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Titre :
Relations
Revue mensuelle catholique d'intérêt général préoccupée par la justice sociale qui contribue fortement à l'analyse de la société, au Québec et ailleurs. [...]

Les jésuites canadiens rêvaient, depuis longtemps, de publier une revue catholique d'intérêt général analogue à celles de leurs confrères d'Europe ou des États-Unis : Études, Civilta cattolica, Month, America, etc. L'oeuvre sociale créée avec l'École sociale populaire du père Joseph-Papin Archambault en sera le tremplin.

L'idée prend corps peu avant le début de la Deuxième Guerre mondiale avec la parution de la revue L'Ordre nouveau (1936-1940) à laquelle participent les pères Jacques Cousineau, Joseph-Papin Archambault, Omer Genest, Joseph Ledit et Jean d'Auteuil Richard. Ce dernier est chargé de fonder et de diriger une nouvelle revue qui visera un lectorat élargi; il conservera son poste jusqu'en 1948.

Parmi tous les titres suggérés, c'est Relations qui est retenu. Il fait, bien sûr, référence aux Relations des jésuites, par l'entremise desquelles ceux-ci avaient fait connaître leurs actions en Nouvelle-France. Ce titre convient, en outre, au domaine que la revue se propose d'explorer, celui des relations humaines sur tous les plans : familial, religieux, social, économique, politique, national et international.

Dès le début, Relations prend une physionomie à peu près définitive avec ses rubriques fixes : éditoriaux, grands articles, commentaires, chroniques diverses, comptes rendus de livres. Le succès dépasse les espoirs : dès le second numéro, 4000 exemplaires s'envolent, plus de 7000 en décembre 1943, 15 000 en 1946.

Plusieurs raisons expliquent ce succès : le caractère engagé de la revue, l'appétit des lecteurs privés des revues européennes durant la guerre, la collaboration des laïcs. La revue mène des luttes décisives contre les cartels, en particulier contre le trust de l'électricité. Elle prépare ainsi l'opinion à la nationalisation qui viendra 20 ans plus tard.

En 1950, les évêques, dans leur Lettre sur le problème ouvrier, reconnaissent la vocation industrielle et urbaine du Québec. Dans ce vaste mouvement, Relations est plus qu'un simple témoin; elle y participe intensément, à certaines heures, jusqu'à risquer son existence. C'est pour ces raisons que la revue Relations peut être décrite comme une tribune du catholicisme de gauche québécois.

En octobre 1956, Relations publie le numéro du 15e anniversaire. Quelles causes sert la revue? Celles de l'Église et des âmes, celles de la personne humaine et de la justice sociale, celles de la communauté canadienne-française et de la patrie canadienne et, enfin, les causes d'ordre international.

À partir de 1966, Relations s'efforce de suivre davantage l'actualité, surtout dans le domaine social. L'effort de la revue s'ajuste aux événements mais demeure généralement dispersé. Relations se positionne comme un outil d'analyse et commente l'actualité dans des dossiers qui lui permettent de prendre un certain recul et d'attirer la collaboration d'intellectuels spécialisés et réputés. La revue demeure attentive aux défis que posent les mutations du temps présent à la foi religieuse et à la volonté d'engagement, au Québec et dans le monde.

Ce mensuel existe depuis 1941. Une telle longévité, dans le domaine du magazine engagé qui s'oppose à la logique marchande, est une rareté. Parmi ses collaborateurs, mentionnons les pères Émile Bouvier, L.-C. de Léry et P.-É. Racicot, Jean Vallerand, Ernest Robitaille, Paul Gérin-Lajoie, Victor Barbeau et Fernand Dumont, Gregory Baum, ainsi que plusieurs auteurs littéraires, dont Wajdi Mouawad, Élise Turcotte et Hélène Monette.

Sources

BEAULIEU, André et autres, La presse québécoise des origines à nos jours, vol. 7 : 1935-1944, Sainte-Foy, Les Presses de l'Université Laval, 1985, p. 208-212.

CORNELLIER, Louis, « Revue - 70 ans de Relations », Le Devoir, 12 mars 2011, p. F5.

ST-AMANT, Jean-Claude, « La propagande de l'École sociale populaire en faveur du syndicalisme catholique 1911-1949 », Revue d'histoire de l'Amérique française, vol. 32, n° 2, 1978, p. 203-228.

Éditeurs :
  • Montréal, Canada :École sociale populaire,1941-2024,
  • Montréal, Canada :un groupe de Pères de la Compagnie de Jésus,
  • Montréal :Éditions Bellarmin,
  • Montréal :Centre justice et foi
Contenu spécifique :
Janvier - Février 2020, No 806
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
six fois par année
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseur :
  • Ordre nouveau (Montréal, Québec : 1936)
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Références

Relations, 2020-01, Collections de BAnQ.

