Relations, 1 mars 2020, Mars - Avril 2020, No 807
[" NUMÉRO 807 AVRIL 2020 P P C O N V E N T I O N ?: 4 0 0 1 2 1 6 9 9,95 ?$ ARTISTE INVITÉ?: ALAIN RENO DÉBAT LES SÉRIES SUPPLANTENT-ELLES LE CINÉMA?PALESTINE : NOUVELLES RÉSISTANCES EN ÉMERGENCE COMMENT ÊTRE JUSTES EN SAUVANT LA PLANÈTE ? DIRECTION Élisabeth Garant ÉQUIPE ÉDITORIALE Emiliano Arpin-Simonetti Catherine Caron Christophe Genois-Lefrançois Jean-Claude Ravet MAQUETTE GRAPHIQUE Mathilde Hébert RÉALISATION GRAPHIQUE tatou.ca ILLUSTRATIONS Jacques Goldstyn, Benoit Aquin RÉVISION/CORRECTION Éric Massé COMITÉ DE RÉDACTION Marie-Célie Agnant, Frédéric Barriault, Gilles Bibeau, Mélanie Chabot, Eve-Lyne Couturier, Mireille D'Astous, Claire Doran, Céline Dubé, Lorraine Guay, Mouloud Idir, Robert Mager, Rolande Pinard, Louis Rousseau, Michaël Séguin, Julien Simard COLLABORATEURS Gregory Baum ?, André Beauchamp, Jean-Marc Biron, Dominique Boisvert, Marc Chabot, Amélie Descheneau- Guay, Violaine Forest, Bernard Senécal, Marco Veilleux IMPRESSION HLN sur du papier recyclé contenant 100 % de fibres post-consommation.DISTRIBUTION Disticor Magazine Distribution Services ENVOI POSTAL Citéposte CFG Relations est membre de la SODEP et de l\u2019AMéCO.Ses articles sont réper toriés dans Érudit, Repère, EBSCO et dans l\u2019Index de pério di ques canadiens.SERVICE D\u2019ABONNEMENT SODEP (Revue Relations) C.P.160, succ.Place-d\u2019Armes Montréal (Québec) H2Y 3E9 514-397-8670 abonnement@sodep.qc.ca ABONNEMENT EN LIGNE www.revuerelations.qc.ca TPS : R119003952 TVQ : 1006003784 Dépôt légal Bibliothèque et Archives nationales du Québec : ISSN 0034-3781 ISSN (version numérique) : 1929-3097 ISBN (version imprimée) : 978-2-924346-56-3 ISBN (VERSION PDF) : 978-2-924346-57-0 BUREAUX 25, rue Jarry Ouest Montréal (Québec) H2P 1S6 tél.: 514-387-2541, poste 279 relations@cjf.qc.ca www.revuerelations.qc.ca NUMÉRO 807 MARS-AVRIL 2020 18 Fondée en 1941 La revue Relations est publiée par le Centre justice et foi, un centre d\u2019analyse sociale progressiste fondé et soutenu par les Jésuites.Depuis plus de 75 ans, Relations œuvre à la promotion d\u2019une société juste et solidaire en pre nant parti pour les personnes exclues et appauvries.Libre et indépendante, elle pose un regard critique sur les enjeux sociaux, écono miques, politiques, environnementaux et religieux de notre époque.5 ÉDITORIAL DE LA VIOLENCE, DU DÉNI ET DE LA SOLIDARITÉ Emiliano Arpin-Simonetti ACTUALITÉS 6 HYDRO-QUÉBEC OU HYDRO-CAQ ?Viviane de Tilly 7 MARCHE MONDIALE DES FEMMES : MARCHER POUR TRANSFORMER Marie-France Benoit 10 BARRER LA ROUTE À HIDROITUANGO Florence Tiffou et Jessica Ramos Gonzalez 12 DÉBAT LES SÉRIES SUPPLANTENT-ELLES LE CINÉMA ?Antonio Domínguez Leiva et Claude Vaillancourt 32 AILLEURS PORTUGAL : LA « PATENTE QUI FONCTIONNE » Ludvic Moquin-Beaudry REGARD 35 LA PALESTINE : VIVIER D\u2019INNOVATIONS POLITIQUES ET ÉCOLOGIQUES Entrevue avec Stéphanie Latte Abdallah, réalisée par Michaël Séguin et Catherine Caron 38 RAYMOND LAVOIE, UNE FIGURE QUÉBÉCOISE DE LA NON-VIOLENCE Jacques Racine 41 SUR LES PAS D\u2019IGNACE « ! SAN ROMERO DE AMÉRICA, PRESENTE ! » Xavier Alegre 42 CHRONIQUE LITTÉRAIRE de Violaine Forest 4.IN SACRIFICIUM 45 QUESTIONS DE SENS par Bernard Senécal LE GOUVERNAIL DES PROFONDEURS RECENSIONS 46 LIVRES 49 DOCUMENTAIRE 50 LE CARNET de Marie-Célie Agnant ZONES DE SOLITUDES 2 RELATIONS 807 MARS-AVRIL 2020 ARTISTE INVITÉ Originaire de Hull, Alain Reno est diplômé en design graphique de l\u2019Université du Québec à Montréal, ville où il vit et travaille.Il partage son temps entre illustration et design graphique.Il illustre livres, magazines, affiches et pochettes de disques depuis 1987.Il aime surtout mettre son talent au service de la culture et des luttes syndicales et populaires.Depuis 2014, il s\u2019est mis plus sérieusement à la pratique de la peinture et présente ses œuvres teintées de l\u2019art du collage dans des expositions collectives et en solo.Il est aussi chanteur et guitariste au sein des Mauvaises mines, un groupe de vieux rock\u2019n\u2019roll formé d\u2019amis illustrateurs. DOSSIER 14 COMMENT ÊTRE JUSTES EN SAUVANT LA PLANÈTE ?Catherine Caron 17 PAS DE TRANSITION SANS JUSTICE CLIMATIQUE Eddy Pérez et Caroline Brouillette 19 SORTIR DU CAPITALISME FOSSILE Éric Pineault 20 REGARD AUTOCHTONE SUR LA TRANSITION JUSTE Kijâtai-Alexandra Veillette-Cheezo 22 VERS UN QUÉBEC ZéN Dominique Bernier 24 À PROPOS DE PLANCHERS ET DE PLAFONDS Vivian Labrie 26 POUR UNE AGRICULTURE ENRACINÉE David Dupont 27 UNE TRANSITION SANS GOUVERNAIL Entrevue avec Normand Mousseau, réalisée par Catherine Caron 29 LA FISCALITÉ AU SERVICE DE LA JUSTICE CLIMATIQUE Brigitte Alepin, Lyne Latulippe et Louise Otis 19 RELATIONS 807 MARS-AVRIL 2020 3 institut de pastorale des dominicains 2715, chemin de la Côte-Ste-Catherine, Montréal [ \u2022 Panel sur le thème Courage devant le pouvoir : les luttes actuelles \u2022 Théâtre-forum \u2022 Célébration oecuménique \u2022 Souper-fiesta *Contribution volontaire i n fo r m at i o n e t i n s c r i pt i o n www.ipastorale.ca www.cjf.qc.ca secretariat@ipastorale.ca 514-739-3223 , poste 323 Oscar Romero une figure inspirante pour aujourd\u2019hui ACTION NON-VIOLENTE et CRISE ÉCOLOGIQUE : détails 28 mars 2020, dès 13h JOURNÉE OSCAR ROMERO Journée Oscar Romero ÉDITORIAL DE LA VIOLENCE, DU DÉNI ET DE LA SOLIDARITÉ L a scène a fait le tour du monde.Des femmes en rangs serrés, yeux bandés, pointent du doigt en clamant : « Le violeur c\u2019est toi ! » La chorégraphie et le chant, créés par le collectif féministe Las Tesis au plus fort du soulèvement populaire qui secoue le Chili depuis octobre dernier, dénoncent avec une rare puissance les violences faites aux femmes.Le viol, comme l\u2019indique le titre de l\u2019œuvre (Un violeur sur ton chemin), mais aussi les disparitions, les féminicides et l\u2019impunité pour les coupables.C\u2019est aussi la complicité de la police, du système de justice et de l\u2019État qui est dénoncée : « L\u2019État oppresseur est un macho violeur ! », dit la chanson, qui cible en particulier la répression et la violence exercées par les policiers chiliens.Rien d\u2019étonnant à ce que la performance, diffusée sur les médias sociaux, soit rapidement devenue virale.Ce fut d\u2019abord le cas en Amérique latine, à la faveur d\u2019un mouvement féministe qui, ces dernières années, s\u2019est particulièrement mobilisé contre la violence de genre, au point de devenir un des plus importants agents de transformation sociale dans cette région du monde \u2013 pensons au mouvement Ni una menos (« Pas une de moins ») contre les féminicides ou à la lutte pour l\u2019accès à l\u2019avortement sécuritaire, libre et gratuit dans plusieurs pays latinoaméricains.Mais la création de Las Tesis a aussi été reprise dans des dizaines de villes du monde, tant au Nord qu\u2019au Sud, devenant en quelque sorte un nouvel hymne féministe international, témoignant d\u2019une réalité qui transcende les frontières.Inspirées des travaux de l\u2019anthropologue argentine Rita Laura Segato, les paroles dénoncent en effet une réalité que toutes les femmes du monde vivent jusque dans leur chair : celle d\u2019un ordre social et politique dans lequel le masculin continue de s\u2019affirmer comme un pouvoir et une domination sur le féminin (et tout ce qui est désigné comme tel).Un ordre aux modalités et contre-pouvoirs certes fort divers selon les pays et les cultures, mais qui partage néanmoins ce trait commun de déployer une panoplie de moyens (physiques, mais aussi politiques, économiques, sociaux, moraux, etc.) pour subordonner les femmes au contrôle des hommes.C\u2019est cette violence multiforme que la mise en scène des corps, dressés avec défi dans l\u2019espace public, fait apparaître au grand jour : « Le patriarcat est un juge qui nous condamne d\u2019être nées [femmes] / et notre sentence est la violence que tu ne vois pas / [\u2026] la violence que, maintenant, tu vois » (traduction libre), dit bien la chanson.Ce faisant, elle s\u2019en prend aussi directement au déni de la violence, déni qui fait fermer les yeux, blâmer la victime et disculper les coupables \u2013 jusqu\u2019à les présenter comme des victimes.Il y a donc dans la vague mondiale de femmes reprenant ce chant une interpellation impossible à ignorer, y compris chez nous.D\u2019autant que le déni qu\u2019elles dénoncent en pointant du doigt, nous en connaissons quelque chose : c\u2019est l\u2019inertie du gouvernement canadien qui a tant tardé à agir face à la disparition et au meurtre de centaines de femmes et de filles autochtones ; c\u2019est la société québécoise qui met 30 ans avant d\u2019admettre que la tuerie de Polytechnique était un attentat antiféministe, alors que le tueur lui-même l\u2019a revendiqué comme tel ; c\u2019est le recours systématique aux termes « crime passionnel » et « drame familial » en lieu et place de féminicide \u2013 le meurtre d\u2019une femme parce qu\u2019elle est femme, et parce qu\u2019un homme n\u2019accepte pas qu\u2019elle échappe à son contrôle\u2026 Les hommes doivent entendre le cri collectif lancé par toutes ces femmes et éviter de sombrer, une fois de plus, dans le déni.Il faut prendre conscience du fait que ce déni agit comme un mécanisme de défense intrinsèque d\u2019un modèle de masculinité toxique et qu\u2019il contribue à le reconduire, alors qu\u2019il faudrait s\u2019en émanciper de toute urgence.Ce modèle, ancré dans un perpétuel besoin d\u2019affirmer une supériorité pour masquer sa fragilité constitutive, a certes évolué sous la pression du féminisme, mais il demeure hégémonique et nourrit d\u2019importants ressacs misogynes un peu partout \u2013 de Donald Trump à Jair Bolsonaro.Il est d\u2019autant plus nécessaire de saper ce modèle qu\u2019il est nocif et violent pour tout le monde : les femmes, mais aussi les hommes et la nature, comme l\u2019ont bien montré les écoféministes.Alors que s\u2019ébranle en ce mois de mars la 5e action de la Marche mondiale des femmes, il faut souhaiter que les hommes ne demeurent pas en reste, comme si ces enjeux ne les concernaient pas, et qu\u2019ils contribueront à faire résonner la demande d\u2019égalité et de justice que portent les mouvements féministes.Leur solidarité est nécessaire si l\u2019on souhaite un jour que cette demande fondamentale ne soit plus perçue comme une menace, mais comme une promesse de libération pour toutes et tous.Emiliano Arpin-Simonetti institut de pastorale des dominicains 2715, chemin de la Côte-Ste-Catherine, Montréal [ \u2022 Panel sur le thème Courage devant le pouvoir : les luttes actuelles \u2022 Théâtre-forum \u2022 Célébration oecuménique \u2022 Souper-fiesta *Contribution volontaire i n fo r m at i o n e t i n s c r i pt i o n www.ipastorale.ca www.cjf.qc.ca secretariat@ipastorale.ca 514-739-3223 , poste 323 Oscar Romero une figure inspirante pour aujourd\u2019hui ACTION NON-VIOLENTE et CRISE ÉCOLOGIQUE : détails 28 mars 2020, dès 13h JOURNÉE OSCAR ROMERO Journée Oscar Romero RELATIONS 807 MARS-AVRIL 2020 5 Alain Reno, Le cri, collage, 2020 HYDRO-QUÉBEC OU HYDRO-CAQ ?Fortement décriée, la nouvelle loi sur les tarifs de distribution d\u2019électricité pourrait servir le gouvernement caquiste.Viviane de Tilly L\u2019auteure est analyste des politiques et des réglementations en matière d\u2019énergie à l\u2019Union des consommateurs Le 8 décembre dernier, le projet de loi no 34 (PL 34) visant à simplifier le processus d\u2019établissement des tarifs de distribution d\u2019électricité a été adopté sous le bâillon à l\u2019Assemblée nationale du Québec, à 60 voix contre 39.Or, ce projet a été rejeté par la société civile, par les groupes de défense des droits des consommateurs, par les partis d\u2019opposition et même par Guy Chevrette, ancien ministre de l\u2019Énergie et principal artisan de la Régie de l\u2019énergie.On est très loin de la belle unanimité qui régnait le 19 décembre 1996, lorsque l\u2019Assemblée nationale a adopté le projet de loi no 50 créant la Loi sur la Régie de l\u2019énergie (LRÉ), dont l\u2019objectif premier était jusqu\u2019ici de placer les activités d\u2019Hydro-Québec à l\u2019abri des pressions politiques.L\u2019adhésion manifestée par tous les partis à l\u2019époque était au diapason de l\u2019ensemble de la société.On reprochait alors à la réglementation en vigueur de ne pas permettre un véritable examen des demandes tarifaires d\u2019Hydro- Québec et de placer le gouvernement en situation de conflit d\u2019intérêts avec la société d\u2019État.L\u2019article 5 de la LRÉ, qui définit le rôle principal de la Régie, indique que celle-ci doit tenir compte de l\u2019équité ainsi que des préoccupations économiques, sociales et environnementales dans ses décisions.Au fil des décennies, l\u2019adoption de six projets de loi a malheureusement réduit comme peau de chagrin le champ d\u2019action de la Régie.Son rôle principal demeure toutefois de fixer les tarifs de transport et de distribution de l\u2019électricité.Ceux-ci doivent permettre à Hydro-Québec de récolter auprès de ses clients les revenus nécessaires pour couvrir les coûts qu\u2019elle prévoit assumer pour les desservir et générer un rendement sur ses avoirs.Or, jusqu\u2019en 2017 \u2013 mais particulièrement de 2009 à 2014 pendant le mandat de Thierry Vandal, alors pdg d\u2019Hydro- Québec \u2013, les consommateurs ont payé 1,5 milliard de dollars de plus que le rendement autorisé.François Legault, alors dans l\u2019opposition, avait qualifié ce pactole de taxe déguisée et sournoise.La grogne de la population se manifeste depuis, l\u2019électricité qui grève une part importante du budget des ménages étant un service essentiel qui ne doit pas servir à remplir les coffres de l\u2019État.En 2017, une pétition de 47 000 signataires exigeant le remboursement des sommes perçues en trop est déposée par la CAQ qui, une fois au pouvoir en 2018, subit la pression pour corriger l\u2019injustice qu\u2019elle décriait naguère.C\u2019est ainsi qu\u2019en juin 2019, le ministre de l\u2019Énergie et des Ressources naturelles, Jonatan Julien, présente le PL 34.Le gouvernement affirme, sans le démontrer sérieusement, que l\u2019adoption de cette loi permettra de « rembourser » sur cinq ans les trop-perçus passés d\u2019Hydro-Québec.En réalité, l\u2019entreprise videra l\u2019ensemble de ses comptes de frais reportés \u2013 où s\u2019accumulent par exemple les revenus excédentaires dus à des hivers plus froids que prévu \u2013 pour remettre aux clients 500 millions de dollars qu\u2019ils auraient reçus de toute façon au cours des prochaines années.La nouvelle loi prévoit que les tarifs d\u2019électricité seront gelés jusqu\u2019au 31 mars 2021, puis augmentés annuellement selon le taux d\u2019inflation.Ainsi, par exemple, si un conflit au Moyen-Orient devait affecter le cours du pétrole et propulser à la hausse les taux d\u2019inflation, les tarifs suivraient la cadence, et cela même si les coûts de distribution d\u2019Hydro-Québec ne progressaient pas d\u2019autant.Le gouvernement garnirait ainsi ses coffres sans avoir à rendre de comptes.6 RELATIONS 807 MARS-AVRIL 2020 Par ailleurs, en vertu de la nouvelle loi, ce n\u2019est qu\u2019en 2025, puis au terme de tous les cycles quinquennaux qui suivront, que la Régie devra s\u2019assurer que les prix sont justes et raisonnables.Cela veut dire aussi que les groupes de défense des consommateurs ne pourront porter leurs revendications auprès de la Régie qu\u2019une fois tous les cinq ans.Or, chaque hiver, l\u2019Union des consommateurs intervenait auprès de la Régie pour réclamer que la trêve hivernale, c\u2019est-à-dire la période durant laquelle Hydro-Québec ne peut couper le courant des clients en situation de recouvrement et sans entente de paiement, englobe les mois d\u2019avril et de novembre.Cette revendication importante pour les ménages moins bien nantis et plusieurs autres demandes devront désormais être portées autrement.Un autre problème, et non le moindre, est que les projets d\u2019investissement et les programmes commerciaux d\u2019Hydro-Québec Distribution \u2013, par exemple un programme de subvention pour la conversion des systèmes de chauffage vers l\u2019électricité \u2013 ne devront plus être examinés par la Régie comme c'était le cas avant.Ceux-ci ne seront considérés que sommairement tous les cinq ans, lorsque la Régie décidera d\u2019inclure (ou non) les actifs et les dépenses qui leur sont associés dans le calcul du coût du service.C\u2019est donc le retour en force de l\u2019ingérence politique dans les activités d\u2019Hydro-Québec que permet cette loi, trahissant le mandat d\u2019origine de la Loi sur la Régie de l\u2019énergie, en offrant aux élus la possibilité d\u2019utiliser à nouveau les tarifs d\u2019électricité comme un outil de taxation régressif.MARCHE MONDIALE DES FEMMES : MARCHER POUR TRANSFORMER Célébrant son 20e anniversaire cette année, la Marche mondiale des femmes déploiera à nouveau marches et activités dans différents pays.Marie-France Benoit L\u2019auteure fait partie de la Coordination du Québec de la Marche mondiale des femmes Depuis la première grande Marche mondiale des femmes (MMF), en 2000, beaucoup de chemin a été parcouru, beaucoup de luttes ont été menées, beaucoup de gains ont été enregistrés, mais beaucoup de défis demeurent à relever malgré ces avancées.Ce vaste mouvement féministe international, né au Québec, est toujours bien vivant et travaille à l\u2019organisation de sa cinquième grande action internationale qui aura lieu en 2020, année marquant son 20e anniversaire.Cet événement historique est révélateur de la force et de la détermination des femmes, des féministes, qui résistent et se tiennent debout partout sur la planète pour dire haut et fort : « Nous résistons pour vivre, nous marchons pour transformer.» Tel est le thème de cette année.Des femmes de toutes les régions du monde vont se mobiliser.Déjà, 45 coordinations nationales sur tous les continents sont à pied d\u2019œuvre.Il faut dire que la conjoncture mondiale est pour le moins alarmante.Il suffit de penser aux conflits et risques de guerres, aux trop nombreux déplacements forcés de populations.Dans plusieurs régions, le repli sur soi devient la règle.Le rejet des personnes immigrantes et réfugiées, la montée des groupes et partis d\u2019extrême droite, la prévalence d\u2019une conception masculiniste aussi, nécessitent de nouvelles actions et solidarités.Pensons aux peuples autochtones qui vivent les formes les plus extrêmes de discrimination et d\u2019exclusion sociale, dans un contexte de croissance des inégalités sociales liées aux ambitions démesurées et égoïstes des classes les plus riches.Sans oublier la crise climatique, bien sûr, qui entraîne aussi des déplacements de populations.Tous ces événements frappent particulièrement les femmes.Les violences vécues par les femmes et les jeunes filles (dont la violence sexuelle qui a été mise en évidence par la campagne #Moiaussi) suscitent des mobilisations sans précédent.Relevons également que le travail réalisé par les femmes est toujours maintenu dans l\u2019invisibilité et que les discriminations salariales sont bien vivantes.Et, comme si ce n\u2019était pas suffisant, il faut rappeler que la démocratie est bafouée et mise à mal dans de nombreux pays.Bref, c\u2019est pour réagir à ces situations pour le moins inquiétantes que les peuples dans plusieurs régions du monde se lèvent.La colère gronde, les dénonciations des exploiteurs et des tyrans se multiplient et, partout, les féministes fondent de nombreux mouvements de résistance et se joignent à d\u2019autres.L\u2019espoir renaît ! À l\u2019occasion de la Journée internationale des droits des femmes, le 8 mars dernier, les militantes de la Marche mondiale des femmes ont ainsi lancé leur prochaine grande mobilisation.Actions et marches marqueront cette année anniversaire en solidarité avec les femmes d\u2019ici et d\u2019ailleurs afin de changer le monde, de transformer les mentalités et de faire reculer le système patriarcal.Au Québec, trois dates importantes ont été retenues : le 8 mars pour le lancement, le 24 avril avec un 24 heures de solidarité pour dénoncer les compagnies minières, et le 17 octobre, jour de clôture des actions à Terrebonne.Toutes les composantes du mouvement des femmes sont réunies dans la coalition qu\u2019est la Coordination du Québec de la Marche mondiale des femmes (CQMMF).Ce mouvement rassemble les principaux groupes autonomes de femmes représentant la diversité et les femmes les plus vulnérables, toutes les tables ou coalitions régionales de groupes de femmes, l\u2019ensemble des organisations syndicales et les grands RELATIONS 807 MARS-AVRIL 2020 7 groupes nationaux qui luttent contre les violences faites aux femmes et pour faire reculer la pauvreté.Après une période de consultation auprès des groupes membres de la CQMMF, il a été convenu de porter des revendications sur quatre thèmes principaux : la pauvreté des femmes et des familles ; les violences faites aux femmes et aux jeunes filles \u2013 dont les violences spécifiques vécues par les femmes autochtones \u2013 ; la protection de l\u2019environnement ; la défense des droits des femmes et des familles migrantes et immigrantes.Les travaux de la MMF s\u2019appuient toujours sur les valeurs de la Charte mondiale des droits des femmes pour l\u2019humanité, charte adoptée en 2004 lors d\u2019une rencontre internationale tenue au Rwanda1.Ces valeurs essentielles sont l\u2019égalité, la justice, la solidarité, la paix et la liberté.Une citation de l\u2019édition de décembre 2019 du Bulletin international de la MMF résume bien le parti pris de cette grande mobilisation internationale : « Avec cette action nous voulons réaffirmer le féminisme populaire comme notre modèle d\u2019organisation, qui nous permettra d\u2019élargir l\u2019espace et la voix des femmes, dans la diversité, en marche pour transformer le monde.» Pour honorer toutes les femmes qui se mobilisent depuis les 20 dernières années dans le cadre de ce mouvement, la photographe Joane Mc Dermott et moi-même publierons un livre commémorant les grandes mobilisations tenues au fil des rencontres internationales et des actions réalisées depuis l\u2019an 2000.Intitulé La Marche mondiale des femmes : 20 ans de solidarité féministe, ce livre sera disponible en mars.1.Lire Brigitte Verdière, « Une charte mondiale des femmes », Relations, no 697, décembre 2004.CONCOURS D\u2019ÉCRITURE Jeunes voix engagées 4e édition revue concours.revuerelations.qc.ca date limite 15 mai 2020 pour qui ?les étudiant.e.s universitaires du Québec et du Canada âgé.e.s de 18 à 30 ans thème la justice sociale prix une bourse de 500 $ et la publication de votre texte dans la revue Manifestation de la MMF à São Paulo au Brésil, en 2013.Photo : Joane Mc Dermott 8 RELATIONS 807 MARS-AVRIL 2020 FIÈRE, AUTONOME ET ENGAGÉE ! Transformer des lieux vides en histoires communes Lancée en 2017, Caracol est une initiative française qui valorise l\u2019occupation temporaire de lieux vacants sous la forme de colocations solidaires.Les membres responsables approchent les propriétaires de bâtiments inoccupés et travaillent avec eux pour définir les cadres de l\u2019occupation de leur bâtiment, selon leurs besoins et leurs attentes, en échange d\u2019une occupation supervisée (évitant les risques de squat et de détérioration) et d\u2019une valorisation des espaces.Le loyer \u2013 encadré par la Loi Boutin, qui contraint les baux d\u2019occupation temporaire à un loyer mensuel maximal de 190 euros, charges comprises \u2013, en vient à ne représenter qu\u2019une fraction du prix moyen des logements locatifs sur le marché immobilier.Tel est d\u2019ailleurs l\u2019objectif premier de Caracol : offrir des logements abordables dans un contexte de crise du logement aiguë.Le projet s\u2019adresse d\u2019une part aux personnes réfugiées bénéficiant de la protection internationale et d\u2019autre part aux personnes vivant dans des municipalités classées « zones tendues ».Il vise à faciliter leur socialisation dans la société d\u2019accueil.En 2018, à Montréal, on comptait plus de 900 bâtiments vacants, précise l\u2019Institut de recherche et d\u2019informations socio-économiques (IRIS) dans son plus récent rapport sur la crise permanente du logement.Alors que le taux d\u2019inoccupation atteignait un creux historique dans la métropole en 2019 (1,5 %), pourquoi ne pas s\u2019inspirer de Caracol ?Voir : Décès de Jean Ménard Jean Ménard s\u2019est éteint à 91 ans le dimanche 26 janvier 2020.Originaire du monde ouvrier de Valleyfield, héritier du christianisme social de l\u2019Action catholique, il deviendra missionnaire chez les Prêtres des missions étrangères, à Cuba, au Chili \u2013 pays qu\u2019il a dû fuir après le coup d\u2019État de la junte militaire en 1973 \u2013 et au Nicaragua, avant de poursuivre son engagement au Québec.Il a été actif au sein du CISO, du CPMO, de l\u2019Entraide missionnaire, de Développement et Paix et du mouvement altermondialiste, entre autres.Homme de foi et de cœur, il se distingua par son engagement comme éducateur et surtout comme éveilleur de conscience sur les sentiers de la solidarité entre les peuples et avec les secteurs sociaux marginalisés du Québec.Il a marqué tous ceux et toutes celles qui l\u2019ont côtoyé.Abrogation du règlement P6 La mairesse de Montréal Valérie Plante annonçait le 13 novembre dernier l\u2019abrogation du règlement P6 visant l\u2019encadrement des manifestations et du port du masque en contexte de rassemblement.Depuis son adoption en 2012, dans le cadre du « Printemps érable », P6 fut utilisé par le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) pour casser les manifestations.Le règlement a rendu possibles des arrestations de masse répétées et arbitraires et des interpellations politiques ciblées.La Ligue des droits et libertés voit cette annonce comme « une victoire importante pour l\u2019exercice du droit de manifester et la liberté d\u2019expression [\u2026] résultat de luttes acharnées menées depuis plusieurs années ».E S P O I R Caracol emménage, illustration de Fannie Hourdeau RELATIONS 807 MARS-AVRIL 2020 9 BARRER LA ROUTE À HIDROITUANGO En Colombie, le projet de barrage hydroélectrique Hidroituango, soutenu entre autres par la Caisse de dépôt et placement du Québec, est vivement contesté.Florence Ti?ou et Jessica Ramos Gonzalez Les auteures sont respectivement porte-parole du Projet Accompagnement Solidarité Colombie (PASC) et membre du Comité pour les droits humains en Amérique latine (CDHAL) D u 25 octobre au 27 novembre 2019, une porte-parole du Mouvement Rios Vivos d\u2019Antioquia en Colombie, Isabel Zuleta, était en tournée au Canada.Plus de 25 activités ont été organisées dans plus de sept villes et communautés a?n de sensibiliser le public québécois et canadien à la violence que vivent les mouvements sociaux en Colombie, en lien avec les activités extractives et industrielles des pays du Nord.La tournée visait en outre à dénoncer les conséquences écologiques du projet hydroélectrique Hidroituango et à demander