Le devoir, 17 septembre 2016, Cahier F
[" C A H I E R F \u203a L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 7 E T D I M A N C H E 1 8 S E P T E M B R E 2 0 1 6 Éléonore Létourneau et le dur désir de durer Page F 3 Arpenter le drame oublié du parc Forillon Page F 5 ISTOCK Dans cette Amérique paranoïaque, les obsessions sécuritaires conduisent vers des mauvais choix.M I C H E L L A P I E R R E V i c t o r - L é v y Beaulieu, qui vient de publier À douze pieds de Mark Twain , n\u2019est pas seulement proche du grand écrivain américain, il connaît à fond l\u2019histoire littéraire de notre continent, auquel le Québec \u2014 nous l\u2019avions si souvent oublié \u2014 appartient à part entière, au point d\u2019en être secrètement l\u2019œil magique.Il réévalue le fameux jugement exprimé en 1935 sur Mark Twain (1835- 1910) par un autre géant, Ernest Hemingway, et que je lui soumets d\u2019un air dubitatif.L\u2019auteur du Vieil homme et la mer a écrit : «Toute la littérature américaine moderne procède d\u2019un seul livre de Mark Twain, Huckleberry Finn.L\u2019écriture américaine vient de là.Il n\u2019y avait rien avant.Il n\u2019y a rien eu d\u2019aussi bon depuis.» VLB me répond : «Le ton trop catégorique du jugement s\u2019explique parce qu\u2019à l\u2019époque on n\u2019avait pas encore redécouvert l\u2019importance des prédécesseurs de Twain: Nathaniel Hawthorne et Herman Melville.On ne soupçonnait pas non plus celle qu\u2019aura plus tard un William Gaddis.» En expliquant le sens de sa trilogie américaine, ses livres sur Kerouac (1972), Melville (1978) et Twain (2016), tous liés à sa propre expérience créatrice et à l\u2019évolution du Québec, il poursuit : « Hemingway a toutefois eu raison sur l \u2019essentiel.Twain a, en ef fet, ap- por té, en par ticulier dans Huckleber r y Finn, une saveur inédite, populaire, truculente, à la littérature nord- américaine : la saveur du Nouveau Monde.Melville avait déjà fondé littérairement la mythologie du continent, mais la gouaille manquait.» Si, en 1851 dans Moby Dick, Melville avait évoqué le cerveau d\u2019une grande baleine «caché derrière ses vastes fortifications comme la citadelle de Québec », Twain, qui a grandi dans la vallée du Mississippi, était sensible aux traces d\u2019une tradition orale laissée là par la Nouvelle-France.Pour VLB, les deux écrivains en rencontrent un troisième à travers la symbolique abyssale de l\u2019eau : Jack Kerouac, Québécois par ses ancêtres.L\u2019écrivain du Bas- Saint-Laurent développe: «Melville met en scène l\u2019océan qui représente le père, géniteur de l\u2019Amérique et même du reste du monde parcouru par les baleiniers.Chantre d\u2019un fleuve, le Mississippi, Twain, si attaché à sa femme et à ses filles, exprime la féminité de la mère.Kerouac, illuminé par la rivière Merrimack qui coule à Lowell, sa ville natale, incarne l\u2019enfant avec Gérard, son frère aîné mort prématurément, uni à lui dans la souf france et la vision de la béatitude.» De droits et de whisky Le rapport de Twain avec le Québec se concrétise à Montréal, en 1881, lors d\u2019un banquet en l\u2019honneur de l\u2019écrivain américain et en présence de son confrère d\u2019ici, Louis Fré- chette, qui, charmé par sa verve, nouera une amitié avec lui et publiera, en 1892, Originaux et détraqués, contes tributaires de son humour très nord-américain par une saveur toute québécoise.Annoncé par la préface bien sentie de Jean-Claude Germain, le récit du banquet amorce la première véritable biographie de Twain en français.VLB y révèle d\u2019emblée la tournure d\u2019esprit qui définit l\u2019écrivain.À Montréal pour y défendre le droit d\u2019auteur, notion encore embryonnaire à l\u2019époque, Mark Twain dans l\u2019Amérique de VLB Il s\u2019ajoute enfin à Kerouac et à Melville dans une trilogie sur l\u2019écriture du continent Les États-Unis par eux-mêmes.À l\u2019approche du scrutin américain, le 8 novembre prochain, Le Devoir vous propose de traverser l\u2019Amérique, d\u2019est en ouest, à la rencontre, chaque semaine, d\u2019auteurs qui, par le roman, la nouvelle, l\u2019essai ou la bande dessinée, dressent le portrait social, politique et économique de leur pays dans toute sa diversité.Première escale : l\u2019immobilisme ambiant depuis le Maine d\u2019Ann Beattie et la paranoïa collective vue depuis le Massachusetts par Patrick Flanery.F A B I E N D E G L I S E E t si, à l\u2019instar de cet excès de choix qui finit par paralyser l\u2019acheteur, la vie quotidienne dans un pays où tout est possible, où la liberté a été érigée en culte, était en train de devenir une source intarissable d\u2019immobilisme et d\u2019incompréhension de soi ?Voilà en substance la grande idée qui traverse les petites existences qu\u2019autopsie avec sa plume raffinée et elliptique la vieille routière du récit court américain, Ann Beattie, dans L\u2019État où nous sommes.Nouvelles du Maine, à paraître au Québec d\u2019ici la fin du mois chez Christian Bourgeois.Ce dixième recueil en carrière pose en 15 tranches de vie le portrait d\u2019une Amérique confortable dans son État de l\u2019Est, maritime, rural ou urbain, mais troublé par son incapacité à rêver et à donner réellement du sens à ses aspirations.L\u2019ordinaire dans ce qu\u2019il a de plus authentique, le banal dans sa réalité magnifiée, est partout dans cet assemblage de nouvelles, broderie de liens affectifs et familiaux, d\u2019interrelations sociales qui trament leur présent entre Bangor et York, entre une femme et son obsession pour les chaussures, entre une jeune fille et le réalisme magique, pour mieux exposer leur vide, leur tristesse, leur colère et parfois une profonde inertie.«Tu ne trouves pas que cet endroit est un peu retiré?» demande une femme à son amant dans un motel de la Californie où le couple adultère est venu regarder le temps couler, loin de la femme de l\u2019autre.La nouvelle s\u2019intitule Road Movie.«Pas vraiment.C\u2019est une application qui nous y a envoyés», répond le bonhomme.Ailleurs, devant une gravure d\u2019Audubon, une vieille femme finit par parler poésie avec un agent de fisc venu chez elle pour parler, lui, déclaration et outil de travail.Jocelyn \u2014 personnage récurrent dans plusieurs histoires \u2014 est placé chez son oncle et sa tante en attendant que sa mère se remette d\u2019une maladie et une veuve reçoit la visite d\u2019un étudiant venu la questionner sur sa rencontre avec Truman Capote, ÉTATS-ÉCRITS D\u2019AMÉRIQUE (1) L\u2019angoisse intérieure D\u2019est en ouest, jusqu\u2019à la présidentielle, l\u2019Amérique se raconte par ses livres VOIR PAGE F 6 : ANGOISSE VOIR PAGE F 4 : TWAIN I L L U S T R A T I O N T I F F E T F I P T R .C O M 10 JOURS .100 POÈTES .30 PAYS .5 CONTINENTS 350 ACTIVITÉS .DANS LES BARS, RESTAURANTS, CAFÉS ET GALERIES DU CENTRE-VILLE QUELQUES INCONTOURNABLES POÈTES INVITÉS TROIS-RIVIÈRES DU 30 SEPTEMBRE AU 9 OCTOBRE 2016 GRANDE SOIRÉE QUÉBECOR DE LA POÉSIE Samedi 8 octobre 20 h 20 poètes sur scène à la Maison de la culture avec la musique du Duo Contra-Danza ENTRÉE GRATUITE Laisser-passer obligatoire Disponibles au 819 380-9797 / 1 866 416-9797 (sans frais) ou enspectacle.ca FESTIVAL INTERNATIONAL DE LA POÉSIE P R É S E N T É PA R 1 1 1 32e 1 1 ET PLUS DE 160 MOMENTS DE DÉCOUVERTES POÉSIE EN REPAS ET APÉROS Chez nos restaurateurs : Au Four à bois, Il Circo Pâtes et Passion, Le Bistro L\u2019Ancêtre, Le Lupin, Le Manoir du Spaghetti, Le Rouge Vin, Le Sacristain, Saint-Germain Bistro, Bar l\u2019Hexagone, Café Bar Zénob, L\u2019Embuscade Café Galerie, La p\u2019tite Brûlerie, Microbrasserie Le Temps d\u2019une Pinte, Nys Pâtissier, Pompon Laine Café, Suite Soixante Galerie Bar.ÉCOLE NATIONALE DE POÉSIE 2016 1er, 8 et 9 octobre de 8 h 45 à 17 h Hôtel des Gouverneurs EMA Expérience métiers d\u2019art OUVERTURE OFFICIELLE DU FESTIVAL 30 septembre à 17 h Maison de la culture SITUATION DE LA POÉSIE DANS LE MONDE 1er et 2 octobre à 11 h Maison de la culture SPECTACLE DE CHLOÉ STE-MARIE : A LA CROISÉE DES SILENCES 1er octobre à 20h Maison de la culture Au moment où ce programme est entré sous presse, ce poète était en attente de visa.Il est possible qu\u2019il ne l\u2019ait pas obtenu.Veuillez consulter le site ?ptr.com pour obtenir l\u2019information à jour ainsi que l\u2019horaire détaillé du festival.PRIX DE POÉSIE POÈTES QUÉBÉCOIS POÈTES INTERNATIONAUX POÈTES RÉSIDANT OU AYANT ÉTÉ PUBLIÉS HORS-QUÉBEC DAVID, Carole Grand Prix Québecor du Festival International de la Poésie 2016 LACHAPELLE, Virginie Prix Piché de poésie de l\u2019UQTR 2016 LEFEBVRE, Marianne B.Finaliste - Prix Piché de poésie de l\u2019UQTR 2016 BEAUREGARD D., Virginie Prix de poésie Jean-Lafrenière/Zénob 2016 SERRANO, Pedro (Mexique) Prix international de poésie Antonio Viccaro 2016 DUPRÉ, Louise Prix de poésie Jaime-Sabines/Gatien-Lapointe 2016 ROY, André Prix de poésie Alain-Grandbois 2015 POURBAIX, Joël Prix de poésie du Gouverneur général 2015 MORENCY, Joanne Prix de poésie Radio-Canada 2015 LABRIE, Pierre Prix ANEL-AQPF 2015 OUELLET, Pierre Prix Athanase-David 2015 LESSARD, Rosalie Prix Émile-Nelligan 2016 CHIASSON, Herménégilde Prix Antonine-Maillet 2015 TRUDEL, Rosalie Bourse Hector-de-Saint-Denys-Garneau DUMONT, Frédéric Prix Félix-Antoine-Savard de poésie 2016 AL-YASIRI, Issa Hassan (Irak-Québec) BARETTE, André BLAIS, Geneviève BOISVERT, France BOLSTER, Stéphanie BOUTHILLIER, Anne-Marie COWAN, Judith CYR, Céline CYR, Véronique DAOUST, Jean-Paul DARGIS, Daniel DEVAULT, Gilles DORION, Hélène DUVAL, Isabelle FORGUES, Valérie GAGNÉ, Nicole GERMAIN, Christine HÉBERT, Louis-Philippe LAFLEUR, Annie LAMBERT, Roseline LÉVESQUE, Baron Marc-André MARTEL, Émile MORENCY, Catherine PLEAU, Michel