Le devoir, 18 novembre 2017, Cahier F
[" Parce que s\u2019il ne faut pas philosopher, encore faut-il philosopher pour le démontrer.FÉDÉRATION DES ENSEIGNANTES ET ENSEIGNANTS DE CEGEP (CSQ) 50 ans de philosophie au collégial fec.lacsq.org (Aristote) CAHIER PROMOTIONNEL F Enseigner et briser le plafond de verre F 2 Un espace pour être lues et entendues, un espace pour exister F 3 Les50 ans de l\u2019enseignement public de laphiloso phie dans les cégeps LES SAMEDI 18 ET DIMANCHE 19 NOVEMBRE 2017 M A R T I N G O D O N Président du Comité des enseignantes et enseignants en philosophie, et professeur de philosophie au cégep du Vieux Montréal O n ne s\u2019étonnera jamais assez de l\u2019influence des images sur notre pensée.Elles s\u2019incrustent dans notre mémoire au point de rendre parfois la réalité opaque.Par exemple, un homme barbu, pantalons bruns en velours côtelé, des bas blancs dans ses sandales, fumant une Gitanes en buvant son café.Vous aurez reconnu le professeur de philosophie.Il est devenu une sorte d\u2019archétype dans l\u2019imaginaire québécois.Pourtant, il faudrait se donner bien du mal pour trouver des personnes qui correspondent à cette caricature dans les départements de philosophie des collèges du Québec.Hélas, les préjugés sont tenaces.L\u2019occasion du 50e anniversaire des cégeps nous a semblé être un moment favorable afin de les faire mentir.Beaucoup de chemin a été parcouru depuis l\u2019automne 1967.En témoigne notamment le livre dirigé par Pierre Després paru en 2015 aux Presses de l\u2019Université Laval : L\u2019enseignement de la philosophie au cégep.Histoire et débats, dans lequel on peut constater tout le travail qui a été accompli.Célébrant 50 ans d\u2019enseignement public de la philosophie, nous souhaitons lever le voile en partie sur ce qu\u2019est aujourd\u2019hui un professeur de philosophie, sur ce qui le préoccupe, ce qui le motive, ce dont il rêve.Mais aussi sur ce que les étudiants peuvent percevoir de notre travail.Prenant le contre-pied de l\u2019image caricaturale, les témoignages et les réflexions qui suivent rendent plus manifeste le bien- fondé des cours de philosophie dans les cégeps.Trop longtemps réservé aux hommes, l\u2019enseignement de la philosophie n\u2019est plus le privilège d\u2019un boys\u2019 club.S\u2019il reste des luttes à mener, des questions à poser, des obstacles à franchir, des limites à dépasser, des attitudes à changer, les femmes occupent désormais une place importante dans les départements de philosophie des cégeps du Québec.Leur parole est prépondérante dans les pages qui suivent.Les cégeps jouent un rôle essentiel dans la vie culturelle des différentes régions du Québec.Le travail des professeurs de philosophie y contribue à divers titres.En faisant une large place à des professeurs provenant de cégeps de région, ce cahier rend hommage à leur engagement.Depuis la création des cégeps, certains consensus se sont établis quant à l\u2019apport des cours de philosophie.Cela dit, on entend encore ici ou là des voix discordantes.Revenons sur quelques-unes des raisons qui justifient la présence des cours de philosophie au cœur de la formation générale.Les Québécois s\u2019accordent généralement pour reconnaître leur contribution à la formation de l\u2019esprit critique.Ils favorisent le développement de la personne, participent à la formation Nécessaire philosophie! VOIR PAGE F 2 : PHILOSOPHIE I S T O C K P H I L O S O P H I E L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 8 E T D I M A N C H E 1 9 N O V E M B R E 2 0 1 7 F 2 M A R I A N N E D I C R O C E Professeure de philosophie au cégep de Saint-Jérôme et doctorante en science politique à l\u2019Université d\u2019Ottawa Dans le cadre du deuxième cours obligatoire de philosophie au cégep, je consacre quelques séances à la philosophe Hannah Arendt.Il y a de cela quelques années, une étudiante leva la main puis s\u2019exclama : « Ma question n\u2019a pas vraiment rapport avec l a m a t i è r e , m a i s \u2026 pourquoi est-ce la première fois qu\u2019on nous enseigne la pensée d\u2019une femme?On dirait qu\u2019on ne les connaît pas, les femmes philosophes.Est-ce que c\u2019est parce qu\u2019il n\u2019y en a pas?» S\u2019en est suivie une discussion très intéressante avec la classe.Plusieurs étudiantes se sont montrées vivement choquées et déçues de la place quasi inexistante que la philosophie leur réservait.Comme on le sait, jusqu\u2019au XXe siècle (et même encore au- jourd\u2019hui), la philosophie a surtout été une affaire d\u2019hommes blancs.Les grandes questions philosophiques, celles qu\u2019on considère comme étant universelles et fondamentales, ont été formulées et réfléchies par une minorité de personnes non représentatives de l\u2019humanité dans son ensemble.Sans surprise, plusieurs questions historiquement associées aux femmes (par exemple : la maternité, la natalité ou le care) ont été reléguées en marge de la réflexion philosophique.Ce sont pourtant des réalités incontournables de l\u2019existence humaine et le fait que ces questions demeurent peu abordées par la philosophie illustre bien le type d\u2019exclusions à l\u2019œuvre dans la tradition philosophique.