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Titre :
Relations
Revue mensuelle catholique d'intérêt général préoccupée par la justice sociale qui contribue fortement à l'analyse de la société, au Québec et ailleurs. [...]

Les jésuites canadiens rêvaient, depuis longtemps, de publier une revue catholique d'intérêt général analogue à celles de leurs confrères d'Europe ou des États-Unis : Études, Civilta cattolica, Month, America, etc. L'oeuvre sociale créée avec l'École sociale populaire du père Joseph-Papin Archambault en sera le tremplin.

L'idée prend corps peu avant le début de la Deuxième Guerre mondiale avec la parution de la revue L'Ordre nouveau (1936-1940) à laquelle participent les pères Jacques Cousineau, Joseph-Papin Archambault, Omer Genest, Joseph Ledit et Jean d'Auteuil Richard. Ce dernier est chargé de fonder et de diriger une nouvelle revue qui visera un lectorat élargi; il conservera son poste jusqu'en 1948.

Parmi tous les titres suggérés, c'est Relations qui est retenu. Il fait, bien sûr, référence aux Relations des jésuites, par l'entremise desquelles ceux-ci avaient fait connaître leurs actions en Nouvelle-France. Ce titre convient, en outre, au domaine que la revue se propose d'explorer, celui des relations humaines sur tous les plans : familial, religieux, social, économique, politique, national et international.

Dès le début, Relations prend une physionomie à peu près définitive avec ses rubriques fixes : éditoriaux, grands articles, commentaires, chroniques diverses, comptes rendus de livres. Le succès dépasse les espoirs : dès le second numéro, 4000 exemplaires s'envolent, plus de 7000 en décembre 1943, 15 000 en 1946.

Plusieurs raisons expliquent ce succès : le caractère engagé de la revue, l'appétit des lecteurs privés des revues européennes durant la guerre, la collaboration des laïcs. La revue mène des luttes décisives contre les cartels, en particulier contre le trust de l'électricité. Elle prépare ainsi l'opinion à la nationalisation qui viendra 20 ans plus tard.

En 1950, les évêques, dans leur Lettre sur le problème ouvrier, reconnaissent la vocation industrielle et urbaine du Québec. Dans ce vaste mouvement, Relations est plus qu'un simple témoin; elle y participe intensément, à certaines heures, jusqu'à risquer son existence. C'est pour ces raisons que la revue Relations peut être décrite comme une tribune du catholicisme de gauche québécois.

En octobre 1956, Relations publie le numéro du 15e anniversaire. Quelles causes sert la revue? Celles de l'Église et des âmes, celles de la personne humaine et de la justice sociale, celles de la communauté canadienne-française et de la patrie canadienne et, enfin, les causes d'ordre international.

À partir de 1966, Relations s'efforce de suivre davantage l'actualité, surtout dans le domaine social. L'effort de la revue s'ajuste aux événements mais demeure généralement dispersé. Relations se positionne comme un outil d'analyse et commente l'actualité dans des dossiers qui lui permettent de prendre un certain recul et d'attirer la collaboration d'intellectuels spécialisés et réputés. La revue demeure attentive aux défis que posent les mutations du temps présent à la foi religieuse et à la volonté d'engagement, au Québec et dans le monde.

Ce mensuel existe depuis 1941. Une telle longévité, dans le domaine du magazine engagé qui s'oppose à la logique marchande, est une rareté. Parmi ses collaborateurs, mentionnons les pères Émile Bouvier, L.-C. de Léry et P.-É. Racicot, Jean Vallerand, Ernest Robitaille, Paul Gérin-Lajoie, Victor Barbeau et Fernand Dumont, Gregory Baum, ainsi que plusieurs auteurs littéraires, dont Wajdi Mouawad, Élise Turcotte et Hélène Monette.

Sources

BEAULIEU, André et autres, La presse québécoise des origines à nos jours, vol. 7 : 1935-1944, Sainte-Foy, Les Presses de l'Université Laval, 1985, p. 208-212.

CORNELLIER, Louis, « Revue - 70 ans de Relations », Le Devoir, 12 mars 2011, p. F5.

ST-AMANT, Jean-Claude, « La propagande de l'École sociale populaire en faveur du syndicalisme catholique 1911-1949 », Revue d'histoire de l'Amérique française, vol. 32, n° 2, 1978, p. 203-228.

Éditeurs :
  • Montréal, Canada :École sociale populaire,1941-2024,
  • Montréal, Canada :un groupe de Pères de la Compagnie de Jésus,
  • Montréal :Éditions Bellarmin,
  • Montréal :Centre justice et foi
Contenu spécifique :
Mai - Juin 2018, No 796
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
six fois par année
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseur :
  • Ordre nouveau (Montréal, Québec : 1936)
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Références

Relations, 2018-05, Collections de BAnQ.

