Relations, 1 septembre 2019, Septembre - Octobre 2019, No 804
[" NUMÉRO 804 OCTOBRE 2019 P P C O N V E N T I O N : 4 0 0 1 2 1 6 9 7,00 $ NOUVEAUTÉS CARNET DE MARIE-CÉLIE AGNANT CHRONIQUE LITTÉRAIRE DE VIOLAINE FOREST QUESTIONS DE SENS DE BERNARD SENÉCAL À Qui la ville ?LES DÉFIS D\u2019UNE VILLE SOLIDAIRE Artistes invités : PATRICK DIONNE ET MIKI GINGRAS Fondée en 1941 La revue Relations est publiée par le Centre justice et foi, un centre d\u2019analyse sociale progressiste fondé et soutenu par les Jésuites du Québec.Depuis plus de 75 ans, Relations œuvre à la promotion d\u2019une société juste et solidaire en pre - nant parti pour les personnes exclues et appauvries.Libre et indépendante, elle pose un regard critique sur les enjeux sociaux, écono miques, politiques, environnementaux et religieux de notre époque.NUMÉRO 804 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2019 5 ÉDITORIAL L\u2019URGENCE D'AGIR Jean-Claude Ravet ACTUALITÉS 6 AUTOCHTONES ASSASSINÉES : UN RAPPORT QUI FERA DATE Julie Perreault 7 VICTOIRE POUR LES TRAVAILLEURS MIGRANTS Mouloud Idir et Susana Ponte-Rivera 9 UN OMBUDSMAN SANS MORDANT Denis Tougas 10 JEAN VANIER, UNE VIE DE PARTAGE Nicolas Desurmont 12 DÉBAT LES ACCORDS DE POURSUITE SUSPENDUE : UN DÉVOIEMENT DE LA JUSTICE?Amissi Melchiade Manirabona et Simon St-Georges 32 AILLEURS LE COSTA RICA, CARBONEUTRE D\u2019ICI 2050?Gustavo J.Fuchs REGARD 35 ÉLECTIONS FÉDÉRALES : UN DILEMME POUR LA GAUCHE Pierre Beaudet 38 LA PÉNURIE DE MAIN-D\u2019ŒUVRE, RÉALITÉ OU PRÉTEXTE?Rolande Pinard 41 SUR LES PAS D\u2019IGNACE ENTENDRE LE CRI DE L\u2019AMAZONIE Juan Fernando López Pérez 42 CHRONIQUE LITTÉRAIRE de Violaine Forest IN ABSENTIA 45 QUESTIONS DE SENS, par Bernard Senécal «ADAM! OÙ ES-TU?» RECENSIONS 46 LIVRES 49 DOCUMENTAIRE 50 LE CARNET de Marie-Célie Agnant ZONES DE SILENCES DIRECTRICE Élisabeth Garant RÉDACTEUR EN CHEF Jean-Claude Ravet RÉDACTRICE EN CHEF ADJOINTE Catherine Caron SECRÉTAIRE DE RÉDACTION Emiliano Arpin-Simonetti, Christophe Genois-Lefrançois DIRECTION ARTISTIQUE Mathilde Hébert ILLUSTRATIONS Jacques Goldstyn, Clément de Gaulejac, Benoit Aquin RÉVISION/CORRECTION Éric Massé COMITÉ DE RÉDACTION Frédéric Barriault, Gilles Bibeau, Mélanie Chabot, Eve-Lyne Couturier, Dario De Facendis, Claire Doran, Céline Dubé, Jonathan Durand Folco, Lorraine Guay, Mouloud Idir, Rolande Pinard, Louis Rousseau, Michaël Séguin, Julien Simard COLLABORATEURS Marie-Célie Agnant, Gregory Baum?, André Beauchamp, Jean-Marc Biron, Dominique Boisvert, Marc Chabot, Amélie Descheneau-Guay, Violaine Forest, Bernard Senécal, Marco Veilleux IMPRESSION HLN sur du papier recyclé contenant 100 % de fibres post-consommation.DISTRIBUTION Disticor Magazine Distribution Services ENVOI POSTAL Citéposte CFG Relations est membre de la SODEP et de l\u2019AMéCO.Ses articles sont réper toriés dans Érudit, Repère, EBSCO et dans l\u2019Index de pério di ques canadiens.SERVICE D\u2019ABONNEMENT SODEP (Revue Relations) C.P.160, succ.Place-d\u2019Armes Montréal (Québec) H2Y 3E9 514-397-8670 abonnement@sodep.qc.ca ABONNEMENT EN LIGNE www.revuerelations.qc.ca TPS: R119003952 TVQ: 1006003784 Dépôt légal Bibliothèque et Archives nationales du Québec: ISSN 0034-3781 ISSN (version numérique) : 1929-3097 ISBN (version imprimée) : 978-2-924346-50-1 ISBN (version PDF) : 978-2-924346-51-8 BUREAUX 25, rue Jarry Ouest Montréal (Québec) H2P 1S6 tél.: 514-387-2541, poste 279 relations@cjf.qc.ca www.revuerelations.qc.ca 2 RELATIONS 804 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2019 9 RELATIONS 804 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2019 3 14 À qui la ville ?les défis d\u2019une ville solidaire Catherine Caron 17 le droit À la ville, entre égarements et utopies Julien Simard 19 se réapproprier la ville par la propriété collective Louis Gaudreau 20 l\u2019accès À la propriété au service de la collectivité Marie-Sophie Banville 22 revitaliser sans gentrifier ?Hélène Bélanger 24 résistances et propositions citoyennes À pointe-saint-charles Karine Triollet 25 la ville, lieu d\u2019exclusion et de solidarité Entrevue avec Bochra Manaï, réalisée par Emiliano Arpin-Simonetti 27 pièges et défis des quartiers écologiques Sophie L.Van Neste et Jean-Philippe Royer 29 la « ville intelligente », au service de qui ?Jonathan Durand Folco ARTISTES INVITÉS Les photographes Patrick Dionne et Miki Gingras vivent et travaillent à Montréal.Depuis 1999, ils créent conjointement des œuvres photographiques \u2013 murales, photomontages et animations \u2013 inspirées de réalités sociales et urbaines du Québec et d\u2019Amérique latine (Nicaragua, Guatemala, Colombie et Mexique).Ils utilisent des appareils numériques leur permettant d\u2019explorer différentes sémantiques de l\u2019image.Depuis 2009, ils réalisent des murales photographiques sur le thème de l\u2019identité avec la population de différents quartiers de Montréal.Y convergent, grâce à des stratégies audiovisuelles participatives, expériences personnelles, mémoires collectives, revendications politiques, luttes environnementales et pratiques culturelles, le tout composant une ethnographie visuelle de la vie de quartier quotidienne.Les deux artistes ont à leur actif plus de 40 expositions présentées au Québec, au Canada, en Europe, en Amérique latine ainsi qu\u2019en Asie.En 2012, ils ont reçu le premier prix du 18e Concours latino-américain de photo - graphie à Medellín, en Colombie.DOSSIER 22 Patrick Dionne et Miki Gingras 4 RELATIONS 804 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2019 es rapports du GIEC se succèdent, rappelant l\u2019urgence de prendre des mesures concrètes et radicales pour contrer le réchauffement climatique \u2013 des mesures qui ne se réduisent pas à une diminution « comptable » des émissions de CO 2, mais qui passent aussi par la sortie des hydrocarbures, une agriculture et un élevage biologiques, une alimentation moins carnée, l\u2019élimination du plastique, bref, par une manière plus écologique de vivre et de produire.Pendant ce temps, les gouvernements tergiversent\u2026 Qui s\u2019étonnera, dans un tel contexte, qu\u2019un mal nouveau \u2013 l\u2019écoanxiété \u2013 se répande désormais dans la population et que certains sombrent dans un cynisme que l\u2019actualité ne cesse d\u2019alimenter ?Justement, les médias faisaient état il y a peu de la tenue d\u2019un « Google Camp », rencontre au sommet organisée par les fondateurs de Google, les milliardaires Larry Page et Sergei Brin, réunissant dans le plus grand secret des membres de l\u2019élite mondiale dans un domaine richissime de Sicile accessible uniquement par hélicoptères, yachts et jets privés.On voulait y causer, entre autres, d\u2019enjeux climatiques, tout en se distrayant.Ce qui aurait pu passer pour un fait divers mondain, digne du Paris Match, révèle cependant tout le danger que nous courons à attendre de ces élites les solutions à la crise écologique.Car ce qu\u2019elles concoctent en secret ne risque pas de remettre en cause leur monde d\u2019opulence et le système économique qui le sous-tend, lesquels sont à la source de la crise écologique et climatique.Persuadées que leurs richesses les préserveront de la calamité \u2013 après tout, n\u2019ont-elles pas le pouvoir de tout acheter ?\u2013, ces élites mettent leur foi dans la seule innovation technologique qui viendra, en sus, accroître leur pouvoir, laissant planer le spectre d\u2019un écofascisme.Le souci de la nature ne pèse guère dans la balance.Une Terre ravagée ne les inquiète pas outre mesure, du moment que sont préservées à grands renforts techno - scien tifiques des « bulles » artificielles où elles pourront continuer à jouir de leurs privilèges.Nouvelle manière de dire : après nous, le déluge ! C\u2019est pourquoi la croisade de la Suédoise Greta Thunber \u2013 qui appelle les chefs d\u2019État, du haut de ses 16 ans, à assumer leurs responsabilités de défense du bien commun plutôt qu\u2019à temporiser au profit des multinationales techno-financières, de l\u2019industrie des hydrocarbures et de leurs actionnaires\u2013 pourrait paraître donquichottesque si elle n\u2019était accompagnée d\u2019un vaste mouvement de mobilisation citoyenne, incluant des actions de désobéissance civile.À la lecture d\u2019un éditorial publié en ces pages en 20181, dans lequel j\u2019en appelais à une insur - rection non-violente, un lecteur avait traité mes propos d\u2019«outranciers », témoignant par là d\u2019une propension encore trop courante à confondre non-violence et pacifisme, voire passivité, et d\u2019une méconnaissance de la non-violence.Pour Gandhi, Martin Luther King, Lanza del Vasto ou Daniel Berri- gan, par exemple, l\u2019aspect illégal de leurs actions, fortement réprimées, ne diminuait en rien leur légitimité.Aujourd\u2019hui, l\u2019impasse sociétale autant que civilisationnelle devant laquelle nous nous trouvons exige une telle mobi - lisation empreinte de courage pour secouer l\u2019apathie gouvernementale, réveiller les consciences et animer des actions collectives à la hauteur des enjeux de notre époque.« C\u2019est lamentable, mais c\u2019est un fait historique que les groupes privilégiés abandonnent rarement de leur propre volonté leurs privilèges », rétorquait Luther King \u2013de la prison de Birmingham où il était incarcéré\u2013 aux notables qui lui reprochaient les actions directes qui perturbaient la ville : « Depuis des années, j\u2019entends le mot \u201cattendez !\u201d\u2026 Cela a presque toujours signi fié \u201cjamais\u201d\u2026 Une justice trop longtemps retardée est un déni de justice.» Le mouvement non-violent Extinction Rebellion est de ceux qui le redisent à leur manière, en organisant à la fin septembre, dans plusieurs pays, des actes de désobéissance civile, dans le cadre de la Planète en grève (Earth Strike).Il y a 80 ans, pour combattre la barbarie nazie qui s\u2019étendait sur le monde, de nombreuses nations démocratiques trouvèrent le moyen de mettre en œuvre rapidement des mesures sociales et économiques radicales.Une horreur comparable, et peut-être pire, se pro file à l\u2019horizon avec la destruction des écosystèmes.Saurons-nous répéter nos exploits ou capitulerons-nous en laissant les choses s\u2019envenimer, préférant le confort à la résistance, la passivité au courage d\u2019agir ?* * * Comme chaque année, notre numéro de septembre accueille de nouveaux chroniqueurs.Nous trouverons ainsi, à la chronique Questions de sens, le jésuite Bernard Senécal, maître zen et fondateur d\u2019une communauté œcuménique en Corée, à la chronique littéraire, l\u2019écrivaine, poète et comédienne Violaine Forest, auteure entre autres de Magnificat (Mémoire d\u2019encrier, 2012), et au Carnet, l\u2019écrivaine et poète Marie-Célie Agnant, collaboratrice de longue date, qui a signé entre autres la chronique littéraire en 2013-2014.Nous avons aussi le plaisir d\u2019accueillir au sein de l\u2019équipe de rédaction Christophe Genois-Lefrançois, qui remplacera Emiliano Arpin-Simonetti, heureux papa parti en congé parental.Jean-Claude Ravet Patrick Dionne et Miki Gingras, Los sueños de Lettie, 2010 RELATIONS 804 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2019 5 L\u2019urgence d\u2019agir L ÉDITORIAL 1.« Pour une insurrection non-violente », Relations, no 794, février 2018. Autochtones AssAssinées?: un rApport qui ferA dAte L\u2019Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées a produit un rapport au caractère novateur et politique exceptionnel.Julie Perreault L\u2019auteure, candidate à la maîtrise en droit à l\u2019Université d\u2019Ottawa, est chargée de cours à l\u2019Institut Simone-de Beauvoir de l\u2019Université Concordia Le rapport final de l\u2019Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées (ENFFADA), rendu public le 3 juin dernier, a suscité de nombreux commentaires dans les médias.L\u2019emploi du terme «géno cide » pour qualifier la relation historique entre l\u2019État canadien et les peuples autochtones, notamment, de même que l\u2019ancrage de la recherche dans une perspective de genre, ont fait l\u2019objet de critiques plus ou moins favorables.Sans éviter de tels débats, je souhaite surtout offrir quelques clés de lecture méthodologiques et politiques du rapport, un exercice d\u2019autant plus important que ses conclusions risquent d\u2019être réactualisées à la lumière du rapport de la Commission sur les relations entre les peuples autochtones et certains services publics du Québec (CERP), attendu cet automne.Soulignons d\u2019entrée de jeu les traits les plus remarquables du rapport.Loin d\u2019être une faiblesse, l\u2019ancrage de l\u2019analyse dans une perspective de genre constitue, au contraire, à la fois le caractère novateur et la force politique du rapport.Comme l\u2019ont exprimé à plusieurs reprises ses rédacteurs, les faits accumulés au terme de l\u2019enquête ne sont pas nouveaux \u2013et c\u2019est bien là le drame qui se profile derrière cette enquête nationale réclamée depuis près de 20 ans par les groupes de femmes autochtones et les organismes de protection des droits.Cependant, c\u2019est la première fois que l\u2019on « ose » présenter les résultats d\u2019une commission d\u2019enquête fédérale en empruntant une méthodo - logie et des cadres d\u2019analyse résolument féministes, donnant ainsi voix à l\u2019ex - pertise des femmes, des filles et des personnes 2ELGBTQQIA1 touchées par la tragédie.Comme on le fait remarquer d\u2019ailleurs avec justesse, les « recommandations portant précisément sur des causes profondes » de la violence contre ces personnes, comme l\u2019exige le premier mandat de l\u2019enquête, « ont déjà été formulées à maintes reprises, et peu de choses ont changé » (p.131).Dans les circonstances, une « analyse sexospécifique et culturellement pertinente » (p.129) de la situation, réclamée par l\u2019ensemble des organisations reçues en audience, s\u2019impo - sait, d\u2019autant qu\u2019elle répondait au second mandat de l\u2019enquête, qui consistait à évaluer les réponses institutionnelles aux tragédies vécues spécifiquement par les femmes autochtones et leurs familles.Poser le regard sur cet aspect de l\u2019étude aide en outre à comprendre la portée éthique et politique des cadres d\u2019analyse choisis par les commissaires.Ces cadres \u2013relationnel, intersectionnel et des droits de la personne \u2013 ont été utilisés aussi bien lors des audiences sur le terrain que dans l\u2019analyse des résultats.Les commissaires ont ainsi fait le pari d\u2019entendre d\u2019abord les voix et de reconnaître l\u2019expertise des femmes, des filles et des personnes 2ELGBTQQIA autochtones, celles des survivantes comme celles des familles, en 6 RELATIONS 804 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2019 Femme autochtone lors du dévoilement du rapport de la Commission à Gatineau, le 3 juin 2019.Photo : PC/Adrian Wyld plus d\u2019experts et d\u2019expertes communautaires, d\u2019universitaires et de féministes autochtones, plutôt que de procéder par contre-interrogatoires, comme leur permettaient leurs pouvoirs d\u2019enquête (ce qui leur a toutefois valu des critiques).Ce faisant, la démarche a permis de documenter une somme importante d\u2019expériences de violations historiques et contemporaines des droits de la personne (plus de 2 380 personnes ayant pris part à l\u2019enquête), lesquelles ont servi de base à l\u2019analyse des effets conjoints du racisme, du sexisme (incluant les préjugés attachés aux multiples identités de genre) et du colonialisme sur la vie, le bien-être et la sécurité des personnes visées par l\u2019enquête.La méthodologie a son importance.Dans ce cas-ci, elle permet de mieux comprendre le sens des conclusions présentées dans le rapport et de prendre conscience de la prise de pouvoir que celles-ci signifient pour les femmes, les filles et les personnes 2ELGBTQQIA autochtones qui les ont exprimées.Ce qui peut ressembler à de simples demandes \u2013 231 « appels à la justice» adressés à divers gouvernements, organismes et institutions \u2013 procède de vérités profondes, véri tés dont dépend la vie quotidienne de milliers d\u2019individus et de communautés entières.Par-delà ces enjeux méthodologiques, les résultats les plus probants de l\u2019enquête sont à trouver à mon avis dans l\u2019analyse qu\u2019elle a faite des causes structurelles et continues de la violence de genre, ainsi que dans les quatre domaines d\u2019action (culture, santé, sécurité, justice) qu\u2019elle identifie comme prioritaires.Ce cadre permet de saisir la particularité des expériences coloniales individuelles tout en les ancrant dans un même héritage structurel et institutionnel.La force politique du rapport réside quant à elle dans le potentiel d\u2019affirmation qui le traverse, et qui vise à inscrire l\u2019analyse, comme les «appels à la justice», dans l\u2019architecture des droits de la personne et du droit international.L\u2019emploi du terme « génocide» pour décrire l\u2019expérience canadienne prend ici tout son sens ; c\u2019est là cependant le sujet d\u2019un autre article.1.Acronyme qui englobe les identités suivantes : bispirituelle, lesbienne, gaie, bisexuelle, transgenre, queer, en questionnement, intersexe et asexuelle.Victoire pour Les trAVAiLLeurs migrAnts Un tribunal canadien a reconnu le droit des travailleurs migrants temporaires à l\u2019assurance-emploi.Mouloud Idir et Susana Ponte Rivera Les auteurs sont respectivement responsable du secteur Vivre ensemble du Centre justice et foi et intervenante sociale ainsi que militante pour la justice migrante Le 10 mai dernier, une lutte importante menée avec détermination et courage par une quinzaine de travailleurs migrants temporaires originaires du Guatemala s\u2019est soldée par un gain im - portant.Dans un jugement rendu après une longue bataille juridique, la Cour canadienne de l\u2019impôt a reconnu que ces salariés étaient admissibles aux prestations RELATIONS 804 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2019 7 Forum des Églises vertes Le réseau des Églises vertes organise un forum qui se tiendra au Sanctuaire Notre-Dame-du-Cap les 19 et 20 octobre prochains.Il aura pour thème : « le don de l\u2019eau».Conférences, tables rondes, ateliers et prières sont au programme, notamment pour ré?échir à la place qu\u2019occupe l\u2019eau dans nos vies et dans notre société et pour mettre en lumière les actions entreprises par les membres du réseau.Se tiendront aussi des formations pratiques en compostage, recyclage et réduction d\u2019utilisation de plastiques.Fondé en 2006, le Réseau des Églises vertes vient en aide aux communautés de di?érentes confessions chrétiennes en leur o?rant des outils orientés vers l\u2019action, l\u2019éducation et la spiritualité a?n d\u2019améliorer leurs pratiques environnementales dans leur ministère et leur vie quotidienne.Voir : .Budgets participatifs L\u2019idée du budget participatif s\u2019est fait connaître au tournant des années 1990 grâce à une expérience menée à Porto Alegre, au Brésil.Il s\u2019agit d\u2019un processus démocratique permettant aux citoyens et aux citoyennes de décider comment sera dépensée une partie d\u2019un budget public et quels projets y seront associés.Depuis, des centaines de villes ont emboîté le pas, incluant New York, Paris et Boston.Au Québec, divers projets sont ou ont été menés dans des quartiers comme le Plateau-Mont-Royal ou Mercier-Ouest, à Montréal, ainsi que dans des villes comme Drum- mondville, Matane ou Rimouski.A?n de donner une visibilité à ces initiatives québécoises, le Centre d\u2019écologie urbaine de Montréal propose un site Web de référence sur le sujet, fournissant des exemples inspirants, des documents, des vidéos, etc.Il o?re aussi son expertise a?n d\u2019accompagner les municipalités qui désirent mettre en place un budget participatif.Voir : .Balados contre l\u2019extractivisme Dans une série de baladodi?usions produites par le Comité pour les droits humains en Amérique latine (CDHAL) et le Projet accompagnement Québec- Guatemala, des femmes autochtones des quatre coins du monde racontent leurs luttes souvent menées au péril de leur vie pour défendre leurs terres et leur communauté face au développement de grands projets destructeurs.Du Québec au Canada en passant par l\u2019Amérique latine, le Cambodge, les Philippines et l\u2019Afrique du Sud, ces gardiennes du territoire, de l\u2019eau et de la vie exposent par leurs témoignages souvent poignants le visage trop souvent voilé de l\u2019extractivisme et la répression qui l\u2019accompagne, de la part des États comme des entreprises.Fruit de la rencontre internationale Femmes en résistance face à l\u2019extracti- visme, tenue en avril 2018 à Montréal, les di?érents épisodes de cette série contribuent à mettre en lien ces luttes et résistances et à rappeler l\u2019urgence de favoriser un mode de relation au territoire fondé sur le bien-vivre plutôt que sur l\u2019exploitation.Voir : . d\u2019assurance-emploi même lorsqu\u2019ils ne détenaient pas un permis de travail valide.À l\u2019automne 2016, ces travailleurs migrants venus au Québec dans le cadre du Programme de travailleurs étrangers temporaires (PTET) avaient quitté l\u2019employeur auquel ils étaient liés par leur permis de travail nominatif (ou permis « fermé ») en raison de conditions de travail épouvantables.Un deuxième employeur leur a alors fait croire qu\u2019ils pouvaient changer d\u2019employeur sans attendre un nouveau permis, ce qui s\u2019est révélé faux et constituait un abus de confiance éhonté.Ils l\u2019ont compris lorsque, dénoncés par leur premier employeur, ils ont été arrêtés par l\u2019Agence des services frontaliers du Canada, puis détenus au Centre de prévention de l\u2019immigration.Malgré ces vexations, la lutte acharnée de ces travailleurs leur permettra finalement de recevoir rétroactivement les sommes auxquelles ils ont droit.Le Centre des travailleurs et travailleuses immigrants (CTI), l\u2019Association des juristes progressistes et le Mouvement action-chômage de Montréal considèrent cette décision comme un gain historique pour plusieurs raisons.Celle-ci pourrait en effet mener à l\u2019amélioration de l\u2019admissibilité à l\u2019assurance-emploi pour les travailleuses et travailleurs migrants.De plus, dans son jugement de quelque 48 pages, le juge a reconnu que le PTET vulnérabilise les travailleuses et les travailleurs dès la signature du contrat dans leur pays d\u2019origine.En effet, beaucoup de personnes migrantes ignorent quelles seront leurs tâches et conditions de travail puisqu\u2019elles signent le plus souvent un contrat rédigé dans une langue qui leur est inconnue.Les agences de recrutement, mues par une logique néolibérale, cultivent le flou sur ce plan.La décision a déjà eu des retombées positives, notamment du côté d\u2019Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada, qui a annoncé qu\u2019un travailleur ou une travailleuse détenant un permis nominatif le liant à un seul employeur pourra désormais obtenir un permis de travail «ouvert » si elle ou il se trouve dans une « situation abusive1 ».Selon Viviana Medina du CTI, le défi sera toutefois de voir ce que cette notion signifiera concrètement, car les abus ne sont pas des actes isolés ou des épiphénomènes : ils sont intrinsèques à la nature de ces programmes et donc de portée systémique et institutionnelle.Par ailleurs, plusieurs questions demeurent.Qui informera les travailleurs migrants du récent jugement et de leurs droits ?Comment une personne en situation de vulnérabilité pourrait-elle changer son permis de travail ?L\u2019enjeu linguistique, entre autres, est important ici.L\u2019État assurera-t-il le suivi en la matière, comme le recommande le jugement ?Ou délèguera-t-il cette responsabilité à un organisme communautaire sur le terrain?Et sévira-t-il contre les employeurs fautifs ?Sur ce point, il est permis d\u2019en douter, car les gouvernements fédéral et pro - vincial, par l\u2019entremise des avocats de la Commission des normes, de l\u2019équité, de la santé et de la sécurité au travail (CNESST), connaissent déjà très bien les employeurs abuseurs.Le CTI et des employeurs fautifs se retrouvent chaque année devant la CNESST.C\u2019est d\u2019ailleurs pour permettre aux travailleurs d\u2019éviter ce type d\u2019employeurs que l\u2019Association des travailleuses et travailleurs migrants du Québec, fondée notamment par le CTI, revendique des permis de travail ouverts.Si elle est loin d\u2019être terminée, cette lutte aura à tout le moins permis de mettre au jour une tendance à la privatisation de nos politiques migratoires observable notamment à travers la délégation, à des agences de recrutement privées, de certaines procédures de sélection des travailleurs.Cette orientation n\u2019a rien de très nouveau, mais elle prend de plus en plus une dimension inquiétante et dangereuse.Elle s\u2019inscrit dans un contexte global de transformation du salariat (multiplication des contrats précaires), de dégradation des conditions de travail et de réduction des bénéfices sociaux.Or, dans pareil contexte, en partie lié à une mise en concurrence croissante du salariat à l\u2019échelle mondiale, la précarisation du droit des migrants et la précarisation du droit du travail sont étroitement liées.Nous assistons en effet depuis une trentaine d\u2019années à un nouveau régime de production caractérisé par la non permanence statutaire et la précarité.Celle-ci est devenue la norme et non l\u2019exception.Une « gouvernance flexible » de la mobilité de la main-d\u2019œuvre s\u2019est imposée comme un objectif fondamental à atteindre, mais le droit et les régimes de citoyenneté sont largement en déphasage.La lutte des travailleurs migrants n\u2019en devient que plus cruciale.Leur courage et leur indignation ont été les carburants qui ont mené à cette victoire pour l\u2019accès à l\u2019assurance-emploi.En plus de leur bataille devant la Cour canadienne de l\u2019impôt, ils ont déposé des demandes d\u2019indemnisation ainsi que des plaintes pour harcèlement psychologique à la CNESST.Sans oublier les plaintes pour discrimination déposées à la Commission des droits de la personne et de la jeunesse, ainsi qu\u2019une poursuite pour violations de leurs droits au moment de leur arrestation.De nombreux organismes de la société civile québécoise apportent leur aide et leur solidarité aux mobilisations de ces travailleurs.1.