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Titre :
Relations
Revue mensuelle catholique d'intérêt général préoccupée par la justice sociale qui contribue fortement à l'analyse de la société, au Québec et ailleurs. [...]

Les jésuites canadiens rêvaient, depuis longtemps, de publier une revue catholique d'intérêt général analogue à celles de leurs confrères d'Europe ou des États-Unis : Études, Civilta cattolica, Month, America, etc. L'oeuvre sociale créée avec l'École sociale populaire du père Joseph-Papin Archambault en sera le tremplin.

L'idée prend corps peu avant le début de la Deuxième Guerre mondiale avec la parution de la revue L'Ordre nouveau (1936-1940) à laquelle participent les pères Jacques Cousineau, Joseph-Papin Archambault, Omer Genest, Joseph Ledit et Jean d'Auteuil Richard. Ce dernier est chargé de fonder et de diriger une nouvelle revue qui visera un lectorat élargi; il conservera son poste jusqu'en 1948.

Parmi tous les titres suggérés, c'est Relations qui est retenu. Il fait, bien sûr, référence aux Relations des jésuites, par l'entremise desquelles ceux-ci avaient fait connaître leurs actions en Nouvelle-France. Ce titre convient, en outre, au domaine que la revue se propose d'explorer, celui des relations humaines sur tous les plans : familial, religieux, social, économique, politique, national et international.

Dès le début, Relations prend une physionomie à peu près définitive avec ses rubriques fixes : éditoriaux, grands articles, commentaires, chroniques diverses, comptes rendus de livres. Le succès dépasse les espoirs : dès le second numéro, 4000 exemplaires s'envolent, plus de 7000 en décembre 1943, 15 000 en 1946.

Plusieurs raisons expliquent ce succès : le caractère engagé de la revue, l'appétit des lecteurs privés des revues européennes durant la guerre, la collaboration des laïcs. La revue mène des luttes décisives contre les cartels, en particulier contre le trust de l'électricité. Elle prépare ainsi l'opinion à la nationalisation qui viendra 20 ans plus tard.

En 1950, les évêques, dans leur Lettre sur le problème ouvrier, reconnaissent la vocation industrielle et urbaine du Québec. Dans ce vaste mouvement, Relations est plus qu'un simple témoin; elle y participe intensément, à certaines heures, jusqu'à risquer son existence. C'est pour ces raisons que la revue Relations peut être décrite comme une tribune du catholicisme de gauche québécois.

En octobre 1956, Relations publie le numéro du 15e anniversaire. Quelles causes sert la revue? Celles de l'Église et des âmes, celles de la personne humaine et de la justice sociale, celles de la communauté canadienne-française et de la patrie canadienne et, enfin, les causes d'ordre international.

À partir de 1966, Relations s'efforce de suivre davantage l'actualité, surtout dans le domaine social. L'effort de la revue s'ajuste aux événements mais demeure généralement dispersé. Relations se positionne comme un outil d'analyse et commente l'actualité dans des dossiers qui lui permettent de prendre un certain recul et d'attirer la collaboration d'intellectuels spécialisés et réputés. La revue demeure attentive aux défis que posent les mutations du temps présent à la foi religieuse et à la volonté d'engagement, au Québec et dans le monde.

Ce mensuel existe depuis 1941. Une telle longévité, dans le domaine du magazine engagé qui s'oppose à la logique marchande, est une rareté. Parmi ses collaborateurs, mentionnons les pères Émile Bouvier, L.-C. de Léry et P.-É. Racicot, Jean Vallerand, Ernest Robitaille, Paul Gérin-Lajoie, Victor Barbeau et Fernand Dumont, Gregory Baum, ainsi que plusieurs auteurs littéraires, dont Wajdi Mouawad, Élise Turcotte et Hélène Monette.

Sources

BEAULIEU, André et autres, La presse québécoise des origines à nos jours, vol. 7 : 1935-1944, Sainte-Foy, Les Presses de l'Université Laval, 1985, p. 208-212.

CORNELLIER, Louis, « Revue - 70 ans de Relations », Le Devoir, 12 mars 2011, p. F5.

ST-AMANT, Jean-Claude, « La propagande de l'École sociale populaire en faveur du syndicalisme catholique 1911-1949 », Revue d'histoire de l'Amérique française, vol. 32, n° 2, 1978, p. 203-228.

Éditeurs :
  • Montréal, Canada :École sociale populaire,1941-2024,
  • Montréal, Canada :un groupe de Pères de la Compagnie de Jésus,
  • Montréal :Éditions Bellarmin,
  • Montréal :Centre justice et foi
Contenu spécifique :
Mai - Juin 2020, No 808
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
six fois par année
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseur :
  • Ordre nouveau (Montréal, Québec : 1936)
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Références

Relations, 2020-05, Collections de BAnQ.

