Relations, 1 mars 2019, Mars - Avril 2019, No 801
[" NUMÉRO 801 AVRIL 2019 Artiste invité : CHARLES LEMAY P P C O N V E N T I O N : 4 0 0 1 2 1 6 9 7,00 $ Mexique : le chantier titanesque du nouveau gouverneMent quand punir ne suffit pas Justice alternative 2 relations 801 MARS-AVRIL 2019 Fondée en 1941 La revue Relations est publiée par le Centre justice et foi, un centre d\u2019analyse sociale progressiste fondé et soutenu par les Jésuites du Québec.Depuis plus de 75 ans, Relations œuvre à la promotion d\u2019une société juste et solidaire en prenant parti pour les exclus et les appauvris.Libre et indépendante, elle pose un regard critique sur les enjeux sociaux, écono miques, politiques, environnementaux et religieux de notre époque.NUMÉRO 801 MARS-AVRIL 2019 5 Éditorial UN MONDE ARRIVE À SA FIN Jean-Claude Ravet actualitÉs 6 DILEMME AU SAGUENAY Éric Dubois 7 COMPLICITÉ DU CANADA AU HONDURAS Roselyne Gagnon et Marie-Eve Marleau 9 SOLIDAIRES DES MIGRANTS Mouloud Idir 10 CAMEROUN: UNE DÉMOCRATISATION ÉTOUFFÉE Élodie Ekobena 12 dÉbat D\u2019OÙ VIENDRA LA PROCHAINE CRISE FINANCIÈRE MONDIALE?Simon-Pierre Savard-Tremblay et Caroline Joly 32 ailleurs MEXIQUE : LE CHANTIER TITANESQUE D\u2019AMLO José Rosario Marroquín Farrera regard 35 À QUAND UNE CITOYENNETÉ ECCLÉSIALE POUR LES FEMMES ?Johanne Philipps 38 L\u2019AMOUR DU MONDE COMME IDÉAL DE JUSTICE Patrick Ernst 41 sur les pas d\u2019ignace LE PARTAGE, CHEMIN DE SENS Jim Sheppard 42 chronique poÉtique d\u2019Olivia Tapiero KINTSUGI 44 questions de sens, par Anne Fortin LA PIERRE QUI PARLE recensions 45 LIVRES 49 BALADODIFFUSIONS 50 le carnet de Marc Chabot NAÎTRE DIRECTRICE Élisabeth Garant RÉDACTEUR EN CHEF Jean-Claude Ravet RÉDACTRICE EN CHEF ADJOINTE Catherine Caron SECRÉTAIRE DE RÉDACTION Emiliano Arpin-Simonetti DIRECTION ARTISTIQUE Mathilde Hébert ILLUSTRATIONS Jacques Goldstyn, Lino, Léa Trudel RÉVISION/CORRECTION Éric Massé COMITÉ DE RÉDACTION Frédéric Barriault, Gilles Bibeau, Mélanie Chabot, Eve-Lyne Couturier, Dario De Facendis, Jonathan Durand Folco, Claire Doran, Céline Dubé, Lorraine Guay, Mouloud Idir, Alexandra Pierre, Rolande Pinard, Louis Rousseau, Michaël Séguin, Julien Simard COLLABORATEURS Gregory Baum?, André Beauchamp, Jean-Marc Biron, Dominique Boisvert, Marc Chabot, Amélie Descheneau-Guay, Anne Fortin, Olivia Tapiero, Marco Veilleux IMPRESSION HLN sur du papier recyclé contenant 100 % de fibres post-consommation.DISTRIBUTION Disticor Magazine Distribution Services ENVOI POSTAL Citéposte CFG Relations est membre de la SODEP et de l\u2019AMéCO.Ses articles sont réper toriés dans Érudit, Repère, EBSCO et dans l\u2019Index de pério di ques canadiens.SERVICE D\u2019ABONNEMENT SODEP (Revue Relations) C.P.160, succ.Place-d\u2019Armes Montréal (Québec) H2Y 3E9 514-397-8670 abonnement@sodep.qc.ca ABONNEMENT EN LIGNE www.revuerelations.qc.ca TPS: R119003952 TVQ: 1006003784 Dépôt légal Bibliothèque et Archives nationales du Québec: ISSN 0034-3781 ISSN (version numérique) : 1929-3097 ISBN (version imprimée) : 978-2-924346-44-0 ISBN (version PDF) : 978-2-924346-45-7 BUREAUX 25, rue Jarry Ouest Montréal (Québec) H2P 1S6 tél.: 514-387-2541, poste 279 relations@cjf.qc.ca www.revuerelations.qc.ca 9 relations 801 MARS-AVRIL 2019 3 14 Justice alternative : quand punir ne suffit pas Catherine Caron 17 les voies d\u2019une Justice alternative Mylène Jaccoud 19 des tribunaux en santé mentale pour éviter l\u2019emprisonnement Ashley Lemieux et Anne Crocker 21 la Justice réparatrice : le pari de l\u2019empathie Mathieu Lavigne 22 le modèle des tribunaux spécialisés en matière sexuelle Maude Cloutier 24 les rapports Gladue, une expérience concluante ?Marie-Eve Sylvestre et Marie-Andrée Denis-Boileau 26 pour la reconnaissance des traditions Juridiques autochtones Hadley Friedland 28 la Justice néGociée : une alternative néolibérale Anne-Marie Voisard 30 les tribunaux d\u2019opinion comme expériences de Justice populaire Marie-Eve Marleau et Éva Mascolo-Fortin ARTISTE INVITÉ Depuis son entrée à l\u2019atelier du Frère Jérôme en 1966, Charles Lemay n\u2019a cessé de créer.Il a réalisé 37 expositions (25 individuelles et 12 collectives), des illustrations pour une dizaine de livres d\u2019écrivains québécois, le décor d\u2019une pièce au Théâtre du Nouveau Monde et une murale au métro Saint-Michel, entre autres.Sur les surfaces amoureusement traitées par ce savant coloriste surgissent et prennent vie ses personnages, qu\u2019il met en situation avec une étonnante économie de moyens.Ceux-ci captent immédiatement notre attention et nous paraissent si chargés d\u2019humanité qu\u2019à l\u2019instar de Lamartine s\u2019adressant à des objets, nous nous posons aussitôt cette question: Êtres inanimés, avez-vous donc une âme?Parfois, d\u2019une seule ligne, créant la perspective, l\u2019artiste suggère au loin toute une ville qui, selon ce qu\u2019expriment les êtres situés au premier plan, nous apparaît menaçante, angoissante ou, au contraire, protectrice.Son œuvre parfois amuse, séduit, enchante, mais toujours elle intrigue.DOSSIER Charles Lemay, 2015, pastel, 20 x 20 cm 24 4 relations 801 MARS-AVRIL 2019 soirées À MONTRÉAL le lundi 8 avril 2019 à 19?h Maison Bellarmin 25, rue Jarry Ouest (métro Jarry ou De Castelnau) contribution suggérée?: 5?$ RENSEIGNEMENTS : Christiane Le Guen 514-387-2541, poste 234 ou cleguen@cjf.qc.ca Montée des eaux, feux de forêt, pluies diluviennes\u2026 de Miami à Los Angeles en passant par Shanghaï ou Calcutta, les e?ets des changements climatiques se font déjà sentir dans bien des villes du monde.Dans ce contexte, à quels dé?s doit s\u2019attendre Montréal ?Quelles mesures doivent être mises en branle dans la métropole pour réaliser la transition écologique tout en s\u2019adaptant aux bouleversements climatiques ?Bref, comment appliquer à Montréal le principe de la résilience urbaine ?aVec : alexandre beaudoin, conseiller en biodiversité à l\u2019Université de Montréal ; isabelle thomas, professeure titulaire à la Faculté d\u2019aménagement de l\u2019Université de Montréal (À CONFIRMER) ; sophie Van neste, professeure à l\u2019INRS \u2013 Centre Urbanisation Culture Société.MONTRÉAL FACE AUX CHANGEMENTS CLIMATIQUES Bruno Ricca Les Soirées Relations sont organisées par le Centre justice et foi. ne importante étude scientifique1 nous alertait récemment du déclin rapide de plus de 40 % des espèces d\u2019insectes à l\u2019échelle mondiale depuis une décennie.Au rythme actuel, les insectes disparaîtraient d\u2019ici un siècle, ce qui aurait des conséquences catastrophiques sur l\u2019équilibre des écosystèmes naturels, la fertilité des sols, la pollinisation, l\u2019alimentation de nombreuses espèces insectivores \u2013 et donc sur la vie humaine.Si l\u2019urbanisation croissante et le réchauffement climatique expliquent en partie ce déclin, la principale cause, selon les chercheurs, réside dans l\u2019agriculture intensive qui nécessite de grandes quantités de pesticides et entraîne la destruction de l\u2019habitat des insectes.Cette étude s\u2019ajoute ainsi à d\u2019autres tout aussi préoccupantes : les unes portant sur le déclin de la biodiversité terrestre et aquatique \u2013 comparable à une des grandes extinctions de masse de l\u2019histoire terrestre \u2013, les autres alertant sur la pollution de l\u2019air, de l\u2019eau douce et des mers, la raréfaction des ressources naturelles, la déforestation, l\u2019érosion des sols, etc.Pendant ce temps, nos gouvernements tergiversent quant aux mesures à prendre : le gouvernement Trudeau répète que l\u2019écologie est sa priorité tout en agissant en sens contraire, et celui de François Legault se démarque par son indifférence crasse face à la question.Soulignons deux faits récents et scandaleux : l\u2019autorisation donnée par Santé Canada, sur la base d\u2019analyses trafiquées par Monsanto, de continuer d\u2019utiliser le glyphosate, composante d\u2019un pesticide extrêmement dangereuse pour la santé et nuisible pour l\u2019environnement (voir p.7) ; et le congédiement, par le ministère de l\u2019Agriculture du Québec, d\u2019un agronome qui dénonçait l\u2019ingérence du secteur privé dans la recherche publique sur les pesticides.Devant l\u2019état de dégradation de la planète et l\u2019inaction criminelle des gouvernements, on se réjouit de voir se multiplier les initiatives citoyennes qui, après pétitions et manifestations, accentuent désormais la pression par l\u2019organisation d\u2019une grève générale pour la planète (voir p.6) et des actes de désobéissance civile à travers le monde.Pour sortir de l\u2019impasse tant civilisa- tionnelle qu\u2019écologique vers laquelle nous filons à vive allure, on ne peut qu\u2019appeler de nos vœux un vaste mouvement politique, à l\u2019image de l\u2019Internationale socialiste à une autre époque, qui fasse front contre le système global responsable de cette crise.Un mouvement capable de faire mentir la boutade du philosophe Fredric Jameson, qui traduit malheureusement la vérité tragique de notre temps : « Il est plus facile d\u2019imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme.» Dans cette perspective, on ne peut plus continuer à focaliser le débat écologique sur les seuls changements climatiques, même si leurs effets immédiats de plus en plus ressentis et spectaculaires jouent un rôle mobilisateur indéniable pour éveiller les consciences face à l\u2019urgence de la situation.En rester là empêche cependant de pointer du doigt la dimension sociétale et structurelle fondamentale du problème, les facteurs déterminants de la crise sans précédent que nous vivons : le produc- tivisme, l\u2019extractivisme, la marchandisation des êtres et des choses, l\u2019individualisme exacerbé et la surconsommation propres au capitalisme fondé sur la croissance infinie et le profit à tout prix.Le péril lié à notre époque est en effet le fruit de cette manière mortifère de se rapporter au monde comme s\u2019il n\u2019était qu\u2019un stock de ressources à notre disposition.Notre manière de vivre est indissociable d\u2019un système économique, d\u2019une classe sociale richissime et d\u2019une idéologie portée depuis les débuts de la modernité occidentale par un fantasme de puissance et de mainmise qui, s\u2019il a longtemps fait rêver, se révèle aujourd\u2019hui un véritable cauchemar.Isoler l\u2019écologie des enjeux politiques, sociaux, économiques, éthiques et même spirituels, ne peut que conduire vers une régulation technoscientifique de la société, adaptée au «capitalisme vert ».Prétendant veiller à l\u2019équilibre écosysté- mique de la Terre tout en faisant de la crise une occasion d\u2019affaire, celui-ci continuera à détruire la nature et à nous rendre toujours plus étrangers au monde \u2013 dématérialisé, quadrillé, surveillé, modulé, contrôlé, marchandisé et databasé.Écoutons plutôt ces nouvelles voix qui s\u2019élèvent et qui nous invitent à entrer dans un rapport harmonieux et bienveillant avec la nature dont nous faisons partie.Nature dont il faut prendre soin comme de nous-mêmes, en tant qu\u2019êtres aussi sensibles que rationnels.Pour traduire concrètement et de manière conséquente les études alarmantes sur l\u2019état de la planète, saurons-nous tourner le dos à la surexploitation des ressources, à la surconsommation, à la destruction des habitats naturels et à la prétention d\u2019être maîtres et possesseurs de la nature ?La Semaine de la Terre, du 22 au 27 avril, sera une occasion de le dire publiquement.Jean-Claude Ravet 1.F.Sánchez-Bayo et K.Wyckhuys, « Worldwide decline of the entomo- fauna : A review of its drivers», Biological Conservation, vol.232, avril 2019.relations 801 MARS-AVRIL 2019 5 un monde arrive à sa fin U ÉDITORIAL Charles Lemay, 1980, technique mixte, 60 x 90 cm dilemme au saguenay Trois projets industriels au Saguenay\u2013Lac-Saint-Jean soulèvent à nouveau le dilemme entre création d\u2019emplois et protection de l\u2019environnement en région.Éric Dubois L\u2019auteur est conseiller syndical Depuis les années 1990, l\u2019économie de la région du Saguenay\u2013Lac- Saint-Jean connaît des difficultés importantes.Les pertes d\u2019emploi et fermetures dans les secteurs de la foresterie, des pâtes et papiers et de la production d\u2019aluminium ont fait mal, rendant nécessaires une diversification économique et la recherche de nouveaux créneaux.L\u2019année 2018 aura été charnière à cet égard, avec la mise en œuvre de trois grands projets de développement économique dans la région.Au moment où presque tout le monde politique, en apôtre de la vertu, répète qu\u2019il est possible de faire du développement économique tout en assurant la protection de l\u2019environnement et en luttant contre les changements climatiques, le Saguenay semble être le nouveau théâtre de cette espèce de quadrature du cercle.Le projet de Métaux BlackRock est celui qui pourrait se concrétiser le plus rapidement.Il prévoit la mise en service d\u2019une mine au nord de Chibougamau et celle d\u2019une usine de transformation installée près du port de Grande-Anse, dans l\u2019arrondissement La Baie, à Saguenay.L\u2019entreprise produirait du fer, du vanadium et du titane, métaux qui seront ensuite expédiés par bateau.Le gouvernement du Québec s\u2019est engagé à hauteur de 248 millions de dollars dans ce projet et le rapport du BAPE conclut qu\u2019il est faisable, mais ajoute qu\u2019il « deviendrait l\u2019un des plus gros producteurs industriels de gaz à effet de serre au Québec1».Vient ensuite le controversé projet Énergie Saguenay, piloté par GNL Québec, qui vise la construction d\u2019un gazoduc entre l\u2019Alberta et le Saguenay, d\u2019une usine de gaz naturel liquéfié (GNL) et d\u2019un terminal maritime pour l\u2019expédition vers l\u2019Europe et l\u2019Asie.Le complexe serait construit sur des terrains appartenant à l\u2019Administration portuaire de Saguenay, à Grande-Anse.Le gazoduc et l\u2019usine de GNL feront toutefois l\u2019objet de processus d\u2019évaluation environnementale distincts, menés à la fois par le fédéral et le provincial.En plus de l\u2019opposition à l\u2019Assemblée nationale, plusieurs groupes environnementaux, scientifiques ou spécialisés en droit contestent cette manière de procéder qui favorise le promoteur et complique la participation citoyenne aux audiences.Ils réclament une évaluation globale de l\u2019ensemble du projet.6 relations 801 MARS-AVRIL 2019 Réformer la Régie du logement dans un contexte de pénurie de logements abor - dables et alors que di?érentes logiques \u2013?reprises de logements à des ?ns lucratives, gentri?cation, discrimination sociale et raciale, etc.?\u2013 minent gravement le droit au logement au québec, la régie du logement se révèle trop souvent impuissante pour faire respecter ce droit fondamental.de plus, selon un document produit par le regroupement des comités de logement et associations de locataires du québec (rclalq), la régie accorde une priorité démesurée aux causes soumises par les propriétaires \u2013?notamment les causes d\u2019expulsion et de non-paiement de loyer?\u2013 en comparaison aux recours soumis par des locataires.le regroupement réclame ainsi une réforme en profondeur de la régie et vient de lancer une campagne de mobilisation en ce sens.une pétition circule et des lettres d\u2019appui peuvent être signées pour soutenir la revendication du rclalq.Pour plus de détails, voir .Une grève générale pour la planète Malgré les manifestations qui se multiplient et qui prennent de l\u2019ampleur partout dans le monde, les gouvernements tardent à mettre en œuvre les mesures nécessaires pour freiner les émissions de gaz à e?et de serre (ges) et limiter le réchau?ement climatique à 1,5°c, seuil visé dans l\u2019accord de Paris.Pour les forcer à agir, le projet d\u2019une grève mondiale pour la planète («?Earth Strike?») a été lancé en janvier dernier.un débrayage généralisé est prévu le 27 septembre.en amont, deux journées de mobilisation, le 27 avril et le 1er août, prépareront l\u2019événement dans une diversité d\u2019actions.des mesures claires et contraignantes pour réduire les ges, responsabiliser les entreprises qui en produisent et freiner la destruction des écosystèmes sont au cœur des revendications.des organismes et des associations étudiantes du québec participeront au mouvement.détails au . Le troisième projet prévu est celui d\u2019Arianne Phosphate, qui vise le développement d\u2019une mine de phosphate au Lac à Paul, au nord de la région.La construction d\u2019un nouveau terminal maritime sur la rive nord du Saguenay, piloté par Port Saguenay, un organisme de compétence fédérale, serait nécessaire pour acheminer ce minerai au Nouveau-Brunswick, où il serait transformé.Le BAPE et le gouvernement du Québec ont donné leur aval au projet malgré des doutes quant à sa rentabilité2, et le processus fédéral d\u2019évaluation environnementale du projet de terminal maritime devrait se conclure bientôt.Les promesses de création d\u2019emplois liées à ces trois projets \u2013 environ 8000 au total pendant les phases de construction et plus de 1000 emplois récurrents par la suite, selon les promoteurs \u2013 suscitent beaucoup d\u2019enthousiasme chez les décideurs politiques, maires, préfets et députés de la région, qui appuient leur mise en œuvre avec une rare unanimité.Mais les conséquences environnementales néfastes suscitent pour leur part une mobilisation croissante.Parmi les préoccupations principales, il y a l\u2019augmentation significative du trafic maritime dans le fjord causée par ces trois projets combinés et son impact sur les bélugas, espèce en voie d\u2019extinction.Il y a aussi l\u2019augmentation des émissions de gaz à effet de serre (GES) liée à ces projets, en par ticulier celui d\u2019Énergie Saguenay, qui repose sur l\u2019exploitation des gaz de schiste en Alberta.Dès le début, des collectifs citoyens comme celui de l\u2019Anse-à-Pelletier et celui des Battures ont exigé des études d\u2019impacts exhaustives sur ces trois projets.La Coalition Fjord, créée en novembre dernier, est venue fédérer ces collectifs et élargir la mobilisation.Elle a déjà organisé plusieurs assemblées publiques d\u2019information et de mobilisation, ainsi que deux marches citoyennes, dans le sillage des mouvements « La planète s\u2019invite au Parlement » et « Alarme climatique », qui ont mobilisé entre 200 et 400 personnes chacune.Des comités d\u2019éducation, de mobilisation et d\u2019information ont également été mis sur pied.Comme l\u2019affirme un des porte-parole de la Coalition, Adrien Guibert-Barthez, « nous disons oui à de bons emplois chez nous, mais pas si cela met en péril un écosystème méconnu et unique ! Nous sommes en faveur d\u2019un développement économique durable, qui respecte l\u2019environnement du fjord et qui n\u2019augmente pas l\u2019émission de GES, et les trois projets ne respectent pas, actuellement, ces trois objectifs ».La Coalition participe néanmoins à une table de concertation, mise en œuvre par la Zone d\u2019intervention prioritaire Saguenay-Charlevoix et regroupant des intervenants du milieu, les entreprises, les porteurs de projet et les groupes citoyens.Signe que la quadrature du cercle du dilemme entre développement économique régional et protection de l\u2019environnement est peut-être de l\u2019ordre du possible, qui sait ?1.Bureau d\u2019audiences publiques sur l\u2019environnement, Rapport 345, octobre 2018.2.Alexandre Shields, « Des doutes sérieux sur le mégaprojet d\u2019Arianne Phosphate », Le Devoir, 13 août 2018.complicité du canada au Honduras Coup d\u2019État, corruption et impunité créent un contexte favorable à l\u2019industrie minière canadienne.Roselyne Gagnon et Marie-Eve Marleau Les auteures sont membres du Comité pour les droits humains en Amérique latine En juin 2009, le Canada appuyait le violent coup d\u2019État militaire qui chassait du pouvoir le président démocratiquement élu du Honduras, Manuel Zelaya.Il fut parmi les premiers pays à reconnaître les résultats de l\u2019élection frauduleuse qui a suivi, en novembre 2009, portant au pouvoir Porfirio Lobo Sosa.Aussitôt, le Canada entamait des discussions avec ce régime illégitime et corrompu en vue d\u2019un accord de libre- échange bilatéral qui a finalement été signé en 2013 et est entré en vigueur en 2014.La diplomatie canadienne a aussi soutenu la réforme de la loi minière au Honduras, adoptée en 2013, créant des occasions de réunions de haut niveau entre les autorités honduriennes et les sociétés minières canadiennes.Deux autres élections entachées de fraudes et de violences (2013, 2017), ainsi que neuf années d\u2019assassinats systématiques de leaders autochtones et de défenseurs des droits humains, d\u2019incarcérations de prisonniers politiques et de criminalisation des mouvements sociaux, n\u2019ont rien changé au soutien du Canada.Dans le dossier minier, il faut savoir que le président Zelaya, évincé du pouvoir en 2009, avait instauré un moratoire sur toute nouvelle concession minière au début de son mandat, en 2006.La loi minière alors en vigueur, adoptée en 1998, concédait en effet trop facilement les ressources minérales et l\u2019accès à l\u2019eau, et n\u2019offrait pas de protection aux communautés affectées par les conséquences sociales, environnementales et sur la santé des activités minières.Dans le cas de la mine d\u2019or à ciel ouvert San Martin, opérée de 2000 à 2008 par la minière canadienne GoldCorp (Glamis Gold à relations 801 MARS-AVRIL 2019 7 Santé Canada sous influence ?en novembre dernier, cBc révélait que l\u2019agence de réglementation de la lutte antiparasitaire de santé canada avait réhomologué, pour une période de 15 ans, le glyphosate \u2013?le principe actif de l\u2019herbicide roundup de Monsanto?\u2013 sur la base d\u2019études délibérément manipulées par la multinationale de l\u2019agrochimie.l\u2019essayiste Jean-claude st-onge en faisait état dans notre dossier de janvier-février dernier (no 800), dans son article «?les rouages de la malscience?».en réaction, santé canada avait annoncé qu\u2019elle réévaluerait les études auxquelles elle s\u2019était ?ée pour justi?er sa décision.or, le 11 janvier dernier, le verdict est ?nalement tombé?: l\u2019homologation du glyphosate est maintenue.cette décision, prise sans qu\u2019un comité d\u2019examen indépendant n\u2019ait été mis sur pied, a été immédiatement contestée par plusieurs groupes spécialisés en environnement, en santé et en droit, qui appellent à maintenir la pression sur santé canada pour que toute la lumière soit faite sur cette décision et quant à l\u2019in?uence de Monsanto sur les autorités réglementaires.(source?: radio-canada, Équiterre). l\u2019époque), des centaines de personnes ont été gravement malades après avoir consommé de l\u2019eau contaminée par des métaux lourds, sans réelle compensation.Le gouvernement de Zelaya en a tiré les leçons en déposant un nouveau projet de loi minière qui aurait imposé des hausses de taxes dans le secteur minier, interdit l\u2019exploitation minière à ciel ouvert et l\u2019utilisation de substances toxiques telles le cyanure et le mercure, et exigé l\u2019accord préalable des communautés avant d\u2019accorder des concessions minières.Or, le coup d\u2019État a empêché cette avancée et, sans surprise, la nouvelle loi minière de 2013 renforce la protection des investissements étrangers et permet l\u2019usage illimité de l\u2019eau et l\u2019exploitation à ciel ouvert, en plus de contrevenir à certaines obligations du Honduras concernant les droits des peuples autochtones.Face au soutien diplomatique et économique indéfectible du Canada au Honduras, on peut se demander si le climat de violence, la collusion et la corruption politiques ne sont pas profitables aux minières canadiennes.Le contexte d\u2019impunité et le déni d\u2019accès à la justice n\u2019en- courage-t-il pas, en effet, les investissements au détriment des droits humains et de l\u2019environnement ?Les entreprises minières canadiennes Aura Minerals, Glenn Eagle Resources et Ascendant Resources opèrent actuellement dans un contexte de controverse qui favorise l\u2019impunité face à leurs agissements.À Copan, des femmes sont criminalisées par la filiale Minosa de Aura Minerals, des leaders communautaires sont menacés et la population locale est constamment accusée de diffamer la compagnie.Les impacts sur la rivière Lara sont irréversibles, sans parler de la destruction de la forêt et du cimetière historique.Même si ces faits, documentés, ont été portés à la connaissance de diverses instances canadiennes \u2013 dont le bureau de responsabilité sociale des entreprises du secteur extractif, lors d\u2019une visite de son conseiller au Honduras en 2016 \u2013, le Canada est demeuré silencieux.La majorité de la population hondu- rienne se trouve actuellement dans une situation de pauvreté et écartée de toute consultation libre, informée et préalable concernant les projets de « développement », et ce, même si le pays a ratifié la convention 169 de l\u2019Organisation internationale du travail, prévoyant certaines mesures contraignantes à cet égard.Exclue du pouvoir, elle ne peut décider ni de son présent, ni de son avenir, comme en témoigne le récent exode massif des jeunes.Les États-Unis et le Canada, ainsi que d\u2019autres acteurs internationaux tels que la Banque mondiale, des entreprises minières et hydroélectriques, des opérateurs touristiques, des producteurs de bananes, de palme africaine et de canne à sucre, entre autres, contribuent direc - tement aux causes sous-jacentes à l\u2019exil de dizaines de milliers de Honduriens et de Honduriennes chaque année, et ce, depuis déjà plusieurs années.Pendant ce temps, le Canada continue de profiter de l\u2019instabilité dans le pays pour mettre en œuvre son « plan d\u2019affaires », continuant à faire la promotion de soi-disant « principes de démocratie, de droits humains et d\u2019État de droit », alors que la situation est tragique et violente.8 relations 801 MARS-AVRIL 2019 Camp d\u2019accueil de la caravane des migrants à Mexico, 9 novembre 2018.Photo : Carmen Alcázar/WikiCommons solidaires des migrants En novembre dernier, la capitale mexicaine a accueilli la 8e édition du Forum social mondial sur les migrations.Mouloud Idir L\u2019auteur est responsable du secteur Vivre ensemble du Centre justice et foi Que le Forum social mondial sur les migrations (FSMM) ait eu lieu au Mexique n\u2019est pas fortuit, tant le pays se trouve au croisement de nombreux enjeux en lien avec les questions migratoires.Il s\u2019agit, en effet, d\u2019un pays d\u2019accueil, de transit et de départ de migrants et d\u2019un pays où les mouvements sociaux espèrent infléchir le poids des discours sécuritaires et hostiles aux personnes migrantes, grâce à l\u2019arrivée au pouvoir du candidat de la gauche mexicaine, Andrés Manuel López Obrador, cela dans un contexte politique national marqué par l\u2019hostilité de l\u2019administration étasunienne envers les ressortissants mexicains et latino-américains.Cet événement altermondialiste doit être vu comme un lieu de plaidoyer et d\u2019organisation stratégique sur ces enjeux de grande importance, qui ne peuvent être laissés aux seuls États d\u2019accueil du Nord et à des organisations internationales inféodées aux entreprises privées, comme l\u2019OCDE.Il visait à dépasser la perspective dominante, fondée sur une approche « sûre, ordonnée et régulière » des migrations, selon les termes du récent Pacte mondial des migrations de l\u2019ONU, pour proposer une vision démocratique fondée sur l\u2019accueil, la protection, la promotion et l\u2019intégration des migrants, réaffirmant ainsi la mobilité en tant que droit essentiel de l\u2019être humain.