À l\u2019heure actuelle, il n\u2019y a en moyenne que 20 % à 30 % de femmes au sein du corps professoral des départements de philosophie universitaires un peu partout dans le monde.Le Québec ne fait pas exception à la règle avec 25 % de femmes à l\u2019université et 28 % au cégep.La sous-représentation des femmes est encore plus marquée du côté des publications philosophiques.En 2008, la philosophe américaine Sally Haslanger montrait que, parmi les ar ticles publiés dans les sept revues de philosophie les plus prestigieuses (de 2002 à 2007), seulement 12 % étaient écrits par des femmes.Les publications philosophiques québécoises ne font guère mieux.De 2002 à 2013, on ne compte que 14 % de femmes parmi l\u2019ensemble des auteurs de la revue Philosophiques.Du côté des ouvrages pédagogiques destinés à l\u2019enseignement de la philosophie au collégial, on remarque que les femmes représentent environ 20 % des auteurs.On notera également que ces ouvrages ne font pour la plupart aucune place aux femmes philosophes ou aux enjeux féministes.Le Devoir de philo, publié dans les pages de ce journal, suit lui aussi la tendance : des 188 textes parus depuis février 2006, 14 % ont été écrits par une femme et 7 % portent sur la pensée d\u2019une femme.Si la question de la place des femmes en philosophie est de plus en plus discutée dans le milieu universitaire, il en va autrement dans le milieu collégial.Alors qu\u2019on souligne cette année le 50e anniversaire de la création des cégeps, il apparaît essentiel de s\u2019intéresser sérieusement à cette question.Il en va de la pertinence et de la vitalité de l\u2019enseignement de la philosophie au collégial.Sachant que le premier contact avec la philosophie a un impact déterminant sur la perception que les étudiants ont de la discipline et sur leur intérêt à s\u2019engager dans un travail de réflexion, il est d\u2019autant plus important de diversifier le corpus étudié dans les cours de philosophie au cé- gep.Enseigner la pensée de femmes philosophes permet aux étudiantes de s\u2019identifier davantage à la philosophie.Le fait de présenter des modèles philosophiques féminins aux étudiantes, mais aussi aux étudiants, contribue à décons- truire certains stéréotypes sociaux qui associent d\u2019abord les femmes à des activités liées au care plutôt qu\u2019à la vie intellectuelle.Bien entendu, il ne s\u2019agit pas ici de balayer les auteurs classiques sous le tapis, mais de renouveler la tradition philosophique en mettant ces auteurs en dialogue avec des auteurs « marginalisés » par le canon philosophique.Il serait difficile de prétendre que les cours de philosophie au cégep permettent de développer un regard informé et critique sur le monde tout en excluant la pensée des femmes, mais aussi celle des personnes racisées ou des philosophes non occidentaux.C o n s i d é r o n s l e c a s d u deuxième cours obligatoire de philosophie au cégep, dont l\u2019objectif central est de discuter des conceptions philosophiques de l\u2019être humain : ne paraît-il pas aberrant de ne présenter que le point de vue de philosophes mascul ins qui , parlant de l\u2019Homme avec un grand H, ne font, bien entendu, référence qu\u2019aux hommes (blancs)?Par ailleurs, comment peut-on réfléchir adéquatement à des enjeux éthiques et politiques actuels (comme nous le demande le troisième cours obligatoire de philosophie) sans l\u2019apport de théories féministes ou post- coloniales?L\u2019actualité des derniers mois nous montre la nécessité de cette diversité de points de vue pour aborder des questions telles que l\u2019arrivée de réfugiés, le racisme systémique, les dénonciat ions d\u2019agressions sexuelles, la place des femmes en politique, etc.Une plus grande diversité des auteurs étudiés et des questions abordées est essentielle pour que les cours de philosophie au collégial continuent d\u2019être signifiants pour les étudiants et les étudiantes.C\u2019est pourquoi un sérieux travail attend les professeurs : soit commencer à lire des femmes, à les considérer comme des interlocutrices à part entière et à leur faire une vraie place dans leurs cours plutôt que de les réduire au statut de « compagnes de » ou de « maîtresses de » (comme c\u2019est trop souvent le cas pour Simone de Beauvoir ou Hannah Arendt).La tâche peut paraître dif ficile pour certains, mais sachons qu\u2019il existe différentes ressources à cet effet, dont plusieurs sont réper to- riées sur le site Internet du Comité équité de la Société de philosophie du Québec.En ce 50e anniversaire de l\u2019enseignement de la philosophie au cégep, voilà certainement l\u2019occasion pour la communauté philosophique collégiale de participer activement au renouvellement de la tradition philosophique en diversifiant ses pratiques d\u2019enseignement.Cela constituerait une contribution impor tante en vue de briser le plafond de verre qui existe en philosophie, mais aussi dans la société en général.FEMMES EN PHILOSOPHIE Enseigner et briser le plafond de verre Visitez le cmontmorency.qc.ca pour tous les détails! M O N T M O M O R E N C Y L E C O L L È G E À L\u2019ÉCOUTE DU MARCHÉ DE L\u2019EMPLOI! Techniques d\u2019éducation spécialisée et Techniques d\u2019intégration multimédia Admission pour l\u2019automne 2018 2 nouveaux programmes : D R H C 1 1 - 2 0 1 7 ARCHIVES LE DEVOIR Les femmes philosophes ont souvent été réduites à leur statut de « compagnes de » ou de « maîtresse de », comme c\u2019est le cas pour Hannah Arendt (en photo) et Simone de Beauvoir.du citoyen.Sans oublier leur apport essentiel à la mise en place d\u2019une culture commune.Toute formation collégiale vise à permettre aux étudiants de développer une pensée rigoureuse qui est préalable à l\u2019intégration du marché du travail et aux études universitaires.Par la conceptualisation, l\u2019argumentation, la remise en question, les cours de philosophie participent d\u2019une façon bien spécifique à cette œuvre commune.Maîtrisant davantage sa propre pensée grâce à ses cours de philosophie, l\u2019étudiant peut mieux maîtriser sa propre destinée.Au terme de ses trois cours de philosophie, il est en mesure de saisir le caractère multidimensionnel de notre monde.Par ailleurs, l\u2019examen d\u2019idées provenant de courants diversifiés, parfois même opposés, favorise l\u2019ou- ver ture d\u2019esprit et nourrit l\u2019exercice du dialogue.Les préjugés, les discours haineux et les idéo logies s imp l i s t e s d e v i e n n e n t alors moins séduisants.