Le devoir, 28 octobre 2017, Cahier F
[" L\u2019art du polar doudou avec Marie Laberge Page F 2 Le poisson électrique, vedette d\u2019un ouvrage illustré Page F 6 C A H I E R F \u203a L E D E V O I R , L E S S A M E D I 2 8 E T D I M A N C H E 2 9 O C T O B R E 2 0 1 7 F A B I E N D E G L I S E L a fusée décolle avec, derrière elle, le territoire du Québec, son fleuve, son embouchure rapetissant dans le brouhaha des « puissants moteurs [qui] consomment, tonne après tonne, le précieux propergol ».À son bord ?Le capitaine Bob Leclerc, héros improbable et torturé mis au monde par le bédéiste Grégoire Bouchard dans Vers les mondes lointains (Paquet) en 2008.Il se rapproche un peu plus de son destin dans cette mission secrète amorcée dans Le cauchemar argenté (Mosquito), album sorti au début de l\u2019année et qui, avec l\u2019épisode Terminus, la Terre (Mosquito) qui vient de sortir, va finalement faire s\u2019opposer l\u2019homme à ces extraterrestres qui menacent la survie de la race humaine.Le trait est obsessif.Sur papier : l\u2019équipage est à 964 000mètres d\u2019altitude, après avoir brûlé 5400tonnes de carburant.Le récit, lui, vole tout aussi haut en exposant la suite, et fin, de cette intrigante uchro- nie qui, depuis le Québec des années 1950, mélange habilement conquête spatiale, programmes gouvernementaux secrets, fantasme technologique, trouble des relations humaines et paranoïa collective.« Grégoire Bouchard est à la bande dessinée québécoise ce que David L ynch est au cinéma, encense à l\u2019autre bout du fil le bédéiste Jean-Paul Eid, précurseur de la bédé d\u2019anticipation avec sa série Le naufragé de Memoria (1999).C\u2019est un auteur à part, qui réinvente la science-fiction dans la bédé d\u2019ici.Il y inscrit le territoire, il en fait un terrain fertile à la critique des valeurs de l\u2019Amérique, de ce patriotisme qui nous aveugle.Son univers est riche, dense, travaillé.C\u2019est un marginal, une curiosité dans le monde de la bande dessinée dite underground qui l\u2019a mis au monde », mais aussi dans un présent littéraire, au Québec du moins, où le genre \u2014 et ses codes \u2014, est loin de profiter de la même poussée que celle qui va conduire Bob Leclerc sur Mars.« La science-fiction est partout, mais très peu dans la bande dessinée », constate Samuel Cantin, auteur de Whitehorse (Pow Pow), dont le deuxième tome va être lancé le 14 novembre \u2014 il s\u2019agit d\u2019un récit fantastique s\u2019abreuvant à la superficialité des rappor ts humains.L\u2019homme a signé également La phobie des moments seuls (Pow Pow), aventure spatiale au cœur de nos angoisses existentielles.« La mode de la bande dessinée intimiste, de la bande dessinée d\u2019auteur nuit à la bédé de genre en général et à la bédé de science-fiction en particulier, même si la science-fiction est un genre très populaire.» Jouer avec les codes Pas besoin de lunettes permettant de matérialiser l\u2019invisible pour s\u2019en convaincre.En matière d\u2019anticipation, de dys- topie, d\u2019uchronie, d\u2019univers parallèles, la bande dessinée d\u2019ici se cantonne à quelques récits par ticipant d\u2019une « culture geek », résume Jean-Paul Eid, en montrant du doigt Far Out d\u2019Olivier Carpentier et Gautier Langevin ou Hiver nucléaire de Caroline Breault, alias Cab, publiés chez Front Froid.Le premier met en scène une relecture de la conquête de l\u2019Ouest avec comme protagonistes des robots.Le deuxième glisse, avec un esprit ludique, sur le dos d\u2019un Montréal qu\u2019une catastrophe nucléaire a placé sous la neige d\u2019un hiver éternel.«Les auteurs jouent avec les codes de la science-fiction, sans chercher à développer un discours plus profond que ça », ajoute Jean-Paul Eid, fin critique de son époque, avec son personnage Jérôme Bigras.Pour un semblant de densité, c\u2019est du côté de Thierry Labrosse qu\u2019il faut aller la chercher et sa série Ab Irato (Vents d\u2019Ouest) qui déplace les injustices sociales, questionne l\u2019impunité des riches dans un Montréal du futur af- f l igé par les dérèglements climatiques.«La bande dessinée bon chic bon genre et tranche de vie qui plaît et qui se multiplie depuis des années n\u2019est pas compatible avec la fantaisie, admet Grégoire Bouchard, qui appelle à plus d\u2019histoires un peu plus déconnectées de la réalité et du D A N I E L L E L A U R I N à Paris C\u2019 était avant qu\u2019elle reçoive à 35 ans le prix Goncourt 2016 pour Chanson douce.Leïla Slimani venait de publier son premier roman, Dans le jardin de l\u2019ogre, portrait sans fard d\u2019une nymphomane assumée.Un soir, alors qu\u2019elle était en tournée au Maroc, une femme lui a confié à quel point sa vie sexuelle était un fiasco.Ce n\u2019était qu\u2019un début.Plusieurs autres Marocaines enhardies par le sujet du livre de Leïla Slimani lui ont glissé à l\u2019oreille à quel point elles étaient opprimées dans leur sexualité.L\u2019ex-journaliste née à Rabat et établie à Paris depuis plus de 15 ans a alors décidé d\u2019entreprendre une enquête dans son pays d\u2019origine.Résultat : Sexe et mensonges.La vie sexuelle au Maroc.Des femmes de tous milieux et de tous âges y témoignent, y compris des spécialistes en psychologie, en sociologie, en théologie\u2026 Toutes font le même constat : les femmes sont les premières victimes de la misère sexuelle qui règne dans leur pays.Il y a, au Maroc, une loi qui interdit les relations sexuelles avant le mariage.Mais vous constatez que de plus en plus de Marocains font l\u2019amour avant le mariage.C\u2019est une situation plutôt paradoxale, non?Tout à fait.L\u2019âge du mariage étant aujourd\u2019hui autour de 28 ans au Maroc, il est évidemment très difficile voire impossible de demander aux gens de rester chastes jusqu\u2019à cet âge-là\u2026 On tolère que les citoyens fassent ce qu\u2019ils veulent, mais on leur demande de le faire en cachette.C\u2019est une forme d\u2019hypocrisie.À la lumière de votre ouvrage, on comprend que cette hypocrisie affecte les jeunes en général, mais surtout les femmes.La société marocaine là-dessus n\u2019a rien d\u2019exceptionnel.Dès qu\u2019il s\u2019agit de sexualité, les femmes, de façon générale, dans toutes les sociétés, portent sur leurs épaules un poids beaucoup plus lourd.On le voit avec l\u2019af faire Weinstein.On voit à quel point continue de peser sur le corps de la femme non seulement une forme de pression, mais une forme de soupçon, de honte, avec cette idée qu\u2019elle est une tentatrice.C\u2019est encore plus marqué dans une société patriarcale comme le Maroc : les femmes vivent ces contraintes de manière double, et même triple.En tout cas, d\u2019une manière beaucoup plus forte que les hommes.Même si les hommes souffrent aussi énormément de cette situation.Vous montrez qu\u2019il y a au Maroc, comme dans plusieurs pays musulmans, une importance énorme accordée à la virginité des femmes.On pourrait même parler d\u2019obsession\u2026 Jusqu\u2019à quel point est-ce lié à la religion?C\u2019est plutôt une question d\u2019interprétation des textes dans toutes les religions monothéistes, interprétation qui a sacralisé la virginité.Que ce soit dans la tradition juive orthodoxe ou dans l\u2019histoire du christianisme.Et aujourd\u2019hui au Maroc, un pays où l\u2019islam est religion d\u2019État et où la religion est un point très important dans la culture institutionnelle, il est évident qu\u2019il y a une lecture des textes qui participe à la sacralisation de la virginité, qui dicte que la femme devrait être absolument ver tueuse, totalement pure, cachée au regard.Ce qui fait qu\u2019une Marocaine qui perd sa virginité avant le mariage est mise au ban de la société\u2026 Ça dépend.Les gens sont plus tolérants dans les grandes villes que dans le monde rural, et c\u2019est plus ouver t dans les milieux qui sont davantage éduqués.Tout n\u2019est pas monolithique.Mais il est vrai que cette sacralisation de la virginité met une très grande pression sur les femmes.On a vu ENTREVUE Pour en finir avec l\u2019oppression sexuelle des femmes Leïla Slimani sonde l\u2019hypocrisie des mœurs qui cimente les relations au Maroc JOHN MACDOUGALL AGENCE FRANCE-PRESSE «Au Maroc, les gens qui vivent en concubinage ont toujours peur parce que c\u2019est illégal.On peut se retrouver dans une situation dangereuse, de dénonciation», dit Leïla Slimani.Voyage au-delà de la tranche de vie Grégoire Bouchard est à la bande dessinée québécoise ce que David Lynch est au cinéma Jean-Paul Eid « » VOIR PAGE F 2 : VOYAGE VOIR PAGE F 2 : SLIMANI MOSQUITO Une planche tirée de l\u2019album Terminus, la Terre du bédéiste Grégoire Bouchard SCIENCE-FICTION La bande dessinée de genre peut-elle prendre son envol au Québec dans un univers dominé par l\u2019intime ? en outre des femmes qui se sont suicidées après leur nuit de noces parce qu\u2019elles ont été accusées de ne pas être vierges.Ça montre que la peur d\u2019être humiliée, mise au ban de la société, est bien réelle.Parmi les témoignages que vous avez recueillis, il y a celui de Nour.