« Le Canada présente de nouvelles mesures pour les personnes vulnérables », Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada, 31 mai 2019 (communiqué).8 RELATIONS 804 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2019 Saint-Remi-d\u2019Amherst hier et aujourd\u2019hui La municipalité d\u2019Amherst dans les Laurentides et des organismes de la région viennent de soumettre une demande d\u2019aide au Fonds d\u2019appui au rayonnement des régions pour concrétiser un projet de centre de commémoration et d\u2019interprétation du territoire.Outre la mise en valeur de la présence autochtone de la nation des Weskarinis, de l\u2019église Saint-Rémi, d\u2019un vieux moulin à scie et d\u2019une des dernières tours à feu préservées au Québec, le centre rappellerait l\u2019activité d\u2019une des rares mines qu\u2019il y a eues dans la région.Cette mine de silice est d\u2019autant plus signi?cative qu\u2019elle a été l\u2019épi - centre d\u2019un important épisode de l\u2019histoire ouvrière du Québec, auquel Relations est intimement lié.En e?et, en publiant en mars 1948 un dossier choc sur les conditions misérables des mineurs et de leurs familles ainsi que sur la maladie industrielle \u2013 la silicose\u2013 qui y faisait des ravages, Relations a été le déclencheur d\u2019une prise de conscience dans la société québécoise.La grève de l\u2019amiante de 1949, qui en a découlé en grande partie, a été l\u2019un des temps forts de l\u2019opposition au régime Duplessis et marque un jalon dans l\u2019histoire du Québec. un ombudsmAn sAns mordAnt Le mandat et les pouvoirs réduits accordés au nouvel ombudsman canadien de la responsabilité des entreprises constituent une trahison des promesses libérales.Denis Tougas L\u2019auteur est membre du comité consultatif de Above Ground, qui fait partie du Réseau canadien sur la reddition de compte des entreprises (RCRCE) Le 8 avril dernier, le ministre fédéral de la Diversification du commerce international, Jim Carr, présentait enfin la titulaire du poste d\u2019ombudsman canadien de la responsabilité des entre - prises (OCRE) : Sheri Meyerhoffer.Avocate de formation, elle a travaillé au Népal de 2007 à 2017 à titre de chef de mission pour l\u2019Institut international pour la démocratie et l\u2019assistance électorale, mais elle travaillait précédemment à titre de lobbyiste pour l\u2019Association canadienne des producteurs de pétrole.Quinze mois plus tôt, le gouvernement avait annoncé la création de cette nouvelle fonction pour examiner les plaintes concernant des violations de droits humains commises par des entreprises canadiennes opérant à l\u2019étranger dans les domaines des mines, du pétrole, du gaz et du vêtement1.Ce bureau devait servir de chien de garde contre les abus commis régulièrement par celles-ci.Indé - pendant et transparent, il devait être doté de pouvoirs d\u2019enquête et d\u2019assignation à comparaître, en plus d\u2019un budget conséquent.Le premier ministre Justin Trudeau en avait fait la promesse durant la campagne électorale de 2015.Mais, de manière décevante, l\u2019OCRE annoncé est doté d\u2019un mandat ainsi que de pouvoirs si réduits que l\u2019ensemble des groupes de la société civile engagés dans le dossier en ont été déconcertés.On y retrouve des orientations et des dispositions équivalentes à celles du précédent Bureau du conseiller en responsabilité sociale pour les entreprises extractives, une création du gouvernement Harper critiquée de toutes parts pour son incapacité et son inaction.Dans sa dernière mouture, la nouvelle entité reçoit une mission amoindrie : «résoudre les conflits ».Des enquêtes pourront être menées mais sans pouvoir de contrainte pour obtenir les documents nécessaires ou faire comparaître des témoins.Aussi, seules les entreprises canadiennes sont visées.Les entreprises étrangères sont exclues, même lorsqu\u2019elles sont inscrites en bourse au Canada ou qu\u2019elles reçoivent de l\u2019aide gouvernementale canadienne.Créé par un arrêté ministériel et non par une Loi du Parlement, l\u2019OCRE devait être soumis aux règles d\u2019une législation déjà existante, ce qui n\u2019empêchait pas le Bureau du premier ministre de lui donner des dents.Si on avait choisi d\u2019établir le bureau de l\u2019ombudsman en vertu de la Loi sur les enquêtes, comme on s\u2019y attendait, celui-ci aurait eu l\u2019indépendance et les pouvoirs appropriés ; le gouvernement RELATIONS 804 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2019 9 a plutôt choisi la Loi sur l\u2019emploi dans la fonction publique, en faisant un Conseiller spécial du ministre de la Diversification du commerce international.Loin d\u2019être indépendant, l\u2019ombudsman restera ainsi soumis à l\u2019autorité du ministère Affaires mondiales Canada.Le ministre a dit espérer attribuer au poste les pouvoirs promis antérieurement, mais pas avant d\u2019avoir reçu un avis juridique externe sur leur validité cons - titutionnelle, avis qui devait être rendu public à la mi-juin.Or, il a bel et bien été remis mais n\u2019a pas été rendu public, le ministère préférant en « réviser » les éléments pour choisir la meilleure option.Dépités, 14 représentants d\u2019organismes de la société civile faisant partie du Groupe consultatif multipartite sur la conduite responsable des entreprises rattaché à l\u2019OCRE, dont Développement et Paix et l\u2019AQOCI, ont démissionné en bloc.Le ministre Carr s\u2019affirme toujours déterminé à donner à l\u2019ombudsman tous les pouvoirs nécessaires, un souhait que dit partager Sheri Meyerhoffer.Mais Ben Chalmers, le président de l\u2019Association minière du Canada (AMC), a réitéré l\u2019opposition traditionnelle de son association à tout octroi de pouvoirs coercitifs d\u2019enquête à ce poste.Selon lui, le fait que nos tribunaux soient maintenant plus ouverts à recevoir des plaintes venant de l\u2019étranger et que les grandes corporations aient revu quelques-unes de leurs pratiques ces dix dernières années suffit ; une approche de collaboration, avec la tenue d\u2019enquêtes conjointes par exemple, reste la plus efficace à ses yeux.À n\u2019en pas douter, l\u2019industrie a plusieurs moyens de se faire entendre.Ainsi, un court avis juridique de l\u2019industrie qui mettait en doute la constitutionnalité des pouvoirs élargis pour l\u2019ombudsman et remis entretemps au ministère, a suffi à ébranler la détermination du gouver - nement Trudeau.La menace d\u2019une contestation devant les tribunaux était on ne peut plus claire.À cela s\u2019est ajouté un travail intense de lobbying durant les six dernier mois, l\u2019AMC ayant obtenu 144 rencontres avec des agents du ministère.À quoi s\u2019attendre maintenant que les élections approchent ?Peut-être à l\u2019annonce que l\u2019OCRE pourra exercer des pouvoirs d\u2019enquête, mais uniquement après avoir obtenu l\u2019autorisation du ministère, au cas par cas.Peut-être même à la promesse qu\u2019après les élections, un nouveau gouvernement libéral fera adopter par le Parlement une authentique loi créant un poste d\u2019ombudsman\u2026 Pour le Regroupement canadien sur la reddition de compte des entreprises, qui rassemble 34 organismes de la société civile et qui a été le moteur des campagnes pour la création d\u2019un poste ces décisions concernant l\u2019OCRE constituent une véritable trahison de la part du gouvernement.Une riposte en vue des élections est en cours de préparation.1.Voir Marie-Dominik Langlois, «Minières canadiennes : enfin un contrôle?», Relations, no 796, juin 2018.JeAn VAnier, une Vie de pArtAge Décédé le 7 mai dernier, Jean Vanier (1928-2019) laisse en héritage des expériences de vie communautaire sans pareil avec les personnes mentalement handicapées.Nicolas Desurmont L\u2019auteur est consultant en victimologie et essayiste Fondateur de L\u2019Arche, des maisons communautaires vouées à l\u2019accueil de personnes ayant un handicap mental (les trisomiques et les asphyxiés cérébraux, par exemple), Jean Vanier a eu un parcours de vie peu banal.Fils du 10 RELATIONS 804 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2019 e s p o i r Se passer de la police pour lutter contre la violence Fondé à Chicago en 2015 par Tamar Manasseh, une jeune mère indignée par le meurtre d\u2019une femme dans son quartier, l\u2019organisme Mothers/Men Against Senseless Killings (« Mères/hommes contre les tueries insensées ») s\u2019est donné pour mission de lutter contre la violence en retissant le lien social.L\u2019organisme a littéralement mis sur pied une « armée de mères » qui investit les quartiers les plus violents de Chicago, mais aussi d\u2019autres villes comme Evansville, Memphis et New York, pour servir des repas et organiser des activités pour les enfants et les résidents.En occupant les lieux, elles ren - forcent le sentiment de communauté et contribuent de manière signi?cative à réduire la violence de même que la nécessité des interventions policières dans des quartiers à majorité noire.Ce dernier aspect n\u2019est pas sans faire écho à tout un mouvement pour l\u2019abolition de la police qui s\u2019est développé au cours des dernières années à Chicago, dans la foulée du mouvement Black Lives Matter.Alors que les violences policières continuent de coûter la vie à un nombre disproportionné d\u2019Afro-Américains, plusieurs groupes militent pour une société sans police et pour diverses formes de prise en charge de la sécurité des collectivités par des groupes citoyens et communautaires, tout en prônant des formes de justice réparatrice et des modes non violents de résolution des con?its1.1.Voir Maya Dukmasova, «Abolish the police ?Organizers say it\u2019s less crazy than it sounds», Chicago Reader, 25 août 2016.Photo : Mothers/Men Against Senseless Killings (MASK) général Georges Vanier, il suit ses traces en entrant dans la Marine royale canadienne en 1942, alors que son père était envoyé à Londres comme représentant canadien auprès de la France libre.De cette époque, Jean Vanier gardera cette veste couleur marine qui ne le quittait jamais.Ses proches y firent allusion non sans raison lors de ses obsèques, célébrées dans le village de Trosly-Breuil, en France, le 16 mai dernier.Il conservera également de son passage dans la marine un grand respect du silence qu\u2019il cultiva des années durant lors de ses nombreuses retraites, notamment celle de trois semaines qu\u2019il fit annuellement, pendant 40 ans, à l\u2019abbaye cistercienne d\u2019Orval en Belgique.C\u2019est d\u2019ailleurs lors d\u2019une de ces retraites que nous avons eu l\u2019occasion de nous connaître, en 1994.Jean Vanier quitte la marine en 1951.Après avoir complété un doctorat en philosophie, en 1962, discipline qu\u2019il enseigna brièvement à Toronto, il visite des institutions asilaires comme Mont- Providence et Saint-Jean-de-Dieu, au Québec, au moment où s\u2019estompait peu à peu le règne des institutions religieuses.C\u2019est en 1964 qu\u2019il décide de fonder L\u2019Arche à Trosly-Breuil, avec le père dominicain Thomas Philippe, son père spirituel depuis 1950.Sa mère, Pauline Archer, qui connaissait ce dernier, avait invité son fils à le rejoindre à Soisy-sur-Seine, près de Paris, où le père Thomas dirigeait une communauté d\u2019étudiants.On apprendra une dizaine d\u2019années après la mort du père Thomas, survenue en 1993, qu\u2019il avait commis des abus sexuels sur des femmes dont il était l\u2019accompagnateur spirituel.Cette révélation a été pour Jean Vanier la source d\u2019une grande souffrance jusqu\u2019à sa mort.Elle n\u2019ébranla en rien cependant la gaieté et la joie de vivre qu\u2019il partageait spontanément avec tous ceux et celles, petits et grands, qu\u2019il accueillait soit au Foyer Val Fleuri à Trosly, soit dans son duplex où il habitait avec son ange-gardien des dernières années, Odile Ceyrac.C\u2019est cette dernière qui rappela, lors des obsèques de Vanier à Trosly, la gestuelle des mains «priantes » qui le caractérisait tant.C\u2019était là en effet un point marquant de l\u2019ex - pres sion de sa foi, mais aussi de sa mystique : les mains croisées signifiaient l\u2019intercession, les mains jointes, la prière d\u2019adoration, et les mains ouvertes, l\u2019offrande.D\u2019autres proches du foyer de L\u2019Arche évoquèrent aussi les apéros, les repas-partages, les sorties qu\u2019ils faisaient ensemble, rappelant que la vie communautaire était pleinement ce que Jean Vanier voulait qu\u2019elle soit, un lieu de fête, mais aussi un lieu de pardon1.Pardonner, c\u2019était, selon lui, reconnaître «l\u2019alliance qui nous lie à ceux avec lesquels nous ne nous entendons pas bien » (p.45), le don de l\u2019amour qui relie ce qui sépare.La vie en communauté telle que la concevait Jean Vanier, qui s\u2019incarne dans le partage avec les handicapés et dans la compassion avec les souffrants, est aussi une voie de guérison où chacun et chacune fait l\u2019épreuve de ses failles, de ses fragilités, en prend conscience et peut ainsi grandir en humanité.Cet humanisme profondément ancré dans l\u2019Évangile s\u2019incarnait dans la rencontre avec l\u2019autre, dans sa différence, en faisant abstraction des préjugés dont sont trop souvent l\u2019objet les personnes ayant un handicap.Jean Vanier s\u2019est fait pauvre auprès des pauvres, dans l\u2019humilité et la discrétion, rappelant que vivre avec les personnes handicapées nous humanisait.Le prestige du prix Templeton, qu\u2019il reçut en 2015, n\u2019a rien changé à cela, incluant les vêtements rapiécés qu\u2019il n\u2019a cessé de porter.En plus de L\u2019Arche, il a créé les regroupements Foi et partage, en 1968, et Foi et Lumière, avec Marie-Hélène Mathieu, en 1971, dans le but de créer des communautés de soutien pour des personnes ayant un handicap mental, ainsi que pour leurs parents et amis.Grand voyageur, Vanier aura marqué par son action et son témoignage la vie d\u2019un très grand nombre de personnes, particulièrement celles qui vivent en communautés, parfois avec un lourd handicap, dans l\u2019un ou l\u2019autre des nombreux foyers de L\u2019Arche qui ont été fondés depuis plus de 50 ans dans quelque 150 pays à travers le monde.1.J.Vanier, La Communauté, lieu du pardon et de la fête, Montréal, Bellarmin, 1989.RELATIONS 804 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2019 11 Une aide alimentaire scolaire universelle?Au printemps dernier, on apprenait qu\u2019une trentaine d\u2019écoles de la Commission scolaire de Montréal ne seraient plus en mesure d\u2019o?rir des repas à 1 $ ou des collations gratuites à quelque 25000 élèves provenant de milieux défavorisés.Les sommes du programme d\u2019aide alimentaire scolaire sont en e?et allouées aux écoles situées dans les quartiers les plus défavorisés, or, plusieurs d\u2019entre eux ont vu leur revenu moyen augmenter en raison de la gen - tri?cation au cours des dix dernières années.Devant la situation absurde créée par cette formule de ?nancement, plusieurs voix s\u2019élèvent pour réclamer d\u2019urgence des mesures alimentaires pour les enfants de familles à faible revenu ainsi qu\u2019une vraie politique alimentaire universelle pour toutes les écoles du Québec.Une pétition en ce sens a récemment été déposée à l\u2019Assemblée nationale et une déclaration commune, initiée par des groupes communautaires et des comités citoyens, a déjà recueilli 1200 appuis.Selon les estimations de l\u2019Institut de recherche et d\u2019informations socioécono- miques, fournir un dîner gratuit dans toutes les écoles du Québec coûterait 800 millions de dollars par année, soit à peine plus de 4% du budget du ministère de l\u2019Éducation.Photo: Christopher Bemrose/Flickr 12 RELATIONS 804 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2019 Le débat entourant la possibilité, pour la firme SNC-Lavalin, de bénéficier d\u2019un accord de poursuite suspendue (APS) dans le cadre des accusations de corruption qui pèsent contre elle a mis en lumière l\u2019existence de ce nouvel instrument juridique.Celui-ci est-il une simple échappatoire pour les entreprises, ou offre-t-il au contraire un réel instrument de lutte contre l\u2019impunité permettant de dépasser certaines limites de notre système pénal ?Nos auteurs invités en débattent.Les accords de poursuite suspendue sont un outil intéressant malgré d\u2019importantes limites.Amissi Melchiade Manirabona L\u2019auteur est professeur agrégé à la Faculté de droit de l\u2019Université de Montréal Les accords de poursuite suspendue (APS), aussi appelés accords de réparation (AR) ou « accords de poursuite différée » sont un nouvel instrument du Code criminel canadien.Ils visent à réguler le problème des crimes économiques commis par des entreprises en per mettant à ces dernières d\u2019éviter un procès criminel en échange de l\u2019admission de leur responsabilité, du paiement de pénalités et de l\u2019adoption de mesures correctrices et préventives.Le Canada n\u2019est pas le premier pays occidental à adopter ce mécanisme : les États-Unis l\u2019ont fait il y a plusieurs années, et le Royaume-Uni et la France, entre autres, en disposent depuis 2014 et 2016 respectivement.Malgré son potentiel de changer le régime d\u2019impunité dont jouissaient jusqu\u2019alors plusieurs entreprises, ce nouveau mécanisme ne fait pas l\u2019unanimité.Le débat s\u2019est particulièrement échauffé ces derniers mois au Canada, où une partie du public se demande s\u2019il est justifié qu\u2019une entreprise comme SNC-Lavalin, empêtrée dans des activités de corruption aussi bien au Canada qu\u2019à l\u2019étranger, bénéficie de ce mécanisme.Certains considèrent ainsi les APS comme une forme de dévoiement de la justice en faveur des multinationales, qui peuvent se payer une voie de contournement au système de justice criminelle.un outil pertinent Lorsqu\u2019on garde en tête la controverse politico-judiciaire entourant SNC-Lavalin, ces critiques peuvent sembler justifiées.Il est vrai que l\u2019idéal serait que toute violation de la loi pénale soit soumise au processus judiciaire classique.Cependant, la réalité est que le caractère caché des crimes en col blanc et la complexité du fonctionnement des entreprises leur permettent trop souvent d\u2019échapper à la surveillance des organes officiels de contrôle.Les obstacles s\u2019additionnent lorsque la conduite criminelle reprochée s\u2019est produite dans des territoires étrangers.Dès lors, conscients qu\u2019aucune solution ne peut émerger de l\u2019inaction, les États ont inventé de nouveaux outils comme l\u2019accord de réparation pour réguler la criminalité économique par la coopération et la responsabilisation des justiciables.Les en treprises sont invitées à s\u2019auto-dénoncer et à mettre en place des mesures pré - ventives pour l\u2019avenir.La mise en œuvre réussie de tels accords de réparation permettant d\u2019éviter les conséquences d\u2019une condamnation pénale \u2013 à savoir le risque de perdre des contrats publics et, par conséquent, des emplois \u2013, un tel mécanisme est souhaitable à la fois économiquement et socialement.À l\u2019instar des plaidoyers de culpabilité, l\u2019importance pratique des APS réside aussi dans le fait qu\u2019ils permettent d\u2019arriver rapidement et à moindre frais à un dénouement acceptable pour toutes les parties.Cela est particulièrement important quand on sait que les enquêtes et les procès relatifs aux crimes économiques sont souvent très longs et coûteux, avec un risque élevé de ne jamais aboutir, soit par insuffisance de preuves, soit par l\u2019invoca - tion de l\u2019arrêt Jordan sur le dépassement des délais raisonnables en matière de procès criminels.Une autre raison de ne pas s\u2019inquiéter outre mesure de ce nouveau régime est qu\u2019au Canada, contrairement aux États- Unis, la validité des APS est prononcée par un juge, qui a ainsi le dernier mot pour tenir compte de l\u2019intérêt public dans la négociation de l\u2019entente.Autre point intéressant, le régime canadien accorde une place importante aux droits des victimes, qui peuvent donner leur point de vue au moment où le juge procède aux vérifications requises.Les droits des victimes à l\u2019indemnisation peuvent être pris en compte lors de la détermination de la pénalité à imposer à l\u2019entreprise.Il est d\u2019ailleurs fréquent que cette pénalité soit nettement plus élevée que l\u2019amende prévue en cas de poursuites classiques.des limites importantes Il importe donc de rappeler que les APS ne sont pas des amnisties.Il s\u2019agit d\u2019une nouvelle façon de faire justice devant l\u2019impasse et le blocage des mécanismes qui existaient déjà.La logique qui les sous-tend n\u2019est par ailleurs pas nouvelle et ne fait que viser l\u2019efficacité de la justice pénale.D\u2019ailleurs, la plupart des critiques ne portent pas sur le concept même d\u2019APS mais sur les défaillances dans sa mise en œuvre \u2013 surtout aux États-Unis, où le procureur joue un rôle prépondérant et agit librement, sans aucune surveillance d\u2019un juge exerçant le pouvoir judiciaire.Il faut toutefois relativiser le potentiel des APS à changer radicalement la situation, car l\u2019histoire a démontré que les entreprises s\u2019auto-dénoncent principalement lorsqu\u2019il existe de fortes probabilités qu\u2019elles soient poursuivies si elles ne le font pas.Or, le droit pénal actuel en matière de responsabilité pénale des entreprises n\u2019offre pas cette possibilité au Canada, contrairement aux États-Unis, où la responsabilité pénale est facile à imposer aux organisations.Les APS canadiens pourraient donc tomber rapidement en désuétude, comme le risque d\u2019ailleurs l\u2019actuel régime de responsabilité pénale des organisations dont la mise en œuvre, en 15 ans d\u2019existence, est un bel exemple de montagne ayant accouché d\u2019une souris. RELATIONS 804 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2019 13 Les Accords de poursuite suspendue : un déVoiement de LA Justice ?Les accords de poursuite suspendue entraînent déjà des effets négatifs qui devraient susciter notre vigilance.Simon St-Georges L\u2019auteur, avocat, est boursier Vanier et doctorant en science politique à l\u2019Université de Montréal Les accords de poursuite suspendue (APS) bouleversent la justice corporative.Ces nouveaux instruments permettent d\u2019abandonner des poursuites contre des entreprises \u2013 sans aucune reconnaissance officielle de culpabilité \u2013 essentiellement en échange de réformes éthiques et de pénalités financières.Au final, ces accords permettent surtout aux entreprises de maintenir leur capacité d\u2019obtenir et d\u2019exécuter des contrats publics en dépit d\u2019accusations criminelles.des doutes raisonnables Dans les campagnes publiques et le lobbying effectué en leur faveur, les APS sont décrits comme efficaces, souples et favorables à l\u2019intérêt du public.Ils pro - tégeraient mieux les employés, les sous- traitants et les actionnaires d\u2019une entreprise contre les conséquences financières d\u2019une reconnaissance de culpabilité \u2013 mais à quel prix ?Ils favoriseraient aussi l\u2019auto- divulgation des crimes, bien que cela reste à prouver de manière convaincante et que la protection des lanceurs d\u2019alertes soit une bien meilleure avenue à cet égard.Un autre argument invoqué en faveur des APS est l\u2019équité envers les entre prises d\u2019ici qui doivent en concurrencer d\u2019autres qui, elles, ont accès à ce type de justice négociée.Or, cette logique comporte un risque de nivellement par le bas.Les entreprises doivent également affronter des concurrents n\u2019étant pas imputables pour les crimes corporatifs dans leur pays d\u2019origine.En revanche, les arguments les plus fréquents à l\u2019encontre des APS mentionnent le risque d\u2019en faire une forme de «taxe sur le crime corporatif », portant ainsi atteinte au caractère dissuasif du droit criminel.L\u2019idée, sous-tendue par les APS, qu\u2019une entreprise puisse être trop puissante pour être reconnue coupable (« too big to jail ») comporte aussi une atteinte à la primauté du droit pour tous.Par ailleurs, l\u2019autonomie des procureurs par rapport au politique est également en jeu : les APS les incitent à penser comme des économistes soucieux du maintien des emplois en plus d\u2019appliquer de multi - ples autres critères pour protéger l\u2019intérêt public.Enfin, tous ces risques impliquent celui d\u2019une perte de confiance additionnelle du citoyen envers les institutions.des effets négatifs observables Qu\u2019en est-il dans les faits ?Si plusieurs de ces arguments exigent encore d\u2019être soupesés empiriquement, la recherche la plus rigoureuse montre que les APS ont déjà des effets négatifs perceptibles et qu\u2019il vaut mieux rester sceptique.Aux États- Unis, ils sont associés à une justice cri - minelle à plusieurs vitesses qui laisse transparaître une forme de protectionnisme juridique des grandes entreprises locales.Ces dernières se font moins souvent épingler que les entreprises étrangères qui, dans le cas des APS, subissent de surcroît des pénalités plus importantes1.De plus, les APS traitent les entités juridiques différemment des personnes physiques.Or, le « crime en col blanc » est déjà bien moins puni que plusieurs autres crimes non violents, en particulier ceux commis par des personnes noires ou autochtones, qui sont encore surrepré - sentées dans le système carcéral.La justice « réhabilitatoire » ne saurait s\u2019appliquer qu\u2019aux entités juridiques.L\u2019argument des dommages collatéraux d\u2019une condam - nation devrait pouvoir s\u2019appliquer autant aux « employés innocents » d\u2019une entreprise qu\u2019aux communautés ou familles affectées par l\u2019incarcération de certains de leurs membres.Voilà un autre risque d\u2019inégalité de traitement et de justice différenciée pour les plus puissants.Par ailleurs, les experts en criminologie ne souscrivent plus à l\u2019adage du XVIIIe siècle voulant que les entreprises ne puissent pas aller en prison et qu\u2019il faille plutôt viser les individus fautifs.Encore ici, les recherches les plus convaincantes démontrent que la criminalité corporative relève souvent d\u2019une culture d\u2019entreprise.La punition d\u2019individus, appliquée en silo, peut équivaloir à une chasse aux boucs émissaires n\u2019ayant que peu d\u2019effets sur la culture.À ce chapitre, l\u2019accès restreint aux contrats publics a plus d\u2019incidence sur le changement de culture que le paiement de pénalités financières, soit le mécanisme priorisé par les APS.Quant aux réformes éthiques, elles peuvent être imposées par d\u2019autres moyens que les APS, notamment dans le cadre de plaidoyers de culpabilité, que plusieurs entre - prises multinationales continuent de signer.Une justice criminelle corporative édulcorée vaut-elle mieux qu\u2019une justice plus sévère, mais presque jamais utilisée dans les faits, comme c\u2019est le cas au Canada ?Le temps le dira.Il est clair, néanmoins, que les APS sont pour le moment un pari risqué sur le plan de la primauté du droit, à l\u2019ère où tant le populisme que les inégalités socioéconomiques crois santes menacent les démocraties libérales.Ils ne sont certainement pas une panacée en matière de lutte contre le crime corporatif.1.Tel que démontré dès 2014 par Brandon L.Garrett.Voir plus généralement les travaux de Rena Steinzor, Denis Saint-Martin, Eugene Soltes, Colin King, Nicholas Lord et Jesse Eisin ger. Catherine Caron n dit des Italiens que leur sentiment d\u2019appartenance est d\u2019abord lié à leur famille, puis à leur quartier et à leur ville et, très loin derrière, à l\u2019État.Mais est-ce si différent pour plusieurs d\u2019entre nous ?Dans ses observations sur les villes, la sociologue Saskia Sassen affirme à son tour que la ville, c\u2019est nous, alors que l\u2019État, ce n\u2019est pas nous.La ville est le lieu où se déroule une grande partie de l\u2019expérience quotidienne de la vie et cela est d\u2019autant plus vrai à l\u2019heure où la majorité de la population mondiale vit dans les villes.La toile de nos relations se tisse dans la ville.Par les types de participation qu\u2019on peut y avoir, la ville nous façonne autant que nous la façonnons pour qu\u2019elle réponde à nos besoins et aspirations.Ainsi, c\u2019est là que des initiatives locales importantes comme les premières cliniques de santé populaires et les garderies collectives ont vu le jour, avant d\u2019être récupérées et développées à l\u2019échelle provinciale sous la forme des Centres locaux de services communautaires et des Centres de la petite enfance.C\u2019est là que se déploient des comités de quartier, des projets d\u2019agriculture urbaine, de transport actif, de verdissement, de reprises de bâtiments à des fins communautaires et sociales, etc.\u2013 autant d\u2019utopies concrètes qui servent d\u2019antidotes au fatalisme qui hante nos sociétés néolibérales ; autant de brèches salutaires dans des villes sous tension.L\u2019un des effets de cette tension se manifeste dans le fait que les banlieues croissent plus rapidement que les centres urbains au Québec, notamment parce que ces derniers \u2013 véritables 14 RELATIONS 804 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2019 DOSSIERÀ Qui la ville?O cœurs d\u2019un corps urbain sans qui les banlieues n\u2019existeraient tout simplement pas \u2013 sont malades.Le diagnostic que pose à cet égard l\u2019anthropologue David Harvey est éclairant : « La ville traditionnelle a été tuée par l\u2019essor du capitalisme », écrit-il, «elle a été victime du besoin interminable d\u2019écoulement de la suraccumulation du capital, qui a conduit à une croissance urbaine infinie et tentaculaire indifférente à ses conséquences sociales, environnementales ou politiques1.» L\u2019excellent documentaire Main basse sur la ville de Martin Frigon montre bien que ce processus ne s\u2019observe pas que dans les mégapoles.À partir du travail du journaliste d\u2019enquête Henri Aubin, il révèle comment, dans les années 1970, de puissants intérêts européens ont accaparé le développement de Montréal pour faire du profit, sans plan ni soucis des conséquences.Ils avaient des intérêts dans l\u2019immobilier, l\u2019industrie pétrolière, le secteur de l\u2019automobile et la construction des autoroutes.Résultat : les gratte-ciels ont poussé comme des champignons, les autoroutes se sont développées à profusion, l\u2019étalement urbain a commencé, des quartiers populaires et du patrimoine ont continué d\u2019être détruits, etc.Des décennies plus tard, on peine toujours à sortir de ce modèle prédateur et erratique qui, propulsé par d\u2019autres investisseurs, poursuit ses ravages et dépossède les habitants de la ville, en particulier les personnes les plus appauvries et mar - ginalisées.« Condomanie » généralisée, projet Royalmount, échangeur Turcot, Réseau express métropolitain, Troisième lien, ExpoCité et tutti quanti : de Montréal à Québec, pour ne parler que des deux grandes villes où se concentre la majeure partie de la population québécoise, plusieurs projets urbains indignes du XXIe siècle, tant sur le plan écologique que social, RELATIONS 804 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2019 15 ?LES DÉFIS D\u2019UNE VILLE SOLIDAIRE Milieu de vie immédiat d\u2019une majorité toujours croissante de la population mondiale, la ville est ce lieu où s\u2019incarnent des relations et des dynamiques souvent contradictoires liées entre autres au pluralisme, au droit de propriété, aux nouvelles technologies, ou aux mesures de transition écologique, par exemple.Elle est constamment confrontée aux pièges de l\u2019embourgeoisement ou de l\u2019exclusion tendus par le néolibéralisme.Alors, au-delà des concepts-slogans \u2013 ville intelligente, ville inclusive, droit à la ville\u2026 \u2013, comment aménager la vie urbaine dans une optique de justice sociale et spatiale, dans un horizon de démocratisation?Quelles utopies concrètes peuvent nous inspirer?Patrick Dionne et Miki Gingras, La parole est à nous, 2013 sèment la controverse.Think big : l\u2019heure est à qui construira les tours de luxe les plus hautes (Maestra et le 1, Square Phillips, à Montréal, Le Phare, à Québec), le port commercial le plus gros, la ville peut-être la plus « intelligente » mais combien déconnectée encore trop souvent des besoins réels des populations, sans parler des impératifs liés à la crise écologique.