Le devoir, 11 février 2017, Cahier F
[" C A H I E R F \u203a L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 1 E T D I M A N C H E 1 2 F É V R I E R 2 0 1 7 librairiemonet.com Pour les 5 à 15 ans dès le 10 février 2017 © Sylvain Cabot Elena Ferrante et la suite d\u2019une fascinante saga italienne Page F 5 L\u2019écoféminisme par une anthologie de ses textes fondateurs Page F 6 PEDRO RUIZ LE DEVOIR «Les traces de la vie restent si peu longtemps après la mort », souligne Anne-Renée Caillé.PEDRO RUIZ LE DEVOIR Le romancier nous propose un petit livre déjanté, facétieux, qui se dissout dans une sorte de cul-de- sac narratif parfaitement assumé.D O M I N I C T A R D I F E t si le thanatologue et l\u2019écrivain avaient davantage en commun que nous le s o u p ç o n n i o n s ?L\u2019un et l\u2019autre ne s\u2019appliquent- ils pas, contre ce que le bon sens prescrit, à reconstituer, à l\u2019aide d\u2019outils imparfaits, une version du réel ne pouvant aspirer, au mieux, qu\u2019à en proposer une image parcellaire et déformée ?« C\u2019est sûr que ça dépend de quel type d\u2019écrivain tu veux être.Ça dépend si tu veux bien farder le réel ou si tu préfères lui donner un petit côté brut et violent.Pour mon père, l\u2019ef fet de réel était important, mais il détestait trop farder.Je pense que c\u2019était ça, son ar t à lui, cette façon de rendre les gens vivants une dernière fois », observe Anne-Renée Caillé, dans le chic fauteuil de cuir blanc crème d\u2019un salon funéraire d\u2019Outremont, un de ces lieux où il semble encore possible d\u2019être conduit à son dernier repos sans être enseveli sous le kitsch d\u2019un parfum odieusement capiteux et d\u2019un maquillage digne de Broadway.Refuser de trop farder le réel, c\u2019est aussi le travail auquel se mesure l\u2019auteure de L\u2019embaumeur (Héliotrope), inventaire des cas les plus marquants, troublants ou loufoques consignés dans les archives mentales de son père, qui a pratiqué pendant 20 ans ce métier de camouflage et de tr ucage.L\u2019homme peu loquace n\u2019avait jamais réellement levé le voile sur son ancienne vie, jusqu\u2019à ce qu\u2019il raconte inopinément à sa fille deux cas en 2010, au détour d\u2019un repas ordinaire.Bien qu\u2019elle n\u2019ait jamais cru bon l\u2019interroger à ce sujet, la doctorante en création littéraire qu\u2019elle était alors découvre une précieuse matière première, puis entreprend de questionner son père au cours de nombreux déjeuners.À l\u2019aide d\u2019une langue refusant courageusement d\u2019emballer les cadavres dans un hypocrite linceul de lyrisme, elle retranscrira sans fioriture ce qu\u2019elle a récolté, armée d\u2019un par ti pris pour le non-dit et pour le silence tranchant avec une époque où la mort croule trop souvent sous un babil pop-psychologisant.Exemple, page 51 : «Un accident de voiture.Un corps qui prend en feu, on lui demande de l\u2019habiller avant la mise en cercueil, ce qu\u2019il refuse, il n\u2019y a plus de corps les os sont noircis et frêles on ne peut pas, il sera mis ainsi dans un cercueil fermé.Dans le salon funéraire la famille forcera le cercueil, un cadavre calciné sera vêtu, un cercueil refermé.» « J\u2019ai toujours été attirée par des écritures économes, mais qui proposeraient aussi des phrases qui peuvent être puissantes, qui peuvent avoir le sens du punch», explique celle qui a creusé à l\u2019université la poésie du regretté Christophe Tar- kos, lui-même partisan d\u2019une force d\u2019évocation que ne peut permettre que le minimalisme.À la morgue, «on \u201c libère les corps \u201d.Comme s\u2019ils étaient tenus captifs avant, surveillés », écrit-elle ailleurs, en se contentant de cueillir l\u2019improbable poésie (libérer les corps) que recèle le vocabulaire employé par ceux qui, chaque jour, côtoient la mort.« Ça vient beaucoup de mon père aussi », poursuit-elle en adoptant ce murmure qu\u2019imposent les salons funéraires.«Sans dire que je l\u2019ai complètement vampirisé, la structure RENCONTRE La mort lui va si bien Avec un minimalisme fort, Anne-Renée Caillé met en poésie les souvenirs d\u2019embaumeur de son père C H R I S T I A N D E S M E U L E S C\u2019 est d\u2019abord une phrase d\u2019Edgar Allan Poe qui nous donne le ton : «Toute ma nature se révolte à l\u2019idée qu\u2019il existe un seul être humain dans l\u2019Univers qui me soit supérieur.» Une sensibilité que fait sienne le protagoniste à la fois détestable et attachant de Journal d\u2019un psychotro- nique, le premier roman d\u2019Aleksi K.Lepage.«Je suis une masse nuageuse, je suis une panne de courant», juge l\u2019homme qui entame son court monologue.Et là où il va, « les choses se voilent, cessent mystérieusement de se produire».Comme s\u2019il était à lui seul une sor te de trou noir.Contempteur mou de son époque, Bartleby en verve qui enfile les diatribes, il n\u2019aime rien tant que de s\u2019en prendre d\u2019abord à lui-même.Mais l\u2019arrivée soudaine d\u2019un énorme objet suspendu dans le ciel de Montréal vient faire de l\u2019ombre à cet «adulte platement mâle, caucasien, peu fier et hétérosexuel tristounet ».Un «ovni tourbeux» qui flotte en suspens au-dessus du Stade olympique de Montréal \u2014 ce monument « en forme de cuvette cyclopéenne prête à recevoir les étrons du grand Cthulhu».Prélude à une autre fabuleuse injustice : «Parmi les myriades d\u2019autres choses qui ne me disent rien dans la vie et pour lesquelles je n\u2019ai aucune intelligence ni aucune affinité, j\u2019inscrirais, très haut sur la liste, la biologie végétale, la politique et la science-fiction, et m\u2019y voici plongé par trois fois.Qu\u2019ai-je donc fait pour mériter cela?» Et qu\u2019a donc fait, lui, Aleksi K.Lepage ?Né à Montréal en 1972, il a d\u2019abord hérité du «K» au milieu de son nom de ses parents « hippies » qui l\u2019ont prénommé Kayou.Après avoir été pigiste pour La Presse durant une quinzaine d\u2019années, principalement affecté à des sujets culturels, il a puisé dans ses « tiroirs sans fonds» pour alimenter ce court roman issu d\u2019une nouvelle qu\u2019il a augmentée pour l\u2019occasion.Un monument à l\u2019immobilisme « Je cherchais d\u2019abord à faire une sorte de pastiche de science-fiction», confie Aleksi K.Lepage PREMIER ROMAN Monologue d\u2019un trou noir Aleksi K.Lepage promène son regard psychotronique sur l\u2019ère du vide VOIR PAGE F 2 : MONOLOGUE VOIR PAGE F 2 : MOR T L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 1 E T D I M A N C H E 1 2 F É V R I E R 2 0 1 7 L I V R E S F 2 s e p t e n t r i o n .q c .c a LA RÉFÉRENCE EN HISTOIRE AU QUÉBEC Marjolaine Saint-Pierre louise beaudet binièr Lot De y a w ad o Br à e LA VITRINE RÉCIT LE CIEL ?1/2 Sylvie Drapeau Leméac Montréal, 2017, 88 pages Il ne faut jamais sous-estimer le pouvoir de réconfort d\u2019une voix, celle d\u2019une mère expliquant au téléphone à sa fille sa recette de sauce à spaghetti.L\u2019une se trouve sur la Côte-Nord, l\u2019autre à Paris, perdue, seule, en chute libre.Dans sa cabine téléphonique, elle va savourer la douceur dans l\u2019étrangeté du moment \u2014 «Tu veux faire manger mon spaghetti aux Français?» demande la mère.Puis, elle replonge dans l\u2019inconfort d\u2019un voyage manqué.La voix intérieure de la narratrice a ce souffle maîtrisé des grandes comédiennes, ce qu\u2019est Sylvie Drapeau, qui donne ici sa suite au Fleuve, récit d\u2019une catastrophe familiale qui relatait la noyade d\u2019un frère.Le ciel, qui relève bien plus de l\u2019épistolaire curatif que d\u2019un geste romanesque fort, parle à une mère qui n\u2019est plus là, remonte le fil d\u2019un passé, d\u2019un héritage, en parlant de conservatisme, de premier amour, d\u2019un voyage à Paris, d\u2019un Québec en mutation et de ces sales maladies qui brisent parfois trop tôt les liens et font s\u2019éteindre définitivement des voix.«Si nous avions su, que ce serait si court la vie avec toi, nous t\u2019aurions mieux regardée, peut-être mieux aimée», dit la narratrice dans la brièveté de ce monologue à la tonalité juste qui laisse l\u2019intime se révéler dans son incroyable universalité.Fabien Deglise BANDE DESSINÉE ESCOBAR EL PATRÓN ?Guido Piccoli et Giuseppe Palumbo Dargaud Bruxelles, 2017, 134 pages C\u2019est une figure du méchant à l\u2019intelligence féroce qui semble fasciner particulièrement le présent.Après la série télévisée Narcos, succès populaire dans les univers télévisuels désyntonisés, Pablo Escobar, «El Patrón» comme on l\u2019appelait dans le milieu, se fait à nouveau ausculter le mythe, sans complaisance, dans une solide biographie dessinée.Avec comme point de départ son assassinat le 2 décembre 1993, l\u2019œuvre remonte le fil d\u2019une vie hors norme faite de crimes, de pouvoir, de séduction, de cruauté et de violence, en passant par les fondements de sa marginalisation \u2014 dans le vol de pierres tombales \u2014, la guerre des cartels, les obsessions américaines que le narcotrafiquant a induites ou encore la Catedral, cette prison luxueuse d\u2019où il a continué de rire du monde tout en s\u2019amusant des pouvoirs politiques et en s\u2019enrichissant encore sur le dos des âmes perdues et droguées de l\u2019Amérique.Au scénario, l\u2019Italien Guido Piccoli tient le tissage serré, avec tous ces détails qu\u2019il a vu passer de près sous ses yeux, pour avoir vécu à Bogotá en 1990, ville alors en pleine guerre entre le cartel d\u2019Escobar et Los Pepes, ce groupe paramilitaire aux racines plutôt tordues.Les encres lumineuses de Pa- lumbo, posées sur un trait réaliste, font le reste pour magnifier ce récit historiquement fort qui tient en haleine.Fabien Deglise C H R I S T I A N D E S M E U L E S L a beauté, comme le sacré, est avant tout dans l\u2019œil de celui ou de celle qui regarde.On peut la trouver par tout, elle se construit comme un imaginaire.En 1730, le père Pierre-Michel Laure, un missionnaire jésuite chez les Montagnais du Saguenay, avait célébré une messe dans un «Antre de marbre» dans les collines de quartzite à l\u2019est du grand lac Mistassini.Un endroit considéré comme cha- manique par les Amérindiens.