinctes et rapides.Ses personnages se trompent, reprennent par le menu les obscurités qui les hantent, entrouvrent prudemment leur passé.Ils se ménagent entre eux et ne se dépensent qu\u2019après y avoir songé.Depuis qu\u2019une pie s\u2019est attachée à Babel, celui-ci accepte de ne pas comprendre le film inconnu dans lequel il joue, ce qui défile, les arbres comme les animaux.Des scènes burlesques se succèdent, tel ce moment où Babel, adulte, apprend à lire en marmonnant des lettres tracées sur la buée d\u2019une vitre : «L\u2019irruption des deux épouvantails déglingués, l\u2019un à la tête oblique, l\u2019autre le dos en équerre, coiffés d\u2019un chiffon qui leur dégouline sur le visage et les épaules interrompt leur séance.Ils se regardent tous les quatre avec ahurissement, et soudain Babel éclate d\u2019un rire énorme, comme s\u2019il brassait toutes les voyelles et en faisait retentir le timbre à l\u2019excès.» L\u2019hilarité guérit, et le lecteur sent le coup de torchon, loyal à la vie.I l y a de beaux rêveurs dans ce roman.Pour Abel, devenir un homme provoque une révolte intérieure ; il lui ar rive de pleurer en dormant.Et lorsque la malfaisance atteindra son havre, il verra son langage initié impuissant à la contrer, mais il n\u2019est plus un enfant, et cela change la donne.V ivre, selon Sylvie Germain, n\u2019élude rien du choc des contraires.Esquiver la douleur exige de l\u2019insoumission.C\u2019est par « un brusque et puissant besoin d\u2019espace, d\u2019accès au large minéral et végétal » que se refont les solida- ri tés vivaces.Aussi l \u2019écri - vaine préfère-t-elle l\u2019ironie à l\u2019acidité, l\u2019effronterie aux cert i tudes, le r idicule au sérieux, la pénombre à trop d\u2019éclairage.L\u2019« ici-bas terrestre » vaut bien une fête.Collaboratrice Le Devoir À LA TABLE DES HOMMES Sylvie Germain Albin Michel Paris, 2016, 263 pages Les personnages ingénus de Sylvie Germain ont une mémoire libre de regrets.Et si tout ce qui est vain disparaissait ?Ce bonheur serait-il un bon levain pour la paix ?demande-t-elle dans À la table des hommes.L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 9 E T D I M A N C H E 2 0 M A R S 2 0 1 6 L I V R E S F 5 A u printemps 1990, cherchant un prétexte à un voyage un peu halluciné au cœur de la Roumanie postcommuniste, Emmanuel Carrère s\u2019était lancé sur les traces du « vrai » Dracula.Il y a bien sûr trouvé autre chose que ce qu\u2019il cherchait.Mais que cherchait-il vraiment, sinon à se placer lui- même dans une situation où quelque chose \u2014 quelque chose d\u2019autre \u2014 pourrait se passer.Peut-être à trouver matière à un peu d\u2019unheimlich, ce sentiment qu\u2019on traduit en général par « inquiétante étrangeté », et qu\u2019Emmanuel Car- rère aime à cultiver, au point d\u2019en avoir mis dans presque tous ses livres.Il est avantageux d\u2019avoir où aller rassemble par ordre chronologique une série de chroniques et d\u2019articles écrits et publiés entre 1990 et 2015.Comme des traits reliant entre eux les étoiles d\u2019une constellation lointaine, ces textes lus aujourd\u2019hui bout à bout permettent de cartogra- phier vingt-cinq ans d\u2019écriture.Vingt-cinq années d\u2019obsessions, de quête, de blocages.Un voyage à la source de ses livres.Qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019une préface au Moll Flanders de Daniel Defoe, d\u2019un éloge de Sébastien Japrisot ou de Gregor von Rezzori, du compte-rendu de sa rencontre avec Luke Rhinehar t, l \u2019auteur de l\u2019inquiétant L\u2019homme-dé, chacun de cette petite trentaine de textes contribue à tracer aussi en creux une sorte d\u2019autoportrait de cet écrivain français de 58 ans \u2014 fils, on le sait, de l\u2019académicienne et grande spécialiste française de l\u2019histoire soviétique Hélène Car- rère d\u2019Encausse.Depuis L\u2019amie du jaguar (Flammarion, 1983), en passant par La moustache et La classe de neige (P.O.L, 1986 et 1995), son écriture montre les signes d\u2019un glissement progressif du roman vers\u2026 Vers quoi ?Vers autre chose, di- rons-nous, où le réel et le « je » prennent une place beaucoup plus grande que l\u2019imaginaire.