Relations, 1 septembre 2018, Septembre - Octobre 2018, No 798
[" NUMÉRO 798 OCTOBRE 2018 Artiste invitée : CAROLINE HAYEUR P P C O N V E N T I O N : 4 0 0 1 2 1 6 9 7,00 $ UN QUÉBEC EN MORCEAUX Développement régional Nouveautés CarNet de MARC CHABOT ChroNique poétique d\u2019OLIVIA TAPIERO questioNs de seNs d\u2019ANNE FORTIN 2 RELATIONS 798 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2018 Fondée en 1941 La revue Relations est publiée par le Centre justice et foi, un centre d\u2019analyse sociale progressiste fondé et soutenu par les Jésuites du Québec.Depuis plus de 75 ans, Relations œuvre à la promotion d\u2019une société juste et solidaire en prenant parti pour les exclus et les plus dé munis.Libre et indépendante, elle pose un regard critique sur les enjeux sociaux, écono miques, politiques, environnementaux et religieux de notre époque.NUMÉRO 798 OCTOBRE 2018 5 ÉDITORIAL ABUS SEXUELS ET CLÉRICALISME Jean-Claude Ravet ACTUALITÉS 6 DEBOUT POUR L\u2019ÉCOLE ! Suzanne-G.Chartrand 7 UN TEMPS POUR CÉLÉBRER LES LUTTES Amel Zaazaa 9 FEMMES EN RÉSISTANCE FACE À L\u2019EXTRACTIVISME Sabrina Théorêt Jardon 10 NICARAGUA: UNE RÉVOLTE ANNONCÉE Roselyne Gagnon 12 DÉBAT QUE VALENT LES EXCUSES OFFICIELLES?Jean François Roussel et Jean Morisset REGARD 33 UN CATHOLIQUE SOLIDAIRE ET DISSIDENT Albert Beaudry 38 AUTONOMIE ET INTERDÉPENDANCE CHEZ GANDHI Rudolf C.Heredia 41 SUR LES PAS D\u2019IGNACE HOMMAGE À JOSÉ ALDUNATE Fernando Montes 42 CHRONIQUE POÉTIQUE de Olivia Tapiero ÉCHOS DE FRACTURE 44 QUESTIONS DE SENS ENTRER EN RELATION(S) Anne Fortin RECENSIONS 45 LIVRES 49 SÉRIE TÉLÉ 50 LE CARNET de Marc Chabot SE TAIRE 8 DIRECTRICE Élisabeth Garant RÉDACTEUR EN CHEF Jean-Claude Ravet RÉDACTRICE EN CHEF ADJOINTE Catherine Caron SECRÉTAIRE DE RÉDACTION Emiliano Arpin-Simonetti ASSISTANT À LA RÉDACTION Marc-Olivier Vallée DIRECTION ARTISTIQUE Mathilde Hébert ILLUSTRATIONS Jacques Goldstyn, Léa Trudel RÉVISION/CORRECTION Éric Massé COMITÉ DE RÉDACTION Frédéric Barriault, Gilles Bibeau, Mélanie Chabot, Eve-Lyne Couturier, Dario De Facendis, Jonathan Durand Folco, Claire Doran, Céline Dubé, Lorraine Guay, Mouloud Idir, Alexandra Pierre, Rolande Pinard, Louis Rousseau, Michaël Séguin COLLABORATEURS Gregory Baum?, André Beauchamp, Jean Bédard, Jean-Marc Biron, Dominique Boisvert, Marc Chabot, Amélie De- scheneau-Guay, Anne Fortin, Olivia Tapiero, Marco Veilleux IMPRESSION HLN sur du papier recyclé contenant 100 % de fibres post-consommation.DISTRIBUTION Disticor Magazine Distribution Services Relations est membre de la SODEP et de l\u2019AMéCO.Ses articles sont réper toriés dans Érudit, Repère, EBSCO et dans l\u2019Index de pério di ques canadiens.SERVICE D\u2019ABONNEMENT SODEP (Revue Relations) C.P.160, succ.Place-d\u2019Armes Montréal (Québec) H2Y 3E9 514-397-8670 abonnement@sodep.qc.ca ABONNEMENT EN LIGNE www.revuerelations.qc.ca TPS: R119003952 TVQ: 1006003784 Dépôt légal Bibliothèque et Archives nationales du Québec: ISSN 0034-3781 ISSN (version numérique) : 1929-3097 ISBN (version imprimée) : 978-2-924346-38-9 ISBN (version PDF) : 978-2-924346-39-6 BUREAUX 25, rue Jarry Ouest Montréal (Québec) H2P 1S6 tél.: 514-387-2541, poste 279 relations@cjf.qc.ca www.revuerelations.qc.ca RELATIONS 798 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2018 3 14 Développement régional \u2013 Un QUébec en morceaUx Emiliano Arpin-Simonetti 17 les canaris Dans la mine Robert Laplante 20 les ravages De la réforme barrette Denis Bourque et René Lachapelle 22 les cégeps en région : Un moteUr en panne ?Entrevue avec Jean-Philippe Chabot, réalisée par Marc-Olivier Vallée 23 information régionale : silence raDio Gilles Gagné 25 Une égalité à géographie variable Denyse Côté 27 brancher antoine-labelle, Un projet innovateUr Christine Gonthier-Gignac et Kaven Davignon 28 habiter le territoire, Un moDèle De transition écologiQUe François L\u2019Italien 29 Un territoire en partage Guy Côté ARTISTE INVITÉE Résolument optimiste, marquée par une expérience de terrain depuis le début des années 1990, la photographe Caroline Hayeur explore les questions du corps social: convi - vialité, partage et différences.Sa démarche est liée aux lieux et aux formes de socialisation \u2013 amicale, filiale, communautés plurielles \u2013 dans la lignée du documentaire et du portrait humaniste.Elle soude certaines relations en provoquant ou en mettant en relief des situations de proximité.Ses mises en espace et ses installations, généralement à grand déploiement, s\u2019inscrivent dans le champ de la photographie plasticienne.Plusieurs de ses projets ont pour origine des résidences d\u2019artistes au Québec et à l\u2019international.Depuis 2003, elle orchestre des projets d\u2019échanges et de formation avec des jeunes, des retraités, de nouveaux arrivants, etc.Sous forme de mission photographique ou d\u2019atelier, elle travaille sur la créativité, l\u2019identité, l\u2019expression et l\u2019estime de soi.La photographe est membre du Collectif Stock Photo (Montréal) qui regroupe des photojournalistes indépendants depuis 1994.Elle enseigne le photo - journalisme à l\u2019École des médias de l\u2019UQAM.DOSSIER Caroline Hayeur, mont Saint-Joseph, vue sur Carleton-sur-Mer, Gaspésie, 2015 DAns LE CADRE DE L\u2019ExposItIon LE sECtEUR VIVRE EnsEMBLE DU CEntRE jUstICE Et foI VoUs InVItE à DEUx ACtIVItés LE LUNDI 22 OCTOBRE 2018 DE 19 H À 21 H 30 LE DROIT À LA CIRCULATION ET L\u2019HOSPITALITÉ COMME DROITS FONDAMENTAUX Grande conférence du philosophe français Étienne Balibar UNE MÉMOIRE CITOYENNE SE RACONTE Écomusée du ?er monde 2050, rue Amherst, Montréal (métro Berri-UQAM) 514-528-8444 | ecomusee.qc.ca Exposition du 6 septembre 2018 au 3 février 2019 Cette exposition présente une partie d\u2019un corpus de témoignages et de traces matérielles recueillis par l\u2019équipe de chercheur.es du projet InterReconnaissance.Extraits d\u2019entrevues, a?ches, photos, documents, artefacts et œuvres d\u2019art engagées illustrent la richesse de ce patrimoine original qui raconte les luttes pour la défense des droits de certains groupes marginalisés dont les migrants.Le Centre justice et foi est le partenaire communautaire pour le volet migration du projet InterReconnaissance.LE MERCREDI 3 OCTOBRE 2018 DE 18 H À 20 H FÉMINISTES ET CROYANTES?IL ÉTAIT UNE FOI DES FÉMINISTES Ce théâtre-forum propose une ré?exion sur la diversité au sein du mouvement des femmes québécois.Il aborde l\u2019enjeu de la discrimination que vivent les femmes dans la société et dans les traditions religieuses.Une discussion suivra la pièce.Renseignements : Mouloud Idir 514-387-2541, poste 243 midir@cjf.qc.ca e rapport récent d\u2019un grand jury de Pennsylvanie sur les abus sexuels commis par des prêtres dans cet État donne la nausée.Plus de mille enfants, dont certains d\u2019à peine un an, auraient été victimes de plus de 300 prêtres pédophiles, durant une période de 70 ans.Des crimes ignobles, pour la très grande majorité restés impunis, couverts par les évêques en poste, préoccupés davantage par la protection de l\u2019image de l\u2019Église et de son pouvoir que par celle des victimes.Une véritable honte.Si ces crimes ont pu être commis en si grand nombre, au cours d\u2019une période aussi longue et dans l\u2019impunité la plus complète, c\u2019est qu\u2019ils ont bénéficié d\u2019une « culture de mort » présente au sein de l\u2019Église, comme le dénonce le pape François dans une lettre publiée le 20 août à la suite de ces révélations.C\u2019est à l\u2019éradication de cette culture de mort que l\u2019Église doit s\u2019atteler si elle veut mettre un terme à cette calamité.En cela, le pape vise juste.Cette culture s\u2019exprime, notamment, par une conception mortifère de l\u2019Église, le cléricalisme, selon laquelle l\u2019élite cléricale \u2013 prêtres et évêques, tous hommes, rappelons-le, de surcroît \u2013 posséderait un pouvoir sacré qui la met à part de l\u2019ensemble des baptisés, faisant des laïques des chrétiens et chrétiennes de seconde zone, et ce, par droit divin.Ce cléricalisme si prégnant dans l\u2019Église est un terreau fertile aux abus de pouvoir \u2013 dont les agressions sexuelles sont une terrible variante et les plus vulnérables, les premières victimes.Ces représentants du sacré se pensant intouchables et soustraits à la justice humaine élèvent autour d\u2019eux des murs de silence et un climat de peur et de soumission.Un autre aspect de l\u2019institution catholique qui s\u2019ajoute au cléricalisme, car il le renforce, doit être pris en compte : c\u2019est son refus d\u2019aborder avec ouverture les enjeux liés à la sexualité tels qu\u2019ils se posent dans le monde actuel.Son incapacité d\u2019accueillir la sexualité comme une dimension d\u2019une existence épanouie ne peut que contribuer aux comportements déviants qui ont cours et à la politique de dissimulation inacceptable des autorités.Ce rapport malsain à la sexualité n\u2019est pas non plus étranger au fait de considérer les femmes avec méfiance, ou encore de s\u2019entêter à imposer le célibat comme une obligation sine qua non à ceux qui veulent devenir prêtres séculiers.Le pape est conscient que cette lutte contre « toute forme de cléricalisme » est une tâche ardue, tant celui-ci est puissant dans l\u2019Église et fait obstacle jusqu\u2019à présent à une véritable réforme que François appelle de ses vœux depuis le début de son pontificat.C\u2019est pourquoi il en appelle à l\u2019ensemble des baptisés pour en venir à bout.Ce n\u2019est pas pour rien que sa lettre s\u2019adresse nommément au « Peuple de Dieu » suivant une conception de l\u2019Église qui émane de Vatican II, selon laquelle celle-ci est fondamentalement un peuple de croyants, de baptisés, au cœur du monde \u2013 les différents ministères ecclésiaux étant des lieux de service, non de pouvoir.Cette conception s\u2019oppose à celle qui prévaut couramment, sur laquelle repose le cléricalisme, voulant que l\u2019Église soit une organisation hiérarchique pyramidale.Cet appel surprenant aux laïques, hommes et femmes, pour qu\u2019ils de - viennent les acteurs principaux de la réforme ecclésiale est une première de la part d\u2019un pape, mais en même temps un aveu d\u2019impuissance.Son invitation au jeûne et à la prière, au terme de sa lettre, fait explicitement référence au sentiment d\u2019échec des apôtres incapables de guérir un malade, relaté dans l\u2019évangile de Matthieu (17, 21).Nous sommes devant un enjeu capital pour l\u2019avenir de l\u2019Église.Le cri bouleversant des innocents humiliés, qu\u2019on a cherché à étouffer, fissure la muraille du cléricalisme.Qui fait siennes leurs souffrances doit se joindre à leur cri \u2013 qui est le cri même de Dieu \u2013 et s\u2019engager dans une lutte à finir contre le cléricalisme.Sans quoi, non seulement une multitude de victimes innocentes en paieront encore le prix, mais l\u2019Évangile continuera d\u2019être trahi et Dieu lui-même, défiguré.À ce titre, la remémoration du 50e anniversaire de l\u2019Assemblée des évêques latino-américains, réunis à Medellín, en Colombie, en septembre 1968, ne peut que nous animer dans cette lutte.Elle qui a ouvert courageusement, dans un contexte d\u2019oppression, les chemins d\u2019une Église solidaire des pauvres.* * * Chaque automne est pour nous l\u2019occasion d\u2019accueillir dans nos pages de nouveaux collaborateurs et collaboratrices : l\u2019écrivain et parolier Marc Chabot, un collaborateur de longue date de Relations, signera le Carnet ; la théologienne Anne Fortin, retraitée de l\u2019Université Laval, prendra en charge la chronique Questions de sens et enfin l\u2019écrivaine Olivia Tapiero, qui a remporté, en 2009, le prix Robert-Cliche pour son premier roman Les murs (VLB, 2009), signera la chronique poétique, pour notre plus grand plaisir.Jean-Claude Ravet RELATIONS 798 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2018 5 ABUS SEXUELS et cléricalisme L ÉDITORIAL Caroline Hayeur, Négligence Debout pour l\u2019école?! Un nouveau collectif appelle à la mobilisation pour défendre l\u2019éducation au Québec.Suzanne-G.Chartrand* L\u2019auteure est porte-parole et coordonnatrice de Debout pour l\u2019école ! En juin dernier, près de 200 ci toyens et citoyennes, principalement issus du milieu de l\u2019éducation, de tous âges et de diverses régions, préoccupés par l\u2019état du système d\u2019éducation du Québec, appelaient la population à se mobiliser pour défendre l\u2019éducation.Dans le sillage de la Révolution tranquille et du rapport Parent, ce collectif sou tient que l\u2019école doit instruire, c\u2019est-à-dire éveil ler la conscience des élèves, des étudiantes et des étudiants, les rendre capables de contribuer à la construction d\u2019une société plus juste, grâce à un ensemble de con - nais sances et de valeurs qui leur sont transmises et qu\u2019ils et elles se sont appropriées.Cette institution doit demeurer à l\u2019abri des impératifs comptables et des attentes immédiates du marché du travail.L\u2019école ne doit pas être l\u2019antichambre des en - treprises ! Or, au cours des années, les gouvernements, emboitant le pas aux décideurs internationaux, ont diminué considérablement le financement de l\u2019école publique (coupes de 1,5 milliard de dollars de 2010 à 2016).Ils ont adopté des politiques à courte vue dévoyant le sens même de l\u2019éducation avec des approches pédagogiques issues du monde entrepreneurial, privilégiant une vision techniciste et marchande de même que les méthodes comptables misant sur la «réussite scolaire » à tout prix, qui rime avec la baisse des exigences et la diploma- tion coute que coute.Si, selon les indices nationaux et internationaux, les élèves québécois ont souvent des performances scolaires remarquables en lecture, notamment, on doit relativiser ces résultats à la lumière d\u2019autres enquêtes, dont celle de l\u2019Institut de la statistique du Québec qui indique que près de 56 % des diplômés du secondaire se situaient sous le seuil critique en lecture (Le Devoir, 26-27 avril 2014).Aussi, partant de recherches univer - sitaires, de rapports des instances com - pétentes, de revendications argumentées des organisations syndicales, communautaires et autres, le collectif Debout pour l\u2019école! a jugé nécessaire de proposer une réflexion citoyenne sur les grands enjeux de l\u2019éducation.Il a ciblé trois enjeux, ouvert autant de chantiers d\u2019analyse, d\u2019échanges, d\u2019écriture collective et produit des documents contenant des revendications précises, réalistes et essentielles1.Le chantier « Éducation : qualité et équité » vise à ce que le système scolaire soit un moteur de justice sociale et de réduction des inégalités socioéconomi - ques et culturelles.On y revendique un système dans lequel toutes et tous auront accès à une éducation de qualité, peu importe les écoles, les programmes, les collèges et les universités, et dans lequel les élèves, étudiantes et étudiants han - dicapés, en difficulté d\u2019adaptation ou d\u2019apprentissage, issus de l\u2019immigration et autochtones qui fréquentent le système scolaire québécois recevront le soutien approprié.Depuis la fin des années 1960, le système scolaire s\u2019est stratifié au point qu\u2019on peut parler d\u2019un système à trois ou même quatre vitesses, qui opère une ségré gation des populations scolaires nuisible aux individus comme à la société.Si les projets particuliers de l\u2019école publique sont des facteurs de motivation scolaire et d\u2019enrichissement du curriculum, pourquoi les populations les plus vulnérables en seraient-elles privées et devraient-elles être condamnées au régime sec ?Le deuxième chantier, « Développer les compétences langagières à l\u2019oral et à l\u2019écrit », traite de l\u2019importance d\u2019une solide formation langagière tant à l\u2019oral qu\u2019à l\u2019écrit étant donné le rôle crucial du 6 RELATIONS 798 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2018 langage pour le développement intellectuel et social d\u2019une personne.L\u2019apprentissage du français, langue première au Québec, doit être grandement amélioré, et ce, au cours de toute la scolarisation.Le français ne doit plus être considéré uniquement comme une « matière scolaire », mais plutôt comme le socle de tous les apprentissages.La diplomation au terme du secondaire et du collégial doit correspondre à de solides compétences langagières qui, si elles se développent tout au long de la vie, permettront à ceux et celles qui sortent des écoles, des collèges et des universités d\u2019avoir le bagage suffisant pour bien vivre et travailler en se faisant respecter.Le troisième chantier, « Revaloriser le travail des artisan-e-s de l\u2019éducation », décrit les inacceptables conditions de travail de tout le personnel du système d\u2019éducation \u2013 notamment des enseignantes et enseignants récemment embauchés \u2013, conditions qu\u2019il faut améliorer de toute urgence pour réduire les nombreux départs et la souffrance au travail.Rien ne sert de parler d\u2019une revalorisation du travail enseignant ni de ressortir l\u2019éternelle fausse solution d\u2019un ordre professionnel, systématiquement refusé par les personnes concernées, si l\u2019État n\u2019est pas prêt à mettre en place dès maintenant les solutions préconisées par les organisations compétentes du monde de l\u2019édu - cation, dont le Conseil supérieur de l\u2019éducation.Bref, les solutions sont là ; il ne manque que la volonté politique de les mettre en œuvre.De plus, il faut rendre possible une formation continue de qualité (actuel lement aléatoire et de pertinence discu table) et bonifier la formation initiale du corps enseignant.Le collectif entreprend un travail systématique d\u2019information et de mobi - lisation autour de ces enjeux ; il veut rassembler celles et ceux pour qui l\u2019institution scolaire doit instruire et éduquer dans le but de contribuer à la construction d\u2019une société réellement démocratique, creuset d\u2019une culture commune et du vivre-ensemble.* Ce texte est rédigé en tenant compte des rectifications orthographiques adoptées par l\u2019Académie française en 1990.1.Voir le site Web de Debout pour l\u2019école ! : .un temps pour célébrer les luttes La Semaine de l\u2019action communautaire autonome, qui aura lieu du 22 au 27 octobre prochain, insistera cette année sur la mémoire des luttes.Amel Zaazaa L\u2019auteure est conseillère en stratégie politique et aux communications du RQ-ACA Comme tous les ans, le Réseau québécois de l\u2019action communautaire autonome (RQ-ACA) tiendra, à la fin du mois d\u2019octobre, une Semaine nationale de l\u2019action communautaire autonome dont l\u2019objectif général est de valoriser le travail des 4000 organismes communautaires composant son réseau et de rendre hommage aux 60 000 tra - vailleuses et travailleurs ainsi qu\u2019aux 425000 bénévoles qui s\u2019y activent quotidiennement.Les organismes d\u2019action communautaire autonome, qui ont été créés par et pour les gens de la collectivité, incarnent encore aujourd\u2019hui les principes fondateurs du mouvement communautaire, reconnus depuis 2001 par une politique gouvernementale : la participation citoyenne, l\u2019éducation populaire, la défense collective des droits et l\u2019autonomie de leur action.Les organismes qui composent le mouvement communautaire œuvrent dans tous les secteurs : jeunesse, femmes, personnes vivant avec une limi - tation fonctionnelle, loisir, logement, consommation, environnement, etc.Néanmoins, le Réseau est mis à mal depuis près de quinze ans par les politi - ques d\u2019austérité des gouvernements successifs ainsi que par les multiples atteintes à son autonomie.Les enveloppes budgétaires diminuent faute d\u2019indexation suffisante, mais la transformation même du modèle de financement met en péril l\u2019ACA.Nous observons en effet une nette progression du financement par entente de service et par projet, au détriment du financement de la mission globale des organismes (mission qu\u2019ils se donnent eux-mêmes).Résultat : ces derniers font de plus en plus souvent face à un financement non récurrent, qui les contraint de surcroît à répondre à des paramètres précis dictés par les différents ministères.Cette réalité érode les capacités d\u2019action RELATIONS 798 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2018 7 Une constituante citoyenne et théâtrale Mêlant initiative citoyenne et création artistique, le metteur en scène Christian Lapointe a lancé le printemps dernier Constituons?!, en partenariat avec l\u2019institut du Nouveau Monde, le théâtre Carte Blanche, le Centre du théâtre d\u2019aujourd\u2019hui ainsi que neuf théâtres situés dans neuf régions du québec.Le projet se décline de deux manières?: la première est la mise sur pied d\u2019une assemblée constituante en bonne et due forme qui se déroulera entre la ?n août 2018 et avril 2019, la seconde est une production théâtrale en juin 2019, qui s\u2019appuiera sur le travail de la constituante et demandera la participation du public lors des représentations.L\u2019objectif est d\u2019amorcer une discussion sur notre identité collective, sur ce qui nous dé?nit comme société et de libérer l\u2019assemblée constituante de tout intérêt partisan.au creux de cette démarche se trouve une vision du théâtre comme agora, c\u2019est-à-dire « un lieu de rassemblement social et politique?» où les citoyens et citoyennes peuvent délibérer.Le projet de constitution qu\u2019élaborera la cons - tituante sera quant à lui déposé à l\u2019assemblée nationale en juin 2019.voir .Capsules vidéo pour les 40 ans de la SODEP La société de développement des périodiques culturels québécois (sodep), dont Relations est membre, fête cette année ses 40 ans d\u2019existence.La sodep veille depuis 1978 à promouvoir les revues culturelles québécoises par l\u2019entremise, notamment, de kiosques lors des di?érents salons du livre un peu partout au québec et d\u2019événements tels le printemps des revues et la remise annuelle de prix d\u2019excellence soulignant la qualité des revues culturelles.À l\u2019occasion de ses 40 ans, la sodep a conclu un partenariat avec la Fabrique culturelle pour accroître la visibilité du travail de ses périodiques membres.quelques capsules sont déjà disponibles en ligne sur et Relations fera bientôt l\u2019objet de l\u2019une d\u2019entre elles. et de critique des organismes et les confine trop souvent au rôle de simples prestataires de services, face à un État qui se désengage de plus en plus des services publics et des programmes sociaux.Les organismes sont désormais en quête perpétuelle du financement qui leur permet de survivre et de répondre aux demandes croissantes de la population.Malgré tout, les travailleurs, les travailleuses et les personnes qui militent au sein du Réseau résistent sans relâche à son démantèlement ou à sa dénaturation.Ainsi souhaitent-ils cette année, durant la Semaine nationale de l\u2019action communautaire autonome, célébrer leurs luttes et les victoires engrangées et rendre hommage aux actrices et acteurs de transformation sociale qui les ont précédés.Rappelons que, depuis sa création, le mouvement communautaire a joué un rôle majeur dans la défense des droits, en particulier des personnes les plus vulnérables de notre société.Les luttes menées par les organismes communautaires ont engendré des gains substantiels dans la société.À maintes reprises, elles ont inspiré les gouvernements en place en inventant des modèles sociaux inédits.Pensons aux cliniques communautaires créées dans les années 1960 par des infir - mières et des citoyennes et citoyens qui ont inspiré le réseau des CLSC, mis en place et étendu à toutes les villes de la province en 1972.On peut également citer les garderies populaires créées dans différents quartiers de Montréal par des comités de parents, dans les années 1970, précurseurs du réseau des centres de la petite enfance, un modèle unique qui fait aujourd\u2019hui la fierté du Québec et dont on tente de s\u2019inspirer un peu partout au Canada.Les organismes communautaires ont aussi été parmi les premiers à offrir des services d\u2019aide juridique aux personnes n\u2019ayant pas les moyens de se payer un avocat, inspirant ainsi tout le modèle étatique de l\u2019aide juridique.Ces victoires collectives ne doivent pas être oubliées ou attribuées à la bonne volonté des politiciens au pouvoir ; il s\u2019agit, au contraire, de gains remportés de haute lutte.Se remémorer ces combats permet aussi de comprendre que le mouvement communautaire a depuis toujours été une locomotive qui tire notre société vers une plus grande justice sociale en mettant sur pied des modèles et des solutions originaux adaptés aux besoins exprimés par la population.De nombreux événements se dérouleront tout au long de la semaine du 22 octobre.L\u2019hôtel de ville de Montréal ouvrira ses portes à une exposition itinérante de photographies et de vidéos ainsi qu\u2019à une série de conférences qui feront revivre, à leur manière, des victoires majeures du mouvement féministe et des groupes qui luttent contre la pauvreté, pour le droit au logement, aux services de santé et à l\u2019éducation, etc.L\u2019exposition fera aussi écho aux luttes actuelles, notamment celles des Autochtones et celles contre le racisme.Par la suite, elle voyagera partout au Québec à travers le Réseau.En outre, plusieurs lieux culturels et librairies indépendantes s\u2019animeront tout au long de la semaine en accueillant des débats citoyens et des présentations d\u2019ouvrages qui relatent l\u2019histoire du mouvement communautaire et mettent en valeur l\u2019expertise et les savoirs des tra - vailleuses et des travailleurs communautaires.S\u2019ajoutent à cette programmation des ateliers d\u2019éducation populaire dans les cégeps et les universités, en plus des nombreuses activités qui seront organisées par les organismes dans les diverses régions du Québec.Tous les événements seront gratuits et accessibles à toutes et à tous.On trouvera la programmation détaillée au .8 RELATIONS 798 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2018 e s p o i r BDS: les villes européennes s\u2019activent La jeune Mona Abdul Magid lors d\u2019une action de solidarité de Palestiniens en faveur du projet de loi voté par le Sénat irlandais, Dublin, 11 juillet 2018.Photo : Crispin Rodwell/AP Images pour Avaaz La campagne Boycott, désinvestissement et sanctions (Bds) contre l\u2019état d\u2019israël et les entreprises actives dans les territoires palestiniens occupés a trouvé un nouveau dynamisme du côté des villes européennes ces derniers mois.en avril dernier, le conseil municipal de dublin, la capitale de l\u2019irlande, s\u2019est prononcé en faveur de la campagne en mentionnant « le blocus et le siège inhumains in?igés à Gaza ».La ville s\u2019est engagée à mettre ?n à tous ses contrats commerciaux le liant à hewlett packard, ciblée par Bds pour les services que la société o?re à l\u2019armée israélienne en matière technologique.plus récemment, les villes italiennes de Naples, turin, Bologne, Florence et pise ont pour leur part demandé que l\u2019italie et les institutions européennes imposent un embargo total sur les armes destinées à israël et tiennent le pays responsable des crimes et violations de droits répétés contre les palestiniens.