À l\u2019été 2014, pendant une dizaine de jours, Jean Désy, sa compagne Isabelle Duval et un ami prêtre, Pierre-Olivier Tremblay, ont pris ensemble la route vers Colline-Blanche, avant de faire un petit bout en canot pour atteindre cette fameuse grotte et tenter une « réactualisation » de ce puissant choc des cultures en y célébrant à leur tour l\u2019eucharistie.De Sainte-Brigitte-de-Laval à Chibougamau, en passant par Sainte-Anne-de-Beaupré, Chi- coutimi et Mistassini, vont ainsi se succéder conversations, prières et chansons, lecture de poèmes, rencontres, incantations et contemplation.Une sorte de pèlerinage entrepris afin de « géopoétiser le monde » et de tisser des liens avec l\u2019autochtonie du Québec.Avec un peu d\u2019eau bénite, ils posent des questions ouvertes sur le passé et sur l\u2019avenir.Jean Désy expose le cœur de leur problème : « Comment en arriver à pouvoir af firmer : nous sommes croyants, nous croyons en la qualité de la parole du Christ, bien que cette expérience n\u2019exclue pas celle des Cris d\u2019il y a mille ans?» Un voyage immobile En remaniant les textes du b logue qu \u2019 i l s on t t enu à l\u2019heure de leur voyage, La route sacrée, qu\u2019ils dédient «au Québec de demain », est donc le récit de cette expérience (aventure serait un mot trop fort) où les deux auteurs prennent tour à tour la parole \u2014 au risque de se répéter parfois et de donner un tour drôlement immobile à leur voyage.Le catholicisme est-il devenu un tabou au Québec?Pire, estime Isabelle Duval, la plus ardente des deux sur ces questions, «c\u2019est un véritable nœud, voire un ulcère, qui, je le crois, nous coupe en partie de nos racines et nuit à notre évolution».D\u2019où l\u2019importance, croient-ils, de rechercher une troisième voie qui serait quelque par t «entre le nihilisme et l\u2019impérialisme», notamment pour nourrir des liens harmonieux avec les Amérindiens.«Il faut de toutes nos forces, collectivement, créer un espace où la quête spirituelle peut se vivre, où on a le droit de poser la question du sens à donner à nos vies.Peut- être que c\u2019est en voulant à tout prix la reléguer à la vie privée de tout un chacun que les dérives extrémistes surviennent?» Par fumé à l\u2019encens plus qu\u2019aux branches d\u2019épinette, La route sacrée s\u2019écarte un peu de la vision plus panthéiste que Jean Désy exprimait dans Du fond de ma cabane (XYZ, 2002), qu\u2019il réitère ici par moments : «Le sacré est af faire humaine.Chaque être humain a le pouvoir de profaner comme de sacraliser le monde qui l\u2019entoure, de même que son propre monde intérieur.À mon sens, la notion de \u201csacré\u201d dépend d\u2019une vision du monde bien par ticulière, celle d\u2019être ou de ne pas être dans un rapport de plus grande harmonie avec le monde, avec soi, au cœur du monde.» Mais sans doute aurait-il mieux valu que chacun de son côté fasse le récit de cette expérience, en lui donnant aussi la forme unique qui lui convenait.On y trouve des détails futiles, beaucoup trop d\u2019autojusti- fication, un discours ronflant et redondant sur leur démarche qui va jusqu\u2019à étouffer parfois la puissance brute du silence et du paysage qui les transporte.À chacun son chemin.Collaborateur Le Devoir LA ROUTE SACRÉE ?Jean Désy et Isabelle Duval XYZ Montréal, 2017, 412 pages RÉCIT Les pèlerins de l\u2019infini Avec La route sacrée, Jean Désy et Isabelle Duval livrent un plaidoyer de foi et d\u2019espérance pour le Québec narrative des fragments était souvent déjà présente dans ce qu\u2019il me révélait.Même si c\u2019est un homme de sa génération, donc pas un homme expansif, c\u2019est quelqu\u2019un qui a le sens de la répartie.Sans le savoir, il raconte bien.» L\u2019embaumement, un artisanat Un pied arraché à une fillette que l\u2019on souhaitait simplement délester d\u2019un patin.L\u2019abdomen lisse-lisse-lisse \u2014 parce qu\u2019une anguille y a préalablement frayé son chemin \u2014 d\u2019un corps repêché des eaux beaucoup trop tard.Un cuir chevelu grugé par les vers, sous une perruque fixée à la Crazy Glue.En décrivant les dif férents états de détérioration de la chair aboutissant sur la table de travail de son père, Anne-Renée Cail lé osci l le constamment entre l\u2019humour noir (et involontaire) d\u2019une vie qui s\u2019accroche à son étrangeté même après s\u2019être envolée, et le tragique de nos enveloppes f rag i les , qu i pour r i ssent comme de la viande au soleil.« Les traces de la vie restent s i peu long temps aprè s la mort », obser ve celle qui, en évoquant, à la fin de son récit, le départ précipité de sa mère, rappelle à quel point la Faucheuse se fraie un chemin en toute souveraineté.Q u e c e p r e m i e r l i v r e d\u2019Anne-Renée Caillé s\u2019intitule L\u2019embaumeur et non pas « Le thanatologue » n\u2019est évidemment pas innocent.Cet effort de « dévoilement » auquel l\u2019au- teure s\u2019attelle ici concerne certes un métier, mais aussi le rappor t de son père à une époque où l\u2019artisanat des dépouilles que l\u2019on prépare à être exposées en était encore un.Papa Caillé accrochera donc seringues, couteaux et autres outils de peur de crouler sous les corps, qui s\u2019accumulaient à la fois métaphoriquement entre ses deux oreilles, mais aussi littéralement dans son atelier, où les impératifs de productivité d\u2019une société où rien n\u2019est jamais assez rapide le rattrapaient.« Passer 20 ans de sa vie en compagnie de cadavres, voir les traces de la maladie sur les corps, ça prend du sang-froid, et ça vient avec une lourdeur», note sa fille en employant un mot \u2014 lourdeur \u2014 prononcé par son père lui-même.«Il y a aussi qu\u2019il aimait le travail bien fait et que c\u2019était de moins en moins possible.» La mort, qui chaque jour s\u2019acharne trop efficacement à sa tâche, n\u2019est certainement pas un modèle à imiter.Collaborateur Le Devoir L\u2019EMBAUMEUR Anne-Renée Caillé Héliotrope Montréal, 2017, 104 pages en entrevue.Lui qui, comme son antihéros, n\u2019est pas du tout un fan de science-fiction, précise-t-il.« C\u2019est en relisant l\u2019espèce de journal intime que je tenais au début de la vingtaine que la réunion des deux s\u2019est imposée.» « Je me suis trouvé extrêmement arrogant, poursuit-il.Mon journal intime me tombait moi- même sur les nerfs!» Le ton était donné: distance et dérision sur fond de quelques lourdes vérités.Et ça canonne dans tous les sens dans ce «défouloir égocentrique et monomaniaque».L\u2019espèce de nihilisme apathique du protagoniste (que tout insupporte, à commencer par lui-même) serait-elle une réaction au trop-plein de notre époque?L\u2019auteur fait remarquer notre immobilisme, les chantiers interminables, la prolifération des cônes orange \u2014 nouveau symbole de Montréal.«S\u2019il devait dans la réalité survenir un événement du même genre, complètement extraordinaire, ça se fondrait vite avec le reste.» En cette ère post-factuelle du Moi et de l\u2019opinion, des chroniqueurs à tout va, du grattage de nombril sous de multiples angles, on a le sentiment de ployer sous les commentaires et les commentateurs, croit-il.«On finit par être étourdis et par avoir envie de se débrancher, c\u2019est complètement épuisant », reconnaît Aleksi K.Lepage.Et c\u2019est ce que fait à sa manière le protagoniste du Journal d\u2019un psychotronique.Mousse de nombril « Cette masse non identifiée qui se pose au-dessus du Stade, qui a lui-même l\u2019air d\u2019une soucoupe volante, c\u2019est un peu comme une matérialisation de tous les ego », explique l\u2019auteur.Comme un immense bouchon de mousse de nombril ?« Quelque chose comme ça, oui.» Au chapitre de ses influences, Aleksi K.Lepage évoque Buñuel, le Samuel Beckett de Molloy, Henri Mi- chaux ou le penseur chinois Tchouang-Tseu.« Des fables où les choses ne sont jamais claires.» Ça et puis les journaux intimes.La colère de Léautaud, l\u2019introspection minutieuse d\u2019Amiel.Sans oublier Les carnets du sous-sol de Dostoïevski, dont Journal d\u2019un psychotronique par tage un peu la densité et le flirt incertain avec la folie.