« Chroniqueur judiciaire amateur », biographe de Philip K.Dick (« le Dostoïevski de notre siècle »), confident de Jean- Claude Romand, terrible protagoniste de l\u2019histoire au cœur de L\u2019adversaire, « roman documentaire » sur le modèle du chef-d\u2019œuvre empoisonné de Truman Capote, De sang-froid.L\u2019adieu au roman Depuis, Carrère a enchaîné les « livres de non-fiction» à la tonalité si particulière, tournant presque toujours autour de la tentation des vies multiples.«J\u2019ignore où cela me mène, mais je ne sais plus écrire que ce qui s\u2019est passé», écrivait-il en 2006 dans D\u2019autres vies que la mienne (P.O.L, 2009).« Nous sommes, chacun de nous, terriblement prisonniers de notre petite personne, cantonnés dans nos façons de penser et d\u2019agir.Nous aimerions bien savoir ce que c\u2019est d\u2019être quelqu\u2019un d\u2019autre, moi en tout cas j\u2019aimerais bien le savoir et, si je suis devenu écrivain, c\u2019est en grande par tie pour l\u2019imaginer.» C\u2019est ce qui l\u2019a poussé à raconter la vie de Jean-Claude Romand, qui a passé 20 ans à « prétendre être un autre que lui-même ».Plus tard, racontant les origines et les méandres du fascinant Retour à Kotelnitch, on le retrouve sur les traces d\u2019un vieux prisonnier de guerre hongrois à demi-fou et oublié de tous.Un film documentaire, sor ti en 2003, « qui n\u2019avait au début pas de sujet et en a trouvé un en chemin : une ef froyable tragédie ».Il a passé les quatre années suivantes, raconte-t-il, à ne pas pouvoir écrire Un roman russe, qui est « à la fois une novélisation de mon documentaire, une psychanalyse à ciel ouver t et la dernière étape de ce cycle qui a pris forme sans préméditation, dans une fidélité tâtonnante aux embardées de la vie et aux sollicitations de l\u2019inconscient.» Pour qui sait apprécier le glauque, les zones grises, explorer les profondeurs, la Russie demeure aujourd\u2019hui un formidable terrain de jeu.Et Carrère ne s\u2019en est pas privé.Une affaire de méthode Tout comme il ne s\u2019est pas privé, avec son Limonov (P.O.L, 2011, prix Renaudot), de prélever la moelle des livres soi-disant autobiographiques de l\u2019écrivain russe pour en remplir le sien.C\u2019est sa méthode d\u2019explorateur des ambiguïtés du réel : un « je » habilement mis en scène, avec ses illuminations et ses doutes d\u2019écrivain ou de scénariste, ses états d\u2019âme d\u2019homme, ses passions de lecteur.«Ça fait un peu caricaturale- ment postmoderne, le commentaire sur la réalité qui prend la place de la réalité, en même temps c\u2019est comme quand, au lit, on se décrit ce qu\u2019on fait tout en le faisant : je fais partie des gens qui trouvent ça excitant\u2026 » Cette façon de faire qui culmine peut-être dans Le royaume (P.O.L, 2014), une histoire intime de la naissance du christianisme et un témoignage sinueux de son propre rapport à la foi.Comme écrivain ou comme documentariste, Emmanuel Carrère reconnaît être de « l\u2019école du soupçon, de l\u2019envers des décors et des making-of ».Le documentaire Retour à Kotel- nitch \u2014 qui n\u2019est pas avare en « inquiétante étrangeté » \u2014, à sa façon, en témoigne bien.