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[" numéro 796 juin 2018 Artiste invité : CENTRE DE RECHERCHE EN IMAGERIE POPULAIRE P P C O N V E N T I O N : 4 0 0 1 2 1 6 9 7,00 $ MÉMOIRE Débat Des accorDs De libre-échange progressistes : un oxymore ?pour continuer le combat DES LUTTES 2 RELATIONS 796 mai-juin 2018 DIRECTRICE Élisabeth Garant RÉDACTEUR EN CHEF Jean-Claude Ravet RÉDACTRICE EN CHEF ADJOINTE Catherine Caron SECRÉTAIRE DE RÉDACTION Emiliano Arpin-Simonetti ASSISTANT À LA RÉDACTION Marc-Olivier Vallée DIRECTION ARTISTIQUE Mathilde Hébert ILLUSTRATIONS Sylvie Cotton, Jacques Goldstyn, Lino RÉVISION/CORRECTION Éric Massé COMITÉ DE RÉDACTION Frédéric Barriault, Gilles Bibeau, Mélanie Chabot, Eve-Lyne Couturier, Dario De Facendis, Jonathan Durand Folco, Claire Doran, Céline Dubé, Lorraine Guay, Mouloud Idir, Alexandra Pierre, Rolande Pinard, Louis Rousseau, Michaël Séguin COLLABORATEURS Gregory Baum?, André Beauchamp, Jean Bédard, Jean-Marc Biron, Dominique Boisvert, Marc Chabot, Denise Desautels, Amélie Descheneau- Guay, Robert Lalonde, Marco Veilleux IMPRESSION HLN sur du papier recyclé contenant 100 % de fibres post-consommation.DISTRIBUTION Disticor Magazine Distribution Services Relations est membre de la SODEP et de l\u2019AMéCO.Ses articles sont réper toriés dans Érudit, Repère, EBSCO et dans l\u2019Index de pério di ques canadiens.SERVICE D\u2019ABONNEMENT SODEP (Revue Relations) C.P.160, succ.Place-d\u2019Armes Montréal (Québec) H2Y 3E9 514-397-8670 abonnement@sodep.qc.ca ABONNEMENT EN LIGNE www.revuerelations.qc.ca TPS: R119003952 TVQ: 1006003784 Dépôt légal Bibliothèque et Archives nationales du Québec: ISSN 0034-3781 ISSN (version numérique) : 1929-3097 ISBN (version imprimée) : 978-2-924346-35-8 ISBN (version PDF) : 978-2-924346-34-1 BUREAUX 25, rue Jarry Ouest Montréal (Québec) H2P 1S6 tél.: 514-387-2541, poste 279 relations@cjf.qc.ca www.revuerelations.qc.ca Fondée en 1941 La revue Relations est publiée par le Centre justice et foi, un centre d\u2019analyse sociale progressiste fondé et soutenu par les Jésuites du Québec.Depuis plus de 75 ans, Relations œuvre à la promotion d\u2019une société juste et solidaire en prenant parti pour les exclus et les plus dé munis.Libre et indépendante, elle pose un regard critique sur les enjeux sociaux, écono miques, politiques, environnementaux et religieux de notre époque.numéro 796 mai-juin 2018 5 ÉDITORIAL La NAKHBA, une catastrophe en cours depuis 70 ans.emiliano arpin-simonetti ACTUALITÉS 6 Lutte contre La pauvreté : un pLan idéoLogique virginie Larivière 7 minières canadiennes : enfin un contrôLe ?marie-dominik Langlois 9 se souvenir d\u2019overdaLe françois saillant 10 hommage à une reLigieuse engagée Louise Leboeuf 12 DÉBAT des accords de Libre-échange progressistes : un oxymore ?stuart trew et geneviève dufour 35 AILLEURS vents d\u2019autoritarisme sur L\u2019asie du sud-est dominique caouette 38 CONCOURS « JEUNES VOIX ENGAGÉES » La viLLe en proie à L\u2019épuration sociaLe ?Léa boutrouille 41 SUR LES PAS D\u2019IGNACE honduras : une dictature en voie de normaLisation ismael moreno coto 42 CHRONIQUE POÉTIQUE de denise desautels crâne à L\u2019eau bLeue 44 QUESTIONS DE SENS moi aussi\u2026 je dois redécouvrir L\u2019amour jean bédard RECENSIONS 45 Livres 49 documentaire 50 LE CARNET de robert Lalonde chronique d\u2019un embusqué.cinquième temps 10 RELATIONS 796 mai-juin 2018 3 14 mémoire des luttes au Québec \u2013 pour continuer le combat jean-claude ravet 17 nos luttes ont changé nos vies\u2026 et le Québec ! diane Lamoureux 20 voix et voies interdites marie-célie agnant 21 blanc de mémoire emiliano arpin-simonetti 22 des sources chrétiennes aux luttes sociales frédéric barriault 25 le socialisme décolonisateur, une tradition à réactualiser entrevue avec éric martin, réalisée par emiliano arpin-simonetti 27 mémoire des luttes au creux des territoires Lucie sauvé 29 transmettre la révolte jaouad Laaroussi 30 mai 68 au Québec : une contestation étudiante originale jean-philippe Warren 32 mémoire d\u2019un syndicalisme combatif philippe boudreau ARTISTE INVITÉ Actif depuis 1978 et fondé officiellement en 1983, le Centre de recherche en imagerie populaire (CRIP) est un organisme sans but lucratif dont le mandat est de documenter, de mettre en valeur et de diffuser la culture populaire et les pratiques émancipatoires d\u2019information et de communication.En 1993, le CRIP s\u2019est associé à l\u2019UQAM et se trouve maintenant rattaché à l\u2019École des médias de sa Faculté de communication.En plus d\u2019avoir réalisé jusqu\u2019ici près d\u2019une centaine d\u2019expositions d\u2019affiches, des productions interactives sur l\u2019histoire sociale québécoise et internationale, ainsi que deux anthologies visuelles \u2013 l\u2019une sur les mouvements sociaux québécois (Lux, 2008), l\u2019autre sur les mobilisations étudiantes-populaires de 2012 (Lux, 2013) \u2013, le CRIP travaille actuellement à la réalisation d\u2019un nouveau site Web facilitant l\u2019accès public à plusieurs milliers d\u2019affiches et d\u2019artéfacts créés dans le contexte des luttes sociales au Québec et à travers le monde..DOSSIER 29 Lino, Je me souviens, 2011, acrylique et collage sur papier É L e A L m s h d s A v d L L S h i C c Q m j R L d L c Depuis 35 ans, le Centre justice et foi (CJF) est un lieu privilégié d\u2019analyse sociale et de débat citoyen où la recherche académique côtoie et s\u2019articule aux savoirs pratiques et à l\u2019art.Le Centre permet à un grand nombre de personnes engagées pour la justice sociale de se rencon trer, de s\u2019informer et de mieux appréhender la complexité des enjeux d\u2019actualité.Les thématiques abordées par la revue Relations, son blogue, le secteur Vivre ensemble et son webzine ainsi que lors des activités publiques en sont le reflet.Pour que le CJF demeure dynamique et pertinent, nous avons besoin de votre soutien.Nous avons besoin de votre soutien La revue Relations publie 6 numéros thématiques par année, en couleur et illustrés par des artistes.Le secteur des Activités publiques permet à des individus et des groupes de comprendre et de prendre position sur des enjeux d\u2019actualité.Le secteur Vivre ensemble est une ressource incontournable pour appréhender les défis de la migration et du pluralisme.G i l l e s P i l e t t e votre don peut être fait en ligne au Merci de votre don ! centre justice et foi 25, rue Jarry Ouest, Montréal, Québec H2P 1S6 | 514-387-2541 poste 234 Les dons faits au CJF sont déductibles d'impôts.No d\u2019enregistrement : 11900 3952 RR0001 u moment d\u2019écrire ces lignes, l\u2019armée israélienne tirait encore à balles réelles sur des manifestants palestiniens non armés dans la bande de Gaza.Après une troisième semaine consécutive de manifestations amorcées le 30 mars, le bilan des victimes s\u2019élevait à 31 morts \u2013 dont au moins un journaliste clairement identifié et plusieurs adolescents.Environ 2000 personnes avaient été blessées par balle, selon les chiffres du ministère de la Santé de Gaza.Ces manifestations étaient menées dans le cadre d\u2019une grande « Marche du retour » organisée principalement par la société civile et devaient s\u2019étaler sur six semaines pour culminer le 15 mai, date de commémoration des 70 ans de la Nakhba.Ce terme (« la catastrophe ») désigne l\u2019exode de plus de 750 000 Palestiniens qui ont dû fuir ou qui ont été chassés de leurs terres (confisquées, puis annexées) pendant la guerre israélo-arabe ayant mené à la création d\u2019Israël, en 1948.À Gaza, le souvenir de la Nakhba est d\u2019autant plus prégnant que 70 % de la population est constituée de réfugiés.Si leur droit de retour est garanti notamment par la résolution 194 de l\u2019ONU, Israël s\u2019y oppose farouchement depuis sa fondation.Les mobilisations des dernières semaines avaient donc un caractère symbolique puissant.Le campement temporaire installé par les dizaines de milliers de manifestants aux abords de la barrière de séparation qui isole la population gazaouie du reste du monde rappelait que, 70 ans plus tard, le problème des réfugiés palestiniens reste entier.Il lançait aussi un message de résistance non-violente opiniâtre contre le blocus qui fait de Gaza la plus grande prison à ciel ouvert au monde et, plus largement, contre la dépossession totale de la population pales tinienne.La répression sanglante de ce mouvement était de toute évidence planifiée : dès le premier jour, l\u2019armée a déployé des tireurs d\u2019élite ayant l\u2019ordre de tirer sur quiconque s\u2019approcherait trop de la barrière.Le premier ministre israélien Benyamin Ne- tanyahou et son ministre de la Défense, Avigdor Liberman, l\u2019ont par ailleurs applaudie, ajoutant une couche de cynisme à l\u2019horreur du massacre.L\u2019utilisation de balles réelles contre une foule non armée s\u2019ajoute ainsi à la longue liste d\u2019infractions qui témoignent du peu de respect dont fait preuve l\u2019État israélien pour la vie des Palestiniens et envers le droit international.Parmi celles-ci, mentionnons le blocus de Gaza, l\u2019occupation des territoires palestiniens, la construction du mur de séparation, la colo nisation des ter ritoires occupés, les expropria - tions forcées, sans oublier les emprisonnements arbitraires \u2013 y compris de centaines d\u2019enfants1\u2013 et les assassinats extraju - diciaires.Derrière l\u2019horreur du nouveau massacre commis à Gaza, ce qui point est donc un constat implacable : la Nakhba n\u2019est pas seulement un épisode tragique de la guerre d\u2019indépendance d\u2019Israël, mais bien un processus en cours depuis plus de 70 ans2.Un processus colonial qui mène lentement mais sûrement à l\u2019annexion, par Israël, de l\u2019ensemble du territoire de la Palestine historique et à l\u2019anéantissement d\u2019une solution négociée à deux États vivant en paix côte à côte; un processus s\u2019opérant à travers la dépossession et la déshumanisation des Palestiniens qui, au mieux, sont appelés à n\u2019être que des citoyens de seconde zone dans un État d\u2019apartheid.Devant l\u2019impunité totale dont jouit Israël, la communauté internationale demeure passive, sinon complice, reportant sans cesse l\u2019adoption de véritables sanctions pour l\u2019obliger à respecter le droit interna tional.Or, à l\u2019instar de la campagne qui avait ciblé le régime d\u2019apartheid en Afrique du Sud, le minimum serait d\u2019imposer un boycott visant les compagnies israéliennes du complexe sécuritaire et militaire, de même que toutes celles qui font affaire avec l\u2019armée isra élienne.C\u2019est entre autres ce que réclame le mouvement non-violent Boycott, désinvestissement, sanctions (BDS) lancé par la société civile palestinienne en 2005.Dans la foulée de la répression des dernières semaines à Gaza, le 10 avril dernier, la Ville de Dublin en Irlande a d\u2019ailleurs adopté une résolution pro BDS, annonçant son intention de mettre fin à tous ses contrats avec la firme américaine Hewlett Packard et ses filiales, en raison des importants liens d\u2019affaires qu\u2019elles entretiennent avec l\u2019armée israélienne.Le Canada devrait s\u2019en inspirer plutôt que de chercher, de manière odieuse, à délégitimer le mouvement BDS en l\u2019associant à de l\u2019antisémitisme, comme l\u2019a fait le gouvernement Trudeau en permettant l\u2019adoption d\u2019une motion en ce sens à la chambre des Communes en 2016.Il ne suffit pas de claironner que le «Canada est de retour » en se gaussant d\u2019une prétendue vertu multilatéraliste sur la scène internationale : il faut agir en conséquence.Empêcher Israël d\u2019exporter ici son expertise en matière de surveillance et de répression, développée en grande partie au prix de la liberté et de la vie de populations palestiniennes, serait une bonne manière de joindre la parole aux actes.Emiliano Arpin-Simonetti RELATIONS 796 mai-juin 2018 5 La NAKHBA, UNE CATASTROPHE en cours depuis 70 ans A ÉDITORIAL Tadamon!, affichette.Artiste : Yuen Kit Lo Kevin, 2009 1.Chaque année, entre 500 et 700 jeunes de 12 à 17 ans seraient détenus et jugés par le système de justice militaire israélien, selon l\u2019ONG Defense for Children International Palestine.2.Voir Michaël Séguin, « Israël-Palestine : au-delà de la solution à deux États.Entrevue avec Jeff Halper », Relations, no 779, août 2015. Lutte contre La pauvreté?: un pLan idéoLogique Le plan d\u2019action du gouver - nement en matière de lutte contre la pauvreté consacre l\u2019approche néolibérale de l\u2019incitation à l\u2019emploi.Virginie Larivière L\u2019auteure est porte-parole du Collectif pour un Québec sans pauvreté C\u2019est avec plus de deux ans de retard que le gouvernement a lancé, en décembre dernier, le Plan d\u2019action gouvernemental pour l\u2019inclusion économique et la participation sociale.Un budget de 3 milliards de dollars sur 5 ans doit assurer la mise en place de ses 43 mesures et actions censées faire sortir au moins 100 000 personnes de la pauvreté d\u2019ici 2023.Plus de 40 % de ce budget est consacré à la mesure phare du plan, à savoir l\u2019instauration progressive de ce que le gouvernement a choisi d\u2019appeler un « revenu de base ».Il s\u2019agit là d\u2019une avancée importante.En instaurant cette mesure, le gouvernement se trouve en effet à déterminer une cible à atteindre pour améliorer le revenu des personnes assistées sociales, ce que l\u2019enjoignait à faire la Loi visant à lutter contre la pauvreté et l\u2019exclusion sociale adoptée dès 2002, mais qui n\u2019avait encore jamais été fait.Le revenu dispo - nible des prestataires qui y auront droit équivaudra à terme, en 2023, au seuil de la Mesure du panier de consommation (MPC), soit environ 18 000 $ par année pour une personne seule.Il s\u2019agit d\u2019une augmentation annuelle de 41,4 % du revenu disponible, soit 5280 $ de plus par rapport aux prestations de 2017.Bref, avec cette mesure, le gouvernement avance dans la bonne direction.Mais nous sommes loin, comme il le dit, d\u2019une « véritable révolution » dans la manière de lutter contre la pauvreté au Québec.D\u2019une part, contrairement à ce qu\u2019il prétend, la MPC n\u2019est pas un indicateur de sortie de la pauvreté.La MPC correspond au revenu disponible requis pour avoir accès à un certain nombre de biens et services définis.Elle est utilisée pour suivre les situations de pauvreté sous l\u2019angle de la couverture des besoins essentiels.Il s\u2019agit donc d\u2019un strict minimum pour préserver santé et dignité.D\u2019autre part, la mise en place de ce « revenu de base », mais aussi l\u2019entrée en vigueur du programme Objectif emploi ce printemps, consacrent le principe de la conditionna- lité dans les différents programmes d\u2019aide financière de dernier recours.Ainsi, pour être admissible au « revenu de base », il faudra être prestataire de l\u2019aide sociale et avoir des contraintes sévères à l\u2019emploi reconnues depuis au moins cinq ans et demi.Parmi les quelque 760 000 personnes qui ne couvrent pas leurs besoins de base au Québec, seulement 84 000 se verraient donc accorder ce «revenu de base ».Les personnes assistées sociales qui ont des contraintes sévères à l\u2019emploi reconnues depuis moins de cinq ans et demi auront droit, d\u2019ici 2021, à une augmentation de 103 $ de leur prestation mensuelle.Cette majoration ne leur permettra d\u2019atteindre que 77 % de la MPC.Quant aux personnes jugées sans contraintes à l\u2019emploi, elles verront leurs 6 RELATIONS 796 mai-juin 2018 prestations mensuelles augmenter de 45 $ d\u2019ici 2021.Le gouvernement les condamne donc à ne couvrir que 55 % des besoins de base reconnus, au nom de l\u2019argument éculé selon lequel des revenus trop élevés réduisent l\u2019effet incitatif à intégrer le marché du travail, réitéré dans le rapport du comité d\u2019experts sur le revenu minimum garanti paru à l\u2019automne dernier1.Le principe de la conditionnalité est également au cœur du programme Objectif emploi.Vertement dénoncé depuis l\u2019annonce de sa création en novembre 2015, ce programme, une fois entré en vigueur, poussera les personnes admissibles pour la première fois à l\u2019aide sociale à participer à un parcours d\u2019employabilité ou de formation.En contrepartie, elles recevront un supplément pouvant atteindre 260 $.Cependant, les personnes qui seront dans l\u2019incapacité d\u2019y participer perdront jusqu\u2019au tiers de leur prestation de base mensuelle, qui passera de 648 $ à 424 $.De ces coupes, le Plan gouvernemental ne souffle mot.Il s\u2019agit pourtant ici de réduire le montant du « barème plancher » à l\u2019aide sociale de façon que les prestations de base correspondent non plus à la moitié de la MPC, mais au tiers ! En somme, le troisième Plan gouvernemental repose sur le même a priori que les deux précédents, à savoir que les personnes en situation de pauvreté, si on ne les force pas en les acculant à la misère, ne feront rien pour améliorer leur sort.À cet égard, un passage du Plan gouvernemental est particulièrement révélateur : « Comme le stipule le préambule de la Loi, les personnes en situation de pauvreté et d\u2019exclusion sociale sont les premières à pouvoir agir pour transformer leur situation » (p.26, c\u2019est nous qui soulignons).Or, dans le texte original du préambule, le mot « pouvoir » n\u2019apparaît pas.Alors que le législateur présumait à l\u2019époque de la volonté de s\u2019en sortir des personnes en situation de pauvreté, le gouvernement actuel, lui, préfère présumer leur inertie, sans jamais pouvoir la prouver.1.Voir V.Larivière, « Rapport du comité d\u2019experts sur le RMG : un dangereux réalignement des politiques de solidarité sociale », Collectif pour un Québec sans pauvreté [en ligne], 16 novembre 2017.Minières canadiennes?: enfin un contrôLe?La création d\u2019un poste d\u2019om budsman pour surveiller les entreprises canadiennes à l\u2019étranger survient après plus d\u2019une décennie de pression de la part de la société civile.Marie-Dominik Langlois L\u2019auteure, doctorante en sociologie à l\u2019Université d\u2019Ottawa, a travaillé près de dix ans dans des ONG préoccupées par les impacts socio-environnementaux des compagnies extractives.Le Canada est le pays qui compte le plus d\u2019entreprises minières dans le monde.Or, à l\u2019étranger, l\u2019industrie minière canadienne est associée à un nombre sans cesse croissant d\u2019abus et de violations de droits : contaminations environnementales, pratiques antisyndi- cales, évictions de communautés, intimidation, travail forcé, viols et assassinats ciblés de leaders communautaires, entre autres.Seulement en Amérique latine, le Projet justice et responsabilité corporative de l\u2019École de droit de l\u2019Université York a rapporté, entre 2000 et 2015, des incidents impliquant 28 compagnies canadiennes et ayant fait 44 morts, 403 blessés et plus de 700 cas de « crimi na - lisation », incluant des mandats d\u2019ar - res tation et des détentions ciblant des personnes critiques des activités extractives.Quelle est la source du problème ?D\u2019abord, de nombreux pays concernés sont caractérisés par d\u2019importants degrés de corruption et d\u2019impunité, ce qui rend trop souvent impossible la tenue d\u2019un procès juste et équitable pour les victimes d\u2019abus.Un autre problème est celui du rapport de force extrêmement inégal.On a, d\u2019un côté, les victimes \u2013 des pay - sans ou des travailleurs et travailleuses précaires, par exemple \u2013, qui se trouvent souvent en contexte de survie économique et réclament justice et réparations grâce à l\u2019appui d\u2019ONG ; de l\u2019autre, on retrouve les entreprises minières, dont plusieurs comptent sur des moyens financiers colossaux et, de surcroît, sur le RELATIONS 796 mai-juin 2018 7 ARMES À FEU Mobilisations aux États-Unis Depuis la fusillade dans une école secon daire de Floride qui a coûté la vie à 17 personnes le 14 février dernier, les jeunes américains sonnent la charge contre les armes à feu.le 24 mars, plus d\u2019un million de personnes, dont de nombreux adolescents, ont manifesté dans les rues de Washington pour exiger une meilleure régulation de ces armes, en particulier les fusils semi-automatiques.l\u2019enjeu est de taille dans un pays où le deuxième amen - dement de la constitution, qui garantit à tout citoyen américain le droit de porter une arme, est considéré par plusieurs américains comme un droit inaliénable constitutif de leur identité.la national ri?e association, le puissant lobby pro-armes à feu, exerce en outre de fortes pressions sur les élus dont il ?nance en partie les campagnes électorales.les jeunes apportent ainsi un regain d\u2019espoir devant une situation politique qui apparaît bloquée.Mobilisation anti-G7 le prochain sommet du g7, dont le canada assume la présidence depuis janvier dernier, se tiendra à la malbaie, dans charlevoix, les 8 et 9 juin prochain.À cette occasion, des militantes et militants se mobilisent au sein du réseau de résistance anti-g7 a?n de «?dénoncer le caractère impérialiste, colonialiste et anti- environnemental du sommet?» (voir ).le réseau prévoit tenir une marche de protestation dès le 7 juin dans les rues de Québec et tentera de se rendre à la malbaie pour perturber la tenue de l\u2019événement, où se discuteront à huis clos et sous haute surveillance policière des orientations politiques et économiques qui a?ecteront des millions de personnes à travers le monde sans pour autant faire l\u2019objet de contrôle démocratique.le réseau œcuménique justice, écologie et paix (roJep) a par ailleurs adressé une lettre appuyée par des citoyens et des groupes de la société civile au premier ministre Justin trudeau récemment, pressant son gouvernement de s\u2019assurer que la lutte aux changements climatiques fasse partie des sujets à l\u2019ordre du jour du sommet du g7.Voir . soutien du gouvernement du Canada.En plus des enjeux économiques et linguistiques qui complexifient leurs démarches, plusieurs victimes qui choisissent de porter plainte devant les tribunaux canadiens voient leur cause rejetée, les juges arguant que la compétence pour se prononcer relève de tribunaux d\u2019États autres que le Canada.Les ONG ont ainsi longtemps décrié l\u2019absence de mécanismes de reddition de comptes de même que le caractère strictement volontaire de la stratégie en matière de responsabilité sociale des entreprises (RSE) développée en 2009 sous le gouvernement de Stephen Harper.En réponse à ces critiques, le ministre fédéral du Commerce international, François- Philippe Champagne, a enfin donné suite, le 17 janvier 2018, à la demande de la société civile de créer le poste d\u2019ombudsman pour surveiller les activités à l\u2019international des industries extractives canadiennes.Comme l\u2019indique Affaires mondiales Canada, « l\u2019ombudsman aura pour principal mandat d\u2019enquêter de façon indépendante sur les allégations d\u2019atteintes aux droits de la personne découlant des activités d\u2019une entreprise canadienne à l\u2019étranger ».Son mandat inclut aussi le secteur du textile et devrait s\u2019étendre à d\u2019autres secteurs au cours de l\u2019année suivant son entrée en fonction.Il prévoit la résolution de conflits, la recomman - dation de mesures (dédommagements, changements à la politique de l\u2019entreprise, excuses, etc.) et, si nécessaire, le pouvoir de recommander au gouvernement canadien de retirer son soutien à une entreprise et de modifier sa politique.Un rapport des agissements fautifs sera rendu public.Le gouvernement mettra aussi sur pied un organisme consultatif multipartite composé de membres de la société civile et de l\u2019industrie pour le conseiller sur l\u2019élaboration et la mise en œuvre de lois, politiques et pratiques.La création de ce poste fut saluée par plusieurs organisations de la société civile et même par l\u2019Association minière du Canada, ainsi que par la Commission inter- américaine des droits de l\u2019homme, qui qualifia l\u2019initiative de première mondiale.Le 27 février dernier, le National Observer a indiqué que le gouvernement Trudeau accordera 6,8 millions de dollars sur 6 ans à l\u2019ombudsman.Bien que cela repré - sente le double du budget dont bénéficiait le bureau du conseiller en RSE, il y a lieu de craindre que l\u2019ombudsman ne soit pas en mesure de remplir le large mandat qui lui a été confié, puisqu\u2019il devra recevoir les plaintes liées non seulement au secteur extractif, mais également à d\u2019autres secteurs.Par ailleurs, étant donné le caractère extraterritorial des activités minières, les frais de déplacement, les services de traduction et autres frais de fonctionnement nécessaires risquent de rapidement dépasser le budget attribué.Relevons par ailleurs que la politique extractive actuelle du Canada ne change pas d\u2019un iota : certes, on fait désormais la 8 RELATIONS 796 mai-juin 2018 Nouvelle victoire contre P-6 les organisateurs d\u2019une manifestation ne sont plus tenus de fournir un itinéraire aux forces policières avant la tenue d\u2019un rassemblement à montréal.l\u2019article du règlement municipal p-6 qui l\u2019exigeait a en e?et été invalidé le 3 mars dernier par la cour d\u2019appel du Québec après une longue bataille juridique.rappelons que le règlement p-6 avait été adopté prestement durant le con?it étudiant, au printemps 2012, dans le but de restreindre le droit de manifester.un premier article du règlement avait déjà été invalidé en 2016, celui interdisant de manifester le visage couvert.À la suite de cette nouvelle rebu?ade devant les tribunaux, l\u2019administration plante envisage maintenant de retirer les accusations qui pèsent toujours contre des manifestants en vertu de ce règlement.La mine de la compagnie canadienne New Gold a fait l\u2019objet de nombreux recours juridiques au Mexique pour protéger le site patrimonial du Cerro de San Pedro, dans l\u2019État de San Luis Potosí.Aucune n\u2019a réussi à interrompre le projet minier.Photo : Tamara Herman. promotion d\u2019un modèle de pratique entrepreneuriale « responsable », qu\u2019on disséminera dans les ambassades et les organes gouvernementaux, mais on main - tient du même coup un discours misant sur le « renforcement de la capacité de gouvernance » des pays hôtes et de croissance économique « verte inclusive », et ce, pour permettre que le développement extractiviste s\u2019opère sans limites.S\u2019agit-il donc de veiller au respect des droits humains ou d\u2019assurer le plein potentiel extractif en s\u2019attaquant à son image négative, découlant de violations de droits bien réelles ?Autant le dire : les attentes sont énor - mes.La création du poste d\u2019ombudsman est en soi une bonne nouvelle, mais il reste à voir quel traitement sera accordé aux premières plaintes.Ce sont les résultats qui permettront de juger de l\u2019effi - cacité réelle de ce mécanisme pour les victimes.se souvenir d\u2019overdaLe Trente ans plus tard, la résistance des locataires de l\u2019îlot Overdale sert toujours d\u2019inspiration dans les luttes pour le droit au logement.François Saillant L\u2019auteur a été le coordonnateur du Front d\u2019action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU) de 1979 à 2016 Le 15 mars 1988, quelques locataires de l\u2019îlot Overdale, situé à l\u2019ouest du centre-ville de Montréal, forment un barrage humain à l\u2019extérieur d\u2019une de ses maisons afin de bloquer pacifiquement la voie à des ouvriers venus faire des travaux de démolition intérieure.Appelées sur les lieux, les forces policières procèdent à six arrestations.Une lutte amorcée neuf mois plus tôt vient de prendre un tournant qui mènera, avant la fin de 1988, à une suc - cession d\u2019actions radicales, à l\u2019éviction musclée des locataires, à la démolition de la grande majorité des édifices, à 26 arrestations additionnelles et à une large couverture médiatique.Comment en est-on arrivé là ?En novembre 1986, le Rassemblement des citoyens et des citoyennes de Montréal (RCM), dirigé par Jean Doré, avait suscité bien des espoirs en prenant le pouvoir après 30 ans de domination de Jean Drapeau, responsable de la démolition de dizaines de milliers de logements sacrifiés au nom de la rénovation urbaine.À peine quelques mois plus tard, le 2 juin 1987, le responsable de l\u2019habi - tation à la Ville de Montréal, John Gardi- ner, donne une conférence de presse aux côtés de deux promoteurs immobiliers, Robert Landau et Douglas Cohen.Ils annoncent en être venus à une entente en vertu de laquelle la Ville accepte la démolition de la centaine de logements et de chambres de l\u2019îlot Overdale pour faire place à la Galleria Dorchester, un ensemble de 650 condos de luxe.En échange, les promoteurs s\u2019engagent à financer la construction de 72 logements et chambres de remplacement dans un quartier voisin.L\u2019Association des locataires d\u2019Overdale dénonce aussitôt l\u2019absence d\u2019information et de consultations préalables, le coût des loyers dans les nou - veaux appartements et, surtout, la destruction d\u2019une communauté bien vivante, unique en cette partie de la ville.Plusieurs groupes et individus les appuient.Quelques conseillers municipaux du RCM expriment leur désaccord avec leur propre administration.Les premières actions s\u2019organisent.En septembre de la même année, la Ville se laisse convaincre de mener une consultation publique sur l\u2019avenir d\u2019Over - dale.La grande majorité des groupes et des individus qui se prononcent s\u2019opposent à la démolition des logements.Une idée reçoit un large appui, celle d\u2019intégrer ces logements, qui n\u2019occupent qu\u2019en - viron 15 % des terrains de l\u2019îlot Overdale, au futur développement immobilier et de les transformer en coopérative d\u2019habitation.Le rapport de consultation va dans le même sens.Or, le comité exécutif de la Ville, puis le conseil municipal refusent d\u2019en reprendre les principales conclusions et entérinent plutôt le projet de Galleria Dorchester.Malgré leur découragement, les locataires poursuivent la lutte sur le plan juridique, mais aussi et surtout dans la rue.Il ne se passe plus une rencontre du conseil municipal sans qu\u2019une manifestation ne se déroule à l\u2019extérieur comme à l\u2019intérieur de l\u2019hôtel de ville.Pendant ce temps, le projet de coopérative d\u2019habi - tation prend forme.Au début de 1988, Hazel Craig, une locataire d\u2019Overdale qui refusait de quitter le logement qu\u2019elle RELATIONS 796 mai-juin 2018 9 Des logements de la rue Mackay.Photo : Ross Thompson habitait depuis 48 ans, y est retrouvée sans vie.Incapable de supporter le stress qui lui était imposé, elle n\u2019arrivait plus à dormir et à se nourrir.La coopérative portera dorénavant son nom.En juin 1988, ce sont les services d\u2019inspection et d\u2019incendie de la Ville qui donnent le coup de grâce en exigeant que les immeubles que les promoteurs refusent d\u2019entretenir soient évacués, ce qui mène à des affrontements avec les locataires et les personnes venues les appuyer.Même si la lutte continue jusqu\u2019à la fin de l\u2019année, elle ne réussit pas à empêcher que tous les immeubles soient démolis ou incendiés, à l\u2019exception de la maison où Louis-Hippolyte Lafontaine a résidé au milieu du XIXe siècle, alors qu\u2019il était premier ministre du Canada-Est.Sitôt les démolitions et les évictions de l\u2019ensemble des locataires complétées, les promoteurs confirment ce que tout le monde pressentait : la Galleria Dorchester ne verra jamais le jour.Pendant 25 ans, l\u2019îlot Overdale ne sera plus qu\u2019un vaste et lucratif terrain de stationnement.YUL Centre-Ville, un gigantesque projet de 873 appartements en condominiums, condos lofts et maisons de ville, y a été érigé dans les toutes dernières années.Malgré la défaite, la résistance des locataires de l\u2019îlot Overdale a servi et sert encore d\u2019inspiration pour les luttes menées sur l\u2019enjeu de l\u2019habitation.Ce n\u2019est pas un hasard si le Comité des sans- emploi de Montréal-Centre a amorcé son désormais célèbre squat de l\u2019été 2001 dans la maison Louis-Hippolyte Lafontaine.La confrontation qui s\u2019est déroulée à Overdale pose aussi une question qui demeure entière en cette période où c\u2019est la gentrification qui menace maintenant plusieurs quartiers populaires.Est-il réellement possible et souhaitable de tenter de concilier rentabilisation du sol urbain et marchandisation de l\u2019habitation, d\u2019une part, et droit au logement et à la ville, de l\u2019autre ?C\u2019est ce que l\u2019administration Doré avait tenté de faire à l\u2019époque, avec le résultat que l\u2019on connaît aujourd\u2019hui.HoMMage à une reLigieuse engagée Décédée à 101 ans, Christiane Sibillotte restera une figure inspirante de l\u2019engagement social au Québec.Louise Leboeuf* L\u2019auteure est membre d\u2019organisations pour la défense des droits humains et la justice sociale Décédée le 22 décembre 2017, Christiane Sibillotte aura vécu au Québec plus de 68 ans, ayant quitté la France à l\u2019âge de 33 ans.L\u2019une des fondatrices de la communauté des Auxiliatrices au Québec, elle aura durant toute sa vie religieuse « aidé à tout bien, quel qu\u2019il soit » et agi pour un monde plus juste et plus égalitaire.D\u2019abord à Granby, en 1949, Christiane Sibillotte assume plusieurs services dans la communauté : elle sera notamment responsable du noviciat et supérieure provinciale, en plus de prodiguer des soins à domicile, en bicyclette, rejoignant ainsi les malades les plus pauvres.Elle contribue aussi de façon significative au renouveau de la vie religieuse et de la spiritualité ignacienne.En 1955, elle participe à la création de terrains de jeux pour les filles, inexistants à l\u2019époque.Sa préoccupation pour l\u2019égalité entre les femmes et les hommes l\u2019a toujours caractérisée.Pharmacienne de formation, elle s\u2019engage en 1973 à la mise sur pied de la Pharmacie communautaire de Pointe- Saint-Charles, à Montréal, toujours active d\u2019ailleurs.Par sa politique d\u2019achat au prix 10 RELATIONS 796 mai-juin 2018 e s p o i r Victoire pour Ristigouche En juin 2014, le maire de Ristigouche, François Boulay (à droite à l\u2019avant-plan) s\u2019était joint à la Marche des Peuples pour la Terre-Mère en Gaspésie.Photo : Gilles Gagné.ristigouche-partie-sud-est a remporté son bras de fer contre gastem.le 28 février dernier, la cour supérieure du Québec a débouté la gazière qui poursuivait la petite municipalité de 160 habitants en raison d\u2019un règlement municipal adopté en 2013 pour protéger ses sources d\u2019eau potable.l\u2019entreprise lui réclamait plus d\u2019un million de dollars, contestant la prérogative de la Ville d\u2019adopter un tel règlement.la cour, qui a statué que gastem avait abusé des procédures juridiques, a plutôt ordonné à l\u2019entreprise de verser plus de 160?000?