Le devoir, 6 mai 2017, Cahier F
[" C A H I E R F \u203a L E D E V O I R , L E S S A M E D I 6 E T D I M A N C H E 7 M A I 2 0 1 7 C A R O L I N E M O N T P E T I T E nfant, alors qu\u2019il était à l\u2019orphelinat de Lé- vis, Raôul Duguay voyait, par la fenêtre, le fleuve Saint-Laurent passer sous le pont de Québec.Il observait le mariage du soleil et de la terre et de l\u2019eau, à la brunante.Il voyait ces deux rives qui ne se touchent jamais et a découvert sa mission, celle d\u2019être un pont entre des gens qui se croient dif férents, mais que quelque chose rassemble.«Nous buvons tous à la même eau», dit-il, attablé au café Le Placard, dans la foulée de la parution de Raôul Duguay, l\u2019arbre qui cache la forêt, la biographie que Louise Thériault vient de lui consacrer aux éditions du CRAM.C\u2019est à ce moment-là, alors qu\u2019il prend aussi conscience de sa solitude, que le poète est né, se souvient-il encore aujourd\u2019hui, à 78 ans.Mais c\u2019est l\u2019humanisme qui guidera toujours ce poète érudit, qui deviendra aussi philosophe, musicien, peintre, sculpteur, comédien, cinéaste, dramaturge.Homme-orchestre, Raôul Duguay, «antiquité honorable» autoproclamée, échappe aux définitions.Un peu comme cet infiniment petit et cet infiniment grand qui l\u2019habitent alors qu\u2019il travaille à son dernier projet aux affinités baudelai- riennes, L\u2019Étoile.Y seront conviés le peintre, le poète, le musicien et le sculpteur en lui.Le plus grand dépend du plus petit, c\u2019est le principe de la démocratie, soutient-il, toujours utopiste.Pour lire cet homme profondément libre et original, la biographie de Louise Thériault, si elle est anecdotique, nous donne quand même quelques clés.Elle relate la naissance de l\u2019artiste, cinquième de onze enfants, dans une Abi- tibi où son père, tailleur, ambitionne de monter un commerce en habillant les célibataires qui travaillent dans les mines.Mais ce père, Armand, qui a insufflé l\u2019amour de la musique au petit Raôul, meurt alors que ce dernier a cinq ans, laissant sa famille dans l\u2019indigence, au point que la mère de Raôul, Lauza doit placer plusieurs de ses enfants à l\u2019orphelinat.Son Abitibi natale, Raôul l\u2019a d\u2019abord décrite dans un portrait de l\u2019économie de la région, produit en 1966 pour le Quartier Latin, journal des étudiants de l\u2019Université de Montréal.Plus tard, c\u2019est ce matériau qui donnera naissance au texte de la célèbre chanson La Bittt à Tibi.Enregistrée pour la première fois en 1975, elle donnera lieu, ensuite, à diverses interprétations, dont la plus récente, un rap d\u2019Anodajay intitulé Le beat à Tibi, a été consacrée meilleur vidéoclip francophone.Dans cette chanson, on retrouve entre autres l\u2019oncle Edmond, mort en creusant une mine d\u2019or, mais aussi la langue acadienne de sa mère, que Raôul a tenue à chanter, intacte : «Quand j\u2019étions petit j\u2019allions jouer au bois»\u2026 Iconoclaste et présocratique Pour Louise Thériault, cette chanson, réclamée ad nauseam à Raôul Duguay depuis sa sortie, est RENCONTRE Raôul Duguay, «antiquité honorable» aux multiples vies Une biographie chorale sonde la diversité et la complexité de cet homme-orchestre, de l\u2019Abitibi à la philosophie PEDRO RUIZ LE DEVOIR Pour l\u2019iconoclaste Raôul Duguay, le plus grand dépend du plus petit, c\u2019est le principe de la démocratie, soutient-il, toujours utopiste.FRED DUFOUR AGENCE FRANCE-PRESSE «Les connaissances non reliées tuent la connaissance et font apparaître une nouvelle ignorance qui s\u2019ignore elle-même au cœur de la prolifération des connaissances», souligne Edgar Morin.F A B I E N D E G L I S E A trop vouloir baliser ses déplacements, l\u2019être humain serait-il surtout en train de se perdre\u2026 dans la simplification des choses, dans l\u2019illusion, mais aussi dans cet aveuglement qui l\u2019empêche d\u2019appréhender sérieusement les désastres qu\u2019il est lui-même en train de nourrir ?Le philosophe français Edgar Morin, fin observateur du monde qui l\u2019entoure depuis 95 ans, doute de moins en moins de cette dérive.Dans son dernier essai, Connaissance, ignorance, mystère (Fayard), il appelle d\u2019ailleurs à lever la tête de nos réseaux sociaux, à affronter les déterminismes numériques pour mieux surmonter nos peurs ataviques de l\u2019inconnu, déjouer les «nouvelles ignorances» et surtout changer le cours des choses dans des sociétés où paradoxalement, l\u2019expansion des connaissances fait désormais régresser, selon lui, la connaissance.«La croyance en une vie sociale ou personnelle régulée ou programmée par algorithme [ces formules mathématiques qui orientent choix et contenus dans les univers numériques] est illusoire, indique Edgar Morin dans une entrevue accordée il y a quelques jours au Devoir.L\u2019histoire de l\u2019humanité, des sociétés, de la personne ne peut échapper à l\u2019inattendu, le hasard, la folie, la créativité.Or, si elle libère, la technique, aussi, asservit » en finissant même par atrophier l\u2019intelligence, poursuit-il.Sombre perspective ?Le malheur serait en marche et ses artisans ont, à l\u2019écouter et à le lire, le nez collé sur un écran d\u2019ordinateur et le doigt agité frénétiquement sur un clavier ou sur un écran tactile.« L\u2019unification techno-écono- mique du globe et la multiplication des communications ont provoqué non pas une conscience de communauté de destins humains, mais au contraire, les replis particularistes sur des identités ethniques et/ou religieuses ; non pas une grande union, mais une multiplication de dislocations et ruptures politiques et culturelles dégénérant en conflits », écrit-il dans cet essai alliant impressions, réflexions et sagesse, sorte de message d\u2019un penseur indiscipliné, docteur ho- noris causa de vingt-quatre universités à travers le monde, à ceux et celles qui vont construire et le penser le monde après lui.Et il montre du doigt « le somnambulisme du monde politique qui vit au jour le jour, du monde intellectuel aveugle à la complexité» et « l\u2019inconscience généralisée» qui contribuent «à la marche vers le désastre».Le leurre de l\u2019émancipation Le culte de l\u2019instant présent, l\u2019obsession de la quantification de l\u2019activité humaine, du choix et du commentaire réduit à des codes binaires, tout comme l\u2019enfermement de la pensée humaine dans des réseaux numériques cloisonnés, à des fins commerciales, n\u2019y sont pas étrangers, même si tout cela se joue dans des sociétés dites du savoir où l\u2019hyperconnexion et la démocratisation de l\u2019accès à l\u2019information, à la prise de parole sont érigées en vecteur d\u2019émancipation, en faisant surtout illusion, selon lui.« L\u2019excès d\u2019information tue la connaissance, dit Edgar Morin.Les connaissances non reliées tuent la connaissance et font apparaître une nouvelle ignorance qui s\u2019ignore elle-même au cœur de la prolifération des connaissances.» Cela entretient ce qu\u2019il nomme l\u2019ignorantisme, un mal contemporain qui frappe autant le citoyen ordinaire que les savants et experts confrontés à la même organisation fragmentée de la pensée, à la même connaissance dispersée qui empêche l\u2019émergence de «cette connaissance pertinente qui les relie et qui permettrait d\u2019affronter la complexité».«Le règne du calcul», dans lequel l\u2019avènement du tout numérique nous a fait entrer, «occulte les réalités humaines les plus profondes», dit-il.«Le rêve d\u2019une société humaine totalement automatisée sous la loi de l\u2019algorithme conduirait non au surhumain mais à l\u2019inhumain», poursuit-il dans son bouquin en parlant de cette post-humanité où l\u2019humain est en train de se laisser conduire.«Le rêve d\u2019une rationalité algorithmisante tendra à nous réduire en machines triviales.» Et cet idéal est forcément vain, puisque l\u2019incertitude fait partie intégrante de l\u2019aventure humaine, estime-t-il.VOIR PAGE F 4 : MORIN ENTREVUE Éloge du mystère Le philosophe Edgar Morin invite à aller au-delà des algorithmes pour éviter la catastrophe Le rêve d\u2019une rationalité algorithmisante tendra à nous réduire en machines triviales Edgar Morin « » VOIR PAGE F 2 : DUGUAY Vies de misère des latino- américains de l\u2019autre côté du mur Page F 5 Lilja Sigurdardottir, plume forte trempée dans l\u2019encre noire de l\u2019Islande Page F 4 L E D E V O I R , L E S S A M E D I 6 E T D I M A N C H E 7 M A I 2 0 1 7 LIVRES > PRIX LITTÉRAIRE DES COLLÉGIENS F 2 l\u2019arbre qui cache la forêt.Et c\u2019est cette forêt, l\u2019œuvre foisonnante de l\u2019artiste iconoclaste, qu\u2019elle retrace au fil des pages.Parce que Raôul Duguay, c\u2019est aussi l\u2019Infonie, ce groupe de toutes les audaces, dont l\u2019amitié indéfectible entre Raôul Duguay et Walter Bou- dreau, fondateur de la Société de musique contemporaine du Québec, était le fondement.«L\u2019Infonie, pour Raôul et Walter, c\u2019était la liberté d\u2019expression et l\u2019exploration de tous les possibles », écrit Louise Thériault.C\u2019est là que naît l\u2019idée d\u2019écrire le nom des créateurs à l\u2019envers, la méditation sur le chif fre 3, les voltiges vocales sur les consonnes, les envolées musicales en tous genres.Avec «touttt est dans touttt», Duguay québécise en fait l\u2019aphorisme du philosophe présocratique Anaxagore, 500 ans avant Jé- sus-Christ : «tout est dans tout».C\u2019était «une juste prémonition des théories actuelles de l\u2019Univers», remarque-t-il.Raôul Duguay le précise en entrevue, son but est d\u2019unifier, toujours.Il a horreur de ce qui divise, des religions qui affirment que leurs dieux sont supérieurs aux autres.C\u2019est entre autres ce qui a mené à la rédaction, en 1971 de son livre Musiques du Kébek, où il rassemble des textes de compositeurs de tous les horizons.Cette anthologie, qui fait fi des barrières de genre, ne fait pas l\u2019unanimité chez les critiques.Et Duguay passe par l\u2019ar t pour faire avancer ses idées.Il a déjà tâté de la politique, s\u2019est présenté sous la bannière du Parti rhinocéros, puis du Parti québécois.« Mais je n\u2019aurais pas été à ma place à l\u2019Assemblée nationale », convient-il au- jourd\u2019hui.Il croit cependant encore profondément à la souveraineté du Québec, comme il estime que l\u2019autonomie devrait être le but de chacun d\u2019entre nous.Une vie de passions «Vouloir savoir.Être au pouvoir de soi.C\u2019est l \u2019ultime avoir », disent les premiers mots de sa magnifique chanson Le voyage.En entrevue, il insiste sur les dif férentes dimensions de cet extrait : la volonté, l\u2019apprentissage, l\u2019avoir confronté à l\u2019être, etc.Aujourd\u2019hui, Raôul Duguay dit être encore plus passionné de sciences que de philosophie.Il s\u2019emballe des recherches entourant l\u2019informatique quantique, qui devrait bientôt, en dépassant le mode binaire, multiplier à l\u2019infini la puissance des ordinateurs.