« Je ne voulais surtout pas en faire une sorte de loser, poursuit Aleksi K.Lepage, à propos de son personnage.Il ne fallait pas que ce soit triste, et je ne voulais pas en faire non plus un violent.» Le résultat est un petit livre déjanté, facétieux, qui se dissout dans une sor te de cul-de-sac narratif par faite- ment assumé.Une grosse dose de bizarroïde bien annoncée par le « psychotro- nique » qui chapeaute l\u2019expérience, adjectif démodé droit sorti de films de série B des années 1970.Collaborateur Le Devoir JOURNAL D\u2019UN PSYCHOTRONIQUE ?1/2 Aleksi K.Lepage Noir sur Blanc, coll.«Notabilia» Paris, 2017, 96 pages SUITE DE LA PAGE F 1 MORT SUITE DE LA PAGE F 1 MONOLOGUE DARGAUD Marie-Ève Lacasse R O M A N PEGGY DANS LES PHARES 248 pages \u2013 papier \u2013 numérique Lisez un extrait sur flammarion.qc.ca RENCONTRE avec l\u2019auteure, animée par Claudia Larochelle, mardi 14 février à 17 h 30.L I B R A I R I E GA L L I M A R D 3700, boul.Saint-Laurent Montréal « Femme de l\u2019ombre dans la lumière, Peggy Roche, mannequin chez Givenchy, a vécu un quart de siècle une romance secrète avec Françoise Sagan.» Danielle Laurin, Le Devoir RENAUD PHILIPPE LE DEVOIR Jean Désy et Isabelle Duval ont voulu, par leur voyage, « géopoétiser le monde ». L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 1 E T D I M A N C H E 1 2 F É V R I E R 2 0 1 7 FICTION QUEBECOISE F 3 L a froideur, la distance.C\u2019est ce qui ressor t à première vue de l\u2019écriture de Michael Delisle, poète, nouvelliste et romancier québécois à l\u2019aube de la soixantaine qui publie depuis une trentaine d\u2019années.Mais derrière cette façade, on entend de livre en livre une voix qui crie, dans le désert de la solitude, son désarroi, sa fragilité, son désenchantement permanent.Une voix de plus en plus nue, assumée.Il y a trois ans, dans Le feu de mon père, un récit d\u2019inspiration autobiographique salué par le Grand Prix du livre de Montréal, Michael Delisle re- visitait sa relation impossible avec la figure paternelle monstrueuse.En creux, c\u2019est aussi un portrait de l\u2019écrivain qui se dessinait : «De ma vie, je ne me souviens pas d\u2019avoir été léger.» Le narrateur de son nouveau livre, Le palais de la fatigue, pourrait dire la même chose.Et il pourrait tout aussi bien assumer cette phrase que l\u2019on retrouve dans Le feu de mon père : «Lire de la poésie et écrire de la poésie m\u2019ont aidé à tenir bon.» Mais cette fois, il ne s\u2019agit pas d\u2019un récit.Non plus d\u2019un roman.Plutôt d\u2019un recueil de nouvel les, of f ic iel lement.Même si on retrouve partout le même narrateur et que l\u2019on c r o i s e d e s p e r s o n n a g e s récurrents.L\u2019ordre chronologique est respecté.Ça commence à l\u2019adolescence du narrateur et ça se termine quelque par t dans sa quarantaine ou sa cinquantaine, ça reste flou.Le tout avec des ellipses, de grands sauts dans le temps.Vide affectif, existentiel Au départ, le garçon vit dans un cottage tout neuf tapissé de «shag» avec sa mère avec son frère.Pas de père à l\u2019horizon.Nous sommes en banlieue de Montréal, comme souvent dans les livres de l\u2019auteur.Une banlieue morne, où l\u2019ennui règne.Longueuil.L\u2019époque n\u2019est pas précisée, mais tout donne à penser que nous sommes dans les années 1970.On comprend que la mère, hier sans le sou, s\u2019est acoquinée avec un homme d\u2019affaires aussi fortuné que malhonnête.S\u2019il est aussi son amant, il n\u2019est pas le seul sur la liste.Tout occupée par sa personne, la mère se montre peu soucieuse du sor t de ses garçons.Pas d\u2019amour, aucune tendresse, dans cette maison.Les frères vivent chacun de leur côté, sauf quand vient le temps de partager un repas improvisé.L\u2019aîné écoute de la musique celtique et prône l\u2019indépendance de la Bretagne.Tandis que le narrateur s\u2019essaie à la poésie sur une machine à écrire\u2026 que sa mère va bientôt lui subtiliser sans remords.Un matin, ça semble surréaliste, mais un jeune ours noir ensanglanté fait la pluie et le beau temps dans la cuisine.Enfin un événement digne de mention dans la vie des garçons, qui vont prendre en charge l \u2019animal.Pas pour longtemps\u2026 Il leur faut bien se rendre à l\u2019évidence : «L\u2019ours grandirait.Nous ne pouvions pas le garder éternellement dans le garage.» Sentiment d\u2019échec.Puis l\u2019ennui, le vide à nouveau.Découverte de l\u2019underground littéraire montréalais On tourne la page, le narrateur est au cégep.Le prof de poésie initie ses élèves à l\u2019avant-garde littéraire.Description peu amène du type : «Cet obèse qui zézayait des boutades de Roland Barthes et parlait de Burrouhgs comme s\u2019il l\u2019avait déjà rencontré avait une façon un peu arrogante de regarder par la fenêtre quand il nous parlait.» Le narrateur va pourtant se jeter dans ses griffes.Lui qui vit dans les brumes de sa «mélancolie permanente », cultive des pensées suicidaires et ne rêve que de sortir de sa banlieue, va changer complètement de vie.Il va vivre avec son prof sa première relation sexuelle.Pas très excitante, pour tout dire : « J\u2019ai senti le tablier de son ventre s\u2019étaler sur moi.Sa peau était collante.Il m\u2019a couver t de tout son corps et il a gémi presque immédiatement.» Peu importe, pour le garçon de 18 ans, cet homme représente tous les signes de gloire auxquels il n\u2019a pas accès.Grâce à son prof, tout un monde s\u2019ouvre à lui.Il l\u2019accompagne à Londres, quitte sa banlieue pour un appartement coloré du Plateau et s\u2019initie aux codes de la poésie underground, à coups de lancements et de lectures publiques arrosés.Son but : s\u2019intégrer à tout prix, quitte à se nier lui-même.Quitte à faire le dos rond devant son mentor.« Mon astuce é ta i t s imp le : j \u2019 é v i ta i s l e s phrases.Toute af firmation m\u2019aurait exposé aux tirs de son ironie cruelle.» Les années passent.L\u2019apprenti poète en vient à publier dans les revues.«La vie de poète était une voie.J\u2019apprenais à mettre la littérature au centre de ma vie quotidienne.» Mais la relation avec le prof-poète se détériore.Le jeune éphèbe a vieilli, affiche une calvitie naissante\u2026 comment pourrait-il séduire encore son amant?Rupture.Sentiments de trahison On suivra le narrateur de déception en désillusion.Sa meilleure amie qui rêvait de médecine douce, fumait des joints avec lui, s\u2019habillait dans le style hippie se vêt maintenant en madame et travaille comme commis dans une Caisse populaire.Plus rien en commun avec elle.Quant au frère aîné, qui a connu un épisode marxiste-léniniste, il est devenu père de famille, travaille comme ouvrier et a développé un goût pour la reconstitution historique.Quand il convie son frérot à un voyage de pêche, c\u2019est pour lui ar racher une promesse et profiter de lui.Prise de conscience tardive du narrateur : « Est-ce que j\u2019ai une marque sur le front qui annonce ma disposition à tendre l\u2019autre joue?C\u2019est, en tout cas, le rôle que j\u2019ai joué avec mon frère.Depuis l\u2019enfance.» Même l\u2019ami artiste, photographe de longue date, déçoit.Il a décidé de tourner le dos à son ar t, décrétant que son œuvre est finie.Le narrateur ne cache pas de son côté qu\u2019en vieillissant, il a lui-même de moins en moins d\u2019idées pour écrire.De plus en plus étranger au monde, désabusé, se sentant trahi de toutes parts, il ne démissionne pas pour autant.Pas encore.Même s\u2019il travaille « avec une ambition de plus en plus élémentaire ».Car en dehors de l\u2019écriture, que lui reste-t-il ?On pourrait peut-être parler d\u2019acharnement.Ou de lucidité ?« J\u2019écris pour voir à quoi la vie ressemble, une fois écrite.» Il suffit de relire Le palais de la fatigue à la lumière de cette dernière phrase pour se convaincre que l\u2019exercice est loin d\u2019être vain.LE PALAIS DE LA FATIGUE ?1/2 Michael Delisle Boréal Montréal, 2017, 144 pages Crier dans le désert de la solitude Le palais de la fatigue pose une écriture cherchant à donner un sens à la vie PEDRO RUIZ LE DEVOIR « Lire de la poésie et écrire de la poésie m\u2019ont aidé à tenir bon.» Cette phrase tirée du récit Le feu de mon père pourrait aussi s\u2019appliquer au narrateur du dernier livre de Michael Delisle.F A B I E N D E G L I S E L a première surprise vient d\u2019abord de la naïveté du ton, oscillant entre la candeur d\u2019un Forrest Gump et la lucidité pure d\u2019un Toto le héros, les films de Robert Zemeckis et Jaco Van Dormael.Les mots sont simples, portés par Victor, le narrateur, qui préfère se faire appeler Auguste.Il raconte sa fuite de l\u2019orphelinat Sainte-Marie-des-Cieux, son environnement, son passé, ses racines avec la franchise de ceux qui ne se méfient pas.La noirceur de la nuit?Il va la percer, avec détermination, malgré la peur, pour s\u2019écrire une nouvelle vie, s\u2019inventer un destin plus joyeux, dans les rues de New York où l\u2019itinérance va le placer aux portes de la petite entreprise, la sienne et celle de ses compagnons d\u2019infortune et complices de la deuxième chance, Georges et Marie.Auguste « aime beaucoup quand les gens [lui] racontent leurs origines.