$ pour compenser les frais encourus par la municipalité gaspésienne.la victoire de ristigouche est importante, car plus de 330 autres municipalités réclament le droit d\u2019imposer des normes plus sévères que celles formulées par le règlement sur le prélèvement des eaux et leur protection adopté à la hâte par le gouvernement couillard en 2014. le plus bas, l\u2019abolition de la marge de profit, ses enseignements à la population et la dénonciation de l\u2019exploitation des compagnies pharmaceutiques, cette pharmacie pratique une approche différente du traitement de la santé.Cette approche contribue à contrer l\u2019usage abusif des médicaments et favorise une plus grande autonomie individuelle et collective de la population.Christiane Sibillotte en demeurera une fidèle collaboratrice durant 23 ans.En 1976, avec sa consœur Gisèle Ampleman et moi-même, ainsi que quelques autres personnes militantes, elle met sur pied une maison de campagne collective, La Botte de foin, qui concrétise le droit aux vacances pour des personnes à faibles revenus.Christiane participera à ce projet durant plus de 30 ans.Dans les années 1970, dans la foulée de la Révolution tranquille et des questionnements qui s\u2019ensuivirent pour les communautés religieuses, elle contribue avec ses sœurs auxiliatrices à la communauté chrétienne Saint-Albert, à Montréal, pour « réfléchir, prier et vivre ensemble une liturgie en prise sur la vie et l\u2019actualité », et où elle a « appris à vivre des célébrations [\u2026] en lien avec l\u2019engagement, où une place était donnée aux enfants », comme elle le dit elle-même dans un document produit à l\u2019occasion de son 101e anniversaire.Dans le même esprit, elle s\u2019engage personnellement dans une petite communauté de base, afin de répondre aux besoins de personnes de milieux populaires.Elle devient membre du Réseau des politisés chrétiens, un groupe de réflexion explorant des pistes pour lier engagement politique et foi chrétienne.En 1980, Christiane rejoint le Mouvement socialiste et devient sa trésorière et agente officielle quand celui-ci se constitue en parti.En 1995, elle est porte-parole officielle de 400 religieuses du Québec pour le comité du Oui lors du référendum sur l\u2019indépendance.En forme et jeune de cœur autant que d\u2019esprit, elle est la marcheuse la plus âgée, avec ses 79 ans, à la Marche du pain et des roses pour contrer la pauvreté des femmes et les violences dont elles font l\u2019objet.Fidèle militante de la cause palestinienne, elle se rend devant le consulat des États-Unis pour manifester son appui au peuple palestinien, tous les vendredis pendant cinq ans.Atteinte de surdité dès la cinquantaine, loin de se refermer sur elle-même, elle prend tous les moyens pour rester active et devient membre de l\u2019Association des devenus sourds ou malentendants du Québec dans les années 1990.L\u2019ordinateur devient son outil privilégié pour communiquer avec sa famille française et informer son réseau, l\u2019incitant à signer différentes pétitions.Membre d\u2019organisations féministes (l\u2019Association des religieuses pour les droits des femmes et la Fédération des femmes du Québec) et pour les droits humains (Amnistie internationale et la Ligue des droits et libertés), elle participe jusqu\u2019à l\u2019âge de 96 ans à bien des manifestations, incluant celles en appui au mouvement étudiant, en 2012.Dans sa dernière année, elle se disait heureuse de pouvoir observer les manifestations à la place Émilie-Gamelin de la fenêtre de sa résidence.Les sœurs de son équipe bénéficiaient encore chaque ma - tin de ses commentaires, à la lecture du Devoir, ainsi que des textes qu\u2019elle rédigeait en appui à des groupes ou à des revendications auprès des autorités publiques.Le long parcours d\u2019engagement de Christiane a été ponctué de nombreuses marques de reconnaissance, entre autres de la part de Centraide et du Mouvement québécois des camps familiaux.À l\u2019occasion de son 100e anniversaire de naissance, elle a même reçu de la députée provinciale de sa circonscription, Manon Massé, la médaille de l\u2019Assemblée nationale.Elle a également reçu le prix des Journées sociales du Québec, lors de leur édition de 1999, tenues sous le thème « À nous le politique, donner des mains à l\u2019espérance ».Le prix lui avait été remis avec ces mots : « Christiane est une auxi- liatrice à vision sans frontières, citoyenne déterminée, militante solidaire, professionnelle engagée et prophétesse ».Elle demeurera une source d\u2019inspiration dans nos actions pour un monde plus juste et égalitaire dans le respect de la dignité humaine.* En collaboration avec la communauté des Auxiliatrices de Montréal.RELATIONS 796 mai-juin 2018 11 Mémoire de l\u2019éducation des adultes l\u2019institut de coopération pour l\u2019éducation des adultes (icea) a récemment mis en ligne un site Web consacré à la valorisation de l\u2019histoire de l\u2019éducation des adultes, qui s\u2019inscrit dans l\u2019année de l\u2019éducation des adultes que l\u2019icea célèbre à l\u2019occasion de son 70e anniversaire, jusqu\u2019en septembre 2018.on y retrouve une ligne du temps retraçant les initiatives et événements liés à l\u2019éducation des adultes depuis l\u2019époque de la colonie de la nouvelle- France jusqu\u2019à aujourd\u2019hui.une grande variété de documents d\u2019archives est disponible sur le site, notamment un historique de l\u2019action du centre justice et foi (cJF) dans ce domaine, allant des brochures de l\u2019école sociale populaire (l\u2019ancêtre du cJF) datant du début du xxe siècle jusqu\u2019aux soirées relations et aux éditions actuelles du webzine Vivre ensemble, sans oublier les numéros de la revue Relations.Voir .Christiane Sibillotte en 2016.Photo : Germain Pelletier Ce n\u2019est pas ce qu\u2019on ajoute aux accords commerciaux, mais ce qu\u2019on y enlève qui garantit leur caractère progressiste.Stuart Trew L\u2019auteur est rédacteur en chef du magazine The Monitor publié par le Centre canadien des politiques alternatives.Le gouvernement fédéral veut nous faire croire que nous sommes entrés dans une ère du « commerce progressiste » au Canada.En guise de preuve, les ministres libéraux brandiront l\u2019ajout d\u2019un chapitre sur l\u2019égalité des genres dans la nouvelle mouture de l\u2019Accord de li bre-échange Canada-Chili, ou encore la proposition de renforcer les protections en matière d\u2019environnement, de droit des travailleurs et de créer un comité sur les peuples autochtones dans un nouvel ALENA renégocié.Ils brandiront peut- être, aussi, le mécanisme de règlement des différends investisseurs-État (RDIE) de l\u2019Accord économique et commercial global (AECG) entre le Canada et l\u2019Union européenne, dont les procédures sont plus transparentes.Selon le gouvernement Trudeau, les accords de commerce progressistes seraient pro-travailleurs et pro-climat.Mais est-ce vraiment le cas ?Si on peut saluer l\u2019effort des libéraux pour penser en dehors du cadre étroit du libre-échange classique, jusqu\u2019à maintenant, aucune de leurs réformes soi-disant progressistes ne change fondamentalement les paramètres économiques inhérents à la globalisation, que ce soit le modèle de développement ou la part centrale accordée aux investisseurs et aux multinationales, entre autres.Les règles régissant actuellement le commerce et l\u2019investissement \u2013 auxquelles le premier ministre lui-même impute la montée des inégalités et la désillusion croissante à l\u2019égard du statu quo politique \u2013 sont entièrement préservées dans l\u2019AECG, dans le Partenariat transpacifique global et progressiste (PTPGP) récemment conclu, et ne semblent pas menacées dans la re- négociation en cours de l\u2019ALENA.Alors, les accords « progressistes » ne sont-ils que poudre aux yeux ?La réponse pourrait dépendre davantage des articles, chapitres et annexes qu\u2019on retirera de ces accords que de ceux qu\u2019on y ajoutera.protéger les services publics Par exemple, une des meilleures façons de réduire les inégalités socioéconomi - ques ou de genre reste de développer et d\u2019améliorer les services publics : garderies publiques; régimes publics d\u2019assurance dentaire, médicaments ou automobile ; réseau public de transport en commun, etc.En socialisant les coûts de ces services qui bénéficient à tous et toutes, on réduit l\u2019insécurité de revenu.Le système de garderies publiques, notamment, a démontré qu\u2019il encourage les femmes à réintégrer le marché du travail après avoir eu des enfants, sans oublier que les écarts salariaux entre hommes et femmes et entre personnes racisées et non racisées tendent à être bien moindres dans le secteur public.Or, l\u2019objectif des nouveaux accords de libre-échange est de libéraliser toujours plus ces services en vue de réduire le rôle du secteur public et de faire progresser la privatisation de manière irréversible grâce à des « clauses à effet de cliquet ».Les gouvernements ou municipalités moins enclins à la privatisation \u2013 que ce soit en raison des dépassements de coûts ou du manque d\u2019imputabilité qu\u2019elle induit \u2013 ou qui voudraient bonifier l\u2019offre de services publics font ainsi face à de possibles recours juridiques et à des poursuites de la part de grandes firmes privées du secteur des services s\u2019ils n\u2019épluchent pas d\u2019abord méticuleusement les nombreuses annexes des traités de libre-échange.Un accord de commerce véritablement progressiste devrait exclure catégoriquement les services publics, afin de donner aux gouvernements la plus grande marge de manœuvre possible pour revenir sur des privatisations et développer de nouveaux services publics sans être pénalisés indûment.et le climat?En ce qui a trait aux moyens, pour le Canada, de remplir ses engagements en matière de changements climatiques, le moyen le plus efficace et le plus progressiste serait de retirer complètement les mécanismes de RDIE des accords commerciaux qu\u2019il signe.Le Canada est en effet le pays ayant fait l\u2019objet du plus grand nombre de poursuites en vertu du mécanisme de RDIE de l\u2019ALENA ; sur plus de 40 recours, 25 ont ciblé des mesures liées à la protection de l\u2019environnement ou à la gestion des ressources.Lorsque les futurs gouvernements fédéral et provinciaux voudront éliminer graduellement les énergies fossiles afin de contrer le réchauffement climatique, ils ne devraient pas avoir à craindre de contrevenir aux « normes minimales de traitement » ni aux « attentes légitimes » du lobby pétrolier, pour reprendre les deux protections \u2013 très vaguement formulées \u2013 dont les investisseurs se prévalent le plus souvent dans leurs recours juridiques contre des États.Selon le large consensus prédominant chez les progressistes, l\u2019ajout de protections en matière de travail, d\u2019égalité de genre et de droit autochtone dans les accords de libre-échange « standard » que signe le Canada est certes un pas dans la bonne direction.Mais ces mesures res - teront marginales si elles ne sont pas contraignantes.De plus, des accords com merciaux vraiment progressistes ne devraient pas miner notre capacité de réduire nos émissions de gaz à effet de serre ni celle de créer des emplois soutena - bles et équitables dans le secteur public.C\u2019est seulement en éliminant des accords commerciaux le biais en faveur des grandes entreprises que nous préserverons la capacité d\u2019action publique nécessaire à un changement progressiste.12 RELATIONS 796 mai-juin 2018 Le gouvernement de Justin Trudeau prétend pouvoir négocier des accords de libre-échange «progressistes» en y incluant des clauses sur les droits des travailleurs, l\u2019égalité homme-femme ou encore les droits des Autochtones.Est-ce suffisant pour parler d\u2019accords progressistes, compte tenu des effets globaux du libre-échange sur la planète et sur l\u2019augmentation des inégalités socioéconomiques?Nos auteurs invités en débattent. RELATIONS 796 mai-juin 2018 13 des accords de Libre-écHange progressistes : un oxyMore ?Les accords dits progressistes permettent d\u2019arrimer le commerce international aux considérations non commerciales comme l\u2019environnement et les droits des humains.Geneviève Dufour L\u2019auteure est professeure agrégée à la Faculté de droit de l\u2019Université de Sherbrooke Dans la dernière année, l\u2019expression « accords progressistes » a fait son apparition dans le lexique du commerce international.Le site du gouvernement du Canada qualifie de progressiste le nouvel accord de libre-échange conclu avec l\u2019Europe et le qualificatif a été expressément inclus dans le titre du dernier accord conclu avec dix autres pays bordant le pacifique, le Partenariat trans- pacifique global et progressiste (PTPGP).Ce nouvel épithète en a surpris plus d\u2019un.En effet, on peut se demander en quoi ces nouveaux accords de libre-échange relèvent du progrès.Traditionnellement, les accords de libre-échange, qu\u2019on pense à ceux adoptés dans le cadre de l\u2019Organisation mondiale du commerce (OMC) ou encore aux accords commerciaux régionaux comme l\u2019ALENA, ont visé à éliminer les barrières tarifaires et non tarifaires au commerce.Ainsi, par ces accords, les États se sont entendus pour diminuer ou éliminer les droits de douane, les taxes et même les réglementations qui peuvent avoir un effet sur la circulation des biens et des services entre les pays.Dans ce cadre, les considérations non commerciales comme l\u2019environnement ou les droits des travailleurs ont été reléguées au statut d\u2019exceptions.opérationnaliser des droits humains Depuis quelques années, toutefois, les États négocient des accords commerciaux certes de plus en plus ambitieux en matière de libéralisation, mais qui tentent aussi de mieux tenir compte des considérations non commerciales.Santé, environnement, droits des travailleurs, respect des traditions autochtones et exception culturelle, par exemple, occupent de plus en plus les négociateurs.Surtout, ces « nouveaux » enjeux sortent de la fonction d\u2019exception à laquelle ils étaient confinés depuis plus de 70 ans.Par exemple, suivant le nouvel accord sur les marchés publics de l\u2019OMC, un État peut maintenant ajouter des exigences environnementales dans le cadre d\u2019un appel d\u2019offres international.Selon le nouveau PTPGP, un pays peut aussi décourager l\u2019importation de biens qui sont issus, notamment, du travail forcé.Dans ces cas de figure, les accords de libre-échange permettent ainsi d\u2019opérationnaliser des droits reconnus dans des traités de protection de l\u2019environnement et des droits humains.Est-ce à dire que l\u2019équilibre est atteint?Certainement pas.Les accords de libre- échange ont évolué en vase clos depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale.L\u2019échec de l\u2019adoption de la Charte de La Havane, qui devait créer une organisation internationale du commerce soucieuse des droits des travailleurs et du bien-être commun, et l\u2019adoption concomitante des idées ultralibérales de l\u2019École de Chicago ont empêché de lier conve - nablement commerce international et bien-être.Il a fallu pendant des décennies se contenter d\u2019un droit international économique, au pire, isolé des autres consi - dérations, au mieux, les intégrant au compte-goutte sous la forme d\u2019exceptions au libre-échange.Et encore là, le combat n\u2019a pas été facile, les « juges » appelés à trancher ces questions les évaluant en fonction de critères juridiques relevant d\u2019abord du droit économique.Pourtant, la santé, l\u2019environnement, le bien-être animal, le droit de négociation collective ou encore l\u2019interdiction du travail des enfants sont reconnus dans des textes de droit international et certains sont même élevés au rang de normes fondamentales et opposables à toute autre.Rien ne justifiait qu\u2019ils soient relégués au deuxième plan.C\u2019est précisément à ce problème que les accords de libre- échange dits progressistes tentent au- jourd\u2019hui de remédier.des avancées Il reste toutefois beaucoup de chemin à faire pour une meilleure conciliation entre le commerce, le respect des droits fondamentaux et la protection de l\u2019environ - nement, mais nous pouvons nous réjouir des récentes avancées.Par l\u2019adoption du PTPGP, les 11 États parties ont accepté explicitement d\u2019appliquer les droits et principes fondamentaux des travailleurs tels que définis par les États membres de l\u2019Organisation internationale du travail, en plus d\u2019assurer des conditions de travail acceptables en ce qui concerne le salaire minimum, les heures de travail, la santé et la sécurité des travailleurs.Ils ont aussi accepté que ces obligations puissent faire l\u2019objet d\u2019une procédure de règlement des différends.À Buenos Aires, en décembre dernier, les ministres du Commerce rassemblés pour la 11e conférence minis - térielle de l\u2019OMC ont adopté une Déclaration visant l\u2019autonomisation économique des femmes, signée par 118 États membres et observateurs.Par ailleurs, dans le cadre de la renégociation de l\u2019ALENA, le Canada demande entre autres à ce que la question autochtone soit mieux prise en compte.Les accords de libre-échange négociés aujourd\u2019hui sont-ils pour autant pro - gressistes ?Tout est relatif.Ils le sont si on prend la mesure du retard à combler dans ce domaine.Ils ne le sont pas si on considère les inégalités qu\u2019ils continuent à produire entre les peuples.Ils le sont encore moins si on se rappelle l\u2019idéologie qu\u2019ils véhiculent : un commerce libre fondé sur l\u2019idée \u2013 plus que jamais remise en question \u2013 selon laquelle la croissance peut être illimitée et apporter richesse pour tous. 14 RELATIONS 796 mai-juin 2018 DOSSIER MÉMOIRE DES LUTTES AU QUÉBEC Cette mémoire des luttes n\u2019est pas une panacée et n\u2019exempte pas de vivre, mais elle soutient la vie et la lutte.Elle le fait particulièrement en dérangeant, en bousculant, en rejetant les ornières d\u2019une vie emmurée dans les rôles, la routine et l\u2019affairement, oublieuse de notre responsabilité à l\u2019égard d\u2019autrui et du monde.Pour peu qu\u2019on ne s\u2019y replie pas, la mémoire, comme l\u2019utopie, peut être subversive ; elle pousse à briser les carcans d\u2019une vie privée de sens, les chaînes d\u2019un présent érigé à l\u2019effigie des maîtres, fait éclater l\u2019espace des possibles édictés, le présent cadenassé, grâce à la fulgurance de l\u2019inespéré qu\u2019elle porte en elle.En témoignent d\u2019une manière remarquable le gospel et le negro spiritual laissés en héritage par les esclaves noirs qui, dans les plantations de coton du sud des États-Unis, chantaient comme s\u2019ils partageaient le sort des Hébreux opprimés au temps de l\u2019Égypte ancienne et leur exode, racontés dans la Bible.Ce passé, fût-il imaginaire, n\u2019est pas pour eux passé parce qu\u2019il est gros d\u2019espoir, parce qu\u2019il ouvre toujours à des raisons de vivre et connecte à des forces vives de résistance.De la même manière, la mémoire subversive, intarissable, de l\u2019Évangile de Jésus a animé, entre autres, la révolte des paysans en Europe au XVe siècle comme la lutte contre les dictatures en Amérique latine, dans les années 1970-1980.Pensons aussi à Jean-Claude Ravet a mémoire est une faculté qui oublie, dit l\u2019adage.Heureusement, pourrait-on ajouter, car il ne s\u2019agit pas du constat d\u2019une défaillance, comme s\u2019il fallait idéalement se souvenir de tout.Si l\u2019oubli est constitutif de la mémoire, c\u2019est que celle-ci est au service de la vie, tournée vers ce qui l\u2019anime : la persévérance dans l\u2019existence.Nous ne pourrions, en effet, ni vivre, ni agir dans le monde sans la mémoire (qui ne peut être réduite à la mémorisation), inhérente à notre présence humaine : évocation créatrice de bribes du passé arrachées à l\u2019oubli, devenant paroles, voix, sensations, émotions, images vivantes, désirs, souffle vivifiant \u2013 présence absente.Au même titre que l\u2019imagination, la mémoire est inextricablement tissée avec la quête de sens.Par elle, nous faisons l\u2019expérience de la profondeur de l\u2019existence, de l\u2019intériorité.En nous ancrant dans la durée, elle relie chacun d\u2019entre nous au monde qui nous a accueillis et qui ne cesse de nous façonner avec ses images, ses symboles, ses énigmes, ses paysages, ses odeurs, ses événements vécus ou racontés.Nous en sommes certes une part infime, minuscule, mais porteuse insigne de sens : ce monde est pour nous un lieu de naissance et de mort, de vie et de combat, d\u2019amour et d\u2019angoisse, dans lequel nous apprenons à vivre en commun, à devenir plus humains.La mémoire est invitation à l\u2019aventure.Une aventure humaine \u2013 « condamnée à la liberté », pour reprendre l\u2019expression de Hannah Arendt, traversée inévitablement de conflits, de rapports de pouvoir et de domination, d\u2019injustice \u2013 qui prend donc souvent la forme de luttes.Or, dans les méandres de cette existence marquée par les luttes pour la justice et une vie digne, libre et responsable, la mémoire a le don d\u2019insuffler courage et persévérance.Comme si la remémoration du combat passé des asservis, des exclus, des « indignes », leurs souffles vivifiants comme leurs rêves écrasés, venaient à la rescousse des luttes présentes, souvent en butte à l\u2019essoufflement, aux découragements.Comme si des cohortes invisibles ouvraient et soutenaient la marche \u2013 je me rappelle le Chili de la dictature, lors des rassemblements popu - laires : les noms des résistants assassinés étaient scandés avec force, et la foule répondait chaque fois « presente ! » La mémoire ramène à l\u2019ordre du jour la justice différée, déniée, incitant à poursuivre la lutte pour la faire advenir.Ce qui doit être fait aujourd\u2019hui ne se fait-il pas toujours un peu en fidélité à ceux et celles qui nous ont précédés ?L De Mai 68 aux luttes anticoloniales et antiracistes en passant par celles des mouvements communautaire, syndical, étudiant, féministe, écologiste ou encore par le catholicisme social, l\u2019analyse de certaines des luttes ayant agité le Québec nous permet de prendre la mesure du chemin parcouru et des acquis arrachés aux pouvoirs établis.Mais bien au-delà du regard rétrospectif, la mémoire des victoires, des échecs, des espoirs et des impasses des mouvements sociaux et politiques nous permet de tirer des leçons pour nos luttes actuelles et à venir, dans un rapport vivant et non figé au passé, afin d\u2019inventer de nouvelles pratiques, de nouvelles solidarités. la Commune de Paris de 1871 qui a accompagné au XXe siècle tant de luttes ouvrières un peu partout dans le monde.Au Québec, la grève de l\u2019amiante symbolisera la rupture avec un ordre répressif à l\u2019égard des ouvriers.Témoignages parmi une infinité d\u2019autres de la mémoire subversive et vivante sur le plan individuel comme sur le plan collectif.Ce dossier, évidemment non exhaustif, en explore un certain nombre, plus près de nous, comme autant de souffles venant d\u2019hier à même d\u2019animer les luttes sociales au Québec.C\u2019est pourquoi la mémoire est si suspecte aux yeux des maîtres du temps, de ceux qui érigent le présent comme l\u2019espace clos de leur pouvoir et de leurs intérêts.Ils chercheront à se l\u2019approprier, à la neutraliser, à la corrompre pour la mettre au service du conformisme.Ils lui opposeront l\u2019histoire « vraie », officielle, reflet de l\u2019ordre établi, légitimant le statu quo, placardant l\u2019horizon, épurant la mémoire en lui extirpant le germe d\u2019insubordination, de désordre, de vie dans la liberté qu\u2019elle renferme.Car le passé pour eux doit impérativement rester passé, n\u2019être que le valet servile du présent intouchable, ne certifier que des possibles autorisés.Un présent au garde à vous ou à genoux, c\u2019est selon.Mais à l\u2019ère technique qui est la nôtre, le Progrès tend à supplanter l\u2019Histoire comme instrument de domination.Un progrès délivré de l\u2019action humaine, de la lutte sociale et politique, confondu avec le déploiement technologique.Il a l\u2019avantage de détourner complètement le regard du passé qui, à tout moment, malgré tout, risque de resurgir et d\u2019ébrécher ainsi dangereusement l\u2019enclos du présent, de perturber l\u2019« harmonie sociale », qui n\u2019a plus besoin des humains pour advenir.Il tourne notre regard vers demain, distrayant même du présent, expurgé de toute présence, mais conçu comme simple passage \u2013 rouage nécessaire au bon fonctionnement du système.Ainsi, toute remémoration étant trop incertaine, imprévisible, non seulement toute interprétation du passé est-elle congédiée, RELATIONS 796 mai-juin 2018 15 \u2013 pour continuer Le coMbat «Il existe une entente tacite entre les générations passées et la nôtre.Sur Terre, nous avons été attendus.» WALTER BENJAMIN Comité organisateur de la 3e Conférence des femmes latino-américaines, affiche, 56 x 43 cm, 1983 Fédération des femmes du Québec, affiche, 60 x 45,5 cm.Artiste : France Tardif, 1995 Comité logement Saint-Louis, affiche, 53 x 40,5 cm, 1981 mais le passé lui-même est rendu définitivement obsolète, inutile, devant l\u2019injonction à se courber, comme des captifs devant le cortège des vainqueurs, devant l\u2019idole de la fatalité.Dès lors, faire mémoire des luttes n\u2019est pas simplement un outil stratégique de plus pour mener à bien la lutte aujour - d\u2019hui ; c\u2019est un acte de résistance et d\u2019insubordination.« À chaque époque, disait Walter Benjamin, il faut tenter d\u2019arracher derechef la tradition au conformisme qui veut s\u2019emparer d\u2019elle », et « attiser l\u2019étincelle de l\u2019espérance ».C\u2019est à cette tâche impérative qu\u2019il faut nous atteler, contre l\u2019indolence actuelle qui a si bonne presse \u2013 et qu\u2019on fabrique à grand renfort médiatique et technologique \u2013 en rappelant l\u2019urgence des combats pour la suite du monde.16 RELATIONS 796 mai-juin 2018 DOSSIER images en mémoire pour la suite de l\u2019histoire?! Actif depuis 40 ans déjà, le Centre de recherche en imagerie populaire (CRIP) de l\u2019École des médias de l\u2019UQAM s\u2019est e?orcé de constituer une mémoire visuelle de l\u2019histoire sociale et notamment des luttes menées par les divers mouvements sociaux, principalement au Québec, mais aussi à travers le monde.Au ?l des ans, le CRIP a réussi à recueillir plusieurs fonds d\u2019archives iconographiques et à sauvegarder de l\u2019oubli\u2026 près de 30?000 a?ches et artéfacts créés dans le contexte des luttes syndicales, politiques, sociales, féministes, culturelles et altermondialistes, ou encore celles de divers mouvements (étudiants, écologistes, autochtones, antiracistes, etc.) et groupes de solidarité internationale.Les reproductions d\u2019a?ches réunies dans le présent dossier, à la fois mémoriel et emblématique des luttes actuelles et à venir, nous donnent à voir les orientations, la symbolique et les visées stratégiques des luttes contestataires et revendicatrices portées par divers groupes actifs dans la société civile.Or, toutes ces luttes, qu\u2019elles soient menées au cœur du quotidien ou par des mobilisations collectives d\u2019envergure, contribuent non seulement à raviver notre mémoire historique et à maintenir dynamiques nos démocraties devenues exsangues sous l\u2019e?et des politiques néo- libérales antisociales, mais elles participent également, chacune à leur manière et en solidarité avec les autres, au mouvement de convergence tant locale et régionale que nationale et mondiale vers des perspectives communes d\u2019émancipation et de transformation sociale.C\u2019est avec plaisir que les archivistes, photographes et infogra- phistes du CRIP ont voulu s\u2019associer à ce dossier de Relations et à tous ceux et celles pour qui la mémoire des luttes est essentielle et cruciale pour la suite de notre histoire collective.Jean-Pierre Boyer et Jean Desjardins, co-fondateurs du CRIP, avec la contribution solidaire de l\u2019infographiste Audrey Beaulé et des photographes Jasmin Cormier et Pierre Crépô.pour en savoir plus?: .«Et cependant Ô miens ! La vieille harpe Têtue, chante.Oyez! En moi résonne encor la voix mélodieuse que vous vous êtes faite aux soirs d\u2019Apocalypse, la voix qui crie mais ne meurt !» BENJAMIN FONDANE Communauté innue du Nitassinan, affiche, 99 x 54,5 cm.Artiste : Richard Parent, 1990 Diane Lamoureux L\u2019auteure est professeure associée au Département de science politique de l\u2019Université Laval l est d\u2019usage de penser que l\u2019histoire du Québec moderne a commencé avec la Révolution tranquille dans les années 1960 et que nous devons la modernisation du Québec à « l\u2019équipe du tonnerre » rassemblée par Jean Lesage, un club d\u2019hommes blancs issus pour la plupart de milieux privilégiés.Un tel récit oblitère le rôle des mouvements sociaux qui, dès les années 1940, ont mené des luttes qui ont rendu possible cette Révolution tranquille et qui, depuis, se sont battus d\u2019arrache-pied pour bâtir un État-providence.Ne serait-ce que pour éviter cela, il est important de se remémorer les luttes que nous avons dû mener au cours des 60 dernières années pour les droits sociaux, civils et politiques dans le Québec contemporain et pour changer les mentalités et les rapports sociaux.Cette mémoire ne doit pas se complaire dans la nostalgie du « bon vieux temps », mais servir au contraire de tremplin aux luttes que nous menons ici et maintenant.Elle doit également se transmettre aux nouvelles générations militantes dans une atmosphère d\u2019égalité et de réciprocité : il est de la responsabilité des militants et des militantes les plus anciens de faire part de leur expérience, de leurs bons coups comme de leurs échecs, mais il est aussi du devoir des plus jeunes de faire le tri dans cet héritage.La transmission est toujours bilatérale et ne peut inclure de mode d\u2019emploi.des mobilisations aux politiques publiques Les transformations des diverses situations sociales des femmes, les garderies, la Charte des droits et libertés de la personne, l\u2019égalité civile entre personnes homosexuelles et hétérosexuelles, l\u2019existence de services d\u2019avortement gratuits et relativement accessibles : tout cela a d\u2019abord pris naissance dans des cercles militants et s\u2019est développé dans la rue avant de se traduire en politiques gouvernementales.