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Titre :
Relations
Revue mensuelle catholique d'intérêt général préoccupée par la justice sociale qui contribue fortement à l'analyse de la société, au Québec et ailleurs. [...]

Les jésuites canadiens rêvaient, depuis longtemps, de publier une revue catholique d'intérêt général analogue à celles de leurs confrères d'Europe ou des États-Unis : Études, Civilta cattolica, Month, America, etc. L'oeuvre sociale créée avec l'École sociale populaire du père Joseph-Papin Archambault en sera le tremplin.

L'idée prend corps peu avant le début de la Deuxième Guerre mondiale avec la parution de la revue L'Ordre nouveau (1936-1940) à laquelle participent les pères Jacques Cousineau, Joseph-Papin Archambault, Omer Genest, Joseph Ledit et Jean d'Auteuil Richard. Ce dernier est chargé de fonder et de diriger une nouvelle revue qui visera un lectorat élargi; il conservera son poste jusqu'en 1948.

Parmi tous les titres suggérés, c'est Relations qui est retenu. Il fait, bien sûr, référence aux Relations des jésuites, par l'entremise desquelles ceux-ci avaient fait connaître leurs actions en Nouvelle-France. Ce titre convient, en outre, au domaine que la revue se propose d'explorer, celui des relations humaines sur tous les plans : familial, religieux, social, économique, politique, national et international.

Dès le début, Relations prend une physionomie à peu près définitive avec ses rubriques fixes : éditoriaux, grands articles, commentaires, chroniques diverses, comptes rendus de livres. Le succès dépasse les espoirs : dès le second numéro, 4000 exemplaires s'envolent, plus de 7000 en décembre 1943, 15 000 en 1946.

Plusieurs raisons expliquent ce succès : le caractère engagé de la revue, l'appétit des lecteurs privés des revues européennes durant la guerre, la collaboration des laïcs. La revue mène des luttes décisives contre les cartels, en particulier contre le trust de l'électricité. Elle prépare ainsi l'opinion à la nationalisation qui viendra 20 ans plus tard.

En 1950, les évêques, dans leur Lettre sur le problème ouvrier, reconnaissent la vocation industrielle et urbaine du Québec. Dans ce vaste mouvement, Relations est plus qu'un simple témoin; elle y participe intensément, à certaines heures, jusqu'à risquer son existence. C'est pour ces raisons que la revue Relations peut être décrite comme une tribune du catholicisme de gauche québécois.

En octobre 1956, Relations publie le numéro du 15e anniversaire. Quelles causes sert la revue? Celles de l'Église et des âmes, celles de la personne humaine et de la justice sociale, celles de la communauté canadienne-française et de la patrie canadienne et, enfin, les causes d'ordre international.

À partir de 1966, Relations s'efforce de suivre davantage l'actualité, surtout dans le domaine social. L'effort de la revue s'ajuste aux événements mais demeure généralement dispersé. Relations se positionne comme un outil d'analyse et commente l'actualité dans des dossiers qui lui permettent de prendre un certain recul et d'attirer la collaboration d'intellectuels spécialisés et réputés. La revue demeure attentive aux défis que posent les mutations du temps présent à la foi religieuse et à la volonté d'engagement, au Québec et dans le monde.

Ce mensuel existe depuis 1941. Une telle longévité, dans le domaine du magazine engagé qui s'oppose à la logique marchande, est une rareté. Parmi ses collaborateurs, mentionnons les pères Émile Bouvier, L.-C. de Léry et P.-É. Racicot, Jean Vallerand, Ernest Robitaille, Paul Gérin-Lajoie, Victor Barbeau et Fernand Dumont, Gregory Baum, ainsi que plusieurs auteurs littéraires, dont Wajdi Mouawad, Élise Turcotte et Hélène Monette.

Sources

BEAULIEU, André et autres, La presse québécoise des origines à nos jours, vol. 7 : 1935-1944, Sainte-Foy, Les Presses de l'Université Laval, 1985, p. 208-212.

CORNELLIER, Louis, « Revue - 70 ans de Relations », Le Devoir, 12 mars 2011, p. F5.

ST-AMANT, Jean-Claude, « La propagande de l'École sociale populaire en faveur du syndicalisme catholique 1911-1949 », Revue d'histoire de l'Amérique française, vol. 32, n° 2, 1978, p. 203-228.

Éditeurs :
  • Montréal, Canada :École sociale populaire,1941-2024,
  • Montréal, Canada :un groupe de Pères de la Compagnie de Jésus,
  • Montréal :Éditions Bellarmin,
  • Montréal :Centre justice et foi
Contenu spécifique :
Janvier - Février 2019, No 800
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
six fois par année
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseur :
  • Ordre nouveau (Montréal, Québec : 1936)
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Références

Relations, 2019-01, Collections de BAnQ.