À trop d\u2019égards, et malgré certaines avancées démocratiques, la ville reste un déversoir à capitaux en surplus qui cherchent une destination, un profit, une rente, que rendent possible l\u2019urbanisation et la spéculation.Cette fonction de la ville dans la roue de la fortune capitaliste profite de la marchandisation et de la déréglementation au cœur du néo - libéralisme.Sur fond d\u2019inégalités croissantes et de crise écologique, le résultat est souvent toxique.La gentrification, l\u2019étalement urbain sans fin ainsi que la sévère crise du logement actuelle à Montréal et dans d\u2019autres villes du Québec l\u2019attestent, de même que leur corollaire, soit les vives résistances de tous ceux et celles pour qui la ville est un milieu de vie et non pas un terrain d\u2019investissement.Partout, citoyens et citoyennes cherchent à se réapproprier l\u2019espace urbain, à participer aux décisions qui les concernent et qui touchent directement leur vie, revendiquant le droit à la ville.Ils savent que la ville n\u2019accueille pas que des capitaux mais bien des personnes d\u2019ici et d\u2019ailleurs, aux parcours, cultures et identités multiples bénéfiques à toute ville sachant les inclure dans ses espaces et ses dynamiques.Ils puisent à la mémoire de luttes et de réalisations passées et s\u2019inspirent de ce qui se fait ailleurs.Leurs mobilisations gagneraient à converger au sein d\u2019un mouvement politique plus large et organisé, d\u2019autant que les enjeux de la ville ne sont jamais seulement locaux et nécessitent souvent l\u2019action d\u2019autres niveaux de gouvernement.Si on peut se réjouir du fait que Montréal possède désormais davantage de pouvoirs grâce à son statut de métropole récemment acquis \u2013 qu\u2019elle commence à mettre à profit dans différents dossiers comme la conversion des terrains de la brasserie Molson-Coors ou le bassin Peel, par exemple \u2013, certains des pouvoirs que les municipalités ont déjà restent sous-utilisés, tandis que d\u2019autres restent à obtenir.Une décentralisation plus grande est nécessaire, en fournissant aux villes des revenus qui ne soient pas basés sur les taxes foncières \u2013 un vice de leur structure de financement actuelle qui a démontré tout son caractère nuisible \u2013 et plaçant les citoyens au centre d\u2019une approche municipaliste pleinement démocratique à inventer.Pouvons-nous espérer des villes vraiment écologiques et solidaires tant que nous n\u2019aurons pas l\u2019audace et le courage politique d\u2019utiliser les réglementations existantes et d\u2019en imposer de nouvelles ?Ou de rappeler à l\u2019ordre les investisseurs qui font fi du droit à la ville, de l\u2019environnement et du respect de droits humains fondamentaux (se loger, se déplacer, se nourrir, etc.) ?Ou encore de miser réellement sur la partici pation démocratique, l\u2019inclusion, l\u2019approche des communs, le contrôle communautaire (notamment par le recours à des budgets participatifs, carbone, etc.) ?La réponse est non.Ce dossier le dévoile sans esquive à travers différentes pistes qui s\u2019offrent à nous pour nous permettre de nous réappro- prier collecti vement la ville.DOSSIER 1.D.Harvey, Le capitalisme contre le droit à la ville.Néolibéralisme, urbanisation, résistances, Éditions Amsterdam, Paris, 2011.« Les villes ont la capacité de fournir quelque chose à tout le monde, seulement parce que et seulement quand, elles sont créées pour tout le monde.» JANE JACOBS, DÉCLIN ET SURVIE DES GRANDES VILLES AMÉRICAINES Patrick Dionne et Miki Gingras, Fragments identitaires, Centre-Sud, 2012 16 Julien Simard L\u2019auteur, doctorant en études urbaines à l\u2019INRS-UCS, est boursier au Centre justice et foi l\u2019ère de la crise écologique et de la mondialisation néolibérale, la ville, davantage que l\u2019État-nation, s\u2019impose de plus en plus comme un horizon spatial et politique permettant de faire face collectivement aux défis de l\u2019époque.La notion de droit à la ville devient dès lors incontournable pour réfléchir de manière critique sur la ville et sur l\u2019urbanité.le droit à la ville chez henri lefebvre Le terme « droit à la ville » a été mis de l\u2019avant par le sociologue et philosophe Henri Lefebvre en 1968.Rejetant le stalinisme, exclu du Parti communiste français en 1958, Lefebvre est complètement immergé dans les évènements de Mai 68 alors qu\u2019il enseigne à l\u2019Université de Nanterre, épicentre du mouvement.Sa production intellectuelle est traversée par un constat central : la vie quotidienne, sous le capitalisme, est aliénante.Alors que la libération sociale était jusqu\u2019alors axée sur la trans - formation des modes de production et pensée en termes purement économiques, Lefebvre vient spatialiser cette réflexion en prenant ancrage dans l\u2019espace urbain, sans abandonner pour autant la nécessité de renverser le capitalisme.Quelles sont les principales idées de Lefebvre sur la ville ?Tout d\u2019abord, la ville, par ses formes, ses fonctions et son organisation, contribue à l\u2019aliénation des individus.Dans Le Droit à la ville (Anthropos, 1968), il critique l\u2019urbanisme fonction - naliste qui sépare les aires commerciales, industrielles et résidentielles, mettant la ville au diapason du capitalisme moderne en détruisant la mixité du tissu urbain ancien.Il constate que les différentes populations urbaines sont séparées et ségrégées, croulant sous la violence d\u2019une « terreur latente et généralisée » (p.111).Le centre de la ville n\u2019étant accessible qu\u2019à quelques privilégiés, le reste s\u2019entasse dans des banlieues grises.De plus, il redoute l\u2019urbanisation « complète » des sociétés industrielles, qui gruge de plus en plus la campagne à coup d\u2019infrastructures.Comme la société postindustrielle se met tranquillement en place, il cherche à comprendre son émergence pour permettre la possibilité d\u2019un avenir différent.Ainsi, il est important pour Lefebvre de « changer la ville pour changer la vie », selon le mot d\u2019ordre situationniste.La ville, selon lui, est un processus tout autant qu\u2019un espace social : elle est une « œuvre » qui émerge directement des pratiques des habitants.Il insiste sur l\u2019idée de fête en tant que valeur cardinale d\u2019une société libre.Qui plus est, les pratiques quotidiennes sont le limon de l\u2019urbain, elles façonnent littéralement l\u2019espace.Ce constat, à ses yeux, a une portée politique plus profonde.C\u2019est pourquoi le droit a la ville se compose de deux droits fondamentaux : le droit de s\u2019approprier l\u2019espace urbain et celui de participer de façon centrale à ce qui le compose et à ce qu\u2019il devient.La solution, pour Lefebvre, se trouve dans la mise en place d\u2019un socialisme contrôlé par la base ouvrière \u2013 les classes populaires, dirait-on aujourd\u2019hui \u2013, qui prend pied dans le cœur de la ville.quelle portée concrète pour le droit à la ville?Un peu partout dans le monde, d\u2019innombrables mouvements sociaux urbains ont saisi la balle au bond et tenté d\u2019agir sur les mécanismes décision- RELATIONS 804 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2019 17 DOSSIER le droit À la ville, entre égArements et utopies Les notions de droit à la ville et de ville inclusive nous permettent de saisir l\u2019enjeu toujours actuel de la réappropriation citoyenne de l\u2019espace urbain et ses dynamiques sociales, économiques et politiques.A nels déterminant les formes et les usages de la ville en brandissant cette idée révolutionnaire : la ville est déjà à « nous », mais nous en sommes dépossédés jour après jour.Le capitalisme et ses multiples expressions (promoteurs immobiliers, grands projets de rénovation urbaine, industrie touristique, police) nous enlèvent la capacité collective de mener des vies pleinement épanouies.L\u2019action collective autour du droit à la ville a pu ainsi s\u2019engager sur le front de la défense de l\u2019environnement et des espaces verts, et sur celui des luttes pour le droit au logement et contre la spéculation immobilière, les projets de rénovation urbaine ou la gentrification.Dans une autre mouvance, différents acteurs \u2013 surtout à partir des années 1990 \u2013 ont tenté d\u2019influencer les décisions émanant des gouvernements municipaux en participant activement aux consultations et en réclamant le droit d\u2019avoir voix au chapitre dans la planification urbaine.Le budget participatif de Porto Alegre au Brésil est peut-être le meilleur exemple de cette réappropriation d\u2019un pouvoir sur les affaires de la ville.La Charte mondiale du droit à la ville, issue des travaux du Forum social mondial et adoptée à Barcelone en 2005, en est un autre.Elle proclame, entre autres choses, la nécessité d\u2019une gestion démocratique de la ville, l\u2019importance de l\u2019égalité et de la lutte contre les discriminations et propose de mettre en branle des initiatives d\u2019économie solidaire et des pratiques fiscales progressives.Ce droit à la ville, ainsi formalisé dans une version plus douce que celle proposée par Lefebvre, devient une plateforme citoyenne pour réclamer un réinvestissement dans les services publics et divers domaines : mobilité et transport, logement, éducation, travail, loisir, santé, environnement.Or, si cette Charte représente une étape importante dans le projet d\u2019une mise en œuvre du droit à la ville par le biais de droits sociaux, on peut se demander quelle en est la portée.En Occident, peut-on parler de l\u2019avènement d\u2019une nouvelle ère démocratique en rapport à l\u2019urbanité ?En fait, on observe surtout que la proposition de Lefebvre, consistant à affirmer que la ville peut et doit être agréable ou festive, a bel et bien été intégrée et récupérée par les promoteurs de l\u2019urbanisme con vivial au moyen de places publiques multi- fonctionnelles, d\u2019installations éphémères et de festivals de rue commandités.Chacun à sa manière, les projets particuliers d\u2019urbanisme, les partis politiques dits progressistes autant que les publicités de condominiums font appel à ces représentations d\u2019une ville où il fait bon vivre.Bien que ces équipements et ces expériences urbaines puissent améliorer, dans une certaine mesure, la vie des citadins en leur pro - posant temporairement l\u2019accès à une ville ludique, nous sommes encore loin de ce que proposait Lefebvre.La notion plus récente de ville inclusive, chère aux décideurs innovants des années 2000, s\u2019inscrit également dans une certaine édulcoration d\u2019un droit à la ville conçu de manière plus radicale par Lefebvre, c\u2019est-à-dire qui requiert l\u2019autogestion des moyens de production couplée à une réappropriation des usages de la ville par la classe ouvrière.Développé à la fin des années 1990 dans le cadre onusien, le concept de ville in clusive naît d\u2019abord d\u2019un questionnement concernant les personnes âgées ou atteintes d\u2019un handicap : comment adapter l\u2019environnement urbain, le bâti notamment, aux personnes en perte de capacités ?En mettant l\u2019accent sur le terme d\u2019inclusion, cette idée va plus loin : comment rendre possible une meilleure participation sociale pour tous et toutes ?Comme l\u2019anthropologue Charles Gardou l\u2019indique, la société inclusive permettrait à chacun d\u2019apporter sa contribution à la vie sociale par « toute une gamme d\u2019accommodements, et de modalités de suppléance pour garantir l\u2019accessibilité des dispositifs, ressources et services collectifs1».Cette prémisse pour l\u2019action, porteuse d\u2019un nouveau paradigme pour le vivre-ensemble et l\u2019aménagement urbain, a néanmoins cédé sa place à une seconde mouture de la notion de ville inclusive, celle-là davantage axée sur la gouvernance urbaine.La ville inclusive devient alors le mot d\u2019ordre des promoteurs, des aménagistes, des investisseurs et des politiciens qui limitent la participation citoyenne et la subordonnent souvent à leur droit de veto.On veut inclure et consulter les populations touchées par un projet de construction quelconque, sans toutefois leur permettre de refuser ce projet lorsque jugé inacceptable.limites et possibilités Ainsi, bien qu\u2019il soit nécessaire de penser l\u2019inclusion de toutes et de tous, n\u2019est-on pas en train de faire l\u2019économie d\u2019un travail de fond sur la manière dont les villes sont planifiées et vécues?Les obstacles à la « société urbaine » chère à Lefebvre, à « l\u2019usage plein » des possibilités qu\u2019offre la vie urbaine, sont encore nombreux : gentrification, pollution, racisme, marchandisa- tion des espaces publics, brutalité policière, etc.Tant que l\u2019économie ne sera pas régulée politiquement, comment, en effet, socialiser une grande part du parc locatif privé afin d\u2019assurer réellement le droit au logement ?La gratuité des transports en commun, la prise de décision, en assemblée, par exemple, de l\u2019aménagement d\u2019un square, l\u2019élimination des voitures à essence, la transformation des autoroutes en parcs linéaires : les possibilités de transformations urbaines sont infinies, mais, sans cette maîtrise politique de l\u2019économique, elles seront toujours contraintes par le jeu des forces en présence.Il n\u2019est pas possible d\u2019agir sur la ville en profondeur sans s\u2019attaquer aux puissants acteurs qui en déterminent les formes et les usages.Un droit à la ville du XXIe siècle doit fournir des solutions de rechange concrètes et viables au capitalisme urbain.D\u2019où l\u2019intérêt pour des formes économiques émergentes et autogérées, comme les fiducies foncières, les coopératives ou les comités de quartier, qui portent les germes d\u2019une société nouvelle, municipaliste.18 RELATIONS 804 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2019 DOSSIER Il n\u2019est pas possible d\u2019agir sur la ville en profondeur sans s\u2019attaquer aux acteurs qui en déter minent les formes et les usages.Un droit à la ville doit fournir des solutions de rechange viables au capitalisme urbain.1.Charles Gardou, La société inclusive, parlons-en !, Paris, ERES, 2012. Louis Gaudreau L\u2019auteur est professeur à l\u2019École de travail social de l\u2019Université du Québec à Montréal et chercheur à l\u2019Institut de recherche et d\u2019informations socio-économiques (IRIS) ompris dans son sens large, le concept de ville inclusive repose sur la possibilité pour tous les individus de prendre part au développement urbain et de profiter équitablement de ce qu\u2019il a à offrir.Il suppose la capacité d\u2019exercer un contrôle collectif et effectif sur l\u2019espace urbain, son aménagement et ses usages.Toutefois, la réalisation de cet objectif se heurte à un obstacle de taille imposé par le régime de propriété \u2013 dit de propriété foncière ou privée \u2013 auquel est soumis le sol urbain.Cette contrainte se manifeste avec force dans le domaine résidentiel où le développement du logement et ses conditions d\u2019accès sont soumis à des dynamiques spéculatives dont de nombreuses personnes font les frais et sur lesquelles, comme société, nous ne disposons pour l\u2019instant que d\u2019une emprise trop faible.propriété foncière et spéculation La propriété foncière se caractérise par l\u2019exclusivité des droits qu\u2019elle confère sur le sol et les bâtiments.La ou le propriétaire foncier détient un quasi-monopole sur une portion de territoire : il est le seul (ou presque) à décider de ses usages et à en récolter les fruits.La propriété s\u2019accompagne d\u2019un autre droit privé important, celui de prélever une rente sur les usages actuels et à venir du sol.Ce droit se traduit concrètement par la nécessité pour quiconque veut avoir accès aux espaces urbains d\u2019en payer le prix.Ensemble, l\u2019exclusivité et le droit privé à la rente encouragent la spéculation foncière, une pratique consistant à réaliser des opérations sur une propriété pour en faire augmenter la valeur marchande et, par conséquent, les revenus qu\u2019il sera possible d\u2019en tirer.Cette pratique pousse à la hausse les prix de l\u2019immobilier, ce qui rend l\u2019accès aux espaces urbains encore plus difficile pour les usagers.Elle fait aussi jouer aux propriétaires fonciers un rôle important dans le devenir de la ville.Ceux-ci ont intérêt à promouvoir un développement qui sera générateur de rente et bien souvent incompatible avec les principes du droit à la ville et de la participation démocratique des individus à son développement.Et comme les municipalités sont lar gement dépendantes des revenus provenant de la taxation foncière, elles tirent elles aussi un certain profit de la spéculation et ont intérêt à l\u2019encourager ou, du moins, à ne pas trop la réprimer.À Montréal, par exemple, depuis le début des années 2000, les grandes entreprises de promotion immobilière ont grandement participé à ce processus.Certaines ont réalisé d\u2019imposants projets de condominiums qui ont changé le visage de secteurs entiers de la ville, notamment aux abords du canal de Lachine, dans Griffintown et dans le « Mile-Ex ».Ces projets y ont non seulement fait bondir la valeur des logements et le coût des loyers, mais ils ont également défini de nouvelles « clientèles » résidentielles pour ces quartiers et de nouvelles façons de vivre en ville qui sont loin d\u2019être à la portée de tous et de toutes.Les entreprises de promotion immobilière qui spéculent sur la valeur des propriétés déterminent ainsi qui peut habiter certains secteurs de la ville et comment.RELATIONS 804 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2019 19 DOSSIER se réApproprier LA ViLLe pAr LA propriété collective Il est possible d\u2019imposer des limites au droit de propriété pour façonner des villes plus inclusives et démocratiques.Les municipalités devraient utiliser davantage les pouvoirs dont elles disposent pour le faire.C Patrick Dionne et Miki Gingras, Nous (détail), 2014 Dans les quartiers centraux de Montréal, on retrouve également de nombreux spéculateurs de plus petite taille qui ont massivement investi dans le parc de logements locatifs autrefois moins cher et plus facilement accessible.Certains y ont entrepris des opérations de relookage ou des conversions en condos, alors que d\u2019autres se contentent de profiter de la forte demande actuelle pour exiger des prix plus élevés (de vente ou de location).Dans ce contexte, les ménages à revenu modeste subissent de fortes pressions afin de laisser leur place à des usages plus lucratifs.Ils éprouvent également des difficultés accrues à se reloger convenablement.revaloriser les usages et l\u2019accès au logement Le projet de la ville inclusive et démocratique n\u2019est alors véritablement possible que si d\u2019importantes limites sont imposées à l\u2019exercice du droit de propriété.Parmi celles-ci, plusieurs sont déjà bien connues, comme la reconnaissance aux locataires de droits opposables à ceux des propriétaires, la propriété publique et collective (le logement social et communautaire) ainsi que la planification urbaine publique.De telles mesures pourraient cependant être étendues et rendues plus efficaces en prenant appui sur d\u2019autres instruments juridiques et pouvoirs mis à la disposition des villes.Les villes pourraient dans un premier temps encourager le développement du modèle des fiducies foncières communautaires1.Ces organismes sans but lucratif ont pour mission de détenir à perpétuité des terrains dont ils ont eux-mêmes fait l\u2019acquisition ou dont ils se sont fait transférer la propriété par les pouvoirs publics, afin d\u2019en empêcher la revente et d\u2019en assurer l\u2019accessibilité à long terme.Les fiducies foncières communautaires ont le pouvoir de fixer les conditions d\u2019utilisation du sol conformément aux besoins exprimés par leurs membres, qui sont soit les usagers directs de ces terrains, des résidents du secteur avoisinant ou les deux.Elles créent ainsi la possibilité pour une communauté d\u2019exercer un contrôle démocratique sur son territoire et, comme le veut l\u2019expression consacrée, d\u2019y faire primer la valeur d\u2019usage sur la valeur d\u2019échange, voire d\u2019en proscrire toute utilisation spéculative et lucrative.Afin de soutenir la diffusion de cette forme de propriété communautaire et, plus largement, de freiner la spéculation, les villes pourraient également avoir davantage recours à leur pouvoir de « mise en réserve » qui les autorise à retirer du marché foncier des bâtiments résidentiels en s\u2019en portant acquéreur par achat ou par expropriation.Au cours des décennies 1980 et 1990, la Ville de Montréal a, par exemple, procédé à l\u2019acquisition de plus de 2000 logements locatifs abordables qui sont depuis administrés par la Société d\u2019habitation et de développement de Montréal.La municipalité pourrait renouer avec cette pratique et confier la gestion d\u2019une partie de ses nouvelles acquisitions à des fiducies foncières communautaires entièrement créées à cette fin.Les villes utilisent à l\u2019occasion leur pouvoir de mise en réserve dans des secteurs jugés stratégiques.C\u2019est le cas du site de l\u2019ancien hippodrome Blue Bonnets à Montréal, où l\u2019on souhaite conserver la possibilité de développer du logement social.Il s\u2019agirait ici de ne plus viser seulement les terrains vacants ou à développer, mais également les bâtiments résidentiels.D\u2019ici à ce que ce grand chantier de « démarchandisation » du logement commence à porter ses fruits, les grandes villes comme Montréal devraient également consacrer des moyens supplémentaires à la protection du logement locatif contre les pressions spéculatives dont il est la cible.Elles pourraient, par exemple, étendre au parc résidentiel existant l\u2019application d\u2019un pouvoir dont elles ont récemment hérité et qui leur permet de rendre toute nouvelle construction conditionnelle à ce que le pro - priétaire du site contribue à « l\u2019offre en matière de logement abordable, social ou familial2».Ainsi, dans les secteurs où l\u2019accessibilité du logement serait particulièrement menacée, les municipalités n\u2019accorderaient de permis de construction qu\u2019aux propriétaires qui s\u2019engageraient à maintenir la forme locative de leur immeuble (donc à ne pas le convertir en condos), à ne pas en évincer les locataires et à ne pas en augmenter les loyers au-delà des limites fixées par la Régie du logement.En accordant aux villes le pouvoir d\u2019imposer aux propriétaires le type de logements à construire, le gouvernement du Québec s\u2019engage dans une voie relativement nouvelle.Il leur reconnaît implicitement le droit de réglementer la tenure de la propriété, c\u2019est-à-dire la forme sous laquelle elle est détenue (locative, propriété absolue, copropriété), et non plus seulement les usages généraux auxquels elle peut être affectée (résidentiel, commercial, industriel\u2026).Suivant ce principe, le Québec pourrait aller plus loin et autoriser les municipalités à délimiter, par la voie du zonage et lorsqu\u2019elles le jugent nécessaire, des secteurs où seule la tenure locative serait permise.C\u2019est ce qui a été fait en Colombie-Britannique en 2018.Sans nécessairement interdire la propriété d\u2019occupation préexistante, ce nouveau « zonage locatif », qui pourrait être implanté dans des zones soumises à de fortes pressions immobilières, permettrait aux logements locatifs de le demeurer et de mieux résister à l\u2019attrait des lucratives conversions en condos.En limitant ce que les propriétaires peuvent faire de leurs immeubles, on s\u2019assurerait ainsi d\u2019un meilleur accès au logement et aux quartiers de la ville.Les fiducies foncières communautaires, les acquisitions publiques de terrains et les nouveaux pouvoirs municipaux de réglementation de la tenure résidentielle ne constituent évidemment pas une panacée.Il s\u2019agit cependant de moyens qui, en visant directement l\u2019institution de la propriété foncière, en particulier la portée des droits privés qui lui sont associés, nous offrent la possibilité de démocratiser l\u2019aménagement du territoire et de l\u2019affranchir des jougs de la rente et de la spéculation.20 RELATIONS 804 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2019 DOSSIER 1.Voir Hubert Lavallée, « La fiducie foncière communautaire, une solution d\u2019avenir », Relations, no 785, août 2016.2.Loi sur l\u2019aménagement et l\u2019urbanisme, chapitre A-19.I, article 145.30.I.En limitant ce que les propriétaires peuvent faire de leurs immeubles, on s\u2019assurerait ainsi d\u2019un meilleur accès au logement et aux quartiers de la ville. RELATIONS 804 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2019 21 DOSSIER L\u2019Accès à LA propriété Au serVice de LA coLLectiVité Marie-Sophie Banville L\u2019auteure, titulaire d\u2019une maitrise en urbanisme, œuvre au développement à Vivacité \u2013 Société immobilière solidaire Le Québec fait figure de pionnier dans le développement de solutions solidaires et pérennes pour répondre aux besoins en matière de logement locatif.En réponse \u2013 et en riposte \u2013 aux lacunes du marché privé, les logements sociaux et les coopératives d\u2019habitation constituent aujour - d\u2019hui un patrimoine durable, placé à l\u2019abri des forces spéculatrices.La combativité et la ténacité des nombreux groupes actifs dans ce domaine ont rendu \u2013 et continuent de rendre \u2013 cette réalité possible.L\u2019accès à la propriété, en revanche, n\u2019a pas autant bénéficié des luttes sociales.Il serait faux de croire, toutefois, que cela s\u2019explique par un mariage parfait entre l\u2019offre et la demande dans l\u2019univers de la propriété privée, bien au contraire, car chaque année, les pouvoirs publics à l\u2019échelle du Canada mobilisent des milliards de dollars pour soutenir l\u2019accès à la propriété dans des marchés où les prix sont de moins en moins abordables.En bref, l\u2019argent public est déjà au rendez-vous, mais il est investi de la pire des manières.En effet, les mesures existantes de soutien à l\u2019accès à la propriété aident certes des ménages à devenir propriétaires, mais laissent entièrement intouché \u2013 voire aggravent \u2013 le problème structurel d\u2019inabordabilité des habitations en ville, qui constitue une entrave majeure au droit à la ville.Le programme d\u2019assurance hypothécaire de la Société canadienne d\u2019hypothèques et de logement (SCHL), en réduisant jusqu\u2019à 5 % la part de mise de fonds requise pour l\u2019achat d\u2019une propriété, maximise l\u2019endettement des ménages en facilitant l\u2019accès à des prêts hypothécaires de plus en plus élevés.Il ne favorise aucunement la création d\u2019une forme d\u2019habitation durablement abordable.Pour sa part, le programme de subvention de la Ville de Montréal pour l\u2019acquisition d\u2019une propriété \u2013doté d\u2019une enveloppe de 21,2 millions de dollars dans le budget 2019 \u2013 saupoudre une aide qui, au final, est utilisée comme un outil de sur en chère, étant internalisée par les marchés et capitalisée par les promoteurs qui peuvent aisément hausser leurs prix pour refléter le pouvoir d\u2019achat accru des ménages subventionnés.Ces mesures de soutien à l\u2019accès à la propriété alimentent ainsi un feu que les défenseurs du droit au logement s\u2019échinent à éteindre.À l\u2019ère de la ville néolibérale et des marchés immobiliers finan ciarisés, il est temps de sortir la propriété individuelle du Far-West capitaliste.Héritière du mouvement américain des fiducies foncières communautaires, la propriété à capital partagé est un modèle qui permet de devenir propriétaire sans aucune mise de fonds, tout en assurant l\u2019abordabilité perpétuelle des habitations.Elle propose un changement de perspective : au lieu d\u2019aider des personnes à devenir pro - priétaires, elle aide plutôt des propriétés à être abordables et, surtout, à le demeurer.Au Québec, Vivacité \u2013 Société immobilière solidaire développe présentement une telle approche.Concrètement, celle- ci fonctionne sommairement comme suit.\u2013 Vivacité investit d\u2019abord une mise de fonds de 20 % dans une maison.Il s\u2019agit d\u2019un investissement immobilisé dans la maison et non d\u2019une subvention octroyée au futur propriétaire.