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[" NUMÉRO 806 FÉVRIER 2020 P P C O N V E N T I O N ?: 4 0 0 1 2 1 6 9 9,95 ?$ EN ACTION LA NON-VIOLENCE ARTISTE INVITÉ?: ÉTIENNE PRUD\u2019HOMME LIBRE-ÉCHANGE : LA DÉRÉGLEMENTATION CONTINUE 2 RELATIONS 806 JANVIER-FÉVRIER 2020 DIRECTION Élisabeth Garant ÉQUIPE ÉDITORIALE Emiliano Arpin-Simonetti Catherine Caron Christophe Genois-Lefrançois Jean-Claude Ravet MAQUETTE GRAPHIQUE Mathilde Hébert RÉALISATION GRAPHIQUE tatou.ca ILLUSTRATIONS Jacques Goldstyn, Benoit Aquin RÉVISION/CORRECTION Éric Massé COMITÉ DE RÉDACTION Marie-Célie Agnant, Frédéric Barriault, Gilles Bibeau, Mélanie Chabot, Eve-Lyne Couturier, Mireille D'Astous, Claire Doran, Céline Dubé, Jonathan Durand Folco, Lorraine Guay, Mouloud Idir, Robert Mager, Rolande Pinard, Louis Rousseau, Michaël Séguin, Julien Simard COLLABORATEURS Gregory Baum ?, André Beauchamp, Jean-Marc Biron, Dominique Boisvert, Marc Chabot, Amélie Descheneau- Guay, Violaine Forest, Bernard Senécal, Marco Veilleux IMPRESSION HLN sur du papier recyclé contenant 100 % de fibres post-consommation.DISTRIBUTION Disticor Magazine Distribution Services ENVOI POSTAL Citéposte CFG Relations est membre de la SODEP et de l\u2019AMéCO.Ses articles sont réper toriés dans Érudit, Repère, EBSCO et dans l\u2019Index de pério di ques canadiens.SERVICE D\u2019ABONNEMENT SODEP (Revue Relations) C.P.160, succ.Place-d\u2019Armes Montréal (Québec) H2Y 3E9 514-397-8670 abonnement@sodep.qc.ca ABONNEMENT EN LIGNE www.revuerelations.qc.ca TPS : R119003952 TVQ : 1006003784 Dépôt légal Bibliothèque et Archives nationales du Québec : ISSN 0034-3781 ISSN (version numérique) : 1929-3097 ISBN (version imprimée) : 978-2-924346-54-9 ISBN (VERSION PDF) : 978-2-924346-55-6 BUREAUX 25, rue Jarry Ouest Montréal (Québec) H2P 1S6 tél.: 514-387-2541, poste 279 relations@cjf.qc.ca www.revuerelations.qc.ca NUMÉRO 806 JANVIER-FÉVRIER 2020 24 Fondée en 1941 La revue Relations est publiée par le Centre justice et foi, un centre d\u2019analyse sociale progressiste fondé et soutenu par les Jésuites.Depuis plus de 75 ans, Relations œuvre à la promotion d\u2019une société juste et solidaire en pre nant parti pour les personnes exclues et appauvries.Libre et indépendante, elle pose un regard critique sur les enjeux sociaux, écono miques, politiques, environnementaux et religieux de notre époque.5 ÉDITORIAL RELATIONS AU TEMPS DE LA TRANSITION Équipe éditoriale ACTUALITÉS 6 PROFILAGE RACIAL : UN CONSTAT IMPLACABLE Victor Armony, Mariam Hassaoui et Massimiliano Mulone 7 TROIS ENJEUX POUR LE NOUVEAU GOUVERNEMENT Diane Lamoureux 9 L\u2019AMAZONIE S\u2019INVITE À ROME Peter Bisson 10 LE PEUPLE CHILIEN SE RÉVEILLE Hervi Lara B.12 DÉBAT POURQUOI LA FOI ET L\u2019ACTION SOCIALE SONT-ELLES PERÇUES COMME INCOMPATIBLES ?Minh Nguyen et Frédéric Barriault 30 AILLEURS NÉCRO-POUVOIR AU BRÉSIL Flavia Medeiros REGARD 32 LIBRE-ÉCHANGE : LA DÉRÉGLEMENTATION CONTINUE Sujata Dey et Claude Vaillancourt 35 CHARLEVOIX, MIEUX SANS CLUB MED ?Véronique Tanguay 38 LE LIBRE ACCÈS À LA NATURE : UN DROIT À INSCRIRE DANS LA LOI Étienne Gariépy-Girouard 41 SUR LES PAS D\u2019IGNACE LA VÉRITÉ LIBÈRE, MAIS NON SANS DOULEUR Peter Bisson 42 CHRONIQUE LITTÉRAIRE de Violaine Forest INCIPIT 45 QUESTIONS DE SENS par Bernard Senécal L\u2019ART DE TRANSFORMER LES LIGNES COURBES EN DROITES RECENSIONS 46 LIVRES 49 DOCUMENTAIRE 50 LE CARNET de Marie-Célie Agnant CONFESSIONS ET PARADOXES ARTISTE INVITÉ Étienne Prud\u2019homme est né à Montréal en 1987.À la suite d\u2019un parcours collégial en art et en cinéma, après avoir flirté avec l\u2019histoire et la littérature sur les bancs universitaires, il se consacre aujourd\u2019hui au dessin \u2013 à l\u2019encre de Chine et à l\u2019aquarelle \u2013 et, depuis tout récemment, à la peinture sur toile.Autodidacte, il oriente son travail artistique sur l\u2019histoire urbaine, les enjeux politiques, les constructions insolites ainsi que le rêve et ses ambiances.Fort de plusieurs expositions à Montréal et d\u2019une à Gap, en France, en 2018, il collabore avec des revues comme Liberté, Planches et Perceptions.Il travaille actuellement à un projet architecturo-historique portant sur la ville de Montréal.DOSSIER 14 LA NON-VIOLENCE EN ACTION Catherine Caron 17 LA MANIÈRE DONT ON LUTTE CONSTRUIT DÉJÀ LE MONDE DE DEMAIN Entrevue avec Jon Palais, réalisée par Catherine Caron 18 QUELQUES TACTIQUES NON-VIOLENTES Normand Beaudet 21 LA NON-VIOLENCE, UNE MANIÈRE DE VIVRE Jean-Claude Ravet 23 QUAND LES MOTS SONT DES FENÊTRES ET NON DES MURS Anne-Marie Claret 24 UNE ARMÉE DÉCOUVRE LA NON-VIOLENCE Martin Hébert 26 ARTISANES DE PAIX EN COLOMBIE Yira Lazala 28 LA NON-VIOLENCE DE L\u2019ÉVANGILE Jean-Claude Ravet Photo : Marc-André Dupaul 16 RELATIONS 806 JANVIER-FÉVRIER 2020 3 Concours d\u2019écritur e RevueRelations Détails : revuerelations.qc.ca Vous étudiez à l\u2019université ?Vous avez entre 18 et 30 ans ?La revue Relations vous invite à participer à son 4e concours d\u2019écriture étudiant.LE THÈME DE CETTE ANNÉE : la justice sociale Est-elle au cœur de vos préoccupations, de vos luttes, de vos idéaux ?Soumettez votre texte sur le sujet avant le 15 mai 2020 et courez la chance de gagner une bourse de 500 $ et d\u2019être publié dans nos pages ! ÉDITORIAL RELATIONS AU TEMPS DE LA TRANSITION O n entend beaucoup parler de la crise des médias ces derniers temps, ceux-ci étant confrontés à la multiplication des plate- formes numériques et à la perte de revenus publicitaires au profit des Google et Facebook de ce monde, ce qui bouscule les modèles établis.En commission parlementaire, la députée Catherine Dorion faisait remarquer à juste titre que l\u2019aide étatique nécessaire pour faire face à ces défis devrait servir à la production de l\u2019information et non pas au financement des salaires souvent élevés des chroniqueurs et polarisateurs d\u2019opinion de tout acabit, que les grands médias embauchent dans leur quête de clics sonnants et trébuchants.On ne peut qu\u2019être d\u2019accord avec elle tant le travail d\u2019enquête et d\u2019analyse de l\u2019information sont essentiels à la démocratie.Toutefois, les médias dits alternatifs, comme Relations, doivent aussi être valorisés et appuyés davantage dans leur mission qui est d\u2019approfondir la compréhension des enjeux sociaux en proposant des analyses allant à contre-courant du discours dominant.Il en va de la pluralité des voix et de la capacité d\u2019imaginer le monde autrement, toutes deux menacées \u2013 en particulier au Québec où le degré de concentration de la presse est un des plus élevés en Occident.Ce n\u2019est pas tant que la diversité des voix manque \u2013 le nombre de revues, balados, médias en ligne, etc., se multipliant \u2013 mais plutôt qu\u2019on peine à les entendre dans l\u2019univers médiatique malade propre à la société du spectacle qui est la nôtre.À l\u2019ère des algorithmes, le plus fort ou le plus bruyant l\u2019emporte souvent, créant une forme étrange de censure par le bruit \u2013 un phénomène inquiétant qui affecte l\u2019ensemble de la culture et dont traite avec justesse l\u2019essai de Claude Vaillan- court, La culture enclavée, paru chez Somme toute.Dans ce contexte, il est plus naturel pour bien des gens de s\u2019abonner à Netflix et de glaner ici et là de l\u2019information gratuite que de s\u2019abonner aux revues et aux médias d\u2019ici.On perd ainsi de vue que si on veut que notre culture nous reflète et nous aide à réfléchir à nos vies et aux enjeux qui bouleversent notre société, cela a un prix et nécessite une valorisation et une solidarité actives.Pour une revue, cela passe en grande partie par les abonnements ; c\u2019est pourquoi nous commençons l\u2019année en rendant le prix de l\u2019abonnement à Relations plus intéressant que jamais par rapport à l\u2019achat à l\u2019unité.Outre cette période de turbulences dans le monde médiatique et culturel, une revue comme Relations fait aussi face à d\u2019autres défis, son terreau, voire sa caisse de résonance naturelle \u2013 le réseau du christianisme social québécois \u2013 connaissant un déclin de ses forces vives.Le Centre justice et foi (CJF), qui publie la revue, joue un rôle clé pour préserver et renouveler ce pôle historique du catholicisme québécois qui a contribué à la Révolution tranquille et qui est ancré dans une tradition d\u2019analyse sociale et de solidarité avec les exclus.Par ailleurs, en raison de la retraite progressive de Jean- Claude Ravet, la revue amorce un processus de transition qui s\u2019étalera jusqu\u2019à juin 2020 et auquel Jean-Claude participera à temps partiel.S\u2019il restera rattaché à la revue et au CJF par la suite, et si nous aurons le grand plaisir de continuer de le lire à l\u2019occasion, la revue n\u2019en perd pas moins un rédacteur en chef qui a marqué les 15 dernières années.Sa pensée à l\u2019affût des périls technoscientifiques, notamment, qui fragilisent notre monde ; ses écrits sur notre responsabilité éthique de prendre soin de ce monde et de s\u2019engager pour la justice ; son lien précieux avec les artistes qui incarnent la dimension esthétique de la revue en faisant écho aux questionnements de sens et au besoin de transcendance qu\u2019elle porte ; son engagement radical marqué par l\u2019expérience de la désobéissance civile sous la dictature au Chili comme au Québec ; tout cela représente un legs inspirant et un chemin que nous ne cesserons de fréquenter.Nous lui en sommes reconnaissants.Nous profitons de cette transition pour expérimenter un modèle différent, sans les postes traditionnels de rédacteur en chef, de rédactrice en chef adjointe et de secrétaire de rédaction.Notre équipe éditoriale se recompose ainsi sur une base encore plus collégiale qu\u2019elle ne l\u2019était déjà, en misant toujours sur la complémentarité de personnes animées par une volonté commune de transformer la société, en rapport avec une quête de justice, de sens et de beauté.À l\u2019équipe constituée de Catherine Caron et d\u2019Emiliano Arpin-Simo- netti s\u2019ajoute Christophe Genois-Lefrançois.Ayant complété une maîtrise au Département de sciences des religions de l\u2019UQAM, portant sur Relations à l\u2019époque des luttes ouvrières, Christophe connaît bien la tradition dans laquelle s\u2019inscrit la revue.Il y apportera du sang neuf pour qu\u2019ensemble nous continuions de faire de cette tradition une « création incessante [\u2026] jamais à la portée des traditionalistes », comme le disait si bien le poète guatémaltèque Luis Cardoza y Aragon, et permettre à Relations de demeurer au cœur des débats de société en les éclairant sous l\u2019angle de la justice et de la solidarité sociales.L\u2019équipe éditoriale de Relations RELATIONS 806 JANVIER-FÉVRIER 2020 5 Étienne Prud\u2019homme, Le voilier, 2016, aquarelle, encre de Chine et lavis, 28 x 35,5 cm PROFILAGE RACIAL : UN CONSTAT IMPLACABLE Un nouveau rapport dévoile l\u2019important biais discriminatoire du Service de police de la Ville de Montréal à l\u2019encontre des personnes racisées.Victor Armony, Mariam Hassaoui et Massimiliano Mulone Les auteurs sont respectivement professeur à l'UQAM, professeure à TÉLUQ et professeur à l'Université de Montréal Le 7 octobre dernier, le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) rendait public un rapport intitulé Les interpellations policières à la lumière des identités racisées des personnes interpellées.Abondamment commenté dans les médias, ce rapport, que nous avons produit, témoigne du fait que certaines minorités, en particulier les populations noires, autochtones et arabes, sont interpellées de manière disproportionnée relativement à leur poids dans la population générale et/ ou à leurs infractions au Code criminel et aux règlements municipaux.À Montréal, une personne appartenant à une de ces communautés court entre quatre et cinq fois plus de risques d\u2019être interpellée qu\u2019une personne non raci- sée.En ce sens, ce document constitue un apport original à un débat qui dure depuis (trop) longtemps au sujet du profilage racial pratiqué par les forces de l\u2019ordre.Sur plusieurs plans, nos constats ne constituent, en effet, rien de bien nouveau dans le contexte canadien.D\u2019autres villes comme Ottawa, Vancouver, Toronto et Halifax ont procédé, au cours des dernières années, à un examen semblable de leurs pratiques policières, observant aussi des disparités de traitement.Au Québec, cela fait un certain nombre d\u2019années que des études effectuées sur le territoire, notamment à Montréal, dénoncent des pratiques policières marquées par des biais discriminatoires systémiques liés à l\u2019identité racisée des personnes.Là où notre rapport diffère et innove, c\u2019est dans le fait que notre analyse s\u2019appuie sur des données rarement accessibles, soit la totalité des interpellations effectuées par le SPVM, ainsi que l\u2019ensemble des incidents criminels et des contraventions aux règlements municipaux enregistrés durant une période de quatre ans (2014-2017).Grâce à l\u2019ampleur et à la source de ces données, notre analyse se distingue par une assise méthodologique qui échappe à la stratégie de discrédit qu\u2019on a pu observer avant, ici et ailleurs.Comme on le sait, il n\u2019est pas rare d\u2019entendre l\u2019argument soutenant que les différences des ratios d\u2019interpellation entre les groupes s\u2019explique par la participation de certains à la criminalité et à diverses formes de délinquance.Autrement dit, si la police cible une 6 RELATIONS 806 JANVIER-FÉVRIER 2020 TROIS ENJEUX POUR LE NOUVEAU GOUVERNEMENT Dans un Canada plus que jamais fragmenté, le gouvernement Trudeau doit néanmoins faire avancer des questions majeures.Diane Lamoureux L\u2019auteure est professeure associée au Département de science politique de l\u2019Université Laval Les dernières élections fédérales ont reporté le Parti libéral du Canada (PLC) au pouvoir, mais en situation minoritaire cette fois, avec moins de voix que le Parti conservateur du Canada (PCC).On comprend mieux pourquoi Justin Trudeau s\u2019était empressé de briser, au début de son premier mandat, sa promesse électorale selon laquelle le scrutin de 2015 devait être le dernier à se tenir selon le mode du suffrage uninominal à un tour.On voit aussi pourquoi il a passé les derniers jours de la récente campagne électorale à appeler au vote stratégique pour empêcher une victoire conservatrice.Toujours est-il que les résultats électoraux sont venus confirmer certaines fractures qui compliqueront la tâche du gouvernement libéral.Le balayage conservateur en Alberta et en Saskatchewan, la remontée du Bloc québécois, la quasi- disparition du Nouveau parti démocratique (NPD) au Québec et la faible présence des conservateurs dans les Maritimes mettent en lumière qu\u2019il n\u2019y a plus de parti véritablement pancana- dien.Cette situation exacerbera les tensions entre le gouvernement fédéral et les provinces.Et malgré la remontée du Bloc, il y a fort à parier que ce n\u2019est pas du Québec que viendront les blocages, mais de l\u2019ouest, avec la montée séparatiste du Wexit (« Western Exit », terme calqué sur le Brexit par un groupe séparatiste albertain en voie de se constituer en parti politique).Pour les personnes qui ont à cœur une plus grande justice sociale et climatique, la marginalisation du NPD est inquiétante.Si ce dernier peut se réjouir du fait qu\u2019il semble détenir la balance du pouvoir, il n\u2019en reste pas moins qu\u2019il est en situation de faiblesse par rapport au PLC, qui refuse de former une coalition formelle, projetant plutôt de constituer à la pièce des majorités de circonstance.Dans ce contexte, l\u2019assurance-médicaments ou l\u2019assurance dentaire risquent de devoir attendre, d\u2019autant plus que cela constituerait une immixtion dans des champs de compétence provinciaux.Quant aux Verts, même s\u2019ils ont doublé leur vote et fait élire une députée supplémentaire, il leur faudra probablement plus qu\u2019un changement de cheffe.Il leur faut une mutation organisationnelle majeure capable de convertir la sensibilité climatique d\u2019une partie croissante de la population, surtout les jeunes, en votes.Car l\u2019environnement et la transition écologique ne se sont pas imposés comme on l\u2019aurait espéré lors de la campagne électorale.Dans ce contexte fragmentaire, on pourrait souhaiter une action gouvernementale dans au moins trois domaines : la transition énergétique ; le financement public des partis politiques et la fin de la colonisation pour les peuples autochtones.En ce qui concerne la transition énergétique, le gouvernement Trudeau a soufflé le chaud et le froid dans son mandat précédent avec de belles paroles, mais peu d\u2019actions, dont certaines inquiétantes, comme l\u2019achat du pipeline Trans Mountain.Ce mandat-ci sera-t-il plus conséquent ?Les cibles de réduction des gaz à effet de serre sont encore très faibles.La taxe sur le carbone est à un niveau trop bas pour produire des effets et se heurte à une opposition féroce des provinces conservatrices.Soutenir la mise en place de transports privés et en commun moins polluants, développer des alternatives à l\u2019avion pour les déplacements sur de longues distances, soutenir les villes dans la lutte contre l\u2019étalement urbain, développer des systèmes de réduction des déchets et de recyclage devrait faire partie des priorités d\u2019un gouvernement population en particulier, c\u2019est que cette dernière commet davantage de délits.Or, en comparant les ratios d\u2019interpellations avec les ratios d\u2019infractions, nous avons pu déterminer que même en tenant compte de la participation présumée de certains groupes racisés à certains délits, ces derniers restent interpellés de manière disproportionnée par la police.À notre connaissance, une telle démonstration soutenue par des données probantes n\u2019avait jamais été effectuée auparavant dans le contexte montréalais.Notre recherche se distingue aussi par le fait qu\u2019elle dresse le portrait factuel et chiffré d\u2019une réalité montréa- laise persistante dont on n\u2019avait jamais mesuré l\u2019ampleur avec exactitude, et qu\u2019elle établit des indicateurs de suivi aisément reproductibles.À partir de maintenant, en annualisant les analyses, il sera possible de repérer les tendances et de suivre l\u2019évolution des pratiques policières en matière de profilage racial.Enfin, et c\u2019est probablement l\u2019élément le plus important, le SPVM accepte entièrement, pour la première fois, les constats concernant ses pratiques de biais systémiques liés à « l\u2019appartenance raciale perçue » des personnes.Plusieurs facteurs peuvent expliquer cet accueil : nouvelle direction du Service, progression du débat sur la discrimination systémique au Québec, réactions des autres services de police du Canada, etc.Il s\u2019agit d\u2019une étape extrêmement importante dans la lutte contre les inégalités de traitement dont les personnes racisées sont victimes, même si elle ne signifie pas que les pratiques de discrimination raciale disparaîtront simplement parce qu\u2019elles ont été clairement démontrées publiquement.ERRATUM Dans l\u2019article « Vieillir encabanés l\u2019hiver ?» (édition papier de Relations, no 805, décembre 2019), Julien Simard rapportait de manière erronée les propos de la géographe Anne-Marie Séguin.L\u2019auteur s\u2019en excuse et s\u2019approprie la totalité des idées exprimées.RELATIONS 806 JANVIER-FÉVRIER 2020 7 qui veut s\u2019engager dans la transition écologique.Dans un contexte où le PLC semble avoir définitivement renoncé à une modification du mode de scrutin, d\u2019autant plus que le mode actuel lui a permis de rester au pouvoir, le rétablissement du financement public des partis politiques, aboli par le gouvernement Harper, serait une avancée démocratique non négligeable.Cela contribuerait à faire en sorte qu\u2019un vote pour un parti qui a peu de chance de remporter le siège dans une circonscription ne soit pas complètement vain.Sinon, le taux d\u2019abstention, déjà important, est susceptible d\u2019augmenter tandis que la légitimité des résultats électoraux risque, elle, de s\u2019amoindrir.Enfin, le rapport de la Commission d\u2019enquête sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées ira-t-il rejoindre sur une tablette d\u2019autres rapports qui préconisaient eux aussi le démantèlement de la structure coloniale par rapport aux Autochtones, ou sera-t-il suivi d\u2019effets ?Ne pas se contenter d\u2019excuses larmoyantes, mais donner des moyens véritables aux communautés autochtones pour qu\u2019elles puissent se prendre en main et réparer un tissu social fortement mis à mal par des politiques coloniales dans l\u2019ensemble génocidaires fera-t-il partie des priorités du nouveau gouvernement ?Le gouvernement fédéral se doit d\u2019assurer la sécurité des femmes et des filles autochtones, mais aussi celle de toutes les autres femmes au Canada, ce qui est encore malheureusement loin d\u2019être le cas.Image tirée du colloque « Territoires en bataille : Résistances autochtones contre les pipelines et l'industrie extractive » du 17 novembre 2015 Contre la violence sexuelle faite aux femmes Le Regroupement québécois des centres d\u2019aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (CALACS) a profité de la 38e Journée d\u2019action contre la violence sexuelle faite aux femmes, le 20 septembre dernier, pour lancer un nouvel outil de sensibilisation.Celui-ci vise à éclairer la population sur la nature et la portée des « facteurs qui placent les femmes dans des contextes de vulnérabilité face aux violences sexuelles ».Combattant l\u2019idée reçue voulant que les victimes de violence sexuelle se placeraient elles-mêmes en situation de risque, il cherche aussi à alléger le poids de la stigmatisation qui pèse sur les victimes de violence sexuelle.De nombreuses activités se sont tenues partout au Québec pour sensibiliser la population à ces enjeux et pour souligner cette période de solidarité envers les victimes et les survivantes.On peut se procurer l\u2019outil sur le site Web du Regroupement à .Un témoin de l\u2019Église des pauvres Une des grandes figures latino-américaines du christianisme social, le jésuite chilien José Aldunate, est mort à l\u2019âge de 102 ans le 28 septembre dernier, à Santiago.Prêtre ouvrier sous le gouvernement Allende, il s\u2019est démarqué sous la dictature par son engagement courageux dans la défense des droits humains.Il est le fondateur du Mouvement contre la torture Sebastián Acevedo, formé de membres de communautés religieuses et de laïcs qui organisaient des gestes de désobéissance civile pour dénoncer la répression, la torture et les disparitions d\u2019opposants sous le régime militaire.Dans l\u2019église bondée de San Ignacio, des centaines de personnes lui ont rendu un dernier hommage le 30 septembre, sous les cris : « Pepe, notre ami, le peuple est avec toi ».Pour ses 101 ans, Relations avait publié un article lui rendant hommage et retraçant les moments marquants de sa vie (no 798, octobre 1998).8 RELATIONS 806 JANVIER-FÉVRIER 2020 L\u2019AMAZONIE S\u2019INVITE À ROME Des peuples autochtones ouvrent une nouvelle voie à l\u2019Église.Peter Bisson, s.j.* L\u2019auteur, jésuite, est assistant de la Province jésuite du Canada sur les relations avec les Autochtones Le Synode spécial des évêques sur l\u2019Amazonie s\u2019est réuni à Rome du 6 au 27 octobre derniers.Certains de ses organisateurs ont parrainé un rassemblement parallèle où étaient invités des représentants et représentantes d\u2019organisations qui n\u2019y avaient pas de délégués.Cette rencontre \u2013 nommée en espagnol la « Tienda de la Casa Común » (« Tente de la Maison commune ») \u2013 a eu lieu à distance de marche de la salle où se tenaient les assemblées, au Vatican, permettant ainsi une interaction frutueuse entre les deux événements.Quels effets concrets ces échanges ont-ils eus sur les conclusions du synode ?Nous le saurons à la diffusion du rapport.L\u2019objectif principal de la Tienda était d\u2019établir des liens de solidarité entre les peuples indigènes d\u2019Amazonie et d'Amérique du Nord.Les réflexions gravitaient autour d\u2019un espoir commun, celui de voir s\u2019amorcer un dialogue et une collaboration véritables, notamment en ce qui a trait aux questions de justice sociale et d\u2019écologie.La délégation nord-américaine a été organisée et parrainée par la Conférence jésuite du Canada et des États-Unis, qui rassemble les responsables des Provinces jésuites des deux pays.Les deux représentants canadiens étaient Mgr Donald Bolen, archevêque de Regina, en Saskatchewan, et Priscilla Solomon, sœur de la Congrégation de Saint-Joseph, qui est aussi une Ojibwé de North Bay, en Ontario.Un autre Autochtone intégrait la délégation étasunienne, Rodney Bordeaux, président de la nation sioux Rosebud du Dakota du Sud.La plupart des membres de la délégation nord-américaine ne s\u2019étaient pas rencontrés avant leur arrivée à Rome.L\u2019enthousiasme était donc palpable à l\u2019idée de débattre de positions diverses sur des préoccupations semblables.Parmi les plus urgentes, il y avait la question des pipelines et des activités extractivistes, ainsi que les enjeux propres aux tares de la colonisation et aux besoins de justice et de réconciliation qui en découlent.Le moment fort fut évidemment la rencontre avec des représentants des peuples autochtones d\u2019Amazonie \u2013 une occasion privilégiée de construire une solidarité avec eux.Il faut aussi souligner la table ronde intitulée « Laudato Si\u2019 : Rencontre Nord- Sud et solidarité »1 et l\u2019« exercice des couvertures » qui l\u2019a suivie.Élaboré par Kairos, une organisation œcuménique chrétienne de justice sociale au Canada, l\u2019exercice des couvertures a pour but de faire prendre conscience des impacts du colonialisme sur les peuples autochtones.Les religieux des délégations européennes ont d\u2019ailleurs semblé fort ébranlés par les conclusions de l\u2019exercice.Le samedi 19 octobre, les participants et les participantes ont été témoins d\u2019une expérience puissante de solidarité lors de la procession du chemin de croix menant à la place Saint- Pierre.À chacune des quatorze stations, on a fait mémoire de personnes qui ont été récemment assassinées pour avoir défendu les droits de la personne, les droits des peuples autochtones et l\u2019intégrité du bassin amazonien.Les rencontres et les dialogues qui ont eu lieu au sein de la Tienda mèneront assurément à l\u2019établissement de solidarités profondes et sincères entre le « Nord » et le « Sud », car ce qu\u2019on y a vécu ne peut que laisser des traces profondes.Les peuples indigènes amazoniens ne se sont pas présentés comme marginaux dans l\u2019Église et bénéficiaires passifs de l\u2019action pastorale, mais en tant que protagonistes à part entière de la foi et de la mission chrétiennes, inculturées à leurs propres formes culturelles et religieuses.Et en ce sens, cette émergence des peuples autochtones comme acteurs de premier plan au sein d\u2019églises locales est à entendre comme l\u2019amorce d\u2019une voie nouvelle pour l\u2019Église dans son ensemble.Quelles leçons le Canada peut-il tirer de la Tienda de la Casa Común et du Synode sur l\u2019Amazonie avant même que nous en connaissions les résultats ?La zone arctique et la forêt boréale, comme le bassin amazonien, sont des écosystèmes complexes (biomes) dont les modifications éventuelles auront de graves effets à l\u2019échelle de la planète.Et les communautés autochtones, qui sont au centre de la vie politique, économique et religieuse de cette région, jouent et devront jouer un rôle primordial face aux activités extractives et aux changements climatiques qui mettent le territoire en péril.Dans cette perspective, la reconnaissance, l\u2019accueil et l\u2019appui, par les Églises chrétiennes du Canada, des Premiers peuples amazo- niens en tant qu\u2019agents actifs et centraux, pourraient signifier aussi au Canada une nouvelle manière d\u2019être Église.* Traduit de l\u2019anglais par Christophe Genois- Lefrançois.1.Publiée en 2015, Laudato Si\u2019 est l\u2019encyclique du pape François portant sur la justice sociale et l\u2019écologie \u2013 ou « écologie intégrale ».Fernand Jutras, salut ! Fernand Jutras, un artisan de longue date de Relations, vient de nous quitter.Il est décédé le 25 novembre dernier, à l\u2019âge à 79 ans, auprès de ses frères de la communauté jésuite de Richelieu.Membre du comité de rédaction de Relations de 1984 à 2005, il occupa durant 15 ans (1985- 2000) le poste de secrétaire de rédaction avec tout le dévouement et la générosité qu\u2019on lui connaissait.Dans son dernier texte à Relations, « Parlons d\u2019horizon\u2026 » (no 690, février 2004), où il aborde sa vie comme une longue marche au sein d\u2019une caravane profondément marquée par l\u2019héritage judéo-chrétien, il terminait ainsi : « J\u2019ai appris à concevoir l\u2019Écriture comme [\u2026] un vieux livre de famille, écorné, tout en bribes, mille fois annoté, sali par l\u2019usage.Une merveilleuse consignation d\u2019expériences de vie, où chaque génération relit (et relie) sa propre expérience à celle des temps passés.Des expériences bien humaines, mais qui pointent vers l\u2019Inconnu et y tendent.» RELATIONS 806 JANVIER-FÉVRIER 2020 9 LE PEUPLE CHILIEN SE RÉVEILLE Ras-le-bol d\u2019un peuple vivant dans l\u2019une des sociétés les plus inégalitaires du monde.Hervi Lara B.* L\u2019auteur est coordonnateur national du comité Oscar Romero du Servicio Internacional Cristiano de Solidaridad con los Pueblos de América Latina (SICSAL) au Chili L a hausse du prix du billet de métro de 30 pesos, soit 0,04 $US, a été la goutte qui a fait déborder le vase.Au cours de la semaine du 14 octobre 2019, les élèves du secondaire sont sortis dans la rue pour dénoncer cette hausse.La répression des autorités chiliennes a été rapide et féroce, mais les manifestations n\u2019ont fait que prendre de l\u2019ampleur, se faisant porteuses de multiples demandes systématiquement rejetées non seulement par le gouvernement Piñera, mais aussi par tous les autres gouvernements post-dictatoriaux depuis 1990.Une grande partie de la société chilienne se rebelle contre un modèle économique néolibéral générateur d\u2019énormes inégalités sociales, enrichissant une in- ?me minorité et appauvrissant les autres.Elle remet en question la privatisation des services d\u2019eau potable, des systèmes de pension et de santé, la destruction de l\u2019éducation publique, la dénationalisation des ressources naturelles, les abus du système ?nancier, la corruption institutionnelle, les salaires de misère, l\u2019exploitation des travailleurs et des travailleuses, etc.