Le devoir, 20 mai 2017, Cahier F
[" C A H I E R F \u203a L E D E V O I R , L E S S A M E D I 2 0 E T D I M A N C H E 2 1 M A I 2 0 1 7 Gueusaille ou le roman social selon Lise Demers Page F 3 Diane Ducret et le mépris envers les femmes libres Page F 5 M I C H E L L A P I E R R E L a nécessité de la décroissance matérielle pour sauver l\u2019humanité du naufrage écologique apparaît encore à beaucoup comme une conviction récente des plus radicaux défenseurs de la nature.En réalité, elle découle d\u2019une réflexion d\u2019au moins deux siècles.En 1957, Albert Camus, en recevant le prix Nobel de littérature, affirme que la tâche de sa génération n\u2019est plus de «refaire le monde», mais «consiste à empêcher que le monde ne se défasse».Des figures inattendues et célèbres, comme l\u2019écrivain français, ou prévues mais seulement familières aux intellectuels écologistes, comme l\u2019économiste américain d\u2019origine roumaine Nicholas Georgescu- Roegen (1906-1994), font partie des cinquante penseurs présentés dans Aux origines de la décroissance.Presque unique en son genre, du moins dans la francophonie, ce dictionnaire est publié sous la direction des Français Cédric Biagini et Pierre Thiesset, ainsi que du Québécois David Murray.Quarante spécialistes y écrivent sur chacun des penseurs choisis environ cinq pages substantielles, riches de citations emblématiques et de références bibliographiques éclairantes.Ils ont voulu montrer en quoi, depuis les origines de la révolution industrielle, «les analyses de ces illustres devanciers peuvent stimuler les réflexions actuelles des partisans de la décroissance, et des autres!» L\u2019idée de convaincre les non-initiés ou seulement de piquer leur curiosité est fondamentale pour les concepteurs de l\u2019ouvrage.Dans le choix des penseurs, ils ont tenu à éviter toute apparence de sectarisme : les écrivains côtoient les scientifiques, les novateurs, ceux qu\u2019on serait tenté d\u2019appeler les antimodernes, et les agnostiques, les croyants.Ont aussi leur place ceux qui mêlent ingénument scepticisme et cer titude.Seule compte aux yeux des éditeurs l\u2019adhésion géniale au principe : « Il n\u2019y a de richesse que la vie.» Le cri de la liberté Comme le montre l\u2019ar ticle que lui a consacré l\u2019historien de la littérature Patrick Marcolini, Camus illustre très bien cette sage maxime.Il écrit en 1958: «Je suis avare de cette liberté qui disparaît dès que commence l\u2019excès des biens.» Dès 1951, dans L\u2019homme révolté, il déplore que « la productivité, envisagée par les bourgeois et les marxistes comme un bien en elle-même», ait «été développée dans des proportions démesurées».Le rejet à la fois du producti- visme des capitalistes et de celui des mar xistes, on le retrouve souvent dans le dictionnaire de manière formelle ou en filigrane.Est-ce à dire que tout penseur influencé par Marx lui-même, et non par ses nombreux disciples déformateurs, verse dans le producti- visme ?Ce n\u2019est certes pas le cas de Herber t Marcuse, le philosophe américain d\u2019origine allemande que le sociologue Patrick Vassort nous fait redécouvrir en quelques pages.ESSAI Pas de liberté dans l\u2019excès de biens Un dictionnaire franco-québécois remonte en 50 penseurs aux fondements de la décroissance F A B I E N D E G L I S E M ais pourquoi a-t-il fait ça ?Quand Gérard Depar- dieu débarque à Moscou, il y a quelques années, Vladimir Poutine, l\u2019autocrate russe, sachant cela, demande à le voir.Une photo, bien personnelle, témoigne de la rencontre qui a eu lieu au Kremlin.« Au moment de la prendre, relate Arnaud, son ami qui l\u2019accompagnait et qui a appuyé sur le déclencheur, il s\u2019est tourné vers moi et il m\u2019a dit : \u201cTu vas voir, je vais écraser mon gros nez contre la joue de Poutine.\u201d » Pourquoi ?«Parce que ça le faisait marrer », relate-t-il dans Gérard (Dargaud), récit désopilant et sensible de cinq années que le bédéiste Mathieu Sapin a passées « dans les pattes de Depardieu» et celles des proches du célèbre acteur.C\u2019était entre 2012 et 2016.L\u2019objet littéraire, que le président français, Emmanuel Macron, a placé dans ses lectures pour se détendre durant la campagne électorale, a-t-il confié au magazine Le Point il y a quelques jours, sort enfin au Québec.Il plonge le lecteur dans le quotidien délirant d\u2019un homme excessif et attachant, mais donne surtout un accès direct à une créature fascinante, af fligée par la rectitude de son temps, mais surtout bien seule face à la tristesse du monde.«Être Gérard Depardieu, c\u2019est très pesant par moments, parce qu\u2019il lui est impossible de vivre comme tout le monde, autant en France qu\u2019à l\u2019étranger », explique l\u2019auteur, joint cette semaine par Le Devoir à Paris.Mathieu Sapin a accompagné l\u2019acteur sur les routes du Cau- case, à Moscou, en Bavière, sur les lieux de tournage du Divan de Staline, film réalisé par Fanny Ardant, et dans sa maison colossale de la capitale française\u2026 « Il est prisonnier d\u2019une image, prisonnier d\u2019un corps, prisonnier des personnages marquants qu\u2019il a incarnés, prisonnier de ses caricatures», et c\u2019est finalement dans la démesure, dans l\u2019excès, dans la spontanéité, dans le décalage ENTREVUE Gérard Depardieu seul face à la tristesse du monde Pendant cinq ans, le bédéiste Mathieu Sapin a partagé le quotidien délirant d\u2019un excessif singulier et attachant DARGAUD Planche extraite de Gérard.Cinq années dans les pattes de Depardieu de Mathieu Sapin VOIR PAGE F 4 : DEPARDIEU VOIR PAGE F 2 : LIBER TÉ WIKIMÉDIA Le changement de bobines (vers 1900), La Haye L E D E V O I R , L E S S A M E D I 2 0 E T D I M A N C H E 2 1 M A I 2 0 1 7 LIVRES > PATRIMOINE F 2 MARTHA BAILLIE ANNA RAYMONDE GAZAILLE MARIE- PASCALE HUGLO NATHALIE LECLERC EMMANUELLE TREMBLAY La disparition d\u2019Heinrich Schlögel Jours de haine Montréal-Mirabel Lignes de séparation La voix de mon père Comme des sauvages Traduit de l\u2019anglais (Canada) par Paule Noyart « Un roman traduit avec une précision que j\u2019admire.La beauté concise de certaines phrases arrête net la lecture.» Alice Zeniter, Le Monde « [\u2026] l\u2019écriture d\u2019Anna Raymonde Gazaille seuls quelques auteurs de polars peuvent prétendre à une telle hauteur stylistique.» Michel Bélair, Le Devoir celles du souvenir comme celles de la famille, celles de la patrie comme celles du couple.Et dans l\u2019éclatement, elles ne se brisent pas nécessairement, mais elles se Jérémy Laniel, Voir « La voix de mon père, recueil d\u2019une centaine de courts textes très poétiques où - trait de Félix [Leclerc] vu à travers le regard qui arrêtait de vivre lorsqu\u2019il partait en tournée et qui a grandi en emmagasinant chaque détail de lui.» Josée Lapointe, La Presse « L\u2019auteure brosse la fresque d\u2019une société en mutation, mêlant passé et présent, des années 60 au nouveau millénaire, au sein d\u2019une famille où continuent à rôder fantômes et non-dits.L\u2019œuvre qui en résulte est un roman d\u2019une force étonnante, qui lève les tabous sur la condition des femmes à l\u2019époque de la libération sexuelle, et inspire la révolte.» Laila Maalouf, La Presse © M a r k R a y n e s R o b e r t s © I n g r i d I s p e n i a n © M a r t i n e D o y o n POUR DE BONNES VACANCES, PASSEZ CHEZ VOTRE LIBRAIRE Dans L\u2019homme unidimensionnel (1964), Marcuse soutient : «De la manière dont elle a organisé sa base technologique, la société industrielle contemporaine tend au totalitarisme.Le totalitarisme n\u2019est pas seulement une uniformisation politique terroriste, c\u2019est aussi une uniformisation économico- technique non terroriste qui fonctionne en manipulant les besoins au nom d\u2019un faux intérêt général.» Tout en traitant d\u2019incroyants comme lui et Camus, le dictionnaire étonne par ses ar ticles sur des écrivains tournés vers l\u2019au-delà.Polémiste antiproductivisme Grâce à la collaboration du metteur en scène Jacques Dal- laire, des pages présentent le catholique français Georges Bernanos sous un angle méconnu.Dans La France contre les robots (1944), avec une fureur digne de Dostoïevski, le polémiste pourfend le produc- tivisme : « Le règne de l\u2019Argent, c\u2019est le règne des Vieux.» Il conclut : « C\u2019est la condamnation de l\u2019esprit de jeunesse.La jeunesse du monde n\u2019a le choix qu\u2019entre deux solutions extrêmes : l\u2019abdication ou la révolution.» D\u2019autres écrivains se rapprochent de cet extrémisme spirituel.Le dictionnaire ne néglige ni le Russe Tolstoï, défenseur en 1902 de la paysannerie contre l\u2019industrialisation, ni le Britannique G.K.Chesterton, dénonciateur en 1905 de la civi l isat ion scientifique tendant « à détruire la démocratie », ni la Française Simone Weil jugeant dès 1933 « que l\u2019expansion capitaliste n\u2019est plus loin du moment où elle se heurtera aux limites mêmes de la surface