À divers égards, nos cours permettent aux étudiants de prendre conscience des enjeux technologiques, scientifiques, politiques, sociaux, économiques, etc.de notre monde.La réflexion sur les déterminismes qui influencent les choix d\u2019un individu ouvre la possibilité d\u2019une plus grande liber té de pensée et d\u2019action.Offrant des outils intellectuels qui permettent de dépasser une passivité aliénante, les cours de philosophie ouvrent la possibilité à des processus de résistance contre l\u2019instrumentalisation des personnes.Réactualisant la célèbre formule « Connais- toi toi-même ! », le cégépien peut ensuite chercher en l\u2019autre ce qu\u2019il a trouvé en lui.De là, il envisage son engagement dans une société qui abandonne cer tains types d\u2019 injustices à l \u2019ef for t d\u2019 individus bienveillants.Les cours de philosophie of frent également un point d\u2019ancrage par rappor t au relativisme contemporain et à l\u2019éclatement des valeurs.Dans nos cours, les étudiants envisagent de façon critique diverses réactions devant la di- versi té des possibles, les grandes mouvances sociales.On laisserait le champ libre aux démagogues, aux faits alternatifs et aux fake news, aux faiseurs d\u2019opinions, aux publicitaires et à d\u2019invraisemblables misanthropes si on privait la jeunesse québécoise d\u2019un accès privilégié à la philosophie.En cette ère de la communication instantanée, favoriser la prise de conscience et la réf lexion n \u2019 e s t p a s u n l u x e .A u - j o u r d \u2019 h u i c o m m e i l y a 50 ans, les cours de philosophie sont une nécessité.SUITE DE LA PAGE F 1 PHILOSOPHIE Marianne Di Croce liberté ART & POLITIQUE | NO 318 | DÉCEMBRE 2017 | 12 $ Encombrement médiatique Maxime Ouellet, Rabea N\u2019Déhé Marie José Mondzain\u2026 Parce que trop de médias qui étourdissent, c\u2019est comme pas assez de\u2026 LIBERTÉ En vente dès le 21 novembre BIENTÔT UN NOUVEAU SITE WEB! Martin Godon P H I L O S O P H I E L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 8 E T D I M A N C H E 1 9 N O V E M B R E 2 0 1 7 F 3 Ce cahier promotionnel a été produit par l\u2019équipe iD Média du Devoir, en collaboration avec Isabelle Bouchard et Martin Godon, et grâce au soutien des annonceurs qui y figurent.Pour toute information sur le contenu, vous pouvez contacter Aude Marie Marcoux, directrice des publications spéciales, à amarcoux@ledevoir.com.Pour vos projets de cahier ou toute autre information au sujet de la publicité, contacter iDmedia@ledevoir.com.N A T A C H A G I R O U X PhD., professeure de philosophie au cégep de Trois-Rivières C inquante ans de philosophie enseignée dans nos cégeps ! Cinquante ans, princi- pa lement par l \u2019entremise d\u2019étude de textes de philosophes, de tentatives afin d\u2019amener les étudiants vers d\u2019autres horizons, toujours un peu plus loin.Comprendre les géants de la pensée, ceux qui nous ont précédés, aide à nous comprendre nous-mêmes, en tant qu\u2019être humain d \u2019au- jourd\u2019hui.L\u2019être humain ne pousse pas comme un champignon : il est issu, teinté de tout ce qui le précède.Et donc peu impor te le professeur qui puise dans ces textes, anciens comme modernes, il faut permettre aux étudiants, entre autres choses, de se connaître, de développer un esprit critique et de s\u2019ouvrir au monde.Mais qu\u2019en est-il des femmes philosophes ?Comment les faire connaître ?Comment les faire émerger du silence auquel elles ont été réduites depuis si longtemps?Au tout début de ma carrière comme professeure de philosophie, combien de fois m\u2019a-t- on posé cette question : «N\u2019y a- t-il que des hommes en philosophie ?» Cette question, on me la pose de moins en moins.Est-ce parce que je l\u2019anticipe et y réponds tout de go?Ou bien, comme j\u2019ose le croire, parce que de plus en plus un espace leur est consacré ?D\u2019ailleurs, un travail important se fait, depuis quelques années, afin de faire connaître les femmes philosophes.Par exemple, dans mon cé- gep, des babi l lards femmes-philosophes permettent aux étu- d i a n t s d \u2019 e n t r e r e n contact avec Hypatie, la plus grande figure de femmes philosophes de l\u2019Antiquité ; Lasthénia, platonicienne ; Théo- dora, néoplatonicienne, Théano, pythagori - cienne, Thémisto, épicurienne, Émilie du Châtelet, Olympes de Gouges, Weil, Arendt, Beauvoir\u2026 Et plus récemment Élisabeth Badinter, Julia Annas, Aude Lancelin, Anne Dufourmantelle, Laure Adler, Michela Marzano, Éliette Abécassis\u2026 Pour n\u2019en nommer que quelques-unes\u2026 C\u2019est ainsi que des babillards de femmes philosophes sont présentés régulièrement par le Département de philosophie.Les étudiants peuvent faire des liens, à par tir d\u2019entrevues et d\u2019extraits de leur publication qui sont complémentaires à l\u2019un ou l\u2019autre des cours de philosophie.Cela leur permet également d e r e n c o n t r e r d e s thèmes principalement traités par des femmes philosophes, comme l\u2019étude des genres (Judith Butler, Susan Mol- ler Okin), l\u2019éthique du care (Carol Gilligan, Joan Tronto) ou d\u2019aborder, sous un angle dif férent, certaines thématiques comme les capabi- lités chez Martha C.Nussbaum ou la métaphysique de Claudine Tiercelin.Depuis les tout débuts de notre semaine de la philosophie, une place est réser vée à la femme philosophe, soit par la présentation d\u2019un documentaire ou d\u2019un film relatant la vie d\u2019une philosophe, soit par un concours où les étudiants sont invités à réfléchir sur l\u2019une ou l\u2019autre de la centaine de leurs citations affichées en nos murs.Voilà donc quelques moyens de redonner une visibilité aux femmes philosophes.Idéalement au sein des cours.Bien sûr, parler d\u2019un ou d\u2019une philosophe, c\u2019est certes omettre de parler de l\u2019autre.Toutefois, je suis persuadée que tout se joue dans la considération accordée à la femme en philosophie.On donne l\u2019espace à ce qu\u2019on juge important, à ce qui nous touche, nous blesse, nous choque.Or, « sacrificielles, les femmes le sont encore, en dépit de leur émancipation cer taine.» Les femmes philosophes n\u2019ont plus à l\u2019être.Un espace pour être lues et entendues, un espace pour exister MEDEF FLICKR Michela Marzano Au tout début de ma carrière comme professeure de philosophie, combien de fois m\u2019a-t-on posé cette question : \u201cN\u2019y a-t-il que des hommes en philosophie ?