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[" NUMÉRO 800 FÉVRIER 2019 Artiste invité : CHRISTIAN TIFFET P P C O N V E N T I O N : 4 0 0 1 2 1 6 9 7,00 $ scientisme, malscience, eugénisme, l\u2019impensé du vivant\u2026 RegaRds cRitiques suR la SCIENCE montée d\u2019un nationalisme fascisant en inde 2 relations 800 JANVIER-FÉVRIER 2019 Fondée en 1941 La revue Relations est publiée par le Centre justice et foi, un centre d\u2019analyse sociale progressiste fondé et soutenu par les Jésuites du Québec.Depuis plus de 75 ans, Relations œuvre à la promotion d\u2019une société juste et solidaire en prenant parti pour les exclus et les appauvris.Libre et indépendante, elle pose un regard critique sur les enjeux sociaux, écono miques, politiques, environnementaux et religieux de notre époque.NUMÉRO 800 JANVIER-FÉVRIER 2019 5 Éditorial SOLIDAIRES DE GRENVILLE-SUR-LA-ROUGE Catherine Caron actualitÉs 6 LUTTE CONTRE LA PAUVRETÉ : QUEL CHANGEMENT ?Virginie Larivière 7 AU-DELÀ DU PACTE POUR LA TRANSITION Raphaël Langevin 8 L\u2019ACADIE FACE AU POPULISME DE DROITE Julien Abord-Babin 10 DÉRIVE SÉCURITAIRE ANNONCÉE AU BRÉSIL Benoît Décary-Secours 12 dÉbat SOINS DE LONGUE DURÉE : COMMENT RELEVER LE DÉFI ?Éric Gagnon et Guillaume Hébert 33 ailleurs MONTÉE D\u2019UN NATIONALISME FASCISANT EN INDE Feroz Mehdi 37 regard AIDE SOCIALE AU QUÉBEC : 50 ANS DE SURPLACE Olivier Ducharme 41 sur les pas d\u2019ignace APPRENDRE DES SANS-ABRI À DUBLIN Peter McVerry 42 chronique poÉtique d\u2019Olivia Tapiero DONNÉES 44 questions de sens LES BIBLIOTHÈQUES, OASIS POLITIQUES Anne Fortin recensions 45 LIVRES 49 DOCUMENTAIRE 50 le carnet de Marc Chabot LA VIE DES LIVRES DIRECTRICE Élisabeth Garant RÉDACTEUR EN CHEF Jean-Claude Ravet RÉDACTRICE EN CHEF ADJOINTE Catherine Caron SECRÉTAIRE DE RÉDACTION Emiliano Arpin-Simonetti DIRECTION ARTISTIQUE Mathilde Hébert ILLUSTRATIONS Jacques Goldstyn, Léa Trudel RÉVISION/CORRECTION Éric Massé COMITÉ DE RÉDACTION Frédéric Barriault, Gilles Bibeau, Mélanie Chabot, Eve-Lyne Couturier, Dario De Facendis, Jonathan Durand Folco, Claire Doran, Céline Dubé, Lorraine Guay, Mouloud Idir, Alexandra Pierre, Rolande Pinard, Louis Rousseau, Michaël Séguin, Julien Simard COLLABORATEURS Gregory Baum?, André Beauchamp, Jean-Marc Biron, Dominique Boisvert, Marc Chabot, Amélie Descheneau-Guay, Anne Fortin, Olivia Tapiero, Marco Veilleux IMPRESSION HLN sur du papier recyclé contenant 100 % de fibres post-consommation.DISTRIBUTION Disticor Magazine Distribution Services ENVOI POSTAL Citéposte CFG Relations est membre de la SODEP et de l\u2019AMéCO.Ses articles sont réper toriés dans Érudit, Repère, EBSCO et dans l\u2019Index de pério di ques canadiens.SERVICE D\u2019ABONNEMENT SODEP (Revue Relations) C.P.160, succ.Place-d\u2019Armes Montréal (Québec) H2Y 3E9 514-397-8670 abonnement@sodep.qc.ca ABONNEMENT EN LIGNE www.revuerelations.qc.ca TPS: R119003952 TVQ: 1006003784 Dépôt légal Bibliothèque et Archives nationales du Québec: ISSN 0034-3781 ISSN (version numérique) : 1929-3097 ISBN (version imprimée) : 978-2-924346-42-6 ISBN (version PDF) : 978-2-924346-43-3 BUREAUX 25, rue Jarry Ouest Montréal (Québec) H2P 1S6 tél.: 514-387-2541, poste 279 relations@cjf.qc.ca www.revuerelations.qc.ca 7 relations 800 JANVIER-FÉVRIER 2019 3 14 RegaRds cRitiques suR la science Jean-Claude Ravet 17 À quelle science se voueR ?Élisabeth Abergel 19 les Rouages de la malscience Jean-Claude St-Onge 20 soRtiR le jouRnalisme scientifique de la pRécaRité Pascal Lapointe 22 les nouveaux habits de l\u2019eugénisme ?Marie-Hélène Parizeau 24 pouR une science empathique Entrevue avec Karen Messing, réalisée par Emiliano Arpin-Simonetti 24 un autRe savoiR suR l\u2019humain Gilles Bibeau 27 le vivant, touRment de la science modeRne Olivier Rey 29 À l\u2019écoute des plantes Jacques Tassin ARTISTE INVITÉ Christian Tiffet est diplômé en design graphique de l\u2019Université du Québec à Montréal.Il vit et travaille à Terrebonne.Il a collaboré avec plusieurs maisons d\u2019édition et magazines \u2013 Relations entre autres, dont il a illustré quelques dossiers ces dernières années.Il s\u2019est aussi dédié à la direction artistique des Éditions Québec Amérique et du journal Le Devoir, avec lequel il collabore toujours.Il a été récompensé de nombreuses fois pour l\u2019ensemble de son travail par la Society for New Design aux États-Unis.Il consacre aujourd\u2019hui son temps à l\u2019illustration et au design graphique en tant qu\u2019artiste indépendant. DOSSIER Christian Tiffet, Regard transhumaniste, 2019 27 COMMANDEZ-LE ! chaque ancien numÉro est offert au prix de 4$ + taxes et frais de port.514-387-2541 poste 234 | cleguen@cjf.qc.ca voir la liste complète sur notre site : revuerelations.qc.ca/boutique VERSION NUMÉRIQUE (À L\u2019UNITÉ) ÉGALEMENT DISPONIBLE www.vitrine.entrepotnumerique.com (section Revues culturelles numériques) Vous aVez manquÉ un numÉro?797 798 799 S\u2019OUVRIR À LA CULTURE SOURDE DÉVELOPPEMENT RÉGIONAL \u2014 LES RITES AU CŒUR DU LIEN SOCIAL UN QUÉBEC EN MORCEAUX LES DOSSIERS DES DERNIÈRES ANNÉES 785 À QUI LA TERRE ?ACCAPAREMENTS, DÉPOSSESSION, RÉSISTANCES 786 LE RÉVEIL ÉCOCITOYEN \u2013 INITIATIVES ET MOBILISATIONS 787 LA TRAHISON DES ÉLITES \u2013 AUSTÉRITÉ, ÉVASION FISCALE ET PRIVATISATION AU QUÉBEC 788 INCURSION DANS L\u2019ATHÉISME 789 VIOLENCES \u2014 ENTENDRE LE CRI DES FEMMES 790 AMÉRIQUES : LA LONGUE MARCHE DES PEUPLES AUTOCHTONES 791 150E DU CANADA : CE QU\u2019ON NE FÊTERA PAS 792 LE CORPS OBSOLÈTE ?L\u2019IDÉOLOGIE TRANSHUMANISTE EN QUESTION 793 POUR UNE DÉMONDIALISATION HEUREUSE 794 795 796 AGIR EN COMMUN TUMULTES POLITIQUES MÉMOIRE DES LUTTES AU QUÉBEC À L\u2019HEURE DES FRACTURES IDENTITAIRES DÉCODER LES TEMPS PRÉSENTS POUR CONTINUER LE COMBAT onsternés.Tel était l\u2019état d\u2019esprit des élus et de la majeure partie des résidents de Grenville-sur-la- Rouge, dans les Laurentides, quand la Cour supérieure du Québec a jugé qu\u2019il était prématuré de conclure que la poursuite intentée contre leur municipalité par la compagnie minière Canada Carbon, de Vancouver, était abusive.Or, s\u2019il n\u2019est pas abusif qu\u2019une compagnie poursuive un petit village de 2800 habitants pour 96 millions de dollars, on se demande bien ce qui l\u2019est, le montant réclamé équivalant à 16 fois son budget annuel.La Cour refuse de trancher, notamment, parce que la poursuite vise une municipalité et non des individus.Elle a toutefois accepté, de façon très contestable, que la compagnie suspende la poursuite, ce qui laisse Grenville-sur-la-Rouge sous une épée de Damoclès.La municipalité s\u2019est adressée à la Cour d\u2019appel qui est toujours en délibéré à l\u2019heure d\u2019écrire ces lignes ; l\u2019affaire reste à suivre.Mais de quoi la municipalité serait-elle donc coupable ?D\u2019abord, essentiellement, d\u2019avoir exercé son droit démocratique d\u2019amender son règlement de zonage pour freiner le projet de mine à ciel ouvert de la compagnie qui menace, entre autres, son environnement et ses sources d\u2019eau potable.Pendant les campagnes électorales, on nous parle constamment de changement.Mais ce cas, comme tant d\u2019autres, montre bien que les forces du capitalisme néolibéral s\u2019échinent à faire en sorte que rien ne puisse changer \u2013 que ce soit par voies réglementaires, législatives ou politiques \u2013 dès qu\u2019il s\u2019agit de mettre des limites au « droit » que s\u2019arrogent de grandes entreprises de faire du profit au détriment de l\u2019intérêt public et du droit des populations de décider librement et démocratiquement de leur développement sur un territoire donné.Un arsenal juridique complet se développe à cette fin.On se sert du droit national \u2013 comme dans le cas de la gazière alber taine Questerre, qui poursuit le gouvernement du Québec pour faire lever l\u2019interdiction de la fracturation hydraulique \u2013 ou de dispositifs comme le fameux chapitre 11 de l\u2019ALÉNA.D\u2019ailleurs, que ce chapitre soit absent du nouvel accord conclu entre les États-Unis, le Canada et le Mexique1 n\u2019est pas une mince victoire pour ceux et celles qui combattent ce type d\u2019obus juridique permettant aux multinationales d\u2019attaquer les réglementations des États (lire des pouvoirs publics) et de neutraliser ainsi la démocratie.Nos États sont complices de tout ce système qui sert le «droit du plus fort », comme l\u2019indique le titre d\u2019un essai de haut vol écrit par Anne-Marie Voisard (Écosociété, 2018).Elle- même une « survivante » des poursuites intentées par les minières Barrick Gold et Banro contre les éditions Écosociété et les auteurs du livre Noir Canada, elle y dissèque un système judiciaire « devenu une marchandise de \u201cluxe\u201d, un \u201cclub privé\u201d, une police d\u2019assurance pour les forces de l\u2019oligarchie pour faire valoir en dernière instance leurs intérêts » (p.77).Nous verrons quels articles de cette « police d\u2019assurance » les avocats de Canada Carbon feront valoir contre Grenville- sur-la-Rouge.Par divers recours, ils cherchent à faire confirmer la préséance de la Loi sur les mines sur toute autre loi ou disposition, en forçant la petite municipalité à se défendre à grand frais.L\u2019enjeu est politique et gardons-nous bien de céder au défaitisme : Ristigouche-Sud-Est a gagné son procès face à la pétrolière Gastem, qui la poursuivait pour 1,5 million de dollars pour avoir adopté un règlement interdisant les travaux d\u2019exploration à proximité de ses sources d\u2019eau potable.Depuis, plus de 300 municipalités se mobilisent de plus en plus \u2013 et Grenville-sur-la-Rouge a l\u2019appui de la Fédération québécoise des municipalités \u2013 pour que leur droit de décider de leur développement en matière d\u2019environnement, d\u2019aménagement, d\u2019urba - nisme, etc., prime sur les intérêts et les tactiques d\u2019intimidation des entreprises minières, gazières ou autres.Sachant que seulement 13 % de notre territoire est municipalisé, on peut difficilement voir dans cette résistance une mani - festation du syndrome « pas dans ma cour» : ces entreprises peuvent mener leurs activités ailleurs, là où l\u2019accepta - bilité sociale ne pose pas problème, en particulier lorsqu\u2019il s\u2019agit d\u2019une zone habitée.Elle-même éprouvée par une menace de poursuite d\u2019une compagnie minière dans le passé2, Relations est solidaire de ce mouvement, avec les groupes de la Coalition Québec meilleure mine qui somment d\u2019agir le nouveau gouvernement du Québec.Ce dernier doit montrer que l\u2019acceptabilité sociale n\u2019est pas qu\u2019un vain concept à spinner dans les communications gouvernementales ; il doit réviser nos lois pour que cesse la préséance des claims miniers, pétroliers ou gaziers sur d\u2019importantes considérations environnementales ou sociales, et il doit légiférer pour mettre fin à la possibilité même que de telles poursuites abusives puissent venir miner notre démocratie.Catherine Caron 1.Le chapitre 11 est toutefois maintenu entre les États-Unis et le Mexique dans certains secteurs.2.Lire Suzanne Clavette, « L\u2019Affaire silicose, un dossier explosif », Relations, no 747, mars 2011.relations 800 JANVIER-FÉVRIER 2019 5 SOLIDAIRES de gRenville-suR-la-Rouge ÉDITORIAL Christian Tiffet, 2019 lutte contRe la pauvReté?: quel changement?Le gouvernement de François Legault saura-t-il sortir des ornières des gouvernements précédents en matière de lutte contre la pauvreté ?Virginie Larivière L\u2019auteure est porte-parole du Collectif pour un Québec sans pauvreté Au lendemain des dernières élections, on a beaucoup dit que la population québécoise a voté pour le changement.Même si la formation politique de François Legault n\u2019hésite pas à se présenter comme l\u2019incarnation du renouveau, il est difficile d\u2019apercevoir une quelconque rupture idéologique avec les partis qui l\u2019ont précédée au pouvoir.S\u2019il est vrai que le passé est garant de l\u2019avenir, rien ne laisse donc présager de grandes avancées pour les quelque 800 000 personnes qui ne couvrent pas leurs besoins de base reconnus.Lorsqu\u2019elle était sur les bancs de l\u2019opposition, la Coalition Avenir Québec (CAQ) a voté en faveur d\u2019Objectif emploi, un programme décrié par une pléthore d\u2019acteurs sociaux et institutionnels parce qu\u2019il marque le retour du workfare au sein de l\u2019aide financière de dernier recours.La CAQ n\u2019a jamais cru bon, par ailleurs, de se prononcer sur le dernier Plan de lutte contre la pauvreté, déposé en décembre 2017, laissant supposer qu\u2019elle n\u2019y trouve guère matière à critique.Qui ne dit mot consent ?On peut en douter.La campagne électorale aura été l\u2019occasion d\u2019en savoir un peu plus sur la vision de la CAQ au sujet des enjeux de pauvreté et d\u2019exclusion sociale.Ses réponses au questionnaire que le Collectif pour un Québec sans pauvreté a soumis aux quatre partis présents à l\u2019Assemblée nationale montrent que le parti de François Legault, loin d\u2019être l\u2019empêcheur de tourner en rond, loge à l\u2019enseigne néolibérale.On aura notamment appris que la CAQ considère l\u2019emploi comme l\u2019outil par excellence de lutte contre la pauvreté.Il ne saurait par contre être question d\u2019augmenter à brève échéance \u2013 et encore moins d\u2019un seul coup ! \u2013 le salaire minimum à 15 $ l\u2019heure, puisque « la meilleure solution pour améliorer le revenu moyen des familles demeure la réduction du fardeau fiscal et la création d\u2019emplois de qualité mieux payés », peut-on lire dans sa plateforme électorale.En somme, qui ne veut pas être rémunéré au salaire minimum n\u2019a qu\u2019à se trouver un « emploi de qualité » ! À l\u2019instar des derniers gouvernements, les nouveaux élus au pouvoir embrassent la vieille idée selon laquelle certaines personnes méritent plus que d\u2019autres de recevoir un soutien financier.Dans cet esprit, la CAQ suggère d\u2019améliorer quelques éléments du programme de Revenu de base proposé par les libéraux, mais sans renier la division qu\u2019il scelle entre les personnes qui présentent une contrainte sévère à l\u2019emploi et celles qui n\u2019en présentent pas.Au sujet de l\u2019aide sociale, la formation politique insiste pour dire qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une aide temporaire, « le temps d\u2019entamer les démarches visant à intégrer le marché du travail », précise-t-elle dans sa réponse au questionnaire du Collectif.Elle ne s\u2019embarrasse pas du fait que les personnes jugées sans contraintes à l\u2019emploi doivent faire des pieds et des mains pour survivre avec des prestations qui permettent à peine de couvrir plus que la moitié des besoins de base reconnus.Ni du fait que c\u2019est ni plus ni moins leur santé et leur espérance de vie qui sont en jeu.Bref, en droite ligne avec les gouvernements précédents, la CAQ considère que l\u2019individu est le seul responsable de sa situation sociale : pour améliorer son sort, il suffit de faire les bons choix et de se retrousser les manches.Le soir de sa victoire, le nouveau premier ministre a déclaré que son gouvernement allait avoir « le cœur à la bonne place, mais les deux pieds sur terre » ; et lors du dévoilement de son premier conseil des ministres, il se vantait que sa marque de commerce serait « la proximité, l\u2019humanité et l\u2019ouverture ».Si tel était le cas, le premier ministre et son équipe devraient respecter l\u2019esprit de la loi visant à lutter contre la pauvreté et l\u2019exclusion sociale ainsi que les engage- 6 relations 800 JANVIER-FÉVRIER 2019 Vers des communautés bleues eau secours invite les municipalités du Québec à devenir des «?communautés bleues?» dans le cadre d\u2019une nouvelle campagne lancée à amqui le 5 novembre dernier.par ce geste, une ville s\u2019engage à reconnaître le droit humain à l\u2019eau et aux services d\u2019assainissement?; à promouvoir des services d\u2019eau potable et de traitement des eaux usées ?nancés, détenus et exploités par le secteur public?; et à interdire la vente d\u2019eau embouteillée dans les édi?ces publics et lors des événements municipaux.des outils de mobilisation et un accompagnement sont o?erts aux personnes qui veulent interpeller leur municipalité à ce sujet.la petite ville d\u2019amqui, dans le Bas-saint-laurent, a été la première au Québec à obtenir la certi?cation «?communauté bleue?».les villes de paris, Berne, thessalonique et victoria, entre autres, ont rejoint ce mouvement appelé à grandir.voir?: .Honduras : la migration ne cessera pas l\u2019exode des migrants du Honduras qui prennent massivement la route des états-unis n\u2019est pas près de se tarir, peu importe les menaces de l\u2019administration trump ou les contrôles policiers imposés aux frontières des pays qu\u2019ils traversent.c\u2019est ce qu\u2019a rappelé récemment le jésuite hondurien et militant pour les droits humains ismael moreno coto, surnommé padre melo.celui qui accompagne depuis plusieurs années la lutte des peuples autochtones contre les mégaprojets extractivistes et hydroélectriques dans son pays prévient que c\u2019est le modèle de développement basé sur «?l\u2019accumulation in?nie de richesses entre les mains de quelques familles?» qui expulse littéralement les populations de leurs milieux de vie en privatisant biens communs et publics.selon padre melo, on ne pourra mettre ?n à la migration massive sans un changement profond dans le pays, où près de la moitié de la population est sans emploi, et sans une véritable colla boration entre les états de la région touchés par le phénomène.(source?: europa press et Radio progreso). ments du Québec en matière de droits humains (Charte des droits et libertés de la personne, Déclaration universelle des droits de l\u2019Homme, Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels).Ça ferait changement.au-delà du pacte pouR la tRansition Des politiques publiques structurantes en matière de transport et de tarification du carbone sont nécessaires au Québec pour avancer sur la voie de la transition.Raphaël Langevin L\u2019auteur est chercheur associé à l\u2019IRIS et économiste à l\u2019Institut national d\u2019excellence en santé et en services sociaux Pas une journée ne passe sans qu\u2019un article, une nouvelle étude ou une énième catastrophe naturelle ne nous rappelle l\u2019urgence de la question environnementale.Au Québec, plus de 500 artistes, scientifiques et personnalités connues du public ont récemment signé le Pacte pour la transition, suivis par plus de 250 000 personnes au moment d\u2019écrire ces lignes.Celui-ci vise à engager la population à adopter des pratiques indi - viduelles plus responsables sur le plan écologique tout en demandant au nouveau gouvernement Legault d\u2019inscrire plusieurs propositions environnementales à l\u2019ordre du jour.Malgré certaines critiques, les mesures et recommandations proposées dans ce pacte restent éclairantes pour la suite des choses.On y pointe sommairement l\u2019ensemble des actions individuelles et collectives nécessaires afin d\u2019engager le Québec dans la voie de la transition écologique : réduction de la consommation d\u2019hydrocarbures, interdiction de tout forage pétrolier et gazier en territoire québécois, réduction de la production de déchets et de la consommation de viande d\u2019élevage, protection de la biodiversité et aménagement écologique du territoire, création d\u2019un chantier sur l\u2019efficacité énergétique et la mobilité durable, etc.Si le Pacte se veut avant tout un do - cument rassembleur pour exprimer des demandes légitimes au nouveau gou - vernement, il n\u2019en reste pas moins qu\u2019il aurait pu aller plus loin en ciblant les principales politiques publiques per - mettant l\u2019atteinte de ces objectifs.Par exemple, sur la question plus qu\u2019urgente du réchauffement climatique, le Pacte demande au premier ministre d\u2019adopter un plan qui nous permette d\u2019atteindre d\u2019ici 2020 nos cibles de réduction d\u2019émissions de gaz à effet de serre (GES), c\u2019est-à- dire une réduction de 20 % par rapport au niveau de 1990.Le dernier Inventaire québécois des émissions de gaz à effet de serre montrait cependant qu\u2019en 2015, nous avions atteint seulement la moitié de cet objectif, soit une réduction d\u2019un peu moins de 10 % de nos émissions et que, si la tendance se maintient, nous raterons la cible québécoise par plus de 5 points de pourcentage1.Si nous voulons atteindre cette cible, le même inventaire montre que c\u2019est aux émissions du secteur du transport qu\u2019il faut s\u2019attaquer en priorité, celles des secteurs industriel, résidentiel, commercial et institutionnel ayant diminué, en niveau absolu, depuis 1990.Or, les récentes annonces du gouvernement Legault vont directement dans le sens opposé, avec l\u2019engagement ferme de réaliser le troisième lien autoroutier à Québec dans un premier mandat et le refus de financer le développement d\u2019une nouvelle ligne de métro à Montréal.Bien que le premier ministre ait annoncé davantage d\u2019investissements dans le transport en commun et dans l\u2019électrification des transports, les réalisations favorisant le déplacement automobile risquent tout simplement de nuire à la viabilité et à l\u2019efficacité des relations 800 JANVIER-FÉVRIER 2019 7 À Québec, des centaines de personnes ont manifesté leur opposition au projet de troisième lien autoroutier, le 10 novembre dernier.Photo : Jean Bernier/La Griffe alternatives écologiques comme le tramway, alimentant ainsi leurs détracteurs.Certains des leviers déjà existants pourraient pourtant nous permettre d\u2019atteindre nos objectifs, notamment le Système de plafonnement et d\u2019échange de droits d\u2019émission de gaz à effet de serre (SPEDE), ou bourse du carbone.À l\u2019heure actuelle par contre, le prix auquel s\u2019échangent les crédits est trop bas pour avoir un impact sur les habitudes de transport des automobilistes selon le professeur en économie de l\u2019énergie à HEC Montréal, Pierre-Olivier Pineau.Selon ce dernier, il faudrait augmenter d\u2019au moins 0,50 $ le prix du litre d\u2019essence afin d\u2019atteindre nos objectifs provinciaux de réduction de GES, ce qui équivaut à un prix du carbone d\u2019environ 200 $ la tonne, alors que le tarif actuel est d\u2019environ 15 $2.L\u2019application d\u2019une telle tarification sur le carbone aurait un impact immédiat et généralisé sur les choix d\u2019investissements et de consommation des individus et des entreprises.Bien que le principe même de marché du carbone ne fasse pas l\u2019unanimité, il est contreproductif de nier son importance dans l\u2019atteinte des cibles québécoises à court terme.Une forte tarification du carbone, si elle est accompagnée de mesures de transition positives en matière de transport (amélioration du transport en commun et du covoiturage, système de bonus-malus pour favoriser l\u2019achat d\u2019automobiles moins polluantes, etc.), constituerait alors un ensemble de mesures complémentaires très efficace et prometteur pour mettre le Québec sur le chemin de la transition, autant sur le plan écologique qu\u2019économique.Devant l\u2019urgence de la situation, nous ne pouvons pas faire l\u2019économie de la question de l\u2019efficacité des moyens à prendre.Autrement, nous ne ferons qu\u2019accumuler les échecs, peu importe le nombre de pactes que nous signerons.1.Voir F.Delisle, Inventaire québécois des émissions de gaz à effet de serre en 2015 et leur évolution depuis 1990, Ministère de l\u2019environnement et de la lutte contre les changements climatiques du Québec, 2018.2.Voir « GES : une approche québécoise plus rigoureuse, mais des cibles loin d\u2019être atteintes », Magazine MCI, 28 février 2018 [en ligne].l\u2019acadie face au populisme de dRoite Au Nouveau-Brunswick, le soutien d\u2019un parti populiste anti-francophones au nouveau gouvernement minoritaire conservateur inquiète la population acadienne.Julien Abord-Babin L\u2019auteur est membre du comité de rédaction du webzine acadien Astheure* L\u2019élection provinciale du 24 septembre dernier au Nouveau-Brunswick aura marqué les esprits en raison des résultats extrêmement serrés et de la joute politique qu\u2019elle a engendrée en vue de former un gouvernement minoritaire.Mais pour les Acadiens de la province, qui composent environ le tiers de la 8 relations 800 JANVIER-FÉVRIER 2019 e s p o i r Engagés face à l\u2019urgence climatique les astres se sont alignés pour que trois nouvelles initiatives, pourtant distinctes à l\u2019origine, se renforcent mutuellement et fournissent un nouvel élan à la lutte contre le réchau?ement climatique au Québec.d\u2019abord, la déclaration d\u2019urgence climatique, lancée par le cinéaste michel Jetté et l\u2019écologiste andré Bélisle, a fait boule de neige.des élus municipaux représentant plus de quatre millions de Québécois et de Québécoises se sont engagés à l\u2019adopter et à réduire de toute urgence nos émissions de gaz à e?et de serre par des plans de transition basés sur les recommandations de la communauté scienti?que.ensuite, les marches citoyennes La planète s\u2019invite au Parlement ont culminé le 8 décembre dernier, alors que des marches pour le climat rassemblaient des milliers de personnes dans le monde à l\u2019occasion de la 24e conférence de l\u2019onu sur le climat (cop24).en?n, comme une comète inattendue, le pacte pour la transition, appuyé par plus de 250 000 personnes moins de trois semaines après son lancement, est également signe d\u2019une volonté d\u2019agir contre le réchau?ement climatique, individuellement et collectivement.tout cela s\u2019ajoute au travail déjà mené par de multiples personnes et acteurs sociaux, dont le front commun pour la transition énergétique et ses membres qui, avec raison, insistent sur la nécessité de réaliser sans tarder une transition énergétique structurante qui soit porteuse de justice sociale.Manifestation La planète s\u2019invite au Parlement à Montréal, le 10 novembre 2018.Photo : Katya Konioukhova popu lation, ce n\u2019est rien de moins que le scénario du pire qui s\u2019est réalisé.Alors qu\u2019un nouveau parti anti-bilinguisme entre en scène et que la population se divise, les alliés, eux, se font de plus en plus timides.Les prochaines années s\u2019annoncent donc houleuses dans la seule province canadienne officiellement bilingue.Le nouveau visage du populisme anti-bilinguisme, voire francophobe, au Nouveau-Brunswick est incarné par la People\u2019s alliance of New Brunswick qui a fait son entrée à l\u2019Assemblée législative en octobre dernier, huit ans après sa création.Avec 12 % du vote, le parti a connu le meilleur score de son histoire et fait élire trois députés.Prônant une approche du soi-disant «bon sens » sur les questions linguistiques, qui semble surtout se baser sur la remise en question de droits chèrement acquis par la minorité acadienne et francophone de la province, l\u2019Alliance envenime depuis des années le discours politique en transformant le moindre débat en procès du régime linguistique néobrunswickois.Il reprend ainsi le flambeau de la Confederation of Regions (CoR), un parti anti-bilinguisme qui a connu ses belles années au début des années 1990 et forma même l\u2019opposition officielle de 1991 à 1995, avant de s\u2019effondrer subi tement.Alors que les Acadiens pouvaient compter sur un minimum de bonne volonté de la part du Parti libéral et du Parti progressiste-conservateur (PPC), ce dernier semble malheureusement de moins en moins enclin à défendre leurs intérêts.Il faut dire qu\u2019il est dirigé pour la première fois depuis des années par un anglophone unilingue, Blaine Higgs, issu d\u2019une frange plutôt sceptique face au bilinguisme officiel.Jadis militant du CoR, il a même été candidat à sa chefferie avant de réintégrer, comme plusieurs, le PPC.Higgs est par ailleurs le premier chef du PPC depuis une vingtaine d\u2019années à avoir carrément refusé de participer à un débat des chefs en français, faute de maîtriser suffisamment la langue.Sans grande surprise, les Acadiens se sont donc rangés massivement derrière les libéraux du premier ministre sortant, Brian Gallant.Cela a permis aux libéraux de remporter clairement le vote populaire avec 38% des voix.La division du vote a toutefois profité aux progressistes-conservateurs qui ont remporté une mince majorité des sièges, avec 22 députés contre 21 libéraux, bien qu\u2019ils n\u2019aient obtenu que 32 % des votes.La situation est d\u2019autant plus problématique que l\u2019Alliance détient de facto la balance du pouvoir.Ses trois sièges sont tout ce qui manque aux conservateurs pour atteindre le seuil de 25 sièges qui permet de contrôler l\u2019Assemblée législative \u2013 qui en compte 49.D\u2019ailleurs, son chef, Kris Austin, n\u2019a pas tardé à signaler qu\u2019il serait prêt à appuyer un gouvernement conservateur pour au moins un an et demi, en échange de quelques concessions.Ce scénario d\u2019un gouvernement minoritaire conservateur appuyé par l\u2019Alliance a d\u2019ailleurs fini par se concrétiser, le gouvernement libéral de Brian Gallant, qui siégeait depuis l\u2019élection, ayant été défait en chambre par ces deux partis le 2 novembre dernier.Cette nouvelle configuration politi - que, soit un PPC peu engagé sur le front linguistique et appuyé par un parti carrément hostile au bilinguisme, fait craindre le pire pour les Acadiens.Leurs droits linguistiques les plus fondamentaux, notamment en santé et en éducation, ont beau être garantis par la Charte canadienne des droits et libertés et par la loi sur les langues officielles du Nouveau-Brunswick, son application dépend encore en bonne partie de la bonne volonté du gouvernement provincial.Le résultat des dernières élections révèle par ailleurs une province presque coupée en deux sur l\u2019axe linguistique.