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[" NUMÉRO 808 JUIN 2020 P P C O N V E N T I O N ?: 4 0 0 1 2 1 6 9 9,95 ?$ ENTREVUE AVEC HARTMUT ROSA DÉCOLONISER L\u2019ÉTAT QUÉBÉCOIS RETOUR SUR LA COMMISSION VIENS ARTISTE INVITÉ : JACQUES GOLDSTYN L\u2019INTELLIGENCE ARTIFICIELLE : AU SERVICE DE L\u2019HUMAIN ? DIRECTION Élisabeth Garant ÉQUIPE ÉDITORIALE Emiliano Arpin-Simonetti Catherine Caron Christophe Genois-Lefrançois Jean-Claude Ravet MAQUETTE GRAPHIQUE Mathilde Hébert RÉALISATION GRAPHIQUE tatou.ca ILLUSTRATIONS Benoit Aquin, Jacques Goldstyn, Lino RÉVISION/CORRECTION Éric Massé COMITÉ DE RÉDACTION Marie-Célie Agnant, Frédéric Barriault, Gilles Bibeau, Mélanie Chabot, Eve-Lyne Couturier, Mireille D'Astous, Claire Doran, Céline Dubé, Lorraine Guay, Mouloud Idir, Robert Mager, Rolande Pinard, Louis Rousseau, Michaël Séguin, Julien Simard COLLABORATEURS Gregory Baum ?, André Beauchamp, Jean-Marc Biron, Dominique Boisvert, Marc Chabot, Amélie Descheneau- Guay, Violaine Forest, Bernard Senécal, Marco Veilleux IMPRESSION HLN sur du papier recyclé contenant 100 % de fibres post-consommation.DISTRIBUTION Disticor Magazine Distribution Services ENVOI POSTAL Citéposte CFG Relations est membre de la SODEP et de l\u2019AMéCO.Ses articles sont réper toriés dans Érudit, Repère, EBSCO et dans l\u2019Index de pério di ques canadiens.SERVICE D\u2019ABONNEMENT SODEP (Revue Relations) C.P.160, succ.Place-d\u2019Armes Montréal (Québec) H2Y 3E9 514-397-8670 abonnement@sodep.qc.ca ABONNEMENT EN LIGNE www.revuerelations.qc.ca TPS : R119003952 TVQ : 1006003784 Dépôt légal Bibliothèque et Archives nationales du Québec : ISSN 0034-3781 ISSN (version numérique) : 1929-3097 ISBN (version imprimée) : 978-2-924346-58-7 ISBN (VERSION PDF) : 978-2-924346-59-4 BUREAUX 25, rue Jarry Ouest Montréal (Québec) H2P 1S6 tél.: 514-387-2541, poste 279 relations@cjf.qc.ca www.revuerelations.qc.ca NUMÉRO 808 MAI-JUIN 2020 28 Fondée en 1941 La revue Relations est publiée par le Centre justice et foi, un centre d\u2019analyse sociale progressiste fondé et soutenu par les Jésuites.Depuis plus de 75 ans, Relations œuvre à la promotion d\u2019une société juste et solidaire en pre nant parti pour les personnes exclues et appauvries.Libre et indépendante, elle pose un regard critique sur les enjeux sociaux, écono miques, politiques, environnementaux et religieux de notre époque.5 ÉDITORIAL TU NE NIERAS POINT LA RÉALITÉ Catherine Caron ACTUALITÉS 6 POUR UN SYSTÈME ÉLECTORAL JUSTE ET ÉQUITABLE Jean-Pierre Charbonneau et Françoise David 7 GNL QUÉBEC, NON MERCI ! Jean Paradis et Adrien Guibert-Barthez 9 DÉVELOPPEMENT ET PAIX : LA SAGA SE POURSUIT Élisabeth Garant 10 JOVENEL MOÏSE, EN MARCHE VERS LA DICTATURE Jean-Claude Icart 12 DÉBAT DON D\u2019ORGANES : FAUT-IL RENDRE LE CONSENTEMENT AUTOMATIQUE ?Louis Beaulieu et Mireille D\u2019Astous 31 AILLEURS À QUI LE PÉTROLE NIGÉRIAN ?Geneviève Talbot REGARD 33 DÉCOLONISER L\u2019ÉTAT QUÉBÉCOIS Julie Perreault 36 ENTRE ALIÉNATION ET RÉSONANCE Entrevue avec Hartmut Rosa, réalisée par Jonathan Durand Folco, en collaboration avec Jean-Claude Ravet 41 SUR LES PAS D\u2019IGNACE ERNESTO CARDENAL, POÈTE PROPHÈTE DE LA LIBÉRATION Arnaldo Zenteno 42 CHRONIQUE LITTÉRAIRE de Violaine Forest 5.AD NAUSEAM 44 QUESTIONS DE SENS par Bernard Senécal BABEL COURONNÉE RECENSIONS 45 LIVRES 49 DOCUMENTAIRE 50 LE CARNET de Marie-Célie Agnant INFINIMENT NOMADE 2 RELATIONS 808 MAI-JUIN 2020 ARTISTE INVITÉ Après avoir été géologue en Alberta, Jacques Goldstyn a délaissé le pétrole pour revenir à ses premières amours : le dessin.Incrusté au magazine Les Débrouillards depuis 35 ans, il y a créé la sympathique grenouille Beppo.Sous le pseudonyme de Boris, il commet des caricatures politiques pour L\u2019Aut\u2019journal, La Gazette de la Mauricie et celle de Montréal ainsi qu\u2019à la CSN.Récipiendaire de nombreux prix en littérature jeunesse, il a entre autres publié L\u2019Arbragan, Azadah et Les Étoiles aux éditions de la Pastèque, et Jules et Jim chez Bayard Canada.Toujours fasciné par le monde scientifique, il n\u2019est cependant pas très porté vers la chose technologique.Il dessine encore à la main sur du vrai papier, à l\u2019aquarelle et à l\u2019encre de Chine.Les promesses de l\u2019intelligence artificielle le laissent plutôt dubitatif, mais il y voit de savoureux sujets de caricatures.Collaborateur régulier de Relations depuis 2004, c\u2019est en situation de confinement en Espagne \u2013 COVID-19 oblige \u2013 qu\u2019il a créé les œuvres reproduites dans le présent dossier.DOSSIER 14 L\u2019INTELLIGENCE ARTIFICIELLE : AU SERVICE DE L\u2019HUMAIN ?Emiliano Arpin-Simonetti 17 LE GRAND REMPLACEMENT ROBOTIQUE N\u2019AURA PAS LIEU Entrevue avec Antonio A.Casilli, réalisée par Emiliano Arpin-Simonetti 20 LA PROFONDE EMPREINTE ÉCOLOGIQUE DE L\u2019INTELLIGENCE ARTIFICIELLE Étienne van Steenberghe 23 L\u2019INTERNET DES OBJETS : DU FÉTICHISME DE LA MARCHANDISE AU FÉTICHISME DE LA MACHINE Maxime Ouellet 25 L\u2019IA AFFECTIVE, DE NOUVELLES AVENUES POUR LA SANTÉ Laurence Devillers 26 LE DEVENIR MACHINE DE L\u2019ÊTRE HUMAIN ?Jean-Claude Ravet 28 RÉSISTANCES ET CONTREPOIDS FACE À L\u2019IA Nadia Seraiocco 29 LA RÉFLEXION SUR L\u2019ÉTHIQUE DANS LE DOMAINE DE L\u2019IA : UN « SHOW DE BOUCANE » ?Extraits d\u2019une note socioéconomique de l\u2019IRIS 17 Jacques Goldstyn RELATIONS 808 MAI-JUIN 2020 3 La pandémie a révélé à quel point les travailleuses et travailleurs au bas de l\u2019échelle jouent un rôle essentiel dans la société.Il est inacceptable que ces personnes n\u2019arrivent pas à sortir de la pauvreté avec le salaire minimum actuel, même en travaillant à temps plein.Le gouvernement doit corriger le tir dès maintenant.COVID-19 OU PAS, IL NOUS FAUT PLUS QUE ÇA.cinqdixquinze.org 4 RELATIONS 808 MAI-JUIN 2020 et obtenez deux de nos récents numéros en prime?! Code promo : CADEAU, à inscrire sur le formulaire Web ou papier Pour découvrir toutes nos options (papier et numériques), visitez notre site : revuerelations.qc.ca TU NE NIERAS POINT LA RÉALITÉ L e 22 mars dernier, dans le contexte de la pandémie de COVID-19, les paroles de la chanson de Richard Desjardins Le cœur est un oiseau résonnent au cœur de Montréal, sur les balcons, dans une « communion » virtuelle qui rassemble des centaines de personnes de partout au Québec.À l\u2019invitation de la chanteuse Martha Wainwright, tous et toutes chantent : « Par-delà les frontières / Les prairies et la mer [\u2026] Dans les mains de la mort / Il s\u2019envole encore / Plus haut plus haut / Le cœur est un oiseau [\u2026] Ce n\u2019était qu\u2019un orage / Ce n\u2019était qu\u2019une cage / Tu reprendras ta course / Tu iras à la source / Tu boiras tout le ciel / Ouvre tes ailes / Liberté, liberté / Liberté.» Déjà puissante à arracher des larmes, dans le plus grand mystère d\u2019une poésie féconde, la chanson se transfigure et prend ce soir-là des dimensions que Desjardins n\u2019avait jamais imaginées.Près d\u2019un milliard de personnes sont alors en confinement, de sombres présages planent sur le monde et la conscience des possibles conséquences, ici mais plus encore dans les pays les plus pauvres et populeux, voire en situation de guerre, donne le vertige.Quand vous lirez ceci, où en serons-nous ?Beaucoup aura été dit sur ce puissant révélateur \u2013 et exacerbant \u2013 d\u2019inégalités qu\u2019est cette pandémie.Partout, et notamment dans nos CHSLD, tragiquement, on aura vu le coro- navirus s\u2019attaquer davantage aux personnes qui sont non seulement plus fragiles mais rendues plus vulnérables par leurs conditions de vie socioéconomiques et par les ratés de systèmes dégradés par des années de néolibéralisme.Dans ce que cette crise révèle de notre monde, le meilleur côtoie le pire, l\u2019héroïque contraste avec l\u2019abject, la solidarité tente de l\u2019emporter sur la rapacité criminelle des profiteurs de crises et des spécialistes des stratégies du choc (notamment l\u2019industrie fossile).Se révèlent aussi les liens indissociables qu\u2019a la pandémie avec la globalisation capitaliste, la crise écologique et la capacité de déni et d\u2019irresponsabilité d\u2019une grande part des élites mondiales.Tu ne nieras point la réalité : le respect de ce commandement aurait infléchi le cours de la pandémie, tout comme il peut changer le cours de la crise climatique.Les autorités chinoises, en niant au départ l\u2019éclosion de l\u2019épidémie et en perdant un temps précieux en répression et en mensonges, ont fait une erreur inqualifiable, répétée après de manière aussi inacceptable par Donald Trump, Jair Bolsonaro et d\u2019autres, au nom de la sacro-sainte économie\u2026 Nos sociétés sont donc aux abois.Et la Terre l\u2019était déjà1.Nous ne pouvons pas faire comme si les deux étaient dissociés.Les nouveaux pathogènes ravageurs et leur propagation planétaire ne sont pas sans lien avec nos modes de vie et avec la conquête destructrice des habitats naturels qui déstabilise les écosystèmes.Cette pandémie ébranlera-t-elle les colonnes du capitalisme globalisé au point de créer la brèche permettant de construire les sociétés écosolidaires qui, seules, seront vraiment porteuses d\u2019avenir ?Les mouvements pour la justice sociale et climatique exigent que l\u2019occasion soit enfin saisie de transformer radicalement le modèle de société dominant, de procéder à une démondialisation « heureuse », comme nous l\u2019évoquions dans notre dossier de décembre 2017.Après tout, des actions impensables hier \u2013 industries à l\u2019arrêt ou converties, pollution qui diminue, investissements publics considérables \u2013 montrent ce que nous serions capables de faire, et de façon beaucoup plus maîtrisée et juste, si nous prenions la crise écologique et climatique aussi au sérieux que cette pandémie.Mais à présent le défi est colossal de transformer une crise qui multiplie les victimes et entraîne récession, chômage et misère en la décroissance conviviale2 dont le monde a besoin.Sans parler des dérives antidémocratiques et idéologiques (xénophobes, racistes, économicistes, etc.) qui font aussi leurs ravages.Que peut-il naître de pareils bouleversements ?Si nous nous reconnaissons en l\u2019oiseau de la chanson de Richard Desjardins, vers quoi voulons-nous reprendre notre course ?Cette pandémie saura-t-elle nous conduire à l\u2019essentiel, dans l\u2019acceptation des limites et des fragilités qui fondent l\u2019expérience humaine ?Arriverons-nous à nous redonner davantage ce qu\u2019il faut pour vivre ?Entre autres une plus grande autosuffisance et une plus grande sobriété dans nos modes de vie, le tout dans la solidarité, le partage et en assumant vraiment notre responsabilité envers les autres et envers la Terre, loin des instincts néfastes de conquête qui contaminent notre rapport au monde ?Il faut l\u2019espérer et y œuvrer avec créativité, audace et détermination.Catherine Caron 1.Voir notre dossier « La Terre aux abois », no 721, décembre 2007.2.Voir « Cap sur la décroissance », Relations, no 765, juin 2013.ÉDITORIAL Jacques Goldstyn RELATIONS 808 MAI-JUIN 2020 5 POUR UN SYSTÈME ÉLECTORAL JUSTE ET ÉQUITABLE Une réflexion sur la réforme du mode de scrutin au Québec est de mise alors que le rapport de la commission parlementaire sur le sujet est attendu.Jean-Pierre Charbonneau et Françoise David Les auteurs sont respectivement président et vice-présidente du Mouvement démocratie nouvelle Le dépôt par le gouvernement Legault, le 25 septembre dernier, du projet de loi établissant un nouveau mode de scrutin (PL39) revêt un caractère historique puisque c\u2019est seulement la deuxième fois, depuis mars 1922, que ce sujet fondamental fait l\u2019objet d\u2019une intervention à l\u2019Assemblée nationale.Le PL39 est le fruit d\u2019une longue lutte citoyenne dirigée par le Mouvement démocratie nouvelle, créé il y a 20 ans.Ce militantisme a conduit à un dialogue intensif avec tous les partis et a débouché sur une entente trans- partisane \u2013 signée une première fois en décembre 2016, puis confirmée en mai 2018 \u2013 ainsi qu\u2019à un engagement électoral de modifier le mode de scrutin par trois des quatre partis représentés à l\u2019Assemblée nationale : la Coalition avenir Québec, Québec solidaire et le Parti québécois (PQ).Rappelons pour mémoire qu\u2019un engagement identique avait été pris, lors de l\u2019élection générale de 2003, par le PQ, le Parti libéral et l\u2019Action démocratique du Québec, engagement qui devait, cette fois aussi, mener aux dernières élections avec le mode de scrutin actuel\u2026 Pourquoi cette question réapparait- elle de manière récurrente dans le débat public depuis un siècle, et surtout depuis la Révolution tranquille ?Pour une raison fondamentale : le système électoral implanté par l\u2019Empire britannique est injuste, ou pour le dire crûment à la manière de René Lévesque, « démocratiquement infect ».Dans presque toutes les élections, la volonté populaire n\u2019a pas été respectée ! Lors des élections de 2018, plus de deux millions de votes (53 % des bulletins exprimés) n\u2019ont servi à élire personne.En règle générale, une majorité de la population n\u2019a pas voix au chapitre dans l\u2019exercice du pouvoir.Des partis obtiennent presque toujours plus de députés qu\u2019ils n\u2019auraient dû au regard des votes exprimés.D\u2019autres récoltent injustement moins de députés et, souvent, des partis se retrouvent sans députés malgré des appuis électoraux significatifs.De plus, en général, la députation de plusieurs régions n\u2019est pas en adéquation avec la répartition réelle des votes citoyens ; une majorité de la population n\u2019est donc pas représentée dans ce qui apparaît comme de véritables monopoles régionaux où un seul parti rafle tous les sièges.Il y a toujours eu un déficit démocratique important au Québec, qui présente un taux de distorsion électorale parmi les plus élevés du monde démocratique.Sans compter qu\u2019à cinq reprises, dont la dernière fois en 1998, le parti qui a obtenu le plus de votes s\u2019est retrouvé dans l\u2019opposition.À chaque fois, ce fut un renversement inacceptable de la volonté populaire.Qu\u2019un gouvernement récolte une majorité de sièges avec une minorité de votes est aussi inacceptable.C\u2019est pourtant actuellement le cas du gouvernement Legault qui, avec 37 % des suffrages, a remporté 59 % des sièges à l\u2019Assemblée nationale, pouvant ainsi imposer ses politiques sans concession.C\u2019est à cause de ce type de défaillance fondamentale que 85 % des États industrialisés ont abandonné totalement ou partiellement le système électoral britannique pour le remplacer Jacques Goldstyn 6 RELATIONS 808 MAI-JUIN 2020 GNL QUÉBEC, NON MERCI ! Le projet Énergie Saguenay de la compagnie GNL Québec fait face à une contestation qui grandit et au retrait d\u2019un de ses principaux investisseurs.Jean Paradis et Adrien Guibert-Barthez Les auteurs sont membres de la Coalition Fjord Si le Québec et le reste du monde doivent réduire leur consommation d\u2019énergies fossiles, il serait contradictoire de construire de nouvelles infrastructures encourageant la production, le transport et la consommation de ces énergies.C\u2019est pourquoi, depuis novembre 2018, plusieurs s\u2019opposent au projet Énergie Saguenay de la compagnie GNL Québec, l\u2019un des trois grands projets industriels proposés dans la région1.Celui-ci générerait une augmentation des émissions de gaz à effet de serre (GES) d\u2019un minimum de 46 millions de tonnes d\u2019équivalent CO2 chaque année2, soit l\u2019équivalent de 60 % des GES émis annuellement au Québec, ou des émissions produites par 10 millions de voitures.GNL Québec vise la construction d\u2019un complexe industriel de liquéfaction de gaz naturel sur le site de Port Saguenay dans le but d\u2019exporter 11 millions de tonnes de gaz naturel liquéfié (GNL) par an.La construction d\u2019un gazoduc de 780 kilomètres entre l\u2019Ontario et le Saguenay est nécessaire puisque le gaz proviendrait de l\u2019Alberta et de la Colombie-Britannique.La compagnie n\u2019a admis que récemment que le gaz serait extrait à 85 % par fracturation hydraulique, un procédé largement dénoncé, comme on le sait, depuis la lutte contre le gaz de schiste au Québec.Il l\u2019est notamment par l\u2019Association canadienne des médecins pour l\u2019environnement et par l\u2019Association américaine de santé publique, qui préviennent que la fractu- ration risque d\u2019entraîner d\u2019importantes fuites de gaz contribuant au réchauffement climatique et la contamination de nappes phréatiques, en plus d\u2019accroître le risque de tremblements de terre.Ce gaz dit « naturel » se trouve composé principalement de méthane, une substance qui, sur un cycle de 20 ans, a un impact 84 fois plus grand que le CO2 en matière d\u2019effet de serre.Une fois liquéfié à Saguenay, GNL Québec prévoit que le méthane serait exporté vers les marchés mondiaux par des méthaniers à travers le fjord du Saguenay et le fleuve Saint-Laurent.Il serait ensuite regazéifié dans des terminaux en Europe et en Asie, mais aussi en Amérique du Sud ou en Afrique, l\u2019objectif final étant de l\u2019utiliser pour générer de l\u2019énergie électrique ou thermique, produisant de nouveaux GES.Le transport dans d\u2019immenses méthaniers (d\u2019une taille comparable au paquebot transatlantique le Queen Mary II) comporte aussi des risques importants pour la sécurité et l\u2019environnement, mais GNL Québec affirme ne pas être responsable de cette partie du processus.Par ailleurs, ce n\u2019est qu\u2019après qu\u2019un regroupement d\u2019organismes environnementaux ait envoyé une mise en demeure à l\u2019Agence canadienne des évaluations environnementales que la compagnie a été forcée d\u2019évaluer les conséquences maritimes de son projet.Parmi celles- ci, mentionnons la perturbation du seul refuge protégé des bélugas, mais aussi les conflits entre usagers et les nuisances qu\u2019engendreraient 320 passages de méthaniers, au minimum, dans le fjord chaque année.Depuis 2013, les investisseurs américains déploient une opération-choc de mise en marché du projet au Saguenay?Lac-Saint-Jean : publicités dans les médias, encarts distribués dans les casiers postaux, escadron de 27 lobbyistes inscrits au Registre des lobbyistes, annonces d\u2019investissements dans la communauté faites avant que le projet ne soit même accepté, etc.C\u2019est au coût de plusieurs centaines de milliers de dollars que l\u2019entreprise tente d\u2019influencer l\u2019opinion publique.Malgré cela, la Coalition Fjord, un organisme citoyen opposé au projet et ayant comme mission la protection du fjord, a réussi à attirer l\u2019attention des médias locaux par un scrutin de type proportionnel.Et contrairement aux prétentions des partisans du statu quo, ces sociétés se sont développées très correctement avec à leur tête des gouvernements stables et efficaces.Il faut savoir que les États les plus prospères et les plus égalitaires ont un tel mode de scrutin.En forçant une culture politique de collaboration et de compromis plutôt que de concurrence et de confrontation, la réforme du mode de scrutin peut nous faire cheminer vers une autre manière de faire de la politique où l\u2019enjeu ne serait plus simplement de gagner les prochaines élections, mais bien de mener à terme des politiques publiques courageuses qui s\u2019imposent à long terme et suscitent une large adhésion.La population du Québec mérite mieux que le vieux mode de scrutin imposé en 1792.Et ses représentantes et représentants politiques d\u2019aujourd\u2019hui doivent se rappeler que le système électoral ne leur appartient ni à eux, ni à leur parti, mais bien au peuple.En tout, 96 des 125 parlementaires actuels ont été élus en s\u2019engageant à remplacer le statu quo par un système qui introduirait plus de justice dans la composition de l\u2019Assemblée nationale et plus de coopération entre les partis.Ensemble, toutes ces personnes ont obtenu l\u2019appui électoral de 70 % de la population.Ne pas les écouter nourrirait encore plus le cynisme de cette dernière envers la classe politique.COVID-19 et communautés autochtones On apprenait, le 13 mars dernier, que le gouvernement canadien s\u2019affairait au déploiement de tentes d\u2019isolement et d\u2019hôpitaux dans certaines communautés autochtones pour pallier l\u2019insuffisance des infrastructures déjà en place dans le contexte de COVID-19.Cette crise sanitaire met encore davantage en évidence la situation accablante, en termes de manque de ressources, d\u2019infrastructures et de soutien étatique adéquat, dans laquelle évoluent plusieurs membres des Premières Nations au Canada.RELATIONS 808 MAI-JUIN 2020 7 FIÈRE, AUTONOME ET ENGAGÉE ! et nationaux et semble avoir un effet pour contrer la réalisation du projet.Un exemple concret de cela pourrait être la récente décision du multimilliardaire Warren Buffet, un investisseur majeur, de retirer sa participation au financement du projet.Bien que la raison avancée était la situation instable au Canada en raison des blocus autochtones, il est permis de penser que la décision pourrait être attribuable à plusieurs autres facteurs, dont la mobilisation des Québécoises et des Québécois opposés au projet et le bas prix du gaz.À ces facteurs s\u2019ajoute la pandémie de COVID-19, qui a entraîné l\u2019annulation de la commission du Bureau d\u2019audiences publiques sur l\u2019environnement (BAPE) qui devait commencer ses audiences sur le projet en mars dernier.L\u2019homme choisi pour la présider \u2013 un ancien de l\u2019industrie pétrochimique \u2013 et le fait que ces audiences ne se tiendraient qu\u2019à Chicoutimi, alors que plusieurs citoyens et groupes considèrent que l\u2019enjeu concerne tout le Québec, ont suscité la grogne.Une affaire à suivre, sachant qu\u2019en ce qui concerne la construction du gazoduc, la décision de l\u2019autoriser revient uniquement au gouvernement fédéral, la conduite devant traverser le territoire de deux provinces.1.Lire Éric Dubois, « Dilemme au Saguenay », Relations, no 801, avril 2019.2.Voir Jesse Greener et Lucie Sauvé, « Le projet GNL Québec doit être rejeté », Le Devoir, 3 juin 2019 (lettre ouverte appuyée par quelque 150 scientifiques).« Lutte pour le climat, lutte pour le fjord », manifestation à Chicoutimi, 27 septembre 2019.Photo : Thierry Lambert.« Un día sin nosotras » Au lendemain d\u2019une journée de manifestations monstres pour la Journée internationale des droits des femmes, les Mexicaines se sont mobilisées pour la première journée de grève nationale des femmes.Le 9 mars dernier, durant cette journée baptisée « Un día sin nosotras » (« Un jour sans nous »), elles se sont effacées des espaces publics, esquissant ainsi l\u2019avenir d\u2019un pays dont on aurait assassiné toutes les femmes.Cette action suivait l\u2019appel à la mobilisation lancé le 15 février en réaction au meurtre brutal d\u2019Ingrid Escamilla.« Ni una menos » (« Pas une de moins ») scandait-on dans maintes grandes villes pour protester contre l\u2019inaction du gouvernement face à la vague de féminicides qui s\u2019accentue dans le pays, au rythme de dix meurtres de femmes par jour depuis le début de l\u2019année 2020.8 RELATIONS 808 MAI-JUIN 2020 DÉVELOPPEMENT ET PAIX : LA SAGA SE POURSUIT L\u2019acharnement des évêques canadiens contre Développement et Paix continue, mettant en danger plusieurs partenaires de l\u2019organisme.Élisabeth Garant L\u2019auteure est directrice du Centre justice et foi et de la revue Relations Depuis 20 ans, l\u2019organisme Développement et Paix (D&P) est épisodiquement ébranlé par des crises et des tensions qui nuisent à son fonctionnement, fragilisent son financement et affaiblissent son action.Ces crises sont toujours provoquées par des accusations venant de quelques militants catholiques conservateurs dont la vision et les doléances sont principalement portées par l\u2019organe de communication Lifesite News.Cette instance, autrefois ignorée par les évêques canadiens, obtient maintenant une écoute attentive et empathique de la part de certains d\u2019entre eux, principalement en Ontario et dans l\u2019Ouest canadien.Le plus récent épisode de cette saga s\u2019est ouvert à la fin de 2017.Le personnel du Bureau de direction de la Conférence des évêques catholiques du Canada (CECC) mène depuis une « enquête » interne et opaque qui remet en question le financement de 52 des 180 partenaires de D&P, à la suite d\u2019allégations voulant que ces organismes soutiennent le droit à l\u2019avortement.Or, cette « enquête » se base principalement sur des sources trouvées sur Internet pour repérer un lien possible entre les organismes, leurs responsables et des personnes susceptibles de soutenir l\u2019avortement, et ce, sans évaluation réelle de la qualité du travail qu\u2019ils accomplissent.C\u2019est en effet ce qu\u2019a révélé la sortie publique de deux des partenaires visés par le processus \u2013 le Centre ERIC, au Honduras, dirigé par le jésuite Ismaël Moreno, et l\u2019organisme haïtien Fanm Deside, dirigé par Marie-Ange Noël, fondé et toujours soutenu par les Sœurs du Bon-Conseil.On constate aussi l\u2019acharnement du personnel de la CECC qui, depuis deux ans, revient constamment avec les mêmes questions, accueillant avec suspicion les démentis reçus des partenaires visés et négociant des conditions pour la poursuite du financement.Les responsables de cette « enquête » affichent de plus une méconnaissance manifeste du contexte politique et social dans lequel interviennent lesdits partenaires et sont visiblement peu soucieux des effets que leurs interventions peuvent avoir sur des femmes et des hommes qui s\u2019engagent auprès des plus vulnérables, souvent au risque de leur propre vie et dans des conditions extrêmement difficiles.À ce jour, l\u2019incertitude reste par ailleurs complète quant aux décisions finales qui seront prises, puisque les évêques, probablement divisés entre eux sur cette démarche, n\u2019arrivent pas à clore ce processus inquisitoire et à rétablir la crédibilité des partenaires.Au cœur des litiges, l\u2019enjeu le plus évident est le détournement de sens de la notion de « droit à la vie » de l\u2019enseignement social de l\u2019Église catholique, que les détracteurs de D&P opèrent pour mener leur combat sans nuance contre l\u2019avortement.Encore une fois, les luttes de pouvoir et les appels à l\u2019orthodoxie sont motivés par le désir de contrôle du corps des femmes et la peur de la solidarité féministe, reportant sur les partenaires du Sud des exigences et des diktats que ne tolère plus la grande majorité des catholiques du Canada.Surtout, toute cette affaire révèle un refus obstiné des militants conservateurs et de certains évêques de concevoir l\u2019engagement social des chrétiens et des chrétiennes comme une collaboration active pour faire advenir la justice sociale avec différents acteurs sociaux dont les revendications n\u2019ont pas à se conformer aux choix promus par l\u2019Église catholique, notamment en regard de la morale sexuelle.Enfin, on peut se demander si une part de ce resserrement des règles autour de D&P n\u2019est pas, dans les faits, une réaction aux positions courageuses défendues par l\u2019organisme au sujet de l\u2019exploitation des ressources naturelles et de l\u2019action de l\u2019industrie minière canadienne dans les pays du Sud global.La question se pose quand on sait que les contestations viennent principalement des régions plus dépendantes de l\u2019exploitation des ressources pétrolières, d\u2019une part, et, d\u2019autre part, de Toronto, où sont basés de nombreux sièges sociaux d\u2019entreprises minières.Les milieux ecclésiaux de ces régions sont souvent les plus réfractaires aux discours sur l\u2019écologie intégrale et aux remises en question du système capitaliste que promeut activement le pape François et qui mobilisent de nombreux catholiques engagés socialement.Cette véritable saga est donc devenue, au fil des années, une croisade pour contrôler la vision, l\u2019action et la manière de travailler du plus important mouvement progressiste et démocratique de catholiques engagés socialement au Canada.En mai 2019, la CECC a d\u2019ailleurs imposé à D&P un examen institutionnel mené par la firme Deloitte, visant entre autres à revoir les procédures de fonctionnement de l\u2019organisme et à améliorer ses relations avec la CECC.Bien que le rapport, déposé à la fin de l\u2019année 2019, n\u2019ait toujours pas été divulgué \u2013 notamment en raison de pressions exercées sur les représentants de D&P \u2013, on a appris que les 14 propositions retenues remettent en question de façon importante la composition des instances démocratiques de l\u2019organisme, la représentation épiscopale, les modes décisionnels pour le choix des partenaires et les pratiques de communication.Alors que l\u2019Église catholique, secouée par les scandales d\u2019abus sexuels, est condamnée pour sa pratique d\u2019une culture du secret aussi néfaste qu\u2019inacceptable et sommée d\u2019écouter les victimes, on ne semble tirer aucune leçon de cette situation dans la manière de procéder avec D&P.On ne peut qu\u2019espérer que les décideurs bénévoles et salariés de l\u2019organisme qui sont actifs dans les négociations arrivent à faire valoir ce qui a toujours fait l\u2019originalité et l\u2019excellence de l\u2019engagement de Développement et Paix et parviennent à en préserver l\u2019essentiel.RELATIONS 808 MAI-JUIN 2020 9 JOVENEL MOÏSE, EN MARCHE VERS LA DICTATURE Le président haïtien Jovenel Moïse a de plus en plus les coudées franches pour donner libre cours à ses penchants autocratiques.Jean-Claude Icart L\u2019auteur est sociologue D epuis la ?n du règne des Duvalier, en 1986, Haïti est déchirée par la lutte qui oppose ceux qui souhaitent un véritable changement aux tenants du statu quo.Cette dynamique a généré plusieurs épisodes sombres, du bain de sang qui a entaché la première tentative d\u2019élections libres, en novembre 1987, jusqu\u2019aux coups d\u2019État militaires qui ont renversé Jean-Bertrand Aristide, en 1991 et en 2004.Le tremblement de terre de 2010 a par ailleurs permis à la « communauté internationale1 » de jouer un rôle plus direct dans l\u2019orientation de la gouvernance du pays, avec l\u2019appui d\u2019une bonne partie de l\u2019élite économique.C\u2019était le début d\u2019un « capitalisme du désastre », appuyé par une « stratégie de choc » pro?tant de la crise pour mettre en œuvre des projets controversés, sans rapport avec les besoins réels de la population.Après avoir pris le contrôle de la reconstruction, ladite « communauté internationale » a pu peser de tout son poids pour la tenue d\u2019élections à la ?n de 2010, en dépit des traces encore fraîches du séisme et d\u2019une épidémie de choléra provoquée par des soldats de la mission des Nations unies.Dirigée par les États- Unis, elle interviendra de plus dans le processus électoral pour faciliter l\u2019arrivée au pouvoir d\u2019un candidat néo- duvaliériste, Michel Martelly.Malgré une forte augmentation des dépenses d\u2019investissement de l\u2019État, la situation économique s\u2019est détériorée sous la gestion de Martelly, signe que l\u2019État a trop dépensé, de façon irrationnelle, sans transparence et sans mécanismes de contrôle, accentuant ainsi la perception de corruption2.Le gouvernement de Martelly est néanmoins parvenu à assurer l\u2019arrivée au pouvoir de son poulain, Jovenel Moïse, lors des élections de 2016.La dégringolade économique s\u2019accéléra avec l\u2019arrivée de ce dernier et des scandales de corruption entourant le programme d\u2019aide vénézuélien Petrocaribe ont vite fait d\u2019éclabousser le régime Martelly et la personne de Moïse, jugé avoir été au cœur d\u2019un stratagème de détournement de fonds.Dès juillet 2018, le pays fut secoué par toute une série de manifestations pour réclamer justice.Jovenel Moïse et son premier ministre en visite à la commune Jeremi, le 31 mars 2017.Photo : B.Magloire de VOA/Wikimedia Commons Pointe d\u2019Argentenay : une victoire L\u2019entreprise Espace villégiatures Huttopia inc.annonçait, le 16 décembre dernier, l\u2019abandon de son « projet de villégiature écotouristique » prévu à la pointe d\u2019Argentenay, sur l\u2019île d\u2019Orléans.L\u2019entreprise proposait un village de prêt-à-camper pouvant accueillir près de 500 personnes en haute saison.Outillée d\u2019études démontrant les menaces à la biodiversité et les risques d\u2019érosion que pourrait entraîner un tel développement du site, la mobilisation de la Coalition citoyenne pour la sauvegarde de la Pointe d\u2019Argentenay a ?nalement réussi à faire reculer l\u2019entreprise.Ses membres demeureront toutefois aux aguets, car certains élus de la région semblent toujours vouloir persister dans leurs démarches pour que l\u2019usage récréotouristique de la pointe soit éventuellement autorisé.Voir .COVID-19 et droit au logement Les mesures d\u2019urgence sanitaire pour lutter contre la COVID-19, bien que nécessaires, ont eu de graves conséquences pour plusieurs ménages ayant subi une perte de revenu.Plusieurs se retrouvent dans l\u2019incapacité de payer leur loyer et, sous la pression de propriétaires ou de compagnies de gestion immobilière, doivent choisir entre l\u2019endettement et le risque de se retrouver sans logement.Devant cette situation, le Front d\u2019action populaire en réaménagement urbain porte d\u2019importantes revendications allant de l\u2019interdiction des évictions pour non-paiement de loyer durant la période d\u2019urgence sanitaire à la création d\u2019un programme spécial de subventions.La situation actuelle illustre bien qu\u2019il est impératif de se préoccuper du droit au logement, droit déjà mis à mal par la grave crise du logement qui sévit au Québec.Voir < frapru.qc.ca>.Opioïdes : moins de ressources Le ministre albertain de la Santé mentale et des Dépendances, Jason Luan, mettait ?n, le 9 mars dernier, au ?nancement des centres de consommation supervisée (CCS).Des organismes œuvrant sur le terrain, se basant sur des études publiées par l\u2019Initiative canadienne de recherche en abus de substances (ICRAS), s\u2019opposent à cette décision gouvernementale.Ils avancent que ces centres sont un des derniers recours disponibles pour les personnes toxicomanes.En e?et, les traitements conventionnels contre la dépendance aux opioïdes, dont la méthadone, se révèlent souvent ine?caces, voire nuisibles.La fermeture possible des CCS pourrait ainsi mener à un retour à une consommation illicite à risque.Selon les intervenants de première ligne, il est donc crucial de ?nancer ces centres o?rant des services d\u2019injection salubres et sécuritaires.10 RELATIONS 808 MAI-JUIN 2020 Malgré la gravité de cette crise, qui dure toujours et qui a paralysé le pays durant de longs mois, l\u2019incapacité du pouvoir à établir un dialogue avec la population est frappante, au point de se demander si elle n\u2019est pas sciemment entretenue.Par exemple, en mars 2018, Jovenel Moïse a lancé des États généraux sectoriels a?n d\u2019aboutir à l\u2019adoption d\u2019un « Pacte pour la stabilité et le progrès économique et social du pays ».Or, le président n\u2019a même pas pris la peine d\u2019accuser réception du rapport qui en découla.En octobre 2018, il a torpillé lui-même le travail de la Commission présidentielle de facilitation du dialogue peu après sa mise en place.En décembre 2018, c\u2019est au nouveau premier ministre, Jean-Henry Céant, que sera con?