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Le devoir
Quotidien montréalais indépendant et influent, qui informe rigoureusement et prend part aux grands débats de la société québécoise [...]

Fondé à Montréal par l'homme politique québécois Henri Bourassa, le quotidien Le Devoir paraît pour la première fois le 10 janvier 1910. Bourassa rassemble autour de lui une équipe de rédaction fort compétente. En font partie Olivar Asselin, Omer Héroux, Georges Pelletier, Louis Dupire et Jules Fournier.

Dès ses débuts, Le Devoir se veut patriotique et indépendant. Résolument catholique, il est partisan de la doctrine sociale de l'Église et appuie un encadrement catholique des mouvements associatif, syndical et coopératif. De tout temps, il défendra la place de la langue française et sera des débats sur la position constitutionnelle du Québec.

Au cours des années 1920, le catholicisme du directeur se dogmatise, ce qui rend plusieurs journalistes inconfortables, mais l'orateur demeure une figure très en vue qui permet au journal d'amasser des fonds. Grâce à lui, Le Devoir pourra toujours s'appuyer sur des donateurs privés, dont certains siègent à son CA. Des journalistes tels Fadette, Jeanne Métivier et Paul Sauriol y font leur marque à la fin de la décennie.

Proche des cercles intellectuels influents, Le Devoir a une vocation nationale. Une grande part de son tirage est tout de même acheminée dans les milieux ruraux. Le journal offrira d'ailleurs un vif appui à l'organisation de l'agriculture québécoise. Il ne pénétrera que tardivement, mais sûrement, le lectorat de la zone métropolitaine.

Au départ de Bourassa en 1932, Georges Pelletier prend la direction du journal. Un regard d'aujourd'hui sur l'époque des décennies 1930 et 1940 révèle une phase plutôt sombre, empreinte d'antisémitisme, le Juif représentant à la fois la cupidité du capitalisme et le péril athéiste lié au communisme.

Durant la Seconde Guerre mondiale, Le Devoir lutte contre la conscription et rapporte les injustices faites aux Canadiens français dans les corps militaires. Sur le plan politique, bien qu'indépendant, le quotidien appuie la fondation du Bloc populaire, parti nationaliste, et se rapproche parfois de l'Union nationale.

Gérard Filion prend la direction du journal en avril 1947. Il en modernise la formule et attire de solides jeunes collaborateurs, dont André Laurendeau, Gérard Pelletier et Pierre Laporte. Le journal prend alors définitivement ses distances de l'Union nationale, critiquant l'absence de politiques sociales, l'anti-syndicalisme et la corruption du gouvernement québécois, et dénonçant la spoliation des ressources naturelles.

À partir de 1964, le journal est dirigé par Claude Ryan, qui en base l'influence sur la recherche de consensus politique, entre autres sur les sujets constitutionnels. Sous sa gouverne, Le Devoir sera fédéraliste pendant la plus grande partie des années 1970.

Bien qu'il soit indépendant des milieux de la finance, Le Devoir est le quotidien montréalais qui accorde la plus grande place dans ses pages à l'économie, surtout à partir des années 1980. En 1990, l'arrivée de Lise Bissonnette à la direction redynamise la ligne éditoriale et le prestige du journal. Le Devoir appuie résolument la cause souverainiste.

Au XXIe siècle, sous la gouverne de Bernard Descôteaux, puis de Brian Myles, Le Devoir continue à informer les Québécois, à donner l'ordre du jour médiatique, à appuyer l'émergence des idées et à alimenter le débat social. C'est pourquoi il faut regarder ailleurs que dans ses données de tirage, relativement plus basses que celles des autres quotidiens montréalais, pour mesurer la force de son influence.

Sources :

BEAULIEU, André et Jean HAMELIN, La presse québécoise des origines à nos jours, Sainte-Foy, Presses de l'Université Laval, 1979, vol. 4, p. 328-333.

BONVILLE DE, Jean, Les quotidiens montréalais de 1945-1985 : morphologie et contenu, Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, 1995.

LAHAISE, Robert (dir.), Le Devoir : reflet du Québec au 20e siècle, Lasalle, Hurtubise HMH, 1994.


Éditeur :
  • Montréal :Le devoir,1910-
Contenu spécifique :
Cahier F
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  • Journaux
Fréquence :
quotidien
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Le devoir, 2017-03-18, Collections de BAnQ.

