Le devoir, 29 octobre 2016, Cahier F
[" C A H I E R F \u203a L E D E V O I R , L E S S A M E D I 2 9 E T D I M A N C H E 3 0 O C T O B R E 2 0 1 6 D O M I N I C T A R D I F I ls trônent dehors comme des totems, au coin des routes 257 et 108, à Lingwick.Voyez-vous ces deux gros camions rouges, grâce auxquels Le Buvard, la libraire ambulante cofondée par l\u2019écrivain Michel Vézina il y a deux ans, essaime poésie et autres morceaux de prose sur les routes des Cantons-de-l\u2019Est, un peu comme Ken Kesey distribuait en son temps du LSD à bord d\u2019un bus scolaire ?Pourquoi deux camions?Parce que l\u2019un d\u2019entre eux s\u2019est définitivement arrêté, en juin dernier.On le transformera peut-être bientôt en résidence d\u2019écrivain.L\u2019intérieur de la maison où nous entrons, c\u2019est ce qu\u2019on appelle le salon.Bienvenue dans le premier « publibrairie » du Québec.Pub, parce qu\u2019on y sert du rhum, de l\u2019IPA microbrassée et du pastis.Librairie, parce qu\u2019on y vend des livres.Voici le genre d\u2019endroit où il fait bon s\u2019abreuver de la nécessaire illusion que refaire le monde autour d\u2019une bouteille contribue réellement à le changer.Voici le genre de lieu de plus en plus rare où téter une bière et débattre de grosses questions peuvent avantageusement se conjuguer.Lançons-en donc une, grosse question : la littérature, ça ser t à quoi ?Pourquoi cette question-là ?Parce qu\u2019elle traverse toutes les pages de Pépins de réalité, le nouveau «récit lysergique» signé Vézina, livre mi-journal, mi-roman, que l\u2019on rangerait dans la catégorie « creative non-fic- tion» si nous vivions un peu plus au sud.« Pour moi, ça sert à trouver une autre manière d\u2019envisager le réel et, en même temps, de le pervertir », répond le libraire, chroniqueur, bonimenteur, clown et éditeur devant un scotch d\u2019après-midi, servi par son partenaire Maxime Nadeau (devenu «Le Nadz» dans Pépins\u2026).«C\u2019est pas pour rien que notre projet s\u2019appelle Le Buvard.Collectivement, on ne prend plus assez d\u2019acide ! Socialement, on n\u2019est plus assez stones.On prend beaucoup de dopes qui rendent amorphes.On vit dans un monde d\u2019une platitude infinie et on se conforte dedans.On ne fait même plus le party parce qu\u2019on travaille le lendemain !» Il ajoute, moins par souci de santé publique que pour s\u2019assurer qu\u2019on goûte bien la teneur métaphorique de son appel au déséquilibre permanent : « J\u2019ai des amis qui ne boivent pas pantoute et qui sont complètement allumés.L\u2019acide dont je parle, c\u2019est un état d\u2019esprit.Je n\u2019ai pas bouffé d\u2019acide depuis 30 ans, mais je suis encore sur l\u2019acide, parce que je veux être sur l\u2019acide.» Une sagesse qui gangrène « Comment comprendre et croire un artiste lorsqu\u2019il se déguise en commentateur d\u2019actualité à la radio nationale [\u2026] », se demande ainsi l\u2019éternel rebelle dans Pépins de la réalité, atterré par la mortifère sagesse gangrenant ses collègues.«Les romans sont écrits comme des soaps, les histoires sont racontées comme des séries télé, [\u2026] Comment ne pas froncer les sourcils quand une jeune écrivaine cherche un réparateur pour son cellier à partir de sa page Facebook?» Vézina réprime un sourire d\u2019ado quand on lui lit ce passage : « Je donne souvent cet exemple : la meilleure chose qui a pu arriver à la peinture, c\u2019est l\u2019invention de la photo.D\u2019un coup, les peintres ont perdu leur job de représenter le réel et ç\u2019a permis la création d\u2019un paquet de mouvements picturaux.J\u2019ai l\u2019impression que la littérature n\u2019a pas encore eu ce choc-là.Il y a trop de romanciers qui sont des scénaristes frustrés.À la page 16, il faut que t\u2019aies ton premier pivot narratif, que tu définisses ta quête.Il n\u2019y a pas assez de romanciers qui, comme Mathieu Arsenault par exemple, se battent contre ça, qui cherchent de nouvelles manières de représenter le réel.» « Je veux des grosses plumes sales qui crachent sur le monde », écrit le tendre punk.Tout Pépins de réalité tient dans cette phrase-manifeste.Le clown et l\u2019écrivain Aux murs du « publibrairie », deux tableaux de Sergio Kokis : l\u2019un d\u2019un clown, l\u2019autre d\u2019Hemingway.« C\u2019est mon éditrice qui est entrée un jour et qui a dit : \u201cFuck, Michel, il est accroché là, ton livre !\u201d », se rappelle l\u2019auteur de Par ti pour Croatan (Somme toute, 2014), éternellement déchiré entre son côté ar tiste de cirque (semi-retraité) et son côté écrivain.«Avant, je n\u2019étais pas conscient de cette schi- zophrénie-là », confie-t-il, comme étonné par ce qui saute pourtant aux yeux de quiconque a jasé deux minutes avec lui.Notre hôte garantit néanmoins que les excès ne composent plus son pain quotidien, malgré les quelques inquiétants chapitres ponctuant ce récit où s\u2019entrechoquent le biographique et l\u2019invention (dont une scène mettant en vedette un dentier porté disparu et un sauvage mal de bloc post-Salon du livre).«Dans ces passages-là, j\u2019entretiens mon mythe», plaide-t-il.Pépins de réalité trace ainsi le parcours toujours cahoteux d\u2019un homme cherchant à concilier ses désirs de solitude et sa tyrannique soif d\u2019expériences directement RENCONTRE Plaidoyer pour un Québec sous acide Dans Pépins de réalité, Michel Vézina rêve de «grosses plumes sales qui crachent sur le monde » ANNICK SAUVÉ LE DEVOIR «On vit dans un monde d\u2019une platitude infinie, dit Michel Vézina.On ne fait même plus le party parce qu\u2019on travaille le lendemain ! » PEDRO RUIZ LE DEVOIR Premier roman réussi pour Stéphane Larue, qui se révèle en formidable observateur urbain C H R I S T I A N D E S M E U L E S D ans un chaos d\u2019ordres lancés, de bruits de casseroles et de vaisselle sale, d\u2019odeurs de friture et de transpiration, de signaux de détresse et d\u2019amitiés instantanées, le premier roman de Stéphane Larue est une plongée en apnée dans un univers peu connu.Un peu comme on a l\u2019impression, lorsqu\u2019on lit certains passages de Moby Dick, d\u2019être sur le pont grouillant du Péquod, aux premiers rangs du spectacle du courage et de la folie, la narration immersive et tourbillonnante est ici une expérience en soi.Le résultat est parfois à couper le souffle : cinq cents pages fiévreuses qui nous empor tent quelque par t entre Le joueur de Dostoïevski et le Kitchen Confidential d\u2019Anthony Bourdain.Côté décor, Le plongeur nous jette dans la frénésie des entrailles chauffées à blanc d\u2019un restaurant de Montréal au début des années 2000.Mais il nous enfonce surtout, bien plus profondément encore, dans la conscience affolée d\u2019un garçon d\u2019une vingtaine d\u2019années aux prises avec une dépendance au jeu, prisonnier de ses mensonges, de sa solitude, de ses dettes et de son aveuglement.Étudiant en graphisme au cégep du Vieux- Montréal, passionné de musique métal (dont il sera aussi beaucoup question), issu d\u2019une famille de la classe moyenne de Longueuil, Stéphane \u2014 le narrateur \u2014 s\u2019est sauvé de son dernier appartement sans payer les trois mois de loyer en retard qu\u2019il devait à son coloc.Il habite chez un ami en attendant de pouvoir se refaire et flambe en trois semaines les 2000 $ que les membres d\u2019un band métal lui avaient donnés pour concevoir et faire imprimer la pochette de leur premier disque.Tout ça a été avalé, en même temps que son amour-propre, à coup de gorgées de bière et de billets froissés dans des machines de vidéopoker.Un ange gardien Mis au pied du mur, Stéphane va postuler sans trop réfléchir un emploi de plongeur à La Trattoria, un restaurant plus ou moins huppé de l\u2019avenue du Mont-Royal.Parmi ses nouveaux collègues de travail, Bébert, aide-cuisi- nier et personnage plus grand que nature qui va vite se prendre d\u2019affection pour lui.