À 30 ans, elle vit depuis plusieurs années avec un homme sans être mariée.Mais elle craint les rumeurs, le regard désapprobateur des gens de son quartier.Les gens qui vivent en concubinage ont toujours peur parce que c\u2019est illégal.Il y a toujours la possibilité de se retrouver dans une situation dangereuse, de dénonciation.C\u2019est une loi qui est très peu appliquée, heureusement.Mais ça reste une sorte d\u2019épée de Damoclès au- dessus de tout le monde.Nour a menti à son compagnon, en prétendant qu\u2019elle était vierge au moment de leur rencontre.Et lui-même lui a confié que, quand viendra le temps de se marier, il épousera une vierge.C\u2019est courant comme façon de faire?Plutôt, oui.Beaucoup d\u2019hom - mes sont dans un genre de double discours, de double pensée.Ils ont des petites copines, une vie sexuelle, et d\u2019une certaine façon ils comprennent, du moins théoriquement, que les femmes puissent avoir une vie sexuelle, mais en même temps, ils ont ce désir de continuer à respecter les traditions, l\u2019éducation qu\u2019ils ont reçue, et une forme de culture patriarcale.Vous montrez que l\u2019absence de mixité pose problème : le fait que les garçons soient séparés très tôt du monde des femmes accentuerait leur frustration sexuelle et créerait des relations tendues entre les sexes.Ajouté à l\u2019hypocrisie généralisée sur la sexualité, cela peut engendrer la violence\u2026 J\u2019ai le sentiment que cette hypocrisie, ce désir de ménager deux choses à la fois, soit une sorte de liber té intime et en même temps les apparences, ne permet plus de garantir une forme de paix sociale.Au- jourd\u2019hui au Maroc, il y a une tension très forte autour de la question du corps.La sexualité est mâtinée d\u2019énormément de violence, qu\u2019on pense aux avortements clandestins, aux agressions sexuelles\u2026 Votre enquête révèle des cas d\u2019agressions sexuelles vécues par des femmes qui refusent la plupart du temps de dénoncer leur agresseur de peur d\u2019être rejetée par leur famille, leur milieu.Elles vivent dans la honte.Quand on voit que, dans un pays comme la France, où on a fait énormément d\u2019avancées sur le plan des droits des femmes, il n\u2019y a que 1 % des agresseurs sexuels qui sont condamnés, on comprend bien que, dans une société patriarcale comme le Maroc, c\u2019est encore plus difficile d\u2019aller dénoncer ses agresseurs.Les lois contre les relations sexuelles hors mariage perdurent au Maroc, mais aussi celles contre l\u2019adultère, l\u2019homosexualité et l\u2019avortement.Jusqu\u2019à quel point espérez-vous voir ces lois changer dans un proche avenir?Il y a des jours où je suis plus optimiste que d\u2019autres, des jours où je vois la face la plus lumineuse : bien des gens se battent au Maroc pour l\u2019évolution de la société, et je me dis que la situation ne pourra pas durer.Mais d\u2019autres jours, j\u2019ai au contraire le sentiment d\u2019une grande empathie.Les choses ne bougent pas beaucoup.Malgré la mobilisation, les manifestations, les articles et les livres qui appellent au changement, il ne se passe pas grand-chose en matière d\u2019actions concrètes\u2026 Collaboratrice Le Devoir SEXE ET MENSONGES LA VIE SEXUELLE AU MAROC Leïla Slimani Les Arènes Paris, 2017, 190 pages.À souligner: de la même auteure, paraît au même moment Paroles d\u2019honneur, en collaboration avec Laetitia Coryn.Un roman graphique inspiré de l\u2019enquête de Leïla Slimani au Maroc (Les Arènes, Paris, 2017, 116 pages) L E D E V O I R , L E S S A M E D I 2 8 E T D I M A N C H E 2 9 O C T O B R E 2 0 1 7 LIVRES> FICTION F 2 LA CONSTRUCTION PAR LA COUR SUPRÊME DU CAN ADA DU DROIT DES AUTOCHTONES RENÉ MORIN s e p t e n t r i o n .q c .c a LA RÉFÉRENCE EN HISTOIRE AU QUÉBEC quotidien pour mieux mettre le présent en perspective.La science-fiction, de manière inconsciente dans mon cas, parle de l\u2019époque dans laquelle elle a été pensée, plus que du futur.Dans les années 1950, on parlait, à titre d\u2019exemple, des locomotives atomiques qui allaient changer le monde de manière radicale.Aujourd\u2019hui, on fait la même chose avec l\u2019intelligence ar tificielle.Et je suis sûr que dans tous les cas, nous sommes face à la même illusion.» Ailleurs dans le monde, le genre science-fictionnel donne pourtant des ailes à une grande diversité de fantasmes contemporains, à toutes les angoisses collectives du moment, avec la série On Mars (Éditions Daniel Maghen) de Sylvain Runberg et Grun qui vient de faire son apparition.Elle transporte ses lecteurs dans un monde où le totalitarisme s\u2019est finalement incarné et a laissé sa corruption bâtir un système de justice arbitraire.L\u2019action se joue dans une colonie pénitentiaire construite sur la planète rouge.Cet été, la série Carthago (Les Humanoïdes Associés) a poursuivi son voyage dans les fonds marins, sous les plumes de Christophe Bec et Ennio Bufi, pour mieux mettre en métaphore la menace que la nature, quand on la malmène, peut faire peser sur les pauvres mortels.«Par la science-fiction, ce sont des rêves que l\u2019on exprime, dit Jean-Paul Eid, et le cauchemar n\u2019est jamais très loin.» Passer à autre chose Selon Grégoire Bouchard, la domination de l\u2019autofiction dans la bande dessinée québécoise, celle portée par les Michel Rabagliati, les Jimmy Beaulieu, les Iris, les Zviane, a permis de donner de la crédibilité au 9e ar t mis en cases en français sur le continent nord- américain, et ce, en s\u2019éloignant de la bédé de genre qui, dans les années 1980, était plutôt (dé)considérée, car jugée trop adolescente, trop immature, trop enfantine, trop cabotine\u2026 « Maintenant que c\u2019est fait, maintenant que la bédé est prise au sérieux, on peut passer à autre chose», dit-il.Sauf que «le système de financement de la culture est encore accroché à ces vieux standards, à cette ancienne façon de voir les choses », croit Samuel Can- tin, qui juge désormais la timidité avec laquelle la science-fiction s\u2019approche des territoires narratifs de la bédé comme une « lacune».« Il faut plus de genre partout, en cinéma, en télévision, en littérature, lance-t-il.C\u2019est ce qui nourrit l\u2019audace, c\u2019est ce qui permet d\u2019avancer.» Si, pour Bob Leclerc, son voyage dans l\u2019espace va le mettre devant la réalité de son «espèce qui se meur t » venant «d\u2019un monde vieux et fatigué», le genre littéraire et dessiné qu\u2019il nourrit, lui, pourrait bien être placé sur une autre trajectoire, croit Grégoire Bouchard.«L\u2019autofiction est en train de décliner, assure-t-il, et à partir de là, tout est possible, tout peut arriver », dans les limites, bien sûr, d\u2019une imagination qu\u2019il est bien placé pour savoir qu\u2019elle peut faire voyager au-delà de la circonférence d\u2019un nombril.Le Devoir SUITE DE LA PAGE F 1 VOYAGE SUITE DE LA PAGE F 1 SLIMANI LA VITRINE FICTION QUÉBÉCOISE LA CHAIR DE CLÉMENTINE ?Vincent Brault Héliotrope Montréal, 2017, 168 pages Vivons-nous dans le déni de notre propre fin ?La mort indispose, effraie, chagrine\u2026 mais pour Vincent Brault, elle est une source d\u2019inspiration.En entrevue au Devoir en 2015 à l\u2019occasion de la sortie de son premier roman, Le cadavre de Kowalski, le professeur de philosophie promettait une prochaine fiction « avec beaucoup de morts, à chaque chapitre ».La chair de Clémentine tient promesse.Nous entrons dans le quotidien de Gustave chez qui les médecins ont diagnostiqué très jeune « une sorte d\u2019attirance maladive pour les gens qui sont en train de mourir ».Animaux et humains décèdent dans les bras du garçon aujourd\u2019hui âgé de 19 ans.Il trouve cela étrange, bien sûr, mais heureusement, un enquêteur et une exterminatrice lui apporteront leur aide.Il faudra pour cela interroger le père, jaloux d\u2019un secret sur l\u2019enfance de son fils, et sur les circonstances troubles entourant la mort de sa femme, Clémentine.Sans réinventer la roue, Vincent Brault livre ici un ovni littéraire rafraîchissant, inventif et habillement ficelé.Le gore y côtoie le fantastique et l\u2019enquête policière, mais l\u2019histoire divertit plus qu\u2019elle n\u2019effraie.Guillaume Lepage POLAR LA VIE RÊVÉE DE FRANCK BÉLAIR ?1/2 Maxime Houde Alire/Noir Lévis 2017, 306 pages Dans la vraie vie comme dans les romans noirs, les gangsters ont tendance à tomber par vagues\u2026 encore plus lorsque des sous-fifres se permettent de dénoncer les gros joueurs.C\u2019est ce qui arrive à Franck Bélair, petit propriétaire de club dans le bar ouvert qu\u2019était Montréal à la fin de la dernière Grande Guerre, quand il croit pouvoir se libérer de l\u2019emprise du crime organisé.Dans ce grand clin d\u2019œil aux films noirs américains de l\u2019après-guerre situé tout juste avant l\u2019arrivée du tandem Pacifique Plante-Jean Drapeau, Maxime Houde trace un portrait plutôt réussi du milieu montréalais et de la misère ordinaire dans laquelle tout le monde est plongé à la suite de « l\u2019effort de guerre».Originaire du Faubourg à m\u2019lasse, Bélair \u2014 aucun lien de parenté \u2014 est un truand ordinaire sans envergure.Macho comme tout le monde, il cogne plus facilement qu\u2019il ne réfléchit et le remord ne l\u2019empêche surtout pas de tripoter ses employées : son sort était scellé d\u2019avance.Mais l\u2019exercice est bien mené.Michel Bélair LES HUMANOÏDES ASSOCIÉS Planche tirée de L\u2019héritière des Carpates, sixième tome de Carthago M A N O N D U M A I S S i jamais Luc Dionne tombait en panne d\u2019inspiration, il trouverait en Marie Laberge une précieuse alliée pour lui mitonner de complexes intrigues pour sa série policière District 31.Et surtout, le fournir en dialogues vivants où transparaissent la complicité entre les personnages, l\u2019empathie qu\u2019ils éprouvent à l\u2019endroit des victimes et le plaisir tangible qu\u2019ils ont à cuisiner les suspects.Car des dialogues de cette trempe, ce n\u2019est certes pas ce qui manque dans Affaires privées, nouvelle création de la populaire romancière.À l\u2019instar d\u2019un roman d\u2019Amé- lie Nothomb, on discute beaucoup \u2014 et pas que durant les longs interrogatoires ! \u2014 dans ce polar marquant les retrouvailles avec Vicky Blais, l\u2019escouade des crimes non résolus de la SQ et Patrice Durand, son homologue français, après Sans rien ni personne (Boréal, 2007) et Mauvaise foi (Québec/Amérique, 2013).On y bavarde aussi à propos de ses bonheurs ou malheurs matrimoniaux et on jase météo, en sirotant un café bien fumant ou un bon cru, en se délectant d\u2019un fin repas.