À l\u2019heure où ces gains sont malmenés et où bon nombre d\u2019entre nous ne se rappellent même plus leur origine, il importe de remonter aux sources pour montrer que ce sont aux puissantes mobilisations sociales que nous devons ces transformations, et non à la bienveillance de quelques élites politiques.La Charte québécoise des droits et libertés de la personne a été rendue possible non seulement par le travail de la Ligue des droits et libertés, mais également par l\u2019action de divers mouvements sociaux qui ont lutté pour obtenir des droits et demandé que ceux-ci soient solennellement reconnus par l\u2019État, surtout après l\u2019utilisation par le gouvernement Trudeau de la Loi sur les mesures de guerre au Québec en octobre 1970.Ce sont les mouvements sociaux qui ont aussi fait pression pour que cette Charte ne se limite pas aux droits civils et politiques, mais comprenne également les droits économiques, sociaux et culturels.L\u2019égalité des droits civils entre les personnes homosexuelles et hétérosexuelles doit beaucoup aux luttes menées par des RELATIONS 796 mai-juin 2018 17 DOSSIER nos Luttes ont CHANGÉ NOS VIES\u2026 et Le québec?! La remémoration des luttes passées nous enseigne que les changements dans la société et dans les mentalités passent par les luttes sociales et que celles-ci sont source de nouveaux savoirs et de nouvelles pratiques émancipatrices.I À l\u2019heure où nos gains sont malmenés, il importe de remonter aux sources pour montrer que ce sont aux puissantes mobilisations que nous les devons, et non à la bienveillance de quelques élites politiques.Ligue des droits et liberté, affiche, 61 x 46 cm.Artiste : Valérie Gill, 1988 groupes gais, militant, depuis le début des années 1970, pour mettre un terme à la discrimination et aux abus policiers par rapport à la fréquentation de certains lieux publics (parcs et bars).Ils ont aussi combattu pour faire inclure l\u2019orientation sexuelle comme motif illicite de discrimination dans les chartes québécoise et canadienne, pour faire avancer la recherche et traiter convenablement les personnes atteintes du VIH-sida, pour ouvrir le mariage aux conjoints et conjointes de même sexe de même que pour faire reconnaître l\u2019homoparentalité.Nous ne serions pas l\u2019endroit le mieux pourvu en Amérique du Nord en matière de services d\u2019avortement, d\u2019égalité hommes- femmes, de services en garderie si les femmes n\u2019étaient pas sorties massivement dans la rue pour réclamer haut et fort ces libertés et ces droits fondamentaux, et si les mouvements féministes n\u2019avaient pas contribué, par toutes sortes d\u2019actions publiques, à changer non seulement les lois, mais aussi les mentalités et nos manières de faire.Ces quelques exemples illustrent que la mise en œuvre de nos droits, l\u2019élargissement de droits existants à des catégories sociales pour lesquelles ils n\u2019avaient pas été initialement prévus, de même que la mise en place d\u2019une forme d\u2019État- providence au Québec à partir des années 1960 doivent beaucoup aux luttes menées par les groupes communautaires, les groupes de femmes, les syndicats, les mouvements étudiants, les groupes écologistes, les groupes LGBTQI+, les groupes de personnes racisées.Pourtant, lorsque ces droits sont reconnus ou qu\u2019une politique publique est mise en place, l\u2019origine popu - laire en est souvent oblitérée et le mérite en est attribué à un député, un ministre ou une personnalité publique.de nouveaux savoirs À l\u2019heure des savoirs experts et des données probantes, il importe de rappeler que nos luttes ont aussi été à l\u2019origine de nouveaux savoirs qui n\u2019ont été que tardivement et partiellement reconnus dans le monde officiel des savoirs.Il y a maintenant dans plusieurs universités des études féministes, des études gaies et lesbiennes, des études sur l\u2019environnement, des études sur les Autochtones ou des études ethniques, même si elles sont encore trop souvent suspectées d\u2019être idéologiques.On peut se demander ce qu\u2019il en serait de telles études sans les mouvements féministes, LGBTQI+, écologistes, autochtones ou de groupes altérisés ou racisés.Ces savoirs se sont d\u2019abord développés dans un cadre militant.Ils se sont formalisés et développés à la fois à travers les mobilisations et la production d\u2019un nombre incommensurable de mémoires pour des commissions d\u2019enquête ou parlementaires.Ils sont aussi issus des pratiques de plusieurs groupes qui ont dû commencer par bricoler leurs propres outils conceptuels pour dire des réalités impossibles à décrypter dans les objets et les cadres du savoir dominant attesté par l\u2019institution universitaire.Or, ce n\u2019est pas parce qu\u2019ils s\u2019élaboraient en dehors de cette institution qu\u2019ils ne constituaient pas pour autant de véritables savoirs.Les personnes engagées dans les luttes avaient besoin de comprendre ce contre quoi elles se battaient, devaient décortiquer la réalité des rapports sociaux pour convaincre, mobiliser, formuler des objectifs et mettre en place des alternatives.Dans un constant mouvement de va-et-vient entre théorie et pratique, les mobilisations ont ainsi produit de nouveaux savoirs qui ont en retour soutenu et nourri les mobilisations.Bref, on peut dire qu\u2019une injustice face à une situation précise (l\u2019enfermement psychiatrique, l\u2019absence de services publics dans les quartiers défavorisés, le mépris, la violence sexuelle, etc.) est d\u2019abord identifiée puis, confrontés à l\u2019existence de cette injustice, les militantes et les militants entreprennent d\u2019en décortiquer les tenants et aboutissants, de démêler l\u2019écheveau des misères sociales, d\u2019identifier des pistes de solution, de susciter une mobilisation.Tout cela est producteur de savoir puisque notre compréhension du social s\u2019en trouve enrichie, de même que notre capacité à lutter pour obtenir des gains et transformer la réalité et la société.L\u2019histoire nous a montré que bien souvent, ce nouveau savoir est ensuite repris dans des secteurs marginalisés de l\u2019institution universitaire.Le problème n\u2019est pas dans la reprise elle- même, ce qui permet une meilleure formalisation et parfois 18 RELATIONS 796 mai-juin 2018 DOSSIER projet inter-reconnaissance?: mémoire du mouvement communautaire Québécois Inter-Reconnaissance est un projet de recherche interdisciplinaire (anthropologie, science politique, travail social, histoire de l\u2019art, sexologie) et interuniversitaire (Université Laval, Université de Montréal, Université du Québec à Montréal) qui, depuis 2012, s\u2019intéresse à la contribution des organismes communautaires et des personnes marginalisées, minorisées ou exclues à l\u2019avancement des droits au Québec au cours des 50 dernières années.Sous la direction de Francine Saillant et regroupant Line Chamberland, Patrick Fougeyrollas, Diane La- moureux, Ève Lamoureux, Joseph Lévy et Lourdes Rodriguez del Barrio, de même que de nombreux assistants étudiants, l\u2019équipe de recherche a entrepris de recueillir les témoignages de plus de 225 militantes et militants du secteur communautaire au Québec, dans des domaines aussi variés que le féminisme, les groupes LGBTQI+, le secteur de la santé mentale, les organismes intervenant auprès de personnes réfugiées ou immigrantes, les personnes aux prises avec un handicap, de même que des artistes ayant accompagné ces divers mouvements.En outre, l\u2019équipe a collecté des artéfacts et des objets ayant marqué les luttes, qui seront notamment exposés dans plusieurs musées du Québec à l\u2019initiative de l\u2019Écomusée du ?er monde de 2018 à 2020 sous le titre « Une mémoire citoyenne se raconte ».Les résultats de cette recherche sont disponibles dans un ouvrage collectif sous la direction de Francine Saillant et Ève Lamoureux, La mémoire des droits dans le milieu communautaire au Québec, paru aux Presses de l\u2019Université Laval (2018).D.L. une extension de ce savoir, mais dans le gommage des sources militantes, gommage qui s\u2019accentue à mesure que ce savoir quitte les marges de l\u2019institution pour se rapprocher du centre.On peut en avoir un aperçu dans la façon dont a été traitée la question du harcèlement et des autres violences sexuelles dans les universités.Interpellée par l\u2019actualité, la ministre respon - sable de l\u2019Enseignement supérieur, Hélène David, a entrepris de lancer des consultations comme si elle était la première à se préoccuper de cet enjeu ; comme si les luttes, la recherche et l\u2019intervention féministes n\u2019avaient pas déjà produit, depuis des années, un savoir sur ce sujet, et notamment l\u2019enquête ESSIMU, dont les résultats commençaient alors à être diffusés.Préserver la mémoire des luttes, c\u2019est donc également insister sur la pertinence et l\u2019importance du savoir que nous avons produit au cours de nos diverses mobilisations.Ce savoir inclut non seulement une compréhension des enjeux sociaux que nous avons soulevés au cours de nos engagements militants, mais aussi un savoir sur les mobilisations collectives, sur le rapport entre les mobilisations et les institutions, sur les solidarités que nous sommes parvenus tous et toutes à construire.la force de création des mouvements sociaux C\u2019est un truisme de dire que nous militons pour changer notre monde et nos vies.Le premier bénéfice de l\u2019action militante se trouve probablement dans le militantisme lui-même.L\u2019injustice, quelle qu\u2019elle soit, s\u2019accompagne habituellement du mépris pour ceux et celles qui en sont victimes.Militer, c\u2019est d\u2019abord changer ce rapport au monde, refuser l\u2019image dévaluée de nous-même que nous renvoie la société \u2013 rappelons-nous le livre de Marie Letellier, On n\u2019est pas des trous de cul (Parti pris, 1971) \u2013, transformer notre rapport au monde en cessant d\u2019être les objets manipulables de politiques et de violences pour devenir les sujets, les acteurs de notre propre existence et imposer notre voix, à égalité, dans le débat public.Par le militantisme, nous acquérons du respect, nous forgeons des liens de solidarité, nous développons des capacités d\u2019analyse et d\u2019argumentation.Mais nous voulons également contribuer à façonner le monde dans lequel nous vivons pour le rendre moins injuste.C\u2019est ce qui explique le surgissement d\u2019alternatives à partir de la base.Ainsi, quand on a constaté que les soins médicaux représentaient la principale cause d\u2019endettement des ménages des classes populaires, on a procédé au développement de cliniques de santé populaire avant même la création de la Régie de l\u2019assurance maladie du Québec.Ces cliniques joueront d\u2019ailleurs un rôle important dans la mise en place de la structure des CLSC, en particulier la Clinique de Pointe-Saint-Charles, qui conserve encore une autonomie relative.De telles alternatives existent dans plusieurs autres mouvements (voir, par exemple, le Regroupement des ressources alternatives en santé mentale du Québec).Elles permettent, dès à présent, d\u2019élaborer d\u2019autres façons de faire et de vivre que celles que nous infligent la concurrence et la performance néolibérales.Ainsi, les mouvements sociaux ont contribué à la mise en place de droits : droits civils (femmes, LGBTQI+, personnes aux prises avec des problèmes de santé mentale, personnes handicapées) et droits politiques (concernant les Autochtones, les personnes immigrantes et refugiées, en matière d\u2019environ - nement).De ce fait, ils ont enrichi le cadre normatif de nos sociétés.Mais ils ont aussi contribué, par leurs luttes, au développement d\u2019une culture et de nouveaux rapports sociaux au Québec, même si beaucoup reste encore à faire pour que nous puissions vivre dans une société véritablement égalitaire, libre et solidaire.RELATIONS 796 mai-juin 2018 19 DOSSIER Préserver la mémoire des luttes, c\u2019est donc également insister sur la pertinence et l\u2019importance du savoir que nous avons produit au cours de nos diverses mobilisations.Collectif pour une loi sur l\u2019élimination de la pauvreté, affiche, 48 x 28 cm.Artistes : Hélène Rochon et J.-F.Boisvert, 1999 Marie-Célie Agnant L\u2019auteure est écrivaine « Pour nos combats de demain, pour un monde plus libre, plus juste, plus égalitaire, plus fraternel et solidaire, nous devons maintenir vivante la mémoire de nos luttes.» GUNTER HOLZMANN ombien nécessaire est-il, en effet, de ne pas perdre de vue les luttes passées, puisqu\u2019elles seules permettent de garder vivant l\u2019engagement indispensable à l\u2019édification de ce monde meilleur auquel nous aspi - rons ! Mais combien conscients devons-nous être aussi, comme le dit pour sa part Edward Saïd, que si « l\u2019histoire est faite par les hommes et les femmes, elle peut également être défaite et réécrite, à coups de silences, d\u2019oublis, de formes imposées et de déformations tolérées ».Conscients, également, que de nouvelles conditions d\u2019oppression sans cesse surgissent, que les oppresseurs ne connaissent jamais de lassitude, que leurs menaces sont partout de plus en plus fortes pour contrer nos élans vers ce monde « autre » qui, entre chaos, brefs espoirs et marasme, entre ébranlement, dégradation, puis écrasement des forces en lutte, tarde à voir le jour.Face à la multiplicité des luttes à mener, nos efforts peuvent à tout moment être balayés, nos luttes, sombrer dans l\u2019oubli et l\u2019indifférence la plus totale.Pire encore, il peut nous arriver, par lassitude, facilité ou apathie de prendre part à l\u2019édification du mur implacable de l\u2019oubli, participant ainsi à notre propre bâillonnement, et donc, à notre propre anéantissement.S\u2019il ne peut exister un consensus sur la mémoire commune à assumer par chaque société, il est indispensable de multiplier les occasions de revenir sur l\u2019histoire, de veiller à sa transmission et d\u2019éveiller sans cesse la conscience historique.Loin de moi l\u2019idée de dresser ici l\u2019inventaire des voix interdites, porteuses de tant de luttes passées sous silence, hier et encore aujourd\u2019hui.J\u2019aimerais simplement attirer l\u2019attention sur un ouvrage important pour la mémoire des luttes sociales, publié aux Éditions du remue-ménage, principale maison d\u2019édition féministe fran - cophone en Amérique qui, depuis plus de 40 ans, se bat pour l\u2019avancement de la réflexion sur la condition des femmes.Il s\u2019agit de Partition pour femmes et orchestre (2017) de Maria Noriega Rachwall.Portrait et analyse critique de la société québécoise des années d\u2019après-guerre, ce livre témoigne de la lutte acharnée menée de 1940 à 1965 par un groupe de femmes québécoises pour parvenir à l\u2019égalité dans le monde de la musique symphonique.À l\u2019époque, « les possibilités de travailler au sein d\u2019un orchestre étaient pratiquement nulles pour les musiciennes : [\u2026] les orchestres demeuraient des boy\u2019s club qui n\u2019admettaient la présence d\u2019aucune femme » (p.12).Faisant fi des interdits et des conventions, Ethel Stark et Madge Bowen, deux Montréalaises, rassembleront des musiciennes pour former l\u2019Orchestre symphonique des femmes de Montréal.Elles créèrent ainsi un espace où se côtoyaient des femmes de toutes les confessions et de tous les horizons : Noires, Blanches, francophones, anglophones, etc.Cette histoire inspirante et pal - pitante démontre les mécanismes de l\u2019oppression et de la discrimination et illustre de façon non équivoque la question du pouvoir et de la domination, car « au cœur de ces pratiques discriminatoires résidait la crainte que l\u2019accès des femmes à cette institution traditionnellement réservée aux hommes contribue à affaiblir d\u2019autres structures de privilèges masculins» (p.17).Mais ce qui étonne surtout, c\u2019est le silence qui, aujourd\u2019hui encore, entoure le combat de titans mené contre l\u2019establishment masculin par ces musiciennes, une lutte qui englobait toutes les aspirations et revendications des femmes : besoin d\u2019autonomie, accès à l\u2019éducation et au travail, etc.Ce combat, un marqueur de l\u2019évolution sociale et politique du Québec, ne prendra fin qu\u2019en 1965 avec la dissolution de l\u2019orchestre, alors que les musiciennes déclaraient forfait, épuisées par de longues années de travail dans des conditions plus que difficiles.Pendant toute son existence, l\u2019orchestre s\u2019est vu 20 RELATIONS 796 mai-juin 2018 DOSSIER voix et voies INTERDITES Souvent tues par l\u2019histoire officielle, les luttes des femmes sont en soi le terrain d\u2019un autre combat : celui pour la mémoire.C Comité québécois de liaison contre le racisme, affichette, 43 x 28 cm.Artiste : Bob Zeiring, 1978 systématiquement refuser toute aide financière, tandis que l\u2019Orchestre symphonique de Montréal, presque exclusivement composé d\u2019hommes, pouvait compter sur le soutien sans faille de la Ville et d\u2019autres bailleurs de fonds.Cet exemple \u2013 parmi tant d\u2019autres \u2013 illustre à quel point, malgré sa richesse et sa densité, l\u2019histoire des femmes au Québec demeure « une histoire toujours méconnue et non encore ensei gnée.[\u2026] Surtout, les événements relatifs aux épisodes variés de la lutte des femmes ne sont pas inscrits dans la mémoire collective, qui reste fondamentalement une mémoire des faits et gestes masculins », soulignent Micheline Dumont et Louise Toupin dans un autre ouvrage majeur pour la mémoire des luttes sociales : La pensée féministe au Québec.Anthologie 1900-1985 (Remue-ménage, 2003).Il s\u2019agit d\u2019une histoire que l\u2019on minore, que l\u2019on voudrait ignorer ; elle est aussi, bien sûr, absente des textes destinés à l\u2019enseignement scolaire : « En outre, le suffrage féminin, les allocations familiales, les congés de maternité, par exemple, s\u2019ils sont men - tionnés dans les livres d\u2019histoire, sont présentés comme des mesures [\u2026] accordées et non pas comme des revendications qui ont été réclamées par des femmes.» Ceci nous interpelle, nous invite à des remises en question et à une révision profonde de l\u2019espace accordé à la mémoire des luttes sociales, dans une société où, comme dans beaucoup d\u2019autres, le quotidien des femmes demeure marqué par l\u2019empreinte et la survivance tenace de comportements sexistes et discriminatoires.Les reven dications des femmes et leur aboutissement sont le fait d\u2019une conscience révoltée et ont été portées majoritairement par des luttes sociales ; on ne peut, dès lors, faire l\u2019économie d\u2019une analyse des rapports de pouvoir dans leur globalité.Ils sous-tendent toutes les formes d\u2019oppression, d\u2019où le silence et l\u2019amnésie organisés autour de ces luttes.Oublis programmés, stratégies politiquement établies, dont le but est de reléguer aux limbes de la grande histoire les efforts de différents groupes pour la conquête de leurs droits.Ces stratégies qui occultent les combats menés contre l\u2019institutionnalisation de l\u2019oppression et de l\u2019exploitation nous obligent sans cesse à la vigilance, nous commandent d\u2019agir contre la persistance des inégalités et des pratiques discriminatoires.Actions et remises en question qui doivent s\u2019étendre à l\u2019ensemble des conditions spécifiques d\u2019oppression et d\u2019exploitation, car toutes ces sphères où s\u2019exercent répression, racisme, sexisme, dépossession, pillage et destruction de la planète se rejoignent inexorablement dans la mise en œuvre des rapports de domination.Nous n\u2019avons alors d\u2019autre solution que d\u2019agir sur tous les fronts et de mener des combats, tant individuels que collectifs.À ce prix seulement, nous pouvons nourrir l\u2019espoir de garder vivantes ces luttes et ces actions qui, de passées, ne portent que le nom.RELATIONS 796 mai-juin 2018 21 DOSSIER blanc de mémoire Dans les années 1960, les luttes des Noirs contre le racisme et le colonialisme \u2013?des États-Unis aux Caraïbes en passant par l\u2019Afrique?\u2013 sont une source d\u2019inspiration pour toutes les populations colonisées, exploitées, marginalisées de la planète.Le Québec ne fait pas exception.S\u2019il est devenu commun de souligner que la gauche indépendantiste s\u2019identi?ait alors à ces luttes, paradoxalement, il est moins courant de rappeler que ces mouvements résonnent aussi auprès\u2026 de la population noire de Montréal, inspirant dès cette époque d\u2019importantes luttes.Le Congrès des écrivains noirs d\u2019octobre 1968 à l\u2019Université McGill, organisé notamment par des étudiants caribéens, témoigne avec force de cette solidarité qui se tisse.Des ?gures centrales du mouvement international de libération des Noirs, notamment C.L.R.James, Walter Rodney et Stokely Carmichael y prendront la parole et marqueront les esprits par la puissance de leur analyse anticolonialiste, antiraciste, prônant l\u2019a?rmation culturelle et politique des Noirs.C\u2019est dans cette atmosphère militante, aussi alimentée par la colère ressentie après l\u2019assassinat de Martin Luther King, le 4 avril 1968, qu\u2019auront lieu les événements de l\u2019Université Sir George Williams (aujourd\u2019hui Concordia), moment charnière pour les luttes antiracistes à Montréal et au Québec.Rappelons les faits?: devant l\u2019inaction de la direction concernant des plaintes déposées au printemps 1968 par plusieurs étudiants dénonçant le racisme de certains professeurs, une manifestation s\u2019organise en février 1969.Celle-ci se mue rapidement en occupation du centre informatique de l\u2019université, qui durera deux semaines avant que la police anti-émeute n\u2019évacue de force les locaux.Dans l\u2019échau?ourée, un incendie est déclenché, entraînant de lourds dégâts matériels.Des badauds attroupés sur le trottoir, voyant la fumée s\u2019élever du bâtiment, s\u2019écrient alors «?Let the niggers burn?! » («?Laissez-les brûler, ces nègres?!?»).En tout, une centaine de manifestants sont arrêtées, dont une quarantaine d\u2019étudiants noirs, détenus séparément par la police.Toute cette a?aire aura entre autres pour e?et de faire éclater au grand jour la présence d\u2019un racisme structurel, souvent vécu de manière plus subtile au quotidien par la population noire.Elle a également un e?et catalyseur pour le militantisme dans la communauté noire qui, malgré les origines diverses de ses membres, entrent en solidarité à travers l\u2019expérience commune du racisme1.Associations, publications et groupes de défense des droits verront le jour et s\u2019activeront pour lutter contre di?érentes formes de discrimination systémique, que ce soit dans le milieu universitaire, dans le monde du travail, dans le système judiciaire ou dans la sphère culturelle, entre autres.Les luttes actuelles contre le racisme systémique ne sortent donc pas de nulle part?: elles s\u2019inscrivent dans une histoire des luttes \u2013 et des injustices \u2013 bien implantées ici, qui remontent par ailleurs bien au-delà de ce (bien trop) bref aperçu.Emiliano Arpin-Simonetti 1.Pour un portrait plus détaillé, voir Sean Mills, Contester l\u2019empire, Montréal, Hurtubise, 2011 et David Austin, Nègres noirs, nègres blancs.Race sexe et politique dans les années 1960 à Montréal, Montréal, Lux, 2015.Les revendications des femmes et leur aboutissement sont le fait d\u2019une conscience révoltée et ont été portées majoritairement par des luttes sociales. Frédéric Barriault L\u2019auteur, historien, est chargé de projets au Centre justice et foi éfléchir aux racines profondes du christianisme social au Québec donne l\u2019occasion de voir en quoi cette tradition d\u2019engagement demeure pertinente, sinon essentielle, dans la société actuelle.Parmi les courants qui innervent cette mémoire, la révolte politique et spirituelle portée par la jeunesse catholique des années 1930-1950 met en lumière un héritage, celui du personnalisme chrétien, qui n\u2019a rien perdu de sa pertinence.Tout au contraire, il pourrait bien être en mesure d\u2019insuffler du dynamisme à nos luttes sociales et politiques, confrontées qu\u2019elles sont à une société gangrenée par le consumérisme et le conformisme, en proie au cynisme et au défaitisme, et incapable de concevoir des projets de société mobilisateurs.le «?moment personnaliste?» de l\u2019histoire québécoise Des années 1930 à 1950, la jeunesse catholique se montre extrêmement critique de la génération précédente.Inspirée notamment par la philosophie d\u2019Emmanuel Mounier et de la revue Esprit, en France, elle reproche au clergé et aux laïques canadien-français d\u2019avoir trahi l\u2019Évangile en se livrant à mille et une compromissions avec l\u2019ordre social capitaliste et appelle ses coreligionnaires à un réveil spirituel en œuvrant à l\u2019avènement d\u2019une société fondée sur la solidarité, la fraternité et la dignité de la personne humaine, d\u2019où le terme personnalisme.Apparu en plein cœur de la Crise des années 1930, le personnalisme est une voie médiane entre l\u2019individualisme libéral et le collectivisme soviétique.Soucieux de promouvoir le bien commun et de défendre la liberté, il fait de la défense de la dignité de la personne humaine le socle de l\u2019ordre social.Pour le personnalisme, la personne humaine est fondamentalement sociale et communautaire, enserrée de liens étroits de solidarité et de réciprocité.La révolution sociale et spirituelle est le mot d\u2019ordre de cette jeunesse, dont Jacques Grand\u2019Maison, Gérard Pelletier, Simonne Monet, Michel Chartrand, Fernand Dumont et Pierre Vadeboncoeur sont d\u2019illustres représentants.Pour eux, la plupart socialistes chrétiens, l\u2019heure de la charité est révolue : il faut désormais agir sur les structures, transformer la société, mettre en place un ordre social fondé sur la justice sociale et économique.La fougue de cette génération ascendante est canalisée dans l\u2019Action catholique.Pépinière de militants sociaux et d\u2019adversaires du régime duplessiste (plusieurs sont des lecteurs et des rédacteurs de la revue Cité libre), l\u2019Action catholique fait la promotion de la dignité de la personne humaine et dénonce les injustices sociales et économiques.C\u2019est ainsi que divers mouvements font leur apparition au Québec dans les années 1930 et 1940 : Jeunesse étudiante catholique, Jeunesse ouvrière catho lique, Jeunesse agricole catholique, Jeunesse indépendante catholique, etc.Bien qu\u2019encadrés par des aumôniers, ces mouvements laissent une grande marge de manœuvre aux laïques.Plusieurs militants de ces organisations passeront au mouvement coopératif ou dans les syndicats locaux de la Confédération des travailleurs catholiques du Canada (CTCC), ancêtre de la CSN.Pour cette nouvelle génération de militants sociaux catholiques, la grève d\u2019Asbestos constitue un moment charnière.Déclenchée par des travailleurs affiliés à la CTCC, la grève de l\u2019amiante est l\u2019un des moments forts de l\u2019opposition, notamment des catholiques progressistes, au régime de Duplessis.Réputée pour ses mauvaises conditions de travail et pour les maladies industrielles qui y sévissent, la mine d\u2019amiante d\u2019Asbestos était gérée par une compagnie américaine, la Canadian Johns-Manville.L\u2019enjeu de la grève porte à la fois sur les salaires, l\u2019hygiène industrielle et la mise en place d\u2019une 22 RELATIONS 796 mai-juin 2018 DOSSIER des SOURCES CHRÉTIENNES aux Luttes sociaLes L\u2019héritage du christianisme social et du personnalisme chrétien pourrait-il être source de renouveau dans un Québec désenchanté et en panne d\u2019idéaux ?R Centre de pastorale en milieu ouvrier, affiche, 56 x 43 cm.Artiste : Claudette Rodrigue, 1981 assurance-maladie pour les travailleurs.Appuyés dans leurs démar ches par l\u2019archevêque de Montréal, Mgr Joseph Charbon- neau, les grévistes reçoivent aussi l\u2019appui de la Commission sacerdotale d\u2019études sociales1.La frange progressiste du clergé milite non seulement pour l\u2019amélioration des conditions de travail des mineurs, mais également pour leur intégration aux instances décisionnelles de la compagnie minière, selon un modèle de cogestion où les travailleurs seraient consultés pour les questions à portée technique ou sociale, tout en obtenant une quote-part des profits.Le reste de l\u2019histoire est bien connu : profitant de ses bonnes relations avec Duplessis, le gérant de la mine invoquera le caractère « communiste » de ces revendications.Duplessis s\u2019appuie alors sur l\u2019aile conservatrice de l\u2019Église et parvient à faire censurer le projet de réforme de l\u2019entreprise promu par la Commission sacerdotale, notamment grâce au soutien de l\u2019évêque de Rimouski, Mgr Courchesne.La répression policière contre les grévistes et les syndicalistes sera sanglante.Duplessis obtient ensuite la démission de Mgr Charbonneau.Au terme de cet épisode, c\u2019est un corps épiscopal de plus en plus conservateur qui va diriger l\u2019Église catholique québécoise.Ces nouveaux évêques ont bien tenté de censurer et d\u2019« assagir» les jeunes militants de l\u2019Action catholique, mais rien n\u2019y fit : déterminés à mettre en place un nouvel ordre social coûte que coûte, ils utiliseront désormais les leviers et pouvoirs de l\u2019État pour faire advenir une société plus juste et équitable.La révolution spirituelle se fera avec ou sans la hiérarchie de l\u2019Église, mais elle se fera.C\u2019est donc là l\u2019un des paradoxes de la Révolution tranquille : processus de modernisation et de laïcisation de la société québécoise, elle fut une révolution en bonne partie d\u2019inspiration religieuse, faite au nom de l\u2019humanisme chrétien.Les anciens militants de l\u2019Action catholique, devenus syndicalistes, hauts fonctionnaires ou présidents de commissions d\u2019enquête, vont faire de l\u2019État-providence québécois le nouveau terrain de leur apostolat.La démocratisation de l\u2019éducation, la mise en place de l\u2019assurance-maladie, la réforme du droit du travail, la mise en place de programmes sociaux, l\u2019engagement dans les luttes syndicales ou ouvrières : voilà comment les catholiques sociaux ont contribué à fonder un ordre social plus juste et équitable.On touche donc là à « l\u2019esprit » de la Révolution tranquille : «quitter » l\u2019Église institutionnelle afin de mieux refaçonner le rôle de l\u2019État par fidélité envers le message évangélique.« Au début des années 1960, entrer dans la fonction publique, c\u2019est plus que dénicher un emploi stable, c\u2019est aussi pour plusieurs entrer dans une nouvelle forme d\u2019apostolat : l\u2019apostolat de la compétence au service des personnes et du bien commun.Nombreux furent les jeunes diplômés universitaires qui préféreront servir les intérêts du peuple plutôt que ceux de compagnies privées.À l\u2019heure du concile, aussi absurde que cela puisse paraître aujourd\u2019hui, le travail comme bureaucrate est souvent perçu comme une véritable vocation visant à favoriser l\u2019épanouissement des personnes et, en définitive, à servir la cause du christianisme », notent E.