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Titre :
Relations
Revue mensuelle catholique d'intérêt général préoccupée par la justice sociale qui contribue fortement à l'analyse de la société, au Québec et ailleurs. [...]

Les jésuites canadiens rêvaient, depuis longtemps, de publier une revue catholique d'intérêt général analogue à celles de leurs confrères d'Europe ou des États-Unis : Études, Civilta cattolica, Month, America, etc. L'oeuvre sociale créée avec l'École sociale populaire du père Joseph-Papin Archambault en sera le tremplin.

L'idée prend corps peu avant le début de la Deuxième Guerre mondiale avec la parution de la revue L'Ordre nouveau (1936-1940) à laquelle participent les pères Jacques Cousineau, Joseph-Papin Archambault, Omer Genest, Joseph Ledit et Jean d'Auteuil Richard. Ce dernier est chargé de fonder et de diriger une nouvelle revue qui visera un lectorat élargi; il conservera son poste jusqu'en 1948.

Parmi tous les titres suggérés, c'est Relations qui est retenu. Il fait, bien sûr, référence aux Relations des jésuites, par l'entremise desquelles ceux-ci avaient fait connaître leurs actions en Nouvelle-France. Ce titre convient, en outre, au domaine que la revue se propose d'explorer, celui des relations humaines sur tous les plans : familial, religieux, social, économique, politique, national et international.

Dès le début, Relations prend une physionomie à peu près définitive avec ses rubriques fixes : éditoriaux, grands articles, commentaires, chroniques diverses, comptes rendus de livres. Le succès dépasse les espoirs : dès le second numéro, 4000 exemplaires s'envolent, plus de 7000 en décembre 1943, 15 000 en 1946.

Plusieurs raisons expliquent ce succès : le caractère engagé de la revue, l'appétit des lecteurs privés des revues européennes durant la guerre, la collaboration des laïcs. La revue mène des luttes décisives contre les cartels, en particulier contre le trust de l'électricité. Elle prépare ainsi l'opinion à la nationalisation qui viendra 20 ans plus tard.

En 1950, les évêques, dans leur Lettre sur le problème ouvrier, reconnaissent la vocation industrielle et urbaine du Québec. Dans ce vaste mouvement, Relations est plus qu'un simple témoin; elle y participe intensément, à certaines heures, jusqu'à risquer son existence. C'est pour ces raisons que la revue Relations peut être décrite comme une tribune du catholicisme de gauche québécois.

En octobre 1956, Relations publie le numéro du 15e anniversaire. Quelles causes sert la revue? Celles de l'Église et des âmes, celles de la personne humaine et de la justice sociale, celles de la communauté canadienne-française et de la patrie canadienne et, enfin, les causes d'ordre international.

À partir de 1966, Relations s'efforce de suivre davantage l'actualité, surtout dans le domaine social. L'effort de la revue s'ajuste aux événements mais demeure généralement dispersé. Relations se positionne comme un outil d'analyse et commente l'actualité dans des dossiers qui lui permettent de prendre un certain recul et d'attirer la collaboration d'intellectuels spécialisés et réputés. La revue demeure attentive aux défis que posent les mutations du temps présent à la foi religieuse et à la volonté d'engagement, au Québec et dans le monde.

Ce mensuel existe depuis 1941. Une telle longévité, dans le domaine du magazine engagé qui s'oppose à la logique marchande, est une rareté. Parmi ses collaborateurs, mentionnons les pères Émile Bouvier, L.-C. de Léry et P.-É. Racicot, Jean Vallerand, Ernest Robitaille, Paul Gérin-Lajoie, Victor Barbeau et Fernand Dumont, Gregory Baum, ainsi que plusieurs auteurs littéraires, dont Wajdi Mouawad, Élise Turcotte et Hélène Monette.

Sources

BEAULIEU, André et autres, La presse québécoise des origines à nos jours, vol. 7 : 1935-1944, Sainte-Foy, Les Presses de l'Université Laval, 1985, p. 208-212.

CORNELLIER, Louis, « Revue - 70 ans de Relations », Le Devoir, 12 mars 2011, p. F5.

ST-AMANT, Jean-Claude, « La propagande de l'École sociale populaire en faveur du syndicalisme catholique 1911-1949 », Revue d'histoire de l'Amérique française, vol. 32, n° 2, 1978, p. 203-228.

Éditeurs :
  • Montréal, Canada :École sociale populaire,1941-2024,
  • Montréal, Canada :un groupe de Pères de la Compagnie de Jésus,
  • Montréal :Éditions Bellarmin,
  • Montréal :Centre justice et foi
Contenu spécifique :
Juillet - Août 2019, No 803
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
six fois par année
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseur :
  • Ordre nouveau (Montréal, Québec : 1936)
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Références

Relations, 2019-07, Collections de BAnQ.