À cela s\u2019ajoute l\u2019adoption, en juillet dernier, d\u2019un projet de loi voté par le sénat irlandais, qui, s\u2019il est adopté par le parlement, interdira toute importation de produits provenant des territoires occupés dans ce pays \u2013 une première et une victoire potentielle importante pour Bds. Femmes en résistance Face à l\u2019extractivisme En avril dernier, une quarantaine de femmes venues de différentes régions du monde se sont réunies à Montréal pour créer des liens et mettre leurs luttes en commun.Sabrina Théorêt Jardon L\u2019auteure est membre du Projet Accompagnement Québec-Guatemala Le 28 avril dernier, dans la cour d\u2019une école du quartier Saint-Henri, à Montréal, Vivianne Michel, Innue, et Shannon Chief, Anishinabe, présidaient une cérémonie de purification entourées de 37 femmes provenant de 15 pays d\u2019Afrique, d\u2019Amérique, d\u2019Asie et d\u2019Océanie.L\u2019une après l\u2019autre, elles ont été purifiées par la fumée de sauge et une énergie extraordinairement puissante, sous le regard curieux de familles qui s\u2019amusaient dans le parc voisin, ignorant probablement la raison de l\u2019attroupement.Cette cérémonie avait lieu dans le cadre de la rencontre internationale «Fem mes en résistance face à l\u2019extracti- visme » qui s\u2019est tenue du 27 au 29 avril.Elle regroupait des défenseures du ter - ritoire, des droits et des traditions des peuples autochtones, des droits humains, de la sécurité alimentaire, de la liberté de presse, de l\u2019environnement, de la Terre- mère, de l\u2019eau, de la langue, de la vie \u2013 toutes réunies sous la bannière de la lutte contre l\u2019extractivisme.Ces femmes faisaient le point sur leurs luttes respecti - ves contre des compagnies étrangères \u2013notamment des minières canadiennes \u2013 qui extraient de manière intensive et destructrice les ressources naturelles de leur territoire, et cherchaient à briser leur isolement.Cette rencontre internationale féministe fut une première au pays.Elle était le fruit d\u2019un travail de collaboration entre une dizaine d\u2019organismes militant pour les droits humains, dont Femmes autochtones du Québec, le Comité pour les droits humains en Amérique latine, le Projet Accompagnement Québec- Guatemala et Femmes de diverses origines.Elle s\u2019est tenue dans la foulée des demandes formulées dans le cadre du Tribunal permanent des peuples, qui a siégé à Montréal en 2014 et portait sur les exactions commises par l\u2019industrie minière canadienne en Amérique latine1.Durant ces trois jours, les femmes ont eu l\u2019occasion de se retrouver entre elles afin de discuter ouvertement des enjeux et des conséquences de l\u2019extractivisme sur leur vie, leur corps et leur communauté, mais aussi de prendre le temps de se soigner spirituellement.Il y a aussi eu une activité symbolique, ouverte au public, appelée « l\u2019exercice des couvertures».Conçu par l\u2019organisation œcuménique Kairos, cet exercice, dans lequel des couvertures symbolisent les territoires colonisés, sensibilise le public à l\u2019expérience de dépossession vécue par les peuples autochtones du Québec et du Canada.Cette expérience a permis aux participantes et au public de réaliser qu\u2019il y avait de grandes similitudes entre l\u2019histoire de la colonisation et les stratégies liées à l\u2019extractivisme à travers les pays des Amériques.Elles ont constaté que le respect des droits humains au Canada n\u2019est pas aussi reluisant que l\u2019image qui en est véhiculée à l\u2019international.Les enjeux communs soulevés lors de cette rencontre ont été nombreux : la cri- minalisation, la détention arbitraire, la judiciarisation, la désinformation de la part des grands médias sur les luttes contre l\u2019extractivisme et les personnes qui s\u2019y engagent, de même que les menaces proférées et les tentatives d\u2019assassinat envers les militantes et les militants.On y a aussi parlé des violences sexuelles souvent perpétrées par les agents de sécurité ou par des autorités armées à proximité des mégaprojets.En 2010, par exemple, Human Rights Watch a publié un rapport sur des viols et des agressions sexuelles dont des femmes auraient été RELATIONS 798 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2018 9 KINDER MORGAN Contre le rachat par le fédéral alors que l\u2019opposition au projet d\u2019élargissement du pipeline trans Mountain de la pétrolière Kinder Morgan s\u2019accentuait, le premier ministre Justin trudeau a décidé de racheter l\u2019oléoduc existant en alberta et en Colombie-Britannique pour 4,5 milliards de dollars en mai dernier.si le projet trans Mountain oppose frontalement les deux provinces de l\u2019ouest, trudeau a décidé de peser de tout son poids pour faire en sorte qu\u2019il aboutisse, plaidant «?l\u2019intérêt national?», et ce, en totale contradiction avec les engagements pris en regard des changements climatiques et du respect des droits des premières Nations.dans la foulée de cette annonce, l\u2019organisation équiterre a lancé la pétition «?pas d\u2019argent public pour Kinder Morgan?», que l\u2019on peut signer en allant sur le site d\u2019équiterre?: .Le BLÉ pousse à Québec Les monnaies locales ont la cote depuis quelques années, particulièrement en europe.il s\u2019agit la plupart du temps de monnaies complémentaires qui visent non pas à concurrencer la monnaie nationale, mais à favoriser l\u2019économie locale.C\u2019est dans cette perspective que le mouvement Monnaie locale complémentaire a lancé, en juin dernier, le BLé (pour «?billet local d\u2019échange?») à québec.Le principe est simple?: on achète 1 BLé pour 1 dollar et la monnaie est disponible en billets de 5, 10 et 20 BLé.Lors du lancement, six commerces acceptaient le BLé et des discussions sont entamées avec une dizaine d\u2019autres pour élargir la portée de la monnaie.voir . victimes aux mains d\u2019agents de sécurité privés employés par la minière canadienne Barrick Gold en Papouasie- Nouvelle-Guinée.Devant les dommages psychologi - ques, spirituels, physiques, sociaux de même qu\u2019environnementaux subis par les femmes et les communautés concernées, l\u2019absence de responsabilité sociale des entreprises et la promotion d\u2019un modèle économique dit « de développement» sont de véritables scandales.« Il n\u2019y a pas de justice ou une possible réparation quand le dommage est irréversible.Quand il n\u2019y a plus d\u2019arbres, ni d\u2019eau, ni de femmes libres, il n\u2019y a plus de vie.Nous, peuples autochtones, nous ne voulons pas des mines.Nous ne voulons pas de cette sorte de développement», sou lignait Norma Sancir, une Maya K\u2019aqchik\u2019el du Guatemala, rappelant que pour les peuples autochtones, le dévelop pement se rapporte à une vie sans violences.Or, on est loin du compte.D\u2019ailleurs, un mur de la salle où s\u2019est tenue la rencontre était recouvert d\u2019une murale en hommage à une grande défen- seure de l\u2019eau et de la vie, Berta Cáceres, assassinée en mars 2016 alors qu\u2019elle menait une campagne pacifique contre un mégaprojet de barrage hydroélectrique qui allait affecter la communauté lenca, au Honduras.Les participantes de la rencontre ont aussi exprimé la nécessité de s\u2019orga - ni ser et de s\u2019allier entre elles de manière continue, d\u2019élaborer une plateforme pour faciliter l\u2019échange d\u2019information et d\u2019obtenir des appuis du secteur académique afin de documenter davantage les conséquences de l\u2019extractivisme sur leurs territoires.En somme, de s\u2019organiser de manière transversale pour répondre aux compagnies extractives qui privent les populations autochtones de leurs droits les plus fondamentaux.Comme le dit la murale qui lui rend hommage, « Berta n\u2019est pas décédée, elle s\u2019est multipliée ! » La déclaration finale de la rencontre, dans laquelle les participantes ont énuméré les 13 principes de vie qui les guident, peut être consultée sur le site de la Fédération des femmes du Québec ().1.Voir B.Hudon, « Un tribunal contre les minières », Relations, no 774, octobre 2014.nicaragua?: une révolte annoncée Malgré la répression sanglante, la mobilisation populaire se renforce, isolant plus que jamais le président Ortega.Roselyne Gagnon L\u2019auteure est membre du Comité pour les droits humains en Amérique latine (CDHAL) Álvaro Conrado venait tout juste de célébrer ses 15 ans lorsque les forces de l\u2019ordre lui ont tiré dessus, le 20 avril dernier, pendant qu\u2019il apportait de l\u2019eau aux étudiants qui s\u2019étaient réfugiés dans la cathédrale de Managua, fuyant la répression.Alors qu\u2019il était gravement blessé, l\u2019hôpital public le plus près lui aurait refusé des soins médicaux, selon ses parents.Il est décédé un peu plus tard dans un hôpital privé.Cet assassinat s\u2019inscrit parmi plus de 300 autres commis au Nicaragua depuis le début du plus important conflit socio- politique à survenir dans ce pays depuis la fin de la guerre civile des années 1980.Le conflit a débuté le 18 avril dernier à la suite de la promulgation unilatérale de la réforme du système de sécurité sociale par le gouvernement de Daniel Ortega et de sa femme, la vice-présidente, Rosario Murillo.Devant la violente répression menée par la police anti-émeute et par des groupes paramilitaires envers les manifestants pacifiques \u2013 et ce, en toute impunité \u2013, les manifestations se sont vite répandues à travers le pays.Cette crise sociale est le fruit de plus d\u2019une décennie d\u2019insatisfaction grandissante dans la société nicaraguayenne, marquée par la corruption, la centralisation du pouvoir dans les mains du couple présidentiel, ainsi que par des changements constitutionnels imposés, dont l\u2019abolition du principe de non-réélection du président après un mandat.De gran des mobilisations l\u2019ont précédée : d\u2019abord celles pour protester contre une loi autorisant la construction d\u2019un canal 10 RELATIONS 798 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2018 Québec meilleure mine souffle ses 10 bougies La coalition pour que le québec ait meilleure mine tenait en juin dernier un forum à rouyn-Noranda pour souligner ses dix ans d\u2019existence et de résistances.L\u2019objectif était de mesurer le chemin parcouru depuis 2008?: gains obtenus, luttes en cours et actions à mener dans les prochaines années.durant les deux jours du forum, on a notamment mis en cause les limites réglementaires adoptées en 2013 par le gouvernement du québec, qui permettent à certaines minières de se soustraire au processus d\u2019évaluation environnementale et de consultation publique indépendante ainsi que les poursuites abusives comme celle de Canada Carbon contre Grenville-sur-la-rouge.?La minière poursuit en e?et cette municipalité des Lauren- tides pour 96 millions de dollars parce que la nouvelle administration souhaite bloquer le projet de mine à ciel ouvert sur son territoire.il reste donc encore beaucoup de travail à faire pour ceux et celles qui luttent pour imposer un cadre réglementaire responsable à l\u2019exploitation minière au québec.pour plus d\u2019information, voir .RELATIONS Mentions d\u2019honneur quatre collaboratrices et collaborateurs de Relations ont obtenu en juin dernier des honneurs que nous sommes heureux de sou - ligner.suzanne Loiselle, collaboratrice de Relations et militante pour la paix à L\u2019entraide missionnaire, ainsi que Lorraine Guay, membre du comité de rédaction de Relations et organisatrice communautaire ayant été de toutes les luttes pour la justice sociale, ont été parmi les personnes et organismes décorés d\u2019une médaille de l\u2019assemblée nationale pour souligner leur contribution exceptionnelle à la société québécoise.Louis rousseau, membre du comité de rédaction de Relations, s\u2019est vu attribuer le statut de professeur émérite du département de sciences des religions de l\u2019uqaM pour couronner une longue carrière intellectuelle.et en?n vivian Labrie, collaboratrice de longue date de la revue et militante pour la justice sociale, a obtenu un doctorat honori?que de l\u2019université saint-paul d\u2019ottawa soulignant son enga - gement constant dans la lutte contre la pauvreté.Félicitations?! interocéanique, de 2013 à 2015, ce qui a permis à de nouveaux regroupements de voir le jour ; puis, lors des élections nationales de 2016, alors que les organisations de la société civile, les partis d\u2019opposition et les médias indépendants ont appelé à l\u2019abstention, qualifiant les élections de «farce», à la suite de la destitution de 28 députés de l\u2019opposition et du refus du gouvernement d\u2019autoriser la présence d\u2019observateurs internationaux.Le taux d\u2019abstention aurait alors atteint les 70 %.Enfin, tout juste avant le début du conflit, le 3 avril dernier, un feu de forêt s\u2019est déclenché dans la réserve naturelle Indio Maíz, une des plus importantes d\u2019Amérique centrale.Le gouvernement a minimisé l\u2019étendue de l\u2019incendie et n\u2019a réagi que trois jours plus tard, refusant l\u2019aide du Costa Rica, militarisant la zone et refusant l\u2019accès aux journalistes et aux groupes environnementaux indépendants, soulevant ainsi l\u2019indignation populaire.Il faut savoir que le Nicaragua fait face à une déforestation grandissante et à l\u2019accaparement de terres pour en faire des pâturages.De plus en plus connectés et informés grâce aux médias sociaux, des étudiants se sont mobilisés durant les jours suivants devant l\u2019Université centra- méricaine située au cœur de Managua, pour protester contre la négligence du gouvernement.En quelques jours, ils étaient 300 provenant de plusieurs universités.Le 12 avril, ils ont été réprimés par la police anti-émeute qui protégeait la contre-manifestation des partisans du gouvernement.Le feu de forêt a finalement été maîtrisé le lendemain, après avoir ravagé plus de 5000 hectares.Cinq jours plus tard, les manifestations contre la réforme de la sécurité sociale commençaient.Aujourd\u2019hui, les étudiants, les orga - nisations sociales, les mouvements paysans, les associations de travailleurs agricoles et le secteur privé sont unis pour faire front contre le gouvernement, devant l\u2019étendue de la répression et des violences.Le président Ortega compte maintenant peu d\u2019alliés, même parmi la population d\u2019affiliation sandiniste.Cette impopularité a atteint un point de non- retour avec les premiers assassinats d\u2019étudiants, en avril.Au moment d\u2019écrire ces lignes, les parties étaient réunies pour une deuxième tentative de dialogue national coordonnée par la Conférence des évêques du Nicaragua afin de trouver une solution au conflit.On peut s\u2019attendre à ce que le processus soit long et ardu, et à ce qu\u2019Ortega ne fasse pas de concession quant à certaines des réformes du système électoral et de la structure étatique.Après tout, Ortega a gouverné durant les années 1980 avant de passer 16 années dans l\u2019opposition, où il a conclu des pactes avec la droite et les religieux conservateurs pour s\u2019assurer un retour en force, en 2007.Aujourd\u2019hui, Ortega et le Front sandiniste de libération nationale qu\u2019il a mis à sa main contrôlent toutes les institutions, dont les pouvoirs exécutif et judiciaire, le conseil suprême électoral, l\u2019assemblée nationale, les représentations municipales et la police, sans parler des médias qui sont presque entièrement contrôlés par ses enfants.Difficile d\u2019espérer qu\u2019après tous ces efforts, il consente bientôt à céder une partie de son pouvoir à ce qu\u2019il qualifie de «droite putschiste» dans les médias officiels.Mais la répression a ravivé une flam - me qui dormait parmi la population nica - raguayenne, qui promet de ne jamais pardonner ni oublier les morts, et qui continuera de demander justice et de réels changements structurels incluant, avant tout, le départ de Daniel Ortega.RELATIONS 798 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2018 11 Mvictor Jhernandez, Diálogo, 2018 Les excuses sont insuffisantes mais nécessaires.Jean François Roussel L\u2019auteur est professeur agrégé à l\u2019Institut d\u2019études religieuses de l\u2019Université de Montréal En mars 2018, pour des raisons encore mal éclaircies, le président de la Conférence des évêques ca - tholiques du Canada (CECC) s\u2019est senti obligé de braquer le projecteur sur un fait : le pape n\u2019a toujours pas présenté aux Autochtones les excuses pourtant demandées par la Commission de vérité et réconciliation (CVR) si possible avant le 31 mars 2016, et ce, au nom de l\u2019Église catholique, pour le rôle que cette dernière a joué dans les pensionnats au tochtones.Dans sa « lettre aux Autochtones du Canada », le président de la CECC ajoutait que le pape était « d\u2019avis qu\u2019il ne pouvait répondre personnellement » à cette demande.Il aura ainsi provoqué une vague de réprobation publique à travers le pays, culminant avec l\u2019adoption, le 1er mai à la Chambre des communes, d\u2019une motion adressée au pape François en personne.Dans son appel à l\u2019action no 58, la CVR avait demandé des excuses de la part du pape pour aider à la guérison des survivants.Elle justifiait ainsi cette demande : d\u2019une part, l\u2019absence d\u2019excuses claires et formelles de la part de l\u2019Église catholique permettait à certains de ses membres de continuer à mettre en doute la gravité du système des pensionnats ; d\u2019autre part, les excuses sont nécessaires à la guérison, comme l\u2019ont attesté plusieurs témoignages de survivants des pensionnats lors des audiences de la CVR.la justice d\u2019abord Des penseurs autochtones anticoloniaux ont un point de vue différent sur les excuses.Le Déné Glen Coulthard critique une « industrie mondiale » des excuses, qui postule que la réconciliation est une condition préalable à une justice durable.La CVR en ferait partie.Tout comme le Mohawk Taiaiake Alfred ou l\u2019Anichina- békwé Leanne Betasamosake Simpson, Coulthard appelle les Autochtones à sortir d\u2019une posture attentiste, qui perpétuerait la dépendance envers l\u2019État et l\u2019Église.Dans cette optique, les peuples autochtones ne sortent pas plus de la dépendance en réclamant des excuses qu\u2019en demandant des amendements à la Loi sur les Indiens.La guérison ne vient ni de la réconciliation, ni de la bonne foi du colonisateur.Elle ne dépend pas du fait, pour le colonisé, d\u2019être « reconnu » par le colonisateur, mais d\u2019une posture révolutionnaire et d\u2019un combat pour la libération et la restitution des terres spoliées, du pouvoir de se gouverner soi-même et des leviers économiques, entre autres1.On fait souvent remarquer que les excuses pour les mauvais traitements subis par les Autochtones dans les pensionnats fédéraux, présentées par le gouvernement canadien en 2008, n\u2019ont pas empêché ce dernier de pratiquer concrètement une politique hostile aux Premières Nations.L\u2019« engagement » du gouvernement Trudeau pour la réconciliation ne l\u2019empêche pas d\u2019acheter un pipeline pour faire passer du pétrole sur des terres autochtones sans leur consentement, par exemple.Que valent alors les excuses ?Ne seraient-elles pas un facile expédient en comparaison de ce qu\u2019il en coûterait pour établir une justice réelle ?la valeur des excuses Les critiques de Coulthard et d\u2019autres penseurs autochtones montrent bien les effets pervers d\u2019une affirmation autochtone qui insiste autant sur les excuses.Néanmoins, il me semble que tout groupe historiquement spolié a le droit de réclamer des excuses.Ces dernières, certes, ne suffisent pas, à elles seules, à transformer les conditions structurelles de l\u2019injustice, mais elles doivent être faites pour que la partie fautive abandonne sa posture d\u2019auto justification et pour que soit possible une discussion subséquente sur les modalités de la transformation.La résistance de l\u2019épiscopat canadien et du Saint Siège à présenter les leurs montre que les excuses ont parfois un prix.Pour la CVR, elles ne sont qu\u2019une des facettes de la décolonisation : nécessaires, mais par - faitement insuffisantes en soi.Pourtant, la critique des penseurs autochtones évoquée ci-haut soulève une question urgente : que faire quand les excuses de l\u2019offenseur ne viennent pas ?Peut-on vraiment continuer de les poser comme condition préalable à la guérison?Pour les victimes, l\u2019outil de guérison ne risque-t-il pas alors de se muer en arête tranchante ?Bien des Autochtones peuvent se poser cette question aujourd\u2019hui.Ne sous-estimons pas les excuses.Elles ne vont pas toujours de soi pour l\u2019institution qui les formule.Cependant, malgré le coût \u2013 financier et symbolique\u2013 qu\u2019elles peuvent représenter, cette institution a beaucoup plus à perdre en ne les présentant pas : ce qu\u2019elle y risque, c\u2019est son intégrité et sa crédibilité future, la mémoire qu\u2019elle laisse chez les survivants ainsi que son avenir avec eux.1.Voir entre autres G.S.Coulthard, Peau rouge, masques blancs : contre la politique coloniale de la reconnaissance, Montréal, Lux Éditeur, 2018 ou T.Alfred, « Restitution is the Real Pathway to Justice for indigenous Peoples», dans G.Younging, J.Dewar et M.DeGagné (dir.), Response, responsibility, and renewal, Ottawa, Aboriginal Healing Foundation, 2009.12 RELATIONS 798 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2018 Le printemps dernier, les non-excuses du pape François aux Autochtones du Canada pour le rôle de l\u2019Église catholique dans les pensionnats indiens ont ramené à l\u2019avant-plan la délicate question des excuses officielles dans un processus de décolonisation.Quel sens leur donner?Quelle valeur leur accorder ?Et qui servent-elles davantage : ceux et celles qui les reçoivent ou ceux et celles qui les présentent ?Nos auteurs invités en discutent. RELATIONS 798 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2018 13 Que valent les excuses oFFicielles ?Rituel de l\u2019excuse et imposition du pardon agissent comme une parodie de la dépossession.Jean Morisset Géographe et écrivain, l\u2019auteur a publié récemment Sur la piste du Canada errant (Boréal, 2018) Àtravers le double processus de vérité-réconciliation et d\u2019excuse- pardon, je me demande s\u2019il n\u2019y a pas mirage de séduction, piège à carcajou récalcitrant.Tentative d\u2019abdication-parti- cipation dans la veine d\u2019une Marguerite Bourgeoys qui, à Hochelaga, s\u2019avançait en douce sur la piste de la Côte-des- Neiges avec des sucettes pour attirer les «petites sauvagesses » afin de les convertir.Je pose la question et retiens toute réponse.Dans le vaste mouvement de la Commission de vérité et réconciliation \u2013apparaissant comme l\u2019avers du rituel aveu-pardon touchant l\u2019Occident et en particulier les Amériques depuis quelques décennies ou quelques siècles (pensons à Bartolomé de Las Casas)\u2013, il est un élément qui échappe à la fois à la vérité et à la réconciliation.Faut-il s\u2019adresser à la Terre elle-même, implorer son pardon en l\u2019adjurant de se réconcilier avec la destruction qui lui est imposée pour son propre bien, comme il en a toujours été à l\u2019endroit des Peuples premiers ?Je retiens à nouveau toute réponse.Mais je sens bien qu\u2019on exige de nous tous un deuil et plus encore, soit de faire le deuil de son propre deuil afin de dormir en paix.Quitte à abuser sa conscience face au paternalisme manipulateur in - citant à faire preuve de réalisme.Et ne jamais songer à ce qui eût pu advenir si les Traités avaient pu disposer de la mala - die plutôt que des Peuples premiers.Est- il permis de croire que tous les « Conroy de l\u2019Empire » auraient pu accorder obédience au Grand Sachem plutôt qu\u2019à la Couronne britannique ?Voyons la scène : 1921, lèvres libérales semi-pincées sur visage émacié, le commis - saire Henry Conroy s\u2019avance accompagné d\u2019un missionnaire franco-catholique servant de faire-valoir, de canotiers métis, de helpeurs et de quelques curieux.Il tient à la main le parchemin du Traité no11 qu\u2019il donne à voir à la « Troupe de Sauvages rassemblés ».Son propos est clair et précis.« Ou vous cédez vos terres avec traité ou vous les cédez sans traité, mais quoi qu\u2019il en soit, vous êtes assujettis aux lois du Dominion » \u2013 ses lois, sa moralité et sa vision du monde en regard de laquelle la vôtre doit s\u2019effacer.recyclage des traités?Lorsqu\u2019on s\u2019arrête à ce déploiement frisant la parodie théâtrale dont le but est de s\u2019approprier les terres des Peuples premiers pour les délester de leur nature, pensionnats à l\u2019appui, on demeure saisi.L\u2019État et l\u2019Église sont associés comme larrons en foire de l\u2019esprit devant la personne du «Sauvage» et leur objectif est le même: sous le cautionnement de leur Dieu, de leur roi et de leur demande de pardon, se déculpabiliser par l\u2019instrument légal d\u2019un document écrit et imposé par eux-mêmes.Ils savent très bien qu\u2019ils se font les instruments consentants d\u2019un vol et d\u2019un viol à la fois territoriaux et spirituels.Certains le dénoncent.Grâces leur soient rendues.Mais que reste-t-il à tous aujourd\u2019hui ?Se concentrant sur la pathologie des viols et des abus sexuels, le rituel de l\u2019excuse et l\u2019imposition du pardon en arrivent à repousser au second plan l\u2019exercice de dépossession du territoire et du rêve, tout en conservant le pays voilé\u2026 violé.Quiconque refuse, par dignité, de participer au rituel du pardon en affirmant qu\u2019il appartient aux autorités morales impliquées d\u2019assumer leurs gestes sans exiger, de surcroît, absolution de la part de ceux dont ils ont voulu consumer l\u2019âme et consommer le corps\u2026 Quiconque s\u2019abstient de se plier ainsi au rôle de collaborateur, voit aussitôt se profiler l\u2019anathème.Car ne pas accorder son pardon serait se condamner à entretenir en soi un feu rongeur et placer sa conscience sous les verrous d\u2019une lutte intestine présumée cancérigène pour l\u2019esprit.Vraiment ?Que répondre à un système qui n\u2019offre en retour, comme compensation, qu\u2019un dédommagement financier dont la teneur est établie par l\u2019État selon des critères qui laissent perplexes ?À savoir : l\u2019évaluation monétaire de la souffrance inhérente à la trajectoire pathologique du viol traversant le corps autochtone actuel et ancestral.Que répondre à l\u2019Esprit qui considère le rituel financier présumé compensatoire comme une forme d\u2019abus et de viol d\u2019une nature tout autant pathogène que celle qu\u2019on se dit amené à rédimer ?appel au rêve Dès lors, une question lancinante demeure : comment assumer la perte inhérente à la mécanique du pardon sans éprouver en son for intérieur une trahison viscérale ?Et se retrouver du coup, à sa mémoire défendant, devant la proposition cul-de-sac qui n\u2019est jamais arrivée à juguler le suicide corporel ou spirituel : If you cannot fight it, join it (« si tu ne peux le combattre, fais-toi renégat »).À travers le double rituel vérité- réconciliation/aveu-pardon, serait-on en passe d\u2019assister à une forme déguisée de conquête contemporaine, nous intégrant tous comme mercenaires avoués ou inconscients ?Je retiens à nouveau toute réponse en me disant qu\u2019il doit bien exister quelque part une autre forme d\u2019exorcisme.Et qu\u2019il fut de tout temps en ce continent des sociétés mises au rancart parce qu\u2019elles cultivaient le rêve animal et l\u2019entretien avec la nature en dehors de toute faute originelle. 