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Le devoir
Quotidien montréalais indépendant et influent, qui informe rigoureusement et prend part aux grands débats de la société québécoise [...]

Fondé à Montréal par l'homme politique québécois Henri Bourassa, le quotidien Le Devoir paraît pour la première fois le 10 janvier 1910. Bourassa rassemble autour de lui une équipe de rédaction fort compétente. En font partie Olivar Asselin, Omer Héroux, Georges Pelletier, Louis Dupire et Jules Fournier.

Dès ses débuts, Le Devoir se veut patriotique et indépendant. Résolument catholique, il est partisan de la doctrine sociale de l'Église et appuie un encadrement catholique des mouvements associatif, syndical et coopératif. De tout temps, il défendra la place de la langue française et sera des débats sur la position constitutionnelle du Québec.

Au cours des années 1920, le catholicisme du directeur se dogmatise, ce qui rend plusieurs journalistes inconfortables, mais l'orateur demeure une figure très en vue qui permet au journal d'amasser des fonds. Grâce à lui, Le Devoir pourra toujours s'appuyer sur des donateurs privés, dont certains siègent à son CA. Des journalistes tels Fadette, Jeanne Métivier et Paul Sauriol y font leur marque à la fin de la décennie.

Proche des cercles intellectuels influents, Le Devoir a une vocation nationale. Une grande part de son tirage est tout de même acheminée dans les milieux ruraux. Le journal offrira d'ailleurs un vif appui à l'organisation de l'agriculture québécoise. Il ne pénétrera que tardivement, mais sûrement, le lectorat de la zone métropolitaine.

Au départ de Bourassa en 1932, Georges Pelletier prend la direction du journal. Un regard d'aujourd'hui sur l'époque des décennies 1930 et 1940 révèle une phase plutôt sombre, empreinte d'antisémitisme, le Juif représentant à la fois la cupidité du capitalisme et le péril athéiste lié au communisme.

Durant la Seconde Guerre mondiale, Le Devoir lutte contre la conscription et rapporte les injustices faites aux Canadiens français dans les corps militaires. Sur le plan politique, bien qu'indépendant, le quotidien appuie la fondation du Bloc populaire, parti nationaliste, et se rapproche parfois de l'Union nationale.

Gérard Filion prend la direction du journal en avril 1947. Il en modernise la formule et attire de solides jeunes collaborateurs, dont André Laurendeau, Gérard Pelletier et Pierre Laporte. Le journal prend alors définitivement ses distances de l'Union nationale, critiquant l'absence de politiques sociales, l'anti-syndicalisme et la corruption du gouvernement québécois, et dénonçant la spoliation des ressources naturelles.

À partir de 1964, le journal est dirigé par Claude Ryan, qui en base l'influence sur la recherche de consensus politique, entre autres sur les sujets constitutionnels. Sous sa gouverne, Le Devoir sera fédéraliste pendant la plus grande partie des années 1970.

Bien qu'il soit indépendant des milieux de la finance, Le Devoir est le quotidien montréalais qui accorde la plus grande place dans ses pages à l'économie, surtout à partir des années 1980. En 1990, l'arrivée de Lise Bissonnette à la direction redynamise la ligne éditoriale et le prestige du journal. Le Devoir appuie résolument la cause souverainiste.

Au XXIe siècle, sous la gouverne de Bernard Descôteaux, puis de Brian Myles, Le Devoir continue à informer les Québécois, à donner l'ordre du jour médiatique, à appuyer l'émergence des idées et à alimenter le débat social. C'est pourquoi il faut regarder ailleurs que dans ses données de tirage, relativement plus basses que celles des autres quotidiens montréalais, pour mesurer la force de son influence.

Sources :

BEAULIEU, André et Jean HAMELIN, La presse québécoise des origines à nos jours, Sainte-Foy, Presses de l'Université Laval, 1979, vol. 4, p. 328-333.

BONVILLE DE, Jean, Les quotidiens montréalais de 1945-1985 : morphologie et contenu, Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, 1995.

LAHAISE, Robert (dir.), Le Devoir : reflet du Québec au 20e siècle, Lasalle, Hurtubise HMH, 1994.


Éditeur :
  • Montréal :Le devoir,1910-
Contenu spécifique :
Cahier F
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  • Journaux
Fréquence :
quotidien
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Le devoir, 2016-05-07, Collections de BAnQ.

