Voir les informations

Détails du document

Informations détaillées

Conditions générales d'utilisation :
Protégé par droit d'auteur

Consulter cette déclaration

Titre :
Le devoir
Quotidien montréalais indépendant et influent, qui informe rigoureusement et prend part aux grands débats de la société québécoise [...]

Fondé à Montréal par l'homme politique québécois Henri Bourassa, le quotidien Le Devoir paraît pour la première fois le 10 janvier 1910. Bourassa rassemble autour de lui une équipe de rédaction fort compétente. En font partie Olivar Asselin, Omer Héroux, Georges Pelletier, Louis Dupire et Jules Fournier.

Dès ses débuts, Le Devoir se veut patriotique et indépendant. Résolument catholique, il est partisan de la doctrine sociale de l'Église et appuie un encadrement catholique des mouvements associatif, syndical et coopératif. De tout temps, il défendra la place de la langue française et sera des débats sur la position constitutionnelle du Québec.

Au cours des années 1920, le catholicisme du directeur se dogmatise, ce qui rend plusieurs journalistes inconfortables, mais l'orateur demeure une figure très en vue qui permet au journal d'amasser des fonds. Grâce à lui, Le Devoir pourra toujours s'appuyer sur des donateurs privés, dont certains siègent à son CA. Des journalistes tels Fadette, Jeanne Métivier et Paul Sauriol y font leur marque à la fin de la décennie.

Proche des cercles intellectuels influents, Le Devoir a une vocation nationale. Une grande part de son tirage est tout de même acheminée dans les milieux ruraux. Le journal offrira d'ailleurs un vif appui à l'organisation de l'agriculture québécoise. Il ne pénétrera que tardivement, mais sûrement, le lectorat de la zone métropolitaine.

Au départ de Bourassa en 1932, Georges Pelletier prend la direction du journal. Un regard d'aujourd'hui sur l'époque des décennies 1930 et 1940 révèle une phase plutôt sombre, empreinte d'antisémitisme, le Juif représentant à la fois la cupidité du capitalisme et le péril athéiste lié au communisme.

Durant la Seconde Guerre mondiale, Le Devoir lutte contre la conscription et rapporte les injustices faites aux Canadiens français dans les corps militaires. Sur le plan politique, bien qu'indépendant, le quotidien appuie la fondation du Bloc populaire, parti nationaliste, et se rapproche parfois de l'Union nationale.

Gérard Filion prend la direction du journal en avril 1947. Il en modernise la formule et attire de solides jeunes collaborateurs, dont André Laurendeau, Gérard Pelletier et Pierre Laporte. Le journal prend alors définitivement ses distances de l'Union nationale, critiquant l'absence de politiques sociales, l'anti-syndicalisme et la corruption du gouvernement québécois, et dénonçant la spoliation des ressources naturelles.

À partir de 1964, le journal est dirigé par Claude Ryan, qui en base l'influence sur la recherche de consensus politique, entre autres sur les sujets constitutionnels. Sous sa gouverne, Le Devoir sera fédéraliste pendant la plus grande partie des années 1970.

Bien qu'il soit indépendant des milieux de la finance, Le Devoir est le quotidien montréalais qui accorde la plus grande place dans ses pages à l'économie, surtout à partir des années 1980. En 1990, l'arrivée de Lise Bissonnette à la direction redynamise la ligne éditoriale et le prestige du journal. Le Devoir appuie résolument la cause souverainiste.

Au XXIe siècle, sous la gouverne de Bernard Descôteaux, puis de Brian Myles, Le Devoir continue à informer les Québécois, à donner l'ordre du jour médiatique, à appuyer l'émergence des idées et à alimenter le débat social. C'est pourquoi il faut regarder ailleurs que dans ses données de tirage, relativement plus basses que celles des autres quotidiens montréalais, pour mesurer la force de son influence.

Sources :

BEAULIEU, André et Jean HAMELIN, La presse québécoise des origines à nos jours, Sainte-Foy, Presses de l'Université Laval, 1979, vol. 4, p. 328-333.

BONVILLE DE, Jean, Les quotidiens montréalais de 1945-1985 : morphologie et contenu, Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, 1995.

LAHAISE, Robert (dir.), Le Devoir : reflet du Québec au 20e siècle, Lasalle, Hurtubise HMH, 1994.


Éditeur :
  • Montréal :Le devoir,1910-
Contenu spécifique :
Cahier F
Genre spécifique :
  • Journaux
Fréquence :
quotidien
Notice détaillée :
Lien :

Calendrier

Sélectionnez une date pour naviguer d'un numéro à l'autre.

Fichiers (10)

Références

Le devoir, 2017-05-27, Collections de BAnQ.