Ça [lui] permet de [s]\u2019inventer des branches généalogiques drôlement variées», dit-il en savourant chaque seconde de sa liberté, de cette existence sans le sou qui dévoile d\u2019autres formes de richesse : une boîte près d\u2019une échelle suspendue en guise de toit, le plaisir d\u2019offrir un cadeau fabriqué de ses propres mains et les autres.«Moi, je pensais qu\u2019il fallait tous faire pareil pour être un groupe, car c \u2019était comme ça à l\u2019orphelinat et dans les tribus du livre qu\u2019on m\u2019a confisqué.Georges pensait plutôt que l\u2019important, c\u2019était d\u2019être soi- même et que nos différences sauraient créer l\u2019équilibre.» De cette narration pleine d\u2019innocence, de cet esprit simple qui finit par devenir terriblement attachant, Sévr yna Lupien, libraire à Sainte-Foy de son état, tire ici un premier roman plutôt surprenant qui trouble habilement les perceptions.La chose s\u2019intitule Je ne suis pas de ceux qui ont un grand génie (Stanké).Naïveté, oui ! Incohérence, cer taine- ment pas ! L\u2019incursion dans la banalité s\u2019y fait confondante, rappelant toutefois que les « faits alternatifs » peuvent être très agréables, surtout quand ils restent dans la sphère du romanesque et du divertissement, là où, finalement, ils livrent le meilleur d\u2019eux-mêmes.Huis clos épicurien Ce ne sont pas les faits, mais plutôt tout un destin qu\u2019Hélène, baby-boomer et célibataire, va tenter de conduire sur une voie alternative dans Zones de proximité (XYZ éditeur), premier roman de Nicole Vachon, « baby-boomer ayant grandi à Sainte-Foy à une époque où l\u2019instruction supé- r i eure é ta i t r é s e r vée aux garçons » \u2014 c\u2019est comme ça qu\u2019elle se présente \u2014, et qui réalise ici son rêve d\u2019écriture, rêve cultivé durant toute sa vie.La douceur se répand dans ses mots qu i t r acen t l es contours de ce huis clos épicurien dans un condo de luxe d\u2019Ottawa où Hélène a accepté de passer cinq jours, sans possibilité de contact avec l\u2019exté- r ieur, en compagnie d \u2019un homme qu\u2019elle connaît peu.Il s\u2019appelle Gabriel.Il est malade.Il peine à communiquer par la parole et veut mettre fin à ses jours.Elle va essayer de l\u2019en dissuader.C\u2019est le contrat qui les unit.Le caractère un peu convenu de la finale tranche avec le reste de ce récit qui rapproche avec élégance et raf finement deux solitudes pour mieux en ausculter les racines, les angoisses qu\u2019elles ont fait naître, mais surtout pour mettre en lumière ces vies que l\u2019absence de l\u2019autre finit un peu par éteindre.Se détruire et se trouver Ça s\u2019allume vite.Ça commence for t, cru, de manière éclatante, avec une plume singulière qui ne peut que transpercer le lecteur en racontant la vie d\u2019Émilie, jeune fille à la dérive, en quête d\u2019elle-même et qui va chercher le sens d\u2019une condition qu\u2019elle peine à maîtriser, dans les marges et les extrêmes.Il y a de la violence dans le sexe, dans la facilité avec laquelle elle s\u2019ignore et se perd pour être sûre de ne pas trop se voir.Émilie a Une irrésistible envie de fuir (Éditions David), en somme, mais cela ne va l\u2019amener nulle part.Jeune auteure à l\u2019écriture vive et limpide, Catherine Belle- mare signe ici un premier roman qui change de ton en cours de route et se perd un peu en chemin, mais qui arrive malgré tout, dans ses premières pages, à poser un regard percutant sur cette jeunesse aux repères troublés.Cette jeunesse qui cherche des réponses simples à la complexité de leur mal-être dans les échanges de fluides corporels, dans l\u2019alcool, dans les interdits et surtout dans toutes ces impasses que l\u2019aveuglement volontaire fait par fois prendre pour des issues de secours.Les sentiments s\u2019y expriment dans la douleur, l\u2019amour est toujours problématique, faute d\u2019avoir été découver t.L\u2019attachement est meur tri, marqué aussi par cette grand- mère à l\u2019hôpital qui s\u2019en va, mais également par ce rapport étrange aux hommes qu\u2019une Anna va permettre à Émilie de s\u2019expliquer.Salement humain, le récit parle de ceux qui s\u2019infligent le pire dans l\u2019espoir d\u2019aller un peu mieux, et il le fait en étant au final plutôt bien et sans trop de mal.Le Devoir JE NE SUIS PAS DE CEUX QUI ONT UN GRAND GÉNIE ?Sévryna Lupien Stanké Montréal, 2017, 180 pages ZONES DE PROXIMITÉ ?1/2 Nicole Vachon XYZ éditeur Montréal, 2017, 184 pages UNE IRRÉSISTIBLE ENVIE DE FUIR ?1/2 Catherine Bellemare Éditions David Ottawa, 2017, 238 pages Le bal des jeunes premières Entre vieillesse, folie et perdition, trois auteures font une entrée remarquée sur la scène littéraire avec un premier roman P A L M A R È S AUTEUR/ÉDITEUR CLASSEMENT PRÉCÉDENT/ NB DE SEMAINE(S) RANG 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Romans québécois La femme qui fuit Anaïs Barbeau-Lavalette/Marchand de feuilles 1/19 Rue des Remparts Micheline Lachance/Québec Amérique \u2013/1 L\u2019Autre Reflet Patrick Senécal/Alire 2/14 Le club des joyeuses divorcées Evelyne Gauthier/Guy Saint-Jean 3/3 L\u2019année sans été \u2022 Tome 1 Les fiançailles au.Julie Lemieux/Hurtubise 4/2 Quand l\u2019amour change d\u2019adresse Johanne Pronovost/Mortagne 6/3 Conversations avec un enfant curieux Michel Tremblay/Leméac 5/13 Marée montante Charles Quimper/Alto \u2013/1 L\u2019amour au temps d\u2019une guerre \u2022 Tome 3 1945.Louise Tremblay-D\u2019Essiambre/Guy Saint-Jean 8/6 Seulement toi Sara Agnès L./ADA \u2013/1 Romans étrangers Le saut de l\u2019ange Lisa Gardner/Albin Michel 1/4 Le cas Malaussène \u2022 Tome 1 Ils m\u2019ont menti Daniel Pennac/Gallimard 2/3 Haute tension Richard Castle/City \u2013/1 Le Women\u2019s murder club \u2022 Tome 14 14e péché.James Patterson|Maxine Paetro/Lattès 3/4 Jeux de miroirs Eugen-Ovidiu Chirovici/Les escales 8/2 La chimiste Stephenie Meyer/Lattès \u2013/1 Landon \u2022 Tome 2 Le choix Anna Todd/Homme 5/2 Délires mortels Kathy Reichs/Robert Laffont 9/17 L\u2019immeuble Christodora Tim Murphy/Plon 6/2 Tu verras, les âmes se retrouvent toujours.Sabrina Philippe/Édito \u2013/1 Essais québécois En as-tu vraiment besoin?Pierre-Yves McSween/Guy Saint-Jean 1/16 Camarade, ferme ton poste Bernard Émond/Lux 2/4 Le nouveau régime.Essais sur les enjeux.Mathieu Bock-Côté/Boréal 3/3 Les yeux tristes de mon camion Serge Bouchard/Boréal 4/14 Le code Québec J.-M.Léger | J.Nantel | P.Duhamel/Homme 5/19 Le témoin Lino Zambito/Homme 8/13 Un présent infini Rafaële Germain/Atelier 10 6/11 Et si la beauté rendait heureux François Cardinal | Pierre Thibault/La Presse 9/16 Le centre du monde Emmanuelle Walter/Lux \u2013/1 Politiques de l\u2019extrême centre Alain Deneault/Lux \u2013/1 Essais étrangers Après le capitalisme.Essai d\u2019écologie politique Pierre Madelin/Écosociété 4/3 Guide des égarés Jean d\u2019Ormesson/Gallimard 3/13 Sapiens.Une brève histoire de l\u2019humanité Yuval Noah Harari/Albin Michel 1/51 Qui gouverne le monde?L\u2019état du monde 2017 Collectif/Découverte \u2013/1 La pensée féministe noire Patricia Hill Collins/Remue-ménage \u2013/1 De l\u2019âme François Cheng/Albin Michel 8/10 Rassemblement.Pluralité, performativité et.Judith P.Butler/Fayard \u2013/1 La plénitude du vide Xuan Thuan Trinh/Albin Michel 9/2 Le terrorisme expliqué à nos enfants Tahar Ben Jelloun/Seuil \u2013/1 Environnement.Les années optimistes David R.Boyd/Multimondes \u2013/1 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Du 30 janvier au 5 février 2017 La BTLF (Société de gestion de la Banque de titres de langue française) est propriétaire du système d\u2019information et d\u2019analyse Gaspard sur les ventes de livres français au Canada.Ce palmarès est extrait de Gaspard et est constitué des relevés de caisse de 260 points de vente.La BTLF reçoit un soutien financier de Patrimoine canadien pour le projet Gaspard.