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[" C A H I E R F \u203a L E D E V O I R , L E S S A M E D I 7 E T D I M A N C H E 8 M A I 2 0 1 6 www.pum.umontreal.ca La fédéralisation de l\u2019 immigration au Canada Mireille Paquet Les Presses de l\u2019Université de Montréal Les Presses de l\u2019Université de Montréal Plurilinguisme et pluriculturalisme Des modèles officiels dans le monde Sous la direction de Gillian Lane-Mercier, Denise Merkle et Jane Koustas Plurilinguisme et pluriculturalisme Des modèles officiels dans le monde Sous l direction d Gillian Lane-Mercier, Denise Merkle et Jane Koustas Les Presses de l\u2019Université de Montréal Un roman de Monique Durand traversé par l\u2019appel du large Page F 3 Louis Hamelin dans la constellation du Loup Page F 5 C A T H E R I N E L A L O N D E «L e racisme est toujours basé sur la simplification», écrit l\u2019écrivain Deni Béchard.Est- ce que la simplification peut aider aussi à le contrer ?La poète Natasha Kanapé Fontaine et lui font le pari que oui, en signant à quatre mains Kuei, je te salue.Conversation sur le racisme, un échange de 26 lettres pensé dès le départ pour une publication ciblant essentiellement les jeunes, étudiants du secondaire et du cégep, puisque « c\u2019est par eux que la société peut changer ».Deux écrivains qui cherchent ainsi à répondre par les mots, hors littérature, aux lacunes de l\u2019éducation.Elle est poétesse, Innue, por te-parole de la cause autochtone, de plus en plus militante, semble-t-il.Il est romancier et journaliste, Américano- Gaspésien.Natasha Kanapé Fontaine (N\u2019entre pas dans mon âme avec tes chaussures, Bleuets et abricots, Mémoire d\u2019encrier, 2012 et 2016) et Deni Béchard (Vandal Love, Québec Amérique, 2007 ; Des Bonobos et des hommes, Écoso- ciété, 2014) ont correspondu pendant trois mois sur le racisme.Une discussion faite de mots et d\u2019idées simples, de dévoilement, de conscientisation des travers racistes de chacun, d\u2019écoute, d\u2019aveux et d\u2019accueil plus que de débats et d\u2019élaboration d\u2019idées.Une cure d\u2019écriture, en quelque sor te, qui vise à contaminer les écoles.Les gens sont capables de faire la différence entre un Polonais, un Hongrois et un Français, mais pas entre un Haïda, un Sioux, un Cri, indique en entrevue au Devoir Natasha Kanapé Fontaine.« Personne ne peut ici nommer ces dif férences, et ce n\u2019est pas normal, encore en 2016, qu\u2019on en soit là.Il y a un manque flagrant d\u2019éducation, je le vis tous les jours et mon travail est basé là-dessus, mais c\u2019est dans les écoles que ça devrait se passer.Pendant mon cours d\u2019histoire, je cherchais où j\u2019étais dans ce cours, dans le manuel.Il y avait des autochtones avant, on leur a donné des draps pleins de vérole, on les a tués, et après, on a commencé à peupler, et c\u2019est fini !, sinon quelques images avec des franges et des tomahawks, et un encadré sur la crise d\u2019Oka de 1990.Toute notre immense histoire de résistance est absente de l\u2019Histoire ; personne n\u2019en sait rien.On fait par tie de ce territoire depuis des millénaires.On est censés être là, partout ! » Depuis quelques mois, les autres provinces canadiennes ont commencé à réécrire leurs livres d\u2019histoire pour mieux parler du génocide autochtone, explique à son tour Deni Béchard.« Mais au Québec, ça ne se fait pas encore.Je crois aussi qu\u2019être artiste, c\u2019est parfois sortir de son champ artistique pour devenir militant.Pour moi, Kuei est une œuvre de militantisme, absolument.Et un manifeste, certainement.» Un peuple brun C\u2019est donc pour pousser la société, plus concrètement pour inciter aussi des projets ENTREVUE Antiracisme 101 Natasha Kanapé Fontaine et Deni Béchard répondent par les mots aux lacunes de l\u2019éducation C H R I S T I A N D E S M E U L E S C\u2019 est une histoire d\u2019exil et de séparation familiale, de per tes de repères, de promesses faites et pas toujours tenues.Une histoire où un père et son fils quittent le Liban à feu et à sang au début des années 1980, une fois encore en guerre contre lui-même, pour sauter dans le grand vide de l\u2019immigration.Niko raconte le destin d\u2019Antoine Karam et de son fils Nakhle, dit Niko, jetés tous les deux dans les bas-côtés de l\u2019Histoire.Le père de Niko possédait une petite boutique d\u2019équipement photo à Beyrouth, avant que la vitrine n\u2019explose et que sa femme ne disparaisse, emportée elle aussi par une bombe.Au début du deuxième roman de Dimitri Nas- rallah \u2014 son premier traduit en français \u2014, père et fils quittent donc le Liban pour Chypre, la Turquie, puis la Grèce.Le père, un peu déboussolé, estime comme d\u2019autres qu\u2019il est «plus sécuritaire de dormir dans la rue n\u2019impor te où dans le monde entier que d\u2019essayer de se construire un avenir au Liban».Fuyant «un pays devenu fou», Antoine décide d\u2019envoyer son fils au Canada, à Montréal, chez sa belle-sœur et son mari qui y ont immigré quelques années auparavant \u2014 des gens qu\u2019ils ne connaissent à peu près pas.L\u2019enfant va être précipité dans le vide sans son père : il devra vivre avec le froid, apprendre le français, se faire une place dans l\u2019intimité de deux inconnus.Baba, son père, lui promet qu\u2019il viendra le rejoindre aussitôt que possible.«Là-bas, l\u2019avertit-il, tu vas voir des choses que tu ne vas peut-être pas comprendre, que moi-même je ne suis pas sûr de comprendre.Personne ne sait ce que nous réserve le futur.Le seul choix qu\u2019il nous reste, c\u2019est de vivre, de continuer à vivre, et de découvrir ce qui va arriver ensuite.Tout ce qu\u2019on peut faire, c\u2019est espérer.» LITTÉRATURE CANADIENNE Figures de l\u2019exil ANNIK MH DE CARUFEL LE DEVOIR Le romancier Dimitri Nasrallah ANNIK MH DE CARUFEL LE DEVOIR L\u2019écrivain Deni Béchard et la poète Natasha Kanapé Fontaine, deux écrivains qui échangent 26 lettres sur le racisme.ARCHIVES LE DEVOIR Comme le souligne Natasha Kanapé Fontaine: «Toute notre immense histoire de résistance est absente de l\u2019Histoire ; personne n\u2019en sait rien.On fait partie de ce territoire depuis des millénaires.On est censés être là, partout ! » VOIR PAGE F 4 : EXIL VOIR PAGE F 2 : ANTIRACISME épistolaires entre les classes québécoises et autochtones que les deux écrivains ont mis leurs vingt doigts au clavier.« Je crois que j\u2019étais déjà sensible au sujet, raconte M.Bé- chard, puisque j\u2019ai grandi en plusieurs lieux.Jeune, je me suis souvent fait dire \u201c Tu n\u2019es pas un vrai.\u201d Pas un vrai Américain, un vrai Canadien ou un vrai Québécois.Alors, qu\u2019est-ce que je suis ?Si moi j\u2019ai vécu ça, ce que vivent les autochtones ici , ou les Noirs aux États-Unis, doit être mille fois pire.» Et l\u2019écrivain de citer Cornel West sur la construction des identités, et Henr y James qui parlait des Québécois comme du «peuple brun », et non pas blanc.Deni Béchard se retrouve pourtant à être le Blanc dans cet te conversat ion, et un homme par-dessus le marché, riche de privilèges invisibles et d\u2019une position naturelle de pouvoir.« Ce qui me rend mal à l\u2019aise au Québec, poursuit celui qui a signé aussi en 2013 Remèdes pour la faim (Alto), c\u2019est à quel point les gens peuvent être racistes et chialer en même temps du racisme qu\u2019on leur fait subir.L\u2019idée du Blanc, comme celle de l\u2019autochtone, est artificielle, définie par les peurs de la société, par les oppositions à l\u2019Autre.Cette construction, qui est un privilège culturel, je suis mal à l\u2019aise de la représenter.J\u2019ai été élevé dans une culture très raciste ; je voulais dé- construire cette expérience et démontrer que nous sommes tous le résultat d\u2019amalgames d\u2019humains et d\u2019idées.» La poétesse est plus à l\u2019aise avec l\u2019idée de représenter un peuple.N\u2019empêche que « les images qu\u2019on porte, on doit les transcender, précise-t-elle.Il ne faut pas que les identités ne soient que des archétypes, mais qu\u2019elles soient aussi humaines.Si je dis que je suis Innue, il se peut que la personne devant moi a i t u n e i m a g e d e s I n n u s qui n\u2019est pas la même que la mienne.Il faut que je me définisse.» Le danger, poursuit Mme Kanapé Fontaine, c\u2019est « que tu peux ainsi en arriver à ne plus écouter l\u2019autre.Je me suis confrontée dans ce projet à mon propre racisme, un réflexe forgé par l\u2019indif fé- rence constante qu\u2019on m\u2019oppose, l\u2019indif férence programmée.C\u2019est la première fois que je me l\u2019avouais.» Vulgarisation Petit cours d\u2019histoire et de langue innues, anecdotes personnelles racontant le racisme du père de l\u2019un ou l\u2019ostracisme vécu par l\u2019autre, pensées sur la construction de l\u2019histoire, ouvertures vers le féminisme, les lettres de trois pages (« le but était d\u2019écouter l\u2019autre, et au- delà, c\u2019est dur de répondre\u2026») survolent plusieurs pistes, et sentent le désir d\u2019être aussi didactique que possible.« Jeune, j\u2019ai lu Dostoïevski, Lord Byron, des écrivains qui luttaient pour la révolution.Je m\u2019attendais à ce que la littérature puisse avoir une cer- ta ine impor tance dans l e monde », explique le romancier.Force lui est aujourd\u2019hui de constater qu\u2019au Canada comme aux États-Unis, les écrivains n\u2019ont pratiquement aucune influence sur la société.« La littérature et le roman sont encore vus comme des œuvres bourgeoises \u2014 ils viennent et restent dans cette tradition.La li t térature por te une idéo log ie de la gauche, on est fier de l\u2019incarner mais je trouve souvent qu\u2019on reste dans une posture confortable.» Avec ce projet, il croit pouvoir aller jusqu\u2019au bout.« Il faut parler aux gens, et leur parler pour qu\u2019ils puissent comprendre, entendre.Je conserve un cer tain espace où je vais faire mes œuvres littéraires et j\u2019essaie de rester très pur dans ce processus, mais en même temps, je veux être engagé avec la société, et je veux me transformer aussi en apprenant, comme c\u2019est arrivé ici, en écoutant Natasha.» Le Devoir KUEI, JE TE SALUE CONVERSATION SUR LE RACISME Deni Ellis Béchard et Natasha Kanapé Fontaine Écosociété Montréal, 2016, 156 pages L E D E V O I R , L E S S A M E D I 7 E T D I M A N C H E 8 M A I 2 0 1 6 L I V R E S F 2 s e p t e n t r i o n .q c .c a LA RÉFÉRENCE EN HISTOIRE AU QUÉBEC LA TRIBUNE DE LA PRESSE À QUÉBEC DEPUIS 1960 JOCELYN SAINT-PIERRE Fonds universitaires : \u2022 Littérature, Philosophie, Sciences humaines \u2022 Pléiade Art québécois et international Livres d\u2019art et livres d\u2019artiste Livres anciens avant 1800 Automatistes, Éditions Erta, Refus Global.Bel espace chaleureux pour artistes en arts visuels \u2022 Consultez notre site web pour les tarifs 2016 Salle disponible sans frais pour lancement de livre ou autre événement littéraire 1317, avenue du Mont-Royal Est, Montréal Mathieu Bertrand, Libraire \u2022 514 522-8848 \u2022 1 888 522-8848 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limite dans le style et le propos de Guillaume Corbeil quand il s\u2019agit de travestir des contes de fées.On savait cet auteur d\u2019un recueil de nouvelles, L\u2019art de la fugue (L\u2019instant même), prix Adrienne-Choquette 2009, et d\u2019un roman, Pleurer comme dans les films (Leméac, 2009), capable d\u2019une folle imagination.On le savait porté, dans la fiction, sur les jeux entre vérités et mensonges, les identités inventées.On connaissait son humour cinglant comme dramaturge, son obsession de l\u2019image, son entêtement à déconstruire les apparences.On n\u2019a qu\u2019à penser à sa pièce la plus récente, Unité modèle, qui clôt une trilogie : der rière la per fection que s\u2019entêtent à projeter ses personnages vendeurs de rêves, les crevasses finissent par apparaître et faire s\u2019ef fondrer le miroir aux illusions.C\u2019est comme s i , avec ses Trois princesses, Guillaume Cor- beil fracassait à coups de hache le miroir aux illusions.Celui de Blanche-Neige, dans un premier temps.Longue mise en situation, où l\u2019on voit une reine laide rêvant de se voir avec « la peau blanche comme la neige, les cheveux noirs comme l \u2019 é b ène , l e s l è v r e s r ouge s comme le sang », accoucher d\u2019une fille aussi laide qu\u2019elle.Et s\u2019approprier le bébé d\u2019un jeune couple à la beauté fracassante qu\u2019elle présente comme la nouvelle princesse.Suivent une série de péripéties.Pour tout dire, la reine laide meur t.Et son mari le roi, redoutable guerrier sur le champ de bataille, r a m è n e d u c a m p ennemi une jeune déesse.La belle-mère acariâtre du conte originel, c\u2019est elle.L\u2019histoire du miroir, à qui l \u2019on de- m a n d e inlassablement qui est la plus belle, peut commencer.Mais de façon exagérée.De sor te q u e l e m i r o i r e n question devient non seulement un objet animé, mais tombe amoureux de l\u2019image qu\u2019il reflète.Et souhaite en retour, un jour, être aimé par la reine.De son côté, au fur et à mesure qu\u2019elle grandit, Blanche- Neige peut devenir la rivale à éliminer.Se retrouver dans les bois.