Relations, 1 juillet 2020, Juillet - Août 2020, No 809
[" NUMÉRO 809 AOÛT 2020 P P C O N V E N T I O N ?: 4 0 0 1 2 1 6 9 9,95 ?$ ARTISTE INVITÉE : VIRGINIA PÉSÉMAPÉO BORDELEAU DÉBAT : CESSER DE FAIRE DES ENFANTS POUR SAUVER LA PLANÈTE ?OUÏGHOURS : UN GÉNOCIDE CULTUREL EN MARCHE LA SPIRITUALITÉ POUR CHANGER LE MONDE ? DIRECTION Élisabeth Garant ÉQUIPE ÉDITORIALE Emiliano Arpin-Simonetti Catherine Caron Christophe Genois-Lefrançois Jean-Claude Ravet MAQUETTE GRAPHIQUE Mathilde Hébert RÉALISATION GRAPHIQUE tatou.ca ILLUSTRATIONS Benoit Aquin, Jacques Goldstyn, Alain Reno RÉVISION/CORRECTION Éric Massé COMITÉ DE RÉDACTION Marie-Célie Agnant, Frédéric Barriault, Gilles Bibeau, Mélanie Chabot, Eve-Lyne Couturier, Mireille D'Astous, Claire Doran, Céline Dubé, Lorraine Guay, Mouloud Idir, Robert Mager, Rolande Pinard, Louis Rousseau, Michaël Séguin, Julien Simard COLLABORATEURS Gregory Baum ?, André Beauchamp, Jean-Marc Biron, Dominique Boisvert, Marc Chabot, Amélie Descheneau- Guay, Violaine Forest, Bernard Senécal, Marco Veilleux IMPRESSION HLN sur du papier recyclé contenant 100 % de fibres post-consommation.DISTRIBUTION Disticor Magazine Distribution Services ENVOI POSTAL Citéposte CFG Relations est membre de la SODEP et de l\u2019AMéCO.Ses articles sont réper toriés dans Érudit, Repère, EBSCO et dans l\u2019Index de pério di ques canadiens.SERVICE D\u2019ABONNEMENT SODEP (Revue Relations) C.P.160, succ.Place-d\u2019Armes Montréal (Québec) H2Y 3E9 514-397-8670 abonnement@sodep.qc.ca ABONNEMENT EN LIGNE www.revuerelations.qc.ca TPS : R119003952 TVQ : 1006003784 Dépôt légal Bibliothèque et Archives nationales du Québec : ISSN 0034-3781 ISSN (version numérique) : 1929-3097 ISBN (version imprimée) : 978-2-924346-60-0 ISBN (VERSION PDF) : 978-2-924346-61-7 BUREAUX 25, rue Jarry Ouest Montréal (Québec) H2P 1S6 tél.: 514-387-2541, poste 279 relations@cjf.qc.ca www.revuerelations.qc.ca NUMÉRO 809 JUILLET-AOÛT 2020 22 Fondée en 1941 La revue Relations est publiée par le Centre justice et foi, un centre d\u2019analyse sociale progressiste fondé et soutenu par les Jésuites.Depuis plus de 75 ans, Relations œuvre à la promotion d\u2019une société juste et solidaire en pre nant parti pour les personnes exclues et appauvries.Libre et indépendante, elle pose un regard critique sur les enjeux sociaux, écono miques, politiques, environnementaux et religieux de notre époque.5 ÉDITORIAL DE L\u2019ESPOIR Catherine Caron ACTUALITÉS 6 LES TRAVAILLEURS MIGRANTS PRÉCARISÉS Jorge Frozzini, Viviana Medina et Manuel Salamanca Cardona 7 COVID-19 ET SOLIDARITÉ CITOYENNE Susana Ponte Rivera et Mouloud Idir 9 L\u2019OUTAOUAIS, NOUVELLE RÉGION MINIÈRE ?Louis Saint-Hilaire 11 LE PLAN DE PAIX, VERSION TRUMP Mouloud Idir 12 DÉBAT CESSER DE FAIRE DES ENFANTS POUR SAUVER LA PLANÈTE ?Eve-Lyne Couturier et Blanche Gionet-Lavigne 31 AILLEURS OUÏGHOURS : UN GÉNOCIDE CULTUREL EN MARCHE Dilmurat Mahmut REGARD 34 POUR LES CONFINÉS SEULEMENT David Wormäker 36 LA DÉLIQUESCENCE DU RÉGIME ALGÉRIEN Entrevue avec Omar Benderra, réalisée par Mouloud Idir 39 LE CONSEIL CENTRAL DE MONTRÉAL : 100 ANS DE SOLIDARITÉS Thomas Collombat et Sophie Potvin 41 SUR LES PAS D\u2019IGNACE LES RÊVES AMAZONIENS DE FRANÇOIS Víctor Codina 42 CHRONIQUE LITTÉRAIRE de Violaine Forest 6.IN FINE 45 QUESTIONS DE SENS par Bernard Senécal À LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU RECENSIONS 46 LIVRES 49 BALADO-DOCUMENTAIRE 50 LE CARNET de Marie-Célie Agnant ÉCHOS DE BIVOUACS 2 RELATIONS 809 JUILLET-AOÛT 2020 ARTISTE INVITÉE Artiste multidisciplinaire d\u2019origine crie et métisse, Virginia Pésémapéo Bordeleau est née en 1951 en Abitibi-Témiscamingue.Elle peint depuis plus de 30 ans et a exposé au Canada, au Danemark, en France et au Mexique.Récipiendaire de nombreux prix, elle remportait, en mai dernier, le prix de l\u2019artiste de l\u2019année en Abitibi- Témiscamingue du Conseil des arts et des lettres du Québec, pour ses oeuvres picturales autant que littéraires.Son plus récent recueil de poésie, Je te veux vivant, a été publié chez Quartz en 2016.Collaboratrice de longue date à Relations, elle a, entre autres, signé et illustré la chronique littéraire en 2012-2013 et mis en images le dossier Francophonie en Amérique : entre rêve et réalité, en mai 2015..DOSSIER 14 LA SPIRITUALITÉ POUR CHANGER LE MONDE ?Emiliano Arpin-Simonetti et Christophe Genois-Lefrançois 17 CHANGEMENT DE CIVILISATION ET SPIRITUALITÉ Dominique Bourg 20 L\u2019ENGAGEMENT SOCIAL COMME EXPÉRIENCE SPIRITUELLE Guy Côté 22 ÉCOFÉMINISME : JOINDRE LE COSMIQUE, L\u2019HUMAIN ET LE SACRÉ Pierrette Daviau 24 L\u2019EFFONDREMENT N\u2019EST PAS L\u2019APOCALYPSE Ariane Collin 25 L\u2019EXIGENCE DE RETENUE Robert Mager 27 LA DIMENSION SPIRITUELLE DE L\u2019ACTION SOCIALE : UNE PERSPECTIVE MUSULMANE Mohammed Taleb 28 LA PROPHÉTIE DES SEPT FEUX, TÉMOIN D\u2019UNE HISTOIRE DE MOBILISATION Extrait du livre de Leanne Betasamosake Simpson, Danser sur le dos de notre tortue (Varia, 2018) 17 Photo : Christian Leduc RELATIONS 809 JUILLET-AOÛT 2020 3 4 RELATIONS 809 JUILLET-AOÛT 2020 DE L\u2019ESPOIR « L\u2019espoir, ce n\u2019est pas l\u2019optimisme.Ce n\u2019est pas non plus la conviction qu\u2019une chose va bien se passer, mais au contraire la certitude que cette chose a un sens, quelle que soit la façon dont elle va se passer.» - VáclaV HaVel V oilà bien une conception de l\u2019espoir que nous partageons à Relations.À nous lire, c\u2019est certain, les amateurs de « ça va bien aller » et les chasseurs de solutions faciles aux problèmes complexes de notre temps restent toujours sur leur faim.L\u2019espoir, tel qu\u2019il se manifeste dans nos pages, passe entre autres par l\u2019approfondissement des questions de sens, par l\u2019éclairage que jettent sur elles les artistes, par la fécondité de réflexions à la jonction de traditions et de nouveaux courants essentiels pour transformer nos sociétés \u2013 l\u2019écoféminisme et la décroissance, par exemple.La pandémie actuelle, tristement, rétrécit bien des espoirs et des rêves, en plus de faucher des vies.Cet été, bien des gens n\u2019ont pas les vacances dont ils ont rêvé, s\u2019ils avaient la chance d\u2019en rêver.Plusieurs personnes affrontent courageusement la COVID-19 ; d\u2019autres se retrouvent au chômage et dans une précarité accrue.Ils sont trop nombreux les malades, les endeuillés, les exténués \u2013 les indignés aussi.Certes, nous ne sommes pas confrontés à la guerre ou à la famine qui frappent ailleurs \u2013 en plus de la pandémie \u2013 des millions de personnes, rendant nos solidarités impératives.Mais l\u2019été ne sera pas de trop pour tenter de se remettre un peu de cette vague qui a déferlé et qui change nos vies.De se remettre aussi du choc de s\u2019être vus collectivement dans le miroir en ce temps de crise, sans toujours aimer ce qu\u2019on y voit.Entre autres : une société qui laisse des résidences pour aînés entre les griffes d\u2019exploiteurs peu recommandables, une élite politique placée devant l\u2019odieux d\u2019une dégradation de nos services publics qu\u2019elle a encouragée, osant bâillonner, voire réprimer tous ceux et celles qui ont cherché à l\u2019empêcher.Une société, aussi, qui laisse galérer de nombreuses femmes (préposées aux bénéficiaires, infirmières, éducatrices, caissières, etc.) dans des conditions de vie et de travail inacceptables, et qui rechigne, même en temps de crise, à changer significativement leur sort et à leur accorder une pleine reconnaissance.Le cas des demandeuses (et demandeurs) d\u2019asile exclues de la formation publique offerte à 10 000 nouveaux préposés aux bénéficiaires en CHSLD l\u2019atteste.Et que dire d\u2019une contrée où la saison des récoltes dépend de travailleurs étrangers temporaires qui parcourent 4000 km et se privent de leur famille pendant des mois pour accomplir un travail dont les gens d\u2019ici ne veulent pas ?L\u2019indignation que tout cela suscite doit irriguer notre désir d\u2019engagement et nourrir une conception créative de l\u2019espoir qui puise dans la lucidité.Nous en aurons grand besoin pour nous mobiliser à l\u2019ère de la distanciation physique, devant des élites politiques et économiques qui tireront bien quelques leçons de la pandémie \u2013 la honte que suscite la situation dans nos CHSLD pouvant servir de carburant, par exemple \u2013, mais qui risquent fort de ressortir de veilles recettes pour relancer l\u2019économie.En gros : construire et relancer le commerce avec le moins d\u2019entraves démocratiques et règlementaires possible, socialiser les pertes en privatisant les profits, verdir autant que faire se peut le retour à la croissance tellement désiré.La frousse liée à un redoutable virus ne change pas instantanément l\u2019ADN des classes dominantes affairistes.Au moment d\u2019écrire ces lignes, le projet de loi 61 du gouvernement caquiste le confirme de manière scandaleuse.Face à tout cela, on sent poindre l\u2019espoir dans le slogan « Pas de retour à l\u2019anormal ! » et dans la mobilisation mondiale inédite de 40 millions de professionnels de la santé qui demandent aux dirigeants du G20 de placer la santé publique et l\u2019environnement au cœur de la relance.De nombreux mouvements s\u2019activent pour obtenir des mesures pressantes et réaliser une transition écologique juste, chaque jour plus urgente, revalorisant les services publics et les métiers essentiels précarisés.L\u2019onde de choc suivant l\u2019assassinat ignoble de Georges Floyd aux États-Unis nous interpelle aussi pour mettre fin au racisme systémique et démocratiser vraiment la société.L\u2019espoir, toujours, est dans ces luttes, dans le rassemblement et l\u2019action concertée de tous ceux et de toutes celles qui s\u2019opposent à l\u2019inacceptable et s\u2019échinent à faire pencher la balance du monde du côté de la dignité humaine et de la justice sociale et environnementale.Catherine Caron ÉDITORIAL Virginia Pésémapéo Bordeleau, Effervescence, 2017, acrylique, 92 cm x 92 cm.Photo : D.Trépanier RELATIONS 809 JUILLET-AOÛT 2020 5 LES TRAVAILLEURS MIGRANTS PRÉCARISÉS La pandémie de COVID-19 met en évidence les dynamiques de précarisation dont sont victimes les travailleurs étrangers agricoles au Canada.Jorge Frozzini, Viviana Medina et Manuel Salamanca Cardona Les auteurs sont respectivement professeur à l\u2019UQAC et membre du CA du Centre des travailleurs et travailleuses immigrants (CTI), organisatrice au CTI et membre du CA du CTI Le 18 mars dernier, le gouvernement Trudeau annonçait que toute personne n\u2019ayant pas le statut de citoyen ou de résident permanent serait interdite d\u2019entrée en sol canadien.Un certain nombre d\u2019exceptions furent établies pour les secteurs d\u2019activité déclarés « essentiels », dont le secteur agroalimentaire qui, au Canada et au Québec, repose essentiellement sur une force de travail en provenance de l\u2019étranger.Selon la Fondation des entreprises en recrutement de main-d\u2019œuvre agricole étrangère, la fermeture des frontières risquait de réduire de moitié le nombre de travailleurs étrangers agricoles (TEA) qui entrent chaque année au Québec ; on en dénombre entre 14 000 et 16 000 en temps normal1.Au début de mai, la carence en travailleurs se faisait déjà sentir, comme en témoignent des dénonciations faisant état du comportement abusif de certains employeurs.Certains auraient forcé des TEA à effectuer des journées de 18 heures de travail afin de pallier le manque de main-d\u2019œuvre dans les champs.Face à cette situation, le gouvernement fédéral a mis sur pied un plan d\u2019aide aux agriculteurs de 252 millions de dollars en plus d\u2018annoncer un programme d\u2019assurance récolte : « Agri-protection ».Pour sa part, le gouvernement Legault faisait appel, le 30 mars dernier, aux personnes ayant perdu leur emploi à cause des mesures de confinement liées à la COVID-19 en leur proposant d\u2019aller travailler sur les fermes.En plus des obligations habituelles (avoir un contrat de travail, un visa de séjour, un permis de travail fermé, etc.), les TEA qui parviennent à se rendre en sol canadien pour la saison des récoltes doivent maintenant se conformer à une série de dispositions administratives mises en place en raison de la crise sanitaire.L\u2019une d\u2019elles est l\u2019isolement obligatoire de 14 jours dès leur arrivée, période durant laquelle l\u2019employeur se doit de les rémunérer.Pour inciter les travailleurs à se conformer aux mesures obligatoires, une compensation financière de 1 500 $ par personne leur est accordée par le fédéral.