À cela, le gouvernement du milliardaire président de la République, Sebastián Piñera, n\u2019a su répondre que par « le Chili est en guerre », décrétant l\u2019état d\u2019urgence et le couvre-feu.De voir l\u2019armée et la police occuper les rues, survoler en hélicoptère les villes, commettre des arrestations arbitraires, des viols, des assassinats, a fait ressurgir le spectre de la dictature militaire de Pinochet (1973-1989), de triste mémoire.Mais la répression n\u2019a pas empêché les marches populaires de s\u2019ampli?er ; le 25 octobre dernier, elles ont rassemblé plus de trois millions de personnes dans tout le pays.Que nous révèle cette révolte sinon la détermination populaire de mettre ?n à l\u2019héritage du régime militaire qui cadenasse la société chilienne au moyen de la Constitution de 1980, promulguée par la dictature, et toujours en vigueur ?Le coup d\u2019État du 11 septembre 1973 avait marqué le début d\u2019une contre- révolution basée sur la terreur et sur les politiques économiques néolibérales, inspirées de l\u2019École de Chicago de Milton Friedman.Le « traitement de choc » des militaires allait de pair avec celui des Chicago Boys qui ont converti le Chili en une « société de propriétaires », entraînant la privatisation des services publics, la dérèglementation et la réduction drastique des dépenses sociales.C\u2019est ainsi que sous la terreur, une élite s\u2019est enrichie rapidement aux dépens de la population, grâce à l\u2019État policier et à la « guerre totale » menée par les grandes entreprises contre les travailleurs.Cela donna lieu au fameux « miracle » économique chilien, caractérisé entre autres par une concentration extrême des richesses entre les mains de quelques-uns, l\u2019exclusion d\u2019une grande partie de la population, un népotisme et une corruption sans retenue.Si la ?n de la dictature a signi?é la ?n de l\u2019autoritarisme politique, elle n\u2019a guère changé le paysage social et économique du pays.Les accords secrets conclus entre les partis politiques opposés au régime Pinochet, les grandes entreprises et les forces armées n\u2019ont fait que démocratiser la dictature et entretenir une société atomisée, dépolitisée et corrompue.L\u2019État continua à se détourner du bien commun, se contentant d\u2019être un gestionnaire de programmes publics de mauvaise qualité (éducation, santé, retraite, habitation, travaux publics, transport), laissant les services de Marche pour « la victoire du monde » Le 2 octobre dernier \u2013 date du 150e anniversaire de la naissance de Mohandas Karamchand Gandhi \u2013 marquait l\u2019amorce de la marche mondiale Jai Jagat, « la victoire du monde ».Cette marche de 1400 km pour la justice et la paix, lancée à New Delhi, se rendra à Genève après avoir traversé dix pays, durant 365 jours.On prévoit que près de 10 000 marcheuses et marcheurs participeront à cet événement.Porteur du désir concret de changements radicaux, Jai Jagat se veut un symbole fort visant la prise en charge urgente des problèmes de la pauvreté, de l\u2019exclusion sociale et de la justice climatique, en misant sur la résolution non-violente des con?its.La marche promeut l\u2019atteinte des 17 objectifs de développement durable de l\u2019Agenda 2030 des Nations unies, approuvés en 2015 par l\u2019ensemble des États membres.Voir : .Graf?tis disant « Piñera dehors ! » et « Que le pouvoir tombe ! », Santiago, 25 octobre 2019.Photo : Jaime Troncoso 10 RELATIONS 806 JANVIER-FÉVRIER 2020 qualité aux mains du secteur privé qui facture le gros prix.Le « miracle » dont le gouvernement chilien est ?er et qui suscite l\u2019admiration des membres de l\u2019OCDE, c\u2019est qu\u2019il est parmi les dix pays les plus inégalitaires du monde.Après 30 ans de « démocrature », le peuple a donc perdu patience.Les exclus du système se sont rendus « visibles », à travers le pillage de biens publics et de lieux économiques symbolisant cette privatisation de la société, qui aboutit à une violence d\u2019État aveugle et occulte, préservant l\u2019impunité de ceux qui l\u2019exercent.Le slogan « Le peuple se réveille » parle d\u2019une rivière, hier contenue par une digue, qui irrigue de nouveau une terre asséchée.L\u2019irruption populaire la plus étendue de l\u2019histoire du pays remet radicalement en question la légitimité du modèle néolibéral.Elle a laissé des dizaines de morts, des milliers de blessés et de nombreuses personnes détenues arbitrairement, agressées, violées.Cela exige une refondation de la politique et des relations sociales qui ne pourra s\u2019accomplir qu\u2019au moyen d\u2019une assemblée constituante, qui œuvre à une nouvelle Constitution, cette fois, démocratique et apte à assumer la mémoire historique, à mettre ?n à l\u2019appropriation privée des biens publics et à reconstruire un système politique ouvert à la participation citoyenne.Le délai pour le faire est court, l\u2019élite au pouvoir cherchant à adopter des lois populistes pour faire baisser la tension, assurer la stabilité du pouvoir et préserver ses privilèges et les intérêts des multinationales.La pression légitime du peuple, que le gouvernement cherchera encore à réprimer, doit être protégée par les instances juridiques internationales.Comme l\u2019a af?rmé le juge espagnol Baltasar Garzón \u2013 qui avait en 1998 ordonné l\u2019arrestation de Pinochet à Londres \u2013 dans une lettre adressée récemment à Sebastián Piñera : « La communauté internationale est attentive et vigilante, et ne permettra pas que les horreurs du passé se répètent au Chili.» * Traduit de l\u2019espagnol par Jean-Claude Ravet.La référence sur les questions qui évoluent à l\u2019intersection des champs de la spiritualité et de la santé V o l .1 2 | n o 3 | 2 0 1 9 | 8 , 7 5 $ Entretien avec André BEAUCHAMP L'interroger et le prévenir Le SUICIDE www.cssante.ca | 418 682-7939 Prix : 22 $ ?un an (3 numéros) Prix : 39 $ ?deux ans (6 numéros) LA RÉFÉRENCE sur les questions qui évoluent à l\u2019intersection des champs de la spiritualité et de la santé De la détresse à l\u2019espoir Onze mois après le déménagement du refuge La Porte ouverte (Open Door), qui était très important pour les personnes itinérantes autochtones du secteur du square Cabot (coin Atwater et Sainte-Catherine) à Montréal, un nouveau projet a été lancé : Résilience Montréal.Porté par Nakuset, directrice générale du Foyer pour femmes autochtones de Montréal, ce centre de jour, ouvert à la mi-novembre, fournit nourriture, abri, confort et soutien à cette population.Son personnel est formé en santé mentale, en violences sexuelles et en toxicomanie.Résilience Montréal est porteur d\u2019espoir pour ces Autochtones \u2013 en particulier les femmes \u2013 contraints de s\u2019exiler en ville en raison de conditions de vie di?ciles dans le Nord.Ils se rassemblent dans ce secteur à leur arrivée à Montréal.La Porte ouverte leur o?rait un foyer de socialisation, un lieu de repos et de protection, mais aussi les ressources pour porter plainte en cas d\u2019abus policier ou d\u2019agression sexuelle.Sa perte a eu des conséquences importantes : augmentation de la violence et du désespoir chez ces sans- abri, mort de quatorze personnes depuis l\u2019hiver dernier.Ces drames auraient pu être évités si on avait entendu le cri d\u2019alarme lancé depuis des mois par les travailleurs sociaux du secteur.De nouveaux investissements du gouvernement du Québec et de la Ville de Montréal permettront maintenant de sortir, espérons-le, d\u2019une grave crise.(Source : Radio-Canada).E S P O I R RELATIONS 806 JANVIER-FÉVRIER 2020 11 Dans les sociétés sécularisées, il est courant de con?ner la croyance et la foi à la sphère privée, au nom de la raison.On en vient ainsi à séparer radicalement la foi de l\u2019action sociale et politique, et à disquali?er d\u2019emblée leur conjugaison comme suspecte.Qu\u2019en est-il vraiment ?Nos auteurs invités en débattent.L\u2019alliance entre foi, action et raison est nécessaire pour envisager un avenir moins sombre.Minh Nguyen L\u2019auteur est politologue et socio-économiste I l est dif?cile, à notre époque post- moderne, d\u2019admettre la nécessité de conjuguer foi et action sociale et politique.Le fait que les deux puissent se nourrir l\u2019une l\u2019autre et que la foi ait le pouvoir, notamment, d\u2019animer l\u2019action, est une ré?exion peu répandue, en particulier en Occident.Le philosophe politique britannique Mark Fisher disait qu\u2019il était plus facile pour nous d\u2019imaginer la ?n du monde que la ?n du capitalisme.C\u2019est pourquoi l\u2019action est de moins en moins comprise dans le sens où l\u2019entendait la philosophe Hannah Arendt, à savoir comme moment de liberté et de création.Elle se réduit de plus en plus à une simple gestion de problèmes, orientée non pas vers la réalisation de quelque chose de nouveau, mais plutôt vers la reproduction d\u2019une logique déjà en place.L\u2019action : gestion de problème ou innovation N\u2019ayant plus comme visée l\u2019accomplissement d\u2019un projet de société, l\u2019action politique est réduite à une temporalité plus courte, s\u2019apparentant à la gestion ou à la résolution de problèmes à court terme.C\u2019est ce que le sociologue Michel Freitag appelait le mode décision- nel-opérationnel de reproduction de la société, qui caractérise la postmo- dernité.Ce mode se manifeste concrètement dans plusieurs problèmes politiques contemporains.Par exemple, la crise des changements climatiques \u2013 qui nécessiterait objectivement des politiques qui transforment radicalement la production, la consommation ainsi que les bases sur lesquelles sont fondées les économies capitalistes industrielles \u2013 a mené à des réponses politiques qui bousculent à peine le paradigme économique capitaliste qui a saccagé la planète en à peine 150 ans.La dif?culté de penser la foi \u2013 prise au sens séculier d\u2019« ouverture à un horizon de possibles » \u2013 et l\u2019action sociale dans le monde contemporain tient sans doute au fait que le passage de la modernité à la postmodernité a aussi été accompagné par la dégradation de l\u2019usage de la raison.Alors que celle-ci était une référence à l\u2019aune de laquelle on pouvait mesurer auparavant nos actions, elle est devenue une forme de rationalité instrumentale, quasi fétichisée.Dans la modernité, la foi en une certaine idéalité soutenait l\u2019action, contribuant ainsi à l\u2019avènement d\u2019un monde meilleur, alors qu\u2019aujourd\u2019hui, l\u2019emprise de la rationalité instrumentale réduit l\u2019action à son ef?cacité immédiate et évacue tout rapport à une idéalité.Dans cette perspective, la foi n\u2019est rien de moins que la condition de possibilité de l\u2019action politique \u2013 au sens fort.Sans elle, l\u2019action se réduit à de la gestion de problèmes.Comme l\u2019avait bien souligné Hannah Arendt, l\u2019action doit s\u2019accompagner non seulement du pardon qui libère des chaînes du passé, mais aussi de la promesse, qui libèrent ensemble des chaînes du présent, parce que ses résultats sont par dé?nition imprévisibles et potentiellement lourds de conséquences.Ainsi doit-on pouvoir se promettre les uns les autres de tout faire pour améliorer le vivre-ensemble.La foi permet en ce sens au sujet d\u2019agir dans le présent en s\u2019enracinant dans l\u2019expérience commune tout en ayant un regard partagé sur l\u2019avenir.Sans elle, on tend vers ce que Simone Weil nommait le déracinement.Le déracinement Le déracinement est la perte de contact avec le passé et l\u2019avenir, avec la vie même.Il est, en somme, l\u2019incapacité de se dépasser dans plus grand que soi, dans une forme de transcendance.Weil disait que si une commune condition unissait les chômeurs désespérés et tous ces gens qui n\u2019ont d\u2019yeux que pour le pro?t et le pouvoir, c\u2019était d\u2019être déracinés, n\u2019étant nulle part chez eux ni enracinés dans le temps et dans le monde.Pour Weil, il s\u2019agit là d\u2019un problème d\u2019ordre spirituel, qui paralyse les êtres humains, les empêchant d\u2019agir.Ainsi, la déliaison de la foi et de l\u2019action contribue au déracinement et effrite la portée politique et historique de l\u2019action.Une tâche colossale s\u2019impose donc à nous, celle de réconcilier le sujet post- moderne avec la transcendance, la foi avec la raison, sans quoi l\u2019action ne pourra avoir pour visée qu\u2019une courte temporalité, les yeux braqués sur le présent.Il y a de la place pour s\u2019inspirer des modernes et fonder un mode d\u2019être alter-moderne, dans lequel foi, action et raison ont pleinement leur place, ce qui nous permettrait d\u2019envisager un avenir moins sombre.L\u2019action politique pourra être menée, à partir de là, non pas à l\u2019aune de l\u2019urgence, mais en vue de fonder des institutions et de construire une société et un monde que nous voulons pour nous et nos enfants.12 RELATIONS 806 JANVIER-FÉVRIER 2020 POURQUOI LA FOI ET L\u2019ACTION SOCIALE SONT-ELLES PERÇUES COMME INCOMPATIBLES ?L\u2019engagement social des personnes croyantes est fait d\u2019allers-retours constants entre contemplation et action, éthique et politique.Frédéric Barriault L\u2019auteur, historien, est responsable de la recherche et des communications au Centre justice et foi Q u\u2019elle se décline sous le mode de l\u2019utopie ou sous celui de l\u2019eschatologie, la foi religieuse procède d\u2019un refus du monde tel qu\u2019il est : un monde injuste, brisé, désenchanté et aliéné qui heurte la conscience de la personne croyante.Un monde qu\u2019elle aspire à transformer au nom des idéaux et de l\u2019horizon d\u2019attente qui l\u2019animent.Prenant appui sur ma propre posture de chrétien social, je connais bien les allers-retours entre foi et engagement, entre l\u2019activisme sociopolitique parfois effréné et le besoin périodique de se ressourcer, c\u2019est-à-dire de s\u2019abreuver à la source qui fonde, irrigue et radicalise ce désir de transformation du monde.Choisir l\u2019action transformatrice Bien malin celui ou celle qui établirait une adéquation parfaite entre foi religieuse et désir de s\u2019engager dans des pratiques de transformation sociale.Passer de la contemplation à l\u2019action, de la félicité spirituelle à l\u2019engagement social, du confort au risque, de la mystique à la politique ne va pas forcément de soi.Tout le courant de la spiritualité chrétienne a plutôt misé (et mise encore) sur la fuite de ce monde jugé corrompu et irrécupérable \u2013 où les chrétiens seraient des étrangers, sinon des exilés.Pensons à The Benedict Option : A Strategy for Christians in a Post-Christian Nation (Sentinel, 2017), le livre à succès de l\u2019auteur néoconservateur américain Rod Dreher.Un autre courant de la spiritualité chrétienne, celui-là prophétique, mise quant à lui sur la dénonciation des injustices et sur l\u2019appel à l\u2019action transformatrice pour rendre ce monde plus conforme aux interpellations radicales des prophètes bibliques et de la Bonne Nouvelle.Les chrétiens et chrétiennes de cette mouvance ne s\u2019entendent cependant pas sur ce qui fonde l\u2019action sociale.Est-ce leur croyance et leur conscience morale qui les poussent à s\u2019engager socialement au nom des idéaux qui les animent ?Ou est-ce plutôt parce qu\u2019ils s\u2019efforcent de donner un sens et une signi?cation à leurs pratiques d\u2019engagement social qu\u2019ils sont amenés à puiser dans leur tradition religieuse des ?gures inspiratrices, propres à légitimer leur action et à les insérer en tant que croyants et activistes dans une même lignée croyante1 ?La réponse se situe sans doute à mi-chemin, l\u2019engagement social de ces personnes étant fait d\u2019allers-retours constants entre contemplation et action, éthique et politique.Se brancher à la source Qu\u2019elle ait été formée \u2013 et informée \u2013 par une éthique séculière ou par une foi religieuse, la conscience morale est pour beaucoup de personnes militantes un puissant levier qui les pousse à refuser d\u2019abdiquer face aux horreurs et aux injustices de ce monde.Or, ce levier peut aussi se transformer en cadeau empoisonné, car s\u2019engager, c\u2019est donner chair et donner suite aux interpellations radicales et parfois « insatiables » de sa conscience.C\u2019est donc vivre dans un univers surinvesti de sens où tout a une signi?cation, tout est politique, tout est porteur de con?ictualité et d\u2019indignation permanente.Si bien qu\u2019entre l\u2019individu public et l\u2019individu privé, entre cette partie de soi-même qui milite et celle animée par la foi, la frontière est souvent mince.Et l\u2019épuisement guette à tout instant.D\u2019où ce besoin d\u2019une spiritualité forte, d\u2019une immersion périodique dans le sacré, l\u2019altérité radicale, pour recharger ses piles spirituelles et se « rappeler » pourquoi on s\u2019engage ainsi en écoutant notre conscience, pourquoi on poursuit des utopies qui pourraient se révéler n\u2019être que des chimères.D\u2019où, aussi, ce besoin de la prière partagée en communion avec d\u2019autres personnes croyantes, a?n de s\u2019abreuver périodiquement à la source qui fonde notre action dans, pour et avec ce monde.Les croyants et croyantes qui militent au nom d\u2019idéaux ou d\u2019une utopie (le Royaume de Dieu pour les chrétiens) n\u2019en ressentent pas moins le besoin de s\u2019insérer dans une tradition de foi et d\u2019engagement défrichée et crédibilisée par des pionnières et des pionniers inspirants2.Ils le font pour s\u2019inscrire dans la durée et donner une profondeur spirituelle à leur action, en ayant l\u2019impression d\u2019être assis sur les épaules de géants.Cette insertion dans une lignée ne saurait toutefois être assimilée à une quelconque forme de mimétisme et de fétichisme du passé : pas d\u2019engagement chrétien sans démarche de discernement des signes des temps, sans effort d\u2019actualisation et de contextualisation des interpellations prophétiques de l\u2019Évangile, ici et maintenant, à la lumière des luttes et des dé?s du temps présent.1.Danièle Hervieu-Léger, La religion pour mémoire, Paris, Cerf, 1993.2.Frédéric Barriault, « Des sources chrétiennes aux luttes sociales », Relations, no 796, juin 2018.RELATIONS 806 JANVIER-FÉVRIER 2020 13 14 RELATIONS 806 JANVIER-FÉVRIER 2020 DOSSIER LA NON- EN Étienne Prud\u2019homme, Front commun contre les gazoducs, 2019, aquarelle, encre de Chine et lavis, 23 x 30,5 cm Catherine Caron N ous vivons dans un pays monstrueusement en paix, comme le disait le metteur en scène et dramaturge Wajdi Mouawad.C\u2019est peut- être ce qui fait que nous peinons à réagir fortement à plusieurs des violences du monde, qu\u2019elles soient proches ou lointaines, liées à « l\u2019ordinaire » de la vie \u2013 comme celles que vivent les locataires expulsés ou les in?rmières exploitées et exténuées \u2013 ou aux guerres et aux grands enjeux mondiaux.Ceux et celles qui osent secouer notre confort et notre indifférence pour lutter contre ces violences n\u2019ont pas la tâche facile.D\u2019autant que partout la tendance est à la répression et à la criminalisation de l\u2019action collective, dans un contexte d\u2019extrême concentration de la richesse, de pouvoirs étatiques et de transnationales qui disposent d\u2019énormes capacités de surveillance et de répression.Nous vivons aussi en n\u2019aimant pas trop certaines vérités qui dérangent.Comme de savoir que des peuples appauvris subissent notre exploitation et notre prédation de leurs ressources ; que nous y délocalisons des activités industrielles pour importer des produits bon marché en espérant re?ler la facture écologique et sociale aux autres.Tel est notre monde.Porteur de violences certes différentes de celles du passé, mais de violences tout de même.Qu\u2019elle vienne des États, des ma?as, des multinationales ou de mouvances fondamentalistes, la violence sous diverses formes, abjectes ou sournoises, émane d\u2019idéologies telles que le colonialisme, le racisme, le capitalisme et le patriarcat.Elle s\u2019attire d\u2019autres violences \u2013 parfois nécessaires dans certains contextes, comme lors de certaines luttes de libération, par exemple \u2013, mais très souvent c\u2019est par la non-violence qu\u2019elle est combattue.Le Québec porte une tradition à cet égard, pensons entre autres à la grève générale illimitée du Front commun en 1972, aux opérations Dignité, aux nombreuses actions des mouvements féministes, antimilitaristes ou pour le logement social, aux sanctuaires religieux illégaux pour les réfugiés menacés d\u2019expulsion, aux marches et barricades des peuples autochtones, ou encore au printemps 2012, pendant lequel des milliers de personnes ont désobéi à la loi 78.Chaque jour dans le monde, la non-violence se vit en actes, par des marches, des grèves, des blocages, des boycotts, des occupations, des refus de coopérer et de respecter lois injustes et couvre-feux \u2013 dans une volonté de ne pas recourir à la violence physique.De nombreux soulèvements populaires l\u2019attestent ces derniers temps, entre autres au Soudan, où un mouvement courageux a affronté un régime islamiste corrompu et ouvert la voie à une fragile transition démocratique ; en Algérie, où la population envahit les rues paci?quement depuis plus de 45 semaines pour chasser du pouvoir ses élites dirigeantes et exiger liberté et démocratie ; au Liban, où un fort mouvement de protestation a forcé la démission du gouvernement.Face aux provocations des autorités ou d\u2019autres forces, le dé?est grand de ne pas répondre par la violence.C\u2019est le cas du mouvement indépendantiste catalan, constamment mis à l\u2019épreuve par l\u2019État espagnol, qui commence à réussir à pousser dans les câbles ses éléments enclins à la violence, ce RELATIONS 806 JANVIER-FÉVRIER 2020 15 NON-VIOLENCE La non-violence est au cœur de nombreuses luttes sociales dans le monde.Actuellement, plusieurs mouvements dans divers pays s\u2019en revendiquent ouvertement, lors de soulèvements populaires autant que lors des mobilisations pour le climat, par exemple.Quel héritage et quelle éthique de l\u2019engagement mettent-ils de l\u2019avant ?Quelle pensée stratégique anime leurs actions ?Sans être érigé en dogme, le développement d\u2019une culture de la non-violence peut aider nos sociétés à faire face aux dé?s de notre époque.EN ACTION qui aide à le diviser et à le réprimer davantage.Tristement, ce mouvement ne béné?cie pas de la solidarité internationale qui peut faire la différence, comme lors du boycott des produits sud-africains à l\u2019échelle mondiale qui a contribué à la ?n du régime d\u2019apartheid.En tant que posture éthique et morale, la non-violence se veut un acte de résistance ancré dans ce que l\u2019être humain a d\u2019unique \u2013 sa conscience \u2013, qu\u2019il cherche ainsi à préserver de la barbarie.Ni passivité, ni soumission, elle s\u2019enracine dans une quête de dignité et de justice millénaire.On ne s\u2019en rend pas toujours compte, mais elle façonne la culture dans laquelle nous évoluons chaque jour, peu violente comparativement à ce que nos ancêtres ont connu \u2013 et cela même si, paradoxalement, notre civilisation est violente au point de pouvoir causer son propre anéantissement par les armes nucléaires ou la catastrophe climatique.C\u2019est d\u2019ailleurs sur le front de la lutte pour la justice climatique que différents mouvements d\u2019action non-violente s\u2019imposent.Luttant pour le respect de leurs territoires et de la Terre-Mère, s\u2019opposant à un extractivisme aveugle et aux pipelines, les peuples autochtones y sont en première ligne.Face à eux, les autorités portent l\u2019odieux d\u2019une répression sauvage, comme à Clayoquot Sound, sur la côte ouest de l\u2019île de Vancouver, où près de 800 personnes ont été arrêtées en 1993 pour avoir bloqué des routes forestières, ou lors des camps de résistance organisés dans la réserve de Standing Rock, aux États-Unis1.En Allemagne, le mouvement citoyen écologiste Ende Gelände rassemble chaque année des milliers d\u2019activistes bloquant des mines de lignite à ciel ouvert situées dans la plus grande zone d\u2019émission de CO2 d\u2019Europe.Courageusement et avec la complicité grandissante des habitants du territoire, il fait augmenter la pression en faveur de la sortie immédiate du charbon, réussissant à élargir ses soutiens dans l\u2019opinion publique, ce qui est l\u2019une des grandes forces de la non-violence.Ende Gelände, ANV-COP21 ou encore Extinction Rébellion sont des mouvements qui engagent des milliers de personnes dans l\u2019action directe, en les formant et en utilisant une panoplie de moyens tactiques combinés.Ils demandent que leur choix de la non-violence soit respecté lorsqu\u2019ils déploient leurs actions, sans nier à d\u2019autres le droit d\u2019adopter d\u2019autres stratégies.Ils sont complémentaires à d\u2019autres forces de changement, comme le mouvement de désinvestissement des énergies fossiles, par exemple.Ils tentent aussi d\u2019incarner les valeurs et les manières de vivre \u2013 plus écologiques et solidaires \u2013 qu\u2019ils veulent voir advenir.Leur ambition de former des mouvements de masse pourrait se révéler déterminante.Cette volonté se manifeste au Québec où elle se confronte, par ailleurs, à des élites politiques et médiatiques pathétiquement ignorantes de la légitimité de la désobéissance civile en démocratie2 \u2013 comme l\u2019atteste le psychodrame collectif provoqué par l\u2019action de quelques militants et militantes d\u2019Extinction Rébellion sur le pont Jacques-Cartier, à Montréal.« Il y a un grand acte de désobéissance aux lois de la nature qui est perpétré présentement par ceux à qui pro- ?te le crime.L\u2019industrie du pétrole, du gaz, et ceux qui la ?nancent [\u2026] sont les premiers à désobéir aux lois de la nature », disait à juste titre Dominic Champagne (Le Devoir, 28 octobre 2019).Mais on préfère moraliser, arrêter et faire des procès aux personnes qui, après maintes campagnes et pétitions en tous genres, osent désormais la désobéissance civile pour tenter de faire avancer la transformation civilisa- tionnelle radicale urgente dont dépend notre avenir à tous.Leur nombre augmentera.Quel puissant miroir des turpitudes de notre société les centaines « d\u2019arrêtés du climat » dans différents pays nous tendront-ils un jour ! Révélant, à nouveau, qu\u2019une interpellation puissante et non-violente de notre conscience collective peut ébranler notre monde et, espérons-le, le transformer.« Si nous voulons récolter la moisson de la paix et de la justice à l\u2019avenir, nous devrons semer les graines de la non-violence, ici et maintenant, dans le présent.» MAIREAD MAGUIRE 1.Lire Leena Mini?e, « Les gardiens de l\u2019eau et de la terre », Relations, no 790, juin 2017.2.Voir notre dossier « Le pouvoir de la désobéissance civile », Relations, no 743, septembre 2010.16 RELATIONS 806 JANVIER-FÉVRIER 2020 DOSSIER Étienne Prud\u2019homme, La pelle, 2019, aquarelle et encre de Chine, 18 x 25,5 cm Formé comme militant au sein de Greenpeace, Jon Palais est l\u2019une des principales ?gures de la contestation écologique radicale non- violente en France.Cofondateur en 2015 d\u2019Action non-violente COP21 (ANV-COP21), il a gagné un important procès pour désobéissance civile en 2017.Nous nous sommes entretenus avec lui.D es mouvements de masse prônant la nonviolence sont nés ces dernières années en France, en Allemagne, au Royaume-Uni, aux États-Unis et ailleurs.Pourquoi la nonviolence connaît-elle une telle popularité actuellement selon vous et qu\u2019est-ce qui la caractérise ?Jon Palais : Au-delà d\u2019une position morale ou éthique, pour moi la non-violence est aussi un choix stratégique.C\u2019est la stratégie la plus à même de faire émerger un mouvement citoyen de masse, nécessaire pour relever le dé?climatique, a?n que la transformation radicale du système se fasse en cohérence avec les impératifs de démocratie et de justice sociale.De plus en plus de gens, incluant beaucoup de jeunes, prennent conscience de l\u2019urgence écologique et se tournent vers ces moyens d\u2019action.La stratégie non-violente se déploie dans une diversité de formes d\u2019action qui vont des grandes marches et rassemblements massifs jusqu\u2019aux grèves, boycotts, actions de désobéissance civile, blocages (de chantiers, de mines, etc.), voire de sabotage \u2013 comme avec les Faucheurs volontaires d\u2019OGM qui ont détruit des champs OGM avant qu\u2019ils ne contaminent l\u2019environnement.Son ef?cacité repose sur la cohérence et la complémentarité de différents types d\u2019actions.Par exemple, le blocage réussi d\u2019une mine de charbon, comme le fait le mouvement Ende Gelände en Allemagne avec des milliers de personnes, est important même s\u2019il n\u2019empêchera pas la mine de fonctionner le reste du temps, car son ef?cacité doit aussi être jugée sur la base de sa portée politique, du débat qu\u2019il suscite, du rapport de force politique qu\u2019il permet de constituer pour faire évoluer la législation.Car pour effectivement interdire le charbon, il va falloir aussi des lois, un travail de sensibilisation du public, le développement d\u2019alternatives, etc.En ce moment, en France, il y a beaucoup de questionnements au sujet des grandes marches pour le climat, du fait qu\u2019elles n\u2019ont pas permis d\u2019obtenir un changement radical de politique au bout de quelques mois.C\u2019est un fait que ce genre d\u2019action est rarement décisif à lui seul.Mais de telles marches sont de formidables portes d\u2019entrée vers des parcours d\u2019engagement et dans la prise de conscience que les gestes individuels ne suf?sent pas, qu\u2019il faut un engagement collectif, politique.Elles créent aussi au sein de la population un contexte de légitimité à des actions plus radicales.D\u2019une manière générale, la dimension massive des actions est très importante, non seulement pour avoir un bon rapport de force, mais parce qu\u2019il s\u2019agit de construire un véritable mouvement citoyen a?n de changer le système avec les gens.Vous puisez de l\u2019inspiration dans la ?gure de Martin Luther King.Pourquoi ?J.P.: Le combat de Martin Luther King et la lutte pour les droits civiques en général montrent bien deux caractéristiques fondamentales de la lutte non-violente : la capacité de constituer un rapport de force et celle d\u2019intervenir sur la conscience des gens.La force de la non-violence repose souvent sur une synthèse des deux, alliant des moyens de coercition et des moyens de persuasion qui permettent de révéler l\u2019injustice qui existe, de faire prendre conscience à ceux et celles qui en sont complices qu\u2019ils doivent réagir.C\u2019est ce qui s\u2019est passé avec le mouvement des droits civiques aux États-Unis, où de plus en plus de Blancs ont été interpellés et se sont indignés de la situation vécue par des gens de couleur.Le racisme est une forme de violence et, pour Martin Luther King, il ne pouvait pas être combattu par la violence.Cela n\u2019empêchait pas les actions non-violentes de créer des perturbations, des clivages et des con?its, bien au contraire.Mais le con?it et la violence sont deux choses différentes.L\u2019idée est de créer un con?it pour révéler et combattre une injustice, sans qu\u2019il ne dégénère en violence.Car l\u2019objectif de Martin Luther King n\u2019était pas de combattre les Blancs, mais de combattre le racisme et de permettre une réconciliation.C\u2019est une lutte inspirante pour nous aujourd\u2019hui, car pour relever le dé?climatique et changer radicalement le système, nous avons aussi besoin de rassembler largement et d\u2019allier à la fois rapport de force et prise de conscience.?LA MANIÈRE DONT ON LUTTE CONSTRUIT DÉJÀ LE MONDE DE DEMAIN ENTREVUE AVEC JON PALAIS Photo : Hervé Boutet RELATIONS 806 JANVIER-FÉVRIER 2020 17 DOSSIER Il s\u2019agit de transformer le système en profondeur, avec les gens et pour les gens.Ce qu\u2019on cherche à travers la stratégie non-violente, c\u2019est une force capable à la fois de lutter contre un système destructeur et de le neutraliser, et de construire tout ce qui est nécessaire pour le remplacer.L\u2019articulation entre alternatives et actions non- violentes est au cœur de l\u2019approche des mouvements parallèles \u2013 Alternatiba et ANV-COP21 \u2013 que vous avez cofondés.Pourquoi ?J.P.: Le dé?aujourd\u2019hui c\u2019est de sortir d\u2019un mode de vie qui n\u2019est absolument pas soutenable écologiquement, mais dont nous sommes dépendants.Si plein de gens utilisent leur voiture, ce n\u2019est pas forcément par passion, c\u2019est aussi parce qu\u2019ils en ont besoin dans les conditions actuelles ; idem pour ceux qui vont dans les centres commerciaux, etc.Alors comment on transforme tout ça ?Bien sûr, il faut s\u2019attaquer au capitalisme, aux multinationales, etc., mais le développement des alternatives est aussi fondamental dans une stratégie non-violente \u2013 ce que Gandhi appelait le programme constructif, qui consiste à mettre en œuvre avec nos propres moyens, directement depuis la base, les solutions qu\u2019on préconise.Le boycott du tissu industriel indo-britannique \u2013 un des piliers économiques de l\u2019Empire britannique \u2013 nécessitait que les Indiens réapprennent et se réapproprient les moyens traditionnels de fabrication artisanale qui étaient tombés en désuétude.Un autre exemple est celui du long boycott des bus à Montgomery aux États-Unis, en 1955-1956, qui a poussé une compagnie de bus au bord de la faillite et l\u2019a ainsi contrainte à abandonner sa politique de ségrégation raciale.Or, ce boycott a nécessité l\u2019organisation d\u2019alternatives ef?