\u201d Cette question, on me la pose de moins en moins.Est-ce parce que je l\u2019anticipe et y réponds tout de go ?Ou bien, comme j\u2019ose le croire, parce que de plus en plus un espace leur est consacré ?« » Natacha Giroux N O É M I E V E R H O E F Professeure de philosophie au cégep de Victoriaville « Q uand on est jeune il ne faut pas tarder à philosopher, et quand on est vieux il ne faut pas se lasser de philosopher.Car jamais il n\u2019est trop tôt ou trop tard pour travailler à la santé de l\u2019âme.» (Épicure, Lettre à Ménécée) Contrairement à ce que veut la croyance populaire, l\u2019adolescence est un moment privilégié pour sauter à pieds joints dans les questions les plus fondamentales de la philosophie.Certes, une poignée d\u2019élèves arrivent au premier cours armés des préjugés traditionnels à l\u2019endroit des cours de philo \u2014 c\u2019est plate, c\u2019est inutile, c\u2019est trop dif ficile, etc.\u2014 mais i l s s o n t d r ô l e m e n t m o i n s n o m b r e u x qu\u2019avant et sont les plus faciles à convaincre du contraire.En fait, ce n\u2019est vraiment pas si compliqué.À qui croit qu\u2019un cours est plate, il faut demander ses intérêts ; à qui croit que c\u2019est inutile, il faut parler de ce qui le préoccupe ; à qui croit que c\u2019est trop difficile, il faut montrer qu\u2019il est déjà philosophe.Mais surtout, à qui croit, il faut démontrer l\u2019importance de distinguer croyances et savoirs.À ce sujet, nous sommes toutes et tous humains, trop humains: devant le champ des possibles et l\u2019étendue du réel, si nous sommes raisonnables, nous ne pouvons qu\u2019être humbles.Cette humilité intellectuelle, doublée de la souplesse et de l\u2019ouver ture de l\u2019esprit, n\u2019est peut-être pas la caractéristique que nous attribuerions d\u2019emblée à un groupe de trente adu- lescents.On se les imagine souvent cassants, bêtes comme leurs pieds, irrespectueux des autres et surtout de l\u2019autorité, mais il n\u2019en est rien.Les élèves n\u2019ont peut-être pas soif d\u2019apprendre par cœur les théories de l\u2019âme de Platon et d\u2019Aristote, mais ils sont insatiables lorsque vient le temps de défendre leurs principes et leurs idéaux au sujet d\u2019une question éthique ou encore d\u2019un événement d\u2019actualité qui les touche.Il suf fit que la classe soit un contexte d\u2019expression constructif et sécuritaire pour que même les plus réservés se mouillent en posant une question ou en participant au débat.Ainsi, le rôle du prof n\u2019est pas tant de professer quoi que ce soit, mais de créer ce safe-space pour ensuite utiliser ce que les élèves disent comme prétexte pour passer la matière.Et, surtout, pour mettre les préjugés et les croyances à mal.S\u2019il y a une express ion la t ine que de - vraient connaître tous les élèves au collégial, c\u2019est bien «Errare hu- manum est, perserve- rare diabolicum».Parce que c\u2019est en leur donnant le droit à l\u2019erreur et le goût de s\u2019en sortir qu\u2019on finira par détruire le relativisme ambiant qui empoisonne l\u2019espace public.C\u2019est en se donnant un cadre rationnel commun qu\u2019on finit par faire avancer les choses.Qu\u2019on peut proposer des solutions au lieu de mettre l\u2019accent sur les problèmes.Qu\u2019on peut espérer une vision réellement rassembleuse et ouverte sur le monde.Qu\u2019on arrêtera de se contenter du vi- vre-ensemble artificiel qui pose encore et toujours l \u2019autre comme ce qui s\u2019oppose d\u2019abord et avant tout à soi et qui, à différents degrés, dérange.En ce sens, enseigner aux élèves à remettre en question leurs préjugés et leurs croyances, à en remplacer quelques-uns par des principes rationnels et moraux dignes de ce nom et à se donner le droit de monter aux barricades lorsque ces derniers sont bafoués, c\u2019est participer à légitimer leur parole.C\u2019est leur donner les moyens de s\u2019af firmer, non pas seulement en classe, mais pour de vrai.Plus tard, mais surtout maintenant.À l \u2019ère des réseaux sociaux, de la post-vérité et du cynisme politique généralisé, c\u2019est un flagrant euphémisme de dire que nous avons un urgent besoin de citoyennes et de citoyens consciencieux et responsables.Heureusement pour nous, dans la classe comme en dehors, les jeunes répondent « présent » ! Le cégep ou le jardin d\u2019Épicure WIKIMÉDIA Buste d\u2019Épicure Noémie Verhoef ARCHIVES LE DEVOIR Simonne Monet-Chartrand JEAN-CHRISTOPHE VERHAEGEN AFP Élisabeth Badinter ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE Simone de Beauvoir WIKIMÉDIA Émilie du Châtelet JEAN-CHRISTOPHE VERHAEGEN AFP Éliette Abécassis P H I L O S O P H I E L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 8 E T D I M A N C H E 1 9 N O V E M B R E 2 0 1 7 F 4 J U L I E G A U T H I E R Département de philosophie du cégep de Jonquière « L e silence éternel de ces espaces infinis m\u2019ef fraie », disait Blaise Pascal, pour qui l\u2019être humain, mis devant l\u2019infini du cosmos, se trouve confronté au silence, à l\u2019absence de réponses.Au philosophe français du XVIIe siècle, j\u2019aime bien rappeler un autre français, non pas un philosophe, mais le capitaine du vaisseau Enterprise, au XXIVe siècle.Dans Star Trek : la nouvelle génération, le capitaine Jean- Luc Picard, un humaniste passionné de littérature et de philosophie, nous rappelle que ce que l\u2019humain cherche, en explorant les étoiles, c\u2019est lui-même, sa place, sa raison d\u2019être.Il ne faut pas attendre une réponse venue du cosmos : c\u2019est en nous que nous finirons par trouver.Pour Picard, le véritable défi qui attend les jeunes qui s\u2019inscrivent à Star- fleet ou au cégep n\u2019est