« Il ressemble à Frank Black qui jouerait Kurtz dans Apocalypse Now, mais aussi un peu à un bouddha sur le speed.» Figure tutélaire et délinquant sympathique, pas tellement plus vieux que lui, Bébert est un mélange de grand frère passé par là et d\u2019ange gardien, de guide et d\u2019interprète.Un ancien bum de la Rive-Sud qui semble avoir le cœur à la bonne place.Suffisant pour faire contrepoids LITTÉRATURE QUÉBÉCOISE Qui perd gagne Le plongeur, premier roman de Stéphane Larue, conjugue jeu compulsif et entrailles d\u2019un restaurant VOIR PAGE F 2 : PLAIDOYER VOIR PAGE F 4 : PLONGEUR Fanny Britt et Isabelle Arsenault réunies entre poésie et drame Page F 3 Gaël Faye ou l\u2019espoir dans un Burundi en guerre par la naïveté de l\u2019enfance Page F 5 L E D E V O I R , L E S S A M E D I 2 9 E T D I M A N C H E 3 0 O C T O B R E 2 0 1 6 L I V R E S F 2 Gagnant \u2022 Prix littéraires du Gouverneur général 2016 Stéphanie Lapointe Rogé D A N I E L L E L A U R I N E lle a changé les noms, les dates sont floues, mais, pour l\u2019essentiel, Michèle Plo- mer raconte dans son nouveau roman des événements vécus.Un soir, sa jeune amie chinoise, nouvellement déménagée dans un logement supervisé par l\u2019université qui l\u2019employait, s\u2019apprêtait à faire cuire son repas quand la cuisinière au gaz a explosé.Brûlée vive, la jeune femme.C\u2019était il y a une dizaine d\u2019années, peu après l\u2019arrivée en Chine de Michèle Plomer.Tout comme son amie, elle enseignait l\u2019anglais à l\u2019Université de Shenzhen.Il lui a fallu rentrer au Québec après quatre ans d\u2019exil, écrire deux romans et une trilogie, avant d\u2019être à même de relater cette tragédie.« Je cherchais une voix juste, une voix qui ne soit pas pathétique», précise-t-elle.Elle se met elle-même en scène dans Étincelle, alors qu\u2019au chevet de Song suspendue entre la vie et la mort, elle remet en question sa propre vie et voit se déliter une passion amoureuse parce que trop prise par la souf france de son amie.Une histoire d\u2019amitié, Étincelle, mais aussi de compassion.Une histoire somme toute lumineuse.« J \u2019ai vécu avec Song un sentiment noble qui était très édi f iant , raconte Michèle Plomer.J \u2019ai senti qu\u2019à son contact j\u2019étais grandie, j\u2019étais une meilleure personne.Elle ava i t t an t à m \u2019 en s e i gne r avant l\u2019accident.Mais après, ça a été exponentiel.» L\u2019auteure rend aussi hommage dans son livre au père de Song, à son courage, alors qu\u2019il prend sur lui d\u2019offrir à sa fille les meilleurs soins possible dans des conditions dif fi- ciles.On le voit remuer mer et monde, mener sa propre enquête pour trouver les responsables de l\u2019accident, alors que tout le monde s\u2019en lave les mains.La Chine derrière le rideau Si dans HKPK, prix France- Québec 2010, puis dans sa trilogie, Dragonville, elle rendait hommage à la Chine d\u2019au- jourd\u2019hui et d\u2019hier, Michèle Plomer se permet dans Étincelle un regard critique sur le pays qui la faisait tant rêver enfant.Pouvoir tout-puissant du Parti, de l\u2019État et de ses représentants, corruption, liberté d\u2019expression compromise\u2026 la Michèle de son roman n\u2019en finit plus d\u2019être déçue de ce qu\u2019elle voit autour d\u2019elle.Un jour, son amie lui confie : « Ici, la liber té de penser est comme un glaçon déposé sur notre langue à notre naissance.Arrivés à l\u2019âge adulte, la plupart d\u2019entre nous n\u2019en gardent aucun souvenir.» Ce manque de l iber té, a constaté Michèle Plomer, affecte aussi la liberté de décision.Comme elle le relate dans son roman, le gardien à la guérite de l\u2019immeuble où habitait Song ne voulait pas laisser passer l\u2019ambulance appelée sur les lieux après l\u2019explosion, alors que tout le monde avait compris qu\u2019il se passait quelque chose de grave.« C\u2019est incroyable, insiste-t- elle, il ne pouvait pas prendre la décision qui s\u2019imposait.Parce que, pour accéder à la guérite, il faut une passe ou un code\u2026 C\u2019est un homme d\u2019un certain âge à qui on a enlevé la capacité, le courage de prendre une décision.Et personne ne le lui a reproché.Personne n\u2019est revenu contre les gestionnaires de l\u2019immeuble non plus, pour dire qu\u2019on aurait pu intervenir plus rapidement auprès de Song.C\u2019est sidérant.» Elle ne voit pas le jour où Étincelle pourrait circuler en Chine.« Les Chinois ne sont pas très intéressés par nos histoires, par ce que les gens ont à dire sur eux.Et même si mon livre n\u2019est pas incendiaire, même s\u2019il ne pourrait pas mettre qui que ce soit en danger, c \u2019est quand même une charge contre le Parti.» Les ouvrages qui critiquent le régime sont loin d\u2019être bienvenus au pays de Mao, fait-elle remarquer.« Même les librairies ne veulent pas les tenir.À Hong Kong, l\u2019été dernier, trois libraires ont disparu de leur boutique parce qu\u2019ils of fraient des livres qui critiquaient le régime.» Leurs proches les cherchaient.Il fallut compter trois mois avant leur retour, et on leur a interdit de parler de ce qui leur était arrivé pendant leur absence, raconte-t-elle.« C\u2019est vraiment une période sombre en ce moment en Chine.Et l\u2019étau se resserre.» Sauvée par la Chine Ça n\u2019empêche pas Michèle Plomer, née à Montréal d\u2019une mère acadienne et d\u2019un père britannique, installée dans les Cantons-de-l\u2019Est depuis son retour de Chine en 2007, de retourner régulièrement là-bas.«C\u2019est un pays que j\u2019aime et qui a été vraiment bon pour moi.C\u2019est pour ça que dans mes romans précédents je voulais montrer la Chine dans toute sa splendeur et chanter ses beautés : je me sentais très reconnaissante envers le renouveau qu\u2019il m\u2019avait été donné de vivre dans ce pays en tant que femme de 40 ans un peu perdue, à la recherche d\u2019elle-même.» En écrivant Étincelle, elle a revu la Michèle qu\u2019elle était alors.Elle venait de vivre un divorce.Elle avait fait des études de droit, avai t travai l lé dans un cabinet d\u2019avocats.« Mais ce n\u2019était pas pour moi.» Elle enseignait l\u2019anglais langue seconde à l \u2019Université Concordia, terminait une maîtrise en linguistique appliquée.« Mais j\u2019étais en train de découvrir que ce n\u2019était pas vraiment la vie que je voulais.» C\u2019est sur un coup de tête qu\u2019elle s\u2019est installée en Chine en 2004, grâce au concours d\u2019une banquière montréalaise originaire de Shenzhen à qui elle donnait des cours d\u2019anglais en privé.« Quand je suis arrivée en Chine, j\u2019étais mal préparée, je ne parlais pas la langue, j\u2019étais toute seule\u2026 J\u2019ai vécu un grand choc culturel et beaucoup de solitude, de détresse.Mais ç\u2019a été ma première expérience de femme libre.La Chine m\u2019a sauvée.» Elle confie qu\u2019il lui arrive de s\u2019ennuyer de la Michèle f r ondeuse de 40 ans .