terrestre ».Si le natif d\u2019Italie Lanza del Vasto af f irme en 1971 que « la croissance des pays modernes est incompatible avec la non-violence » à l\u2019exemple de son maître indien Gandhi, qui, réper torié comme lui dans l\u2019ouvrage, avait estimé dès 1925 qu\u2019« il n\u2019y aura pas de réforme possible tant que les gens éduqués et riches n\u2019accepteront pas volontairement le statut des pauvres » , certains penseurs adoptent un ton plus philosophique que prophétique.En 1935, des essayistes français, Jacques El- lul et Bernard Charbonneau, le font.Comme le montrent des articles de l\u2019ouvrage, Ellul et Charbonneau, dès cette an- née-là, établissent les bases de l \u2019écologie poli t ique en s\u2019opposant, dans un manifeste personnaliste, à l \u2019approche productiviste et tech- niciste aussi bien du libéralisme que du communisme et du fascisme.Ils osent préconiser « une cité ascétique afin que l\u2019homme vive ».Approfondis p lus tard, leur éloge de la mesure, leur remise en cause du progrès ill imité, leur refus catégo- r ique du gaspi l lage et du culte du prof i t pour raient passer pour un simple moral isme.Pour tant, depuis la mort d\u2019Ellul en 1994 et celle de Charbonneau en 1996, ce sont la science et la technique elles-mêmes, si suspectées par eux et les autres penseurs retenus dans ce dict ionnaire capi ta l , qui confirment la fascinante prémonition de tous.À l\u2019heure de l\u2019examen du danger des changements climatiques planétaires, les précurseurs de la promotion de la décroissance deviennent ainsi des maîtres.Collaborateur Le Devoir AUX ORIGINES DE LA DÉCROISSANCE CINQUANTE PENSEURS ?Sous la direction de Cédric Biagini, David Murray et Pierre Thiesset L\u2019Échappée/Écosociété/Le Pas de côté Paris/Montréal/Vierzon, 2017, 320 pages SUITE DE LA PAGE F 1 LIBERTÉ À travers l\u2019histoire, ces grands esprits n\u2019ont cessé de se lever contre la destruction de l\u2019environnement et l\u2019exploitation des humains, soumis au joug du profit Extrait de Aux origines de la décroissance « » C H R I S T I A N D E S M E U L E S C\u2019 est l\u2019une des plus belles figures d\u2019écrivain de notre XIXe siècle.Arthur Buies (1840-1901) n\u2019a sans doute pas reçu toute la reconnaissance qu\u2019il méritait.Connu surtout, dans l\u2019imaginaire populaire, comme personnage de journaliste alcoolique et folklorique dans Les belles histoires des pays d\u2019en haut de Claude- Henri Grignon, la réalité est beaucoup plus nuancée.De son « œuvre » se dégagent sur tout aujourd\u2019hui les chroniques.Pas de romans, de poésie, pas de théâtre.Mais dans tous les cas, malgré tout, beaucoup de romantisme.Orphelin de mère à trois ans, avant d\u2019être confié par son père (un Écossais qui a ensuite quitté Montréal refaire sa vie en Guyane britannique) à des tantes, Ar thur Buies va vite se muer en adolescent rebelle.Rebelle surtout à la plupart des causes que la petite bourgeoisie canadienne-française de l\u2019époque avait le plus à cœur, inféodée à la fois au pouvoir britannique et aux représentants de l\u2019Église catholique.En 1856, après avoir été exclu du Petit Séminaire de Québec et du collège de Sainte-Anne-de-la-Po- catière, il est inscrit par son père au fameux Trinity College de Dublin, en Irlande.Le jeune Buies n\u2019y fera pas long feu\u2026 «Écervelé au suprê - me degré » (selon les mots de Louis-Jacques Ca- sault, un cousin de sa mère), Buies va plutôt prendre la direction de Paris avec le projet d\u2019y faire ses études.Il va y passer trois ans, fréquentant le lycée Saint-Louis en vue d\u2019y obtenir le baccalauréat, quêtant aux uns, em- pr untant aux autres, remboursant lorsqu\u2019 i l n \u2019avait plus d\u2019autre choix.Un épisode français qui n\u2019a fait que renforcer ses opinions sur l\u2019aliénation de ses compatriotes.«Nous n\u2019avons pas chez nous de langue maternelle.Nous savons un jargon de langue ; sois sûre que nous ne parlons pas du tout français, nous ne parlons pas non plus l\u2019anglais ; ce que nous parlons c\u2019est un galimatias de deux langues, un galimatias corrompu », écrivait-il à sa sœur Victoria en 1858, avant de par tir rejoindre les troupes de Garibaldi stationnées dans le sud de l\u2019Italie, comme un ultime sursaut de provocation suicidaire.Disparates et inégales Cette nouvelle édition de sa Correspondance (une première avait paru chez Guérin en 1993), améliorée de notes et de nouvelles lettres, rassemble lettres privées, lettres publiques, lettres reçues, brouillons de lettres.Et ses propres lettres, en ce sens, sont un peu aussi à l\u2019image de son œuvre : disparate et inégale.Il faut dire que les soucis d\u2019argent l\u2019auront préoccupé une grande par tie de sa vie.En 1855, il pouvait déjà écrire que son « existence n\u2019a été qu\u2019un tissu d\u2019infor tunes et de malheurs malgré des moments de folle gaieté ».Rallié à la cause de la colo- nisat ion, défendue par le curé Labelle, Buies s\u2019est marié à l\u2019âge de 47 ans avant de devenir père de trois enfants.La réalité n\u2019aura jamais f ini de rattraper ce diable d\u2019homme, qui passera son temps, s\u2019il faut en croire sa cor respondance, à courir après l\u2019argent, tout en luttant avec ses démons et de sérieux ennuis de santé.Mais nour ri très jeune à l\u2019esprit des Lumières et à sa littérature, fer vent progressiste (« L\u2019homme ne sera libre que lorsque la femme sera émancipée », pense-t-il), défenseur de la langue française et farouche opposant au projet de Confédération canadienne, Buies carbure malgré tout à l\u2019humour et à la vivacité.En 1889, interrogé sur ses lectures, pour tant bien calé dans le giron de son ami le curé Labelle, i l ne semble pas hésiter : « Quand je lis Voltaire, je me dis : c\u2019est là le génie français par excellence.Limpide comme de l\u2019eau de roche, une clar té lumineuse, le bon sens avant tout, une netteté de vue prodigieuse\u2026 » Et Diderot ?« Diderot ! Voilà assurément le prosateur le plus agréable et le plus séduisant.Diderot est délicieux.Il ne faut pas dire cela aux petites pensionnaires.» De libéral radical, pourfendeur infatigable de l\u2019obscurantisme dans lequel le clergé maintenait les Canadiens français, à chantre nationaliste (et utopiste) de la colonisation des régions inexploitées du Québec, scribe à gages et géographe amateur, allant à la messe tous les jours, Ar thur Buies incarne avec intensité la déchirure et l\u2019impossibilité d\u2019être écrivain à cette époque.Collaborateur Le Devoir CORRESPONDANCE ?Arthur Buies Édition préparée, présentée et annotée par Francis Parmentier Lux éditeur Montréal, 2017, 400 pages Arthur Buies, écrivain déchiré Une nouvelle édition de sa correspondance dresse le portrait de l\u2019une des plus fortes plumes du XIXe siècle québécois ARCHIVES LE DEVOIR Arthur Buies a carburé malgré tout à l\u2019humour et à la vivacité.« Il est grand, grand temps de mettre les choses au point dans ce pays-ci.Notre littérature est infestée par des bousilleurs qui ont acquis une notoriété de faux aloi, à force de mettre leur nom au bas de toute espèce de choses appelées \u201carticles\u201d, et de provoquer toutes les occasions imaginables de faire paraître ce nom, comme un gros disque de fer-blanc derrière la lumière, afin de perpétuer l\u2019aveuglement des badauds et d\u2019en faire accroire indéfiniment à un public bon enfant, ou dédaigneux de faire attention aux ficelles.» Extrait de Correspondance L E D E V O I R , L E S S A M E D I 2 0 E T D I M A N C H E 2 1 M A I 2 0 1 7 FICTIONS F 3 L I V R E S Y A N N I C K M A R C O U X L\u2019 enfer, ce n\u2019est pas seulement les autres.Voilà la proposition de François Lé- vesque dans son nouveau roman, son septième, qui nous plonge dans l\u2019intimité infernale d\u2019une jeune femme issue d\u2019une union incestueuse.En avant-propos, l \u2019écrivain et journaliste au Devoir avoue avoir voulu explorer cet univers tor tueux dans l\u2019espoir de se l ibérer d\u2019une obsession : depuis des années, ce récit macabre le hantait .Geste égoïste s\u2019il en est un, ce sont désormais les lectrices et lecteurs d\u2019En ces bois profonds qui risquent d\u2019en être obsédés.La narratrice est à l\u2019aube de ses dix-sept ans et vit avec sa mère, Isabelle-Marie, employée d\u2019un bar de danseuses, où elle n\u2019est « ni vraiment danseuse, ni vraiment serveuse ».À la maison, Isabelle-Marie s\u2019en- tiche de bouteilles de vodka, quand elle n\u2019est pas avec « un ami du moment », un de ces hommes venus consommer à domicile les « extras » qu\u2019elle offre aux clients du bar.Pendant ce temps, sa f i l le l i t , pour passer le temps, un couteau sous l\u2019oreiller, au cas.L\u2019apathie de leur quotidien va toutefois être mis à l\u2019épreuve, rattrapé par leur passé tragique.Louise Valois, leur aïeule, meurt.Elle lègue sa maison de Rivière-aux-Hi- boux à sa fille, la forçant à retourner dans ce « village où elle avait juré de ne jamais remettre les pieds ».C\u2019est là que, dix-sept ans plus tôt, Louise et Isabelle-Marie ont survécu à un suicide collectif orchestré par leur gourou, Nicolas Jones.C\u2019est aussi de cette hystérie collective que vient la narratrice, qui y cherchera le secret de ses origines.