-Martin Meunier et Jean- Philippe Warren dans Sortir de la Grande noirceur.L\u2019horizon « personnaliste » de la Révolution tranquille (Septentrion, 2002, p.160).la redécouverte du moment personnaliste « L\u2019histoire est fille de son temps », disait jadis l\u2019historien français Lucien Febvre.Étudié de manière sporadique par les chercheurs et étudiants des années 1960 et 1970, le personnalisme chrétien connaît une sorte d\u2019« apothéose savante » au tournant des années 2000.Toute une génération de jeunes chercheurs \u2013 pensons ici à E.-Martin Meunier, Jean-Philippe Warren, Louise Bienvenue et Lucie Piché, pour ne nommer que ceux-là \u2013 redécouvre et remet à l\u2019honneur l\u2019héritage personnaliste.Cette redécouverte s\u2019inscrit dans un contexte ô combien paradoxal : celui d\u2019un Québec qui célèbre \u2013 sans grand enthousiasme \u2013 le 40e anniversaire de la Révolution tranquille.Celui d\u2019un Québec social-démocrate en panne, après des décennies de compressions budgétaires et de réformes néolibérales qui RELATIONS 796 mai-juin 2018 23 DOSSIER Force est de constater que le sel et le levain sont encore à l\u2019oeuvre dans le tréfonds de la pâte humaine.Que l\u2019espérance (chrétienne ?) refuse de courber l\u2019échine.Qu\u2019un vent de révolte gronde.Jeunesse ouvrière catholique, affiche, 58 x 35 cm, 1973 ont mis à mal la solidarité sociale.Celui d\u2019un Québec où s\u2019affirment des courants politiques libertariens et des animateurs de radio-poubelle étalant leur mépris des pauvres, des syndicats et des mouvements sociaux progressistes, tout en militant en faveur de la liquidation complète du modèle québécois.Celui, enfin, d\u2019un État québécois devenu, au fil des ans, une immense machine technocratique, froide et déshumanisante, aveugle aux souffrances bien réelles de nos concitoyennes et concitoyens, et dont la logique managériale est totalement étrangère aux généreuses intuitions prophétiques des artisans de la Révolution tranquille.Pareil engouement et pareille redécouverte du personnalisme chrétien demandent à être expliqués.En guise d\u2019hypothèse, soulignons d\u2019abord qu\u2019il est assez significatif que la plupart des historiens et sociologues ayant exhumé l\u2019héritage personnaliste soient issus de ma génération, la génération X, celle du No Future, née au pinacle de la guerre froide, au plus fort de la terreur nucléaire, des missiles Cruise à la catastrophe de Tchernobyl.Génération qui a grandi, aussi, au plus fort de l\u2019assaut néolibéral contre l\u2019État-providence, à la faveur du thatchérisme, du reaganisme et de ses variantes québécoise et canadienne.Génération n\u2019ayant connu qu\u2019un Québec frileux, en panne d\u2019idéaux et de projets de société, plus encore au lendemain des deux échecs référendaires.Génération, enfin, ayant goûté aux fruits amers d\u2019une modernité libérale, rationaliste, technocratique et instrumentale qui promettait à tous la liberté, l\u2019égalité et la libération, sans jamais arriver à remplir cette promesse.Et ce, tout en se montrant incapable de ré - pondre aux questions existentielles de nos contemporains ; incapable d\u2019être porteuse de sens ; incapable d\u2019insuffler un supplément d\u2019âme à nos projets de société.D\u2019où le nihilisme autodestructeur qui fut porté par plusieurs membres de ma génération, celle de Sid Vicious, de Trainspotting et de Dédé Fortin.C\u2019est ce qui pourrait expliquer les atomes crochus \u2013 en tout cas les affinités électives \u2013 qui peuvent se développer entre certains intellectuels de la génération X et le personnalisme chrétien de la première heure, issu aussi d\u2019une génération «sacrifiée», qui a connu la grande dépression \u2013 sans goûter au faste des années folles \u2013, la montée des fascismes, la guerre et le duplessisme.Soyons clairs : ni chez les artisans de la Révolution tranquille, ni chez les baby-boomers, ni d\u2019ailleurs chez les X (après tout, Mario Dumont et Richard Martineau en sont issus !), cette colère politique, cette révolte spirituelle, cette soif de refonda- tion du monde sur des bases solidaires et transcendantales ne furent l\u2019apanage de la majorité, pas plus que la remise en question radicale de l\u2019ordre social capitaliste, bourgeois et libéral.Et pourtant, pour qui sait être attentif aux signes des temps \u2013 pour employer ici le langage de Vatican II \u2013 force est de constater que le sel et le levain sont encore à l\u2019œuvre dans le tréfonds de la pâte humaine.L\u2019espérance (chrétienne ?) refuse de courber l\u2019échine.Un vent de révolte gronde ici et là.Nos contemporains sont nombreux à dire haut et fort qu\u2019un autre monde est possible.Et qu\u2019il faut urgemment remettre la dignité de la personne humaine au cœur de nos préoccupations face aux logiques marchandes, technocratiques et totalitaires qui écrasent, humilient et déshumanisent.Rendant ainsi hommage, sans doute sans le savoir, aux intuitions prophétiques des personnalistes chrétiens.1.Groupe de prêtres engagés dans l\u2019action sociale fondé en 1948 qui avait pour but, entre autres, de conseiller l\u2019Assemblée des évêques du Québec sur les questions sociales.24 RELATIONS 796 mai-juin 2018 DOSSIER une tradition vivace et en renouvellement constant La Révolution tranquille et le concile Vatican II n\u2019ont pas mis un terme à la tradition chrétienne d\u2019engagement politique et spi - rituel?; ils ont plutôt galvanisé, et même radicalisé, ce désir d\u2019engagement des chrétiens et des chrétiennes, qui ont été nombreux à prendre part aux luttes sociales des années 1960 à 1980.L\u2019aggiornamento conciliaire a libéré la parole des chrétiens progressistes, qui se sont dotés de nouvelles tribunes, au diapason de ce désir d\u2019engagement au sein des luttes populaires?: les dominicains lancent la revue Maintenant en 1962 ; les oblats mettent sur pied le Centre de pastorale en milieu ouvrier et fondent la revue Vie ouvrière en 1979 ; les jésuites donnent un nouveau visage à la revue Relations et font plus que jamais la jonction entre justice et foi.Dynamisés par le concile, les catholiques sociaux se radi - calisent dans le sillage de l\u2019encyclique Populorum progressio (1967) sur le développement solidaire des peuples \u2013?et plus encore au lendemain de l\u2019Assemblée des évêques latino- américains à Medellín, en Colombie (1968).Des contacts se nouent alors entre le Québec et l\u2019Amérique latine, notamment par le biais des membres de L\u2019Entraide missionnaire.C\u2019est par ces réseaux que les chrétiens d\u2019ici prennent contact avec la pédagogie des opprimés de Paolo Freire et avec la théologie de la libération de Gustavo Gutiérrez et de Leonardo Bo?, entre autres.Ces contacts se transforment bientôt en solidarité directe, au gré des allers-retours constants entre le Québec et l\u2019Amérique latine, qui s\u2019in?uencent réciproquement.Solidaires des luttes des peuples de l\u2019hémisphère Sud, parfois même jusqu\u2019au martyre, mis sionnaires et coopérants laïques s\u2019engagent dans diverses luttes pour la justice sociale, résistant aux côtés des paysans et groupes populaires du Sud, dénonçant le soutien du gouvernement canadien aux juntes militaires ou aux compagnies minières prédatrices actives dans ces pays.De Développement et Paix aux Politisés chrétiens, en passant par les Chrétiens pour le socialisme, les chrétiens et chrétiennes d\u2019ici galvanisent leur propre résistance contre le virage néolibé- ral qu\u2019empruntent les gouvernements du Québec et du Canada, à partir des années 1980.Toujours vivace, cette tradition d\u2019engagement chrétien se redéploie ces dernières années à la faveur des luttes contre la pauvreté, pour la dignité des peuples autochtones ou en faveur de la justice climatique et environnementale.F.B. u-delà du devoir de mémoire, pourquoi réinvestir la tradition du socialisme décolonisateur des années 1960-1970 au Québec ?Quelle est la pertinence de ce courant aujourd\u2019hui ?Éric Martin : Il y a bien sûr un aspect lié à la mémoire, à la tradition, mais il faut bien comprendre que la tradition n\u2019est pas quelque chose de muséifié.Charles Péguy disait que toute révo - lution accomplit plus profondément la tradition ; il y a donc moyen d\u2019y puiser de quoi insuffler une inspiration aux luttes d\u2019aujourd\u2019hui.La revue Parti Pris, par exemple, pose à son époque la nécessité d\u2019une articulation dialectique entre la question nationale et la question sociale, posées toutes deux comme des conditions incontournables de l\u2019émancipation du peuple québécois.On comprend alors l\u2019émancipation politique à l\u2019égard du colonialisme fédéral canadien comme étant essentielle, mais insuffisante si elle n\u2019est pas complémentée par une émancipation économique à l\u2019égard de l\u2019exploitation capitaliste.L\u2019une ne peut aller sans l\u2019autre.À cette perspective, on doit cependant ajouter celle du Front de libération des femmes.Devant l\u2019absence quasi totale de la question féministe au sein de Parti Pris ou dans le manifeste du FLQ, entre autres, la réaction sera de créer un groupe qui veut penser et agir contre la «triple oppression », à savoir nationale, économique et patriarcale, dans une perspective synthétique.Ce qui est intéressant, c\u2019est que ces différents groupes posent des paramètres à la libération en disant qu\u2019il y a des dimensions essentielles qui sont interreliées.On est bien avant la diffusion large de la notion d\u2019intersectionnalité, mais on essaye déjà de penser la synthèse des différentes oppressions en insistant sur le fait qu\u2019en laisser certaines de côté ou les penser en silo pose problème.Cette perspective s\u2019articule en grande partie autour de la pensée décolonisatrice et « tiers-mondiste » de l\u2019époque (Fanon, Memmi, etc.) ainsi que des luttes de décolonisation alors en cours, comme celle des Noirs américains ou des Algériens.Le système colonial est alors désigné par divers groupes opprimés comme responsable de leur infériorisation, même si cette dernière est vécue différemment par chacun.Cela a permis de penser et de tisser des solidarités entre dif - férentes luttes particulières dans un combat général contre le colonialisme et l\u2019impérialisme \u2013 même si ces solidarités de principe ne se sont pas toujours bien traduites en pratique.Ainsi, comme on le voit, il n\u2019y a pas d\u2019emblée opposition entre indépendantisme, socialisme, féminisme et luttes antiracistes, mais bien une possibilité de penser la convergence des luttes.Cette analyse est particulièrement importante aujourd\u2019hui, car nous avons un grave problème de polarisation et d\u2019écla - tement qui fait que des questions importantes se trouvent souvent disloquées les unes des autres.Je pense entre autres à la question nationale qui, dans la gauche radicale, est souvent l\u2019objet d\u2019une critique négative et associée aux groupes de droite identitaire, ou aux indépendantistes qui s\u2019occupent bien peu de la question sociale.Or, la leçon à tirer des années 1960-1970, c\u2019est qu\u2019on ne pourra rien changer ici sans s\u2019attaquer de front à l\u2019articulation entre les différentes formes d\u2019oppression.De ce point de vue, le projet socialiste et indépendantiste répond à cette exigence en ce qu\u2019il permet d\u2019intégrer d\u2019autres combats dont nous sommes devenus davantage conscients ces dernières décennies, particulièrement les luttes des femmes, les luttes des minorités sexuelles, les luttes antiracistes ou encore l\u2019écologie.RELATIONS 796 mai-juin 2018 25 DOSSIER Le sociaLisMe décoLonisateur?: UNE TRADITION À RÉACTUALISER ENTREVUE AVEC ÉRIC MARTIN Dans son livre Un pays en commun (Écosociété, 2017), Éric Martin, professeur de philosophie au Cégep Édouard-Montpetit, replonge dans les écrits qui ont nourri et accompagné les luttes pour le socialisme et l\u2019indépendance du Québec dans les années 1960-1970, en faisant ressortir la composante décolonisatrice de ce courant.Ces luttes ont-elles encore de quoi nous inspirer aujourd\u2019hui ?Nous en avons discuté avec l\u2019auteur.A Certes, pour le moment, nous en sommes à convaincre certains progressistes de se poser à nouveau la question de la souveraineté, à leur montrer le caractère incontournable de cette question, notamment dans un contexte d\u2019effritement du projet de la mondialisation soi-disant heureuse : crise économique, crise écologique, inégalités sociales, etc.Cette situation nous oblige à imaginer de nouvelles institutions et un nouveau partage de la souveraineté susceptible de remplacer le régime en place, aussi bien la constitution et les institutions monarchiques du Canada que les grandes organisations qui pilotent le capital globalisé.Ce n\u2019est pas gagné, car la souveraineté, même pour certaines personnes très conscientisées, est hélas uniquement synonyme de repli, de xénophobie, de racisme.Nous avons un travail de pédagogie à faire et c\u2019est là que la mémoire et la tradition nous sont d\u2019un grand secours.Elles montrent qu\u2019on peut aussi penser un souverainisme de gauche, socialiste, antiraciste, féministe, etc.Si nous acceptons de relever ce défi, nous constaterons que notre histoire contient des possibles qui ne demandent qu\u2019à être réactivés.Cela dit, le socialisme décolonisateur de l\u2019époque comportait plusieurs angles morts, dont la question autochtone et le rapport aux minorités racisées.Comment dès lors revendiquer une continuité avec ce courant, d\u2019autant que le Québec ne vit plus la même oppression coloniale qu\u2019en 1960 ?É.M.: Évidemment, il ne s\u2019agit pas d\u2019habiter la maison ances trale sans la rénover un peu.La tradition indépendantiste et socialiste, pour nous servir, doit subir une réactualisation.Il y a sans doute des pans qui doivent être démolis ou jetés.Mais on est surpris, quand on retourne aux analyses de cette période, de voir à quel point plusieurs de ces questions étaient déjà abordées.Je pense à Hubert Aquin qui pensait déjà l\u2019indépendance dans une perspective politique « inclusive » et qui soulevait déjà la question autochtone.Par ailleurs, en ce qui concerne le colonialisme au Québec, il n\u2019est certes pas vécu de la même manière aujourd\u2019hui que dans les années 1960 : les Québécois ne se font plus dire « speak white» avec mépris au centre-ville de Montréal, par exemple.Par contre, il y a des formes de néocolonialisme qui ont pris le relais : celui, économique, de la mondialisation néolibérale, notamment.Par ailleurs, sur le plan culturel, qui prétendrait que nous n\u2019avons pas un grave problème avec l\u2019américanisation de notre culture, tel que l\u2019observait déjà Marcel Rioux dans les années 1960 ?Nous subissons cette culture « globish» qui fait qu\u2019aujourd\u2019hui, mes étudiants connaissent davantage la téléréalité de la famille Kardashian que Richard Desjardins.La domination culturelle conduit à se rapporter d\u2019abord à une identité et à une culture impériales et à être inca pable de s\u2019identifier à la culture à laquelle on appartient pourtant.C\u2019est une forme de déracinement et d\u2019occupation de l\u2019esprit.Mais surtout, sur le plan politique, du point de vue institutionnel, le Québec est toujours soumis à une constitution qu\u2019il n\u2019a pas signée et à des institutions monarchiques d\u2019héritage britannique.Il y a donc toujours des conditions politiques et culturelles qui relèvent d\u2019une logique coloniale.Ces dernières années, les Autochtones ont d\u2019ailleurs dénoncé avec force le caractère colonial du régime canadien.Même si la situation coloniale de l\u2019un et de l\u2019autre est très différente, ce régime n\u2019a pas cessé d\u2019être colonial pour les Québécois aussi.Car ni le Québec, ni les peuples autochtones ne disposent aujourd\u2019hui de l\u2019autogouvernement.Il y a donc là une possibilité de tisser des liens dans une perspective de décolonisation, de penser un socialisme québécois en solidarité avec les Autochtones.Les Québécois se retrouvent dans une étrange position de colonisateurs-colonisés : colons venus de France, ils ont colonisé les terres autochtones avant d\u2019être eux-mêmes subjugués par l\u2019Empire britannique.Je crois que le dépassement de cette situation passe notamment par une sortie du régime colonial fédéral par la voie d\u2019une indépendance reconnaissant en même temps l\u2019autodétermination des peuples autochtones, le tout dans un projet de co-construction d\u2019une république du Québec auxquels ils seraient invités à participer dans une perspective d\u2019égalité de nation à nation.La tradition intellectuelle des années 1960-1970 peut nous servir d\u2019inspiration en vue de penser ensemble différentes luttes de décolonisation pour parvenir à réaliser ce projet.Mais cela exigera aussi beaucoup de travail d\u2019invention, de créativité, de doigté et de générosité.Par ailleurs, on me demande souvent aussi si le mot socialisme est encore pertinent aujourd\u2019hui, s\u2019il ne risque pas de faire peur.Je ne sais pas si ce mot peut être ramené tel quel, c\u2019est à discuter, mais il y a quelque chose dans l\u2019idée qui m\u2019apparaît essentiel : reprendre le contrôle souverain de la production économique et soustraire cette dernière à l\u2019impératif de croissance du capitalisme.Ce projet, qu\u2019on l\u2019appelle socialisme ou dé- mondialisation, pose l\u2019exigence de penser ensemble la question sociale et la question nationale, la souveraineté politique et la démocratisation économique (ce que Fernand Dumont appelait un « socialisme d\u2019ici »).La gauche doit penser l\u2019articulation de tout cela avec ce que j\u2019ai appelé les quatre D, inspiré par les penseurs de la démondialisation : démondialiser, décoloniser, décroître, développer la coopération internationale.Bien sûr, en incluant dans ce projet les questions féministes, antiracistes et autochtones.On le voit, on a un grand défi devant nous.Mais si nous oublions ne serait-ce qu\u2019un seul de ces éléments, on ne pourra pas dire qu\u2019on aura atteint la véritable liberté, celle qui consiste à être pleinement chez soi, dans une société droite et juste, et à vivre notre « dignité réalisée », «debout dans l\u2019horizon de la justice », comme le disait Miron.Entrevue réalisée par Emiliano Arpin-Simonetti 26 RELATIONS 796 mai-juin 2018 DOSSIER La leçon à tirer des années 1960-1970, c\u2019est qu\u2019on ne pourra rien changer ici sans s\u2019attaquer de front à l\u2019articulation entre les différentes formes d\u2019oppression. Lucie Sauvé L\u2019auteure est directrice du Centre de recherche en éducation et formation relatives à l\u2019environnement et à l\u2019écocitoyenneté de l\u2019UQAM e remémorer les luttes citoyennes au creux de nos territoires permet d\u2019y repérer les ancrages d\u2019un changement culturel majeur qui se déploie progressivement, mais résolument, au Québec.Au-delà des revendications complaisantes à l\u2019égard du système de gouvernance en place, et qui limitent l\u2019espace d\u2019analyse et d\u2019action aux pratiques de «bonne gestion » environnementale et de développement du rable, ces luttes s\u2019enracinent plus fondamentalement dans la trame de vie où se tisse notre réalité collective, mues par la conscience de plus en plus vive d\u2019habiter une « maison » commune.L\u2019histoire de ces luttes écologistes est celle de toutes les personnes et des groupes qui se mobilisent encore et toujours avec courage et dignité, le plus souvent au départ contre des projets invasifs et menaçant leur milieu de vie, mais dont la recherche et la réflexion au fil du temps, des débats et des combats, permettent une prise de conscience du caractère systémique des réalités en jeu et de leur dimension essentiellement politique : avec ou malgré les instances au pouvoir, il faut s\u2019occuper ensemble, ici et maintenant, de ce qui nous concerne tous.Désormais incontournable, le mouvement écologiste est né \u2013 au Québec comme ailleurs \u2013 autour de la première grande Conférence de l\u2019ONU sur l\u2019environnement humain qui s\u2019est tenue en 1972.Confirmant les inquiétudes de précurseurs qui avaient lancé l\u2019alerte, le rapport Meadows (1972) exhortait alors les États à stopper la croissance économique.Au Québec, territoire d\u2019abondantes ressources, ce sont surtout les questions relatives à l\u2019eau et à l\u2019énergie qui ont mobilisé les citoyens et les citoyennes, à travers les enjeux des déchets toxiques, des pluies acides, des pesticides, du nucléaire et des grands barrages, entre autres, ainsi que de l\u2019usurpation agressive des ressources minières et forestières.un mouvement fédérateur L\u2019écosociologue Jean-Guy Vaillancourt1, l\u2019un des premiers analystes de ce mouvement au Québec, a observé que, très tôt, des alliances se sont tissées entre les groupes écologistes et d\u2019autres mobilisations sociales, comme le mouvement féministe et le mouvement ouvrier.En trame de fond apparaît aussi dès le départ la question nationale, celle de la souveraineté.C\u2019est ainsi qu\u2019au cours des 50 dernières années, la question écologique a non seulement suscité l\u2019émergence de centaines d\u2019organisations et de groupes environnementaux, mais elle a également fédéré des luttes diverses.À titre d\u2019exemples, les Artistes pour la paix n\u2019ont cessé de mettre en évidence les liens entre la question du nucléaire et celle de la paix ; un mouvement écoféministe s\u2019est renforcé à travers le Réseau québécois des femmes en environnement ; les Marches des peuples pour la Terre-Mère ont mis en lumière la relation entre le projet de développement des hydrocarbures et l\u2019usurpation des territoires autochtones ; le Comité pour les droits humains en Amérique latine crée des ponts entre les luttes d\u2019ici et celles d\u2019ailleurs \u2013 entre autres sur la question des mines \u2013 et souligne l\u2019importance de promouvoir la justice environnementale et la solidarité internationale.Il serait certes important de documenter et de célébrer cette longue histoire de la mouvance écologiste dans sa foisonnante diversité et ses alliances fécondes2.À cet effet, une remarquable filmographie a déjà été produite au Québec sur différentes questions socioécologiques dans les 20 dernières années, en RELATIONS 796 mai-juin 2018 27 DOSSIER MÉMOIRE DES LUTTES au creux des territoires Par sa capacité de créer des ponts avec d\u2019autres mouvements sociaux et de sensibiliser la population aux enjeux environnementaux au fil des décennies, le mouvement écologiste a su engranger des victoires importantes.S AQOCI, Réseau québécois des groupes écologiques, Coalition Eau Secours, affiche, 63,5 x 35,5 cm.Artiste : Nancy Lapointe, 2003 écho ou en soutien aux mobilisations citoyennes qui y sont associées, notamment : L\u2019Erreur boréale (1997), Chercher le courant (2010), Trou story (2011), Anticosti (2014) , La ferme et son état (2017), et d\u2019autres encore.De même, de nombreuses monographies ont été publiées, dont Rabaska (2009), Sortir le Québec du pétrole (2015) ou La ferme impossible (2015).Au théâtre, Tout ça m\u2019assassine (2011) et J\u2019aime Hydro (2016) sont des exemples de mise en scène de dynamiques citoyennes.À partir de ce gisement documentaire, de la mémoire encore vive et de l\u2019expérience actuelle des groupes mobilisés, il nous reste à produire une synthèse de ces luttes, en faire une cartographie à travers l\u2019espace et le temps et mettre en lumière la trame transversale qui les caractérise : les causes structurelles et le caractère systémique des problèmes soulevés, les acteurs et leurs rôles, les dynamiques, les avancées, les entraves et les verrous, l\u2019engagement, l\u2019essoufflement et la persévérance.Certes, on observe d\u2019emblée que la question du financement des groupes écologistes reste un défi majeur en raison de politiques défavorables à la valorisation et au développement d\u2019une expertise environnementale citoyenne et d\u2019une vigile écologiste.La survie des groupes est gravement menacée et l\u2019expertise unique qui s\u2019y est développée risque de rester sans voix.pour un décloisonnement des luttes sociales Pour témoigner du travail accompli par le mouvement écologiste au fil des ans, il importe, d\u2019une part, de mettre en évidence les nombreux gains qui ont résulté de ces mobilisations, particulièrement ces dernières années : celle du Suroît, qui a mené à l\u2019abandon de la filière des centrales thermiques ; celle de l\u2019arrêt des travaux à la mine d\u2019uranium de Sept-Îles ; celle de la préservation du parc du Mont-Orford ; celle du recul du projet d\u2019exploitation du gaz de schiste ; celle du retrait des pétrolières et gazières d\u2019Anticosti ; celle de l\u2019abandon des projets de port pétrolier à Cacouna et du pipeline Énergie Est ; celle de la victoire de la municipalité de Ristigouche-Partie-Sud-Est contre la pétrolière Gastem concernant son règlement protégeant l\u2019eau potable ; et plusieurs autres encore.Ces histoires de luttes fécon des \u2013 infiniment courageuses \u2013 montrent l\u2019importance de l\u2019engagement citoyen et de sa constance.Si les groupes écologistes et les mouvements citoyens ont engrangé autant de victoires significatives, c\u2019est notamment parce que d\u2019autres avant eux ont livré bataille sur ces enjeux, ne fût-ce que sur le plan de la sensibilisation et de la conscientisation.Les groupes d\u2019aujourd\u2019hui sont en quelque sorte les héritiers des mouvements pionniers des années 1970-1980, à une époque où l\u2019importance des questions écologiques était loin d\u2019être aussi reconnue.D\u2019autre part, il faut aussi souligner que, dans le succès comme dans les moments plus difficiles, le principal acquis de ces luttes est le formidable apprentissage collectif qui contribue peu à peu à transformer la société québécoise : le développement d\u2019un sentiment d\u2019appartenance au territoire partagé, la prise de conscience du rôle essentiel de la société civile pour exercer une vigile critique sur les réalités socioécologiques et le renforcement d\u2019un pouvoir citoyen à travers l\u2019engagement.Les groupes mobilisés développent une intelligence collective sur des enjeux complexes, mettant en lumière leur caractère global et systémique ; ils dénoncent l\u2019instrumentalisation de la démocratie et ouvrent de nouveaux espaces de débat collectifs ; ils déploient des stratégies de résistance et de communication créatives ; ils proposent des projets alternatifs.Ils apprennent également à travailler ensemble, malgré les inévitables divergences et tensions.La lutte désormais emblématique contre le développement des hydrocarbures aura ainsi rassemblé des comités locaux et régionaux, des syndicats, des municipalités, des scientifiques, des artistes, des agriculteurs, des spécialistes du droit, etc., décloisonnant ainsi les sphères d\u2019action au sein de la société civile.On reconnaît maintenant les liens étroits entre les questions sociales et environnementales, les liens entre l\u2019intégrité des écosystèmes, la santé et l\u2019économie, par exemple.Si les premières revendications écologistes ont pu créer des tensions entre le mouvement ouvrier et les citoyens mobilisés (comme dans le cas de l\u2019amiante), la situation actuelle est autre.Au nom de l\u2019équité socioécologique, on exige désormais que les arguments du nombre d\u2019emplois et des supposées retombées économiques soient examinés à l\u2019aune de critères relevant d\u2019une conception plus approfondie du bien commun et que l\u2019idée de « développement » s\u2019ouvre à des initiatives endogènes, mieux arrimées aux réalités écologiques et sociales.Certes, tout cet exigeant travail reste à poursuivre.Trop de « causes orphelines», portées à bout de bras en régions « éloignées », restent en attente de soutien.Enfin, il importe de mettre en lumière et de célébrer les apprentissages qui résultent du rapprochement trop longtemps attendu avec les cultures autochtones d\u2019ici.À travers les luttes écologistes, des alliances se tissent, comme en témoignent les Marches des peuples tout au long des territoires convoités par l\u2019industrie des hydrocarbures.Toute la profondeur des revendications autochtones \u2013 pour l\u2019intégrité de la Terre-Mère et pour la reconnaissance des identités meurtries \u2013 commence enfin à être comprise.L\u2019idée de territoire prend ici un sens véritablement écologique, celui de la maison où l\u2019on vit ensemble avec toutes les autres formes et systèmes de vie, celui d\u2019une terre d\u2019accueil aussi, où l\u2019on apprend à (re)construire et à relier nos identités, à s\u2019écouter, à partager et à décider collectivement de ce qui nous concerne tous.On retrouve ici l\u2019exigence éthique, critique et démocratique d\u2019une écologie politique dont la visée centrale est celle de la reconstruction des liens entre société et nature.1.Voir notamment J.-G.Vaillancourt, « Évolution, diversité et spécificité des associations écologiques québécoises : de la contre-culture et du conservationnisme à l\u2019environnementalisme et à l\u2019écosocialisme », Sociologie et sociétés, vol.13, no 1, avril 1981 ; et J.-G.Vaillancourt, « Le mouvement vert au Québec : une perspective historique et sociologique», Bulletin d\u2019histoire politique, vol.23, no 2, hiver 2005.2.À ce sujet, lire Philippe Saint-Hilaire-Gravel, 30 ans au RQGE \u2013 Une histoire dissidente du mouvement écologiste au Québec, de 1982 à 2012, RQGE, 2012.28 RELATIONS 796 mai-juin 2018 DOSSIER Les groupes écologistes d\u2019aujourd\u2019hui sont en quelque sorte les héritiers des mouvements pionniers des années 1970-1980. Jaouad Laaroussi L\u2019auteur est étudiant au doctorat en histoire à l\u2019UQAM ans un amphithéâtre bondé, des étudiantes et des étudiants débattent de la dernière réforme gouvernementale et des moyens à prendre pour y résister.Au micro, les arguments s\u2019enchaînent : « L\u2019histoire nous prouve que seule la grève générale illimitée fera reculer le gouvernement ! », « Jamais une session n\u2019a été perdue par la grève », etc.Après plusieurs heures de délibérations, les mains se lèvent en faveur de la proposition de déserter les salles de classe.Loin d\u2019être une exception, cette image du mouvement étudiant québécois reflète l\u2019expérience de lutte des différentes générations d\u2019étudiants et d\u2019étudiantes qui, depuis 1968, ont déclenché une dizaine de grèves générales illimitées.Malgré le passage éphémère des cohortes étudiantes au sein des cégeps et des universités, la mémoire des luttes passées y est toujours active, servant à la fois d\u2019inspiration et de justification aux organisations et aux mobilisations présentes.La frange combative du mouvement étudiant, en particulier l\u2019Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSÉ), prend appui sur cette mémoire pour défendre ses revendications face à l\u2019État et établir un rapport de force avec lui, ce que ne cherche pas à faire une tendance concertationniste qui se considère plutôt comme partenaire de l\u2019État et défend ses revendications à travers une tactique de lobbying.Le pôle combatif, que l\u2019on analysera ici, s\u2019est ainsi appuyé sur sa mémoire collective pour instituer une tradition de grève gé - nérale étudiante au Québec.C\u2019est notamment cette ritualisation des débrayages étudiants \u2013 en dehors du cadre juridique \u2013 qui distingue le mouvement étudiant québécois de ceux du reste du Canada et des États- Unis.mode de transmission de la mémoire des luttes passées Si la production académique sur l\u2019histoire des grèves étudiantes est foisonnante, il n\u2019en reste pas moins qu\u2019elle peine à se rendre jusqu\u2019aux étudiantes et étudiants eux-mêmes : le format du mémoire ou de la thèse se prête mal, en effet, à une grande diffusion.Le livre de Pierre Bélan- ger1, édité et distribué par l\u2019Asso - ciation nationale des étudiants et étudiantes du Québec (ANEEQ), et celui de Benoît Lacoursière2, distribué gratuitement dans les instances de l\u2019ASSÉ, constituent à ce titre des exceptions.La mémoire des luttes en milieu étudiant a donc principalement été produite et transmise par les organisations étudiantes elles-mêmes.Il s\u2019agit d\u2019articles historiques écrits dans les journaux et les cahiers de congrès, de textes émanant d\u2019ateliers sur l\u2019histoire du mouvement étudiant dans le cadre des camps de formation ou encore de tracts et brochures référant aux luttes passées qui ont contribué à perpétuer le souvenir des grèves et des luttes au-delà des cohortes étudiantes qui les ont vécues.légitimer la grève par l\u2019histoire L\u2019ASSÉ a fait un usage politique de la mémoire des luttes étudiantes, s\u2019en servant pour légitimer le moyen d\u2019action qu\u2019est la grève générale illimitée.Puisque la grève étudiante n\u2019a jamais été reconnue ni encadrée par l\u2019État québécois, sa légitimité auprès des cohortes étudiantes \u2013 qui se renouvellent tous les ans\u2013 repose sur la capacité du mouvement à transmettre la mémoire des grèves passées.