POISSON, Sylvie QUINN, Judy RÉGIMBALD, Diane RENAUD, Yannick ROFFÉ, Nelly SAGALANE, Charles TRAHAN, Michaël TURCOTTE, Élise YOUNSI, Ouanessa AAD, Hanane (Liban/Autriche) ANCELET, Barry Jean (Louisiane) ANIKINA, Olga (Russie) AWONO, Jean-Claude (Cameroun) BARENDSON, Samantha (Argentine/France) BONNEVILLE, Lyse (France) CADET, Maurice (Québec/Haïti) CORBELLINI, Helena (Uruguay) CORTÉS GONZÁLEZ, Alejandro (Colombie) DAVENTRY, Claudia (Écosse) FIERENS, Andy (Flandre-Belgique) JENKINS, Carol (Australie) LEGEZA, Dmitry (Russie) LIBERT, Béatrice (Wallonie-Belgique) MADRID, Salvador (Honduras) MASSRI, Maram (Syrie/France) NAMUR, Yves (Wallonie-Belgique) NILSSON, Henrik (Suède) PAOLANTONIO, Jorge (Argentine) PICCAMIGLIO, Robert (France) SALAS AVILÉS, Diego (LOJIQ) (Mexique) SANAHUJA, Eduard (Catalogne-Espagne) SÁNCHEZ BAREA, Ivonne (Espagne) SÈNE, Fama Diagne (Sénégal) SKWARA, Erich Wolfgang (Autriche) TALVAZ, Anne Ortiz (France) VALENCIA, Ingrid (LOJIQ) (Mexique) VILLARREAL, José Javier (Mexique) VILLARREAL, Minerva Margarita (Mexique) ZECHARIA, Anat (Israël) ARLUK, Reneltta (Colombie-Britannique) BOSSÉ, Paul (Nouveau-Brunswick) CÔTÉ LEGAULT, Antoine (Québec) HARBEC, Hélène (Nouveau-Brunswick) HUARD, Julie (Québec) LANGLOIS, Dominic (Nouveau-Brunswick) TREMBLAY, Gaston (Ontario) VERMEERSCH, Paul (Ontario) 1 C omment sur vivre, lorsqu\u2019on prend de l\u2019âge \u2014 et qu\u2019on s\u2019en aperçoit \u2014, à l\u2019usure de ses rêves, comment surmonter le poids des déceptions ?Il n\u2019y a pas vraiment de recette, pas d\u2019échappatoire, il n\u2019y a pas non plus d\u2019onguent pour ça.Comme une maladie incurable de la conscience.C\u2019est un peu ce qu\u2019explore, armée de toutes ses nuances de gris, Éléonore Létourneau dans son nouveau roman, à travers le dur désir de durer de deux couples de Montréa- lais à l\u2019aube de la quarantaine.Notre duplex (XYZ, 2014), déjà, reposait sur un triple constat d\u2019échec : celui d\u2019un couple, d\u2019une vieille amitié féminine durement ébranlée par la trahison et d\u2019une carrière professionnelle avortée.Une jeune cinéaste dont la carrière tournait au ralenti sentait tout à coup tous les tapis lui glisser en même temps sous les pieds.Les choses immuables, le deuxième roman de cette écri- vaine née à Montréal en 1981, est une dissection intime encore une fois bien contemporaine.On y suit les tremblements de cœur d\u2019un quatuor de personnages sombres, ensevelis sous les gravats de leurs rêves effondrés.Chacun à sa façon doit faire face à l\u2019usure, aux désillusions et à la défaite, qui s\u2019insinue jour après jour sous l\u2019épiderme à dose homéopathique.Le temps d\u2019une année, face à face comme devant un miroir, ils se questionnent et se comparent, se confient et se consolent.À leur manière, chacun des quatre protagonistes se trouve à la croisée des chemins.Hélène et Louis habitent un six et demie du Mile-End.Alors qu\u2019elle est une ar tiste dont la carrière semble prendre son envol à l\u2019international, lui, moins heureux de sa propre trajectoire, sentant que « sa vie lui échappait doucement », donne des cours de sciences politiques à des étudiants en communication de l\u2019UQAM.« Il tentait de se convaincre qu\u2019i l était à sa place, mais ne vivait que pour le souvenir de ce qu\u2019il avait déjà été, ou de ce qu\u2019il avait voulu être, à une époque où il lui arrivait encore de ressentir le désir et l\u2019envie.» Ego et amour impossible De leur côté, Mathieu et V irginie, parents de deux jeunes enfants dans le quartier Ahuntsic, n\u2019en mènent pas plus large.Chroniqueur au Devoir depuis quelques années, Mathieu est devenu un personnage bien en vue de la scène médiatique québécoise.Mais il en veut plus : il veut tout.«Peut-être était-il impossible de tout partager.Peut-être devait-on choisir : perdre l\u2019autre, ou se perdre.Et peut-être la vérité se trouvait-elle quelque part entre les deux.» À la surprise de leurs amis, le couple va se séparer, déclenchant une tempête au milieu du chemin de leur vie.« En vieillissant, il devenait dif ficile de croire en l\u2019amour, de voir l\u2019autre au-delà des boulets qu\u2019il traîne et d\u2019avoir ce qu\u2019il faut d\u2019ardeur et d\u2019amnésie pour se projeter dans une nouvelle entreprise.» Après avo ir exploré un temps les appl icat ions de rencontre, Mathieu s\u2019est vite remis en couple avec une publicitaire branchée de 26 ans, jeune ar riviste aux dents blanches.« C\u2019était du gâchis, car il savait qu\u2019au fond ils souhaitaient la même chose, qu\u2019ils se battaient tous les deux pour ménager un espace de liber té que le monde moderne ne leur concédait pas aisément.Faute de pouvoir refaire le monde, ils avaient lutté l\u2019un contre l\u2019autre.La théorie de la main invisible appliquée à l\u2019échelle domestique.» Tout cela, prend soin de nous rappeler Éléonore Lé- tourneau, se déroule dans un pays de révolutions ratées, d\u2019hivers interminables et de printemps gorgés de sève, où le silence d\u2019un peuple rendormi succède au bruit des casseroles.« Ils habitaient un coin de pays où rien ne changeait jamais vraiment, où on avait choisi d\u2019hésiter ad vitam æternam, de s\u2019installer entre deux chaises et de ne déranger personne.» Un pays de « choses immuables ».Appel à la vie Avec sa narration par fois un peu trop présente, Éléo- nore Létour neau « dit » les choses plutôt qu\u2019elle ne nous les « montre », contrairement à ce que ferait un Tchekhov, par exemple.Elle cite d\u2019ailleurs l\u2019écrivain russe en nous ser vant une réplique de La mouette en exergue de son roman : « Bon gré mal gré, il faut vivre ici\u2026 » Mais ce détail n\u2019est rien pour atténuer l\u2019impact de son roman, la for te densité psychologique, la langue particulièrement assurée et le regard implacable qu\u2019elle livre sur le monde contemporain.C\u2019est un peu, au fond, comme si elle tenait la main de son lecteur le temps de traverser la tempête qu\u2019elle lui décrit.C\u2019est sa voix et sa signature.Derrière la grisaille qu\u2019il dévoile, Les choses immuables est malgré tout un appel à la vie, au risque, à la persévérance et à l\u2019amitié.« Ils se rappelleraient alors que rien n\u2019est jamais gagné ni perdu, que tout est toujours à faire, et que les réponses ne sont au mieux que de nouvelles questions.» Sombre par moments, mais toujours lucide.Et nettement au-dessus de la mêlée.LES CHOSES IMMUABLES Éléonore Létourneau XYZ, coll.«Quai no 5» Montréal, 2016, 160 pages L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 7 E T D I M A N C H E 1 8 S E P T E M B R E 2 0 1 6 LITTERATURE F 3 Ronfard se fait le polisson des liaisons à l\u2019usage ou à l\u2019usure de tous\u2026 « L\u2019une des belles surprises de la rentrée littéraire.» Mario Girard, La Presse Boréal Le Bazar amoureux Jean-Pierre Ronfard Récit \u2022 168 pages \u2022 19,95 $ © M é l a n i e L e c l e r c P A L M A R È S AUTEUR/ÉDITEUR CLASSEMENT PRÉCÉDENT/ NB DE SEMAINE(S) RANG 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Romans québécois Les fautifs Denis Monette/Logiques 1/3 Sur les berges du Richelieu \u2022 Tome 1 La tentation.Jean-Pierre Charland/Hurtubise 2/3 La nature de la bête Louise Penny/Flammarion Québec 3/3 Les chevaliers d\u2019Antarès \u2022 Tome 3 Manticores Anne Robillard/Wellan 4/4 La promesse des Gélinas \u2022 Tome 4 Laurent France Lorrain/Guy Saint-Jean 5/4 L\u2019espoir des Bergeron \u2022 Tome 1 Un bel avenir Michèle B.Tremblay/Les Éditeurs réunis \u2013/1 L\u2019écho du fleuve \u2022 Tome 1 Le retour du geai bleu Colette G.Bernard/Hurtubise \u2013/1 La femme qui fuit Anaïs Barbeau-Lavalette/Marchand de feuilles 6/21 Vi Kim Thúy/Libre Expression 9/23 Le passé simplifié \u2022 Tome 2 Micheline Duff/Québec Amérique 7/2 Romans étrangers L\u2019homme qui voyait à travers les visages Éric-Emmanuel Schmitt/Albin Michel 2/2 Les bottes suédoises Henning Mankell/Seuil 1/3 La fille de Brooklyn Guillaume Musso/XO 4/25 Cours, Alex Cross! James Patterson/Lattès 6/5 Station Eleven Emily St.John Mandel/Alto 3/3 Le temps est assassin Michel Bussi/Presses de la Cité 5/3 Menace sur Rio James Patterson | Mark Sullivan/Archipel 7/4 Crossfire \u2022 Tome 5 Exalte-moi Sylvia Day/Flammarion Québec 8/10 Péché de chair Colleen McCullough/Archipel 10/4 L\u2019horizon à l\u2019envers Marc Levy/Robert Laffont 9/31 Essais québécois La vérité sur le sucre André Marette | Geneviève Pilon/VLB \u2013/1 Retrouver la raison Jocelyn Maclure/Québec Amérique \u2013/1 Le sens du devoir Lise Payette/Québec Amérique \u2013/1 Rendez à ces arbres ce qui appartient à ces.Boucar Diouf/La Presse 1/48 Le bazar amoureux Jean-Pierre Ronfard/Boréal 2/2 La face cachée du cours Éthique et culture.Collectif/Leméac 3/2 Le multiculturalisme comme religion politique Mathieu Bock-Côté/Cerf \u2013/1 Kuei, je te salue.Conversation sur le racisme Deni Yvan Béchard | Natasha Kanapé Fontaine/Écosociété 7/19 Je sais trop bien ne pas exister Nicolas Lévesque/Varia \u2013/1 L\u2019effet 11 septembre.15 ans après É.Vallet | J.Tourreille | F.Gagnon/Septentrion \u2013/1 Essais étrangers La puissance de la joie Frédéric Lenoir/Fayard 2/34 Sapiens.Une brève histoire de l\u2019humanité Yuval Noah Harari/Albin Michel 5/30 Ce qui est à toi est à moi.Contre Airbnb, Uber et.Tom Slee/Lux \u2013/1 Ivres paradis, bonheurs héroïques Boris Cyrulnik/Odile Jacob 4/8 Justice Michael J.Sandel/Albin Michel 3/2 Demain, un nouveau monde en marche Cyril Dion/Actes Sud 6/2 Quelle sorte de créatures sommes-nous?.Noam Chomsky/Lux \u2013/1 Citoyennetés à vendre.Enquête sur le marché.Atossa Araxia Abrahamian/Lux \u2013/1 La révolution de l\u2019agriculture urbaine Jennifer Cockrall-King/Écosociété 1/3 Les Trumperies.Le meilleur du pire de Donald.François Durpaire | Kévin Picciau/Édito 8/12 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Du 5 au 11 septembre 2016 La BTLF (Société de gestion de la Banque de titres de langue française) est propriétaire du système d\u2019information et d\u2019analyse Gaspard sur les ventes de livres français au Canada.Ce palmarès est extrait de Gaspard et est constitué des relevés de caisse de 260 points de vente.La BTLF reçoit un soutien financier de Patrimoine canadien pour le projet Gaspard.