À l\u2019exception de Shippagan-Lamèque, toutes les circonscriptions où les francophones sont majoritaires ou forment une minorité forte sont libérales (ou vertes, dans deux cas), alors que les circonscriptions très majoritairement anglophones sont progressistes-conservatrices ou allian- cistes.Le PPC compte ainsi un seul député acadien.Cette absence de représentation au sein du gouvernement ramène le spectre d\u2019une autre époque où les voix acadiennes étaient presque systémati - quement marginalisées.Comment expliquer ce recul ?Il ne faut pas s\u2019en cacher, le Nouveau-Brunswick va mal.Son économie tourne au ralenti depuis longtemps, sa population est vieillissante et les déficits budgétaires ne cessent de s\u2019accumuler.Le taux de chômage relations 800 JANVIER-FÉVRIER 2019 9 Goldstyn y est aussi l\u2019un des plus élevés au Canada.Blâmer les coûts soi-disant élevés du bilin - guisme officiel pour expliquer la dette ou se plaindre des exigences linguistiques lorsqu\u2019un anglophone perd son emploi (même si le taux de chômage est plus élevé chez les francophones) sont des arguments faciles que certaines voix populistes se gênent de moins en moins pour évoquer.Malheureusement, alors que la province aurait plus besoin que jamais de se rallier derrière une vision commune et respectueuse de ses deux communautés linguistiques, tout semble indiquer qu\u2019elle passera les prochaines années à se diviser davantage.* déRive sécuRitaiRe annoncée au BRésil L\u2019arrivée au pouvoir de Jair Bolsonaro était prévisible dans ce pays où foisonnent les discours qui légitiment la violence policière et naturalisent les inégalités sociales.Benoît Décary-Secours L\u2019auteur a fait une thèse de doctorat sur la violence politique au Brésil et est chercheur postdoctoral au Centre de recherche de Montréal sur les inégalités sociales et les discriminations (CREMIS) Le 1er janvier dernier, le nouveau président du Brésil, Jaïr Bolsonaro du Parti social-libéral, est officiellement entré en fonction.Si sa proximité avec l\u2019extrême-droite est largement discutée, l\u2019origine de la révolution fascisante qu\u2019il met de l\u2019avant est toutefois moins bien comprise.Celle-ci ne surgit pas du néant et ne peut être assimilée à la simple émergence mimétique d\u2019un « Trump tropical».En effet, depuis la transition démocratique des années 1980 au Brésil, un fort rejet de la notion de droits humains s\u2019est instillé au cœur même des institutions démocratiques et des organes de répression.Après 21 ans de dictature militaire (1964-1985), le processus du retour à la norme démocratique s\u2019est fait sans le peuple au Brésil.Un pacte entre les élites a préservé l\u2019impunité des responsables de violations des droits humains et des inégalités sociales aiguës qui structurent la société brésilienne.La promulgation d\u2019une loi d\u2019amnistie, le 28 août 1979, a interdit que puissent être poursuivis et condamnés les responsables des crimes commis par l\u2019État militaire.À cela s\u2019ajoute l\u2019incapacité de la démocratie brésilienne de s\u2019attaquer de manière radicale aux divisions sociales héritées de l\u2019esclavage.Ainsi, pour comprendre une des raisons de la chute du président Lula da Silva et l\u2019attrait qu\u2019exerce Bolsonaro, il faut savoir que le discours sécuritaire assimilant la promotion des droits humains à une « protection des bandits » et la violence policière à une force salvatrice contre les maux de la nation est présent depuis longtemps au Brésil.Dès le début de la transition démocratique, le gouverneur de São Paulo, Franco Montoro, était critiqué par l\u2019ancien pouvoir dictatorial pour sa « philosophie vantant les \u201cdroits humains\u201d [.] au profit du marginal, lui donnant le \u201cdroit\u201d de voler, de tuer et de violer en se promenant armé1».Vingt- trois ans plus tard, cette même accusation a été adressée au gouvernement de Lula du Parti des travailleurs, au pouvoir de 2003 à 2011.Par exemple, à la suite d\u2019une série d\u2019attaques contre la police attribuée au crime organisé en mai 2006, le gouverneur de l\u2019État de São Paulo de l\u2019époque, Geraldo Alckmin, osait soutenir que le véritable responsable de ces atta - 10 relations 800 JANVIER-FÉVRIER 2019 Prix de l\u2019AMéCO la remise des prix d\u2019excellence de l\u2019association des médias catholiques et œcuméniques (améco) avait lieu à Québec le 26 octobre dernier.notre collaborateur frédéric Barriault a remporté un prix pour son article «?des sources chrétiennes aux luttes sociales?», paru dans notre dossier consacré à la mémoire des luttes, en juin dernier.l\u2019émission foi et turbulences, à laquelle participe régulièrement frédéric de même que notre rédacteur en chef Jean-claude Ravet, a aussi été récompensée pour une émission di?u- sée en septembre dernier à laquelle participaient également louis Rousseau et suzanne loiselle, deux proches collaborateurs de Relations.elle est produite par le centre culturel chrétien de montréal et di?usée sur les ondes de Radio vm.félicitations aux lauréats ! ques était Lula, le défenseur des droits humains qui, de ce fait, se trouvait rangé du côté des criminels et des ennemis de la police au Brésil.En 2017, Amnistie internationale dénombrait 58 assassinats contre des défenseurs des droits humains dans le pays.Le 14 mars 2018, la nouvelle de l\u2019assassinat de Marielle Franco à Rio de Janeiro a fait le tour du monde, parce qu\u2019elle était non seulement la voix des favelas et une militante pour la défense des droits humains, mais une élue municipale du Parti socialisme et liberté.Selon le procureur du ministère public fédéral, José Maria Panoeiro, les principaux suspects dans l\u2019enquête sont des policiers formant un «groupe d\u2019extermination ».Pas de quoi empêcher l\u2019actuel gouverneur de l\u2019État de Rio de Janeiro, Wilson Witzel (Parti social-chrétien), de célébrer cet assassinat lors d\u2019un rassemblement électoral.Ce dernier propose de rétablir l\u2019ordre en comptant sur les services de tireurs d\u2019élite postés dans la ville, pouvant abattre les criminels qui se cacheraient dans les favelas.La désignation de la favela comme menace sécuritaire et espace peuplé de délinquants potentiels est l\u2019un des principaux éléments ayant structuré le discours sécuritaire qui a émergé au Brésil au lendemain de la démocratisation.Fortement teintée par la guerre antisubver- sive de l\u2019époque militaire, la doctrine de sécurité nationale qui persiste au sein des milieux policiers réoriente « l\u2019ennemi interne » du dissident politique vers le délinquant.Dans une société forgée dans l\u2019esclavagisme, l\u2019une des plus inégalitaires au monde, cette guerre aux délinquants et à leurs supposés alliés \u2013 les défenseurs des droits humains \u2013 est porteuse d\u2019un fort potentiel de déshumanisation des groupes marginalisés.Plusieurs signes l\u2019attestent.En 2015, une commission publique d\u2019enquête sur l\u2019assassinat de jeunes a dénoncé un génocide de la population noire au Brésil.En 2017, trois fois plus de Noirs que de Blancs ont été victimes des homicides commis par la police.En campagne électorale, Bolsonaro affirmait sans ambages que les « [afrodescendants] ne font rien [et] que même pour procréer ils ne servent plus ».Le projet démocratique ne pourra survivre au Brésil sans rompre avec cette légi - timation de la violence policière et cette naturalisation des inégalités sociales.1.« Impunidade é um estímulo», Folha de São Paulo, 11 septembre 1983 (traduction libre).relations 800 JANVIER-FÉVRIER 2019 11 Pour un nouveau concile\u2026 paritaire la conférence catholique des baptisé-e-s francophones, un mouvement basé en france qui milite pour une église ouverte et inclusive, a lancé en novembre dernier une pétition internationale demandant au pape françois la tenue d\u2019un concile paritaire femmes-hommes, laïques et clercs.alors que la crédibilité de l\u2019église est en lambeaux avec l\u2019accumulation massive de révélations d\u2019abus sexuels commis par des prêtres, les initiateurs de la pétition croient qu\u2019un tel concile, remettant radicalement en question le cléricalisme, enverrait un signal fort en faveur d\u2019un profond renouvellement de l\u2019église.ils prennent ainsi le pape au mot, lui qui, dans la foulée des scandales touchant les prêtres pédophiles en pennsylvanie, a signé en août dernier une «?lettre au peuple de dieu?» dans laquelle il demandait l\u2019aide de tous les baptisés pour combattre «?toute forme de cléricalisme?», une des principales sources du mal qui ronge l\u2019institution.pour signer la pétition?: .amendes impayÉes Québec met fin à l\u2019emprisonnement la ville de Québec n\u2019emprisonnera plus les personnes itinérantes ou sou?rant de problèmes de santé mentale qui n\u2019arrivent pas à payer leurs contraventions reçues dans le cadre du règlement sur la paix et la sécurité.c\u2019est ce qu\u2019a annoncé le maire Régis labeaume, le 7 novembre dernier.Québec emboîte ainsi le pas à montréal, qui a adopté un moratoire sur cette pratique dès 2004.le cas récent de valérie Brière semble avoir été un point tournant?: en mai 2018, la jeune mère monoparentale a été condamnée par la cour municipale de Québec à 101 jours de prison pour des contraventions impayées totalisant 2100?$ reçues lorsqu\u2019elle était itinérante, entre 2001 et 2006.pour les groupes de défense des droits de la personne, le moratoire annoncé par Québec est un premier pas dans la bonne direction, mais la bataille n\u2019est pas terminée pour autant.la ?n de l\u2019emprisonnement pour amendes impayées est réclamée pour l\u2019ensemble du Québec, de même que la mise sur pied de véritables programmes de déjudiciarisation des personnes itinérantes.Manifestation des « femmes contre Bolsonaro» avant l\u2019élection présidentielle au Brésil.Photo : Flickr/Lu Sudré Les CHSLD doivent bénéficier de plus de moyens, mais aussi être au cœur d\u2019une réflexion collective sur les soins, les responsabilités et les solidarités.Éric Gagnon L\u2019auteur, sociologue, est chercheur au Centre de recherche sur les soins et les services de première ligne de l\u2019Université Laval On ne voudrait pas y finir ses jours, ni avoir à y placer un proche.Les centres d\u2019hébergement et de soins de longue durée \u2013 les CHSLD, comme on dit \u2013 n\u2019ont pas bonne réputation.Ils hébergent des personnes qui ne peuvent demeurer chez elles, avec ou sans l\u2019aide d\u2019un proche aidant, en raison de leur handicap, de leur maladie ou de troubles co - gnitifs.La vie en centre d\u2019hébergement est marquée par la dépendance et le manque d\u2019intimité, la solitude et la confusion.Parce qu\u2019elle heurte de plein fouet nos idéaux d\u2019autonomie et d\u2019indépendance, parce qu\u2019elle met souvent en question notre capacité d\u2019aider ou simplement de comprendre une personne, elle constitue aussi un défi qui nous est collectivement lancé quant à notre réelle volonté de prendre soin des personnes vulnérables.des milieux à réinventer Prendre soin d\u2019une personne, c\u2019est la laver et l\u2019habiller, l\u2019aider à la toilette, parfois l\u2019aider à manger, mais aussi, par différents gestes ou paroles, préserver son intimité, diminuer sa gêne, assurer son confort, la rassurer.C\u2019est prendre le temps d\u2019écouter la personne et de la connaître pour répon - dre à ses besoins particuliers, s\u2019ajuster à sa situation.C\u2019est lui donner les moyens et l\u2019occasion de pouvoir choisir, faire, dire et raconter des choses, malgré les limitations importantes, et lui reconnaître ainsi valeur et dignité.C\u2019est faire un tas de petites choses, anodines ou dérisoires en apparence, mais importantes, comme mettre à une dame ses boucles d\u2019oreilles et la maquiller pour qu\u2019elle soit belle et fière.Prendre soin, c\u2019est entretenir la vie, dans toutes ses dimensions.Cela exige du temps, de l\u2019attention, une certaine disposition d\u2019esprit, de la formation ainsi que les conseils et l\u2019appui d\u2019une équipe.Il faut donner au personnel soignant le temps et l\u2019espace qui lui manquent pour prendre véritablement soin des personnes, pour établir un lien de confiance, s\u2019ajuster aux particularités de chacune, s\u2019adapter aux situations, parfois improviser.Il faut imaginer de nouvelles manières de faire, mais d\u2019abord avoir confiance en l\u2019imagination du personnel soignant et des familles qui réalisent des choses remarquables, lorsqu\u2019ils en ont les moyens.S\u2019il faut y injecter plus de ressources, il faut aussi revoir le fonctionnement des centres, les priorités, les critères d\u2019évaluation et de performance.La négligence et le manque de soin ne sont pas simplement dus à l\u2019incompétence ou à l\u2019absence de moralité.C\u2019est d\u2019abord le fait d\u2019un manque de personnel, du manque d\u2019attrait pour certains métiers, du peu d\u2019importance accordée en général à certaines tâches souvent ingrates, mais qui exigent savoir-faire, tact et sensibilité.Il faut revaloriser le travail de préposé aux bénéficiaires, prendre soin aussi du personnel.Vivre en centre d\u2019hébergement, dans une très grande dépendance, ne sera jamais facile.Y travailler ne l\u2019est pas toujours.Mais il est possible d\u2019adoucir les souffrances, de diminuer l\u2019insécurité, la solitude et la confusion et d\u2019améliorer les conditions de travail.une politique des soins Réinventer les soins de longue durée ne passe pas uniquement par une augmentation et un réaménagement des services, ou par la construction de nouveaux bâtiments mieux climatisés et fenestrés.Il faut repenser non seulement les soins et la manière de les dispenser, mais aussi et plus largement les rapports sociaux inégalitaires, qui entraînent une dévalorisation de certaines catégories de personnes soignantes, provoquent une pénurie de personnel, accroissent la vulnérabilité et la dépendance des personnes âgées et aug - mentent la charge des proches aidants.Il faut reconnaître aux soins de longue durée leur importance et leur valeur, qui passent toujours après les soins médicaux et spécialisés et la construction de gros hôpitaux.Ce dont nous avons besoin, c\u2019est d\u2019une politique de soins de longue durée qui intègre les soins à domicile, en résidence et en centre d\u2019hébergement.Une politique qui aborde les soins dans toutes leurs dimensions et qui en fait la responsabilité de l\u2019ensemble de la collectivité, et non des seuls soignants.Une politique qui s\u2019accompagne d\u2019une réflexion sur les fondements des liens sociaux, sur la dépendance et la vulnérabilité \u2013 mais pas seulement celles des résidents, et pas uniquement en centre d\u2019hébergement.On entend parfois des gens parler du « foyer » pour désigner le centre d\u2019hébergement.L\u2019expression est certes vieillotte et démodée, mais toujours préférable à ce sigle impersonnel, bureaucratique et souvent mal compris, le « CHSLD ».Leur donner un véritable nom serait une bonne chose, en autant qu\u2019il soit porteur d\u2019une large vision et d\u2019une véritable action.12 relations 800 JANVIER-FÉVRIER 2019 Les conditions de vie et de soins souvent déplorables dans les CHSLD défrayent régulièrement les manchettes, soulevant la délicate question des soins de longue durée dans une société vieillissante.Face aux défis importants auxquels le Québec est confronté en la matière, faut-il investir massivement dans les CHSLD et les ressources d\u2019hébergement, ou miser davantage sur les soins à domicile ?Nos auteurs invités en débattent. relations 800 JANVIER-FÉVRIER 2019 13 soins de longue duRée : comment ReleveR le défi ?Nous avons besoin d\u2019une ambitieuse politique sociale en matière de soins à domicile.Guillaume Hébert L\u2019auteur est chercheur à l\u2019Institut de recherche et d\u2019informations socio-économiques (IRIS) En 1970, le Québec crée un régime d\u2019assurance-maladie public et universel, rendant gratuit l\u2019accès aux soins médicaux.En 1997, le Québec se dote d\u2019un ambitieux réseau de Centres de la petite enfance (CPE) malgré l\u2019austérité imposée au milieu des années 1990 dans le cadre du « déficit zéro ».Dans les deux cas, le gouvernement a décidé d\u2019aller de l\u2019avant avec des politiques sociales majeures en dépit des coûts élevés de leur implantation, car c\u2019était le seul moyen de mettre en place une solution collective à des problèmes criants.C\u2019est précisément le genre d\u2019ambition dont le Québec a au- jourd\u2019hui besoin en matière de soins de longue durée, en particulier sur le front du soutien à domicile ; un enjeu qui devrait devenir le prochain grand chantier des politiques sociales.soins à domicile?: le parent pauvre du système Le Québec (mais aussi le Canada) fait piètre figure en matière de services à domicile.Les données de l\u2019OCDE ont montré qu\u2019il se situe sous la moyenne des pays membres en ce qui concerne les dépenses publiques en soins de longue durée, ce qui inclut tant les dépenses d\u2019héber - gement que celles liées aux soins et au soutien à domicile.Même s\u2019il existe des besoins non comblés dans ces deux secteurs et qu\u2019il serait insensé de réduire les ressources destinées à l\u2019hébergement \u2013 notamment en CHSLD \u2013, les services à domicile font figure de parent pauvre dans ce domaine.Alors que 15 % des dépenses en soins de longue durée au Québec vont aux services à domicile, cette proportion atteint 41 % en Suède, 51 % en Finlande et même 73 % aux Pays- Bas.Par ailleurs, les capacités du secteur public ne suivent pas l\u2019accroissement constant des besoins induit par le vieillissement de la population.Le pourcentage de personnes âgées qui reçoivent des soins publics à domicile a même diminué à partir de 2011-2012 : établi à 15 % en 2005-2006, il ne se situait plus qu\u2019à 12 % en 2015-2016.Cette baisse ne s\u2019explique pas par une diminution de la population desservie, mais par la faible augmentation des dépenses publiques, qui ne suit pas celle des besoins.On estime d\u2019ailleurs à 100 000 le nombre de personnes vivant avec des incapacités moyennes ou sévères qui ne reçoivent pas de services à domicile publics.Les conséquences de ce manque sont multiples.D\u2019abord, le travail de soutien est largement effectué par des proches aidants, dont le nombre au Québec avoisine désormais les deux millions de personnes qui fournissent environ 200 millions d\u2019heures de travail bénévole.Ces personnes, majoritairement des femmes, se disent régulièrement déprimées ; elles ont parfois des difficultés financières et elles connaissent des problèmes dans leur vie professionnelle.L\u2019absence de services à domicile provoque aussi une détério - ration de l\u2019état de personnes qui auraient dû recevoir des services plus tôt.Non seulement la personne paie-t-elle de son bien-être le manque de ressources, mais la détérioration de son état exige encore plus de ressources lorsqu\u2019elle aboutit à l\u2019urgence.Les services à domicile constituent également un jalon stratégique du réseau sociosanitaire.En 1996, plutôt que de garder les CLSC au cœur de cette mission, on a laissé de nouveaux acteurs privés prendre la relève, soit les entreprises d\u2019économie sociale en soutien à domicile.Ces dernières rémunèrent mal leur personnel et ont un taux de roulement élevé, ce qui contribue à la dégradation de la qualité des services et prive le réseau public d\u2019information pertinente sur les communautés desservies.Renverser la vapeur Il faut donc littéralement renverser les tendances actuelles.L\u2019IRIS a calculé que pour couvrir un niveau adéquat de besoins, il faudrait quintupler le nombre d\u2019heures de soins et de soutien à domicile actuellement offert.Dans les analyses plus optimistes, cette dépense s\u2019autofinancerait, car le maintien à domicile réduirait la pression sur l\u2019ensemble du système de santé, réduisant ainsi ses coûts.L\u2019analyse plus conservatrice de l\u2019IRIS estime le coût de cette opération à quatre milliards de dollars.La somme peut sembler colossale, mais rappelons-nous qu\u2019il s\u2019agit de doter le Québec d\u2019une nouvelle politique sociale d\u2019envergure.Notons par ailleurs que cette somme est proche de celle que l\u2019État avait débloquée pour la création du réseau des CPE.La nouvelle ministre des Aînés et des Proches aidants, Marguerite Blais, était également ministre dans le cabinet de Jean Charest.Son passage à ce ministère est associé à la stagnation des services de soins à domicile.Or, si la ministre ne se montre pas plus efficace dans le développement d\u2019une nouvelle politique sociale en matière de soins et de soutien à domicile, la population en subira les conséquences dans toutes les sphères de la société. Jean-Claude Ravet ncore aujourd\u2019hui, beaucoup de gens, malheureusement, dénigrent la science pour ne pas confronter leurs croyances à l\u2019épreuve du réel ; c\u2019est le cas, par exemple, des fondamentalistes religieux ou des cli- matosceptiques, qui refusent de remettre en question leurs manières de vivre.Quand il parvient à empêcher ou à freiner des mesures éducatives, de santé ou écologiques essentielles au bien commun, cet enfermement dans l\u2019ignorance volontaire dépasse les simples considérations de choix personnels.Mais la science n\u2019est pas pour autant au-dessus de tout soupçon, comme le laisse croire le faible nombre d\u2019analyses critiques sur le sujet dans les médias.S\u2019en priver sous prétexte que ces analyses feraient le jeu de franges réactionnaires de la popu - lation, c\u2019est consentir à se mettre soi-même des œillères.L\u2019idéologie \u2013 comprise ici comme représentation falsificatrice du réel\u2013 peut, en effet, s\u2019infiltrer dans tout discours, même scientifique ; de même, la science \u2013 parce qu\u2019elle occupe une place centrale dans la société \u2013 peut être instrumentalisée et mise au service d\u2019intérêts peu avouables : enrichissement personnel, cupidité de multinationales, contrôle social et politique, modelage des comportements, etc.Par ailleurs, depuis l\u2019essor fulgurant des technosciences \u2013dans les biotechnologies, la génétique, les neurosciences, l\u2019intelligence artificielle, l\u2019informatique, pour ne nommer que ces quelques domaines de pointe \u2013, celles-ci génèrent d\u2019énormes promesses et attentes\u2026 et beaucoup d\u2019argent à la clé.Cela peut pousser des chercheurs, des groupes de recherche ou des multinationales qui les financent à trafiquer à leur avantage des rapports scientifiques, ou à écarter et taire ceux qui vont dans le sens contraire de leurs intérêts comme cela s\u2019est vu trop souvent.De plus, de nombreuses applications concrètes de ces nouvelles technologies ne vont pas sans poser des problèmes éthiques importants \u2013 destruction de la nature, manipulation de la vie, deshumanisation1\u2026 Sans compter que les discours des scientifiques qui en font la promotion s\u2019arriment très souvent à des conceptions du monde, de la vie et de l\u2019être humain qui sous-tendent de graves bouleversements dans les relations humaines et nos rapports avec la nature et le vivant, danger que la philosophe Hannah Arendt associait déjà en 1956, dans Condition de l\u2019homme moderne, à une profonde «envie d\u2019échapper à la condition humaine ».Aussi, on ne peut faire l\u2019économie E 14 relations 800 JANVIER-FÉVRIER 2019 DOSSIER En cette ère qu\u2019on qualifie souvent de «post-vérité», on déplore volontiers \u2013 et avec raison \u2013 les discours antiscience et les théories du complot qui essaiment.On insiste moins, par contre, sur le fait que la science n\u2019est pas à l\u2019abri d\u2019influences diverses, qu\u2019il s\u2019agisse de puissants intérêts financiers, d\u2019ingérences politiques, ou simplement des conditions sociales dans lesquelles elle est produite.Idéologies et pouvoir la traversent et s\u2019en servent, quand elle ne devient pas elle-même idéo - logie \u2013 le scientisme \u2013 évacuant le doute qui est pourtant au cœur de la démarche scientifique.Ce dossier se penche sur ces enjeux et sur les façons d\u2019entrevoir des pratiques scientifiques plus démocratiques, ouvertes aux savoirs divers et au service du bien commun.RegaRds cRitiques suR la SCIENCE d\u2019une réflexion critique, de discernement éthique et de débats démocratiques à l\u2019égard de la science, sans risquer de s\u2019enfermer dans une impasse catastrophique.Cette responsabilité citoyenne et plus largement politique est d\u2019autant plus urgente que pullulent dans les médias des discours drapés de scientificité qui promeuvent pourtant la fatalité : l\u2019avenir serait désormais tracé d\u2019avance, le progrès technique dictant la marche à suivre aux individus comme à la société qui n\u2019auraient dorénavant qu\u2019à s\u2019adapter, sans plus.Dans cette fabrique de l\u2019opinion, l\u2019effet d\u2019annonce joue un rôle central.Le « Projet du cerveau humain » (Human Brain Project) en est un bel exemple.Des milliards de dollars de fonds publics y sont investis pour simuler le fonctionnement du cerveau humain au moyen d\u2019un superordinateur.On fait ainsi planer des réalisations fantasmagoriques parfaitement irréalistes par rapport à l\u2019état actuel de la recherche, ce qui délie les cordons de la bourse de l\u2019État \u2013 et pousse les actions boursières à la hausse.Ce qui est plus pernicieux encore, c\u2019est qu\u2019on fait croire par-là que le cerveau pourrait se réduire au fonctionnement d\u2019une machine et être dissociable du corps et du monde auxquels il est inextricablement lié.relations 800 JANVIER-FÉVRIER 2019 15 Or, cette conception étriquée de l\u2019être humain en vient à s\u2019imposer de plus en plus dans les médias.Elle émane notamment de chercheurs dans les domaines des technosciences et de l\u2019intelligence artificielle (IA), dans lesquels prédomine le courant physicaliste des sciences, réduisant le vivant, comme toute matière, à ses composantes physicochimiques.Dans un colloque sur l\u2019IA, un conférencier et psychologue cognitiviste à qui j\u2019exprimais mon inquiétude face à ce genre de réductionnisme me répondait tout bonnement : « Mais si l\u2019être humain n\u2019est pas une machine, c\u2019est quoi ?» À ce propos, le livre Homo deus de Yuval Noah Harrari, devenu un véritable succès de librairie mondial, traduit en 40 langues, est emblématique d\u2019une certaine manière d\u2019utiliser la science à des fins idéologiques en faisant valoir un courant scientifique axé sur l\u2019ingénierie du vivant \u2013 dont le transhu- manisme, que louange l\u2019auteur, est la face extrême2\u2013 comme étant la science.Chez cet historien israélien, une hypothèse scientifique tient lieu de certitude.Tout au long du livre, en effet, ses arguments reposent sur ce qu\u2019il qualifie, paradoxalement, de « dogme scientifique », constamment rappelé comme leitmotiv : tout organisme vivant n\u2019est fondamentalement Christian Tiffet, Regard transhumaniste, 2019 qu\u2019un ensemble d\u2019algorithmes, qu\u2019un système de traitement de données.Les références à des articles scientifiques faisant état d\u2019expériences en laboratoire abondent en ce sens, desquels sont extrapolées des « vérités » sur la vie, l\u2019humain, la société, les comportements, les croyances, etc.Le procédé carbure aussi à l\u2019effet d\u2019annonce fantasmagorique qui lui permet de tracer «l\u2019histoire de l\u2019avenir », escamotant ou banalisant les risques et dérives.Nous avons affaire à un scientisme décomplexé pour qui la science, elle-même réduite à un courant éminemment réductionniste, non seulement explique tout, mais dicte aussi les meilleures façons d\u2019être et de vivre.Les comportements, par exemple, ne sont que des processus physico - chimiques ; les désirs « qu\u2019une configuration de neurones qui déchargent », manipulable à souhait au moyen d\u2019électrodes ; et la conscience, « créée par des réactions électrochimiques », ne serait qu\u2019un avantage évolutif devenu inutile et même parfois encombrant, qui devrait être remplacé progressivement par la technologie, plus fiable.Ainsi le dit « l\u2019orthodoxie de la science», qui ne sert qu\u2019à légitimer les fantasmes les plus fous des régimes totalitaires \u2013 comme des soldats qui, grâce à des puces implantées dans le cerveau, pourront décupler leur capacité à atteindre leurs cibles et ressentir, en sus, du bonheur.Mais au-delà de ces prédictions futurologiques, c\u2019est le présent qu\u2019on vise à façonner idéologiquement.Ce qui est d\u2019autant plus préoccupant, c\u2019est le fait que nous n\u2019avons pas affaire à de simples écrivains, fussent-il très populaires.Ce sont des multinationales parmi les plus riches et puissantes de la planète, comme Google et Amazon, IBM, Apple, Microsoft, Facebook, qui soutiennent cette conception étriquée de la vie et de l\u2019être humain.N\u2019est-elle pas adaptée en tous points à l\u2019emprise grandissante des nouvelles technologies sur nos vies, source de profits juteux ?Il n\u2019est pas anodin non plus que cette idéologie s\u2019arc-boute sur les technosciences au moment même où la société est devant l\u2019impasse à laquelle nous a acculés la crise écologique et climatique générée par la globalisation capitaliste.Cette idéologie et ces technosciences se présentent comme des moyens d\u2019en sortir sans rien changer au productivisme, au consumérisme et au rapport instrumental à la nature \u2013 réduite à une simple réserve de ressources à exploiter \u2013, qui sont pourtant les causes de cette crise.Ne doit-on pas, au contraire, tirer les freins d\u2019urgence d\u2019une locomotive emballée qui entraîne avec elle la science ?Il est plus que temps de revisiter le rêve des Lumières, qui a porté le développement de la science moderne \u2013 la maîtrise et la possession totales de la nature \u2013, mais qui a, à plusieurs égards, viré au cauchemar3 ; de contrebalancer 16 relations 800 JANVIER-FÉVRIER 2019 DOSSIER « Les chercheurs ne sont plus formés dans la lenteur [\u2026] Enfermée dans son rapport de soumission et de connivence au progrès productiviste, la science ne s\u2019adresse aujourd\u2019hui qu\u2019à une sélection d\u2019interlocuteurs : l\u2019État et l\u2019industrie.» ISABELLE STENGERS, UNE AUTRE SCIENCE EST POSSIBLE l\u2019excès d\u2019objectivation et de rationalisme, privilégiés en Occident, qui nous a rendus de plus en plus étrangers à la vie ; de rétablir les liens qui unissent la raison aux émotions, aux sentiments, à l\u2019expérience sensible, qui favo risent un rapport subjectif à la vie dont nous sommes partie intégrante ; et, enfin, d\u2019orienter la science dans la compréhension de la singularité du vivant, de telle manière qu\u2019elle nous accompagne et nous aide dans cette nouvelle manière d\u2019être au monde.Dans ce changement de cap, l\u2019éthique comme le politique ont un rôle important à jouer pour s\u2019affranchir du paradigme de l\u2019ingénierie du vivant et de la tutelle des pouvoirs financiers qui risquent, sinon, de dicter la marche à suivre à la société.1.