À cela s\u2019ajoute la remise de constats d\u2019infraction (pouvant s\u2019élever jusqu\u2019à 1 million de dollars) aux employeurs qui feraient travailler les TEA durant la période d\u2019isolement.Les conséquences d\u2019un retour au travail prématuré sont aussi assumées par les TEA, qui risquent une amende (pouvant aller jusqu\u2019à 750 000 $) et une peine d\u2019emprisonnement.À leur arrivée chez l\u2019employeur, les TEA sont généralement logés dans des dortoirs aménagés près des champs.Ainsi, même en temps normal, ces travailleurs sont écartés de la population locale.Cette marginalisation physique est notamment renforcée par la barrière de la langue et la quasi- absence de temps libre.Cet isolement, exacerbé par la crise sanitaire, augmente la probabilité que les abus potentiellement perpétrés par les employeurs ne soient pas déclarés par les membres de la communauté locale.Ajoutons à cela que les TEA ne dénoncent que rarement les comportements répréhensibles de leurs employeurs, par peur de représailles ou par manque de ressources.Ainsi, bien que les retards dans la production agricole et le manque de main-d\u2019œuvre puissent engendrer une hausse des prix des produits ou une diminution de la variété offerte sur le marché, les effets négatifs les plus importants sont à prévoir du côté des TEA.En plus de vivre des conditions de séjour et de travail difficiles, on évalue que les transferts d\u2019argent vers les pays de l\u2019Amérique latine et les Caraïbes par ces travailleurs devraient connaître une baisse de 7 % à 20 % en 2020, à cause de la complexité des déplacements extra- 6 RELATIONS 809 JUILLET-AOÛT 2020 COVID-19 ET SOLIDARITÉ CITOYENNE Des initiatives solidaires voient le jour pour pallier le manque de ressources disponibles pour les personnes sans statut.Susana Ponte Rivera et Mouloud Idir Les auteurs sont respectivement intervenante sociale féministe et militante pour la justice migrante, et responsable du secteur Vivre ensemble au Centre justice et foi La pandémie de COVID-19 expose les inégalités sociales et les capacités inégales de notre société à soutenir les personnes les plus vulnéra- bilisées, notamment les personnes sans statut.Heureusement, des organismes de solidarité leur viennent en aide et pallient les limites des dispositifs institutionnels.La situation prévalant au Centre de surveillance de l\u2019immigration de Laval, par exemple, a donné lieu à une importante mobilisation.Rappelons que la détention des migrants est prévue par le droit administratif, qui prévoit moins de mesures de protection de la personne détenue que le droit criminel.Cela se traduit, entre autres, par un non-respect des mesures de prévention sanitaire, augmentant ainsi de manière critique le risque de contracter la COVID-19 à l\u2019intérieur des murs du Centre.La mobilisation a été motivée par cet état de fait.Parmi les 30 détenus s\u2019y trouvant, une dizaine ont mené une grève de la faim, à la fin de mars, pour revendiquer leur libération immédiate, craignant que leurs conditions de détention ne les exposent à la COVID-19.L\u2019organisme Solidarité sans frontières a tenu une conférence de presse pour exposer publiquement leur situation, en plus de mener une campagne de financement pour pouvoir répondre à des besoins urgents.Au moment d\u2019écrire ces lignes, les grévistes ont été libérés mais des personnes restent détenues.La pandémie actuelle révèle cet enjeu méconnu du grand public et le caractère inacceptable de la détention de personnes n\u2019ayant commis aucun crime.Les effets de la pandémie sur les personnes sans statut ne sont évidemment pas limités aux murs de tels centres.En raison du confinement, beaucoup de personnes (surtout des femmes) se sont retrouvées sans travail, certaines sans être admissibles à l\u2019assurance-emploi, à la sécurité du revenu ou aux programmes d\u2019aide d\u2019urgence mis en place par les gouvernements.Avoir recours aux banques alimentaires devient alors, pour plusieurs, une nécessité urgente.Bien que la carte d\u2019identité et de résidence de la Ville de Montréal, émise par Médecins du monde aux personnes sans statut ou itinérantes, permette à ces dernières de s\u2019inscrire aux organismes en sécurité alimentaire financés par la Ville, il est fréquent qu\u2019une preuve d\u2019adresse ou de revenu soit exigée, ce que tous ne peuvent fournir.Heureusement, des bénévoles (dont certains sont tout autant inadmissibles aux programmes d\u2019aide) assurent la distribution de denrées alimentaires, en plus d\u2019offrir un soutien linguistique.La Maisonnée, par exemple, un organisme d\u2019aide aux personnes immigrantes, se charge de livrer des denrées à des membres de la section femmes de l\u2019Association des travailleurs et travailleuses temporaires d\u2019agences de placement.La spécificité sanitaire de la crise impose aussi de se pencher sur la question de l\u2019accès au système de santé, inégal selon le niveau de marginalisation des personnes.Pour celles sans statut, la possibilité de tomber malade est toujours une importante source d\u2019angoisse puisque l\u2019accès aux services de santé gratuits leur est refusé.En temps de pandémie, ce sentiment se trouve donc exacerbé.À Montréal, la clinique Médecins du monde vient partiellement atténuer cette situation.À raison de deux jours par semaine, des médecins bénévoles y reçoivent des patients sans statut migratoire.Il est à préciser que, malgré la crise sanitaire, seuls ceux qui étaient déjà suivis avant la pandémie y sont acceptés.Cette clinique ne pouvant évidemment pas fournir toute la gamme d\u2019examens et de traitements étatiques inhérente à la pandémie2.Les effets sur leur famille et leur collectivité seront majeurs.Ajoutons que, bien que les TEA infectés par la COVID-19 y aient droit, les ressources économiques et médicales disponibles leur sont très difficilement accessibles.Les services ne sont souvent offerts qu\u2019en français et en anglais, alors que la majorité ne parle qu\u2019espagnol.Voilà autant de facteurs qui tendent à rendre la situation d\u2019hyper-précarité des TEA plus grave encore, au sein d\u2019une économie dont une part essentielle dépend pourtant presque entièrement de leur apport.Une réévaluation de leur salaire et de leurs conditions de travail et de vie est plus que jamais essentielle, critique et urgente.1.Dominic Lelièvre, « Main-d\u2019œuvre étrangère : un casse-tête pour les agriculteurs », TVA nouvelles, 13 avril 2020.2.Michelle Faverio, « Impact of the Covid-19 Pandemic on Migrants and Remittances to Latin America and the Caribbean », The Dialogue [en ligne],13 avril 2020.RELATIONS 809 JUILLET-AOÛT 2020 7 FIÈRE, AUTONOME ET ENGAGÉE ! offerts dans les hôpitaux, certains cas doivent inévitablement être redirigés vers un hôpital.Ces personnes se retrouvent alors dans l\u2019obligation d\u2019assumer les coûts colossaux des consultations, des frais d\u2019hospitalisation et des médicaments prescrits \u2013 un stress psychologique et financier immense.En ce qui concerne le dépistage de la COVID-19, celui-ci est gratuit pour le moment, mais la gratuité des traitements, par contre, n\u2019est pas garantie dans tous les hôpitaux, et ce malgré les directives du ministère de la Santé.Ces initiatives et d\u2019autres montrent l\u2019importance de la solidarité en temps de crise et devant la précarité et la prolifération de situations où des personnes ne se trouvent ni totalement incluses dans l\u2019espace de la citoyenneté et du droit, ni totalement exclues.Nous sommes collectivement en dette envers les personnes et les groupes qui les soutiennent activement et avec courage.Ils font émerger dans nos débats publics des questions de grande portée.La prégnance des situations ainsi exposées nous ramène au sens premier de la démocratie : une institution collective du débat conflictuel, mais dont les conditions ne sont jamais données d\u2019en haut.Surtout, ces initiatives de solidarité nous montrent à quel point la citoyenneté, dans sa manifestation pratique et spontanée, n\u2019appartient en droit à personne puisqu\u2019elle n\u2019est que le fruit d\u2019une volonté collective et d\u2019une participation créatrice.Écran de fumée À la fin d\u2019avril, les travaux du complexe de liquéfaction de gaz naturel LNG Canada et de l\u2019oléoduc Trans Mountain se poursuivaient malgré la crise actuelle.La baisse considérable des prix du pétrole et du gaz ne semble pas représenter un obstacle suffisant pour freiner les travaux, et ce, même si plusieurs raffineries canadiennes ont dû réduire leur production en raison des surplus accumulés et de l\u2019offre excessive.Alors que la crise liée à la COVID-19 frappe les plus vulnérables à l\u2019échelle planétaire, cette industrie s\u2019en sert comme écran de fumée pour faire avancer ses projets et réclamer financements publics et assouplissements règlementaires.Heureusement, des mobilisations à son encontre vont aussi bon train.Les « priorités » de l\u2019OMC En pleine pandémie, l\u2019Organisation mondiale du commerce (OMC) poursuit des négociations sur des sujets bien moins pressants et sans que tous les pays concernés puissent y participer.Quatre cents organismes dans 163 pays ont ainsi rappelé à ses membres que la « seule priorité pour les négociateurs commerciaux à l\u2019heure actuelle devrait être de supprimer tous les obstacles, y compris les règles de propriété intellectuelle, dans les accords existants qui empêchent un accès rapide et abordable aux fournitures médicales, telles que les médicaments, les appareils, les diagnostics et les vaccins vitaux, et la capacité des gouvernements à prendre toutes les mesures nécessaires pour faire face à cette crise ».On peut lire cette lettre ouverte sur le site Web d\u2019ATTAC-Québec : .Distribution de repas à Montréal-Nord.Photo : Éric Demers 8 RELATIONS 809 JUILLET-AOÛT 2020 L\u2019OUTAOUAIS, NOUVELLE RÉGION MINIÈRE ?Les ressources en graphite de la MRC de Papineau attisent la convoitise de l\u2019industrie minière.Citoyens et élus s\u2019organisent pour lui imposer des limites.Louis Saint-Hilaire L\u2019auteur est président