aux institutions canadiennes qui ?nancent ce barrage de retirer leur soutien économique.Hidroituango est un projet hydroélectrique sur le ?euve Cauca qui a été imposé avec violence à la ?n des années 1990.A?n de s\u2019approprier les terrains nécessaires à l\u2019édi?cation du barrage, des populations paysannes ont été violemment déplacées et des massacres perpétrés par des groupes paramilitaires.En 2010, la construction du barrage commençait grâce à un ?nancement octroyé par la Banque interaméricaine de développement via des fonds internationaux, parmi lesquels Exportation et développement Canada et la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ).Toujours en cours malgré d\u2019importants ratés, le projet continue d\u2019être très controversé.D\u2019abord, le barrage a gravement détérioré les écosystèmes environnants.Des défauts de conception et de construction ont failli entraîner un effondrement et ont mené à l\u2019ouverture forcée des vannes, en 2018, à la suite d\u2019une crue inattendue, détruisant des habitations et provoquant l\u2019évacuation de quelque 30 000 personnes.Le détournement des cours d\u2019eau par le barrage a aussi causé une période de Premier maire noir à Montgomery Le 12 novembre dernier, Steven Reed devenait maire de Montgomery, capitale de l\u2019État d\u2019Alabama, aux États-Unis.Voix progressiste forte et acteur social notable, Reed devient ainsi la première personne afro-américaine à assumer ces fonctions dans ce qui fut la première capitale des États confédérés dans les années 1860, le centre névralgique de la traite d\u2019esclaves aux États-Unis, puis l\u2019un des principaux bastions de la ségrégation.Reed a été élu avec 67 % des voix, loin devant son plus proche adversaire, David Woods, un homme d\u2019a?aire blanc propriétaire d\u2019une chaîne de télévision locale.L\u2019élection du 57e maire de Montgomery est un moment d\u2019autant plus historique et porteur d\u2019espoir qu\u2019il advient dans cette ville où Rosa Parks avait été arrêtée pour avoir refusé de laisser sa place à un Blanc dans l\u2019autobus, déclenchant une campagne de boycott qui allait aboutir à l\u2019abolition des lois ségrégationnistes dans les autobus, en novembre 1956.400e anniversaire de Marguerite Bourgeoys Il y a près de 400 ans, le 17 avril 1620, naissait Marguerite Bourgeoys à Troye, en France.Cet anniversaire est une occasion de commémorer la contribution exceptionnelle de la fondatrice de la Congrégation de Notre-Dame.Tournée vers l\u2019avenir, cette rassembleuse tenace et audacieuse a su répondre aux besoins urgents de la colonie en se consacrant à l\u2019éducation des jeunes ?lles et des Autochtones.Son désir d\u2019o?rir une éducation libératrice accompagne toujours les sœurs de la Congrégation partout où elles vivent.Pour souligner cet anniversaire, un oratorio de chambre, Marguerite B., composé par Maria Jimenez, sera présenté à la chapelle Notre-Dame-de-Bon- Secours les 17 et 18 avril prochains.Voir : .Brèche dans la propagande chinoise Le 16 novembre dernier, le New York Times rendait publics les « Xinjiang Papers ».Cet ensemble de documents o?ciels, produits par Pékin et fournis au journal étasunien par un lanceur d\u2019alerte chinois, fait état du projet concentrationnaire qui se déroule à l\u2019extrême ouest de la République populaire.On y découvre le projet d\u2019acculturation de masse réservé aux Ouïghours et aux autres minorités musulmanes de la région du Xinjiang qui, emprisonnés en grand nombre dans des camps, se font demander de renier leur culture et leur religion pour éviter la séquestration et le travail forcé.Les 403 pages lèvent ainsi le voile sur la plani?cation d\u2019un anéantissement religio-culturel sous couvert de lutte antiterroriste.Cette fuite dans l\u2019appareil de propagande de la Chine de Xi Jinping con?rme une réalité o?cieusement connue qui n\u2019avait jusque-là jamais béné?cié de preuves provenant de sources aussi o?cielles.10 RELATIONS 807 MARS-AVRIL 2020 Construction du barrage Hidroituango en avril 2014.Photo : Wikimedia Commons sécheresse ayant mené à la mort de milliers de poissons et au déplacement de la faune.Ces impacts environnementaux ont eu des répercussions directes sur la population qui dépend du ?euve pour ses activités économiques, soit la pêche et l\u2019orpaillage artisanal (appelé barrequeo).La compagnie colombienne qui mène le projet, Empresas Publicas de Medellín (EPM), a par ailleurs privatisé les terrains donnant accès à l\u2019eau, privant les habitantes et les habitants de la région de leur mode de vie traditionnel.Pour ces communautés, le ?euve n\u2019est pas une ressource individuelle ou individualisable.Privatiser ses rives est perçu comme une agression envers la nature et la Terre-Mère.De plus, le ?euve a servi de fosse commune à des victimes de disparition forcée pendant le con?it armé des années 1990 \u2013 entre 300 et 600 personnes selon les défenseurs des droits humains.Le ?euve a donc une signi?cation très forte pour les communautés actuelles, qui y voient une sorte de sanctuaire.Les personnes et les groupes qui s\u2019opposent au projet Hidroituango et qui dénoncent activement les violations de droits causées par le barrage sont régulièrement la cible de menaces et victimes d\u2019intimidation.Plusieurs opposantes et opposants ont été emprisonnés injustement et d\u2019autres, assassinés.Au point où certains, comme Isabel Zuleta, doivent vivre sous la protection de l\u2019Unité nationale de protection.Malgré ces violences, les groupes de défense de droits et du territoire continuent de se faire entendre et de dénoncer le projet.Les collectivités affectées par la construction du complexe demandent le retrait du ?nancement du barrage, que celui-ci soit démantelé de manière sécuritaire et que les victimes des violations commises puissent être compensées.Lors de sa tournée à Montréal, Isabel Zuleta avait demandé une rencontre avec les représentants de la Caisse de dépôt et placement du Québec pour exposer ces revendications et demander que l\u2019institution retire son ?nancement.Cette rencontre lui fut d\u2019abord refusée, mais à la suite de plusieurs actions publiques et sorties médiatiques, elle lui a ?nalement été accordée.Durant celle-ci, la Caisse a nié toute responsabilité quant aux graves atteintes aux droits humains qui sont associées au projet.Ainsi, malgré les pressions qui se poursuivent et les témoignages de victimes, la Caisse refuse toujours de retirer son ?nancement à Hidroituango.Une pétition de plus de 1000 signataires dénonçant son investissement de 325 millions de dollars dans ce projet a été envoyée à l\u2019Assemblée nationale du Québec.La campagne internationale contre ce projet fondé sur un modèle extractif qui n\u2019est ni écologique, ni socialement responsable suit son cours, démontrant une fois de plus que les intérêts des entreprises extractivistes font ?des modes de vie et des droits humains des peuples paysans, autochtones et afro-colombiens.RELATIONS 807 MARS-AVRIL 2020 11 Depuis Twin Peaks et The Sopranos jusqu\u2019à The Walking Dead et Game of Thrones, les séries (Web et télévisées) se sont développées sur les plans narratif et esthétique pour en venir à rejoindre en popularité les ?lms et les longs métrages « traditionnels ».L\u2019un a-t-il ?ni par dépasser l\u2019autre, dans ses vertus artistiques et culturelles ?Nos invités en débattent.Les séries permettent une plus grande créativité thématique et esthétique.Antonio Domínguez Leiva L\u2019auteur est professeur au Département d\u2019études littéraires de l\u2019UQAM et chroniqueur D epuis l\u2019irruption de la télévision dans les foyers nord-américains, la relation dialectique entre ce nouveau médium mal aimé des intellectuels et le cinéma aura été complexe.Le cinéma tenta alors de se distinguer par une double stratégie de spectacula- risation et de complexi?cation narrative et thématique.On a d\u2019abord assisté à l\u2019escalade des budgets des épopées en cinémascope ou en 3D, jusqu\u2019à l\u2019éclosion des superproductions des années 1970 et 1980.Puis, le cinéma s\u2019est mis à aborder des sujets que le petit écran ne pouvait évoquer jusqu\u2019alors (un réalisme social allant des « social problem ?lms » d\u2019après-guerre au triomphe du Nouvel Hollywood).Le transfert de talents et de formules entre les deux médiums rivaux est venu toutefois troubler ces distinctions.La récupération du ?lm noir par les séries policières (avant que celles-ci n\u2019in?uencent à leur tour la nouvelle vague de polars à prétention documentaire) en est d\u2019ailleurs un bon exemple.Changement de paradigme Depuis les années 2000, une nouvelle con?guration s\u2019est établie entre les deux industries culturelles.D\u2019une part, la spectacularisation hypermoderne des grandes franchises hollywoodiennes minimise le statut du récit, aux dépens de la liberté des scénaristes, tandis que, d\u2019autre part, le volet du réalisme social est marginalisé dans le circuit de plus en plus anémique du cinéma dit indépendant.Inversement, les séries télé deviennent le nouvel Eldorado des scénaristes-rois, travaillant avec des budgets de plus en plus conséquents.De là s\u2019opère l\u2019inversion axiologique ici avancée.Face à une industrie hollywoodienne vouée à la répétition et au recyclage des modèles (la part des remakes, suites et autres prélogies ne cessant d\u2019augmenter), les séries télé s\u2019af- ?chent comme le terrain privilégié de l\u2019expérimentation.Avec cette inversion se déploie un transfert d\u2019allégeance : après un mutisme développé durant plusieurs décennies, nombre d\u2019anciens cinéphiles s\u2019avouent désormais « série- philes » et on ne compte plus les publications consacrées aux coqueluches de la critique, allant de Mad Men à The Wire.Le triomphe des nouveaux géants du streaming con?rme à mes yeux cette tendance entamée précédemment par les chaînes câblées, dont les productions proposent une complexité narrative et thématique avec une grammaire de plus en plus calquée sur celle des grands récits cinématographiques.Une certaine spectacularisation va même jusqu\u2019à concurrencer les superproductions des multiplexes.De plus en plus de séries de science-?ction ou de fantasy disposent de budgets faramineux, Game of Thrones en tête.Il résulte de ce déplacement paradigmatique une hybridation des langages et des formules du long-métrage et du feuilleton télévisé.Cela permet une immersion plus profonde dans des univers de ?ction davantage élaborés, porteurs d\u2019une arborescence d\u2019arcs narratifs de plus en plus évolués et contrastés, et d\u2019une démultiplication de personnages aux pro?ls de plus en plus complexes.Considérant les contraintes propres aux formats précédents (dont la durée limitée des ?lms ou les impératifs du feuilleton télévisé classique), c\u2019est là un triomphe du romanesque audiovisuel.Bien malin qui aurait pu le prévoir.Un boom créatif Les nouvelles possibilités qu\u2019offrent les séries télé (qu\u2019on ne saurait désormais comparer à l\u2019ancienne logique télévisuelle et qui s\u2019étend à la Toile par l\u2019intermédiaire des webséries) ont stimulé un af?ux de nouvelles idées, situées aux antipodes de la logique rébarbative consacrée et cristallisée par les franchises cinématographiques dominantes.En émerge aussi une nouvelle logique de l\u2019adaptation, matrice des deux médias dès leurs origines : il n\u2019y a plus lieu de choisir entre la splendide mutilation cinématographique (recréation esthétique souvent ambitieuse, mais conditionnée, entre autres, par la limitation du récit d\u2019origine, quelle que soit son étendue, au format standard de 101 minutes) et le relatif aplatissement télévisuel (format plus ample, mais budgets et prétentions artistiques bien moindres, s\u2019alignant souvent sur une dramatisation plus ou moins théâtrale).Ainsi, les nouvelles séries permettent une approche plus soignée des œuvres littéraires dont elles s\u2019inspirent (Alias Grace, The Handmaid\u2019s Tale, etc.) et qu\u2019elles dépassent souvent en ambition esthétique (pensons à True Blood ou à Gossip Girl, sans compter les adaptations de comics superhéroïques, bien plus intéressantes que leurs homologues ?lmiques).Le sens des transferts entre médias s\u2019en trouve dès lors inversé : ce sont maintenant les grands réalisateurs de cinéma qui, ne trouvant plus dans le 7e art le moyen de donner libre cours à leur créativité, se plongent dans ce 8e art qu\u2019on peine encore à nommer.La carte blanche donnée à David Lynch pour la troisième saison de Twin Peaks (2017) aura probablement, dans le futur, une valeur tout aussi paradigmatique que la diffusion de son projet pilote à la ABC en 1990 \u2013 date inaugurale, pour plusieurs critiques, de cet Âge d\u2019or des séries que nous observons aujourd\u2019hui.12 RELATIONS 807 MARS-AVRIL 2020 LES SÉRIES SUPPLANTENT-ELLES LE CINÉMA ?Le cinéma offre une diversité de regards et d\u2019expériences unique.Claude Vaillancourt L\u2019auteur, romancier et essayiste, a publié La culture enclavée (Somme toute, 2019) et Hollywood et la politique (Écosociété, 2012, 2020) S elon certaines personnes, le cinéma serait en voie de disparition.Les séries télévisées le supplanteraient, du haut de leur immense popularité, parvenant à être de mieux en mieux ?nancées et atteignant des standards de qualité équivalents à ceux des grands ?lms.Visionné sur des plates-formes comme Net?ix, le cinéma perd l\u2019avantage d\u2019être diffusé sur grand écran.Ainsi amené à égalité avec ce qui se diffuse sur des écrans de différents formats, il est privé de sa spéci?cité.Le dynamisme et l\u2019inventivité des créateurs passent désormais par les séries, qui misent aussi sur les stars, l\u2019effet de mode et même l\u2019innovation esthétique.Pourquoi s\u2019obstiner alors à faire des ?lms, produits obsolètes et vestiges du siècle dernier ?Je ne crois quant à moi à aucune de ces idées reçues.Bien que j\u2019aie tenté à diverses reprises de me plonger dans des séries parmi les meilleures, je suis toujours resté sur ma faim.Après quelques épisodes, j\u2019en viens à me poser la même question : pourquoi ne pas regarder un bon ?lm à la place ?Les très bonnes séries Web ou télé contemporaines impressionnent dès le départ.Elles sont plus dynamiques, mieux tournées, mieux jouées et proposent des scénarios plus complexes que celles qui ont fait les beaux jours de la télévision d\u2019autrefois.Mais pour nombre de cinéphiles, l\u2019enthousiasme diminue rapidement.Après la surprise, la lassitude.La mécanique de la série devient vite transparente, la routine s\u2019installe, le message général ne fait que se répéter.Voyager entre di?érents mondes Dans un bon ?lm, chaque plan s\u2019impose par sa nécessité.L\u2019histoire se construit sans détours, ne conservant que ce qui est le plus essentiel à son déroulement.Dans les séries, par contre, les évènements narratifs s\u2019accumulent à un rythme régulier, de façon à soutenir l\u2019intérêt à la ?n des épisodes, à rendre le spectateur captif, voire à créer chez lui un effet d\u2019addiction a?n qu\u2019il reste accroché à l\u2019histoire pendant des heures et des heures, souvent pendant des années.Le fait de suivre une série devient une habitude, même lorsqu\u2019on la regarde en rafale.Pendant qu\u2019on plonge ainsi dans un univers fait de rituels et de répétitions, on se ferme aussi à une diversité de productions artistiques qu\u2019offre de façon extraordinaire le cinéma (au sens large, pas que celui de Hollywood), qui doit constamment se réinventer d\u2019un ?lm à l\u2019autre.Certes, la série offre le confort de vieilles pantou?es.Pas besoin de se demander ce qu\u2019on regardera ce soir, la série livrant ses histoires interminables, ses embrouilles et ses scénarios labyrinthiques qui combleront les besoins d\u2019aventure et d\u2019évasion des spectateurs.Choisir un bon ?lm est plus exigeant : il faut lire des critiques et commentaires, trouver où il peut être visionné, prendre des risques.Mais la récompense qu\u2019on en tire procure une grande satisfaction.Le cinéma permet davantage que la série de voyager entre différents univers ; il fait du spectateur un nomade, alors que la série télévisée le rend sédentaire.Une question de temps On n\u2019imagine pas du tout Roma d\u2019Alfonso Cuarón, ou La haine de Mathieu Kassovitz, ou d\u2019innombrables autres chefs-d\u2019œuvre, se poursuivre pendant des années, accumulant les épisodes.La force d\u2019un univers cinématographique est sa concentration, le fait qu\u2019il existe en fonction du temps précis qui lui est destiné.En général, les ?lms durent entre une heure vingt minutes (un grand nombre de ?lms noirs étasuniens) et cinq heures (on pense à 1900 de Bernardo Bertolucci), ce qui laisse une grande souplesse aux réalisateurs.S\u2019il faut encore plus de temps, on peut y ajouter des suites.Mais à part de notables exceptions, comme les trilogies Le parrain de Francis Ford Copolla et La condition de l\u2019homme de Masaki Kobayashi, les résultats sont rarement heureux.Le cinéma nous offre toutes les fascinations, l\u2019œil de la caméra devenant une école du regard.La parole du cinéaste et de son équipe doit se distinguer par son unicité.Le cinéma, dans ses grandes réussites, donne l\u2019impression de jouer le tout pour le tout, de tenir constamment le spectateur en alerte, tant par le contenu et la forme que par la succession d\u2019univers qu\u2019il propose.Prolonger de façon ef?cace et signi?ca- tive des histoires pendant des années, comme l'exigent les séries télévisées, est par ailleurs un dé?que l\u2019imagination humaine ne parvient tout simplement pas à relever.La grande popularité des séries télévisées inquiète certains cinéphiles : et si on en venait à négliger le cinéma, peu rentable et toujours à recommencer ?Déjà, les franchises comme Marvel et ses ?lms de super-héros créent au cinéma le même effet d\u2019accoutumance et de répétition que dans les séries, et occupent à mon avis une place beaucoup trop grande sur les écrans.Je me rassure toutefois en me disant que les ?lms sont trop nécessaires, qu\u2019ils répondent à un besoin trop indispensable d\u2019exprimer les mille facettes de la condition humaine avec des moyens artistiques uniques et puissants, pour qu\u2019on puisse cesser d\u2019en faire et d\u2019en regarder en grand nombre.RELATIONS 807 MARS-AVRIL 2020 13 Depuis que le mot transition est sur toutes les lèvres, des voix insistent pour que celle-ci soit porteuse de justice sociale et qu'elle ne se fasse pas au détriment des plus vulnérables ou des travailleurs.Car la crise climatique et écologique planétaire est une crise sociale et civilisationnelle profonde, où les populations et les États les plus touchés sont historiquement les moins responsables du problème.Où en sont les promesses des pays riches en matière de justice climatique ?Pourquoi la sortie du Canada des sables bitumineux est-elle incontournable ?Pourquoi le gouvernement québécois échoue-t-il à mettre en œuvre une transition globale digne de ce nom ?Quel regard les Autochtones posent-ils sur la transition ?Et quelles approches intéressantes existe-t-il en matière d\u2019éco?scalité et d\u2019agriculture ?14 RELATIONS 807 MARS-AVRIL 2020 DOSSIER Alain Reno, Terre en jeu, collage, 2020 COMMENT ÊTRE JUSTES EN SAUVANT LA PLANÈTE ? Catherine Caron RELATIONS 807 MARS-AVRIL 2020 15 À l\u2019ère de l\u2019urgence climatique, plusieurs titres dans nos médias laissent stupéfaits.« L\u2019effort climatique du Québec est quasi nul », « Les Québécois consomment de plus en plus de pétrole » et « Québec n\u2019a pas l\u2019intention de suivre les recommandations du GIEC », titrait Le Devoir en rafale ces derniers temps.Puis, le magazine L\u2019Actualité jugeait bon de poser la question suivante en couverture de son numéro de janvier : « Comment vieillir riche en sauvant la planète ?».Voilà qui achevait de résumer l\u2019aveuglement collectif et la force de déni et d\u2019inertie de notre société.Personne ne vieillira riche sur une planète morte, pour faire écho au slogan des manifestations pour le climat, mais cela, visiblement, échappe encore à plusieurs.La question qui devrait nous tarauder et que nous lançons en clin d\u2019œil à L\u2019Actualité est bien plutôt : « Comment être justes en sauvant la planète ?» Comment, certes, mais aussi pourquoi cet enjeu de justice est fondamental pour tenter de préserver la possibilité, pour l\u2019être humain et pour tant d\u2019autres espèces, de continuer à vivre sur cette Terre.La crise écologique et climatique est indissociable d\u2019une profonde injustice entretenue dans le monde et d\u2019une crise sociale marquée par la montée des inégalités.Qu\u2019il suf?se de rappeler que si tout le monde vivait comme au Canada, les ressources de cinq planètes Terre seraient nécessaires.L\u2019ensemble des pays riches épuisent une part démesurée de la biocapacité de la planète.Comme l\u2019écrivain Eduardo Galeano l\u2019a bien dit dans son célèbre livre Les veines ouvertes de l\u2019Amérique latine (1971), « la division internationale du travail fait que quelques pays se consacrent à gagner, d\u2019autres à perdre ».Cinquante ans de capitalisme globalisé plus tard, il est plus que temps de comprendre que ce jeu funeste doit cesser et que nous allons tous perdre \u2013 et, au premier rang, les plus vulnérables et des populations qui ne sont en rien responsables de la crise.La société de consommation, de croissance et de gloutonnerie énergétique \u2013 dont on refuse encore trop souvent de voir qu\u2019elle repose largement sur l\u2019exploitation d\u2019autres êtres humains et sur la prédation et la pollution des écosystèmes \u2013 est une drogue dont il faut urgemment nous sevrer.Aussi faut-il détricoter tout ce qui cloche dans notre modèle de civilisation.Retisser des liens précieux, des liens d\u2019Amour avec un grand A, avec la nature, avec l\u2019Autre, avec 16 RELATIONS 807 MARS-AVRIL 2020 DOSSIER notre humanité et sans doute aussi avec la part la plus vulnérable de nous-mêmes.Mais il nous faut aussi détruire, pour créer.Oui, détruire : les idéologies mortifères comme celle de la croissance in?nie qui nous conduit à l\u2019impasse ; les systèmes de domination comme le capitalisme et le colonialisme (ou néocolonialisme) qui organisent l\u2019injustice à la racine d\u2019une crise aussi inédite que globale.Face à celle-ci, le nouveau mot d\u2019ordre est celui de la « transition », un mot gentil pour ne pas dire qu\u2019il nous faut faire, au fond, une révolution.Car tout se passe comme si nous étions à bord d\u2019un train emballé et que nous tardions à tirer les freins d\u2019urgence pour éviter une catastrophe.Nous ne prenons pas vraiment les moyens de limiter le réchauffement planétaire au seuil déjà critique de 1,5 °C.Or, les événements climatiques extrêmes s\u2019accélèrent et s\u2019intensi?ent déjà, sur fond d\u2019une crise écologique qui entraîne son lot de désastres humains et naturels.Donc non, le terme révolution n\u2019est pas trop fort quand on parle d\u2019une transition \u2013 énergétique, écologique, économique \u2013 qui doit aussi être démocratique et juste.Et tant qu\u2019à utiliser certains mots qui font peur, osons aussi celui de décroissance1.Car il faut se sortir de la tête qu\u2019il suf?ra d\u2019opérer quelques grands remplacements (pétrole contre électricité, viande contre soja, etc.) pour que le tour soit joué et qu\u2019on puisse « transiter » sans trop bousculer nos modes de vie.Il faut vraiment et urgemment produire, consommer et polluer beaucoup moins : s\u2019extirper du bourbier actuel en faisant émerger une société qui soit post-capitaliste, où l\u2019on partagerait plus et revalorisait des activités véritablement porteuses de sens, de vie et d\u2019avenir, en dehors du salaire ou du pro?t qu\u2019elles procurent.Cela nécessite de retrouver le sens de ce qu\u2019il nous faut partager, instituer et gérer ensemble en tant que commun \u2013 que ce soit l\u2019eau, les territoires, les forêts, les semences ou d\u2019autres biens et activités \u2013 pour pouvoir en assurer la pérennité.Les peuples autochtones sont nos précieux guides à cet égard ainsi que pour nous aider à retrouver aussi un sens du sacré, face à une nature qui nous dépasse, nous contient, nous subjugue et contre-attaque en quelque sorte, parce que nous la violentons et l\u2019épuisons sans vergogne.Choisir la voie de la coopération plutôt que celle de la concurrence passe aussi par la revalorisation \u2013 de la part de l\u2019État en premier lieu \u2013 des services publics et des nombreux outils collectifs que nous avons su créer jusqu\u2019ici et qui sont importants dans les transformations à réaliser.Autre passage obligé d\u2019une transition digne de ce nom : rompre avec les logiques de privatisation, de ?nanciarisation et de marchandisation.Ce ne sont pas les marchés qui sauveront la planète.Ceux-ci s\u2019accommodent fort bien du fait qu\u2019encore au XXIe siècle, des enfants perdent leur enfance à gagner leur pain au creux des mines pour que nous ayons tous notre petit cellulaire nous permettant de suivre en direct la dérive du monde, ou de s\u2019en distraire en quelques clics.L\u2019avenir dépend avant tout d\u2019un effort sociétal colossal, visant la sobriété et l\u2019ef?cacité énergétiques, certes, mais aussi le respect des droits fondamentaux, notamment du droit à une vie digne et libre.Ignorer cette dimension de justice, c\u2019est semer des graines de révolte susceptibles de nourrir d\u2019importantes tensions sociales autant que la montée de différentes formes de fascismes ; cela s\u2019observe déjà.On n\u2019y arrivera pas sans retirer aux transnationales (du pétrole, des mines, de l\u2019agrobusiness, de la ?nance, etc.) le pouvoir excessif qu\u2019elles ont acquis.La vaste majorité des réserves d\u2019hydrocarbures doit rester dans le sol, nous disent les scienti?ques.Cela exige d\u2019interdire \u2013 un autre mot qui doit cesser de faire peur \u2013 leur exploitation, de convertir intelligemment les emplois qui y étaient reliés (ce qui vaut dans d\u2019autres secteurs polluants) et de sanctionner aussi, un jour, les responsables d\u2019écocides.Nous savons par quelles voies passe une transition écologique porteuse de justice sociale.Ce dossier comme d\u2019autres avant lui en aborde un certain nombre.Plusieurs personnes et groupes combattent le cynisme ambiant et le risque de paralysie que génère une écoanxiété grandissante en s\u2019engageant dans des démarches collectives visant à transformer nos économies, notre agriculture, nos milieux ruraux et urbains, etc.À l\u2019importance de se donner des lois-climat, des budgets carbone et des mesures contraignantes pour relever le dé?qui s\u2019impose à nous, s\u2019ajoute celle d\u2019articuler les échelles locale et globale des enjeux, dans un monde plus complexe et interdépendant que jamais.Mais comment guérir nos élites politiques de leur soumission aux puissants intérêts ?nanciers qui ne cessent de les conduire à faire tout et son contraire ?Cela reste sans doute la question qui tue.