Le devoir, 3 septembre 2016, Cahier H
[" ÉDUCATION JOURNÉE INTERNATIONALE DE L\u2019ALPHABÉTISATION C A H I E R T H É M A T I Q U E H \u203a L E D E V O I R , L E S S A M E D I 3 E T D I M A N C H E 4 S E P T E M B R E 2 0 1 6 Groupes en alphabétisation Le ?nancement est le nerf de la guerre Page H 3 Alphabétisation: le meilleur moyen de lutter contre la pauvreté Page H 2 ANNIK MH DE CARUFEL LE DEVOIR Les coûts humains et sociaux de l\u2019analphabétisme sont trop importants pour que l\u2019on ne s\u2019y attaque pas tous ensemble, énonce un réseau de 20 organisations qui réclame du gouvernement l\u2019adoption d\u2019une stratégie nationale de lutte contre l\u2019analphabétisme.Une stratégie globale contre l\u2019analphabétisme M A R I E - H É L È N E A L A R I E Collaboration spéciale C réé à l\u2019initiative de l\u2019Institut de coopération pour l\u2019éducation des adultes (ICEA) et du Regroupement des groupes populaires en a l p h a b é t i s a t i o n d u Q u é b e c (RGPAQ), le Réseau de lutte à l\u2019analphabétisme regroupe 20 organisations de la société civile.Il s\u2019est donné pour mission de sensibiliser la société à l\u2019analphabétisme, ses causes et ses conséquences, et de mobiliser la société civile en vue de l\u2019adoption, par le gouvernement du Québec, d\u2019une stratégie nationale de lutte contre l\u2019analphabétisme.La Journée internationale de l\u2019alphabétisation du 8 septembre est l\u2019occasion idéale de mettre en avant la plateforme Pour une stratégie nationale de lutte à l\u2019analphabétisme, un document déjà remis au ministre de l\u2019Éducation, Sébastien Proulx, et qui peut servir de guide pour aider à la mobilisation.Les deux por te-parole du Réseau, Daniel Baril, directeur général de l\u2019ICEA, et Christian Pelletier, coordonnateur du RGPAQ, s\u2019entendent pour dire que la situation de l\u2019analphabétisme au Québec ne va pas en s\u2019améliorant.« Cette stratégie ne vise pas seulement l\u2019apprentissage, mais tout l\u2019environnement qu\u2019on doit of frir aux personnes aux prises avec un problème d\u2019analphabétisme », rappelle Christian Pelletier.S\u2019attaquer à l\u2019analphabétisme de façon globale Jusqu\u2019à présent au Québec, toutes les actions, l\u2019orientation de la lutte contre l\u2019analphabétisme et son financement dépendaient du min is tèr e de l \u2019Éducat ion .Au - jourd\u2019hui, le Réseau veut renverser la vapeur en proposant au gouvernement du Québec d\u2019ouvrir le dialogue avec la société civile.On souhaite s\u2019attaquer au problème de l\u2019analphabétisme à l\u2019aide d\u2019une vision globale et cohérente.Pour être efficace, cette stratégie devra s\u2019inscrire dans une perspective de justice sociale et tenir compte de la réalité des personnes peu alphabétisées et de leur famille.Et pour s\u2019y attaquer, il faudra aussi relever les causes structurelles de l\u2019analphabétisme en contribuant à la réduction du problème et de ses conséquences.Idéalement, la stratégie nationale interpellera l\u2019ensemble des acteurs gouvernementaux et de la société civile concernés par cette lutte et permettra des collaborations et des partenariats entre les parties.Selon Daniel Baril, « l\u2019important est d\u2019aller rejoindre les gens peu alphabétisés dans leur milieu, que ce soit dans des groupes sociaux communautaires ou dans les organismes de développement de l\u2019employabilité.Il faut réussir à inclure la question de la lutte contre l\u2019analphabétisme partout.Les gens n\u2019attendent pas que quelqu\u2019un frappe à leur porte pour les inscrire dans un centre d\u2019éducation des adultes».Aujourd\u2019hui, on parle de dépistage précoce à l\u2019âge de la petite enfance afin d\u2019identifier les élèves à risque de rencontrer des difficultés d\u2019apprentissage.Mais on oublie souvent qu\u2019il serait aussi Au Québec, plus d\u2019un million d\u2019adultes âgés de 18 à 65 ans ne pourront pas lire ce texte.La plateforme «Pour une stratégie nationale de lutte à l\u2019analphabétisme» a été créée pour eux afin d\u2019agir sur tous les fronts pour venir à bout des causes et des conséquences de l\u2019analphabétisme, qui mine le développement social, économique et culturel du Québec.Daniel Baril VOIR PAGE H 6 : STRATÉGIE ÉDUCATION L E D E V O I R , L E S S A M E D I 3 E T D I M A N C H E 4 S E P T E M B R E 2 0 1 6 H 2 C L A U D E L A F L E U R Collaboration spéciale L e gouvernement du Québec prépare une stratégie nationale de lutte contre la pauvreté et l\u2019exclusion sociale.Sa préoccupation première est « d\u2019améliorer les conditions de vie des plus pauvres, de favoriser leur autonomie et de bâtir un Québec meilleur », indique- t-on.Cette stratégie viserait même à « amener le Québec, d\u2019ici dix ans, au nombre des nations indus- t r i a l i s é e s c o m p t a n t l e moins de pauvreté ».O r , s e l o n Daniel Baril, directeur de l \u2019 Ins t i tu t de coopéra t ion pour l\u2019éducation des adultes (ICEA), et Serge Petitclerc, porte-parole et analyste politique pour le Collectif pour un Québec sans pauvreté, toute stratégie de lutte contre la pauvreté et l\u2019exclusion sociale doit nécessairement passer par l\u2019alphabétisation et la formation constante de tous les adultes.Le 20 juin dernier, ils ont par ticipé à la consultation par lementa i r e or gan isée sous les auspices du ministre de l\u2019Éducation.« T r e i z e p o u r c e n t d e s 25-64 ans n\u2019ont pas de 5e secondaire, alors qu\u2019environ une personne sur cinq a de très faibles compétences en lecture », rapporte M.Baril.« Il y a d\u2019ailleurs un lien étroit entre pauvreté et analphabétisme », enchaîne M.Pe- titclerc.Par exemple, la majorité des personnes recevant de l\u2019aide sociale n\u2019a pas de 5e secondaire, dit-il.« Or, comment peut-on envisager un retour sur le marché du travail lorsqu\u2019on sait que, même pour travailler dans le moindre resto rapide, on exige désormais un diplôme de 5e secondaire ?» lance-t-il.Une nécessité dans une «société du savoir» En fait, rapporte Daniel Baril, il existerait une « sorte de paradoxe » dans notre société, c\u2019est-à-dire que : « Nous nous disons une société du savoir, mais ce sont les individus qui doivent par eux-mêmes se débrouiller pour acquérir les connaissances et les compétences requises », dit-il.C\u2019est ainsi que l\u2019Institut de coopération pour l\u2019éducation des adultes qu\u2019il dirige redoute de plus en plus que les conna issances e t compé - tences nécessaires dans notre société du savoir « deviennent des facteurs de discrimination systémique».« Toute personne qui ne sait pas lire\u2026 Dommage pour elle ! lance M.Baril.Et toute personne qui n\u2019a pas son diplôme de 5e secondaire est également de plus en plus exclue.» Dans toutes les sphères de notre vie, obser ve-t-il, les connaissances et les compétences demandées sont de plus en plus élevées.Mais, d\u2019un autre côté, la société ne met pas en place les mesures systémiques qui permettraient à tous d\u2019acquérir les connaissances et compétences maintenant requises dans une société du savoir.