RIS ou Zotero

Enregistrer
[" Meags Fitzgerald, ou l\u2019identité par la couleur des cheveux Page F 3 Anna Gavalda de retour au milieu du vrai monde Page F 4 C A H I E R F \u203a L E D E V O I R , L E S S A M E D I 2 7 E T D I M A N C H E 2 8 M A I 2 0 1 7 Galeries Normandie \u2022 2752, rue de Salaberry, Montréal (QC) H3M 1L3 \u2022 Tél.: 514-337-4083 \u2022 Sortie 4 Est, autoroute 15 \u2022 librairiemonet.com \u2022 monet.leslibraires.ca Samedi 3 juin \u2022 14 H Venez célébrer la Journée des librairies indépendantes en participant à notre jeu-questionnaire ! Chèques-cadeaux de 25 $ à 200 $ à gagner Entrée gratuite En collaboration avec le réseau Les libraires F A B I E N D E G L I S E A vouez que la question mérite d\u2019être un peu plus souvent posée : pourquoi diable l\u2019humain vivant en société aime-t-il à ce point rester immobile alors que sa seule condition le condamne à mourir au bout de quelques dizaines d\u2019années ?Pourquoi se contente-t-il des cadres, des normes, des balises qu\u2019on lui impose, sans revendiquer, ni désirer, autre chose, de mieux, de dif férent, de plus adapté à son temps ou à ses nouvelles aspirations?Pourquoi ne devient-il pas l\u2019écrivain passionné de sa propre vie et surtout de l\u2019histoire collective à laquelle il prend part, préférant laisser à d\u2019autres l\u2019écriture de cette narration?Et parfois, mais pas trop, s\u2019en plaindre ! « Il me semble que nous n\u2019avons pourtant pas grand-chose à perdre », écrit l\u2019artiste, militante et essayiste Catherine Dorion dans Les luttes fécondes (Atelier 10) en montrant du doigt, dès les premières pages, cette force invisible qui nous rend trop souvent immobiles face à la vie.« Cette force, c\u2019est elle, bien plus que Couil- lard ou Trump ou la finance mondiale, qui empêche tout, qui détruit tout, qui envoie le meilleur de la vie aux poubelles avant même qu\u2019on ait pu y goûter.» Pourfendre l\u2019immobilisme ambiant : le micro- essai aurait pu s\u2019arrêter là, mais tout comme À conserver précieusement (Gallimard), assemblage de chroniques de Ludmila Oulitskaïa, scénariste, romancière et dramaturge russe parmi les plus lus de son époque, il va heureusement plus loin en imposant très vite son éloge du désir, de la passion et du courage d\u2019exister comme seul remède à la médiocrité et l\u2019inertie du présent.«Avec les années, je me dis que, sans la mort, il n\u2019y aurait pas de vie, écrit l\u2019intellectuelle russe dans un texte consacré à cette finalité de la condition humaine.C\u2019est elle, si monstrueuse, si implacable, ce squelette armé d\u2019une faux que tous détestent et craignent, c\u2019est elle qui rend plus intense la joyeuse sensation d\u2019exister [\u2026].Elle est ce que l\u2019on appelle en cuisine moderne un exhausteur de goût.» ESSAIS Résister au présent Deux essais invitent à renouer avec le désir pour ne plus se contenter du pire D O M I N I C T A R D I F «C eux qui p a r l e n t de révolution et de lutte de classes sans se référer explicitement à la vie quotidienne, sans comprendre ce qu\u2019il y a de subversif dans l\u2019amour et de positif dans le refus des contraintes, ceux-là ont dans la bouche un cadavre», promet le situation- niste belge Raoul Vaneigem en 1967 dans Traité de savoir-vivre à l\u2019usage des jeunes générations.Sébastien B.Gagnon aurait pu placer cette phrase mythique en exergue de son recueil Mèche (L\u2019Oie de Cravan), tant elle décrit presque trop précisément le projet de ces 54 poèmes de résistance et de bienveillance, follement rédigés en autant de jours et envoyés à une fille pour la mettre en garde contre les périls de la révolte, ainsi que contre l\u2019existence en général.«Tu tiendras la mèche et moi l\u2019allumette mon / amour / oui je dirai mon amour dans ces temps- là infinis / l\u2019instant où nous fermerons les yeux pour vivre / l\u2019instant où nous les ouvrirons / une autre fois les barbares enverront les étudiants / au stand de tir / pour les surprendre devant la cible», écrit le trentenaire dans ce deuxième livre à vie, en lice pour le Prix des libraires du Québec, catégorie Poésie.« Je me demandais comment on fait pour dire à quelqu\u2019un avec qui on veut faire un bout de chemin qu\u2019on est motivé par le désir de changer les choses autour de nous », explique-t-il au bout du fil, au sujet de ce «récit d\u2019un amour subversif qui réussit à passer par-dessus les tranchées », dans la poussière pas encore tout à fait retombée du Printemps érable.« Il faut l \u2019annoncer d\u2019une belle façon à la personne aimée, qu\u2019on veut lutter, ajoute-t- il, et ce livre-là dit : \u201cÇa va être un sacré combat, ça va être rock\u2019n\u2019roll, ça va brasser, mais ça va être le fun.On va créer de belles af faires.\u201d » Le vrai poème d\u2019amour est-il donc toujours subversif ?«C\u2019est le désir qui est subversif », précise la poète et professeure titulaire au Département des lettres et communications de l\u2019Université de Sherbrooke Nathalie Watteyne.« On ne peut pas dire son désir dans des formes convenues, dans des schèmes connus.Il faut chaque fois singulariser le désir.» Le poème d\u2019amour comme contre-discours Le professeur allemand Karlheinz Stierle, pour qui la poésie oppose toujours un contre-discours aux discours sociaux dominants, goûterait sans doute avec joie le Barbare amour (Le Quar tanier) de Charles-Philippe Laperrière, à qui nous soumettons le mot «subversion».« L\u2019amour dans mon petit livre est absolument subversif, oui, mais dans un sens assez précis, commente-t-il, c\u2019est-à- dire qu\u2019il l\u2019est forcément dans un monde qui fait s\u2019ef fondrer la sexualité et l\u2019amour au profit d\u2019un principe pornographique, qui est un principe de marché.L\u2019amour est subversif dans la mesure où le sentiment d\u2019amour est une mise entre parenthèses du temps social, un apar té dans une époque qui appelle une espèce de participation presque permanente des forces humaines fonctionnali- sée par l\u2019économie.L\u2019amour, c\u2019est vraiment le contraire de ça.C\u2019est un moment d\u2019arrêt, de suspension.Ce n\u2019est pas le présent productiviste.» POÉSIE L\u2019amour n\u2019est ni un conte de fées ni une marchandise Une nouvelle génération de poètes québécois célèbre la subversion de l\u2019étreinte loin des clichés TIFFET COLLAGE TIFFET «Je ne pense pas que ce soit vraiment l\u2019amour qui m\u2019inspire, mais l\u2019expérience de l\u2019amour», souligne Maude Veilleux.VOIR PAGE F 4 : DÉSIR VOIR PAGE F 2 : SUBVERSION L E D E V O I R , L E S S A M E D I 2 7 E T D I M A N C H E 2 8 M A I 2 0 1 7 LIVRES F 2 MARIE- JEANNE BÉRARD FRANCIS ROSE ANTONINE MAILLET MICHEL DUCHESNE AKI SHIMAZAKI Vous n\u2019êtes probablement personne S\u2019en aller Lettres de mon phare L\u2019écrivain public Suisen « [\u2026] [Un premier livre] tout en demi-teintes et pétri de délicatesse orientale.[\u2026] De façon sobre, précise, dense, déjantée et poétique, Marie-Jeanne Bérard enveloppe Vous n\u2019êtes probablement personne d\u2019un léger voile de mystère.» Christian Desmeules, Le Devoir « L\u2019écriture de Francis Rose se fait voir, se fait entendre [\u2026], se fait sentir [\u2026], se fait ressentir.[\u2026] Peu importe votre expérience de vie, lisez ce livre.Vous en sortirez peut- être écorché, mais assurément grandi.Vous y découvrirez aussi un auteur qu\u2019il faut dorénavant suivre de très près.» Mario Girard, La Presse « Inspirée par Alphonse Daudet et ses Lettres de mon moulin, qui ont marqué son entrée en littérature, la grande écri- vaine Antonine Maillet rend hommage à ce complice de longue date d\u2019une manière unique, colorée et touchante [\u2026].» Marie-France Bornais, Le Journal de Québec « L\u2019écrivain public de Michel Duchesne est un roman de terrain, des chroniques des illettrés de l\u2019est de Montréal, par un homme qui a œuvré auprès d\u2019eux bénévolement, avec colère et dénonciation à l\u2019endroit de l\u2019actuelle société.» Josée-Anne Paradis, Les libraires Leméac / Actes Sud « [Ce roman] explore les failles [des personnages], toujours avec cette limpidité et cette distance nimbées de douceur qui [font] de Shimazaki l\u2019excellente auteure qu\u2019elle est.» Josée-Anne Paradis, Les libraires © B e l l e T r o n c h e .c o m © D a p h n é C a r o n © J e a n - P h i l i p p e M é n a r d © D .R .© P a u l L a b e l l e POUR DE BONNES VACANCES, PASSEZ CHEZ VOTRE LIBRAIRE R A L P H E L A W A N I C\u2019 est Patti Smith qui disait, dans l\u2019un de ses moments lumineux : « I don\u2019t fuck much with the past but I fuck plenty with the future » (Je ne badine pas avec le passé, mais je me permets bien de le faire avec l\u2019avenir).À l\u2019inverse de la punk rimbaldienne, l\u2019auteur Dominic Marion ambitionne, lui, de jouer sur ces deux temporalités avec Ou- ver ture du cadavre de Sade, livre-disque illustré qui s\u2019attaque au caractère énorme et intenable de l\u2019œuvre de Donatien Alphonse François de Sade, tout en faisant ce que bien peu, à par t Pasolini , Adorno et Kresnik, ont daigné faire : ramener celle-ci dans le réel, sans prendre la tangente biographique habituelle, histoire d\u2019en extraire toutes les violences.Retour en arrière.Le 2 décembre 2014, jour de l\u2019anniversaire du bicentenaire de la mor t de Sade, 48 heures à peine avant de soutenir une thèse de doctorat portant sur les manières de lire, de dire et de penser la transgression chez ce dernier, Dominic Marion se trouve à Montréal.Il est devant une poignée d\u2019initiés, en compagnie du musicien Philippe Battika, avec qui il œuvre au sein du duo Totenbaum Träger.Drapé des projections du réalisateur Charles-André Co- derre (Désert, Jerusalem in my Hear t), Marion célèbre un texte dont le manuscrit a connu l\u2019un des plus imprévisibles destins de la littérature française : Les cent vingt journées de Sodome.Ce texte, il l\u2019a savamment charcuté afin d\u2019en faire res- sor t ir cette « violence au- jourd\u2019hui invisible qui, systématiquement, favorise le consentement passi f , voire l\u2019oubli », comme il l\u2019écrit.Une entreprise d\u2019« économie libidinale » en phase avec ses recherches universitaires et per tinentes pour penser le partage de la jouissance, au- delà de l\u2019idée des pulsions sexuelles.La position du sadique Pour Dominic Marion, l\u2019aspect imaginaire, amplement exploité par les surréalistes, est loin d\u2019être celui à privilégier pour saisir Sade.