- caces : par exemple, des chauffeurs de taxi noirs acceptaient QUELQUES TACTIQUES NON-VIOLENTES Normand Beaudet L\u2019auteur est un des membres fondateurs du Centre de ressources sur la non-violence La non-coopération Le pouvoir des dirigeants se limite souvent à celui que la population leur concède.Pour cette raison, ceux-ci doivent pouvoir compter sur des personnes qui organisent la subordination et la coopération de la population.Il importe donc de fragiliser ce soutien par l\u2019action populaire non-violente, et la non-coopération est l\u2019un des grands moyens d\u2019y arriver.La non-coopération est souvent invisible ; elle n\u2019est pas nécessairement dans la rue.C\u2019est une action de corrosion graduelle des mécanismes de fonctionnement de la sphère administrative ou politique d\u2019une structure de pouvoir (par exemple, des grèves : tournante, perlée, surprise, de zèle, etc.).Elle peut viser l\u2019action d\u2019un corps policier (refuser de se disperser, par exemple), d\u2019une institution publique (par l\u2019inef?cacité délibérée des employés, par exemple) ou même d\u2019un gouvernement (refuser de payer ses impôts, par exemple).Ces tactiques de lutte ont été utilisées tout au long de l\u2019histoire pour contrer l\u2019établissement et le maintien de pouvoirs illégitimes.Le boycott Le boycott vise à faire subir une perte économique à une entreprise ou à un État et à nuire à sa réputation, et ce, suf?samment pour l\u2019obliger à céder face aux revendications citoyennes.Ces pressions économiques et sociales s\u2019accompagnent d\u2019un autre levier important : une campagne d\u2019information et de sensibilisation.Quelques exemples : le boycott nord-américain des raisins de Californie, organisé par les travailleurs agricoles d\u2019origine mexicaine exploités dans les années 1970, qui a mené à l\u2019amélioration de leurs conditions de travail ; le boycott des produits d\u2019Afrique du Sud, qui a contribué à la ?n du régime d\u2019apartheid ; la campagne Boycott, désinvestissement et sanctions contre Israël (BDS).Celle-ci vise à faire 18 RELATIONS 806 JANVIER-FÉVRIER 2020 DOSSIER Étienne Prud\u2019homme, L\u2019arbre, 2019, aquarelle et encre de Chine, 18 x 25,5 cm les passagers noirs au tarif du bus alors que les blancs continuaient de payer le tarif normal ; ils organisaient des taxis collectifs et ils ont même réussi à organiser certaines lignes de bus par leurs propres moyens.La non-coopération \u2013 arrêter de coopérer avec le système soit en désobéissant aux lois, soit en arrêtant de consommer un produit, etc.\u2013 est à mes yeux la forme d\u2019action non-violente la plus puissante.Mais c\u2019est aussi la plus exigeante, car elle nécessite d\u2019être développée massivement et en complément d\u2019alternatives qui doivent être elles aussi massives.C\u2019est dans cette optique que nous avons fondé Alter- natiba en amont de la Conférence de l\u2019ONU sur le climat (COP21) à Paris en 2015, en faisant converger plein de secteurs qui développaient des alternatives (alimentation, transport, énergie, etc.) sur leurs territoires.Ce mouvement s\u2019applique à montrer que le monde qui se construit grâce à ces alternatives est beaucoup plus désirable et porteur de sens que celui dans lequel on vit aujourd\u2019hui.ANV-COP21 s\u2019est créé un peu plus tard dans l\u2019optique de mener des actions de désobéissance civile pour s\u2019opposer aux projets et aux politiques climaticides.Aujourd\u2019hui, ces deux mouvements sont jumelés : ils constituent les deux piliers sur lesquels nous essayons de construire une stratégie non- violente complète.Comment ce choix revendiqué de la non-violence a-t-il été reçu ?J.P.: Le pouvoir cherche régulièrement à faire passer les mouvements d\u2019opposition pour des mouvements violents, a?n de mieux les réprimer et les discréditer.C\u2019est donc important pour nous de ne pas tomber dans ce piège.Nous annonçons donc très clairement que nos actions sont non-violentes, mais aussi déterminées.Nous assumons pression sur le gouvernement israélien pour qu\u2019il mette ?n à l\u2019occupation et à la colonisation des territoires palestiniens et reconnaissent les droits fondamentaux des Palestiniens d\u2019Israël à une pleine égalité.En plus du boycott des produits israéliens, la campagne fait pression sur les artistes et intellectuels pour qu\u2019ils refusent de se rendre en Israël jusqu\u2019à ce que le gouvernement israélien cesse ses violations de droits humains et de droits internationaux.Au Québec, des pressions sont actuellement faites sur la chanteuse Céline Dion pour qu\u2019elle annule ses concerts prévus à Tel Aviv, en août 2020.La désobéissance civile La désobéissance civile est l\u2019un des grands axes autour desquels l\u2019action non-violente s\u2019organise.Les citoyens qui y participent jugent que les actions légales ne suf?sent plus à convaincre les dirigeants d\u2019agir de façon juste.Ils commettent ainsi un acte illégal pour faire prendre conscience d\u2019une loi ou d\u2019une situation injuste et dénoncer celle-ci.Les risques de répression, d\u2019arrestation et de procès participent à la réalisation de ces objectifs.Une action aux lourdes conséquences a été posée le 5 avril 2018.Sept militants catholiques américains (trois femmes et quatre hommes, dont un jésuite) du mouvement Plowshares \u2013 nom faisant référence à un verset du livre d\u2019Isaïe : « ils briseront leurs épées pour en faire des socs (plowshares) » \u2013 sont entrés sur la base navale de Kings Bay, en Géorgie, port d\u2019attache des sous-marins à propulsion nucléaire Trident.Ils ont endommagé au marteau une statue représentant un missile, versé du sang humain et brandi une bannière dénonçant le danger des armes nucléaires pour la survie de l\u2019humanité.Reconnus coupables le 24 octobre dernier, ils sont passibles d\u2019une peine de 20 ans de prison.Leur geste leur vaut de nombreux appuis à travers le monde, faisant connaître leur courage, l\u2019importance et la justesse de leur cause.Blocage et occupation Le blocage est une forme de désobéissance civile.Le principe est simple : occuper un espace donné (rue, chantier, centre administratif, etc.) pour en empêcher le fonctionnement normal.Cette action directe est souvent accompagnée d\u2019une forme de théâtralité qui frappe l\u2019imaginaire des gens a?n d\u2019accroître la portée du message.Un exemple probant est le die-in (tapis humain formé de personnes couchées à terre), qui sert à dramatiser l\u2019impact mortel d\u2019une activité de l\u2019État ou d\u2019une entreprise.Il est souvent utilisé, entre autres pour les enjeux de guerres et, récemment, pour les enjeux climatiques par des groupes comme Greenpeace et Extinction Rébellion.Le blocage de routes et de chantiers contre les oléoducs a aussi été pratiqué en force ces dernières années.Au Québec et au Canada, la tactique des barricades est régulièrement utilisée par les nations autochtones pour obstruer le passage dans leurs communautés a?n de protester contre l\u2019exploitation de ressources \u2013 non voulue ou sans retombée économique et sociale pour elles \u2013 sur leur territoire ou pour revendiquer des droits territoriaux.L\u2019occupation est aussi une forme courante d\u2019obstruction citoyenne, souvent pratiquée par le FRAPRU, notamment.Elle dure généralement de quelques heures à plusieurs jours et permet d\u2019attirer l\u2019attention sur un enjeu.Parfois, elle se transforme en squat à long terme pour revendiquer le droit au logement ou s\u2019opposer à l\u2019exploitation d\u2019une ressource, à un site militaire, etc.Depuis longtemps au Québec, cette tactique est utilisée par les mouvements sociaux et étudiants, visant des bureaux d\u2019institutions et de politiciens, ou encore des banques.RELATIONS 806 JANVIER-FÉVRIER 2020 19 DOSSIER complètement le caractère illégal de nos actions, que nous jugeons légitimes.Quand nous avons lancé ANV-COP21 en 2015 avec cette approche, cela a correspondu à une attente réelle de beaucoup de gens qui souhaitaient un cadre parfaitement clair pour agir de manière à la fois non-violente et déterminée.Bien sûr, ça a déplu à d\u2019autres, il y a même eu de l\u2019intimidation et des menaces.Pourtant, ces critères de non-violence ne s\u2019appliquent qu\u2019aux actions que nous organisons nous- mêmes, et nous ne cherchons jamais à les imposer aux autres.Malheureusement, ce n\u2019est pas toujours réciproque, et il arrive que des groupes imposent d\u2019autres tactiques par la force, de manière antidémocratique, dans des actions organisées et annoncées comme non-violentes.De ce point de vue aussi, le développement d\u2019une ligne non-violente reste quelque chose qui demande beaucoup de détermination et de persévérance.La stratégie non-violente est souvent mal comprise et confondue avec une posture dogmatique.Pourtant, choisir une stratégie non-violente n\u2019empêche pas de reconnaître qu\u2019il y a des situations où la violence est la seule option possible.La violence peut notamment être nécessaire dans des situations d\u2019autodéfense, ou pour éviter des violences plus grandes.Mais la violence déshumanise forcément la personne qui la subit comme la personne qui l\u2019exerce.En ce sens, même quand elle est nécessaire, elle comprend malheureusement toujours une part d\u2019échec.C\u2019est précisément parce que la violence peut se révéler, dans certaines conditions, la seule option qu\u2019il est d\u2019autant plus important de développer une force non-violente la plus ef?cace possible dès maintenant, a?n de ne pas être acculés plus tard à n\u2019avoir plus que le choix de la violence.Vous avez gagné un procès pour désobéissance civile dans le cadre du mouvement des Faucheurs de chaises1 qui réquisitionnaient des chaises dans des banques pour dénoncer leur rôle dans les paradis ?scaux.Que retenez-vous de cette victoire ?J.P.: Ce projet, mené par Bizi !, ANV-COP21, ATTAC et les Amis de la Terre, liait deux luttes majeures : celle contre les paradis ?scaux et celle pour la transition écologique.On procédait à un pseudo-vol, un vol symbolique pour dénoncer un vol beaucoup plus scandaleux et pour dire que l\u2019argent de la transition écologique existe : il est dans les paradis ?scaux.Devenu très médiatique par son originalité, le mouvement a culminé en décembre 2015 à Paris avec le Sommet des 196 chaises (sur 243 prises partout en France), organisé en marge de la COP21.J\u2019ai ensuite été poursuivi en justice pour le « vol en réunion » de chaises dans une agence de BNP Paribas.La BNP s\u2019était constituée partie civile, car elle comptait au départ demander des dommages et intérêts importants a?n de faire un exemple et stopper le mouvement.Mais au fur et à mesure que la mobilisation prenait de l\u2019ampleur et que la médiatisation s\u2019intensi?ait, il devenait évident que c\u2019est nous qui avions la sympathie de l\u2019opinion publique, et qu\u2019eux auraient du mal à paraître crédibles à demander réparation pour quelques chaises alors qu\u2019on les accuse d\u2019organiser un système qui nous fait perdre collectivement des milliards d\u2019euros.Ils ont donc revu leur stratégie, et n\u2019ont ?nalement demandé qu\u2019un euro symbolique, sans doute a?n de ne pas passer pour les « méchants » de l\u2019histoire.Le jour J, ils ne se sont ?nalement même pas présentés au tribunal ! On a réussi, en se mobilisant et en s\u2019attirant de nombreux soutiens, à médiatiser l\u2019affaire, à transformer ce procès en procès de l\u2019évasion ?scale et à faire entendre par la Cour la légitimité de nos actions de désobéissance.De plus, BNP Paribas a par la suite décidé de fermer ses ?liales dans les îles Caïmans, ce qui était une de nos revendications.Plus tard, à la suite d\u2019une autre phase de cette campagne, elle a revu sa politique climat et a divisé par dix ses soutiens à des secteurs d\u2019énergies fossiles extrêmes.Ce qu\u2019on essaie de faire avec ce type d\u2019action, c\u2019est de poser des dilemmes à l\u2019adversaire.Dans ce cas, si BNP ne réagissait pas, ça montrait qu\u2019ils avaient quelque chose à se reprocher\u2026 Mais en réagissant, la banque s\u2019exposait sur un sujet qui était très délicat pour elle.Dans les deux cas, c\u2019était pour eux une mauvaise option, qu\u2019on pouvait exploiter, quelle que soit leur réaction.Bien sûr, on ne peut pas miser l\u2019ensemble d\u2019une stratégie non-violente sur un procès potentiel, parce que ce n\u2019est pas nous qui décidons si nous serons poursuivis, mais c\u2019est un bel exemple de comment on peut retourner la répression contre celui qui l\u2019exerce.Nous menons, depuis, d\u2019autres projets qui entraînent des procès de militants où nous tentons de braquer les projecteurs sur les vrais responsables du désastre et de l\u2019injustice climatiques2.Je crois beaucoup que le chemin compte, et pas seulement la destination.Gandhi disait que la ?n est dans les moyens, comme l\u2019arbre est dans la semence.La manière dont on lutte construit déjà le monde de demain, et c\u2019est aussi ce qui rend important le choix de la non-violence, car c\u2019est ce qui nous permet de développer une contre-culture, une culture de non-violence, de tolérance, de solidarité, de coopération.Entrevue réalisée par Catherine Caron 1.Clin d\u2019œil aux Faucheurs d\u2019OGM.2.Lire en complément « Jon Palais : \" L\u2019enjeu est la transformation collective, pas la transformation individuelle \" », Reporterre, 22 décembre 2018.Le développement des alternatives est fondamental dans une stratégie non-violente.20 RELATIONS 806 JANVIER-FÉVRIER 2020 DOSSIER Jean-Claude Ravet L\u2019auteur, collaborateur de Relations, en a été le rédacteur en chef de 2005 à 2019 D e plus en plus de gens savent de quoi il en retourne quand on parle d\u2019actions non- violentes.Celles-ci ont fait leurs preuves et ont été adoptées par nombre d\u2019organisations et de mouvements sociaux \u2013 notamment par le mouvement écologique.Dans leur combat pour la justice et la liberté, ces groupes visent à conscientiser la population à leur cause et à la mobiliser malgré la menace de la répression, tant en régime démocratique que sous la dictature.Pensons, plus près de nous, aux sit-in sur les places publiques ou aux blocages de rues organisés par Extinction Rébellion.Ainsi, bon nombre de préjugés à l\u2019égard de la nonviolence sont par le fait même tombés.Elle ne peut plus, désormais, être confondue avec de la passivité ou targuée de voie d\u2019évitement des con?its.Loin, en effet, d\u2019éviter les vcon?its \u2013 parfois même elle les provoque \u2013, la non-violence vise cependant à rompre la spirale de la violence, qui renforce l\u2019homogénéité du bloc antagoniste.Elle se sert de la violence de l\u2019adversaire, soit subie (arrestations, répression, par exemple), soit dénoncée (rapacité, exploitation, etc.), comme levier pour lui retirer le soutien de l\u2019opinion publique.L\u2019accusation d\u2019inef?cacité de la non-violence tombe aussi de plus en plus à plat1.Déjà dans les années 1970, alors que cette stratégie de lutte était couramment appelée « résistance passive », la philosophe Hannah Arendt faisait remarquer qu\u2019il était assez ironique qu\u2019on appelle de la sorte « l\u2019un des moyens d\u2019action les plus actifs et les plus ef?caces que l\u2019on ait inventés² ».À cette époque, d\u2019ailleurs, le sociologue américain Gene Sharp avait déjà répertorié plus de 200 tactiques non-violentes3.Appel radical au changement Mais réduire la non-violence à une stratégie de lutte, si ef- ?cace soit-elle, ne permet pas de comprendre toute la puissance émancipatrice qu\u2019elle recèle.Ce qui n\u2019a pas échappé à Gandhi, par exemple, pour qui la non-violence, en tant que méthode de lutte sociale, exigeait un nouveau mode d\u2019organisation sociale et politique (désigné par les termes swaraj et swadeshi4) et une nouvelle manière de vivre (satyagraha).Il n\u2019est pas anodin que les dimensions politique et économique, autant qu\u2019éthique et culturelle, de la non-violence apparaissent dans toute leur pertinence au moment même de la convergence de deux crises aux conséquences planétaires : la crise de la globalisation capitaliste et la crise écologique sans précédent \u2013 qui lui est concomitante.Car la non-violence se présente dans ce contexte comme une manière de sortir de l\u2019impasse civilisationnelle catastrophique à laquelle nous acculent ces crises, porteuses d\u2019une violence séculaire exercée impunément contre les êtres humains (et particulièrement les plus pauvres), au nom de l\u2019appât du gain et du droit absolu de dominer la nature et d\u2019en abuser librement.Elle le fait en n\u2019acceptant plus, comme une fatalité ou le prix du progrès, les multiples formes de violences et de rapports de pouvoir qui structurent la société.Parmi celles-ci, notons bien sûr le produc- tivisme et le consumérisme, et avec eux leurs principaux complices que sont l\u2019agrobusiness, l\u2019élevage industriel et l\u2019extractivisme, qui n\u2019ont de cesse de réduire toute chose, tout être et la vie même en valeur monétaire, en marchandises ou en simples ressources à exploiter.On trouve également en bonne place l\u2019idéologie dominante qui modèle nos existences en véritables rouages d\u2019un système impersonnel, écrasant la subjectivité vivante, sensible et créatrice de sens, au nom d\u2019un « fétichisme de l\u2019objectivité » comme l\u2019appelle LA NON-VIOLENCE, UNE MANIÈRE DE VIVRE Face aux multiples formes de violence qui mutilent la vie humaine et la nature, la non-violence peut nous aider à refonder la société sur de nouvelles bases.RELATIONS 806 JANVIER-FÉVRIER 2020 21 DOSSIER Étienne Prud\u2019homme, Non-violence, 2019, aquarelle, marqueur chinois et encre de Chine, 18 x 25,5 cm le philosophe Jean Vioulac.« Le mort vampirisant le vif », dirait Marx.Au 150e anniversaire de la naissance de Gandhi, le 2 octobre dernier, une grande marche pour la justice et la paix est partie de Delhi pour rejoindre Genève.Son objectif : porter la voix des sans-voix de toute la planète en promouvant la non-violence comme stratégie mondiale de changement.Tout au long du parcours de milliers de kilomètres, les marcheurs et marcheuses initieront la population qu\u2019ils croiseront, à chaque étape du voyage, à l\u2019action et aux modes de vie non-violents.À l\u2019occasion du départ de la marche, le philosophe de l\u2019environnement Dominique Bourg visait juste : « Il ne nous reste que très peu de temps face à l\u2019effondrement qui vient.Le choix est très simple : soit renoncer, mais ce n\u2019est pas une option pour nos enfants, soit tout tenter et être des millions à se rassembler autour de cette idée simple : « être soi-même le changement que l\u2019on veut voir dans le monde », comme le prônait Gandhi.La non-violence n\u2019est pas l\u2019abandon, elle n\u2019est pas la passivité : elle est au contraire une forme active de résistance.Elle refuse la complicité avec le monde tel qu\u2019il est.Elle ne veut pas simplement aider au changement de cap.Elle est la marque d\u2019une impatience : face à l\u2019inertie des gouvernements, elle veut opérer le changement à partir des innovations dont les plus démunis et les exclus sont les auteurs.Sachons saisir cette opportunité.» (Le Temps, 2 octobre 2019) Cette adhésion à une lutte et à une manière de vivre non-violentes est d\u2019autant plus urgente que la spirale de la violence risque de s\u2019emballer dans les années qui viennent.Les forces économiques, qui puisent dans l\u2019état de choses actuel trop de puissance et de richesse pour changer d\u2019elles- mêmes de cap, feront tout en leur pouvoir pour maintenir le statu quo, et cela même si l\u2019avenir de l\u2019humanité est compromis.Elles le feront soit par cynisme \u2013 « Après moi le déluge » \u2013, soit par fanatisme, soutenues par l\u2019idéologie transhumaniste délirante, selon laquelle la destruction de la nature est une étape inévitable de l\u2019évolution, l\u2019avenir de l\u2019humain étant dans son dépassement dans la technique.Si la stratégie de lutte non-violente met du sable dans l\u2019engrenage de la déshumanisation et de la destruction de la nature, la non-violence en tant que manière de vivre apparaît pour sa part comme une façon de créer des oasis d\u2019humanité dans le désert qui croît, d\u2019ouvrir l\u2019horizon sur un avenir gros d\u2019espérance.Culture de la non-violence La culture de la non-violence porte en elle une conception radicalement différente du pouvoir de celle qui s\u2019est imposée dans nos sociétés occidentales et capitalistes et sur laquelle sont fondés la politique et l\u2019État : le pouvoir en tant que « pouvoir sur ».Cette conception instrumentale et hiérarchique du pouvoir, faisant de la violence une alliée privilégiée pour asseoir son autorité dans la société, contribue à reproduire comme « normaux » les rapports sociaux de domination, l\u2019exclusion, les inégalités sociales et la soumission d\u2019une majorité à une élite.À cette conception du pouvoir, la culture de la non-violence en oppose une autre, où ce dernier est compris comme « pouvoir de ».Centrée sur le partage de la parole et l\u2019action collective, cette vision du pouvoir est intimement liée à la démocratie, à la formation critique de l\u2019opinion publique, au débat ainsi qu\u2019à des institutions qui soutiennent la participation citoyenne et la résolution non-violente des con?its.Il va sans dire qu\u2019elle appelle ultimement à une nouvelle forme d\u2019État, décentralisé, favorisant davantage l\u2019autonomie politique et affranchi du complexe militaro-industriel, allant même jusqu\u2019à développer une défense civile non-violente comme alternative à l\u2019armée.La culture de la non-violence concerne aussi notre rapport au monde, contaminé par des logiques de pouvoir et une haine de la vie propres au capitalisme.Elle privilégie les valeurs relationnelles comme la solidarité, le partage et la convivialité, aux valeurs instrumentales et marchandes, comme l\u2019ef?cacité, la rentabilité, l\u2019utilité et le pro?t, qui, si elles ne sont pas subordonnées aux premières, ne peuvent qu\u2019en venir à mutiler l\u2019humain et la nature.Elle ne considère pas la fragilité de l\u2019existence comme une tare, ni ne cherche à l\u2019éluder ou à la masquer ; au contraire, elle en fait le terreau propice au déploiement des liens de solidarité et du pouvoir du dialogue.En ce sens, elle appelle à s\u2019engager avec con?ance dans une relation d\u2019accueil de l\u2019autre et de réciprocité entre les humains et la nature.Parce que bien vivre, pour elle, c\u2019est renouer avec une vie simple et sobre, centrée moins sur l\u2019avoir que sur l\u2019être et sur l\u2019approfondissement des liens qui nous unissent à la vie.Parce que le fait de s\u2019être déconnectés de la nature, dont nous faisons pourtant pleinement partie, constitue une terrible violence d\u2019abord contre soi, puis contre la Terre, notre maison commune.Sur les chemins de l\u2019amour du monde et de la vie, certes semés d\u2019obstacles et de périls, la non-violence est certainement un guide précieux.1.Voir Dominique Boisvert, Nonviolence.Une arme urgente et ef?cace, Montréal, Écosociété, 2017.2.H.Arendt, La condition de l\u2019homme moderne, Paris, Calmann-Lévy, 1983, p.261.3.G.Sharp, The Politics on Nonviolent Action.Part One.Power, struggle and defense, Boston, Porter Sargent Publisher, 1973 ; voir .4.Lire Rudolf C.Heredia, « Autonomie et interdépendance chez Gandhi », Relations, no 798, octobre, 2018.5.Voir Serge Mongeau (dir.), Pour un pays sans armée, Montréal, Écosociété, 1993.La non-violence en tant que manière de vivre apparaît pour sa part comme une façon de créer des oasis d\u2019humanité dans le désert qui croît, d\u2019ouvrir l\u2019horizon sur un avenir gros d\u2019espérance.22 RELATIONS 806 JANVIER-FÉVRIER 2020 DOSSIER QUAND LES MOTS SONT DES FENÊTRES ET NON DES MURS Anne-Marie Claret L\u2019auteure est professeure de philosophie au Cégep du Vieux-Montréal et membre du Centre de formation sociale Marie-Gérin-Lajoie L a non-violence interroge nos façons de vivre.Dans la vie de tous les jours, une culture de non-violence permet non seulement de débusquer les rapports de pouvoir incrustés dans les relations interpersonnelles, mais elle redonne également aux personnes un pouvoir d\u2019agir, car, qu\u2019elle soit sur la scène politique ou sur celle du quotidien, la non-violence nécessite toujours un travail sur soi.Contrairement à la violence qui déshumanise, elle est une éthique en action qui nous fait renouer avec notre humanité en nous conviant à mettre davantage de conscience et de bienveillance dans nos interactions quotidiennes, ce qui nous amène à moins appréhender le con?it.C\u2019est cet aspect de la non-violence qui a conduit le psychologue Marshall Rosenberg à peau?ner un art du dialogue qu\u2019il a nommé communication non-violente (CNV), connue aussi sous le nom de communication consciente.Marshall Rosenberg fut un élève de Carl Rogers et plusieurs des caractéristiques de la CNV découlent de la psychologie rogérienne d\u2019orientation humaniste.Ainsi, basée sur l\u2019écoute empa- thique, la CNV nous invite à entendre et à écouter la parole de l\u2019autre, tout en étant capables d\u2019exprimer de façon claire et respectueuse ce que l\u2019on vit, surtout lorsque cette parole nous interpelle ou nous heurte.Pour y arriver, la CNV telle que conçue par Rosenberg1 propose une démarche schématisée en quatre moments : observation, sentiment, besoin et demande \u2013 une approche qui n\u2019est pas sans rappeler la « conversation » dans la spiritualité ignatienne.La première recommandation est d\u2019éviter de commencer une interaction par un jugement (évaluation, critique, interprétation) et de plutôt faire part d\u2019une observation, c\u2019est-à-dire de décrire de la façon la plus neutre possible un événement ou un fait qui est source potentielle de con?it.La deuxième étape réside dans l\u2019identi?cation du sentiment que l\u2019événement en question a fait naître en nous, en veillant à s\u2019exprimer à partir d\u2019un je plutôt que de recourir au tu accusateur qui met l\u2019autre sur la défensive ; cette étape permet de clari?er ce qui se passe en soi.A?n d\u2019aller plus loin dans cette voie, la troisième étape nous conduit à aller voir plus profondément au cœur de notre vulnérabilité quel est le besoin à l\u2019origine de ce ressenti.Le mot besoin ne signi?e pas ici une lubie ou un désir passager, il re?ète plutôt une dimension vitale de notre équilibre, par exemple un besoin de sécurité, de reconnaissance ou de sens.Finalement, plutôt que de se réfugier dans une passivité silencieuse ou de réagir agressivement, la prise de conscience de ce besoin nous aidera à formuler respectueusement une demande concrète, ce qui est fort distinct d\u2019une exigence ou d\u2019un reproche déguisé en rhétorique doucereuse.Comme pour tout programme visant un mieux-être humain, la CNV n\u2019est pas à l\u2019abri de dérives ou de critiques.Certains pourraient lui reprocher d\u2019être un nouveau cadre normatif de la communication pouvant paradoxalement être ressenti comme une violence symbolique par qui la reçoit sans y avoir pleinement adhéré.