« Technoscience : la boîte de Pandore », Relations, no 734, août 2009.2.Voir « Le corps obsolète ?L\u2019idéologie transhumaniste en question », Relations, no 792, octobre 2017.3.Voir « Danger : impasse du progrès », Relations, no 780, octobre 2015.Christian Tiffet, Science et idéologie, 2019 Élisabeth Abergel L\u2019auteure, formée en biologie moléculaire, est professeure au Département de sociologie de l\u2019UQAM et chercheure associée à l\u2019Institut des sciences de l\u2019environnement omment faire face aux énormes défis posés par le réchauffement climatique, les OGM, l\u2019énergie nucléaire ou les nanotechnologies ?Comment gérer les débordements qui accompagnent parfois le déve - loppement technoscientifique ?Face aux menaces et incertitudes posées par ces phénomènes, rien de moins étonnant que de voir l\u2019autorité scientifique être remise en question.Le scepticisme, voire l\u2019hostilité croissants à l\u2019égard des sciences et des techniques contemporaines questionne non seulement l\u2019idée de progrès, mais aussi la place de la science et de l\u2019idéologie dans le discours public.Plus que jamais, les discours com- plotistes, relativistes, antiscience, pseudoscience et alterscience1 représentent un défi pour l\u2019autorité scientifique.Plus la science progresse et plus les avancées technologiques s\u2019accélèrent, plus le fossé entre les scientifiques et le public se creuse et complexifie la manière dont l\u2019expertise scientifique est perçue et envisagée par les profanes.En particulier, l\u2019autorité des experts face à un public « ignorant » de la science est au- jourd\u2019hui largement contestée, notamment autour de la question de l\u2019indépendance des scientifiques.Les controverses et les scandales sanitaires, comme ceux liés à l\u2019amiante ou au glyphosate, contribuent à amplifier ce phénomène.Dans un contexte de remise en cause de l\u2019expertise scien - tifique et du discours scientiste qui l\u2019accompagne, le doute \u2013moteur de la méthode scientifique \u2013, devient alors une arme servant à alimenter le scepticisme et la désinformation.Une étude récente démontre par exemple une corrélation importante entre l\u2019idéologie de droite et la thèse climatosceptique, malgré un consensus international et l\u2019existence de preuves scientifiques sur la réalité du réchauffement climatique et ses principales causes, dont l\u2019activité humaine2.Rien d\u2019étonnant, si l\u2019on pense à la menace que feraient peser des mesures de mitigation climatique sur les modes de développement capitalistes de nos sociétés.Le doute, entretenu dans ce cas par des intérêts économiques, sert ici à justifier l\u2019inaction.Il est d\u2019ailleurs intéressant de se remémorer la censure imposée par le gouvernement Harper aux travaux des chercheurs fédéraux, y compris la destruction et la disparition des données publiques concernant les questions environnementales.Même constat aux États-Unis à l\u2019ère Trump, avec le démantèlement organisé des politiques environnementales et une perte importante de conseillers scientifiques au sein du gouvernement.Or, cela arrive précisément au moment où les autorités publiques, pour faire face aux changements climatiques, dépendent de la production de savoirs scientifiques pour gérer les risques et les catastrophes potentielles.Dans un tel contexte, comment penser une critique de la science et de ses rapports avec l\u2019idéologie sans prêter flanc aux forces qui ont le plus à gagner de son amoindris sement ?science et idéologie Rappelons d\u2019abord que ce qu\u2019on appelle «science» est loin d\u2019être un champ uniforme.Elle rassemble de nombreuses disciplines, ayant chacune ses propres conventions, ses codes, son langage, son savoir-faire, son histoire, ses techniques et son domaine de spécialisation.Dans sa définition la plus classique, la connaissance scientifique a pour objet de comprendre les phénomènes naturels à partir de leurs éléments concrets, en suivant un raisonnement structuré par des règles imposées.Le raisonnement scientifique s\u2019exprime alors à travers la démon stration, qui peut prendre la forme d\u2019expérimentations en laboratoire ou de mise à l\u2019épreuve de différentes hypothèses.Selon cette définition plutôt classique, la connaissance scientifique est objective et universelle ; elle échapperait à toute idéologie.Mais existe-t-il réellement une différence fondamentale entre science et idéologie ?On peut affirmer que la science est le produit d\u2019idéologies autant qu\u2019elle produit des idéologies.D\u2019abord, de manière plus évidente, parce qu\u2019elle génère de la richesse et de la puissance, la science est instrumentalisée par les pouvoirs étatiques et économiques.C\u2019est la dimension politique de l\u2019idéologie scientifique.Mais la science véhicule aussi des valeurs en elle-même.Elle existe en produisant et en transformant la subjectivité humaine tout comme l\u2019idéologie agit sur notre connaissance de la réalité.Par exemple, en déconstruisant les mécanismes de la domination, l\u2019idéologie joue un rôle politique crucial, même si le concept d\u2019idéologie demeure relativement flou et qu\u2019il porte généralement la charge négative des idées reçues, de la fausse conscience et des idées partisanes adverses.Ainsi, lorsqu\u2019une chose est dite scientifique, elle est souvent prise en tant que vérité, connaissance rationnelle, solide, rigou - reuse, objective et reproductible.Certes, ce sont là quelques- uns des critères de scientificité qui départagent la connaissance scientifique des autres types de connaissance \u2013 ces fameux critères de démarcation dont parle le philosophe Karl Popper dans sa théorie de la réfutabilité.Mais Popper met aussi en évidence l\u2019incertitude intrinsèque de la science, reposant sur le fait qu\u2019à tout moment, de nouvelles données peuvent réfu ter une théorie largement acceptée.Cet aspect conjoncturel de la connaissance scientifique ne doit toutefois pas être confondu avec un relativisme absolu, comme le font les détracteurs de la science qui défendent l\u2019idée que toute vérité est relative et temporaire, donc contestable.relations 800 JANVIER-FÉVRIER 2019 17 DOSSIER à quelle science se VOUER ?Science et idéologie entretiennent des rapports plus complexes qu\u2019il n\u2019y paraît.Explorer cette tension permet d\u2019éviter de tomber dans un scepticisme absolu ou, au contraire, dans le scientisme triomphant.C critique de l\u2019hégémonie scientifique Il faut dire que depuis le siècle des Lumières prévaut un certain scientisme selon lequel seul le progrès scientifique peut régler les problèmes de l\u2019existence, liant intimement l\u2019idée du progrès scientifique à celle du progrès social.La démarche scientifique est par ailleurs préconisée en tant que seule source de connaissance légitime.Il faut savoir que la fonction principale de toute idéologie consiste à justifier un ordre social existant, passé ou utopique.La science promettant un monde meilleur, la promesse scientifique est le moyen le plus efficace de renforcer l\u2019idéologie du progrès à travers une projection de son pouvoir sur l\u2019avenir.De plus, les relations entre la science et la société n\u2019ayant jamais été neutres, hier comme aujourd\u2019hui, des modèles scientifiques ont régulièrement été exportés dans des champs de connaissance extrascientifiques.On pense notamment à la biologisation des inégalités de genre, à l\u2019eugénisme comme théorie raciale et à la médicalisation des problèmes sociaux.Il faut reconnaître que le scientisme est non seulement une idéologie mais aussi une utopie, car il promet un monde meilleur.Or, tout au long du XXe siècle, une série de débordements technoscientifiques (Tchernobyl, le glyphosate, la thalidomide ou encore la vache folle, pour ne nommer que ces exemples) ont contribué à une prise de conscience progressive des risques posés par les technologies et les discours d\u2019expertise, soulevant par le fait même la question du fondement légitime de la vérité scientifique et remettant en question son hégémonie.En effet, le discours scientifique parle pour la nature, interprète les phénomènes en son nom, se posant ainsi comme «vérité naturelle ».Or la science propose une représentation du réel ; elle n\u2019est pas nécessairement le réel.Il existe toute une littérature critique autour de ce réalisme et de ce matérialisme scientifiques, qui les considère trop réductionnistes.L\u2019épistémologie constructiviste postmoderne \u2013 cette approche de la connaissance voulant que la réalité scientifique soit une construction sociale \u2013 apparaît cependant tout aussi problématique.Cette posture a culminé dans les années 1990 dans le cadre de ce qu\u2019on a appelé la « guerre des sciences » l\u2019opposant aux tenants du réalisme scientifique et plaçant les sciences humaines et les sciences naturelles dans un combat d\u2019idées par médias et publications scientifiques interposés.Cette polémique a donné lieu à une critique de l\u2019hégémonie scientifique des Lumières qui naturalise certaines formes de domination occidentale, indiquant ainsi la voie d\u2019un « décentrement» des savoirs et des regards afin de privilégier d\u2019autres types de connaissances.Mais s\u2019il n\u2019y a de réalité que construite socialement, comment appréhender la matérialité et la connaissance du monde en dehors du social ?trouver un juste milieu La relation entre science et idéologie renvoie à l\u2019interaction entre les systèmes de valeurs et les connaissances scientifiques.Comme nous l\u2019avons mentionné, de nouveaux rapports de force et de légitimation dans l\u2019espace public et politique opposent faits « objectifs » et faits « alternatifs », notamment avec l\u2019utilisation généralisée des médias sociaux.Les mouvements anti-vaccination par exemple, tout comme le climatoscep - ticisme, portés par des logiques complotistes antiscience, représentent une menace potentiellement grave pour nos sociétés.Alors, en tant que citoyens et citoyennes profanes, en quelle vision de la science faut-il croire ?Ce qu\u2019il faut retenir, c\u2019est que la science peut nous éclairer sur des enjeux vitaux, mais que les décisions entourant des problématiques complexes comme le climat, l\u2019intelligence artificielle ou les OGM ne doivent pas exclusivement relever d\u2019elle.Il faut éviter de sombrer dans le scientisme ambiant et demander de la science qu\u2019elle réfléchisse plutôt sur les questions pour lesquelles elle est apte à fournir des réponses probantes.Le vrai danger serait de penser que le savoir scientifique est exempt de toute idéologie et, inversement, que le discours scientifique est incapable de les démasquer.1.Inventé par l\u2019historien des sciences Alexander Moatti, le terme «alter - science » décrit comment certains scientifiques utilisent leur autorité et leurs connaissances afin de défendre des idéologies sur des questions pour lesquelles le consensus scientifique est pourtant formel.Souvent, ces scientifiques interviennent aussi dans des controverses où les débats ne sont pas stabilisés, ou encore dans des domaines scientifiques dans lesquels ils ne sont pas compétents.2.Edward J.R.Clarke, et al., « Perceived Mitigation Threat Partially Mediates Effects of Right-Wing Ideologies on Climate Change Beliefs », OSF Preprints, 5 juillet 2018 [en ligne].18 relations 800 JANVIER-FÉVRIER 2019 DOSSIER Christian Tiffet, Tueur en silence, 2019 Jean-Claude St-Onge L\u2019auteur, professeur, écrivain et philosophe, a publié entre autres Tous fous ?L\u2019influence de l\u2019industrie pharmaceutique sur la psychiatrie (Écosociété, 2013) l y a de quoi en perdre son latin quand on lit que le café, le beurre, les œufs, le vin, bref pratiquement tout ce que nous mangeons et buvons cause à la fois le cancer et nous en protège.Les résultats contradictoires des études paraissant dans les journaux scientifiques et médicaux ont pour conséquence d\u2019éroder la confiance en la science, d\u2019autant plus que ces revues privilégient systématiquement les articles rapportant des résultats positifs et publient rarement les études négatives.Certes, il existe des publications scientifiques indépendantes tels que l\u2019International Journal of Risk and Safety in Medicine et Prescrire en France.Cependant, la majorité des publications appartiennent à de grandes entreprises et dépendent de la publicité des multinationales pour survivre.Ainsi, à côté d\u2019un article célébrant les vertus d\u2019un médicament se trouve souvent une publicité du fabricant.Dans ce contexte, on comprend que l\u2019information rigoureuse peine à trouver sa place.«?le doute est notre produit?» Cela ne date pas d\u2019hier que des multinationales jouent un rôle actif de désinformation et de falsification de la science.En 1954, l\u2019industrie du tabac crée un organisme qui deviendra le Council for Tobacco Research.Celui-ci finance des chercheurs « indépendants » qui accoucheront de 6400 articles dans le but de créer la controverse et de semer le doute au sujet du lien de causalité entre la cigarette et des maladies mortelles, au moyen d\u2019arguments se donnant des airs de scientificité.En 1969, une note interne d\u2019une filiale de British American Tobacco pré - cisait : « Le doute est notre produit » (Tobacco Industry Documents).La leçon sera retenue par les compagnies pharmaceutiques, l\u2019industrie des énergies fossiles et les géants de l\u2019agroalimentaire.La falsification de la science compte ainsi depuis plusieurs années sur des chercheurs triés sur le volet et des rédacteurs en sous-main (ghostwriters).Ces derniers rédigent, en tout ou en partie, des articles ensuite signés par des universitaires ou des consultants privés grassement rémunérés qui sont publiés dans des revues scientifiques dont les médias de masse se font l\u2019écho.monsanto?: un cas d\u2019école Des études indépendantes ont mis en évidence la toxicité du glyphosate, le principe actif du Roundup, ce produit-phare de la firme Monsanto en cause dans des cas de fausses-couches, de malformations congénitales, de cancers, etc.La journaliste Marie-Monique Robin en traite en détail dans Le Roundup face à ses juges (Écosociété, 2018).L\u2019examen des « poison papers», soit 20 000 documents révélés en 2017 et détaillant les manœuvres de l\u2019industrie chimique pour cacher la toxicité de ses produits, a montré que la multinationale était au courant de la toxicité du Roundup.En 2015, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) de l\u2019OMS classe le glyphosate comme « cancérigène probable ».L\u2019analyse des « Monsanto Papers » \u2013 qui ont fait surface à l\u2019occasion des milliers de procès intentés contre la multinationale \u2013 par le journal Le Monde et par le bioéthicien Leemon McHenry2 illustre comment la machine de Monsanto, passée dans le giron de Bayer, s\u2019est alors mise sur le pied de guerre.Des scientifiques tels le biologiste Henry Miller étaient nommés comme étant les auteurs de documents de Monsanto appuyant l\u2019innocuité de son herbicide, alors que ce sont en réalité des employés de la multinationale qui les avaient rédigés, ce que confirme leur correspondance interne.Des articles rédi - gés par des rédacteurs en sous-main et dénigrant les travaux du CIRC ont aussi été publiés par le magazine Forbes.Sous le titre « An Independent Review of the Carcinogenic Potential of Glyphosate», 16 scientifiques ont publié des articles dans une revue de toxicologie dans le but de blanchir l\u2019herbicide.Les auteurs admettent que la multinationale a financé leurs travaux, mais affirment que les manuscrits n\u2019ont pas été révisés par Monsanto.C\u2019est un mensonge.Les documents internes démontrent qu\u2019un des principaux scientifiques de l\u2019entreprise a révisé les manuscrits, les a amendés et a joué un rôle dans l\u2019élaboration d\u2019au moins un d\u2019entre eux.La multinationale, bénéficiant de la complicité des agences de réglementation, a aussi usé de son influence auprès de l\u2019Environmental Protection Agency des États-Unis afin de persuader une autre agence gouvernementale de ne pas faire sa propre évaluation toxicologique du glyphosate.Ici même au Canada, le 11 novembre dernier, CBC nous révélait, grâce au travail d\u2019une coalition de la société civile, que l\u2019Agence de réglementation de la lutte antiparasitaire de Santé Canada aurait été bernée par des études présentées comme indépendantes, alors que Monsanto était impliquée dans leur rédaction.relations 800 JANVIER-FÉVRIER 2019 19 DOSSIER les ROUAGES de la MALSCIENCE Contaminée par la quête de profits des multinationales, la recherche scientifique traverse une grave crise de confiance.Comprendre quels sont les rouages et qui sont les complices de cette crise est essentiel pour espérer en sortir.I Ici même, Santé Canada aurait été bernée par des études présentées comme indépendantes, alors que Monsanto était impliquée dans leur rédaction. Non contente d\u2019intimider les éditeurs de journaux et de jouer les gros bras auprès des organismes publiant des articles qui ne sont pas à son goût, Monsanto compte sur la collaboration de journalistes pour répandre des faussetés.Elle se réjouit aussi des déclarations de représentants de la santé publique tel le docteur Robert Strang, qui affirmait à propos des épandages de glyphosate en Nouvelle-Écosse : « Même l\u2019eau peut être toxique si consommée en grande quantité sur une courte période » (communiqué officiel, 2 septembre 2016).dérives dans la recherche biomédicale Une enquête du sociologue des sciences Daniele Fanelli a révélé que 2 % des chercheurs avouent avoir fraudé et que 14 % déclarent avoir eu connaissance de collègues fraudeurs2.Bien sûr, tous les chercheurs ne sont pas malhonnêtes.Mais comme l\u2019explique le docteur Hervé Maisonneuve, chasseur de fraudes scientifiques, ils subissent d\u2019énormes pressions du fait que le nombre de doctorants aux États-Unis a augmenté beaucoup plus vite que le nombre de postes de chercheurs.Ces derniers doivent donc répondre aux désirs de leurs richissimes commanditaires ; certains font ce qu\u2019on leur demande et embel - lissent les résultats des recherches.Ainsi, les auteurs d\u2019études ayant des liens financiers avec l\u2019industrie pharmaceutique sont presque cinq fois plus susceptibles que les chercheurs indépendants de rapporter des résultats positifs et de trouver que le médicament testé est plus efficace que le placebo, révélait un article paru dans l\u2019American Journal of Psychiatry en octobre 2005.Ces évaluations biaisées jettent même un doute sur la validité des études positives.Les études négatives, quant à elles, sont très rarement publiées.Aux États-Unis, par exemple, sur 74 études soumises à la Food and Drug Administration pour l\u2019approbation de 12 antidépresseurs, 51 % étaient positives et ont toutes été publiées (sauf une).Sur les 49 % d\u2019études négatives (selon lesquelles l\u2019antidépresseur n\u2019était pas plus efficace qu\u2019un placebo), seulement trois ont été publiées et quelques autres le furent en leur donnant un tour positif.la crise de reproductibilité Le fait de pouvoir reproduire les conclusions d\u2019études initiales est un gage de crédibilité dans le domaine de la science.Or, depuis les années 1990, des résultats sont souvent invalidés par des études ultérieures, d\u2019où l\u2019existence d\u2019une crise de reproductibilité.En août 2005, le médecin John Ioannidis, une sommité en méta-science de l\u2019Université Stanford, publiait un article intitulé « Why Most Published Research Findings Are False» dans PLoS Med.Il y affirmait que la plupart des découvertes en recherche biomédicale sont fausses ou exagérées.Cet article fut critiqué à l\u2019époque parce que fondé, entre autres, sur un modèle mathématique.Depuis, des recherches empiriques ont confirmé cette vérité dérangeante.Des chercheurs des National Institutes of Health aux États- Unis ont, par exemple, analysé 363 études publiées sur 10 ans dans le prestigieux New England Journal of Medicine.Les études subséquentes ont révélé que 38 % des pratiques établies étaient validées, que 40 % des pratiques qu\u2019on croyait efficaces et béné - fiques étaient contredites et qu\u2019il n\u2019y avait pas suffisamment de données pour évaluer les 22 % restants3.20 relations 800 JANVIER-FÉVRIER 2019 DOSSIER aux États-Unis, où l\u2019étude a été menée, les gens ont en moyenne environ 4,5 % de chances de développer un cancer colorectal.L\u2019augmentation de 18 % attribuable à la consommation de viande transformée faisait donc passer ce risque de 4,5 % à environ 5,3 %1.Malheureusement, ces nuances, apportées par des journalistes scientifiques dans les 24 heures qui ont suivi, ont eu droit à beaucoup moins de visibilité que l\u2019annonce initiale, plus spectaculaire.Ce phénomène n\u2019est pas nouveau : un de ses jalons, au XXe siècle, se trouve dans la montée en puissance d\u2019un nouveau métier, celui de relationniste.Un des exemples les plus célèbres est celui des relationnistes embauchés par les compagnies de tabac qui, des années 1950 jusqu\u2019aux années 1980, ont réussi avec succès à combattre l\u2019information scientifique sérieuse : pendant que la communauté médicale faisait consensus autour du lien entre tabac et cancer, la stratégie de communication des compagnies réussissait, elle, à créer l\u2019illusion qu\u2019il subsistait un débat scientifique légitime.Et à partir des années 1990, on a vu les compagnies pétrolières employer la même stratégie, avec tout autant de succès, pour créer l\u2019illusion que le réchauffement climatique n\u2019était pas un fait scientifique solide.« Le doute est notre produit », disait un de ces stratèges, en 1969.Pour gagner la partie, il leur fallait isoler le citoyen de l\u2019influence des scientifiques, créer chez lui l\u2019illusion que les soRtiR le jouRnalisme scientifique de la pRécaRité Pascal Lapointe L\u2019auteur est rédacteur en chef de l\u2019Agence Science-Presse Je suis journaliste scientifique, ce qui signifie que je ne suis pas un scientifique, mais un journaliste avant tout.Ma première mission n\u2019est pas de rendre la science agréable, mais de garder un recul critique face à elle, et pour cette raison, je suis comme un frappeur au baseball qui part avec deux prises contre lui : non seulement la science fait peur dans notre société, mais en plus, à choisir, davantage de gens préfèrent des « bonnes nouvelles scientifiques » à des nouvelles affichant des bémols ou des nuances.Un exemple ?Rappelez-vous cette étude qui, en 2015, concluait que de manger chaque semaine une certaine quantité de « viande transformée », comme du bacon, augmentait de 18 % notre risque de cancer.Ce n\u2019était pas faux, mais la question qu\u2019il aurait fallu se poser était : 18 % de combien ?En effet, D\u2019autres chercheurs ont comparé 256 études initiales et les études subséquentes qui établissaient un lien entre un facteur de risque (un gène ou une condition médicale, par exemple) et 12 pathologies dans les domaines de la psychiatrie, de la neurologie et de quatre maladies somatiques.Dans 38 % des cas, les conclusions n\u2019ont pas été reproduites et l\u2019effet constaté était exagéré de moitié dans 21 % des cas.À l\u2019exception des études cognitives et comportementales, c\u2019est la psychiatrie qui présente la fiche la plus médiocre : en génétique psychiatrique, le taux de reproductibilité atteint un maigre 6,3 %.Dans le domaine du cancer, des chercheurs de Bayer et Amgen ont pour leur part réussi à reproduire les mêmes résultats seulement dans 11 % à 25 % des cas relatifs à des études pourtant qualifiées de «découvertes majeures »4.Les grands médias citent abondamment les études positives et ne s\u2019intéressent pratiquement jamais aux études subséquentes contredisant les études initiales, quand ils ne rapportent pas l\u2019information de manière tronquée (voir encadré p.20).Un rapport de l\u2019Institut des sciences biologiques du CNRS, en France, a constaté qu\u2019alors que 234 articles de presse couvraient 35 études initiales \u2013 par la suite invalidées \u2013, seulement 4 articles de presse dévoilaient la réfutation de l\u2019étude initiale.Les grands médias nourrissent ainsi un système vicié auquel il faut mettre fin pour que les savoirs scientifiques puissent vraiment jouer leur rôle dans nos sociétés.1.Leemon McHenry, « The Monsanto Papers : Poisoning the Scientific Well», International Journal of Risk and Safety in Medicine, juin 2018.2.Lire Nicolas Chevassus-au-Louis, Malscience.De la fraude dans les labos, Paris, Seuil, 2016.3.« A Decade of Reversal : An Analysis of 146 Contradicted Medical Practices», Mayo Clinic Proceedings, 2013.4.Voir Aurélien Allard, « La crise de la réplicabilité », La Vie des idées, 20 mars 2018.relations 800 JANVIER-FÉVRIER 2019 21 «deux opinions » étaient de valeur égale.Aujourd\u2019hui, avec Facebook et les médias sociaux, on pousse cette logique encore plus loin : leurs algorithmes créent des effets de bulle ou de «chambre d\u2019écho » qui finissent par isoler le citoyen, le coupant de nouvelles qui pourraient l\u2019amener à utiliser son esprit critique.Cette croissance d\u2019une désinformation de mieux en mieux organisée est survenue alors même qu\u2019on assistait à un recul du journalisme scientifique : en effet, lorsque les journaux ont commencé à couper dans leurs salles de rédaction dès les années 1980, les journalistes scientifiques, qui n\u2019étaient pourtant pas si nombreux, ont été parmi les premières victimes.Parce qu\u2019une section « Science » n\u2019est jamais aussi populaire qu\u2019une section culturelle ou sportive, ni aussi attirante pour les annonceurs que des cahiers « Automobile » ou « Habitation ».C\u2019est là une des raisons pour lesquelles la plupart des nouvelles scientifiques publiées dans des grands médias qui ont pu vous sembler douteuses ces dernières années ont probablement été écrites par des journalistes généralistes qu\u2019on avait parachutés sur ce sujet 20 minutes plus tôt.Ce sont eux qui, plus souvent qu\u2019autrement, tombent soit dans le piège de la fausse équivalence \u2013 accorder au pour et au contre un temps de parole égal, sans se soucier de leur crédibilité respective \u2013 soit dans le syndrome de la recherche spectaculaire \u2013 « une jeune scientifique rebelle qui a découvert que le kombucha guérit le cancer ?Ça va faire un bon article, ça ! » Embaucher davantage de journalistes scientifiques ne serait pas une panacée, mais cela éliminerait un gros contingent de nouvelles grossièrement exagérées ou carrément fausses \u2013 ce qui, à notre époque, ne serait pas un luxe.La base existe déjà : de tels journalistes travaillent dans la plupart des grandes salles de rédaction, sauf que la direction ne les assigne jamais à la nouvelle scientifique, jugeant celle-ci d\u2019intérêt secondaire.Il existe par ailleurs des médias spécialisés, comme l\u2019Agence Science-Presse ou le magazine Québec Science, qui pourraient sortir de la précarité qui est la leur depuis des décennies si les milieux universitaires, collégiaux, de l\u2019enseignement ou de la recherche s\u2019entendaient pour y investir, que ce soit par de l\u2019achat d\u2019espace publicitaire ou par la création de bourses permettant de réaliser des reportages ou des enquêtes de longue haleine.Il serait dans leur intérêt \u2013 et dans l\u2019intérêt public \u2013 d\u2019avoir au Québec un journalisme scientifique fort et indépendant.Car sur une chose du moins, tous s\u2019entendent : pour avoir de l\u2019information de qualité, il faut être prêt à y mettre le prix.1.Voir Brad Plummer, « The bacon freak-out: Why the WHO\u2019s cancer warnings cause so much confusion», Vox, 26 octobre 2015 [en ligne].Christian Tiffet, Journalisme scientifique et désinformation, 2019 Marie-Hélène Parizeau L\u2019auteure est professeure titulaire à la Faculté de philosophie de l\u2019Université Laval ourquoi parler d\u2019eugénisme aujourd\u2019hui ?Le mot date ; pourtant, plusieurs signes indiquent qu\u2019une nouvelle forme d\u2019eugénisme émerge, sur le mode libéral.Francis Galton, cousin de Darwin, considéré comme l\u2019initiateur de l\u2019eugénisme, se demandait à la fin du XIXe siècle comment la sélection naturelle s\u2019appliquait à l\u2019espèce humaine et s\u2019il était possible d\u2019influencer la transmission des caractères héréditaires dans le but d\u2019améliorer la race humaine.Pour lui, l\u2019eugénisme ou «bonne naissance » désignait la science de l\u2019amélioration des populations humaines par des moyens permettant à des races ou à des lignées plus convenables de prévaloir par rapport à d\u2019autres moins bonnes, donc inférieures.Au début du XXe siècle, les mouvements et sociétés eugénistes, qui se sont répandus en Europe et en Amérique du Nord, se sont appuyés sur la science génétique, née dans le creuset d\u2019une idéologie scientifique fondée sur des préjugés de classe et de race.Au sein d\u2019une bourgeoisie inquiète de la « prolifération des classes improductives », des scientifiques posaient l\u2019hypothèse d\u2019une transmission héréditaire des « tares » sociales (alcoolisme, prostitution, criminalité, handicap mental).Aux États- Unis, dans un contexte de ségrégation raciale, même la question de l\u2019immigration est devenue une préoccupation de l\u2019eugénisme \u2013 certaines enquêtes montraient que « les immigrants récents étaient biologiquement inférieurs et mettaient en péril le sang de la nation1».Dans les années 1930, 20 000 personnes ont été stérilisées dans 24 États américains qui avaient voté des lois sur la stérilisation.Le nazisme a poussé la logique de l\u2019eugénisme à son paroxysme en cherchant à éliminer physiquement les groupes et les « races » jugés inférieurs à partir de critères biologiques.Après la Deuxième Guerre mondiale, l\u2019eugénisme est donc banni du vocabulaire des scientifiques en génétique humaine.Une page terrible de l\u2019histoire est tournée.Cependant, à la faveur de certains développements technologiques et des avancées en biologie moléculaire qui s\u2019accélèrent à partir des années 1970, la question de l\u2019eugénisme revient en douce.Le philosophe Jürgen Habermas en fait état dans son ouvrage L\u2019avenir de la nature humaine.Vers un eugénisme libéral ?