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[" NUMÉRO 803 AOÛT 2019 P P C O N V E N T I O N : 4 0 0 1 2 1 6 9 7,00 $ Débat InterDIre aIrbnb ?L\u2019espérance aLgérIenne en mouvement InvItatIon à LA MARCHE Artiste invité : YAYO Fondée en 1941 La revue Relations est publiée par le Centre justice et foi, un centre d\u2019analyse sociale progressiste fondé et soutenu par les Jésuites du Québec.Depuis plus de 75 ans, Relations œuvre à la promotion d\u2019une société juste et solidaire en pre - nant parti pour les personnes exclues et appauvries.Libre et indépendante, elle pose un regard critique sur les enjeux sociaux, écono miques, politiques, environnementaux et religieux de notre époque.NUMÉRO 803 JUILLET-AOÛT 2019 5 ÉDITORIAL UNE VIE SANS ART?Catherine Caron ACTUALITÉS 6 LOGEMENT : UNE CRISE IGNORÉE Véronique Laflamme 8 L\u2019ALBERTA DE KENNEY OU LE GRAND RECUL Guillaume Durou 9 LE PRIX DE LA CONTESTATION AU MAROC Osire Glacier 12 DÉBAT INTERDIRE AIRBNB?Gabrielle Renaud, Amir Khadir et Marlène Lessard 33 AILLEURS L\u2019ESPÉRANCE ALGÉRIENNE EN MOUVEMENT Adel Abderrezak REGARD 36 VIEILLIR DANS UNE SOCIÉTÉ NÉOLIBÉRALE Julien Simard 38 LA VIOLENCE STRUCTURELLE : DU DIAGNOSTIC À L\u2019ACTION TRANSFORMATRICE Martin Hébert 41 SUR LES PAS D\u2019IGNACE SUR LE CHEMIN DE LA JUSTICE Étienne Grieu 42 CHRONIQUE POÉTIQUE d\u2019Olivia Tapiero VIENS FAIRE UNE MARCHE 44 QUESTIONS DE SENS, par Anne Fortin «DE QUOI PARLIEZ-VOUS EN MARCHANT?» RECENSIONS 45 LIVRES 49 DOCUMENTAIRE 50 LE CARNET de Marc Chabot SE DISTINGUER DIRECTRICE Élisabeth Garant RÉDACTEUR EN CHEF Jean-Claude Ravet RÉDACTRICE EN CHEF ADJOINTE Catherine Caron SECRÉTAIRE DE RÉDACTION Emiliano Arpin-Simonetti DIRECTION ARTISTIQUE Mathilde Hébert ILLUSTRATIONS Jacques Goldstyn, Lino, Léa Trudel RÉVISION/CORRECTION Éric Massé COMITÉ DE RÉDACTION Frédéric Barriault, Gilles Bibeau, Mélanie Chabot, Eve-Lyne Couturier, Dario De Facendis, Claire Doran, Céline Dubé, Jonathan Durand Folco, Lorraine Guay, Mouloud Idir, Alexandra Pierre, Rolande Pinard, Louis Rousseau, Michaël Séguin, Julien Simard COLLABORATEURS Gregory Baum?, André Beauchamp, Jean-Marc Biron, Dominique Boisvert, Marc Chabot, Amélie Descheneau-Guay, Anne Fortin, Olivia Tapiero, Marco Veilleux IMPRESSION HLN sur du papier recyclé contenant 100 % de fibres post-consommation.DISTRIBUTION Disticor Magazine Distribution Services ENVOI POSTAL Citéposte CFG Relations est membre de la SODEP et de l\u2019AMéCO.Ses articles sont réper toriés dans Érudit, Repère, EBSCO et dans l\u2019Index de pério di ques canadiens.SERVICE D\u2019ABONNEMENT SODEP (Revue Relations) C.P.160, succ.Place-d\u2019Armes Montréal (Québec) H2Y 3E9 514-397-8670 abonnement@sodep.qc.ca ABONNEMENT EN LIGNE www.revuerelations.qc.ca TPS: R119003952 TVQ: 1006003784 Dépôt légal Bibliothèque et Archives nationales du Québec: ISSN 0034-3781 ISSN (version numérique) : 1929-3097 ISBN (version imprimée) : 978-2-924346-48-8 ISBN (version PDF) : 978-2-924346-49-5 BUREAUX 25, rue Jarry Ouest Montréal (Québec) H2P 1S6 tél.: 514-387-2541, poste 279 relations@cjf.qc.ca www.revuerelations.qc.ca 33 2 RELATIONS 803 JUILLET-AOÛT 2019 RELATIONS 803 JUILLET-AOÛT 2019 3 14 InvItatIon à la marche Jean-Claude Ravet 17 l\u2019HOMO SAPIENS est un HOMO CAMINANS David Le Breton 18 au pIed de l\u2019être José Acquelin 21 explorer les InterstIces de la vIlle Julien Simard 23 pas de traverse Philippe Demeestère 25 la marche entravée Catherine Caron 26 marcher pour transformer le monde Lorraine Guay 28 sur la trace des nomades Natasha Kanapé Fontaine 30 le pèlerInage InfInI Jean-Claude Ravet ARTISTE INVITÉ Diego Herrera, alias Yayo, est originaire de la Colombie et réside à Montréal depuis 32 ans.Dessinateur humoristique et illustrateur, il propose un univers poétique, souvent au service de la satire sociale et de l\u2019imaginaire de l\u2019enfance.Il collabore à différentes publications tant au Canada qu\u2019à l\u2019étranger.Pendant 29 ans, Le Monde de Yayo, un espace consacré à ses dessins d\u2019humour dans L\u2019actualité, a ravi lecteurs et lectrices.Il se consacre aussi à la création de livres jeunesse.Ses œuvres ont été récompensées notamment par le Grand Prix The Golden Smile, à Belgrade en 1997, et par le Grand Prix PortoCartoon, au Portugal en 2014.Le prix Charles-Biddle, qui souligne l\u2019apport exceptionnel d\u2019une personne immigrante au développement culturel et artistique du Québec sur la scène nationale ou internationale, lui a été décerné en 2011.En 2019, Yayo a bénéficié de la résidence d\u2019écriture «Exil et liberté» à la Maison de la littérature de Québec, offerte par le Centre québécois du P.E.N.International.Passionné de marche et du chemin de Compostelle, c\u2019est avec grand bonheur qu\u2019il collabore à ce dossier de Relations sur la marche.DOSSIER Yayo 30 Yayo 4 RELATIONS 803 JUILLET-AOÛT 2019 Gentrification, inégalités, racisme, pollutions\u2026 les dynamiques qui briment le droit à la ville comme milieu de vie sont nombreuses à l\u2019ère du capitalisme mondialisé.Comment faire face à ces problèmes et défis ?Quelles actions mener pour réaliser la ville juste ?Dans la foulée de son dossier de septembre-octobre 2019 qui portera sur le droit à la ville (en kiosques le 20 septembre), le revue Relations vous invite à approfondir la réflexion sur les luttes et réalités urbaines dans le cadre de ce colloque misant sur l\u2019apport de penseurs et d\u2019acteurs de terrain chevronnés, réalisé en partenariat avec le Réseau Villes régions, monde.COLLOQUE | Les 4 et 5 octobre 2019 DE LA VILLE SOUS TENSION À LA VILLE JUSTE CONFÉRENCE D\u2019OUVERTURE DE SASKIA SASSEN LE VENDREDI 4 OCTOBRE 2019 DE 19 H À 21 H 30 Centre Saint-Pierre, salle Marcel-Pepin (100) 1212, rue Panet, Montréal (Métro Beaudry) Sociologue de renommée internationale, Saskia Sassen a développé le concept incontournable de « villes globales » pour analyser les manifestations spatiales de la mondialisation.Son plus récent livre, Expulsions.Brutalité et et complexité dans l\u2019économie globale (Galli- mard, 2016), tente de relier entre elles les diverses formes de dépossession à l\u2019œuvre dans le capitalisme avancé.Elle enseigne à à l\u2019Université Columbia à New York et à la London School of Economics, à Londres.Contribution volontaire : 10 $ (frais inclus pour les personnes inscrites à la journée de d\u2019étude).JOURNÉE D\u2019ÉTUDE LE SAMEDI 5 OCTOBRE 2019 DE 9 H 30 À 16 H Maison Bellarmin 25, rue Jarry Ouest, Montréal (métro Jarry ou De Castelnau) Panel d\u2019introduction « Dynamiques de la dépossession et pistes de réflexion et d\u2019action sur la réappropriation du droit à la ville au Québec », avec Jonathan Durand Folco et Bochra Manaï Visionnement du documentaire Quartiers sous tension de Carole Laganière Ateliers participatifs sur différentes luttes urbaines en cours à Montréal et à Québec.Coût d\u2019inscription : 25 $, ou 10 $ pour étudiants et personnes à faible revenu (ce prix inclut le repas du midi et la conférence d\u2019ouverture) INSCRIPTION ET PAIEMENT AVANT LE 27 SEPTEMBRE 2019 Renseignements : Christiane Le Guen, 514-387-2541 p.234 | cleguen@cjf.qc.ca © W a r t i n P a n t o i s , L a b e a u t é s a u v e r a l e m o n d e ue seraient nos vies sans art ?Cette question, lancée par 16 organismes représentant 200 000 artistes québécois à l\u2019origine du manifeste «Une vie sans art, vraiment ?1», semble excessive à première vue.Après tout, l\u2019art n\u2019est pas menacé ni combattu au Québec comme il peut l\u2019être là où des courants ultraconser - vateurs, voire fondamentalistes, sévissent.Nous vivons dans l\u2019abondance de l\u2019art, les capsules vidéo de la campagne liée à ce manifeste l\u2019illustrent bien.Nous pouvons pratiquer ou apprécier l\u2019art librement, nous laisser ravir, chavirer et troubler par les beautés, les visions du monde et les questionnements qu\u2019il porte, sa part de mystère \u2013 qui échappe aux artistes eux-mêmes \u2013 nous plaçant face à quelque chose de plus grand que nous.L\u2019art au Québec est valorisé et bénéficie encore d\u2019importants financements publics (contrairement à ce qu\u2019on observe en terre de Trump), bien que cela reste en-deçà des besoins.Même si certaines failles sont préoccupantes, notre capacité collective de mener nos politiques culturelles est protégée dans les accords commerciaux négociés par le Canada, ce qui est essentiel à l\u2019expression de notre identité francophone et à celle de la diversité face aux industries culturelles envahissantes, étasuniennes principalement.Alors qu\u2019est-ce qui motive pareil cri d\u2019alarme de la part de tous ces artistes ?Le fait que l\u2019abondance de l\u2019art masque sa banalisation, sa consommation insouciante, sa diffusion sans limites, sa gratuité trompeuse.Or, si l\u2019art n\u2019a pas de prix, il a un coût, trop souvent payé par des artistes qui, loin du star-system, ne roulent pas sur l\u2019or.L\u2019essor du numérique crée de nouveaux problèmes, démultipliant l\u2019accès facile à une multitude d\u2019œuvres sans que les artistes ne reçoivent leur juste part de revenus.Les géants du Web doivent être soumis à de nouvelles règles à cet égard.Une multinationale comme Netflix, qui se montre « généreuse » et se bâtit un capital de sympathie en finançant des projets, doit d\u2019abord payer les taxes et impôts essentiels au financement public de l\u2019art et au déploiement de politiques culturelles dont il nous revient de décider collectivement.Mais le numérique n\u2019est pas seul en cause ; le bon vieux photocopieur l\u2019est aussi : la redevance annuelle payée par les universités québécoises aux auteurs et aux éditeurs est en baisse de 50 % depuis 2012.C\u2019est un exemple du « cadeau » fait cette année-là par le gouvernement de Stephen Harper quand il a modifié la Loi sur le droit d\u2019auteur, créant un bar ouvert pour les établissements scolaires qui peuvent maintenant reproduire des œuvres sans payer de droits (au Québec, Copibec réduit les dégâts grâce aux ententes qu\u2019elle a avec les établissements).Qu\u2019on y songe : les écrivaines et écrivains du Québec, en 2017, ont tiré de leurs activités littéraires un revenu moyen avoisinant 9000 $, dont 12 % vient des redevances \u2013 en baisse pour le quart d\u2019entre eux \u2013 liées à la reproduction de leurs textes.Les auteurs dramatiques, quant à eux, entre 2006 et 2016, ont perdu 42 % des revenus liés aux 5000 représentations de leurs œuvres jouées dans les écoles primaires et secondaires du Québec, en raison d\u2019une autre exception dans la loi.« Ça suffit ! », disent donc les artistes, affirmant que les droits d\u2019auteur ne sont pas un boni mais font partie intégrante de leur gagne-pain et qu\u2019ils doivent être mieux protégés par la loi fédérale sur le droit d\u2019auteur.Sa révision est très attendue, mais on peine à voir comment le gouvernement agira alors que des recommandations contradictoires lui sont faites par les comités parlementaires.La réforme de la Loi sur le statut de l\u2019artiste et la révision des lois sur la radiodiffusion et la télédiffusion mobilisent aussi les artistes, qui font bien de nous rappeler à l\u2019ordre.La culture de la gratuité et du laisser-faire qui accompagne l\u2019individualisme néolibéral et le « droit » au profit des géants du numérique aggrave leurs conditions de vie et de création déjà souvent difficiles.C\u2019est une chose, pour un ou une artiste, que de consentir parfois à ne pas être payé ou à céder volontairement ses droits d\u2019auteur ; c\u2019en est une autre de subir des pratiques de pillage légalisé de ses droits.De telles pratiques dénaturent, en outre, les principes importants d\u2019accessibilité et de démocratisation de l\u2019art, qui doivent être atteints dans le respect des artistes, non pas en abusant du don précieux qui se trouve au cœur de tout acte créateur.Catherine Caron RELATIONS 803 JUILLET-AOÛT 2019 5 Une vIe SANS ART ?Q ÉDITORIAL 1.On peut le signer à l\u2019adresse suivante : .Yayo Logement?: Une crIse Ignorée Les premières actions du gouvernement caquiste en matière de logement social sont irresponsables dans un contexte de surplus budgétaires et de pénurie de logements.Véronique Laflamme L\u2019auteure est porte-parole du Front d\u2019action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU) Le gouvernement Legault, dans son premier budget, fait l\u2019affront aux personnes mal logées de ne financer aucune nouvelle unité de logement social cette année.Il pouvait pourtant compter sur un surplus budgétaire de 5 milliards de dollars, avant versement au Fonds des générations et sans compter les sommes attendues du gouvernement fédéral dans le cadre de la Stratégie canadienne sur le logement.C\u2019est une première depuis la création, il y a 20 ans, d\u2019AccèsLogis, le seul programme qui permet de réaliser des logements sociaux au Québec, principalement sous la forme de coopératives ou d\u2019organismes sans but lucratif (OSBL).De plus, alors qu\u2019un seuil critique a été atteint l\u2019an dernier avec un maigre total de 731 logements sociaux construits, seulement l0 000 des 15 000 logements sociaux déjà annoncés dans les budgets québécois antérieurs et qui ne sont toujours pas bâtis seront réalisés.Ces choix sont particulièrement irresponsables alors qu\u2019une pénurie de logements sévit dans plusieurs muni - cipalités, affectant plus de 244 000 ménages locataires qui ont urgemment besoin d\u2019un logement décent et répondant à leurs besoins.Parmi ces ménages, 103835 consacrent plus de la moitié de leur revenu au loyer, ce qui est bien au- dessus de la norme établie de 30 %.Ces chiffres cachent de multiples drames humains et la situation risque de se détériorer au cours des prochains mois, les taux d\u2019inoccupation des logements locatifs ayant dégringolé en un an, se situant parfois sous la barre du 2%, soit bien en dessous du seuil de 3 % dit d\u2019équilibre du marché.Déjà, cette rareté a contribué à des hausses importantes de loyers, bien au-delà de l\u2019inflation, en plus de causer l\u2019augmentation des cas de discrimination \u2013 illégale \u2013 envers les personnes racisées et les familles à faible revenu ou avec de jeunes enfants.Les grands logements de trois chambres et plus sont les plus rares.À Gatineau, où la pénurie a été aggravée par des inondations et des tornades, plusieurs familles se sont retrouvées à la rue au cours des dernières semaines.Le fait que les villes favorisent un déve - loppement immobilier densifié \u2013 parfois au nom des principes de développement durable, mais le plus souvent pour augmenter leurs revenus tirés des taxes foncières \u2013 a un effet pervers : l\u2019explosion du prix des terrains.Pour rentabiliser les opérations, on multiplie la construction 6 RELATIONS 803 JUILLET-AOÛT 2019 de tours ne comptant que des petits loge - ments chers, inutiles pour les familles et les ménages à revenu modeste.Ces développements exercent une pression importante sur le prix des loyers avoi - sinants.Pendant que des promoteurs s\u2019enrichissent, que les quartiers centraux sont la proie de spéculateurs et de gentri- ficateurs, le parc de logements locatifs abordables s\u2019effrite et le droit au logement est bafoué.Quant aux locataires, leur rapport de force est faible en l\u2019absence d\u2019un réel contrôle des loyers, d\u2019un registre des baux, d\u2019une interdiction réellement efficace de convertir les logements locatifs en condos quand le taux d\u2019inoccupation dégringole, sans oublier les transformations arbitraires de logements ayant pour véritable dessein d\u2019évincer des locataires de longue date.Pourtant, le logement social est sans conteste la solution la plus efficace et durable aux problèmes des locataires à faible et à modeste revenu qui font les frais de la crise du logement actuelle.Qu\u2019il soit public ou sous la gouvernance d\u2019une coopérative ou d\u2019un OSBL d\u2019habitation, le logement social permet entre autres aux ménages de s\u2019approprier un pouvoir collectif sur la question foncière, pour se mettre à l\u2019abri des reprises de possession, le tout sans nourrir la spéculation immobilière, voire en contribuant à la freiner.Il offre aussi une série de formules répondant à différents besoins, notamment ceux des personnes itinérantes ou aînées.Pour enrayer la crise du logement, il faut investir massivement dans la réalisation de logements sociaux, sur un horizon de plusieurs an - nées, ce que ne fait aucunement le premier budget du gouvernement caquiste.Il faillit ainsi à ses obligations, car lorsque le Québec a ratifié le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels de l\u2019ONU, il s\u2019est engagé à respecter, promouvoir et mettre en œuvre le droit au logement « au meilleur de ses ressources disponibles ».Il s\u2019est également engagé à ne pas adopter de « mesures régressives », c\u2019est-à-dire de mesures qui marqueraient « directement ou indirectement un retour en arrière ».RELATIONS 803 JUILLET-AOÛT 2019 7 Solidarité avec Grenville-sur-la-Rouge Dans l\u2019éditorial de notre numéro de janvier dernier, catherine caron alertait nos lecteurs et nos lectrices au sujet de la situation à laquelle est confrontée grenville-sur-la-rouge.cette petite municipalité des Laurentides est en e?et poursuivie par la compagnie minière canada carbon, qui lui réclame un montant de 96 millions de dollars.cette dernière conteste ainsi le droit des élus de la municipalité de modi?er des règlements pour protéger les milieux fragiles de leur territoire, et celui des citoyens de refuser un projet minier.L\u2019enjeu concerne donc toutes les municipalités du Québec, qui pourraient subir pareil déni de démocratie si nos lois ne sont pas changées et si cette poursuite n\u2019est pas jugée abusive.une campagne de solidarité avec grenville-sur-la-rouge a été lancée le 7 mai dernier à montréal.ses porte- paroles \u2013?paul piché, auteur-compositeur-interprète et parrain de la rivière rouge, et marie-Ève maillé, co-auteure du livre Acceptabilité sociale?: sans oui, c\u2019est non (écosociété, 2017)?\u2013 participaient à l\u2019événement aux côtés de représentants de la coalition Québec meilleure mine, de la Fédération québécoise des municipalités et du centre justice et foi, entre autres.pour s\u2019informer et appuyer la campagne?: .Quarante ans au front Le Front d\u2019action populaire en réaménagement urbain (Frapru) souligne cette année ses 40 ans de lutte acharnée pour le droit au logement.Le regroupement de quelque 148 organismes a produit pour l\u2019occasion un documentaire et une brochure retraçant son parcours et les combats menés depuis 1979, dans un contexte qui a vu se déployer progres - sivement la vague néolibérale au Québec et au canada.on y rappelle entre autres les premières campagnes contre le phénomène de l\u2019embourgeoisement des quartiers, les batailles pour la construction de logements sociaux, la commission itinérante sur le droit au logement qui a sillonné les 17 régions du Québec et certaines communautés autochtones en 2012, de même que la marche «?De villes en villages pour le droit au logement?», entre ottawa et Québec, à l\u2019automne 2018.une mémoire à entretenir alors que les besoins en matière de logement sont de plus en plus criants et la lutte contre la pauvreté de plus en plus nécessaire.voir?: . L\u2019aLberta de Kenney oU Le grand recUL Le retour des conservateurs au pouvoir annonce d\u2019importants ressacs, notamment en matière de transition écologique.Guillaume Durou L\u2019auteur est professeur adjoint de sociologie à la Faculté Saint-Jean de l\u2019Université de l\u2019Alberta Le gouvernement du Nouveau parti démocratique (NPD) de Rachel Notley n\u2019aura été qu\u2019une éclipse de quatre ans dans le règne ininterrompu des gouvernements conservateurs depuis 1971.Même si la gauche albertaine est vivante et engagée et que le NPD a longtemps disposé de forts appuis dans les centres urbains comme Edmonton, c\u2019est l\u2019électorat rural qui, dans cette culture politique singulière, a eu le dernier mot lors des élections provinciales d\u2019avril dernier.Ce scrutin marque ainsi un retour à la norme, alors que 71 % des Albertaines et des Albertains se sont prévalus de leur droit de vote, contre 57% en 2015.Ce résultat contribue toutefois à chan ger la donne à l\u2019échelle canadienne.Sur les dix provinces, sept sont désormais dirigées par des gouvernements conservateurs.Dans ce contexte, le nouveau premier ministre de l\u2019Alberta, Jason Kenney, espère trouver de solides alliés pour s\u2019opposer à l\u2019appétit centralisateur du fédéral.Cette nouvelle composition politique provinciale serait-elle le terreau fertile d\u2019un retour des conservateurs fé - déraux au pouvoir ?Une chose paraît certaine : l\u2019élection en Alberta cristallise les querelles à venir entre les différents paliers de gouvernement.Depuis quelques années, le Canada, comme d\u2019autres pays occidentaux d\u2019ailleurs, semble basculer dans une ère où le politique se retrouve dans une quête permanente de légitimité.Alors que les électeurs se sentent délaissés et boudent l\u2019establishment, une droite décomplexée prétend incarner une nouvelle voie.Une fois au pouvoir, cette droite populiste exerce ensuite son mandat avec une impunité déconcertante.Faut-il rappeler que les scandales qui pesaient sur Jason Kenney ou Doug Ford, en Ontario, n\u2019ont en rien empêché leur élection, pas plus que le sexisme ordinaire et l\u2019intolérance qui ont caractérisé leur campagne ?La vague de conservatisme, tant fiscal que social, qui déferle d\u2019un océan à l\u2019autre, s\u2019accompagne par ailleurs d\u2019une mascu - linisation du pouvoir : des cinq femmes qui gouvernaient une province ces dernières années, il n\u2019en reste aucune.Jason Kenney compte remettre l\u2019Al - berta sur les rails conservateurs en procédant, dès les 100 premiers jours de son mandat, au démantèlement des politiques instaurées par le NPD.Sous prétexte de retrouver le « juste équilibre » entre l\u2019économie et l\u2019environnement, il compte abolir le plan de réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES) et contester la constitutionnalité de la taxe sur le carbone qui lui sera dès lors imposée par le fédéral.Il veut modifier le nouveau Code du travail, réduire à 10 % les impôts payés par les entreprises privées et affaiblir les syn dicats, toujours dans l\u2019optique de rendre sa province \u2013 ou plutôt le marché \u2013 plus « libre ».Devant la croissance des crimes en région rurale (sept des dix villes canadiennes connaissant le plus haut taux de criminalité sont albertaines), Kenney prévoit aussi mettre en branle un vaste programme pour durcir le système judiciaire et l\u2019action policière et élargir la notion de légitime défense, ce qui, à ses yeux, permettrait d\u2019accroître le sen timent de sécurité dans les milieux ruraux.Pour ces grands chantiers, dont ceci n\u2019est qu\u2019un aperçu, Kenney a bien averti qu\u2019il ne consultera pas la popu lation.Il y a donc fort à parier que la démocratie connaîtra un passage à vide.Hormis cette conjoncture politique particulière, une question fatidique reste entière : celle de l\u2019écologie.En re donnant aux conservateurs les rênes du pouvoir, l\u2019Alberta vient en effet d\u2019anéantir à court terme la possibilité d\u2019une transition énergétique.Le retour des conservateurs légitime autant qu\u2019il sacralise une 8 RELATIONS 803 JUILLET-AOÛT 2019 Bloquons GNL Québec une pétition initiée par nature Québec circule pour s\u2019opposer au projet de complexe méthanier de la ?rme gnL Québec.celui-ci prévoit la construction d\u2019une usine de gaz naturel liqué?é et d\u2019un terminal maritime dans le jord du saguenay ainsi qu\u2019un gazoduc de 750 km dont le tracé traverse entre autres l\u2019abitibi, la Haute- mauricie, le saguenay\u2013Lac-saint-Jean et plusieurs territoires autochtones non cédés.visant à exporter les combustibles fossiles albertains vers les marchés internationaux, ce projet génèrerait annuellement plus de sept millions de tonnes de gaz à e?et de serre (ges), ce qui annulerait l\u2019essentiel des e?orts du Québec en matière de réduction des ges depuis 1990.L\u2019ensemble des activités liées au projet seraient également responsables d\u2019une hausse du tra?c maritime dans le jord du saguenay, menaçant la survie des bélugas du saint-Laurent.La pétition a déjà recueilli plus de 30?000 signatures.pour signer?: .«Mauvaise voie», indique un panneau installé aux abords d\u2019une usine de traitement de pétrole des sables bitumineux, en Alberta.Photo : Velcrow Ripper/Flickr économie capitaliste qui s\u2019entête à faire reposer sa croissance sur l\u2019extraction des combustibles fossiles dits «extrêmes », à la fois néfastes pour le climat et pour les écosystèmes.Malgré le retrait de gros joueurs comme Total et Shell, décidés, ces dernières années, à privilégier le gaz naturel liquéfié qui profite de nouveaux débouchés, le sort du pétrole des sables bitumineux n\u2019est pas scellé pour autant.Comme le confirme une étude publiée par le Parkland Institute il y a quelques mois, alors que le prix du baril de pétrole a retrouvé un niveau normal depuis la débâcle de 2014-2016, les grandes sociétés d\u2019exploitation des sables bitumineux qui avaient cessé tout nouveau développement pour se rabattre sur leurs installations existantes ont finalement généré des rendements stables et prévisibles.Cette stratégie de consolidation a préservé la profitabilité du secteur, aussi réduite soit-elle.Aux dires de plusieurs experts, l\u2019extraction non conventionnelle est donc en passe de devenir le principal mode de production pétrolière en Amé - rique du Nord.Par ailleurs, le charbon fournit toujours environ 50 % de l\u2019électricité alber- taine et demeure la seconde source d\u2019émissions de GES après l\u2019extraction pétrolière.Parce que ce secteur emploie quelque 10 000 travailleurs et garantit une électrification soi-disant abordable pour l\u2019industrie manufacturière et agricole, Jason Kenney le défend bec et ongles.On ne peut que se désoler devant une province (et un pays) à ce point aliénés au «capitalisme fossile », signe d\u2019une so ciété engoncée dans ses contradictions.Le prIx de La contestatIon aU maroc Les lourdes peines d\u2019emprisonnement que subissent des manifestants du mouvement de protestation du Rif soulèvent l\u2019indignation.Osire Glacier L\u2019auteure est professeure au Département d\u2019histoire et d\u2019études mondiales de l\u2019Université Bishop\u2019s à Sherbrooke Le 5 avril dernier, la justice marocaine a confirmé en appel les sentences prononcées en 2018 contre des protestataires arrêtés lors des manifes tations qui ont eu lieu dans la région du Rif, au nord du pays : 20 ans de prison pour le leader populaire Nasser Zefzafi, 1 à 15 ans pour une cinquantaine d\u2019autres contestataires, et 3 ans pour le journaliste Hamid al-Mahdaoui.Pourtant, les premiers ne faisaient que protester pa cifiquement contre le statu quo socio économique qui ruine les conditions de vie dans la région, tandis que le seul crime du dernier a été de couvrir les événements avec intégrité.Le Hirak Rif («mouvement populaire du Rif») a vu le jour à la suite de la mort de Mohcine Fikri, le 28 octobre 2016, dans la ville d\u2019al-Hoceima.Ce poissonnier avait été broyé dans une benne à ordures alors qu\u2019il tentait de récupérer sa marchandise confisquée par les auto rités.Depuis, les habitants de la ville, femmes et hommes, adultes et enfants, se mobi lisent dans le cadre de manifes tations pacifiques pour réclamer une justice socio économique.Ils exigent la poursuite en justice des responsables de la mort de Fikri, des emplois, une université, un hôpital oncologique dans la région et la fin de la hogra (« humiliation »).Précisons que la région du Rif souffre depuis longtemps d\u2019une marginalisation socioéconomique aiguë.Le grand leader populaire Abdelkrim al-Khattabi y avait instauré la République du Rif de 1922 à 1926.Aussi s\u2019était-il attiré les foudres des empires coloniaux de l\u2019époque, notamment la France et l\u2019Espagne, ainsi que celle de la monarchie marocaine.En conséquence, ce fut au Rif, en 1926, que des armes chimiques ont été utilisées pour la première fois de l\u2019histoire contre des populations civiles.Plus tard, après l\u2019indépendance (1956), le Palais royal marocain (siège du gouvernement) infligea un traitement similaire aux mêmes populations.De 1958 à 1959, le prince héritier, qui deviendra le roi Hassan II, secondé par le général Oufkir, se livra à un nettoyage ethnique dans la région, faisant plusieurs milliers de victimes.Les armes utilisées incluaient le napalm, l\u2019aviation, l\u2019artillerie, les tanks (français), les pratiques d\u2019extorsion, les arrestations arbitraires, les viols et les exécutions sommaires.En outre, le Rif s\u2019est vu exclu, au fil des décennies, des projets de développement économique du pays.Fuyant la marginalisation socioéconomique, les RELATIONS 803 JUILLET-AOÛT 2019 9 forces productives de la région ont émigré aux Pays-Bas, en Belgique et en Espagne, entre autres.De nos jours, avec le durcissement des politiques migratoires européennes, de nombreux jeunes hommes et jeunes femmes du Rif rejoignent, tristement, le cimetière qu\u2019est devenue la Méditerranée.Devant la persistance du mouvement contestataire né à l\u2019automne 2016, les autorités ont décidé d\u2019agir.L\u2019occasion s\u2019est présentée en mai 2017, quand Nasser Zefzafi a interrompu le prêche d\u2019un imam dans une mosquée à al-Hoceima parce qu\u2019il qualifiait le Hirak de fitna («chaos social »).Les autorités religieuses étant favorables à l\u2019État, c\u2019est-à-dire à l\u2019élite dirigeante, la répression ne s\u2019est pas fait attendre.Des centaines de mani - festants ont été arrêtés (certains graciés depuis), dont deux autres figures du mouvement : Nawal Benaissa (relâchée et qui demande l\u2019asile politique aux Pays-Bas) et la chanteuse Silya Ziani (relâchée), ainsi que des douzaines d\u2019enfants.Depuis le début du Hirak Rif, plus de 850 personnes ont ainsi été poursuivies.Lors des arrestations, les agents de la police ont déployé une brutalité inouïe à l\u2019endroit des contestataires.Par exemple, ils ont frappé plusieurs fois la tête de Zefzafi avec violence contre un mur de ciment.Résultat : celui-ci a souffert d\u2019un accident ischémique transitoire \u2013 sorte de mini-accident vasculaire cérébral.Personne n\u2019en sait davantage sur sa condition, car l\u2019administration pénitentiaire cache son dossier médical à sa famille.En 10 RELATIONS 803 JUILLET-AOÛT 2019 Gisèle Turcot à l\u2019honneur Le 14 avril dernier, gisèle turcot a reçu la médaille du lieutenant-gouverneur du Québec en reconnaissance de ses nombreux engagements.première femme à diriger la revue Relations (de 1986 à 1994), gisèle turcot a pris part à de nombreuses luttes