À cet égard, des critiques ont été émises à l\u2019encontre du Pacte mondial de l\u2019ONU sur la migration, signé à Marrakech en décembre dernier.Elles insistaient, à juste titre, sur le fait que celui-ci ne propose pas de véritable voie permettant de résister aux évolutions inquiétantes des discours et des pratiques politiques d\u2019hyper fermeture à la migration.La crainte exprimée tient au fait que ce pacte risque entre autres de servir à justifier des politiques d\u2019exclusion des migrants et à concrétiser les velléités des États (surtout) du Nord, en faveur d\u2019une immigration utile et choisie (qui vide les pays du Sud de personnes compétentes).Parmi les points particulièrement inquiétants qui ont fait l\u2019objet d\u2019analyses lors des nombreuses activités et ateliers, on trouve entre autres la mise à l\u2019écart de la Convention internationale de pro - tection des travailleurs migrants et des membres de leurs familles ; l\u2019insistance mise par les États sur l\u2019instauration d\u2019une gestion uniformisée et commune des données (incluant les données biomé- triques) sur les migrations et les personnes mi grantes ; le recours à la détention de migrants, aux centres de rétention et à des lois criminalisant les migrants.Les nombreux ateliers du FSMM ont rappelé que les recherches pointues et rigoureuses menées à l\u2019échelle internationale ne manquent pas.Plaidant en faveur de politiques migratoires plus ouvertes, celles-ci révèlent les méfaits des politiques qui entravent la mobilité des personnes ou tentent de la dissuader, parmi lesquels on compte l\u2019absence de protection pour relations 801 MARS-AVRIL 2019 9 e s p o i r Danser dans les CHSLD au cœur de la réalité souvent di?cile vécue dans les centres d\u2019hébergement de soins de longue durée (chsld) percent parfois des éclairs de beauté et d\u2019humanité.des musiciens, des poètes et même des clowns viennent y briser la solitude et adoucir le quo tidien des personnes qui y vivent.Plus étonnant, la danse y fait aussi vibrer les corps et les cœurs.depuis plus de quatre ans, ariane Boulet et les danseurs qui l\u2019accompagnent dans son projet Mouvement de passage créent en e?et des rencontres inédites avec ces personnes.ils les invitent «?à redécouvrir et réhabiter leur corps, ou à l\u2019oublier pour un moment?», sans obligation, sans visée thérapeutique, en étant simplement dans l\u2019échange, le contact sensible, l\u2019intuition, le moment présent.loin de ce à quoi on associe géné - ralement la danse \u2013?l\u2019énergie, la vivacité, la force?\u2013, l\u2019expérience se tisse sur le ?l de la fragilité, des limites, voire de l\u2019immobilité des personnes vieillissantes ou malades.touchante, déroutante, parfois comique, elle suscite «?des instants de réminiscence, de lucidité, de conscience, des crises de larmes ou des éclats de rire1 ».surtout, chacun et chacune, danseurs comme résidents, découvrent une zone mystérieuse où le don de quelque chose de soi \u2013?et l\u2019accueil de ce don?\u2013 se trouvent réinventés.ariane Boulet travaille aussi à la création d\u2019une œuvre scénique à partir de ce projet inspirant que l\u2019on peut découvrir dans une courte vidéo en ligne (voir?: ).1.«?seul, avec vous \u2013 danser avec l\u2019invisible en chsld?», 13 septembre 2018, [en ligne] à .Photo : Emily Gan celles et ceux qui fuient des guerres, des dictatures ou des désordres politiques ; l\u2019errance dans des parcours précaires ; la vulnérabilité face aux trafiquants de toutes sortes ; et la mort qui guette celles et ceux qui tentent de tra verser malgré tout les frontières terrestres et maritimes, comme l\u2019ont rappelé avec émotion et dignité les nombreux témoignages de membres de familles de mi grants dis - parus.Au sujet du pacte de l\u2019ONU, des acteurs présents à Mexico ont pointé le fait que c\u2019est l\u2019Organisation internationale des migrations, récemment intégrée à l\u2019ONU, qui a imposé son paradigme et son vocabulaire, parlant, par exemple, de « bonne gestion des frontières » et de défense de « migrations sûres, ordonnées et régulières ».Dotée d\u2019importants moyens financiers et matériels, c\u2019est cette organisation qui coordonne aujourd\u2019hui les rares efforts intergouvernementaux destinés à « réguler » les migrations à une échelle globale, les autres agences et acteurs onusiens étant marginalisés.La dépolitisation des enjeux guette sur ce plan, au profit d\u2019un modèle technocratique de bonne gouvernance migratoire.Face à tout cela, les organisations réunies à Mexico ont fait le choix d\u2019être aux côtés des personnes migrantes et de leurs familles, en luttant pour le respect de leurs droits fondamentaux et de leur dignité humaine.« Face aux défis migratoires d\u2019aujourd\u2019hui, face à la montée des discours et actes populistes, discriminatoires et racistes, [\u2026] la seule réponse sensée est celle de la solidarité et de l\u2019égalité des droits pour tous », peut-on lire dans la déclaration finale.Le principe démocratique du droit aux droits \u2013 éminemment politique et conflictuel \u2013 doit être au cœur de nos réflexions sur cette question.Il faut sans cesse l\u2019actualiser, le confronter à de nouveaux contextes historiques qui en redéfinissent à chaque fois les modalités et, surtout, chercher à en approfondir la portée.Car ce dont il est ici question, au final, c\u2019est l\u2019idée, au cœur de la démocratie, que les droits sont toujours conquis de haute lutte.cameroun?: une démocratisation étouffée Le président Biya, qui dirige le pays d\u2019Afrique centrale depuis 36 ans, vient d\u2019être reporté au pouvoir à l\u2019issue d\u2019élections contestées.Élodie Ekobena L\u2019auteure est chargée de projets au secteur Vivre ensemble du Centre justice et foi Sans grande surprise, le Cameroun a vu son président Paul Biya être réélu pour un 8e mandat consécutif à l\u2019issue des élections présidentielles d\u2019octobre 2018, entachées d\u2019irrégularités et de ma - gouillages constitutionnels dénoncés par l\u2019opposition.Le président sortant, en poste depuis 1982, l\u2019a ainsi emporté avec 10 relations 801 MARS-AVRIL 2019 Pour un filet social fort alors que le gouvernement caquiste annonçait en janvier dernier de nouvelles vagues de compressions dans plusieurs ministères malgré les importants surplus budgétaires, la coalition main rouge et la campagne engagez-vous pour le communautaire ont lancé un appel à la mobi - lisation.les deux regroupements réclament un réinvestissement massif dans les services publics et un meilleur soutien des organismes d\u2019action communautaire autonome.le 20 février dernier, à l\u2019occasion de la Journée mondiale de la justice sociale, des actions et manifestations ont été organisées dans plusieurs régions du québec.voir .Hausse des crimes haineux au Canada les crimes haineux déclarés par la police ont connu une forte augmentation en 2017, selon les nouvelles données compilées par statistique canada.au total, 2073 crimes haineux ont été déclarés, contre 1409 en 2016, une hausse de 47?% en grande partie attribuable aux crimes contre les biens (vandalisme, gra?tis, etc.) motivés par la haine des juifs, des musulmans et des noirs.c\u2019est en ontario (+?67?%) et au québec (+?50?%) que l\u2019augmentation a été la plus marquée.Fait important, les crimes contre les musulmans sont en forte hausse?: au québec, ils ont presque triplé par rapport à 2016, et une grande partie ont été déclarés en février 2017, le mois suivant l\u2019attentat à la grande mosquée de québec.si, dans l\u2019ensemble, ces augmentations peuvent en partie s\u2019expliquer par une hausse des signalements faits par le public, il reste qu\u2019une grande proportion des crimes haineux répertoriés lors du dernier recensement n\u2019ont pas été dénoncés à la police. un score de 71,28 %, devant Maurice Kamto, du Mouvement pour la renaissance du Cameroun, Cabral Libii, du parti Univers et Joshua Osih, du Social Democratic Front, qui ont obtenu respectivement 14,23 %, 6,28 % et 3,36 % des voix.Ce résultat invraisemblable ne reflète pas le vote populaire.Le régime du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC) \u2013 véritable parti-État\u2013 a en effet mis en place tout un système lui garantissant la conservation du pouvoir.Celui-ci s\u2019appuie sur le renforcement des mécanismes de corruption électorale datant de la colonisation, sur une mobilisation des élites administratives et traditionnelles et sur le noyautage d\u2019organes institutionnels manquant de transparence, d\u2019impartialité et de marge de manœuvre, comme Élection Cameroun (Élecam) et le conseil constitutionnel.La cooptation, l\u2019intimidation, voire l\u2019emprisonnement des voix dissidentes font aussi partie du lot.Depuis plus de 30 ans, ce système sape ainsi toute alternance politique.Le discours du régime en place mise en effet sur la rhétorique sécuritaire, en brandissant le spectre d\u2019une paix menacée par des ennemis de l\u2019intérieur et de l\u2019extérieur.Parmi ceux-ci se trouvent la minorité anglophone au nord-ouest (Bamenda) et au sud-ouest (Buéa), qui affiche des velléités sécessionnistes, et le groupe djihadiste Boko Haram à l\u2019extrême-nord (Maroua).Dans ce contexte, toute figure d\u2019op - position au régime est assimilée à celle du « subversif », du « violent », du « casseur », etc.L\u2019ethnicité est aussi instrumentalisée afin d\u2019alimenter la division et d\u2019attiser la peur de la déstabilisation du pays.On est face à des mécanismes de délégitimation et de criminalisation de l\u2019action collective et d\u2019infantilisation de l\u2019électorat, comme si ce dernier était incapable de faire des choix sans être manipulé par l\u2019opposition.Cette rhétorique apparaît dès lors comme une manière détournée d\u2019étouffer toute critique du bilan peu reluisant du président Biya dans la gestion des conflits qui s\u2019enveniment avec la minorité anglophone et avec Boko Haram, mais aussi en matière socioéconomique : accès difficile aux services de base, inflation galopante, chômage endémique, criminalité en hausse, etc.Ces carences sont par ailleurs accentuées par les politiques d\u2019austérité dictées, depuis les années 1990, par les insti - tutions financières internationales.Les conditions intransigeantes des Politiques d\u2019ajustement structurel ont en effet accru la pauvreté et les inégalités.De plus, la dite communauté internationale, prompte à se faire entendre actuellement sur la question électorale en République démocratique du Congo, est restée complaisante et silencieuse.La France, par exemple, s\u2019est précipitée pour féliciter le président élu.Ce qui fait dire à l\u2019intellectuel camerounais Achille Mbembe que «la stratégie d\u2019Emmanuel Macron, ici, est celle d\u2019une cécité calculée vis-à-vis d\u2019un régime qui est en train de pourrir sur pied.Cela n\u2019a rien de surprenant, c\u2019est conforme à la complicité dont la France a toujours fait preuve avec tous ces satrapes1».Dès lors si la voie des urnes est verrouillée devant une « communauté internationale » indifférente et tributaire des puissances tutélaires du pays, quelles voies de libération restent possibles ?À cet égard, le scrutin d\u2019octobre dernier, malgré son issue prévisible, donne des raisons d\u2019espérer.Car il a révélé un grand désir de changement au sein du peuple camerounais, après 36 ans d\u2019incurie.Au- delà de l\u2019émergence de nouvelles figures d\u2019opposition, la mobilisation de la population à travers divers modes et lieux de rassemblement montre que les Camerou- nais n\u2019ont pas délaissé la scène politique de leur pays.Et ce, même s\u2019ils doivent composer avec un bloc qui a accaparé les postes clés de la vie sociale et politique et dont la moyenne d\u2019âge est de 70 ans.Dans un pays constitué d\u2019une mo - saïque de cultures et comptant environ 280 langues, Achille Mbembe propose une série de réformes misant d\u2019abord sur la création « d\u2019un véritable mouvement social multi-ethnique, multi-classe, mul- ticonfessionnel réunissant autour d\u2019objectifs communs, la mise en place des mécanismes concernant la fédéralisation et la régionalisation des pouvoirs2».On pourrait aussi ajouter qu\u2019une refonte complète et décoloniale de l\u2019exécutif, du législatif et du judiciaire s\u2019impose également, de même que la reconnaissance de la mémoire anticolonialiste de ceux et celles qui ont contribué à la lutte pour l\u2019indépendance du pays \u2013 et ce, tant face à la France qu\u2019au Royaume-Uni \u2013 et la nécessité de s\u2019inscrire dans un mouvement panafricain.La mise en place d\u2019un système politique confédéral et pluraliste, tel que plaidé depuis plusieurs années notamment par la minorité anglophone, irait dans le sens de ces réformes, même s\u2019il ne faut pas perdre de vue les intérêts extérieurs qui cherchent à alimenter les divisions.1.Achille Mbembe, « Paul Biya ne tient que par la violence et les prébendes », L\u2019Humanité, 3 octobre 2018.2.Achille Mbembe, « Au Cameroun : le changement ne viendra pas des urnes », Jeune Afrique, 27 octobre 2018.relations 801 MARS-AVRIL 2019 11 La directrice du Fonds monétaire international, Christine Lagarde, avec le président camerounais Paul Biya.Photo : FMI/Stephen Jaffe Le système financier mondial s\u2019échouera à nouveau sur l\u2019écueil de la déréglementation.Simon-Pierre Savard-Tremblay L\u2019auteur, essayiste, chroniqueur et chargé de cours, détient un doctorat en socio-économie du développement de l\u2019École des hautes études en sciences sociales de Paris C\u2019était il y a presque 11 ans déjà, et nous avons pour la plupart toujours l\u2019impression que rien n\u2019a changé.Je parle bien entendu de la crise financière de 2008.Les gouvernements ont alors fait des pieds et des mains pour sauver les banques de dépôt, laissant toutefois couler la banque d\u2019affaires Lehman Brothers.Peu a cependant été fait sur le plan réglementaire, et les maigres garde-fous de la loi Dodd-Frank adoptés par l\u2019administration Obama ont été abolis par Donald Trump.Or, c\u2019est bien la déréglementation bancaire et financière qui était en cause dans cette crise.Il s\u2019agit d\u2019un processus continu depuis 1980, notamment depuis la mise en œuvre du Depository Institutions Deregulation and Monetary Control Act américain, qui a permis les fusions bancaires, et depuis l\u2019abolition, par l\u2019administration Clinton, de la loi Glass-Steagall.Cette dernière, héritée de la Grande Dépression, séparait les activités des banques de dépôt de celles des banques d\u2019investissement, de façon à empêcher que les investissements risqués rendent vulnérables les avoirs des petits épargnants.Si certaines institutions \u2013 à l\u2019instar de la Banque des règlements internationaux \u2013 tentent depuis quelques réformes, comme obliger les banques à mieux provisionner, les institutions financières demeurent dans une dynamique si concurrentielle qu\u2019elles exercent une forte pression contre toute forme de régle - mentation.Le système financier est ainsi résolument fragile, faisant le lit d\u2019une nouvelle crise financière et économique.les scénarios de la prochaine crise La prochaine crise sera assurément mondiale : l\u2019interdépendance des pays fait du monde un véritable jeu de dominos.La mondialisation néolibérale et la levée des barrières à la circulation des biens et des capitaux, principal canal de la financia - risation, est à l\u2019origine de multiples déséquilibres structurels.Sans parler du déficit commercial américain, toujours croissant, qui implique une puissante industrie financière capable d\u2019exporter les créances américaines vers le reste du monde à mesure que les États-Unis importent des marchandises.Sur la mer agitée du système bancaire et financier mondial, nombreux sont les écueils qui pourraient provoquer le prochain naufrage.Il y a entre autres le dossier des prêts automobiles ou encore celui des cartes de crédit aux États-Unis (où le taux de croissance annuelle du crédit est de 6 %).Le choc pourrait également provenir de la bulle des cryptomonnaies.Finalement, il serait plausible qu\u2019un pays ne parvienne tout simplement pas à rembourser sa dette souveraine.Cependant, deux autres scénarios me semblent mériter une attention particulière.Le premier est celui des dettes étudiantes aux États-Unis, dont l\u2019ampleur surpasse même la bulle des subprimes de 2007-2008.Ces dettes équivalent aujourd\u2019hui à 1400 milliards de dollars, dont 1000 milliards ont été empruntés aux banques privées.Près de 8 millions de débiteurs sont aujourd\u2019hui dans l\u2019incapacité de payer.Le second est celui des dettes des entreprises.Leur taux de financement est très faible actuellement.Toute hausse des taux d\u2019intérêt risque d\u2019empirer leur situation, minant encore plus leur capacité à rembourser.Or, en 2018, ces taux ont été augmentés quatre fois ; un contexte qui rend délicate toute intervention des banques centrales.et les institutions?Lorsque la prochaine crise surviendra, les tenants de la pensée unique en économie prendront encore une fois un air surpris.Les modèles dits d\u2019équilibre général stochastique, employés par les économistes néoclassiques, ne pourront voir venir le séisme pour la simple raison qu\u2019ils n\u2019incluent pas les banques, comme si les dettes privées et le crédit n\u2019existaient pas.Pourtant, c\u2019est bien du côté des ban - ques que le bât blesse.Dans ses tra vaux, l\u2019économiste postkeynésien Hyman Min - sky a montré que les banques n\u2019étaient pas des agents bien différents des entreprises, étant elles aussi guidées par la recherche de profit et la course à l\u2019innovation.La crise des subprimes a témoigné de cette logique, révélant à quel point « l\u2019innovation » en matière de produits financiers pouvait être toxique.C\u2019est à cette dynamique, favorisée par la déréglementation, qu\u2019il faut s\u2019attaquer.Ainsi, outre la réinstauration de la loi Glass-Steagall, il faudrait aussi établir une taxe sur les transactions financières, une mesure généralement connue sous le nom de « taxe Tobin ».Si cette politique est intéressante pour les mesures redis - tributives qu\u2019elle pourrait financer à l\u2019échelle mondiale, son principal avantage est qu\u2019elle permettrait de ralentir le rythme effréné de la spéculation.Quant aux produits dérivés hautement spéculatifs, les plus dangereux, ils devraient être tout bonnement interdits.Plusieurs autres propositions méritent d\u2019être discutées : réforme de la rémunération des traders pour enrayer l\u2019incitation à la spéculation; fixation d\u2019une limite à la titrisation des dettes ; taxation des hedge funds (fonds spéculatifs), etc.Il y a loin de la coupe aux lèvres, mais cette petite révolution du monde financier s\u2019imposera d\u2019elle-même, tôt ou tard.À nous de voir si nous voulons l\u2019entreprendre ou la subir.12 relations 801 MARS-AVRIL 2019 Peu d\u2019observateurs doutent encore qu\u2019une nouvelle grande crise financière surviendra au cours des prochaines années.Les sources d\u2019instabilité dans le système financier mondial sont nombreuses et les mesures correctives prises après la crise de 2008, insuffisantes.Quels facteurs de risque faut-il surveiller et quelles mesures instaurer pour les atténuer ?Nos auteurs invités en débattent. relations 801 MARS-AVRIL 2019 13 d\u2019où viendra la procHaine crise financière mondiale ?La négociation haute fréquence et ses « robots traders» pourraient amplifier, voire provoquer la prochaine crise financière.Caroline Joly L\u2019auteure, sociologue, est membre du Collectif d\u2019analyse de la financiarisation du capitalisme avancé (CAFCA) Plus de dix ans après la crise financière de 2008, la hausse de certaines dettes nationales, le surendette- ment des entreprises et des ménages ou encore les pratiques bancaires risquées pavent la voie à la prochaine crise financière.Mais un autre phénomène, moins connu, pourrait provoquer ou amplifier la prochaine débâcle des marchés financiers : la négociation haute fréquence (NHF).Apparue au tournant des années 2000, celle-ci consiste à utiliser des algorithmes afin de détecter les micromou- vements de marché et à en tirer un maximum de profit.L\u2019efficacité de la NHF repose sur la vitesse d\u2019exécution, c\u2019est-à-dire sur la faculté de repérer les écarts de prix et d\u2019effectuer les transactions avant les autres.Ces transactions sont effectuées de manière automatisée par des algorithmes qui analysent les don nées pouvant influencer les cours.Échangeant des titres avec une rapi - dité vertigineuse de l\u2019ordre du demi- millionième de seconde, ces algorithmes, que l\u2019on qualifie souvent de « robots traders», sont légion sur les marchés boursiers.On estime d\u2019ailleurs que plus des deux tiers des transactions financières mondiales sont désormais effectuées par ces robots1.sources d\u2019instabilité Parce qu\u2019elle repose sur l\u2019utilisation d\u2019algorithmes ultrarapides, la NHF comporte plusieurs risques pouvant conduire à une crise financière.Ces risques peuvent d\u2019abord provenir du processus automatisé d\u2019extraction et d\u2019analyse d\u2019infor - mation, qui augmente considérablement les possibilités qu\u2019une information soit considérée pertinente même si elle ne l\u2019est pas.Ces erreurs peuvent dès lors avoir de graves conséquences, puis - qu\u2019elles se propagent à la vitesse de l\u2019éclair à tout le système financier.Par exemple, le 23 avril 2013, le compte Twitter de l\u2019Associated Press, victime d\u2019un pirate informatique, a publié un tweet annonçant faussement que la Maison- Blanche venait d\u2019être la cible d\u2019une attaque terroriste et que Barack Obama avait été grièvement blessé.Pris en compte par les algorithmes de NHF, ce tweet a immédiatement déclenché une réaction en chaîne : en quelques se - condes, Wall Street a perdu quelque 136 milliards de dollars, avant de se rétablir, trois minutes plus tard.Plus grave encore, la NHF peut conduire à une crise généralisée de liquidités, comme l\u2019illustre le « krach-éclair » de mai 2010.Lors de cet évènement survenu sur les marchés boursiers étasuniens, l\u2019indice Dow Jones a connu la dégringolade intra-journalière la plus importante de son histoire.Bien que multiple et complexe, la cause de cet événement a été associée a priori à l\u2019envoi d\u2019un important ordre de vente de 75 000 contrats à terme E-Mini S&P 500 par un algorithme de NHF à 14 h 32.En raison des opérations de vente et d\u2019achat générées par d\u2019autres algorithmes, le robot trader qui a initié la séquence a présumé, à tort, qu\u2019il y avait suffisamment de liquidités sur les marchés pour absorber son important ordre de vente, et a par conséquent continué à l\u2019exécuter.Ce faisant, le marché des E-Mini s\u2019est effondré, entraînant avec lui celui des titres de SPY, le plus populaire des fonds négociés en bourse basé sur l\u2019indice S&P 500.À 14h45, le krach atteignait le marché des actions, entraînant avec lui une seconde crise de liquidités.Pour mettre fin à cette dégringolade qui, en moins de 15 minutes, a fait chuter le Dow Jones de plus de 1000 points, les autorités ont pris la décision d\u2019annuler l\u2019ordre initial ayant déclenché toute cette réaction en chaîne.en attente d\u2019une réglementation Bien que le Dow Jones se soit rapidement rétabli et que les pertes financières aient dans l\u2019ensemble été évitées lors de ce krach-éclair, les instances de réglemen - tation ont néanmoins conclu que la NHF a grandement participé à son ampleur, notamment en donnant une fausse impression de liquidités disponibles et en exploitant des écarts de prix entre des produits corrélés2.Afin de réduire les risques de crises systémiques induits par la NHF, plusieurs réglementations ont été mises en place, comme l\u2019imposition de limites de vitesse aux algorithmes de NHF ou encore l\u2019interdiction de certaines pratiques algorithmiques jugées frauduleuses.Or, en dépit des risques que fait peser cette pratique sur les marchés financiers, la NHF n\u2019a pas été interdite par les autorités.Les instances de réglementation n\u2019ont donc pas éliminées les risques systémiques qui lui sont liés : elles se sont seulement assurées que le prochain krach ne ressemble pas à celui de 2010.1.Dave Cliff et Linda Northrop, « The Global Financial Markets : an Ultra-large-scale Systems Perspective», UK Government\u2019s Foresight Project, Markets Driver Review - DR 4, 2010.2.CFTC et SEC, « Findings Regarding the Market Events of May 6 2010 », Report of the Staffs of the CFTC and SEC to the Joint Advisory Committee on Emerging Regulatory Issues, 2010. 