Être épargnée par le chasseur qui devait la tuer, recueillie par les sept nains, empoisonnée par une pomme, aperçue par un beau prince et épousée par lui.Casser les archétypes Pas si simple.Car entre- temps, la jeune princesse a pris conscience du fait que sa beauté est un piège.Elle a compris que « si toute sa vie elle s\u2019était sentie seule, c \u2019était que sa beauté s\u2019était toujours tenue entre elle et les autres, la gardant à l\u2019écart comme les murs d\u2019une prison.» Elle qui a dévoré la bibliothèque du château depuis sa tendre enfance a des projets d\u2019avenir bien à elle.Blanche-Neige se voit devenir écrivaine.D\u2019ai l leurs, el le écrit déjà, dans sa tête.Le reste viendra bien, se dit- elle.« Quelques années plus tard, elle coucherait ses idées sur le papier et les présenterait à l\u2019université, où elle se consacrerait à la recherche et à l\u2019enseignement.Ce jour-là, au centre d\u2019un grand auditorium, elle lirait son livre et s\u2019évaderait enfin du corps de la jeune fille qu\u2019elle avait aperçue sur la lame du chasseur.» Bref, le rôle de la nunuche rose bonbon qu\u2019on veut lui faire jouer la peine au plus haut point et la révolte.Ce qu\u2019elle souhaite en réalité : que sa beauté disparaisse derrière ses idées.Comment, c\u2019est une autre histoire.Tout est possible dans un conte, n\u2019est-ce pas ?Suit l\u2019histoire de Cendrillon telle que remaniée par Guillaume Corbeil.Ouf ! La belle- mère acariâtre, encore une fois.Et puis les deux sœurs méchantes, le bal au palais, le prince à marier, la citrouille changée en carrosse doré, les chaussures de verre, tout y est.Mais déformé.Décalé.C\u2019est complètement disjoncté, et macabre, aussi.Envolé, en vérité, le rêve de Cendrillon de devenir princesse un jour.Sauf en représentation\u2026 dans un numéro burlesque : «Dans un petit château en car ton, un clown lui enfilait une chaussure de verre.Ils dansaient tandis qu\u2019un singe vêtu comme un chef d\u2019orchestre agitait les bras n\u2019importe comment pour battre la mesure.Certains soirs, elle oubliait la présence des spectateurs.Les murs en papier mâché cédaient alors la place à de la pierre et du marbre, et derrière le visage du clown, Cendrillon voyait son prince.» Pour ce qui est du troisième conte revisité par l\u2019auteur, La Belle au bois dormant, dans lequel les clins d\u2019œil aux deux précédents af fluent, il demeure le plus étrange, hallucinatoire, énigmatique.Il y est question de dédoublement constant, d\u2019identité trouble, de réalité faussée.On décèle une montée, entre les trois princesses, dans le désir de libération.Dans la nécessité de déchirer l\u2019enveloppe-prison de l\u2019apparence.De telle sor te qu\u2019à la f in, ce qu\u2019on entend, c \u2019est un appel puissant à quitter le royaume de la beauté.Mais pour trouver quoi ?Lisant Les trois princesses, comment ne pas avoir une pensée pour toutes les Nelly Arcan de la Terre\u2026 Collaboratrice Le Devoir TROIS PRINCESSES Guillaume Corbeil Avec des illustrations de Marc Larivière Le Quartanier Montréal, 2016, 138 pages CONTES CONTEMPORAINS Quitter le royaume de la beauté Guillaume Corbeil en sorcier qui malmène les contes de fées SUITE DE LA PAGE F 1 ANTIRACISME M A R I E F R A D E T T E L orsque les molécules de Stewart, 13 ans, surdoué intellectuellement, entrent en contact avec celles d\u2019Ashley, adolescente superficielle, mais à la personnalité assumée, une sorte de big-bang se produit, laissant place à la création d\u2019un monde nouveau.Dans l \u2019univers du grand tout, lorsque les molécules se rencontrent, elles ont tendance à produire des réactions.Selon la force d\u2019impact, il y aura ou non un résultat positif permettant à la matière de se développer et d\u2019élaborer de nouveaux liens.C\u2019est ce qu\u2019on appelle en chimie la théorie des collisions.Mais pour qu\u2019en résulte une réaction valable, les molécules doivent s\u2019affronter avec un minimum d\u2019énergie, un angle par ticulier, une force de caractère, qui est au centre de Nous sommes tous faits de molécules de Susin Nielsen.Après la mor t de sa mère, Stewart et son père emménagent chez Caroline et sa fille, Ashley.L\u2019adolescente devient par défaut cette sœur qu\u2019il a tant espérée.Mais cette dernière ne le voit pas du même œil.S\u2019amorce alors cette danse des particules, un rendez-vous improbable entre deux adolescents qui n\u2019ont rien en commun.La maison devient ainsi un microcosme grouillant, un espace qui ouvre sur des sentiers encore inconnus.À travers cette rencontre se glissent dif férents sujets épineux allant de l\u2019homosexualité parentale à la violence, en passant par l\u2019intimidation, dont sera victime Stewart.Des thèmes autrefois tabous qui sont au- jourd\u2019hui plus fréquemment traités en littérature jeunesse.Mais sous ces dehors graves, une trame assez simple et des personnages typés \u2014 le surdoué et la belle de service en tête \u2014, se joue une relation très peu commune sous forme de roman.Une narration à deux voix, celles de Stewart et d\u2019Ashley, qui, chacun leur tour, prennent la parole et racontent la famille, l\u2019école, mais surtout l\u2019Autre, à leur façon.La langue et le ton, ainsi adaptés à la personnalité respective des deux héros, se colorent de mille et une petites perles qui donnent corps aux personnages et les rendent singuliers.Alors que Stewart s\u2019exprime avec beaucoup de vocabulaire et d\u2019humour, Ashley confond les mots avec une candeur attachante : « tenus pour acquis » devient par exemple « tenus pour aigris », le chat Schrödinger est rebaptisé le « chat- dingue-vert», alors que «mélodramatique » devient « mielo- dramatique », et ainsi de suite.Cette double narration permet de découvrir l\u2019essence des personnages, leur vision du monde, de l\u2019amour, de l\u2019amitié, de la famille, des conceptions distinctes qui bousculent les a priori et forcent la naissance d\u2019une nouvelle liaison, d\u2019un nouvel univers beaucoup plus complexe au centre duquel gravitent ces deux êtres faits de molécules.Un roman qui se lit d\u2019un trait et invite à briser les préjugés.Collaboratrice Le Devoir NOUS SOMMES TOUS FAITS DE MOLÉCULES Susin Nielsen Traduit de l\u2019anglais par Rachel Martinez La courte échelle Montréal, 240 pages, 2016 ALBUM JEUNESSE La théorie des collisions Susin Nielsen signe un dialogue-choc J\u2019ai toujours rêvé d\u2019avoir une sœur.Un frère, pas vraiment.J\u2019aime la symétrie et j\u2019ai toujours pensé qu\u2019une sœur créerait le quadrilatère parfait, le \u201c carré familial \u201d avec les chromosomes X alignés sur deux côtés et les Y le long des deux autres.Extrait de Nous sommes tous faits de molécules « » LE QUARTANIER Marc Larivière illustre ici Cendrillon, revue par Guillaume Corbeil.LA PRESSE CANADIENNE Susin Nielsen Vous entrez bel et bien dans de majestueux châteaux, mais derrière les apparences, tout se déglingue U ne saga historique qui ne dirait pas son nom.Qui se présenterait masquée.Servie par une écriture fine, tout en intériorité, autant qu\u2019emportée par l\u2019immensité qui nous dépasse.Une histoire familiale sur plusieurs générations, mais ramassée, tout en ellipses.Comme si le temps déroulait ses ailes en accéléré.Sans que soit nié pour autant le passage des années, l\u2019importance de la transmission.Un roman de l\u2019immigration, tout autant que du retour à la terre natale.Un roman de la nature, de la mer.Et du dur labeur, de la misère.Un roman d\u2019amour.Mais traversé par l\u2019appel du large, de la liberté.Le petit caillou de la mémoire, c\u2019est tout cela en même temps.Mais peut-être surtout une façon de garder vivant un temps révolu pour mieux apercevoir le chemin parcouru.Son troisième ouvrage de fiction, la journaliste et globe- trotteuse Monique Durand, collaboratrice occasionnelle au Devoir, Prix Jules-Fournier 2014, l\u2019a dédié à « cette race d\u2019hommes et de femmes en bois dur qui n\u2019existera plus, n\u2019existe déjà plus».Ajoutant : «Quelque chose de nous s\u2019éteint avec elle.» Pas de grands héros, de grandes héroïnes qui appartiennent à l\u2019Histoire officielle.Pas d\u2019actes de courage magnifiés.Des gens simples.Qui luttent pour leur survie.Qui triment.Et qui rêvent de liberté.Qui aiment aussi.Le point focal du récit s\u2019appelle William.Il a 8 ans quand commence l\u2019histoire vers la fin des années 1920, et plus de 80 quand elle se termine.Entre- temps, à coups de plongées dans le passé, on aura remonté jusqu\u2019à ses grands-parents.Et, chemin faisant, on aura aussi vu grandir ses petits-enfants.Quelques temps morts, parfois.Comme si la tentation d\u2019arrêter le sablier prenait le dessus, pour mieux goûter ce qui ne sera plus.De la nostalgie, beaucoup.Nostalgie de ce qu\u2019on n\u2019a même pas connu, par fois.Dans le cas de l\u2019un des petits- fils de William, par exemple, qui à 30 ans marche dans les pas de son grand-père.« Je crois qu\u2019il faut avoir un peu vieilli pour s\u2019intéresser à ce qui nous a précédés», note-t-il.Nostalgie nécessaire à son bien-être, le plus souvent.Dans le cas du grand-père de William, entre autres : «Car la nostalgie, pensait Aimé, n\u2019était pas un sentiment mauvais qu\u2019il fallait chasser sitôt ressenti.Non.C\u2019était le plus humain des sentiments.Et par fois même une grâce qui rendait toute la vie plus précieuse.» La lignée d\u2019Aimé Aimé: le grand-père paternel que William n\u2019a pas connu.Grand pêcheur.D\u2019abord pê- cheur nomade, parti de sa Bretagne natale pour écumer le Grand Banc de Terre-Neuve de sa morue, à l\u2019époque où les prises s\u2019avéraient encore miraculeuses, avant, bien avant l\u2019arrivée des bateaux-usines, ces «navires bulldozeurs qui ratisseraient le fond des mers et détruiraient tout sur leur passage».Aimé qui avait choisi, finalement, de s\u2019établir pour de bon à Terre-Neuve, d\u2019y fonder une famille avec la belle Rose, une sage-femme originaire de La Rochelle.La lignée canadienne pouvait commencer.Aimé disparu trop tôt, mort noyé dans la quarantaine.Qu\u2019allait faire Rose, toute seule avec deux garçons ?S\u2019établir de l\u2019autre côté du golfe du Saint-Laurent, là où la langue de ses ancêtres était encore vivante.