© BTLF, toute reproduction totale ou partielle est interdite.STANKÉ Sévryna Lupien FRANÇOIS COUTURE Nicole Vachon SYLVAIN PERRIER Catherine Bellemare Est-ce que j\u2019ai une marque sur le front qui annonce ma disposition à tendre l\u2019autre joue ?C\u2019est, en tout cas, le rôle que j\u2019ai joué avec mon frère.Depuis l\u2019enfance.Extrait de Le palais de la fatigue « » DANIELLE LAURIN L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 1 E T D I M A N C H E 1 2 F É V R I E R 2 0 1 7 L I T T É R A T U R E F 4 D O M I N I C T A R D I F S imple question de perspective.Le malheur, à distance adéquate, se révèle par fois une précieuse source d\u2019hila- r i té , sur tout s i ceux qu\u2019 i l prend en grippe ont la politesse de l\u2019embrasser avec énervement et sarcasme.Est-ce que Kim accueillera avec sérénité la masse logée dans son sein droit ?Fera-t-elle preuve d\u2019une noble résilience devant le couple que forment son ex, qui l\u2019a laissée en apprenant son cancer, et Deb, sa meilleure amie, « la plus salope d\u2019entre les salopes» ?Respirera- t-elle d\u2019aise en la voyant promener son ancien chien, ce husky auquel elle a offert tant de soins?Bien sûr que non ! Peu im- por te ce que l\u2019époque claironne, « elle ne se laissera pas entraîner dans la mer d\u2019ondes positives qui submerge les participantes à ces activités de collecte de fonds malhonnêtes.Elle n\u2019entonnera pas de fucking chanson sirupeuse au message optimiste », écrit Megan Gail Coles dans Traction intégrale pour célibataire, la nouvelle la plus tragique et la plus drôle de son premier livre traduit en français, Les habitudes alimentaires des mal-aimés, deuxième ti tre d \u2019une col lect ion que consacre Marchand de feuilles à des auteurs des provinces de l\u2019Atlantique.Souvent t i r a i l l és en t r e Terre-Neuve et un ailleurs ne r empl i ssan t pas ses pr o - messes, ils vivent comme exilés d\u2019eux-mêmes, bouffent ce qui leur tombe sous la main ou se gavent de plats les ramenant à un passé plus doux.Cer tains arrivent de loin, et se demandent comment les Canadiens peuvent empiffrer autant de poulet frit indigeste et de beignes trop sucrés.Une mère devrait aimer inconditionnellement son enfant et ne par vient pour tant qu\u2019à le détester.Dans son infinie tendresse de grand-mère, Hazel râle sans cesse devant les choix de vie de ses petits- enfants, mais accourt vers le téléphone lorsqu\u2019ils daignent téléphoner.Fantastique gâchis Grosse claque au visage du sort qui s\u2019acharne toujours sur les mêmes victimes, Les habitudes alimentaires des mal-ai- més forge dans le désespoir pur une forme de comédie comme la littérature québécoise en imagine trop peu.Megan Gail Coles sait encapsuler en une seule phrase l\u2019état d\u2019esprit de ses personnages à la dérive.Elle joue sagacement avec les niveaux de langue en conjuguant l\u2019élégance de formules soigneusement ouvragées et la fougue d\u2019une langue oralisante, périlleux alliage que la traduction de Sophie Coupal restitue dans toute sa densité, sans compromis ni fausse note.La représentation d\u2019une certaine diversité culturelle et e thn ique préva lan t dans quelques nouvelles pourrait par ailleurs être érigée en modèle.Loin de toute forme de rectitude politique javellisante, l \u2019 éc r i va ine nomme dans t o u t e l e u r complexi té l e s p a r a - doxes du regard que posent sur le monde des personnages homosexuels o u i m m i - grants, en refusant de les i d é a l i s e r , mais en refusant aussi de les réduire à cet élément.Alors qu\u2019un discours de plus en plus omniprésent répète béatement qu\u2019il n\u2019y a pas dans la vie d\u2019erreurs, seulement des occasions de s\u2019améliorer et d\u2019apprendre, Les habitudes alimentaires des mal-aimés fait œuvre de résistance en racontant le quotidien de ceux qui ont abouti dans un cul-de-sac à force de négligence, de ceux qui n\u2019auraient jamais dû accepter de faire ce voyage en Asie ou de celles qui finiront sans doute leurs jours avec ce con de mari, en toute connaissance de cause.Sourire aux lèvres, contemplons avec eux ce fantastique gâchis.Collaborateur Le Devoir LES HABITUDES ALIMENTAIRES DES MAL-AIMÉS ?Megan Gail Coles Traduit par Sophie Coupal Marchand de feuilles Montréal, 2017, 262 pages FICTION CANADIENNE En manger toute une La Terre-Neuvienne Megan Gail Coles célèbre le fantastique gâchis des existences malheureuses M A R I E F R A D E T T E T héophraste, un vieux journaliste poète et observateur, a construit une volière tout au bout de son jardin.« Avec vue sur tous les horizons et air pur à volonté », ce sont mille oiseaux qui vont de par le monde et reviennent y loger pour partager avec le vieil homme les nouvelles entendues pendant leur périple.Mais ce que rapportent l\u2019ara blanc, le perroquet vert printemps et autres volatiles n\u2019est pas très reluisant.« La forêt a encore éternué ! Boum boum ! Les armes ont encore parlé\u2026 Et la mer a encore noyé et la fa im a encore a f famé .» Jusqu\u2019au jour où arrive un colibri, cet oiseau si petit qu\u2019il « peut se glisser dans n\u2019importe quel cœur de fleur [\u2026] entrer par le trou d\u2019une serrure pour saisir le plus minuscule des murmures ».Cette toute nouvelle perspective prometteuse porte un baume sur la haine et les horreurs.C\u2019est toujours avec beaucoup de poés ie qu \u2019A la in Serres, auteur, éditeur \u2014 on lui doit d\u2019ailleurs la création des éditions Rue du monde en 1996 \u2014, raconte le monde aux enfants, aux adolescents.Sa vision très inclusive fait de ses œuvres des ouvrages qui ouvrent à la discussion et à la tolérance.Bonnes nouvelles du monde, c\u2019est un regard porté sur le bon et le mauvais côté des choses, mais surtout sur cette lumière qui par vient à percer le brouillard.La délicatesse des mots choisis, le charme des métaphores, la sagesse et la bonté du personnage du vieux journaliste sont saisissants de justesse.On voyage avec le colibri, ce rapporteur de « nouvelles qui rendraient le cœur joyeux au plus triste des ar tichauts », pour mieux saisir le côté sensible de l\u2019humanité.Et toute cette histoire est accompagnée, auréolée des illustrations lumineuses de Nathalie Novi.Son style à la fois réaliste et onirique nous transpor te dans un univers intemporel e t ouver t sur l e monde.D\u2019ailleurs, derrière chaque illustration, des mots venus de partout se laissent deviner.Réalisées sur des pages de journaux, les peintures invitent à découvrir les mots des autres.Comme une envie de partager la beauté De toutes les belles histoires rapportées par le colibri, une reste particulièrement touchante.Celle de ces deux championnes de natation, Yusra et Sarah Mardini \u2014 à qui l\u2019ouvrage est d\u2019ailleurs dédié \u2014 qui ont dû fuir la Syrie comme bien d\u2019autres réfugiés dans l\u2019espoir de trouver une terre accueillante.Le minuscule oiseau rapporte ainsi au journaliste qu\u2019il les a vues « sauter à l\u2019eau depuis leur pauvre bateau perdu en mer.Il coulait sous le poids de tous ceux qui s\u2019y entassaient.Elles ont nagé, nagé pendant des kilomètres en tirant le bateau derrière elles comme un morceau de leur pays perdu.Quand elles ont atteint la côte, tout le monde s\u2019est serré dans leurs quatre bras mouillés ».L\u2019Allemagne a par la suite accueilli les sœurs, et Yusra a d\u2019ailleurs pu participer aux Jeux olympiques de Rio en août 2016.Au cœur de ce récit, le colibri devient le témoin de tous ces instants d\u2019éternité, l\u2019œil bien ouver t posé sur ces réconfortantes anecdotes qui ne n o u s s o n t q u e r a r e m e n t contées.Sans tomber dans le sentimentalisme, il faut dire q u e c \u2019 e s t l \u2019 â m e r e m p l i e d\u2019espérance qu\u2019on ressort de cette lecture, porté par le désir de partager de la beauté, de la poésie, mille et une douceurs parce que, comme le dit Théophraste, « il y a de bonnes nouvelles du monde à par ta- ger.Et de très bonnes nouvelles à espérer ».Collaboratrice Le Devoir BONNES NOUVELLES DU MONDE ?Alain Serres Rue du monde Paris, 2017, 30 pages JEUNESSE La poésie comme remède à l\u2019intolérance Dans un album lumineux, Alain Serres laisse la beauté de l\u2019humanité transpercer les dérives du présent LOUIS POWER THE TELEGRAM Avec Les habitudes alimentaires des mal-aimés, la Terre-Neuvienne Megan Gail Coles fait émerger du désespoir pur une forme de comédie comme la littérature québécoise en imagine trop peu.LA VITRINE FICTION QUÉBÉCOISE DOLCE VITA ?Juan Joseph Ollu Annika Parrance éditeur Montréal, 2016, 444 pages «Quel ennui aussi que de croire que, pour certains, la souffrance, l\u2019attente, le désir et la tourmente des sentiments ne représentaient rien d\u2019autre qu\u2019un cliché à fuir », écrit le Montréa- lais Juan Joseph Ollu dans un premier roman ne craignant pas, lui, de scruter sous tous leurs angles la souffrance, l\u2019attente, le désir et la tourmente des sentiments.Dragueur impénitent au cœur d\u2019un Paris déroulant devant lui un tapis rouge de filles et de libations, l\u2019hédoniste Maximilien se découvre à 18 ans une identité sexuelle moins rigide qu\u2019il le croyait, ainsi qu\u2019une fascination pour son prof Adrien, 26 ans.L\u2019auteur du recueil de nouvelles Un balcon à Cannes (2012) prend ainsi salutairement le contre-pied du récit typique du gai-ayant-toujours-su-qu\u2019il-préférait-les-garçons.