14 relations 801 MARS-AVRIL 2019 DOSSIER Charles Lemay, 2015, pastel, 20 x 20 cm Engorgement des tribunaux, judiciarisation et surincarcération des personnes marginalisées, racisées et autochtones\u2026 l\u2019approche punitive au cœur de notre système de justice est régulièrement confrontée à ses limites et à ses abus.Au cours des dernières décennies, des approches différentes, misant entre autres sur la réhabilitation et la justice réparatrice, se sont pourtant développées.L\u2019arrêt Gladue, rendu en 1999, a ouvert une brèche à cet égard en ce qui concerne les justiciables autochtones.Vingt ans plus tard, quel bilan en faire?Au-delà de programmes limités de justice alternative, les traditions juridiques autochtones, longtemps réprimées, ne devraient-elles pas plutôt être reconnues comme des sources de droit à part entière?Ce dossier aborde ces questions ainsi que d\u2019autres avenues pour rendre notre système de justice plus humain\u2026 et plus juste. Catherine Caron a punition a beau être au cœur de notre système de justice, pas une journée ne se passe sans que nous ayons l\u2019impression que certaines personnes qui de - vraient être punies échappent à la justice \u2013 meurtriers de femmes autochtones, agresseurs sexuels, incluant des prêtres et des policiers, prédateurs financiers \u2013, tandis que d\u2019autres sont trop sévèrement sanctionnées \u2013 mineurs, femmes autochtones, itinérants, etc.Traversé de contradictions et montrant les signes d\u2019une incapacité de rendre justice dans plusieurs cas, notre système judiciaire nous semble ainsi souvent malade, déboussolé ; les quêtes de justice portées par les peuples autochtones et le mouvement #MoiAussi, notamment, en témoignent avec force.Ainsi sommes-nous régulièrement placés devant le constat que la vie collective repose sur des normes et des voies de régulation des relations humaines et des conflits qui doivent faire sens pour l\u2019ensemble d\u2019une société.Ces normes doivent correspondre à une manière commune d\u2019interpréter la réalité qui propose une idée cohérente et largement partagée de la justice.Les défaillances de notre système judiciaire ne sont pas que techniques ; elles sont symptomatiques de rapports de pouvoir et de logiques dominantes incluant le racisme systémique, le conservatisme ou encore la marchandisation croissante du droit, qui mettent sous tension l\u2019idée même de justice.Ainsi, on peut sérieusement se demander s\u2019il existe une vision commune de la justice lorsqu\u2019on tolère qu\u2019un nombre élevé et anormal de femmes autochtones peuplent nos prisons, alors même que les agresseurs et meurtriers de centaines de leurs consœurs restent introuvés ou impunis depuis des années.Dans ce contexte, il n\u2019est pas facile de parler de voies alternatives à l\u2019approche punitive qui prévaut et finit souvent par cacher l\u2019essentiel.Cela demeure toutefois important : la prison ne résout pas les problèmes politiques, économiques et sociaux à l\u2019origine de nombreux crimes et méfaits, pas plus que la répression ne diminue la criminalité dans notre société.Nous voyions déjà la nécessité de parler de « justice alternative » dans le dossier que Relations consacrait aux prisons en juin 20041, alors que le taux d\u2019incarcération au pays était déjà préoccupant.Que s\u2019est-il passé depuis ?Néolibéralisme et affaissement de l\u2019État social ont coïncidé avec le durcissement des peines, le renforcement de l\u2019appareil répressif, l\u2019accentuation du problème de surpopulation carcérale (causée entre autres par le recours accru à la détention préventive et par la rareté croissante des libérations conditionnelles) et la surreprésentation aberrante des Autochtones dans le système de justice.Malgré la réforme actuelle du Code criminel proposée par le gouvernement fédéral \u2013 censée améliorer l\u2019accès et l\u2019efficacité du système en réponse à l\u2019arrêt Jordan, notamment, mais sans que les ressources suivent toujours \u2013, on tarde à se débarrasser du legs du gouvernement conservateur de Stephen Harper (2006- 2015).Pensons aux peines minimales obligatoires qui contribuent à engorger le système en sanctionnant trop durement, et de manière souvent contreproductive, des personnes parmi les plus marginalisées et vulnérables.Mises de l\u2019avant depuis les années 1970 et portées par une multitude d\u2019organismes, différentes initiatives de justice alternative peuvent nous permettre, collectivement, de sortir du tout-répressif, tout en responsabilisant les personnes et autres acteurs sociaux concernés.Ces initiatives visent essentiellement à écarter l\u2019incarcération et la voie judiciaire lorsque c\u2019est possible, à favoriser des pratiques de médiation et de réparation, à mieux tenir compte de certaines réalités sociales qui sont des vecteurs de délinquance ou de criminalité.Plurielles, relations 801 MARS-AVRIL 2019 15 L «Si j\u2019avais été en prison, j\u2019en serais ressorti en étant une personne pire, avec un cœur endurci.» RUSS KELLY quand punir ne suffit pas Justice alternative certaines approches s\u2019éloignent vraiment d\u2019une visée punitive tandis que d\u2019autres font plutôt dans le « punir autrement », le tout dans un fragile équilibre à trouver entre l\u2019intérêt de la victime, celui du contrevenant et celui de la société.Une des mesures-phares ayant ouvert une brèche dans notre Code criminel a aujourd\u2019hui 20 ans.En effet, l\u2019arrêt Gladue et les rapports du même nom visent à ce que les juges tiennent compte, dans les cas où des contrevenants autochtones sont en cause, de l\u2019histoire de ces personnes et des effets dévastateurs des politiques coloniales sur elles et sur leur peuple, en proposant des sanctions et des mesures qui trouvent un écho dans les conceptions autochtones de la justice.Plutôt mitigé, le bilan que l\u2019on peut en faire ouvre la voie à une idée plus radicale qui fait partie des recommandations majeures de la Commission vérité et réconciliation du Canada : celle de reconnaître enfin officiellement les traditions juridiques autochtones en tant que systèmes de droit légitimes.Plusieurs pratiques de justice alternative s\u2019inspirent d\u2019ailleurs des principes de conciliation et de réparation associés à certaines traditions autochtones.Toutefois, nombre de spécialistes nous mettent en garde contre la simplification ou l\u2019idéalisation de ces traditions plurielles, souvent basées sur des concepts complètement étrangers aux nôtres, et nous invitent à ne pas réduire la quête de justice autochtone à la seule justice réparatrice.Cette dernière, peut-être la plus connue des approches de justice alternative, cherche à créer un chemin d\u2019humanité où la victime d\u2019un crime, la communauté affectée et la personne contrevenante peuvent s\u2019exprimer, échanger et vivre un processus qui se veut réparateur bien qu\u2019éprouvant.Une tension existera toujours entre les initiatives authentiques développées dans l\u2019intérêt commun et d\u2019autres qui sont instrumentalisées ; notre vigilance à cet égard s\u2019impose.Le désengorgement des tribunaux, par exemple, ne doit pas se faire au profit d\u2019une justice privatisée, de cabinets d\u2019avocats en quête de nouveaux marchés (en médiation, en justice participative, etc.) et d\u2019un droit expansif qui ne sert pas toujours la justice, ni l\u2019intérêt public et démocratique.La tendance générale à faire porter aux seuls individus la charge de ce qui leur arrive \u2013 très forte dans notre système punitif et notre société sous l\u2019emprise de l\u2019idéologie néolibérale \u2013 doit aussi être combattue si l\u2019on aspire à des transformations bénéfiques pour tous.Chose certaine, d\u2019immenses chantiers de travail attendent ceux et celles qui œuvrent à humaniser la justice et à la rendre plus\u2026 juste.1.« La prison au banc des accusés », Relations, no 693, juin 2004.16 relations 801 MARS-AVRIL 2019 DOSSIER Charles Lemay, 1998, technique mixte, 18 x 18 cm Mylène Jaccoud L\u2019auteure est professeure à l\u2019École de criminologie de l\u2019Université de Montréal a notion d\u2019alternative désigne habituellement un choix entre deux ou plusieurs options ou encore le recours à quelque chose qui serait autre ou différent par rapport à une pratique ou un principe d\u2019action dominant ou normalisé.Que faut-il alors entendre par justice alternative?Une justice non punitive ?Une justice qui s\u2019exerce à l\u2019extérieur des structures étatiques ?En quoi et par rapport à quoi cette justice serait-elle différente ?Un retour sur les origines et l\u2019évolution du mouvement alternatif en matière de justice pénale apporte un certain éclairage à ces questions.La justice alternative s\u2019est développée aux États-Unis à la fin des années 1960 et est ancrée dans un mouvement critique protéiforme.Elle émane en partie du mouvement Alternative Dispute Resolution (ADR), dont l\u2019équivalent français est Modes alternatifs de résolution des conflits (MARC).Porté par des juristes mais également par des représentants de la société civile (des associations de défense des droits notamment), l\u2019ADR défend avec ardeur les principes d\u2019une justice horizontale et extra-judiciaire face à une justice verticale, lourde, lente et coûteuse se déployant par la voie des tribunaux.Parallè - lement, la sociologie de la déviance se structure dans les universités américaines, notamment à Chicago et à Berkeley ; elle remet en cause les fondements et le fonctionnement d\u2019une justice pénale qui produit et reproduit les inégalités, qui stigmatise et exclut, par profilage, les franges les plus vulnérables de la société.La justice alternative puise également sa source dans le mouvement du « Nothing Works » qui, encore aux États-Unis, a contesté l\u2019efficacité des programmes de réhabilitation offerts en détention.Elle a aussi trouvé son inspiration dans les mouvements de défense des droits des victimes, lesquels ont dénoncé le traitement réservé à celles-ci, notamment leur rôle passif et secondaire dans des processus qui ne tiennent compte ni de leurs droits, ni de leurs souffrances, ni de leurs besoins de réparation.Le mouvement de décolonisation qui s\u2019amorce dans les années 1960 n\u2019est pas étranger non plus à l\u2019essor de la justice alternative.En dénonçant la justice étatique qui impose aux peuples autochtones un système de droit étranger à leurs principes et valeurs, ce mouvement a permis de mettre en relief les systèmes régulateurs originels des peuples colonisés et du même coup, de découvrir que la justice punitive n\u2019était pas universelle.C\u2019est sur la base de ce terreau critique que les premières réformes des systèmes de justice occidentaux se mettent en place dans les années 1970, notamment au Canada et au Québec.Elles se déploient sur deux fronts, judiciaire et carcéral.Sur le front judiciaire, elles ouvrent la voie à des mesures de déju- diciarisation, soit le traitement non judiciaire d\u2019événements acheminés par le procureur vers des organisations communautaires chargées d\u2019administrer des mesures de rechange sous supervision judiciaire, et des mesures de non-judiciarisation, telles des travaux communautaires, des rencontres de médiation, des mesures éducatives, dans le cas d\u2019événements qui ne sont pas acheminés au procureur.Sur le front carcéral, il s\u2019agit, tout en sensibilisant les acteurs judiciaires aux effets négatifs de la prison, d\u2019introduire des sanctions alternatives à l\u2019em - prisonnement dans le Code criminel telles que le sursis, l\u2019ordonnance de probation, la surveillance électronique, le dédommagement.Dans les années 1990, la justice alternative est aussi associée à la justice réparatrice, qui s\u2019affirme comme nouveau paradigme de justice sous l\u2019influence marquante des travaux du criminologue Howard Zehr1.Selon cet auteur, un crime engendre des blessures et des souffrances pour toutes les parties concernées, blessures et souffrances qu\u2019il convient de réparer.Cette perspective, qualifiée de « maximaliste » par l\u2019auteur belge Lode Walgrave, soutient que la finalité première du système de justice est la réparation des conséquences, indépendamment des moyens utilisés pour y parvenir ; une réparation peut ainsi être imposée par un juge (sous forme de sanctions réparatrices telle que l\u2019ordonnance de dédommagement) ou négociée par les mis en cause et les plaignants (sous forme de médiation, par exemple).Conçue dans ses fondements comme s\u2019opposant à la justice punitive, la justice réparatrice s\u2019est inscrite au départ dans une mouvance transformatrice ou abolitionniste par rapport au système pénal.En effet, les pères fondateurs de la justice réparatrice (Howard Zehr aux États-Unis et Lode Walgrave en relations 801 MARS-AVRIL 2019 17 DOSSIER Les voies d\u2019une Justice alternative La justice punitive est celle qui domine dans les sociétés occidentales.Depuis plusieurs décennies cependant, émergent des alternatives qui proposent des voies non punitives : certaines peuvent être complémentaires au système pénal actuel, mais d\u2019autres en contester radicalement les fondements et le fonctionnement.L Sur le front carcéral, il s\u2019agit, tout en sensibilisant les acteurs judiciaires aux effets négatifs de la prison, d\u2019introduire des sanctions alternatives à l\u2019em prisonnement. Europe) ont clairement signifié que la justice devait avoir pour finalité la réparation des souffrances des personnes affectées par le crime (son auteur, la victime et leur entourage respectif au besoin) et non la punition de l\u2019auteur du crime puisque celle-ci génère elle aussi des souffrances qu\u2019il faut à tout prix éviter.Il s\u2019agit donc d\u2019« abolir » la dimension punitive de la justice et de la remplacer par une approche qui répond mieux aux besoins de toutes les parties touchées par le crime.Ce dernier se voit ainsi déconstruit : il n\u2019est plus conçu comme une transgression à une norme juridique mais bien comme une conduite qui a entraîné des conséquences dont on doit s\u2019occuper.La posture éthique de la justice réparatrice se veut humaniste (soutenir, aider, réparer) alors que celle de la justice punitive est plutôt moraliste (blâmer le coupable).La perspective abolitionniste ou maximaliste de la justice réparatrice est contestée vers la fin des années 1990.L\u2019argument central consiste à dire qu\u2019on ne peut se contenter de réparer les conséquences d\u2019un crime, car celui-ci constitue une transgression à un ordre normatif et nécessite une réprobation publique.L\u2019exemple donné par le professeur et expert en droit criminel Anthony Duff, en appui à cette perspective, est le suivant : une personne qui perd un bien ne vivra pas les mêmes répercussions si ce bien est perdu ou s\u2019il est volé.D\u2019où l\u2019idée que réparer (versant conséquences) et punir (versant blâme moral) peuvent et doivent cohabiter.Il s\u2019agit, à l\u2019heure actuelle, de la perspective dominante parmi les promoteurs d\u2019une justice réparatrice qui se trouve dans les faits de plus en plus envisagée comme un complément aux sanctions punitives.Le programme Possibilité de justice réparatrice du Service cor - rectionnel du Canada en est l\u2019illustration.processus d\u2019institutionnalisation La justice alternative, notamment au Canada, a connu une forte institutionnalisation, comme en témoigne l\u2019adoption de lois à partir des années 1980.Mentionnons les mesures de rechange et de sanctions extra-judiciaires (réparation directe à la victime, travaux communautaires, développement d\u2019h a - biletés sociales) préconisées dans le cas des contrevenants mineurs (Loi sur les jeunes contrevenants de 1984, remplacée en 2003 par la Loi sur le système de justice pénale pour adolescents) et dans le cas des contrevenants adultes (adoption de l\u2019article 717 dans le Code criminel canadien).Des pratiques alternatives spécifiques aux Autochtones sont intégrées dans le Code criminel canadien par l\u2019adoption de l\u2019article 718.2(e) en 1996, article qu\u2019un jugement de la Cour suprême précise dans le célèbre arrêt Gladue, en 1999.L\u2019arrêt Gladue oblige les juges à tenir compte de deux types de circonstances particulières qui touchent les justiciables autochtones : la discrimination historique et l\u2019héritage culturel.Ces circonstances orientent la pratique des juges vers l\u2019application de sanctions substitutives à l\u2019incarcération (voir article p.24).une pluralité d\u2019enjeux Ainsi, dès le départ, la quête d\u2019alternatives au système pénal est liée à une diversité d\u2019enjeux : désengorgement des tribunaux, réparation des conséquences du crime auprès des victimes et des communautés, neutralisation des effets négatifs de l\u2019incarcération et de la judiciarisation, inclusion et participation des personnes liées par le délit, prise de conscience et sensibilisation des contrevenants aux torts subis par les victimes, etc.La justice alternative se trouve ainsi imprégnée de logiques très 18 relations 801 MARS-AVRIL 2019 DOSSIER Charles Lemay, 2015, pastel, 20 x 20 cm différentes : managériale, humaniste, réparatrice, réhabilitative.Elle mobilise des mesures qui se déploient non seulement à l\u2019extérieur du système de justice (non-judiciarisation et déju- diciarisation), mais également à l\u2019intérieur de celui-ci, soit comme sanctions alternatives aux sentences d\u2019emprisonnement, soit comme initiatives qui se greffent aux sentences conventionnelles du système de justice.La justice alternative prend donc des sens très différents, laissant entrevoir qu\u2019elle peut signifier autant une remise en question du fondement punitif (réhabiliter ou réparer), du lieu d\u2019exercice de la prise en charge des mis en cause (intervenir en dehors du système de justice) qu\u2019une autre manière d\u2019appliquer les processus du système de justice, en faisant notamment participer les personnes liées par l\u2019infraction (par exemple lors de rencontres entre détenus et victimes dans les pénitenciers).Les visées de la justice alternative sont donc plurielles.On peut aussi la voir comme une autre manière de faire, sur le plan communicationnel, par opposition aux processus contradictoires et oppositionnels mis en scène dans le système pénal.Ou encore, elle peut renvoyer, dans les alternatives fondées sur la médiation, à une autre posture du tiers : un tiers impartial non décisionnel par opposition au tiers-juge décisionnel du système conventionnel.L\u2019accent peut être mis plutôt sur la recherche de finalités autres que punitives, ou encore, comme ce fut le cas dans les années 1970, sur un nouveau rapport au cadre légal et institutionnel de l\u2019État, d\u2019où l\u2019appellation de « justice informelle » ou « extra-étatique » qui lui a souvent été accolée à cette époque.L\u2019alternative peut aussi concerner une nouvelle manière de concevoir la place et le rôle des parties.À cet égard, il est intéressant d\u2019observer les changements qui se sont opérés au fil du temps.Dans les années 1970, la justice alternative relève explicitement d\u2019une éthique d\u2019empowerment : la participation active des citoyens à la résolution des conflits est envisagée comme une politique d\u2019émancipation à l\u2019égard des institutions étatiques ; elle valorise et renforce les capacités d\u2019action et d\u2019autonomie des citoyennes et des citoyens et, ce faisant, elle encourage l\u2019adoption de mesures ou de solutions plus adaptées à la situation des personnes directement impliquées.Cette éthique rejoint la célèbre formule du cri minologue norvégien Nils Christie qui reprochait à l\u2019État de déposséder les citoyens de leur conflit.À partir des années 1990, cette éthique d\u2019empowerment glisse vers une éthique de responsabili- sation : l\u2019implication directe de citoyens n\u2019est plus vue comme une manière de contrer l\u2019appropriation par l\u2019État de nos conflits mais bien comme une occasion, par le dialogue et le face-à-face, de faire prendre conscience à l\u2019auteur de son rôle dans la genèse du conflit et des conséquences de sa conduite.Autrement dit, dans sa version critique, la justice alternative soutient un projet d\u2019émancipation des citoyens vis-à-vis de l\u2019État, alors que dans sa version néolibérale, la justice alternative devient un outil de transformation, voire de traitement des individus ayant commis des infractions.Enfin, la justice alternative peut renvoyer plus radicalement à un nouveau sens à donner à l\u2019infraction, de sorte que celle-ci soit vue non plus comme une conduite qui a transgressé un ordre normatif (loi pénale), mais comme une conduite qui génère des dommages et des souffrances.Cette posture, très polémique, a été très critiquée par une mouvance qui préfère conserver la définition classique du crime et y jumeler une conception réparatrice de l\u2019acte, rendant du même coup l\u2019usage des alternatives compatible avec le principe d\u2019une prise en charge punitive.La pluralité des logiques de la justice alternative montre qu\u2019il est impossible de situer d\u2019emblée les alternatives comme étant l\u2019expression d\u2019une posture critique et radicale à l\u2019endroit de la justice pénale.Certaines « alternatives », pour ne pas dire la plupart d\u2019entre elles, n\u2019ébranlent pas les fondements du modèle punitif.Les rencontres entre détenus et victimes dans les pénitenciers sont incorporées au système pénal ; elles peuvent, bien sûr, avoir des effets réels très constructifs sur les personnes qui y participent (apaisement, sentiment de mieux-être), mais elles ne transforment pas le fonctionnement et la rationalité du système pénal tout comme elles n\u2019en réduisent pas l\u2019usage.Les mesures de déju- relations 801 MARS-AVRIL 2019 19 DOSSIER des tribunaux en santé mentale pour éviter l\u2019emprisonnement Ashley Lemieux et Anne Crocker Les auteures sont respectivement coordonnatrice de recherche à l\u2019Institut universitaire sur les dépendances, et directrice de la recherche et de l\u2019enseignement universitaire à l\u2019Institut Philippe- Pinel de Montréal ainsi que professeure titulaire au Département de psychiatrie et d\u2019addictologie et à l\u2019École de criminologie de l\u2019Université de Montréal Les problèmes de santé mentale peuvent entraîner une judiciarisation accrue des personnes qui en souffrent.Les mécanismes qui expliquent cette réalité sont complexes et multiples.D\u2019une part, la vulnérabilité des personnes aux prises avec des problèmes de santé mentale mène souvent à des difficultés socioéconomiques qui limitent leurs options et peuvent parfois les pousser à la criminalité.D\u2019autre part, faute de ressources sociosanitaires, la maladie mentale est parfois judiciarisée afin d\u2019exercer un contrôle ou d\u2019amener les personnes à suivre un traitement.Créés à la fin des années 1990 en réponse à cette judiciari- sation importante, les tribunaux en santé mentale (TSM) ont vu le jour dans la foulée des mouvements de défense des droits des patients.Depuis, leur popularité grandit, principalement dans les pays anglosaxons.On trouve plus de 350 de ces tribunaux aux États-Unis, une quinzaine en Australie et en Nouvelle-Zélande, une vingtaine au Royaume- Uni et une centaine au Canada, incluant une dizaine au Québec.De nouveaux programmes sont constamment en cours de développement. Le premier programme du genre au Québec, le Programme d\u2019accompagnement justice-santé mentale (PAJ-SM) de la cour municipale de Montréal, a débuté en 2008.Depuis, d\u2019autres ont suivi tels le projet IMPAC (Intervention multisectorielle programmes d\u2019accompagnement à la cour municipale) de la Ville de Québec, en 2013 ; le PAJ-SM à la Cour du Québec de Saint-Jérôme, en 2016 ; et le Programme d\u2019accompagnement justice-santé mentale-itinérance de Joliette, en 2017.L\u2019objectif principal des tribunaux en santé mentale est de proposer une solution de rechange à l\u2019incarcération en offrant des services en santé mentale ou une liaison vers ces derniers.L\u2019hypothèse qui sous-tend leur création est que la judiciarisa- tion des personnes avec des problèmes de santé mentale est en grande partie due au fait que ces personnes n\u2019ont pas accès à des services adéquats.En facilitant cet accès, on diminuerait donc le risque qu\u2019elles tombent dans l\u2019engrenage du système judiciaire.Si le fonctionnement et la composition des TSM varient considérablement d\u2019un programme à l\u2019autre, la majorité partagent des bases communes, à savoir : un tribunal qui favorise une approche collaborative entre les juges, les avocats, les cliniciens et la personne accusée ; une équipe de suivi qui doit être disponible pour cette dernière ; et des conditions \u2013 souvent en lien avec un traitement en santé mentale et/ou en toxicomanie \u2013 imposées pour une durée déterminée par le tribunal.Si ces conditions ne sont pas respectées, des mesures supplémentaires ou un retour au tribunal régulier peuvent être imposées.Une fois le programme complété, l\u2019accusation contre la personne peut être retirée ou sa sentence suspendue.Certains tribunaux organisent même une forme de cérémonie de graduation.Plusieurs études démontrent l\u2019efficacité de cette approche, la diminution du risque de récidive et des problèmes de consommation ainsi que l\u2019amélioration de l\u2019accès aux services en santé mentale.Par contre, les résultats sont mitigés quant à l\u2019effet des TSM sur les symptômes psychiatriques, de même que sur la façon dont les personnes évaluent leur qualité de vie.Le fait que l\u2019accusé participe volontairement au tribunal, qu\u2019il sente que le processus est juste, qu\u2019il soit respecté et qu\u2019il ait un droit de parole influence bien sûr positivement sa participation au processus.Inversement, une relation conflictuelle avec le gestionnaire de cas et l\u2019utilisation de mesures punitives sévères, telle que l\u2019incarcération, mènent le plus souvent à un échec.Une des principales critiques adressées à ces tribunaux concerne le caractère volontaire de la participation des accusés.Parce que ces personnes sont souvent encore en état de crise au moment où elles doivent faire le choix de participer à un TSM, il n\u2019est pas sûr qu\u2019elles soient en mesure de comprendre clairement tout ce que cela implique.Cela dit, les équipes d\u2019accompagnement ont le mandat de prendre le temps de bien en expliquer les tenants et aboutissants.Un autre des enjeux importants à considérer est le fait qu\u2019un plaidoyer de culpabilité est parfois nécessaire pour accéder au programme.Cette tendance est plutôt observée aux États-Unis toutefois, et les TSM canadiens et québécois utilisent rarement cette stratégie, les accusés retournant simplement au tribunal régulier si les conditions du TSM ne sont pas respectées.Enfin, autre inconvénient, la durée du suivi peut parfois dépasser celle de la mise en probation pour le même délit dans un tribunal régulier.Il importe donc de tenir compte de ces critiques lors de l\u2019implantation de nouveaux programmes.Il faut s\u2019assurer que les TSM soient mis sur pied dans un contexte où les personnes atteintes de troubles de santé mentale y participent de leur plein gré, en toute connaissance de cause et non sous le coup de la contrainte, toujours en visant la réintégration plutôt que la punition.Mais il faut également réaliser que ces tribunaux sont d\u2019abord et avant tout une réponse à un problème et n\u2019exemptent pas de chercher des solutions à la source, ni ne remplacent de bonnes pratiques cliniques et de prévention.Les TSM doivent donc fonctionner de pair avec les milieux clinique, communautaire et policier afin de s\u2019assurer que les personnes dans le besoin aient un accès aux services bien avant l\u2019intervention des tribunaux.20 relations 801 MARS-AVRIL 2019 DOSSIER diciarisation ou de non-judiciarisation ne semblent pas avoir la portée réformatrice à laquelle elles aspiraient, notamment dans leur formalisation critique des années 1970 ; elles ne sont pas parvenues à se substituer à la prise en charge pénale.Le recours au système pénal s\u2019est, en fait, intensifié en Europe et en Amérique du Nord depuis 1990.Ce constat confirmerait la thèse formulée en 1985 par le criminologue Stanley Cohen selon laquelle les alternatives ne se substituent pas à la filière pénale ; elles assumeraient une fonction d\u2019extension du filet pénal par la captation de situations nouvelles qui, en leur absence, n\u2019auraient jamais été retenues par le système pénal.La justice alternative n\u2019émane pas d\u2019un mouvement homogène mais bien d\u2019une pluralité de mouvements qui ne remettent pas tous en cause la rationalité pénale moderne.Elle est le produit de rationalités plurielles, diverses, parfois opposées.Les usages et l\u2019instrumentalisation de cette pratique doivent nécessairement être pris en considération pour en dégager l\u2019ontologie.Autrement dit, ses promoteurs peuvent s\u2019inscrire dans une perspective victimaire (redonner une place aux victimes), managériale (réduire les coûts du système pénal), réhabilitative (responsabiliser l\u2019infracteur), abolitionniste (abolir le modèle punitif).Chose certaine, il faut bien reconnaître qu\u2019à l\u2019heure actuelle, la justice alternative a passablement perdu son sens critique à l\u2019égard du modèle punitif.1.H.Zehr, Changing Lenses : A New Focus for Crime and Justice, Harrison- burg, Herald Press, 1990. Mathieu Lavigne L\u2019auteur est agent de sensibilisation au Centre de services de justice réparatrice maginez un grand cercle regroupant des personnes ayant été victimes d\u2019un crime, des offenseurs, des animateurs et des membres de la collectivité.Une personne incarcérée pour crimes sexuels se tourne vers une personne qui a elle- même été victime d\u2019abus et lui dit, après avoir écouté attentivement son témoignage : « Donne-moi ta culpabilité, donne-moi ta honte : c\u2019est à moi de porter ce fardeau.» Pensez maintenant au pouvoir réparateur qu\u2019ont ces mots sur la personne qui a été victime.Voilà, en une image, ce qu\u2019est la justice réparatrice ou restauratrice.La justice réparatrice tire ses origines des traditions de plusieurs peuples, dont les nations autochtones d\u2019Amérique du Nord.Dans sa mouture contemporaine, elle a été portée, en particulier, par des groupes chrétiens tels les mennonites et les quakers.