À la Pointe-au- Mélilot, premier village alimenté en électricité dans ce coin d\u2019Amérique.C\u2019est là qu\u2019est né William, seul garçon et aîné de la famille.À 8 ans, il tue son premier orignal, seul.À 15 ans, il est déjà « fort comme un beu et fin comme un renard ».Heureusement.Parce que son père, qui a perdu son emploi comme tant d\u2019autres lors de la fer metur e du moul in à pâ tes à pap ier en p le ine crise économique, a baissé les bras : désœuvré, il boit son gin, du matin au soir.William est aussi doué à la chasse que son grand-père l\u2019était à la pêche.Et il est amoureux de la forêt comme l\u2019était son grand-père de la mer.Jeune adulte, épris lui aussi de liberté, il tentera sa chance vers le nord.Depuis le temps qu\u2019il en rêve.Il aboutit à Schefferville.Dans « ce pays de bouleaux nains et de ciels hallucinés», au cœur d\u2019une mine de fer, on lui confie la commande d\u2019une pelle mécanique « aussi grosse qu\u2019une maison, pachyderme fumant et pétaradant».Les années passent.Et le manque du pays s\u2019installe.William a beau frayer avec une jeune Innue pleine de charmes, difficile de résister à l\u2019appel de sa terre d\u2019origine.L\u2019amour, les enfants, ainsi de suite\u2026 sa vie prendra un autre tournant.Sans que jamais son amour de la forêt, de la nature, des animaux sauvages ne soit altéré.Et puis l\u2019inattendu, l\u2019inespéré lui tomberont dessus : un coup du sort merveilleux, qui n\u2019est pas sans rappeler le très beau roman de Gabriel García Márquez, L\u2019amour au temps du choléra (Livre de poche).William devenu vieux ne pourra s\u2019empêcher de continuer à se questionner : «La liber té est-elle ce sentiment de pouvoir tout quitter à brûle- pourpoint, amours et bien ?Pouvoir détaler au gré de ses états d\u2019âme sans rien emporter ?Ou est-elle simplement l\u2019autre face du bonheur d\u2019aimer et d\u2019être aimé?» Ce qui restera à la fin : un caillou.Un tout petit caillou, venu de Bretagne, transmis de génération en génération.Comme un gage de mémoire.La façon qu\u2019a l\u2019auteure d\u2019entrelacer tout cela, en 200 pages, relève de la haute couture.Petits bouts de vies épars, morceaux choisis, finement reliés par le fil du temps.LE PETIT CAILLOU DE LA MÉMOIRE Monique Durand Mémoire d\u2019encrier Montréal, 2016, 200 pages L E D E V O I R , L E S S A M E D I 7 E T D I M A N C H E 8 M A I 2 0 1 6 LITTERATURE F 3 P A L M A R È S AUTEUR/ÉDITEUR CLASSEMENT PRÉCÉDENT/ NB DE SEMAINE(S) RANG 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Romans québécois Vi Kim Thúy/Libre Expression 2/4 L\u2019amour au temps d\u2019une guerre \u2022 Tome 2 1942.Louise Tremblay-D\u2019Essiambre/Guy Saint-Jean 1/3 La théorie du drap contour Valérie Chevalier/Hurtubise 3/3 Père et mère tu honoreras Jean-Pierre Charland/Hurtubise 4/3 Tout mon temps pour toi Maxime Landry/Libre Expression 5/2 Les chevaliers d\u2019Antarès \u2022 Tome 1 Descente.Anne Robillard/Wellan 7/11 La Bête et sa cage David Goudreault/Stanké \u2013/1 La femme qui fuit Anaïs Barbeau-Lavalette/Marchand de feuilles 8/2 Tel était leur destin \u2022 Tome 1 De l\u2019autre côté.Nathalie Lagassé/Hurtubise 6/4 Les secrétaires \u2022 Tome 3 Station Bonaventure Marylène Pion/Les Éditeurs réunis \u2013/1 Romans étrangers La fille de Brooklyn Guillaume Musso/XO 1/6 L\u2019horizon à l\u2019envers Marc Levy/Robert Laffont 2/12 L\u2019urgence dans la peau.L\u2019impératif de Bourne Eric Lustbader/Grasset 3/6 Trois jours et une vie Pierre Lemaitre/Albin Michel 4/4 Carnets noirs Stephen King/Albin Michel 5/8 La dame de Zagreb Philip Kerr/Masque 6/10 La vie est d\u2019hommage Jack Kerouac/Boréal 7/4 Du sang sur la glace \u2022 Tome 2 Soleil de nuit Jo Nesbo/Gallimard \u2013/1 Consumés K.Bromberg/Homme \u2013/1 Jour quatre Sarah Lotz/Fleuve noir \u2013/1 Essais québécois Une escroquerie légalisée Alain Deneault/Écosociété 1/4 Le piège Énergie Est.Sortir de l\u2019impasse des.Éric Pineault | David Murray/Écosociété \u2013/1 L\u2019affaire Turcotte Catherine Dubé/Rogers 3/4 La dure école Normand Baillargeon/Leméac 9/5 Les radicaux libres Jean-François Nadeau/Lux 7/2 Survivre à l\u2019offensive des riches Roméo Bouchard/Écosociété 4/3 Dans l\u2019intimité du pouvoir Dominique Lebel/Boréal 2/4 Trouve-toi une vie.Chroniques et sautes d\u2019humeur Fabien Cloutier/Lux 5/11 Rendez à ces arbres ce qui appartient à ces.Boucar Diouf/La Presse 8/29 L\u2019impossible dialogue.Sciences et religions Yves Gingras/Boréal \u2013/1 Essais étrangers La puissance de la joie Frédéric Lenoir/Fayard 1/15 Penser l\u2019islam Michel Onfray/Grasset \u2013/1 Quelle sorte de créatures sommes-nous?.Noam Chomsky/Lux 4/5 Sapiens.Une brève histoire de l\u2019humanité Yuval Noah Harari/Albin Michel 3/11 Il est avantageux d\u2019avoir où aller Emmanuel Carrère/POL 2/8 Une colère noire.Lettre à mon fils Ta-Nehisi Coates/Autrement 9/2 Carnets de l\u2019incarnation.Textes choisis, 2002-2015 Nancy Huston/Actes Sud \u2013/1 Murmures à la jeunesse Christiane Taubira/Philippe Rey \u2013/1 Anonymous.Hacker, activiste, faussaire.Gabriella Coleman/Lux \u2013/1 Ne suis-je pas une femme?Femmes noires.Bell Hooks/Cambourakis \u2013/1 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Du 25 avril au 1er mai 2016 La BTLF (Société de gestion de la Banque de titres de langue française) est propriétaire du système d\u2019information et d\u2019analyse Gaspard sur les ventes de livres français au Canada.Ce palmarès est extrait de Gaspard et est constitué des relevés de caisse de 260 points de vente.La BTLF reçoit un soutien financier de Patrimoine canadien pour le projet Gaspard.© BTLF, toute reproduction totale ou partielle est interdite.SPECTACLE DE POÉSIE ET DE MUSIQUE Avec : Marie-Célie Agnant, Jocelyn Bérubé, Paul Chamberland, Jean-Marc Desgent, Hélène Dorion, Bernard Émond, Ivy, Suzanne Jacob, Natasha Kanapé Fontaine, Pol Pelletier, Élise Turcotte Musiciens : Normand Guilbeault, Pierre Saint-Jak, Jean Vanasse Animation : José Acquelin DIMANCHE 15 MAI 2016, à 15 h GESÙ 1200, rue de Bleury, Montréal (métro Place des Arts) Entrée libre RSVP avant le 10 mai : Christiane Le Guen, 514-387-2541, poste 234, www.revuerelations.qc.ca Retour aux sources Mémoire, nostalgie et transmission sont au cœur du nouveau roman de Monique Durand DANIELLE LAURIN BIBLIOTHÈQUE ET ARCHIVES CANADA MIKAN 4317247 Pêcheurs de Terre-Neuve transportant de la morue, octobre 1948 D O M I N I C T A R D I F A u creux de chacune des secondes d\u2019une relation amoureuse sommeil le, en forme de bâton de dynamite, la funeste potentialité d\u2019embrasser quelqu\u2019un d\u2019autre, de découcher, de partir sans jamais donner de nouvelles, de tout faire sauter.Dans les eaux dites médicinales de la Grèce de ses origines, à Loutra, Kat nage une longueur pour chacune des années de sa vie : 39.De la fin de sa rassé- rénante baignade devra émerger un verdict : rescapera-t -elle des flots du désir irrépressible ce que les marées avaient déjà irrémédiablement endommagé?« Le point d\u2019arrivée ne suf fit pas.Elle a besoin d\u2019une méthode \u2014 d\u2019une manière d\u2019en venir/arriver à une décision en suivant une procédure rationnelle.Elle réfléchit, scientifique : si elle réussit à cerner le moment où le mariage a pris fin \u2014 une scène (contenue) \u2014 l\u2019heure (spécifique) de ladite \u201c fin \u201d \u2014, elle pourra prendre sa décision », écrit la Toron- toise Marianne Apos- tolides dans Elle nage, son deuxième livre à paraître en traduction au Québec.Mar jo la ine , e l l e , tente pour sa part de comprendre pourquoi son quotidien embaume désormais davantage l \u2019odeur de vomi d\u2019enfant que celle des corps repus de cul jouissif.J\u2019t\u2019aime encore, «monologue amoureux» signé Roxanne Bou- chard, tâte lui aussi le pouls irrégulier d\u2019un désir soumis à la corrosion du temps.La comédienne quarante- naire \u2014 donc périmée selon les standards régissant l\u2019époque \u2014 voulait tutoyer les cimes de la gloire ; elle est maintenant mère de famille, prise entre la garderie, le chum parti en tournée, les t ra îner ies de l \u2019 ado e t les pleurs à toute heure du bébé.Où sont passés ses rêves « de camions de fleurs, de nuées de fans, de morts ressuscitant sur [s]on passage, d\u2019aventures avec Tom Cruise, avec Matt Damon, avec\u2026 » ?Plonger dans le langage E n s e m e s u r a n t à u n e impossible tâche \u2014 tenter de capturer dans le filet des mots cette pulsion élusive et foudroyante qu\u2019est le désir \u2014, Mar ianne Apos to l ides e t Roxanne Bouchard plongent d a n s l e s p r o f o n d e u r s d u langage, qui peine par fois à nommer d ignement les relations pérennes.Tout comme dans Voluptés, ou la réalité de l\u2019écriture de soi (La Peuplade, 2015), l\u2019écrivaine canadienne d\u2019origine grecque sonde ici tous les recoins de l\u2019expérience humaine, refusant de réduire la notion de désir à ses manifestations sexuelles.Rapport trouble au corps, relat ion au père et quête de la connaissance sont interrogés dans une perspective répétant constamment, en creux, que le cœur battant de la vie est irrigué de désir.Son écriture très dense, par fois inutilement sibylline (el le cite abondamment Kristeva et La- can), s\u2019obstine noblement à trouver dans la nature même des mots les réponses pragmatiques à des questions métaphysiques.E n s e j o u a n t d e s codes théâtraux et en multipliant les mises en abyme, Bouchard, l\u2019auteure bien connue de Whisky et paraboles (T ypo, 2010) rai l le quant à elle les métaphores mensongères que les magazines féminins, la chanson et la littérature pop emploient pour décrire cette job que serait le couple.Le temps long de l\u2019amour qui dure et qui s\u2019épanouit en marge des grandes villes s\u2019oppose au temps cour t, mais nettement plus grisant, des amourettes de la métropole (celles qui permettent parfois par ailleurs de décrocher des rôles au cinéma).L\u2019amour n\u2019est pas qu\u2019intime, il est aussi social et conditionne notre place dans le monde, signale avec lucidité Mme Bouchard.«J\u2019ai pensé à tout ce qu\u2019on construit ensemble, malgré ou avec nos grosses bottes pleines de / bouette / quand mon chum m\u2019ouvre les bras / [\u2026] quand il dit rien, aussi, / parce que c\u2019est mon chum / que ça fait presque seize ans qu\u2019on est ensemble / qu\u2019on se comprend en silence / [\u2026] que tout ça, c\u2019est peut-être pas par fait / mais que oui, au fond, / c\u2019est par fait / pour moi», conclura Marjolaine.Texte constamment interrompu par les commentaires d\u2019une comédienne n\u2019adhérant pas au choix de vocabulaire de son auteure, J\u2019t\u2019aime encore rappelle bellement, à l\u2019instar de Elle nage, à quel point la beauté même du désir réside dans son côté indicible.Collaborateur Le Devoir ELLE NAGE Marianne Apostolides Traduit de l\u2019anglais par Madeleine Stratford La Peuplade Chicoutimi, 2016, 134 pages J\u2019T\u2019AIME ENCORE Roxanne Bouchard VLB Montréal, 2016, 128 pages LITTÉRATURE CANADIENNE Le dur désir de durer Marianne Apostolides Roxanne Bouchard ROMAN JEUNESSE LES ATYPIQUES 2 LE MASQUE DE L\u2019AVANT-CENTRE Camille Bouchard Québec Amérique Montréal, 2016, 168 pages L\u2019équipe des Atypiques dispute une partie de soccer contre les Cailloux-de-feu de Grosse-Pierre, équipe favorite du comté.