pas d\u2019apprendre à piloter un vaisseau ou de réparer un téléporteur.C\u2019est dans la philosophie, dira-t- il, que se trouve la plus grande difficulté : elle nous force à nous remettre en question, à nous explorer pour mieux nous comprendre, pour nous améliorer.Là réside la plus grande aventure humaine.Là aussi réside, finalement, toute l\u2019exploration à laquelle nous convient les cours de philosophie, et Star Trek.Dans une époque où la quête de connaissance pour elle-même se voit de plus en plus démonétisée au profit d\u2019une logique utilitaire et du culte de la popularité, la philosophie s\u2019impose comme une nécessité.C\u2019est ce constat qui a poussé Gene Roddenberry à créer, en 1966, un futur utopique, où l\u2019on voit tout ce dont l\u2019être humain est capable lorsque c\u2019est la quête de la connaissance qui agit comme principale source de motivation.C\u2019est à cet enthousiasme envers nous-même que je convie mes étudiants.Si l\u2019être humain est capable du pire, et tend fréquemment à le démontrer, il est malgré tout capable du meilleur.L\u2019appel philosophique des étudiants des cégeps se solde rarement par le silence qui effrayait tant Pascal.Au terme de leur parcours collégial, les jeunes adultes auront appris à se connaître eux-mêmes, comme le préconisait Socrate et comme le fera le capitaine Picard, 3000 ans après le philosophe grec.C\u2019est à cause de l\u2019humanisme du capitaine Picard que j\u2019ai renoncé à étudier en aéorospatiale et que je me suis consacrée à l\u2019étude, puis à l\u2019enseignement, de la philosophie.La science- fiction, en nous présentant ce qui pourrait être, nous met non seulement en garde contre nos multiples erreurs, mais, plus important encore, nous montre tout notre potentiel.J\u2019aime rappeler à mes étudiants que l\u2019être humain n\u2019est jamais condamné à la dystopie et que l\u2019aventure de l\u2019humanité commence d\u2019abord et avant tout en nous-mêmes.Star Trek nous appelle aux mêmes défis que la philosophie : celui de l\u2019exploration du monde, du dépassement de nos limites et, finalement, de la connaissance de soi.Là où personne n\u2019est encore jamais allé ESA HUBBLE AGENCE FRANCE-PRESSE Vue de la galaxie NGC 4490 grâce au téléscope Hubble E M M A N U E L L E G R U B E R Professeure de philosophie au collège Montmorency et coresponsable de la campagne Web La philo au cégep (www.laphiloaucegep.com) Q uand, au détour d\u2019une conversation, je dis que j\u2019enseigne la philo au cégep, immanquablement mon interlocuteur me demande, avec une pointe de scepticisme : « Mais\u2026 est-ce que les jeunes sont intéressés ?» C\u2019est sûr que l\u2019ambiance peut être pesante quand je m\u2019échine à expliquer ce qu\u2019est le relativisme, par ticulièrement aux alentours de 17 h le vendredi.D\u2019un c o u p , l \u2019 i m p o r t a n c e toute relative du cours par rapport au début de la fin de semaine se fait sentir.Mais quand je leur déclare que, puisque le relativisme est acceptable, je vais cesser de corriger leurs copies en utilisant des critères communs, un besoin urgent de trouver des arguments apparaît subitement.Finalement, ils ont peut-être raison, ces étudiants, c\u2019est relatif.On déplore souvent que les jeunes n\u2019aiment pas toujours réfléchir, l ire, qu\u2019i ls sont souvent hypnotisés par leur téléphone.Oui, parfois.Et en même temps, il y a ce jeune, c\u2019est sa première session de cégep.Il passe tout le cours couché sur sa table et, dès que le mot « liberté » est prononcé, i l se relève d\u2019un bond sur sa chaise, le premier à lever la main.C\u2019est ce genre de situation qui m\u2019a donné l\u2019envie de partager, de raconter des « tranches de vie » du cours de philo, des petits moments de grâce qui semblent parfois avoir pénétré dans nos salles de classe.D\u2019autres collègues ont prêté leur plume afin de créer en 2016 le site La philo au cégep (www.laphiloaucegep.com), « étonnements vécus dans une classe près de chez vous ».Qu\u2019est-ce que je retiens de toutes ces anecdotes ?Q u e m ê m e u n e r e - marque cynique, banale ou contradictoire d\u2019un étudiant ou d\u2019une étudiante est souvent la por te ouver te vers une réelle discussion.Encore cette session, alors que j\u2019avais prévu dans mon plan de cours de travailler sur les arguments (afin qu\u2019ils soient solides, fondés, rationnels, etc.), je leur laisse choisir leur question de réflexion.Ça donne : « Est-ce que le destin existe ?Et si oui, est-il prédéterminé ?» La discussion commence.La réponse arrive rapidement : le destin existe, point final.Mais ils sont incapables de fournir des arguments.Aucun.« Ça existe, c\u2019est tout.» L\u2019intime conviction parle.On sentait presque leurs cœurs palpiter quand ils ont abordé leurs exemples : elle devait le rencontrer, je devais rester en vie et ne pas me noyer, c\u2019était écrit que j\u2019irais étudier dans ce cégep.La cerise sur le gâteau est appar ue quand j\u2019ai dit : « Donc, on n\u2019est pas libres alors.» Désaccord net de la part des jeunes : « Mais non, on est libres, on le construit, notre destin.» Mais alors, il n\u2019y a plus de destin ! Dans mon esprit, ça coule de source : s\u2019il existe un destin, si tout « est écrit », alors notre vie est prédéterminée et il n\u2019y a pas de liberté ! La discussion se poursuit et les étudiants précisent leur pensée.Le destin se définit, selon eux, par les événe- ments significatifs de notre vie, ceux qui nous marquent, autant de moments existentiels, de « croisées des chemins ».Et s\u2019il n\u2019y avait pas qu\u2019une seule façon de définir le destin?C\u2019est ce que ces étudiants m\u2019ont appris ce jour-là.Enseigner la philosophie en 2017 MICHAËL MONNIER LE DEVOIR « On déplore souvent que les jeunes n\u2019aiment pas toujours réfléchir, lire, qu\u2019ils sont souvent hypnotisés par leur téléphone.Oui, parfois.Et en même temps, il y a ce jeune, c\u2019est sa