« Pour ma part, ce que dans le jargon technique on appelle les « regards caméra » ne me gêne pas : au contraire je les garde, j\u2019attire même l\u2019attention sur eux.Je montre ce que désignent ces regards, qui dans le documentaire classique est censé rester hors champ : l\u2019équipe en train de filmer, moi qui dirige l\u2019équipe, et nos querelles, nos doutes, nos relations compliquées avec les gens que nous filmons.Là encore, je ne dis pas que c\u2019est mieux.» Mais à sa manière, c \u2019est fascinant.IL EST AVANTAGEUX D\u2019AVOIR OÙ ALLER Emmanuel Carrère P.O.L Paris, 2016, 550 pages Un vampire, à sa manière Emmanuel Carrère voyage à la source de ses écrits publiés entre 1990 et 2015 ROMAN FRANÇAIS Le pain béni de Sylvie Germain La romancière fait la preuve qu\u2019une vie ingrate vaut bien un grand bonheur JOËL SAGET AGENCE FRANCE-PRESSE Emmanuel Carrère aime à cultiver une inquiétante étrangeté dans son écriture.ÇA SE FÊTE ! DÉCOUVREZ LE SOMMAIRE ET TOUT SUR LES NOUVEAUTÉS ET FESTIVITÉS AU WWW.REVUERELATIONS.QC.CA EN KIOSQUES LE 18 MARS ROMAN LA FIN DE RIEN Frédérick Tristan Cherche Midi Paris, 2015, 140 pages La peur est un thème universel et inépuisable.Kafka est un maître écrivain de cet absurde par-dessous tout, qui vient du collectif savamment appliqué à détruire l\u2019humain, sa singularité, son droit d\u2019exister.Peur panique de l\u2019innocent, de l\u2019être que rien ne disposait à affronter la grosse machine à broyer, l\u2019erreur judiciaire, et qui doit en plus participer à son propre anéantissement, l\u2019approuver, le cosigner.C\u2019est cette histoire éternelle que reprend Frédérick Tristan, qui signe un récit de l\u2019effroi et de l\u2019enfermement dans un pays de l\u2019Est, sans doute la Pologne des années 30.Cet ancien Prix Goncourt (Les égarés, 1983) est l\u2019auteur d\u2019une œuvre abondante, dont ce huis clos, La fin de rien, dialogue paradoxal entre une victime et son juge-bourreau, grotesque personnage canalisant les ruses auxquelles la naïveté et la raison ne peuvent précisément rien.Lecture aisée d\u2019un remake historique, moins fort que ses grands modèles, ce fantasme se tient près d\u2019imaginer ce qu\u2019aurait été le monde de chacun si quelque chose s\u2019était passé dans cet univers accusateur, antisémite et procédurier, qui aurait pu faire que la Seconde Guerre mondiale n\u2019ait pas lieu.Guylaine Massoutre JOËL SAGET AGENCE FRANCE-PRESSE Le roman de Sylvie Germain s\u2019ouvre sur un tout petit enfant perdu, singulier, que l\u2019on verra grandir.CHRISTIAN DESMEULES L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 9 E T D I M A N C H E 2 0 M A R S 2 0 1 6 ESSAIS F 6 S i je me laissais aller à parler en franglais comme Marc Cassivi se plaît à le faire dans le privé, je dirais que le chroniqueur de La Presse, dans Mauvaise langue, est «à côté de la track».Essai polémique sur la situation du français au Québec, ce livre accuse les « chevaliers de l\u2019apocalypse linguistique», dont je ferais partie, de tout mélanger, alors qu\u2019il s\u2019agit là, précisément, de son propre travers.Passons rapidement sur la dénonciation de «ces nouveaux curés de la patrie, repliés sur le \u201c nous \u201d francophone-blanc-ca- tholique », si grosse qu\u2019elle se réfute elle-même en s\u2019exprimant.Blanc et catholique ?Ce n\u2019est pas sérieux.Le maire Jean Tremblay n\u2019est pas si populaire que ça, surtout chez les souverainistes.Cassivi, par exemple, écrit que «bien des zélotes dénoncent les dangers du bilinguisme individuel ».Ah bon ?Qui ça ?Les