é « le mandat de consulter tous les secteurs de la vie nationale dans le cadre d\u2019un dialogue visant à aboutir à un pacte de gouvernabilité ».En janvier 2019, le président Moïse a con?é un mandat quasiment identique à un de ses proches.Au début du mois d\u2019avril 2019, il a demandé à l\u2019ONU de jouer le rôle d\u2019observateur dans « un dialogue constructif et inclusif entre tous les acteurs de la vie nationale ».Toutes les pseudo-tentatives de dialogue avec les autres pouvoirs et l\u2019opposition se déroulèrent selon un schéma similaire : le président disait une chose, mais agissait de façon contraire.Le Parlement étant devenu caduc en janvier 2020, après le report sine die des élections législatives qui devaient se tenir en novembre 2019, le président Moïse agit plus ouvertement en autocrate, d\u2019autant qu\u2019il jouit du soutien des États-Unis (en raison notamment de son appui à leur position face au Venezuela).Gouvernant désormais par décret, il se donne le droit d\u2019engager l\u2019État haïtien sans contrôle aucun dans la signature d\u2019accords internationaux et d\u2019accords de passation de marchés publics.Déjà connu pour utiliser l\u2019appareil judiciaire comme instrument de répression, pour son recours à des mercenaires étrangers et pour la collusion de certains de ses proches avec des bandes armées, il détourne maintenant la mission de l\u2019armée en lui con?ant des tâches de police.Ce qui a provoqué au moins un affrontement avec morts et blessés entre ces deux corps.Dans ce contexte, la tenue des élections législatives pourrait perpétuer ce pouvoir dictatorial, d\u2019autant que la mise en place d\u2019un nouveau système d\u2019émission de cartes d\u2019identité \u2013 entaché de forts soupçons de corruption et de népotisme \u2013 pourrait donner un plus grand contrôle au gouvernement sur les listes électorales3.Cet élément ne ?gure cependant pas dans les priorités du nouveau premier ministre nommé lui aussi par décret : c\u2019est plutôt une demande formelle de l\u2019Ambassade américaine.Et c\u2019est dans cette situation que le pays doit maintenant affronter la pandémie qui répand la terreur.1.Soit par ses organismes of?ciels comme l\u2019ONU ou l\u2019OEA, soit par des structures informelles comme « le groupe des pays amis d\u2019Haïti » ou encore le « Core Group ».2.Voir Patrick Junior Sylvain, « Bilan économique désastreux du président Martelly, hypothéquant l\u2019avenir de près de 11 millions d'Haïtiens, et perspectives pour 2016 », Atelier des médias, RFI,14 janvier 2016 [en ligne].3.Voir Snayder Pierre Louis, « Pourquoi le dossier DERMALOG est un vaste scandale ?», Ayibo Post, 19 septembre 2019 [en ligne].E S P O I R Pour une solidarité nourricière Comment repenser les rapports de solidarité entre personnes d\u2019un même quartier ?Par l\u2019autonomie alimentaire ! C\u2019est du moins la réponse proposée par Notre Quartier Nourricier (NQN), une initiative communautaire implantée dans le quartier Centre-Sud, à Montréal.Le projet, qui repose sur une stratégie collective, œuvre depuis 2013 à mobiliser les citoyennes et les citoyens a?n de favoriser le développement d\u2019une communauté capable de se nourrir de façon plus écoresponsable en misant sur la production locale.Les initiateurs et initiatrices du projet \u2013 avec la participation de nombreux bénévoles et l\u2019appui de 12 organismes partenaires \u2013 ont mis sur pied plusieurs jardins collectifs et une serre communautaire de plus de 1200 pieds carrés située à l\u2019angle des rues de Rouen et Dufresne.Les membres de NQN ont aussi fondé le Marché solidaire Frontenac, qui o?re des produits locaux vendus bon marché et qui assure la distribution de repas faits maison dans des secteurs souvent décrits comme des déserts alimentaires.Notre Quartier Nourricier déploie ainsi des foyers d\u2019actions de proximité qui servent de lieu de socialisation et de solidarité, en plus d\u2019être une porte ouverte sur le marché du travail pour des personnes précarisées, appauvries et/ou marginalisées.Voir : .RELATIONS 808 MAI-JUIN 2020 11 Le consentement présumé (ou automatique) au don d\u2019organes est un modèle selon lequel toute personne est présumée être une donneuse à moins de signi?er explicitement le contraire par écrit.La Nouvelle-Écosse a récemment adopté une loi instaurant ce type de consentement.Le Québec devrait-il en faire autant ?Nos auteurs invités en débattent.Le consentement présumé peut avoir des avantages mais il est loin de suf?re en soi.Louis Beaulieu L\u2019auteur est directeur général de Transplant Québec L a Nouvelle-Écosse sera la première province au Canada et le premier État en Amérique du Nord à appliquer une loi qui prévoit des dispositions sur le consentement présumé au don d\u2019organes et de tissus.Lors de son entrée en vigueur, prévue au cours des prochains mois, les adultes néo- écossais seront considérés comme des donneurs potentiels, à moins qu\u2019ils ne mentionnent explicitement leur refus.Au Québec, le régime en vigueur est celui du consentement explicite, selon lequel les personnes doivent signi?er leur consentement (notamment en signant leur carte de don d\u2019organes).Le projet de loi privé no 399 visant l\u2019adoption du consentement présumé, déposé en novembre dernier à l\u2019Assemblée nationale par le député libéral André Fortin, vient toutefois relancer ce débat.Le fait que le don d\u2019organes soit rare et apporte d\u2019immenses béné?ces \u2013 sauver une ou plusieurs vies \u2013 justi?e, pour plusieurs, que l\u2019État puisse décider par effet de loi que chaque citoyen est présumé y consentir à moins qu\u2019il n\u2019exprime clairement le contraire.Pour d\u2019autres, une telle approche est discutable, voire contraire à l\u2019exercice des droits fondamentaux.Consentir devrait être un geste qui en appelle à la volonté libre et éclairée d\u2019une personne.La possibilité réelle de générer du bien peut-elle nous amener collectivement à décider d\u2019appliquer autrement ce principe intimement lié à l\u2019exercice de la démocratie ?Cela dépend de plusieurs facteurs.Une réalité multifactorielle L\u2019adoption d\u2019un régime de consentement présumé repose en grande partie sur la conception selon laquelle en accroissant le bassin de donneurs, on augmentera d\u2019emblée le nombre des organes disponibles pour la transplantation.Cela peut paraître logique, mais dans les faits, la réalité est beaucoup plus complexe.En effet, l\u2019expérience des États ayant les meilleurs résultats nous a appris que l\u2019amélioration de la « performance » en la matière est mul- tifactorielle.La réalisation du don d\u2019organes est complexe et demande beaucoup de vigilance et d\u2019efforts.En absolu, le nombre de donneurs au décès est très limité.Pour tout le Québec, on estime actuellement qu\u2019il y aurait annuellement autour de 450 donneurs et donneuses d\u2019organes si toutes les conditions étaient réunies pour chaque cas.Conséquemment, tous les donneurs doivent être identi?és puis référés à Transplant Québec.Pour arriver à transformer 100 % des dons potentiels en dons réels, le personnel médical doit être très bien et continuellement formé.Des audits des dossiers des personnes décédées qui auraient pu devenir des donneurs doivent être réalisés en continu pour y arriver.Les pratiques adoptées dans plusieurs États l\u2019attestent.C\u2019est le cas en particulier de l\u2019Espagne, le pays le plus performant au monde en matière de don d\u2019organes.Le consentement présumé y est certes en vigueur, mais le succès du pays en la matière témoigne surtout de la nécessité de pouvoir compter sur un acteur médical formellement reconnu et investi dans cette tâche au sein des établissements de santé.Au Québec, certains établissements ont renforcé leurs pratiques et les résultats sont de plus en plus au rendez-vous, notamment en matière de références.Pour la première fois de son histoire, en 2019, le nombre de références faites à Transplant Québec pour don d\u2019organes a excédé le nombre de personnes en attente d\u2019organes dans la province, ce qui est encourageant.Coordonner, accompagner, sensibiliser Il est nécessaire de mieux organiser les services en don d\u2019organes dans chacun des hôpitaux/établissements de santé.Cela signi?e entre autres de se doter d\u2019un programme en don d\u2019organes, d\u2019accroître la ?uidité des interventions, et de mieux accompagner les familles qui ont besoin de soins dans une situation de deuil et de crise pour être en mesure de contribuer à la réalisation du don.Les médecins coordonnateurs en don sont des acteurs clés.Sont également requis des engagements fermes du gouvernement ainsi qu\u2019un organisme en don d\u2019organes doté des capacités d\u2019agir, d\u2019établir les normes qui devront être adoptées par le système et disposant des moyens pour assurer pleinement sa mission.Pour la population, et pour les jeunes en particulier, il nous faut accroître les actions d\u2019éducation pour faire connaître les conditions de réalisation du don d\u2019organes et les bienfaits de la transplantation et rappeler constamment la nécessité de discuter du sujet avec sa famille et ses proches, pour faire connaître sa volonté, quel que soit le modèle de consentement.Les États les plus performants, qu\u2019ils aient adopté un modèle ou l\u2019autre de consentement, ont agi sur l\u2019ensemble de ces variables.Aussi, avant même de décider collectivement de modi?er le modèle de consentement au Québec et le cadre législatif, une large discussion publique est nécessaire pour améliorer le don d\u2019organes, car il s\u2019agit d\u2019un projet de société basé sur la solidarité, le partage et la bienveillance.12 RELATIONS 808 MAI-JUIN 2020 DON D\u2019ORGANES : FAUT-IL RENDRE LE CONSENTEMENT AUTOMATIQUE ?Le consentement présumé n\u2019est pas l\u2019équivalent du consentement libre et éclairé.Mireille D\u2019Astous L\u2019auteure, bioéthicienne, est boursière au Centre justice et foi L a question du consentement présumé au don d\u2019organes se pose au Québec, alors qu\u2019une loi optant pour cette conception du consentement a récemment été adoptée en Nouvelle- Écosse.Le consentement présumé prévoit que toute personne est une donneuse potentielle, automatiquement référée au programme et aux coordonnateurs responsables d\u2019orchestrer les dons d\u2019organes, sauf si elle a signi?é explicitement son refus.Consentement, autonomie et intégrité Mentionnons d\u2019abord que le « paternalisme médical » n\u2019est pas le modèle à privilégier.Les membres des ordres professionnels agissant en santé détiennent des savoirs, mais aussi un statut et une position d\u2019autorité.Le pouvoir de la médecine est accru par le fait que les maladies vulnérabilisent les personnes, qui se voient alors placées dans la position de demandeuses de soins.Cette répartition inégale du pouvoir, la bioéthique et le droit cherchent à la contrebalancer par la valorisation de l\u2019autonomie décisionnelle des patients et des patientes et de leurs droits, valorisation qui prend la forme d\u2019un consentement volontaire aux soins.D\u2019autres formes de participation des patients sont possibles, incluant les partenariats de soins, le consentement à la recherche ou au don d\u2019organes.À la base et au fondement du consentement, tel qu\u2019énoncé à l\u2019article 10 du Code civil du Québec, se trouve l\u2019inviolabilité de la personne et son droit à l\u2019intégrité.Ces principes informent d\u2019autres lois, des jurisprudences et des politiques publiques.À titre d\u2019exemple, en matière de sexualité, il n\u2019y a pas de consentement présumé en droit canadien, mais plutôt une position de « non-consentement » visant à préserver l\u2019inviolabilité du corps de toutes les personnes.Il revient donc à celui ou celle qui pose des actes envers une autre personne de s\u2019assurer d\u2019obtenir son consentement, de manière continue.En matière de soins, plusieurs mécanismes, formations et services visent l\u2019obtention d\u2019un consentement de qualité : données adéquates, bonnes pratiques de communication, formulaires, procédures, services de traduction, etc.Ces mesures ont également pour but de favoriser une relation de soins marquée par la con?ance, la mutualité et la communication ouverte et honnête.Les professionnels de la santé ont l\u2019obligation de déterminer le soin le plus approprié en fonction des besoins des personnes et de suivre les normes de leur profession.En plus, ils sont responsables de repérer les situations susceptibles de fausser le consentement (coercition et situations abusives).Cette vision du consentement rappelle le droit de toute personne à préserver son intégrité et à prendre des décisions en fonction de ce qu\u2019elle juge bien pour elle-même.Dans ce contexte, l\u2019adoption d\u2019un régime de consentement présumé peut nourrir la crainte légitime d\u2019un contrôle accru de l\u2019État sur le corps des personnes.Cette crainte justi?e déjà pour plusieurs le refus (ou l\u2019oubli) de signi?er leur consentement au don d\u2019organes par les moyens appropriés (notamment en signant l\u2019autocollant apposé derrière la carte d\u2019assurance-maladie de la RAMQ).Au Brésil, par exemple, dans les années 1990, un régime de consentement présumé implanté de manière rigide a pour sa part eu l\u2019effet contraire à celui espéré1.La vigilance et la retenue s\u2019imposent.La con?ance des citoyennes et des citoyens envers les systèmes de santé et les lois qui les régissent peuvent s\u2019éroder, en particulier dans un contexte où les revendications en faveur d\u2019une société davantage axée sur le soin et sur une éthique du care peinent à être entendues.C\u2019est pourquoi, avant d\u2019envisager d\u2019implanter le consentement présumé, la possibilité d\u2019une déclaration obligatoire au don d\u2019organes (plutôt qu\u2019optionnelle, comme c\u2019est le cas actuellement) devrait être réexaminée soigneusement.D\u2019une part, cette décision of?cielle pourrait être exécutoire : les proches ne pourraient pas s\u2019interposer et faire primer leur volonté sur celle de la personne décédée.De plus, un registre étendu pourrait consigner un ensemble de décisions médicales, comme le don d\u2019organes et les directives médicales anticipées.Il permettrait aussi de recueillir des informations provenant des personnes indécises ou refusant le don d\u2019organes, de manière à élaborer des stratégies de sensibilisation plus complètes.Le sens du don Le sens du don d\u2019organes \u2013 qui est un don de vie \u2013 pourrait aussi être davantage discuté et explicité.Ce geste altruiste perd à être décidé à l\u2019avance de manière impersonnelle par une loi décrétant le consentement présumé, car dans ce contexte, les personnes ne réalisent plus l\u2019acte conscient et volontaire de consentir au don d'organes pour qu\u2019une autre personne ait une meilleure qualité de vie, voire reste en vie.Cet acte volontaire, par lequel l\u2019individu se projette dans un bien qui le dépasse, est nécessaire pour faire communauté et société : il ne saurait être imposé que par la force de la loi.1.Voir Ian Bussières, « Le consentement présumé au don d\u2019organes : pas une panacée », Le Soleil, 23 avril 2018.RELATIONS 808 MAI-JUIN 2020 13 14 RELATIONS 808 MAI-JUIN 2020 DOSSIER L\u2019INTELLIGENCE ARTIFICIELLE : AU SERVICE DE L\u2019HUMAIN ?Jacques Goldstyn Emiliano Arpin-Simonetti «Q uatrième révolution industrielle », « grand remplacement technologique », « saut civilisationnel » : à entendre les techno-prophètes et autres entrepreneurs messianiques, chaque innovation « disruptive » dans le domaine de l\u2019intelligence artificielle (IA) serait sur le point de nous propulser dans une nouvelle ère épique, avec ses lendemains (voire, ses robots) qui chantent.À cette symphonie de superlatifs s\u2019ajoute une panoplie de discours publics et médiatiques souvent contradictoires, qui finissent par rendre passablement confuse la réflexion sur ce domaine assez mal connu qu\u2019est celui de l\u2019IA.Tantôt, on nous annonce que celle-ci pourrait régler les problèmes les plus divers ; tantôt, on fait valoir ses dangers pour la vie privée et les risques (avérés) de dérives orwelliennes.Mais de quoi parle-t-on exactement ?Plus qu\u2019une technologie, l\u2019IA est un champ assez large regroupant des théories, des techniques et des procédés informatiques qui visent à automatiser certaines tâches et opérations logiques qu\u2019on attribue généralement à l\u2019intelligence humaine.Ce champ n\u2019est pas nouveau et s\u2019est développé par vagues dès les années 1950 à partir des travaux d\u2019Alan Turing.S\u2019il attire autant d\u2019attention au- jourd\u2019hui, c\u2019est en raison du boom récent des technologies d\u2019apprentissage automatique (machine learning, en anglais) lié à l\u2019essor du capitalisme numérique.C\u2019est en effet afin de tirer profit des données massives (Big Data) produites et stockées par un nombre exponentiel d\u2019objets connectés que sont développés des algorithmes de plus en plus complexes, capables de mettre en relation ces bases de données, d\u2019en tirer des corrélations statistiques et de prendre des décisions de manière automatisée.L\u2019IA d\u2019apprentissage automatique et les Big Data sont donc des technologies qui avancent main dans la main.Si la nouvelle vague de recherche et développement dans ce domaine connaît une telle ampleur, c\u2019est parce qu\u2019elle est portée par de pressants impératifs de rentabilité commerciale et de profit, en particulier ceux des cinq entreprises ayant désormais la plus grande capitalisation boursière aux États-Unis : Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft (communément appelées les GAFAM), sans parler de la géante chinoise Huawei.Nous n\u2019avons donc pas fini de voir déferler toujours plus d\u2019objets connectés, de centres de données et d\u2019infrastructures de réseau qui étendent jusque dans les moindres interstices de la vie intime et sociale différents moyens de numériser, quantifier, surveiller et influencer nos comportements au profit d\u2019annonceurs de tout acabit.Tel est le modèle d\u2019affaires de cet oligopole du « capitalisme de surveillance », qui transforme en marchandise tous les aspects de la vie et permet comme jamais un resserrement de l\u2019étau du contrôle social1.C\u2019est d\u2019autant plus le cas que l\u2019appareil sécuritaire et militaire de certains États bénéficie déjà des données collectées par les géants du numérique et qu\u2019il est un important débouché pour toutes les nouvelles technologies d\u2019IA, de l\u2019espionnage des populations en passant par leur profilage et leur contrôle.La gestion de la pandémie de COVID-19 se révèle à cet égard un formidable banc d\u2019essai pour bien des États, qui en ont profité pour déployer différents outils très contestables sur le plan des libertés civiles afin de surveiller, profiler et contrôler des personnes potentiellement (voire présumément) infectées \u2013 des Les technologies liées à l\u2019intelligence arti?cielle (IA) sont en plein essor, nourrissant à la fois des discours euphoriques et anxiogènes.Mais au-delà des promesses et des fantasmes, quelles transformations induisent-elles vraiment dans la société ?Dans le domaine du travail ou de la santé, en passant par l\u2019environnement et notre conception du vivant, ces technologies provoquent de graves bouleversements, souvent rendus invisibles par les discours dominants.La « révolution » de l\u2019IA se fait-elle vraiment au service de l\u2019humain ?Sinon, comment s\u2019en assurer ?RELATIONS 808 MAI-JUIN 2020 15 instruments qui risquent de se retrouver dans l\u2019arsenal régulier des autorités une fois la crise résorbée.Mais plus profondément, ce sont presque toutes les sphères de la société que les vendeurs de « solutions IA » en tout genre cherchent à investir, dans une optique d\u2019optimisation, d\u2019automatisation et de ?uidi?cation des processus propre à ce que le philosophe Éric Sadin appelle une « rationalité algorithmique ».Cette logique se pro?le derrière tout ce que l\u2019on tente de rendre « intelligent », du téléphone aux maisons en passant par les usines et les villes, voire la sélection des immigrants avec un système comme Arrima, au Québec.Elle normalise l\u2019idée d\u2019une société numériquement administrée au soi-disant béné?ce d\u2019une humanité qui, après avoir établi des protocoles et des procédures pour gérer (automatiquement ?) les proverbiaux enjeux éthiques qui pourraient survenir, n\u2019aurait plus qu\u2019à s\u2019adonner pleinement aux loisirs.Or, ce genre d\u2019utopie fortement ancrée dans la vision libérale invisibilise le fait que le fonctionnement de toutes ces technologies fondées sur différentes formes d\u2019apprentissage automatique n\u2019a rien de ?uide, ni même d\u2019automatique, dans bien des cas.Comme l\u2019a bien montré le sociologue Antonio A.Casilli, qui nous accorde un long entretien dans le présent dossier, ces technologies nécessitent en sous-main une quantité colossale de travail humain.Cela, non seulement pour générer des masses de données, mais aussi pour les formater a?n « d\u2019entraîner » les algorithmes.Ce travail du clic, payé le plus souvent à la pièce et à vil prix, est effectué par des millions de personnes dans le monde, notamment dans des pays du Sud.Réduit à des micro-tâches répétitives coordonnées par des algorithmes sur des plateformes de micro-travail, ce labeur aliénant en vient à fournir une illustration concrète de la manière dont les machines se saisissent du travail vivant à l\u2019heure du capitalisme numérique.Il faut par ailleurs souligner à quel point l\u2019utilisation des ressources naturelles et de l\u2019énergie faite par ces technologies est loin d\u2019être optimale.Simple exemple récent : pour extraire du sous-sol québécois le lithium nécessaire à la production de piles alimentant nombre d\u2019appareils « intelligents », le projet Rose Lithium Tantale prévoit assécher entièrement deux lacs.Outre leur fabrication, le fonctionnement des équipements qui servent de support à l\u2019économie soi-disant immatérielle a lui aussi une empreinte écologique considérable.Selon une étude de l\u2019Université d\u2019Amherst, 284 tonnes d\u2019équivalent CO2 (autant que la vie moyenne d\u2019une voiture, de sa fabrication à la casse) sont nécessaires pour mener à bien un seul projet standard d\u2019apprentissage automatique2, extrêmement vorace en données et donc en énergie \u2013 le plus souvent fossile.Il ne s\u2019agit pas ici de noircir le trait pour le plaisir de se montrer critique.Prises à la pièce, plusieurs applications de l\u2019IA peuvent être socialement béné?ques, par exemple en faisant progresser la recherche scienti?que dans différents domaines, notamment biomédical, en accélérant le traitement de dossiers juridiques ou en rendant plus aisé l\u2019accès à des services étatiques, entre autres.Il s\u2019agit plutôt de tenir compte des dimensions systémiques et matérielles \u2013 trop souvent négligées \u2013 dans lesquelles émerge la « révolution de l\u2019IA ».Car c\u2019est bien sous les auspices du capitalisme que celle-ci devient un phénomène de masse ; dès lors, impossible d\u2019analyser son déploiement en faisant abstraction des logiques propres à ce système économique qui tend à s\u2019extraire du monde social et naturel.D\u2019autant que sa mutation numérique approfondit, voire radicalise certains de ses travers.Mettre la révolution de l\u2019IA au service de l\u2019humain nécessite donc de la « réencastrer », par la voie du politique, dans des dynamiques qui répondent aux besoins humains et non à ceux des machines et du capital.Il faut être attentifs aux différentes solutions et pistes de ré?exion qui sont proposées à cet égard, du coopérativisme de plateforme à la socialisation des géants du numérique3 en passant par la réappropriation, sur le mode des communs, des données personnelles et des ressources naturelles nécessaires à la fabrication d\u2019appareils informatiques.Il faut également pouvoir enrayer les conceptions déshumanisantes de la personne et de la société que met de l\u2019avant la vague actuelle d\u2019IA.Le fonctionnement des algorithmes tend en effet à réduire l\u2019humain à ses manifestations extérieures observables et quanti?ables, bref, à l\u2019enfermer dans ses comportements.Sa vie intérieure et ses quêtes de sens ne pouvant être scrutées par des capteurs ni produire de données, elles ne sont pas considérées signi?antes et sont de facto évacuées de la gouvernance algorithmique qui s\u2019impose de plus en plus.Cette dynamique, qui fragilise le politique au pro?t d\u2019une gestion automatisée, est à combattre.La pandémie de COVID-19 nous aura fourni des exemples extrêmes de situations pour lesquelles il peut sembler tentant de substituer la responsabilisation individuelle et collective à un dispositif de contrôle automatisé.Mais elle aura aussi montré à quel point une action publique vigoureuse et concertée dans le sens du bien commun est non seulement possible, mais nécessaire.Ce faisant, cette crise sans précédent aura illustré à quel point, dans le choix entre ces deux voies, c\u2019est bien notre liberté qui est en jeu.