« Les premières expériences de mesures de justice réparatrice au Canada ont eu lieu en 1974, à Kitchener en Ontario, sous la forme de médiation en matière pénale.Au Québec, vers la fin des années 1970, des projets de non-judiciarisation des adolescents voient le jour dans quelques communautés1.» Le récent relevé du ministère de la Justice répertorie 407 programmes de justice réparatrice en vigueur au Canada, la majorité s\u2019adressant aux jeunes contrevenants.Il est difficile, à partir de ces multiples pratiques, d\u2019en donner une définition consensuelle.Toutefois, selon Christophe Béal2 du Collège international de philosophie, trois grands principes constituent le socle de la justice réparatrice: réparation, responsabilisation, participation.Il s\u2019agit avant tout de la création d\u2019espaces de dialogue sécuritaires où des personnes qui ont été victimes et d\u2019autres qui ont commis des crimes peuvent prendre la parole et être écoutées, entendues et crues.Là s\u2019offre une occasion pour une personne de dire à l\u2019auteur du crime dont elle a été victime ou à l\u2019auteur d\u2019un acte similaire tout l\u2019impact que celui-ci a eu sur sa vie.Pour l\u2019offenseur, en revanche, c\u2019est l\u2019occasion de se responsabiliser, de prendre conscience des conséquences de ses actes sur les autres et de réparer, ne serait-ce que symboliquement, les torts qu\u2019il a causés.La justice réparatrice ne vient pas excuser les gestes destructeurs.Bien au contraire, elle rappelle les dommages qu\u2019ils causent.Cependant, elle refuse d\u2019enfermer une personne dans les actions qu\u2019elle a posées ou dans la souffrance qu\u2019elle a subie, de la figer dans un moment de son histoire.Elle vise à lui rendre la liberté de changer, de guérir intérieurement.La justice réparatrice ne s\u2019oppose pas forcément à la justice traditionnelle, mais elle veut aller plus loin que la seule punition.l\u2019approche du centre de services de justice réparatrice Le Centre de services de justice réparatrice (CSJR) a été fondé le 11 septembre 2001, suivant l\u2019intuition de pionniers comme David Shantz, alors aumônier carcéral, et Thérèse de Villette, une religieuse dont la vie a été bouleversée par un meurtre commis peu de temps auparavant sur son lieu de travail.Cet organisme propose des rencontres hebdomadaires qui réunissent des personnes qui ont commis et subi un crime de nature similaire.Deux formules sont possibles : soit sept rencontres en relations 801 MARS-AVRIL 2019 21 DOSSIER la Justice réparatrice?: Le pari de L\u2019empathie La personne qui a commis un crime, mais surtout celle qui en a subi un, peut-elle « se réparer » intérieurement ?C\u2019est le pari de la justice réparatrice, qui cherche à aller au-delà de la punition.I Charles Lemay, 2015, pastel, 20 x 20 cm groupe d\u2019environ dix personnes, soit une à trois rencontres en groupe de cinq personnes.Ces rencontres détenus-victimes, d\u2019une durée approximative de trois heures, ont lieu dans un pénitencier quand un des contrevenants purge encore sa peine.Elles sont encadrées de manière bénévole par deux animateurs, homme et femme.Des membres de la collectivité, formés préalablement par le CSJR, intéressés au processus ou voulant devenir, à terme, animatrice ou animateur de rencontres, y participent aussi.Certains ont déjà participé, auparavant, en tant que victime3.Nous verrons plus loin pourquoi ces « tiers » sont importants dans la démarche.Ces rencontres ont lieu la plupart du temps autour de crimes apparentés, parce que l\u2019offenseur n\u2019est pas connu de la victime ou parce que cette dernière préfère, au contraire, ne pas le revoir.Parfois, il est décédé, n\u2019a pas été dénoncé ou ne reconnaît pas les gestes posés.Ainsi, les personnes ayant souffert d\u2019un crime peuvent malgré tout vivre un processus de justice réparatrice.Les services du CSJR sont gratuits et tout le processus se fait sur une base volontaire, que l\u2019on soit victime ou offenseur.Il est important que les personnes qui participent à une telle démarche portent des désirs de libération et de réparation.Du côté des personnes détenues ou ex-détenues, celles avec qui le CSJR travaille sont déjà dans un cheminement \u2013 condition essentielle pour participer aux rencontres \u2013 et reconnaissent les faits pour lesquels elles ont été condamnées.Elles n\u2019amélioreront pas ainsi leur dossier, puisque cette démarche n\u2019y sera même pas notée.l\u2019empathie au cœur de la démarche Lors de ces rencontres, la peur est présente: peur de croiser le regard de l\u2019autre, d\u2019être blessé par ses paroles, de se voir coller une étiquette, d\u2019être jugé.D\u2019où l\u2019importance d\u2019installer un climat de confiance, et surtout, de bien préparer les participants en amont.La victime peut alors poser à son ou à ses vis-à-vis des questions qu\u2019elle se pose souvent en boucle depuis plusieurs années : « Pourquoi as-tu fait ça ?» « Es-tu conscient des souffrances que cela a causé ?» Et cette question obsédante : «Pourquoi moi ?» En répondant avec transparence à ces questions, la personne qui a posé des gestes de violence aide la personne victime à « se réparer » et, dans la foulée, elle « se répare» elle-même.La justice réparatrice fait le pari de l\u2019empathie4.Très souvent, après quelques heures passées ensemble, l\u2019autre n\u2019est plus tout à fait autre, justement.Des ponts se créent, des échos intérieurs similaires sont partagés, le dialogue s\u2019établit puis, au fil des rencontres, survient ceci : il n\u2019y a ni agresseurs, ni victimes, mais bien des personnes traversées par la souffrance et qui, ensemble, décident de se donner les moyens de vivre pleinement.La colère ressentie par certaines victimes peut aussi émerger; elle est alors accueillie, encadrée, canalisée.Une parole franche, authentique et libérée dans un lieu sécuritaire permet de redonner le pouvoir sur leur vie à celles et ceux qui l\u2019avaient perdu.Car le crime, c\u2019est aussi ça : une prise de pouvoir sur l\u2019autre.Le fait de tenir ces rencontres en cercle permet à toutes et à tous de se regarder dans les yeux et de rétablir une relation égalitaire.22 relations 801 MARS-AVRIL 2019 le modèle des tribunaux spécialisés en matière sexuelle Maude Cloutier L\u2019auteure est étudiante à la maîtrise à la Faculté de droit de l\u2019Université Laval Depuis plusieurs décennies, la capacité de notre système juridique de rendre justice aux victimes d\u2019agression sexuelle est remise en question.Le mouvement #MoiAussi l\u2019a réitéré avec vigueur.La peur du processus judiciaire et la conviction qu\u2019ont les victimes que leur agresseur ne sera pas reconnu coupable ou puni de façon adéquate font partie des raisons qui expliquent que seulement 5 % des agressions sexuelles aient été dénoncées au Canada en 2014, selon les dernières données dont dispose le Centre canadien de la statistique juridique1.Même lorsque les victimes dénoncent leur agresseur, 79 % des dossiers ne font jamais l\u2019objet d\u2019un procès.Certains dossiers sont écartés par la police ou la poursuite après avoir été jugés non fondés ou trop difficiles à prouver.D\u2019autres prennent fin avec la décision de la victime de se retirer du processus.Par ailleurs, lorsque les accusés sont effectivement poursuivis, 56 % sont condamnés2.Nous assistons ainsi à un phénomène de mise à l\u2019écart graduelle des dossiers d\u2019agression sexuelle qui met en péril la capacité du système judiciaire de punir ce type de vio- Charles Lemay, 1998, pastel, 18 x 18 cm Faire revivre des moments traumatisants peut comporter le risque de « revictimiser » la victime, plutôt que de la libérer.Pour limiter au maximum ce risque, le CSJR procède à une sélection rigoureuse des participants, grâce à des entrevues individuelles en amont, permettant de juger si la personne est en mesure de faire face à ce genre de situation éprouvante et si elle ne présente pas des conditions psychologiques qui pourraient lui nuire pendant et après les rencontres.Par ailleurs, la justice réparatrice est souvent faussement associée à la notion de pardon, alors que celui-ci n\u2019est pas un objectif central.Rares, d\u2019ailleurs, sont les demandes de pardon exprimées dans le cadre des rencontres.Plus souvent surviendra la présentation d\u2019excuses de la part du détenu au nom de l\u2019auteur du crime subi par la victime, des paroles souvent apaisantes pour cette dernière.inclure des gens de la collectivité Pourquoi est-ce important d\u2019intégrer à ces rencontres des membres de la collectivité ?Pour rappeler que le crime n\u2019affecte pas seulement l\u2019offenseur et la victime, mais aussi leurs familles et amis respectifs ainsi que le milieu ou quartier où le geste violent a été commis.Car celui-ci provoque une onde de choc, comme une pierre lancée dans un étang.Au final, la société en entier est touchée.La justice réparatrice permet de raccommoder un tissu social émaillé, de renouer des liens, des relations et de raviver la confiance en l\u2019autre.En outre, comme la personne victime n\u2019a bien souvent pas reçu de secours au moment du crime, le fait d\u2019entendre des membres de la collectivité dire que, oui, quelqu\u2019un aurait peut- être pu ou dû intervenir ; que ce qu\u2019elle a vécu n\u2019aurait jamais dû se produire, peut être particulièrement réparateur pour elle.Sans que ce soit de la même façon, certes, ni avec la même intensité, nous portons toutes et tous des blessures.En prendre soin, individuellement et collectivement, est une manière de mettre fin au cycle de la violence et de favoriser l\u2019émergence d\u2019une société apaisée.1.Édith Auclair-Fournier, « Pour mieux comprendre ce qu\u2019est la justice réparatrice », sur le site Web d\u2019Alter Justice, novembre 2015.2.C.Béal, « Justice restaurative et justice pénale », Rue Descartes, vol.3, n° 93, 2017.3.Catherine Rossi, « Les rencontres détenus-victimes dans les cas de crimes graves au Québec : une offre unique de reconnaissance sociale des conséquences des crimes les plus graves », dans R.Cario (dir.), Les rencontres détenus-victimes.L\u2019humanité retrouvée, Paris, L\u2019Harmattan, 2012.4.Voir Laurence Neuer, « Le pardon a-t-il une place dans la justice ?», Le Point, 2 décembre 2018.relations 801 MARS-AVRIL 2019 23 DOSSIER lences.Si pareil phénomène s\u2019explique par plusieurs facteurs, l\u2019influence des stéréotypes de genre et des mythes concernant le viol y joue certainement un rôle.Devant ces constats, plusieurs solutions alternatives et novatrices sont élaborées à l\u2019extérieur comme à l\u2019intérieur du système afin de rendre justice autrement.Parmi celles-ci, les tribunaux spécialisés en matière sexuelle attirent particulièrement l\u2019attention.Apparus en 1993 en Afrique du Sud, ces tribunaux suscitent depuis l\u2019intérêt de nombreux pays.Le modèle initial sudafri- cain propose des cours distinctes des cours criminelles traditionnelles, où l\u2019on ne juge que des contrevenants accusés de crimes sexuels.Pour y siéger ou y pratiquer, juges et procureurs doivent avoir un intérêt particulier pour ces dossiers, avoir de l\u2019expérience en la matière et suivre des formations de manière continue en droit criminel, mais également sur la dynamique et les effets de la violence sexuelle.L\u2019approche de ces tribunaux est basée sur la victime.Ainsi disposent-ils d\u2019installations visant à faciliter le témoignage des victimes et permettant à celles-ci d\u2019éviter tout contact avec l\u2019accusé.De plus, ils offrent aux victimes la possibilité de bénéficier de services d\u2019agents de préparation à la Cour, de professionnels offrant de l\u2019aide psychosociale tout au long du processus criminel et de professionnels du domaine médical.Enfin, le nombre d\u2019acteurs impliqués dans chaque dossier est restreint de manière à assurer une meilleure collaboration entre chacun d\u2019eux, à permettre aux victimes d\u2019être mieux informées et à éviter qu\u2019elles aient à répéter le récit de leur agression.Cette initiative est particulièrement intéressante en raison de la spécialisation qu\u2019acquièrent les acteurs du système de justice grâce à la concentration de leur champ de pratique et à l\u2019accès à une formation continue.Cette spécialisation permet de minimiser l\u2019effet des mythes sur le viol et des stéréotypes de genre qui interviennent trop souvent, consciemment ou non, dans les dossiers de crimes sexuels.De même, elle permet de réduire les risques qu\u2019une victime subisse de nouveaux traumatismes en participant au processus judiciaire, puisque les acteurs du tribunal spécialisé comprennent mieux la réalité et les effets des crimes sexuels sur les victimes et apprennent à interagir de manière appropriée avec elles.Par ailleurs, une fine connaissance des règles de droit, de preuve et de procédure propres aux dossiers sexuels favorise une meilleure application de celles-ci et le respect des valeurs qui les sous-tendent.Enfin, combler les besoins physiques, psychologiques et émotionnels de la victime \u2013 de la dénonciation à la condamnation \u2013 permet d\u2019en faire un témoin plus solide et d\u2019assurer sa participation au processus judiciaire.Cette collaboration avec la victime, qui est considérée comme un acteur clé du système, est essentielle pour mener une enquête, intenter une poursuite de qualité, et veiller à ce que justice soit rendue avec célérité.En Afrique du Sud, les tribunaux spécialisés enregistrent annuellement des taux de condamnation d\u2019environ 70 %.Il y a fort à parier que de tels tribunaux pourraient jouer un rôle positif au Québec, tant à l\u2019égard du taux de condamnation des agresseurs sexuels que de l\u2019expérience judiciaire des victimes.1.« Les agressions sexuelles autodéclarées au Canada, 2014 », Juristat, 2017, p.18 et 34.2.Centre canadien de la statistique juridique, « De l\u2019arrestation à la déclaration de culpabilité : décisions rendues par les tribunaux dans les affaires d\u2019agression sexuelle déclarées par la police au Canada, 2009 à 2014 », Juristat, 2017. Marie-Eve Sylvestre et Marie-Andrée Denis-Boileau Les auteures sont respectivement professeure et titulaire de la Chaire de recherche sur le droit, les politiques pénales et la régulation des personnes marginalisées de l\u2019Université d\u2019Ottawa, et ancienne procureure pour la commission Viens partir du XIXe siècle, dans un effort pour asseoir sa souveraineté sur le territoire, le Canada a adopté une posture impérialiste en imposant son système de justice et en niant les systèmes de droit autochtones.Plus de 150 ans plus tard, force est de cons - tater que la prise en charge des Autochtones par le système de justice pénale continue d\u2019avoir des effets dévastateurs.D\u2019abord, ceux-ci sont surreprésentés dans le système judiciaire et carcéral.Selon Statistique Canada, en 2016-2017, les adultes autochtones représentaient 27 % des admissions aux services correctionnels fédéraux et 28 % des admissions dans les provinces, alors qu\u2019ils ne composent que 4,3 % de la population canadienne.Cette disproportion touche plus par - ticulièrement les femmes et les jeunes, qui représentent respectivement 43 % et 50 % des admissions provinciales.Au Québec, le taux de judiciarisation des adultes domiciliés dans une communauté autochtone est 5 à 6 fois plus élevé que celui des adultes domiciliés à l\u2019extérieur de ces communautés1.Ensuite, le système de justice pénale ne parvient pas à résoudre les problèmes sociaux qui affligent ces communautés : les Autochtones sont trois fois plus susceptibles d\u2019être victimes de crimes violents que les non-Autochtones et une forte proportion de femmes autochtones déclarent avoir déjà été victimes de violence conjugale ou sexuelle.Cette surreprésentation des Autochtones et leur taux de victimisation élevé sont le fruit de politiques coloniales prévoyant l\u2019expulsion du territoire, la mise en réserve, l\u2019enlèvement et le placement systématique des enfants dans des pensionnats ou des familles d\u2019accueil et la destruction des langues et cultures autochtones, un phénomène que la Commission vérité et réconciliation du Canada n\u2019a pas hésité à qualifier de géno - cide culturel.De plus, les Autochtones sont toujours victimes de profilage et de discrimination systémique à toutes les étapes de la procédure criminelle, de l\u2019arrestation policière à la détermination de la peine.Sur le plan juridique, le Parlement canadien a tenté de répondre à cette situation en adoptant l\u2019article 718.2(e) du Code criminel en 1996.Cette disposition exige que les juges tiennent compte de toutes les mesures de rechange à l\u2019emprisonnement, plus particulièrement en ce qui concerne les contrevenants autochtones.deux jugements clés La Cour suprême du Canada se prononce une première fois sur cette disposition dans l\u2019affaire Gladue, en 1999, déplorant le lamentable échec du système de justice canadien envers les peuples autochtones.Quinze ans plus tard, dans la décision Ipeelee, la Cour constate non seulement que peu de progrès ont été réalisés, mais que la situation ne cesse de se détériorer.Dans ces deux décisions, la Cour suprême exige un changement majeur dans la façon de juger les personnes autochtones.Elle précise que le juge chargé de déterminer la peine d\u2019un contrevenant autochtone doit porter une attention particulière à deux catégories de circonstances touchant ces populations.Premièrement, le juge doit examiner les facteurs systémiques et historiques distinctifs qui peuvent expliquer la présence du contrevenant devant les tribunaux, y compris l\u2019impact des politiques coloniales, des déplacements de populations dus au système des pensionnats, des placements d\u2019enfants et du racisme systémique, ainsi que la façon dont ces événements continuent de générer d\u2019importants problèmes sociaux au sein des communautés (volet 1).Deuxièmement, le juge doit déterminer quelles procédures et sanctions sont appropriées en tenant compte de l\u2019héritage autochtone du contrevenant et du fait que celui-ci a une conception « extrêmement différente » de la justice et de la peine.Ce faisant, la peine imposée est non seulement plus juste et légitime, mais elle est aussi plus efficace, car elle tient compte de la vision du droit autochtone (volet 2).Bien que les juges doivent prendre connaissance d\u2019office de l\u2019histoire de la colonisation et des relations entre l\u2019État canadien et les peuples autochtones, l\u2019information spécifique sur le contrevenant et sa communauté d\u2019origine portant sur les deux volets peut être recueillie dans un rapport communément appelé « rapport Gladue ».Créés par l\u2019organisme Aboriginal Legal Services de Toronto en 2001, ces rapports sont désormais utilisés dans toutes les provinces canadiennes suivant différentes modalités.Le rapport Gladue est préférablement rédigé par une personne autochtone ou ayant une connaissance étroite de la communauté d\u2019origine du contrevenant.Il présente son récit de vie, celui de sa famille et de sa communauté et met l\u2019accent sur la réhabilitation, ce qui permet au tribunal de mieux évaluer le degré de responsabilité du contrevenant et de proposer des mesures de rechange à l\u2019emprisonnement appropriées à son héritage.Des études ont démontré que l\u2019utilisation de tels rapports réduit le recours à l\u2019emprisonnement et que lorsqu\u2019une peine de prison est imposée, sa durée s\u2019en trouve limitée.24 relations 801 MARS-AVRIL 2019 DOSSIER les rapports GLadue, une expérience concluante?L\u2019obligation de rendre justice autrement en contexte autochtone existe depuis maintenant 20 ans au Canada.Plusieurs constats nous indiquent qu\u2019il est temps de changer d\u2019approche.À un bilan mitigé Vingt ans après la décision Gladue, quel bilan peut-on faire de l\u2019utilisation de ces rapports au Québec et de l\u2019obligation imposée aux juges de première instance de rendre justice autrement ?D\u2019abord, nous observons que les rapports Gladue sont encore largement sous-utilisés au Québec.Ainsi, selon le ministère de la Justice du Québec (MJQ), il y aurait eu respectivement 122, 117 et 130 rapports Gladue produits en 2015, 2016 et 2017.Par ailleurs, plusieurs juges se plaignent ouvertement de la difficulté d\u2019obtenir un rapport Gladue alors que d\u2019autres se questionnent sérieusement sur leur qualité.En effet, ces rapports présentent souvent des lacunes, notamment concernant les systèmes de droit autochtones et les procédures et sanctions qui seraient appropriées à la lumière de ceux-ci (volet 2).Cela se reflète dans les décisions : dans une étude récente sur celles rendues après l\u2019arrêt Ipeelee, nous n\u2019avons repéré que sept décisions sur 635 dans lesquelles le juge tente d\u2019adapter la procédure et la peine au contexte autochtone.Comme l\u2019a souligné la Cour d\u2019appel du Québec récemment, « en l\u2019absence de propositions de sanctions substitutives formulées par les parties, il est difficile voire impossible pour la Cour d\u2019arrimer la peine aux principes de justice corrective propres au contexte autochtone2».Par contre, des rédacteurs de rapports Gladue, quant à eux, n\u2019hésitent pas à dire que les juges ne connaissent pas les ressources locales et régionales autochtones et qu\u2019ils ne tiennent pas compte de leurs recommandations.La Protectrice du citoyen, dans son rapport sur la justice au Nunavik, déplore aussi que « le Québec n\u2019est pas, pour l\u2019instant, particulièrement innovateur en ce qui concerne l\u2019application des mesures préconisées par la Cour suprême3», et ce, malgré le lancement d\u2019un programme structuré de rédaction des rapports Gladue en 2015.Or, ce programme est sous-financé, tout comme le sont les comités de justice qui participent souvent à la rédaction des rapports.Par exemple, en 2016-2017 au Nunavik, 10 comités de justice se divisaient un budget de 1,3 million de dollars (dont 260 000 $ provenaient du MJQ) afin de payer le salaire de leur coordonnateur respectif et de financer l\u2019ensemble de leurs activités.En outre, en raison de délais de rédaction variant entre deux et quatre mois au Québec, un rapport Gla- due ne sera produit que si la poursuite réclame une peine de quatre mois et plus d\u2019emprisonnement.Si le contrevenant est incarcéré pendant les procédures, il devra accepter que le rapport Gladue puisse prolonger d\u2019autant sa période de déten - tion préventive.Sachant que près de 45 % des infractions commises par les personnes domiciliées dans une communauté autochtone du Québec, en 2016, étaient des infractions contre l\u2019administration de la justice (principalement des bris de conditions) et que 68 % d\u2019entre elles généraient des peines d\u2019emprisonnement de 30 jours ou moins, on mesure à quel point les rapports Gladue ne sont d\u2019aucun recours pour la vaste majorité des contrevenants autochtones.Ces personnes sont condamnées à répétition pour des infractions relativement mineures et prises dans le cycle des portes tournantes de la judiciarisation et de l\u2019incarcération.Afin de pallier cette situation, Aboriginal Legal Services prépare des « lettres Gladue » \u2013 moins longues à préparer et se concentrant plus spécifiquement sur le volet 2 \u2013 lorsque la personne risque moins de 90 jours de prison.Ainsi, malgré l\u2019enthousiasme suscité au départ par les arrêts Gladue et Ipeelee, force est d\u2019admettre que nous sommes encore loin d\u2019atteindre les objectifs que l\u2019article 718.2(e) s\u2019était fixés.Ce constat ne doit cependant pas être vu comme une impasse, mais comme une occasion de prendre conscience qu\u2019il faut s\u2019attaquer au problème différemment, de concert avec les peuples autochtones.À ce sujet, les travaux de la Commission d\u2019enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics au Québec \u2013 la commission Viens \u2013 auront permis d\u2019attirer l\u2019attention sur la reconnaissance et la vitalité des systèmes juridiques autochtones au Québec.C\u2019est vers ces systèmes de justice que nous devons maintenant nous tourner.1.Commission de la santé et des services sociaux des Premières Nations du Québec et du Labrador, Portrait de la judiciarisation des Premières Nations au Québec en 2016, décembre 2018 (rédigé par Marie-Eve Syl - vestre, Céline Bellot et Élaine Lesage-Mann).2.R.c.Denis-Damée, 2018, QCCA 1251.3.Protectrice du citoyen, Les conditions de détention, l\u2019administration de la justice et la criminalité au Nunavik, 2016, p.66.relations 801 MARS-AVRIL 2019 25 DOSSIER Charles Lemay, 1995, pastel, 15 x 22 cm Hadley Friedland* L\u2019auteure est spécialiste des traditions juridiques autochtones et professeure adjointe à la Faculté de droit de l\u2019Université d\u2019Alberta ien que ce dossier se consacre au thème de la justice alternative, il serait trompeur, voire insultant de concevoir les lois autochtones seulement comme des alternatives au système de justice actuel, comme si ces lois étaient dans la même catégorie que les programmes de justice réparatrice, par exemple.Cela équivaudrait à décrire le droit civil du Québec, hérité de France, comme une approche alternative au droit coutumier anglais (common law) prévalant dans le reste du Canada.Or, comme l\u2019affirme le juriste d\u2019origine anichinabée John Borrows, le Canada est dans les faits un pays multijuridique, mais qui tarde à reconnaître officiellement les lois autochtones en tant qu\u2019instruments juridiques légitimes, malgré le fait que ces lois millénaires y sont toujours en application et demeurent une source importante d\u2019ordre social dans plusieurs communautés autochtones1.Elles sont soit profondément enracinées dans des histoires et des cultures distinctes, soit liées à des règles, des principes et des processus nouvellement développés par les peuples autochtones pour gérer les relations humaines, résoudre des conflits et maintenir la sécurité, la paix et l\u2019ordre à l\u2019intérieur des communautés et entre elles.La répression et le rejet des lois autochtones par l\u2019État depuis 300 ans a causé et cause toujours des dommages au sein des communautés autochtones, ainsi qu\u2019un déficit d\u2019éducation et de connaissance dans l\u2019ensemble de la population canadienne et québécoise.Beaucoup de personnes non autochtones peinent à considérer ces lois comme de vrais systèmes de droit.Très peu d\u2019aspects de ces traditions sont reconnus et acceptés, ou le sont de façon très limitée et imposée par l\u2019État, au moyen des programmes de justice alternative.Il faut y remédier.les appels de la commission de vérité et réconciliation Le rapport final de la Commission de vérité et réconciliation du Canada (CVR) va dans ce sens, confirmant qu\u2019il y a une crise de légitimité et d\u2019efficacité du système de justice actuel en ce qui concerne le traitement des Autochtones au Canada.Les conséquences dévastatrices de cette crise sont évidentes lorsqu\u2019on examine les taux stupéfiants de souffrance sociale et de victimisation des plus vulnérables au sein des communautés autochtones.La violence atroce perpétrée contre les femmes autochtones atteste clairement que les lois actuellement en vigueur ne réussissent pas à garantir les droits les plus élémentaires à la sécurité et à la préservation de la vie humaine.De plus, la surreprésentation des Autochtones dans les prisons canadiennes, toujours croissante, de même que celle des enfants autochtones pris en charge par l\u2019État, démontrent depuis très longtemps que quelque chose ne fonctionne vraiment pas.Le rapport final de la CVR affirme ainsi fermement que la réconciliation \u2013 la construction et le développement de relations respectueuses avec les Autochtones au Canada \u2013 dépend de la reconnaissance et de la revitalisation du droit autochtone.Parmi ses appels à l\u2019action à cet égard, l\u2019appel no 42, en particulier, demande la reconnaissance et la mise en œuvre d\u2019un système de justice autochtone, pas seulement de programmes.qu\u2019est-ce que le droit autochtone?Le droit autochtone est donc différent de ce qu\u2019on désigne habituellement sous le terme de « justice applicable aux Autochtones » (« Aboriginal justice») ou des programmes de justice réparatrice, lesquels ménagent, à l\u2019intérieur d\u2019un système étatiste de justice, un petit espace à des processus réparateurs dans les cas de crimes mineurs, principalement.Ces programmes restent habituellement entre les mains de professionnels, ils sont très limités dans leur portée, même lorsqu\u2019ils s\u2019inscrivent dans le prolongement de processus autochtones structurés tels les cercles de parole et les conférences communautaires (familiales).Ils sont développés à l\u2019intérieur ou en réponse au système de justice, mais ils ne le précèdent pas ou n\u2019existent pas en dehors de lui.