À l\u2019aide d\u2019une langue tantôt alambiquée, tantôt joliment surannée, cette variation homosexuelle autour d\u2019une éducation sentimentale autrement très traditionnelle célèbre avec fougue l\u2019universel jusqu\u2019au-boutisme d\u2019une jeunesse découvrant qu\u2019il fait souvent mal d\u2019aimer.Dominic Tardif FICTION ISLANDAISE HEIMSKA LA STUPIDITÉ ?Eiríkur Örn Norddahl Métailié Paris, 2017, 160 pages Alors qu\u2019Illska (« Le Mal ») était une monumentale histoire de triangle amoureux tourmenté sur fond d\u2019Holocauste juif et de montée de l\u2019extrême droite dans les pays du nord de l\u2019Europe, le deuxième roman de l\u2019Islandais Eiríkur Örn Norddahl, Heimska.La stupidité, arpente surtout le territoire de l\u2019intime.Dans un monde dystopique où « l\u2019atmosphère est saturée de transparence et la vie privée a été sacrifiée à des fins de sécurité et de distraction », Aki et Lenita, deux romanciers islandais dans la trentaine, se livrent après leur séparation à une guerre sans merci par webcam et « revanche pornographique » interposées.Dans une ambiance de terrorisme numérique, de plagiat littéraire et tyrannie des réseaux sociaux, il s\u2019agit d\u2019un court roman agité et un peu cynique, lesté de quelques longueurs, à travers lequel Norddahl vilipende le bruit le fond assourdissant de notre époque malade de narcissisme et de transparence.Christian Desmeules RUE DU MONDE La forêt a encore éternué ! Boum boum ! Les armes ont encore parlé\u2026 Et la mer a encore noyé et la faim a encore affamé.Extrait de Bonnes nouvelles du monde « » L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 1 E T D I M A N C H E 1 2 F É V R I E R 2 0 1 7 L I V R E S F 5 A N D R É J O S E PH M A I L L É LA LOI DES CONTRAIRES N O U V E L L E É D I T I O N Les deux tomes sont vendus dans un coffret : 89,95 $ \u2022 1232 pages En librairie \u2022 CARTE BLANCHE CORPUS ÉNANTIOLOGIQUE DE LA CONCEPTION DU MONDE ET DE LA RÉFLEXION HUMAINE I - LA BÊTE NOIRE DE LA PHILOSOPHIE (HISTORIQUE) II - LES INÉDITS (MANIFESTE DE LA NATURE) I l y a deux ans, à cette époque de l\u2019année, je lisais la passionnante anthologie des récits de premières rencontres entre civilisation blanche et monde amérindien présentée par Marie-Hélène Fraïssé.Peu après, les Patriots remportaient dramatiquement le Superbowl dans les dernières secondes du match.Cette année, je me suis régalé du Piéton du Grand Nord, célèbre chronique de la «première traversée de la toundra canadienne (1769-1772)» rédigée par un grand commis de la Compagnie de la Baie d\u2019Hudson, Samuel Hearne, et éd i tée par Mar ie -Hé lène Fraïssé.Peu après, les Patriots remportaient dramatiquement le Superbowl sur le dernier jeu du match.Vive la constance! Pas facile, après cette apothéose de drame spor tif, de prouesses épiques, de légende en train de s\u2019écrire, d\u2019histoire en direct, de cuisses légères et de fastes civilisationnels et techniques à nous rendre tous gagas, pas facile, dis-je, de revenir à cette bonne vieille baie d\u2019Hudson du XVIIIe siècle qui ne connaît pas encore le touriste monté sur chenillettes et l\u2019égoportrait avec ours polaire sous les aurores boréales.On n\u2019y trouve alors qu\u2019un poste de traite de fourrures et un fort, établis à l\u2019embouchure de la rivière baptisée Churchill par l\u2019occupant anglais de cet immense territoire, la Terre de Ruper t, alors sous la coupe d\u2019un puissant monopole.Les eaux bleues de l\u2019estuaire grouillent de bélugas presque aussi nombreux que les asticots sur une viande avariée.Quelque part au nord et à l\u2019ouest s\u2019étendent les rudes forêts, les innombrables lacs et rivières, et encore plus loin, les Barren Lands, la terre sans arbres.Le passage du Nord-Ouest n\u2019est encore qu\u2019une supposition.Passage du Nord-Ouest Le mandat confié au jeune explorateur de 26 ans précise les objectifs de son «voyage par voie de terre au nord de Churchill » : «Accroître le commerce, découvrir un passage au nord- ouest et localiser des mines de cuivre.» Qui dit cuivre dit peut- être or, les deux métaux jaunes étant souvent confondus par les informateurs indiens, sinon par les chroniqueurs de la Découverte eux-mêmes.De son aventure aux confins de la mer Arctique, Hearne rapportera « quelques morceaux verdâtres de minerai de cuivre » ramassés sur les berges d\u2019une rivière dont le toponyme a conservé la trace de cette ancienne obsession : Coppermine.Quant au commerce, celui des pelleteries est déjà florissant, avec les Cris et ceux que Hearne appelle les «Indiens du Nord » (les Chipewyans, au- jourd\u2019hui Dene).«\u2026 les chasseurs amérindiens», remarque Fraïssé dans son ample, érudite et captivante présentation, «devenus dépendants de la marchandise de troc européenne (couteaux, haches, chaudrons, farine, tabac, armes à feu, couvertures\u2026), abandonnaient une partie de leurs chasses traditionnelles de subsistance pour se consacrer à la recherche des fourrures, celle du castor en priorité».Sur les ef fets de la dépendance créée par un tel modèle économique, Hearne, à la fois éclaireur d\u2019un Empire exploiteur et simple rouage de la machine, se montre lucide: «Il est [\u2026] du devoir de chacun des serviteurs de la Compagnie d\u2019encourager l\u2019esprit d\u2019industrie parmi les Indiens [\u2026].Ce devoir, je puis le dire, a fait constamment le sujet de toute mon attention; mais je suis obligé en même temps de déclarer que les pauvres Indiens ne retirent aucun bénéfice réel de ce commerce, étant prouvé, par le fait (sic), que ceux d\u2019entre eux qui n\u2019ont aucun rap- por t avec les factoreries sont aussi les plus heureux.» Aussi tard qu\u2019en 1929, l\u2019ethnologue Birket-Smith observe, plus brutalement, à propos des Inuits du Caribou, voisins des Dene: «Il n\u2019est pas rare qu\u2019un homme meure de faim au milieu de peaux de renard d\u2019une valeur de cinq cents dollars.» Mais br e f , à l \u2019 oues t , l a concurrence des Français qui pénètrent par les Grands Lacs et la rivière des Outaouais se fait sentir, les ballots de fourrures prennent un peu trop souvent la route de Montréal.L\u2019expansion de l\u2019Empire britannique du castor passe logiquement par l\u2019immense bassin versant dont les eaux coulent en direction de l\u2019Arctique.L\u2019œil du naturaliste Un peu comme les Jésuites qui furent, par défaut, les meilleurs anthropologues du Nouveau Monde, Samuel Hearne, avec son œil de naturaliste, ses notes de terrain et sa minutieuse relation d\u2019un voyage entrepris pour la première fois par un Occidental, a légué un document ethnographique de toute première importance.Au moment où fleurissait en Europe un mythe du bon sauvage ayant son origine dans les premiers contacts avec les nations autochtones des Amériques, les impitoyables obser vations consignées par Hearne pendant ses tribulations dans les «terres stériles» du Grand Nord se préparaient à jeter une douche froide sur la célébration, au- jourd\u2019hui plus vivace que jamais, du sauvage dans toute sa splendeur rousseauiste.Naturellement écolo, l\u2019Indien ?La vie des Chipewyans qui accompagnent Hearne vers la mer de glace oscille sans cesse entre la piqûre de la faim et le massacre sans retenue.Lorsque se pointent les caribous, les chasseurs tuent autant qu\u2019ils peuvent, quitte à prélever graisse, moelle et langue avant d\u2019abandonner la carcasse aux corbeaux.À l\u2019Anglais qui désapprouve, ils répondent « que [c\u2019est] très bien de tuer du gibier tant qu\u2019on en trouv[e], car l\u2019on n\u2019en rencontr[e] pas toujours.» Vieillards, malades et blessés sont abandonnés dès qu\u2019ils deviennent incapables de suivre l\u2019incessant train nomade.Le quotidien des femmes est une forme d\u2019esclavage et elles sont traitées comme du bétail.Mais ce n\u2019est rien encore à côté du sor t que ces Indiens du Nord réservent à leur ennemi atavique, l\u2019Inuit.Lévi-Strauss avait sans doute raison de dire, de « l\u2019état de nature » tel qu\u2019idéalisé par Rousseau, qu\u2019il est « un état qui n\u2019existe plus, qui peut-être n\u2019a point existé».Lorsque, au terme d\u2019une éprouvante pérégrination de 2500 k i lomètr es , Samue l Hearne atteint la mer, il la trouve couverte d\u2019une épaisse banquise en juillet, donc impropre à la navigation et au commerce.Il avait 250 ans d\u2019avance : on y verra, sous peu, des superpétroliers.LE PIÉTON DU GRAND NORD ?Samuel Hearne Éditions Payot Paris, 2016, 280 pages RÉCIT Les bons, les brutes et le négociant Le piéton du Grand Nord raconte l\u2019exploration de la toundra et le contact avec ses premiers habitants C H R I S T I A N D E S M E U L E S S eule écrivaine à figurer en 2016 dans la liste des 100 personnalités les plus influentes du magazine Time (avec l\u2019Américain Ta-Nehisi Coates), Elena Ferrante n\u2019a toujours pas révélé son identité, malgré quelques coups portés au bouclier de son anonymat.Auteure d\u2019une dizaine de romans (Les jours de mon abandon, Poupée volée), l\u2019écrivaine italienne est bien plus qu\u2019un phénomène d\u2019édition.Celle qui fuit et celle qui reste, le 3e volet de L\u2019amie prodigieuse, la fascinante tétralogie d\u2019Elena Ferrante devenue un véritable phénomène mondial ( p u b l i é d a n s 4 2 pays), se déroule cette fois de 1968 à 1976, période de grands bouleversements sociaux en Occident.Dans ce double récit d\u2019apprentissage, on retrouve une fois encore Elena Greco, la narratrice devenue écrivaine, fille du portier de la mairie, et Raffaella Cerullo, dite Lina, fille de cordonnier, qui ont toutes deux grandi ensem- b le dans l e même quar tier pauvre de Naples.L\u2019amitié entre les deux jeunes femmes, mise à rude épreuve, a toujours été faite d\u2019amour et de haine.Destins de femmes Miroir de toutes les failles de la narratrice, Lina a toujours été la plus belle, la plus intelligente, la plus passionnée.