«Elle s\u2019installe dans le confort moelleux de la causeuse pour boire son café.Dire qu\u2019il y a deux jours, ils étaient à Venise à célébrer son anniversaire dans un climat beaucoup plus généreux que celui de Montréal en novembre.» Si vous cherchez un roman policier à vous glacer le sang, des atmosphères à vous couper le souf fle et des descriptions à vous faire tourner de l\u2019œil, passez votre tour.Tout comme chez la Maud Graham de Chr ystine Brouillet ou le Armand Gamache de Louise Penny, il fait bon vivre chez Vicky Blais, qui, à cinquante ans, coule des jours heureux avec Mar tin, plus jeune qu\u2019elle.Tout le contraire de ce que vit Patrice Durand et la mère de sa fille adorée : « Il bout intérieurement, et Delphine savoure sa victoire en dégustant son ex- presso.Les dents serrées, il fait signe au serveur.» À la demande de Brisson, directeur de l\u2019escouade des crimes non résolus, qui souhaite faire une faveur à une amie, Vicky est envoyée à Québec pour enquêter sur le suicide d\u2019Ariel Crête, adolescente ayant tout pour être heureuse.En guise d\u2019adieu, elle a laissé un statut laconique sur Facebook : «Des fois, c\u2019est trop.Tellement trop.» Au cours de l \u2019enquête, Vicky Blais, bientôt épaulée par Patrice Durand, apprend qu\u2019Ariel se mutilait.Dans la foulée de leurs recherches, ils enquêteront sur le suicide d\u2019Andréane Sirois, douze ans, survenu trois ans auparavant.Outre leur amour du théâtre et le fait de fréquenter la même école privée, qu\u2019est-ce qui unit ces deux jeunes filles ?Maintenant confortablement le lecteur dans une ambiance chaleureuse, Marie Laberge aborde de plein fouet le désarroi des adolescents et la souf france de perdre un enfant dans un récit riche en rebondissements sur fond de crimes innommables.Si la romancière n\u2019hésite pas à aller loin dans le sordide, elle le fait davantage en suggérant l\u2019horreur qu\u2019en la décrivant, évoquant à mots couverts la descente aux enfers des jeunes victimes.Devant la gravité du sujet, on regrette toutefois le manque de finesse dans la description des personnages, parfois près de la caricature, de la rigide directrice d\u2019école au minable metteur en scène, en passant par la jeune enseignante dévouée.On regrette aussi comment Marie Laberge balance sans crier gare les car tes qu\u2019elle gardait dans sa manche lorsque vient le temps de résoudre l\u2019intrigue.Et après ce maladroit deus ex machina, elle conclut le tout sur une note fleur bleue servie avec un verre de rosé.Santé ! Collaboratrice Le Devoir AFFAIRES PRIVÉES ?1/2 Marie Laberge Québec Amérique Montréal, 2017, 536 pages FICTION QUÉBÉCOISE Marie Laberge, ou l\u2019art du polar doudou Affaires privées dévoile un grand bavardage sur fond de souffrance adolescente PEDRO RUIZ LE DEVOIR Devant la gravité du sujet, on regrette toutefois le manque de finesse de Marie Laberge dans la description des personnages. F A B I E N D E G L I S E D u fantastique dans des réalités pas trop parallèle.De la solitude partagée.Des anecdotes tranchées dans le sens d\u2019un «nous» universel, un peu lucides, un peu sombres, souvent sensibles et qui éclairent cette grande subjectivité qui définit les rapports humains, la complexité d\u2019être en phase avec son temps, avec les autres, avec toutes ces idées qui habitent le présent.Voilà ce que livre l\u2019ensemble des nouvelles réunies par Maxime Raymond Bock dans Les noyades secondaires (Le cheval d\u2019août), recueil porté autant par l\u2019amplitude du verbe que par la familiarité des angoisses que l\u2019auteur d\u2019Atavismes (Le Quartanier, 2011) et de Rose- mont de profil (Le cheval d\u2019août, 2013) cherche à circonscrire.Tout est en digression \u2014 parfois un peu trop ! \u2014 dans ces histoires à la banalité trompeuse, chroniques très mont- réalaises qui suivent, ici, un aspirant plongeur athlétique s\u2019entraînant à la piscine Gadbois sous l\u2019échangeur Turcot et rattrapé par le caractère moyen de son talent, et là, le destin d\u2019un bouquin qui donne la mort, littéralement, à ses lecteurs à la fin.Au fil des pages, le romancier promène ses lecteurs, de l\u2019urgence d\u2019un l\u2019hôpital métropolitain, où un jeune homme est forcé à l\u2019introspection par une douleur dans la poitrine ressentie à l\u2019oratoire Saint-Joseph, où le cœur de frère André disparaît, en passant par une collaboration autour d\u2019un essai historique troublé par la négligence d\u2019un historien perdu, un souper de retrouvailles troublé par la distance qui s\u2019installe dans les amitiés et un embouteillage troublant deux de ses victimes aux prises avec des vestiges archéologiques sous Turcot! Avec un humour noir assumé et une langue urbaine dissimulant subtilement son envie de mordre, Maxime Raymond Bock déplie ses phrases à recoins sur une galerie de personnages qu\u2019il laisse se noyer dans l\u2019ordinaire de leurs destins et dans la futilité de leurs préoccupations.«[Je] me suis retrouvé technicien chez Bell pendant près de cinq ans, à tirer des câbles entre des poteaux dans les ruelles et à trouer des murs pour passer du filage dans des appartements crasseux qui sentaient la toast brûlée pour les meilleurs, et pour les pires, les excréments ou la pourriture, dit l\u2019un d\u2019eux.La paye m\u2019allait, j\u2019aimais être isolé dans mon camion, mais entrer chez les inconnus me levait le cœur.» Le romancier dans la trentaine arpente une grande variété de sentiments contradictoires, entêtants, insonorisant les br uits du monde et qui semblent hanter le quotidien d\u2019une génération, bien confortable, dans une métropole en mouvement où les fantômes du passé cohabitent avec une cer taine forme de complaisance collective envers le projet commun.Complaisance qui par fois ralentit le groupe et souvent enfonce les moins optimistes du lot, à en croire le chœur de voix qui se fait entendre dans cette autopsie d\u2019un présent peinant à se comprendre lui-même.«Va répéter ça à personne, dit un gars impliqué dans une pièce de théâtre perturbée par des cendres, mais au Québec, le public est soit trop poli, soit carencé dans ses aptitudes critiques, sans doute un peu des deux, il ferait une ovation debout à une giclée de flux sur un mur de stucco.» Ces Noyades secondaires n\u2019ont rien d\u2019une « giclée de flux », ni même de la vulgaire courtepointe que la diversité d\u2019espace et de temps qu\u2019elles fédèrent aurait pu induire.Mieux, la constance du regard critique tire l\u2019ensemble vers le haut, loin des collages décousus dans lesquels les assemblages de nouvelles peuvent parfois se noyer.Le Devoir LES NOYADES SECONDAIRES ?1/2 Maxime Raymond Bock Le cheval d\u2019août Montréal, 2017, 432 pages L E D E V O I R , L E S S A M E D I 2 8 E T D I M A N C H E 2 9 O C T O B R E 2 0 1 7 FICTION F 3 L I V R E S P A L M A R È S AUTEUR/ÉDITEUR CLASSEMENT PRÉCÉDENT/ NB DE SEMAINE(S) RANG 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Romans québécois Les enfants de Mathias Denis Monette/Logiques 1/5 Danger! Ma belle-mère débarque Catherine Bourgault/Les Éditeurs réunis 2/2 Blanche Neige L.P.Sicard/ADA 3/4 On flushe.pis on recommence! (en théorie) Marie-Millie Dessureault/Mortagne \u2013/1 Peter Pan Simon Rousseau/ADA 5/3 Les 3 p\u2019tits cochons Christian Boivin/ADA 4/3 Hansel et Gretel Yvan Godbout/ADA 7/3 Une simple histoire d\u2019amour \u2022 Tome 2 La déroute Louise Tremblay-D\u2019Essiambre/Guy Saint-Jean 6/11 Au chant des marées \u2022 Tome 1 De Québec à l\u2019Île.France Lorrain/Guy Saint-Jean 8/6 Chez Gigi \u2022 Tome 2 Tout pour le rock'n roll Rosette Laberge/Druide \u2013/1 Romans étrangers Origine Dan Brown/Lattès 1/3 Petite collection d\u2019os Kathy Reichs/Robert Laffont 5/2 Une colonne de feu Ken Follett/Robert Laffont 2/6 Millénium \u2022 Tome 5 La fille qui rendait coup.David Lagercrantz/Actes Sud 3/7 Trois baisers Katherine Pancol/Albin Michel 4/3 Depuis l\u2019au-delà Bernard Werber/Albin Michel 6/3 La vengeance du pardon Eric-Emmanuel Schmitt/Albin Michel 7/8 La cible était française Lee Child/Calmann-Lévy \u2013/1 Une montagne entre nous Charles Martin/Presses de la Cité 8/3 Le sympathisant Viet Thanh Nguyen/Belfond 9/2 Essais québécois En as-tu vraiment besoin?Pierre-Yves McSween/Guy Saint-Jean 1/53 Les angles morts.Perspectives sur le Québec.Alexa Conradi/Remue-ménage \u2013/1 Ce qu\u2019on ne vous dit pas sur le changement.Gilles Brien/Homme 2/3 Le piège de la liberté Denys Delâge | Jean-Philippe Warren/Boréal 9/2 Le monde est à toi Martine Delvaux/Héliotrope 3/3 Les luttes fécondes Catherine Dorion/Atelier 10 \u2013/1 Faire partie du monde.Réflexions écoféministes Collectif/Remue-ménage 6/3 Pour les droits des femmes Andrée Yanacopoulo/Boréal \u2013/1 Le principe du cumshot.Le désir des femmes.Lili Boisvert/VLB 7/2 1Sur l\u2019agora.Interventions publiques Normand Baillargeon/Poètes de brousse \u2013/1 Essais étrangers Ça s\u2019est passé comme ça Hillary Rodham Clinton/Fayard 2/5 Homo deus.Une brève histoire de l\u2019avenir Yuval Noah Harari/Albin Michel 1/7 Sapiens.Une brève histoire de l\u2019humanité Yuval Noah Harari/Albin Michel 3/88 Dire non ne suffit plus.Contre la stratégie du.Naomi Klein/Lux \u2013/1 L\u2019optimisme contre le désespoir Noam Chomsky | Chronis Polychroniou/Lux 5/3 Halte à la surchauffe! David Suzuki | Ian Hanington/Boréal 6/4 La vie secrète des arbres Peter Wohlleben/Multimondes 8/31 Où en sommes-nous?Une esquisse de l\u2019histoire.Emmanuel Todd/Seuil 7/3 Utopies réalistes Rutger Bregman/Seuil 4/4 L\u2019imbécillité est une chose sérieuse Maurizio Ferraris/PUF 9/2 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Du 16 au 22 octobre 2017 La BTLF (Société de gestion de la Banque de titres de langue française) est propriétaire du système d\u2019information et d\u2019analyse Gaspard sur les ventes de livres français au Canada.Ce palmarès est extrait de Gaspard et est constitué des relevés de caisse de 260 points de vente.La BTLF reçoit un soutien financier de Patrimoine canadien pour le projet Gaspard.