À première vue, les Atypiques n\u2019ont aucune chance, mais Clarence les étonne et compte les deux premiers buts.Après quoi le vent tourne, et les adversaires font venir un nouveau joueur dans leurs rangs, un drôle de petit bonhomme à qui l\u2019on veut soi-disant faire plaisir.Rapide, agile, il déjoue tout le monde et tire dans le filet à plusieurs reprises, ce qui n\u2019est pas sans intriguer l\u2019héroïne qui se méfie de lui.Si la rigueur du premier titre laissait présager une série enle- vante, ce deuxième tome est encore plus réussi, les personnages sont plus campés, mieux définis, l\u2019intrigue est plus prenante et surtout \u2014 surtout \u2014, on reconnaît Bouchard et sont art d\u2019offrir des chutes impossibles.Bien qu\u2019on puisse voir venir la finale, on se laisse tout de même porter jusqu\u2019à la dernière page.Plusieurs pistes sont exploitées ici, notamment le port du voile, qui reste subtilement traité, comme la différence, les inégalités, bref un beau mélange des forces de l\u2019auteur.Marie Fradette L E D E V O I R , L E S S A M E D I 7 E T D I M A N C H E 8 M A I 2 0 1 6 L I T T É R A T U R E F 4 G U Y L A I N E M A S S O U T R E E lle est tout à fait étonnante et unique dans le paysage littéraire.Elle signe un premier roman haletant, décapant, héroïque.Elle a 56 ans.Le cadre est l\u2019océan, l\u2019aventure est vécue, le récit démarre sans flonflon ni dentelle.Son nom, Catherine Poulain ; son livre, Le Grand Marin.L\u2019histoire condense en trois mois les dix ans que l \u2019auteure a passés à pêcher en Alaska.Le visage aujourd\u2019hui buriné, le corps noueux et sec, la voix douce et silencieuse, Catherine Poulain n\u2019a rien d\u2019un écrivain de salon.Elle ressemble aux marcheurs de Modigliani.Quand l\u2019éditeur Olivier Cohen a lu l\u2019enquête d\u2019Anne Vallaeys, Le loup est revenu (Fayard, 2013), dans laquelle Catherine Poulain racontait sa vie de bergère, il a voulu tout savoir d\u2019elle.Elle revenait a lors du bout du monde, les rêves plus for ts que la mort.Voici pourquoi.Elle a bourlingué longuement à travers le monde avant de retrouver ses vignes, dans le Médoc.Elle avait largué les amarres.Arraché son corps au confor t.Perdu tous les repères.La nature l \u2019avait happée , avalée dans le plus sauvage.Ça a été physique, ce combat contre soi, contre les forces qui font mal.Elle avait tout noté, et cette expérience s\u2019appelle aujourd\u2019hui Lili dans Le grand marin.L\u2019épr euve lu i co l le à l a peau.Elle a été barmaid à Hong Kong.A travaillé dans des conser veries, dans des chantiers navals américains.A même cueilli des pommes au Québec.A bu avec les hommes.Les a amusés.A été malmenée.A eu une maisonnette en Alaska, sur un tas de ferraille.A eu de faux papiers.Plutôt mourir que rentrer.A connu le Grand Marin avant d\u2019être expulsée.Ne jamais se résigner Lili, son personnage fragile et alter ego, s\u2019est fait engager sur le Rebel , à Kodiak, en Alaska, pour vivre une vie d\u2019homme.Pour éprouver sa liber té, elle par tage le huis clos du travail âpre et dur des marins, devient pêcheur à corps égal aux hommes.C\u2019est dangereux.Ses mains sont bientôt déchirées, percées et gercées.Elle fait tout sans se plaindre.À elle, l\u2019horizon illimité au quotidien, rythmé par le roulis de l\u2019océan et les tâches impitoyables.À elle, les limites physiques repoussées.En trois mois, elle risque tout, affronte la mort.L\u2019écriture est incandescente, on la sent adressée à « l\u2019homme-lion », ce Grand Marin qui hante ce livre.À terre après la mer, elle dit l\u2019euphorie, puis le vide.Il faut repartir \u2014 ce que Melville raconte si bien dans Moby Dick (Folio).Pour Poulain, la pêche au crabe sur la mer de Béring est la pire, à cause des tempêtes, de la gîte, des casiers énormes, des fautes où la moindre er reur peut être fatale.L\u2019épuisement est là, il y a des hommes happés par-dessus bord, mais aussi la rencontre : Lili est aimée autant que Poulain est sauvage.Vivre à fond La mer pullule de dieux invisibles ; le contact de Lili avec ces forces grinçantes et rin- çantes, dans le fracas incessant de l\u2019océan, est une affaire d\u2019initiation extrême et de fusion, tantôt au râle des eaux, tantôt au sang dégoulinant des bêtes : « Peut-être que je voulais aller me battre avec quelque chose de puissant et beau [\u2026] aller au bout du monde et voir où ça s\u2019arrête », dit Lili, oiseau libre des mers au milieu des prédateurs.L\u2019ouvrage connaît un réel succès de librairie.Poulain est finaliste pour le Goncourt du premier roman, le prix Joseph Kessel, le prix Ouest-France Étonnants voyageurs, le prix Littérature monde, le prix Via- latte, le prix du Livre Inter, tous proclamés bientôt.Nul doute qu\u2019elle sera consacrée, car si son style est haché, ce qu\u2019elle raconte vous arrache aussi les entrailles.Autre texte maritime, autre sor te de refuge, Le goût du large de Nicolas Delesalle.Embarqué sur un cargo allemand durant neuf jours, d\u2019An- vers à Istanbul, le journaliste de la revue Télérama recolle les souvenirs de ses grands re- por tages.Livre à peine plus tranquille que le précédent, de Kaboul au Congo, de la Russie à Kobané, Delesalle, qui se moque de lui-même en « animal social », mêle la grande histoire aux anecdotes.C\u2019est un fouillis d\u2019une crise à l\u2019autre, un vacillement humain.Dele- salle recule.Dans son cargo intérieur, sa mémoire charroie des conteneurs.Collaboratrice Le Devoir LE GRAND MARIN Catherine Poulain Seuil Paris, 2016, 373 pages LE GOÛT DU LARGE Nicolas Delesalle Préludes Paris, 2016, 316 pages LITTÉRATURE FRANÇAISE Furieuse comme l\u2019océan Un métier extraordinaire de femme : marin-pêcheur en Alaska À 11 ans, le petit Niko n\u2019est pas allé à l\u2019école depuis trois ans.La pâte lève mal dans sa nouvelle famille.Les années passent avec deux constantes : sa révolte sourde et l\u2019absence de son père.L\u2019adolescence n\u2019aide pas non plus les choses.Mais la tante Yvonne et son mari, Sami, ont aussi leurs propres blessures et leurs failles : couple dépareillé (il a deux fo is son âge) , i ls se sont mariés sans vraiment se connaître pour faciliter leur immigration au Canada.Une série de sacrifices, économiques et intimes, sur le long chemin qui doit les mener à l\u2019obtention de la citoyenneté canadienne, les a fragilisés.Vivre sur la lune Niko tente de réapprendre à vivre sans repères, tandis qu\u2019Antoine poursuit sa dérive avec pour toute boussole un passepor t libanais qui n\u2019est plus valide.Les mois et les années filent avec une seule constante : sa vie est en perte de contrôle.Sans nouvelles d\u2019Antoine depuis presque c inq ans , tous le c r o ient mor t.Et c\u2019est tout comme : après une longue traversée de l\u2019Atlantique sur un cargo, terminée par un naufrage, il a été rescapé par un groupe de pêcheurs chiliens, accroché à une échelle.Au bout de presque deux ans dans le coma, il a tout oublié, sauf son nom.De son côté, au nom de la promesse que lui a faite son père, Niko résiste au-delà du raisonnable à la tentation de se créer une nouvelle vie à Montréal.Les retrouvailles entre le père et le fils seront-elles possibles ?L\u2019avenir et le passé, la famille et l\u2019amour peuvent-ils avoir un sens?Un désarroi lié à la condition de l\u2019immigrant qu\u2019exprime bien ce dialogue entre la tante de Niko et son mari : « Parfois, dit-elle, j\u2019ai l\u2019impression qu\u2019on vit sur la lune, comme si on n\u2019allait jamais pouvoir rentrer chez nous.\u2014 Ma chérie, dit-il, ce n\u2019est pas nous qui sommes par tis, c\u2019est notre maison qui a disparu.On n\u2019a plus rien vers quoi retourner.» Né au Liban en 1977, Dimitri Nasrallah a connu un parcours proche de celui de son jeune héros.Il a vécu au Koweït, en Grèce et à Dubaï avant de s\u2019installer au Canada en 1988.Traducteur et enseignant, il vit aujourd\u2019hui à Montréal.Réflexion sensible sur l\u2019exil, suspense familial, récit d\u2019apprentissage aux accents de fable, si Niko n\u2019est pas un livre aux qualités romanesques éclatantes, il a le mérite de nous dévoiler une réalité méconnue et souterraine liée aux migrations.Collaborateur Le Devoir NIKO Dimitri Nasrallah Traduit de l\u2019anglais par Daniel Grenier La Peuplade Chicoutimi, 2016, 408 pages SUITE DE LA PAGE F 1 EXIL L I S E G A U V I N L a création de la revue Apu- lée, « nouvelle revue des littératures du monde », publiée par Zulma, est un événement littéraire de première importance.Depuis la disparition de Riveneuve Continents, dont les numéros étaient généralement consacrés à l\u2019une ou l\u2019autre des littératures francophones (le Québec avait eu droit à son édition spéciale en 2008), il n\u2019y avait plus qu\u2019In- tranQu\u2019îllités, en provenance d\u2019Haïti et désormais aussi éditée par Zulma, pour mettre en relation les différents auteurs de langue française.La nouvelle revue se décrit comme « attentive aux œuvres vives du Maghreb et de la Méditerranée, de l\u2019Afrique et au-delà, laissant une place entière à la fiction, aux débats de pensée, à la poésie, au croisement des langues et à la traduction, aux voix nouvelles, lointaines ou proches, aux voix du monde ».Se réclamant des revues Fontaine de Max-Pol Fouchet ou encore Souf fles d\u2019Abdellatif Laâbi, son rédacteur en chef, le romancier et poète d\u2019origine tunisienne Huber t Haddad, souhaite faire de la publication « un carrefour des mondes à l\u2019écart des enjeux de pouvoir».Revue « de littérature et de réflexion », excentrée du côté du Maghreb et de la Méditerranée, mais ouverte aux horizons les plus divers, Apulée consacre son premier numéro aux « Galaxies identi- taires » et réunit, à côté d\u2019écrivains consacrés, poètes, nouvellistes, romanciers et essayistes de toute provenance.Quant au nom de la revue, il renvoie à l\u2019auteur des Métamorphoses, présenté comme un « esprit libre de la Numidie romaine, qui étudia à Carthage et à Athènes, et donna au monde un modèle du genre romanesque universel ».Chemin L\u2019ampleur de la publication laisse la possibilité au lecteur d\u2019emprunter le parcours de son choix.On peut ainsi privilégier le parcours thématique, qui s\u2019ouvre par un entretien de Catherine Pont-Humbert avec Albert Memmi discutant des dif férentes composantes des identités individuelles ou collectives, celles-ci davantage problématiques que celles-là.Pour Jean-Marie Blas de Roblès, « l\u2019étranger, cet Autre énigmatique, hante nos peurs bien plus que nos cités ».De son côté, Abdellatif Laâbi fait entendre la « voix des Arabes libres » et Boualem Sansal retrace l\u2019itinéraire du jeune Akli vers son destin de martyr.On peut aussi choisir le parcours anthologique, qui mène aux noms connus.En plus de ceux déjà cités, mentionnons les contributions de Leïla Seibar, Colette Fellous, Ab- de lwahab Meddeb , A la in Mabanckou, Bernard Noël, Adonis et autres\u2026 Mais on aurait tort de se priver d\u2019un parcours aléatoire, qui consiste à feuilleter au hasard cette revue à la présentation par ticuliè- rement soignée, assor tie de nombreuses photos.On