« Je me dis qu\u2019il ne faut pas que je la perde de vue.Il ne faut pas que je m\u2019endorme dans ce Québec qui est finalement très confor table quand on le compare à la plupar t des autres endroits dans le monde.Je continue de penser qu\u2019il faut se mettre en déséquilibre, aller voir ce qui se passe ailleurs\u2026 » Collaboratrice Le Devoir ÉTINCELLE Michèle Plomer Marchand de feuilles Montréal, 2016, 308 pages ENTREVUE La Chine dans la peau Avec Étincelle, Michèle Plomer pose un regard critique sur ce pays qui l\u2019a tant fait rêver PHOTOS TIRÉES DE LES MONTRÉALAIS (LES ÉDITIONS DE L\u2019HOMME) DE JEAN-FRANÇOIS NADEAU Des vies montréalaises encapsulées dans le temps et dans l\u2019argentique Ce sont des clichés parfois étonnants, parfois émouvants, très souvent éloquents, qui habitent Les Montréalais (éditions de l\u2019Homme), recueil de photographies d\u2019époque rassemblées et commentées par le journaliste du Devoir Jean-François Nadeau.En passant par les œuvres d\u2019Antoine Desilets, de Conrad Poirier, de Claire Beaugrand-Champagne, de Lida Moser, d\u2019Yvon Bellemare, de William Notman, pour ne nommer qu\u2019eux, il laisse cette mémoire visuelle raconter une ville et ses habitants sur 350 pages et au ?l d\u2019une douzaine de chapitres thématiques qui promènent le lecteur « dans la rue », « entre îles et montagne », lui donnent « à boire et à manger », le font pénétrer dans « l\u2019univers religieux », les « scènes culturelles », ou l\u2019amènent au contact des « sportifs », des «premières nations» et de tous ces gens qui viennent d\u2019« ici et d\u2019ailleurs» pour donner corps à cette ville depuis 375 ans.vécues, pour employer l\u2019expression qu\u2019il emprunte à Guy Debord.Face à un cul-de-sac existentiel, le quinqua, entre les pages de son livre comme dans la vraie vie, se résoudra à enfin mettre du gaz dans son vieux rêve de librairie ambulante.Existe-t-il meilleur moyen de défier la mort que de constamment rouler ?Ses précédents livres se dressaient déjà comme des doigts d\u2019honneur à la fin avec un grand F \u2014 La machine à orgueil (Québec Amérique, 2008) avait fleuri à l\u2019ombre du deuil de son ami Dédé Fortin.Celui - là gronde davantage qu\u2019 i l r ugit .La mor t, toujours là, se double d\u2019une peur, celle de mal vieillir, sort réservé par cette chienne de vie à trop de bums comme lui.« Il y a sept ans, j\u2019ai fait un infarctus , raconte Michel.Dans l\u2019ambulance, ils m\u2019ont shooté toutes sortes de trucs pour me réveiller.J\u2019entendais le chauf feur parler dans son CB et demander où il m\u2019amenait.La répar- titrice a dit : \u201cIl y a une place à Maisonneuve.\u201d Le chauf feur a répondu : \u201cJe pense qu\u2019on se rendra pas, ça nous prend une place plus proche.\u201d J\u2019étais couché et, dans ma tête, ç\u2019a fait : \u201cHoly fuck ! J e sui s en train de crever !\u201d Aujourd\u2019hui, je sais que je vis sur du temps emprunté, mais je n\u2019ai pas peur de la mor t.Comme je suis chargé de rêves et d\u2019illusions, ce dont j\u2019ai peur, c\u2019est d e n e p a s a v o i r l e temps de faire ce que j\u2019ai envie de faire.» Collaborateur Le Devoir PÉPINS DE RÉALITÉ Michel Vézina Tête première Montréal, 2016, 272 pages SUITE DE LA PAGE F 1 PLAIDOYER FRED DUFOUR AGENCE FRANCE-PRESSE Dans la densité urbaine de Shenzhen.« Ici, la liberté de penser est comme un glaçon déposé sur notre langue à notre naissance.Arrivés à l\u2019âge adulte, la plupart d\u2019entre nous n\u2019en gardent aucun souvenir », lui a dit un jour une amie.Michèle Plomer M A R I E F R A D E T T E D epuis que leur papa se noie dans l\u2019alcool, Louis et Truffe habitent dans un nid avec leur maman, une cabane dans l\u2019arbre, «un cinq et demie au troisième étage d\u2019un triplex qui donne sur l\u2019autoroute métropolitaine».Ce quotidien fragile est parsemé de bulles de lumière, notamment de Billie, «une sirène à lunettes, une tempête de pluie, une fontaine à chocolat, une reine muette », qui saura éloigner momentanément les spectres de Louis.Trois ans après Jane, le renard et moi, œuvre dense sur la méchanceté et le rejet, la r o m a n c i è r e - d r a m a t u r g e Fanny Britt et l\u2019illustratrice Isabelle Arsenault renouent leurs forces créatrices dans Louis parmi les spectres (La Pastèque), un texte aussi lumineux que dramatique, roman graphique dans lequel elles font grandir le courage à petits pas.Fanny Britt le reconnaît, elle est prédisposée à mettre en scène des réalités qui bousculent et ébranlent notre confort douillet.Attirée par la vulnérabilité, elle s\u2019en fait pratiquement une mission d\u2019auteure, a-t-elle expliqué au Devoir.«Tant qu\u2019à exister dans l\u2019espace public avec des livres et des pièces, il faut que ça ait un impact, une intention de changement, dit-elle.On vit dans une époque axée sur la performance.Pour les garçons, on s\u2019attend à ce qu\u2019ils soient invulnérables, confiants, forts.Être fragile, c\u2019est perçu comme une faiblesse.J\u2019avais envie de parler de courage.Du courage de la vulnérabilité.Louis ainsi que tous les autres personnages font face à divers degrés à leur propre courage.Et pour chacun, ça passe par la vulnérabilité.» À hauteur de courage Sans jamais tomber dans le mélodrame ou la victimisation des personnages, le duo de créatrices réussit à livrer un ouvrage dénué de tout jugement.«Je trouvais ça important que le père alcoolique ne soit pas violent.Ce que je voulais montrer, c\u2019est surtout des gens qui se font mal à eux-mêmes.C\u2019est un filon qui m\u2019intéresse, la haine de soi et l\u2019autodestruction versus la destruction des autres.On essaie \u2014 autant Isabelle que moi \u2014 de rester dans le point de vue de la personne qui le vit.» Si le texte de Fanny Britt permet une incursion dans l\u2019état de chacun des personnages, le crayon d\u2019Isabelle Arsenault joue beaucoup avec la perspective, les plans, use d\u2019une approche cinématographique qui crée une charge émotive intense.Il faut voir cette dernière scène chargée de promesses dans laquelle Louis, dans un effort ultime, marche vers Billie, laissant « chaque pas [s\u2019imprimer] sur l\u2019asphalte comme une sorte d\u2019allée des célébrités insensée».Isabelle raconte qu\u2019«à la fin du livre, c\u2019était important qu\u2019il se passe quelque chose de fort.Comme si tout s\u2019effaçait autour de Louis.Il doit y aller, foncer.Plus rien d\u2019autre n\u2019existe.Seulement elle et lui.L\u2019utilisation des perspectives, c\u2019était pour accentuer ça».La force du silence Ces instants d\u2019infini tiennent bien sûr à l\u2019écriture lumineuse de Fanny Britt, à des perles poétiques qui transforment un geste banal en petit miracle, mais aussi beaucoup aux silences pris en charge par les illustrations d\u2019Isabelle Arsenault.Entre l\u2019utilisation du jaune, instant de promesses, de courage vécu par les personnages, et le vert spectral, qui symbolise le passé, les fantômes, les illustrations assurent à leur tour la narration.«C\u2019est ce qui m\u2019intéresse quand je travaille.J\u2019ai la liberté de le faire avec Fanny, résume l\u2019illustratrice.Son écriture est très ouverte et ça me permet d\u2019aller vers dif férentes directions.Après avoir pris le contrôle du texte, elle m\u2019a passé le volant à mi-chemin pour que je termine la ride.» En silence.Collaboratrice Le Devoir LOUIS PARMI LES SPECTRES Fanny Britt et Isabelle Arsenault La Pastèque Montréal, 2016, 160 pages En librairie le 2 novembre L E D E V O I R , L E S S A M E D I 2 9 E T D I M A N C H E 3 0 O C T O B R E 2 0 1 6 LITTERATURE F 3 P A L M A R È S AUTEUR/ÉDITEUR CLASSEMENT PRÉCÉDENT/ NB DE SEMAINE(S) RANG 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Romans québécois L\u2019amour au temps d\u2019une guerre \u2022 Tome 3 1945.Louise Tremblay-D\u2019Essiambre/Guy Saint-Jean \u2013/1 Danger! Femmes en SPM Catherine Bourgault/Les Éditeurs réunis 4/2 Le bonheur des autres \u2022 Tome 1 Le destin de.Richard Gougeon/Les Éditeurs réunis \u2013/1 La femme qui fuit Anaïs Barbeau-Lavalette/Marchand de feuilles 8/4 Les empocheurs Yves Beauchemin/Québec Amérique 3/4 Chère Arlette Arlette Cousture/Libre Expression 2/3 La maîtresse d\u2019école \u2022 Tome 2 La tentation du.Ismène Toussaint/Les Éditeurs réunis 1/2 L\u2019espoir des Bergeron \u2022 Tome 1 Un bel avenir Michèle B.Tremblay/Les Éditeurs réunis \u2013/1 Les fautifs Denis Monette/Logiques 5/9 Sur les berges du Richelieu \u2022 Tome 1 La tentation.Jean-Pierre Charland/Hurtubise 10/9 Romans étrangers Délires mortels Kathy Reichs/Robert Laffont 1/2 Si tu me voyais comme je te vois Nicholas Sparks/Michel Lafon 2/6 Message sans réponse Patricia J.MacDonald/Albin Michel 4/2 Demain les chats Bernard Werber/Albin Michel 3/4 Une avalanche de conséquences Elizabeth George/Presses de la Cité 10/2 L\u2019homme qui voyait à travers les visages Éric-Emmanuel Schmitt/Albin Michel 5/8 La fille de Brooklyn Guillaume Musso/XO 8/31 Un cœur sombre Roger Jon Ellory/Sonatine 6/6 La fille dans le brouillard Donato Carrisi/Calmann-Lévy 7/2 Les bottes suédoises Henning Mankell/Seuil 9/9 Essais québécois En as-tu vraiment besoin?Pierre-Yves McSween/Guy Saint-Jean \u2013/1 Le code Québec J.