(Gallimard, 2002).Réfléchissant sur la nature des changements sociaux en Occident et sur les avancées technologiques, il avance l\u2019hypothèse qu\u2019une nouvelle forme d\u2019eugénisme émergerait, individuel et privé mais soutenu financièrement par l\u2019État, tout en restant un choix.Le contexte social pourrait devenir tel, avec l\u2019idéologie de la consommation et du marché de la santé, que chacun se sentirait comme tenu, voire obligé de devenir responsable de sa santé génétique et de celle de sa descendance.La pression sociale \u2013 des professionnels de la santé en passant par les voisins, les amis ou les collègues au travail \u2013 pousserait à utiliser de plus en plus des tests génétiques pour avoir un enfant « parfait ».Habermas ajoute que cet eugénisme libéral pourrait s\u2019accentuer au point où certains pourraient vouloir en venir à améliorer génétiquement leur descendance.une pente vers une nouvelle forme d\u2019eugénisme Du diagnostic prénatal qui identifie certaines maladies génétiques héréditaires à la technique CRISPR qui ouvre la porte à 22 relations 800 JANVIER-FÉVRIER 2019 DOSSIER les nouveaux haBits de L\u2019EUGÉNISME ?Banni du monde scientifique après l\u2019horreur nazie, l\u2019eugénisme risque de réapparaître sous les oripeaux de l\u2019amélioration génétique et de la performance individuelle.P Christian Tiffet, Manipulation du vivant, 2019 la thérapie génique corrigeant une mutation impliquée dans une maladie génétique : voilà un parcours qui résume plus de 40 ans d\u2019efforts de recherche en génétique et en biologie molé - culaire.Quelques dates en rafale : 1970, début du diagnostic prénatal ; 1978, naissance du premier bébé-éprouvette ; 1980, brevet accordé pour une bactérie modifiée génétiquement ; 1982, première naissance à partir d\u2019un embryon congelé ; 1990, début des plantes transgéniques (OGM) ; 1996, première brebis clonée ; 2001, décryptage du génome humain ; 2012, création de l\u2019outil d\u2019édition génomique CRISPR qui a permis, en 2015, la modification du génome d\u2019embryons humains et, en 2017, la correction dans un embryon humain d\u2019une mutation indui - sant une maladie cardiaque.Il faut distinguer ici deux trajectoires de la génétique humaine qui maintenant s\u2019entremêlent.Tout d\u2019abord, en développant le diagnostic prénatal dans les années 1970, la génétique humaine visait l\u2019identification des maladies génétiques chez le fœtus humain dans le but ultime de les traiter.Or, au fil des années, les capacités d\u2019identification des maladies génétiques ou des maladies à prédisposition génétique ont été décuplées par les tests d\u2019ADN, alors que la capacité à les traiter ou à les guérir n\u2019a pas suivi.Le résultat d\u2019un test positif pour une maladie génétique grave ou mortelle a ainsi souvent comme conséquence l\u2019interruption médicale de grossesse dans le but d\u2019éviter une existence humaine courte et souffrante.La trisomie 21 a constitué un cas particulier du diagnostic prénatal.À cause de sa prévalence qui augmente avec l\u2019âge de la femme, cette anomalie chromosomique, qui mène à des degrés variables de retard mental, a été dès le départ visée par le diagnostic prénatal alors que, dans la majorité des cas, le nouveau-né ne présente pas une maladie mortelle.En 30 ans, ce dépistage est devenu un test de routine dans plusieurs pays occidentaux.Or, l\u2019offre systématique de ce test par le moyen d\u2019une politique publique de l\u2019État, comme c\u2019est le cas au Québec, nous interroge sur le sens de celle-ci : sommes-nous devant cette forme nouvelle d\u2019eugénisme décrite par Habermas ?Cette question se pose avec d\u2019autant plus d\u2019acuité que la génétique a pris une autre trajectoire, liée cette fois-ci aux nouveautés des biotechnologies et au marché économique lucratif de la transformation du vivant.Si le scientifique peut modifier en l\u2019« améliorant » le génome des plantes (OGM) ou celui des animaux (clones), pourquoi pas celui des êtres humains ?Dépassant largement le critère médical usuel du thérapeutique, cette visée méliorative du génome humain \u2013 pour augmenter la force corporelle, la mémoire, les talents, les traits psychologiques, etc.\u2013 fait évidemment l\u2019objet de toutes sortes de spéculations.Déjà en 2003, le President\u2019s Council on Bioethics des États- Unis, dans son rapport Beyond Therapy, a examiné les différents scénarios possibles des modifications génétiques au plan individuel, les résumant ainsi : « le désir d\u2019avoir de meilleurs enfants, le désir d\u2019être plus performant, le désir de maintenir un corps sans âge, le désir d\u2019avoir un esprit heureux ».Voilà, selon lui, le programme des améliorations humaines auquel la génétique pourrait éventuellement répondre.Le but de ce rapport était d\u2019envisager de façon anticipatoire le cadre des pratiques moralement acceptables, légitimant ce faisant ce que Habermas a appelé l\u2019eugénisme libéral.Plus récemment, en juillet 2018, le Nuffield Council on Bioethics de Grande-Bretagne a rédigé le rapport Genome editing and human reproduction qui analyse les possibilités d\u2019ingénierie du génome humain (genome editing) ouvertes par la technique CRISPR.La commission s\u2019inquiète de l\u2019engrenage créé par la multiplication des tests portant sur le génome de l\u2019embryon visant à identifier non seulement les maladies génétiques ayant des expressions variables, mais aussi des maladies ayant des composantes génétiques et environnementales aux interactions complexes, voire des caractéristiques génétiques physiques ou psychologiques non liées à des maladies.Ces pratiques, en se multipliant, induisent chez les couples des comportements de contrôle de la qualité génétique de leur embryon, une fausse assurance contre « un défaut de fabrication génétique » et un discours eugéniste sur la sélection de l\u2019embryon.Cependant, le rapport ouvre la porte à la thérapie génique pour corriger les séquences géniques qui provoquent les maladies génétiques.Il en appelle à des débats publics afin de mieux orienter les efforts de recherche, d\u2019encadrer les pratiques éthiquement acceptables du point de vue médical et de réglementer, à l\u2019échelle internationale, le marché privé lucratif en matière «d\u2019enfant à la carte ».Face à certaines tendances et dérives eugéniques qui commencent déjà à se manifester, le temps des analyses, des bilans et des débats sociaux est venu.Les outils diagnostiques qui se sont développés en génétique sont complexes.Ils peuvent servir des intérêts de divers ordres allant du souhait de parents d\u2019avoir un enfant en santé au désir d\u2019avoir un enfant parfait, appuyant tantôt une politique gouvernementale visant à diminuer le nombre de personnes atteintes de trisomie 21, tantôt le marché privé lucratif des tests génétiques.Le désir individuel ou la non-productivité de certains membres de la société ne sauraient être ici des critères déterminants, car ils nous entraîneraient collectivement dans des logiques d\u2019élimination des plus faibles et des politiques eugénistes.Des débats publics et de véritables consultations publiques soutenues par une volonté politique transparente sont nécessaires pour orienter nos choix collectifs dans le sens d\u2019une conception de la personne humaine élargie qui ne soit pas réduite à sa productivité robotique ou à sa conformité avec l\u2019ordre social dominant.Cela est d\u2019autant plus pressant que nous sommes dans un contexte historique de crise sociétale et d\u2019incertitude concernant l\u2019avenir qui fait émerger l\u2019intolérance et le rejet de l\u2019autre, qu\u2019il soit d\u2019ici ou d\u2019ailleurs, « improductif » ou vulnérable.Il n\u2019est pas écrit qu\u2019il faille rejouer l\u2019histoire de l\u2019eugénisme du XXe siècle sous le mode, cette fois-ci, de l\u2019amélioration génétique et de la performance individuelle.1.Daniel J.Kevles, Au nom de l\u2019eugénisme, Paris, PUF, 1985.relations 800 JANVIER-FÉVRIER 2019 23 DOSSIER Cet eugénisme libéral pourrait s\u2019accentuer au point où certains pourraient vouloir en venir à améliorer génétiquement leur descendance. Professeure émérite à l\u2019UQAM en ergonomie, formée comme géné - ticienne, Karen Messing a mené de nombreuses recherches sur la santé au travail, en particulier celle des femmes.Elle a grandement contribué à attirer l\u2019attention des scientifiques sur la réalité des travailleurs et des travailleuses confinés à l\u2019invi - sibilité en raison de leur genre et de leur statut social inférieur.Elle a entre autres publié La santé des travailleuses.La science est-elle aveugle ?(Remue-ménage, 2000) et Les souffrances invi - sibles (Écosociété, 2016) et cofondé le Centre de recherche interdisciplinaire sur la santé, la société et l\u2019environnement (CINBIOSE).Nous l\u2019avons rencontrée pour discuter de son parcours et de son approche inclusive de la recherche.ans Les souffrances invisibles, vous parlez d\u2019un « fossé empathique » qui sépare souvent les scientifiques et les travailleurs.En quoi cela consiste-t-il ?Karen Messing : J\u2019ai voulu exprimer par cette notion le fait qu\u2019il existe tout simplement un déficit d\u2019empathie envers certaines personnes.C\u2019est intimement lié au concept d\u2019homo- philie, selon lequel les gens en général ont tendance à s\u2019associer à des personnes qui leur ressemblent et à s\u2019identifier plus facilement à elles.C\u2019est vrai aussi des scientifiques.Si on a passé une vingtaine d\u2019années dans le milieu scolaire pour obtenir un doctorat, entouré de personnes qui viennent pour la plupart de la classe moyenne supérieure, nos références seront teintées par cette expérience.Cela peut nous amener à préférer étudier des personnes qui nous ressemblent, comme des travailleuses et des travailleurs de bureau, plutôt que des personnes moins nanties comme des caissières de supermarché ou des serveuses de restaurant.De plus, notre manque de connaissance à l\u2019égard de l\u2019environnement des petits salariés peut aussi nous amener à faire des erreurs scientifiques, telles qu\u2019omettre de poser certaines questions critiques lors d\u2019enquêtes scientifiques.Je me souviens de la première fois que j\u2019ai observé le travail d\u2019une femme de ménage.C\u2019était dans les toilettes d\u2019un train, à la gare de l\u2019Est, à Paris.Ma première réaction a été de penser qu\u2019elle s\u2019y prenait mal, qu\u2019elle se contorsionnait inutilement.Je trouvais qu\u2019il serait tellement plus simple de s\u2019y prendre autrement.Ç\u2019a pris tout mon cours d\u2019ergonomie pour que je remette ce genre de jugement en question, parce que je ne voyais pas toutes les contraintes auxquelles elle faisait face.C\u2019est seulement lors de la présentation de mon rapport final que mon prof m\u2019a fait comprendre que pour faire ses opérations de nettoyage, la personne avait besoin qu\u2019il y ait de l\u2019eau dans les réservoirs des toilettes du train.Je ne m\u2019étais jamais rendue compte que chacun de ses gestes était entièrement conditionné par ce fait.Ça m\u2019a appris qu\u2019avant de faire des jugements à l\u2019emporte-pièce sur le travail des autres, il faut vraiment regarder, penser, interagir, se mettre à leur place.Le fossé empathique, c\u2019est donc ça : cette distance entre mes propres expériences et celles des personnes que j\u2019étudie et qui, de par leur travail, se trouvent à être inférieures à moi dans la hiérarchie sociale.Dans certains cas, cela peut aller jusqu\u2019à un manque de respect.Ce fossé fait en sorte qu\u2019on ne voit pas certains problèmes, ce qui peut avoir des conséquences fâcheuses pour les personnes, même lorsqu\u2019on est porté par une bonne intention, celle d\u2019« améliorer » leurs conditions de travail.Outre en développant une meilleure aptitude individuelle à l\u2019empathie, comment remédier à ce genre de fossé ?K.M.: Ce qui manque à la plupart des scientifiques, ce sont des expériences qui nous forcent à changer de cadre, à nous remettre en question.C\u2019est cela qu\u2019une instance comme le Service aux collectivités (SAC) de l\u2019UQAM, qui est unique en 24 relations 800 JANVIER-FÉVRIER 2019 DOSSIER un autRe savoiR suR l\u2019humain Gilles Bibeau L\u2019auteur est professeur émérite au Département d\u2019anthropologie de l\u2019Université de Montréal Partout sur la planète, les mêmes catégories de pensée et les mêmes théories forgées par les systèmes de savoir de l\u2019Occident servent aujourd\u2019hui à interpréter le monde, la nature, la vie, la personne et les dieux.Qu\u2019il s\u2019agisse de physique, de biologie, de psychologie, de sociologie, de droit, de philosophie, de théologie ou d\u2019éthique, les savoirs mis au point dans les nations colonisatrices ont en effet rejeté, souvent d\u2019une manière massive, les conceptions non occidentales de la personne, les représentations pouR une science EMPATHIQUE ENTREVUE AVEC KAREN MESSING D Amérique du Nord, nous force à faire.Le SAC administre une série d\u2019ententes entre des groupes communautaires et des chercheurs et chercheuses de l\u2019UQAM.Par exemple, un groupe communautaire fait part de ses besoins au SAC, qui cherche alors la ressource professorale pertinente et l\u2019aide à trouver les subventions nécessaires.Des agents voient ensuite à la formation des comités d\u2019encadrement avec les milieux (communautaire, syndical, etc.) qui élaborent la question de recherche et assurent un suivi continu tout au long de la recherche.Comme chercheurs, sans ce genre de procédures et de professionnels qui nous placent constamment en contact avec les organismes communautaires, syndicaux ou autres, on apprend beaucoup moins vite.Malheureusement, avec le manque d\u2019argent pour la recher - che, les comités de pairs qui octroient les fonds deviennent de plus en plus conservateurs, hésitant à miser sur les nouvelles idées générées par les interactions avec le communautaire.Ils investissent de préférence dans des équipes déjà reconnues qui utilisent des techniques bien rodées pour explorer des questions d\u2019intérêt établi.C\u2019est compréhensible, mais c\u2019est triste pour la communauté et pour le développement scientifique.Il y a une vingtaine d\u2019années, il y avait quelques sources de subvention dédiées aux partenariats avec la collectivité, notamment le Conseil québécois de la recherche sociale.Mais la vaste majorité de ces programmes ont été soit abolis, soit réorientés vers des partenariats de toutes sortes exigeant une contribution de la part des partenaires que les petits organismes ne peuvent pas se permettre.Vous avez évoqué dans vos ouvrages la possibilité de mettre davantage les travailleurs à contribution dans la validation des résultats scientifiques.Concrètement, comment cela peut-il se faire ?K.M.: Ce n\u2019est pas possible dans tous les contextes, mais quand c\u2019est le cas, ça peut prendre la forme d\u2019un rapport préliminaire que l\u2019on soumet aux personnes visées par l\u2019étude, pour qu\u2019elles nous donnent leurs commentaires.Prenons un exemple tiré de nos récentes recherches sur les horaires de travail dans une grande compagnie de transport privée.Les horaires y sont hypercomplexes et générés par un logiciel qui relations 800 JANVIER-FÉVRIER 2019 25 nie comme une relation qui s\u2019exprime au mieux dans le lien rattachant l\u2019oncle maternel et le neveu \u2013 c\u2019est ensemble que l\u2019oncle et le neveu forment une seule et même personne qui peut dire « Je ».Les Canaques ont ainsi besoin de la relation entre deux corps pour former un individu.La personne n\u2019advient, chez eux, qu\u2019à travers la présence d\u2019un autre \u2013 du «dehors » donc \u2013 alors que dans les traditions de pensée occidentales, tout vient de notre subjectivité et de l\u2019intériorité individuelle, en un mot du « dedans » même de la personne.Or, notre conception de la personne en tant qu\u2019individualité psychique nous conduit, sous l\u2019effet des neurosciences, à réduire la représentation qu\u2019on se fait de l\u2019identité d\u2019une personne à ce que contient son cerveau.Ce réductionnisme consistant à confondre « identité neuronale et psychique » d\u2019une personne et « identité totale » de celle-ci est en fait le sous-produit d\u2019une pensée sur l\u2019être humain qui se fonde en priorité sur une « biologie de l\u2019esprit ».Or, on risque de ne jamais découvrir « ce qui fait marcher » une pensée, une vie ou indigènes du monde, les savoirs locaux et les systèmes philosophiques étrangers.En s\u2019arrogeant le droit de « civiliser » les autres nations, les pays occidentaux ont fini par imposer leurs modèles scientifiques et culturels, provoquant du même coup un affaissement des autres visions de ce qui nous définit comme humains, appauvrissant du même coup notre part commune d\u2019humanité.La pensée occidentale a historiquement logé la vérité de l\u2019humain dans une seule partie de son être, à savoir l\u2019esprit, le mental, le cognitif.L\u2019accent ainsi mis sur la « psyché » conduit fatalement, à l\u2019ère des neurosciences qui est la nôtre, à placer la conscience et l\u2019intériorité qui nous caractérisent en tant qu\u2019humains dans notre cerveau.On sait par contre qu\u2019il existe d\u2019autres conceptions de l\u2019être humain que celle à laquelle nous conférons volontiers un statut d\u2019universalité.Le prendre en compte nous aiderait à développer une distance critique par rapport à nos représentations de soi.Ainsi, par exemple, chez les Canaques de la Nouvelle-Calédonie, une personne est défi- Christian Tiffet, Geste altruiste, 2019 considère les personnes comme des pièces interchangeables, même si leurs vies, elles, ne le sont pas.À force de côtoyer les employés depuis maintenant cinq ans, on a appris non seulement les effets des différents horaires sur leur vie, mais aussi comment ils s\u2019y prennent pour rendre ces horaires vivables, par exemple en échangeant des jours avec des collègues.Si les gens arrivent souvent à des solutions d\u2019équipe, il reste tout de même place à l\u2019amélioration.C\u2019est là que nous arrivons avec toute une série de recommandations, d\u2019abord sous la forme d\u2019un rapport préliminaire, qui est soumis aux travailleurs ainsi qu\u2019aux patrons.On en discute aussi avec la centrale syndicale, avec le comité de la condition des femmes, etc.À partir des commentaires de tout le monde, on produit une version améliorée du rapport.C\u2019est beaucoup de travail, mais c\u2019est essentiel car on n\u2019aurait jamais eu les mêmes résultats si on n\u2019avait pas été alimentés tout le long par ce genre d\u2019échanges.Cela dit, la participation des non-scientifiques au processus de validation ne va pas de soi, ces personnes n\u2019étant pas habituées à la lecture, pas toujours alphabétisées ni même francophones.Et surtout, elles ne s\u2019intéressent pas à tous les codes liés à la recherche.Alors selon les milieux, il est parfois nécessaire de présenter les résultats oralement, et prévoir après coup un processus de correction des recommandations.Ces méthodes sont-elles une manière, selon vous, de démocratiser la science en rendant ses processus de production plus clairs pour les non-scientifiques ?K.M.: Sans doute, mais c\u2019est surtout pour nous une bonne façon de valider nos hypothèses.Par exemple, quand j\u2019ai fait ma première recherche sur les rayonnements ionisants, en 1978-1981, le patron de l\u2019usine où je concentrais mes recher - ches ne voulait pas qu\u2019on entre sur les lieux de travail.C\u2019est seulement en parlant avec les travailleurs que j\u2019ai pu comprendre que les rayonnements auxquels ils étaient exposés n\u2019étaient pas liés à une source externe, c\u2019est-à-dire à une proximité physique avec un matériau radioactif, mais provenaient bien de source interne, leurs lieux de travail étant tellement poussiéreux qu\u2019ils inhalaient de la poussière radioactive qui finissait par s\u2019incruster dans leur corps.Les travailleurs de cette usine m\u2019ont en effet expliqué qu\u2019ils avalaient tellement de phosphates radioactifs que lorsqu\u2019ils devaient se rendre chez le dentiste, ils devaient arrêter de travailler plusieurs semaines avant, afin que leur mâchoire redevienne assez forte pour endurer les manipulations du dentiste.Ça m\u2019a donc mise sur une tout autre piste scientifique.Il n\u2019y avait presque rien à l\u2019époque dans la littérature scientifique sur la question des poussières radioactives.Alors grâce à l\u2019apport des travailleurs, on a pu documenter la présence de ces rayonnements internes, émis par des particules qui se logent dans les cellules, tout près de l\u2019ADN et qui sont beaucoup plus dommageables que les rayonnements externes.Bref, cette attention aux travailleurs et aux travailleuses, on peut la voir comme un geste altruiste, un don de mes connaissances scientifiques aux pauvres travailleurs et travailleuses qui vont les utiliser pour leur bien ; mais on peut aussi voir cela comme un processus d\u2019échange qui aide les deux parties à mieux comprendre une situation et à faire en sorte de mieux protéger la santé au travail.Pour ma part, j\u2019ai toujours appris beaucoup de cette manière, bien plus que si j\u2019avais été plus distante, dans mon laboratoire.Entrevue réalisée par Emiliano Arpin-Simonetti 26 relations 800 JANVIER-FÉVRIER 2019 DOSSIER notre capacité à faire l\u2019expérience subjective de tout ce qui fait partie de notre monde.Pour saisir la multidimensionnalité qui nous constitue comme être humain, nous sommes forcés d\u2019envisager l\u2019être humain comme un « sujet parlant » qui est pris dans un mode particulier d\u2019être-au-monde, celui-là précisément que lui fournit sa culture et sa société.Si l\u2019on veut pouvoir situer adéquatement la contribution des différents savoirs à la compréhension de l\u2019être humain, deux voies s\u2019ouvrent devant nous : d\u2019une part, compléter par des réflexions d\u2019ordre métaphysique ce que la biologie, la psychologie et les sciences sociales nous apprennent ; d\u2019autre part, prendre au sérieux le fait que les humains n\u2019existent pas sous une forme générale ou universelle, mais qu\u2019ils sont toujours modelés \u2013 notre existence corporelle l\u2019exige \u2013 par une version chaque fois singulière de l\u2019humanité.une personne si on se limite à une vision de l\u2019humain réduite aux seules traces que son histoire a déposées dans son tissu cérébral.L\u2019univers de sens dont la personne a besoin pour construire son identité s\u2019inscrit dans une histoire plus large, se déployant dans un espace familial, social et culturel qui lui est propre.Comme les Canaques, ne conviendrait-il pas que nos conceptions de l\u2019humain tiennent compte de ces autres réalités non strictement biologiques ?Cela nous permettrait de comprendre quelque chose aux systèmes culturels que nous fabriquons pour donner du sens au monde et qui nous fabriquent en retour, dans un mouvement semblable à celui des deux mains d\u2019Escher se dessinant l\u2019une l\u2019autre.Pour sortir du cercle vicieux d\u2019une vision de l\u2019humain réduite au profil cérébral, une seule voie semble s\u2019ouvrir devant nous, celle qui passe par la mise en place d\u2019un paradigme intégrant la pluralité des dimensions humaines, le biologique bien sûr \u2013 c\u2019est tantôt la ligne de départ, tantôt le fil d\u2019arrivée \u2013 mais aussi le psychologique, le social et le culturel, notamment Malheureusement, avec le manque d\u2019argent pour la recher che, les comités de pairs qui octroient les fonds deviennent de plus en plus conservateurs. Olivier Rey L\u2019auteur, mathématicien, philosophe et chercheur au CNRS, est l\u2019auteur de Leurre et malheur du transhumanisme (Desclée de Brouwer, 2018) l faudrait toujours, quand on parle de science, prendre garde à l\u2019hétérogénéité de ce qu\u2019on range sous ce mot.La science moderne a hérité de bien des éléments élaborés par le passé.Pour autant, la science qui a pris son essor en Europe au XVIIe siècle n\u2019était pas la simple continuation de la philosophie naturelle qui l\u2019avait précédée ; elle était aussi en rupture avec celle-ci.Pour mesurer l\u2019écart entre la science moderne et les pensées scientifiques antérieures, anciennes et médiévales, il suffit de considérer l\u2019étymologie du mot « physique ».Celui-ci est dérivé d\u2019un verbe grec (phuein) signifiant «naître », « croître », « pousser » et dési - gne les choses qui se produisent d\u2019elles- mêmes, par opposition à celles qui sont fabriquées \u2013 et donc inanimées \u2013, les poioumena, du verbe poiein, « fabriquer », « produire ».Dans son traité intitulé Physique, Aristote place ainsi le vivant en premier, la matière inanimée venant seulement ensuite.C\u2019est à partir du vivant que l\u2019ensemble de la nature se trouve pensé.La perspective moderne est toute différente.Si, comme l\u2019a affirmé Galilée, l\u2019univers est écrit en langue mathématique, la science consiste alors à dégager la mathématicité sous-jacente aux phénomènes.Celle-ci n\u2019est pas conçue comme un résultat éventuel de l\u2019investigation scientifique, mais comme la forme même à laquelle une investigation scientifique doit aboutir pour faire véritablement science.Si la physique d\u2019Aristote, partant du vivant, était peu à son aise avec l\u2019inanimé, la science moderne se trouve quant à elle dans une situation inverse : partant de l\u2019inanimé \u2013 parce que c\u2019est là que la mathématicité se laisse mettre en évidence \u2013, c\u2019est le vivant qui lui pose problème.Selon l\u2019idéal moderne, une science accomplie du vivant serait une science mathématique du vivant.la résistance du vivant Cependant, le vivant résiste.D\u2019après Kant, il est illusoire de penser que la biologie puisse être un jour absorbée dans la physique : « Il est bien certain que nous ne pouvons pas connaître suffisamment les êtres organisés et leur possibilité interne d\u2019après de simples principes mécaniques de la nature, encore bien moins nous les expliquer ; et cela est si certain, que l\u2019on peut dire hardiment qu\u2019il est absurde pour les hommes de seulement former un tel dessein ou d\u2019espérer qu\u2019il surgira un jour quelque Newton, qui pourrait faire comprendre ne serait-ce que la production d\u2019un brin d\u2019herbe d\u2019après des lois naturelles qu\u2019aucune intention n\u2019a ordonnées1.» Et quand bien même un tel Newton se présentait, nous permettrait-il de saisir vraiment ce qu\u2019est le vivant ou, au contraire, nous le ferait-il complètement manquer ?Imaginons, comme le marquis de relations 800 JANVIER-FÉVRIER 2019 27 DOSSIER LE VIVANT, touRment de la science modeRne La science, axée sur la mathématisation de la nature, peine à cerner la singularité du vivant et en propose une vision appauvrie.I Christian Tiffet, Stratégie de survie, 2019 Laplace, « une intelligence qui, pour un instant donné, connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée et la situation respective des êtres qui la composent », et qui serait « assez vaste pour soumettre ces données à l\u2019Analyse ».Une telle intelligence « embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l\u2019univers et ceux du plus léger atome : rien ne serait incertain pour elle, et l\u2019avenir, comme le passé, serait présent à ses yeux2».Elle verrait l\u2019avenir et le passé, mais pas les êtres vivants : à leur place, seulement des nuages de particules s\u2019agglutinant et se dispersant.Elle calculerait tout, mais ignorerait ce que c\u2019est que d\u2019être vivant.Le mouvement des particules est déterminé par les forces qui agissent sur elles.Le mouvement des êtres vivants (même une plante est en mouvement, elle « pousse ») répond quant à lui à des finalités.Si nous regardons une rivière depuis un pont, par une journée ensoleillée, les clapotis de l\u2019eau qui s\u2019écoule ne cessent de produire des éclats de lumière ; tout bouge et pourtant, si l\u2019eau est claire, nous repérons sans dif - ficulté la présence d\u2019un poisson, surtout s\u2019il nage à contre- courant, et nous savons immédiatement qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un être vivant.Nous le savons parce que son mouvement n\u2019est pas une simple résultante du courant, il a une finalité, que nous saisissons en référence à notre propre qualité d\u2019être vivant, animé lui aussi de finalités.On mesure à quel point la biologie moderne se trouve dans une position délicate : d\u2019un côté, c\u2019est une spécificité du vivant qui justifie son existence en tant que science particulière ; de l\u2019autre, l\u2019idéal de la science moderne dénie toute spécificité au vivant.Le biochimiste Jacques Monod a bien exprimé cette tension.Selon lui, le problème central de la biologie réside dans la contradiction entre le refus scientifique des causes finales et le fait que le vivant a des finalités \u2013 contradiction «qu\u2019il s\u2019agit de résoudre si elle n\u2019est qu\u2019apparente, ou de prouver radicalement insoluble si en vérité il en est bien ainsi3».Fondamentalement, on se trouve placé devant une alternative: ou bien le vivant en tant que tel peut être appréhendé par la science (moderne) \u2013 mais alors le vivant, en tant qu\u2019être de finalité, se dissout, ce n\u2019est plus le vivant ; ou bien le vivant en tant que tel ne peut pas être appréhendé par la science (toujours en son sens moderne) \u2013 mais alors la science n\u2019est plus la science (dans sa prétention à l\u2019universalité).En pratique, on navigue entre les deux termes de l\u2019alternative, ce qui fait du vivant une plaie suppurante au flanc de la science moderne.le paradigme de l\u2019autoconservation Faute de réussir à éliminer la finalité, la biologie moderne s\u2019est efforcée de la circonscrire au maximum, en la réduisant à un motif unique, le même partout : l\u2019autoconservation.Dans la pensée ancienne et médiévale, chaque vivant était considéré comme un être à accomplir, qui transcendait sa pure et simple existence factuelle \u2013 ce qui importait avant tout était la conformité de la vie à ce qu\u2019elle devait être.Dans les termes de Thomas d\u2019Aquin : « Le bien pour tout être est qu\u2019il atteigne sa fin ; le mal est qu\u2019il en soit détourné » (Somme contre les gentils, III).