À leur arrivée, la mère retrouve ses bouteil les de vodka et cherche à se soustraire aux souvenirs de cette maison qui l\u2019ont toujours hantée : « Une partie de moi a jamais réussi à s \u2019échapper d\u2019ici.» La fille, elle, va explorer ces lieux qui l\u2019ont mis au monde, afin de reconstruire la trame de ses premières années d\u2019existence.Dans cet univers glauque et mystérieux, une histoire horrible rejoue sa musique, couvée par un décor prêt à révéler ses secrets : «Dehors, le soleil achevait de se coucher, dévoré par les arbres af famés.» La « forêt alentour, silencieuse\u2026 tellement silencieuse », s\u2019apprête à éveiller l\u2019odieux qu\u2019elle a si longtemps étouffé.François Lévesque livre ici une histoire troublante aux personnages bien campés.Son souf fle, à la fois haletant et patient, déploie les phrases telles des vaguelettes venant du large, inlassables mais pressées d\u2019atteindre le lecteur.Par des jeux de répétition, l\u2019histoire nous apparaît telle une obsession, comme si la narratrice était poursuivie et qu\u2019il lui fallait se libérer du poids de son histoire.Ce récit cinématographique se prend dans un élan avec ses atmosphères immersives et son ambiance inquiétante, et ce, même si quelques effets de surprise manquant de créativité viennent troubler le plaisir de la lecture.Roman d\u2019horreur ?En ces bois profonds l\u2019est cer taine- ment.Mais plus qu\u2019un roman de genre, l \u2019œuvre de François Lévesque s\u2019inscrit dans cette littérature qui explore une humanité sombre en quête de lumière.Il en résulte une œuvre universelle qui nous rappelle, hélas, que l\u2019horreur a le plus souvent un visage humain.Collaborateur Le Devoir EN CES BOIS PROFONDS ?François Lévesque Tête première Montréal, 2017, 192 pages L\u2019horreur en héritage François Lévesque signe un roman endiablé à la frontière de la lucidité et de la démence ANNIK MH DE CARUFEL LE DEVOIR François Lévesque, écrivain et journaliste au Devoir, livre une histoire troublante aux personnages bien campés.D O M I N I C T A R D I F P arce qu\u2019il fait bon au printemps se délester de ce qui encombre le sous-sol, les Québécois laissent présentement à la rue, empilés pêle- mêle, des objets de toutes sortes.Autrement dit : c\u2019est la saison des grosses poubelles, ou de ce qu\u2019il convient poliment d\u2019appeler la « collecte des résidus encombrants ».Une balade en voiture dans un quartier de classe moyenne- élevée vous permettra de constater à quel point le mot « déchet » ne définit pas la même chose partout.L\u2019anthropologue du détritus vous le confirmera : en Occident, on jette avec la même frénésie que l\u2019on consomme.Olga se définit com me une glaneuse.Vos ordures, c\u2019est son trésor.La vieille dame r usse, ayant fui la guerre pour la clémence du ciel mont- réalais, initie bientôt à sa fructueuse pratique Denise Lavallée, femme à la dérive de 45 ans qui avait jusque-là vécu «à l\u2019intérieur du système», et non dans sa marge.« Elles revinrent en vil le lourdement chargées de trophées inimaginables », écrit Lise Demers dans Gueu- saille, roman imaginé autour de l\u2019amitié improbable entre ces deux paumées, qui cueillent dans les bennes à ordures des bouées auxquelles s\u2019accrocher.« Incroyable, les objets qu\u2019elles pouvaient dégoter en bon état, par fois neufs de l\u2019année précédente, ou défraîchis à peine ! » Au cœur de la crise du verglas de 1998, elles rencontrent pendant une chasse au bois de chauf fage François, lui aussi à la dérive après une rupture af freuse.Ils s\u2019installeront bientôt tous dans un camp de fortune sur le bord de l\u2019eau, à Rawdon.L\u2019humanité en deux clans Scénario désormais trop familier dans notre actualité : « La compagnie avait menacé de déclarer faillite et obtenu des mill ions des gouvernements.Deux ans plus tard, elle n\u2019en fermait pas moins plusieurs usines et licenciait sept mille deux cents travailleurs.» Parmi ces employés licenciés : Denise Lavallée.Rare roman social considérant les personnes en situation d\u2019itinérance avec une réelle compassion, Gueusaille raconte une époque où le jeter- après-usage ne définit plus strictement que notre rapport aux objets, mais aussi notre rappor t aux autres.Utilisée par son mari parti avec une autre femme et utilisée par son employeur prêt à la mettre à la porte malgré sa compétence, Denise «avait progressivement cessé de voir ses amies, par manque d\u2019argent pour les suivre dans leurs activités [\u2026].Elle lisait dans leur regard une incompréhension gênante [\u2026] ».Elle est celle dont parlent les campagnes de sensibilisation d\u2019organismes d\u2019aide aux dé munis lorsqu\u2019elles affirment que « ça peut arriver à tout le monde ».Vibrante tendresse Si le mot « gueu- saille » désigne un peu durement une « troupe de gueux », les c lochar ds cé - lestes qu\u2019accompagne Lise Demers con naissent au moins la quiétude du sommeil du juste.Le por trai t bri l le moins par son goût pour la nuance que par sa vibrante tendresse envers ces pittoresques vagabonds.« L\u2019humanité selon Olga se divisait en deux clans irréductibles : ceux qui avaient fait la guerre, et les autres.Ceux qui l\u2019ont connue, par solidarité, s\u2019entraident, les autres, par bonne conscience, s \u2019en remettent aux insti tu- tions chargées d\u2019adoucir et de masquer la réalité.» Fable émue et souvent empreinte de colère au sujet de ceux qui chaque jour vivent cette guerre qu\u2019est la faim, Gueu- saille rappelle que la vraie saleté n \u2019est pas toujours celle que l \u2019on croit, et que les fleurs les plus résistantes poussent par fois à l\u2019ombre des poubelles.Collaborateur Le Devoir GUEUSAILLE ?Lise Demers Sémaphore Montréal, 2017, 203 pages Lise Demers contre le culte du jetable Roman social, Gueusaille met en scène des victimes d\u2019une économie au cœur aveugle «Que les commerçants relèvent en bloc d\u2019un cran leur standard et ni elle ni Denise n\u2019auraient de lieu où se réchauffer l\u2019hiver.Encore moins de toilettes accessibles.Portrait pessimiste que contestait Denise.Il y aurait toujours de grands magasins où se promener au chaud d\u2019un étage à l\u2019autre pouvait gruger plusieurs heures de la journée.À maintes reprises, elle avait pu y écouter les bulletins de nouvelles et elle s\u2019était même assoupie, un jour, dans un fauteuil en montre.Oh, pas longtemps ! Un employé l\u2019avait réveillée, inquiet de sa santé.» Extrait de Gueusaille ANNIK MH DE CARUFEL LE DEVOIR L\u2019auteure signe un rare roman social considérant les personnes en situation d\u2019itinérance avec une réelle compassion.P A L M A R È S AUTEUR/ÉDITEUR CLASSEMENT PRÉCÉDENT/ NB DE SEMAINE(S) RANG 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Romans québécois Une simple histoire d\u2019amour \u2022 Tome 1 L\u2019incendie Louise Tremblay-D\u2019Essiambre/Guy Saint-Jean 1/2 Les petites tempêtes Valérie Chevalier/Hurtubise \u2013/1 Sur les berges du Richelieu \u2022 Tome 3 Amours contr\u2026 Jean-Pierre Charland/Hurtubise 2/6 Le plongeur Stéphane Larue/Quartanier \u2013/1 Plus folles que ça, tu meurs Denise Bombardier/Édito 4/14 La mémoire du temps Mylène Gilbert-Dumas/VLB \u2013/1 La mort d\u2019une princesse India Desjardins/Homme 6/14 Deux sœurs et un pompier Mélanie Cousineau/Les Éditeurs réunis \u2013/1 La femme qui fuit Anaïs Barbeau-Lavalette/Marchand de feuilles 3/33 Mon fol amour Dominique Demers/Québec Amérique 8/7 Romans étrangers La dernière des Stanfield Marc Levy/Robert Laffont 1/3 Noir comme la mer Mary Higgins Clark/Albin Michel \u2013/1 Un appartement à Paris Guillaume Musso/XO 2/8 Vaticanum José Rodrigues dos Santos/HC éditions 3/3 Les enquêtes du département V \u2022 Tome 7 Selfies Jussi Adler-Olsen/Albin Michel 4/4 L\u2019informateur John Grisham/Lattès 7/2 Quand sort la recluse Fred Vargas/Flammarion \u2013/1 Le saut de l\u2019ange Lisa Gardner/Albin Michel 8/18 Le dernier repos de Sarah Robert Dugoni/Michel Lafon 6/4 Chaos.Une enquête de Kay Scarpetta Patricia Cornwell/Deux terres 5/4 Essais québécois En as-tu vraiment besoin?Pierre-Yves McSween/Guy Saint-Jean 1/30 Le principe du cumshot.Le désir des femmes\u2026 Lili Boisvert/VLB 2/3 Le 1% le plus riche.L\u2019exception québécoise Nicolas Zorn/PUM 5/2 J\u2019ai profité du système Nicolas Zorn/Somme toute \u2013/1 Le code Québec J.