-M.Léger | J.Nantel | P.Duhamel/Homme 1/4 Je ne sais pas pondre l\u2019œuf, mais je sais quand.Josée Blanchette/Flammarion Québec 2/4 Les superbes Collectif/VLB 3/3 Sous la ceinture.Unis pour vaincre la culture.Collectif/Québec Amérique \u2013/1 Dans l\u2019œil du pigeon Luc-Alain Giraldeau/Boréal 4/3 Rendez à ces arbres ce qui appartient à ces.Boucar Diouf/La Presse 8/54 Et si la beauté rendait heureux François Cardinal | Pierre Thibault/La Presse \u2013/1 Un barbare en Chine nouvelle Alexandre Trudeau/Boréal 5/6 Abécédaire du féminisme Collectif/Somme toute 7/5 Essais étrangers Qui gouverne le monde?L\u2019état du monde 2017 Collectif/Découverte 1/4 Clinton/Trump.L\u2019Amérique en colère Christine Ockrent/Robert Laffont 5/3 Le terrorisme expliqué à nos enfants Tahar Ben Jelloun/Seuil 4/4 La puissance de la joie Frédéric Lenoir/Fayard 3/40 Sapiens.Une brève histoire de l\u2019humanité Yuval Noah Harari/Albin Michel 7/36 La plénitude du vide Xuan Thuan Trinh/Albin Michel 9/4 Le monde est mon langage Alain Mabanckou/Grasset \u2013/1 Sorcières, sages-femmes et infirmières Barbara Ehrenreich | Deirdre English/Remue-ménage \u2013/1 La grande évasion.Santé, richesse et origine.Angus Deaton/PUF \u2013/1 Contre l\u2019allocation universelle Collectif/Lux 2/2 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Du 17 au 23 octobre 2016 La BTLF (Société de gestion de la Banque de titres de langue française) est propriétaire du système d\u2019information et d\u2019analyse Gaspard sur les ventes de livres français au Canada.Ce palmarès est extrait de Gaspard et est constitué des relevés de caisse de 260 points de vente.La BTLF reçoit un soutien financier de Patrimoine canadien pour le projet Gaspard.© BTLF, toute reproduction totale ou partielle est interdite.LA VITRINE HISTOIRE SORCIÈRES, SAGES-FEMMES ET INFIRMIÈRES UNE HISTOIRE DES FEMMES ET DE LA MÉDECINE Barbara Ehrenreich et Deirdre English Traduit de l\u2019anglais par Lorraine Brown et Catherine Germain Éditions du Remue-ménage Montréal, 2016, 101 pages Publié en français en 1976, ressorti en ces temps d\u2019Halloween, ce petit ouvrage qui soulève par la bande les enjeux du féminisme d\u2019il y a quarante ans demeure d\u2019une troublante actualité.Il démontre que la lutte des médecins contre les sorcières et guérisseuses de villages a constitué, en son temps, un féminicide, une lutte des classes impliquant le clergé et les dominants dans une tentative de laisser les pleins pouvoirs de guérir aux détenteurs du titre.Le livre, avec illustrations d\u2019époque, offre une perspective historique sur la persécution des femmes, dites sorcières, du féodalisme au Siècle des lumières, «brûlées bien avant le développement de la technologie médicale moderne».«Comme tout événement historique rapporté par une élite culturelle, on ne connaît donc les sorcières qu\u2019à travers les yeux de leurs bourreaux», remarquent les auteures, qui relèvent ce préjugé toujours vivace venant pourtant de pouvoirs ecclésiastiques au Moyen Âge : «Quand une femme pense seule, elle pense au mal.» Odile Tremblay JOURNAL INTIME UNE FILLE LOUCHE Sylvianne Blanchette Hamac Québec, 2016, 218 pages Comment décrire le plus adéquatement possible Une fille louche?Sans doute en évoquant les nombreuses listes de «J\u2019aime» et «Je n\u2019aime pas» ponctuant ce recueil de fragments tirés du blogue du même nom.Constamment tiraillée entre des cimes d\u2019éblouissant enthousiasme et d\u2019insondables abysses de détresse, notre narratrice, jeune libraire à la fois émerveillée et décontenancée par ce Québec dans lequel elle atterrit après avoir quitté son Nouveau-Brunswick natal, ne connaît pas la demi-mesure.«Je répète souvent les mêmes erreurs.Et je me déteste par après.Je ne sais plus apprendre, il faut croire», confie-t- elle depuis le cœur de la tempête que soulève la fin d\u2019une relation amoureuse.Elle souhaite sauver leur amitié des dégâts; lui, moins.Carnet d\u2019une fille passionnée mais fragile, ce premier livre joliment tout croche de Sylvianne Blanchette raconte avec une lumineuse impudeur émotive les efforts déployés par une attachante marginale afin de trouver sa place dans un monde dominé par le conformisme, sans renier ce qui en elle- même resplendit avec le plus de flamboyance: son amour des livres, du rock et de la rencontre authentique de l\u2019autre.Dominic Tardif ESSAI-FICTION FOUTUE CHARTE JOURNAL DE MAUVAISE HUMEUR Simon Harel Varia Montréal, 2016, 240 pages Foutue charte est une œuvre déconcertante.Publiée dans la collection «Proses de combat», elle se présente comme le journal d\u2019un professeur d\u2019université profondément irrité par la charte des valeurs du Parti québécois, «malvenue, malcommode, aux relents de xénophobie et de racisme».On a l\u2019impression, par moments, d\u2019être chez Philippe Couillard.Or, c\u2019est plus compliqué que cela, car le professeur, issu d\u2019une famille souverainiste, fait souvent référence au «sublime de la condition québécoise» qui aurait, selon lui, été trahi par le projet de charte.Partisan d\u2019un Québec qui serait « la République trans- culturelle des Amériques», le professeur reproche au PQ d\u2019avoir joué la carte de la laïcité à des fins électoralistes, nourrissant ainsi funestement le «complexe minoritaire» des Québécois.Questionné en entrevue téléphonique sur les ambiguïtés de son journal, l\u2019auteur explique que son livre relève de l\u2019essai-fiction, que les propos du professeur qui s\u2019y exprime ne sont donc pas directement ceux du citoyen Simon Harel, mais tout de même un peu beaucoup, et que si le PQ des Lévesque et Laurin était digne, celui des Drainville et Lisée est méprisable pour l\u2019intellectuel tenant d\u2019une gauche diversitaire qu\u2019il est.Le professeur Harel, me suis-je dit en raccrochant, ne doit pas être un partisan d\u2019une Loi sur la clarté non plus.Louis Cornellier POÉSIE AUTOPORTRAIT AUX YEUX CREVÉS PETITES MÉCHANCETÉS ET AUTRES GENTILLESSES Normand Lalonde L\u2019Oie de Cravan Montréal, 2016, 60 pages « Je m\u2019entends venir de loin avec mes gros sabots.» «On voit partout.C\u2019est d\u2019un ennui complet.» «Maintenant que la Toile recouvre la Terre, voyons voir l\u2019araignée.» «Mourra bien qui mourra le dernier.» Il y a comme une douce folie, beaucoup de lucidité, mais surtout de grands fragments d\u2019humanité qui se dégagent des aphorismes posés sur du papier en 2007 et 2012 par ce professeur de littérature et de cinéma.Emporté par une tumeur au cerveau, un 1er juillet, l\u2019homme est parti en laissant cette série d\u2019évidences sensées qui se lisent comme un hommage au cerveau humain, étonnant même quand il est malade.Fabien Deglise ENTREVUE Lumière sur la vulnérabilité Dans leur dernière création, Fanny Britt et Isabelle Arsenault font grandir le courage à petits pas LA PASTÈQUE Pages après pages, les perles poétiques du texte entrent en symbiose avec l\u2019illustration dans Louis parmi les spectres. M I C H E L B É L A I R D epuis Agatha Christie, P.D.James, Elisabeth George et toutes les autres, le polar est souvent une af faire de femmes.Chez nous, la tendance est tout aussi manifeste, mais elle s\u2019inscrit d\u2019une façon originale puisque les femmes qui mènent l\u2019enquête occupent beaucoup de place dans le polar québécois.C\u2019est probablement Chrys- tine Brouillet, avec Maud Graham \u2014 et peut-être aussi Kathy Reichs et Temperance Brennan \u2014, qui ont vraiment lancé la mode, mais chaque année les titres mettant en scène les enquêteuses se multiplient.Avec un bonheur inégal, doit-on dire.En voici deux exemples.Procédé Sylvie-Catherine de Vailly est une auteure prolifique ; on lui doit plusieurs livres jeunesse et cette série d\u2019enquêtes menées par l\u2019inspectrice Jeanne