\u2013 Un ménage qui s\u2019engage à être propriétaire-occupant contracte ensuite une hypothèque qui représente 80 % de la valeur de la maison, sans devoir investir aucune mise de fonds, ni assumer la prime d\u2019assurance SCHL.\u2013 À la revente, le propriétaire reçoit tout le capital qu\u2019il a remboursé sur son hypothèque, en plus de 25 % de la plus-value, c\u2019est-à-dire l\u2019appréciation de la valeur marchande de la maison depuis le moment de l\u2019achat.\u2013 Vivacité utilise enfin 75 % de cette plus-value pour compléter la mise de fonds de cette même maison afin de la passer au prochain acheteur dans les mêmes conditions et pour développer d\u2019autres propriétés perpétuellement abordables.Soyons clairs : ce modèle, bien qu\u2019il permette d\u2019enrayer les surenchères sur une même propriété et l\u2019investissement spéculatif, ne freine pas la hausse globale des valeurs immobilières sur l\u2019ensemble du marché.Il permet toutefois de créer des propriétés qui resteront, minimalement, à 20 % en-dessous du prix du marché, en retirant l\u2019obstacle majeur de la mise de fonds.Le phénomène spéculatif est complexe, à l\u2019intersection, notamment, des pratiques financières (titres adossés à des créances hypothécaires), immobilières (marges de profit excessives des promoteurs, rendement exigé par les fonds d\u2019investissement), réglementaires (zonage, fiscalité municipale) et sociales (érosion du filet social, précarisation des retraites).Aucun outil, pris isolément, ne peut donc prétendre offrir une solution complète au problème de la ville néolibérale.La capitalisation partagée agit, cependant, comme un puissant mécanisme de captation de valeur foncière.Elle démocratise l\u2019accès à la propriété tout en limitant l\u2019enrichissement personnel indu lié à la progression du marché et en remettant la capitalisation au profit de la collectivité.Le partage de la plus-value repose sur un principe fondamental : la hausse des valeurs foncières est considérée comme un commun.À l\u2019exception d\u2019une hausse qui serait liée à des rénovations entreprises par le propriétaire \u2013 entièrement reversée à ce dernier dans le modèle de Vivacité \u2013, la croissance des valeurs s\u2019explique généralement par l\u2019action et l\u2019investissement publics et collectifs.C\u2019est en prenant soin de nos parcs, de nos ruelles, de nos écoles, de nos rues commerciales et de nos infrastructures publiques que nous haussons collecti - vement la valeur de nos habitations.À ce titre, la quantité phénoménale de valeur générée présentement par le marché immobilier doit être considérée comme un bien commun, et non privé.Il est temps de capter massivement cette valeur et de la réinvestir dans nos collectivités. Hélène Bélanger L\u2019auteure est professeure au Département d\u2019études urbaines et touristiques de l\u2019UQAM et membre du Collectif de recherche et d\u2019action sur l\u2019habitat (CRACH) e nombreux phénomènes, qui font quotidiennement la manchette, nous rappellent constamment que nos milieux de vie urbains sont sous tension : mégaprojets à vocation culturelle ou récréative dans des quartiers « dévitalisés » ; tours de condos de luxe qui semblent apparaître du jour au lendemain dans les quartiers centraux ; accaparement d\u2019une part toujours plus importante des logements locatifs à des fins touristiques par des plateformes d\u2019économie dite collaborative ; crise du logement qui affecte plus durement les ménages les plus précaires, etc.Même en l\u2019absence de projets d\u2019envergure, les inves - tissements publics et privés destinés à la création et à la revitalisation des espaces publics, des artères commerciales et au (re)développement de terrains vacants \u2013 notamment à des fins résidentielles \u2013 semblent accélérer la transformation des quartiers de nos villes.Cette revitalisation est chaudement accueillie par certains, mais crainte ou contestée par d\u2019autres qui y voient un signe avant-coureur, voire un vecteur de gentrification.La qualité des milieux de vie et les actions de revitalisation pour atteindre cette qualité souhaitée pour toutes et tous alimentent toujours les débats.Pour certains, la gentrification peut être positive, car elle permettrait le réinvestissement dans les quartiers sans déplacer les populations locales.Mais pour d\u2019autres, elle créerait plutôt des inégalités d\u2019accès ou de maintien dans des milieux de vie de plus en plus en demande.Nos travaux des dix dernières années sur les quartiers montréalais \u2013 dont ceux, plus récents, sur le droit au logement dans le quartier Rosemont \u2013 ont relevé un sentiment parfois ambivalent, à l\u2019image de la complexité de la situation, chez bon nombre de résidents témoins des transformations des milieux de vie à la suite de leur revitalisation/gentrification.une gentrification positive?Selon de nombreux acteurs publics et privés, la gentrification est un processus salvateur pour les quartiers pauvres et en déclin.Sans nécessairement parler de gentrification, parfois même en s\u2019en défendant, les administrations publiques en font tout de même la promotion dans leur discours sur les bienfaits de la mixité sociale.Selon ce discours, l\u2019attraction des classes moyennes dans les quartiers défavorisés est un outil de lutte contre les « ghettos de pauvres » et de restructuration de l\u2019environnement physique afin de le rendre plus convivial et de mieux répondre à des besoins locaux de services de proximité.Les classes moyennes qui s\u2019installent dans les espaces vacants redéveloppés à des fins résidentielles « dilueraient » ainsi la pauvreté sans la déplacer tout en favorisant le réinvestissement dans l\u2019environnement physique et les services, ce qui permettrait in fine l\u2019amélioration du milieu de vie pour toutes et tous.Il ne faut donc pas s\u2019étonner que les premières phases de gentrification puissent être associées à une « gentrification positive».C\u2019est pourquoi les administrations locales peuvent être tentées d\u2019intervenir afin d\u2019attirer une population plus fortunée, participant alors à la complexité du tandem revitalisation/gentrification.C\u2019est le cas lorsqu\u2019elles revitalisent une artère commerciale pour rendre un quartier plus attrayant pour les classes moyennes ou lorsqu\u2019elles facilitent le (re)développement des terrains vacants à des fins résidentielles répondant à leurs besoins \u2013 par exemple la conversion en quartier résidentiel des anciens ateliers ferroviaires Angus dans Rosemont.Avec l\u2019arrivée des classes moyennes, de nouveaux commerces et services diversifiés et de DOSSIER revitaliser sAns gentrifier?Est-il possible de revitaliser des quartiers sans déplacer les populations qui les habitent ?Portrait d\u2019une situation complexe qui génère des tensions parfois vives dans certains quartiers montréalais.D Patrick Dionne et Miki Gingras, Identité NDG (détail), 2011 22 qualité s\u2019installent, attirant à leur tour de nouveaux résidents.Cette gentrification sans déplacement \u2013 c\u2019est-à-dire par l\u2019ajout de nouvelles populations plutôt que par le remplacement des populations locales \u2013, qu\u2019elle soit initiée ou non par la revitalisation, serait une solution recherchée par les administrations municipales en raison de ses faibles impacts négatifs.une amélioration des milieux de vie pour qui?Mais les critiques insistent de leur côté sur la gravité des effets négatifs de cette revitalisation / gentrification, même en l\u2019absence de déplacement de populations.Selon ces critiques, les transformations qui en résultent ne répondraient pas aux besoins criants des populations locales en matière de logement, de commerces ou de services, ou ne correspondraient tout simplement pas à leurs objectifs de développement de leur milieu de vie.C\u2019est le cas lorsque l\u2019augmentation dramatique des loyers commerciaux d\u2019une artère commerciale en demande entraîne la disparition ou le déplacement de commerces traditionnels et d\u2019autres lieux de sociabilité d\u2019un quartier, voire leur remplacement par de nouveaux, plus branchés.Ainsi, même si on assiste à une augmentation de l\u2019offre et de la diversité commerciales avec la gentrification, nombreux sont les résidents qui non seulement n\u2019auront pas les moyens financiers de consommer dans les nouveaux commerces, mais ne se reconnaîtront plus dans leur quartier.Les chercheurs parlent alors de déplacement symbolique.Contrairement à ce que souligne le discours dominant, l\u2019amélioration de leur milieu de vie ne suffit pas pour obtenir l\u2019adhésion des populations locales, car ces améliorations sont souvent à géométrie variable.Groupes communautaires, militants et chercheurs œuvrant à la défense des locataires des quartiers montréalais font état de ce déplacement symbolique qui s\u2019ajoute à des déplacements physiques et aux tensions qui en résultent, comme on a pu l\u2019observer notamment dans les quartiers montréalais Saint-Henri et Hochelaga-Maisonneuve.Plusieurs locataires du quartier Rosemont que nous avons interviewés1 en ont aussi fait état, mais leur sentiment demeurait ambi - valent puisqu\u2019ils apprécient certaines des transformations découlant de la revitalisation de l\u2019artère commerciale du quartier, la Promenade Masson.Comment ces personnes évaluent-elles les transformations/améliorations du quartier dont elles ont été témoins ?des sentiments ambivalents La construction de nouveaux condos dans le quartier Rosemont par exemple et, dans une moindre mesure, le remplacement de population, seraient à l\u2019origine de l\u2019augmentation de la mixité socioéconomique dans le quartier.Cette mixité est généralement perçue positivement, voire recherchée par la population identifiée comme gentrificatrice, pour qui les modes de vie et de consommation différents coexisteraient paisiblement.Même si, pour le moment, les résidents de longue date ne se sentent pas clairement envahis, la crainte que l\u2019arrivée continue d\u2019une nouvelle population plus fortunée n\u2019effrite leur attachement au quartier se fait sentir.En reprenant le discours assez consensuel sur les effets positifs des transformations en cours (amélioration de l\u2019environnement bâti, diversification commerciale) et les effets négatifs (principalement l\u2019augmentation du coût des logements), la trentaine de participantes et de participants à notre enquête ont montré la complexité de réaliser des milieux de vie conviviaux, dynamiques et répondant aux besoins des résidentes et résidents.Ces derniers appréhendent les pressions pouvant rendre le marché du logement locatif de moins en moins abordable, de même que les risques de déplacements forcés.Déjà, nombreux sont ceux et celles qui affirment qu\u2019il leur serait au- jourd\u2019hui impossible de trouver un logement équivalent au même prix dans leur quartier, compte tenu de sa plus grande attractivité et de l\u2019augmentation importante des prix.Dans d\u2019autres quartiers montréalais, notamment dans Saint-Henri et Hochelaga-Maisonneuve, l\u2019ambivalence semble plutôt faire place à un sentiment de violence provoqué par des déplacements à la fois symboliques et physiques.Des actes de vandalisme dans ces quartiers ont fait régulièrement la manchette ces dernières années : incendie sur des sites de construction, vitrines fracassées ou intérieurs généreusement aspergés de peinture, voire invasion et pillage d\u2019une épicerie jugée gentrificatrice.Ces actions contre différentes formes de revitalisation / gentrification \u2013 dénoncées par les commerçants, les politiciens et certains résidents \u2013 mettent en lumière les tensions qui existent entre résidents de longue date défendant leur droit au logement et au quartier, et nouveaux résidents attirés par les transformations rapides des quartiers et leurs nouveaux commerces branchés.Que l\u2019on considère ou non que ces actes de vandalisme sont démesurés face à une gentrification qui semble inévitable, ils auront permis de braquer les projecteurs sur l\u2019ampleur des effets réels de la revitalisation / gentrification sur les populations locales : augmentation substantielle des loyers, déplacement de populations à la suite d\u2019évictions plus ou moins légales pour rénovation ou agrandissement, conversion en condos, dépossession du sentiment d\u2019être chez soi lié aux transformations physiques et sociales des quartiers, etc.Nos travaux sur le quartier Rosemont ont montré que même si les résidentes et les résidents apprécient les améliorations de leur milieu de vie, ils demeurent conscients des effets négatifs possibles sur les populations plus vulnérables liés à l\u2019augmentation du coût des logements et à la disparition de commerces traditionnels répondant à leurs besoins.Ces effets sont vécus comme une violence par certains, qui réagissent vivement.On peut donc s\u2019interroger sur le réalisme d\u2019une gentrification positive, car même en l\u2019absence de déplacements de populations, elle participe à une dynamique de transformation des quartiers qui peut mener à l\u2019exclusion symbolique ou physique des plus démunis si rien n\u2019est fait pour assurer leur maintien sur place.Certains outils existent ; d\u2019autres seront à inventer afin de s\u2019assurer non seulement que l\u2019offre de logement réponde adéquatement aux besoins des populations les plus vulnérables, mais aussi que leurs lieux de consommation et de sociabilité soient protégés de la spéculation foncière.RELATIONS 804 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2019 23 DOSSIER 1.H.Bélanger et A.Fortin, Gentrification et droit au logement dans Rose- mont : un « beau malaise » ?, rapport préparé pour le Comité logement Rosemont, 2018. résistAnces et propositions citoyennes à pointe-sAint-chArLes Karine Triollet L\u2019auteure est la coordonnatrice d\u2019Action-Gardien, la Corporation de développement communautaire de Pointe-Saint-Charles Ancien quartier ouvrier du sud-ouest de Montréal, Pointe- Saint-Charles subit de plein fouet les effets d\u2019un mode de développement axé sur les grands projets immo - biliers, l\u2019extension du centre-ville et le marché spéculatif.En résistance à ce développement déconnecté de la réalité d\u2019une grande partie de la population, le réseau communautaire de Pointe-Saint-Charles milite pour faire reconnaître le droit à la ville et pour que la revitalisation du quartier se fasse en réponse aux besoins, intérêts et aspirations des personnes qui y résident.Affirmant qu\u2019il est nécessaire et légitime que la popu - lation intervienne sur les enjeux d\u2019aménagement urbain, Action-Gardien vise à renforcer le pouvoir d\u2019agir collectif et le contrôle, par la communauté, de ses conditions de vie.L\u2019avenir du secteur Bridge-Bonaventure, et plus particulièrement du bassin Peel, est au cœur des enjeux auxquels le quartier est actuellement confronté.Après avoir été convoité par Loto-Québec pour y déménager le Casino, en 2005, ce sont maintenant les promoteurs Stephen Bronfman et Devimco qui cherchent à accaparer le site, en grande partie propriété de la Société immobilière du Canada.Alors que la Ville de Montréal amorce un processus de consultation publique sur la vocation de ce secteur industriel, plusieurs voient déjà comme un fait accompli l\u2019implantation d\u2019un stade de baseball accompagné d\u2019un complexe immobilier prolongeant Griffintown et d\u2019une station du Réseau Express Métropolitain (REM) conçue sur mesure.La visée des promoteurs est claire : le gouvernement fédéral devra se départir d\u2019un terrain public stratégiquement situé et la Ville de Montréal accorder un zonage très permissif pour la construction de tours luxueuses.Le développement résidentiel rentabilisera le stade, Devimco investira dans la station du REM et la Caisse de dépôt et placement du Québec, dans les développements immobiliers.« Tout le monde » y gagnera avec la stratégie de captation de la plus-value foncière.Et si le stade ne se réalisait finalement pas, il aurait alors été le prétexte à la cession du terrain à des investisseurs.À l\u2019heure où la rareté des appartements abordables marque l\u2019actualité, il est indécent de voir investisseurs et chroniqueurs saliver à l\u2019idée qu\u2019un des derniers terrains publics de Montréal soit bradé à des intérêts privés.À l\u2019opposé, Action-Gardien se prononce fermement pour l\u2019utilisation de terrains excédentaires fédéraux à des fins publiques et collectives.Une fois de plus, deux visions s\u2019affrontent.Fidèle à sa tradition de consultations autonomes, Action- Gardien a débuté la mobilisation par une Opération populaire d\u2019aménagement (OPA), ce qui permet de valoriser l\u2019expertise citoyenne et de participer activement au débat public sur la base d\u2019une vision partagée le plus largement possible.En mai 2019, après des visites de terrain, des ateliers dans les organis - mes et des journées portes ouvertes pour s\u2019approprier les enjeux, une centaine de résidentes et de résidents se sont réunis une fin de semaine pour réfléchir sur l\u2019avenir du secteur.Loin des mégaprojets, les équipes ont imaginé un milieu de vie inclusif à échelle humaine, avec du logement communautaire, des espaces collectifs, des projets de verdissement, de jardinage urbain, de transport actif, des services et des équipements qui font défaut dans le quartier.La mise en valeur du patrimoine, le renforcement de la vocation d\u2019emploi, l\u2019élimination de la circulation de transit et l\u2019accès aux berges figuraient dans toutes les propositions.En collaboration avec l\u2019UQAM, un plan d\u2019ensemble réunissant les idées fortes est en préparation.Mais les récentes luttes urbaines nous ont démontré qu\u2019au- delà de l\u2019élaboration de propositions et de la participation aux consultations publiques, diverses stratégies sont nécessaires pour créer un rapport de force et tenter de réaliser ce dont les citoyens \u2013 et non les promoteurs \u2013 ont besoin.Ce fut le cas lors de l\u2019opposition qui a mené à l\u2019échec du projet de déménagement du Casino ou lors de la mobilisation d\u2019une décennie pour la réhabilitation des anciens terrains du CN, vendus au groupe MACH, qui a permis l\u2019abandon d\u2019éléments très contestés et la cession gratuite d\u2019un atelier ferroviaire \u2013 le Bâtiment 7 \u2013 à un collectif militant qui le convertit en espace autogéré.La mobilisation pour l\u2019avenir de Bridge-Bonaventure se développe.Elle inclura d\u2019inévitables pressions populaires contre le projet de stade de baseball à la rentabilité douteuse accompagné de condos, d\u2019hôtels, de services de divertissement et de consommation de masse, ainsi que d\u2019une circulation routière accrue.Elle exigera une participation active aux consultations de l\u2019Office de consultation publique de Montréal, l\u2019obtention d\u2019engagements des partis politiques lors des élections fédérales, et enfin un immense travail de représentation auprès des acteurs publics pour les convaincre d\u2019utiliser tous les leviers disponibles pour rendre possible notre projet collectif.Tout cela avec de petits moyens, dérisoires comparés à ceux des forces immobilières en présence.Nous sommes certes déter minés, mais lucides quant à notre capacité d\u2019agir et quant à la nécessité d\u2019affirmer que la responsabilité de garantir le déve loppement d\u2019une ville en faveur des intérêts collectifs relève clairement des pouvoirs publics.Le rouleau compresseur du marché spéculatif et de la gentrification a déjà fait son œuvre dans notre quartier et continuera de sévir si la logique actuelle du développement n\u2019est pas inversée et tant qu\u2019on ne posera pas sérieusement la question suivante : à qui appartiennent la ville et ses quartiers ?24 RELATIONS 804 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2019 DOSSIER Espace de diversité et de plu - ralisme, la ville est aussi un lieu où discrimination, exclusion et racisme se vivent au quotidien pour bien des popu lations.Comment ces dynamiques prennent-elles forme concrètement dans la ville, et comment imaginer des villes inclusives et solidaires ?Nous en avons discuté avec Bochra Manaï, coordonnatrice générale de Parole d\u2019excluEs et auteure du livre Les Maghrébins de Montréal (PUM, 2018).omment le racisme se manifeste-t-il dans la ville et comment affecte-t-il le droit à la ville des personnes racisées ?Bochra Manaï :D\u2019abord, il faut réaliser que les discours racistes énoncés à l\u2019échelle nationale \u2013 à savoir les discours qui hié rarchisent et essentialisent des groupes tout en perpétuant les inégalités grâce au pouvoir des institutions \u2013 percolent à différentes échelles, notamment dans les réalités urbaines.Les discours « délégitimants » sur les musulmans prononcés à l\u2019Assemblée nationale, par exemple, contribuent à créer un fossé entre des personnes qui doivent cohabiter dans la ville.Je pense entre autres aux cas de violence haineuse qui prennent la forme d\u2019attaques verbales ou physiques envers des femmes musulmanes et qui deviennent monnaie courante dans la rue, les espaces publics, etc.Ensuite, à une échelle plus institutionnelle, certaines formes de racisme, d\u2019exclusion ou en tout cas de mise au ban de certaines catégories sociales se traduisent par le manque de représentation politique dans les espaces décisionnels.Car malgré un très grand pluralisme ethnique, racial et économique, en particulier à Montréal, une certaine homogénéité règne encore: les conseil municipaux, l\u2019administration municipale et les instances paramunicipales sont majoritairement dirigés par des personnes blanches.Enfin, il y a l\u2019échelle de l\u2019expérience vécue de la ville.À Montréal par exemple, à l\u2019échelle des quartiers, on observe la question du pluralisme et de l\u2019exclusion sociale se matérialiser sous la forme d\u2019îlots, de poches dans lesquelles les gens se concentrent.Ce ne sont pas des quartiers ou des arrondissements entiers où tout est homogène, comme ça peut être le cas dans de nombreuses autres villes du Nord.Au sein d\u2019un même quartier comme Côte-des-Neiges par exemple, d\u2019une rue à l\u2019autre, on peut passer d\u2019un microcosme démographique et ethnique à un autre.Or, ces îlots où se concentrent davantage d\u2019immigrants, de demandeurs d\u2019asile, de personnes racisées \u2013 souvent loin des transports publics, des services, où le cadre bâti est de très mauvaise qualité, etc.\u2013, on ne peut pas les analyser sans aussi tenir compte de la classe sociale.Si c\u2019est bien à cette échelle microlocale que l\u2019exclusion et le racisme se voient le mieux, ce qu\u2019on observe dans ces espaces de mise au ban ce n\u2019est pas seulement le racisme.C\u2019est aussi la pauvreté, des conditions matérielles d\u2019existence très précaires.Pour donner un exemple concret, il y a un secteur du quartier Montréal-Nord qu\u2019on appelle le Nord-Est.C\u2019est un secteur qui a été construit à la hâte dans les années 1960 pour reloger les gens qui ont été déplacés entre autres par la construction de la tour de Radio-Canada, dans le centre-sud de Montréal.Aujourd\u2019hui, ce secteur est un désastre sur le plan urbanistique.C\u2019est un vaste espace dans lequel il n\u2019y a presque aucune institution, aucun service, aucun espace vert, alors même qu\u2019il y a une concentration de familles avec plusieurs enfants, souvent monoparentales.Pour manger et se rendre dans des supermarchés, il faut sortir du quartier.C\u2019est un espace qui n\u2019a vraiment pas été pensé pour les gens.Ce sont environ 10 000 personnes qui subissent ce manque de vision dans l\u2019aménagement, dont environ la moitié sont des minorités visibles.Cela dit l\u2019analyse du facteur racial dans les espaces urbains ne dit pas tout : ce cas montre qu\u2019il faut aussi tenir compte de la classe sociale et de plusieurs autres facteurs pour nous permettre d\u2019avoir une lecture plus complexe des dynamiques urbaines.N\u2019y a-t-il pas toutefois des réalités vécues essentiellement par les populations racisées, comme le profilage racial et le harcèlement policier ?B.M.: En effet.Il serait d\u2019ailleurs intéressant de produire une analyse spatiale de la présence policière selon la présence de populations ethniquement visibles ou racisées.Dans certains territoires, même si Blancs et non-Blancs partagent les mêmes conditions de pauvreté, quand la police arrive, c\u2019est pour sécuriser la vie des Blancs pauvres au détriment des populations racisées.Les représentations sociales ou l\u2019histoire raciale du pays s\u2019incarnent dans les pratiques des citoyens et des institutions.Le cas de la mort du jeune Fredy Villanueva, en 2008, illustre bien ces dynamiques.Lorsqu\u2019il a été abattu par un policier, cela faisait déjà quelque temps que les jeunes étaient déplacés hors des espaces publics où ils se regroupaient : coins de rue, RELATIONS 804 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2019 25 DOSSIER C la ville, Lieu d\u2019excLusion et de soLidArité ENTREVUE AVEC BOCHRA MANAÏ bandes commerciales, parcs, etc., en raison de plaintes récurrentes.Le meurtre de ce jeune homme a révélé au grand jour qu\u2019il y a certaines populations qu\u2019on n\u2019accepte pas dans l\u2019espace public, qui n\u2019ont pas le droit de fréquenter un parc sans qu\u2019on appelle la police.Il y a des personnes qu\u2019on ne regarde pas comme des citoyens et qui manquent de droits.C\u2019est ce que montre la question du racisme analysée à l\u2019échelle urbaine.Mais ce qu\u2019ont révélé par la suite le rapport du coroner et les révoltes provoquées par la mort de Fredy, ce sont toutes les conditions liées à la pauvreté : le décrochage scolaire, la question de la criminalité comme une sorte de refuge pour certains, l\u2019hyperconcentration de la pauvreté dans certains secteurs, etc.Pour affronter cette situation très complexe, il faut donc la regarder sous l\u2019angle des droits.Il faut être en mesure de redonner aux personnes la capacité de dire et de revendiquer leurs droits en matière économique, en matière de santé, d\u2019accès aux institutions, etc.C\u2019est là que se joue tout le travail de résistance : ramener les conditions de vie aux questions de droits fondamentaux.Certains groupes comme le collectif Hoodstock, créé en 2009, ont tenté de canaliser la colère de la population du quartier dans un projet de transformation sociale.Durant des années, l\u2019attitude très autoritaire et très peu à l\u2019écoute de l\u2019administration municipale n\u2019a pas permis un dialogue avec ces organisations.Et l\u2019opposition, voire la défiance de ces acteurs n\u2019a pas toujours réussi à être entendue et à se traduire dans les politiques publiques, pour que celles-ci intègrent enfin une perspective antiraciste et servent réellement les gens du quartier.Mais c\u2019est en train de changer grâce à un travail de « traduction » qui finit par s\u2019opérer entre le travail de résistance, d\u2019opposition, et celui parfois très bureaucratisé de l\u2019admi - nistration municipale ou des organismes communautaires.Le travail de renforcement de la communauté qu\u2019effectue actuellement la Table de quartier est exemplaire et pave la voie à une solidarité partagée pour transformer réellement les conditions de vie.La ville est à la fois ce lieu où se vit un certain cosmopolitisme et où atterrissent les logiques de la mondialisation néolibérale, qui produisent de l\u2019exclusion, voire du repli identitaire.Comment peut-elle être un lieu d\u2019inclusion et de justice sociale ?B.M.: La ville porte en elle ce paradoxe.Elle est cet espace de l\u2019inclusion de facto, car on a tous d\u2019une certaine façon accès à la ville et à la pratique de la ville.Mais dépendamment d\u2019où on habite, d\u2019où on vient, d\u2019où on travaille, de notre statut social, etc., on n\u2019aura pas le même accès ni la même expérience de la ville.Car la ville est aussi l\u2019espace dans lequel se matérialisent simultanément les phénomènes de la concen tration de la richesse et du désœuvrement socioéconomique.Ceux et celles qui vivent les bienfaits d\u2019une économie mon dialisée et néolibérale participent parfois bien malgré eux à produire cette exclusion qui se vit à quelques kilomètres, voire à quel - ques rues de chez eux.Pour prendre à nouveau l\u2019exemple de Montréal-Nord, c\u2019est un lieu où se matérialise parfaitement la logique d\u2019expulsion dont parle la sociologue Saskia Sassen.C\u2019est un lieu où se retrouvent des populations blanches, expulsées d\u2019un système économique et social, autant que les expulsés du monde entier, car c\u2019est là que se retrouvent nombre des demandeurs d\u2019asile haïtiens « expulsés » des États-Unis par les politiques migratoires de Trump et qui sont passés par le chemin Roxham.Comment construire des villes solidaires dans un contexte où il y a un discours nationaliste ethnicisant, excluant et, justement, des dynamiques locales très inégales, très inéquitables?C\u2019est là mon questionnement.Au final, cela revient à se deman der quelle ville on fabrique, au quotidien, pour que tous et toutes, quels que soient leurs moyens financiers, puissent y trouver leur place.Il s\u2019agit aussi d\u2019identifier les espaces de résis tance et surtout les liens de solidarité qui s\u2019y tissent.Car c\u2019est à travers ces liens que les gens peuvent se faire entendre et transformer les choses.Pour moi, le droit à la ville c\u2019est ça : acce pter qu\u2019il y ait des espaces de confrontation, de conflit, pour que chacun puisse avoir et dire sa place.L\u2019architecte et urbaniste William Mitchell disait «Take place and make space».Le droit à la ville est une façon de participer à façonner la ville, quelle que soit notre provenance sociale ou notre origine ethnique.Entrevue réalisée par Emiliano Arpin-Simonetti 26 RELATIONS 804 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2019 DOSSIER Patrick Dionne et Miki Gingras, Trace et Transmission (détail), 2016 Sophie L.Van Neste et Jean-Philippe Royer Les auteurs sont respectivement professeure et étudiant à la maîtrise en études urbaines à l\u2019INRS \u2013 Centre Urbanisation Culture Société a transformation écologique de nos villes et quartiers pose plusieurs enjeux d\u2019inclusion sociale.Loin d\u2019être spécifiques aux ambitions écologiques, ces enjeux sont liés aux processus de planification et de production urbaines, qui peuvent contribuer à la reproduction, voire à l\u2019aggravation des inégalités.Ces conséquences ne sont pas forcément intentionnelles ; elles surviennent souvent par omission, en négligeant de prendre en compte, par exemple, les effets qu\u2019ont différents projets à l\u2019extérieur des secteurs visés, ou qui débordent des plans et/ou des responsabilités explicites des acteurs de la planification urbaine.Les tensions entre la transformation écologique des quartiers et l\u2019inclusion sociale révèlent les défis et les paradoxes du développement ur bain aujourd\u2019hui.Pendant plusieurs années, le critère pour qualifier un quartier d\u2019écologique était essentiellement le bâti : il devait être composé de bâtiments avec une haute efficacité énergétique, réutilisant par exemple les eaux grises, ayant un système de géothermie ou des panneaux solaires.Or, le cadre bâti n\u2019est pas le seul facteur d\u2019impact écologique ; sont aussi déterminantes des pratiques liées à l\u2019habitation, à l\u2019usage énergétique, aux déplacements, à la proximité des services.C\u2019est pourquoi on tient désormais compte de critères comme la densité du cadre bâti et l\u2019accès à des services.Un quartier écologique doit être un quartier dense avec une diversité d\u2019usages et de services in situ, faisant contrepoids aux tendances lourdes d\u2019étalement urbain et d\u2019éparpillement des activités sur le territoire de la ville.L\u2019accent qui était mis sur le seul cadre bâti rendait invisibles les effets sociaux des interventions écologiques.Toutefois, il est clair qu\u2019autant les processus mis en place pour encourager et valoriser les bâtiments écologiques que ceux centrés sur la densification peuvent indirectement participer à la reproduction, voire à l\u2019aggravation d\u2019inégalités \u2013 qu\u2019elles soient sociales ou liées à l\u2019accès aux services, aux emplois et aux quartiers où il fait bon vivre.Or, pour éviter ces effets collatéraux du « verdissement », il faut non seulement porter une attention particulière aux populations plus vulnérables, mais aussi être capable d\u2019anticiper et de prévenir les problèmes.