© BTLF, toute reproduction totale ou partielle est interdite.NOUVELLES QUÉBÉCOISES Tomber dans la piscine de nos sentiments contradictoires Avec Les noyades secondaires, Maxime Raymond Bock sonde la mélancolie de l\u2019être en milieu urbain D O M I N I C T A R D I F S\u2019 il est sans doute plus douloureux d\u2019être laid que beau, comme il est sans doute plus aisé d\u2019être riche que pauvre, la beauté n\u2019inspire pas que de doux privilèges.Elle porte, dit-on, son lot de sournoises oppressions, enracinées dans le regard des autres.En s\u2019inscrivant à un concours de Miss Hot Pants, Valentine n\u2019entend pourtant employer ses talons hauts qu\u2019afin de se hisser hors de ce Ville-Émard de misère, où l\u2019horizon ne sait que foutre les blues.Johnny, bel ensorceleur qui ne pourra être interprété que par Roy Dupuis si ce premier roman de Catherine Eve Gro- leau est un jour transposé au grand écran, est pour sa part par venu à s\u2019arracher à son Odanak natal en se faisant passer pour un Italien, malgré ses origines abénaquises, auprès de la bande de mafieux qui lui confie d\u2019abord de petits boulots (puis de plus gros).Prémisses aussi familières que réconfortantes : un jeune bum capable de tout obtenir grâce à la simple puissance de son sourire entraîne avec lui, quelque part loin de chez elle, la plus belle fille d\u2019un quartier populaire.Dans la rangée de maisons toutes pareilles où Johnny l\u2019enferme avec les trois enfants, Valentine entrevoit rapidement au fond de ses nécessaires verres de whisky que seules la tapisserie et ses fourrures emplissant le walk-in distinguent son quotidien de ménagère friquée de celle des femmes restées derrière, à Ville-Émard.«Elle s\u2019était faite à l\u2019idée que c\u2019était elle qui devait partir et laisser sa mère là, écrit Gro- leau, dans une perspective toujours très réaliste, mais résistant à la tentation de la surpsy- chologisation.Elle avait marché sur une estrade, traîné sur la Sainte-Catherine, suivi ses cours de dactylo, lutté contre les gars de Ville-Émard qui voulaient la poser dans un appartement de misère.Elle pensait être dif férente de sa mère, elle était sa mère.» L\u2019impossible réinvention de soi Après avoir découvert que son mari cherche et trouve de l\u2019af fection dans les bras de toutes les femmes qu\u2019il croise, Valentine se réfugie avec les enfants dans un jumelé d\u2019un quartier bourgeois de Sainte-Foy, là où une mère célibataire ne peut qu\u2019attirer sur elle les regards concupiscents des hommes mariés, ainsi que la colère de leurs épouses.Entre l\u2019opprobre des voisines et cette relation avec un homme beige à laquelle elle consent, impossible d\u2019échapper à son corps ainsi qu\u2019aux exigences contradictoires d\u2019une société qui récompense et stigmatise les femmes pour leur apparence.Avec une langue d\u2019une sagesse étonnante compte tenu de l\u2019intrépidité de ses personnages, Johnny accompagne sur l\u2019impossible route de la réinvention de soi deux rêveurs aveuglés par cette promesse éternellement américaine d\u2019une vie meilleure.Autorise-t- on une femme ou un autochtone à transformer pour le mieux son destin autrement qu\u2019en renonçant à une part de sa liberté, voire à une part de lui-même ?semble se demander la prof de littérature au collège Bois-de-Boulogne.En renvoyant dos à dos ce Johnny et cette Valentine ne pouvant user que de leurs charmes pour arriver à leurs fins, Catherine Eve Groleau réfléchit avec lucidité aux pièges nombreux de la beauté qui, comme ceux de la laideur, ont longtemps condamné \u2014 et condamnent toujours \u2014 trop de femmes (et d\u2019hommes) à jouer le rôle auquel les promettait ce costume.Collaborateur Le Devoir JOHNNY ?Catherine Eve Groleau Boréal Montréal, 2017, 196 pages FICTION QUÉBÉCOISE Le piège de la beauté selon Catherine Eve Groleau Johnny évoque la difficile émancipation des femmes et des autochtones D O M I N I C T A R D I F A vez-vous déjà eu, quelque part entre la fin de la nuit et la promesse de l\u2019aube, une de ces conversations avec un ami pas exactement désenchanté, mais résolument un peu éteint, qui cherche au fond des corps morts les restants af fadis de cette époque (pas si lointaine) où il était encore possible de nier que quelque chose comme la mor t se profile à l\u2019horizon ?Non ?Chanceux que vous êtes.Vous n\u2019avez sans doute pas encore 30 ans.« Et puis on dégrise / on s\u2019agrippe au matin / c\u2019est une vie plus facile que d\u2019autres / une vie sans surprises ou presque / la seule sor te de cancer qu\u2019on me trouvera », annonce François Rioux dans L\u2019empire familier, comme en se par lant à lu i - même, tout en inventant la version la plus lucidement belle de cette archétypale conversat ion de f in de soirée.Lucidement belle, parce que ce troisième livre de poèmes de l\u2019auteur de Soleils suspendus (2010) et de Poissons volants (2014) est celui d\u2019un homme qui sait per ti- nemment le ridicule de ses nostalgies précoces, mais qui, par ailleurs, ne sait pas toujours résister à la vénéneuse tentation de la mélancolie assaillant toute lumière.Alors que les jours s\u2019emboîtent indistinctement les uns dans les autres, le poète traverse exsangue le salon funéraire, le bar, la salle de classe et l\u2019appart de sa blonde, incapable de se convaincre que tout ça a un sens.« Nous sommes de passage dans nos vies », écrit-il, sans que l\u2019on sache ranger cette obser vat ion dans la catégorie des pensées douces ou dans l\u2019autre, de plus en plus encombrée, de celles qui nourrissent l\u2019angoisse.Avec ce troisième livre, François Rioux poursuit donc son auscultation aussi amusée que désespérée d\u2019un quotidien narcotique, où l\u2019« on combat vaillamment l\u2019ennui par l\u2019ennui ».Son sain refus de poétiser pour poétiser participe toujours d\u2019une langue ou se côtoient à la fois les authentiques fulgurances et les facilités utiles (« l\u2019enfer c\u2019est une réunion qui n\u2019en finit pas »), diver tissants clichés surgissant au cœur même du poème, comme pour rappeler qu\u2019aucun lieu ne demeurera inviolé face à la banalité.Séparé en cinq suites, L\u2019empire familier est l\u2019occasion pour François Rioux de raconter ses jour nées (« Ma semaine »), assommante succession de cuites, de lancements et de discussions avec des amis qui ne parlent plus que de leurs enfants.L\u2019éventualité de la retraite et de la mort se manifeste dans « Mon corps » , bien que le poète s\u2019entête à chercher des raisons de penser que « la vie c\u2019est parfois une bonne nouvelle » (« La terre ralentit »).« Un jour je ne serai plus fatigué », insiste-t-il dans « Apprendre le portugais », mais il le sait, c\u2019est un mensonge, que des histoires qu\u2019il se conte.Des poèmes « à voix basse » apparaissent par fois en bas de page, épluchures d\u2019une pensée ne connaissant pas l\u2019apaisement.Confessions d\u2019un homme à genoux dans les décombres de ses rêves, L\u2019empire familier conjugue éblouissante poésie de gars chaud, chronique du cours des jours et f lashs d\u2019espoir explosant dans la grisaille.« Et le soir enfin tu appelles le calme / tu pétris la lumière / les manches retroussées tu cuis du pain / pour ceux qui en veulent pour ceux qui ont faim » , se rappelle François Rioux, en parlant sans doute moins de l\u2019art du boulanger que de celui du poète.Collaborateur Le Devoir L\u2019EMPIRE FAMILIER ?François Rioux Le Quartanier Montréal, 2017, 112 pages POÉSIE Le noble et inutile ouvrage du quotidien François Rioux résiste à la tentation de l\u2019apathie et à celle d\u2019un autre verre PEDRO RUIZ LE DEVOIR Le romancier dans la trentaine arpente une grande variété de sentiments contradictoires dans Les noyades secondaires.PEDRO RUIZ LE DEVOIR Catherine Eve Groleau L E D E V O I R , L E S S A M E D I 2 8 E T D I M A N C H E 2 9 O C T O B R E 2 0 1 7 LIVRES F 4 M A R T I N B L A I S L es auteurs de science-fiction aiment les univers dysto- piques, causés par de terribles cataclysmes, la guerre nucléaire ou encore des maladies contagieuses.Dans Tous nos contretemps, son premier roman, le scénariste canadien Elan Mastai n\u2019est pas allé chercher si loin: sa dystopie, c\u2019est notre monde.Enfin, c\u2019est ce qu\u2019en pense Tom Barren, héros torontois de cette trépidante aventure spatio- temporelle.Il vit dans un univers parallèle au nôtre où un événement prodigieux survenu le 11 juillet 1965 a changé le cours de l\u2019Histoire.Ce jour-là, une formidable génératrice puisant dans la rotation de la Terre est mise en marche.La technologie connaît alors des avancées fulgurantes grâce à la puissance illimitée du «Moteur de Goettreider».En 2016, Tom Barren vit donc dans ce «paradis techno- utopique d\u2019abondance, de raison et de progrès » où « toutes les fonctions banales de la vie sont prises en charge par la technologie».La paix règne à travers le monde.Des drones s\u2019occupent d\u2019à peu près tout, tandis que les humains se consacrent à inventer et à tester de nouvelles formes de divertissement, dont le paroxysme est le voyage dans le temps, mis au point par le génial père du protagoniste, Victor Barren.Or, après un voyage spatio- temporel expérimental qui tourne au vinaigre, Tom Barren est parachuté dans notre réalité, qu\u2019il trouve bien aphasique.Il se donne alors pour mission de résoudre le paradoxe qui a fait disparaître son univers par erreur.Elan Mastai a créé un héros for t loquace avec beaucoup d\u2019humour et d\u2019autodérision qui raconte son odyssée\u2026 et sa difficulté à la raconter, lui qui vient d\u2019un monde où les livres sont programmés sur mesure.Ce « loser» rigolo cesse rapidement de s\u2019épancher sur la relation difficile avec son père en se préoccupant désormais des milliards d\u2019individus de sa société parallèle plus verte que son erreur n\u2019a jamais fait naître.On est ici aux prises avec les tourments du protagoniste projeté dans l\u2019« horreur puante, sinistre [\u2026] merdique » de notre présent, aux prises avec une version alternative de lui- même, paradoxe spatio-temporel oblige, et ses souvenirs, sa famille, son emploi d\u2019architecte de renommée internationale.Fait étrange : les proches du « nouveau » Tom Barren l\u2019accueillent avec une facilité déconcertante lorsqu\u2019il dit venir d\u2019un autre présent.Elan Mastai, rompu aux codes du cinéma hollywoodien, prend certains raccourcis mais en arrive à des rebondissements inattendus et rafraîchissants.Son récit demeure toutefois captivant du début à la fin, puisant avec imagination dans des thèmes familiers de la science-fiction.Le Devoir TOUS NOS CONTRETEMPS ?1/2 Elan Mastai Traduit de l\u2019anglais par Jean Bonnefoy Bragelonne Paris, 2017, 480 pages FICTION CANADIENNE La machine à briser le temps Elan Mastai joue avec les réalités alternatives pour souligner « l\u2019horreur puante » du présent C A R O L I N E J A R R Y C eux qui