de l\u2019Association des propriétaires du lac Gagnon et porte-parole du Regroupement de protection des lacs de la Petite-Nation Longtemps négligée par les gouvernements, l\u2019Outaouais est une région où les habitants et les visiteurs profitent d\u2019une nature préservée et de plans d\u2019eau exceptionnels.Prenant sa source dans les innombrables lacs de la réserve faunique de Papineau-Labelle, la rivière Petite- Nation coule jusqu\u2019à la rivière des Outaouais à travers un réseau de lacs tous plus beaux les uns que les autres.De plus en plus de gens découvrent ce joyau oublié si près des grandes villes où le récréotourisme, l\u2019écotourisme et la villégiature se développent rapidement.La MRC de Papineau a ainsi développé son schéma d\u2019aménagement, autrefois basé sur « l\u2019or vert » (la forêt), autour de la valorisation de ce territoire naturel exceptionnel en soutenant le développement d\u2019une économie de « l\u2019or bleu » (les lacs).Mais tout cela pourrait changer, car des forages sont en cours et un réseau étendu de claims1 miniers entoure désormais quantité de lacs.Le sous-sol, en effet, regorgerait de graphite, un minéral qualifié de « critique » et « stratégique » par tous les pays de la planète depuis que la Chine a pris le contrôle de ce marché.Comme d\u2019autres minéraux utilisés dans la fabrication de piles électriques, le graphite fait l\u2019objet d\u2019une ruée mondiale dans laquelle le Québec croit détenir un avantage en raison de l\u2019abondance et de l\u2019accessibilité de cette ressource.C\u2019est entre autres ce que soutient le ministère de l\u2019Énergie et des Ressources naturelles (MERN) dans un document intitulé Réflexion sur la place du Québec dans la mise en valeur des minéraux critiques et stratégiques, produit dans la foulée d\u2019une consultation lancée en novembre dernier.On peut entre autres y constater que plusieurs gîtes de graphite se trouvent tout juste au nord de Montréal et d\u2019Ottawa, ce qui ferait de l\u2019Outaouais, des Laurentides et de Lanaudière une nouvelle grande région minière.Le projet de la compagnie Nouveau Monde Graphite dans Lanaudière, un de ceux dont le dossier de prospection est le plus avancé à l\u2019heure actuelle, peut donner aux citoyens de la MRC de Papineau une idée de ce que serait leur nouvel environnement.La minière a récemment déposé des documents devant le BAPE et demandé un permis pour une exploitation à ciel ouvert de 3,7 kilomètres de long sur 500 mètres de large, avec une profondeur de 250 mètres.La création d\u2019un tel gouffre requiert du dynamitage quotidien, du transport permanent, de vastes bassins de rétention pour les boues d\u2019extraction ainsi que des montagnes de résidus, puisque la minière ne conserve qu\u2019environ 6 % de ce qu\u2019elle extrait.La vie utile d\u2019une telle mine est d\u2019environ 25 ans si, bien sûr, la technologie utilisée ne devient pas désuète entre- temps.Vent d\u2019espoir sur le golfe Saint-Laurent Les espoirs des uns sont souvent les rêves déçus des autres.Ainsi, les entreprises qui ambitionnaient d\u2019extraire gaz et pétrole dans le golfe du Saint-Laurent, au large des Îles-de-la-Madeleine, se sont enfin rendues à l\u2019évidence : les difficultés liées à une telle opération dépassent leur maigre potentiel.Elles ont donc demandé l\u2019annulation de leurs permis d\u2019exploration au gouvernement du Québec au cours des derniers mois, signant la fin des projets d\u2019exploration pétrolière et gazière dans le Saint- Laurent, du moins pour le moment.Le rêve des libéraux, péquistes et caquistes \u2013 qui ont tous voulu croire au potentiel jamais démontré du site Old Harry \u2013 s\u2019écroule aussi.Mais l\u2019espoir de préserver le golfe du Saint-Laurent du risque cauchemardesque d\u2019une marée noire qui ravagerait l\u2019ensemble de l\u2019écosystème, lui, est bien vivant, pour le plus grand bonheur de tous ceux et celles qui sont conscients de la beauté et de l\u2019importance de ces eaux pour la vie des populations humaines, de la faune et de la flore.Leurs luttes ne sont pas pour autant terminées, on le sait, mais cette nouvelle peut faire avancer la demande d\u2019un moratoire permanent pour protéger la totalité du golfe, y compris dans sa partie hors Québec.E S P O I R Baleine à bosse nageant au large de l\u2019île d\u2019Anticosti.Photo : Alexandre Shields ?RELATIONS 809 JUILLET-AOÛT 2020 9 Est-ce qu\u2019une MRC où il n\u2019y a jamais eu d\u2019activité minière a le pouvoir de protéger son territoire ?Il semble que non.Certes, il y a les règlements concernant les Territoires incompatibles avec l\u2019activité minière, dont peuvent se prévaloir les MRC depuis 2016, mais le biais de ceux-ci en faveur de l\u2019industrie est tel qu\u2019une mine à ciel ouvert des dimensions citées précédemment pourrait s\u2019installer à 600 m de n\u2019importe quel lac habité.La MRC de Papineau, comme bien d\u2019autres, a d\u2019ailleurs récemment pu constater les limites de cette réglementation quand son schéma d\u2019aménagement, prévoyant des zones incompatibles avec l\u2019activité minière, a été refusé par le MERN.Il faut savoir que le Québec se vante d\u2019avoir la 4e législation la plus favorable au monde à cette industrie.La Loi sur les mines du Québec est loin d\u2019avoir comme préoccupation la protection de la nature et des citoyens, comme on le sait.Au contraire, elle vise plutôt à soutenir le développement de cette industrie qui charrie un triste bilan en matière d\u2019investissements publics et d\u2019abandon de sites toxiques (qui imposent au trésor public une facture réelle de 1,5 milliard de dollars).La population de Papineau, en constatant les pouvoirs limités de la MRC, s\u2019est donc rapidement mobilisée.En moins d\u2019un an, un regroupement de toutes les associations de protection de lacs s\u2019est formé.Une résolution demandant que l\u2019activité minière soit interdite dans leur portion de territoire a été adoptée et appuyée par les conseils des dix municipalités de la Petite- Nation et par tous les organismes sociaux et environnementaux concernés.Le 19 février dernier, en conférence de presse, tous ces acteurs se sont joints à la MRC pour envoyer un message clair au gouvernement : l\u2019industrie minière n\u2019entre pas dans l\u2019ADN de la MRC de Papineau.Son préfet, Benoît Lauzon, a demandé une réunion des intervenants de la MRC avec le ministre de l\u2019Énergie et des Ressources naturelles, Jonathan Julien.Depuis, le monde a basculé et les priorités ont changé.Il y aura un « après- virus » et sans doute de fortes pressions pour la relance économique du Québec.Mais la population de l\u2019Outaouais sera prête à faire entendre d\u2019une seule voix que son territoire est trop précieux pour être sacri?é sur l\u2019autel des pro?ts à court terme.1.Titres émis par l\u2019État permettant de réserver un territoire à l\u2019exploration minière.Aider les entreprises qui évitent l\u2019impôt ?Les entreprises qui échappent à l\u2019impôt en ayant recours aux paradis ?scaux privent les États de sommes importantes, ce qui entraîne des conséquences tragiques pour les services publics.Une situation inacceptable, à plus forte raison en contexte de pandémie.Le Danemark a donc refusé toute aide publique aux entreprises qui sont enregistrées dans des paradis ?scaux (celles qui y versent des dividendes ou rachètent leurs propres actions sont aussi ciblées).La Pologne et la France ont suivi, avec une fermeté variable.Au Canada, le gouvernement Trudeau tergiverse, malgré les pressions exercées par le Bloc québécois, le Nouveau parti démocratique et des organismes comme Canadiens pour une ?scalité équitable et Échec aux paradis ?scaux (EPF), qui invitent la population à communiquer avec leurs élus et à signer une lettre à ce sujet (voir ).« Au même titre que l\u2019aide de l\u2019État aux entreprises devrait être conditionnée aux impératifs de l\u2019urgence climatique, elle doit s\u2019inscrire dans le cadre d\u2019une véritable équité ?scale », a?rme EPF dans une lettre publiée dans Le Nouvelliste le 13 mai dernier.L\u2019enjeu a aussi été soulevé au Québec, notamment par Québec Solidaire.La beauté menacée des paysages de Papineau Photo : Pierre Martel 10 RELATIONS 809 JUILLET-AOÛT 2020 LE PLAN DE PAIX, VERSION TRUMP L\u2019« accord du siècle » proposé par Washington pour le Proche-Orient est un affront impossible à accepter pour le peuple palestinien.Mouloud Idir L\u2019auteur, politologue, est responsable du secteur Vivre ensemble du Centre justice et foi L e plan de la Maison-Blanche pour le Proche-Orient, dévoilé le 28 janvier dernier à Washington, consolide la stratégie colonisatrice d\u2019Israël en cherchant à étendre le territoire de l\u2019État hébreu de la Méditerranée jusqu\u2019à la vallée du Jourdain, au mépris du droit international.Appelé « accord du siècle », ce plan a suscité de fortes réactions d\u2019opposition.Il fait suite à deux autres actions très contestées des États-Unis dans la région en 2017 et en 2018 : la reconnaissance de Jérusalem comme capitale « uni?ée » d\u2019Israël et le transfert de l\u2019ambassade étasunienne dans cette ville.Le plan a été concocté par le trio formé de Donald Trump, du secrétaire d\u2019État étasunien Mike Pompeo et du gendre et conseiller du président, Jared Kushner, avec la vraisemblable participation du premier ministre israélien Benjamin Netanyahu.Le dépeçage de la Cisjordanie en zones A-B-C, s\u2019il remonte aux accords d\u2019Oslo, y est pour ainsi dire consommé.Aucune unité territoriale ni contrôle politico-sécuritaire coordonné n\u2019y seront désormais possibles, le projet dépouillant de facto le peuple palestinien du peu de souveraineté qu\u2019il lui restait.En Israël même, ce plan fera en sorte que des centaines de milliers de Palestiniens et de Palestiniennes n\u2019auront plus aucun véritable droit politique, tout comme ceux de Jérusalem-Est (au nombre d\u2019environ 320 000), qui ne disposeront que d\u2019un très précaire statut de résidents alors qu\u2019ils y vivent depuis des décennies, voire des générations.La dénationalisation des citoyens palestiniens vivant dans la zone dite du « Triangle » à l\u2019intérieur d\u2019Israël \u2013 des villes et villages situés près de la plaine Sharon \u2013 se poursuivra donc grâce à un procédé pudiquement appelé « transfert de citoyenneté ».En somme, avec « l\u2019accord du siècle », un système d\u2019apartheid aux conséquences dévastatrices se trouvera institutionnalisé.Le plan prévoit aussi l\u2019annexion de presque toutes les eaux territoriales palestiniennes se trouvant au large de Gaza.L\u2019État d\u2019Israël met ainsi la main sur de très importantes ressources gazières qu\u2019il convoitait depuis longtemps.Tout est mis en place pour que le futur « État » de Palestine ne puisse avoir de débouchés sur la mer Méditerranée.Seul un accès bien relatif aux ports de Haïfa et d\u2019Ashdod pourrait être accepté sous certaines conditions imposées par Israël, et aucun port ne serait permis à Gaza, sauf peut-être un jour de façon offshore.Réclamer des Palestiniens qu\u2019ils acceptent ce plan équivaut donc à leur demander de signer l\u2019acte de dépossession de leurs droits à leurs terres, à un État et à l\u2019indépendance.Sans parler de leur droit à l\u2019égalité, qui leur est