Laberge amorcée il y a quelques années.Les anges sacrifiés est déjà sa quatrième aventure et rappelons que la précédente (Usage de faux, publiée en 2015 chez le même éditeur) se terminait alors que Laberge se demandait si elle allait poursuivre dans le métier après avoir été poignardée\u2026 On connaît évidemment la réponse, mais pour tout de suite, retenons qu\u2019elle reprend les rênes quand on découvre le corps d\u2019un adolescent mutilé dans une benne à ordures du centre-ville de Montréal.Ce ne sera malheureusement que la première jeune victime, et Laberge va trouver la trace d\u2019un crime similaire remontant à près d\u2019une vingtaine d\u2019années.En recoupant les faits, elle va parvenir avec son équipe à piéger une fumeuse secte satanique promettant l\u2019immor talité à ses adeptes.Tout cela, finalement, en très peu de temps et en traversant une crise d\u2019identité, une incartade amoureuse et même un accouchement.Sans compter que, devinez quoi, un autre événement tragique va survenir à la toute fin du livre\u2026 Sylvie-Catherine de Vailly sait raconter une histoire ; ses personnages se tiennent et les enquêtes de Laberge sont bien menées, mais l\u2019ensemble se joue dans des procédés faisant un peu trop référence aux feuilletons et aux séries pour ados.Zen et pas zen Johanne Seymour met en scène, elle, une sorte de duo improbable: l\u2019inspectrice du SPVM Rinzen Gyatso \u2014 petite femme bouddhiste dont les parents ont fui le Tibet \u2014 et Luc Paradis \u2014 un grand sec tout musclé qui vit son homosexualité de façon très agressive.Le mélange est plutôt explosif, mais disons que c\u2019est sa composante la plus stable qui fait l\u2019intérêt de ce «couple» d\u2019enquêteurs.Ici, l\u2019affaire s\u2019amorce avec la découverte d\u2019un homme crucifié aux poutres de la mansarde qu\u2019il habite.Ce ne sera que la première allusion à une scène tirée d\u2019un auteur québécois \u2014 ici, Benoît Bouthillette dans La trace de l\u2019escargot, paru chez JCL en 2005 \u2014 puisque la femme du patron du duo improbable est une grande lectrice de polars d\u2019ici et qu\u2019elle citera à peu près tout ce qui est intéressant dans la production des dix dernières années.Le lecteur comprendra mieux quand il saisira que Johanne Seymour organise depuis sa fondation le festival Les Printemps meurtriers de Knowl- ton, dans les Cantons-de-l\u2019Est.Aux pieds du crucifié, les policiers découvrent un stylo Montblanc, puis plus tard un noyé, préalablement vidé de son sang à l\u2019aide d\u2019un objet pointu\u2026.Les deux inspecteurs parviendront à éclaircir le lien entre les deux meurtres, même si leur enquête, avouons-le, est au bord de l\u2019improvisation.À travers Rinzen Gyatso, Jo- hanne Seymour nous fait saisir la difficulté de l\u2019exil et la complexité de l\u2019intégration dans une société aussi dif férente que la nôtre pour tout nouvel arrivant.Ne serait-ce que pour cela \u2014 et même pour quelques grands principes bouddhistes, en passant \u2014, on attend avec impatience la prochaine aventure de cette inspectrice moins ordinaire que son partenaire.Collaborateur Le Devoir LES ANGES SACRIFIÉS Sylvie-Catherine de Vailly Recto Verso Montréal, 2016, 222 pages RINZEN ET L\u2019HOMME PERDU Johanne Seymour Expression Noire Montréal, 2016, 282 pages L E D E V O I R , L E S S A M E D I 2 9 E T D I M A N C H E 3 0 O C T O B R E 2 0 1 6 L I T T É R A T U R E F 4 Éric Poirier Préface de Guy Rocher s e p t e n t r i o n .q c .c a LA RÉFÉRENCE EN HISTOIRE AU QUÉBEC LANGUE LA CHAR FRANÇAIS TE DE LA E QUARANTE ANS A CE QU\u2019IL REST PRÈS SON ADOPTI E DE LA LOI 101 ON à la fascinat ion glacée du jeune plongeur pour Greg, un busboy voyou qui semble tremper dans le crime organisé.C\u2019est en grande par tie le suspense dans lequel nous entraîne le roman, tandis qu\u2019on o b s e r v e l e j e u n e homme vaciller lentement entre la perte et la rédemption.« Tout ça m\u2019occupait la tête.Étrangement, j\u2019avais l\u2019impression de reprendre le contrôle sur ma vie.» Pendant quelques semaines intenses, à l\u2019approche du temps des Fêtes, le restaurant va ainsi devenir une sorte de sanctuaire, raconte- t-il.Malgré l\u2019intensité folle, les magouilles et les trafics louches, c\u2019était un monde où quelques heures par jour les dettes de jeu n\u2019existaient plus.Pas plus que son manque de confiance en lui, ses échecs amoureux répétés ou les travaux en retard au cégep.Justesse du flou Avec ce premier livre plus que solide, thriller existentiel autant que roman d\u2019apprentissage, Stéphane Larue donne vie avec beaucoup de justesse à la frontière floue qui sépare des mondes qui ne s\u2019opposent pas vraiment.Le bien et le mal, les dealers et les consommateurs, le jour et la nuit.Ceux qui perdent et ceux qui gagnent.Quinze ans plus tard, alors qu\u2019il travaille encore dans la restauration, mais en salle, de l\u2019autre côté du miroir, le narrateur va croiser Bébert, perdu de vue depuis longtemps.C\u2019est l\u2019étincelle qui lui fera revisiter son passé et mesurer en un éclair tout le chemin parcouru depuis \u2014 même par ceux qui ne semblent pas avoir avancé.Sobre et minutieux, Stéphane Larue, né en 1983 à Longueuil, se révèle comme un formidable observateur urbain, o u v r a n t g r a n d l e s oreilles et les yeux sur un monde changeant et insaisissable.À la façon d\u2019un Nelson Algren, passionné lui aussi par le jeu et l\u2019alcool, il jette avec Le plongeur un regard tendre sur le côté moins givré des nuits de Montréal, qu\u2019il illumine par des éclairs de poésie.Un poste de plonge dévasté ?«Le gun à plonge pendait au-dessus du dish pit comme le cou brisé d\u2019un dindon géant.» Un bar de danseuses ?« Sur le stage, une blonde aux seins refaits glissait le long du poteau, la tête en bas, ses cheveux bouclés ondulant comme des algues, les jambes raides comme les branches d\u2019un compas qui tracerait les paraboles d\u2019un calcul absurde.» C\u2019est dans cet univers cru et sans joie \u2014 mais pas sans beauté noire \u2014 que le lecteur avance sur les pas du protagoniste, à l\u2019aveugle, le motton dans la gorge.Poignant et magnifique.Collaborateur Le Devoir LE PLONGEUR Stéphane Larue Le Quartanier Montréal, 2016, 520 pages SUITE DE LA PAGE F 1 PLONGEUR POLAR Quand les femmes mènent l\u2019enquête Deux nouveautés réaffirment leur place dans la littérature policière d\u2019ici C H R I S T I A N D E S M E U L E S I l y a une dizaine d\u2019années, rongé par les abus de toutes sortes à l\u2019âge de soixante ans, l \u2019auteur de Dalva et de La route du retour était convaincu qu\u2019il allait mourir bientôt.Une intuition qui l\u2019avait poussé à écrire ses mémoires (En marge, 2003).Avec un mélange de mélodrame et d\u2019autodérision inimitable, Jim Harrison raconte qu\u2019il se voyait déjà «écroulé sur le plancher de sa maison, ou près d\u2019une des innombrables fontaines de Rome, ou encore af famé dans une chambre de bonne parisienne perversement située au-dessus d\u2019un bistro»\u2026 La troisième personne du singulier qu\u2019il emploie cette fois dans Le vieux saltimbanque est un leurre sans malice.Car c\u2019est sa vie que Jim Harrison raconte ici.Par cet artifice, l\u2019écrivain décédé en mars 2016 à l\u2019âge de 78 ans a simplement voulu «échapper à l\u2019illusion de la réalité propre à l\u2019autobiographie ».C\u2019est l\u2019ultime pied de nez d\u2019un vieux malcommode.Au crépuscule de sa vie, un Américain, auteur de Légendes d\u2019automne, évoque l\u2019alcool, la cuisine, les femmes, la France («Paris, une ville infiniment plus fascinante que n\u2019importe quelle métropole américaine»), les animaux, la poésie, le Michigan et le Montana.Les souvenirs qu\u2019il ravive dans un joyeux désordre partagent un horizon avec ses lecteurs: la mort.