À la fois plus libre et esclave de ses passions.Souvenons-nous : à la fin du tome II, Le nouveau nom, tout juste diplômée de l\u2019École normale de Pise, Elena était sur le point d\u2019épouser un jeune prof issu d\u2019une famille d\u2019universitaires bourgeois de Gênes \u2014 dont la mère a chaperonné la publication du premier roman de la jeune femme.Elle va tenter cahin-caha de se frayer un chemin au sein de l\u2019intelligentsia du nord de l\u2019Italie, tout en faisant de son mieux pour devenir une mère exemplaire, une épouse parfaite, une sainte.Naples pourtant semble ne jamais vouloir changer.« Les gens mouraient de l\u2019incurie, de la corruption et des abus.Et pourtant, à chaque élection, ils soutenaient avec enthousiasme les hommes politiques qui rendaient leur vie insupportable.» Mais en cette fin des années soixante, dif férents mouvements sociaux commencent à ébranler sans retour la société italienne.Les luttes syndicales et les revendications des mouvements de la gauche se transforment par fois en lutte armée \u2014 premières salves d\u2019actes de terrorisme qui vont ensanglanter la décennie.Une réalité à laquelle font aussi écho les vicissitudes du couple, dopées par les mouvements d\u2019émancipation des femmes dans cette Italie ultracon- servatrice de l\u2019après- guerre.À cet égard, les trajectoires des deux protagonistes se rejoignent et semblent exemplaires.Tandis que Lina, jeune mère célibataire, est devenue ouvrière dans une usine de salaisons napolitaine, enfermée à Florence dans la « prison » d\u2019un mariage sans éclat ni passion où son rôle de mère ne la comble pas autant qu\u2019on le lui avait promis, Elena fomente sa propre révolte.Éloge de la fuite Aux prises avec la culpabilité d\u2019avoir abandonné son amie, délaissé sa famille, tourné le dos à Naples et de faillir à son devoir de mère et d\u2019épouse, Elena a l\u2019impression lourde d\u2019être «celle qui fuit ».Et puis le monde change.Et les promesses de lendemains qui chantent finiront par se voiler elles aussi.« J\u2019avais décampé, dira-t-elle lucidement.Mais seulement pour découvrir, dans les décennies suivantes, que je m\u2019étais trompée, et qu\u2019en réalité nous étions prises dans une chaîne dont les anneaux étaient de plus en plus grands: le quartier renvoyait à la ville, la ville à l\u2019Italie, l\u2019Italie à l\u2019Europe, et l\u2019Europe à toute la planète.» Dans une atmosphère de guerre civile larvée et de combats corps à corps menés jusque dans l\u2019intimité des couples, alors que l\u2019amour et la sexualité sont à réinventer, Celle qui fuit et celle qui reste prend aussi les couleurs vives d\u2019un roman féministe et social.Fidèle à sa narration méditative et haletante, Elena Fer- rante réussit encore une fois à captiver en nous exposant le destin de ces deux femmes, réalisant le délicat tour de force de mêler en un même souffle l\u2019intime et le politique.À suivre, encore.Collaborateur Le Devoir CELLE QUI FUIT ET CELLE QUI RESTE L\u2019AMIE PRODIGIEUSE, TOME III ?Elena Ferrante Traduit de l\u2019italien par Elsa Damien Gallimard Paris, 2017, 480 pages FICTION ITALIENNE L\u2019Italie à cor et à cri d\u2019Elena Ferrante Le troisième volet de L\u2019amie prodigieuse a les couleurs vives d\u2019un roman féministe et social LOUIS HAMELIN JACQUES NADEAU LE DEVOIR Le voyage du jeune explorateur Samuel Hearne l\u2019a mené du nord de Churchill jusqu\u2019aux confins de la mer Arctique.MATTIA LUIGI NAPPI CREATIVE COMMONS Pour la narratrice de Celle qui fuit et celle qui reste, Naples semble ne jamais vouloir changer.FICTION FRANÇAISE PREMIÈRES NEIGES SUR PONDICHÉRY ?Hubert Haddad Zulma Paris, 2017, 179 pages.L\u2019Inde, profond mystère ! C\u2019est le leitmotiv de Premières neiges sur Pondichéry d\u2019Hubert Haddad.Le prolifique auteur raconte le sud-continent indien, de Pondichéry à la côte de Malabar, réputée pour sa diversité humaine.Le mythique royaume juif de Cranganore y a vu le jour.Un de ses descendants retrace l\u2019histoire à Hochéa.Ce musicien juif israélien, pacifique, laïque et non pratiquant honnit la situation guerrière d\u2019Israël : il n\u2019y reviendra pas.En quête d\u2019une terre d\u2019exil, il s\u2019interroge sur cette côte indienne.Que reste-t-il de l\u2019extrême tolérance envers les communautés qui y ont afflué?Des ravages militaires ou racistes l\u2019ont durement affectée.Ici comme ailleurs, les colonisateurs, au nom de leur religion \u2014 de l\u2019Inquisition catholique des Portugais aux idolâtries et intégrismes divers \u2014 s\u2019en sont pris au cosmopolitisme rayonnant.Nul paradis sur terre.Mais ce natif de Lodz au temps du nazisme veut reprendre le bâton du juif errant.Où peut aller un tel homme en quête de paix?Ni en Europe ni en Amérique ; en Inde du Sud, peut-être, où ni les bémols ni les couacs de l\u2019histoire n\u2019ont étouffé la douce musique de la liberté.Guylaine Massoutre Fidèle à sa narration méditative et haletante, Elena Ferrante réussit encore une fois à captiver L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 1 E T D I M A N C H E 1 2 F É V R I E R 2 0 1 7 ESSAIS F 6 M athieu Bock-Côté est souverainiste, pourfend le multiculturalisme et critique l\u2019islamisme, non sans préciser que c\u2019est «une bonne chose [\u2026] de permettre aux musulmans de vivre librement leur foi dans nos sociétés ».Il ne s\u2019oppose pas à l\u2019immigration, mais il en suggère une baisse des seuils, «pour les accorder à nos capacités réelles d\u2019intégration».Il n\u2019en faut pas plus pour que certains le qualifient de penseur réactionnaire et xénophobe, voire fasciste.Dans la tourmente des attentats de Québec, dont il s\u2019est dit horrifié et dégoûté le soir même sur Twitter, des commentateurs échauffés n\u2019ont pas hésité, dans un amalgame inepte, à affirmer que le discours identitaire de Bock-Côté nourrissait la haine.Il est vrai que le volubile essayiste n\u2019est pas un homme de gauche consensuel.Peut-on, pour autant, le considérer comme un penseur rétrograde et dangereux, attaché à la défense des vieilles injustices ?De quoi, au juste, Bock- Côté est-il le nom ?Le nouveau régime, son plus récent essai, fournit une éclatante réponse à cette question.Le réactionnaire, explique l\u2019essayiste, rejette totalement la modernité, qu\u2019il accuse de tous les maux.Le conservateur, pour sa part, croit plutôt « que la modernité bien pensée, civilisée par la mémoire et le sens de l\u2019enracinement, fait aussi partie de notre héritage».Même s\u2019il constate qu\u2019il y a, selon la formule de Freud, un «malaise dans la civilisation», il ne condamne pas radicalement le monde actuel au nom d\u2019un passé idéalisé, mais entend le «réparer», en s\u2019inspirant des ressources de la tradition.Bock-Côté, qui se réclame de ce conservatisme, est, au fond, le nom d\u2019une «modernité sceptique».Par son style éloquent et par son propos relevé, le sociologue, dans ce livre, pratique une philosophie d\u2019élite.Il faut donc, pour éviter les malentendus, bien définir les termes utilisés.La gauche à laquelle s\u2019en prend l\u2019essayiste n\u2019est pas la gauche socialiste tradition- ne l l e , ma is l a nouve l l e gauche multiculturaliste ou «diversitaire», celle qui a délaissé la classe ouvrière au profit des autres négligés de l\u2019histoire \u2014 les femmes, les minorités culturelles ou sexuelles \u2014 et qui considère l\u2019homme occidental comme «un individu fondamentalement aliéné» par ses préjugés culturels, qu\u2019il conviendrait de rééduquer.