« S\u2019il est vrai qu\u2019un ordinateur classique mettrait plus de 10 000 ans pour calculer ce qu\u2019un ordinateur quantique peut calculer en une seule seconde, il est facile de percevoir la distance qui les sépare sur le plan informationnel », disait-il dans une récente allocution, lors de la conférence inter nationale WWW2016, où il représentait l\u2019Académie québécoise de pataphysique.« Aujourd\u2019hui, Shakespeare n\u2019écrirait plus \u201cTo be or not to be\u201d, mais bien \u201cTo be and not to be\u201d », dit - i l .La machine, si puissante, serait-elle sur le point d\u2019« enfanter » l\u2019homme ?Nous permettra-t-elle d\u2019accéder à l\u2019immortalité ?« La Machina sapiens, possédant des milliards de fois plus d\u2019informations que l\u2019Homo sapiens, rendra-t-elle ce dernier vétuste, désuet, voire inutile ?» demande-t-il.Ces préoccupations rendent la démarche de Raôul Duguay plus contemporaine que jamais.Et entre le philosophe et l\u2019artiste, Raôul Duguay refuse de choisir.« De l\u2019homme ou de l\u2019artiste, lequel est le plus vrai ?Et le philosophe en moi répond : les deux.Comme la lumière, j\u2019ai une double nature.» Et il fait bon se placer sous ses multiples rayons.Le Devoir RAÔUL DUGUAY L\u2019ARBRE QUI CACHE LA FORÊT Louise Thériault, en collaboration avec Raôul Duguay Éditions du CRAMM Montréal, 2017, 180 pages SUITE DE LA PAGE F 1 DUGUAY S O P H I E R A J O T T E Cégep de l\u2019Abitibi- Témiscamingue «L e cosmos tout entier conspirait à nous réunir.» En glissant cette phrase au cœur de son roman Mektoub, Serge Lamothe projette habilement ses lecteurs à travers un univers miroir qui se reflète à l\u2019infini.À travers une quête mystique de l\u2019âme sœur \u2014 sous toutes ses formes \u2014, les vies d\u2019un homme et d\u2019une femme qui se cherchent, s\u2019effleurent du bout des doigts se bâtissent après qu\u2019une série d\u2019événements hasardeux eut compromis leur rencontre.Divisée en deux, l\u2019œuvre leur donne la parole : la première partie est mystérieuse, déconcertante, remplie de questions, tandis que la seconde illumine, lève le voile.Chacun leur tour, les protagonistes nous plongent dans les méandres de leurs pensées, et leurs odyssées intérieures se rejoignent, se complètent, se racontent l\u2019une l\u2019autre.À travers cette introspection, Mektoub, de l\u2019arabe «c\u2019était écrit », aborde avec originalité les notions de destin et de libre arbitre, qui sont présentées comme les moitiés d\u2019un tout : « Jusqu\u2019au dernier moment, on a le choix : on peut foncer tête première dans le piège que nous tend le destin, mais on peut tout aussi bien s\u2019en détourner et poursuivre notre route sans être inquiété.» Ce questionnement universel forme l\u2019essence du roman.L\u2019être humain, conscient de son environnement, est-il manipulé par le destin ou peut-il suivre sa propre voie ?L\u2019auteur propose une vision intéressante du concept d\u2019univers parallèles, qui guide le lecteur vers la réflexion.Si le mysticisme est un thème prépondérant, le temps, et tout particulièrement le futur, avec son lot de spéculations, d\u2019inquiétudes et d\u2019espoirs, prend une place subtile mais constante dans le récit.À l\u2019aide d\u2019une mise en abyme, un personnage secondaire et décisif, Zoltan Galaczy, écrivain hongrois obsédé par la décadence de la civilisation, transmet ses considérations politiques et éthiques aux protagonistes à travers ses romans, qui créent un lien mince, délicat, mais tangible entre eux.Malgré une écriture parfois abstraite et déstabilisante, Mektoub est un voyage engagé et poétique, destiné à toutes les quêtes de soi.MEKTOUB Une odyssée de l\u2019âme F R É D É R I C L A N G E V I N Cégep de la Gaspésie et des Îles, campus de Gaspé Qu\u2019arriverait-il si, demain matin, stupéfait de s\u2019éveiller sans que le réveil hurle, on se tournait vers lui pour s\u2019étonner qu\u2019aucun chiffre ne brille sur son écran ?Si, en actionnant l\u2019interrupteur, la lumière ne fonctionnait pas ?Ce n\u2019est qu\u2019une petite panne, se di- rait-on.Et si ladite « petite panne» perdurait des jours, des semaines, des mois entiers?C\u2019est ce que s\u2019est amusé à imaginer Christian Guay-Poliquin dans Le poids de la neige, avec comme contraintes supplémentaires un protagoniste aux jambes cassées dans un accident de voiture, la promiscuité avec un vieil étranger, un petit village coupé du monde extérieur et un hiver particulièrement généreux.C\u2019est d\u2019ailleurs avec la quantité de neige au sol pour seul repère qu\u2019est narrée cette histoire où le temps devient flou et le printemps se fait attendre.Au fil des pages, l\u2019auteur offre au lecteur l\u2019occasion de réfléchir à l\u2019entraide et à la rivalité, mais il le happe aussi dans cet univers aux allures postapocalyptiques.L\u2019origine de la panne peut bien demeurer inconnue, l\u2019attention du lecteur sera de toute façon entièrement consacrée à se mettre à la place des personnages, à se demander s\u2019il aurait agi différemment ou même s\u2019il aurait eu la résilience de s\u2019accrocher si longtemps.Les récits catastrophiques ont ceci de par ticulier qu\u2019ils font rêver comme aucun autre d\u2019héroïsme, de débrouillardise et de courage.Christian Guay- Poliquin le sait et, de sa plume habile aux descriptions justes et belles, il laisse deviner la tension qui règne au sein d\u2019un village affamé où l\u2019hiver sans fin sème la zizanie.Inspirant et captivant, Le poids de la neige remet en scène le narrateur anonyme que l\u2019on a connu dans Le fil des kilomètres, dans une histoire qui se déroule cette fois presque entièrement dans la même pièce exiguë, en compagnie de Matthias (un vieil homme tenace, mais au corps et à la patience usés), et où une simple excursion en raquettes prend l\u2019ampleur d\u2019une épopée d\u2019Homère.Conflits inévitables, réconciliations forcées, imprévus fâcheux et découvertes pleines d\u2019espoir attendent le lecteur au détour de chapitres que l\u2019on dévore avec appétit et curiosité.LE POIDS DE LA NEIGE Il était un froid A L E X A N D R E C O T T O N Cégep de la Gaspésie et des Îles, campus de Gaspé C\u2019 est dans son traitement du temps que Le continent de plastique de David Turgeon tire sa force.On y suit l\u2019histoire de l\u2019assistant du « maître », un auteur proli - fique et somme toute un peu mystérieux, dans un monde où succès et littérature ont une relation amour-haine.Remises de prix, accusations de plagiat et fascination pour le continent de plastique guident le f i l du récit qui est mené par cet assistant et s a v a m m e n t attaché à la chronologie de toutes les publ icat ions de son patron.On y explore l\u2019univers des écrivains comme jamais, depuis les yeux de ce personnage sans nom auquel on s\u2019identifie et qui fait écho aux lacunes et à la beauté de la vie littéraire.On y traite de craintes qui vont bien au-delà du syndrome de la page blanche et des manuscrits oubliés au fond du tiroir.Dès les premières pages, on s\u2019étonne de ce vocabulaire riche qui donne toute sa poésie au texte.Si on n\u2019en dit peu sur le personnage principal, celui-ci se dévoile au fil des rencontres qu\u2019il fait et des décisions qu\u2019il prend.En ef fet, Le continent de plastique est un roman qui prend son temps.Pas dans le sens d \u2019une lecture qui tra îne en longueur, mais dans sa façon de capturer ce qui échafaude une vie.Ce ne sont pas les dif ficultés d\u2019être un bras droit qui sont traitées ici, il s\u2019agit plutôt de découvrir ce que c\u2019est que de mener sa vie.Un des chapitres les plus marquants est celui où l\u2019assistant part en vélo pour une escapade.On y est témoin d\u2019une scène étonnamment pure à la poésie ancrée dans le moment présent : « [\u2026] et je gravis une nouvelle vingtaine de kilomètres empli d\u2019une volupté délirante, les mollets soûls de douleur.» On se réjouira de savoir que cette ambiance est présente dans tout le livre.Les éléments de ce roman s\u2019amalgament entre eux tels des détritus dans la mer, des parcelles de vie dans la futilité de ce qui semble important.Le continent de plastique est mon « feel good book » par excellence.LE CONTINENT DE PLASTIQUE Capturer l\u2019essentiel D É R E K B É G I N Cégep de l\u2019Abitibi- Témiscamingue D eviner les drames ordinaires qui se cachent derrière les façades de maisons uniformes, c\u2019est ce que Tessa s\u2019applique à faire depuis qu\u2019elle s\u2019est conver tie en agente immobilière après des études abandonnées en chant classique.Elle a 37 ans, trois enfants avec Jim mais, malgré tout, un vide l\u2019habite, comme une plaie qui ne guérit pas.Dans le cadre de son travail, Tessa fait la rencontre d\u2019un ancien amant, et dès lors le désir la ranime.Dans trois jours, ils ont rendez-vous.Dans Les maisons de Fanny Britt, le lecteur la suit dans l\u2019anticipation de ce jour maudit, de ce moment où elle reverra Francis, entretenant ce fantasme de tout laisser derrière pour se «noyer avec lui dans les draps».Dans l\u2019attente, elle revit ses souvenirs grâce à des chapitres alternant entre le passé et le présent.Évoquant la mort de son frère, sa rupture avec Francis, le soutien de sa meilleure amie et le temps qui défile, qui fait ses ravages, Tessa nage à travers les jours, sa douleur sur le dos.Les maisons est un roman sensible, où l\u2019on entre dans l\u2019intimité d\u2019une femme, par le biais de ses quest ionne- ments existentiels.La narration à la première personne permet une réelle immersion dans la v ie intérieure de Tessa, of frant un por trai t tout en nuances de l\u2019anxiété et de ses combats quoti - diens, ces expériences qui la construisent.Le jugement impitoyable que la protagoniste porte sur elle-même dans ce roman nous rappelle nos failles, remet en question nos habitudes : « Pourquoi ces larmes que tu dissimules en les écrasant sur le drap et en gémissant plus fort ton plaisir si ce n\u2019est parce que tout te pousse vers vendredi, vers cet autre homme, celui avec qui tu n\u2019en as pas fini, et Jim souf frira de ça.[\u2026] Jim souffrira de ça, et je vais le faire quand même.» Fanny Britt aborde ainsi le banal et le rend grandiose par sa douce poésie.C\u2019est une lecture qui fait du bien, qui ébranle par moments, por tée par un souf fle d\u2019humanité, une empathie pour les drames du quotidien qui se trament de l\u2019intérieur.LES MAISONS Derrière les rideaux A U D R É A N N E M A R T I N Cégep de Sherbrooke La couver ture du livre est rose, mais son contenu ne l\u2019est pas.Divisé en quatorze courtes nouvelles, Des femmes savantes de Chloé Savoie-Ber- nard est une mosaïque composée de fragments ébréchés de miroirs dans lesquels on peut apercevoir son reflet.Attention, les bords sont coupants : les narratrices ne sont pas là pour plaire, mais pour se mettre à nu.