14 RELATIONS 798 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2018 Caroline Hayeur, mont Saint-Joseph, vue sur Carleton-sur-Mer, Gaspésie, 2015 Trente ans après la parution du premier dossier de notre série «Un Québec cassé en deux» (no 545, novembre 1988), les tendances lourdes qui se dessinaient alors en matière de développement régional se sont amplifiées : fracture entre centres urbains et arrière-pays, effritement de l\u2019action publique en région au profit de la régulation par le marché, conception du territoire comme un réservoir de ressources plutôt que comme un milieu de vie\u2026 Comment sortir de cette logique néolibérale qui approfondit les disparités entre les régions et creuse les inégalités, notamment entre les femmes et les hommes?Comment penser un nouveau modèle de développement capable de prendre de front la transition écologique et de nourrir un rapport vivant au territoire?DOSSIER Emiliano Arpin-Simonetti e n\u2019est pas d\u2019hier qu\u2019on parle de la fracture entre Montréal et ce qu\u2019on appelle indistinctement « les régions » et, plus largement, entre centres urbains et zones rurales.Il y a 30 ans déjà, Relations braquait les projecteurs sur cette réalité dans un dossier intitulé « Un Québec cassé en deux » (no545, novembre 1988), qui avait beaucoup fait réagir.Le constat d\u2019un Québec à deux vitesses, avec des régions en croissance et d\u2019autres vouées à la dévitalisation, pointait déjà à l\u2019époque.Quatre autres dossiers de la même série, publiés entre 1990 et 19941, viendront étayer celui de 1988.Si nous sentons encore aujourd\u2019hui le besoin d\u2019aborder la question, c\u2019est que le portrait ne s\u2019est pas beaucoup amélioré depuis.Au contraire, les régions fortement urbanisées sont en croissance alors que les régions éloignées de ces grands centres continuent à se vider de leur population en âge de travailler.Le vieillissement affecte durement une part importante des collectivités rurales, où l\u2019accès aux services est souvent défaillant2.Ce tragique effritement d\u2019un certain Québec est d\u2019autant plus alarmant qu\u2019il se déroule dans une indifférence totale : en 2015, dans les médias québécois, les nouvelles régionales provenaient à 91 % de Montréal, Québec et Saguenay, selon Influence communication.La part des nouvelles régionales a chuté de 88 % entre 2000 et 2015; un aveuglement progressif révélateur de bien des fractures, à la fois politiques, sociales et culturelles.Il serait faux, toutefois, de dire que rien n\u2019a été fait depuis 30 ans pour remédier à la situation.Des États généraux du monde rural ont eu lieu en 1991 ; des commissions et des forums ont été tenus ; des lois et politiques nationales ont été mises en place ; des responsabilités ont été transmises aux pouvoirs locaux \u2013 la plupart du temps sans les budgets suffisants ; et des acteurs locaux se sont mobilisés.Dans certains cas, notamment grâce à l\u2019action de Solidarité rurale, les résultats ont été positifs, permettant de redresser la situation dans plusieurs communautés dévitalisées.Tous ces efforts, cependant, ont été menés tandis que l\u2019on poursuivait la mise en œuvre d\u2019un modèle économique générateur de profondes inégalités qui aggrave la logique de mal- développement affligeant bien des régions québécoises3.Au cours des dernières décennies, les gouvernements successifs ont joué le jeu du néolibéralisme et de la mondialisation, déstructurant l\u2019action et les investissements publics.L\u2019État s\u2019est mué en « accompagnateur » du marché et des multiples «partenaires » et « parties prenantes », selon le jargon consacré, exerçant ainsi de moins en moins sa capacité de structurer le développement autrement qu\u2019en soutenant avant tout l\u2019action d\u2019entreprises privées \u2013 toujours plus consolidées et financiarisées \u2013 à grand renfort de subventions directes ou indirectes et de crédits d\u2019impôt.En outre, ce soutien a été trop souvent accordé à de grandes entreprises du secteur extractif (foresterie, mines et métallurgie), ce qui n\u2019a fait qu\u2019accentuer la dépendance des régions ressources à l\u2019exploitation des ressources naturelles, plaçant nombre de communautés à la merci des fluctuations des prix des matières premières ou de l\u2019appétit des actionnaires\u2026 tout en les laissant s\u2019arranger avec les contrecoups sociaux et environnementaux de ces activités.Quant aux services publics, qui jouent un rôle important dans l\u2019économie régionale, ils ont subi des compressions et des transformations qui ont érodé leur capacité de soutenir les collectivités locales, notamment dans les domaines de l\u2019éducation et de la santé.Après des décennies de cette médecine, la table était donc mise pour que les libéraux de Philippe Couillard, arrivés au pouvoir en 2014, clouent le cercueil.En abolissant les conférences régionales des élus, les centres locaux de dé ve loppement et plusieurs antennes ministérielles en région, en coupant les vivres aux carrefours jeunesse-emploi et à Solidarité rurale dans la foulée des mesures d\u2019austérité, le parti pris du gouvernement était assumé : que les régions s\u2019adaptent au grand marché mondial, ou qu\u2019elles coulent.Ce faisant, il reprenait en quelque sorte à son compte les recommandations du Conseil du patronat formulées en 2015, selon lesquelles l\u2019État devrait tout simplement relocaliser les ha bitants des régions dévitalisées dans les zones où il y a de l\u2019emploi.Dès lors, les centres urbains, connectés aux réseaux mondiaux d\u2019investissements et de consommation, continueront d\u2019être favorisés au détriment des régions rurales.Tant pis si le quart de la population québécoise y habite ! Outre un certain fondamentalisme de la main invisible du marché qui prévaut dans les choix du gouvernement actuel, il y a aussi une conception abstraite et strictement utilitariste du RELATIONS 798 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2018 15 C UN QUÉBEC EN MORCEAUX Développement régional territoire.Celle-ci, par ailleurs, n\u2019est pas l\u2019apanage exclusif du Parti libéral du Québec, ni même des néolibéraux au sens large.C\u2019est une logique bien ancrée dans notre modernité occidentale, qui consiste à voir dans le territoire un réservoir de ressources à maîtriser et à exploiter sans fin plutôt qu\u2019un lieu de vie où se tisse une relation au monde et à l\u2019environnement.L\u2019État planificateur des années 1960-1970 n\u2019échappait pas à cette rationalisation aveugle.Cette cassure avec le territoire et avec la valeur de la vie en elle-même dans toutes ses dimensions et interrelations n\u2019est pas étrangère à la crise écologique et sociale actuelle.Au cours des dernières décennies, et plus particulièrement ces dernières années, plusieurs luttes et mobilisations citoyennes \u2013 les luttes autochtones en particulier \u2013 nous ont fait prendre conscience plus que jamais de l\u2019importance des liens qui nous unissent au territoire, y compris dans sa dimension spirituelle.L\u2019urgence de la transition écologique nous offre donc une occasion de mettre le cap sur un modèle de développement qui permette aux collectivités d\u2019habiter le territoire dans ses dimensions matérielles, mais aussi culturelles et symboliques \u2013 plutôt que d\u2019être forcées de choisir entre l\u2019exploiter aveuglément ou s\u2019exiler.La transition est un grand chantier collectif qui s\u2019impose à nous, pour lequel des efforts et des investissements publics importants devront être consentis, ne serait-ce que pour atteindre les cibles de réduction de gaz à effet de serre que nous nous sommes données dans le cadre de l\u2019accord de Paris sur le climat.À cet égard, le rapport de la Commission sur l\u2019avenir énergétique du Québec, déposé en 2013 par Normand Mousseau et Roger Lanoue, offrait certaines pistes d\u2019action prometteuses.Le développement du transport collectif, l\u2019aménagement de circuits locaux de production, de transformation et de consommation ou encore la valorisation de la biomasse forestière et d\u2019autres biocarburants visant à réduire notre dépendance au pétrole, pour ne nommer que celles-là, sont autant de mesures de transition susceptibles de favoriser l\u2019autonomie et la résilience des collectivités locales.Certes, le rapport Mousseau- Lanoue a été rapidement tabletté par le gouvernement péquiste qui l\u2019avait commandé, et les libéraux l\u2019ont carrément enterré, lui préférant un rapport issu d\u2019une consultation avec des représentants de l\u2019industrie des hydrocarbures.Mais cela 16 DOSSIER «Rompre avec l\u2019imaginaire d\u2019une représentation du territoire qui marginalise le monde rural est une condition de la compréhension du Québec actuel.C\u2019est à cette condition qu\u2019il sera possible d\u2019apporter plus de justice aux régions rurales laissées pour compte durant cinq décennies au nom d\u2019une certaine rationalisation des politiques publiques tournée vers l\u2019industrialisation et l\u2019urbanisation.» BERNARD VACHON, LA PASSION DU RURAL Caroline Hayeur, seul lien terrestre entre Sept-Îles et Schefferville, le train Tshiuetin ne dépasse pas 65 km/h, prenant une douzaine d\u2019heures pour se rendre à destination.quand tout va bien, Côte-Nord, 2014 n\u2019empêche pas différents acteurs locaux de mettre en œuvre certaines de ses recommandations et d\u2019autres projets inno - vateurs.La municipalité d\u2019Anticosti et la communauté atikamekw d\u2019Opitciwan, par exemple, ont chacune mis sur pied un projet de remplacement de leur centrale électrique au diesel par une centrale alimentée aux résidus forestiers.En Gaspésie, depuis 2012, une régie intermunicipale de transport collectif, la RÉGÎM, offre un réseau de mobilité durable aux cinq MRC de la région et à la municipalité des Îles-de-la- Madeleine.Il existe par ailleurs dans plusieurs régions du Québec une foule d\u2019initiatives locales qui misent sur un mode d\u2019appropriation et d\u2019habitation différent du territoire, que ce soit des coopératives agroalimentaires, forestières, de transport ou de services Internet, entre autres.Ces quatre dernières an - nées, le festival Virage de Sainte-Rose-du-Nord, au Saguenay\u2013 Lac-Saint-Jean, a été une vitrine importante des initiatives locales de transition de partout au Québec, et a connu un engouement certain.Il faut maintenant que l\u2019État québécois sorte de son inertie et emboîte le pas à ces nombreuses initiatives qui ne peuvent à elles seules, malgré leur inventivité et leur dynamisme, infléchir le poids de l\u2019économie dominante.Une action publique coordonnée et structurante est nécessaire pour réussir la transition vers une société écologique qui accorde une valeur intrinsèque et non seulement marchande à son magnifique territoire ainsi qu\u2019à ses collectivités riches et diversifiées.1.No 559, avril 1990; no 579, avril 1992; no 584, octobre 1882; no 598, mars 1994.2.Voir à cet égard la récente étude de Coop Carbone préparée pour Solidarité rurale du Québec : Les milieux ruraux au Québec : portraits régionaux, 14 mai 2018.3.Voir le dossier «Notre ruralité en friche?», Relations, no 727, septembre 2008. Robert Laplante L\u2019auteur est directeur de L\u2019Action nationale et de l\u2019Institut de recherche en économie contemporaine (IRÉC) omparaissant en commission parlementaire en janvier 2015, le président-directeur général du Conseil du patronat, Yves-Thomas Dorval, avait créé toute une commotion en recommandant au gouvernement d\u2019encourager les citoyens à quitter les régions pauvres pour s\u2019installer là où se trouvent les emplois.Formulée aussi crûment, sa position avait choqué les chastes oreilles aussi bien que les âmes sincères ; le Conseil du patronat avait donc choisi de retirer le passage litigieux de son mémoire.Il n\u2019y avait pourtant là rien de bien nouveau : les idolâtres du marché avaient salué la réforme fédérale de l\u2019assurance-emploi, dont l\u2019esprit et les dispositions ne disaient pas autre chose : cessez de végéter à Caraquet ou à Mont-Louis, allez vendre des beignes à Fort McMurray ! Ce parti pris pour la mobilité de la main-d\u2019œuvre est au cœur du credo néolibéral et il revient comme un leitmotiv toutes les fois que des enjeux de développement local et régional s\u2019immiscent à l\u2019avant-scène.Beaucoup de Gaspésiens se souviennent encore des propos d\u2019André Bérard, alors président de la Banque nationale, qui avait recommandé au gouvernement de cesser de soutenir une région perdante, en 1995.Ils avaient été nombreux à protester en ravivant les souvenirs amers des années 1970, alors que l\u2019État planificateur avait entrepris de fermer des dizaines de villages en Gaspésie et en Abitibi-Témiscamingue.Les Opérations Dignité ont donné lieu à plusieurs initiatives de résistance, mais aucune n\u2019a pu se transformer en véritable riposte.Le « mouvement des paroisses marginales », comme il se désignait, a pu faire cesser les fer - metures de villages, mais il n\u2019est pas parvenu à imposer le changement de modèle de développement qu\u2019il espérait.L\u2019État a simplement cessé de prendre les gens de front, se contentant de quelques mesures de mitigation et misant sur l\u2019usure du temps.Avec un succès certain : aujourd\u2019hui encore, des centaines de communautés dévitalisées s\u2019étiolent dans un silence indifférent.À la faveur des mouvements écologiques tout aussi bien qu\u2019en raison de la montée de l\u2019hédonisme gastronomique, l\u2019intérêt pour les campagnes connaît pourtant un certain renouveau.Tentant de se remettre en selle après avoir été largué par le gouvernement du Québec, qui lui a coupé les vivres en abolissant son mandat, en 2014, Solidarité rurale lan - çait le printemps dernier la campagne « Nous sommes tous ruraux» pour rappeler que le sort des villes et celui des campagnes sont reliés, que la mesure du déve lop pement n\u2019est pas qu\u2019une affaire de PIB.On retrouvera dans le portrait de la ruralité dressé à cette occasion autant matière à se réjouir que motifs d\u2019inquiétude.Tout ne va pas mal dans les campagnes.Mais là où ça ne va pas bien, les signaux d\u2019alarme sont au rouge.Et le sort de ces communautés qui dépérissent, de ces villages en passe de devenir des centres d\u2019accueil pour personnes âgées à ciel ouvert ne doit pas être vu comme une stricte affaire d\u2019empathie et de com passion.Ce sont « les canaris dans la mine », les témoins d\u2019un mal-développement, les révélateurs de choix sociaux et politiques qui mettent à mal le Québec, son territoire et ses idéaux.Le mémoire du Conseil des affaires sociales et de la famille (CASF), présenté à la Commission d\u2019étude sur l\u2019avenir des municipalités en 1986, avait déjà révélé qu\u2019en dépit des discours, les choix de l\u2019État québécois en faveur du développement régional n\u2019avaient pas donné les fruits attendus.Le mémoire démontrait, statistiques à l\u2019appui, que le gouvernement du Québec contribuait à accentuer les inégalités entre les régions et entre les muni cipalités d\u2019une même région en procédant à une structuration de l\u2019offre de services et d\u2019infrastructures publics qui nourrissait une logique de dualisation du territoire.RELATIONS 798 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2018 17 DOSSIER les CANARIS DANS LA MINE Le Québec est le théâtre depuis des décennies d\u2019un mal-développement.Abandonnées aux lois du marché, bien des régions voient leur territoire et leurs villages se dévitaliser.Au grand bonheur des spéculateurs financiers.C Ce que les mêmes statistiques nous disent aujourd\u2019hui, c\u2019est que le Québec n\u2019est plus « cassé en deux » \u2013 pour reprendre le titre du dossier de Relations (novembre 1988) qui reprenait les conclusions du mémoire du CASF, en les étayant, et qui fit choc à l\u2019époque \u2013, mais bien émietté.Son territoire et son peuplement sont fortement touchés par le vieillissement de la population et par l\u2019exode de larges cohortes de la population active de plusieurs régions.Ce que les lieux communs sur les supposées pénuries de main-d\u2019œuvre ne disent pas, c\u2019est que les économies régionales sont durement travaillées par les forces qui érodent la structure du peuplement et menacent la viabilité de nombre de communautés.De nombreux villages se meurent à petit feu.En 2010, Solidarité rurale en avait recensé un peu plus de 150.L\u2019Institut de la statistique du Québec constatait pour sa part en 2014 que plus de 550 collectivités manifestaient des signes de vitalité défaillante.Majella Simard, qui étudie le sujet depuis des années, constate pour sa part qu\u2019en 2016, ce sont 202 municipalités de moins de 500 habitants qui connaissent un déclin démographique en raison du vieillissement de leur population : « Elles forment près de 30 % de l\u2019espace rural québécois1.» Dans plusieurs régions et sur une grande partie du territoire, les campagnes sont dans un très mauvais état.Empa- thique, Simard ne rate jamais une occasion de souligner qu\u2019on y observe bien souvent des dynamismes étonnants qui témoignent moins de la force réelle de ces collectivités que du profond attachement à un milieu qu\u2019elles voudraient perpétuer.Il y a là une richesse humaine qui force l\u2019admiration.Mais qui devrait aussi nourrir la colère et l\u2019indignation, car les choix du gouvernement du Québec ne font qu\u2019accroître leur fragilité.les régions livrées au marché En effet, le gouvernement Couillard, en pleine continuité avec les choix de l\u2019ère Charest, a renoncé à façonner et à orienter le développement des régions du Québec.En abolissant ou en affaiblissant les structures régionales dans plusieurs de ses ministères, en abolissant les conseils régionaux de développement d\u2019abord et les conférences régionales des élus (CRÉ) ensuite, en forçant la disparition des centres locaux de dé - veloppement (CLD), en réduisant substantiellement les montants consacrés au soutien au développement local et régional, le gouvernement du Québec a choisi de faire primer le laisser-faire.C\u2019est le marché qui décidera désormais du sort des collectivités et des régions : là où les facteurs de production et les avantages concurrentiels seront bien joués, là se produira le développement.On comprend dès lors que les collectivités mal prises seront de nouveau sanctionnées : si leur situation est mauvaise, c\u2019est qu\u2019elles ont déjà été abandonnées par le marché ; si leur développement reste anémique, c\u2019est que le marché n\u2019y laisse éclore aucune occasion d\u2019affaires.Et c\u2019est ce qui donne bonne bouche aux chantres de l\u2019économicisme.Par un paradoxe qui n\u2019est qu\u2019apparent, c\u2019est au moment où la situation de ces collectivités est au plus mal que les discours sur le pouvoir local leur sont servis avec superbe et contentement.Le gouvernement du Québec n\u2019a-t-il pas adopté une Loi sur la vitalité et l\u2019occupation du territoire ?L\u2019abolition des CRÉ n\u2019a-t-elle pas conféré plus de responsabilités aux municipalités régionales de comté (MRC) ?Mais qu\u2019en est-il des moyens ?Ils sont moins élevés qu\u2019avant les prétendues réformes2.Les investissements dans les infrastructures, l\u2019organisation des services publics, le soutien à l\u2019élargissement des bases entrepreneuriales par une prise de risque mieux encadrée, un audacieux soutien à l\u2019établissement, une politique de peuplement : tout cela fait défaut et ne peut provenir que de l\u2019État.Il devient chaque jour plus évident que cela ne peut être le fait d\u2019un gouvernement provincial rabougri \u2013 et encore moins de municipalités en manque de moyens.Les sommes rapatriées à Québec avec l\u2019abolition des structures ne sont revenues qu\u2019en maigre partie.Les régions et le développement local restent perdants, même si de nombreux barons locaux sont bien contents de s\u2019être débarrassés de ces acteurs de la société civile qui peuplaient les conseils d\u2019administration des CLD et autres instances de concertation.La politique politicienne peut enfin redevenir ce qu\u2019elle a toujours été : une affaire à mener en vase clos avec ses clans et ses notables.Ce n\u2019est pas le cas partout, tant s\u2019en faut.Mais il faut savoir que là où cela se renforce, c\u2019est précisément là où il le faudrait le moins.En dépit de la rhétorique sur le développement local, rhétorique qui fait les belles heures de bien des séminaires académiques et des colloques de la gauche romantique, il est illusoire de s\u2019imaginer que le sort des communautés dévitalisées dépend d\u2019abord d\u2019elles-mêmes.Elles sont affaiblies, souvent dépourvues de forces vives et des masses critiques qui pourraient leur permettre de porter les initiatives avec la puissance et à l\u2019échelle requises pour assumer leur part de responsabilité dans le redressement de leur situation.En rajouter sur leurs épaules ne fait qu\u2019accroître la sourde détresse de ces milieux.Et s\u2019y trouvent nombreuses les personnes qui subissent comme d\u2019humiliantes stigmatisations la « morgue » des Yves-Thomas Dorval de ce monde.Il est si courant de voir les victimes blâmées.Des pans entiers du territoire du Québec, dans les régions périphériques surtout, sont en passe de devenir des proies faciles.Derrière le romantisme des uns et la confiance naïve dans les vertus du marché et de l\u2019entrepreneuriat des autres, se profilent des intérêts qui parlent peu mais n\u2019en agissent pas moins.La dévitalisation des collectivités, en effet, offre de formidables occasions d\u2019affaire aux spéculateurs fonciers.L\u2019accaparement des terres se déploie d\u2019ores et déjà dans l\u2019arrière-pays de plusieurs régions, du Témiscamingue au Témiscouata, de l\u2019Abitibi au Lac-Saint-Jean.Des fonds spécu - latifs, des détenteurs de capitaux enserrent déjà la déprise 18 RELATIONS 798 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2018 DOSSIER Derrière le romantisme des uns et la confiance naïve dans les vertus du marché et de l\u2019entrepre- neuriat des autres, se profilent des intérêts qui parlent peu mais n\u2019en agissent pas moins.La dévitalisation des collectivités offre de formidables occasions d\u2019affaire aux spéculateurs fonciers. agricole et l\u2019affaiblissement des communautés.Toute une chaîne de gloutonnerie se constitue : des petits barons locaux qui cannibalisent le découragement de ceux qui partent des villages et vendent leurs lots pendant qu\u2019ils valent encore quelque chose, aux moyennes sociétés en commandite qui remembrent les terres et se découpent de vastes domaines forestiers.La chaîne alimentaire de la financiarisation fonctionne au profit des grands détenteurs de fonds spéculatifs qui n\u2019attendent que les économies d\u2019échelle.Le mal-développement se nourrit de la fragilité des communautés dévitalisées et prend une forme qui aura de plus en plus de conséquences sur le reste du Québec.Les puissances financières qui le portent vont devenir des menaces de plus en plus graves pour l\u2019avenir de l\u2019agriculture familiale, car elles auront appui sur de grands domaines qui feront la vie dure aux petites et moyennes fermes, se battront pour modifier les règles du commerce et faire abolir la gestion de l\u2019offre.Elles mettront en œuvre des logiques de délocalisation qui leur permettront de produire sur des territoires qu\u2019elles n\u2019habiteront pas, misant sur une main-d\u2019œuvre étrangère mobilisée le temps des travaux.Ce qui se joue dans l\u2019érosion silencieuse des arrière-pays ne concerne pas que l\u2019agriculture et la foresterie.C\u2019est une affaire d\u2019inégalités intra et interrégionales qui renvoie à une certaine conception du Québec.Laisser dépérir des centaines de villages, c\u2019est renoncer à faire du Québec notre territoire.En abandonner des pans entiers aux forces de l\u2019argent ne pourra conduire qu\u2019à des renoncements toujours plus cruels.L\u2019occupation du territoire n\u2019est pas d\u2019abord une ambition technique et une entreprise matérielle, c\u2019est une vision de civilisation.En choisissant de laisser le développement de ces milieux aux forces du marché, le gouvernement libéral, les élites économiques et les doctrinaires de la croissance tournent le dos à un héritage séculaire et saccagent une aspiration forte, celle de bâtir des milieux de vie diversifiés, épaulés par une solidarité sociale qui passe par le partage des moyens.Soutenir le développement régional, ce n\u2019est pas d\u2019abord soutenir la croissance, c\u2019est surtout choisir de maintenir une structure de peuplement soucieuse de la meilleure mise en valeur des ressources du territoire.Et cette mise en valeur optimale, c\u2019est celle qui accorde aux communautés les moyens d\u2019offrir à celles et ceux qui les constituent les conditions d\u2019une vie digne.Cela passe par une vision renouvelée des rapports ville-campagne.Cela suppose une solidarité sociale qui place le développement dans une juste perspective.Le sort fait aux plus faibles laisse toujours voir ce que nous concédons aux puissants.Comme ne cesse de le répéter Solidarité rurale, tant vaut le village, tant vaut le pays.RELATIONS 798 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2018 19 1.M.Simard, « La ruralité vieillissante », Le Devoir, 8 juin 2018.2.Voir Bernard Vachon, « Les régions à l\u2019ère Couillard : la grande mystification », Le Devoir, 9 décembre 2017.Caroline Hayeur, quai du traversier de L\u2019Isle-aux-Grues, Chaudière-Appalaches, 2018 Denis Bourque et René Lachapelle Les auteurs sont respectivement directeur du Département de travail social de l\u2019Université du Québec en Outaouais et professionnel de recherche au Centre de recherche et de consultation en organisation communautaire (CRCOC) e projet de loi 10 déposé par le ministre de la Santé Gaétan Barrette, en 2014, et entré en vigueur le 1er avril 2015, a entraîné une importante centralisation du réseau public de santé et de services sociaux qui a eu de lourdes conséquences sur le développement des collectivités locales.Avec la réforme Barrette, le réseau est passé de 182 à 34 établissements.Hormis 12 centres hospitaliers universitaires (sauf celui de Sherbrooke) et des établissements des régions nordiques, la quasi-totalité des établissements ont été fusionnés au sein de 22 mégastructures, soit 13 centres intégrés de santé et de services sociaux (CISSS) et 9 centres intégrés universitaires de santé et de services sociaux (CIUSSS).Chaque région administrative n\u2019en compte qu\u2019un seul, sauf Montréal, qui en compte 5, et la Montérégie, qui en compte 3.Ces CISSS et CIUSS sont chargés de veiller à l\u2019organisation des services et à leur complémentarité sur leur territoire dans le cadre de multiples missions et installations : centres hos - pitaliers (CH), centres locaux de services communautaires (CLSC), centres d\u2019hébergement de soins de longue durée (CHSLD), centres de protection de l\u2019enfance et de la jeunesse (CPEJ) et centres de réadaptation (CR).Ils doivent aussi organiser leurs services en fonction des besoins de la population et des réalités particulières de chaque territoire : le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) leur demande en effet d\u2019intégrer les réseaux locaux de services établis antérieurement par les centres de santé et de services sociaux (CSSS, abolis par l\u2019adoption du projet de loi 10) dans un nouveau réseau territorial de services à l\u2019échelle de la région.Or, on peut légitimement se demander comment une intégration de tous les établissements d\u2019une région administrative peut respecter l\u2019ancrage local.La centra - li sation recherchée met à mal les acquis concernant l\u2019organisation des services en fonction des réalités locales, qui caractérise le modèle des CLSC, voire la prétention même de développer le caractère local du réseau de la santé et des services sociaux.Cet objectif de centralisation et de contrôle politique se révèle au grand jour quand on voit que tous les présidents directeurs généraux d\u2019établissement et leurs adjoints sont nommés exclusivement par le ministre Barrette.En réduisant de manière draconienne le nombre d\u2019établissements, la ré - forme a fait disparaître autant de conseils d\u2019administration auxquels participaient des citoyennes et des citoyens.On a ainsi mis fin à l\u2019engagement citoyen d\u2019environ 6000 personnes.Le message est clair : le nouveau réseau de la santé n\u2019a besoin ni des citoyens, ni des usagers, ni du personnel de la santé pour se réorganiser.Tout comme les centres locaux de développement (CLD), dont les conseils d\u2019administration ont été vidés de leurs représentants de la société civile, ou les conférences régionales des élus (CRÉ) et Solidarité rurale, qui ont été abolis, la réforme de la santé et des services sociaux prive les communautés locales des instances par lesquelles elles pouvaient exprimer leurs besoins et faire valoir leur point de vue.Pour les collectivités, cela signifie qu\u2019elles n\u2019ont plus voix au chapitre concernant des institutions qui jouent un rôle important dans leur développement et dont le financement représente plus de la moitié des fonds publics.Les contribuables paient, mais ont perdu leur droit de parole, un principe pourtant fondamental en démocratie.La résistance commence toutefois à se manifester : dans certaines régions, les autorités locales (à Amqui1 et Sorel-Tracy, entre autres) ont entrepris de revendiquer un rapprochement des instances de décision et la 20 RELATIONS 798 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2018 DOSSIER les RAVAGES De la RÉFORME BARRETTE La réforme du système de santé orchestrée par le ministre Gaétan Barrette a privé les communautés locales d\u2019importants leviers pour leur développement socioéconomique.L Caroline Hayeur, route 132 entre Cap-au-Renard et Sainte-Anne-des-Monts, Gaspésie, 2015 fin de la centralisation régionale des services de laboratoire.Elles dénoncent aussi la perte d\u2019équipements spécialisés.En analysant les plans d\u2019organisation des CISSS et des CIUSSS, disponibles