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[" D O M I N I C T A R D I F « T u me dis que je ne suis pas /comme l e s au t r e s filles / et tu apprends à m\u2019embrasser les yeux fermés / quelque chose à propos de cette phrase \u2014 quelque chose / à propos de comment je dois être différente / de celles que j\u2019appelle mes sœurs / pour que tu veuilles bien de moi / oui quelque chose me donne envie de cracher ta langue », écrit à la page 164 de son best-seller milk and honey Rupi Kaur, dans une traduction inédite réalisée par l\u2019écrivaine québécoise Chloé Sa- voie-Bernard pour Le Devoir (voir encadré).Permettons-nous humblement de contredire la poète to- rontoise et de reprendre à notre compte les propos de son inconvenant amant en écrivant qu\u2019elle n\u2019est pas, non, comme les autres filles, ou du moins pas comme les autres poètes.Convaincant exemple à l\u2019appui : milk and honey, son premier livre, lancé le 6 octobre 2015 par Andrews McMeel Publishing, franchissait en janvier dernier le cap du million d\u2019exemplaires vendus, spectaculaire fait d\u2019armes pour un recueil de poésie.D\u2019abord autoédité en 2014 à partir de poèmes disséminés, et maintes fois « likés» sur des réseaux sociaux comme Tumblr et Instagram, milk and honey évoque, à l\u2019aide d\u2019une langue du quotidien, l\u2019amour exaltant ou trahi, la douleur de l\u2019agression (sexuelle ou psychologique) ainsi que la résilience d\u2019une jeune femme de 21 ans ayant appris à survivre grâce à la poésie.«Parce qu\u2019il y a de la douceur partout / suffit de savoir où regarder», insiste-t-elle.«On est vraiment dans un langage hybride, quelque part entre un statut de réseau social, un échange par texto et une écriture de journal intime, analyse Stéphanie Dufresne, de la libraire féministe L\u2019Euguélionne.Il y a une forme de politisation de la vulnérabilité, une douceur radicale, chez elle, même si son vocabulaire n\u2019est pas militant.Un certain féminisme a longtemps rejeté une vision de la féminité un peu dichotomique, associée à la bienveillance et à la sensibilité, pour se tourner vers un discours de la puissance, de la force, et elle parvient à réconcilier ces deux pôles là.» Son regard sur l\u2019amour romantique est soumis aux mêmes tensions : tout en célébrant l\u2019ivresse de la passion fiévreuse, Rupi Kaur rappelle sans cesse aux siennes de ne jamais s\u2019oblitérer dans le regard de l\u2019autre.Née dans le Pendjab indien et arrivée au Canada à l\u2019âge de quatre ans, Rupi Kaur raconte aussi la confusion iden- titaire de celle que l\u2019on ostracise.« Il n\u2019y avait jusque-là pas de marché pour de la poésie qui parle de trauma, d\u2019abus, de perte, d\u2019amour et de guérison vus à travers les yeux d\u2019une femme immigrante de la communauté punjabi-sikhe », déclarait l\u2019instapoète (mot-valise désignant les auteurs très actifs sur Instagram) en entrevue avec The Guardian, en septembre dernier.« J \u2019ai eu l \u2019 impress ion de comprendre davantage ce que mes amies qui sont immigrantes de deuxième génération, par exemple, racontent lorsqu\u2019elles disent que leur identité s\u2019est construite sur beaucoup de non-dits et sur des bribes de récits soutirées à leurs parents, et non sur une réelle expérience de leur pays d\u2019origine », note Stéphanie Dufresne.Féminisme pop « Pour moi, Rupi Kaur, c\u2019est de la poésie Buzzfeed», observe Chloé Savoie-Bernard, en évoquant le site d\u2019informations réputé pour ses listes ludiques et ses articles pour le moins légers.«Ce sont des textes que tu consommes immédiatement, sans nécessairement y réfléchir ensuite.Il n\u2019y a rien à analyser, tout est là, un peu comme avec un proverbe.C\u2019est aussi ce qui fait son impact, parce que tous les poèmes se tiennent en une page.Sur les réseaux sociaux, tu n\u2019as pas besoin de mise en contexte.» Certains de ses vers pourraient d\u2019ailleurs désavantageusement être confondus avec un de ces aphorismes inspirants dont on orne des tasses et des sacs réutilisables.Pour l\u2019auteure du livre de poèmes Royaume scotch tape (L\u2019Hexagone, 2015) et du recueil de nouvelles Des femmes savantes (Triptyque, 2016), milk and honey s\u2019acquitterait de toutes les figures imposées par l\u2019air du temps.« C\u2019est un all-you-can-eat du féminisme pop contemporain : le discours sur la gratitude, sur la famille, sur la sororité, sur les poils, tout l\u2019aspect self-care », énu- mère-t-elle, en regrettant du Sur les réseaux sociaux et entre les pages de son recueil milk and honey, Rupi Kaur nomme les obsessions, les émois et les colères d\u2019un nouveau féminisme pop.Analyse d\u2019un phénomène médiatique, littéraire et culturel.C A H I E R F \u203a L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 8 E T D I M A N C H E 1 9 M A R S 2 0 1 7 Le ballon d\u2019essai éclaté de William S.Messier Page F 3 Plongée dans l\u2019univers déjanté de San-Antonio Page F 5 nouvelle figure canadienne du féminisme pop?Rupi Kaur, La jeune poète originaire du Pendjab indien raconte la confusion identitaire de ceux que l\u2019on ostracise On est vraiment dans un langage hybride, quelque part entre un statut de réseau social, un échange par texto et une écriture de journal intime Stéphanie Dufresne « » C\u2019est vraiment dans une quête d\u2019authenticité que je me sers de l\u2019intime comme matière brute Mathieu Leroux « » VOIR PAGE F 2 : FÉMINISME PHOTOS RUPI KAUR La parution de Queues, premier roman de Nicholas Giguère, témoigne de l\u2019effervescence actuelle autour de textes crus, dynamitant les tabous.D O M I N I C T A R D I F «M oi, je n\u2019impose pas de limites.Si mes auteurs veulent y aller à fond, je les suis, mais il faut vraiment qu\u2019ils aillent jusqu\u2019au bout.Je les pousse dans leurs derniers retranchements, parce que c\u2019est peut-être le meilleur moyen, en allant à fond, de rejoindre le lecteur», confie Éric Simard, directeur littéraire chez Hamac.La maison d\u2019édition de Québec accumule depuis quelques années les titres sculptés par leurs auteurs à même le matériau de leur existence.Autant Prague de Maude Veilleux, que Déterrer les os de Fanie Demeule ou Monstera deli- ciosa de Lynda Dion faisaient résonner des « je» collés sans fard à un réel revendiqué comme tel.Plus récent exemple en date : Queues de Nicholas Giguère, rageuse confession d\u2019un jeune gay renvoyant son hypocrisie au visage d\u2019une société qui ne tolère l\u2019homosexualité que si elle imite le conformisme d\u2019une certaine vie hétéro.Rencontres anonymes dans les toilettes de lieux publics, pornographie et barebacking sont nommés avec la même frondeuse impudeur, entre avilissement de soi par le sexe et transcendance par l\u2019orgasme.« Vil égocentrisme ! » « Énième sanctification du moi ! » s\u2019écrieront les tenants d\u2019une littérature qui placerait en son centre l\u2019imaginaire.Comment celui ou celle qui lèche ses petites plaies peut-il aspirer à l\u2019universel ?«Quand, dans les années 90, Hervé Guibert a décidé d\u2019écrire sur le sida dans À l\u2019ami qui ne m\u2019a pas sauvé la vie (Gallimard), les ménagères de 50 ans de la banlieue, qui n\u2019avaient ni homo dans leur entourage, encore moins de gens atteints du sida, comprenaient quand même cette perte de repères qu\u2019il décrivait, ce désir de dire la vérité, sans filtre», fait valoir l\u2019écrivain Mathieu Leroux.L\u2019anecdote autour de laquelle s\u2019échafaude un texte autobiographique devrait aspirer Jusqu\u2019au bout de l\u2019intime Récit de soi, écriture de l\u2019intime et littérature autobiographique trouvent un nouveau souffle VOIR PAGE F 2 : INTIME T I F F E T L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 8 E T D I M A N C H E 1 9 M A R S 2 0 1 7 LIVRES > FICTION F 2 Tous les jeudis de 12 h à 15 h Du 2 février au 30 mars Hall de la Grande Bibliothèque 475, boulevard De Maisonneuve Est, Montréal Berri-UQAM 514 873-1100 ou 1 800 363-9028 EMPRUNTEZ UNE VIE ! Venez « emprunter » une personne issue d\u2019une communauté culturelle le temps d\u2019un tête-à-tête.EN COLLABORATION AVEC PARTENAIRE MÉDIA D O M I N I C T A R D I F L e centre commercial Les Rivières de Trois-Rivières n\u2019a rien à première vue d\u2019un décor romanesque.À moins bien sûr que vous ne vous appeliez François Blais et que tout votre savoir-faire repose sur une singulière capacité à sublimer situations triviales, lieux anonymes et personnages de perdants pas toujours magnifiques en creuset littéraire.Bien qu\u2019annoncées comme une relecture façon François Blais des codes du roman noir et du roman fantastique, les « deux histoires de fantôme » composant ce nouveau titre se servent des mécaniques bien huilées sur lesquelles reposent ces genres comme d\u2019un écran de fumée.Sa description presque empathique des désirs d\u2019un pédophile s\u2019impose comme un efficace subterfuge.François Blais fait donc essentiellement mine de vouloir s\u2019arracher à ses vieilles habitudes, pour s\u2019y enfoncer davantage et poursuivre son exploration des petits riens et autres angoisses sourdes conférant parfois à l\u2019existence des allures d\u2019interminable visite dans un magasin à grande surface.Matinée ordinaire au centre commercial.Au cœur de la foire alimentaire, des vieux attendent la mor t, et « la plus belle fille du monde » attend l\u2019ouver ture de la succursale Laura Secord, où elle doit déposer son curriculum vitæ.La petite Clémentine Lacombe, elle, attend que ses parents reprennent la route.Elle sera bientôt enlevée.Mais d\u2019ici là, François Blais zoome sur chacun d\u2019eux un instant, avec ce mélange de cynisme et de bienveillance dont il connaît le secret.Avec tendresse, il accompagne dans ses réminiscences cette vieille dame «née aux Rivières, littéralement, dans une minuscule maison au sol de terre battue, au fond d\u2019une rue étroite et anonyme, à peu près à l\u2019endroit où se trouve le IGA aujourd\u2019hui».