s\u2019intéressent à l\u2019histoire récente de l\u2019Amérique latine seront vivement interpellés par ce roman, que l\u2019auteur définit comme une autofiction qui ne devrait pas être jugée «en dehors de la littérature».Ce qui n\u2019est pas tout de suite évident.Car Renato Cisneros, dont c\u2019est le troisième roman, plonge ici dans l\u2019histoire de son père, le général Luis Cisneros Viz- querra, ministre de l\u2019Intérieur de la dictature militaire péruvienne à la fin des années 1970, puis ministre de la Guerre dans le gouvernement civil de Fernando Belaunde Terry, au début des années 1980, lors de la guerre sale contre la guérilla du Sentier lumineux.Un dictateur.Mais l\u2019auteur va bien au-delà de l\u2019aspect politique pour entreprendre une véritable quête du père, dans une démarche personnelle et singulière qui donne au roman sa force et sa profondeur.Surnommé « El Gaucho », parce qu\u2019il est né en Argentine et y avait commencé sa carrière militaire, le général Cisneros était un proche des Videla, Galtieri et Pinochet des années de plomb: «Bien avant de devenir des assassins, ces hommes furent ses amis.Et par la suite, également.» Le fils-auteur est né en 1976: il était enfant quand son père faisait fermer les journaux d\u2019opposition à Lima, et emprisonner et torturer les opposants.Un père qui, «tous les matins, après nous avoir embrassés [\u2026], se transformait en criminel du peuple».Ce n\u2019est que plusieurs années après sa mort (survenue en 1995) que Renato Cisneros décide de se mettre à fouiller sa vie, personnelle et politique, et découvre qu\u2019il ne savait rien de lui.Certaines de ses découvertes ont été dif ficiles à faire et à écrire, dit-il, mais il s\u2019est efforcé de ne pas fuir la vérité.Le lecteur s\u2019étonnera cependant de constater à quel point il a aimé et même admiré son père, des sentiments que les découvertes les plus troublantes à son sujet ne viendront jamais ébranler.D\u2019où l\u2019impression, parfois, que l\u2019auteur ne parvient pas à s\u2019affranchir de son regard d\u2019enfant intimidé par cette toute-puissante figure paternelle.Si puissant, ce père, qu\u2019il donnait vie aux objets inanimés, dit l\u2019auteur: «Chaque fois qu\u2019il partait en voyage, la maison prenait l\u2019aspect opaque d\u2019un manoir mis en vente.Et lorsqu\u2019il revenait, la maison se transformait à nouveau en foyer avec une âme, une agitation, des activités et du mouvement.» On aurait aimé que Cisneros ait un jugement politique plus sûr; mais son livre n\u2019est pas un essai.Si surprenant soit-il, l\u2019amour du fils pour ce père tyrannique \u2014 même à la maison \u2014 est justement ce qui fait de ce livre une œuvre complexe, reposant sur une démarche littéraire, et pas seulement biographique ou journalistique.Renato Cisneros confie d\u2019ailleurs que c\u2019est une psychanalyse qui est à l\u2019origine du roman, et qu\u2019il a lu plusieurs œuvres sur la figure du père avant de se jeter à l\u2019eau lui-même.Il se demande, à l\u2019instar de Paul Auster, qu\u2019il cite: est-il vrai qu\u2019on doive sauver son père pour devenir un homme?Il semble de fait avoir voulu sauver le sien.Collaboratrice Le Devoir LA DISTANCE QUI NOUS SÉPARE ?Renato Cisneros Traduit de l\u2019espagnol par Serge Mestre Christian Bourgois éditeur Paris, 2017, 320 pages FICTION PÉRUVIENNE En famille avec un « criminel du peuple » Dans La distance qui nous sépare, Renato Cisneros fouille le passé de son père militaire S O P H I E C H A R T I E R U n soir de mars 2016, à l\u2019Université Paris-Dau- phine, de furieux résidants (fortunés) du très chic 16e arrondissement de la Ville lumière prennent part à une réunion publique qui doit présenter le processus d\u2019implantation d\u2019un centre d\u2019hébergement d\u2019urgence pour personnes sans abri.L\u2019assemblée est dissoute après quelques minutes seulement par le directeur de l\u2019université, dégoûté par la succession d\u2019insultes vociférées par les riverains opposés au projet.C\u2019est par cet épisode d\u2019une rare violence que s\u2019amorce Panique dans le 16e ! Une enquête sociologique et dessinée, qui décortique le maintien du pouvoir des classes sociales riches par leur refus de la mixité.Accompagnés du bédéiste et illustrateur Étienne Lécroart, Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon (Tentative d\u2019évasion (fiscale), Le président des riches, Sociologie de la bourgeoisie), sociologues experts de la grande bourgeoisie depuis une trentaine d\u2019années, entraînent le lecteur le long des bucoliques sentiers du bois de Boulogne, grand espace vert qui borde les beaux quartiers du 16e, à la rencontre d\u2019une classe sociale qui cultive son pouvoir politique et social grâce à l\u2019entre-soi.Transformé en personnages de bédé, le couple d\u2019intellectuels, qui n\u2019a jamais caché son soutien aux classes populaires, interpelle directement les bourgeois rencontrés au fil de son enquête, mettant en lumière les contradictions d\u2019une classe habituellement associée au bon goût.Nous y faisons ainsi la connaissance de Claude Goas- guen, maire de l\u2019arrondissement et incarnation de la grossière impunité des riches, de Bernard Arnault, première fortune de France et président du groupe LVMH, conglomérat du luxe, et de Ian Brossat, adjoint à la mairie de Paris chargé du logement, qui tient mordicus à obliger l\u2019arrondissement à apporter sa contribution à l\u2019aide aux démunis.«Le 16e n\u2019est pas une principauté », affirme ce dernier.Car le nerf de la guerre est là : le livre expose comment, avec toutes sor tes d\u2019arguments contradictoires (« la richesse crée de l\u2019emploi », «nous payons beaucoup plus d\u2019impôts que les pauvres », « le bois de Boulogne doit rester public »), les riches des beaux quartiers se soustraient au devoir de solidarité de la vie en société.De fait, le taux de logements sociaux dans le quartier examiné n\u2019est que de 3,7%, alors qu\u2019il atteint 18% dans l\u2019ensemble de la capitale française, peut-on lire.Dans un monde où l\u2019on présente la mixité sociale comme une vertu, les Pinçon-Charlot sont là pour rappeler que celle- ci incomberait avec beaucoup plus de difficulté à une classe en particulier.Ce petit album, qui fait alterner planches et récit d\u2019enquête, est une sympathique porte d\u2019entrée dans l\u2019œuvre des deux chercheurs, infatigables talonneurs de l\u2019oligarchie économique.Si les références (lieux, entreprises, institutions) peuvent échapper au lecteur non initié à la vie parisienne, le propos est facilement transposable aux quartiers bien nantis des métropoles nord-américaines.Car partout la richesse aime défendre à la mort son homogénéité.Le Devoir PANIQUE DANS LE 16E ! UNE ENQUÊTE SOCIOLOGIQUE ET DESSINÉE ?1/2 Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon Illustré par Étienne Lécréoart La ville brûle Paris, 2017, 91 pages BANDE DESSINÉE Deux sociologues devant la misère des bien nantis Panique dans le 16e ! dissèque ce pouvoir des riches cultivé par leur refus de la mixité sociale LA VILLE BRÛLE Le livre du couple de sociologues formé par Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon expose comment, avec toutes sortes d\u2019arguments contradictoires, les riches des beaux quartiers se soustraient au devoir de solidarité de la vie en société.C H R I S T I A N D E S M E U L E S «O n a l\u2019impression que Se- galen est constamment sur le point d\u2019entreprendre une œuvre immense.On finit par le créditer de cette immensité, abusé par la grandeur de l\u2019océan autour de ce personnage écrivain», écrivait Yann Queffé- lec dans son Dictionnaire amoureux de la Bretagne.Mort à 41 ans, Victor Segalen (1878- 1919) semblait tout être à la fois : médecin, romancier, poète, ethnographe, archéologue et sinologue.Voyageur infatigable, amateur intéressé par tous les sujets, le Français a laissé à sa mort une œuvre tentaculaire et largement inachevée dont la plus grande par tie a longtemps flotté sous les regards du public comme la partie immergée d\u2019un iceberg.Mort beaucoup trop tôt, dépressif, opiomane, grand vagabond qu\u2019on dirait toujours coincé entre deux ou trois histoires d\u2019amour, entre mille projets, ce médecin de marine qui détestait la mer semble avoir succombé à sa « neurasthénie aiguë».Dans Les immémoriaux, roman publié à compte d\u2019auteur au Mercure de France en 1907, il prenait une première fois le large dans la foulée du peintre Paul Gauguin, abordant la Polynésie frappée par le rouleau compresseur de la civilisation occidentale.Plus tard, avec René Leys \u2014 faux roman et « polar enchinoisé » \u2014 et après trois longs séjours faits en Chine entre 1908 et 1918, pays dont il aura appris la langue, Sega- len poussera bien plus loin que son compatriote Paul Claudel la « connaissance de l\u2019Orient».Écrivain spécialisé dans l\u2019ailleurs, journaliste et baroudeur, rédacteur en chef adjoint au magazine Géo, issu lui-même d\u2019une famille de Brest, Jean-Luc Coata- lem, 58 ans, revisite l\u2019œuvre de Victor Segalen et met ses pas dans ceux de cet écrivain qu\u2019il a découvert à la sortie de l\u2019adolescence à Paris, après avoir grandi en Polynésie et à Madagascar.