pour la justice sociale et pour la place des femmes dans l\u2019église.supérieure générale de l\u2019Institut notre-Dame du bon-conseil, elle a entre autres participé à la fondation du réseau Femmes et ministères et œuvre au sein d\u2019antennes de paix, un groupe membre du réseau pax christi international qui décerne chaque année le prix du public pour la paix.nous tenons à souligner son engagement et à la féliciter pour cette distinction grandement méritée?! Mettre fin à l\u2019injustice fiscale À l\u2019approche de la campagne électorale fédérale, le collectif échec aux paradis ?scaux mène sa campagne 2019 intitulée «?12 travaux pour que cesse l\u2019injustice ?scale?».son objectif?: convaincre les partis politiques fédéraux d\u2019adopter ses revendications.La démarche montre que ce ne sont pas les solutions qui manquent pour lutter plus e?cacement contre les paradis ?scaux et favoriser une plus grande justice ?scale.crimi - naliser les pratiques d\u2019évitement ?scal des multinationales, instaurer une taxe sur leurs pro?ts détournés (taxe google), imposer adéquatement l\u2019économie numérique ou encore revoir les liens du canada avec des paradis ?scaux notoires comptent parmi les solutions mises de l\u2019avant.Le collectif regroupe des organisations syndicales, communautaires et étudiantes.voir?: .Manifestation de solidarité à Rabat, le 21 avril 2019.Photo : PC/Jalal Morchidi outre, plusieurs accusés affirment que les aveux recueillis dans les procès-verbaux leur ont été extorqués par la torture, des traitements dégradants, la nudité forcée ou des menaces de viol.Enfin, les conditions de détention des prisonniers sont atroces.Des accusés ayant été transférés dans des prisons situées dans des villes et des secteurs difficilement accessibles, les familles des détenus ne sont pas au bout de leurs peines.Parallèlement au Hirak Rif, d\u2019autres mouvements de contestation socioéco- nomique secouent le royaume, notamment à Jerrada et à Zagoura.En attendant que l\u2019élite dirigeante comprenne que matraques, gaz lacrymogènes et verdicts iniques ne sont pas des programmes de développement socioéconomique, une campagne internationale est en cours afin d\u2019exiger la libération immédiate des prisonniers1.1.On suggère entre autres d\u2019écrire à Amina Bouayach, présidente du Conseil national des droits de l\u2019Homme, à l\u2019adresse suivante : cndh@cndh.org.ma.RELATIONS 803 JUILLET-AOÛT 2019 11 Airbnb dans les colonies À l\u2019occasion de la journée commémorant les 71 ans de la Nakhba («?la catastrophe?») par les palestiniens, le 15 mai dernier, une campagne internationale de boycott a été lancée contre la plateforme airbnb pour protester contre sa présence dans les colonies israéliennes, illégales en vertu du droit international.en novembre 2018, l\u2019entreprise avait annoncé qu\u2019elle retirerait de sa plateforme les appartements situés dans les colonies israéliennes en territoires occupés, mais elle a fait marche arrière quatre mois plus tard devant les pressions et poursuites judiciaires qui pesaient sur elle en Israël et aux états-unis.Quelque 20?000 personnes ont donc répondu à l\u2019appel du mouvement #Deactivateairbnb en désactivant, le 15 mai, leur compte sur la plateforme.amnistie internationale listait airbnb parmi les ?rmes qui tirent pro?t du maintien et de l\u2019expansion des colonies illégales, contribuant à «?normaliser?» ces dernières et, ce faisant, à entériner leur annexion de facto au territoire israélien.Les œuvres de l\u2019artiste Wartin pantois confrontent.en prenant la ville comme témoin \u2013 et comme support \u2013 elles font apparaître des réalités sociales souvent occultées en les extrayant du tourbillon quotidien qui aplanit tout, les inégalités et les sou?rances, mais aussi la beauté et la solidarité.par sa démarche qui rappelle celle de l\u2019artiste anonyme banksy, Wartin pantois (un pseudonyme) donne à son art, d\u2019une poésie à la fois sobre et puissante, une portée politique de conscientisation.basé dans le quartier saint-roch à Québec, où l\u2019on peut parfois voir son travail \u2013 toujours éphémère \u2013, il a aussi réalisé des installations et des expositions à montréal, en France et en allemagne.voir : .e s p o i r Quand l\u2019art prend la rue « On se construit tous une certaine protection pour ne pas sentir ce qui pourrait nous toucher, pour ne pas voir ce qui nous dérange, c\u2019est un peu comme une carapace.Parfois il faut un petit incitatif pour ouvrir les yeux.L\u2019art dans l\u2019espace public peut être cet incitatif.» \u2014 WartIn pantoIs Collage intitulé La beauté sauvera le monde, réalisé sur le mur du Théâtre La Bordée à Québec, 2019. Pour protéger nos logements et le droit à la ville, il faut interdire Airbnb.Gabrielle Renaud L\u2019auteure est organisatrice communautaire au Comité logement du Plateau\u2013Mont-Royal Les plateformes d\u2019hébergement touristique comme Airbnb nuisent grandement aux locataires, contribuent à la marchandisation du logement et à la dégradation des milieux de vie.Devant l\u2019inefficacité des mesures adoptées par les différents pouvoirs publics pour baliser les activités de ces plateformes, l\u2019interdiction devient la seule position soutenable afin de défendre les locataires, le droit au logement et le droit à la ville.La location touristique réduit considérablement l\u2019offre locative à court terme dans les quartiers centraux, fait augmenter les valeurs foncières et provoque une augmentation considérable des loyers.Une récente recherche réalisée par le Comité logement du Plateau\u2013Mont-Royal nous a permis d\u2019estimer à 5 % (1500 à 2000 logements) la portion du parc locatif du Plateau\u2013Mont-Royal perdue au profit de la location aux touristes1.Ce constat est d\u2019autant plus alarmant que le taux d\u2019inoccupation pour le quartier est de 1,5 % en moyenne, et de 0,3 % pour les grands logements.En plus des troubles de voisinage (allées et venues et bruits constants, tapage nocturne, insalubrité des logements, perte de vie de quartier et insécurité), la location touristique encourage les pratiques prédatrices.L\u2019hébergement touristique est en effet plus rentable que la location traditionnelle : à l\u2019oc casion du Grand Prix de Formule 1 à Montréal en 2017, par exemple, on a vu plusieurs logements entiers offerts à 3000 $ la nuitée dans le Plateau\u2013Mont- Royal.Il n\u2019est ainsi pas surprenant que des propriétaires et des spéculateurs avides de profit cherchent à se débar - rasser, voire à expulser illégalement des locataires dans le but de tirer rapidement plus de revenus de leurs logements.la réglementation?: un luxe pour les propriétaires En juin dernier, le gouvernement du Québec a annoncé de nouvelles mesures réglementaires afin de combler certaines lacunes de la loi 150, adoptée en 2018.Tous les hôtes doivent désormais obtenir un numéro d\u2019enregistrement.Les personnes qui désirent offrir leur résidence principale en location touristique devront se procurer ce numéro, auparavant demandé uniquement aux hôtes qui exploitent des espaces d\u2019hébergement touristique de manière commerciale.Ce numéro devra apparaître dans toute offre de location et permettra, selon le gou - vernement, de faciliter le travail d\u2019ins - pection.De plus, les municipalités et arrondissements pourront ajouter des couches de réglementation, mais seront responsables de leur application.C\u2019est là une des grandes inconnues des nouvelles mesures annoncées par Québec: les villes et arrondissements voudront-ils assumer ce rôle?Auront-ils les ressources nécessaires?De plus, dans notre étude, l\u2019analyse de la législation adoptée dans plusieurs pays démontre qu\u2019aucune mesure d\u2019encadrement n\u2019a su limiter adéquatement et de manière significative les débordements liés aux plateformes comme Airbnb.L\u2019accaparement du parc locatif à des fins touristiques se poursuit et les troubles de voisinage perdurent même lorsque la location est limitée à quelques semaines, voire quelques jours.Par ailleurs, on présente souvent l\u2019«éco - nomie collaborative » mise de l\u2019avant par les plateformes comme une façon pour tous et toutes de tirer facilement un revenu d\u2019appoint.Or, dans le cas d\u2019Airbnb, on voit que cela profite surtout aux propriétaires et aux spéculateurs immo - biliers.Au Québec par exemple, pour pouvoir offrir en location sa résidence principale en conformité avec la loi, une personne locataire doit obtenir le consentement de son propriétaire.Or, est-il vraiment envisageable qu\u2019un propriétaire consente tout bonnement à assumer les risques liés aux activités d\u2019hébergement touristique d\u2019un de ses locataires ?Dans une ville comme Montréal, où environ 60 % de la population est locataire, on voit dès lors que ce type d\u2019hébergement collaboratif ne peut vraiment profiter qu\u2019à une minorité.le droit à la ville, un droit collectif L\u2019intensification du tourisme dans les quartiers centraux qu\u2019accentue le phénomène Airbnb entraîne aussi le risque de la « muséification », c\u2019est-à-dire la transformation d\u2019un milieu de vie en un site d\u2019attraction touristique vidé des personnes qui l\u2019habitent, réduit à une mise en scène folklorique offerte à la consommation des visiteurs.La population se voit conséquemment retirer l\u2019usage d\u2019espaces urbains de plus en plus aménagés pour le divertissement.La privatisation et la marchandisation de l\u2019espace urbain qu\u2019encourage ce phénomène met en péril la vie commune du Plateau\u2013Mont-Royal, de Montréal et d\u2019autres quartiers du Québec.L\u2019interdiction de la location touristique est une façon de s\u2019opposer aux pratiques prédatrices de propriétaires avides de profit et, plus généralement, à l\u2019économie de plateforme qui les facilite ; c\u2019est réclamer un pouvoir collectif sur les processus de transformation de la ville.Interdire Airbnb est une position politique anti - capitaliste : le logement n\u2019est pas une marchandise, c\u2019est un droit.12 RELATIONS 803 JUILLET-AOÛT 2019 Alors que la crise du logement se fait durement sentir à Montréal, les logements mis en location temporaire sur la plateforme Airbnb se multiplient dans la métropole et ailleurs au Québec.Jusqu\u2019à présent, les réglementations adoptées par différents paliers de gouvernement se sont révélées inefficaces contre les nombreuses nuisances du phénomène : déstructuration du marché locatif, dévitalisation des quartiers, gentrification.Faut-il envisager une interdiction d\u2019Airbnb ?Renforcer la réglementation ?Nos auteurs et autrices invités en débattent.1.« Le phénomène Airbnb : à l\u2019assaut de nos milieux de vie », Comité logement du Plateau\u2013 Mont-Royal, mars 2019, [en ligne]. RELATIONS 803 JUILLET-AOÛT 2019 13 InterdIre aIrbnb ?Airbnb : un encadrement efficace est possible dès maintenant.Amir Khadir et Marlène Lessard Les auteurs, membres de Québec solidaire, sont respectivement ex-député de Mercier (2008-2018) et attachée politique au bureau de circonscription de Mercier, à Montréal En cette saison touristique estivale, un triste constat s\u2019impose : malgré les timides tentatives d\u2019encadrement mises en place par le gouvernement libéral sortant, et, récemment, par celui de la Coalition Avenir Québec (CAQ), la milliardaire multinationale Airbnb, dont les lobbyistes savent se trouver des «amis» à l\u2019Assemblée nationale, continue d\u2019engranger des profits indécents sur le ter - ritoire québécois.Pendant ce temps, les comités logement, des élus municipaux et fédéraux ainsi que les citoyens sont unanimes quant aux conséquences des plateformes de location de ce type : des locataires sont évincés, des résidents subissent des nuisances, nos quartiers sont dénaturés et nos lois, bafouées.Alertés dès 2016 par des gens du Pla- teau\u2013Mont-Royal, quartier le plus touché au Québec par les locations en ligne, nous devions agir.Après avoir mené une démarche concertée et consultative, Québec solidaire a déposé à l\u2019Assemblée nationale, le 26 avril 2017, le projet de loi 798 visant à encadrer l\u2019exploitation des établissements d\u2019hébergement touristique de catégorie résidences de tourisme et à définir le rôle et les responsabilités des intermédiaires de location en ligne.Ce projet de loi, qui se voulait une réponse aux conséquences de l\u2019explosion en popularité des compagnies comme Airbnb et HomeAway, mettait de l\u2019avant trois objectifs encore tout à fait pertinents.Ainsi, bien qu\u2019il soit mort au feuilleton à la fin de la 41e législature, nous avons offert au gouvernement de la CAQ de le reprendre intégralement.Cependant, la ministre Caroline Proulx a préféré se contenter de mesures certes pertinentes, mais manquant de mordant.encadrer, exiger, protéger Dans un premier temps, nous sou hai - tions ouvrir la porte à l\u2019économie de partage en proposant une solution qui soit en phase avec les transformations technologiques et qui permette aux personnes de bénéficier des occasions que représente l\u2019économie collaborative.Cependant, cela devait se faire dans le respect des principes qui la sous-tendent, soit un réel partage.Lorsqu\u2019une famille propose à des touristes d\u2019occuper son logement pendant la semaine qu\u2019elle passe au chalet, il s\u2019agit d\u2019un partage, bien qu\u2019un tarif soit payé, contrairement au logement retiré du marché locatif pour n\u2019être plus offert qu\u2019à des touristes.Nous trouvions raisonnable de ne pas brimer les utilisateurs de bonne foi, ce que ferait une interdiction totale.C\u2019est dans cette optique que le projet de loi proposait de permettre aux personnes d\u2019afficher, pour un maximum de 60 jours par année, leur propre logement sur des plateformes de location en ligne.Ensuite, il nous paraissait primordial que les multinationales n\u2019échappent pas à leurs responsabilités fiscales et respectent notre souveraineté législative.En 2017, une entente pour la perception d\u2019une taxe d\u2019hébergement de 3,5 % a été négociée entre Revenu Québec et Airbnb et, plus récemment, une entente pour la perception de la TVQ a été conclue avec HomeAway.Ces ententes génère- ront d\u2019importants revenus pour le trésor public dont une grande partie sera par ailleurs engrangée sur des locations illégales \u2013 par exemple pour des appartements situés en dehors des zones permises.En ce sens, notre projet de loi proposait de responsabiliser les plateformes en les rendant imputables des offres de logements qu\u2019elles affichent.Il visait aussi à les obliger à communiquer à Revenu Québec des renseignements sur les locations (adresse, nombre de nuitées et prix).Aisément traitables par l\u2019équipe de 25 inspecteurs, ces renseignements permettraient de faire respecter la loi sans que les inspecteurs n\u2019aient à éplucher des dizaines de milliers d\u2019annonces affichées sur les différentes plateformes comme ce sera le cas avec le nouveau numéro d\u2019enregistrement qui sera désormais exigé des hôtes.Enfin, c\u2019est en se dotant d\u2019un cadre législatif qui impose des balises claires et des dispositions efficaces pour les faire respecter que nous estimions pouvoir atteindre le troisième objectif inscrit au cœur de notre projet de loi, soit la protection de l\u2019intégralité du parc de logements locatifs.Plusieurs villes peuvent té moi - gner des effets dévastateurs d\u2019une utilisation à des fins mercantiles des pla- teformes comme Airbnb.La prolifération d\u2019hôtels illégaux a entraîné la disparition de 10 % du parc de logements locatifs de Manhattan.Dans les quartiers centraux de Montréal, il est déjà trop tard pour agir en amont.de l\u2019urgence d\u2019agir Il est du devoir du législateur d\u2019aborder un problème dans sa globalité.Notre projet de loi propose une réponse moderne et ouverte à l\u2019économie de partage tout en en balisant clairement les contours.C\u2019est une réplique ferme qui affirme sans détour son ambition de contraindre les multinationales à se plier à des règles afin que les pouvoirs publics puissent être réellement en mesure de protéger nos quartiers.C\u2019est ce rôle que nous exhortons le gouvernement actuel d\u2019exercer avant que les familles ne dé - sertent les rues de quartiers comme le Vieux-Québec ou le Plateau\u2013Mont-Royal et qu\u2019on n\u2019y voie plus défiler que des valises. Jean-Claude Ravet « Ne demande jamais ton chemin à quelqu\u2019un qui le connaît, car tu pourrais ne pas t\u2019égarer.» RABBI NACHMAN DE BRATZLAV a marche est un fait banal, quotidien.Et pourtant, elle est une des caractéristiques fondamentales de la condition humaine, sans laquelle l\u2019humain n\u2019aurait pu advenir \u2013 le langage, la pensée, l\u2019imagination trouvant dans l\u2019acte de marcher leurs origines, comme le relate le paléontologue Pascal Picq dans La marche.Sauver le nomade en nous (Autrement, 2015).Elle demeure encore aujourd\u2019hui une manière d\u2019habiter humai - nement le monde.Si elle renvoie évidemment à nos déplacements de tous les jours, la marche recouvre aussi des activités et situations sociales, économiques, politiques et religieuses très diverses.La richesse de ses expressions l\u2019atteste : balade, cheminement, déambulation, errance, flânerie, promenade, randonnée, trek, vagabondage, etc.; mais aussi : caravanes de migrants et de réfugiés, itinérance, marches de protestation, de ralliement ou de solidarité, nomadisme, processions, pèlerinages\u2026 La marche se compte en pas, mais aussi en kilomètres et parfois en milliers de kilomètres.Elle se fait dans la solitude ou avec d\u2019autres \u2013 parfois très nombreux \u2013, par nécessité, en solidarité, pour se garder en santé, ou porté par la beauté, la transcendance, la lutte, l\u2019espoir.Cette réalité aux mille visages nous fait entrer de plain-pied dans la condition humaine, en posant comme centrale l\u2019expérience du corps.La randonnée en montagne, dans la forêt ou à la campagne, par exemple, nous connecte à nos sens, à nos sensations, à nos émotions.Elle nous met en état d\u2019attention à ce qui se passe et advient en nous et autour de nous.Le monde, comme une chair, nous touche, nous enveloppe de sa présence.Il cesse d\u2019être un simple espace extérieur à nous : des liens s\u2019établissent, une profondeur se creuse, fourmillante de vie et de sens.Par la marche, nous faisons pleinement l\u2019expérience d\u2019appartenir au monde.Elle a aussi la vertu de libérer la pensée, l\u2019imagination et la rêverie.Comme si l\u2019effleurement de la nature faisait vibrer la dimension symbolique de l\u2019existence et nous rappelait que l\u2019eau, la lumière, les arbres, les animaux\u2026 vibrent en nous, sont faits de matière et d\u2019imaginaire, nous habitent et nous forgent.La marche incarne le fait que l\u2019être humain est naturellement poète et que la métaphore est sève du langage.Dès lors inviter à la marche, c\u2019est convier à prêter attention aux liens qui nous relient étroitement à la nature, à ce qui est 14 RELATIONS 803 JUILLET-AOÛT 2019 DOSSIER Promenades, flâneries, randonnées, pèlerinages, manifestations de rue\u2026 la marche occupe une place centrale dans l\u2019existence humaine.On pourrait aller jusqu\u2019à dire qu\u2019elle est une métaphore de la condition humaine et que l\u2019Homo sapiens est un Homo caminans.Elle porte l\u2019espoir des multitudes de migrants et de réfugiés jetés sur les routes ; elle trace le chemin invisible et millénaire des peuples nomades ; elle est au cœur de l\u2019expérience des personnes itinérantes et mène le pèlerin sur des chemins d\u2019humanité.Et malgré les obstacles, les entraves, elle trouve toujours une voie, un passage.InvItatIon à LA visible mais aussi invisible, comme aux deux rives de l\u2019existence que les pas explorent, avec les yeux et l\u2019âme.C\u2019est inciter à éprouver pleinement le monde comme une altérité qui déboussole en même temps qu\u2019elle attire et interpelle, en cessant de le voir seulement comme mesurable et disponible pour assouvir nos besoins.Marcher aiguille l\u2019existence sur les chemins d\u2019humanité, vers la quête de l\u2019essentiel, le plus souvent infime, fragile, éphémère, délesté du superflu qui nous encombre et nous submerge.La promenade dans les villes est une autre occasion de se réap - proprier l\u2019espace \u2013 confisqué trop souvent par la circulation des automobiles et des marchandises \u2013 en tant que dimension vitale de l\u2019existence.Le flâneur « herborise sur le bitume », dit Walter Benjamin, il recueille les signes urbains inscrits dans les rues, les quartiers \u2013 populaires ou aisés\u2013, l\u2019architecture, la pub, les jardins, l\u2019allure et les visages des passants, la laideur ou la beauté des paysages ; il rumine leurs significations, capte les appels du passé et du présent ; ces signes sont autant de nourritures qui aident à vivre et à lutter pour des lieux de vie digne.Les marches à caractère politique et social, les manifestations de rue, les protestations, les caravanes de solidarité sont d\u2019autres expressions d\u2019une humanité en marche, vouée à la liberté et à la justice, et d\u2019un monde qui est fondamentalement constitué de relations et d\u2019interdépendance.Au-delà des objectifs qui les mobilisent, les personnes qui manifestent ont le privilège d\u2019éprouver le souffle qui les unit, l\u2019espoir qui les porte, la valeur inestimable du bien commun qui les relie, l\u2019utopie qui les a mis et les maintient en marche.Les bienfaits d\u2019un tel bain de foule ne sont pas moindres que l\u2019énergie vivifiante que peut donner un « bain de forêt » (shinrin-yoku, disent les Japonais) pour le marcheur solitaire.Même quand elle est mue par la souffrance, même quand c\u2019est la misère, la terreur ou la guerre qui jette les gens sur les routes, la marche reste encore au cœur de la condition humaine, comme une issue salvatrice, parfois la seule qui reste.Elle témoigne d\u2019un monde qui ne cessera d\u2019être en mouvement tant que tous et toutes n\u2019auront trouvé leur place.Les pieds sont mus par l\u2019espoir parfois fou de trouver un havre de paix, une terre hospitalière, quelque part au-delà du désert, de la mer, des montagnes à franchir \u2013 et qui peuvent se muer à chaque instant en cimetière \u2013, et malgré la faim, la peur, le froid, l\u2019épuisement et la rapacité humaine.Les files intermi - nables de réfugiés ne nous renvoient-elles pas l\u2019image dou - loureuse de la condition humaine aux prises avec le mal, l\u2019injustice, la violence\u2026 une humanité toujours en exode ?Et quand la crise écologique nous frappe comme elle commence à le faire, cette solidarité avec les laissés-pour-compte ne pousse-t-elle pas à se mettre tous et toutes en marche pour trouver ensemble une nouvelle manière d\u2019habiter la Terre, de produire, de se nourrir, de vivre ?Et de laisser derrière soi, à l\u2019instar des réfugiés, notre sécurité devenue illusoire, en osant l\u2019aventure ?En ce sens les pèlerinages et les processions religieuses parlent à leur manière de la vie comme d\u2019une marche incessante ; RELATIONS 803 JUILLET-AOÛT 2019 15 MARCHE des vies précaires en quête de sens ; des chemins de vie qui passent par la gratitude et la soif insatiable de justice, de paix et de bonté.Et comme nous le rappelle la tradition abra - hamique, le départ sans itinéraire, sans repère, vers une terre promise, est toujours actuel.Il se révèle être un long retour vers soi, enfin libéré des idoles qui détournent de la solidarité et du partage.Ce n\u2019est pas pour rien que dans de nombreuses traditions religieuses, la présence d\u2019anges \u2013 du divin et de la grâce \u2013 est associée à des vagabonds qui demandent l\u2019hospitalité ou, au contraire, aux hôtes qui les accueillent, avec bienveillance ou même réticence.C\u2019est que les uns et les autres donnent à «voir» le manque, le vide fondamental qui nous unit, nous relie, nous fait grandir et devenir humains.À l\u2019image de ce «pain partagé » qui, dans le christianisme, ne nourrit pas mais creuse la faim et le désir de justice et de paix.Inviter à la marche est en soi un pied de nez au tout-à-la- technologie et à la rationalisation à outrance de la société qui tendent à dicter nos manières de faire comme nos manières d\u2019être et de vivre.La marche nous rappelle en effet qu\u2019au-delà de l\u2019injonction à produire, à consommer et à être efficace \u2013 à marcher au pas, au rythme infernal de la machine \u2013, nous sommes des vivants, tout simplement, qui aspirons à jouir avant tout de la vie et à être heureux, nous qui rêvons, pleurons, aimons, souffrons, rions\u2026 marchons.Le spectacle de passants courbés vers leur téléphone intelligent, déambulant dans l\u2019espace public en restant indifférents à leur environnement, privés des regards qui se croisent, se fuient, se sourient ou se désirent, projette la tristesse d\u2019une «culture du regard baissé », comme l\u2019appelle le sociologue Hart- mut Rosa.À une époque où la technologie, toujours plus omniprésente et invasive, tend à quadriller nos vies, à nous couper de notre corps, à nous rendre immobiles et autant étrangers au monde qu\u2019à nous-mêmes, le retour à l\u2019expérience de la marche est essentiel dans une société obsédée par l\u2019utilité, la rentabilité, la productivité et la maîtrise.Parce qu\u2019elle est ouverture à l\u2019égarement, à la rêverie, à la contemplation, à l\u2019amour du monde.Parce qu\u2019elle brise le carcan de la fatalité, de la résignation, du cynisme.Parce qu\u2019elle nous apprend à habiter la terre en poète, et non seulement en consommateur, en entrepreneur, en propriétaire, et surtout pas en maître.Certaines époques poussent parfois les hommes et les femmes qui veulent préserver l\u2019humanité de leur monde à prendre le maquis ; la nôtre nous demande de prendre le chemin et de nous mettre en marche.16 RELATIONS 803 JUILLET-AOÛT 2019 DOSSIER va vers Le nord Diego Herrera L\u2019auteur, connu sous le nom de Yayo, illustre le présent dossier À Óscar Baudel Cruz Acero, membre de la caravane de migrants venant du Honduras.Frappé par un véhicule, il est décédé à l\u2019âge de 17 ans sur une route du Mexique, à quelques kilomètres de la frontière avec les États-Unis, le 20 novembre 2018.Go north young man Va vers le nord jeune homme Pèlerin du Sud de la poussière dans tes dents Va vers le nord jeune homme Ta Compostela ?une Carte verte* ce sacré papier Va vers le nord jeune homme Une croix de fer plantée sur ton cœur combien d\u2019Alto del Perdón** as-tu franchis ?Maintenant tu marches dans un nord plus haut que tous les nords possibles La Virgen de Guadalupe hospitalière t\u2019offre un plat de haricots noirs et de riz blanc Des corbeaux sur la neige Lourd de honte et de questions je prie et je marche Je ne sais plus quoi te dire les corbeaux savent mieux que moi * Green Card : carte de résidence permanente aux États-Unis.** Col sur le chemin de Compostelle. David Le Breton L\u2019auteur, professeur de sociologie à l\u2019Université de Strasbourg, a publié notamment Marcher.Éloge des chemins et de la lenteur (2012), et Disparaître de soi.Une tentation contemporaine (2015), parus chez Métailié « homme commence avec les pieds », dit l\u2019eth - nologue André Leroi-Gourhan.Il y a des centaines de milliers d\u2019années, l\u2019Homo sapiens, parce qu\u2019il a moins des racines que des jambes, migre à travers le monde, il se l\u2019approprie ; la marche est aux origines de notre condition humaine.Les premiers êtres du genre Homo (habilis, erectus\u2026) naissent en Afrique il y a deux ou trois millions d\u2019années, entre le sable et les arbres d\u2019une forêt humide, sur un territoire partagé au- jourd\u2019hui entre l\u2019Éthiopie, le Kenya et la Tanzanie.À travers l\u2019émergence de la bipédie, l\u2019animal humain se redresse, libérant ses mains et sa face, se donnant un champ de vision plus large.La recherche de nourriture, le transport d\u2019enfants, d\u2019outils, etc.en sont facilités.La bouche et la gorge sont désormais propices au langage, et cette métamorphose accroît le développement du cerveau ainsi que les facultés de symbolisation ; c\u2019est le passage du zoologique au culturel, de l\u2019unité d\u2019une espèce à son infinie diversification.L\u2019acquis l\u2019emporte désormais à l\u2019infini sur l\u2019inné, cette malléabilité induit l\u2019extrême diversité des cultures et des individus.L\u2019Homo devient sapiens.Si le pouce de l\u2019anthropoïde est opposable aux autres doigts afin de saisir en mouvement les branches d\u2019arbre, en revanche \u2013 et cette révolution organique est riche de conséquences \u2013, le pouce du pied des humains n\u2019est pas opposable aux autres doigts.C\u2019est cette minime différence qui ouvre la voie à l\u2019humanité, car elle autorise la marche, la rapidité dans la poursuite ou la fuite que rendrait difficile un pouce en position latérale.D\u2019autres espèces, encore aujourd\u2019hui, se dressent sur leurs pattes, comme les ours, les chimpanzés, les bonobos, les gorilles, par exemple, mais sur de courtes distances, de façon occasionnelle et avec une moindre efficacité que l\u2019être humain.Les marcheurs et marcheuses d\u2019aujourd\u2019hui le savent, la bipédie humaine autorise des déplacements de plusieurs dizaines de kilomètres dans une sorte d\u2019évidence, sans trop de fatigue.Elle ne favorise pas seulement la marche, mais aussi la course, même si la vitesse de l\u2019humain est moindre que celle d\u2019autres espèces animales.La force de l\u2019Homo sapiens tient à cette combinaison des pieds, des mains, des yeux et d\u2019un cerveau susceptible d\u2019inventions infinies.Tous les enfants du monde commencent leurs premiers pas maladroits vers l\u2019âge d\u2019un an, ils se redressent et entament en quelques mois un parcours personnel qui reproduit l\u2019histoire de l\u2019espèce.Mais pour certains de nos contemporains cette marche n\u2019est plus utile.Le paradoxe de ces dernières décennies tient au fait que le redressement de la lignée Homo \u2013 la bipédie, avec en conséquence la marche, la course et la libération des mains \u2013 aboutit peu à peu à une régression.Une grande part de l\u2019humanité est désormais assise, encombrée d\u2019un corps et d\u2019une bipédie qu\u2019elle voit de plus en plus comme un handicap ou RELATIONS 803 JUILLET-AOÛT 2019 17 DOSSIER L\u2019HOMO SAPIENS est Un HOMO CAMINANS La marche est une caractéristique de la condition humaine.Elle nous apprend autant de choses sur nous-mêmes que sur le monde qu\u2019elle nous révèle.L\u2019 Yayo dont elle ne souhaite guère se servir.Pour les transhumanistes, le corps même est obsolète, il n\u2019est pas à la hauteur des technologies contemporaines, et leur aspiration est de s\u2019en débarrasser pour ajouter un autre palier à l\u2019évolution, fait de la virtualité ou de la fusion humain-machine.Comme le corps, la bipédie est à leurs yeux une faute des origines, le rappel d\u2019une humanité trop corporelle ; elle est pour eux un anachronisme.On connaît ce dessin humoristique qui montre la lente verticalisation des primates jusqu\u2019à l\u2019Homo sapiens puis, en un temps infiniment plus rapide, l\u2019« évolution » jusqu\u2019à l\u2019Homo silicium d\u2019aujourd\u2019hui, assis derrière son écran, sa bipédie étant devenue facultative1.Heureusement, les marcheurs qui arpentent le globe avec bonheur maintiennent le lien avec l\u2019espèce et font un pied de nez à ce puritanisme ambiant né d\u2019une nouvelle religion basée sur la technologie.