« C\u2019est impor tant de le réintroduire dans le réel.Ce qui s\u2019est passé autour du bicentenaire, au- delà d\u2019initiatives comme l\u2019exposition présentée par Annie Le Brun au Musée d\u2019Orsay, c\u2019est surtout une marchandisa- tion du personnage : un brandy Sade, un champagne Sade, un parfum Sade.» Postfacé par Rober t Richard (auteur d\u2019un récent essai sur le compositeur Claude Vivier), Ouverture du cadavre de Sade est tout sauf un travail de relecture ludique.Concentré des violences de l\u2019œuvre originale, la plaquette de 176 pages est i l lustrée d\u2019encres de Mivil Deschênes et entrelardée de collages et d\u2019extraits de partitions musicales.Elle est conçue pour être lue en une seule séance.Le tout est accompagné par la musique de Totenbaum Trä- ger, laquelle pige autant dans les compositions de Cheru- bini que dans les dissonances et les infinis crescendo de la formation métal Sunn O))) et autres Earth.« La meilleure manière que j\u2019ai trouvée pour énoncer et rendre visible la violence, c\u2019était de moi-même prendre la position du sadique, en tant que musicien, et d\u2019incarner celle-ci à par tir du volume », explique Dominic Marion en entrevue.Lecture économique L\u2019auteur insiste pour dire qu\u2019il a surtout voulu rendre visible tout ce qu\u2019il y a d\u2019illégitime et d\u2019inacceptable chez Sade, sans tomber dans la pornographie, sans rendre le tout excitant.« On nous fait croire que Sade va de soi, qu\u2019il est un grand écrivain.Oui, je trouve que c\u2019est un grand écrivain, mais dans quelle mesure\u2026 c\u2019est ça, la question !» D\u2019après lui, il existe avant tout une énorme per version de la langue classique chez Sade.À son époque, cette langue littéraire était utilisée pour trouver d\u2019élégantes tournures pour éviter d\u2019aborder de plein fouet l\u2019indicible.Sade l\u2019utilise avec allégresse pour décrire avec réalisme et précision les sexes géants, les corps tuméfiés et les effusions de sang.La relecture-recomposition de Marion pense la violence sublimée dans les contraintes économiques et sociales.Une violence qui existe, mais que l\u2019on cache puisqu\u2019elle n\u2019est pas faite au corps.La logique du désir s\u2019y oppose à la lecture économique, renforcée par les quatre classes sociales que Sade met en scène : l\u2019administration politique, le clergé, la finance et la noblesse d\u2019épée.De la pensée sadienne, Dominic Marion propose une lecture réaliste et historique qui rencontre une lecture poétique et imaginaire.Il révèle surtout une écriture qui suscite une interprétation critique, en contenant sa propre négation, sa propre autodestr uction, en même temps sa propre genèse herméneutique.Collaborateur Le Devoir OUVERTURE DU CADAVRE DE SADE ?Dominic Marion Possibles éditions, Montréal, 2017, 176 pages Sade en état de recomposition avancée Un livre-disque illustré plonge dans la pensée du plus noble archange de l\u2019immoralité POSSIBLES ÉDITIONS L\u2019œuvre atypique est illustrée par les encres de Mivil Deschênes.POÉSIE COMMENT FINISSENT LES ARBRES ?1/2 Jean-Philippe Chabot Éditions du Noroît, coll.« Initiale» Montréal, 2017, 150 pages Premier recueil d\u2019un jeune auteur de 29 ans, Comment finissent les arbres annonce plus qu\u2019une œuvre à suivre.Il s\u2019impose par son originalité caustique, sa façon de concilier souvenirs et visions pertinentes du monde actuel.Ambiance catho de la prime école avec son catéchisme, ses jeux des récréations, sa liste des amis, sa nostalgie goguenarde et sa révolte sombre contre la fatalité d\u2019être enfant dans la gluance frappante des jours, premiers émois sensuels, tous ces aspects nous convient à une troublante visite en un pas si ancien Québec.Or, la pérennité de l\u2019arbre, image tutélaire de Paul-Marie Lapointe appelé en épigraphe, fait figure de cette obstination à survivre dans la terre incarnée.Quand le recueil dévie vers le récit (voir les trois textes concernant les chemins pour se rendre au «pit» de sable afin d\u2019y faire de la moto), une note, une phrase ramasse au passage le poétique.En fait, ce recueil s\u2019attarde au mouvement, afin de saisir, dans l\u2019ascension de l\u2019arbre ou son ancrage, une manière de tenir tête à la vie.S\u2019il est vrai que «le souvenir désarticule / l\u2019enfance», retenons qu\u2019«existent des disparitions qui oscillent dans leurs beautés diffuses».Un très beau et bon recueil.Hugues Corriveau Bien qu\u2019ils ne soient en rien jovialistes et qu\u2019ils envisagent le rapport au corps dans ses dimensions les plus troubles en évoquant par exemple la violence du viol, les poèmes de Charles-Philippe Laper- rière s\u2019inscrivent en porte-à- faux avec une poésie du désenchantement amoureux qu\u2019incarne sans compromis Maude Veilleux dans ses recueils parus à L\u2019Écrou.Extrait d\u2019un texte tiré de Last call les murènes qui, tout comme Les choses de l\u2019amour à marde (un titre qui se passe d\u2019exégèse), met le feu aux contes de fées: «J\u2019ai rêvé que tu m\u2019écrivais un long poème / sur toutes les filles avec qui t\u2019as ba- gné / y\u2019en avait deux cent soixante-quinze / je trouvais que ça faisait beaucoup / tu ne partageais pas mon avis [\u2026]» «L\u2019amour comme on l\u2019entend aujourd\u2019hui est plutôt un outil pour endormir le monde, regrette l\u2019écrivaine jointe par courriel.Ç\u2019a plutôt l\u2019effet inverse de renverser l\u2019ordre social.Ça nous occupe l\u2019esprit pour ne pas penser à autre chose.On ne peut pas s\u2019en sortir.On apprend très jeune que l\u2019amour doit être notre goal.Surtout les filles.On devient obsédées par l\u2019amour jusqu\u2019à le vider de sens.» Bien que Maude Veilleux contemple avec circonspection l\u2019idée de l\u2019Amour avec un grand A, sa poésie des expériences multiples, aussi grisantes que parfois délétères, nomme une soif inextinguible d\u2019exultations, passant souvent par la rencontre de l\u2019autre, avec tous les risques et les éblouissements que ça comporte.« Je ne pense pas que ce soit vraiment l\u2019amour qui m\u2019inspire, mais l\u2019expérience de l\u2019amour, cla- rifie-t-elle.Un mélange entre le couple et le désir.Le couple canalise le quotidien, of fre mille possibilités, des tonnes de déclinaisons de moments tendres ou laids.Et puis le désir, c\u2019est à mon sens le sentiment le plus fort.Pas seulement le désir amoureux ou sexuel, mais tout type de désir.La bouf fe, la drogue, le désir d\u2019écrire un bon paragraphe\u2026 Le désir qui fait mal au corps.Je suis une taker.Je veux des choses.Mes poèmes, ce sont de petites prières pour les avoir.» La langue de l\u2019amour Aventure totale du langage, la poésie permet presque par magie de vivre dans un second temps, comme en reprise, les sensations de l\u2019amour qui irradient le corps.Charles-Phi- lippe Laperrière chante ainsi, dans Barbare amour, « la petite grâce absolue des choses vues / pour lesquelles il est vital d\u2019avoir / le nom le plus juste et le plus grand égard», trois vers qui encapsulent parfaitement ce livre s\u2019agenouillant devant l\u2019amour et le langage avec le même sens du sacré.Pourrait-on conclure, le cœur rempli d\u2019espoir, qu\u2019on écrira des poèmes d\u2019amour tant et aussi longtemps que l\u2019appétit pour un réel et vertigineux partage avec l\u2019autre irriguera les veines de ce monde?«La poésie amène au langage une expérience des sens ou de la perception qui n\u2019a pas encore été portée au langage, rappelle Nathalie Watteyne.S\u2019il y a des millions de poèmes d\u2019amour, c\u2019est parce qu\u2019il y a des millions d\u2019expériences singulières qui n\u2019ont pas encore été portées au langage.» Collaborateur Le Devoir SUITE DE LA PAGE F 1 SUBVERSION L E D E V O I R , L E S S A M E D I 2 7 E T D I M A N C H E 2 8 M A I 2 0 1 7 FICTION F 3 L I V R E S C H R I S T I A N D E S M E U L E S C\u2019 est un roman d\u2019amour impossible, de guerre imminente, d\u2019évasion et de migration.Alors qu\u2019il entreprend de nous raconter l\u2019histoire de Karin Weinbrenner, le narrateur s\u2019empresse d\u2019ajouter qu\u2019elle « est l\u2019armature autour de laquelle ma vie s\u2019est constituée ».Et comme c\u2019est lui qui la raconte, cette histoire est aussi largement la sienne.Né en 1909 sur l\u2019île de Wight, dans une maison baptisée Sans- souci, Hermann Lange, dit Billy, a depuis toujours été partagé entre langues, pays et cultures.Son père, né lui- même sur un bateau allemand au large des côtes californiennes, avait reçucomme par accident la citoyenneté allemande.« C\u2019est ici que commencent les ennuis », explique le narrateur du troisième roman de Peter Behrens, Les insouciants, qui tisse ici un réseau de trajectoires familiales complexes, écartelées entre deux ou trois pays et deux terribles guerres mondiales.Car skipper et gardien de maison pour un riche Allemand d\u2019origine juive, le père de Billy, en raison de sa nationalité, sera emprisonné à Londres pendant toute la durée de la Première Guer re mondiale.Et puisque la fille des propriétaires, Karin, n\u2019avait qu\u2019un an de plus que le narrateur, ils passeront tous les deux la plupart de leurs étés ensemble, développant une relation de proximité ambiguë.Ils vont ainsi partager un enthousiasme particulier pour la série des Winnetou de Karl May \u2014 formidable écrivain mystificateur allemand \u2014, rêvant ensemble d\u2019évasion vers la Llano Estacado, la terre sacrée des Apaches mescaleros, « pays d\u2019ours et de coyotes, de charognards ».Personnage de jeune femme libre et désinvolte, « les cheveux coupés à la garçonne, avec une frange qui lui voilait presque les yeux » , Karin a trente ans en 1938.Hitler était au pouvoir depuis cinq ans, les incidents racistes se font de plus en plus nombreux.« Je ne prétends pas que je voyais l\u2019avenir.Le présent était assez horrible comme ça.Qui pouvait imaginer des camps d\u2019extermination ?Des milliers de bombardements aériens ?Pas moi.Pas Buffalo Billy.» Assurément, Les insouciants est l\u2019histoire d\u2019une fascination.C\u2019est celle aussi d\u2019un long flirt entre deux êtres que tout semble séparer.Un amour en demi-teintes qui va virer au tragique, empor té par le souffle violent de l\u2019Histoire.