À ce titre, l\u2019autoconservation n\u2019était qu\u2019une fin seconde, subordonnée à la fin première qu\u2019était l\u2019accomplissement de l\u2019être en question.Avec l\u2019arrivée de la pensée moderne, l\u2019autocon- servation sera considérée comme la fin première et ultime, et l\u2019ensemble des particularités déployées par la vie, dans leur diversité, seront envisagées comme déterminées par cette seule fin et justifiées par elle.La conservation n\u2019est plus au service d\u2019un être à conserver ; l\u2019être et sa conservation ne font qu\u2019un.On conviendra que Jacques Monod a reconnu les êtres vivants comme « objets doués d\u2019un projet ».Mais ce projet, quel est-il ?« Tout projet particulier, quel qu\u2019il soit, n\u2019a de sens que comme partie d\u2019un projet plus général.Toutes les adap - tations fonctionnelles des êtres vivants comme aussi tous les artéfacts façonnés par eux accomplissent des projets particuliers qu\u2019il est possible de considérer comme des aspects ou des fragments d\u2019un projet primitif unique, qui est la conservation et la multiplication de l\u2019espèce4.» Ainsi, la théorie darwinienne de l\u2019évolution s\u2019est entièrement élaborée autour des notions de lutte pour la vie et de sélection des mieux adaptés qui réus - sissent à survivre et à avoir une descendance, ou qui ont la descendance la plus nombreuse ; sans que n\u2019entre aucunement en considération ce que telle ou telle forme vivante aurait en soi à être.Il en résulte une conception extrêmement pauvre du vivant.L\u2019enjeu est loin d\u2019être seulement épistémologique : si derrière la diversité presque infinie du vivant ne se cache qu\u2019une seule et unique obsession \u2013 l\u2019autoconservation \u2013 indépendamment de ce qui est à conserver, alors cette diversité des apparences ne commande aucun respect.Selon cette conception, quand une espèce disparaît, ce n\u2019est pas l\u2019être qui se trouve amputé, seulement une stratégie de survie qui se trouve mise en échec.C\u2019est pourquoi les mesures prises actuellement en faveur de l\u2019« environnement », pour louables qu\u2019elles soient, s\u2019avèrent inefficaces : elles arrêtent moins les ravages qu\u2019elles ne per - mettent à la dynamique ravageuse de se poursuivre, en en mitigeant les effets les plus directement létaux.Ce dont nous manquons le plus cruellement, ce n\u2019est pas tant de mesures de sauvegarde que d\u2019une conception adéquate de la nature, du vivant, qui reconnaisse en elle des fins.Simone Weil écrivait dans ses cahiers : « Repenser la science : tâche formidable, autrement intéressante que de la continuer5.» 28 relations 800 JANVIER-FÉVRIER 2019 DOSSIER Ce dont nous manquons le plus cruellement, ce n\u2019est pas tant de mesures de sauvegarde que d\u2019une conception adéquate de la nature, du vivant, qui reconnaisse en elle des fins.1.Emmanuel Kant, Critique de la faculté de juger [1791], Paris, Vrin, 1993, p.335.2.Pierre-Simon de Laplace, Essai philosophique sur les probabilités [1814], Paris, Bourgois, 1986, p.32-33.3.Jacques Monod, Le Hasard et la Nécessité, Paris, Le Seuil, 1970, p.33.4.Ibid., p.26.5.Œuvres complètes, Paris, Gallimard, t.VI, vol.1, 1994, p.180. Jacques Tassin L\u2019auteur, chercheur en écologie végétale au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement à Montpellier, en France, a publié Penser comme un arbre (Odile Jacob, 2018) otre regard sur le végétal souffre souvent de telles distorsions que l\u2019image que nous nous en faisons est fortement brouillée.L\u2019anthropomorphisme, si courant, nous pousse en effet à envisager les plantes à notre image.Un courant étrange nous conduit même aujourd\u2019hui à ne nous intéresser, dans les arbres, qu\u2019à une part qui nous ressemblerait.Après La vie secrète des plantes de Peter Tompkins et Christopher Bird, La Vie secrète des arbres (Les Arènes, 2017) de Peter Wohlleben prête à son tour aux arbres des sentiments humains, se propulsant ainsi au sommet des palmarès.Alors, face à de tels dérapages, la science actuelle fournirait-elle la meilleure lentille pour voir les plantes telles qu\u2019elles sont ?Performante et permettant de voir de très près, cette lentille est-elle pour autant tout à fait transparente et indemne de tout filtre ?Loin de moi, en tant que chercheur, l\u2019idée de dénigrer une approche scientifique du végétal.Il n\u2019y a certainement pas d\u2019autre voie que la démarche scientifique pour bénéficier de connaissances objectives et avérées sur le monde.Mais une telle constatation, indéniable, n\u2019exclut pas une approche critique du type de regard que propose la science pour envisager les plantes.Ce regard est merveilleusement efficace, mais il demeure incomplet, peut-être même un peu borgne.Dans ma carrière, j\u2019ai souvent rencontré des chercheurs, par exemple des généticiens, des biochimistes ou des biométriciens du végétal, qui reconnaissaient avoir fini par perdre de vue qu\u2019ils travaillaient sur des plantes au cours de leurs travaux.Si l\u2019on songe à de telles postures, alors le philosophe Maurice Merleau-Ponty n\u2019avait pas tort d\u2019écrire, à la première ligne de L\u2019œil et l\u2019esprit : « La science manipule les choses, elle renonce à les habiter.» Par elle-même \u2013 mais il est vrai que ce n\u2019est pas là son dessein premier \u2013 la science ne raccourcit pas la distance qui sépare le scientifique de son objet d\u2019étude.Elle place plutôt le premier en surplomb du second, et même, elle l\u2019en éloigne.la part oubliée du sensible Précisément, la science pose le végétal comme un objet, et non comme un sujet.Il est inutile de revenir ici sur les traces laissées en nous par la pensée d\u2019un Galilée, puis d\u2019un Descartes, qui ont concouru, en mathématisant le monde, à le présenter comme un ensemble de rouages bien huilés et commandés depuis les voies célestes, a fortiori lorsqu\u2019il s\u2019agissait du vivant.De tels rouages broient toute reconnaissance du sensible au sein du vivant dès lors qu\u2019il ne s\u2019agit pas d\u2019un humain.Les travaux du biologiste Jacob von Uexküll ou du prima- tologue Kinji Imanishi, certes centrés sur les animaux mais s\u2019intéressant au vivant en général, reconnaissaient, dès le début du XXe siècle, les êtres vivants comme des êtres libres, sensibles et indissociables de leur milieu.De tels travaux peinent encore à se faire connaître aujourd\u2019hui.La part sensible de chacun de ces êtres vivants, qui leur confère une capacité de présence en se donnant au monde, en étant à même le monde, reste en effet largement ignorée de la communauté scientifique, quand relations 800 JANVIER-FÉVRIER 2019 29 DOSSIER à l\u2019écoute des PLANTES L\u2019attention portée à la sensibilité chez les plantes et aux multiples relations qu\u2019elles entretiennent avec leur milieu aide à sortir des ornières cartésiennes et mécanicistes dans lesquelles la science du vivant est encore trop confinée.N Christian Tiffet, Poésie féconde, 2019 elle n\u2019est pas dénigrée.Même si l\u2019idée de sensibilité végétale est aujourd\u2019hui acceptée par cette communauté, cette sensibilité alors consentie n\u2019en reste pas moins une sensibilité qui serait purement réceptrice, certes capable de fournir des réponses à des stimuli externes, mais inapte à s\u2019engager d\u2019elle-même dans le monde.Le regard ainsi porté sur la sensibilité des plantes et leur rapport à leur milieu reste froidement asymétrique.La mésologie, ou science des milieux, originellement conceptualisée par un disciple d\u2019Auguste Comte, Charles Robin, et actuellement portée par le géographe Augustin Berque, envisage chaque couple individu-milieu comme un couple dynamique indissociable qui représente la réalité la plus juste.Dissocier de ce couple l\u2019individu ou le milieu, comme la science analytique le propose invariablement, revient à produire une virtualité.S\u2019agissant des végétaux, la réalité d\u2019un tel couple dynamique ne fait pourtant aucun doute.La plante s\u2019enracine au sol comme le sol s\u2019enracine tout autant, d\u2019un point de vue ontologique, dans la plante.Dissocier un système racinaire du sol où il s\u2019ancre revient à produire une abstraction.À l\u2019exception des plantes parasites (épiphytes) ou des cultures produites en hydroponie, il n\u2019y a pas de plante sans sol.Envisager dès lors l\u2019évolution du vivant végétal comme un simple ensemble de réponses à l\u2019environnement, alors que ce végétal détermine en grande part la composition même de cet environnement, représente une démarche nécessairement incomplète.L\u2019avènement d\u2019une science de l\u2019évolution non exclusivement mécaniste se fait toujours attendre.Niant en quelque sorte la possibilité d\u2019une sensibilité active chez la plante, la science se méfie tout autant de la mise en jeu de la sensibilité humaine à l\u2019égard de ses objets de considé - ration.Elle n\u2019a certes pas tort de procéder ainsi, tant notre sensibilité peut nous égarer.Aussi Démocrite avait-il perçu avec raison \u2013 précisément, il s\u2019agit bien là de raison \u2013 que la sensibilité peut constituer un obstacle à une juste représentation du monde.Est-ce à dire cependant que notre propre sensibilité est inapte à lever le voile sur certaines facettes du monde végétal ?botanique et poésie féconde De beaux exemples montrent le contraire.J\u2019en retiens deux, qui révèlent combien, contre toute attente, l\u2019approche d\u2019un poète peut se révéler pertinente quand il s\u2019agit de dévoiler la nature même des plantes, pour ne parler que d\u2019elles.Les scientifiques se montrent souvent démunis lorsqu\u2019il s\u2019agit d\u2019inves- tiguer, au sein du vivant, les constantes présentes dans les formes, dans les changements d\u2019état ou bien dans les convergences.Les poètes le sont beaucoup moins.Mon premier exemple se réfère au grand poète allemand Goethe.Derrière la diversité des plantes devait se cacher, à ses yeux, un archétype.Le fil rouge de ses recherches, déduit de conversations avec Schiller, autre poète et philosophe allemand, était clair : « Ne pourrais-je trouver parmi cette foule d\u2019espèces la plante primordiale ?Il faut pourtant qu\u2019il en existe une ! À quoi reconnaîtrai-je sans cela si telle créature est une plante, si toutes n\u2019étaient pas formées d\u2019après un seul modèle ?» C\u2019est selon ce principe d\u2019une idée de la plante, au sens platonicien, qu\u2019il mit en évidence des règles de phyllotaxie, ou règles d\u2019ordonnancement des feuilles le long de la tige.Son regard de poète alla plus loin encore puisqu\u2019il mit à jour des principes de métamorphose foliaire inhérente à la floraison, les pièces florales telles que les pétales ou les sépales étant des feuilles modifiées.Enfin, il eut l\u2019intuition que les arbres représentaient des fédérations de bourgeons, tels des êtres multiples intégrés, et non tels des êtres parfaitement individués.Le second exemple procède d\u2019une idée tout aussi originale émise cette fois par Francis Hallé, un botaniste français de renommée internationale, qui ne se satisfait pas des dogmes scientifiques pour étudier les plantes.C\u2019est à la faveur de cette liberté d\u2019esprit qu\u2019il a identifié, un peu à la manière de Goethe qui cherchait une plante primordiale, des types architecturaux fondamentaux au sein des arbres.Il a ainsi identifié 22 modèles architecturaux, à l\u2019un ou l\u2019autre desquels il est possible de rattacher toute espèce d\u2019arbre dans le monde.Pour arriver à un tel discernement, il lui a fallu un brin de poésie, à la fois léger et déterminant.De manière très paradoxale, la biologie peine à penser le vivant qu\u2019elle s\u2019est fixé comme objet d\u2019étude, mais qu\u2019elle écarte comme sujet.Elle ne le reconnaît pas comme pourvu d\u2019une sensibilité active, doté d\u2019une relative liberté à l\u2019égard de son milieu, et surtout, s\u2019inscrivant dans le temps, pour ne pas dire la durée, au sens du philosophe Bergson, c\u2019est-à-dire s\u2019inclinant vers l\u2019avenir sous la poussée de son propre passé.La biologie végétale demeure en attente d\u2019outils propres à l\u2019étude d\u2019une matière animée sensible, inscrite dans cette durée.Dès lors, sommes-nous bien certains d\u2019avoir choisi les meilleurs angles de représentation du végétal, qui nous renvoient implaca - blement aux outils d\u2019investigation de la matière inanimée ?C\u2019est pourquoi des biologistes s\u2019intéressent aujourd\u2019hui à l\u2019auto- organisation des plantes, à leur mode de fonctionnement communautaire multipliant les facilitations mutuelles, à leurs formes jamais tout à fait prédéfinies, à leurs niveaux d\u2019orga - nisation, à leur capacité de s\u2019ajuster aux variations de l\u2019environnement, entre autres.Ils ne craignent plus de s\u2019aventurer hors des sentiers battus, au risque d\u2019être heurtés par d\u2019autres biologistes parfois un peu myopes, qui ont le nez dans le guidon\u2026 Tels sont les premiers pas aventureux d\u2019une biologie qui tarde tant à se déparer de ses vieux oripeaux cartésiens.Tel est sans doute le prix à payer pour lever le voile sur les plantes vivantes.30 relations 800 JANVIER-FÉVRIER 2019 DOSSIER pouR pRolongeR la Réflexion consultez nos suggestions de lectures, de ?lms, de vidéos et de sites Web en lien avec le dossier au www.revuerelations.qc.ca La part sensible de chacun de ces êtres vivants reste largement ignorée de la communauté scientifique. soiRées relations 800 JANVIER-FÉVRIER 2019 31 À MONTRÉAL le mardi 29 janvier à 19?h UQAM \u2013 Pavillon PK 201, avenue du Président-Kennedy (métro Place-des-Arts) Salle PK1140 À QUÉBEC le lundi 4 février à 19?h Centre culture et environnement Frédéric-Back 870, avenue de Salaberry contribution suggérée?: 5?$ renseignements?: Christiane Le Guen 514-387-2541, poste 234 ou cleguen@cjf.qc.ca En collaboration avec?: Malgré sa place centrale dans notre société, la science est loin d\u2019être au-dessus de tout soupçon.L\u2019indépendance et l\u2019éthique de la recherche scienti?que sont régulièrement menacées par de puissants intérêts ?nanciers, liés au développement des technosciences notamment.Ce phénomène s\u2019accompagne aussi de l\u2019in?uence grandissante de l\u2019idéologie scientiste selon laquelle toute compréhension de la vie et du monde doit dépendre uniquement des sciences expérimentales et des technologies.Organisée dans la foulée du dossier «Regards critiques sur la science», cette soirée Relations abordera ces dynamiques en proposant diverses façons d\u2019en contrecarrer les dérives.aVec Élisabeth abergel, professeure titulaire au Département de sociologie et membre de l\u2019Institut des sciences de l\u2019environnement de l\u2019UQAM ; marie-ÈVe maillÉ, professeure associée au CINBIOSE de l\u2019UQAM et auteure, entre autres, de L\u2019a?aire Maillé (Écosociété, 2018) ; marie-hÉlÈne parizeau, professeure titulaire à la Faculté de philosophie de l\u2019Université Laval et membre de la Commission mondiale d\u2019éthique des connaissances scienti?ques et des technologies de l\u2019Unesco (à QUÉBEC SEULEMENt) ; Jean-claude st-onge, écrivain et philosophe, auteur, entre autres, de Tous fous ?L\u2019in?uence de l\u2019industrie pharmaceutique sur la psychiatrie (Écosociété, 2013) (à MONtrÉAL SEULEMENt).SCIENCES SOUS INFLUENCE Christian Tiffet, La déconnexion, 2019 32 relations 800 JANVIER-FÉVRIER 2019 PROCHAIN NUMÉRO Notre numéro de mars-avril 2019 sera en kiosques et en librairies le 15 mars 2019.Pensez à réserver votre exemplaire ! Il comprendra notamment un dossier sur : LA JUSTICE ALTERNATIVE Engorgement des tribunaux et des prisons, judiciarisation et surincarcération des personnes marginalisées, racisées et autochtones\u2026 l\u2019approche punitive au cœur de notre système de justice est régulièrement confrontée à ses limites et à ses abus.Au cours des dernières décennies, des approches di?érentes, misant entre autres sur la réhabilitation et la justice réparatrice, se sont pourtant développées.Qu\u2019ont-elles à o?rir ?Permettent-elles de s\u2019extraire su?samment du cadre punitif de notre système?Les traditions juridiques autochtones, longtemps réprimées, peuvent-elles pour leur part nous montrer de nouvelles voies?Ce dossier abordera ces questions ainsi que d\u2019autres avenues pour rendre notre système de justice plus humain\u2026 et plus juste.À LIRE AUSSI DANS CE NUMÉRO : \u2022 un débat sur la prochaine grande crise ?nancière mondiale ; \u2022 une analyse sur l\u2019élection d\u2019un président de gauche au Mexique ; \u2022 un regard sur l\u2019e?et des inégalités dans le quartier Parc-Extension, à Montréal ; \u2022 le Carnet de Marc Chabot, la chronique poétique d\u2019Olivia Tapiero et la chronique Questions de sens signée par Anne Fortin ; \u2022 les œuvres de notre artiste invité, Charles Lemay.Recevez notre infolettre par courriel, peu avant chaque parution.Inscrivez-vous à notre liste d\u2019envoi sur la page d\u2019accueil de notre site Web : .Charles Lemay a fneeq.qc.c L\u2019auteur est membre d\u2019Alternatives n 1999, le parti nationaliste Bhartiya Janata Party (BJP) a pris le pouvoir en Inde1, à la tête d\u2019un gouvernement de coalition qui a duré cinq ans.Ayant perdu les élections de 2004, il n\u2019est revenu au pouvoir qu\u2019en 2014, mais cette fois en tant que parti majoritaire au parlement fédéral, bien qu\u2019il n\u2019ait obtenu que 33 % du vote populaire.Arrivé au terme de son mandat de cinq ans, tout indique que le BJP ne manquera pas de faire de nouvelles et innocentes victimes en polarisant la société entre hindous et musulmans au cours de la campagne électorale de 2019, comme il l\u2019a fait lors des élections précédentes.créer un nationalisme hindou La classe dirigeante indienne s\u2019est toujours servie de l\u2019interprétation de l\u2019histoire avec efficacité pour sur-simplifier et, en même temps, compliquer la réalité du pays, servant bien sûr sa vision du monde.Cela se manifeste depuis quelques temps dans l\u2019attitude des chefs du BJP qui, comme s\u2019ils répondaient à l\u2019historien britannique du XIXe siècle James Mill \u2013 qui jugeait l\u2019Inde arriérée et incapable du moindre accomplissement dans le domaine de la philosophie ou de la science \u2013, élèvent l\u2019absurdité à de nouveaux sommets.Ils prétendent que les récits épiques et mythologiques de l\u2019Inde comme le Mahabharata, écrits en sanskrit et datant de plus de 2000 ans, sont des documents scientifiques.Donnant l\u2019exemple du guerrier Karna ainsi que celui de Ganesh, le Dieu hindou à la tête d\u2019éléphant, le premier ministre Narendra Modi, dans un discours prononcé dans un hôpital de Mumbai le 25 octobre 2014, affirmait : «Nous pouvons être fiers de ce que notre pays a accompli dans le domaine de la science médicale à un certain moment.[\u2026] Nous avons tous lu au sujet de Karna dans le Mahabharata.Si nous y pensons un peu plus, nous réalisons que le Mahabharata dit que Karna n\u2019est pas né du ventre de sa mère.Cela signifie que la science génétique existait à cette époque.C\u2019est pourquoi Karna aurait pu naître autrement [\u2026] Nous célébrons le dieu Ganesh.Il a dû y avoir des chirurgiens plastiques à l\u2019époque qui ont greffé une tête d\u2019éléphant sur un corps humain, commençant ainsi la pratique de la chirurgie plastique2.» Modi n\u2019est pas le seul de son parti à dire de telles inepties.Plusieurs de ses collègues ont fait des déclarations similaires.Satyapal Singh, ministre d\u2019État indien chargé du développement des ressources humaines, responsable de l\u2019enseignement supérieur, a réfuté la théorie de l\u2019évolution de Charles Darwin devant un public réuni à Aurangabad, arguant que « personne n\u2019a jamais écrit ou dit avoir vu un singe se transformer en homme » (The Times of India, 21 janvier 2018).Plus récemment, le directeur de la Banque centrale de l\u2019Inde, nommé il y a peu par le gouvernement du BJP, a imputé la cause des inondations catastrophiques qui ont frappé l\u2019État du Kerala au fait que celui-ci ait accordé aux femmes l\u2019accès à un temple ! On pourrait croire que de telles affirmations ne peuvent venir que de personnes ignorantes ou illettrées, ou encore de politiciens populistes qui en profèrent aussi en Inde.Mais les leaders du Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS, en français «Association des volontaires nationaux »), dont le BJP est le bras politique, sont loin d\u2019être des humoristes ou des « performers».Ils tentent sérieusement d\u2019établir que l\u2019Inde se trouve au centre de l\u2019univers, que la théorie de Darwin est une fumisterie, que les civilisations ont commencé en Inde, berceau de la connaissance scientifique et que le reste du monde essaie maintenant de rattraper.Qu\u2019est-ce que le RSS ?Il est très important d\u2019en comprendre l\u2019idéologie et les politiques afin de comprendre l\u2019Inde d\u2019au- jourd\u2019hui.Marginale dans la politique parlementaire après l\u2019Indépendance et jusqu\u2019au milieu des années 1970, cette orga - nisation, qui ne recevait que peu d\u2019attention de la part des médias et du monde académique, est toutefois devenue trop visible pour être ignorée depuis le milieu des années 1980.Le RSS a été fondé par Keshav Baliram Hedgewar en 1925.Il s\u2019agit d\u2019une organisation de droite nationaliste hindoue qui vise la construction d\u2019une nation hindoue (« Hindu Rashtra»).Leur deuxième leader, M.S.Golwalkar, nommé par Hedgewar en 1940, écrit dans son livre controversé We, or Our Nationhood Defined (Bharat Publication, 1939) : « Les Hindous sont venus dans ce pays de nulle part, mais ils sont les enfants indigènes de ce sol depuis des temps immémoriaux.» Ce facteur racial est l\u2019ingrédient fondamental de toute nation aux yeux de Gol- walkar, qui n\u2019hésite pas à se réclamer de l\u2019idéologie d\u2019Hitler : «Afin de conserver la pureté de la race et sa culture, l\u2019Allemagne a choqué le monde en purgeant le pays de la race sémite \u2013 les relations 800 JANVIER-FÉVRIER 2019 33 AILLEURS montée d\u2019un nationalisme fascisant en inde De sombres perspectives se dressent à l\u2019horizon des élections de mai 2019 en Inde.Polarisation et violences contre les minorités religieuses sont la marque du parti au pouvoir, qui œuvre à construire un nationalisme hindou aux relents de fascisme.Feroz Mehdi E Une cour supérieure de Mumbai a même refusé de condamner des individus qui avaient assassiné un musulman, jugeant que la religion de la victime constituait une provocation. juifs.L\u2019orgueil de la race à son plus haut niveau s\u2019y est manifesté.L\u2019Allemagne a aussi montré à quel point il est impossible pour les races et les cultures ayant des dif férences fonda - mentales d\u2019être assimilées en un tout uni, une bonne leçon pour nous en Hindoustan » (p.55).Ce type de raisonnement nationaliste ethnique appliqué à la minorité musulmane en Inde est clairement utilisé par des leaders du RSS comme le défunt A.B.Vajpayee.Dans un discours prononcé à Goa le 12 avril 2002, alors qu\u2019il était premier ministre de l\u2019Inde, juste après le massacre de milliers de musulmans au Gujarat (l\u2019État dont Modi était alors chef du gouvernement régional), celui-ci affirmait : «partout où ils vivent, les musulmans n\u2019aiment pas coexister avec les autres ».Alors que la terreur s\u2019abattait sur les musulmans du Gujarat, il les accusait de chercher à « répandre leur foi en recourant à la terreur » (The Wire, 17 août 2018) ! Lorsqu\u2019une classe sociale cherche à devenir hégémonique, comme l\u2019expliquait le phi - losophe Gramsci, elle doit se nationaliser.En Inde, cette classe est en train de construire et de nationaliser une idéologie qu\u2019elle appelle hindutva ou « nationalisme hindou » \u2013 qui n\u2019est rien d\u2019autre que la version XXIe siècle du fascisme en Inde.violences contre les minorités religieuses En effet, depuis l\u2019arrivée au pouvoir de Modi en 2014, les lynchages et les violences de milices extrémistes contre les membres de minorités religieuses, les Dalits (ou « Intouchables ») et les Adivasis (les peuples auto ch tones) sont en hausse.Des personnes, en particulier musulmanes, sont attaquées et souvent assassinées sous prétexte qu\u2019elles abattaient des vaches, considérées comme sacrées en Inde.Dans plusieurs provinces, cela se passe avec la collaboration des autorités de l\u2019État.Des hommes de main harcèlent librement et lynchent des couples mixtes dont l\u2019un des époux est musulman et l\u2019autre hindou.Les vigiles nationalistes hindoues réclament le droit de contrer ce qu\u2019ils appellent le love jihad mené par l\u2019homme musulman qui, à leurs yeux, cherche à séduire la femme hindoue pour la convertir à l\u2019islam.N\u2019importe qui peut être assassiné en toute impunité, juste parce qu\u2019il a l\u2019air musulman.Une cour supérieure de Mumbai a même refusé de condamner des individus qui avaient assassiné un musulman, jugeant que la religion de la victime constituait une provocation.Les statistiques concernant les lynchages qui ont cours depuis 2010 montrent que 97 % des cas ont eu lieu après l\u2019arrivée au pouvoir de Modi en mai 2014, et que sur les 289 victimes, 88 % étaient musulmanes3.Récemment, Amit Shah, le président du BJP, a dit devant l\u2019exécutif de son parti que celui- ci continuerait de remporter les élections malgré les lynchages.Mais est-ce malgré ou à cause des lynchages ?Les campagnes électorales précédentes ont montré que la polarisation basée sur l\u2019appartenance religieuse était une de leurs tactiques.Tout indique que les élections de mai surferont sur la même vague de haine, de peur et de sang versé.Ainsi, la mission du RSS de faire de l\u2019Inde une nation hindoue est maintenant entre les mains d\u2019un chef autoritariste qui contrôle des milices privées en croissance et dont la mégalomanie est sans précédent dans ce pays.Même si l\u2019Inde a un ministre des Affaires étrangères, c\u2019est Modi qui en assume souvent la fonction : il est allé rencontrer 86 leaders de différents pays depuis son arrivée au pouvoir.De même, l\u2019Inde a un ministère de la Défense, mais Modi conclut tous les accords militaires importants avec les autres pays, incluant l\u2019achat de matériel militaire.L\u2019Inde a un ministère des Finances, mais Modi prend tout le crédit pour les décisions prises en cette matière.En fait, le gouvernement indien est mené par deux hommes ces temps-ci, Modi et son bras-droit Amit Shah\u2026 Le journaliste Harish Khare, commentant un discours fait par Modi le 15 août 2018, jour de célébration de l\u2019Indépendance, écrivait : « Aucun premier ministre en Inde n\u2019avait jamais assimilé auparavant la grandeur nationale à un projet personnel 34 relations 800 JANVIER-FÉVRIER 2019 AILLEURS Inaugurée le 31 octobre 2018, la gigantesque «statue de l\u2019unité» représentant le leader indien Sardar Vallabhbhai Patel est vue comme un instrument de la politique nationaliste de Narendra Modi.Photo : PC/Ajit Solanki. comme Modi l\u2019a fait en ces dix minutes.Aucun premier ministre ne s\u2019était approprié aussi grossièrement une noblesse nationale pour lui-même en présentant celle-ci comme la condition nécessaire et suffisante à la gloire et à la grandeur nationales.