sur le site du ministère, on constate que toute référence aux territoires locaux est absente.Tous les plans sont structurés de manière verticale, selon des programmes-clientèles (personnes âgées, santé mentale et dépendance, santé physique, etc.).Aucun n\u2019est organisé en fonction des communautés locales qui composent le grand territoire administratif régional qu\u2019ils desservent.Sans considération, donc, pour les particularités des territoires des MRC, des municipalités-centres ou des arrondissements de grandes villes auxquels correspondaient les zones de desserte des CLSC et, généra lement, celles des CSSS.Ce désarrimage d\u2019avec le palier local est une négation du poids de l\u2019économie publique dans les collectivités.Les établissements ne sont pas seulement des dispensateurs de services ; dans plusieurs collectivités, ils sont le principal employeur.Ce sont, à ce titre, des acteurs économiques majeurs.En abolissant les citoyens administrateurs et en éloignant les gestionnaires du niveau local, on rend très aléatoire leur capacité d\u2019ancrage dans les milieux de vie.On sait pourtant que le principal facteur de santé non seulement des personnes, mais aussi des communautés, c\u2019est leur capacité d\u2019agir sur les enjeux qui les concernent (en particulier en matière de santé).Or, tout se passe maintenant à l\u2019échelon de la région administrative \u2013 ou d\u2019un découpage sous-régional en Montérégie et à Montréal.Cela place les gestionnaires, dont le nombre a été réduit, devant le défi de parcourir parfois des centaines de kilomètres pour avoir un contact direct avec leur personnel.Par exemple, sur le territoire du CISSS des Laurentides, il y a près de 200 km entre Sainte-Thérèse et Mont-Laurier, et sur celui du CISSS du Bas-Saint-Laurent, 320 km entre La Pocatière et Les Méchins.Une action publique incohérente Paradoxalement, dans la plupart des autres champs de l\u2019action gouvernementale, le palier régional est désinvesti au profit du territoire local : les directions régionales de plusieurs ministères ont été abolies, de même que les CRÉ, et les MRC ainsi que les municipalités sont devenues des « gouvernements de proximité » avec l\u2019adoption du projet de loi 122, en juin 2017.Le nouveau pacte fiscal et la décentralisation promise modifient les règles de l\u2019action collective concertée et renforcent le contrôle local, mais en réduisant les ressources dont disposent les collectivités.Ces choix politiques ont réussi à rendre incohérente l\u2019action publique au Québec : d\u2019un côté, on centralise à outrance le réseau de la santé et des services sociaux, de l\u2019autre, on transfère des pouvoirs vers les territoires locaux.Il est permis de penser que, derrière cette apparente incohérence, il y a une volonté de fragmenter et de sectoriser l\u2019action publique pour réduire le rôle de l\u2019État et créer un climat propice à la privatisation des services, comme le confirme le virage vers une médecine entrepreneuriale (incorporation des médecins et création des super-cliniques, entre autres).Ces choix sont aussi nettement perceptibles dans les services à l\u2019enfance avec l\u2019affaiblissement des centres de la petite enfance (CPE) et la priorité donnée aux garderies privées subventionnées, dont les services sont reconnus pour être de moindre qualité.C\u2019est donc une vision du développement misant essen - tiellement sur le privé qui semble se dégager de l\u2019action du gouvernement.Or, les communautés locales ne comptent pas que des entrepreneurs et elles doivent composer avec l\u2019incohérence de l\u2019action publique d\u2019un État indifférent, en plus de subir une perte substantielle de moyens d\u2019action qui affecte davantage les régions que les grandes agglomérations.En effet, Montréal et Québec disposent d\u2019un volume de ressources largement plus important que celui de la majorité des MRC.Il est intéressant de voir que bon nombre de collectivités se sont activées pour renouveler leurs mécanismes de coordination en fonction des ressources disponibles, favoriser l\u2019intégration des interventions que les politiques publiques ont désarticulées et renforcer diverses initiatives sociales et communautaires qui font avancer le développement collectif.On peut citer en exemple la démarche de Développement social intégré de Charlevoix2, qui réunit les deux MRC et les institutions locales en réorganisant les ressources en fonction de la nouvelle donne.Ces démarches doivent composer avec des ressources réduites alors même que le gouvernement nage dans des surplus budgétaires, qu\u2019il redistribue aux individus plutôt qu\u2019en soutien aux politiques publiques ! Pour pallier les compressions, l\u2019action locale reçoit dans certaines régions un soutien de grandes fondations privées.Mais la philanthropie ne peut remplacer les ressources dont l\u2019État les a privées.Elle permet seulement une aide ponctuelle que certains acteurs du développement local reçoivent avec l\u2019espoir que prenne fin le régime « austéritaire ».Il est impératif que les CISSS et les CIUSSS soient repensés de façon à assurer un ancrage local du réseau public de services sociaux et de santé.Leur contribution au développement local doit être rétablie, car ils font partie de l\u2019économie publique caractéristique du Québec.Ce réseau dispose encore d\u2019une expertise héritée des CLSC et de 40 ans d\u2019organisation communautaire et d\u2019engagement en développement des communautés qui peut être sollicitée pour rétablir sa contribution au développement des territoires.RELATIONS 798 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2018 21 DOSSIER Il y a une volonté de fragmenter et de sectoriser l\u2019action publique pour réduire le rôle de l\u2019État et créer un climat propice à la privatisation des services.1.Voir « Amqui demande à Québec de céder l\u2019hôpital à la population », Radio-Canada.ca, 21 juin 2016.2.Voir : R.Lachapelle et D.Bourque, « Charlevoix et Bellechasse : deux dynamiques d\u2019intégration en développement du territoire, CRCOC, Université du Québec en Outaouais, Cahier no 17-08, décembre 2017. es cégeps constituent des pôles d\u2019attraction, de formation et de recherche dans bien des collectivités régionales loin des grands centres urbains.Le réseau collégial, 50 ans après sa création, joue-t-il encore ce rôle selon vous ?Jean-Philippe Chabot : L\u2019impact des cégeps en région, sur le plan économique, a été démontré par plusieurs études ces dernières années.C\u2019est le cas d\u2019un rapport de la firme KPMG produit pour la Fédération des cégeps en 2014 et qui rendait compte des importantes retombées économiques des établissements collégiaux pour le développement régional : maintien des jeunes en région, formation de travailleurs spécialisés, développement de créneaux de formation en lien avec le tissu socioéconomique régional (par exemple, la foresterie en Abitibi- Témiscamingue et à Baie-Comeau, les sciences maritimes à Ri- mouski, l\u2019éolien et les pêcheries en Gaspésie), création de pôles culturels et sportifs, etc.Les retombées sont nombreuses, et pas seulement économiques d\u2019ailleurs.Ce qu\u2019on voit se dessiner aujourd\u2019hui cependant, c\u2019est une transformation d\u2019un de leurs axes d\u2019intervention.En plus de la formation générale et professionnelle, les cégeps avaient à l\u2019origine pour mission de fournir des services à la collectivité.Lorsque la création des cégeps est proposée dans le rapport Parent, en 1963, on tente, d\u2019une part, de démocratiser l\u2019accès à l\u2019enseignement supérieur et, d\u2019autre part, de solidariser la société.Il s\u2019agissait d\u2019une vision humaniste de l\u2019enseignement qui favorisait la mixité sociale et brisait les silos traditionnels que constituaient alors le cours classique et les écoles de métiers.On a cherché à allier formation générale et professionnelle pour former des citoyens capables d\u2019esprit critique.Dans cette optique, le service à la collectivité, qui est éga - lement inscrit dans la mission du réseau de l\u2019Université du Québec, consiste à mettre le savoir au service de la société, du bien commun.C\u2019est dire : la communauté éprouve un besoin, je reconnais ma responsabilité à titre d\u2019acteur du milieu et je partage mon expertise et mes ressources.Or, la définition du concept de service à la collectivité est assez vague pour qu\u2019on puisse désormais se sentir en droit de la dévoyer, par exemple en réinsérant la mission des cégeps dans une conception marchande : vendre de la formation pratique et appliquée afin de diplômer des jeunes à tout prix, quitte à évacuer ce qui pourrait sembler complexe sur le plan intellectuel.Ce que j\u2019ai constaté en faisant notre rapport, c\u2019est que les services à la collectivité, qui s\u2019articulent souvent autour de la recherche, ont été mutés vers des centres collégiaux de transfert de technologie (CCTT), qui fonctionnent entre autres grâce à des ententes avec des entreprises locales.On ne cherche plus forcément à répondre aux problèmes vécus par le milieu, mais à aider des entreprises qui, bien qu\u2019elles payent pour les services obtenus, ont souvent bien peu d\u2019obligations à l\u2019égard des régions dans lesquelles elles s\u2019implantent.On est passé d\u2019un modèle basé sur le développement de collectivités régionales à un modèle basé sur le développement strictement économique.Dans les cégeps, on ne se cache même pas d\u2019utiliser l\u2019expression « services aux entreprises », qu\u2019on inscrit en toutes lettres sur la porte des départements de formation continue.Or, les CCTT font partie d\u2019un autre réseau, Trans-tech, qui opère en parallèle du réseau collégial et dont l\u2019organisation est assez opaque.Un professeur peut normalement bénéficier d\u2019un dégagement de certaines de ses tâches d\u2019enseignement au profit de la recherche ; mais avec les CCTT, les recherches sont commandées par les entreprises en fonction d\u2019un besoin par- 22 RELATIONS 798 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2018 DOSSIER les cégeps en région?: UN MOTEUR EN PANNE ?ENTREVUE AVEC JEAN-PHILIPPE CHABOT L Le réseau collégial public compte 48 collèges d\u2019enseignement général et professionnel répartis sur tout le territoire québécois.Hors des grands centres, les cégeps ont été de véritables leviers socioéconomiques par le passé.Ces collèges peinent cependant aujourd\u2019hui à remplir adéquatement leurs diverses missions, confrontés qu\u2019ils sont au définancement du réseau et à des enjeux propres aux cégeps de plus petite taille.Pour y voir plus clair, Jean-Philippe Chabot, professeur de littérature au Cégep de Rimouski et co-auteur d\u2019une étude sur le financement du réseau collégial pour l\u2019Institut de recherche en économie contemporaine (IREC)1, a accepté de répondre à nos questions.Photo : Le Quartanier, Kelly Jacob ticulier (nouveau système, nouveau service, etc.).On voit donc poindre un important potentiel de dérives dans ce modèle qui s\u2019inspire du fonctionnement des firmes de consultants et qui détourne des ressources de l\u2019enseignement vers la recherche commanditée.Cela n\u2019empêche pas le gouvernement de faire chaque année des investissements importants dans ce réseau afin de « renforcer les collaborations collège-entreprise », souvent en puisant à même l\u2019enveloppe destinée à l\u2019enseignement collégial.Ici, c\u2019est la mission éducative des cégeps qui écope directement.Dans votre rapport de recherche pour l\u2019IRÉC, vous dites que ce sont les cégeps de petite taille \u2013 qu\u2019on trouve principalement hors des grands centres urbains\u2013 qui se trouvent les plus pénalisés par le système de financement du réseau collégial.En quoi est-ce le cas ?J.-P.C.: C\u2019est le principe de l\u2019économie d\u2019échelle.Pour offrir le même panier de services (psychologues, soutien informatique, orientation, cafétéria), il en coûtera nécessairement plus cher, toutes proportions gardées, à un cégep de petite taille (on pense aux cégeps de Sept-Îles, Matane, Thetford, Alma, etc.) qu\u2019à un cégep de moyenne ou de grande taille.Or, la formule de financement ne tient pas compte de cette réalité.S\u2019ajoutent à ce problème les compressions budgétaires des dernières années.Les politiques d\u2019austérité du gouvernement Couillard ont bien sûr touché tout le réseau collégial, mais elles ont affecté plus sévèrement les petits cégeps.Leur organigramme étant nécessairement plus petit, il y a moins de postes de cadre à couper ; les services aux étudiants sont alors rapidement affectés.Par exemple, le Cégep de Baie-Comeau a subi des compressions de 400 000 dollars en 2015 \u2013 qui s\u2019ajoutaient aux 300 000 dollars amputés l\u2019année précédente \u2013 et a dû se résoudre à une panoplie de compressions que nous avons détaillées dans le rapport de l\u2019IRÉC.Ces coupes ont des effets indéniables dans la vie des cégeps, qui sont forcés de chercher à générer des revenus complémentaires.C\u2019est d\u2019ailleurs le cas du Cégep de Sept-Îles, qui a breveté un système de monitoring pour la conduite des trains et dont on loue l\u2019utilisation à des compagnies minières.Or, je vois plusieurs problèmes dans ce modèle hybride de financement : d\u2019une part, il octroie à une entreprise privée une visibilité et des pouvoirs décisionnels au sein du milieu éducatif ; d\u2019autre part, il est relativement instable, voire volatile, comme le cours des métaux.Plusieurs autres réalités freinent aussi le développement des petits cégeps régionaux.Par exemple, ceux-ci doivent consacrer beaucoup plus de ressources financières et humaines au recrutement des étudiants que les cégeps des grands centres, parce que leur bassin démographique ne suffit pas.On voit alors certains établissements se livrer à des guerres de clocher contre- productives, où les uns empiètent sur le territoire naturel des autres.Non seulement leur bassin démographique est trop petit, mais celui-ci présente généralement un taux de diploma- tion au secondaire nettement inférieur à la moyenne en raison RELATIONS 798 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2018 23 DOSSIER inFormation régionale?: silence raDio Gilles Gagné L\u2019auteur est journaliste pour le compte de différents médias gaspésiens et journaliste pigiste pour Le Soleil L\u2019ignorance est le pire obstacle au développement régional.En ce sens, l\u2019érosion constante de la part des nouvelles régionales dans l\u2019offre générale d\u2019information nuit grandement aux régions.Elle empêche une part importante de la population québécoise d\u2019avoir une idée juste de la situation qui prévaut hors de Montréal, de Québec et de leur zone d\u2019influence immédiate, et mène souvent à des prises de décisions bancales.Selon les dernières données, 1 % de l\u2019espace médiatique global au Québec est consacré aux nouvelles régionales, soit environ 8 fois moins qu\u2019il y a 20 ans.Pourquoi ?Il y a d\u2019abord la responsabilité des médias eux-mêmes.Dans un monde journalistique écartelé entre la nécessité d\u2019alimenter de multiples plateformes et des contraintes financières importantes, il reste de moins en moins de temps pour les sujets qui demandent plus de travail de recherche et de collecte d\u2019information, comme les régions.On n\u2019y fait donc référence, principalement, qu\u2019en cas d\u2019événements insolites ou de faits divers sensationnalistes.Ensuite, la déstructuration opérée par le gouvernement libéral élu en 2014, qui a pris forme dans l\u2019abolition des conférences régionales des élus (CRÉ) et la mort de bien des centres locaux de développement, n\u2019y est pas non plus étrangère.Elle accentue le décalage des perceptions, c\u2019est-à-dire entre ce qui se passe réellement dans le Québec rural et la compréhension qu\u2019en retiennent la plupart des urbains.Les CRÉ avaient certes leurs défauts, mais elles avaient l\u2019avantage de fédérer jusqu\u2019à un certain point les efforts de développement, et de les communiquer.Par ailleurs, les mandarins de l\u2019État et une bonne partie de la fonction publique savent que l\u2019information passe difficilement entre le Québec rural et le Québec urbain.Souvent, ils sont même les symboles, voire les agents de cette ignorance.Leur présence étant concentrée à Québec et à Montréal, ils accentuent le clivage en donnant des avis sectoriels aux politiciens, qui prennent ou entérinent des décisions témoignant d\u2019une grande déconnexion de la réalité des régions.Ainsi, plusieurs facteurs se conjuguent pour cristalliser un Québec à deux vitesses : la difficile circulation de l\u2019information entre les milieux à dominance rurale et les grandes villes, le démembrement des organismes de développement par le gouvernement de Philippe Couillard, le trop lent déploiement d\u2019Internet à haute vitesse et des communications télépho- de divers facteurs sociaux liés notamment aux défis des étudiants de première génération et à la pauvreté \u2013 c\u2019est le cas sur la Côte-Nord, en Gaspésie et dans le Bas-Saint-Laurent.Ce faible taux de diplomation au secondaire entraîne des difficultés de recrutement additionnelles, qui ont un impact immédiat sur les petits cégeps dans un contexte où le financement dépend du nombre d\u2019élèves inscrits.Pour pallier ces problèmes, on a vu depuis une quinzaine d\u2019années apparaître un phénomène problématique qui touche particulièrement les cégeps en région : la course aux étudiants internationaux.On assiste en effet à la multiplication des missions à l\u2019étranger pour recruter des étudiants, parfois aussi loin qu\u2019à l\u2019île de la Réunion.Or, ces missions grèvent le budget des cégeps.Il y a pourtant quelque chose de paradoxal : d\u2019un côté, on recrute à l\u2019étranger en mobilisant d\u2019importantes ressources financières et humaines, tandis que, de l\u2019autre, on désavoue le réseau en quelque sorte, avec des budgets faméliques qui sont aujourd\u2019hui de l\u2019ordre du définancement.Sans parler de l\u2019instabilité même de ce financement : une année on coupe les budgets de 10 %, l\u2019année suivante, on les maintient en l\u2019état, la troisième année on réinvestit parce que les élections approchent, pour couper de nouveau l\u2019année suivante.Ce n\u2019est pas de cette manière qu\u2019on assure le bon développement d\u2019un système d\u2019éducation.Le recrutement d\u2019étudiants internationaux pose aussi problème pour une autre raison : ces jeunes, bien qu\u2019ils soient les bienvenus et qu\u2019ils animent la vie collégiale et communautaire par leur présence, ne s\u2019établiront pas nécessairement au Québec à la fin de leurs études.On consacre d\u2019importantes sommes à leur recrutement et à leur formation, sans pour autant avoir l\u2019assurance de retombées pérennes dans les communautés où se trouvent ces établissements collégiaux.À mon avis, pour favoriser le développement des cégeps et, par extension, celui des régions, il faut se tourner davantage vers nos collectivités, avec des politiques efficaces de lutte au décrochage scolaire dans les écoles secondaires, et ainsi amener plus de jeunes à s\u2019inscrire à une formation pré-universitaire ou technique.C\u2019est toute la société qui y gagne alors.Entrevue réalisée par Marc-Olivier Vallée 24 RELATIONS 798 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2018 DOSSIER niques mobiles, sans oublier l\u2019effritement des transports en commun.Les manifestations de cette fracture abondent.Alors que l\u2019on consacrera 6,3 milliards de dollars à la première phase du projet de Réseau express métropolitain à Montréal, les mêmes pouvoirs publics butent sur un projet infiniment plus simple en Gaspésie : la réfection d\u2019un chemin de fer qui existe déjà, le tronçon Matapédia-Gaspé.Si 100 millions de dollars ont été annoncés pour ce projet en mai 2017 par le gou - vernement du Québec, qui est par ailleurs propriétaire de l\u2019entreprise ferroviaire, toutes les raisons semblent bonnes aux fonctionnaires et aux ministres responsables du dossier pour justifier le report des travaux.Pourtant, ce projet réduirait les coûts de transport des exportateurs gaspésiens, qui expédient hors du Québec des marchandises valant environ un demi-milliard de dollars annuellement.On parle ici de la difficulté, en 2018, de réparer un chemin de fer construit au pic et à la pelle il y a plus de 100 ans.Cette réfection ouvrirait en outre la porte au retour du train de passagers de VIA Rail en Gaspésie, un service suspendu depuis 2013, et contribuerait à l\u2019amélioration de l\u2019offre de services des transports en commun, frappés aussi par la réduction de 65 % des services d\u2019autocars interurbains de Keolis Canada en 2015 et par des tarifs aériens stratosphériques.La Gaspésie ne fait pas figure d\u2019exception, des exemples d\u2019aberrations similaires pouvant être trouvés dans toutes les régions du Québec.L\u2019argument démographique ne tient pas ici parce qu\u2019au prorata de la population, Montréal et Québec obtiennent bien plus pour le transport en commun que les régions.Le REM le démontre.Ce fossé entre deux réalités ne serait pas aussi abyssal si l\u2019in - formation circulait mieux entre les deux Québec, si les citoyens et citoyennes de la métropole et de la capitale comprenaient qu\u2019un développement plus homogène les servirait aussi.Les solutions pour résoudre le déficit de visibilité des régions rurales prendront un certain temps avant d\u2019éclore.Il est clair qu\u2019un repositionnement des grands médias publics comme Radio-Canada et Télé-Québec à l\u2019endroit de l\u2019information régionale s\u2019impose.Quand les médias nationaux tracent la voie, les autres marchent plus droit.Face à la crise qui sévit dans les médias, les gouvernements ont aussi des responsabilités dans l\u2019amélioration de la situation, comme accorder une aide aux médias nationaux et régionaux, assortie à des quotas de contenu régional.Les fonds doivent être puisés à même les sociétés qui ne payent pas leur dû fiscal, comme les GAFA (Google, Amazon, Facebook et Apple).C\u2019est incontournable.Quoi qu\u2019il en soit, malgré l\u2019ignorance des urbains qui pensent que le monde rural vit son déclin les bras ballants, sans capacité de réagir, des citoyens et citoyennes de ces régions rurales innovent, imaginent des solutions et développent des entreprises modernes et en phase avec le monde.1.Jean-Philippe Chabot, Nicolas Déplanche et Martin Maltais, « Le finan - cement du réseau collégial québécois - Quelques pistes de solution », rapport de recherche de l\u2019IRÉC, mars 2017.D\u2019un côté, on recrute à l\u2019étranger en mobilisant d\u2019importantes ressources financières et humaines, tandis que, de l\u2019autre, on désavoue le réseau en quelque sorte. Denyse Côté L\u2019auteure est professeure titulaire au Département de travail social de l\u2019Université du Québec en Outaouais et directrice scientifique de l\u2019Observatoire sur le développement régional et l\u2019analyse différenciée selon les sexes (ORÉGAND) e questionner sur la place des femmes en région, c\u2019est l\u2019occasion rêvée pour décons- truire le télescopage qui assimile toutes les Québécoises à celles qui vivent dans la région de Montréal.Les femmes des régions habitent 15 territoires fort différents par leur démographie, leur topographie, leur économie, leurs dynamiques sociale, culturelle et politique.De la Montérégie à la Gaspésie, de l\u2019Outaouais à la Côte-Nord et de Lanaudière à la Baie-James, chaque région a ses élites, ses populations exclues, ses migrations, ses caractéristiques géographiques, ses zones rurales ou urbaines, ses ressources naturelles ou économiques.Chaque région s\u2019est aussi construite sur des territoires autochtones dont on ignore systématiquement l\u2019existence dans le débat public.Et ces régions représentent 95 % du territoire québécois.Une expérience différente La nature et l\u2019étendue du territoire colorent les relations, les pratiques, les expériences et les représentations.Le territoire agence les ressources matérielles et symboliques, structure les conditions pratiques d\u2019existence, participe à la construction de l\u2019identité et de la vision du monde.En perpétuelle évolution, le territoire génère aussi des hiérarchies, des stéréotypes et des violences physiques ou symboliques.Les expériences de domination des femmes varient, certes, selon leur âge, la culture locale, leur classe sociale, leur appartenance ethnique ou leur orientation sexuelle, mais aussi selon les territoires.Des Mont- réalaises snobent les banlieusardes du « 450 » ; des femmes du Plateau-Mont-Royal sont stéréotypées en « bobos » ; des « régionales » sont qualifiées de racistes ou d\u2019arriérées ; des femmes autochtones sont maltraitées en Abitibi : autant de hiérarchisations réelles ou symboliques qui affectent de façon plus ou moins violente les femmes de différents territoires.Comme ces derniers sont multiples et hétérogènes, il est impossible de rendre compte ici des expériences précises des femmes de toutes les régions.Certaines sont connues, comme leur sous-emploi dans les régions ressources ; d\u2019autres sont occultées, comme le sont les violences sexuelles sur les chantiers hydroélectriques.D\u2019autre part, rappelons que si l\u2019espace public semble ouvert tant aux hommes qu\u2019aux femmes, il demeure façonné par la sexualisation.Le dualisme espace public/espace privé ne produit pas nécessairement des figures antagoniques d\u2019hommes libres et de femmes captives, mais les fonctions sociales des femmes les amènent à fréquenter des espaces différents de ceux des hommes : elles ne se déplacent pas partout en liberté de corps et d\u2019esprit, elles évitent des lieux, des espaces où il ne leur viendrait jamais à l\u2019idée de se rendre.Rappelons aussi que toutes les régions du Québec sont desservies par des services publics qui affichent d\u2019importantes variations quant à leur quantité, leur diversité et leur accessibilité.Accoucher à Montréal se fait à proximité des hôpitaux les plus spécialisés, avec accès, si désiré, à une sage-femme.