© BTLF, toute reproduction totale ou partielle est interdite.Couples en quarantaine Avec force et doigté, Éléonore Létourneau sonde les tremblements de quatre cœurs ensevelis sous les gravats de leurs rêves effondrés JEUNESSE AZADAH Jacques Goldstyn La Pastèque Montréal, 2016, 56 pages Petite Afghane, Azadah a la chance de faire la rencontre d\u2019une photographe allemande débarquée chez elle le temps d\u2019une mission.Au moment où son amie doit partir, la fillette exprime son urgent besoin de découvrir le monde, les arts, la littérature, sinon son «avenir est tissé d\u2019avance», dit-elle, affairée devant un tapis et une montagne de paniers.Album de peu de texte \u2014 tout juste ce qu\u2019il faut pour nous mettre en contexte \u2014, Azadah se laisse découvrir à travers les illustrations qui invitent le lecteur à ressentir non seulement la sincérité de l\u2019échange entre les deux amies, mais les nombreuses fenêtres ouvertes sur le monde.Se voulant un hommage à Anja Nie- dringhaus, photojournaliste assassinée en 2014 en Afghanistan, cet ouvrage met par ailleurs en lumière la soif de connaissance et de liberté ressentie par la petite fille.Dans un style naïf, jouant d\u2019humour et de légèreté, l\u2019auteur de L\u2019arbragan est passé maître dans l\u2019art de brasser le réel et de nous plonger au cœur de sujets vibrants et pleins d\u2019espérance.Marie Fradette POÉSIE SUR LE RÊVE NOIR Diane Régimbald Le Noroît Montréal, 2016, 88 pages Sombre dérive que ce rêve noir\u2026 reflux des sourdes résonances que les morts laissent à l\u2019âme scarifiée\u2026 Diane Ré- gimbald ne s\u2019oppose pas aux résurgences de cette «émeute de récits » dont elle entend la voix sépulcrale.Obscure poésie du temps actuel, parce que le monde est tel qu\u2019il se peut bien que l\u2019espoir vacille.Elle adresse à un « tu» omniprésent un plaidoyer ou une confession de ce qu\u2019elle ne peut soustraire, s\u2019interrompant parfois pour dire « je », créant un dialogue intérieur dans lequel s\u2019affrontent l\u2019émoi et la conscience, «car on ne sait pas la voix enfoncée dans le cri ».Mais des «on», des «nous», des «elle » viennent ponctuer ce texte qui cherche avec angoisse un contact avec l\u2019autre.Cette poésie cérébrale, résolument «penseuse », respirant dans les sphères hautes d\u2019un concept poétique parfois diffracté, efface ses repères, imposant l\u2019indécidable comme valeur première.Ainsi, d\u2019un mourant éventuel, elle affirme : «Tes pensées enfouies composent des énigmes tu repars en arrière zone de voies à découdre au tumulte de l\u2019enfermement.» Cette volonté d\u2019abstraction onirique maintient le propos de ce recueil dans un flottement qui ne résout pas l\u2019identité de ce « tu» à la fois amoureux charnel, image agonisante, fils éloigné\u2026 les rapports entre humains étant là radicalement fuyants.Hugues Corriveau ANNIK MH DE CARUFEL LE DEVOIR Éléonore Létourneau «dit » les choses plutôt qu\u2019elle ne nous les «montre».Les semaines ne s\u2019écoulaient plus, elles s\u2019étendaient, semblables, tels les kilomètres d\u2019une prairie figée sous le givre.Toutes les douleurs semblaient engourdies, les questionnements, suspendus, l\u2019avenir, inexistant.Extrait de Les choses immuables « » CHRISTIAN DESMEULES Twain, dans son discours, espère qu\u2019« un jour viendra où, au regard de la loi, le droit d\u2019auteur sera devenu aussi sacré que le whisky, ou que tout autre bien de première nécessité ».En d\u2019autres circonstances, il raconte fièrement sa venue au monde dans une obscure localité du Missouri : «Ma naissance permit d\u2019augmenter sa population d\u2019un pour cent.» Né dans la pauvreté, l\u2019écrivain sur tout autodidacte, pilote de bateau sur le Mississippi jusqu\u2019en 1861, acquiert une célébrité mondiale par ses nombreux romans et, malgré des déboires financiers, s\u2019enrichit grâce en particulier à ses tournées de conférencier.Son humour noir cache une profonde critique sociale dans laquelle VLB se reconnaît.« Les Anglais et les Américains sont des voleurs, des bandits de grand chemin, des pirates », déclare Twain, qui conclut : « nous étions tous fiers de faire partie du lot ».Chez lui, à la fin de sa vie, se dégagent même de la plaisanterie un désabusement et un nihilisme absolus qui ne sont pas sans séduire son biographe québécois.L\u2019écrivain américain n\u2019y va pas avec le dos de la cuillère : « Il n\u2019y a ni Dieu, ni univers, ni race humaine, ni vie terrestre, ni enfer.Tout est un rêve grotesque et insensé.Rien n\u2019existe en dehors de soi.L\u2019homme n\u2019est qu\u2019une pensée \u2014 un doute errant, une réflexion inutile, une idée vagabonde qui se promène au hasard des éternités du néant ! » La voix intérieure Ce style unique, à la fois désinvolte et marqué par la hantise, VLB affirme qu\u2019il lui a appris quoi faire pour « trouver sa \u201cvoix\u201d en écriture » : savoir « taper sur le bon clou et l \u2019enfoncer » pour que « l\u2019on puisse reconnaître votre signature parmi les autres ».Selon lui, la « source véritable » du roman chez Twain, à l\u2019inverse du conte, « vient de l\u2019intérieur de soi \u2014 de ce qu\u2019on a vécu depuis sa naissance ».Il rappelle que l\u2019inconscient « est toujours au travail, même et sur tou t quand on ne s \u2019 en préoccupe pas ».Sa réflexion éclaire de façon admirable cette fascinante phrase de Twain : « La vie serai t in f iniment p lus heureuse si l\u2019on pouvait naître à l\u2019âge de 80 ans pour se rapprocher petit à petit de ses 18 ans.» Le rôle primordial que VLB attribue à l\u2019inconscient aide à deviner pourquoi il me souligne que « Kerouac est la somme et la fin de Melville et de Twain ».À l\u2019océan du second et au Mississippi du troisième, il manquait une eau discrète d\u2019inspiration très québécoise pour humaniser, par la souffrance et la vision de la béatitude, l\u2019écrasante splendeur sidérale du rêve nord-américain.Collaborateur Le Devoir À DOUZE PIEDS DE MARK TWAIN Victor-Lévy Beaulieu Éditions Trois-Pistoles Notre-Dame-des-Neiges, 2016, 400 pages L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 7 E T D I M A N C H E 1 8 S E P T E M B R E 2 0 1 6 LITTERATURE F 4 ÉLISABETH VALLET Comprendre les élections américaines LA CONQUÊTE DE LA MAISON-BLANCHE ÉDITION 2016 s e p t e n t r i o n .q c .c a LA RÉFÉRENCE EN HISTOIRE AU QUÉBEC Rencontre avec Élise Turcotte Romancière et poète Animation: Pierre Nepveu Jeudi 22 septembre 19 h 30 Contribution suggérée: 5 $ Librairie indépendante de quartier 2653 Masson, Montréal, Qc 514 849-3585 D A N I E L L E L A U R I N «O n hérite de la mémoire de ses ancêtres, qu\u2019on le veuille ou non », avance Rachel Leclerc.Son captivant sixième roman, Bercer le loup, situé dans sa Gaspésie natale où elle est retournée vivre récemment, a pour moteur la transmission de la colère, de génération en génération.Et le désir de vengeance.Territoire de Forillon, 1971.Tandis que sa femme accouche sur une butte, «dans ce vent qui charrie l\u2019odeur de la mer», Louis Synnott voit la maison de rêve qu\u2019il a construite incendiée, sous les ordres d\u2019un fonctionnaire provincial à la solde du gouvernement fédéral.Comme des centaines de familles de la région, les Synnott doivent quitter la terre héritée du père de Louis, qui lui-même la tenait de sa mère, alors que l\u2019État veut transformer le territoire de Forillon en parc national canadien.Baie-des-Chaleurs, 2005.Janice, 16 ans, entreprend de venger son grand-père Louis, cet homme « floué, brisé par la vie», qu\u2019un cancer du cerveau a achevé.Elle ne l\u2019a pas connu, mais sa colère s\u2019est transmise jusqu\u2019à elle.À ses yeux, un certain Ulysse, fils du fonctionnaire maudit à l\u2019origine du grand malheur de la famille Synnott, est la personne toute désignée pour «porter le châtiment».Bercer le loup oscille entre ces deux époques, jouant constamment sur le fil tendu du temps.Si Louis, Janice et Ulysse sont des personnages inventés, le roman de Rachel Leclerc repose sur des faits historiques avérés.«Tous les Gaspésiens connaissent l\u2019histoire de l\u2019expropriation de Forillon qui s\u2019est déroulée vers 1971 », assure l\u2019auteure, jointe par té léphone dans son havre de paix au bord de la mer.Elle-même a commencé à en entendre parler il y a longtemps.Un parc et sa mémoire Lors de ses études collégiales à Gaspé, entre 1973 et 1975, il lui arrivait d\u2019aller faire du ski de fond dans le parc Forillon, qui n\u2019était pas encore achevé.Elle se souvient de camarades de classe qui avaient été victimes de l\u2019expropriation avec leur famille.Au fil des ans, au hasard de sa vie, l\u2019écrivaine dans la jeune soixantaine a croisé d\u2019autres personnes dont les familles ont connu le même sort.« Les enfants et les petits-enfants des expropriés portent en eux une colère», a-t-elle constaté.Cette colère, c\u2019est aussi celle de Louis dans Bercer le loup.Tel un loup dominant la meute, il passe son temps à vociférer contre son ennemi le « pyromane de l\u2019État ».Il désespère aussi de son impuissance.Et se désole de sa naïveté passée.