À l\u2019occasion de la consultation parlementaire de juin dernier, l\u2019ICEA a ainsi fait valoir « une évidence », relate M.Baril, à savoir que le droit à l\u2019éducation doit être à la base de la lutte contre la pauvreté.« Pour nous, toute politique et loi sur la lutte contre la pauvreté doivent réaf firmer que le droit à l\u2019éducation est une condition essentiel le , pose-t-il.Et, par la suite, il faut que le gouvernement prenne des moyens concrets d\u2019alphabétisation.» Les cinq piliers de la lutte contre la pauvreté Pour sa par t, le Collectif pour un Québec sans pauvreté a profité de la consultation parlementaire pour mettre en avant ce qu\u2019elle considère être « les cinq piliers » sur lesquels devrait reposer le prochain plan de lutte contre la pauvreté , indique Serge Petitclerc.En premier lieu, dit-il, l\u2019ensemble des protections publiques (aide sociale, allocations familiales, aide financière aux études, rentes, etc.) devrait faire en sor te que toute personne se tire au moins de ce que le Collectif qualifie de très grande pauvreté \u2014 ce qui n\u2019est pas le cas actuellement.En deuxième lieu : un salaire minimum décent.«On dit souvent que la lutte contre la pauvreté passe par l\u2019emploi, rappelle M.Petitclerc.Mais il faudrait au moins que ceux et celles qui travaillent au salaire minium soient hors de la pauvreté \u2014 ce qui, là encore, n\u2019est pas le cas.» En troisième lieu, le Collectif considère que les personnes qui vivent pauvrement devraient avoir un meilleur accès à l\u2019ensemble des services publics (santé, éducation, logement, énergie, loisirs et culture, etc.).En quatrième lieu, il faut combattre les inégalités sociales.« Comme le recommandent maintenant des organ i s m e s c o m m e l e F M I e t l \u2019OCDE » , f a i t remar quer Serge Petitclerc.Enfin, le Collectif souhaite que le gouvernement mette en place des campagnes socié- tales de lutte contre les préjugés envers les personnes pauvres, de la même manière dont il l\u2019a fait pour contrer la discrimination envers les femmes, les minori tés cul turel les , l\u2019orientation sexuelle, etc.« On voit bien que si on ne s\u2019attaque pas aux préjugés, ça devient très difficile de faire des avancées au chapitre des politiques sociales, notamment envers les assis tés sociaux » , constate le por te-parole du Collectif pour un Québec sans pauvreté.De la formation pour tous! Dans le même esprit, Daniel Baril ajoute qu\u2019il n\u2019y a pas que l\u2019obtention d\u2019un diplôme de 5e secondaire, mais également la formation en entreprise.« C\u2019est là un bon moyen pour lutter contre la pauvreté, dit-il, puisque ces travailleurs \u2014 qui gagnent souvent un petit salaire \u2014 ne sont vraiment pas à l\u2019abri de la pauvreté.» Or, déplore-t-il, chaque fois qu\u2019un ministre ou un représentant du gouvernement parle d\u2019éducation, il se limite toujours aux jeunes.« Pourtant, on devrait en tout temps parler des besoins en éducation de tout le monde\u2026 Au lieu de les réduire encore et toujours aux jeunes ! » «L\u2019éducation tout au long de la vie, on en parle \u2014 c\u2019est un slogan dans la bouche de tout le monde \u2014, mais, en pratique, on ne se soucie que de l\u2019éducation des jeunes\u2026 comme s\u2019il n\u2019y avait rien d\u2019autre ! » déplore avec véhémence M.Baril.À ses yeux, toutefois, la stratégie de lutte contre la pauvreté sur laquelle travaille le gouvernement « est intéressante » , puisqu\u2019el le por te sur ce qu\u2019il faut faire.« Mais c\u2019est l\u2019implantation de cette stratégie \u2014 qu\u2019est -ce qu\u2019on fera concrètement et comment se traduiront les valeurs af firmées dans le préambule de la loi \u2014 qui pourrait poser problème, s\u2019inquiète Daniel Baril.Comme on dit toujours : le diable se cache dans les détails ! » L\u2019alphabétisation : le meilleur moyen de lutter contre la pauvreté ISTOCK «Pour nous, toute politique et toute loi sur la lutte contre la pauvreté doivent réaf firmer que le droit à l\u2019éducation est une condition essentielle », assure Daniel Baril, directeur de l\u2019Institut de coopération pour l\u2019éducation des adultes (ICEA).Serge Petitclerc «Il y a d\u2019ailleurs un lien étroit entre pauvreté et analphabétisme» ÉDUCATION L E D E V O I R , L E S S A M E D I 3 E T D I M A N C H E 4 S E P T E M B R E 2 0 1 6 H 3 Au Québec, plus d\u2019un million d\u2019adultes âgés de 16 à 65 ans ne maîtrisent pas suffi samment la lecture et l\u2019écriture.Les conséquences de l\u2019analphabétisme freinent le développement social, économique et culturel du Québec.Agissons ! La FAE, fi ère partenaire du Réseau de lutte à l\u2019analphabétisme.Consultez et appuyez la plateforme que propose le Réseau : www.lutteanalphabetisme.ca NOUS CRÉO NS L\u2019AV E N I R D\u2019année en année, les groupes populaires en alphabétisation s\u2019appauvrissent ; en par tie parce que leur financement n\u2019est pas indexé, mais aussi parce que depuis 2006, le fédéral s\u2019est complètement retiré du dossier.Récemment, des signaux en provenance du ministère de l\u2019Éducation semblent indiquer que le vent est peut-être en train de tourner.M A R I E - H É L È N E A L A R I E Collaboration spéciale A u Québec, ce sont 128 groupes en alphabétisation qui sont reconnus et accrédités par le Programme d\u2019action communautaire sur le terrain de l\u2019éducation (PACTE), un programme du ministère de l\u2019Éducation.Ces groupes forment un réseau autonome et distinct du réseau institutionnel des commissions scolaires.«On tient à cette distinction.On joue un autre rôle que celui des commissions scolaires.On s\u2019adresse à des gens qui, à un certain moment, ne sont pas en mesure de retourner sur les bancs d\u2019école.Ils ont déjà connu ce cadre et c\u2019est celui dans lequel ils ont échoué », explique Caroline Meunier, responsable du développement des analyses et des stratégies au Regroupement des groupes populaires en alphabétisation du Québec (RGPAQ).Elle s\u2019occupe des dossiers politiques, de la reconnaissance des groupes, et des politiques d\u2019éducation qui peuvent avoir un impact sur les adultes et sur l\u2019alphabétisation.De plus, elle porte le dossier du financement.Un financement de mission Le principal bailleur de fonds des organismes d\u2019action communautaire autonomes, c\u2019est le ministère de l\u2019Éducation.Des 128 groupes reconnus par le programme PACTE, deux sont des regroupements, dont le RGPAQ et son équivalent anglophone, Literacy Quebec.Chaque année, ces organismes doivent présenter une demande de subvention.Au niveau fédéral, c\u2019est la catastrophe : au Canada, les initiatives contribuant à améliorer