À la Baie-James, au Nunavik ou en Outaouais, les distances, l\u2019absence de routes ou l\u2019insuffisance chronique de services de maternité transforment considérablement l\u2019expérience de la parturiente.Il en va de même pour d\u2019autres services médicaux: les femmes, mères, accompagnatrices et proches aidantes doivent se déplacer régulièrement, souvent à leurs propres frais, de Percé à Québec ou de Kuujjuak à Montréal, et même se faire refuser l\u2019accès à l\u2019avion-ambulance qui emporte leur poupon1.Disparition des politiques régionales en matière d\u2019égalité Le pouvoir d\u2019influence des femmes issues des régions non métropolitaines demeure très restreint, ce qui signifie qu\u2019elles sont largement absentes du processus de construction po - litique.Par contre, les associations féministes sont bien ancrées partout au Québec : maisons de femmes, centres d\u2019accueil pour les survivantes d\u2019agressions sexuelles ou de violence RELATIONS 798 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2018 25 DOSSIER une égalité à GÉOGRAPHIE VARIABLE La réalité des femmes des différentes régions et territoires est encore trop peu connue et prise en compte par les instances politiques ; un problème qui freine l\u2019atteinte de l\u2019égalité homme-femme partout au Québec.S Caroline Hayeur, Amalgat \u2013 danse, tradition et autres spiritualités.18e Rencontre de l\u2019Arc-en-ciel, parc de La Vérendrye, Outaouais, 2004 domestique et tables de concertation régionales sont partout présentes.L\u2019intérêt pour les questions liées au territoire n\u2019est pourtant arrivé que tardivement et faiblement au sein du mouvement féministe.Le secteur associatif féministe s\u2019est activé plus souvent qu\u2019autrement en parallèle des dispositifs institutionnels de gestion locale ou régionale que sont les municipalités, les municipalités régionales de comté (MRC) ou les centres locaux de développement (CLD).Historiquement, leurs revendications ont plutôt été adressées au gouvernement québécois, ce dernier assurant également leur financement et leur encadrement institutionnel.A contrario, les institutions locales ou régionales n\u2019ont pas été rompues aux questions liées aux droits des femmes.Ainsi, malgré les nombreuses campagnes d\u2019appui aux candidatures féminines lancées par le ministère des Affaires municipales et de l\u2019Occupation du territoire, la présence féminine au municipal n\u2019a progressé qu\u2019à pas de tortue.Nulle part au Québec, les dossiers de l\u2019égalité ne font partie des considérations centrales des villes, des municipalités, voire de leurs électeurs et de leurs électrices, et cela, malgré la volonté affirmée de gouvernements successifs de décentraliser le pouvoir étatique vers les territoires locaux et régionaux afin de soulager les finances publiques et d\u2019améliorer l\u2019efficacité du système politique.La dernière vague de décentralisation au Québec (2003- 2014) a donné un rôle accru aux instances régionales et les groupes féministes régionaux ont été conviés à prendre part aux processus de planification régionale.Pendant plusieurs années, ces groupes ont transféré leurs expertises et mis en œuvre des projets ciblés, en concertation avec les autorités régionales.Onze ans plus tard, en 2014, le parti qui avait mené cette réforme y a mis fin abruptement, sans expliquer pourquoi.Comme le soulignait le géographe Bernard Vachon, « fondamentalement, [le gouvernement] ne [croyait] pas au rôle et à la contribution des régions, en dehors des agglomé - rations de Montréal et de Québec, pour l\u2019épanouissement et la prospérité du Québec tout entier2».Or, malgré leurs limites, les conférences régionales des élus (CRÉ) avaient élaboré des planifications tenant copmte du genre, intégré le concept et les objectifs de l\u2019égalité, travaillé en concertation avec des associations féministes de leur territoire, em - bauché des spécialistes en genre et fait appel aux expertises de femmes et de groupes féministes qui avaient investi bénévolement des milliers d\u2019heures.Ces expériences concertées d\u2019intégration de l\u2019égalité dans les territoires régionaux ont donc brusquement pris fin, de même que l\u2019obligation de résultats en matière d\u2019égalité3, les budgets régionaux alloués à l\u2019atteinte de cet objectif ayant été entièrement coupés.La question de l\u2019égalité et des droits des femmes est désormais dévolue aux municipalités.Or, les rapports femmes-hommes demeurent étrangers aux paradigmes classiques de la gestion municipale.Dans ce contexte, comment mieux prendre en compte les réalités des femmes de l\u2019ensemble du territoire québécois ?D\u2019autant que les antennes régionales des grands médias et les journaux régionaux s\u2019estompent et que leur contenu est de plus en plus maigre.La dynamique, l\u2019histoire, le découpage territorial, l\u2019originalité de chaque ré - gion redeviennent invisibles, renforçant ainsi le rapport inégal centre-périphérie.Pour reprendre à nouveau les termes de Bernard Vachon, « en lieu et place d\u2019une véritable et vigoureuse politique de développement régional, on peaufine une opération de mystification4» : on présente les municipalités comme des gouvernements de proximité par excellence, sans leur octroyer les moyens de jouer ce rôle.Et les politiques d\u2019égalité disparaissent des discours, des programmes et des budgets publics.Cette approche néolibérale fait reposer les droits des femmes sur la « main invisible » du marché ou en confie la responsabilité aux femmes individuellement ou aux groupes féministes collectivement.Or, il s\u2019agit d\u2019une mission impos - sible : les groupes féministes ne sont plus reconnus comme acteurs régionaux et n\u2019ont plus accès aux arcanes du pouvoir décisionnel local et régional.Ils pourront difficilement compenser l\u2019absence de prise en charge publique du dossier de l\u2019égalité.Le récent regain du mouvement féministe permettra-t-il de renouveler la mobilisation des femmes dans toutes ces loca - lités?Parviendra-t-il à convaincre les instances locales et régionales de générer des politiques et progammes permettant d\u2019atteindre l\u2019égalité ?Tout espoir est permis.1.Lisa-Marie Gervais, « Avion-ambulance : de jeunes patients sont encore évacués du Nunavik sans leurs parents », Le Devoir, 4 mai 2018.2.B.Vachon, « Les régions à l\u2019ère Couillard : la grande mystification », Le Devoir, 9 décembre 2017.3.La Loi sur le ministère du Développement économique et régional et de la Recherche (loi 34), adoptée en 2003, obligeait les conférences régionales des élus à tenir compte « en priorité de la participation à la vie démocratique de [chaque] région » des femmes « selon les principes de l\u2019égalité et de la parité ».4.B.Vachon, op.cit.26 DOSSIER Caroline Hayeur, piste cyclable du Petit Train du Nord entre Saint-Jérôme et Mont-Laurier, Laurentides, 2014 brancher antoine-labelle?: un projet innovateur Christine Gonthier-Gignac et Kaven Davignon Les auteurs, urbanistes, sont respectivement chargée de projet Internet haute vitesse et directeur général adjoint à la MRC d\u2019Antoine-Labelle Au Québec et au Canada, une grande disparité existe encore entre les zones rurales et les centres urbains en matière d\u2019accès à Internet haute vitesse (IHV).La faible densité de population et les distances importantes à couvrir rendent les investissements dans ces milieux peu rentables à court terme pour les entreprises de télécommunications.Cette réalité explique qu\u2019en région, bien des avancées dans le do - maine sont réalisées grâce à un soutien financier public.Depuis 2006, des réseaux de fibre optique ont ainsi été implantés dans plusieurs MRC du Québec pour relier les principaux édifices municipaux et les bâtiments appartenant aux commissions scolaires.Par exemple, un réseau de 400 km a pu être installé entre 2006 et 2009 dans la MRC d\u2019Antoine-Labelle, dans les Laurentides.Cette dorsale numérique ne permettait toutefois pas d\u2019offrir des services IHV (5 Mbit/s et plus) à la population, ni aux entreprises de la région.De nombreuses démarches ont donc été entamées par la MRC pour répondre à cet enjeu et doter les citoyens, les entreprises et les institutions de connexions IHV répondant à leurs besoins croissants.Une étude réalisée en 2013 pour connaître la disponibilité réelle d\u2019Internet dans la région révélait en effet un sous-développement numérique sur presque l\u2019ensemble du territoire.Durant la même année, un appel de projets fut donc lancé dans le cadre du programme du gouvernement qué - bécois Communautés rurales branchées.Des deux projets retenus, un seul sera réalisé et permettra à une partie de la population du secteur de la vallée de la Rouge d\u2019avoir accès à une connexion de 1,5 Mbit/s, ce qui correspondait à l\u2019époque aux critères d\u2019Internet haute vitesse.Trois ans plus tard, à l\u2019été 2016, la mise à jour de la précédente étude démontre une régression de la disponibilité d\u2019IHV, considérant que les besoins de la population et des entreprises ont augmenté alors que l\u2019offre est restée la même.On constate alors que 16 901 logements et commerces de la MRC n\u2019ont pas accès à Internet haute vitesse et que la population paie en moyenne 67 $ mensuellement, pour un service qu\u2019elle juge insatisfaisant.Devant ce constat, la MRC entreprend des démarches pour adopter une stratégie numérique.Lorsque les programmes gouvernementaux Brancher pour in nover (fédéral) et Québec branché (provincial) sont annoncés, en décembre 2016, la MRC est déjà bien avancée dans sa réflexion et développe rapidement son projet Brancher Antoine-Labelle afin de le soumettre dans le cadre de cet appel à projets.Brancher Antoine-Labelle est un projet ambitieux : cons - truire un réseau de fibre optique de 1900 km sur l\u2019ensemble des 17 municipalités du territoire de la MRC, entre janvier 2019 et mars 2021.Ce réseau sera déployé à partir de la dorsale numérique existante vers 16 478 logements et commerces n\u2019ayant pas accès à Internet haute vitesse1.L\u2019opération commerciale sera confiée à CTAL, une coopérative de solidarité de télécommunications créée en décembre 2017, dont la mission est d\u2019offrir des services d\u2019Internet, de téléphonie et de télévision performants à prix abordable.Le début des opérations commerciales de CTAL est prévu pour juin 2019 et s\u2019étendra au gré de la progression de la construction du réseau.Le coût de l\u2019installation du réseau de fibre optique est évalué à 47 millions de dollars.Un soutien financier totalisant 26 millions de dollars a été confirmé par les gouvernements fédéral et provincial.À ce jour, il s\u2019agit du plus gros montant accordé dans le cadre du programme Québec branché et le troisième en importance pour son équivalent fédéral.Le reste de l\u2019infrastructure numérique est financé grâce à un règlement d\u2019emprunt qui sera remboursé collectivement par une taxe spéciale : pendant une période de 20 ans, 100 $ seront ajoutés au compte de taxe des propriétaires d\u2019immeubles devant lesquels le réseau sera déployé, et 30 $ à celui des propriétaires de terrains vacants construisibles.Brancher Antoine-Labelle est un excellent exemple de projet de développement régional mobilisateur.La vision collective des municipalités du territoire a permis de développer un projet ambitieux quant à la technologie proposée, au nombre d\u2019usagers à desservir et au coût total du projet.Le choix de confier l\u2019opération commerciale du réseau de fibre optique à une entreprise d\u2019économie sociale indépendante finan - ciè rement et administrativement de la MRC est une autre particularité du projet.La MRC considérait qu\u2019il n\u2019était pas dans son mandat d\u2019opérer un réseau de fibre optique, mais elle souhaitait maximiser les retombées locales de cet investissement public majeur.La structure de la coopérative de solidarité a été jugée la meilleure option pour atteindre ces objectifs.Des mesures de contrôle seront implantées afin d\u2019assurer la pérennité des valeurs initiales sous-tendant l\u2019élaboration du projet.La MRC et CTAL travaillent en étroite collaboration pour que la construction du réseau et le début des opérations commerciales se réalisent selon l\u2019échéancier prévu.Le site Web contient une foule d\u2019informations pertinentes destinées à la population du territoire ainsi qu\u2019aux MRC curieuses de connaître les détails de la démarche.RELATIONS 798 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2018 27 DOSSIER 1.L\u2019accessibilité aux services est déterminée par trois facteurs : l\u2019exis - tence du service sur le territoire, la performance et la fiabilité du service et, finalement, son prix. François L\u2019Italien L\u2019auteur, sociologue, est chercheur à l\u2019Institut de recherche en économie contemporaine (IRÉC) application de la médecine néolibérale à l\u2019État québécois a provoqué un profond remo - delage de l\u2019action publique vis-à-vis de la question régionale.Abandonnant jusqu\u2019à l\u2019idée d\u2019une planification territoriale cohérente, le gouvernement se contente aujourd\u2019hui d\u2019« accompagner » les régions.Dans quel but ?La réponse est fournie dans les manuels de management et répétée par les consultants en marketing social : pour qu\u2019elles soient compétitives, at tractives et innovantes.Les maigres ressources dont elles disposent sont ainsi drainées vers des stratégies archi-convenues, destinées à les adapter à la globalisation.L\u2019une des plus largement répandues aujourd\u2019hui est l\u2019établissement d\u2019un «branding territorial », par lequel les régions visent à faire valoir leurs spécificités dans la concurrence internationale.Au-delà de la rhétorique, cette néolibéralisation de la question régionale a pour effet d\u2019accélérer les lignes de fracture dans les milieux de vie situés en périphérie des grands centres.Cette situation n\u2019est certainement pas étrangère au retour en force du paradigme extractiviste et d\u2019une vision du territoire comme objet de consommation plutôt que comme lieu d\u2019habitation.L\u2019expansion fulgurante de l\u2019industrie des croisières, la création d\u2019enclaves du divertissement globalisé (comme le Village Club Med de Charlevoix ou encore Mont-Tremblant, dans les Laurentides), mais aussi les mégaprojets miniers du Plan Nord et de Canadian Malartic en Abitibi en sont quelques exemples typiques.La liste s\u2019allonge à mesure que l\u2019État québécois accepte de laisser aller, de laisser faire, sous couvert de décentralisation des responsabilités vers les milieux locaux.Résister à cette approche ne suffira pas.Il faudra redéployer un plan d\u2019ensemble pour reprendre l\u2019initiative.Pour cela, le Québec n\u2019est pas sans ressources.Les bases d\u2019un autre modèle de développement, opposé à l\u2019approche libérale-extractiviste, ont en effet été jetées au cours du siècle dernier.Méconnues, elles demandent à être reprises et actualisées.Cela est d\u2019autant plus nécessaire que la crise écologique exige de mettre de l\u2019avant un cadre de propositions où sont simultanément repensés l\u2019économie, l\u2019écologie et le territoire.pour une politique d\u2019habitation du territoire Au Québec, il y a longtemps que les régions éloignées des grands centres luttent pour assurer leur développement, quand ce n\u2019est pas leur survie.Menées par des communautés déterminées à défendre leurs milieux de vie, ces luttes ont pris un tournant décisif au cours des premières décennies du XXe siècle.L\u2019ouverture de « pays neufs » à la colonisation aux quatre coins du Québec s\u2019est en effet butée à l\u2019intensification d\u2019une logique extractiviste, pilotée par des multinationales spécialisées dans l\u2019exploitation des ressources naturelles.La forêt, les grandes rivières, les minerais ont été accaparés par des acteurs indifférents aux réalités du territoire et d\u2019abord soucieux de leur rentabilité.En plus de bloquer le plein développement des communautés rurales, cette logique a entraîné la détérioration d\u2019écosystèmes entiers.Plutôt que de se laisser abattre, plusieurs villages qui ve - naient d\u2019être ouverts se sont retroussé les manches.À défaut d\u2019avoir pu s\u2019opposer directement au grand capital, ils ont 28 RELATIONS 798 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2018 DOSSIER HABITER LE TERRITOIRE, un moDèle De transition écologiQue Pour contrer la dévitalisation et planifier la transition écologique, il faut sortir du modèle libéral-extractiviste de développement et se tourner vers une approche axée sur l\u2019habitation du territoire.L\u2019 Caroline Hayeur, la rivière Moisie dans toute sa splendeur vue du train Tshiuetin qui fait le trajet Sept-Îles\u2013Schefferville, Côte-Nord, 2014 conçu, avec les moyens du bord, un autre modèle de déve - loppement axé davantage sur une logique d\u2019habitation du territoire que sur l\u2019extraction des ressources.Contre la concurrence capitaliste, ce modèle a misé sur la coopération et la gestion commune des richesses naturelles.Contre le producti- visme, des formules valorisant les métiers et la diversification économique ont vu le jour.Et contre la concentration des lieux de production et de transformation dans les grands centres, ce modèle a soutenu l\u2019appropriation territoriale des circuits de valorisation.De l\u2019Abitibi-Témiscamingue à la Gaspésie, en passant par le Saguenay\u2013Lac-Saint-Jean et le Bas-Saint-Laurent, plusieurs régions rurales québécoises ont vécu un intense moment d\u2019expérimentation sociale au cours des décennies 1940-1950.L\u2019un des penseurs de ce modèle, Esdras Minville (1896- 1975), a développé dans ses écrits une série d\u2019analyses et de propositions dont l\u2019objectif était de renforcer sa cohérence.Tout en insistant sur la nécessité que ces initiatives aient un ancrage local fort, Minville n\u2019était pas dupe : sans le renfort d\u2019institutions de coordination à l\u2019échelle nationale, elles n\u2019étaient pas en mesure de rivaliser avec les puissances privées qui jouaient contre elles.Implanter durablement un autre modèle de développement des communautés locales en Amérique du Nord devait nécessairement passer par la création d\u2019institutions (des sociétés agroforestières régionales et des fonds d\u2019investissement dotés de capital patient, pour ne donner que deux exemples) capables de disputer aux multinationales la capacité d\u2019agir sur les principaux facteurs affectant les régions.Bien qu\u2019elle ne se soit jamais concrétisée, cette politique d\u2019habitation du territoire basée sur la complémentarité des initiatives locales et des institutions nationales est plus pertinente que jamais.Cela pour plusieurs raisons, à commencer par des motifs sociodémographiques évidents.Alors que les mouvements sociaux du Québec rural pouvaient compter sur une démographie qui leur était favorable jusqu\u2019au début des années 1980, ce n\u2019est plus le cas aujourd\u2019hui.Plusieurs communautés qui ont constitué des foyers d\u2019expérimentation sociale sont aujourd\u2019hui fragilisées par des dynamiques de dévitalisation économique, entraînant un clivage au sein même des régions, entre les villes-centres et l\u2019arrière-pays.Cette perte de cohésion compromet évidemment le rapport de force que pouvaient établir les communautés régionales avec les tenants du statu quo économique.Miser sur les seuls ressorts des pouvoirs municipaux dans ce contexte équivaut à confiner plusieurs milieux à l\u2019impuissance.Sans le concours de relais institutionnels nationaux visant à accroître l\u2019autonomie des milieux et à fournir le soutien nécessaire aux initiatives porteuses, même les meilleurs projets sont condamnés à la marginalité et à l\u2019essoufflement.À l\u2019opposé, si les politiques publiques en matière de développement régional au Québec ont eu des effets peu probants, c\u2019est qu\u2019elles ont été sourdes aux propositions ambitieuses issues des communautés locales.Au moment où elles auraient dû être soutenues par l\u2019État afin de pouvoir peser sur le cours de l\u2019histoire, les initiatives mises de l\u2019avant par ces commu - nautés ont été écartées, ou pire, ignorées.Plus souvent qu\u2019autrement, les politiques publiques de développement rural RELATIONS 798 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2018 29 DOSSIER un territoire en partage Guy Côté L\u2019auteur est membre du Groupe de théologie contextuelle québécoise qui a publié le livre collectif Nous sommes le territoire (Novalis, 2016) Par-delà certains défis tels que le peuplement, la répartition des emplois ou la décentralisation des services, l\u2019aménagement du territoire comporte aussi une dimension immatérielle, puisque s\u2019y incarnent l\u2019histoire, la culture et les valeurs d\u2019un peuple.Il doit donc aussi être appréhendé en tant qu\u2019espace imprégné d\u2019un imaginaire social : quel mode de développement voulons-nous y promouvoir ?Quel type de société pourra s\u2019y inscrire ?La sagesse biblique jette sur ces questions une lumière particulière, encore pertinente aujourd\u2019hui.Cette tradition est en effet traversée par un projet de recomposition des liens de réciprocité entre les humains et avec la nature, dans la vive conscience d\u2019une connexion entre les enjeux territoriaux et sociaux.La toile de fond y est dramatique, avec la représentation d\u2019un chaos originel, d\u2019une cassure à réparer dans l\u2019ordre de l\u2019univers, d\u2019un conflit brutal entre frères ennemis, du règne du mensonge et de la tromperie.Une Parole va s\u2019introduire dans ce monde, appelant à la réconciliation.Par la voix de ses prophètes, en effet, Yahweh va promettre à Israël une terre où coulent le lait et le miel, pourvu que le partage des ressources, la libération des opprimés et l\u2019accueil de l\u2019étranger fassent partie intégrante du projet collectif.Il faudra aussi respecter les rythmes de la terre en la laissant en repos tous les sept ans.Telle était l\u2019utopie qui devait présider à l\u2019installation du peuple hébreu dans le pays de Canaan.La vision de Jésus sera encore plus radicale.L\u2019ordre ancien devra être renversé : les derniers deviendront les premiers, les humbles seront les plus grands ; il faudra perdre sa vie pour la sauver, servir plutôt que dominer.Le monde ne retrouvera pas son harmonie sur les bases qui l\u2019ont conduit au chaos.On devra changer de regard et de pratique, voir l\u2019autre comme son égal, devenir frères et sœurs.Ce sera entrer sur une terre nouvelle, dans une réalité paradoxale et risquée que les évangiles appellent le Royaume de Dieu.Le message de Jésus va s\u2019incarner dans sa prédilection pour la lointaine Galilée, largement peuplée par des paysans exploités et des foules de laissés-pour-compte, méprisés par les élites de Judée et les autorités du Temple de Jérusalem.Contre toute attente, c\u2019est là qu\u2019il recrute ses disciples, et c\u2019est de là que sa vision devra se répandre sur la Terre (Marc 16,15).Ses choix ont pris le parti de la modernisation économique, destinée à standardiser les modes de vie et à rationaliser l\u2019occupation des territoires.Les débats entourant les travaux du Bureau d\u2019aménagement de l\u2019Est du Québec, qui ont eu lieu dans les années 1960, ont mis en évidence les contradictions entre les objectifs pragmatiques du gouvernement et les revendications des mouvements sociaux ruraux.Cela dit, des leçons ont été tirées de ces affrontements.Tout en tenant compte des erreurs et impasses du passé, il est plus nécessaire que jamais d\u2019opposer à la gouvernance néolibérale des régions une politique d\u2019habitation du territoire.Cette politique devrait articuler le potentiel des initiatives locales et régionales de développement avec les moyens et les finalités des institutions publiques québécoises.Alors que les sociétés doivent s\u2019engager dans une transition écologique qui soit juste et ambitieuse, l\u2019occasion est belle de concevoir de nouvelles manières de produire, de se déplacer, d\u2019habiter et de vivre ensemble.Tout en conservant la capacité de fixer les grands objectifs à atteindre, ainsi que les principales modalités pour y parvenir, 30 RELATIONS 798 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2018 rappellent aux pouvoirs en place à Jérusalem que la gestion du territoire est viciée si elle est soumise à la domination d\u2019une minorité possédante, dans le mépris du peuple auquel cette terre était destinée.Son audace lui coûtera la vie.Un territoire est une parcelle de l\u2019univers qui est en quelque sorte confiée à une population pour qu\u2019elle en prenne soin.Son occupation n\u2019a de sens et de légitimité que dans l\u2019exercice avisé de cette responsabilité.C\u2019est, aujourd\u2019hui comme autrefois, la condition d\u2019une occupation fidèle à notre mission de veilleurs et de gardiens envers tous ses occupants, à commencer par les plus vulnérables.Devant l\u2019afflux de migrants et de réfugiés dans nos sociétés occidentales, une telle perspective jette le discrédit sur toute forme d\u2019intolérance, de xénophobie ou de racisme.Elle dispose à un parti-pris d\u2019accueil et d\u2019ouverture plutôt qu\u2019à des réflexes défensifs.S\u2019ajoute aujourd\u2019hui la prise de conscience aiguë des partages nécessaires avec les Premiers Peuples, les autres espèces vivantes et les générations futures.Ces différents appels à la solidarité mettent en accusation un type d\u2019économie axé sur l\u2019accumulation illimitée de profit et la prédation des richesses naturelles, aux dépens de l\u2019équité sociale et de l\u2019éco-justice.On voit mal en effet comment une telle approche refusant toute limite pourrait être favorable à une occupation viable du territoire.« Il n\u2019y aura pas de transition écologique sans une réflexion profonde sur ce qu\u2019on veut comme modèle de société1», soutenait le printemps dernier René Audet, titulaire de la Chaire de recherche sur la transition écologique de l\u2019UQAM au journal Le Devoir.Cette affirmation est issue d\u2019expériences commu - nautaires dans l\u2019arrondissement Rosemont\u2013La Petite-Patrie à Montréal, où des motivations sociales servent à nourrir l\u2019en gagement écologique.Elle illustre bien l\u2019intuition d\u2019une correspondance profonde entre la qualité éthique des rapports humains et la capacité d\u2019occuper un territoire de façon à l\u2019humaniser et à en faire un espace habitable à long terme.Pour entrer dans cette nouvelle « terre promise » que constitue la société différente dont nous avons besoin, il faudra passer d\u2019une posture de dissociation entre l\u2019humanité et la nature doublée d\u2019une mentalité d\u2019appropriation jalouse du territoire à une culture d\u2019alliance et d\u2019interdépendance, telle que préconisée par la tradition biblique tout comme dans les cultures autochtones.Si exigeant soit-il, ce changement est en marche, résolument et joyeusement, alors même que l\u2019effondrement civilisationnel nous guette.Au Québec comme ailleurs, d\u2019innombrables initiatives porteuses d\u2019avenir pro - viennent de personnes éveillées et de regroupements citoyens qui explorent, inventent et expérimentent de nouveaux modes de production, d\u2019agriculture, de transport, d\u2019habitation, d\u2019in - clusion, de vie démocratique et communautaire\u2026 Une telle créativité donne aux plus intrépides utopies des allures de projets réalisables.1.Étienne Plamondon, « Rebâtir la cohésion sociale par la transition écologique », Le Devoir, 21 avril 2018.Caroline Hayeur, du bout du quai du village de Percé, le majestueux rocher Percé s\u2019illumine au coucher du soleil, Gaspésie, 2015 l\u2019État pourrait conférer à des instances régionales et locales de coordination des responsabilités particulières en matière d\u2019aménagement territorial et de transition écologique.Ces instances, contrôlées à l\u2019échelle régionale, pourraient s\u2019appuyer sur les succès qu\u2019ont connus plusieurs régions avec les conférences régionales des élus (CRÉ).Leur autonomie institutionnelle devrait cependant être poussée d\u2019un cran, afin de laisser aux communautés locales la capacité de les investir et d\u2019en faire de véritables leviers de développement.l\u2019agriculture au cœur de la transition Cette politique d\u2019habitation du territoire devrait, en outre, miser sur le redéploiement de l\u2019agriculture dans toutes les régions du Québec où elle se pratique.En plus d\u2019être un fort vecteur de consolidation des foyers de peuplement, en particulier dans les « pays neufs », l\u2019agriculture pourrait être un catalyseur pour la mise en œuvre de la transition écologique au Québec.De récentes initiatives laissent entrevoir tout le potentiel d\u2019une actualisation du modèle agricole et agroalimentaire québécois : le développement des circuits courts, de l\u2019économie de proximité et des fermes maraîchères bio-intensives est actuellement au cœur d\u2019un mouvement de reconquête de la ruralité par des jeunes québécois.Toutefois, pour qu\u2019il soit porteur à long terme, ce mouvement devra tôt ou tard aborder de front la question des conditions nécessaires à son expansion au-delà des localités situées près des grands centres urbains.En d\u2019autres termes : comment faire pour que cette économie agricole locale et écologique puisse être viable, par exemple, en Gaspésie ou en Abitibi-Témiscamingue ?L\u2019une des conditions élémentaires pour que cela puisse se faire est le renversement du déclin démographique et la revitalisation de communautés situées dans les régions éloignées des grands centres.Il est illusoire de penser, comme le prétend l\u2019approche néolibérale, qu\u2019une telle tâche pourra être soutenue par les régions elles-mêmes, sans le soutien de l\u2019État.Il faudra au contraire une politique d\u2019habi - tation du territoire québécois, où de nouvelles instances de coordination œuvreront simultanément à relancer les villages et à concrétiser la transition écologique.Là encore, notre héritage n\u2019est pas sans testament : les écrits d\u2019Esdras Minville, comme l\u2019ont si justement montré Robert Laplante et Roméo Bouchard1, peuvent en effet nourrir la construction d\u2019un autre modèle où l\u2019agriculture jouerait un rôle névralgique, où l\u2019économie serait définie par les limites écologiques des milieux et où la durabilité ne serait pas qu\u2019un qualificatif creux destiné à camoufler le maintien du statu quo.RELATIONS 798 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2018 31 DOSSIER soirées Contribution suggérée : 5$ RENSEIGNEMENTS : Christiane Le Guen 514-387-2541, poste 234 ou cleguen@cjf.qc.ca | Les Soirées Relations sont organisées par le Centre justice et foi.LE DÉVELOPPEMENT RÉGIONAL FACE AUX ASSAUTS DU NÉOLIBÉRALISME dans la foulée du dossier « un québec en morceaux », cette soirée sera l\u2019occasion de poursuivre la ré?exion sur le développement régional, en misant sur l\u2019ancrage local.Nous tâcherons également de faire émerger les mobilisations sociales, les résistances et les alternatives citoyennes au modèle néolibéral de développement et d\u2019aménagement du territoire québécois.