« Tout était si différent quand nous te regardions comme un décor éternel, un environnement, un cadre à aménager selon nos dessins.Tu nous délivres de cette arrogance.» GENEVIÈVE AZAM, LETTRE À LA TERRE 1.Voir « Cap sur la décroissance », Relations, no 765, juin 2013.Alain Reno, Éolienne, collage, 2020 ?Eddy Pérez et Caroline Brouillette Les auteurs sont respectivement analyste des politiques internationales au Réseau Action Climat Canada et chercheure principale en matière de changements climatiques chez Équiterre A u début de l\u2019année 2019, le cyclone Idaï s\u2019abattait sur le Mozambique, l\u2019un des pays les plus pauvres du monde, touchant près de 2,6 millions de personnes sur son passage.Il s\u2019agissait du septième cyclone majeur de la saison 2018- 2019 dans le bassin de l\u2019océan Indien, un nombre quatre fois plus élevé que la moyenne annuelle.Au Canada, les crues printanières auront forcé l\u2019évacuation de centaines de résidences.Le mois de juillet aura également été le plus chaud jamais enregistré sur Terre, à 0,95 degré Celsius au-dessus de la moyenne du XXe siècle (15,8 °C), causant des canicules dans plusieurs villes d\u2019Europe, d\u2019Asie du Sud et d\u2019Amérique du Nord.L\u2019année se terminait sur un air apocalyptique alors que les feux dévoraient la côte est australienne, tuant au passage un demi-milliard d\u2019animaux, plus de 20 personnes et en déplaçant des centaines.Selon la Croix-Rouge internationale, près de 108 millions de personnes ont été touchées « par des situations d\u2019urgence humanitaire liées aux changements climatiques en 2018, et ce nombre risque d\u2019augmenter de plus de 50 % dans la prochaine décennie1 ».Même si les événements liés aux changements climatiques et à leurs effets diffèrent d\u2019une région à l\u2019autre, ils ont une chose en commun : ils frappent de manière disproportionnée les plus vulnérables.En effet, bien qu\u2019elles ne soient pas historiquement responsables des émissions de gaz à effet de serre (GES) à la source de la crise climatique, les populations du Sud \u2013 surtout des pays insulaires et des pays en développement sans littoral \u2013 en subissent les effets les plus dévastateurs.De manière générale, les peuples autochtones, les femmes, les jeunes et les aînés, les personnes qui vivent en situation de précarité, les personnes racisées ou handicapées sont les plus touchés.De là toute l\u2019importance de penser l\u2019action climatique sous l\u2019angle de la justice climatique.Cette justice climatique est guidée par l\u2019un des plus vieux et des plus importants principes de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC), celui d\u2019États ayant des « responsabilités communes mais différenciées ».Ce principe reconnaît l\u2019écart de développement entre les pays industrialisés et les pays du Sud.Les premiers étant davantage responsables des émissions de GES anthropiques à la source de la crise climatique, ils doivent non seulement atténuer leurs propres émissions plus rapidement, mais également soutenir la capacité des pays dits moins développés à faire face aux changements climatiques et à réaliser une transition énergétique.Juste part et équité Parler de cibles de réduction de GES, c\u2019est donc parler aussi d\u2019équité, car ces cibles doivent être établies scienti?que- ment de façon à ce que les pays assument leur juste part.Le Canada fait partie du top 10 des pollueurs mondiaux en chiffres absolus et il a les moyens économiques d\u2019agir face à la crise.Ainsi, selon une analyse du Réseau Action Climat Canada, sa juste part devrait correspondre à une réduction de 60 % de ses émissions de GES (nationales), d\u2019ici 2030, par rapport au niveau de 2005.La cible actuelle du Canada, soit de réduire ses émissions de 30 % sous les niveaux de 2005 d\u2019ici 2030, est donc insuf?sante.À cela s\u2019ajoute une réduction de 80 % de ses émissions à l\u2019étranger, par l\u2019entremise de la ?nance climatique internationale2 \u2013 nous y reviendrons plus loin.L\u2019article 2 de l\u2019Accord de Paris prévoit que les États membres doivent travailler ensemble pour limiter l\u2019augmentation de la température moyenne de la planète nettement en dessous de 2 °C (1,5 °C idéalement) par rapport aux niveaux préindustriels.Ces pays doivent aussi renforcer leurs capacités de s\u2019adapter aux effets néfastes des changements climatiques et assurer un développement économique produisant peu de GES, de façon à améliorer leur résilience face aux changements climatiques.Le Groupe intergouvernemental d\u2019experts sur l\u2019évolution du climat (GIEC) est pour sa part très clair dans son dernier rapport : pour limiter le réchauffement climatique à 1,5 °C, il faut atteindre le seuil de zéro émission nette de GES en 2050, et les émissions mondiales de CO2 doivent chuter d\u2019environ 45 % d\u2019ici 20303.Or, les plans climatiques actuels des États nous conduisent vers un réchauffement supérieur à 3 °C, qui serait catastrophique, chaque demi-degré d\u2019augmentation de la température mondiale ayant déjà des conséquences importantes notamment sur les pays et les communautés les plus vulnérables.Parler de cibles de réduction de GES, c\u2019est donc parler aussi d\u2019équité, de façon à ce que les pays assument leur juste part.PAS DE TRANSITION SANS JUSTICE CLIMATIQUE Les pays historiquement responsables du réchauffement climatique restent parmi les plus importants pollueurs de la planète.Le Canada est de ceux qui doivent faire leur juste part pour réduire leurs émissions de gaz à effet de serre et soutenir les plus vulnérables.RELATIONS 807 MARS-AVRIL 2020 17 DOSSIER Les pays les plus vulnérables cherchent avec raison à obtenir l\u2019assurance qu\u2019ils seront soutenus pour faire face tant aux phénomènes météorologiques extrêmes qu\u2019à ceux à évolution lente (comme la montée du niveau de la mer et les sécheresses).L\u2019article 8 de l\u2019Accord de Paris en traite.Le Mécanisme international de Varsovie est l\u2019outil conçu pour dé?nir les pertes et dommages subis (économiques ou non) et les moyens d\u2019y répondre, de même que pour assurer une meilleure coordination entre les acteurs qui souhaitent aider et renforcer le soutien aux pays les plus touchés par des phénomènes à évolution lente, au-delà du ?nancement pour l\u2019adaptation.Des ?nancements qui tardent En 2009, à Copenhague, lors de la 15e Conférence des parties (COP15) de la CCNUCC, les pays les plus industrialisés se sont engagés, à partir de 2020, à octroyer aux pays dits en développement au moins 100 milliards de dollars américains par année pour l\u2019atténuation des effets et l\u2019adaptation aux changements climatiques.En septembre 2019, l\u2019Organisation de coopération et développement économiques (OCDE) a af?rmé que l\u2019atteinte de cet objectif demeurait réaliste, mais qu\u2019il dépendait d\u2019efforts accrus pour augmenter les ?nancements publics et privés.D\u2019après l\u2019OCDE, les ?nancements mobilisés par les pays dits développés en faveur de l\u2019action climatique dans les pays dits en développement « ont atteint 71,2 milliards $US en 2017, contre 58,6 milliards $US en 20164 ».Ces ?nancements doivent être cohérents avec les besoins des pays et les obligations en matière de protection de droits humains.La juste part du Canada en la matière a été estimée à 4 % des 100 milliards promis, soit 4 milliards $US par année.Or, sa contribution atteindra seulement 800 millions de dollars par année en 2020, ce qui représente moins de la moitié.Qui plus est, l\u2019annonce d\u2019une contribution de 300 millions de dollars au Fonds vert pour le climat (FVC), à l\u2019été 2019, a aussi placé le Canada en deçà des attentes, car non seulement ce montant est le même que son engagement initial en 2015, mais des pays comme le Royaume-Uni, l\u2019Allemagne et la Norvège ont plutôt doublé leurs engagements auprès du FVC.Le Québec, pour sa part, s\u2019est démarqué, en 2015, en devenant le premier État fédéré à participer à la ?nance climatique internationale.Dans son budget 2019-2020, il renouvelait cet appui à travers le Programme de coopération climatique internationale, qui lui a valu d\u2019être un des 15 lauréats du Prix d\u2019action climatique de l\u2019ONU en 2019.Sur cette question, le Québec fait donc belle ?gure en utilisant les revenus de son Fonds vert \u2013 qui sont issus du système québécois de plafonnement et d\u2019échange de droits d\u2019émission \u2013 pour ?nancer des projets visant l\u2019atténuation et l\u2019adaptation aux changements climatiques dans des pays francophones d\u2019Afrique et des Antilles.Cette aide ?nancière a jusqu\u2019à maintenant permis la réalisation de 23 projets portés par des organismes à but non lucratif, des entreprises et des institutions de recherche.Beaucoup de travail reste à faire, compte tenu des résultats décevants de la COP25 à Madrid, ?n 2019, où certains grands émetteurs, soit l\u2019Australie, le Brésil, les États-Unis et l\u2019Arabie saoudite, ont ralenti les négociations sur la question des pertes et des dommages subis par les pays dits en voie de développement, refusant de rehausser leurs objectifs malgré leur responsabilité plus grande dans la crise climatique.Le Royaume-Uni, qui présidera la prochaine COP26 à la ?n de l\u2019année, sera appelé à rétablir le « momentum » que la France a su créer avant et après l\u2019adoption de l\u2019Accord de Paris.Ce sera également un moment test où les États devront prouver qu\u2019ils peuvent travailler collectivement à l\u2019implantation des objectifs qu\u2019ils se sont donnés depuis 2015.Cependant, si les pays riches comme le Canada n\u2019augmentent pas leurs contributions à la ?nance climatique, les pays les plus appauvris ne pourront tout simplement pas préparer une transition énergétique juste qui prenne en considération les besoins et les capacités des populations, surtout les plus vulnérables.L\u2019année 2020 est l\u2019une des dernières années où nous pouvons encore agir pour réaliser une transition énergétique et économique qui soit juste.Nous n\u2019avons plus besoin d\u2019espoir : nous avons besoin d\u2019action.1.Elevating ambition in Canada\u2019s post-2020 international climate ?nance, Canadian Coalition on Climate Change & Development, 2020 (traduction libre).2.Canada\u2019s Fair Share towards limiting global warming, Climate Action Network Canada, 2019.3.Rapport spécial du GIEC, Réchauffement planétaire de 1,5 °C \u2013 Résumé à l\u2019intention des décideurs, 2019.4.« Le ?nancement climatique des pays développés aux pays en développement.Flux publics en 2013-17 », OCDE, 13 septembre 2019.Chaque demi-degré d\u2019augmentation de la température mondiale a déjà des conséquences importantes notamment sur les pays et les communautés les plus vulnérables.18 RELATIONS 807 MARS-AVRIL 2020 DOSSIER Alain Reno, Uni-Vert, collage, 2020 Éric Pineault L\u2019auteur, professeur au Département de sociologie de l\u2019UQAM, a publié notamment Le piège Énergie Est.Sortir de l\u2019impasse des sables bitumineux (Écosociété, 2016) S elon le scénario 2040 de la Régie de l\u2019énergie du Canada, l\u2019extraction de pétrole au pays devrait croître de 49 % au cours des 20 prochaines années, une croissance essentiellement attribuable aux sables bitumineux albertains.De 4,8 millions de barils par jour (Mb/j) en ce moment, la production s\u2019élèverait à 7,1 Mb/j en 2040.L\u2019autre grande tendance qui con?rme l\u2019emprise de l\u2019extractivisme sur l\u2019économie canadienne est le boom gazier en cours dans la formation géologique Monteney, située à cheval entre l\u2019Alberta et le nord-est de la Colombie-Britannique.Plus de 12 000 puits y ont déjà été forés.Ce gaz, extrait par fracturation hydraulique, produit beaucoup plus de gaz à effet de serre (GES) que celui extrait de manière conventionnelle.Le Canada n\u2019est pas uniquement un important extracteur et exportateur d\u2019hydrocarbures, il ?gure aussi parmi les plus importants consommateurs per capita d\u2019énergie fossile.Toujours selon le scénario 2040 de la Régie de l\u2019énergie, cette tendance se maintiendra à travers les décennies.Ainsi, rien ne laisse présager que le Canada puisse tenir ses engagements de réduction des émissions de GES d\u2019ici le milieu du XXIe siècle.Cette situation est liée à l\u2019existence d\u2019un oligopole formé d\u2019une douzaine de grandes entreprises monopolistiques contrôlant l\u2019essentiel de l\u2019extraction de pétrole et de gaz, auxquelles s\u2019ajoutent une poignée de transporteurs, dont TransCanada et Enbridge, qui contrôlent une part signi?- cative des gazoducs et des pipelines de l\u2019Amérique du Nord.Cet oligopole se matérialise en une masse de capital ?xe nécessaire à l\u2019extraction, au transport, à la transformation et à l\u2019exportation d\u2019hydrocarbures, masse dont il tire une rente et des pro?ts et qui constitue l\u2019assise de sa puissance non seulement économique, mais également politique et culturelle.Car ces pro?ts et ces rentes sont en partie convertis en moyens de maintenir et d\u2019étendre l\u2019hégémonie de ce que nous pouvons appeler le complexe canadien du capital fossile.Le scénario 2040 présenté par la Régie de l\u2019énergie du Canada comme notre destinée est en fait son plan d\u2019affaires.Ces entreprises vont tout mettre en œuvre pour imposer cet avenir à la société canadienne.Le complexe du capital fossile a noué de profondes alliances stratégiques avec les élites politiques fédérales et celles des provinces pétrodépendantes (Alberta et Saskatchewan, auxquelles pourrait s\u2019ajouter prochainement la Colombie-Britannique) ainsi qu\u2019avec les élites économiques et ?nancières du Canada.Les segments du mouvement syndical qui représentent les travailleurs des secteurs qui dépendent directement ou indirectement de l\u2019industrie des hydrocarbures en font partie, mais se trouvent fragilisés par la conjoncture économique des dix dernières années.Le boom de production de gaz et de pétrole non conventionnels a littéralement inondé le marché nord-américain et contraint les producteurs à exporter pour écouler ce surplus.Cela a exercé une pression à la baisse constante sur les prix, diminuant les marges de pro?t des entreprises.Pour maintenir leur rentabilité, celles-ci ont cherché à réduire leurs coûts de production sur le dos des travailleurs.Il en résulte un processus de restructuration permanente qui a pour effet de diminuer le nombre d\u2019emplois et d\u2019augmenter le recours à des pourvoyeurs de main-d\u2019œuvre précarisée.Il faut comprendre que cette coalition « fossile » est la principale force d\u2019opposition au mouvement de transition écologique au Canada.Elle peut compter sur l\u2019inertie sociale et culturelle d\u2019une société dont le mode de vie a été profondément modelé par le capitalisme fossile et qui fait paraître un monde sans hydrocarbures comme étant une utopie.Tout projet ou mouvement pour une transition juste doit partir de cette donne structurelle qui caractérise la société canadienne.La transition se comprendra dès lors comme un processus qui sera marqué par le con?it, les rapports de force et la polarisation sociale.Démanteler le complexe du capital fossile canadien Le mouvement pour une transition juste est devenu une force sociale puissante et signi?cative dans plusieurs régions du Canada, particulièrement au Québec, où le Front commun pour la transition énergétique réunit l\u2019essentiel des mouvements syndical, étudiant, environnemental et écologiste.La nuée de groupes locaux de citoyennes et de citoyens qui se sont formés dans la foulée des grandes luttes contre le gaz de schiste puis le projet Énergie Est y participe aussi.Incapable d\u2019intervenir directement au point d\u2019extraction des hydrocarbures dans l\u2019ouest canadien, ce mouvement concentre son action sur deux nœuds stratégiques : limiter l\u2019accès des extracteurs de pétrole et de gaz au marché international en bloquant les projets de pipelines et de gazoducs, et limiter l\u2019accès de ces entreprises au marché de SORTIR DU CAPITALISME FOSSILE La transition juste exige de démanteler l\u2019essentiel de l\u2019industrie canadienne des hydrocarbures tout en évitant d\u2019en faire payer le prix aux travailleurs et travailleuses dont le gagne-pain en dépend.Un chantier colossal.RELATIONS 807 MARS-AVRIL 2020 19 DOSSIER capitaux par le biais de campagnes de désinvestissement1.Le mouvement pour la transition réussit ainsi à politiser et à amener dans l\u2019espace public la question de l\u2019avenir du capital fossile canadien.Mais tant que le mouvement d\u2019opposition à l\u2019extraction des hydrocarbures restera cantonné dans ces stratégies de « blocage » et de désinvestissement, il ne pourra que contenir et ralentir le développement et la croissance du complexe de capital fossile.Or, la sortie dé?nitive de la dépendance aux sables bitumineux exige bien davantage, à savoir l\u2019expropriation et le démantèlement plani?é du secteur des hydrocarbures ainsi que la restauration socioécologique du territoire où a lieu l\u2019extraction.Ces actions sont justi?ées et légitimes compte tenu de l\u2019immense coût social et écologique de l\u2019exploitation des hydrocarbures depuis la constitution de l\u2019oligopole des grandes entreprises extractives et exportatrices au XXe siècle.La stratégie d\u2019expropriation cherche à s\u2019attaquer au cœur de cet oligopole et à mettre ?n à son hégémonie économique.Elle vise, à moyen terme, la prise de contrôle publique de ses ressources et de son capital dans une perspective de décroissance plani?ée de l\u2019activité extractive.À court terme, il s\u2019agit d\u2019éliminer les assises économiques du pouvoir de l\u2019industrie fossile et de ses alliés.L\u2019expropriation peut d\u2019abord passer par la révocation progressive des droits d\u2019extraire concédés par l\u2019État \u2013 qui est déjà le propriétaire des ressources.Cela peut se faire par un moratoire visant, dans un premier temps, l\u2019extraction non conventionnelle, puis l\u2019ensemble des hydrocarbures.La stratégie d\u2019expropriation peut aussi viser les pro?ts ou la rente de ressources qu\u2019accumule une entreprise extractive, que ce soit par le biais de la ?scalité ou par un régime de redevances punitif visant la rente (et non le pro?t, dont les chiffres peuvent être manipulés).Peut ensuite s\u2019enclencher la phase de démantèlement plani- ?é du secteur de la production d\u2019hydrocarbures qui s\u2019accompagne d\u2019une décroissance de la production à mesure que le complexe perd son accès aux gisements ou aux réserves de gaz et de pétrole.C\u2019est un travail immense, car il ne faut pas seulement défaire les infrastructures matérielles, mais également entreprendre un vaste programme de restauration écologique du territoire extractif.Comme la notion de transition juste exige que les travailleurs du secteur, employés directement ou indirectement, ne payent pas le prix de ce démantèlement, on doit donc aussi plani?er la reconversion professionnelle de cette main-d\u2019œuvre.L\u2019effort de restauration écologique peut aussi devenir un levier économique et politique pour la restauration de l\u2019autonomie et de la souveraineté des peuples autochtones de la région sur leurs territoires et sur leur destinée.La réalisation de ces deux stratégies de transition plus offensives est compliquée par la structure particulière de l\u2019État fédéral canadien.Les provinces ont le contrôle sur l\u2019extraction et la valorisation de leurs ressources naturelles, en particulier celles du sous-sol.Donc à moins d\u2019un véritable coup de force du gouvernement central, dif?cile d\u2019imaginer comment émergera une force sociale capable de contraindre les provinces-clés d\u2019entreprendre l\u2019expropriation et le démantèlement du secteur, d\u2019autant que le mouvement pour la 20 RELATIONS 807 MARS-AVRIL 2020 DOSSIER REGARD AUTOCHTONE SUR LA TRANSITION JUSTE Kijâtai-Alexandra Veillette-Cheezo L\u2019auteure, de la nation Anishnabe, est artiste, cinéaste et militante autochtone Q ue nous dit Wikipédia sur la transition juste ?C\u2019est, entre autres choses, « un cadre élaboré par le mouvement syndical pour englober une gamme d\u2019interventions sociales nécessaires pour garantir les droits et les moyens de subsistance des travailleurs et des communautés lorsque les économies s\u2019orientent vers une production durable, cherchant à éviter le changement climatique en protégeant la biodiversité » (traduction libre), dans un contexte où nous devons adopter des solutions pour contrer le changement climatique et réduire les émissions de gaz à effet de serre, peut-on y lire.Si on retient cette dé?nition, que signi?e-t-elle pour les Autochtones, pour qui une relation de respect mutuel et d\u2019équilibre entre la Terre-Mère et ses habitants est fondamentale ?Je ne prétends pas parler pour nous tous, mais je peux vous partager mon interprétation.Sachant que nous remercions la Terre-Mère de nous accueillir et, qu\u2019en retour, nous veillons à son équilibre et à sa protection, et puisque nos histoires et nos croyances re?ètent nos valeurs et notre relation avec le monde qui nous entoure, que peut bien signi?er pour nous le terme de la « transition juste » ?Celle-ci trouve-t-elle place au sein de notre monde ?Une occasion s\u2019est offerte à moi de participer à la COP25 à Madrid, en décembre 2019, avec l\u2019Institut de développement durable des Premières Nations du Québec et du Labrador.J\u2019y ai rencontré des leaders autochtones qui luttent depuis des années, des décennies même, pour la préservation et la protection de l\u2019environnement.Pour bien des communautés autochtones, les luttes environnementales sont aussi des revendications pour la reconnaissance de nos droits humains.J\u2019ai eu entre autres le grand honneur de faire la connaissance de Tom B.K.Goldtooth, militant pour les droits autochtones.Il est aussi directeur général de l\u2019Indigenous Environmental Network (IEN), qui œuvre depuis 30 ans à l\u2019empowerment des Autochtones et au développement de stratégies connues pour la protection de l\u2019environnement tout en promouvant la reconnaissance de nos droits.Il m\u2019a transition a davantage d\u2019in?uence dans les provinces qui ont le moins de prise sur la production pétrolière.Imaginer une économie postcapitaliste Le Canada, évidemment, ne se réduit pas à son économie extractive, mais comme toute société capitaliste avancée, il a une trajectoire et un mode de vie modelés par une logique de croissance qui repose sur la combustion d\u2019hydrocarbures.C\u2019est une illusion bien québécoise que de penser sortir de cette dépendance au pétrole et au gaz sans trop bouleverser nos modes de vie, en misant sur une transition purement technologique \u2013 le remplacement, joule pour joule, de notre consommation d\u2019énergie par de l\u2019hydroélectricité \u2013 qui, malheureusement, ne passe pas le test de la justice environnementale et sociale.D\u2019abord parce que l\u2019énergie hydroélectrique n\u2019est propre qu\u2019une fois oubliés les rivières harnachées, les hectares inondés ainsi que les territoires soustraits aux peuples autochtones.Ensuite, parce que même si le Québec adoptait un métabolisme énergétique carboneutre, il ne ferait qu\u2019externaliser ses contraintes environnementales, puisque notre mode de vie énergivore est aussi basé sur une importation massive de biens et de services produits dans des pays moins bien dotés en énergie renouvelable.Nos efforts domestiques seraient ainsi en grande partie annulés par la combustion d\u2019hydrocarbures à l\u2019étranger.Sortir de la dépendance aux hydrocarbures nécessite de s\u2019attaquer à notre propre inertie sociale et culturelle et d\u2019imaginer une économie postcapitaliste qui ne dépend pas, pour sa stabilité et sa viabilité, du principe de croissance, qui aura toujours besoin de plus d\u2019énergie.Un projet de transition juste doit incorporer l\u2019ensemble de ces dimensions et tenir compte du fait que le capital fossile et son complexe hégémonique ne pourront que résister de toutes leurs forces à cette transition et tenter d\u2019imposer leur « scénario 2040 ».1.Voir Bernard Hudon, « Désinvestissement des hydrocarbures : le mouvement se propage », Relations, no 793, décembre 2017.RELATIONS 807 MARS-AVRIL 2020 21 DOSSIER offert un document intitulé « Indigenous Principles of Just Transition » (« Principes autochtones de la transition juste »)1.À sa lecture, j\u2019ai d\u2019abord été frappée par le soulagement que m\u2019apportait l\u2019existence d\u2019une perspective autochtone sur le sujet.Ce fut ensuite la facilité avec laquelle je me suis reconnue dans ce qui était écrit.Il est mentionné que la transition juste est une notion récente, mais que pour bien des Autochtones, elle rejoint profondément notre vision du monde et touche notre cœur avant notre esprit.Nous avons été forcés de nous adapter à un monde allant à l\u2019encontre de qui nous sommes.Nous en avons perdu notre identité et un besoin de guérir est né et est encore très présent au sein de nos communautés.La transition juste, pour les Autochtones, est avant tout un processus de guérison.Parmi les différents principes présentés dans le document de l\u2019IEN, deux ressortent : la réhabilitation des modes de vie et des savoirs traditionnels, et l\u2019autodétermination de nos peuples.Il est impossible aujourd\u2019hui de retourner à notre mode de vie d\u2019autrefois.Mais c\u2019est en rétablissant notre relation avec la Terre-Mère que nous pouvons guérir de nos blessures, tant passées qu\u2019actuelles.C\u2019est en tendant l\u2019oreille vers nos aînés et vers les gardiens des connaissances traditionnelles et du territoire que nous pourrons avancer et développer ensemble des projets et des solutions adaptés au monde dans lequel nous vivons.Cela nous amène au principe d\u2019autodétermination, au cœur de la transition juste pour les Autochtones.Lorsque je pense à ce terme, je me rappelle toutes les actions prises par les communautés pour faire valoir leurs droits : le droit au logement, à la nourriture, à la santé, etc.Je pense aux stratégies développées par les communautés pour assurer leur bien-être, et non à celles venant d\u2019un pouvoir extérieur.C\u2019est ce à quoi je pense lorsque je crie les mots « Land back » (que l\u2019on pourrait traduire par « Récupérons nos terres ! ») lors de manifestations.La transition juste nous encourage à soutenir une transition vers une économie et une démocratie vertes et autochtones, en développant par exemple un système d\u2019énergie renouvelable au sein des communautés, ou en restaurant une souveraineté alimentaire.La transition juste n\u2019est ?nalement qu\u2019une autre façon de dé?nir les luttes que nous menons depuis des années.En observant tout le chemin parcouru et ce que nous avons réalisé, je garde espoir.1.Document disponible sur le site de l\u2019Institut, à l\u2019adresse .Alain Reno, Larme de pipeline, collage, 2020 VERS UN QUÉBEC ZéN Le Front commun pour la transition énergétique du Québec mène une action exceptionnelle pour dé?nir les critères d\u2019une transition juste et élaborer une feuille de route permettant de la réaliser.Dominique Bernier L\u2019auteure est conseillère en éducation pour un avenir viable à la Centrale des syndicats du Québec D evant l\u2019urgence climatique actuelle et l\u2019inaction des gouvernements, des organisations de la société civile se sont regroupées en 2015 pour créer le Front commun pour la transition énergétique (FCTÉ).