le niveau de littératie de la population se sont vu imposer des compressions de l\u2019ordre de 17,7 millions de dollars dans leur financement annuel.Christian Pelletier, le coordonnateur du RGPAQ, parle même d\u2019un virage idéologique : «Au Canada, tout comme au Québec d\u2019ailleurs, il est de plus en plus dif ficile d\u2019entreprendre une démarche d\u2019alphabétisation si l\u2019objectif ne vise pas un retour à court terme sur le marché du travail.» Comme l\u2019éducation est une compétence provinciale, le fédéral ne pouvait pas investir dans la formation directe, « c\u2019était du financement par \u201cprojet\u201d utilisé pour la sensibilisation et le recrutement, et aussi pour créer du matériel pédagogique.Ces fonds servaient aussi à la recherche de lieux de concertation dans le but de trouver un arrimage dans une région », ajoute Caroline Meunier.Le financement du fédéral était possible grâce à une entente avec Québec.C\u2019est cette entente qui a pris fin en 2007-2008.Depuis ce temps, il n\u2019y a pas eu de réinvestissement de la part du fédéral, et le premier ministre du Canada ne s\u2019est pas encore prononcé sur le dossier.Contrairement au financement du fédéral par «projet», actuellement, le financement dont bénéficient les groupes par l\u2019intermédiaire du PACTE en est un dit de «mission», utilisé pour l\u2019ensemble des infrastructures et des activités.Caroline Meunier précise: «Pour notre stabilité, on privilégie un financement récurrent qui nous permet de vaquer à l\u2019ensemble de nos occupations et de remplir notre mission.» Le financement par projet est intéressant quand les bases sont assurées.Mais malheureusement, comme le financement de mission de base n\u2019est pas suffisant, souvent, le financement de projet vient pallier le manque de ressources, mais parce qu\u2019il n\u2019est pas récurrent, il ne permet pas d\u2019assurer une stabilité dans les activités des organismes.«S\u2019il y avait des réinvestissements au niveau fédéral, on voudrait peut-être revoir la formule.Pour l\u2019instant, il n\u2019y a rien d\u2019annoncé du côté du fédéral, mais depuis des années, on réclame au ministère de l\u2019Éducation des augmentations pour le financement de base», souligne-t-elle.Pour un financement récurrent Le financement de base offert par le ministère de l\u2019Éducation ne suf fit pas, et les organismes doivent trouver d\u2019autres fonds, sinon ils doivent faire des compressions, et c\u2019est souvent sur le plan des équipes de travail\u2026 Actuellement, l\u2019enveloppe qui finance les groupes d\u2019alphabétisation est de l\u2019ordre de 12,8 millions pour les 128 organismes, dont les deux regroupements.Ce qui fait une moyenne de 99 000 $ par organisme.« C\u2019est évident que les organismes ne peuvent pas vivre avec ça ! » lance Caroline Meunier.Rappelons que ce montant n\u2019est pas indexé.Annuellement, les organismes déposent des demandes au ministère pour renouveler leur financement et exposent leurs besoins.« Actuellement, le manque à gagner est de plus de 9,2 millions pour répondre aux besoins qui sont là sur le terrain actuellement, et on ne parle pas de développement, mais seulement de répondre aux besoins actuels», déclare la responsable.En avril dernier, un geste d\u2019ouverture de la par t du ministre de l\u2019Éducation, Sébastien Proulx, a été accueilli favorablement : en effet, le ministre a fait un ajout non récurrent de 663 000 $ consacré au financement de l\u2019année en cours.« On a eu l\u2019occasion de rencontrer le ministre, et on sent qu\u2019il y a un intérêt.Il l\u2019a exprimé à plusieurs reprises sur la place publique : il est préoccupé par les questions d\u2019alphabétisa- t ion.Tant mieux ! » En par tageant cette somme, les organismes ont reçu en moyenne 6000 $ chacun.« Pour nous, c\u2019est comme une forme d\u2019indexation, et on espère que les gestes vont suivre les paroles.On souhaite des investissements, parce qu\u2019on en a besoin pour se restructurer », affirme Caroline Meunier.Pour conclure, notre responsable explique avec beaucoup de passion : «Notre mission nous amène à rejoindre des gens peu alphabétisés.Ils sont près de 50 000 à participer à nos ateliers.Mais c\u2019est important de souligner que la mission des organismes, c\u2019est aussi de travailler dans les milieux afin de faire de la sensibilisation ; aller chercher ces gens, c\u2019est un défi.Avant qu\u2019une personne pousse la porte d\u2019un groupe, il y a un cheminement et plusieurs obstacles à relever.» Le financement est le nerf de la guerre ISTOCK «Depuis des années, on réclame au ministère de l\u2019Éducation des augmentations pour le financement de base», souligne Caroline Meunier, responsable du développement des analyses et des stratégies au Regroupement des groupes populaires en alphabétisation du Québec. ÉDUCATION L E D E V O I R , L E S S A M E D I 3 E T D I M A N C H E 4 S E P T E M B R E 2 0 1 6 H 4 Devenez bénévole ou faites un don dès aujourd\u2019hui! WWW.COLLEGEFRONTIERE.CA COLLÈGE FRONTIÈRE DEPUIS PLUS DE 100 ANS AU QUÉBEC Depuis 1912, notre action vise le développement des compétences en littératie et la création d\u2019occasions d\u2019apprentissage : \u2022 3800 participants de tous âges reçoivent notre soutien.\u2022 Nos 400 tuteurs bénévoles œuvrent dans les 3 grands centres urbains de la province.\u2022 Nous collaborons avec plus de 96 partenaires, notamment des milieux de travail, des communautés autochtones et des organismes d\u2019intégration pour les nouveaux arrivants.Le bénévolat en alphabétisation fait partie de la solution.Le Québec a reculé en éducation A-t-on besoin de se remémorer que l\u2019éducation a été passée au tordeur dans la poursuite de l\u2019idéal politique libéral d\u2019équilibre budgétaire ?Or, les formations des adultes et de base, qui figuraient déjà comme parents pauvres dans le réseau, ont encore perdu des plumes.FORMATION DES ADULTES Une politique attendue depuis près de 15 ans Les milieux de travail : un endroit idéal pour dispenser une formation de base R É G I N A L D H A R V E Y Collaboration spéciale I l apparaît de prime abord complexe de rejoindre les personnes analphabètes : « C\u2019est un gros défi ! Et le nombre de ces gens, qui ont des difficultés à comprendre et à utiliser l\u2019information dans leur vie courante, est ef farant », laisse savoir Line Camerlain, vice- présidente de la Centrale des syndicats du Québec (CSQ) et en grande partie responsable du dossier de l\u2019éducation.Elle explique qu\u2019ils lisent peu de journaux ou de livres et qu\u2019ils se servent peu de l\u2019Internet : « Il faut aller sur le terrain, là où ils se trouvent.S\u2019ils ont un emploi, on se doit de se rendre dans leur milieu de travail pour les dépister, les recruter et les sensibiliser à l\u2019importance de revenir sur les bancs d\u2019école pour par faire leurs compétences.» Le