À l\u2019opposé, les lois autochtones sont spécifiques à chaque société autochtone et proposent un large spectre de réponses à une multitude de préoccupations humaines et sociales au sein des communautés \u2013 la sécurité, l\u2019équité et la responsabilité notamment \u2013 que le droit doit encadrer.Elles offrent de plus des processus et des procédures juridiques considérés comme légitimes pour un groupe autochtone donné.Quelques exemples aident à comprendre ce qui est en jeu et ce qui nous éloigne \u2013 ou au contraire nous rapproche \u2013 des 26 relations 801 MARS-AVRIL 2019 DOSSIER pour la reconnaissance des traditions juridiques autochtones Les lois autochtones devraient être reconnues officiellement aux côtés du droit civil québécois et du droit coutumier anglais, et non comme des alternatives au système de justice canadien.B Les lois autochtones sont spécifiques à chaque société autochtone et proposent un large spectre de réponses à une multitude de préoccupations humaines et sociales au sein des communautés. recommandations de la CVR.Dans mon témoignage à la Commission d\u2019enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics au Québec (commission Viens), en décembre 2017, j\u2019ai donné l\u2019exemple de l\u2019adoption d\u2019une enfant crie à Montréal, faite en vertu de la loi québécoise et en dépit du fait que sa communauté s\u2019y objectait.Après d\u2019intenses délibérations avec la famille et la communauté, les Cris ont en effet demandé que des processus de justice alternative, comme la médiation ou les conférences communautaires (familiales), soient utilisés pour discuter des alternatives à l\u2019adoption.De tels processus, basés sur la collaboration et la participation de plusieurs personnes, sont plus compatibles avec les traditions juridiques cries, lesquelles nécessitent l\u2019avis d\u2019une multitude de décideurs pouvant aller, selon les cas, des aînés aux soignants, en incluant bien sûr les membres de la famille immédiate et élargie.Des étapes de consultation incluant, selon l\u2019enjeu, l\u2019avis d\u2019experts et la délibération publique, en font aussi partie.Il faut savoir que lorsque des processus de justice alternative existent, leur utilisation est à la discrétion des décideurs publics : dans ce cas-ci, ces derniers ont tout simplement rejeté les demandes des chefs et des leaders cris \u2013 en fait, ils leur ont carrément opposé une fin de non-recevoir.Une audience en cour a ensuite eu lieu, sans que les premiers concernés ne soient informés ou représentés, avec comme résultat l\u2019effa - cement juridique immédiat de toutes les relations familiales et culturelles de la fillette.Comment une telle adoption pourra-t- elle jamais être considérée comme légitime aux yeux de l\u2019enfant et des personnes de sa communauté ?Cette histoire n\u2019est pas unique.Elle se répète encore et encore, depuis des générations.Dans l\u2019affaire Brown c.Canada (le cas de la « rafle des années 1960 »), la cour de l\u2019Ontario a pourtant statué qu\u2019il existe une expertise unanime à l\u2019effet qu\u2019un grand préjudice est causé lorsqu\u2019on laisse des enfants autochtones être adoptés par des parents non autochtones, loin de leur fratrie, de leur famille, de leur communauté et de leur territoire.La recherche démontre qu\u2019un pourcentage élevé d\u2019adoptions de ce type finissent en catastrophe au moment de l\u2019adolescence ou même avant (certains estiment que le taux d\u2019échec s\u2019élève jusqu\u2019à 95 %).De plus, les enfants autochtones adoptés sont surreprésentés dans les cas de suicides à l\u2019adolescence, de maladie mentale, d\u2019itinérance et les cas sévères de dépendance.La méthode « effacer et remplacer » inhérente au modèle d\u2019adoption ou de filiation importé d\u2019Europe ne réussit clairement pas à assurer le bien-être des enfants autochtones.Certes, des processus de justice alternative existent, mais s\u2019il relations 801 MARS-AVRIL 2019 27 DOSSIER Charles Lemay, 2014, pastel, 18 x 18 cm n\u2019y a pas d\u2019obligation de les utiliser, ou une prise de conscience que d\u2019autres modèles d\u2019adoption existent, on court à l\u2019échec.Pourtant, les traditions juridiques autochtones offrent des alternatives.Reconnue dans les législations de la Colombie-Britannique, des Territoires du Nord-Ouest et du Nunavut, l\u2019adoption en vertu du droit coutumier autochtone est sans doute la plus connue au Canada.Elle se fait en créant de nouvelles relations, sans rompre celles que l\u2019enfant a déjà, ce qui est une caractéristique de la plupart des modèles autochtones, sinon tous.Dans les traditions cries, cela semble refléter une conception importante du rôle continu et des responsabilités de la famille élargie dans la vie de l\u2019enfant, la portée de ces relations étant vue comme un principe de gouvernance central.Le regretté chef et avocat cri Harold Cardinal l\u2019a décrit sous le terme wahkhotwin (« la loi gouvernant toutes les relations »)2.des innovations au québec Dans une perspective inspirante et constructive, deux récentes innovations juridiques faites au Québec sont exemplaires et montrent comment le droit autochtone peut commencer à être reconnu et appliqué par des acteurs juridiques étatiques, aux côtés du droit civil et de la common law.La première est l\u2019adoption de la loi 113 (Loi modifiant le Code civil et d\u2019autres dispositions législatives en matière d\u2019adoption et de communication de renseignements) par l\u2019Assemblée nationale du Québec en juin 2017, après des années de travail fait par les chefs et leaders autochtones et leurs alliés non autochtones.Celle-ci amende entre autres l\u2019article 543 du Code civil de façon à permettre l\u2019adoption selon les traditions autochtones, si c\u2019est dans l\u2019intérêt de l\u2019enfant, que c\u2019est fait dans le respect de ses droits et que les principales personnes concernées y 28 relations 801 MARS-AVRIL 2019 DOSSIER et de privatisation de la justice civile observé à l\u2019échelle de l\u2019Occident obéit à une autre rationalité.Un « véritable changement de culture judiciaire », clament à l\u2019unisson pouvoirs publics et professionnels du droit.Et pour cause ! Plus qu\u2019une simple innovation procédurale, la justice «participative » est caractéristique de la recomposition néoli- bérale de la justice, qui fait de la transaction le modèle optimal de régulation des conflits.Dans le cadre de cette justice négociée, le procès n\u2019est plus seulement l\u2019option du dernier recours : présenté comme lourd, incertain et coûteux, il est plus ou moins ouvertement disqualifié et considéré comme étant à éviter autant que possible.Il faut imaginer la consternation du justiciable lorsque le juge lui-même, paraissant douter de la supériorité de son office, entonne le sempiternel refrain : « Le pire des règlements vaut mieux que le meilleur des procès.» Dans un contexte d\u2019austérité et de managérialisation des services publics, les modes privés de règlement représentent une aubaine pour l\u2019État gestionnaire en quête d\u2019« efficience » : ils lui permettent de désengorger le système en évacuant rapidement, et à moindre coût, les flux de dossiers qui lui sont soumis.Cette bonification de l\u2019offre sur le « marché des services juridiques » s\u2019accompagne de la promesse partout réitérée d\u2019un meilleur « accès à la justice ».Or, cette rhétorique masque une bien encombrante réalité : une majorité de citoyens n\u2019ont tout la Justice négociée?: une alternative néolibérale Anne-Marie Voisard L\u2019auteure, doctorante en études sociologiques et politiques à l\u2019École des hautes études en sciences sociales à Paris, a publié Le droit du plus fort (Écosociété, 2018) Au Québec, la dernière mouture du Code de procédure civile prévoit que les justiciables ont désormais l\u2019obligation de considérer le recours aux modes « alternatifs » de règlement des différends avant de pouvoir se tourner vers les tribunaux.Cette promotion par l\u2019État du contournement de ses propres institutions judiciaires a de quoi dérouter la critique.Une justice plus « participative » : voilà une idée susceptible de séduire à gauche comme à droite.Or, s\u2019il ne fait nul doute que des critiques conséquentes de la justice d\u2019État, ou que l\u2019horizon utopique d\u2019une justice moins autoritaire fondée sur les besoins des parties et soucieuse du lien social, puissent se trouver au fondement d\u2019initiatives sincères en matière de justice alternative, ce vaste mouvement de « modernisation » Charles Lemay, 1993, pastel, 20 x 18 cm consentent.Un nouvel article (531.1) délègue à une autorité reconnue dans la communauté autochtone le pouvoir de juger si ces conditions sont remplies.La Loi reconnaît aussi que les liens de filiation entre un enfant adopté et sa famille d\u2019origine peuvent continuer d\u2019exister comme c\u2019est la pratique dans la plupart des communautés autochtones, plutôt que d\u2019être rompus par la voie juridique.Qu\u2019un tel modèle fasse partie intégrante du cadre juridique québécois, plutôt qu\u2019en qualité de procédure alternative, nous fait prendre conscience qu\u2019il existe des options viables pour répondre aux besoins immédiats et tout au long de la vie des enfants autochtones.La seconde innovation est l\u2019Accord historique conclu entre le Québec et le Conseil de la Nation atikamekw, une première permettant à ce dernier de prendre en charge pleinement son propre service de protection de la jeunesse.Les Atikamekws s\u2019occupent de leurs propres programmes avec succès dans ce domaine depuis 18 ans.Cette avancée est un pas positif vers leur autonomie et leur habileté à fournir des services adaptés à leur culture.D\u2019un point de vue juridique, cela reconnaît que les décideurs atika- mekws, qui sont redevables à leur communauté, sont en mesure de déterminer quels sont les meilleurs moyens d\u2019assurer le bien-être des enfants par des processus qui leur appartiennent et qui sont en conformité avec leur culture, leur contexte local et leurs objectifs sociétaux.Bien sûr, ni la Loi 113 ni l\u2019Accord avec les Atikamekws ne sont une panacée pour régler tous les problèmes liés à la protection de la jeunesse ou supprimer les besoins en intervention.Mais ils contribuent à résoudre une crise de légitimité et d\u2019efficacité du système de justice qui a eu des conséquences négatives sur les enfants, les jeunes et les familles autochtones au Québec depuis des générations.Voilà à quoi ressemble le multijuridisme canadien dans la pratique.Il s\u2019agit de cesser de concevoir le droit autochtone comme une justice alternative et de reconnaître plutôt que nous coexistons dans un espace multijuridique et que l\u2019établissement formel de relations respectueuses entre les diverses traditions juridiques est essentiel au développement d\u2019un processus de réconciliation durable et efficace entre les peuples autochtones et les peuples et gouvernements du Québec et du Canada.* Traduit de l\u2019anglais par Catherine Caron.1.John Borrows, Canada\u2019s Indigenous Constitution, Toronto, University of Toronto Press, 2010.2.Harold Cardinal, « Nation-Building : Reflections of a Nihiyow (Cree)» in Paul DePasquale (dir.), Natives & Settlers, Now & Then : Historical Issues and Current Perspectives on Treaties and Land Claims in Canada, Edmonton, University of Alberta Press, 2007, p.74.relations 801 MARS-AVRIL 2019 29 DOSSIER simplement pas les moyens d\u2019assumer les coûts que suppose le fait de défendre leurs droits devant les tribunaux.Repoussés dans les marges de la justice officieuse, ils n\u2019ont souvent d\u2019autre choix que de se résoudre à signer une entente hors cour, leur fût-elle défavorable.Car contrairement à ce que laissent croire les discours lénifiants sur la « justice participative », le dispositif « hors cour » n\u2019est pas exempt de rapports de force.Les parties plus fortunées ont tout le loisir de confier leurs intérêts aux négociateurs les plus aguerris, de faire traîner les pourparlers jusqu\u2019à épuiser financièrement ou psychologiquement leurs adversaires, ou de faire pression sur une partie plus vulnérable économiquement pour qu\u2019elle abandonne une partie de ses droits.Mais qu\u2019à cela ne tienne.« Ici, on défend non plus des droits, mais des intérêts », annoncent d\u2019entrée de jeu et tout sourire les juges qui président les conférences de règlement à l\u2019amiable.Cette disqualification par l\u2019État de ses propres institutions judiciaires poursuit par ailleurs un autre objectif, celui-là soigneusement passé sous silence : celui de renforcer son attractivité comme territoire d\u2019investissement auprès des entreprises.Sous l\u2019impulsion de la mondialisation, les gouvernements sont encouragés par les institutions financières internationales à opérer des « réformes structurelles » de leur droit et de leur appareil judiciaire de manière à satisfaire les attentes des investisseurs.Or, l\u2019intégration de mécanismes privés de résolution des litiges, tout comme l\u2019existence de mesures incitant les parties à y recourir, sont au nombre des indicateurs qui permettent aux États d\u2019obtenir un meilleur classement sur le marché des ordres juridiques1.Il faut dire que cette justice sans audience présente un avantage considérable pour qui n\u2019a pas intérêt à publiciser le litige ou d\u2019éventuels éléments de preuve.Impossible de savoir ce que réservent les tractations secrètes qui se déroulent derrière des portes closes, même lorsque le contentieux soulève des questions d\u2019intérêt public.Soustraits à la vigilance démocratique, les conflits ainsi dépolitisés sont livrés au libre jeu des intérêts égoïstes, abandonnés à leur mutuelle concurrence.Quant à l\u2019institution judiciaire, elle se voit confier le rôle d\u2019entériner cette multitude de contrats confidentiels privés, c\u2019est-à-dire de consigner la loi que les parties se donnent à elles-mêmes.Si la refonte néolibérale de l\u2019institution judiciaire à laquelle nous assistons répond à des impératifs d\u2019optimisation économique, il y a lieu de craindre qu\u2019elle conduise surtout à faire l\u2019économie de la justice elle-même, en purgeant le droit de tout idéal déterminé de société, comme de toute prétention à défendre l\u2019intérêt général.1.Banque mondiale, « Méthodologie.Exécution des contrats », Doing Business, 2017.pour prolonger la réflexion consultez nos suggestions de lectures, de ?lms, de vidéos et de sites Web en lien avec le dossier au www.revuerelations.qc.ca les tribunaux d\u2019opinion comme expériences de Justice populaire Marie-Eve Marleau et Éva Mascolo-Fortin Les auteures sont membres du Comité pour les droits humains en Amérique latine (CDHAL) Les tribunaux d\u2019opinion constituent une forme de justice rendue « par et pour » le peuple.Bien que non contraignants, ils servent à interpeller les États et les entreprises sur leurs manquements.En parallèle à la justice institutionnelle, ces tribunaux se sont multipliés depuis le premier tri - bunal d\u2019opinion, le Tribunal Russell, fondé en 1966 par les philosophes Bertrand Russell et Jean-Paul Sartre pour juger les crimes de guerre des États-Unis au Vietnam.Depuis, diverses initiatives ont été réalisées partout dans le monde sous différentes formes (par exemple le Tribunal Monsanto en 2016- 2017 ou le Tribunal Russell sur la Palestine en 2009), incluant plus récemment des tribunaux environnementaux, de l\u2019eau ou des droits de la nature, qui se veulent des expériences renouvelées de justice populaire.Le Tribunal permanent des peuples (TPP), créé à Rome en 1979, est un des exemples importants de ce type d\u2019instrument de défense des peuples.Dans le cadre de ses audiences, son jury, formé de personnalités publiques, se base sur le droit international pour dénoncer des actes de violation systémique des droits, à partir des témoignages de victimes et des travaux de recherche présentés en preuve.Depuis sa création, il s\u2019est intéressé aux causes de l\u2019impunité qui caractérise les agissements des entreprises transnationales, permettant de développer \u2013 notamment dans ses différents jugements \u2013 des outils conceptuels pour analyser et dénoncer son caractère systémique.La condamnation des abus des transnationales afin de freiner les violations des droits humains et d\u2019exiger la réparation dans chacun des cas participe d\u2019une visée politique commune des différentes expériences des tribunaux d\u2019opinion.L\u2019exemple de la séance de 2014 du TPP, qui siégeait pour la première fois de son histoire au Canada, l\u2019illustre bien.L\u2019audience de Montréal fut dédiée à l\u2019analyse des violations des droits commises par des entreprises minières canadiennes en Amérique latine, avec une attention particulière portée au rôle et à la responsabilité de l\u2019État canadien dans son appui à l\u2019industrie1.Le Tribunal a aussi examiné le rôle du Canada dans l\u2019expansion du pouvoir des transnationales, notamment des minières, et dans la consolidation du modèle de dépossession confinant l\u2019Amérique latine à un rôle de simple pourvoyeur de ressources naturelles.Deux limites du droit international ont été examinées de façon particulière : l\u2019absence de justice à laquelle se heurtent dans plusieurs cas les communautés et la difficulté de faire appliquer les décisions juridiques qui leur sont favorables lorsqu\u2019elles surviennent.En effet, comment les personnes et les communautés victimes des politiques d\u2019ajustement structurel ou du déploiement de l\u2019extractivisme peuvent-elles exiger justice, vérité et réparation ?Dans un système juridique où les lois convergent pour l\u2019essentiel au service des intérêts privés et de l\u2019ordre colonial, patriarcal et raciste qui a fondé les institutions, ce qui est dénoncé comme des abus et des violations de droits de la part des transnationales respecte bien souvent les normes en vigueur dans les pays hôtes.Certaines sessions du TPP ont ainsi mis en évidence les instruments juridiques qui permettent aux transnationales d\u2019agir en toute impunité et de commettre des violations de droits dans une apparente légalité.Bien qu\u2019ils soient fondés sur des arguments juridiques et sur le droit international, les tribunaux d\u2019opinion ne peuvent toutefois aller au-delà d\u2019une mise en accusation et ne peuvent donner lieu à des sanctions ni à des réparations pour les victimes.La sentence, cependant, communiquée aux autorités nationales et aux organisations internationales, vient appuyer les revendications des victimes de violations de droits, renforcer la légitimité d\u2019un mouvement et alerter l\u2019opinion publique internationale.À Montréal, la démarche du TPP a été un chantier de recherche, un espace d\u2019échanges et une tribune pour les personnes et communautés affectées par l\u2019industrie minière canadienne ainsi que pour les organisations qui les accompagnent.La documentation produite, les témoignages et la diffusion de l\u2019événement par le biais des médias et des réseaux sociaux ont contribué à sensibiliser le public et ont permis de créer du nouveau matériel d\u2019information sur le rôle et la responsabilité du Canada dans son soutien à l\u2019industrie minière.Elle a également permis à de nouveaux groupes d\u2019ici et d\u2019ailleurs de travailler ensemble et de poursuivre leurs efforts collectifs pour dénoncer l\u2019impunité dont bénéficie le secteur extractif canadien.Ainsi, en remettant en question la « justice institutionnalisée » à partir de l\u2019éthique et du droit international, les tribunaux d\u2019opinion mettent en quelque sorte en œuvre une forme alternative de justice qui permet de mettre en évidence le déni de justice auquel sont confrontées diverses communautés ainsi que les intérêts qui sous-tendent les systèmes de justice.1.Pour plus de détails, voir .30 relations 801 MARS-AVRIL 2019 DOSSIER relations 801 MARS-AVRIL 2019 31 PROCHAIN NUMÉRO Notre numéro de mai-juin 2019 sera en kiosques et en librairies le 10 mai.Pensez à réserver votre exemplaire ! Il comprendra notamment un dossier sur : Le décentrement du monde La transition vers un monde multipolaire dans lequel l\u2019Occident ne détient plus une position hégémonique ébranle ses prétentions à l\u2019universalisme.Sa culture, sa vision du monde, bref, son modèle civilisationnel se voient en quelque sorte relativisés, pour ne pas dire « provincialisés », pour reprendre le terme de l\u2019historien indien Dipesh Chakrabarty.Ce décentre- ment force ainsi des remises en question parfois anxiogènes, mais nécessaires et potentiellement salutaires dans nos sociétés.Entendons-nous les voix qui nous appellent à abandonner les formes de domination qui se sont cristallisées dans notre histoire coloniale et capitaliste ?Quels chemins emprunter pour décoloniser notre culture, trans - former nos rapports avec les groupes et peuples infériorisés, et avec la nature ?Ce dossier fera état de ces questionnements.