nié par une batterie de lois accordant des privilèges coloniaux et raciaux aux Juifs, à la manière d\u2019une ethnocratie, comme le souligne le géographe israélien Oren Yiftachel dans son livre Ethno- cracy : Land and Identity Politics in Israel/ Palestine (PennPress, 2006).La question des réfugiés, expulsés de leurs terres par Israël, et de leur droit de retour, est par ailleurs balayée sous le tapis.L\u2019affront est tel que même l\u2019Autorité palestinienne, qui n\u2019est pourtant pas exempte de duplicité, notamment du fait des avantages matériels qu\u2019elle retirait de la « gestion » déléguée des Territoires occupés, ne peut l\u2019accepter.Dans une lettre ouverte1 parue en février dernier, une cinquantaine d\u2019anciens ministres européens des Affaires étrangères relevaient les caractéristiques d\u2019apartheid, la logique d\u2019annexion et le non-respect des règles de droit du plan de Washington.Parmi les signataires, les anciens dignitaires canadiens brillaient par leur absence jusqu\u2019au début de juin, moment où \u2013 se saisissant des mobilisations antiracistes qui ont suivi la tragédie de Minneapolis aux États-Unis \u2013 une cinquantaine d\u2019anciens diplomates et ministres canadiens ont rappelé au gouvernement Trudeau l\u2019illégalité du plan d\u2019annexion de la Cisjordanie.Bien qu\u2019appelant au simple respect du droit international, ces derniers font là ce que le gouvernement lui-même n\u2019est visiblement pas prêt à assumer face à Donald Trump, dans le contexte actuel2.Devant l\u2019accentuation du militarisme israélien, les dirigeants et surtout les populations occidentales n\u2019ont pourtant pas à faire preuve de complaisance, d\u2019autant que le plan proposé contrevient à plusieurs résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies.À cet égard, il s\u2019agit d\u2019un énième camouflet au droit international, bien que le plan n\u2019ait aucune valeur juridique et qu\u2019il s\u2019agisse tout au plus d\u2019une déclaration politique dépourvue de réelle portée normative.Pour cette raison, et compte tenu de son pouvoir de nuisance et de la volonté claire de ses instigateurs d\u2019exacerber les tensions, l\u2019« accord » peut et doit être combattu.Il est urgent que les mouvements de solidarité avec la Palestine se fassent entendre, notamment par la campagne paci?que de boycott, désinvestissement et sanctions (BDS), mais aussi en exigeant la suspension des accords de coopération et de partenariat privilégiés qui lient le Canada à l\u2019État d\u2019apartheid qu\u2019est devenu Israël.À défaut de quoi, la Palestine ne survivra que sous la forme \u2013 sans équivalent dans le monde \u2013 d\u2019une série de bantoustans ou de petits cantons surpeuplés, complètement encerclés par des colonies qui feraient désormais partie intégrante d\u2019Israël.1.Texte collectif, « Grave concern about US plan to resolve Israel-Palestine con?ict », The Guardian, édition internationale, 27 février 2020.2.Voir Louis Blouin, « Annexions en Cisjordanie : d\u2019anciens diplomates interpellent Trudeau », Radio-Canada, 2 juin 2020.RELATIONS 809 JUILLET-AOÛT 2020 11 Que ce soit par refus d\u2019ajouter à la pollution que génère notre mode de vie consumériste ou par anxiété face au désastre écologique annoncé, nombreux sont ceux et celles qui remettent en question leur désir de mettre des enfants au monde en ces temps de crise écologique.Mais cesser de se reproduire est-il vraiment une solution ?Nos auteures invitées en débattent.Faire des enfants est une bonne façon de garder foi en l\u2019avenir.Eve-Lyne Couturier L\u2019auteure est chercheure à l\u2019Institut de recherche et d\u2019information socioéconomiques (IRIS) O n ne peut nier l\u2019urgence climatique ni le fait que l\u2019activité humaine est au cœur du problème.Ce ne sera pas en triant mieux notre recyclage que nous pourrons y changer quoi que ce soit, mais les gestes individuels comptent tout de même : éviter les voyages en avion, manger moins de viande, privilégier des vêtements durables, réparer ce qui se brise au lieu de jeter et racheter.Et faire moins de bébés ?Pour certains, cela fait partie des choix à faire.Des arguments douteux Seulement, faire un enfant, ce n\u2019est pas un choix de consommation.Le fait qu\u2019on puisse le considérer sous cet angle explique pourquoi plusieurs s\u2019indignent qu\u2019on puisse renoncer à la parentalité pour des raisons environnementales.Est-ce à dire que mon choix de me reproduire est du même ordre que celui de faire une croisière ?Il s\u2019agit évidemment de décisions de nature bien différente et le choix des uns ne devrait pas être un jugement sur celui des autres.Bien entendu, un humain de plus sur la planète est un humain de plus à habiller, à loger et à nourrir.Mais on peut l\u2019habiller de vêtements usagés, habiter dans un petit logement dans un quartier dense et choisir un régime alimentaire à faible empreinte carbone.Un graphique célèbre reprenant les données d\u2019une étude parue dans la revue Environmental Research Letters indique qu\u2019avoir un enfant de moins est le meilleur geste que l\u2019on peut faire pour sauver l\u2019environnement, mais ne prend pas en considération cette grande variabilité dans les choix des familles.Il prend également comme modèle de référence le statu quo nord- américain, là où l\u2019empreinte écologique par habitant est la plus élevée au monde.Il faut aussi se rappeler que ce n\u2019est pas la première fois que des jeunes encore fertiles remettent en question leur désir de fonder une famille.Pendant la guerre froide, c\u2019était la menace nucléaire qui refroidissait les ardeurs de nos gamètes.La surpopulation revient aussi régulièrement dans des discours catastrophistes pour décourager la reproduction.En 1968, le biologiste Paul R.Ehrlich prédit par exemple que la Terre ne suf?rait bientôt plus à nos besoins en raison de la croissance de la population et que des famines à répétition étaient à prévoir dans les années 1970 et 1980.Cette « bombe populationnelle » n\u2019a pourtant jamais explosé.D\u2019une part, les femmes qui ont accès à des ressources et des moyens de contraception choisissent d\u2019elles- mêmes de limiter les naissances et, d\u2019autre part, les famines récentes ont des causes politiques davantage qu\u2019environnementales.On produit en effet plus de nourriture que jamais, mais celle-ci n\u2019est pas toujours accessible.Un autre élément à garder en tête est le privilège que nous avons de pouvoir débattre de cela.Tout le monde n\u2019a pas la liberté de faire ses propres choix en matière de reproduction, tout comme les enfants peuvent avoir un sens dif- férent selon les cultures ou les conditions de vie.Des éléments comme le taux de mortalité infantile, l\u2019espérance de vie et l\u2019accès aux services publics peuvent faire varier la taille des familles.En l\u2019absence de soutien étatique, avoir des enfants qui peuvent s\u2019occuper de parents vieillissants peut tout changer pour ces derniers.De plus, les discours moralisateurs sur le contrôle des naissances atteignent rapidement leurs limites lorsqu\u2018on essaie d\u2019en généraliser la portée, quand ils ne prennent pas carrément des accents de darwinisme social.En effet, ils visent trop souvent les personnes en situation précaire qui, parce qu\u2019ayant moins de ressources pour s\u2019occuper de leurs enfants, devraient s\u2019abstenir d\u2019en faire.Maintenir l\u2019espoir en vie N\u2019empêche, quand on parle de se reproduire, on parle aussi de reproduire un certain mode de vie, d\u2019avoir foi en ce monde.Certaines personnes trouvent la situation actuelle trop anxiogène pour y fonder une famille.Ce choix est légitime.Pour d\u2019autres, ces temps particuliers semblent au contraire le bon moment pour avoir un enfant.Quel meilleur moyen de se propulser dans un avenir meilleur que de donner naissance à un petit être à qui on voudra donner le monde en cadeau ?C\u2019est un geste qui engage notre responsabilité et va directement à l\u2019encontre du fatalisme, même si l\u2019avenir incertain a des airs d\u2019effondrement.De plus, les changements de comportement radicaux se font bien souvent sous l\u2019in?uence des jeunes.Le mouvement mondial pour le climat doit beaucoup à des jeunes comme Greta Thunberg.Cela ne veut pas dire qu\u2019il faut se reproduire à tout crin en se disant qu\u2019on pourrait mettre au monde le prochain sauveur, mais il faut tout de même se rappeler de l\u2019importance de l\u2019idéalisme et du regard neuf que posent les jeunes sur le monde pour nous pousser à nous remettre en question.Faites des enfants.N\u2019en faites pas.Peu importe votre choix, soyez indulgents envers ceux et celles qui font le choix inverse.Dans les deux cas, il peut s\u2019agir d\u2019une décision dif?cile, voire douloureuse.12 RELATIONS 809 JUILLET-AOÛT 2020 CESSER DE FAIRE DES ENFANTS POUR SAUVER LA PLANÈTE ?Cesser de faire des enfants pourrait forcer une prise de conscience collective sur l\u2019urgence d\u2019agir pour la planète.Blanche Gionet-Lavigne L\u2019auteure est comédienne et dramaturge E n 1990, le Canada a signé la Convention internationale des droits de l\u2019enfant, un traité adopté par la quasi-totalité des pays du monde.Les États signataires reconnaissaient alors que les enfants ont des droits qui leur sont propres, dont celui de vivre dans un milieu sécuritaire et sain.Trente ans plus tard, force est de constater que le laxisme des gouvernements face à l\u2019urgence climatique compromet gravement le respect de ces engagements.Parmi les voix qui s\u2019élèvent pour le dénoncer, on peut entendre celle d\u2019Emma Lim, une jeune activiste canadienne qui a lancé le mouvement de grève mondiale #No Future, No Children (« Pas d\u2019avenir, pas d\u2019enfants »), en septembre dernier.La jeune femme de 18 ans s\u2019est engagée à renoncer à son rêve d\u2019avoir des enfants tant que des mesures radicales ne seront pas prises pour faire face à la crise climatique.Elle invite les jeunes du monde entier à faire de même.J\u2019admire Emma et la force de ses convictions.Je me reconnais en elle.Je ne suis pas certaine d\u2019avoir son courage, mais je partage ses peurs : âgée de 30 ans, j\u2019ai toujours pensé qu\u2019un jour j\u2019aurais des enfants.Pourtant, dans le contexte actuel, je commence à en douter sérieusement.Prise de conscience J\u2019ai commencé à remettre en question mon désir d\u2019avoir des enfants lors de mes recherches pour la pièce de théâtre documentaire Entre autres.Pendant plus de deux ans, j\u2019ai mené une enquête pour tenter d\u2019élucider une question qui me taraude : pourquoi sommes-nous incapables de faire les changements nécessaires à notre survie et quelles seraient les mesures draconiennes à adopter pour effectuer un véritable virage écologique ?J\u2019ai rencontré de nombreux intervenants et discuté de sujets poignants.Certaines paroles et certains constats résonnent encore tous les jours en moi, entre autres le fait de réaliser que d\u2019ici à peine 30 ans, la fonte des glaces du Groenland et du pergélisol sera tellement avancée que des centaines de millions de personnes seront forcées de migrer dans des conditions désastreuses à cause de la hausse du niveau des mers.Est-ce vraiment le terrain de jeu dans lequel je souhaiterais voir s\u2019amuser d\u2019éventuels enfants ?Un carré de sable que l\u2019on vide à la pelletée comme s\u2019il n\u2019y avait pas de lendemain ?Notre planète est limitée et l\u2019humanité vit à crédit.Sa consommation de ressources dépasse chaque année un peu plus vite les capacités de régénérescence des écosystèmes.Pour pouvoir continuer notre mode de vie actuel, on emprunte aux générations futures.Une importante ré?exion collective à ce sujet est nécessaire.Je repense à la jeune Emma Lim, qui renonce à son envie d\u2019avoir des enfants pour cesser de vivre aux dépens des générations futures.Elle incarne à elle seule une véritable leçon d\u2019altruisme.L\u2019être humain est doté d\u2019empathie, mais en avons-nous suf- ?samment pour adapter notre mode de vie en fonction de ceux qui nous suivront ?Sommes-nous capables de lever les yeux de notre écran pour regarder un peu plus loin, vers ce paysage lointain que nous avons cessé d\u2019observer depuis bien longtemps, l\u2019horizon ?