«Les familles ont reçu des offres ridicules pour leur terre et leur maison», insiste la romancière.Elle note aussi que plusieurs d\u2019entre elles refusent de retourner sur leur ancienne terre encore aujourd\u2019hui tellement leur douleur est grande.Contrairement aux touristes, les expropriés qui entrent dans le parc Forillon, où subsistent des cimetières, ont droit à un laissez-passer gratuit.Ça n\u2019a pas toujours été le cas, rappelle Rachel Leclerc.« À l\u2019époque, ils auraient dû payer pour aller honorer leurs mor ts dans leurs cimetières.C\u2019est-tu assez insultant merci ! » Afin de par faire ses recherches, elle a rencontré un historien de la région, Jean- Marie Thibeault, à qui elle dédie d\u2019ailleurs son livre.Il lui a raconté que, dans sa jeunesse, quand il allait sur la grève, il voyait des maisons brûler de l\u2019autre côté de la baie.«C\u2019était un choc pour lui.Il ne mâche pas ses mots quand il parle de ce projet mis sur pied par Jean Chrétien alors qu\u2019il était ministre des Affaires indiennes et du Nord canadien.» Après la rancune, l\u2019espoir Si elle prend le parti des victimes de l\u2019expropriation dans son roman, Rachel Leclerc n\u2019en explore pas moins les contradictions qui les habitent.Elle est loin de les ménager en tout temps.Stylistiquement parlant, elle a choisi de s\u2019exprimer au « tu » quand la figure de Louis apparaît dans le passé.Ou plutôt, ça s\u2019est fait tout naturellement.« Louis, qui est le pivot de l \u2019histoire en même temps qu\u2019il en est le grand absent puisqu \u2019 i l e s t mor t , hante le roman comme il m\u2019a hantée.Je sentais le besoin de m\u2019adresser directement à lui.» Quant à la jeune Janice, plantée au cœur de l\u2019action présente, elle nous apparaît à la fois du dehors et du dedans : on a accès aux pensées secrètes qui hantent ce personnage excentrique, paradoxal, tout autant qu\u2019au regard que portent les autres sur ses agissements peu reluisants.Mais ce n\u2019est pas tout.L\u2019au- teure nous montre aussi du dehors et du dedans le personnage d\u2019Ulysse, ce fils du «pyromane de l\u2019État ».On comprend qu\u2019il porte le poids des actes de son père depuis l\u2019enfance.Ça va aller en s\u2019aggravant.Tout n\u2019est pas noir pour autant dans ce roman ciselé, d\u2019une grande sensibilité.L\u2019espoir semble possible.Très important, pour l\u2019auteure, d\u2019ouvrir vers la réparation, vers la réconciliation avec l\u2019histoire, le passé.Comme dans La patience des fantômes (Boréal, 2011), inspiré de son histoire familiale, elle a mis en scène une naissance à la fin de son nouveau roman.Comme un signe de recommencement possible ?Rachel Leclerc ne va pas jusque-là.« Je parlerais davantage de continuité.Je pense qu\u2019on ne recommence rien.On continue.» Qu\u2019on ne vienne sur tout pas lui dire que Bercer le loup ou ses deux opus précédents, La patience des fantômes et sa suite, Le chien d\u2019ombre (Boréal, 2013), sont des romans historiques.Celle qui est venue à l\u2019écriture par la poésie au milieu des années 1980 et qui a rempor té nombre de prix pour ses recueils s\u2019en défend âprement.« Je suis beaucoup plus littéraire qu\u2019historique, af firme-t- elle.Je préfère travailler le style et l\u2019écriture, la profondeur des personnages, plutôt que d\u2019assommer le lecteur avec une foule de détails historiques.» Si elle s\u2019intéresse à l\u2019histoire, ce n\u2019est pas par nostalgie, avance-t-elle.« Je pense que l\u2019humain n\u2019a pas changé depuis 200 ans.On véhicule toujours les mêmes rêves, les mêmes ambitions, les mêmes espoirs.Fondamentalement, on est restés les mêmes.» Elle dit se sentir contemporaine des personnes qui ont subi l\u2019expropriation de Fo- rillon comme de celles qui ont vécu il y a plus de 150 ans, telles que mises en scène dans ses romans précédents.« Ces gens-là avaient les mêmes espoirs que nous : être heureux et of frir le bonheur à leur descendance.Je me sens contemporaine de leurs aspirations et de leur deuil, de leur douleur.» Collaboratrice Le Devoir BERCER LE LOUP Rachel Leclerc Leméac Montréal, 2016, 192 pages ENTREVUE La vengeance en héritage Rachel Leclerc arpente le drame oublié du parc Forillon D O M I N I C T A R D I F L a proximité de la mort estelle source d\u2019angoisse ou d\u2019équanimité ?À 87 ans, Anto- nine Maillet se rangerait sans doute du côté de ceux qui, en vieillissant, narguent d\u2019un glorieux sourire la Faucheuse qui se profi le à l \u2019horizon.C\u2019est ce qui ressor t de ces Lettres de mon phare, recueil qui tient moins de la gestion de patrimoine que de la volonté de redire ce que son œuvre n\u2019a jamais cessé de suggérer : la littérature appartient à un autre espace-temps que celui des vivants, à un à- côté sur lequel aucune oxydation n\u2019aura d\u2019emprise.Visite guidée de l\u2019atelier qui abrite sa machine à mythifier l\u2019ordinaire, Lettres de mon phare entre dans sa chambre d\u2019écriture à travers une suite d\u2019anecdotes de coulisses sur la création de cer tains de ses personnages les plus mythiques.« Il vient un temps dans la vie où l\u2019occupation la plus impor tante est d\u2019écouter aux por tes.Aux por tes de la mort, d\u2019abord, pour la voir venir et chercher à l\u2019esquiver au cas où elle se mettrait dans la tête de vous attraper par-derrière avant votre heure.C\u2019est une sournoise et une ratou- reuse, ben y a tout le temps moyen de jouer au plus fin », assure une certaine Ozite.Cette Ozite, on l\u2019a déjà croisée à l\u2019époque des Cordes-de- bois (Leméac, 1977), dans un de ces vingt récits quelque part entre nouvelle, conte et souvenir, qui tissent ce livre au titre en forme de clin d\u2019œil aux Lettres de mon moulin d\u2019Alphonse Daudet.Dans La mor t selon la défunte Barbe\u2026 encore chaude !, l\u2019Acadienne goncourisée en 1979 pour Pélagie-la-Charrette se glisse dans le cercueil d\u2019une vlimeuse de femme qui, avant d\u2019aller rejoindre saint Pierre, épie les conversations des hypocrites qui viendront se gaver de donuts et de flacatoune lors de ses funérailles, alors qu\u2019elle n\u2019imposait pas tellement le respect avant de lever les feutres.« [M]\u2019est avis que tous ces égards à ta dépouille te sont point destinés à toi tout seule», observe la centenaire trépassée en se parlant à elle-même, toujours entre deux mondes.« C\u2019est son propre libera que chacun chante, agenouillé devant sa propre tombe [\u2026]» Hommage aux aînés Jimmy Lanteigne.Margue- rite-Anne.Jos Sullivan.Ce sont les sages auprès de qui Anto- nine Mail let a « collecté », comme le veut le jargon, la matière première à partir de laquelle elle façonnera ses romans et ses pièces.« Mes vieux » , le chapitre qu\u2019elle leur consacre, comme on érige un monument, déborde de l\u2019émerveillement presque enfantin de celle qui ne sait plus départager la réalité de la f ict ion.C\u2019est beaucoup grâce à eux si l\u2019Acadie a pu réclamer la place qui lui revenait au cœur de l\u2019universel, semble-t-elle vouloir rappeler.Le savait-il, le sacripant de Sullivan, que ses baleines exécutant une chorégraphie se trouvaient presque à l\u2019identique chez Rabelais ?« [J]e me demandais : [\u2026] sont-ce des histoires antérieures à l\u2019époque du débarquement en terre du Nouveau Monde qui se sont passées de bouche à oreille depuis des temps immémoriaux?» écrit la mère de la Sagouine et plus célèbre fille de Bouctouche.Depuis son phare, ce logis estival où elle s\u2019enferme pour travailler, Antonine Maillet se souvient d\u2019Alain Pereyfitte.L\u2019écrivain et ex-ministre de De Gaulle versa un jour une larme devant elle en lui rapportant avoir vu pleurer son ancien patron, pourtant pas un braillard, lors de la visite à l\u2019Élysée, en 1968, des quatre mousquetaires acadiens.Ils étaient venus raconter au Général la renaissance de leur nation.« [U]n peuple qui depuis a cessé de pleurer sur lui-même », se réjouit-elle, en omettant pudiquement de préciser qu\u2019elle y est pour beaucoup.Collaborateur Le Devoir LETTRES DE MON PHARE Antonine Maillet Leméac Montréal, 2016, 152 pages Antonine Maillet en trompe-la-mort L\u2019Acadienne goncourisée revisite son œuvre pour mieux danser avec l\u2019éternité ANNIK MH DE CARUFEL LE DEVOIR «Je suis beaucoup plus littéraire qu\u2019historique», af firme Rachel Leclerc, qui s\u2019intéresse au drame de l\u2019expropriation dans son dernier roman, Bercer le loup.ANNIK MH DE CARUFEL LE DEVOIR Antonine Maillet se range du côté de ceux qui, en vieillissant, narguent d\u2019un glorieux sourire la Faucheuse qui se profile à l\u2019horizon.SUITE DE LA PAGE F 1 TWAIN « Les enfants et les petits-enfants des expropriés portent en eux une colère » L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 7 E T D I M A N C H E 1 8 S E P T E M B R E 2 0 1 6 L I V R E S F 5 PUQ.CA Plus de 1 400 livres à feuilleter On a tous besoin de savoir POUR AGIR Comment s\u2019est constituée la didactique du français comme discipline à caractère scienti?que ?Presses de l\u2019Université du Québec VOIES MULTIPLES DE LA DIDACTIQUE DU FRANÇAIS Entretiens avec Suzanne-G.Chartrand, Jean-Louis Chiss et Claude Germain Djaouida Hamdani Kadri et Lahcen Elghazi 2016 | ISBN 978-2-7605-4451-2 2800$ PAPIER 2099$ PDF EPUB NOUVEAUTÉ La plume lumineuse d\u2019Éléonore Létourneau montre avec beaucoup d\u2019intelligence les forces et la fragilité du lien amoureux.www.editionsxyz.com Également disponible en version numérique D O M I N I C T A R D I F D u sang, de la sueur, du vomi.Les suicidés d\u2019Eau-Claire compte peu de chapitres dans lesquels ses personnages ne saignent pas, ne s\u2019inquiètent pas de leurs profuses transpirations ou ne crachent pas leurs entrailles.