-M.Léger | J.Nantel | P.Duhamel/Homme 4/3 Ne renonçons à rien Collectif/Lux 6/13 Nous étions le nouveau monde \u2022 Tome 3 Jean-Claude Germain/Hurtubise \u2013/1 Les yeux tristes de mon camion Serge Bouchard/Boréal 3/28 Camarade, ferme ton poste Bernard Émond/Lux 9/18 Biographie d\u2019un discours.Wilfrid Laurier à Québec\u2026 André Pratte/Boréal \u2013/1 Essais étrangers Sapiens.Une brève histoire de l\u2019humanité Yuval Noah Harari/Albin Michel 2/65 La vie secrète des arbres Peter Wohlleben/Multimondes 1/8 Connaissance, ignorance, mystère Edgar Morin/Fayard \u2013/1 La mémoire n\u2019en fait qu\u2019à sa tête Bernard Pivot/Albin Michel 3/10 Brève encyclopédie du monde \u2022 Tome 2 Décadence Michel Onfray/Flammarion 4/14 Chère Ijeawele, ou un manifeste pour une éduc\u2026 Chimamanda Ngozi Adichie/Gallimard 5/6 Les religions, la parole et la violence Claude Hagège/Odile Jacob \u2013/1 Le manifeste de la jeunesse Johny Pitts/Édito 10/2 La parole au peuple Michel Onfray/Aube \u2013/1 Un racisme imaginaire Pascal Bruckner/Grasset 6/2 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Du 8 au 14 mai 2017 La BTLF (Société de gestion de la Banque de titres de langue française) est propriétaire du système d\u2019information et d\u2019analyse Gaspard sur les ventes de livres français au Canada.Ce palmarès est extrait de Gaspard et est constitué des relevés de caisse de 260 points de vente.La BTLF reçoit un soutien financier de Patrimoine canadien pour le projet Gaspard.© BTLF, toute reproduction totale ou partielle est interdite. L E D E V O I R , L E S S A M E D I 2 0 E T D I M A N C H E 2 1 M A I 2 0 1 7 LIVRES F 4 avec la réalité qu\u2019il cherche en vain \u2014 et paradoxalement \u2014 la façon d\u2019être autre chose que lui-même.Gérard Depardieu est un paradoxe qui af firme, page 64, que «le seul endroit» dans la vie « où [il] aime être, c\u2019est ailleurs ».Un paradoxe que Mathieu Sapin a saisi rapidement en se retrouvant nu avec lui sous la douche d\u2019une piscine d\u2019hôtel à Bakou, en Azerbaïdjan, sans préliminaires.Ça lui a rappelé une scène de Tenue de soirée (1987) de Bertrand Tavernier ! Un paradoxe aussi dont il trace les nombreux contours au fil de ce journal de bord d\u2019une aventure atypique avec un monstre sacré du 7e art.Un jardin de contradictions « Tout est en contradiction chez lui, résume le bédéiste, il prend beaucoup de place, il est autocentré, mais en même temps, il s\u2019intéresse très peu à lui et beaucoup plus aux autres avec une sincérité évidente.Il veut qu\u2019on le laisse tranquille, mais il passe son temps au téléphone.Il exagère son côté paysan mal dégrossi, mais il est en fait un érudit mis en contact, par sa carrière impressionnante d\u2019acteur, avec une connaissance historique, sociale, littéraire très importante qu\u2019il a emmagasinée de manière globalement émotive », avec une sensibilité qu\u2019il cache bien.Côté solitaire, Gérard Depar- dieu se tient en caleçon dans l\u2019immensité de sa résidence parisienne, recevant ses visiteurs dans cette tenue sans avoir rien d\u2019autre à prouver.« Il vit avec des fantômes, dit Mathieu Sapin, qui a été témoin de la scène à plusieurs reprises.Il a eu beaucoup d\u2019amour et d\u2019amitiés très fortes avec des gens qui ne sont plus là : Barbara, Marguerite Duras, François Mitterrand, Patrick Dewear et Jean Carmet» en font partie.«Et ça aussi, autant que la célébrité, ça isole.» Côté exubérant, Depardieu menace de quitter la France pour ne plus y payer d\u2019impôts, il pose son gros nez sur la face à Poutine, il chatouille le chauf feur de son taxi à 140 km/h sur une autoroute du Caucase, appelle à l\u2019Élysée pour dire à François Hollande, qu\u2019il appelle sympathiquement le « taulier », ce qu\u2019il pense de ses politiques.Il s\u2019esquive d\u2019un souper dans un resto chic pour aller manger des brochettes dans un boui-boui des quartiers populaires, refuse un contrat publicitaire de plusieurs millions en Russie, mais accepte qu\u2019un jeune bédéiste le suive pour raconter toutes ses conneries.«Si tu le fais, tu le fais vraiment, a-t-il dit à Mathieu Sapin qui le reproduit dans son bouquin.Il faut que tu parles de Depardieu qui se casse la gueule en scooter, De- pardieu qui pisse dans un avion\u2026 » Et d\u2019ajouter au bé- déiste : « C\u2019est un métier qui rend con ! Ça, tu peux le dire dans ton machin.» Un homme libre « Il a un côté punk », expose Mathieu Sapin, qui, en 2015, a amené son regard de fin d\u2019ob- ser vateur dans les coulisses du Palais de l\u2019Élysée et de la présidence de François Hollande, incidemment la tête de Turc de Depardieu.Ça avait donné Le château (Dargaud).« C\u2019est vraiment quelqu\u2019un de libre qui fait des choses qui ne se font pas et qui s\u2019en fout.» Et tout cela s\u2019explique, selon lui, très bien : « Il a tellement vécu de choses incroyables, qu\u2019au- jourd\u2019hui, la vie qu\u2019il mène est forcément un peu terne.Et puis, il est à rebrousse-poil avec son époque qu\u2019il trouve trop lisse, trop formelle, trop coincée.Elle manque d\u2019aspérité pour lui.Alors il cherche sans cesse de nouvelles sensations, il essaye de provoquer des rencontres, des choses improbables, pour se sentir vivant.» «Qu\u2019est-ce qu\u2019on se fait chier, dit-il en attendant l\u2019heure de souper à Bussaco, au Por tu- gal, où il est venu tourner un film en janvier 2016.Quand est-ce que ça va enfin péter?» Dans le « palais endormi » de Depardieu \u2014 c\u2019est comme ça que Mathieu Sapin qualifie la résidence de l\u2019acteur \u2014, le bédéiste a rencontré, dit-il, homme attachant, à l\u2019humeur changeante, mais avec plein d\u2019humour, d\u2019ironie, de fragilité, de sagesse.Un aventurier redoutable, aussi, avec lequel il repar tirait sur les routes d\u2019un pays lointain sans se faire prier, sur tout si ce n\u2019est pas pour ramener une bande dessinée.« Je ne veux pas faire une série sur Gérard, assure-t-il.Je ne veux pas que cela devienne une formule.» Dommage pour le principal intéressé qui, lui, semble avoir beaucoup aimé l\u2019aventure qu\u2019il a découverte au fur et à mesure en lisant les notes du bé- déiste \u2014 «au début, ça me rendait nerveux», dit-il \u2014, en trouvant ça étrangement amusant.« Gérard Depardieu déteste se regarder sur un écran ou dans un miroir.Quand je lui ai présenté la bédé, il l\u2019a lu comme si elle racontait la vie de quelqu\u2019un d\u2019autre.La distance du dessin lui permettait ainsi de mieux de s\u2019accepter », d\u2019être en somme cette caricature qu\u2019il façonne quotidiennement, comme pour s\u2019assurer de ne pas être lui-même.Le Devoir GÉRARD CINQ ANNÉES DANS LES PATTES DE DEPARDIEU Mathieu Sapin Dargaud Bruxelles, 2017, 140 pages SUITE DE LA PAGE F 1 DEPARDIEU M I C H E L B É L A I R B ernie Gunther ne l\u2019a jamais eu facile, ceux qui ont lu ses dix précédentes aventures le savent déjà.Traqué par les nazis dès le milieu des années 1930, l\u2019ancien brillant commissaire de police de Berlin a dû rejoindre les SS contre son gré, résister à la bêtise sanguinaire de ses supérieurs comme à celle de ses bour reaux dans les camps russes et survivre aux assauts vengeurs d\u2019un peu tout le monde.Gunther est une sor te de revenant.De survivant plutôt.Et voilà que nous retrouvons ce presque miraculé en 1956, alors qu\u2019il est le concierge du chic Grand-Hôtel de Saint-Jean- Cap-Ferrat sur la Côte d\u2019Azur.Comme toujours, Phil ip Kerr brosse ici un portrait de société exceptionnel : sur la scène encore mal définie de la guer re froide du milieu des années 1950, toutes les cartes sont jouables.Et d\u2019un côté comme de l\u2019autre, on se permet de por ter tous les coups.Or, voilà justement que le concierge du Grand- Hôtel joue au bridge.C\u2019est d\u2019ailleurs un des seuls plaisirs de ce pôvre Bernie, qui frôle la déprime depuis que sa femme l\u2019a quitté pour retourner en Allemagne.Mais le hasard fait en sorte que, lorsque son partenaire de bridge est assassiné, notre concierge voit réapparaître une figure de son passé, maître chanteur de son état, désormais au service de la Stasi est- allemande.Les choses ont toujours tendance à se compliquer quand Bernie Gunther s\u2019installe quelque part\u2026 Ce n\u2019est toutefois pas lui qui est visé cette fois \u2014 du moins pas tout de suite \u2014, mais bien le vieil écrivain anglais Somerset Maugham, ancien espion de la Couronne britannique et amateur de jeunes garçons.Une photo compromettante sert d\u2019amorce aux enchères et l\u2019écrivain, qui habite un somptueux palais tout près, demande à Bernie de négocier pour lui.