« L\u2019humanité en devenir est-elle vouée à s\u2019accorder à la vitesse invariablement croissante qui meut les ?ux numériques et à être dessinée par des suites mathématiques imperceptibles visant une dé?nition chiffrée et immédiate de tout fait, autant que l\u2019exploitation la plus rentable de chaque occurrence spatiotemporelle ?» ÉRIC SADIN, LA VIE ALGORITHMIQUE.CRITIQUE DE LA RAISON NUMÉRIQUE 1.Voir notre dossier « Contrôle social 2.0 », Relations, no 776, janvier- février 2015.2.Sébastien Broca, « Le numérique carbure au charbon », Le Monde diplomatique, mars 2020.3.Paris Marx, « Nationalize Amazon », Jacobin, 29 mars 2020.16 RELATIONS 808 MAI-JUIN 2020 DOSSIER LE GRAND REMPLACEMENT ROBOTIQUE N\u2019AURA PAS LIEU On entend souvent dire que les robots, l\u2019automatisation et l\u2019intelligence arti?cielle (IA) sont en passe de remplacer le travail humain, notamment dans les métiers nécessitant moins de quali?cations.En quoi ce discours est-il une mysti?cation selon vous, et quelle réalité masque-t-il ?Antonio A.Casilli : Le discours du grand remplacement machinique s\u2019appuie sur l\u2019idée selon laquelle à chaque tâche automatisée correspond un emploi qui disparaît.Or, cela n\u2019est pas démontré du tout, surtout si on regarde les projections les plus récentes et les plus débattues de la dernière décennie, par exemple la célèbre étude d\u2019Oxford produite par Frey et Osborne, en 2013, sur l\u2019avenir de l\u2019emploi.En analysant un échantillon \u2013 assez arbitraire \u2013 de métiers, celle-ci arrivait à la conclusion qu\u2019on assisterait, à l\u2019horizon 2030, à la perte de 47 % des emplois qu\u2019on connaît aujourd\u2019hui.C\u2019est une étude qui a été largement critiquée, d\u2019une part, parce que le travail est un phénomène trop complexe pour être réduit à un simple cahier de charges ou à des tâches séparées, et d\u2019autre part parce que de plus en plus de tâches liées à l\u2019informatique sont invisibilisées, ce dont l\u2019étude ne tient pas compte.Ce sont ces tâches humaines, qu\u2019on appelle de manière générale le digital labor, que masque le discours de l\u2019automatisation complète et que je m\u2019efforce de rendre visibles.J\u2019utilise ici le mot digital non par anglomanie, mais parce qu\u2019il s\u2019agit vraiment du travail du doigt (« digitus », en latin) qui clique, qui touche la surface d\u2019un écran, d\u2019un clavier.Avec la généralisation des outils informatiques, de plus en plus de métiers traditionnels contiennent aujourd\u2019hui une partie de travail digital.Dans mon livre toutefois, je relève trois grandes familles d\u2019activité pour lesquelles ce travail du clic est central.Il y a d\u2019abord celle des services à la demande : livreurs Deliveroo ou Foodora et chauffeurs Uber, par exemple.Leur principale activité n\u2019est pas de conduire des véhicules ou de livrer des repas \u2013 cela n\u2019occupe que 40 % de leur temps \u2013, mais bien de produire des données en temps réel, en répondant à des messages, en personnalisant leur pro?l, etc.C\u2019est aussi ce que font les autres usagers de ces plateformes et applications, en se géolocalisant, en notant la qualité du service, en réalisant des transactions, etc.Vient ensuite la famille des micro-travailleurs, ces personnes qui réalisent des micro-tâches très fragmentées et très faiblement payées (liées, entre autres, au formatage de données nécessaire au fonctionnement des algorithmes).Il s\u2019agit d\u2019un travail décentralisé et con?é à des foules d\u2019individus via des plateformes de micro-travail comme Amazon Mechanical Turk, Clickworker ou la chinoise Zhubajie \u2013 qui revendiquent respectivement 500 000, 1,9 million et 15 millions de travailleurs du clic.En?n, on arrive à une troisième famille : celle de la production de données qui fait partie de notre vie quotidienne et même de nos usages sociaux, que ce soit le travail social en réseau qu\u2019on réalise en partageant un contenu sur les médias sociaux, en cliquant sur « J\u2019aime », en répondant à un reCAPTCHA pour prouver qu\u2019on n\u2019est pas un robot-logiciel, etc.C\u2019est la forme de digital labor la plus répandue et la plus dif?cile à envisager comme du travail, mais qui est certainement la plus facile à comprendre en tant que productrice de valeur pour les grandes plateformes, car elle permet, entre autres, de constamment calibrer et entraîner les algorithmes.En quoi ce digital labor, bien que largement invisibi- lisé, est-il néanmoins une composante essentielle de l\u2019essor de l\u2019IA aujourd\u2019hui ?A.C.: Le travail du clic est aujourd\u2019hui central et essentiel pour entraîner les intelligences arti?cielles, mais il est en effet soumis à des procédés actifs d\u2019invisibilisation.Dans son dernier ouvrage En attendant les robots.Enquête sur le travail du clic (Seuil, 2019), Antonio A.Casilli, professeur de sociologie à Télécom Paris (Institut Polytechnique de Paris), lève le voile sur la face cachée du boom de l\u2019intelligence arti?cielle : les millions de travailleurs et de travailleuses du clic nécessaires au fonctionnement des machines dites intelligentes.Gratuit ou sous-payé, ce travail, largement invisibilisé et souvent sous-traité dans les pays du Sud global, bouscule le monde du travail et fait apparaître le caractère trompeur de l\u2019automatisation généralisée.Nous en avons discuté avec lui.ENTREVUE AVEC ANTONIO A.CASILLI Photo : Alexandre Enard ?RELATIONS 808 MAI-JUIN 2020 17 DOSSIER C\u2019est un travail qui est euphémisé, tantôt quali?é de participation, de partage, ou alors d\u2019amateurisme motivé par la passion créatrice, etc.Et lorsque d\u2019aventure on en vient à concéder qu\u2019il s\u2019agit bien de travail, on dira alors qu\u2019il est tellement petit, tellement déquali?é, ?nalement, qu\u2019on ne peut pas le dé?nir comme un métier.Or, plusieurs critères permettent de reconnaître ces activités comme du travail.D\u2019abord, elles ne sont pas que des loisirs anodins, mais bien des gestes qui produisent de la valeur économique.Pour ce faire, les usagers-producteurs sont soumis à des formes de surveillance et de quanti?cation de leurs comportements qui s\u2019inscrivent dans la continuité des métriques du travail classique.Elles ne sont pas non plus des usages libres, puisqu\u2019elles soumettent les usagers à des ?ux tendus de commandes, allant des « missions » des livreurs aux « tâches » des micro- travailleurs, en passant par les « alertes », « pastilles » et « noti?cations » que reçoivent les usagers de plateformes sociales.Le fait que certaines de ces activités ne soient pas rémunérées ne constitue pas en soi une contradiction.Historiquement, nos sociétés ont connu plusieurs formes de travail gratuit, du travail domestique aux travaux forcés, du travail bénévole à certains types de stages et d\u2019apprentissages.Il faut aussi comprendre que le travail du clic est inhérent au fonctionnement d\u2019un type particulier d\u2019IA : l\u2019apprentissage automatique (machine learning), paradigme associé à ce que l\u2019on appelle l\u2019IA « faible ».Celui-ci vise davantage à assister les humains dans leurs tâches quotidiennes (conduire une voiture, calculer un trajet de transport en commun, retoucher automatiquement une photo, etc.) qu\u2019à remplacer l\u2019action humaine par des systèmes ultra-performants (ce qu\u2019on désigne comme l\u2019IA « forte »).Il faut savoir que ce paradigme de l\u2019IA faible s\u2019est largement imposé sur d\u2019autres, mais est loin d\u2019être le seul ou le plus intéressant.Or, l\u2019apprentissage automatique, et toutes ses sous-déterminations comme l\u2019apprentissage profond (deep learning), les réseaux de neurones arti?ciels et j\u2019en passe, requièrent une énorme quantité de données.Car pour enseigner aux machines à faire ce qu\u2019elles promettent de faire, il faut littéralement leur fournir des milliards d\u2019exemples.Prenons le cas du véhicule autonome dit « sans chauffeur », une technologie qui, contrairement à ce que l\u2019on croit, est particulièrement vorace en travail humain.Ces voitures sont avant tout des ordinateurs sur roues : elles enregistrent tout ce qui les entoure grâce à des systèmes de capteurs.Il faut cependant savoir que, pour apprendre aux machines à s\u2019en servir, les quantités massives de données enregistrées par ces véhicules (images, sons, vidéos, etc.) ont d\u2019abord besoin d\u2019être agrégées, annotées, préparées et améliorées à la chaîne par des personnes qui sont des travailleurs et des travailleuses du clic.L\u2019automatisation complète qu\u2019on nous vend apparaît dès lors pour ce qu\u2019elle est : un mirage, un horizon inat- teignable.Dans la mesure où le monde est constamment en train de changer, d\u2019évoluer, de se complexi?er, il y aura toujours plus de nouvelles situations auxquelles il faudra habituer les machines.D\u2019autant que l\u2019apprentissage fait par les machines elles-mêmes \u2013 ce qu\u2019on appelle l\u2019apprentissage non supervisé \u2013 est loin d\u2019être au point et il semble qu\u2019il ne le sera jamais.Car il faudra toujours quelqu\u2019un pour interpréter minimalement ce que la machine a appris, pour combler le vide entre ce que la machine apprend et ce qui a du sens pour une communauté humaine.Ainsi, de manière paradoxale, plus vous introduisez d\u2019intelligence arti?cielle, plus vous avez besoin de travail humain derrière.Cela vaut pour la voiture dite autonome, mais aussi pour les systèmes de reconnaissance vocale des assistants numériques comme ceux d\u2019Amazon et d\u2019Apple \u2013 Alexa et Siri \u2013, les traducteurs automatiques, les GPS, etc.L\u2019IA telle qu\u2019on la connaît aujourd\u2019hui en est une largement faite à la main, par les petites mains du digital labor.18 RELATIONS 808 MAI-JUIN 2020 DOSSIER Plus qu\u2019un remplacement des emplois, faut-il alors dire que l\u2019essor de l\u2019IA produit plutôt une transformation de l\u2019emploi, dans le sens d\u2019une fragmentation et d\u2019une précarisation du travail ?A.C.: Si le digital labor est en effet un travail basé sur la production de données, c\u2019est aussi un travail tâcheronnisé, atomisé, réduit à son unité la plus petite : le clic.Cela, pour des raisons de nature économique : les plateformes numériques d\u2019aujourd\u2019hui ont besoin de ce type de travail hyper fragmenté et standardisé pour pouvoir l\u2019articuler de manière agile avec n\u2019importe quel autre processus.Il y a donc une forme d\u2019hyper-taylorisme ou d\u2019algo-taylorisme à l\u2019œuvre, c\u2019est-à-dire un retour en force, poussé à l\u2019extrême, de la logique de fragmentation et de rationalisation de la production humaine, doublée d\u2019une grande bureaucratisation.Mais ce sur quoi j\u2019insiste, c\u2019est que cela s\u2019articule avec des formes contractuelles et des formes d\u2019encadrement réglementaire \u2013 en matière de ?let social \u2013 qui sont pré-tayloristes, qui remontent au XIXe siècle : le marchandage, le tâcheronnat, le travail payé à la pièce, bref, des formes de travail beaucoup moins encadrées et sans protection sociale.On se retrouve ainsi face au pire du taylorisme et au pire du marchandage \u2013 terme qui traduit par ailleurs certaines expressions anglaises utilisées pour désigner le travail des plateformes, tel « gig economy » ou « jobbing ».Comme lors du premier industrialisme, les plateformes réalisent en effet un « louage des gens de travail » engagés de manière non stable pour réaliser des tâches ou des projets, corvéables et licenciables à merci.Cette logique se déploie à l\u2019échelle mondiale.D\u2019abord par nécessité d\u2019avoir accès à une force de travail qui ne dort jamais : ainsi, lorsque les travailleurs et utilisateurs des plateformes en Amérique du Nord dorment, ce sont les gens en Afrique et en Asie qui se mettent au travail.Ensuite, pour des raisons de logique économique : les travailleurs du clic des pays du Sud sont payés nettement moins cher que ceux des pays du Nord.Cette externalisation suit en partie les lignes d\u2019une certaine division internationale du travail et de certains liens de dépendance économique entre les anciennes colonies et leur ex-métropole.Mais on n\u2019est pas devant une logique purement néocoloniale, ni même Nord-Sud, d\u2019extraction de la valeur.Cette dernière se fait à partir des pôles d\u2019accumulation capitalistes situés partout dans le monde, incluant au Sud.La Chine, par exemple, qui était un fournisseur de micro-travail pour les pays producteurs d\u2019IA il y a cinq ans à peine, est désormais une championne de l\u2019IA, beaucoup plus avancée que la plupart des pays d\u2019Europe, et recrute ses micro-travailleurs à l\u2019interne.Cette situation s\u2019accompagne évidemment d\u2019une dynamique de nivellement par le bas des conditions de travail.Dans la plupart des cas, les pays dans lesquels les grandes entreprises de l\u2019IA vont chercher des travailleurs et travailleuses du clic sont des pays où la structure de l\u2019emploi est moins encadrée juridiquement et où l\u2019importance du travail informel fournit un large bassin de micro-travailleurs.Surtout, ce sont des pays dans lesquels le salaire moyen est beaucoup moins important que dans les pays où les entreprises de l\u2019IA sont installées.À Madagascar par exemple, qui est un champion de la production de travail du clic pour les entreprises françaises \u2013 voire francophones \u2013, le salaire moyen équivaut à 60 dollars par mois.Dans ce contexte, se voir proposer des tâches payées parfois quelques sous, mais qui permettent de gagner entre 45 et 300 dollars par mois (quitte à devoir travailler plus de 200 heures dans certains cas), peut malgré tout apparaître alléchant.Au niveau global, cela crée cependant une situation de déséquilibre et d\u2019asymétrie dans la négociation des contrats qui lient les travailleurs et travailleuses du clic aux entreprises \u2013 « contrats de travail » qui sont plutôt des contrats d\u2019adhésion, voire de simples conditions générales d\u2019utilisation comme celles que vous acceptez quand vous vous connectez pour la première fois à un réseau social.Tout cela fait en sorte que ce type de travail est beaucoup moins encadré du point de vue de la protection sociale face à différents risques.Si votre travail consiste par exemple à modérer à la chaîne des images extrêmement violentes sur Facebook Jacques Goldstyn RELATIONS 808 MAI-JUIN 2020 19 DOSSIER ou YouTube, vous pouvez être exposé à des formes de stress post-traumatique.Ou encore, si vous passez un temps fou à faire des tâches comme anonymiser des CV pour les préparer à des analyses automatiques faites par des algorithmes, ce type de travail peut être aliénant d\u2019un point de vue moral, mais peut aussi être associé à de véritables risques psychosociaux d\u2019isolement, de perte de sens de son travail, de dépression, etc.Ces risques doivent être reconnus : ils sont spéci?ques au digital labor.Comment mitiger l\u2019effet déstructurant, pour le marché de l\u2019emploi, que peut avoir tout ce travail non reconnu comme tel ?A.C.: D\u2019abord il faut se demander si l\u2019objectif à poursuivre est de mitiger ou de dépasser ces effets.De cela dépendent les pistes à privilégier.Ainsi, les acteurs publics qui cherchent à mitiger les effets les plus néfastes proposent en quelque sorte de réinscrire le digital labor dans le giron du travail salarié.Il s\u2019agit de reclassi?er en salariés tous ces travailleurs qui sont présentés comme des indépendants, des pigistes, des « partenaires », des travailleurs à la tâche, etc.Certaines initiatives en ce sens passent par les syndicats, d\u2019autres par les tribunaux, d\u2019autres encore par la régulation étatique.Mais ces initiatives restent à mon avis limitées, parce qu\u2019elles sont bien adaptées pour les formes les plus ostensibles de ce travail invisibilisé \u2013 par exemple pour les chauffeurs Uber ou les livreurs Deliveroo \u2013, mais beaucoup moins pour les formes les moins visibles : le travail à la maison, le travail domestique, tout type de micro-travail, etc., qui sont très dif?ciles à syndiquer.On peut aussi se demander si l\u2019approche salariale est la plus adaptée dans ces cas (voir encadré p.22).20 RELATIONS 808 MAI-JUIN 2020 DOSSIER LA PROFONDE EMPREINTE ÉCOLOGIQUE DE L\u2019INTELLIGENCE ARTIFICIELLE Étienne van Steenberghe L\u2019auteur est coordonnateur de la revue Éducation relative à l\u2019environnement : Regards \u2013 Recherches \u2013 Ré?exions au Centre de recherche et de formation relative à l\u2019environnement et à l\u2019écocitoyenneté, à Montréal « C\u2019est moins [.] l\u2019invention d\u2019un futur qui sauve le présent qu\u2019une préservation du futur par l\u2019action responsable du présent.» Olivier Mongin1 L e développement des technologies liées à l\u2019intelligence arti?cielle (IA), comme on le sait, s\u2019appuie sur des supports numériques tels que les ordinateurs, les centres de données et, prochainement, le déploiement de la cinquième génération des standards pour la téléphonie mobile (5G).Il n\u2019a rien d\u2019immatériel.L\u2019impact écologique de l\u2019IA est ainsi indissociable de celui du numérique dans son ensemble.Les ressources minières nécessaires aux technologies du numérique, par ailleurs, ne sont pas in?nies.Par exemple, le cobalt est un métal rare indispensable dans la fabrication des piles des téléphones intelligents et des batteries des véhicules électriques (autonomes ou pas), entre autres.La République démocratique du Congo produit 60 % de l\u2019approvisionnement mondial en cobalt ; plusieurs entreprises ont été poursuivies pour l\u2019exploitation d\u2019enfants dans ces mines2.Une demande accrue de nombreux métaux rares exploités le plus souvent dans les pays du Sud est inévitable et souvent synonyme de violations de droits humains, de tensions géopolitiques et d\u2019une concurrence féroce pour l\u2019accaparement des ressources, souvent au détriment des populations locales.L\u2019extraction des matières premières et leur transformation en composantes électroniques génèrent des répercussions écologiques non négligeables : épuisement de ressources abiotiques, pollutions causées entre autres par les produits chimiques utilisés dans le processus, émissions de gaz à effet de serre (GES), etc.À titre d\u2019exemple, les résidus miniers sont souvent rejetés directement dans les nappes phréatiques ou dans la mer, ce qui a des effets néfastes sur la santé des Jacques Goldstyn D\u2019autres stratégies politiques tentent cependant de dépasser le système actuel.Cela se traduit, d\u2019une part, par le projet du coopérativisme de plateforme, qui consiste grosso modo à imaginer ce dont aurait l\u2019air un Uber mutualiste, un Facebook propriété de ses utilisateurs, etc.Dans certains cas, ce sont de petites expériences qui deviennent extrêmement intéressantes, mais dif?ciles à faire passer à une plus grande échelle.Par exemple, il existe une petite coopérative \u2013 Fairbnb \u2013 qui offre une alternative éthique à Airbnb ; mais comment faire pour la transformer en un géant international qui détrônerait cette dernière ?C\u2019est dif?cile, car de telles entreprises n\u2019ont pas les moyens économiques ou techniques pour le faire.Cette stratégie mène donc, au mieux, à un modèle hybride dans lequel dominent des énormes conglomérats capitalistes entourés d\u2019ilots qui font de la production éthique.C\u2019est un système qui, malheureusement, ne permet pas de dépasser vraiment le stade actuel.Il existe toutefois un autre type de raisonnement et de stratégie beaucoup plus ambitieux, basé sur la création de biens communs numériques dans lesquels les utilisateurs pourraient se réapproprier et valoriser de manière non capitaliste les masses de données qu\u2019ils et elles produisent.Il s\u2019agit d\u2019un modèle beaucoup plus complexe, encore au stade de la ré?exion, car il faut aussi l\u2019articuler avec des luttes qui se mènent non seulement au Nord, mais aussi dans le Sud, dans les pays mêmes où les données sont produites.On ne peut pas s\u2019imaginer, en effet, améliorer notre situation seulement en créant de petites entreprises coopératives aux États-Unis ou en Amérique du Nord, par exemple, en reposant sur des données produites pour un salaire de misère en Afrique ou RELATIONS 808 MAI-JUIN 2020 21 DOSSIER écosystèmes et sur les populations locales.Leur présence contribue aussi à la détérioration de la qualité des sols.Le caractère polluant de l\u2019extraction minière en général, incluant celle liée au numérique, n\u2019est certes pas une nouveauté, mais notre persistance collective à préférer l\u2019ignorer est préoccupante compte tenu que l\u2019écologie, la santé des populations vivant à proximité de ces mines, l\u2019économie et même l\u2019équilibre sociétal et géopolitique du monde s\u2019en trouvent déjà gravement affectés.En outre, dans le contexte de la pandémie de la COVID-19, de nouveaux enjeux se posent autant en ce qui concerne l\u2019utilisation accrue des technologies numériques par des populations en con?ne- ment et de nombreux travailleurs et travailleuses en télétravail, qu\u2019en ce qui a trait à la perturbation de l\u2019ensemble des activités économiques, incluant les activités minières.Par ailleurs, l\u2019empreinte carbone du numérique est très mauvaise.Le chercheur indépendant Frédéric Bordage l\u2019évalue à 3,8 % des émissions mondiales de GES pour 20183.Toutes les étapes du cycle de vie d\u2019un équipement numérique \u2013 extraction des minerais, transformation en composantes électroniques, distribution et commercialisation, utilisation et ?n de vie \u2013 nécessitent, règle générale, de l\u2019énergie fossile.Aussi, en dehors de la croissance continue du nombre d\u2019utilisateurs, qui joue un rôle important, et concernant plus spéci?quement l\u2019IA, l\u2019augmentation actuelle du nombre d\u2019objets connectés aggrave les impacts environnementaux.De plus, l\u2019entraînement des algorithmes qui permettent de reconnaître la voix, de mieux gérer le tra?c urbain ou encore de rendre possible la voiture autonome est un processus extrêmement énergivore.Les data centers \u2013 qu\u2019on appelle aussi « fermes de serveurs » \u2013, qui hébergent et traitent des masses colossales de données nécessaires au fonctionnement de tous ces algorithmes, génèrent de 2 % à 5 % des émissions mondiales de GES, selon une autre étude réalisée cette fois par des chercheurs de l\u2019Université du Massachusetts4.L\u2019électricité nécessaire à leur fonctionnement est souvent produite à partir de charbon ou de centrales nucléaires.Dès lors, force est de constater que la contribution actuelle des nouvelles technologies au réchauffement global de notre planète est loin d\u2019être négligeable.Rien ne nous dit que les algorithmes de demain, censés nous aider à réduire nos GES comme certains le prétendent, auront en réalité un effet positif.L\u2019IA possède par ailleurs un caractère performatif, instantané, utilitariste.Elle laisse peu de place à la compréhension plurielle du monde dans lequel on vit.Notre rapport au vivant ainsi que notre façon de penser le monde s\u2019en trouvent transformés et déformés de même que notre façon de penser le monde, alors que se produit une montée en puissance de l\u2019ingénierie.Comme le mentionne Frédéric Bordage au sujet du numérique dans son ensemble, « l\u2019enjeu ne se limite donc pas à la réduction de ses dégâts environnementaux, mais aussi à son usage raisonné : c\u2019est désormais une question de résilience pour l\u2019humanité », précise-t-il sur le site .Laisser l\u2019IA se déployer sans limites reviendrait ainsi à la desservir.Dès lors, la solution ne serait-elle pas de restreindre l\u2019IA à des usages essentiels ?Il n\u2019est pas impossible que d\u2019ici quelques années, par la force des choses, ce soit en ces termes que la question se pose.1.Cité dans P.Ricoeur, L\u2019Idéologie et l\u2019Utopie, Paris, Éditions du Seuil, 1997, p.120.2.Agence France-Presse, « Apple, Google et autres poursuivis pour exploitation d\u2019enfants dans les mines de cobalt », Radio-Canada, 17 décembre 2019.3.F.Bordage, Empreinte environnementale du numérique mondial, Paris, greenit.fr, 2019, p.9.4.Lire Fabien Soyez, « Pourquoi l\u2019intelligence arti?cielle est un désastre écologique », CNET France, 2 juillet 2019. 22 RELATIONS 808 MAI-JUIN 2020 DOSSIER FAUT-IL RÉMUNÉRER TOUS LES PRODUCTEURS DE DONNÉES ?Puisque nous produisons tous des données lors de nos activités quotidiennes en ligne (par exemple sur des plateformes comme Facebook et Google, ou encore en utilisant nos téléphones intelligents), nous sommes tous et toutes des travailleurs du clic.Faut-il pour autant exiger une rémunération pour nos données ?Cette solution, qui consiste à monétiser les données en les revendant au plus o?rant, combine selon moi le pire de la tradition du salariat et le pire du digital labor.Le problème principal avec cette approche, outre le fait qu\u2019elle consiste à réa?rmer la propriété privée de nos données, est la question du pouvoir de négociation complètement disproportionné qu\u2019elle instaure entre, d\u2019un côté, les grands oligopoles de la donnée et, de l\u2019autre, les individus qui chercheraient à se faire rémunérer à leur juste valeur.Car quelle est la valeur d\u2019un clic ?Selon les estimations actuelles du marché, un clic peut valoir plusieurs centaines de dollars s\u2019il est fait par un in?uenceur sur YouTube, par exemple, ou 0,0001 cent si c\u2019est un micro- travailleur indonésien qui le fait dans une usine à clics.Face à ces disparités énormes de validation et d\u2019évaluation, on peut présumer que les entreprises du numérique cherchent constamment à imposer le prix le plus bas.Ainsi, la rémunération des données serait une manœuvre politique qui consisterait à entériner et à réaf?rmer la prérogative des grandes plateformes d\u2019extraire de la valeur de données obtenues à très faible coût.En proposant de monétiser de la sorte nos données, on risque en fait de généraliser un système de micro-travail.Les micro-travailleurs n\u2019auront pas plus de pouvoir parce qu\u2019ils sont payés 0,1 plutôt que 0,0001 cent pour leur micro-tâche.Tout au plus, on se retrouverait à étendre la famille du micro-travail à celle du travail en réseau.Mais ça ne change strictement rien quant au pouvoir de négociation des utilisateurs.A.C.en Asie du Sud.Ou encore, et c\u2019est là quelque chose d\u2019encore plus important à mon sens, en oubliant ce qui se passe dans l\u2019économie située par-delà les écrans.Les appareils et dispositifs qui supportent les IA, en effet, sont basés sur des formes d\u2019exploitation primitive : ils ont besoin de quantités importantes de lithium, de métaux rares, etc., exploités d\u2019une manière qui pose un problème de nature environnementale et géopolitique majeur.Tant que l\u2019on continuera d\u2019ignorer que nos ?ux de données numériques sont aussi faits de matière physique, nous ne pourrons pas ré?échir à un dépassement du système actuel.Entrevue réalisée par Emiliano Arpin-Simonetti Le développement de l\u2019Internet des objets s\u2019insère dans le cadre d\u2019une gouvernance algorithmique et d\u2019un capitalisme de surveillance dont les principaux protagonistes sont les multinationales techno-?nancières.Maxime Ouellet L\u2019auteur est professeur à l\u2019École des médias de l\u2019UQAM D ans le premier chapitre du Capital, Marx fait une analogie entre la mysti?cation religieuse des sociétés prémodernes et le fétichisme de la marchandise dans les sociétés capitalistes modernes.Selon lui, la gigantesque collection de marchandises produites par les sociétés capitalistes révèle un monde enchanté au sein duquel les rapports sociaux apparaissent comme des rapports entre des objets.Il semble que cette mysti?cation tend à prendre une forme particulière aujourd\u2019hui avec l\u2019Internet des objets.La principale différence réside dans le fait que les objets ne sont pas animés seulement métaphoriquement, comme dans le fétichisme marxien, mais bien réellement, puisque les marchandises (montres, appareils ménagers, téléviseurs, thermostats, voitures, etc.) peuvent désormais communiquer entre elles.Ainsi, dans la dynamique contemporaine d\u2019automatisation induite par le numérique, les rapports sociaux n\u2019ont plus à passer par une relation langagière pour se légitimer, la langue étant réduite à un code informatique.La convergence des Big Data (données massives), de l\u2019infonuagique et de l\u2019Internet des objets participe en ce sens à la mise en place d\u2019une gouvernance algorithmique, c\u2019est-à-dire à une régulation de la société de plus en plus con?ée à des algorithmes plutôt qu\u2019aux institutions politiques.Colonisation de la vie quotidienne L\u2019Internet des objets constitue, avec l\u2019infonuagique et les Big Data, l\u2019un des composants fondamentaux d\u2019un gigantesque système de contrôle informationnel qui accentue la dynamique de fétichisation du Capital déjà présente à l\u2019ère industrielle.L\u2019Internet des objets, aussi appelé « industrie 4.0 », repose sur la mise en place de capteurs sur les objets d\u2019usage quotidien (réfrigérateurs, thermostats, brosses à dents), les outils de production (bras robotisés) ou encore sur les êtres vivants (bracelets numériques, puces sous-cutanées) en vue de collecter les données sur leur fonctionnement ou leurs comportements.Ces objets interconnectés sont reliés à d\u2019imposantes bases de données virtuelles (l\u2019infonuagique) permettant de stocker l\u2019ensemble des données concernant des activités humaines et non humaines désormais numérisées.Grâce aux avancées dans le domaine de l\u2019intelligence arti?cielle (IA), comme l\u2019apprentissage automatique et l\u2019apprentissage profond, il est désormais possible, avec des algorithmes, de traiter, d\u2019analyser et de faire des corrélations entre ces méga-données a?n de prédire et d\u2019in?uencer les comportements des consommateurs ou encore de rendre plus ef?cient le fonctionnement des appareils industriels.Il convient de saisir l\u2019historicité de cette nouvelle forme de régulation algorithmique des rapports sociaux au sein des transformations institutionnelles propres au capitalisme avancé.Les critiques du capitalisme de surveillance (notamment Soshana Zuboff dans Age of Surveillance Capitalism : The Fight for a Human Future at the New Frontier of Power (Pro?le Books, 2019) oublient généralement de situer historiquement cette « nouvelle » forme de capitalisme et d\u2019en comprendre les causes structurelles profondes, n\u2019en dénonçant souvent que les effets néfastes sur la vie privée, au nom d\u2019un « bon capitalisme » soucieux des libertés individuelles.De fait, le rôle prépondérant joué par les grandes corporations au XXe siècle a transformé substantiellement la régulation de la pratique sociale : il s\u2019agissait désormais de modi?er les attitudes des individus a?n d\u2019arrimer la dynamique de surproduction du système industriel à celle de la surconsommation.Pour ce faire, le marketing développera des techniques de modi?cation des comportements et de captation de l\u2019attention qui sont à l\u2019origine des outils de pro?lage \u2013 et de surveillance \u2013 des comportements des consommateurs utilisés aujourd\u2019hui par les géants du numérique, souvent désignés par l\u2019acronyme GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft).Dans ce contexte, une mutation au sein de l\u2019activité productive résultant des avancées technologiques dans le domaine de l\u2019informatique a permis d\u2019automatiser une partie toujours plus importante du travail.Anticipant le phénomène de l\u2019industrie 4.0, le père de la cybernétique, Norbert Wiener, soutenait en 1950 qu\u2019il faudrait environ deux décennies pour que l\u2019automatisation domine entièrement l\u2019économie.Selon lui, la machine automatique est l\u2019équivalent économique d\u2019un esclave ; conséquemment, tout travailleur qui entre en compétition avec les machines devra « accepter les conditions de travail d\u2019un esclave1 ».