à l\u2019école de la marche La marche sous de multiples formes (flânerie, randonnée, vagabondage, pèlerinage, etc.) est en effet immersion dans le monde.Elle renoue avec l\u2019élémentaire de la condition humaine, un monde livré aux seules ressources du corps, du souffle, des muscles, avec une temporalité qui demeure sous l\u2019égide de celui ou de celle que rien ne presse.Le marcheur ne se déplace pas alors d\u2019un lieu à l\u2019autre, il chemine à sa guise, il décide de son rythme de progression, rien ne l\u2019empêche en principe de s\u2019arrêter un moment pour admirer un paysage, 18 RELATIONS 803 JUILLET-AOÛT 2019 DOSSIER aU pIed de L\u2019être José Acquelin L\u2019auteur est poète « Qui sait ?Qui sait vraiment si la tortue n\u2019est pas une pierre qui, à force de rêve, est parvenue à avancer ?» GUYMARCHAMPS Je suis quelqu\u2019un qui n\u2019avance pas vite, je pense très lentement.C\u2019est pour ça que j\u2019aime marcher pour réfléchir plus naturellement.Pendant que je traverse lieux variés et espaces divers, à la campagne comme en ville, je suis aussi traversé par les gens croisés, certains animaux étonnés de me voir dans leur milieu de vie, quelques oiseaux entraperçus ou entendus.Parfois la lumière ambiante m\u2019immobilise, la respiration ralentit, je touche le tronc d\u2019un arbre, un vent m\u2019interroge et lessive les miasmes intérieurs.Je ne tournoie plus dans mon crâne.Écoutilles ouvertes, je lâche le lest plombant, je reviens à la surface du monde et même un peu au-dessus.Les yeux s\u2019ouvrent, autrement, afin d\u2019entrer dans l\u2019œil plus ouvert du ciel.Le pendule des jambes avançant m\u2019initie à d\u2019autres dimensions des temps en cours.Parmi tous les êtres perdurant ou pas, ma durée est interpellée : je suis entre l\u2019inconnu qui m\u2019a précédé et l\u2019inconnaissable qui se passera bientôt de moi.Chaque vie est immanquablement constituée de post-natal qui se frotte à du pré-mortel.Une parenthèse biologique d\u2019entre les crochets de l\u2019histoire, souvent détournée, de l\u2019humanité.Une inclusion qui souvent souffre de se sentir enclose.Dès lors les poumons, ces ailes encagées entre les côtes astreignantes de l\u2019île mobile du corps, appellent le large (ou le voyage) et le haut (ou l\u2019aspiration d\u2019un être encore debout).Notre condition assignée à un horizon limité postule une élévation vers un verticon \u2013 un zoom-out nous dédouanant d\u2019une planète aplatie par les asphalteurs matamores, profiteurs creux d\u2019une énergie fossile.Les va-nu-ailes, eux, volent sans zèle vers ce qui les élève à être les seuls maîtres de l\u2019air de rien.Certes nous ne sommes pas des oiseaux, mais l\u2019on peut s\u2019envoler avec d\u2019autres ailes.Celles de notre conscience, de notre âme et celles d\u2019un esprit qui n\u2019est pas seulement le nôtre.Il ne s\u2019agit pas de fuir, de déserter, mais d\u2019être au lieu d\u2019être avalé par la possession, de soi et des autres, ou par le repliement inquiet sur nos avoirs.Dans cet univers, que nous percevons maintes fois comme fumeux, je continue de marcher, de m\u2019archer vers ce qui me dépasse.Je deviens l\u2019archer de la flèche de mon corps.Je marche vers une rencontre improbable, une amitié complice, un amour partageur de solitudes, un art de vivre sans envier plonger dans l\u2019eau fraîche d\u2019une rivière ou d\u2019un lac ou faire la sieste au milieu d\u2019un champ.La marche apparaît ainsi comme une forme élémentaire de résistance, de retrouvailles avec le monde.Certes, elle s\u2019inscrit dans un espace imprégné de social et de culturel, mais elle est surtout tellurique.Des jeunes incités à marcher découvrent la nuit ou la tombée du jour avec stupeur quand nul éclairage urbain ne vient la détruire ; ils découvrent les étoiles qu\u2019ils n\u2019avaient jamais vues, ils entendent un silence qui les effraie mais les bouleverse en même temps.Ils voient un horizon que ne bloquent plus les immeubles.Ils apprennent que l\u2019on peut se taire ensemble sans que la conversation soit rompue.Émerveillement de sentir l\u2019odeur des pins chauffés par le soleil, de voir un ruisseau couler à travers champ, une étendue d\u2019eau limpide au milieu de la forêt, un renard traverser nonchalamment le sentier.Les lieux, à travers la marche, possèdent parfois un don de guérison ou de rétablissement de soi.La marche est une suspension des contraintes liées à l\u2019identité et des attentes qui les accompagnent ; elle détache provisoirement des responsabilités courantes.Elle revient à se mettre en congé de son histoire et à s\u2019abandonner aux sollicitations du chemin.Elle est une forme heureuse de disparition de soi, une manière de reprendre son souffle, de faire une pause au bord de son existence.La marche est aussi un cheminement à l\u2019intérieur de la pensée, de la mémoire, sans hâte, sans craindre d\u2019être interrompu par un emploi du temps exigeant ou une sonnerie intempestive.Elle instaure une distance propice avec le monde, une transparence à l\u2019instant, elle plonge dans une forme active de méditation, de contemplation.Elle donne enfin sa pleine mesure à l\u2019intériorité.Détour propice pour rassembler les fragments épars de soi, elle élague les pensées trop lourdes qui empêchent de vivre par leur poids d\u2019inquiétude.Elle est une remise en ordre du chaos intérieur, elle n\u2019élimine pas la source de la tension, mais change le regard sur elle.Laisser derrière soi son habitation pour une marche, même de quelques heures, est précisément une prise de distance, une manière de voir les choses autrement \u2013 au sens réel et symbolique.Marcher, c\u2019est reprendre corps, avoir les pieds sur terre au sens physique et moral du terme, c\u2019est-à-dire entrer de plain- pied dans son existence.Le chemin parcouru rétablit un centre de gravité qui manquait \u2013 induisant un sentiment d\u2019être en porte-à-faux avec son histoire \u2013 ou bien il le renforce en procurant des moments de plénitude.L\u2019esprit bat la campagne en toute liberté.Le sentiment d\u2019être à l\u2019écart du monde trouve par ailleurs un remède dans la marche.Celle-ci donne un recul salutaire et pourvoit souvent une solution inattendue que la rumination antérieure empêchait de voir.Au fil des pas s\u2019érodent les tensions, les amertumes.Le souci est toujours une restriction de soi dans un temps circulaire, on tourne en rond dans l\u2019impuissance à trouver une issue.Mais la mise en mouvement du corps RELATIONS 803 JUILLET-AOÛT 2019 19 DOSSIER ceux qui m\u2019échappent, un absolu pressenti et libérateur d\u2019un soi-même trop pareil.Vers un soi autre.Il arrive ainsi qu\u2019en marchant j\u2019aille vers un silence inouï.Un silence n\u2019ayant de résonance que chez ceux qui ne peuvent plus mordre le bâillon du bruit d\u2019ensemble.Un silence surgissant de l\u2019orchestre à cordes de ceux dont on n\u2019entend plus les cordes vocales.Nous avons tant de labyrinthes incrustés en nous, avant d\u2019atteindre notre seuil de sortie du monde, que l\u2019on finit par comprendre ceux qui choisissent la sortie de secours que l\u2019on appelle le suicide.On a juste envie de leur dire, s\u2019ils sont encore là : court-circuite les couloirs anthracites, traverse les fenêtres de silice, décode les algorithmes décideurs, remonte jusqu\u2019aux plantes des pieds, émerveille-toi une seule fois devant la minutie d\u2019un héron, secoue l\u2019inertie de l\u2019obéissance collective et perce la bonde du nuage de ton cerveau, coincé entre le zist et le zest, entre les restes de gestes et les risques du vide.Rien n\u2019est identique, même en forçant une identité.Il n\u2019y a pas de nuit absolue.La passoire du ciel est percée de tant d\u2019autres yeux que les nôtres.J\u2019écris en marchant, je marche en écrivant.L\u2019être n\u2019est pas un chiffre.Si ce n\u2019est peut-être, sans prévoir ni prévenir, un escargot nu évadé de sa coquille.Comme l\u2019autre soir où je suis allé me promener dans la tempête.Devant et en moi, un vent blanc soufflait.Personne n\u2019était sorti.Le temps ne tombait pas : je marchais en lui.Non, c\u2019était le contraire.Ou mieux, les deux simultanément.Fusion sans confusion, atomisation visible de l\u2019espace.L\u2019eau, à cette température, se pixellisait partout autour.Elle ne cachait pas le décorum, qui s\u2019immaculait sans metteur en peine.Le panorama, en pointillés holographiés, lavait la poussière usitée, la pulvérisait, la stellarisait minusculement.Tout se floutait en une confiance innée.Si tant est que je me disais : enfin une trêve hors de la vie défiée.Ou l\u2019évidence naturellement reçue n\u2019ayant cure d\u2019aucune lubie de post-vérité.Ou simplement un rêve sorti de son lit, qui écrit sa place en l\u2019air.En rentrant, je rajoutai un sixième doigt à ma main pour la laisser faire des traces sur la blancheur d\u2019une feuille : Le corps est un réceptacle, le cœur est un mobile, l\u2019âme est une antenne, l\u2019esprit est un émetteur.L\u2019être tente de synchroniser cet appareillage.Quant au non-être, il a tort d\u2019avoir raison ou raison d\u2019avoir tort \u2013 ce qui (lui) est égal, avec ou sans temps.Et me revient au milieu de la mémoire, tel un boomerang métaphysique, ce poème écrit il y a plus de trente ans : je dis que je suis le piéton immobile qui laisse la terre tourner sous ses pieds pour savoir que je n\u2019ai pas à avancer afin de voir comment tout marche sans moi* * Poème éponyme du recueil Le piéton immobile (Hexagone, 1990) est une mise en mouvement d\u2019une pensée qui se libère des impasses où elle se tenait.Elle invente pas à pas une autre voie, un autre point de vue sur les choses et elle émousse leur tranchant.L\u2019horizon est toujours un lointain qui ne cesse de se déplacer, brisant l\u2019enfermement dans les soucis et restituant l\u2019individu au plein vent et à la sensorialité heureuse du monde.La marche est toujours ouverture au monde, possibilité d\u2019une redécouverte de l\u2019étonnement d\u2019exister, elle est propice pour chacun et, surtout, pour ceux et celles qui oublient combien le monde est étendu au-delà des murs de leur habitation.La route est université, car elle est universalité ; elle diffuse une philosophie de l\u2019existence propre à polir l\u2019esprit et à le ramener toujours à l\u2019humilité et à la souveraineté du chemin.Elle est le lieu où se défaire des schémas conventionnels d\u2019appropriation du monde pour être à l\u2019affût de l\u2019inattendu, déconstruire ses certitudes plutôt que de s\u2019ancrer en elles.Elle est un état d\u2019alerte permanent pour les sens et l\u2019intelligence, l\u2019ouverture à une multitude de sensations et de rencontres, une source de renouveau.Pour celui ou celle qui marche, la vue n\u2019est jamais le sens qui évalue la distance, mais celui de l\u2019étreinte, de la profusion.Tous les sens sont à la fête dans leurs déclinaisons différentes selon les saisons ou l\u2019heure du jour.Même le goût n\u2019est pas oublié quand l\u2019été, par exemple, la route fournit à foisons myrtilles sauvages, framboises, prunes, champignons ou châtaignes.don de guérison La marche a le pouvoir de rompre une histoire personnelle douloureuse ou en porte-à-faux.Les expériences à ce propos sont innombrables.Elle est parfois un outil de choix pour des malades atteints, par exemple, de cancer, de sclérose en plaques, ou pour des personnes traversant une période de désarroi personnel après une sépa - ration, un deuil, une période de chômage ou de dépression.D\u2019où, aussi, son usage dans le monde du travail social avec des jeunes en déroute.Proposer une longue marche, c\u2019est continuer à voir le jeune comme un interlocuteur qui vaut la peine qu\u2019on discute avec lui, et non comme un intrus qui perturbe le fonctionnement collectif.Le jeune en itinérance n\u2019est plus ici ni ailleurs, ni d\u2019ici ni d\u2019ailleurs ; il est marqué d\u2019al - térité, écartelé entre des repères qui ne s\u2019appliquent plus à l\u2019étrangeté de ce qu\u2019il vit.Il n\u2019est plus la personne qu\u2019il était, ni celle qu\u2019il sera à son retour, il ne se reconnaît plus, il est encore dans un entre-deux, coupé de ses attributs.L\u2019ancien sentiment d\u2019identité est trop 20 RELATIONS 803 JUILLET-AOÛT 2019 DOSSIER Le marcheur découvre avec stupeur que la vie est devant soi, jamais derrière.altéré par son cheminement pour qu\u2019il s\u2019y reconnaisse.« Je ne suis plus la personne que j\u2019étais», mais il ignore encore ce qu\u2019il est devenu puisqu\u2019il est sans cesse en mouvement.La liminalité qualifie une telle situation de flottement entre deux états, hors des cadres habituels de la société.Mais elle débouche ici sur une phase d\u2019agrégation, c\u2019est-à-dire de retour à l\u2019ordre commun du sens.Sur la route, le jeune est en disponibilité de renaissance, de réinvention de soi.En congé de soi, pour une durée plus ou moins longue, il change son existence et son rapport aux autres et au monde, il n\u2019est plus engoncé dans son état civil et le poids de son histoire ; il est disponible aux découvertes au fil de l\u2019itinérance.La pression de l\u2019environnement social perd son insistance habituelle.Le partage d\u2019une même expérience avec d\u2019autres marcheurs et marcheuses amène à la prise en considération de l\u2019autre, alimentant ainsi le sens de la responsabilité.Le temps de l\u2019itinérance est un temps d\u2019exception.Il irrigue et redéfinit en profondeur une existence marquée par l\u2019échec ou l\u2019exclusion.«L\u2019immensité est en nous», dit le philosophe Gaston Bachelard dans sa Poétique de l\u2019espace.Le sens n\u2019a pas de frontières.Il importe parfois de rappeler à des jeunes empêtrés dans une histoire familiale et sociale dans laquelle ils se sentent dans une impasse qu\u2019ils ne sont jamais prisonniers de leur personne ou de leur histoire.Toutes ces expériences d\u2019itinérance impliquent de laisser derrière soi les conditions qui ont amené à la difficulté d\u2019être soi et d\u2019aller au-devant de la personne qu\u2019ils pourraient être.On ne sort pas seulement de chez soi, on sort surtout de soi.Quels que soient son histoire et son âge, le marcheur abandonne les routines qui l\u2019enfermaient dans une condition où il se piégeait peu à peu dans l\u2019irréversibilité des conflits avec les autres.Il découvre avec stupeur que la vie est devant soi, jamais derrière.1.Voir D.Le Breton, L\u2019adieu au corps, Paris, Métailié, 2010 et Anthropo - logie du corps et modernité, Paris, PUF, 2017. Julien Simard L\u2019auteur, doctorant en études urbaines à l\u2019INRS, est boursier au Centre justice et foi n associe souvent la marche à des décors paisibles, à des sentiers bucoliques, à la nature et à la beauté.La promenade, au-delà de son sens commun consistant à « faire une balade », est également un terme urbanistique désignant un parc linéaire généralement aménagé sur un littoral, consacré aux loisirs et aux flâneries des citadins.Nice, Montréal, Long Beach et Barcelone possèdent toutes leurs promenades urbaines où l\u2019on peut, le temps d\u2019une glace ou d\u2019un baiser, voir la ville s\u2019interrompre brusquement dans l\u2019eau.Ces zones liminaires, intersti- tielles, où le tissu urbain ne peut qu\u2019être stoppé par des espaces naturels, ont été aménagées, dessinées et pensées pour produire certaines expériences de marche et mettre en scène des représentations particulières de la ville pour accompagner les piétons.La promenade riveraine est aussi une manière de dompter ces frontières au-delà desquelles la ville ne peut s\u2019étendre davan tage.Qui dit frontières dit un certain désordre.À Barcelone, l\u2019aménagement du Passeig Maritim, une promenade de près de huit kilomètres qui s\u2019étend aujourd\u2019hui du quartier de la Barceloneta jusqu\u2019à celui d\u2019El Maresme, fut entamé autour de 1920.Par contre, ce n\u2019est qu\u2019à l\u2019occasion des Jeux Olympiques de 1992 qu\u2019il a pris sa forme actuelle, facilitant dès lors la transformation de la côte méditerranéenne de la capitale catalane en espace « marchandisé » et lisse.Pendant la majeure partie du XXe siècle, les plages de Barcelone, plutôt que de répondre aux besoins insatiables du tourisme de masse comme elles le font aujourd\u2019hui, représentaient le lieu de multiples manifestations de transgression de l\u2019ordre bourgeois : gitans, itinérants, homosexuels, marins, dealers et punks en ont profité simultanément ou à tour de rôle.Que reste-t-il de ces formes de vie, hormis leur souvenir, immortalisé dans quelques romans, photographies, films ou chansons ?Bref, s\u2019il y a consensus sur le fait que les promenades maritimes, lacustres ou fluviales peuvent souvent être qualifiées d\u2019«agréables », il n\u2019en demeure pas moins que leurs fonctions, leurs formes et leurs usages sont prédéterminés et couchés sur papier par des architectes ou des urbanistes.Le jésuite Michel de Certeau, intellectuel inclassable et prolifique, distinguait dans L\u2019invention du quotidien (Gallimard, 1990) la ville « d\u2019en haut » de la ville « d\u2019en bas ».La première est celle des planificateurs, qui prévoient la forme urbaine à partir d\u2019une « pulsion scopique », omnisciente et verticale.La seconde appartient aux « pratiquants ordinaires de la ville », dont « le corps obéit aux pleins et aux déliés d\u2019un \u201ctexte\u201d urbain qu\u2019ils écrivent sans pouvoir le lire » (p.141).À ras le sol, le regard des passants ne peut saisir la ville dans son entièreté.Par contre, ce sont eux qui la « font ».Pour de Cer- teau, la marche est un acte d\u2019énonciation et les pas « façonnent les espaces » de manière sinueuse, aléatoire et tortueuse.Bref, la marche représente un dé - sordre créatif dans une morphologie statique et ordonnée.Contrairement à ce que suppose l\u2019utopie ancienne d\u2019une ville entièrement planifiée, les pratiques des citadins, bien que contraintes, débor - deront toujours les cadres étroits dans lesquels on tente de les confiner.la non-ville Justement, qu\u2019arrive-t-il lorsqu\u2019on « se perd », ou lorsqu\u2019on prend malencontreusement le « mauvais chemin » ?Qui n\u2019a pas choisi, lors d\u2019un voyage quelconque, un itinéraire qui paraissait logique sur une carte, mais qui s\u2019est finalement révélé pénible, sordide ou dangereux ?Que se passe-t-il lorsqu\u2019on traverse les limites de la promenade programmée ?À Barcelone, si l\u2019on pousse la balade jusqu\u2019à l\u2019extrémité est du Passeig Maritim, on débouche sur un RELATIONS 803 JUILLET-AOÛT 2019 21 DOSSIER EXPLORER Les InterstIces de LA VILLE La marche urbaine ne se limite pas aux promenades aménagées à cet effet.Elle est un moyen de produire la ville, même dans les espaces à première vue inhospitaliers pour le marcheur.O stationnement clôturé et une friche industrielle.À Nice, l\u2019extrémité ouest de la Promenade des Anglais meurt sur le tarmac de l\u2019aéroport Nice-Côte d\u2019Azur.À Montréal, la Promenade du Vieux-Port s\u2019essouffle vers l\u2019ouest dans le bassin Peel et les dessous de l\u2019autoroute Bonaventure avant de rejoindre le canal de Lachine pour respirer de nouveau.Sans l\u2019avoir cherché, les marcheurs et marcheuses, guide de voyage à la main, ont dévié de leur but \u2013 les jolies façades, les palmiers, les cafés \u2013 pour buter sur des obstacles imprévus et se retrouver, probablement contre leur gré, dans des espaces aussi gris que sinistres.Pour l\u2019anthropologue Manuel Delgado, ces périphéries urbaines, ces stationnements, ces aéroports, ces zones abandonnées ou ces bords d\u2019autoroute nous mettent face à l\u2019existence d\u2019une « non-ville1».Celle-ci n\u2019est pas simplement l\u2019opposé de la ville ou sa « face sombre », elle est plutôt sa dissolution.Ces interstices entre des lieux « stables » sont striés par des trajectoires nomades, par le passage des quidams effectuant la navette entre leur cité-dortoir et leur lieu de travail, ou encore par le transport des marchandises.Chose certaine, les fissures qui forment la non-ville sont évacuées des guides touristiques et du marketing visuel dont se parent les métropoles mondia lisées.Elles gênent.Normalement, on ne marche pas dans la non-ville, on la traverse dans un véhicule, on ne s\u2019y attarde pas.Pourtant, elles rythment la ville, lui confèrent une limite.marcher dans les interstices À Montréal, le chemin de fer du Canadien Pacifique, qui sépare le Plateau\u2013Mont-Royal de l\u2019arrondissement Rosemont\u2013 La-Petite-Patrie, nous fournit un bel exemple de pratiques que de Certeau qualifiait de « braconnages ».Malgré le risque de récolter une amende salée, de nombreuses personnes défient les règlements et mettent même leur propre sécurité en jeu pour franchir deux lignes de clôtures en métal de neuf pieds de haut et traverser une voie ferrée où passent encore plusieurs trains.Une fois refermés par la compagnie ferroviaire, les trous béants dans les grilles \u2013 sectionnées chirurgicalement à la cisaille \u2013 sont systématiquement rouverts par des anges vagabonds qui ne peuvent accepter que cette frontière entre deux quartiers centraux soit étanche.On y promène son chien en été, on y fait de la raquette en hiver, on y fait des feux entre amis et on y teste ses nouvelles bonbonnes de peinture.La «track », comme on l\u2019appelle communément, est un véritable terrain de jeu.Une promenade illégale, dont les usages et les fonctions sont détournés par les marcheurs et les habitants pour répondre à leurs besoins, montrant que les interstices de la ville, plutôt que de constituer de simples taches aveugles ou des flaques de laideur, recèlent d\u2019innombrables possibilités.L\u2019anthropologue Marc Augé définit le « non-lieu2» comme « un espace qui ne peut se définir ni comme identitaire, ni comme relationnel, ni comme historique ».Les non-lieux seraient donc des espaces en suspens, étrangers à l\u2019activité humaine.Or, cette vision n\u2019est pas tout à fait juste.Quiconque se donne la peine d\u2019investir pleinement ces fissures du tissu urbain peut arriver à un autre constat.L\u2019auteur anglais Iain Sinclair, dans London Orbital (Penguin Books, 2002), nous offre une véritable méthode pour y arriver.Avec quelques acolytes, il entreprend de parcourir à la marche l\u2019entièreté des abords de 22 RELATIONS 803 JUILLET-AOÛT 2019 DOSSIER l\u2019autoroute M25, le périphérique de 188 kilomètres qui ceinture Londres.Sinclair, fidèle à la tradition psychogéographique initiée par les situationnistes, et Guy Debord en particulier, chemine ainsi à travers des ambiances diverses : stations- services, anciens canaux, développements immobiliers, asiles abandonnés et cimetières oubliés.L\u2019auteur découvre que les tracés d\u2019autoroute suivent parfois des chemins plus anciens, précédant de loin l\u2019avènement de l\u2019automobile.Il propose ainsi un travail minutieux d\u2019archéologie pédestre.En effet, seule la marche peut nous permettre d\u2019appréhender la topographie et les traces de mémoire enfouies sous l\u2019étalement industriel.Sinclair se compare à ces mad travellers (ces « voyageurs fous») du XIXe siècle, qui erraient sans but sur les chemins de campagne anglais.Dans le même esprit, pourquoi ne pas se perdre et fouler des espaces qui ne nous attendent pas ?Si, comme l\u2019affirme l\u2019anthropologue David Le Breton, « le corps est un reste contre quoi se heurte la modernité3», pourquoi ne pas forcer la modernité à se dévoiler en imposant nos propres corps et le rythme de nos pieds dans les interstices urbains, dans la non-ville ?Cet été, faisons le pari de quitter les promenades, les beaux quartiers et les squares et imaginons ce qu\u2019étaient et ce que pourraient être ces innombrables champs couverts d\u2019asphalte et de béton si le capitalisme n\u2019en monopolisait pas l\u2019usage.Même si nous nous butons inexorablement à des grillages, le résultat pourrait être surprenant.1.M.Delgado, Sociedades movedizas.Pasos hacia une antropología de las calles, Barcelone, Anagrama, 2007.2.M.Augé, Non-lieux.Introduction à une anthropologie de la surmodernité, Paris, Seuil, 1992.3.D.Le Breton, « Chemins de traverse : éloge de la marche », Quaderni, vol.44, no 1, 2001, p.6. Philippe Demeestère L\u2019auteur, jésuite, a vécu et travaillé pendant 35 ans avec des personnes de la rue et œuvre maintenant auprès des migrants à Calais, en France « Je suis un truc qui sort de la poubelle.» FRANCIS ABLEAU \u2013 Au petit matin, sortie d\u2019un asile de nuit parisien.Des silhouettes en mouvement, tout de suite, comme autant d\u2019entrées en scène.Rapides, elles se dispersent aussitôt : il s\u2019agit de prendre ses distances avec le groupe dont l\u2019identité informe les a englouties le temps d\u2019une nuit trop courte, trop longue.L\u2019urgence est d\u2019afficher une destination, un rendez-vous, une détermination, une familiarité avec la haute mer.Le téléphone déjà plaqué sur l\u2019oreille vaut une attestation : oui, bien évidemment, quelque part, elles sont connues, reconnues, voire attendues.Autre impératif : larguer les parasites d\u2019un soir ; ceux qui, désœuvrés, seraient tentés de leur marcher sur les talons, en quête d\u2019éventuels bons plans.Et puis, et puis, il y a tant d\u2019aubaines qui ne s\u2019offrent qu\u2019aux premiers rendus.D\u2019autres silhouettes paraissent déboucher dans la litanie des heures comme on entre en liturgie.Leurs pas sont comptés, soupesés, déployés.Pas question de les expédier, de brader à la va-vite les mouvements, les avancées.Entre accostages au comptoir d\u2019un bistrot, stations sur les bancs publics, casse- croûte chez les bonnes sœurs, conversation vespérale avec les pairs, chaque rituel, à la place qui est la sienne, participe au combat contre le mol ennui.Et puis, encore, ces formes humaines, dont les pas s\u2019étirent en saccades, confirment leur invisibilité définitive.Comme autant d\u2019indices de cette prétendue pathologie mentale, naguère inventée et épinglée par le psychiatre Charcot sous les termes d\u2019« automatisme ambulatoire ».Plus justement, empreintes visuelles laissées par des silhouettes qui, en l\u2019absence de tout horizon, en ont bien fini d\u2019être pétrifiées par leurs ruptures et déboires ; qui se laissent aspirer par ce qui échappe aux experts.Elles vont donc, engagées dans le tunnel d\u2019une naissance qui ne laisse rien deviner ni espérer d\u2019une lumière.PANORAMIQUES \u2013 À ces heures qui ne sont des heures pour personne.À Calais, entre les différentes « jungles » \u2013 ces camps de fortune, improvisés, de réfugiés et de migrants \u2013 accrochées aux rocades, aux stations-services, aux aires de repos.Se détachant sur fond de clôtures, de grillages et de barbelés finement ourlés de lames tranchantes comme des scalpels, de longues files de sans-nom.À leur propos, surtout, surtout, éviter toute appellation qui les rapprocherait inconsidérément de la commune humanité et leur ouvrirait comme un droit à la parole.