éco-gentrification Les projets urbains écologiques s\u2019inscrivent dans les mêmes dynamiques de développement que les projets non écologiques.Ils passent par la recherche de nouveaux espaces de développement immobilier dans des territoires et des quartiers à faibles coûts, l\u2019écart entre la valeur actuelle et la valeur potentielle de vente établissant la marge de profit pour les déve loppeurs ou les promoteurs.Or, les investissements massifs dans le développement d\u2019un quartier viennent nécessairement ébranler sa réalité économique, sociale et culturelle.Ce phénomène, très bien documenté, qui se manifeste entre autres par l\u2019augmentation de la valeur foncière à la suite de la production d\u2019espaces verts et d\u2019écoquartiers, s\u2019appelle éco- gentrification.Sans exclure ses effets positifs sur l\u2019environnement bâti et la qualité de vie, les effets négatifs de ce modèle sur l\u2019inclusion sociale sont patents.L\u2019éco-gentrification est accentuée par la valorisation, voire la marchandisation faite par les municipalités et les promoteurs du label « écologique » afin de donner une visibilité accrue aux projets de développement urbain.Cela permet de rehausser l\u2019attrait d\u2019un quartier et de favoriser l\u2019arrivée de nouveaux investissements.Il faut rappeler que les municipalités québécoises reçoivent une grande part de leurs revenus des taxes foncières et que le développement et le redéveloppement plus dense de leurs territoires \u2013 auxquels contribuent les projets urbains écologiques \u2013 amènent des revenus directs pour financer les services et les infrastructures locales.Ainsi, cette valo risation entraîne une hausse foncière et, par conséquent, un possible déplacement de populations plus pauvres.La particularité du label écologique dans ces dynamiques se joue sur deux plans.D\u2019une part, la valorisation de la bonne performance écologique de projets urbains passe beaucoup par des certifications volontaires du type LEED.Or, ces certifications tiennent généralement peu compte des aspects sociaux des développements urbains, notamment la question des logements sociaux et abordables.D\u2019autre part, cette valorisation RELATIONS 804 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2019 27 DOSSIER pièges et défis des Quartiers écologiQues Les projets de quartiers écologiques peuvent être un facteur d\u2019exclusion et de ségrégation sociales.Ce sont nos choix politiques qui peuvent changer la donne.L écologique demeure liée à une logique de projet urbain circonscrite dans l\u2019espace.Ici, ce sont les processus de planification urbaine portant sur un territoire spécifique en redéveloppement que l\u2019on peut questionner.Les municipalités peuvent encadrer des projets urbains et demander des bonifications sur le plan environnemental et social : un certain pourcentage de parcs, de logements abordables et/ou de logements pour les familles, par exemple.Mais, comme ces bonifications toucheront uniquement le territoire visé par le projet, les enjeux de hausse foncière, de déplacements et d\u2019évictions de populations qui affecteront les secteurs avoisinants ne sont pas pris en compte.Si, lors des débats publics sur ces projets, ces enjeux sont souvent abordés, l\u2019adoption de mesures d\u2019anticipation et de compensation fait souvent défaut, car celles-ci tombent à l\u2019extérieur du processus d\u2019opérationna- lisation et d\u2019encadrement réglementaire du projet urbain.des cas parlants Le cas du nouveau campus de l\u2019Université de Montréal, dénommé Campus Mil, est un exemple patent.Le réaménage- ment de l\u2019ancienne gare de triage d\u2019Outremont pour y accueillir ce nouveau campus a fait l\u2019objet d\u2019un débat public en 2006-2007.Un élément marquant du débat concernait les conséquences qu\u2019aurait ce projet urbain sur le quartier voisin de Parc-Extension \u2013 où 43,5 % de la population vit sous le seuil de la pauvreté selon les données de Centraide en 2011 \u2013, en ce qui concerne l\u2019accès aux nouveaux services, le désenclavement du secteur et le parc locatif1.Le concept d\u2019aménagement a été bien retravaillé : le projet inclut 30 % de logements sociaux et abordables, et a remporté un prix de conception architecturale durable ainsi que la certification LEED pour l\u2019aménagement de quartiers.Mais pour Parc-Extension, où se situaient les véritables défis d\u2019intervention, le problème reste entier.Douze ans après le débat public, alors que le nouveau campus est presque terminé, les pressions sur les locataires les plus vulnérables de Parc-Extension se font sentir.Les comités de logement du quartier parlent de pressions accrues visant à évincer des locataires, à rénover des logements, à louer à des étudiants.Pour des raisons de contamination, notamment, la Ville a raté une solution qui aurait consisté à racheter des terrains pour construire des logements sociaux dans Parc-Extension.Pourtant, la pression foncière induite par le nouveau campus est connue depuis plus de 12 ans.Parmi les exemples les plus médiatisés au Canada se trouve aussi le cas de Vancouver.Les politiques d\u2019éco-densification et de consolidation du périmètre urbain de la ville, menées entre 2006 et 2009, ont en effet soulevé beaucoup de critiques et de débats, car elles ont été associées à une hausse du prix des loyers dans l\u2019agglomération.La densification réalisée au moyen de nouveaux condos à prix élevé et sans politiques parallèles exigeant des logements abordables a été la cause de l\u2019exclusion d\u2019une couche de la population.Les nouveaux immeubles et quartiers de haute densité, allant de pair avec une bulle immobilière, ont en effet contribué à une hausse foncière importante, à des problèmes d\u2019accès à des loyers abordables ainsi qu\u2019aux difficultés, voire à la fermeture des petits commerces du centre de Vancouver.Le résultat a été négatif d\u2019un point de vue social, en plus d\u2019être contreproductif d\u2019un point de vue écologique : si une grande partie de la population qui doit se rendre au centre ne peut plus y résider, elle doit alors se déplacer quotidiennement en automobile.De façon contrastante, les projets phares d\u2019éco-densification menés à Vancouver dans les années 1970 avaient inclus beaucoup de logements sociaux grâce à des investissements fédéraux dans ce domaine.Il est clair que les mesures d\u2019inclusion sociale dans l\u2019« écologisation » de la ville ne peuvent reposer uniquement sur les municipalités et les acteurs locaux.Les municipalités sont dans une position difficile : elles peuvent être au fait des effets sociaux négatifs des actions de rénovation écologique concernant le bâti et les espaces publics qu\u2019elles mettent de l\u2019avant, mais elles disposent de peu de moyens pour les atténuer parce qu\u2019elles dépendent du financement venant des gouvernements fédéral et provincial, notamment en matière de logements sociaux et de régulation du marché locatif.un choix politique Des quartiers écologiques et inclusifs sont tout à fait possibles.Il s\u2019agit d\u2019un choix fondamentalement politique.Le quartier écologique peut être redéfini par les citoyens et les citoyennes, et être réglementé et financé par l\u2019État, dans une optique d\u2019inclusion sociale.L\u2019importance de cette réappropriation de la définition du quartier écologique et de l\u2019éco-quartier est fondamentale dans un contexte d\u2019urgence climatique et d\u2019objectifs de planification carboneutre à atteindre.Mais l\u2019inclusion des populations en situation de vulnérabilité dans cette transition écologique doit faire partie de l\u2019équation.Le quartier écologique et résilient doit accorder une priorité aux résidents les moins nantis et l\u2019accès aux services pour tous.Les projets de développement doivent, de plus, inclure des logements sociaux, des espaces publics et des commerces répondant à une diversité de profils de résidents, ainsi que des mesures d\u2019anticipation et de réduction des effets gentrificateurs non seulement sur le quartier, mais également sur les secteurs environnants.En outre, des décisions doivent aussi être prises bien en amont de ces projets pour retirer des espaces vacants du marché foncier spéculatif et les consacrer à la création de logements sociaux et abordables.28 RELATIONS 804 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2019 DOSSIER Le quartier écologique et résilient doit accorder une priorité aux résidents les moins nantis et l\u2019accès aux services pour tous.1.Rapport de consultation publique, « Projet d\u2019aménagement d\u2019un nouveau campus universitaire sur le site de la gare de triage d\u2019Outremont», Office de consultation publique de Montréal, 2007. Jonathan Durand Folco L\u2019auteur est professeur adjoint à l\u2019École d\u2019innovation sociale de l\u2019Université Saint-Paul, à Ottawa a popularité grandissante du concept de ville intelligente (smart city) est grosse de promesses et de dangers.À l\u2019heure où Montréal se tourne définitivement vers l\u2019intelligence artificielle (IA), les géants du numérique et les startups technologiques en les plaçant à la base de sa stratégie d\u2019attractivité, de croissance et de prospérité, il est impératif de décortiquer de manière critique les différents modèles de « ville intelligente » et les projets de société (parfois contradictoires) que recouvre le concept.Le terme ville intelligente renvoie à un projet d\u2019intégration systématique des technologies numériques au sein des infrastructures urbaines.L\u2019objectif est d\u2019accroître la connectivité entre les citoyens, les dispositifs techniques et l\u2019administration municipale afin de rendre la ville plus verte, collaborative, transparente, compétitive et innovante.À cet égard, il faut distinguer trois modèles ou configu - rations possibles des relations entre citoyens, institutions publiques et technologies numériques : le modèle néolibéral dominant ; le modèle incarné par l\u2019expérience de Barcelone, visant à combattre les dérives du modèle néolibéral par la construction d\u2019une souveraineté technologique à l\u2019échelle municipale ; et enfin le modèle inspiré de la responsabilité sociale, tel qu\u2019il tend à se mettre en place à Montréal.le modèle néolibéral Promu par divers think tanks, consultants privés et firmes multinationales, le modèle néolibéral de ville intelligente est parvenu à s\u2019imposer.Il renvoie au « solutionnisme » tech - nologique, selon lequel l\u2019ensemble des problèmes et défis urbains pourraient trouver une solution dans l\u2019utilisation judi - cieuse des nouvelles technologies, des objets connectés et des algorithmes.Cette vision technocentrique s\u2019incarne dans des projets utopiques de nouvelles villes intégralement planifiées par des entreprises, comme Masdar aux Émirats arabes unis ou encore la ville internationale de Songdo en Corée du Sud.Réseau de transport parfaitement automatisé (incluant des taxis robots), énergies 100 % renouvelables, collecte pneumatique des déchets par des aspirateurs souterrains, ville hyper- connectée par des capteurs et des caméras de surveillance : voilà quelques éléments communs de ces villes bâties à proximité d\u2019aéroports à coups de dizaines de milliards de dollars d\u2019investissements privés.Outre la création de ces villes aux allures futuristes, l\u2019approche néolibérale consiste aussi à s\u2019intégrer aux systèmes urbains existants, à l\u2019instar du projet Sidewalk, à Toronto.Issu d\u2019un partenariat entre Sidewalk Labs de Google et l\u2019organi - sation Waterfront Toronto, spécialisée dans la revitalisation urbaine, ce projet pilote vise à créer un nouveau quartier durable, abordable, innovant et connecté.Il s\u2019agit d\u2019optimiser les systèmes d\u2019éclairage, de gestion des déchets et de transport, par exemple, au moyen de capteurs et par la collecte de données massives (big data) issues des téléphones intelligents des passants et des résidents.Google obtient donc une position privilégiée dans le développement d\u2019un quartier de la plus grande ville du Canada, grâce à son expertise et à l\u2019usage très peu encadré de données essentielles, au détriment de l\u2019administration publique.Ce modèle basé sur la culture entrepreneuriale de la Silicon Valley soulève de nombreuses critiques, notamment à propos de l\u2019utilisation d\u2019algorithmes pour influencer les comportements des individus à leur insu, ou concernant des enjeux touchant la protection de la vie privée, la collecte et la vente de données étant au cœur du « capitalisme de surveillance ».D\u2019autres critiques y voient une première étape dans la privatisation de la gestion technique des infrastructures urbaines, ou encore un moyen d\u2019accélérer la sous-traitance de services publics à des multinationales.D\u2019aucuns y verront bien sûr des conséquences RELATIONS 804 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2019 29 DOSSIER la « ville intelligente », Au serVice de qui?Si le modèle dominant de « la ville intelligente », impulsé par les entreprises de la Silicon Valley, inquiète, d\u2019autres avenues sont davantage compatibles avec le droit à la ville.L Patrick Dionne et Miki Gingras, Hommage à Basquiat, 2019 déplorables mais inévitables du progrès technologique ou, à l\u2019inverse, une nouvelle vague « d\u2019accumulation par dépossession » (David Harvey), accélérée par l\u2019émergence de l\u2019IA et le règne des géants du Web tels Google, Amazon, Facebook, Apple et cie.villes rebelles et souveraineté technologique Critique du solutionnisme technologique et du « capitalisme numérique prédateur », une vision alternative des villes intelligentes émerge actuellement, notamment grâce aux travaux du chercheur iconoclaste d\u2019origine biélorusse Evgeny Morozov.Cet intellectuel influent propose un nouveau modèle qui commence déjà à prendre forme à Barcelone sous le leadership de Barcelona en Comú, qui a dirigé la ville entre 2015 et 2019.Il se compose de trois grands axes : le « droit à la ville numérique », l\u2019approche des communs et la souveraineté technologique1.Dans l\u2019esprit du « droit à la ville » évoqué par le philosophe Henri Lefebvre, ce modèle cherche à favoriser l\u2019émergence d\u2019une ville basée sur la « production collaborative », à enrayer les privatisations et à réduire les coûts des services d\u2019éducation, de transport, de santé et de logement.L\u2019objectif est de permettre à chaque personne de participer pleinement à l\u2019usage, à la production et à la transformation de l\u2019espace urbain, en rendant la ville réellement accessible à toutes et à tous dans ses divers aspects, y compris sa dimension numérique.Cette perspective s\u2019accompagne d\u2019une approche visant à favoriser la création et la protection de « communs », c\u2019est-à- dire de biens, lieux et ressources partagés et gérés collectivement.Le principe des communs fait primer le droit d\u2019usage sur la propriété (privée ou étatique), en mettant de l\u2019avant la définition collective des règles d\u2019usage, d\u2019accès et de gestion des ressources mises en commun.La production des données et les systèmes de gestion ne sont plus conçus selon une logique de propriété, mais comme des « communs numériques » à l\u2019instar de Wikipédia, des logiciels libres, des licences Creative Commons, ou encore de plateformes coopératives faisant concurrence à Uber et à Airbnb comme Eva ou Fairbnb.Par ailleurs, en réclamant une « souveraineté technologique » \u2013 c\u2019est-à-dire une capacité collective de décider et de réguler les processus numériques prenant forme au sein de la ville intelligente \u2013, le modèle développé par la « mairie rebelle» de Barcelone, par exemple, confronte d\u2019emblée les puissances de l\u2019économie numérique.Plusieurs pistes sont proposées : utilisation de logiciels libres dans l\u2019administration municipale, réformes radicales dans l\u2019octroi des contrats publics de services informatiques, contrôle strict des géants du numérique, développement d\u2019infrastructures basées sur des modèles coopératifs et d\u2019innovation maximisant l\u2019utilité publique, mise en place d\u2019expériences de démocratie directe numérique, etc.Ces pistes d\u2019action méritent d\u2019être explorées, car elles peuvent nous aider à instaurer des relations sociales conviviales au sein d\u2019un monde de plus en plus interconnecté qui devient toujours plus colonisé par la domination des intérêts privés et du technosolutionnisme propre à la ville intelligente.Cela dit, il est important que l\u2019approche de la souveraineté technologique n\u2019oblitère pas les relations humaines en face à face en se contentant d\u2019humaniser les technologies numériques.Par exemple, le logiciel libre Decidim, conçu par la Ville de Barcelone, permet de faire en ligne des propositions de politiques publiques et des budgets participatifs en plus de faciliter l\u2019organisation d\u2019événements et d\u2019assemblées citoyennes visant à favoriser les rencontres dans l\u2019espace public.une intelligence artificielle responsable?Pour éviter certaines dérives de la ville intelligente néolibérale, un autre modèle fait la promotion de la ville collaborative et durable, grâce à l\u2019usage raisonné des technologies numériques dans le but de favoriser l\u2019inclusion, la participation citoyenne et la transition écologique.Cette vision, contrairement au solutionnisme technologique et au primat de l\u2019efficacité du modèle néolibéral, met de l\u2019avant la modernisation des institutions municipales, la conciliation de la compétitivité et de l\u2019équité, de même que l\u2019innovation sociale et technologique au service du bien commun.Toutefois, ce modèle, inspiré du social-libéralisme et de la responsabilité sociétale des entreprises, ne paraît pas en mesure de contrer les tendances dominantes de la ville néolibérale et du capitalisme numérique.La Ville de Montréal semble malheureusement aller dans cette direction, en s\u2019inspirant de la Déclaration de Montréal pour un développement responsable de l\u2019intelligence artificielle, une initiative de plusieurs acteurs clés de l\u2019IA, parmi lesquels figure Yoshua Bengio.Disons d\u2019emblée que l\u2019engagement envers un développement responsable de l\u2019IA, tel que mis de l\u2019avant par la Déclaration de Montréal, en l\u2019absence d\u2019une analyse critique des processus sociaux effectifs et du système actuel, équivaut à un coup d\u2019épée dans l\u2019eau.Ainsi, il est fort probable que la ville intelligente technocentrique et néolibé- rale structurera les grandes orientations du devenir urbain, et ce, malgré les prétentions morales des porteurs de ce projet, qui resteront de simples prescriptions sans effectivité.Bien sûr, l\u2019adoption d\u2019une déclaration visant à définir des principes éthiques devant réguler l\u2019IA est un pas dans la bonne direction, mais il faudra aller plus loin, notamment en matière d\u2019initiatives basées sur les communs, de critique du capitalisme numérique et en refusant des projets dans la lignée de Sidewalk Toronto ou misant sur des voitures autonomes contrôlées par des firmes privées.De plus, il faudra trouver les moyens de rendre contraignants les principes évoqués dans la Déclaration, notamment le respect de l\u2019autonomie, la protection de la vie privée et la participation démocratique, car les grandes entreprises de l\u2019IA refusent de partager leur code source et leurs algorithmes.Il demeure donc essentiel d\u2019avoir cette initiative à l\u2019œil et de stimuler le débat public sur ces questions, en engageant plus largement la population dans la réflexion sur le devenir de la ville numérique qui prend forme sous nos yeux.1.Voir E.Morozov et F.Bria, Rethinking Smart City.Democratizing Urban Technology, Fondation Rosa Luxembourg, New York, 2018 [en ligne].30 RELATIONS 804 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2019 DOSSIER pour proLonger LA réfLexion Consultez nos suggestions de lectures, de ?lms, de vidéos et de sites Web en lien avec le dossier au www.revuerelations.qc.ca RELATIONS 804 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2019 31 PROCHAIN NUMÉRO Notre numéro de novembre-décembre sera en kiosques et en librairies le 15 novembre.Pensez à réserver votre exemplaire ! Il comprendra notamment un dossier sur : l\u2019hiver au Québec Plus qu\u2019un phénomène météorologique, l\u2019hiver, au Québec, est un fait social total.Il révèle nos vulnérabilités et nos craintes face aux éléments, accentue l\u2019isolement de certaines personnes, mais force aussi la solidarité, l\u2019adap - tation et l\u2019ingéniosité.Ce dossier se penchera sur notre rapport historiquement trouble à cette saison à la fois détestée et chérie, cela au moment où, même dans le Grand Nord, les changements climatiques font vaciller l\u2019hiver et le froid.AUSSI DANS CE NUMÉRO : \u2022 un débat sur l\u2019UQAM, à l\u2019occasion de son 50e anniversaire ; \u2022 le texte gagnant de la 3e édition de notre concours d\u2019écriture «Jeunes voix engagées» ; \u2022 une analyse sur les enjeux écologiques en Inde ; \u2022 le Carnet de Marie-Célie Agnant, la chronique littéraire de Violaine Forest et la chronique Questions de sens signée par Bernard Senécal ; \u2022 les œuvres de notre artiste invité, Jean-François LeBlanc.Recevez notre infolettre par courriel, peu avant chaque parution.Inscrivez-vous à notre liste d\u2019envoi sur la page d\u2019accueil de notre site Web : .Jean-François LeBlanc : Maison gaspésienne en hiver, L\u2019Anse-Pleureuse, 1991. L\u2019auteur est journaliste et consultant n nouveau plan gouvernemental ambitieux prévoit que le Costa Rica aura atteint l\u2019objectif de la carboneutralité1 en 2050.La transformation socio - économique nécessaire pour y arriver pourrait cependant se révéler plus difficile que ne veulent bien l'admettre le gouvernement dirigé par le président Carlos Alvarado et son Parti de l\u2019action citoyenne (PAC).une nature précieuse Le Costa Rica s\u2019est affirmé tout au long de son histoire comme l\u2019une des démocraties les plus stables d\u2019Amérique latine.Au cours des années 1980, alors qu\u2019éclataient tumultes politiques et guerres civiles un peu partout en Amérique centrale, le pays a réussi \u2013sans armée \u2013 à maintenir la paix chez lui.Il est même devenu une destination touristique majeure, ses plages de qualité supérieure et sa forêt tropicale luxuriante attirant des milliers de vacanciers de tous les coins du monde, au point où l\u2019économie du pays est devenue largement dépendante du tourisme, qui représente 9 % de son PIB.Il s\u2019est ainsi créé au Costa Rica une volonté de sauvegarder une nature exceptionnelle, le pays abritant à lui seul plus de 500 000 espèces animales et végétales, soit 6 % de la biodiversité mondiale, même s\u2019il occupe à peine 0,03 % de la superficie du globe.Grâce à des politiques soutenues, la déforestation qui a caractérisé la décennie 1980, alors que les forêts n\u2019occupaient guère plus que 21 % du territoire national, a été stoppée dans les années 1990.Si bien qu\u2019en 2010, la moitié du pays avait retrouvé sa couverture arborée.L\u2019utilisation de mécanismes de marché pour réduire la déforestation \u2013 des outils controversés parce qu\u2019ils reposent sur une marchandisation de la nature \u2013 joue toujours un rôle, le Costa Rica étant un pionnier en la matière.Sur le plan des activités extractivistes, depuis 2002, un moratoire sur les mines à ciel ouvert de même que sur les projets d\u2019exploration et d\u2019exploitation pétrolières est en vigueur.En 2012, après des mois de protestations, la Cour suprême a annulé le projet canadien d\u2019exploitation minière à ciel ouvert Crucitas, et l\u2019ancien président Oscar Arias Sánchez (1986-1990 et 2006-2010) s\u2019est retrouvé au cœur d\u2019une bataille judiciaire pour l\u2019avoir appuyé et pour avoir autorisé la déforestation de 191 acres de terres protégées.