Écouter avec empathie, c\u2019est parfois aussi respecter ce qui est inextricablement autre dans l\u2019autre.D\u2019aucuns estimeront pour leur part que la CNV n\u2019est pas assez politique.Or, c\u2019est méconnaître le fait que ce type de communication s\u2019est souvent retrouvé au cœur d\u2019importantes négociations et de processus de résolution de con?its dans plusieurs communautés traversées par la guerre ou en situation de crise.En dé?nitive, la connaissance, et surtout la mise en pratique de la communication non-violente, vient contribuer humblement et patiemment à retisser le lien social.Il ne faut jamais sous-estimer le travail de l\u2019ombre ni la force du quotidien.1.Voir entre autres M.Rosenberg, Les mots sont des fenêtres (ou des murs).Introduction à la Communication NonViolente, Genève, Éd.Jouvence, 1999.RELATIONS 806 JANVIER-FÉVRIER 2020 23 DOSSIER Étienne Prud\u2019homme, Mur de Berlin, 2019, aquarelle, fusain, sanguine et encre de Chine, 15 x 23 cm Martin Hébert L\u2019auteur est professeur au Département d\u2019anthropologie de l\u2019Université Laval et vice-président du Centre de ressources sur la non-violence L es chemins qui mènent à la non-violence et qui permettent de persister dans cette voie sont multiples et souvent tortueux.S\u2019engager dans la lutte non-violente exige de s\u2019exposer à des critiques qui viendront tant des gens qui partagent nos objectifs que de celles et ceux qui s\u2019y opposent.Les actions non-violentes seront perçues, pour les uns, comme une marque de timidité dans l\u2019engagement ; pour les autres, comme perturbatrices de l\u2019ordre et troubles publics à condamner.La réponse à cette double remise en question repose en partie sur la capacité d\u2019évoquer des exemples historiques démontrant que l\u2019action non-violente peut à la fois être légitime et ef?cace.Dans cette démonstration, il faut s\u2019affranchir de la dichotomie du tout-ou-rien, de cette vision où nos modèles de la non-violence sont soit sacralisés, soit reniés, puis éjectés du panthéon des ?gures emblématiques de la nonviolence pour cause d\u2019imperfection.Nous avons besoin de modèles faillibles et ambigus.Nous en avons besoin non pas pour réduire les attentes face à notre engagement en faveur de la non-violence, mais plutôt pour comprendre comment cette dernière se construit dans le doute tactique et dans l\u2019adversité de la répression.À cet égard, le mouvement zapatiste a beaucoup à nous apprendre.Armée zapatiste de libération nationale Le 1er janvier 1994, lorsque l\u2019Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) a fait irruption dans la médiasphère mondiale, son modèle d\u2019action n\u2019était certainement pas celui de la non-violence.La première Déclaration de la Selva Lacandona \u2013 manifeste zapatiste rendu public cette journée-là \u2013 se présentait explicitement comme une déclaration de guerre.L\u2019EZLN y af?rmait que « nous nous soumettons aux lois de la guerre selon la Convention de Genève, et cela depuis que nous avons créé l\u2019EZLN comme force armée de notre lutte de libération » (Marie-José Nadal, À l\u2019ombre de Zapata, La pleine lune, 1994, p.141).L\u2019image qui était alors projetée par le mouvement en était une de marche armée vers la capitale du pays \u2013 une avancée qui nécessiterait inévitablement des combats contre l\u2019armée mexicaine qui refuserait de capituler devant le soulèvement autochtone et populaire annoncé.Douze jours d\u2019affrontements suivirent cette déclaration de guerre initiale.Il y a eu des morts de part et d\u2019autre.Un homme ayant pris part à ladite « bataille d\u2019Ocosingo », qui eut lieu du 2 au 4 janvier 1994, me raconta, par exemple, la férocité des combats, le bruit des balles qui sif?aient dans tous les sens autour de lui, et comment il y perdit son ?ls.Bien que les premières journées du mois de janvier 1994 aient donné à penser que l\u2019EZLN se trouvait engagée sur la même voie tragique que celle empruntée par d\u2019autres guérillas latino-américaines avant elle, son parcours fut cependant bien différent.Certes, les zapatistes n\u2019ont jamais of?ciellement déposé les armes, mais en 25 ans ils n\u2019ont plus jamais pris l\u2019initiative d\u2019une autre offensive armée.Malgré des incursions très brutales de l\u2019armée mexicaine dans les communautés de la Selva Lacandona en février 1995, malgré les tactiques de guerre de basse intensité déployées par la suite par le gouvernement mexicain dans la région, malgré le terrible massacre d\u2019Actéal perpétré en UNE ARMÉE DÉCOUVRE LA NON-VIOLENCE Le mouvement zapatiste au Chiapas est un exemple éclairant de passage progressif d\u2019une résistance armée à une stratégie de lutte non-violente.24 RELATIONS 806 JANVIER-FÉVRIER 2020 DOSSIER Étienne Prud\u2019homme, Femmes zapatistes, 2019, plume et encre de Chine, 21,5 x 28 cm 1997 par un groupe paramilitaire contre des sympathisants de la cause zapatiste, l\u2019EZLN a maintenu son engagement dans la non-violence.En fait, certaines de ses actions ont explicitement visé à souligner cette transformation tactique, comme en décembre 2012, lorsque plus de 50 000 personnes appartenant aux « bases d\u2019appui » zapatistes marchèrent sans armes et en silence jusqu\u2019à la place centrale de quatre des cinq villes dont l\u2019EZLN avait envahi les mairies le 1er janvier 1994.Ce fut une manière, pour les zapatistes, de rappeler leur présence comme force politique, mais cette fois par des moyens non-violents.Le caractère stratégique de cette décision semble assez clair.Même si l\u2019EZLN a pu béné?cier de l\u2019effet de surprise le 1er janvier 1994, l\u2019arrivée massive de renforts de l\u2019armée mexicaine laissait peu de doute quant à l\u2019inégalité des forces militaires en présence.Attentifs à l\u2019appel au cessez-le-feu et à la négociation lancé par l\u2019évêque de San Cristobal de Las Casas, Don Samuel Ruiz, et en comprenant que l\u2019appui de la société civile nationale et internationale serait en grande partie conditionnel à ce que l\u2019EZLN ne s\u2019enfonce pas plus avant dans la lutte armée, les zapatistes ont fait preuve de jugement et d\u2019intelligence.Toutefois, on peut dif?cilement dire que cette décision émanait de principes inébranlables.L\u2019EZLN a continué d\u2019entraîner ses troupes et de développer son infrastructure logistique dans la Selva alors même qu\u2019elle participait à des pourparlers avec le gouvernement et à des forums organisés par la société civile.Cette option pour la « voie politique » n\u2019était pas uniquement le produit d\u2019un calcul stratégique.Il faut voir que le chemin de l\u2019action non-violente en est venu à avoir des effets globaux qui ont profondément changé l\u2019EZLN et son rôle dans les luttes menées par les gens de la Selva Lacandona.On peut le constater notamment dans la série de déclarations faites en 1996, qui allaient dé?nir le « zapatisme civil », en particulier la quatrième Déclaration de la Selva Lacandona (1er janvier 1996) qui lança la création du Front zapatiste de libération nationale (FZLN).Ce dernier était constitué de 127 « comités civils de dialogue », qui prirent en charge une multitude de projets communautaires axés sur l\u2019autonomie autochtone, notamment en matière d\u2019éducation primaire et secondaire.En 2005, le FZLN fut dissous pour remettre l\u2019EZLN au cœur du zapa- tisme civil, mais les initiatives locales mises sur pied par les comités, elles, ont perduré.La transformation vers le zapatisme civil est visible tout au long du quart de siècle qui s\u2019est écoulé depuis le début du soulèvement zapatiste, mais particulièrement dans la dernière lettre publiée par le célèbre sous-commandant Marcos, qui a été l\u2019une des ?gures emblématiques du caractère armé de la lutte zapatiste.Annonçant la décision collective de mettre ?n à la vie publique de son personnage en mai 2014, Marcos revient dans cette lettre sur l\u2019histoire du mouvement, et particulièrement sur les débats entourant la voie à suivre après les combats de 1994 : « Que ferions-nous maintenant ?Former un plus grand nombre et de meilleurs soldats ?Investir des ressources dans l\u2019amélioration de notre machine de guerre cabossée ?[\u2026] Envisager que de tuer ou mourir est notre seule destinée ?Ou était-ce plutôt préférable de reconstruire le chemin de la vie, celui qui avait été brisé et qui continue d\u2019être brisé par ceux d\u2019en haut ?» (Lettre de l\u2019EZLN, mai 2014, traduction libre).La détermination pour la lutte et le changement est la même que celle trouvée dans la première Déclaration de la Selva Lacandona, écrite 20 ans plus tôt, mais quelque chose a changé.Dans les premiers communiqués de l\u2019EZLN, l\u2019idée que les femmes et les hommes insurgés n\u2019ont plus rien à perdre est fréquente ; à la limite, on les dépeint comme déjà morts.Le communiqué du 6 janvier 1994 débute, par exemple, par les vers : « Nous sommes ici, nous les morts de toujours./ Pour vivre aujourd\u2019hui, nous sommes prêts à mourir une autre fois.» Mais dans la « lettre d\u2019adieu » de Marcos, on détecte une prise de conscience de la futilité de penser son action par rapport à ce chemin de la mort, même si d\u2019autres nous ont forcés à y marcher pendant cinq siècles.Le sens, l\u2019action qui vaut la peine d\u2019être entreprise est celle qui nous fait avancer sur le chemin de la vie, aussi endommagé soit-il.Ces paroles, et ce changement de ton, re?ètent ce qui doit être l\u2019une des actions non-violentes les plus dif?ciles à prendre pour un leader militaire : celle de reconnaître que ce qu\u2019il représente ne sert plus sa cause.Ce faisant, comme le dit Marcos, il a cessé d\u2019être un soldat et est devenu un rebelle.Il a cessé de se dé?nir en fonction d\u2019une opposition et d\u2019une confrontation éventuelle dont la préparation consumait sa vie et la vie de l\u2019EZLN.Il a opté pour la reconstruction, pour faire un pas de côté.La décision de laisser de la place à la « voie politique » dans les années 1990 et de dialoguer avec la société civile et les communautés autochtones de la Selva \u2013 qui n\u2019étaient certainement pas toutes en faveur de la lutte armée, comme les importants clivages dans la région l\u2019ont montré \u2013 a créé un espace propice à des perspectives plurielles au sein même du zapatisme.La solide hiérarchie qui régnait dans l\u2019EZLN en 1994 s\u2019est graduellement transformée en intégrant des expériences et des innovations communautaires menées de façon beaucoup plus horizontale1.Sa stratégie militaire s\u2019est également ouverte à d\u2019autres stratégies de résistance, plus patientes et plus démocratiques, apprises par les communautés mayas au ?l des siècles.Alors le mouvement zapatiste peut-il être considéré comme non-violent ?Entendons-nous pour dire qu\u2019il a appris à le devenir.1.Voir Claude Morin, « Les zapatistes 20 ans plus tard », Relations, no 771, avril 2014.Le chemin de l\u2019action non-violente en est venu à avoir des effets globaux qui ont profondément changé l\u2019EZLN et son rôle.RELATIONS 806 JANVIER-FÉVRIER 2020 25 DOSSIER Yira Lazala L\u2019auteure est candidate au doctorat au Département d\u2019anthropologie et de sociologie du développement à l\u2019Institut des hautes études internationales et du développement, à Genève L a Colombie est un pays marqué depuis longtemps par la violence et les con?its armés.En dépit des accords de paix signés en 2016, entre l\u2019ancienne guérilla des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) et le gouvernement colombien, la violence persiste.Différents groupes armés luttent entre eux pour le contrôle des secteurs d\u2019activité économiques illégaux.En effet, les territoires autochtones, afro-colom- biens et paysans, en particulier ceux situés dans les régions frontalières, sont victimes des effets néfastes de l\u2019extraction minière clandestine et du commerce de cultures à usage illicite (coca, pavot, etc.).Dans ce contexte, les actions non- violentes de femmes autochtones œuvrant à la paci?cation du pays restent malheureusement méconnues.Un exemple de telles actions est la lutte que le peuple Inga d\u2019Aponte a menée à partir de 2003.En réussissant à éradiquer la culture du pavot sur leur territoire, les femmes de cette communauté ont joué un rôle central dans le retrait progressif des groupes armés qui y sévissaient, rendant possible le rétablissement de la paix.En Colombie, la cessation de la violence dépend en grande partie de l\u2019ef?cacité et de la pertinence des actions entreprises pour remplacer le commerce de la drogue.Depuis les années 1990, des groupes armés occupaient le territoire indigène Aponte du peuple Inga, situé dans le département de Nariño, à la frontière sud de la Colombie.De nombreux habitants d\u2019autres régions s\u2019y sont aussi installés, attirés par la culture du pavot, alors en plein essor, car très lucrative.L\u2019économie du pavot ainsi que les tentatives étatiques visant son élimination forcée ont entraîné des séquelles sociales et environnementales sur le territoire inga : déforestation ; détérioration de la qualité du sol et de l\u2019eau ; menaces constantes, meurtres, couvre-feux et con?- nements imposés par les groupes paramilitaires, la guérilla et les narcotra?quants ; perte de la culture et de la langue ingas ; augmentation de la violence à l\u2019égard des femmes ; accroissement de la consommation d\u2019alcool et de drogues ; abandons scolaires motivés par l\u2019attrait monétaire des « fermes de pavot ».Les femmes ingas ont été en première ligne pour tenter de sortir de ce cycle mortifère.Reconquérir le territoire Bien que les Ingas vivent dans cette région depuis le XVIe siècle, ce n\u2019est qu\u2019en 2003 qu\u2019ils ont obtenu de l\u2019État colombien la reconnaissance juridique de leur territoire en tant que réserve indigène.Ils ont alors entamé un processus de réajustement institutionnel pour se redonner un gouvernement autochtone et une justice coutumière.Les dirigeants et dirigeantes de la communauté ont pu exiger le départ des différents acteurs violents présents sur leur territoire.Le processus d\u2019expulsion a duré deux ans, au cours desquels les déplacements forcés, les menaces et les représailles ont été monnaie courante.L\u2019une des clés du succès de ce processus de reprise de contrôle a été le rôle joué par les femmes dans la revitalisation de l\u2019identité et du lien spirituel existant entre la communauté et son territoire ancestral.De manière non-violente, elles ont participé activement à l\u2019éradication manuelle volontaire des cultures de pavot dans l\u2019ensemble de la réserve ; ce processus, commencé en 2004, perdure.Des groupes de travail collectif rassemblant environ 400 personnes, appelés mingas, se sont consacrés à l\u2019éradication de toutes ces cultures.Les mingas ont visité toutes les fermes dans l\u2019ensemble du territoire inga, les membres de la communauté ont arraché les cultures.La tâche n\u2019était pas facile, puisque de nombreux hommes de la communauté s\u2019y opposaient, voyant la source des revenus nécessaires au soutien de leur famille disparaître et craignant de ne plus arriver à survivre.En effet, dans ce territoire marginalisé où la présence de l\u2019État était minimale, les chances de disposer d\u2019un revenu suf?sant étaient très minces.De plus, on craignait les possibles réactions des narcotra?quants.Pour qu\u2019il fonctionne, le processus d\u2019éradication devait être massif et rapide.Si tous les membres de la communauté enlevaient les cultures en même temps, et qu\u2019ils restaient fermes et unis, il devenait très dif?cile pour les éléments violents d\u2019exercer des représailles.C\u2019est ce qu\u2019ils ont fait.Il y a bien eu des représailles, des menaces, attentats et kidnappings de leaders, mais la communauté s\u2019est maintenue ferme dans sa décision de ne plus produire de pavot.Les femmes de la communauté ont su démontrer par le dialogue aux hommes qui étaient réticents, que l\u2019argent et les autres béné?ces provenant du pavot étaient négligeables à long terme.Car cet argent, qui restait principalement entre les mains des hommes, servait souvent à la consommation d\u2019alcool, ce qui favorisait la violence à l\u2019égard des femmes au sein des familles.De plus, pour laisser au pavot une En éradiquant la culture du pavot, les femmes ingas mettent de l\u2019avant une non-violence active pour reprendre le contrôle de leur milieu de vie au béné?ce de leur communauté.ARTISANES DE PAIX EN COLOMBIE Les actions non-violentes de femmes autochtones œuvrant à la paci?cation du pays restent malheureusement méconnues.26 RELATIONS 806 JANVIER-FÉVRIER 2020 DOSSIER RELATIONS 806 JANVIER-FÉVRIER 2020 27 DOSSIER place dominante, les terres cultivables jusqu\u2019alors consacrées à l\u2019agriculture familiale et aux chagras (les potagers domestiques des Ingas) avaient dû être sacri?ées.S\u2019ensuivit la destruction des formes de socialisation traditionnelle et des espaces sacrés dans lesquels se reproduisent la vie et la culture des Ingas.Les dynamiques découlant de la culture et du commerce imposés du pavot empêchaient en outre les femmes d\u2019être membres à part entière de la communauté inga et de prendre soin du territoire, de la communauté, de leur famille et d\u2019elles-mêmes.Dans les nombreuses assemblées qui ont été réalisées pour discuter de l\u2019éradication volontaire des cultures du pavot, les femmes leaders de la communauté sont parvenues à convaincre les autres habitants de la réserve que l\u2019argent ainsi généré ne compensait pas la perte de la culture, de l\u2019identité et du bien-être à l\u2019intérieur des familles ingas.Ces leaders ont ensuite proposé de faire un pari similaire avec la culture du café, puis la production d\u2019artisanat, qui pouvaient permettre de fonder une économie plus respectueuse du territoire et, surtout, éloignée des intérêts des groupes armés et des narcotra?quants.En même temps, le renforcement des liens sociaux à travers la réalisation constante d\u2019assemblées ouvertes a été très important dans ce processus.Pendant ces réunions, des décisions ont été prises pour revaloriser la médecine ancestrale, promouvoir le port des vêtements traditionnels et l\u2019utilisation de la langue inga, assurer le maintien des chagras comme espace de vie.Elles allaient être un axe fondamental pour consolider l\u2019éradication de l\u2019économie du pavot.Prendre soin de la vie, construire une paix durable Ainsi, c\u2019est par la non-violence, mais aussi en mettant de l\u2019avant l\u2019éthique du care \u2013 soit l\u2019importance essentielle accordée au bien-être de son propre corps et du corps collectif (implicite au lien vital entretenu avec le territoire ancestral) \u2013 que les femmes ingas promeuvent de manière déterminée des transformations très profondes de l\u2019économie et du mode de gouvernance de la réserve d\u2019Aponte.En ce sens, ces femmes con?gurent un nouveau langage politique qui contribue de manière signi?cative au développement et à la consolidation d\u2019une culture de la paix en Colombie.De fait, dès que les cultures illicites ont été supprimées, les groupes armés ont commencé à quitter progressivement le territoire, n\u2019y trouvant plus de sources de pro?ts.L\u2019action de résistance des femmes ingas a ainsi permis d\u2019établir une paix durable, fondée non seulement sur l\u2019arrêt du con?it armé dans cette zone, mais également sur le développement d\u2019une nouvelle économie locale basée sur la culture du café de haute qualité et des fruits, l\u2019élevage de truite et la production d\u2019artisanat.Ce nouveau langage politique est à la fois anticolonial et antipatriarcal.D\u2019une part, il permet de dépasser la conception occidentale du politique qui s\u2019est exprimée à travers le libéralisme et le socialisme.D\u2019autre part, il accorde une importance centrale aux activités historiquement associées aux femmes \u2013 et considérées comme circonscrites au domaine du privé, et donc non politiques, telles que les soins prodigués aux autres et la réalisation des activités nécessaires pour la reproduction de la vie au quotidien.Mais c\u2019est aussi un dé?pour ces femmes de ne pas être piégées dans le rôle de « fournisseuses de soins » qui leur est imposé systématiquement en raison du maintien d\u2019un système patriarcal.Celui-ci omet de considérer la dimension politique propre à la relation que beaucoup de femmes rurales établissent avec le territoire grâce au travail de reproduction sociale.Ainsi, il est primordial de continuer à renforcer le discours politique qui positionne clairement le travail reproductif comme l\u2019un des rapports sociaux les plus affectés par les con?its armés, touchant l\u2019ensemble des êtres humains et non humains qui habitent et forment un territoire donné.L\u2019ampli?cation des pratiques de la non-violence et de l\u2019éthique du care est une base solide pour œuvrer à l\u2019établissement d\u2019une paix stable et durable en Colombie, comme ailleurs.Étienne Prud\u2019homme, Transitions dans les plantations colombiennes, 2019, plume et encre de Chine, 21,5 x 28 cm Ces femmes con?gurent un nouveau langage politique qui contribue de manière signi?cative au développement d\u2019une culture de la paix en Colombie. .1.«LA NON-VIOLENCE DE L\u2019ÉVANGILE Jean-Claude Ravet L a non-violence évangélique est une autre manière de dire la force de l\u2019amour.Elle peut pousser à des gestes exemplaires qui peuvent aller, pour certains, jusqu\u2019au don de sa vie.Mais elle indique avant tout une façon de lutter contre les injustices, de ne pas se laisser écraser par elles en revendiquant sa dignité et en refusant de se laisser entraîner dans la spirale de la violence déshumanisante.Trois versets de l\u2019évangile de Matthieu en expriment très bien la teneur : « Si quelqu\u2019un te gi?e sur la joue droite, tends-lui aussi l\u2019autre.À qui veut te faire un procès pour prendre ta tunique, laisse aussi ton manteau.Si quelqu\u2019un te force à faire mille pas, fais-en deux mille avec lui » (Matthieu 5, 39-40).Cette fameuse gi?e sur la joue droite, qui a été très souvent lue comme une invitation à la passivité contre les méchants, renvoie au geste d\u2019humiliation d\u2019un maître à l\u2019égard de son esclave.En effet, pour que la main \u2013 nécessairement la droite, la gauche étant strictement réservée aux tâches d\u2019hygiène privées \u2013 frappe la joue droite, il faut que la gi?e soit donnée du revers de la main.Ce geste est typique du maître qui ne cherche pas tant à faire mal qu\u2019à rappeler qui est « supérieur » et qui est « inférieur », à ramener à l\u2019ordre l\u2019esclave pour qu\u2019il supporte docilement ses tâches et ses conditions de vie humiliantes.Cette parole de Jésus rappelait aux pauvres qui venaient l\u2019écouter des épisodes courants de leur vie quotidienne.Ils comprenaient la portée subversive de l\u2019appel à tendre l\u2019autre joue, donc la gauche, car le maître qui voulait continuer de frapper devait cette fois le faire avec la paume, ce qu\u2019il ne faisait jamais à un « inférieur ».Ce faisant, il le reconnaîtrait donc comme son égal.On imagine la réaction du maître devant ce geste bouleversant les codes sociaux, par lequel le serviteur af?rme son humanité et sa dignité en même temps qu\u2019il oblige le maître à prendre conscience de sa propre violence masquée par la « normalité » de l\u2019ordre social, qui l\u2019autorise en toute « justice » à humilier, à exploiter.Ce geste atteint le cœur et la conscience de celui qui agresse autant qu\u2019il ébranle symboliquement l\u2019ordre social lui-même.Le geste suivant \u2013 « À qui veut te faire un procès pour prendre ta tunique, laisse aussi ton manteau » (Mt 5,40) \u2013 renvoie pour sa part à l\u2019expérience tragique de l\u2019endettement des pauvres au temps de Jésus.En l\u2019entendant, les gens comprenaient qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019un procès à des pauvres incapables de rembourser leurs créanciers, intenté souvent par de grands propriétaires terriens.Ceux-ci s\u2019appropriaient ainsi leurs biens et leur terre, les acculant au désœuvrement et à la misère.Or, selon la loi juive (Deutéronome 24, 10-13), le manteau était l\u2019unique bien qui ne pouvait être saisi par un créancier ; il permettait au pauvre, dépouillé de tout, de s\u2019en faire une couverture la nuit et de pouvoir couvrir sa nudité.Ainsi, en donnant le manteau au créancier, et donc en se dénudant devant l\u2019assemblée, le pauvre provoque un scandale.Il dévoile publiquement la violence extrême du procès, qui dépouille littéralement les pauvres du peu qu\u2019ils ont, les humiliant et les poussant au désespoir \u2013 déshumanisation que masquait la légalité du procès.Symboliquement, le créancier apparaît dès lors impitoyable sur le banc des accusés.Par ce geste, le pauvre af?rme sa dignité et fait rejaillir plutôt la honte sur celui qui l\u2019a dépouillé : « à celui qui n\u2019a pas il a ôté même ce qu\u2019il a » (Mt 25, 29).En?n, le dernier verset \u2013 « Si quelqu\u2019un te force à faire mille pas, fais-en deux mille avec lui » (Mt 5,41) \u2013 renvoie à une autre forme d\u2019oppression et d\u2019humiliation, non plus sociale et économique, mais cette fois politique.Il évoque la pratique humiliante autorisée par le droit romain d\u2019obliger tout citoyen d\u2019une population conquise à porter la charge d\u2019un soldat de l\u2019empire sur une distance d\u2019un mille, mais pas plus.Encore là, la parole de Jésus retourne la loi injuste contre celui qui s\u2019en prévaut.Elle invite à prendre l\u2019initiative et à mettre à nu la fourberie de la loi qui justi?e l\u2019humiliation, en mettant le soldat en infraction.Celui qu\u2019on pouvait humilier impunément af?rme ainsi son « pouvoir » d\u2019agir et sa dignité.Le soldat n\u2019a plus devant lui un « conquis humilié » à son service, mais une personne libre et digne.Ce petit geste ébranle symboliquement les assises mêmes de l\u2019occupation militaire fondée sur le consentement à la servitude.Dans ce passage de l\u2019évangile de Matthieu (Mt 5, 39- 41), Jésus ne donne pas de recettes, mais des principes d\u2019action fondés sur la dignité humaine inaliénable, sur le devoir des appauvris de résister à leur déshumanisation et sur leur pouvoir de révéler le « mensonge et la violence de la légalité » sur lesquels celle-ci repose.Il n\u2019invite pas à esquiver le con?it, au contraire, mais à retourner le pouvoir contre lui-même, en faisant preuve de créativité, de ruse, d\u2019humour et d\u2019audace.En évitant d\u2019entrer dans la spirale de la violence, qui déshumanise, il vise à éveiller les consciences, tant des dominés que des dominants, et à faire ressentir le caractère intolérable de la violence et du mal que l\u2019on subit ou que l\u2019on commet.Chemin de vie et de lutte certes périlleux et qui ne laisse pas indemne.Mais qui a dit que la voie de Jésus était une promenade du dimanche ?POUR PROLONGER LA RÉFLEXION Consultez nos suggestions de lectures, de ?lms, de vidéos et de sites Web en lien avec le dossier au www.revuerelations.qc.ca 28 RELATIONS 806 JANVIER-FÉVRIER 2020 DOSSIER Alain Reno, Énergie inépuisable Notre prochain numéro sera en kiosques et en librairies le 13 mars.Pensez à réserver votre exemplaire ! Il comprendra notamment un dossier sur : LA TRANSITION JUSTE Depuis que le mot transition est sur toutes les lèvres, des voix insistent pour que celle-ci soit porteuse de justice sociale.Car la crise écologique planétaire est une crise sociale et civilisationnelle profonde, où les plus touchés sont historiquement les moins responsables du problème.Où en sont les promesses des pays riches visant à contrer cette injustice ?Pourquoi l\u2019appareil gouvernemental québécois échoue-t-il à mettre en œuvre une transition globale digne de ce nom ?Quelles sont certaines des approches importantes en matière d\u2019écofiscalité, d\u2019agriculture et de syndicalisme ?Ce sont là quelques-unes des interrogations que portera ce dossier.AUSSI DANS CE NUMÉRO : \u2022 un débat sur le cinéma à l'ère des séries ; \u2022 un regard sur la situation politique au Portugal ; \u2022 une entrevue avec la politologue Stéphanie Latté Abdallah sur de nouvelles résistances en Palestine ; \u2022 le Carnet de Marie-Célie Agnant, la chronique littéraire de Violaine Forest et la chronique Questions de sens avec Bernard Senécal ; \u2022 les œuvres de notre artiste invité, Alain Reno.Recevez notre infolettre par courriel, peu avant chaque parution.Inscrivez-vous à notre liste d\u2019envoi sur la page d\u2019accueil de notre site Web?: .Presses de l\u2019Université Laval www.pulaval.com PUL Suivez-nous ! L\u2019action commence par l\u2019information Sous la direction de ISABELLE AUCLAIR LORENA SUELVES EZQUERRO DOMINIQUE TANGUAY ISBN 978-2-7637-4344-8 \u2022 29,00 $ PROCHAIN NUMÉRO RELATIONS 806 JANVIER-FÉVRIER 2020 29 L\u2019auteure, anthropologue, est chercheuse à l\u2019Université fédérale de Santa Catarina, au Brésil E n 2019, le système carcéral brésilien a atteint le nombre de 800 000 détenus, selon les données du Conseil national de la justice.Le pays présente un taux d\u2019incarcération de 355 détenus par tranche de 100 000 personnes et un taux « d\u2019occupation » carcérale de 175 %, selon le Conseil national du Ministère public.La grande majorité des personnes incarcérées sont des hommes noirs et métis (pretos et pardos) accusés de vols à main armée ou d\u2019entrée par effraction (37 %), ou de crimes reliés au tra?c de drogue (30 %).Malgré la grande impunité qui entoure les délits criminels au Brésil, le nombre de personnes incarcérées continue d\u2019y augmenter, plaçant le pays au troisième rang mondial des États ayant la plus grande population carcérale \u2013 derrière les États-Unis et la Chine.Les personnes incarcérées au Brésil sont soumises à des traitements cruels : prisons surpeuplées et insalubres ; manque criant d\u2019eau, de nourriture et de soins médicaux ; privation de sommeil ; etc.Les prisons brésiliennes sont aussi le théâtre d\u2019un nombre croissant de massacres : depuis 2017, près de 200 détenus ont été abattus dans les prisons des États du nord et du nord-est.Les victimes d\u2019homicide Le nombre de victimes d\u2019homicide a aussi augmenté à l\u2019échelle nationale : en 2018, on en comptait plus de 65 000.La grande majorité \u2013 près de 75 % \u2013 sont des hommes noirs âgés entre 17 et 29 ans.En recoupant différents marqueurs sociaux et identitaires, on observe aussi que près de 64 % des victimes féminines sont noires, selon les données recueillies par l\u2019IPEA en partenariat avec le Forum brésilien de sécurité publique.Soumis à un système de contrôle, de répression et de punition, les jeunes Noirs, hommes et femmes, qui habitent les favelas, les périphéries et les banlieues des régions métropolitaines des grandes capitales du Brésil côtoient quotidiennement la mort.Ils sont particulièrement la cible de la répression policière.Dans l\u2019État de Rio de Janeiro, le nombre de personnes abattues par les forces de l\u2019ordre a augmenté de 15 % au cours du 1er semestre de 2019, allant jusqu\u2019à représenter le quart des homicides commis dans l\u2019État, selon les données de l\u2019Institut de sécurité publique.Le gouverneur, Wilson Witzel, y voit la démonstration de l\u2019ef?cacité des forces de l\u2019ordre, ne dérogeant pas à son habitude de justi?er les assassinats commis par les agents de l\u2019État dans les favelas.Il avait fait de même à la suite de l\u2019opération policière menée dans la favela Maré, à Rio de Janeiro, le 20 juillet 2018, au cours de laquelle un adolescent de 14 ans, Marcus Vinicius, avait été abattu en se rendant à l\u2019école.De telles opérations se produisent généralement aux premières heures du jour.Elles consistent en des tirs provenant de véhicules blindés et d\u2019hélicoptères militaires \u2013 tel le fameux commando des « crânes aériens » \u2013, prenant pour cibles les jeunes Noirs des quartiers, assimilés à des « tra?quants », des « bandits » et des « criminels » à éliminer1.Tant de victimes innocentes sont ainsi considérées comme des « dommages collatéraux nécessaires » dans la prétendue lutte contre la criminalité.En plus du nombre élevé de morts chez les jeunes Noirs, le Brésil est le pays qui af?che le plus grand nombre de victimes chez les défenseurs des droits humains et chez les écologistes.Les attaques contre les leaders autochtones et paysans, les militantes féministes et LGBTQ, se multiplient aussi.La plus célèbre est Marielle Franco, cette conseillère municipale de Rio de Janeiro lâchement abattue le 14 mars 2018.