« Ça va bien aller.», vraiment ?J\u2019écris ces lignes au coeur de la crise liée à la COVID-19 et je cherche toujours des réponses à mes questions.Con?née dans mon appartement, j\u2019ai développé une fascination pour mes plantes.Elles arrivent à se tenir droit alors que le reste du monde bascule.J\u2019aimerais que ce temps d\u2019arrêt nous serve de leçon et nous enracine comme elles.Je souhaite de tout cœur qu\u2019il nous fasse sortir de la boîte dans laquelle nous sommes con?- nés depuis plusieurs années déjà.Je suis secrètement ravie de constater que ces changements radicaux dans nos habitudes sont béné?ques pour notre environnement.D\u2019un autre côté, je me désole de constater que nous avons besoin de lois sévères pour effectuer un tel ralentissement.La menace ne suf?t pas.Elle n\u2019est pas assez concrète.Alors pourquoi voudrions-nous du jour au lendemain nous sortir de notre propre gré de ce système que l\u2019on tient pour acquis ?Je tente une réponse : a?n de garder le droit de faire des enfants.Pour les mettre au monde, il faudrait d\u2019abord pouvoir leur promettre justement ça, un monde.Faire la grève de la reproduction permet d\u2019illustrer de manière forte que non, tout ne va pas « bien aller » si nous retournons à « l\u2019anormal » et que nous n\u2019agissons pas dès maintenant pour contrer les changements climatiques.La bonne nouvelle est que nous avons maintenant la preuve que nous sommes capables d\u2019agir collectivement pour tenter d\u2019aplatir n\u2019importe quelle courbe qui nous mène vers l\u2019extinction de notre espèce.RELATIONS 809 JUILLET-AOÛT 2020 13 LA SPIRITUALITÉ POUR CHANGER LE MONDE 14 RELATIONS 809 JUILLET-AOÛT 2020 DOSSIER Virginia Pésémapéo Bordeleau, L'été va, 2016, acrylique, 107 cm x 152 cm.Photo : D.Trépanier Dans le contexte actuel de crises écologique, sociétale et sanitaire planétaires, la spiritualité apparaît comme un soutien précieux et essentiel à un grand nombre de personnes engagées socialement, croyantes ou non.Pour elles, la vie intérieure, le ressourcement, la quête de sens ou l\u2019attention à une transcendance \u2013 tout ce à quoi renvoie d\u2019une certaine manière la spiritualité \u2013 sont fondamentaux.Mais au-delà des pratiques individuelles, la spiritualité peut-elle être un moteur d\u2019action collective pour la justice sociale et la dignité humaine ?Une voie pour réenchanter et humaniser un monde aux abois ?Ce dossier se penche sur ces questions qui peuvent paraître contre-intuitives dans nos sociétés sécularisées, en s\u2019attardant aussi à des enseignements que peuvent nous apporter différentes traditions spirituelles et religieuses.E MONDE ?Emiliano Arpin-Simonetti et Christophe Genois-Lefrançois L a question peut sembler provocatrice.La spiritualité, après tout, n\u2019est-elle pas une affaire personnelle vaguement new age, au mieux une forme un peu naïve de croissance personnelle et, au pire, le terreau de croyances obscurantistes contraires à la raison et prêtant ?anc à toutes les théories complotistes ?Ces idées préconçues qui af?eurent rapidement dès qu\u2019il est question de spiritualité \u2013 et encore plus si par ce terme on réfère à la religion \u2013 révèlent à quel point il est dif?cile d\u2019envisager la spiritualité comme ayant une dimension collective dans nos sociétés sécularisées, et au Québec en particulier.Cela peut se comprendre, compte tenu des traumatismes historiques que nous a légués une certaine branche conservatrice \u2013 et longtemps dominante \u2013 de l\u2019Église catholique québécoise.Mais le malaise est plus profond.Le grand récit national moderniste de la Révolution tranquille a grandement contribué à institutionnaliser un certain rationalisme libéral qui déprécie tout ce qui ne peut être maîtrisé, administré et contrôlé par la raison instrumentale et la technique, contribuant à normaliser l\u2019idée que le spirituel est synonyme d\u2019irrationnel et qu\u2019il n\u2019a pas sa place dans la discussion sur les affaires de la Cité.La technocratie et l\u2019hyperindividualisme qui ont ?ni par s\u2019imposer avec l\u2019avancée du néolibéralisme n\u2019ont fait qu\u2019exacerber cette tendance à l\u2019individualisation et à la dépolitisation du spirituel et de tout ce qui a un caractère collectif, en dehors du divertissement de masse et du spectacle.Pourtant, la spiritualité a bel et bien une dimension collective, une force transformatrice dont on se prive en la séparant de toute expérience politique au sens large du terme.Si elle peut soutenir ceux et celles qui luttent pour la justice et la dignité humaine dans le parcours parfois ardu de l\u2019engagement, elle est aussi pour plusieurs cette énergie qui s\u2019éprouve et se déploie avec d\u2019autres, dans une communion à travers RELATIONS 809 JUILLET-AOÛT 2020 15 laquelle on devine notre appartenance à ce qui nous dépasse et nous englobe, cet Autre ou cet ailleurs vers lequel tendre.Comme le formulait si bien le philosophe Henri Bergson, « l\u2019esprit tire de lui-même plus qu\u2019il n\u2019a, [\u2026] la spiritualité consiste en cela même, et [\u2026] la réalité, imprégnée d\u2019esprit, est création » (La Pensée et le mouvant, Garnier Flammarion, 1934).La spiritualité guide nos pas vers un monde à créer en commun, qui doit naître pour que nous puissions (sur)vivre.Face à la crise civilisationnelle qui nous confronte de toutes parts, il semble donc plus urgent que jamais de réactiver la puissance de cette forme élémentaire de rapport au monde sans lequel nous asphyxions, avalés par le déploiement d\u2019un monde purement matérialiste qui avance au rythme effréné des choses, de leur exploitation, de leur marchandisation, de leur consommation et de leur dépérissement.Car c\u2019est bien tout notre rapport au monde qu\u2019il faut repenser, transformer.Un rapport entre autres marqué par ce que le pape François, dans son encyclique Laudato si\u2019, appelle le « paradigme technocratique ».Fondé sur la distinction entre nature et culture opérée par la modernité occidentale, ce dernier conditionne l\u2019humain à maîtriser la nature par la technique, à l\u2019exploiter et à la consommer sans limites.La crise écologique \u2013 qui est aussi économique, sociale et spirituelle \u2013, en révélant à quel point ce paradigme est destructeur, nous incite à fonder un autre rapport au monde en inscrivant l\u2019humain non pas en surplomb, mais au cœur de ce réseau d\u2019interdépendances et d\u2019interrelations qui forme le tissu de la vie sur Terre.Pour emprunter au langage de Laudato si\u2019, cette transformation profonde exige une « conversion écologique » qui, pour les chrétiens, se manifeste entre autres par un retour aux sources de l\u2019Évangile, dénaturé au ?l du temps pour justi?er un anthropocentrisme dominateur, coupé de la Création.Cette conversion nécessite aussi de mettre ?n à la vieille opposition entre immanence et transcendance, autre dualisme arti?ciel qui enferme la pensée, pour réinventer leur articulation et développer un rapport plus holiste avec le monde.D\u2019ailleurs, et sans conférer pour autant un caractère absolu à cette dimension, plusieurs courants de la mouvance écologiste \u2013 de l\u2019écologie intégrale à la collapsologie en passant par certaines branches de l\u2019écoféminisme et de l\u2019écologie politique \u2013 s\u2019inscrivent dans ce mouvement qui intègre la dimension spirituelle de l\u2019être humain à la lutte pour la « sauvegarde de notre maison commune ».Sur ce chemin, à l\u2019instar du pape François, plusieurs s\u2019inspirent des spiritualités autochtones et de leurs cosmologies non dualistes.Au-delà de cette inspiration certes féconde et opérant un certain renversement du rapport colonial (pour peu que ces emprunts ne se fassent pas en dépossédant à nouveau les premiers peuples), c\u2019est aussi sur la spiritualité elle-même que les peuples autochtones ont quelque chose à nous apprendre.Ils nous montrent bien à quel point, loin d\u2019être une fuite du monde, la spiritualité, le rêve et les récits mythiques peuvent au contraire être des modes de connaissance et d\u2019action permettant d\u2019incarner dans une pratique quotidienne le monde que l\u2019on souhaite voir advenir.En ce sens, l\u2019écoute attentive de plusieurs traditions spirituelles et religieuses non occidentales, notamment l\u2019islam, nous fait prendre conscience de certains de nos cadres conceptuels qui étouffent l\u2019expérience spirituelle et l\u2019enferment dans le carcan rationaliste-réductionniste, d\u2019une part, et individualiste, de l\u2019autre.Cette écoute attentive, qui est nécessaire en soi dans le cadre d\u2019une société pluraliste, est aussi potentiellement libératrice : elle nous tend un miroir en même temps qu\u2019elle ouvre une fenêtre sur une altérité qui est non seulement culturelle, mais aussi radicale.Elle nous permet en effet, pour peu que nous soyons prêts à ce dialogue, de nous ouvrir à une expérience spirituelle qui n\u2019est pas refoulée au domaine de l\u2019intime, ni rendue taboue.Cela dit, il ne s\u2019agit pas d\u2019exalter la spiritualité contre la raison : certaines expériences liées à des quêtes de sens peuvent évidemment se révéler tout aussi étouffantes et destructrices que « le capitalisme comme religion », pour parler comme Walter Benjamin.Il s\u2019agit plutôt ici de sortir de cette dichotomie pour être en mesure d\u2019envisager dans toute sa profondeur existentielle la transformation sociale \u2013 mais aussi morale \u2013 si nécessaire à laquelle nous devons nous atteler de toute urgence.Peut-être plus encore que la crise écologique, celle déclenchée par la pandémie de COVID-19 a fait éclater au grand jour les multiples failles qui lézardent l\u2019édi?ce chambranlant de nos sociétés capitalistes, consuméristes, productivistes.Pensons seulement aux conséquences dramatiques de notre inaction coupable à l\u2019égard des personnes âgées parquées dans des résidences et abandonnées à leur sort une fois devenues « improductives » ; à l\u2019exacerbation de l\u2019isolement social et à ses graves conséquences ; à la normalisation de l\u2019intrusion du travail dans l\u2019intimité du « chez soi » ; aux profondes (et meurtrières) inégalités sociales, ethniques et de genre face à la maladie, au con?nement, à la perte d\u2019emploi\u2026 Devant cette crise inédite, un profond sentiment d\u2019absurdité s\u2019insinue partout.Mais loin de ne provoquer que désarroi, il donne aussi lieu à un sursaut d\u2019âme qui pousse des milliers de personnes à refuser l\u2019inacceptable, l\u2019indignité et l\u2019injustice, à l\u2019instar de toutes ces personnes qui se sont enrôlées pour prêter main-forte au personnel débordé et à bout de souf?e des CHSLD, au risque de leur santé, voire de leur vie.Il y a bien là le signe que « l\u2019esprit tire de lui-même plus qu\u2019il n\u2019a » pour reprendre la formule de Bergson citée plus haut.Et que cette force nous pousse à refuser la fatalité pour nous engager sur les voies d\u2019un devenir autre, plus humain.