À LIRE AUSSI DANS CE NUMÉRO : \u2022 un débat sur les gilets jaunes en France ; \u2022 une analyse sur le mouvement féministe en Argentine ; \u2022 un regard sur l\u2019e?et des inégalités dans le quartier Parc-Extension, à Montréal ; \u2022 le Carnet de Marc Chabot, la chronique poétique d\u2019Olivia Tapiero et la chronique Questions de sens signée par Anne Fortin ; \u2022 les œuvres de notre artiste invitée, Jocelyn Ann Campbell.Recevez notre infolettre par courriel, peu avant chaque parution.Inscrivez-vous à notre liste d\u2019envoi sur la page d\u2019accueil de notre site Web : .Jocelyn Ann Campbell, Climats et fractures A, 2017, acrylique et collage, 91,5 x 122 cm fneeq.qc.ca L\u2019auteur est chercheur à l\u2019Instituto de investigaciones en medio ambiente de Puebla, au Mexique es élections du 1er juillet 2018 au Mexique ont conduit à un changement de gouvernement et porté au pouvoir Andrés Manuel López Obrador \u2013 AMLO, comme on le surnomme \u2013 du Mouvement de régénération nationale (Morena), un parti issu des mouvements sociaux fondé en 2014.Ce changement dans la vie politique mexicaine est l\u2019expression d\u2019un écœurement de la part de la population face au processus de désintégration sociale que vit le pays.Des rapports émanant tant d\u2019organisations non gouvernementales que d\u2019organismes officiels rendent compte d\u2019un climat préoccupant de violation de droits humains et de corruption qui trouve un terreau fertile dans l\u2019impunité.Selon les conclusions du rapport Índice de paz México 2018, par exemple, réalisé par l\u2019Instituto para la Economía y la Paz, le Mexique a atteint un taux historique d\u2019homicides en 2017, soit 24 morts par 100 000 habitants.Si 2011 marque le point de départ de cette hausse de la violence, avec l\u2019apogée de la «guerre contre la drogue », 2017 a été l\u2019année la plus violente du début de ce siècle.Cette violence est la face sombre de l\u2019intégration du Mexique à la globalisation et de son inclusion au sein du groupe des 20 économies nationales les plus puissantes du monde.Elle se manifeste de différentes façons : augmentation des disparitions de détenus aux mains de la police, durcissement de la violence contre les personnes migrantes qui tra versent le pays, accroissement des féminicides, lynchage de plus en plus fréquent de personnes soupçonnées de vol ou d\u2019enlèvement, vols massifs d\u2019essence revendue sur le marché noir, pillage de trains, attaques contre des militantes et militants pour les droits humains, etc.Ce climat de perturbation sociale ne résulte pas seulement de la criminalité liée au narcotrafic, mais aussi de l\u2019aggravation de la délinquance commune et de la violence dans les relations sociales.Il a aussi surtout à voir avec l\u2019insouciance et l\u2019insensibilité dont fait montre la classe politique devant les besoins criants des secteurs les plus pauvres de la population.Non contente de dorer son image médiatique en organisant des fêtes et des banquets avec le gratin de la société, cette classe a poussé l\u2019odieux jusqu\u2019à s\u2019octroyer, sous le gouvernement sortant d\u2019Enrique Peña Nieto, une hausse scandaleuse de salaire.Pendant ce temps, en l\u2019absence de contrôle fiscal et politique adéquat, des entreprises privées se sont partagé des fonds publics par l\u2019obtention de juteux contrats pour des travaux publics ou par d\u2019autres activités propices à la corruption.Ce comportement irresponsable traduit bien la déconnexion de plus en plus grande des élites politiques et économiques d\u2019avec la population et la société dans son ensemble.Il y a en fait deux pays en un au Mexique : celui qui est incorporé à la globalisation capitaliste, caractérisé par la prospérité et l\u2019opulence, et celui où vit la grande majorité de la population qui doit endurer le pire de ce système économique.Parmi cette dernière, on trouve les peuples autochtones, qui sont les premières victimes de la détérioration écologique et de l\u2019accaparement des terres par les multinationales ; et la population paysanne, qui doit faire face au dépeuplement croissant des zones rurales, résultat de l\u2019abandon des politiques agraires sur l\u2019autel du libre-échange1.En même temps que quelques-uns accèdent au club des milliardaires de la globalisation, un immense contingent de la population est relégué à l\u2019oubli et à la misère.C\u2019est ce Mexique des laissés-pour-compte qui a élu le nouveau gouvernement.Le parti de López Obrador a obtenu la grande majorité des sièges des deux chambres du pouvoir législatif.La complexité de la situation actuelle pose d\u2019emblée un grand défi : il lui faut répondre aux demandes pressantes des divers secteurs de la société tout en empêchant que le développement économique se traduise par une exclusion sociale et une détérioration environnementale plus grandes \u2013 ce que les gouvernements précédents ne sont encore jamais arrivés à faire.Certes, le fait d\u2019avoir une grande majorité des sièges favorise la mise en œuvre de réformes qui ont toujours été remises à plus tard, mais cela ouvre en même temps la voie à l\u2019au - toritarisme dans un système politique où il existe peu de contrepouvoirs.Le nouveau gouvernement doit trouver dans la société civile les interlocuteurs nécessaires pour tracer des limites à l\u2019exercice du pouvoir.combattre la corruption et la violation des droits humains Tant la violence sociale, qui a été le prétexte à de nombreuses violations de droits humains par les forces de l\u2019ordre, que la corruption généralisée, sous la forme de l\u2019enrichissement personnel mais aussi du pouvoir d\u2019influence au profit de grandes entreprises, partagent un trait commun : l\u2019impunité.Dans les 32 relations 801 MARS-AVRIL 2019 AILLEURS mexique : le cHantier titanesque d\u2019amlo Une grande partie de la population, souffrant des contrecoups de la globalisation, de la corruption et de la violence généralisées, porte ses espoirs sur le nouveau président de gauche Andrés Manuel López Obrador.José Rosario Marroquín Farrera* L années 2000, la fin du gouvernement ininterrompu du Parti révolutionnaire institutionnel, au pouvoir pendant 71 ans, avait fait espérer la fin de l\u2019impunité.Ce même espoir est revenu en force avec l\u2019élection du gouvernement de López Obrador, qui devra en plus tenir compte des crimes commis par le pouvoir durant les 12 années de la « guerre contre la drogue », de 2006 à aujourd\u2019hui.La possibilité s\u2019offre enfin au Mexique de consolider le processus judiciaire et d\u2019établir des sanctions crédibles et justes dans les cas de corruption.Jusqu\u2019à présent, le système de justice a été mis au service de la répression des opposants et des dissidents tout en fermant les yeux sur les abus commis par ceux qui détiennent le pouvoir.Il sert les intérêts de l\u2019élite politique et économique.Les institutions judiciaires n\u2019ont pas combattu l\u2019impunité ni généré une société plus sécuritaire, mais se sont comportées comme des instruments de contrôle social.Elles ont cherché à mettre un frein, voire un terme aux activités des opposants politiques, des défenseurs de l\u2019environnement et des droits humains plutôt qu\u2019à permettre que justice et vérité soient faites.un gouvernement dans la mire des citoyens Pour résumer son programme de gouvernement, le nouveau président du Mexique a trouvé une formule qui traduit bien les attentes des secteurs les plus affectés par les politiques des gouvernements antérieurs : « Ne pas voler, ne pas mentir et ne pas trahir le peuple.» López Obrador a parcouru plusieurs fois le pays depuis 2006, année où il a perdu les élections à la suite d\u2019un processus électoral qui a semé de sérieux doutes quant à la légitimité du vainqueur, Vicente Fox.Tout au long de ces années, il a constamment dénoncé la « mafia au pouvoir », appelant à ce que le pays entame une réforme profonde qui mette fin au taux élevé de corruption et aux liens qu\u2019entretiennent les classes politique et entrepreneuriale avec des bandes criminelles, au détriment des secteurs pauvres et des victimes d\u2019abus de pouvoir.Honnêteté et ténacité caractérisent son comportement, ce que confirment tant son bilan irréprochable à la tête du gouvernement de la Ville de Mexico, de 2000 à 2005, que sa détermination à se battre aux élections présidentielles successives jusqu\u2019à son accession à la présidence avec un appui très élevé, le taux de participation dépassant celui des élections précédentes.Ce vote massif en faveur d\u2019AMLO, ses discours reflétant sa proximité avec les couches populaires et sa promesse de relancer des politiques sociales lui ont valu des critiques acerbes l\u2019accusant de populisme désastreux de la part des secteurs du pays qui voient d\u2019un mauvais œil son arrivée au pouvoir.Ce sont ces mêmes secteurs qui considèrent que son gouvernement entraînera un recul par rapport aux réalisations des gouvernements précédents, à la fois en raison de ses orientations sociales et de l\u2019arrivée de politiciens non professionnels dans certains ministères.En ce qui concerne les politiques sociales, on soutient qu\u2019il n\u2019y aura pas assez d\u2019argent pour les financer et que cette promesse n\u2019était qu\u2019une façon d\u2019acheter le vote des pauvres qui, au fond, ne veulent pas travailler.Le passé colonial et la polarisation sociale refont ainsi surface, bien souvent avec les préjugés qui les accompagnent.Le plus important défi reste peut-être celui de mettre en place un dialogue large, ouvert et transparent, qui devra s\u2019établir avec les divers secteurs de la population afin de générer des contrepoids citoyens.Le gouvernement devra aussi être en mesure d\u2019élaborer des plans et des programmes bien détaillés pour répondre aux demandes citoyennes et identifier clairement les objectifs précis relations 801 MARS-AVRIL 2019 33 AILLEURS De nombreux défis attendent le nouveau président mexicain Andrés Manuel López Obrador.Photo : PC/Mario Guzman et les actions nécessaires afin d\u2019arriver à la pacification du pays tant désirée et à l\u2019éradication de la corruption, au-delà de simples changements individuels et d\u2019appels publics à la moralité.Rien de très précis n\u2019a pu être observé jusqu\u2019à présent sur ces points, outre la décision du nouveau gouvernement de centraliser la gestion des programmes sociaux, destinés à combattre la pauvreté, pour éviter que les multiples instances sociales et politiques locales qui en avaient auparavant la gestion imposent des « conditions » indues ou en détournent les fonds.En ce moment, le gouvernement mène une action incontournable qui permettra, à terme, de juger de sa capacité à traduire les attentes sociales en actions efficaces : il s\u2019agit de la lutte contre le vol massif de carburant un peu partout dans le pays, principalement de l\u2019essence.Des citoyens ordinaires et des dirigeants de la société pétrolière d\u2019État, Petróleos Mexica- nos, sont engagés dans ce combat.Les changements qu\u2019on a dû apporter dans le transport du carburant, par exemple, ont entraîné des pénuries dans certaines régions et le mécontentement d\u2019une partie de la population.Cette situation révèle un autre défi qui, cette fois, ne concerne plus seulement le gouvernement, mais la société mexicaine dans son ensemble, qui doit démontrer sa capacité à soutenir des actions gouvernementales difficiles, mais nécessaires, pour extirper la corruption qui a pris racine dans les institutions et la vie sociale.défis de la société civile Réformer le cadre institutionnel afin de permettre une plus ample participation citoyenne à la vie démocratique est certainement un moyen pour reconstruire ce pays fragilisé par la violence et les violations continuelles des droits humains, commises en toute impunité.On ne pourra y arriver qu\u2019en décuplant l\u2019élan qui s\u2019est exprimé dans les urnes par une mobilisation soutenue, qui passe par la consolidation des organisations indépendantes de la société civile, la création de partis d\u2019opposition, la diversification des moyens d\u2019information et de communication et l\u2019ouverture de nouveaux médias permettant à toutes les voix de s\u2019exprimer, particulièrement celle des personnes en situation de vulnérabilité et d\u2019exclusion.Les défis sont nombreux : obliger les gouvernants à rendre des comptes, ne plus tolérer l\u2019insouciance et la corruption, combattre les tendances corporatistes et clientélistes, ne pas céder à l\u2019autoritarisme ni tolérer que les droits humains soient violés au nom de la sécurité.L\u2019engagement actuel des familles des disparus, des défenseurs des droits humains et des communautés qui résistent à l\u2019accaparement des terres et à la dégradation environnementale causée par les industries extractives, par exemple, donne des raisons de croire fortement que la société mexicaine peut y arriver.Il s\u2019agit de reconstruire un pays marqué par une guerre sale, menée au service des intérêts économiques d\u2019une infime minorité.Relever ce défi passe par le renforcement des pratiques et des procédures qui créent un contrepoids réel aux intérêts occultes servis par l\u2019actuel cadre institutionnel.Cela exige qu\u2019il y ait une plus grande transparence au sein du gouvernement et de l\u2019administration publique, et des critères clairs en ce qui a trait au respect des droits humains, qui soient appliqués avec fermeté par le système de justice.Un nouveau pacte social est aussi nécessaire, dans lequel toutes les personnes \u2013 particulièrement celles qui sont menacées par des projets de développement mettant en danger l\u2019intégrité de leur territoire \u2013 pourraient avoir un mot à dire sur toutes les questions qui les concernent.Ce n\u2019est là qu\u2019une étape dans la longue reconstitution d\u2019un tissu social déchiré par tant de violences et d\u2019impunité, mais une étape nécessaire qu\u2019il incombe au nouveau gouvernement de mener enfin à terme.* Traduit de l\u2019espagnol par Jean-Claude Ravet.1.Alberto Arroyo Picard, « Vingt ans d\u2019ALÉNA au Mexique », Relations, no 775, décembre 2014.34 relations 801 MARS-AVRIL 2019 AILLEURS Il s\u2019agit de reconstruire un pays marqué par une guerre sale, menée au service des intérêts économiques d\u2019une infime minorité. L\u2019auteure est doctorante en sciences des religions à l\u2019Université de Montréal epuis près de 50 ans, nous sommes témoins du déploiement des théologies et de la militance féministes chrétiennes.De nombreuses femmes ont cru que le jour viendrait où le statut des femmes dans l\u2019Église catholique changerait.Or, nous assistons plutôt au blocage continu des relations de pouvoir dans cette Église, en dépit d\u2019un contexte social qui a évolué en faveur des femmes.En effet, en 1964, par exemple, l\u2019article 177 du Code civil, qui privait les femmes mariées de la disposition de leurs biens sans le consentement de leur mari, a été modifié.À la suite de l\u2019abolition de l\u2019article 174 du Code civil, en 1980, les premières générations de Québécoises ont pu se marier sans promettre obéissance à leur mari.Ainsi, le mariage ne signifie plus pour les femmes de renoncer à leurs droits.Lors du colloque Virage 2000 de Femmes et ministères, un réseau qui travaille à l\u2019amélioration de la situation des femmes en Église, Hélène Pelletier-Baillargeon affirmait : « [.] il paraissait déjà évident, à l\u2019orée des années 1960, que la génération de nos filles, nées libres et égales dans la société civile, accepterait très mal cette dichotomie [dans l\u2019Église] qui avait été le lot de leurs mères1.» Un tel écart, selon cette militante, ne pouvait que créer une forme de schizophrénie.l\u2019immuabilité « voulue par dieu » et soutenue par l\u2019état Pourtant, dans notre système politique et juridique, le pouvoir religieux, en grande partie, reste une affaire d\u2019hommes, bien que des Églises protestantes et anglicanes reconnaissent l\u2019or - dination des femmes.L\u2019État contribue à cette situation en exemptant les groupes religieux de l\u2019application des lois interdisant la discrimination envers les femmes.Faisant fi des luttes des femmes à l\u2019intérieur des structures religieuses, tout se passe comme s\u2019il était tout à fait normal que des femmes qui s\u2019in - vestissent dans un groupe religieux renoncent à leur droit à l\u2019égalité.Certes, les autorités ecclésiales qui se réclament de la fidélité à Dieu pour maintenir les femmes dans une condition de subordination affichent des positions bien campées, mais le fait que ces positions sont confortées par l\u2019État, politiquement et juridiquement, les rend plus difficile à ébranler.Tout le travail a pourtant été fait par des femmes, sur le plan de l\u2019argumentaire et de la recherche historique et théologique, pour justifier le changement du statut des femmes.De nombreuses activités de représentation ont été réalisées auprès des autorités relations 801 MARS-AVRIL 2019 35 REGARD À quand une citoyenneté ecclésiale pour Les femmes?À l\u2019heure où le droit à l\u2019égalité et la laïcité de l\u2019État sont au cœur des débats, la discrimination envers les femmes qui se vit dans l\u2019Église catholique, soutenue par l\u2019État, devrait nous faire réfléchir.Johanne Philipps D ecclésiales pour que les femmes soient pleinement reconnues dans l\u2019Église.Vingt-cinq ans après la déclaration Ordinatio Sacerdotalis de Jean-Paul II (2 mai 1994) affirmant que la position de l\u2019Église concernant les ministères réservés aux hommes « doit être définitivement tenue par tous les fidèles », position réaffirmée plus récemment par l\u2019exhortation apostolique Evan- gelii gaudium (24 novembre 2013) du pape François affirmant que « Le sacerdoce réservé aux hommes [\u2026] est une question qui ne se discute pas [\u2026] », force est de constater que la situation est bloquée.Ainsi, peut-on encore aujourd\u2019hui et dans l\u2019avenir se contenter d\u2019en appeler uniquement aux autorités religieuses convaincues que c\u2019est Dieu lui-même qui commande le statu quo ?Que peut-on faire de plus ?un précédent qui ouvre des possibilités La lutte des Afroaméricains de l\u2019Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours (les mormons) peut nous inspirer, car elle comporte de nombreux parallèles avec la situation des femmes catholiques.Il n\u2019y a pas si longtemps, cette Église avait comme pratique de ne pas reconnaître aux hommes noirs le même statut que celui reconnu aux hommes blancs.Tout comme chez les catholiques, on a justifié et demandé que cette situation change sur la base de recherches historiques, d\u2019exégèses du texte révélé et d\u2019analyses théologiques.Tout comme chez les catholiques, devant la montée des critiques, les dignitaires de l\u2019Église ont affirmé que le refus de l\u2019ordination des personnes noires était une question de doctrine qui ne pouvait être questionnée.Une déclaration de 1951 stipulait que cette exclusion ne relevait pas de l\u2019administration de l\u2019Église, de sorte que les autorités ne pouvaient y apporter de modifications.Tout comme chez les catholiques, on a réprimé les contestataires (congédiements, refus de promotion) et le tout a été suivi d\u2019une montée des forces conservatrices qui assuraient la ligne dure face aux personnes dissidentes.L\u2019appui du mouvement pour les droits civiques américain a joué un rôle crucial.Il a soutenu une opposition interne au sein de l\u2019Église et contesté par la voie juridique les pratiques racistes.Des poursuites pour discrimination raciale ont été déposées ; des universités ont refusé de participer à des activités communes avec des organisations de l\u2019Église.Cependant, la sortie de l\u2019Église n\u2019a pas été prônée pour les Noirs étasuniens, contrairement à ce qu\u2019on suggère de faire aux femmes de l\u2019Église catholique.On a plutôt fait en sorte qu\u2019il devienne intenable pour les autorités de cette Église de s\u2019en prendre aux personnes dissidentes et de maintenir le statu quo.Le 8 juin 1978, le président de l\u2019Église a dit avoir reçu une révélation.Le changement s\u2019est produit et les Afroaméricains ont obtenu le même statut que les hommes blancs.Aujourd\u2019hui, des femmes de cette Église s\u2019inspirent de cette lutte pour nourrir leur propre contestation.Cependant, force est de constater qu\u2019elles ne reçoivent pas les mêmes appuis de l\u2019extérieur de leur communauté.Il semble que la discrimination envers les femmes profite d\u2019un climat de tolérance lorsqu\u2019elle s\u2019effectue à l\u2019intérieur d\u2019un cadre religieux et qu\u2019elle soit moins préoccupante que la discrimination raciale.l\u2019autonomie religieuse ne devrait pas être un absolu La participation de l\u2019État au maintien de la discrimination envers les femmes dans la sphère religieuse, que ce soit en la tolérant, en l\u2019acceptant ou en la soutenant, est un phénomène qui intéresse désormais des juristes.Cependant, la question n\u2019a pas encore été posée dans les débats publics portant sur la laïcité de l\u2019État.Assez spontanément, au Québec, on a considéré comme « normal » qu\u2019un État accorde une reconnaissance formelle au droit canon (catholique) pourtant dénoncé par les féministes croyantes parce qu\u2019il les discrimine.Il semble aussi aller de soi que les citoyennes subissant de la discrimination dans un groupe religieux ne puissent pas avoir le même accès aux tribunaux que des femmes qui seraient membres d\u2019un groupe non religieux.La possibilité d\u2019un recours pourrait offusquer plusieurs personnes estimant que l\u2019État n\u2019a pas à s\u2019immiscer dans les affaires internes des groupes religieux.Selon le juriste Cass R.Sunstein, professeur à Harvard, cette évidence dénote une faiblesse de notre mode de réflexion.Selon lui, le fait que l\u2019Église catholique ne puisse pas être forcée d\u2019ordonner des femmes, ou que des institutions religieuses puissent discriminer les femmes alors que cela est formellement interdit à d\u2019autres groupes démontre que les lois sont appliquées avec une absence d\u2019équilibre manifeste.Il s\u2019agit, selon lui, d\u2019un lieu commun de notre pensée politique qu\u2019il nomme la « thèse de l\u2019asymétrie2 », selon laquelle il est possible d\u2019imposer des lois civiles et criminelles aux institutions religieuses, tandis que celles interdisant la discrimination fondée sur le sexe dans ces institutions posent problème.Or, cela peut changer.La notion d\u2019autonomie religieuse est certes fondamentale, mais rappelons-nous que la violence domestique a longtemps été à l\u2019abri des dénonciations en raison d\u2019une prépondérance accordée à la notion de 36 relations 801 MARS-AVRIL 2019 REGARD En l\u2019absence de recours juridique pour les femmes, l\u2019Église demeure libre de discriminer comme nulle autre institution ne peut le faire.L\u2019ex-présidente d\u2019Irlande, Mary McAleese, critiquant la misogynie au sein de l\u2019Église catholique lors de la Journée internationale des femmes, Rome, 8 mars 2018.Photo : Voices of Faith vie privée familiale.De façon similaire, la notion d\u2019autonomie religieuse n\u2019a pas à être un absolu.La sociologue américaine Mary Fainsod Katzenstein, dans son livre Faithful and Fearless : Moving Feminist Protest Inside the Church and Military (Princeton University Press, 1998), a réalisé une étude comparative entre des féministes à l\u2019intérieur de l\u2019armée américaine et des féministes dans l\u2019Église catholique.Sa conclusion : en l\u2019absence de recours juridique pour les femmes, l\u2019Église demeure libre de discriminer comme nulle autre institution ne peut le faire.Il est donc important pour les femmes catholiques de s\u2019attaquer à cette idée qu\u2019il est « normal » de se voir reléguées dans une sphère privée de droit où la reconnaissance de leur égalité dépend entièrement du bon vouloir du souverain pontife.Dans un texte intitulé « Indignation ou résignation », publié sur le site Web du réseau Femmes et ministères le 8 janvier 2013, Andrée Larouche écrit : « L\u2019Histoire en est témoin.Sur les plans juridique, civil, professionnel, matrimonial et ecclésial, rien ne nous fut accordé par simple souci de justice, mais chaque victoire fut arrachée par la lutte acharnée des femmes pour plus d\u2019égalité.» la citoyenneté ecclésiale des femmes Les femmes, à travers leurs luttes, ont forcé leur inclusion dans le concept de citoyenneté ; elles ont été reconnues comme des sujets politiques, civils et juridiques.Elles sont aussi des sujets religieux pour qui le droit à la citoyenneté ecclésiale devrait être reconnu, mais cela ne se reflète pas dans notre système juridique et politique.C\u2019est à la théologienne Margarita Pintos de Cea-Naharro que j\u2019emprunte le concept de citoyenneté ecclésiale des femmes3.Être citoyenne ecclésiale comporte le pouvoir d\u2019agir comme sujet moral et de ne plus recevoir passivement le discours moral souillé par le patriarcat.C\u2019est aussi être un sujet théologique qui développe des interprétations de la tradition pour en faire des dépôts légitimes de la foi, en plus d\u2019être un sujet ecclésial doté du droit de s\u2019exprimer et de faire acte de dissidence, et pour qui l\u2019enjeu n\u2019est pas de reproduire un système clérical en lui donnant un visage plus féminin, mais plutôt de changer les structures.Lorsqu\u2019un État accorde un droit associatif distinct à un groupe qui discrimine les femmes, lorsqu\u2019un tribunal reconnaît un droit religieux discriminatoire à l\u2019égard des femmes, il nie le droit à la citoyenneté ecclésiale des femmes et leur égalité tout court.Lorsqu\u2019on oblige et force les groupes religieux à se soumettre à divers règlements et lois (par exemple en matière de zonage), mais que l\u2019on trouve inconcevable de leur demander de prendre des mesures pour respecter le droit à l\u2019égalité, on nie aussi la citoyenneté ecclésiale des femmes.Pourtant, on affirme que l\u2019égalité entre les hommes et les femmes est une valeur fondamentale de la société québécoise.L\u2019Assemblée nationale du Québec a de manière unanime affirmé en 1981 être liée par la Convention sur l\u2019élimination de toutes les formes de discrimination a l\u2019égard des femmes.L\u2019article 2 de cette convention engage les États à « prendre toutes les mesures appropriées pour éliminer la discrimination pratiquée à l\u2019égard des femmes par une personne, une orga - nisation ou une entreprise quelconque ; prendre toutes les mesures appropriées, y compris des dispositions législatives, pour modifier ou abroger toute loi, disposition réglementaire, coutume ou pratique qui constitue une discrimination à l\u2019égard des femmes [.]» (je souligne).Accepterait-on, au Québec, que l\u2019Assemblée nationale attribue un droit associatif particulier à une Église qui entérinerait la discrimination raciale ?Accepterait-on que les tribunaux accordent une reconnaissance à un code de droit religieux qui est discriminatoire envers des personnes racisées ?Si entrer dans une vie conjugale à l\u2019intérieur de l\u2019institution du mariage n\u2019est plus synonyme pour les femmes d\u2019entrer dans un rapport de soumission privée que l\u2019État protégeait jadis par le Code civil, il faut reconnaître qu\u2019aujourd\u2019hui, devenir membre de l\u2019Église catholique reste pour les femmes synonyme d\u2019abdication de leur droit à l\u2019égalité.Osons souhaiter que les filles qui naîtront dans quelques années puissent parler de ce phénomène au passé.1.Discours en ligne sur le site Web .2.Voir Cass R.Sunstein, « Should Sex Equality Law Apply to Religious Institutions ?» dans Susan Moller Okin (dir.), Is Multiculturalism Bad for Women ?, Princeton University Press, 1999, pp.85-94.3.Voir M.Pintos de Cea-Naharro, « Women\u2019s Right to Full Citizenship and Decision-Making in the Church», Concilium, mai 2002.relations 801 MARS-AVRIL 2019 37 REGARD L\u2019auteur, sociologue suisse, a contribué à l\u2019ouvrage dirigé par Daniel Dagenais, La liberté à l\u2019épreuve de l\u2019histoire.Critique du libéralisme chez Michel Freitag (Liber, 2017) l est de plus en plus évident que nous avons atteint les limites de la croissance en matière de développement économique et que l\u2019idéal d\u2019une « maîtrise de la nature » par l\u2019humanité s\u2019est aujourd\u2019hui complètement effondré.Ne faudrait-il pas alors nous efforcer de trouver autre chose, un autre modèle de développement, viable cette fois ?Pourtant, comme l\u2019écrit Paul Ariès dans La simplicité volontaire contre le mythe de l\u2019abondance (La Découverte, 2010), ce monde capitaliste fait encore rêver des milliards d\u2019humains alors qu\u2019il annonce dans le même temps « la barbarie qui vient ».Il semble en tout cas que le modèle économique dominant qui dure maintenant depuis plus de deux siècles entre régulièrement en crise.Il confirme la logique de « destruction créatrice » propre au capitalisme industriel, dont parlait Joseph Schumpeter dans Capitalisme, socialisme et démocratie (1942).Comme chacun peut le constater, cette économie capitaliste se nourrit des crises qu\u2019elle provoque, et ce cycle infernal a ceci d\u2019extraordinaire qu\u2019il se perpétue justement parce que l\u2019économie est incapable de résoudre elle-même ces crises.