À cela s\u2019ajoutent les invasions des territoires autochtones par des bûcherons, des mineurs et des éleveurs de bétail attirés par l\u2019appât du gain.L\u2019encouragement à la répression policière \u2013 et carrément au meurtre \u2013, par les gouverneurs des États et par le président Jair Bolsonaro et ses alliés politiques, est certainement une des raisons de cette croissance.Après avoir été interrogé à propos du massacre de 59 détenus à Altamira dans l\u2019État du Para, Bolsonaro a déclaré : « Demandez aux victimes de ces détenus ce qu\u2019elles en pensent », usant de sa rhétorique habituelle selon laquelle « un bon bandit est un bandit mort ».Dès son arrivée au pouvoir en 2018, Jair Bolsonaro a mis en œuvre une nouvelle réglementation s\u2019appliquant au marché des armes au Brésil.Cette dernière a comme principal objectif d\u2019adoucir le « Statut de désarmement » tel qu\u2019approuvé en 2003.Ainsi, de nombreux décrets présidentiels ont été signés depuis son élection, permettant un plus grand accès aux munitions et aux armes, notamment pour les propriétaires ruraux.Ces décrets, toujours signés dans une ambiance de célébration \u2013 en présence de conseillers et de membres du Congrès \u2013, visent à plaire à sa base électorale et au lobby des armes.Comment l\u2019État en est-il venu à faire de la mort un outil politique national ?Quels sont les effets sur la population de ce « nécro-pouvoir », comme le désigne le philosophe Achille Mbembe, établissant qui peut vivre et qui doit mourir ?NÉCRO-POUVOIR AU BRÉSIL Un racisme structurel au service d\u2019une élite au pouvoir, fondé sur une tradition juridique et une pratique bureaucratique profondément inégalitaires, crée un climat de violence sociale au Brésil.Celui-ci banalise la répression policière et les meurtres envers la population noire des favelas.Flavia Medeiros* 30 RELATIONS 806 JANVIER-FÉVRIER 2020 AILLEURS Comment vivre pleinement quand la vie est traversée par la présence routinière de la mort violente, dans une société fondée sur le racisme structurel ?Comme se le demandait Marielle Franco : « Combien d\u2019autres doivent mourir pour que cette guerre se termine ?» Une politique de mort Comme le suggèrent les recherches de l\u2019anthropologue Roberto Kant De Lima, les institutions de l\u2019État exercent un contrôle sur la population brésilienne au moyen d\u2019une bureaucratie policière, judiciaire et administrative qui repose sur une longue tradition juridique qui a inscrit les inégalités sociales dans le droit.Ce dispositif régule les sensibilités morales, légitimant des politiques qui ont pour principales fonctions de contrôler, de réprimer et de punir la population racialisée et appauvrie.Maints historiens, anthropologues et sociologues brésiliens soutiennent que de tels mécanismes de domination des corps, des relations et des territoires opèrent sous le couvert d\u2019une prétendue « guerre contre la drogue ».En réalité, une guerre d\u2019un autre ordre prend forme, une guerre contre la jeunesse noire, qui s\u2019exprime par l\u2019incarcération et l\u2019exécution extrajudiciaire.En classant et en gérant les « homicides », les « disparitions » et d\u2019autres formes de « morts par assassinat », les institutions étatiques justi?ent l\u2019investissement croissant dans les opérations gouvernementales répressives réalisées contre certains segments de la population.Parallèlement, elles rendent légitimes l\u2019action violente et les initiatives meurtrières de certains secteurs de la société, incluant les groupes armés paramilitaires qui opèrent dans les centres urbains \u2013 en particulier dans les banlieues et les périphéries.Dans la région métropolitaine de Rio de Janeiro, ces milices, composées d\u2019anciens policiers et de militaires entretenant des relations étroites avec les politiciens locaux, exercent leur contrôle sur le territoire en imposant leurs propres règles, entre autres en assassinant les leaders religieux et en détruisant les lieux de culte (terreiros) afro-brésiliens.À la campagne, au nom des intérêts des grands propriétaires terriens et de l\u2019exploitation capitaliste, on a encouragé des actes de violence et d\u2019intimidation de plus en plus ciblés dans les territoires des peuples autochtones, notamment à l\u2019égard de militants et de militantes qui défendent le droit à la terre pour tous.Un tel système de contrôle sert les intérêts de ceux qui sont au pouvoir.Au Brésil, la répression et l\u2019incarcération sont des instruments pour asseoir le pouvoir de l\u2019État sur une partie de la population.Sur un territoire marqué par les invasions et les agressions, comme par les luttes pour la survie et la résistance, s\u2019ajoutent à chaque jour de nouveaux morts au nombre des victimes, et des souffrances supplémentaires pour les survivants marqués dans leur chair par le nécro-pouvoir.À l\u2019opposé d\u2019une politique en faveur de la promotion de la vie et du bien-vivre, les intérêts autoritaires et ultralibéraux font la promotion d\u2019une politique qui renforce et perpétue la « production de la mort » et, avec elle, la douleur, la tristesse et la haine qui en découlent.Aux survivants et aux survivantes de la violence organisée de l\u2019État, il reste la lutte pour la vérité, la justice et la réparation au nom de la mémoire des personnes disparues.Réunis dans les réseaux locaux et nationaux, les membres des familles \u2013 notamment les mères \u2013 de jeunes tués par les agents de l\u2019État collaborent avec des organisations des favelas, des groupes de défense des droits humains et des chercheurs pour dévoiler les exécutions de leurs proches.Ils consolident la lutte antiraciste et la défense des droits humains, contre la violence étatique.« Nos morts ont une voix », clament-ils, et tant qu\u2019il y aura de la vie, jusqu\u2019à ce que cessent les assassinats de jeunes Noirs dans les favelas et les quartiers urbains périphériques, ils ne se tairont pas.* Traduit du portugais brésilien par Yves Carrier.1.Lire Benoît Décary-Secours, « Dérive sécuritaire annoncée au Brésil », Relations, no 800, février 2019.RELATIONS 806 JANVIER-FÉVRIER 2020 31 AILLEURS Jeune homme avec une pancarte disant « Black Lives Matter » en portugais, pendant une manifestation contre la violence policière au Brésil, 26 mai 2019.Photo : PC/Silvia Izquierdo Les auteurs sont respectivement responsable de campagnes en matière de commerce international au Conseil des Canadiens et président d\u2019ATTAC-Québec et essayiste D epuis l\u2019élection de Donald Trump aux États- Unis et la saga du Brexit au Royaume-Uni, le libre-échange est remis en cause d\u2019une nouvelle manière.Des courants de droite visent à défendre leur propre pays, aux dépens de tous les autres, sans chercher à contrer le pouvoir démesuré accordé aux grandes ?rmes dans ce modèle, comme le souhaitent les mouvements sociaux et altermondialistes depuis des décennies.Le Canada conclut de nouveaux accords commerciaux qui continuent ainsi de réduire la souveraineté des peuples et des États sur leurs lois et règlementations au pro?t des grandes ?rmes privées.Le gouvernement du Canada a signé trois traités majeurs ces dernières années : l\u2019Accord de partenariat transpaci?que global et progressiste (PTPGP) avec 10 pays de la zone du Pa- ci?que, l\u2019Accord Canada États-Unis Mexique (l\u2019ACÉUM), né de la renégociation de l\u2019Accord de libre-échange nord-américain (ALÉNA), et l\u2019Accord économique et commercial global (l\u2019AÉCG) avec l\u2019Union européenne.Les négociations se sont accomplies sans qu\u2019un sérieux bilan des accords de libre-échange conclus depuis 30 ans n\u2019ait été fait, et sans véritable consultation de la société civile, à l\u2019exception des lobbies d\u2019affaires.Pourtant, un examen attentif des résultats de l\u2019ALÉNA, entre autres, avant sa renégociation, aurait permis d\u2019adopter une approche beaucoup mieux ciblée sur les besoins réels des populations et de nos sociétés confrontées à la crise écologique, notamment.L\u2019impact de l\u2019ALÉNA Un accord comme l\u2019ALÉNA structure un processus d\u2019intégration économique entre les pays concernés.Ainsi, depuis son entrée en vigueur en 1994, le Canada a modi?é plusieurs de ses règlements, programmes et mesures ?scales a?n de s\u2019y conformer et d\u2019être plus concurrentiel face aux États-Unis et au Mexique.Le taux d\u2019imposition des sociétés au Canada a diminué, passant de 43 % en 1994 à 26,5 % en 2016.Les dépenses de programmes gouvernementaux fédéraux (non militaires) ont aussi diminué, passant de 42,9 % du PIB en 1992 à 33,6 % en 2001, selon le Centre canadien de politiques alternatives.Depuis 2000, le Canada a perdu 540 000 emplois manufacturiers, ce qui a contribué à sa désindustrialisation.Selon un rapport de l\u2019économiste Jim Stanford, en 1999, le secteur des ressources naturelles représentait 25 % de l\u2019économie et les industries à forte valeur ajoutée, 60 %.En 2014, les ressources naturelles atteignaient 40 %1, le Canada étant devenu plus dépendant des secteurs miniers et pétroliers, notamment.L\u2019ALÉNA, tant qu\u2019il n\u2019est pas remplacé par l\u2019ACÉUM, contraint d\u2019ailleurs le Canada à exporter une partie de sa production d\u2019énergie (pétrole, gaz naturel et électricité) aux États-Unis, dans une proportion équivalant à celle des trois années précédentes (ce qu\u2019on appelle la règle de proportionnalité).Les conséquences néfastes de telles mesures sur l\u2019environnement ont été considérables.D\u2019autant que le fameux chapitre 11 \u2013 consacré au « règlement des différends entre investisseurs et États », qui permet aux entreprises de poursuivre des États pour faire tomber des règlementations les empêchant de réaliser des pro?ts \u2013 a souvent été utilisé pour contester des politiques environnementales.Le cas de la compagnie Lone Pine Resources, qui poursuit le Canada pour contester la loi québécoise limitant l\u2019exploration gazière sous le ?euve Saint-Laurent, est emblématique.Un nouvel accord, pour le meilleur ou pour le pire?Les deux composantes les plus controversées de l\u2019ALÉNA \u2013 la règle de proportionnalité et le chapitre 11 \u2013 ne font plus partie, heureusement, de l\u2019ACÉUM.Ce qui n\u2019est guère cohérent, puisque le Canada a accepté le mécanisme de règlement des différends entre investisseurs et États dans l\u2019AÉCG et le PTPGP.Cela peut toutefois s\u2019expliquer par un changement de stratégie de la part des lobbies industriels.Ces derniers se sont en effet assurés de pouvoir agir sur des lois et des règlementations non plus seulement à coup de poursuites en aval (ou par le lobbyisme), mais en obtenant la possibilité d\u2019intervenir dans le processus de règlementation interne des États, et ce dans le cadre d\u2019un accord international contraignant.En effet, si l\u2019ACÉUM est rati?é et entre en vigueur, le Canada, les États-Unis et le Mexique seront obligés d\u2019inviter les ?rmes qui le demandent à commenter leurs projets de réglementation dans différents domaines, voire à plusieurs reprises.Le fardeau de la preuve reposera sur le régulateur, qui devra défendre son projet et expliquer pourquoi LIBRE-ÉCHANGE : LA DÉRÉGLEMENTATION CONTINUE Les principaux accords de commerce conclus par le Canada ces dernières années offrent de nouvelles dispositions aux ?rmes pour affaiblir nos règlementations dans plusieurs domaines.C\u2019est là un enjeu occulté de ces négociations.Sujata Dey et Claude Vaillancourt 32 RELATIONS 806 JANVIER-FÉVRIER 2020 REGARD il a écarté des options non règlementaires.Il ne pourra pas compter sur le principe de précaution.Par exemple, s\u2019il veut réglementer l\u2019usage du glyphosate, le régulateur \u2013 et non pas Bayer-Monsanto \u2013 devra donner la preuve que ce produit est dangereux, par des études scienti?ques qui pourront être contredites par une autre partie.Les règles censées nous protéger en tant que consommateurs et touchant, par exemple, les produits chimiques, les pesticides, la sécurité alimentaire, les médicaments, l\u2019étiquetage des aliments, etc., seront plus que jamais sous le regard des entreprises qui pourront tenter de les faire modi?er en leur faveur.Le même genre de « coopération règlementaire2 » se retrouve aussi dans l\u2019AÉCG.Il ne faut pas s\u2019y tromper, celle-ci ne tend pas vers de meilleures règlementations, mais plutôt vers moins de règlementations \u2013 une tendance qui peut réduire la capacité d\u2019action des pouvoirs publics face à la crise écologique et à la croissance des inégalités.En général, médias et spécialistes ne voient pas la gravité de cette approche, préférant mentionner que le nouvel ALÉNA inclut des chapitres sur l\u2019environnement et les droits du travail (tout comme le Partenariat transpaci?que).Mais ceux-ci ne s\u2019appliquent que si des violations affectent les ?ux commerciaux et ils sont si peu contraignants qu\u2019ils servent surtout d\u2019écrans de fumée.Le chapitre sur l\u2019environnement de l\u2019ACÉUM ne contient même aucune mention des changements climatiques\u2026 Les États-Unis ayant retiré en mai dernier les tarifs douaniers sur l\u2019acier et l\u2019aluminium imposés par l\u2019administration Trump, le gouvernement canadien aurait voulu rati?er l\u2019ACÉUM rapidement.Les démocrates américains ont fait pression pour améliorer certains aspects de l\u2019accord concernant notamment l\u2019accès aux médicaments génériques et les conditions de travail au Mexique.Cette version amendée devrait être rati?ée dans l\u2019année en cours.Un accord faussement progressiste En ce qui concerne le Partenariat transpaci?que3 (PTP), il s\u2019agissait au départ d\u2019un vaste accord commercial négocié par douze pays riverains de l\u2019océan Paci?que (Australie, Brunei, Canada, Chili, Japon, Malaisie, Mexique, Nouvelle-Zélande, Pérou, Singapour, Vietnam, États-Unis).Perçu comme favorisant les grandes ?rmes au-delà de l\u2019acceptable, il a été rejeté par tous les candidats présidentiels aux États-Unis pendant la dernière campagne électorale.Si bien qu\u2019après son élection, Donald Trump a promulgué un décret présidentiel retirant les États-Unis de l\u2019accord.Toutefois, les autres pays ont poursuivi les négociations.Au Canada, critiquant, mais voulant surtout rendre plus attrayant ce qui a été négocié par le gouvernement Harper, le gouvernement de Justin Trudeau a tenu à rebaptiser l\u2019entente « Accord de Partenariat transpaci?que global et progressiste » (PTPGP), bien que le contenu en ait à peine changé.Le terme « progressiste » semble ici très ironique.Les libéraux ont fait rati?er l\u2019accord en un temps record et il a été mis en œuvre à la ?n de 2018.Malgré des engagements en matière d\u2019égalité des sexes et de droits des Autochtones de la part du gouvernement Trudeau, cet accord ne contient pas de clauses à ce sujet.Seul le préambule mentionne ces questions, mais celui-ci, symbolique, n\u2019est pas juridiquement contraignant.On ne trouvera rien de bien progressiste non plus dans le fait que le Canada ait défendu l\u2019intégration du mécanisme de règlement des différends entre investisseurs et États dans le PTPGP, et ce, alors que d\u2019autres pays comme la Nouvelle- Zélande, l\u2019Australie, le Pérou et le Vietnam ont choisi de s\u2019en retirer.Le PTPGP comporte aussi un chapitre sur la « cohérence en matière de règlementation » semblable à celui de l\u2019ACÉUM, un peu moins contraignant, mais qui permettra à l\u2019industrie d\u2019in?uencer la nature des règlements portant sur la salubrité alimentaire, les organismes génétiquement modi?és, les pesticides, l\u2019environnement et plus encore.L\u2019AÉCG, du pareil au même Le terme « progressiste » est aussi utilisé, à tort, pour quali?er l\u2019AÉCG entre le Canada et l\u2019Union européenne.Rati?é par le Canada en 2017 et bien que très contesté en Europe, 90 % de ses dispositions ont été mises en œuvre provisoirement, malgré le fait que 14 pays membres de l\u2019Union européenne et 10 régions ne l\u2019ont pas encore rati?é.?RELATIONS 806 JANVIER-FÉVRIER 2020 33 REGARD Action publique devant le Parlement canadien à Ottawa lors du Sommet de la société civile sur l\u2019ALÉNA, 22 septembre 2017.Photo : Conseil des Canadiens FIÈRE, AUTONOME ET ENGAGÉE ! Son mécanisme de règlement des différends entre investisseurs et États a soulevé une vive opposition en Europe, notamment celle de l\u2019ex-président de la Wallonie, Paul Magnette.Rebaptisé « Système juridictionnel des investissements », le mécanisme a été rendu plus acceptable : il sera plus transparent et inclura un nouveau processus de sélection des juges.Mais le problème causé par ce type de tribunal d\u2019arbitrage reste le même : il favorise les grandes ?rmes, qui peuvent ainsi intervenir sur les règlementations et obtenir de juteuses compensations.L\u2019AÉCG leur donne en outre l\u2019outil précieux d\u2019un « forum de coopération règlemen- taire » qui leur permet de discuter de règlementation avec des représentants des gouvernements derrière des portes closes.C\u2019est clairement la nouvelle tendance.L\u2019AÉCG, comme le PTPGP, fait aussi en sorte que les grandes entreprises ont plus que jamais accès à plusieurs contrats publics du fédéral, des provinces ou des municipalités.Dans bien des cas, il n\u2019est plus possible d\u2019y ?xer des seuils de contenu local, jugés « discriminatoires » à l\u2019égard des ?rmes étrangères.Déjà, VIA Rail (une société de la Couronne) a indiqué qu\u2019à cause de l\u2019AÉCG et d\u2019autres accords, elle était obligée de choisir la compagnie Siemens et non Bombardier pour le contrat qui a causé des licenciements à l\u2019usine Bombardier de La Pocatière4.Le fait est que le Canada préfère défendre le droit des multinationales canadiennes d\u2019obtenir des contrats publics à l\u2019étranger et de poursuivre des États plutôt que de veiller à ce qu\u2019elles remplissent leur devoir de réaliser des projets de qualité ici, après avoir béné- ?cié de notre appui collectif (par des subventions, des aides gouvernementales diverses, des fonds de travailleurs, etc.).Par ailleurs, le fait que des ?rmes réalisent de plus en plus de contrats publics accroît la pression en faveur de la privatisation de services, ces accords prévoyant notamment une clause « à effet de cliquet » qui fait en sorte que si un gouvernement décide de privatiser un service public, il ne pourra plus revenir en arrière et le rendre à nouveau public.Déréglementer encore et toujours Dans leur couverture des accords de libre-échange, les médias s\u2019intéressent aux questions les plus spectaculaires, celles qui provoquent de plus fortes réactions chez les groupes industriels menacés par de grandes pertes ?nancières.Ainsi, la question de la gestion de l\u2019offre \u2013 un système imparfait, mais précieux de contrôle de la production agricole de plus en plus affaibli par une ouverture plus grande à la concurrence étrangère \u2013 et celle des tarifs douaniers sur l\u2019acier et l\u2019aluminium ont été au centre des débats.Sans réduire l\u2019importance de ces sujets comme de nombreux autres qu\u2019un court article ne permet pas d\u2019aborder (comme la culture ou le prix des médicaments), il est important de constater que de tels accords commerciaux concernent moins aujourd\u2019hui les tarifs douaniers, en grande partie disparus, que la volonté de dérèglementer (de s\u2019attaquer aux « barrières non tarifaires » au commerce, dans le jargon).On accorde ainsi aux grandes ?rmes et puissants lobbies industriels le pouvoir d\u2019orienter en leur faveur le cadre légal dans lequel ils font leurs investissements et distribuent leurs produits et services, à l\u2019insu de la majorité de la population.Tout cela n\u2019est pas démocratique et réduira notre capacité collective de nous attaquer ef?cacement aux changements climatiques, de réaliser une transition juste, de combattre les inégalités sociales.Nous avons besoin d\u2019un vrai changement de paradigme pour sortir de l\u2019économie de la croissance et des hydrocarbures, en redonnant aux États le plein pouvoir de règlementer, en mettant ?n à la concurrence ?scale et commerciale au pro?t de la coopération, en s\u2019assurant que les droits humains et l\u2019environnement soient protégés par des mesures contraignantes et aient préséance sur les droits des investisseurs.1.Jim Stanford, « Is More Trade Liberalization the Remedy for Canada\u2019s Trade Woes ?», Redesigning Canadian Trade Policies for New Global Realities, Institute for Research in Public Policy, vol.VI, 2017.2.Lire Stuart Trew, « International Regulatory Cooperation and the Public Good », Canadian Centre for Policy Alternatives, 22 mai 2019.3.Stuart Trew, « Le Partenariat transpaci?que : un chèque en blanc ?», Relations, no 760, novembre 2012.4.TVA Nouvelles et Agence QMI, « Siemens obtient le contrat de près de 1 G $ de Via Rail », 12 décembre 2018.Le chapitre sur l\u2019environnement de l\u2019ACÉUM ne contient même aucune mention des changements climatiques\u2026 34 RELATIONS 806 JANVIER-FÉVRIER 2020 REGARD CHARLEVOIX, MIEUX SANS CLUB MED ?Le Club Med Québec Charlevoix est né dans l\u2019improvisation, au nom de la croissance économique et sans réelle prise en compte des impacts du projet sur l\u2019environnement, les populations locales et le caractère unique de la région.Véronique Tanguay L\u2019auteure est une citoyenne de Baie-Saint-Paul L\u2019 écrivaine Gabrielle Roy passait ses étés à son chalet de Petite-Rivière-Saint-François, dans Charlevoix.En 1975, dans le cadre du tricentenaire de l\u2019arrivée du fondateur du village, Claude Bouchard, elle écrivait : « Il nous a légué un des plus beaux sites du monde.Si beau qu\u2019il fait depuis longtemps l\u2019envie du pouvoir, de l\u2019argent, et qu\u2019il nous faudra sans doute bientôt apprendre à le partager avec d\u2019autres1.» Alors que l\u2019ouverture du nouveau Village montagne (sic) Club Med Québec Charlevoix \u2013 le premier au Canada, dixit son site Web \u2013 vient d\u2019être reportée d\u2019un an, que penserait-elle de ce projet du Groupe Le Massif, qui prévoit l\u2019implantation d\u2019un hôtel géré par le géant chinois Fosun International sur des terres publiques ?Des retombées hypothétiques C\u2019est à la suite d\u2019une série d\u2019échecs de ce qui se voulait au départ un anti-resort écotouristique, vert et responsable, proposé par le Groupe Le Massif et approuvé par la population en 2005, qu\u2019est né le projet d\u2019un Village Club Med à Petite- Rivière-Saint-François.Abandonnée en 2015 parce que les principaux acteurs ne s\u2019entendaient pas sur les risques ?nan- ciers, cette initiative a été relancée sous une nouvelle forme à l\u2019époque du gouvernement libéral de Philippe Couillard, en 2017.Des millions de dollars de fonds publics ont été dépensés depuis pour améliorer les infrastructures (aqueduc, routes).Le futur hôtel de 302 chambres béné?cie de 36,1 millions de dollars sous forme de prêts remboursables, en plus de 2 millions de la part d\u2019Investissement Québec, au risque de devenir un éléphant blanc.Les élus de tous les paliers se sont agenouillés devant les retombées économiques et les emplois promis en faisant ?du risque ?nancier qui pèse sur les gouvernements2.Car le Club Med ne s\u2019engage que pour 15 ans, 300 jours par année, en projetant un taux d\u2019occupation de 90 % le premier hiver et de 80 % le premier été, alors que celui de l\u2019ensemble du parc hôtelier de la région oscille autour de 50 %.Ces hypothèses sont basées sur des analyses de marché et sur l\u2019historique des dernières ouvertures de villages touristiques du même type dans les Alpes et en Asie, comme l\u2019indiquait dans un courriel le responsable des projets marketing, Julien Laurent, le 8 mars 2019.Et en ce qui concerne les liaisons aériennes internationales directes fortement espérées par les promoteurs du projet, rien n\u2019est encore réglé du côté de l\u2019aéroport de Québec.On navigue à vue.L\u2019accès au site par la rue principale de Petite-Rivière- Saint-François est aussi une source d\u2019inquiétudes.Alors qu\u2019on aurait pu ériger les bâtiments du Club Med en haut du Massif de Charlevoix, relié à la route 138 par le chemin du Massif \u2013 ce qui aurait réglé le principal enjeu de sécurité routière \u2013, on les construira plutôt à sa base, dans l\u2019ubac de la côte charlevoisienne, au bout d\u2019un accès routier unique en très forte pente, tristement célèbre en raison des accidents qui s\u2019y produisent.Les études sur la circulation exigées par la municipalité ont conclu que le réseau routier était adéquat.Toutefois, il apparaît évident qu\u2019en l\u2019absence de modi?ca- tions majeures, d\u2019autres tragédies sont à prévoir pour les usagers de cette artère qui devrait connaître une augmentation d\u2019af?uence signi?cative.Mascarade écologique Dans un contexte où, selon une étude publiée dans la revue scienti?que Nature Climate Change, le « tourisme serait responsable de 8 % des émissions de gaz à effet de serre de la planète3 » et où la protection des forêts est un impératif écologique, les prétentions vertes du Club Med font mauvaise ?gure.Comme l\u2019a révélé Alexandre Duval, journaliste à RELATIONS 806 JANVIER-FÉVRIER 2020 35 REGARD Paysage de Petite-Rivière-Saint-François.Photo : Véronimot Radio-Canada, le chantier a reçu pas moins de sept avis de non- conformité avec la Loi sur la qualité de l\u2019environnement depuis septembre 2018.En outre, six hectares de forêt ancienne ont été abattus sur ce territoire fragile et propice à l\u2019érosion \u2013 ce que des événements météo extrêmes de plus en plus fréquents continueront de mettre en évidence \u2013, et d\u2019autres coupes visant à faire place à des stationnements à proximité du site patrimonial du Domaine à Liguori sont projetées.Devant ces constats, les éco-certi?cations souhaitées (Green Globe, BREEAM) ainsi que le reboisement envisagé apparaissent comme de la poudre aux yeux, notamment en ce qui concerne la protection de la bio- diversité du secteur.Quant à la volonté d\u2019offrir une expérience carboneutre aux clients de Club Med, elle se résume à leur proposer une démarche personnelle de compensation des gaz à effet de serre (GES).Impacts sociaux L\u2019argument de la création d\u2019emplois, largement diffusé, n\u2019est-il pas pour sa part une autre étrange chimère ?L\u2019ironie veut justement que ce soit la pénurie de main-d\u2019œuvre dans l\u2019industrie de la construction qui ait poussé le Groupe Le Massif à reporter l\u2019ouverture à décembre 2021.En ce qui concerne les opérations hôtelières, Club Med mise sur sa notoriété pour attirer les travailleurs et les travailleuses, af?rmant avoir des moyens que les petits hôtels de la région n\u2019ont pas pour y arriver ; c\u2019est dire que la pénurie de ressources humaines pourrait s\u2019accentuer pour les autres représentants de l\u2019industrie touristique de Charlevoix.Et encore faudra-t-il loger ces employés ; or, aucun projet d\u2019hébergement abordable n\u2019est présentement sur les rails, mis à part pour une centaine de G.O.ou gentils organisateurs (ces employés qui sont vus comme les ambassadeurs de l\u2019esprit du Club Med) qui seront hébergés directement au Village.L\u2019embourgeoisement rural et les écarts de richesse sont d\u2019autres préoccupations importantes qui vont s\u2019accentuer avec l\u2019arrivée de ce Club Med et de projets concomitants, dans une région qui a davantage besoin de diversi?er son économie.Depuis déjà plus de dix ans, dans Charlevoix, on constate une forte spéculation foncière, des hausses de taxes, un clivage entre la population locale et les propriétaires de chalets de villégiature, un ras-le-bol de plusieurs résidents face aux touristes et l\u2019apparition de développements immobiliers démesurés.Cette dépossession s\u2019accompagne d\u2019une curieuse appropriation de symboles devenus clichés.On pourra voir, par exemple, une ceinture ?