« Il n\u2019y a jamais eu un temps dans ma vie \u201cavant\u201d Karin.Elle est en moi depuis le commencement.Nous sommes nés dans la même chambre, après tout.Pas la même année, mais la même saison.La même mer, la même variété de lumière.Mêmes rideaux ondulant dans la même brise marine.Elle est toujours là, toujours, dans mes pensées, dans ma vision du monde.Sanssouci.Je me demandais autrefois si nous n\u2019étions pas deux parties de la même personne, incomplets l\u2019un sans l\u2019autre, toujours en manque de quelque chose.» Nourris de leurs rêves de Grand Ouest et de liberté, ils vont tous les deux fuir l\u2019Europe in extremis et s\u2019embarquer pour la route Rotterdam- New York-Texas-Hollywood- Vancouver.Fantômes du passé Peter Behrens (La loi des rêves, Les O\u2019Brien, Philippe Rey, 2008 et 2014), né à Montréal en 1954, a raconté avoir en quelque sorte servi de médium pour exorciser certains des fantômes de son histoire familiale.Les insouciants s\u2019inspire en par tie de l\u2019itinéraire de son père, un Allemand possédant un pas- sepor t britannique qui avait lui-même voyagé à bord du tout der nier train rel iant Francfor t et Rotterdam en 1938, avant d\u2019immigrer au Canada.La narration, qui s\u2019effectue d\u2019une voix for te, sensible et attachante, mélange le récit fait par Billy et dif férentes lettres des protagonistes.De l\u2019île de Wight à la côte ouest de l\u2019Irlande, de Francfor t à Berlin, du sud-ouest américain à Vancouver, Peter Beh- rens pose cette histoire d\u2019amour tragique \u2014 cœur vibrant des Insouciants \u2014 sur le décor d\u2019une Europe en flammes.Mais rien n\u2019est simple ici, et « il n\u2019est pas de pays des rêves existant ail leurs que dans nos rêves ».Collaborateur Le Devoir LES INSOUCIANTS ?Peter Behrens Traduit de l\u2019anglais par Isabelle Chapman XYZ Montréal, 2017, 606 pages À l\u2019amour comme à la guerre Les insouciants raconte un long flirt entre deux êtres que tout sépare « Ce qui est extraordinaire, avec el llano, Billy, m\u2019avait-elle dit un matin à Charlottenburg, c\u2019est que c\u2019est le monde tel qu\u2019on devrait le préférer.Nu, propre.Sans rien pour le polluer.Sur el llano, tu peux chevaucher pendant des jours sans rencontrer autre chose que le soleil et le vent.Si tu veux mon avis, c\u2019est ça, le salut.Au bout de cinq ans d\u2019Allemagne hitlérienne, l\u2019idée de traverser ensemble el llano semblait une promesse, sinon de salut, du moins de purge.Les rayons caustiques du soleil combinés à la chaleur sèche du désert crameraient sur nos ailes le poids mort de l\u2019histoire.» Extrait de Les insouciants D O M I N I C T A R D I F W hat\u2019s in a name?demandait jadis un certain dramaturge anglais.Qu\u2019y a-t-il dans une couleur capillaire?demande aujourd\u2019hui Meags Fitzgerald avec Longs cheveux roux, son premier livre traduit en français.Réponse embryonnaire : les cheveux comptent parmi les emblèmes identitaires les plus for ts et les plus immédiats.Pour son dixième anniversaire, la petite Meags prie sa mère de lui teindre les cheveux en roux \u2014 comme cette Jessica Rabbit qui l\u2019hypnotise dans la télévision du salon familial \u2014, une couleur faisant habituellement pleuvoir sur celles qui l\u2019arborent les railleries.Même si on ne sait pas la nommer, peut-on déjà connaître à cet âge la dif fé- rence qui se ter re à l \u2019 intérieur de nous, au point de vouloir la brandir à la face du monde (ou de son école primaire) ?semble s\u2019interroger Meags Fitzgerald, en se gardant bien de trancher.Roman graphique et initiatique traversé par une douce nostalgie pour les années 90, Longs cheveux roux entrecroise les moments banals et charnières de l\u2019existence de l\u2019alter ego de l\u2019auteure, ayant tous en commun de raconter une épiphanie plus ou moins foudroyante quant à la teneur de ce désir, ayant à la fois pour objet des garçons et des f i l les, qui l\u2019habite.En al ignant les scènes évoquant la sorcellerie, la magie et le dialogue avec les esprits, la bédéiste embrasse en filigrane, comme pour le subver tir, cette épithète de sorcières dont se servait Henri VIII au XVIe siècle af in d \u2019é l iminer les homosexuels.Elle rappelle aussi que notre époque conser ve toujours, dans cer tains milieux, un pestilentiel souvenir de cet te suspic ion ancienne envers celui ou celle qui aime un représentant de son propre sexe.Enfant de la télé et du cinéma, la Montréala ise d\u2019adoption célèbre le rôle capital et salvateur que peut jouer la culture populaire lorsqu\u2019elle présente des modèles à ceux qui ne se reconnaissent nulle par t ailleurs.Buf fy the Vampire Slayer , parmi les premières séries télévisées américaines à dépeindre un personnage lesbien, aura été un précieux miroir pour bien de jeunes téléphages.Ce livre dédié à la mère de Meags Fitzgerald, «une femme petite mais féroce», en est donc à la fois un de soulagement et d\u2019amer tume.Il faut évidemment se réjouir que les membres de la communauté queer ne soient plus condamnés à mort pour sorcellerie, ni systématiquement rejetés par leur famille \u2014 les parents de Meags accuei l leront avec une maladroite tendresse son coming out bisexuel .Mais il faut aussi dire à nouveau que la dif férence est encore trop souvent un fardeau exigeant une cer taine dose de férocité chez celles qui préfèrent passer pour sorcières plutôt que de désavouer ce qu\u2019elles sont profondément.Collaborateur Le Devoir LONGS CHEVEUX ROUX ?1/2 Meags Fitzgerald Traduction d\u2019Alexandre Fontaine Rousseau Éditions Pow Pow Montréal, 2017, 96 pages BANDE DESSINÉE La couleur de la différence Meags Fitzgerald se demande si les cheveux sont le siège de l\u2019identité P A L M A R È S AUTEUR/ÉDITEUR CLASSEMENT PRÉCÉDENT/ NB DE SEMAINE(S) RANG 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Romans québécois Une simple histoire d amour \u2022 Tome 1 L\u2019incendie Louise Tremblay-D\u2019Essiambre/Guy Saint-Jean 1/3 Les chevaliers d\u2019Antarès \u2022 Tome 6 Les sorciers Anne Robillard/Wellan \u2013/1 Les petites tempêtes Valérie Chevalier/Hurtubise 2/2 Pourquoi pars-tu, Alice?Nathalie Roy/Libre Expression \u2013/1 Sur les berges du Richelieu \u2022 Tome 3 Amours.Jean-Pierre Charland/Hurtubise 3/7 Deux sœurs et un pompier Mélanie Cousineau/Les Éditeurs réunis 8/2 La mémoire du temps Mylène Gilbert-Dumas/VLB 6/2 Plus folles que ça, tu meurs Denise Bombardier/Édito 5/15 Le plongeur Stéphane Larue/Quartanier 4/2 La femme qui fuit Anaïs Barbeau-Lavalette/Marchand de feuilles 9/34 Romans étrangers La dernière des Stanfield Marc Levy/Robert Laffont 1/4 Noir comme la mer Mary Higgins Clark/Albin Michel 2/2 Tous les deux Nicholas Sparks/Michel Lafon \u2013/1 Un appartement à Paris Guillaume Musso/XO 3/9 Quand sort la recluse Fred Vargas/Flammarion 7/2 Jusqu\u2019à l\u2019impensable Michael Connelly/Calmann-Lévy \u2013/1 L\u2019informateur John Grisham/Lattès 6/3 Vaticanum José Rodrigues dos Santos/HC éditions 4/4 Les enquêtes du département V \u2022 Tome 7 Selfies Jussi Adler-Olsen/Albin Michel 5/5 Chaos.Une enquête de Kay Scarpetta Patricia Cornwell/Deux terres 10/5 Essais québécois En as-tu vraiment besoin?Pierre-Yves McSween/Guy Saint-Jean 1/31 Le code Québec J.-M.Léger | J.Nantel | P.Duhamel/Homme 5/4 Feux de position Tristan Malavoy-Racine/Somme toute \u2013/1 Camarade, ferme ton poste Bernard Émond/Lux 9/19 Le principe du cumshot.Le désir des femmes.Lili Boisvert/VLB 2/4 La langue affranchie Anne-Marie Beaudoin-Bégin/Somme toute \u2013/1 J\u2019ai profité du système Nicolas Zorn/Somme toute 4/2 Ne renonçons à rien Collectif/Lux 6/14 Le 1% le plus riche.L\u2019exception québécoise Nicolas Zorn/PUM 3/3 Les luttes fécondes Catherine Dorion/Atelier 10 \u2013/1 Essais étrangers Sapiens.Une brève histoire de l\u2019humanité Yuval Noah Harari/Albin Michel 1/66 La vie secrète des arbres Peter Wohlleben/Multimondes 2/9 Connaissance, ignorance, mystère Edgar Morin/Fayard 3/2 La mémoire n\u2019en fait qu\u2019à sa tête Bernard Pivot/Albin Michel 4/11 Chère Ijeawele, ou un manifeste pour une.Chimamanda Ngozi Adichie/Gallimard 6/7 Le manifeste de la jeunesse Johny Pitts/Édito 8/3 La parole au peuple Michel Onfray/Aube 9/2 Petit précis de mondialisation \u2022 Tome 4.Erik Orsenna | Isabelle de Saint Aubin/Fayard \u2013/1 Un racisme imaginaire Pascal Bruckner/Grasset 10/3 Les religions, la parole et la violence Claude Hagège/Odile Jacob 7/2 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Du 15 au 21 mai 2017 La BTLF (Société de gestion de la Banque de titres de langue française) est propriétaire du système d\u2019information et d\u2019analyse Gaspard sur les ventes de livres français au Canada.Ce palmarès est extrait de Gaspard et est constitué des relevés de caisse de 260 points de vente.La BTLF reçoit un soutien financier de Patrimoine canadien pour le projet Gaspard.© BTLF, toute reproduction totale ou partielle est interdite.ÉDITIONS POW POW Précision Le livre Gueusaille (Sémaphore) de Lise Demers dont il a été question dans une critique signée Dominic Tardif dans notre édition du 20 mai, sous le titre «Lise Demers contre le culte du jetable», est en fait la réédition d\u2019un roman publié initialement en 1999, sous le même titre, aux Éditions Lanctot.ÉDITIONS POW POW Enfant de la télé et du cinéma, la bédéiste célèbre le rôle capital et salvateur que peut jouer la culture populaire lorsqu\u2019elle présente des modèles à ceux qui ne se reconnaissent nulle part ailleurs.ÉDITIONS XYZ Peter Behrens L E D E V O I R , L E S S A M E D I 2 7 E T D I M A N C H E 2 8 M A I 2 0 1 7 LIVRES > FICTION F 4 Sortir du cadre Attendre sans bouger ou exister ?Ludmila Oulitskaïa et Catherine Dorion ont fait leur choix et l\u2019affirment dans deux bouquins issus de parcours différents \u2014 l\u2019une a pratiqué la résistance intellectuelle et morale dans un pays traversé par ses autocraties, l\u2019autre a laissé l\u2019anticonformisme de son histoire familiale teinter ses revendications sociales.Elles demandent en chœur « comment espérer accomplir quelque chose de dif férent si, toujours, nous épousons la forme exacte de ce qui est déjà là», écrit Catherine Dorion.