« L\u2019attitude fondamentale de se transcender, en rompant avec l\u2019isolement de la conscience et l\u2019autoréférentialité, est la racine qui permet toute attention aux autres et à l\u2019environnement, et qui fait naître la réaction morale de prendre en compte l\u2019impact que chaque action et chaque décision personnelle provoquent hors de soi-même.» - PAPE FRANÇOIS, LAUDATO SI\u2019, §208.16 RELATIONS 809 JUILLET-AOÛT 2020 DOSSIER CHANGEMENT DE CIVILISATION ET SPIRITUALITÉ Dominique Bourg L\u2019auteur, philosophe et professeur honoraire à la Faculté des géosciences et de l\u2019environnement de l\u2019Université de Lausanne, en Suisse, a publié entre autres Une Nouvelle Terre (Desclée de Brouwer, 2018) L a pandémie de COVID-19 et la façon dont un grand nombre de pays tentent d\u2019y répondre peuvent nous permettre d\u2019analyser la donne écologique plus générale qui nous échoit.L\u2019enjeu est une véritable bascule de civilisation qui comporte nécessairement une composante spirituelle, à vrai dire essentielle.Un arrêt partiel des économies, jusqu\u2019ici inimaginable à une telle échelle, s\u2019est imposé petit à petit dans un grand nombre de pays, le con?nement quasi général des populations devenant nécessaire a?n d\u2019éviter la diffusion délétère du coronavirus.Les effets de notre action sur la nature, notre destructivité, nous ont ainsi imposé une intervention radicale à laquelle nous ne pensions pas devoir un jour nous soumettre.Ce coronavirus est en effet une de ces zoonoses \u2013 maladies dont les agents se transmettent entre animaux vertébrés et l\u2019humain \u2013 qui se multiplient depuis quelques décennies.Cela en partie parce que nous détruisons des écosystèmes, la biodiversité sauvage de même que la diversité génétique des espèces domestiques ; ce faisant, nous déstabilisons les équilibres entre les populations et nous facilitons la circulation des pathogènes.Or, c\u2019est une situation similaire à laquelle l\u2019ensemble des dégradations du système Terre, changement climatique en tête, nous confronte désormais.Ces dégradations ont atteint un degré inouï et rien ne semble annoncer quelque décrue.Effondrement du vivant, pollution, destruction des sols, déserti?cation, acidi?cation des océans, emballement des dérèglements climatiques, etc., la liste est connue.Ses conséquences aussi : aggravation des ouragans, inondations hors normes, mégafeux de forêt, pics de chaleur jamais atteints et graves sécheresses, pour n\u2019en nommer que quelques-unes.L\u2019enjeu n\u2019est autre que le maintien de la possibilité, pour l\u2019espèce humaine et les autres, de vivre sur Terre.Tournant de civilisation Cette situation impose un changement radical : une réduction brutale des émissions mondiales de gaz à effet de serre (GES) \u2013 de moitié au minimum \u2013, et ce, dans une décennie, avec un effort immédiat pour atteindre la neutralité carbone au milieu du siècle.En somme, elle exige une décélération non moins radicale de notre consommation d\u2019énergie, et donc de notre consommation tout court ; une économie neutre en carbone ; une régénération des sols et des écosystèmes que nous avons détruits.Comme pour la pandémie de COVID-19, cela nécessite un profond changement des modes de vie, consistant non pas cette fois en un arrêt momentané des économies, mais bien en une restructuration complète de l\u2019appareil de production et en une réduction radicale de la consommation.Celles-ci sont devenues nécessaires tout simplement parce que les causes des destructions du système-Terre ne sont autres que nos niveaux de production et de consommation sans cesse croissants.Affronter la crise écologique exige de rompre avec le succédané de spiritualité qui prévaut dans nos sociétés consuméristes.Il nous faut réintroduire une forme de transcendance dans notre rapport au monde.?RELATIONS 809 JUILLET-AOÛT 2020 17 DOSSIER Virginia Pésémapéo Bordeleau, La déesse, 2014, acrylique sur toile, 51cm x 40 cm.Photo : C.Leduc Il est clair que ce vers quoi nous devons tendre est un véritable tournant civilisa- tionnel.La modernité occidentale a cherché à nous arracher à la vallée des larmes de la misère, se donnant comme dessein de toujours produire plus, poursuivant jusqu\u2019à l\u2019absurde la croissance in?nie et la quête de richesses matérielles.Nous sommes désormais menacés d\u2019un retour à la vallée des larmes, sous la forme d\u2019un désert brûlant.Pour saisir en quoi le dé?qui est devant nous est loin de n\u2019être qu\u2019économique et politique, mais relève tout autant de questions de spiritualité, il faut distinguer deux acceptions du terme1, les deux étant évidemment liées.L\u2019une, ontologique, renvoie à notre conception de la nature et à notre rapport au monde ; l\u2019autre, plus classique, est liée à l\u2019idée dominante de la réalisation de soi, de son humanité, au sein d\u2019une société donnée.Par exemple, c\u2019est la conception moderne dominante du monde, selon laquelle la nature n\u2019a de valeur que si elle est exploitable, qui a amené à penser, à l\u2019issue des guerres de religion et avec la philosophie libérale du contrat, que toute réalisation de soi ne pouvait s\u2019accomplir que par l\u2019acquisition de biens.À la consumation du monde, à son exploi tation sans réserve et tous azimuts devait répondre l\u2019idéal consumériste.Impossible dès lors de mettre ?n à une exploitation éhontée de la planète sans, en même temps, cesser la consommation débridée de ses ressources.Or, nous ne parviendrons pas à nous accommoder de l\u2019essentiel, au détriment du super?u, sans renouveler les idéaux de réalisation de notre humanité et notre rapport au monde.Une « spiritualité » consumériste Autrement dit, l\u2019ère de soubresauts du système-Terre dans laquelle nous entrons contredit frontalement le succédané de spiritualité auquel la modernité nous a réduits.Celui-ci nous détourne de toute forme d\u2019extériorité : aussi bien face à une nature à respecter que face à un idéal de dépassement de soi au nom d\u2019une transcendance.Cette pseudo-spiritualité nous a ainsi ramenés entièrement à l\u2019intérieur du monde, en vue de son exploitation économique sans limites et d\u2019une accumulation indé?nie de richesses matérielles.Or, c\u2019est cette même spiritualité qui dévaste désormais le monde vivant.Qu\u2019on se souvienne du propos du publicitaire français Jacques Séguéla, qui défraya la chronique il y a une dizaine d\u2019années : « Si à 50 ans, on n\u2019a pas une Rolex, on a quand même raté sa vie ! » L\u2019horizon moderne de la réalisation de soi, précocement appréhendé par la philosophie arti?cialiste de Hobbes, était sans appel.À l\u2019état de nature, il n\u2019est aucune ?nalité sociale transcendante qui s\u2019impose d\u2019évidence à tous, si ce n\u2019est une ?nalité en creux : un désir d\u2019accumulation de moyens, à savoir produire et accumuler des biens matériels dans l\u2019espoir de pouvoir en jouir.Ce constat \u2013 on ne peut plus matérialiste et sommaire, rendu alors audible par un siècle de guerres de religions et de con?its sanglants autour du salut et de ses modalités \u2013, la modernité ?nira par le faire sien.Cette impulsion originelle ne ?nira toutefois par s\u2019imposer effectivement et donner ses fruits qu\u2019avec l\u2019avènement, plusieurs siècles plus tard, des sociétés de consommation, dès l\u2019avant-guerre aux États-Unis, avec les Trente Glorieuses en Europe et, plus largement, dans le monde industriel capitaliste.L\u2019idéal consumériste de réalisation de soi, à savoir l\u2019accomplissement de notre humanité par la consommation, est clair.Il n\u2019est plus question de dépassement de soi sous quelque forme que ce soit, mais de la réalisation, ici-bas, d\u2019un idéal éminemment possessif : posséder une belle famille, une résidence luxueuse dotée de tous les attributs techniques de l\u2019époque, de l\u2019automobile au téléphone intelligent en passant par la Rolex.La consommation, à réactualiser sans cesse, au-delà du succédané d\u2019in?ni qu\u2019elle génère, dynamise, tire l\u2019existence vers l\u2019avenir et, en ce sens, la remplit.Or, nous l\u2019avons vu, ce sont précisément les modes de vie consuméristes qui compromettent l\u2019habitabilité de la Terre.C\u2019est d\u2019eux dont il est urgent de se détourner.À cet égard, plusieurs sondages réalisés dans la population française entre 18 RELATIONS 809 JUILLET-AOÛT 2020 DOSSIER Virginia Pésémapéo Bordeleau, Danse sacrée, 2019, acrylique, 92 cm x 92 cm.Photo : D.Trépanier novembre 2019 et janvier 2020 convergent et mettent en lumière une évolution de l\u2019opinion publique : une majorité de personnes sondées, grosso modo 55 %, tendent en effet à discerner dans la sobriété matérielle un horizon inévitable, si ce n\u2019est souhaitable2.Nous consommons toujours, mais la magie de la consommation n\u2019a plus la même aura.Cette prise de distance par rapport à l\u2019idéal consumériste s\u2019accompagne par ailleurs d\u2019une sensibilité renaissante par rapport à la nature, dont les manifestations sont multiples : la sensibilité envers les animaux, les plantes et les arbres, par exemple.L\u2019intérêt pour la permaculture3, une pratique née de la fusion entre la connaissance scienti?que des écosystèmes et la culture des aborigènes d\u2019Australie, qui s\u2019est extraordinairement développée ces dix dernières années mais qui remonte aux années 1970, me semble relever de la même dynamique.Et avec la permaculture, on s\u2019approche de la spiritualité, car elle n\u2019est pas qu\u2019une simple technique agricole : elle est une sagesse, une relation holistique au monde4.Des formes désormais nommément spirituelles se développent sur ce terreau d\u2019une sensibilité accrue à la nature.Ainsi, le chamanisme \u2013 ce mélange indistinct de rites de guérison et de mise en relation à des esprits \u2013 connaît depuis un certain temps une forme de résurgence dans les mouvements écologiques occidentaux.Encore très présent chez les peuples autochtones et persistant à l\u2019intérieur d\u2019une religion monothéiste comme l\u2019islam, ou aux marges d\u2019un autre monothéisme, le christianisme, il n\u2019a jamais vraiment disparu, même en Europe où il subsiste par exemple un chamanisme revendiquant ses origines celtiques.Celui revendiqué par la mouvance écologique a un tropisme marqué pour les cultures amérindiennes.Ces cultures, par ailleurs, en raison de leur animisme, incarnent aujourd\u2019hui l\u2019Autre de l\u2019Occident, lequel a promu, à compter de la ?n du XVIe siècle, l\u2019idée d\u2019une conception