À la rigueur, proférer ici cet autre imprononçable : « Dieu » ! Seule l\u2019attribution du statut de malade se délivre, de-ci de-là, sans visa.La prise en charge qui l\u2019accompagne donne consistance à un problème de santé qui invalide, mais pas à une personne : de fait, cette dernière s\u2019en trouve doublement disqualifiée.Piétinement rampant et poussiéreux donc, qui conduit à une barquette de nourriture, à un poncho de pluie, à une douche.Des progressions en trompe-l\u2019œil, dont la destination ultime, plus qu\u2019un débouché, revêt l\u2019apparence de barrages destinés RELATIONS 803 JUILLET-AOÛT 2019 23 DOSSIER pas de TRAVERSE La marche fait partie du quotidien des sans-abri, des migrants, des sans-papiers.Elle révèle leurs inquiétudes, leurs souffrances, leurs aspirations.T \u2013après bien d\u2019autres \u2013 à endiguer et à refouler les cas d\u2019espèce toujours prompts à déborder les dispositifs et les bonnes dispositions.Là, des foulées aérées, lancées à l\u2019assaut de semi-remorques englués dans des ralentissements.Des grappes de jambes, de pieds, de coudes, de doigts, s\u2019agrippent aux prises qui valent bien un passeport pour une destination convoitée.Presque hors champ, sous les huées des mouettes rieuses, d\u2019amples enjambées déliées, royales, emportent vers une autre ville, une frontière voisine, les dégoûtés de l\u2019asile.Une rumeur a circulé : ailleurs, plus loin, des voies de passage seraient acces - sibles, moins chèrement payées.Sous les cieux chargés, la marche est puissance charnelle qui absorbe, broie, digère déceptions, épuisement, échecs, humiliations, renoncements d\u2019un moment.La ligne de vie se taille dans la voûte plantaire.ARRÊTS SUR EFFACEMENTS \u2013 Paris, Marc D., ancien sous- marinier.En ces temps-là, intérimaire journalier, disponible pour les partances à l\u2019aveugle ; cabotant d\u2019hôtels miteux en petits meublés ; ouvert à ces petits riens qui distillent un esprit d\u2019amitié.Une histoire qui se maintient en palier.Maintenant, il est assis au milieu d\u2019une table partagée, dans un intérieur.Un mot, une suggestion, une question de trop, et les grandes eaux noient le regard ; c\u2019est la plongée dans la nuit du dehors.Subitement, immédiatement hors de portée de tout appel, de toute poursuite.Définitivement.Calais, T., Soudanais, depuis trois ans hors de tout chez-lui, empêtré dans un écheveau de conditionnels, de calculs, de solidarités, d\u2019aspirations, de protocoles de soins, d\u2019appels d\u2019urgence.Hébergé dans un refuge depuis sept mois, il déambule dans des allées et venues qui se veulent ordinaires, banales, souriantes ; il entre ici et là.Comme si de rien n\u2019était, tandis que femme et enfants demeurent au pays, loin.Comme arpentant des limbes hors du temps.Un transit devenu abîme, qui ne laisse personne revenir à sa hauteur humaine.CE QUI PASSE PAR LES PIEDS Puisque s\u2019évoquent ici les marches auxquelles les destine leur condition de sans-abri, de sans-papiers et de migrants, peut- être est-il temps de mettre en avant ce qui, autrement, pourrait paraître aller sans dire : les pieds.Référence de fond, qui tient la distance : un récit biblique où il est question de lavement de pieds (Luc 7, 36-50).Le narrateur y rapporte une anecdote.Jésus de Nazareth \u2013 un autre itinérant \u2013 est invité à manger chez un notable qui a pour nom Simon.Contrairement aux usages, il néglige de lui faire laver les pieds par ses serviteurs.Or, durant le repas, une femme venue du dehors \u2013 une dévoyée, à la mauvaise réputation \u2013 s\u2019approche de Jésus par l\u2019arrière et entreprend de lui mouiller les pieds de ses larmes, de les essuyer avec sa chevelure et, les couvrant de baisers, de répandre sur eux du parfum.Bref, cette femme qui n\u2019a pas d\u2019intérieur propre \u2013 exposée qu\u2019elle est à tous les vents de la rumeur publique \u2013 agit en lieu et place de Simon : elle se comporte en véritable hôte de Jésus.Simon ne demeure pas vraiment là où il a invité Jésus ; contrairement aux apparences, il ne l\u2019a pas réellement fait entrer chez lui \u2013 car il ne l\u2019a pas vraiment accueilli.La femme, celle qui a perdu pied, elle, énonce l\u2019identité de Jésus : il est celui qui, par son approche, l\u2019a établie dans une demeure hospitalière dont elle lui fait maintenant franchir le seuil pour l\u2019y recevoir.Venant de l\u2019arrière, elle prend les devants pour pré - céder celui qui lui a ouvert les chemins de la liberté, lui a fait traverser les eaux de la mort.En témoigne le parfum mêlé de larmes ; comme, plus loin, plus tard, pour Jésus, se mêleront sang et eau (cf.Jean 19, 34).Dans ce récit, nous ne sommes pas ailleurs que dans les nombreuses jungles de Calais, où des humanitaires, après s\u2019être déchaussés, franchissent le seuil d\u2019abris de fortune pour valider l\u2019invitation qui leur est adressée par des exilés : entrer chez eux.Nous ne sommes pas ailleurs que sur ces bouts de trottoir à ciel ouvert, squattés par des sans-abri qui invitent des membres d\u2019organisations sociales à prendre place à leurs côtés.Tous, avec ce génie propre aux enfants qui jouent ensemble à la dînette : n\u2019importe où, avec trois fois rien \u2013 ce que les grands considèrent comme un amusement sans portée.Les entrechats des enfants, les pas des sans feu ni lieu, les courses des migrants, déplacent les dedans et les dehors, redistribuent les mouvements qui vont des uns aux autres, dessinent pour les uns et pour les autres une autre manière d\u2019habiter et de rester.Ce qui emmène loin, assurément.Sous l\u2019aile des mouettes rieuses.24 RELATIONS 803 JUILLET-AOÛT 2019 DOSSIER «?La rage.La peur.L\u2019odeur de la peau.Les vieilles chaussures et les vieilles fringues.C\u2019est tout ce que j\u2019ai sur la route?; et je ne sais pas quand ça va se terminer.Peur des yeux qui me regardent.Peur de la police qui me pourchasse.Mon apparence m\u2019obsède?: ma longue barbe sale, ma peau poussiéreuse et huileuse ne se laissent pas oublier.La tristesse est ma plus proche compagne.Je cherche des sourires sur le visage des personnes croisées.Je ne sais pourquoi les chiens aboient devant chaque maison.Solitude, sou?rance, nuits froides?: tout ce dont je me souviens d\u2019hier.?» G., SoUDAnAiS «?Février 2010.Sept jours pour passer d\u2019Érythrée au Soudan.Avant que n\u2019arrivent les mois les plus chauds.Marcher?: de cinq heures à neuf heures, le matin?; de dix-huit heures à minuit, le soir.Au départ, huit candidats qui se scindent en deux groupes après une évaluation divergente sur les itinéraires les plus sûrs.Un se fera arrêter à un barrage.Dans mon groupe, chacun n\u2019a pour seul bagage qu\u2019un bidon d\u2019eau de cinq litres, dont la trace demeure imprimée dans mon dos à la suite d\u2019une chute dans la montagne, de nuit.À éviter sur la route?: tra?quants d\u2019organes, patrouilles de l\u2019armée, serpents, scorpions, hyènes.?Arrivé de l\u2019autre côté de la frontière, station à un camp de réfugiés.De là, un passeur nous mène à Khartoum, à une journée de marche.?» M.S., ÉrythrÉen L\u2019histoire en compte des millions.Cherchant la sécurité et la liberté, ces marcheurs obligés affrontent le mauvais temps, le mauvais sort, guettant au prochain tournant le violeur potentiel autant que le bon samaritain.S\u2019ils trouvent parfois une main tendue, un peu de douceur pour leur corps et leurs pieds endoloris, voire blessés, ils trouvent souvent aussi intempéries et méfaits (de la police, des bandes criminelles, etc.).Des Alpes jusqu\u2019au désert du Mexique, sur les chemins de l\u2019exil, on retrouve ainsi ceux et celles dont la marche laborieuse et risquée, éprouvée par le froid ou la chaleur extrême, s\u2019est arrêtée pour toujours.Ces hommes, ces femmes et ces enfants ne seront jamais traités comme les « héros » hyper équipés des marches sportives qui font les manchettes \u2013 d\u2019ailleurs, de tous temps, n\u2019a-t-on pas glorifié davantage les marches des conquérants, fussent-elles difficiles, que celles des désespérés ?Ces personnes n\u2019ont pas le luxe des marches choisies, des randonnées inoubliables ni même des pèlerinages à la Compostelle ; elles voient du pays bien malgré elles.Leurs pieds meurtris, douloureux et mal soignés les accompagnent comme bien d\u2019autres souffrances, nous rappelant autant les privilèges dont nous jouissons dans une société comme le Québec que la quête de justice et d\u2019humanité qui est toujours en marche, elle aussi.RELATIONS 803 JUILLET-AOÛT 2019 25 DOSSIER La marche entravée Catherine Caron L\u2019auteure est rédactrice en chef adjointe de Relations La marche est la première conquête de notre petit corps d\u2019enfant titubant et aspirant à dévorer l\u2019espace devant lui ; elle esquisse toujours le premier pas de danse, de Fred Astaire à Louise Lecavalier ; elle exprime une attitude face à la vie, de Charlie Chaplin à Clint Eastwood.Quiconque a déjà été blessé, quiconque sait ce que c\u2019est que de ne pas pouvoir marcher, réalise à quel point la marche fait partie de la normalité de la vie.Dans notre société ivre de vitesse, quel affolement peut ressentir celui ou celle dont la marche est entravée et qui peine à marcher, à monter un escalier, à traverser une rue en imposant aussi bien sa lenteur que son besoin de bienveillance ! Combien de petits deuils accompagnent le fait de ne pas pouvoir se rendre seul et facilement jusqu\u2019au coin de la rue pour acheter du lait ou simplement prendre l\u2019air?La vie devient alors l\u2019art de faire de la patience une complice et de l\u2019imaginaire un secours, surtout les jours où toute sortie est inenvisageable et où l\u2019évasion \u2013 par les arts, la littérature, les jeux, le recueillement ou l\u2019amitié partagée \u2013 devient la marche à suivre.Dans nos contrées de neige et de glace, le marcheur fragile ou blessé chemine péniblement, comme il peut ; dans des pays du Sud, des rues plus chaotiques que les nôtres ou des sentiers escarpés l\u2019attendent.Voitures, motocyclettes ou encore pousse- pousses, rickshaws et ânes sont autant d\u2019alliés pouvant tantôt aider, tantôt devenir une menace.Et chacun apprivoise tant bien que mal béquilles, cannes et prothèses, ces instruments dont la chorégraphe Marie Chouinard a su tirer une poésie ludique dans son spectacle Body Remix \u2013 Les variations Goldberg1.Ils y deviennent autant d\u2019extensions du corps de ses danseurs, faisant moins écho à la fragilité de la condition humaine qu\u2019à notre capacité d\u2019inventer et de vivre, de dépasser limites et contraintes, de prendre notre envol malgré les vents contraires.Un pas, un trébuchement à la fois, ceux et celles qui réapprennent à marcher après un accident ou une maladie le savent bien.Mais sur la scène du monde, personne ne connaît davantage l\u2019épreuve du dépassement que tous ces hommes et ces femmes qui, souvent avec des enfants, même éclopés et avec leurs souliers de fortune, portent leurs maigres possessions en baluchon en fuyant à pied la pauvreté, les guerres et les persécutions.1.Ce spectacle, dont un aperçu est disponible sur YouTube, sera repris à Montréal en janvier 2020. Lorraine Guay L\u2019auteure, militante dans plusieurs mouvements sociaux, est coauteure du livre Qui sommes-nous pour être découragées ?(Écosociété, 2019) es femmes marchent, les écologistes marchent, les anti guerre, les altermondialistes, les étudiants et les étudiantes, les jeunes, les migrants, ceux et celles qui défendent le droit au logement \u2013 et tant d\u2019autres personnes \u2013 marchent.En fait, une très grande partie de la population marche, même si un désagréable sentiment d\u2019immobilisme au sein des élites politiques et économiques nous accable souvent.Raison de plus pour marcher ! Les marches politiques font partie de notre histoire.Pour mémoire, mentionnons l\u2019exceptionnelle Grande marche des chômeurs et des chômeuses en 1935, dans un contexte de chômage massif (30 %) et d\u2019absence de filet de sécurité sociale.Les mouvements sociaux à l\u2019origine de cette marche ont été brutalement réprimés par le gouvernement de l\u2019époque, mais leur détermination a permis l\u2019instauration du programme fédéral d\u2019assurance-chômage.Pour expliquer le succès de cette action, on note l\u2019existence « d\u2019un mouvement structuré et puissant des sans-emploi allié aux organisations ouvrières et prêt à pratiquer sur une large échelle l\u2019action directe.Selon l\u2019historien Lorne Brown, \u201cLes débats parlementaires et les tactiques de pression conventionnelles n\u2019ont joué qu\u2019un rôle minime.Les circonstances exigeaient que la seule stratégie efficace repose sur une organisation extra-parlementaire et sur l\u2019agitation\u201d1».On y puise encore aujourd\u2019hui une inspiration qui n\u2019a eu cesse de s\u2019exprimer au fil des décennies et des différentes générations de militantes et de militants.Qui marche?et pourquoi?Parmi les exemples récents, mentionnons la marche Du pain et des roses, en 1995, suivie de la Marche mondiale des femmes (MMF) en 2000 pour exiger des mesures structurantes contre la pauvreté et les violences faites aux femmes ; la marche du Moratoire d\u2019une génération, en 2011, pour revendiquer un moratoire de 20 ans sur l\u2019exploration et l\u2019exploitation des gaz de schiste au Québec.Rappelons aussi les marches plurielles et multiformes de la grève étudiante de 2012 contre la hausse des frais de scolarité et, plus largement, pour la gratuité scolaire, de la maternelle à l\u2019université ; ou encore la marche du Front d\u2019action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU) entre Ottawa et Québec, en 2018, pour exiger des engagements chiffrés et ambitieux en matière de logement social, honteusement peu couverte par les médias lors de la dernière campagne électorale.La puissance politique de ces marches provient certes de leur longue durée (d\u2019une dizaine de jours à plusieurs semaines), des distances parcourues (de 200 à plus de 700 kilomètres), du nombre impressionnant de citoyennes et citoyens qui y par - ticipent et, fait important, de leur caractère pacifique.Sans oublier la diversité des mouvements sociaux qui les nour - rissent, la convergence \u2013 même temporaire \u2013 des classes sociales qui s\u2019y associent ainsi que l\u2019appropriation collective du leadership qui les anime (contre la sacralisation d\u2019un seul « chef »).Mais plus fondamentalement, cette puissance provient de ce que leurs revendications sont porteuses d\u2019une critique radicale de l\u2019état de la société et du monde, et d\u2019initiatives et de solutions nouvelles pour faire advenir d\u2019importantes transformations sociales, « d\u2019autres mondes possibles2».Ces marches font œuvre d\u2019une concitoyenneté qui est « vue sur le monde et vœux pour le monde ».les marches comme production d\u2019un nouveau savoir La marche politique suppose donc un processus pédagogique où non seulement les pieds mais aussi les neurones doivent marcher ! Il faut d\u2019abord commencer par marcher dans sa tête et en têtes rassemblées pour articuler une analyse critique des orientations, des programmes, des lois, des pratiques et des institutions d\u2019une société, dans un secteur donné (condition des femmes, environnement, éducation, logement, etc.) mais aussi plus globalement.Tout comme il faut mobiliser l\u2019imagination et l\u2019intelligence citoyennes pour proposer de nouvelles orientations, des initiatives inspirantes, des possibles encore perçus comme impossibles dans le présent.Ce travail intense de création d\u2019un nouveau savoir sur les enjeux et les solutions permet d\u2019interpeller non seulement la classe dirigeante mais un nombre de plus en plus important de personnes dont les « cerveaux sont hélas devenus des territoires occupés par les idées de droite», comme le dit l\u2019essayiste Normand Baillargeon.La façon de préparer les marches mentionnées plus haut contenait déjà les germes de leur force politique.Ainsi, les organisatrices de la marche Du pain et des roses ont d\u2019abord entrepris un long processus d\u2019éducation populaire permettant aux groupes de femmes de partager une analyse critique des enjeux économiques, sociaux et politiques reliés à la pauvreté.Puis, les débats se sont orientés sur la plateforme des revendications, débats parfois difficiles, mais faits dans un climat respectueux où des compromis étaient réalisables.La Marche mondiale des femmes, en 2000, connut le même processus mais à l\u2019échelle mondiale, rendant les débats plus « corsés » \u2013 entre autres concernant l\u2019avortement et la prostitution/travail du sexe.Ce processus démocratique, basé sur la prise de parole partagée et sur la délibération collective pour arriver à des reven- 26 RELATIONS 803 JUILLET-AOÛT 2019 DOSSIER marcher poUr TRANSFORMER LE MONDE Les marches politiques sont des processus de production de savoirs et de solidarités exceptionnels par lesquels les personnes et les groupes imposent leurs revendications et leur légitimité politique dans l\u2019espace public.L dications communes, a permis de rassembler, d\u2019unifier et de renforcer l\u2019adhésion de milliers de femmes issues de milieux différents au projet de ces marches.Il a rendu possible la participation de nombreux groupes de différents secteurs, favorisant une réceptivité extraordinaire de la part de la population qui se reconnaissait dans les revendications que portaient les marcheuses.On y sentait une affection réciproque, tout ne se jouait pas dans la seule rationalité \u2013 une pratique que le féminisme avait déjà développée bien avant la MMF.Le contenu des revendications marque l\u2019esprit du temps, de même que les clivages au sein de la société : leur légitimité appuyée par le plus grand nombre indique la voie à suivre.D\u2019où l\u2019affirmation que les marcheuses « réinventaient le féminisme3».les marches comme acte de rupture avec un monde dépassé Dans les démocraties représentatives, on affirme souvent à tort que la légitimité politique n\u2019appartient qu\u2019aux personnes qui ont été élues.C\u2019est l\u2019État qui a le monopole de la force et qui l\u2019utilise au profit d\u2019orientations presque exclusivement néoli- bérales.Or les marches politiques \u2013 qu\u2019elles soient contre les inégalités, les injustices, l\u2019extinction de la vie sur Terre, la privatisation du monde ou la perte du sens du vivre-ensemble \u2013 contestent radicalement ces orientations.Toutes les marcheuses et les marcheurs présentent certes leurs revendications aux différents paliers de gouvernement, mais sans s\u2019en remettre aux seules personnes élues pour espérer des changements.«Nous avons vu des politiciennes et politiciens prendre des photos et serrer des mains : Nous avons vu Couillard et Lisée qui ont promis si peu et Legault qui nous a tourné le dos.[\u2026] Nous avons vu le mouvement de milliers de locataires prêt.e.s à la lutte populaire.Squattons les logements vacants et squattons le Parlement4! » Portant une vision plus participative et plus directe de la démocratie, les marcheurs et marcheuses occupent la rue et construisent une autre légitimité, celle des personnes sans voix et sans droits, exclues, marginalisées.La marche apparaît dès lors comme une utilisation de la force pacifique, qui peut aller jusqu\u2019à la désobéissance civile, pour les rendre audibles et visibles dans l\u2019espace public.À cet égard, la marche du Moratoire d\u2019une génération et l\u2019initiative Schiste 2011 qui l\u2019a suivie proposaient une stratégie réfléchie et intégrée de mobilisation et de résistance aux gaz de schiste incluant un programme national de formation à l\u2019action non-violente et à la désobéissance civile.De même, les étudiantes et les étudiants en grève en 2012 avaient bien compris cet enjeu de la légitimité politique.L\u2019ex-premier ministre Jean Charest avait d\u2019ailleurs buté contre ce « nouveau pouvoir » de la rue, lui qui clamait que la seule légitimité venait du fait d\u2019être élu.Il en a perdu le pouvoir.La marche politique pacifique recèle un immense potentiel « révolutionnaire » quand elle réussit à coaliser des gens de tous les secteurs de la société sur la base de leur citoyenneté commune, non pas au-delà des différences mais plutôt en les assumant collectivement.De plus, en portant des revendications qui s\u2019inscrivent contre le désordre du monde et pour des alternatives novatrices, elle contribue à faire éclater la seule perspective réformiste.« Il y a des réformes qui sont des emplâtres et d\u2019autres qui sont des tremplins5», disait la philosophe féministe Françoise Collin, ouvrant une multitude de possibles.Par ses orientations et ses stratégies, la marche politique contribue à mettre de l\u2019avant ce qui pourrait advenir\u2026 à la condition de continuer de marcher.RELATIONS 803 JUILLET-AOÛT 2019 27 DOSSIER 1.Christian Brouillard, « Les 70 ans de la grande marche des chômeurs sur Ottawa », À bâbord !, no 10, été 2005.2.Voir à ce sujet Jérôme Baschet, Adieux au capitalisme.Autonomie, société du bien vivre et multiplicité des mondes, Paris, L\u2019horizon des possibles / La Découverte, 2014.3.Isabelle Giraud et Pascale Dufour, Dix ans de solidarité planétaire.Perspectives sociologiques sur la Marche mondiale des femmes, Montréal, Les éditions du remue-ménage, 2010.4.Extrait de la déclaration (élaborée collectivement) de la grande marche du FRAPRU pour le droit au logement, 29 septembre 2018.5.Citée dans P.Dufour et L.Guay, Qui sommes-nous pour être découragées?, Montréal, Écosociété, 2019, p.245. Natasha Kanapé Fontaine L\u2019auteure est poète et artiste multidisciplinaire u cours des dernières années, bon nombre de mar - ches visant entre autres à réaffirmer la relation fondamentale qu\u2019entretiennent les Premiers Peuples avec le territoire ont eu lieu sur le continent nord- américain.Elles naissent et renaissent au fil des années, surtout depuis 2012, année qui a vu émerger le mouvement social pancanadien Idle No More (Fini l\u2019inertie).Depuis sept ans, la marche pour l\u2019eau du lac Winnipeg se tient chaque année.Il y a eu la marche de la guérison sur le site de l\u2019exploitation des sables bitumineux albertains pendant cinq années consécutives (2008 à 2013) ; la marche des femmes in- nues reliant Maliotenam à Tio\u2019tia :ke-Montréal, en 2012 ; et la marche des Nishiyuu, en 2013, de Whapmagoostui à Ottawa, initiée par des jeunes de 17 à 30 ans.Depuis quelques années, les communautés attikameks en Haute-Mauricie organisent aussi la marche Moteskano qui se déroule en hiver, sur le territoire d\u2019Opitciwan, ainsi que la marche Motetan Mamo, entre Joliette et Manawan, qui vise à promouvoir le rapprochement des peuples et l\u2019épanouissement de la jeunesse autochtone.L\u2019exemple du chirurgien innu Stanley Vollant a aussi beaucoup retenu l\u2019attention, lui qui a conclu en 2018 une marche de 6000 km, étalée sur plusieurs années, traversant les villages des Premières Nations et des Inuit du Québec.Cette action avait pour but de sensibiliser les populations autochtones à l\u2019activité physique et d\u2019inciter les jeunes à poursuivre leurs rêves.Pour ma part, en décembre 2014, j\u2019ai eu l\u2019occasion de participer quelques jours à la marche des jeunes Cris contre le projet d\u2019exploitation d\u2019uranium sur le territoire de la communauté de Mistissini, à la baie James.Mais c\u2019est sans doute l\u2019expérience de la première Marche des peuples pour la Terre-Mère, en 2014, contre la construction du pipeline Énergie Est et qui en suivait le tracé sur une distance de 700 km entre Cacouna et Kanehsa- take, qui a laissé l\u2019empreinte la plus profonde en moi.le rêve et le territoire Pour les membres des Premiers Peuples, ces marches ne sont que la base d\u2019un retour plus concret à l\u2019identité.On ne parle pas nécessairement d\u2019un retour permanent sur les territoires ancestraux, même si cette idée peut être un objectif de vie à long terme pour beaucoup plus de gens qu\u2019on ne le croit et qu\u2019elle constitue l\u2019horizon de la démarche de nos peuples vers la reconquête de soi.Celle-ci passe entre autres par le rêve.La poète Joséphine Bacon, originaire de la communauté de Pessamit et toujours nomade, parcourt le Kebek d\u2019un bout à l\u2019autre sans jamais cesser de rappeler l\u2019importance du rêve et sa symbolique pour les Innus et les autres membres des Premiers Peuples.Le rêve revêt traditionnellement une fonction d\u2019outil de survie dans le territoire.La nuit, toutes sortes d\u2019intuitions pouvaient émerger à nos consciences, éclairant notre vision du territoire : elles pouvaient prévenir du danger, aider à situer les troupeaux de caribous, révéler la présence d\u2019animaux prédateurs, etc.Le rêve était une façon d\u2019appréhender le réel et le présent au quotidien.J\u2019ai souvent entendu des témoignages qui relataient à quel point les personnes rêvaient beaucoup plus lorsqu\u2019elles se retrouvaient en expédition à l\u2019intérieur des terres.Lors de ma première participation à la Marche des peuples pour la Terre-Mère, j\u2019ai vécu une expérience qui m\u2019a fait comprendre toute la portée de ce lien vital entre le territoire et le rêve.Nous marchions environ 40 km par jour le long de la route 132.Les jambes m\u2019ont fait mal pendant une semaine.Mais outre la douleur, je ne m\u2019attendais pas à ressentir ce que j\u2019ai ressenti par la suite.Pendant des années, je n\u2019avais fait qu\u2019imaginer ce que pouvait être une migration du nord au sud, à la suite des outardes ou des caribous, en ayant les constellations pour cartes géographiques, miroirs de la terre, de ses lignes et de ses reliefs.Mais imaginer, parfois, ne permet pas une compréhension profonde des éléments de notre vie ou de ceux extérieurs à nous.Marcher des jours et des nuits durant au sein de la nature nous y pousse, au contraire.Car même si nous sommes entourés, la marche est incroyablement solitaire.Après plusieurs jours de marche, je ressentais en moi non pas un vide qui se creusait, mais plutôt une ouverture qui se créait.Tellement d\u2019espace à l\u2019intérieur qui se dessinait ! Qu\u2019en 28 RELATIONS 803 JUILLET-AOÛT 2019 DOSSIER sUr La trace des NOMADES Le rêve et la marche guident les Innus depuis des millénaires sur leur territoire ancestral.Et si le rythme des pas sur la Terre-Mère permettait de réveiller cette mémoire nomade enfouie dans l\u2019imaginaire ?A faire ?Chaque jour, mes yeux acceptaient de plus en plus cet espace, le champ de vision qui s\u2019étend à perte de vue, les Appalaches d\u2019un côté et le fleuve Saint-Laurent de l\u2019autre \u2013Uepishtakuiau Shipu1, comme on le nomme en innu-aïmun.réminiscences du nomadisme L\u2019héritage des anciens nomades est beaucoup plus important qu\u2019on peut l\u2019imaginer.Ils transportaient avec eux une profonde connaissance des lieux, une sensibilité aiguisée envers les écosystèmes.Leur démarche ne répondait-elle pas, en réalité, à cette grande part de nous, êtres humains, qui a soif de nature et d\u2019immensité ?Pourquoi aujourd\u2019hui en avons-nous peur, si là, autour de nous, nous avons tout ce dont nous avons besoin, disponible et prêt à la relation ?La peur, quel mystère.Elle est à la base de bien grands maux, mais aussi de la grande rupture des humains avec leur environnement.Comme le rêve et les visions qui guidaient les nomades, la marche est, elle aussi, un outil de survivance.Se déplacer pour mieux vivre nos corps, mieux vivre l\u2019espace.Le mouvement donne vie, provoque des vagues invisibles, la poussière s\u2019élance, le sable saute, tout se met à vivre autour de nous.Se déplacer dans le territoire en tout respect pour ce qui est vivant contribue à sa vitalité.Les plantes, les herbes et les arbres se servent de nos déplacements pour communiquer entre eux.Nous transportons la vie, par exemple le pollen et la poussière des arbres qui se collent à nous, d\u2019un lieu à un autre.Les animaux participent également à ces échanges silencieux.Avons-nous renoncé à la relation ?Nous tous, en participant à la société de consommation, nous risquons de renoncer chaque jour un peu plus aux liens qui unissent les humains entre eux, au monde vivant et à celui des esprits.Nous sommes tombés dans l\u2019un des pièges de la survivance face à un environnement hostile, qui est celui de la prédation et de la bar - barie, qui nous a menés placidement vers le matérialisme et l\u2019individualisme.Traditionnellement, chez les Premiers Peuples, la survie n\u2019était possible que si l\u2019on se rassemblait en clans pour fabriquer la toile de l\u2019entraide et du partage des ressources entre les individus.Car chaque être comptait, et pour survivre en clan et en peuple, on avait besoin de chacun des membres.Ces principes étaient fondés sur la certitude que la survie n\u2019est possible qu\u2019ensemble.La cohésion se forgeait.La vie alors devenait possible.Survivre pour vivre son humanité.Personne n\u2019était laissé derrière \u2013 sauf quiconque commettait une entrave grave aux principes fondamentaux de la communauté.mémoire génétique Au moment même où mes jambes et tout mon corps ont compris le mécanisme et le rythme de la marche, c\u2019est alors que j\u2019ai pris conscience que le corps peut se souvenir d\u2019un geste qui a été repris durant des générations.Je me souviens de cette sensation.Maintenant, pour moi, tout doit être en mouvement, tout doit suivre.Le corps se laisse sculpter par le mouvement.Par le rythme des pas sur la Terre.Comme le rêve qui surgissait pour guider les anciens nomades, cette sensation m\u2019a transformée : elle m\u2019a ramenée à une mémoire enfouie dans le fond de mes os et inscrite dans mon ADN.Les jours suivants, je m\u2019assoyais à l\u2019écart des autres du groupe et je méditais sur ce processus de retour à l\u2019identité de mes ancêtres, pendant des heures.J\u2019étais devenue solitaire.