À chaque fois, la société vient à son secours non seulement pour réparer les dégâts ou les absorber, mais pour relancer ultimement la croissance.De cette manière, l\u2019économie met chaque jour un peu plus la main sur la société, en assujettissant davantage ses instances, ses rouages, ses pouvoirs, ses ressources matérielles et morales.Au point que, finalement, d\u2019une crise à l\u2019autre, l\u2019économie prédatrice ne cesse de se renforcer et d\u2019étendre son emprise sur le monde de la vie et la société.Ainsi, nous ne voyons plus que cette «libération de l\u2019économie est en train de prendre la place de la libération de l\u2019homme1».Or, il y a aujourd\u2019hui une différence de taille entre le temps présent et notre passé pas si lointain : nous avons atteint les limites naturelles que notre planète met à l\u2019expansion mondiale du capitalisme.Si tout le monde vivait comme les Américains, il faudrait en effet six planètes.Pour le moment, comme le sous-développement d\u2019une partie du monde côtoie le surdéveloppement d\u2019une autre, c\u2019est l\u2019équivalent de 1,7 planète qui est nécessaire pour répondre aux « besoins » des humains.Mais « avec un taux de croissance de 2 % à l\u2019échéance de 2050, ce ne sont pas 3 planètes, ce ne sont pas 6 planètes, mais 30 planètes qu\u2019il nous faudra2».Là-dessus et sur l\u2019impasse d\u2019une croissance capitaliste, il n\u2019y a aujourd\u2019hui plus aucun doute.Pour Michel Freitag, « la question est donc désormais celle de savoir qui, du capitalisme ou du monde, entrera le premier dans une crise généralisée3», car le choix qui s\u2019impose de toute urgence à l\u2019humanité tient à une alternative : soit le maintien du monde, soit la survie du capitalisme.Un autre mode de développement est nécessaire pour croire de nouveau à une existence possible.Celui-ci doit proposer des solutions de rechange jusqu\u2019au moment où « seront rétablis des régimes sociaux fondés sur le maintien de la stabilité et le respect de la nature, et que la recherche de l\u2019équilibre aura de nouveau retrouvé sa place d\u2019assise d\u2019une vie collective axée sur le désir de la permanence et la recherche de l\u2019harmonie4».Un sauvetage de la terre est certes nécessaire.Mais comment y parvenir dans les conditions sociales actuelles ?Y a-t-il un idéal commun qui puisse encore faire sens par-dessus les idéaux d\u2019émancipation, de liberté, de progrès et de bonheur, et même de démocratie ?Sommes-nous encore capables d\u2019objectiver notre solidarité d\u2019êtres humains dans des institutions dans lesquelles nous pourrions reconnaître l\u2019expression d\u2019un idéal partagé, ou du moins partageable à long terme ?Eh bien, on peut faire l\u2019hypothèse, avec Michel Freitag, qu\u2019il en existe un, encore disponible sans avoir à le réinventer complètement et que c\u2019est sans doute encore l\u2019idée de justice qui reste la plus pertinente, mais à condition d\u2019en élargir considérablement la portée.Il s\u2019agit d\u2019aller bien au-delà de toutes les luttes sociales dont la justice a été la visée depuis le début de la modernité, en y incluant toutes les luttes qu\u2019il faudra envisager pour les siècles à venir.une conscience rafraîchie du monde Une précaution s\u2019impose : il est trop tentant de poser le problème de la justice dans les termes du partage des richesses sans remettre en question la prédominance du système économique sur la vie sociale.Aussi, la question est-elle de savoir s\u2019il est encore suffisant d\u2019invoquer la justice en vue de l\u2019augmentation 38 relations 801 MARS-AVRIL 2019 REGARD L\u2019amour du monde comme idéal de Justice La pensée du sociologue Michel Freitag, disparu en 2009, peut nous aider à sortir de l\u2019impasse sociétale dans laquelle nous a acculés le capitalisme.Patrick Ernst Le choix qui s\u2019impose de toute urgence à l\u2019humanité tient à une alternative : soit le maintien du monde, soit la survie du capitalisme.I généralisée du niveau de vie qu\u2019elle promet.Le progrès social, s\u2019il en est, n\u2019a-t-il pas maintenu depuis trop longtemps et contre toute attente un niveau d\u2019injustice, de misère et d\u2019exploitation encore bien trop important aujourd\u2019hui, compte tenu des promesses et des mobilisations qu\u2019il a exigées historiquement ?Peut-on encore y croire ?N\u2019est-ce pas là la nature même de la « justice » telle qu\u2019elle a été inspirée et mise en œuvre dans le projet économique moderne occidental ?Sans qu\u2019il faille pour autant abandonner cette merveilleuse invention moderne de la justice sociale, il faut plus que jamais, comme s\u2019en explique Michel Freitag dans L\u2019abîme de la liberté (Liber, 2011), l\u2019étendre à l\u2019humanité et à l\u2019essor de la liberté, mais en priorité à tout ce qui renvoie finalement à la question de la dépendance originelle de l\u2019être humain à l\u2019égard du monde, devenu précaire et fragile dans ses équilibres écosysté- miques.Il s\u2019agit simplement de (re)joindre le monde proche dans lequel les individus naissent et vivent, d\u2019explorer et d\u2019inventer, comme le suggère le philosophe Franck Fischbach, «des manières de renouer le contact avec un monde dans l\u2019existence duquel on soit susceptible de croire, ce qui veut dire faire naître de nouveaux modes d\u2019existence, encore plus proches des animaux et des rochers que du sujet prétendument autonome et souverain5».Chose certaine, à elle seule une politique des droits individuels ne suffit pas à apporter une solution, puisque dans ce registre libéral précisément, on a déjà inventé un transfert possible des « droits de polluer », sans parler de leur marchandisation et de leur mise en Bourse.L\u2019idée de justice doit maintenant pouvoir s\u2019élargir à celle que nous avons plus que jamais une dette envers le monde qui nous a accueillis naturellement en nous offrant la possibilité d\u2019y naître et d\u2019y vivre, à condition, bien entendu, d\u2019y assurer pour tous des conditions de vie dignes pour les siècles à venir.C\u2019est bien, en effet, en ces termes que se pose aujourd\u2019hui la question de l\u2019avenir et de la survie de toutes les espèces vivantes.Car le monde est maintenant devenu bien trop fragile dans son existence, sa diversité et sa permanence.Un peu d\u2019empathie à son égard nous permettrait de nous imprégner de ce qui l\u2019habite.Or, la justice, qui se donne toujours à voir en s\u2019incarnant à travers une certaine façon de construire la réalité sociale, à travers une forme de réappropriation collective de son sens, dépend entièrement de la subjectivité d\u2019un rapport au monde, d\u2019une intériorité capable d\u2019investir subjectivement celui-ci et de l\u2019enrichir.Il s\u2019agit, en d\u2019autres termes, d\u2019aimer le monde et d\u2019instituer cet amour, formant le cœur d\u2019une nouvelle conscience sociale décentrée rapport à la simple pulsion de survie ou de l\u2019intérêt égoïste d\u2019enrichissement.La finitude du monde apparaît de plus en plus comme inéluctable.Mais plutôt que d\u2019être une fatalité, l\u2019inéluctabilité de cette finitude pourrait prendre à nos yeux valeur d\u2019injonction morale à aimer plus que jamais ce que nous sommes : car si nous continuons comme si de rien n\u2019était, nous sommes assurés de ne plus pouvoir aimer encore longtemps ! Il s\u2019agit alors d\u2019établir un autre rapport au monde en élar - gissant le souci de cohésion sociale inhérente à la justice et d\u2019instituer \u2013 politiquement, économiquement, socialement, culturellement \u2013 la prééminence de l\u2019amour du monde comme nouvel idéal de justice ; un amour du monde « consommé dans l\u2019interpénétration du monde sensible et du monde symbolique qui s\u2019accomplit dans la culture6».Ainsi, au lieu de changer le monde, il s\u2019agit plutôt de l\u2019aimer dans l\u2019épreuve de la durée du temps long et de la permanence, en ayant avec lui non seulement un rapport plus respectueux, mais aussi un rapport critique soucieux de préserver ce que le temps a su construire de beau, d\u2019harmonieux et de juste.De l\u2019aimer comme chose unique et irremplaçable, comme le seul lieu possible d\u2019une vie heureuse et d\u2019un épanouissement social ouvert aux multiples formes de vie.1.Michel Freitag, L\u2019impasse de la globalisation, propos recueillis par Patrick Ernst, Montréal, Écosociété, 2008.2.Serge Latouche, « Repenser la croissance », dans Coline Serreau, Solutions locales pour un désordre global, Paris, Actes Sud, 2010.3.M.Freitag, op.cit.4.M.Freitag, Dialectique et société, vol.I.La connaissance sociologique, Montréal, Liber, 2011.5.F.Fischbach, Sans objet.Capitalisme, subjectivité, aliénation, Paris, Vrin, 2009.6.M.Freitag, L\u2019impasse de la globalisation, op.cit.relations 801 MARS-AVRIL 2019 39 Lino, Espoir d\u2019un battement, 2018, acrylique et collage 40 relations 801 MARS-AVRIL 2019 relations 801 MARS-AVRIL 2019 41 Jim Sheppard* L\u2019auteur, jésuite canadien, a été très engagé dans les communautés de base en Amérique du Nord et en Amérique latine a société moderne baigne dans une atmosphère de non-sens.La vie est axée sur la surconsommation et la surproduction, à un point tel que cela menace de détruire la planète.L\u2019argent, la satisfaction immédiate des désirs et le pro?t à tout prix orientent une grande part de la vie en société, dans une perspective strictement individualiste.Un certain nihilisme ambiant tend à réduire la vie à une suite éclectique d\u2019activités sans ?nalité, évacuant toute dimension sociale ou communautaire de l\u2019existence et tout projet collectif qui pourrait relier les individus entre eux et créer des espaces de parole et d\u2019humanisation.Les mobilisations sociales et humanitaires qui luttent contre les conséquences de ce modèle de société ramènent, cependant, au-devant de la scène les questions de sens.Car malgré cet air du temps, subsistent dans la conscience de chacun?les grandes questions existentielles?: Qui suis-je?Quel est le sens de l\u2019existence?Quelles sont mes raisons de vivre?etc.il n\u2019est pas aisé d\u2019entrer dans ce questionnement dans un contexte de raréfaction d\u2019espaces pour en discuter et de multiplication d\u2019occasions pour s\u2019en détourner.Ainsi, un certain nombre de personnes se tournent vers les idées «?nouvel âge?» et des versions à la carte de religions adaptées au goût du jour, o?rant des recettes toutes faites à cette quête strictement individuelle.D\u2019autres tentent de combler ce vide par toutes sortes de divertissements ou de formes de compensation.Les gens qui ont une grande soif d\u2019idées, de valeurs, de projets inspirants capables de les guider dans leur vie, s\u2019écartent la plupart du temps des grandes institutions sociales, politiques et religieuses sur lesquelles ils jettent un regard suspicieux, parce qu\u2019ils les jugent incapables de répondre à leur recherche personnelle d\u2019authenticité.Parmi d\u2019autres formes de quêtes de sens, il y a aussi la foi en Dieu.elle demeure, chez bien des gens, comme une petite ?amme cachée, incomprise, confuse, voire une source d\u2019inconfort chez ceux et celles qui abordent la vie à partir de catégories strictement laïques \u2013?elle peut même parfois être ressentie chez certains comme une menace.D\u2019autres peuvent avoir le sentiment vague de la présence d\u2019une transcendance dans le monde, à accueillir, à comprendre.reconnaître et saisir les diverses dimensions spirituelles de notre expérience de vie est, en e?et, un merveilleux dé?.il nous arrive à tous de vivre ce genre d\u2019expériences spirituelles sans les nommer comme telles?: le sentiment soudain de paix, de contentement, pouvant aller jusqu\u2019aux larmes, à la vue, par exemple, d\u2019un magni?que coucher de soleil ou devant la beauté d\u2019un paysage.souvent, ce sentiment s\u2019e?ace en nous sans qu\u2019on ait vraiment pu y ré?échir ou en tirer toute la signi- ?cation.Mon expérience au sein de petites communautés ecclésiales de base m\u2019a montré l\u2019importance, pour la croissance spirituelle, de lieux de partage où chacun et chacune peut librement s\u2019exprimer et échanger sur son vécu, être écouté.Partager avec d\u2019autres ses expériences intérieures, les mettre en mots, nous fait grandir intérieurement?; elles deviennent ainsi une nourriture spirituelle.Les communautés ecclésiales de base ont joué un rôle important dans ma quête de sens.C\u2019est un espace propice à raconter son histoire, son vécu, partager avec des gens, amorcer une ré?exion sur la vie, en y intégrant une dimension spirituelle.La démarche adoptée est celle qui a caractérisé l\u2019Action catholique?: la méthode «?voir-juger-agir?».il s\u2019agit en e?et, dans un premier temps, de voir ce qui se passe dans notre vie personnelle, mais aussi sur le plan social, politique et économique, avec tous les problèmes, les questionnements, les joies, les peines, les sou?rances, les espérances que cela comporte.et on en discute avec les autres.ensuite, vient l\u2019étape du juger, c\u2019est-à-dire du discernement, de l\u2019analyse, de la compréhension.Au cours de cette étape, on met en dialogue ce vécu avec des passages de la Bible qui pourraient les éclairer, leur donner du sens.Le but poursuivi, c\u2019est d\u2019arriver à se faire une idée commune des di?érentes di?cultés de la vie, confrontées au message de justice, de foi et d\u2019espérance de l\u2019évangile, pour en?n déboucher sur l\u2019agir, individuel et collectif.La vie apparaît ainsi comme un lieu de sens et d\u2019engagement.nous prenons conscience de notre responsabilité à l\u2019égard du monde.La présence de Dieu s\u2019incarne dans notre vécu, dans notre histoire, dans la parole partagée.elle n\u2019est pas quelque chose d\u2019abstrait, de lointain, mais elle nous touche au plus profond de nous.Dieu est là d\u2019une manière très proche et intime.La foi n\u2019est plus une braise qui couve, mais un feu brûlant.Ces expériences en petits groupes de partage nourrissent une solidarité entre les membres ainsi qu\u2019avec le reste de la société, en particulier avec les appauvris et les marginalisés.On y redécouvre à petite échelle la dimension profondément communautaire et sociale du christianisme et on la met en pratique comme une «?bonne nouvelle?»?: une profonde source de joie et d\u2019espoir pour le monde.L\u2019état actuel des choses, trop souvent inacceptable, n\u2019est pas une fatalité, chaque personne peut puiser en elle les ressorts pour apporter sa contribution essentielle à l\u2019édi?cation d\u2019une société juste.C\u2019est là, la nouvelle évangélisation dont nous avons tant besoin1.* traduit de l\u2019anglais par Jean-Claude ravet.1.voir mon livre The Word For Us?: Spirituality and Community, north Charleston, Createspace, 2013 [en ligne], bientôt traduit en français.Ces expériences en petits groupes de partage nourrissent une solidarité entre les membres ainsi qu\u2019avec le reste de la société.Le partage, chemin de sens Sur lEs pas d\u2019Ignace 42 relations 801 MARS-AVRIL 2019 ObserVationS à la fRontièrE \u2022 ChroNique poéTique Fractura, 2013, impression chromogénique, dimensions variables relations 801 MARS-AVRIL 2019 43 Juste avant d\u2019éjaculer, le premier ministre reconnaît qu\u2019il est en territoire non cédé.Le peuple applaudit, on dit?: bravo, oui, bravo.rires attendris quand il trébuche sur le nom de Tio\u2019tia:ke.On s\u2019admire à la sortie d\u2019un rapport gouvernemental qui reconnaît l\u2019existence des pensionnats?: les choses évoluent, c\u2019est plus comme avant.On se trouve généreux, on se lave les mains, les consciences, les mémoires, c\u2019est tout propre, on est ouverts, dit-on, maintenant on reconnaît que c\u2019était pas correct, on sou?e un peu, on se console comme ça, dans cette idée de justice, de disculpation, et derrière les dents serrées une vieille haine fermente?: on peut plus rien dire.C\u2019est moins pire qu\u2019aux States, tout de même, déclare un écrivain, avant de m\u2019annoncer ?èrement qu\u2019il va intégrer une femme noire dans son prochain livre.il me regarde comme un chien qui attend son biscuit, il me regarde comme si je devais me pâmer, me mettre à genoux et lui faire la fellation du siècle.À la télévision, sur la chaîne nationale, un président proclame?: c\u2019est de la racaille, de la petite racaille de banlieue.S\u2019ils ne sont pas contents, ils n\u2019ont qu\u2019à retourner chez eux.Une femme rêve dans une langue qu\u2019elle ne comprend pas, une langue arrachée aux mémoires qui la précèdent.elle brandit son oubli, qui est la dernière preuve du crime.Un romancier me dit?: moi j\u2019haïs le Québec.Je crois que je vais apprendre l\u2019innu.ensuite, pendant une demi-heure, il me parle de Josée Yvon.Lors d\u2019une soirée, un jeune homme déclare?: why should I care j\u2019ai rien fait de mal qu\u2019est-ce que j\u2019en ai à crisser de ce qui s\u2019est passé il y a deux siècles moi j\u2019ai rien fait je suis une bonne personne tu sais j\u2019ai du sang irlandais et nous autres aussi on a été opprimés fait que je comprends pas pourquoi ce serait à moi de payer je comprends pas ça ne me regarde pas Mais oui, mon grand, ça te regarde.C\u2019est toi qui ne regardes pas, c\u2019est toi qui peux te permettre de ne pas regarder.tu veux que je me débatte, que je mendie la ?n de l\u2019histoire.tu butes contre ma rage muette, ma rage qui fait mine de se résigner, cette rage des corps qui n\u2019ont jamais eu le luxe de la déception, de l\u2019étonnement face aux meurtres et aux soifs.Les meurtres, les e?acements, les pro?lages, tu les admets comme on pose un billet sur la table, discrètement, le regard ailleurs, pour museler les réprimandes qui suivront ta fuite.tu avoues, exaspéré, comme on enfonce une tétine en plastique dans la bouche d\u2019un enfant, pour qu\u2019il se taise, et non parce qu\u2019il a faim.tu parles de kintsugi, de ces objets brisés qu\u2019on répare en colmatant leurs fêlures avec de l\u2019or.tu dis?: c\u2019est plus beau comme ça.tu me parles de résilience.De réparations, de parures.tu veux quanti?er les peines.tu demandes?: combien?Combien d\u2019argent faudra-t-il leur donner pour qu\u2019on n\u2019en parle plus?tu répètes?: Je n\u2019ai rien fait.C\u2019est vrai, tu n\u2019as rien fait.tu n\u2019as rien eu besoin de faire, rien eu besoin de reconnaître pour garder la part large et poursuivre ton règne aveugle depuis le bon côté de l\u2019asymétrie.tu prends une gorgée de bière, sans savoir que mon cri et ton trône s\u2019enfonceront dans la même boue.Kintsugi texte?:Olivia Tapiero photo?: Léa Trudel 44 relations 801 MARS-AVRIL 2019 L\u2019auteure est théologienne ien n\u2019a vraiment changé depuis le mouvement #MoiAussi, entend-on dans plusieurs groupes de femmes.Certes, quelques têtes connues sont tombées, mais dans la vie quotidienne des femmes, peu de choses ont changé.il en va de même pour le mouvement Black Lives Matter, qui n\u2019a fait disparaître ni le pro?lage ethnique, ni la violence policière.Dans ce contexte, comment parler de justice là où le sentiment d\u2019injustice ronge la con?ance?Parler, dénoncer, revendiquer \u2013?alors que l\u2019espace disponible pour une parole de justice se rétrécit, coincé entre la colère des uns et l\u2019indignation des autres.Comment parler, mais surtout quel sens y a-t-il encore à parler de justice dans un monde où la foi dans les institutions s\u2019est e?ritée et où même les recours à Dieu sont épuisés?et pourtant, quelque part sur les routes de Palestine, on tombe sur une parole étonnante gravée en trois langues sur une grande pierre?: «?nous refusons d\u2019être ennemis.?» Cette pierre est dressée à l\u2019entrée d\u2019une ferme appartenant à des Palestiniens vivant sous la menace constante de la con?sca- tion illégale de leurs terres.ils tiennent sous les attaques militaires incessantes en refusant la violence.ils n\u2019attendent plus de solution venant de la communauté internationale et ne cherchent plus à fuir leur pays écrasé.ils choisissent de discerner leur situation avec des yeux di?érents de ceux qui se voient comme leurs ennemis.ils optent pour transformer la colère en actions positives.répondre à la violence par la violence, attendre ou partir ne sont plus des solutions.Lancer des pierres contre la cinquième puissance militaire et nucléaire mondiale est dérisoire.Du fond de l\u2019injustice, ils doivent repenser leur action.La justice doit s\u2019exercer autrement et chercher à répondre concrètement à la question suivante?: «?Comment transformer la vision de quelqu\u2019un qui croit que je suis son ennemi?» voilà qui est à la fois étonnant et contraire au sens commun.Plutôt que de lancer des pierres qui les condamnent à la prison, ils élèvent une pierre qui parle.Puisque leur voix n\u2019est pas entendue, cette pierre crie une justice inédite.Puisqu\u2019on leur a enlevé le droit de parole, il ne leur reste alors qu\u2019à faire parler les pierres (Luc 19, 40).Cette pierre qui parle se trouve à quelques kilomètres de Bethléem.Pour ces Palestiniens, tant chrétiens que musulmans, il s\u2019agit de répercuter l\u2019annonce, faite il y a 2000 ans, d\u2019un royaume di?érent.il s\u2019agit de cultiver le sol pour le faire surgir.Ou plutôt, il s\u2019agit d\u2019avoir le droit de cultiver le sol pour que sa justice en jaillisse.si on se met à leur écoute, leur discours étonne encore davantage?: «?nous refusons d\u2019être victimes.?» ils refusent d\u2019entrer dans la position de victimes dans laquelle le système veut les enfermer.Au quotidien, attaque après attaque, destruction après destruction de leurs oliviers, ils ne s\u2019emmurent pas dans un éternel sentiment de victimisation.Leur enjeu est d\u2019ajuster leur relation \u2013?d\u2019y rétablir la justice?\u2013, leur regard et leur parole à une autre logique.Cet ajustement voit dans la violence, la colère et la peur des signes de relations brisées.toutefois, ils savent que ces relations ne seront pas rétablies en peu de temps.À court terme, il s\u2019agit de nommer «?mon frère?», «?ma sœur?», celui ou celle qui pointe son fusil sur soi.il s\u2019agit de ne pas diaboliser l\u2019oppresseur.il s\u2019agit de vivre le royaume enfoui dans la terre même s\u2019il est invisible.Cette pierre qui parle, plantée dans le sol, fait parler la terre palestinienne engloutie sous 70 ans d\u2019occupation.elle dit à nouveaux frais le temps de l\u2019espérance, car replanter des oliviers déracinés, c\u2019est croire à l\u2019avenir de cet arbre qui met dix ans à produire des fruits.Dix ans, c\u2019est la certitude d\u2019être bafoué mille fois dans ses droits.Pour ces Palestiniens, l\u2019ancrage dans la justice ne tient pas à l\u2019e?cacité des résultats.L\u2019olivier incarne un autre rapport au temps et à l\u2019espace.sous le sol écrasé par les chars d\u2019assaut, persiste un pays fertile et généreux à transmettre aux futures générations.Année après année, replanter les oliviers dévastés par l\u2019occupation, c\u2019est donner la parole à l\u2019espérance en faisant parler la terre et ses pierres en direction du ciel.et là, au cœur de cette patience et de cette persévérance, pas de distinction entre chrétiens et musulmans.Côte à côte, ils et elles partagent un Dieu pour qui la justice naît de la compassion et de la miséricorde pour ceux et celles qui n\u2019ont rien.Le Dieu qui les rallie a choisi Bethléem, une petite bourgade qui est peut-être la vraie capitale des Palestiniens, capitale d\u2019un autre royaume \u2013?le royaume où Dieu choisit de naître jour après jour, là même où le droit international est transgressé jour après jour.De retour en terre d\u2019Amérique, la pierre qui parle ne nous dit pas comment faire pour assurer les droits des femmes, des noirs, des immigrés, des latinos et de tous les opprimés.Mais la pierre crie pour ceux et celles qui, ici aussi, ne peuvent élever la voix.tel un inuksuk, elle marque le lieu de la justice attendue.elle indique la direction à nos paroles désorientées.On peut y entendre?: «?tu n\u2019exploiteras pas l\u2019immigré, tu ne l\u2019opprimeras pas, car vous étiez vous-mêmes des immigrés au pays d\u2019égypte.vous n\u2019accablerez pas la veuve et l\u2019orphelin.si tu les accables et qu\u2019ils crient vers moi, j\u2019écouterai leur cri?» (ex 22, 20-22).questions de sens R Anne Fortin La pierre qui parle Puisque leur voix n\u2019est pas entendue, cette pierre crie une justice inédite. Le droit du plus fort ANNE-MARIE VOISARD Montréal, Écosociété, 2018, 341 poursuivis pour 11 millions de dollars par les compagnies minières canadiennes Barrick Gold et Banro, les auteurs du livre Noir Canada (Alain Deneault, William sacher, Delphine Abadie) et la maison d\u2019édition écosociété ont vécu une saga juridique qui a duré cinq ans (2008-2013) et fait grand bruit.elle s\u2019est terminée par deux règlements hors cours et le retrait du marché d\u2019un livre qui a néanmoins marqué l\u2019histoire de l\u2019édition contemporaine.Dix ans après ce «?voyage initiatique dans le monde des puissants?», Anne-Marie voisard, qui était à l\u2019époque responsable des a?aires juridiques d\u2019écosociété et qui poursuit aujourd\u2019hui des études doctorales dans le domaine de la sociologie critique du droit, signe cet essai hors du commun dans l\u2019édition québécoise.Partant de l\u2019expérience qu\u2019elle a vécue, en particulier auprès du principal auteur visé \u2013?Alain Deneault, qu\u2019elle nomme A.de manière assez durassienne?\u2013, elle révèle et analyse la violence des «?rapports de pouvoir et de domination qui traversent et structurent les discours et les pratiques juridiques?» (p.34).L\u2019analyse est brillante, livrée sans compromis, avec de l\u2019esprit et quelques coups de gri?es, o?rant une riche ré?exion sur le sens à donner à l\u2019a?aire Noir Canada.s\u2019il intéressera au premier chef ceux et celles qui ont suivi cette a?aire, ce livre s\u2019adresse avant tout à quiconque s\u2019intéresse aux enjeux de justice, de pouvoir, de liberté d\u2019expression et de démocratie.La première partie nous plonge d\u2019emblée dans l\u2019oppression que vivront les victimes de la procédure intentée contre elles, véritable système d\u2019ébranlement de leur vie destiné à les soumettre, à les traiter comme des coupables avant même que n\u2019ait commencé le moindre procès.Plusieurs lecteurs apprendront que dans pareils cas, les compagnies qui intentent ce genre de poursuites mènent des interrogatoires hors cours con?dentiels qui s\u2019apparentent sans exagération à de la torture psychologique.L\u2019auteure expose ainsi la «?mécanique du pouvoir, de quelle manière s\u2019exercent ses e?ets, dans quelle mesure nous nous y soumettons et quelles marges de résistance sont susceptibles d\u2019être mé - nagées?» (p.113).elle utilise son témoignage comme tremplin d\u2019une ré?exion où elle traite d\u2019une justice de classe, des enjeux de la judiciarisation du politique par les poursuites-bâillon, de la privatisation du débat public, de la censure et de l\u2019autocensure.C\u2019est sans oublier la question de la primauté du droit à la réputation propre à notre système juridique, qui contribuera, dans cette a?aire, à occulter le nécessaire débat public sur le sort des sans-droits de tanzanie et le rôle des entreprises extractives soutenues par le Canada (voir le chapitre intitulé «?Di?amania?»).Quelle place pour l\u2019intellectuel et la pensée critique face à un système de justice où la norme du «?raisonnable?» domine et où «?dans une large mesure, les états ont organisé et entériné leur impuissance, en fournissant le cadre \u201cqui donne à d\u2019autres la possibilité de dire le droit\u201d?» (p.?258)?Ce questionnement, au cœur de l\u2019a?aire Noir Canada, s\u2019enrichit par la manière originale et subversive qu\u2019a Anne-Marie voisard d\u2019embrasser la philosophie (Foucault, Bourdieu, Arendt, etc.) et la littérature (Kafka, Melville, Orwell, etc.), en même temps que le droit (Pierre noreau, Pierre trudel, etc.).Ainsi, l\u2019ouvrage, très bien écrit, est érudit et foisonnant de références et de citations \u2013?parfois trop, l\u2019auteure-doctorante ne prenant pas toujours assez de distance de ses recherches et in?uences, dont celle d\u2019Alain Deneault?