Éternel chantre de la philosophie de bottine, l\u2019auteur de Document 1 (2001) et de La classe de madame Valérie (2013) sait encore une fois honorer et ridiculiser dans un même souffle les risibles métaphores qu\u2019emploient les gars chauds pour mieux supporter leur sort.Un jeu vidéo époque Commodore 64 devient ici, après plusieurs bières et quelques verres de scotch, la fable d\u2019une vie ne pouvant être menée qu\u2019en choisissant ce à quoi l\u2019on renoncera.Cavalcade à Saint- Étienne-des-Grès La deuxième histoire du livre, Les montagnes, est sans doute le texte de François Blais le plus saturé en hilarantes remarques ironiques, d\u2019un type dont il ponctue souvent ses romans, au sujet d\u2019un milieu littéraire où la complaisance se fait monnaie d\u2019échange.Un pastiche des listes d\u2019associations libres composant Cavalcade en cyclorama (Le Quar tanier, 2013) de Marc-Antoine K.Phaneuf se déploie quant à lui comme un hommage inattendu à un poète dont la démarche ne pourrait être plus dissemblable de celle de Blais.À Saint-Étienne-des-Grès, un « écrivain impor tant que personne ne lit, mais qui est bien vu de la critique et des institutions », doit jouir pendant deux mois de la résidence Sta- nislas-De-Neef.À la quiétude qu\u2019il croyait goûter là-bas se substituera rapidement l\u2019épouvante d\u2019apparitions fantomatiques.En dépeignant un homme gonflé de certitudes cédant peu à peu à la panique et à la tentation des explications ésotériques, François Blais raillerait-il la fragile arrogance du monde des lettres?« On m\u2019accorde d\u2019emblée mes quatre étoiles », assure le narrateur au sujet de la générosité systématique des journalistes à son égard.Que François Blais ne prenne pas la grosse tête.Accordons-lui-en trois et demi.Collaborateur Le Devoir LES RIVIÈRES SUIVI DE LES MONTAGNES.DEUX HISTOIRES DE FANTÔME ?1/2 François Blais L\u2019instant même Québec, 2017, 192 pages En librairie mardi François Blais au centre commercial Dans Les Rivières suivi de Les montagnes, l\u2019auteur de Sam fait mine d\u2019écrire un roman noir RENAUD PHILIPPE LE DEVOIR Blais zoome sur chacun de ses personnages un instant, avec ce mélange de cynisme et de bienveillance dont il connaît le secret.même souffle que Rupi Kaur ne signale pas toujours que son œuvre s\u2019inscrit dans une grande tradition féministe.Malgré ces quelques critiques, l\u2019écrivaine refuse de se ranger du côté de ceux qui ne voient chez Rupi Kaur qu\u2019un buzz condamné à l\u2019éphémérité.« Elle commence souvent ses textes en écrivant dans un vocabulaire très simple une anecdote, mais il y a presque tout le temps un petit moment d\u2019envolée, un petit moment lyrique, avant qu\u2019elle revienne à l\u2019anecdote.Cet alliage-là crée une vraie force de frappe, surtout qu\u2019elle a vraiment le sens de la formule.» Un goût pour le jab au plexus faisant chez nous écho au Blueti- ful de Daphné B.ou à Hiroshi- moi de Véronique Grenier.« J\u2019ai découvert en la traduisant [pour Le Devoir] qu\u2019il se passe vraiment quelque chose sur le plan du rythme, qui est souvent de l\u2019ordre de l\u2019incantation, raconte Chloé Savoie- Bernard.Je pense surtout que les gens ont l\u2019impression en la lisant de se faire raconter une histoire.Ils se rendent peut- être compte aussi que la poésie peut parler d\u2019expérience personnelle et intime.C\u2019est le plus beau rôle qu\u2019un livre comme ça peut jouer.» Collaborateur Le Devoir SUITE DE LA PAGE F 1 FÉMINISME à devenir métaphore et dépasser le puéril désir de règlement de compte, ou le simple exercice thérapeutique, pense celui qui publiait en 2013 le récit Dans la cage (Héliotrope).« Ces écritures-là doivent quand même être habitées par la conscience d\u2019une collectivité et of frir à tout le monde des portes d\u2019entrée», ajoute l\u2019auteur de Quelque chose en moi choisit le coup de poing (La Mèche), recueil de pièces de théâtre précédé d\u2019un passionnant essai sur la place de l\u2019intime en littérature et à la scène.Tout en célébrant la pionnière en la matière qu\u2019aura été au Québec Nelly Arcan, Leroux distingue d\u2019ailleurs néanmoins sa propre démarche de celle de l\u2019autofiction, mot fourre-tout d\u2019abord placé par son fondateur Serge Doubrovsky sous le signe de la psychanalyse, rappelle-t-il.Une affaire de genre?« L\u2019écriture des femmes est historiquement liée à l\u2019intime », signale Anne Martine Parent, professeure au Département des arts et lettres de l\u2019Université du Québec à Chicoutimi, en tentant d\u2019expliquer pourquoi des textes enracinés dans la vraie vie de leur auteur éveillent toujours la suspicion de certains lecteurs.«Ça arrive souvent qu\u2019un client me dise : \"Je ne veux rien savoir du grattage de bobo !\"», illustre Éric Simard, aussi propriétaire de la Librairie du Square à Montréal.« Comme les femmes étaient cantonnées à la sphère de l\u2019intime, c\u2019est normal que leur écriture se soit tournée plus vers ça, mais on s\u2019est servi de ce fait pour les délégi- timer.Évidemment, il y a eu plein de romans d\u2019amour écrits par des hommes qui ont été élevés à l\u2019universel, alors qu\u2019un roman d\u2019amour écrit par une femme est ramené à l\u2019anecdotique et au par ticulier.C\u2019est là que je vois un enjeu genré.Rousseau, à qui on attribue la première autobiographie moderne, c\u2019est quand même ses petites affaires à lui et ses petites chicanes, qu\u2019il raconte», raille Mme Parent.« C\u2019est un truc très postmoderne.On a moins de foi envers les gros méta récits, envers ce qu\u2019on appellerait en anglais the big narrative.Le pacte de lecture d\u2019un roman conventionnel, c\u2019est comme si on était moins porté à vouloir le faire », observe pour sa part la poète Daphné B.(Blueti- ful), aussi cofondatrice du site web et de la revue Filles Missiles, où retentissent plusieurs paroles indociles.En janvier dernier, la poète Alice Rivard y publiait sa réplique à une sévère recension qu\u2019avait signée Sébastien Dulude dans le magazine Lettres québécoises au sujet de son recueil Shrapnels (L\u2019Écrou, 2016).Agressions sexuelles, suicide et pauvreté y sont catalogués dans une langue âpre.«Lorsqu\u2019on m\u2019a dit pour la première fois que mon écriture dite «confessionnelle» n\u2019était pas, pour cer tainEs, considérée comme une forme d\u2019expression littéraire et poétique valable, j\u2019ai senti la game des discours élitistes me rattraper », écrivait-elle alors, avec en filigrane l\u2019éternelle question des rapports de pouvoir entre critique et artiste.Face à une œuvre issue d\u2019un vécu douloureux, le commentateur devrait-il user de bienveillance, d\u2019empathie ou plutôt, comme le veut la tradition critique moderne, ne pas laisser ces considérations teinter son jugement, de peur qu\u2019une telle perspective débouche sur d\u2019interminables procès d\u2019intention?Et les réseaux sociaux?Bien qu\u2019elle semble s\u2019abreuver à la même égotique source que tous les « je » dévoyés clignotant sans cesse sur les réseaux sociaux, la littérature de l\u2019intime met plus spontanément en lumière les coutures forcément fictionnelles qui permettent de retenir ensemble les morceaux de réel qu\u2019elle assemble.Le récit de soi est-il le salutaire contre-discours à la téléréalité et aux photos studieusement retouchées d\u2019Instagram qui, elles, tentent désespérément de gommer leurs mises en scène ?« À mesure que les canons littéraires se font critiquer, on revient à une littérature plus concrète, qui passe par l\u2019expérience, analyse Daphné B.On se rend compte que le réel est déjà de toute façon rempli de fiction.» « Même si le mot est gros et chargé, c\u2019est vraiment dans une quête d\u2019authenticité que je me sers de l\u2019intime comme matière brute, insiste Mathieu Leroux .C\u2019est aussi parce que je trouvais ça tellement beau et généreux que des auteurs me confient une par t de leur existence.On dit beaucoup que ce sont des écritures courageuses, mais pour moi, c\u2019est surtout d\u2019abord un geste de générosité.» Collaborateur Le Devoir SUITE DE LA PAGE F 1 INTIME Rupi Kaur en trois traductions inédites Tirés de Milk and Honey.Traduction de Chloé Savoie-Bernard.(sans titre) \u2013 p.37 père.tu m\u2019appelles toujours pour me dire rien de spécial.tu me demandes où je suis ou ce que je fais et quand le silence entre nous s\u2019étire aussi long qu\u2019une vie au complet tout s\u2019embrouille et je cherche à te poser des questions pour nourrir la conversation.mais ce que je désire le plus te dire c\u2019est que.je comprends que ce monde t\u2019a brisé.il a été tellement lourd à porter sur tes épaules.je ne t\u2019en veux pas de ne pas savoir comme rester doux avec moi.parfois je reste éveillée toute la nuit en pensant à tous les endroits où tu as mal mais dont tu ne parles jamais.je viens du même sang ankylosé.des mêmes os qui demandent à ce qu\u2019on les regarde tant et tant qu\u2019ils finissent par s\u2019écrouler.je suis ta fille.je sais que ces bavardages sont la seule façon que tu trouves pour me dire que tu m\u2019aimes.parce qu\u2019ils sont la seule façon que j\u2019ai de te le dire aussi.