Ça pue, ça reflue, ça suinte, dans ce premier roman d\u2019Éric Mathieu, qui ouvre une troublante expérience olfactive.Humez un instant le capiteux parfum du désespoir ordinaire.« Le nouveau four électrique des cheminées de l\u2019usine d\u2019Eau-Claire, censé réduire les émissions nocives [\u2026]», ne fonctionne pas.«Omniprésente dans l\u2019air, une odeur de pneu brûlé et, derrière celle-ci, une odeur plus sournoise, plus singulière encore; une odeur de chair brûlée, de porc calciné.» Jean-Renaud Corbin a toujours été honteux que son père travaille à l\u2019usine, incarnation de chair et de crasse de l\u2019horizon bouché que réserve cette commune déliquescente de la vallée de la Moselle aux fils d\u2019ouvrier de son genre.La tempétueuse Camille Vanier devient son passeport vers un ailleurs à la hauteur de l\u2019image qu\u2019il se fait de lui-même.«Elle fume des Virginia Slims avec une remarquable élégance.Elle rit discrètement», écrit Éric Mathieu au sujet de cette sulfureuse petite bourgeoise, à la fois piochée dans le cinéma de la Nouvelle Vague et chez Jeffrey Eugenides.Le mariage à peine prononcé, le couple se pousse à Londres, puis aux États-Unis, puis au Canada, puis en Australie.Réinvention complète.Leur fille, Sybille, ne connaîtrait absolument rien de la culture française si ses parents ne rentraient pas au pays après des années d\u2019exil, pour s\u2019installer à nouveau dans cette ville qui «n\u2019a plus d\u2019âme parce qu\u2019elle ne sait plus ce qu\u2019elle a été et [\u2026] ne sait pas très bien ce qu\u2019elle va devenir».Jean-Renaud, lui, devient de plus en plus irascible à mesure que tout le monde refuse de l\u2019embaucher et que les voix s\u2019amplifient entre ses deux oreilles.Enfoncera-t-il vraiment, par un bucolique matin, la lame de sa hache dans le cou de la voisine, Madame Cheneuse, comme on glisse « un couteau dans du saindoux » ?Pourquoi sa femme, figure bovarienne s\u2019abîmant dans l\u2019alcool et dans l\u2019œil concupiscent des autres hommes, perd-elle sans cesse connaissance?Pourquoi personne ne prend-il la défense de Sybille, à qui ses camarades de classe font bouffer de la terre?Procès à charge contre l\u2019asphyxiant no future d\u2019une société viciée par l\u2019aridité de son imaginaire, Les suicidés d\u2019Eau-Claire est un roman à l\u2019écriture dentelée et vénéneuse, complètement ensorcelé par la mort.Cette mort est perçue comme la seule issue qui reste pour échapper à la dureté du monde, une fois que la drogue cesse de faire son effet, que l\u2019amour se sauve et que la possibilité illusoire d\u2019échapper à soi-même se dissipe sous la lumière de la réalité.En liant la terreur qu\u2019endure Sybille à l\u2019opprobre dont est l\u2019objet son père parce qu\u2019il a tourné le dos à sa patrie, Éric Mathieu rappelle rageusement que le capitalisme n\u2019est souvent qu\u2019un système normalisant la cruauté des violences de l\u2019enfance.Avec une mutine colère, d\u2019une beauté très adolescente, cette chronique enténébrée de la toxicité mortifère du rêve occidental a la sagesse de ne pas suggérer qu\u2019il suffit de s\u2019enfuir pour devenir quelqu\u2019un d\u2019autre.Elle a aussi la lucidité de ne pas nier qu\u2019il existe encore trop de ces lieux où même les livres, précieux refuges de Sybille, ne peuvent triompher de cet avenir étriqué dont on hérite de père en fils.Collaborateur Le Devoir LES SUICIDÉS D\u2019EAU-CLAIRE Éric Mathieu La Mèche Montréal, 2016, 520 pages ROMAN QUÉBÉCOIS Quand le rêve tourne au cauchemar Éric Mathieu signe un premier roman à l\u2019écriture dentelée et vénéneuse, ensorcelé par la mort ANNIK MH DE CARUFEL LE DEVOIR Le premier roman d\u2019Éric Mathieu ouvre une troublante expérience olfactive. S O P H I E C H A R T I E R M ontrer la démarche derrière la fabrication de livres féministes tout en témoignant de l\u2019histoire du mouvement féministe des quarante dernières années.Voilà ce que 40 ans deboutte, à l \u2019af fiche jusqu\u2019au 2 octobre à l\u2019Écomusée du fier monde, met en lumière à travers des archives fournies.Celles-ci nous font voyager dans les assemblées, les manifs, les rencontres de femmes, les représentations du Théâtre des Cuisines et font témoigner poètes, militantes, auteures, éditrices.« On a l\u2019impression que tout le monde a accès à cette documentation, comme on est constamment en contact avec les archives de la maison d\u2019édition, commente Valérie Lefeb- vre-Faucher, éditrice au Remue-ménage.Mais les gens ne connaissent pas nécessairement l\u2019existence de tout ça.L\u2019expo permet donc la découverte de ce trésor caché, un accès à un pan de l\u2019histoire du Québec.Si on ne le fait pas, quelque chose va se perdre, une certaine mémoire collective.» « Il fallait mettre en valeur cette richesse incroyable, explique Catherine Dubé, chargée de projet de l\u2019exposition et étudiante à la maîtrise en muséologie.Même si certains objets ne sont que des billets, de simples feuilles de notes, pour les féministes d\u2019aujourd\u2019hui, c\u2019est une documentation précieuse.» Ce qui ressort de la consultation de ces foisonnantes archives, c\u2019est la pluralité du discours et l\u2019aspect collectif du combat féministe, majeur dans l\u2019identité de Remue-ménage.« Ce qu\u2019on a vraiment voulu montrer, c\u2019est la polyphonie, la prise de parole commune, explique Valérie.C\u2019est très important dans l\u2019histoire de la littérature des femmes, au Remue-ménage comme ailleurs.Notre catalogue compte beaucoup d\u2019ouvrages collectifs.Je crois que ça nous démarque dans le paysage de l\u2019édition au Québec.» L\u2019éditrice estime que cette valeur de multiplicité de la parole est d\u2019ailleurs une façon de jouer avec les normes de l\u2019édition.«On est à mi-chemin entre plusieurs genres littéraires, on déconstruit cette espèce de rap- por t d\u2019autorité, entre éditeur, auteur, lecteur.» Catherine Dubé af firme avoir aimé travailler avec cet aspect pluriel.« Je doutais de ma capacité à mettre en valeur les livres dans une expo, dit la jeune muséologue.Mais on a fait bien plus que ça finalement : on a mis l\u2019accent sur la prise de parole des femmes.» Voir la démarche En ef fet , n \u2019exposer que des livres aurait donné un parcours peu dynamique.Mme Dubé a ainsi voulu montrer tout le processus qui mène au produit fini que l\u2019on retrouve en librairie, en bibliothèque.« J\u2019aimais l \u2019idée de mettre en valeur tout ce qui précède le livre : les maquettes, les croquis.Ça donne une valeur crue.On voulait parler de la démarche », explique-t-elle.Et les livres, eux, résultats en papier de ces heures de travail ef fectuées, sont à la por tée des visiteurs, libres de les consulter, de les manipuler.« C\u2019est aussi une façon de rendre hommage à nos fondatrices » , ajoute Valérie.Au- jourd\u2019hui, bien sûr, le procédé de fabrication s\u2019est dématérialisé et virtualisé.Montrer l\u2019envers du décor est donc d\u2019autant plus intéressant.40 ans deboutte se décline au fil de dif férents tableaux abordant les thèmes chers au cœur des éditrices du Remue- ménage : travail domestique, mariage, travail ouvrier, droit à l \u2019avor tement, droit des femmes immigrantes, homosexualité et homoparentalité\u2026 « Les objets exposés donnent la chance de parler des enjeux abordés par le mouvement féministe, commente Catherine Dubé.Le féminisme est trop souvent absent des musées, et surtout des musées d\u2019Histoire, avec un grand H.» Le Devoir 40 ANS DEBOUTTE L\u2019ÉDITION FÉMINISTE SELON REMUE-MÉNAGE À l\u2019Écomusée du fier monde jusqu\u2019au 2 octobre parce qu\u2019il s\u2019intéresse à ces gens qui ont « une influence négative sur les autres ».D a n s c e t t e m o s a ï q u e humaine, la jeunesse, qui découvre dans une grange des bustes lumineux d\u2019Elvis, ne veut sur tout pas ressembler aux adultes avec qui elle partage l\u2019espace social avec perplexité et parfois dégoût.Un couple se refuse à prêter son arrière-cour pour un mariage et une femme aimerait bien se débarrasser de sa fille, Ginger, et de son « épouse Stephanie qui se fait appeler Etienne », parce qu\u2019elles veulent lui enlever sa chienne.« Tout fait sens dans l\u2019absurde», écrit Ann Beattie dans la traduction proposée par Anne Rabinovitch, qui laisse les idées et les événements s\u2019emboîter dans le sautillement, les dialogues se nourrir de l\u2019envie de parler comme de la peur de la solitude, et la trivialité descendre en vrille pour mieux finir dans des impasses.Ici, la fiction ne fait pas que s\u2019inspirer de la vérité, elle s\u2019en approche, avec toujours des finales posées comme des évidences dans lesquelles l\u2019au- teure laisse du coup la chute se profiler ailleurs.La peur de l\u2019autre Cela n\u2019aurait pu être qu\u2019un fait divers habilement raconté par Patrick Flanery: un couple de Boston, avec enfant, part refaire sa vie dans le Midwest.Sa maison, trouvée dans un lotissement dont le développement a été suspendu par la crise économique de 2009, est belle, mais elle est aussi hantée.L\u2019ancien propriétaire et promoteur dépossédé d e c e q u a r t i e r neuf , Paul Krovik, y vit caché dans l\u2019abri souterrain attaché à l a m a i s o n , q u \u2019 i l a v a i t construit pour la sécurité de sa famille.Son monde s\u2019est écroulé.Sa femme et ses enfants l\u2019ont quitté.Il est devenu mi-itinérant, mi-homme des cavernes, avec une volonté féroce, obsessive, de reconstr uire son ancienne vie\u2026 jusqu\u2019au drame.Or, en plongeant dans le quotidien sur veillé de l\u2019intérieur d\u2019une famille en crise \u2014 la faute surtout à un fils, Copley, dont le compor tement est atypique \u2014, l\u2019auteur d\u2019Absolution (J\u2019ai lu) va finalement atterrir plus loin : dans cette Amérique paranoïaque dont les peurs intérieures, les angoisses collectives, les obsessions sécuritaires conduisent inéluctablement vers des mauvais choix.Tout est par faitement emboîté dans ce roman où le huis clos d\u2019une maison ordinaire qui sombre dans l \u2019 incohérence, l\u2019incompréhension et la suspicion trouve ses points d\u2019ancrage dans le climat de méfiance général où les États- Unis s\u2019enfoncent depuis plusieurs années.La micro résonne avec la macro avec ce père de famille qui bosse pour une entreprise privée spécialisée dans la sécurité et la gestion de prison, a v e c l e s r é - f l e x i o n s d \u2019un patron sur les mérites de la peur à des fins commerciales ou encore avec le destin d\u2019un immigrant troublé par la délat ion de s o n v o i s i n , c o m p o s a n t e d\u2019une trame subtile qui se nourrit du détail et de l\u2019interrelation pour mieux surli- gner l\u2019odieux.