recrutement prend une dimension de première importance, et selon cette dernière, les moyens pour y par venir avec succès sont très limités.Attente et austérité La dernière politique gouvernementale de formation des adultes remonte à 2002 ; près de 15 ans plus tard, rien de neuf sur une mise à jour attendue dans ce domaine.Mme Camerlain se penche sur cette question : « Les deniers chif fres dans les centres de formation pour les adultes montrent un nombre marqué d\u2019inscriptions en alphabétisation.» Malgré cette demande accrue, ces centres-là figurent comme quantité négligeable en éducation et ils font face à un problème de financement : «Ils reçoivent des enveloppes fermées, contrairement au primaire et au secondaire, où ce financement est basé sur le nombre d\u2019élèves inscrits.» Les commissions scolaires ne disposent pas de budgets supplémentaires même si le nombre d\u2019adultes qui retournent en classe augmente : « Avec le milliard de dollars de compressions subies par les commissions au cours des dernières années, il va de soi que ces centres y ont goûté eux aussi.» Une statistique dont elle fait part démontre clairement le bien- fondé de ses propos : « Les deniers chif fres des inscriptions dans les centres d\u2019éducation pour adultes laissent voir que celles-ci sont passées de près de 15 000 en 2003-2004 à 7000 a u j o u r d \u2019 h u i .P e n d a n t c e temps, le nombre d\u2019analphabètes était de 1 million et plus au Québec.» Et dans le sillage des compressions budgétaires, ce sont les plus démunis qui ont écopé, selon elle : « Les personnes les plus vulnérables ont été af fectées, et les analphabètes en font par tie.Il existe une corrélation directe entre pauvreté et niveau de concept et de compétence : assurément, l\u2019austérité aura des impacts, et il faut s\u2019attendre à ce que les prochaines statistiques à ce sujet, prévues en 2023, montrent que le nombre d\u2019analphabètes ne diminuera pas si on ne fait rien de plus.» Line Camerlain R É G I N A L D H A R V E Y Collaboration spéciale I l ressortait notamment de ces données que près de 50 % de la population active âgée de 16 à 65 ans du Québec éprouvait des difficultés de lecture et que 27 à 30 % des travailleurs en entreprise avaient besoin d\u2019une formation de base.Véronique De Sève, vice- présidente de la CSN e t r e s p o n s a b l e d u groupe de travail en éducation, s\u2019indigne : « On ne s\u2019attend pas à ce genre de statistiques là dans une société qui se dit évoluée.» Et aujourd\u2019hui, en 2016, «ces chif fres demeurent très parlants» : «Je dirais même qu\u2019on a reculé ! Il en est ainsi parce que, en éducation, on doit faire des investissements, que ce soit à la petite enfance ou pour la formation tout au long de la vie.Quand on parle d\u2019alphabétisation ou des notions de base, il faut investir.Je me plais à le répéter sur toutes les tribunes : injecter de l\u2019argent en éducation c\u2019est un investissement et non pas une dépense.» El le pose donc comme constat que les gouvernements qui se sont succédé, depuis la publication de la plateforme, ont successivement procédé à des compressions budgétaires en éducation : la formation de base aux adultes a écopé au même titre que les autres secteurs, entre autres en raison du grand nombre de groupes communautaires qui ont été privés de ressources financières : «C\u2019est pourquoi il existe maintenant une coalition : \u201cLuttons ensemble contre l\u2019analphabétisme\u201d.» La CSN en fait partie, et ce regroupement réclame une stratégie nationale propre à réduire le nombre d\u2019analphabètes.Alphabétisation et technologies Les gens qui sont privés de connaissances de base éprouvent des problèmes accr us dans leur travail et dans l\u2019exercice de leur quotidien, plutôt que d\u2019être favorisés par l\u2019implantation des technologies de pointe et de nouveaux moyens de communication, relève Mme De Sève : « Si on a de la dif ficulté à lire, comment arriver à s\u2019adapter à celles-ci quand elles pénètrent les milieux de travail non seulement dans le manufacturier, mais aussi dans d\u2019autres secteurs comme la santé ?Celles-ci font appel à d\u2019autres notions de base qui ne sont pas maîtrisées au départ.» Il en résulte que les besoins de formation s\u2019accroissent pour ces travailleurs plongés dans l\u2019ignorance.Quant au sor t qui est réservé dans un environnement technologique à ceux d\u2019entre eux qui perdent leur emploi, elle fait valoir ce point de vue : « Pour faire une demande à l\u2019assurance emploi, on ne parle plus maintenant à des êtres humains, mais à des machines.Comment arriver dans les circonstances à obtenir les prestations auxquelles on a droit au moment où les gouvernements coupent de plus en plus dans les services personnalisés ?» Les analphabètes, tout fonctionnels qu\u2019ils soient, sont pris au piège autant que les personnes âgées dans un tel contexte.La plateforme en éducation de la Confédération des syndicats nationaux (CSN) faisait état de statistiques alarmantes sur l\u2019analphabétisme en 2012.Depuis ce temps, il demeure aberrant de constater que les progrès réalisés en alphabétisation demeurent mitigés, sinon en net recul, malgré les ef for ts consentis.ISTOCK Les gens qui sont privés de connaissances de base éprouvent des problèmes accrus dans leur travail et dans l\u2019exercice de leur quotidien.Véronique De Sève R É G I N A L D H A R V E Y Collaboration spéciale Le président de la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ), Daniel Boyer, prend le taureau par les cornes et affirme sans ambages, et entend le répéter, «qu\u2019il est possible de vivre toute une vie en anglais à Montréal ».D\u2019où l \u2019 importance de l\u2019apprentissage du français au travail : « Quelqu\u2019un qui immigre ici et qui ne maîtrise pas suf fisam- ment la langue française n\u2019apprendra pas cette langue dans son milieu familial, où sa langue maternelle est utilisée couramment ; il en va de même pour les échanges courants au sein de sa communauté et parmi ses amis.» Il se prononce donc pour une formation offerte le plus tôt possible dans les lieux de travail à l\u2019arrivée des personnes immigrantes au Québec: «Il importe qu\u2019il y ait des programmes de francisation de ces gens, là où ils travaillent.» La FTQ l\u2019a compris depuis longtemps : «On est actifs depuis 30, 40, voire 50 ans dans les milieux de travail pour leur transmettre une formation de base.» L\u2019objectif est de faire d\u2019une pierre deux coups : « C\u2019est de cette façon qu\u2019on va arriver à maintenir le français dans un bon état.Il y a aussi le fait que la reconnaissance de leurs droits comme citoyens et comme travailleurs ici, ça se passe en français, la langue commune, s\u2019ils veulent être capables de se manifester pour ou contre cer taines pratiques au travail ou dans le quotidien.» Formation linguistique compromise