« Mais où est la frontière entre l\u2019instinct de conservation et la complaisance envers soi-même érigée en principe ?» ajoute Ludmila Oulits- kaïa dans une analyse fine de l\u2019égoïsme et de son potentiel à enfermer « l\u2019homme dans un piège extrêmement solide, celui de la solitude».L\u2019égoïsme est sour nois.C\u2019est lui qui empêche de n\u2019espérer rien de plus que la suite prévisible des choses, qui nourrit les peurs devant l\u2019imprévisible et qui vient surtout tuer ce désir collectif d\u2019amener cette suite des choses ailleurs.Un peu comme le fait un couple perdu dans ses petites habitudes, dans ses certitudes et dans le caractère préformaté du modèle occidental qui s\u2019est imposé à lui, estime Catherine Dorion dans un essai qui explore la notion de désir, dans un va-et- vient entre l\u2019intime et le collectif, pour mieux en montrer le caractère fondamental.« Tant que nous ne nous serons pas redonnés les uns aux autres, nous demeurerons faibles devant ceux qui tentent, à grand renfort d\u2019écrans et de cynisme, d\u2019émasculer notre désir », écrit-elle en appelant à retrouver « toute cette libido que nous avons écrasée sous toutes sortes d\u2019anesthésiants \u2014 wor- kaholism, télévision, pilules, Facebook, alcool, magasinage.Toute cette colère qui cherchait à vibrer bien droite et qu\u2019on a retournée contre nous-mêmes».Esquiver les bornes Cesser de se complaire dans la médiocrité de ce qui nous entoure: voilà l\u2019appel que lance Ludmila Oulitskaïa pour atteindre le sens de la vie ailleurs que là où le conformisme nous force à le trouver.Elle rappelle que l\u2019existence dans des boîtes préfabriquées et des espaces géométriquement bornés peut finir par borner les esprits et s\u2019imposer comme une insulte «à l\u2019œil et à la terre sur laquelle ils sont implantés», écrit-elle.Ce qui se présente à nous comme étant rassurant devrait surtout devenir le point de départ de nos luttes, ajoute Catherine Dorion, en rappelant, elle, que « la démocratie n\u2019est pas là pour rassurer.Elle a été imaginée pour que notre vie commune puisse devenir un espace de luttes ouvertes et décomplexées, un espace de sincérité.[La démocratie] n\u2019a rien à voir avec ces injonctions d\u2019ordre et ces promesses de stabilité, avec ces mensonges que nous répétons en masse pour oublier que nous sommes en train de céder notre temps et notre vie contre du vent», peut-on lire dans une critique lucide du présent qui invite au passage à se salir un peu les mains pour «péter les murs» et reconstruire une démocratie qui est, selon cette ancienne candidate d\u2019Option nationale, en miettes «partout autour de nous».Le constat a tout pour «saper le moral», autant d\u2019ailleurs que l\u2019évocation de la mort dans nos sociétés devenues habiles à esquiver le sujet pour éviter la dépression, et nourrir au passage la lâcheté, estime Ludmila Ou- litskaïa.Mais il devrait surtout inviter à «décupler la valeur et la saveur du temps qu\u2019il nous reste à vivre», ajoute Catherine Dorion, histoire de faire mentir Charles Bukowski, qu\u2019elle cite à dessein: «Le plus terrible n\u2019est pas la mort, mais la vie que vivent les gens avant de mourir, a- t-il écrit dans son journal.Ils n\u2019honorent pas leur vie, ils lui pissent dessus.Ils la chient.Très vite ils oublient comment penser, ils laissent d\u2019autres penser à leur place.La plupar t du temps, quand les gens meurent, c\u2019est un non-événement.Il ne reste plus rien à tuer en eux.» Une tragédie humaine que les deux essayistes tentent de ne plus voir comme une fatalité en rappelant à leur manière qu\u2019à trop chercher à se conformer pour vivre ou à trop vivre dans le conformisme, l\u2019humain ne pourra jamais espérer mieux que ne pas totalement exister.Le Devoir LES LUTTES FÉCONDES ?1/2 Catherine Dorion Atelier 10 Montréal, 2017, 110 pages À CONSERVER PRÉCIEUSEMENT ?1/2 Ludmila Oulitskaïa Traduit du russe par Sophie Benech Gallimard Paris, 2017, 400 pages SUITE DE LA PAGE F 1 DÉSIR G U Y L A I N E M A S S O U T R E R ares sont les romanciers qui prennent pour sujet la tragédie immémoriale et théâtrale de la famille œdipienne.Le terrain, psychologique, est miné, et les mythes sont devenus matière pour les anthropologues.Cette grande histoire des Atrides, qui a osé l\u2019actualiser ?Les Marie-Claire Blais, Hubert Aquin et Gaé- tan Soucy se sont pourtant emparés de la violence des non-dits familiaux, de la puissante charge sexuelle.Dans leurs œuvres littéraires, l\u2019intime est ravagé par les mots cr us de consciences soit effarées, soit médusées, soit hantées par le réel tragique.Au cirque de Patrick Da Silva est de cette veine.Il s\u2019agit d\u2019un huis clos entre six acteurs d\u2019une famille villageoise, qui débute par une scène hideuse : la mère, nue, est pendue dans la grange, et le père, nu, émasculé, yeux arrachés, gît à côté d\u2019elle, vivant, dans son sang.Énigme.Qui est coupable de ce carnage ?Chacun des quatre enfants, alors adultes, va prendre la parole en changeant de rôle.Ils seront les personnages en quête de résolution de meurtre.Ils incarneront la mère et le père.Ils cherchent entre eux.Ils parleront avec leurs tripes d\u2019intuitions et de réminiscences.Ils ressasseront des bribes incohérentes, pour savoir.Là gît la force d\u2019une écriture.Rarement a-t-on affaire à une narration sur l\u2019horrible par une conjonction d\u2019ellipses et de répétitions.On ne sait pas, on joue à la vie de famille, on revient au point mort.«Ah ! Risible, grotesque, l\u2019amour de ma vie, grotesque ! », dira le second fils, maquillé et déguisé grossièrement dans le rôle de la mère.C\u2019est lancinant, cette douleur, cette noirceur de sexe et de mort.Si les mots manquent aux personnages, et la pensée, Da Silva, lui, écrivain des marges dont c\u2019est le quatorzième livre, mène ces voix qui renâclent et peinent à livrer le barbouillage.Et que vaut la petite dernière, médecin éperdument dévouée au père mutilé ?Elle, la préférée, la faible, dif férente des autres.Il y a l \u2019 ignorance et les faits.Le manque de mots.La grossièreté.La vulgarité des pauvres.Les relations escamotées.Les parents ont toujours été l\u2019énigme, et leur progéniture, accablée d\u2019hypothèses.Ils l\u2019ont pourtant poussée à bout, la mère, avec leurs questions.Elle a enjolivé le père absent.Promis son retour.Tricheuse.Ils vont aller droit à leur destin.Da Silva tient son lecteur en haleine, brouillant l\u2019échiquier.D\u2019une case à l\u2019autre, les pions du huis clos jouent avec rage et détresse, selon leurs qualités jalouses ou généreuses, avec cet amour violent qui les pousse à connaître leur naissance.Le présent insupportable a besoin d\u2019une histoire vraie.Il faut lire ce roman dialogué jusqu\u2019à son dénouement.Passer par les éclipses de la mère.Par le désarroi des frères.Par l\u2019envie que chacun a eu de trucider la mère ou le père.Par la langue hachée, argotique et insolente, bien envoyée.On pense à la verdeur rurale du Langue- à-langue des chiens de roche de Daniel Danis.C\u2019est tendre et cru, sauvage, traversé par la science aussi et très maîtrisé.AU CIRQUE ?Patrick Da Silva Le Tripode Paris, 2017, 128 pages FICTION FRANÇAISE Six personnages au cœur de la banalité d\u2019un mythe Au cirque de Patrick Da Silva sonde la violence d\u2019une sombre histoire de famille M A N O N D U M A I S Anishinaabe de la nation ojibwée, le journaliste vidéo de CBC News Waubgeshig Rice a grandi dans la réserve de Wasauksing, en Ontario.La souffrance, l\u2019humiliation et le désarroi des autochtones, il connaît bien.Leur détermination, leur espoir et leur fierté, il connaît aussi.Et cela se sent dans ce premier roman, Le legs d\u2019Eva, paru en anglais en 2014, trois ans après son recueil de nouvelles Midnight Sweatlodge où il s\u2019intéressait aux traditions amérindiennes.Avec un souci de justesse et de vérité qui l\u2019honore, l\u2019auteur trouve l\u2019équilibre entre l\u2019image idéalisée de l\u2019autochtone et sa réalité difficile dans cette chronique familiale campée dans une réserve fictive située près du lac Huron, aux abords duquel les Gibson aiment se réfugier : «Dans cette oasis, tout le monde semblait oublier les problèmes de sa communauté.Les maisons délabrées.Les leaders instables.L\u2019alcool.À la plage, tout ça disparaissait, temporairement.» Malgré un regard dénué de complaisance, ce n\u2019est pas sans violence que Rice initie le lecteur blanc au racisme auquel font face les Premières Nations en relatant le destin tragique de la famille Gibson.Brillante et superbe Ojibwée, Eva Gibson a quitté la réserve afin de poursuivre ses études à l\u2019Université de Toronto : «Personne dans sa famille n\u2019avait jamais obtenu de diplôme d\u2019enseignement supérieur et elle était résolue à obtenir les documents qui attesteraient de sa réussite.» Chaque jour, Eva affronte les questions et remarques stupides à propos de sa culture, de ses traditions, de ses croyances.La réalité est amère pour celle qui croyait devenir ambassadrice des Premières Nations aux yeux des gens de la ville : «Au lieu de cela, elle trouva, au mieux, une méconnaissance du sort des Premières Nations du Canada, et, au pire, de l\u2019ignorance et un racisme voilé.» Pis encore, dans les cours d\u2019histoire, elle doit jouer l\u2019Indienne de ser vice pour le compte du professeur, qui aime la confronter aux clichés véhiculés sur les autochtones par l\u2019homme blanc.Or « l\u2019histoire et les souvenirs de cette époque avaient été pratiquement ef facés grâce aux autorités, et la nouvelle histoire en train de s\u2019écrire ici négligeait ou ignorait les premiers occupants de cette terre.Mais un par un, de jeunes étudiants comme ces femmes issues de réserves lointaines s\u2019infiltraient lentement dans la psyché de la ville».Héroïne devenue martyre Héroïne aux yeux de ses frères et de sa petite sœur, déjà éprouvés par la perte de leurs parents happés par un chauffard en état d\u2019ivresse deux ans auparavant, Eva devient une martyre après avoir été tabassée à mort par un Montréalais de passage croisé dans un bar: «Aussi longtemps que le cœur de Mark Miller continuerait de battre, justice ne serait pas faite.» Le sort tragique que réserve Waubgeshig Rice à l\u2019aînée des Gibson n\u2019est pas sans faire écho à celui d\u2019un grand nombre de femmes autochtones à travers le Canada.Outre le fait de rappeler ces horribles drames, dont plusieurs demeurent impunis, l\u2019auteur s\u2019applique à en expliquer les lourdes conséquences sur la communauté en racontant dans les chapitres suivants le destin qui attend les frères et la sœur d\u2019Eva.