« Ne pas élire le bon candidat issu du bon parti pourrait [\u2026] mettre en péril les emplois d\u2019innombrables salariées, du bas de l\u2019échelle jusqu\u2019au sommet », explique une note interne reçue au bureau par le gars de Boston venu se perdre loin de chez lui.« Si vous voulez la sécurité [\u2026] alors la défense de la sécurité de votre propre emploi doit être au cœur de votre choix.» Terre déchue, c\u2019est le drame d\u2019un entrepreneur en faillite dans une Amérique qui, moralement, l\u2019est tout autant, c\u2019est l\u2019obsession du drame imminent qui cultive la tyrannie, c\u2019est la croyance que «celui qui ne croit pas à la liberté à dix- huit ans est un fasciste» et «que celui qui ne croit pas à la sécurité à quarante ans est un criminel », c\u2019est un champ de ruine qui se construit méthodiquement, soutenu par les discours populistes et la démagogie ambiante dans l\u2019Amérique d\u2019aujourd\u2019hui.C\u2019est lucide.Et c\u2019est forcément troublant.Le Devoir L\u2019ÉTAT OÙ NOUS SOMMES NOUVELLES DU MAINE Ann Beattie Traduit de l\u2019anglais par Anne Rabinovitch Christian Bourgeois éditeur Paris, 2016, 240 pages Le livre sera disponible au Québec le 28 septembre.TERRE DÉCHUE Patrick Flanery Traduit de l\u2019anglais par Isabelle D.Philippe Robert Laffont Paris, 2016, 486 pages L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 7 E T D I M A N C H E 1 8 S E P T E M B R E 2 0 1 6 L I V R E S F 6 LITTÉRATURE ET LIBERTÉS D\u2019EXPRESSION : AILLEURS\u2026 ET ICI 34E COLLOQUE DE L\u2019ACADÉMIE DES LETTRES DU QUÉBEC LE VENDREDI 23 SEPTEMBRE 2016 BACON BOUCHARD JOLICOEUR MARTEL MAVRIKAKIS NAUDILLON SIMON SAUL GREY Programme complet Atrium, Édifice Gaston-Miron SUITE DE LA PAGE F 1 ANGOISSE C H R I S T I A N D E S M E U L E S S ur fond sonore de la radio de nos impôts, Vox populi, le dernier roman de Patrick Nicol (son dixième), nous fait par tager quelques heures dans la vie de Marc Langevin, employé de soutien au cégep d e S h e r b r o o k e .C o m m i s responsable de la « matéria- thèque », un espace de cinq mètres sur cinq où étudiants et enseignants peuvent emprunter dictionnaires ou projecteurs, « Marc ne demande pas beaucoup à la vie.(Ça tombe bien : la vie n\u2019attend rien de lui.)» Divorcé après quinze ans de mariage, frôlant la cinquantaine, il ne voit presque plus personne en dehors du travail.Même sa fille, Audrey, semble un peu l\u2019éviter.Tout juste rentrée d\u2019un voyage au Brésil, elle devrait d\u2019ailleurs lui rendre visite en soirée.C\u2019est le seul suspense qui va colorer sa journée grise.Homme hyperordinaire mais riche en opinions, Marc lit peu, voire pas du tout.C\u2019est de toute façon inutile, tant il a l\u2019impression, à force d\u2019en avoir entendu parler, d\u2019avoir lu les livres dont chacun parle \u2014 ou vu les films qu\u2019il faut avoir vus.Ce jour-là, le 25 mars 2013, on lui répète sur tous les tons et sous tous les angles depuis son réveil que le premier ministre du Canada a reçu deux pandas de Chine et qu\u2019un groupe d\u2019Amérindiens marche vers Ottawa pour y porter ses revendications.Malgré son besoin de cette présence rassurante de voix, de babillages, de chansons douces et interchangeables qui viennent rythmer sans varier son quotidien, l\u2019homme entretient une sor te de rapport amour-haine avec tout ce bruit blanc qui recouvre le silence.« Toujours les mêmes idées entendues le matin à la radio, l\u2019après-midi sur Internet, le soir à la télé, toujours le s mêmes mots agencés à peine dif féremment de façon à créer des surprises somme toute prévisibles.» C\u2019est en réalité la face la plus visible de l\u2019aliénation, intime, bien plus profonde, qui est la sienne.Autopsie de la misère Un an après La nageuse au milieu du lac, le récit bariolé et magnifique d\u2019un fils qui accompagne sa mère au seuil de la mort, Patrick Nicol récidive avec ce très court roman aux allures de pamphlet.De manière un peu moins délicate, il poursuit ici son exploration d\u2019une certaine misère morale masculine.Vox populi semble plutôt sor ti de la même veine que Terre des cons (La Mèche, 2012), roman qui, sur fond de printemps érable, exposait aussi l\u2019amertume d\u2019un homme confr onté au passage du temps.Il y distillait même, au passage, un commentaire sur la logorrhée médiatique qui nous inonde, le délit d\u2019opinions et la banalité du quotidien.C\u2019est la veine la moins personnelle de Patrick Nicol.Celle où il semble céder à la caricature et au cynisme \u2014 peut-être aussi un peu à la facilité.Et si rien n\u2019est vraiment à jeter dans Vox populi, ce n\u2019est pas non plus ici qu\u2019il nous offre le meilleur de lui-même.Collaborateur Le Devoir VOX POPULI Patrick Nicol Le Quartanier Montréal, 2016, 96 pages ROMAN QUÉBÉCOIS Bruit de fond Patrick Nicol entre dans la vie d\u2019un homme aliéné par le bourdonnement médiatique PEDRO RUIZ LE DEVOIR Patrick Nicol revient avec un court roman aux allures de pamphlet.Comment on fait un livre féministe?Comment on met en valeur les multiples paroles des femmes et du féminisme québécois?40 ans deboutte (titre faisant référence au slogan «Québécoises deboutte !» du Front de libération des femmes du Québec), l\u2019exposition qui souligne les 40 ans des éditions du Remue-ménage, fait honneur aux auteures, aux éditrices, aux fondatrices de la boîte, mais aussi aux militantes de la cause des droits des femmes depuis quatre décennies.Retour en arrière.Quatre décennies de lutte en livres L\u2019exposition 40 ans deboutte retrace l\u2019histoire du Remue-ménage et, par extension, du mouvement québécois des femmes DAVID LACOMBE Les archives font voyager dans les assemblées, les manifs, les rencontres de femmes, les représentations du Théâtre des Cuisines.À votre tour \u203a Quel livre définit le mieux les États- Unis d\u2019aujourd\u2019hui?Donnez- nous un titre, un bref résumé d\u2019une de vos découvertes et laissez votre regard prendre part à cette cartographie littéraire d\u2019un territoire.ledevoir.com/etats G U Y L A I N E M A S S O U T R E S électionné au premier tour du Goncourt 2016, La succession, de Jean-Paul Dubois, croise une histoire de pelote basque et une autre d\u2019héritage.Et pose en filigrane une question : quel est le prix à payer pour la liberté ?Il faut être attentif à l\u2019humour de Dubois.À son personnage, Paul Katraki- lis, qui avoue si bien se tromper, sur son père, qu\u2019après sa mort i l cessera de le mépriser.C\u2019est par l\u2019humour qu\u2019il se décale de ses préjugés, de ses habitudes, de son héritage, et qu\u2019il y revient, moins fr ustré, après s\u2019être frotté au monde.Tête en l\u2019air ?Tête de mule ?L\u2019expérience américaine l\u2019a changé.«Quand je revois notre vie de l\u2019époque je ne vois qu\u2019un barnum pathogène.Des volailles sans tête courant dans tous les sens dans une maison bien trop grande pour elles.» Voilà pour la famille.Et au jeu, est-ce mieux ?« Ces petits règlements tarabiscotés, légèrement absurdes, comme tous les interdits corsetant la plupart des spor ts, agissaient sur moi comme autant d\u2019injections vitaminiques.» Cet humour est là tout le temps, sauf dans les tournois de pelote basque.Quand il aime madame Lunde, quand il gagne sa vie comme ser veur, ou comme médecin \u2014 ce qu\u2019il était à la base \u2014, le narrateur ne se prend pas la tête.Watson, son chien, est son meilleur ami.C\u2019est un sentimental, content avec son pote Epifanio, à qui il laissera sa grosse Karmann, en Floride, lorsqu\u2019il ira régler son héritage français.On est dans les années 1970, et le Jaï-alaï de Miami est bondé d\u2019amateurs de pelote basque.Quinze mille spectateurs de tout poil.Dubois fait tout revivre, ce spor t, cette Amérique des paris et du premier syndicalisme des pelotaris, ces droits arrachés à des démons sans principes.Et ces portraits des crapules qui s\u2019y pavanent sont sans pitié.En 1988, on y fait encore des af faires, m a i s l \u2019 a m b i a n c e a changé.Qu\u2019est-il arrivé à madame Lunde ?Et en 1991, à Donastia, lorsque le narrateur quitte Toulouse ?Tout se dénouera en Floride.En 1999, il n\u2019a que 44 ans, il tombe malade.On se rend avec lui jusqu\u2019en 2001.C\u2019est la dernière page, à regret.On aurait même aimé un invraisemblable happy end.Les Français l\u2019aiment bien, ce Dubois.Ils ont donné le prix Femina à ce journaliste du Nouvel Observateur pour Une vie française.Ici, Pierre Foglia écrivait en 2004 : « je viens de finir Une vie française, de Jean-Paul Dubois, c\u2019est vraiment très bon.Le titre dit tout du sujet \u2014 une vie très