À travers leur re gard d\u2019une fra gile authen ticité, parfois humoristique mais toujours brutalement honnête, de jeunes femmes nous offrent des instantanés de leur vie: une baise d\u2019un soir, une sortie en public sans maquillage, une séance photo nue\u2026 Des moments qui vont du doux au douloureux, qui dévoilent sans filtre la réalité de ces jeunes femmes d\u2019au- jourd\u2019hui, libres, mais pas tout à fait af franchies ni décomplexées, intensément vivantes, mais toujours contenues dans un carcan de règles sociales non écrites.Leurs histoires sont campées dans un Montréal tangible, baignées par la culture populaire, ce qui les ancre davantage dans le réel.L\u2019écriture est fluide, r yth- mique.Avec des phrases parfois cour tes et hachurées, comme un halètement, parfois interminables et truffées de virgules, comme un long soupir ; on a l\u2019impression d\u2019entendre les narratrices nous murmurer à l\u2019oreille.Ce sentiment de proximité est accentué par la langue utilisée, un français québécois oscillant entre les registres populaire et littéraire, ponctué de mots anglais, aux tournures de phrases crues.Chaque nouvelle est portée par une narration dif férente, parfois à la première personne, impitoyablement intime, ou à la troisième, plus détachée.Les jeunes femmes qui habitent le recueil sont à la fois uniques et ordinaires, pour que leurs voix puissent faire écho dans la tête des lectrices, comme pour leur dire «vous n\u2019êtes pas seules».Ce recueil n\u2019épargne aucun des thèmes les plus actuels.Parfois difficile à lire en raison de la crudité des sujets, il n\u2019en demeure pas moins nécessaire pour démystifier et normaliser certains des tabous féminins.Il s\u2019agit d\u2019une lecture douloureusement per tinente, par fois choquante, mais qui séduit grâce à la plume poético-trash qui porte les nouvelles.DES FEMMES SAVANTES Miroirs ébréchés PHOTOS PEDRO RUIZ LE DEVOIR ET LOUISE LEBLANC À gauche : les cinq auteurs en lice pour le Prix littéraire des collégiens, en novembre dernier.À droite : deux coups d\u2019œil sur les débats des collégiens qui auront permis de primer Le poids de la neige.Le Prix littéraire des collégiens, qui a récemment honoré Le poids de la neige de Christian Guay-Poliquin (La peuplade), c\u2019est aussi, à plus petite échelle, le Prix des critiques des collégiens.Près d\u2019une cinquantaine d\u2019étudiants se sont lancés dans le délicat exercice de la critique écrite, argumentant et résumant en quelque 350 mots leurs lectures.Cette semaine, Le Devoir publie les cinq textes gagnants \u2014 un par livre finaliste au Prix des collégiens \u2014 choisis par Yo- laine Tremblay, professeure retraitée du Cégep de Sainte-Foy et membre du comité fondateur du Prix littéraire des collégiens, Fran- çois-Bernard Tremblay, enseignant au Collège d\u2019Alma et auteur, de même que Louise-Maude Rioux Soucy, qui dirige les pages culturelles au Devoir.Critiques d\u2019occasion Zoom sur les cinq plus belles critiques des collégiens PEDRO RUIZ LE DEVOIR Le gagnant du Prix littéraire des collégiens 2017, Christian Guay-Poliquin F 3 D O M I N I C T A R D I F L\u2019 Allemande Gerda Taro avait laissé derrière elle des témoignages d\u2019une inestimable puissance de la guerre d\u2019Espagne de 1936-1939.Il faudra pour tant attendre plusieurs années après sa mort afin que l\u2019important travail de la photographe de guer re, morte écrasée sous un char d\u2019assaut, émerge de l\u2019ombre où l\u2019avait reléguée celui de son compagnon Robert Capa.En conjuguant personnages imaginaires et réels, Bernard Dionne croise, dans Et l\u2019avenir était radieux, les chemins de la vraie Gerda Taro et de la f ict ive Mathilde Le- comte, jeune infirmière accompagnant le docteur Norman Bethune à Madrid afin de fonder une clinique de transfusion sanguine.Ces quelques apparitions de figures historiques méconnues ponctuant le roman remplissent par le fait même une des missions les plus salutaires que peut embrasser une fiction à caractère historique : ressusciter ceux et celles que l\u2019Histoire aurait dû immortaliser il y a longtemps.Récits entrelacés de l\u2019itinéraire de jeunes communistes montréalais par tis aider l\u2019Espagne à repousser la menace fasciste, le premier roman de celui qui a signé plusieurs ouvrages d\u2019histoire et de pédagogie raconte donc, grâce à trois archétypes, les af fronte- ments entre les rebelles nationalistes et le camp républicain.Outre l\u2019idéaliste Mathilde, qui défie doucement l\u2019autorité et rejette les chapelles idéologiques, le fougueux David Segal, fils d\u2019immigrant juif devenu communiste sous les hurr y up et les faster des contremaîtres, fondera là-bas le bataillon Mackenzie-Papineau, entièrement canadien.Quant à Pierre, c\u2019est avec un zèle en béton armé qu\u2019il rejoindra les Brigades internationales combattant Franco, après être passé par l\u2019École Lénine, à Moscou.« Il avait même travaillé quelques semaines dans une usine de production de locomotives et vécu la vie quotidienne des ouvriers moscovites, écrit Bernard Dionne.[\u2026] Il était devenu un véritable révolutionnaire professionnel.» Plus qu\u2019une note en bas de page La plus grande force de Et l\u2019avenir était radieux tient sans doute à la tendresse avec laquelle Bernard Dionne évoque les mouvements communistes canadiens et québécois, souvent réduits à une note en bas de page dans les manuels d\u2019histoire nationale.Ces militants portaient une juste cause, rappelle-t-il.Ils ne sont pas ceux qui, plus tard, tenteront de défendre l\u2019indéfendable Staline.Les épreuves de pureté idéologique qui lesteront les rangs des rouges, rapidement appelés à s\u2019autoflageller lorsqu\u2019ils commettront un « faux pas bourgeois », nourrissent quant à elles un certain effet comique.D\u2019un strict point de vue littéraire, l\u2019auteur s\u2019appuie cependant sur des ressorts éculés : l\u2019idylle orageuse (Pierre qui se lie à une anarchiste), la jalousie entre camarades et la nécessaire relation amoureuse permettant d\u2019ouvrir une brèche d\u2019espoir.Ces outils narratifs ne disent sans doute pas toute la complexité psychologique de jeunes gens ayant traversé de leur plein gré l\u2019océan afin de par ticiper à un conflit qui ne concernait pas leur peuple au premier chef.Le pacte de non-agression germano-sovié- tique signé en août 1939 scellera le désenchantement de toute une génération de communistes.«Comment l\u2019URSS peut-elle s\u2019allier à un pays qui a fait de l\u2019antisémitisme sa politique of ficielle ?[\u2026] Staline ne peut pas se rendre complice de telles infamies, il y a sûrement une explication valable a tout cela», lance David.D\u2019explication valable, il n\u2019y aura évidemment pas.Collaborateur Le Devoir ET L\u2019AVENIR ÉTAIT RADIEUX ?Bernard Dionne Fides Montréal, 2017, 312 pages FICTION HISTORIQUE Génération désenchantée Bernard Dionne raconte les communistes québécois qui ont combattu le fascisme en Espagne C H R I S T I A N D E S M E U L E S L es histoires qui composent le premier recueil d\u2019Alain Bernard Marchand sont toutes portées par des événe- ments liés entre eux de façon directe ou ténue.Ce sont sept nouvelles qui viennent surtout nous rappeler, d\u2019une manière ou d\u2019une autre, que toute chose a une origine et une fin.Ainsi, dans L\u2019oraison, un narrateur mor t depuis trois jours, ancien conservateur de bibliothèque qui conçoit, ex- plique-t-il, la religion « comme un phénomène acoustique », a laissé pour ses proches un enregistrement audio dans lequel il partage ses ultimes pensées et ses derniers témoignages d\u2019affection.Une sorte d\u2019oraison inversée, où c\u2019est le mort qui fait l\u2019éloge des vivants et qui nous rappelle quelques vérités qu\u2019on oublie par fois.« Mais on comprend toujours trop tard que nous sommes faits de nos souvenirs, sinon nous aurions multiplié les occasions d\u2019en fabriquer et aurions eu pour vivre l\u2019audace qui nous a si souvent manqué.» Dans 24, rue Drosi, un professeur d\u2019histoire à l\u2019université se souvient du voyage qu\u2019il a fait en Grèce lorsqu\u2019il était étudiant, au tour nant des années 1980, à la recherche des traces de la Grèce antique et de ses propres origines.Né d\u2019une brève liaison entre une Québécoise séjournant sur une île des Cyclades et le fils d\u2019un dissident grec venu s\u2019y cacher, muni seulement du nom de son géniteur, l\u2019homme entreprend de retrouver sa trace muni de ces maigres indices.La rencontre aura lieu, entre l\u2019étrangeté et la déception, alors que son géniteur lui of frira L\u2019été grec, le livre magnifique et ensorcelant de Jacques La- carrière.Voyage immobile Les pieds au sol et la tête dans les nuages, éprouvant une passion pour les « bathyscaphes et les navettes spatiales », le nar rateur de L\u2019ascension est un fonctionnaire qui distribue le courrier dans une tour de bureaux.Le temps d\u2019une de ses tournées, d\u2019un étage à l\u2019autre, i l nous convie à une sor te de voyage immobile, entre la rêverie et l\u2019inventaire des lieux.Dans Stamboul Blues , le nar rateur se souvient d\u2019un voyage qu\u2019il a fait à Istanbul à l\u2019époque de sa jeunesse « insatiable de nouveauté », en plein coup d\u2019État militaire, en 1980, assailli par les images fortes comme si tout cela avait eu lieu hier.« Cer taines sont si vives que j\u2019ai parfois l\u2019impression d\u2019être rentré la veille et d\u2019échapper au temps des horloges.» Par-dessous tout brille le souvenir de son amitié instantanée avec un jeune voyageur suédois, rencontre qui vibre d\u2019une légère tension homoérotique.Plus loin, un homme découvre un cadavre en jog- gant dans un parc, avant d\u2019empocher le car net de notes que cet homme avait sur lui.Professeur d\u2019histoire à l\u2019université, Léo Polyakis y avait consigné l \u2019ébauche d\u2019une longue lettre adressée à un ami.Sans réfléchir, le nar rateur entreprendra de retrouver le destinataire de cette lettre.