partisans les plus acharnés du Québec français n\u2019ont toujours dénoncé que le bilinguisme institutionnel ou collectif.Le problème, pour eux, n\u2019a jamais été que Pierre, Jeanne ou Kevin apprennent l\u2019anglais pour l ire Or well dans le texte (c\u2019est rare) ou pour « s\u2019ouvrir sur le monde » en écoutant du Beyoncé ou en allant à Disney en famille.Non.Ce à quoi s\u2019opposent les zélés défenseurs de la Charte de la langue française, c\u2019est à un Québec dans lequel l\u2019anglais serait une langue nécessaire, incontournable, pour le travail, pour les études, pour la promotion sociale, pour le prestige, pour la réussite de la vie, quoi.Ils sont d\u2019accord avec Cassivi pour dire qu\u2019« une langue n\u2019est pas une prison ».Seulement, ils savent, eux, que c\u2019est quand une langue est bafouée qu\u2019elle emprisonne ceux qui la parlent dans le mépris.Être pour le Québec français, ce n\u2019est pas nier à qui que ce soit le droit d\u2019apprendre toutes les langues qu\u2019il lui plaît de baragouiner (pour la maîtrise, on attendra) dans son salon et en voyage ou pour écrire des chansons qui « pognent » à l\u2019international.C\u2019est refuser que l\u2019anglais, au Québec, devienne une condition d\u2019embauche (sauf dans quelques cas) et un savoir nécessaire à la réussite des études.De cela, qui est l\u2019essentiel, Cassivi ne parle jamais dans son brûlot égotiste.Étroitesse de vues Ce qui n\u2019est pas normal et qui mérite d\u2019être dénoncé, c\u2019est le fait qu\u2019une première ministre du Québec, un État dont la seule langue officielle est le français, soit critiquée parce qu\u2019elle ne maîtrise pas l\u2019anglais ; c\u2019est le fait que pour étudier, au baccalauréat, au Québec, en sexologie, en physique, en médecine ou en soins infirmiers (je cite ces cas qui m\u2019ont été confirmés par mes anciens étudiants du collégial), il faille se coltiner une majorité de références en anglais ; c\u2019est le fait que de plus en plus d\u2019employeurs exigent, en douce mais en appuyant, une connaissance de l\u2019anglais pour une foule d\u2019emplois.Quand André Braën, professeur de droit de l\u2019Université d\u2019Ottawa, écrit que le français, au Québec, est « la langue d\u2019une majorité incapable de l\u2019imposer », c\u2019est à ces situations qu\u2019il fait référence.Cassivi peut bien se gausser en lâchant « m\u2019est avis qu\u2019il passe trop de temps outre-Ou- taouais », il ne montre par là que son étroitesse de vues.On aimerait que le chroniqueur de La Presse ait raison d\u2019affirmer que le français est, au Québec, « dans les faits comme dans la théorie, la langue of ficielle et la langue d\u2019usage », mais ce n\u2019est vraiment pas toujours le cas.Pour que cela le soit, il faudrait que le français s\u2019impose ici non seulement comme seule langue nécessaire partout dans l\u2019espace public, mais comme langue suffisante.Il faudrait, en d\u2019autres termes, non seulement en avoir besoin, mais pouvoir s\u2019en contenter.Nous en sommes loin.Cassivi a raison de se réjouir du fait que les anglophones et les allophones sont plus nombreux aujourd\u2019hui qu\u2019hier à pouvoir s\u2019exprimer en français, mais si cela ne change rien à la situation déjà mentionnée, c\u2019est-à-dire à l\u2019obligation pour les francophones de connaître l\u2019anglais pour travailler et étudier ici, le gain demeure presque sans effet.Franglais créatif C\u2019est sur ce terrain, celui du statut du français, donc, que se joue l\u2019essentiel.Le reste relève de l\u2019épiphénomène.C\u2019est le cas, notamment, du débat sur le franglais comme langue de création.Les critiques de cette tendance savent bien qu\u2019il ne s\u2019agit que d\u2019un symptôme et non du problème principal.Toutefois, ils considèrent, avec raison, que ce symptôme est révélateur d\u2019une inquiétante attitude de colonisé.D\u2019abord, sur le plan existentiel, il faut reconnaître qu\u2019il y a quelque chose de tordu à choisir une langue autre que la sienne pour exprimer l\u2019essentiel de l\u2019être, qui est ce qu\u2019on attend d\u2019un art véritable.