À ce titre, le matériel de mobilisation précédant les grèves de 2005 et 2012 permet de bien illustrer cette stratégie, notamment en posant les débrayages étudiants comme « la meilleure arme face au gouvernement ».Par exemple, la page centrale de l\u2019édition de novembre 2011 d\u2019Ultimatum, le journal de l\u2019ASSÉ, présentait, dans un graphique aux allures de babillard, huit grèves générales étudiantes qui ont touché les universités et les cégeps québécois DOSSIER transMettre LA RÉVOLTE Le mouvement étudiant, particulièrement sa frange combative, a fait de la transmission de la mémoire des luttes passées l\u2019une de ses principales forces de mobilisation.D Fine arts students on strike de l\u2019Université Concordia, pancarte, numérique, 2012 RELATIONS 796 mai-juin 2018 29 depuis 1968.On y décrivait, en quelques lignes, le contexte, le déroulement et les résultats de ces différentes grèves, successivement analysées comme un « échec » ou une « victoire ».Par ailleurs, dans le tract « Questions et réponses sur la grève générale illimitée », qui a été l\u2019un des outils d\u2019information les plus distribués dans les institutions collégiales et universitaires avant ces débrayages, l\u2019ASSÉ ne fait référence \u2013 tant dans la version de 2005 que dans celle de 2012 \u2013 qu\u2019aux grèves dites victorieuses, taisant celles de 1988 et de 1990, interprétées comme peu concluantes.Ainsi, la mémoire transmise est parfois sélective, les grèves considérées comme des échecs et celles qui ne se sont pas élargies à l\u2019échelle provinciale tombant bien souvent dans l\u2019oubli.Ce défaut de transmission touche aussi les luttes politiques menées en milieu étudiant n\u2019ayant pas pris la forme de grèves générales illimitées : les luttes féministes, antiracistes ou anti- impérialistes, pourtant foisonnantes au cours de l\u2019histoire du mouvement étudiant québécois, sont absentes du récit historique dominant qui est retransmis par ces organisations.l\u2019importance de la mémoire vive En complément de cette mémoire longue, l\u2019ASSÉ a également eu recours à la mémoire vive des étudiantes et des étudiants.Par mémoire vive, je réfère ici aux souvenirs d\u2019expériences vécues qui n\u2019ont pas encore été mis à distance dans un récit historique dont la forme est plus ou moins achevée, comme c\u2019est généralement le cas pour la mémoire longue.Les références à cette mémoire vive font en sorte que la mise en récit du passé ne vise pas seulement la légitimation par l\u2019exemple des grèves, mais aussi la mise en relief du pouvoir qu\u2019ont les étudiantes et les étudiants de faire l\u2019histoire, ici et maintenant.Cette mémoire vive se déploie notamment à travers les acteurs et actrices des dernières luttes étudiantes qui fréquentent toujours un établissement d\u2019enseignement supérieur, jouant un rôle de « passeurs » auprès des nouvelles cohortes.Cette transmission par les « anciens » et les « anciennes » entraîne une politisation des luttes récentes, des mémoires 30 RELATIONS 796 mai-juin 2018 Mai 68 au québec?: une contestation étudiante originaLe Jean-Philippe Warren L\u2019auteur est professeur de sociologie à l\u2019Université Concordia Pour quiconque se penche sur les révoltes étudiantes qui ont ébranlé l\u2019ensemble des pays industrialisés à la fin des années 1960, un fait surprend : il semble que le Québec soit le seul endroit où la mémoire des contestations étudiantes soit généralement heureuse.Recyclée dans la rhétorique de la Révolution tranquille, cette mémoire s\u2019est insérée directement dans le mythe de « l\u2019entrée dans la modernité » de la société québécoise, jusqu\u2019à en constituer un épisode fondateur1.Ce constat serait impensable en France, où Mai 68 a toujours servi à la fois de point de ralliement et de repoussoir.Comment expliquer ces différences ?On peut commencer par noter que les conséquences immédiates de la révolte étudiante sont fortement contrastées selon les pays et régions.En France, les révoltes de 1968 furent suivies par le règne de Georges Pompidou ; aux États-Unis, par celui de Richard Nixon.Il est vrai qu\u2019au Québec, le Parti québécois ne fit pas mieux que 23 % à l\u2019élection d\u2019avril 1970, mais ce score peu élevé n\u2019eut rien pour décourager les militants qui y virent les signes précurseurs du triomphe imminent de leurs aspirations ; un sentiment bien capté par la déclaration de René Lévesque : « C\u2019est une défaite qui a l\u2019air d\u2019une victoire ! » Six ans plus tard, le Parti québécois était au pouvoir.Plus profondément, il faut souligner que, contrairement à ce qui s\u2019est passé ailleurs, il existait au Québec des passerelles manifestes entre les regroupements étudiants et les élites politiques.Pour s\u2019en tenir à d\u2019anciens membres de l\u2019Union générale des étudiants québécois (UGEQ), on peut citer les noms de Bernard Landry, Pierre Marois, Claude Charron, Pierre-Marc Johnson, Jacques Girard, Pierre Le François, Robert Tessier, Louise Harel et Denis de Belleval, qui furent tous ministres ou leaders influents du premier gouvernement du Parti québécois.Ce compagnonnage s\u2019explique par le fait qu\u2019au Québec, la révolte étudiante de 1968 s\u2019inscrivait dans le sillon de la Ré - volution tranquille et prolongeait donc, contrairement à la situation de blocage en France ou de repli conservateur aux États-Unis, une période de profonds bouleversements sociaux, culturels et politiques.Les jeunes Québécois qui revendiquaient tapageusement des changements à la fin des années Malgré le passage éphémère des cohortes étudiantes, la mémoire des luttes passées est toujours active, servant à la fois d\u2019inspiration et de justification aux mobilisations présentes.École de la montagne rouge, affiche, 60,5 x 46 cm, 2012 concurrentes se confrontant pour orienter les mobilisations présentes.À ce titre, la mémoire déçue de la grève étudiante de 2005 \u2013 qui, malgré son ampleur, s\u2019est conclue par la signature d\u2019une « entente à rabais » entre les fédérations étudiantes et le gouvernement \u2013 a participé à orienter la préparation de la grève de 2012.De part et d\u2019autre, les différentes tendances du mouvement étudiant ont fait appel, à travers ces « passeurs », au souvenir polyphonique de la grève de 2005 afin de justifier les actions en cours et de prévenir les déceptions futures.crise actuelle dans le mouvement étudiant L\u2019ASSÉ, qui a été, depuis 18 ans, le cœur du mouvement étudiant, traverse depuis quelques années une importante crise de légitimité qui fragilise sa capacité d\u2019action et menace sa pérennité.Plusieurs s\u2019inquiètent, à juste titre, d\u2019une rupture dans la tradition de luttes plus combatives avec la disparition possible de cette organisation.Soulignons toutefois que la tradition des grèves étudiantes a survécu à plus d\u2019une association nationale, car elle déborde le cadre de la mémoire institutionnelle des organisations elles-mêmes.Néanmoins, la diffusion de la mémoire des luttes passées jouera un rôle important dans la perpétuation de l\u2019héritage des luttes étudiantes au- delà de la fin d\u2019un cycle que constituerait la disparition de l\u2019ASSÉ.1.P.Bélanger, Le mouvement étudiant : son passé, ses revendications et ses luttes (1960-1983), Montréal, ANEEQ, 1984, 208 p.2.B.Lacoursière, Le mouvement étudiant de 1983 à 2006, Montréal, Éditions Sabotart, 2007, 179 p.RELATIONS 796 mai-juin 2018 31 DOSSIER 1960 avaient l\u2019impression de se situer en continuité plus ou moins directe avec une décennie de réformes.Lorsqu\u2019ils occupèrent les locaux des établissements scolaires, en octobre 1968, ils reprirent spontanément le slogan « maîtres chez nous » qui avait été celui du Parti libéral lors de l\u2019élection de 1962.Pour donner une idée des contextes différents dans lesquels se déroulaient les contestations étudiantes, il suffit de rappeler, d\u2019ailleurs assez ironiquement, que le général de Gaulle avait été porté aux nues, au Québec, après avoir déclaré, du haut du balcon de l\u2019hôtel de ville de Montréal, en juillet 1967, son célèbre « Vive le Québec libre ! ».En France, au contraire, la contestation de la figure autoritaire et paternaliste du général servait de dénominateur commun aux mouvements de contestation.Aux États-Unis, l\u2019opposition à la guerre du Vietnam unissait la frange la plus radicale de la jeunesse dans une même détestation de l\u2019establishmentmilitaire, politique et industriel.Pendant qu\u2019une confrontation brutale mettait face à face les leaders étudiants et les élites traditionnelles en France et aux États-Unis, les « sixties » britanniques se déroulaient dans une certaine apathie.Des personnalités comme John Lennon et Pete Townshend s\u2019intéressaient peu aux questions politiques et les campus anglais ne furent guère ébranlés par le vent de changement qui soufflait sur l\u2019Occident.De manière révélatrice, la chanson Street Fighting Man des Rolling Stones, au titre pourtant en apparence revendicateur, affirme : « Eh bien, que peut faire un jeune homme, à part chanter dans un groupe de rock \u2018n\u2019 roll ?La ville de Londres est endormie et il n\u2019y a pas de place pour celui qui veut combattre dans la rue.» Contrairement aux pouvoirs français ou américain, qui se raidissaient, et au pouvoir britannique, qui semblait indif - férent, le pouvoir politique québécois donnait l\u2019impression de s\u2019ouvrir aux revendications des jeunes.À l\u2019été 1968, la campagne de Pierre Elliott Trudeau pour une « société juste » enflammait les passions et, sur la scène provinciale, les espoirs de construire une société alternative ne paraissaient pas illusoires.La chanson fétiche du Parti québécois en 1970 n\u2019était- elle pas C\u2019est le début d\u2019un temps nouveau, avec ses paroles pleines d\u2019optimisme telles « la terre est à l\u2019année zéro » ?C\u2019est ainsi que, bien loin du sentiment d\u2019échec qui prévaut aujourd\u2019hui en France ou du sentiment d\u2019inachèvement qui domine aux États-Unis, les années 1968 peuvent incarner dans l\u2019imaginaire québécois une période de contestation heureuse.Ce n\u2019est qu\u2019un début, semblent nous souffler à l\u2019oreille ces «années de braise » ; continuons le combat ! 1.Madeleine Gauthier, « Le mouvement étudiant des années 1960 comme aspect du mythe de la Révolution tranquille au Québec ?», dans Raymond Hudon et Bernard Fournier (dir.), Jeunesses et politique, t.II : Mouvements et engagements depuis les années trente, Québec, PUL, 1994.Moïse Marcoux-Chabot, affichette, numérique, 28 x 43 cm, 2012 Philippe Boudreau L\u2019auteur est professeur de science politique au Collège Ahuntsic histoire du mouvement ouvrier n\u2019a pas très bonne presse.Il est permis de se demander qui la connaît et, surtout, qui veut bien s\u2019y intéresser.Cette interrogation mériterait d\u2019être soulevée jusque dans les rangs du mouvement syndical, où l\u2019urgence des enjeux sectoriels et l\u2019amoncellement des dossiers à traiter ramènent constamment les acteurs aux contraintes et limites du moment présent.Or, à l\u2019heure où d\u2019aucuns appellent à une revitalisation du syndicalisme, l\u2019histoire offre peut-être quel - ques pistes valables à qui voudrait remettre l\u2019action sociopoli- tique tout en haut de l\u2019ordre du jour syndical.un grand nombre d\u2019enjeux Jacques Rouillard, Céline Saint-Pierre, Roch Denis, Serge Denis et tant d\u2019autres ont étudié le mouvement syndical québécois dans sa relation complexe avec le pouvoir.Durant les dix dernières années du règne de Duplessis, par exemple, des grèves courageuses1 auront pour effet de mettre à nu la violence de la répression antisyndicale du gouvernement de l\u2019Union nationale ainsi que sa complicité crasse avec les multinationales étrangères.Cette mise à nu entraîne progressivement une recomposition des filiations politiques qui préfigurera la Révolution tranquille.Lorsqu\u2019il prend fait et cause pour les couches populaires et contre l\u2019injustice, le mouvement syndical peut ainsi être un puissant levier de progrès social.L\u2019histoire des organisations ouvrières est également indissociable de la trajectoire d\u2019émancipation nationale du peuple québécois qui s\u2019est manifestée tout au long du XXe siècle.Les revendications syndicales se sont souvent situées d\u2019emblée sur le terrain « nationalitaire », comme la demande pour un accès à une éducation de qualité pour les enfants des familles ouvrières francophones, ou encore le désir d\u2019indépendance des organisations syndicales québécoises face au syndicalisme international, puis canadien.Comment mesurer, à partir de la Révolution tranquille, la puissance du néonationalisme québécois sans l\u2019envisager, en outre, comme une force motrice inscrite dans la fibre même de l\u2019action syndicale des années 1960 et 1970 ?La vigueur de la revendication de l\u2019unilinguisme français, puis la loi 101 elle-même sont inconcevables sans reconnaître l\u2019apport de mouvements sociaux comme le mouvement syndical.Toujours au XXe siècle, des revendications emblématiques du mouvement des femmes comme le suffrage (vraiment) universel et, beaucoup plus tard, le droit à l\u2019avortement libre et gratuit2, sont épousées par le mouvement syndical.Sans le concours actif de celui-ci \u2013 et du mouvement étudiant, dans le cas du droit à l\u2019avortement \u2013 ces revendications auraient mis beaucoup plus de temps à aboutir ou seraient restées insatisfaites.Autre exemple : à la fin des années 1970, le droit au congé de maternité payé pour les travailleuses est un cheval de bataille unissant étroitement le mouvement des femmes et les organisations syndicales.Cette unité dans l\u2019action leur donne gain de cause lorsque la loi est adoptée en 19783.Les gains réalisés ensuite sur le terrain de l\u2019équité salariale \u2013 un enjeu dont la portée démocratique dépasse grandement la seule question salariale \u2013 sont un autre cas patent où la convergence entre les mouvements était féconde et pouvait participer au bien commun.Cette convergence doit être recréée aujourd\u2019hui afin de réclamer, par-delà les intérêts spécifiques des membres, la protection de catégories vulnérables, non syndiquées, comme les salariés à statut précaire ou ceux et celles issus de l\u2019immigration.un mouvement qui en a inspiré d\u2019autres L\u2019expérience syndicale en matière d\u2019action sociopolitique est ample, diversifiée et riche d\u2019enseignements.À partir des années 1960, une proximité du syndicalisme et du mouvement communautaire donne lieu à des développements significatifs.Le foisonnement et la remarquable énergie des « comités de citoyens » et des groupes populaires inspireront la direction de la Confédération des syndicats nationaux (CSN), qui recommande aux salariés, notamment dans Le deuxième front de Marcel Pepin, de déployer l\u2019intervention syndicale sur une diversité de terrains politiques, comme les partis politiques municipaux \u2013 Front d\u2019action politique (Montréal), Rassemblement populaire (Québec), Rassemblement des citoyens de Montréal, etc.Ces espaces partisans offrent des incursions intéressantes en matière d\u2019action politique autonome.Cette étape précieuse de déploiement, sur la scène municipale, des forces vives des mouvements sociaux \u2013 en particulier du mouvement syndical \u2013 sera poursuivie à l\u2019échelle nationale par le Mouvement socialiste durant la décennie 1980, puis par Québec solidaire (QS) à partir de 2006.Il est d\u2019ailleurs difficile de ne pas concevoir QS comme un déploiement, sur le terrain politique institutionnel, de l\u2019action 32 RELATIONS 796 mai-juin 2018 DOSSIER MéMoire d\u2019un SYNDICALISME COMBATIF Le mouvement syndical trouve toute sa pertinence lorsqu\u2019il articule ses propres luttes avec celles des autres mouvements sociaux.Une tradition qui mériterait d\u2019être revalorisée aujourd\u2019hui.L\u2019 pour proLonger La réfLexion consultez nos suggestions de lectures, de ?lms, de vidéos et de sites Web en lien avec le dossier au www.revuerelations.qc.ca sociopolitique de segments importants des mouvements sociaux (notamment le Conseil central du Montréal métropolitain en ce qui concerne le mouvement syndical).Aujour - d\u2019hui, cette incursion \u2013 loin de faire l\u2019unanimité dans les mouvements sociaux \u2013 permet néanmoins à des centaines de milliers de personnes de voter à gauche aux élections québécoises.Pour qu\u2019un tel choix existe sur le bulletin de vote, des pans des mouvements sociaux doivent accepter, dans une certaine mesure, de franchir le Rubicon, donc de passer outre l\u2019interdiction de prendre parti.Le mouvement syndical québécois est ainsi le géniteur d\u2019une riche tradition de combativité qui a su inspirer plusieurs militantes et militants des mouvements sociaux, y compris dans le mouvement étudiant.L\u2019Association nationale des étudiants du Québec (ANEQ), fondée en 1975, était dans sa nature même une transposition au syndicalisme étudiant de cette tradition de syndicalisme de combat autrefois portée par la Centrale de l\u2019enseignement du Québec (CEQ), la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ) et la CSN.Cette culture syndicale combative ayant servi de modèle à l\u2019ANEQ sera prolongée puis densifiée par le Mouvement pour le droit à l\u2019éducation (MDE) et, surtout, par l\u2019Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSÉ).renouveler le syndicalisme Les progressistes n\u2019ont pas fini d\u2019apprécier l\u2019héritage légué par deux siècles de syndicalisme au Québec dont on ne donne ici qu\u2019un aperçu.Nous avons évoqué l\u2019effet qu\u2019a pu avoir le syndicalisme de combat sur le mouvement étudiant.Au XXIe siècle, la fertilisation semble prendre un caractère croisé, dans la mesure où ce sont souvent les personnes issues du mou - vement étudiant \u2013 et du mouvement altermondialiste \u2013 qui tentent, tant bien que mal, d\u2019insuffler au mouvement syndical audace, enracinement militant et démocratie directe.Les initiatives parasyndicales comme Profs contre la hausse, Lutte commune ou les États généraux des soins témoignent de cette impulsion.Après deux rendez-vous manqués (celui de 2012 et celui du printemps 2015), le mouvement syndical sera vraisemblablement sollicité de nouveau, tôt ou tard, pour participer à une large alliance de résistance à l\u2019austérité.Bien que ce mou - vement ait renoncé à peser de tout son poids pour bloquer les politiques d\u2019austérité, la conjoncture le placera encore et encore devant ce dilemme permanent auquel il fait face : soit il préserve ses forces et ses ressources dans l\u2019espoir de « sauver les meubles », en croyant assurer ainsi la sécurité et la reproduction de ses organisations ; soit il choisit la ligne du risque, en renouant avec son identité première, donc en stoppant avec les autres mouvements sociaux les politiques réactionnaires du gouvernement.C\u2019est dans l\u2019identité même du mouvement syndical de se mêler du politique et de participer, avec d\u2019autres mouvements, à de grandes mobilisations populaires \u2013 qui peuvent sembler de prime abord éloignées des enjeux relevant directement des conventions collectives.Refuser ou rejeter ces mobilisations parce qu\u2019elles seraient risquées ou parce que, soi-disant, « ce n\u2019est pas ce que les membres veulent faire, spontanément », c\u2019est aller à contresens de l\u2019histoire.Le 1er octobre prochain, une victoire de la Coalition avenir Québec ou la réélection du Parti libéral du Québec lancerait un énième cycle de mesures néolibérales, canalisant l\u2019attention médiatique et les efforts gouvernementaux sur le fardeau fiscal des contribuables, la compétitivité de l\u2019économie québécoise et la recherche d\u2019une nouvelle prospérité grâce à la croissance infinie.Le remodelage de l\u2019État et des services publics sera au cœur du débat.Que fera le mouvement syndical ces prochains mois ?Il y aurait lieu de reprendre, avec les membres et la population, une discussion sur le type d\u2019État (et de société) souhaité et, conséquemment, sur le genre d\u2019action sociopolitique qu\u2019on attend des syndicats quand l\u2019heure est grave.1.Grèves à Asbestos et Thetford Mines (amiante), Louiseville (textile), Murdochville (cuivre), etc.2.Louise Desmarais, La bataille de l\u2019avortement \u2013 chronique québécoise, Montréal, Éditions du remue-ménage, 2016.3.La mesure n\u2019a cessé d\u2019être bonifiée et élargie par la suite, grâce aux revendications et à la ténacité des mouvements, conduisant en outre aux congés parentaux que l\u2019on connaît aujourd\u2019hui.RELATIONS 796 mai-juin 2018 33 Coalition québécoise d\u2019opposition au libre-échange, affiche, 89 x 38,5 cm.Artiste : France Tardif, 1986 34 RELATIONS 796 mai-juin 2018 Pour une société où l\u2019intégralité des droits humains sera reconnue www.liguedesdroits.ca PROCHAIN NUMÉRO Notre numéro de juillet-août sera en kiosques et en librairies le 13 juillet 2018.Pensez à réserver votre exemplaire ! Il comprendra notamment un dossier sur : LA CULTURE sourde Réalité méconnue, les personnes sourdes et malentendantes sont porteuses d\u2019une identité culturelle qui leur est propre.Cette culture sourde prend racine dans une histoire commune et dans la langue des signes, capable d\u2019autant d\u2019expressivité, de nuances et de poésie que toute autre langue parlée \u2013comme en font foi les riches formes d\u2019expression artistique sourdes.Cela montre que la condition sourde n\u2019est pas en soi un handicap.C\u2019est notre société qui, à maints égards, est inadaptée à la réalité des personnes sourdes, les tenant à l\u2019écart \u2013comme tant d\u2019autres groupes minoritaires\u2013 du plein exercice de leur citoyenneté.À des lieues d\u2019une approche techno- médicale les considérant comme des êtres «à réparer», elles assument leur condition et réclament des chan - gements dans nos façons de faire société.À LIRE AUSSI DANS CE NUMÉRO : \u2022 le second texte gagnant de la 2e édition de notre concours «Jeunes voix engagées» ; \u2022 un débat sur le désarmement de la police ; \u2022 une ré?exion sur les CHSLD ; \u2022 le dernier Carnet de Robert Lalonde, la dernière chronique poétique de Denise Desautels et la dernière chronique Questions de sens signée par Jean Bédard ; \u2022 les œuvres de notre artiste invitée, Pamela Witcher.Recevez notre infolettre par courriel, peu avant chaque parution.Inscrivez-vous à notre liste d\u2019envoi sur la page d\u2019accueil de notre site Web : .Pamela Witcher, S\u2019unir.Réfléchir.Agir.L\u2019avenir est entre nos mains, acrylique sur toile, 38 x 63,5 cm, 2005 L\u2019auteur est professeur de science politique et chercheur au Centre d\u2019études de l\u2019Asie de l\u2019Est à l\u2019Université de Montréal lors que le tournant du XXIe siècle semblait promettre des jours sereins en Asie du Sud-Est, à la faveur de différentes avancées démocratiques et d\u2019une croissance économique des plus enviables, force est de constater que nous sommes aujourd\u2019hui face à une panoplie de régimes politiques marqués par différentes expressions d\u2019autoritarisme : il suffit de penser aux violentes politiques antidrogue de la présidence de Rodrigo Duterte, aux Philippines, ou à la répression de la minorité rohingya en Birmanie par le gouvernement mené par Aung San Suu Kyi, par exemple1.Comment appréhender le fait que, d\u2019un côté, la croissance économique se poursuive et qu\u2019une classe moyenne se consolide, tandis que, de l\u2019autre, on assiste à l\u2019avènement de régimes politiques aux contours de plus en plus autoritaires ?Entrons-nous dans une nouvelle ère politique dans la région, qui pourrait être qualifiée de post-démocratique ?une région plurielle L\u2019Asie du Sud-Est est une région formée par les 11 États situés entre la Chine et l\u2019Inde : la Birmanie, le Cambodge, le Laos, le Vietnam, la Malaisie, la Thaïlande, Singapour, l\u2019Indonésie, Brunei, le Timor oriental et les Philippines.Cette région cons - titue un véritable carrefour, un espace de commerce et de rencontre entre plusieurs cultures et religions.La formation et la consolidation de ces 11 États ont été marquées par des expériences communes : les conséquences de la colonisation et de la décolonisation (sauf pour la Thaïlande, qui n\u2019a pas été formellement colonisée), les défis du développement, la géopolitique de la guerre froide et la mise en place d\u2019une organisation régionale commune, soit l\u2019Association des États de l\u2019Asie du Sud-Est (ANASE), créée en 19672.Cependant, ces États ont également vécu des expériences politiques très distinctes allant de guerres révolutionnaires (Indonésie et Philippines) et socialistes (Laos, Cambodge et Vietnam) aux indépendances négociées avec la puissance coloniale britannique (Malaisie, Singapour, Birmanie, Brunei), de même que des trajectoires économiques diverses durant le XXe siècle.De plus, dans un contexte de guerre froide, l\u2019Asie du Sud-Est a été au cœur de conflits idéologiques et d\u2019affron - tements Est-Ouest \u2013 mais aussi entre la Chine et l\u2019Union soviétique \u2013 qui se sont traduits, dans la région, par de véritables affrontements armés.Ce n\u2019est qu\u2019à partir des dernières décennies du XXe siècle, en particulier à la suite de la crise asiatique de 1997, que l\u2019on peut voir converger les modèles de développement économique, essentiellement axés sur les exportations et la libéralisation des marchés financiers avec, en tête de liste, les « tigres» asiatiques (Malaisie, Thaïlande, Indonésie et Philippines) qui rejoignent Singapour, déjà engagé sur cette voie depuis les années 1970 et désormais considéré comme l\u2019un des « dragons » asiatiques, avec la Corée du Sud, Taïwan et Hong Kong.Ces économies en émergence sont suivies de près aujourd\u2019hui par le Vietnam et le Cambodge.En fait, les taux de croissance économique de la plupart des États de la région font l\u2019envie du reste du monde, non seulement des pays dits du Sud, mais aussi de ceux du Nord.démocratisation et semi-autoritarisme Sur le plan politique, si l\u2019on fait exception des régimes socialistes à parti unique (Vietnam et Laos) ou de la monarchie absolue de Brunei, plusieurs États de la région ont expérimenté différents processus de démocratisation à partir de la deuxième moitié des années 1980.Après le soulèvement populaire (désigné comme la « People Power Revolution ») aux Philippines, en 1986, qui permet, avec l\u2019appui des États-Unis, de chasser du pouvoir le dictateur Ferdinand Marcos et de revenir à un gouvernement élu, on assiste, dans les années 1990 et 2000, à un retour à des régimes civils en Thaïlande (1992), à la chute de la dictature de la famille Suharto en Indonésie (1998) et, plus récemment, à la fin relative de la junte militaire en Birmanie avec la tenue d\u2019élections en 2010, puis en 2012 et 2015.Par contre, ce sont différents régimes semi-démocratiques, tels ceux présents en Malaisie et à Singapour, qui semblent démontrer la plus grande résilience, et ce, malgré certains efforts et tentatives de démocratisation de la part de partis d\u2019opposition ou d\u2019organisations de la société civile.Ces régimes organisent ainsi régulièrement des élections auxquelles différents partis politiques sont invités à participer, bien que ce soit RELATIONS 796 mai-juin 2018 35 AILLEURS vents d\u2019autoritarisMe sur L\u2019asie du sud-est Si la région a connu des poussées démocratiques dans certains pays à la fin du XXe siècle, on assiste aujourd\u2019hui à un ressac autoritaire et populiste et à une consolidation des régimes répressifs.Dominique Caouette* A Si beaucoup s\u2019imaginaient que le développement économique et l\u2019essor d\u2019une classe moyenne assure - raient la consolidation démocratique, il semble que ce soit le contraire qui se produise actuellement. toujours le parti au pouvoir qui l\u2019emporte.C\u2019est le cas de la United Malays National Organisation, le parti politique du président actuel Najib Razak, qui forme avec la Malaysian Chinese Association et le Malaysian Indian Congress la coalition de droite Barisan Nasional (Alliance nationale), au pouvoir depuis 1957.