«Compagnon fidèle mais invisible» de Jean-Luc Coatalem, Se- galen a longtemps fait pour lui figure de mentor.Il lui livre avec Mes pas vont ailleurs un hommage vibrant que l\u2019on sent longuement mûri, porté par une langue magnifique.Un exercice à la hauteur de son respect et de sa fascination, carburant à l\u2019ivresse du voyage.Biographie romancée autant que récit d\u2019une passion personnelle, Mes pas vont ailleurs est aussi une tentative, perdue d\u2019avance, de lever le mystère qui entoure cet écrivain insaisissable.Comme Segalen bien avant lui, Coatalem s\u2019était même lancé sur les traces de Gauguin avec Je suis dans les mers du Sud (Grasset, 2001).Pas à pas sur le Finistère breton, où Segalen est mort au bout de son sang, à cheval sur les plateaux chinois ou flottant «dans les touf feurs embuées de Colombo», Coatalem s\u2019adresse tour à tour à lui et fond sa silhou - ette dans celle de l\u2019écrivain bres- tois.Une exploration intérieure et mobile qui cherche à capter une forme de vérité sous la posture de dandy, les doutes et les ambiguïtés.Une ode à cet «ami considérable».Une sorte d\u2019enquête, surtout, menée sur un fil tendu à la poursuite du «rêve obscur que chacun porte en soi».Collaborateur Le Devoir MES PAS VONT AILLEURS ?1/2 Jean-Luc Coatalem Stock Paris, 2017, 288 pages LITTÉRATURE FRANÇAISE Sur les traces de Victor Segalen Jean-Luc Coatalem rend hommage à l\u2019auteur de René Leys, voyageur infatigable et mélancolique WIKICOMMONS Victor Segalen «Compagnon fidèle mais invisible» de Jean-Luc Coatalem, Segalen a longtemps fait pour lui figure de mentor L E D E V O I R , L E S S A M E D I 2 8 E T D I M A N C H E 2 9 O C T O B R E 2 0 1 7 LIVRES F 5 J\u2019 ai l\u2019impression de radoter, mais insistons tout de même: les Français, quand ils parlent de l\u2019Amérique, racontent, assez souvent, absolument n\u2019importe quoi.Ils en perdent leur latin, désapprennent à lire.Éric Neu- hoff, dans son billet du Figaro, transforme ainsi le chien de prairie (Cynomys, famille des sciuridés) de l\u2019incipit du premier roman de Claire Watkins en un vulgaire «chien errant».Ai-je le droit de faire remarquer qu\u2019on a là deux bêtes (trois, en comptant Neuhoff) quand même assez différentes?Dans ce même billet, il est question de «gagner l\u2019Ouest (sic), traverser le désert hostile».Petit problème: ils partent de la banlieue de Los Angeles.Toujours plus à l\u2019ouest\u2026 Neuhoff se serait-il fié au pendule du bon prof Tournesol?Chroniqueur au Figaro et incapable de situer L.A.sur une carte?Dans un récent livre autobiographique de Joyce Maynard, on mentionne, à un moment donné, un groupe d\u2019hommes qui se réunissent pour «boire du whisky [\u2026], faire de la musique, manger du piment et fumer des cigares».Manger du piment?Vous ne voudriez pas plutôt dire du chili, madame la traductrice?Simples fautes d\u2019inattention, peut-être, mais le problème, c\u2019est qu\u2019elles introduisent un doute qui contamine tout le reste.Dans le livre de Maynard, je tombe sur un cormoran qui «[descend] en piqué».Première réaction: un cormoran ne fait pas ça.Par contre, il plonge.Le mot «dive», ici, a-t-il été mal traduit?Le texte originel confondait-il pélican et cormoran?On aimerait bien savoir si c\u2019est l\u2019auteure ou sa traductrice qui se met le doigt dans l\u2019œil.«Regarder le monde était une expérience tellement plus riche avec un compagnon que seule\u2026» poursuit Maynard.C\u2019est vrai.Et nous, on aimerait juste voir la même chose que vous.Regard distant Comparé à ces exemples, le fait que l\u2019éditeur de Michael Winter situe, en quatrième de couverture, l\u2019action de son roman, qui se déroule en 1914, à «Brigus, Newfoundland [sic], un village de pêcheurs et de chasseurs situé sur l\u2019île de Terre- Neuve au Canada», fait presque figure de broutille.Terre-Neuve n\u2019était évidemment pas une province canadienne à l\u2019aube de la Première Guerre mondiale, mais dans les années qui ont suivi la seconde, on peut comprendre que les Français aient été trop occupés pour avoir le temps de s\u2019intéresser aux trois référendums de Joey Smallwood.Au nord-est de tout (Éditions du Sous-sol, traduit de l\u2019anglais par Emmanuelle et Philippe Aronson) est un roman inspiré du séjour terre-neuvien du peintre américain Rockwell Kent (1882-1971).Un livre à la fois solidement documenté et écrit dans une prose d\u2019une sombre fluidité.Il y déploie une riche palette, introspective, attentive à la plus fugace lueur d\u2019un paysage ou de l\u2019âme, bien loin du genre de docilité narrative qu\u2019on aurait tendance à associer à cet exercice de fidélité obligée envers le sujet historique qu\u2019est une fiction biographique.Et non «biographie romancée», car la force du roman de Winter doit sans doute beaucoup à son choix de concentrer toute sa puissance narrative sur un seul épisode, relativement bref, de la vie de cet aventurier impénitent que fut Kent.Ange et bête, perpétuellement déchiré entre ses deux natures : l\u2019artiste new-yorkais affamé de reconnaissance (sinon affamé tout court\u2026) et tourmenté par les démons de la chair d\u2019une part et, de l\u2019autre, l\u2019esthète doublé d\u2019un mystique en quête de l\u2019espace idéal, d\u2019une vision épurée du monde, de vie sauvage, de lointains horizons et d\u2019isolement fécond.En 1914, donc, à l\u2019âge de 32 ans, sous l\u2019impulsion de sa rencontre avec un explorateur de l\u2019Arctique devenu conférencier, un peintre new-yor- kais fatigué de courir après la célébrité, et rêvant d\u2019échapper aux complications d\u2019une vie sentimentale et conjugale houleuse sur les bords, décide de tout plaquer pour aller retaper une maisonnette délabrée dressée face à la mer près d\u2019un village de pêcheurs de quelques centaines d\u2019habitants, sur la côte orientale de Terre-Neuve, et de s\u2019y installer avec femme et enfants.Il aspire à une existence simplifiée, tout entière tournée vers la nature primitive, les communautés traditionnelles et la beauté élémentaire des tableaux profonds et limpides que lui inspirent l\u2019océan, le roc et le froid.Devenir un mari fidèle fait partie de ses nouveaux projets de vie.Sens de la provocation Lorsque la Grande Guerre est déclarée, les petits gars du coin, minuscules pions sur l\u2019échiquier de l\u2019Empire, partent s\u2019enrôler sans poser de questions.Ils n\u2019ont absolument rien à faire pendant l\u2019hiver de toute façon, alors une paye garantie, et puis voir du pays?Clarkwell, lui, ne craint pas d\u2019afficher à la fois son pacifisme et son amour de la grande culture allemande.Son sens de la provocation l\u2019incite même à saluer des prisonniers allemands parqués dans un camp de la colonie anglaise du cri de «Vive le Kaiser!» Les Terre-Neuviens, qui le trouvaient seulement un peu original au début, cette fois ne rigolent plus.À Saint-Jean, on ouvre une enquête.Désigné d\u2019avance comme suspect pour son esprit non conventionnel et sa moralité apparemment douteuse, l\u2019outsider ne s\u2019aide pas en dessinant toute la journée\u2026 Rockwell Kent sera très sérieusement soupçonné d\u2019espionner les navires alliés pour le compte des Boches.L\u2019art du dialogue de Winter est incomparable, les échanges incessants, tour à tour banals et brillants.Livrés sans tirets, ils se fondent dans le mouvement naturel de la narration et donnent souvent l\u2019impression de n\u2019aller nulle part, comme la vie elle-même.«Certains pensent, monsieur Kent, que vous n\u2019êtes peut-être pas complètement derrière l\u2019effort./ L\u2019effort.Je suis l\u2019effort incarné./ Mais la position britannique est juste, n\u2019est-ce pas?/ Les Britanniques, répondis-je, font de bons condiments.Au-delà de ça, je ne vois pas quoi recommander d\u2019autre chez les Anglais.» Expliquant, dans ses remerciements, la manière dont il a documenté certains aspects de son livre, Winter mentionne «la scène où les garçons chassent le lapin»\u2026 Et moi : voilà que ça recommence\u2026 C\u2019est des lièvres américains, Lepus americanus, pas des lapins ! Désolé, c\u2019est plus fort que moi\u2026 Complètement ailleurs LOUIS HAMELIN C H R I S T I A N D E S M E U L E S Àtravers des pages trempées de la puissance silencieuse des montagnes, Paolo Cognetti nous raconte l\u2019histoire de deux amis et d\u2019une montagne.Premier roman accroché à la «beauté inhumaine» des cimes, pour lequel l\u2019écrivain italien a reçu cette année le prestigieux prix Strega \u2014 le Goncourt italien \u2014, Les huit montagnes envoûte et résonne de questions auxquelles seul le lecteur peut répondre.Depuis qu\u2019il a onze ans, Pie- tro, le narrateur, quitte Milan pour passer ses vacances d\u2019été à Grana, un minuscule village accroché aux flancs d\u2019une montagne du Val d\u2019Aoste, dans les Alpes italiennes, où ses parents louent chaque année une petite maison.C\u2019est depuis ce premier séjour fait au milieu des années 1980 qu\u2019il est devenu ami avec Bruno, un garçon de son âge, petit paysan à moitié sauvage qui lui ser t de guide dans ce monde nouveau pour lui.Au fil des ans va ainsi se tisser une amitié discrète, taiseuse et intermittente, qui va durer près de trente ans.Cela même si la relation qu\u2019il entretient avec la montagne semble être à l\u2019opposé de celle qui anime son père, un chimiste solitaire et rigide qui ne semblait vraiment respirer que dans les hauteurs, accumulant les randonnées dont il traçait ensuite le parcours sur une grande car te.Pietro n\u2019aura jamais réussi à concilier les deux visages de son père, un homme dont il va vite se distancer.C\u2019est ainsi qu\u2019à seize ans, en révolte, l\u2019adolescent va tourner le dos à Grana et à la montagne.Il n\u2019y reviendra qu\u2019une quinzaine d\u2019années plus tard, faisant peu à peu sien l\u2019amour qu\u2019éprouvaient ses parents pour la montagne, tandis qu\u2019il vivote comme réalisateur de documentaires entre Turin et l\u2019Himalaya népalais.À la mort de son père, Pietro apprendra qu\u2019il hérite d\u2019un chalet en ruine dans les hauteurs de Grana, à 2000 mètres d\u2019altitude, une propriété dont ni lui ni sa mère ne connaissaient l\u2019existence.