(Le carnet Claire- fontaine).Une sor te de voyage, là aussi, à travers le temps et l\u2019espace.Poète, essayiste (sur Tintin et Genet, notamment), romancier, Alain Bernard Marchand, né à Shawinigan en 1958, habite à Ottawa depuis 1976.Un peu figées, por teuses d\u2019une tension entre l\u2019immobilité et le voyage, la mort et la vie, ses nouvelles semblent toutes liées par une sorte de fil initiatique.Une quête des origines, de voyages lointains, d\u2019euphorie des rencontres de jeunesse.Collaborateur Le Devoir SEPT VIES, DIX-SEPT MORTS ?Alain Bernard Marchand Les Herbes rouges Montréal, 2017, 208 pages FICTION QUÉBÉCOISE À l\u2019origine de la fin En sept nouvelles, Alain Bernard Marchand passe de l\u2019immobilité à la vie F A B I E N D E G L I S E D ans la dernière livraison de la revue Liber té (no 315, Printemps 2017), l\u2019artiste et illustrateur Clément de Gaulejac signe un dessin désopilant mettant en scène un couple de citadins marchant le long d\u2019une palissade pas très loin d\u2019une usine crachant de la fumée.L\u2019un des deux n\u2019est pas de bonne humeur et dit : «Dérive psychogéo- graphique, mon cul ! C\u2019est surtout un autre de tes plans foireux en banlieue, oui.» Il faut savoir rire des art istes, les vrais , les faux, ceux qui rêvent de l\u2019être tout comme ceux qui le sont profondément, mais ne le savent pas encore.Et c\u2019est ce que fai t très bien depuis plusieurs années, l\u2019auteur du Livre noir de l\u2019ar t conceptuel (Le Quar tanier 2011) qui poursuit aujourd\u2019hui son exploration critique de l \u2019univers ar tistique avec Les artistes (Le Quartanier).Le petit bouquin, mince en pages, mais dense en réf lexions, saisit ces êtres créatifs dans leurs doutes, leurs vérités, leur dogme, leurs candeurs et sur tout toutes leurs contradictions, comme cette « Léopoldine (on l \u2019appelait Léo) [qui| était très débordée », dansant avec l\u2019oisiveté, les bras en l \u2019a ir, sur sa planche à roulettes.« L\u2019ar tiste est un mystère, résume l\u2019auteur, joint cette semaine par Le Devoir.Il est à la fois célébré, respecté , mais aussi dénigré, traité par fois de parasite de la société.On adore le détester.Son inutilité est nécessaire.Il y a dans l\u2019ar tiste une contradiction qui me plaît, une complexité qui mérite d\u2019être af fir- mée », particulièrement à une époque où certains courants réactionnaires \u2014 pas seulement ceux en provenance de la ville de Québec \u2014 en font régulièrement des cibles de prédilection.Répondre aux mensonges « La manière la plus simple de lutter contre ça, c\u2019est d\u2019opposer la réalité dans sa complexité, dit Clément de Gaule- jac, de laisser la pensée intellectuelle juste et honnête répondre aux mensonges et approximations.» Mensonges ?L\u2019ar tiste qui coûte de l\u2019argent public et ne rappor te rien est le plus tenace et se nourrit autant du simplisme des uns et de la mauvaise foi des autres.« Comme toutes les activités, l\u2019activité ar tistique comporte un peu de triche, dit-il.Les artistes doivent développer une langue commune pour se faire comprendre et une singularité pour se distinguer des autres.Cela amène parfois à se tromper soi-même par rappor t à ses propres motivations » et à tromper les autres sur la pureté de sa vocation.Un paradoxe dont les contours sont joliment attrapés par ces dessins qui , comme le manifeste d\u2019Alex, à la page 51, peuvent en blesser quelques-uns, mais comme l\u2019œuvre de Laurence, page 95, peuvent aussi éloigner durablement la peur de s\u2019ennuyer.Le Devoir LES ARTISTES ?Clément de Gaulejac Le Quartanier Montréal, 2017, 104 pages ESSAI ILLUSTRÉ De la nécessaire inutilité des artistes Clément de Gaulejac saisit ces êtres dans leur complexité et leur mauvaise foi P A L M A R È S AUTEUR/ÉDITEUR CLASSEMENT PRÉCÉDENT/ NB DE SEMAINE(S) RANG 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Romans québécois Sur les berges du Richelieu \u2022 Tome 3 Amours.Jean-Pierre Charland/Hurtubise 1/4 Le grand magasin Tome 1 La convoitise Marylène Pion/Les Éditeurs réunis 4/2 Abattre la bête David Goudreault/Stanké 2/3 Plus folles que ça, tu meurs Denise Bombardier/Édito 6/12 La femme qui fuit Anaïs Barbeau-Lavalette/Marchand de feuilles 3/31 La mort d\u2019une princesse India Desjardins/Homme 7/12 Tel était leur destin \u2022 Tome 2 Les racines d'un.Nathalie Lagassé/Hurtubise \u2013/1 Mon fol amour Dominique Demers/Québec Amérique 5/5 Les portes du couvent \u2022 Tome 1 Tête brûlée Marjolaine Bouchard/Les Éditeurs réunis \u2013/1 Les chevaliers d\u2019Antarès \u2022 Tome 5 Salamandres Anne Robillard/Wellan \u2013/1 Romans étrangers La dernière des Stanfield Marc Levy/Robert Laffont \u2013/1 Un appartement à Paris Guillaume Musso/XO 1/6 Les enquêtes du département V \u2022 Tome 7 Selfies Jussi Adler-Olsen/Albin Michel 2/2 Vaticanum José Rodrigues dos Santos/HC éditions \u2013/1 Le dernier repos de Sarah Robert Dugoni/Michel Lafon 4/2 La veuve Fiona Barton/Fleuve éditions 3/8 Le saut de l\u2019ange Lisa Gardner/Albin Michel 5/16 Les pièges de l\u2019exil Philip Kerr/Seuil 6/3 Fin de ronde Stephen King/Albin Michel 8/8 Chaos.Une enquête de Kay Scarpetta Patricia Cornwell/Deux terres 7/2 Essais québécois En as-tu vraiment besoin?Pierre-Yves McSween/Guy Saint-Jean 1/28 La langue affranchie Anne-Marie Beaudoin-Bégin/Somme toute 2/4 Dictionnaire des intellectuel.les au Québec Collectif/PUM 5/3 Camarade, ferme ton poste Bernard Émond/Lux 3/16 Le principe du cumshot.Le désir des femmes.Lili Boisvert/VLB \u2013/1 À nous la ville! Traité de municipalisme Jonathan Durand Folco/Écosociété 6/2 Le code Québec J.-M.Léger | J.Nantel | P.Duhamel/Homme \u2013/1 De quoi Total est-elle la somme?Multinationales.Alain Deneault/Écosociété 4/7 Ne renonçons à rien Collectif/Lux 10/11 Les yeux tristes de mon camion Serge Bouchard/Boréal 7/26 Essais étrangers La vie secrète des arbres Peter Wohlleben/Multimondes 1/6 La mémoire n\u2019en fait qu\u2019à sa tête Bernard Pivot/Albin Michel 3/8 Sapiens.Une brève histoire de l\u2019humanité Yuval Noah Harari/Albin Michel 2/63 Les artistes Clément de Gaulejac/Quartanier \u2013/1 Les Québécois L.Pivot | N.Schneider/HD ateliers Henry Dougier \u2013/1 Brève encyclopédie du monde \u2022 Tome 2.Michel Onfray/Flammarion 4/12 Chère Ijeawele, ou un manifeste pour une.Chimamanda Ngozi Adichie/Gallimard 5/4 Une colère noire.Lettre à mon fils Ta-Nehisi Coates/J\u2019ai lu 8/2 Le retour de l'histoire.Conflits et migrations.Jennifer M.Welsh/Boréal \u2013/1 Mes indépendances Kamel Daoud/Actes Sud \u2013/1 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Du 24 au 30 avril 2017 La BTLF (Société de gestion de la Banque de titres de langue française) est propriétaire du système d\u2019information et d\u2019analyse Gaspard sur les ventes de livres français au Canada.Ce palmarès est extrait de Gaspard et est constitué des relevés de caisse de 260 points de vente.La BTLF reçoit un soutien financier de Patrimoine canadien pour le projet Gaspard.© BTLF, toute reproduction totale ou partielle est interdite.LE QUARTANIER Planche tirée de Les artistes (détail) ANNICK SAUVÉ Les militants communistes canadiens et québécois portaient une juste cause, rappelle Bernard Dionne.L E D E V O I R , L E S S A M E D I 6 E T D I M A N C H E 7 M A I 2 0 1 7 LIVRES Alain Bernard Marchand L E D E V O I R , L E S S A M E D I 6 E T D I M A N C H E 7 M A I 2 0 1 7 LIVRES > FICTION F 4 Le constat pourrait être sombre avec ces «myopies et aveuglements cognitifs» et collectifs qui «produisent erreurs et illusions» et qui nous rendent «inconscients des processus désastreux que subit la planète», dit Edgar Morin qui continue toutefois de chercher la lumière pour éclairer le présent en rappelant le caractère cacophonique, polymorphe et folle de la vie et à «ressentir la qualité poétique de la vie», à accepter « l\u2019inachèvement de toute connaissance» pour retrouver le sens du mystère, dit-il.«Il faut détrivialiser la vie et s\u2019en étonner.» «Le mystère ne dévalue nullement la connaissance qui y conduit, écrit-il.Il nous rend conscients des puissances occultes qui commandent», ces démons intérieurs et extérieurs qui conduisent «aux excès, aux folies, aux ivresses».Le mystère permet aussi d\u2019accéder au sublime en s\u2019éloignant de cet «horrible» que trop de calcul serait en train de faire émerger, selon lui, mais qui demeure probabilité dont on échappe en changeant de voie, conclut Edgar Morin.Le Devoir SUITE DE LA PAGE F 1 MORIN M I C H E L B É L A I R Complètement isolée en plein Atlantique Nord, l\u2019Islande est par définition un pays à part.C\u2019est ainsi que la petite île volcanique de 330 000 habitants \u2014 dont plus des deux tiers vivent à Reykjavik, la capitale \u2014 est une sorte de paradis de la littérature.En ces terres glacées qui ont vu naître les Eddas et les sagas au XIIe siècle, on dit depuis longtemps que la moitié des Islandais lit ce qu\u2019écrit l\u2019autre moitié.Cela explique, entre autres, qu\u2019on ait pris là-bas l\u2019habitude d\u2019offrir un livre comme cadeau de fin d\u2019année.Tout cela pour dire que la littérature islandaise est plus florissante que jamais et surtout qu\u2019un autre auteur majeur vient de faire une percée dans le monde francophone: Lilja Sigurdardottir.Voici donc le premier livre d\u2019une trilogie qu\u2019on nous annonce sombre.Il met en scène une femme toute simple, Sonja Gunnarsdottir.Rapidement, on apprend qu\u2019elle vit séparée de l\u2019être le plus important au monde: son jeune fils Tomas.Du même coup, on comprend aussi que son profil de jeune femme d\u2019affaires n\u2019est en fait qu\u2019une couverture lui permettant de passer régulièrement à Londres ou à Copenhague et de rapporter des quantités impressionnantes de cocaïne dans ses bagages.Sonja est une passeuse.Une mule.Mais c\u2019est un rôle qu\u2019elle n\u2019a surtout pas choisi de jouer, comme en témoigne le titre du roman.Au contraire, Sonja est la victime d\u2019une machination dont on ne saisira l\u2019ampleur qu\u2019à la toute fin de ce premier tome de Reykjavik noir.Ce que l\u2019on peut dire sans révéler l\u2019essentiel, c\u2019est que la vengeance tout comme la discrimination sexuelle sont au cœur de cette histoire.Car oui, Sonja Gunnarsdottir est lesbienne.On l\u2019apprend assez vite d\u2019ailleurs.Tout comme l\u2019on constate à quel point cette révélation s\u2019incarne de façon toute simple dans le récit.Sonja vit fort bien sa condition, sans heurt, sans tension, harmonieusement \u2014 ce qui n\u2019est pas le cas de son amoureuse Agla, un peu plus coincée dans ses stéréotypes.Sonja serait même fort bien dans sa peau\u2026 n\u2019était le piège dans lequel elle est enfermée.Elle pensera d\u2019ailleurs trouver le moyen d\u2019y échapper avant qu\u2019on lui fasse payer très cher ses illusions.Sauf qu\u2019à la toute fin, l\u2019arrivée d\u2019un bien improbable allié lui permet d\u2019espérer s\u2019en sortir enfin\u2026 Ce drame intime nous est raconté en de courts chapitres dans une écriture remarquablement efficace et sans fioriture : Lilja Sigurdardottir va à l\u2019essentiel, toujours.Avec des phrases simples, des mots justes et une pertinence absolue dans la façon d\u2019exprimer les sentiments de ses personnages, Sonja en tête.Il faut souligner enfin à quel point la traduction de Jean-Christophe Salaün rend bien toute cette finesse.Collaborateur Le Devoir PIÉGÉE TOME 1 : REYKJAVIK NOIR ?Lilja Sigurdardottir Traduit de l\u2019islandais par Jean-Christophe Salaün Métailié/Noir Paris, 2017, 335 pages POLAR Survivre entre les mailles du filet Lilja Sigurdardottir se révèle une autre grande plume islandaise F A B I E N D E G L I S E M acron ou pas?La question s\u2019impose dans l\u2019actualité politique du moment, mais pas seulement.Elle hante aussi la lecture de La place forte (Gallimard) de