Étant la seule jeune femme autochtone à marcher avec le groupe de militants québécois, je me sentais soudainement et tranquillement me détacher d\u2019eux.Je comprenais tout d\u2019un coup que dans ce groupe même, j\u2019étais peut-être la seule à prendre conscience de ce que la marche peut représenter pour la survie d\u2019un peuple.Même si nous étions là, ensemble, pour défendre un territoire contre un projet de construction d\u2019oléoduc et donc pour la même raison, en quelque sorte.Pour la survie d\u2019une humanité.Cette marche a été un des événements les plus marquants de ma vie.Seulement, j\u2019y ai aussi pris conscience du fait que la majorité ne comprendra peut-être jamais ce que signifie véritablement marcher pour la défense d\u2019un territoire et l\u2019aimer dans ce sens holistique et profond dont je suis héritière.Ce sentiment m\u2019a souvent donné le vertige.Tout ce temps, je n\u2019ai cessé de penser à Stanley Vollant.J\u2019ai eu l\u2019impression de comprendre enfin la profondeur de son action, la marche Innu Meshkenu (« le chemin innu »).Je comprenais sa démarche.Participer au retour des nôtres au mouvement de nos ancêtres.Reconnecter les générations à l\u2019histoire que portent nos gènes.J\u2019ai eu l\u2019impression de rejoindre mes ancêtres sur un chemin qui, même s\u2019il n\u2019existe plus physiquement, survit tout de même au fin fond de l\u2019imaginaire innu.Il suffit de le réveiller.De le nourrir.En recommençant à marcher.RELATIONS 803 JUILLET-AOÛT 2019 29 DOSSIER 1.Ce terme désigne le fleuve avant qu\u2019il ne se transforme en mer, dans sa partie non salée.Yayo Jean-Claude Ravet L\u2019auteur est rédacteur en chef de Relations « La vérité que tu cherches n\u2019est pas au bout du chemin.Elle est partout, elle est en toi.C\u2019est toi-même que tu cherches, ô fou, et tu vas te chercher au loin.» LANZA DEL VASTO, PRINCIPES ET PRÉCEPTES DU RETOUR À L\u2019ÉVIDENCE a route du pèlerin passe à travers les montagnes, les déserts, les forêts, les prairies et les villes, comme à travers soi et ses propres paysages, parfois aussi cahoteux, inquiétants, soumis aux intempéries.Le pèlerin, comme l\u2019indique l\u2019étymologie latine de ce mot, est toujours un étranger (peregrinus) sur le sol qu\u2019il foule, même sur sa propre terre.Il laisse derrière lui amis, époux, épouse, famille ; il quitte sa maison, ses biens, sa sécurité, ses repères et prend la route.Il devient pour un temps habitant du chemin, en quête de l\u2019essentiel qui fait vivre.Tout, dès lors, devient terre nouvelle, terre sacrée, lieu de rencontre avec l\u2019extraordinaire.Quel que soit le sanctuaire qui en marquera le terme, s\u2019il y en a un, il n\u2019est que le prétexte au chemin.Le pèlerin « lâche la proie pour l\u2019ombre » contrairement au proverbe, tournant le dos au familier, à l\u2019utilitaire, aux certitudes, pour entrer de plain-pied dans l\u2019étrangeté de la vie et affronter l\u2019ébranlement du sens.On trouvera des chemins balisés pour pèlerins accrédités, mais ne nous y trompons pas ; le trajet ne se trace qu\u2019au présent, avec les pieds.Là, démarre pour le pèlerin un lent et long travail de dépouillement, d\u2019apprivoisement de l\u2019invisible.La vie, la nature, les gens qu\u2019il croise deviennent donation.Un visage, l\u2019eau d\u2019une rivière, les feuilles d\u2019un arbre, un escargot sur un muret, le vent, la pluie sur le corps fatigué, le chant d\u2019un oiseau, les souvenirs qui remontent sont pour lui de véritables apparitions.Comme si le monde se dévoilait dans toutes ses singularités éphémères.Tout est faille où passe la lumière, dit le poète.Nu, frémissant, le pèlerin pénètre dans le sens par tous ses sens.L\u2019air, la lumière, les odeurs, les murmures, les saveurs l\u2019atteignent jusqu\u2019à l\u2019âme \u2013 ce lieu où le souffle devient existence, et la fragilité, le propre de la finitude \u2013 et s\u2019épanouissent en raisons de vivre.L\u2019affrontement avec le vide est aussi au rendez-vous.Avec à la clé l\u2019espoir d\u2019une quiétude.Car tout n\u2019a pas de sens, ni ne peut trouver du sens.Aussi le chemin du pèlerin est souvent semé d\u2019abîmes au-dessus desquels il doit jeter des ponts \u2013 qui sont parfois de menus fils dangereusement fragiles \u2013 pour aller de l\u2019avant, porté par plus grand que soi, par une confiance, une intrépidité au plus près de la folie.Ses passerelles se tissent à même les bribes de « paroles » qu\u2019il glane dans son parcours, avec ses yeux, sa peau, ses oreilles, ses mains, sa chair, sa mémoire \u2013 le silence apaisant du monde qui se donne au passant.Le corps suinte les peurs, les lâchetés, les errements, les oublis, les amours mal aimés, les plaintes ravalées, les espoirs étouffés, les regards détournés, les paroles refusées.Le pèlerinage est ainsi chemin de guérison.Mais sans réponses, tout au plus une caresse d\u2019ange.Les pieds épierrent, ameublissent, irriguent l\u2019existence durcie par le temps, font en sorte que la vie puisse ruisseler librement et rejoindre l\u2019enfance.Le pèlerin apprend à habiter la présence.Chaque pas apprend au pèlerin le déracinement, l\u2019arrachement à la routine, une vie libre, qui n\u2019a rien à voir avec la propriété, les biens, la possession, mais beaucoup avec les liens, les relations, les solidarités, l\u2019attention portée aux autres, aux choses, à la vie.Une vie qui s\u2019accomplit dans le dévouement et la lutte.L\u2019arrivée a pour lui très peu d\u2019importance.C\u2019est même souvent un mirage.Comme si la fin du pèlerinage n\u2019était pas la route elle-même.Comme si la vie n\u2019était pas un chemin.C\u2019est pourquoi l\u2019égarement est une bénédiction pour le pèlerin ; il déjoue l\u2019illusion de vouloir arriver ; il enseigne que l\u2019absence est relation, le lointain tout proche et que le détour inopiné ouvre la voie vers l\u2019inespéré.Et surtout, que le sanctuaire où le pèlerin compte rompre la marche n\u2019est en fait qu\u2019une étape parmi d\u2019autres.La marche ne cessant qu\u2019en devenant soi- même chemin.La finalité de la vie ne se trouve-t-elle pas au-delà de l\u2019utile, et même du nécessaire, dans le simple fait de vivre, d\u2019appartenir à la vie ?le pèlerin n\u2019est jamais vraiment seul Le fidèle compagnon du pèlerin, c\u2019est son bâton.Ne rompant jamais le silence, il scande la prière du cœur, comme le pas.C\u2019est le don de l\u2019arbre immobile au marcheur \u2013 le don de puiser ce qu\u2019il faut pour croître dans la terre, l\u2019air, l\u2019eau et la lumière du soleil qui nous enveloppe.Le pèlerin garde son bâton dans la main comme l\u2019enfant tient la main d\u2019un grand dans un lieu 30 RELATIONS 803 JUILLET-AOÛT 2019 DOSSIER L Le pèLerInage INFINI Pour le pèlerin, la route est une part de lui-même.En elle, il fait l\u2019expérience essentielle du sacré \u2013 le versant invisible du monde. inconnu, inquiétant.Il le rassure et lui rend service : il soutient et prévient la chute, assure le pied sur les sentiers escarpés ou boueux, ouvre le passage dans les broussailles et les forêts touffues, tient à distance un chien trop nerveux, sonde le ruisseau et tâte ses pierres glissantes.Il apprivoise l\u2019étrange.Pour le chrétien que je suis, il est aussi le signe de la croix qui nous relie à la souffrance partagée par Dieu et aux luttes de libération, au sang des pauvres et au souffle du Très-Bas.Un bois fait de lumières.L\u2019escargot est aussi un autre compagnon proche du pèlerin.Un complice.Comme lui, le pèlerin marche dans la lenteur, ce temps qui n\u2019est pas de l\u2019argent mais le rythme de la vie.Il se déprend même de ce qui pourrait presser ses pas, délaissant comme une coquille morte les masques, les rôles, les personnages qui l\u2019encombrent.Jusqu\u2019au désir qui s\u2019épure, s\u2019allège, se creuse.Le pas devient chant.Le pèlerin est en effet un troubadour.Il ne s\u2019embarrasse de rien qu\u2019il ne puisse transformer en chant.Il reçoit tout et ne garde rien sinon une empreinte dans sa chair \u2013 comme un baiser qui perdure par-delà le temps \u2013 du passage de l\u2019essentiel insaisissable.La bave que l\u2019escargot laisse sur son passage évoque à merveille le lien intime qui unit le pèlerin au chemin \u2013 trace de la présence qui l\u2019habite, qu\u2019il habite.Et puis, cette coquille qui lui sert de maison, formée à même sa chair, ne représente-t-elle pas aussi la besace du pèlerin contenant son viatique, le peu qui lui est nécessaire ?prières du cœur Dépouillé de ce qui distrait de l\u2019essentiel, le chemin devient tout naturellement intercession.Le pèlerin joint son silence à la clameur contre le mal qui défigure, l\u2019injustice qui accable, le cynisme qui abêtit, l\u2019indifférence qui enlaidit.Même si le chemin ramène toujours à soi, le pèlerin n\u2019est jamais le même quand il revient ; l\u2019accompagnent les vies esquintées, recroquevillées, prostrées ; tous ceux et celles qui se traînent parce qu\u2019on les oppresse ou qui gisent sur le côté de la route.Le pèlerinage est tout naturellement un bouquet de prières du cœur unies à la respiration, aux pas du pèlerin.Rumination du sens énigmatique du monde.Écoute de la parole de Dieu faite nature, expériences vécues, remémoration, silence.Égrai- nement des blessures, des joies, des rencontres, des symboles qui tissent son existence.Remerciement pour la beauté dévoilée.Épreuve du désir.Comme le Pèlerin boiteux de Josef Capek, le pèlerin claudique clopin-clopant, une jambe plus courte qu\u2019il traîne, bien collée à la terre, au réel, et l\u2019autre agile, qui l\u2019entraîne vers l\u2019ailleurs, le sens, l\u2019infini.Pas étonnant qu\u2019il trébuche parfois, goûtant à la poussière du chemin.Car le ciel est sur terre.Le pèlerin témoigne des épousailles de la terre et du ciel, du souffle et de la matière.Il va et vient entre les évidences et les aspérités du jour, entre les profondeurs et les obscurités de la nuit, entre le temps et l\u2019éternité, les luttes et le rêve.Le réel et la prière.* * * Sous l\u2019influence du rationalisme cartésien, le monde moderne s\u2019est bâti sur la rupture du lien avec la Terre et le vivant.L\u2019abstraction toute puissante est devenue un refuge pour se détourner de la fragilité qui nous constitue et que symbolise la marche du pèlerin.On a construit des murs, des clôtures, des bunkers pour nous couper du mouvement vers l\u2019Autre, vers la vie.Nous avons préféré devenir les maîtres et possesseurs de la nature plutôt que les compagnons et les compagnes du vivant.Ce faisant, nous sommes devenus techniquement forts, mais si appauvris, si piteux dans nos manières de vivre.Mais le corps sait l\u2019éloignement.Il aspire à rejoindre la terre, il sent le poids de l\u2019absence.Le pèlerin fait signe vers cette partance.RELATIONS 803 JUILLET-AOÛT 2019 31 poUr proLonger La réfLexIon consultez nos suggestions de lectures, de ?lms, de vidéos et de sites Web en lien avec le dossier au www.revuerelations.qc.ca 32 RELATIONS 803 JUILLET-AOÛT 2019 PROCHAIN NUMÉRO notre numéro de septembre-octobre sera en kiosques et en librairies le 20 septembre.Pensez à réserver votre exemplaire ! il comprendra notamment un dossier sur LE DROIT À LA VILLE ET LA VILLE INCLUSIVE Ville intelligente, ville inclusive, droit à la ville\u2026 au-delà des concepts-slogans et des e?ets de mode, comment aménager la vie urbaine dans une optique de justice sociale et spatiale, dans un horizon de démocratisation?Des enjeux fonciers à ceux de l\u2019intelligence arti?cielle en passant par les mesures de transition écologique et d\u2019accès à la ville pour les personnes raci- sées et marginalisées, comment envisager de nouvelles pratiques urbaines sans tomber dans le piège de l\u2019embourgeoisement et sans faire le lit du néolibéralisme?Quelles utopies concrètes peuvent nous inspirer ?AUSSI DANS CE NUMÉRO : \u2022 un débat sur les accords de poursuite suspendue ; \u2022 un regard sur les ambitions écologiques du Costa Rica ; \u2022 une analyse préélectorale de la conjoncture politique au Canada ; \u2022 le nouveau Carnet de Marie-Célie Agnant, la nouvelle chronique poétique de Violaine Forest et la chronique Questions de sens signée par Bernard Senécal ; \u2022 les œuvres de nos artistes invités Miki Gingras et Patrick Dionne.Recevez notre infolettre par courriel, peu avant chaque parution.Inscrivez-vous à notre liste d\u2019envoi sur la page d\u2019accueil de notre site Web : .Miki Gingras et Patrick Dionne L\u2019auteur est professeur à l\u2019université de Khenchela et ex-porte-parole du Conseil national des enseignants du supérieur (CNES) à Alger epuis le 22 février 2019, un mouvement populaire de contestation sans précédent secoue l\u2019Algérie, dont la singularité paradoxale est son caractère pacifique et la radicalité de ses revendications.Le détonateur de ce mouvement aura été la décision du clan présidentiel d\u2019aller vers un cinquième mandat du président Abdelaziz Bouteflika lors des élections de 2019, alors que celui-ci est complètement diminué et n\u2019a pas adressé la parole à son peuple depuis un accident cardiovasculaire subi il y a cinq ans.Cette décision a donc été perçue comme une humiliation par la population, une de trop.Le mouvement s\u2019est alors enclenché.«?Qu\u2019ils dégagent tous?!?» Ce mouvement est d\u2019abord une réaction morale à un acte immoral de la part d\u2019un système de pouvoir basé sur l\u2019autoritarisme, les luttes de clans et une opacité empêchant de voir clairement qui sont les vrais décideurs de ce pays et comment les décisions sont prises.Dotée de richesses minières et pétrolières, l\u2019Algérie est un vaste pays comptant 42 millions d\u2019habitants, dont 70 % ont moins de 35 ans.Cette jeunesse est en bonne partie instruite, branchée sur les médias sociaux et se détachant, à sa façon, des codes socio-historiques et culturels d\u2019une société traditionnelle usée, rétrograde, laissant peu d\u2019espoir aux jeunes.Si les premiers appels à la protestation lancés pour le vendredi après la prière ont suscité des doutes \u2013 le vendredi étant un jour de prière collective à la mosquée \u2013, cette journée s\u2019est en quelque sorte « laïcisée » et est devenue le moment où toute la population manifeste pacifiquement dans la fraternité, dans une mixité impressionnante et une auto-organisation presque sans faille.Aucun mot d\u2019ordre religieux ni expression partisane n\u2019y sont affichés, en dehors de quelques attitudes marginales.Tous les Algériens et les Algériennes s\u2019y retrouvent dans un seul parti : « le dégagisme ».Un dégagisme très radical exigeant la fin de tout un système politique, avec ses principaux décideurs, ses symboles, ses oligarques et ses institutions.Les marches se succèdent donc depuis plusieurs semaines, celles des mardis (journée des étudiants et des enseignants universitaires) s\u2019ajoutant à celles des vendredis, en plus des marches des secteurs salariés et ouvriers.Le mouvement populaire grandit avec des marches de plus en plus impressionnantes, animées, pacifiques et réitérant les mêmes mots d\u2019ordre radicaux, pleins d\u2019humour et résumés dans une seule formule: « yrouhou Ga3» (« qu\u2019ils dégagent tous ! »).Cette protestation populaire a, de fait, réussi à faire « dégager » le président Bou- teflika, suivi du président du Conseil constitutionnel ; d\u2019autres symboles du système suivront sans doute.l\u2019emprise du clan d\u2019oujda sur la société Ce mouvement populaire en Algérie a ébranlé un système de pouvoir oligarchique, autoritaire, clanique, clientéliste, corruptible et prédateur.Non satisfait d\u2019avoir « privatisé » l\u2019État et ses institutions, il a aussi pillé le trésor public à travers les crédits bancaires, les marchés publics et les biens immobiliers acquis de façon irrégulière.C\u2019est sans oublier les pratiques de surfac- turation d\u2019opérations d\u2019importation, fournissant des devises qui ont été transférées dans des paradis fiscaux comme la Suisse ou le Luxembourg, ou qui ont été réinvesties dans l\u2019immobilier en France, en Espagne, voire au Canada.Certains dirigeants et oligarques ont d\u2019ailleurs été cités dans le scandale des Panama Papers, en 2016.Ce système a créé une connexion structurelle entre les possesseurs du capital et les détenteurs du pouvoir politique.Ce n\u2019est pas Bouteflika qui l\u2019a inventé ; il lui a surtout donné une dimension structurelle en levant tous les obstacles moraux et institutionnels à son établissement.Ce système, dans son format politique et économique, renvoie à une société postco- loniale « dépossédée » depuis 1962 par une frange de l\u2019élite nationaliste (celle qui était installée à Oujda au Maroc, ce pourquoi on parle d\u2019un clan d\u2019Oujda).Cette société postcoloniale s\u2019est érigée sur fond de déstructuration sociologique et anthropologique liée à la violence d\u2019une colonisation de peuplement ainsi qu\u2019au despotisme de l\u2019État et au jacobinisme politique hérités du colonialisme (ottoman, puis français).Revenir sur ce contexte historique, c\u2019est mesurer l\u2019importance antisystémique du mouvement populaire actuel en vue de saisir son caractère subversif indirect et l\u2019ampleur de son RELATIONS 803 JUILLET-AOÛT 2019 33 AILLEURS L\u2019ESPÉRANCE ALGÉRIENNE en moUvement Un mouvement populaire fraternel et pacifique ébranle depuis quelques mois l\u2019élite au pouvoir en Algérie.Entre le scénario répressif, l\u2019approche réformiste et la perspective plus radicale d\u2019une assemblée constituante, l\u2019avenir est ouvert et incertain.Adel Abderrezak Tous les Algériens et les Algériennes se retrouvent dans un seul parti : « le dégagisme ».Un dégagisme exigeant la fin de tout un système politique.D effet potentiel sur la configuration de l\u2019État et de ses institutions.Quand on sait que l\u2019État a été au cœur des ambitions d\u2019une élite postcoloniale qui a construit sa légitimité sur le nationalisme anticolonial, on comprend mieux pourquoi ni la démocratisation de l\u2019État, ni le fonctionnement démocratique des institutions, ni des élections et une constitution démo - cratiques n\u2019ont encore pu voir le jour dans ce pays, malgré les tentatives d\u2019octobre 1988, alors qu\u2019un premier mouvement populaire a ébranlé le pouvoir d\u2019État autoritaire, se faisant réprimer sauvagement (près de 500 morts chez les manifestants).Cette élite s\u2019est forgée dans la lutte politique entre 1920 et 1954, mais surtout dans la lutte de libération anticoloniale au sein de l\u2019Armée de libération nationale (ALN) et de son aile politique, le Front de libération nationale (FLN), entre 1954 et 1962.Beaucoup d\u2019Algériens sont morts en martyrs lors de la révolution anticoloniale.Ainsi, ceux qui se sont présentés comme les porte-voix de cette révolution et qui se sont approprié le pouvoir après l\u2019indépendance sont ceux qui étaient loin des maquis, peu touchés par la répression coloniale et installés dans des pays voisins comme le Maroc, qui a hébergé l\u2019état- major de l\u2019ALN à Oujda.C\u2019est là qu\u2019a commencé l\u2019histoire du clan d\u2019Oujda, dirigé par Houari Boumedienne.Entré en conquérant avec ses chars et son armée en 1962, tout juste après le référendum déclarant l\u2019indépendance, il a installé au pouvoir le premier président de la république algérienne, Ahmed Benbella, puis l\u2019en a délogé trois ans plus tard, le 19 juin 1965, par un coup d\u2019État militaire.Le président Bouteflika a commencé son parcours avec le clan d\u2019Oujda, dont il était l\u2019élément le plus actif.Son règne (1999 à 2019) a été fait d\u2019autoritarisme, de militarisation du politique, de culture putschiste, de luttes de clans et de l\u2019absence de toute velléité démocratique.Aujourd\u2019hui, le contexte a changé, le pouvoir est plus fragilisé, la lutte entre clans est exacerbée et l\u2019économie en crise : les indicateurs financiers, du chômage, de l\u2019investissement et de la paupérisation sont au rouge.La réaction populaire à cette crise dans laquelle se consument le pays et ses dirigeants traduit la fin d\u2019un cycle, celui d\u2019une classe dirigeante qui a misé sur sa légitimité historique pour privatiser le pouvoir d\u2019État et s\u2019enrichir sans limites en s\u2019appuyant sur les redevances pétrolières, d\u2019où le slogan « klitou lebled ya serrakine» (« vous avez pillé le pays, bande de voleurs ! »).Elle traduit aussi ce besoin structurel d\u2019un État de droit fondé sur des institutions démocratiques, des élections libres, une culture sociale et une représentation démocratiques de la société, d\u2019où le slogan « Djazair houra dimocratiya » (« Algérie libre et démocratique »).Elle traduit, enfin, cette exigence d\u2019une répartition plus égalitaire des richesses et d\u2019une justice sociale, résumée dans le slogan «Djazair dimocratiya, idjtima3iya» (« Algérie démocratique et sociale »).Ce mouvement populaire, installé dans la durée, continue à peser sur les décisions des « décideurs » qui sont actuellement ligués autour de l\u2019état-major de l\u2019armée, après la démission forcée de Bouteflika, le 2 avril dernier.Pour le moment pacifique, malgré certaines dérives de l\u2019appareil policier qui active sa fonction répressive, le processus de confrontation entre le chef 34 RELATIONS 803 JUILLET-AOÛT 2019 AILLEURS d\u2019état-major, Gaid Salah, qui a l\u2019appareil militaire derrière lui, et le mouvement populaire, se caractérise par une logique de rapports de force et non par la négociation, ni même la concertation.Il se fait par médias interposés, où manipulations et fausses nouvelles prennent le pas sur le débat et les discussions autour des solutions à envisager.Une sorte de « guerre de tranchées » s\u2019installe, où toutes les dérives sont possibles, y compris le scénario répressif, car le peuple continue à manifester et à exiger le départ des défenseurs et profiteurs du système actuel et de ses symboles.Une intensification de la répression pourrait provenir de l\u2019incapacité de l\u2019armée \u2013 qui est aujourd\u2019hui aux commandes du pays \u2013 à contenir ce mouvement populaire qui a rejeté l\u2019idée que des élections présidentielles aient lieu le 4 juillet 2019.C\u2019est pourquoi on parle d\u2019un scénario « à la Sissi», c\u2019est-à-dire qui ressemble à ce qu\u2019a fait le président égyptien Abdel Fatah al-Sissi1.Quelles sont les réponses du mouvement populaire à cette impasse volontairement provoquée par les décideurs d\u2019un pouvoir politique totalement discrédité ?Des scénarios « techniques » sont suggérés aussi bien dans les médias sociaux que par des associations (pas toujours représentatives) de la « société civile », mais aussi par une opposition politique plutôt effacée et peu crédible aux yeux du mouvement populaire.La force de ce dernier est telle que même les soutiens corrompus du système se mettent à soutenir les protestataires en proposant des réformes dans « le cadre légal et constitutionnel », à savoir sans remettre en cause le système actuel.Si le mouvement populaire rejette radicalement le système, d\u2019autres souhaitent en effet son réaménagement en insistant sur une période de transition et sur la désignation rapide de représentants du mouvement pour négocier avec les décideurs politiques.C\u2019est le cas de certains partis ou personnalités politiques \u2013 qui, souvent, ont fait une partie de leur parcours dans le système Bouteflika (d\u2019anciens premiers ministres comme Ali Benflis ou Ahmed Benbitour, par exemple).C\u2019est le cas aussi de personnalités de l\u2019opposition souvent engagées dans les luttes en faveur des droits humains ou encore d\u2019intellectuels démocrates.Les partis islamistes, plutôt discrets, discré - dités en raison de leur collaboration avec le clan présidentiel, ont conscience qu\u2019ils sont exclus par ce mouvement qui s\u2019en méfie.vers un processus constituant?Quelle transition pour aller vers de nouvelles élections présidentielles ?Qui dirigera cette transition et comment s\u2019assurer que le mouvement populaire en soit partie prenante ?Faut-il d\u2019abord aller vers des présidentielles ou plutôt commencer par changer la constitution « anticonstitutionnelle » en vigueur, changer le code électoral, le système de représentation politique et dissoudre tous les mécanis - mes de décision informels ?Faut-il démilitariser le politique et redonner à l\u2019armée son rôle classique, qui est de rester dans ses casernes et de protéger les frontières et la souveraineté nationales ?Les questions abondent.D\u2019aucuns estiment qu\u2019il faut une constituante comme point de départ à une reconfiguration du pouvoir et de la représentation politiques en s\u2019appuyant sur une nouvelle constitution écrite et validée par le mouvement populaire par un référendum.N\u2019est-ce pas ce qui signifierait la fin d\u2019un système autoritaire et prédateur au profit d\u2019une « république démocratique et sociale » à construire ?C\u2019est la revendication de certains partis de gauche qui estiment nécessaire d\u2019en finir ainsi avec une constitution, des institutions et des modes d\u2019élections qui ont été instrumentalisés dans le but de maintenir au pouvoir Bouteflika et, surtout, pour légitimer une classe politique corrompue et connue pour ses comportements de délinquance politique et financière.La constituante apparaît donc comme le scénario de rupture, celui qui permettrait de donner un nouveau socle dé - mocratique à la société et à l\u2019État algériens.Sa dimension programmatique ne pourrait occulter un changement dans les rapports sociaux, dans le mode de gouvernement, dans l\u2019économie et de meilleures possibilités de travail pour les jeunes ainsi que dans la conception de nouvelles politiques publiques pensées en fonction des besoins d\u2019une population longtemps frustrée et ignorée.RELATIONS 803 JUILLET-AOÛT 2019 35 1.Lire Vincent Romani, « Transition dictatoriale en Égypte », Relations, no 774, octobre 2014.Manifestation à Alger, le 15 mars 2019.Le caractère non-violent du mouvement lui donne une grande légitimité populaire.Photo : Omar Malo/Flickr L\u2019auteur, doctorant en études urbaines à l\u2019INRS, est boursier au Centre justice et foi ar les temps qui courent, le vieillissement fait couler beaucoup d\u2019encre.Tous les partis politiques s\u2019entendent sur un constat commun : il faut impérativement « améliorer la vie des aînés ».Tous dénoncent sans hésiter les conditions de vie dans les centres d\u2019hébergement de soins de longue durée (CHSLD), par exemple, connus pour leur nourriture inadéquate et leur « bain par semaine ».Le gouvernement dirigé par la Coalition Avenir Québec (CAQ), dans son budget 2019, a annoncé des investissements de plus de 2,5 milliards de dollars en cinq ans pour améliorer la prestation de soins à domicile, l\u2019offre de lits en CHSLD et soutenir les proches aidants.Mais l\u2019approche néoli- bérale de la prise en charge des générations vieillissantes estelle à même de régler les problèmes d\u2019isolement et de précarité économique qui les affectent ?Le vieillissement de la population fait peur aux partisans du « déficit zéro » et de la réduction du rôle social de l\u2019État qui l\u2019appréhendent comme un danger tantôt nommé « tsunami gris », tantôt « Armageddon gériatrique » dans les médias.Dans le monde anglosaxon, il est également connu sous les termes d\u2019«apocalyptic demography» et de « demography panic».On fait ici référence au fait que la plupart des États occidentaux verront leur proportion de personnes dépassant l\u2019âge de 65 ans atteindre plus de 20 %, voire 30 % de leur population totale au cours des 20 prochaines années.Au Québec, la proportion des personnes âgées de 65 ans et plus est passée d\u2019environ 5 % dans les années 1940 à près de 18,5 % aujourd\u2019hui ; elle atteindra le cap du 25 % vers 2030.En inventant la notion de « vieillis - sement de la population », en 1928, le démographe français Alfred Sauvy avait introduit subrepticement cette idée selon laquelle le corps social national français devait être jeune pour être fort et que, conséquemment, la fécondité devait être soutenue pour éviter « ce mal éminemment guérissable » qu\u2019est une pyramide des âges inversée.Pour certains, les pressions exercées par ce vieillissement de la population sur l\u2019État-providence, notamment les dépenses de santé, seraient telles qu\u2019il faudrait repenser les processus de redistribution de la richesse dans leur ensemble.Or, comment améliorer les conditions de vie des personnes vieillissantes si les programmes sociaux et de santé (y compris les régimes de retraite) dont elles devraient bénéficier subissent des coupes majeures, comme c\u2019est le cas depuis plusieurs décennies ?Cela dans un contexte où, au Québec, plus de la moitié des personnes de 65 ans et plus ont des revenus qui se classent dans les deux quintiles inférieurs ?En effet, en 2010, le revenu moyen des hommes de 75 ans et plus n\u2019atteignait que 26 500$ et celui des femmes, 23 400 $.La pension de la sécurité de vieillesse et le supplément de revenu garanti, offerts par le gou - vernement fédéral, jouent un rôle fondamental pour ces personnes.En soustrayant ces prestations du revenu moyen des hommes de 75 ans et plus qui en bénéficient, leur revenu baisse à 19 000 $ et celui des femmes n\u2019est plus que de 14 800$.À titre de comparaison, la mesure de faible revenu utilisée lors du recensement canadien de 2016 s\u2019établissait à 22 133 $ après impôts pour un ménage composé d\u2019une personne seule et de 31 301 $, pour un ménage de deux personnes.le vieillissement, un problème moral?À l\u2019ère du capitalisme néolibéral, un bassin de population considéré comme « inactif », car retiré du marché du travail et bénéficiant massivement de programmes sociaux, ne peut être qu\u2019un « passif », porteur d\u2019endettement pour l\u2019État.Ainsi, lorsque le « pacte social » ayant cimenté l\u2019État-providence entre 1935 et 1980 a commencé à s\u2019effriter sous les tirs groupés des économistes et des politiciens néolibéraux, les personnes vieillissantes et les programmes sociaux dont elles pouvaient bénéficier ont constitué une cible facile.Aux États-Unis, Alan Greenspan, qui fut président de la Réserve fédérale de 1987 à 2006, s\u2019est demandé si le fait de dépenser 30 % du programme Medicare sur les 5 % à 6 % de bénéficiaires âgés valait la peine, puisque ceux-ci allaient mourir en moins d\u2019un an.Cette rhétorique purement économique et flirtant avec l\u2019eugénisme nourrit un conflit intergénérationnel qui convient bien aux bonzes du néolibéralisme.En mettant la faute d\u2019un « gaspillage» de ressources sur les générations plus âgées, elle détourne l\u2019attention des plus jeunes générations de phénomènes ayant pourtant bien plus de conséquences sur les modes de redistribution des richesses : la croissance des inégalités économiques, l\u2019évasion et l\u2019évitement fiscaux, les abattements de taxes et d\u2019impôts offerts aux grandes entreprises, etc.Au Québec, qui n\u2019a pas mis la faute de la situation économique actuelle sur le dos des fameux baby-boomers?Les boomers finiront par crever, annonçait Alain Samson en titre de son livre publié en 2005.Pourtant, selon l\u2019Institut de recherche et d\u2019informations socio- économiques, le vieillissement de la population ne contri - buerait qu\u2019à hauteur de 1,28 % à l\u2019augmentation des coûts du système de santé, projetés à moyen terme1.Pourquoi tant d\u2019animosité envers les personnes vieillissantes, qui fournissent pourtant une main-d\u2019œuvre bénévole dont la valeur chiffrée s\u2019élèverait à plusieurs milliards de dollars par année ?Pour le philosophe Michel Foucault, dès le XVIIe 36 RELATIONS 803 JUILLET-AOÛT 2019 REGARD VIEILLIR dans Une socIété néoLIbéraLe L\u2019approche néolibérale du vieillissement de la population masque mal son rôle dans le creusement des inégalités chez les générations vieillissantes, sommées de bien vieillir et de travailler plus longtemps sans coûter trop cher à l\u2019État.Julien Simard P siècle, la personne âgée fait office de « figure-repoussoir ».Le vieux, oisif, se situe à l\u2019opposé d\u2019une norme corporelle et sociale qui enjoint à la productivité et à l\u2019autonomie.Or, des siècles plus tard, il semblerait qu\u2019un renversement des normes en vigueur se soit opéré, en particulier depuis le tournant néo- libéral, au point où l\u2019on assiste à l\u2019apparition d\u2019injonctions au « bien vieillir » et au vieillissement dit actif ou réussi.Ce paradigme, promu par l\u2019Organisation mondiale de la santé dès les années 1990, propose une optimisation de la santé dans un but d\u2019amélioration de la qualité de vie.Dès lors, le « bon vieux » est celui qui prend soin de lui, qui fait de l\u2019activité physique, du bénévolat, qui continue à s\u2019éduquer, à participer socialement et même qui travaille après l\u2019âge de la retraite : « Ces \u201cpratiques de soi\u201d que sont l\u2019exercice et le régime alimentaire s\u2019articulent donc autour des notions d\u2019autonomie et de responsabilité, où l\u2019individu est non seulement responsable de lui (de ce qu\u2019il fait) mais aussi \u2013 et c\u2019est plus pervers \u2013 de ce qui lui arrive2.» Difficile de ne pas déceler un problème moral en sous-texte des arguments néolibéraux : puisque l\u2019espérance de vie augmente, il est donc absurde au plan fiscal d\u2019envoyer en « congé» des travailleurs à un âge si peu élevé que 65 ans.Si l\u2019on meurt maintenant plus vieux, pourquoi ne pas contribuer encore quelques années à la « richesse » collective pour compenser ce « poids » grandissant en prestations ?L\u2019historien Edward P.Thompson affirmait que pour le capitalisme, la retraite est une « récompense » accordée en fonction d\u2019un comportement méritoire, c\u2019est-à-dire du fait d\u2019avoir consacré plusieurs décennies de sa vie au travail salarié.Pour les néolibéraux, les balises de ce mérite doivent être réévaluées.Comme si l\u2019échange déficitaire entre longévité et productivité devait être compensé par une hausse de cette dernière, à la charge des individus vieillissants eux-mêmes.Ceux-ci devront soit travailler davantage, soit contribuer à la diminution des dépenses de l\u2019État en s\u2019assurant d\u2019être moins malades.L\u2019animosité envers les boomers, par exemple, pourrait bien résider dans la présomption que ceux-ci profitent « trop » des largesses de l\u2019État en ne contribuant pas assez longtemps au bien commun.la prise en charge néolibérale du vieillissement Le transfert de certaines mesures sociales autrefois prises en charge par l\u2019État vers d\u2019autres entités administratives et institutions telles que les municipalités, les groupes communautaires, les organismes caritatifs, mais surtout le secteur privé \u2013 qui trouve là de nouveaux marchés lucratifs \u2013 contribue à accroître les inégalités dans la population vieillissante.