À Singapour, le People\u2019s Action Party, fondé par Lee Kuan Yew en 1954, gouverne la Cité-État depuis 1959.Si beaucoup s\u2019imaginaient que le développement économique et l\u2019essor d\u2019une classe moyenne assureraient la consolidation démocratique, il semble que ce soit le contraire qui se produise actuellement.D\u2019une part, dans les pays où différentes avancées démocratiques ont été réalisées dans les années 1980 et 1990 (Philippines, Thaïlande, Indonésie, Cambodge et Birmanie), on assiste actuellement à un rétrécissement de l\u2019espace démocratique.D\u2019autre part, les régimes semi-démocratiques déjà en place (Singapour et Malaisie) ne semblent pas menacés ou enclins à des concessions démocratiques.Attardons-nous à trois cas emblématiques pour illustrer notre propos : la Thaïlande, le Cambodge et l\u2019Indonésie.En Thaïlande, depuis le coup d\u2019État militaire de 2006 contre le président Thaksin Shinawatra, réélu en 2005 avec la plus forte majorité de l\u2019histoire, les militaires sont intervenus directement et indirectement à plusieurs reprises : la dernière fois en 2014 à travers la Cour constitutionnelle pour destituer la sœur de Thaksin, Yingluck Shinawatra, élue en 2011.Le pouvoir de l\u2019armée en Thaïlande a significativement augmenté avec l\u2019adoption en 2017 d\u2019une nouvelle constitution (la vingtième depuis 1932) qui limitera l\u2019étendue des pouvoirs du gouvernement civil à partir des prochaines élections, initialement annoncées pour novembre 2018, mais récemment reportées à 2019.De plus, avec la mort du roi Rama X et l\u2019ascension au pouvoir de son fils, beaucoup moins populaire, l\u2019armée semble être en mesure de renforcer son contrôle des institutions politiques.Enfin, des accusations de lèse-majesté ont été portées contre les dis - sidents comme jamais auparavant, en particulier contre des intellectuels et des professeurs d\u2019université jugés trop critiques ou menaçants, et ce, sans provoquer d\u2019im por tantes manifestations populaires ou de rassemblements d\u2019opposition.Au Cambodge, au début du mois de septembre 2017, le gouvernement de Hun Sen a ordonné l\u2019arrestation de son principal opposant, Kem Sokha, à la tête du Parti du salut national du Cambodge, accusé de trahison pour avoir affirmé en 2013, dans un entretien diffusé sur YouTube, qu\u2019il avait sollicité l\u2019assistance d\u2019universitaires et d\u2019experts américains et canadiens pour établir une stratégie de changement de régime au pouvoir3.Le même mois, le plus important quotidien indépendant annonçait devoir fermer ses portes en raison d\u2019une imposante facture de 6,3 millions de dollars pour de supposés arriérés fiscaux.Après avoir gouverné conjointement avec le prince Norodom Ranariddh, président du Front uni national pour un Cambodge indépendant, neutre, pacifique et coopératif, le premier ministre Hu Sen dirige seul le pays depuis 1998, et ce, de manière de plus en plus autoritaire \u2013 resserrant entre autres le contrôle sur les organisations de la société civile et les opposants politiques.En Indonésie, la transition démocratique s\u2019est amorcée à partir de 1998 avec le départ de la famille Suharto, qui était au pouvoir depuis 1966.Or, si des élections présidentielles, législatives et régionales ont bien été organisées depuis, l\u2019espace démocratique semble aujourd\u2019hui mis à mal par la montée, dans le pays musulman le plus peuplé du monde, de mouvements populistes musulmans, souvent homophobes, anti- chinois et anti-chrétiens.En avril 2017, le maire par intérim de la capitale, Jakarta, un Indonésien chrétien d\u2019origine chinoise, a été défait aux élections municipales, alors qu\u2019il partait favori après avoir remporté le premier tour, en février.Non seulement a-t-il perdu au second tour, mais il fut également arrêté et emprisonné, accusé d\u2019avoir blasphémé contre le Coran.Dès la fin 2016, une série de mobilisations anti-chinoises et anti- chrétiennes avaient été organisées par le groupe musulman orthodoxe Front de défense islamique, proche d\u2019anciens militaires du régime de Suharto.Les récents évènements font craindre un retour éventuel de figures politiques associées à ce régime autoritaire.troisième vague de démocratisation et ressac autoritaire Popularisée par le controversé politologue américain Samuel Huntington, l\u2019idée d\u2019une « troisième vague démocratique » voulait aider à comprendre les libéralisations politiques et les transitions démocratiques de la région comme s\u2019inscrivant 36 RELATIONS 796 mai-juin 2018 AILLEURS dans une série de processus de transition démocratique initiée avec la fin des régimes autoritaires en Espagne, au Portugal et en Grèce à la fin des années 1970, suivie des transitions dans les régimes bureaucratico-autoritaires de l\u2019Amérique du Sud (Brésil, Argentine et Chili, entre autres) et les dictatures et régi - mes militaires en Amérique centrale (Nicaragua, El Salvador et Guatemala) dans les années 1980.La transition, dans certains pays de l\u2019Asie du Sud-Est (Philippines, Thaïlande, Indonésie) et d\u2019Afrique subsaharienne, s\u2019inscrirait dans ce mouvement démocratique, de même que les révoltes du printemps arabe, selon certains.Bien qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019une analogie séduisante, qui évoque un effet d\u2019entraînement et de mimétisme démocratique qui se répandrait à l\u2019échelle planétaire, force est de constater à la lumière des cas discutés précédemment que nous serions plutôt en face d\u2019un ressac autoritaire.En Asie du Sud-Est, celui-ci se manifesterait par la résilience d\u2019une variété de régimes semi- démocratiques de type plus « classique » (Singapour et Malaisie) et de régimes plutôt hybrides \u2013 allant du populisme autoritaire des Philippines de Duterte, au régime militaire d\u2019exception (Thaïlande) et répressif (Cambodge et Birmanie) \u2013 auxquels on peut ajouter les régimes de facto à parti unique, comme ceux du Vietnam, du Laos et de Brunei.Le fait que la Chine soit le premier partenaire commercial et financier de la région depuis 2011 \u2013 en plus de mettre en place des programmes d\u2019assistance généreux, en particulier pour les infrastructures \u2013, pourrait expliquer en partie pourquoi certains États sont prêts à prendre le risque d\u2019adopter des politiques autoritaires qui vont à l\u2019encontre du libéralisme politique occidental.La Chine réussirait ainsi à développer peu à peu un pouvoir d\u2019influence dans la région en tolérant ou en appuyant des régimes qui pourraient être ostracisés par l\u2019Ouest.des outils conceptuels inadéquats L\u2019un des importants défis liés à la compréhension des processus actuels dans la région réside dans le fait qu\u2019une grande partie de la littérature scientifique produite dans les dernières décennies du XXe siècle était essentiellement axée sur la manière d\u2019expliquer les transitions démocratiques et, éventuellement, la consolidation démocratique, sans envisager la possibilité d\u2019un ressac autoritaire.Il devient alors nécessaire de prendre conscience que les transitions démocratiques ne coulent pas de source et ne sont pas définitives : les reculs sont possibles, l\u2019émergence d\u2019une classe moyenne dans une société n\u2019est pas nécessairement le signe d\u2019une poussée démocratique et la tenue régulière d\u2019élections, bien qu\u2019étant l\u2019une des conditions nécessaires à la mise en place de processus démocratiques, n\u2019en constitue pas une condition suffisante.Enfin, avec la fin de la guerre froide, des nouvelles formes d\u2019autoritarisme peuvent adopter différentes modalités et très bien s\u2019accommoder d\u2019une économie libéralisée axée sur les exportations.Dans bien des cas, les gouvernants ne remettent pas en question le pouvoir des grands conglomérats et des familles de la grande bour - geoisie, préférant des alliances et des partenariats avec ces acteurs, tout en garantissant l\u2019accès aux marchés de consommation de masse pour une partie des classes moyennes émer- gentes, disposées à tolérer des régimes « forts » pourvu que les revenus soient assurés.Ainsi, il est bien difficile de prévoir comment évolueront ces tendances lourdes dans les années à venir.Il faudra de - meurer attentif à l\u2019évolution de la situation dans la région pour savoir si la stabilisation de ces régimes « élus » mais semi- autoritaires se consolidera ou non.* Une version plus longue de ce texte paraîtra bientôt dans l\u2019ouvrage La politique en questions aux Presses de l\u2019Université de Montréal.1.Lire à ce sujet Laurence Choquette Loranger et Vivien Cottereau, «Philippines : les dérives de Duterte » et Jean-François Rancourt, « Les Rohingyas : portrait d\u2019une minorité persécutée », dans Relations, no 795, mars-avril 2018.2.Le Timor oriental a actuellement le statut d\u2019observateur, mais devrait bientôt devenir membre à part entière.3.Voir « Combodia\u2019s opposition leader charged with treason», The Guardian, 5 septembre 2017, disponible sur le site .RELATIONS 796 mai-juin 2018 37 Les représentants des dix pays membres de l\u2019Association des nations de l'Asie du Sud-Est lors d\u2019un sommet extraordinaire avec l\u2019Australie, à Sydney, en mars 2018.Photo : PC/Dan Himbrechts. L\u2019auteure est étudiante au baccalauréat en droit à l\u2019Université de Montréal élection de Valérie Plante en novembre dernier annonce un retour en force de l\u2019urbanisme comme point d\u2019ancrage de la politique municipale mont- réalaise.Cette perspective offre l\u2019occasion de repenser la revitalisation des quartiers en fonction d\u2019une formule participative « pour et par les citoyens ».Les projets d\u2019initiatives citoyennes \u2013 ruelles vertes, espaces de création éphémères, avenues piétonnières \u2013 devraient, ainsi, continuer de fleurir et de voir leur soutien institutionnel s\u2019accroître au cours des prochaines années.D\u2019aucuns qualifieraient cette situation de salutaire, puis - qu\u2019elle en appelle à une subversion et à une réappropriation de l\u2019espace urbain : la ville offre en effet un cadre propice à la formation de réseaux de solidarité pour nombre de citoyens en raison de sa densité et de sa diversité.Force est de constater, toutefois, que c\u2019est ce même espace, strictement encadré par la réglementation municipale, qui met au ban une certaine catégorie de citoyens du seul fait de leur indigence.En effet, l\u2019association entre criminalité et pauvreté donne lieu à un contrôle pénal ciblé des populations marginalisées relativement à leur occupation de l\u2019espace public.Dans sa forme la plus élémentaire, l\u2019accès aux lieux publics se voit contraint par des exigences impérieuses de sécurité, faisant ainsi naître une justice de maintien de l\u2019« ordre » inhibant l\u2019émergence d\u2019une justice de solidarité.Dans un tel cadre, le développement de projets urbains et la création d\u2019espaces citoyens autogérés ne relèvent- ils pas plutôt de l\u2019artifice ?la ville au service d\u2019une justice de l\u2019ordre La lutte aux incivilités menée par plusieurs villes européennes et nord-américaines depuis les années 1990 obéit à une logique répressive visant le contrôle des groupes marginaux.Renforcées par l\u2019arsenal pénal et policier, ces politiques municipales font écho à une théorie développée en 1982 par le politologue James Q.Wilson et le criminologue George L.Kelling.Selon leur théorie « de la vitre brisée », la présence visible d\u2019incivilités véhicule l\u2019image d\u2019un espace incontrôlé et incontrôlable.Le sentiment d\u2019impunité donnerait lieu à la commission d\u2019actes délictueux encore plus importants, minant la cohésion sociale et l\u2019essor économique du quartier.Ainsi, les premiers signes mineurs de désordre ou de détérioration de l\u2019espace urbain \u2013 d\u2019où l\u2019image, évocatrice, de la vitre brisée qui tarde à être réparée \u2013 constitueraient une véritable invitation à la décadence des mœurs chez les « groupes à risque ».Le juriste et philosophe Bernard Harcourt1 a néanmoins soulevé le fait que cette théorie ne repose sur aucun fondement empirique et qu\u2019elle entretient, de surcroît, une conception illu soire de l\u2019ordre comme vecteur de sécurité publique.L\u2019espace urbain, embelli et pacifié, vise en effet d\u2019abord à s\u2019assurer l\u2019attractivité des métropoles à l\u2019égard des entreprises et de leurs employés.Dans ce « marché des grandes villes », la rétention d\u2019une élite économique et sociale est tributaire non seulement d\u2019incitatifs fiscaux, mais aussi d\u2019une qualité de vie supérieure à la moyenne.On l\u2019a d\u2019ailleurs vu l\u2019automne dernier : les grandes villes nord-américaines, dont Montréal, ont rivalisé entre elles et déroulé le tapis rouge pour attirer le géant de la distribution numérique Amazon et son nouveau siège social.À New York, les politiques répressives à l\u2019égard des incivilités ont notamment été popularisées par le maire Rudolph Giuliani, élu en 1993 sous le slogan « Tolérance zéro ».Rendue possible grâce à un déploiement sans précédent des forces policières, cette stratégie de lutte à la délinquance a conduit à un contrôle intransigeant de toute infraction commise sur la voie publique.De 1993 à 2000, des mesures draconiennes et des dérives sécuritaires ont permis à New York de voir son taux de criminalité diminuer de 57 % \u2013 la « capitale du crime » ayant ainsi retrouvé son milieu de vie et son lustre d\u2019antan2.Mais à quel prix ?Sous couvert de répondre aux préoccupations citoyennes liées à la sécurité, cette approche a vraisemblablement légitimé la marginalisation et le profilage de populations qualifiées d\u2019indésirables du point de vue de l\u2019ordre social.À ce titre, les personnes en situation d\u2019itinérance se retrouvent au cœur des dispositifs policiers, pénaux et urbanistiques visant à créer des « purified social spaces», soit des espaces dénués de toute « déviance » au sens où l\u2019entend Don Mitchell3.Selon le géographe, l\u2019espace public est perçu avant tout sous le prisme de la mobilité dans les sociétés néolibérales : les voies 38 RELATIONS 795 mars-avriL 2018 CONCOURS la remise du prix de notre concours d\u2019écriture étudiant « Jeunes voix engagées » a eu lieu le 19 mars 2018 à la maison bellarmin, à montréal.léa boutrouille et pacifique Kambale tsongo sont les heureux gagnants, ex aequo.ils se partagent ainsi la bourse de 500 $ et leur texte sera publié dans Relations.Voici le premier des deux textes primés.La viLLe en proie à L\u2019épuration sociaLe?Léa Boutrouille L\u2019 de circulation permettent essentiellement de se déplacer entre deux sphères sécuritaires, le domicile et le travail.En ce sens, l\u2019immobilité spatiale et sociale que constitue la présence des personnes en situation d\u2019itinérance ne cadre pas avec les déplacements courants et inspire la méfiance.C\u2019est ainsi que les comportements liés à l\u2019itinérance sont réprimés et pris en charge par le système de justice pénal.montréal et Québec?: vers une justice de solidarité?Au Québec, les règlements municipaux de Montréal et de Québec, à l\u2019instar de l\u2019ensemble des grandes villes canadiennes, constituent les principaux vecteurs de contrôle de l\u2019espace urbain et justifient l\u2019émission systématique et généralisée de constats d\u2019infraction aux personnes marginalisées et démunies.Montréal et Québec présentent des règlements municipaux dont les interdits ont un effet préjudiciable sur les personnes marginalisées.Les stratégies de survie de celles-ci sont sanctionnées par des dispositifs réglementaires concernant le flâ- nage, la sollicitation, la consommation d\u2019alcool ou de drogue en public ainsi que le fait de dormir dans un parc.Faute de logement, la distinction entre espaces privés et publics tend à s\u2019estomper pour les personnes en situation d\u2019itinérance, dont les gestes quotidiens revêtent inévitablement un caractère illégal.Ce contrôle répressif a un prix \u2013 celui de dettes judiciaires freinant la réinsertion sociale et dont les montants, qui peuvent rapidement s\u2019élever à des milliers de dollars, frisent pour plusieurs l\u2019absurdité.Bien que Montréal ait renoncé à l\u2019emprisonnement pour non-paiement d\u2019amendes à la suite de l\u2019adoption d\u2019un moratoire en 2005, cette pratique a toujours cours dans de nombreuses municipalités, dont celle de Québec.En 2008, la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse concluait que les personnes en situation d\u2019itinérance font davantage l\u2019objet de sanctions pénales pour des infractions qui sont par ailleurs impunies pour le reste des citoyens.De même, l\u2019acharnement et l\u2019usage abusif de la force observés chez les forces policières à l\u2019encontre des plus « récalcitrants » vont au-delà de ce qui est strictement nécessaire à la sécurité publique.Dès lors, certaines pratiques apparentées au profilage social laissent poindre la désaffiliation et l\u2019exclusion sociale des plus vulnérables de notre société.Alors que la judiciarisation des personnes marginalisées mobilise d\u2019importantes ressources sans pour autant être garante de réinsertion sociale, les chercheuses Marie-Ève Sylvestre, Céline Bellot et Catherine Chesnay ont cherché à comprendre l\u2019importance des discours légitimateurs dans la reproduction d\u2019un système manifestement discriminatoire4.Elles soulignent que la compréhension qu\u2019ont les acteurs judiciaires des interactions entre itinérance et criminalité se divise en deux grandes tendances se rapportant invariablement à la notion de responsabilité individuelle.D\u2019une part, la conception qu\u2019entretiennent certains acteurs d\u2019un système de justice universel suppose qu\u2019une vie « en marge de la société » relève simplement d\u2019un choix rationnel ; d\u2019autre part, la prise en compte de déterminants structurels par d\u2019autres acteurs commande l\u2019aide étatique, à condition d\u2019une participation disciplinée et active au processus de réhabilitation.Ainsi, bien que soutenues par des considérations rhétoriques différentes (respectivement « l\u2019itinérance choisie » et « l\u2019itinérance subie »), ces approches légitiment toutes deux l\u2019exercice du pouvoir pénal et ses injonctions individualisantes.À l\u2019heure où Montréal mise sur une réappropriation de l\u2019espace public par diverses initiatives de quartier, la réflexion entourant le « droit à la ville » doit comprendre les préoccupations des citoyens de toute condition sociale.Si les projets d\u2019amé - nagement urbain suscitent à juste titre l\u2019enthousiasme, leur propension à bénéficier d\u2019une large couverture médiatique masque l\u2019urgence d\u2019enjeux urbanistiques prioritaires.À ce titre, l\u2019exclusion des personnes en situation d\u2019itinérance par le biais de la répression pénale doit mobiliser le corps politique et laisser place à un encadrement juridique empreint de tolérance.Aseptisée, la ville néolibérale offre des lieux essentiellement transitoires où le citoyen ne fait que circuler, mû par des exigences d\u2019efficacité et de compétitivité.L\u2019accélération sociale, formule développée par le philosophe Hartmut Rosa, permet d\u2019ailleurs de mieux rendre compte des rythmes accélérés que connaissent les citadins.Et c\u2019est peut-être sous ce prisme que l\u2019on doit comprendre l\u2019indifférence généralisée vis-à-vis de la judiciarisation des personnes marginalisées.Leur « immobilisme » social et spatial nous renvoie durement à notre propre aliénation urbaine \u2013 les voies de résistance étant encore à tracer.1.B.Harcourt, Illusion of Order: The False Promise of Broken Windows, Cambridge, Harvard University Press, 2001.2.Quentin Convard, « La politique de la tolérance zéro à New York dans les années 1990 », Bulletin de l\u2019Institut Pierre Renouvin, vol.1, no 35, 2012.3.D.Mitchell, The Right to the City : Social Justice and the Fight for Public Space, New York, Guilford, 2003.4.M.-È.Sylvestre et al., « De la justice de l\u2019ordre à la justice de la solidarité : une analyse des discours légitimateurs de la judiciarisation de l\u2019iti- nérance au Canada », Droit et société, n° 81, 2012.RELATIONS 795 mars-avriL 2018 39 CONCOURS Jean-Claude Ravet, rédacteur en chef de Relations, et Léa Boutrouille, à la remise du prix, le 19 mars 2018.Photo : Gilles Pilette 40 RELATIONS 796 mai-juin 2018 RELATIONS 796 mai-juin 2018 41 Ismael Moreno Coto* L\u2019auteur, jésuite, est directeur de Radio Progreso et de l\u2019Équipe de réflexion, recherche et communication (ERIC) au Honduras1 e poids du gouvernement étasunien en Amérique centrale, et notamment au Honduras, s\u2019est fait lourdement sentir dernièrement.il a su?qu\u2019il déclare, le 22 décembre dernier, que Juan Orlando Hernández est sorti gagnant des turbulentes élections présidentielles tenues le 26 novembre 2017 pour que les pays voisins en fassent autant, rompant ainsi un silence de plusieurs semaines.La géopolitique impériale s\u2019est de nouveau imposée sur les dynamiques nationales du Honduras.Comme dans une république de bananes, les a?aires honduriennes se règlent sans le pays, en dehors du pays et contre le pays et sa population.À partir du 27 janvier 2018 s\u2019est donc imposé un régime qui cherche à se maintenir au pouvoir au moyen d\u2019une stratégie à cinq volets.il y a d\u2019abord le volet international.Un régime rejeté par au moins les trois quarts de la population a besoin d\u2019une reconnaissance internationale.Or, celle-ci est jusqu\u2019à présent très précaire.Aucun chef d\u2019état n\u2019était présent à la cérémonie d\u2019investiture du président Juan Orlando Hernández.il ne fait aucun doute que ce dernier a toute la faveur de Washington, mais les nombreuses fraudes qui ont entaché les élections rendent di?- cile une reconnaissance internationale forte et assumée.viennent ensuite la légitimation et le maquillage de la dictature que le gouvernement cherche à obtenir grâce à l\u2019appel récurrent au dialogue national et à la création d\u2019un ministère des Droits humains.Le dialogue a déjà été utilisé en 2015 en pleine crise, à la suite des manifestations massives pour dénoncer le saccage des institutions publiques par les hauts fonctionnaires et les membres du parti de Juan Orlando Hernández.Lorsque ce dernier et son équipe se sont vus acculés au pied du mur, ils ont en e?et convoqué un dialogue «?inclusif, ouvert et sans conditions?» qui n\u2019a servi dans les faits qu\u2019à normaliser la situation en plaçant le président dans une position avantageuse pour solliciter un nouveau mandat, même si la constitution l\u2019interdit.Cela a débouché sur une crise électorale et un séisme politique et social dont on cherche aujourd\u2019hui à sortir en rééditant un nouveau «?dialogue national?» dont l\u2019objectif non avoué est d\u2019avaliser la réélection et la fraude électorale.L\u2019autre aspect du maquillage du projet dictatorial est la création du ministère des Droits humains.Comment prendre au sérieux une telle mesure quand on connaît le rôle qu\u2019a joué le gouvernement dans la violente répression des manifestations populaires, notamment celle qui a suivi l\u2019annonce des résultats électoraux en novembre dernier?Ce nouveau ministère a toutes les apparences du sourire du bourreau.Le volet médiatique de la stratégie présidentielle vise quant à lui à promouvoir, d\u2019une part, le pro?l humain, spirituel et familial du chef d\u2019état et, d\u2019autre part, à souligner les béné?ces du dialogue national en vue de la réconciliation de la grande famille hondurienne.il vise également à souligner les dommages et préjudices prétendument provoqués par la contes - tation du régime.C\u2019est au sein du cercle médiatique contrôlé par le régime et allié aux grandes entreprises que se dé?nit la stratégie pour contrer les défenseurs des droits humains, les journalistes indépendants et les opposants.Cette stratégie consiste soit à les ignorer, les soudoyer, les persécuter, les discréditer ou les criminaliser?; soit, si aucun de ces moyens ne réussit à les neutraliser, à les éliminer tout simplement.Les membres de radio Progreso et de l\u2019eriC connaissent malheureusement trop bien ces tactiques pour en avoir été les cibles\u2026 Pour se maintenir au pouvoir, le gouvernement compte aussi sur le volet populiste de sa stratégie.Celui-ci s\u2019est assuré l\u2019achat des volontés et des consciences en investissant des millions de dollars dans des programmes sociaux a?n d\u2019apaiser les millions de personnes sans emploi et vivant dans la misère.C\u2019est là un des principaux traits du populisme d\u2019extrême droite qui caractérise le régime actuel.en?n, il y a le recours à la répression contre les opposants.C\u2019est là sa dernière arme pour se maintenir au pouvoir.À cette ?n, Juan Orlando Hernández a nommé de nouveaux commandants des forces armées qui, dans les années 1980, ont participé à des opérations de contre-insurrection et sont soupçonnés d\u2019avoir assassiné et fait disparaître des opposants au régime, au cours de cette sombre époque.Le mouvement d\u2019opposition citoyenne repose sur le fait que la réélection de Juan Orlando Hernández, d\u2019emblée inconstitutionnelle, a été rendue possible grâce à une fraude électorale généralisée.C\u2019est la raison pour laquelle le mouvement exige l\u2019annulation du scrutin et la convocation de nouvelles élections sous la supervision de l\u2019OnU.il réclame de plus l\u2019identi?cation et la mise en accusation des responsables des assassinats de manifestants depuis les élections, la démilitarisation de la sécurité publique?et une enquête approfondie sur les réseaux de corruption qui gangrènent le gouvernement.Une fois les nouvelles élections réalisées, le gouvernement élu pourra mettre en marche une consultation nationale qui aura pour mandat de décider s\u2019il faut ou non convoquer une assemblée constituante pour redé?nir les principes démocratiques et constitutionnels de la société hondurienne.* traduit de l\u2019espagnol par Jean-Claude ravet.1.Depuis l\u2019assassinat de son amie et leader autochtone Berta Cáceres, en mars 2016, en raison de son opposition à un projet hydroélectrique en territoire lenca, ismael Moreno Coto, plus connu sous le nom de « Padre Melo », a reçu des menaces de mort.il est accusé d\u2019inciter à la violence et à l\u2019anarchie.Ces gestes d\u2019intimidation s\u2019inscrivent dans une longue série de menaces et de violences subies par des membres de radio Progreso et d\u2019eriC.Honduras : une dictature en voie de normalisation Sur lEs pas d\u2019Ignace 42 RELATIONS 796 mai-juin 2018 diAlogueS \u2022 ChroNique poéTique «?on nous encourage toujours à n\u2019être qu\u2019un.je préfère le non-un.?» syLvie COttOn «?Corps sans chair.Sensations armées d\u2019absence.?» isABeLLe LévesqUe «?je suis de ces gens qui ressemblent à leurs blessures?» sArAH BrUnet DrAgOn «?Le bleu devient toutes couleurs?» niki De sAint PHALLe Crâne à l\u2019eau bleue, encre et eau, 28 x 35,5 cm, 2009 RELATIONS 796 mai-juin 2018 43 tu m\u2019o?res ton Crâne.sans suaire.nu.cadeau de voyage posé sur la table du travail.côté seine de la chambre.Douceur qui s\u2019ouvre.Qui fait penser.Qui est l\u2019autre qui bat là en toi?Fleuve.attente.Je laisse quelques-uns de mes doigts ?âner.seuls.Vois.ils tracent gothique une étrange verticale.File vite me prend par surprise dévie la verticale.rejoindre l\u2019autre c\u2019est ce qu\u2019elle veut.barre de retenue ou d\u2019apaisement sous le menton.avant de revenir sur ses pas.poursuivre sa chute au dehors c\u2019est ce qu\u2019elle veut.mais tout est si lent.la chambre elle-même lente.lisse.la douceur attire l\u2019air et l\u2019élan.les lumières du jour y déposent leurs paupières.c\u2019est presque trop soyeux pour le plomb.écrire durcit le moindre frisson.écrire dit chaos.J\u2019ai beau vouloir tenir tête.m\u2019aveugler de soleil.mes mots ne me cèdent en rien.nourris qu\u2019ils sont de nuit.Du pire de la nuit.Vois ce que ma main en violet retient.comme s\u2019il fallait que tout meure toujours.Ce n\u2019est pas une tête, mais un abcès.c\u2019est dans La douleur de Duras.commencer avec ce qui coule.ton Crâne.la moelle l\u2019eau l\u2019os.lent chagrin sous notre regard.Fleuve bleu.De l\u2019œil \u2013?ce qu\u2019il en reste au vide bas hors cadre de sa douleur.plus bas encore qu\u2019on le croit.où les choses tenues secrètes choses ignorées s\u2019e?acent.limbes des vérités di?ciles à prendre.nous sommes au dehors.À qui appartiennent les doigts qui tracent?sont-ce les miens vraiment ou les tiens encore me rejoignant ou d\u2019inconnus?une vitre qu\u2019on tente de traverser.De chaque côté un front un geste et ses doigts.une bouche sanguine et ses ?eurs d\u2019insomnie.Quelque chose bat là.sous le velouté le vivant de l\u2019os.l\u2019histoire nombreuse qu\u2019il porte et ses terres ses airs nobles d\u2019ici de n\u2019importe où et futurs.et nous entrons \u2013?ton Crâne comme une chambre.tu dis?: ses murs sont lisses et blancs.tu dis?: dans l\u2019espace du monde / dans l\u2019abri du crâne devant ses fenêtres d\u2019yeux.D\u2019ardents bruits d\u2019aube \u2013?d\u2019où?\u2013 nous prennent par surprise.obsessives.obsédantes.Quatre notes puis plus loin une cinquième.Quatre notes puis une cinquième.c\u2019est dans Trio no 2 en mi bémol majeur D 929.notes ultimes \u2013?ou presque?\u2013 du jeune schubert.celui qui meurt cette année-là.Quelque chose bat dans notre crâne.chair \u2013?appel et attente.Toutes couleurs.certains cimetières en d\u2019autres temps en parlaient déjà.Des murs de musée des galeries de portraits sanglotent à l\u2019intérieur.toute une vie sanglote armée d\u2019absences.un oiseau y vole aveuglé.Fait signe ?euve bleu son dernier geste vieillissant.retenir bleue la beauté du monde.Autoportrait ou L\u2019homme à la barbe blanche du tintoret portraits parmi d\u2019autres à l\u2019intérieur.mémoire \u2013?être là à l\u2019abri sans y être.notre œil travaille dans l\u2019ombre.Du désordre d\u2019absents plein les murs notre œil repousse loin ce qui s\u2019arme en silence.repousse muscles et miroirs.l\u2019audace du métal à quoi bon rouille.son impatience de portrait en portrait notre œil ne compte que sur lui-même ses aveuglements volontaires ses plaies ses mémoires.Des clichés trop nets.il refuse toute aide.on le voit \u2013?c\u2019est là c\u2019est os.À jamais.tant d\u2019obstination placarde le mutisme de l\u2019ombre.tu dis mémoire.silencieusement.pour que la lumière de l\u2019écho la retienne irisée vivante dans les replis des murs.là des pro?ls d\u2019enfants nous ressemblent \u2013?déjà si près de leurs rêves d\u2019agonie.pour voir jusqu\u2019où iront les notes tenues de l\u2019écho.Jusqu\u2019au prochain matin si un vent noir ne les éloigne pas.là où notre sou?e nos poumons s\u2019inquiètent.si physique soudain le jeu de la mémoire pleure pleure.et ma main \u2013?protection ou visage?\u2013 ses verbes sa lassitude où les poser.ma main parallèle au ?euve se tait.Je dis revenons plus près du corps de l\u2019os Je dis j\u2019ai peur des ?euves bleus qu\u2019on abandonne à l\u2019heure où les ?eurs s\u2019ouvrent d\u2019elles-mêmes.À l\u2019heure des fuites.l\u2019instinct de la caresse s\u2019évapore et la poussière du matin qui monte est déjà tachée \u2013?pleure pleure?\u2013 par cet écrire noir.tu m\u2019o?res ton Crâne.caresse on dirait.sa chair sa soie \u2013?inventons-la?\u2013 en champs minés.Crâne à l\u2019eau bleue image?: Sylvie Cotton texte?:Denise Desautels L\u2019auteur est écrivain et philosophe ne question m\u2019a toujours intrigué?: pourquoi les sociétés misogynes sont-elles aussi des sociétés très inégalitaires et destructrices de la nature?Ce qui semble en cause, c\u2019est la di?culté pour l\u2019être humain de sortir d\u2019une relation de prédation.Dans la prédation, l\u2019autre est objet et cet objet est destiné à être assimilé, à devenir notre corps, à faire partie de nous.Un processus d\u2019assimilation à soi.C\u2019est une relation fondamentalement inégalitaire et non réciproque, une relation de consommation.Pour compenser le dangereux déséquilibre psychique de la prédation, les sociétés de chasseurs-cueilleurs ont eu le ré?exe d\u2019attribuer une âme aux plantes, aux animaux, à la terre, à la mer a?n d\u2019en faire des sujets.Une spiritualité première.Dans leur vision, le rapport entre manger et être mangé ne voulait pas dire que les âmes s\u2019assimilaient les unes aux autres comme des gouttes d\u2019eau dans l\u2019océan?; au contraire, elles s\u2019ajoutaient les unes aux autres dans leur spéci?cité, si bien que la personne et le cosmos entier évoluaient par conjonction des âmes.Avec l\u2019agriculture du grain (une valeur que l\u2019on peut engranger, capitaliser) et avec l\u2019asservissement des animaux de pâturage et des animaux de travail, les tribus accumulaient des biens et s\u2019assuraient une sécurité alimentaire.en même temps, cette accumulation a libéré du temps pour le développement technique, entre autres la technologie du bronze et du fer.Avec les armes en métal et l\u2019apprivoisement du cheval, un déséquilibre des forces s\u2019imposa.il devenait tentant de tout simplement piller les tribus productrices.Avec les pillages, les seigneurs de guerre devenaient des rois, puis des empereurs.Avec les empires, qu\u2019ils soient politiques ou économiques, les relations sujet-objet sont devenues la norme.Utiliser et jeter, cela s\u2019appliquait aux peuples conquis, aux animaux, aux terres, bref, à tout ce que l\u2019on possédait \u2013?et du même sou?e, le mariage s\u2019est mis à ressembler à un contrat d\u2019achat.Les relations de possession sont fondamentalement des relations de sujet à objet.elles procurent un net avantage au «?possédant?»