«Nous vivons tous dans le couloir de la mort, occupant les cellules de notre propre conception.» « Le sexe est le plus puissant despote qui règne sur nos vies», croyait cet épicurien jamais repenti.Obsédé par les femmes, le sexe, la nourriture, l\u2019alcool et la poésie (sa plus for te drogue, depuis sa rencontre avec l\u2019œuvre de Keats à l\u2019adolescence), son amour pour la vie n\u2019a eu d\u2019égal que sa passion des grands espaces.Et il faut aimer les deux pour devenir éleveur de cochons comme il l\u2019a fait à une époque \u2014 des passages hilarants et pleins de tendresse.Ce disciple libre de Thoreau et de Steinbeck, qui a aussi passé une grande partie de sa vie à torcher à reculons des scénarios pour Hollywood ou à sacrifier à « la sinistre routine de l\u2019enseignement », ne laissait pas sa place quand il s\u2019agissait de dilapider son argent et son énergie.Mais Jim Harrison était aussi prodigue d\u2019humilité.« Il savait depuis longtemps que l\u2019humilité était la qualité la plus précieuse qu\u2019on pût avoir.Sinon, on devenait victime des ambitions et des rêves vains de la jeunesse.Qui donc avait décrété que les écrivains étaient si importants pour le destin de l\u2019humanité ?Shakespeare et quelques rares génies pouvaient revendiquer cet honneur, mais des milliers d\u2019autres tombaient dans le vide de l\u2019oubli.» Un autopor trait d\u2019écrivain en ours misanthrope.Y en a-t-il une autre espèce ?Collaborateur Le Devoir LE VIEUX SALTIMBANQUE Jim Harrison Traduit de l\u2019anglais par Brice Matthieussent Flammarion Paris, 2016, 148 pages LITTÉRATURE AMÉRICAINE Dans la tanière d\u2019un ours misanthrope Jim Harrison se raconte dans une œuvre posthume avec tendresse et hilarité JEAN-LUC BERTINI FLAMMARION Épicurien jamais repenti, Jim Harrison se raconte ici à la troisième personne du singulier, comme un leurre sans malice.JOHANNE SEYMOUR Johanne Seymour place son intrigue entre bouddhisme et duo improbable.M A N O N D U M A I S «D ehors, il pleut, pour changer », annonce la narratrice sans nom, sans visage, de Cent jours de pluie, qui prend en charge son propre récit, celui d\u2019une femme devant refaire sa vie après une dispute avec sa conjointe nommée M.Tel que l\u2019annonce le titre de ce premier roman de Carellin Brooks, essayiste et poète, la pluie est au cœur de cette histoire divisée en autant de chapitres qu\u2019il y a de jours où la narratrice est confrontée à ce qui s\u2019abat sur Vancouver.D\u2019une prose lapi - d a i r e r a p p e l a n t l a plume évocatrice et aride de Duras, Cent jours de pluie décrit par petites touches impressionnistes le quotidien monotone d\u2019une femme luttant pour sa survie, pour sa dignité et, surtout, pour la garde de son fils de cinq ans qu\u2019elle doit partager avec M.et le père biologique.De son travail, de sa relation avec S., sa maîtresse de Seattle, de ses conversations avec ses copines Nurse et Trouble, la narratrice ne dévoilera que le strict minimum.Cependant, elle ne se fait pas économe quand vient le temps de parler de la pluie, laquelle régit l\u2019humeur des personnages, leurs déplacements, leur mode de vie : «La pluie est le fardeau du citoyen, un cafouillage, une lubie pharaonique, une police d\u2019assurance.La pluie crée.La pluie est à la fois cause et ef fet.La pluie les façonne.» Afin de contrer tous ces gris, ces bleus et ces verts qui colorent le ciel vancouvérois, s\u2019abattent sur les passants jour après jour, saison après saison, la narratrice se vêt de rouge, de rose et de violet.En vain.À l\u2019instar de cette foule anonyme, elle avance submergée, détrempée, empêtrée dans ses vêtements alourdis par les averses incessantes.Même lorsque le ciel se dégage, c\u2019est rarement pour très longtemps : «Le soleil est ressorti.Il n\u2019arrive à produire qu\u2019une lumière aqueuse, annonciatrice de sa brièveté.» Emportée par la pluie Puissante, la pluie se faufile dans les murs des appar te- ments, où les cheveux, les vêtements et les chaussures ont à peine le temps de sécher.Malgré toutes les précautions, les êtres comme les choses finissent par dégager une odeur douceâtre d\u2019humidité, tandis que la moisissure envahit graduellement les immeubles comme un mal incurable.« On dit de cette pluie qu\u2019elle pousse les gens au suicide, que l\u2019hiver humide met à rude épreuve même les plus for ts.On entend par fois ces histoires d\u2019étrangers venus s\u2019établir en vil le, séduits par ses zéphyrs esti - vaux, pour se retrouver emprisonnés dans l\u2019univers gris des mois les plus froids » , explique la narratrice, qui, à l\u2019instar du lecteur subjugué par l\u2019oppressante atmosphère qu\u2019installe et maintient Brooks tout au long du roman, ne peut rester imperméable aux intempéries.Emportant tout sur son passage, la pluie supplante les personnages, devenant elle- même la principale protagoniste.Obsédée par celle-ci, la narratrice trouve en elle l\u2019écho de ses états d\u2019âme.Étrangement, le sort de tout un chacun paraît accessoire, aucun personnage secondaire ne parvenant à se rendre attachant, comme s\u2019il demeurait à l\u2019état de figurant au visage flou.Et pourtant, on tourne impatiemment les pages, cherchant la moindre parcelle de soleil.Peu de rebondissements ponctuent Cent jours de pluie, où les jours se suivent inlassablement et finissent par trop se ressembler.Distillant une mélancolie qui colle longtemps à la peau, ce premier roman illustre avec force, pudeur et sensibilité le portrait d\u2019une dépressive chronique attendant que le ciel s\u2019éclaircisse enfin.Incontestablement une nouvelle voix à surveiller.Collaboratrice Le Devoir CENT JOURS DE PLUIE Carellin Brooks Traduit de l\u2019anglais par Aurélie Laroche Les Allusifs Montréal, 2016, 175 pages LITTÉRATURE CANADIENNE Dépression au-dessus de Vancouver Carellin Brooks signe un premier roman où la pluie supplante les personnages F A B I E N D E G L I S E I l y a un peu de Jack London, de Jon Krakauber, alpiniste écrivain, auteur d\u2019Into the Wild, un peu aussi de l\u2019esprit du naturaliste américain Henr y David Thoreau (Life in the Wood) dans Le nom des étoiles (Gallmeister), récit philosophique de Pete Fromm qui, depuis son Indian Creek en 2010, première de ses œuvres traduite en français, laisse sa poésie épouser les contours sauvages du Montana.Loin de l\u2019Amérique urbaine, de l\u2019Amérique ambitieuse, de l\u2019Amérique qui divise, qui se bat, qui discrimine, qui surconsomme, qui pollue, l\u2019ex-ranger devenu écrivain y expose une identité intimement liée à la nature, à l\u2019essence d\u2019un territoire, dont il veut transmette à ses enfants ce caractère indomptable qui forcément le dépasse.« Voilà.Voilà qui je suis », écrit Fromm au terme de ce récit en deux temps qui se joue entre Great Falls, où il vit avec sa famille aujourd\u2019hui, et Mis- soula, où en 1978 il a été initié à la vie sauvage, à l\u2019hiver, aux terrains montagneux, sans jamais vraiment être capable d\u2019en revenir réellement.Une mission d\u2019un mois, en mai 2004, dans le Gates Park Bob Marshall Wilderness, où il a dû aller surveiller une pouponnière d\u2019œufs de poisson dans une rivière, acte de préser vation et de résistance forcé par le réchauf fe- ment climatique, va rappeler cette époque et ses souvenirs et le plonger dans une introspection.Être, identité, nature humaine, nature sauvage, territoire, enfance, liber té vont s\u2019y mêler habilement, poétiquement, comme pour tenter de mieux saisir les valeurs que l\u2019auteur souhaite transmettre à ses enfants, deux gars, Nolan et Aidan, forcément attirés par une modernité qui, aux États-Unis comme ailleurs, souvent dénature.