À l\u2019origine composé essentiellement d\u2019ONG environnementales et de groupes citoyens opposés aux oléoducs ou aux forages pétroliers et gaziers au Québec, le membership du FCTÉ s\u2019est rapidement élargi à des alliés moins traditionnels comme les syndicats, des organismes communautaires et d\u2019autres acteurs sociaux portant des préoccupations ancrées dans la justice sociale.Plus de 72 organisations québécoises \u2013 représentant 1,7 million de personnes \u2013 en font partie.Cette alliance inédite est une excellente chose puisque les changements à réaliser sont si importants qu\u2019ils nécessitent l\u2019adhésion du plus grand nombre.Bien sûr, un certain nombre de forums ont permis aux acteurs de la société civile de se faire entendre sur la question de la transition au ?l du temps, comme la Commission sur les enjeux énergétiques du Québec (2013), qui a généré des propositions ambitieuses.Mais jamais autant d\u2019organisations diverses ne s\u2019étaient réunies au sein d\u2019une structure permanente consacrée à la ré?exion et au débat sur la transition et à sa mise en œuvre.Les critères d\u2019une transition juste L\u2019arrivée d\u2019organisations syndicales et d\u2019autres organismes de la société civile particulièrement préoccupés par les enjeux sociaux au sein du Front commun a contribué à donner aux travaux une orientation claire en faveur d\u2019une transition porteuse de justice sociale, en se donnant une dé?nition commune de ce qu\u2019est la transition juste.Le concept a évolué depuis qu\u2019il est apparu dans les années 1990.D\u2019un mécanisme de protection sociale pour les travailleurs des secteurs produisant beaucoup de gaz à effet de serre (GES), il en est venu à évoquer la nécessité de transformer en profondeur le cadre économique et politique actuel.Pour le FCTÉ, la transition énergétique, élément incontournable du vaste mouvement de la nécessaire transition écologique, doit être porteuse de justice sociale.Elle doit « non seulement viser une réduction des émissions de GES, mais également une diminution de toutes formes d\u2019inégalités sociales1.» A?n de pouvoir évaluer si des projets se quali?ent au regard de la transition juste, dix critères ont été développés.La transition doit tout d\u2019abord contribuer à réduire les émissions de GES.C\u2019est l\u2019évidence, sans quoi on ne saurait parler de transition énergétique.La réduction à la source des GES doit être priorisée.L\u2019approche développée nous invite aussi à demeurer critiques face aux technologies émergentes \u2013 la géo-ingénierie notamment \u2013, ces dernières n\u2019ayant pas encore fait leurs preuves et comportant leur lot 22 RELATIONS 807 MARS-AVRIL 2020 DOSSIER Alain Reno, Engrenage, collage, 2020 de risques, tant sur le plan humain qu\u2019environnemental2.Il faut ensuite aspirer à des changements ambitieux.L\u2019heure n\u2019est plus aux mesures cosmétiques.Il faut viser une refonte du rôle de l\u2019État, agir à tous les paliers et transformer profondément notre modèle économique et nos modes de vie.La cohérence ?nancière fait aussi partie des conditions de base d\u2019une transition réussie.Les choix ?nanciers et la politique économique du gouvernement, en matière ?scale notamment, doivent s\u2019inscrire dans une perspective de transition juste et servir de leviers pour la concrétiser en visant la redistribution des richesses.Par exemple, il serait odieux de faire porter le coût de la transition à la collectivité en sabrant encore davantage dans les services publics.La transition juste exige d\u2019élargir l\u2019assiette ?scale en augmentant le taux d\u2019imposition des plus riches et des grandes compagnies, et en luttant ef?cacement contre le recours aux paradis ?scaux.Des analyses systémiques sont nécessaires pour s\u2019assurer que la transition améliore les conditions de vie des plus vulnérables.Il va sans dire que le respect des droits humains tels que décrits dans les Pactes internationaux et la Déclaration de l\u2019ONU sur les droits des peuples autochtones est fondamental.Par ailleurs, la nécessaire transition nous offre l\u2019occasion d\u2019élargir notre dé?- nition du travail pour y inclure le travail non salarié sur lequel reposent actuellement nombre d\u2019initiatives de transition, portées très souvent par les femmes.Elle doit aussi permettre d\u2019améliorer les conditions de travail et de contrer sa précari- sation.Les travailleuses et les travailleurs qui œuvrent dans les secteurs fortement émetteurs de GES doivent ainsi pouvoir se réorienter vers d\u2019autres secteurs d\u2019emploi et béné?cier de soutien et de formation.Au Québec, la Fédération des travailleurs et des travailleuses du Québec, notamment, accompagne les travailleurs de ces secteurs pour faciliter cette transition.L\u2019Institut de recherche en économie contemporaine (IRÉC) souligne par ailleurs que le potentiel de création d\u2019emplois liés à la transition est largement supérieur aux pertes d\u2019emplois appréhendées.Du côté de la Centrale des syndicats du Québec, qui s\u2019apprête à déployer un vaste chantier de transition juste dans les secteurs de l\u2019éducation et de la santé, des précautions sont prises a?n de ne pas alourdir la charge de travail de membres souvent déjà à bout de souf?e.Comme les changements climatiques et la transition en tant que telle risquent d\u2019exercer une pression accrue sur les services publics et les gens qui y travaillent, il importe de leur accorder une place de choix, puisque ces services permettent d\u2019assurer une forme de justice sociale en raison de leur caractère universel.Il est aussi primordial de démocratiser la transition, tant au sein des milieux de travail que des collectivités, pour que toutes et tous en soient partie prenante.Le respect de la biodiversité est un autre élément-clé.On ne saurait mettre en place des mesures visant la réduction des GES qui viendraient accélérer l\u2019actuelle extinction des espèces.Des analyses d\u2019impact écologique complètes doivent être effectuées sous l\u2019angle du principe de précaution, et notre rapport aux écosystèmes doit être revu en conséquence.En?n, pour que la transition puisse être quali?ée de juste, elle doit reconnaître les responsabilités communes mais différenciées des peuples et des États (voir l\u2019article pp.17-18 à ce sujet).Le projet Québec ZéN Après s\u2019être entendus sur les critères d\u2019une transition porteuse de justice sociale, les membres du FCTÉ se sont attelés à deux tâches d\u2019envergure : tracer le portrait d\u2019une société québécoise carboneutre et proposer une marche à suivre pour y arriver.C\u2019est ainsi qu\u2019en juin 2019, le projet Québec ZéN (zéro émission nette) a vu le jour.L\u2019assise du projet Québec ZéN est une feuille de route vers la carboneutralité, découpée en 14 thématiques et présentant pour chacune l\u2019état de la situation actuelle, une vision de la situation souhaitée, un aperçu de ce qu\u2019il faut faire pour y arriver et des pièges à éviter, ainsi qu\u2019une liste d\u2019actions à mettre en œuvre.Cet ambitieux projet vise à susciter le dialogue social pour que les collectivités s\u2019approprient le contenu de la feuille de route et s\u2019en servent comme guide pour accompagner la mise en œuvre de la transition aux échelles nationale, régionale, locale, organisationnelle et individuelle.Fruit d\u2019un large consensus au sein du Front commun et appuyée sur les travaux de nombreux experts, la version 1.0 de cette feuille de route a été lancée le 30 septembre 2019.La feuille de route aborde en premier lieu la question de la résilience des communautés.Elle insiste sur le fait que la transition n\u2019est pas qu\u2019un dé?technique : c\u2019est d\u2019abord et avant tout un dé?humain et collectif, nécessitant une réelle transformation sociale.Vient ensuite une ré?exion sur le cadre politique de la transition, qui s\u2019articule selon cinq axes : cohérence et redevabilité des gouvernements ; éducation et dialogue social ; transition juste ; droits humains et ?nancement en temps de crise.Sur le plan de la cohérence et de la redevabilité des gouvernements, la Feuille de route insiste sur l\u2019urgence de se doter d\u2019une Loi climat, déclinée en un plan d\u2019action cohérent basé sur le principe de subsidiarité, c\u2019est-à-dire conférant à chaque palier de gouvernement les responsabilités qu\u2019il est le mieux à même de porter en tentant le plus possible de rapprocher les lieux de pouvoir des citoyens.La RELATIONS 807 MARS-AVRIL 2020 23 DOSSIER À PROPOS DE PLANCHERS ET DE PLAFONDS Vivian Labrie L\u2019auteure est chercheure autonome O n a souvent répété, ces dernières années, que la transition écologique devait être à la fois sociale et environnementale.On parle aussi de « transition juste ».En raison même de l\u2019urgence climatique, cette transition suppose de transformer les imaginaires de croissance sans limite qui dominent la société.Dans quel sens alors ?Pourquoi pas vers un bien-vivre mieux partagé au sein de milieux aptes à faciliter la transition, justement parce qu\u2019ils seront plus justes ?Non pas, donc, « Un Québec plus riche », comme on peut le lire sur les podiums des conférences de presse du premier ministre François Legault, mais un Québec riche de tout son monde.D\u2019où l\u2019intérêt de croiser davantage les savoirs acquis au ?l des luttes tant sociales qu\u2019environnementales.Des impasses similaires Est-il possible, par exemple, de s\u2019interroger sur les feuilles de route, les seuils vitaux et les cibles à atteindre en vue d\u2019une société carboneutre sans prendre en compte l\u2019ensemble du continuum des disparités de moyens et de niveaux de vie entre les plus pauvres et les plus riches ?De son côté, même si elle était moins ambitieuse que la proposition citoyenne qui y a conduit, la Loi visant à lutter contre la pauvreté et l\u2019exclusion sociale, adoptée en 2002 \u2013 devant permettre au Québec de rejoindre les nations industrialisées comptant le moins de personnes pauvres, et ce en 2013 \u2013, n\u2019a tout simplement pas fait le poids face à l\u2019imaginaire de la croissance sans limite et au modèle de « l\u2019ascenseur social » qui l\u2019accompagne.Car ils représentent le moteur de l\u2019action publique, même en matière de lutte contre la pauvreté.Or, on se demande trop peu : la croissance pour qui ?Vers où ?Avec quelle préoccupation pour la situation des plus pauvres ?En 2016, une note de l\u2019Institut de recherche et d\u2019informations socio-économiques (IRIS) a montré que le dé?cit de couverture des besoins de base, selon la Mesure du panier de consommation (MPC), avait augmenté en dollars constants au Québec, entre 2002 et 2011, alors même que le niveau de vie des ménages situés au-delà de ce seuil s\u2019était accru de plus qu\u2019il en aurait fallu pour le combler.Autrement dit, en dix ans, il aurait été possible de donner accès, par diverses politiques sociales et ?scales, à des ressources vitales manquantes au bas de l\u2019échelle sociale, si on avait fait le choix \u2013 apparemment impensable \u2013 de plafonner la croissance des plus hauts revenus, sans même les réduire.À la place, et à la faveur des choix politiques effectués, les 3,6 milliards de dollars manquants en ressources vitales auront plutôt contribué à rehausser le niveau de vie, déjà très élevé et énergivore, des personnes en haut de l\u2019échelle sociale.Faut-il s\u2019étonner que l\u2019atteinte de la cible de réduction de la pauvreté, qui avait été prévue en 2013, ne se soit pas concrétisée et que, comme le faisait récemment remarquer Philippe Hurteau dans un billet de l\u2019IRIS1, la contribution ?scale du 1 % le plus riche de la population ait tendance à « fondre comme neige au soleil » ?Entre un plancher social et un plafond environnemental Pour sortir de cette impasse, le changement de perspective mis de l\u2019avant par l\u2019économiste anglaise Kate Raworth offre une solution intéressante.Bien au fait des inégalités sociales et des enjeux environnementaux à l\u2019échelle planétaire, Raworth invite depuis quelques années à conceptualiser le développement, inclusif et durable, d\u2019« un espace sûr et juste coordination interministérielle de ce plan sera importante de même qu\u2019une redevabilité aux plus hauts échelons.En matière d\u2019éducation et de dialogue social, la feuille de route met l\u2019accent sur l\u2019importance de travailler tous ensemble à construire la société carboneutre de demain.Cela va de pair avec la mise en place d\u2019un vaste chantier d\u2019information et d\u2019éducation sur les changements climatiques et la transition.En ce qui concerne la transition juste et les droits humains, la feuille de route énumère, en cohérence avec les critères de la transition juste du FCTÉ, les actions susceptibles de faire en sorte que personne ne soit laissé pour compte et que les couches de la population les plus vulnérables, en particulier les peuples autochtones, soient incluses.Dernier aspect du cadre politique, le chapitre sur le ?- nancement nous invite à comprendre l\u2019importance de faire les efforts ?nanciers extraordinaires qui s\u2019imposent pour juguler la crise écologique tout aussi « extraordinaire » qui est en cours.Le virage à effectuer est majeur et il comporte un coût important, mais on ne saurait en faire l\u2019économie car, faut-il le rappeler, il n\u2019y a pas d\u2019argent sur une planète morte.Huit importants chantiers sont nommés dans la feuille de route : économie et consommation ; énergie ; aménagement du territoire et biodiversité ; transport ; industrie ; bâtiments ; agriculture et déchets.Ces chantiers offrent l\u2019occasion aux personnes et aux organisations intéressées de se regrouper sur une base sectorielle pour ré?échir plus à fond sur les façons d\u2019opérer une refonte de ces secteurs.Depuis le lancement de la première version de la feuille de route, les travaux se sont poursuivis, car l\u2019objectif premier de ce projet, rappelons-le, est de rallier une masse critique de personnes autour d\u2019un projet commun de transition porteur de justice sociale.Les personnes et les organisations qui se sentent interpellées sont appelées à mettre la main à la pâte, à s\u2019approprier la feuille de route et à y apporter leur contribution en vue du lancement de sa version 2.0, prévue en avril 2020.Cette nouvelle mouture de la feuille de route 24 RELATIONS 807 MARS-AVRIL 2020 DOSSIER béné?ciera donc d\u2019un large appui puisque les organisations membres et les groupes de citoyens intéressés auront eu l\u2019occasion de se l\u2019approprier et d\u2019y contribuer.Elle constituera non seulement un guide concret pour mettre en œuvre la transition juste à notre échelle québécoise, mais aussi un puissant outil pour faire pression sur les différents paliers décisionnels et exiger les changements qui s\u2019imposent.Évidemment, entre la ré?exion et la mise en œuvre, la marche est haute.Bien que tout reste à faire et que le chemin vers la carboneutralité soit invariablement semé d\u2019embûches, le projet Québec ZéN a l\u2019avantage de rassembler des gens de tous horizons pour imaginer, plani?er et construire le Québec de demain.1.Voir le site Web .2.Lire Andrea Levy, « Les apprentis sorciers à l\u2019œuvre », Relations, no 777, avril 2015.pour l\u2019humanité2 ».Dans ce modèle, un plancher social doit être assuré en fonction de seuils minimaux en matière de revenu, d\u2019emploi, de santé, d\u2019accès aux ressources, et ainsi de suite.Par ailleurs, l\u2019espace de la vie en société au-delà de ce plancher social trouve une autre limite dans ce qu\u2019elle appelle le plafond environnemental.Au-delà de cette limite planétaire, les réactions s\u2019enchaînent : réchauffement climatique, pollution atmosphérique, pertes de biodiversité, acidi?cation des océans, etc.Cette façon de reconcevoir la normalité économique en fonction de deux limites solidaires \u2013 le plancher et le plafond d\u2019un espace commun \u2013 remet en question le modèle dominant ascensionnel, qui fait ?des contraintes tant sociales qu\u2019environnementales qui régissent la vie humaine sur Terre.Kate Raworth fait remarquer que si la notion de limites est délicate pour les cercles politiques et les milieux d\u2019affaires, et qu\u2019elle est souvent présentée « comme une contrainte face au désir d\u2019innover », il n\u2019en reste pas moins que « nous vivons dans nos limites biologiques et nous nous développons grâce à elles ».Elle donne l\u2019exemple de la température corporelle qui ne saurait être trop basse ou trop haute sans mettre notre vie en danger.« Nous nous portons mieux quand nous vivons à l\u2019intérieur des limites des systèmes vivants, mais notre modèle centré sur la croissance résiste ! Dépasser cette obsession pour la croissance est une des transformations les plus dif?ciles et les plus nécessaires de notre siècle.» Cette logique entre plancher et plafond appelle à discerner ce qui doit croître de ce qui doit décroître dans nos manières de vivre, nous invitant à prendre soin du patrimoine commun.Les mouvements de résistance qu\u2019on a vu poindre à travers le monde ces derniers temps, dont celui des Gilets jaunes en France, montrent l\u2019importance de réguler la transition d\u2019une manière suf?samment attentive aux inégalités économiques et sociales pour sonner juste \u2013 une condition essentielle pour générer l\u2019adhésion nécessaire et sa mise en œuvre.À défaut d\u2019avoir un environnementaliste comme ministre fédéral de l\u2019Environnement, un ministère des Justes milieux offrirait sans doute des perspectives plus réjouissantes pour notre avenir à toutes et à tous que l\u2019actuel ministère de la Prospérité de la classe moyenne \u2013 où ces limites du trop et du trop peu restent hors champ.Il y aurait là une façon plus organique et moins « ascensionnelle » d\u2019envisager la prospérité dans nos divers milieux : comme une vie entre plancher et plafond, dans un espace respirable, sur la planète Terre.Beau projet.1.P.Hurteau, « L\u2019impôt du 1 % : tendance à la baisse », sur le site : .2.K.Raworth, « Un espace sûr et juste pour l\u2019humanité », Projet, vol.1, 2017.Alain Reno, Baril mécanique, collage, 2020 RELATIONS 807 MARS-AVRIL 2020 25 DOSSIER POUR UNE AGRICULTURE ENRACINÉE David Dupont L\u2019auteur, chercheur à l\u2019IRÉC, a publié Une brève histoire de l\u2019agriculture au Québec.De la conquête du sol à la mondialisation (Fides, 2009) L a crise environnementale qui se dessine à l\u2019horizon et qui se rapproche vraisemblablement tel un mur auquel risquent de se frapper violemment les générations futures incite à revoir nos modèles de développement, dont celui de notre industrie agroalimentaire.La dynamique dans laquelle celle-ci est engagée participe de plus en plus à exclure les occupants du sol de la prise de décisions stratégiques concernant celui-ci.En effet, depuis environ une décennie, des représentants de fonds d\u2019investissement sillonnent les campagnes pour accaparer des terres qu\u2019ils retirent à la relève à des ?ns de spéculation.Que dire, aussi, de la vitesse accélérée de rotation des produits vendus sur les étagères des supermarchés, dictée par des algorithmes servant au calcul des tendances alimentaires ?L\u2019intelligence arti?cielle sert même désormais à tester des aliments en identi?ant, à l\u2019aide de capteurs, les molécules de goût susceptibles de plaire aux clientèles et visant à orienter les produits vers les segments de marché appropriés (voir les services qu\u2019offre Gastrograph AI).Or, en abandonnant l\u2019agriculture à l\u2019avarice de la spéculation ?nancière et à l\u2019ef?cacité froide des algorithmes, on la sépare du lien organique qui l\u2019unit au monde concret.C\u2019est aussi la dimension proprement économique de l\u2019activité agricole qui est perdue de vue dans le processus.Cette dimension, nous la retrouvons dans l\u2019étymologie du mot économie lui-même, tiré de nomoi (« gestion », en grec) et oikos (« domaine privé »).Dans oikonomia, le domaine réfère plus largement au groupe premier d\u2019appartenance, que l\u2019on peut ici étendre à la collectivité environnante au sein de laquelle habite l\u2019agriculteur et qui est marquée par des rapports directs d\u2019interdépendance.Ainsi, il importe d\u2019emprunter les voies susceptibles d\u2019assurer l\u2019encastrement de l\u2019agriculture dans les communautés rurales de sorte que le milieu naturel qui la contient, le territoire dont elle sculpte le paysage et les gens qui la pratiquent dans des rapports d\u2019interdépendance avec la nature ne deviennent pas de pures abstractions administrées par la seule rationalité calculatrice du marché.Stimuler des ?lières agroalimentaires régionales qui tablent sur la commercialisation d\u2019aliments distinctifs et bons pour la santé est l\u2019une des principales voies susceptibles de faciliter la transition vers un mode de production agroalimentaire écologique qui ne laisserait pas de côté des communautés rurales dévitalisées.Quelques exemples de ces ?lières s\u2019offrent à nous.À l\u2019extrémité ouest de la Gaspésie, à Sainte-Anne-des-Monts, s\u2019est implantée dans les dernières années la Minoterie des anciens, qui mise sur l\u2019attrait pour ce genre d\u2019aliments distinctifs.La Minoterie offre toute une gamme de farines, d\u2019huiles et de grains entiers bio et sans gluten, des produits tournés vers les marchés des grands centres, mais qui soutiennent la résilience des collectivités locales.Dès sa fondation, l\u2019entreprise a cherché à s\u2019approvisionner localement pour ses grains et céréales a?n que ses fournisseurs soient des agriculteurs des environs.Autre exemple : l\u2019Atelier agroalimentaire des Basques (ATAB), qui fournit microbrasseries et micro-distilleries en fruits, légumes et aliments forestiers.Par le biais de ses activités commerciales, cette coopérative de producteurs a pour objectif de stimuler la culture des produits qu\u2019elle met en valeur.Des cultures émergentes comme l\u2019amélanchier, l\u2019argousier et la camerise trouvent ainsi de nouveaux débouchés.Si le développement de ces ?lières ne peut faire abstraction de l\u2019environnement d\u2019affaires global dans lequel il s\u2019inscrit, au lieu de faire perdre aux habitants du milieu agricole toute emprise sur le devenir d\u2019une activité cardinale pour nombre de communautés rurales, il est plus susceptible d\u2019assurer aux fermes un encastrement réel dans le milieu de vie au sein duquel elles sont implantées.Ainsi, alors que la dynamique de la grande industrie agroalimentaire concourt à la marginalisation des domaines agricoles éloignés des grands centres urbains et vide les écoumènes \u2013 sans oublier ses nombreux effets néfastes sur l\u2019environnement et la santé \u2013, la nécessaire transition écologique offre une occasion de développer des ?lières bien ancrées dans les territoires.Fermer les régions dites dévitalisées et enjoindre leurs habitants à déménager en ville pour faire de l\u2019agriculture urbaine sur les toits ne saurait donc tenir lieu de projet de société écologique\u2026 et ne serait certainement pas un exemple de transition juste pour les hommes et les femmes qui habitent le territoire.26 RELATIONS 807 MARS-AVRIL 2020 DOSSIER Alain Reno, Énergie inépuisable, 2020 D ans le rapport Maîtriser notre avenir énergétique1 de la Commission sur les enjeux énergétiques du Québec, vous déploriez qu\u2019en dépit d\u2019une situation avantageuse en matière d\u2019énergie renouvelable, le Québec ne parvient pas à déployer son potentiel pour sortir des énergies fossiles.Ce constat semble toujours valable, pourquoi ?Normand Mousseau : Si nous considérons les émissions de gaz à effet de serre (GES), il n\u2019y a pas eu de progrès.Notre économie ne s\u2019est pas transformée.Un rapport du ministère de l\u2019Environnement, paru en 2018 et portant sur les cinq premières années du Plan d\u2019action 2013-2020 sur les changements climatiques, montre qu\u2019on a dépensé deux milliards de dollars sans résultat concret.Pourquoi ?Il s\u2019agit à mon avis d\u2019un problème de gouvernance, c\u2019est-à-dire de structure de pouvoir et d\u2019action.On sait quels secteurs produisent le plus de GES, quels chantiers prioriser, mais nous n\u2019avons pas de structures capables de mettre la question climatique au cœur de l\u2019ensemble des décisions prises par le gouvernement et d\u2019en assurer la cohérence.Pourtant, une telle approche existe.Le Royaume-Uni est certainement un bon exemple.En 2008, l\u2019ensemble des partis politiques y ont voté une loi qui inclut un budget carbone.Celui-ci permet de déterminer le seuil limite d\u2019émissions de GES du pays et les responsabilités de chaque secteur pour respecter ce budget et réduire les émissions.Ce budget est voté 12 ans à l\u2019avance, ce qui permet de savoir où l\u2019on s\u2019en va.Aussi, un comité d\u2019experts indépendants est chargé d\u2019évaluer la démarche en cours de route, ce qui nécessite que le gouvernement soit ouvert à la critique.L\u2019appareil d\u2019État s\u2019est ainsi donné les moyens d\u2019agir et de dépasser ses objectifs de réduction d\u2019émissions de GES grâce à une compréhension réelle et à une approche stratégique des enjeux, ce qu\u2019on n\u2019observe pas au Québec, malheureusement.Ici, la majorité des fonctionnaires n\u2019ont aucune formation à cet égard.On navigue à vue.De plus, quand un grand projet arrive au ministère de l\u2019Économie et de l\u2019Innovation, ce dernier s\u2019appuie principalement sur les données des promoteurs.Ce n\u2019est qu\u2019une fois le projet bien ?celé qu\u2019on charge le ministère de l\u2019Environnement de l\u2019évaluer.Mais sa position a peu d\u2019effet.Le projet ira de l\u2019avant de toute façon, ayant déjà tous les appuis politiques nécessaires.Or, il faudrait inclure la question des GES au tout début du processus, pas à la ?n, a?n d\u2019éviter de créer une confrontation entre développement économique et enjeux environnementaux.Le gouvernement n\u2019est clairement pas assez conscient de la gravité du problème et de l\u2019urgence d\u2019agir ef?cacement.De nouvelles structures devraient être prises en charge par le bureau du premier ministre lui-même.Elles ne peuvent pas être con?