À son retour sur les lieux, rien ne semblait avoir changé.Les ruines, les granges, les tas de fumier sont toujours au même endroit.Le village a échappé au développement sauvage qui a frappé d\u2019autres secteurs.Comme si le temps y passait à une autre vitesse que dans la vallée.Son ami Bruno semble lui aussi ne pas avoir bougé, montagnard impossible à déraciner qui va l\u2019aider à transformer en habitation le tas de pierres que son père lui a transmis.Personnage fier et intègre, mais têtu et par fois borné, Bruno n\u2019est peut-être pas aussi solide qu\u2019il le paraît et devra à son tour accepter de se faire aider par son ami pour construire et solidifier ce qui lui tient vraiment à cœur.Mais un vieux dicton paysan viendra tracer la ligne: «On ne fait pas boire un âne qui n\u2019a pas soif.» La vie, la mor t, l\u2019amour et l\u2019amitié, la solitude, le travail et les questions de filiation animent en beauté ce roman initiatique posé au cœur d\u2019une «montagne mourante».Au moyen d\u2019une écriture sobre et sensible, d\u2019où émane un sentiment de profonde humanité qui n\u2019est pas sans rappeler cer tains des premiers titres d\u2019Erri De Luca, Cognetti trace d\u2019une main sûre l\u2019histoire poignante d\u2019une amitié fidèle.Un récit limpide et tout en demi-teinte, zigzaguant entre les cimes et les torrents, les questions et les réponses, et qui s\u2019intéresse par-dessus tout à cette difficile entreprise : trouver sa place dans le vaste monde.Collaborateur Le Devoir LES HUIT MONTAGNES ?Paolo Cognetti Traduit de l\u2019italien par Anita Rochedy Stock Paris, 2017, 306 pages FICTION ITALIENNE L\u2019amitié fidèle en terrain montagneux Paolo Cognetti signe un premier roman initiatique à la beauté universelle M A R I E - H É L È N E R A C I N E Dans son quartier, Fatima est en territoire d\u2019hom mes.La Belgo-Marocaine a grandi à Mo- lenbeek, l\u2019une des 19 communes de Bruxelles, et connaît ses moindres visages: ceux des marchands, des voisins, des pères et des oncles.Chaque après-midi, elle troque son hid- jab pour des habits suggestifs : robes courtes, jeans moulants et camisoles légères.Fatima se faufile ainsi gracieusement dans les ruelles, profitant d\u2019une autonomie aussi passagère que salutaire.À travers elle, l\u2019auteur Faoud Laroui offre une visite guidée de cette communauté qui se situe bien loin des stéréotypes nourris par le présent et ses tensions.Une écriture franche et authentique porte L\u2019insoumise de la porte de Flandre, posant de nouvelles lunettes sur nos perceptions occidentalisées.Se définissant elle-même comme «Belgo-Marocaine post- moderne pratiquant [sa] dé- construction», Fatima désire se venger des hommes qui veulent la posséder en offrant ses services sexuels aux clients du quartier d\u2019Alhambra.On suit également son mari autopro- clamé, Fawzi, qui observe sa fausse promise déambuler dans Bruxelles et découvre avec épouvante que Fatima se «déguise» en aguicheuse occidentale.Sa jalousie explose, et c\u2019est ici que démarre véritablement le récit.Malgré les thèmes explosifs abordés dans le roman, l\u2019auteur maroco-néerlandais loge son lecteur dans un récit se déclinant en trois narrations sans trop de brusquerie.Bien que son histoire nous permette de visiter Molenbeek en évitant certains raccourcis \u2014 notamment ceux alimentés par les derniers attentats en Europe \u2014, Faoud Laroui ne se gêne pas pour exposer sans fioritures les préjugés que nourrit une majorité d\u2019Occidentaux envers ces communautés à forte concentration marocaine.Un peu plus loin dans l\u2019histoire, nous découvrons le personnage d\u2019Eddy, un journaliste belge désireux de voir éclater une «bombe» en Belgique afin d\u2019avoir quelque chose à raconter.La réputation d\u2019Eddy est celle d\u2019un mythomane alcoolique et sa crédibilité journalistique est fortement remise en question.Suivre deux « corbeaux» qui lui semblent louches \u2014 le surnom que trouve Eddy pour décrire ceux portant le hidjab ou le kamis \u2014 devient ainsi un excellent prétexte pour pondre un billet populaire jouant sur la peur des Bruxellois devant la montée de l\u2019islam en Europe.Faoud Laroui démontre bien que le regard que posent cer tains Belges sur les Marocains en est un rempli d\u2019incompréhension.L\u2019écrivain dresse un portrait de ces réalités qui se chevauchent à travers d\u2019honnêtes narrations et se sert de l\u2019humour avec parcimonie: le rire est bel et bien là, mais il est souvent jaune.Malgré la rapidité avec laquelle l\u2019auteur boucle son roman, la complexité de son intrigue n\u2019en est pas pour autant amenuisée.Elle rappelle surtout la nécessité de conserver un esprit critique devant tous les discours ambiants, ceux des politiciens comme ceux des réseaux sociaux, de la rumeur populaire ou des bulletins de nouvelles, qu\u2019ils soient formulés de ce côté-ci de l\u2019océan ou de l\u2019autre.Collaboratrice Le Devoir L\u2019INSOUMISE DE LA PORTE DE FLANDRE ?Faoud Laroui Julliard Paris, 2017, 144 pages FICTION BELGE Fatima, femme libre de Molenbeek contre les préjugés Faoud Laroui expose ces incompréhensions qui alimentent la peur de l\u2019autre NICOLAS MAETERLINCK AGENCE FRANCE-PRESSE Jour de marché à Molenbeek.Faoud Laroui ne se gêne pas pour exposer sans fioritures les préjugés que nourrit une majorité d\u2019Occidentaux envers ces communautés à forte concentration marocaine.RÉCIT MOBILE HOME ?Marion Vernoux Paris, Éditions de l\u2019Olivier, 2017, 255 pages Récemment orpheline et séparée du cinéaste Jacques Audiard (Le prophète), la réalisatrice Marion Vernoux (Les beaux jours) rumine sa modeste réussite et appréhende ses cinquante ans.Pour «sauver les meubles», elle relate sa vie à travers des objets du quotidien.Semblable à ses oisives héroïnes larguées, elle se livre sur le ton de la confidence avec ce fin sens de l\u2019observation qu\u2019on lui connaît.Traumatismes de l\u2019enfance, déceptions amoureuses, cuites entre amis, train-train familial, elle partage tout, ou presque, avec une franchise désarmante, voire cassante, une large dose d\u2019autodérision et un chouïa d\u2019apitoiement.«J\u2019ai décommandé ma séance d\u2019analyse pour être à l\u2019heure devant l\u2019école, tout un symbole, sachant que j\u2019engraisse la société freudienne depuis vingt-trois ans pour me remettre d\u2019un de ces retours de colonie où ma mère a oublié de venir me chercher.» D\u2019emblée, on lit ses réflexions avec le même plaisir qu\u2019on écoute une bonne copine ressassant ses vieilles histoires.Manon Dumais AUTOFICTION FRANÇAISE VOUS CONNAISSEZ PEUT-ÊTRE ?1/2 Joann Sfar Albin Michel Paris, 2017, 272 pages Que reste-t-il de nos amours à l\u2019ère des réseaux sociaux et du règne de l\u2019image ?Joann Sfar, bédéiste, illustrateur, réalisateur et écrivain, nous met en garde contre le piège à cons des amours virtuelles en nous proposant le récit d\u2019une relation qui « a commencé avec une photo sur Facebook et s\u2019est terminée au commissariat de police ».L\u2019affaire dure six mois et le fait passer par toute la gamme des émotions, et il jure que « tout [y] est vrai, sinon ce n\u2019est pas drôle ».Banale histoire, Vous connaissez peut-être est truffée de digressions : commentaires sur la création, histoires de cul, aléas du quotidien, amas de mots qui préservent le narrateur de la folie.«L\u2019apocalypse, si j\u2019en crois la Bible, c\u2019est le moment où les mots ne disent plus le monde.» Hélas, ces ruptures incessantes égarent.Les émotions, elles, se noient dans l\u2019ironie malgré une écriture rythmée.Sfar donne à rire, livre même quelques joyaux, mais il peine, même s\u2019il en est capable, à nous secouer, à nous faire rêver.Yannick Marcoux L E D E V O I R , L E S S A M E D I 2 8 E T D I M A N C H E 2 9 O C T O B R E 2 0 1 7 ESSAI F 6 L I V R E S J e n\u2019ai jamais été un fanatique de l\u2019écologie, mais j\u2019ai toujours eu une sensibilité écologique.Il me semble que cela va de soi.Respecter et protéger l\u2019environnement naturel, si généreux et si vital pour les humains, relève, à mes yeux, de la raison, voire de la simple décence.L\u2019inconscience environnementale satisfaite a quelque chose d\u2019immoral.Aussi, même si elles ne sont que potentielles, les menaces qui pèsent sur la nature exigent qu\u2019on s\u2019y attaque.Dans une telle af faire de vie ou de mort, le principe de précaution s\u2019impose.C\u2019est le cas, évidemment, dans le dossier du réchauffement climatique.Ne rien faire, en espérant que ça se passera bien, au risque de tout voir péter à long terme, serait une bêtise sans nom.Dans le doute, la précaution est la voie à suivre.Le pari environnemental raisonné, comme le note David Suzuki dans son récent Halte à la surchauf fe ! (avec Ian Ha- nington, Boréal, 2017), ne peut être perdant.Même si on découvrait, dans quelques dizaines d\u2019années, que le réchauffement climatique n\u2019est pas le monstre appréhendé, le fait d\u2019avoir agi pour le contrer nous laisserait néanmoins avec des retombées positives.«On se retrouverait avec des sources d\u2019énergie plus vertes, moins de pollution, une économie sans doute plus for te et des combustibles fossiles de grande valeur en réserve pour le jour où l\u2019on aura appris à les utiliser de façon judicieuse, en évitant de les gaspiller », conclut-il.Le journaliste scientifique Jean-Pierre Rogel, retraité de l\u2019émission Découver te à Radio-Canada, suit la même logique dans La crise des abeilles (Multi- mondes, 2017), un très solide essai consacré aux menaces qui pèsent sur ces insectes essentiels à l \u2019alimentation humaine.Sans abeilles pollinisatrices, nous serions privés non seulement de miel, mais aussi d\u2019amandes, de bleuets et de café, pour ne prendre que quelques exemples.Or, depuis une dizaine d\u2019années, ces charmants insectes, dotés d\u2019impressionnantes aptitudes de mémoire, d\u2019apprentissage et de communication malgré un cerveau minuscule de moins d\u2019un millimètre cube, meurent en masse.Apocalypse des abeilles?Certains observateurs ont même prophétisé une « bee-pocalypse », un monde sans abeilles.Rogel ne partage pas cet alarmisme, mais il ne cache pas son inquiétude quant à la situation des butineuses.