La Fédération n\u2019en déplore pas moins que des reculs plutôt que des avancées sont apparus dans les efforts de formation consentis : «C\u2019est de plus en plus difficile», constate le président.Il y a des syndicats qui ont pris des initiatives pour réaliser des projets de francisation: «Ils ont agi de la sorte parce que les employeurs ne voulaient pas se \u201cbâ- drer\u201d de cela, parce qu\u2019ils y croyaient plus ou moins.» La centrale a par la suite démontré qu\u2019elle était en mesure de gérer efficacement de telles formations en milieu de travail en s\u2019occupant de toute la logistique nécessaire : « Par contre, il suffit dans de tels cas d\u2019avoir les subventions nécessaires pour libérer les gens afin qu\u2019ils puissent suivre ces formations-là.On a agi de la sor te durant longtemps, mais on a de plus en plus de dif ficulté à obtenir des sous pour les organiser.» Les principaux partenaires financiers, dont le ministère de l\u2019Immigration vient en tête de liste, ne répondent plus à l\u2019appel.La situation se détériore chez les syndiqués et, à plus forte raison, chez les travailleurs qui ne le sont pas.À ce facteur de dégradation de la langue s\u2019ajoutent encore les changements en vue sur les règles de l\u2019immigration : « On est inquiets à ce sujet parce qu\u2019on veut assouplir le critère de la connaissance du français pour plutôt obtenir plus de personnes dont le profil correspond aux emplois disponibles.» Daniel Boyer approuve une telle démarche à condition que la langue conser ve son caractère prioritaire en matière d\u2019immigration.Au Québec, l\u2019alphabétisation passe largement par l\u2019apprentissage du français en milieu de travail ; la langue of ficielle apparaît comme l\u2019outil essentiel pour éviter de sombrer dans l\u2019analphabétisme, le déni des droits et la pauvreté.Le milieu syndical s\u2019applique par conséquent, depuis plusieurs années, à dispenser de la formation à ses membres dans cette matière de base.ISTOCK La FTQ se prononce pour une formation offerte le plus tôt possible dans les lieux de travail à l\u2019arrivée des personnes immigrantes au Québec.Daniel Boyer ISTOCK La dernière politique gouvernementale de formation des adultes remonte à 2002 ; près de 15 ans plus tard, rien de neuf sur une mise à jour attendue dans ce domaine. ÉDUCATION L E D E V O I R , L E S S A M E D I 3 E T D I M A N C H E 4 S E P T E M B R E 2 0 1 6 H 5 Ce cahier thématique a été produit par l\u2019équipe des publications spéciales du Devoir grâce au soutien des annonceurs qui y figurent.Ces derniers n\u2019ont cependant pas de droit de regard sur les textes.Pour toute demande d\u2019information quant au contenu de ce cahier, vous pouvez contacter par courriel Loïc Hamon, directeur des publications spéciales, à lhamon@ledevoir.com.Pour vos projets de cahiers ou toute autre information au sujet de la publicité, vous pouvez contacter Lise Millette, vice-présidente des ventes publicitaires, à l\u2019adresse courriel lmillette@ledevoir.com.MILIEU SCOLAIRE Encore beaucoup de chemin à parcourir S T É P H A N E G A G N É Collaboration spéciale J osée Bouchard, présidente de la Fédération des commissions scolaires du Québec, voit en tout cas d\u2019un bon œil les actions entreprises récemment par le ministre.« Il visite les écoles pour se mettre au parfum des réalités vécues sur le terrain, il annonce un grand rendezvous sur la réussite scolaire pour cet automne et une politique nationale plus tard, au printemps 2017 », dit-elle.Mm e Bouchard reste toutefois prudente, car elle se demande si ces actions seront accompagnées de gestes concrets.« Les budgets vont-ils suivre, se demande-t-elle, et le gouvernement est-il prêt à corriger le manque d\u2019espace dans plusieurs écoles, un phénomène qui nuit grandement à l\u2019ajout de classes d\u2019alphabétisation et de francisation ?» La Fédération compte suivre les gestes du gouvernement dans ce domaine et d\u2019autres.Le Réseau de lutte à l\u2019analphabétisme, qui regroupe 20 organismes concernés par la littéra- t ie, compte aussi être proactif.Au printemps 2016, il a dévoilé une plateforme appelée « Pour une stratégie nationale de lutte à l\u2019analphabétisme », sur laquelle on trouve quatre axes d\u2019intervention qui touchent tous les aspects de la problématique (sensibilisation, prévention, mise à niveau des connaissances tout au long de la vie et formation).« Lors de la Journée internationale de l\u2019alphabétisation, on lancera de nouvelles initiatives », af firme Nathalie Morel, vice-présidente de la vie professionnelle à la Fédération autonome de l\u2019enseignement (FAE), qui fait partie du Réseau.L\u2019importance de la prévention Mme Morel souligne l\u2019importance de la prévention.« Il faut dépister les problèmes de littéra- tie dès la petite enfance », dit-elle en rappelant qu\u2019en 2007, la FAE avait obtenu six projets pilotes de dépistage précoce dans les maternelles 4 ans, projets qui se sont avérés pertinents et essentiels.Ces projets ont fait boule de neige depuis.L\u2019an dernier, il y en avait 88, et pour l\u2019année en cours, 100 projets supplémentaires ont été annoncés par le ministre Proulx.La FAE aimerait toutefois que le gouvernement étende la maternelle 4 ans à tous les jeunes provenant de milieux défavorisés.Le gouvernement réfléchirait à cette possibilité.Agir en prévention, c\u2019est aussi lutter tôt contre le décrochage scolaire, autant chez les filles que les garçons.Jusqu\u2019ici, la société s\u2019est beaucoup concentrée sur le décrochage des garçons, or, selon un rapport produit par la FAE et Relais- femmes en 2015, le décrochage des filles aurait un impact plus grand sur l\u2019alphabétisation, car les mères mono- parentales ayant un faible niveau de littératie n\u2019ont souvent pas les outils nécessaires pour aider leurs enfants à développer un intérêt pour la lecture et l \u2019écri ture.« Beaucoup de décro- cheurs viennent donc de familles monoparen- tales dont le chef de famille est une femme, déplore Mme Morel.Le rapport a toutefois suscité beaucoup d\u2019intérêt, le décrochage n\u2019est plus vu de la même façon aujourd\u2019hui, mais on est encore loin d\u2019adopter des actions qui pourraient atténuer ce phénomène.» Un financement insuffisant En plus des chicanes de str ucture (ex.: abolir ou pas les commissions scolaires) et des changements fréquents de ministres, les programmes d\u2019alphabétisation et de francisation ont souf fer t des compressions budgétaires en vigueur depuis 2014.« On fonctionne avec des enveloppes fermées qui augmentent peu d\u2019année en année, alors que les besoins augmentent sans cesse », déplore Sylvie Thé- berge, vice-présidente de la Fédération des syndicats de l\u2019enseignement, af filiée à la Centrale des syndicats du Québec (CSQ).En francisation, il n\u2019y a clairement pas assez de classes, selon elle.