échée sur le mur extérieur de l\u2019entrée principale du Club Med Québec Charlevoix.L\u2019ancien pdg de Club Med Amérique du Nord, Xavier Mufraggi, promettait quant à lui aux enfants, le plus sérieusement du monde, qu\u2019ils pourraient y faire la rencontre des Premières Nations4.Aussi, le manque de raf?nement du concept choque.« Ce qu\u2019il y a de plus décevant, c\u2019est certainement l\u2019absence d\u2019harmonisation du complexe avec le paysage qui l\u2019entoure », af?rme l\u2019éditorialiste François Cardinal (La Presse+, 19 février 2019), qui estime que l\u2019hôtel en construction ressemblera plus à un hôpital de région qu\u2019à un village alpin.Une Réserve de la biosphère malmenée Jusqu\u2019à ce jour, l\u2019improvisation et un désir de spéculation ont servi de leitmotiv à l\u2019élaboration de ce Club Med.Seules les motivations pécuniaires ont en effet été mises de l\u2019avant pour justi?er ce projet qui va à l\u2019encontre de l\u2019identité même de la région \u2013 une Réserve mondiale de la biosphère \u2013 et de l\u2019authenticité que recherchent les visiteurs de Charlevoix.En octobre 2018, guidé par leurs valeurs et par leurs convictions écologiques, un petit groupe de citoyens et de citoyennes s\u2019est levé pour dénoncer l\u2019abattage expéditif d\u2019une grande partie d\u2019une érablière unique formée d\u2019arbres centenaires.Ensemble, ils ont créé un groupe Facebook nommé « Charlevoix, mieux sans Club Med ?» et ils ont adressé plusieurs messages aux élus.Parallèlement, une pétition pour exiger l\u2019arrêt des travaux pendant l\u2019étude concernant la sécurité routière dans le secteur a aussi circulé.Les médias ont réagi, mais les politiciens n\u2019ont pas bronché.Pourtant, avec la nouvelle du report d\u2019un an de l\u2019ouverture du Village, les nombreux avis de non-conformité et les démissions au sein de l\u2019équipe administrative du Massif, il semble de plus en plus clair qu\u2019il faille répondre par l\u2019af?rmative à la question : Charlevoix, mieux sans Club Med ?1.Citée par Alain Anctil-Tremblay et Chantal Gravel dans Les grandes familles\u2026 Petite-Rivière-St-François (1733-2003), Baie-Saint-Paul, Éd.revue et corrigée, vol.7.2.Sylvain Larocque, « L\u2019État risque gros pour le Club Med au Massif », Le Journal de Montréal, 20 juillet 2018.3.Stéphanie Morin, « Le tourisme responsable de 8 % des émissions de CO2 », La Presse+, 28 octobre 2018.4.Gabriel Béland, « Faut-il craindre le Club Med ?», La Presse+, 3 mars 2019.36 RELATIONS 806 JANVIER-FÉVRIER 2020 REGARD Chantier du Club Med, novembre 2019.Photo : Véronimot RELATIONS 806 JANVIER-FÉVRIER 2020 37 Faculté de théologie et de sciences religieuses JE CROIS EN MON AVENIR La non-violence prend sa source dans la connaissance Pour mieux connaître l\u2019autre\u2026 même à distance ! Inscrivez-vous à nos programmes offerts à distance \u2022 Diplôme d\u2019études supérieures spécialisées en sciences des religions \u2022 Certificat de 1er cycle en sciences des religions \u2022 Microprogrammes en sciences des religions ftsr.ulaval.ca L\u2019auteur est étudiant au baccalauréat en géographie à l\u2019Université du Québec à Rimouski L es habitantes et les habitants des pays scandinaves peuvent jouir d\u2019un accès privilégié à la nature, qui est protégé par la loi.Celle-ci instaure ainsi un climat d\u2019intégration plus sain des activités humaines à l\u2019environnement.La transition écologique dans laquelle un nombre grandissant de personnes tentent de s\u2019engager nécessitera assurément de refonder le rapport des êtres humains à la nature sur de nouvelles bases, où ils seront davantage partie intégrante du monde, au même titre que tout ce qui les entoure.L\u2019exemple scandinave permet d\u2019amorcer une ré?exion sur la pertinence et la faisabilité de ce projet sur d\u2019autres territoires et dans d\u2019autres sociétés, marquées par d\u2019autres cultures.Le « droit de tous » Le « droit de tous » (« allemannsretten » en norvégien) est une pratique qui a été introduite, en 1957, dans la loi norvégienne sur la vie en plein air et les activités extérieures.La même chose existe en Suède (« allemansrätten »), en Finlande (« jokamiehenoikeus »), en Islande (« almannaréttur ») et, dans une moindre mesure, au Danemark (« allemandsretten »)1.Cependant, elle prend racine dans une mentalité bien antérieure, inhérente à l\u2019identité ancestrale saami, voulant que la nature et ses paysages, omniprésents par leur taille et leur importance dans la vie des peuples nordiques, soient de propriété communautaire, voire universelle, plutôt que privée ou même publique.Dans cette optique, bien qu\u2019un territoire soit occupé par quelqu\u2019un, il peut toujours accueillir quiconque désire l\u2019utiliser.Ainsi, toute personne, qu\u2019elle réside sur le territoire ou qu\u2019elle soit en visite, peut librement s\u2019y déplacer à pied, à vélo, en skis ou même à cheval, ou encore naviguer sur les lacs et les rivières, dormir dans une tente ou à la belle étoile, faire un feu ou pratiquer une activité sportive.Il est aussi permis de s\u2019alimenter à partir des produits que la nature peut offrir.Cela inclut les sources d\u2019eau, les baies, les champignons et les ?eurs sauvages, aussi bien que les poissons de mer.La cueillette de certaines espèces vulnérables, telle la plaquebière (chicoutai au Québec), est toutefois davantage réglementée.La chasse et la pêche en eau douce sont aussi permises, à condition d\u2019avoir un permis du gouvernement.Dans la mesure où l\u2019on garde une distance raisonnable des résidences, l\u2019accord des propriétaires n\u2019est pas nécessaire pour traverser ou utiliser leur terrain pour une période de moins de 24 heures.D\u2019ailleurs, ces derniers sont dans l\u2019obligation de le garder ouvert et libre de clôtures ou même de panneaux dissuasifs interdisant le passage.Évidemment, certaines conditions encadrent l\u2019application de cette loi.L\u2019éthique environnementale et civique est considérée comme la première condition de réalisation du « droit de tous ».Il est donc stipulé que les endroits utilisés soient laissés dans le même état que celui dans lequel on souhaiterait les trouver.Ensuite, certains terrains sont exclus, comme des réserves et des parcs nationaux, des terrains industriels, ainsi que des champs, qui restent toutefois accessibles lorsqu\u2019ils sont gelés durant la période hivernale.Finalement, l\u2019utilisation de véhicules motorisés est interdite hors des chemins, sauf pour la motoneige en hiver, à condition qu\u2019elle n\u2019endommage pas le terrain.Le gros bon sens prévaut ; si les activités des visiteurs et des visiteuses ne nuisent ni au propriétaire, ni aux personnes qui ont usage de ce lieu, ni à l\u2019intégrité de l\u2019environnement et de ses habitats, il est très facile de se prévaloir de ce droit.C\u2019est donc le partage de valeurs environnementales, une attitude de responsabilisa- tion environnementale ainsi qu\u2019une con?ance et un respect mutuels qui permettent l\u2019application de l\u2019allemannsretten.Le caractère unique de ce droit repose sur le fait qu\u2019il instaure une forme de contrat spatial entre les êtres humains et l\u2019environnement, ce dernier devenant en quelque sorte un sujet qui a des droits concernant son intégrité, en échange des « services » qu\u2019il peut offrir aux humains.Ces services font partie de ce qui est considéré comme le capital environnemental commun, qui est généré par ce nouvel espace partagé.L\u2019universalité de ce contrat et le partage qu\u2019il exige lui donnent même le caractère d\u2019un investissement collectif, contribuant au bien-être commun, bien qu\u2019il se situe dans un horizon non marchand.La sensibilisation de la population à l\u2019environnement est bien sûr facilitée dans un contexte d\u2019accès universel à la nature, qui rend nécessaire l\u2019engagement des individus pour la préserver.Lorsque l\u2019accès à celle-ci est limité, il est plus facile de se déresponsabiliser face à son état de santé ; le sentiment d\u2019appartenance est moins grand, tout comme l\u2019est la conscience que chacun a un rôle à jouer dans l\u2019évolution de la nature, les êtres humains en étant une partie intégrante.LE LIBRE ACCÈS À LA NATURE : UN DROIT À INSCRIRE DANS LA LOI Le « droit de tous » à la nature est reconnu dans différentes lois en Scandinavie.Il pourrait être une source d\u2019inspiration pour le Québec.Étienne Gariépy-Girouard* 38 RELATIONS 806 JANVIER-FÉVRIER 2020 REGARD Une inspiration pour le Québec ?En ce qui concerne le Québec, rares sont les endroits où règne un réel sentiment de libre accès à la nature.Pourtant, la province n\u2019a rien à envier aux vastes territoires scandinaves.La nature y est si vaste qu\u2019un contrôle ef?cace de son accès est non seulement vain, mais sa réelle nécessité, questionnable.Les béné?ces de s\u2019inspirer du modèle des pays scandinaves pourraient être nombreux.Cela permettrait à un bien plus grand nombre de personnes de parcourir le territoire beaucoup plus simplement et à moindres coûts, et faciliterait la responsabilisation du public à l\u2019égard de la nature.La mentalité actuelle entraîne plutôt une attitude de déresponsabi- lisation.Pourquoi, en effet, assumer une responsabilité face à la nature quand l\u2019accès libre et ouvert à celle-ci est souvent interdit, voire privatisé ?Cela conduit même à des abus, en raison de l\u2019attitude de l\u2019utilisateur-payeur.De plus, le renouvellement de nos rapports à la nature pourrait reconnecter la population québécoise à son territoire dans l\u2019ensemble des régions.Beaucoup de gens qui habitent les grands centres urbains du Québec se perçoivent comme déconnectés de la nature, tandis que la plupart des régions du Québec éloignées de ces centres sont en cours de dévalorisation économique et sociale.Or, le contexte québécois, tout comme en Scandinavie, offre des avantages évidents en ce qui concerne l\u2019accès à la nature.Même en milieux urbains, il est en effet assez facile de pro?ter des paysages naturels à proximité.Permettre à toutes et à tous un libre accès à la nature contribuerait sans aucun doute à la valorisation du territoire, à la revitalisation des régions, ainsi qu\u2019au rapprochement entre l\u2019urbanité et la ruralité.Le lien à l\u2019environnement et au territoire pourrait ainsi être plus facilement intégré à l\u2019identité urbaine québécoise.Mais plus que des changements dans la législation québécoise, cela nécessiterait un changement de paradigme en ce qui concerne « l\u2019utilisation » de la nature.Dans cette transition, qu\u2019il est juste de quali?er d\u2019écologique, l\u2019éducation joue un rôle majeur.Comme c\u2019est le cas en Scandinavie, un environnement universellement accessible devient un vaste terrain de sensibilisation environnementale, un terrain de jeu exceptionnel pour les institutions d\u2019éducation de tous les niveaux et de tous les milieux.La Norvège, tout comme la plupart des pays nordiques européens, considère depuis fort longtemps le libre accès à la nature comme une richesse immense, garante du bien-être collectif.Pourquoi ne pas s\u2019en inspirer au Québec ?Outre les besoins en eau ou en nourriture qu\u2019elle comble, la nature québécoise est source d\u2019un lot d\u2019impressions sensibles nécessaires à la personne humaine pour s\u2019enraciner dans un territoire \u2013 dont on la dépossède par ailleurs sans arrêt.C\u2019est dans cette expérience que se joue le repositionnement des êtres humains et de leur rapport à la nature et au monde, nécessaire à la transition écologique telle qu\u2019envisagée dans le contexte actuel.Il est possible d\u2019accorder nos besoins fondamentaux avec la fragilité de la nature.Pour ce faire, il faut toutefois commencer par nous reconnecter librement avec notre environnement, sans avoir l\u2019impression qu\u2019il nous est « interdit ».Après tout, la mentalité saami d\u2019universalité de la nature n\u2019est-elle pas forcément présente au fond de chacun et de chacune d\u2019entre nous ?* Ce texte a été retenu parmi les ?nalistes de l\u2019édition 2019 du concours « Jeunes voix engagées ».1.Hors Scandinavie, on trouve aussi l\u2019Estonie (« igaüheõigus »).Randonneur aux îles Lofoten en Norvège, 17 mai 2009.Photo : Thomas Faivre-Duboz RELATIONS 806 JANVIER-FÉVRIER 2020 39 REGARD SOIRÉES À MONTRÉAL Le lundi 24 février 2020 à 19?h Maison Bellarmin, 25, rue Jarry Ouest (métro Jarry ou De Castelnau) Dans un Québec qui vit à l\u2019heure du plein-emploi et d\u2019une croissance économique apparemment soutenue, oser poser la question de la pauvreté des travailleuses et des travailleurs c\u2019est se mettre en porte-à-faux avec l\u2019optimisme qui prévaut dans les milieux d\u2019affaires.Or, 17 ans après l\u2019adoption de la Loi visant à lutter contre la pauvreté et l\u2019exclusion sociale, force est de constater qu\u2019un fossé n\u2019a cessé de se creuser entre les personnes les mieux nanties et celles en situation de pauvreté.Alors que le gouvernement québécois nage dans les surplus budgétaires, il nous parait essentiel de refaire ce constat et de réfléchir aux nouveaux visages de la pauvreté et de la précarité dans le monde du travail.Qui sont les «?gagnants?» et les «?perdants?» de cette nouvelle donne économique?Comment combattre ces inégalités?AVEC :?JILL HANLEY, professeure associée à l\u2019École de travail social de l\u2019Université McGill et directrice scientifique de l\u2019Institut universitaire SHERPA?; VIRGINIE LARIVIÈRE, porte-parole et responsable de l\u2019organisation politique du Collectif pour un Québec sans pauvreté?; ROLANDE PINARD, sociologue du travail, auteure de L\u2019envers du travail (Lux, 2018) et de La révolution du travail (Liber, 2000).Les Soirées Relations sont organisées par le Centre justice et foi.UN QUÉBEC RICHE DE TOUT SON MONDE?PAUVRETÉ ET TRAVAIL À L\u2019HEURE DU PLEIN-EMPLOI Contribution suggérée ?: 5?$ RENSEIGNEMENTS ?: Christiane Le Guen 514-387-2541, poste 234 ou cleguen@cjf.qc.ca En collaboration avec ?: le Collectif pour un Québec sans pauvreté et le Réseau d\u2019aide aux travailleuses et travailleurs migrants agricoles du Québec Nouveau recueil du secteur Vivre ensemble du Centre justice et foi Migrations et droits : un dé?démocratique POUR PLUS D\u2019INFORMATIONS ET POUR VOUS PROCURER LE RECUEIL : < CJF.QC.CA>.40 RELATIONS 806 JANVIER-FÉVRIER 2020 La vérité libère, mais non sans douleur Peter Bisson, s.j.* L\u2019auteur, jésuite, assistant de la Province jésuite du Canada sur les relations avec les Autochtones, est engagé depuis plusieurs années dans la réconciliation entre les Jésuites et les nations autochtones du Canada L e monde de la réconciliation avec les peuples autochtones \u2013 comme celui de toute forme de réconciliation \u2013 en est un où l\u2019Esprit de Dieu travaille activement et invite constamment à la coopération.On y découvre le partenariat avec les peuples autochtones dans un projet spirituel dans lequel le monde naturel n\u2019est pas qu\u2019une ressource à exploiter égoïstement, mais un don à recevoir, à échanger et à mettre en œuvre avec gratitude et respect, dans le cadre duquel nous apprenons ensemble à partager une maison commune.C\u2019est le beau côté du portrait : vivre dans une relation respectueuse et réciproque avec autrui.Mais cela est exigeant.Comme toute relation entre partenaires qui se respectent mutuellement, celle-ci exige une attention et un approfondissement constants, une écoute sans jugement, une vérité au cœur du dire, une humilité et une capacité d\u2019auto-évaluation.Dans le cas des non-Indigènes et colonisateurs au Canada \u2013 c\u2019est-à-dire des personnes qui ont béné?cié et continuent de béné?cier de la colonisation \u2013, la participation au processus de réconciliation est encore plus exigeante, voire sou?rante.Car si la vérité vous libère, elle commencera par vous dépouiller.J\u2019aimerais partager avec vous l\u2019histoire de l\u2019amorce de ce passage qui mena les Jésuites vers et à travers cette vérité libératrice et transformatrice dont nous avions besoin pour reconnaître les dons o?erts dans le monde de la réconciliation.Le 31 mai 2012, premier jour d\u2019une assemblée de la Commission de vérité et réconciliation à Toronto, fut mon premier jour en tant que « provincial » \u2013 ou chef des Jésuites \u2013 du Canada anglais.On m\u2019avait dit que très peu de représentants de l\u2019Église catholique seraient présents, d\u2019où l\u2019importance pour moi d\u2019y participer.Il s\u2019agissait de démontrer la solidarité de l\u2019Église avec les survivants et les survivantes des pensionnats autochtones.Sur les conseils de certains, sans vraiment y ré?é- chir, j\u2019y allai en portant le col romain.Les Autochtones me dévisageaient, hésitants et craintifs.Ainsi vêtu, loin de représenter un symbole de paix et de solidarité, je déclenchais des souvenirs traumatisants d\u2019agressions physiques, d\u2019abus sexuels, de perte d\u2019identité.Je personni?ais les pensionnats indiens et les liens sombres entre évangélisation et colonisation.Je retirai aussitôt mon accoutrement, même s\u2019il restait évident que j\u2019étais un prêtre.Je ressentais honte et vulnérabilité.J\u2019aurais voulu disparaître, dissimuler mes liens avec d\u2019autres membres de l\u2019Église.Surmontant ce désir, j\u2019ai essayé de me mêler aux survivants et aux autres participants autochtones, sans vraiment y parvenir.J\u2019étais « l\u2019étranger », « l\u2019autre ».C\u2019est alors que j\u2019ai saisi l\u2019importance, en tant que membre de l\u2019Église, d\u2019expérimenter la culpabilité, la honte, le chagrin et la responsabilité inhérente à la douleur que nous, en tant qu\u2019institution, avons contribué à causer.Et de ne pas fuir ces sensations, et leur sens profond.La culpabilité, la honte, la peine et la responsabilité constituaient les éléments primordiaux d\u2019une vérité qui ne pourrait m\u2019habiter qu\u2019en les ressentant pleinement, émotionnellement et charnellement.Cette démarche était particulièrement di?cile pour moi, en tant qu\u2019homme d\u2019Église.J\u2019aime me considérer comme une personne « gentille », « généreuse » et « bonne », et j\u2019aime que les autres me perçoivent ainsi.J\u2019aime être utile et recevoir en retour de la gratitude.Ce n\u2019était donc pas facile d\u2019entrer dans cette démarche douloureuse qui dépouille.Mais je sentais qu\u2019il me fallait y entrer plus à fond encore.Au cours de la rencontre, je remarquai que malgré le malaise qu\u2019on semblait entretenir à mon égard, personne n\u2019était grossier, insultant ou condescendant.Au contraire, beaucoup étaient polis et respectueux.Certains ont même tenté de me faire sentir que j\u2019étais le bienvenu.Symbole de souvenirs traumatisants et d\u2019oppressions, voilà que j\u2019étais accueilli par des victimes de ces mêmes traumatismes et oppressions.J\u2019ai craqué.Cette histoire est une parmi tant d\u2019autres qui parsèment le cheminement de la communauté jésuite vers la réconciliation avec les Premiers Peuples du Canada.Certaines sont plus dramatiques que d\u2019autres, mais toutes ont la même structure : écouter, sans jugement, la vérité que les peuples autochtones ont à nous dire sur la façon dont ils ont vécu leur relation avec « nous » ; puis, se faire le porte-voix de cette vérité.C\u2019est là la voie vers de nouvelles et meilleures relations.Mais ce cheminement, nous ne l\u2019avons pas fait seuls.Les peuples autochtones eux-mêmes, par ces familles que nous connaissions depuis des générations, ont été un soutien précieux.Les Autochtones catholiques ne nous ont pas demandé de quitter leurs communautés où nous travaillons.Et malgré la honte que nous ressentons par rapport aux aspects obscurs de notre passé, nous sommes restés.Après avoir entendu et accepté la vérité sur la façon dont les peuples indigènes nous ont subis et en avoir témoigné, nous avons pu accueillir la manifestation d\u2019un nouveau monde : un monde de partenariat où \u2013 comme l\u2019a écrit un jour la poète Elizabeth Barrett Browning \u2013 « la terre est pleine du ciel, et chaque buisson de la route est embrasé de la présence de Dieu ».Cependant, avant de pouvoir le reconnaître, il nous a fallu apprendre à le voir, pleinement.* Traduit de l\u2019anglais par Christophe Genois-Lefrançois.L J\u2019ai saisi l\u2019importance, en tant que membre de l\u2019Église, d\u2019expérimenter la culpabilité, la honte, le chagrin et la responsabilité inhérente à la douleur que nous, en tant qu\u2019institution, avons contribué à causer.RELATIONS 806 JANVIER-FÉVRIER 2020 41 suR lES pas d\u2019ignacE 3.Incipit Texte : Violaine Forest Photo : Benoit Aquin J\u2019ai trouvé une femme, dans les yeux d\u2019un homme.Elle attendait aussi, avait couru tout le jour s\u2019imaginant toucher aux cimes, elle avait retiré ses bas, ses jambes immenses, longues tiges ventriloques dessinaient des oiseaux, embrassaient le ciel ; de petites percussions montaient verticales ; ses joies, ses ?ancs, sa peau devenue feuilles, battaient au vent.Un cœur bleu, avec des branches ouvertes sur la mort.Au moment où je prononce son nom, je comprends qu\u2019elle traversait le parc ventre contre terre.Ses hanches tressautent dès qu\u2019on s\u2019approche, elle ferme tout.Les côtes, la respiration même, sont entravées, elle ne peut supporter cette main, elle s\u2019enfonce dans le comptoir, contre la cuve, l\u2019eau coule sans arrêt.Sa pensée est maintenue par cette goutte précieuse qui tombe et qu\u2019elle ne peut arrêter.Ailleurs des oignons, des rognures de pommes de terre sur le point de tomber au moindre geste.L\u2019orage éclate, elle ne bouge pas, elle sait chaque geste du rituel, la main, la hanche, le bassin plaqué, l\u2019haleine, l\u2019oreille ; ça bourdonne déjà.C\u2019est trop.Le couteau, elle ne le dépose pas, il lui tombe des mains.Elle n\u2019a de force ni pour l\u2019eau, ni pour l\u2019homme.Autour, tout s\u2019agite alors que l\u2019e?ondrement se fait de l\u2019intérieur ; les côtes s\u2019a?aissent, les yeux, la tête, ça y est ! Elle n\u2019est plus.Il faudra encore expliquer.C\u2019est pourtant simple à comprendre.Ils n\u2019ont pas besoin de dire, ils savent comment regarder, comment attendre.Ils ont bien préparé, ces petits rien du tout ! Leurs voix sont des montagnes, des barreaux dressés sous le nez, au bout du pied, de chaque côté de la tête.Pour s\u2019en sortir, il faut toujours expliquer, se tordre, supplier, mentir.C\u2019est ce jeu qui les excite, vous voir vous déprendre de cette étreinte, de cette emprise.C\u2019est ce qui les amuse le plus.Ils n\u2019ont rien à faire de ces baisers, de votre corps de lessive et de draps tordus, ils veulent seulement vous voir danser dans le feu, sur la lame des couteaux, sur le bord des fenêtres au milieu de tous, dans la cour.Ils veulent que vous suppliiez et ce sera tout.Le jeu n\u2019est pour eux que cela.Alors que vous pensez à sauver votre vie pour la centième fois, ils ont déjà jeté leur dévolu sur une autre qui vient d\u2019arriver et pleure en regardant par la fenêtre, comme si sa mère allait venir la chercher.Vous voyez l\u2019a?aire ! Toujours dire merci, avant de recevoir, avant de dire non.Nous répondons que nous sommes heureuses.Nous répondons bien, mais ils attendent la suite, voudraient qu\u2019on étale notre misère.Nous la protégeons, la glissons sous nos jupes ; nos bas percés, nous les dissimulons.Cette misère-là ne regarde que nous.C\u2019est nous qui connaissons l\u2019odeur entre toutes, nous qui tirons nos rideaux au moindre rayon, au moindre passant, qui éteignons tout.Nous voulons la pénombre comme vous cherchez le soleil et l\u2019inventez de mots précieux, de boniments que même vos enfants ne peuvent avaler.Nous parlons bas, nous marchons suivant le même trajet, nous écartant au passage des autres.Nous ne voulons pas de votre espoir, de votre condescendance, de vos bons sentiments, nous voulons sentir cette douleur vraie nous arracher les tripes, nous peler la peau, retourner ce qui reste.Nous ne parlons pas, nous disons les choses comme elles sont, comme elles sont arrivées.Nous commençons au début.La suite viendra.Nous n\u2019avons plus peur de disparaître, nous voulons que cela au moins nous appartienne.Nous préférons nos pieds nus à vos bottes d\u2019acier.Nous glissons maintenant sur le sol, sans poids.Nous arrivons à imaginer la mer dans une goutte d\u2019eau.Nous la désirons tant qu\u2019elle habite en nous.C\u2019est de cette mer huileuse de ?n d\u2019après-midi dont nous parlons.Nous imaginons les corps repus, endormis à moitié dévêtus ; les enfants, trop près de la rive, creusant un trou pour recueillir la vague dans les rayons du couchant ; nous sentons tout cela, sans même bouger un cil, sans même nous toucher nous entrons dans la mer.L\u2019eau fraîche sur nos chevilles apaise nos blessures.Nous nous laissons porter par les vagues, nos nuques, nos corps entiers, ?ottent à la surface.Il su?rait d\u2019un rien pour basculer de l\u2019autre côté.Votre main hésite.C\u2019est si doux sortir du monde, ?otter où rien ne peut nous rejoindre.Elle dit que c\u2019est plus facile avec les autres, si elle crie en marchant, si elle pleure en mangeant, elle ne regarde personne, elle engloutit tout, sans lever les yeux.Elle marche sur les mains, la tête inclinée ; je ne l\u2019entends pas dans le tumulte des voix qui éclatent et s\u2019en donnent à cœur joie, à tout moment, comme si cela pouvait changer quelque chose de nommer.Il arrive parfois qu\u2019on oublie l\u2019odeur complètement, qu\u2019on se transporte en une saison incertaine.Le diesel devient parfum, grise les sens.Les vitres éclatées, sans rideaux, sans aucune trace d\u2019humanité nous ramènent au chemin qui nous est dévolu.Les étrangers passent dans l\u2019allée principale.Ils viennent d\u2019arriver ! Ils sont habillés jusqu\u2019au cou, marchent crispés, les mains dans les poches.Certaines maisons sont encore illuminées avec des bougies.Une allure de fête.Les tentures chaudes, les bois exposant leur pleine beauté ; des images de contes de fées.Il n\u2019y a que nous pour imaginer cet ailleurs dans le temps, avec des jupes d\u2019écolières qui s\u2019envolent et des traverses où les enfants lancent leurs cartables sous les regards bienveillants et complices d\u2019inconnus.Cela n\u2019existe pas.Elle e?ace le sillon derrière elle, avec des gestes à peine esquissés, elle trace des lettres d\u2019amour avec sa salive.Je suis dans ce moment avec elle.La ville disparaît ce jour-là.Une alarme interrompue dans les yeux.Comme un clocher n\u2019arrêtant pas de sonner, mais dont on ne pourrait s\u2019approcher sans s\u2019e?ondrer.Quelque chose sur le feu, ça commence comme ça ! In extremis.QuElQue chosE sur le feu \u2022 Chronique littéraIre 42 RELATIONS 806 JANVIER-FÉVRIER 2020 Cérémonie III, Souvenances, 2011 RELATIONS 806 JANVIER-FÉVRIER 2020 43 44 RELATIONS 806 JANVIER-FÉVRIER 2020 dans le mouvement des noms des prénoms solidaires marqués à la fonte noire avec des coulées de terre grise au front se rejoindre par les mains, serrer fort jointures exsangues, sauvages il n\u2019y a rien d\u2019autre à faire en juillet Gisements, Michael Delisle *** En chute libre au milieu de ce monde qui n\u2019est plus qu\u2019ombre sinon d\u2019un corps déchu d\u2019une onde dans l\u2019eau rappelant un caillou tombé Déblais, Paul Bélanger www.lenoroit.com LEANNE BETASAMOSAKE SIMPSON ON SE PERD TOUJOURS PAR ACCIDENT Tout m\u2019est revenu.Je suis cet enfant qui nage entre le passé et le présent.Il me suffit de fermer les yeux pour que tout me revienne.Je me souviens de l\u2019odeur de la terre mouillée après la première pluie, de la poussière ABDOURAHMAN A.WABERI POURQUOI TU DANSES QUAND TU MARCHES ?NOUVEAUTÉS « Riche en humour, en sagesse et en poésie, On se perd toujours par accident bousculera n\u2019importe quelle idée reçue sur les communautés autochtones en milieu urbain.» The Globe and Mail Formats numériques disponibles www.memoiredencrier.com Pourquoi tu danses quand tu marches ?, une question qui ramène Abdourahman A.Waberi à son enfance à Djibouti et à ce moment où l\u2019écriture ouvre ses horizons.FINALISTE AU PRIX RENAUDOT 2019 RELATIONS 806 JANVIER-FÉVRIER 2020 45 queStionS de Sens L\u2019art de transformer les lignes courbes en droites L\u2019auteur, jésuite, est maître de Dharma dans la branche coréenne de l\u2019école Zen (Rinzaï) I l y a quelques jours, j\u2019étais étendu sur la natte déposée à même le plancher chau?ant de ma cellule au fond des montagnes coréennes \u2013 où l\u2019arrivée de l\u2019hiver se fait vivement sentir.J\u2019essayais de m\u2019endormir en regardant, à tout hasard, l\u2019actualité internationale sur mon téléphone « intelligent ».Je dis « à tout hasard », car j\u2019avais l\u2019espoir d\u2019y glaner une bonne nouvelle, un petit quelque chose chargé d\u2019espérance qui puisse m\u2019aider à m\u2019assoupir.La quête de ces « minuscules riens » porteurs d\u2019espoir est l\u2019une de mes passions.Mais si je ne suis pas vigilant, cet exercice peut entraîner mon esprit sur une pente glissante, dont la descente aboutit non pas dans les bras de Morphée, mais à la source de mes cauchemars.Ce soir-là, sur Al Jazeera, la BBC, Euronews, France 24, etc., longue était la liste des nouvelles accablantes, qu\u2019il s\u2019agisse du génocide des Rohingyas dans l\u2019État du Rakhine au Myanmar, apparemment encouragé par le déconcertant comportement du prix Nobel de la paix Aung San Suu Kyi ; de la déclaration du secrétaire d\u2019État des États-Unis Mike Pompeo sur la « légalité » des colonies israéliennes de Cisjordanie ; ou de la montée, une fois de plus, de la tension entre le Hamas et Israël.S\u2019ajoutaient la répression sanglante des soulèvements populaires massifs en Irak et en Iran ; la situation explosive à Hong Kong, où s\u2019a?rontent désormais ouvertement les idéologies rivales de la Chine et des États-Unis, chacun voulant renforcer sa mainmise sur le versant oriental de l\u2019océan Paci?que ; les manœuvres de la Corée du Nord, occupée à e?ectuer les mises au point nécessaires pour révéler au monde, à Noël ou au jour de l\u2019An, l\u2019existence de ses missiles balistiques intercontinentaux ; tout cela sans oublier la planète au bord de la catastrophe écologique, selon un rapport signé par 11 000 scienti?ques.Stop ! La liste est trop longue.Je m\u2019impose d\u2019arrêter a?n de ne pas sombrer dans la tentation du plaisir cynique et stérile généré par la litanie de tout ce qui va de travers.Mais, pour qui sait regarder d\u2019un peu plus près, tout n\u2019est pas si sombre, tant s\u2019en faut.Trois cours internationales de justice, par exemple, se penchent désormais sur le cas du génocide des Rohingyas.La mise en accusation, voire la destitution possible de Donald Trump pour son quid pro quo avec le président de l\u2019Ukraine, Volodymyr Zelensky, apparaissent de moins en moins improbables.Amnesty International ne cesse pour sa part de dénoncer la brutalité meurtrière avec laquelle s\u2019exerce la répression au Moyen Orient et ailleurs dans le monde.La voix de la jeune « prophétesse » Greta Thunberg contribue, sans même le chercher, à faire entendre au tout puissant Mohammed ben Salmane d\u2019Arabie saoudite et à ses acolytes que les jours de la civilisation du pétrole sont désormais comptés.Je m\u2019arrête.Il ne faudrait pas passer pour un optimiste naïf.La moisson des petits signes sur lesquels peut se fonder l\u2019espérance demeure pourtant abondante.Il va sans dire que les situations tragiques évoquées multiplient au-delà de l\u2019imaginable les victimes de l\u2019injustice, de la sou?rance et de la mort.Le monde est littéralement cruci?