À la même époque, l\u2019économiste critique Friedrich Pollock soutenait que l\u2019automatisation des usines rendue possible par l\u2019informatique comportait une contradiction profonde qu\u2019il exprimait ainsi : « Les machines peuvent pratiquement tout faire dans l\u2019économie, excepté acheter les biens qu\u2019elles produisent2.» L\u2019INTERNET DES OBJETS : DU FÉTICHISME DE LA MARCHANDISE AU FÉTICHISME DE LA MACHINE ?RELATIONS 808 MAI-JUIN 2020 23 DOSSIER Or, l\u2019Internet des objets vise justement à pallier cette contradiction au moyen de l\u2019automatisation de la consommation.Le meilleur exemple est le système d\u2019automatisation de la production et de la consommation mis en place par Amazon, notamment avec son assistant numérique Alexa qui peut effectuer des recherches sur Internet, commander des produits, régler l\u2019éclairage et la température de la maison, etc.À ce système s\u2019ajoute le Dash Replenishment Service, permettant de commander automatiquement certains produits de la vie quotidienne lorsqu\u2019ils viennent à manquer (du savon pour la lessive ou de la nourriture pour chien, par exemple).Ce dispositif rend possible l\u2019articulation entre l\u2019automatisation de la production et de la consommation.En outre, ces marchandises sont emmagasinées dans de gigantesques entrepôts où « [l]e système d\u2019Amazon suit la cadence de productivité de chaque employé et génère automatiquement des avertissements ou des licenciements en fonction de la qualité ou de la productivité, sans avis du superviseur3.» L\u2019humain fait de moins en moins partie du processus.La boucle sera bouclée lorsque le futur système de livraison au moyen de drones ou de véhicules autonomes sera opérationnel.Ce processus nous conduit à la colonisation de la vie quotidienne par l\u2019Internet des objets.Pour les intellectuels critiques des années 1960, Guy Debord et Henri Lefebvre, la vie quotidienne correspondait à l\u2019espace-temps au sein duquel l\u2019individu faisait l\u2019expérience du monde dans sa banalité, cet espace n\u2019étant justement pas encore autant contaminé qu\u2019aujourd\u2019hui par la rationalité et la temporalité du système industriel.Or, le développement de l\u2019Internet des objets réduit comme peau de chagrin ces espaces qui ne sont pas soumis aux injonctions productivistes.Conséquemment, non seulement la numérisation des activités de la vie quotidienne génère-t-elle de la valeur marchande, mais l\u2019individu en vient à intégrer dans sa subjectivité les diktats du machinisme.C\u2019est ce que le philosophe Günther Anders exprimait par son concept de honte prométhéenne, qu\u2019on pourrait résumer ainsi : plus la machine ressemble à l\u2019être humain, plus ce dernier désire ressembler à la machine.Gouvernance algorithmique Face à cette dynamique totalitaire, il est impératif de rompre avec le faux débat entre technophiles et technophobes \u2013 comme si la critique de la déshumanisation du monde relevait d\u2019un désordre psychique, d\u2019une phobie.Il s\u2019agit plutôt de critiquer l\u2019idéologie machiniste qui prétend que la technique est neutre, c\u2019est-à-dire que ses effets positifs ou négatifs ne seraient déterminés que par l\u2019usage qu\u2019on en fait.Cette idéologie machiniste masque le fait que l\u2019usage de la technique re?ète des rapports sociaux et des impératifs productivistes.Elle nous rend en plus amnésiques face au développement des sociétés capitalistes.Depuis trois siècles, celui-ci vise la mise en place de moyens toujours plus perfectionnés pour automatiser les procédures de production, de décision et de contrôle, expulsant la subjectivité humaine au pro?t de mécanismes pseudo-objectifs \u2013 et ce, a?n d\u2019assurer la « soumission durable » de l\u2019humanité face à la dynamique de croissance illimitée.En effet, l\u2019idéologie machiniste prétend que l\u2019IA a le pouvoir de régler tous les problèmes de l\u2019humanité, y compris la crise écologique.Aux yeux de ses partisans, « la possibilité d\u2019usages malveillants ne doit pas occulter le formidable potentiel de l\u2019IA.Elle pourrait, dit-on, nous aider à solutionner les grands problèmes de notre temps, dont le réchauffement climatique, selon Jean-François Gagné, PDG de la société montréalaise Element AI4 ».La plupart des technologies envisagées \u2013 parmi lesquelles on peut inclure les compteurs et les thermostats intelligents développés par Hydro Québec, visant à assurer l\u2019ef?cience énergétique des ménages et des entreprises \u2013 s\u2019inscrivent dans le cadre de mécanismes de gouvernance algorithmique.Il s\u2019agit d\u2019agir sur les effets \u2013 les comportements des individus \u2013 plutôt que sur les causes \u2013 les structures socioéconomiques, politiques et culturelles \u2013 d\u2019une forme illimitée et écocide de développement.C\u2019est ainsi qu\u2019opère le fétichisme de la machine à l\u2019ère de l\u2019IA, nous rappelant la mise en garde faite par l\u2019historien Lewis Mumford, en 1934 : « Croire que les dilemmes sociaux créés par la machine peuvent être simplement résolus par l\u2019invention de plus de machines, c\u2019est aujourd\u2019hui le signe d\u2019une pensée desséchée qui con?ne au charlatanisme » (Technique et civilisation, Parenthèses, 2016, p.359).1.Lettre de Norbert Wiener à Walter Reuther, dans David Noble, Le progrès sans le peuple, Montréal, Éd.Rue Dorion, 2018, p.179.2.Friedrich Pollock, Automation.A study of its economic and social consequences, New York, Praeger, 1957, p.263.3.Gautier Virol, « Avec l\u2019intelligence arti?cielle, Amazon automatise tout, même le licenciement », sur le webzine L\u2019Usine nouvelle, 29 avril 2019.4.Ugo Cavenaghi et Isabelle Senécal, Osons l\u2019IA à l\u2019école, Montréal, Éd.Château d\u2019encre, 2019, p.19.24 RELATIONS 808 MAI-JUIN 2020 DOSSIER Jacques Goldstyn L\u2019IA AFFECTIVE, DE NOUVELLES AVENUES POUR LA SANTÉ Laurence Devillers L\u2019auteure, professeure en intelligence arti?cielle à la Sorbonne et directrice de la Chaire HUMAAINE du LIMSI-CNRS à Paris, a publié entre autres Les robots « émotionnels » : santé, surveillance, sexualité\u2026 : et l\u2019éthique dans tout cela ?(L\u2019observatoire, 2020) L\u2019 intelligence arti?cielle (IA) est porteuse de promesses fantastiques dans le domaine de la santé grâce à sa capacité de détecter les maladies ou d\u2019analyser le génome, par exemple, mais aussi grâce aux moyens qu\u2019elle offre de surveiller des patients, de les stimuler ou de détecter des symptômes de maladie par l\u2019utilisation d\u2019agents conversationnels (installés sur des téléphones intelligents, des enceintes vocales, des robots sociaux).Des machines sont désormais capables d\u2019enregistrer nos comportements, d\u2019alerter notre médecin, de nous écouter et de nous répondre.Ainsi, les dimensions affectives propres aux êtres humains envahissent ces systèmes pour permettre un dialogue plus naturel, mais aussi pour capter notre attention.L\u2019informatique émotionnelle (ou affective computing) est un champ de recherche et d\u2019application émergent.Ce terme, tout comme celui de l\u2019IA est un oxymore, car il mélange des notions opposées, relatives au vivant et à l\u2019artefact.Aujourd\u2019hui, l\u2019informatique émotionnelle est devenue centrale dans le développement des systèmes d\u2019interaction humain-machine, notamment pour la robotique de services mais aussi les agents conversationnels comme Alexa d\u2019Amazon.Elle regroupe trois technologies permettant la reconnaissance de certains états émotionnels des êtres humains, le raisonnement et la prise de décision en utilisant ces informations et, en?n, la génération d\u2019expressions affectives par les machines.Doter les robots de capacités d\u2019interprétation, de raisonnement et de simulation émotionnels est utile pour construire des systèmes interagissant socialement avec les humains.Les robots émotionnels peuvent être un apport important pour la santé, pour prêter assistance, pour stimuler cognitivement, voire pour surveiller des pathologies liées au grand âge, à la dépression ou à l\u2019autisme.Cependant, l\u2019utilisation de tels robots comporte d\u2019importants risques d\u2019isolement, de déshumanisation et de manipulation des humains.Comment évoluerons-nous face à ces machines ?Un robot sera-t-il capable de déceler des comportements émotionnels dont nous ne serions pas conscients pour mieux nous inciter, avec des stratégies de nudge (suggestions indirectes), à faire certaines actions ou à prendre certaines décisions ?La co-adaptation humain-robot à long terme devra être un axe de recherche et de surveillance majeur au cours des prochaines années.Une surveillance de l\u2019éthique de ces systèmes est nécessaire, surtout auprès de personnes vulnérables.L\u2019apparition de l\u2019informatique affective a donc ouvert un champ important d\u2019applications, que ce soit pour le diagnostic médical, la stimulation cognitive, la surveillance de diverses pathologies, l\u2019assistance en santé ou encore l\u2019éducation à l\u2019aide de logiciels ou de robots.Même si le rendement de ces modèles n\u2019est pas encore très convaincant, ces modélisations engendrent chez les humains des comportements surprenants.L\u2019anthropomorphisme, c\u2019est-à-dire la tendance à attribuer aux machines des réactions humaines, est alors bien réel.Mais si l\u2019IA permet de détecter ou de simuler les affects, elle ne peut pas les faire ressentir à la machine.La modélisation des émotions ne touche que la composante expressive ; il n\u2019y a dans une machine ni sentiment, ni désir, ni plaisir, ni intention.La modélisation informatique des affects amène bien sûr à se poser la question des conséquences sociétales du fait de vivre dans un quotidien environné d\u2019objets pseudo-affectifs.Les agents conversationnels et les robots sociaux peuvent déjà intégrer des systèmes de détection, de raisonnement et de génération d\u2019expressions affectives qui, même en faisant des erreurs importantes, peuvent interagir avec nous.Ils sont cependant loin d\u2019avoir des capacités sémantiques suf?santes pour converser et partager des idées, mais ils pourront bientôt détecter notre malaise, notre stress et peut-être nos mensonges.Notre imaginaire et nos représentations symboliques vont donc évoluer au contact de ces machines, surtout si celles-ci nous parlent et simulent de l\u2019empathie et que nos interactions avec elles se multiplient.Comment éviter que cela crée de l\u2019isolement, une certaine déshumanisation et un appauvrissement de la vie sociale ?Il est nécessaire de ré?échir à la co-adaptation humain-machine, aux béné?ces et aux risques engendrés par ces objets et aux garde-fous à concevoir pour éviter d\u2019être manipulés par eux.Il importe également de savoir si nous sommes prêts à accepter des robots capables de détecter nos émotions, d\u2019y réagir et, par exemple, de simuler de l\u2019empathie, avec le risque de nous attacher à des machines affectives comme nous nous attachons à un animal domestique.Dans ce cas, quels statuts auront ces individus numériques dans nos sociétés ?Même si ces objets ne sont pas réellement émotionnels, conscients et autonomes, ils vont prendre de plus en plus de place dans notre quotidien.Quels garde-fous seront développés ?L\u2019éducation à l\u2019égard de l\u2019IA, l\u2019observation et l\u2019expérimentation des machines affectives sont nécessaires pour que nous puissions prendre suf?samment de distance devant ces technologies.RELATIONS 808 MAI-JUIN 2020 25 DOSSIER Jacques Goldstyn Jean-Claude Ravet L\u2019auteur, membre de l\u2019équipe éditoriale de Relations, en a été le rédacteur en chef de 2005 à 2019 « Aujourd\u2019hui notre survie exige que nous changions nos idées sur le progrès et que nous affrontions les dures réalités que ces idées nous permettent d\u2019ignorer.Nous pourrons alors commencer à remettre en cause les prophètes auto- proclamés de l\u2019automatisation dont l\u2019irresponsabilité n\u2019a d\u2019égale que la folie.» David Noble, Le progrès sans le peuple1 L\u2019 intelligence arti?cielle (IA) fait rêver.L\u2019essor de cette technologie est porteuse d\u2019immenses promesses.Certains y voient l\u2019annonce d\u2019une véritable révolution sociétale, civilisation- nelle même, de l\u2019ordre de celle qu\u2019a représentée l\u2019invention de l\u2019agriculture, de l\u2019écriture ou encore l\u2019avènement de l\u2019ère industrielle à leur époque respective.L\u2019histoire nous le dira.Mais à porter notre attention sur le présent, une chose est frappante et devrait nous inquiéter : le développement de l\u2019IA et ses réalisations apportent un nouveau souf?e au capitalisme \u2013 à la croissance et au pro?t à tout prix, à l\u2019accumulation du capital et à la dépossession des populations qui l\u2019accompagne.Ils donnent l\u2019illusion qu\u2019on peut continuer sur la même voie de prédation, de marchandisation du monde, de machinisation de l\u2019humain et d\u2019inégalités sociales croissantes sans en subir les conséquences désastreuses qui pointent déjà à l\u2019horizon.L\u2019IA permet ainsi d\u2019accélérer la course vers l\u2019abîme si on n\u2019y prend garde \u2013 alors qu\u2019il faudrait sur-le-champ appliquer les freins d\u2019urgence.De plus, l\u2019IA représente un outil privilégié, si ce n\u2019est une arme puissante, pour accroître l\u2019emprise et le contrôle qu\u2019exercent sur la société les multinationales techno- ?nancières qui en sont les principales conceptrices, productrices et promotrices.Ces dernières sont établies notamment dans la Silicon Valley, aux États-Unis, et en Chine totalitaire.Cette double emprise économique et politique repose en partie sur une offensive idéologique à vaste échelle : elle se diffuse et s\u2019impose dans les médias de masse et la publicité, par le recours à une pléthore de créateurs de récits \u2013 pensons aux livres à succès de Yuval Noah Harari \u2013, chargés de redorer le mythe passablement terni du progrès technique et son mot d\u2019ordre : « on n\u2019arrête pas le progrès ».Depuis l\u2019ère industrielle, celui-ci a été la voie royale des classes dominantes pour installer, consolider et exercer leur pouvoir au détriment de la majorité.C\u2019est principalement à ce discours idéologique entourant l\u2019IA que je veux m\u2019attarder ici.Car au-delà de telle ou telle technologie, prise à la pièce \u2013 les unes pouvant être béné?ques, les autres inquiétantes (pensons aux drones tueurs) \u2013, il faut pouvoir penser l\u2019IA dans une perspective politique, en tant que partie intégrante d\u2019un dispositif et de rapports de pouvoir qui conditionnent et orientent les comportements et la direction globale de la société.Un réductionnisme victorieux Le discours dominant des multinationales de l\u2019IA véhicule une vision extrêmement réductrice de l\u2019humain et de la vie.Il tend à assimiler la machine à l\u2019humain et l\u2019humain à une machine comme une autre, selon les perspectives cognitiviste et physicaliste dominantes dans les techno- sciences.Les idéologies transhumaniste et posthumaniste en sont l\u2019expression délirante et fantasmagorique \u2013 et une version revampée de l\u2019eugénisme et de l\u2019hygiénisme social de triste mémoire \u2013 ainsi que l\u2019alibi « rationnel » au mépris de la fragilité humaine, de ses limites, de ses « erreurs », de « ses pertes de temps », de ses détours improductifs.Le discours sur les « robots empathiques », simulant les émotions, est un des nombreux exemples de cet effort de brouillage intéressé des frontières entre le vivant et l\u2019artefact, qui en vient à rabaisser l\u2019existence à un simple fonctionnement.Il le fait en répandant l\u2019idée d\u2019une « intelligence humaine » désincarnée, qui ne serait pas inextricablement liée au corps, aux sensations et aux émotions « réelles », qui ne serait pas pétrie d\u2019expériences vécues, de mémoires et de sens.Or l\u2019intelligence arti?cielle, malgré ce que ce nom peut laisser entendre, n\u2019est pas l\u2019équivalent « arti?ciel » de l\u2019intelligence humaine.Essentiellement calculante, l\u2019IA peut simuler un aspect de celle-ci, certes, mais elle ne la remplace pas, tout comme le territoire ne peut être réductible à la carte.De même, la simulation de l\u2019empathie n\u2019équivaut pas à la capacité de se mettre à la place de l\u2019autre, de ressentir ce que l\u2019autre vit, parce que cela résonne dans notre chair et notre histoire.Cela ne veut pas dire que ces robots dits empathiques ne peuvent pas aider à suppléer une carence de relations humaines ou assister la tâche d\u2019un soignant, mais penser qu\u2019ils pourront remplacer cette présence, ce serait promouvoir une ingénierie du vivant.Or, n\u2019est-ce pas ce que cherchent à faire certaines compagnies d\u2019IA en fabriquant des poupées « empathiques » destinées aux enfants ?Ce n\u2019est pourtant pas un cadeau à faire à un enfant que de lui faire croire qu\u2019une relation signi?ante n\u2019a pas à passer par l\u2019épreuve de l\u2019autre \u2013 avec la peur qu\u2019elle peut générer \u2013 et LE DEVENIR MACHINE DE L\u2019ÊTRE HUMAIN ?Le discours dominant sur l\u2019intelligence arti?cielle fait croire que la machine est « humaine » pour mieux machiniser l\u2019humain.La résistance est de mise.26 RELATIONS 808 MAI-JUIN 2020 DOSSIER de sa propre vulnérabilité qu\u2019elle fait af?eurer, une expérience fondamentale pour grandir en humanité.C\u2019est plutôt une façon de normaliser comme « idéale » une relation policée, moulée à soi, sans accrocs ni con?ictualité, en jouant sur l\u2019attachement affectif.La publicité entourant les assistants vocaux comme Siri et Alexa, ciblant particulièrement les enfants \u2013 on peut la voir dans les abribus, par exemple \u2013, contribue à intérioriser un rapport technique au monde et à soi, tout en encourageant une addiction technologique en bas âge.Une vie branchée au marché L\u2019illustration de ce réductionnisme euphorique, on la trouve aussi d\u2019une manière éclairante dans l\u2019éloge d\u2019une vie connectée à l\u2019IA grâce à l\u2019Internet des objets et au réseau planétaire 5G \u2013 exemples types de progrès plani?és par les élites économiques et imposés à la population comme des fatalités.Par eux, on vante une existence quadrillée par la technologie, disciplinée et surveillée par elle jour et nuit.Un monde sans altérité, où tout devrait se mouvoir sans heurts et sans con?its, au service d\u2019un être humain quanti?é, paramétré, cherchant à optimiser en tout temps ses « performances », et se montrant essentiellement « cérébral ».En déléguant aux machines les tâches de la vie quotidienne, toute personne devient une sorte de pdg de son univers machinisé.Voilà autant de fantasmes que pousse à ses limites déshumanisantes le dualisme moderne \u2013 opposant esprit/corps, humain/ vivant \u2013 qui a accompagné étroitement le développement du capitalisme et fait tant de dégâts.Les technologies de l\u2019IA rendent ainsi possible le rêve le plus fou du capitalisme : brancher directement chaque individu au marché.Plus besoin de chercher à le cibler, à le rejoindre, à le séduire.Avec la personnalisation algorithmique de la publicité, la distance entre la marchandise et le consommateur est abolie et la manipulation psychologique, décuplée.Chacun est suivi à la trace, voit ses émotions sondées, ses comportements radiographiés.Ainsi, grâce à l\u2019IA, la « fabrique du consentement » (Lippmann), qui sert, dans la société capitaliste, à discipliner la population aux règles du marché et à façonner un régime « démocratique » constitué essentiellement de consommateurs, est portée à sa perfection.Résistance Pour s\u2019affranchir de la tutelle des maîtres actuels du jeu qui dictent la marche à suivre, il est nécessaire de déconstruire le « mythe » qui s\u2019élabore en appui à leur domination.Mais ce contre-discours ne suf?t évidemment pas ; il doit s\u2019accompagner d\u2019actions collectives et de luttes contestant la « fatalité » du progrès qui aboutit à toujours plus de pro?ts pour quelques-uns et à une dépossession toujours plus grande pour les autres.Il importe donc de se réapproprier le pouvoir de décider collectivement des normes et des orientations de la société \u2013 con?squé par une in?me élite \u2013, de telle sorte que les innovations technologiques n\u2019aillent plus dans le sens de la destruction du tissu social et de l\u2019appauvrissement des travailleurs et des travailleuses, mais favorisent plutôt l\u2019enrichissement de la vie, la préservation du bien commun, le souci de la nature et l\u2019humanisation de l\u2019humain.Tout outil, fut-il une machine capable d\u2019apprentissage, doit servir l\u2019humain et la vie.Les critères d\u2019ef?cacité, de productivité, de pro?t ou d\u2019utilité strictement individuelle ne suf?sent pas à valider l\u2019implantation de telle ou telle technologie.À cet égard, le chômage, la perte d\u2019emplois, la dégradation du tissu social, la destruction de la nature et de la société ne peuvent continuer d\u2019être considérés comme des questions marginales.La question technique est avant tout une question politique et doit faire à ce titre l\u2019objet de débats citoyens.Pour cela, les luttes sociales contre la dépolitisation programmée de la société sont centrales.Norbert Wiener, l\u2019inventeur de la cybernétique, pressentait déjà dans les années 1950 que si on ne repensait pas les principes directeurs de la société actuelle et les motifs qui la fondent, son invention deviendrait une « machine à gouverner » (selon le terme que lui avait donné le philosophe français Dominique Dubarle, dominicain2) aux mains de pouvoirs autoritaires.Le savoir-faire ne suf?t pas, disait-il, il faut pouvoir développer ce qu\u2019il appelait le « savoir-quoi » « grâce auquel nous déterminons non seulement les moyens d\u2019atteindre nos buts, mais aussi ce que doivent être nos buts », car « transférer sa responsabilité à la machine qu\u2019elle soit ou non capable d\u2019apprendre, c\u2019est lancer sa responsabilité au vent et la voir revenir portée par la tempête3 ».1.D.Noble, Le progrès sans le peuple, Montréal, Rue Dorion, 2016.2.D.Dubarle, « Une nouvelle science : la cybernétique - Vers la machine à gouverner ?», Le Monde, 28 décembre 1948.3.N.Wiener, Cybernétique et société, Paris, 10/18, 1954, p.455 et 459.RELATIONS 808 MAI-JUIN 2020 27 Jacques Goldstyn Nadia Seraiocco L\u2019auteure est chargée de cours et chercheuse au doctorat sur les questions de cybercultures, de data?cation et de réseaux sociaux L es applications de l\u2019intelligence arti?cielle (IA) occupent une place de plus en plus considérable dans notre société, à la faveur des développements technologiques liés à la collecte et à l\u2019analyse de données massives (Big Data).Pour cette raison, et parce qu\u2019il comporte d\u2019inquiétantes zones d\u2019ombres, le développement de ces nouvelles technologies se doit d\u2019être accompagné d\u2019une ré?exion éthique sérieuse et de mesures institutionnelles conséquentes.Parmi ces inquiétudes, il y a notamment la menace que fait peser l\u2019IA sur la vie démocratique, comme l\u2019a montré l\u2019alliance entre Facebook et Cambridge Analytica, spécialisée en forage de données, en vue de manipuler l\u2019opinion publique lors des élections présidentielles aux États-Unis en 2016.Exclusion et pro?lage La collecte massive de données personnelles, essentielle à l\u2019apprentissage automatique, est un autre enjeu préoccupant.L\u2019utilisation de données personnelles éminemment sensibles (liées à l\u2019orientation sexuelle, à l\u2019origine ethnique, à l\u2019appartenance religieuse et aux opinions politiques, par exemple) peut non seulement servir à créer des pro?ls-types pour des opérations de marketing ciblé, mais aussi à entraîner des algorithmes à identi?er, voire à prédire les comportements des usagers.En plus de poser de sérieux problèmes en matière de droits de la personne, ce type de technologie a été fortement critiqué parce qu\u2019il peut contribuer à renforcer l\u2019exclusion et les inégalités sociales : les personnes qui programment les formulaires de captation de données, qui codent des algorithmes et créent des applications sont en effet susceptibles d\u2019intégrer différents biais discriminatoires dans la « recette ».Dans Algorithms of Oppression (NYU Press, 2017), la cher- cheure Sa?ya Noble a analysé l\u2019invisibilité scandaleuse des femmes noires dans les résultats de recherche de Google.Cet éloquent exemple de biais algorithmiques renvoie à la ré?exion du sociologue Dominique Cardon qui se demande, dans À quoi rêvent les algorithmes ?(Seuil, 2015), non seulement quels mondes les algorithmes sont en train de produire, mais surtout quels traits du monde actuel \u2013 incluant les préjugés et les jugements racistes \u2013 ils « reproduiront ».Face aux différentes menaces que fait planer l\u2019IA, de nouvelles formes de résistance surgissent.Par exemple, des organismes se sont donné la tâche de conscientiser la population sur l\u2019IA et ses différents enjeux majeurs.Au Canada, des mouvements comme AI4Good (que l\u2019on pourrait traduire par « intelligence arti?cielle pour le bien ») s\u2019adressent principalement à un public étudiant ou déjà sensibilisé par le biais d\u2019ateliers et de mini-conférences de « transfert des savoirs ».L\u2019organisation internationale Access Now, consacrée à la défense des droits de la personne, publie chaque mois, depuis 2017, des articles critiques sur les effets des applications de l\u2019IA sur la liberté d\u2019expression, la démocratie et la vie privée.Par ailleurs, différents projets montrent que l\u2019IA peut être mise au service d\u2019une société plus solidaire.Pensons aux initiatives de Joshua Browder, qui a d\u2019abord lancé en 2016 l\u2019agent conversationnel (chatbot) DoNotPay (« Ne payez pas »), visant à faciliter la démarche des personnes qui voulaient contester leurs contraventions de stationnement.Les fonctions de l\u2019application ont ensuite été élargies pour embrasser d\u2019autres tâches fastidieuses comme remplir une demande de logement social pour les personnes nécessitant ce type de services.En collaboration avec Facebook, le jeune entrepreneur a aussi implanté dans le système de messagerie instantanée Messenger un chatbot programmé pour accompagner les personnes immigrantes souhaitant remplir le formulaire fourni par l\u2019État d\u2019accueil.Toutefois, ce type d\u2019initiative à ?nalité de justice sociale dépend de ?nancements bien maigres en comparaison des moyens gigantesques dont disposent les grandes sociétés qui développent l\u2019IA.Cette réalité limite considérablement la portée de leurs interventions, si pertinentes soient-elles.La nécessité d\u2019une vigilance éthique Creuset de la recherche et du développement en IA, Montréal est devenue récemment chef de ?le en matière de ré?exion éthique au service des entreprises, comme en fait foi la Déclaration de Montréal pour un développement responsable de l\u2019IA, publiée en décembre 2018, qui énonce les principaux principes éthiques qui devraient baliser le développement de l\u2019IA.Parmi les enjeux les plus mentionnés dans la déclaration, on retrouve la justice sociale, couvrant des sujets tels que les biais algorithmiques et le devoir de représentativité de la diversité.Mais l\u2019énonciation de tels principes a peu de poids face aux puissances économiques, et à leurs intérêts, à l\u2019origine de l\u2019essor actuel de l\u2019IA et qui en pro?tent.Des mesures institutionnelles sont nécessaires pour s\u2019assurer que ces principes éthiques soient pris en compte dès la création de projets concrets, et posés comme conditions à tout ?nan- cement public.RÉSISTANCES ET CONTREPOIDS FACE À L\u2019IA La ré?exion éthique sur le développement des technologies en intelligence arti?cielle doit être appuyée par des mesures politiques et juridiques contraignantes ; sans quoi, les nombreux effets négatifs de l\u2019IA ne pourront être contrebalancés.28 RELATIONS 808 MAI-JUIN 2020 DOSSIER POUR PROLONGER LA RÉFLEXION Consultez nos suggestions de lectures, de ?lms, de vidéos et de sites Web en lien avec ce dossier au www.revuerelations.qc.ca LA RÉFLEXION SUR L\u2019ÉTHIQUE DANS LE DOMAINE DE L\u2019IA : UN « SHOW DE BOUCANE » ?* Sans remettre en question le caractère fondamental d\u2019une ré?exion éthique sur les enjeux liés à l\u2019IA, l\u2019accent mis en ce moment sur les consultations publiques et les organismes d\u2019observation éthique tend à occulter les interrogations indispensables au cadre institutionnel (lois, règles, normes) à mettre en place pour structurer les espaces où agissent les entreprises de ce secteur.[.] Cette ré?exion est posée comme un impératif pour s\u2019assurer d\u2019un développement responsable de ces technologies.Elle participe aussi à la construction d\u2019une image de marque de Montréal comme chef de ?le en la matière, notamment avec la Déclaration de Montréal lancée le 4 décembre 2018 à l\u2019issue d\u2019une démarche de consultation publique lancée par l\u2019Université de Montréal en 2017.[.] En ce qui concerne une éventuelle traduction de ces principes éthiques au niveau politique et juridique, elle se limite pour l\u2019instant à privilégier l\u2019observation des effets de l\u2019IA.En témoigne la création de l\u2019Observatoire international sur les impacts sociétaux de l\u2019intelligence arti?cielle et du numérique (OIISIAN), ?nancé par le Fonds de Recherche du Québec (FRQ) à hauteur de 7,5 M $ sur cinq ans et dont la fonction serait, selon l\u2019ancienne ministre des Relations internationales et de la Francophonie, Christine Saint-Pierre, de « rassurer la population » susceptible de se sentir parfois « menacée par les utilisations futures de cette nouvelle technologie ».L\u2019observation a posteriori des usages et des applications des technologies se substitue ainsi à des lois considérées comme trop contraignantes par les entreprises.[.] Il semble que le discours hégémonique sur l\u2019éthique participe surtout à réduire les incertitudes susceptibles de nuire à un secteur économique en émergence comme celui de l\u2019IA.En effet, une opinion publique défavorable combinée à une absence de régulation peut avoir des répercussions nuisibles tels qu\u2019un repli sur des applications moins problématiques ou encore un ralentissement des investissements ce qui in ?ne entrave le développement technologique.Pour les promoteurs du développement d\u2019un écosystème de l\u2019IA, il est crucial de rassurer à la fois les contribuables qui participent indirectement au ?nancement de l\u2019IA quant à l\u2019utilisation de ces importants fonds publics et les investisseurs, en attendant que des politiques publiques soient formulées et qu\u2019une forme de régulation soit of?ciellement adoptée par les acteurs de l\u2019IA.