« Souvent, les immigrants sont intégrés dans des classes ordinaires, qui ne sont pas adaptées à leurs besoins, dit Mme Théberge.Les ratios élèves- professeur sont souvent trop élevés, ce qui nuit à l\u2019apprentissage.Il n\u2019est pas rare de voir des classes de 36 élèves, par fois plus.Nous aimerions que le gouvernement adopte des ratios similaires à ceux qui existent dans le \u201csecteur jeunes\u201d, soit de 20 à 24 élèves par professeur.» L\u2019insuf fisance des services de soutien est un autre problème.Le nombre d\u2019orthopéda- gogues, de psychologues et de psychoéduca- teurs, notamment, est largement insuf fisant p o u r r é p o n d r e a u x b e s o i n s , d é n o n c e Mm e Théberge.« Lorsque survient un problème par ticulier qui dépasse la compétence des professeurs, ceux-ci ne sont souvent pas en mesure d\u2019of frir un soutien adéquat.» Au-delà des budgets et du soutien of fer ts aux élèves, Mme Morel croit qu\u2019il faut se poser des questions sur l\u2019approche socioconstructi- viste qui a été adoptée en éducation depuis 1999 (aussi appelée « pédagogie de la découverte »).« Avec cette méthode, on tient pour acquis que l\u2019élève a le bagage qu\u2019il faut en littératie pour développer de nouvelles compétences, dit- elle.Or, souvent, les enfants ne maîtrisent pas encore les bases de la langue comme la phonétique.» Plusieurs spécialistes en éducation prétendent d\u2019ailleurs que le système scolaire québécois forme des analphabètes.Dans son livre Turbulences (2013), le philosophe de l\u2019éducation Normand Baillargeon fait un bilan très critique de cette réforme qui a choisi de faire prévaloir les compétences sur la connaissance.Ses détracteurs ont-ils raison?Une chose est sûre, le Québec est toujours en 2016 aux prises avec un sérieux problème d\u2019analphabétisme.Plus de la moitié des Québécois possèdent un niveau de littératie très faible (4 %), faible (15 %) ou moyen (34 %).Ainsi, un adulte sur cinq éprouve de grandes difficultés à lire et à utiliser l\u2019écrit.L\u2019analphabétisme demeure donc toujours un sujet brûlant d\u2019actualité.À l\u2019approche de la Journée internationale de l\u2019alphabétisation, le 8 septembre, il est bon de se questionner sur le chemin parcouru en milieu scolaire, un enjeu qui demeure plus que jamais d\u2019actualité.En fait, les choses ont peu évolué depuis l\u2019accession au pouvoir du gouvernement libéral.Les discussions stériles sur les structures, les coupes à répétition au ministère de l\u2019Éducation et de l\u2019Enseignement supérieur (MEES) et les changements rapides de ministres y ont sans doute contribué.La nouvelle volonté du gouvernement de faire de l\u2019éducation une priorité et l\u2019arrivée de Sébastien Proulx comme ministre au MEES pourraient toutefois changer les choses.Survol de la situation.ISTOCK En francisation, il n\u2019y a clairement pas assez de classes, selon Sylvie Théberge, vice-présidente de la Fédération des syndicats de l\u2019enseignement, af filiée à la Centrale des syndicats du Québec (CSQ).Nathalie Morel «Beaucoup de décrocheurs viennent donc de familles monoparentales dont le chef de famille est une femme» Josée Bouchard Sylvie Théberge Les organismes communautaires Famille sont aux premières loges de la lutte contre l\u2019analphabétisme.Œuvrant auprès de milieux populaires, ils distillent dans toutes leurs activités le goût des mots, de la lecture et de la découverte pour éviter, lorsque c\u2019est le cas, que les enfants pâtissent du malaise de leurs parents quant à ce monde du savoir.A N N E G A I G N A I R E Collaboration spéciale I ls ne disent rien, avouent rarement.Mais ils sont gênés et « ont souvent développé des moyens de cacher qu\u2019ils ne sont pas à l\u2019aise avec l\u2019écrit », témoigne Geneviève Des Groseilliers, intervenante famille à la Maison de quartier de Fa- breville, à Laval : « Je n\u2019ai pas mes lunettes ; je remplirai le formulaire à la maison, etc.» Tous ne sont pas incapables de lire ou d\u2019écrire, certains ne sont pas à l\u2019aise ou comprennent mal un contrat ou un texte un peu long.Familles peu scolarisées, parents qui n\u2019ont pas terminé le primaire, population immigrée dont la langue française n\u2019est pas la langue maternelle, les profils sont divers.« On doit souvent remplir les formulaires pour les gens, notamment au dépannage alimentaire, et on a pris l\u2019habitude de réduire la longueur de nos messages écrits sur nos af fiches », poursuit l\u2019intervenante.Les 200 organismes communautaires Famille ont comme mission de répondre aux « besoins des familles dans une perspective d\u2019enrichissement de l\u2019expérience parentale».Ils proposent diverses act iv i tés, comme des cuisines collectives, des ateliers parents-en- fants, des cafés-rencontres notamment avec les j eunes mères, des conférences thématiques sur des thèmes d\u2019éducation.Donner le goût d\u2019être curieux Impossible, étant donné leur mission, de ne pas contribuer à la lutte contre l\u2019analphabétisme.« Ce sont des gens qui ont une expérience dif ficile avec l\u2019école et, souvent, ils ne sentent pas outillés pour répondre aux demandes de l\u2019école pour leurs enfants », constate Judith Poirier, responsable du développement des pratiques en litté- raties à la Fédération québécoise des organismes communautaires Famillle.Pour autant, « il n\u2019est pas question pour nous de donner des cours formels d\u2019alphabétisation » , qui sont dispensés par d\u2019autres organismes, mais « on essaie de donner le goût d\u2019apprendre en famille, la curiosité, la culture de l\u2019écrit et des mots, car la lecture et l\u2019écriture ne sont pas le seul travail de l\u2019école.La curiosité et le dialogue sont des valeurs collectives dans une société du savoir.» Première étape : « Nouer un lien de confiance», lance Geneviève Des Groseilliers.Ensuite, « on distille l\u2019éveil au monde de l\u2019écrit dans toutes nos activités.C\u2019est une valeur fondamentale, une façon de faire», renchérit Nadine D\u2019Amours, intervenante à la Maison de la famille Des Chenaux, à Sainte- Anne-de-la-Pérade, qui accompagne environ 150 familles par an, dans un milieu francophone et rural.Les activités « d\u2019enrichissement du rôle parental » sont toutes utilisées comme des canaux pour faire passer le message et familiariser les parents aux chif fres et aux lettres.«Dans le cadre des cuisines collectives, on écrit le menu avec les participants.Ainsi, ils font de l\u2019écriture et des mathématiques, puisqu\u2019ils doivent adapter la recette au nombre de portions », explique Geneviève Des Groseilliers.Des expériences positives Les organismes offrent aussi plusieurs activités spécifiquement axées sur la lecture.La plupart organisent des dons de livres ou ont une bibliothèque.La Maison de la famille de Fa- breville met une boîte d\u2019une trentaine de livres pour tous les âges, que les parents ne cessent d\u2019emprunter.Les petits qui ont entre 3 et 5 ans peuvent fréquenter les ateliers Les petits apprentis, sorte de pré- maternelle qui familiarise les enfants avec les lettres, les sons et la numération avant l\u2019entrée à l\u2019école.