« Je sors le carnet d\u2019Aidan de la poche de ma chemise et je découvre son nom inscrit en haut des autres premières pages [\u2026].J\u2019avance dans le carnet pour conserver ces pages- là, et je prends mes notes, les choses que je veux me rappeler de lui raconter, comme prévu.» La solitude.La voix intérieure qui résonne devant le sublime d\u2019un escarpement, la beauté d\u2019un cours d\u2019eau, le silence d\u2019une forêt ou face à la trace laissée dans le sol humide par un cervidé, comme le bruit d\u2019un ours rodant près d\u2019un campement.La plume de Pete Fromm capte avec finesse chacun de ses instants pour en faire le ciment d\u2019une réflexion existentielle délicate porteuse de ce message simple, dont il esquive facilement la dimension naïve, message que les impératifs économiques noient souvent : paysages, nature ne sont que prêtés à l\u2019humain de passage sur la Terre, qui se doit forcément de les préserver pour ceux et celles qui vont le suivre.Le Devoir LE NOM DES ÉTOILES Pete Fromm Gallmeister Paris, 2016, 270 pages L E D E V O I R , L E S S A M E D I 2 9 E T D I M A N C H E 3 0 O C T O B R E 2 0 1 6 L I V R E S F 5 Presses de l\u2019Université du Québec PUQ.CA Plus de 1 400 livres à feuilleter On a tous besoin de savoir POUR AGIR Le parcours étonnant d\u2019une enseignante canadienne, devenue une entrepreneure hors norme à Madagascar.DENISE CLÉROUX, LA CANADIENNE DE MADAGASCAR Une biographie de Jacqueline Cardinal 2016 | ISBN 978-2-7605-4399-7 3500$ PAPIER 2599$ PDF EPUB Les États-Unis par eux-mêmes.À l\u2019approche du scrutin américain, le 8 novembre, Le Devoir vous propose de traverser l\u2019Amérique, d\u2019est en ouest, à la rencontre, chaque semaine, d\u2019auteurs qui, par le roman, la nouvelle, l\u2019essai ou la bande dessinée, dressent le portrait social, politique et économique de leur pays dans toute sa diversité.Septième escale : nature, écologisme et valeurs en héritage dans le Montana de Pete Fromm.ÉTATS-ÉCRITS D\u2019AMÉRIQUE (7) À la frontière de l\u2019infini dans les grands espaces Pete Fromm dompte des sentiments profonds sur la paternité, la nature et la transmission au contact d\u2019une nature sauvage ISTOCK Loin de l\u2019Amérique qui consomme, qui discrimine ou qui pollue, Le nom des étoiles laisse la beauté d\u2019un territoire guider son introspection.Y A N N I C K M A R C O U X L es mots de Gaël Faye ont traversé une première fois l\u2019Atlantique il y a trois ans, portés par le syncopé de sa voix, sur son premier album rap, Pili pili sur un croissant au beurre.Déjà, il remontait le fil des souvenirs de son pays natal, le Burundi, qu\u2019il a quitté sous l\u2019impulsion de la guerre civile, à treize ans.Avec son premier roman, Petit pays, récemment admis en lice pour le Goncourt, l\u2019auteur de 34 ans revient avec tendresse sur le paradis perdu de son enfance.Petit pays est placé sous la narration de Gabriel, âgé d\u2019une dizaine d\u2019années, né d\u2019un père français et d\u2019une mère rwan- daise.Nous sommes en 1993 et, pour la première fois de son histoire, le Burundi organise des élections libres pour nommer le gouvernement.Mais au lendemain des résultats, le pays vacille.La radio joue du Wagner, sombre tradition d\u2019un pays qui a fait de la musique classique le paysage sonore des coups d\u2019État.Les Hutus s\u2019opposent aux Tutsis, et le narrateur se souvient de leur discrimination basée sur l\u2019apparence de leur nez: «J\u2019ai entendu un élève dire: Regardez, c\u2019est un Tutsi, avec son nez.Le fond de l\u2019air avait changé.Peu importe le nez qu\u2019on avait, on pouvait le sentir.» À l\u2019éclatement de la nation s\u2019ajoute celui de la cellule familiale.Les parents de Gabriel divorcent, mais l\u2019adolescent reste debout, préservé du désarroi par sa naïveté et une bonne dose de lucidité.Il veut devenir mécanicien, parce qu\u2019il « faut savoir réparer les choses quand elles ne fonctionnent plus», dit-il.S\u2019il demeure fort, c\u2019est aussi grâce aux amis qu\u2019il rejoint à « l\u2019impasse », leur quartier général, où ils se sont approprié l\u2019épave abandonnée d\u2019un Combi Volkswagen.Ensemble, ils rêvent, rigolent, se prêtent aux jeux simples mais incroyables de l\u2019enfance : « Toucher son nez avec sa langue, décapsuler des bouteilles avec les dents du devant ou croquer du pili-pili et l\u2019avaler sans ciller.» Grabriel érige ce bonheur faci le en for teresse.Mais l\u2019hostilité va venir le chercher dans ses derniers retranchements.« La guerre, sans qu\u2019on lui demande, se charge toujours de nous trouver un ennemi.Moi qui souhaitais rester neutre, je n\u2019ai pas pu.J\u2019étais né avec cette histoire.Elle coulait en moi.Je lui appartenais.» Petit pays est le récit d\u2019une dislocation : celle d\u2019une nation, d\u2019une famille et d\u2019un groupe d\u2019amis.Ce n\u2019est pas un hasard si la bande d\u2019enfants nomme son espace de socialisation l\u2019impasse : leur vie y mène, irrémédiablement.Mais à l\u2019instar du narrateur qui cherche refuge dans la littérature, le roman donne un souffle à l\u2019espoir, s\u2019appuyant sur la beauté, l\u2019innocence, le rire et le jeu.Même si le génocide rwan- dais traverse le récit, que la guerre civile burundaise morcelle le tissu social et empile les morts, le roman fait malgré tout sourire.Il charme aussi, par la couleur de sa langue, par ses envolées poétiques, où se confondent le bruit des armes, le chant des oiseaux et l \u2019appel du muezzin.On glisse ainsi sur des mots où les conflits n\u2019ont, en fin de compte, que peu d\u2019emprise.Le jeune auteur aurait pu rendre la violence beaucoup plus percutante.On sent, après tout, l\u2019influence d\u2019Ahmadou Kourouma, écrivain ivoirien, qui, avec virulence parfois, a montré l\u2019échec des indépendances en Afrique.Mais tout comme l\u2019avait fait son Allah n\u2019est pas obligé (2000), Petit pays offre à l\u2019avenir un visage d\u2019enfant.Le roman ne se pose donc pas en devoir de mémoire, mais en ode à l\u2019enfance.Parce que c\u2019est avec elle que le pays retrouvera la force de ses rêves et vaincra la peur.Pour enfin rompre le cycle où la guerre, chaque fois, l\u2019emporte.Collaborateur Le Devoir PETIT PAYS Gaël Faye Grasset Paris, 2016, 217 pages LITTÉRATURE FRANCO-AFRICAINE Une mangue contre la colère des grenades Dans un Burundi en guerre, Gaël Faye raconte la paix de l\u2019enfance JOËL SAGET AGENCE FRANCE-PRESSE Devant l\u2019horreur, Gaël Faye décrit la beauté, l\u2019innocence, le rire et le jeu comme un souffle d\u2019espoir. M I C H E L L A P I E R R E E n 2015, au Canada, la Commission de vérité et réconciliation a établi que les pensionnats autochtones y avaient relevé d\u2019un plan de « génocide culturel ».Dans le tome III de ses Aventures de Radisson, l\u2019historien Mar tin Fournier met l\u2019accent sur le syncrétisme pratiqué, dès le XVIIe siècle, par le coureur des bois pour échapper à ce crime.À une cérémonie près du lac Supérieur, Radisson unit une mèche de ses cheveux aux os des ancêtres amérindiens.Poursuivant son monumental ouvrage, dont le tome I remonte à 2011, Fournier s\u2019appuie sur les écrits du Français Pierre-Esprit Radisson, arrivé à l\u2019adolescence au Canada en 1651, sur nombre d\u2019autres sources de l\u2019époque et sur de vastes recherches ethnographiques.Grâce à ses riches intuitions d\u2019historien, le conteur-né nous fait revivre le voyage aux Grands Lacs de 1659 à 1660 de l\u2019aventurier rompu à la traite des fourrures.Sans avoir obtenu la permission du gouverneur de la Nou- velle-France, Pierre de Voyer d\u2019Argenson, trop européocen- trique à leur goût, Radisson et l\u2019instigateur de l\u2019expédition, son beau-frère plus âgé, Médard Chouar t Des Groseilliers, partent vers des terres inexplorées.En obtenant des fourrures des Amérindiens de ces régions et en concluant avec eux des alliances, i ls visent à ne garantir rien de moins que la sur vie économique et politique de la colonie française du Saint-Laurent, peu peuplée et menacée par des rivaux européens.« Les découvreurs passent avant les gouverneurs.» Ce mot que Fournier met sur les lèvres de Des Groseilliers résume de façon éclatante l\u2019attitude des beaux-frères.En compagnie d\u2019alliés hurons et outaouais, non seulement ils atteignent le lac Supérieur, le plus à l\u2019ouest des Grands Lacs, mais ils sont les premiers Européens à voir les Sioux, cette grande nation emblématique de l\u2019intérieur de l\u2019Amérique.