* Extraits de Joëlle Gélinas, Myriam Lavoie-Moore, Lisiane Lomazzi et Guillaume Hébert, Financer l\u2019intelligence arti?cielle, quelles retombées économiques et sociales pour le Québec ?, IRIS, mars 2019, p.10-11.Une étude réalisée par des chercheuses de l\u2019UQAM, en collaboration avec l\u2019Institut de recherche et d\u2019informations socioéconomiques (IRIS)1, plaide d\u2019ailleurs en ce sens (voir extrait ci-contre).Elle remet en question les investissements haussiers faits dans les entreprises et la recherche universitaire portant sur l\u2019IA, et défend l\u2019idée qu\u2019il faudrait créer un « espace institutionnel » ayant pour mission d\u2019encadrer les investissements a?n de s\u2019assurer que tous en pro?tent.Car comme pour tout ce qui relève du secteur technologique, le néolibéralisme ambiant tend à prendre le pas sur une ré?exion éthique, souvent sous-?nancée et marginalisée.Sans ces mesures, le discours éthique, comme celui qu\u2019on retrouve dans la Déclaration de Montréal, risque de ne servir que de caution morale à un développement lourdement ?- nancé par des fonds publics mais qui, en réalité, ne sert pas nécessairement l\u2019intérêt général et pro?te surtout au milieu des affaires et à un cercle restreint de chercheurs universitaires.Actuellement, le développement de l\u2019IA est axé essentiellement sur la création de gadgets onéreux et sur le besoin des entreprises d\u2019améliorer leur ef?cacité et leur productivité sans réelle considération du bien commun.Or, comme le concluent les chercheuses associées à l\u2019IRIS : si aucune mesure politique n\u2019encadre les activités économiques de l\u2019IA, les risques sociaux qui y sont associés ne pourront être « réellement minimisés » et « rien n\u2019assure que des investissements publics majeurs se métamorphoseront en retombées » (p.11) pour toutes les Québécoises et tous les Québécois.1.Joëlle Gélinas, Myriam Lavoie-Moore, Lisiane Lomazzi et Guillaume Hébert, Financer l\u2019intelligence arti?cielle, quelles retombées économiques et sociales pour le Québec ?, IRIS, 2019.RELATIONS 808 MAI-JUIN 2020 29 Jacques Goldstyn Virginia Pésémapeo Bordeleau, Danse sacrée, 2019, acrylique, 92 x 92 cm.Photo : D.Trépanier.Notre numéro de juillet-août sera en kiosques et en librairies le 10 juillet.Pensez à réserver votre exemplaire ! Il comprendra notamment un dossier sur : LA SPIRITUALITÉ ET L\u2019ENGAGEMENT SOCIAL Dans le contexte actuel de crises écologique et sociétale planétaires, la spiritualité apparaît comme un soutien précieux et essentiel à un grand nombre de personnes engagées socialement, croyantes ou non.Pour elles, la vie intérieure, le ressourcement, la quête de sens ou l\u2019attention à une transcendance \u2013 tout ce à quoi renvoie d\u2019une certaine manière la spiritualité \u2013 sont fondamentaux.Ce dossier explorera les sens et les formes que peut prendre ce compagnonnage \u2013 qui pourrait paraître contre-intuitif dans une perspective étroitement laïciste \u2013 selon divers points de vue, notamment anthropologique, humaniste, écoféministe, autochtone et religieux.Sans oublier de porter une attention à ce qui peut pousser, aussi, certaines quêtes spirituelles dans des voies extrêmes et déshumanisantes.AUSSI DANS CE NUMÉRO?: \u2022 un débat sur la reproduction humaine à l\u2019heure de la crise écologique ; \u2022 un regard sur le 100e anniversaire du Conseil central du Montréal métropolitain ; \u2022 une analyse sur la persécution du peuple ouïghour par le pouvoir chinois ; \u2022 le dernier Carnet de Marie-Célie Agnant, la dernière chronique littéraire de Violaine Forest et la dernière chronique Questions de sens de Bernard Senécal ; \u2022 les œuvres de notre artiste invitée, Virginia Pésémapéo Bordeleau.Recevez notre infolettre par courriel, peu avant chaque parution.Inscrivez-vous à notre liste d\u2019envoi sur la page d\u2019accueil de notre site Web?: .PROCHAIN NUMÉRO 91,3 FM MONTRÉAL 100,3 FM SHERBROOKE 89,9 FM TROIS-RIVIÈRES 89,3 FM VICTORIAVILLE 104,1 FM RIMOUSKI RADIOVM.COM 30 RELATIONS 808 MAI-JUIN 2020 L\u2019auteure, chargée de programme à SUCO, revient d\u2019un séjour au Nigeria L e Nigeria est le premier producteur de pétrole brut de l\u2019Afrique et le 6e producteur mondial.Pourtant, près de 80 % de la population du Delta du Niger, dans le Sud du pays, n\u2019a pas accès à l\u2019électricité a?n de cuisiner, s\u2019éclairer, regarder la télévision, écouter la radio, etc.La majorité des gens de cette région doit donc combler ses besoins énergétiques en utilisant du bois de chauffage, du charbon, des lampes solaires, à piles et à l\u2019huile, mais surtout du kérosène et des génératrices.Or, selon les chiffres of?ciels, les compagnies pétrolières extrairaient de la région près de 2,2 millions de barils de pétrole brut par jour.Shell, Chevron et plusieurs autres compagnies puisent dans les ressources pétrolières de la région, tandis que politiciens et hommes d\u2019affaires s\u2019enrichissent personnellement aux dépens de la population locale.De surcroît, celle-ci souffre des conséquences environnementales de l\u2019exploitation pétrolière, sans en tirer de béné?ces, qu\u2019il s\u2019agisse de l\u2019amélioration des conditions de vie ou de l\u2019accès à une énergie de qualité et peu coûteuse.Le manque de volonté politique et l\u2019avidité des dirigeants, des hommes d\u2019affaires et des membres de l\u2019appareil de sécurité sont en cause.Ceux-ci semblent considérer cette population non pas comme formée d\u2019êtres vivants ayant droit à de l\u2019énergie, mais comme un ensemble d\u2019instruments dont on évalue la valeur en fonction de leur capacité à produire du pétrole.Si plusieurs organisations locales dénoncent cette situation et tentent d\u2019in?uencer les autorités, pour les gens sur place, prisonniers des dé?s du quotidien, l\u2019enjeu est d\u2019abord de survivre, ce qui exige d\u2019avoir accès à de l\u2019énergie, et rapidement.Comment accéder à de l\u2019énergie ?La guerre civile du Biafra (1967-1970) a laissé bien des traumatismes chez les populations du Delta.Mais elle a aussi légué en héritage le savoir-faire des petites distilleries sauvages ou raf?neries artisanales, et l\u2019organisation sociale nécessaire à ce type de commerce, face à un État incapable de satisfaire les besoins fondamentaux de la population.Une raf?nerie artisanale est une petite unité clandestine pouvant transformer le pétrole brut en différents produits pétroliers, selon la dé?nition qu\u2019en donne l\u2019ONG nigériane Stakeholder Democracy Network (SDN).Ces unités produisent 75 % du kérosène utilisé dans la région du Delta.Tout ce processus, ni taxé ni réglementé, est illégal.Par contre, chaque étape de la production requiert la participation d\u2019acteurs de l\u2019État (la police, l\u2019armée) et des entreprises privées (compagnies pétrolières ou de distribution de pétrole), en plus de celle de la population locale.SDN estime qu\u2019entre 2012 et 2017, le nombre de raf?neries artisanales a quintuplé dans la région du Delta et que les béné?ces auraient été multipliés par 25.Accéder au pétrole brut constitue certainement l\u2019étape la plus dangereuse du processus.Il faut percer des trous dans un oléoduc, pour ensuite collecter un petit volume de pétrole brut.Cela doit se faire avec la complicité d\u2019un employé de la compagnie, qui indique aux personnes sur le terrain le moment où le débit sera lent.Toute cette activité est fort risquée sur le plan environnemental mais aussi sur le plan humain, car aux risques de déversement s\u2019ajoute celui d\u2019explosions.Par la suite, le pétrole brut est vendu aux raf?neries artisanales.Ces transactions se font sur l\u2019eau, à bord de bateaux ultra rapides.Une fois le pétrole brut acheminé sur les lieux de la raf?nerie, l\u2019étape suivante consiste à le chauffer, à séparer les déchets et à refroidir le pétrole transformé avec l\u2019eau de la mangrove.Ensuite, on dispose des eaux usées et des déchets en les rejetant directement dans la mangrove, avant de s\u2019affairer à la distillation ?nale et à la séparation des différents produits du pétrole : le diésel, le kérosène, le petroleum et l\u2019huile à moteur.Ces produits sont par la suite écoulés sur le marché local ou vendus directement dans la rue, dans des bouteilles de À QUI LE PÉTROLE NIGÉRIAN ?Au Nigeria, la population doit avoir recours à des raf?neries artisanales illégales pour s\u2019approvisionner en carburant.Des solutions existent pourtant pour mettre ?n à cette situation, paradoxale dans ce pays qui est le plus grand producteur de pétrole d\u2019Afrique.Geneviève Talbot Abuja N I G E R I A C A M E R O U N N I G E R B É N I N TOGO Niger Delta du Niger GOLFE DE GUINÉE Lagos Port Hartcourt RELATIONS 808 MAI-JUIN 2020 31 AILLEURS boisson gazeuse.Ils sont aussi achetés par les pétrolières qui les mélangent au diésel et à l\u2019essence légaux.Parmi les conséquences environnementales, notons le déversement des déchets pétroliers dans les mangroves et la détérioration de la qualité de l\u2019air due à la combustion du pétrole.La présence de pluie de suie noire depuis 2016 à Port Harcourt et dans la région serait d\u2019ailleurs associée à la multiplication des raf?neries artisanales.Criminaliser n\u2019est pas la solution L\u2019approche adoptée par le gouvernement nigérian pour mettre ?n aux raf?neries artisanales est celle de la coercition.À cette ?n, la Joint Task Force (JTF) a été créée en 2003.Composée de militaires et de paramilitaires, elle a pour mission d\u2019arrêter les personnes impliquées dans le tra?c, de saisir le matériel et de détruire tous les produits pétroliers illégaux.Mais dans les faits, des membres de la JTF sont présents à toutes les étapes de la chaîne de production, que ce soit près des oléoducs, dans les camps de raf?neries ou lors des échanges commerciaux sur les bateaux.Des allocations mensuelles sont versées aux membres des forces de sécurité pour assurer leur « collaboration ».Il est convenu que ces sommes seront par la suite partagées avec les institutions étatiques.Ce n\u2019est donc que lorsque la pression publique devient trop forte, ou quand les raf?neurs deviennent trop arrogants, que la JTF arrête quelques personnes, tout en déversant dans l\u2019environnement des milliers de litres de produits pétroliers saisis.Les populations locales sont les plus touchées par ces raids.En plus des victimes (travailleurs blessés, tués, arrêtés, laissés sans emploi), elles se retrouvent par la suite sans accès au kérosène.La criminalisation de ces petites unités de production permet ainsi le développement d\u2019une économie souterraine ayant des rami?cations dans l\u2019économie formelle.Un nombre croissant d\u2019acteurs impliqués dans l\u2019industrie informelle réinvestissent de l\u2019argent dans des activités légales \u2013 par l\u2019achat ou la vente de bateaux ou encore la fabrication de barils, par exemple.Parfois même, des bateaux de la JTF ont été achetés à des acteurs des raf?neries illégales de pétrole.Une autre forme de complicité entre le secteur formel et informel est l\u2019achat du diésel et du kérosène illégaux par les compagnies de distribution qui les mélangent à leurs propres produits.La solution à la crise énergétique de 2012 a d\u2019ailleurs été l\u2019introduction des produits illicites dans le marché licite, amorcée à la demande du président de l\u2019époque, Goodluck Jonathan.Selon les données de la SDN, la part de la production illégale de pétrole destinée au marché local n\u2019a fait qu\u2019augmenter, passant du quart, en 2012, aux trois quarts, en 2017.Le marché local dépend clairement de la production des raf- ?neries artisanales.Pour mettre ?n à la production illégale de pétrole, la criminalisation n\u2019est clairement pas la marche à suivre, d\u2019autant plus qu\u2019elle favorise le développement d\u2019organisations criminelles parallèles qui s\u2019enrichissent sur le dos de la population locale.Le maintien des raf?neries artisanales n\u2019est pas non plus la solution, car les populations locales payent cher l\u2019accès à une forme d\u2019énergie et à un gagne-pain.Elles assument seules les risques environnementaux, les effets néfastes sur la santé et la vulnérabilisation des travailleurs illégaux (en raison de conditions de travail extrêmement précaires et dangereuses, des arrestations, de la répression policière, etc.).Pistes de solution Parmi les pistes de solution qui s\u2019offrent au gouvernement nigérian, il y a d\u2019abord celle du développement de raf?neries locales modulaires.Sous forme de coopératives de travail, ces petites raf?neries pourraient, à court terme, satisfaire les besoins énergétiques et d\u2019emplois des populations locales.Le gouvernement nigérian a d\u2019ailleurs émis des directives en ce sens en 2017, qui sont malheureusement restées lettre morte.Toutefois, cette solution ne peut être que temporaire.Le gouvernement pourrait plutôt développer de petites centrales hors réseau qui produiraient de l\u2019électricité à bas prix en utilisant « les gaz associés ».On appelle ainsi le gaz qui remonte souvent à la surface, accompagné d\u2019eau, lors de l\u2019extraction du pétrole.Or, ce gaz est généralement « torché », c\u2019est-à-dire brûlé sur place, une opération qui se manifeste par une ?amme sortant d\u2019une torchère.Au lieu de cela, on pourrait s\u2019en servir pour actionner des turbines électriques ou le transformer en gaz liquide.Il faudrait aussi développer des sources d\u2019énergie qui ont peu d\u2019impact sur l\u2019environnement immédiat \u2013 les énergies solaire, éolienne et la biomasse, par exemple.Ces solutions, le gouvernement nigérian les connaît et elles font déjà partie de son discours of?ciel.Malheureusement, le statu quo règne, permettant aux puissants de s\u2019enrichir et aux petites raf?neries illégales de proliférer, et ce, au détriment de la population.Bassin de décantation d\u2019une raf?nerie artisanale, dans le Delta du Niger, 2 octobre 2019.Photo : Clément Udom 32 RELATIONS 808 MAI-JUIN 2020 AILLEURS L\u2019auteure, candidate au doctorat en droit à l\u2019Université d\u2019Ottawa, est chargée de cours à l\u2019Institut Simone-de Beauvoir de l\u2019Université Concordia, à Montréal U ne collègue innue me disait récemment combien il est dif?cile d\u2019être Autochtone.Elle ne parlait pas seulement de la fatigue ressentie à force de devoir défendre ses droits \u2013 les siens comme ceux de son peuple \u2013, mais aussi de la dif?culté au quotidien d\u2019être une personne autochtone.« C\u2019est dif?cile à cause de la stigmatisation et de l\u2019étiquetage ; c\u2019est comme si on avait toujours à prouver qu\u2019on est capable.» Elle m\u2019a parlé de son père à qui on avait refusé de servir à boire un soir dans un bar, dans les années 1970, la loi interdisant alors de vendre de l\u2019alcool aux « Indiens ».Aujourd\u2019hui, la marginalisation des Autochtones se poursuit.Cela s\u2019observe dans les hôpitaux, les centres de santé et de services sociaux, le système judiciaire et carcéral, les postes de police ainsi qu\u2019à la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ).Outre les préjugés auxquels elles font face, les personnes autochtones doivent encore se battre chaque jour en raison de cadres juridiques discriminatoires, d\u2019ententes bâclées ou non tenues, sans compter, à la source, le refus du système et des autorités en place de reconnaître l\u2019autonomie et les savoir-faire culturels qui sont les leurs.C\u2019est aussi le constat qu\u2019a pu faire le juge à la retraite Jacques Viens, nommé commissaire de la Commission d\u2019enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics du Québec : écoute, réconciliation et progrès (CERP, communément appelée la « commission Viens »), le 21 décembre 2016.Mise sur pied à la suite des dénonciations d\u2019abus de pouvoir et de violences policières faites par des femmes autochtones de Val-d\u2019Or dans le cadre de l\u2019émission Enquête, en 2015, de processus de plaintes avortées et d\u2019une mobilisation continue de l\u2019Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador et des communautés cries et anishinabe de la région, la commission Viens remettait son rapport ?nal en septembre 2019, après deux ans de travaux.Son mandat, dé?ni par les autorités autochtones et gouvernementales de la province, ne se limitait pas aux seuls « événements de Val-d\u2019Or ».Il consistait à enquêter sur les faits, les causes et les effets de la violence et des pratiques discriminatoires envers les personnes autochtones au sein de cinq services publics sur tout le territoire du Québec \u2013 services policiers, correctionnels, de justice, de santé et de services sociaux, et de protection de la jeunesse \u2013, puis à « faire des recommandations quant aux actions correctives concrètes, ef?caces et durables à mettre en place2 ».Les conclusions de l\u2019enquête attestent à mon avis sa nécessité, de même que la pertinence de cibler les cinq services publics en question, dont l\u2019examen permet au bas mot de poser un regard concret sur la réalité de la discrimination vécue au quotidien par les groupes et les personnes autochtones.Remarquons toutefois l\u2019omission des services relatifs à l\u2019éducation dans ce tableau, une préoccupation transversale dont plusieurs témoins entendus par la Commission ont déploré l\u2019absence.Les e?ets interdépendants de la discrimination Si les commissions d\u2019enquête se succèdent et se ressemblent, l\u2019une des forces de celle-ci réside dans sa capacité à rendre visible l\u2019interdépendance des politiques actuelles et passées en matière de services publics et de prise en charge de la « question autochtone » par l\u2019État.On aurait ainsi tort de concevoir les différents services publics de manière isolée.Les paramètres de l\u2019enquête lèvent plutôt le voile sur les effets concomitants des uns par rapport aux autres dans le parcours de vie des individus.Pour les peuples autochtones du Québec, selon la preuve entendue par la CERP, les politiques publiques et les cadres de service ne forment qu\u2019un seul ensemble de réponses à des vulnérabilités croisées et souvent renforcées par les manquements réciproques.Une personne en situation d\u2019itinérance à Montréal, à Val-d\u2019Or ou à Chibougamau, par exemple, pourra s\u2019être retrouvée dans ces circonstances en raison d\u2019une pénurie de logements dans sa communauté, d\u2019un contexte de violence familiale, de l\u2019absence de maison d\u2019hébergement, de la nécessité de recevoir un traitement médical seulement disponible en centre urbain, ou en cherchant simplement à améliorer une situation socioéconomique dif?cile.Arrivée en ville, elle se sera peut-être frottée à des préjugés racistes, des services non offerts dans sa langue, des différences culturelles dif?cilement compréhensibles, des cadres juridiques qui l\u2019excluent, pour ?nalement se retrouver dans une situation d\u2019isolement social inattendue.Il se peut aussi que sa nouvelle situation d\u2019itinérance la fasse entrer dans un cycle de criminalisation et d\u2019abus.L\u2019expérience de la cour ou de la prison lui rappellera peut-être le contexte de la DPJ où elle sera passée, enfant.Ses parents auront peut-être vécu l\u2019expérience des pensionnats ; ses grands-parents, celle des déplacements, des dépossessions territoriales, des interdits placés sur leurs pratiques culturelles et leurs systèmes politiques, DÉCOLONISER L\u2019ÉTAT QUÉBÉCOIS Il a fallu les « événements de Val-d\u2019Or » pour forcer la tenue de la Commission d\u2019enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics du Québec.Son rapport ?nal démontre sans détour la dépossession que vivent les peuples autochtones et en appelle à transformer en profondeur la politique autochtone et la gestion des services publics.Julie Perreault1 RELATIONS 808 MAI-JUIN 2020 33 REGARD l\u2019imposition de lois et de cadres réglementaires étrangers à leurs manières de faire.Il est possible aussi qu\u2019elle n\u2019ait rien vécu de tout cela ; que, comme ma collègue, elle ait grandi dans un milieu dit « ordinaire » et que, malgré tout, elle soit exposée aux mêmes préjugés.Ce tableau vite dessiné dresse un portrait vivant de la discrimination systémique qui touche les peuples et les personnes autochtones dans leurs relations avec les services publics québécois.Il est impossible de relever en quelques pages l\u2019ensemble des problèmes et des obstacles déclinés dans les 12 chapitres du rapport, dont cinq sont consacrés exclusivement à chacun des services.Mentionnons néanmoins l\u2019accès dé?cient au logement, aux soins de santé, à des services d\u2019interprètes, à des mesures adaptées culturellement, à des services d\u2019urgence ; soulignons aussi la surjudiciarisation, le pro?lage, le taux d\u2019incarcération élevé, la violence, la prise en charge des enfants par l\u2019État, le tout exacerbé par l\u2019éloignement géographique et des conditions socioéconomiques précaires.S\u2019il est possible d\u2019y voir des conditions de vulnérabilité qui toucheraient tout le monde de la même manière dans les mêmes circonstances, en contexte autochtone, ces circonstances diffèrent grandement et commandent, de ce fait, des solutions différentes.L\u2019une de ces solutions concerne sans conteste le poids de l\u2019histoire et la responsabilité de l\u2019État dans le maintien des peuples autochtones dans un état de tutelle quasi permanent.Si les manquements dans les services publics s\u2019ajoutent et contribuent aux traumatismes historiques et intergénérationnels qui sont encore le lot de la majorité des communautés autochtones au Québec, c\u2019est que la prise en charge par l\u2019État n\u2019a pas réglé les problèmes ; pire, dans certains cas, elle les crée.La preuve amassée en audiences tend en effet à démontrer le lien intime entre l\u2019incapacité des services publics à répondre aux besoins des Autochtones, les violences subies et le prolongement des politiques de dépossession et d\u2019assimilation coloniales par ces mêmes institutions.Aux dires du commissaire lui-même, « [l]es rapports inégaux instaurés ont dépossédé les peuples autochtones des moyens susceptibles de leur permettre d\u2019assumer leur propre destin et ont nourri au passage une mé?ance certaine envers les services publics » (CERP, p.217).La DPJ, dont le contrôle sur les familles autochtones est souvent perçu comme un substitut direct à la politique des pensionnats, en est un exemple éloquent.Par conséquent, le dialogue espéré en mettant sur pied cette commission exige une vue plus large que l\u2019habituelle (et paternaliste) prise en charge étatique, de façon à reconnaître les erreurs et à redresser les torts causés par des lois et des mesures de contrôle imposées historiquement, souvent sans préavis, à des peuples qui jouissaient déjà des leurs propres.C\u2019est tout cela qu\u2019il faut prendre en compte si l\u2019on souhaite dépasser la stigmatisation, casser les préjugés et défaire les « murs d\u2019incompréhension mutuelle qui séparent aujourd\u2019hui les peuples autochtones des principaux prestataires de services publics », comme l\u2019admet le commissaire (CERP, p.220).Confronté à de tels constats, celui-ci aura sans doute surpris bien des gens en faisant des mesures d\u2019autonomie et de gouvernance locale son mot d\u2019ordre, allant jusqu\u2019à suggérer que l\u2019Assemblée nationale du Québec reconnaisse la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones et en garantisse l\u2019application réelle.Il faut y voir le travail de toute une équipe et des intervenants du milieu, qui, de son propre aveu, l\u2019auront amené à découvrir ce qu\u2019il lui était au départ « impossible d\u2019imaginer ».« [E]n érigeant des ponts là où le débit ne l\u2019avait jamais nécessité, en posant des digues qu\u2019ils jugeaient nécessaires et rassurantes, les services publics ont fait incursion sur des territoires dont ils ignoraient la nature profonde.Des territoires où s\u2019entremêlent des choses aussi sensibles que la santé physique et mentale, la justice et les relations parents-enfants.» (CERP, p.7) L\u2019esprit du rapport La prise de conscience du commissaire Viens et l\u2019humilité dont il fait preuve a pour corollaire le devoir de connaissance qu\u2019a sinon tout citoyen, du moins tout décideur et intervenant des milieux concernés.Outre les appels à l\u2019action 20 à 26, qui prescrivent des formations poussées portant sur les réalités autochtones et sur l\u2019histoire coloniale, la forme même et le contenu du rapport, qui se révèle à la fois pédagogique et descriptif, répondent à cette exigence.Si celui-ci déploie moins de formules-choc que le rapport de l\u2019Enquête nationale sur les femmes et les ?lles autochtones disparues et assassinées, dont les travaux se déroulaient au même moment, privilégiant manifestement le dialogue à la confrontation et se montrant soucieux de s\u2019adresser au Québécois moyen, allochtone ou autochtone, il n\u2019en demeure pas moins radical dans ses prises de position.Il renverse, par exemple, une proposition importante de la Commission royale sur les peuples autochtones de 1996 qui, tout en reconnaissant le droit à l\u2019autodétermination des nations autochtones et la nécessité des relations bilatérales, privilégiait encore une approche par étapes, faisant de l\u2019adaptation des politiques et des services existants la voie préalable à l\u2019autonomie.Or, une telle mesure a été jugée paternaliste par les autorités autochtones et mal adaptée à leurs contextes ; elle laissait entendre, entre autres, que l\u2019état socioéconomique et politique de leurs communautés les rendait inaptes à assumer leur droit à l\u2019autodétermination.L\u2019approche prônée par la CERP évite cet écueil tout en demeurant néanmoins pragmatique.On ne parle pas encore de souveraineté gouvernementale, mais de reprise de pouvoir locale.Cela passe, par exemple, par des mesures visant le renforcement des programmes de justice communautaire et la revitalisation du droit autochtone, une meilleure Si le rapport déploie moins de formules-choc que celui de l\u2019Enquête nationale sur les femmes et les ?lles autochtones disparues et assassinées, il n'en demeure pas moins radical dans ses prises de position 34 RELATIONS 808 MAI-JUIN 2020 REGARD reconnaissance des corps policiers autochtones, la conception de solutions de rechange à l\u2019incarcération et la promotion des centres résidentiels communautaires, la prise en charge de certains soins de santé par les communautés, le développement de politiques propres aux communautés autochtones en matière de protection de la jeunesse.C\u2019est sans compter les nombreuses mesures qui prescrivent un meilleur ?nancement des services, une prise en compte adéquate des réalités culturelles et un assouplissement des règles en contexte autochtone.À supposer qu\u2019elles soient suivies, l\u2019ensemble de ces recommandations introduirait un changement substantiel dans la politique autochtone et la gestion des services publics au Québec.Celles-ci visent en effet l\u2019adaptation des lois et des cadres de règlements gouvernementaux aux réalités autochtones par et pour les Autochtones, plutôt que le contraire, renversant ainsi la relation historique entre l\u2019État et les communautés.Défendue par plusieurs organisations autochtones, cette vision de l\u2019autonomie s\u2019inspire de modèles déjà éprouvés, tels l\u2019entente de la Paix des Braves signée en 2002 entre les gouvernements cri et québécois, et d\u2019autres modèles de gouvernance locale en milieux urbains et communautaires, comme le Centre de justice des premiers peuples de Montréal, la clinique Minowé à Val-d\u2019Or ou la Cour de Kahnawà:ke.Par cette approche, on reconnaît que les peuples et les communautés autochtones sont les mieux placés pour comprendre comment fournir les services et les adapter à leur contexte, sans remettre en cause la responsabilité du gouvernement à leur égard.Ce modèle promet une meilleure « sécurisation culturelle » pour les individus, une reconnaissance suf?sante des savoirs communautaires et une plus grande ef?cacité dans l\u2019administration des services, avec pour effet immédiat de redonner du pouvoir là où celui-ci a été con?squé historiquement.Soulignons en?n que la contribution des groupes autochtones tout au long du processus de la commission Viens est certainement pour beaucoup dans la mise en perspective des enjeux transversaux soulevés dans cet article.Parlant souvent d\u2019une même voix, ces groupes auront également réussi à faire entendre la nécessité qu\u2019un mécanisme de contrainte of?ciel soit mis en place a?n d\u2019assurer le suivi des 142 appels à l\u2019action que contient le rapport, fonction que le commissaire aura remise entre les mains du Protecteur du citoyen, sous la surveillance citoyenne des groupes concernés.1.L\u2019auteure a participé aux travaux de la Commission à titre d\u2019assistante à la recherche pour le volet justice.2.Rapport ?nal, Commission d\u2019enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics au Québec, p.21.Vigile des Sœurs par l\u2019Esprit organisée par le Centre d\u2019amitié autochtone de Val-d\u2019Or, le 4 octobre 2019.Photo : Paul Brindamour RELATIONS 808 MAI-JUIN 2020 35 REGARD Presses de l\u2019Université Laval www.pulaval.com Suivez-nous ! ISBN 978-2-7637-4635-7 \u2022 24,95 $ PENSEZ AUJOURD\u2019HUI LES ENJEUX DE DEMAIN Sous la direction de Jean-Pierre Béland \u2022 Charles-Étienne Daniel LA PERSONNE TRANSFORMÉE 36 RELATIONS 808 MAI-JUIN 2020 REGARD V ous utilisez le concept d\u2019accélération pour rendre compte du mouvement de fond, systémique pourrait-on dire, qui traverse la société dans son ensemble et qui est à l\u2019origine des pathologies qui l\u2019habitent.Qu\u2019entendez-vous par là ?Hartmut Rosa : Depuis le XVIIIe siècle, en effet, la vie en société n\u2019a cessé de s\u2019accélérer, de telle manière que la croissance, l\u2019accélération et l\u2019innovation permanentes, tant sur le plan économique que social et culturel, représentent ses traits structurels essentiels, sans lesquels elle s\u2019effondrerait.La société moderne n\u2019est évidemment pas la seule où il y a eu des changements et des innovations importantes, mais c\u2019est la seule qui en a besoin systématiquement pour assurer sa reproduction sociale et institutionnelle.C\u2019est pour elle une exigence interne.D\u2019où mon emploi, aussi, du concept paradoxal de « stabilisation dynamique » pour caractériser le fonctionnement de notre société : celle-ci assure sa stabilité grâce à l\u2019accélération.Le système capitaliste, dont l\u2019accumulation du capital et la croissance in?nie du pro?t sont le moteur, y est certainement pour quelque chose.Et il en sera ainsi tant que notre société s\u2019inscrira dans ce type de mode de production et d\u2019économie.La concurrence, le système monétaire et le système de crédit, par exemple, carburent à cette logique.Et l\u2019emprise de la ?nanciarisation sur l\u2019économie a fortement contribué à rendre le système encore plus fou.Mais ce phénomène de croissance et d\u2019innovation constantes n\u2019est pas seulement le lot du domaine économique, il concerne l\u2019ensemble des sphères de la société : l\u2019art, la culture, la science, la politique, la santé, l\u2019éducation, etc.sont aussi entraînés dans cette spirale d\u2019accélération.D\u2019ailleurs, ils sont de plus en plus rares les domaines qui ne fonctionnent pas comme si nous déambulions sur un escalier roulant descendant sur lequel il nous faudrait monter : si nous n\u2019accélérons pas, si nous ne faisons pas l\u2019effort de presser le pas, alors nous régressons.C\u2019est la raison pour laquelle, plus que jamais, le temps paraît autant nous manquer.Même la vie privée, intime, est happée par cette logique.Cette situation se traduit de plus en plus par des souffrances psychiques, de l\u2019épuisement de type burnout que le sociologue et psychologue Alain Ehrenberg a quali?