Quentin Lafay.Premier roman, cette fiction sort à point pour exposer le quotidien et la pensée d\u2019un jeune politicien français, brillant universitaire, Béranger Thérice, nommé ministre des Finances et des Comptes publics dans une France en crise.Il va occuper la place forte de Bercy \u2014 c\u2019est le nom donné au ministère des chif fres en France \u2014 pendant six jours à peine, six jours qui vont lui donner largement le temps de se placer en porte à faux avec le président de la République et le secrétaire général de l\u2019Élysée, un certain Augustin V., autour de la question du Frexit, la sortie envisagée de la France de la zone euro, un enjeu politique qui a émergé dans la foulée du Brexit, la sortie de la Grande-Bretagne de l\u2019Union européenne.Rappelons qu\u2019Emmanuel Macron, à la tête du jeune mouvement politique En marche ! et engagé dans le deuxième tour de l\u2019élection présidentielle française contre la la frontiste et populiste Marine Le Pen, a été ministre de l\u2019Économie, de l\u2019Industrie et du Numérique entre 2014 et 2016 dans le gouvernement de Manuel Valls.Fin 2015, il était passé à deux doigts de claquer la porte de Bercy pour indiquer son désaccord quant au projet de réforme de la déchéance de nationalité lancé par François Hollande après les attentats de Paris.Il quittera ses fonctions fin août 2016, en tension et en opposition ouverte avec Hollande et Valls, pour se mettre En marche! vers la présidence française.Fiction inspirée par la réalité Hasard ?Coïncidence ?Dans les premières pages, Quentin Lafay coupe court à toutes les suppositions et conjectures en précisant que le «lecteur qui tenterait d\u2019opérer quelque rapprochement avec la réalité s\u2019égarerait inévitablement».Ce texte, écrit-il, «n\u2019est en aucun cas un roman à clés», même si son auteur, faut-il le souligner à grands traits, a été membre du cabinet d\u2019Emmanuel Macron à Bercy entre 2014 et 2016, rédacteur entre autres des discours du jeune ministre de l\u2019Économie.Depuis septembre 2016, Quentin Lafay, 27 ans, occupe des fonctions stratégiques dans l\u2019équipe de l\u2019actuel candidat à la présidence.La fiction a été de toute évidence nourrie par la réalité, mais n\u2019en tire finalement ni finesse ni singularité, se perdant même, avec un style empesé, dans son incursion superficielle, prévisible et plutôt convenue dans les arcanes du pouvoir.«Il faut y aller, lance Béranger Thérice à son équipe en parlant de partir à la rencontre de manifestants anti-euro réunis à la place de la Bastille à Paris.C\u2019est le moment de combler le fossé qui empêche les hommes de pouvoir de dialoguer avec l\u2019homme de la rue.» La correspondance par courriel que le ministre entretient avec Sophie, son ex, fait résonner à la chaîne le même genre de lieux communs, cette banalité qui teinte autant le propos que la psychologie des personnages.«J\u2019ai appris la nouvelle [de ta nomination] ce matin.[\u2026] C\u2019est exceptionnel.Un itinéraire hors norme.Tu vas pouvoir goûter à l\u2019inconnu», lui écrit-elle au terme d\u2019un courriel-fleuve lancé comme un affront à la concision et à l\u2019instantanéité qu\u2019impose pourtant ce mode de communication.Sans surprise et tout en longueurs, avec ses conseillers jouant de leur pouvoir, ses collaborateurs mièvres, son interminable description d\u2019une séance de questions à l\u2019Assemblée nationale pour raconter si peu et son ministre qui évoque sa peur des foules d\u2019anonymes pour affirmer son humanité par ces fissures, La place forte est surtout bien faible.Elle renferme également tout ce vide qui habite les territoires narratifs déficitaires en distance critique et excédentaire en complaisance et opportunisme.Le Devoir LA PLACE FORTE ?1/2 Quentin Lafay Gallimard Paris, 2017, 240 pages En librairie le 10 mai FICTION FRANÇAISE Emmanuel Macron\u2026 ou pas Qui donc est ce jeune ministre des Finances qui occupe La place forte, premier roman de Quentin Lafay ?C H R I S T I A N D E S M E U L E S «Q u\u2019est-ce qui relie entre eux les petits et grands moments d\u2019une vie ?» Un rêve, une cicatrice, un livre, une femme, un pays \u2014 aimé ou détesté \u2014, une grande histoire d\u2019amour avec soi-même ?Jan Kjærstad, 64 ans, qui compte aujourd\u2019hui parmi les écrivains norvégiens les plus importants, signe avec Le séducteur (paru là-bas à l\u2019origine en 1993) le premier tome d\u2019une volumineuse trilogie romanesque autour du personnage de Jonas Wergeland, personnalité fictive de la télévision norvégienne.Devraient suivre en traduction Le conquérant, puis L\u2019explorateur (Grand Prix de littérature du Conseil nordique en 2001).De retour d\u2019un voyage d\u2019affaires, Jonas Wer- geland rentre un jour chez lui pour retrouver le cadavre de sa femme sur le plancher du salon.Cet événement déclenche in situ un flot incontrôlable de souvenirs chez cet homme d\u2019une soixantaine d\u2019années, créateur et animateur de la série télé à succès Thinking Big.Ses souvenirs, l\u2019histoire de sa vie, c\u2019est un narrateur engagé et anonyme qui va les canaliser (« Je suis qui je suis, voilà tout ce que je peux dire »).Difficile de trouver intermédiaire plus prétentieux, mis au service d\u2019un protagoniste qui semble avoir lui aussi une très haute opinion de lui-même.En dessous du roi Personnage célèbre en Norvège, Jonas Werge- land a tout pour faire parler de lui.«Car non seulement Jonas a tout, mais il est tout.Il n\u2019y a pratiquement plus que le roi de Norvège au-dessus de lui.» Celui qu\u2019on appelle le «touareg de Norvège», le «disciple du Kama Sutra» ou le «défenseur des Comores» a le cerveau «aussi brillant et aiguisé qu\u2019un gros diamant».Mais ce n\u2019est pas tout\u2026 « Qu\u2019est-ce qui relie entre eux les petits et grands moments d\u2019une vie?» se demande encore et encore le narrateur.Dans le cas qui nous occupe, peut-être est-ce « l\u2019organe hors du commun» du protagoniste\u2026 Parce que, voyez-vous, Jonas Wergeland est aussi connu comme étant « l\u2019homme au pénis miraculeux».Rien de moins.Comme un heureux contrepoids à la virilité triomphante, parfois un peu dérisoire, qui traverse tout le livre, il se fait aussi souvent plus lucide: «C\u2019était Nefertiti qui lui avait appris que les femmes étaient avant tout des initiatrices, puis des maîtresses.Mais, le plus important, il savait que la femme est un être tout à fait dif férent de l\u2019homme et, plus primordial encore, infiniment plus intéressant.» Sorte de Peer Gynt moderne \u2014 l\u2019antihéros exubérant et narcissique de la pièce d\u2019Ibsen, irrésistible aux yeux des femmes \u2014, son Jonas Wergeland permet aussi à Kjærstad de critiquer sans trop de retenue les Norvégiens (un «peuple d\u2019enfants gâtés») et la Norvège, pays qui «est un peu comme un rat qui, à l\u2019insu de tous, s\u2019est invité à bord d\u2019un bateau rempli de nourriture».Un sens au chaos La comparaison s\u2019impose vite avec l\u2019aventure autobiographique d\u2019un autre monstre norvégien d\u2019égotisme, Karl Ove Knausgaard.Et la fascination, il faut l\u2019avouer, n\u2019est pas la même.Chez Knausgaard, un mélange d\u2019ambition et d\u2019humilité, d\u2019urgence et d\u2019introspection, essaie d\u2019épuiser tout en la contournant l\u2019expérience du quotidien afin de trouver un sens au chaos de la vie.Knausgaard cherche, alors que le héros du Séducteur, lui, a trouvé \u2014 mais quoi, au juste ?Au contraire, la quête du protagoniste de Jan Kjærstad laisse un peu froid, glissant plutôt à la surface des choses à coup de cabotinage narratif et d\u2019aventures étriquées.Ni le narrateur ni le protagoniste ne sont particulièrement sympathiques, et ce sont les personnages secondaires qui sont les plus intéressants \u2014 comme la tante Laura, Nefertiti, les amis ou maîtresses de passage.Exploration plutôt ludique de la sexualité masculine, gros roman initiatique, Le séducteur avance par association d\u2019idées, à coup de fragments et parfois aussi de redites.Malgré certaines longueurs, il y a un souffle vital et un certain humour tapi sous l\u2019esbroufe.Peut-être que la suite viendra apporter plus de cohérence à l\u2019ensemble en multipliant les points de vue ?En attendant, Le séducteur, lui, ne séduit pas tout à fait.Collaborateur Le Devoir LE SÉDUCTEUR ?Jan Kjærstad Traduit du norvégien par Loup-Maëlle Besançon Monsieur Toussaint Louverture Paris, 2017, 608 pages FICTION NORVÉGIENNE Un début de trilogie en panne de séduction Le séducteur de Jan Kjærstad fait triompher la virilité de façon un peu trop dérisoire M A N O N D U M A I S «L e monteur sera le premier de l\u2019équipe de production à mourir.Il ne se sent pas encore malade et il n\u2019est plus sur le terrain.Il n\u2019y est allé qu\u2019une seule fois, avant le début du tournage, pour découvrir les bois et serrer la main des hommes dont il mettra en forme les images ; transmission asymptoma- tique.» Et vlan ! C\u2019est ainsi que débute ce premier roman d\u2019Alexandra Oliva qui, malgré cette prémisse trop révélatrice, réservera quelques surprises, pour ne pas dire plaisirs coupables, au lecteur.Fidèle à l\u2019esprit des téléréalités, la romancière présente douze participants plus stéréotypés les uns que les autres, assoiffés d\u2019argent ou de célébrité, à qui elle fera vivre de sales quarts d\u2019heure sur le plateau de l\u2019émission Dans les bois, qu\u2019anime un être se souciant davantage de son image que du sort des participants : « L\u2019animateur, trente-huit ans, est une célébrité de seconde zone, qui espère relancer sa carrière avec ce programme, ou au moins éponger ses dettes de jeu.» Réintitulée Dans le noir, l\u2019émission sera bientôt hors d\u2019ondes, non faute de bonnes cotes d\u2019écoute, comme le prouvent les commentaires des internautes sur les réseaux sociaux (filon faiblement exploité), mais en raison de circonstances hors du contrôle de tous.