«Ils disaient que je les aimais, parce que je vivais comme eux», rapporte Radisson à propos des autochtones dans son récit du voyage.Fidèle à ce témoignage, Fournier insiste sur la par ticipation de Radisson et Des Groseilliers, dans le respect absolu des traditions spirituelles amérindiennes, à la grande fête des morts où, au bord du lac Supérieur, se rassemblent pas moins de 18 nations.Au fil des jours, les explorateurs s\u2019unissent à des femmes autochtones, comme pour unir le culte des ancêtres à une sexualité sacrale.Apportant à Montréal, dans une flottille de canots, une quantité gigantesque de peaux de castor, ils aident la fragile colonie française.Mais Fournier a compris que, devenu semblable aux Amérindiens, Radisson s\u2019élève au-dessus des rivalités et des mesquineries européennes en servant ensuite la plus of frante, la Grande-Bretagne, pour jeter les bases de la prospère Compagnie de la Baie d\u2019Hudson, sans toutefois s\u2019enrichir.En cela, il restera le frère des autochtones , ces la issés - pour-compte de l\u2019Amérique.Collaborateur Le Devoir L E D E V O I R , L E S S A M E D I 2 9 E T D I M A N C H E 3 0 O C T O B R E 2 0 1 6 ESSAIS F 6 P rofesseur de philosophie au cégep Gérald- Godin, Réjean Berge- ron intervient aussi fréquemment sur la place publique pour défendre son exigeante conception de l\u2019éducation.Il incarne de belle façon la figure du philosophe dans la cité.Avec un style limpide et imagé, Bergeron, for t d\u2019une solide connaissance de la tradition philosophique, parvient à faire preuve de profondeur tout en restant accessible.Son travail rappelle celui du philosophe Jacques Dufresne, n a g u è r e c h r o n i q u e u r a u Devoir et à La Presse.Je veux ê tre un esc lave ! regroupe une quarantaine de textes publiés par Bergeron dans Le Devoir, La Presse, le Huf fington Post Québec et la revue Argument.Plaidoyers pour la liberté, qui « ne nous est pas donnée par la nature [\u2026], mais s\u2019acquiert au détriment de celle-ci et à travers une lutte de tous les jours » contre les modes, les préjugés et la propagande, les cour ts essais de Bergeron crit iquent avec aplomb la conception utilitaire de l\u2019éducation, les idées associées au prétendu renouveau pédagogique et le « fétichisme technologique » qui est en voie de contaminer tout le système scola i r e , avec des consé - quences désastreuses.Par tisan d\u2019une conception conservatrice de l\u2019éducation, du cours magistral, notamment, le philosophe fait l\u2019éloge d\u2019une expérience pédagogique séculaire, celle qui « se donne comme objectif d\u2019être à 100 % branchée sur l\u2019être humain ».Bergeron, c\u2019est sa force, se soucie moins d\u2019être original que d\u2019être rationnel et lucide.L\u2019utile et l\u2019essentiel Pour le philosophe, l\u2019idée selon laquelle le système d\u2019éducation devrait être au service des besoins du marché du travail et, par conséquent, délesté des matières non directement «utiles» relève de la servitude volontaire.«Enseigner, écrit-il, c\u2019est transmettre des savoirs, une culture, et non pas les compétences du jour qui demain seront dépassées.» Quand ses étudiants lui demandent « à quoi ça sert », un cours de philosophie, Berge- ron, à la manière d\u2019un Socrate de Montréal, retourne la question à chacun d\u2019entre eux : «Toi, à quoi tu sers?» Manière de leur faire comprendre, évidemment, que « l\u2019éducation ne s\u2019adresse pas strictement au futur employé, mais à l\u2019être humain dans son intégralité », qu\u2019elle ne vise pas à façonner un outi l humain, mais des hommes, des femmes, des amis, des amoureux, des parents, des citoyens cultivés capables d\u2019esprit critique.Pour Bergeron, la réforme de l\u2019éducation et le fétichisme technologique trahissent la noble mission de la transmission des savoirs et de la culture.La première, en faisant de l\u2019enseignant un simple guide accompagnateur des découver tes des enfants, lui retire son autorité intellectuelle et mine ainsi la valeur des connaissances dont il est le représentant.Une idée liée à la réforme, et défendue par Michel Serres dans Petite Poucette (Le Pommier, 2012), veut même que l\u2019acquisition de ces connaissances ne soit plus nécessaire puisque, désormais, elles sont facilement accessibles grâce aux outils numériques.Bergeron n\u2019est pas tendre envers cette imposture pédagogique.Après avoir c i té Normand Baillargeon qui rappelle qu\u2019«une simple définition qu\u2019on consulte ne peut être comprise que si on connaît déjà une grande part de ce qu\u2019on y lira», il explique que la mémoire à long terme n\u2019est pas un boulet que l\u2019on traîne, «mais bien plutôt un lieu organique toujours en transformation dans lequel prennent place et se réorganisent sans cesse des faits, des connaissances et des schémas de réflexion à partir desquels, seulement, il nous est possible de construire une pensée et de comprendre le monde ».Aussi, négliger les connaissances au profit des compétences revient à espérer que l\u2019intelligence puisse naître du vide.La distraction numérique Apprendre, accumuler et assimiler des connaissances exige de l\u2019attention, de la réflexion et de la discipline, continue Bergeron.Or, « Internet, à l\u2019image de la strip à Las Vegas, est conçu pour nous distraire, attirer notre attention à l\u2019aide d\u2019un réseau de fenêtres, d\u2019images et d\u2019hyperliens qui nous amènent ailleurs, toujours ailleurs ».Naturellement porté à être distrait, l\u2019humain doit faire un effort pour se concentrer, pour penser.« Raisonner, c\u2019est aligner une suite d\u2019arguments, note le philosophe, alors que ce que propose Internet, c\u2019est un monde éclaté, fait de fragments de pensée».Une étude de l\u2019OCDE, en 2015, a même établi que les pays qui ont beaucoup investi dans les technologies de l\u2019information et de la communication (TIC) à l\u2019école «n\u2019ont enregistré aucune amélioration notable des résultats de leurs élèves en compréhension de l\u2019écrit, en mathématiques et en sciences».L\u2019école québécoise, se désole Bergeron, continue pourtant de foncer dans ce miroir aux alouettes r uineux, croyant ainsi contribuer à la motivation scolaire des petits Narcisse contemporains qui ont délaissé les livres pour Facebook.À la manière d\u2019un Normand Baillargeon, mais dans un style parfois plus chaleureux \u2014 il n\u2019hésite pas à évoquer son père et sa grand-mère en abordant la question du sens de la vie dans la seconde partie du livre \u2014, Réjean Berge- ron livre ici une défense argumentée et sentie des bonnes vieilles méthodes pédagogiques, qui restent les meilleures quand il s\u2019agit de faire sor tir les humains de la caverne en leur faisant suivre les lumières de la culture.louisco@sympatico.ca JE VEUX ÊTRE UN ESCLAVE ! Réjean Bergeron Poètes de brousse («Essai libre») Montréal, 2016, 236 pages Réjean Bergeron, le Socrate de Montréal Le professeur de philo pourfend le fétichisme technologique et la conception utilitaire de l\u2019éducation ESSAI QUÉBÉCOIS S\u2019ensauvager comme Radisson Pour Martin Fournier, le coureur des bois incarne la fusion de l\u2019Europe et de l\u2019Amérique FRANCIS VACHON LE DEVOIR La technologie est entrée à l\u2019Institut Saint-Joseph de Québec (photo), mais pas dans le cœur du philosophe Réjean Bergeron, qui prône une école «100% branchée sur l\u2019être humain».DOMAINE PUBLIC Radisson et Des Groseillers peints en pleine action par Frederic Remington en 1905.« Les découvreurs passent avant les gouverneurs», écrit Martin Fournier.LOUIS CORNELLIER LES AVENTURES DE RADISSON Tome III : L\u2019ANNÉE DES SURHOMMES Martin Fournier Septentrion Québec, 2016, 356 pages "]
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