À partir de ce moment, l\u2019histoire se fait incroyablement complexe.Il sera question d\u2019une autre malheureuse histoire d\u2019amour pour Gunther e t sur tout d\u2019une arnaque visant à inventer ou encore à disculper une taupe travaillant à un haut niveau dans les ser v ices secrets britanniques.Le sujet est brûlant, la machination for t bien orchestrée, et Bernie lui -même devra retrouver tous ses moyens pour espérer s\u2019en tirer vivant.C\u2019est l\u2019époque, rappelons- le, où des espions à la solde des Soviétiques (Anthony Blunt et Guy Burgess) viennent de faire défection.Les noms de Kim Philby et de quelques autres flottent au milieu des discussions dans un chassé-croisé digne de John le Carré.Phil ip Ker r manie les car tes avec l\u2019habileté qu\u2019on lui connaît tout au long de cette histoire passionnante et la traduction de Phil ippe Bonnet rend encore une fois justice à son écriture si élégamment ciselée.On se surprendra même à souhaiter que Ber nie Gunther se remette de ses malheurs afin de le retrouver quelque part le plus tôt possible.Collaborateur Le Devoir LES PIÈGES DE L\u2019EXIL ?1/2 Philip Kerr Traduit de l\u2019anglais par Philippe Bonnet Seuil Paris 2017, 400 pages POLAR Le parfait petit concierge Philip Kerr offre une machination bien orchestrée entre guerre froide et souvenirs du passé DARGAUD Planche tirée de Gérard C H R I S T I A N D E S M E U L E S «D ieu oubliera tout le monde \u2014 même Robert McAlmon», écrivait dans une lettre de 1927 Francis Scott Fitzgerald à Ernest Hemingway.Dans le cas de Dieu, il faut voir, mais nombreux sont ceux qui ignorent l\u2019existence de McAlmon.Cet Américain a pourtant été au cœur de l\u2019une des plus fascinantes aventures artistiques du XXe siècle.Une toute petite dizaine d\u2019années coincées entre les deux guerres, marquées par l\u2019insouciance, la découverte de la vitesse et de la liberté.Car personne ne semble incarner mieux cette époque, peut-être, que cet homme lancé dans une sorte de mouvement perpétuel.Rentier, noceur infatigable, indéniablement alcoolique, écrivain et éditeur, ami de Man Ray comme d\u2019Aragon, Robert McAlmon (1895-1956) va croiser tout le monde sur sa route: Hemingway, Ezra Pound, Gertrude Stein, William Carlos Williams.C\u2019est donc à une plongée dans le petit monde des artistes expatriés du Paris des années folles, membres de ce que Gertrude Stein a appelé la «Génération perdue », vrais propriétaires des nuits de Montpar- nasse, que nous convie Maud Simonnot avec La nuit pour adresse, biographie en style libre et livre hybride.Né au Kansas, avant de faire un mariage blanc avec la fille d\u2019un des plus riches armateurs d\u2019Angleterre rencontrée à New York, et qui préférait les femmes, il a vite choisi de faire contre mauvaise fortune bon cœur \u2014 et contre une rente substantielle.Arrivé à Paris en 1921, sans domicile fixe, McAlmon fera très vite expédier son courrier aux bons soins de Shakespeare and Company, la célèbre librairie de Sylvia Beach.C\u2019est grâce à elle qu\u2019il fera aussi la connaissance de James Joyce, dont il va devenir un grand ami.Au point où il va dactylographier lui- même l\u2019épisode « Pénélope » d\u2019Ulysse, cœur érotique palpitant du grand roman de Joyce.Pendant longtemps, il fera aussi tous les mois un chèque de 150 $ à l\u2019Irlandais « pour lui maintenir la tête hors de l\u2019eau» \u2014 une somme considérable pour l\u2019époque.À Paris, McAlmon sera le tout premier à y créer une maison d\u2019édition américaine indépendante \u2014 avec l\u2019aide de l \u2019 imprimeur di jonnais Maurice Darantière.Premier éditeur d\u2019Hemingway avec Three Stories & Ten Poems en 1923, à qui il va faire découvrir l \u2019Espagne, McAlmon croyait que « la beauté réside dans le mouvement ».La vie après le krach Après 1929, alors que le krach boursier sonne la fin de la récréation pour plusieurs et que les morts commencent à s\u2019accumuler autour de lui, maintenant divorcé et à peu près sans le sou, McAlmon n\u2019en finit plus de noyer sa nostalgie dans le whisky et le bourbon.«Si le monde va en enfer, je l\u2019accompagne, et pas question non plus d\u2019être dans les rangs de derrière.» Romancier, nouvelliste, autobiographe de son époque (Being Geniuses Together), personnage à l\u2019énergie sans fond, pôle magnétique capable semble-t-il de polariser toutes les opinions, McAlmon a brûlé sa vie et son argent sans le moindre regret.Rentré aux États-Unis en 1940, il va glisser lentement vers l\u2019oubli jusqu\u2019à y réussir.«Toute vie est une entreprise de démolition», écrit Fitzgerald dans La fêlure.Pensait-il surtout à McAlmon?Il aurait pu.Collaborateur Le Devoir LA NUIT POUR ADRESSE ?1/2 Maud Simonnot Gallimard Paris, 2017, 264 pages BIOGRAPHIE Au cœur de la génération perdue Maud Simonnot fait revivre Robert McAlmon, figure oubliée du Paris d\u2019entre les deux guerres DOMAINE PUBLIC La rue Lepic, dans le quartier Montmartre de Paris, en 1925 FICTION FRANÇAISE LES PARAPLUIES D\u2019ERIK SATIE ?1/2 Stéphanie Kalfon Joelle Lesfeld Éditions Paris, 2017, 212 pages Il y a quelque chose de terriblement musical dans l\u2019écriture de Stéphanie Kalfon, quelque chose aussi d\u2019atypique, quand elle raconte, à sa manière, le destin d\u2019Erik Satie, cet «égaré dans [son] siècle», comme l\u2019a un jour qualifié Debussy.Myope comme une taupe, l\u2019homme des Ogives, des Trois sarabandes, des Gymnopédies et des Gnossiennes était surtout un des rares musiciens à avoir des yeux, disait Man Ray, le peintre, convoqué comme bien d\u2019autres dans ce récit d\u2019une vie singulière et surtout de l\u2019époque qui l\u2019a forgée.Car c\u2019est bien là l\u2019originalité de ce premier roman, qui prend le chemin de l\u2019hommage en passant par le détail \u2014 oui, Satie vivait dans le désordre d\u2019une chambre interdite dans laquelle on a retrouvé 14 parapluies identiques \u2014 et par l\u2019esprit du temps que le pianiste et compositeur a habité.«Que s\u2019est-il passé dans cette chambre, dans cette vie, qui a créé un tel malentendu entre lui et le siècle?», se demande la jeune auteure.Qu\u2019est-ce qui fait le génie, l\u2019avant-garde, l\u2019acuité, la lucidité et finalement la mélancolie, aurait-elle pu ajouter, puisque c\u2019est finalement à tout cela qu\u2019elle finit un peu, avec finesse et érudition, par répondre.Fabien Deglise FICTION FINNOISE NORMA ?1/2 Sofi Oksanen Traduit du finnois par Sébastien Cagnoli Stock Paris, 2017, 396 pages Après la mort de sa mère, une coiffeuse qui s\u2019est jetée devant une rame du métro d\u2019Helsinki, Norma Ross essaie d\u2019élucider les raisons de ce suicide inexplicable.Souffrant d\u2019«hypertri- chose » héréditaire, une pilosité excessive qui ne concerne ici que les cheveux \u2014 qu\u2019elle doit couper tous les jours \u2014, l\u2019héroïne du cinquième roman de la Finlandaise Sofi Oksanen, laissée à elle-même, tentera de relier les fils de sa propre histoire familiale, coincée entre l\u2019exception et la malédiction.Personnage extrasensible aux odeurs et aux phéromones, la jeune femme va vite découvrir que sa mère vendait ses cheveux, très prisés pour les extensions capillaires, à prix d\u2019or à une bande mafieuse mêlée à d\u2019autres trafics encore plus sombres : mères porteuses et fermes d\u2019enfants au Nigeria.Doté d\u2019un point de départ original et badigeonné de féminisme («Qui gouverne les cheveux gouverne les femmes»), ce thriller maladroit de l\u2019auteure de Purge (prix Femina étranger, 2010) se dilue toutefois rapidement dans la confusion de l\u2019anecdote.Christian Desmeules POLAR LE 489 ?Michael Draper Leméac Montréal, 2017, 240 pages Non, il ne s\u2019agit pas de l\u2019adresse d\u2019un nouveau club de danseurs nus.Plutôt d\u2019une sorte de nom de code thaïlandais pour désigner le caïd des caïds.C\u2019est ce que découvre Lara McCoy, une ex-agente de la CIA d\u2019origine canadienne, qui vient de s\u2019installer sur l\u2019île de Koh Chang, dans le golfe du Siam, pour y vivre une retraite paisible.Ce qui n\u2019arrivera évidemment pas\u2026 Lara, une farang qui se fait aussi appeler O\u2019Malley, Andrews ou Adams selon les circonstances, se retrouvera plutôt impliquée dans une histoire complexe où le lien entre les triades mafieuses, la police et le pouvoir politique est mis au jour par la mort d\u2019une journaliste assassinée dans d\u2019horribles conditions.Mais rien ne l\u2019arrêtera et, tout en laissant un impressionnant nombre de cadavres derrière elle, elle parvient à venger la victime trop curieuse.Ce thriller international enlevant est livré sur un rythme effréné dans une écriture soutenue qui nous garde en haleine tout au long malgré le petit côté «Lara Croft invincible » du personnage.L\u2019arrivée de Michael Draper dans ce créneau, peu occupé au Québec, laisse entrevoir des choses intéressantes\u2026 surtout que ce n\u2019est que le début d\u2019une série, comme on l\u2019apprend à la toute dernière page.Michel Bélair L E D E V O I R , L E S S A M E D I 2 0 E T D I M A N C H E 2 1 M A I 2 0 1 7 LIVRES F 5 A u fil des ans, j\u2019ai consacré plusieurs chroniques aux deux grands écrivains chiliens du tournant du millénaire, Se- púlveda et Bolano.Chez Métailié comme chez Christian Bourgois, les responsables des services de presse étaient bien à leur affaire, les arrivages se succédaient dans les grosses enveloppes matelassées fourrées dans ma boîte aux lettres