«Cette aventure pour laquelle j\u2019étais archi-partante est très loin de ce à quoi je m\u2019attendais, ou de ce que je voulais», dira Zoo, la plus attachante du lot, dont on suit les mésaventures en parallèle des chapitres consacrés au tournage.Alexandra Oliva n\u2019est certes pas la première à écorcher la téléréa- lité ; la créatrice et scénariste de RéelleMENT (UnREAL), Sarah Gertrude Shapiro, l\u2019a d\u2019ailleurs fait avec sa plume vitriolique.Moins corrosive, Oliva dépeint des personnages tellement clichés, tels cette serveuse nunuche et ce Pom Pom Boy efféminé, que l\u2019on pourrait l\u2019accuser très tôt de tomber dans la facilité.De même, lorsqu\u2019elle compare les scènes croquées sur le vif et ce qu\u2019elles deviendront entre les mains du monteur, ou qu\u2019elle oppose les différents personnages dans des défis pour lesquels ils n\u2019ont pas les mêmes compétences, on demeure en terrain trop connu.La sauce étirée C\u2019est lorsque Jusqu\u2019au bout, pendant adulte de la trilogie Hunger Games, prend l\u2019allure d\u2019un croisement entre la téléréalité Survivor et La route de Cormac McCarthy qu\u2019Alexandra Oliva se montre le plus cinglante envers cet univers factice, où l\u2019esthétique l\u2019emporte sur la substance, en trouvant une façon radicale de l\u2019enrayer définitivement du petit écran.Rongée par le désir de gagner, Zoo refuse de croire que le spectacle est depuis longtemps terminé.S\u2019il se plaît à suivre la jeune femme dans sa folie, le lecteur n\u2019en trouvera pas moins que l\u2019auteure étire la sauce avant de lui balancer dans une conclusion hâtive, limite bâclée, le punch trop tôt annoncé.Collaboratrice Le Devoir JUSQU\u2019AU BOUT ?Alexandra Oliva Traduit de l\u2019anglais par Christine Barbaste Éditions Kero Paris, 2017, 411 pages FICTION AMÉRICAINE Promenons-nous dans les bois Alexandra Oliva décrit les coulisses d\u2019une téléréalité qui tourne très mal ODD ANDERSEN AGENCE FRANCE-PRESSE Reykjavik, capitale de l\u2019Islande GEOFFROY VAN DER HASSELT AFP Emmanuel Macron a Quentin Lafay comme proche collaborateur depuis 2014. L e Québec coule en flammes au milieu du lac Léman pendant que je flotte à la surface des choses.Perché à dix kilomètres dans les nuages, j\u2019ai raté de quelques fuseaux horaires l\u2019ouverture du Salon du livre de Genève, où le délégué du Québec a, paraît-il, cité Hubert Aquin.Quel contraste avec l\u2019insipide bouillie verbale en langue hillbilingue que nous servirait Madame l\u2019Ambassadrice le lendemain à la mission permanente du Canada, galimatias on ne peut plus approprié, au fond, pour célébrer le 150e anniversaire de ce projet de pays qui ose encore se qualifier de «confédération».Vu de la Suisse, cela porte à rire.Les espions adorent la Suisse, c\u2019est bien connu, et je ne pense pas seulement au fameux H.de Heutz de Prochain épisode.La Suisse, sa neutralité, ses anonymes flux de devises\u2026 sans compter que ses montagnes ont été, bien avant le développement des techniques actuelles de surveillance globale, un excellent poste d\u2019observation pour garder un œil sur quelques nations au destin problématique, de l\u2019Allemagne nazie à l\u2019Italie des années de plomb.Allen Dulles, avant de devenir le premier directeur civil de la CIA en 1953, avait fait ses classes à titre de chef d\u2019antenne de l\u2019OSS (Office of Strategic Services, l\u2019ancêtre de la vénérable agence) à Berne.Dulles est un des personnages qu\u2019on voit passer dans Little America, de Henry Bromell, un roman dont j\u2019ai l\u2019intention de dire beaucoup de bien d\u2019ici la fin de cette chronique.Il dirigea la CIA jusqu\u2019en 1961, alors qu\u2019il fut dégommé par Kennedy dans la foulée du désastre de la baie des Cochons.Au cours de la même période (1953-1959), le frère d\u2019Allen, John Foster, fut le secrétaire d\u2019État d\u2019Eisenhower.Les deux hommes exercent alors, dans les faits, une mainmise à peu près totale sur la politique étrangère des États- Unis.Quand l\u2019United Fruit Company décidera de se débarrasser du gouvernement progressiste de Jacobo Arbenz dans sa chasse gardée du Guatemala, le Capital et le Renseignement se donneront la main.John Foster avait travaillé comme avocat pour ce puissant monopole, dont le principal actionnaire était\u2026 son frérot, nul autre que le grand patron de la CIA.Dans un pays civilisé, on appelle ça un conflit d\u2019intérêts.Quant à Henr y Bromell, qui fut un enfant traîné d\u2019un pays exotique à un autre au gré des affectations de son père agent secret, il a été le principal scénariste de la série Homeland, dans laquelle un héros de guerre américain, « retourné » par les islamo-terroristes, entreprend d\u2019infiltrer le gouvernement des États-Unis.De la télé au papier À l\u2019origine, Little America fut aussi un projet de série télé, de ceux qui ne virent jamais le jour.Pourtant, on est ici aux antipodes du scénario réécrit, dans un texte de pure littérature : envolées stylistiques, puissance narrative, souci du détail, richesse et vraisemblance de l\u2019évocation, subtilité des dialogues et complexité psychologique, plus une intrigue digne du genre de thriller qui s\u2019avale d\u2019un trait.« Little America » : l\u2019expression désigne ces quartiers protégés où vivent, à l\u2019étranger, les expatriés américains de la communauté du renseignement.Comme autant de stations orbitales de l\u2019universelle banlieue, abritées des intempéries nationales et des populaces grouillantes du souk, et qui semblent avoir atterri là telles quelles, à l\u2019écart, avec leurs bungalows bien alignés, une Chevrolet neuve dans l\u2019allée et un carré de pelouse qu\u2019on arrose religieusement même en plein désert.« C\u2019était une enfance étrange, a raconté Bro- mell dans une entrevue.Petit, vous êtes conduit de la maison de votre grand-mère à Long Island jusqu\u2019à Kennedy Airport [sic], vous embarquez sur un vol Pan Am puis vous par tez, et alors vous arrivez dans un autre monde, cet endroit médiéval \u2014 même s\u2019il y a des voitures.Les odeurs sont différentes, la langue est différente, et les appels du muezzin sont si étranges qu\u2019ils font presque peur, mais ils sont beaux.» (Cité par le préfacier Philippe Beyvin.) Une sorte de Koweït Dans Little America, le pays hôte de ce parasite états-unien est un État fictif appelé le Ko- rach.Un jumeau du Koweït, mais sans le pétrole, avec sa position stratégique sur l\u2019échiquier mondial pour toute richesse, au cœur du maelström géopolitique du Moyen-Orient.Un de ces royaumes des sables fabriqués de toutes pièces par les appétits des puissances coloniales, rien qu\u2019une poignée d\u2019oasis et de collines rocailleuses parcourues de tribus de Bédouins nomades et coincées entre l\u2019Irak et la Syrie, en instance d\u2019être dépecées.Jadis, les Anglais, comme un fermier qui sélectionne un taureau pour inséminer sa vache, se sont choisi un membre de la dynastie haché- mite, l\u2019ont sorti de sa tente en peau de chèvre et l\u2019ont assis sur un trône, autour duquel ils ont ensuite dessiné un palais et une capitale.Mais voilà, ruinés par un autre conflit mondial, les Britanniques sont désormais hors jeu et doivent passer la main.C\u2019est alors que débarque la famille Hopper.« Mon père était espion, ou, comme il préfère qu\u2019on s\u2019en souvienne, officier de renseignement à la CIA\u2026 » Mission : devenir le meilleur ami d\u2019un monarque de 23 ans et le détourner de la double tentation que représentent le socialisme à l\u2019arabe du parti Baas et le nationalisme pana- rabe incarné par ce vilain pion prosoviétique de Nasser.Des années plus tard, le fils Hopper, devenu historien, revient sur cette année charnière, caractérisée, entre autres choses, par un coup d\u2019État militaire et un régicide.Lorsque les valises diplomatiques bourrées de dollars ont cessé de faire ef fet, son père, devenu entre- temps le chef de la station locale de la compagnie, aurait-il fait une croix sur le roi ?« J\u2019ai quelques interrogations sur ce qui s\u2019est passé, exactement, cette année-là, en 1958, à cet en- droit-là, au Korach.» L\u2019historien se fait alors enquêteur, voire agent double.Car si « l\u2019espionnage est l\u2019art de réunir des éléments disparates de façon à ce que se dessine la réalité de ce qu\u2019il adviendra bientôt », la littérature n\u2019est-elle pas l\u2019espionnage du passé ?« Papa est un gentil ou un méchant ?» Aucune idée, mais c\u2019est passionnant.LITTLE AMERICA ?Henry Bromell Traduit de l\u2019américain par Janique Jouin-de Laurens Gallmeister Paris, 2017, 410 pages L E D E V O I R , L E S S A M E D I 6 E T D I M A N C H E 7 M A I 2 0 1 7 LIVRES > FICTION F 5 On peut toujours blâmer les Bédouins LOUIS HAMELIN DIDIER BAVEREL ASSOCIATED PRESS / SHOWTIME Dans la série Homeland, dont Henry Bromell a été le principal scénariste, Carrie Mathison (Claire Danes) enquête sur un héros de guerre qui a entrepris d\u2019infiltrer le gouvernement américain.C A R O L I N E J A R R Y L a construction du nouveau mur que le président américain Donald Trump veut ériger entre les États-Unis et le Mexique va devoir attendre, le Congrès ayant refusé cette semaine de la financer.C\u2019est une autre défaite de la démagogie, mais pas forcément une victoire pour les migrants latino- américains dont le sort, mur ou pas, ne devrait pas s\u2019améliorer pour autant.La vie qu\u2019ils fuient, pour parfois se retrouver au Canada, va continuer à être la même.Une vie dépeinte dans deux romans qui ar rivent à point nommé, l\u2019un très dur et l\u2019autre plus optimiste.Côté sombre, La file indienne, d\u2019Antonio Ortuño, se penche sur le sort imposé aux réfugiés centraméricains qui traversent le Mexique pour se rendre aux États-Unis.Son jugement, dans la bouche d\u2019un personnage, est sans appel : pour ces migrants, «arriver à la porte d\u2019entrée des États-Unis signifie avoir d\u2019abord traversé les sept cercles de l\u2019enfer mexicain».Le roman commence par le massacre de dizaines de réfugiés salvadoriens, honduriens et guatémaltèques hébergés dans un centre de migrants de la ville fictive de Santa Rita, dans le sud du Mexique.Qui les a tués et pourquoi ?On apprendra petit à petit que les migrants sont aux mains de gangs de passeurs et de narcotrafiquants qui se disputent le « marché » des migrants, et qu\u2019ils ne font pas de quartier.Une travailleuse sociale, Irma, est envoyée par la Commission nationale de migration (CONAMI) à Santa Rita pour gérer la crise.Première étape : la rédaction du communiqué, qui « exprime son vif rejet de l\u2019agression contre les migrants» et promet «de collaborer à l\u2019enquête sur ces événements ».On sent l\u2019ironie de l\u2019auteur, et l\u2019in- dif férence des fonctionnaires de l\u2019État.Mais s\u2019agit-il juste d\u2019indifférence ?Un journaliste arrive, s\u2019interroge sur le rôle des dirigeants locaux de la CONAMI.D\u2019un massacre à l\u2019autre, d\u2019un communiqué à l\u2019autre (tous cyniquement semblables), l\u2019histoire se transforme en un suspense captivant où l\u2019on cherche à débusquer les coupables.Mais le roman est bien plus qu\u2019un suspense.C\u2019est un portrait très noir du Mexique d\u2019aujourd\u2019hui, où les Mexicains traitent les réfugiés cen- traméricains avec un mépris qui ressemble à une sorte de haine de soi.La structure du roman fait efficacement alterner les voix du narrateur, d\u2019Irma et de son ex-mari, qui ont chacun leur point de vue.L\u2019ex-mari d\u2019Irma, en particulier, est un personnage surréaliste : prof aigri d\u2019avoir raté sa carrière et sa vie, lucide, il n\u2019échappe pas pour autant à la déchéance morale qui s\u2019abat sur le pays.Il exprime sans état d\u2019âme son dégoût des réfugiés centraméri- cains : « Ce sont des criminels.T\u2019as vu les tatouages sur leur putain de peau ?Ils se tatouent même les fesses.