é.Chacun d\u2019entre nous en sait quelque chose, plus ou moins clairement, au fond de son être.Et, bien que nous n\u2019en soyons pas toujours conscients, la sou?rance des autres, même inconnus, nous a?ecte profondément.Qui d\u2019entre nous pourrait prétendre, en toute lucidité, avoir droit à un bonheur et à une paix véritables qui lui soient exclusivement réservés ?Mais si nos existences sont marquées par le chaos, la sou?rance et la mort, elles n\u2019en sont pas pour autant exclusivement soumises à une implacable logique du blanc et du noir.Bien que par moment ces deux couleurs s\u2019imposent par leur vivacité, le plus souvent ce sont les zones de gris qui prédominent, un peu comme dans la parabole évangélique du bon grain et de l\u2019ivraie.Le monde, dit Maître Eckhart, est imparfait, parce que simple création, et non Créateur.Et pourtant, poursuit-il, ce même monde est destiné sans réserve à la perfection même du Créateur.Il y a près de 25 ans, un homme profondément spirituel m\u2019avait demandé pourquoi je cherchais si intensément à comprendre ce qui se passait dans « la tête de Dieu ».Un jour, je ne saurais pas préciser quand, mais il n\u2019y a pas si longtemps, j\u2019ai choisi de croire et d\u2019espérer, quoi qu\u2019il advienne.« Choisir d\u2019habiter la con?ance, tenir une lampe allumée\u2026 » C\u2019est là le cœur du message du livre de l\u2019Apocalypse, vraisemblablement rédigé sous la persécution de l\u2019empereur Domitien (51-96).Ce choix ne s\u2019est pas fait du jour au lendemain, loin de là.Il est plutôt la lente cristallisation d\u2019une maturation humaine et spirituelle à travers le désespoir et la sou?rance.On s\u2019interroge sur l\u2019origine de l\u2019a?rmation selon laquelle « Allah (ou Dieu) écrit droit avec des lignes courbes.» Est-elle musulmane ?Portugaise ?Vient-elle de sainte Thérèse d\u2019Avila ?Qu\u2019importe, dans la mesure où son exactitude se véri?e dans le champ de l\u2019existence.Plus j\u2019avance dans la vie, plus je m\u2019étonne à la vue d\u2019enchaînements d\u2019évènements imprévus, apparemment décousus, sinon fâcheux, mais qui n\u2019en aboutissent pas moins à un résultat bon, voire inespéré.La condition humaine est telle qu\u2019il nous faut à la fois savoir agir du mieux que l\u2019on peut et nous laisser porter par les mouvements d\u2019un monde en devenir, au cœur d\u2019un temps qui est aussi une dimension du mystère de l\u2019éternité.Bernard Senécal Parler en Amérique Oralité, colonialisme, territoire DALIE GIROUX Montréal, Mémoire d\u2019encrier, 2019, 144 p.D ès le titre, la cible du propos est clairement énoncée.Il s\u2019agira en e?et de réhabiliter le français oral, celui du terroir et non des livres savants, comme faisant partie d\u2019une des diverses langues subalternes, ou non dominantes, parlées dans les Amériques.Or, parler veut ici dire nommer, dire, décrire, donner sens à l\u2019expérience vécue du réel, en témoigner par les mots.Et comment comprendre ce que signi?e vivre dans les Amériques si seules les langues o?cielles, académiciennes, surimposées sur une multitude de langues souvent ignorées et au statut moins établi, sont autorisées à en rendre compte ?Car ces langues dominantes sont le legs de la colonisation et des structures de pouvoir qu\u2019elle a mises en place.Ces autres langues (i.e.patois, parlers, créoles et autres idiomes non dominants) sont donc ce qui a été le plus souvent évacué pour se donner l\u2019impression de parler d\u2019une seule voix, celle de la « culture nationale », de fabrication tout sauf spontanée.Ainsi, dans cet ouvrage, l\u2019auteure soutient essentiellement qu\u2019on ne peut comprendre les Amériques qu\u2019à partir de l\u2019ensemble des voix et des récits possibles qui en rendent compte, à commencer par ce qui est issu de la marge.Le plus important est de laisser ces voix parler pour elles-mêmes, par elles- mêmes, et dans des traductions de réelle proximité qui ne soient pas con?ées à de lointains interprètes sis à Londres ou à Paris.En somme, il convient de « traduire l\u2019expérien- ce américaine pour nous- mêmes » (p.77).Le procédé est familier à la démarche postcolonialiste : il s\u2019agit de voir le monde autrement, à partir de perspectives dites périphériques (ou subalternes), et cela pour mieux en saisir l\u2019entièreté sous toutes ses possibles facettes.Car autrement le monde n\u2019est que partiellement appréhendé, puisque le plus souvent entrevu, dit et interprété suivant les seules perspectives dominantes.La démarche suggérée revient donc à restituer la formidable pluralité des points de vue là où nous avons surtout appris à voir avec de grandes ornières.L\u2019ouvrage de Giroux est une collection d\u2019essais, certains déjà publiés, réunis ici par le ?l conducteur que semble constituer l\u2019interrogation postcolonialiste.On y propose notamment de lire le Québec dans son hybridité, sa créolité même, dans ses fêlures et ses silences, et cela notamment par la voie de ses productions littéraires francophones (ou plus largement culturelles, incluant le cinéma).C\u2019est dans le populaire, le vernaculaire, le quotidien et le banal que l\u2019on peut mieux comprendre l\u2019envergure des imaginaires en présence et saisir ce que les parlures comme le chiac, le joual, le mischif ou le créole antillais disent di?éremment du monde, et ce que le français métropolitain ne sera jamais entièrement en mesure de capter.Mais le projet n\u2019est pas sans paradoxes, car il tient en grande partie sur la prémisse du territoire québécois en tant qu\u2019espace postcolonial, où il s\u2019agirait maintenant d\u2019en écouter les diverses langues pour en reconstruire l\u2019histoire par ses voix les moins entendues.On veut y appréhender la « singulière hybridité dans la situation ambivalente du français américain » (p.55), qui est à la fois colonisé (par l\u2019anglais) et colonisateur (notamment par rapport aux langues autochtones).Or, et l\u2019auteure est la première à le reconnaître (voir p.48), parler de la langue québécoise comme d\u2019une langue subalterne, voire négligée, fait quand même un peu sourciller.Allez parler de tels enjeux à l\u2019immigrant ou à l\u2019Autochtone, pour qui il existe une majorité culturelle dont la langue est en situation de pouvoir au Québec, même si ce n\u2019est pas le cas dans les Amériques.Intrigant dé?théorique que celui de situer le français québécois dans la vaste trame postco- loniale des voix subalternes incluant les « Autochtones, métissés, colons, dépossédés, esclaves, migrants, gens de couleur, industriels, salariés, enrichis ou rentiers, langue première, diglossie ou langue seconde » (p.59) laquelle semble ici inclure un peu tout et son contraire à la fois.Même si l\u2019auteure semble considérer la diversité grandissante des communautés culturelles comme partie intégrante du paysage culturel québécois d\u2019aujourd\u2019hui, en suggérant régulièrement qu\u2019il est le fruit de l\u2019hybridité et de métissages multiples et de longue durée, il n\u2019en reste pas moins que l\u2019impression qui ressort est que seuls les parlers du « terroir », au travers duquel on veut retracer une sorte de « mémoire des lieux », sont admis au statut de subal- ternité.On aurait souhaité voir plus franchement incluse à l\u2019interrogation critique du « qui sommes-nous ?», qui traverse l\u2019entièreté du texte, une multitude d\u2019autres voix, actuellement bien plus minorisées, celles par exemple des générations de néoquébécois revendiquant pourtant souvent cet entre-deux de l\u2019hybridité iden- titaire recherché par l\u2019auteure.Afef Benessaieh Nous, Gens de la Terre PAUL LANGELIER Saint-Jude, éd.Format-de-Poche, 2018, 198 p.L a lecture de cet ouvrage ne laisse pas indi?érent.À la fois roman de ?ction et ré?exion profondément humaniste sur le développement et l\u2019action collective des paysans africains, il est plein d'esprit, de poésie et d\u2019humour.Chaque ligne atteint et captive le lecteur en le transportant au cœur même de l\u2019Afrique de l\u2019Ouest telle que Paul Langelier l\u2019a vécue tout au long de son riche parcours de formateur avec l\u2019Union des producteurs agricoles-Développement international (UPA-DI).L\u2019auteur, par l\u2019utilisation de nombreux proverbes habilement agencés illustrant les ré?exions et actions de ses personnages, aussi touchants les uns que les autres, réussit avec justesse à nous transmettre la dimension spirituelle de l\u2019Afrique, ses sagesses ancestrales étant au cœur de l\u2019histoire.« Là où le cœur est, les pieds n\u2019hésitent pas à y aller [sic] », nous dit M.Moussa, l\u2019un des protagonistes.46 RELATIONS 806 JANVIER-FÉVRIER 2020 reCensions \u2022 livres De ce fait, loin des clichés et stéréotypes sur l\u2019Afrique et son « développement », l\u2019auteur transmet une lueur d\u2019espoir tout en explicitant sa propre vision.Le fondement de cette vision repose sur le respect et la connaissance de l\u2019autre ainsi que sur son inclusion.En partageant son expérience de formateur sur l\u2019action collective paysanne, à la base de tout système de développement agricole durable, il transmet un certain nombre de messages forts : « Plus le groupe est uni, plus il est fort, plus il est capable de relever des dé?s communs » ; « chaque personne est à la fois di?érente et indispensable pour réussir ».Et M.Paul, le personnage principal et l\u2019alter ego de l\u2019auteur, de conclure : « La base d\u2019un système collectif de mise en marché est une organisation paysanne forte, unie, partageant un objectif commun et ou chacune et chacun a sa place et son rôle à jouer, hommes, femmes et jeunes.» Du coup, Paul Langelier n\u2019hésite pas à mettre en exergue certaines erreurs que le monde de la coopération, de manière urgente, devrait cesser de reproduire.Il évoque un système fondé sur l\u2019exclusion et ayant conduit à des échecs probants.« On leur a dit, mais ils répondent que c\u2019est pour le bien de la Nation\u2026 que le progrès va nous rendre heureux\u2026 On a beau leur expliquer que ce n\u2019est pas de ce progrès là qu\u2019on veut, mais ils progressent sans nous », s\u2019exclame le chef du village.À travers ce récit qui se lit presque d\u2019une traite, l\u2019auteur parvient avec une ?ne analyse et avec tendresse à retracer le riche parcours de son itinéraire professionnel en coopération internationale, tout en amenant un regard critique et plein d\u2019humilité.Le lecteur apprend sur l\u2019Afrique, sur les valeurs humaines, en se laissant transporter dans le monde magique de ses personnages, burinés au plus près de la vie.Nora Ourabah Haddad L\u2019antifascisme Son passé, son présent et son avenir MARK BRAY Traduit de l\u2019anglais par Paulin Dardel, préface de Sébastien Fontenelle Montréal, Lux, 2018, 368 p.C et ouvrage de l\u2019historien Mark Bray est le bienvenu, car il n\u2019en existe guère qui propose au grand public francophone une vision d\u2019ensemble de ce mouvement social méconnu.Secrets par leurs tactiques et par les impératifs imposés par la dangerosité de leur lutte, les antifascistes ne se con?ent pas facilement.Il en résulte malheureusement qu\u2019on projette sur eux tous les fantasmes auxquels prêtent ?anc les anonymes, qui ne percent le mur des médias qu\u2019à l\u2019occasion de leurs actions violentes.Voici donc un ouvrage qui a le mérite d\u2019éclaircir les choses.Les trois premiers chapitres, à teneur historique, couvrent les sources des combats antifascistes et antiracistes, depuis la lutte des Noirs étasuniens contre le Ku Klux Klan jusqu\u2019à celle des communistes et anarchistes face à la montée du fascisme en Italie, en Allemagne et en Espagne.L\u2019antifascisme, comme mouvement social, se forme réellement après la Deuxième Guerre mondiale, lorsque les mouvements fascistes se reforment au sein même des sociétés des vainqueurs.Le lecteur en apprend ainsi sur la « petite histoire » de l\u2019extrême droite, celle que les manuels scolaires ne racontent pas, eux qui se bornent à signi?er la ?n du fascisme avec la ?n des régimes fascistes.Pourtant il ressurgit en Angleterre, en France, en Italie, en Allemagne très rapidement, sous la forme de mouvements discrets, mais menaçants.L\u2019histoire de l\u2019antifas- cisme, c\u2019est forcément un peu celle du fascisme lui-même.Après avoir a?ronté les nostalgiques des fascismes d\u2019origine, les antifascistes ont donc eu à a?ronter les réadaptations du racisme contre les nouvelles immigrations, puis à combattre les « nazis en costume » qui, à l\u2019image du mouvement PEGIDA en Allemagne, s\u2019efforcent de rompre avec l\u2019imagerie nazie, se dotent d\u2019un vernis de respectabilité médiatique, substituent au racisme biologique l\u2019essentialisme culturel et jouent sur la corde sensible du rétablissement de la ?erté nationale.Le chapitre 4 prétend synthétiser cinq leçons de l\u2019histoire à l\u2019usage des antifascistes d\u2019aujourd\u2019hui.Nous retiendrons surtout la dernière, qui indique que « le fascisme n\u2019a pas besoin de beaucoup de fascistes pour advenir ».C\u2019est celle qui explique le mieux pourquoi les antifascistes consacrent beaucoup d\u2019e?orts à étou?er des groupuscules fascistes en apparence peu importants.Car lorsqu\u2019ils prennent un tant soit peu d\u2019ampleur, c\u2019est qu\u2019il est peut-être déjà trop tard.Ce sont les deux derniers chapitres qui sont susceptibles de soulever les plus grands débats, car ils portent sur les aspects les plus controversés de l\u2019antifascisme : son rapport à la liberté d\u2019expression et ses stratégies, plus particulièrement les tactiques violentes.L\u2019auteur expose d\u2019abord les arguments des antifascistes qu\u2019il a rencontrés, puis les points en débats.Il s\u2019agit d\u2019exposés complexes auxquels il n\u2019est pas possible de rendre pleinement justice ici.Malgré sa sympathie antifasciste évidente, l\u2019auteur n\u2019est pas convaincu par tous les arguments antifascistes : il estime par exemple peu convainquant de dire que les antifas visent les organisations fascistes plutôt que leurs paroles, puisque s\u2019organiser est en soi une forme d\u2019expression.La ré?exion de l\u2019historien va RELATIONS 806 JANVIER-FÉVRIER 2020 47 reCensions \u2022 livres au-delà des formules faciles, elle s\u2019appuie sur un examen soigneux des données empiriques disponibles.Cette analyse mérite donc une attention sérieuse, qu\u2019on soit d\u2019accord ou non avec ses interprétations et ses conclusions.L\u2019ouvrage de Bray sera sans aucun doute un succès auprès des antifas eux- mêmes et des mouvements militants qui leur sont sympathiques.Nous en recommandons également la lecture à tous ceux et celles qui cherchent à comprendre les remous de notre époque ou qui s\u2019intéressent à l\u2019histoire des mouvements sociaux.Bernard Ducharme L\u2019accompagnement en ?n de vie Nouveau regard sur les soins palliatifs VALOIS ROBICHAUD Montréal, Éditions du CRAM, 2018, 136 p.À mesure que l\u2019espérance de vie se prolonge et qu\u2019augmente aussi la présence des personnes âgées parmi nous, la question de l\u2019accompagnement en ?n de vie prend de plus en plus d\u2019importance, qu\u2019il s\u2019agisse de soins prolongés, de soins palliatifs ou d\u2019aide à mourir.Ce livre de Valois Robichaud vient enrichir le grand e?ort de ré?exion sur ce thème si important.Né en 1946, Valois Robichaud a une longue feuille de route derrière lui, en psychologie, en relation d\u2019aide et en accompagnement des malades.Il est soucieux de la dimension spirituelle des âges de ?n de vie, mais son approche n\u2019est jamais dogmatique ou confessionnelle.Le genre littéraire privilégié ressemble plutôt à la con?dence, au retour sur de longues années de pratique.Peu ou pas de détours théoriques, mais surtout un récit de vie et de parcours professionnel, avec des ré?exions toutes simples et pleines de sens sur le vieillissement et l\u2019approche de la mort, la retraite, la solitude, l\u2019éthique et le silence.La section la plus éto?ée et la plus intéressante est celle sur « L\u2019accompagnement en ?n de vie : une question de qualité » (chapitre 6).Manifestement, pour l\u2019auteur, la clé de l\u2019éthique de l\u2019accompagnement est la qualité et la vérité de la relation.« La ?n de vie est une période où la fragilité est ressentie tant par la personne chère qui nous quitte que par nous qui l\u2019accompagnons.La vie prend tout son sens, car le temps est compté.L\u2019être humain, en allant au bout de son destin d\u2019homme ou de femme, sait qu\u2019il n\u2019y aura pas de retour.Il veut alors sceller avec le meilleur de lui- même ses relations, ses amours » (p.87).Dans le sillage de la psychiatre Elisabeth Kübler-Ross, l\u2019auteur souhaite une ?n de vie en pleine conscience.Pallier la douleur certes, mais ne pas priver le malade de sa conscience du mourir.Il n\u2019est donc ni favorable au cocktail lytique, ni à la sédation continue qui plonge le mourant dans le coma.Il préfère nettement l\u2019aide médicale à mourir.Cette décision appartient selon lui à la personne malade.À une morale de l\u2019interdit (la vie n\u2019appartient qu\u2019à Dieu, on ne peut y mettre ?n), il estime plutôt que la décision éthique appartient à la personne en ?n de vie.L\u2019auteur dit d\u2019ailleurs militer pour l\u2019intégration de l\u2019aide médicale à mourir au sein même des soins palliatifs.« Seul le cœur qui accueille et qui ne juge pas est un véritable soignant ».(p 133) Bref, un petit livre simple, très concret, très pratique qui fourmille d\u2019exemples éclairants, mais qui prend également position dans une question controversée.Si vous devez accompagner un proche en ?n de vie, voilà un livre susceptible de vous aider.André Beauchamp VOTRE ACTUALITÉ MISSIONNAIRE DEPUIS 1920 PUBLIÉE PAR LES SŒURS MISSIONNAIRES DE L\u2019IMMACULÉE-CONCEPTION ABONNEMENT NUMÉRIQUE 10 $ PAR AN LE PRÉCURSEUR www.pressemic.org 48 RELATIONS 806 JANVIER-FÉVRIER 2020 recenSions \u2022 livres Amoureuses Réalisation : Louise Sigouin Production : Louise Sigouin et Samuel Caron (Télescope Films) Canada/Québec, 2019, 75 min.P our ce ?lm, la motivation première de Louise Sigouin était de se pencher sur une manière d\u2019habiter le monde, de vivre un espace.Au ?l du tournage, cet élan s\u2019est transformé en désir de saisir un lieu et sa mémoire en fuite.La réalisatrice d\u2019Amoureuses, en retenant cette fuite, a fait davantage.Avec un traitement d\u2019images sobre, presque austère, sans trame sonore autre que le chant des Heures psalmodiées, son long métrage documentaire nous convie à une incursion dans une poésie douce et chaude.Pour la première fois depuis sa fondation en 1934, le monastère dominicain de Berthierville s\u2019ouvre aux caméras et nous laisse entrer en contact avec les membres de la dernière communauté de moniales dominicaines francophones en Amérique du Nord.Durant une année entière, Louise Sigouin et son équipe ont vécu avec ces femmes, vieilles pour la plupart, mais jeunes, aussi.Cette proximité intime avec les moniales a permis à ces dernières de s\u2019ouvrir et de partager avec une intelligence émouvante sur leur vécu.Ce fut d\u2019autant plus riche que la vente du monastère a été annoncée au cours du tournage.Surprise, alors, pour la documentariste, qui voit s\u2019ajouter à son projet la fonction de préserver in extremis la mémoire d\u2019un lieu, condamné sinon à un oubli certain.La trame principale du scénario se déploie suivant le quotidien des moniales.On les accompagne au cours de leurs marches, de leurs activités ménagères, de leurs prières, de leurs repas, de leurs fêtes et de leurs chants.On nous les présente aussi dans le processus du déménagement à venir : travail d\u2019archives, recension du matériel, vente des biens, des meubles, des cruci?x et des bibles\u2026 et cela jusqu\u2019au jour du départ, signant la ?n du monastère.On voit par là toute la dimension collective de la vie monastique, et l\u2019importance de la sororité, de la solidarité et de l\u2019entraide, qui ensemble donnent toute la cohérence à la profondeur et à la véracité de leur foi et de leur dévouement.Car, outre les moments où l\u2019urgence les y oblige, les moniales ne sortent pas des limites du monastère qu\u2019elles habitent dans un état de pauvreté se résumant à la satisfaction des besoins de première nécessité.Compte tenu de leur isolement, la solidarité est primordiale à leur bien- être (physique et mental) et à l\u2019accomplissement de leur vie spirituelle.Des épisodes de con?dences ponctuent l\u2019ensemble du ?lm, preuve du lien de con?ance véritable qu\u2019a su établir la réalisatrice avec les moniales.Seule, une à une, chacune parle de son histoire, de ses motivations personnelles, du soutien ou des reproches de son entourage.Toutes s\u2019ouvrent sur la monotonie, l\u2019ennui, les doutes et les craintes ; elles témoignent de leur vision du monde, de la mort, de la prière, de Dieu ; elles méditent sur leur place au sein d\u2019un monde sécularisé, distant, en contraste avec une vie de « contemplation, [de] prières, [de] silences, qui remplissent les particules de l\u2019air » et les poumons de celles et de ceux qui les respirent.En suivant ces femmes dans la con?- dence personnelle au sujet de leurs deuils, de leurs angoisses, de leurs certitudes et de leurs visions, on touche à des histoires de vie qui témoignent d\u2019une histoire plus large.Leur parole sert à démailler un voile qui, trop souvent, isole ces femmes du reste de la société, et à mettre à mal les préjugés entretenus au Québec à leur égard.Sans en faire l\u2019apologie, le ?lm force une ré?exion sur ce choix d\u2019une vie contemplative et invite à la déconstruc- tion des lieux communs portant sur cette dernière, supposément empreinte de fermeture, de docilité et de réclusion.On voit que pour les moniales de Berthierville, loin d\u2019être un non-choix, le fait d\u2019entrer dans les ordres est l\u2019aboutissement d\u2019un mouvement ré?échi, médité, théorisé, remis en question.Ce ?lm ébranle ainsi les idées préconçues essentialistes et réductrices au sujet des moniales.C\u2019est donc dans cette tension entre quotidienneté et témoignage que réside toute la richesse contenue dans Amoureuses.Plus que le portrait d\u2019un phénomène marginal, le documentaire de Louise Sigouin a une portée historique, inscrivant la marque de ces femmes dans l\u2019histoire collective du Québec, en les incluant à part entière alors qu\u2019elles risquent fort bien d\u2019en être oubliées.Il nous o?re de nous rappeler une réalité porteuse de vie : une histoire de femmes évoluant dans un univers où se côtoient mysticisme et actions créatrices, souvenirs et espoirs.Christophe Genois-Lefrançois Les moniales dominicaines dans le monastère de Berthierville.Image fournie par K-Films Amérique.RELATIONS 806 JANVIER-FÉVRIER 2020 49 reCensions \u2022 documentaIre L\u2019auteure est écrivaine Près de six mois après ma rencontre avec C.1, je n\u2019avais toujours pas rempli ma promesse de lui écrire.C\u2019est alors que je reçus de lui une première missive qui, disait-il, devait sceller un lien d\u2019amitié.Je compris en la lisant que ce substrat de croyances chrétiennes qui, chez lui, me paraissait immuable, me troublait.Estimant possible que mes craintes à son endroit ne soient pas fondées, je lui ?s part de mon impression.Il prit soin de m\u2019expliquer qu\u2019il ne portait pas en lui des traces d\u2019une foi incertaine.Sa foi, me dit-il, s\u2019apparente plutôt à ce qu\u2019il considère comme sa vision personnelle du monde, sorte d\u2019ancre qui le garde arrimé à lui-même et à son humanité et qui le protège, entre autres choses, de toute dérive vers la vulgarité ou les faux-fuyants.Si les événements politiques agitant la planète constituaient l\u2019essentiel de nos débats, nous en étions arrivés, au ?l du temps et de nos interminables conversations, à un rapport particulier nous autorisant à explorer sans fard des sujets parfois assez personnels.Ce fut pour moi l\u2019occasion d\u2019échanges fructueux sur le thème de la foi, des religions et de la philosophie, au moment où je lisais Paul Nizan qui, dans Les Chiens de garde, ne ménage point la philosophie « abstraite et formelle », celle qui, selon lui, ignore l\u2019existence du « monde réel ».Je demandai un jour à C.quels étaient, selon lui, les liens qui existent entre vulgarité et faux-fuyants.Il me répondit qu\u2019à son humble avis ces deux notions se rejoignent, dans la mesure où elles sont toutes les deux constituées de tout ce que nous pouvons associer, de près ou de loin, à de la bassesse.« Je porte en moi, avait-il insisté, beaucoup trop d\u2019amour concernant l\u2019être humain pour faire appel à la moindre bassesse dans mes rapports avec lui.Et je dirais aussi que la banalité, la futilité, l\u2019absence de sens profond, notre éloignement de l\u2019essentiel, et tous ces comportements qui font aujourd\u2019hui table rase de la compassion, tout cela, oui, nous écarte dangereusement (c\u2019est du moins ainsi que je le sens, a-t-il précisé) d\u2019une quête, celle du divin, qui, pour moi, rejoint la foi.Cette quête rejoint aussi le sens profond de la notion de responsabilité que nous devrions porter au-dedans de nous, ce qui est incompatible avec la futilité ou la vulgarité.Ce sens de la responsabilité, je le vois comme un devoir envers soi- même, envers les autres et la nature, envers le grand tout ?nalement.Pour être précis, ajouta-t-il, garder à distance la vulgarité m\u2019a toujours permis d\u2019éviter les miroirs aux alouettes du conditionnement programmé et les autres pièges de cet envoûtement du monde.» Du même sou?e, il en vint à évoquer son choix de vivre de la musique.Toute autre option aurait tari toute ardeur en lui.Ce faisant, il allait contre la volonté toute-puissante de cet homme rigide qu\u2019était son père\u2026 « Je l\u2019estimais trop pour me soumettre à cette rigidité et, s\u2019il s\u2019agissait dans son cas d\u2019un aveuglement, ç\u2019aurait été chez moi une faiblesse.Choisir l\u2019univers de la musique semble paradoxal, quand je pense que ce choix m\u2019a été dicté par le besoin de silence, cette quête du \"tout silencieux\" qui fait tant défaut.» Il termina cette missive en disant s\u2019étonner de voir l\u2019art plus bruyant que jamais, dans un univers qui fait tant de place au repli identitaire, à l\u2019exclusion et au chaos.« Encore une illusion d\u2019ouverture ?», questionnait-il.« Les expositions d\u2019art sont légion, mais je constate qu\u2019elles remplissent le même rôle que n\u2019importe quel événement.Les gens se bousculent aux portes des musées, y accourent comme à un concert, au restaurant ou comme on se presse pour ra?er les soldes des magasins.Serait-ce que l\u2019art lui-même ne parvient pas à contenir les assauts de la logique marchande ?L\u2019art, un vulgaire produit de consommation jetable, colonisé, gobé par cette bien nommée industrie culturelle ! Quel gâchis ! Mais quel gâchis ! », nota C.à maintes reprises.« N\u2019est-ce pas appréciable que l\u2019on accoure ainsi en grand nombre aux musées ?», lui ai-je écrit.« Je n\u2019ai pas de réponse adéquate à ta question, me dit-il, mais j\u2019ai toujours tenu pour acquis le fait que l\u2019art devrait être un bouclier contre les dérives, un moyen de résistance\u2026 » Voulant sans doute m\u2019en convaincre moi- même, je m\u2019empressai de lui rappeler que l\u2019art devait sûrement, dans certaines circonstances, remplir cette fonction.L\u2019avais-je fait sous forme de question ou d\u2019a?rmation ?Je n\u2019en sais rien.Mais, le soir venu, pressé de reprendre au plus vite ce débat, il me téléphona.« J\u2019ai longuement ré?échi à ton dernier message, dit-il.Il est indéniable que si les moyens de communication de masse renforcent \"l\u2019accessibilité\" de la chose artistique, ils contribuent aussi à dépouiller l\u2019art de ses vertus, dès lors que le regard critique n\u2019a même plus la possibilité de s\u2019exercer.» Il nous reste les livres, avançai-je, en guise de consolation, sur un ton faussement enjoué.Je sentis un court instant d\u2019hésitation chez lui, un bref soupir, puis la voix reprit, posée : « Depuis l\u2019adolescence, j\u2019ai pris l\u2019habitude d\u2019entrer dans les livres, de les habiter.D\u2019abord par curiosité, à la manière de l\u2019étranger qui arpente un nouvel univers, mais surtout pour fuir la banalité et la rudesse du quotidien.Ils m\u2019ont o?ert les ?ltres pour appréhender les mécanismes spirituels, ils ont servi à décortiquer la vie pour me permettre de mieux la comprendre et, parfois, de l\u2019accepter telle quelle lorsqu\u2019elle signi?e son refus de nous laisser choisir.Mais aujourd\u2019hui, le monde m\u2019étonne et me déroute tant que, je dois l\u2019avouer \u2013 il hésita\u2026 \u2013 j\u2019ai perdu tous mes repères.» 1 Voir mon précédent Carnet, no 805, décembre 2019.Marie-Célie Agnant Confessions et paradoxes 50 RELATIONS 806 JANVIER-FÉVRIER 2020 Le carnet LES COURRIERS DU DEVOIR Chaque jour, nos journalistes vous livrent le meilleur de l\u2019information.Gratuitement dans votre boîte courriel.Abonnez-vous ! LeDevoir.com/infolettres » TT APP! A / 144 SRLS A 1 penile P= to, \u2014 \u2014 - 7 \u2014œ î Qu = ~{ o, » \") / PA extinchar repeliion Ly CA 10) QUEBEC "]
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