« À la fin de chaque séance, les éducatrices leur lisent un livre et on incite les parents à feuilleter des livres avec leurs enfants», indique Geneviève Des Groseilliers.À la Maison de la famille Des Chenaux, «on prévoit des animations pour marquer la journée de la lecture: on discute avec les parents de la lecture, de ce qu\u2019ils pourraient faire à la maison pour que les enfants aiment les livres ou simplement qu\u2019ils soient en contact avec l\u2019écrit, comme les habituer à lire les étiquettes, les recettes, etc.», énumère Nadine D\u2019Amours.Tout est l\u2019occasion de mettre les enfants en contact avec l\u2019écrit.«Lorsqu\u2019ils font des dessins, ils racontent à l\u2019intervenante ce qu\u2019ils ont représenté et elle l\u2019écrit en dessous», poursuit-elle.Avec les parents, la priorité, c\u2019est de « démystifier et de les amener à faire plus que ce dont ils se croient capables ; ce n\u2019est pas de les faire devenir des lecteurs assidus, mais de les éveiller au monde de l\u2019écrit et de la culture de façon à ce qu\u2019ils soient capables de se passionner en famille sur des sujets, de regarder des documentaires, etc.», souligne Judith Poirier.En fait, tout vise un objectif ultime : «On voudrait que tous les moments que les parents passent avec leur enfant autour de l\u2019écrit soient des moments de plaisir dans la mémoire affective de l\u2019enfant.Les adultes qui ont eu un rappor t dif ficile avec l\u2019école reproduisent ce schéma avec leurs enfants.On essaie d\u2019instaurer des facteurs de protection pour éviter cela et que, quand l\u2019enfant arrive à l\u2019école, son rapport à l\u2019écrit, aux livres soit empreint de bons souvenirs», résume Nadine D\u2019Amours.Situation financière difficile Les organismes communautaires Famille sont donc très engagés dans une certaine forme de prévention de l\u2019analphabétisme.Mais leur situation financière les freine.Avec un budget annuel moyen de 70 000 $ par an, ils doivent faire des choix.«Les budgets n\u2019ont pas augmenté depuis plusieurs années.Les répercussions se voient surtout sur le calendrier des activités et le roulement du personnel.Le bénévolat s\u2019est développé pour combler les vides.Mais le travail de ces organismes demande une équipe stable pour tisser un lien de confiance avec les gens», regrette Judith Poirier, selon laquelle les organismes doivent rechercher des sources de financement complémentaires aux subsides de l\u2019État.«La philanthropie et le secteur privé prennent la place laissée vide par l\u2019État», constate Judith Poirier.P o u r m i e u x p r e n d r e conscience des forces du réseau des organismes communautaires Famille et défendre leur apport à la société, la Fédération mène depuis 2011 le projet Agora afin de dresser l\u2019état des lieux des actions menées notamment dans l\u2019enrichissement des littéra- ties familiales, les processus par lesquels les familles font l\u2019acquisition de nouvelles habitudes et habiletés liées à la lecture, l\u2019écriture et la numé- ratie, notamment.PRÉVENTION DE L\u2019ANALPHABÉTISME Ouvrir les familles au monde du savoir DES MILIEUX DE VIE QUI CULTIVENT LE GOÛT D\u2019APPRENDRE EN FAMILLE ! fqocf.org \u2022 Plaisirs des mots et des livres \u2022 Collaborations Famille-École \u2022 Préparation à l\u2019entrée scolaire et réussite éducative \u2022 Activités culturelles et soutien à l\u2019implication sociale Plus de 200 organismes partout au Québec.LES ORGANISMES COMMUNAUTAIRES FAMILLE La FQOCF est membre du Réseau de lutte à l\u2019analphabétisme. ÉDUCATION L E D E V O I R , L E S S A M E D I 3 E T D I M A N C H E 4 S E P T E M B R E 2 0 1 6 H 6 important d\u2019aider les adultes qu i r encontr en t des pr o - blèmes sur leur lieu de travail ou auprès d\u2019institutions.« Il faut aborder les questions de prévention en milieu de travail.À par tir du moment où une personne a un emploi, il doit y avoir de la prévention pour vérifier qu\u2019elle a toutes les compétences pour répondre aux exigences de santé et sécurité », explique Daniel Baril.Le but d\u2019une telle stratégie nationale est la réappropriation de la lecture et de l\u2019écriture par la lutte contre la pauvreté, l\u2019adaptation de textes écrits et technologiques à la réalité des personnes peu alphabétisées et la prise en compte de ces personnes lorsque vient le temps d\u2019élaborer la dispensation des services, des programmes, des interventions de l\u2019État et de la société civile.Des exemples existent déjà: «Lors de périodes électorales, il y a des outils de vulgarisation et de simplification des écrits qui sont mis en place pour faciliter la compréhension du processus, souligne Christian Pelletier.Quand les banques décident de mettre de plus en plus de guichets automatiques qui fonctionnent par de l\u2019écrit, on provoque l\u2019isolement de certaines personnes.La société est exigeante et met la barre de plus en plus haut sur le plan de l\u2019écrit», c\u2019est ce type de ser vice qui pourrait s\u2019adapter, selon Daniel Baril.On ne parle même pas des ef for ts qu\u2019une personne peu alphabétisée doit fournir pour tenter d\u2019avoir accès à un service gouvernemental.Dans les fa i ts , la p la te - forme du Réseau propose des actions str ucturantes classées sous quatre axes.Le premier axe suggère de valoriser la lecture et l\u2019écriture et d\u2019en faire la promotion.Un second axe propose d\u2019agir en prévention de l \u2019analphabétisme et de l\u2019exclusion, alors que le troisième veut mettre en avant l \u2019 acquis i t ion , le maintien et le rehaussement des connaissances en lecture et en écriture, et ce, tout au long de la vie.Finalement, un quatrième axe verra à la formation, l \u2019avancement et le transfert des connaissances.