[\u2026] Tu veux pas voir un de ces gars à moins de 15 kilomètres de ta maison, de ta femme, de ta gamine.[\u2026] Quelle putain de chance de les mépriser autant et d\u2019être si salement semblable, si indistinct, tellement identique qu\u2019on nous traite précisément de la même façon» aux États-Unis.Il finira par prendre chez lui une réfugiée hondurienne comme femme de ménage et en fera son esclave sexuelle.Un roman fort dont on ne sort pas indemne.La victoire du migrant Côté clair, Gabacho, de la jeune Mexicaine Aura Xilonen (21 ans), est d\u2019une tout autre eau.Son roman a créé la surprise non pas pour son contenu, plutôt faible, mais pour sa langue échevelée.« Gabacho » est le surnom que l\u2019on donnait aux soldats français qui avaient envahi le Mexique dans les années 1860 sous Napoléon III.Aujourd\u2019hui, le mot désigne par extension «gringo» et le territoire américain.Cela donne une idée de la recherche lexicographique menée par Aura Xilonen pour son roman, dont le vocabulaire puise autant dans les dialectes régionaux mexicains (un glossaire est utilement inclus) qu\u2019à un argot de haut vol, en passant par un mélange d\u2019anglais et d\u2019espagnol.La traduction française verse souvent dans l\u2019argot : «\u201cSale peau- rouge\u201d, continue ce vagapéteux, ce gros kéké.Il est raide dingue de la gisquette et la suit par tout comme un clébard: \u201con va voir ce que t\u2019as dans le ventre, choureur- de-culs, tafiole! Qui t\u2019a dit que tu pouvais défendre un cul qu\u2019est pas à toi, hein?\u201d».Liborio, un jeune Indien mexicain qui a traversé le Rio Grande à la nage, survit dans un endroit non précisé des États-Unis.Il ne sait pas son âge, n\u2019a pas connu sa mère et a été élevé à coups de pied.Les coups, il connaît, et il les rend bien.Il travaille dans une librairie hispanophone et lit tout ce qu\u2019il trouve, ce qui donne au roman des commentaires intéressants sur la littérature, qui reflètent probablement l\u2019opinion de l\u2019auteure: «Je me suis vite rendu compte que la littérature n\u2019avait absolument rien à voir avec la vie de tous les jours.[\u2026] Ça sonnait tellement faux dans les pages des livres, avec leurs pensées toutes linéaires, sans le tohu- bohu de tout ce qui nous passe par la tête ; [\u2026] c\u2019était tellement bien rangé qu\u2019y avait rien qui dépassait dans la marge, ni des mots, ni des faits.» Le jeune migrant finit par s\u2019en tirer.La fin est même presque fleur bleue, ce qui est pour le moins inattendu dans un roman parsemé de batailles de rue et de combats de boxe.Aura Xilonen aura voulu donner au Mexique un roman de migrant vainqueur.Mais il y a quelque chose d\u2019adolescent dans cette histoire peu vraisemblable et on s\u2019en lasse vite.Reste qu\u2019à une époque où l\u2019idée de refouler les migrants cherche à s\u2019imposer en force, Aura Xilonen et Antonio Or- tuño préfèrent leur donner une voix, une vraie, pour mieux les voir, les comprendre et un peu moins les rejeter.Collaboratrice Le Devoir LA FILE INDIENNE ?Antonio Ortuño Christian Bourgois Éditeur Paris, 2016, 240 pages GABACHO ?Aura Xilonen Éditions Liana Levi Paris, 2017, 368 pages FICTION MEXICAINE De l\u2019autre côté du mur Au cœur d\u2019une crise migratoire, deux romans arrivent à point pour raconter la vie des Latino-Américains qui fuient FICTION SUISSE LES JURONS ?1/2 Marie-Luce Ruffieux Le Tripode Paris, 2017, 105 pages Dans les studios d\u2019un étrange film qui s\u2019écrit, se tourne et se monte au gré des caprices de tous, une accessoiriste tue le temps en créant des objets, dont son sosie, fait de ses vieux vêtements, et Audrey, créature bardée de cuir.Ceux- ci prendront part au tournage jusqu\u2019à ce qu\u2019un malheur frappe et qu\u2019un drôle de bidule poilu prenne la relève : « Caramel a donc été introduit dans le scénario sans l\u2019approbation des cinéastes.Il a été imaginé en cinq minutes.C\u2019est un bouche-trou.On ne saisit pas très bien la logique narrative du film, mais on ne peut rien faire.On regarde les images.On écoute les ailes des oiseaux.» Ce premier roman de Ma- rie-Luce Ruffieux est une curiosité qui fascine sans pour autant séduire.Afin de créer ce déroutant récit, la jeune au- teure de Lausanne s\u2019est amusée à rassembler « des mots glanés dans sa vie, dans des livres et sur Internet », comme l\u2019annonce le « prière d\u2019insérer ».Soit.Composé de 67 courts chapitres, Les jurons donne l\u2019impression d\u2019être un long cadavre exquis écrit en solo ponctué de rares moments de poésie naïve et traversé d\u2019un humour puéril.À l\u2019instar du jeu surréaliste, le tout divertit d\u2019emblée, mais montre bientôt ses limites.Manon Dumais POLAR PÉNITENCE ?1/2 Philip Kerr Traduit de l\u2019anglais par Philippe Bonnet Éditions du Masque Paris, 2017, 455 pages Même si c\u2019est Bernie Gunther qui a fait le succès de Philip Kerr, l\u2019ancien commissaire de l\u2019Alex de Berlin n\u2019est que l\u2019un des multiples personnages du riche univers du romancier.Kerr a écrit des histoires de science-fiction et des romans philosophiques, des thrillers et des romans noirs dans lesquels Bernie Gunther est totalement absent \u2014 dont sa toute récente série sur le football européen.Maintenant que Gunther est passé au Seuil, les éditions du Masque nous proposent un dérangeant « thriller religieux » mettant en scène Gil Martins, un agent du FBI basé à Houston et qui enquête sur une série de morts suspectes.Des scientifiques et des écrivains, qui ont tous la réputation d\u2019être athées et d\u2019en être fiers, meurent dans des circonstances atroces, dévorés par la peur et l\u2019angoisse.Au cœur de tout cela, une église évangélique et un pasteur qui sait commander à l\u2019Ange de la mort de l\u2019Ancien Testament.Il faut l\u2019écriture efficace et puissante de Kerr pour réussir à nous y faire croire, mais c\u2019est une histoire terriblement angoissante, soyez prévenu\u2026 Michel Bélair MARK RALSTON AGENCE FRANCE-PRESSE Un homme regarde vers les États-Unis depuis le Mexique dans la région de San Diego, en Californie.Gabacho crée la surprise non pas pour son contenu, plutôt faible, mais pour sa langue échevelée L E D E V O I R , L E S S A M E D I 6 E T D I M A N C H E 7 M A I 2 0 1 7 ESSAIS F 6 L I V R E S A nne-Marie Beaudoin-Bégin aime le français et souhaite qu\u2019il demeure la langue des Québécois.Elle reconnaît que le français est «en position précaire au Québec » et appuie donc sans réserve la loi 101.La linguiste, pourtant, critique sévèrement d\u2019autres défenseurs du français \u2014 Bock-Côté et Bombardier, surtout, mais moi aussi, au passage \u2014 qu\u2019elle accuse de nuire à la cause.Comment comprendre ce désaccord entre des intervenants qui devraient être des alliés ?Anne-Marie Beaudoin-Bégin s\u2019en explique dans La langue af franchie, un vigoureux essai qui fait suite au tout aussi énergique La langue rapaillée (Somme toute, 2015).« Pour maintenir le français au Québec, écrit-elle, il faut que les gens parlent français.Pour que les gens parlent français, il faut qu\u2019ils en aient envie.Beaucoup de gens, au Québec, n\u2019ont plus envie de parler français.» La faute à qui ?À quoi ?Aux puristes, soutient-elle, et à leur discours culpabilisant.On dit aux Québécois de parler français, ex- plique-t-elle, mais on leur dit en même temps, sans cesse, qu\u2019ils le parlent mal.Plusieurs d\u2019entre eux, par conséquent, les jeunes surtout, sont tentés de se tourner vers l\u2019anglais, « plus permissif ».Il faudrait donc, pour sauver le français au Québec, cesser de jouer les pleureuses et accepter plus de liberté linguistique, puisque «ceux qui se sentent plus libres en anglais ne devraient pas se sentir moins libres en français ».Évolution et désir La docte linguiste défend son audacieuse thèse avec fougue.Elle rappelle d\u2019abord, à raison, qu\u2019« une langue n\u2019est pas protégée par sa qualité, mais bien par le fait que les locuteurs continuent de la parler ».Elle montre ensuite que le purisme fait fi de la nature de la langue.Cette dernière, en ef fet, ne peut se concevoir sans variations (selon le lieu, la classe sociale, la situation de communication) et sans évolution.La norme d\u2019hier, parfois, n\u2019est plus.Cette évolution résulte de quatre facteurs : l\u2019économie linguistique (qui tend à faire disparaître le « ne » de négation à l\u2019oral, par exemple), les changements dans le milieu (l\u2019ancien vocabulaire agricole s\u2019efface au profit de termes liés à l\u2019informatique), les contacts sociaux (qui entraînent des emprunts linguistiques et une cer taine uniformisation de la langue) et les interventions humaines (la loi 101, notamment, et les décisions des autorités langagières).La langue varie, donc, et le purisme n\u2019y peut pas grand-chose.À chaque étape historique de ce procès, une norme s\u2019impose, mais les critères qui la déterminent sont sociaux et non linguistiques.Beaudoin-Bégin en tire la conclusion que s\u2019accrocher à une norme conçue comme immuable pour défendre le français est une erreur.L\u2019important, pour elle, est de parler français, librement voire maladroitement, d\u2019avoir le désir de vivre en français.Or, in- siste-t-elle, ce désir peut être étouf fé par le discours des donneurs de leçons.Liberté et invention Cette critique argumentée du purisme linguistique vise en partie juste.Beaudoin-Bégin fait œuvre utile en rappelant que ce n\u2019est pas la qualité d\u2019une langue qui assure sa vitalité, mais le sentiment qu\u2019ont ses locuteurs de son utilité (économique, sociale, culturelle).Elle a raison, aussi, de dire que le français est, par nature, multiple et qu\u2019il est normal que la langue des textos, qui fait entrer le registre familier de la conversation dans l\u2019écrit, ne soit pas celle des communications écrites officielles.On peut déplorer, toutefois, qu\u2019elle fasse l\u2019impasse sur la non-maîtrise du français normatif qui concerne trop de Québécois.C\u2019est une fausse liber té que celle qui repose sur l\u2019 ignorance et sur le refus de l \u2019ef for t.La norme prestigieuse, même si elle est sociale, existe et a des vertus (précision, nuance, ef- f icacité, intercompréhension).I l faut la connaître pour pouvoir s\u2019en libérer dans les moments opportuns.En af firmant que nous n\u2019avons qu\u2019à décréter que tout est bon dans le cochon pour qu\u2019il en soit ainsi, Beaudoin-Bégin confond la liberté et la licence, ce qui ne peut qu\u2019appauvrir la langue en la coupant d\u2019une tradition immensément riche.Comment, en ef fet, être vraiment inventif si on ignore ce qui existe déjà ?On risque plutôt d\u2019inventer la roue à trois boutons.