À travers les tourments et les gestes de chaque membre de ce clan tricoté serré, Waubges- hig Rice, que l\u2019on pourrait accuser de faire montre de déterminisme à certains endroits, met finement en lumière le déchirement des jeunes générations d\u2019autochtones dont les parents ont été victimes des ravages de l\u2019acculturation.Si quelques écarts de langage dérangent, comme si les dialogues venaient contaminer la narration, Le legs d\u2019Eva s\u2019avère un premier roman aussi émouvant que percutant.Collaboratrice Le Devoir LE LEGS D\u2019EVA ?Waubgeshig Rice Traduit de l\u2019anglais par Marie-Jo Gonny Éditions David Ottawa, 2017, 307 pages FICTION CANADIENNE Une Amérindienne dans la ville Waubgeshig Rice raconte le destin douloureux d\u2019une famille autochtone F A B I E N D E G L I S E Ç a commence fort par l\u2019histoire de cette fille, vendeuse dans une animalerie, qui se prépare pour aller à une fête, « un truc de bourges », où elle n\u2019a pas super envie d\u2019aller.Parce qu\u2019elle est crevée.Elle met bien de la couleur dans ses mots.Et de l \u2019humour : « J\u2019étais chez ma copine Samia.Je mangeais des pâtisseries de sa mère en la regardant qui se lissait les cheveux, mèche après mèche après mèche après mèche.Ça prenait des plombes.Genre por ter le voile, à côté, c\u2019était la libération de la femme », relate-t-elle au commencement d\u2019une soirée qui va la placer, malgré el le , sur le chemin de l\u2019amour.Et de la poésie.Et puis, ça continue, avec une histoire de séparation et d\u2019alcoolisme, avec la déclaration d\u2019amour d\u2019un gars à une fille qui, malheureusement pour lui, n\u2019aime qu\u2019aller manger chez McDo.Il est aussi question d\u2019un chien qui va mourir, et l\u2019on rencontre un expert en sinistre d\u2019une compagnie d\u2019assurances qui va faire face à une sinistre affaire impliquant son jeune fils, une école et un pneu.Des gens ordinaires, y compris dans leur diversité et leur singularité, comme la romancière Anna Gavalda aime bien les raconter, et qui habitent ce nouveau recueil de nouvelles où la peur de soi-même et les mensonges que l\u2019on se raconte par fois pour af fronter la vie donnent sans doute la tonalité à ce tout fragmenté.Fendre l\u2019armure \u2014 c\u2019est son titre, évocateur \u2014 poursuit en sept tableaux l\u2019œuvre sociale, documentaire et romanesque de la femme derrière Je voudrais que quelqu\u2019un m\u2019attende quelque part (1999), Ensemble, c\u2019est tout (2004) et La vie en mieux (2014), et il le fait avec la même recherche de l\u2019émotion dans la banalité des quotidiens qu\u2019elle met ici en scène.Du vrai monde, comme on dit pour baliser les lieux communs, pris dans de vraies histoires de vie, avec de vrais problèmes, tous fabulés par Gavalda.«À chaque fois que j\u2019ai commandé des trucs en me fiant aux photos, j\u2019ai été déçue par le résultat, dit l\u2019un d\u2019eux en parlant d\u2019Internet.Les gens, y sont tarés avec leurs ordinateurs.Ils y croient à fond alors que c\u2019est juste de la marchandise à vendre dans une vitrine lumineuse.» Huitième ouvrage en carrière, ce bouquin se dévoile surtout comme une recette qui se réécrit encore sous les yeux du lecteur, en changeant à peine ses ingrédients.La peur d\u2019exister, le poids du regard des autres, les clivages sociaux qui paralysent et nuisent à l\u2019audace : tout est là, au cœur de récits dont plusieurs sont un peu plus séduisants que d\u2019autres, et qui dans l\u2019ensemble contiennent ce qu\u2019il faut pour un peu surprendre, mais surtout pas trop bousculer.Le Devoir FENDRE L\u2019ARMURE ?Anna Gavalda Le Dilettante Paris, 2017, 284 pages FICTION FRANÇAISE La vie des autres Anna Gavalda explore en sept tableaux ces peurs qui sont des obstacles à la vie WIKICOMMONS Anna Gavalda ÉDITIONS DAVID L\u2019auteur met en lumière le déchirement des jeunes générations d\u2019autochtones dont les parents ont été victimes des ravages de l\u2019acculturation. L E D E V O I R , L E S S A M E D I 2 7 E T D I M A N C H E 2 8 M A I 2 0 1 7 LIVRES F 5 ISTOCK Le roman est construit sous forme d\u2019allers-retours entre la vie dans le bunker et les souvenirs de Marcelo de sa vie d\u2019avant.S oyez littéraire, Monsieur le Président ! Dans une lettre ouver te publiée récemment dans Le Monde, l\u2019écrivain Éric-Emmanuel Schmitt supplie le nouveau président français de diriger la République avec justesse et universalité, en étant le président de tous.C\u2019est la promesse et le souhait de tous les dirigeants, mais comment y parvenir ?Rien de moins que par la littérature ! « Monsieur Macron, soyez un président littéraire», assène l\u2019écrivain, non seulement parce que la France est une nation littéraire, mais surtout parce que l\u2019homme qui lit atteint l\u2019universel puisqu\u2019il regarde par-delà les intérêts particuliers, en plus d\u2019épouser le multiple dans sa complexité.La littérature aurait donc un pouvoir transcendant capable d\u2019extraire le réel de la banalité, notamment en offrant la possibilité à l\u2019être humain, naturellement porté vers le jugement et le binarisme, de prendre en considération le multiple dans sa complexité.Espérons, tout comme Schmitt, qu\u2019un nouveau mistral littéraire chassera les effluves populaires et vulgaires qui envahissent la scène politique un peu partout sur la planète.À travers la bouche de Proust, Louis Cornellier rappelait il y a peu dans «Le Devoir de philo» que la littérature ne peut pas donner la vérité, elle peut seulement ouvrir le lecteur à sa propre vérité en le renvoyant à lui-même et à tout un monde en nous.Si la littérature peut aider le politicien à dépasser les clivages et les camps, en s\u2019intéressant à toutes les classes sociales afin de comprendre tous les points de vue, rappelle Éric-Emmanuel Schmitt à Emmanuel Macron, elle peut aussi devenir, pour suivre Proust, un miracle fécond d\u2019une communication au sein de la solitude.La littérature peut donc également jouer un rôle spirituel dans la mesure où elle nous permet de converser avec des hommes beaucoup plus sages et plus intéressants que ceux que nous pouvons avoir l\u2019occasion de connaître autour de nous.Il y a également, grâce à la littérature, la promesse d\u2019une amitié, une sorte de lettre adressée à un mort, à un absent.Mais pour cela, faut-il encore que le livre idéal ne soit pas écrit à la lumière de la loupe individualiste penchée sur son propre nombril, outil a priori omniprésent dans une certaine littérature actuelle où la fausse démocratisation du savoir propulsée par l\u2019Internet et l\u2019accès à l\u2019information donne frénétiquement envie à Monsieur et Madame Tout-le-Monde d\u2019écrire.Résultat ?La parade à l\u2019infini d\u2019une toupie qui tourne sur elle-même, extirpant des particularismes sans intérêt car sans écho universel.Habiter poétiquement la terre Dans cette brousse sauvage, il faut par tir comme en expédition : à la recherche de l\u2019or littéraire.L\u2019étranger dans la montagne (L\u2019instant même) de Roland Bourneuf est une véritable perle rare précisément parce qu\u2019elle relève en nous la possibilité de côtoyer l\u2019universel, mais aussi d\u2019élever l\u2019âme vers d\u2019autres états de conscience.Dans ce recueil de nouvelles savamment ciselé, les personnages, pour la plupart aventuriers, portent en eux le désir d\u2019absolu, de liber té, d\u2019amour et de la rencontre avec eux- mêmes.Qu\u2019ils soient peintres, poètes, moines, mystiques ou prisonniers, on assiste à l\u2019odyssée des personnages qui, à travers la plume érudite et mystique de Roland Bourneuf, incitent le lecteur à contempler la lune plutôt qu\u2019à fixer le doigt qui la pointe.Et c\u2019est précisément dans ce coup de maître que réside la force magnétique du livre: broder avec tendresse et savoir la vie des hommes qui nous ont précédés afin de mettre en lumière cette dimension transcendantale de notre existence où il nous est donné, le temps d\u2019une lecture, de frôler l\u2019extase provoquée par la prise de conscience que nous faisons partie d\u2019un tout et que le tout a peut-être un sens.Dans la nouvelle intitulée Friedrich (comment ne pas penser à Nietzsche?), un jeune Allemand traverse à pied la France afin de comprendre la langue et les coutumes d\u2019un pays encore agité par la Révolution.C\u2019est au cœur des convulsions menées par le jeune général Bonaparte (en passant, il aimait lire lui aussi, tout comme Macron, dans lequel certains voient son successeur) que Frederich, tout en marchant sans répit, réfléchit à la force qui réside dans cette nation qui va forger l\u2019avenir de l\u2019Europe en enfantant le Siècle des lumières.Mais l\u2019esprit germanique que Frederich incarne malgré lui, dans la mesure où « l\u2019œuvre ne peut se faire qu\u2019à partir d\u2019une matière éprouvée par les sens, par le corps, par le cœur, dont elle serait la métamorphose », fait dire au personnage de Bourneuf que par-delà les agitations politiques et les promesses des lendemains plus chantants, il nous faut, coûte que coûte, « habiter poétiquement la terre » si on tient à ceux qui nous survivront.Vers les cimes d\u2019un nouvel espace L\u2019universel que décrit Bourneuf est on ne peut plus actuel, malgré la distance temporelle qui nous sépare de ces personnages.Cet universel, qu\u2019il soit politique ou environnemental, l\u2019écrivain le met au jour à travers sa description de la relation poétique entre les hommes du passé et la Nature qu\u2019ils habitaient et côtoyaient, relation que la révolution industrielle semble avoir interrompue.Ces hommes et ces femmes rassemblés autour de « grandes pierres levées afin de célébrer les dieux », ces aventuriers qui apprennent chemin faisant que le paradis n\u2019est pas un lieu, mais « une flamme qui embrase l\u2019être », ces rescapés des camps qui peuvent être « délivrés » seulement par la musique, ce peintre hollandais qu\u2019il faut « tirer de l\u2019oubli », ou cet homme nostalgique qui ef fectue le retour à Héliopolis pour constater qu\u2019à l \u2019époque, aussi, « des réfugiés avaient apporté la Torah et créé de petites communautés qui honoraient le travail », sont tous imprégnés par cette « grande lumière qui éclaire toutes choses » et qui émane de la terre, mais résonne, tout comme la véritable littérature, à l\u2019intérieur de nous.Que peut donc la littérature ?Beaucoup de choses.Comme redonner au politicien ses lettres de noblesse en devenant le président de tous.Permettre au commun des mortels de dialoguer avec les hommes du passé afin de mieux saisir l\u2019avenir.Mais surtout, susciter la possibilité d\u2019ouvrir à l\u2019intérieur de nous un monde insoupçonné en élevant l\u2019âme vers les cimes de la transcendance qui attendent d\u2019être contemplées.Mais pas sans oublier qu\u2019il nous faut approcher différemment notre première donnée de conscience : l\u2019espace.Saisissant d\u2019actualité et de grande littérature, dans la lignée des Thomas Mann et de sa Montagne sacrée, le dernier livre de Roland Bour- neuf redonne l\u2019espoir que la littérature et la beauté peuvent encore sauver le monde.