ées au ministre de l\u2019Environnement, qui a trop peu de poids politique face aux ministres à vocation économique.Et il faut que tout l\u2019appareil gouvernemental s\u2019engage.Or, celui-ci est bien frileux et très conservateur \u2013 pas question de sortir des sentiers battus \u2013, la façon dont il fait les véri- ?cations et les évaluations en témoigne.En effet, quand on regarde les indicateurs de succès des politiques mises en place, presque aucun ne porte sur la réalisation des objectifs des politiques.On répertorie plutôt les actions menées \u2013 par exemple avoir donné tant de subventions par année \u2013 sans vraiment évaluer l\u2019atteinte des objectifs.Cette façon de fonctionner nous mène à une impasse ! Le budget carbone devrait être implanté pour que les décideurs assument publiquement une vraie responsabilité en matière de réduction des GES dans chaque secteur d\u2019activité au Québec.Sans être exemplaire à tous égards, la Caisse de dépôt et placement du Québec a le mérite d\u2019avoir mis en place un plan de réduction des GES.Elle est en avance sur ses objectifs \u2013 qui n\u2019étaient pas très ambitieux \u2013 et ce plan lui donne des balises.Elle s\u2019assure que tous les employés et analystes intègrent les enjeux climatiques dans leurs choix d\u2019investissements.UNE TRANSITION SANS GOUVERNAIL ENTREVUE AVEC NORMAND MOUSSEAU Physicien théoricien, Normand Mousseau a publié plusieurs livres dont Gagner la guerre du climat.Douze mythes à déboulonner (Boréal, 2017).En 2013, il coprésidait, avec Roger Lanoue, la Commission sur les enjeux énergétiques du Québec, dont le rapport est vu comme une référence importante en la matière.Depuis septembre 2016, il est directeur académique de l\u2019Institut de l\u2019énergie Trottier.Il est également cofondateur de L\u2019Accélérateur de transition.Relations l\u2019a rencontré pour parler de la gouvernance d\u2019une transition énergétique juste.?RELATIONS 807 MARS-AVRIL 2020 27 DOSSIER Dans l\u2019approche globale de la transition énergétique que vous défendez, quelle place l\u2019enjeu de la justice sociale occupe-t-il ?N.M.: Pour moi, une des clés pour avancer dans la transition énergétique est de montrer que l\u2019ensemble des autres domaines \u2013 sociaux, économiques, culturels, etc.\u2013 en pro?tera.On n\u2019a pas les moyens de s\u2019attaquer au dé?climatique sans s\u2019assurer qu\u2019on intègre en même temps les autres dimensions.Respecter les objectifs que nous nous sommes donnés pour combattre les changements climatiques nécessite des transformations rapides de la société et d\u2019une ampleur considérable.Pour que celles-ci soient acceptées et réussissent, il faut que les citoyens et les citoyennes les appuient fermement.Pour cela, il faut qu\u2019elles soient justes et que l\u2019ensemble de la société y gagne au change.Si on laisse la moitié de la population derrière, nous n\u2019y parviendrons pas.Donc, pour moi, c\u2019est une question de cohérence.Tous les partis politiques ont voté pour les cibles ambitieuses de 2030.Nous avons une obligation de justice parce que nous avons une obligation de résultats en matière de transition énergétique.Prenons l\u2019exemple de la taxe sur le carbone (même s\u2019il s\u2019agit d\u2019un programme fédéral qui ne touche pas le Québec), qui est emblématique d\u2019une mesure injuste.En principe, les gens vont pro?ter d\u2019une déduction d\u2019impôt équivalente à la moyenne per capita de la taxe sur le carbone payée, soit 600 $ à 700 $ par personne.Si tu es riche, tu récoltes le crédit d\u2019impôt et, en parallèle, tu es capable de changer de voiture pour en choisir une moins polluante.Par contre, si tu n\u2019as pas beaucoup d\u2019argent, tu as du mal à payer la taxe \u2013 qui est encore minimale, mais qui devrait augmenter rapidement \u2013, le crédit d\u2019impôt n\u2019est pas d\u2019un grand secours et tu n\u2019as pas les moyens de changer de voiture, voire de déménager, etc.Cette approche est clairement injuste, sans parler du fait que plusieurs grandes entreprises parmi les plus polluantes sont exemptées de cette taxe.Ce type de mesure ne doit pas être conçu seulement par des économistes, mais doit être co-construit en collaboration avec des citoyens et des groupes sociaux pour s\u2019assurer que ce qu\u2019on met en place est non seulement ef?cace, mais juste.La justice n\u2019est pas toujours une question de coût.Parfois, les gens vont accepter de payer plus cher individuellement s\u2019ils sentent que l\u2019ensemble de la collectivité en béné?cie.C\u2019est une question complexe.Outre une gouvernance à révolutionner en profondeur, quelles sont, brièvement, les priorités de l\u2019heure en matière de transition ?N.M.: Le rapport Maîtriser notre avenir énergétique donne plusieurs pistes prioritaires.Mais actuellement, en vue d\u2019atteindre nos objectifs de 2030, je pense qu\u2019il faut prioriser l\u2019électricité et abandonner le recours au gaz naturel et au mazout dans le secteur du bâtiment.Il faut aussi regarder du côté du secteur industriel et commercial, en appuyant, par exemple, le développement de procédés industriels différents.Après tout, plus de la moitié de la production de GES au Québec n\u2019est pas le fait de citoyens, mais d\u2019industries.À cet égard, il faut cesser de culpabiliser les gens comme s\u2019ils étaient les seuls responsables de la pollution.Les types d\u2019aménagement du territoire doivent aussi être revus en privilégiant la densi?cation et l\u2019augmentation du transport en commun.Il faut aussi dissuader les gens d\u2019acheter de grosses voitures \u2013 le Québec a un triste record dans ce domaine \u2013 en augmentant de façon signi?cative, par exemple, les taxes à l\u2019achat.Dans tous les cas, ce sont des approches susceptibles d\u2019aller chercher un large appui \u2013 notamment dans un Canada plus divisé que jamais \u2013 dont nous avons besoin.Pour ça, il faut parfois être astucieux.C\u2019est ce qu\u2019on essaie de faire par exemple avec L\u2019Accélérateur de transition, un organisme que j\u2019ai cofondé.Par exemple, le projet de réduction des GES dans l\u2019industrie du camionnage sur lequel on travaille n\u2019est pas présenté comme un projet de réduction des GES, mais bien comme un projet de modernisation de cette industrie pour la rendre plus compétitive.Les gens autour de la table ne sont pas dupes, ils comprennent que ça va aussi réduire les GES et c\u2019est important pour eux, mais ils adhèrent d\u2019abord parce que le projet aura des effets directs et positifs sur leur travail.Entrevue réalisée par Catherine Caron.1.Sur le sujet, lire François L\u2019Italien, « Maîtriser notre énergie, l\u2019enjeu du XXIe siècle », Relations, no 776, février 2015.Alain Reno, Transit en marche, collage, 2020 28 RELATIONS 807 MARS-AVRIL 2020 DOSSIER Brigitte Alepin, Lyne Latulippe et Louise Otis Les auteures, cofondatrices de Tax COOP, sont respectivement professeure à l\u2019Université du Québec en Outaouais, professeure au Département de ?scalité de l\u2019Université de Sherbrooke, professeure adjointe à l\u2019Université McGill et juge administrative internationale O n ne peut plus ignorer les dif?cultés d\u2019implantation de la tari?cation du carbone telle que proposée par la communauté internationale depuis bientôt 30 ans et adoptée au Canada récemment.Face à l\u2019urgence environnementale, le temps est maintenant venu de développer de nouvelles solutions ?scales qui complémenteront celles actuellement mises en œuvre.La tari?cation du carbone au Canada La taxe sur le carbone du Canada, instaurée par le gouvernement Trudeau en 2016, vise à compléter les initiatives territoriales et provinciales existantes \u2013 dont la bourse du carbone du Québec.Établi actuellement à 20 dollars canadiens, le prix de la tonne de carbone atteindra 50 dollars en 2022.Il devrait toutefois être ?xé à 100 dollars, voire à 210 dollars selon les estimés, pour limiter la trajectoire du réchauffement de la planète à 2°C.Le gouvernement canadien s\u2019est engagé à reverser aux provinces les sommes prélevées par cette taxe fédérale, et ce, à l\u2019aide d\u2019un mécanisme de remboursement d\u2019impôt aux ménages.Par exemple, il estime que la tari?cation du carbone coûtera environ 560 dollars à une famille ontarienne moyenne en 2022, mais que celle-ci recevra en contrepartie un remboursement d\u2019environ 700 dollars.L\u2019implantation de la tari?cation canadienne du carbone connaît toutefois des dif?cultés, liées en premier lieu aux transferts de richesse.Lorsque la « vertu écologique » est intégrée aux marchés, des transferts de richesse surviennent, puisque les groupes affectés (individus, familles, industries, provinces, pays) s\u2019appauvrissent, particulièrement le temps de la transition et en comparaison avec d\u2019autres groupes qui ne sont pas touchés par des mesures similaires.La ?xation d\u2019un coût uniforme pour l\u2019émission d\u2019une tonne de gaz à effet de serre (GES) dans des régions géographiques et des marchés canadiens ayant des pro?ls d\u2019émission de GES variés est susceptible d\u2019entraîner de tels transferts de richesse, dont certains pourraient entraîner une croissance des inégalités.Pensons notamment aux personnes plus démunies qui n\u2019ont pas l\u2019option de modi?er leur comportement de consommation pour éviter de payer la taxe carbone, ou aux pertes d\u2019emplois résultant de l\u2019impact de celle-ci sur l\u2019économie de certaines régions.Anticipés ou réels, les transferts de richesses rendent complexes les négociations lors de la mise en place d\u2019une tari?cation du carbone.Cette inégalité face aux effets de la tari?cation du carbone s\u2019inscrit par ailleurs dans un contexte politique où l\u2019est et l\u2019ouest du pays vivent de profondes divisions.Les provinces dont l\u2019économie repose principalement sur l\u2019industrie pétrolière subiront des conséquences plus importantes.Il devient ainsi impératif de prévoir des alternatives pour soutenir le développement économique et les ?nances publiques de ces provinces.Il faut aussi anticiper des transferts de richesses entre les différentes industries, qui n\u2019ont pas toutes le même bilan carbone.Ainsi, la production de l\u2019aluminium sera davantage favorisée que celle de l\u2019acier par un régime ?scal vert.Les entreprises pétrolières seront davantage affectées que celles qui produisent de l\u2019énergie éolienne.L\u2019industrie canadienne la plus ébranlée par la tari?cation du carbone sera indéniablement celle des sables bitumineux.Au Canada \u2013 quatrième pays producteur et exportateur de pétrole dans le monde \u2013, 96 % des réserves avérées proviennent du secteur des sables bitumineux, qui représentaient déjà 64 % de sa production pétrolière en 2018.Des mesures ?scales bien pensées L\u2019urgence des enjeux environnementaux requiert l\u2019implantation immédiate de mesures ?scales ef?caces pour réduire les GES.Pour maintenir la hausse du mercure en deçà de 2°C, le Programme des Nations unies pour l\u2019environnement (PNUE) prévoit que les pays membres devront tripler le niveau global de leur engagement, tel que décrit dans l\u2019Accord de Paris en 2015, et ce, d\u2019ici 2030.Durant cette période de 10 ans qui a débuté en 2020, la tari?cation du carbone à un juste prix ainsi que des mesures ?scales vertes doivent être mises en place, mais de telle sorte qu\u2019elles ne favorisent pas une fuite de capitaux vers l\u2019étranger, comme cela a été LA FISCALITÉ AU SERVICE DE LA JUSTICE CLIMATIQUE En plus de la tari?cation du carbone, de nouveaux outils ?scaux équitables permettent d\u2019agir à la fois sur la question climatique et les enjeux de justice ?scale et sociale.0 10 20 30 40 50 60 70 S A S K A T C H E W A N A L B E R T A T .N .- O .E T N U N A V U T T E R R E - N E U V E - E T - L A B R A D O R N O U V E A U - B R U N S W I C K C A N A D A N O U V E L L E - É C O S S E M A N I T O B A C O L O M B I E - B R I T A N N I Q U E L ' Î L E - D U - P R I N C E - É D O U A R D O N T A R I O Y U K O N Q U É B E C 66,4 61,1 28,3 20,3 20,2 19,4 16,4 15,9 12,6 12,1 11,5 11,2 9,6 Sources : MELCC et L'Actualité ÉMISSIONS DE GES PAR HABITANT EN 2016 (EN TONNES D'ÉQUIVALENT CO2) RELATIONS 807 MARS-AVRIL 2020 29 DOSSIER le cas avec le programme canadien ÉcoAuto, en 2007-2008.Ce programme offrait une aide ?scale de 1000 $ à 2000 $ aux Canadiens et Canadiennes qui faisaient l\u2019acquisition de véhicules automobiles moins polluants.Le gouvernement a encouragé l\u2019acquisition de plus de 100 000 de ces véhicules fabriqués presque exclusivement à l\u2019extérieur du Canada.Ainsi, alors que l\u2019industrie automobile canadienne était en faillite technique et que le gouvernement fédéral s\u2019apprêtait à lui accorder une aide de 10,5 milliards de dollars, le programme ÉcoAuto provoquait une fuite de capitaux estimée à plus de 3 milliards de dollars.Par ailleurs, il ne faut pas surestimer la vertu écologique des gens.Dans une société démocratique, les citoyens, électeurs et contribuables ont le dernier mot.S\u2019ils se déclarent prêts, en principe, à la tari?ca- tion du carbone, la ferveur de leur engagement se révèle souvent insuf?sante pour permettre un véritable virage vert.Par exemple, selon le Baromètre de la consommation responsable (édition 2017), bien que 86 % des consommateurs québécois se déclarent en faveur de l\u2019achat de biens durables, seulement 68 % choisissent ce type de produits.Pro?ter de la réforme ?scale internationale La modernisation de la ?scalité internationale et les nouvelles technologies permettent de développer de nouveaux outils en matière de ?scalité environnementale canadienne et mondiale qu\u2019il est important d\u2019explorer.Les initiatives de tari?cation du carbone présentement en vigueur ou discutées dans plusieurs juridictions visent principalement les entreprises polluantes.Pourtant, tel que le démontre le rapport Inégalités extrêmes et émissions de CO2, publié par Oxfam en 2015, ainsi que les travaux de Lucas Chancel et Thomas Piketty, au ?nal, c\u2019est forcément la consommation des individus qui est le principal responsable des émissions de GES, et ces derniers devraient donc être plus directement visés par les initiatives de tari?cation du carbone.De plus, considérant que, selon cette même étude d\u2019Oxfam, l\u2019empreinte carbone moyenne du 1 % des personnes les plus riches à l\u2019échelle mondiale serait 175 fois plus élevée que celle des 10 % les plus pauvres, de telles mesures devraient viser particulièrement les mieux nantis.Au Canada, l\u2019empreinte carbone des plus riches est six fois plus élevée que celle des ménages dont le revenu se situe dans le décile inférieur.Les mesures de redistribution de la richesse expliquent probablement en partie un écart moindre au Canada.Mentionnons qu\u2019à ce jour, aucun pays n\u2019a encore prévu de taxer les émissions de GES des mieux nantis.Il y a 25 ans, lorsque les négociations concernant les changements climatiques ont commencé, il aurait été dif- ?cile, voire impossible d\u2019envisager une taxation rattachée directement à l\u2019empreinte carbone des personnes physiques, en raison des limites technologiques.Avec les nouvelles technologies, il est maintenant facile de calculer l\u2019empreinte carbone des individus.Une telle taxation devient ainsi une avenue à considérer.Une « taxe GES » ciblant les richissimes aurait plusieurs mérites : respect du principe du pollueur-payeur, progressivité et outil de sensibilisation.Par ailleurs, a?n de moderniser nos régimes d\u2019imposition et de contrer les stratégies des sociétés multinationales qui réussissent à payer peu ou pas d\u2019impôt, l\u2019OCDE prépare depuis plusieurs années un projet de réforme ?scale internationale nommé Base Erosion and Pro?t Shifting.Dans le cadre de cette réforme, un programme de travail, publié à l\u2019automne 2019, propose un impôt minimum mondial pour les multinationales.Considérant que cette réforme et la tari?cation du carbone nécessitent le consensus de tous les pays, il est avisé de coordonner les deux enjeux.Une approche coordonnée englobant la ?scalité internationale et l\u2019enjeu climatique pourrait, d\u2019une part, persuader les États réticents d\u2019adhérer à la réforme ?scale internationale et, d\u2019autre part, faciliter l\u2019acceptabilité d\u2019une taxe environnementale globale.Jusqu\u2019à maintenant, il n\u2019existe aucune initiative qui associe les enjeux environnementaux à la réforme ?scale internationale.Tout reste à faire.L\u2019une des avenues possibles serait de conjuguer les enjeux environnementaux avec l\u2019impôt minimum mondial proposé par l\u2019OCDE pour les multinationales.Si les pays parviennent à s\u2019entendre sur un taux minimum disons de 15 %, la proposition éco?s- cale complémentaire serait d\u2019attribuer 1 % à la lutte pour le climat.Il serait ainsi possible de dégager les sommes nécessaires pour permettre aux pays développés ou dits en voie de développement de prendre le virage vert.Il n\u2019est pas illusoire de penser que des avancées importantes puissent survenir si un nombre important de pays s\u2019engagent en ce sens.Alain Reno, Du noir au vert, collage, 2020 POUR PROLONGER LA RÉFLEXION Consultez nos suggestions de lectures, de ?lms, de vidéos et de sites Web en lien avec le dossier au www.revuerelations.qc.ca 30 RELATIONS 807 MARS-AVRIL 2020 DOSSIER Jacques Goldstyn, 2020 Notre numéro de mai-juin sera en kiosques et en librairies le 15 mai.Pensez à réserver votre exemplaire ! Il comprendra notamment un dossier sur : L\u2019INTELLIGENCE ARTIFICIELLE Les technologies liées à l\u2019intelligence artificielle (IA) sont en plein essor.Si elles peuvent rendre des services précieux dans un nombre croissant de domaines, elles peuvent accroître les inégalités et la déshumanisation dans la société.Dans ce dossier, nous explorerons quelques-unes de ces zones d\u2019ombre, notamment le gigantesque dispositif de contrôle social que permettent l\u2019analyse des données massives (Big data) et l\u2019Internet des objets, mais aussi l\u2019accentuation de la précarisation du travail.Qu\u2019en est-il par ailleurs des risques de dépersonnalisation de la médecine et de l\u2019empreinte écologique de ces technologies ?Quelles visions du monde et de l\u2019humain sont véhiculées par les multinationales de l\u2019IA ?Les résistances citoyennes pour contrer ces phénomènes se développent.AUSSI DANS CE NUMÉRO : \u2022 un débat sur le consentement automatique au don d\u2019organes ; \u2022 un regard sur le problème de l\u2019accès à l\u2019énergie pour la population du Delta du Niger, au Nigeria ; \u2022 une entrevue avec le sociologue et philosophe allemand Hartmut Rosa ; \u2022 le Carnet de Marie-Célie Agnant, la chronique littéraire de Violaine Forest et la chronique Questions de sens signée par Bernard Senécal ; \u2022 les œuvres de notre artiste invité, Jacques Goldstyn.Recevez notre infolettre par courriel, peu avant chaque parution.Inscrivez-vous à notre liste d\u2019envoi sur la page d\u2019accueil de notre site Web?: .PROCHAIN NUMÉRO RELATIONS 807 MARS-AVRIL 2020 31 L\u2019auteur enseigne la philosophie au Cégep de Saint-Jérôme D epuis 2015, le Portugal semble faire bande à part parmi les démocraties occidentales : le pays a un gouvernement dirigé par un parti social-libéral appuyé par deux formations de gauche, il est sorti du cercle vicieux de l\u2019austérité et connaît une reprise économique qui fait des jaloux en Europe.D\u2019aucuns y voient un espoir pour les partis de gauche, un modèle de collaboration et de gouvernement.Chose certaine, le verdict électoral d\u2019octobre 2019 traduit une satisfaction générale quant au chemin parcouru ces quatre dernières années, le Parti socialiste (PS) ayant été réélu pour un deuxième mandat.Les années d\u2019austérité La population portugaise a goûté à de dures politiques d\u2019austérité durant la dernière décennie, ce qu\u2019il importe de rappeler lorsqu\u2019on fait état de la situation actuelle.Après la période de forte croissance économique qui a suivi son adhésion à l\u2019Union européenne (UE) en 1986, le Portugal a connu ralentissement, stagnation et récession au tournant du millénaire.En 2008-2009, la crise des subprimes atteint un pays dans une posture déjà précaire.En 2011, le gouvernement socialiste de José Sócrates se résigne à conclure une entente avec la « troïka » \u2013 composée de l\u2019Eurogroupe, de la Banque centrale européenne et du Fonds monétaire international.Son but : obtenir un prêt de 78 milliards d\u2019euros pour ?nancer ses obligations ?nancières, en échange d\u2019un programme d\u2019« ajustement économique ».Il s\u2019agit en fait d\u2019une cure d\u2019austérité qui vise d\u2019abord la réduction du dé?- cit budgétaire par rapport au PIB (qui est passé de 9,8 % en 2010 à 3 % en 2013).Incapable d\u2019obtenir une majorité parlementaire pour aller de l\u2019avant, le gouvernement Sócrates est toutefois forcé de se soumettre au verdict des urnes.Or, c\u2019est une coalition formée du Parti social-démocrate (PSD, centre droit) et des conservateurs du CDS-Parti populaire (CDS-PP), menée par Pedro Passos Coelho, qui est élue en juin 2011.Le nouveau gouvernement applique une austérité de son cru qui se révèle plus dure encore.Celle-ci se traduit, entre autres, par des coupes draconniennes dans les salaires de la fonction publique (en moyenne de 20 % par rapport au niveau de 2010 et allant jusqu\u2019à 25 % dans certaines catégories d\u2019emploi), l\u2019augmentation de la taxe de vente à 23 %, le sauvetage de la banque Millenium BCP (à hauteur de 3 milliards d\u2019euros) et la vente de la part de Portugal Telecom appartenant à l\u2019État.Cette « cure » entraîne un recul du PIB du pays trois années de suite, de 2011 à 2013, qui atteint 4 % en 2012.Le taux de chômage explose, touchant 15,7 % de la population active \u2013 40 % chez les jeunes \u2013 cette même année.Les services publics \u2013 l\u2019éducation en premier lieu \u2013 sont en crise, et la contraction économique provoque une vague d\u2019émigration importante : entre 2011 et 2013, près PORTUGAL : LA « PATENTE QUI FONCTIONNE » Après des années d\u2019austérité administrée par la droite, le gouvernement du Parti socialiste a amélioré la situation du pays.Mais son bilan reste mitigé et les dernières élections ont mis ?n à l\u2019alliance inédite \u2013 vue comme une étrange « patente » \u2013 qui le liait à la gauche.Ludvic Moquin-Beaudry Murale « Virer à gauche contre l\u2019austérité », Lisbonne, 1er juin 2014.Photo : Jeanne Menjoulet/Flickr 32 RELATIONS 807 MARS-AVRIL2020 AILLEURS de 100 000 Portugais et Portugaises (soit environ 1 % de la population) quittent le pays chaque année1.Le tournant de l\u2019élection de 2015 L\u2019année 2014 est la dernière de l\u2019entente avec la troïka.Bien que le Portugal ait retrouvé l\u2019accès au marché obligataire pour ?nancer sa dette et que l\u2019économie montre des signes d\u2019amélioration, la population est à bout de souf?e et les services publics se sont dégradés.De plus, puisque le PS et le PSD ont participé à tour de rôle à la cure d\u2019austérité du pays, les perspectives de changement semblent plutôt sombres.Lors des élections d\u2019octobre 2015, le gouvernement de coalition du PSD et du CDS-PP se présente dans la liste Portugal à Frente (« Portugal en avant »).Le Parti socialiste, avec António Costa comme nouveau chef (il était maire de Lisbonne), adopte une posture « réaliste », voire libérale.Costa ira jusqu\u2019à déclarer que « les Portugais ne supportent plus les promesses qui ne peuvent pas être respectées2 », ce qui témoigne d\u2019ambitions plutôt modestes en matière de nouvelles politiques.Le champ gauche est occupé par la Co- ligação Democrática Unitária (CDU, coalition des communistes et des verts) et le Bloco de Esquerda (Bloc de gauche), qui est prêt à envisager une collaboration parlementaire avec les socialistes si nécessaire.C\u2019est ce qui se produira.Le soir du 4 octobre 2015, la coalition gouvernementale sortante obtient le plus grand nombre de votes exprimés, sans toutefois réussir à renouveler sa majorité de sièges au Parlement.Cela ouvre la porte à une entente entre le Parti socialiste, arrivé bon deuxième, et les partis de gauche pour renverser le gouvernement lors de la réouverture du Parlement.La CDU et le Bloc de gauche sortent renforcés de ces élections et se retrouvent en bonne posture de négociation pour amener les socialistes, qui ont besoin de leur appui pour atteindre une majorité, à adopter des mesures progressistes, en dépit du fait qu\u2019ils ont fait campagne au centre.À la demande des communistes, les discussions se font un à un entre le PS et les autres partis.Trois ententes écrites sont conclues, par lesquelles les communistes, les verts et les bloquistes de gauche acceptent d\u2019appuyer le gouvernement d\u2019António Costa lors des votes de con?ance \u2013 en échange de quoi ils obtiennent différentes mesures issues de leurs programmes électoraux.Une telle alliance est inédite dans l\u2019histoire du Portugal et suscite l\u2019ire de la droite qui, en tant que gagnante des élections, se considère comme la seule force légitime à gouverner.Quelques jours avant le renversement du gouvernement sortant, le vice-premier ministre et chef du CDS-PP, Paulo Portas, irrité, lance une phrase devenue célèbre : « não é bem um Governo, é uma geringonça », qui pourrait se traduire ainsi : « Ce n\u2019est pas vraiment un gouvernement, c\u2019est une patente.» C\u2019est cette patente qui prend le pouvoir le 26 novembre 2015.La « patente » fonctionne « É geringonça, mas funciona », dira António Costa en septembre 2016.Vue de loin, la situation semble idéale : les partis de gauche peuvent se vanter de forcer les socialistes à rompre avec une approche néolibérale, obtenant une hausse du salaire minimum à 600 euros par mois en 2019 ainsi que la régularisation de la situation des travailleurs précaires de l\u2019État, autant de preuves de leur in?uence.De son côté, le PS peut gouverner sans trop de dif?culté et se présenter comme pragmatique, sachant faire des compromis et piloter la reprise économique tant vantée du pays.En effet, la réalisation la plus marquante du premier mandat d\u2019António Costa est d\u2019avoir « mis ?n à l\u2019austérité », sous la pression des communistes et du Bloc de gauche, sans avoir pour autant nécessairement réparé tous les dommages causés par ses prédécesseurs.Par la ?n des coupes successives dans les dépenses de l\u2019État, la reprise de la croissance des salaires du secteur public et la hausse des revenus des individus et des familles, la spirale de pauvreté dans laquelle le pays s\u2019enfonçait depuis une dizaine d\u2019années a été stoppée.La réforme de la loi sur la santé, visant à garantir une meilleure accessibilité aux soins et une diminution de la part du privé dans ce secteur, peut également être vue comme un progrès.Le seul fait que ces mesures aient été rendues possibles dans la situation où se trouvait le Portugal au début du mandat de Costa est en soi un succès important.Différents indicateurs le montrent : pour la première fois depuis 2000, la croissance de l\u2019économie portugaise dépasse la moyenne européenne ; le taux de chômage a baissé à 6,4 % en juillet 2019 ; le solde migratoire est redevenu positif depuis 2017 et le dé?cit budgétaire est jugulé, l'État af- ?chant même un léger excédent au premier semestre de 2019.Il faut toutefois nuancer ce portrait, d\u2019autant que le nombre de nouvelles mesures progressistes reste modeste.La reprise économique est certes encourageante, mais il ne faut pas oublier ses principaux moteurs : le boom touristique et la spéculation immobilière menée par des intérêts étrangers (facilitée par le programme de « visas dorés »).Ces deux phénomènes ont des effets pervers, comme le sentiment d\u2019une « invasion touristique » et la saturation des villes de Lisbonne et Porto par Airbnb, qui vide des quartiers entiers de leurs habitants et fait exploser le coût du logement dans les centres urbains.Par ailleurs, le secteur de la construction immobilière, qui béné?cie de cette dynamique, offre des conditions salariales et de travail médiocres à ses ouvriers : la richesse ne « ruisselle » pas.En?n, il faut noter la grande précarité du secteur bancaire \u2013 qui continue à inquiéter \u2013 et un ratio d\u2019investissement public par rapport au PIB qui est le plus faible de toute l\u2019Union européenne, notamment en raison de la dette publique qui, selon d\u2019aucuns, doit être renégociée.S\u2019il est vrai que « la patente fonctionne », pour reprendre l\u2019expression de Costa, les partis de gauche sont loin de dresser un constat triomphaliste.L\u2019impression est plutôt que l\u2019on a réussi à stopper l\u2019hémorragie (économique et migratoire) et à réparer certains des dommages causés par la cure austéritaire du gouvernement précédent.