première session de cégep.Il passe tout le cours couché sur sa table et, dès que le mot \u201cliberté\u201d est prononcé, il se relève d\u2019un bond sur sa chaise », assure Emmanuelle Gruber.Même une remarque cynique, banale ou contradictoire d\u2019un étudiant ou d\u2019une étudiante est souvent la porte ouverte vers une réelle discussion « » Julie Gauthier Emmanuelle Gruber P H I L O S O P H I E L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 8 E T D I M A N C H E 1 9 N O V E M B R E 2 0 1 7 F 5 F R A N Ç O I S D U G R É Président de la Nouvelle alliance pour la philosophie au collège et professeur au Département de philosophie du cégep de Saint-Hyacinthe C\u2019 est un assez formidable paradoxe de notre société moderne ou postmo- derne, qui se saisit donc d\u2019em- b l é e c o m m e h i s t o - rique, qu\u2019elle peine autant à transmettre sa dimension historique, à la rendre accessible et vivante dans l\u2019esprit de ses acteurs, comme si le présent était délié du passé.Du passé faisons table rase ! Comme si l\u2019individu contemporain, héritier amnésique et inconscient des utopies sociales qui entendaient fabriquer « l\u2019homme nouveau», poursuivait, mais en solitaire cette fois, le mythe de l\u2019auto- création, de la construction de soi tout héritage ef facé.Or, cette détestation du monde reçu au profit d\u2019un tel simulacre de liberté enraye toute éducation et empêche toute innovation.La célèbre analogie kantienne, bien que transposée ici, l\u2019illustre à merveille.« La colombe légère, lorsque, dans son libre vol, elle fend l\u2019air dont elle sent la résistance, pourrait s\u2019imaginer qu\u2019elle réussirait bien mieux encore dans le vide.» Loin d\u2019être son ennemi, l\u2019air est la condition même de son envol, ce sur quoi ses ailes prennent appui, mais aussi ce qu\u2019elles combattent tout à la fois.Or, c\u2019est précisément dans ce combat, dans cette distance à soi, que l\u2019homme se libère de l\u2019emprisonnement qu\u2019est l\u2019imaginaire du seul présent.Ce n\u2019est qu\u2019en cultivant « ce dialogue que nous sommes » qu\u2019une société peut se mettre à distance d\u2019elle-même et se préser ver du chant des sirènes qui appelle au naufrage des humanités au profit du strict arrimage formation-em- ploi, lorsque ce n\u2019est pas au nom d\u2019une « adaptation » à ceux que l\u2019on désigne étrangement, comme s\u2019il y avait là une insurmontable incompatibilité, les «nouveaux étudiants».Sans ce lest en héritage, toujours à reconquérir, nous sommes sans défense pour lutter contre les puissances du moment: la mondialisation qui déstabilise et érode la souveraineté des États; les droits de l\u2019homme et l\u2019humanitaire confondus aveuglément avec le politique et les exigences de la citoyenneté; les médias sociaux qui semblent progressivement remplacer, surtout chez nos jeunes, bibliothèques, collèges comme universités ; le perfide tribunal inquisitorial du « politiquement correct » qui empoisonne et gêne l\u2019indispensable affrontement des idées, etc.Il ne faut pas s\u2019y tromper, qui dit tradition ne dit pas transmission passive d\u2019une doctrine incontestée ou quelque enfer- mement identitaire, car nous ne saurions en épuiser l\u2019altérité ; sans elle, il serait tout simplement impossible de connaître, de s\u2019examiner ou de dessiner quelque avenir.Il s\u2019agit tout au contraire, grâce et malgré des conflits par fois sanglants avec les autorités religieuses et politiques, au- jourd\u2019hui également économiques, d\u2019une transmission critique et créative de préoccupations, d\u2019interrogations fondamentales et de débats souvent contradictoires mais libres qui nous révèlent notre humanité inquiète et qui nous ouvrent à un monde commun que nous avons en partage.C\u2019est au nom des membres de la Nouvelle alliance pour la philosophie au collège que je veux ici témoigner de notre gratitude à l\u2019égard des commissaires du rapport Parent qui ont su créer le cégep, mais aussi à l\u2019égard de tous ceux et celles qui ont su lutter pour maintenir et cultiver cette institution publique gratuite qui favorise l\u2019égalité des chances, qui privilégie la po- lyvalence ainsi qu\u2019une saine complémentarité entre la formation professionnelle du travailleur et la formation générale commune indispensable à une citoyenneté éclairée et à notre humanité.«Dans ton combat contre le monde, seconde le monde» \u2014 Franz Kafka, écrivain François Dugré ARCHIVES LE DEVOIR David Munroe, monseigneur Alphonse-Marie Parent, Gérard Filion et sœur Marie-Laurent de Rome de la commission Parent P H I L O S O P H I E L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 8 E T D I M A N C H E 1 9 N O V E M B R E 2 0 1 7 F 6 ans Depuis 50 ans, le cégep du Vieux Montréal vise la formation de personnes compétentes, autonomes, cultivées et engagées dans leur milieu, tout en valorisant le soutien et l\u2019aide à la réussite à travers une approche humaniste de la formation.Avec ses 6100 étudiants répartis dans 52 programmes, le CVM met toutes ses ressources en œuvre pour favoriser le développement intégral de la personne.Axe central de notre projet de formation, les cours de la formation générale visent trois objectifs essentiels : L\u2019acquisition d\u2019un fonds culturel commun ; Le perfectionnement et l\u2019approfondissement des habiletés de base ; Le développement d\u2019attitudes appropriées à l\u2019exercice du rôle de citoyen.La formation générale permet à chaque étudiante et à chaque étudiant d\u2019accroître ses compétences en matière de communication, de ré?exion et d\u2019argumentation.On y façonne la conscience de soi et des autres ainsi que de saines habitudes de vie.1 2 3 M A R I È V E M A U G E R - L A V I G N E Enseignante de philosophie aux cégeps de Sherbrooke et Lionel-Groulx V É R O N I Q U E G R E N I E R Auteure et enseignante de philosophie au cégep de Sherbrooke et Prix Jean-Claude