« Pour nous, ces quatre axes sont très impor tants, les acteurs qui forment le réseau y jouent un rôle impor tant, et c\u2019est pour ça que c\u2019est important de les réunir » , lance Christian Pelletier.Cette plateforme reprend certains points de la politique d\u2019alphabétisation de l\u2019UNESCO.L\u2019organisme prône une approche globale.L\u2019 idée de l\u2019UNESCO est toute simple, mais elle est difficile à mettre en œuvre: la question de l\u2019alphabétisation doit être intégrée à tous les secteurs de la société.Daniel Baril explique que, par exemple, «une politique économique qui favorise le développement des entreprises doit tenir compte du fait qu\u2019une partie des travailleurs est peut-être peu alphabétisée, et c\u2019est la même chose pour une politique régionale.Mais on a tendance, ici comme ailleurs, à régler ces problèmes en vase clos.Ce qu\u2019on souhaite, c\u2019est de casser ce moule-là.» « On fait la gageure qu\u2019une large coalition d\u2019acteurs qui va bien au-delà du monde de l\u2019éducation, ça peut être porteur actuellement », conclut Daniel Baril.SUITE DE LA PAGE H 1 STRATÉGIE C A T H E R I N E G I R O U A R D Collaboration spéciale U n immigrant sur cinq au Québec ne peut tenir une discussion en français.Alors qu\u2019apprendre à lire et écrire est un défi en soi, celui-ci est d\u2019autant plus grand quand la barrière de la langue entre dans l\u2019équation.Devant sa classe, Marilyne Roy est très expressive, gesticule, mime, gribouille au tableau, utilise des pictogrammes pour se faire comprendre.Assises derrière leurs bureaux, une dizaine de personnes parlant presque autant de langues et dialectes différents tentent tant bien que mal de comprendre ce que l\u2019animatrice en soutien à la francisation leur raconte.Quelque 200 000 immigrants ne parlent pas français au Québec, selon Statistique Canada.Des choses simples en apparence, comme signer un document, lire une note de l\u2019école adressée aux parents, se soumettre à l\u2019examen de conduite théorique, faire l\u2019épicerie, ou aller chercher une prescription à la pharmacie, peuvent alors être complexes et stressantes pour eux.« Ceux qui sont plus scolarisés et qui savent déjà lire et écrire dans leur langue maternelle ont généralement plus de facilité », a remarqué Mme Roy, qui a été bénévole en francisation pour le collège Frontière dans un local de quartier à Sherbrooke et animatrice en soutien à la francisation pour le ministère de l\u2019Immigration au Centre d\u2019éducation populaire de l\u2019Estrie.La bénévole donne l\u2019exemple d\u2019un Afghan qu\u2019elle a accompagné pendant un an.« Il n\u2019avait pas Internet chez lui, donc pas accès aux vidéos et aux outils Web vers lesquels je le dirigeais.Il repartait seulement avec les quelques feuilles que je lui donnais et savait compter jusqu\u2019à 80 la semaine suivante», se souvient-elle, impressionnée.Accompagnement Comme Marilyne Roy, des centaines de bénévoles du collège Frontière, un organisme national sans but lucratif qui œuvre pour l\u2019alphabétisation, accompagnent tous les jours des gens dans leurs efforts d\u2019alphabétisation et de francisation.Comme 42 % de la population canadienne est analphabète, l\u2019organisme n\u2019est pas uniquement consacré aux immigrants, mais ceux-ci sont nombreux à bénéficier de ses services.« Un mot à la fois, nous pouvons changer des vies, croit Mélanie Valcin, gestionnaire du Québec pour le collège Frontière.Parce que nous avons tous le droit d\u2019apprendre, nous travaillons en première ligne avec les communautés qui ont le plus besoin de nos services afin d\u2019offrir aux individus les compétences nécessaires pour participer pleinement à la vie de leur communauté.» Séance de tutorat à Sherbrooke pour des femmes afghanes et pakistanaises qui n\u2019ont pas accès aux cours réguliers de francisation et s\u2019occupent de leurs jeunes enfants, activités de francisation en famille dans un HLM à Québec pour des familles immigrantes à faibles revenus, camps d\u2019été de littératie, tente de lecture, etc.Le collège Frontière offre un accompagnement personnalisé directement dans les milieux de vie.« Plusieurs nouveaux arrivants bûchent vraiment fort pour y arriver, souligne Marilyne Roy.Un père de famille me racontait se lever aux petites heures pour étudier avant la routine matinale avec les enfants, filer ensuite au cégep pour ses cours de francisation offerts par le gouvernement et venir ensuite aux ateliers de francisation qu\u2019on donnait le soir.Il travaillait tout le temps.» « Ceux qui nous jettent toujours par terre, ce sont les enfants », affirme pour sa part Jasmine T.Vaillancourt, intervenante de milieu pour la table de quartier Vanier, à Québec, qui organise fréquemment des activités d\u2019alphabétisation avec des bénévoles du collège Frontière.Les enfants jouent d\u2019ailleurs souvent le rôle d\u2019interprètes pour leurs parents, apprenant et s\u2019adaptant souvent très rapidement.Mais le défi reste grand pour les plus petits aussi.L\u2019intervenante de milieu voit par exemple des enfants arriver de camps de réfugiés avec d\u2019énormes retards scolaires.« Ils doivent travailler en dehors de l\u2019école pour être capables d\u2019avancer en plus de ne pas avoir d\u2019aide aux devoirs à la maison, les parents étant incapables de les aider sur ce plan.» Analphabètes et allophones Le chemin est généralement plus long et difficile pour les immigrants qui sont analphabètes dans leur langue maternelle, qui n\u2019ont jamais ou presque jamais mis les pieds à l\u2019école, qui sont plus âgés ou qui arrivent de camps de réfugiés.« Cer taines personnes ne savent même pas faire de signature ; on leur apprend à faire un X pour signer un document, illustre Jasmine T.Vaillancourt.Après un an, ils sont capables de dire les jours de la semaine ou les mois, mais encore là, ça prend du temps et de l\u2019accompagnement en petits groupes.» Jasmine T.Vaillancour t et Marilyne Roy croient toutes deux que l\u2019année de cours de francisation of fer te gratuitement par l\u2019État n\u2019est pas suffisante et devrait être mieux adaptée aux besoins par ticuliers de chacun.« Quand l\u2019enseignement n\u2019est pas adapté aux capacités, il n\u2019y a aucune rétention de ce qui est enseigné, et les gens se découragent, fait valoir Mme Vaillancourt.J\u2019ai entre autres vu un malvoyant de 60 ans dans une classe de francisation.Il était dépassé, ça allait beaucoup trop vite pour lui.Il n\u2019avait pas besoin qu\u2019on lui apprenne à écrire, mais plutôt comment ça fonctionne ici, du concret.» De plus, le dernier rapport annuel de gestion du ministère de l\u2019Immigration démontre que 60 % des immigrants adultes qui ne connaissent pas le français en arrivant dans la province ne suivent pas les cours de français of fer ts par l\u2019État.Parmi eux, cer taines personnes sont aussi très dif ficiles à rejoindre, comme les mères au foyer, les aidants naturels et les personnes âgées.« Il faut mobiliser tous les acteurs autour de ces enjeux », af firme Mélanie Valcin.Car augmenter les compétences de communication d\u2019une personne a des répercussions bien plus larges que le simple fait de pouvoir lire ou écrire, continue la gestionnaire du Québec pour le collège Frontière.« En augmentant le niveau de compréhension et d\u2019expression de tous les membres d\u2019une famille, on favorise entre autres la persévérance scolaire, on développe une attitude parentale positive, on augmente l\u2019estime et la confiance en soi et on aide les gens à réaliser leur plein potentiel.» Conjuguer alphabétisation et immigration JACQUES NADEAU LE DEVOIR Quelque 200 000 immigrants ne parlent pas français au Québec, selon Statistique Canada."]
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