« Nous avons fait ce qui devait être fait, nous n\u2019avons aucun regret », résume Bruno Goís, du Conseil national du Bloc de gauche3.Mais davantage pourrait être fait pour consolider la croissance, améliorer les conditions de vie de la population et assurer une transition écologique.Par ailleurs, la mé?ance règne entre les partenaires : les socialistes comptent sur l\u2019appui de la droite pour faire RELATIONS 807 MARS-AVRIL 2020 33 AILLEURS adopter certains budgets et lois, ce qui rend suspicieux ses alliés bloquistes et communistes qui, de leur côté, n\u2019arrivent pas à s\u2019unir pour forcer le gouvernement à faire davantage de concessions du côté gauche.Le verdict de 2019 L\u2019automne dernier, la campagne électorale prend ainsi les allures d\u2019un plébiscite pour ou contre la geringonça.Compte tenu de la sortie de l\u2019austérité et de la réputation de « bon élève » de l\u2019UE qu\u2019a maintenant le pays, il est dif?cile pour le PSD d\u2019attaquer frontalement le gouvernement sortant.Pour tenter de gagner des appuis, il mise alors plutôt sur des scandales ponctuels et sur l\u2019évocation de doutes quant à la compétence des socialistes.De son côté, le CDS-PP fait campagne contre la « menace » d\u2019une majorité de gauche, message qui n\u2019a pas une grande résonance dans la population.Au PS, on mise sur le thème de la stabilité et sur la popularité des mesures mises en place depuis 2015, alors qu\u2019à gauche, on réclame davantage pour le peuple et l\u2019environnement.Au scrutin du 6 octobre dernier, le PS remporte son pari et obtient un deuxième mandat, sans toutefois parvenir à obtenir une majorité.Globalement, les forces de gauche et de centre-gauche sortent renforcées de ce scrutin, qui a également vu le parti PAN (écologiste et animaliste) gagner quatre sièges et le parti LIVRE (centre-gauche écosocialiste) obtenir son premier député.Les grands perdants de cette élection sont les deux principaux partis de droite, le PSD et le CDS-PP, dont les appuis combinés ont chuté à leur niveau le plus bas depuis la Révolution des œillets en 1974.À droite du CDS-PP émergent deux partis qui obtiennent environ 1 % du vote et un siège chacun : Alternativa liberal (libéralisme) et CHEGA (extrême droite).Le Parti communiste perd aussi de nombreux appuis, notamment à cause de la contradiction entre sa posture historique d\u2019opposition et son appui parlementaire au gouvernement socialiste.Or, on convient généralement qu\u2019une coalition va le plus souvent nuire au plus petit de ses partenaires, et c\u2019est bien le cas ici, alors que le Bloc de gauche se maintient et ne souffre pas de sa stratégie de « contributeur critique » à la majorité parlementaire.Dans la nouvelle composition du Parlement, le PS, n\u2019ayant plus besoin que d\u2019un seul de ses deux partenaires de la précédente législature, a décidé de ne pas signer d\u2019accord avec les communistes ou les « bloquistes » pour les quatre prochaines années.Il sera dès lors plus dif?cile pour ces formations de gauche de forcer la main du gouvernement, mais elles gagneront une plus grande liberté de critique à l\u2019issue de ces quatre années d\u2019une « patente » qui ressemblait davantage à un mariage de raison forcé par les circonstances qu\u2019à une union formée sous le signe de l\u2019amour.1.Voir Rui Pena Pires, « Portuguese Emigration Today », dans Pereira, C.et Azevedo J.éd., New and Old Routes of Portuguese Emigration, IMISCOE Research Series, Springer, Cham, 2019.2.Cristina Figueiredo, « A lista das (poucas) promessas de António Costa.Atualizada », Expresso, 10 mars 2015 (traduction libre).3.Entrevue menée par l\u2019auteur à Lisbonne, le 24 juillet 2019.34 RELATIONS 807 MARS-AVRIL2020 AILLEURS LA PALESTINE : VIVIER D\u2019INNOVATIONS POLITIQUES ET ÉCOLOGIQUES ENTREVUE AVEC STÉPHANIE LATTE ABDALLAH S elon vous, le paradigme contestataire dans lequel s\u2019inscrit l\u2019action militante en Palestine s\u2019est profondément transformé depuis la ?n de la Seconde Intifada (2000-2006).Comment a-t-il changé ?Stéphanie Latte Abdallah : Il y a tout d\u2019abord le constat de l\u2019échec des solutions telles que les partis politiques les ont proposées jusqu\u2019ici, que ce soit les négociations et les accords d\u2019Oslo, ou bien la lutte armée.Depuis 2004, la société civile a repris l\u2019initiative avec les mobilisations dites de la résistance populaire dans des villages comme Nai\u2019lin, Bil\u2019in, Budrus, Nabi Saleh, Beit Omar, dans la vallée du Jourdain, le quartier de Cheik Jarrah à Jérusalem-Est, etc.Il s\u2019agit de marches et de manifestations hebdomadaires qui se sont multipliées en Cisjordanie, dans des lieux directement touchés par la prédation de terres par les colons ou par la construction du mur érigé par Israël, à partir de 2002, en territoire palestinien occupé.Ce type de résistance, couplé à des recours juridiques, met en œuvre des modes d\u2019action innovants, puisque l\u2019intention est de s\u2019adresser aux médias, tant locaux qu\u2019internationaux.Parmi ces formes de résistance populaire non-violentes, il y a par exemple des performances, comme on a pu le voir avec la création ex nihilo des villages de Bab al-Shams près de Jérusalem, en janvier 2013, et de Ein Hijleh dans la vallée du Jourdain, en 2014.Elles sont d\u2019abord destinées à alerter le monde sur la situation, à gagner la bataille des images et de l\u2019opinion publique internationale.La grande Marche du retour, lancée à Gaza le 30 mars 2018, s\u2019est inscrite dans cette même perspective.Ces nouvelles formes de mobilisations, à la fois très localisées et cherchant l\u2019attention internationale, témoignent d\u2019un changement de paradigme.Plus que d\u2019œuvrer à la libération nationale et territoriale et à la construction d\u2019un État, il s\u2019agit de travailler pour la défense de droits concrets et pour l\u2019accès aux ressources, de béné?cier des mêmes droits que les Israéliens dans un espace qui est de facto partagé en raison de la continuation de la colonisation.Cet enjeu de citoyenneté et de droits, de même que la campagne nationale et internationale BDS1, lancée en 2005 par un collectif d'ONG, visant entre autres à boycotter des institutions et des produits israéliens, renvoient beaucoup plus au paradigme des luttes pour les droits civiques aux États-Unis, contre l\u2019apartheid en Afrique du Sud ou encore contre la colonisation en Inde ou ailleurs.BDS ne cesse d\u2019accroître son in- ?uence et est unanimement considérée comme un succès en Palestine.Ce changement total de paradigme remet à l\u2019ordre du jour la question des réfugiés et celle de lieux qui avaient été marginalisés par l\u2019idée d\u2019une construction étatique sur les territoires occupés depuis 1967.Par ailleurs, depuis moins d\u2019une dizaine d\u2019années, on observe l\u2019émergence d\u2019engagements citoyens dans une économie locale alternative, autour de la notion d\u2019économie de la résistance.En dépit de leur ancrage dans des pratiques économiques et de leur détermination pragmatique, ces modes d\u2019action et ces engagements témoignent de la volonté de reconstruire d\u2019autres formes de citoyenneté et une autre société \u2013 de refaire société.Reconstruire car, en Palestine, le lien avec le passé, avec des pratiques historiques ou anciennes culturellement ancrées, est toujours évoqué : cette insistance est évidemment due à la crainte d\u2019une aliénation culturelle accrue par la situation coloniale.Cela s\u2019inscrit aussi dans une histoire de la résistance : celle d\u2019une première Intifada (1987-1993) pendant laquelle le boycott des taxes et des produits israéliens, les grèves massives et la mise en place d\u2019une économie alternative autogérée \u2013 notamment autour de l\u2019agriculture, de l\u2019économie domestique et de jardins communautaires (les « jardins de la victoire ») \u2013 avaient été centraux.Ce soulèvement, d\u2019abord conçu comme une guerre économique, entendait alors se La résistance palestinienne a connu de multiples formes depuis la création de l\u2019État d\u2019Israël, allant de forts mouvements de protestation civique à des actions armées plus circonscrites.Une constante du peuple palestinien semble néanmoins être sa capacité à tester les limites du système politique autant qu\u2019économique et à proposer des solutions inédites.Nous en avons discuté avec la politiste française Stéphanie Latte Abdallah, spécialiste du Moyen-Orient, lors de son passage à la Société québécoise de science politique, à Montréal.RELATIONS 807 MARS-AVRIL 2020 35 REGARD réapproprier les ressources captées par les forces d\u2019occupation en Cisjordanie et dans la bande de Gaza.On revient à cet imaginaire historique très fort, parce qu\u2019on a l\u2019impression d\u2019avoir perdu des valeurs fondamentales depuis, notamment en raison de la prégnance d\u2019un modèle économique et sociétal néolibéral qui a valorisé le consumérisme et l\u2019individualisme.La nécessité de retrouver, de recréer ou de réinventer ces valeurs est perçue fortement en Palestine, car la population fait face à une violence politique, économique et environnementale aiguë qui est le résultat de la colonisation israélienne et de sa collusion avec des intérêts économiques néolibéraux.Les nouveaux types d\u2019engagement visent donc davantage une recherche d\u2019autonomie et de souveraineté localisée qu\u2019une solution nationale à la colonisation israélienne, car il s\u2019agit d\u2019agir ici et maintenant, à l\u2019échelle des citoyens, alors que les gens ont bien conscience qu\u2019ils n\u2019ont pas les moyens de peser sur une solution politique, qu\u2019elle soit à un ou à deux États.Vous parlez d\u2019une « économie de la résistance » qui se développe depuis quelques années.Qu\u2019est-ce qui la caractérise et en quoi diffère-t-elle de ce qu\u2019on voyait avant dans la région ?S.L.A.: Cette économie de la résistance a émergé à partir de la prise de conscience de la nécessité économique, politique et environnementale de sortir des modes de production actuels, du néolibéralisme, voire de l\u2019économie capitaliste.C\u2019est la nécessité qui est à l\u2019origine de la transformation des engagements et des pratiques.Dans la situation extrême que vit la population de Gaza, par exemple, on voit poindre une économie circulaire, même si elle n\u2019est pas nommée ainsi.Il faut en effet recycler les matériaux des immeubles détruits pour pouvoir faire de nouvelles constructions, parce qu\u2019il y a très peu de matériaux qui peuvent entrer sur le territoire.Un entrepreneur vient même de mettre au point un moyen d\u2019utiliser les ordures comme matériaux.Les modes de construction anciens, en terre ou en sable, apparaissent aussi mieux adaptés au territoire et au climat.À Gaza, on utilise aussi des modes de production agricole innovants, en hydroponie ou bien à la verticale, parce que les sols sont pollués par la guerre et la pulvérisation de pesticides par l\u2019armée israélienne, d\u2019une part, et que les autorités israéliennes ont réduit les zones cultivables en interdisant et en détruisant les cultures proches des frontières, d\u2019autre part.Deux mots arabes désignent l\u2019économie de la résistance : iqtissad al-sumoud (qui renvoie à l\u2019idée de tenir bon, à l\u2019attachement des Palestiniens à leur terre, incarné par la ?gure emblématique du paysan) ou iqtissad al-mouqawama (qui a une dimension de résistance plus active).Les acteurs de cette économie sont des producteurs dans le domaine agricole, des coopératives, des syndicats de travailleurs et de travailleuses, des personnes engagées dans le tourisme alternatif, les énergies renouvelables, des associations ou des ONG qui prônent des modes d\u2019échange non marchands : différents types d\u2019acteurs qui ont tous pris conscience du fait que l\u2019essentiel des ressources de la Cisjordanie était petit à petit accaparé par les colons israéliens, et qu\u2019il s\u2019agissait de développer une autre économie.L\u2019idée est de regagner un accès aux ressources pour restaurer des formes de souveraineté par le bas et, à partir de là, de redé?nir la citoyenneté et le projet collectif.Il peut s\u2019agir d\u2019agroécologie, de la création de fermes communautaires, de banques de semences locales, du développement de modes d\u2019échange direct entre producteurs et consommateurs.Pourquoi ?Parce que la production agricole, qui était très importante en Palestine, a complètement régressé depuis les accords d\u2019Oslo, passant de 13 % du PIB, en 1995, à 6 % aujourd\u2019hui.Toute une gamme de fruits et de légumes ne sont plus produits en Palestine et sont importés d\u2019Israël (65 % de l\u2019ensemble des produits consommés).Il s\u2019agit de s\u2019assurer d\u2019avoir suf?samment de produits locaux autoproduits pour pouvoir boycotter ceux venant d\u2019Israël et cesser d\u2019alimenter l\u2019économie israélienne et l\u2019occupation avec elle.Par ailleurs, il faut savoir qu\u2019étant donné que la plupart des terres cultivées en Cisjordanie sont en zone C, c\u2019est-à- dire sous juridiction israélienne, elles sont susceptibles de tomber dans l\u2019escarcelle de l\u2019État quand elles ne sont pas cultivées, cela en vertu d\u2019une ancienne loi ottomane ressortie par les autorités israéliennes en 1976.Aussi, la plupart des modes de production sont à base de graines stériles (qui ne peuvent pas être reproduites d\u2019année en année et qui doivent être rachetées) et peu résistantes, d\u2019engrais et de produits chimiques coûteux achetés en Israël.Ces produits rendent les sols stériles et non cultivables.De ce fait, le travail agricole n\u2019est pas rentable pour les petits propriétaires.36 RELATIONS 807 MARS-AVRIL 2020 REGARD Palestiniennes actives dans une coopérative agricole à Aqrabaniya, 2 avril 2019.Photo : Anna W?och/Fundacja PCPM /Flickr Beaucoup abandonnent cette activité pour aller travailler en Israël ou dans les colonies, le plus souvent dans la construction.Face à tout cela, il y a donc une volonté de produire autrement pour ne plus favoriser l\u2019expansion de la colonisation et une volonté de se réinscrire dans une histoire et des savoir-faire locaux.Les bailleurs de fonds internationaux tout comme les acteurs palestiniens et israéliens de l\u2019agrobusiness ont une vision moderniste de l\u2019agriculture qui, on le sait maintenant, est destructrice et d\u2019autant plus dans le contexte palestinien où elle favorise l\u2019expansion de la colonisation.Ils parlent de sécurité alimentaire, par exemple, tout comme l\u2019Autorité palestinienne d\u2019ailleurs, qui peut s\u2019accommoder de monocultures ou d\u2019OGM.Les acteurs associatifs, eux, parlent plutôt de souveraineté alimentaire.Celle-ci place au centre des priorités la capacité des gens de décider de leur production, du pourquoi et du comment, dans un plus grand respect de l\u2019environnement, en revalorisant les semences anciennes beaucoup plus résistantes et des façons de cultiver qui sont adaptées à la pluviométrie, à la nature des sols de la région, etc.À vos yeux, les initiatives liées à l\u2019économie de la résistance portent ainsi une critique de l\u2019économie néolibérale et de l\u2019aide internationale ?S.L.A.: Tout à fait.Les accords d\u2019Oslo ont favorisé une économie néolibérale2, en particulier à la faveur des gouvernements de Salam Fayyad, l\u2019ancien premier ministre de l\u2019Autorité nationale palestinienne, à partir de 2007.Il faut comprendre que le maintien de l\u2019occupation et du projet de colonialisme de peuplement israélien est aussi produit par la forme de collusion qui s\u2019est créée entre des intérêts capitalistes néolibéraux palestiniens et israéliens, et ainsi entre une classe capitaliste palestinienne et israélienne.Les milieux d\u2019affaires palestiniens sont par ailleurs fortement liés à l\u2019Autorité palestinienne, sous la forme de réseaux clientélistes qui défendent des projets économiques communs.Dans le secteur de l\u2019agrobusiness, des hommes d\u2019affaires se sont unis pour créer de grandes exploitations dans la vallée du Jourdain.Il en est de même pour les zones industrielles multinationales ou la création de la ville nouvelle de Rawabi.Cette réalité pose d\u2019un côté la question de la démocratisation de l\u2019économie et, de l\u2019autre, celle d\u2019une démocratisation du système d\u2019aide internationale, qui est un acteur économique \u2013 et donc politique \u2013 clé en Palestine.L\u2019aide internationale massive, telle qu\u2019elle a été conçue dans le sillage des accords d\u2019Oslo, est critiquée, car elle est perçue comme dépolitisante, créant de la dépendance, affaiblissant l\u2019autodétermination des Palestiniens et contribuant ainsi indirectement à l\u2019occupation.Une association comme Dalia refuse ainsi les bailleurs de fonds qui ne partagent pas sa vision politique, faisant plutôt appel à la diaspora palestinienne et à des bailleurs internationaux solidaires qui adhèrent à son approche.Elle offre des formes de microcrédit qui permettent la réalisation de projets autogérés par les habitants, dans le but de pratiquer une forme de démocratie directe à l\u2019échelle des villages.Elle a beaucoup travaillé dernièrement sur la question des échanges non marchands, avec la volonté de mettre en valeur les ressources locales pour pouvoir les échanger et les faire circuler.Aid Watch Palestine cherche pour sa part à rendre les ?nancements internationaux responsables tout en posant la question des droits des Palestiniens vis-à-vis de ce mécanisme d\u2019aide.En bref, elle veut démocratiser l\u2019aide internationale, créer des leviers de pouvoir et de dialogue pour les Palestiniens et les Palestiniennes face à elle, dans une optique de citoyenneté globale permettant de sortir d\u2019une situation où les gens ne sont que récipiendaires de cette aide, sans pouvoir in?uer sur les décisions.Entrevue réalisée par Michaël Séguin, en collaboration avec Catherine Caron.1.Boycott, désinvestissement et sanctions.2.Dawood Hammoudeh, « Développement ou dépossession ?», Relations, no 732, mai 2009.RELATIONS 807 MARS-AVRIL 2020 37 REGARD Le racisme systémique.Parlons-en! À VISIONNER LIGUEDESDROITS.CA/RACISME/ I l l u s t r a t i o n : R é m i L e r o u x L\u2019auteur est théologien P our traiter de la non-violence, on réfère souvent à de grands modèles : Gandhi et Martin Luther King sont les plus connus.Mais bien des modèles existent plus près de nous, actuellement et dans l\u2019histoire.Le prêtre Raymond Lavoie est de ceux-là.Il fut un acteur privilégié d\u2019un tel engagement, qui porte ses fruits jusqu\u2019à ce jour.De 1965 à 1975, Raymond Lavoie a été curé de Saint- Roch, dans la Basse-Ville de Québec \u2013 un grand centre industriel et commercial ainsi qu\u2019un milieu de vie ouvrier très peuplé et fréquenté jusqu\u2019à la ?n de la Deuxième Guerre mondiale.Délaissé par les pouvoirs politiques dans les années 1950, au moment où se développaient les banlieues et les centres commerciaux, Saint-Roch perdit alors peu à peu sa vocation commerciale et industrielle.La construction de l\u2019autoroute Dufferin-Montmorency avait entraîné la disparition de la paroisse voisine de Notre-Dame-de-la-Paix et la destruction de plusieurs centaines de maisons.On craignait alors d\u2019autres dévastations liées à des politiques qui privilégiaient la construction d\u2019habitations à loyer modique (HLM) et d\u2019un grand centre commercial dans le quartier.Saint-Roch, dont la population était passée de 5000 à 2000 personnes en trois décennies, était devenu un lieu d\u2019une grande pauvreté où se concentraient de graves enjeux liés à l\u2019alcoolisme, à la prostitution, à la violence et à la maladie mentale.C\u2019est sur ce territoire aux caractéristiques particulières que Raymond Lavoie allait exercer son ministère.Mobilisation citoyenne Dès l\u2019été 1966, à peine quelques mois après être devenu curé de la paroisse, Raymond Lavoie constate la détérioration du milieu qui lui est con?é et prend connaissance des orientations que veulent prendre les autorités municipales quant à son aménagement.Il rassemble alors un petit groupe formé de marchands, de notaires et de marguilliers des paroisses environnantes.Ce premier comité a pour objectif de s\u2019assurer que le réaménagement du quartier soit fait au pro?t des personnes y résidant.Une première assemblée publique est convoquée en 1967.Plus de 1000 personnes sont présentes et décident de former un comité de citoyens.Ce dernier mène un sondage auprès de 500 personnes, qui con?rme que 97 % d\u2019entre elles souhaitent rester dans leur quartier.Cela contredit les plans de la Ville de Québec, qui comptait les reloger dans des HLM de grande dimension construits en périphérie.Une seconde assemblée publique est ensuite convoquée, rassemblant cette fois 1200 personnes, de plus en plus critiques face au plan d\u2019aménagement de la Ville.Une pétition est lancée pour réclamer plus de logements dans Saint-Roch.En 1968, on apprend que la Ville de Québec a décidé, sans consultation, de construire un HLM à la jonction de la rue Marie-de-l\u2019Incarnation et du boulevard Hamel, à deux kilomètres du centre du quartier.Les tours de la Place Bardy étaient destinées à devenir le plus gros complexe immobilier au Québec depuis la construction des habitations Jeanne- Mance, à Montréal.Le comité de citoyens fait connaître son mécontentement à la Ville et propose une rencontre avec le maire Lamontagne.Celui-ci préfère dénoncer le comité, l\u2019accusant de faire de l\u2019agitation sociale.Le comité décide alors d\u2019organiser une manifestation pour réclamer la construction de logements sociaux sur le terrain d\u2019un garage municipal hors service.En ?n d\u2019année, on réussit à attirer l\u2019attention du ministre fédéral responsable du logement alors en visite à Québec.Les doléances des citoyens lui sont soumises.Les enjeux du quartier sont désormais couverts par les médias partout au Canada.En mai 1969, des cabanes symboliques sont installées sur le terrain réclamé par le comité.Cette même année, le trajet du Rallye Tiers-Monde est détourné pour passer par Saint-Roch, présenté comme le Tiers-Monde québécois.Peu après ces évènements, le maire de Québec propose au comité de citoyens d\u2019acheter l\u2019école Jacques-Cartier, située au cœur de Saint-Roch, pour la convertir en HLM.Toutefois, le comité de citoyens et la paroisse font un rapport critique avançant que le projet est de trop grande envergure pour en assumer la réalisation.