avec la rassurante prévisibilité d\u2019un cycle naturel.Cette alimentation régulière en ouvrages neufs s\u2019expliquait entre autres, chez Bo- lano (décédé en 2003), par une opération posthume de vidage de tiroirs.Mais la fiabilité de Sepúlveda, si elle était le fait d\u2019un écrivain bien vivant, n\u2019en devenait pas moins, elle aussi, à la longue, et d\u2019un strict point de vue littéraire, un peu suspecte.De toute évidence, il ne faisait pas dans la littérature monumentale, ne donnait nullement l\u2019impression de vouloir un jour signer sa propre cathédrale, un équivalent gauchiste du 2666 de son compatriote et sombre jumeau dans l\u2019exil.On aurait parfois pu croire que Sepúlveda, depuis Le vieil homme qui lisait des romans d\u2019amour, se contentait de gérer sa popularité mondiale en ficelant bon an mal an, sans trop se forcer, son petit paquet d\u2019histoires parfois oubliables, au style bien relax, engagées et rengagées: les réminiscences bien senties d\u2019un vieux guerrier de la gauche, politiquement au poil.C\u2019était assez bon, et c\u2019est déjà beaucoup, mais on ne ressentait jamais le besoin de retenir son souffle au bord de la page, de s\u2019exclamer intérieurement sur un mot ou une image, voire de tranquillement jubiler, comme devant le Grand Œuvre.Je regarde mon exemplaire de L\u2019Ouzbek muet et autres histoires paru en 2015.Pas de page cornée, ni de vieux post-it défraîchi jaillissant comme un diablotin de la tranche.Aucun gribouillis au crayon de plomb dans la marge : pas lu, apparemment.Mais que pouvais-je donc avoir de mieux à faire ?Le retour d\u2019un préféré Devant l\u2019argumentaire du dernier opus du bonhomme, cependant, ayant constaté que le Chilien nous y ramenait le dénommé Juan Belmonte, mon préféré, « ex-gué- rillero en Bolivie, ex-membre de la garde rapprochée du président Allende, ex-soldat de la guérilla au Nicaragua, formé dans les académies militaires de la défunte Union soviétique, de l\u2019ex-Ré- publique démocratique allemande et de Cuba, qui vit de manière suspecte à l\u2019écart de tout dans le trou du cul du monde\u2026 », le sang de l\u2019ancien fan de la révolution sandiniste s\u2019est remis en marche dans mes veines, et je n\u2019ai pas résisté.Je gardais un plutôt bon souvenir d\u2019Un nom de torero (1994), seule autre aventure de ce baroudeur nommé d\u2019après un personnage de Hemingway, dans une œuvre qui couvre maintenant un quart de siècle.On est ici en pleine mythologie sépulvédienne.Et en passant, l\u2019orifice dont il est question plus haut, c\u2019est la Patagonie.Comme dans Un nom de torero, où un trésor nazi refaisait surface en Patagonie, Sepúlveda, dans La fin de l\u2019histoire, s\u2019est amusé à semer des greffons d\u2019histoire européenne sur sa terre natale, entremêlant joyeusement les mémoires meur tries de l\u2019Allemagne hitlérienne et du Chili (de Pinochet, puis pinochetiste et amnésique\u2026), additionnées de quelques soupçons de stalinisme et de poutinisme, les horreurs du vingtième siècle se répondant par-delà les continents avec une imparable logique.Pour alimenter son roman d\u2019espionnage (paru dans la collection « Noir » de Métailié, le nouveau Sepúlveda n\u2019est, à proprement parler, ni un polar ni un vrai thriller, empruntant des ficelles aux deux genres), l\u2019auteur a repêché une anecdote historique impliquant les Cosaques, ce fier peuple de la steppe reconnu pour la férocité de ses cavaliers, mais aussi pour ses ardeurs contre-révolutionnaires.Après avoir servi d\u2019escouade antiémeute au tsar (souvenez-vous de l\u2019inoubliable charge de cavalerie du Docteur Jivago), ils se battront du côté des armées blanches contre les Rouges de Trotski.En 1941, ils accueillent les nazis en libérateurs et forment un régiment qui, intégré aux divisions SS, marchera sur Moscou.On connaît la suite\u2026 En fait, non.On ne connaît pas toute la suite, et c\u2019est là qu\u2019intervient Sepúl- veda.À la défaite de l\u2019Allemagne, ces Cosaques démontés errent dans une Europe centrale en train de basculer dans le butin de guerre de Staline.La dernière chose qu\u2019ils veulent, c\u2019est rentrer à la maison et avoir à s\u2019expliquer devant le NKVD, l\u2019incarnation même de la Terreur rouge.On les comprend\u2026 Heureusement, il ne manquait pas de bons samaritains, à l\u2019époque, pour faciliter l\u2019émigration de criminels de guerre de cette espèce vers l\u2019Amérique du Sud.C\u2019est ainsi qu\u2019un descendant du chef historique des Cosaques, l\u2019ataman Krasnov, s\u2019est retrouvé, un jour, général dans l\u2019armée de Pinochet, et son tortionnaire le plus zélé.Après le Mur La mécanique romanesque mise en branle par Sepúlveda ne manque pas d\u2019intérêt.Après la chute du Mur, des Cosaques indépendantistes se mettent en tête de faire libérer l\u2019héritier légitime de la lignée de l\u2019ataman, entre-temps jeté en prison par la démocratie chilienne.Ils recrutent, pour ce faire, deux militants chiliens d\u2019extrême gauche formés, comme Juan Belmonte, à la prestigieuse académie Malinovsky, et vivant toujours en exil dans l\u2019ex-Union soviétique.Les services secrets à la botte des nouveaux oligarques russes se mettent alors de la partie.À la suite de la sale histoire contée dans Un nom de torero, ils contrôlent Belmonte et lui demandent de retrouver ses anciens frères d\u2019armes, lesquels, une fois rentrés au Chili, se sont débarrassés tant de leurs complices cosaques que du sbire du FSB (le KGB nouvelle manière) censé les liquider, et dont on finit par comprendre qu\u2019ils ont leur propre ordre du jour.Évidemment, l\u2019auteur du Monde du bout du monde n\u2019est pas John le Carré.Ça se lit avec plaisir, mais la succession des péripéties n\u2019est pas toujours parfaitement maîtrisée.Par exemple, que vient faire là-dedans le chapitre sur Yalta et le cuisinier chilien de Staline ?Sepúl- veda aurait dû le garder pour un de ces petits paquets d\u2019histoires qu\u2019il nous ficelle, fidèlement, bon an mal an.LA FIN DE L\u2019HISTOIRE ?Luis Sepúlveda Traduit de l\u2019espagnol par David Fauquemberg Métailié Paris, 2017, 198 pages Les Cosaques de don Luis LOUIS HAMELIN La mécanique romanesque mise en branle par Sepúlveda ne manque pas d\u2019intérêt D A N I E L L E L A U R I N à Paris C\u2019 est un épisode peu connu de l\u2019histoire de la France.Sur l\u2019ordre du gouvernement, près de 5000 femmes sans enfant sont entassées au Vélodrome d\u2019Hiver à Paris.Pour la plupar t des réfugiées.Beaucoup ont fui la guerre et le régime nazi en Allemagne.Nous sommes en mai 1940.Deux ans avant la tristement célèbre rafle du Vel d\u2019Hiv, où plus de 13 000 juifs seront rassemblés sur décision du régime de V ichy en vue d\u2019être dépor tés dans les camps de la mort.On appelle ces femmes les indésirables, on se méfie de ces étrangères.Bientôt, plusieurs d\u2019entre elles, Juives et Ar yennes entremêlées, se retrouveront dans un camp de détention français, au milieu des Pyrénées.Le camp de Gurs.C\u2019est le point de départ du nouveau livre de l \u2019historienne, philosophe et romancière française Diane Ducret.Ce n\u2019est pas sans raison qu\u2019elle déterre cette histoire aujourd\u2019hui.Elle y voit un lien inquiétant avec l\u2019actualité : « On n\u2019a qu\u2019à penser à l\u2019af flux de réfugiés en France, mais aussi chez vous, au Canada, depuis quelque temps.Quel sort les attend ?» La jeune femme de 34 ans rencontrée à Paris est perplexe.« En cette période où l\u2019Europe est soumise aux extrêmes du nationalisme et de la droitisation, on a évité cette contagion lors de l \u2019élection présidentielle en France, mais i l y a quand même 11 mil - lions de personnes qui ont voté pour Marine Le Pen », fait-elle remarquer.Un roman, Les indésirables, mais documenté.L\u2019auteure a fouillé les journaux, lu des témoignages de sur vivantes, exploré les ruines du camp de Gurs, près du Pays basque de son enfance.Quant aux archives du camp : « Il n\u2019y en a pas.Elles ont été détruites par un acte héroïque, afin qu\u2019on ne retrouve pas ces femmes.Parce que certaines vont s\u2019enfuir, d\u2019autres non, hélas.» Libres et menaçantes Au fait, pourquoi la rafle de mai 1940, dont faisaient partie notamment la philosophe Hannah Arendt de même que la maîtresse du poète Rilke, celle du peintre Soutine et plusieurs artistes de Montpar- nasse, concernait-elle seulement des femmes sans enfant ?Diane Ducret, qui a signé deux ouvrages sur les femmes de dictateurs et un essai, La chair interdite, sur la perception du sexe féminin à travers les âges, a sa petite idée là-dessus.