« Ils n\u2019en ont rien à foutre, les jeunes, de Mo- lière et de Voltaire [\u2026] ! Et ils ont tout à fait le droit ! » écrit la linguiste.Le problème est peut- être là, dans cette revendication du droit à l\u2019inculture satisfaite, et les jeunes n\u2019en sont pas les seuls responsables.LA LANGUE AFFRANCHIE ?1/2 Anne-Marie Beaudoin-Bégin Somme toute Montréal, 2017, 128 pages La liberté ou la norme ?LOUIS CORNELLIER Les puristes nuisent au français en voulant le préserver, affirme Anne- Marie-Beaudoin M I C H E L L A P I E R R E À l\u2019heure où le nombre de réfugiés \u2014 65, 3 millions en 2015 \u2014 dépasse celui que le globe a connu à la suite de la Deuxième Guerre mondiale, nous devons « briser notre carcan national pour reconnaître » que nous sommes tous dans la même galère.Voilà ce que plaide la politologue canadienne Jennifer Welsh dans Le retour de l\u2019histoire en soutenant que « la fin de l\u2019histoire », vue jadis par son confrère américain Francis Fu- kuyama, n\u2019était qu\u2019illusion.À la chute du mur de Berlin en 1989, Fukuyama anticipa que la faillite du communisme en Europe de l\u2019Est entraînerait le triomphe planétaire de la démocratie libérale à l\u2019occidentale et supposerait un monde plus pacifique.Née à Regina en 1965, Jennifer Welsh, qui occupe la Chaire en relations internationales à l\u2019Institut universitaire européen de Florence, estime, au contraire, qu\u2019un quar t de siècle plus tard la démocratie est en crise.Elle constate que le nombre de pays démocratiques a diminué à l\u2019échelle du globe et que même dans ceux qui connaissent, du moins en apparence, des élections libres et justes, le respect des droits de la personne et de la notion d\u2019état de droit laisse à désirer.Elle va même jusqu\u2019à cautionner l\u2019expression ironique de «démocratie illibérale », forgée par le polito- logue américain d\u2019origine indienne Fareed Zakaria.Elle l\u2019applique à la Russie de Vladimir Poutine.Jennifer Welsh rappelle que ce dirigeant hégémoniste, responsable en 2014 de la spoliation de la Crimée à l\u2019Ukraine, avait, dès 2005, dans un discours présidentiel adressé à la nation russe, défini la chute de l\u2019expansionniste Union soviétique comme « la plus grande catastrophe politique » du XXe siècle.L\u2019essayiste a l\u2019ar t de trouver les raccourcis les plus révélateurs pour résumer les enjeux internationaux en nous donnant l\u2019impression du théâtre.Démocratie contrefaite Elle montre que les récentes migrations de masse, en provenance sur tout de la Syrie, ravagée par une guerre intestine, éclairent une scène internationale complexe et surprenante.Ces mouvements démographiques bouleversent l\u2019Europe au point de raviver le populisme, qui depuis toujours contrefait la démocratie.La politologue adhère à la réflexion du journaliste et essayiste britannique Timothy Gar ton Ash : « L\u2019Europe, qui était connue comme le continent qui faisait tomber des murs, est maintenant celui qui les érige à nouveau.» On pense à la clôture de barbelés qu\u2019en Hongrie le premier ministre Viktor Orbán a fait construire en 2015 le long de la frontière serbe pour y bloquer l\u2019accès aux réfugiés.D\u2019autres chefs populistes, comme Marine Le Pen en France, Geert Wilders aux Pays-Bas, Nigel Farage, par tisan du Brexit, au Royaume-Uni, exploitent la tendance xénophobe et chauvine en nuisant à l\u2019unité européenne.Cette menace à la concorde universelle, Jennifer Welsh la juxtapose à la rivalité inextinguible entre la Russie et les États-Unis.Encore là, dans un tableau planétaire, c\u2019est le populisme qui mène le bal.Les populistes se reconnaissent dans Poutine et aussi dans Donald Trump.L\u2019actuel président américain a su, comme le souligne la politologue, « instru- mentaliser le ressentiment et la peur ».Poutine avait déjà fait la même chose.Pas si étonnant que Marine Le Pen soit fascinée par ces deux hommes politiques qui incarnent mieux que personne le succès mondial du populisme.Fossé mondial Malgré la ressemblance morale entre Poutine et Trump, Jennifer Welsh rappelle que la Russie d\u2019au- jourd\u2019hui souf fre d\u2019« un écar t de puissance considérable par rapport aux États-Unis », tant en matière d\u2019économie que de budget militaire.Néanmoins, les superpuissances se rejoignent en révélant toutes les deux, dans leur société respective, le fossé mondial grandissant entre les riches et les pauvres, ultime échec, insiste-t-elle, du rêve démocratique de Fukuyama.« L\u2019histoire est de retour, et elle n\u2019attend pas à rire », résume sèchement la clairvoyante intellectuelle canadienne.Le grave reproche qu\u2019elle adresse à l\u2019Occident est saisissant et inattaquable : le « déclin démographique dans bien des démocraties occidentales oblige à faire preuve d\u2019une plus grande ouverture à l\u2019égard des réfugiés et des demandeurs d\u2019asile ».À ce chapitre, la politique, très accueillante mais très critiquée, de la chancelière allemande, Angela Merkel, tranche avec l\u2019attitude des autres États nantis.La politologue abonde dans le même sens que l\u2019organisation humanitaire Médecins sans frontières qui af firme qu\u2019en général, l\u2019Europe « a lamentablement échoué à prendre ses responsabilités » pour protéger en 2015 des milliers de laissés-pour-compte.Devant l\u2019échec du « modèle démocratique et libéral », Jennifer Welsh ose écrire : « Cela ouvre la voie à d\u2019autres modèles qui ne demandent pas mieux que de le remplacer.» On devine que ceux-ci, encore à inventer, seraient à la hauteur de son espoir d\u2019un monde plus humain.Collaborateur Le Devoir LE RETOUR DE L\u2019HISTOIRE CONFLITS ET MIGRATIONS AU XXIE SIÈCLE ?1/2 Jennifer Welsh Traduit de l\u2019anglais par Yannick Roy Boréal Montréal, 2017, 280 pages Un monde menacé par le populisme La politologue canadienne Jennifer Welsh met en doute l\u2019avenir de la démocratie libérale F A B I E N D E G L I S E I l arrive que l\u2019on soit par fois à un doigt de bien saisir une réalité sociale, et c\u2019est ce qui semble être arrivé à la journaliste américaine Emily Witt.Un jour, raconte-t-elle dans Future Sex (Seuil), elle s\u2019est masturbée devant une vidéo, glanée sur le Net, intitulée « Gang bang très hard pour salope amatrice de bondage», puis s\u2019est étonnée d\u2019elle-même et de ce projet ona- niste qui, contre ses attentes, avait très bien fonctionné.En 2011, un célibat forcé par une rupture a contraint cette plume remarquable, qui raconte le présent dans le magazine new-yorkais N + 1, mais aussi le New Yorker et le New York Times, à la réalité du sexe en solo.La fin de cette romance l\u2019a également placée sur le chemin de la quête de l\u2019autre dans des univers sociaux en mutation.Elle avait 30 ans.De cette exploration, elle a ramené une enquête, documentée de l\u2019intérieur, sur les pratiques sexuelles et amoureuses d\u2019une génération, et un constat livré dans son bouquin comme un affront à ce regard moral et débordant de préjugés porté par certains sur les générations ascendantes : hy- perconnectée, la jeune Amérique n\u2019a pas changé son rapport à l\u2019autre, son besoin de l\u2019autre, son envie de l\u2019autre, mais plutôt la façon qu\u2019elle a de se le raconter.« Le sexe du futur ne sera pas d\u2019un nouveau genre, historiquement distinct des autres, écrit- elle, mais juste une manière dif férente d\u2019en parler.» De New York à la côte ouest des États- Unis, où Emily Witt s\u2019est installée pour vivre, découvrir la sexualité et les rapports amoureux de son époque, se comprendre et témoigner d\u2019un présent qui va et qui vient, la journaliste « gonzo », qui fait revivre ici un genre por té dans les années 70 par Hunter S.Thompson, par t à la rencontre de ce sexe sorti de ces VHS pour mieux se partager en ligne ou en groupe dans des bars de San Francisco où l\u2019on vient contribuer à l\u2019humiliation sexuelle d\u2019une personne consentante à des fins cinématographiques.Et ce, toujours avec cette vision du monde « largement gynécologique », expose-t-elle.Elle a expérimenté l\u2019amour libre lors du festival Burning Man, cette rencontre, en plein désert, de l\u2019expérimentation sexuelle, des drogues psychédéliques et du futurisme.Elle a fréquenté les sites de rencontres en ligne, mais aussi un étrange espace de socialisation pixelisé où des amateurs nourrissent par écrans interposés leur voyeurisme à grands coups de «jetons» échangeables en vêtements, en livres, en musique et de pratiques sexuelles cherchant à redéfinir les normes.L\u2019endroit se nomme prosaïquement Chaturbate \u2014 contraction de «chat», pour discuter, et de «masturbate».Emily Witt en fait d\u2019ailleurs jaillir une vérité: «C\u2019est fou, la variété [de pratiques] qu\u2019exigent les hommes [aux femmes qui s\u2019offrent sur ce réseau] quand on voit le peu d\u2019imagination» qu\u2019ils ont eux-mêmes à y offrir.D\u2019une soirée échangiste à une conférence sur la télédildonique \u2014 l\u2019art de donner du plaisir à distance par l\u2019entremise d\u2019un objet sexuel connecté à un réseau \u2014, de la méditation orgasmique à une analyse de la contraception pensée «pour coller à une morale sexuelle d\u2019une autre époque», Emily Witt livre au final un portrait juste de son présent, sans jugement, sans morale, sans préjugés \u2014 et c\u2019est admirable \u2014, mais aussi sans révélations surprenantes sur la peur de l\u2019engagement, sur la liberté sexuelle ou sur les modèles de conformité dont les frontières ne sont peut-être pas aussi en mouvement qu\u2019on pourrait le croire.Elle confirme aussi que le sexe fait encore et toujours bien tourner le monde, et ce, en mettant aux prises les humains, de génération en génération, toujours avec le même grand mystère.Le Devoir FUTURE SEX ?1/2 Emily Witt Traduit de l\u2019américain par Marie Chabin Seuil Paris, 2017, 270 pages SOCIOLOGIE Célibataire et (mise à) nu Emily Witt explore les chemins d\u2019une sexualité en mutation qui conduisent toujours au même grand mystère ANNIK MH DE CARUFEL LE DEVOIR Aux Pays-Bas, le chef du Parti pour la liberté, Geert Wilders, a connu une ascension fulgurante.«L\u2019interface Google, d\u2019une neutralité toute sympathique, donne sa bénédiction aux mots filtrés dans son vaste tamis.Sur Google, tous les mots, tous les styles de vie sont égaux.Le moteur de recherche a cette capacité de brouiller les frontières entre le normal et l\u2019anormal.Les réponses glanées par ses algorithmes prouvent à chacun que d\u2019autres pensent comme lui: plus besoin de rester seul dans son coin avec ses désirs bizarres \u2014 en réalité, il n\u2019y a pas de désir bizarre.La seule attente à avoir en matière de sexe, c\u2019est que l\u2019amour nous guide vers la vie à laquelle nous aspirons.» Extrait de Future Sex CHATURBATE ET INSTAGRAM L\u2019auteure s\u2019est notamment aventurée sur le site (prosaïquement nommé) Chaturbate, où des amateurs nourrissent par écrans interposés leur voyeurisme à grands coups de « jetons» échangeables."]
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