(sans titre) \u2013 p.164 tu me dis que je ne suis pas comme les autres filles et tu apprends à m\u2019embrasser les yeux fermés quelque chose à propos de cette phrase \u2014 quelque chose à propos de comment je dois être différente de celles que j\u2019appelle mes sœurs pour que tu veuilles bien de moi oui quelque chose me donne envie de cracher ta langue hors de moi comme si je devais être fière que tu m\u2019aies choisie comme si je devais être soulagée que tu crois que je suis meilleure qu\u2019elles (sans titre) \u2013 p.179 je veux m\u2019excuser à toutes les femmes à qui j\u2019ai dit qu\u2019elles étaient jolies avant de leur dire qu\u2019elles étaient intelligentes ou braves je suis désolée d\u2019avoir fait comme si quelque chose avec lequel vous étiez nées devait être ce que vous aviez de plus cher alors que vos esprits ont fracassé des montagnes à partir de maintenant je dirai des choses comme tu es résiliente ou tu es extraordinaire pas parce que je ne crois pas que vous êtes belles mais parce que vous êtes toutes tellement plus que ça «je suce des queues ça pourrait être mon métier mais à la place j\u2019étudie à l\u2019Université de Sherbrooke ça paraît mieux sur un cv que de futurs employeurs vont probablement crisser aux vidanges après l\u2019avoir reçu» Incipit de Queues TIFFET L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 8 E T D I M A N C H E 1 9 M A R S 2 0 1 7 FICTION F 3 L I V R E S P A L M A R È S AUTEUR/ÉDITEUR CLASSEMENT PRÉCÉDENT/ NB DE SEMAINE(S) RANG 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Romans québécois Plus folles que ça, tu meurs Denise Bombardier/Édito 3/5 L\u2019espoir des Bergeron \u2022 Tome 2 La crise Michèle B.Tremblay/Les Éditeurs réunis 7/2 La mort d\u2019une princesse India Desjardins/Homme 2/5 Les chevaliers d\u2019Antarès \u2022 Tome 5 Salamandres Anne Robillard/Wellan 1/4 La petite maison du sixième rang \u2022 Tome 1.Micheline Dalpé/Goélette 5/3 La femme qui fuit Anaïs Barbeau-Lavalette/Marchand de feuilles 4/24 La cabane à sucre des Rivard \u2022 Tome 1.Mario Hade/Les Éditeurs réunis 6/4 Histoires de filles au chalet Collectif/Goélette \u2013/1 Nos voisines, ces espionnes Martine Labonté-Chartrand/Les Éditeurs réunis 9/3 L\u2019Autre Reflet Patrick Senécal/Alire 10/19 Romans étrangers Fin de ronde Stephen King/Albin Michel \u2013/1 Le saut de l\u2019ange Lisa Gardner/Albin Michel 1/9 La veuve Fiona Barton/Fleuve éditions \u2013/1 Danser au bord de l\u2019abîme Grégoire Delacourt/Lattès \u2013/1 Sous le même toit Jojo Moyes/Milady 2/3 Le châtiment de Bourne Eric Lustbader/Grasset 4/2 Tue-moi si tu peux James Patterson | Marshall Karp/Archipel 3/4 Trilogie des ombres \u2022 Tome 1 Dans l\u2019ombre Arnaldur Indridason/Métailié \u2013/1 L\u2019amie prodigieuse \u2022 Tome 3 Celle qui fuit et.Elena Ferrante/Gallimard 6/5 La chimiste Stephenie Meyer/Lattès 8/6 Essais québécois En as-tu vraiment besoin?Pierre-Yves McSween/Guy Saint-Jean 1/21 Ne renonçons à rien Collectif/Lux 2/4 Gagner la guerre du climat Normand Mousseau/Boréal 3/2 Camarade, ferme ton poste Bernard Émond/Lux 5/9 Lettres aux femmes d\u2019ici et d\u2019ailleurs Collectif/Fides \u2013/1 Le Québec n\u2019existe pas Maxime Blanchard/Varia 4/2 Les yeux tristes de mon camion Serge Bouchard/Boréal 6/19 Anatomie d\u2019un désastre.La crise financière de.Serge Truffaut/Somme toute 7/2 Introduction à la philosophie \u2022 Tome 1 Normand Baillargeon/Poètes de brousse \u2013/1 Le code Québec J.-M.Léger | J.Nantel | P.Duhamel/Homme 10/24 Essais étrangers Brève encyclopédie du monde \u2022 Tome 2.Michel Onfray/Flammarion 1/5 La mémoire n\u2019en fait qu\u2019à sa tête Bernard Pivot/Albin Michel \u2013/1 Sapiens.Une brève histoire de l\u2019humanité Yuval Noah Harari/Albin Michel 2/56 Une colère noire.Lettre à mon fils Ta-Nehisi Coates/J\u2019ai lu 6/5 Tout est prêt pour que tout empire Hervé Kempf/Seuil 3/4 Chemins d\u2019espérance Jean Ziegler/Seuil \u2013/1 Le pouvoir au féminin.Marie-Thérèse d\u2019Autriche Élisabeth Badinter/Flammarion \u2013/1 Le travail, et après?Collectif/Écosociété 4/2 Le silence même n\u2019est plus à toi Asli Erdogan/Actes Sud \u2013/1 Guide des égarés Jean d\u2019Ormesson/Gallimard \u2013/1 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Du 6 au 12 mars 2017 La BTLF (Société de gestion de la Banque de titres de langue française) est propriétaire du système d\u2019information et d\u2019analyse Gaspard sur les ventes de livres français au Canada.Ce palmarès est extrait de Gaspard et est constitué des relevés de caisse de 260 points de vente.La BTLF reçoit un soutien financier de Patrimoine canadien pour le projet Gaspard.© BTLF, toute reproduction totale ou partielle est interdite.C H R I S T I A N D E S M E U L E S L e basketball, sous toutes ses formes, est au centre de la vie de ces personnages d\u2019adolescents et de joueurs, d\u2019ex-joueurs à la grâce flétrie ou d\u2019entraîneurs fatigués.Des êtres qui vivotent tranquillement dans leur obsession pour ce spor t et la sous-cul- ture qui l\u2019accompagne souvent : celle du hip-hop, du pseudo-gangstérisme de banlieue, de la musique jusqu\u2019aux coupes de cheveux.Après Townships, Épique et Dixie (Marchand de feuilles, 2009, 2010 et 2013), sur un tout autre registre, Le basketball et ses fondamentaux est le quatrième titre de William S.Messier, né à Cowansville en 1984.Mais s\u2019intéresser au basket n\u2019est pas un prérequis pour pénétrer dans cet univers, rassu- rez-vous.L\u2019intérêt des histoires de William S.Messier est ailleurs, même si certaines d\u2019entre elles s\u2019amorcent comme un poème cr ypté : «C\u2019était dans le temps où on essayait tous de reproduire à la per fection le crossover d\u2019Allen Iverson.» Tout est af faire de justesse, ici.Justesse dans la façon dont il rend palpable l\u2019ennui ou la passion que vivent ses personnages.Justesse dans la tonalité.Joueur de basketball dans l\u2019équipe de son école secondaire, affecté par le divorce de ses parents, Dave Langevin se confie à un psychoéducateur en multipliant les parallèles entre la vie et son sport préféré (Glossaire).Commis aux comptes recevables d\u2019Estrie Data Plus, le narrateur s\u2019aperçoit comme ses collègues que le mobilier bouge chaque jour mystérieusement.Pendant que les autres employés fomentent des plans de révolte et que leur quotidien frôle l\u2019abîme du vide, lui choisit de regarder ailleurs (Les deltaplanes).Dans Transport, l\u2019autopsie minutieuse d\u2019un accident de la route vécu par une équipe de basket au retour d\u2019une tournée de matchs se transforme sous nos yeux en chorégraphie aussi fluide qu\u2019une série de passes parfaites.Plus loin, un colosse de six pieds huit, fidèle employé d\u2019une petite entreprise paysagiste malgré son bac en éducation physique, n\u2019a pas touché à un ballon depuis douze ans.« J\u2019ai beau retourner aux fondamentaux du basketball, mes gestes ressemblent plus aujourd\u2019hui à une longue chute contrôlée.Je sais rationnellement que chaque lancer est une prière.» (La défaite de Big Dawg).Policier à la retraite, Robert Côté, alias Bob Side, est depuis vingt ans l\u2019entraîneur de l\u2019équipe de basketball des Griffons de l\u2019école secondaire Sa- cré-Cœur à Granby.Dave Lan- gevin (voir plus haut), qui a trouvé Dieu et un poste d\u2019animateur de pastorale à l\u2019école, est devenu son adjoint.Un drôle de croisement entre une histoire de mariage qui bat de l\u2019aile et une épidémie d\u2019abeilles tueuses (Wu-Tang).Créer des ponts Entre chacune des cinq nouvelles, l \u2019auteur a inséré de cour ts textes autobiographiques qui tentent de cerner sa passion complexe pour ce sport.« J\u2019ai tellement consacré de temps au basketball, ex- plique-t-il, que j\u2019ai l\u2019impression qu\u2019il fait partie de mon ADN.» Ayant grandi à Granby, « capitale du bonheur » et de l\u2019entre-deux, l\u2019écrivain y raconte que son adolescence a été marquée « par une culture de l\u2019envie, ou un désir profond d\u2019authenticité toujours impossible à combler».Une réalité particulièrement palpable dans ses nouvelles, par sa façon de manier le langage et sa volonté de « créer des ponts entre l\u2019oral et l\u2019écrit ».Recueil éclaté à l\u2019architecture ambitieuse, Le basketball et ses fondamentaux, à sa manière, jette lui aussi un pont vers les livres précédents de William S.Messier (où il s\u2019était plutôt intéressé à son héritage rural) et ceux qui restent à venir.Quelque part entre la fiction et l\u2019autobiographie, on y trouve sous d\u2019autres habits \u2014 des shorts aux genoux, une camisole trop grande \u2014 son intérêt pour les sous-cultures, leurs codes d\u2019initiés, leurs expressions.Une sor te de clé, un livre transitoire peut-être.Un exposé en finesse de ses propres « fondamentaux».Collaborateur Le Devoir LE BASKETBALL ET SES FONDAMENTAUX ?1/2 William S.Messier Le Quartanier Montréal, 2017, 248 pages Le ballon d\u2019essai de William S.Messier L\u2019auteur expose ses « fondamentaux » en une dizaine de textes qui gravitent autour du basketball PEDRO RUIZ LE DEVOIR Recueil éclaté à l\u2019architecture ambitieuse, Le basketball et ses fondamentaux jette un pont vers les livres précédents de l\u2019auteur.F A B I E N D E G L I S E S i Automne rouge d\u2019André- Philippe Côté et Richard Vallerand était une pièce d\u2019étoffe, il faudrait forcément parler de la densité de son fil et de la finesse de son tissage.Car c\u2019est bien de ça qu\u2019il est question ici, dans ce récit croisé, ancré dans l\u2019automne en effervescence d\u2019un Québec des années 1970 : un habile et subtil tissage de destinées sur fond d\u2019affirmation identitaire.Entre le barrage Manicoua- gan et les rues de Québec, les vies de Laurent, de Marie, de Jason, d\u2019Aline et des autres se mélangent pour former un tout cohérent où les ser vi- tudes personnelles et l\u2019intimidation entrent en résonance avec celles d\u2019un peuple, et, sur tout, avec ses envies de s\u2019en défaire.Le déclencheur tient dans l\u2019audace, celle d\u2019un professeur qui va demander à ses élèves d\u2019imaginer un « héros bien de chez nous », d\u2019en définir l\u2019origine, la mission, de raconter ses exploits.Laurent va trouver la meilleure idée, qui va l\u2019exposer à la violence du mauvais gars de la classe, Jason, «un gros con».Autour de lui, le Front de libération du Québec (FLQ) laisse l\u2019épaisseur de ses traces s\u2019emparer de plus en plus des murs de la ville, René Lé- vesque recrute les candidats pour façonner une révolution politique en marche et Aline marche aux côtés de ses amis dans un mouvement de grève en scandant des « flics collabos » et « Le Québec aux Québécois ».L\u2019ensemble aurait pu être frontal, prévisible et sentir bon le réchauffé d\u2019une énième relecture d\u2019un récit fondateur, d\u2019une af firmation identitaire.Le duo de bédéistes évite toutefois les écueils en laissant la trame des existences ordinaires qu\u2019ils exposent, faites de résistance, de violence, d\u2019échines courbées face à plus grand que soi, à plus gros, à celui qui crie le plus fort, s\u2019imbriquer