« Pour transmettre un message universel le plus ef ficacement possible, de nos jours, il existe un moyen de communication tout simple et largement répandu : on appelle cela l\u2019anglais », écrit Cassivi, laissant ainsi entendre, peut-être malgré lui, qu\u2019il n\u2019y a pas d\u2019universalisme possible hors de la langue dominante et que le reste est folklorique.Mépris de sa culture et conception super ficielle de l\u2019ar t se conjuguent ici dans une apologie de l\u2019aliénation librement consentie, qui prend l\u2019œuvre de la chanteuse Adele pour du grand art et les films américains de certains de nos cinéastes pour de grandes manifestations de la culture québécoise à l\u2019étranger, en anglais.Or, que reste-t - i l d\u2019une culture nationale sans la langue qui la constitue ?Gaston Miron n\u2019a pas eu besoin d\u2019écrire en anglais pour être universel et les films américains de Denis Villeneuve ne sont que ça, américains.Marc Cassivi se dit souverai- niste et partisan de la loi 101.Tant mieux.Toutefois, à le lire, on se demande bien comment il concilie ces prises de position avec le reste de sa pensée.Rêve-t-il d\u2019un Québec indépendant bilingue, incarné en anglais sur la scène internationale par nos artistes ?Pour cela, le Québec canadien actuel du confort et de l\u2019indifférence suf fit amplement.De toute évidence, il n\u2019y a pas que la langue de Marc Cassivi qui est mêlée.Collaborateur Le Devoir MAUVAISE LANGUE Marc Cassivi Somme toute Montréal, 2016, 104 pages La langue mêlée de Marc Cassivi Pamphlet contre les zélotes du français, Mauvaise langue n\u2019est pas à la hauteur ANNIK MH DE CARUFEL LE DEVOIR Marc Cassivi se dit souverainiste et partisan de la loi 101.Tant mieux.Toutefois, à le lire, on se demande bien comment il concilie ces prises de position avec le reste de sa pensée.LOUIS CORNELLIER ENTRETIEN BERNARD LANDRY L\u2019HOMME FIDÈLE Alain Chaperon Préface de Pierre Marois Mots en toile Montréal, 2016, 312 pages Bernard Landry est toujours un interlocuteur de qualité.Homme de culture, expert en économie, politicien de prestige et militant indépendantiste exemplaire, l\u2019ancien premier ministre du Québec, selon l\u2019économiste Pierre Fortin, «est un géant méconnu», «un passionné du Québec».Pas avare d\u2019éloges, Fortin affirme même que «[Landry] et Parizeau ont fait dix fois plus de choses pour le Québec économique que n\u2019importe qui de leur génération».Dans ce livre, l\u2019ex-chef péquiste répond librement aux questions amicales de l\u2019enseignant et écrivain souverainiste Alain Chaperon sur sa jeunesse, son engagement politique et ses idées.Comme Landry n\u2019a jamais été chiche de sa parole, on apprend ici peu de choses nouvelles, mais on ne s\u2019ennuie pas.En pleine forme, Landry, qui regrette d\u2019avoir été ami avec Sylvain Simard et d\u2019avoir démissionné en 2005, redit son admiration pour René Lévesque et Camille Laurin, critique vertement ses adversaires politiques \u2014 il dit du virage fédéraliste de François Legault que «c\u2019est comme si le pape devenait musulman» \u2014, exprime sa déception quant à la désertion nationale de Claude Charron et réitère l\u2019importance du succès économique du Québec pour assurer sa vitalité culturelle.