purement mécaniste de la nature, réduite à un agrégat de particules matérielles, mécaniques donc, extérieures les unes aux autres, étrangères à toute forme d\u2019intériorité et de représentation.Cela a pour conséquence directe l\u2019af?rmation d\u2019une humanité étrangère au reste de la nature.Il est dif?cile de ne pas y voir l\u2019une des origines du caractère autodestructeur de la civilisation occidentale.Immanence et transcendance Le christianisme n\u2019est évidemment pas en reste, le texte phare en la matière étant l\u2019encyclique Laudato si\u2019, qui a connu un large écho au-delà même des communautés chrétiennes.De façon très succincte, ce texte du pape François constitue une réponse argumentée à l\u2019accusation portée par l\u2019historien Lynn White à l\u2019encontre du rôle du christianisme médiéval, qu\u2019il situait à l\u2019origine historique de la crise écologique, pour avoir impulsé une révolution ontologique nous ayant conduits à ne discerner dans la nature qu\u2019un « stock de ressources ».Cette réponse est scripturaire, fondée sur l\u2019interprétation du livre de la Genèse, mais aussi philosophique et théologique, proposant de rompre avec le paradigme tech- noéconomique (§ 105, 106) de la modernité contemporaine, et n\u2019hésitant pas à endosser une nécessaire décroissance (§ 106, 203, 204, 217, 222).L\u2019écologie est bien ici portée à la hauteur d\u2019un projet alternatif de civilisation.Dans cette perspective, nous assistons aussi à une ré- appropriation du panenthéisme, selon lequel le divin est présent en toute chose, en tout être.Cette posture depuis longtemps présente dans les cultures asiatiques et africaines subsiste encore dans la théologie chrétienne orientale \u2013 l\u2019occidentale l\u2019ayant globalement rejetée après le tournant moderne, cartésien, sauf la spiritualité franciscaine et igna- tienne.Immanence et transcendance ne s\u2019opposent pas, en réalité, la présence de Dieu dans le monde n\u2019excluant nullement sa transcendance.Toute proportion gardée, c\u2019est aussi à une conciliation entre immanence et transcendance que je me suis employé dans Une Nouvelle Terre, en jouant autour de la fonction d\u2019extériorité associée au signi?ant « Dieu », laquelle appelle cependant un enracinement historique et culturel.J\u2019y adopte une posture moniste ré?exive \u2013 résolument non dualiste \u2013, selon laquelle matière et esprit sont deux aspects d\u2019une même substance.Une façon de recouper l\u2019animisme sans le reproduire non plus.C\u2019est aussi une manière de rejeter une opposition tranchée entre immanence et transcendance.Puis, en m\u2019appuyant sur le philosophe Stanislas Breton, je suis reparti de la présence du signe « Dieu », \u2013 en tant que signi?ant sans référent assignable, ou plutôt en tant que puissance de dépassement de tout référent possible, comme semblent le vivre les grands mystiques \u2013 comme accroche possible d\u2019une fonction d\u2019extériorité et de transcendance.Sans un véritable revirement (métanoïa) d\u2019ordre spirituel, on ne voit guère comment nous allons pouvoir assumer, et surtout sublimer, la décrue énergétique et matérielle rapide que l\u2019état de la Terre nous impose (réduction sur 10 ans de la moitié de notre consommation énergétique, mais aussi de notre empreinte écologique5) si l\u2019on veut sauver ce qu\u2019on peut encore sauver de l\u2019habitabilité de notre planète.Cela exigerait de nous détourner de notre « spiritualité » consumériste évoquée plus haut.Comment cela sera-t-il possible sans au moins les linéaments d\u2019une autre ou d\u2019autres formes de spiritualité ?1.D.Bourg, Une Nouvelle Terre, Paris, Desclée de Brouwer, 2018.2.Voir entre autres « Les Français plus \u201cécolos\u201d que jamais », sur le site Odoxa.fr.et Philippe Moatti, « L\u2019utopie écologique séduit les Français », Le Monde, 22 novembre 2019.3.Louise Lacroix, « La permaculture : un rapport différent à la nature », Relations, no 758, août 2012.4.Voir le dossier « De la forêt à la vigne », dans le webzine La pensée écologique, novembre 2019.5.Voir plus largement : D.Bourg et autres, Retour sur Terre.35 propositions, Paris, Puf, 2020.L\u2019ère de soubresauts du système-Terre dans laquelle nous entrons contredit frontalement le succédané de spiritualité auquel la modernité nous a réduits.RELATIONS 809 JUILLET-AOÛT 2020 19 DOSSIER Guy Côté L\u2019auteur est un théologien engagé parmi les exclus L e spirituel, situé à la frontière de la métaphysique, de l\u2019éthique, de la psychologie, de la foi et de la religion, est dif?cilement saisissable.On l\u2019évoque couramment de manière plutôt générale, sans pouvoir clairement le dé?nir, de sorte qu\u2019il prête à bien des interprétations, parfois abusives.Toute description qu\u2019on peut en faire demeure forcément partielle et approximative.Les voies empruntées pour y accéder varient à l\u2019in?ni.Une approche davantage centrée sur l\u2019expérience personnelle mettra l\u2019accent sur des démarches comme l\u2019exploration du sens et des valeurs, l\u2019uni?cation et le dépassement de soi au service d\u2019un absolu, la recherche de liberté intérieure et d\u2019authenticité, ou encore l\u2019évocation de l\u2019indicible par la création artistique.Dans une perspective plus collective, on s\u2019interrogera sur la manière d\u2019affronter certains dé?s comme la crise migratoire, les tensions iden- titaires, les disparités sociales ou l\u2019urgence d\u2019une transition vers un mode de vie plus écologique.On pourra alors viser, par exemple, le développement d\u2019une « éthique planétaire1 » ou d\u2019une conscience globale, axée sur l\u2019intégration de l\u2019humain, du cosmique et du transcendant, avec une volonté de transformation sociale, politique et culturelle du monde.Ce type d\u2019engagement peut revêtir un caractère spirituel même en l\u2019absence d\u2019une quête explicite de spiritualité.Tout travail pour améliorer la société entraîne en effet une recherche de transcendance dans le dépassement de ce qui est, en vue de ce qui pourrait ou devrait être.Cela demande aussi un certain dégagement de l\u2019égo en faveur d\u2019un bien jugé supérieur, au risque d\u2019y perdre parfois ses privilèges, sa sécurité ou même, à la limite, sa vie \u2013 comme il arrive sous des régimes autoritaires hostiles à toute contestation ou dans des situations de crise humanitaire.Loin d\u2019être l\u2019apanage des héros, un tel travail se pratique souvent très discrètement, en assumant par exemple sa part de responsabilité citoyenne et politique, en s\u2019engageant dans des organismes à vocation sociale, ou encore en s\u2019appliquant à exercer son métier ou sa profession au service du bien commun.Une espérance têtue Les différentes formes d\u2019engagement social peuvent procéder, par exemple, d\u2019une analyse politique, d\u2019un sens éthique de la solidarité, ou encore d\u2019une af?nité particulière avec un groupe social discriminé.Lorsqu\u2019on ré?échit à la tradition chrétienne, on peut aussi discerner comment certains de ses éléments constitutifs peuvent inspirer une quête spirituelle en lien avec la recherche de justice, d\u2019inclusion et de paix.Depuis ses origines avec les prophètes bibliques, cette tradition transmet une intuition fondatrice : bien que les humains soient responsables de leur destin, la marche du monde ne relève pas pour autant de leurs seuls efforts ou simplement de dynamiques sociopolitiques données.Devant toute manifestation d\u2019humanité profonde ou toute apparition imprévue de moments de grâce, dans la vie ordinaire comme au milieu des pires calamités, la personne croyante discerne au sein du réel une présence bienveillante intimement jointe à l\u2019initiative humaine, discrète au point d\u2019échapper à l\u2019attention courante.Une telle foi s\u2019appuie pour les chrétiennes et les chrétiens sur l\u2019expérience de Jésus au sujet de celui qu\u2019il appelle l\u2019Esprit, et dont provient l\u2019inspiration de sa mission (Luc 4, 14).Cet acteur silencieux et omniprésent ne peut agir sans une libre collaboration à son impulsion intérieure qu\u2019Ignace de Loyola appelait les « motions invisibles » du cœur et de la conscience.La responsabilité humaine demeure entière mais elle s\u2019en trouve ainsi accompagnée, confortée de l\u2019intérieur.Ce souf?e spirituel incite à se mettre en route vers autrui et il soutient en chemin quiconque accueille sa présence et son inspiration.Une telle vision est porteuse d\u2019espoir dans le climat de fatalisme et d\u2019anxiété engendré par les différentes crises que nous connaissons aujourd\u2019hui.Elle est de nature à raffermir la détermination à humaniser la société sans se laisser décourager par la cruauté de certaines réalités, en s\u2019inscrivant dans un mouvement de vie qui dépasse nos efforts limités et incertains.L\u2019espérance croyante demeure cependant lucide.Elle ne compte pas sur tel ou tel résultat particulier qu\u2019une force extérieure toute-puissante se chargerait d\u2019assurer plus ou moins magiquement ; elle s\u2019appuie plutôt sur la conviction qu\u2019un secours intérieur ne fera jamais défaut à nos meilleurs efforts en vue de la transformation du monde.L\u2019ENGAGEMENT SOCIAL COMME EXPÉRIENCE SPIRITUELLE Tout travail pour améliorer la société entraîne en effet une recherche de transcendance dans le dépassement de ce qui est, en vue de ce qui pourrait ou devrait être.Comment la spiritualité peut-elle s\u2019articuler aux efforts en vue d\u2019humaniser la société et d\u2019améliorer notre vie collective sur la planète ?Quelles sources d\u2019inspiration une telle quête peut-elle trouver dans la tradition chrétienne ?20 RELATIONS 809 JUILLET-AOÛT 2020 DOSSIER Spiritualité incarnée Dans une perspective chrétienne, le spirituel est inséparable de l\u2019expérience humaine concrète.Son authenticité est attestée par son effet sur la qualité des relations établies avec les autres dans les différentes dimensions de la vie personnelle et collective.À cet égard, qu\u2019elle se conçoive ou non en lien avec la foi, toute pratique de solidarité avec les sans-voix et les sans-pouvoir, avec les victimes d\u2019injustice ou de violence, porte en elle-même une profonde signi?cation spirituelle, qu\u2019il s\u2019agisse par exemple de familles aux prises avec la grande pauvreté, de travailleuses et de travailleurs exploités, d\u2019exilés ostracisés en raison de leur origine ou de leur religion, de femmes violentées, de personnes itinérantes jugées avec mépris, d\u2019Autochtones isolés dans les centres urbains ou de ces jeunes qui sentent leur avenir menacé par l\u2019incurie de leurs aînés.Les prophètes bibliques voyaient là un lieu de dévoilement d\u2019un Dieu inconnaissable en lui-même : « Il a rendu justice au pauvre et au nécessiteux.N\u2019est-ce pas cela me connaître ?