de manière organique dans celle de l\u2019Histoire, avec ce grand H, sur le seuil d\u2019un nouveau chapitre.La beauté du trait, la précision du découpage qui tient ses superpositions et ses assemblages de fragments de vie dans le r ythme et la tension font le reste, donnant à cet Automne rouge ce caractère lumineux, en phase avec la couleur des états d\u2019esprit individuels et collectifs qu\u2019il dépeint.Le Devoir AUTOMNE ROUGE ?André-Philippe Côté et Richard Vallerand La Pastèque Montréal, 2017, 104 pages Petites et grande histoires finement tissées Automne rouge évoque avec intelligence nos servitudes et les façons d\u2019y résister SOURCE LA PASTÈQUE Une planche tirée de l\u2019album Automne rouge THRILLER APRÈS ANNA ?Alex Lake Traduit de l\u2019anglais par Thibaud Eliroff Éditions Flammarion Québec, 2017, 400 pages Dans ce captivant thriller d\u2019Alex Lake, le mystérieux ravisseur d\u2019une fillette de cinq ans a une très haute opinion de lui-même : « Tout le monde n\u2019est pas, comme toi, animé par un si noble dessein.Aux yeux des autres, tes actes pourraient passer pour ceux d\u2019un vulgaire criminel de droit commun, ce qui n\u2019a aucun rapport.Ce que tu fais est bien dif fé- rent.C\u2019est grand.Nécessaire.Juste.Mais tu n\u2019attends pas des autres qu\u2019ils comprennent.» Non satisfait d\u2019avoir fait vivre des heures d\u2019angoisse à la mère, Julia, avocate débordée de travail dont le seul crime est d\u2019être arrivée trop tard à l\u2019école pour y quérir sa fille, le kidnappeur fait vivre un véritable cauchemar à celle-ci après avoir libéré la petite Anna.Alors que les journaux déforment ses moindres faits et gestes, Julia subit un procès sur Twitter sous l\u2019appellation #mereincompetente.Créant avec habileté un climat de paranoïa et réservant avec un plaisir pervers de cruels revers à son attachante héroïne, Lake oppose à cette dernière deux personnages que l\u2019on se plaît à détester : Brian, son mari sans colonne vertébrale, et sa belle- mère Edna, bourgeoise chabrolienne.Certes, plus le récit avance, plus les ficelles paraissent grosses, mais le plaisir demeure intact.Manon Dumais JEUNESSE LE MONDE SECRET D\u2019ADÉLAÏDE ?Élise Hurst D\u2019eux Sherbrooke, 2017, 34 pages «Adélaïde habite un petit atelier derrière un rideau rouge [\u2026] Le jour, elle repère les gens silencieux, les gens paisibles, ceux qui dansent, qui soupirent et qui rêvent chacun de leur côté.» Si ces petites parcelles du monde permettent à la lapine de remplir sa vie, il lui manque pourtant toujours quelque chose, jusqu\u2019à cette journée d\u2019orage où elle fait la rencontre de Renard.Traduit par Christiane Duchesne, ce texte poétique d\u2019Élise Hurst relie d\u2019un fil rouge des destinées qui se croyaient solitaires.Mais au-delà de cette union, il y a d\u2019abord et surtout la rencontre entre deux mondes que tout devait naturellement séparer.La découverte de l\u2019Autre et l\u2019importance de sortir de son cocon sous-tendent ce récit lumineux.Il faut dire que la sensibilité qui se dégage de ce texte, bref mais intense, est par ailleurs palpable dans les tableaux de Hurst.L\u2019aspect diffus créé par le pinceau, les angles en constant mouvement, les couleurs chaudes, la présence de personnages étonnants \u2014 mêlant volontiers humains et animaux anthropomorphes dans une danse toute naturelle \u2014 contribuent à répandre le mystère qui participe des rencontres les plus improbables.Marie Fradette L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 8 E T D I M A N C H E 1 9 M A R S 2 0 1 7 LIVRES > FICTION F 4 C H R I S T I A N D E S M E U L E S C ourt roman familial, récit fragmenté d\u2019une trajectoire marginale et accidentée (celle du frère auquel renvoie le titre), Le frère d\u2019Antigone fait entendre les échos d\u2019un Québec pas si ancien qui coule encore dans la mémoire et dans les veines.Quelque part dans une petite ville en région il y a une cinquantaine d\u2019années, règne un père qui « sévit à coups de ceinture qui coupent le souffle », soleil noir d\u2019une mère « fatiguée de la fatigue de sa propre mère ».Entre les deux, le fils aîné, éternel révolté qui a « toujours été plus noir que les autres » , est une sor te de rebelle à l\u2019esprit romantique.Un gratte-papier qui rêve de devenir écrivain, mais dont la vie ne sera jamais à la hauteur de ses fantasmes et qui se livre à une longue et minutieuse désintégration au moyen de l\u2019alcool et de la drogue.Dans l\u2019ombre de ce trio d\u2019extrêmes, forte mais effacée, on retrouve une fille à la volonté de fer, « garçon manqué » qui semble être la seule à savoir incarner ses aspirations.Le frère d\u2019Antigone, dans la mythologie grecque, c\u2019est Po- lynice, un tyran déchu, maudit par son propre père.Fille d\u2019Œdipe, Antigone est la « fille intraitable d\u2019un père intraitable » .C\u2019est d\u2019ail leurs pour avoir voulu of frir à Polynice des funérailles dignes de son rang qu\u2019elle sera condamnée à mort.Dans le roman de Louise Cotnoir, née à Sorel en 1948, sur tout poète et nouvelliste (voir sa Trilogie des villes, parue de 1993 à 2009 à L\u2019instant même), on retrouve forcément un peu la même dynamique.Est-ce la sœur, alias « Antigone », qui prend en charge la narration, lui of frant par son récit le « tombeau» \u2014 plein de compassion \u2014 que méritait cet homme en colère ?C\u2019est ce qu\u2019on finit par comprendre, car elle écrit, contrairement à son frère.« Polynice dans l\u2019âme, véritable paria, le fils aîné n\u2019aura jamais l\u2019esprit de clan, se défendra contre les lamentations maternelles.Ses retours multiples à la maison ne seront jamais l \u2019occasion de réconciliations, mais plutôt de ralentissements dans sa chute.Révolté jusqu\u2019à la fin.» Le frère d\u2019Antigone, récit sombre d\u2019une vie que plusieurs pourraient considérer comme ratée, est l\u2019histoire d\u2019une longue déchéance, nourrie de violences familiales et de rancœurs tenaces, de tentatives maladroites de réconciliations et de ruptures.Malgré ses velléités, l\u2019homme n\u2019aura jamais été plus qu\u2019un «écrivain de taverne», griffonnant dans des cahiers qu\u2019il compte léguer in fine à sa sœur, qui saura s\u2019en servir.Du moins, c\u2019est ce qu\u2019il espère.Une histoire plutôt lourde por tée par une écriture un peu figée et distante, dont l\u2019effet semble en par tie l ié à l\u2019usage de surnoms mythologiques.Un malaise qui s\u2019accorde bien, du reste, avec l\u2019esprit de malédiction qui souffle sur cette existence de marginal insatisfait.Collaborateur Le Devoir LE FRÈRE D\u2019ANTIGONE ?Louise Cotnoir Druide Montréal, 2017, 184 pages Mon frère, ce zéro Louise Cotnoir explore des cicatrices familiales dans un roman sombre M I C H E L B É L A I R Tous genres confondus, il y a des livres qui s\u2019incrustent en vous.À cause de l\u2019histoire qu\u2019ils racontent ou des personnages qui l\u2019incarnent.Parfois, encore, cela peut s\u2019expliquer par le climat dans lequel vient s\u2019inscrire le récit : une atmosphère insupportablement tendue ou, au contraire, une légèreté indéfinissable.Lourdeur ou fragilité.Empathie ou dégoût total.Même les deux à la fois.Quand un livre vous marque, tout cela est possible.C\u2019est précisément ce que l\u2019on sent en entrant dans cette histoire plantée dans les banlieues du Cap, en Afrique du Sud.Une sorte de vacillement.De flou aussi.Vite provoqué par une écriture incantatoire distillant une sorte de voyage intérieur aux contours indéfinis\u2026 Souffrance et fragilité Nathan Lucius n\u2019aspire pourtant qu\u2019à « l\u2019ordinaire ».Il fait son jogging tous les jours, même sous la pluie, avant de prendre le chemin du journal où il travaille à vendre de la publicité.Il vit, seul, une petite vie rangée, boulot, dodo ; avec passages fréquents côté alcool et branlette.Comme tout le monde autour de lui \u2014 y compris sa voisine de palier qu\u2019il entend gémir dans sa chambre le soir.Cool\u2026 Sauf qu\u2019il est difficile de ne pas remarquer sa bizarre tendance à se situer souvent tout juste à côté de ses pompes.Nathan aime bien sa patronne au journal, Sonia, mais il n\u2019a qu\u2019une seule amie : la vieille Madge, une antiquaire rongée par le cancer.Un jour, Madge \u2014 qui n\u2019en peut plus de mourir à petites gouttes \u2014 lui demande d\u2019abréger ses souffrances et de mettre fin à ses jours.Tout dérape à partir de là.Bientôt, on verra Nathan profiter d\u2019une occasion pour exaucer les vœux de sa vieille amie.Ensuite, sa vie, tout comme le récit, se désagrège et tout devient de plus en plus flou\u2026 jusqu\u2019à ce qu\u2019on le retrouve, déboussolé, dans un asile.Là, au milieu d\u2019une série de personnages aussi hallucinés qu\u2019hallucinants, on en apprendra un peu plus sur les racines de la « fragilité » de Nathan.Réfugié dans le silence, il devient le témoin d\u2019un monde dangereux qui s\u2019agite autour de lui et qui le renvoie face à des violences et à des souvenirs enfouis très profondément en lui.Peu à peu on verra émerger de tout cela un portrait confondant : tout jeune encore, Nathan a été violemment agressé et ne s\u2019en est pas tout à fait remis, on le devine.Mais la violence explique-t- elle la violence ?Sur tout quand on « perd » de grands bouts de la réalité et que les souvenirs s\u2019avèrent souvent friables ?Un livre dérangeant, mer veilleusement por té par une écriture envahissante qui risque de vous faire pousser des boutons d\u2019acné sur la conscience\u2026 Collaborateur Le Devoir JE M\u2019APPELLE NATHAN LUCIUS ?Mark Winkler Traduit de l\u2019anglais par Céline Schwaller Éditions Métailié Paris, 2017, 232 pages POLAR Voyage intérieur aux contours indéfinis À la lisière de la conscience et de la folie, Mark Winkler dresse le portrait halluciné d\u2019un tueur en série M A R I E F R A D E T T E E lles sont trois jeunes filles en apparence très dif fé- rentes, vivant dans des univers crédibles et distincts, mais por tées par un même désir, celui d\u2019être aimée.Si Le sexy défi de Lou Lafleur, Un hiver