«Qu\u2019une nation aussi dynamique à tous égards que la nôtre soit la simple province d\u2019une autre nation est une absurdité», répète-t-il.Sans être d\u2019accord avec toutes les observations de Landry, on ne peut que saluer la fidélité et la noblesse de son engagement patriotique.Louis Cornellier ZINE FEMMES EN GRÈVE Collectif des Hyènes en jupons Autopublié Montréal, 2016, 24 pages Après un premier numéro portant sur le sexisme ordinaire paru en 2015, le collectif féministe radical des Hyènes en jupons frappe à nouveau avec ce recueil ayant pour sujet la grève des femmes/les femmes en grève.En trame de fond de tous les textes, l\u2019épuisement collectif et individuel des femmes, découlant du travail invisible qui leur incombe.Que ce soit dans les relations de travail, d\u2019amitié ou amoureuses, au sein de la famille ou dans les milieux militants, c\u2019est le labeur \u2014 non rémunéré et souvent non valorisé \u2014 accompli par les femmes qui permet à la société de «tourner».Et si on arrêtait tout ça?Nourrir les enfants, ranger la maison, prendre les notes des assemblées générales, consoler et écouter nos amis et conjoints\u2026 En une dizaine de textes anonymes (mis en valeur par un graphisme aux jolies teintes pastel et aux illustrations percutantes), les féministes de Femmes en grève crèvent un abcès important: malgré les beaux discours de nos politiques actuels et les luttes passées, les hommes jouissent encore d\u2019un important privilège, celui d\u2019être pris en charge.Disponible en ligne et en version papier.Infos à hyenesenjupons.com.Sophie Chartier M I C H E L L A P I E R R E A lors que son frère Louis- Joseph fut chef des patriotes, pour fendeur de la Confédération et panamérica- niste, Denis-Benjamin Papineau (1789-1854), copremier ministre du Canada-Uni (1846- 1847), apparaîtra comme l\u2019ant i thèse de son aîné.Pourtant , en 1841, i l écrivi t à Louis-Joseph en exil à Paris que l\u2019Union décrétée par Londres « se résume dans ces mots : écraser la population cana- dienne-française et lui ôter toute influence politique».Dans l\u2019introduction qu\u2019il signe au texte établi et savamment annoté, avec sa collaboratrice Renée Blanchet, de la correspondance inédite (1809- 1853) de Denis-Benjamin Papineau, le chercheur Georges Aubin précise d\u2019ailleurs que, d\u2019abord d\u2019allure réformiste, l\u2019administrateur de la Petite- Nation, la seigneurie familiale en Outaouais, « finira sa carrière sous l\u2019étiquette de tory ».Il suivra les traces de son ami le journaliste et fonctionnaire Étienne Parent et de tant d\u2019autres ex-patriotes devenus conservateurs.La situation a quelque chose de tragique.Louis-Joseph, le seul que spontanément la conscience collective québécoise désigne sous le nom de Papineau tout cour t, se trouve isolé, avec sa femme et ses enfants, de ses anciens compagnons de lutte, de son milieu, de sa famille élargie, même de son propre frère, beaucoup moins connu que lui.Son progressisme l\u2019a mis au ban de la nation sans éteindre pour autant l\u2019admiration que l\u2019on garde pour lui.Denis-Benjamin en témoigne avec éloquence à celui que le pouvoir britannique a contraint à l\u2019exil et dont il se veut toujours le « frère bien affectionné».