\u2013, mais le résultat impressionne.La conclusion est implacable?: face à un droit qui cautionne souvent l\u2019injustice, nous sommes toutes et tous assignés à résistance.Catherine Caron Le Piège de la liberté Les peuples autochtones dans l\u2019engrenage des régimes coloniaux DENYS DELÂGE ET JEAN-PHILIPPE WARREN Montréal, Boréal, 2017, 440 pourquoi la rencontre entre les nations autochtones et les empires européens a-t-elle été si violente en Amérique du nord, et ce, du Xvie siècle jusqu\u2019à aujourd\u2019hui?C\u2019est à cette question déterminante que l\u2019historien Denys Delâge et le sociologue Jean-Philippe Warren s\u2019attardent dans cet essai en tentant de retracer et d\u2019expliquer les multiples chocs intercivilisationnels auxquels la colonisation a donné lieu.Ainsi, loin de se limiter aux conséquences de l\u2019imposition d\u2019un mode de production économique ou d\u2019un régime politique, leur ouvrage se démarque en circonscrivant l\u2019ampleur de la violence symbolique qui accompagne l\u2019imposition aux nations autochtones d\u2019une représentation complètement étrangère de l\u2019univers et de la place qu\u2019y occupe l\u2019être humain.Pour le dire dans les termes des auteurs?: «?nous avons voulu refaire le chemin de cette relations 801 MARS-AVRIL 2019 45 RecensionS \u2022 livres confrontation en étudiant comment la modernité, dont on ne cesse de célébrer en chœur les bienfaits, a pu constituer un piège, la liberté promise par les Occidentaux servant en dé?nitive à refouler les populations indigènes en marge de l\u2019ordre dominant?» (p.10).il vaut la peine de retracer les composantes cosmologiques, politiques et économiques de cette confrontation.tout d\u2019abord, la conception de l\u2019univers des premiers peuples n\u2019était pas aussi dichotomique que celle des Occidentaux, dans laquelle le corps et l\u2019âme, le naturel et le surnaturel, ou encore le paradis et l\u2019enfer, pour ne nommer que ces dualités, sont bien délimités.Au contraire, chez les Autochtones, «?[t]out était lié?: la vie et la mort, l\u2019ici-bas et l\u2019au-delà, le jour et la nuit, le rêve et la réalité, le profane et le sacré?» (p.146).D\u2019ailleurs, l\u2019humain n\u2019est pas ici le sommet de la création, le seul à posséder une âme?: les animaux et les plantes auxquels s\u2019identi?e une nation en sont aussi dotés.toutes choses étant liées dans cette vision panthéiste, l\u2019idée de péché originel, de jugement individuel ou de rédemption de l\u2019âme n\u2019avait aucun sens pour les premiers peuples.Primait plutôt chez eux l\u2019importance d\u2019appartenir à une communauté et de s\u2019inscrire dans un vaste réseau d\u2019obligations mutuelles en recherchant dans la spiritualité une forme d\u2019utilité pour la vie immédiate.Cette vision était à ce point prégnante que Delâge et Warren mentionnent que les missionnaires catholiques «?nirent par prétendre qu\u2019ils étaient de meilleurs chamanes et que leur \u201cmanitou\u201d était le plus puissant?» (p.88).De tels subterfuges ne furent plus nécessaires sous le régime britannique, puis canadien, les réserves et les pensionnats autochtones se chargeant de régenter la conception du monde des premiers peuples.De cette vision spirituelle découle une conception du pouvoir sur laquelle insistent fortement les auteurs en la contrastant avec la conception monarchiste.Ainsi, les sociétés européennes du Xvie siècle étaient-elles fortement hiérarchisées, chaque individu y étant inféodé à un autre, du simple serf jusqu\u2019au roi (qui devait théoriquement obéir à Dieu).Chaque sujet devait ainsi une obéissance absolue à son seigneur, peu importe la nature de ses ordres.Les sociétés autochtones étaient, au contraire, décentralisées et horizontales à un point tel que le chef autochtone était un individu désigné par ses pairs pour se mettre au service de la communauté.il devait donc faire preuve d\u2019esprit, d\u2019éloquence et de prodigalité pour en maintenir l\u2019unité et convaincre du bien-fondé des actions à entreprendre.On comprend mieux, dès lors, que les Français durent discuter longuement au moment de leur établissement et que les Autochtones s\u2019accommodèrent du roi dans la mesure où il jouait un rôle de protecteur des peuples sous sa gouverne.inversement, le régime libéral britannique, puis canadien, fut beaucoup plus destructeur puisqu\u2019il exigeait d\u2019eux «?qu\u2019ils deviennent des \u201cadultes\u201d, ce qui signi?ait assimiler les notions de travail et de propriété associées à l\u2019idée de liberté des modernes?» (p.410).Le refus autochtone de la hiérarchi - sation des personnes se prolonge par ailleurs dans leur conception de la propriété et de la richesse.Comme le soulignent Delâge et Warren, il était inimaginable pour les Autochtones du Xvie siècle qu\u2019un seigneur concentre la richesse entre ses mains alors que la majorité de la population meurt de faim.À nouveau, les membres des peuples de l\u2019Amérique septentrionale se voyaient plutôt comme redevables les uns envers les autres, assurant ainsi une solidarité générale.Le commerce, loin de viser le pro?t, s\u2019inscrivait lui aussi dans ce réseau de réciprocité.D\u2019où les échanges inégaux qui en découlèrent sous les Français, mais plus encore la destruction des modes de vie ancestraux lorsque les Britanniques, puis les Canadiens, forcèrent la participation des premiers peuples au mode de production capitaliste.en somme, cet ouvrage d\u2019une grande érudition rompt de manière salutaire avec l\u2019habituelle historiographie adoptant le point de vue des vainqueurs et permet d\u2019entrevoir avec une grande subtilité la façon dont les peuples autochtones ont «?été brisés, malgré d\u2019héroïques résistances, sur le terrain de la culture?» (p.11).Une des forces incontournables de cet essai est l\u2019attention qu\u2019il met à contextualiser tout autant la vision du monde des colonisés que celle des colonisateurs, et ce, au moyen d\u2019un riche travail archivistique et de nombreux travaux anthropologiques.sa lecture permet ainsi de mieux comprendre l\u2019ampleur du «?tsunami culturel?» consistant à inclure malgré eux, à l\u2019intérieur d\u2019un ordre social fortement hiérarchisé et fragmenté, des peuples dotés de cosmologies et d\u2019institutions qui consacrent l\u2019égalité sociale.Michaël Séguin La stratégie de l\u2019émotion ANNE-CÉCILE ROBERT Préface d\u2019Éric Dupond-Moretti Montréal, Lux, 2018, 172 p.u\u2019ont en commun le faux témoignage de la ?lle de l\u2019ambassadeur au Koweit devant le Congrès américain, en 1990, les larmes de Justin trudeau et l\u2019omniprésence des faits divers et des témoignages dans les médias?Le recours à l\u2019émotion facile, qui prend le pas sur le patient travail de la raison.selon Anne-Cécile robert, journaliste au Monde diplomatique et professeure 46 relations 801 MARS-AVRIL 2019 RecensionS \u2022 livres associée à l\u2019Université Paris 8, une telle stratégie de l\u2019émotion contribuerait à décerveler et surtout à dépolitiser le citoyen con?né alors au ressenti.son livre, qui regorge d\u2019exemples concrets, n\u2019est pas pour autant un réquisitoire contre le rôle des émotions ou des a?ects dans la vie humaine et il ne présente pas une opposition simpliste entre émotion et raison.L\u2019auteure reconnaît que l\u2019émotion «?fait le sel de l\u2019existence?» et qu\u2019elle est constitutive de notre rapport au monde.elle s\u2019en prend plutôt au rôle qu\u2019on lui fait jouer dans certains contextes au détriment de la ré?exion?: en empêchant le recul critique nécessaire à la pensée, l\u2019émotion devient alors un outil de régulation renforçant le contrôle social et la société du spectacle.Ainsi, en traitant des événements sur un mode sentimental et lacrymal, les médias induisent chez le citoyen un état de passivité qui fait le lit de la résignation, voire du conservatisme social.Pendant qu\u2019on pleure, on n\u2019essaie pas de comprendre et de décrypter le monde et encore moins de le changer.Ce dolorisme et la psychologisation du débat qui «?transforme en héros tout ce qui sou?re » se retrouvent aussi dans le domaine juridique, où ils entraînent parfois des dysfonctionnements dans les procédures judiciaires culminant dans ce que le magistrat Denis salas appelle «?l\u2019acharnement à punir, caractéristique d\u2019un populisme pénal?» (p.87).Dans le chapitre intitulé «?Chimères de l\u2019authenticité?», Anne-Cécile robert déboulonne ce concept vertueux que plusieurs associent intrinsèquement au juste et au vrai.Or, cette association entre authenticité de l\u2019émotion et vérité est problématique à plusieurs égards.D\u2019une part, ce n\u2019est pas parce qu\u2019une émotion est authentiquement vécue qu\u2019elle est pour autant juste et qu\u2019elle indique une voie à suivre?; après tout, les rassemblements nazis étaient alimentés par une émotion authentique.D\u2019autre part, les ?rmes de relations publiques nous ont montré que l\u2019authenticité pouvait être savamment construite en mettant de l\u2019avant certaines émotions, une méthode de marketing que l\u2019on retrouve notamment dans les storytellings de l\u2019action humanitaire.Dans le même ordre d\u2019idées, l\u2019auteure s\u2019attache aussi à montrer comment les réseaux sociaux produisent une «?hyper- individualisation des a?ects?» qui, algorithmes aidant, occulte la complexité du réel.«?s\u2019émouvoir est plus simple que penser, ce que démontre bien l\u2019usage de la petite icône \u201cj\u2019aime\u201d sur les réseaux sociaux, symbole du pouvoir démesuré que l\u2019on accorde au ressenti immédiatement accessible pour déterminer le vrai du faux?: en un clic, d\u2019un mouvement d\u2019humeur spontané, le débat est clos, la vérité est révélée?» (p.63).L\u2019auteure déplore également le déclassement de la raison au pro?t du ressenti qui se retrouve dans le discours de certains défenseurs des droits des animaux, pour qui la faculté de sentir «?sert d\u2019axiome pour abolir tout ce qui distingue l\u2019animal de l\u2019être humain».Mais si l\u2019animal peut équivaloir à l\u2019humain, l\u2019inverse est aussi vrai?: en ramenant l\u2019humain à son animalité, on risque de réduire aussi sa dignité.elle s\u2019inquiète aussi de la montée de l\u2019impératif du ressenti dans certaines pratiques associées aux «?safe spaces » (espaces sécurisés), où la seule évocation de la possibilité de ressentir un inconfort su?t à court-circuiter toute discussion d\u2019intérêt général.Ce qu\u2019on retient en refermant ce livre?: soyons empathiques mais restons vigilants devant les mises en scène lacrymales.Accueillons nos émotions et celles des autres mais ne les laissons pas tout diriger, particulièrement dans l\u2019espace public.véritable plaidoyer pour une démocratie vivante et pour la pensée critique, l\u2019ouvrage d\u2019Anne-Cécile robert se termine par une ré?exion humaniste sur la liberté et l\u2019émancipation, ré?exion qui se veut autant un rappel qu\u2019une invitation.Anne-Marie Claret Histoire des Juifs du Québec PIERRE ANCTIL Montréal, Boréal, 2017, 498 p.nthropologue et historien, Pierre Anctil a consacré pratiquement toute sa carrière à l\u2019étude de la présence juive au Québec.il parle couramment le yiddish et l\u2019hébreu.Dans cet ouvrage, il se concentre «?sur la société québécoise et sur la ville de Montréal comme espaces porteurs d\u2019une identité juive distincte de celles qui se sont développées ailleurs au Canada.il se démarque aussi par l\u2019utilisation de sources en langue française et en langue yiddish qui sont abondantes pour ce qui est du judaïsme montréalais et qui o?rent un éclairage inédit de la situation à l\u2019échelle montréalaise?» (p.10).en synthétisant beaucoup les propos de l\u2019auteur, on peut dire que, sous le régime français, les juifs y vivent incognito.Au moment de la conquête, ils arrivent avec les armées britanniques.en 1831, on recense 107 juifs dans le Bas-Canada, dont 85 à Montréal.Les premiers arrivants sont de tradition sépharade (d\u2019Afrique du nord et du Moyen-Orient)?; suivront par la suite les ashkénazes, venant principalement d\u2019Allemagne et d\u2019europe de l\u2019est.Ces immigrants sont urbains, souvent commerçants et comprennent vite l\u2019importance de relations 801 MARS-AVRIL 2019 47 RecensionS \u2022 livres l\u2019instruction comme facteur de promotion sociale.De 1900 à 1919, il y a une grande migration de juifs fuyant l\u2019empire russe.ils parlent yiddish et sont nombreux à appartenir à des mouvements contestataires et révolutionnaires?; ils renforceront le mouvement ouvrier et syndical à Montréal.De 1901 à 1911, la population juive de Montréal passe de 7000 à 28?000 personnes.Deux communautés distinctes se créent?: les uptowners, formés des premiers arrivants, plus fortunés et vivant dans le Golden square Mile, situé sur la pente du Mont-royal, et les downtowners, arrivés plus récemment, plus pauvres et vivant près du port.L\u2019auteur décrit bien la vie intellectuelle fébrile du milieu juif, ses tensions et sa militance ouvrière, parfois marxiste, voire anarchiste.La révolution russe et la mise en place du régime communiste, assez hostile aux juifs, accentuent l\u2019e?et migratoire.À cause notamment de la complexité de notre système scolaire d\u2019alors, les nouveaux arrivants juifs vont à l\u2019école anglaise et leur identi?cation à la langue anglaise se généralise.À propos de l\u2019antisémitisme des francophones, l\u2019auteur estime que le sentiment anti-juif est surtout alimenté par «?l\u2019antisémitisme doctrinal très ancré dont font preuve les milieux relevant de l\u2019église romaine?» (p.193).Cet antisémitisme ne sera dénoué que lors du concile vatican ii.À partir des années 1960, le mouvement migratoire juif ne vient plus de l\u2019europe de l\u2019est mais surtout de l\u2019Afrique du nord.«?entre 1957 et 1982, 82?% des immigrants d\u2019Afrique du nord qui entrent au Canada viennent du Maroc, toutes confessions confondues.Par ailleurs, au cours de la même période, plus précisément de 1958 à 1966, 86?% des Marocains admis comme résidants permanents au pays sont de confession juive.[\u2026] réunis en nombre su?sant à Montréal, ces nord-Africains de croyance mosaïque se dé?nissent bientôt comme les héritiers de la tradition sépharade et délaissent peu à peu leur référent marocain de départ.C\u2019est le début d\u2019une construction identitaire qui va rompre les points de repère historiques mis en place de part et d\u2019autre de la frontière linguistique?» (p.326 -327).La révolution tranquille, la montée de l\u2019idée d\u2019indépendance, le renouveau du nationalisme québécois, l\u2019arrivée au pouvoir du Parti québécois et l\u2019éventualité d\u2019un référendum vont évidemment obliger les communautés juives à interpréter une situation entièrement nouvelle.si une part de la population juive quitte le Québec, des voies nouvelles sont aussi explorées?: «?les nouvelles générations seront appelées à acquérir une sensibilité culturelle et linguistique très di?érente de celle qui a cours durant la première moitié du XXe siècle?» (p.389).Pour compléter et illustrer la vitalité et l\u2019apport de la présence juive à Montréal, l\u2019auteur brosse une série de portraits d\u2019hommes et de femmes qui ont marqué notre milieu.Malheureusement, il n\u2019aborde pas ouvertement la question de l\u2019état d\u2019israël et de la politique d\u2019occupation systématique du territoire palestinien qui divise les communautés juives entre elles.et sur cette question, certaines organisations juives ont tendance à accuser d\u2019antisé - mitisme les personnes qui s\u2019opposent à des politiques israéliennes qui sont en contradiction avec le droit international.si, pour changer le cours des choses, je boycotte les produits d\u2019israël comme je l\u2019ai fait pour ceux d\u2019Afrique du sud au temps de l\u2019apartheid, suis-je vraiment antisémite?Même s\u2019il n\u2019aborde pas cet enjeu, je considère le livre de Pierre Anctil comme admirable et essentiel.André Beauchamp 48 relations 801 MARS-AVRIL 2019 RecensionS \u2022 livres Fil rouge Série de baladodiffusions en cinq épisodes Production : Ricochet et Planète F.Coordination : Gabrielle Brassard-Lecours a question de l\u2019émancipation et de la décolonisation se pose avec acuité depuis plusieurs années pour les peuples autochtones du Québec.Dépossédés de leurs territoires, les Autochtones ont été assignés à ces espaces de relégation que sont les réserves.Les idéologies nationales canadienne et québécoise se sont ensuite construites sur l\u2019idée saugrenue qu\u2019«?il n\u2019y avait rien, ni personne?» sur ces terres avant l\u2019arrivée des Blancs.tenter de déjouer cette «?assignation à résidence?» réductionniste et mortifère \u2013?pensons seulement aux femmes disparues ou assassinées?\u2013 a?n de reconstruire des identités bafouées constitue un dé?titanesque.Pourtant, plusieurs communautés y parviennent, incluant dans ces mêmes réserves, et c\u2019est de cela dont il est question dans Fil rouge, une série de balados (podcasts) en cinq épisodes produite par le média en ligne Ricochet et le magazine Planète F.Accompagnés par la douce voix de natasha Kanapé Fontaine, une force sourde dont on ne se lasse jamais, nous partons en premier lieu pour la communauté innue de Mashteuiatsh, au bord du lac saint-Jean, où le guide spirituel de la communauté, Grégoire, conduit l\u2019auditeur «?à travers une cérémonie des premiers pas, un rite important pour plusieurs?».Dans cet épisode réalisé par Guillaume roy, nous sympathisons avec de jeunes parents qui tentent d\u2019inculquer des valeurs traditionnelles et universelles à leurs enfants, dans un mélange de français, d\u2019anglais et de nehlueun \u2013?la langue innue de Mashteuiatsh.Dans cette cérémonie, qui peut sembler à première vue un peu trop masculine (chasse au fusil, pêche, etc.), nous découvrons la douceur d\u2019une plume posée sur la joue d\u2019un bébé et une communauté empreinte de partage et de respect.Gagnant du meilleur podcast francophone hors France au Festival de podcasts de Paris, en 2018, le deuxième épisode propose un entretien de Yascha Wecker avec Harriet Keleutaq de Kangirsuk, une communauté inuite du nunavik.Cette dernière a quitté sa famille à l\u2019âge de 12 ans pour continuer ses études à Montréal, où elle a appris le français et oublié l\u2019inuktitut.«?J\u2019ai pleuré quatre mois de suite tous les soirs?», con?era-t-elle.suivant le ?l de sa voix brisée par l\u2019émotion, nous retraçons son combat pour réapprendre sa langue et la transmettre à ses enfants.Harriet Keleutaq estime avoir pu surmonter le déchirement en valorisant sa façon de vivre et ses racines à Montréal.«?Aujourd\u2019hui, mes enfants peuvent parler inuktitut avec n\u2019importe qui.elles portent même des vêtements inuits sans être gênées?», dit-elle ?èrement.Pour le troisième épisode, nous partons avec émile Duchesne à Unamen shipu, sur la Côte-nord, a?n d\u2019explorer la spiritualité unique de ses habitants.Certains sont catholiques pratiquants et célèbrent Dieu en innu.D\u2019autres ont choisi de ne plus «?prier le dieu des Blancs?» après le départ de tous les célébrants religieux de la communauté, vécu par certains comme un abandon laissant un grand vide dans leur cœur.D\u2019autres encore ont préféré revenir aux croyances traditionnelles des innus.Ces derniers honoraient entre autres le Papakassiku, le maître du caribou et «?des animaux terrestres?».sa devise est généreuse et impitoyable?: «?Ce que tu fais à ton semblable te reviendra d\u2019une façon ou d\u2019une autre.?» si la musique de Mishkadan Mamo, de Laura niquay et de sunny Duval ouvrant chaque épisode nous faisait déjà dodeliner de la tête, dans le quatrième épisode, préparez-vous à remuer des pieds en rencontrant, avec ruby Pratka, le danseur steeve Gros-Louis, à Wendake.Ce dernier exprime sa «?grande ?erté d\u2019avoir transmis son identité à sa famille à travers son corps?».sur de magni?ques voix de femmes accompagnées de tambours, on suit l\u2019homme à travers des danses qu\u2019il a adaptées pour des concours et des pow-wow.Pourquoi les adapter?«?Une danse de calumet peut durer plus de 24 heures dans une maison longue, mais là nous l\u2019adaptons pour faire sept minutes, sinon ce serait impossible?», raconte-t-il en riant.ses enfants livrent aussi de touchants témoignages de ces moments où, très jeune, une de ses ?lles a appris à danser et à chanter dans les bras de son père.Pour le dernier épisode, et non le moindre, émélie rivard-Boudreau s\u2019est rendue dans une rencontre familiale chez les sergerie, à val-d\u2019Or, pour y parler des relations amoureuses mixtes et des dé?s qu\u2019elles imposent.véritable travail journalistique, l\u2019épisode, qui se déroule en territoire algonquin, raconte certains élans xénophobes vécus par le couple?: «?On disait?: \u2018est belle pour une indienne?».Pourtant, ce petit concentré d\u2019amour réchau?e le cœur?: «?Pourquoi tu sors avec un Blanc, qu\u2019on me demandait?Love is blind, je suis juste tombée en amour avec lui?!?» Cela termine bien cette série qui vise sans forcer le trait à replacer le discours des peuples autochtones dans notre récit commun, dans lequel ils ont trop souvent été e?acés.Les podcasts, coordonnés par Gabrielle Brassard-Lecours, décrivent en ?ligrane les conséquences dramatiques de l\u2019oppression coloniale et le questionnement perpétuel de l\u2019identité individuelle et collective dans un monde en mouvement, qui scrute le passé pour construire un avenir di?érent.Marie-Pier Frappier relations 801 MARS-AVRIL 2019 49 RecensionS \u2022 BaladOdiffUsions 50 relations 801 MARS-AVRIL 2019 L\u2019auteur est écrivain et parolier n trouve cette a?rmation dans le journal de l\u2019écrivain Charles Juliet, intitulé Apaisement : «?La nostalgie de cet état de prodigieux bien-être éprouvé pendant les trois derniers mois de la vie intra-utérine et dont mon corps garde sans doute l\u2019obscure mémoire.(J\u2019ai écrit il y a longtemps un poème sur cet état de jouissance vécu au cours de l\u2019avant-naître.Le souvenir de cette période où nous sommes comblés est probablement à l\u2019origine de ces poèmes, récits, légendes qui, dans les sociétés primitives, parlent du paradis perdu.)1 » Comment le dire?Cette «?nostalgie?», ce «?prodigieux bien-être?», cet «?état de jouissance de l\u2019avant-naître?», je ne le connais pas.Je ne sais pas ce que cela peut signi?er.Je suis un grand prématuré de six mois.À mon arrivée au monde, je pesais quatre livres et demie.Quelques jours plus tard, je pesais trois livres.Je ne me souviens évidemment de rien.Mais je sais que je ne peux pas être habité par tout ce bonheur dont parle Charles Juliet dans son journal.Cela ne fait pas de moi un être moins humain (en?n, je l\u2019espère), mais il y a des jouissances dont je dois me passer.Je ne peux pas écrire sur ce qui n\u2019a pas existé.Chaque fois que ma mère se souvient du 31 décembre 1949, date de ma naissance, elle me dit qu\u2019elle est encore surprise de me savoir en vie.On m\u2019a sauvé.Je devais vouloir rester en vie.Le moment de grâce dont parle Charles Juliet, je l\u2019ai passé dans un incubateur.naître est un événement.rester en vie aussi.Je ne sais vraiment pas ce que pourrait écrire un psychanalyste sur la question, mais quand je lis Freud, j\u2019ai encore plus de mal à imaginer.Une fois dans ma vie, j\u2019ai rencontré une femme qui me connaissait à peine et qui m\u2019a dit?: «?toi, tu es un prématuré, ça se voit.?» nous nous étions promis d\u2019en reparler, mais l\u2019occasion ne s\u2019est jamais présentée.C\u2019est à la lecture de ce passage d\u2019Apaisement que je me suis interrogé sur ma propre naissance.Je découvre à 69 ans que je suis peut-être passé à côté de «?l\u2019avant-naître?».Pendant que d\u2019autres jouissaient de la vie intra- utérine, j\u2019étais déjà dans le monde à mener un combat pour survivre.Quand je lis De l\u2019inconvénient d\u2019être né de Cio- ran, je souris.C\u2019est une autre histoire en e?et de se faire dire par sa mère?: «?j\u2019aurais dû me faire avorter?».Je pense au psychiatre ronald Laing qui demandait ceci à certains de ses patients?: si vous aviez à revivre les neuf premiers mois de votre vie, dans quel ventre voudriez- vous les passer?Certaines personnes répondaient sans ré?échir?: pas ma mère.J\u2019ai l\u2019impression qu\u2019écrire sur la naissance est toujours une invention.Chacun sa légende.naître.Ouvrir les yeux.Déplier lentement ses petites mains encore palmées.rester bien au chaud dans un incubateur.Je sais que ma mère est retournée à la maison sans moi.elle me visitait.J\u2019écoute son récit, ce qu\u2019elle dit de mon histoire.Les mères construisent le récit de notre naissance.il ne peut pas en être autrement.elles ne sont pas seulement celles qui portent les enfants, elles sont aussi celles qui content le début de notre histoire.Le hasard veut que je sois en train de lire le journal de la chanteuse Jane Birkin.elle écrit?: «?Je suis née le 14 décembre 1946, très prématurée, à sept mois et demi à la London Clinic.On m\u2019a mise avec un petit garçon sur le radiateur dans une boîte couverte d\u2019un linge humide.Les incubateurs n\u2019existaient pas, Maman a commencé à me perdre après le petit déjeuner, disait-elle2.?» Les enfants prématurés sont des enfants «?perdus?»?! On pourrait jouer avec l\u2019expression.Le 31 décembre 1949, ma mère m\u2019aurait perdu en glissant dans l\u2019escalier du bureau de poste.si vous voulez encore un peu de psychanalyse, je pourrais vous dire que je demeure très attaché aux lettres écrites à la main.J\u2019en écris deux ou trois par semaine.J\u2019aime plus ou moins les courriels.Peut-être que j\u2019aurais dû être facteur?Je ne sais même pas si je plaisante.naître.Fabriquer son histoire.Faire de l\u2019enfance le livre de tout.Construire son mythe.vivre dans la nostalgie des débuts.recommencer.tenter de se souvenir et s\u2019en avouer incapable.se retrouver dans l\u2019obligation de se ?er au récit des autres.Quand j\u2019enseignais la philosophie au cégep, il m\u2019arrivait de dire à mes élèves?: puisque vous pensez que la philosophie n\u2019est pas pratique et qu\u2019elle ne parle pas du réel, alors je voudrais que pour la semaine prochaine vous m\u2019écriviez un texte de cinq pages sur les trois premières années de votre vie.voilà du concret.C\u2019est simple, c\u2019est votre vie.Mais je n\u2019impose qu\u2019une seule contrainte?: vous ne devez questionner personne.Je ne veux pas savoir ce qu\u2019on a dit de vous, mais je veux que vous me racontiez vos propres souvenirs.Ce n\u2019est pas si simple de se mettre au monde.Ce n\u2019est pas si simple de ne pas inventer sa propre histoire, d\u2019éliminer les autres de sa propre histoire.naître.Bien sûr, physiquement, la chose a toujours lieu.Mais naître à soi, naître dans le monde, vivre et se souvenir, c\u2019est un travail complexe.On peut vivre dans un monde qui abolit l\u2019histoire, on peut se contenter des moments festifs de la vie.Mais se contenter, ce n\u2019est pas encore naître au monde.1.C.Juliet, Apaisement.Journal VII 1997-2003, Paris, P.O.L, 2013, p.54.2.J.Birkin, Munkey Diaries, Paris, Fayard, 2018, p.?9.O Naître Le carnet Marc Chabot éditions écosociété / cultiver les savoirs, ouvrir les possibles LE DROIT AU FROID st A £0, _< Eas = wets (9 Le combat dunce femme pour proteger sa culture, l'Arctique ef la piahéte ÉCOSOCIÉtÉ ecosociete.org DECOURAQUE CPE Conversations militanfos avec Lorraine Guay ca & Cortéildes als Cavey Comind Québecas el PCM dwke dn 91,3 FM MONTREAL 100,3 FM SHERBROOKE 89,9 FM TROIS-RIVIERES 89,3 FM VICTORIAVILLE 104,1 FM RIMOUSKI RADIOVM.COM \u20ac 7 ea ere 7 Ap 1 «gif \u201cte 4 AL got AP = ; £7 os = rN iy, 6) dn a 3 * A af LG 2 AL ré Pi - ; > 7 sc Le = $ \u2018 / & A Sea der \u2018mene 1 A + : WN N \"1 Lu LE JOURNALISTE KARL RETTINO-PARAZELLI PHOTO : JACQUES MADEAU, LE DÉVOIR 1% FOU © no Recevez gratuitement I'édition papier du samedi pendant 4'semaines ébéve a Bl MN NIUE "]
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