À LA PAGE Que peut la littérature ?L\u2019élite politique peut trouver dans les lettres une façon d\u2019appréhender la complexité du monde MAYA OMBASIC M I C H E L B É L A I R L\u2019 Opcop \u2014 l\u2019unité opérationnelle secrète de l\u2019Eu- ropol que l\u2019on connaît depuis Message personnel \u2014 n\u2019a pas le temps de se féliciter de ses premiers succès, ou même de pleurer la per te de deux de ses agents, qu\u2019une nouvelle enquête prioritaire s\u2019impose.Une double enquête, en fait, dont on arrive mal à saisir les points d\u2019arrimage.D\u2019un côté, des scient i - fiques de renom, dont l\u2019un spécialisé en chi- r urgie esthétique et tous les autres en génétique, sont assassinés de façon aussi étrange que systématique un peu par tout à travers le monde.De l\u2019autre, une sor te de vengeur s\u2019inspire de passages du Comte de Monte-Cristo pour éliminer ses victimes \u2014 pour la plupart d\u2019anciens militants gauchistes radicaux \u2014 de la même façon, à la grandeur de l\u2019Europe.Comme les liens entre les deux séries se font de moins en moins évidents, l\u2019Opcop piétinera pendant quelque temps \u2014 de là découlent d\u2019ailleurs de surprenantes longueurs dans le texte \u2014 avant de se pencher sur l\u2019identification des motifs du ou des meurtriers.Poupée gigogne La tâche sera extrêmement complexe puisqu\u2019on découvre rapidement que le tueur en série est particulièrement futé.Tout au moins par viendra-t- on, grâce aux ressources de l\u2019escouade, à saisir qu\u2019il y a bel et bien deux tueurs.Sans se concer ter jamais, ils ne « travailleront » en fait ensemble qu\u2019une seule fois, par hasard, sur une petite île au large des côtes italiennes, en mer Adriatique.L\u2019Opcop réussit d\u2019abord à coincer le «vengeur» alors qu\u2019il se prépare à frapper en Russie ; on saisira alors la portée de ces textes apocalyptiques encartés dans le récit depuis le tout début du livre et qui lui donnent son titre.Mais cela ne fera que rendre encore plus cruciale l\u2019arrestation du deuxième assassin puisqu\u2019il s\u2019attaque à rien de moins qu\u2019à un véritable complot contre l\u2019humanité.Comme si l\u2019on venait d\u2019ouvrir une immense poupée gigogne, le récit nous fait plonger dès ce moment au milieu des rêves les plus fous des militaires du temps de la guer re froide.Une équipe de chercheurs mise sur pied à l\u2019époque semble en ef fet avoir trouvé le moyen de se recycler en fabriquant des surhommes en série et à les vendre aux plus offrants.C\u2019est à cela que s\u2019attaquent le tueur surdoué et, indirectement, les agents de l\u2019Opcop.Encore une fois, Arne Dhal nous raconte cette histoire impossible dans une écriture exemplaire et sur un r ythme effréné.Les passages «cryptés» qui amorcent le livre puis qui jalonnent le développement de l\u2019histoire sont à la fois d\u2019une grande beauté littéraire et d\u2019une cruauté sans nom.Comme si Dhal s\u2019entêtait à nous faire saisir d\u2019abord, dans cette langue admirable si bien rendue par le traducteur, tout ce que l\u2019âme humaine peut recéler de dangers cachés.Attachez vos ceintures ! Collaborateur Le Devoir PRENONS LA PLACE DES MORTS TOME 2 : OPCOP ?1/2 Arne Dahl Traduit du suédois par Rémi Cassaigne Actes Sud/Actes noirs Arles, 2017, 448 pages POLAR Il faut toujours se méfier des surhommes Arne Dahl plonge au cœur des rêves les plus sombres de la guerre froide C A R O L I N E J A R R Y Nous sommes en 2048, dans un bunker souterrain à Pékin où une douzaine de personnes ont survécu à la Troisième Guerre mondiale, survenue 13 ans plus tôt.La Terre radioactive est inhabitable.Marcelo, le narrateur, Chang, le leader imperturbable, Thei, sa fille née le jour de la fermeture du bunker, et les autres, se sont donné des tâches et des règles de vie pour cohabiter dans l\u2019abri antinucléaire.Mais peut- on vivre en dehors du monde?Qu\u2019est-ce que la civilisation, qu\u2019est-ce que l\u2019humanité ?Et quels événements ont mené à cette guerre, prétextes, ici, à une réflexion sur notre présent encore plus que sur un hypothétique futur ?Ce sont là quelques-unes des nombreuses questions soulevées par le roman dystopique de l \u2019Espagnol Jorge Car rión, touffu, riche, qui nous plonge dans un huis clos par fois étouf fant, où chacun est aux prises avec sa folie progressive, « comme Kurtz au cœur des ténèbres ».Le roman est construit sous forme d\u2019allers-retours entre la vie dans la lumière jaune artificielle du bunker \u2014 le présent \u2014 et les souvenirs de Marcelo de sa belle vie d\u2019avant, de 2015 à 2035, ses voyages, ses maîtresses, sa femme, sa fille.Les échappées dans le passé donnent de l\u2019oxygène au roman, tout en confrontant le lecteur à son quasi présent.L\u2019histoire avec un grand H est au cœur de l\u2019œuvre : Marcelo était un spécialiste de la «réanimation historique», une activité très populaire « avant la guerre », qui consistait à reconstituer le passé, d\u2019abord pour mieux le comprendre et le transmettre, puis, peu à peu, pour le corriger.C\u2019est ainsi que, un peu partout sur la planète, des associations d\u2019hommes et de femmes ont commencé à faire revivre les années esclavagistes aux États- Unis, le communisme en Europe de l\u2019Est ou les années franquistes en Espagne, allant jusqu\u2019à mener des expéditions punitives contre des personnes jugées coupables de fautes ou de guerres, comme l\u2019ancien vice- président des États-Unis Dick Cheney, assassiné, ou contre les descendants d\u2019anciens nazis.Ces expéditions de vengeance vont mener à l\u2019éclatement de la troisième guerre mondiale.Notre histoire actuelle Sous ses allures de science- fiction, Ceux du futur nous amène de façon convaincante à nous pencher, en tant que société et en tant qu\u2019individus, sur notre histoire actuelle.Pessimiste, l\u2019auteur évoque La Montagne magique de Thomas Mann: «la poudre, l\u2019imprimerie, le télégraphe, la dynamite, la bombe atomique, comment toutes ces choses, nées d\u2019une soif de connaissance, ont pu conduire à la destruction et à l\u2019infamie: c\u2019est ça le sujet de Thomas Mann».Et de Jorge Carrión.Le roman se termine néanmoins sur une possible rédemption : Thei, si jeune, pourrait survivre si la radioactivité se dissipe.Ceux du futur est un roman troublant, qui se perd un peu en se lançant sur trop de pistes, mais il interpelle durablement.C\u2019est le deuxième volet d\u2019une trilogie dont le premier volet, curieusement, n\u2019a pas été traduit en français.Les liens entre les deux romans n\u2019empêchent toutefois pas leur lecture indépendante.Collaborateur Le Devoir CEUX DU FUTUR ?1/2 Jorge Carrión Traduit de l\u2019espagnol par Pierre Ducrozet Seuil Paris, 2017, 240 pages FICTION ESPAGNOLE Huis clos dystopique au cœur des ténèbres Jorge Carrión laisse le pire atteindre Ceux du futur pour mieux interpeller le présent In memoriam Dean Louder 1943-2017 s e p t e n t r i o n .q c .c a WIKICOMMONS Arne Dahl L E D E V O I R , L E S S A M E D I 2 7 E T D I M A N C H E 2 8 M A I 2 0 1 7 ESSAIS F 6 L I V R E S À l\u2019occasion du 150e anniversaire de la Confédération, les fédéralistes québécois se cherchent des héros.John A.Macdonald, un des personnages-clés de cette histoire et premier premier ministre du Canada, n\u2019est pas très convaincant dans ce rôle.L\u2019homme, en effet, buvait trop, a fait pendre Louis Riel, dirigeait un gouvernement corrompu et rêvait d\u2019un Canada unitaire.Au Québec, ça ne passe pas.Le sénateur André Pratte, comme on l\u2019a vu la semaine dernière, a donc plutôt choisi, dans Biographie d\u2019un discours (Boréal), de faire l\u2019éloge de Wilfrid Laurier, l\u2019apôtre du compromis entre les «races», comme on disait à l\u2019époque.Le politologue Jean-François Caron, plus audacieux, tire de l\u2019oubli George Brown, leader des libéraux du Canada-Ouest, pour le présenter en champion d\u2019un véritable fédéralisme multinational et pour défendre, ce faisant, l\u2019esprit original du pacte de 1867.Caron, tout comme Pratte, d\u2019ailleurs, représente une espèce de plus en plus rare au Québec, celle des penseurs fédéralistes.Notre débat politique a longtemps mis aux prises des nationalistes de tendance souverainiste et des fédéralistes autonomistes.Depuis la défaite du Oui au référendum de 1995, ces derniers semblent avoir quitté la scène, au profit des antisouverainistes, qui font du fédéralisme l\u2019option par défaut, celle à laquelle on adhère parce qu\u2019on est contre l\u2019autre.Il n\u2019y a plus, dans les partis fédéralistes québécois, de Claude Ryan ou de Marcel Masse.Il ne reste que les Philippe Couil- lard, Jean-Marc Fournier et Maxime Bernier.Jean-François Caron n\u2019appartient pas à cette école qui carbure au seul rejet de la souveraineté.Comme il l\u2019a expliqué dans Être fédéraliste au Québec (PUL, 2016), il croit vraiment que le cadre fédéral canadien peut permettre l\u2019épanouissement de la nation québécoise.Dans cette biographie intellectuelle de George Brown, un des Pères de la Confédération, il veut montrer que les intentions qui ont présidé à la naissance du Canada de 1867 peuvent encore inspirer un fédéralisme respectueux des «deux peuples fondateurs».Instabilité politique du Canada-Uni Deux thèses, explique le politologue, existent quant à l\u2019interprétation des intentions du pacte de 1867.La thèse majoritaire af firme que trois causes principales ont mené à l\u2019entente : le besoin de sécurité militaire devant les