Élu député en 1842, il lui écrit l\u2019année suivante, à la suite des disputes politiques occasionnées par l\u2019union du futur Québec et du futur Ontario : « Pour achever de consolider la paix dans le Canada, ta présence était nécessaire, par conséquent désirable par tous les partis.» En 1845, il souligne à sa femme que l\u2019esprit chicanier l\u2019empor te maintenant sur l\u2019esprit progressiste de ceux qui, en 1837, comme l\u2019ambitieux Louis-Hippo- lyte La Fontaine, «voulaient faire une révolution» au Bas-Canada, «secouer le joug de l\u2019Angleterre et se gouverner eux-mêmes».Dans une lettre de 1846 à Louis-Joseph revenu d\u2019exil, il déplore «des animosités» que tous doivent oublier, «et nous, Canadiens français, plus que les autres », car nous « en avons toujours été la victime».Malgré tout, Denis-Benja- min annonce un Canada-Uni élargi, encore rattaché à Londres et monarchique, comme l\u2019établira la Constitution de 1867.« Je n\u2019aurais pas d\u2019objection à ce que les autres colonies anglaises de l\u2019Amérique du Nord ne fissent par tie de cette confédération », écrit-il, laissant à son frère le rêve du panaméricanisme républi - cain, révolution du Nouveau Monde à laquelle le Québec prendrait part.Collaborateur Le Devoir DE L\u2019ÎLE À ROUSSIN À PAPINEAUVILLE CORRESPONDANCE 1809-1853 Denis-Benjamin Papineau Texte établi avec introduction et notes par Georges Aubin et Renée Blanchet Point du jour L\u2019Assomption, 2016, 660 pages CORRESPONDANCE Le frère conservateur de Papineau Denis-Benjamin Papineau se dévoile à travers des inédits révélateurs L\u2019argument selon lequel les idées de Duplessis ne sont que le reflet de son époque ne tient pas.Cette logique explique peut-être les mœurs douteuses du chef de l\u2019Union nationale, son nationalisme défensif, son agriculturisme et son alliance avec le clergé, mais ne saurait justifier son antiétatisme primaire, quand on considère la popularité nouvelle, dans l\u2019Occident d\u2019après- guerre, de l\u2019État-providence.Au moment où, ailleurs, l\u2019interventionnisme étatique fournit le carburant des Trente glorieuses, Duplessis se complaît dans le paternalisme réactionnaire.On ne va, au- jourd\u2019hui, pas le féliciter pour ça.Attribuer, comme le fait l\u2019essayiste, le succès de la Révolution tranquille au bon état des finances publiques légué par Duplessis et se désoler du fait que « cette Révolution s\u2019est faite en terrassant la mémoire de celui qui l\u2019aura permise» relève d\u2019une rhétorique tordue.Ce n\u2019est pas présumer abusivement que de reconnaître que, vivant, le « cheuf » aurait combattu de toutes ses forces le tournant social-démocrate de l\u2019État québécois.Martin Lemay a raison d\u2019inviter les Québécois, trop souvent cantonnés dans une modernité sans mémoire qui fragilise leur identité, à assumer leur passé sans le noircir, à «accepter la part du Canadien français qui vit encore en eux» afin de renouer, sans gêne, avec leur histoire longue et avec leurs ancêtres admirables.Il a même raison de dire, avec son préfacier Mathieu Bock-Côté, que Duplessis n\u2019était pas le diable.Lemay ne nous fera pas croire, toutefois, que l\u2019homme de la « loi du cadenas » (1937) appar tient à ce que notre passé a produit de plus inspirant.Même Lionel Groulx, qu\u2019on ne peut soupçonner de gauchisme et de fédéralisme, n\u2019aimait pas Duplessis, ce « célibataire égocentrique , écrivait le chanoine, qui ne connut jamais, à ce qu\u2019il semble, la vraie jeunesse, la fraîcheur du cœur ».Collaborateur Le Devoir À LA DÉFENSE DE MAURICE DUPLESSIS Martin Lemay Préface de Mathieu Bock-Côté Québec Amérique Montréal, 2016, 168 pages SUITE DE LA PAGE F 1 «CHEUF» ARCHIVES LE DEVOIR Martin Lemay a raison de dire que Maurice Duplessis (ici lors d\u2019une allocution publique) n\u2019était pas le diable."]
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