y découvre, par exemple, au mil ieu d \u2019 u n b e a u p o è m e r é f l e x i f d e D e n i s e D e s a u t e l s (« Celles que je suis»), cette citation de Sylvie Laliberté: « Je ne peux compter sur les humains, ils ne le sont pas tous.» Ou encore, sous la s ignature d \u2019Anne Douaire-Banny, cette phrase inspirée de Gaston Miron : « C\u2019est quand elle rêve que la réalité fait advenir le réel.» Huber t Haddad, dans un texte personnel, n\u2019hésite pas à af firmer qu\u2019« aujourd\u2019hui comme hier, les \u201cenjeux de l\u2019écriture en langue française \u201d ne sont pas et ne seront jamais tributaires des prix littéraires, des coalitions frivoles ou des modes académiques.Pourquoi, écrivains des quatre coins du monde, ressentons-nous un fond d\u2019imposture dans l\u2019attaque en règle de la francophonie par d\u2019autres écrivains, certes talentueux, mais tous accrédités par la grande édition parisienne et qui se regardent écrire le monde comme d\u2019autres le nombril ?» On ne saurait mieux dire ! Le même écrivait dans son édito : « La civilisation, dans ses triomphes et ses déboires, invente l\u2019homme à partir d\u2019une identité toujours réinventée.» Les auteurs réunis dans ce numéro inaugural d\u2019Apulée témoignent avec brio de cet imaginaire en expansion qui fonde les sociétés.Collaboratrice Le Devoir REVUE APULÉE NO 1, « GALAXIES IDENTITAIRES » Zulma Paris, 2016, 400 pages REVUE Apulée : un événement littéraire GEOFFROY MATHIEU/OPALE Catherine Poulain n\u2019a rien d\u2019un écrivain de salon.Elle a été bergère, barmaid à Hong Kong et marin- pêcheur avant de retrouver ses vignes, dans le Médoc.C A T H E R I N E L A L O N D E «E ntre l\u2019histoire de l\u2019Autriche telle qu\u2019elle est proclamée et l\u2019histoire ef fective s\u2019étend un no man\u2019s land où il y a de quoi se perdre», affirme la narratrice de L\u2019ange de l\u2019oubli.Dans ce premier roman qui lui a valu le prix Ingebord- Bachmann, la poète et auteure allemande et slovène Maja Haderlap, née en 1961, suit les traces de Peter Handke, abordant à son tour le sor t presque oublié de la minorité slovène de la Carinthie, en Autriche, au milieu du XXe siècle.Cette minorité qui comptait les seuls résistants d\u2019une Autriche qui avait accepté le nazisme, réfugiés dans la montagne ; cette minorité qui a continué après la guer re à être stigmatisée, à être vue comme étrangère au pays.C\u2019est dans un monde enchanteur, à la fois montagnard et rural, qu\u2019on rencontre cette petite fille collée aux jupes de sa grand-mère adorée.Dans ces pages magnifiques se déploie la routine journalière, celle de la ferme et des saisons, entre la récolte du miel et des œufs, les durs travaux agricoles, le br uissement féer ique du vent dans les feuilles, l \u2019apprentissage des pas de polka lorsque roule une chanson à la radio, les v is i tes rares mais riches au château vois in.Ha- derlap rend mer veil- leusement ce pet i t quotidien, le hisse au rang de la poésie.Cet univers magique s\u2019assombrit et s\u2019alourdit alors que la petite grandit \u2014 roman d\u2019initiation oblige \u2014 et qu\u2019on lui révèle de plus en plus les souvenirs et anecdotes de la Seconde Guerre.Les survivants n\u2019en sont pas sor tis indemnes, loin de là, et la cassure de leurs âmes est contagieuse.Les blessures se rouvrent, les séquelles réengouf frent le présent.Sortie de l\u2019enfance «La guerre est un sournois pê- cheur d\u2019hommes.Elle a jeté son filet vers les adultes et les retient captifs avec ses débris de mort, son bric-à-brac de mémoire.Une seule petite imprudence, une brève baisse d\u2019attention et elle resserre son filet, elle tient déjà mon père qui avale l\u2019hameçon du souvenir, mon père qui court déjà pour sauver sa vie, il essaie déjà d\u2019échapper à la toute- puissance de la guerre.Elle surgit inopinément dans les phrases dites à la va-vite, tapie dans l\u2019obscurité elle attaque.» La petite résiste à l\u2019accumulation des noms de morts, cherche à rester « fichée dans l \u2019enfance comme un pieu dans une cour où on le secoue tous les jours pour vérifier qu\u2019il suppor te bien les secousses ».Mais le combat est perdu d\u2019avance.À l\u2019agonie et au décès de sa grand-mère, aux rages auto- destr uctrices de son père, l\u2019écriture, les études et le théâtre deviendront ses refuges.Le regard que pose la narratrice change.Sa conscience politique s\u2019affine, devient omniprésente, transforme son discours et sa langue, lui procure une distance salvatrice face à la posture des siens.C\u2019est une force de ce récit que de dessiner un personnage qui évolue, et beaucoup, au fil des pages ; et de coller à chacun de ses âges un langage, des images, un phrasé particulier.On regrette qu\u2019en finale, au passage le plus politique, l\u2019émotion se délite de ce fin tissage.Mais c\u2019est aussi en comparaison avec la première partie du livre, si forte, que cet essoufflement se fait sentir.Un for t beau et for t dur roman d\u2019apprentissage, sur les dif fi- cultés de devenir adulte, et, pour un pays, de revenir à la paix.«Le temps passant, le sens de tout cela se perdra.Ce qui a été vécu jonchera le sol comme des détritus, attendra vainement un contexte.Ce sera détruit.» Ici, l\u2019ange de l\u2019oubli est salvateur, et espéré.Le Devoir L\u2019ANGE DE L\u2019OUBLI Maja Haderlap Traduit de l\u2019allemand par Bernard Banoun Métailié Paris, 2015, 240 pages ROMAN AUTRICHIEN Espérer l\u2019ange de l\u2019oubli Le premier roman de Maja Haderlap s\u2019attarde au sort des Slovènes d\u2019Autriche L E D E V O I R , L E S S A M E D I 7 E T D I M A N C H E 8 M A I 2 0 1 6 L I V R E S F 5 100, rue Sherbrooke Est bureau 202 Montréal (Qc) H2X 1C3 Téléphone 514.278.4657 info@fondation-nelligan.org www.fondation-nelligan.org P R I X É M I L E - N E L L I G A N 2 0 1 5 photos @ Robert Etcheverry Félicitations À LA LAURÉATE Rosalie Lessard L\u2019observatoire Le Noroît ET AUX FINALISTES Antoine Dumas Un monde, inventaire Les éditions du passage Marie-Andrée Gill Frayer La peuplade LA VITRINE ROMAN LE SÉISME MARINE LE PEN PRÉSIDENTE Michel Wieviorka Robert Laffont Paris, 2016, 234 pages Si Marine Le Pen gagnait l\u2019élection présidentielle le 7 mai 2017, quel visage prendrait la France ?Dans cette dystopie bien menée, le sociologue Michel Wieviorka l\u2019imagine avec crainte et tremblement.Il se met dans la peau de Michael W.Squirrel (en polonais, wiewiorka signifie «écureuil »), un journalisme américain fictif, pour raconter le désastre.Élue, donc, avec 51,8 % des voix, Marine Le Pen annonce rapidement ses intentions de rétablir la peine de mort et le bagne, de contester la participation française à l\u2019Europe politique afin de se rapprocher de la Russie et d\u2019expulser les immigrants, surtout musulmans, indésirables.Les attaques contre ces derniers se multiplient partout au pays.L\u2019économie s\u2019effondre.Jean-Marie Le Pen, le soir de l\u2019élection, a un malaise cardiaque et meurt le 20 octobre 2017.Éric Zemmour devient ministre de l\u2019Éducation mais finit par démissionner devant les résistances qu\u2019il suscite, tout comme le premier ministre Florian Philippot.En gros, c\u2019est le chaos, et la France est en proie à un fascisme en quête de respectabilité.Sociologue de gauche partisan du multiculturalisme, Wieviorka mène, avec ce livre, une guerre préventive à l\u2019extrême droite et veut faire peur.On se dit parfois qu\u2019il exagère, mais on ne peut s\u2019empêcher de frémir en imaginant le pire avec lui.Louis Cornellier ROMAN NOTRE CHÂTEAU Emmanuel Régniez Avec des photographies de Thomas Eakins Le Tripode Paris, 2016, 352 pages Les maisons comme personnages principaux de romans demeurent rares.Assez du moins pour qu\u2019on s\u2019amuse d\u2019en voir surgir deux au cours de la même saison littéraire, chez Martine Desjardins (La chambre verte, Alto) et dans le second livre d\u2019Emmanuel Régniez, en des récits et des tons toutefois fort différents.Ici, un frère et une sœur, adultes, vivent depuis des années reclus, isolés dans une majestueuse maison héritée, après le malencontreux accident qui a fauché la vie de leurs parents.Une maison étrange, qu\u2019ils ont baptisée Notre Château, et où ils résident, tranquilles, d\u2019amours incestueuses et de lectures.Jusqu\u2019à ce fatidique 31 mars où leur fragile équilibre se fissurera.Ce récit gothique est porté par la voix du frère, qui répète, serine, redit et précise ses phrases en boucle.Un choix stylistique, efficace et audacieux en début de lecture, où il rend bien le caractère obsessif et névrosé du personnage et de sa routine, qui finit toutefois par sonner comme un vinyle qui saute et par perdre son allant.Malgré l\u2019hommage rendu aux prédécesseurs de la littérature gothique et les détours que prend l\u2019auteur pour faire monter notre paranoïa et notre angoisse de lecteur, on anticipe la chute trop longtemps d\u2019avance pour pouvoir ranger ce second livre, comme le propose l\u2019éditeur en quatrième couverture, auprès de La maison des feuilles (Danielewski), ou des films Shining (Kubrick) et The Others (Amenábar).Catherine Lalonde LITTÉRATURE ÉCOSSAISE LA COULEUR DE L\u2019EAU Kerry Hudson Philippe Rey Paris, 2015, 350 pages L\u2019horrible traduction du titre du premier roman de Kerry Hudson (Tony Hogan m\u2019a payé un ice-cream soda avant de me piquer maman, Philippe Rey) nous avait détournés du bouquin, et on s\u2019en mord les doigts maintenant que l\u2019Écossaise d\u2019origine et néo-Berlinoise a récolté le Femina étranger 2015 avec son deuxième opus.Dave et Alena sont deux tout jeunes adultes aux rêves déjà écrabouillés.Lui parce que ses économies, ses propres désirs et ses aspirations de voyages au long court ont été effacés par la longue agonie de sa mère adorée.Elle, parce venue du fond de la Sibérie vers un avenir meilleur, s\u2019est retrouvée prise, victime d\u2019un réseau de trafic humain.Ils se croisent et se rencontrent à Londres, s\u2019enti- chent l\u2019un de l\u2019autre, malgré le mal qu\u2019ils ont à s\u2019abandonner, à se dire, à se révéler.Romance sans sentimentalisme sise dans un univers hyper glauque, qui a l\u2019intelligence et la grâce de ne jamais céder au mélo ni au voyeurisme, La couleur de l\u2019eau est portée par le talent de conteuse indéniable de Hudson, mais surtout par sa capacité à peindre des personnages attachants dans toute leur complexité et leurs paradoxes.On finit par «comprendre » même les gestes de l\u2019inexcusable proxénète.Et le réalisme à la Hudson devient ainsi, en quelque sorte, un humanisme.Catherine Lalonde U n homme qui abandonne son pays pour sa famille.L\u2019image poursuit le chroniqueur en ce petit mardi matin tout gris où il doit rendre compte de sa lecture de La frontière du loup de Sarah Hall.Il n\u2019avait pas l\u2019intention de parler de ce dont tout le monde parle au Québec en ce gris mardi du début mai.Il avait l\u2019intention de parler des loups.De leur présence dans sa vie.Sur le calendrier au mur de la cuisine, à chaque mois une nouvelle photo de loups, comme une version carnassière de la bonne vieille pin-up girl.Les livres de ses enfants sont pleins de loups tous plus cruels et menaçants les uns que les autres.Dans la littérature enfantine, les crocodiles et les lions ont le droit d\u2019être gentils, pas les loups.Essayez, pour voir, d\u2019enseigner la beauté sauvage de ces canidés, de ces seigneurs du Nord à une fillette intoxiquée par une imagerie médiévale attardée, convaincue que loup = méchant.