française \u2014 mais rien du style, qui n\u2019est pas français du tout, il est complètement américain, le style, je ne sais pas si vous êtes un familier de Richard Ford \u2014 Indépendance, par exemple \u2014, ce mélange de futilité et de tragique, cette existence qui pourrait être la nôtre à force de dériver pour si peu de chose.» Cinq ans auparavant, le chroniqueur avait polémiqué avec Dubois.En bref: «Je vous l\u2019ai dit cent fois, il faut absolument lire les nouvelles et les petites proses (Parfois je ris tout seul) de Du- bois, mais ses romans, bof\u2026 » C\u2019est fou ce que la critique peut être juste.Même sensation, au début de La succession.On hésite à continuer.Une histoire de pelote basque.Et la succession, vague, d\u2019un médecin de Staline émigré en France, père du manieur de chistera.On se dit qu\u2019on n\u2019arrivera pas au bout.Et puis, soudain, on y est.Dans le roman, formidable tout à coup, précis, vivant, attachant.Et là, on laisse Foglia à ses restrictions.On est au spectacle du langage, les points de vue fusent en bouquet.Collaboratrice Le Devoir LA SUCCESSION Jean-Paul Dubois Seuil Paris, 2016, 234 pages ROMAN FRANÇAIS Jean-Paul Dubois, la rupture d\u2019héritage Avec La succession, l\u2019écrivain mêle pelote basque et émancipation L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 7 E T D I M A N C H E 1 8 S E P T E M B R E 2 0 1 6 L I V R E S F 7 \u2014 Québec en toutes lettres.7e festival \u2014 une édition noire 29 septembre \u2014 9 octobre Rencontres | Maison de la littérature Présentées par 7 octobre Polar, pas polar ?Avec Andrée A.Michaud, Guillaume Morrissette et Marie-Ève Sévigny Série Noire Avec Aurélien Masson Polar suisse Avec Quentin Mouron, Corinne Jacquet et Florian Eglin Les personnages récurrents dans la littérature policière Avec Johanne Seymour, Richard Ste-Marie, Jean Lemieux et Norbert Spehner Rencontre avec Gary Victor 8 octobre Polar historique Avec Jacques Côté, Maryse Rouy et Hervé Gagnon Polar d\u2019écrivaines Avec Julie Rivard, Zhanie Roy et Maureen Martineau Polar politique Avec Gary Victor, Stéphane Ledien et Jean-Jacques Pelletier Le polar québécois est-il exportable ?Avec Martin Michaud, Jacques Côté, Louise Alain et Carole Boutin 9 octobre Polar jeunesse Avec Camille Bouchard, André Marois et Maryse Rouy Le roman policier, anatomie d\u2019un genre Avec Norbert Spehner #QCenTL En spectacle | Stanley Péan, Gilles Archambault, Louise Dupré, Rober Racine, Chrystine Brouillet, Martin Michaud et plusieurs autres 418 641-6797 quebecentouteslettres.qc.ca L I S E G A U V I N C\u2019 est d\u2019abord au Québec qu\u2019a été lancé Anguille sous roche d\u2019Ali Zamir, un jeune écrivain des Comores, les éditions Tripode ayant fait le pari de l\u2019offrir au public québécois avant sa sortie en France, où il est en lice pour plusieurs prix.L\u2019initiative annonce un décentrement de l\u2019institution littéraire parisienne.On se prend à souhaiter qu\u2019il y ait une simultanéité quant à la diffusion du livre de langue française au Québec et en France, ce qui permettrait d\u2019éviter le décalage critique qui accompagne presque fatalement les ouvrages publiés outre-Atlantique.Le roman?Il est une longue mélopée soutenue par la voix d\u2019Anguille, lycéenne de dix- sept ans qui revoit sa vie alors que, victime d\u2019un naufrage, elle est sur le point de se noyer.Le procédé est connu.Ce qui l\u2019est moins, c\u2019est la manière dont se déroule le récit, dans une seule phrase r yth- mée par des virgules et découpée en paragraphes comme autant de brèves respirations.Deux jumelles, Anguille et Crotale, sont élevées quelques années par une tante à la mort de leur mère avant d\u2019être reprises par leur père, pêcheur de son métier et grand lecteur de journaux.«Connais-tout », c\u2019est ainsi qu\u2019on l\u2019appelle, avait déclaré à leur naissance que, puisqu\u2019on donnait des noms d\u2019humains à des animaux, il était normal que des humains reçoivent des noms d\u2019animaux.Anguille était une élève studieuse et discrète alors que Crotale, sa sœur, était une jeune fille qui se comportait en vedette et dont on disait qu\u2019elle « aimait être la Céline Dion du lycée».C\u2019est pourtant Anguille, la plus sérieuse, qui est séduite par un certain Vorace (prénom dont elle aurait dû se méfier) puis abandonnée alors qu\u2019elle est enceinte.Mais pareil résumé est jusqu\u2019à un cer tain point trompeur, car à cette intrigue minimale se greffent les us et coutumes des habitants d\u2019Anjouan, une île des Comores dont le romancier est originaire, et surtout les méditations de la jeune fille devant la mer et devant un paysage sans cesse renouvelé par les allées et venues des pêcheurs observées depuis la terrasse familiale.«Je prenais du temps à observer d\u2019abord les ondulations des flots, cette succession de bosses et de creux à la surface de ce désert mouvementé me faisait beaucoup rêver, je laissais vaguer mon imagination, exactement comme ce mouvement de la mer, je voyageais presque avec ces vaguelettes sans le savoir [\u2026] je ne désirais que partir comme elles, errer çà et là, pour savourer tous les délices de la terre avant de disparaître\u2026» Malgré quelques maladresses de style et des expressions inutilement recherchées \u2014 « un vieux couple aux corps valétudinaires », « des baisers qui changent la terre en empyrée » \u2014, on se laisse envoûter par cette prose ondoyante, à la limite du ressassement, démontant avec une rigueur empreinte de sensualité l\u2019engrenage impitoyable qui finit par priver la jeune fille de son espace vital.L\u2019embarquement pour Mayotte et la traversée sur une mer démontée comptent parmi les plus belles pages du livre, jouxtant le destin tragique d\u2019Anguille à celui des milliers de réfugiés contemporains.Collaboratrice Le Devoir ANGUILLE SOUS ROCHE Ali Zamir Tripode Paris, 2016, 318 pages LETTRES FRANCOPHONES Confidences d\u2019une naufragée adolescente Ali Zamir livre son récit dans une prose ondoyante, à la limite du ressassement GUILLAUME BONNAUD AGENCE FRANCE-PRESSE Dubois fait revivre la pelote basque dans cette Amérique des paris et du premier syndicalisme des pelotaris.GABRIEL BOUYS AGENCE FRANCE-PRESSE À l\u2019intrigue minimale se gref fent les us et coutumes des habitants d\u2019Anjouan, une île des Comores dont le romancier est originaire.POLAR LES JUSTICIERS DE GLASGOW Gordon Ferris Traduit de l\u2019anglais par Hubert Tézenas Seuil/Policiers Paris, 2016, 468 pages Glasgow, quelque part au début des années 1950.La guerre est encore présente partout même si la reconstruction pointe à l\u2019horizon.Alors qu\u2019un conseiller municipal est trouvé pendu par les pieds, la tête dans un seau de béton, la misère, les files d\u2019attente devant les magasins et le manque sous toutes ses formes sont si présents que plusieurs doivent voler pour manger.C\u2019est dans ce contexte que Douglas Brodie, ancien major d\u2019élite devenu journaliste, est chargé de sa première affaire importante pour la Gazette : il couvre le procès d\u2019un militaire qui meurt de faim depuis son retour des champs de bataille.Lorsque la condamnation tombe, une bande de vengeurs improvisés se met à rendre la justice à sa façon à travers toute la ville en punissant les « vrais coupables » ; la police est impuissante et c\u2019est bientôt la pagaille.À cela se mêle bientôt une fraude immobilière à très large échelle sous le couvert de la reconstruction du centre-ville.Avec l\u2019aide d\u2019un collègue du journal et de son amie avocate, Samantha Campbell, Brodie mettra les pieds dans un nid de guêpes dont la petite équipe aura bien du mal à se tirer.Mais, contre toute attente, la justice triomphera.Une histoire palpitante et fort bien racontée ; rien de moins, rien de plus.Michel Bélair O n peut admirer de grands auteurs sans aimer leur style.J\u2019ai le plus grand respect, par exemple, pour Jacques Ferron et pour Pierre Vadeboncœur, mais je ne parviens à les lire qu\u2019avec effort.Je trouve leur vie remarquable \u2014 le médecin humaniste et engagé m\u2019émeut, tout comme l\u2019avocat syndicaliste, indépendantiste et artiste m\u2019inspire la déférence \u2014, mais le style baroque du premier m\u2019étourdit et la prose souvent insondable du second heurte mon souci de clarté.L\u2019inverse est aussi possible : on peut aimer l\u2019œuvre d\u2019un auteur sans apprécier l\u2019homme qui tient le crayon.Cela résume le rappor t que j\u2019entretiens avec Gil Courte- manche, que je considère, sans pour autant par tager toutes ses idées, comme un grand journaliste et comme un excellent écrivain, même si le personnage m\u2019irrite au suprême degré.Ses chroniques du Devoir me manquent et ses romans et essais continuent de m\u2019habiter.Toutefois, les rares échanges directs que j\u2019ai eus avec lui ont été tendus et me l \u2019ont fait prendre en grippe.L\u2019homme, c\u2019est le moins que l\u2019on puisse dire, n\u2019était pas de commerce agréable.L\u2019abandon du nationalisme Dans Les vies et les morts de Gil Courtemanche, la grande biographie qu\u2019il lui consacre, Yves Lavertu confirme le « caractère par fois exécrable » du journaliste, mor t en 2011 à l\u2019âge de 68 ans.Sur la foi de sa connaissance de l\u2019homme et des nombreux témoignages qu\u2019il a recueillis, Lavertu emploie les termes suivants pour le décrire : orgueilleux, hautain, méprisant, père âpre et rugueux, égocentrique, soupe au lait, misanthrope, chiant et irascible.