À trois-riviÈres Le jeudi 27 septembre 2018, de 19 h à 21 h 30 Musée pop (Musée québécois de culture populaire) 200, rue Laviolette AVEC : \u2022 Jean-François Aubin, professeur de travail social au Cégep de trois-rivières ; \u2022 Valérie Jubainville, intervenante communautaire au Centre d\u2019amitié autochtone de trois-rivières ; \u2022 Robert Laplante, directeur général de l\u2019institut de recherche en économie contemporaine.À riMousKi Le mercredi 17 octobre 2018, de 19 h à 21 h 30 Musée régional de rimouski 35, rue saint-Germain Ouest AVEC : \u2022 Jean-Philippe Chabot, professeur de littérature au Cégep de rimouski ; \u2022 Sarah Charland-Faucher, coordonnatrice du Carrefour international bas-laurentien pour l\u2019engagement social ; \u2022 François L\u2019Italien, professeur associé au Département de sociologie de l\u2019Université Laval.EN COLLABORATION AVEC EN COLLABORATION AVEC 1.Roméo Bouchard, La reconquête du Québec, Montréal, Écosociété, 2011.pour prolonger la réFlexion Consultez nos suggestions de lectures, de ?lms, de vidéos et de sites Web en lien avec le dossier au www.revuerelations.qc.ca 32 RELATIONS 798 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2018 PROCHAIN NUMÉRO notre numéro de novembre-décembre sera en kiosques et en librairies le 16 novembre 2018.pensez à réserver votre exemplaire ! Il comprendra notamment un dossier sur : LES RITES DANS LA SOCIÉTÉ SÉCULIÈRE La sécularisation, comme certains auraient pu le croire, ne fait pas disparaître la présence de rites dans la société.Réalités anthropologiques fondamentales, les rites continuent de ponctuer l\u2019existence de diverses manières, alors même qu\u2019ils ne sont plus régulés exclusivement par les religions.Certes, la mentalité utilitariste et l\u2019éloge de la performance autant que du changement, qui tendent à prévaloir dans la société capitaliste, peuvent être des éteignoirs de rites.Mais ceux-ci contribuent aussi à y résister, notamment par le rapport à l\u2019altérité, à l\u2019invisible et au temps long de la vie, décentré de l\u2019immédiat, qu\u2019ils mettent en scène.À LIRE AUSSI DANS CE NUMÉRO: \u2022 un débat sur l\u2019usage des crypto-monnaies?; \u2022 une analyse sur la situation environnementale en Chine ; \u2022 le Carnet de Marc Chabot, la chronique poétique d\u2019Olivia Tapiero et la chronique Questions de sens signée par Anne Fortin ; \u2022 les œuvres de notre artiste invitée, Isabelle Lockwell.Recevez notre infolettre par courriel, peu avant chaque parution.Inscrivez-vous à notre liste d\u2019envoi sur la page d\u2019accueil de notre site Web : .Isabelle Lockwell, Cycles de vie, 2014, acrylique sur toile, 91,5 x 122 cm L\u2019auteur, traducteur d\u2019ouvrages de Gregory Baum, a été rédacteur en chef de Relations de 1980 à 1988 la veillée d\u2019hommages et de réflexion qui a précédé les funérailles de Gregory Baum, le vendredi 27 octobre 2017 au Centre justice et foi, un ami me confia : « S\u2019il avait eu notre âge \u2013 entendez : 20 ans de moins \u2013, Gregory aurait sûrement quitté l\u2019Église.Mais il est de la génération des Michel de Certeau et des Hans Küng : ces gens-là ont conquis leur liberté de pensée sans secouer la poussière de leurs sandales.» Le propos, presque une boutade, me prit de court.Ce n\u2019était pas vraiment une question\u2026 Pour moi si, pourtant.Et je sentis s\u2019installer en moi le questionnement, comme une petite musique dont on n\u2019arrive plus à se défaire.Et d\u2019abord, qu\u2019est-ce que le jeune Gerhard Baum, dans les années 1940, était venu chercher dans l\u2019Église catholique ?Et qu\u2019avait-il trouvé pour y rester après avoir renoncé à la vie religieuse et à la prêtrise ?Cette recherche et ces découvertes, que disent-elles à des gens comme moi, qui ne savent pas très bien s\u2019ils sont vraiment dans l\u2019Église ni pourquoi ?* * * Une parenthèse.Ces interrogations, je les rumine à la lumière des ouvrages que l\u2019auteur Gregory Baum nous a laissés.J\u2019ai connu Gregory, j\u2019ai de l\u2019affection et une grande admiration pour lui, mais je n\u2019étais pas de ses intimes et je ne suis pas non plus un expert de sa pensée.Si je me risque ici sur un terrain qui est celui du mystère, de la rencontre avec l\u2019Innommable, c\u2019est qu\u2019il me semble percevoir dans le cheminement de Gregory et dans la générosité avec laquelle il s\u2019est efforcé de nous le partager un équilibre, une sagesse et une force d\u2019engagement qui respirent la grâce.le déracinement Comme dans la Bible, à l\u2019origine de l\u2019histoire spirituelle de Gregory, survient un déracinement.Physique et moral.L\u2019exil et le désarroi.Je suis né à Berlin en 1923 dans une riche famille bourgeoise d\u2019origine juive et de culture protestante.[\u2026] Ma sœur et moi ne savions pas que nos grands-parents étaient juifs.Ce n\u2019est qu\u2019en 1936, quand Hitler fit adopter les lois de Nuremberg, que nous sommes devenus une famille juive2.En novembre 1938, explique sobrement Gregory, la majorité des hommes et des femmes de culture allemande et d\u2019ascen - dance juive qui tenaient jusque-là le national-socialisme pour une aberration puérile, une « maladie infantile », surent qu\u2019il fallait partir.Déclenchée par les autorités du parti nazi dans la nuit du 9 au 10 novembre 1938, la violence frappa la communauté juive sur tout le territoire de l\u2019Allemagne, de l\u2019Autriche annexée et de la région des Sudètes (en Tchécoslovaquie), occupée depuis les accords de Munich.Ce pogrom fut particulièrement violent à Berlin et à Vienne, où vivaient les deux communautés juives les plus importantes du Reich.La plupart des synagogues de Berlin furent détruites par les flammes et de nombreux magasins et habitations appartenant à des Juifs furent pillés et saccagés.Des dizaines de Juifs furent tués\u2026 Parcourant les rues, des groupes de SA attaquaient des Juifs dans leurs maisons et forçaient les Juifs qu\u2019ils rencontraient à des actes d\u2019humiliation publique3.Au moins 20 000 juifs furent envoyés dans les camps de concentration de Dachau, Buchenwald et Sachsenhausen.L\u2019État confisqua l\u2019argent des compagnies d\u2019assurances et obligea les victimes de vandalisme à payer elles-mêmes la remise en état des lieux.La famille de Gregory se disperse alors.Il trouve une place à bord d\u2019un navire qui évacue des enfants vers l\u2019Angleterre.Faut-il rappeler que, dans les années 1930, la plupart des pays occidentaux, dont le Canada4, sont très réticents à accepter des réfugiés juifs ?Mais Gregory nous explique que le déracinement physique n\u2019était pas le plus difficile.Pour un adolescent de 15 ans, c\u2019était presque l\u2019aventure.Il était beaucoup plus compliqué de donner un sens à tout ce qui se passait.« Aucune des valeurs qu\u2019on m\u2019avait transmises n\u2019arrivait à éclairer le nouveau contexte.La vie était devenue absurde.Je me rappelle très bien combien j\u2019étais consterné et même stupéfait par le silence de mes aînés » (p.223).Si les familles juives nanties et cultivées n\u2019arrivaient pas à prendre le nazisme au sérieux, c\u2019est qu\u2019elles estimaient que «Hitler et ses partisans n\u2019étaient pas de vrais Allemands » (p.21).Les vrais Allemands, c\u2019étaient les héritiers de la grande tradition des Lumières, « qui prônaient l\u2019épanouissement de la personne dans le service désintéressé, la pratique de la justice, RELATIONS 798 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2018 33 REGARD un catholiQue soliDaire et DissiDent Gregory Baum nous quittait, le 18 octobre 2017, il y a près d\u2019un an.Il laisse une œuvre théologique considérable dont un colloque prochain1 explorera divers aspects.C\u2019est le lien étroit entre sa pensée et sa vie qui est ici évoqué.Albert Beaudry À la bienveillance et la tolérance envers autrui » (p.223).Tout le monde ne lit pas aujourd\u2019hui Lessing, Schiller et Kant, mais les mélomanes entendent un écho de cet idéal dans l\u2019opéra de Mozart La Flûte enchantée, dans lequel les disciples de Sarastro sont initiés au dépassement de soi et à la fra - ternité universelle.Or, justement, dans les années 1920-1930, la grande culture, la foi dans le progrès qui avaient porté le XIXe siècle ne tenaient plus.Ce choc culturel, Gregory n\u2019est pas le seul à le vivre.Il est dans l\u2019air du temps (le Zeitgeist).La culture humaniste, « l\u2019éducation » (die Bildung) et, avec elle, la démocratique République de Weimar sont battues en brèche par les conservateurs, les existentialistes et les fascistes.Des penseurs comme Oswald Spengler, Ernst Jünger et Martin Heidegger annoncent la décadence de l\u2019Occident ou appellent un homme nouveau affranchi de la vieille morale.Ce renversement des valeurs5, la « révolution nationale-socialiste » ne manquera pas de l\u2019invoquer pour justifier son ordre nouveau.la crise des valeurs Mais quel procès fait-on aux Lumières ?D\u2019une part, on déplore que l\u2019exaltation des libertés personnelles face à l\u2019absolutisme ait produit un individualisme qui renvoie dans la stratosphère la fraternité et la solidarité.Loin de freiner l\u2019impérialisme, le colonialisme et la surenchère nationaliste du XIXe siècle, le culte du héros romantique et de l\u2019entrepreneur libéral aboutit à la Première Guerre mondiale.D\u2019autre part, une foi aveugle au « progrès » réduit la personne humaine à n\u2019être plus qu\u2019un rouage de la machine industrielle : l\u2019homme a perdu le contact avec la nature, avec sa communauté naturelle ; il est devenu la marionnette de « la Science ».Cette crise morale affecte alors toute l\u2019Europe.C\u2019est le contexte culturel que découvre brutalement le jeune exilé.La triple question des libertés fondamentales \u2013 ce qu\u2019on appelle aujourd\u2019hui les droits de la personne \u2013, du dialogue avec la civilisation contemporaine et de la vraie solidarité sera au cœur de la recherche et de la réflexion de Gregory Baum et de ce que sera son service, son ministère de théologien dans l\u2019Église.Voyons pourquoi.Dans les camps d\u2019internement, en Angleterre puis au Canada, Gerhard Baum découvre la vie intellectuelle auprès de professeurs allemands détenus comme lui.Quand une bienfaitrice lui permet d\u2019étudier à l\u2019Université McMaster (à Hamilton, en Ontario), il fait de brillantes études en mathématiques et s\u2019intéresse à la théologie, protestante et catholique.La lecture des Confessions de saint Augustin, on le sait, lui « fait connaître la présence de Dieu dans sa vie et l\u2019incite à cultiver la vie intérieure » (p.26-27).Augustin vivait dans une société pluraliste, aimera sou - ligner Gregory, un monde « où on n\u2019héritait pas de ses croyances ou de ses valeurs, on les choisissait » (p.27).Voici donc un maître spirituel qui s\u2019engage comme penseur dans une société secouée par de graves perturbations sociales \u2013 l\u2019Empire romain d\u2019Occident vit ses dernières années, Rome est mise à sac par un général arien en 410 \u2013, mais qui propose de Dieu une conception intellectuellement stimulante et psychologiquement bienfaisante.Le Dieu d\u2019Augustin est source d\u2019énergie, transcendant et immanent à la fois, origine et fin de la grâce en nous.Les Confessions guident donc Gerhard vers l\u2019Église catholique romaine et vers l\u2019ordre des Augustins.Pourquoi ?« J\u2019étais attiré par le catholicisme parce qu\u2019il me permettait, au Canada, de m\u2019associer à une tradition européenne et de m\u2019identifier à un nouveau foyer culturel [\u2026].» Gerhard Baum est déjà un homme de dialogue : il s\u2019ouvre à un nouveau milieu, mais il ne veut pas rompre avec son héritage européen, ses questions, ses angoisses et sa pensée.34 RELATIONS 798 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2018 REGARD Photo : François Gloutnay « Par ailleurs, j\u2019étais attiré par l\u2019idée d\u2019entrer dans un ordre religieux.Comme je me savais homosexuel, je n\u2019avais pas l\u2019intention d\u2019explorer ma capacité de vivre une relation intime et je regardais la vie monastique comme une façon appropriée de mener une vie de disciple » (p.32).À 23 ans, il est baptisé dans l\u2019Église catholique ; un an plus tard, il entre chez les Augustins, où il prend le nom de Gregory.Le jeune novice a une attitude de converti : la ferveur flirte avec l\u2019intransigeance.Sévèrement attaché à la pensée de Karl Barth (la sagesse et le salut se trouvent exclusivement en Jésus Christ), il est soucieux d\u2019orthodoxie jusqu\u2019au scrupule, ce qui ne détonne pas dans l\u2019Église de Pie XII.Mais attentif à ses racines culturelles et religieuses, il étudie le mouvement œcu- ménique.Ce qui le conduit à Rome, expert au concile Vatican II.Moment crucial pour l\u2019Église, mais aussi pour Gregory.Car l\u2019Église dans laquelle il va choisir de rester ne sera plus celle dans laquelle il a choisi d\u2019entrer.la conversion de l\u2019église Et réciproquement, celui qui, à diverses reprises, fera le choix de rester dans l\u2019Église, ne sera plus exactement le jeune converti de 23 ans.Au centre de la recherche, de la réflexion et de l\u2019enseignement du théologien Gregory Baum, on retrouve en effet l\u2019évolution de la doctrine extra ecclesiam nulla salus («hors de l\u2019Église point de salut ») : en langage d\u2019aujourd\u2019hui, la question de la liberté de conscience et de religion.Ou encore : du bon usage des Lumières dans l\u2019Église.Pour Gregory, les deux grands textes conciliaires sur l\u2019Église dans le monde de ce temps (Gaudium et Spes) et sur la liberté religieuse (Dignitatis Humanæ) marquent un tournant dans l\u2019histoire de l\u2019Église.Rompant avec des siècles de constantinisme, l\u2019Église catholique reconnaît s\u2019être trompée et fait officiellement l\u2019éloge « de trois grandes vertus modernes : la liberté, l\u2019égalité et la participation6».RELATIONS 798 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2018 35 REGARD Une année après la mort de Gregory Baum, survenue le 18 octobre 2017, nous désirons nous réunir pour échanger sur les contributions fécondes d\u2019un intellectuel hors du commun et continuer d\u2019apprendre avec lui à penser le monde dans lequel nous vivons et à orienter nos pratiques de justice.Comment la théologie de Gregory Baum a-t-elle placé au centre les personnes les plus marginalisées ?Comment analyser les systèmes économiques et leurs e?ets sur la pauvreté ?Comment repenser les éthiques sexuelles ?Comment analyser les structurations des relations dans une société fortement marquée par l\u2019immigration ?Comment la théologie de Gregory Baum a-t-elle construit des ponts entre le christianisme, le judaïsme et l\u2019islam ; entre les diverses confessions chrétiennes ; entre la foi chrétienne et l\u2019humanisme ?Comment a-t-elle aidé à analyser la situation et la théologie québécoises ?Quelle Église décentralisée a-t-elle imaginée ?C\u2019est à ces questions notamment que tenteront de répondre les conférenciers Michel Andraos, Michel Beaudin, Lee Cormie, élisabeth Garant, Lorraine Guay, Mary Ann Hinsdale, patricia Kirkpatrick, Mary jo Leddy, Marguerite Mendell, jean-françois Roussel, David seljack.à la maison bellarmin 25, rue jarry ouest, Montréal (métro jarry ou de Caltelnau) Service de traduction simultanée français/anglais Coût (repas du midi inclus) : 25$ ou 10$ pour les étudiants et les personnes à faible revenu Inscription et paiement avant le 1er octobre Par la poste ou en ligne : consultez le site Renseignements : Christiane Le Guen, 514-387-2541 p.234 ou Une théologie des pratiques alternatives pour créer la justice colloque autour de la pensée de gregory baum Samedi le 13 octobre 2018, de 9h à 17h ORGANISÉ PAR LE CENTRE JUSTICE ET FOI ET LA SOCIÉTÉ CANADIENNE DE THÉOLOGIE « Je prie, je pense et j\u2019écris en théologien: je défends donc une culture critique dans l\u2019Église et dans la société, et j\u2019appuie les mouvements de changement social qui s\u2019efforcent de réduire la souffrance humaine et de rendre la société plus agréable à Dieu.» \u2013 Gregory Baum Le parcours théologique de Gregory Baum ne se termine pas avec le Concile, bien entendu.Mais il y a là, pour lui, un point de non-retour.L\u2019Église est entrée dans le XXe siècle.Et comme théologien, il a trouvé, lui, sa place dans cette Église.Artisan du dialogue, chroniqueur de l\u2019après-Concile et vulgarisateur extraordinaire des grands textes du magistère, il sait \u2013 en s\u2019appuyant sur Dignitatis Humanæ\u2013 qu\u2019il a un rôle à jouer et qu\u2019il est justifié de le jouer.Il découvrira, plus tard, la théologie de la libération et le socialisme.Sur un plan encore plus personnel, il prendra acte sereinement de cet autre virage capital de l\u2019Église conciliaire : la renonciation au discours antijudaïque qui remonte aux Pères de l\u2019Église et même au Nouveau Testament.Il élargit systé - matiquement le dialogue œcuménique aux autres religions, à l\u2019islam notamment, et à l\u2019humanisme non croyant.Il assume même le nationalisme québécois, qu\u2019il tenait à bien distinguer de la mythologie völkisch du Troisième Reich.C\u2019est qu\u2019il a pu renouer avec la leçon des Lumières en s\u2019ouvrant à la recherche religieuse et humaniste contemporaine, en choisissant l\u2019option pour les pauvres et en adhérant à une communauté de foi, l\u2019Église catholique romaine, dont il mesure amplement la riche tradition et les dissidences internes.Et il sait qu\u2019il peut le faire dans l\u2019Église.D\u2019abord, parce que le dialogue est le nouveau nom de l\u2019évangélisation ; ensuite, parce que si l\u2019Église est « sacrement de salut », comme le souligne Vatican II, elle n\u2019est pas le salut.Deus non ligatur sacra- mentis : « Dieu n\u2019est pas lié par les sacrements », dit la Somme théologique: il est infiniment plus libérateur et miséricordieux que l\u2019Église qui guide vers Lui.la mission critique D\u2019ailleurs, quand son ami Philip McKenna demande à Gregory pourquoi, malgré son désaccord avec certains enseignements officiels, il continue de se sentir « profondément enraciné dans la tradition catholique », il reçoit en réponse quatre raisons7, ou plutôt quatre mouvements fondamentaux qui orientent l\u2019Église dans laquelle Gregory a choisi de rester et le « catholicisme solidaire » qu\u2019il s\u2019est efforcé de pratiquer.Premièrement, la dynamique sacramentelle de l\u2019Église : elle est incarnée, elle exprime dans la matière l\u2019action de la grâce divine, elle recourt à la beauté pour évoquer le mystère.Deuxièmement, le dialogue avec la philosophie : la pensée de l\u2019Église évolue, elle a même renoncé aux anathèmes du siècle dernier pour respecter la quête intellectuelle contemporaine.Troisièmement, la solidarité avec les pauvres : et ici, Gregory n\u2019a eu de cesse de documenter le renversement de l\u2019attitude des papes de Pie IX à François.Quatrièmement, l\u2019ouverture à la prière contemplative, à la mystique et à la via negativa : au sens strict, nous ne savons de Dieu que ce qu\u2019il n\u2019est pas.C\u2019est au sein de cette tradition et de la communauté qui en vit que Gregory s\u2019est senti appelé à jouer son rôle de «théologien pratique» avec constance (40 ans à publier The Ecume- nist !), avec sérénité et obstination.« Je prie, je pense et j\u2019écris en théologien : je défends donc une culture critique dans l\u2019Église et dans la société, et j\u2019appuie les mouvements de changement social qui s\u2019efforcent de réduire la souffrance humaine et de rendre la société plus agréable à Dieu.En faisant mon travail de théologien, j\u2019ai souvent l\u2019impression, illusoire peut-être, de m\u2019arc-bouter pour résister à un vent mauvais.Des tas de gens, croyants et incroyants, en sont convaincus: ce que leur engagement éthique exige d\u2019eux aujourd\u2019hui, c\u2019est la résistance culturelle » (p.12).36 RELATIONS 798 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2018 REGARD 1.Voir encadré p.35.2.G.Baum, Et jamais l\u2019huile ne tarit, Montréal, Fides, 2017, p.15-18.Sauf indication contraire, toutes les citations qui suivront proviennent de cet ouvrage.3.« La nuit de cristal (9-10 novembre 1938) », Encyclopédie multimédia de la Shoah, publiée en ligne par le United States Holocaust Memorial Museum.4.Ce n\u2019est d\u2019ailleurs pas comme réfugié, mais bien comme ressortissant d\u2019un État ennemi que Gregory fut déporté au Canada.5.Le contexte n\u2019est pas le même, c\u2019est entendu, mais il est néanmoins troublant d\u2019entendre dire aujourd\u2019hui que les démocraties sont en crise, que la vieille morale des droits de la personne ne tient plus et que les ententes multilatérales et les traités internationaux doivent être dégagés de l\u2019idéalisme et soumis aux vrais rapports de force.6.G.Baum, Étonnante Église, Montréal, Fides, 2006, p.31-32, qui cite le paragraphe 29 de Gaudium et Spes.7.Voir G.Baum, Et jamais l\u2019huile ne tarit, op.cit., p.227-235.bibliographie sélective en français livres de gregory baum Compassion et solidarité, Montréal, Bellarmin, 1992.Le Nationalisme.Perspectives éthiques et religieuses, Montréal, Bellarmin, 1998.Étonnante Église.L\u2019émergence du catholicisme solidaire, Montréal, Fides, 2006.Islam et modernité.La pensée de Tariq Ramadan, Montréal, Fides, 2010.Vérité et pertinence.Un regard sur la théologie catholique au Québec depuis la Révolution tranquille, Montréal, Fides, 2014.Fernand Dumont.Un sociologue se fait théologien, Montréal, Les éditions Novalis, 2014.Et jamais l\u2019huile ne tarit.Histoire de mon parcours théologique, Montréal, Fides, 2017.articles Gregory Baum, «?L\u2019église est humaine?», Relations, no 665, décembre 2000.anne-Marie aitken, «?entre mort et renaissance.entrevue avec Gregory Baum?», Relations, no 676, mai 2002.Gregory Baum, «?Ne nous trompons pas de transcendance?», Relations, no 700, mai 2005.Gregory Baum, «?La dissidence dans l\u2019église?», Relations, no 703, septembre 2005.Gregory Baum, «?vieillir en croyant?», Relations, no 714, février 2007.Gregory Baum, «?La dissidence qui porte fruit?», Relations, no 730, février 2009.Jean-Claude ravet, «?Le parcours d\u2019un homme libre.entrevue avec Gregory Baum?», Relations, no 787, novembre, 2016. RELATIONS 798 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2018 37 L\u2019auteur, jésuite indien, est chercheur associé à l\u2019Indian Social Institute de New Delhi, en Inde n 1909, Gandhi publiait Hind Swaraj (« L\u2019émancipation indienne »), ouvrage dans lequel il élaborait les principes qui allaient guider sa lutte pour l\u2019indépendance de l\u2019Inde.Publié d\u2019abord en gujarati, sa langue maternelle, il en fait une traduction en anglais un an plus tard.Ce texte fondateur est un incontournable pour quiconque veut comprendre l\u2019homme qu\u2019était Gandhi et les idéaux qu\u2019il chérissait.Hind Swaraj est en effet un «manifeste passablement incendiaire», selon le psychologue américain Erik Erikson, qui a embrasé la révolution non-violente dont Gandhi s\u2019est fait le chantre.Ce n\u2019est pas pour rien que les autorités britanniques ont interdit l\u2019ouvrage dès 1910, craignant qu\u2019il n\u2019alimente la sédition.Deux concepts politiques, puisés dans la tradition indienne et réinterprétés dans ce livre, sont fondamentaux dans la pensée politique de Gandhi et demeurent essentiels pour analyser de manière critique l\u2019ordre capitaliste mondialisé actuel : le swaraj et le swadeshi.Ils représentent pour Gandhi deux fondements d\u2019une société juste : la maîtrise de soi et l\u2019autogou- vernement (swaraj), d\u2019une part, l\u2019autonomie et l\u2019inter dé pendance de collectivités locales (swadeshi), d\u2019autre part.Swaraj Chez Gandhi, le terme swaraj a une double acception qui ap - paraît explicitement dans la version anglaise de Hind Swaraj, où il la traduit par deux termes distincts : self-rule (« maîtrise de soi ») et self-government (« autogouvernement»), ce dernier terme pris dans le sens d\u2019une autodétermination politique à petite échelle, sur le plan local.Aux yeux de Gandhi, la maîtrise de soi a préséance sur l\u2019auto gouvernement \u2013 elle en est même le préalable \u2013 et tous deux ont préséance sur l\u2019indépendance politique.Car, pour lui, la signification ultime de la liberté, qui se confond avec le vrai swaraj, repose sur trois idées étroitement imbriquées : le respect de soi, la réalisation de soi et l\u2019autonomie.Le swaraj ne signifie pas seulement pour le peuple indien de se débarrasser du joug anglais, mais avant tout de faire en sorte qu\u2019aucun joug \u2013même indien \u2013 ne puisse plus le soumettre.C\u2019est pourquoi la liberté doit devenir le lot de tous et toutes, particulièrement des Indiens les plus vulnérables et des laissés-pour-compte.Aussi se souciait-il davantage du bien-être de tout le peuple que de la fierté nationale.Le swaraj n\u2019est pas offert au peuple par ses dirigeants, fussent-ils Indiens ou Britanniques : il doit être conquis par le peuple, pour lui-même.La perspective éthique que Gandhi tente d\u2019introduire et d\u2019inscrire profondément dans la vie politique indienne est donc que le swaraj ne viendra pas de la prise du pouvoir par quelques-uns, mais du pouvoir que tous et toutes auront de s\u2019opposer au pouvoir de quelques-uns.38 RELATIONS 798 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2018 REGARD autonomie et interDépenDance chez GANDHI Si Gandhi est connu pour sa lutte non-violente contre la domination britannique en Inde, il importe de rappeler qu\u2019il était aussi un prolifique penseur politique.Dans son premier écrit politique, Hind Swaraj, paru en 1909, il développe entre autres, outre les bases de sa philosophie de la non-violence (satyagraha), deux concepts politiques moins connus qui demeurent tout aussi actuels, 70 ans après sa mort.Rudolf C.Heredia* E C\u2019est pourquoi le swaraj ne saurait se limiter à l\u2019acquisition de droits, dans une perspective purement individualiste : il repose aussi sur l\u2019existence de devoirs.Cette perspective fait contre-pied à la théorie libérale des droits individuels.En fait, le swaraj gandhien cherche à harmoniser les droits et les devoirs, la tête et le cœur, l\u2019individu et la communauté, la foi et la raison, le développement économique et le progrès spi - rituel, la réalisation de soi et l\u2019action politique.La pensée de Gandhi se révèle très actuelle à la lumière des débats en cours sur la nécessité de faire le lien entre droits et devoirs, de même qu\u2019entre liberté de choix et impératifs moraux, dans une perspective humaniste.Swadeshi Chez Gandhi, le concept de swadeshi fait la synthèse des idées centrales du swaraj \u2013 le respect de soi, la réalisation de soi et l\u2019autonomie \u2013 en orientant cette quête dans une perspective résolument localiste, c\u2019est-à-dire axée sur une communauté locale, le village (« desh»).Il appréhende le village non pas comme un milieu recroquevillé sur lui-même, mais plutôt comme le nœud de relations sociales fondamentales, enserrées dans un réseau en cercles concentriques, qui se chevauchent et s\u2019étalent dans toutes les directions.En insistant sur les liens d\u2019interdépendance unissant les individus aux villages, Gandhi se démarque du nationalisme occidental.Prenant acte du fait qu\u2019en Inde, le pouvoir était monopolisé par les élites urbaines au détriment des habitants des villages, il a ainsi cherché à contrecarrer ces rapports de dépendance en redonnant au peuple les rênes