Émancipation et enracinement Cette gauche multiculturaliste rejette l\u2019idée d\u2019une identité nationale fondée sur l\u2019histoire, qualifie de xénophobes ceux qui affirment que les nouveaux arrivants doivent s\u2019intégrer cultu- rellement, et pas seulement juridiquement, à la société d\u2019accueil et remet même en question la division sexuée de l\u2019humanité (théorie du genre), sous prétexte qu\u2019elle réduirait la liberté de l\u2019être humain.Elle entend donc « décons- truire tout ce qui rappelle le monde ancien » pour chanter l\u2019individu libre de toutes entraves extérieures (nature et histoire) et livré à ses seuls désirs, jusqu\u2019à la mort choisie.La droite néolibérale, de ce point de vue, communie avec cette nouvelle gauche et ne trouve pas plus grâce aux yeux de Bock-Côté.Pour ce dernier, l\u2019être humain a besoin, au contraire, d\u2019ancrages, de « médiations civilisatrices », qui lui offrent des « ressources de sens » afin de guider sa vie.Ces repères, il les trouve en s\u2019inscrivant dans une culture, dans une langue, dans une histoire et dans une civilisation qui le précèdent et dont il doit se faire l\u2019héritier et le protecteur pour ne pas fonder son identité sur un vide symbolique qui le décharne en croyant le libérer.La thèse du sociologue n\u2019a rien de sulfureux.L\u2019humain, propose-t-elle, est un être d\u2019émancipation, certes, qui ne se laisse pas enfermer dans des déterminismes, mais il est aussi un être d\u2019enracinement, qui a besoin de limites pour ne pas se perdre.En ce sens, son attachement au cadre national et à une identité historique collective, ouverte à ceux qui viennent d\u2019ailleurs et qui souhaitent y participer en l\u2019embrassant sans se renier, n\u2019a rien de maladif, d\u2019aliénant ou d\u2019intolérant, mais constitue au contraire le fondement d\u2019une liberté incarnée.Sur un ton assuré mais respectueux, à la manière de son maître Raymond Aron, pourrait-on dire, Mathieu Bock-Côté mène un « combat intellectuel » contre une conception de l\u2019homme occidental en guerre contre son héritage.Il est dommage que ses adversaires ne trouvent, pour lui répliquer, que les tar tes à la crème d\u2019une pensée de gauche réflexe.LE NOUVEAU RÉGIME ESSAIS SUR LES ENJEUX DÉMOCRATIQUES ACTUELS ?Mathieu Bock-Côté Boréal Montréal, 2017, 328 pages Pour une modernité sceptique LOUIS CORNELLIER Dans une série d\u2019essais philosophiques au style relevé, Mathieu Bock-Côté dénonce un progressisme désincarné I S A B E L L E B O I S C L A I R R eposant sur le postulat selon lequel « l\u2019oppression des femmes et l\u2019oppression de la nature sont les manifestations entremêlées du même cadre culturel oppressif », l\u2019écoféminisme articule la convergence du féminisme, de l\u2019écologie et du pacifisme.Le mot d\u2019ordre, « Reclaim», suggère la réappropriation de la terre, sa revendication.Pour faire connaître les principes qui animent le mouvement et le type d\u2019actions auquel il a donné lieu, Emilie Hache, philosophe, auteure en 2011 de Ce à quoi nous tenons.Propositions pour une écologie pragmatique (La Découverte), rassemble quelques textes fondateurs.Activistes de la base, les écoféministes ne visent pas «à prendre le pouvoir mais à se débarrasser du type de pouvoir de ceux qui sont au pouvoir », et cherchent à proposer d\u2019autres formes d\u2019organisation sociale et d\u2019interaction avec la nature.Les exemples d\u2019actions sont nombreux, du mouvement Chipko en Inde, composé de femmes qui, dans les années 1970, ont fait reculer des projets d\u2019abattage des arbres en se rendant dans la forêt et en déclarant qu\u2019elles allaient étreindre les arbres pour éviter qu\u2019ils soient coupés, jusqu\u2019à la Women\u2019s Pentagon Action, tenue à Washington en novembre 1980.Celle-ci condamnait tout à la fois le militarisme, le colonialisme, la mauvaise gestion des déchets toxiques et la violence sexuelle, ce qui illustre bien la largeur de l\u2019étendard porté par ces femmes.Est également évoquée l\u2019expérience de communautés lesbiennes qui, au cours des années 1970, ont acquis des centaines d\u2019hectares pour s\u2019y établir, voulant « extraire la terre de la production et de la reproduction capitaliste patriarcale ».L\u2019Oregon Woman\u2019s Land est encore actif à ce jour, réalisant ainsi une utopie féministe.Articulations et tensions L\u2019écoféminisme est multiple, il n\u2019est pas sans tension : cette pensée est appropriée aussi bien depuis des approches matérialistes que d\u2019autres d\u2019inspiration spiritualiste.Les deux courants expriment ainsi l\u2019opposition qui divise tout le féminisme, entre constructivistes et es- sentialistes.Il faut comprendre que l\u2019association femmes-nature relève ici bien davantage de la répartition des rôles traditionnels qui façonne ce souci environnemental particulier, ce qu\u2019illustre bien l\u2019histoire de Bachni Devi d\u2019Ad- wani, qui « mena une résistance contre son propre mari qui avait obtenu un contrat local pour abattre la forêt » d\u2019où elle tirait subsistance pour la famille.Par ailleurs, comme les « entreprises polluantes s\u2019installent là où le foncier est peu élevé, [\u2026] loin des populations blanches favorisées », l\u2019écoféminisme est nécessairement intersectionnel.Il concerne aussi les populations natives américaines : une autochtone rappelle que la « pollution est étrangère à [leur] culture.Il n\u2019existe pas même de mot pour dire dioxine en navajo ».Actualité de l\u2019écoféminisme Pourquoi éditer ces textes aujourd\u2019hui ?Parce que « les ressemblances entre la situation dans laquelle l\u2019écoféminisme a émergé et la nôtre sont frappantes », notamment la menace de la possible destruction de la Terre par l\u2019accélération du dérèglement climatique.Ce livre veut ainsi redonner aux écoféministes un peu de lumière, éclipsées qu\u2019elles sont souvent par divers technocrates.Car «aux enjeux abstraits des groupes nationaux, les femmes ont préféré les questions environnementales issues de leur expérience immédiate et concrète».Le mouvement féministe rencontre ici « la tradition anarchiste de l\u2019action directe radicale et de la désobéissance civile, refusant de respecter la logique du système des \u201ccanaux appropriés\u201d».Souvent qualifié d\u2019irréaliste, l\u2019écoféminisme a été moqué.Mais qui niera qu\u2019il n\u2019a pas influencé les grandes organisations internationales œuvrant pour plus de justice, d\u2019équité et de paix?Collaboratrice Le Devoir RECLAIM ?1/2 Emilie Hache Traduit de l\u2019anglais par Émilie Notéris Éditions Cambourakis Paris, 2016, 412 pages PENSÉE CRITIQUE Anthologie d\u2019une revendication Emilie Hache replonge dans les textes au fondement de l\u2019écoféminisme ILLUSTRATION TIFFET D A V E N O Ë L On apprend davantage de ses échecs que de ses succès.Le théoricien prussien Carl von Clausewitz peut en témoigner.L\u2019auteur du célèbre Vom Kriege (De la guerre) n\u2019a connu que des défaites sur les champs de bataille de l\u2019épopée napoléonienne.Dans Clausewitz, l\u2019historien Bruno Colson reconstitue l\u2019apprentissage à la dure de ce philosophe d\u2019état-major pour qui «la guerre est la continuation de la politique par d\u2019autres moyens».Né en 1780, Clausewitz tombe dans la marmite militaire dès son jeune âge.Il a douze ans lorsqu\u2019il prend part à l\u2019invasion de la France révolutionnaire au sein de l\u2019armée prussienne qui incendie la ville de Mayence au passage.« Ma voix d\u2019enfant se mêla aux cris de joie qui s\u2019élevaient de cette troupe brutale de soldats », écrit-il.Le philanthropisme des Lumières qui incite les généraux à éviter les bains de sang et les destructions inutiles est sur le point de s\u2019éteindre.En 1806, la Prusse est écrasée par Napoléon au terme d\u2019une blitzkrieg à la française.Le traumatisme amène Clausewitz à rédiger les premières pages de ce qui deviendra De la guerre.«L\u2019écriture dut remplir une fonction cathartique, voire expiatoire», avance Bruno Colson.Ne pouvant supporter la vassalisation de sa patrie, le jeune officier passe à l\u2019Est pour entrer au service de la Russie à temps pour la campagne décisive de 1812.La barrière de la langue le confine toutefois au rang d\u2019observateur et de conseiller.Il y prône la guerre de masse et la militarisation des civils.Œuvre posthume D\u2019un abord froid, Clausewitz est plus chaleureux avec sa femme Marie von Brühl, qui édite De la guerre après la mort de son mari, emporté par le choléra en 1831.« Marie allait lui assurer une deuxième vie et ouvrir la voie à sa célébrité », écrit le biographe.L\u2019influence de cette première lectrice permet de purger l\u2019œu- vre du théoricien «de toute cette exaltation emphatique des vertus guerrières masculines qui existaient à l\u2019époque et rebuteraient le lecteur d\u2019aujourd\u2019hui».Publié dans une Europe pacifiée, De la guerre prend son envol dans la foulée des victoires de la Prusse sur la France de Napoléon III, explique l\u2019historien britannique John Keegan, dont les textes viennent d\u2019être réunis dans une brique reprenant le titre du classique de Clausewitz.«Le monde entier s\u2019empara de l\u2019ouvrage, le lut, le traduisit, le comprit souvent mal, mais à par tir de ce moment, tous furent persuadés qu\u2019il renfermait l\u2019essence même du secret de la victoire.» Keegan ne partage pas l\u2019enthousiasme de Colson envers le « catéchisme » de Clausewitz, ce partisan de la guerre totale qu\u2019il dépeint en « père spirituel » de la Première Guerre mondiale.Le grand historien décédé il y a cinq ans se plaît à rappeler que le théoricien prussien fut le maître à penser d\u2019Hitler sur le plan stratégique.Il est d\u2019ailleurs cité dans le testament du Führer rédigé dans les entrailles de son bunker.Pour Keegan, il faut briser l\u2019axiome de Clausewitz : « La politique doit continuer, mais pas la guerre.» Le Devoir CLAUSEWITZ ?Bruno Colson Perrin Paris, 2016, 517 pages DE LA GUERRE ?1/2 John Keegan Perrin Paris, 2016, 1229 pages HISTOIRE Combat d\u2019idées pour le théoricien de la guerre Carl von Clausewitz est-il un illustre perdant ou le gardien du secret de la victoire ?DOMAINE PUBLIC Le théoricien prussien Carl von Clausewitz "]
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