«L\u2019image que nous avons toujours eue de la femme, c\u2019est que si elle est mère et a rempli ses fonctions envers la société et la nature, elle est hors de tout soupçon.Tandis que la femme célibataire, sans enfant, ou la femme qui pense, qui est une artiste, peut être une rebelle, prendre les armes, verser dans l\u2019idéologie nazie ou communiste.Elle peut en tout cas être un électron libre, tandis que la mère, elle, a charge de famille, charge d\u2019âmes, donc on n\u2019imagine pas qu\u2019elle soit une ennemie.» Encore là, Diane Ducret voit des résonances avec au- jourd\u2019hui.« Ça montre comment, en tant que femme, on peut devenir très vite, lors d\u2019un durcissement du régime politique, une indésirable.On le voit dans certains pays arabes à gouvernance islamique et chez cer tains de nos voisins européens, où la liberté des femmes est menacée : les femmes libres deviennent indésirables.» Elle montre du doigt la Pologne, notamment, où elle s\u2019est rendue plusieurs fois l\u2019an dernier pour la promotion de La chair interdite.Le gouvernement polonais tentait alors, par un projet de loi, d\u2019interdire totalement l\u2019avortement.«Même en cas de viol, de malformation grave du fœtus et de danger de mort imminent pour la femme, insiste-t-elle.C\u2019est-à- dire dans tous les cas qui seraient quand même autorisés dans un cadre chrétien.» Elle raconte que de jeunes Polonaises se prenaient alors en photo avec La chair interdite et qu\u2019elles brandissaient le livre comme un por te-éten- dard sur Instagram.Une façon d\u2019afficher leur militantisme féministe, note l\u2019auteure.Une forme de résistance, quoi.L\u2019art, le rire et le désir «Vous voyez que la poésie peut guérir la peur», fait dire Diane Ducret à l\u2019un de ses personnages dans Les indésirables.L\u2019ar t comme rempar t, c\u2019est l\u2019une des idées maîtresses du livre, parsemé de citations d\u2019Hannah Arendt et de chansons humoristiques inventées par Diane Ducret sur le modèle de celles qui avaient cours à l\u2019époque dans Montparnasse.Elle a découver t dans ses recherches que des femmes du camp de Gurs, à qui on avait fourni un piano, organisaient des soirées cabaret : chansons, danse\u2026 et théâtre, dont Le songe d\u2019une nuit d\u2019été de Shakespeare.«Ça m\u2019a semblé magnifique.J\u2019ai trouvé ça très poétique.Et j\u2019ai eu envie d\u2019écrire un roman qui ferait penser au film La vie est belle, de Roberto Benigni.» Si elle décrit de l\u2019intérieur les conditions de vie et d\u2019hygiène misérables de ces femmes, elle nous imprègne aussi de leur joie, de leurs rires.Elle nous les montre désireuses de garder leur dignité malgré l\u2019indignité de leur situation.Et soucieuses de rester femmes, désirables, alors qu\u2019autour d\u2019elles est installé un camp de réfugiés masculins composé principalement d\u2019Espagnols républicains.Plusieurs femmes vont tomber amoureuses, l\u2019une d\u2019elles va donner naissance à un enfant.Aux yeux de l\u2019écrivaine, Les indésirables est davantage un roman sur la lumière et la force des femmes que sur le camp de Gurs comme tel.«Ça raconte sur tout comment ces femmes que l\u2019on a raflées, qui sont ennemies et vont devenir amies, décident de se rebeller en montant un cabaret, en voulant rester belles, en tombant amoureuses, en portant la vie\u2026» Pour Diane Ducret, ces fem - mes que l\u2019on dit indésirables et ventres vides représentent rien de moins que «le chœur de survie de l\u2019humanité».Collaboratrice Le Devoir LES INDÉSIRABLES Diane Ducret Flammarion Paris, 2017, 320 pages RENCONTRE Quand les femmes libres inquiètent les radicaux Dans Les indésirables, Diane Ducret revient sur un épisode sombre de l\u2019histoire de la France Du papier à l\u2019écran Les indésirables fait l\u2019objet de négociations actuellement avec un producteur français en vue d\u2019en faire un film.Entre-temps, le deuxième roman de Diane Ducret, L\u2019homme idéal existe.Il est québécois, paru en 2015, fait l\u2019objet d\u2019une adaptation cinématographique qui devrait voir le jour à la fin de 2019, avec le cinéaste québécois Ken Scott à la réalisation.Inspirée d\u2019une expérience vécue par l\u2019auteure, cette «anti-comédie romantique», comme elle la qualifie elle-même, raconte une histoire d\u2019amour entre une Française et un Québécois.«On va voir que ça ne se passe pas très bien.La Française, qui arrive avec tous ses clichés sur le Québec, va se rendre compte finalement que c\u2019est peut-être elle, le cliché, avec ses attentes, ses idéaux et ses prétentions», résume Diane Ducret.t ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE L\u2019assurance, la créativité, l\u2019insoumission et la liberté des femmes de Montmartre ont fait d\u2019elles des cibles pour les autorités.La femme célibataire [.] peut être une rebelle, prendre les armes, verser dans l\u2019idéologie nazie ou communiste Diane Ducret expliquant pourquoi, selon elle, les autorités n\u2019ont visé que des femmes sans enfant lors de la rafle de 1940 « » JOËL SAGET AGENCE FRANCE-PRESSE Diane Ducret L E D E V O I R , L E S S A M E D I 2 0 E T D I M A N C H E 2 1 M A I 2 0 1 7 ESSAIS F 6 L I V R E S W ilfrid Laurier est un beau personnage politique.Né en 1841 à Saint- Lin, il est le fils d\u2019un sympathisant patriote et d\u2019une mère cultivée qui meurt de la tuberculose alors qu\u2019il n\u2019a que six ans.L\u2019enfant est fragile, tousse sans cesse et craint la mort.Cela ne l\u2019empêchera pas de devenir le premier Canadien français élu au poste de premier ministre du Canada, en 1896, fonction qu\u2019il occupera pendant 15 ans.Dans un petit récit biographique publié chez XYZ en 2008, l\u2019auteur onta- rien Roderick Stewart le dépeignait bellement comme un gracieux conciliateur.Le sénateur et ex-journaliste André Pratte voue un culte à Laurier.Cela n\u2019a rien pour surprendre, étant donné que les deux hommes, séparés par un siècle, ont beaucoup en commun.Laurier, en effet, a d\u2019abord été un journaliste rouge, c\u2019est-à-dire un fervent adversaire de l\u2019Acte d\u2019union de 1840 et du projet de Confédération de 1867, avant de devenir un champion de l\u2019unité canadienne.Pratte, pour sa part, a appuyé la souveraineté du Québec avant de se convertir, par réalisme, dit-il, aux bienfaits du fédéralisme.Laurier brillait par ses talents d\u2019orateur ; Pratte est un talentueux essayiste politique dont le style limpide s\u2019avère exemplaire.Les deux hommes, enfin, préfèrent l\u2019échange d\u2019arguments à la polémique et élèvent le compromis au rang de vertu politique suprême.En 2011, au Boréal, Pratte consacrait une petite biographie à Laurier, dans laquelle il incitait les Québécois à s\u2019inspirer de l\u2019attitude du grand politicien.Il propose, cette fois, dans Biographie d\u2019un discours, une fine analyse de ce qui fut probablement la plus remarquable conférence de la carrière de Laurier.Pratte connaît la pensée de l\u2019homme et l\u2019admire.La lecture qu\u2019il fait de ce grand discours de Québec du 26 juin 1877 donne un bel et instructif essai.Bête noire du clergé Comme bien des rouges, Laurier, après 1867, a renoncé à contester la Confédération, écrit Pratte, et s\u2019est résigné « à jouer le jeu du nouveau régime », rejoignant ainsi l\u2019esprit de La Fontaine et délaissant celui de Papineau.Son objectif, désormais, sera de « rechercher un terrain d\u2019entente entre francophones et anglophones en faisant appel à la raison plutôt qu\u2019aux émotions et en invoquant le respect des grands principes du droit et du parlementarisme britanniques», résume Pratte.Or, au Québec, Laurier et les libéraux ne passent pas.Le clergé ultramontain les attaque avec virulence et les accuse d\u2019être des révolutionnaires infréquentables parce qu\u2019ils défendent la liber té de presse, d\u2019opinion et de conscience, de même que la séparation de l\u2019Église et de l\u2019État.En chaire, les prêtres imposent aux fidèles de voter pour les conservateurs, en décrivant le libéralisme comme « le serpent qui se glissa dans le paradis terrestre pour tenter et faire déchoir la race humaine », selon la formule d\u2019une lettre pastorale de l\u2019époque.Dans son grand discours, Laurier entend réfuter ces attaques.