« La réalité est que l\u2019apocalypse des abeilles n\u2019aura pas lieu », écrit-il, malgré la mortalité préoccupante qui les frappe.Cet apparent paradoxe s\u2019explique.Pour compenser les pertes importantes d\u2019abeilles, les apiculteurs travaillent d\u2019arrache-pied à créer de nouvelles colonies.C\u2019est d\u2019ailleurs ce qui fait dire au journaliste scientifique Jean-François Cliche dans le numéro de septembre de Québec Science que l\u2019idée de la disparition des abeilles est un mythe et qu\u2019il y a, aujourd\u2019hui, au Québec, plus d\u2019abeilles qu\u2019en 2005.Cliche admet tout de même que « ce nombre de colonies ne dévoile rien sur leur santé, laquelle est bel et bien menacée ».D\u2019où viennent ces menaces ?De multiples facteurs sont en cause.Dans La crise des abeilles, Rogel mentionne les déménagements incessants des r uchers par transpor t par route \u2014 les ouvrières de la pollinisation sont en effet très sollicitées \u2014, qui affectent le système immunitaire des abeilles, et la présence de parasites (l\u2019acarien Varroa et le champignon Nosema), qui déciment les ruches.La thèse principale du livre met toutefois en cause l\u2019usage massif d\u2019une classe d\u2019insecticides chimiques, les néonicotinoïdes, dans les grandes cultures de maïs, de soja et de colza.Ces insecticides perturbent les fonctions d\u2019olfaction et d\u2019orientation des abeilles et les mènent à la mort, comme cela a été démontré en Ontario en 2012.Le productivisme dénoncé Jean-François Cliche émet des doutes sur cette thèse, mais l\u2019enquête de Rogel, qui s\u2019appuie sur des entrevues de terrain avec des apiculteurs, sur le point de vue de biologistes chevronnés et sur des résultats d\u2019études, n\u2019en reste pas moins convaincante.Rogel, au passage, en profite pour faire le procès de l\u2019agriculture pro- ductiviste intensive et celui de Santé Canada, « en symbiose » avec l\u2019industrie des pesticides, qui pratique un lobbying très persuasif.Il salue néanmoins les décisions récentes, prises dans de nombreux pays, notamment au Canada, annonçant la disparition progressive de ces insecticides, sauf aux États-Unis de Donald Trump, évidemment et malheureusement.Plaidoyer pour une agriculture plus biologique, magnifique hommage rendu aux abeilles, ces « sentinelles de l\u2019environnement » dont le sort « est lié au nôtre », et à leurs alliés apiculteurs, le bel essai, toujours instructif et parfois lyrique, de Jean-Pierre Rogel est une invitation à sauver la beauté du monde, qui nous fait vivre.Les abeilles en sentinelle LOUIS CORNELLIER M I C H E L L A P I E R R E L a crise financière américaine de 2008, l\u2019extrémisme des républicains dans leur opposition au président Obama de 2009 à 2017, la victoire du républicain Donald Trump à l\u2019élection présidentielle, tout cela inspire Noam Chomsky.Il écrit : « Les riches et puissants ne veulent pas d\u2019un système capitaliste.Ils veulent pouvoir diriger l\u2019\u201cÉtat-providence\u201d dès qu\u2019ils sont en dif ficulté et être renfloués par le contribuable.» Quel humour d\u2019une rare finesse ! À 88 ans, l\u2019infatigable essayiste américain lance ce trait dans Requiem pour le rêve américain, qu\u2019il complète par un autre livre, ses entretiens avec l\u2019économiste et politologue C.J.Polychroniou : L\u2019optimisme contre le désespoir.Dans le premier ouvrage, il fait sur l\u2019idéal américain le pénible constat suivant : « Le sentiment général est que rien ne reviendra : c\u2019est fini.» Il renchérit : « La mobilité sociale est en fait moins grande ici qu\u2019elle ne l\u2019est en Europe », malgré le futile espoir que Trump a pu susciter.Chez celui-ci, héritier d\u2019un père déjà opulent, l\u2019absence d\u2019une ligne de pensée définie, l\u2019abondance d\u2019humeurs fugitives du moment montrent à quel point, aux yeux de Chomsky, la hantise du retour à l\u2019Amérique prospère est onirique.Le penseur socialiste libertaire rappelle qu\u2019à la dif férence des superriches, « petite fraction de 1 % » de la population, la majorité a vu son revenu réel « plus ou moins stagner pendant plus de trente ans » .Il juge la classe moyenne « violemment agressée » par les puissants.Domination sourde Aux États-Unis, la ploutocratie aurait définitivement remplacé la démocratie à cause de l\u2019ef farante « concentration de la richesse et du pouvoir ».Certes, les élections libres et la diversité des partis politiques existent toujours et on ne muselle pas les médias, mais une sourde domination existe.Voilà ce que Chomsky décrit depuis tant d\u2019années.Les agissements de Trump et du Parti républicain, qui ne conteste pas le président, le confirment de façon colorée, sinon burlesque.Chomsky avoue qu\u2019il n\u2019avait «pas anticipé la puissance de la réaction » du pouvoir économique et politique aux « ef fets civilisateurs » du mouvement progressiste des années 1960.Il se rend compte aujourd\u2019hui que, dès la décennie suivante, le monde des affaires a repensé l\u2019économie pour déjouer l\u2019élan des promoteurs de l\u2019égalité sociale en augmentant le rôle des banques, des sociétés d\u2019investissement, des compagnies d\u2019assurances.Par la financiarisation de l\u2019économie, la société américaine et même occidentale devenait de moins en moins axée sur la production en délocalisant celle-ci vers des pays où la main-d\u2019œuvre est moins chère.Ainsi, l\u2019appauvrissement de nos classes laborieuses allait de pair avec leur désyndicalisation et leur dépolitisation, si bien que le renflouement gouvernemental des sociétés financières par les contribuables, comme lors de la crise de 2008, ne souffrait pas d\u2019une riposte généralisée.Malgré la faiblesse de la gauche qu\u2019il déplore, Chomsky salue, dans L\u2019optimisme contre le désespoir, le succès du sénateur socialiste Bernie Sanders, adversaire redoutable, aux primaires démocrates, de la gagnante Hillary Clinton qui, à l\u2019élection présidentielle de 2016, rivalisera, de manière infructueuse, avec Trump.Il souligne : «La \u201crévolution politique\u201d de Sanders fut un phénomène remarquable qui m\u2019a tout autant étonné qu\u2019enchanté.» Ce dernier goûterait plus que personne l\u2019humour ravageur de Chomsky lorsqu\u2019il résume la droite américaine : « Socialisme pour les riches, capitalisme pour les pauvres.» Des milliards en aumône gouvernementale pour consoler Wall Street de ses revers, des miettes de fonds publics pour le peuple.Collaborateur Le Devoir REQUIEM POUR LE RÊVE AMÉRICAIN LES DIX PRINCIPES DE CONCENTRATION DE LA RICHESSE ET DU POUVOIR ?1/2 Noam Chomsky Traduit de l\u2019américain par Dennis Collins Climats Paris, 2017, 144 pages L\u2019OPTIMISME CONTRE LE DÉSESPOIR ?1/2 Noam Chomsky Entretiens avec C.J.Polychroniou Traduit de l\u2019américain par Jean Calvé Lux Montréal, 2017, 304 pages L\u2019humour corrosif de Noam Chomsky L\u2019essayiste pourfend le socialisme des riches qui renforce le capitalisme des pauvres M A R I E F R A D E T T E C arapo à bandes, poisson- éléphant, gymnarque, ap- téronote, torpille, ce sont là quelques-unes des espèces qui font la une du nouveau documentaire Les poissons électriques (La Pastèque).Tout comme l\u2019anguille électrique \u2014 sans doute la plus populaire de ses congénères \u2014, ces étonnants poissons se déplacent, chassent, se défendent, repèrent des proies ou détectent le danger grâce à leur capacité à percevoir et à utiliser les charges électriques du milieu ambiant.Si cer tains sont du type passif, notamment le dauphin de Guyane qui, sans produire de l\u2019électricité, est muni de détecteurs lui permettant de trouver sa nourriture, d\u2019autres sont plutôt du type actif, comme le pois- son-chat du Nil qui neutralise ses proies en « générant de fortes charges pouvant atteindre une puissance de 350 volts », peut-on lire dans l\u2019ouvrage.Nous sommes loin du sempiternel documentaire sur les animaux de la savane ou les oiseaux d\u2019Amérique.Et c\u2019est ce qui fait la particularité de l\u2019ouvrage écrit par le biologiste et neurologue Érik Har- vey-Girard.Le caractère inusité du sujet, la découver te d\u2019un monde, voilà qui nous sor t de l\u2019ordinaire et contribue à stimuler nos neurones trop souvent endormis par la répétition.Le scientifique vulgarise de façon éclairante et sans fla-fla ce monde sous-marin, présente avec simplicité et concision la complexité de ces petites bêtes robustes qui fonctionnent de façon électrique afin d\u2019améliorer leurs chances de survies.Rigueur et simplicité À l\u2019instar de cette faune marine qui utilise les forces électriques pour survivre, l\u2019humain en fait tout autant notamment en médecine, où l\u2019électricité permet de prolonger la vie des patients.Nous n\u2019avons rien inventé, seulement transformé, créé, imité, observé beaucoup et reproduit à notre façon.D\u2019ailleurs, l\u2019ouvrage est enrichi de deux pages d\u2019histoire dans lesquelles le chercheur relate la présence de ces poissons dans la vie de l\u2019Homme depuis l\u2019Égypte ancienne jusqu\u2019au XIXe siècle, moment où ils ont commencé à faire l\u2019objet d\u2019études scientifiques véritables.Avant cette période, la fascination \u2014 et le manque de connaissances \u2014 des gens pour ces bestioles mystérieuses a fait naître maintes croyances farfelues accordant par exemple à la torpille des pouvoirs magiques.Au XVIIIe siècle, on retrouve notamment des spécimens empaillés sur les tablettes de cabinets de curiosités, leurs ovaires et œufs en bocaux.La clarté et la simplicité du texte de Harvey-Girard s\u2019accompagnent d\u2019un graphisme tout aussi épuré laissant ainsi la place à l\u2019essentiel.Sur fond blanc, l\u2019information est livrée en quelques phrases courtes, une carte permettant de situer l\u2019espèce sur le globe et quelques encadrés, le tout jouant sur trois couleurs franches.Les lignes pures et claires de l\u2019illustrateur Stéphane Poirier contribuent à faciliter la lecture et à mener l\u2019œil directement vers l\u2019objet d\u2019étude.Puis, arrêt sur image, une double page sépare la présentation de chaque espèce, laissant à la fois à Poirier le loisir d\u2019illustrer la bestiole dans un décor marin tout en invitant le lecteur à s\u2019arrêter et à obser ver la bête de plus près.Collaboratrice Le Devoir LES POISSONS ÉLECTRIQUES ?Érik Harvey-Girard et Stéphane Poirier La Pastèque Montréal, 2017, 72 pages JEUNESSE Quand le courant passe ! Les poissons électriques part à la rencontre d\u2019une faune marine peu commune LA PASTÈQUE L\u2019aptéronote, ou « poisson-couteau », émet à haute fréquence grâce à un organe électrique situé dans sa queue.Quand les colonies de butineuses sont décimées, les humains ont raison de s\u2019inquiéter ANJA NIEDRINGHAUS ASSOCIATED PRESS Noam Chomsky en 2013 "]
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