menaces expansionnistes américaines, le désir de prospérité économique et la nécessité de mettre fin à l\u2019instabilité politique du Canada-Uni de 1840.John A.Macdonald, alors premier ministre, rêve d\u2019un gouvernement unifié, mais l\u2019opposition des Canadiens français à cette option le force au compromis fédéral, en attendant, croit-il, une centralisation à venir.Ce sont donc des considérations pratiques, et non «un idéal moral du vi- vre-ensemble en contexte multinational», qui auraient animé les pères fondateurs.Jean-François Caron, qui sait être convaincant, n\u2019adhère pas à cette lecture et lui préfère ce qu\u2019il présente comme la thèse minoritaire.Cette dernière reconnaît la poursuite d\u2019un « idéal éthique» au cœur de l\u2019entente de 1867.Le fédéralisme alors choisi aurait été fondé sur le «principe de liberté compris sous la forme de la non-domina- tion», en instaurant l\u2019autonomie des provinces dans certains domaines \u2014 notamment en matière de culture et d\u2019identité, précise Caron \u2014 et celle du gouvernement central pour les questions générales.La théorie des deux peuples fondateurs n\u2019est pas mentionnée dans les documents officiels, reconnaît le politologue, mais «un esprit de respect interculturel entre Canadiens français et Canadiens anglais était bien présent».Un modèle toujours viable On doit à George Brown ce fédéralisme multinational qui permet l\u2019autodétermination politique des deux nations liées par un gouvernement central.Paradoxalement, Brown, qui souhaitait par là «limiter l\u2019interférence des Canadiens français dans les af faires du Canada-Ouest » et qui n\u2019avait pas toujours été tendre envers les francophones du pays, serait donc le père d\u2019un fédéralisme éthique.Jean-François Caron ne nie pas que le fédéralisme canadien n\u2019a pas toujours été à la hauteur de cet idéal et déplore les atteintes à l\u2019autonomie du Québec (rapatriement de la Constitution de 1982, invalidation de certains articles de la loi 101, etc.).Il continue néanmoins de croire que le fédéralisme multinational de Brown demeure un modèle valable pour aujourd\u2019hui.Or, la Constitution de 1982 et le multicultura- lisme canadien, en empiétant directement sur ce qui relève de la culture et de l\u2019identité québécoises, trahissent l\u2019esprit fédéral chanté par l\u2019essayiste.Les penseurs fédéralistes autonomistes québécois sont donc désormais condamnés à la quadrature du cercle.GEORGE BROWN LA CONFÉDÉRATION ET LA DUALITÉ NATIONALE Jean-François Caron PUL Québec, 2017, 130 pages Dans la tête d\u2019un père fondateur LOUIS CORNELLIER George Brown, théoricien du fédéralisme multinational et éthique, est ramené au présent par Jean-François Caron M I C H E L L A P I E R R E C\u2019 est grâce aux journaux que Karl Kraus (1874-1936) a enfin découvert le progrès, pomme de discorde de grands penseurs.Le satiriste autrichien l\u2019a décelé dans la bourgeoise qui, pour assister à bas prix à une symphonie, va, habillée en pauvresse, à un concert pour les ouvriers.Inspiré par cela, le philosophe Jacques Bouveresse montre que le mythe du progrès est ce qui s\u2019oppose le plus au vrai progrès, toujours indispensable à la survie de l\u2019humanité.Dans son essai Le mythe moderne du progrès, sur un titre semblable de son confrère finlandais Georg Henrik von Wright (1916-2003) dont il commente la pensée à la lumière de Kraus, Bouveresse, professeur au Collège de France, né en 1940 dans le Doubs, rejette l\u2019optimisme béat qui fait oublier l\u2019existence des maux non guérissables.Il estime que von Wright « a compris mieux que d\u2019autres que le progrès peut avoir besoin d\u2019être défendu aussi et peut-être même en priorité contre cer tains de ses amis actuels ».I l faut sur tout le défendre contre les doutes exprimés à son sujet par un philosophe aussi immense que Ludwig Wittgenstein (1889-1951) et des écrivains aussi pénétrants que Rober t Musi l (1880-1942) et George Or well (1903-1950).C\u2019est à cette tâche dif ficile que Bouveresse s\u2019attelle avec tact.Il signale que, lorsque von Wright, à la veille du deuxième conflit mondial, demanda à Wittgenstein si l\u2019Europe avait besoin d\u2019une autre grande guerre, celui-ci répondit : « Pas une mais deux ou trois.» Surprend encore plus le propos que le philosophe britannique d\u2019origine autrichienne tiendra, une fois la guerre commencée : « Bien sûr, ce sera terrible si les nazis l\u2019emportent, mais terriblement glauque si ce sont les Alliés.» Bouve- resse relie cet indifférentisme à la pensée de Musil qui, né en Autriche comme Wittgenstein, discerne dans l\u2019Occident de l\u2019époque « un surprenant mélange de sensibilité aux détails et d\u2019insouciance devant l\u2019ensemble ».L\u2019écrivain autrichien précise : « L\u2019impression que donne notre époque est tout bonnement qu\u2019un géant qui mange et boit énormément et fait une quantité prodigieuse de choses ne veut rien savoir de cela, et se déclare en état de faiblesse et de dégoût de tout, comme une jeune fille fatiguée par sa propre anémie.» Son confrère britannique Or well voit plus, semble-t-il, le mythe du progrès que le vrai progrès comme « un degré de profondeur sous-humain ef frayant dans la mollesse et l\u2019absence d\u2019énergie ».Malgré sa conscience aiguë de la déformation fréquente de l\u2019idée de progrès, Bouve- resse persiste à penser que le vrai progrès est nécessaire dans un monde plus que jamais menacé par un désastre écologique et un accroissement des inégalités.La lucidité donne à sa conviction un poids unique.Disséquée, la vieille idée de progrès retrouve vie et jeunesse.Collaborateur Le Devoir LE MYTHE MODERNE DU PROGRÈS ?1/2 Jacques Bouveresse Agone Marseille, 2017, 114 pages PHILOSOPHIE Défendre le progrès contre ses promoteurs Jacques Bouveresse ranime de vieilles idées pour en retrouver toute leur jeunesse M A R I E F R A D E T T E «N ous, en jeunesse, on a un problème: c\u2019est qu\u2019on s\u2019adresse à des enfants.Et à ce titre, on ne peut pas être considérés sérieusement.Ce qui revient donc à dire que dans les livres pour enfants, le problème ce n\u2019est pas le mot livre, c\u2019est le mot enfant.[\u2026] La société est incapable de voir comme une évidence que les œuvres culturelles qui lui sont destinées sont du même niveau que les œuvres destinées aux adultes\u2026» Voilà tout le problème de la littérature jeunesse, selon Vincent Cuvel- lier, qui, dans Je ne suis pas un auteur jeunesse (Gallimard), affirme que la distinction des processus de création destinée aux enfants et aux adultes est absurde, puisqu\u2019ils restent fondamentalement les mêmes.Les mêmes.«J\u2019imagine, écrit-il, un musicien qui ferait des disques pour enfants et qui dirait \u201cje suis compositeur jeunesse\u201d ».Ainsi, à travers son parcours d\u2019écrivain, il passe en revue les différents angles entourant la littérature jeunesse.De l\u2019écriture à la lecture \u2014 qui ne doit pas être, à l\u2019instar de Pennac, une obligation \u2014 en passant par les rencontres avec les jeunes, jusqu\u2019à la manière froide avec laquelle certains adultes parlent aux enfants, «comme s\u2019ils étaient des débiles, au pire comme s\u2019ils étaient des petits soldats », il émet mille et un commentaires sérieux sur son métier dans une langue colorée et un style savoureux jouant de naïveté, d\u2019humour et de bonhomie.Question de perception Selon Vincent Cuvellier, la réception critique réser vée aux livres jeunesse en France n\u2019est pas mieux traitée que la notion de littérature jeunesse.Il se désole de voir que les thèmes abordés, le résumé du livre et l\u2019âge du lecteur visé l\u2019emportent sur les questions de style.Ferait-on pareil en littérature générale ?Il s\u2019imagine alors avec un plaisir évident Les misérables, de Victor Hugo, recevant une critique formulée sur ce schéma : âge visé, 28 ans.Thèmes abordés : tolérance, adoption, prison, misère.Résumé : Jean Valjean sort de prison, retrouve sa liberté, fait fortune et adopte Cossette.Il écorche aussi au passage les spécialistes de la littérature jeunesse.Peu présents dans la presse française, ils pullulent sur les blogues où, souligne-t-il, si «certains ont le niveau de la presse professionnelle, d\u2019autres sont à côté de la plaque\u2026 Avoir des enfants ne fait pas de vous un spécialiste de la littérature jeunesse».Même principe pour tous ces gens qui aimeraient bien écrire un roman jour.C\u2019est un peu, dit-il «comme si je disais calmement que j\u2019écrirais bien une symphonie, ou que je ferais bien une expo de sculpture, un jour [\u2026] ben non, tout le monde ne peut pas écrire un roman du jour au lendemain.C\u2019est un travail, ça s\u2019apprend, quoi».Si Cuvellier se défend d\u2019être un auteur jeunesse, ce n\u2019est pas par snobisme, mais bien par respect pour les enfants qui sont des lecteurs tout aussi grands et exigeants, sinon plus, que les adultes.Par cet essai, il élève la littérature jeunesse au rang de la grande et nous ramène ainsi aux débuts de la littérature jeunesse \u2014 ou des lectures de jeunesse \u2014 qui faisait fi de cette frontière trop souvent mal définie.Non, Cuvellier n\u2019est ni un auteur jeunesse ni un pédagogue, mais il participe à l\u2019acte d\u2019écrire avec aplomb, audace et intelligence sans effusion ni prétention.Et son essai est à lire, surtout si l\u2019on est grand.Collaboratrice Le Devoir JE NE SUIS PAS UN AUTEUR JEUNESSE ?Vincent Cuvellier Gallimard Paris, 2017, 128 pages Pour en finir avec l\u2019étiquette « jeunesse » L\u2019art d\u2019écrire pour les enfants est loin d\u2019être mineur, estime l\u2019auteur Vincent Cuvellier ANNIK MH DE CARUFEL LE DEVOIR Les enfants sont des lecteurs tout aussi grands et exigeants que les adultes, défend Vincent Cuvellier.ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE Des ouvriers travaillent dans une usine d\u2019armements en Grande-Bretagne, à l\u2019orée de la Seconde Guerre mondiale en novembre 1938.«Renoncer purement et simplement à l\u2019idée de progrès serait en tout cas, effectivement, renoncer à l\u2019idée que le monde dans lequel nous vivons n\u2019est pas le seul possible » Extrait de Le mythe moderne du progrès "]
de

Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.

Lien de téléchargement:

Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.