À titre d\u2019exemple actuel, le gouvernement caquiste prévoit construire plus de 30 « maisons des aînés » durant son premier mandat, en investissant plus d\u2019un milliard de dollars.Ces nouvelles institutions viseraient à remplacer les CHSLD d\u2019ici 2038.Par contre, la CAQ ouvre la porte aux partenariats publics-privés (PPP) pour assurer la construction et le fonctionnement de ces maisons.Les données sur ce projet étant parcellaires, on ne sait pas encore si les usagers \u2013 ou devrait- on dire les futurs clients \u2013 devront y payer leur place.Comme le sociologue Chris Phillipson le suggère, les inéga lités qui se creusent dans la population vieillissante un peu partout en Occident risquent de créer deux classes de personnes vieillissantes : les élues et les exclues.1.F.Fortier et G.Hébert, « Quels seront les impacts du vieillissement de la population ?», IRIS, avril 2015 [en ligne].2.L.Blein, N.Guberman, J.-P.Lavoie et I.Olazabal, « Vieilliront-ils un jour ?Les baby-boomers aidants face à leur vieillissement », Lien social et Politiques, no 62, automne 2009.RELATIONS 803 JUILLET-AOÛT 2019 37 REGARD Les Mémés déchaînées mobilisées contre les inégalités sociales et le néolibéralisme à Montréal, le 24 mars 2018.Photo : André Querry L\u2019auteur est professeur au Département d\u2019anthropologie de l\u2019Université Laval eu de concepts prêtent plus à controverse que celui de violence.Comme l\u2019a déjà noté le philosophe Thomas Platt, le caractère particulièrement ambivalent de ce mot vient du fait qu\u2019il relève à la fois de la description de phénomènes observables et d\u2019un jugement porté sur ces phénomènes.Qualifier de « violent » un acte ou une situation est généralement vu comme une manière de le condamner.Dans certains cas, le terme s\u2019impose presque de lui-même.J\u2019ose croire qu\u2019il ne serait guère difficile de convaincre un interlocuteur de bonne foi qu\u2019un coup porté contre un autre être humain est un acte violent.Ce genre de violence, qualifiée de « violence directe », est rapidement reconnaissable et généralement tout aussi aisément condamnable.Mais le fait d\u2019adhérer à une vision aussi restreinte de la violence pose autant de problèmes d\u2019analyse qu\u2019il n\u2019en résout.Ainsi, depuis plus d\u2019une quarantaine d\u2019années, le vocabulaire que nous utilisons pour complexifier et qualifier le concept de violence a connu un foisonnement.Nous parlons aujourd\u2019hui de violence psychologique, de violence verbale, de violence sexuelle, de violence culturelle, économique, épistémique, ontologique et ainsi de suite.Ces concepts partagent tous la même caractéristique, celle de déborder de la définition classique de la violence conçue strictement comme relevant des coups et blessures, donnant à voir des aspects souvent négligés de cette dernière.des violences normalisées à révéler L\u2019un des nouveaux usages du terme violence est celui de violence structurelle.Cette variante est possiblement l\u2019une de celles qui sont les plus éloignées de l\u2019idée de la violence directe qui prévaut dans le sens commun.Il s\u2019agit d\u2019un concept créé par le politologue norvégien Johan Galtung, en 1969, pour parler de systèmes sociaux violents, mais qui exercent la violence par des voies autres que la violence physique directe.Le concept de violence structurelle est utilisé, par exemple, pour comprendre certaines souffrances causées par l\u2019exclusion sociale.Il cherche à rendre compte de la souffrance créée par le fonctionnement « normal » de systèmes sociaux apparemment pacifiés mais néanmoins intrinsèquement violents, dans le sens où ils provoquent et permettent des souffrances physiques et psychologiques évitables ; fragmentent les solidarités et isolent les gens ; entravent plutôt qu\u2019ils ne facilitent la possibilité d\u2019élaborer et de réaliser des projets de vie autonomes.Les régimes structurellement violents utilisent certainement leur machine répressive et usent de la violence directe pour se maintenir.Mais leur mode de gouvernement « normal » est autre.Il repose plutôt sur le contrôle bureaucratique omniprésent et sur la colonisation de l\u2019imaginaire de leurs sujets obnubilés par une crainte viscérale du désordre, une dépendance existentielle à la consommation et un fatalisme qui leur donne l\u2019impression de vivre dans le moins pire des systèmes sociaux possibles.En d\u2019autres mots, le concept de violence structurelle vient problématiser des situations où la violence des modes de domination demande à être mise au jour avant d\u2019être comprise.Il dénonce le fonctionnement « paisible » d\u2019institutions discriminatoires et fondées sur la naturalisation d\u2019iniquités sociales posées comme inévitables.Retracer ces violences et les rendre visibles, les donner à voir comme étant problématiques alors qu\u2019elles sont normalisées est un défi analytique majeur.Comme bien d\u2019autres concepts critiques, celui de violence structurelle tente de le relever.Il a contribué à élargir notre compréhension des actions violentes en interrogeant les situations produites par ces actions.Il nous permet de suivre la violence à la trace en la débusquant à travers ses effets, plutôt qu\u2019en présumant de ses formes.Il arrive à tous les humains de souffrir.Il est possible que cette souffrance nous arrive par le pur fait du hasard ; c\u2019est le propre de la tragédie.Si le tragique fait partie de nos vies, lorsque cette souffrance et ces tragédies commencent à se manifester d\u2019une manière structurée, lorsque certains groupes de la société se mettent à être « malchanceux » et frappés par la tragédie plus souvent que d\u2019autres, il y a lieu de s\u2019interroger sur 38 RELATIONS 803 JUILLET-AOÛT 2019 REGARD La vIoLence strUctUreLLe?: dU dIagnostIc à L\u2019actIon transformatrIce Le concept de violence structurelle qui permet de débusquer des formes de violence dans des sociétés apparemment pacifiques est un précieux allié dans les luttes sociales.Mal utilisé, il peut cependant servir à confiner les personnes qui subissent ces violences dans le rôle de victime.Martin Hébert Pour contrer le caractère démobilisant et ultimement futile du diagnostic perpétuel des violences structurelles, il faut maintenir l\u2019espérance au cœur du politique.P les facteurs qui expliquent cette structuration.Ce sont ces facteurs qui seront qualifiés comme participant de la violence structurelle.Cette manière de comprendre l\u2019étendue et la nature de la violence qui affecte les vies humaines a mené, depuis les années 1950-1960, à parler de systèmes sociaux qui reposent sur une violence aux multiples visages.L\u2019anthropologue Georges Balan- dier a parlé de la « situation coloniale ».Le Rapporteur spécial des Nations unies Rodolfo Stavenhagen a parlé de la « situation autochtone ».Nous pourrions parler de la « situation néolibé- rale» pour désigner certaines de ces souffrances structurées.Ces termes nous ont permis de comprendre qu\u2019un système ne cesse pas d\u2019être violent au moment où le soldat rentre à la caserne ou que le policier range sa matraque dans son fourreau.Dans bien des cas, une pause dans la violence directe marque plutôt le moment où les bureaucrates, les experts et les gestionnaires prennent le relai dans la reproduction de structures inéquitables, porteuses d\u2019une violence structurelle.Une telle conception de la violence et du pouvoir a permis beaucoup d\u2019avancées dans les luttes pour la justice sociale.Elle a fourni des outils aux personnes confrontées à des souffrances et des injustices qui sont naturalisées, voire carrément attribuées à la responsabilité de celles et de ceux qui les subissent.Mais débusquer les violences structurelles qui traversent notre société tout comme elles traversent nos vies quotidiennes n\u2019est pas un exercice sans risque.les pièges de l\u2019analyse sans fin Pour prendre conscience de l\u2019ampleur et de la profondeur des rapports de pouvoir qui marginalisent, aliènent ou provoquent la misère humaine de manière plus générale, il peut sembler que le travail diagnostique à effectuer est sans fin.Cette impression, malgré le fait qu\u2019elle soit sans doute justifiée, a eu tendance à piéger plusieurs personnes bien intentionnées dans ce que la philosophe Amy Allen a nommé le « moment diagnostique » de la lutte pour la justice sociale.Soyons clairs, il s\u2019agit là d\u2019une tâche essentielle pour fonder notre compréhension du monde social et pour arrimer l\u2019action politique à une vision pertinente du contexte dans lequel et sur lequel elle prétend agir.Mais le moment diagnostique peut être mortifère s\u2019il n\u2019est pas articulé à des propositions positives.Ce passage exige un acte d\u2019humilité qui consiste à assumer les limites de notre connaissance du monde social et des acteurs qui le cons - truisent, à admettre que nous ne comprenons pas le sens et la finalité de l\u2019histoire, ou même si elle peut en avoir.Le passage du diagnostic à des propositions positives exige aussi un acte de courage essentiel à l\u2019action que nous pourrions appeler le «pari » de l\u2019utopie.Je suis conscient que le terme utopie est chargé, mais je n\u2019en trouve pas de meilleur pour rendre compte de la possibilité de concilier notre connaissance irrémédiablement imparfaite de la société et des violences qui la traversent avec notre volonté d\u2019agir sur elles.Refuser ce pari nous place en danger de nous enliser dans des subjectivités politiques profondément paralysantes, comme celle du héros épistémologique qui, tout absorbé par la découverte de visages jusque-là insoupçonnés de la violence et du pouvoir, entre dans une boucle infinie qui consiste à débusquer sans cesse ces violences, à les rendre visibles et à s\u2019en indigner\u2026 Ainsi, les spécialistes du diagnostic de la violence, arguant sans cesse la nécessité de creuser plus profondément, de raffiner la RELATIONS 803 JUILLET-AOÛT 2019 39 Lino, Tout est silence, 2019, collage numérique acrylique et papier compréhension du problème et d\u2019explorer ses racines toujours plus fines et subtiles deviennent des experts qui ont bien peu à proposer, sinon de se rabattre sur le truisme de la nécessité d\u2019éliminer la violence qu\u2019ils viennent de contribuer à définir.En un sens, ces personnes deviennent des professionnelles de la violence, dans la mesure où elles en dépendent pour définir leur militance et leur pertinence.Il existe un pendant encore plus problématique de l\u2019action confinée au diagnostic.Centrer exclusivement sa pratique sur la mise au jour de rapports de pouvoir, de violences systémi - ques et de formes subtiles et ordinaires de discrimination peut contribuer à produire des subjectivités politiques extrêmement nocives.Comme le notait l\u2019anthropologue Joel Robbins, en 20131, le risque ici est de confiner les personnes qui vivent ces violences dans une catégorie très étroite et démobilisante, celle des « sujets souffrants ».Le diagnostic, sans contreparties positives, ramène ainsi constamment ces personnes à leur souffrance.Bien sûr, cette « fascination » est souvent enveloppée de discours de résilience, de résistance, de contestation des sources violentes de cette souffrance, utilisés pour mettre en évidence l\u2019« agentivité » des souffrants.Mais, en définitive, pris dans le piège du diagnostic perpétuel, cette dynamique campe ces personnes dans le rôle de victimes tentant de se négocier une existence malgré la centralité d\u2019une violence protéiforme dans leur vie.Un risque supplémentaire est que ces identités de sujets souffrants et résistants, omniprésentes dans la littérature des sciences sociales, ait un effet en retour sur les personnes décrites de la sorte.« Qui serais-je si je n\u2019avais plus à résister ?» devient alors une question existentielle profonde, amplifiée par la fascination pour le sujet souffrant, résilient et résistant.du sujet souffrant au sujet espérant Pour éviter de tomber dans le piège du diagnostic infini, les militants et les militantes, ainsi que les chercheurs et chercheuses qui mobilisent des concepts de violence structurelle apparentés \u2013 insistant sur le fait que la violence est ancrée profondément et insidieusement dans la société \u2013 doivent prendre des précautions.Avant même d\u2019amorcer une discussion sur la violence structurelle, sur la discrimination systémique ou sur le colonialisme, par exemple, il devrait être clair que malgré leur utilité évidente ces concepts demandent d\u2019emblée à être dépassés.Si l\u2019on s\u2019obstine dans l\u2019idée qu\u2019une société sans violence est impossible sans, au préalable, une compréhension complète et exhaustive des violences qui la traversent, si l\u2019on croit que ces violences ne peuvent être éliminées qu\u2019en les démasquant une à une, puis en les « traitant » par des interventions spécifiques, nous nous enfonçons dans un bourbier épistémologique et politique sans fin.C\u2019est un peu comme tenter de rénover une maison irrécupérable.Pour contrer le caractère démobilisant et ultimement futile du diagnostic perpétuel, il faut maintenir l\u2019espérance au cœur du politique.Pour parler comme Robbins, il s\u2019agit de placer au cœur de nos analyses et de notre compréhension du chemin vers la société non violente, non pas le sujet « souffrant » ou même « résistant », mais bien le sujet « espérant ».Bien entendu, à chaque fois qu\u2019une telle proposition est faite, les boucliers du « réalisme » libéral se lèvent.Dire que la réponse à la violence structurelle n\u2019est pas sa parcellisation techniciste en « problèmes à résoudre » et en « priorités d\u2019actions » gouvernementales ciblées, mais bien une refondation du social sur d\u2019autres bases suscite les réactions de protestation les plus vives.Le sujet espérant ne se contente pas d\u2019être intégré à des structures déjà présentes, surtout pas après leur simple rénovation cosmétique.Ces personnes veulent participer à la refondation de la société, et non pas seulement être résilientes face à une adversité systémique aux mille visages ou encore se laisser définir par un rapport de résistance face aux structures existantes.Cette aspiration demande de passer du diagnostic et de la résolution de problème à la production de nouvelles institutions.La théorie est le cerveau du changement social.Mais aussi développé et performant soit-il, le cerveau ne remplacera jamais le cœur.Ce cœur, c\u2019est l\u2019espérance et l\u2019utopie.Il est absurde de penser remplacer l\u2019un par l\u2019autre.Les deux doivent travailler de concert.40 RELATIONS 803 JUILLET-AOÛT 2019 1.J.Robbins, « Beyond the Suffering Subject» dans Journal of the Royal Anthropological Institute, vol.19, 2013. RELATIONS 803 JUILLET-AOÛT 2019 41 Étienne Grieu L\u2019auteur, jésuite, est président du Centre Sèvres à Paris ù s\u2019enracine exactement le souci de justice que je porte en moi?Di?cile à dire?: il naît sans doute, comme chez beaucoup d\u2019autres personnes, du tissage des toutes premières ?bres de mon être, de la conscience de notre fragilité commune qui permet de se reconnaître inscrit dans une histoire portée par une foule innombrable d\u2019acteurs et d\u2019actrices.Des personnes qui ont traversé l\u2019existence comme elles ont pu, mues par le désir d\u2019atteindre un point qui nous échappe mais qui nous porte, marquées, aussi, par la soif et le manque.très peu ont pu exprimer tous les talents et les dons qu\u2019elles portaient?; toutes ont désiré être aimées et aimer, peu y sont parvenues sans garder en même temps un goût d\u2019incomplétude.Certaines ont subi des sou?rances physiques ou psychiques?; beaucoup, sans jamais entendre cette parole si rassurante qui reconnaît, tout simplement, qu\u2019il y a eu injustice.tout cela, nous le portons en nous, sans pouvoir l\u2019expliciter.et moi de même.sur ce chemin, je repère cependant plusieurs étapes.Quand j\u2019avais 15 ans, deux rencontres ont été décisives?: tout d\u2019abord celle avec la communauté des Augustines de la miséricorde de Jésus, liée à l\u2019hôpital de Dieppe?: des femmes à la fois joyeuses et profondément réalistes (du fait, sans doute, de leur présence aux côtés des sou?rants).Puis, peu après, la rencontre de Michel Quoist, prêtre du Havre, qui m\u2019a appris à me délivrer d\u2019une représentation d\u2019un Dieu surveillant, cherchant avant tout à contrôler.À un moment où je n\u2019étais pas très bien dans ma peau, ces deux rencontres m\u2019ont montré qu\u2019il existait vraiment d\u2019heureux chemins de vie.elles m\u2019ont permis d\u2019aimer la vie et d\u2019aimer le monde.Cela s\u2019est traduit par un choix d\u2019orientation dans les études \u2013?vers la géographie?\u2013 et par un engagement politique (j\u2019ai rejoint un parti politique et j\u2019ai été candidat aux élections municipales de ma commune, quand j\u2019avais 21 ans).Avec le recul, je ne suis pas très ?er de cet engagement qui tenait pour moi en grande partie du jeu.Mais à l\u2019occasion de ma \u2013?très modeste \u2013 participation à la campagne électorale, j\u2019ai au moins pu pressentir que le souci d\u2019une ville allait de pair avec la nécessité d\u2019appréhender une réalité complexe, de l\u2019écouter, de prendre en compte ses di?érents acteurs en sortant de schémas trop manichéens et en acceptant de se laisser surprendre.Une autre étape a été le noviciat jésuite (où je suis entré à l\u2019âge de 24 ans).La contemplation des récits évangéliques m\u2019a fait prendre conscience peu à peu de cet attrait primordial du nazaréen pour les personnes qui ne comptent pas aux yeux des autres.Je me suis souvenu que j\u2019en avais côtoyé dans le passé et j\u2019ai pris conscience qu\u2019elles faisaient partie de mon histoire et que je leur devais quelque chose.Dans les années qui ont suivi, cette attention aux laissés-pour-compte s\u2019est accrue, stimulée aussi par la rencontre de volontaires ou d\u2019alliés d\u2019AtD Quart Monde qui, eux, savaient y découvrir des trésors.Un autre élément très fort de cette période fut un stage de quatre mois que j\u2019ai fait auprès d\u2019une diaconie au service des plus pauvres dans le var.J\u2019y ai découvert un lieu d\u2019église extrêmement créatif et joyeux.et cette joie, de manière étonnante, naissait au contact de grandes misères?: des personnes vivant dans la rue ou atteintes de maladie mentale, des détenus, des prostituées, etc.J\u2019en ai retenu deux intuitions majeures qui ne m\u2019ont jamais quitté?: la première est que la solidarité pour un chrétien ne s\u2019inscrit pas d\u2019abord dans le registre de l\u2019éthique (qui serait comme une conséquence de la foi et donc quelque chose d\u2019assez secondaire dans la vie chrétienne et pour l\u2019église), il s\u2019agit avant tout d\u2019un rendezvous avec le Christ, de l\u2019ordre d\u2019un sacrement, d\u2019une présence aimante.La deuxième intuition, c\u2019est que le service aux personnes sou?rantes ou appauvries ne peut jamais, dans l\u2019église, relever d\u2019une a?aire de spécialistes qui seraient chargés d\u2019assurer cette tâche au nom des autres chrétiens.C\u2019est un cadeau fait à tous et à toutes, et s\u2019il faut, bien sûr, des spécialistes et des professionnels, ce n\u2019est certainement pas pour que les autres se défaussent sur eux.J\u2019ai fait aussi un service civil dans une maison des chômeurs, au Mans?: deux ans avec des personnes en recherche d\u2019emploi?; celles que j\u2019ai le plus connues et fréquentées étaient en chômage de longue durée, avec parfois de profondes blessures.Cette expérience m\u2019a sensibilisé à la sou?rance de ne plus pouvoir apporter sa contribution à la vie de la cité.elle m\u2019a obligé à ré?échir au lien entre l\u2019engagement de type caritatif ou solidaire et la dimension politique.si l\u2019on délaisse cette dernière, on risque d\u2019avaliser ce qui provoque les situations de grande pauvreté.Aujourd\u2019hui, chaque mois, je participe à une fraternité de la Pierre d\u2019Angle, avec des personnes qui vivent une grande précarité.nous lisons la Bible, prions ensemble, échangeons des nouvelles.À chaque fois, c\u2019est l\u2019occasion d\u2019un retour à l\u2019essentiel et également d\u2019une épreuve de vérité, car à leur contact, ce qui en moi ne sonne pas juste est aussitôt mis en lumière.J\u2019ai trouvé là de bons guides sur le chemin de la justice.La contemplation des récits évangéliques m\u2019a fait prendre conscience peu à peu de cet attrait primordial du Nazaréen pour les personnes qui ne comptent pas aux yeux des autres.Sur le chemin de la justice Sur lEs pas d\u2019Ignace 42 RELATIONS 803 JUILLET-AOÛT 2019 ObserVationS à la fRontièrE \u2022 ChroNique poéTique Incisura, 2013, impression chromogénique © Léa Trudel RELATIONS 803 JUILLET-AOÛT 2019 43 viens faire une marche, c\u2019est au moins 1200 pas et si tu agites bien les bras ça peut aller jusqu\u2019à 1300, peut-être même 1500, viens qu\u2019on atteigne notre quota, qu\u2019on grave nos signes vitaux sur les portes des églises, qu\u2019on fasse des jumping jacks entre deux repas photogéniques, viens qu\u2019on se couche tôt qu\u2019on ait un cycle de sommeil régulier avec juste assez d\u2019heures de rêve et un réveil sur ta chanson préférée et le teint frais des corps rentables qui boivent deux litres d\u2019eau par jour et qui n\u2019ont même pas besoin d\u2019assurances tellement ils sont en santé, et si on se brise ce sera de notre faute mais ils seront cléments, ils nous répareront quand même, on ne peut pas être toujours parfait, hein, alors viens, qu\u2019on aille se faire ausculter le code génétique pour savoir exactement de quoi on va mourir et si c\u2019est une schizophrénie ou un alzheimer qu\u2019on lèguera à nos enfants, viens qu\u2019on aille s\u2019aiguiser le système immunitaire, il paraît que les glaciers fondent et relâchent des bactéries millénaires, de quoi tuer un mammouth, ça va être toute une épidémie mais nous serons préparés, en ce moment même ils distribuent les vaccins dans des camps de réfugiés et des blancs-becs en voyage humanitaire espèrent attraper la tourista pour perdre quelques livres et devenir des in?uenceurs body- positive, viens manger le triangle de santé canada, qu\u2019on s\u2019agenouille pour prier au temple du sirop de maïs et des portions de légumes, réciter les ?éaux des hospices, des dépressions et des métastases en se disant que c\u2019est tant pis pour les condamnés, après tout, ils auraient dû être prudents, éviter l\u2019exposition solaire, les relations non protégées, verser leur cotisation à l\u2019assurance-médicaments, faire plus de yoga, manger moins de viande, ah?! qu\u2019il fait doux aujourd\u2019hui dans la république paléo-végane des corps responsables (attends, deux secondes, ma montre me dit qu\u2019il est temps de prendre une grande respiration), maintenant ouvre la bouche que j\u2019inspecte tes dents, il faut être propres il faut être prêts, c\u2019est important la santé c\u2019est un investissement c\u2019est comme un reer, et ça fait déjà longtemps qu\u2019il est révolu, le siècle des malades, son aube de syphilis nietzschéenne, son crépuscule du sida, viens qu\u2019on s\u2019entraîne et qu\u2019on règne sur la ville depuis l\u2019elliptique qui nous dira qu\u2019on arrive au rythme cardiaque idéal pour vivre pendant trois cents ans, viens qu\u2019on aille faire l\u2019amour deux fois et demie par semaine, qu\u2019on pompe le tissu social à l\u2019ocytocine, qu\u2019on se fasse des micro-doses de lsd pour donner du feedback constructif à nos subalternes, qu\u2019on prenne du peyotl à une soirée de réseautage, qu\u2019on fasse un trip d\u2019ayahuaska sponsorisé par lululemon, viens qu\u2019on suive l\u2019itinéraire le plus e?cace pour faire un pèlerinage au comptoir des gre?es de capital social, viens qu\u2019on se fasse renforcer les colonnes vertébrales post-traumatiques pour devenir des néo-mammifères, touristes de l\u2019extinction ?lmant à même nos pupilles le dernier-né des pandas téter le lait enrichi d\u2019une mamelle métallique, viens faire une marche, car il n\u2019y aura bientôt plus de place pour les saisons qui vieillissent avec les visages, plus de place pour la fragilité des corps.viens faire une marche texte?: Olivia Tapiero photo?: Léa Trudel 44 RELATIONS 803 JUILLET-AOÛT 2019 L\u2019auteure est théologienne iolence, arrestation, exécution.Après la mort de Jésus, des disciples retournent chez eux, écrasés par l\u2019anéantissement de leur espérance.Un inconnu les rejoint sur la route et leur dit?: «?de quoi parliez- vous en marchant?» (Luc 24, 17).Pas à pas, leurs yeux s\u2019ouvrent et leurs paroles se transforment.La question fait éclater l\u2019angoisse du chemin.elle permet de dire ce qui ne se voit pas mais que chacun porte en silence, comme dans la «?Grande Marche du retour?» à Gaza.Car si l\u2019on peut décrire cette Grande Marche sous de nombreux angles, cela n\u2019explique pas pour autant pourquoi les Palestiniens et les Palestiniennes de Gaza marchent inlassablement, sans se décourager, semaine après semaine, tout en comptant des centaines de morts et des milliers de blessés et d\u2019amputés depuis son début, en mars 2018.Comment expliquer que ces personnes continuent de marcher alors que rien n\u2019a changé \u2013?sinon pour le pire?De quoi parlent-elles en marchant?Leurs pas parlent d\u2019espérance et de l\u2019espoir d\u2019être entendues par le monde entier.elles marchent, tenant à bout de bras l\u2019espérance d\u2019Abraham.elles sont bien les enfants d\u2019Abraham, lui qui n\u2019est jamais arrivé nulle part et qui a passé sa vie à marcher.À Gaza, ses enfants marchent encore.Ces personnes marchent, poussées par la seule chose qu\u2019il leur reste, l\u2019espérance.elles marchent portant avec elles la destruction de toutes les infrastructures, un blocus sur les biens essentiels, le fait que 95?% de leur eau n\u2019est pas potable, qu\u2019il n\u2019y a que trois ou quatre heures d\u2019électricité par jour, que le taux de chômage est de 45?%.elles marchent «?avec?» tout cela.Au cœur de leur marche de protestation contre leur situation invivable, tous et toutes sont «?prisonniers de l\u2019espérance?» (Zacharie 9, 12).Ces Palestiniens et ces Palestiniennes m\u2019apprennent à marcher.eux qui n\u2019ont rien nourrissent ma marche.ils ouvrent mes pas à l\u2019espérance, car ils parlent d\u2019autre chose que de désolation et d\u2019abattement.ils me disent qu\u2019il y a un sens à aller partager leur vie et leur désir de justice même si les pouvoirs politiques et militaires les ont déjà rayés de la carte.C\u2019est ainsi que, concrètement, et non dans un sens ?guré, je pars pour marcher à leur côté, aussi longtemps que mes jambes et mes pieds me le permettront.Partir vivre là-bas, c\u2019est plonger au milieu de la plus grande prison à ciel ouvert.il ne s\u2019agit pourtant pas tant de tout quitter que de marcher «?avec?» tous ceux et celles qui se soutiennent les uns les autres, «?avec?» tout ce qui manque.Les Palestiniens sont pour moi comme Jésus qui lave les pieds de ses disciples à la veille de leur grande marche.Car ils auront à marcher en dépit des confrontations, de la violence, des arrestations, des blessés et des tués.Jésus dit à ses disciples que pour entreprendre une telle marche semée d\u2019embûches, «?vous devez vous laver les pieds les uns les autres?» (Jean 13, 14).Le départ de Jésus vers son Père sera un long passage et il sait que son seul atout est «?que le Père lui a tout remis dans les mains?» (Jean 13, 3).Que fera-t-il alors de ses mains?ses mains se mettent au service des pieds qui seront endoloris par la marche.Le passage de la peur à la vie \u2013?le passage de la pâque?\u2013 se fait par les pieds?! Lorsque Jésus prend soin des pieds de ses disciples, c\u2019est comme si la «?Parole de vie?» s\u2019unissait à leurs vies en marche.Car elle est «?avec eux?» et c\u2019est à elle à qui ils disent?: «?reste avec nous car le soir vient et déjà le jour baisse?» (Luc 24, 29)1.C\u2019est ainsi que les Palestiniens me redisent aujourd\u2019hui qu\u2019il n\u2019y a rien d\u2019autre à faire que de se soutenir les uns les autres, concrètement, pas à pas, sur la route.Ce récit me parle de mon chemin à venir sur les routes de Palestine.Dans le travail de coopération que je choisis de vivre là, il s\u2019agira «?d\u2019opérer?» avec ceux et celles qui cherchent la justice et qui se font artisans de paix.«?Coopérer?» sera s\u2019engager dans un questionnement sur comment marcher avec l\u2019autre, avec ce qui lui manque et ce qui me manque.Au creux d\u2019autant de manques, il ne reste qu\u2019à espérer qu\u2019un inconnu surgisse et pose la question?: «?De quoi parliez-vous en marchant?», et que la réponse soit?: nous parlions de prendre soin de l\u2019autre sur le chemin.voilà ce qu\u2019est le bonheur dans l\u2019évangile de Jean (Jn 13, 17).Coopérer ne changera pas le monde et n\u2019aura aucune in- ?uence sur la politique d\u2019apartheid de l\u2019état d\u2019israël envers le peuple palestinien.tout bien pensé, diront certains, cela n\u2019en vaut sûrement «?pas la peine?».Mais il y aura un «?amour qui se mettra en peine?» dans une espérance persévérante qui mettra la foi en marche (1 thess 1, 3).Les questions de sens demeureront.toutefois, plutôt que de se demander quel est le sens de tout cela, la recherche prendra une autre direction.La question devient?: où demeure le sens?La réponse est une invitation à marcher?: «?venez et voyez2 ».questions de sens V Anne Fortin « De quoi parliez-vous en marchant ?» Au coeur de leur marche de protestation contre leur situation invivable, tous et toutes sont «prisonniers de l\u2019espérance».1.«?Être avec?» est la plus ancienne dé?nition de la résurrection?: «?nous les vivants, qui seront restés, [\u2026] nous serons toujours avec le seigneur » (1 th 4, 17).2.voir le document œcuménique élaboré par des chrétiens palestiniens, «?Un moment de vérité?: Une parole de foi, d\u2019espérance et d\u2019amour venant du cœur de la sou?rance palestinienne?», Kairos Palestine, 2009. Sodoma Enquête au cœur du Vatican FRÉDÉRIC MARTEL Paris, Robert Lafond, 2019, 631 p.e livre de Frédéric Martel est un véritable pavé dans la mare.il propose une vaste enquête sur l\u2019homosexualité au sein du clergé et particulièrement dans ses hautes sphères \u2013?archevêques et cardinaux?\u2013, notamment au vatican.