?: il garde un contrôle absolu sur l\u2019objet, qui n\u2019a pas un mot à dire?; les «?possédés?» sont dépossédés.Or, cela engendre nécessairement l\u2019injustice, l\u2019iniquité, la non- participation, la surexploitation des personnes et de la nature, bref la répression, la guerre, les désastres écologiques, le combat pour les ressources, en somme, toutes sortes de violences.Dans la relation sujet-objet, on nie au sujet devenu «?objet?» le droit de parole, mais aussi le droit de sensibilité?: sa sou?rance n\u2019existe pas.La relation sujet-objet est nécessairement une relation de domination, une sorte de conquête.Le mouvement #MoiAussi?s\u2019attaque, je crois, à nos rituels de domination les plus intimes et les plus intériorisés.On ne demande pas à sa voiture, à son téléphone, à son ordinateur leur consentement?! Un objet est réputé «?consentant?», voire ne pas avoir même la capacité de consentir.Certainement, la relation sujet-objet est beaucoup moins satisfaisante que la relation sujet-sujet.Dans la relation amoureuse, un sujet veut aimer un sujet et être aimé par lui.La relation est beaucoup plus satisfaisante, mais éminemment plus di?cile.Les di?cultés sont multiples.Du point de vue intellectuel, découvrir la subjectivité de l\u2019autre constitue un dé?.Déjà à l\u2019époque classique, on s\u2019est demandé?: comment puis-je savoir si je m\u2019adresse à un automate humanoïde ou à un sujet humain?La réponse est que seul le sujet peut remettre en question les ?ns pour lesquelles on l\u2019utilise.il faut donc prévoir avec lui une relation susceptible d\u2019ébranler nos valeurs.seule une intelligence de deuxième niveau peut y arriver (l\u2019application de l\u2019intelligence des ?ns sur l\u2019intelligence des moyens).sur le plan a?ectif, découvrir que l\u2019autre vit des émotions qui lui sont propres suppose d\u2019être capable de suspendre tous les processus de projection de nos propres émotions sur l\u2019autre, ce qui exige une ré?exion sur soi.Mais c\u2019est sur le plan de la conscience que la di?culté est la plus grande, car il faut découvrir que les personnes avec qui j\u2019entretiens des relations intimes et profondes peuvent m\u2019envelopper, me comprendre et me ré?échir, du moins sur certains aspects.Bref, un sujet possède un caractère transcendant que seul un autre sujet possédant un caractère transcendant peut reconnaître.en fait, la découverte des relations de sujet à sujet n\u2019est rien d\u2019autre que la découverte de notre dimension spirituelle.spirituel veut dire ici, minimalement, percevoir la di?érence entre la petitesse de nos connaissances objectives et la grandeur de la réalité ou, si on veut, percevoir la di?érence entre un objet de pensée et un sujet vivant.Cette perception mène nécessairement au respect et à l\u2019amour, à la reconnaissance du caractère sacré de ce qui vit.La spiritualité illumine une éthique des relations de sujet à sujet.Cela veut dire justice et pardon, équité et participation, amour et réciprocité, communion et joie d\u2019appartenir à un grand sujet qui nous rassemble dans un vaste mouvement de dépassement de soi.Le malheur de l\u2019être humain \u2013?qui sait si bien faire son malheur alors qu\u2019il connaît très bien les exigences de la paix?\u2013, c\u2019est qu\u2019il n\u2019arrive pas à sortir des rapports de prédation et de consommation.il doit faire un saut \u2013?l\u2019évangile parle de «?meta- noïa» en grec, un «?retournement?»?\u2013 pour découvrir l\u2019amour, c\u2019est-à-dire le bonheur des relations de sujet à sujet.Or, l\u2019évangile de Jésus, par exemple, qui veut simplement instituer la fraternité dans le caractère transcendant du sujet, est resté lettre morte pour les institutions de pouvoir et pour la grande majorité des êtres humains.Heureusement, pas pour tous.questions de sens U Jean Bédard Moi aussi\u2026 je dois redécouvrir l\u2019amour 44 RELATIONS 796 mai-juin 2018 Toutes les femmes sont d\u2019abord ménagères CAMILLE ROBERT Montréal, Somme Toute, 2017, 178 p.e discours à la mode au sujet des droits des femmes veut que l\u2019égalité soit en?n atteinte, après deux vagues de féminisme qui auront permis de grandes victoires, telles que le droit de vote des femmes et les lois actuelles en matière de droit matrimonial, pour ne citer que celles-là.Mais la vérité est tout autre, occultée par de nombreux mythes que cherche à détruire l\u2019historienne et militante féministe Camille robert, dans ses contributions régulières au webzine Histoireengagée.ca et avec la publication de ce premier essai, préfacé par l\u2019historienne Micheline Dumont.Un de ces mythes à déconstruire est celui voulant que règne aujourd\u2019hui l\u2019égalité dans la répartition des tâches domestiques.On pourrait croire que le discours public à propos de la «?charge mentale?» et du fardeau des femmes n\u2019est que récemment apparu dans les médias.Or, l\u2019auteure démontre tout au long de son ouvrage que la reconnaissance de la valeur du travail ménager est non seulement un «?combat abandonné?», mais carrément une lutte invisible pour la reconnaissance d\u2019un travail lui-même invisible.elle retrace donc le récit des revendications du mouvement féministe au québec depuis l\u2019émergence des mouvements de femmes au début du XXe siècle jusqu\u2019au milieu des années 1980, en passant par l\u2019incontournable essor du féminisme de deuxième vague des années 1960-1970.Puisant tant dans les sources académiques que dans des médias féministes à plus large public tel le mythique magazine La vie en rose, le portrait que dresse l\u2019essayiste vient à bout des clichés et des idées reçues les plus tenaces.L\u2019idée, par exemple, que l\u2019entrée des femmes sur le marché du travail et dans les institutions de haut savoir ait été universellement libératrice est gravement mise à mal lorsque l\u2019auteure met en lumière le constat qu\u2019au sein du foyer familial, la femme continue de s\u2019occuper généralement de l\u2019entièreté du travail ménager.C\u2019est sans parler de l\u2019apport du travail domestique des «?ménagères?» du passé (à qui l\u2019auteure dédie son livre) au succès professionnel des hommes, travail dont la valeur tant monétaire que sociale est complètement dépourvue de reconnaissance.Ce que dénonce Camille robert tout au long de son ouvrage, c\u2019est la dépolitisation du travail ménager comme réalité sociale, ce dernier étant relégué au rang de combat individuel au sein des ménages.elle remet ainsi à jour une analyse marxiste du travail domestique couplée à une analyse anti-patriarcale.Fruit d\u2019un long travail de recherche, très bien argumenté, le livre jette en?n la lumière sur un combat trop longtemps resté dans l\u2019ombre.Adaptation, très bien vulgarisée par ailleurs, d\u2019un mémoire de maîtrise \u2013?pour lequel l\u2019auteure a reçu, en 2017, le prix de la Fondation Jean- Charles-Bonenfant récompensant la meilleure maîtrise?\u2013, l\u2019ouvrage en conserve cependant le style et la structure trop souvent didactiques, rendant parfois la lecture un peu aride.Ce qui n\u2019enlève rien à sa richesse ni à sa pertinence.Martin Forgues La force de marcher WAB KINEW Traduit de l\u2019anglais par Caroline Lavoie Montréal, Mémoire d\u2019encrier, 2017, 307 p.embre de la nation Ojibwé, Wab kinew a été journaliste à radio- Canada, musicien, conférencier.il est actuellement chef du nouveau parti démocratique du Manitoba et chef de l\u2019opposition à l\u2019Assemblée législative de cette province.La force de marcher raconte le chemin parcouru par son père tobasonakwut, surnommé Ndede (mon père) \u2013?de son passage dans les pensionnats autochtones à son combat contre le cancer en passant par sa lutte pour les droits civiques et politiques des Autochtones.en ?ligrane, on assiste à la réconciliation entre le père et le ?ls, qui symbolise également un chemin de réconciliation entre les Premières nations et le Canada.Le récit est alerte et bien mené malgré quelques passages obscurs et l\u2019utilisation fréquente de la langue ojibwé sans que la traduction ne l\u2019accompagne toujours.C\u2019est un récit puissant, émouvant?; un récit de vie où s\u2019entremêlent constamment des ré?exions à caractère politique, spirituel et anthropologique.trois lignes de force me semblent s\u2019en dégager?: l\u2019oppression subie par les peuples autochtones, l\u2019importance de la spiritualité amérindienne et de ses rites, et la réconciliation.L\u2019oppression subie par les Autochtones est omniprésente.L\u2019auteur décrit le moment où son père tobasonakwut est amené au pensionnat de st.Mary près de kenora, en Ontario.«?C\u2019est dans cette institution dirigée par les Oblats que, sujet d\u2019une expérience d\u2019ingénierie sociale de grande ampleur dont le but était de \u201ctuer l\u2019indien dans l\u2019enfant\u201d, il allait vivre la plus grande partie des dix années suivantes?» (p.21).son nom fut remplacé d\u2019abord par un numéro, le 54, ses cheveux furent rasés et il lui fut interdit de parler sa langue maternelle.On lui donna ensuite un nom irlandais?: Peter kelly.L\u2019importance de la spiritualité amérindienne imprègne aussi tout le récit.C\u2019est RELATIONS 796 mai-juin 2018 45 RecensionS \u2022 livres le recours à la spiritualité qui permet à Wab kinew de retrouver son équilibre et sa force malgré ses errances?: fugues, violences, alcoolisme, divorce, etc.La prière méditative en pleine nature avec une grande attention aux signes annonciateurs de vocation revêt une importance centrale?: fréquence du rêve, de l\u2019o?rande de tabac, du jeûne et, surtout, du grand rite d\u2019initiation qu\u2019est la danse du soleil.Le chapitre 15 est une véritable fresque ethnologique sur ce rite d\u2019initiation.Le candidat, après un jeûne sévère, est appelé à aller au bout de ses forces en entraînant des crânes de bison reliés à une corde dont le bout est planté dans la chair de son dos.rite extrême à saveur sacri?cielle qui mène l\u2019aspirant dans un état second, véritable renaissance.La troisième ligne de fond du récit est celle de la réconciliation du ?ls avec le père et du père avec le ?ls qui passe, après la mort du père, par la recherche d\u2019une communion au-delà de la mort.Le père avait gardé un fond de foi catholique avec laquelle il a voulu se réconcilier.Cela s\u2019accomplit en partie lors de la canoni - sation de kateri tekakwitha et avec l\u2019adoption comme frère de James Weis- berger, évêque catholique de la région.Le thème de la réconciliation est aussi évoqué sur le plan politique, surtout à propos des excuses du premier ministre stephen Harper.La ?nale est de haut vol?: «?quand les divisions triomphent, nous devons faire des e?orts supplémentaires et réparer ce qui a été brisé.et reconnaître que la plus grande bataille n\u2019est pas celle qui nous oppose les uns aux autres, mais à notre douleur, à nos problèmes et à nos défauts.Être blessé, et pardonner.Faire des erreurs, et se pardonner à soi-même.quitter ce monde, et n\u2019y laisser que l\u2019amour.C\u2019est ce qui donne la force de marcher.?» André Beauchamp Pourquoi le Moyen-Orient doit faire sa révolution sexuelle MONA ELTAHAWY Traduit de l\u2019américain par Carla Lavaste et Alison Jacquet-Robert Paris, Édition Pocket, 2017, 244 p.auteure, Mona eltahawy, est une féministe musulmane et journaliste égypto-américaine.née en égypte, elle a grandi au royaume-Uni et en Arabie saoudite.elle vit aujourd\u2019hui entre new york et Le Caire.son livre est le fruit de son engagement féministe depuis son tout jeune âge, notamment de son expérience comme jeune ?lle voilée et des agressions sexuelles dont elle a été victime, entre autres en Arabie saoudite et en égypte sur la place tahrir durant le printemps arabe.46 RELATIONS 796 mai-juin 2018 RecensionS \u2022 livres Bien que les idées de l\u2019auteure ne soient pas les mieux organisées, on peut dire qu\u2019elle s\u2019attarde principalement au contrôle du corps et de la sexualité des femmes au Moyen-Orient et en Afrique du nord.Plus que toute autre pratique, ce sont le harcèlement sexuel, le port du voile et la préservation de la virginité qui symbolisent la domination masculine de ces femmes selon elle.eltahawy remet en cause cette domination légitimée par une «?culture de pureté?» entourant le corps féminin et caractérisant les pratiques hostiles aux femmes.La dédicace à toutes les ?lles du Moyen-Orient et de l\u2019Afrique du nord donne le ton de l\u2019ouvrage?: l\u2019auteure les invite à être impudiques, rebelles et dé - sobéissantes puisqu\u2019elles méritent d\u2019être libres.tout au long du livre, eltahawy démontre que les femmes dans ces pays sont sexuellement frustrées et socialement opprimées, tout simplement parce qu\u2019elles ne jouissent pas de leurs droits fondamentaux.Longue est la liste des violences qu\u2019elle dénonce?: violences sexuelles dans la rue comme au foyer, violences conjugales pouvant aller jusqu\u2019à l\u2019assassinat, viols qui sont peu ou pas punis, mutilations génitales, mariages précoces et souvent forcés, imposition du port du voile, etc.Pour elle, ces mal- traitances sont in?igées par des hommes obsédés par les organes génitaux féminins qu\u2019ils ne parviennent pas à contrôler.Pour illustrer plus en détail sa logique, il vaut la peine de s\u2019arrêter sur le cas particulier du harcèlement sexuel.Pour l\u2019au- teure, il s\u2019agit d\u2019un phénomène alimenté par la misogynie d\u2019état et par celle de la rue.elle explique la misogynie d\u2019état par l\u2019absence de sanctions à l\u2019égard des agresseurs sexuels dans certains pays.Cette absence de protection juridique envoie aux hommes le message que, dans l\u2019espace public, le corps des femmes leur appartient.Plus encore, des interprétations des textes religieux favorisent cette compréhension en donnant plein pouvoir aux hommes sur la vie des femmes.D\u2019où la nécessité de mener une révolution sociale et sexuelle qui garantisse tant l\u2019intégrité physique que civique des femmes.Pour l\u2019auteure, cette révo - lution féministe commence lorsque les femmes acceptent de se libérer des traditions, du bagage culturel et des normes religieuses qui les con?nent dans les rôles d\u2019épouse et de mère.Ceci implique aussi d\u2019explorer leur sexualité avant le mariage.Pour le formuler en contexte égyptien, eltahawy explique que plusieurs femmes ont participé à la révolution de 2011 dans l\u2019espoir d\u2019améliorer leurs conditions de vie.Or, bien que ces militantes aient combattu aux côtés des hommes pour renverser le régime autoritaire de Moubarak, plusieurs d\u2019entre elles ont subi des agressions sexuelles aux mains de militants comme de soldats.L\u2019auteure explique d\u2019ailleurs qu\u2019après la démission de Mou- barak, des soldats qui voulaient protéger la révolution ont battu, fouillé et forcé des militantes à se soumettre à des «?tests de virginité?» sous menace d\u2019être inculpées pour prostitution.Autrement dit, ces «?protecteurs de la révolution?» se sont permis d\u2019introduire leurs doigts dans le vagin des militantes pour véri?er si leur hymen était toujours intact et ainsi éviter que l\u2019armée ne puisse être accusée de viol.en somme, ces violences visaient fondamentalement à repousser ces femmes de l\u2019espace public a?n qu\u2019elles retournent au foyer.C\u2019est donc dire qu\u2019elles ont été doublement ?ouées?: non seulement elles n\u2019ont pas gagné les droits fondamentaux qu\u2019elles revendiquaient, mais elles ont perdu le faible sentiment de sécurité qu\u2019elles avaient.C\u2019est pourquoi eltahawy les invite de nouveau à se révolter.On comprendra que ce livre est écrit avec colère, dans un style oral, provocateur et parfois di?cile à suivre.On peut émettre deux critiques de fond à son égard.La première concerne l\u2019articulation des idées et le choix des sources pour soutenir son propos.L\u2019auteure alterne, de façon pas toujours convaincante, les statistiques et les récits personnels de violences subies par certaines amies, collègues ou autres femmes interviewées et rassemblées pour soutenir ce qu\u2019elle défend.Malheureusement, le montage n\u2019est pas toujours des plus clairs.Deuxièmement, elle reproche à toutes les sociétés arabes et musulmanes les mêmes travers?: structure patriarcale, misogynie omniprésente et obsession pathologique pour la virginité et le voile.il est pourtant acquis que, bien qu\u2019elles aient des points en commun, ces sociétés sont culturellement, linguistiquement et politiquement di?érentes.Ainsi, le Maroc et la tunisie, qui sont pourtant deux pays du Maghreb, ne partagent ni la même structure étatique, ni le même rapport à l\u2019islam, et sont à plus forte raison di?cile- ment comparables au Liban ou à l\u2019Arabie saoudite.Plus encore, la liberté peut prendre di?érents sens selon les cultures et les individus?: exporter une vision étroite de la révolution féministe occi - dentale, c\u2019est-à-dire essentiellement une libération sexuelle, n\u2019est pas toujours la meilleure solution.Salima Massoui Nonviolence Une arme urgente et efficace DOMINIQUE BOISVERT Montréal, Écosociété, 2017, 115 p.hrétien et citoyen engagé, ardent paci?ste, objecteur de conscience et zélateur de la simplicité volontaire, Dominique Boisvert signe ici un essai passionné et convaincant sur la pertinence, la puissance et l\u2019urgence de la non-violence.L\u2019auteur s\u2019e?orce de déconstruire les clichés et stéréotypes un peu ?eur bleue qui continuent d\u2019être accolés à la nonviolence?: loin d\u2019être «?une fuite?», une «?démission?» ou même une «?lâcheté?» devant les injustices sociales et les régimes oppressifs, le refus de la violence est, au contraire, «?une attitude qui exige l\u2019implication directe et le courage de ses convictions?».C\u2019est, ajoute-t-il, «?une manière di?érente de mener les mêmes combats nécessaires contre l\u2019injustice, l\u2019oppression ou les violations du droit?» (p.21).Dominique Boisvert nous convie d\u2019abord à un nécessaire balisage étymolo gique autour du néologisme RELATIONS 796 mai-juin 2018 47 RecensionS \u2022 livres nonviolence qu\u2019il se plaît à utiliser, et ce, jusque dans le titre de son essai.L\u2019auteur veut ici faire la distinction entre deux manières di?érentes d\u2019appréhender le refus de la violence.La première (nonviolence) consiste à faire le choix éthique et politique de refuser \u2013?consciemment et délibérément?\u2013 d\u2019avoir recours à la violence, même lorsqu\u2019il s\u2019agit de résister à un régime politique oppressif et violent.La seconde (non-violence) relève d\u2019une logique pragmatique pour laquelle la non-violence est une stratégie «?gagnante?».tout en exprimant son adhésion pleine et entière à la première acception du terme, il ne rejette pas du revers de la main les dimensions les plus pragmatiques de la résistance non-violente, qu\u2019il présente d\u2019ailleurs \u2013?non sans ironie ni bravade?\u2013 comme une «?arme urgente et e?cace?».Dans la première partie du livre, Dominique Boisvert présente les pionniers de la résistance non-violente et de la déso - béissance civile.s\u2019appuyant sur le livre de steven Pinker, The Better Angels of Our Nature (2011) dont il fait la synthèse, il démontre l\u2019irrémédiable déclin de la violence au cours de l\u2019histoire de l\u2019humanité.Ainsi, contrairement aux idées préconçues, «?depuis la ?n de la guerre froide, en 1989, les con?its organisés de toutes sortes \u2013?guerres civiles, génocides, répression par des gouvernements autocratiques et attaques terroristes?\u2013 ont diminué partout dans le monde?» (p.27).Puis, s\u2019appuyant cette fois sur les travaux de gene sharp et sur ceux, plus récents, d\u2019erica Chenoweth et Maria J.stephan (Why Civil Resistance Works, 2011), Boisvert s\u2019e?orce de démontrer la supériorité stratégique de la nonviolence : «?une lutte non-violente, dit-il, a deux fois plus de chances d\u2019atteindre ses objectifs, en tout et en partie, qu\u2019une lutte violente?» (p.42).tablant sur cette supériorité stratégique et sur l\u2019urgence d\u2019agir face aux nombreux périls auxquels l\u2019humanité est actuellement confrontée, Dominique Boisvert élargit radicalement le spectre de la résistance non-violente, qu\u2019il juge en mesure d\u2019agir e?cacement face à diverses urgences planétaires, qu\u2019il s\u2019agisse de lutter contre les changements climatiques (chap.7), le terrorisme (chap.8) ou le néolibéralisme (chap.9) \u2013?ou encore de se mobiliser collectivement en réponse aux migrations internationales (chap.11) ainsi qu\u2019aux violations des droits humains dans diverses régions du monde (chap.12).il aborde également l\u2019enjeu de la paix juste (chap.13) de même que la possibilité de pays sans armée (chap.14).Fin pédagogue, Boisvert o?re ainsi un excellent ouvrage de synthèse pour quiconque entend s\u2019initier aux tenants et aboutissants de la non-violence.Frédéric Barriault 48 RELATIONS 796 mai-juin 2018 RecensionS \u2022 livres La ferme et son État Réalisation : Marc Séguin Production : Atelier Brooklyn Québec, 2017, 116 minn donnant la parole aux acteurs de terrain de la ferme à dimension humaine, l\u2019artiste multidisciplinaire Marc séguin réussit à nous insu?er l\u2019espérance des grands changements structurels attendus depuis plusieurs années dans le monde agricole québécois.Les divers intervenants du ?lm \u2013?jeunes apprentis, propriétaires de petites fermes de proximité, militants d\u2019organismes pour une agriculture écologique et responsable?\u2013 nous expliquent leurs motivations à devenir «?des acteurs du change ment» et partagent avec nous les possibles déjà amorcés dans les nouvelles manières d\u2019habiter le territoire.À cet égard, l\u2019exposé de Fernande Ouellet, productrice artisanale de canards et d\u2019oies élevés au pâturage, est fort instructif?: l\u2019ex-résidente du Plateau- Mont-royal explique avec clarté les luttes en présence dans le monde agricole québécois, divisé entre les forces vives du changement et les acteurs du «?conventionnel dominant?», expression référant aux acteurs du modèle agroindustriel actuel.C\u2019est principalement là que se révèle la force du documentaire de séguin, dans la sélection d\u2019intervenants fermiers se disant eux-mêmes «?éduqués?», dont certains sont des néo-ruraux animés par une passion contagieuse de la ferme autoportante à dimension humaine, avec une production à circuits courts qui intègre le consommateur dans le cycle.Le documentaire de séguin réussit donc non seulement à expliciter les enjeux, les forces et les luttes relatives au monde agricole québécois, mais aussi à nous transmettre la passion de jeunes et moins jeunes innovateurs écologistes.La présence de certains intervenants, toutefois, peut laisser perplexe.Parce qu\u2019il a ?nancé le projet de la Ferme ma - raîchère biologique des quatre temps, André Desmarais \u2013?le milliardaire philanthrope?\u2013 revient souvent dans le ?lm pour exprimer, de manière surréaliste, son attachement à l\u2019agriculture biologique, pro?tant de l\u2019occasion pour critiquer la lourdeur de l\u2019état.L\u2019agriculture québécoise devient donc à certains moments un terreau fertile à une alliance tacite entre libéraux et libertariens.il est en e?et absurde, voire scandaleux, d\u2019entendre Desmarais soutenir que «?la terre n\u2019appartient pas aux unions, mais aux citoyens?» dans un discours antisyndical profondément déshistoricisé.La critique d\u2019un Desmarais, présenté dans le ?lm comme un citoyen et non comme un homme d\u2019a?aires, serait plus crédible si ce dernier ne participait pas de manière si évidente d\u2019un système global contribuant à faire de la terre un objet de spéculation.séguin, qu\u2019on pardonnera de vouloir donner la parole à un philanthrope libéral pour faire avancer politiquement les choses, n\u2019est toutefois pas dupe de cette critique antisyndicale primaire.il donne également la parole à l\u2019agronome Patrick Mundler, professeur à l\u2019Université Laval, qui ne manque pas de souligner ce danger d\u2019un pacte non volontaire entre néoli- béralisme et agroécologie à circuits courts.tout en reconnaissant l\u2019innovation des fermes écologistes, Mundler souligne la nécessaire gestion de l\u2019o?re pour le lait, sans laquelle plusieurs fermes québécoises auraient disparu, condamnant des familles à la pauvreté rurale.C\u2019est toutefois Jean Pronovost \u2013auteur d\u2019un rapport audacieux mais malheureusement tabletté posant un regard global sur l\u2019agriculture au qué- bec\u2013, qui prend le parti d\u2019historiciser les luttes des cultivateurs québécois qui «?ont eu beaucoup à se battre?» dans un monde autrefois dominé par des multinationales anglosaxonnes.Or, ces luttes, si on y regarde de plus près, ne sont pas si dépassées.On les aurait toutefois mieux comprises \u2013?de même que les luttes en cours?\u2013 si le ?lm avait davantage évoqué la pression des multinationales agroali- mentaires sur les agriculteurs québécois dans un marché globalisé.On peut aussi se demander si le modèle des petites fermes est généralisable à l\u2019ensemble du territoire québécois.Le documentaire est ?lmé surtout en Monté- régie, dans les Cantons-de-l\u2019est et dans les Laurentides, des régions à forte croissance démographique, à proximité de deux grands centres urbains et des états- Unis et béné?ciant de conditions agro- climatiques moins rigoureuses qu\u2019au saguenay, en gaspésie ou dans le Bas-saint-Laurent.C\u2019est donc au niveau national qu\u2019une véritable politique agricole de soutien à l\u2019agriculture biologique doit être adoptée, pour tenir compte des multiples contextes territoriaux québécois.en rencontrant Marcel groleau, l\u2019actuel chef de l\u2019Union des producteurs agricoles (UPA), Marc séguin rappelle à cet égard l\u2019inertie du gouvernement libéral qui ne fait que repousser le moment d\u2019apporter des modi?cations signi?catives au modèle agricole en multipliant les consultations et rapports.La tension entre la protection de nos acquis et l\u2019innovation des jeunes agro- écologistes actuels est au cœur du documentaire, qui sait habilement nous montrer les deux côtés de la médaille.Pour cela, le ?lm vaut certainement le détour.Amélie Descheneau-Guay RELATIONS 796 mai-juin 2018 49 RecensionS \u2022 DocumEntaiRe 50 RELATIONS 796 mai-juin 2018 e suis iouri Jivago \u2013?plutôt Omar sharif, dans le ?lm Le docteur Jivago\u2013 assis à sa table devant la fenêtre où paraît une féérie de neige et de glace, un paysage d\u2019enfance, naïf, terrible et merveilleux et qu\u2019il croyait, comme moi, avoir oublié à tout jamais, composant sans s\u2019arrêter des poèmes qui le soulagent, l\u2019exaltent, se dépêchant \u2013?le printemps sera là en un tournemain\u2013 de laisser ses rêves en?n faire éruption dans ses vers, s\u2019arrêtant soudain pour noter, au beau milieu d\u2019une page vierge comme la plaine enneigée devant lui, en naissant tout homme est un Faust qui doit tout embrasser, tout éprouver, tout étreindre, louant et déplorant dans un même sou?e cette emphase de l\u2019esprit du temps, cette radieuse aube du futur avec ces hommes ?ambeaux, brusquement sentant son cœur s\u2019arrêter, pris du soupçon que la magie ne se révèle qu\u2019une toute petite ?ambée, aussi vite essou?ée qu\u2019une étincelle dans l\u2019herbe.«?terrible est la grandeur de la parole C\u2019est en son nom que je devrai mourir [\u2026] Au ?l de l\u2019eau les siècles nageront vers ma lumière et je les jugerai?» BOris PAsternAk revenu dans la vieille isba familiale, iouri se croit seul mais il ne l\u2019est pas, il est peuplé des siens qui crient, se chamaillent, luttent entre eux et avec lui.ils sont seuls et ils sont ensemble, aveuglés par les miroitements impitoyables de la glace.Miron ne fait ni ne dit rien d\u2019autre quand, début des années soixante, démanché par le maudit amour, perdu aussitôt que trouvé, défenestré par l\u2019entêté pays qui se nie, il se refuse à lui-même, ne possédant toujours pas la langue qu\u2019il devrait posséder, et écrit dans La vie agonique : «?ce n\u2019est pas le sang, ni l\u2019anarchie ou la guerre et pourtant je lutte, je te le jure, je lutte parce que je suis en danger de moi-même à toi?» Je chausse mes bottes et ?le où l\u2019on dit m\u2019attendre.* * * roulant vers la ville, en ce matin de brume de givre, je vois?: le serpent gris acier de la rivière, survolé par une voilure gelée, que subitement déchire ce que je prends d\u2019abord pour un corbeau et qui, à la faveur d\u2019un rapide rayon de soleil, se métamorphose en harfang des neiges, avant de plonger dans le ravin derrière une grange.Dans les champs qui longent la route, des îlots d\u2019une glace ajourée qui laissent voir le velours côtelé des labours, la broussaille rousse des tiges de la vieille année et, sous un orme mort debout, les brancards d\u2019une charrette, jaillissant de la neige comme des bras de noyés.et, en?n, les blocs bleu brume des édi?ces de la grande ville au loin, mirage tremblant dans un ?rmament couleur ciment frais.rien que cela, tout cela, et je me fau?le dans la ville, pars vaquer à mes pauvres petites a?aires.* * * redoux.Faux, peut-être vrai, en tous les cas vraisemblable premier jour de printemps.L\u2019air est parfumé de sève et fume comme si à midi déjà le ciel brumassait.Je tente de peindre le chemin qui mène à la grange, chinoise le bleu cobalt, le vert absinthe, le gris tourterelle, un soupçon de rouille pour l\u2019écorce prisonnière encore de la glace, un chouïa de ce violâtre imitant dix gouttes de vin dans un tiers de verre d\u2019eau et qui me sert à faire le fond de mes empreintes de bottes et le serpentant sillon du traîneau.Je passe un bon moment dans cette acceptation sereine du châtiment de travailler, comme l\u2019écrit si bien David Bosc, à propos de rembrandt (La claire fontaine, verdier, 2017).L\u2019heure bleue descend avant la ?n de mon labile labeur.Dans la clarté sarcelle du couchant, ma petite œuvre s\u2019appauvrit, me semble soudain triste comme une carte mortuaire.C\u2019est absolument sans importance?: il s\u2019agissait de passer, sans me déboîter le cervelet, du jour à la nuit.* * * Assis au chaud soleil et au vent frais, je ferme les yeux.Le vigoureux cri du geai perce le rouge qui bouillonne derrière mes paupières.Une seconde, les jeunes rayons me chau?ent comme en été, la seconde d\u2019après le vif vent polaire me fait pleurer sans l\u2019ombre d\u2019un chagrin.La chatte noire ron?e, lovée sur mes cuisses, son petit museau frais dans ma paume.Là-bas, au-dessus des pins, un seul nuage que pulvérise l\u2019éclatante gloire de la lumière.La mauvaise nuit s\u2019estompe, abandonnant derrière elle les lambeaux d\u2019une misère qui est et n\u2019est pas la mienne.J\u2019ai nagé dans le seul et étroit ?let d\u2019eau libre d\u2019une rivière encore gelée que je n\u2019avais encore jamais vue \u2013 je rêve souvent de rivières, ruisseaux, criques et marais.et puis sans transition je me suis retrouvé assis sur la marche la plus basse d\u2019une galerie tout à fait inconnue, à fumer une très longue cigarette qui avait un méchant goût de tôle rouillée \u2013?je connais cette vilaine sapidité-là depuis le jour où, enfant, j\u2019étais monté sur le toit du hangar pleurer je ne sais laquelle de mes peines et que j\u2019avais léché mes larmes dégoulinant sur la tôle rouillée.Ainsi s\u2019emmêlent, s\u2019acoquinent, s\u2019épousent et se chamaillent, la nuit, nos inadéquations, accidents, disproportions, saillies et autres folles dénivellations d\u2019humeurs.J\u2019ouvre à nouveau les yeux, les baisse sur la page qui, sous mon coude, bat au vent comme un fanion et lis?: «?est-il possible de vivre à la fois et en même temps dans ces deux mondes contradictoires?L\u2019un d\u2019oiseau sans contraintes, l\u2019autre de piéton clandestin des saisons?» PHiLiPPe sOLLers J Chronique d\u2019un embusqué Cinquième temps Le carnet Robert Lalonde Centralisons nos forces Ys M a À Travailler au mieux-être collectif @cse c'est central du Quête Centrale des omdizats lacsg.org NS nd 2\" \\ SE N ae 1] y DES ETUDES SN 5 SN TI 1 B@ CG .croire questionner transformer À Des programmes d'études du premier cycle au doctorat res \u20188 \u20ac J Institut d'études religieuses wigs «= lerumontreal.ca lerSumontrealca =.mr LL \u2014=#\u2014 Université ah Ty de Montreal et du monde. PF CULTURE EN ¢-VL-S ARTS VISUELS CIEL VARIABLE ESPACE ESSE ETC MEDIA INTER LE SABORD VIEDES ARTS ZONE OCCUPEE CINEMA 24 IMAGES CINEBULLES CINEMAS SEQUENCES CREATION LITTÉRAIRE CONTRE-JOUR ENTREVOUS ESTUAIRE EXIT LES ÉCRITS MŒBIUS XYZ LA REVUE DE LA NOUVELLE CULTURE ET SOCIÉTÉ À BÂBORD! L'ACTION NATIONALE LIBERTE L'NCONVÉNIENT NOUVEAU PROJET NOUVEAUX CAHIERS DU SUCIALISME RECHERCHES SOCIOGRAPHIQUES RELATIONS TICARTTOC HISTOIRE ET PATRIMOINE CAP-AUX-DIAMANTS CONTINUITÉ HISTOIRE QUÉBEC MAGAZINE GASPÉSIE LITTÉRATURE LES CAHIERS DE LECTURE LETTRES QUÉBÉCOISES LURELU HUIT BLANCHE SPIRALE THÉÂTREET MUSIQUE CIRCUIT JEU REVUE DE THÉÂTRE LES CAHIERS DE LA SGRM THEORIES ET ANALYSES ANNALES D'HISTOIRE DE L'ART CANADIEN ÉTUDES LITTÉRAIRES INTERMÉDIALITÉS TANGENGE VOIX ET IMAGES SODEP.QC.CA "]
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