À la télé, ce n\u2019est pas mieux.Cherche-t-il une nouvelle série à visionner avec sa blonde, ils tombent sur Lilyhammer, où un magnifique loup de Norvège est exécuté d\u2019un seul coup de revolver, comme un minable voyou de fond de ruelle, par le héros maffieux.Maf fieux = bon.Loup = mé- chant, comprenez-vous ?Ou bien ils tombent sur la nouvelle mouture de Séraphin, où Alexis, déguisé en cow-boy, abat d\u2019un coup de carabine bien ajusté un loup bouf feur d\u2019enfant d\u2019une caricaturale férocité.Dans ces Belles histoires des pays d\u2019en haut remis au goût du jour à coups de sacres et de guns, l\u2019imagination faunique des scénaristes est bloquée au stade du Petit Chaperon rouge.Au fait, combien de victimes des loups au Québec depuis un siècle ?Combien de victimes des autos?Dans une salle d\u2019attente, il aperçoit un livre oublié sur une chaise, s \u2019approche, le prend, regarde le titre.Le loup, de Marie-Claire Blais, dans la vieille édition du Jour.Le chroniqueur n\u2019est pas vraiment surpris.Il vit dans la constellation du Loup.Le roman qu\u2019il vient de lire raconte une tentative de réintroduction du loup gris en Angleterre, dans la province de Cumbrie, aux confins de l\u2019Écosse.En toile de fond : l\u2019accession à l\u2019indépendance politique de cette dernière.Au moment où le premier couple reproducteur, venu des forêts montagneuses de la Roumanie, débarque à Annerdale, cet immense domaine détenu par un richissime comte doublé d\u2019un environnementaliste partisan du réensauvagement, la campagne référendaire fait rage plus au nord.Rendu là, le chroniqueur ne peut s\u2019empêcher d\u2019aller googler les photos d\u2019un PKP resplendissant après avoir traversé l\u2019Atlantique, démone au bras, pour assister à cet événement historique, le référendum sur l\u2019indépendance d\u2019un autre peuple nordique ami de la l iber té.Septembre 2014.Le député de Saint- Jérôme a déjà mis le PQ à sa main.L\u2019Écosse, la Catalogne\u2026 Tout peut encore arriver.Politique Et dans le roman, ça arrive.« Une confor table majorité de votants vient de séparer le Nord du reste de l\u2019île.[\u2026] Les rédacteurs de tabloïds évoquent stupidement des cortèges d\u2019automobiles roulant vers le sud sur la M74, des files d\u2019attente devant les agences immobilières, un exode des proprié taires de résidences secondaires, des résidents anglais et des \u201c réalistes \u201d.» Comme elles nous semblent f ami l ièr es , ces vieilles peurs et ces misérables paniques soigneusement entretenues.Le passage se conclut sur cette constatation : « C\u2019en est fini de la Grande- Bretagne.» Dommage que ce soit trop beau pour être vrai.Sarah Hall est vue par certains comme un des secrets les mieux gardés de la littérature anglaise.Et son sixième livre de fiction, cette ample Frontière du loup, serait ainsi l\u2019occasion d\u2019une consécration logique.On aimerait voir ce que ça donne dans la langue de Shakespeare.Dans cette traduction, il y a d\u2019occasionnelles beautés, mais aussi de nombreux passages où l\u2019écriture se traîne, où le style devient quelconque, factuel et plat.On pourrait avoir affaire, bien entendu, à une traduction laborieuse.La froideur et l\u2019absence d\u2019humour de l\u2019ensemble ne sont pas vraiment un problème.Quant à la toile de fond politique, elle s\u2019accorde à l\u2019esthétique romanesque de l\u2019auteure telle qu\u2019elle l\u2019a exposée en entrevue au Guardian (ma traduction) : « Je ne vois pas comment les livres peuvent être écrits sans contexte politique \u2014 du moins s\u2019ils sont pertinents et ambitieux.» Le langage de la meute Le loup.Non plus celui, dit solitaire, qui porte une ceinture d\u2019explosifs, dissimule une kalachnikov ou conduit un véhicule transformé en arme offensive.Mais l\u2019authentique terreur primitive.« [\u2026] les arbres, leur antique et sombre république.Le cadre par fait pour un lynx ou un ours en embuscade.Elle aimerait croire [\u2026] qu\u2019un jour le pays dans son entier se réensauvagera, quelles que soient ses divisions récentes exprimées par les urnes.Elle aimerait croire qu\u2019il y aura de nouveau un endroit où les réverbères s\u2019arrêteront pour faire place à la nature sauvage.» Hall possède une indéniable maîtrise des réseaux de sens tissés par une œuvre.Au thème de la par tition du Royaume-Uni répond l\u2019immense territoire grillagé où se déploient dans un premier temps les loups réintroduits.La frontière servant à isoler un grand morceau de nature des paysages environnants est plus brutalement réelle que celle que tracent, entre un empire sénile et la jeune nation, les vestiges de l\u2019antique mur d\u2019Hadrien.Autre parallèle difficile à rater : à l\u2019organisation sociale complexe de la meute, orbitant autour du couple et de la structure familiale, s\u2019oppose la propre grossesse de Rachel, la spécialiste des loups, qui décide d\u2019avoir et d\u2019élever seule son enfant.Rachel aboutit dans cette Écosse nouvellement indépendante où la meute échappée de l\u2019enclos de Cumbrie se verra accorder l\u2019équivalent d\u2019un statut de réfugié.Elle regarde le parlement presque neuf.«Tout cela est possible, se dit-elle, si les gens le veulent avec suf fi- samment de force, s\u2019ils sont las et habités par l\u2019espoir.» Eh oui.Puis un avion l \u2019emmène sur voler les Highlands à la recherche de ses loups.Les voici, à la queue leu leu au sein de la vaste lande, le père, la mère, deux jeunes.Une famille.Un pays.LA FRONTIÈRE DU LOUP Sarah Hall Traduit de l\u2019anglais par Éric Chédaille Christian Bourgois Paris, 2016, 474 pages La famille des loups F A B I E N D E G L I S E I l est possible d\u2019en débattre, quoique\u2026 le Japon est l\u2019un des pays, sinon le pays, où l\u2019on mange le mieux au monde.La fraîcheur.Le raf finement.L\u2019équilibre.Tout y a été pensé depuis des millénaires pour nour r ir e t rav ir en même temps.Et c\u2019est là toute la savoureuse équation qui se retrouve une nouvelle fois au cœur des Rêveries d\u2019un gourmet solitaire, dernière création du maître du roman graphique à la japonaise, Jirô Taniguchi, et de son complice du moment, le comédien Masayuki Kusumi.Le récit trace les contours d\u2019une suite, celle du Gourmet solitaire , sortie au Japon en 1997 (chez Casterman en 2005).Sous la couverture, on revoit ce même homme d\u2019af faires spécialisé dans l\u2019import-export qui trouve une source incroyable de plaisir, de poésie, d\u2019introspection au contact des repas simples qu\u2019il découvre dans les iza- kayas, les bistrots des villes qu\u2019ils fréquentent.Ce sont des histoires de bouf fe, loin du « maniérage » et de l\u2019ostentation qui accompagne nos débordements médiatico-cu- linaire d\u2019ici.Et c\u2019est terriblement plus digeste.L\u2019 o d e n e n s o u p e d\u2019Aoba-Yakocho, le ragoût japonais du parc Komazawa, la sépiole en teriyaki de Shôtô, les œufs de morue, les algues mo- zuku au vinaigre\u2026 le menu est inspirant, tout comme les dessins de Taniguchi qui, dans la lignée de son contemplatif Homme qui marche (Caster- man, 1995), invite une nouvelle fois ici au voyage, à l\u2019abandon\u2026 en donnant particulièrement faim.Le passé par le croissant De nourriture, il est également question dans Les jours sucrés de Loïc Clément et Anne Montel, autre aventure intérieure qui trouve ses marques dans le gâteau opéra, la rose des sables, le mille-feuille, le financier, la madeleine et autres pains, croissants et pains au chocolat de la boulangerie dont Églantine, 28 ans, va hériter après la mor t de son père.L\u2019établissement se trouve au cœur Klervi, petit village breton en perdition, où la jeune citadine ne veut cer tainement pas s\u2019installer, mais où le destin va finalement la rattraper.Le ton est léger, le dessin parfois badin avec ces animaux qui parlent, mais le propos ne boude pas pour autant sa densité en faisant de cette histoire d\u2019héritage et de pâtisserie-bou- langerie un voyage au cœur des racines, de la famille et de ses secrets qui se dévoilent souvent dans les moments de transition.C\u2019est sucré, un peu.Humain?Surtout! Le Devoir LES RÊVERIES D\u2019UN GOURMET SOLITAIRE Jirô Taniguchi et Masayuki Kusumi Casterman Bruxelles, 2016, 142 pages LES JOURS SUCRÉS Loïc Clément et Anne Montel Dargaud Bruxelles, 2016, 146 pages BANDE DESSINÉE Nourrir le 9e art en mangeant LOUIS HAMELIN ISTOCK Essayez, pour voir, d\u2019enseigner la beauté sauvage des loups et de la meute, de ces canidés, de ces seigneurs du Nord à une fillette intoxiquée par une imagerie médiévale attardée, convaincue que loup = méchant. M I C H E L L A P I E R R E E n 1961, deux ans après la fondation de la revue littéraire montréalaise, Hubert Aquin, alors son directeur, y écrivit : «La revue Liberté peut être considérée comme une agression.» Le reste de l\u2019équipe ne le suivit guère, si bien qu\u2019au fil des ans, le « dilettantisme » qu\u2019il craignait supplante la « conspiration » qu\u2019il espérait.Mais, en 2006, une nouvelle équipe s\u2019inspire de lui et, en 2012, fait sien son mot d\u2019ordre : « Comprendre dangereusement.» Voilà le revirement qu\u2019analyse avec minutie, dans son ouvrage La résistance en héritage, Rachel Nadon, doctorante en littérature québécoise.Elle insiste sur l\u2019influence déterminante de Pierre Lefebvre, dramaturge né en 1963.Il devient rédacteur en chef de Liber té en 2005.L\u2019année suivante, l \u2019éditorial « Assoif fés de sens » , qui por te sa marque et ressemble à un manifeste, souligne que l\u2019« intellectuel » doit assumer une « responsabilité morale » comme « citoyen » , même avec « indignation et colère ».Le lien étroit de la revue trimestrielle avec un représentant du monde théâtral témoigne d\u2019un changement considérable, observe Rachel Nadon avec beaucoup de pertinence.Liberté fait l\u2019expérience d\u2019une camaraderie stimulante propre à ce milieu et que connaissaient peu les écrivains, qui, souvent enfermés dans une tour d\u2019ivoire, avaient précédé les membres de la nouvelle équipe.Le contact avec un public en chair et en os permet plus sûrement à l\u2019homme de théâtre, à la différence du pur intellectuel, de respirer un air vivifiant.À la présence de Lefebvre s\u2019ajoute, en 2005, celle d\u2019un autre dramaturge, Olivier Kemeid, né à Montréal en 1975 de parents égyptiens, le plus connu dans le milieu littéraire parmi les nouveaux collaborateurs de la revue.Dirigée durant de nombreuses années par Jean-Guy Pilon, puis à partir de 1980 tour à tour par François Ricard, François Hébert et Marie-Andrée Lamontagne, la revue prend, grâce à Lefebvre, à Kemeid et à d\u2019autres, une orientation sociale nettement plus à gauche.En 2012, son adoption d\u2019un plus grand format matérialise cet esprit neuf à la lumière esthétique de l\u2019œuvre d\u2019Aquin.Il s\u2019agit, écrit Lefebvre, de réaffirmer « le rôle politique de l\u2019art comme de la réflexion, c\u2019est-à-dire leur capacité à ébranler, à fissurer parfois ce qui est figé en nous et en nos institutions».Néanmoins, le rédacteur en chef cherche à démythifier la Révolution tranquille, à laquelle on associe souvent les premières années de Liberté.Il publie même des textes qui, demandés à des gens de droite, expriment leurs réserves sur ce tournant historique.Comme le souligne Rachel Nadon, la revue réinventée boude la Révolution tranquille alors qu\u2019elle en reste « l\u2019héritière».Elle s\u2019enferme d\u2019autant plus dans cette contradiction qu\u2019elle se réclame d\u2019Aquin, qui poussa le bouleversement québécois de l\u2019époque jusqu\u2019à l\u2019extrême.Collaborateur Le Devoir LA RÉSISTANCE EN HÉRITAGE LE DISCOURS CULTUREL DES ESSAYISTES DE LIBERTÉ (2006-2011) Rachel Nadon Nota bene Montréal, 2016, 226 pages L E D E V O I R , L E S S A M E D I 7 E T D I M A N C H E 8 M A I 2 0 1 6 ESSAIS F 6 Boréal L\u2019éducation au pluralisme : un dé?et une richesse La meilleure résistance au radicalisme, c\u2019est la connaissance de la pensée des autres.