dans le cœur et Laura s\u2019inscrivent avec justesse dans leur époque, le personnage féminin reste pour sa part prévisible.Il reste en effet accroché à des valeurs et à des réflexions qui avaient cours dans les romans des années 1980, et même avant.Dans Le sexy défi de Lou La- fleur, Sarah Lalonde aborde le thème de la première relation sexuelle.Installée devant le Téléjournal, Lou, quinze ans, entend une nouvelle qui lui apprend qu\u2019elle a l\u2019âge moyen pour avoir une première relation.Afin de ne pas faire partie de ces « attardées sexuelles », comme elle le dit, il lui reste exactement 45 jours pour passer à l\u2019acte.Commence alors une suite d\u2019expériences très explicites.Elle veut «devenir l\u2019agente 007 de la sexualité ».Démystifier tous ses mystères.Et trouver un gars avec qui dire « bye-bye virginité ».Sous des dehors très dégourdis, portée par un langage à la mode \u2014 notamment une surabondance d\u2019anglicismes \u2014, Lou est d\u2019abord en quête d\u2019amour.Son défi n\u2019est effectivement pas très dif férent du désir amoureux des héroïnes d\u2019hier.On se souviendra de Sarah, héroïne d\u2019Anique Poitras, jeune fille qui découvrait l\u2019amour et terminait sa lancée sur l\u2019union sexuelle.Cassio- pée, de Michèle Marineau, anticipait cette première fois qui devait avoir lieu lorsqu\u2019elle se serait faite à l\u2019idée d\u2019être amoureuse.Lou Lafleur, en apparence sans scrupule, faisant même appel au « Dépuceleur » pour parvenir à ses fins, refuse au bout du compte de faire l\u2019expérience avec quelqu\u2019un qu\u2019elle n\u2019aime pas.Sa conception de l\u2019amour reste très romantique et tombe rapidement dans le cliché : « Peut-on s\u2019attendre à un mariage la semaine prochaine?Je ris jaune à sa soi-disant blague.Mais au plus profond de moi, j\u2019aimerais hurler : ouiiiiiii ! » Amour, quand tu ne me tiens plus Dans Un hiver dans le cœur, Mylène Arpin met en scène Émilie, quinze ans, plutôt tranquille, anonyme et sans grande ambition.Tout le contraire de sa meilleure amie, Myriam, volage, belle comme le jour et à qui tout semble réussir.Mais lorsqu\u2019Émilie trouve l\u2019amour, rien ne va plus pour Myriam.Le thème du suicide prend tout son sens en fin de parcours, mais les préoccupations amoureuses et familiales de l\u2019héroïne supplantent le drame.Entre les a l lers -retours d\u2019Émilie chez sa mère, son exci tat ion devant le beau Louis, ses angoisses vis-à-vis de sa future vie sexuelle \u2014 ITS, grossesse, les risques sont bien exposés \u2014, l\u2019intensité du drame vécu par My- r iam se perd.D\u2019a i l leurs , c\u2019est à la suite d\u2019une peine d\u2019amour que Myriam s\u2019enlève la vie.Éduquer les lectrices, les mettre en garde, reste un discours récurrent.Autant chez Arpin que chez Lalonde, cette première expérience sous-tend le récit, lui donnant des airs de guide visant à découvrir la sexualité, indissociable, bien sûr, de l\u2019amour.Ce qui se voyait déjà dans le roman pour adolescentes à la fin des années 1980.Fragile adolescente Chez Louise Turcot, avec Laura, roman plus riche, porté par une écriture profonde, sensible, la donne est dif férente puisque la sexualité n\u2019y est aucunement abordée.Par contre, le besoin de retrouver le père, d\u2019être quelqu\u2019un à ses yeux, rejoint cette volonté d\u2019être aimée.Puisque c\u2019est ça, principalement, qui motive les héroïnes.Turcot raconte l\u2019histoire de Laura, treize ans, entourée d\u2019une mère à l\u2019équilibre fragile, de Camille, sa meilleure amie, qui devra déménager, et de son père, un écrivain qu\u2019elle voit rarement.À force d\u2019essais et d\u2019erreurs, de maladresses, de peines, elle parvient à le retrouver, à percer son univers et à y faire sa place.Elle fera par ailleurs la rencontre d\u2019une toute nouvelle petite sœur, pour qui elle se découvrira un solide instinct maternel.Ce roman porte le thème vieux comme le monde de la quête du père, mais aussi et sur tout celui du besoin d\u2019amour et de liberté.Malgré une évolution du genre, un contexte social tout à fait dif férent, une tendance se dessine toujours.On en sort en surface, mais au fond, l\u2019héroïne d\u2019aujourd\u2019hui, fragile, rêve toujours du grand amour.Moralisateur ?Cliché ?Ce discours perdure dans la littérature pour adolescentes et s\u2019offre encore, et peut-être, comme le seul garde-fou possible dans une société en perte de repères.Collaboratrice Le Devoir LAURA ?Louise Turcot Montréal Québec Amérique Montréal, 2017, 168 pages UN HIVER DANS LE CŒUR ?Mylène Arpin Hurtubise Montréal, 2017, 200 pages LE SEXY DÉFI DE LOU LAFLEUR ?1/2 Sarah Lalonde Bayard Montréal, 2017, 216 pages Amour, quand tu nous tiens Même libérées, les héroïnes sont-elles toujours condamnées au cliché de l\u2019éternelle amoureuse ?ISTOCK On en sort en surface, mais au fond, l\u2019héroïne d\u2019aujourd\u2019hui, fragile, rêve toujours du grand amour.ISTOCK L\u2019histoire de Je m\u2019appelle Nathan Lucius est plantée dans les banlieues du Cap, en Afrique du Sud.H U G U E S C O R R I V E A U E n 2010, Serge Patrice Thi- bodeau publiait une traduction du Journal de John Winslow à Grand-Pré doublé d\u2019un essai (Perce-Neige).Ce même lieu, photographié à partir de la Station spatiale internationale ou admiré par l\u2019auteur à par tir de l\u2019avion, vol AC 665, à bord duquel il voyage, va provoquer chez lui un livre gigogne dans lequel vont se rencontrer des textes de prose poétique, des échos à la période de Winslow, des réflexions, des descriptions.Ce livre faste, constitué de neuf chapitres divisés chacun en 44 paragraphes numérotés, L\u2019isle Haute en marge de Grand-Pré, est sur tout d\u2019une assez grande opacité.Sans réelle éclaircie non plus, ce livre parviendra tout de même à séduire un lecteur patient.« Retrouver / refaire / reconstruire le paysage : c\u2019est un plan » que le poète consent à mener à terme en laissant son esprit prendre le monde, convoquer ses heurs et malheurs.Comme si la fragmentation du littoral offrait une figure des fractures guerrières ou de la vie courante de son lieu de vie, aussi bien à Damas qu\u2019à Alep.Grand-Pré est alors le centre du monde et de l\u2019Histoire.Car ce recueil sort des sentiers battus et flir te sans cesse avec le récit historique, le présent étant porteur du passé de la même manière que l\u2019image de l\u2019île projette dans l\u2019espace son surgissement sous-marin d\u2019où af fleurent forcément des strates et des fossiles.Quand on lit «les guerriers des nations malécite et mi\u2019kmaq s\u2019y donnaient rendez-vous, leurs muscles nus bariolés de signes colorés », on est dans l\u2019Histoire ; quand on lit «HD131399Ab est une exoplanète en orbite autour de trois soleils dans la constellation du Centaure.Elle est située à 340 années-lumière de la Terre (340 x 9460 milliards de km).Sa masse est de quatre fois celle de Jupiter.Ça n\u2019intéresse personne.[Bien que]», on est dans le journalisme scientifique ; quand on lit à propos de «la violence des marées verticales», on est en poésie.Mais voilà, l\u2019entreprise d\u2019écriture est ici d\u2019une telle vigueur, d\u2019une telle cohérence dans sa volonté de réaliser un livre de plus en plus total, global, que l \u2019ensemble convainc.Bien plus qu\u2019un tour de l\u2019île, ce livre propose une saisie de la complexité intellectuelle d\u2019un auteur, émotions comprises.Mais c\u2019est tellement radical parfois que les lignes de sens fuient : « Isle.Haute.Englouti.Glouton.Vaisseau.Pirate.Life Magazine July 21, 1952, p.37-42.20 cents.L\u2019or du pirate et la bureaucratie.» Ne cachons pas le fait que ces textes sont très dif ficiles d\u2019accès, mais si on s\u2019y promène en les feuilletant, en s\u2019y égarant, le plaisir ponctuel d\u2019un paragraphe nous happe.Si l\u2019ensemble reste particulièrement complexe, à petite dose, la prose de Serge Patrice Thibodeau rallie.Collaborateur Le Devoir L\u2019ISLE HAUTE EN MARGE DE GRAND-PRÉ ?Serge Patrice Thibodeau Éditions Perce-Neige, collection «Poésie» Moncton, 2017, 210 pages POÉSIE Le tour de l\u2019île de Serge Patrice Thibodeau J E A N D I O N Par quel bout prendre San- Antonio?On imagine aisément la réponse éminemment salace que lui-même n\u2019hésiterait pas à fournir: a-t-il jamais cessé, au fil de mille bouquins, de haranguer son lecteur?Oui, son lecteur, car, comme l\u2019écrit Éric Bouhier, «je fais l\u2019audacieux pari que tous les passionnés de San- Antonio se retrouvent dans cette façon personnelle de raconter ce qu\u2019était la découverte, quatre à cinq fois par an, du nouveau San-A.Dès les premières phrases, on reconnaissait cet art inimitable qu\u2019il avait de nous prendre par le bras et de faire croire à chacun d\u2019entre nous qu\u2019il serait seul dans la confidence.» L\u2019œuvre de Frédéric Dard est immense, fût-elle de la littérature de gare pour passagers en deuxième classe, et Éric Bou- hier, médecin, muséographe, enseignant, écrivain, a bien vu que s\u2019il voulait s\u2019attaquer à un Dictionnaire amoureux de San- Antonio et essayer de commencer à circonscrire un monument, il fallait qu\u2019il procède comme le principal intéressé le faisait: «Tous les matins, afficher une page blanche, surmonter l\u2019angoisse et laisser place à l\u2019imagination désordonnée.» Cela donne plus de 700 pages qui vont dans tous les sens comme l\u2019Antoine, Béru, Pi- nuche et consorts allaient gaiement dans tous les sens, là où nous les suivions avec un plaisir assumé et légèrement coupable tout à la fois.Comme San-A.disait de l\u2019annuaire du téléphone, il n\u2019est pas nécessaire, il est même déconseillé de le lire en commençant par le commencement.On se laisse guider par le hasard, auquel il arrive, paraît-il, de bien faire les choses.Pas souvent, mais parfois.Dard était un désespéré: il a déjà évoqué son «drame» personnel, sa «grande inaptitude à vivre» dans un monde terriblement mal fait.San-Antonio lui permettait d\u2019échapper à ce monde et de le refaire, de tout dire, littéralement tout, au nom d\u2019une liberté qu\u2019on tente sans cesse de restreindre.Parce que l\u2019humanité est comme ça : conne à hurler.Il en résulte, dit Éric Bouhier, «une œuvre bicéphale, écartelée entre la traque de l\u2019intelligence et celle de la connerie humaine, où l\u2019on frémit en comprenant vers où la balance penche»\u2026 À deux têtes donc, mais à une unique vocation, celle de faire rire, parce qu\u2019il ne reste que cela, l\u2019humour étant bien la politesse du désespoir, et Dard avait des manières, quoi qu\u2019on en dise.L\u2019écriture est proprement jubilatoire, excessive, effervescente, délirante dans le sens le plus noble du terme, y pullulent sous vague prétexte d\u2019enquêtes policières quantité d\u2019expressions argotiques, de mots inventés de toutes pièces, de calembours volontairement discutables.San-Antonio refuse catégoriquement d\u2019appeler un chat un chat.C\u2019est une question de principe.Et il y a, bien sûr, les grivoiseries à n\u2019en plus finir.Avec San- Antonio, on n\u2019est jamais loin de lâcher du lest.On volette dans ce Dictionnaire amoureux comme une abeille butinerait, ici et là, à la recherche de surprises que toujours on trouve.Comme un dico donne le goût d\u2019aller voir un autre mot, celui-ci est une formidable invitation à aller lire un autre livre: un San-Antonio, n\u2019importe lequel.Et de passer du sacré bon temps dans un univers déjanté à souhait.Le Devoir DICTIONNAIRE AMOUREUX DE SAN-ANTONIO ?