[\u2026] Le pays a reçu son avertissement concernant les désirs qui traînent dans le placard de l\u2019autoritarisme4.» Cela dit, il ne faut pas penser pour autant que Modi est un Trump indien.Il n\u2019y a pas de « tours Modi » ou d\u2019entreprises dont il est propriétaire.Modi est le porteur d\u2019une idéologie qui vise à faire de l\u2019Inde une nation hindoue.Il a besoin d\u2019argent et donc de l\u2019appui du milieu des affaires autant que ce dernier a besoin de lui pour avoir les mains libres et faire des profits.C\u2019est un mariage de convenance.Les prochaines élections auront donc lieu en mai 2019 sur fond de « menace musulmane » (une menace perçue de l\u2019intérieur mais aussi de l\u2019extérieur, sous la forme du Pakistan) et d\u2019idéologie nationaliste hindoue.Des manifestations de masse et des rassemblements pour s\u2019opposer au gouvernement du BJP sont organisés par les paysans, les étudiants, les organismes voués aux droits des femmes, les artistes, etc.Mais le seul autre parti national est le Parti du Congrès \u2013 centriste libéral \u2013 et il est clair qu\u2019il n\u2019est ni assez fort, ni assez populaire à l\u2019heure actuelle pour défaire le BJP.Déjà, des pourparlers sont en cours au sujet de possibles alliances.Seule une alliance forte entre les partis d\u2019opposition, sous le leadership du Congrès, peut laisser espérer une défaite du BJP.L\u2019enjeu est posé et il pourrait, malgré tout, y avoir un grain de sable dans l\u2019engrenage du BJP : la population indienne.Comme nous l\u2019a rappelé Bertolt Brecht pendant le règne des nazis en Allemagne : « Mon général, votre tank est puissant Il couche une forêt, il écrase cent hommes Mais il a un défaut : Il a besoin d\u2019un conducteur.Mon général, puissant est votre bombardier Plus vite que l\u2019ouragan, plus fort que l\u2019éléphant Mais il a un défaut : Il lui faut un mécanicien.Mon général on peut tirer beaucoup de l\u2019homme Il sait voler, il sait tuer Mais il a un défaut : Il sait penser.» Traduit de l\u2019anglais par Catherine Caron.1.Voir F.Mehdi, « L\u2019Inde de l\u2019an 2000 », Relations, no 647, février 1999.2.Maseeh Rahman, « Indian prime minister claims genetic science existed in ancient times», The Guardian, 28 octobre 2014.3.Anand Teltumbde, « The New Normal in Modi\u2019s \u201cNew India\u201d», Economic and Political Weekly, vol.53, no 31, août 2018.4.Harish Khare, « Narendra Modi \u2013 A Dream Merchant Extraordinaire at Work», The Wire, 15 août 2018.relations 800 JANVIER-FÉVRIER 2019 35 AILLEURS 36 relations 800 JANVIER-FÉVRIER 2019 L\u2019auteur, chercheur à l\u2019Observatoire de la pauvreté et des inégalités au Québec, vient de publier Travaux forcés \u2013 Chemins détournés de l\u2019aide sociale (Écosociété, 2018) ne aura entoure la première loi sur l\u2019aide sociale au Québec.Comme d\u2019autres mesures nées lors de la Révolution tranquille, celle-ci profite d\u2019une rumeur favorable.Nous en sommes venus à croire que la loi- cadre adoptée en 1969 accordait de plus généreuses prestations qu\u2019aujourd\u2019hui et qu\u2019elle était par conséquent plus encline à respecter les droits des personnes assistées sociales.Toutefois, la lecture attentive des documents encadrant son adoption oblige à suspendre l\u2019enthousiasme à son endroit.Le grand mérite de cette loi est d\u2019abord d\u2019avoir mis en place un droit inconditionnel à l\u2019assistance sociale qui garantit à tout individu dans le besoin le respect de sa dignité.Cependant, le faible montant des prestations \u2013 de loin inférieur à la couverture des besoins de base \u2013 et les mesures d\u2019incitation au travail en ont dès le départ limité la portée.Une question se posait dès lors : suffit-il de dire qu\u2019un droit existe pour en garantir le respect ?La réponse est évidente.Le système d\u2019aide sociale actuel repose toujours sur un droit qui peine à se réaliser.Les principales insuffisances que l\u2019on reconnaît encore aujourd\u2019hui dans les différents programmes d\u2019aide financière de dernier recours proviennent du cadre général instauré par la Loi en 1969.Les réformes subséquentes, qui privilégieront des mesures disciplinaires de retour à l\u2019emploi, ne s\u2019en écarteront pas.le retour à la vie normale L\u2019aide sociale a toujours été conçue comme une aide provisoire qui garantit à chaque citoyenne et à chaque citoyen une protection financière en cas de chômage prolongé ou d\u2019incapacité de répondre à ses besoins minimums vitaux.Ce minimum «consiste en un logement convenable, des vêtements appropriés, une nourriture permettant la croissance physique et le maintien de la santé, des services médicaux adéquats et un degré d\u2019instruction suffisant pour permettre aux citoyens de gagner leur vie honorablement », précisait le Rapport du Comité d\u2019étude sur l\u2019assistance publique de 1963, mieux connu sous le nom de rapport Boucher.Avec l\u2019aide financière de dernier recours, l\u2019État n\u2019a jamais eu l\u2019ambition de devenir une source permanente de revenus pour quiconque.Il s\u2019agit plutôt d\u2019une aide temporaire, le temps que la personne recouvre son autonomie financière en (ré)intégrant le marché du travail.À cet égard, Jean-Paul Cloutier, ministre de la Famille et du Bien-être social dans le gouvernement de l\u2019Union nationale au moment de l\u2019adoption du projet de loi-cadre, a déclaré, lors des travaux en commission parlementaire, que « chaque assisté social apte au travail a le devoir de faire tout en son pouvoir pour redevenir productif » (11 septembre 1969).Il reconnaissait que le gouvernement était tenu d\u2019établir des « mécanismes de réhabilitation » sous la forme de programmes de réinsertion sur le marché du travail.La « réhabilitation » devait mener chaque personne assistée sociale à se prendre en main.« Notre loi d\u2019aide sociale est justement orientée vers cette prise de conscience, vers cet effort que l\u2019assisté social doit fournir pour relations 800 JANVIER-FÉVRIER 2019 37 REGARD aide sociale au quéBec?: 50 ans de suRplace Le 50e anniversaire de la Loi sur l\u2019aide sociale est l\u2019occasion d\u2019en dresser un bilan et de constater que, dès le départ, on en a limité la portée, au détriment des personnes en situation de pauvreté.Olivier Ducharme Fascicule publié en 1968 par le ministère de la Famille et du Bien-être social.U se réhabiliter lui-même et faciliter son retour à la vie normale» (10 juin 1969).D\u2019aussi loin qu\u2019on se souvienne, les personnes assistées sociales jugées aptes au travail subissent ainsi une pression constante pour réintégrer aussi rapidement que possible le marché du travail.La lecture du fascicule Retour à la vie normale de l\u2019assisté social, publié en 1968 par le ministère de la Famille et du Bien- être social, présentant trois expériences-pilotes de programmes d\u2019orientation à l\u2019emploi, confirme cette approche.Comme son titre l\u2019indique, ce fascicule caractérise le retour au travail comme un « retour à la vie normale », désavouant ainsi la vie des personnes assistées sociales et des sans-emploi.La réinsertion sur le marché du travail des « assistés sociaux » (que l\u2019on considère à l\u2019époque comme étant majoritairement des « chefs de famille») fait en sorte que ceux-ci « vivent dorénavant comme des hommes.Plusieurs foyers sont rééquilibrés du fait du retour au travail de leur chef.Nous avons permis à cette population d\u2019accéder à un véritable bien-être ».Le choix du vocabulaire en dit long sur la perception des personnes assistées sociales, pauvres et sans emploi qu\u2019entretient alors le gouvernement.À l\u2019image d\u2019une personne qui souffre d\u2019une grave dépendance (drogue, alcool, jeu), elles doivent faire un effort pour se sortir de leur dépendance (face à l\u2019État) et (re)gagner une « vie normale », vouée au travail salarié.Elles semblent être les seules responsables de leur sort, elles qui, pourtant, subissent les contrecoups d\u2019un système économiquement inégalitaire.Jamais le gouvernement ne remet en question les causes qui président à l\u2019existence de la pauvreté, préférant jeter la responsabilité sur les épaules des personnes qui en vivent les conséquences.À suivre l\u2019histoire de l\u2019aide sociale québécoise, on s\u2019aperçoit que l\u2019incitation à l\u2019emploi, présente dès les tout débuts, s\u2019imposera de plus en plus comme étant la seule direction possible pour « gérer » les personnes assistées sociales.Chaque nouvelle réforme sera l\u2019occasion de mettre en place des programmes d\u2019incitation à l\u2019emploi1 confirmant ainsi que le travail salarié est l\u2019unique solution pour sortir durablement de la pauvreté et acquérir un « véritable bien-être ».Il suffit d\u2019ouvrir au hasard n\u2019importe quel plan d\u2019action (le gouvernement en a publié trois depuis 2004) pour comprendre que la valorisation du travail est le principe fondamental de la lutte contre la pauvreté.le minimum absolu Comment parler d\u2019un objectif de « véritable bien-être » quand l\u2019aide financière accordée par l\u2019État est insuffisante pour assurer les besoins de base ?Tout au long de la commission parlementaire de l\u2019automne 1969, les partis d\u2019opposition et plusieurs groupes de pression ont talonné le ministre Cloutier pour qu\u2019il fasse connaître le barème des montants qui seraient accordés à l\u2019aide sociale.D\u2019entrée de jeu, le ministre avait rappelé que la loi sur l\u2019aide sociale ne devait pas être trop « généreuse », car cela pourrait inciter « certains éléments de la population à réclamer des prestations [et] à venir grossir les rangs des assistés sociaux » (11 septembre 1969).Le gouvernement cherchait à décourager la création d\u2019une classe sociale entièrement dépendante de l\u2019aide financière de l\u2019État.La table était dès lors mise pour la détermination de montants à l\u2019aide sociale inférieurs à ce qu\u2019il en coûte pour satisfaire le minimum vital.Pour déterminer le montant des prestations d\u2019aide sociale, le gouvernement de l\u2019Union nationale s\u2019appuya sur le Dispensaire diététique de Montréal (DDM).Depuis 1961, le DDM fait paraître annuellement une brochure intitulée Budget de subsistance et Budget de confort minimal.Son objectif : chiffrer le «budget de strict minimum » dont doit disposer une famille ou une personne seule pour être en mesure de subvenir à ses besoins.Le calcul n\u2019a toutefois jamais tenu compte des indemnités pour soins dentaires, médicaux ou infirmiers ni du coût de toute une série de produits et services (meubles, téléphone, journaux, loisirs, cadeaux, vacances, etc.).38 relations 800 JANVIER-FÉVRIER 2019 REGARD Jamais le gouvernement ne remet en question les causes qui président à l\u2019existence de la pauvreté, préférant jeter la responsabilité sur les épaules des personnes qui en vivent les conséquences. En 1970, le DDM estimait à 119 $ (soit environ 780 $ en dollars de 2018) le budget de subsistance nécessaire pour une personne seule, tandis que la prestation d\u2019aide sociale correspondante s\u2019élevait à 106 $ (environ 694 $ en 2018)2.Les prestations offertes par le gouvernement étaient donc inférieures à celles proposées par le DDM basées, faut-il le rappeler, sur un seuil de subsistance.Le ministre Cloutier affirmait que le barème soumis par le DDM était « peut-être un objectif qu\u2019il serait souhaitable d\u2019atteindre » (20 novembre 1969), mais que, compte tenu des finances du gouvernement, « il serait inopportun, à ce moment-ci, de trop grever le budget [de l\u2019État] » (Le Devoir, 2 décembre 1969).Rien ne change Depuis le début, le droit à l\u2019aide sociale est ainsi mis entre parenthèses au Québec.Aucune des réformes qui rythment son histoire n\u2019a remis en question le cadre mis en place en 1969.Les gouvernements successifs ont toujours accordé la priorité aux programmes d\u2019incitation à l\u2019emploi et ont maintenu les prestations en deçà de la couverture des besoins de base.Pour l\u2019année 2018, par exemple, une personne assistée sociale vivant seule retire un revenu total de 9569 $.Ce montant représente 53 % du seuil de la Mesure du panier de consommation (MPC) qui s\u2019élève à environ 18 000 $ par année.Ce seuil vise à calculer les besoins de base (nourriture, vêtements, logement, transport et autres services).Il désigne depuis peu le seuil officiel de pauvreté au Canada, comme l\u2019indique le projet de loi C-87 (Loi sur la réduction de la pauvreté), déposé en novembre dernier par le gouvernement fédéral.L\u2019important écart entre le revenu annuel octroyé par l\u2019aide sociale et le montant nécessaire pour (sur)vivre montre à quel point le gouvernement tente de détourner cette population des services d\u2019aide sociale et de forcer les prestataires à intégrer le marché du travail.Ce ne sont pas les maigres augmentations, annoncées en décembre 2017 dans le troisième Plan d\u2019action gouvernemental de lutte contre la pauvreté, qui changeront quoi que ce soit à la situation.Le Plan d\u2019action prévoit une hausse progressive qui mènera, en 2021, à une augmentation de 45 $ par mois de la prestation d\u2019aide sociale et à un revenu annuel de 9929 $.Cette hausse permettra aux personnes touchées de combler 55 % de leurs besoins fondamentaux.Nous sommes encore bien loin de la concrétisation d\u2019un droit à l\u2019aide sociale.Or, pour que se réalise ce droit, il faudrait réussir à le détacher complètement de l\u2019influence du marché du travail et lui associer des prestations suffisantes pour permettre une vie digne et en santé.Les dernières mesures mises de l\u2019avant par le gouvernement indiquent que celui-ci choisit le chemin contraire.Avec le programme Objectif emploi, il oblige tous les nouveaux demandeurs d\u2019aide sociale à participer à un programme d\u2019insertion à l\u2019emploi sous peine de subir des sanctions financières.Ceux et celles qui n\u2019arrivent pas à remplir les conditions du programme peuvent ainsi perdre jusqu\u2019au tiers de leur prestation mensuelle de 648 $, ce qui leur laisserait 424$.Quant au programme du Revenu de base, dont la mise en œuvre n\u2019est prévue qu\u2019en 2023, seules les personnes avec des contraintes sévères à l\u2019emploi ayant été prestataires du programme de Solidarité sociale au moins 66 mois au cours des 72 derniers mois pourront en bénéficier et ainsi toucher un revenu correspondant à la MPC.Elles devront donc vivre presque six ans avec un revenu insuffisant pour couvrir leurs besoins de base, avant d\u2019atteindre le seuil de pauvreté3.Ce qui est en jeu avec le droit à l\u2019aide sociale est la capacité de notre société de se donner un principe de solidarité selon lequel aucun être humain ne serait laissé de côté : l\u2019existence humaine possède une valeur supérieure à tout principe économique.Le virage à droite de l\u2019État québécois, entamé il y a une trentaine d\u2019années, fait craindre que, plutôt que de s\u2019en rapprocher, on s\u2019éloigne toujours plus de ce principe.L\u2019avenir de l\u2019aide sociale n\u2019est rien sans la création d\u2019un droit qui respecte la vie de toutes et de tous.1.Les programmes Apte (1988), Assistance-emploi (1998) et Objectif emploi (2018).2.Denis Fugère et Pierre Lanctôt, Méthodologie de détermination des seuils de revenu minimum au Québec, Québec, ministère de la Main-d\u2019œuvre et de la Sécurité du revenu, 1985, p.41-42.3.Voir Virginie Larivière, « Lutte contre la pauvreté : un plan idéologique », Relations, no 796, mai-juin 2018.relations 800 JANVIER-FÉVRIER 2019 39 REGARD 40 relations 800 JANVIER-FÉVRIER 2019 relations 800 JANVIER-FÉVRIER 2019 41 Peter McVerry* L\u2019auteur, jésuite irlandais, travaille auprès des sans-abri à Dublin a vie a changé du tout au tout le 11 septembre \u2013?le 11 septembre de l\u2019année 1974.Ce jour-là, je suis parti vivre à Dublin avec deux confrères jésuites dans un appartement délabré du quartier le plus défavorisé d\u2019irlande.Cela semblait une bonne idée à cette époque où les jésuites s\u2019e?orçaient de redécouvrir leur mission, laquelle valorisait désormais le lien étroit entre la foi et la justice.travailler auprès des jeunes devint rapidement une priorité pour nous.La majorité d\u2019entre eux quittaient l\u2019école dès l\u2019âge de 12 ans, voire avant, et traînaient dans les rues toute la journée.Leurs parents au chômage ne pouvant leur donner d\u2019argent de poche, certains commettaient de petits vols.Arrivés à 16 ou 17 ans, ils volaient de plus en plus et se retrouvaient en prison.nous avons donc ouvert un club pour les jeunes, sorte de centre artisanal o?rant quelques possibilités d\u2019emploi.Puis, j\u2019ai croisé un enfant de neuf ans qui dormait dans la rue et nous avons trouvé une maison pour l\u2019accueillir, avec d\u2019autres enfants dans la même situation qui devinrent de plus en plus nombreux.nous dûmes alors ouvrir d\u2019autres de ces maisons.ensuite, le problème de la drogue s\u2019est aggravé à Dublin, nous poussant à développer des services en toxicomanie.Aujourd\u2019hui, les jésuites gèrent une halte temporaire, 16 foyers d\u2019hébergement, 250 appartements, un centre de désintoxication et accueillent plus de 1200 personnes sans abri chaque nuit.Certaines de ces personnes ont connu une enfance terrible, victimes d\u2019abus en tous genres, de violences et d\u2019extrême négligence.Des enfants ont vu leurs proches se faire assassiner brutalement, d\u2019autres ont été rejetés par leur famille, d\u2019autres encore ont été initiés à la drogue par leurs parents et envoyés commettre des vols ou se prostituer pour payer la drogue.Ces enfants se droguent pour oublier et anéantir les sentiments douloureux associés à leurs mauvais souvenirs \u2013?et ça marche?! Mais leur dépendance à la drogue n\u2019est que le symptôme de problèmes beaucoup plus profonds qui nécessitent un accompagnement, des thérapies et beaucoup de soutien pour en sortir.Un jour, un homme qui venait de tenter de se suicider m\u2019a dit?: «?Peter, je ne peux continuer à vivre comme ça, sachant que personne ne se soucie de moi.?» C\u2019est ce qui est le plus di?cile à vivre pour les sans-abri?: savoir qu\u2019ils ne comptent pour personne, qu\u2019ils ne sont pas désirés, qu\u2019ils ont perdu leur estime d\u2019eux-mêmes et leur dignité.L\u2019essentiel de notre travail est donc de les aider à restaurer cette dignité et cette estime de soi.Pour cela, nous devons leur fournir un hébergement de grande qualité qui leur montre qu\u2019ils en sont dignes et qu\u2019ils méritent ce qu\u2019il y a de mieux.toute cette expérience m\u2019a transformé radicalement.Les personnes que nous aidons ont confronté mes valeurs, certains de mes préjugés ainsi que ma compréhension de Dieu, de l\u2019évangile et de la mission de Jésus.«?La simple idée qu\u2019il existe peut-être un Dieu me déprime », m\u2019a con?é un jour un sans-abri.il se voyait comme une mauvaise personne, qui avait brisé tous les commandements (et quelques autres dont je n\u2019avais même jamais entendu parler?!).il croyait que Dieu ne pouvait pas l\u2019aimer et qu\u2019il le condamnerait lorsqu\u2019il mourrait.Je savais que cet homme avait grandi dans une famille où les mauvais traitements et violences étaient une réalité quotidienne.Je me disais?: s\u2019il y a un Dieu, cette personne doit avoir une place spéciale dans son cœur et sera accueillie par lui de manière spéciale à sa mort, à cause de tout ce qu\u2019elle a sou?ert.J\u2019ai moi aussi grandi en me faisant dire que Dieu nous jugerait selon que nous avons observé ou non ses commandements, mais aujourd\u2019hui, pour moi, le Dieu de la loi et le Dieu de la compassion sont incompatibles.J\u2019ai ainsi appris à ne jamais juger, car on ne sait jamais ce qui est arrivé à une personne dans sa vie ou son enfance.La juger ou la condamner, c\u2019est se juger ou se condamner soi-même, car nous agirions sans doute de la même façon si nous avions grandi dans les mêmes circonstances.en vérité, j\u2019ai appris énormément auprès des personnes sans-abri, recevant bien plus que ce que j\u2019ai pu leur donner.Ces personnes ont aussi suscité en moi une colère d\u2019indignation, ce qui est une émotion très positive?: on ne peut aimer quelqu\u2019un qui sou?re sans être révolté par la cause de sa sou?rance.L\u2019irlande est le 14e pays le plus riche du monde, le pays qui connaît la croissance économique la plus rapide en europe.Comment se fait-il qu\u2019on y compte toujours un nombre record de personnes et de familles sans foyer?Cette grave question, je la porte auprès de nos élites politiques et économiques dans le travail de représentation politique qui a pris une place de plus en plus importante dans mon action pour tenter de changer les choses.1.traduit de l\u2019anglais par Catherine Caron.Ces personnes ont aussi suscité en moi une colère d\u2019indignation, ce qui est une émotion très positive : on ne peut aimer quelqu\u2019un qui souffre sans être révolté.Apprendre des sans-abri à Dublin Sur lEs pas d\u2019Ignace 42 relations 800 JANVIER-FÉVRIER 2019 ObserVationS à la fRontièrE \u2022 ChroNique poéTique Hominidæ, 2012, impression chromogénique, dimension variable relations 800 JANVIER-FÉVRIER 2019 43 les colonnes vertébrales s\u2019entortillent sur elles-mêmes et les ossatures suivent en colimaçon, elles s\u2019enfoncent, entraînées par le poids des crânes qui gravitent irrésistiblement vers les écrans lumineux dont les indications guident chaque corps vers un même e?ondrement alors que les regards frénétiques s\u2019accrochent au constat des cotes, des krachs et des croissances * * * Un matin, une amie m\u2019écrit?: yo pain is data elle ne sait plus d\u2019où ça vient.C\u2019est apparu, comme ça, dans une story qu\u2019on ne peut plus revoir.* * * les mains qui coupent le ruban à l\u2019inauguration d\u2019un nouvel émetteur d\u2019ondes planté au cœur du désert et développé dans un laboratoire à la ?ne pointe du capital, les mains qui s\u2019essuient sur des serviettes humides par - fumées de zestes, les mains manucure shellac qui se cherchent un visage en s\u2019accrochant à l\u2019angle parfait de leurs appareils divinatoires, les mains méticuleuses qui assemblent les pièces machinalement confectionnées des appareils divinatoires, les mains basanées qui recueillent les carcasses des appareils divinatoires sur des îles de déchets près des temples où les civils chantent des like au siècle des sauvegardes, à la bouche asséchée par un cri qu\u2019elle ne sait plus pousser tandis que les sables avancent sur les rives étroites où s\u2019entassent les cadavres des rêveurs * * * tu as livré ton intimité sur le marché des paumes muettes là où l\u2019appareil surchau?e en te récitant ton portrait craché à défaut de marcher seule à force d\u2019oublier tu as nourri la bête jusqu\u2019à faire de tes o?randes une donnée jusqu\u2019à muter en double pâle dans le re?et d\u2019une équation pain is data et tu ne parviens plus à déchi?rer ta singularité algorithmique tu voulais dire quelque chose tu ignores comment alors tu jouis comme prévu tu achètes et consens aux pâtures anonymes qu\u2019on te propose aux prévisions d\u2019un désir dé?guré un désir qui n\u2019a plus lieu de se risquer au monde les dispositifs détectent ton visage ?airent les tumeurs qui te bou?eront la moelle te consolent par palette vaste d\u2019où tu choisis les attributs de ton enfant son regard bleu émerveillé par des objets probables une minimisation du risque on te prévient d\u2019un espace de mémoire insu?sant tu fermes les yeux et reportes la mise à jour données texte?:Olivia Tapiero photo?: Léa Trudel 44 relations 800 JANVIER-FÉVRIER 2019 L\u2019auteure est bibliste et théologienne e gouvernement trump aux états-Unis, la montée des partis d\u2019extrême droite un peu partout dans le monde, notamment au Brésil, et la polarisation exacerbée des discours publics, y compris au Québec, redé?nissent radicalement les paysages sociaux et politiques.L\u2019avenir est incertain.sommes- nous devant un éclatement social inévitable?Les médias nous présentent divisions sur divisions, a?rontements et hostilités.nous vivons désormais au milieu d\u2019un déluge de mots di?usés de toutes parts.Convictions, croyances et jugements y résonnent comme autant de bruits discordants.Cependant, tous ces débats sur les enjeux politiques ne créent pas pour autant de lien social.Certaines paroles divisent et assassinent.Certes, les idées doivent circuler?; mais comment débattre sans se battre?Dans ce contexte contraignant, la prise de parole comporte un nouveau type de responsabilité sociale.Qu\u2019est-ce qu\u2019une parole politique et comment parler de politique?Les médias sociaux et leurs algorithmes font retentir des opinions dans des chambres d\u2019écho pour vendre des idées contre vents et marées.toutefois, les slogans et les exhortations conduisent-ils à la ré?exion et au discernement?Le travail de la parole politique ne va-t-il pas au-delà des messages concis et instantanés privilégiés par les médias?Ce travail de la parole ne peut que se tisser lentement au sein de groupes a?n qu\u2019ils s\u2019ouvrent à des interactions fécondes avec d\u2019autres communautés.C\u2019est ainsi que deux types de prise de parole politique peuvent être distingués en fonction de leurs ?nalités?: les discours médiatiques sur la politique et la parole politique qui vise la structuration des relations entre les humains.Cette dernière demande du temps, des allers-retours, des reprises, des compromis.elle exige de s\u2019aventurer constamment sur le terrain mouvant et contingent des relations.vivre en relation ne peut se limiter à défendre des identités contre celles des «?autres?».L\u2019existence de communautés repose sur l\u2019écoute de leur complexité.souplesse et patience dans la ré?exion se substituent aux raccourcis médiatiques.il semblerait ainsi que l\u2019ère de l\u2019instantané ait signé l\u2019arrêt de mort de la parole politique.nous n\u2019avons plus de temps pour elle.nous sommes déjà ailleurs, dans d\u2019autres idées \u2013?d\u2019un clic à l\u2019autre.Dans ce brouhaha médiatique émergent pourtant des espaces où la parole politique peut s\u2019énoncer, bien qu\u2019on en fasse peu de cas.Je pense notamment à la création et au soutien de bibliothèques locales ou municipales là où les pouvoirs publics cherchent souvent à les éliminer \u2013?sous prétexte qu\u2019à l\u2019heure de l\u2019informatique elles seraient dépassées.Maintenir des bibliothèques ne semble pas un geste politique et paraît dérisoire, car cela ne s\u2019oppose pas à «?l\u2019autre?», ne nie pas l\u2019autre, n\u2019argumente pas contre l\u2019autre et ne monte pas aux barricades pour défendre des identités \u2013?ce qui serait, selon l\u2019opinion publique du moment, la quintessence de l\u2019action politique.Les bibliothèques jouent pourtant un rôle politique tout à fait particulier.elles sont des refuges où le temps est comme suspendu?: le présent est baigné de passé et peut se penser au futur.elles créent des infrastructures sociales qui favorisent l\u2019interaction entre personnes de tous horizons.Les inégalités et les polarisations s\u2019évanouissent au contact de modes de socialisation décalés par rapport aux logiques de marché.Pas de rentabilité?: de la gratuité.Pas d\u2019e?cacité?: du temps qui prend son temps.Pas de productivité?: des rencontres libres entre concitoyens.Pas de polarisation?: l\u2019ouverture à des œuvres qui interpellent nos divisions.L\u2019espace physique lui-même permet de vivre les uns avec les autres en y apprenant le respect de l\u2019autre.Un espace-temps communautaire s\u2019instille en chacun et chacune et suscite un désir commun d\u2019honorer des paroles venues d\u2019autres horizons et d\u2019autres âges.Les lecteurs sont reliés entre eux par ce désir commun \u2013?invisible mais aussi présent qu\u2019un parfum persistant de page en page.Les bibliothèques, ainsi, ne sont pas des cimetières de livres: elles sont des centres de transformation sociale où des paroles tant poétiques que romanesques ou scienti?ques se font politiques, car elles construisent la polis \u2013?la possibilité de vivre ensemble.La parole s\u2019y fait politique car, au-delà des prises de parole individuelles, quelque chose d\u2019autre s\u2019énonce?: nous sommes dits par un commun désir de relation.Certains contextes sociaux rendent la pertinence politique des bibliothèques encore plus parlante.Ainsi, ouvrir des bibliothèques pour enfants dans des camps de réfugiés en Palestine1 ouvre l\u2019avenir.en ces lieux, lire ou ne pas lire change tout.rencontrer l\u2019autre ou ne pas le rencontrer à partir de paroles qui permettent l\u2019espoir y est un enjeu éminemment politique.Le but réel de toute bibliothèque peut alors se réaliser?: interrompre le rapport à l\u2019immédiateté de situations sociales bloquées \u2013?en l\u2019occurrence une situation d\u2019occupation militaire?\u2013 et donner la possibilité à des paroles venues d\u2019ailleurs de les faire imploser.Les récits d\u2019aventures se déroulant dans des pays lointains font tomber les murs et ouvrent des fenêtres sur d\u2019autres façons de vivre.La vie «?peut?» être di?