du pouvoir et en demandant, en outre, à l\u2019État de se mettre au service des maillons les plus faibles de la collectivité.Sa démarche reposait sur une vision pleinement égalitaire de la nation.Le village tel que conceptualisé par Gandhi était plus qu\u2019un échelon administratif, il était à la fois un événement, un rêve, une finalité, une culture.Dans son esprit, le terme village désigne moins une entité qu\u2019un ensemble de valeurs.S\u2019il accorde sa préférence au monde rural et à ses habitants plutôt qu\u2019à la ville, c\u2019est que Gandhi militait en faveur d\u2019un État minimal, puisqu\u2019à ses yeux, l\u2019État était avant tout un instrument de violence.Ce n\u2019est qu\u2019à l\u2019heure de la partition de l\u2019Inde et du Pakistan, en 1947, et au plus fort des tensions inter - communautaires entre hindous et musulmans, qu\u2019il a commencé à appréhender le pouvoir étatique sous un autre jour, c\u2019est-à-dire comme un rempart contre le déchaînement des violences communautaires.Toutefois, la tentation est forte aujourd\u2019hui de faire nôtres les premières appréhensions de Gandhi à l\u2019égard de l\u2019État, au moment même où l\u2019État indien postcolonial s\u2019enfonce actuellement dans le chaos, en réanimant lui-même les violences intercommu- nautaires.Gandhi n\u2019a certes pas pris toute la mesure du rôle de redistribution, de planification et de coordination que peut jouer l\u2019État.Il était par contre très conscient des effets potentiellement néfastes d\u2019un État centralisateur, prompt à s\u2019approprier les prérogatives des individus et des collectivités locales.Il se méfiait de la propension des autorités à instrumentaliser le pouvoir étatique au nom de la défense de la liberté ou de la lutte contre la violence.Le swadeshi gan- dhien cherche à faire face à cette dynamique complexe en l\u2019abordant d\u2019un point de vue à la fois éthique et politique.notre monde actuel La crise de la mondialisation capitaliste est propice à mettre les concepts politiques gandhiens de swaraj et de swadeshi en dialogue avec notre temps.Car cette mondialisation et l\u2019uniformisation dissolvante qui l\u2019accompagne sont clairement aux antipodes du localisme et de la promotion de la diversité mis de l\u2019avant par Gandhi, particulièrement à travers le concept de swadeshi, qui suppose le développement d\u2019alternatives politiques à petite échelle au sein desquelles le pouvoir du peuple peut s\u2019instituer afin de faire contrepoids au pouvoir aliénant et centralisateur des États modernes.D\u2019aucuns sont tentés d\u2019écarter du revers de la main la pensée gandhienne, celle-ci paraissant trop naïve et impraticable dans le monde qui est le nôtre.Mais face à l\u2019uniformisation hégémonique des modes de vie promue par la mondialisation RELATIONS 798 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2018 39 Mohandas Gandhi alors qu\u2019il était avocat en Afrique du Sud, 1906.Photo : Wikimedia capitaliste, qui parvient moins à gommer les différences qu\u2019à nourrir et à radicaliser le ressentiment des minorités, comme c\u2019est le cas en Inde, elle peut permettre d\u2019ouvrir des voies politiques nouvelles.Par ailleurs, le swaraj et le swadeshi gandhiens sont in - con ciliables avec tout ethnocentrisme.Contre un certain na tionalisme hindou et musulman, Gandhi s\u2019est toujours refusé à mettre de l\u2019avant une vision sectaire de la nation.Il interpellait ses compatriotes en leur qualité d\u2019Indiens plutôt qu\u2019en tant qu\u2019hindous ou musulmans.Son nationalisme était anti-impérialiste, nullement chauvin : il luttait d\u2019abord pour la justice sociale, l\u2019égalité politique et la dignité des siens, qui exige de prendre en compte la dimension culturelle.Il était parfaitement conscient des dangers pouvant être associés à un appel à la « nationalité », pris dans un sens ethnique, dans un pays aussi diversifié que l\u2019Inde sur le plan ethnoculturel.La crise écologique actuelle peut nous permettre de comprendre sous un jour nouveau l\u2019autonomie et les liens d\u2019interdépendance nous unissant que cherchent à souligner les concepts de swaraj et de swadeshi.Nous n\u2019avons qu\u2019une seule planète : nous devons donc apprendre à partager et à prendre soin les uns des autres.Nous ne sommes rien d\u2019autre qu\u2019une parcelle contingente du cosmos.Dès notre naissance, nous somme endettés envers ce monde ; notre vie devrait donc être animée par une attitude empreinte de gratitude, en nous mettant au service d\u2019autrui.Une économie politique gandhienne devrait ainsi nous amener à considérer le village comme un monde en soi et le monde, comme un village.La crise écologique mondiale est sans doute l\u2019occasion de redécouvrir cette idée paradoxale de Gandhi.Pour lui, l\u2019« individualité » tant mise en valeur en Occident doit être orientée de manière à rendre possible la réalisation de soi par le biais de la connaissance de soi au sein d\u2019un réseau d\u2019interdépendances qui ne saurait être toutefois confondu avec les rapports de domination qui prévalent dans notre société globale, tout comme dans nos collectivités locales d\u2019ailleurs.Le swaraj et le swadeshi tels que conçus par Gandhi supposent la mise en place d\u2019une société personnaliste et communautaire à échelle humaine, quoique suffisamment inclusive pour faire une place aux communautés biotiques et cosmiques qui nous entourent, dans l\u2019esprit du jaïnisme selon lequel toutes les choses dans l\u2019univers sont reliées entre elles.En définitive, Gandhi refuse l\u2019idée voulant qu\u2019une communauté soit un moyen mis au service des intérêts égoïstes des individus.Tout comme il refuse l\u2019idée voulant que l\u2019individu puisse être une vulgaire ressource corvéable par sa communauté.Cet idéal gandhien devrait guider la façon dont pourrait se comporter la « communauté des communautés », c\u2019est-à-dire la mondialisation globale.La vie de Gandhi fut marquée par une succession de luttes et de controverses l\u2019ayant opposé aux puissants, au nom de ceux qui sont dénués de pouvoir.Il n\u2019a jamais été à court d\u2019adversaires, que ceux-ci fussent britanniques ou issus de l\u2019élite indienne.Aussi a-t-il fréquemment souffert d\u2019isolement et de solitude, particulièrement vers la fin de sa vie.On lui a reproché le caractère impraticable de ses idées de même que sa vision idéaliste de la vie morale des êtres humains.Or, se contenter de cette critique reviendrait à dire que les êtres humains et les collectivités sont imperméables à la conversion, qu\u2019ils sont incapables de s\u2019ouvrir à de nouvelles perspectives.Nous avons besoin de penseurs et d\u2019agents de changement social capables d\u2019articuler et de hâter la venue de transformations d\u2019envergure.La multiplication des crises auxquelles font face nos sociétés et notre monde met plus que jamais en exergue le besoin d\u2019explorer de nouvelles avenues afin de mieux les comprendre et de mieux agir face à celles-ci.40 RELATIONS 798 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2018 REGARD La crise de la mondialisation capitaliste est propice à mettre les concepts politiques gandhiens de swaraj et de swadeshi en dialogue avec notre temps.* Traduit de l\u2019anglais par Frédéric Barriault RELATIONS 798 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2018 41 Fernando Montes* L\u2019auteur, jésuite chilien, a été directeur de la revue Mensaje (1992-1996) et recteur de l\u2019Université Padre Hurtado (1997-2016), à Santiago, au Chili éprouve une très grande a?ection et beaucoup d\u2019admiration pour celui qui a été mon maître des novices dans les années 1950, José Aldunate, qui a fêté son 101e anniversaire en juin dernier.si ce dernier est devenu une icône nationale au Chili, pour avoir défendu héroïquement les droits humains sous la dictature de Pinochet, son parcours exceptionnel va bien au-delà de cet engagement.Permettez- moi d\u2019en faire un rapide survol.José Aldunate est né en 1917 dans une famille aisée.son père a été banquier, président de la Banque du Chili et politicien renommé.Dès son plus jeune âge, ses parents ?rent venir d\u2019Angleterre une préceptrice pour assurer son éducation.C\u2019est ainsi qu\u2019il apprit l\u2019anglais, avant même de parler l\u2019espagnol.en 1927, la famille déménage en Angleterre, où José est envoyé en internat dans un collège jésuite fréquenté par les enfants de familles riches.Qui, parmi les gens qui l\u2019ont côtoyé à l\u2019époque, aurait pu imaginer qu\u2019il deviendrait un jour un leader social et un prêtre ouvrier?De retour au Chili, en 1930, José fréquentera le collège jésuite san ignacio, à santiago.trois ans plus tard, à l\u2019âge de 15 ans, à la suite d\u2019une retraite spirituelle et de la lecture des Fioretti de saint François d\u2019Assise, qui l\u2019ont profondément marqué, il décide d\u2019entrer au noviciat jésuite, comme son frère aîné quelques années plus tôt.Après une longue formation au Chili et en Argentine, il poursuit ses études de théologie à la Grégorienne, à rome, et à l\u2019Université de Louvain, en Belgique, où il obtient un doctorat en théologie morale.revenu au Chili en 1950, il aura la chance de collaborer avec le père Alberto Hurtado au sein de l\u2019Action syndicale chilienne.véritable apôtre de la charité et de la justice, le père Hurtado (1901-1952), canonisé en 2005, exerça sur lui une énorme in?uence dont il retiendra deux grandes leçons?: l\u2019importance de la justice et l\u2019option pour les pauvres.en 1952, Aldunate devient professeur de morale à l\u2019Université ponti?cale catholique du Chili à santiago et assume aussi la charge de maître des novices.il est également directeur de la revue d\u2019analyse sociale Mensaje, de 1954 à 1959.Dans les années 1960, il vit dans la communauté du centre Bellarmin de santiago, avec un groupe de jésuites sensibles aux idées du concile vatican ii et des mouvements rénovateurs qui agitaient le monde.C\u2019est là que résidait le Centre d\u2019action sociale qui a joué un rôle important dans la rénovation sociale et politique du Chili.nommé supérieur de la Province jésuite chilienne en 1964, José Aldunate contribue à rapprocher la vie jésuite des réformes du Concile.À la ?n de son mandat, en 1969, il décide de se joindre, avec d\u2019autres jésuites, à un groupe de prêtres mené par Juan Cami- nada pour vivre une expérience de prêtres ouvriers, au nord du Chili.Cette expérience de solidarité avec le monde ouvrier, qui lui apprend à voir les choses depuis une perspective nouvelle, est à l\u2019origine d\u2019un changement profond dans sa vie : en 1973, il prend la résolution d\u2019alterner enseignement universitaire et travail ouvrier.C\u2019est à cette même époque qu\u2019il fait sienne la théologie de la libération, qui prenait alors son essor en Amérique latine.Le 11 septembre 1973, jour du coup d\u2019état de la junte militaire, le quartier ouvrier où habitait le père Aldunate avec d\u2019autres jésuites est perquisitionné.Plusieurs sont arrêtés, des livres et les exemplaires de Mensaje sont con?squés, considérés comme suspects.Ce jour-là commençait au Chili une longue et douloureuse histoire de détentions, de tortures, de disparitions et d\u2019assassinats.Dans ces circonstances, José ?t montre de force et de liberté.Les mesures néolibérales que le régime militaire appliqua pour «?assainir?» l\u2019économie jetèrent un grand nombre de travailleurs au chômage.Comme prêtre ouvrier, José travailla aux côtés des laissés-pour-compte, contraints à des programmes palliatifs d\u2019emplois mal payés et très durs physiquement.À partir de 1975, il publia clandestinement un bulletin qui avait pour titre No podemos callar («?nous ne pouvons nous taire?»), rebaptisé, en 1980, Policarpo\u2013 «?La voix de l\u2019église libératrice?», comme il aimait à l\u2019appeler, dénonçant «?ce que le gouvernement voulait taire?».La publication a eu une large di?usion, jusque chez les Chiliens en exil.Cette activité, il va sans dire, était extrêmement dangereuse.Mais ce qui le ?t davantage connaître à l\u2019échelle nationale, et qui lui vaudra, en 2016, le Prix national des droits humains remis par la présidente de la république Michelle Bachelet, c\u2019est certainement d\u2019avoir contribué à fonder le Mouvement contre la torture sebastián Acevedo, en 1983, dont il fut aussi le principal porte-parole.Ce mouvement chrétien inspiré de l\u2019action non-violente menée par Gandhi, auquel participèrent un grand nombre de religieux et de religieuses, a énormément contribué à ce que la population prenne conscience du système de torture qui était au cœur du régime de Pinochet et à vaincre la peur de le dénoncer.De 1983 jusqu\u2019à la ?n de la dictature, en 1990, le mouvement réalisa 180 actions de désobéissance civile dans des lieux publics ou devant des endroits où on pratiquait la torture, déployant une banderole, lançant des tracts, entonnant des slogans \u2013 avant de se fondre quelques minutes plus tard dans la foule.Cet engagement rapprocha José des détenus qui avaient été torturés et des proches des disparus, aux côtés desquels il luttera pour que vérité et justice soient faites.sa ténacité, sa notoriété et sa liberté faisaient de lui un personnage agaçant pour la police.en juin 2017, à l\u2019occasion de son 100e anniversaire, nous fûmes nombreux à lui exprimer toute notre gratitude lors d\u2019une célébration publique en son honneur, à l\u2019église san ignacio de santiago.Gratitude que j\u2019exprime à nouveau aujourd\u2019hui.* traduit de l\u2019espagnol par Jean-Claude ravet Hommage à José Aldunate Sur lEs pas d\u2019Ignace 42 RELATIONS 798 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2018 ObserVationS à la fRontièrE \u2022 ChroNique poéTique Imago Mundi, 2013, impression à jet d\u2019encre RELATIONS 798 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2018 43 On se fait baptiser en zone urbaine, on déguste une bière dans une microbrasserie, on laisse tourner les syllabes rondes en bouche, Auval, shawi, on rêvasse, on se fantasme un terroir, une petite cabane en bois, un lopin de terre pour la quarantaine, essayer la chasse, peut-être, passer sa vie dehors, cultiver sa carotte, sou?er sur les braises, le ciment, les synapses, recon necter avec la nature, arrêter les antidépresseurs, il n\u2019est pas trop tard, et ?nalement on se dit qu\u2019on est bien, à Montréal, au gym on dégouline sous les néons, le regard accroché à l\u2019écran, c\u2019est l\u2019heure des nouvelles, dans la ville il y a un enfant disparu depuis dix jours, plus loin une femme disparue depuis dix ans et la police qui mène une enquête sur la police, encore plus loin une surface de glace se brise et un cerf se retrouve isolé à bramer sur son îlot, il passe devant les villages fantômes, les ventres à l\u2019air des chaloupes fendues, abandonnées par des pêcheurs qui n\u2019ont plus d\u2019ouvrage, il passe devant les réserves, les hôpitaux qui débordent de suicidés, d\u2019overdosés, de récidivistes, il passe devant les vies qu\u2019on s\u2019imagine tranquilles, il passe et brame jusqu\u2019à la ville où on se dit que c\u2019est dommage, Anticosti, les pipelines, les bélugas, etc., dans le vestiaire les images dé?lent au creux de la paume, entre un ouragan et un nouveau-né il y a les yourtes construites par des plateausardes souriantes, il y a les vacances au chalet sans Internet sans téléphone on a vraiment décroché ça fait tellement du bien de ralentir, il y a le cousin qui démarre une ferme de permaculture et qui vit en faisant du troc dans son hameau, on se prend à envier, à haïr ceux qui décampent puis sourient comme des vendeurs en répétant travailler autrement, simplicité volontaire, décroissance économique, avec cette petite pointe moralisante, le soir dans la honte de son royaume de miettes on joue à l\u2019anthropologue en écoutant L\u2019amour est dans le pré, des jeunes professionnelles cherchent quelque chose de sérieux parce qu\u2019elles sont rendues là dans la vie, le fermier devra choisir, il les examine, les évalue, la politesse, la dentition, il lui en faut une saine comme une terre arable ou une vache à lait, docile, pas trop éduquée, on se dit que ça vole pas haut, on se félicite d\u2019avoir terminé ses études supérieures, on se dégoûte de se féliciter, on se pardonne puis on s\u2019attendrit en se disant que les aïeux seraient si ?ers de nous voir ainsi à la conquête des choses, on pense aux fables apprises par cœur, au rat des villes et au rat des champs, entre les deux il y a Calais, entre les deux il y a les arrestations à la frontière, les entrées irrégulières, il y a la Meute et ses membres qu\u2019on interviewe en direct depuis la manif parce qu\u2019on est dans une démocratie, chacun a sa liberté de parole, ils ont bien le droit d\u2019exister, non?on se dit qu\u2019on est quand même pas aux states, qu\u2019il n\u2019y aura pas de crise, pas de guerre civile, qu\u2019on est des gens corrects, du bon monde, que le fascisme c\u2019est pour les européens, qu\u2019on a de l\u2019eau potable en masse, et que, de toute manière, l\u2019économie locale saura tirer pro?t du siècle de la soif alors ça ne prendra pas grand-chose, une pilule, une playlist avec des chants de baleines, des oiseaux exotiques et le bruit de la pluie en forêt pour s\u2019endormir avant l\u2019aube.Échos de fracture texte?:Olivia Tapiero photo?: Léa Trudel 44 RELATIONS 798 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2018 L\u2019auteure est théologienne es relations des Jésuites de la nouvelle-France commencent dès 1616.C\u2019est une littérature de voyage passionnante remplie d\u2019observations sur la culture, la société et la langue de peuples inconnus.Ces écrits ont instauré un lien inédit entre les nouveau et ancien mondes et ont déplacé l\u2019axe de référence pour penser le monde.tant leurs lecteurs que leurs auteurs étaient transformés par la rencontre de l\u2019autre.Les relations ont ainsi joué un rôle fondamental dans notre histoire.elles ont mis en discours la di?culté de la rencontre de l\u2019autre.Ce passage par l\u2019acte d\u2019écriture a ouvert un chemin que la revue Relations cherche toujours à parcourir.tout comme pour les premières relations, la revue permet aujourd\u2019hui de prendre une distance par rapport aux événements en prenant le temps de la traversée de récits, d\u2019analyses, d\u2019études, pour penser le monde.Dans la revue, l\u2019immédiateté de l\u2019opinion indignée fait place à l\u2019écoute patiente du sens de ce qui se dit « ailleurs » et « autrement ».Les relations du Xviie siècle ouvraient le temps et l\u2019espace des lecteurs parce qu\u2019elles redé?nissaient leur paysage ; entre autres, la conception d\u2019un Dieu omniscient, omnipotent, immuable et dominant était ébranlée par des récits déconcertants.L\u2019ailleurs redé?nissait l\u2019ici, qui ne pouvait ainsi plus prétendre à l\u2019universel.Aussi, les présentes lignes veulent-elles honorer l\u2019héritage de ce « point de vue » décentré.en e?et, tout comme les premières relations, ce texte est écrit d\u2019ailleurs, parmi les Palestiniennes et Palestiniens chrétiens et musulmans sous occupation militaire.De ce lieu, le poids des mots prend toute sa mesure.nulle parole n\u2019est pertinente si elle n\u2019est d\u2019abord à l\u2019écoute de ceux et celles qui sont bloqués de «?l\u2019autre côté du mur ».Le point de vue du Dieu (des) vaincu(s) doit être écouté depuis le lieu choisi par Dieu : de cet autre côté du mur.Le mur, comme autrefois l\u2019océan séparant les continents, départage la description des mêmes événements.D\u2019un côté, l\u2019on parle de la menace de pierres lancées par des terroristes.De l\u2019autre, les mêmes gestes sont nommés résistance contre l\u2019occupation belligérante.Où la «?vérité?» se tient-elle?De quel côté du mur «?Dieu?» se tient-il ?Pour rendre les choses encore plus complexes, lorsque nous parlons de non-violence, les Palestiniens préfèrent l\u2019expression de « résistance créatrice ».selon eux, l\u2019expression « non-violence » est la négation d\u2019une négation qui n\u2019engendre pas nécessairement une action positive.et pour eux, il est impossible de perdre de vue le but de l\u2019action : il s\u2019agit de résister pour demeurer en vies\u2019il y a encore un peuple palestinien en Palestine, cela tient sans doute à la créativité qu\u2019ils mettent en œuvre pour créer la vie.en arabe, le terme sumud décrit l\u2019attitude qui consiste à demeurer en paix lorsque la paix est absente.Pour eux, la paix n\u2019est pas seulement l\u2019absence de con?its, c\u2019est l\u2019art de vivre une paix intérieure au milieu des con?its.C\u2019est une action créatrice.À la violence peut répondre la violence, le choix de la non-violence, ou encore la sortie de l\u2019engrenage de la violence par une résistance créatrice.reprendre la parole dans l\u2019esprit des relations aujourd\u2019hui, c\u2019est comme écrire du point de vue de « l\u2019autre ».et ce point de vue permet de voir que les empires vont et viennent, qu\u2019ils s\u2019écroulent et disparaissent.et que ce sont alors les pauvres et les humbles qui restent et qui héritent de la terre.« Heureux les humbles, car ils hériteront de la terre » (Matthieu 5, 4).L\u2019histoire du peuple palestinien est grevée de la vérité d\u2019un Dieu vulnérable.Dieu, quoi qu\u2019en disent les empires, n\u2019est ni omniscient, ni omnipotent, ni immuable ni dominant.Ce Dieu-là, qui a accompagné les armées, est reparti avec ses armées.ne reste qu\u2019un Dieu vulnérable, tel que la parole de Jésus l\u2019exprime à l\u2019intersection du silence de Dieu et du silence des opprimés.Mais pour le voir, il faut se retourner et voir les choses d\u2019en bas, là où Dieu choisit d\u2019habiter.Les Palestiniens reconnaissent Dieu là où personne ne le voit et habitent avec lui au cœur de leur quotidien.Le Dieu qu\u2019ils voient est celui qui a renoncé à la violence.Ce Dieu-là, on ne s\u2019y trompe pas, c\u2019est bien celui qui est annoncé aux rejetés et aux exclus.Les Palestiniens, tout comme Dieu, savent le prix de la renonciation à la violence.Comme Jésus, de la crèche à la croix, ils savent ce qu\u2019il en coûte de ne pas être compris des puissants \u2013 ou des ?ls de presse occidentaux.ils savent que leur vérité, ancrée dans la chair, ne peut être que vécue.tout comme plusieurs Palestiniens chrétiens qui, partageant le jeûne du ramadan de leurs frères et sœurs musulmans, ressentent dans leur chair les paroles d\u2019isaïe : « Le jeûne qui me plaît, n\u2019est-ce pas ceci : faire tomber les chaînes injustes, délier les attaches du joug, rendre la liberté aux opprimés, briser tous les jougs ?n\u2019est-ce pas partager ton pain avec celui qui a faim, accueillir chez toi les pauvres sans abri, couvrir celui que tu verras sans vêtement, ne pas te dérober à ton semblable ?» (isaïe 58, 6-7).Cette vérité-là ne se prouve pas.elle ne peut qu\u2019être vécue et partagée.On a la théologie d\u2019où l\u2019on a les pieds, disait l\u2019un de mes maîtres.Les pieds de Dieu attendent que l\u2019on marche avec lui de l\u2019autre côté du mur, pour déplacer l\u2019axe autour duquel est pensé le monde.questions de sens L Anne Fortin Entrer en relation(s) Les pieds de Dieu attendent que l\u2019on marche avec lui de l\u2019autre côté du mur, pour déplacer l\u2019axe autour duquel est pensé le monde. Une culture d\u2019agression Masculinités, industries du sexe, meurtres en série et de masse RICHARD POULIN Saint-Joseph-du-Lac, M Éditeur, 2017, 259 p.ichard Poulin, professeur et chercheur retraité de l\u2019Université d\u2019Ottawa, est connu depuis longtemps des personnes et des groupes engagés dans les luttes contre l\u2019exploitation sexuelle.ses conférences récentes en espagne, les nombreuses réactions et questions qu\u2019elles ont suscitées ainsi que la forte mobilisation québécoise concernant les nombreux cas d\u2019agressions sexuelles l\u2019ont incité à poursuivre sa ré?exion, ce qui a donné un nouveau livre, véritable cadeau dans le contexte actuel.Pour décrypter la culture d\u2019agression caractéristique de nos sociétés, l\u2019auteur a choisi «?de mettre en évidence trois domaines qui, à première vue peuvent sembler marginaux, bien qu\u2019en fait, ils se retrouvent au cœur d\u2019une dynamique explicative de certaines masculinités sociales?» (p.?19)?: la prostitution, la pornographie et le meurtre de femmes.La première partie du livre est consacrée à la prostitution, l\u2019une des principales industries du monde.Par exemple, en thaïlande, celle-ci représenterait 14?% du PiB.Le tourisme sexuel et la traite à des ?ns d\u2019exploitation sexuelle sont des prolongements mondialisés de cette industrie vouée au plaisir masculin et à l\u2019appropriation du corps des femmes comme acte de pouvoir.La mondiali - sation des marchés et les guerres modernes ont favorisé son expansion partout dans le monde.Ainsi, le crime organisé compte sur le tra?c des migrantes et la traite des femmes pour encaisser d\u2019énormes pro?ts.L\u2019auteur fait aussi état des controverses et des enjeux qui entourent la prostitution et la traite des êtres humains, souvent liés à la légalisation du proxénétisme et à la réglementation adoptées dans plusieurs pays au tournant du siècle.Des études récentes, statistiques à l\u2019appui, démontrent que la prostitution légalisée (par exemple, en Australie et dans l\u2019état du nevada, aux états-Unis) s\u2019opère au détriment des personnes prostituées, en donnant une impulsion importante à l\u2019industrie de la prostitution et, par conséquent, à la traite humaine.Par exemple, aux Pays-Bas, 80?% des personnes prostituées sont originaires de l\u2019étranger et 70?% d\u2019entre elles sont sans papiers.Dans la deuxième partie du livre, l\u2019auteur présente la pornographie comme faire-valoir sexuel pour les hommes.Celle-ci serait l\u2019antithèse de l\u2019acte solitaire, car elle s\u2019inscrit dans des rapports sociaux de sexe.Une étude fouillée des codes pornographiques et de la structure de ses procédés narratifs permet de comprendre ce qui fonde l\u2019industrie et le commerce du fantasme de la domination sexuelle.L\u2019auteur critique aussi di?érentes recherches sur les effets de la pornographie, soulignant que les jeunes ont un libre accès à celle-ci?: leur imaginaire est ainsi nourri de ces images dégradantes et violentes, parfois avant même leur éveil à la sexualité.De même, l\u2019hypersexualisation des jeunes ?lles est promue dans les publicités et la mode, à la télé comme au cinéma, où l\u2019on banalise le fantasme de la Lolita.Les impératifs normatifs de la beauté pèsent lourdement sur les ?lles et les femmes qui doivent a?cher une apparence toujours jeune.