é à juste titre de maladie emblématique de notre époque.C\u2019est le signe que cette logique interne de la société ne peut mener à court terme qu\u2019à l\u2019effondrement.Nous le voyons clairement avec la crise écologique et sociétale actuelle.Mais, en même temps, et j\u2019en suis de plus en plus ENTRE ALIÉNATION ET RÉSONANCE ENTREVUE AVEC HARTMUT ROSA Le philosophe et sociologue allemand Hartmut Rosa questionne la modernité et notre rapport au temps.Deux œuvres marquantes, Aliénation et accélération.Vers une théorie critique de la modernité tardive (2012) et Résonance : une sociologie de la relation au monde (2018), publiées aux éditions La Découverte, le rangent dans le sillage de l\u2019École de Francfort et de la théorie critique.Relations s\u2019est entretenue avec lui lors de son passage à Ottawa, l\u2019automne dernier. Déconstruire la fausse promesse de vie bonne que porte la modernité implique pour moi de ré?échir à une solution qui permette de rompre avec le cycle pathologique de l\u2019accélération sociétale et d\u2019ouvrir cette fenêtre d\u2019espérance.RELATIONS 808 MAI-JUIN 2020 37 REGARD convaincu, il y a un espoir de sortie « heureuse ».Il réside dans les subjectivités elles-mêmes qui sont mobilisées au cœur de cette crise.C\u2019est d\u2019elles que dépend en grande partie la dynamique d\u2019accélération sociétale ; elles représentent l\u2019énergie vitale du système et pourraient décider de « débrancher la prise ».Comment expliquer que la population participe massivement à cette dynamique interne de la société ?H.R.: La peur d\u2019être largués par le système et de se retrouver sans ressources entre certainement en ligne de compte.Reprenons l\u2019image de l\u2019escalier roulant que nous devons monter à contresens à toute allure.Si nous ne le faisons pas, nous craignons d\u2019être exclus.Mais la peur ne suf?t pas ; aucun système ne serait stable à long terme en se fondant sur la peur uniquement.Si nous coopérons largement au système, c\u2019est qu\u2019il est porteur d\u2019une certaine promesse de « vie bonne » liée à l\u2019accroissement supposément sans ?n du capital économique, culturel, social et humain.Cette promesse nous fait participer à l\u2019accélération sociale, non pas en tant que victimes, mais en tant qu\u2019acteurs.Il est clair que les impératifs de croissance, de rapidité, d\u2019innovation et d\u2019optimisation sociale sont étroitement liés à une conception de la vie bonne qui domine dans notre société.C\u2019est un peu ce que Luc Boltanski et Ève Chiapello analysent dans Le nouvel esprit du capitalisme (Gallimard, 1999).Pour comprendre cette « traduction » des exigences structurelles en aspirations personnelles, il faut passer par une des caractéristiques importantes de la situation culturelle de la modernité : le fait que la société libérale en est venue à écarter de l\u2019espace public la question fondamentale de la « vie bonne ».En effet, face à la pluralité des conceptions de la vie bonne, le récit libéral a décrété, à partir des guerres des religions au XVIe siècle, que chacun devait répondre pour soi à cette question, un consensus à ce propos étant impossible.Le pluralisme éthique est devenu la norme.Chacun doit vivre sa propre version de la vie bonne : choisir s\u2019il est préférable de croire ou pas, de vivre à la campagne ou en ville, de se marier ou non, de décider s\u2019il faut accorder une place plus importante à l\u2019art, au sport, etc.Les parents aux enfants, les enseignants aux élèves, l\u2019État aux citoyens disent à peu près ceci : « Je ne peux pas vous dire quoi faire de votre vie, vous devez donc juger par vous-mêmes, c\u2019est à vous de choisir.» Ce qu\u2019il importe en revanche de faire collectivement, c\u2019est d\u2019offrir les meilleures conditions possibles pour réaliser individuellement ce choix.Or, dans le cadre des changements constants qui ont cours dans la société, ce type de choix devient de plus en plus dif?cile à faire ; une éthique singulière s\u2019est imposée à l\u2019effet qu\u2019il est moins important de savoir ce que c\u2019est que la vie bonne pour soi que de s\u2019assurer de posséder les conditions matérielles qui permettront de faire son choix en temps et lieu.Les sujets modernes en sont ainsi venus à chercher l\u2019accumulation du plus grand nombre de ressources utiles et disponibles pour pouvoir vivre leur rêve, quel qu\u2019il puisse être.Cette perspective est devenue l\u2019impératif éthique de notre temps.C\u2019est pourquoi l\u2019argent est si important pour beaucoup de gens (et même pour ceux qui disent ne pas s\u2019en soucier).C\u2019est qu\u2019il est la clé d\u2019accès au maximum de ressources disponibles dans le monde pour améliorer son capital social, culturel, économique, symbolique et même corporel : nous permettre de voyager partout, de visiter les endroits les plus intéressants, de jouir des plus beaux spectacles, d\u2019acheter le plus de choses possibles, etc.Rien ne nous est refusé si nous possédons assez d\u2019argent.Et c\u2019est aussi la raison de l\u2019attrait que représentent les nouvelles technologies \u2013 et ce qu\u2019incarne en particulier le téléphone intelligent \u2013 qui ouvrent des horizons de possibilités jusque-là encore inimaginables.Mais comme, en même temps, ces biens disponibles ne cessent de croître, les gens sont maintenus dans une quête effrénée, en parfaite conformité avec la dynamique de la société d\u2019accélération capitaliste qui est la nôtre.Ainsi le désir d\u2019accroître la quantité de ressources, conjugué à notre peur de perdre les conditions préalables à une vie bonne, sont profondément ancrés dans la subjectivité moderne.Cela dé?nit en quelque sorte ce qu\u2019est pour nous une vie bonne, dé?nition qui laisse paradoxalement entre parenthèses la seule question qui est fondamentale pour les êtres humains, comme dirait Max Weber, à savoir : comment dois-je vivre ?Vous voyez sous cet incitatif à l\u2019accélération qui caractérise la société un processus d\u2019aliénation.En quoi ce concept, qui avait été délaissé par les sciences sociales, permet-il de saisir ces phénomènes sociaux ?H.R.: Les concepts comme l\u2019injustice, la discrimination ou l\u2019exploitation ne suf?sent pas à cerner entièrement le profond mal-être qui règne dans une société basée sur l\u2019accélération sociale.Car, par exemple, même si on résolvait les injustices, ce mal-être persisterait.C\u2019est la raison pour laquelle j\u2019en suis venu à revisiter le concept d\u2019aliénation (dans ses diverses variantes : réi?cation, anomie, désenchantement, absurdité\u2026), développé chez des auteurs comme Marx, Simmel, Durkheim, Weber, Adorno, Lukacs, Marcuse, Camus, Arendt, etc.Il permet de rendre compte d\u2019un phénomène central qui se passe chez les individus livrés à cette accélération sociale et systémique et à cette recherche sans ?n de ressources disponibles.Lorsqu\u2019on vit des relations strictement instrumentales et utilitaires avec les lieux, les objets, les personnes et même avec soi- même, sans liens véritablement signi?catifs, il se produit ce qu\u2019on peut appeler une aliénation à l\u2019égard du monde.Celle-ci peut être résumée comme une relation dépourvue de toute connexion vivante : le monde reste froid, distant et muet, voire repoussant.Si vous êtes constamment à court de temps, par exemple, ou dans une attitude de continuelle compétitivité ou de concurrence avec autrui, vous ne pourrez pas être touché ou affecté par une idée, un paysage, une musique, une personne.Il en va de même si l\u2019important pour vous est de gagner toujours plus d\u2019argent, de faire toujours plus de pro?t et d\u2019être toujours plus performant a?n de répondre aux exigences de croissance : le monde demeure sans résonance intérieure.Nous touchons ici, je pense, à une pathologie structurelle de la modernité avancée.A?n de mieux saisir ce dont l\u2019aliénation nous prive au plus haut point, j\u2019ai mis de l\u2019avant le concept de résonance \u2013 qui est en quelque sorte l\u2019autre face de l\u2019aliénation.J\u2019entends par là la capacité humaine à éprouver le monde et à y répondre.Pour faire court, je dirais qu\u2019il y a quatre caractéristiques qui dé?nissent une telle relation au monde \u2013 aux lieux, à la nature, aux choses, aux êtres, à soi, à son propre corps.Il y a d\u2019abord la capacité à être affecté, touché, sollicité, interpellé par quelque chose.Puis, il y a celle de répondre à cet appel, au fait d\u2019être touché.C\u2019est le mouvement inverse, non plus du dehors vers l\u2019intérieur, mais du dedans vers l\u2019extérieur.Cela se ressent corporellement et peut s\u2019exprimer par des larmes, un frisson, une émotion quelconque.Une expérience religieuse, amoureuse ou d\u2019amitié est de cet ordre.La lecture d\u2019un livre, l\u2019écoute d\u2019une musique, une activité sportive, le contact avec la nature, ou encore une action citoyenne, par exemple, peuvent aussi susciter cela.La troisième caractéristique, c\u2019est la capacité à transformer celui ou celle qui vit une telle relation.On entend souvent dire dans des récits autobiographiques : « après avoir lu ce livre, fait telle rencontre, etc., je suis devenu une personne différente ».Et en?n, il y a le fait que la résonance n\u2019est pas reproductible, programmable, saisissable.Vous ne pouvez pas créer de résonance, en disposer à volonté.Elle échappe à notre contrôle.Vous pouvez, tout au plus, vous mettre dans des conditions qui la rendent plus susceptible d\u2019advenir.Ces relations de résonance concernent un large spectre de la vie : les liens qui se nouent entre humains \u2013 ce que j\u2019appelle l\u2019axe social \u2013, les relations que nous pouvons entretenir avec des objets \u2013 c\u2019est l\u2019axe matériel \u2013, et notre rapport avec ce qu\u2019on peut appeler la réalité ultime, englobante, transcendante \u2013 c\u2019est l\u2019axe existentiel de la résonance.L\u2019expérience religieuse offre un exemple éclairant de cette dimension existentielle.Dans les religions chrétienne, Lino, Stopper le temps, 2020 38 RELATIONS 808 MAI-JUIN 2020 REGARD juive ou musulmane, par exemple, il y a l\u2019idée que Dieu vous écoute, qu\u2019il vous voit et que vous comptez pour lui.Une parole comme « Je t\u2019ai appelé par ton nom, tu es important pour moi » (Isaïe 43, 1) traduit clairement une expérience de résonance, qui donne un sens à ce que je suis fondamentalement.Le monde ne m\u2019est plus indifférent, froid, distant.Un lien vivant m\u2019unit à lui.Dans la prière, les croyants se tournent à la fois vers l\u2019intérieur et vers l\u2019extérieur.Une relation s\u2019établit entre soi et l\u2019Autre que soi, entre l\u2019intime et le tout Autre.Cette réalité englobante on peut aussi l\u2019appeler Univers, vie, nature.Cette dimension existentielle n\u2019est évidemment pas uniquement religieuse ; elle peut se vivre également au contact de la nature, à travers l\u2019art, le sport, la lecture, la musique.À cet égard, un compositeur comme Henry Rollins, par exemple, a dit que la musique est plus proche de nous que notre propre souf?e.Dans vos premières œuvres, vous insistiez sur une théorie critique de la modernité.Dans les plus récentes, vous insistez davantage sur la proposition de solutions.Qu\u2019est-ce qui motive ce passage ?H.R.: Je suis conscient qu\u2019en ne me contentant pas d\u2019une analyse critique de la société et en ouvrant une voie pour sortir de l\u2019aliénation, je romps d\u2019une certaine façon avec la tradition de l\u2019École de Francfort, à laquelle je me rattache pourtant.Déconstruire la fausse promesse de vie bonne que porte la modernité implique pour moi de ré?échir à une solution qui permette de rompre avec le cycle pathologique de l\u2019accélération sociétale et d\u2019ouvrir cette fenêtre d\u2019espérance.La modernité nous a poussés à mettre constamment le monde à l\u2019écart, à distance, à contrôler les choses.C\u2019est pourquoi on crée des conditions sociales « non résonantes », axées fondamentalement sur des relations muettes avec le monde, où la chose ou la personne avec laquelle on est en contact n\u2019est qu\u2019un objet dont on se sert, pour ainsi dire.Bien sûr, on crée à côté de cela des oasis où nous recherchons des relations signi- ?catives, en allant dans une salle de concert, une station balnéaire, un stade de foot, etc.Mais cela ne suf?t pas.Car la plus grande partie de notre vie reste dépourvue de ces relations.Je parlais, au début de l\u2019entretien, de ma conviction qu\u2019il est possible pour nous de « débrancher la prise », de ne plus apporter notre coopération au système déshumanisant.Cela passe nécessairement par la lutte pour transformer les institutions sociales, et notamment nos lieux de travail, pour qu\u2019ils deviennent de plus en plus des espaces où des relations de résonance soient possibles.Nous pouvons le faire parce que la résonance, j\u2019insiste sur ce concept, c\u2019est quelque chose dont nous avons toujours un peu fait l\u2019expérience, nous n\u2019avons pas à l\u2019apprendre, ni même à l\u2019inventer.N\u2019est-ce pas la première façon d\u2019entrer en relation avec le monde que nous avons eue, avant même l\u2019usage du langage et de la raison ?C\u2019est frappant quand vous observez les bébés : si quelque chose les touche, vous voyez alors leurs yeux briller et leur visage changer.Je dirais que l\u2019être humain est fondamentalement un être de résonance.Dans les établissements d\u2019enseignement ou de soins de santé, par exemple, les gens ont un sens aigu de ce qu\u2019il faudrait faire pour permettre ce genre de relation avec les étudiants ou les patients, mais les règles et les directives qui régissent ces institutions les empêchent de le faire, car elles visent avant tout à atteindre des objectifs d\u2019ef?cacité, de rendement et de compétitivité.C\u2019est ce qui crée l\u2019épuisement professionnel dans les écoles, les hôpitaux ou encore dans l\u2019agriculture, par exemple.Les gens savent très bien ce que cela signi?e d\u2019être en résonance avec les arbres, les plantes, la terre, les animaux.Mais l\u2019agrobusiness rend cela impossible.Et il en est ainsi dans maints autres secteurs de la société.Pour pouvoir vivre ce type de présence au monde, il faut accepter d\u2019entrer dans une relation où vous ne pouvez pas prévoir le résultat.L\u2019enjeu n\u2019est pas mesurable, il repose sur la qualité de la relation.Une telle revendication est évidemment risquée dans une société comme la nôtre, où seul compte le résultat quanti?able toujours à optimiser, pour repousser les limites toujours plus loin \u2013 ce qui crée dans toutes les institutions un mode de fonctionnement hostile à la résonance.Et c\u2019est pourquoi elle a la capacité d\u2019animer les luttes sociales ; l\u2019objectif central étant de faire de nos institutions des espaces de résonance et d\u2019en créer de nouvelles avec ce même souci.Nous ne pouvons pas provoquer des relations de ce genre, nous pouvons cependant créer les conditions qui les favorisent.Entrevue réalisée par Jonathan Durand Folco, en collaboration avec Jean-Claude Ravet RELATIONS 808 MAI-JUIN 2020 39 REGARD 40 RELATIONS 808 MAI-JUIN 2020 Ernesto Cardenal, poète prophète de la libération Arnaldo Zenteno* L\u2019auteur est un jésuite nicaraguayen E rnesto Cardenal, moine poète et mystique, est décédé le 1er mars dernier à l\u2019âge de 95 ans.Je l\u2019ai connu au temps de la dictature d\u2019Anastasio Somoza, alors qu\u2019il luttait déjà, avec ses poèmes et ses appels à la solidarité internationale.Il était de la lignée des prophètes bibliques et de Jésus, qui étaient engagés dans un combat incessant contre l\u2019injustice tout en exprimant par leurs paroles et leur manière de vivre la beauté du monde et de la vie humaine.Je me rappelle, en 1985, quand Don Pedro Casaldáliga était venu au Nicaragua exprimer sa solidarité avec le peuple.L\u2019évêque poète de l\u2019Église des pauvres de Sao Félix au Brésil s\u2019opposait déjà à cette époque aux grands propriétaires terriens qui cherchaient à accaparer des terres amazoniennes sur lesquelles était situé son diocèse.Lors de sa visite, il s\u2019aventura jusque dans les zones de guerre pour soutenir la révolution sandiniste par ses paroles d\u2019espérance.Mais un rêve intime l\u2019habitait : se rendre à Solentiname, un archipel situé sur le lac Nicaragua, un lieu pour lui emblématique de l\u2019Évangile de la libération.C\u2019est là, en e?et, qu\u2019Ernesto Cardenal avait fondé, dans les années 1960, en pleine dictature, une communauté monastique pour vivre l\u2019Évangile avec des pêcheurs, des paysans, des artisans et des artistes.Cette communauté chrétienne fut détruite au plus fort de la répression, en 1977, deux ans avant la chute de Somoza.Ernesto y est maintenant enterré.Ses Psaumes, publiés en 1964, témoignent du sou?e qui l\u2019animait : Écoute mes paroles, Ô Seigneur.Entends mes cris, écoute mes plaintes, Parce que tu n\u2019es pas un Dieu ami des dictateurs [\u2026] Les gangsters nous ont tendu un piège.Nous pleurons dans la nuit dans la maison saccagée, livides et sans voix, espérant qu\u2019on frappe à la porte\u2026 Pendant qu\u2019eux fêtent Et trinquent.[\u2026] Mais tu as rempli mon cœur d\u2019une joie plus grande que celle que leur procure le vin de leurs fêtes.[\u2026] Parce que tu défends les dépouillés et les exploités je te chanterai dans mes poèmes toute ma vie.Ces 26 psaumes sont des chants de vie pleins d\u2019espérance adressés au Dieu libérateur au nom du peuple nicaraguayen.Des chants qui soutiennent la lutte, suscitent la con?ance en un Dieu qui s\u2019est mis aux côtés des pauvres et des nécessiteux et non du côté de ceux qui s\u2019enrichissent à leurs dépens et s\u2019opposent à un monde plus humain et plus juste pour préserver leurs privilèges, utilisant leur pouvoir et leur force pour opprimer, censurer et priver de vie les autres.À l\u2019image de ses écrits, la vie entière d\u2019Ernesto était une dénonciation de l\u2019injustice.Prophète révolutionnaire, il ne s\u2019est tu pour rien ni personne.Il s\u2019opposa à la dictature somoziste et participa à la lutte de libération avec le Front sandiniste.Devenu ministre de la Culture dans le premier gouvernement sandi- niste (1979-1987), il appuya la formation de centaines d\u2019ateliers de poésie et d\u2019art en milieu rural, la culture étant pour lui une dimension vitale du peuple.Tout au long de sa vie, Ernesto s\u2019est maintenu ferme dans ses valeurs et dans l\u2019amour de son peuple, même quand Jean-Paul II refusa de le saluer, lui qui avait pourtant serré la main du dictateur Duvalier en Haïti, peu de temps auparavant.Ernesto vécut ce geste comme un a?ront au peuple.Quand, en 1998, Daniel Ortega, dirigeant du Front sandiniste alors dans l\u2019opposition, ?t une alliance pour des raisons électoralistes avec le président accusé de corruption Arnoldo Alemán, il rompit aussitôt avec le parti, restant ?dèle aux valeurs de la révolution, en dénonçant son dévoiement, ses dérives et sa trahison.Ses positions politiques lui ont même valu, il y a à peine trois ans, de devenir un persécuté politique à l\u2019âge de 92 ans.En avril 2018, la mort tragique d\u2019Alvarito fut une expérience éprouvante pour lui.Ce jeune de 15 ans s\u2019est étou?é dans son sang après que les forces de l\u2019ordre lui aient tiré une balle dans le cou pour avoir voulu apporter de l\u2019eau aux étudiants qui, retranchés dans l\u2019Université de Managua, manifestaient contre le gouvernement d\u2019Ortega.Ni les hommages, ni les prix littéraires n\u2019ont jamais ébréché chez Ernesto la solidarité charnelle et incarnée qu\u2019il éprouvait pour les opprimés.Ce poème bouleversant, comme il en a tant écrits, en exprime les racines profondes : Quand, montant sur la tribune, on t\u2019applaudit pense à ceux qui sont morts [\u2026] Quand on te tend le micro, que la caméra est braquée sur toi pense à ceux qui sont morts.Regarde-les dénudés, traînés au sol, ensanglantés, encagoulés, éventrés [\u2026] égorgés, criblés de balles, jetés sur le bord de la route, dans des trous qu\u2019ils ont eux-mêmes creusés [\u2026] : C\u2019est toi qui les représentes, Ils t\u2019ont délégué, ceux qui sont morts.L * Traduit de l\u2019espagnol par Jean-Claude Ravet.E RELATIONS 808 MAI-JUIN 2020 41 suR lES pas d\u2019ignacE 5.Ad nauseam Texte?: Violaine Forest Photo?: Benoit Aquin Il a toussé toute sa vie.Toute sa vie, il a craché le poison blanc de ses poumons brûlés ; il est mort maintenant.C\u2019est bien, il avait honte d\u2019être malade, cela lui faisait peur.Il avait des yeux dans sa tête, des yeux et des corps dans un trou qu\u2019il n\u2019arrêtait pas de remplir, de vider ; les corps, il les recouvrait de chaux.C\u2019est elle qui a brûlé ses poumons.Sa peau devenue grise, ses yeux violets d\u2019insomnie à crier.Allez comprendre pourquoi il a fait ça.Il était comptable ; il n\u2019avait jamais fait de mal.Pas même à un poulet, c\u2019est sa mère qui le faisait.Il n\u2019avait jamais porté de lourdes charges.Ça aussi sa mère le faisait, le foin, le blé.Il avait toujours les mains propres, un mouchoir de poche soigneusement plié à portée de main.Il épongeait aussitôt sa sueur, mesurait ses gestes, touchait à peine la nourriture ; il était devenu ce monstre qui enfournait les autres, portait des sacs de chaux, des cadavres d\u2019enfants sur son dos, parfois, pour aller plus vite, il les tirait par deux.Les bassins se disloquaient parfois.Pas de chair, pas assez de muscles, pas assez de tendons, les corps se brisaient comme des pantins de bois.À mains nues, mon père a fait ça, sans masque ; les cadavres, la chaux, l\u2019horreur vue de ses yeux même.À pleins poumons, à pleine bouche, il a fait ça toute sa vie, il s\u2019est tu.Il a toussé, il a gémi dans son sommeil, il prenait des coups.Plus tard quand j\u2019ai su pour ses poumons, la brume blanche, la poussière de chaux, tout a recouvert mon enfance, ma vie adulte, le lit de ma mère, sa tombe.Elle a dormi avec tous ces cadavres sans le savoir.Ça, elle ne l\u2019a pas supporté pas plus que les os secs et cassants de mon père, avec le sombre au milieu de lui, comme un trou.Elle a dormi.Un soir, elle n\u2019a pas voulu se réveiller.Son corps était froid mais son oreiller encore humide, elle pleurait en dormant pour ne pas le contrarier, pour ne pas le réveiller, elle est morte la nuit.Je n\u2019aime pas la craie des tableaux, la poussière sur les meubles, tout ce blanc qui se déplace.Nous n\u2019avions le droit ni de nous plaindre, ni de nous salir.Je pense qu\u2019il aurait voulu que nous n\u2019existions pas.Nous ne pouvions le regarder, ses yeux roulaient dans tous les sens puis ?xaient un point pendant des heures.Nous sortions dès que possible, il ne voulait pas que nous creusions la terre.Nous pouvions rester à rien faire.Ne rien faire, rester immobiles, ce n\u2019était pas rien, car nous restions dans la crainte, notre rôle était de rester immobiles et d\u2019avoir peur.Ce n\u2019est pas rien ! Ça compte, il me semble.La crise demeure à l\u2019intérieur, il n\u2019y paraît rien.Les mains mêmes ne bougeaient pas, elles s\u2019appuyaient au même endroit sur le corps rigide.Peut-être un léger soulèvement des orteils ; pas des femmes en talons invisibles mais quelque chose de cette nature dans la démarche, à peine plus rapide.Sans toucher le sol.In extremis.QuElQue chosE sur le feu \u2022 Chronique littéraIre Dalandzadgad, Mongolie, 2002 42 RELATIONS 808 MAI-JUIN 2020 \u2014\u2014 =~ rd» RK Da C) gf ~N TT AN CS Ev 1g FT .f 44 RELATIONS 808 MAI-JUIN 2020 Babel couronnée L\u2019auteur, jésuite, est maître de Dharma dans la branche coréenne de l\u2019école Zen (Rinzaï) R evisitons les trésors de sagesse que sont les mythes du Moyen-Orient, berceau de civilisations sous lequel sont enfouies plus de la moitié des réserves mondiales d\u2019or noir et de gaz naturel.Les mythes les plus connus se trouvent au début de la Genèse.Deux d\u2019entre eux décrivent d\u2019abord la création, au départ bonne, harmonieuse, sans violence ni mort.Leur font suite, dans l\u2019ordre, la « chute du Paradis », qu\u2019Augustin d\u2019Hippone a appelée « péché originel », causée par le désir de l\u2019être humain de s\u2019a?ranchir de sa Source ; le meurtre d\u2019Abel par Caïn dévoré par le feu d\u2019une rivalité haineuse et mortifère ; Noé et le déluge, mythe symbolisant une immense et profonde catharsis du Créateur, excédé de lassitude face à la dérive de son œuvre.En?n, vient le récit de la tour de Babel où la descendance de Noé, sortie saine et sauve de l\u2019arche, mais impénitente et toujours assoiffée d\u2019orgueilleuse autonomie, repart de plus belle à la conquête des hauteurs du mystère des Cieux.Cette demi-douzaine de mythes raconte l\u2019histoire « primitive » de l\u2019humanité.Lui fait immédiatement suite le long récit d\u2019Abram, rebaptisé Abraham (signi?ant « père d\u2019une multitude ») \u2013 ancêtre mythique des juifs, des chrétiens et des musulmans \u2013 quittant sa terre natale vers une terre inconnue.Avec lui, en réponse à un appel intérieur, s\u2019amorce l\u2019histoire « particulière » d\u2019un peuple destiné à réunir l\u2019humanité dispersée par la confusion des langues ayant suscité l\u2019échec de l\u2019entreprise babélienne.À l\u2019instar de plusieurs, les circonstances actuelles m\u2019acculent à réaliser ô combien notre « haute » civilisation s\u2019est construite dans l\u2019oubli de paramètres fondamentaux quant à son rapport à la nature.Ma communauté, qui cultive 3000 m² de terre dans les contreforts des monts T\u2019aebaek de Corée, se trouve en e?et confrontée à des sécheresses prolongées, alternées de pluies diluviennes dont la force érode et emporte les minces surfaces arables de nos champs.À cela s\u2019ajoutent des vagues de chaleur su?ocante et l\u2019arrivée de nouvelles espèces d\u2019insectes qui menacent les récoltes, souvent médiocres par rapport au travail investi.Sur ce fond, l\u2019apparition d\u2019un nouveau virus ne surprend guère.Il y a eu d\u2019autres pandémies et il y en aura encore, sans exclure celles de nature informatique.Avec la globalisation et la di?usion de l\u2019information, les contradictions du monde moderne sont devenues ?agrantes.Le bon sens nous impose de penser que le mode de vie fondé sur la consommation des énergies fossiles n\u2019est non seulement plus viable, mais bien suicidaire.Cependant, nos sociétés se révèlent davantage préoccupées de répondre à l\u2019urgence d\u2019une pandémie qu\u2019à celle de mettre ?n à des guerres in?niment plus meurtrières \u2013 incluant celle contre la nature \u2013 dont dépend notre insatiable consommation d\u2019énergie.Ironiquement, nous qui avions, en apparence, si bien appris à maîtriser la nature, à conquérir l\u2019espace et à fabriquer des armes hypersophistiquées, nous nous trouvons pris d\u2019assaut, sans l\u2019avoir anticipé, par l\u2019une des formes de vie les plus élémentaires qui soit.Notre humanité est devenue comme un club d\u2019apprentis- sorciers au sein duquel, malgré les discours rassurants, plus personne n\u2019est vraiment aux commandes.La complexité grandissante du monde nous pourchasse, nous devance et nous écrase, comme s\u2019il n\u2019y avait plus de point d\u2019équilibre, plus de repos possible.Quelques oiseaux de malheur, auxquels on a trop peu prêté l\u2019oreille, avaient pourtant anticipé, clairement et depuis longtemps, cette crise de civilisation.L\u2019anthropologue Claude Lévi-Strauss, pour ne citer que lui, avait bien compris que « la survie de l\u2019humanité dépendait de sa capacité à dissoudre ses soi-disant privilèges absolus par rapport à la nature, a?n de mieux la réintégrer1 ».Hélas ! Imbue de sa supériorité, notre civilisation a en grande partie détruit les sociétés dites « primitives », dont la sagesse résidait précisément, nonobstant quelques exceptions, dans l\u2019art du maintien d\u2019un point d\u2019équilibre entre elles et leur environnement.C\u2019est en récupérant au maximum, et donc en consommant au minimum, en tout domaine, que notre communauté retrouve cet équilibre et l\u2019indicible joie qui l\u2019accompagne.Il y a quelques jours, par exemple, pour stopper l\u2019érosion du déversoir d\u2019un champ de sésame, nous nous sommes servis, pour imperméabiliser la surface du sol, d\u2019une grande bâche de vinyle abandonnée au bord d\u2019un champ après avoir servi à couvrir un tas de fumier pendant l\u2019hiver.Nous l\u2019avons recouverte de toiles usagées, fabriquées à partir de chutes de tissus jusqu\u2019alors destinées à la poubelle.Nous avons ?xé le tout au sol du déversoir avec de vieux pneus et des tuteurs tordus en fer galvanisé que nous avons préalablement redressés et a?ûtés.En accomplissant ensemble de tels gestes élémentaires, un équilibre paisible s\u2019établit au fond de nous-mêmes, comme un point de repos où notre condition mortelle prend sens, dans la conscience d\u2019un mystère dont le propre est de grandir au fur et à mesure que notre compréhension s\u2019en approfondit.Babélienne à de multiples égards, notre civilisation est à réinventer de fond en comble.De combien d\u2019équivalents du déluge aurons-nous encore besoin pour le comprendre ?Selon la pensée rabbinique, « quand l\u2019homme va trop loin, Dieu se retire ».Pourquoi l\u2019univers s\u2019accommode-t-il de l\u2019existence de la COVID-19, dont la multiplication dans nos poumons semble la seule raison d\u2019être ?Quoi qu\u2019il en soit, après l\u2019échec de Babel, l\u2019inspiration ou le Sou?e qui a mis Abraham en marche relevait d\u2019abord et avant tout d\u2019une qualité d\u2019être telle qu\u2019à tout instant, il demeurait relié à sa Source.