érente de celle des camps de réfugiés! Un monde de possibilités envahit le silence et les ténèbres reculent devant la lumière de paroles vivantes.La parole se fait chair dans des chairs blessées et leur donne une parole nouvelle.Le mot latin liber signi?e à la fois «livre?» et « liberté?».en anglais, le mot library porte cette signi?cation.Le lien social s\u2019y développe à partir de la libre circulation des paroles.La parole politique y vit et permet de croire que vivre en relation peut transformer le monde.1.Pour davantage d\u2019information sur la création de bibliothèques pour enfants en Palestine, voir?: .Seraj signi?e « lumière » en arabe.questions de sens L Anne Fortin Les bibliothèques, oasis politiques Solitude volontaire OLIVIER REMAUD Paris, Albin Michel, 2017, 224 philosophe rattaché à l\u2019école des hautes études en sciences sociales de Paris, Olivier remaud prévient d\u2019entrée de jeu que son livre sur la solitude volontaire ne nous dira pas comment choisir entre contemplation et action, entre sagesse et politique, entre solitude et société.il s\u2019emploiera plutôt à rechercher le bon usage de la solitude en considérant des questions telles que?: la société nous su?t-elle?Que trouvons- nous dans la solitude?Que fuyons-nous dans le voyage?Quel genre de citoyen est le solitaire?Peut-on être solidaire tout en étant solitaire?Autant de sujets sur lesquels il o?rira des ré?exions en aller-retour.Ce livre peut déconcerter.L\u2019approche du sujet ne se fait pas selon une démar - che logique, à la manière d\u2019un essai.il s\u2019agit plutôt d\u2019un regard kaléidoscopique, multiforme, où les conclusions sont largement laissées au lecteur.La démarche de l\u2019auteur pourrait faire penser à celle d\u2019un promeneur solitaire au bord de la mer qui prend un beau caillou et l\u2019examine avec attention pour ensuite le lancer sur la plage et en prendre un autre.il n\u2019y a pas de lien évident entre chaque pierre, et pourtant, prises ensemble, elles composent le rivage.voilà en quelque sorte le tableau impressionniste que nous o?re l\u2019auteur.tout au long de son ouvrage, remaud mêle ses observations personnelles à de nombreuses références et citations d\u2019explorateurs, de philosophes et de «?grands solitaires?», connus ou inconnus.Parmi eux, le personnage central est le philosophe américain Henry David thoreau, qui a vécu en nouvelle- Angleterre au XiXe siècle et dont le livre Walden ou la vie dans les bois en a fait la ?gure emblématique de l\u2019ermite aux états-Unis.il continue d\u2019être une inspi - ration jusqu\u2019à aujourd\u2019hui.Le 19 octobre 2015, un article du New Yorker soulevait une controverse au sujet de thoreau en alléguant qu\u2019il avait eu des contacts humains fréquents dans la petite ville voisine de l\u2019étang de Walden, et qu\u2019il n\u2019avait donc pas vécu dans la solitude.Prenant sa défense, remaud cherche à cerner en quoi consistent une solitude constructive, ses dé?s et ses fruits.La solitude de thoreau représente en e?et pour lui un équilibre, ce qu\u2019il appelle «?le pas de côté?» qui permet une distance critique face aux idées convenues et aux mensonges de la société.Cette attitude favorise une plus grande liberté, à la fois sur le plan de la connaissance de soi et sur celui de l\u2019engagement dans les enjeux de l\u2019heure.sur ce dernier plan, et de manière assez remarquable pour son époque et son milieu, à partir de sa retraite dans la nature, thoreau a démontré un engagement ferme pour les droits des Autochtones et dans la lutte contre l\u2019esclavage.L\u2019expérience de thoreau est donc le ?l conducteur du livre qui nous aide à comprendre sa problématique centrale, à savoir «?le paradoxe d\u2019une volonté de solitude qui est aussi une volonté de société?».Car ce qui est présenté comme un paradoxe et même une contradiction tout au long de l\u2019ouvrage n\u2019apparaît pas nécessairement comme tel au lecteur et le débat qui en découle peut laisser perplexe.en e?et, la conciliation entre société et solitude ne peut- elle pas se concevoir assez aisément?Mais la référence à thoreau ramène la question telle qu\u2019elle se posait dans le contexte particulier des débuts de la nation américaine.Comme remaud le décrit bien, les colonisateurs américains opposaient la vie policée de leur société à l\u2019état primitif des régions sauvages qui étaient vues comme menaçant l\u2019organisation politique du jeune pays.Dans ce contexte, le retrait des solitaires à l\u2019écart de la société était perçu comme un comportement anti-citoyen.nous invitant à repenser la solitude volontaire, ce livre pose des questions et soulève des enjeux qui semblent parfois faire davantage écho à ce contexte plus qu\u2019à notre réalité actuelle caractérisée par la compétition féroce et l\u2019accélération sociale, comme la décrit si bien le phi - losophe allemand Hartmut rosa.La solitude volontaire s\u2019y présente moins comme un discernement complexe pour concilier la vie en société et la vie solitaire que comme le risque de perdre tout simplement sa place dans la société en se permettant un «?pas de côté?».Claire Doran À nous la ville ! Traité de municipalisme JONATHAN DURAND FOLCO Montréal, Écosociété, 2017, 200 p.e titre, À nous la ville?!, est sans équivoque.Face à la mondialisation capitaliste, la faillite de la démocratie représentative, jusqu\u2019aux échelons de la politique locale, saute aux yeux.nous approprier nos territoires pour rebâtir une société d\u2019émancipation, c\u2019est la réémergence historique de l\u2019idée de la Commune.«?Les villes peuvent-elles changer le monde?» Oui, répond per - tinemment Jonathan Durand Folco.L\u2019auteur emprunte le concept de «?municipalisme de combat?» comme vecteur de transformation sociale.il constate toutefois avec réalisme que le vent du municipalisme est faible au Québec (nous vivons, dit-il, dans une société dépolitisée), alors qu\u2019il fait des percées signi?catives ailleurs.inspiré par ce qu\u2019il a constaté en espagne, où de grandes relations 800 JANVIER-FÉVRIER 2019 45 RecensionS \u2022 livres villes telles Barcelone et Madrid ont basculé du côté d\u2019un mouvement politique municipaliste radical lors des élections locales de 2015, l\u2019auteur s\u2019engage dans un mouvement, le réseau d\u2019action municipale (rAM), a?n de secouer l\u2019apathie et de changer de paradigme.saluons cet engagement nécessaire.vouloir une transformation radicale, à la manière de Jonathan Durand Folco, nécessite une forme de subversion potentielle des institutions locales.s\u2019il insiste fortement sur l\u2019enracinement d\u2019un «?mouvement de la rue?», la voie électorale pour lui demeure une priorité.en cela, l\u2019objectif qu\u2019il se ?xe «?de reprendre en main ce qui nous appartient, de récupérer les institutions publiques?» (p.163), laisse toutefois perplexe.Ce choix de l\u2019auteur m\u2019apparaît faire l\u2019impasse sur le fait que l\u2019échelon municipal fonctionne selon la logique de l\u2019état et du système économique qui le nourrit.La bureaucratie sclérosée et la culture de soumission à la légalité étatique ne sont que quelques-unes des froides réalités qui s\u2019o?rent aux élus locaux dans l\u2019arène politique municipale.L\u2019expérience et l\u2019histoire nous indiquent que le risque de s\u2019embourber dans les sillons de la politique traditionnelle est incontestable.La «?subversion bousculante?», telle que théorisée par l\u2019auteur, aurait avantage à s\u2019exercer, au Québec, dans des villages de mille habitants et moins où l\u2019absence de système bureaucratique est la norme.Un groupe d\u2019élus majoritaires, inspiré du municipalisme de combat, pourrait alors instaurer une sorte de démocratie directe, des commissions populaires ouvertes aux hommes et aux femmes qui habitent le village et où les décisions seraient entérinées par les élus.Une telle approche rejoindrait l\u2019idée formulée par le philosophe Casto- riadis dans Figures du pensable.Les carrefours du labyrinthe VI (seuil, 1999)?: «?pour qu\u2019un véritable changement des institutions soit possible, il doit s\u2019accompagner d\u2019un changement correspondant des mœurs tout aussi profond?» (c\u2019est moi qui souligne).Arrivés à ce stade, nous serions au début d\u2019un face-à-face entre deux conceptions de la démocratie locale.Cette gauche de l\u2019engagement politique local, Jonathan Durand Folco souhaite la mobiliser à travers le rAM.elle comprend des forces militantes branchées sur une autre priorité, celle de construire l\u2019autonomie maintenant, institutionnelle ou non, à l\u2019encontre de l\u2019état.sur des questions stratégiques et conjoncturelles, des ponts pourraient très bien être établis entre les militants et militantes du rAM et les acteurs qui font émerger, par exemple, cette fabrique d\u2019autonomie collective locale qu\u2019est le Bâtiment 7, dans le quartier Pointe-saint-Charles à Montréal.De plus en plus inquiets de ce type d\u2019autoconstruction autonome d\u2019une société alternative, les états occidentaux militarisent et judiciarisent leur «?vision de la démocratie?».Les états craignent que cette autonomie ne fasse boule de neige en «?libérant?» des territoires d\u2019émancipation, d\u2019où la répression qui s\u2019abat contre les Zones à défendre en France, en Grèce ou en espagne, les zapatistes au Chiapas, le confédéralisme démocratique kurde au rojava.Ces nouvelles formes du «?municipalisme de combat?» pourraient-elles créer des connivences?À ceux et celles qui luttent sur le terrain de le dire.Marcel Sévigny Saint-Laurent mon amour MONIQUE DURAND Montréal, Mémoire d\u2019encrier, 2017, 159 p.onique Durand est écrivaine et journaliste, collaboratrice au quotidien Le Devoir.elle avoue avec passion son amour du ?euve saint-Laurent.À ses yeux, là se trouve notre identité profonde.«?Ce qui ne cesse de nous échapper est en même temps ce qui nous ancre dans ce pays-non pays dont la seule certitude est un ?euve?» (p.5).née à Montréal, Monique Durand a tôt fait de fréquenter le ?euve et se plaît à nous en montrer les multiples facettes, celles des terroirs et des paysages de la Gaspésie, de la Côte-nord, des Îles.Ce n\u2019est pas un livre sur l\u2019hydraulicité du ?euve ni sur l\u2019état de ses eaux, mais sur le paysage au sens du visage du pays, terre habitée par des humains qu\u2019elle a façonnés et inscrits de ce fait dans une solidarité réciproque.Dans ce recueil de textes déjà parus, le genre littéraire va du reportage au fragment en passant par la courte nouvelle.L\u2019agencement des textes suit une sorte d\u2019ordre géographique?: chemin 46 relations 800 JANVIER-FÉVRIER 2019 RecensionS \u2022 livres d\u2019eau, rive sud, rive nord, au large, épilogue, mais cet ordre semble parfois aléatoire, de sorte qu\u2019on peut parler d\u2019une écriture en mosaïque.tout tient donc dans la qualité de l\u2019écriture de Monique Durand, toujours très belle, nerveuse, au point de parfois nous tirer des larmes.Je pense notamment à l\u2019histoire pathétique des frères Collin?(p.93-97) ou à cette con?dence?: «?Je retourne chaque ?n d\u2019été à Gaspé, mon pèlerinage d\u2019embruns et d\u2019histoire.[\u2026] Chacun a quelque part dans le monde son lieu de prédilection, d\u2019épousailles avec lui-même, de con?dences faites au vent et à quelques disparus chers, de rencontre avec les multitudes qui l\u2019ont précédé.Ce lieu-là, le mien, se trouve à Gaspé?» (p.67).L\u2019auteure manifeste beaucoup de tendresse à l\u2019égard des personnages, certains réels, d\u2019autres inventés, qui peuplent sa vie.La touche amérindienne est constante ainsi qu\u2019un sentiment profond d\u2019inclusion dans le pays.Une véritable symbiose.Dans le contexte actuel de refus du migrant, les portraits de gens en quête d\u2019un pays (irlandais, Français, Acadiens) font entrevoir le gou?re sombre de nos enfermements.Parlant de la Basse-Côte-nord, l\u2019auteure souhaite la complétion de la route 138 jusqu\u2019à Blanc-sablon.J\u2019ai mes doutes sur ce point car, à la longue, la route tue le territoire.Au total, un livre magni?que, plein de lumière et de tendresse.À lire et relire pour s\u2019éduquer à la bonté et à la beauté.André Beauchamp La Valeur de l\u2019information SUIVI DE Combat pour une presse libre EDWY PLENEL Paris, Éditions Don Quichotte, 2018, 243 p.ournaliste, fondateur du site d\u2019information Médiapart, edwy Plenel est par ailleurs l\u2019auteur proli?que d\u2019une vingtaine de livres.Dans La Valeur de l\u2019information, il admoneste les bien- pensants (et «?le francocentrisme de nos débats intellectuels?», p.41) et réa?rme l\u2019importance pour tout journaliste de toujours (r)établir les faits.son argument est que la matière première des médias d\u2019information aurait «?perdu de sa valeur?: dévaluée par le modèle économique de la gratuité publicitaire qui s\u2019est imposé sur le net, la production de vérités factuelles est concurrencée par l\u2019a?rontement des opinions et des préjugés, la réalité devenant dès lors relative et cédant la place aux émotions et aux sentiments, parmi lesquels les peurs et les haines?» (p.16).Cet essai traite d\u2019abord du journalisme indépendant, mais surtout du phénomène Médiapart, raconté de l\u2019intérieur par son président et cofondateur, et dont le succès dans l\u2019Hexagone est ici souligné à maintes reprises.Conscient de sa réussite et de sa position enviable, edwy Plenel reconnaît «?l\u2019insolence de la liberté et l\u2019arrogance du bonheur?» (p.17).victime de son succès \u2013?quel média francophone peut se vanter d\u2019avoir plus de 140?000 lecteurs dont l\u2019abonnement est payant?\u2013, le journal en ligne Média- part s\u2019inscrit dans la glorieuse tradition du journalisme d\u2019enquête?; on pourra en juger d\u2019après les attaques publiques dont certains journalistes de Médiapart ont été la cible de la part des politiciens français les plus en vue.La première partie s\u2019interroge sur les nouveaux médias français en posant des questions sur l\u2019indépendance éditoriale, la place de la publicité, la gratuité de la plupart des contenus en ligne et, de ce fait, sur la valeur de l\u2019information que l\u2019on retrouve sur internet (d\u2019où le titre du livre)?: autrement dit, quelles seraient les conséquences pour la qualité des contenus si un lecteur ne fréquentait que des relations 800 JANVIER-FÉVRIER 2019 47 RecensionS \u2022 livres médias gratuits ?Ce questionnement permet de justi?er le principe de «?média payant?» voulu par l\u2019équipe de Médiapart.On trouve au passage des références à l\u2019histoire du journalisme en France, d\u2019Albert Londres à Albert Camus, sans oublier séverine (pseudonyme de la journaliste Caroline rémy, au début du XXe siècle).Quelques imprécisions apparaissent dans l\u2019argumentation, par exemple lorsqu\u2019on lit au passage que le cinéma serait «?par excellence l\u2019art populaire où se donne à voir l\u2019imaginaire collectif?» (p.93)?; cette a?rmation naïve équivaudrait à prétendre que les articles lus sur la toile traduisent les préoccupations émanant des masses, alors que c\u2019est souvent l\u2019inverse.il faudrait recti?er pour resituer le cinéma comme étant le résultat d\u2019une construction sociale au sein de la culture de masse, et qui ne vient aucunement du peuple.La deuxième moitié du livre reprend le Manifeste de Médiapart, paru initia - lement en 2009 et repris sous le titre Combat pour une presse libre.C\u2019est l\u2019occasion pour l\u2019auteur de discuter de la surabondance d\u2019information à l\u2019ère du numérique et du possible avènement d\u2019une presse plus responsable.L\u2019ouvrage permettra au lecteur d\u2019ici de bien saisir la spéci?cité de Média- part.vu du Québec, on repense parfois à l\u2019époque du Monde diplomatique sous la gouverne de Claude Julien.en?ammé, dénonciateur, voire accusateur, quel - quefois moralisateur, mais rarement ennuyeux, mis à part quelques redites, edwy Plenel n\u2019hésite pas à auto-encenser son Médiapart comme le ferait un père pour son bébé, mais il le fait au nom d\u2019un double idéal journalistique et démocratique.son livre instruira les journalistes mais surtout quiconque s\u2019intéresse à l\u2019information, sans que l\u2019on doive pour autant adhérer à toutes ses prises de position.Car edwy Plenel n\u2019a rien d\u2019un maître-à-penser, ni d\u2019un gourou.Yves Laberge Face à l\u2019Anthropocène Le capitalisme fossile et la crise du système terrestre IAN ANGUS Préface d\u2019Éric Pineault, traduit de l\u2019anglais par Nicolas Calvé Montréal, Écosociété, 2018, 286 pans ce livre, ian Angus, rédacteur en chef de la revue en ligne Climate and Capitalism, établit une étroite connexion entre écologie et socialisme.Pour lui, les socialistes du XXie siècle se doivent d\u2019intégrer la notion d\u2019Anthropo- cène à leurs analyses et les scienti?ques en environnement gagneraient à recourir au marxisme dans leur analyse de la société.Le livre se veut une amorce de discussion sur le sujet.L\u2019ouvrage comprend trois parties?: la première traite des sciences environnementales et de la géologie, la deuxième, des sciences sociales et la troisième, de l\u2019écosocialisme comme solution de rechange.J\u2019ai préféré la première, bien qu\u2019elle sou?re de nombreuses répétitions.Angus y présente la notion d\u2019Anthropo- cène, qui désigne la nouvelle ère géo - logique dans laquelle nous sommes, marquée par l\u2019in?uence déterminante qu\u2019exerce l\u2019humain sur toute la terre et qui s\u2019exprime notamment par l\u2019extinction massive d\u2019espèces ayant débuté au milieu du siècle dernier.il note avec acuité que la responsabilité en incombe de loin aux sociétés riches de l\u2019OCDe et qu\u2019au sein même de ces sociétés, il faut aussi prendre en compte la disparité entre riches et pauvres en ce qui concerne cette responsabilité.L\u2019auteur développe aussi dans cette section la notion intéressante de «?point de bascule?», soit le seuil au-delà duquel la modi?cation des systèmes terrestres entraîne inévitablement un bouleversement d\u2019envergure à l\u2019échelle planétaire.il termine cette partie en expliquant que les changements climatiques ne sont pas d\u2019abord un problème de changement de température moyenne, mais plutôt d\u2019augmentation des écarts forçant une adap - tation aux chaleurs extrêmes, donc à de plus nombreuses canicules.Celles de l\u2019été 2018 semblent lui donner raison.Dans la seconde partie du livre, Angus présente notamment ce qui est pour lui la loi du capitalisme?: toujours plus de pro?t.Face à cette priorité, la protection de la planète et de l\u2019humanité ne fait pas le poids.Citant l\u2019économiste Paul sweezy, il a?rme?: «?L\u2019entreprise capitaliste a toujours eu pour ?nalité la maximisation du pro?t, et non la satisfaction des besoins sociaux.?» si le capitalisme demeure hégémonique, prévient-il, «?l\u2019Anthropocène sera une époque sombre et barbare où une minorité imposera sa domination sans merci à une majorité qui éprouvera des sou?rances sans nom?» (p.219).Dans la troisième partie du volume, Angus propose l\u2019écosocialisme démo - cratique comme voie de sortie.«?Une transformation d\u2019une telle ampleur est impossible sans contrôle collectif des moyens de production et sans plani?ca- tion démocratique de la production et des échanges?» (p.?239).Pour soutenir la possibilité d\u2019un tel bouleversement politique, il avance deux exemples?: celui de la conversion à l\u2019écosocialisme de Gus speth, qui a travaillé longtemps à l\u2019intérieur du système économique libéral comme conseiller principal en environnement sous les présidents Jimmy Carter et Bill Clinton.Puis le grand mouvement d\u2019entraide formé à la suite de l\u2019ouragan sandy qui a frappé new York en 2012, qui aurait été impossible en temps normal à cause de la structure même de l\u2019économie et de la société capitalistes.il remarque avec à-propos?: «?comme l\u2019a écrit l\u2019intellectuel marxiste Frederic Jameson, on vit une époque où la plupart des gens trouvent plus facile d\u2019imaginer la ?n du monde que la ?n du capitalisme?» (p.249).Bernard Hudon 48 relations 800 JANVIER-FÉVRIER 2019 RecensionS \u2022 livres 13, un ludodrame sur Walter Benjamin Réalisation : Carlos Ferrand Production : Les films de l\u2019autre Québec, 2018, 78 min.l existe une vieille légende juive selon laquelle chaque génération compte 36 justes qui maintiennent le monde en vie.La légende raconte que si ces Lamed Vovniks (en yiddish) n\u2019existaient pas, le monde serait détruit et périrait.Personne ne les connaît, eux- mêmes ignorent que c\u2019est leur présence qui sauve le monde de sa perte.On raconte qu\u2019en de très rares occasions l\u2019un d\u2019entre eux est découvert «?par accident?», mais que le secret de son identité ne doit pas être révélé.«?Pour moi, soulignait le penseur judéo-allemand siegfried Kracauer, la quête impossible de ces Justes cachés me paraît l\u2019une des plus excitantes aventures que puisse tenter l\u2019histoire.?» Dans son tout dernier long métrage documentaire, 13, un ludodrame sur Walter Benjamin, le réalisateur Carlos Ferrand (Americano, 2007) reprend en quelque sorte à son compte cette démarche et se lance sur les traces du philosophe et essayiste Walter Benjamin (1882-1940), assurément un des 36 justes de la première moitié du XXe siècle.Le ?lm navigue entre Moscou et Paris, les archives et les musées de jouets, suggérant une narration par séquences d\u2019animation et quelques arrêts sur image.en 13 tableaux, il accomplit en partie ce que Benjamin et Kracauer jugeaient le plus di?cile?pour l\u2019art de la critique?: braver la haie d\u2019épines que nous transmet l\u2019histoire pour éveiller chez le public un intérêt non pas tant pour l\u2019homme que pour son monde.se situant à distance du documentaire biographique ou anecdotique, la proposition de Ferrand fait le pari de s\u2019inscrire dans cette tradition du travail critique.À travers l\u2019expression cinématographique, le réalisateur fait en e?et don total au public de l\u2019univers et de l\u2019œuvre de Benjamin.À l\u2019instar de cette dernière, le documentaire est construit de manière fragmentaire.Le véritable tour de force du réalisateur se trouve pourtant ailleurs, dans la profondeur de l\u2019unité de la forme et du fond qui dépasse de loin ce travail de mimésis.il arrache en e?et l\u2019œuvre de Benjamin à la fausse paix que procure la «?chasteté de l\u2019histoire?» et sa complaisance béate qui réduit l\u2019œuvre au récit ?dèle des faits de l\u2019époque qui l\u2019a vue naître.«?Ce qu\u2019on a de plus important à dire, soulignait Benjamin, on ne le proclame pas toujours à haute voix et même en silence, on ne le con?e pas toujours au plus intime, au plus proche con?dent ou à celui qui, avec le plus de dévouement, se tient prêt à accueillir l\u2019aveu.?» À la manière de Benjamin, Ferrand se tient ainsi près de ce qui demeure incommunicable.il nous fait voyager dans les coulisses de l\u2019histoire saturée de tensions et rend perceptible ce qu\u2019elle a toujours d\u2019inaccompli, de douloureux, d\u2019imparfait.Les 13 tableaux d\u2019animation mis en scène dans ce Ludodrame fonctionnent comme autant d\u2019arrêts sur image, autant de réceptacles de gestes perdus, d\u2019objets négligés, de «?déchets de l\u2019histoire?» et d\u2019espoirs occultés.ils redonnent ainsi cette grande part de dignité qui revient à chaque expérience, chaque acte d\u2019humanité.Le réalisateur embrasse par tous ces petits gestes et l\u2019amour des menus détails, l\u2019art du critique tel que le concevait Benjamin.Par ce jeu, Ferrand fait la sourde oreille à toutes les mises en garde concernant les conditions d\u2019accès aux œuvres du passé.Le ?lm libère en e?et l\u2019œuvre de Benjamin de son contexte de production et de son interprétation savante.il la soustrait ainsi au conformisme qui est toujours sur le point de la subjuguer et restitue ce que le penseur appelait sa teneur en vérité.Ferrand s\u2019écarte ainsi autant que possible de ce mouvement de la transmission qui amoncelle ruines sur ruines pour constituer un faste et lugubre butin de biens culturels qui n\u2019interpelle plus rien ni personne.en e?et, il s\u2019agit plutôt de puri?er, de déblayer, de faire de la place.en d\u2019autres mots, d\u2019arracher à l\u2019œuvre quelque chose qui soit capable de venir renouveler le monde, un peu comme s\u2019il en sortait par e?raction une ?amme allumée naguère et la nourrissait maintenant d\u2019un combustible nouveau.L\u2019œuvre de Benjamin n\u2019y fait o?ce ni d\u2019autorité, ni de vestige.«?La vérité, disait Benjamin, n\u2019est pas le dévoilement qui anéantit le mystère, mais la révélation qui lui rend justice.?» Libérée de son carcan livresque le temps d\u2019un long métrage documentaire, l\u2019œu- vre du penseur marxiste peu orthodoxe apparaît dans toute sa force intempestive.rédimée, elle (re)devient pour tous et toutes, l\u2019instant du ?lm, à la fois produit passé et produit de l\u2019avenir.si «?certains transmettent les choses en les rendant intangibles et en les conservant, disait encore Benjamin, d\u2019autres transmettent les situations en les rendant maniables et les liquidant?».Une pratique qui caractérise la proposition de Ferrand et celle de tous ces amants des tableaux symptomatiques, des images dialectiques, des sons et des consonances qui immobilisent momentanément le temps et le paysage pour libérer les forces prisonnières de l\u2019histoire, cette grande «?putain \u201cil était une fois\u201d?»\u2026 Jade Bourdages relations 800 JANVIER-FÉVRIER 2019 49 RecensionS \u2022 DocumEntaiRe 50 relations 800 JANVIER-FÉVRIER 2019 epuis environ cinq ans, je fais du bénévolat dans une librairie de la basse-ville de Québec.il s\u2019agit de la Bouquinerie nouvelle-Chance.Bien des livres méritent plusieurs vies.Bien des livres méritent d\u2019être lus plusieurs fois.Des dizaines, des centaines de fois.Chaque semaine, nous recevons entre 100 et 150 boîtes de livres.Des dons.Les gens donnent parce qu\u2019ils veulent que leurs livres poursuivent leur vie ailleurs, dans d\u2019autres mains, dans d\u2019autres quartiers.De plus, les gens savent que nous ne faisons pas de pro- ?t.nous sommes un organisme sans but lucratif.J\u2019élague.Chaque jour, j\u2019élague.il y a de tout.Un joyeux mélange des écritures de nos sociétés.romans, recueils de poésie, essais, encyclopédies, livres pratiques, livres d\u2019art.nous vendons et nous redistribuons dans la communauté.Certains manuels scolaires prendront la route d\u2019Haïti?; des romans, que nous avons en trop grande quantité, iront à des hôpitaux, pour les patients et les patientes.Des livres de poésie sont o?erts au Sentier poétique de saint- venant-de-Paquette, dans ce coin des Appalaches de richard séguin, où les mots des poètes sont choyés.Bref, nous vendons des livres et nous aimons les livres.nous sommes une vingtaine de personnes pour maintenir en ordre cette entreprise d\u2019économie sociale.* * * «?nous lisons par égoïsme, mais nous arrivons sans l\u2019avoir voulu à un résultat altruiste1.?» Un lecteur est un être qui cherche du bonheur.Ce peut être la joie de vivre quelques jours avec l\u2019inspecteur Wallan- der de Henning Mankell, cette joie de se laisser bercer par la prose de Pascal Quignard, ou encore celle de lire le Journal de Marie Uguay.Ces bonheurs sont multiples.Je connais un ami qui s\u2019amuse depuis quelques semaines parce qu\u2019il a retrouvé le manuel de chimie de sa jeunesse.Les livres sont des objets de bonheur, qu\u2019il s\u2019agisse de la biographie d\u2019etty Hillesum ou de La Bible des soupes.Lorsque je lis, j\u2019ai besoin d\u2019un espace à moi.Un coin, une cachette.O?rir un livre, c\u2019est permettre à un individu d\u2019aborder le monde autrement.Lire, c\u2019est toujours procéder à une mise en retrait de l\u2019être.Je remercie mes parents de m\u2019avoir appris les bienfaits de cette solitude.Quand j\u2019enseignais, je disais à mes élèves?: n\u2019oubliez jamais qu\u2019un livre, c\u2019est un homme ou une femme qui tente de vous dire quelque chose.il se peut que ce propos ne vous intéresse pas, mais cet homme ou cette femme s\u2019adresse à vous.C\u2019est une voix qui peut venir d\u2019un autre siècle.C\u2019est la rencontre de deux solitudes.Le langage n\u2019a pas qu\u2019une fonction utilitaire.La semaine dernière, j\u2019ai rencontré Maupassant dans sa belle nouvelle L\u2019inutile beauté 2, puis j\u2019ai passé deux soirées avec eduardo Mendoza dans sa nouvelle La baleine3.La littérature peut avoir cet avantage majeur d\u2019être sans âge.il faut apprendre à vivre dans tous les siècles et le meilleur moyen, c\u2019est la lecture.* * * Je retourne à la librairie.J\u2019y passerai l\u2019après-midi.nous venons de recevoir des dons.La culture, c\u2019est d\u2019abord cette ouverture sur le tout du monde.La culture, c\u2019est apprendre à devenir humain.L\u2019a?rmation peut sembler aller de soi?; je n\u2019en suis pas convaincu.On force les choses quand on réduit la culture à une industrie, à une autre manière de consommer.On oublie l\u2019essentiel et on compte ses piastres.Mon bénévolat, je l\u2019exerce pour la littérature, toutes les littératures.C\u2019est une longue et grande histoire d\u2019amour.Les livres ont sauvé mon adolescence.J\u2019ai été pensionnaire pendant des années.il n\u2019y avait qu\u2019une manière de s\u2019éloigner de ce monde, de la surveillance, de l\u2019uniformité religieuse, des cours aspergés à l\u2019eau bénite?: on se rendait à la bibliothèque et on en sortait avec quelques écrits venus d\u2019ailleurs.Je me souviens très bien d\u2019avoir lu Soliloque en hommage à une femme de l\u2019écrivain oublié Adrien thério.Un discours amoureux.Ce roman a laissé des traces en moi.Puis, cela faisait du bien de lire un roman dans lequel un homme aimait une femme.Je vivais dans un pensionnat dans lequel il n\u2019y avait aucune femme.Un livre peut nous sauver de la tristesse, de l\u2019impossible humanité, de la solitude.Les raisons qui nous font aimer un livre sont si di?érentes d\u2019une personne à l\u2019autre.On devrait s\u2019en soucier.il y a même des livres qui laissent en nous un bon souvenir et qu\u2019il est préférable de ne pas rouvrir parce qu\u2019on sera dans l\u2019obligation d\u2019admettre que c\u2019est beaucoup de soi qu\u2019on avait lu dans le livre d\u2019un autre.il y a toujours une part de nous dans les livres des autres ; il y a toujours quelqu\u2019un qui veut exister et qui mène un combat pour y arriver.C\u2019est parfois une victoire, mais c\u2019est souvent un échec aussi.«?Un livre fermé, ça existe, mais ça ne vit pas?», écrit Charles Dantzig.J\u2019ai toujours autour de moi plusieurs livres qui ne sont pas terminés.Des romans, des essais, des journaux d\u2019écrivains, des correspondances.ils sont là pour m\u2019aider à vivre.ils sont là pour me rappeler que le bonheur est quelque part dans leurs pages.tant pis pour le monde réel.il peut attendre.1.Charles Dantzig, Pourquoi lire?, Paris, Grasset, 2010, p.35.2.Guy de Maupassant, L\u2019inutile beauté et autres nouvelles, Paris, Gallimard, 2008.3.e.Mendoza, Trois vies de saints, Paris, seuil, 2014.DLa vie des livres Le carnet Marc Chabot Fe TH ¢ J - ug ony v A ar 4 wt I.2 a Ê .- \u201c =» > 2 \u2014. \" £ FF mnt J NC TR r yw\") \u201c> Tn, Sao e FRE nil Sy Ee Raat eli LE JOURNALISTE KARL RETTINO-PARAZELLI 7 QU © In 07 Recevez g ratuitement l'édi L tion papier du samedi it pendant 4 semaines! LEEDEYOL L'ÉTAT DU QUÉBEC 2019 20 és POUR COMPRENDRE LES EAJEUX ACTUELS L\u2019ÉTAT DU QUÉBEC 2019 En librairie dès maintenant! Pour sa 23° édition, L'état du Québec revient en force avec 20 thèmes clés pour comprendre les enjeux actuels et pour participer de manière éclairée aux débats à venir.Létat du Québec est une publication de l'Institut du Nouveau Monde, un organisme non partisan dont la mission est d'accroître la participation des citoyens à la vie démocratique.24,95 $ inm.gc.ca/edq2019 Leger LLDEVOIR quaersome 45255.ReLatioNs "]
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