À ces efforts voués à la conservation de la nature s\u2019ajoutent ceux pour s\u2019affranchir de la dépendance au pétrole.Car bien que, depuis 2014, 98 % de l\u2019électricité produite au pays provienne d\u2019énergies renouvelables (l\u2019hydraulique principalement), l\u2019électricité compte pour moins du quart de la consommation énergétique globale du pays.En 2016, à la Conférence de Marrakech sur les changements climatiques, le Costa Rica a revu à la hausse ses engagements pris dans le cadre de l\u2019Accord de Paris.Le 24 février dernier, le gouvernement a dévoilé son plan national de décarbonisation qui engage le pays à devenir carboneutre d\u2019ici 2050, plan qu\u2019appuie la Banque interaméri- caine de développement par un financement de 3,5 millions de dollars US.Mais cet objectif est-il réalistement atteignable ?priorité aux transports Allant de l\u2019importance de transformer le système de transport en commun jusqu\u2019à la mise en place de nouvelles normes pour l\u2019industrie, l\u2019activité commerciale et le secteur résidentiel, le plan exige une transformation complète de l\u2019économie.Il procède par étapes et avec des objectifs précis pour combattre intégralement toutes les émissions polluantes.De nouvelles mesures fiscales vertes, incluant des taxes et de nouveaux tarifs, visent à financer une transition écologique juste, basée sur l\u2019idée qu\u2019un environnement propre et une économie en santé peuvent coexister en poursuivant un objectif de justice sociale.Principale source d\u2019émissions de gaz à effet de serre (GES) du pays, le secteur des transports est une cible prioritaire.Le système de transport collectif costaricain \u2013 comprenant taxis, lignes ferroviaires et autobus \u2013 est grandement déficient.Le transport par autobus repose sur un système de concessions consenties à des entreprises privées qui fournissent un mauvais service en toute impunité.La plupart de ces concessions arrivant à échéance en 2021, le gouvernement compte saisir l\u2019occasion pour changer les choses.Mais les compagnies d\u2019autobus constituent un lobby puissant au Costa Rica.Un certain nombre de magnats de cette industrie possèdent en même temps des stations-service \u2013 ce qui explique leur opposition à la décarbonisation \u2013 et ils contribuent généreusement à la caisse électorale des partis politiques, espérant des retours d\u2019ascenseur.Par ailleurs, pour que le gouvernement respecte son objectif de porter à 70 %, d\u2019ici 2035, la part du transport collectif n\u2019émettant pas de GES, les compagnies devraient remplacer 32 RELATIONS 804 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2019 AILLEURS le costa rica, cArboneutre d\u2019ici 2050?Doté d\u2019une biodiversité exceptionnelle, le Costa Rica se veut un modèle en matière écologique.Toutefois, comme bien d\u2019autres pays, il fait face à plusieurs défis s\u2019il veut atteindre son objectif d\u2019être carboneutre d\u2019ici 2050.Gustavo J.Fuchs* U 233 autobus par année par des modèles électriques, et ce, à partir de cette année.Les compagnies s\u2019attendent à ce que des subventions leur soient accordées dans ce but, mais il est improbable que les finances publiques le permettent, le gouvernement faisant face à une crise fiscale liée à la dette.L\u2019heure est aux contraintes budgétaires.Une importante réforme fiscale \u2013 une première en 14 ans \u2013, vue comme injuste envers les plus démunis, a d\u2019ailleurs entraîné une grève générale du secteur public en septembre 2018.L\u2019état lamentable du transport collectif a aussi fait en sorte que la voiture privée est très populaire : le Costa Rica dispose ainsi du troisième plus important parc de véhicules à usage personnel en Amérique latine.Mais le réseau routier est mal en point.L\u2019OCDE, dans son Rapport d\u2019enquête sur l\u2019économie costaricaine, affirme ainsi que « l\u2019effort en vue de réduire les émissions de gaz carbonique émanant des voitures à usage personnel va devoir se combiner à une amélioration des infrastructures dans le transport, de même qu\u2019à une extension du réseau public2.» Le gouvernement devra œuvrer de concert avec les muni - cipalités pour créer de nouvelles pistes cyclables et d\u2019autres formes de transport non polluantes.Il faut savoir que la loi costaricaine accorde une grande autonomie aux 82 gouvernements locaux, concernant notamment la gérance et l\u2019entretien du réseau routier municipal, qui représente 80 % de l\u2019ensemble du réseau.Cela signifie que pour réaliser une infrastructure nouvelle qui favoriserait le transport non polluant, voire non motorisé, le gouvernement a besoin que les municipalités s\u2019engagent à fond.Or, si certaines collaborent à la mise sur pied de nouveaux services de trains de passagers, par exemple, d\u2019autres joueurs comme l\u2019Union nationale des gouverneurs ont réussi à bloquer, l\u2019an dernier, un projet de loi qui visait l\u2019investissement de fonds municipaux dans la réalisation de pistes cyclables.Une victoire de l\u2019opposition lors des prochaines élections municipales, en février 2020, où la droite évangélique pourrait accéder au second tour comme elle l\u2019a fait lors de l\u2019élection présidentielle de 2018, pourrait d\u2019autant plus compliquer la mise en œuvre du plan du gouvernement.une société d\u2019état à transformer Une autre pièce maîtresse du plan gouvernemental concerne la difficile réorganisation de la Raffinerie pétrolière du Costa Rica (RECOPE, selon l\u2019acronyme espagnol).Il s\u2019agit d\u2019une source vitale de financement pour l\u2019État qui tire 24 % de ses revenus fiscaux des taxes directes et indirectes liées aux carburants fossiles.Naguère responsable du raffinage, la société d\u2019État détient aussi aujourd\u2019hui un monopole sur la distribution.Les efforts visant à l\u2019inciter à investir dans la production d\u2019énergies renouvelables et dans la recherche pour sortir de la dépendance aux carburants fossiles se heurtent à l\u2019opposition conservatrice.Les vieux partis de gouvernement \u2013 le Parti de la libération nationale (PLN) et le Parti social-chrétien (PUSC) \u2013 de même que le Parti pour la restauration nationale (RN, d\u2019obédience évangélique) les bloquent.En outre, le député Erwen Masis (PUSC) \u2013 dont on se demande ce qu\u2019il fait à la tête de la commission sur l\u2019environnement tant il appuie fortement l\u2019exploitation pétrolière et gazière \u2013, non content d\u2019avoir fait échouer un projet de loi qui portait sur l\u2019aménagement de pistes cyclables urbaines, s\u2019oppose au moratoire en vigueur depuis 2002.«Comment se fait-il que le pays en soit arrivé à interdire l\u2019exploitation du pétrole et du gaz ?[\u2026] Il consomme du pétrole et pourrait très bien en produire », lançait-il, en novembre dernier3.Le PLN n\u2019est pas en reste : il a proposé récemment un projet de loi favorable aux mines à ciel ouvert.De plus, grâce à une alliance avec le PAC et le RN, son député Carlos Ricardo RELATIONS 804 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2019 33 Forêt tropicale à Quizarra, Costa Rica.Photo : Michel Rathwell/Flickr Benavides préside désormais l\u2019Assemblée législative, instance où bien des propositions devant être mises en œuvre conformément au plan de décarbonisation feront l\u2019objet d\u2019une bataille politique.Déjà, un nouveau projet de loi qui permettrait à la RECOPE de mener des activités de production et de distribution de biocarburants, tout en investissant dans la recherche et le développement de sources énergétiques renouvelables, est combattu.Le secteur privé s\u2019y oppose, soutenant que la RECOPE ne devrait pas pouvoir le concurrencer sur le marché des biocarburants.En dépit des difficultés, bénéficiant d\u2019un taux d\u2019approbation modeste (30 %) et ayant à peine dix députés au sein d\u2019un Congrès qui en compte 57, le gouvernement du PAC démontre son engagement à mettre fin à la dépendance du pays envers les énergies fossiles.Et les Costaricains demeurent en majorité favorables à l\u2019action contre le réchauffement climatique.Le 25 février dernier, Alvarado a prolongé par décret le moratoire sur l\u2019exploration pétrolière jusqu\u2019en 2050.La députée Paola Vega a présenté un plan de taxes progressives qui aurait comme effet de bannir, d\u2019ici 2030, les véhicules consommant du carburant fossile.Des mesures fiscales favorisant l\u2019importation de voitures électriques sont déjà en place et 48 nouvelles bornes de recharge ont été installées en cours d\u2019année.Les efforts doivent aussi porter sur la nécessité d\u2019inclure le plan de décarbonisation dans le Plan stratégique national pour 2050, actuellement en préparation au ministère de la Planification.mieux travailler avec les groupes écologistes et sociaux Par ailleurs, le gouvernement doit aussi rétablir les ponts avec les mouvements communautaires et les organisations environnementales qui ont joué un rôle vital dans les efforts liés à la conservation des milieux naturels au Costa Rica.La Fédération écologiste (FECON), qui a exprimé un appui prudent envers le plan de décarbonisation, se montre critique de l\u2019approche « de haut en bas » du gouvernement, sans participation significative des communautés ou des groupes environnementaux.Elle fait aussi remarquer que l\u2019énergie hydroélectrique \u2013 principale source d\u2019énergie renouvelable du pays \u2013 porte aussi son empreinte carbone et que la production locale de biocarburants prévue entraînera le développement de monocultures comme celle de la canne à sucre.Il en résulterait une demande accrue en eau pour l\u2019irrigation (2500 litres étant nécessaires pour produire un litre d\u2019éthanol à partir de la canne à sucre), cela dans un pays déjà aux prises avec des pénuries d\u2019eau et où le monopole qu\u2019exerce la Liga Agrícola Industrial de la Caña de Azúcar, le lobby de la canne à sucre, est déjà un problème.L\u2019antenne costaricaine des AmiEs de la Terre s\u2019est pour sa part inquiétée du fait que les propositions se concentrent trop fortement sur le transport privé, laissant de côté des mesures importantes telles que le renforcement de l\u2019agriculture communautaire et d\u2019autres initiatives pour sortir du modèle d\u2019une agriculture industrielle basée sur l\u2019usage intensif de pesticides.Il faut savoir que le Costa Rica est l'un des plus grands utilisateurs de pesticides au monde, selon une étude de l\u2019Instituto Regional de Estudios en Sustancias Tóxicas de la Universidad Nacional4.Ainsi, bien qu\u2019il paraisse réalisable et qu\u2019il présente nombre d\u2019éléments porteurs et significatifs, le plan du gouvernement costaricain nécessitera des actions courageuses de la part de l\u2019État et de ses institutions.Et tout doit se faire en dialogue constant avec l\u2019ensemble des acteurs impliqués si on veut vraiment parvenir à la carboneutralité dans le délai prescrit, dans un contexte où des asymétries de pouvoir sont à l\u2019œuvre chaque jour.Tout cela exige aussi qu\u2019on abandonne la croyance selon laquelle seules les forces du marché feront l\u2019essentiel.Il est indispensable que l\u2019État récupère son rôle dirigiste dans la sphère économique si on veut parvenir à un développement soutenable à long terme et respectueux des écosystèmes.34 RELATIONS 804 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2019 AILLEURS * Traduit de l\u2019anglais par Jacques Grenier, en collaboration avec Catherine Caron.1.État atteint lorsqu\u2019il n\u2019y a pas d\u2019émission nette de gaz à effet de serre dans l\u2019atmosphère ou que celle-ci a été compensée.2.Voir Études économiques de l\u2019OCDE : Costa Rica 2018, OCDE, 21 août 2018.3.Assemblée législative du Costa Rica (2018).Procès-verbal de la session plénière régulière N0 90, 7 novembre 2018.4.Voir Jorge Araya, « Costa Rica es el consumidor más voraz de plaguici- das en el mundo», Semanario Universidad, 3 juin 2015. L\u2019auteur est membre du comité de rédaction des Nouveaux Cahiers du socialisme issue des élections fédérales annoncées pour octobre prochain reste pour le moins incertaine.Le Parti libéral du Canada (PLC), au pouvoir depuis 2015, est sur la sellette.Visiblement, l\u2019effet magique de l\u2019image de jeune premier qui a si bien servi son chef, Justin Trudeau, s\u2019est plutôt dissipé, notamment en raison de l\u2019«affaire SNC-Lavalin » et du pipeline Trans Mountain.Dans plusieurs dossiers, il y a eu autant de continuité que de changement entre son gouvernement et le précédent.des beaux discours à la réalité On se souvient du règne du Parti conservateur (PC) de Stephen Harper (2006-2015) pour l\u2019assaut brutal qu\u2019il a mené contre ce qui restait de politiques keynésiennes, contre les Autochtones et pour son virage militariste au service de la « guerre sans fin » des États- Unis.Mais la résistance a été vive, ce qui a permis le retour du PLC au pouvoir après avoir été brièvement éclipsé par la « vague orange » du Nouveau parti démocratique (NPD), en 2011.Comme ses prédécesseurs, Justin Trudeau se révèle le grand « continuateur » de ce qui constitue les fondements « essentiels» de la politique de l\u2019État fédéral.Cela passe par une gestion managériale répondant aux attentes de l\u2019axe Toronto-Calgary, respectivement capitale financière et complexe pétrolier du pays.Certes, la politique économique du gouvernement libéral a changé en partie : il y a eu moins de coupes sévères dans le secteur public, mais sans aller jusqu\u2019à réparer les dommages antérieurs infligés aux classes populaires et moyennes (aggravation de la pauvreté, marginalisation des régions, etc.).Surtout, Ottawa a continué une restructuration privilégiant le secteur extractiviste.Justin Trudeau avait également promis d\u2019assainir le système électoral profondément antidémocratique hérité du colo - nialisme britannique, mais finalement, il n\u2019a rien fait.Autre élément de continuité : malgré les promesses d\u2019imposer une politique extérieure « féministe », le Canada est demeuré de facto l\u2019allié subalterne des États-Unis dans des aventures guerrières au Moyen-Orient et également dans des campagnes d\u2019intimidation contre des pays indépendants comme le Venezuela ou une superpuissance émergente trop audacieuse aux yeux des États-Unis, nommément la Chine.Par ailleurs, le discours de la « réconciliation » a certes permis de compatir avec les misères et souffrances infligées aux Autoch tones, notamment les femmes victimes de violence, mais sans que des actions conséquentes répondant à leurs revendications fondamentales ne soient entreprises, concernant entre autres leurs territoires menacés par des projets extractivistes et la construction de pipelines.L\u2019approche mora - liste de la question autochtone est stérile tant qu\u2019on refuse de s\u2019attaquer aux causes systémiques et historiques qui ont conduit à la dépossession de ces peuples et au génocide culturel qui a suivi.Le même immobilisme face aux revendications québécoises est patent: le gouvernement Trudeau, avec l\u2019appui du gouver nement du Parti libéral du Québec jusqu\u2019en 2018, est demeuré à peu près impassible devant toute remise en question, même timide, du statu quo constitutionnelle retour des conservateurs Parallèlement, relookés par leur chef Andrew Scheer, les conservateurs proposent de revenir à « l\u2019austéritarisme », tout en présentant un discours plutôt « centriste ».L\u2019idée pour eux est de jouer sur deux tableaux en même temps, d\u2019abord en flattant une partie de l\u2019électorat conservateur qui ressemble, sans être identique, à celui de la droite américaine (le Tea Party dans le Parti républicain), puis en évitant, autant que faire se peut, des controverses qui pourraient leur aliéner la majorité de la population (attaque contre les droits des femmes, déni climatique, etc.).Pour y parvenir, les conservateurs disposent d\u2019une machine électorale redoutable, bien appuyée par l\u2019élite économique de l\u2019axe Toronto-Calgary.Un facteur facilitant est la situation en Ontario.Depuis l\u2019arrivée du trumpiste Doug Ford à Queen\u2019s Park, une nouvelle alliance entre l\u2019élite canadienne et une masse de mécontents prend forme dans le cœur démographi - que et économique du pays autour d\u2019un programme à saveur RELATIONS 804 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2019 35 REGARD élections fédérales : un diLemme pour LA gAuche Les forces en présence aux élections d\u2019octobre prochain au Canada peuvent difficilement réjouir les électeurs et les électrices de gauche.Ceux-ci devront trouver une façon d\u2019initier de nouvelles convergences pour changer la donne.Pierre Beaudet L\u2019 Une question difficile se pose pour les progressistes : est-il pensable de construire une alternative, à l\u2019extérieur du NPD ? réactionnaire.Certes, cette alliance n\u2019est pas stable, il y a beaucoup de critiques, mais compte tenu de la déliquescence du Parti libéral et de la situation du NDP dans cette province, il se pourrait que Ford tienne le cap en aidant les conservateurs fédéraux.Andrew Scheer promet tout ce que veut entendre la caste de l\u2019axe Toronto-Calgary, tout en affirmant sa volonté de faire du Canada un fidèle allié des États-Unis dans la « nouvelle» Guerre froide qui s\u2019esquisse contre la Chine et la Russie.La marge de manœuvre du PLC devient alors très mince.Peut-il refaire le coup de 2015 et doubler un NPD encore mal remis de la désastreuse orientation « social-libérale », plutôt à droite, imposée ces dernières années ?Peut-il profiter de l\u2019image sulfureuse des conservateurs que Scheer cherche à masquer ?Il est certain que les conservateurs doivent modérer leurs discours pour gagner le centre, mais le peuvent-ils ?Au final, il se peut que le meilleur « ami » du PLC soit un Parti conservateur enfoncé dans l\u2019idéologie de la droite et même, de l\u2019ultra-droite.une «?troisième?» voie dans le creux de la vague Du côté du NPD, son nouveau chef adjoint, Alexandre Boule- rice, et la nouvelle candidate progressiste Nima Machouf, essaient de replacer le parti au centre-gauche et, sans doute, le font-ils avec conviction.Cependant, sous le règne de Thomas Mulcair, le NPD est devenu un deuxième parti libéral sur l\u2019essentiel des dossiers.C\u2019était frappant en ce qui a trait aux questions de politique extérieure : Mulcair et la députée Hélène Laverdière se sont rangés derrière les aventures militaires canadiennes en Irak et en Syrie, appuyant aussi les sales coups d\u2019Ottawa contre le Venezuela ainsi que le maintien de liens étroits avec l\u2019État israélien.Depuis, avec son nouveau chef Jagmeet Singh, le NPD s\u2019est empêtré avec le gouvernement du NPD en Alberta, notamment dans les controverses entourant les projets de pipelines.En tout et pour tout, 2018 aura été une année catastrophique pour le NPD, d\u2019où ces sondages à répétition le plaçant loin derrière les deux grands partis1.Au mieux, il se pourrait que le NPD puisse sauver quelques comtés et envoyer à Ottawa des personnes susceptibles d\u2019écouter un peu plus les revendications populaires.du côté du Bloc québécois et des verts Dans le passé, le Bloc québécois avait généralement une posture proche de celle du NPD sur les questions sociales et économiques ; il était même quelques fois un peu plus à gauche que le NPD.Mais dans le sillon de la dégringolade du Parti québécois, l\u2019étoile du Bloc a pâli.Le nouveau chef Yves-François Blanchet, ex-ministre péquiste, pourra-t-il rallumer la flamme?Se dire défenseur du Québec à Ottawa n\u2019est pas très attrayant.Défendre quoi au juste ?Les douteuses décisions du gouvernement de la Coalition Avenir Québec (CAQ) dirigée par François Legault, y compris les lois à caractère anti-immigrants, ont été appuyées par Blanchet, qui affirme qu\u2019elles répondent au vœu de la majorité de la population.En plus de ne pas être très attirante pour un électorat progressiste, l\u2019image du Bloc ne réussira probablement pas à convaincre plusieurs électeurs qui iront alors voter pour le « moins pire », en l\u2019occurrence le PLC, pour barrer la route aux conservateurs.Un facteur secondaire, mais qui pourrait être un irritant pour tous les partis (sauf le Parti conservateur) est la montée du Parti vert.Quelques avancées en Colombie-Britannique donnent de l\u2019espoir à cette formation, mais sa progression se ferait surtout au désavantage du NPD.Or, sur le fond, le parti identifié à Elizabeth May a peu à offrir.Hormis son discours sur les enjeux environnementaux, il est plein de silences et d\u2019ambiguïtés sur des questions aussi fondamentales que la santé, l\u2019éducation, l\u2019économie, la politique extérieure.Sur ce dernier point, Elizabeth May se retrouve d\u2019accord avec les conservateurs sur la question palestinienne, le Venezuela et concernant d\u2019autres peuples qui n\u2019entrent pas dans le grand schéma néolibéral et néoconservateur.quels enjeux pour le québec?On peut sans trop de risques prévoir qu\u2019un retour du PC au pouvoir serait une mauvaise nouvelle pour le Québec.Andrew Scheer et son noyau néoconservateur n\u2019hésiteront pas une minute à relancer le projet de pipeline Énergie Est, par exemple.Ils reviendront à une politique « austéritaire » sans nuance en sabrant dans les dépenses, à part celles consacrées au secteur militaire.Ils reprendront la dynamique raciste et 36 RRELATIONS 804 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2019 REGARD exclusiviste à l\u2019encontre du Québec \u2013 sous la forme du Québec bashing\u2013, des Autochtones et des personnes immigrantes.Il est certain que, face aux revendications autochtones, un gouvernement conservateur reviendra aux politiques agressives antérieures.Certes, par ses affinités avec la CAQ sur plusieurs plans, Andrew Scheer pourrait être plus accommodant avec le gouvernement québécois actuel.Les conservateurs n\u2019ont rien contre le fait de donner plus d\u2019autonomie aux provinces, surtout si cela peut permettre de diminuer les transferts fédéraux, ce qui leur permet, par la bande si on peut dire, de poursuivre le démantèlement des politiques keynésiennes.Avec un peu de chance, le PC pourrait faire quelques gains au Québec en misant sur des «personnalités » locales comme Yves Lévesque, l\u2019ex-maire de Trois-Rivières.Un mélange de conser vatisme avec une dose de populisme pourrait servir la cause conservatrice, si on ajoute un peu de nationalisme à la sauce identi- taire.Il est peu probable, pour autant, que le PC fasse plusieurs gains électoraux au Québec.En ce qui concerne le NPD au Québec, il est clair que la « vague orange » de 2011 s\u2019est révélée un mirage, rapidement dissipé par la gestion de droite de Thomas Mulcair.Sur la question québécoise, se contenter de reconnaître que le Québec a des droits n\u2019est pas convaincant.Il faudrait avoir le courage de proposer une restructuration en profondeur d\u2019un État dont les fondements ont été posés par un régime colonial niant les droits des peuples.Ce n\u2019est pas en continuant le projet d\u2019un État fédéral omnipotent qu\u2019il peut faire avancer les choses.Ni en niant que le Canada est un espace politique où coexistent plusieurs peuples.Pour sauver les meubles, le NPD va tenter un « tournant vert », malgré les positions tordues qu\u2019il a adoptées concernant le pétrole sale de l\u2019Alberta, et affronter les Verts sur les enjeux environnementaux.que faire?Des syndicats disent qu\u2019il faut tout faire pour empêcher une victoire conservatrice.En pratique, cela veut probablement dire, dans beaucoup de situations locales notamment, un appui « tactique » au PLC, ou encore au NPD ou au Bloc.C\u2019est un « choix » peu réjouissant où l\u2019on se retrouve à voter pour le « moins pire ».Il serait présomptueux, cependant, de dénoncer cela trop rapidement.Compte tenu de l\u2019alignement actuel des forces en présence, il se peut qu\u2019il devienne logique et rationnel de se replier sur le « moins pire ».Si les secteurs progressistes étaient résolus à jouer cartes sur table, il faudrait réfléchir à la façon de sortir de la fausse alternance PLC/PC.On sent une lassitude à l\u2019endroit du NPD, en dépit des efforts de ceux et celles qui espèrent encore faire évoluer le parti vers la gauche.Mais l\u2019espoir qu\u2019une grande réforme du NPD soit possible semble aujourd\u2019hui en hibernation, en partie parce que l\u2019appareil du parti reste résolument hostile à toute radicalisation.Une question difficile se pose ainsi pour les progressistes : est-il pensable de construire une alternative, à l\u2019extérieur du NPD ?Et c\u2019est ainsi que l\u2019expérience de Québec Solidaire fait réfléchir.Si on a réussi à sortir du bipartisme encrassé qui dominait depuis si longtemps au Québec, pourquoi une telle convergence ne pourrait-elle pas se mettre en place à l\u2019échelle canadienne ?Des secteurs progressistes pourraient-ils avancer de nouvelles pistes concernant la nécessité de la « grande transition » sociale, économique et écologique à faire au pays ?Quels seraient les secteurs populaires prêts à embarquer dans l\u2019aventure ?Les progressistes canadiens pourraient-ils, parallèlement, donner un appui explicite et actif au droit à l\u2019autodétermination, et donc, franchir la ligne rouge qui les a toujours coupés des aspirations du peuple québécois ?Ne nous racontons pas trop d\u2019histoires, un tel changement n\u2019est pas pour demain ! Mais comme le disait un certain révolutionnaire chinois, la longue marche commence toujours par le premier pas.RELATIONS 804 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2019 37 REGARD 1.Selon certaines projections, le NPD pourrait conserver quelques-unes des 16 circonscriptions qu\u2019il détient actuellement au Québec (dont celles de Rosemont-Petite-Patrie et de Berthier-Maskinongé).Clément de Gaulejac L\u2019auteure, sociologue indépendante, a publié La révolution du travail.De l\u2019artisan au manager (Liber, 2000 et 2008) et L\u2019envers du travail.Le genre de l\u2019émancipation ouvrière (Lux, 2018) n parle beaucoup de pénurie de main-d\u2019œuvre au Québec ces dernières années, dans un contexte où le taux de chômage est très faible, ce qui a pour effet de resserrer le rapport entre l\u2019offre et la demande de main-d\u2019œuvre.Nous devrions dans ce cas assister à une tendance à la hausse des salaires, y compris dans les postes au bas de l\u2019échelle, pour attirer les candidatures.Or, les salaires stagnent, voire diminuent, en valeur réelle, depuis 40 ans1.Pour comprendre le sens de ce discours sur la pénurie de main-d\u2019œuvre, il faut le situer dans le contexte plus large de la mon dialisation capitaliste et de ses répercussions locales.Assistons-nous vraiment à une pénurie de main-d\u2019œuvre ou plutôt à une des formes d\u2019exploitation associées au capitalisme globalisé désignée sous le concept de « précariat globalisé » ?La question se pose compte tenu de la hausse tendancielle du recours à des travailleurs migrants temporaires pour combler des postes dits « peu spécialisés » et peu payés, sans accès ou presque aux droits sociaux liés au travail et sans la possibilité d\u2019obtenir la résidence permanente.Pour commencer à répondre à cette question, il faut d\u2019abord voir si les difficultés de recrutement sont liées à une pénurie de main-d\u2019œuvre ou alors à d\u2019autres facteurs liés à la demande ou à l\u2019offre de main-d\u2019œuvre.Car nous sommes ici en présence de deux pôles \u2013 l\u2019entreprise et la main-d\u2019œuvre \u2013 qui, s\u2019ils sont nécessaires l\u2019un à l\u2019autre, poursuivent des objectifs fort différents, voire opposés.difficultés de recrutement?: des causes diverses Les difficultés de recrutement dans certains secteurs et régions du Québec ne sont pas nouvelles.Dans le cadre d\u2019une étude portant sur la gestion prévisionnelle de la main-d\u2019œuvre, effectuée en 2007, j\u2019ai constaté que plusieurs employeurs de différents secteurs avaient du mal à recruter du personnel à cause des mauvaises conditions de travail offertes, des salaires relativement bas et de la précarité des emplois (c\u2019était le cas dans les industries du meuble, du commerce de l\u2019alimentation et du transport routier).Ailleurs, les difficultés étaient liées au fait que les jeunes n\u2019étaient pas intéressés par les métiers proposés ou que la formation initiale faisait défaut, était insuf fisante ou mal connue.Le passage à la retraite des baby-boomers est un phénomène prévisible qui peut aussi créer des problèmes de recrutement lorsque rien n\u2019a été fait pour y faire face.Autre facteur à considérer : la restructuration des grandes entreprises qui se sont mises à externaliser des activités jugées accessoires pour refiler les coûts liés aux aléas de la production à des fournisseurs et des sous-traitants.Ces derniers, tributaires des commandes de l\u2019entreprise cliente, embauchent et mettent à pied selon les besoins de la production et ils ne trouvent pas toujours la main-d\u2019œuvre voulue, en quantité nécessaire, au moment requis.C\u2019est le prix à payer pour la « flexibilisation » de la main-d\u2019œuvre.Les rationalisations qui ont cours depuis les années 1980 ont entraîné des réductions draconiennes de personnel, rendant les entreprises vulnérables à des absences ou à des départs impromptus ainsi qu\u2019à des variations dans la production.Dans ce contexte de production au plus juste (« lean production »), la tendance des employeurs à réagir au dernier moment crée des situations de crise, souvent imputées à une pénurie de main-d\u2019œuvre.Pour les emplois peu ou pas qualifiés, on a de plus en plus tendance à contourner la difficulté de recrutement par le recours à des travailleurs étrangers temporaires plutôt que par l\u2019amélioration des salaires et des conditions de travail.En même temps, on constate une discrimination persistante à l\u2019embauche envers certaines catégories de la population, dont les Autochtones, les minorités visibles et les immigrants.Les personnes appartenant à ces groupes ont du mal à trouver un emploi en raison de leur condition sociale, de préjugés de la part des employeurs et des pratiques discriminatoires qui s\u2019ensuivent, de l\u2019insuffisance de formation, des politiques d\u2019entreprises ou d\u2019ordres professionnels.La main- d\u2019œuvre est là, mais les obstacles à son embauche