« Cours de philosophie et d\u2019histoire politique» plus que discours partisan, écrit Pratte, cette conférence, largement citée dans le livre, est éblouissante.L\u2019avocat Laurier y plaide que le libéralisme canadien n\u2019a rien de sulfureux, s\u2019inspire de la tradition britannique de modération et veut essentiellement défendre la liber té individuelle et la justice.Le clergé, par conséquent, commet une profonde injustice en interdisant aux catholiques d\u2019adhérer à cette doctrine, tout aussi respectable que le conservatisme, explique l\u2019orateur.Rome et les tribunaux canadiens donneront d\u2019ailleurs raison à Laurier contre les ultramontains.Héros du fédéralisme Cet épisode, au fond, ser t de prétexte à Pratte pour redire, à l\u2019occasion du 150e anniversaire de la Confédération, que Laurier est le héros politique canadien par excellence.Partisan de la « voie ensoleillée », celle que Justin Trudeau évoquait le soir de son élection, et de la bonne entente entre anglophones et francophones, entre les vainqueurs et les vaincus, n\u2019hésite-t-il pas à dire, de l\u2019unité dans la diversité et d\u2019un sage libéralisme, Laurier, conclut Pratte, « nous a montré les voies à suivre : la classe, le dialogue, le sens de la justice et le compromis ».Ce que Pratte ne dit pas, c\u2019est que les politiciens québécois qui ont suivi l\u2019exemple du grand homme depuis sa mor t, en 1919, les Rober t Bourassa et Brian Mulroney, par exemple, sont toujours revenus d\u2019Ottawa les mains presque vides.Les accords avortés de Victoria, de Meech et de Charlottetown en témoignent.BIOGRAPHIE D\u2019UN DISCOURS WILFRID LAURIER À QUÉBEC, LE 26 JUIN 1877 ?1/2 André Pratte Boréal Montréal, 2017, 176 pages L\u2019exemple de Wilfrid Laurier LOUIS CORNELLIER Pour le sénateur André Pratte, le grand politicien fédéral peut encore servir de modèle STAN WAYMAN John F.Kennedy est accueilli par des meneuses de claques lors d\u2019une visite dans une école secondaire du Wisconsin, en mars 1960.P A U L C A U C H O N P lus de 50 ans après sa mort, John F.Kennedy, dont on célèbre cette année le centenaire de la naissance, le 29 mai prochain, représente encore une sorte de «mesure étalon» de la jeunesse, de la nouveauté et du désir de changement chez un politicien.Et Norman Mailer a sûrement contribué à bâtir ce mythe.En 1960 le grand écrivain touche-à-tout est engagé par le magazine Esquire pour couvrir la convention démocrate et la campagne présidentielle qui porteront Kennedy au pouvoir.Ce qui a donné lieu à un véritable morceau de bravoure intitulé Superman Comes to the Supermarket, un très long reportage que vient de rééditer l\u2019éditeur Taschen.Le texte d\u2019Esquire a fait époque en tranchant avec la façon traditionnelle de couvrir une campagne électorale.Norman Mailer y explorait un « nouveau journalisme », consistant à se mettre en scène dans l\u2019histoire qu\u2019on couvre.Le journaliste était fasciné par Kennedy.Dans la préface de cette réédition, J.Michael Lennon, professeur de lettres à la Wilkes University et biographe autorisé de Norman Mailer, écrit que ce dernier espérait devenir un proche conseiller du futur président, «une sorte de cardinal Richelieu culturel qui ferait le pont entre la Maison-Blanche et les courants les plus stimulants de l\u2019inventivité américaine ».Ce qui ne s\u2019est jamais produit ! L\u2019aventureux extraordinaire Alors que le précédent président, Eisenhower, est « l\u2019antihéros, le régulateur né », qui correspondait aux attentes « des timorés des pétrifiés, des prudes et des avachis », écrit Norman Mailer, Kennedy arrive au moment où le peuple américain a besoin de se montrer « plus aventureux et plus extraordinaire ».Jamais un candidat n\u2019a autant incarné la jeunesse, l \u2019énergie et la modernité.Et il est « beau comme un prince de l\u2019aristocratie implicite du rêve américain ».On sent pourtant que Norman Mailer a une certaine difficulté à percer le charisme de Kennedy qu\u2019il décrit comme un homme qui «a une douzaine de visages».Mais on est happé par sa prose luxuriante, quelquefois trop luxuriante, qui multiplie énumérations, métaphores et liens audacieux.Les descriptions de Norman Mailer sont souvent féroces.Ainsi décrit-il le vice-président Lyndon B Johnson, « compromis avec trop de contradictions qui se reflétaient maintenant sur son visage, [\u2026] les yeux pétillants d\u2019ironie quand il se voulait solennel, paraissant corrompu lorsqu\u2019il prenait un ton moralisateur, le gras des bajoues frémissant de terreur à chacun de ses bons mots, pas convaincant, pour tout dire, un vrai politicien du Sud, un démocrate texan, un Eisenhower conservateur qui ne ferait pas de mal ni de bien, qui se plierait à la machine».Et que dire de Robert Kennedy, qui a l\u2019air d\u2019un gentil joueur de football, mais dès que le ballon est en jeu «vous recevez un royal et anguleux coup de genou dans les parties.C\u2019était le genre d\u2019homme avec lequel on ne doit jamais passer les gants si l\u2019on a envie d\u2019un peu de pugilat amical car au bout de deux minutes ce sera la guerre, et dans toute guerre les salauds égocentriques ont beaucoup de résistance».Anecdotes en photos Tout ça est très réjouissant à lire.Le texte original de Norman Mailer occupe à peine le quart de ce gros pavé, plutôt album « table à café ».Le reste est constitué d\u2019un grand reportage photographique faisant revivre avec force d\u2019anecdotes la campagne présidentielle de 1960.À voir Kennedy plonger dans les foules enthousiastes et haranguer le badaud debout sur des capots de voitures ou sur un escabeau, on mesure vraiment comment cette époque est révolue, et comment de telles proximités semblent invraisemblables aujourd\u2019hui.On ne saura jamais ce que Norman Mailer, mort il y a dix ans, aurait écrit sur le président Trump.Mais en 1960 il croyait que le pays avait besoin d\u2019un héros : « un héros incarne les fantasmes et ainsi octroie à chaque esprit individuel la liberté de considérer ses fantasmes et de trouver le moyen de se développer».Le Devoir SUPERMAN DÉBARQUE AU SUPERMARCHÉ ?Norman Mailer Taschen Cologne, 2017, 370 pages Kennedy sous le regard de Norman Mailer Un album riche en photos revient sur la campagne électorale de 1960 telle que racontée dans le magazine Esquire D A V E N O Ë L E n 1804, Haïti émerge du chaos pour devenir la première république noire de l\u2019histoire.Avec La révolte des esclaves, l\u2019historien français Bernard Gainot décortique les quatre décennies précédant le drame fondateur de ce pays hanté par son lourd passé colonial.À la jonction de l\u2019histoire militaire et de la géographie sociale, le petit essai destiné aux spécialistes nous ramène au traité de Paris qui met un terme à la guerre de Sept Ans (1756- 1763).Amputé du Canada et de l\u2019Inde, l\u2019empire colonial français se reconstruit autour d\u2019Haïti que l\u2019on appelle alors Saint-Domingue.Pour assurer la défense de l\u2019île à sucre, la France forme des unités de cavalerie réunissant des Noirs affranchis chargés du maintien de l\u2019ordre et de la chasse aux esclaves en fuite.La militarisation croissante des libres de couleur ouvre une brèche dans l\u2019édifice ségrégationniste.« Aux yeux des commandants militaires, le soldat de couleur est à la fois mieux adapté à la guerre sous les tropiques et plus loyal envers la métropole que les colons blancs tentés par l\u2019autonomie», écrit Bernard Gainot.L\u2019ordre colonial de Saint-Domingue est définitivement bouleversé par la Révolution française de 1789.Se réclamant de leurs ancêtres flibustiers, les Créoles blancs contestent le despotisme du gouverneur nommé par la métropole.Ces « républicains des tropiques » inspirés par le modèle étatsunien déchantent rapidement avec l\u2019instauration de l\u2019égalité civile entre les Blancs et les libres de couleur défendue par le lobby antiesclavagiste de Paris.Le «Spartacus noir» À compter de 1791, Saint-Domingue sombre dans le brouillard d\u2019une guerre multiforme.Alors que la Grande-Bretagne se porte au secours des radicaux blancs opposés à l\u2019émancipation des Noirs, l\u2019Espagne offre son soutien aux esclaves insurgés de l\u2019arrière-pays.« Aucune insurrection ne peut être victorieuse sans l\u2019appui d\u2019une puissance antagonique de celle qu\u2019elle combat », rappelle Gainot avec justesse.Toussaint Louverture est l\u2019un des meneurs de la révolte noire.Passé au service de l\u2019Espagne, ce fer vent catholique se rallie à la France en 1794, dans la foulée de l\u2019abolition de l\u2019esclavage.En quelques années, le «Spartacus noir» prend le contrôle de l\u2019ensemble de l\u2019île.Il est toutefois vaincu par le beau-frère de Napoléon chargé de la reconquête du territoire semi-autonome.Privés de leur général, les insurgés reprennent le combat avec l\u2019aide de la fièvre jaune qui décime le corps expéditionnaire français.Les lendemains de l\u2019indépendance obtenue en 1804 seront amers pour la «perle des Antilles ».Au milieu des factions, Bernard Gai- not reconstitue la «guerre de postes» livrée au cœur des forêts luxuriantes de l\u2019arrière-pays haïtien.Difficile d\u2019imaginer aujourd\u2019hui l\u2019ampleur de ce couvert forestier dont la disparition graduelle a aggravé l\u2019aridité d\u2019un territoire balayé périodiquement par les ouragans et les tremblements de terre.Le Devoir LA RÉVOLUTION DES ESCLAVES HAÏTI, 1763-1803 ?Bernard Gainot Vendémiaire Paris, 2017, 285 pages HISTOIRE Haïti et sa guerre des couleurs Bernard Gainot revient sur la brèche dans l\u2019édifice ségrégationniste causée par la militarisation des esclaves affranchis HANK WALKER Le futur président démocrate s\u2019adresse aux habitants du comté rural de Logan, en Virginie occidentale, le 25 avril 1960."]
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