« Si vous n\u2019êtes pas contents, faites-vous élire », leur rétorque alors le Service d\u2019urbanisme de la Ville.Prenant les fonctionnaires au mot, le curé Lavoie décide de se lancer dans l\u2019arène politique.Il reçoit la permission de l\u2019archevêque de Québec, le cardinal Roy qui, constatant que la très grande majorité des citoyens de la paroisse soutenait le curé dans ce projet, lui demande seulement de se retirer de tout ministère pendant cette période.Ainsi, avec l\u2019appui du comité de citoyens, Raymond Lavoie se présente au poste de maire aux élections municipales de 1969.S\u2019il ne fut pas élu, il remporta cependant la majorité des votes dans Saint-Roch.Face à ce résultat, la Ville remit certains projets en question, dont celui du centre commercial.RAYMOND LAVOIE, UNE FIGURE QUÉBÉCOISE DE LA NON-VIOLENCE Il y a une cinquantaine d\u2019années, le curé de la paroisse Saint-Roch à Québec s\u2019engageait dans un combat social exemplaire pour améliorer la vie des gens de son quartier.Jacques Racine* 38 RELATIONS 807 MARS-AVRIL 2020 REGARD Contre les voies ferrées Redevenu curé de sa paroisse, Raymond Lavoie s\u2019attaque aussitôt au dossier des voies ferrées qui séparent alors le quartier en deux, posant un risque de sécurité soulevé par les mères du quartier dès les premières assemblées du comité de citoyens.Les trains du Canadien Paci?que, en traversant le quartier, mettaient en danger la vie des élèves qui devaient franchir les voies ferrées chaque jour pour aller à l\u2019école.Leur retrait permettrait aussi d\u2019améliorer la vie du quartier : les berges de la rivière Saint-Charles, devenues de vrais dépotoirs, pourraient en effet être réaménagées et les terrains vacants du Canadien Paci?que pourraient servir à la construction de logements.La Ville s\u2019intéressait à ce projet depuis 1965, mais la compagnie de chemin de fer Canadien Paci?que se refusait à toute discussion.Comme ce dossier relevait du gouvernement fédéral et que celui-ci ne voulait pas s\u2019en mêler, il restait sans suite.Face à cette impasse, le curé Lavoie décide, en 1970, d\u2019acheter des actions du Canadien Paci?que pour pouvoir se présenter à l\u2019Assemblée générale annuelle de la compagnie et y prendre la parole.Il y présente la situation et demande l\u2019appui des actionnaires, mais sans grand résultat.Malgré la sympathie de l\u2019opinion publique suscitée par cette action et son importante répercussion dans les journaux, la compagnie reste in?exible.Après qu\u2019une grande manifestation qu\u2019il avait convoquée ait été boudée par les médias, Raymond Lavoie organise quelques jours plus tard une action d\u2019éclat, le 16 mars 1971.Un groupe de citoyens du quartier Saint-Roch, que l\u2019on baptisa Les C.P.removers, devait vider des ordures et autres détritus sur les voies ferrées pour empêcher les trains de passer.Pour détourner la surveillance de la police, deux autres actions de diversion furent organisées le soir même.La première consista en un rassemblement spontané à la gare du Palais, à Saint-Roch, pour exiger le retrait des voies ferrées, lors duquel le sociologue Fernand Dumont improvisa un discours.Tout se déroula dans l\u2019ordre sous la surveillance des policiers.L\u2019autre action de diversion consista à interrompre, au même moment, la projection d\u2019un ?lm jugé pornographique au cinéma Capitol.Un petit groupe ?t du chahut durant la projection pour attirer l\u2019intervention des forces de l\u2019ordre, avant de s\u2019enfuir par les sorties d\u2019urgence.L\u2019action de désobéissance civile sur les voies ferrées put ainsi se réaliser sans encombre, avant l\u2019arrivée des policiers.Cinq jeunes, un vicaire et un membre du conseil d\u2019administration du comité de citoyens furent arrêtés.Rappelons que l\u2019action eut lieu alors que l\u2019on sortait à peine de la crise d\u2019octobre 1970, provoquée par l\u2019enlèvement de James Richard Cross et de Pierre Laporte (et la mort de ce dernier), suivie de la répression sévère de l\u2019État canadien.On aurait donc pu craindre de fortes réactions contre cette action non-violente organisée par Raymond Lavoie, mais au contraire, elle réussit à attirer l\u2019attention sur les revendications citoyennes.Les personnes arrêtées furent libérées sans qu\u2019aucune accusation ne soit portée contre elles.Le curé obtint une rencontre avec le premier ministre Pierre-Elliott Trudeau et le député fédéral du comté.Le gouvernement fédéral accepta même de mettre à sa disposition deux autobus a?n de lui permettre d\u2019organiser une tournée à travers le Canada.Cette campagne visait à inciter les citoyens à faire pression sur le Canadien Paci?que pour qu\u2019il retire les voies ferrées des centres-villes.Malgré l\u2019appui de la population et des gouvernements, la situation ne change pas rapidement.Déterminé, Raymond P716,S1,P74-06-26 / Fonds Raoul Hunter - BAnQ Québec / Le Canadien Paci?que et le Québécois belliqueux / Raoul Hunter / 26 juin 1974 RELATIONS 807 MARS-AVRIL 2020 39 REGARD VOTRE ACTUALITÉ MISSIONNAIRE DEPUIS 1920 PUBLIÉE PAR LES SŒURS MISSIONNAIRES DE L\u2019IMMACULÉE-CONCEPTION ABONNEMENT NUMÉRIQUE 10 $ PAR AN LE PRÉCURSEUR www.pressemic.org Lavoie menace, en avril 1971, de faire campagne dans son comté à la prochaine élection, sous la bannière créditiste, contre le candidat libéral, si les rails ne sont pas enlevés.La pression politique sur les dirigeants de la compagnie s\u2019accentue.En 1975, les trains cesseront dé?nitivement de traverser la ville.Le retrait des rails permettra ainsi l\u2019aménagement des berges de la rivière Saint-Charles et le développement domiciliaire dans les espaces libérés, comme l\u2019avait demandé le comité de citoyens.De la lignée des prophètes bibliques Pendant ces dix années à la tête de la paroisse Saint-Roch, Raymond Lavoie a multiplié les initiatives a?n de répondre aux besoins de la population du quartier : cuisine communautaire et achats collectifs, camp d\u2019été à la campagne, coopérative d\u2019habitation, achat d\u2019un camion pour livrer le mazout à faible coût pendant l\u2019hiver, etc.Il a su convaincre des étudiants et étudiantes de l\u2019Université Laval d\u2019offrir gratuitement des cliniques juridiques, des services d\u2019aide à l\u2019étude et des centres d\u2019assistance pour permettre aux gens du quartier d\u2019accéder plus facilement à l\u2019assurance chômage et aux autres services sociaux offerts par l\u2019État.Il a aussi favorisé l\u2019établissement de centres d\u2019accueil et d\u2019hébergement pour les plus vulnérables.Il a été pour beaucoup de gens un facteur d\u2019engagement social et politique, contribuant en cela à la formation, en 1977, d\u2019un parti politique municipal : le Rassemblement populaire.Sur le plan ecclésial, Raymond Lavoie a bâti une communauté vivante au cœur de la cité.L\u2019église, son parvis, son sous- sol et son presbytère étaient des espaces ouverts à toutes et à tous.On y a, par exemple, accueilli les personnes itinérantes qui allaient souper et dormir au refuge L\u2019Auberivière ; on y a établi une cuisine communautaire, des espaces de partage autour d\u2019un café et même une des premières coopératives funéraires.À cette époque, Raymond Lavoie a aussi accueilli et formé des stagiaires séminaristes qui ont appris à ses côtés la dimension sociale de la foi et de la charité, et qui, à leur tour, ont continué son œuvre, certains exerçant des fonctions importantes dans l\u2019Église.À l\u2019occasion du décès de Raymond Lavoie en 1988, Jean Picher, qui a travaillé avec lui et qui lui a succédé comme curé de Saint-Roch, écrivait ceci dans la revue Pastorale Québec : « Sans doute pourrait-on employer plusieurs mots pour décrire le rôle de Mgr Lavoie1 dans notre Église : prophète, pionnier, aventurier, franc-tireur, curé des pauvres.Pour ma part, je crois que le terme d\u2019éveilleur résume bien ce que sa vie et son action ont signi?é.[\u2026] Il avait le sens du geste et de la parole spectaculaires.[\u2026] La comparaison avec certains gestes choquants des prophètes Ezéchiel, Osée et autres serait-elle déplacée ?» Fernand Dumont, dans son livre Une foi partagée, publié en 1996, comptait Raymond Lavoie parmi les principaux témoins de la foi à qui il « était redevable de quelque façon ».Il résuma en quelques traits ce que fut sa vie : « Au cours de son existence ?évreuse, il n\u2019a guère su proférer les paroles convenues, celles qui émeuvent sans trop déranger.Ses projets, ses tentatives furent multiples, des coopératives jusqu\u2019à des projets de gouvernement.On y a vu de l\u2019agitation, alors que cet homme était habité par l\u2019irrésistible passion de servir.[\u2026] Ses combats, qui l\u2019apparentaient à Don Quichotte, il les a menés au nom de la dignité des pauvres.[\u2026] Ses entreprises ont été des dé?s à l\u2019adresse des pouvoirs et de leurs savantes stratégies.Il m\u2019a souvent rappelé le prophète Amos.On se souvient de ce berger venu dans la capitale du royaume d\u2019Israël, alors prospère, où les pauvres étaient opprimés avec élégance et où on rendait à Dieu les sacri?ces prescrits.Amos osa démasquer cette confortable hypocrisie.On voulut se débarrasser de cet emmerdeur.Les autorités légitimes ?nirent par le renvoyer à sa campagne.Mais sa parole nous est restée, consignée dans l\u2019Écriture : \"Que l\u2019équité coule comme l\u2019eau, et la justice comme un torrent qui ne tarit pas \" (Amos, 5,24).Le témoignage de Raymond Lavoie demeurera lui aussi » (p.169-171).* Ce texte est une version remaniée d\u2019une communication donnée au Colloque « L\u2019engagement non-violent : pratiques et espérances, d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui », tenu à l\u2019Université Laval, le 11 octobre 2019.1.« Monseigneur » réfère, ici, au titre honori?que que reçoivent certains prêtres (NDLR).40 RELATIONS 807 MARS-AVRIL 2020 REGARD « ! San Romero de América, presente ! » Xavier Alegre* L\u2019auteur, jésuite, enseigne la Bible à la Facultat de Teologia de Catalunya, à Barcelone, et à la UCA à San Salvador, au Salvador L e 24 mars 1980, Mgr Oscar A.Romero était assassiné, devenant un martyr de la foi chrétienne incarnée dans la justice.Son amour du premier martyr chrétien, Jésus, et de son peuple du Salvador, appauvri, opprimé et réprimé par les pouvoirs politiques et économiques, l\u2019a conduit à donner généreusement sa vie, con?ant de contribuer ainsi à la libération de son peuple.Ainsi est-il devenu le saint latino-américain par excellence, « San Romero de América », comme l\u2019a nommé tendrement Mgr Pedro Casaldàliga dans un poème écrit en son hommage, au lendemain de sa mort.Je voudrais, pour le 40e anniversaire de son assassinat, souligner trois aspects de son témoignage qui nous interpellent encore fortement aujourd\u2019hui : l\u2019amour pour son peuple, attesté par son courageux combat pour la justice ; son amour inébranlable de l\u2019Église, incarnée dans son diocèse de San Salvador et inspirée par les enseignements du concile Vatican II ; et son amour de Dieu, tel qu\u2019il se rend palpable en Jésus, à travers les évangiles en particulier.Ce témoignage, confronté à notre monde injuste, nous sollicite en tant que mémoire subversive et pleine d\u2019espérance.Mgr Romero a profondément aimé son peuple.Un peuple exploité à l\u2019extrême par les quelques familles qui possédaient la grande partie des terres et qui contrôlaient le pouvoir économique et politique.Des familles qui assuraient leur domination grâce à l\u2019armée et aux paramilitaires, qui n\u2019hésitaient pas à violer les droits humains, à torturer et à assassiner ceux et celles qui s\u2019opposaient à eux.Romero s\u2019est comporté dans ce contexte à la manière des prophètes bibliques Amos et Isaïe, par exemple, qui dénonçaient les pouvoirs injustes qui écrasaient le peuple.Il ne se fatigua pas de répéter, comme Jésus (Luc 16,13), qu\u2019on ne peut adorer à la fois Dieu et l\u2019Argent.Il en appelait constamment à une politique du bien commun, puisant son inspiration dans l\u2019enseignement social de l\u2019Église et dans la Bible.Pour Romero, une paix authentique ne pouvait être issue que de la justice.Il avait l\u2019habitude d\u2019a?rmer que l\u2019enrichissement de quelques-uns aux dépens des autres était contraire à la volonté de Dieu, ajoutant qu\u2019il fallait défendre les plus petits, les plus fragiles, et que le plus grand don de Dieu était la vie.Ainsi dénonçait-il, lors de ses homélies dominicales di?usées en direct à la radio à travers le pays, les violations des droits qui avaient été commises durant la semaine \u2013 sachant très bien que de tels messages pouvaient lui coûter la vie.Selon lui, l\u2019Église devait être la conscience critique de la société.L\u2019Université de Louvain, en Belgique, lui décerna un doctorat honoris causa en tant que courageux défenseur des droits humains, deux mois avant qu\u2019il ne tombe sous les balles d\u2019un paramilitaire alors qu\u2019il célébrait la messe dans une petite chapelle de San Salvador.Pressentant cette menace de mort qui pesait sur lui, il avait a?rmé à un journaliste en mars 1980 : « S\u2019il me tuent, je ressusciterai dans le peuple salvadorien.Je vous le dis sans fanfaronnade et avec la plus grande humilité.Si seulement ils pouvaient réaliser qu\u2019une telle entreprise est une perte de temps.Un évêque mourra, mais l\u2019Église de Dieu, qui est le peuple, ne périra jamais.» Le don de sa vie a été un témoignage d\u2019amour immense \u2013 à la manière de Jésus (Jn 15,13) ! Romero a aimé son Église, malgré le fait que le Vatican et les autres évêques du Salvador, à l\u2019exception de Mgr Rivera, ne l\u2019appréciaient guère.Plus que tout autre, il a aimé celle dont il était le pasteur, le diocèse de San Salvador, qui avait opté clairement en faveur des pauvres à la suite des recommandations des Assemblées épiscopales latino-américaines de Medellín (1968) et de Puebla (1979).Elle en payait un prix énorme : de nombreux prêtres, religieux, religieuses et laïques engagés dans leur communauté furent assassinés pour leur ?délité à l\u2019Évangile.Il était même courant de lire, sur les murs de San Salvador, ce slogan de l\u2019extrême droite : « haga patria, mate un cura » (« soyez patriote, tuez un curé »).C\u2019est l\u2019amour qui a permis à Romero de tenir bon.Son témoignage est devenu Bonne nouvelle (Évangile) pour son peuple cruci?é, lui redonnant courage et dignité.À des paysans qui venaient d\u2019être réprimés violemment, il avait dit : « Vous êtes l\u2019image du Dieu cruci?é.» Romero aimait Dieu, rendu palpable en la personne de Jésus.Un amour qui se concrétise dans l\u2019amour d\u2019autrui.Cette expérience chrétienne lui a fait formuler des paroles aussi fortes que : « La gloire de Dieu, c\u2019est que le pauvre vive.» Il passait des heures en prière dans son humble demeure jouxtant un hôpital pour malades atteints de cancer à qui il rendait régulièrement visite.Il encourageait la prière, mais non un spiritualisme désincarné qui se convertirait en opium du peuple.Pour lui, l\u2019athéisme le plus dangereux pour l\u2019Église était celui du capitalisme, quand les biens matériels s\u2019érigent en idoles.C\u2019est pour tout cela que sa mémoire est si actuelle.Une mémoire subversive et porteuse d\u2019espérance.Subversive, parce qu\u2019elle résonne comme une dénonciation dans un monde néo- libéral et globalisé où les riches sont de plus en plus riches aux dépens de pauvres de plus en plus pauvres.Porteuse d\u2019espérance, parce que Romero, au milieu des menaces, rendait l\u2019espérance contagieuse.Le jésuite Ignacio Ellacuría, qui a lui aussi été assassiné avec d\u2019autres membres de sa communauté par un escadron de la mort, avait dit de lui avec raison : « Avec Mgr Romero, Dieu est passé par le Salvador ».* Traduit de l\u2019espagnol par Jean-Claude Ravet.Pour Romero, une paix authentique ne pouvait être issue que de la justice.Il avait l\u2019habitude d\u2019af?rmer que l\u2019enrichissement de quelques-uns aux dépens des autres était contraire a la volonté de Dieu.L RELATIONS 807 MARS-AVRIL 2020 41 suR lES pas d\u2019ignacE 4.In Sacri?cium Texte : Violaine Forest Photo : Benoit Aquin Quelque chose sur le feu ! Ça commence comme ça.Le manteau était vert, elles se souviennent de ça.La petite brûlait ; quelle importance ?Elle portait sa peau comme un châle de prière ; on ne voyait que ses genoux et le sol attendait.C\u2019est la faim, en soi.Vous comprenez ?L\u2019issue est proche ! Vous préparez votre meilleur repas.Le bruit des casseroles couvre les voix qui s\u2019élèvent indistinctes mais familières.Les mères se répondent et hurlent mais personne ne rentre.C\u2019est ce moment précis dont vous vous rappelez.Vous n\u2019avez pas 20 ans.L\u2019eau, la casserole, le gaz, le mouvement du rideau qui s\u2019écarte, se referme\u2026 Après, rien ne peut être pareil.Le ciel éclate.Les mères restent là, tordues, pétri?ées à travers les fenêtres, sur le seuil des portes, à l\u2019entrée des cafés.Plainte du corps qui sent la force l\u2019abandonner, reste suspendu à la surface du monde.Pluie, soleil, emmêlés au milieu du jour, les larmes ne pouvaient plus rester sur le visage, elles déboulaient sur le sol, sur les routes, on se faisait dessous, portes battantes, un vaisseau encerclé, son mât calciné au milieu du village, c\u2019était notre vie nouvelle.Le tremblement était sourd au début entre les secousses, le lit creusait sa tombe, s\u2019enfonçait avec patience dans le sol.On entendait les verres s\u2019entrechoquer doucement au début, c\u2019était cristallin et puis vite on a compris le bris, l\u2019e?ondrement de toute chose fragile.Seule une baignoire, restée en équilibre au milieu de la pièce, tanguait au son du bourdon assourdissant qui nous remuait les entrailles.Des nuages de poussière, si dense, si sombre, semblaient porter la mort d\u2019une maison à l\u2019autre, sans frapper.On gardait les fenêtres fermées ; derrière les couvertures, suspendus dans cet enfer de suie et de carbone, certains hommes épargnés restaient immobiles, pétri?és eux aussi par la chaleur, la crasse et l\u2019étrange lumière qui s\u2019accrochait à leur peau.On aurait dit des anges arrêtés en plein vol.Des colosses, tout autour, se dressaient dans la pluie.Le ciel d\u2019acier, traversé de lumière ; les corps trépignaient, risquaient de petits soubresauts à peine tracés dans l\u2019espace.Des gestes qui disparaissaient si rapidement qu\u2019on ne pouvait s\u2019y accrocher.Debout au comptoir ce sont d\u2019abord ses épaules, puis la force de ses reins, qu\u2019elle avait devinée et dévorée du regard, de longs jours, puis vinrent ses mains, aux craquelures si nombreuses qu\u2019elles semblaient venues d\u2019un autre siècle, un tableau rupestre qu\u2019elle put contempler du bout des yeux.Ses jointures, forgées par des heures à visser et dévisser des boulons, dans l\u2019eau glacée souillée, la graisse et l\u2019huile, à tenir des outils par tous les temps, glissant sous les camions, à même le sol, épuisant la boue.On aurait dit un chat, un félin aux muscles si puissants qu\u2019il tenait debout.Sa peau burinée par le soleil et les intempéries rappelait celle de ses voisins, jamais rentrés.Elle jurait que ce n\u2019était pas l\u2019uniforme qui l\u2019avait fait céder, ni sa carrure dans la porte au demi-jour, c\u2019était la douleur de son regard posé sur elle en ligne droite.Comme si en cet homme tous les désirs du monde se furent donné rendez-vous pour arracher au ciel une longue plainte.Joie et douleur anéanties, plus aucune frontière.L\u2019homme de ses deux mains la tenait tout entière, la berçait comme une enfant.On aurait dit de jeunes mariés s\u2019épousant dans un bois après la pluie.Dans l\u2019embrasure, sans même retirer sa veste, ni ses bottes, il avait su qu\u2019il ne retournerait jamais chez lui ; elle pleurait de joie.La première fois que je l\u2019ai vue, elle dessinait sur le mur ; un œil, avec au-dessous une maison ; sans porte, ni cheminée.Elle chantait encore en patois, lèvres closes, tête rasée, ses cils étaient brulés.Nous descendions des arbres l\u2019une après l\u2019autre.Nous hissant d\u2019abord aux faits, nous nous laissions glisser de l\u2019autre côté du monde, les oiseaux morts dans leurs cages, leurs robes rouges sur le béton parmi les autres dépouilles.J\u2019avais pris la main de la petite pour lui montrer le beau, le doux.Il n\u2019y avait que ces oiseaux s\u2019étant brisé les os dans leurs propres cages sans qu\u2019on ne sache ni comment, ni pourquoi.La couleur vibrante détonnait, de même que le feuillage exubérant des platanes qui surplombaient la ville en ruine que nous tentions de regagner.Je guidais sa main avec douceur, sur la rampe, témérité plus que courage, l\u2019instinct peut-être, de tracer ne serait-ce qu\u2019un signe de notre passage ; les mots ne venaient pas, il fallait mouiller les lèvres et nous ne pouvions pas.Il fallait que la bouche s\u2019organise pour expulser des sons et ça, nous ne le pouvions pas.La voix venait du cœur, du ventre vide, rempli de ce seul instant où quelque-chose, que nous ne pouvions encore nommer, advenait.Un air lancinant, quelque chose de sacré, nous habitait, enveloppant désormais chaque mouvement ; l\u2019issue si proche que nous n\u2019y pouvions rien, nous dansions à la pointe du lit, nos pieds emmêlés, la moindre respiration, partagée, était une cérémonie.Deux corps à la dérive ne pouvant plus se quitter sans se déchirer.Tard dans la nuit, ces moments revenaient la hanter, et dans notre petit sommeil, des éclats de voix, le soulèvement des côtes, une expiration comme une arabesque s\u2019abandonnant au premier sou?e de la nuit.In extremis.QuElQue chosE sur le feu \u2022 Chronique littéraIre Mouches, Anse-au-Griffon, Gaspésie 42 RELATIONS 807 MARS-AVRIL 2020 \u2014 \u20ac = \u201cN _ a\u2014 Spit.+ = Sastre 40 - _ + v gp\u201d En _ 7 \u2014 1 + =p + un = - a ll\" es =k Sn.Me bg ga + 1 are at ar; r ade 1 AE HE Venez célébrer les 35 ans de l\u2019ACAT Canada ! Le rassemblement œcuménique de l\u2019Action des chrétiens pour l\u2019abolition de la torture (ACAT) sera présidé par Gabriel Villemure, son fondateur.Il y aura musiciens et chants.De même qu\u2019une conférence de Guy Aurenche, fondateur de la FIACAT et auteur de Droits humains : n\u2019oublions pas notre idéal commun ! Samedi 30 mai 2020, de 14 h à 17 h (événement gratuit) À l\u2019église Notre-Dame des Neiges 5366, chemin de la Côte-des-Neiges, Montréal (Québec) H3T 1Y2 juste à côté du métro Côte-des-Neiges (stationnement gratuit) Confirmez votre présence en laissant un message au 514 890 6169 acatcanada.ca 44 RELATIONS 807 MARS-AVRIL 2020 RELATIONS 807 MARS-AVRIL 2020 45 queStionS de Sens Le gouvernail des profondeurs L\u2019auteur, jésuite, est maître de Dharma dans la branche coréenne de l\u2019école Zen (Rinzaï) U n jour, quand j\u2019étais tout petit, lors d\u2019un séjour à Trois-Rivières, à l\u2019époque où les papetières de la ville tournaient encore à plein régime, j\u2019ai le souvenir d\u2019avoir soudainement fait, pendant quelques longues minutes, l\u2019expérience d\u2019un état de conscience quelque peu inusité dont la trace demeure inaltérée dans ma mémoire.Papa, maman, ma sœur, mes trois frères et moi, nous étions venus de Montréal rendre visite à Alice, une de nos grandes tantes, religieuse ursuline vivant cloîtrée et pratiquement centenaire.Pendant des années, nos minuscules mains d\u2019enfants n\u2019avaient pu toucher Alice qu\u2019en se glissant, fort discrètement, entre les étroits carreaux en bois de la clôture monacale marquant la frontière entre nous et le mystérieux intérieur du cloître.Au moment de notre dernière visite, cette séparation avait été supprimée par le concile Vatican II \u2013 heureusement, car Alice était devenue grabataire.Couchée, elle n\u2019avait plus que la peau et les os, et pourtant.un sourire rayonnant illuminait tout son être.À quelques mois de sa mort, elle avait encore toute la force requise pour s\u2019informer de l\u2019état et des occupations de chacun d\u2019entre nous, tout en nous appelant par notre prénom.Bien qu\u2019enfant des plus espiègles et turbulent, l\u2019impression qui s\u2019est imprégnée dans mon cœur à la vue de ce visage transfiguré ne m\u2019a jamais plus quitté.L\u2019état de conscience que je vais évoquer s\u2019est-il produit en amont de cette ultime visite ou dans sa foulée ?Je ne sais.Qu\u2019il suffise de dire qu\u2019il est survenu en observant, depuis l\u2019auto en mouvement où nous étions entassés, l\u2019un de ces longs tapis roulants qui, à Trois-Rivières faisaient monter les troncs d\u2019arbres un à un depuis la rivière Saint-Maurice jusqu\u2019au sommet d\u2019immenses pyramides de billots de bois, puis les y laissaient tomber avant qu\u2019ils n\u2019entrent dans l\u2019usine de pâte à papier.Soudainement, ma conscience d\u2019enfant est entrée dans une immense paix, à une distance infinie de l\u2019activité de mes cinq sens.Très tôt, gamin, j\u2019avais appris à réciter par cœur les paroles du credo : « Je crois en l\u2019univers visible et invisible ».Il semble qu\u2019en cet instant fugace, il m\u2019ait été accordé d\u2019entrevoir cet univers invisible qui sous-tend mystérieusement l\u2019univers visible au sein duquel se déploient nos existences.Au fil des ans, tant en Extrême-Orient qu\u2019en Occident, j\u2019ai pu constater que les personnes qui ont fait une expérience comparable, à un moment ou un autre de leur vie, ne sont pas aussi rares qu\u2019on puisse le penser a priori.À en croire les textes du canon bouddhique, c\u2019est en se remettant en mémoire un tel état de conscience, et en se concentrant intensément sur le contenu de ce souvenir, que Siddh?rtha Gautama, le futur Bouddha ?kyamuni, aurait atteint l\u2019Éveil, à l\u2019origine de la naissance de cette tradition que nous appelons le bouddhisme.C\u2019est assurément l\u2019une des raisons pour lesquelles le bouddhisme dit « du Grand Véhicule » ne cesse d\u2019inviter à observer la réalité non pas à partir de nos yeux de chair, mais bien à partir du regard de l\u2019œil intérieur, aussi appelé l\u2019œil du cœur, le troisième œil, ou, plus exactement, l\u2019œil de la Sagesse (Prajñ?en sanskrit).Bien qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019un tout autre contexte culturel, on croirait entendre le Renard dire au Petit Prince : « On ne voit bien qu\u2019avec le cœur, l\u2019essentiel est invisible pour les yeux.» Le S?tra du cœur de la Sagesse, considéré comme la quintessence de tout le Grand Véhicule, se termine par l\u2019incantation « Allé, allé, allé au-delà, allé complètement au-delà, Éveil, ainsi.» La répétition de ce dh?ran?\u2013 ou mantra équivalent à une courte phrase \u2013 est censée favoriser non seulement la compréhension de cette quintessence, mais encore son assimilation et sa mise en pratique.L\u2019enjeu est qu\u2019une conversion ou une expérience transformant définitivement la qualité du regard puisse advenir.D\u2019où cet allé, employé pour signifier « être passé » sur l\u2019autre rive, à savoir le versant invisible de la réalité.Il est dans l\u2019ordre des choses que nos existences finissent par atteindre ce point où il ne leur est plus possible de trouver sens qu\u2019en passant à un tout autre plan de la réalité que celui des apparences, que ces dernières soient produites par les situations inextricables au sein desquelles nous plonge la vie, ou tout simplement par les leurres d\u2019un univers capitaliste et matérialiste défini par la consommation.Autrement dit, d\u2019un point de vue métaphorique, il vient un moment où, pour continuer à vivre pleinement, nous devons empoigner le gouvernail des profondeurs de la barque de nos vies.Tandis que ses disciples se croyaient perdus à tout jamais dans une tempête, lors d\u2019une traversée vers la rive orientale de la mer de Galilée, le Christ dormait profondément au fond de l\u2019embarcation où il se trouvait en leur compagnie.Réveillé par eux, c\u2019est par sa parole qu\u2019il imposa le calme aux vents rugissants et aux eaux déchainées.Cela fait, il demanda à ses disciples, sans le moindre accent de reproche : « Où est votre foi ?» Cela nous rappelle que « l\u2019activation du gouvernail des profondeurs », pour aller vers l\u2019autre rive, ne saurait se faire sans être habité par une foi réelle, quelle qu\u2019elle soit, en la valeur et en le sens de notre vie.De façon surprenante, les traditions chrétienne et bouddhiste, et bien d\u2019autres encore \u2013 telles que le confucianisme et le taoïsme, par exemple \u2013, convergent parfaitement sur ce point, bien que sur des modes quelque peu différents.Elles s\u2019accordent également pour souligner que c\u2019est d\u2019abord et avant tout de nous que dépendent, entièrement, tant l\u2019approfondissement de la découverte de cet irréductible fond de nos êtres que sa croissance.Bernard Senécal Les brutes et la punaise Les radios-poubelles, la liberté d\u2019expression et le commerce des injures DOMINIQUE PAYETTE Montréal, Lux, 2019, 152 p.M algré le dénigrement dont elle a elle- même fait l\u2019objet au cours des dernières années sur les ondes radiophoniques qu\u2019elle analyse, Dominique Payette, ancienne journaliste et maintenant professeure à l\u2019Université Laval, poursuit dignement dans cet essai son examen critique des « radios- poubelles » de la région de Québec.D\u2019entrée de jeu, elle montre que durant les années ayant précédé la tuerie à la Grande Mosquée de Québec, en janvier 2017, certains animateurs et commentateurs de ces radios d\u2019opinion ont vivement nourri un discours hostile à l\u2019égard des Arabes et des musulmans, ne s\u2019embarrassant pas de rigueur intellectuelle.Si l\u2019auteure admet qu\u2019il est di?cile de mesurer l\u2019in?uence réelle de tels propos sur la population, elle juge néanmoins que ceux-ci « cultivent d\u2019évidence un climat de mé?ance et de peur » qui s\u2019accompagne, exemples à l\u2019appui, « d\u2019actes violents et hostiles » recensés dans la ville (p.34-35).En invitant à considérer ces médias comme des « vecteurs de propagande », elle déplore la frilosité du corps politique à les dénoncer.Partisanes, ces stations privées auraient développé une capacité « à déterminer les programmes politiques de la nation » (p.54) en exerçant une in?uence idéologique, notamment lors des campagnes électorales.En plus de s\u2019opposer bruyamment au projet de service rapide par bus (le SRB), plusieurs animateurs auront ?nalement réussi à faire de l\u2019idée impertinente d\u2019un troisième lien routier entre Québec et Lévis une priorité gouvernementale.Dominique Payette dénonce la manière avec laquelle ceux-ci s\u2019exercent à « convaincre et conditionner les auditeurs par le truchement des émotions et de l\u2019identi?cation personnelle » (p.56).Selon elle, ces « radios de confrontation » prennent constamment pour cibles les femmes et les féministes, les environnementalistes, les pauvres, les immigrants et les Autochtones.Certains des propos exprimés en ondes ont en e?et été quali?