À vrai dire, on soupçonnait le fait depuis longtemps, mais le tabou, le déni, la politique du secret et le culte d\u2019une église toute pure qui prétend laver plus blanc que quiconque et faire la morale à tout le monde empêchaient une discussion ouverte sur l\u2019homosexualité et plus largement sur le célibat obligatoire des prêtres.Le dossier est accablant.L\u2019auteur, journaliste d\u2019enquête, a du métier.ses recherches ont duré quatre ans au vatican et ailleurs dans le monde?: 1500 entrevues ont été menées avec 41 cardinaux, 52 évêques, 45 nonces apostoliques, secrétaires de nonciature ou ambassadeurs étrangers, 11 gardes suisses et plus de 200 prêtres catholiques et séminaristes.Les situations et les pratiques sont mises au jour et les responsables sont parfois nommés.il n\u2019y a pas simplement faiblesse humaine et incidents de parcours mais véritablement un système qui cultive le mensonge et le pouvoir.Une des failles de ce système est la tolérance des autorités à l\u2019égard des prêtres abuseurs et un oubli des victimes, ce qui donne maintenant lieu à des procès et des condamnations d\u2019évêques en poste.L\u2019auteur, lui-même homosexuel, n\u2019est évidemment pas contre les relations sexuelles entre deux adultes consentants.Ce qu\u2019il dénonce, c\u2019est l\u2019hypocrisie d\u2019un système ecclésial qui exige la chasteté pour les prêtres et dénonce les relations homosexuelles comme immorales, alors qu\u2019un très grand nombre de prêtres, d\u2019évêques et de cardinaux sont des homosexuels sexuellement actifs.Les uns glissent dans la clandestinité et vivent dans la peur d\u2019être découverts et dénoncés.D\u2019autres s\u2019y habituent et pro?tent à plein des failles du système en devenant souvent les propagandistes des thèses les plus sévères contre l\u2019homosexualité.L\u2019auteur montre que les prêtres et évêques homosexuels sont les plus férocement homophobes et ardents défenseurs de la morale traditionnelle.ils se retrouvent ainsi leaders d\u2019une morale sexuelle in?exible condamnant le condom et s\u2019engagent politiquement contre le mariage civil et le mariage gay.il y a ici une invraisemblable inversion symbolique et une manière désespérée de se faire bien voir par le milieu traditionnel.Ceux qui a?chent les discours les plus conservateurs sont les plus actifs dans leurs pratiques homosexuelles, très souvent déviantes, usant de leur pouvoir pour assouvir leur désir et punir ceux qui refuseraient leurs avances.Pensons seulement au cardinal archevêque de Bogotá, Alfonso Lopez trujillo, membre de la curie romaine et un des plus farouches pourfendeurs de la théologie de la libération (décédé en 2008).L\u2019auteur explique le phénomène homosexuel dans le clergé de deux façons.Au plan socio-psychologique, l\u2019homosexualité étant mal vue et souvent réprimée à bien des endroits dans le monde, la carrière cléricale devient un débouché fort intéressant et valorisant.On peut également penser que l\u2019impo - sition du célibat attire davantage de candidats qui ont peu d\u2019attirance envers les femmes.Au plan de la pensée théo - logique, l\u2019auteur pense que le discours théologique et philosophique sur l\u2019amour chaste comme sublimation de la chair a servi de fondement à un idéal de célibat inconsciemment homosexuel.À cet égard, l\u2019auteur s\u2019en prend particulièrement à des penseurs comme Jacques Maritain, François Mauriac, Julien Green et Gabriel Marcel.Martel n\u2019est pas tendre non plus envers les papes Paul vi, Jean-Paul ii, Benoît Xvi et François qui ont fermé les yeux sur cette réalité.Benoît Xvi est celui qui en sort le moins égratigné.Décrit comme un grand mystique certainement homosexuel de tendance mais personnellement chaste et victime de son entourage, sa démission inattendue témoigne d\u2019un sentiment d\u2019impuissance.Quant au pape François, même si le portrait qu\u2019en donne l\u2019auteur le fait paraître plus retors que courageux face à un environnement fortement hostile, il est d\u2019une autre trempe et tente de changer les choses en dénonçant l\u2019hypocrisie et en posant des gestes fermes.J\u2019avoue que j\u2019ai pleuré en lisant ce livre.Pleuré de tristesse face au mensonge et au sort fait aux victimes.Pleuré de rage car, ?nalement, nous revenons au contexte de la réforme.Luther voulait réformer une église qui se vautrait dans l\u2019argent, le pouvoir et le mensonge.On a fait de sa protestation une question théologique et doctrinale.Cinq siècles plus tard, nous sommes confrontés au même problème?: le système clérical, le pouvoir, le mensonge.en pointant le regard sur les mœurs du clergé et la forte présence homosexuelle, Martel montre les contradictions de l\u2019église.est-ce la ?n d\u2019un système?est-ce le début d\u2019une autre manière de faire église?À nous de l\u2019assumer.Le débat ne peut pas être clos.André Beauchamp L\u2019envers du travail Le genre de l\u2019émancipation ouvrière ROLANDE PINARD Montréal, Lux, 2018, 392 p.uvrage à la fois accessible et relativement complexe \u2013?dans la mesure où il dialogue avec la tradition de la sociologie du travail et des organisations?\u2013, L\u2019envers du travail de la sociologue rolande Pinard bouleverse plusieurs idées reçues sur le sujet.L\u2019intention de l\u2019auteure n\u2019est pas de simplement réécrire l\u2019histoire du travail RELATIONS 803 JUILLET-AOÛT 2019 45 RecensionS \u2022 livres en y incorporant l\u2019expérience qu\u2019en font et qu\u2019en ont fait les femmes \u2013?expériences laissées invisibles, jusqu\u2019au début des années 1980, par les perspectives qui se prétendent neutres mais qui ne synthétisent au fond l\u2019histoire et la réalité que d\u2019un point de vue masculin et occidental.elle veut aussi interroger les perspectives d\u2019émancipation liées au travail en intégrant l\u2019axe du genre à la sociologie du travail.Le titre, L\u2019envers du travail, fait directement écho à la thèse de l\u2019auteure?: l\u2019émancipation ne peut venir qu\u2019en se situant à l\u2019extérieur du travail?; la liberté étant l\u2019envers du travail, elle ne peut se conquérir de l\u2019intérieur?: «?ce n\u2019est pas le travail en tant qu\u2019activité rémunérée qui libère, c\u2019est la volonté collective d\u2019émancipation du rapport d\u2019exploitation et l\u2019action sociale-politique que cette dernière suscite?: c\u2019est l\u2019envers du travail?» (p.356).en dialoguant avec son premier livre, La révolution du travail.De l\u2019artisan au manager (Liber, 2000) \u2013?qui déployait d\u2019une manière sociohistorique les quatre sens du travail (capital, marchandise, activité et force politique à visée éman - cipatrice) sans y inclure la réalité spéci- ?que des femmes?\u2013, rolande Pinard contribue à dessiner un nouveau récit d\u2019oppositions entre privé et public, enfermement (ou partenariat) et solidarité, dans lequel les femmes deviennent les héroïnes potentielles des résistances à la domination.Divisé en trois grandes parties qui correspondent à trois phases du capitalisme, l\u2019ouvrage suit ainsi les luttes des travailleuses, les opposant au syndicalisme dominé par les hommes.Au moment du capitalisme industriel, les nouveaux travailleurs vendent leur force de travail en dernier recours et souhaitent y échapper.Pro?tant de la prérogative du métier \u2013?ersatz de la propriété pour les salariés?\u2013, les ouvriers quali?és construisent les leviers de leur opposition et de leur échappée de l\u2019usine.Devenu syndicalisme de métier, ce mode d\u2019organisation aura cependant pour conséquence d\u2019enfermer les ouvriers dans la relation capital-travail.en se cantonnant à l\u2019espace privé de l\u2019entreprise, ce mode de résistance a durablement nui aux luttes contre l\u2019organisation capitaliste du travail, même encore aujourd\u2019hui.De leur côté, les ouvrières, exclues des syndicats de métier, ont développé des luttes de solidarité mobilisant l\u2019ensemble d\u2019un territoire ou d\u2019une communauté.Dans le capitalisme d\u2019organisation, l\u2019opposition entre, d\u2019un côté, l\u2019enferme- ment du travail dans l\u2019organisation capitaliste et de l\u2019individu dans l\u2019entreprise privée pour laquelle il travaille et, de l\u2019autre, la solidarité élargie avec les luttes sociales et les milieux de vie, ne fait pas que se maintenir?; elle s\u2019accentue.Les ouvriers syndiqués pro?tent des avantages négociés que leur procure l\u2019emploi.Mais le mode de regroupement qui s\u2019institue alors aux états-Unis, le syndicalisme d\u2019entreprise \u2013?qui s\u2019est substitué au syndicalisme de métier?\u2013 implique encore une fois une collabo - ration avec le management en vue de l\u2019obtention de privilèges basés sur l\u2019ancienneté dont ne pro?tent pas les travailleuses.Par manque de solidarité de classe, les hommes ont alors joué le jeu du patriarcat en excluant les femmes des privilèges qu\u2019ils négociaient pour eux et contre elles, alors même qu\u2019ils cautionnaient leur inféodation à l\u2019or - ganisation capitaliste.Alors que cette forme de «?contre- pouvoir?» va décliner durant la période plus récente de la mondialisation de la grande entreprise, ce sont encore les luttes à la frontière du salariat et fondées sur la solidarité élargie qui semblent les plus porteuses d\u2019expériences d\u2019émancipation.Au moment du capitalisme d\u2019organisation, les travailleuses luttent pour des droits de portée plus universelle que les privilèges de la convention collective, et à l\u2019encontre du paternalisme.Avec le capitalisme globalisé, elles sont au cœur de nouvelles confrontations qui réhabilitent les luttes portant sur le travail, notamment les conditions de travail et la syndicalisation de populations margina - lisées (racisées, immigrantes, défavorisées).On peut ainsi lire cet ouvrage comme une critique d\u2019un syndicalisme qui con?ne l\u2019opposition au capitalisme dans le cadre de la négociation d\u2019avantages exclusifs.A contrario, en illustrant abondamment la combativité des femmes dans le mouvement ouvrier, il montre aussi que l\u2019émancipation émerge de l\u2019expérience même de la lutte, de la conscience et de la force qui en découlent.On retiendra de plus que ces luttes et cette émancipation n\u2019avaient pas l\u2019espace privé comme ancrage, qu\u2019il soit domestique ou organisationnel, mais toujours l\u2019espace territorialisé où se déploient des solidarités concrètes.Cette lecture nous laisse sur l\u2019idée que la conscience de classe ne s\u2019acquiert pas avant tout dans le travail, mais dans les luttes pour exercer les droits ainsi que les libertés reconnus par une communauté politique et dans les actions communes en solidarité avec d\u2019autres groupes de la société pour accéder à la pleine citoyenneté.marie-pierre boucher Aux quatre chemins Papineau, Parent, La Fontaine et le révolutionnaire Côté en 1837-1838 YVAN LAMONDE Montréal, Lux, 2018, 244 p.objectif de l\u2019historien Yvan Lamonde dans son dernier ouvrage est de «?comprendre et faire comprendre?» le parcours de quatre patriotes (Papineau, Parent, La Fontaine et Côté), pris dans la tourmente des événements de 1837 et 1838.L\u2019auteur prend soin d\u2019exposer, dans un premier temps, l\u2019évolution de la pensée politique de Papineau, une évolution qui s\u2019opère dans le cadre d\u2019une lutte de plus en plus acharnée pour l\u2019autonomie.Cette 46 RELATIONS 803 JUILLET-AOÛT 2019 RecensionS \u2022 livres autonomie est pensée par Papineau comme une extension, au Canada, du système électif à tous les domaines, et particulièrement dans l\u2019institution d\u2019un Conseil législatif électif.Député de la Chambre d\u2019assemblée du Bas-Canada et chef du Parti canadien (devenu le Parti patriote en 1826), Papineau s\u2019évertue à réformer le système politique colonial britannique tout en restant loyal à la métropole.Pour l\u2019auteur, il ne s\u2019agit pas d\u2019une contradiction puisque «?l\u2019action politique et parlementaire de Papineau avant 1837 trouve sa vigueur réelle si on le replace dans la condition coloniale du Bas-Canada?» (p.22).ici, l\u2019objectif avoué de l\u2019historien est de défendre l\u2019idée d\u2019une certaine «?radicalité?» dans la position de Papineau avant 1837 \u2013?mais dont on voit mal comment elle aurait pu être réalisée à l\u2019époque?\u2013, qui en appelait à un changement politique pouvant aboutir à une situation similaire à celle des états-Unis?: l\u2019autonomie de la colonie et le développement du système républicain.réalisant que les réformes pour lesquelles il se battait ne pouvaient se concrétiser, Papineau change de stratégie à partir de 1837.il opte pour l\u2019organisation d\u2019assemblées populaires a?n de mettre sur pied la stratégie de «?non consommation de biens importés?» britanniques et écossais, rappelant celle des Américains en 1775.L\u2019intention de Papineau est de lancer un message au gouvernement britannique?: acceptez de réformer le système politique colonial ou courez le risque que le Canada devienne un pays indépendant.étienne Parent, qui fait son entrée sur la scène politique en tant que journaliste au cours des années 1820, partage les mêmes préoccupations que Papineau.Mais pour lui, il s\u2019agit principalement de lutter contre le projet de l\u2019Acte d\u2019Union qui commence à prendre forme en 1822, projet particulièrement dangereux pour la langue française?; il anticipe «?la disparition de la langue française d\u2019abord dans les procédures parlementaires et, dix ans plus tard, dans les débats?» (p.?60).Malgré le fait que Parent ne voulait pas pousser le peuple à la révolte et qu\u2019il critiqua Papineau et le Parti patriote, il sera jeté en prison pour «?menées séditieuses?» par le gouverneur Colborne.Louis-Hyppolite La Fontaine connaît, quant à lui, un parcours similaire à celui de Parent.élu député en 1830, alors qu\u2019il n\u2019a que 23 ans, il prend position contre le projet de l\u2019Acte d\u2019Union et s\u2019éloignera de Papineau au milieu des années 1840 en s\u2019opposant notamment à l\u2019idée de recourir à la création d\u2019une Assemblée législative.Pour lui, l\u2019élaboration d\u2019un «?gouvernement responsable?» au Canada-Uni répond bien à l\u2019idée d\u2019un «?gouvernement dirigé par et avec la majorité des représentants?», sans toutefois prendre en considération le déséquilibre numérique entre les représentants et les populations.La Fontaine prend également comme modèle les états-Unis, dont le gouvernement garantit «?la liberté politique et une société sans aristocratie ».Ce qui l\u2019amène à soutenir l\u2019abolition des droits seigneuriaux qui représentent, à ses yeux, une forme d\u2019aristocratie, proposition de toute évidence appuyée par Papineau et Parent, puisqu\u2019elle constitue «?la sixième résolution de l\u2019assemblée populaire de sainte-rose, le 11 juin 1837?» (p.?183).néanmoins toutes ces tentatives réfor mistes du régime colonial britannique n\u2019aboutirent pas.elles auraient, en e?et, nécessité qu\u2019on remette en question tout le système.et c\u2019est cela qu\u2019a compris le docteur Cyrille-Hector- Octave Côté dont le parcours est marqué par un militantisme de plus en plus radical.sa position, comme l\u2019indique l\u2019auteur, relève de «?la mouvance républicaine radicale qui permet de voir les limites des positions de Papineau et, de surcroît, de celles de Parent et de La Fontaine?» (p.186).en tant que médecin en contact avec le peuple, il connaît les sou?rances de ce dernier et voit dans le système seigneurial et le cléricalisme le mal à abattre.C\u2019est pourquoi il «?puise dans les principes de la révolution américaine les arguments?» pour dénoncer ce système.Les chemins empruntés par ces quatre hommes s\u2019entrecroisent et se séparent selon leur vision respective, et en fonction des di?érentes conjonctures historiques du régime colonial britannique.Le grand mérite d\u2019Yvan Lamonde est de montrer l\u2019apport de chacun dans la lutte d\u2019élaboration du patriotisme québécois.Alain Saint-Victor La paix soit avec toi / Salam Alaykum Oui les religions sont faites pour réunir ! CHRISTIAN DEFEBVRE ET OTHMANE IQUIOUSSEN Montréal, Novalis, 2017, 366 prenant l\u2019exact contrepied des discours instillant la peur de l\u2019autre et défendant la thèse du choc des civilisations, Christian Defebvre et Othmane iquioussen tentent de faire la preuve que les di?érences culturelles et théologiques ne sont pas insurmontables.et que l\u2019islam et le christianisme peuvent être des vecteurs de paix et de fraternité.ils déconstruisent ainsi les clichés trop souvent mis de l\u2019avant dans le débat public, à la faveur de polémiques sur l\u2019immigration, l\u2019intégrisme ou le colo - nialisme.Qui plus est, ils le font dans un style et un langage accessibles aux lecteurs profanes, sans occulter la complexité des enjeux.Catholique assumé, agrégé en histoire et auteur de manuels scolaires en histoire des religions, Christian Defebvre ouvre ce volume par une incursion dans les évangiles a?n de dégager les fondements d\u2019une culture (chrétienne) de la RELATIONS 803 JUILLET-AOÛT 2019 47 RecensionS \u2022 livres paix.Diplômé en science islamique de l\u2019université al-Azhar en égypte, Othmane iquioussen est quant à lui imam à la mosquée de raismes, dans le nord de la France.Profondément engagé dans le dialogue interreligieux, il convie les lecteurs à une incursion dans la culture de la paix telle qu\u2019elle se décline dans le Coran, le hadith et la jurisprudence islamique.s\u2019ensuit un très long chapitre où les auteurs mettent en exergue la corruption des idéaux paci?ques de l\u2019écriture sainte, à la faveur des contingences de l\u2019histoire.On y met en évidence les épisodes les plus sanglants \u2013?des Croisades aux conquêtes de tamerlan, sans oublier le 11 septembre 2001 à new York, en s\u2019attardant à l\u2019orientalisme, au colonialisme et au wahhabisme, mais non sans évoquer aussi les ?gures paci?ques et les rencontres fraternelles entre chrétiens et musulmans.Consacré au djihad, à la liberté de religion et à l\u2019éthique de la guerre en terre d\u2019islam, le quatrième chapitre est sans contredit le plus riche de cet ouvrage.Les auteurs restituent au mot djihad sa véritable signi?cation, c\u2019est-à-dire l\u2019ascèse et le perfectionnement spirituel auxquels sont conviés les ?dèles musulmans.ils mettent ainsi en évidence les mésusages du terme dans les débats publics occidentaux, in?uencés par celui tendancieux de djihadisme, devenu synonyme de terrorisme islamique.On évoque aussi l\u2019enjeu du pluralisme en islam, a?n de montrer le décalage entre l\u2019enseignement du Prophète sur la liberté de culte et la discrimination des minorités religieuses dans les pays à majorité musulmane.est abordée aussi la question de l\u2019éthique militaire en islam, en la restituant dans son contexte historique et en montrant comment le Coran et la jurisprudence islamique interdisent la persécution des non-musulmans en territoire conquis, leur conversion forcée ainsi que la profanation des lieux de culte et la mutilation des corps des ennemis.Une illustration éloquente du caractère blasphématoire, hérétique et résolument anti-islamique des agressions et destructions perpétrées par les hommes du groupe armé état islamique en syrie et en irak, notamment.Un chapitre conclusif s\u2019intéresse aux courants réformateurs en islam et au sein du christianisme contemporains, présentés comme des remparts face aux intégrismes et aux velléités bellicistes à l\u2019œuvre au sein de ces deux monothéismes.Dans l\u2019ensemble, donc, un excellent ouvrage, malgré des chapitres un peu longs qui auraient gagné à être scindés, et la formule très «?scolaire?» et linéaire.Dans un livre consacré au dialogue inter- religieux, on se serait plutôt attendu à une formule dialoguée entre les deux auteurs.Frédéric Barriault 48 RELATIONS 803 JUILLET-AOÛT 2019 RecensionS \u2022 livres Le vieil âge et l\u2019espérance Réalisation : Fernand Dansereau Production : Maison 4 : 3 Québec, 2019, 87 mine travail de Fernand Dansereau a été marqué ces dernières années par une ré?exion sur la vieillesse.Ce ?lm est le troisième volet d\u2019une trilogie commencée avec Le vieil âge et le rire (2012), suivi de L\u2019érotisme et le vieil âge (2017).Le réalisateur se penche ici sur la mort, en se demandant «?Y a-t-il moyen de conserver une attitude espérante face à la vie et à ses mystères?» Le ?lm s\u2019ouvre sur une marche en forêt au cours de laquelle Dansereau accompagne son ami, le réalisateur Martin Duckworth.Dansereau, claudiquant, évoque son état de santé et son grand âge pour aborder l\u2019éventualité de la mort.son compagnon évoque sa douleur d\u2019accompagner son épouse sou?rant de la maladie d\u2019Alzheimer après 46 ans de vie commune.se succèdent ensuite des entrevues d\u2019experts (psychologues, philosophes, chercheurs, prêtre, moine bouddhiste, anthropologue) entrecoupées des témoignages de personnes âgées acceptant d\u2019aborder le thème de la mort et leur amour de la vie.Les séquences s\u2019achèvent sur de très belles images de la nature?: au début surtout la forêt et les marécages, à la ?n, surtout l\u2019eau et la mer (ou un grand lac).J\u2019ai pensé à Aragon?: «?toi qui vas demeurer dans la beauté des choses\u2026?» Deux épisodes tournés à la maison de soins palliatifs Aube-Lumière viennent rythmer le ?lm d\u2019une manière splendide.On retrouve d\u2019abord Martin Duckworth accompagnant son épouse dans une scène d\u2019une immense tendresse.il l\u2019embrasse longuement, elle qui semble toute perdue.Puis il dresse un lit de camp à côté du sien pour s\u2019étendre près d\u2019elle en la tenant tendrement.se con?ant à son ami Fernand Dansereau, il dira que 46 ans de vie conjugale, c\u2019est un bonheur inépuisable.Autre scène très forte, celle où l\u2019on voit Pierre-Charles Audet, mourant, accompagné de son épouse qui prend soin de lui.On le croit agonisant.il est d\u2019une maigreur incroyable.Puis tout à coup, ses yeux s\u2019ouvrent, immenses, lumineux.D\u2019une voix forte, il témoigne de la joie de vivre, a?rmant que l\u2019essence de la vie, c\u2019est l\u2019amour.il est décédé pendant le tournage et le ?lm lui est dédié.Chose étonnante, Dansereau agit à la fois comme réalisateur et comme participant.Lui qui sort d\u2019une longue maladie témoigne à plusieurs reprises, alité, de l\u2019intensité de sa sou?rance et de la proximité de la mort.Plus tard, il insistera pour dire son refus de la référence à la religion.C\u2019est d\u2019ailleurs ce qui caractérise la quête de sens de Dansereau, ancrée dans un réalisme serein, un stoïcisme lucide en face d\u2019une réalité inéluctable.Une des scènes du début donne le ton à cet égard.il s\u2019agit d\u2019un repas réunissant le réalisateur et des collègues cinéastes?: Denys Arcand, Jean Beaudin, Jean- Claude Labrecque, Marcel sabourin.Chacun à sa manière évoque son athéisme et sa rupture d\u2019avec la religion de sa jeunesse.il est vain à leurs yeux de chercher ailleurs.La mort est une réalité de la vie.La religion n\u2019a rien à o?rir aux personnes en quête de sens.Compte tenu de la qualité et de la variété des experts interviewés par la suite dans le documentaire, on se serait attendu à ce que la ré?exion sur la profondeur de l\u2019existence, sans forcément puiser à la seule religion catholique, aille un peu plus loin.Or, on peine à sortir des sentiers battus?: un philosophe, Jean Grondin, explique l\u2019aventure humaine à partir de la pièce d\u2019eschyle, Le Prométhée enchaîné : la vie de l\u2019homme, c\u2019est de se libérer de ses chaînes (de Dieu, ou de la religion, comprend-on) par la maîtrise technique?; d\u2019autres entrevues suggèrent que la méditation a remplacé la prière?; l\u2019entrevue avec un théologien catholique, réa - lisée sur fond d\u2019images d\u2019une chapelle vide, évoque la désertion à l\u2019égard du religieux, etc.Le seul questionnement du ?lm sur l\u2019après-mort est soulevé par l\u2019anthropologue atikamekw nicole O\u2019Bomsawin, qui évoque, tambour à la main, la communication avec les ancêtres dont l\u2019esprit nous accompagne.Dans une dernière entrevue, Danse- reau s\u2019extasie devant la beauté de la vie tout en s\u2019étonnant du poids de la violence.Devant l\u2019absence de réponse, il termine en insistant sur le fait que la vie est un mystère.C\u2019est ici que l\u2019on sort de l\u2019athéisme pur et dur pour entrer dans une forme d\u2019agnosticisme.en parlant du mystère, Dansereau réfère (à son insu?) à la profondeur de l\u2019être, au chemin d\u2019inconnaissance, là où il n\u2019y a plus de langage direct pour évoquer la réalité, mais simplement des symboles ou le silence.À 91 ans, il semble avoir atteint une certaine sérénité.il peut aussi avoir ouvert des voies inconnues de lui-même.C\u2019est bien la force de l\u2019art.André Beauchamp RELATIONS 803 JUILLET-AOÛT 2019 49 RecensionS \u2022 DocumEntaiRe 50 RELATIONS 803 JUILLET-AOÛT 2019 L\u2019auteur est écrivain et parolier lle entrait dans ma classe et le plus souvent, elle portait un t-shirt avec le lapin de l\u2019empire Playboy.elle ajoutait à sa parure une jolie petite croix en or.Quand on lui faisait la remarque que ces deux signes distinctifs n\u2019allaient peut-être pas ensemble, elle répondait?: «?Ce n\u2019est pas grave, c\u2019est tellement cute.?» elle entrait dans la même classe avec son voile.tout le monde la regardait.Mais elle savait ce qu\u2019elle faisait.elle pouvait défendre le port du voile avec force et vigueur.elle l\u2019a d\u2019ailleurs défendu une fois devant toute la classe.Après, on a cessé de voir ce signe distinctif comme une «?pure aliénation?».il entrait dans ma classe avec sa casquette du Canadien de Montréal.il me regardait toujours, l\u2019air un peu inquiet.Je pouvais lire dans ses yeux une imploration : s\u2019il vous plaît, ne me demandez pas de la retirer.il entrait dans la même classe avec son t-shirt de Pink Floyd, puis la semaine suivante celui d\u2019un autre groupe, style Metallica.Une autre façon de se distinguer.nous étions en 1995, dans un cours de philosophie Éthique et politique.Cette semaine-là, je devais parler du philosophe Henry David thoreau et du concept de désobéissance civile.J\u2019avais, moi aussi, un t-shirt sur lequel était imprimé le visage du philosophe.Je me l\u2019étais procuré dans un magasin de la petite ville de Concord, dans le Massachusetts, où il a vécu.J\u2019avais mis un chandail par-dessus et j\u2019allais le retirer après avoir fait circuler dans la classe quelques livres du philosophe.nous étions dans un cégep.D\u2019une certaine manière, nous étions tous des adultes, même s\u2019il peut arriver qu\u2019un ou une élève n\u2019ait pas encore 18 ans.nous étions aussi tous des laïques.Le grand jeu des distinctions ne nous collait pas à la peau.il n\u2019est d\u2019ailleurs pas rare de rencontrer un ou une élève quelques années plus tard qui va rire de sa casquette, de son t-shirt de Playboy ou même de son voile.nos distinctions sont souvent passagères.J\u2019étais le professeur.L\u2019autorité.nous étions là pour ré?échir en tant que citoyens et citoyennes.il ne me serait pas venu à l\u2019idée d\u2019interdire quelque signe distinctif.Je suppose que les temps changent.et puis, il y a longtemps que l\u2019empire économique qu\u2019est le capitalisme a compris que les humains, même en ne le sachant pas, sont main - tenant des panneaux publicitaires sur lesquels on peut montrer n\u2019importe quoi.Une croix comme une publicité de bière.C\u2019est la marchandise qui règne.s\u2019a?cher est désormais une aliénation comme une autre, presque quotidienne.Le plus di?cile, c\u2019est d\u2019y échapper.On peut bien tenter d\u2019a?rmer que nous le faisons en toute liberté, je n\u2019en suis pas convaincu.Durant ce même cours de philosophie, je devais faire lire à mes élèves le texte de nietzsche sur la mort de Dieu.nietzsche, c\u2019est le XiXe siècle.Les premiers grands moments de l\u2019athéisme.C\u2019est notre histoire.C\u2019est l\u2019Occident où quelque chose est arrivé avec Dieu, avec la foi, avec la croyance, que nous ne pouvons pas ignorer.ne pas croire, c\u2019est aussi une liberté.La vie est là quand même.Les questions de sens ne sont pas exclues.Ce n\u2019est pas la ?n de la transcendance.il n\u2019y a pas que la plate égalité de la démocratie formelle dans nos sociétés.L\u2019aspiration à plus grand que soi n\u2019est pas disparue.il reste toujours l\u2019être, les rêves, l\u2019espoir, les projets, l\u2019avenir.On peut en douter souvent, mais dans toute l\u2019histoire humaine, il y a du doute.Les valeurs ne sont pas des abstractions.Dans Le gai savoir1, publié en 1882, au paragraphe 125 du livre troisième on trouve l\u2019aphorisme de «?L\u2019insensé?», celui qui «?courait sur la place du marché et criait sans cesse : Je cherche Dieu?! Je cherche Dieu?!?» On peut lire : «?Où est Dieu?cria-t-il, je vais vous le dire?! nous l\u2019avons tué \u2013?vous et moi?! nous tous sommes ses meurtriers?! Mais comment avons-nous fait cela?Comment avons- nous pu vider la mer?Qui nous a donné l\u2019éponge pour e?acer l\u2019horizon tout entier?Qu\u2019avons-nous fait à désen - chaîner cette terre de son soleil?» Je lis lentement tout l\u2019aphorisme.il y a un silence presque solennel dans la classe.Je fais remarquer aux élèves qu\u2019il y a peu d\u2019a?rmations dans ce texte.surtout des questions.surtout une invitation à la ré?exion.C\u2019est ce à quoi sert la philosophie.La «?mort de Dieu?» doit être pensée, malgré nos croix, malgré nos voiles, malgré la marchandisation de tout, malgré nos distinctions.elle doit être pensée par les croyants comme par les athées.Je le rappelle, nous sommes en 1995.Bien avant les dérapages sur la laïcité et les signes distinctifs.Je relève la tête et je me rends compte que deux élèves s\u2019essuient les yeux.touchés directement dans l\u2019âme par le texte.Des larmes philosophiques.On prend soudain conscience de nos responsabilités.Une vraie question vient d\u2019entrer dans l\u2019être.Chaque humain, chaque génération, doit reprendre pour elle-même les questions essentielles et tenter d\u2019y trouver sa réponse.Comment penser tout cela dans le bruit que fait le monde?Être, c\u2019est demeurer vigilant.Être, c\u2019est saisir l\u2019importance d\u2019une question, sortir de la super?cialité.Je me suis demandé comment j\u2019aurais posé le problème aujourd\u2019hui.est-ce que le temps est venu pour une nouvelle liberté?est-ce que nos pensées peuvent aussi se polluer?il faut donner à tous et à toutes la possibilité de devenir adulte.C\u2019est le grand travail de la philosophie.E Se distinguer Le carnet Marc Chabot 1.F.nietzsche, Le gai savoir, traduit de l\u2019allemand par Pierre Klossowski, Paris, Folio, 1990. A) radiovm AU COEUR DE L'ESSENTIEL 91,3 FM MONTRÉAL pear ee ES pars a Tn.100,3 FM = SHERBROOKE >= a Te \u2014 J a # \u2014 = = ees Sea Tae i A \u2014 \u2014\u2014 ee \u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014 89,9 FM x TROIS-RIVIÈRES sr \u2014 \u2014 \u2014-\u2014_\u2014_\u2014 e\u2014 \u2014\u2014_ me\" 89,3 FM VICTORIAVILLE 1041 FM RIMOUSKI RADIOVM.COM TH Ÿ 7 \u2014 .A \"| IAS v fA m v 2) 3 5° 4 \u201cTM, = | | \u201c~~ vt * a na \u20ac) 7 Bb 3 pau\u201c ST ou RQ I ol ra hoa 4a op v= - ès =» y 4 \u2014 = Xe \u20183 Jy.al 5 £ +5 pee\u201d Ï 7 \\ n° @ TX ue\u201d LE JOURNALISTE KARL RETTINQ-PARAZELLI PHOTO MLTR TY EL ou d'info?Receveaz gratuitement 'édition papier du samedi pendant 4 semaines! pe NEAL "]
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