Ça donne une idée du pistolet.Qu\u2019on ne s\u2019y trompe pas, cependant : la b iographie captivante et très détaillée que signe Lavertu est d\u2019abord un exercice d\u2019admiration à l\u2019égard du « plus camusien des écrivains et des intellectuels québécois, [qui] personnifie avec panache un humanisme marqué à gauche ».Déjà auteur de la biographie Jean- Charles Harvey.Le combattant (Boréal, 2000) et de L\u2019af faire Bernonville (VLB, 1994), une enquête sur des pétainistes réfugiés au Québec dans les années 1940, Lavertu ne cache pas son aversion pour le nationalisme québécois, qu\u2019il assimile à un unanimisme étouffant.Aussi, il trouve en Cour temanche une f igure exemplaire d\u2019anticonformiste.L\u2019auteur de Douces colères (VLB, 1989), en effet, a longtemps milité pour un Québec indépendant et résolument social-démocrate.Admirateur, dans sa jeunesse, du syndical iste Michel Char- trand, qui lui a donné son premier vrai travail dans une imprimerie, et de René Lé- vesque, Courtemanche en arrive à la conclusion, dans son premier essai, que « le nationalisme, malgré ses conséquences positives et elles sont nombreuses, a littéralement obnubilé nos ef for ts de réflexion sur la société et le monde dans lequel elle prétend s\u2019insérer ».En 1995, le journaliste vote « non » au référendum.Par la suite, il répétera que la gauche québécoise peut agir pour une société plus juste sans l\u2019indépendance nationale et consacrera ses énergies à la promotion de la social-démocratie et de la justice internationale.Lavertu voit dans ce virage la marque d\u2019un libre-penseur, suggérant ainsi que ne pas être indépendantiste, pour un intellectuel québécois, exigerait du courage.On peut pourtant croire que la plate fatigue y suffit.L\u2019engagement rwandais Courtemanche, cela ne fait pas de doute, a été un grand journaliste, principalement à Radio-Canada, au Soleil et au Devoir, de même qu\u2019un remarquable écrivain, qui a puisé une grande part de son inspiration dans son parcours personnel.Un dimanche à la piscine à Kigali (Boréal, 2000), son premier roman et « l\u2019une des premières tentatives au monde qui vise à mettre en fiction la tragédie rwandaise », demeure son œuvre la plus for te et la plus reconnue, même si son interprétation du génocide est contestable, quoi qu\u2019en pense Laver tu qui accuse de négationnisme ceux, dont je suis avec Robin Phil- pot, qui la remettent en cause.Vendu, semble-t-il, à plus de 200 000 exemplaires et traduit en plus de vingt langues, ce roman a donné à Cour te- manche une renommée internationale et lui a permis, pour un temps, de vivre sans souci financier, ce qui a dû être un baume pour cet accro à la nicotine, à l \u2019alcool et au jeu, complètement dysfonctionnel quant à la gest ion de ses f i n a n c e s p e r s o n n e l l e s , n o t e L a v e r t u .C e s u c c è s n\u2019empêchera toutefois pas Cour temanche de déclarer faillite pour la deuxième fois de sa vie en 2010.Auteur tranchant au style vif et limpide, intellectuel incorruptible \u2014 même en faillite, il demande à être retiré de la liste des finalistes au Grand Prix littéraire Archambault pour pr o tes ter con t r e l e lockout au Journal de Montréal \u2014 et familier des désordres du monde, mais bourr u au possible en matière de relations humaines, Gil Courtemanche méritait assurément une grande biographie.C\u2019est ce que lui offre Yves Lavertu avec cette œuvre passionnante et fouillée, qui suit l\u2019homme à la trace, de son enfance montréalaise et sportive à sa triste mort.Il est dommage, cependant, que Lavertu ait fait le choix de l\u2019autoédition.Il en résulte, en ef fet, un graphisme de page couver ture médiocre et une révision linguistique relâchée, qui déparent une œuvre pourtant nécessaire et, par ailleurs, très bien menée.louisco@sympatico.ca LES VIES ET LES MORTS DE GIL COURTEMANCHE Yves Lavertu Yves Lavertu éditeur Montréal, 2016, 448 pages L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 7 E T D I M A N C H E 1 8 S E P T E M B R E 2 0 1 6 ESSAIS F 8 SPORTS SEXE, DROGUE ET NATATION Amaury Leveaux Avec la collaboration de Christophe Quillien J\u2019ai lu Paris, 2016, 224 pages Nageur français de calibre international \u2014 il est quatre fois médaillé olympique et détient toujours le record du monde du 100 m nage libre \u2014, Amaury Leveaux, né en 1985, veut, avec ce témoignage, dévoiler les dessous de son univers.Il y parvient assez rondement.On attribue souvent un mode de vie spartiate aux champions olympiques.Ce n\u2019est pas faux, mais ce n\u2019est pas tout.On découvre ainsi, avec Leveaux, que, si les entraînements des nageurs d\u2019élite sont éreintants, ils n\u2019empêchent pas les athlètes de faire la bamboula.Dans ses meilleures années, au moment où il remporte des médailles et bat des records, Leveaux fume sans trop de retenue et s\u2019enivre régulièrement avec ses coéquipiers.Même s\u2019il avoue avoir tâté de la cocaïne récréative, le champion n\u2019est pas tendre envers les sportifs dopés, qui « tue[nt] la magie du sport ».Issu d\u2019un milieu pauvre, Leveaux reconnaît avoir perdu la tête lorsqu\u2019il est devenu riche grâce à ses performances.Retraité du sport depuis 2013, il affirme ne rien regretter, mais ajoute qu\u2019il ne souhaite pas que les enfants qu\u2019il aura suivent ses traces et confie qu\u2019il n\u2019est jamais retourné nager pour le plaisir.En juillet 2016, après la parution de ce livre, Leveaux était accusé de violence conjugale.Tout ça en dit long, il me semble, sur la face cachée du rêve.Louis Cornellier HISTOIRE L\u2019AFFAIRE AURORE GAGNON Éric Veillette L\u2019Apothéose Lanoraie, 2016, 436 pages Le décès d\u2019Aurore Gagnon, en février 1920, est l\u2019un de nos plus célèbres faits divers.Une pièce de théâtre, quatre romans et deux films ont immortalisé les sévices infligés à « l\u2019enfant martyre » par sa belle-mère Marie-Anne Houde.Pour la première fois, le dossier judiciaire de la «marâtre » de Fortierville est publié dans L\u2019affaire Aurore Gagnon de l\u2019historien Éric Veillette.Aucun détail ne nous est épargné par les témoins appelés à la barre, de la torture du fer à friser aux coups de fouet, en passant par le supplice des ronds de poêle.La thèse de la complicité villageoise et cléricale mise en avant en 2005 dans le long métrage Aurore de Luc Dionne est contestée par Veillette.«Les véritables soupçons ont pris naissance quelques jours seulement avant la mort », explique l\u2019auteur dans son analyse du procès qui a sensibilisé le Québec au problème de la maltraitance infantile.Dave Noël ESSAI MUSICAL CES CHANSONS QUI PARLENT À MON CŒUR Gaston Pietri Préface d\u2019Yves Duteil Médiaspaul Montréal, 2016, 112 pages Ceux qui en écoutent avec enthousiasme le savent : les bonnes chansons sont puissamment évocatrices.Il suffit de quelques mots justes et d\u2019une mélodie accrocheuse pour que la pensée de l\u2019auditeur s\u2019envole vers toutes sortes d\u2019horizons.Le prêtre corse Gaston Pietri en témoigne dans ce recueil de courtes méditations inspirées par des chansons des Brel, Brassens, Bécaud, Duteil, Berger, Souchon, Barbara, Béart et quelques autres.Comme tout un chacun, il écoutait, comme ça, au passage, des chansons, jusqu\u2019à ce que l\u2019illumination surgisse en entendant la voix de Ferrat murmurer «que serais-je sans toi?».«Pour moi, écrit Pietri, ce \u201ctoi\u201d spontanément s\u2019adressait au Christ », même si le chanteur avait une autre intention.Miracle de la chanson, qui permet qu\u2019on se l\u2019approprie intérieurement en toute liberté.D\u2019abord théologien, Pietri, il le reconnaît, n\u2019est pas un fin connaisseur du répertoire qu\u2019il commente, et ses réflexions, dans ce livre, sont rédigées au fil de la plume, sans souci de démonstration rigoureuse.Les belles chansons, se contente-t-il de suggérer, donnent du souffle à l\u2019existence.Il a raison.Louis Cornellier ROMAN DÉSORIENTALE Négar Djavadi Liana Levi Paris, 2016, 349 pages Si l\u2019histoire de l\u2019Iran devait tenir en un livre, mouvementé et agité par des révolutions, cela donnerait Désorientale, de la scénariste franco-belge-iranienne Négar Djavadi.Étourdissante, désordonnée, rocambolesque et sympathique, elle campe une dynastie de portraits vivants, heurtés entre eux et bousculés par les événements politiques du XXe siècle iranien.Elle semble avoir tout mis dans son livre.On commence à Paris, dans la salle d\u2019attente d\u2019un hôpital en vue d\u2019une fertilisation ovarienne.La volonté d\u2019être inscrite dans le lieu est forte, tandis que la conscience de soi demeure : « Je suis la petite-fille d\u2019une femme née au harem.» La mémoire entre alors dans le vacarme des souvenirs.Et tout ce pays perdu ressuscite au gré d\u2019assassinats et de sauve-qui-peut, suspendu en un «présent infini ».Ce passé cogne à la terre promise.Désarroi, audace, considérations conflictuelles et polémiques, révolte, homosexualité, reproduction assistée, bref une adaptation remarquable dessine le trajet d\u2019un fil invisible qui relie les péripéties picaresques de cette grande initiation.Guylaine Massoutre Gil Courtemanche en détail Dans une solide biographie, Yves Lavertu rend hommage au journaliste atrabilaire mais libre JOSE CENDON AGENCE FRANCE-PRESSE Auteur tranchant au style vif et limpide, intellectuel incorruptible et familier des désordres du monde, Gil Courtemanche, ici à Kigali en 2005, alors qu\u2019il couvrait le conflit au Rwanda, méritait assurément une grande biographie.LOUIS CORNELLIER Sans relâche, Gil cisèle ses chroniques avec la vigilance du funambule.Il est à la recherche de l\u2019équilibre parfait entre l\u2019émotion et le souci de faire réfléchir, entre la formule décapante et l\u2019analyse judicieuse.Extrait de Les vies et les morts de Gil Courtemanche « » "]
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