Éric Bouhier Éditions Plon Paris, 2017, 711 pages L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 8 E T D I M A N C H E 1 9 M A R S 2 0 1 7 LIVRES > FICTION F 5 » J\u2019AI OUBLIÉ DE VOUS DIRE.« © R O M A I N R O U I L L É .Albin Michel Dans l\u2019univers déjanté de San-Antonio Un dictionnaire amoureux concentre son esprit en 700 pages D A N I E L L E L A U R I N «Q u\u2019est-ce que le passage du temps nous fait ?Ou, pour le dire mieux, nous défait.Parce que vivre, c\u2019est se défaire dans le temps », avance l\u2019écrivaine madrilène Rosa Montero, qui publie à 66 ans son 15e roman, La chair.Une femme à l\u2019aube de la soixantaine vient d\u2019être plaquée par son jeune amant.Catastrophe.Qui voudra encore d\u2019elle alors que son corps s\u2019affaisse de par tout ?C\u2019est le point de dépar t de l\u2019histoire.La peur de vieillir obsède l\u2019héroïne, Sole- dad (solitude, en français).Tout comme elle obsède l\u2019auteure\u2026 depuis très longtemps.« C\u2019était déjà présent dans mon premier roman, que j\u2019ai publié à 28 ans», reconnaît Rosa Montero, de passage à Paris.Mais pour elle, être jeune n\u2019a rien à voir avec le fait d\u2019avoir une peau lisse ou un corps musclé.« La vraie jeunesse, c\u2019est un tableau noir sur lequel on doit écrire.C\u2019est avoir devant soi toutes les possibilités de vivre n\u2019importe quoi.C\u2019est fantastique, mais ça se termine très tôt.» Dès la vingtaine, des possibilités se ferment, dit-elle.« Tu peux commencer une nouvelle vie le lendemain, mais pas repartir de zéro.Tu as déjà un sac dans le dos, avec des pierres, qui sont les pierres de ta vie, des choix que tu as faits, des erreurs que tu as commises, de la douleur que les autres t\u2019ont causée, mais aussi de celle que tu leur as causée.Et chaque année, les pierres s\u2019accumulent\u2026» Résultat : plus on vieillit, plus le sac qu\u2019on transpor te est lourd, évidemment.«Mais le plus terrible, fait remarquer Rosa Montero, c\u2019est que le temps qu\u2019on a devant, ce temps avec lequel on peut essayer de se délester d\u2019une pierre ou deux, de réparer quelques erreurs, est de plus en plus court.» Entre réalité et fiction Dans La chair, Soledad, une historienne de l\u2019ar t qui prépare une grande exposition sur les écrivains maudits pour la bibliothèque nationale de Madrid, a réussi sa vie professionnelle alors que sa vie intime est un désastre.«C\u2019est un personnage furieux, enragé, nuance Rosa Montero, qui a une formation en psychologie et en journalisme.Soledad déteste le monde entier, parce qu\u2019elle pense que tout le monde est plus heureux qu\u2019elle.En fait, elle se déteste elle-même.» Ce qui sauve Soledad, en quelque sorte : son autodéri- sion.C\u2019est d\u2019ailleurs avec beaucoup d\u2019humour que la romancière la met en scène.« Je crois que l\u2019humour est un moyen de décrire et de comprendre le monde, explique-t- elle.Et c\u2019est très consolateur.Avec l\u2019humour, on voit les choses comme elles sont, c\u2019est-à- dire petites.Et on se voit comme on est tous : petits.» Pour rendre son ex-amant jaloux, l\u2019héroïne de La chair fait appel à un jeune prostitué beau comme un dieu.Mais sa relation avec lui se transforme de façon imprévue.Elle a beau le trouver ambigu, pour ne pas dire inquiétant, menaçant, elle en est totalement éprise.« Il y a beaucoup de relations passionnelles qui peuvent être toxiques, dangereuses, fait remarquer Rosa Montero.La plupart nous mettent en contact avec la partie la plus irrationnelle de nous-mêmes, la plus profonde, la plus délirante.L\u2019amour-passion, c\u2019est un délire, une folle invention.Et si tu as de la chance, ça se change en un amour réel\u2026» La part d\u2019invention dans nos vies par rapport à la réalité.Un autre thème cher à l\u2019auteure.«Chez moi, confie-t-elle, réalité et fiction se mélangent tout le temps.Si je me souviens par exemple de quelque chose qui s\u2019est passé il y a 20 ans, je ne suis pas certaine si je l\u2019ai vécu, imaginé, écrit ou rêvé.Et les quatre possibilités ont la même force vivante pour moi.» La mémoire, une construction imaginaire, à ses yeux.« On croit qu\u2019on se souvient, mais nous nous racontons des histoires à propos de ce que nous croyons avoir vécu.Et cette narration est en mouvement : elle change avec les années.» Mélanger les genres On constate chemin faisant dans La chair que Soledad a vécu un traumatisme effrayant dans l\u2019enfance.Ou du moins, le souvenir qu\u2019elle en garde est monstrueux.On se rend compte aussi qu\u2019elle est obsédée non seulement par la peur de la vieillesse, mais aussi par la peur de l\u2019échec, de l\u2019amour, de la marginalisation, de la folie\u2026 Toutes choses qu\u2019on retrouve, encore là, dans les livres précédents de Rosa Mon- tero, collaboratrice depuis 1976 au quotidien espagnol El País : « J\u2019écris des romans pour faire en sorte que la bête sauvage de mes obsessions se tienne tranquille.» Ce qui ne veut pas dire qu\u2019elle ne se renouvelle pas dans la forme.Entre romans historiques, fictions d\u2019anticipation et romans réalistes, elle navigue comme un poisson dans l\u2019eau.Et elle adore mélanger les genres.Dans L\u2019idée ridicule de ne plus jamais te revoir, rédigé il y a quelques années à la suite de la mort de son compagnon de longue date, elle amalgamait des éléments de sa propre vie avec le journal de deuil de la scientifique Marie Curie.Dans La chair, elle pousse l\u2019audace jusqu\u2019à se mettre elle- même en scène, comme écri- vaine et journaliste, en face de son héroïne de papier.Vue à travers les yeux de So- ledad, qui la prend de haut, Rosa Montero ressemble à ceci : une femme qui joue à la jeune, habillée comme une ado et tatouée un peu partout.La romancière s\u2019en amuse : « Je dois dire qu\u2019elle a assez raison.Je suis très Peter Pan.Je me sens très jeune à l\u2019intérieur et je vis comme si je l\u2019étais, même si je sais bien que je ne le suis pas.» Parmi les nombreux tatouages qu\u2019elle arbore : « ni pena ni miedo », qui se niche sur sa nuque et qu\u2019elle a emprunté à un poète chilien.«Ni tristesse ni peur, je trouve que c\u2019est une merveilleuse devise pour la vieillesse », conclut Rosa Montero.Collaboratrice Le Devoir LA CHAIR Rosa Montero Traduit de l\u2019espagnol par Myriam Chirousse Métailié Paris, 2016, 192 pages Rosa Montero, les mots dans la chair «J\u2019écris pour que la bête sauvage de mes obsessions se tienne tranquille» JEAN-LUC BERTINI Entre romans historiques, fictions d\u2019anticipation et romans réalistes, Rosa Montero navigue comme un poisson dans l\u2019eau.Avec l\u2019humour, on voit les choses comme elles sont, c\u2019est-à-dire petites.Et on se voit comme on est tous : petits.Rosa Montero « » TIFFET L\u2019œuvre de Dard est immense, fût-elle de la littérature de gare pour passagers en deuxième classe. D A V E N O Ë L E n 1534, Jacques Cartier amorce son exploration du Nouveau Monde dans un golfe du Saint-Laurent plutôt achalandé.Sur le grand banc de Terre-Neuve, le navigateur malouin découvre des flottilles de pêcheurs basques, français, anglais, portugais et espagnols.La morue est l\u2019or bleu de l\u2019Atlantique Nord.Elle sera l\u2019un des piliers de l\u2019empire français d\u2019Amérique, souligne l\u2019historien Mario Mimeault dans La pêche à la morue en Nouvelle-France.Le coureur des bois fascine davantage que le pêcheur imbibé de sang et d\u2019entrailles de morues.Dès le milieu du XVIIe siècle, le travailleur de la mer ne participe plus à l\u2019exploration du continent américain, contrairement à son homologue des fourrures.Le modeste pêcheur joue toutefois un rôle essentiel en of frant un produit de substitution aux populations chrétiennes au cours des quelque 150 jours de jeûne imposés par l\u2019Église.À la belle saison, les pêcheurs européens se ruent par milliers vers le Klondike laurentien.Mario Mimeault attire plutôt notre attention sur la petite industrie canadienne de la pêche qui se met en place sous l\u2019impulsion de l\u2019intendant Jean Talon.« En acceptant son poste, l\u2019envoyé de Louis XIV se donne l\u2019objectif de faire en sor te que la possession française parvienne à l\u2019autosuffisance, particulièrement sur le plan alimentaire», souligne l\u2019historien du large.Monnaie d\u2019échange En passant de la grande à la petite histoire, Mi- meault nous entraîne dans le sillage du bien nommé Denis Riverin, l\u2019infatigable entrepreneur qui veut fixer sur le pourtour de la péninsule gas- pésienne la jeunesse coloniale attirée par la traite des fourrures.Il arpente également les établissements de Louis Jolliet, l\u2019explorateur du Mississippi qui termine sa carrière dans le poisson sur la basse Côte-Nord et à l\u2019île d\u2019Anticosti.