ne sont pas levés par ceux qui en ont le pouvoir, même lorsque des postes sont dispo nibles.Les difficultés de recrutement, on le voit, peuvent être attribuables à bien d\u2019autres causes qu\u2019à une réelle pénurie de main-d\u2019œuvre.Les solutions aux difficultés de recrutement ne sont donc pas toutes liées à la main-d\u2019œuvre.l\u2019exemple des secteurs de la santé et de l\u2019enseignement Les secteurs de la santé et de l\u2019enseignement suscitent de grandes inquiétudes au sujet d\u2019une « pénurie » d\u2019infirmières et d\u2019enseignantes2.Ici aussi, on tend à se tourner vers l\u2019étranger 38 RRELATIONS 804 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2019 REGARD LA pénurie de mAin-d\u2019œuVre, réalité ou prétexte ?Le discours sur la pénurie de main-d\u2019œuvre est omniprésent au Québec depuis quelques années.Est-il toujours pertinent ou ne sert-il pas, le plus souvent, à justifier le recours à des travailleurs précaires sans améliorer des conditions de travail inacceptables ?Rolande Pinard O pour combler des postes.Or, la main-d\u2019œuvre infirmière est en croissance continue depuis 2012-20133.Interviewée dans La Presse+ le 10 mai 2016, Régine Laurent, alors présidente de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec, précisait que « 50 % des infirmières et 67 % des infirmières auxiliaires ont un statut à temps partiel au Québec ».Si 70 % des professionnelles en soins étaient à temps plein, on résoudrait les problèmes d\u2019accessibilité, stabiliserait les équipes, diminuerait les heures supplémentaires et réduirait l\u2019absentéisme.Le temps supplémentaire obligatoire est devenu une forme habituelle de « gestion » du personnel en soins infirmiers parce qu\u2019on peut compter sur l\u2019obligation déontologique imposée par l\u2019Ordre des infirmières de ne pas abandonner les patients.Cette forme paresseuse de gestion a probablement incité une partie des infirmières à opter pour d\u2019autres lieux ou formes de pratique.Cette anomalie destructrice de la vie de ces professionnelles est certainement un facteur explicatif important des difficultés de recrutement d\u2019infirmières.En ce qui concerne les difficultés de recrutement des préposées aux bénéficiaires, les faibles salaires associés à cette exigeante activité rebutent les candidates potentielles, et le manque de personnel qui s\u2019ensuit aggrave la situation.Si les employeurs des secteurs public et privé acceptaient de reconnaître l\u2019importance de cette fonction et des personnes qui la remplissent et amélioraient le service et les conditions de travail, la difficulté actuelle d\u2019en recruter serait fort probablement aplanie.Le mode de gestion du personnel dans le secteur de la santé a été fortement influencé par les méthodes utilisées dans le secteur privé, notamment la méthode Toyota consistant à faire soi-disant plus avec moins.Les soins, mesurés et chronométrés, sont réduits et déshumanisés, ce qui atteint le caractère professionnel de la pratique.L\u2019annonce faite par la ministre responsable des Aînés et Proches aidants, Marguerite Blais, le 29 avril dernier, à l\u2019effet qu\u2019il faudra embaucher 60 000 personnes dans le secteur de la santé, dont la moitié devraient être des préposées aux bénéficiaires, devrait améliorer la situation.Pour attirer 30 000 candidatures de préposées, il faudra toutefois valoriser cette fonction, dans tous les sens du terme, et ne pas compter seulement sur des candidatures immigrantes appâtées par un discours trompeur.Dans le secteur de l\u2019enseignement primaire et secondaire, il y a eu des coupes budgétaires de 1,5 milliard entre 2010 et 2016 selon la Fédération autonome de l\u2019enseignement.En outre, 42 % des enseignantes ont un statut précaire.Ces décisions ont des incidences directes sur les conditions de travail et sur les services offerts aux élèves.Le manque de professionnelles de soutien, attribuable en bonne partie aux compressions, vient aggraver la situation.L\u2019amélioration du salaire d\u2019entrée dans la profession ne va pas régler ces problèmes.Dans les régions où il y a pénurie d\u2019enseignantes, l\u2019amélioration des conditions d\u2019exercice de la profession doit s\u2019ajouter à la revalorisation salariale.Ces conditions expliquent probablement davantage que la question salariale pourquoi le quart des nouvelles enseignantes quittent la profession après cinq ans.L\u2019argument de la pénurie contribue, ici aussi, à occulter des conditions de travail inacceptables, refusées par un nombre croissant de salariées.l\u2019utilisation des travailleurs migrants temporaires Face aux difficultés de recrutement, employeurs et représentants gouvernementaux ont tendance, ces dernières années, à contourner le problème en favorisant l\u2019entrée au pays de travailleuses et de travailleurs étrangers.L\u2019expression « pénurie de main-d\u2019œuvre » est commode pour justifier le recours à une main-d\u2019œuvre « taillable et corvéable à merci » constituée de travailleurs migrants temporaires, pouvant très difficilement faire respecter leurs droits liés au travail et sans protections sociales, sans liberté sur le marché du travail et sans possibilité RELATIONS 804 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2019 39 REGARD Travailleur étranger temporaire dans un champs de tomates.Photo : Jason Kryck/PC d\u2019accéder à la citoyenneté.Selon le sociologue Sid Ahmed Soussi, leur nombre a connu une augmentation très importante au cours de la dernière décennie.En 2002, le programme concernant ce type de travailleurs, jusque-là conçu pour une main-d\u2019œuvre hautement qualifiée (universitaires, ingénieurs, cadres), a été élargi pour combler des emplois dits « peu spécialisés » (restauration, entretien ménager, travail agricole, etc.).Les dispositions de ce programme, très favorables aux entreprises en raison de l\u2019accélération des procédures d\u2019acceptation et de la flexibilité qu\u2019il leur apporte, lui ont fait connaître un développement exponentiel.Ce type de programme contribue à maintenir et à aggraver localement la stagnation, voire la baisse des salaires, en utilisant l\u2019argument des pénuries de main-d\u2019œuvre4.Cette tendance à recourir à des travailleurs étrangers temporaires est repérable partout dans le monde, créant ce que d\u2019aucuns appellent un « précariat globalisé »5.On donne souvent l\u2019exemple de la ville de Prato en Toscane : ville presque entièrement italienne en 1989, on y retrouvera 4200 firmes chinoises et 45 000 travailleuses et travailleurs chinois (20 % de la population de la ville) en 2008 ainsi que des conflits ethniques importants entre les différentes couches de ce précariat globalisé.Aux Émirats arabes unis, on compte 90 % de travailleurs étrangers temporaires ; au Qatar et au Koweit, plus de 80% ; en Arabie saoudite, 50 %6.Au Québec, toujours selon Sid Ahmed Soussi, ces travailleurs remplacent de plus en plus des immigrants permanents, une analyse confirmée par le gou - vernement actuel qui, jusqu\u2019à tout récemment, affichait sa volonté de réduire l\u2019immigration tout en favorisant le recours à des travailleurs migrants temporaires pour contourner la «pénurie » de main-d\u2019œuvre.Dans le cadre de la mondialisation économique, le centre hégémonique se déplace des États vers les entreprises transnationales qui imposent leurs diktats.Les États abdiquent leur rôle de défense des droits des citoyens pour satisfaire aux exigences des entreprises et tenter de se situer favorablement dans la compétitivité mondiale qui met les États en concurrence.Dans ce contexte, la mobilité d\u2019une main-d\u2019œuvre sans droits fait partie d\u2019un retour à des formes d\u2019exploitation comparables à celles des débuts du capitalisme industriel, alors que celui-ci ne faisait l\u2019objet d\u2019aucune réglementation et que les travailleurs n\u2019avaient aucune protection.L\u2019argument de la pénurie de main-d\u2019œuvre arrive à point nommé pour justifier l\u2019expansion de ce précariat globalisé.Politiciens et commentateurs y adhèrent d\u2019autant plus que nous connaissons actuellement un taux de chômage relativement bas.On a historiquement interprété une telle situation comme conférant un pouvoir et un rapport de force aux travailleurs (mais pas aux travailleuses), une occasion d\u2019améliorer les salaires et les conditions de travail.Des périodes d\u2019aug - mentation des taux de syndicalisation en découlaient aussi généralement.La disparition de ces phénomènes du côté du pôle de la main-d\u2019œuvre est révélatrice d\u2019un revirement de tendance inquiétant à plusieurs égards.Le précariat globalisé a donné naissance à une concurrence nouvelle entre les salariés, provoquée par l\u2019organisation capitaliste de la production et du travail à une échelle planétaire.Pour les salariés exploités, cette situation pose un défi beaucoup plus important que la pénurie supposée : celui de développer une solidarité entre toutes les couches du précariat globalisé tel qu\u2019il se manifeste localement, pour contrer non seulement sa logique de concurrence, mais aussi la tendance xénophobe qu\u2019elle peut nourrir dans les couches du précariat des pays d\u2019accueil.40 RRELATIONS 804 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2019 REGARD 1.Jacques Rouillard et Jean-François Rouillard, Perspective historique sur l\u2019évolution des salaires réels au Québec (1940-2016).Groupe de recherche en économie et développement international (GREDI), Cahier de recherche 18-04, Université de Sherbrooke.2.Comme il s\u2019agit de deux secteurs fortement féminisés, le genre féminin inclut ici les hommes.3.Voir Mia Laberge, « Manque d\u2019infirmières : pénurie réelle ou structurelle ?», Le Devoir, 1er octobre 2018.4.Sid Ahmed Soussi, « Migrations du travail et politiques publiques : vers une informalisation internationale du travail ?», Revue internationale de politique comparée, vol.23, no 2, 2016.5.Guy Standing, The Precariat.The New Dangerous Class, London, Bloomsbury, 2014.6.Id., p.186. RELATIONS 804 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2019 41 Juan Fernando López Pérez* L\u2019auteur, jésuite, est membre de l\u2019Équipe itinérante en Amazonie depuis 1999 e synode sur l\u2019Amazonie, qui réunira des évêques du monde entier à rome du 6 au 27 octobre prochain, aura pour thème «?Amazonie?: de nouveaux chemins pour l\u2019église et pour l\u2019écologie intégrale?».Le mot synode signi?e «?cheminer ensemble?».Appliqué à l\u2019Amazonie \u2013?la plus grande route ?uviale du monde?\u2013, on pourrait dire « ramer ensemble?».?Le pape François a initié ce processus synodal en janvier 2018 à Puerto Maldonado, dans la région amazonienne du Pérou, en se mettant à l\u2019écoute des peuples autochtones, de leur douleur comme de leurs espoirs.Prières, chants et danses ont ponctué cette rencontre.«?nous vous demandons de nous défendre?!?», insista Yesica Patiachi, du peuple Harambut, au nom des autres peuples amazoniens?: « Les étrangers nous voient faibles et insistent pour que nous quittions nos terres et qu\u2019ainsi nous disparaissions.nous voulons que nos enfants étudient, mais pas au prix d\u2019e?acer nos cultures et nos langues.nous ne voulons pas oublier notre sagesse ancestrale.?» Dans son discours prononcé pour l\u2019occasion, François a fait écho à la situation critique et sans précédent que vivent ces peuples dont les terres sont convoitées par les multinationales pétrolières, gazières, forestières, minières et agroindus- trielles.il a dénoncé la violence du capitalisme prédateur et écocide qui y fait rage, et particulièrement à l\u2019encontre des plus vulnérables parmi les vulnérables, les peuples indigènes en isolement volontaire.Ceux-ci se sont réfugiés dans les régions les plus inaccessibles de la forêt pour pouvoir vivre libres?: «?leur présence nous rappelle que nous ne pouvons pas disposer des biens communs au rythme de l\u2019avidité et du consumérisme.il faut des limites qui nous aident à nous prémunir contre toute volonté de destruction massive de l\u2019habitat qui nous constitue?», a dit François.Mais cette situation critique, où la «?dictature du capital?» empêche les pouvoirs politiques de veiller au bien commun et menace les écosystèmes, nous concerne toutes et tous.La clameur des peuples indigènes interpelle l\u2019humanité entière.nous sommes en face d\u2019un temps d\u2019urgence, un «?kairos », pour prendre un terme biblique, un temps d\u2019action et de riposte, où l\u2019esprit de vie anime la résistance.Les signes de sa présence surgissent, une fois de plus, de la «?périphérie?» du monde \u2013?géographique, existentielle, symbolique?\u2013 et non depuis le «?centre?»?; les étincelles de nouveauté naissent des «?Galilées?» de ce monde, notamment de l\u2019Amazonie et de ses peuples historiquement exclus et exploités.À Puerto Maldonado, le pape François a reconnu dans les peuples autochtones des guides privilégiés sur les chemins de la sauvegarde de la maison commune, ou du bien-vivre selon les cosmovisions indigènes.C\u2019était un geste courageux et prophétique.Leur sagesse ancestrale est un don fait à l\u2019hu - manité confrontée à une grave rupture de l\u2019équilibre écosysté- mique de la planète.La notion de bien-vivre peut se résumer ainsi?: «?Je vis bien si tu vis bien?; et toi et moi vivons bien si les autres vivent bien?; et nous vivons tous et toutes bien si les arbres, les plantes et le sol vivent bien?; si la rivière et les poissons vivent bien?; si l\u2019air et les oiseaux vivent bien?; si la pluie et le vent vivent bien?; si la terre et le ciel vivent bien?; si les esprits vivent bien?; si tous les êtres avec qui nous formons communauté vivent bien.?»?si le synode sur l\u2019Amazonie veut porter fruit, il devra, comme François l\u2019a fait à Puerto Maldonado, se laisser interpeller par les peuples autochtones.il devra «?amazoniser?» le cœur de l\u2019église pour qu\u2019elle devienne un porte-voix puissant qui dénonce la violence dont sou?rent l\u2019Amazonie et ses peuples et qui annonce en même temps le don que fait à la terre entière la diversité de cette région et de ses peuples pour l\u2019équilibre écologique de la planète et la sauvegarde de la vie.Le synode devra montrer que si l\u2019Amazonie dépérit, c\u2019est la planète entière qui en sou?rira, c\u2019est la vie même sur terre qui pourrait être compromise.Face à cette menace, tous et toutes, nous devons unir nos forces pour lutter contre les logiques perverses et prédatrices qui ont cours et nous engager résolument dans une nouvelle manière de vivre, basée sur le bien vivre, le souci du vivant, la réciprocité des échanges, la simplicité de la vie.Ce devra être un synode qui appelle à une église plurielle et diverse, européenne avec les européens, africaine avec les Africains, autochtone avec les Autochtones.Une église axée sur le service, qui reconnaisse les divers ministères indigènes déjà mis en pratique, avec leurs ministres, hommes et femmes mariés, leurs rites adaptés à leurs cultures, etc.Une église en dialogue interculturel et interreligieux constant, cheminant d\u2019égal à égal, et tirant des apprentissages, conjointement et humblement, des expériences religieuses, spirituelles et mystiques des peuples amazoniens qui donnent à Dieu des noms divers?: tupá, Omama, etc.Ce synode devra nous encourager à apprendre des peuples premiers ce qu\u2019est l\u2019écologie intégrale.Car, comme le dit le chaman Davi Kopenawa Yanomami?: «?vous dites vouloir déforester notre terre-forêt pour nous enrichir.Or, pour nous, être riche, c\u2019est d\u2019avoir notre terre en santé, a?n de permettre à nos enfants de vivre sainement dans un milieu plein de vie.?» Entendre le cri de l\u2019Amazonie Sur lEs pas d\u2019Ignace * traduit de l\u2019espagnol par Jean-Claude ravet.Si l\u2019Amazonie dépérit, c\u2019est la planète entière qui en souffrira. homme se réveille à la gare?; trouve que tout autour ressemble à une gare mais il est en détresse, ne sait pas comment il est arrivé là?; un homme l\u2019a conduit.il n\u2019a rien sur lui?; pas de manteau, pas de bottes.il donne le numéro où il est, c\u2019est le vôtre, il a composé ce numéro de mémoire, mais c\u2019est la seule chose qui le sauve, que vous le rameniez de cette gare invisible et familière à la chambre qu\u2019il n\u2019a pas quittée.vous tentez de le rassurer, lui dites que le rêve s\u2019est simplement déversé dans le jour, que c\u2019est un rêve important?; une gare d\u2019enfance qui revient le hanter, un signe de départ, une envie de partir au loin, de retourner chez lui.il répète qu\u2019au réveil il ne comprenait pas pourquoi les objets familiers, usuels, se trouvaient aussi dans cette gare.À l\u2019interphone placé au-dessus du lit, les in?r- mières hurlent des consignes, leurs paroles s\u2019insinuent des haut-parleurs dans le sommeil des gens, on se croirait dans une gare.Dormir dans un hall de gare?! voilà d\u2019où cela peut venir?: ces aboiements perçus dans le demi-sommeil, l\u2019appel du rassemblement.Le froid, la solitude, l\u2019impression d\u2019avoir été arraché, sans savoir, à sa propre existence?; tout est blanc.L\u2019homme à genoux semblait désormais implorer le désir, son corps impatient se tordait, décrivant autour de lui une supplication à la beauté, ce cri en son ventre déchirait l\u2019espace de toutes parts.ses mains voguaient sur des rivières aux con?uents si nombreux qu\u2019un enchevêtrement se créait, laissant en suspens ce qui pouvait ressembler à des cigognes ou à des pélicans calcinés.On gardait bonne distance.Pourtant ça ne s\u2019attrape pas ces choses-là.sur le bord de la fenêtre, deux géraniums conversaient, se racontant toujours la même histoire, mais il ne pouvait en être autrement?; personne à qui parler ici, personne pour déchi?rer les messages qui pourtant circulaient à grande vitesse, se frappant de plein fouet, parfois.Alors, on entendait des éclats de voix, des gémissements, des plaintes et, dans les haut-parleurs, reprenaient les messages d\u2019alerte.L\u2019homme, lui, n\u2019avait pas bougé de sa posture précaire, il traversait le corridor avec une lenteur excessive.Un prince, un grand héron?! Maintenant c\u2019était l\u2019évidence même, avec une tête cendrée qui, légèrement penchée, pouvait laisser croire qu\u2019il dormait en marchant, c\u2019est ce qu\u2019il tentait de répondre pourtant depuis il ne sait plus combien de temps déjà, lorsqu\u2019on lui demandait son nom.vous vous imaginez?! il construisait des avions.ses pieds pointant sous le drap, je les aurais reconnus entre mille et même si l\u2019in?ni tentait de me retenir, de retarder le plus longtemps possible cet instant, je savais que je n\u2019avais qu\u2019à tourner le coin pour le retrouver, reconnaître cette respiration plus désordonnée qui s\u2019arrête, s\u2019emballe, se fait à peine perceptible au point qu\u2019il faille guetter le mouvement du drap.Le corps tente de se replier sur lui-même, les mâchoires rigides?; la bouche même ne laisse qu\u2019un petit ori?ce, trop petit pour un baiser, pour toute nourriture.Alors comme avec un enfant, il faut y glisser la vie du bout des doigts par petites lampées, par petites béquées.son torse ploie sous d\u2019invisibles caresses, se courbant parfois, étirant un baiser vers les êtres invisibles qui hantent ses songes, mais replonge aussitôt le cœur en apnée?; vous n\u2019existez plus que dans cette vibration qui vous réunit, vous garde encore ensemble.Le ciel gronde, hurle sa colère, de le voir arraché à sa beauté?; l\u2019air a la lourdeur d\u2019un jour où tout change de place, les arbres défoncent le ciel à travers l\u2019acier des bâtiments et le béton armé?; l\u2019in?rmier au retour de sa pause demande à l\u2019interne qui termine son quart de travail?: «?C\u2019est pour emporter ou pour mourir ici?» en rentrant, en trombe, après une attente interminable, la lumière des marais gagne la ville, bouscule le cortège.Les secondes dé?lent parées de ?l d\u2019or.Une chaise solide pour une vie entière, se balance entre ciel et terre et on ne sait comment elle est arrivée là.il n\u2019y a plus, j\u2019imagine, pour quiconque, de raison de récupérer cette chaise pour autre chose que du bois de chau?age.Le sel fond dans la main du vieillard, un oiseau endormi.Je voulais lui conter ma vie au coin de la rue, avec un vent du nord et ça ne se fait pas, m\u2019avait-il dit, je vais vous quitter.Je parlai encore des coups, comme si cela put importer à autrui ces histoires de rats, de grains pourris, d\u2019odeur d\u2019urine collée à la peau.il m\u2019avait dit?: vous ne savez pas.Je m\u2019attendais à une révélation.il a tourné les talons, n\u2019a jamais terminé sa phrase.L\u2019autre était endormi devant le récit de sa propre vie pensant qu\u2019on lui parlait d\u2019autrui.Les yeux fermés, la tête qui tombait, j\u2019ai quitté sur la pointe des pieds, il n\u2019y avait plus rien à faire, l\u2019épuisement m\u2019avait saisie d\u2019un coup?; les os n\u2019en pouvaient plus.Les rires de plus jeunes arrivaient jusqu\u2019à nous.Cette innocence-là su?sait à nous rappeler nos jeunes années.il y avait une femme qui fredonnait sans cesse, elle voulait que je me colle à elle, que je la suive, elle m\u2019appelait du regard.Parfois nos gestes se fondaient d\u2019un même battement?; comme deux oiseaux tués d\u2019une pierre, nous disparaissions, tournant un coin, nous baissant en même temps, devenions l\u2019heure où la cour se vide?; une seule et même ombre épuisée, trop faible pour se désunir.Ces moments de grâce, si brefs qu\u2019on n\u2019y croit pas, su?saient à rendre nos pas moins lourds, je pleurais, parfois quelques secondes entre la cour et le baraquement, cette respiration.1.In absentia texte?:Violaine Forest photo?:Benoit Aquin 42 RELATIONS 804 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2019 in extremIs.quElque chosE sur le feU \u2022 ChroNique littéRaire L\u2019 RELATIONS 804 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2019 43 La table, Centre-Sud, Montréal, 1998 www.pum.umontreal.ca Les Presses de l\u2019Université de Montréal Quand la mort frappe l\u2019immigrant Dé?s et adaptations Sous la direction de Lilyane Rachédi et Béatrice Halsouet Les Presses de l\u2019Université de Montréal Se dire arabe au Canada Un siècle d\u2019histoire migratoire Houda Asal Les Presses de l\u2019Université de Montréal Des musulmanes ouest-africaines au Québec Entre subversion et conformité Diahara Traoré Les Presses de l\u2019Université de Montréal Les Maghrébins de Montréal Bochra Manaï Les Presses de l\u2019Université de Montréal L\u2019immigration et l\u2019ethnicité dans le Québec contemporain Deirdre Meintel, Annick Germain, Danielle Juteau, Victor Piché et Jean Renaud La lutte, pas la guerre Écrits pacifistes radicaux (?) Traduction de l\u2019allemand et présentation par Lucien Pelletier Les Presses de l\u2019Université de Montréal E?B?L\u2019Asie du Sud-Est à la croisée des puissances Serge Granger Les Presses de l\u2019Université de Montréal conf luences asiatiques Laurence Monnais Vaccinations Le mythe du refus Les Presses de l\u2019Université de Montréal RELATIONS 804 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2019 45 L\u2019auteur est jésuite et maître de Dharma dans la branche coréenne de l\u2019école Zen (Rinzaï) obscurité de la nuit s\u2019évanouit.Assises sur les feuilles des nénufars, les grenouilles interrompent leur assourdissant concert de coassements.À la perception de la luminosité rosée de l\u2019aurore qui monte au dos des basses montagnes environnantes, les cigales commencent une nouvelle journée à chanter.Avec la dispersion de la fraîcheur de la nuit, l\u2019humidité s\u2019élève du sol en paresseuses vapeurs enveloppant tout le paysage d\u2019un doux sfumato.On croirait toucher à l\u2019éternité et on voudrait y demeurer pour toujours.Comme si ces quelques instants se su?saient plei - nement à eux-mêmes, de par la densité de leur inépuisable beauté.Comme si le sens de nos existences n\u2019était pas à chercher ailleurs qu\u2019en l\u2019accueil de leurs insondables mystères.Où suis-je aujourd\u2019hui?La réponse paraît aisée, en coordonnées spatiotemporelles tout au moins.Un coup d\u2019œil à ma montre donne 5 heures, le 13 août 2019.L\u2019endroit?Le bord d\u2019un ravissant petit étang situé au fond du grand champ de la Communauté du champ de pierre au bout du chemin : il s\u2019agit de l\u2019association que j\u2019ai fondée, en 2015, avec quelques amis coréens.située dans les contreforts des montagnes à l\u2019est du Pays du Matin calme, elle a pour ?n de promouvoir la rencontre entre bouddhistes et chrétiens, tant dans ce pays qu\u2019au-delà.On y pratique la méditation, l\u2019agriculture biologique (sur 3000 m²) et l\u2019étude des textes des traditions chrétienne et est-asiatiques2.Mais où suis-je en coordonnées métaphysiques?Qu\u2019est- ce que cette heure qui sitôt énoncée a déjà changé?Qu\u2019est- ce que ce sol dont la position aussitôt dé?nie n\u2019est déjà plus ce qu\u2019elle était?notre planète ne tourne-t-elle pas simultanément sur elle-même et autour du soleil, et dans une galaxie en perpétuel mouvement au sein d\u2019un cosmos aux dimensions inconcevables?en juin dernier, grâce à l\u2019astuce de quelques astrophysiciens, la photo du gou?re béant d\u2019un gigantesque trou noir apparaissait pour la première fois sur internet, comme un rappel à l\u2019échelon universel de l\u2019impermanence fondamentale de tout ce qui existe.Pour qui se prête à la considération de ce genre d\u2019objet et à l\u2019interrogation méta - physique qu\u2019il peut susciter, à titre de manifestation concrète du retour au néant de l\u2019Univers, le risque est tout à fait réel d\u2019être pris d\u2019un fascinant mais dangereux vertige \u2013?parce que pouvant conduire à un sentiment de tragique impuissance face à l\u2019apparente insigni?ance de l\u2019existence.Mais, rétorqueront certains, le mouvement pour la di?usion de la pleine conscience n\u2019est-il pas là, par exemple, précisément pour nous aider à accéder à la conscience de ce qui paraît par ailleurs inconcevable?il est à la mode, il est vrai, de par le monde entier.il est aussi fort bien commercialisé, c\u2019est- à-dire quelque peu récupéré \u2013?sinon presque entièrement?\u2013 par les intérêts du néolibéralisme économico-politique, lesquels nous situent essentiellement dans l\u2019avoir, et non pas dans l\u2019être.soyons donc honnêtes?! Jusqu\u2019à quel point nos minuscules consciences sont-elles vraiment capables, sans sombrer dans la folie, de prendre la mesure des in?nies dimensions spatiotemporelles de l\u2019Univers?Les remarquables ouvrages de stephen Hawking, Une histoire du temps et Une brève histoire du temps, sont loin, dit-on, d\u2019avoir été aussi bien lus qu\u2019ils ne se sont vendus, même si le second se voulait une version encore plus vulga - risée du premier.C\u2019est en raison de leur caractère hermétique \u2013?tout particulièrement au plan mathématique?\u2013 qui, en dépit de toute la bonne volonté de leur auteur, en décourage plusieurs, pourtant assoi?és de comprendre pour mieux connaître et savoir.en vérité, quels que soient nos e?orts pour accéder, au plan spirituel et scienti?que, à des degrés de conscience plus élevés, le temps et l\u2019espace au sein desquels nous vivons, tendus entre le moment de notre naissance et celui, inconnu, de notre mort, nous échappent.et cela, bien que montres et géolocalisation puissent nous donner l\u2019illusion de savoir avec exactitude non seulement où nous sommes, mais encore où nous en sommes avec nos existences.