À l\u2019extrême opposé, la construction de la tour de Babel reposait sur une volonté de faire, essentiellement dépourvue d\u2019être, parce que devenue ?n en soi.1.Gildas Salmon, « Claude Lévi-Strauss, critique de la modernité », dans Le Monde/La Vie, hors-série « L\u2019histoire de l\u2019Homme », Paris, 2020, p.131.Bernard Senécal queStionS de Sens La référence sur les questions qui évoluent à l\u2019intersection des champs de la spiritualité et de la santé Jeux de tables et d'influences Obésité Bientôt sur le Web, gratuit, pratique et performant ! www.spiritualitesante.ca Août 2020 RELATIONS 808 MAI-JUIN 2020 45 recenSions \u2022 livres La culture enclavée CLAUDE VAILLANCOURT Montréal, Somme toute, 2019, 296 p.N otre époque marquée par les nouvelles technologies nous donne accès à une myriade d\u2019œuvres d\u2019art.Voilà qui devrait être source de réjouissance.Pourtant, plusieurs observateurs adoptent une posture critique face à ces transformations culturelles.Cette insatisfaction est à l\u2019origine du nouvel essai de l\u2019écrivain Claude Vaillancourt, qui propose une ré- ?exion historique et critique sur le phénomène de l\u2019industrie culturelle mondialisée.À l\u2019heure du rapport Yale portant sur les géants du numérique (Google, Apple, Facebook, Net?ix, Amazon, Microsoft) et le soutien à la culture et aux médias au Canada, les questions soulevées et les ré?exions apportées par l\u2019auteur sont plus pertinentes que jamais.Vaillancourt souligne que la grande disponibilité de la production culturelle de masse, en un clic sur Internet, occulte un double « enclavement » et donne une fausse impression de liberté.D\u2019un côté, la culture est accaparée par une industrie du divertissement de plus en plus concentrée et soumise à des impératifs de rentabilité, qui favorisent les superproductions et une homogénéité culturelle.De l\u2019autre, les créations indépendantes sont prisonnières de ce système et, sans grande di?usion, peinent à trouver leur public.Ainsi, une coterie de vedettes que l\u2019on peut voir sur tous les plateaux accaparent les revenus, alors que l\u2019immense majorité des artistes doit se contenter de miettes, versées en redevances par les grandes plateformes numériques qui di?usent presque gratuitement leurs œuvres.Cette réalité découle du système capitaliste.L\u2019auteur parle en outre de l\u2019« e?et Matthieu », un concept qui provient de la parabole des talents dans l\u2019Évangile selon Matthieu : « À celui qui a, il sera beaucoup donné et il vivra dans l\u2019abondance, mais à celui qui n\u2019a rien, il sera tout pris, même ce qu\u2019il possédait.» (Mt 25, 29).L\u2019auteur reprend l\u2019idée que la libéralisation de l\u2019économie et le libre-échange favorisent une uniformité culturelle, illustrée par l\u2019omniprésence de la langue anglaise et des productions artistiques anglo- saxonnes, qui deviennent ainsi la nouvelle culture commune universelle.En outre, les produits culturels les plus rentables, parce que les plus di?usés (et vice versa), proviennent du réseau oligopolistique des géants du numérique, qui font main basse sur les pro?ts et pratiquent l\u2019évasion ?scale à grande échelle.Comme l\u2019avaient analysé, à leur époque, les membres de l\u2019École de Francfort, comme Theodor Adorno et Max Horkheimer, l\u2019industrie culturelle, hier et aujourd\u2019hui, nourrit bien les forces conservatrices.Dans ce paysage médiatique standardisé, la diversité culturelle des peuples ne trouve pas d\u2019espace pour s\u2019exprimer.Vaillancourt souligne avec justesse que cet enclavement n\u2019est pas la résultante de la « loi du marché », mais découle de choix politiques et économiques.On aurait pu croire, dans l\u2019après-guerre, que les conditions sociopolitiques étaient propices à une grande éclosion culturelle, libre et diver- si?ée, compte tenu des développements médiatiques, de l\u2019édi?cation de l\u2019État- providence et de la démocratisation de l\u2019éducation.Or, ces trois piliers ont été minés tant par les politiques d\u2019austérité tarissant les investissements en culture que par la marchandisation de l\u2019éducation contribuant à une dérive utilitariste, sans oublier la concentration médiatique carburant au culte de la rentabilité et du star system.Dans ce contexte, où les rapports de force économiques et politiques jouent contre une culture diversi?ée, Claude Vaillancourt propose de renforcer les trois piliers publics pouvant défendre cette diversité : l\u2019État, l\u2019éducation et les médias.L\u2019auteur en appelle à une ère « postnéoli- béraliste », où la culture serait « démon- dialisée » et la ?scalité plus équitable, en insistant sur le fait que la diversité culturelle est essentielle à la préservation d\u2019un espace critique et pluriel sans lequel la démocratie n\u2019est qu\u2019une coquille vide.David Sanschagrin 46 RELATIONS 808 MAI-JUIN 2020 reCensions \u2022 livres L\u2019Église catholique face aux abus sexuels sur des mineurs MARIE-JO THIEL Montréal, Novalis, 2019, 713 p.O n parle beaucoup des abus sexuels commis par des religieux et des prêtres sur des mineurs : dans les pensionnats autochtones mais aussi dans des collèges, des paroisses, des camps pour jeunes.Autrefois, on savait vaguement qu\u2019il se passait des choses mais on n\u2019en disait rien.Si un enfant se plaignait ou dénonçait quelqu\u2019un, on ne le croyait pas et l\u2019enfant ?nissait par se croire coupable du délit.Il était si invraisemblable qu\u2019un religieux ou un prêtre apparemment saint et rempli d\u2019autorité puisse faire cela ! L\u2019Église, de son côté, cherchait à cacher les choses pour éviter le scandale et ne pas ternir son image.Il fallait d\u2019abord et avant tout protéger l\u2019institution et couvrir l\u2019agresseur, au prix de l\u2019occultation ou de la négation de la sou?rance des victimes.Mais le temps du silence et du déni est terminé.Depuis une bonne vingtaine d\u2019années, la lumière se fait sur de nombreux cas d\u2019abus de mineurs au sein de l\u2019Église catholique au Canada, aux États- Unis, au Chili, en Australie, en France, en Irlande et en Italie, notamment.Un jour, on saura aussi ce qui se passe ailleurs, en Asie, en Afrique, dans d\u2019autres pays d\u2019Amérique latine.Des abus, direz-vous, il y en a partout : dans les milieux sportifs, médiatiques et dans celui des a?aires.Mais dans une Église si sévère à l\u2019égard de la sexualité, qui prétend à la sainteté et veut « laver plus blanc que blanc », il y a de quoi être e?rayé.Une étude américaine, citée dans ce livre, avance le chi?re de 6,5 % de prêtres abuseurs (p.273).Il ne s\u2019agit pas simplement d\u2019individus malades, de pervers désaxés.Il y a bel et bien un e?et de système.C\u2019est à cette réalité complexe et di?- cile que s\u2019attaque l\u2019auteure de cet essai critique, Marie-Jo Thiel, qui est médecin, professeure d\u2019éthique à la Faculté de théologie de l\u2019Université de Strasbourg, présidente de l\u2019Association européenne de théologie catholique \u2013 et j\u2019en passe.Elle nous o?re un ouvrage complet, très documenté, solide à tous points de vue : médical, psychologique, juridique, éthique, théologique.C\u2019est un livre de référence incontournable.Il comporte huit chapitres qui ont pour titre : « Des éléments d\u2019histoire », « État des lieux et dé?nitions », « La justice », « Le mineur victime », « Les auteurs d\u2019agression sexuelles », « Abus sexuels dans l\u2019Église catholique.Les faits », « Analyse des causes.Questions éthiques et théologiques », « Prévenir, former, veiller, prendre soin ».Le chapitre 4 m\u2019a particulièrement touché.Il présente le cas d\u2019un mineur victime dont on ignore ou méprise la sou?rance psychique et la blessure à long terme.L\u2019auteure montre comment il est délicat et di?cile d\u2019obtenir une con?dence d\u2019enfant alors que notre premier souci devrait être de prendre soin de la victime.Le chapitre 7 sur l\u2019analyse des questions éthiques et théologiques est également très bien étayé.L\u2019auteure montre comment la construction du modèle sacerdotal, sa sacralisation, le célibat imposé aux prêtres, l\u2019exclusion et le mépris de la femme mènent directement au cléricalisme, à la division d\u2019une Église en deux clans (les clercs et les autres) ainsi qu\u2019à l\u2019abus de pouvoir.Elle cite le pape François : « il faut aller plus loin.Il serait irresponsable de notre part de ne pas approfondir en cherchant les racines et les structures qui ont permis à ces événements concrets de se produire et de se perpétuer » (p.498).À plusieurs occasions, Marie-Jo Thiel évoque la lassitude des femmes engagées en Église surtout sur ces questions, qui se heurtent partout au secret, au refus de livrer l\u2019information, à la résistance passive des autorités.Le système ne veut pas changer et cherche encore à cacher, à nier et à pointer du doigt des coupables qui sont tantôt l\u2019air du temps, tantôt le « lobby homosexuel ».Or, il n\u2019y a pas de réforme possible sans la recherche d\u2019une Église collégiale où la femme aurait vraiment sa place.Il faut dire que sur ce point la ?gure de Jean-Paul II n\u2019est pas glorieuse.Le pape François semble bien seul et la route sera longue.À mon sens, ce livre doit être lu et discuté par tous les évêques, les responsables de services et les responsables de communautés, y compris les curés et les équipes paroissiales, à la fois pour faire cesser les abus et protéger les victimes, mais surtout pour mettre en œuvre une autre manière de faire Église.Dans ce contexte, Marie-Jo Thiel conclut son livre en rappelant que l\u2019avenir passe par une Église humble et vulnérable qui s\u2019est dépouillée « du pouvoir et de la puissance pour revêtir le tablier de service » (p.668).André Beauchamp Les Cuivas BERNARD ARCAND Montréal, Lux, 2019, 368 p.À la ?n des années 1960, l\u2019anthropologue québécois Bernard Arcand (1945-2009), alors doctorant à l\u2019Université de Cambridge en Angleterre, entreprend en Colombie son étude de terrain chez les Cuivas, un peuple nomade vivant de chasse, de pêche et de cueillette.Il vivra avec eux durant deux ans, étudiant leur culture, découvrant le territoire et dormant dans un hamac sous les arbres.Cinquante ans plus tard, son ethnographie intitulée Les Cuivas, version vulgarisée de sa thèse de doctorat, nous est présentée à titre posthume par Lux éditeur.La publication de cet ouvrage inachevé écrit en 2002-2003 est le fruit d\u2019un minutieux travail réalisé par son amoureuse, Ulla Ho?, avec l\u2019aide des anthropologues Serge Bouchard et Sylvie Vincent. Après les préfaces de Ulla Ho?et de ses amis et anciens collègues Christine et Stephen Hugh-Jones, qui nous permettent de plonger dans le contexte de cette aventure et de cerner la personnalité de l\u2019auteur, on entre dans l\u2019ethnographie par un prologue intitulé « Le voyage ».Arcand y explique pourquoi il s\u2019est intéressé aux Cuivas et à l\u2019histoire des Llanos, une région de la Colombie abondante en ressources.Il y raconte son arrivée et sa familiarisation lente avec la langue autochtone locale : « le plus di?cile fut d\u2019aboutir chez des gens accueillants et généreux et de fréquenter des personnes fort aimables qui me rendaient grand service en acceptant de m\u2019informer et de me former [\u2026], sans que je trouve le courage d\u2019avouer n\u2019avoir absolument rien compris à ce qu\u2019ils me racontaient.Certains jours, l\u2019on arrive à sympathiser avec ceux qui se convainquent de ne jamais pouvoir y arriver » (p.81-82), avoue-t-il.Le ton, teinté d\u2019humour et de gratitude, était déjà donné par le sous-titre du livre, d\u2019une longueur inhabituelle en pleine page couverture : « Une ethnographie où il sera question de hamacs et de gentillesse, de Namoun, Colombe et Pic, de manguiers, de capybaras et de yopo, d\u2019eau sèche et de pêche à l\u2019arc, de meurtres et de pétrole, de l\u2019égalité entre les hommes et les femmes ».Mais cet essai dépasse le récit réjouissant.Joignant à ses descriptions rigoureuses et à ses appréciations qualitatives une bonne dose de philosophie, Arcand propose de riches ré?exions anthropologiques, bousculant des idées reçues et proposant des hypothèses originales.Dans son premier chapitre sur l\u2019économie de la chasse et de la cueillette chez les Cuivas, il fait état, comme l\u2019anthropologue Marshall Sahlins à la même époque, de la situation d\u2019abondance pouvant être associée à un tel mode de vie.Ainsi l\u2019agriculture est une possibilité qui n\u2019intéresse pas du tout les Cuivas.C\u2019est probablement, avance-t-il, « la vie relativement facile des chasseurs- cueilleurs et la crainte de s\u2019ennuyer » qui ont poussé les Cuivas « à attendre si longtemps avant d\u2019adopter le mode de vie sédentaire de la société paysanne » (p.149).Arcand se plaît à renverser les points de vue.Analysant le système de parenté cuiva, allant contre les préjugés occidentaux, il souligne la présence d\u2019une pensée abstraite tout à fait capable d\u2019une remarquable complexité au sein de sociétés dites « primitives ».Au sujet de l\u2019égalité sociale qu\u2019il observe sur le terrain, il prétend que loin d\u2019être la simple conséquence d\u2019un soi-disant dé?cit de complexité et d\u2019évolution, celle-ci découlerait plutôt d\u2019e?orts soutenus.Parmi les exemples : « l\u2019attention que les Cuivas portent aux diverses façons d\u2019oublier la généalogie [\u2026].L\u2019enfant vient au monde sans héritage, sans privilège ni désavantage.Tout système qui minimise la distinction sociale est conforme à la dé?nition même de l\u2019égalitarisme » (p.232).Arcand ré?échit en?n à la mythologie, aux idées et à la manière d\u2019organiser le monde chez les Cuivas, et en tire des leçons de modestie : « L\u2019analyse structurale des mythes n\u2019est pas l\u2019invention originale du Collège de France ni des milieux universitaires occidentaux », bien au contraire, conclut-il, et « les ethnographes sont, à juste titre, les truchements des peuples qu\u2019ils rencontrent » (p.290).Ainsi en vient-il à se questionner sur la pertinence de son œuvre lorsqu\u2019il se réjouit que certaines de ses analyses académiques soient cautionnées par ses hôtes : « Mon rôle n\u2019est-il que celui du traducteur et du reporter ?» (p.292).Trois autres textes d\u2019Arcand rassemblés en ?n d\u2019ouvrage font o?ce d\u2019épilogue.Judicieusement choisis, ceux-ci parviennent (presque) à faire oublier le caractère inachevé de cet essai inspirant, plutôt accessible et assez souriant, malgré la présence de préoccupations beaucoup plus sombres, en lien avec des enjeux menaçant la culture cuiva en Colombie.Une belle surprise que ce livre.Benoit Rose Chemins de libération, horizons d\u2019espérance.Une anthologie de L\u2019Entraide missionnaire ÉTIENNE LAPOINTE, CATHERINE FOISY ET MOLLY KANE (DIR.) Montréal, L\u2019Entraide missionnaire inc., 2018, 650 p.P ubliée dans le sillage du processus de transmission intergénération- nelle de l\u2019héritage de L\u2019Entraide missionnaire (EMI), cette anthologie est un excellent complément au documentaire Signes des temps, réalisé par Jonathan Boulet-Groulx et Julien Deschamps Jolin.Celui-ci documente lui aussi, à sa manière, ce dynamique foyer du christianisme social québécois que fut l\u2019EMI au cours des 60 années de sa trop courte vie.Soucieux de rendre cette mémoire accessible au plus grand nombre, l\u2019organisme a fait le choix de di?user gratuitement cette anthologie, laquelle peut être téléchargée à partir du site Web du Centre justice et foi (le livre imprimé est aussi en vente au Centre).Puisant principalement dans les bulletins ou les cahiers des congrès de L\u2019Entraide missionnaire, cette anthologie est ?nement mise en contexte par Étienne Lapointe, historien, et Catherine Foisy, professeure en sciences des religions à l\u2019UQAM, qui signent respectivement l\u2019introduction et la postface de ce pavé de 650 pages.Situant l\u2019expérience RELATIONS 808 MAI-JUIN 2020 47 reCensions \u2022 livres VOTRE ACTUALITÉ MISSIONNAIRE DEPUIS 1920 PUBLIÉE PAR LES SŒURS MISSIONNAIRES DE L\u2019IMMACULÉE-CONCEPTION ABONNEMENT NUMÉRIQUE 10 $ PAR AN LE PRÉCURSEUR www.pressemic.org de l\u2019EMI dans le renouveau de l\u2019histoire socioreligieuse québécoise, Lapointe et Foisy font émerger une autre histoire du catholicisme québécois.Déjà présente en germe dans les années 1940-1950, à l\u2019heure du personnalisme chrétien, de l\u2019Action catholique et d\u2019Économie et Humanisme, cette veine prophétique et solidaire du catholicisme se radicalisera sans cesse dans les années postcon- ciliaires, dans le sillage de l\u2019encyclique Populorum progressio (1967), de la Conférence des évêques latino- américains de Medellín (1968) et du développement de la théologie de la libération et des communautés ecclésiales de base.De concert avec Catherine Foisy et Molly Kane, dernière directrice de l\u2019EMI, Étienne Lapointe a réussi à re?éter dans cet ouvrage le cœur et l\u2019âme des interrogations et des interpellations des missionnaires québécois, et ce, en amont comme en aval du concile Vatican II.En cela, cette anthologie révèle bien les transformations des pratiques missionnaires à la suite du Concile, que ce soit en matière d\u2019in- culturation de l\u2019Évangile, de corespon- sabilité ecclésiale ou d\u2019engagement dans des pratiques de solidarité avec les pays et les peuples du Sud global où ces missionnaires étaient envoyés.La soixantaine de textes sélectionnés (principalement des conférences données dans le cadre des congrès annuels de l\u2019EMI) en re?ètent l\u2019esprit.Au ?l des pages, on perçoit une compréhension de la mission radicalement transformée par le corps-à-corps et le cœur-à-cœur avec la misère, de même que par le contact avec la dignité des peuples.Cette transformation des pratiques missionnaires conduira à une critique soutenue du rôle joué par les grandes puissances occidentales dans les structures oppressives qui maintiennent les peuples de l\u2019hémisphère sud dans la pauvreté et la sujétion.Cette analyse critique des structures sociales trouve un large écho dans cette anthologie.On y prend la mesure des diverses critiques développées au ?l des ans par les membres de l\u2019EMI et par les conférenciers invités à ses congrès.Des critiques du colonialisme, du capitalisme et du militarisme dans les années 1960 et 1970, on passe à celles des politiques d\u2019aide au développement et des préjugés ethnocentriques (largement inconscients) qui se pro- ?lent « derrière » l\u2019inculturation de l\u2019Évangile, la culture de l\u2019autre n\u2019étant valorisée que lorsqu\u2019elle se révèle « compatible » avec la cosmologie et l\u2019anthropologie chrétiennes.À ces critiques de l\u2019arrogance occidentale s\u2019ajoute celle du patriarcat à l\u2019œuvre dans l\u2019Église catholique (et ailleurs dans le monde).À partir des années 2000, ce sont les critiques du néolibéralisme et du Nouvel ordre mondial qui occupent le haut du pavé.Il est impossible ici de rendre justice à toute la richesse qui se dégage de cette anthologie.Chose certaine, bien des textes sélectionnés se révèlent prophétiques, tant par la causticité de leur analyse que par leur capacité à anticiper certains enjeux actuels.Sur la crise migratoire ou sur la démarche de réconciliation avec les peuples autochtones, les ré?exions de Karl Lévêque (1977), de Jeanne d\u2019Arc Turcotte (1980), de Robert Vachon (1982) et de Georges Sioui (1992), entre autres, n\u2019ont pas pris une ride, conservant toute leur vérité et toute leur pertinence.Frédéric Barriault 48 RELATIONS 808 MAI-JUIN 2020 recenSions \u2022 livres Le monde selon Amazon Réalisation : Thomas Lafarge et Adrien Pinon Production : Little Big Story/Rapide- Blanc France/Canada, 2019, 78 min.I nspiré du livre éponyme du journaliste français Benoît Berthelot (Le Cherche Midi, 2019), fruit d\u2019une enquête de trois ans sur les rouages de la multinationale fondée par le milliardaire étasunien Je?Bezos, Le monde selon Amazon jette un regard cru sur la cupidité et la volonté de puissance du géant du commerce en ligne.Quali?ant Amazon « d\u2019ogre insatiable voulant faire main basse sur la planète », les cinéastes Thomas Lafarge et Adrien Pinon brossent un portait à la fois sombre et terri?ant des réalités qui se pro?lent derrière ce success story.Di?usé en salle au Québec en décembre 2019, le documentaire est narré avec brio par la voix rocailleuse et indignée du chansonnier et documentariste Richard Desjardins (Trou story, L\u2019Erreur boréale).La première partie du ?lm s\u2019intéresse à l\u2019ascension fulgurante d\u2019Amazon et à la trajectoire de Je?Bezos, dépeint comme l\u2019incarnation par excellence du capitalisme.Analyste ?nancier à Wall Street en 1993, il observe alors les taux de croissance faramineux (de l\u2019ordre de 2300 %) des entreprises du Web.Il se dit qu\u2019il y a là un pactole dont il faut pro?ter, peu importe comment.C\u2019est ainsi qu\u2019il est devenu libraire sur le Web.Au ?l des ans, Amazon est devenu un monopole croissant dans le domaine du commerce en ligne, situation qui met les PME à la merci de la multinationale : pour que leurs produits soient o?erts sur son site, elles doivent les vendre au plus bas prix possible, souvent à perte, sans tenir compte de leur coût réel ni des charges sociales de leurs entreprises.Selon les documentaristes, Amazon a eu un e?et désastreux sur l\u2019économie américaine, participant à la fermeture de quelque 85 000 commerces locaux et de 35 000 manufacturiers régionaux.La deuxième partie du documentaire montre de quelle manière Amazon tâche de faire « main basse sur la planète ».Non contente de régner en maître sur l\u2019économie américaine, Amazon s\u2019est lancée à l\u2019assaut des marchés européens, sud-américains et océaniens (Australie, Nouvelle-Zélande).La multinationale tente par tous les moyens de s\u2019implanter en Inde \u2013 un marché de 1,3 milliard de clients potentiels.Lafarge et Pinon révèlent toutefois les résistances se déployant contre l\u2019emprise d\u2019Amazon.Dans ce pays, une fronde protectionniste menée par de petits commerçants proches du parti ultranationaliste de Narendra Modi s\u2019est organisée contre l\u2019implantation de l\u2019entreprise.En Europe, les travailleurs d\u2019entrepôts a?liés au syndicat Verdi mènent des actions énergiques contre elle.L\u2019Union européenne poursuit également l\u2019entreprise de Je?Bezos pour évasion ?scale et concurrence déloyale.Les réalisateurs s\u2019intéressent ensuite aux conditions de travail inhumaines des employés des entrepôts d\u2019Amazon, où chaque tâche est chronométrée, fragmentée, déshumanisée, à grand renfort de surveillance biométrique et de monitorage informatique.Plus inquiétante encore est l\u2019emprise qu\u2019Amazon a sur le lucratif marché des données sur Internet, qui lui assure 60 % de ses pro?ts.Ayant constaté que chaque nanoseconde de délai sur le Web rime avec des ventes perdues, l\u2019entreprise a investi des sommes colossales dans le développement de technologies de stockage de données dans ses 120 centres de données répartis à travers le monde, par lesquels transite près du tiers des données du Web mondial.Cette emprise est, en soi, très inquiétante, plus encore sachant qu\u2019Amazon gère déjà les données de la CIA et que ses lobbyistes travaillent d\u2019arrache-pied pour obtenir un contrat avec le ministère de la Défense des États-Unis a?n de gérer les données du Pentagone.N\u2019est-ce pas là trop de richesses et de pouvoir pour un seul homme ?Est-il acceptable qu\u2019une entreprise privée puisse héberger dans ses serveurs les données de la première puissance économique, militaire et nucléaire du monde ?La dernière partie du ?lm s\u2019intéresse au piètre citoyen corporatif qu\u2019est Amazon.Bezos, libertarien impénitent, y est dépeint comme l\u2019incarnation la plus laide du capitalisme sauvage.« Virtuose » de l\u2019évasion ?scale et de l\u2019irresponsabilité sociale, il multiplie les cabales pour échapper au ?sc, y compris dans son ?ef de Seattle, où Amazon possède 20 % des immeubles du centre- ville, engendrant une gentri?cation galopante et une hausse fulgurante (600 %) de l\u2019itinérance.Voilà donc un documentaire important à voir et à faire connaître pour prendre la mesure de l\u2019emprise qu\u2019a le géant du Web sur nos sociétés et pour prendre conscience des résistances qui s\u2019organisent un peu partout dans le monde face à ce pouvoir débridé.Frédéric Barriault RELATIONS 808 MAI-JUIN 2020 49 reCensions \u2022 documentaIre L\u2019auteure est écrivaine C omment répondre au désir de mon ami C.1 : « Parle-moi en?n de toi, assez de politique, dis- moi d\u2019où tu viens, où tu vas et ce qui se cache sous ta peau », m\u2019écrivait- il.J\u2019avais promis.Une promesse est une dette.Nomade, j\u2019ai fui une terre aux racines éparpillées, là où mes yeux se sont ouverts sur le monde.Mémoire blessée, elle a consumé une grande part de mon être.Dépositaire des éclats du premier rêve de liberté porté par des femmes et des hommes dont l\u2019existence a été con?squée puis noyée dans le chaos, ma mémoire a égaré sa tendresse première.En quête d\u2019un monde nouveau, comme tant d\u2019autres venus des quatre coins de la planète, un vaste territoire m\u2019a fait signe.J\u2019y ai dressé ma tente puis\u2026 j\u2019ai appris à parler.Si je prétends vivre à pleins poumons cet espace qui, dit-on, rend possible toutes les perspectives, l\u2019ancrage n\u2019est hélas jamais loin du tangage.Ce monde nouveau, grand comme un ciel, on le croirait sans ?n.J\u2019écris donc d\u2019un territoire à chair immense.Et je veux ma page à son image.J\u2019ai choisi d\u2019écrire pour dire la vie, même sans illusions.Il me faut alors écrire à partir du vivant et les yeux ouverts, creuser les mots pour aboutir aux paroles où se re?ètent la lumière.Il me faut ancrer l\u2019écriture au réel, explorer ici, ailleurs, les détours innommables de ce réel ; interroger les cicatrices, les fables tristes qui font les triomphes des puissants et nommer sans hésiter les chemins pavés d\u2019ignobles mensonges, ces socles qui soutiennent nos sociétés.Ce territoire, où ma parole se déploie, ne semble point hostile à première vue.Entre les neiges et les pins, les aurores ont souvent l\u2019air d\u2019une célébration à la vie ; et l\u2019émerveillement, ici, a quelque chose du silence, il est puissant.Partout présent, il ne peut se refuser : montagnes, vallées, plaines à perte de vue.Abondance de la nature, générosité sans bornes, forêts, vertiges\u2026 une certaine idée de liberté.Puis il y a l\u2019eau\u2026 Un territoire fait de lacs et de rivières.L\u2019eau sans commencement ni ?n.L\u2019eau et son chant obstiné qui rappelle l\u2019espérance.L\u2019eau pérenne\u2026 Mais l\u2019eau, mémoire ?dèle, garde aussi dans ses plis, ces voix que l\u2019on n\u2019entend plus, voix des premiers visages a?aiblis par une politique immuable : « assimilation » ou même « génocide » ! Voix d\u2019avant l\u2019insupportable silence et l\u2019indi?érence, d\u2019avant la gloire des vainqueurs, voix réduites au silence.Malgré tout, malgré la honte bue, et ce sens non achevé d\u2019humanité, chaque nouveau jour depuis le premier, comme un lever de soleil, l\u2019émerveillement que suscite ce territoire reste le même.Mystère insondable de la sérénité o?erte sans rien en retour, il me transporte, alors que je pense tristement à ce temps qui passe, mais qui paraît s\u2019être arrêté puisqu\u2019il n\u2019a pas le courage d\u2019emporter avec lui ces débris de la conquête qui lui encombrent obstinément l\u2019âme.Demeure brutalement incrusté dans les sillons de cette immense chair d\u2019abondance, ce temps de l\u2019opprobre, temps scellé dans le refus de reconnaître la douleur de l\u2019Autre, temps où sous les bottes des conquérants, les paysages s\u2019ouvraient comme des livres d\u2019images pour nourrir leurs songes de gloire.Mais ils n\u2019ont su que piller, arracher, gober, déposséder\u2026 La blessure saigne et bouillonne encore dans le dédale des humiliations in?igées.Le temps a passé, il passe, il demeure.Les matrices de ces paysages grandioses continuent à être remuées, labourées, écorchées dans la plus grande fureur.On arrache à cette terre de promesses ses derniers lambeaux d\u2019entrailles : méga- projets de sables bitumineux, barrages mis au pro?t de compagnies pétrolières, minières et forestières.Grassement récompensées pour leur entreprise de dilapidation, elles s\u2019en donnent à cœur joie.Comme à l\u2019ordinaire, d\u2019un régime à l\u2019autre, les politiciens renient allègrement leurs promesses : mensonges, traités non respectés.Et encore le silence et toujours l\u2019indi?érence.Ici, le temps ne connaît plus le langage des tambours de ces premiers peuples devenus les derniers.Il a ?ni par se perdre, égaré, dissout, dans un labyrinthe de tourments : spoliation, enfants déportés de maisons d\u2019accueil en foyers d\u2019urgence, éparpillés ici et là, abusés, détournés\u2026 Puis les ravages indicibles de la drogue\u2026 Et dans ce tumulte, ceux qui avaient appris de ceux qui les avaient précédés perdent le sens des gestes qui donnent naissance à la magie des transmissions.Une culture saccagée dans les rets d\u2019un système destructeur et inhumain ! J\u2019ai quitté une terre épuisée d\u2019espérance inutile.Cinquante années plus tard, elle déchire encore mes nuits.J\u2019ai gardé, tenace sur la langue, un goût vif de liberté.Mes pas ont ainsi appris à débusquer les secrets des rivières et leurs tourbillons de colères, les détours des lacs, des plaines et des vallées, sans oublier les balafres.Négresse « maronne » depuis l\u2019aube des temps, mes semelles ont épousé les contours sinueux d\u2019un chemin pavé de rapts, de soifs, d\u2019humiliations et de larmes.Et de sang versé ! In?niment nomade, je reconnais aussi le regard de l\u2019animal traqué, celui que la tourmente a épuisé et qui, acculé au fond du précipice, espère encore.Du fond de mon sang rebelle, je ressens l\u2019amertume et la souffrance de cet homme qui, plongé dans l\u2019alcool, n\u2019a de dialogue qu\u2019avec l\u2019oubli, et celle de cette femme qui porte dans son corps démembré tant de voix tues : leurs voix, plus qu\u2019une rumeur, en moi, comme un cri ! Nomade, depuis ce sang détourné des côtes de Guinée aux cales des négriers, mon cœur, mon âme, ma vie en écharpe, mon héritage de « maronne » pour pleurer les dernières étincelles de toutes les ?ammes.Nomade je mourrai, puisque je pressens l\u2019odeur de la mort même programmée dans la pénombre.1.Voir mes précédents Carnets.Marie-Célie Agnant In?niment nomade 50 RELATIONS 808 MAI-JUIN 2020 Le carnet SCIENCES DES RELIGIONS SPIRITUALITÉ THÉOLOGIE Les études religieuses : un monde à découvrir ! Nos programmes : 1er cycle Mineure en études religieuses Majeures : sc.des religions / théologie Baccalauréat en études religieuses Cycles supérieurs Microprogramme et D.E.S.S.Maîtrises et doctorats (sc.des religions / théologie / spiritualité) 514 343-7506 ier.umontreal.ca LES COURRIERS DU DEVOIR Chaque jour, nos journalistes vous livrent le meilleur de l\u2019information.Gratuitement dans votre boîte courriel.Abonnez-vous ! LeDevoir.com/infolettres » "]
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