À force de bras, le pêcheur de l\u2019époque récolte jusqu\u2019à 200 morues par jour à bord de navires pouvant en emporter près de 200 000 en moyenne.Le poisson vitaminé vaut davantage que la monnaie de cartes utilisée en Nouvelle- France pour suppléer au manque de numéraire.Il joue également un rôle géopolitique, les échafaudages de morues séchées permettent à la France de Louis XIV d\u2019asseoir ses revendications sur les côtes.À la fin du XVIIe siècle, les rivalités entre les puissances coloniales mènent à la destruction des pêcheries gaspésiennes par des corsaires anglais.Reconstruites, les infrastructures de la péninsule sont incendiées à nouveau par les troupes du général James Wolfe l\u2019automne précédant le siège de Québec de 1759.La morue sera au cœur des négociations de paix suivant la conquête britannique du Canada.Versailles n\u2019aurait d\u2019ailleurs pas signé le traité de Paris de 1763 sans le maintien d\u2019un droit d\u2019accès sur les eaux du golfe.«Si [cette demande] avait été refusée par votre Cour, écrira le ministre Choiseul à l\u2019ambassadeur britannique, la guerre durerait encore.» Le Devoir LA PÊCHE À LA MORUE EN NOUVELLE-FRANCE ?Mario Mimeault Septentrion Québec, 2017, 441 pages L\u2019or bleu de la Nouvelle-France L\u2019historien Mario Mimeault raconte la pêche à la morue L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 8 E T D I M A N C H E 1 9 M A R S 2 0 1 7 ESSAIS F 6 L I V R E S D epuis 45 ans, Yvan Lamonde étudie l\u2019histoire des idées au Québec.Il y constate des blocages et des inachèvements.Avec Un coin dans la mémoire, l\u2019historien se fait essayiste afin de remonter aux sources de notre confusion nationale.Le parcours est révélateur et stimulant.Le colonialisme britannique, explique-t-il, a introduit un coin dans la mentalité québécoise, processus qui a mené à la «désarticulation» de cette dernière.Pour se maintenir en l\u2019absence d\u2019une majorité démographique, le colonisateur a mis en place un système politique dans lequel le principe démocratique (Chambre d\u2019assemblée) était bloqué par le principe aristocratique (Conseils exécutif et législatif), en attendant de pouvoir procéder à une union forcée des deux Canadas, noyant les colonisés dans la majorité britannique (1840).Pour amadouer les Canadiens français lors des périodes de crise, le colonisateur a parfois invité quelques-uns d\u2019entre eux à siéger avec les dominants, selon le principe de la «petite loterie coloniale».Papineau et Parent Cette subtile stratégie a divisé les Québécois en donnant naissance à deux nationalismes: le premier, fondé sur la conservation culturelle et sensible aux espoirs de réforme promis par le colonisateur ; le second, essentiellement politique et en quête d\u2019indépendance.En 1840, constate Lamonde, le colonialisme est enfin parvenu à diviser pour régner.« C\u2019est à ce moment que se forme le cerveau politique du Québec, cerveau à deux hémisphères, l\u2019un irrigué par Papineau, l\u2019autre par Étienne Parent, explique l\u2019historien.C\u2019est de ce bicéphalisme que sortira la grande division entre une nationalité d\u2019émancipation avec un mordant politique et une nationalité de conservation avec des espoirs d\u2019arrangements.» Cette division, longtemps nourrie par l\u2019Église catholique, favorable au nationalisme culturel et au pouvoir britannique, dure toujours, écrit Lamonde, et elle opère « comme un principe durable de neutralisation, comme une forme d\u2019anesthésie reconduite».Ses effets, dans notre histoire intellectuelle, auraient été dévastateurs.Lamonde, qui les explore depuis quatre décennies, les présente dans cet essai avec plus de style et de passion que dans ses travaux précédents, mais le propos manque parfois un peu de clarté.L\u2019historien retient notamment l\u2019idée de «fatigue culturelle», chère à Hubert Aquin, selon laquelle les incessants combats nationalistes auxquels la dépendance nous condamne ne peuvent qu\u2019être débilitants à long terme.Il évoque aussi le concept d\u2019«ambivalence», qui, selon lui, et quoi qu\u2019en dise Jocelyn Létourneau, «ne fait pas des enfants forts».Il se penche, enfin, sur la notion de «fatigue politique », développée par le philosophe Daniel Jacques, résultat d\u2019un nationalisme culturel faisant fi de la nécessité de fonder l\u2019indépendance dans le politique pour donner des fruits durables.Des principes universels Sans les assises politiques mises en avant par le nationalisme émancipateur, explique La- monde, le nationalisme culturel s\u2019avère fragile, et sa défense épuisante.Ainsi, quand la modernité s\u2019impose au Québec après la Deuxième Guerre mondiale et menace le cadre traditionnel, le nationalisme conservateur (Groulx) est tenté par un repli, politiquement inopérant, sur un passé glorieux.Dans l\u2019ère actuelle de la diversité et du pluralisme, un phénomène semblable se produit, symptomatique, selon La- monde, « d\u2019un certain recul de la pensée souve- rainiste » propre au nationalisme politique émancipateur.Or, pour Lamonde, le seul moyen efficace de surmonter le blocage national est de « suturer la culture et le politique» en donnant préséance à ce dernier.Il ne faut pas, propose-t-il, se réfugier dans « une mémoire indéterminée », mais refonder le nationalisme sur les principes universels et républicains qui traversent notre histoire (souveraineté populaire, démocratie, égalité hommes-femmes, laïcité, français langue commune, Charte québécoise des droits et liber tés), par tageables par tous les citoyens.Cela signifie qu\u2019il faut accepter, pour s\u2019émanciper politiquement, de faire un travail de deuil quant à certains éléments du « paradis perdu » culturel, sans pour autant tout répudier.Au fond, pour Lamonde, la seule voie d\u2019émancipation des Québécois se trouve dans un nationalisme civique souverainiste, assorti d\u2019une fidélité culturelle sélective.Pour vivre, il y a des deuils à faire, dit-il.Il reste à s\u2019entendre sur la nature de ces derniers.Ce n\u2019est pas gagné.UN COIN DANS LA MÉMOIRE L\u2019HIVER DE NOTRE MÉCONTENTEMENT ?1/2 Yvan Lamonde Leméac Montréal, 2017, 120 pages Les deux nationalismes LOUIS CORNELLIER Pour Lamonde, le seul moyen efficace de surmonter le blocage national est de «suturer la culture et le politique» en donnant préséance à ce dernier M I C H E L L A P I E R R E En 1927, l\u2019écrivain américain Stephen Vincent Benét finit son poème American Names en affirmant que l\u2019on pourra enterrer son corps en Angleterre, sa langue en France et qu\u2019ils y disparaîtront.Mais il ordonne: «Enterrez mon cœur à Wounded Knee», où en 1890 la cavalerie américaine massacra l\u2019ultime résistance sioux.L\u2019essayiste Simon Harel rappelle cette tragédie continentale pour souhaiter que la littérature québécoise s\u2019ensauvage à jamais.Enterré à Wounded Knee, un cœur hanterait pour des siècles ce que Harel, spécialiste de la littérature comparée, appelle, en souvenir « de mises à mor t collectives » , l \u2019« Amérique ossuaire », ou le « charnier » du Nouveau Monde.Pour lui, l\u2019émergence en français, au Québec, dans les années 1990, d\u2019une littérature autochtone, si diversifiée qu\u2019elle devient plurielle, va jusqu\u2019à conjurer le désespoir lié à ce que plusieurs voient comme l\u2019interminable agonie des Premières Nations.Il y a plus.Ces littératures de langue française écrites et publiées au Québec bouleversent la notion de littérature québécoise.À l\u2019instar de l\u2019anthropologue Rémi Savard, Harel croit que, grâce à elles, « l\u2019imminence de la décolonisation » littéraire se perçoit chez nous.Il précise qu\u2019elles « sont appelées à faire trembler le territoire sur ses assises ».Son lucide rejet définitif de l\u2019imitation servile et desséchante des écrivains français par les écrivains québécois ne peut qu\u2019enthousiasmer.Alfred DesRochers et Jacques Ferron avaient déjà rêvé de s\u2019identifier littérairement à l\u2019autochtone.DesRochers, dans son poème Ma patrie (1935), souligne à ses compatriotes qui rêvent, eux, à l\u2019Europe ancestrale que, pour avoir une vraie patrie en Amérique, il faut appartenir, au moins spirituellement, à un peuple qui, durant des millénaires, y a « blasphémé d\u2019horreur vers des cieux impassibles ».Dans un esprit semblable, Ferron souhaite, en 1977, dans une lettre à John Grube, partager la souffrance exemplaire des Amérindiens en expliquant qu\u2019ils «avaient été victimes de colonialisme plus que nous».Harel estime que l\u2019américanité de ceux que l\u2019on range aujourd\u2019hui parmi les écrivains du «néoter- roir», si maladroitement nommé, comme Nicolas Dickner, Perrine Leblanc, Éric Dupont et d\u2019autres, manquerait d\u2019authenticité si elle évitait «la cohabitation avec les littératures amérindiennes».Certes, les poètes autochtones Joséphine Bacon et Natasha Kanapé Fontaine, de qui Harel cite des vers, apportent un souffle nouveau.Mais rien ne résume mieux la cohabitation chère à Harel que Mahiganou, hymne au métissage écrit par le poète cri et député néodémo- crate Romeo Saganash.« Non, tu n\u2019es pas la moitié de l\u2019un et moitié de l\u2019autre / Tu es l\u2019un ET l\u2019autre / Une Blanche avec une âme crie / Une Crie avec une âme blanche / C\u2019est toi qui décides quoi en faire.» N\u2019est-ce pas là presque un présage de notre avenir littéraire ?Collaborateur Le Devoir PLACE AUX LITTÉRATURES AUTOCHTONES ?Simon Harel Mémoire d\u2019encrier Montréal, 2017, 136 pages La tentation de l\u2019écriture métisse Simon Harel souhaite que notre littérature s\u2019ensauvage à jamais SOURCE MUSÉE DE LA GASPÉSIE Les pêcheries de la côte de Percé sont détruites par les troupes du général James Wolfe moins d\u2019un an avant le siège de Québec de 1759.ISTOCK Les littératures autochtones de langue française écrites et publiées au Québec bouleversent la notion de littérature québécoise."]
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