« Un exercice nécessaire dans le contexte actuel.» Nathalie Collard, La Presse Essai \u2022 360 pages \u2022 32,95 $ PDF et ePub : 24,99 $ L es baby-boomers, nés entre 1940 et 1966 selon la périodisation du démographe Jacques Henri- pin, sont souvent associés à la Révolution tranquille.Or, cette dernière, qui se caractérise par une moder nisation de l\u2019État québécois, serait plutôt l\u2019œuvre de la frange progressiste de la génération précédente.Le véritable apport des boomers à l\u2019évolution de la société québécoise est ailleurs, dans le bouleversement des modes de vie qui frappe tout l\u2019Occident de 1960 à 1990.Telle est la thèse que développe Jean-Marc Piotte dans La révolution des mœurs.«Dans les pays industrialisés et dotés d\u2019un régime libéral, écrit le politologue, une culture fondée sur les contraintes, l\u2019abnégation et la subordination de l\u2019individu à la communauté disparaissait.Une autre, basée sur la liberté, la satisfaction des besoins et le plaisir, s\u2019affirmait.» L\u2019euphorie économique des Trente Glorieuses s\u2019accompagne d\u2019un changement social fondamental : la société traditionnelle (travail, famille, autorité, solidarité communautaire) s\u2019ef face au profit de la société de consommation, qui valorise le plaisir et l\u2019épanouissement individuel, notamment par la pratique d\u2019une sexualité libre, rendue possible par l\u2019arrivée de la pilule anticonceptionnelle.Les curés sont remplacés par Elvis et les Beatles, au son desquels les jeunes filles dansent en minijupe.Individualisme et individualité Né en 1940, Jean-Marc Piotte, plus associé au marxisme qu\u2019à la contre-culture, analyse pourtant avec bienveillance cette révolution des mœurs, bien qu\u2019il reconnaisse que «cette nouvelle génération, habitée par le désir de consommer et valorisant les jeunes entrepreneurs, deviendra la proie du capitalisme qui, telle une pieuvre, aspire tout ce que ses ventouses effleurent».Au Québec, la revue Par ti pris (1963-1968), sans s\u2019inscrire directement dans la logique de la révolution des mœurs, préparera d\u2019une cer taine façon le ter rain en af fichant son athéisme, son laïcisme et sa totale liberté d\u2019expression.La revue phare de ce mouvement sera toutefois Mainmise (1970-1978), qui prône la révolution individuelle, le rejet des institutions traditionnelles (famille, école, État) et la libération par la triade sexe, drogue e t rock\u2019n\u2019roll.Plus tard, le magazine La Vie en rose (1980- 1987) viendra approfondir ce procès libérateur en consolidant le discours féministe québécois.Le Québec d\u2019aujourd\u2019hui est le résultat de cette révolution des mœurs.Cette dernière, en effet, continue de faire sentir son influence individualiste sur notre société, dans laquelle l\u2019esprit social-démocrate de la Révolution tranquille est dangereusement menacé d\u2019épuisement.On peut, évidemment, s\u2019en désoler à certains égards.La Révolution tranquille voulait institutionnaliser la solidarité communautaire cana- dienne-française en l\u2019étatisant.Sa réussite est indéniable, même si plusieurs la remettent aujourd\u2019hui en question.La révolution des mœurs, elle, laisse un bilan plus ambigu.Son rejet de la tradition et des contraintes concomitantes constitue certes une forme de libération, mais il engendre aussi un individualisme délétère, nourrissant une société de marché sans âme.Jean-Marc Piotte, qu\u2019on a déjà connu plus pessimiste, choisit pour tant de voir le bon côté des choses.« Il faut distinguer, explique-t-il, individualisme et individualité.» L e p r e m i e r r e l è v e d \u2019 u n égoïsme condamnable, alors que la seconde désigne la capacité de chacun à s\u2019autodéterminer sans contrainte extérieure et peut « mener à une solidarité librement assumée », donc d\u2019autant plus forte.Cette dernière thèse constitue le moment fort de cet ouvrage, par ailleurs assez peu original.Elle suggère que la nécessaire solidarité, que Piotte trouve dans les rangs de Québec solidaire, doit désormais émaner de «personnalités fortes qui choisissent rationnellement la solidarité sociale, car elles ont compris que leur autonomie et leur identité mêmes dépendent de celles des autres».Force est toutefois de constater que, dans le monde que nous laissent les boomers, les individualistes sont plus nombreux que les individualités solidaires.La foi d\u2019un boomer Né en 1953, Serge Proven- cher, aujourd\u2019hui retraité de l\u2019enseignement au collégial, est un baby-boomer atypique.Après une enfance à l\u2019eau bénite, il a perdu la foi.En cela, il est représentatif de sa génération.Toutefois, et c\u2019est ce dont témoigne Zigzags et encens, son journal spirituel, il regrette cette per te, s\u2019en inquiète et cherche à la combler.Il constate, dans des pages empr e intes de modest ie , d\u2019authenticité et d\u2019humour, le «désordre de [sa] vie spirituelle» et avoue être habité par « la peur de passer à côté de Dieu».Très critique à l\u2019endroit du catholicisme d\u2019antan, Proven- cher, en tant que père et boomer, se sent pourtant coupable du « tiers-monde spirituel » qu\u2019il lègue à la jeunesse québécoise, privée d\u2019éducation à la vie intérieure et abandonnée à l\u2019individualisme matérialiste, voire au nihilisme.À la manière d\u2019Emmanuel Carrère, il revendique son « goût du christianisme», faute de foi.« Console-toi, tu ne me chercherais pas si tu ne m\u2019avais trouvé », lui dirait sûrement Blaise Pascal s\u2019il le pouvait.Provencher, toutefois, se console dif ficilement devant le monde que sa génération laisse en héritage, monde de zigzags spirituels dans lequel sa propre quête de Dieu apparaît caduque.La révolution des mœurs, en ne transmettant qu\u2019un héritage sans racines, nous aurait-elle condamnés à l\u2019errance ?louisco@sympatico.ca LA RÉVOLUTION DES MŒURS COMMENT LES BABY-BOOMERS ONT CHANGÉ LE QUÉBEC Jean-Marc Piotte Québec Amérique Montréal, 2016, 120 pages ZIGZAGS ET ENCENS ITINÉRAIRE SPIRITUEL D\u2019UN BABY-BOOMER Serge Provencher Médiaspaul Montréal, 2016, 208 pages Quel monde nous laissent les boomers ?ANALYSE LITTÉRAIRE La demi-révolution de Liberté Une nouvelle équipe a orienté la revue littéraire à gauche dans le sillage d\u2019Hubert Aquin LOUIS CORNELLIER ANNIK MH DE CARUFEL LE DEVOIR Le Québec d\u2019aujourd\u2019hui est le résultat d\u2019une révolution des mœurs qui continue de faire sentir son influence individualiste sur notre société, dans laquelle l\u2019esprit social-démocrate de la Révolution tranquille est dangereusement menacé d\u2019épuisement.Rachel Nadon O D I L E T R E M B L A Y D epuis que le cinéaste et directeur photo Michel Brault nous a quittés en 2013, on se sentait en panne de témoignages, pour mieux cerner cet homme précieux et discret, qui a mis au monde le cinéma direct en changeant le cours de notre septième art.« À sa disparition, en 2013, le journal Le Monde écrivait ainsi : \u201c Il est rare que la mort d\u2019un homme évoque une naissance \u201d, pour évoquer cette contribution du réalisateur des Raquetteurs » , écrit Gilles Noël en préface à son recueil d\u2019entretiens qu\u2019il a ef fectués avec le cinéaste des Ordres en 2005, classés par films et parfois par thématiques plus générales.Gilles Noël était un ami de longue date et un collaborateur, qui avait réalisé en 2006 Le cheval de Troie de l\u2019esthétique, documentaire en six tableaux sur l\u2019œuvre de Michel Brault.Voici ces entretiens publiés avec plus de 250 photos de tournages, plans et documents, ressuscitant le parcours d\u2019un artiste qui fut aussi un « patenteux », bricolant des caméras de souplesse appelées à faire date.« C\u2019est un accident de parcours qui lui a permis de raffiner la technique en lui of frant la possibilité de synchroniser un instant l\u2019image et le son avec une caméra légère qui permettait, comme le lui disait si bien son ami Jean Rouch, de courir \u201c dans les pâquerettes \u201d », rappelle l\u2019auteur.À Michel Braul t qui ne cessait de se proclamer sans pensée, Gilles Noël donne tor t en montrant que sa pensée passait par la pratique.Brault précisera avoir lutté, au cours d e s e s a n n é e s à l\u2019ONF, contre l\u2019emprise de la littérature au cinéma.Il était visuel au premier chef.« Toute ma vie, j\u2019ai été entouré de lumière, j\u2019ai étudié la lumière, je l\u2019ai soignée, je l\u2019ai cajolée », avant d\u2019expliquer plus tard : « Tout me vient de l\u2019expérimentation.» Le nom de Michel Brault est indissociable de celui de Claude Jutra, son ami et complice de jeunesse qui l\u2019a entraîné dans l\u2019aventure cinématographique : «J\u2019ai tout appris de Claude», dira-t-il.Dès Mouvement perpétuel en 1949, Brault a touché à la caméra pour celui qu\u2019il allait accompagner dans tant de films: Mon oncle Antoine, Kamouraska, etc.Ses souvenirs de leurs folles équipées à New York, qui leur valut une rencontre avec Fellini et Giulietta Masina, se marient aux ombres du Québec de la Grande Noirceur, en manque de liberté et de cinéma.Aujourd\u2019hui Il est fascinant de lire les propos de Brault commentant les aventures de Pour la suite du monde, d\u2019Entre la mer et l\u2019eau douce et des Ordres.Intéressant aussi de voir celui qui a connu toutes les avant-gardes dans un climat souvent de clandestinité analyser le milieu du cinéma de ses dernières années.«C\u2019est un système qui encourage le nivellement.Souvent vers le bas.La bureaucratie a gagné la guerre.[\u2026] Plusieurs scénarios ont souf fert de refus \u201c institutionnels \u201d répétés pour finir par être acceptés à leur plus bas niveau d\u2019accessibilité.» Le cinéma de Michel Brault était une éthique, portée par le mouvement du direct.« On avait le souci de ne pas trop monter.Parce que le montage bouleverse ce qui s\u2019est passé.Parce que tout est possible pour les cinéastes.On peut enlever ce qu \u2019on veut , fa i re dire ce qu\u2019on veut à quelqu\u2019un.C\u2019est une très grave responsabilité.» Ajoutant ailleurs : « C\u2019est pour donner la parole aux autres que je sentais qu\u2019il fallait que les caméras soient insonores, synchrones et légères.Et ça, ça colore toute la période qui commence avec Les raquetteurs.» Les arts sont en correspondance : Brault en témoigne après une visite déterminante au Rijksmuseum d\u2019Amsterman en 1958 : « Le clair-obscur de Rembrandt.C\u2019est ce jour-là que j\u2019ai trouvé ma vocation.» Le Devoir MICHEL BRAULT CONVERSATION SUR LE VISIBLE Entretiens avec Gilles Noël L\u2019Hexagone Montréal, 2016, 197 pages CINÉMA Michel Brault, l\u2019homme de la lumière SOURCE TÉLÉ-QUÉBEC Un portrait de Michel Brault tiré du documentaire Cinéma vérité: le moment décisif, de Peter Wintonick "]
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