és par le Conseil de presse du Québec ou par la Cour suprême du Canada de sexistes, racistes, haineux ou dégradants.Face à ces commentateurs qui ont compris qu\u2019il est moins risqué, juridiquement parlant, de dénigrer des groupes sociaux plutôt que des personnalités, Payette avance que « seuls les pouvoirs conférés à des organismes publics pourront être mobilisés pour assurer que l\u2019usage de la parole dans l\u2019espace public n\u2019entame pas le minimum de rigueur, de décence et de dignité à la base de la liberté et de la démocratie » (p.85).Elle dénonce du même coup la grande di?culté à établir en ondes une discussion honnête avec ces animateurs.Dans un contexte de crise des médias, l\u2019ancienne journaliste a?rme que le modèle d\u2019a?aires de ces radios privées repose principalement sur deux axes, soit « la diminution des coûts de production du contenu et l\u2019o?re aux commanditaires d\u2019un auditoire précis, ciblé avec soin » (p.111-112).Ces entreprises, explique-t-elle, ont malheureusement sacri?é une information d\u2019intérêt public autrement plus rigoureuse, car plus dispendieuse à produire, pour miser plutôt sur la communication d\u2019humeurs et d\u2019opinions qui pourraient rejoindre les intérêts \u2013 et les préjugés \u2013 des « hommes de 20 à 45 ans résidant en banlieue » (p.114).Ainsi, ne rechigne-t-on pas à cultiver la colère et le ressentiment de ces hommes représentant une part du marché.Payette expose en?n le cadre légal canadien en matière de radiodi?usion, nuançant le concept de liberté d\u2019expression et rappelant les responsabilités journalistiques en vigueur.Elle déplore la faible capacité du champ institutionnel en place à réprimander ces radios de façon e?cace.Elle met aussi en garde contre des volontés de dérèglementation des communications qui pourraient pousser le Canada sur la même voie que les États-Unis, où l\u2019abolition de la Fairness Doctrine, en 1987, a propulsé les trash radios, avec les conséquences que l\u2019on sait sur la société américaine.En somme, Payette livre ici un essai court, pertinent et accessible sur un phénomène médiatique dont le potentiel toxique n\u2019est pas à prendre à la légère.Benoit Rose La Voie libre- chrétienne GÉRALD DORÉ Préface d\u2019André Gounelle Montréal, Carte Blanche, 2019, 285 p.V oilà un livre assez étonnant, tant par le propos que par son style d\u2019écriture.Pour le lire, il vaut mieux prendre son temps, non pas parce que la lecture en est ardue ou à cause d\u2019un jargon de spécialiste, bien au contraire ; le propos est clair et l\u2019écriture agréable, mais comme chaque page comprend son lot de découvertes et de matière à ré?exion, il vaut la peine de prendre le temps d\u2019en pro?ter et d\u2019en jouir.Gérald Doré ne dissocie en rien son expérience de vie de ses connaissances et il nous partage l\u2019une et les autres en un constant va-et-vient.Il assume entièrement son parcours de vie depuis sa courte excursion chez les jésuites, en passant par une première carrière d\u2019organisateur communautaire et de sociologue, avant de devenir professeur universitaire en travail social.Après avoir pris ses distances avec la religion pendant plusieurs années, il entreprend des études de théologie au Séminaire uni de l\u2019Université McGill pour ?nalement être consacré dans l\u2019Église unie du Canada et y exercer son ministère de pasteur.Qu\u2019il marie ainsi expérience et connaissance dans son propos n\u2019a rien d\u2019innocent ; grâce à la vérité et à l\u2019authenticité du témoignage de son propre cheminement et de ses retournements (il emploie ici aisément la notion biblique de metanoïa), l\u2019auteur nous invite à notre tour, sans pour autant s\u2019o?rir en exemple, à faire de même : à cheminer sans craindre de s\u2019arrêter, de revenir et, quand il le 46 RELATIONS 807 MARS-AVRIL 2020 reCensions \u2022 livres faut, de repartir dans une autre direction, une nouvelle orientation.Il nous propose, concrètement, de passer outre aux lourdeurs doctrinales et institutionnelles a?n, ultimement, de renouer directement avec la voie spirituelle de Jésus le Nazaréen, pour vivre ici et maintenant le message de libération totale de Jésus.Dans la première partie du livre, l\u2019auteur s\u2019applique à analyser ?nement les textes des évangiles synoptiques (Matthieu, Marc et Luc) pour retracer le parcours historique de Jésus.Il en fait successivement plusieurs portraits complémentaires : théologien de la libération \u2013 « Jésus fut et reste, avant la lettre, le premier-né de la famille des théologiens et théologiennes de la libération » (p.63) ; prophète, martyr et puis libérateur multidimensionnel (psychocorporel, religieux, social, existentiel) toujours vivant.Le parcours de Jésus ainsi exposé pourra donc servir de modèle de voie à suivre, s\u2019adressant également aux Églises et aux communautés chrétiennes pour les enjoindre à devenir, elles aussi, des agentes de libération.Gérald Doré nous partage son érudition avec générosité et simplicité, dans un souci de montrer le mieux possible que cette voie libératrice est beaucoup plus présente que l\u2019on peut le croire dans les écrits de nos traditions chrétiennes communes.Il le fait par de nombreuses références aux évangiles, aux écrits de Paul, des Pères de l\u2019Église et bien sûr des réformateurs tels Martin Luther et Thomas Müntzer, jusqu\u2019aux théologiens contemporains comme Pierre Teilhard de Chardin, Paul Tillich, Jacques Ellul, Gustavo Gutiérrez, Frei Betto et son ami, le bibliste québécois Claude Lacaille.On retrouve aussi, avec plaisir et intérêt, de nombreuses citations d\u2019André Gounelle, le préfacier, ami, mentor et superviseur de thèse de l\u2019auteur, un des grands penseurs protestants du XXe siècle.Dans la dernière section, l\u2019auteur nous entretient de ce qui est probablement le meilleur exemple de la mise en pratique de la voie chrétienne de libération : les communautés de base « À la marge de plusieurs des Églises-institutions d\u2019aujourd\u2019hui interagissent des libres-chrétiennes et des libres-chrétiens, individus et communautés, branchés en toute liberté d\u2019esprit sur l\u2019audacieux message libérateur de Jésus de Nazareth » (p.248).Les ?dèles de toutes les Églises, tant du monde protestant que du monde catholique, et tous ceux et celles qui voudraient connaître la voie de libération ouverte par Jésus trouveront autant de plaisir que de dé?s à lire ce livre.David Fines Pour la paix, brisons le silence ! ANDRÉ JACOB, AVEC LA PARTICIPATION DE PAUL CHAMBERLAND, MICHEL CIBOT ET TITO ALVARADO Montréal, La Pleine Lune, 2019, 184 p.C o-auteur du Manifeste pour la paix \u2013 présenté une première fois en 2018 par les Artistes pour la paix dont il est membre \u2013, André Jacob dénonce dans ce nouvel ouvrage les fomenteurs de peur, de haine et de guerre ; tous ces rouages guerriers qui minent la vie, répondent à l\u2019appel du pro?t, briment la paix.« Bâtir la paix permet de déplacer les pierres d\u2019achoppement de l\u2019ignorance et de la bêtise qui traînent sur les sentiers du désarroi, de l\u2019impuissance et du cynisme », proposait le Manifeste.Dans Pour la paix, brisons le silence !, l\u2019auteur s\u2019a?aire à déplacer cette pierre d\u2019achoppement en empruntant les sentiers de la parole, en brisant le silence sur les obstacles à la paix et sur « les forces de la guerre ».L\u2019auteur expose d\u2019abord les racines internationales, notamment onusiennes et québécoises, où plonge son engagement pour la paix.Il s\u2019attarde particulièrement au Refus global publié en 1948.Il y reconnaît la pierre d\u2019assise d\u2019un appel à la responsabilité dans lequel il s\u2019inscrit en tant que citoyen et artiste engagé.Pour lui, ce manifeste artistique a « pavé les sentiers pour la soif de liberté, de justice sociale, de paix et de développement durable ».Un des ?ls conducteurs de l\u2019ouvrage est la dénonciation du commerce des armes comme « facteur déterminant dans les grands jeux de la guerre et de la paix » et des opérations de construction de l\u2019ennemi toujours nécessaires à ce négoce.L\u2019auteur pose un regard historique et critique sur certains des con?its marquant notre monde depuis des décennies et y soulève la com- plexi?cation des manifestations guerrières au ?l du temps.Il s\u2019a?aire aussi à déconstruire les bases de la logique militaire et de la doctrine nucléaire en particulier, qui ont permis l\u2019accroissement exponentiel des pro?ts reliés au complexe militaro-industriel.La place du Canada dans ce commerce est mise en lumière et dénoncée.Deux chapitres portent, de manière un peu plus didactique, sur la pratique de la non-violence et sur la culture de la paix.On reconnaît bien là le professeur de travail social que fut auparavant André Jacob, avec ses préoccupations pour « l\u2019action non violente [qui] ne s\u2019improvise pas, se vit, se ré?échit et s\u2019organise ».La culture de la paix prend chez lui la forme d\u2019une orientation fondamentale donnée aux rapports sociaux en vue de réduire les inégalités sociales et économiques, de promouvoir et de respecter les droits et libertés, de réaliser l\u2019égalité entre les femmes et les hommes, de promouvoir la participation démocratique et l\u2019éducation à la paix, et de développer la compréhension, la tolérance et la solidarité.Avec la participation de Tito Alvarado, Paul Chamberland, Michel Cibot et Raôul Duguay, André Jacob propose ici un outil pour la pratique de la paix comme mode de vie.Un outil utile, plus que jamais.Stéphanie Arsenault Regards solidaires Pour la paix, brisons le silence ! suivi du Manifeste pour la paix des Artistes pour la paix André Jacob, avec la participation de Paul Chamberland de Michel Cibot et de Tito Alvarado RELATIONS 807 MARS-AVRIL 2020 47 reCensions \u2022 livres Guy Rocher Voir-Juger-Agir Tome 1 (1924-1963) PIERRE DUCHESNE Montréal, Québec Amérique, 2019, 458 p.J ournaliste et ex-ministre péquiste, Pierre Duchesne signe le premier tome de la biographie de Guy Rocher, l\u2019une des ?gures emblématiques de la Révolution tranquille.Sociologue et haut-fonctionnaire, Guy Rocher a incontestablement marqué l\u2019histoire du Québec au cours des dernières décennies, d\u2019abord en tant que membre de la Commission Parent, ensuite en tant que corédacteur, avec Camille Laurin, de la Charte de la langue française (« loi 101 »).Le livre commence en traitant de la jeunesse catholique et militante de Guy Rocher : son enfance à Berthierville, la perte hâtive de son père et ses brillantes études classiques au Collège de l\u2019Assomption.On y découvre un jeune homme pieux, studieux, mais aussi engagé, d\u2019abord dans les causes nationalistes, puis au sein de la Jeunesse étudiante catholique (JEC).D'où le titre choisi pour coi?er cette biographie (Voir-Juger-Agir), renvoyant à la méthode d\u2019analyse sociale développée par les mouvements d\u2019Action catholique dont faisait partie la JEC.L\u2019auteur fait revivre ces espaces de sociabilité masculine et catholique qu\u2019ont été les collèges classiques, un milieu au sein duquel Guy Rocher s\u2019épanouit aux plans personnel, intellectuel et spirituel.Le biographe rend également justice aux ferments de l\u2019engagement social impulsés par les mouvements d\u2019Action catholique.D\u2019abord tenté par la vie religieuse (il sera novice chez les dominicains), puis par le droit et le journalisme, Rocher est élu président national de la JEC.Ses nouvelles responsabilités l\u2019amènent à voyager en Europe, où il prend part à des congrès étudiants internationaux et entre en contact avec les personnalistes chrétiens et les catholiques progressistes de l\u2019après-guerre.De retour au pays, il poursuit son engagement au sein de la JEC, où il béné?cie de la protection de l\u2019archevêque de Montréal, Mgr Joseph Charbonneau, dans un contexte de fronde des milieux nationalistes et conservateurs contre une JEC jugée trop indocile.C\u2019est à cette époque qu\u2019il fait la rencontre de son mentor et ami, le dominicain Georges-Henri Lévesque, qui avait fondé l\u2019École des sciences sociales de l\u2019Université Laval, en 1938.C\u2019est là qu\u2019il entame des études en sociologie.En 1949, en pleine grève de l\u2019amiante, il prend fait et cause pour les grévistes, ce qui l\u2019expose au courroux de Duplessis et à la vindicte du recteur de l\u2019université, qui refuse qu\u2019on o?re un poste de professeur à ce trouble- fête.Rocher s\u2019exile alors à Boston, où il fait un doctorat à l\u2019Université Harvard.Le climat s\u2019étant apaisé, on lui o?re ?nalement un poste à l\u2019Université Laval, jusqu\u2019à ce qu\u2019il fasse le saut à Montréal, où il mènera une brillante carrière.Le livre, qui expose ce parcours fascinant de manière jusque-là brillante, se conclut sur le travail de Rocher au sein de la Commission Parent.Et c\u2019est là, hélas !, que le bât blesse.Duchesne, qui cite volontiers les travaux novateurs de Michael Gauvreau, Martin E.-Meunier et Jean-Philippe Warren, entre autres, nous ressert une grille de lecture surannée opposant des forces laïcistes avant-gardistes à des milieux cléricaux réactionnaires.C\u2019est ainsi que Ghislaine Roquet \u2013 docteure en philosophie de la Sorbonne, cheville ouvrière de la Commission, porte-voix des revendications des religieuses et des religieux enseignants qui contestaient le monopole des clercs et du cours classique sur le système scolaire québécois, de même que les injustices sociales et sexistes qui y sévissaient \u2013 y est dépeinte comme une bigote crispée et retardataire.Rocher et son biographe sombrent même dans le sexisme, a?ublant celle-ci du quolibet euphémique de « la sœur ».C\u2019est là faire injure à la mémoire de Ghislaine Roquet, que l\u2019historienne Louise Bienvenue quali?e sans ambages de pédagogue avant-gardiste et de pionnière de la Révolution tranquille.Frédéric Barriault VOTRE ACTUALITÉ MISSIONNAIRE DEPUIS 1920 PUBLIÉE PAR LES SŒURS MISSIONNAIRES DE L\u2019IMMACULÉE-CONCEPTION ABONNEMENT NUMÉRIQUE 10 $ PAR AN LE PRÉCURSEUR www.pressemic.org 48 RELATIONS 807 MARS-AVRIL 2020 recenSions \u2022 livres Ainsi soient-elles Réalisation : Maxime Faure Production : Les ?lms Balibari | Meta?lms France, Canada, 2019, 75 min.A vec Ainsi soient-elles, le cinéaste Maxime Faure signe un documentaire intimiste sur la vie communautaire de même que sur les puissants liens de sororité et de solidarité qui unissent les religieuses auxiliatrices depuis leur arrivée à Granby, en 1949.Tenant pour acquis que les engagements sociopoli- tiques de Christiane Sibillote, Suzanne Loiselle, Marie-Paule Lebel, Nicole Jetté, Gisèle Ampleman et de leurs consœurs sont de notoriété publique, Faure choisit de braquer sa caméra sur le quotidien de ces femmes d\u2019action et de passion.Ce faisant, le rythme du ?lm est d\u2019une lenteur presque déroutante pour qui connaît le dynamisme, mais aussi le courage dont font preuve ces femmes au sein des luttes féministes, sociales et antimilitaristes au Québec et ailleurs.J\u2019avoue avoir été agacé par ce choix du cinéaste.L\u2019historien et le chrétien engagé que je suis aurait souhaité qu\u2019on mette davantage en valeur les engagements prophétiques des auxiliatrices : ceux de Christiane Sibillotte à la Clinique communautaire de Pointe-Saint-Charles ; ceux de Suzanne Loiselle à L\u2019Entraide missionnaire et à Échec à la guerre ; ceux de Nicole Jetté et de Gisèle Ampleman au Front commun des personnes assistées sociales et au Collectif québécois de conscientisation ; ceux de Marie-Paule Lebel à l\u2019Association des religieuses pour les droits des femmes (entre autres\u2026) ; etc.L\u2019arrière-plan historique concernant les luttes sociales et féministes des dernières décennies est abordé de manière (un peu trop) oblique par le cinéaste, ce qui nuit à l\u2019intelligibilité du documentaire pour les cinéphiles n\u2019ayant jamais côtoyé les auxiliatrices ou connaissant peu les luttes auxquelles elles ont été associées.Fondée en France en 1856 par la bienheureuse Eugénie Smet, sous le nom des Sœurs Auxiliatrices des âmes du Purgatoire, la communauté a déployé avec audace le charisme de son institut religieux, en tâchant de faire reculer toutes les situations qui avilissent, déshumanisent et écrasent la dignité des êtres humains.Se rejoignent le souci de l\u2019au-delà et de l\u2019engagement dans l\u2019ici-bas.En pensant aux engagements des « auxis » d\u2019ici, je me suis remémoré un gra?ti qu\u2019on voyait un peu partout à Montréal dans les années 1990 et qui posait la question suivante : Y a-t-il une vie avant la mort ?De leur engagement auprès des ex-détenus à celui auprès des personnes appauvries en passant par leurs luttes contre le militarisme, le colonialisme, le capitalisme et le patriarcat, les auxis québécoises auront, à leur manière, « libéré » un grand nombre d\u2019âmes captives des « purgatoires » \u2013 c\u2019est-à-dire des structures oppressives \u2013 de notre temps.Ces engagements audacieux ont supposé un courage et une solidarité à toute épreuve, les auxis s\u2019étant attiré au ?l des ans les foudres de toutes les droites, qu\u2019elles soient politiques, économiques ou religieuses.Faisant ?de cet arrière-plan, escamoté par Maxime Faure, l\u2019approche du documentariste nous empêche de bien comprendre les liens solidaires extrêmement forts qui lient ces femmes (vieillissantes) entre elles.C\u2019est précisément parce que leur vie publique et citoyenne a été marquée par des luttes sociales souvent exigeantes, face à des structures oppressives et au sein d\u2019une Église patriarcale, que ces femmes ont dû trouver dans leur vie communautaire un cocon sororal, fait d\u2019amour et d\u2019accueil inconditionnels.Ce cocon leur a été essentiel a?n de se ressourcer aux plans physique, psychique et spirituel, pour aller plus loin \u2013 toujours plus loin \u2013 dans leurs luttes pour rendre ce monde plus juste, équitable et paci?que.Si cette clé de lecture fait défaut au documentaire de Maxime Faure, il n\u2019en demeure pas moins qu\u2019il s\u2019agit-là d\u2019un ?lm d\u2019une grande beauté, dans lequel on découvre sous un jour nouveau ces femmes sincères, vulnérables et attachantes, tricotées serrées, prenant soin les unes des autres avec tendresse, incarnant ainsi en paroles et en actes la sororité, la bienveillance et l\u2019éthique du care.Ainsi soient-elles est également assorti de ré?exions sur la vie religieuse, l\u2019engagement social et l\u2019héritage militant à léguer dans une société sécularisée, d\u2019autant plus précieux lorsqu\u2019on constate, lucidement et sereinement, que la relève n\u2019est plus là.Ou plutôt que la relève est ailleurs, chez toutes les personnes engagées dans des pratiques de solidarité et de transformation sociale.Le ton n\u2019est jamais didactique ou trop appuyé.Le cinéaste, qui a partagé le quotidien des auxis pendant des années, les laisse vivre, être et témoigner sans ?ltre.Frédéric Barriault RELATIONS 807 MARS-AVRIL 2020 49 reCensions \u2022 documentaIre L\u2019auteure est écrivaine « Nous sommes seuls, d\u2019une solitude que rien ne peut guérir, contre laquelle nous ne cessons pas de lutter.» Jean Guéhenno N euf novembre 2016.Au téléphone, C.1 était complètement abattu.Mais ce n\u2019était rien de nouveau.C.était de ces êtres « porteurs de désarroi », un homme aux discours souvent pleins d\u2019amertume; même l\u2019univers de la musique ne savait l\u2019apaiser.« Quelle immense sottise que cet Occident triomphant, répétait-il sans cesse, avec dans la voix une douleur absolue.Comment y échapper ?» Il lui fallait quitter ce lieu sombre de son existence, lui disais-je alors, accéder à un peu de clarté ; en quelques mots, reconnaître sa douleur, la regarder en face pour ne plus la subir, apprendre à vivre, comme on apprend à respirer.Dans ce mélange de passion, de désespoir et de silence surtout qu\u2019était C., je devinais un être meurtri, tourmenté.Il m\u2019écoutait souvent sans rien dire, mais parfois il s\u2019animait sans que je puisse saisir l\u2019objet de son entrain soudain.Son côté spirituel et son ironie, en ces moments-là, reprenaient le dessus.Il disait souvent s\u2019être débouché une bonne bouteille avant de composer mon numéro.Il ne voulait pas, disait-il, assombrir nos échanges, moments magiques, éclaircies, plages de plénitude que l\u2019amitié seule permet d\u2019éprouver.« La foi ne me suffit plus ! » déclara C., ce soir-là.Au programme, ni ironie, ni vin salvateur.Au bout du fil : un homme seul, dévasté par le résultat des élections.Il tentait de m\u2019expliquer la complexité du système électoral qui venait d\u2019engendrer ce qu\u2019il disait n\u2019être qu\u2019une supercherie monumentale.Il déplorait la polarisation politique qui permettait à des populations aux inclinations conservatrices et arriérées du point de vue social \u2013 dans certains États du Sud et du Mid-West particulièrement \u2013 de constituer l\u2019essentiel de la force électorale du parti vainqueur.« Me voilà consterné ! Mon Dieu, nous sommes tombés bien bas ! Nous allons faire face à un gouvernement porté par ce qu\u2019il y a de plus réactionnaire dans ce pays ! Combien d\u2019années faudra-t-il pour nous remettre des nominations partisanes, des décrets inacceptables, des lois impensables, et de tout ce qu\u2019ils imposeront une fois bien en selle ?» Je me mis à parler de Stephen Hessel qui, à l\u2019âge de 93 ans, venait de publier Indignez-vous.Cet opuscule, en tout point accessible, avait provoqué une onde de choc, même dans des milieux où les gens n\u2019auraient jamais été tentés par une telle lecture.« Pourquoi ne pas profiter de cette disgrâce, comme vous dites, pour offrir un texte critique ainsi que l\u2019a fait Hessel ?», suggérai-je, pour le détourner de son tourment.« Vous pourriez, par exemple, entreprendre une analyse du système universitaire que vous semblez si bien connaître.On a beau savoir que sa fonction première est d\u2019assurer la reproduction du système, le luxe aberrant dans lequel baignent les grands collèges et universités privés représente quand même une indécence, une de plus sans doute.Il vaudrait la peine d\u2019en parler ! » La conversation bifurqua alors vers l\u2019indispensable stature de résistants qu\u2019il faut adopter pour la survie de la planète.« Un des problèmes avec cette marotte qui est la tienne, dit-il une touche d\u2019ironie bien sentie dans le ton, est que tu soupçonnes à peine l\u2019étendue de la résistance à mener.La mise en œuvre au quotidien de solutions alternatives est nécessaire mais\u2026 une entreprise de changement de paradigmes plus encore ! Le comprends-tu ?Inscrire simplement et chacun à sa façon dans le quotidien \u201cl\u2019habitude de la résistance\u201d ne suffit pas pour faire bouger les choses.Je connais ce livre de Stephen Hessel, somme toute assez élémentaire, ce qui n\u2019enlève rien, je le précise, à sa justesse, et crois-moi, je suis demeuré sidéré par l\u2019aigreur, la virulence de certains commentaires qu\u2019il a suscités.Ici comme là-bas, le chacun pour soi demeure la règle, puisque la bête en nous n\u2019est jamais bien loin.» Telle une ritournelle mélancolique, revenaient dans son discours les remarques acerbes sur le manque d\u2019enthousiasme de nombre de ses étudiants lorsqu\u2019il tente de les aiguiller vers une réflexion approfondie sur leur mode de vie et leur condition d\u2019universitaires.« Année après année, j\u2019ai affaire à des jeunes, garçons et filles, taraudés par les sempiternelles questions financières, \u201cces dettes liées au savoir\u201d, qui faussent la vision de l\u2019éducation.Or, même lorsqu\u2019ils logent sur le campus, plusieurs d\u2019entre eux ne peuvent se passer d\u2019une automobile.Le système, comme tu le vois, les transforme en captifs, vaincus dès le départ ! Du moins, jusqu\u2019à ce qu\u2019ils intègrent les méthodes infaillibles qui leur permettront de prendre à leur tour la relève des gestionnaires.Pris dans de tels engrenages, quels espaces de résistance efficace envisager ?Crois-moi, il peut arriver que tes enfants eux-mêmes embrassent le système, se rangent derrière, se liguent contre toi, contre les valeurs plus humaines, la rectitude, la rigueur que tu voudrais leur inculquer\u2026 » « Le système ?Un moule impitoyable ! Il m\u2019a pris mes deux fils, dit-il enfin, trop occupés à vivre, c\u2019est-à-dire à travailler, à acheter, à consommer, à jeter.Voilà cinq ans que je ne les vois plus ! Nous sommes pourtant dans le même pays.» Entendant soudain le tic-tac de la pendule, je compris l\u2019immensité du silence qui avait suivi les dernières paroles de C.« Mes fils, je le sens, reprit-il enfin, attendent seulement le moment béni où ils pourront me ranger dans une résidence, et se partager enfin le fruit de la vente de la maison que j\u2019habite depuis 30 ans.» Je n\u2019ai jamais su d\u2019où m\u2019était venue ce jour-là la force de refouler mes larmes, de dompter mes sanglots.Mais je sais que ce moment est gravé dans ma mémoire.1 Voir mes précédents Carnets.Marie-Célie Agnant Zones de solitudes 50 RELATIONS 807 MARS-AVRIL 2020 Le carnet 91,3 FM MONTRÉAL 100,3 FM SHERBROOKE 89,9 FM TROIS-RIVIÈRES 89,3 FM VICTORIAVILLE 104,1 FM RIMOUSKI RADIOVM.COM La saison estivale s\u2019annonce déjà à l\u2019Institut d\u2019études religieuses.Introduction aux grandes religions Bible, arts et culture Dialogue interreligieux Découvrez nos cours en ligne offerts au trimestre d\u2019été 2020.Information : 514 343-7506 ier.umontreal.ca Début des cours : 4 mai LES COURRIERS DU DEVOIR Chaque jour, nos journalistes vous livrent le meilleur de l\u2019information.Gratuitement dans votre boîte courriel.Abonnez-vous ! 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