Simard 2017 \u2014 Société de philosophie du Québec Comme enseignantes, précaires enseignantes, nous n\u2019avons pas été habituées à cela, voir au- delà de l\u2019horizon.D\u2019une tâche à l\u2019autre, d\u2019une session à l\u2019autre.D\u2019un vais-je travailler à l\u2019autre, il y a eu peu de place pour se permettre de regarder au-delà des plans de cours, des contenus à rendre digestes, de la classe, des réunions, des étudiants, évidemment.Au travers de ce tourbillon, des instants, parfois, où on aurait toutefois un goût d\u2019autre chose.La première qui vient en tête, c \u2019est de lui poser un avenir, à la philosophie au collégial.Un certain.Qu\u2019elle ne soit plus une discipline à défendre constamment, dont il faille périodiquement rappeler la nécessité parce qu\u2019elle serait rendue éclatante, cette nécessité.La formation générale au collégial devenue un intouchable, une décision prise pour le long terme : la philosophie y serait bien vivante, au cœur de son institution, et là pour de bon.Ne plus avoir cette lutte à mener, au gré des gouvernements qui vont et viennent et passent.Et qui menacent cet accès, si récent, aux outils qui permettent de penser large.On aurait envie de se souhaiter de ravoir un quatrième cours obligatoire.D\u2019entendre des excuses, même, de l\u2019avoir enlevé jadis.Parce que les défis à notre humanité seront nombreux, c\u2019est dans l\u2019air du temps, de la terre, des océans.Nous aurons besoin de toutes ces heures de cours et de ces espaces à l\u2019in- t é r i e u r d e s - quels les étudiants apprennent à se saisir d\u2019objets complexes pour les regarder, les analyser, voir les liens, les réfléchir.Nous serons rassurées d\u2019être entourées d\u2019individus capables d\u2019innovation et d\u2019agir des solutions parce qu\u2019ils auront appris que le réel et les idées s\u2019entremêlent et se nourrissent.On croit aussi que la classe de philosophie du futur n\u2019est pas nécessairement celle remplie de nouvelles technologies, de configurations ergonomiques et de chaises qui volent.Certes, c\u2019est une possibilité.Mais nous la rêvons surtout pleine d\u2019humains encore sensibles et réceptifs aux mots, aux textes, aux échanges.À l\u2019enseignement qui ne sent pas obligé de passer par des écrans.Nous espérons que les ouvrages lus et les philosophes abordés rendent compte de la diversité (femmes, personnes raci- sées, autochtones, trans- genres) et que, ce faisant, le monde de la rationalité et des idées sera enfin vu comme celui auquel « tout le monde » a déjà contribué et auquel tous et toutes peuvent prendre part.L\u2019avenir est un territoire à défricher, c\u2019est sans doute pour ça qu\u2019on se permet d\u2019y rêver plus facilement, d\u2019y poser un meilleur que le maintenant, que tout semble pouvoir s\u2019y faire.La liste de ce que nous aimerions voir pour le futur de la philosophie au collégial aurait pu se dérouler pendant un moment encore.Nous ne pouvons toutefois passer sous silence le fait que cet exercice nous a constamment ramenées au fait que nous sommes tellement habituées à la penser dans une vision limitée, comme des acquis à ne pas perdre, que la rêver et la projeter, la voir autre, ou telle que nous la voudrions vraiment exigent un ef fort parti- c u l i e r d e l \u2019 i m a g i n a t i o n .C o m m e s i n o u s n \u2019 a v i o n s même pas tellement le droit de penser son futur.Surtout son mieux.Bref.On se souhaite de garder le souffle fort, dans le tremblement de la précarité, pour continuer de parler de Socrate, d\u2019Arendt, de Machiavel, de Nussbaum, de Descar tes et de Bell Hooks avec nos groupes tout en luttant pour ce meilleur.D\u2019un cours à l\u2019autre.D\u2019une session à l\u2019autre.La philosophie au collégial, dans l\u2019avenir P R O P O S R E C U E I L L I S P A R K A T E R I N E D E S L A U R I E R S Département de philosophie du collège Jean-de-Brébeuf Q uand je raconte ce qui me passionne à mes amis, ils me disent souhaiter assister à mes cours de philosophie.Quand je leur explique qu\u2019en plus des contenus de base, je montre à mes étudiants l\u2019origine des idées d\u2019aujourd\u2019hui, leur transformation, leur impact sur notre société actuelle.Que lire des textes, c\u2019est écouter, c\u2019est faire preuve d\u2019ouverture d\u2019esprit et de civisme : c\u2019est contrer la discrimination et se préparer à vivre en société.Que Descartes contribue encore à la science, que Rousseau ou Locke ont influencé les constitutions françaises et américaines lors des révolutions.Que la démocratie est d\u2019une fragile justice sans opposition ou sans éducation à la parole publique.Que réfléchir, exprimer ses idées en tant qu\u2019humain est tout un défi.Ce qui a fait dire à Arendt : « C\u2019est dans le vide de la pensée que s\u2019inscrit le mal » (Hannah Arendt, Le système totalitaire, Le Seuil, collect ion « Points/Essais » , no 307, 2005).Je leur dirais surtout que je cherche encore et toujours le meilleur moyen d\u2019aider mes étudiants à apprendre à être libres.Tous les soirs, mes collègues et moi préparons nos cours et corrigeons les copies.De la relecture des textes fondateurs de la culture occidentale à l\u2019actualité, nous cherchons la meilleure méthode, la plus ef ficace et la plus inspirante.Et tous les jours, quand on regarde les 40 paires d\u2019yeux devant nous, on se dit que, cette fois-ci, on y est presque.Mais un souci demeure : que reste-t-il de nos enseignements?Pour célébrer les 50 ans de la création des cégeps et de l\u2019enseignement public de la philosophie, j\u2019ai demandé à Mireille Fournier (diplômée en droit de l\u2019Université McGill et étudiante à la maîtrise en droit et société à l\u2019Université de Victoria, grâce au CRSHC) et à Me Marie-Noël Rochon (M.A.en droit ; École du Barreau et maintenant maman et avocate chez LCM avocats inc.) de bien vouloir répondre à mes questions.Quelles traces ont laissé vos