«?Je sais que je ne sais pas?», disait humblement socrate.L\u2019Univers ne répond qu\u2019aux questions que nous lui posons, ajoutait le physicien bouddhiste et coréen qui depuis bientôt 25 ans est mon maître de méditation.L\u2019omniscience ne fait pas plus partie de notre monde que la pleine conscience, sinon à titre de miroirs aux alouettes.Ultramatérialiste, notre civilisation tend beaucoup plus à nous disperser qu\u2019à nous centrer, et cela à la mesure même de nos extraordinaires possibilités de déplacement et d\u2019exploration des multiples champs de la connaissance.Cela explique que, trop souvent et bien qu\u2019à notre insu, nous ne soyons vraiment nulle part.Cette civilisation tend également à ne s\u2019intéresser au vieillissement, à la maladie et à la mort qu\u2019en tant qu\u2019objets capitalisables, au risque de nous faire perdre la conscience de notre mortalité.Or, la vie n\u2019a véritablement de sens, d\u2019un instant à l\u2019autre, qu\u2019à partir du moment où elle accepte de se percevoir et de se dé?nir par rapport à sa ?ni- tude et à l\u2019au-delà.Blaise Pascal, à l\u2019exemple de nombre de philosophies et de religions, avait compris que nous ne pouvons vraiment nous situer au cœur du monde qu\u2019en acceptant de nous conformer, dans l\u2019humilité et la con?ance, à un ordre physique et métaphysique qui nous précède et nous dépasse.Dans le mythe biblique de la création, la faute d\u2019Adam et Ève consiste très précisément à avoir pensé et cru non seulement que cet ordre était mauvais, mais encore qu\u2019il leur était possible d\u2019y échapper.L\u2019 « Adam ! Où es-tu ?1» questions de sens Bernard Senécal 1.Genèse 3, 9.2.Pour en savoir plus, B.senécal, «?Apprendre des bouddhistes?», Relations, no 789, avril 2017. Dissident.Pierre Vallières (1938-1998) Au-delà de Nègres blancs d\u2019Amérique DANIEL SAMSON-LEGAULT Montréal, Québec Amérique, 2018, 512 p.igure intellectuelle et politique marquante de la deuxième moitié du XXe siècle, Pierre vallières n\u2019avait toujours pas fait l\u2019objet d\u2019une biographie, 20 ans après son décès.C\u2019est à cette tâche colossale que s\u2019est attaqué Daniel samson-Legault, qui a côtoyé vallières pendant quelques années à la revue VO (Vie ouvrière).Le titre de l\u2019ouvrage, Dissident, est à la fois programmatique et ?dèle à la pensée et aux engagements de vallières.rebelle, non-conformiste, esprit libre, l\u2019auteur de Nègres blancs d\u2019Amérique est un personnage déroutant qui échappe aux étiquettes et aux «?chapelles?» de tout acabit.toujours en quête d\u2019absolu, il aura été tour à tour personnaliste chrétien, «?citélibriste?», novice franciscain, anticlérical décomplexé, athée impénitent, puis, après son retour à la foi chrétienne, membre de communautés ecclésiales de base très critiques de l\u2019église institutionnelle, plus encore sous le ponti?cat de Jean-Paul ii.Chrétien assumé et militant de gauche, il a dérouté plusieurs de ses compagnons de lutte, notamment à la revue Parti pris.socialiste convaincu, révolutionnaire idéaliste, partisan de la lutte armée, il a eu maille à partir avec les marxistes les plus orthodoxes, pour ne pas dire les plus doctrinaires, et ce, avant comme après sa rupture avec le Front de libération nationale (FLQ) et son ex-camarade de lutte (et de prison) Charles Gagnon.indépendantiste, puis felquiste, puis péquiste (quoique à contrecœur\u2026), vallières s\u2019est montré éminemment critique du nationalisme, tout comme de l\u2019étapisme promu par rené Lévesque lors du référendum de 1980.vers la ?n de sa vie, en 1995, le sort des Bosniaques massacrés par les ultranationalistes serbes l\u2019interpellait davantage que le référendum péquiste sur la souveraineté du Québec.Attentif à cette dissidence et aux nombreux changements de cap ayant jalonné la trajectoire intellectuelle et spirituelle de vallières, l\u2019auteur a le mérite de restituer toute la complexité et l\u2019épaisseur humaine du personnage.Le sous-titre de la biographie est éloquent à cet égard?: «?au-delà de Nègres blancs d\u2019Amérique ».Derrière le mythe que vallières est devenu, un peu malgré lui, il y a l\u2019homme, en chair et en os.C\u2019est à la découverte de ce dernier que nous convie le biographe.Une première partie du livre aborde les années de jeunesse de vallières, en s\u2019attachant à décrypter ses récits d\u2019enfance.On y découvre une famille beaucoup moins pauvre et aliénée que celle qu\u2019il a laissé transparaître dans Nègres blancs d\u2019Amérique.On y découvre aussi un jeune catholique torturé, typique de la génération de la revue Cité libre et de Notre inquiétude de François Hertel.Pieux, mystique et brillant intellectuel, il embrasse d\u2019ailleurs la vie religieuse chez les Franciscains, une communauté qu\u2019il quitte quelques années plus tard, mais avec laquelle il renoue, dans les années 1980, au sein de La Pierre vivante, une communauté ecclésiale de base où il côtoie notamment le rédacteur en chef de Relations, Jean-Claude ravet.La deuxième partie du livre aborde les «?années felquistes?» de vallières.Magni?quement écrite, cette portion de la biographie est haletante et exaltante et se lit comme un roman policier.On y découvre la mystique révolutionnaire qui l\u2019anime, mais aussi ses doutes, ses souffrances et le prix de ses engagements politiques.Au terme de plusieurs années de lutte et d\u2019incarcération, vallières est un homme brisé, à la santé hypothéquée, mais qui refuse de renoncer à son indépendance d\u2019esprit.Foisonnante et parfois décousue, la troisième partie est cependant la plus riche, car elle nous donne accès à un vallières moins connu et encore plus attachant, parce que révélant sa fragilité.elle explore aussi le large spectre de ses engagements, notamment ses engagements chrétiens et écologistes, sa proximité avec la contre-culture des années 1970, ses ré?exions avant-gardistes sur le patriarcat et le néolibéralisme.On y découvre aussi un homme humble et jovial, fumeur et buveur, demeuré proche de ses racines ouvrières, et qui ?nira par assumer au grand jour son identité homosexuelle, qu\u2019il vécut longtemps de manière torturée.On y découvre en?n son engagement durable auprès des personnes sou?rant de maladie mentale, d\u2019abord dans les années 1970, dans le journal Le Jour, où il étale le scandale des freak shows, ces propriétaires de bars qui font monter sur scène des handicapés mentaux pour les humilier publiquement, puis dans les années 1980, au Café nelligan, où il noue des amitiés avec des psychotiques désinstitutionna- lisés.Par une douloureuse ironie, il fera lui-même face à des problèmes de santé mentale à la ?n de sa vie.Un livre à lire absolument, qui nous fait découvrir un homme entier au-delà des petites boîtes dans lesquelles on a souvent enfermé sa pensée politique.Frédéric Barriault Le choix de l\u2019heure Ruser avec la mort ?LUCE DES AULNIERS ET BERNARD J.LAPOINTE Montréal, Somme Toute, 2018, 295 p.e débat autour de l\u2019aide médicale à mourir est loin d\u2019être clos, comme en fait foi ce livre.C\u2019est à une véritable déconstruction du langage entourant la ?n de vie que se livrent l\u2019anthropologue 46 RELATIONS 804 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2019 RecensionS \u2022 livres Luce Des Aulniers, professeure émérite de l\u2019UQAM, et le docteur Bernard J.Lapointe, membre de la première équipe de soins palliatifs à Montréal et actuel - lement chef de la division des soins palliatifs de l\u2019Hôpital juif de Montréal.Les deux dialoguent autour de 40 mots-clés relatifs à l\u2019aide médicale à mourir, répartis en trois sections évoquant la mer?: «?L\u2019écume d\u2019une revendication?», qui porte sur les thèmes généralement mis de l\u2019avant, comme mourir dans la dignité, compassion, autonomie et autodétermination ; «?Le roulis culturel?» sur l\u2019horizon du discours actuel, autour des mots sou?rance, fardeau, culpabilité, pertes ; et «?Les grands fonds des choix?» sur l\u2019horizon des débats toujours ouverts, avec nouveau sacré, double contrainte, non-dits et tabous, ?n ultime.en?n, le dernier thème \u2013?L\u2019altérité ou le «?tout autre?» de la mort dans la vie \u2013 donne lieu à une très belle conclusion.Les renvois d\u2019un thème à l\u2019autre sont nombreux et témoignent d\u2019une pensée complexe et enchevêtrée.On sent l\u2019ora- lité des échanges derrière l\u2019écrit, avec ses hésitations et ses reprises.Le travail éditorial a certainement été complexe mais le résultat est à la hauteur des attentes.Les auteurs déconstruisent avec brio, en e?et, tout le discours qui enveloppe l\u2019expression «?mourir dans la dignité?».entre nous, qui veut mourir dans l\u2019indignité?La formulation préjuge de la réponse?: postule-t-elle d\u2019acquiescer à l\u2019o?re que nous fait la société de provoquer la mort?Luce Des Aulniers cite à ce propos l\u2019anthropologue vincent thomas?: «?On peut mourir dignement dans ses excréments et indignement dans la propreté aseptisée d\u2019un monde médical [\u2026].Mourir dans la dignité, c\u2019est peut-être dénaître en quelque sorte et accoucher de sa propre mort?» (p.40-41).Je pense que c\u2019est là la clé de voûte de la contribution des auteurs.ils le disent avec force et constance?: l\u2019o?re d\u2019aide à mourir et le discours qui l\u2019accompagne exercent parfois une pression considérable sur les personnes malades?; cela devient comme un devoir social, pour répondre à la requête de l\u2019univers technico-médical et aux impératifs économiques de la société.Les sections sur la dignité, la qualité de la vie, le corps abîmé, le port des couches, les sens (le toucher en particulier), la compassion, le nouveau sacré (comme nouvel impératif intouchable imposé du dehors) et les tabous sont particulièrement remarquables.Hyper critiques, les auteurs ne s\u2019iden- ti?ent aucunement au mouvement pro- vie.ils refusent toute référence à un diktat moral imposé d\u2019en-haut ou à un quelque interdit sacré.La pensée est séculière mais s\u2019inscrit dans une cosmologie ouverte.La mise en place d\u2019un nouvel ordre des choses que l\u2019on veut moderne et adapté joue souvent contre la liberté des personnes en phase de mourir et les prive de l\u2019expérience unique, ultime et nécessaire de mourir?: «?il arrive que dans le parcours du mourant, on naisse à quelque chose qui est autre que le soi connu et référencé.il y a comme [\u2026] une œuvre en attente d\u2019une autre œuvre?» (p.285).On peut lire Le choix de l\u2019heure comme un livre sur l\u2019éthique ou comme une ré?exion de plus dans le débat en cours.Mais il s\u2019agit de bien plus que cela.C\u2019est un livre-miroir que toute personne doit lire et méditer \u2013?particulièrement celles qui s\u2019en vont vers la ?n de leur vie, à cause de l\u2019âge ou de la maladie, et qui veulent vivre leur mort et non pas simplement la subir ou la provoquer.Un grand livre.André Beauchamp Gens de mon pays ROMÉO BOUCHARD Montréal, Écosociété, 2018, 149 p.Ce village m\u2019était destiné?: c\u2019est là que je devais être.?» Cet aveu de roméo Bouchard, qui scelle ainsi le lieu de sa destinée paysanne à saint- Germain-de-Kamouraska, ouvre un remarquable petit livre écrit en mémoire de 16 personnes auxquelles il s\u2019est attaché dans ce beau coin de pays, où il vit depuis une quarantaine d\u2019années.il s\u2019agit d\u2019un cadeau o?ert aux «?gens de mon pays?» à l\u2019occasion du 125e anniversaire du village.Mais pour les étrangers que sont la plupart des lecteurs, les pages de ce livre apparaîtront comme le tissage d\u2019une catalogne aux multiples couleurs.On y découvre le fondateur de l\u2019Union paysanne avec des femmes et des hommes qui ont créé avec lui le paysage de la transition entre le village- paroisse traditionnel de saint-Germain, décrit par Horace Miner en 1937, et le village urbain d\u2019aujourd\u2019hui, habité par les néoruraux.Ce livre est loin d\u2019être une monographie de paroisse rurale célébrant les élites cléricales et laïques, comme il s\u2019en fait encore parfois pour souligner l\u2019anniversaire d\u2019un village.il veut surtout témoigner du devenir de ceux et de celles qui ont, dans leur singularité, chacun et chacune à leur manière, participé à la résistance et à la transformation du village, d\u2019une communauté humaine et de Bouchard lui-même, lui RELATIONS 804 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2019 47 RecensionS \u2022 livres « qui s\u2019est enraciné dans «?la douceur du Bas-du-Fleuve?» dans les années 1970, quand, prêtre révolté du saguenay, il a quitté le sacerdoce et adopté le style de vie des hippies pour e?ectuer un retour à la terre.Les portraits des acteurs convoqués pour raconter cette histoire humaine sont vifs et colorés, ils campent rapidement le physique de l\u2019individu, ses manières de faire, les lieux qu\u2019il habite, la microsociété qui est la sienne et le rôle principal qu\u2019il ou elle aura joué dans l\u2019histoire de la collectivité.La séquence des portraits semble aléatoire et c\u2019est tant mieux?; chaque nouveau personnage crée une surprise et alimente la curiosité.et Bouchard tente à chaque fois de découvrir et de comprendre celles et ceux qui ont accompagné sa vie.Quitte à sous-entendre à chaque fois que chacun, vivant ou déjà décédé, recèle un mystère qui mérite le respect.La recomposition de saint-Germain au cours des quatre décennies charnières liant deux siècles pourrait servir de cas type.On ressort de la lecture avec un sentiment de douce mélancolie \u2013?le déclin des petites fermes familiales semblant irréversible?\u2013 et une impression de soleil matinal que dégagent la revitalisation culturelle de ce village et sa réinvention locale.L\u2019éditeur, tout comme l\u2019auteur, doit être félicité pour cette publication qui vient enrichir la ré?exion politique menée sur le thème de l\u2019engagement local et sur sa valeur à long terme en assurant le relais entre les générations réunies autour d\u2019un espace démocratique commun à inventer et à défendre.espérons que les lecteurs et les lectrices sauront consulter la petite carte manuscrite dessinée par l\u2019auteur, et tourner à gauche à la sortie 434 de l\u2019autoroute 20 est.Derrière la Montagne-à-Plourde et le Cabouron du Mississippi se loge le village de saint-Germain.Pour ma part, j\u2019ai trop longtemps été pressé de ?ler rapidement vers l\u2019est et saint-simon.J\u2019entends bien me racheter à la prochaine occasion.Louis Rousseau 1984 GEORGE ORWELL Nouvelle traduction et postface de Celia Izoard Montréal, Éd.de la rue Dorion, 2019, 512 pares sont les personnes qui n\u2019ont jamais entendu parler de 1984, le célèbre roman d\u2019anticipation de George Orwell dont on souligne cette année le 70e anniversaire de parution.Big Brother fait désormais partie de notre imaginaire collectif et l\u2019expression novlangue est passée dans l\u2019usage.Jusqu\u2019ici, malgré les multiples réimpressions, la traduction française publiée par Gallimard continuait à poser des problèmes avec ses 42 phrases manquantes par rapport à l\u2019original et d\u2019importantes coquilles, comme le fait de dire que les prolétaires constituaient 15?% de la population d\u2019Océanie.au lieu de 85?%?! Pro?tant de cet anniversaire et prenant de court les autres maisons d\u2019édition \u2013?car en France les œuvres d\u2019Orwell entreront dans le domaine public en 2020?\u2013, Gallimard décidait en?n, en 2018, de lancer une traduction renouvelée, cette fois sous la plume de Josée Kamoun.si cette nouvelle mouture présente un certain style, on se demande bien ce qui a motivé la traductrice à remplacer la locution police de la pensée par mentopolice et, surtout, de traduire littéralement newspeak par néoparler plutôt que de conserver le terme novlangue pratiquement devenu un concept de référence.Ce faisant, elle a?adit la ré?exion philosophique sur les liens entre langue et pensée, qui est pourtant au cœur de 1984.Fort heureusement, une maison d\u2019édition québécoise, Les éditions de la rue Dorion, nous propose une autre traduction qui restitue à ce livre culte sa vigueur philosophique.L\u2019ajout de deux mises au point d\u2019Orwell, dans lesquelles il précise ses intentions, permet d\u2019ancrer la pensée de l\u2019auteur dans son parcours de militant de gauche et donc d\u2019en faire une lecture politique plus éclairée.en plus, la postface de la traductrice Celia izoard vient renforcer et actualiser la ré?exion sur le totalitarisme qui, trop souvent, a été cantonnée à la dénonciation du totalitarisme soviétique.Cette contextualisation est fort salutaire car, depuis quelques années, plusieurs auteurs associés à la droite conservatrice se réclament d\u2019Orwell tant en europe qu\u2019au Québec.Ainsi, le 11 juin dernier, dans le Journal de Montréal, Mathieu Bock-Côté, se basant sur Orwell, critiquait «?la tentation totalitaire de la gauche universitaire médiatique?».C\u2019est passer à côté du fait que la critique orwellienne du langage ne peut être ainsi réduite à une critique de la rectitude politique.Plus que d\u2019euphémisation du langage, c\u2019est de sa distorsion dont il est radica - lement question dans 1984, comme en témoignent les slogans légendaires du parti écrits sur la façade blanche du ministère de la vérité?: la guerre c\u2019est la paix ; la liberté c\u2019est l\u2019esclavage ; l\u2019ignorance, c\u2019est la force.D\u2019ailleurs, le concept même de liberté est appelé à disparaître puisque la novlangue est la seule langue qui évolue en s\u2019appauvrissant?: «?ne vois-tu pas que tout l\u2019objet de la novlangue est de restreindre le champ de la pensée?» rappelle syme à Winston (p.?93).et quand, dans ce roman, il est question de la doublepen- sée, on ne peut s\u2019empêcher de penser à Donald trump qui invente et impose des événements comme s\u2019ils étaient réels (les fameux «?faits alternatifs?»).À la longue, un tel dévoiement du langage conduit à la déshumanisation et à l\u2019impossibilité du politique, qui sont les ressorts ultimes du totalitarisme comme l\u2019a bien montré la philosophe Hannah Arendt.Assurément, cette nouvelle traduction peut venir toni?er la lecture de ceux et de celles qui connaissaient déjà 1984 et elle aidera de nouvelles générations friandes du numérique à mieux comprendre le monde \u2013?orwellien?\u2013 dans lequel elles vivent.Anne-Marie Claret 48 RELATIONS 804 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2019 RecensionS \u2022 livres La fin des terres Réalisation : Loïc Darses Production : ONF Canada, 2019, 91 min.Cerner l\u2019esprit politique de l\u2019époque»?: l\u2019intention de Loïc Darses, le réalisateur de ce ?lm au titre énigmatique, est annoncée dès les premières secondes, en caractères rouges sur fond noir.Pour parvenir à leurs ?ns, son équipe et lui ont choisi de recueillir les ré?exions de 17 jeunes intellectuels et artistes qui «?ne racontent plus ce que l\u2019on nomme le grand récit québécois?».C\u2019est donc en quelque sorte du nouveau récit collectif que tente d\u2019articuler la génération des milléniaux, qui n\u2019a pas connu «?l\u2019ère référendaire?», dont le ?lm cherche à témoigner.Projetées sur des images de lieux emblématiques de l\u2019histoire québécoise, les voix de ces jeunes hommes et femmes \u2013?qui n\u2019apparaissent jamais à l\u2019écran et ne sont jamais identi?és?\u2013 tissent un discours polyphonique sur l\u2019identité collective qui se déploie en trois volets?: le questionnement, l\u2019impasse, la réappropriation.L\u2019héritage de la révolution tranquille et du grand récit de notre modernité triomphante, ses apories, ses contradictions et le désir d\u2019en poursuivre malgré tout le projet émancipateur \u2013?bien que sous une nouvelle forme?\u2013 sont ainsi au cœur des ré?exions de ces jeunes, pour la plupart issus des milieux progressistes.il faut dire que ces questionnements ne sont pas nouveaux.Le chantier de la réappropriation critique de l\u2019héritage émancipateur de la révolution tranquille est en e?et l\u2019objet de di?érentes productions intellectuelles et artistiques ces dernières années, et gagne en pro - fondeur à mesure que la nouvelle génération qui le porte fait sa place dans l\u2019espace public et politique.Ce ?lm d\u2019une heure et demie dans lequel 17 personnes pensent à voix haute quelques minutes peine malheureusement à rendre compte de toute la richesse et de la profondeur de ces analyses, malgré quelques éclairs de clairvoyance de la part de certaines des personnes interviewées.C\u2019est plutôt la démarche formelle et esthétique du ?lm qui arrive le mieux à traduire la quête de sens politique de cette génération et donc à atteindre, en partie, l\u2019ambitieux objectif de «?cerner l\u2019esprit politique de l\u2019époque?».D\u2019abord, le choix de ne montrer aucune image d\u2019archives marque clairement la volonté d\u2019établir une distance par rapport à un passé récent que le récit national moderne n\u2019a cessé de mythi?er.en nous montrant des images actuelles de di?érents lieux saturés d\u2019une symbolique renvoyant à la révolution tranquille \u2013?la Manic 5, la place ville-Marie, la Place des nations de l\u2019expo 67 (à l\u2019abandon), des églises vides, etc.?\u2013 , Loïc Darses nous invite à ré?échir au présent à l\u2019héritage de cette époque.La lenteur des plans, leur solennité (parfois un peu trop appuyée) et la trame sonore angoissante insistent sur la mémoire trouble que portent ces lieux et ce qu\u2019ils représentent.Le traitement ajouté à certaines images (incluant le logo de l\u2019OnF présenté au début du ?lm) pour donner l\u2019impression qu\u2019elles se décomposent complète la palette de moyens visuels utilisés pour signi?er l\u2019état de désa - grégation de certains aspects de notre modernité en crise.Le fait que la plupart des lieux soient montrés vides ajoute ensuite au sentiment, répandu au sein de cette géné - ration qui est aussi la mienne, d\u2019avoir grandi dans un vide politique.Le sentiment que l\u2019époque des grands projets collectifs appartient à un passé vaguement récent dont les échos qui nous parviennent encore sonnent à la fois inspirants et faux.Comme l\u2019exprime une des jeunes femmes interviewées?: «?dans notre génération, il y a quelque chose de perdu.On ne sait pas où on est.On est dans un ?ou?».Au ?nal, ce ?lm peut donc être vu comme un énoncé performatif?: il incarne le projet qu\u2019il appelle de ses vœux par un travail formel et esthétique soigné, tru?é de références au cinéma direct de l\u2019OnF, en particulier celui de Gilles Groulx et celui de Pierre Perreault.Plongeant dans l\u2019esprit politique néonationaliste de cette tradition cinématographique tout en évitant de l\u2019imiter ou de lui emprunter directement des images, il arrive à établir une distance critique avec celle-ci.il s\u2019installe ce faisant dans une forme de réactivation dialectique de cette tradition?: il en convoque les codes pour dialoguer avec elle et faire apparaître ce qu\u2019elle peut encore dire sur nous.Cette démarche n\u2019est pas sans évoquer celle qui amène Pierre Perreault à l\u2019isle-aux-Coudres, en 1962, pour inviter ses habitants à puiser aux sources immémoriales de la culture et à réactiver leur mémoire du territoire, le temps d\u2019une pêche au marsouin blanc, le temps d\u2019un ?lm documentaire.La boucle est donc bouclée, et l\u2019héritage à sauvegarder, matière fuyante qu\u2019on peine à identi?er dans cette Fin des terres, se dégage en?n?: plus qu\u2019un contenu culturel précis et ?xe, plus qu\u2019un projet politique prédéterminé par les générations précédentes, c\u2019est cette tradition de dialogue et de réinterprétation du passé qu\u2019on nous invite à perpétuer, pour la suite du monde.Emiliano Arpin-Simonetti RELATIONS 804 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2019 49 RecensionS \u2022 DocumEntaiRe « 50 RELATIONS 804 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2019 L\u2019auteure est écrivaine ai fait la connaissance de C., professeur de musique dans une université à Minneapolis, il y a environ trois ans.Historien à sa manière, curieux, il s\u2019intéressa tout de suite à l\u2019aspect mémoriel de mon travail d\u2019écriture?; et nous fîmes, ce jour-là, un tour d\u2019horizon rapide d\u2019un monde qui, disait-il, nous échappe un peu plus chaque jour.Grand amateur d\u2019art, C.avait assisté la semaine précédente au vernissage de l\u2019exposition History Refused to Die, au Metropolitan Museum of Arts, et il était encore profondément remué par ses découvertes.«?J\u2019ai vu l\u2019âme de ces artistes, disait-il, emporté.Croyez-moi, ces pièces sont bouleversantes\u2026 vous devriez prendre le temps d\u2019aller les voir?! il s\u2019agit d\u2019œuvres enracinées dans leurs expériences individuelles, mais surtout dans l\u2019histoire forgée par cette identité meurtrie qui a été léguée aux Afro- Américains.?» il avait du mal à trouver ses mots, et son corps tremblait tant son émotion était grande.«?tous issus du sud étasunien, avec des outils et des moyens di?érents, ils racontent Jim Crow, Le Code noir, mais par-dessus tout, ils nous entraînent dans les méandres d\u2019un rêve avorté, un rêve détourné au pro?t d\u2019une classe, toujours la même, puisque ces œuvres parlent aussi d\u2019aujourd\u2019hui et font la lumière sur ce mensonge éhonté qu'est l\u2019égalité des chances.?» Certaines broderies, réalisées au point de croix, représentent des scènes parfois drôles, mais d\u2019un réalisme si profond qu\u2019on a l\u2019impression d\u2019en faire partie.Sisters\u2019 souls, titre d\u2019une aquarelle gigantesque peinte par une artiste qui signe simplement sue H., montre deux ?llettes agrippées au corps d\u2019une femme \u2013?on comprend qu\u2019il s\u2019agit de leur mère.elles assistent à un lynchage, à Mobile, en Alabama.nous sommes en 1981.L\u2019homme assassiné par le KKK est afro-américain, il se nomme Michael Donald, il a 19 ans et est déjà chef de famille?; il s\u2019occupait de sa mère et de ses deux jeunes sœurs.il revenait du travail quand il a croisé un groupe de Blancs partis un soir à la chasse aux nègres\u2026 «?Cette toile me hante, pour - suivit C., détournant le regard.il m\u2019est impossible d\u2019oublier la ?uidité des mouvements des bras de ceux qui hissent à une branche d\u2019arbre le corps désarticulé de Donald, tout comme on hisse un drapeau.voilà, me suis-je dit?: On hisse le drapeau de la honte?!?» «?Ces œuvres font penser à des aphorismes, tant le message est clair, insista-t-il.Puis nous vient soudain l\u2019impression d\u2019une illumination, comme si on capturait, sur le champ, un aspect fon damental de ces existences entre parenthèses.Comprenez-vous?J\u2019ai senti \u2013 comment vous dire?\u2013 que je saisissais quelque chose qui fait appel à la transcendance chez ces êtres que l\u2019on côtoie depuis toujours, et que je n\u2019avais jamais soupçonné auparavant.?» J\u2019eus alors l\u2019impression qu\u2019il me su?- rait de tendre la main, de frôler le bras de C.pour ressentir le ?ot d\u2019émotions qui l\u2019assaillait.« et ces courtepointes, enchaîna-t-il, travaillées par des femmes qui ont tissé là leur existence?! Certaines, grandes comme des draps, sont tout simplement des livres.Chaque carré de tissu, une page, chaque courtepointe, un ouvrage?! Des histoires qui nous enseignent comment vivre quand la peine est trop intense et comment poursuivre lorsque la vie est trop cruelle.Ce sont, vous voyez \u2013?il penchait la tête, et je voyais trembler ses lèvres?\u2013, des questions taboues, presque interdites, alors que ce vivre impossible fait tous les jours autour de nous, si près de nous, tant de victimes.» Me faisait face un homme submergé par l\u2019émotion et le dégoût que lui inspiraient toute cette haine et l\u2019oppression vécues, racontées par ces artistes.Haine et oppression qui n\u2019en ?nissent pas de ramper, de faire semblant de disparaître pour sans cesse renaître, s\u2019insinuer partout dans ce pays, sous une forme ou sous une autre.C.se mit soudain à murmurer \u2013?ce qu\u2019il voulait dire ne pouvait qu\u2019être chuchoté.Dans sa voix, l\u2019accent d\u2019une douleur insoutenable?: «?À intervalles réguliers, un noir fait la manchette, abattu pour des vétilles, pour satisfaire les instincts racistes et meurtriers des agresseurs?! et ce n\u2019est que la pointe de l\u2019iceberg.?» C.avait mal à l\u2019âme, mal à son pays.Comment renoncer au lien d\u2019amour que l\u2019on croit indéfectible avec une terre?disait son regard.«?L\u2019arrivée de ce clown aux cheveux de paille sur l\u2019échiquier me donne envie de décamper?!?» son poing s\u2019abattit sur la table, les verres tintèrent.«?J\u2019ai une cabane à la frontière avec le Canada.Ce ne serait pas trop di?cile, je crois.?» il voulut rire mais ses yeux s\u2019embuèrent, puis il se mit à parler de tout et de rien, pour oublier les élections prochaines, et ce qu\u2019il nommait «?la menace?» se pro?lant à l\u2019horizon.J\u2019étais fascinée par ses paroles, son regard limpide.il était, selon une expression dont je ra?ole, «?beau dedans, beau dehors?», malgré sa tristesse.Cette rencontre avec C., comme plusieurs autres qui m\u2019ont été o?ertes au cours de mes pérégrinations comme écrivaine, était une grâce.nous nous sommes mis à parler des événements et décisions politiques désastreux des dernières années, tant de tragédies collectives qui, sur notre existence, ont de ces e?ets dévastateurs, se muent en drames individuels, nous emprisonnent, nous enlèvent, on dirait, toute possibilité d\u2019issue.Mon seul repli, ma seule trouée d\u2019air, murmurait C.en me serrant la main avant de me quitter?: une cabane en rondins, dans la forêt, quelque part face à un lac dans lequel j\u2019essaie parfois de noyer mon désarroi.Le carnet Marie-Célie Agnant J\u2019 Zones de silences RELATIONS 804 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2019 51 il faut consentir à l\u2019énigme de leur présence leur silence obstiné entre ville et campagne : ours, blocs d\u2019ombre et monolithes, T vers seize heures en novembre.sa beauté béton nimbée de rose pour apprendre à voir l\u2019autoroute, Revenir au concret, laisser durcir le ciment des images .le www oit.com nor Les COURRIERS DU DEVOIR D, Chaque jour, JES EE YO MEA lacacileurés if Sxl Or ore Ck WEES OCLaceorrta Abonn Ll'éDévoir CO eZ -VOUS!! 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