«?Mettre en valeur son corps pour faire plaisir aux garçons et aux hommes s\u2019apprend tôt et, au- jourd\u2019hui, le corps des ?llettes se forme en se conformant aux modèles dominants qui sont de plus en plus pornographiques?» (p.207).Dans la troisième partie, richard Poulin reprend l\u2019analyse de meurtres multiples et de tueries pour comprendre des mécanismes sociaux fondamentaux.La tuerie de Polytechnique sert d\u2019exemple pour montrer qu\u2019il faut voir au-delà des causes individuelles (psychologiques et mentales) pour examiner les motivations profondes et la dynamique sociale qui sous-tendent de tels actes.Car la violence fait partie de l\u2019ordre social.Plus de la moitié des meurtres de masse sont commis au sein de la famille, surtout au moment de l\u2019annonce d\u2019une séparation par la conjointe.Comment expliquer aussi que les femmes et des groupes minoritaires soient les principales victimes de ces tueries?Ce qui sous-tend ces drames, c\u2019est la domination masculine, un modèle étroitement lié au pouvoir de l\u2019argent, à la misogynie, au sexisme et au racisme \u2013?une réalité que les médias occultent trop souvent.en adoptant une approche construite à partir des victimes, l\u2019auteur, qui est professeur associé à l\u2019institut de recherches et d\u2019études féministes de l\u2019UQAM, ouvre une perspective essentielle?: «?nommer cette violence et reconnaître ses victimes, briser le silence, sont l\u2019une des conditions pour que cette violence soit combattue?» (p.259).Céline Dubé L\u2019écologie politique Au-delà de l\u2019environnementalisme DIMITRI ROUSSOPOULOS Montréal, Écosociété, 2017, 143 p.imitri roussopoulos est éditeur chez Black rose Books, organisateur communautaire et conférencier.en 1994, il faisait paraître la première édition française de ce livre, aujourd\u2019hui réédité dans une version revue et augmentée.il y a ajouté, entre autres, des propos sur la crise grecque de 2015?; les expériences kurdes au rojova, en syrie, inspirées des idées de l\u2019écologiste libertaire américain Murray Bookchin?; et une RELATIONS 798 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2018 45 RecensionS \u2022 livres annexe sur la COP 21 qui s\u2019est tenue à Paris en 2015.La thèse de l\u2019auteur est que la crise environnementale n\u2019est pas une crise de la nature?: elle tire sa source de la crise au cœur de notre société, qui engendre une guerre à l\u2019endroit de la nature.L\u2019écologie sociale, inspirée de l\u2019écologie politique de Murray Bookchin, vise à répondre à cette crise.Le concept d\u2019écologie sociale exige un changement urgent du système qui est à l\u2019origine de la crise écologique, «?ce qui revient à dire de dé?er et de transcender un système économique centré sur le pro?t et basé sur la concurrence et une croissance impitoyable servant ses propres ?ns.nous devons remplacer le capitalisme et l\u2019état-nation par une nouvelle société qui valorise l\u2019humanité et la nature plutôt que le matérialisme et ses produits?» (p.107).Ce changement radical nécessite un mouvement citoyen politisé qui travaille du bas vers le haut, quartier par quartier, avec l\u2019ambition de conquérir le pouvoir municipal.Puisque plus de la moitié de l\u2019humanité vit dans les zones urbaines depuis 2007, et qu\u2019on estime que ce sera les trois quarts en 2055, l\u2019auteur a?rme que les villes sont les mieux placées pour contrer les changements climatiques et e?ectuer la transition écologique, notamment parce que la municipalité est le palier gouvernemental le plus proche de la population et que 70?% des émissions de gaz à e?et de serre sont générées sur son territoire.Dans un premier temps, roussopou- los présente un historique bien fait des questions écologiques, allant de la première loi environnementale britannique de 1863 jusqu\u2019à nos jours.Critique du rapport Brundtland, qui permet selon l\u2019auteur de cautionner le système éco - nomique, il a?rme néanmoins, à juste titre, que l\u2019on a peu tenu compte de ses recommandations susceptibles de compromettre ce système.Quant aux sommets de la terre, organisés tous les 10 ans, leurs déclarations ne seraient selon lui que des vœux pieux.Dans l\u2019annexe portant sur la rencontre de Paris (COP21), sa critique des conférences climatiques de l\u2019OnU est sans appel?: elles «?ont considérablement servi comme foire d\u2019exhibition et promotionnelle pour les plus importants criminels environnementaux?» (p.129).La conclusion de ce survol historique critique l\u2019est tout autant?: la gestion étatique de la crise environnementale a été un véritable échec.L\u2019auteur présente ensuite \u2013?dans une partie qui aurait eu avantage à être plus éto?ée?\u2013 di?érents mouvements de l\u2019écologie politique : le conserva - tionnisme, l\u2019environnementalisme, le populisme environnemental, l\u2019écologie profonde, le biorégionalisme, l\u2019éco - fé minisme, l\u2019écosocialisme et l\u2019écologie sociale, cette dernière approche étant celle adoptée par l\u2019auteur.en ce qui concerne l\u2019approche environnementaliste, très commune, elle s\u2019apparente à la médecine curative, qui ne traite les symptômes que lorsqu\u2019ils se manifestent tout en ignorant les causes sous-jacentes et systémiques.Cette vision écologique inconséquente est patente en ce qui a trait aux changements climatiques.selon les scienti?ques, pour limiter le réchau?e- ment à 2?°C, il faudrait que les émissions industrielles de gaz à e?et de serre cessent d\u2019ici 2050, et dès 2030 pour maintenir le réchau?ement à 1,5?°C.Malgré cela, on construit encore au- jourd\u2019hui des infrastructures pour des centrales alimentées aux énergies fossiles, des ra?neries, des mines et des pipelines qui devraient fonctionner bien au-delà de 2050?! L\u2019auteur conclut son livre par un appel à la désobéissance civile et à l\u2019action directe non-violente a?n de dé?er le système économique implacable.il a?rme aussi avec acuité que les changements fondamentaux doivent être entrepris par notre génération, puisqu\u2019il sera peut-être trop tard pour la prochaine.La force de ce livre est son approche très pédagogique.Même si j\u2019aurais aimé un plus long développement sur ce qu\u2019il nomme sa «?feuille de route du changement?», et que ses analyses sur les luttes écologiques du Montréal des années 1960 et sur le Kurdistan syrien ne m\u2019ont pas convaincu, roussopoulos, tout compte fait, nous o?re un bon livre d\u2019initiation à l\u2019écologie politique.Bernard Hudon Chroniques d\u2019une société liquide UMBERTO ECO Paris, Grasset, 2017, 512 paru à titre posthume chez Grasset, Chroniques d\u2019une société liquide compile les chroniques d\u2019Umberto eco (1932-2016) parues dans le journal italien L\u2019Espresso de 2000 à 2015.Philosophe, sémioticien, universitaire et, par ailleurs, essayiste et romancier à ses heures, Umberto eco avait déjà fait paraître chez le même éditeur un recueil de chroniques sous un titre farfelu?: Comment voyager avec un saumon, nouveaux pastiches et postiches (1998).46 RELATIONS 798 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2018 RecensionS \u2022 livres D\u2019entrée de jeu, une précision s\u2019impose à propos du titre, que je contextualiserai brièvement?: le concept évanescent de «?société liquide?» a été forgé dans les années 1990 par le sociologue polonais Zygmunt Bauman (1925- 2017) pour décrire notre monde ?ou et approximatif, en perte de cadres stricts et de repères stables qui étaient autrefois partagés par une collectivité.en lieu et place, la société liquide serait désormais caractérisée par une forme d\u2019individualisme survalorisé et sans attaches, dont les motivations repo - seraient davantage sur l\u2019hédonisme immédiat et le consumérisme.D\u2019autres analystes comme Gilles Lipovetsky (L\u2019Ère du vide, Gallimard) se référeraient à l\u2019idée de postmodernité pour proposer un constat similaire, et avant eux Pasolini et Marcuse, sans s\u2019encombrer des étiquettes «?liquides?» ou «?post - modernes?».Quoi qu\u2019il en soit, le lecteur intéressé trouvera dans La vie liquide (2013) de Bauman des prolongements plus étayés, car eco résume rapidement et sans trop insister sa propre conception de la modernité liquide dans la première chronique pour ne plus y revenir systématiquement.Ce que ces billets perdent peut-être en approfondissement \u2013?ils font environ trois pages chacun?\u2013, le lecteur le gagne en concision et dans la variété des sujets abordés, allant des nouvelles technologies au quotidien jusqu\u2019à des considérations plus éthiques?: la réciprocité dans la tolérance, la nécessité du dialogue ou comment démasquer les formes subtiles de racisme.Ces chroniques, agencées non pas chronologiquement mais thématiquement, discutent des médias sociaux, des téléphones cellulaires, du droit au bonheur, de la mort, de la bonne éducation, de l\u2019italie de silvio Berlusconi et d\u2019innombrables prolongements à propos de lectures de toutes sortes, allant de James Joyce à Popeye.La section centrale porte spéci?quement sur des questions religieuses.Ainsi, dans son exposé distinguant le cruci?x et la croix \u2013?«?Le cruci?x symbole presque laïc?» (p.302)?\u2013, Umberto eco a?rme que, de nos jours, la croix ne devrait plus être considérée uniquement comme un symbole religieux ou chrétien?; désormais, bien des gens ignorent l\u2019histoire chrétienne et portent une croix au bout d\u2019une chaînette comme un simple bijou ou pendentif, sans s\u2019identi?er à Jésus ou sans même revendiquer quelque croyance que ce soit.Face à ce débat qui nous semblera familier, Umberto eco soulève une question audacieuse?: «?vu que le cruci?x, sauf quand il apparaît à l\u2019église, est devenu un symbole laïc, et en tout cas neutre, la plus bigote est-ce l\u2019église qui veut le conserver ou l\u2019Union européenne qui veut l\u2019enlever?» (p.304).érudition, clarté, équilibre dans l\u2019argu mentation caractérisent le style de l\u2019auteur du Nom de la rose, et ces Chroniques d\u2019une société liquide ne font pas exception.On le relit pour ses petites leçons de sagesse, dispersées au ?l d\u2019une centaine de textes, comme ce constat que le silence est devenu un bien rare dans notre monde bruyant de machines, de ces petits bips émanant des commandes des électroménagers, de ces inévitables musiques d\u2019ambiance entendues malgré nous dans tout restaurant ou au supermarché.en lisant Umberto eco, on repense aux inou - bliables Mythologies (1957) de roland Barthes?: de splendides petits morceaux d\u2019analyse de faits de société à travers des symboles apparemment anodins, tirés de leur contexte ou du quotidien.en outre, on apprécie la traduction ?uide et les notes de Myriem Bouzaher.On ne déplore que l\u2019absence d\u2019un index, car les titres des chroniques individuelles n\u2019apparaissent pas dans la table des matières.Yves Laberge Manifeste des parvenus Le think big des pense-petit JULIA POSCA Montréal, Lux éditeur, 2018, 152 p.n 1929, le sociologue allemand siegfried Kracauer publia Les Employés.Aperçus de l\u2019Allemagne nouvelle (Les Belles Lettres, 2012), un ouvrage constitué de chroniques portant sur la vie quotidienne d\u2019une classe moyenne naissante.il y traite, entre autres, de « la doctrine de la suprématie » de l\u2019entrepreneur, qui promeut une conception du monde plaçant en son centre la libre entreprise, en ce qu\u2019elle reproduirait une « harmonie séculière préétablie », mais qui « ne fonctionne pas dans l\u2019intérêt des masses » (p.108).Associant sa réussite à ses seules qualités, dit-il, l\u2019entrepreneur a une conscience de soi fondée sur une recherche du pro?t «?a?ectée d\u2019un signe positif ».nous ne sommes pas à la ?n des années 1920 en Allemagne, bien sûr, mais les propos de la sociologue Julia Posca, dans le Manifeste des parvenus, présentent de fortes similitudes avec l\u2019analyse de Kracauer.Posca expose, sous la forme de six commandements, les postulats idéologiques d\u2019une classe qui peine à dire son nom, celle des «?parvenus?», c\u2019est-à-dire ceux et celles qui ont réussi à se hisser au sommet de la pyramide socioéconomique, et qui aiment le crier sur les toits.Ce qui est dénoncé, citations de parvenus à l\u2019appui, n\u2019est pas tant la possession excessive d\u2019argent \u2013 cet objet précieux qui, selon cette élite autoproclamée, serait un tabou de la culture catholique canadienne-française \u2013, que la puissance et l\u2019aura symbolique que cette possession procure à ces self-made men de l\u2019entreprise privée.en e?et, vénérant l\u2019argent comme un veau d\u2019or, ils s\u2019imaginent devoir leur succès à leur seule pugnacité et, pour cette raison, n\u2019ont de cesse de culpabiliser « ceux d\u2019en bas » en les accusant de leur peu d\u2019aptitude au travail et de leurs RELATIONS 798 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2018 47 RecensionS \u2022 livres mauvais choix de consommation.Ah?! le bon vieux discours de la paresse ouvrière qui accompagne le démantèlement d\u2019un état social, source de tous les maux?! Être sur les tribunes politiques et médiatiques, se faire ouvrir les cordons de la bourse et pénétrer l\u2019âme du quidam : voilà l\u2019idéal des parvenus?! tout « ce qui n\u2019est pas pris est perdu », voilà leur leitmotiv.toutefois, leur conscience les taraude.sachant que leur réussite dépend des prêts et subventions publics obtenus par réseautage, des bas salaires des personnes qui travaillent pour eux, ou du détournement occasionnel des règles économiques, juridiques ou environnementales, ils en deviennent paranoïaques.tout geste citoyen leur apparaît alors comme une menace, dans une société réduite à une masse anonyme de consommateurs agglutinés, devant être menée d\u2019une main de publicitaire.si l\u2019expression « ce n\u2019est pas parce qu\u2019on rit que c\u2019est drôle » prend tout son sens ici, c\u2019est que derrière la satire qui teinte cet essai, Julia Posca, à l\u2019instar de Kracauer, nous met sur la piste de quelque chose de plus terri?ant.C\u2019est que la dynamique animée par ces multimillionnaires qui paradent drapés du faste des banquets de leur fondation privée \u2013 vouée à pallier les conséquences désastreuses des politiques néolibérales qu\u2019ils ont aidé à mettre en place et à justi?er \u2013 ressemble drôlement à l\u2019atmosphère glauque qui accoucha de mouvements extrémistes en europe à une autre époque.en e?et, devant leur mépris a?ché à l\u2019égard du peuple, il n\u2019est pas étonnant que les frustrations populaires portées par des agitateurs publics aux idées brunes aient en ce moment le vent dans les voiles un peu partout sur la planète.Ce n\u2019est pas seulement la réalité qui est niée par ces élites, mais la condition humaine dans son entièreté.Un jour viendra où ces illusionnistes de l\u2019entrepreneurship seront drastiquement ramenés sur le plancher des vaches.La prochaine crise ?nancière, ou écologique, leur rappellera peut-être qu\u2019en tant que simples mortels, ils doivent respecter le monde qui leur a donné vie.Benoît Coutu Révolutions et contre(-)pouvoirs Réflexions sur l\u2019agir politique en des temps incertains BENOÎT COUTU (DIR.) Montréal, Éditions libres du Carré rouge, 2017, 363 pet ouvrage est le dernier qui paraîtra aux éditions libres du Carré rouge.Cette trop éphémère initiative, née à la suite de la grève étudiante de 2005, nous aura donné sept livres d\u2019une grande qualité et d\u2019une pertinence certaine, le dernier ne faisant pas exception.il faut donc, d\u2019abord, souligner le travail accompli et remercier ceux et celles qui nous ont donné accès, pendant un peu plus d\u2019une décennie, à une riche pensée critique.De plus, on ne peut que souligner l\u2019à-propos de conclure ce cycle par un ouvrage portant sur la révolution : non seulement parce que cela complète le travail passé, mais surtout parce qu\u2019un tel livre répond à une question pressante, à savoir?: comment est-il possible, aujourd\u2019hui, de penser la révolution dans un contexte où même les éléments minimaux de la démocratie libérale sont remis en question par la montée d\u2019un autoritarisme qu\u2019on croyait relégué aux années 1930?sans revenir sur l\u2019ensemble des chapitres, deux éléments m\u2019apparaissent dignes de mention.Premièrement, on trouve dans ce livre une réelle tentative de penser la complexité de l\u2019objet d\u2019étude qu\u2019est la révolution, sans pour autant tomber dans les lourdeurs ou l\u2019opacité des débats académiques.Ce n\u2019est pas que le propos soit facile d\u2019accès, simplement qu\u2019il est juste.Le texte de rémi villeneuve, par exemple, oppose de manière exemplaire la tension existante entre l\u2019idéal révolutionnaire porté par la modernité et sa liquidation au sein de la pensée postmoderne.Cela porte évidemment à se questionner non pas sur la pertinence de l\u2019idée de révolution, mais sur sa possibilité puisqu\u2019elle est niée tous les jours par une doxa qui, sous des prétentions libertaires, véhicule en fait une haine de la liberté.La complexité de l\u2019objet «?révolution?» est également admirablement rendue à l\u2019aide d\u2019un souci, d\u2019une sensibilité à vouloir saisir son caractère tragique.Comment comprendre la transformation de la liberté en son contraire?Quelle dynamique propre aux révolutions permet d\u2019interpréter que celles-ci, au moment même où elles triomphent, en viennent à légitimer les pires dictatures?Les dérives autoritaires découlant des mouvements d\u2019émancipation étant le pain et le beurre de la pensée conser - vatrice pour discréditer l\u2019idée même de changement social, il s\u2019agit là d\u2019une contribution des plus heureuse.Deuxièmement, un travail sur la révolution ne peut passer outre une ré?exion sur sa capture par la droite néolibérale et ?nancière.si la révolution consiste en un mouvement de transformation du réel, force est de constater que ce sont les conservateurs qui dictent le tempo.sur cette voie, les contributions parti - culières de Caroline Joly sur la gouvernance et de Maxime Ouellet sur le devenir rentier du Capital ouvrent des perspectives critiques qui valent le détour.La première pour mieux comprendre les origines ?nancières de la nouvelle gestion publique et les e?ets voulus de déstructuration de l\u2019appareil d\u2019état qu\u2019elle promeut?; la seconde pour saisir la dynamique qui fait aujourd\u2019hui des salariés de la classe moyenne des « alliés objectifs?» de la croissance capitaliste.Finalement, le seul regret face à cet ouvrage nous vient du texte trop décousu de Jacques-Alexandre Mascotto, qui lui sert d\u2019épilogue.Cette contribution détonne par rapport au reste de l\u2019ouvrage, et ne lui rend pas justice.Philippe Hurteau 48 RELATIONS 798 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2018 RecensionS \u2022 livres Écrivain public \u2013 saison 2 Réalisation et scénarisation : Éric Piccoli et Michel Duchesne Production : Marco Frascarelli Babel films, Canada, 2017 J\u2019aimerais ça, écrire à mes neveux de sept-Îles, mais je veux pas qu\u2019ils sachent que j\u2019écris mal?», explique Conrad, un homme d\u2019âge mûr qui fréquente le Centre communautaire central, situé dans un quartier populaire de Montréal, le ton empreint d\u2019une humilité dont il a manifestement hérité malgré lui.«?J\u2019aimerais ça les voir une dernière fois\u2026 parce que j\u2019ai un peu le cancer?», confesse-t-il à celui qui l\u2019aide à leur écrire un message qu\u2019il ne sait trop comment exprimer pleinement de lui-même.en regardant cette scène, di?cile de ne pas éprouver la profondeur du malaise et de l\u2019isolement que représente pour cet homme le fait d\u2019être incapable de lire ou d\u2019écrire la moindre corres - pondance.imaginez-vous un instant à sa place.Depuis votre quartier enfoui dans la pauvreté, dans une société qu\u2019on dit pourtant riche, les gratte-ciel du centre- ville, symboles de cette prospérité, vous semblent hors d\u2019atteinte.Malgré cette « richesse collective?», des politiciens, vêtus de complets valant un mois et demi de votre loyer, vous disent jour après jour qu\u2019on doit se serrer la ceinture et que tel ou tel programme qui vous vient directement en aide sera aboli ou outrageusement réduit, entre une annonce d\u2019augmentation de salaire pour les élus et l\u2019octroi d\u2019argent public (non imposable) à un groupe de milliardaires.C\u2019est au milieu de cet univers disparate mais tragiquement réaliste qu\u2019évolue Mathieu, personnage principal de la télésérie Écrivain public, dont la deuxième saison en cinq épisodes est disponible depuis mars dernier sur le site Web de tv5 (la première saison peut être visionnée sur le site ).travailleur communautaire un peu malgré lui, éduqué, père séparé, Mathieu (joué par emmanuel schwartz) côtoie chaque jour des hommes et des femmes d\u2019un quartier défavorisé en leur o?rant un service qu\u2019il baptise lui-même «?le 9-1-1 des papiers compliqués?\u2013 assurances, compte d\u2019Hydro, lettre pour un travail, une lettre d\u2019amour, qui sait [\u2026] j\u2019écris pour vous ».entouré de ses collègues du Centre communautaire central, il doit non seulement s\u2019acquitter de sa tâche consistant à prêter ses mots à des voix qui en sont dénuées, mais il doit aussi faire face à la dure réalité de la pauvreté urbaine?: alcoolisme, problèmes de santé mentale, cynisme, désespoir.Des clichés, pourrait-on penser, mais exploités avec une e?cace sobriété par le réalisateur éric Piccoli et le scénariste Michel Duchesne, auteur du roman dont la série a été tirée (L\u2019écrivain public, Leméac, 2016).La technique narrative, jumelée à des images tirant sur le gris et à une prise de vue en caméra à l\u2019épaule, confère à chaque épisode un réalisme qui ne peut laisser personne impassible et qui s\u2019approche du documentaire.Cette histoire ?ctive pousse la «?véri- similitude » à un niveau qui brouille la ligne entre le réel et l\u2019imaginaire, entre autres parce qu\u2019elle s\u2019appuie sur une réalité criante?: au Québec, une personne sur cinq présente de grandes di?cultés de lecture et seulement une personne sur deux «?est susceptible de démontrer la maîtrise de compétences en littératie la rendant capable de lire en vue d\u2019apprendre, de comprendre, d\u2019agir ou d\u2019inter venir en toute autonomie?», selon la Fondation pour l\u2019alphabétisation.Mais c\u2019est aussi parce que cette série est directement inspirée de la vie et de l\u2019œuvre de Michel Duchesne, dramaturge qui s\u2019est donné comme mission il y a quel - ques années, dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve à Montréal, de prêter sa plume à tous ces dépossédés prisonniers d\u2019un cercle vicieux qui fait obstacle à leur a?ranchissement économique et social, devant l\u2019indi?érence d\u2019un gouvernement qui vante les performances imaginaires d\u2019un système d\u2019éducation en lambeaux et préfère distribuer les deniers citoyens à ceux qui n\u2019en ont pas besoin.On dit souvent que la ?ction peut exprimer certaines réalités dérangeantes mieux que des ouvrages savants ou des bulletins de nouvelles?; c\u2019est e?ective- ment le cas avec Écrivain public, une série dans laquelle on voit que certaines choses que nous croyons collectivement acquises, surtout dans les classes sociales plus aisées, ne le sont pas.il y a là un appel à la prise de conscience que notre société se décline en plusieurs univers, certains plus sombres que d\u2019autres, et où le simple fait de prêter ses mots peut devenir une planche de salut.Martin Forgues RELATIONS 798 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2018 49 RecensionS \u2022 séRie télé « 50 RELATIONS 798 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2018 L\u2019auteur est écrivain et parolier «?Personne n\u2019est exempt de dire des sottises.Le malheur est de les dire avec sérieux.?» MOntAiGne eprendre la plume.venir raconter encore une fois que le monde ne va pas bien et que nous le savons.ne rien ignorer, lire le journal du matin et contempler la valse des millions entre les dominants de ce monde.vaudrait parfois mieux se taire.J\u2019apporte mon café près de ma chaise et je vais lire ailleurs.Le manifeste de nuccio Ordine, L\u2019utilité de l\u2019inutile (Les Belles Lettres, 2014).nous le sommes tous, inutiles, après tout.il faudrait trouver le moyen d\u2019en parler correctement, mais même de manière insatisfaisante, cela su?rait pour entamer une action contre le bruit assour - dissant de la niaiserie.La beauté d\u2019une phrase, le soin qu\u2019on apporte à écouter une chanson, la lecture lente d\u2019un poème, l\u2019entrée dans un nouveau roman, les pensées d\u2019un philosophe, les images d\u2019un ?lm, les couleurs d\u2019une peinture?: se laisser avoir par l\u2019inutilité des petites choses.s\u2019éloigner du monde en se rapprochant de ce qu\u2019il pourrait être.Je n\u2019aime pas les briseurs de rêve, je n\u2019aime pas les battements violents du monde qui terrorisent, qui assassinent, qui crient sans cesse pour se faire entendre.si pour se faire entendre il faut crier, je préfère me taire.si, pour être là, il nous faut pousser tout le monde, je préfère me ranger.s\u2019il faut être partout pour exister, je préfère la discrétion.Je ne veux pas être là tout le temps.Pourquoi cacher le bonheur d\u2019être au monde?Pourquoi camou?er le goût de vivre?Ce n\u2019est pas ce que signi?e se taire.J\u2019aime encore écrire des lettres.C\u2019est une manière de parler à quelqu\u2019un, de lui adresser la parole sans rien exiger de lui, même pas une réponse.J\u2019écris donc des lettres.J\u2019ai aussi des conversations téléphoniques qui me font du bien.Je ne veux pas d\u2019une exposition en permanence.il m\u2019arrive aussi d\u2019écrire à personne, mais d\u2019écrire quand même, pour mieux comprendre ce que je pense.se taire.il faut bien entendre ce que cela peut signi?er.se taire parce que j\u2019ai besoin du silence.se taire par besoin de se retrouver ailleurs que dans l\u2019étourderie du temps présent.Je me souviens d\u2019un temps où je disais avec d\u2019autres?: il faut philosopher ici et maintenant.Mais on peut écrire?: il faut philosopher ailleurs et n\u2019importe quand.Cela a tout autant de sens.Montaigne n\u2019écrivait pas nécessairement pour son temps.Cela ne l\u2019empêchait pas d\u2019être de son temps.Je n\u2019écris pas pour ajouter au bruit.J\u2019écris pour faire cesser le bruit.J\u2019ai besoin du silence pour dire quelque chose.J\u2019ai besoin de me taire pour faire entendre une voix.La tentation est si grande de vociférer.Je sais maintenant que la résistance passe par une sorte d\u2019anti-militantisme.tant pis si cette dernière a?rmation est mal entendue.Parce qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une a?rmation di?cile à soutenir.elle est risquée.Je prends ce risque, j\u2019assume ce risque.L\u2019a?rmation ?nira par trouver le chemin du sens.J\u2019ai besoin des semeurs et des semeuses d\u2019espoir.Je pourrais me demander ce que cela signi?e maintenant, l\u2019espoir.ne compliquons pas les choses pour rien.L\u2019espoir signi?e la même chose qu\u2019avant?: une disposition de l\u2019esprit qui attend du mieux pour tous.Ce n\u2019est pas de l\u2019optimisme.Ce n\u2019est pas de la naïveté.si je veux du mieux pour tous, je tente quotidiennement de mieux faire pour tous.Alors j\u2019espère sans retour.Cet espoir doit être assez fort pour me donner la force de lire, de faire silence, d\u2019agir, de créer encore, de revenir lentement en société, de penser cette société, d\u2019agir au plus près du monde.espérer, c\u2019est pouvoir se dire qu\u2019on en a assez de l\u2019absence de l\u2019essentiel.Je ne parle pas dans le vide quand je réclame l\u2019espoir de toutes mes forces.J\u2019écris.il n\u2019y a personne.Pour le moment, cette voix est silencieuse.Je suis dans une pièce sombre, devant l\u2019écran de l\u2019ordinateur.J\u2019ai parfois l\u2019impression de me parler tout seul, mais je sais que cette solitude est la bonne.«?L\u2019intelligence est disparue, et je ne veux pas être pessimiste, mais il y a des fois où elle s\u2019absente longtemps1.?» J\u2019ai retrouvé cette réplique de Pierre Curzi dans un vieux cahier qui traîne depuis longtemps dans ma bibliothèque.il y a 15 ans que je l\u2019ai écrite dans ce cahier.Probablement au moment où j\u2019ai regardé le ?lm Les invasions barbares.Je ne sais plus trop.Mais je me demande si nous attendons encore.Je me demande si nous avons oublié.Je me demande si cela vaut la peine de le dire.Je réponds «?oui?» parce que je sais ce que cela peut signi?er de répondre «?non?».Pourquoi ajouterais-je une couche de cynisme?Pourquoi faudrait-il y consentir?Ai-je seulement le droit de regarder ailleurs?se taire, ce n\u2019est pas s\u2019installer dans le consentement.se taire, c\u2019est prendre le temps de préparer autre chose pour ce monde qui se satisfait trop souvent du même.«?Je ne demande pas au Présent ma raison d\u2019être.Le Présent ignore pourquoi je suis2.?» WALt WHitMAn On a été dans le no future, puis on a proclamé la ?n du passé ou de l\u2019histoire, je vous annonce l\u2019abolition du terrorisme du présent.Là-dessus, je me tais.R Se taire Le carnet Marc Chabot 1.réplique du ?lm de Denys Arcand, Les invasions barbares (2003).2.Walt Whitman, traduction de rosaire Dion- Lévesque, Québec, Les Presses de l\u2019Université Laval, 1965, p.27. 5 & Sn IR RNAL INDEPENDAN BC 1.3 Tw., 2 ATARI Écoute J Voir 2 Lire ! Eéfléçhire à voyage: | ques | ww 9° loyer ë ; San Migue ; | de Alldnd&® : FS AE =\u201d baroque D + TER Ibe TIEN J EMmil\u20ac Prot @outier.3 Kim Yaroshtvskava, dans Lgedl de IR memoird ° de vos week-ends® Adu a Essayez-le! On vous offre Le Devoir du samedi gratuitement pendant 4 semaines.www.ledevoir.com/samedigratuit LE DEVOIR ou 514 985-3355 "]
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