cours de philosophie?Qu\u2019avez- vous appris?MNR : J\u2019ai appris les dif fé- rents courants philosophiques, la méthode analyt ique, la structure d\u2019un texte, les façons d\u2019exprimer des idées.Ce que j\u2019ai principalement retenu est l\u2019impor tance du débat des idées.La manière, la rigueur et la force de la concision.Plus l\u2019idée que l\u2019on cherche à exprimer est c laire pour nous, moins nous avons besoin de mots pour l\u2019exprimer.Finalement, dans tout bon débat, il faut être assez ouvert d\u2019esprit pour considérer les deux côtés de la médaille et faire des concessions lorsque requis.MF: Au baccalauréat international, j\u2019ai fait deux cours de philosophie politique et deux cours d\u2019épistémologie.Que ce s o i e n t l e s q u e s t i o n s d e connaissance ; les fondements d u l i b é r a l i s m e ( L o c k e , Hobbes et l \u2019état de nature contre Rousseau) ou la lecture de De la liber té de John Stuart Mill ; c\u2019était assez fascinant de voir que les arguments qu\u2019on entend tous les jours venaient de là.Dans Grandeurs et misères de la modernité de Charles Taylor, on a appris ce qu\u2019est la raison instrumentale et on a réfléchi à la pensée managériale.Si votre cégep était à refaire\u2026 Quels conseils donneriez-vous aux futurs étudiants à propos des cours de philosophie en formation générale?MNR: Je crois que les cours de philosophie sont ce que les étudiants en font.Si les étudiants sont ouver ts d\u2019esprit et participent au cours, ils en sortent gagnants.Un professeur ne peut pas réellement dialoguer seul, encore moins de manière intéressante.Je leur dirais de s\u2019impliquer dans le cours.Oui, c\u2019est aride au premier abord, mais on sous-estime trop l\u2019importance d\u2019être en mesure d\u2019exprimer clairement ses idées et de débattre efficacement.C\u2019est utile tous les jours dans le milieu du travail, avec nos collègues, avec les clients, dans les négociations, etc.Aujourd\u2019hui, les citoyens ont plusieurs forums pour s\u2019exprimer, notamment avec les médias sociaux et Internet de manière générale.La liberté d\u2019expression est bien défendue et les gens hésitent moins à critiquer ou à exprimer leur façon de voir les choses .Cependant , nous sommes aussi dans une ère d\u2019instantanéité, de tweets en 140 caractères ou moins, de course folle pour la conciliation travail-famille.Par conséquent, je n\u2019ai pas l\u2019impression que ceci favorise la réflexion.J\u2019ai donc souvent l\u2019impression que les gens s\u2019expriment beaucoup, mais disent peu.MF : Le principal préjugé que j\u2019ai rencontré, c\u2019était qu\u2019en philosophie, il fallait beaucoup lire.Je pense que les gens ne se doutaient pas à quel point il faut lire à l\u2019université et à quel point certains sujets sont vraiment ennuyeux ! Je pense qu\u2019on était juste gâtés.De plus, je dirais que le cours de théorie de la connaissance (épistémologie) m\u2019a permis de me questionner sur ma manière d\u2019apprendre et sur l\u2019enseignement.Avoir un regard critique sur la «connaissance » est extrêmement utile dans une société où les « experts » ont énormément de pouvoir.Considérez-vous qu\u2019il faille conserver les cours de philosophie au collégial?MNR: Absolument.J\u2019estime que la société a tendance à favoriser rapidement la spécialisation au détriment de la culture générale.Ce mal atteint bien malgré lui le secteur de l\u2019éducation.Très tôt, les étudiants doivent choisir un tracé universitaire, et on se retrouve rapidement pris dans une mouvance d\u2019ef ficacité : on cherche à obtenir le savoir strictement nécessaire pour nos fins.Or, la culture générale est nécessaire pour évoluer efficacement dans le milieu du travail (et dans bien des sphères de notre vie).C\u2019est le tissu sous-jacent à nos relations interpersonnelles.La philosophie permet non seulement d\u2019approfondir notre culture générale, mais de structurer notre pensée.Si on veut être critique quant à notre cheminement, encore faut-il avoir les outils pour l\u2019être, et c\u2019est notamment ce qu\u2019offrent les cours de philosophie.MF : C\u2019est fondamental.Je pense même qu\u2019il faudrait l\u2019enseigner au primaire et au secondaire.Tout le monde vit dans un environnement où on a besoin de prendre des décisions, et pour prendre des décisions, les arguments sont essentiels.Savoir construire des arguments et s\u2019entraîner à les dire est essentiel pour tous, peu importe la destination professionnelle ou personnelle.En terminant, que souhaiteriez- vous pour l\u2019avenir de la philosophie et de l\u2019éducation?MNR: J\u2019espère une prise de conscience de l\u2019importance de la culture générale.Que l\u2019enseignement de la philosophie restera au sein de nos écoles (et devrait même débuter à la fin du secondaire) et qu\u2019on réalisera son importance pour la création de citoyens impliqués.Du faible taux de participation aux élections à l\u2019insipidité fréquente de nos débats de société, il faudrait miser davantage sur une forme d\u2019éducation citoyenne.Le cégep est le bon endroit pour cela.Essayer de faire voir aux étu- d i a n t s l \u2019 i m p o r t a n c e d e s concepts étudiés dans les cours de philosophie et leur utilisation courante dans la « vraie » vie.Ce n\u2019est pas que du «pelletage de nuages» ! MF : Je souhaite qu\u2019on reconnaisse la valeur de la philosophie, qui pour moi a été une matière où on apprend à poser des questions, à imaginer des arguments et à exercer son jugement.Palimpseste.Sur les traces de l\u2019enseignement de la philosophie Katerine Deslauriers MICHAËL MONNIER LE DEVOIR « Lire des textes, c\u2019est écouter, c\u2019est faire preuve d\u2019ouverture d\u2019esprit et de civisme : c\u2019est contrer la discrimination et se préparer à vivre en société », estime Katerine Deslauriers.Mariève Mauger-Lavigne Véronique Grenier "]
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