\u2013 oracle du Seigneur » (Jérémie 22, 16).Dans la perspective de Jésus, travailler au relèvement et à l\u2019inclusion de l\u2019indigent, de l\u2019étranger, de l\u2019affamé, du malade ou du prisonnier est une médiation fondamentale de la communion avec lui : « Toutes les fois que vous avez fait ces choses à l\u2019un de ces plus petits de mes frères, c\u2019est à moi que vous les avez faites » (Matthieu 25, 40).La jonction entre spiritualité et engagement trouve ici un fondement important dans la foi, permettant aux personnes croyantes de dire que partout où le bien est fait et le mal combattu par une pratique sociale, culturelle ou politique basée sur la solidarité, Dieu est accueilli, lui qui est amour.Engagement et spiritualité ne sont pas deux ordres de réalité voués à demeurer superposés l\u2019un à l\u2019autre comme des voies parallèles, voire concurrentes, mais plutôt deux dimensions inséparables d\u2019une expérience de communion avec l\u2019Autre dans l\u2019accueil et le service de l\u2019autre.Chemin d\u2019humanisation La conception chrétienne de la spiritualité et de l\u2019engagement invite à une transformation radicale des rapports humains, comme l\u2019illustre le testament ultime laissé par Jésus à ses disciples à travers le geste inoubliable du lavement des pieds (Jean 13, 1-20).Cet acte, à l\u2019époque, était fait par des esclaves.En l\u2019assumant, Jésus a renversé le rapport du maître et de l\u2019esclave et dénoncé toute forme de pouvoir dominateur.Son geste exprime l\u2019inspiration qui l\u2019a guidé dans sa mission : la liberté de renoncer à tout privilège et de s\u2019iden- ti?er aux exclus en se mettant à leur service.Il propose cette liberté paradoxale comme chemin d\u2019humanisation : « ce que j\u2019ai fait pour vous, faites-le, vous aussi ».Le fractionnement du pain, dans la communauté chrétienne, a le même sens : « Faites ceci en mémoire de moi », faites de votre vie un don à autrui et vous trouverez ainsi votre joie.L\u2019engagement à la manière de Jésus dépasse la morale du devoir et de la stricte réciprocité pour introduire à la surabondance et à la gratuité d\u2019un amour radical, excessif par nature, démesuré dans ses aspirations, qui n\u2019admet ni frontières, ni limites, appelle au pardon de celles et ceux qui nous font du tort, à la compassion envers le criminel, à une fraternité universelle où les plus humbles auraient la première place.Dans cette perspective, la lutte contre les systèmes oppressifs et pour l\u2019avènement d\u2019une société plus juste ne se limite pas à la proposition d\u2019un modèle sociopo- litique alternatif.L\u2019annonce du monde nouveau initié par la pratique de Jésus vise la transformation de l\u2019humain comme tel, la refonte des structures sociales et le renouvellement, sur tous les plans, de notre manière d\u2019entrer en relation les uns avec les autres, avec un souci primordial de liberté, d\u2019égalité, d\u2019inclusion et de respect de la dignité de toute personne.La poursuite de ce projet, inatteignable de manière absolue, met en évidence le caractère relatif de toute réalisation historique, ce qui peut prémunir contre une tentation de dogmatisme idéologique.On s\u2019avance sur ce chemin comme vers un horizon qui donne sens à la marche, avec le bâton du pèlerin et \u2013 pour reprendre les mots d\u2019un mystique chrétien du XIVe, Jan Van Ruysbroeck \u2013 dans la « lumière obscure » de la foi.1.Hans Küng, Projet d\u2019éthique planétaire : la paix mondiale par la paix entre les religions, Paris, Seuil, 1991.RELATIONS 809 JUILLET-AOÛT 2020 21 DOSSIER Virginia Pésémapéo Bordeleau, Maelstrom, 2017, acrylique, 40 cm x 30 cm.Photo : D.Trépanier ÉCOFÉMINISME : JOINDRE LE COSMIQUE, L\u2019HUMAIN ET LE SACRÉ Écologie et spiritualité forment un tout : sans une nouvelle conscience du sacré, il sera quasi impossible pour l\u2019humanité de surmonter la crise écologique et de faire la paix avec la Terre.L\u2019écoféminisme en prend acte dans ses pratiques, ses rituels et ses propositions de transformation sociale.Pierrette Daviau L\u2019autrice est religieuse Fille de la Sagesse, théologienne et professeure titulaire retraitée à la Faculté des sciences humaines de l\u2019Université Saint-Paul, à Ottawa A dmettre que les racines des problèmes écologiques et socioéconomiques sont spirituelles exige une véritable transition \u2013 au sens fort de l\u2019étymologie latine du mot (trans-ire), qui signi?e « aller au-delà ».Respecter la Terre et tous les êtres qui l\u2019habitent, c\u2019est les accueillir comme des dons avec la conscience de leur dignité et de leur inévitable interdépendance.Adopter une « sobriété heureuse » comme mode de vie, c\u2019est opérer un travail intérieur sur son désir et son idéal d\u2019accomplissement.L\u2019écospiritualité1 invite ainsi à réorienter le sens de la vie en faisant l\u2019unité entre le cosmique, l\u2019humain et le sacré.Il ne s\u2019agit pas simplement d\u2019ajouter une couche spirituelle à l\u2019engagement écologique ni de « verdir » notre méditation ou notre cheminement spirituel.La spiritualité écologique cultive l\u2019art d\u2019habiter notre environnement, notre « maison commune », comme le dit le pape François dans son encyclique Laudato si\u2019, d\u2019une manière intériorisée et consciente.Sauver la Terre-Mère Aux origines de l\u2019humanité, le sacré était féminin et associé à la naissance et à la surabondance de la vie.Selon cette conception, la Terre apparaissait comme un être vivant qui nourrissait, abritait et déterminait la vie et la mort de tous ses habitants.Les femmes étaient considérées de la même façon et jouissaient donc d\u2019une reconnaissance comparable.Dans les années 1970, inspiré de ces idées, l\u2019écoféminisme s\u2019élabore en souhaitant non seulement réparer les dégâts des guerres et de la surexploitation des ressources naturelles, mais aussi préserver la vie sur Terre.Remettant en cause l\u2019ordre patriarcal, ce mouvement tente d\u2019articuler la convergence du féminisme, de l\u2019écologie et du paci?sme.Il repose sur la solidarité et la coopération plutôt que sur la domination.Pour les écoféministes, la crise environnementale ne concerne pas seulement le dehors, mais aussi le dedans, l\u2019intériorité ; elle ne concerne pas seulement leurs relations avec la nature, mais aussi avec elles-mêmes.L\u2019écoféminisme n\u2019a pas d\u2019abord commencé comme une théorie, mais comme une pratique.Aux yeux de ses adeptes, renouer le dialogue entre femmes et nature consiste non seulement en une redé?nition de notre responsabilité envers la Terre-Mère, mais se présente aussi comme la condition essentielle pour que puisse advenir une politique planétaire raisonnable et sensible.Pour créer et vivre de nouvelles compréhensions du bonheur et de la liberté, des écoféministes célèbrent par exemple de façon littéraire et/ou rituelle l\u2019in- terconnectivité de toutes choses vivantes et non vivantes.Elles convoquent à utiliser notre liberté, notre intelligence, nos qualités et toutes nos forces pour vivre en communion avec les humains, mais aussi avec toute la Création.22 RELATIONS 809 JUILLET-AOÛT 2020 DOSSIER Virginia Pésémapéo Bordeleau, La course des loups, 1995, acrylique, 180 cm x 152 cm.Photo : M.Delorme L\u2019écospiritualité au féminin n\u2019est donc pas simplement la pratique d\u2019écogestes tels que le recyclage ou le compostage, mais aussi l\u2019esprit dans lequel on accomplit ces actions, la manière dont on regarde le monde, la communion des uns et des unes avec les autres, la conscience de pouvoir changer le monde au quotidien.Écoféminisme et spiritualité en dialogue Peu à peu, le caractère spirituel de l\u2019écoféminisme2 se développe à partir de la conscience que l\u2019humain fait partie d\u2019un corps sacré, non pas dans le sens d\u2019une opposition entre sacré et profane, mais dans le sens où chaque existence humaine est concernée par toute la vie.Œuvrer en ce sens, c\u2019est retisser les relations à soi, aux autres, à la nature et au mystère du Souf?e sacré qui habite et transcende toute vie.C\u2019est concevoir que tout élément (air, minéraux, plantes, animaux) émanant de la Sophia, la Sagesse créatrice, fait le lien entre la Création et le Divin (cf.Proverbes 8, 22-35 et Sagesse 7).Ainsi, la spiritualité écoféministe n\u2019est pas uniquement une appréciation de la Terre.La Terre elle-même y apparaît comme un principe maternel et nourricier, source de notre existence et de notre spiritualité.Les spiritualités autochtones qui font de la Terre-Mère la messagère du Grand Esprit \u2013 sans toutefois lui attribuer une essence divine \u2013 inspirent également les spiritualités féministes et de l\u2019environnement.La Sophia créatrice souhaite que nous fassions grandir le monde en prenant nos responsabilités pour en faire un jardin où tous les êtres pourront vivre et s\u2019épanouir.C\u2019est une spiritualité dérangeante : elle nous sort des chemins connus, des voies tracées d\u2019avance pour nous faire emprunter des sentiers sinueux, à peine défrichés.Elle propose de nous éveiller à la dimension féminine du divin, à une vision renouvelée de notre interrelation directe avec l\u2019Univers.L\u2019engagement à ne prélever de la nature que ce qui est nécessaire à notre vie, à la traiter à nouveau comme un « sujet » de dialogue, de négociation et de gratitude, est au cœur de cette spiritualité.Un enchantement face à la générosité de notre Terre, génératrice et nourricière, invite à s\u2019en réjouir et à rendre grâce à sa Source.Au cœur de l\u2019expérience spirituelle des femmes L\u2019écoute de l\u2019expérience féminine et du Cosmos fait partie d\u2019une même transformation et son urgence témoigne de son originalité.Cela s\u2019exprime dans les contacts avec une nature qui devient elle-même un espace d\u2019émerveillement, un lieu de contemplation, une occasion de rencontres avec les autres et avec le divin.Les pratiques spirituelles des éco- féministes reposent sur l\u2019actualisation et la recherche de solutions pour elles-mêmes et pour les écosystèmes.Leur spiritualité s\u2019incarne dans la vie ordinaire, dans des gestes simples, dans l\u2019attention aux petits, dans l\u2019importance de nourrir, de guérir, de prendre soin des personnes et de l\u2019environnement.Les pratiques spirituelles écoféministes visent à transformer les situations et les structures qui entravent la communion, pas seulement à réduire la consommation pour mieux répartir les ressources.Il s\u2019agit aussi d\u2019écouter la voix des pauvres, le cri de la Terre, et de privilégier des options permettant d\u2019avoir un style de vie moins énergivore et de préserver ainsi toute forme de vie, humaine et non humaine.Dans certaines pratiques écospirituelles, des rituels ayant pour but de guérir la Terre se caractérisent par une grande importance accordée aux mouvements du corps.La présence au corps est d\u2019ailleurs une particularité des spiritualités féministes.Loin d\u2019être un obstacle au spirituel, le corps devient un havre de paix qui fait advenir la vie dans son ensemble.Il est le lieu par excellence de coappartenance, d\u2019interdépendance avec le Cosmos, d\u2019intégration naturelle entre l\u2019humain, la nature et le sacré.L\u2019identité du moi se structure dans le rapport au corps en tant que porteur de l\u2019âme, de l\u2019esprit et de la vie ; en tant que lieu de respect, de discipline, mais aussi de plaisir et de relations avec les autres.Alors que les liturgies traditionnelles chrétiennes considèrent le corps féminin comme objet de tentation ou source d\u2019impureté, les liturgies et les rituels écoféministes tentent de se rapprocher des rythmes de la nature.Ils favorisent le mouvement corporel, les danses en cercle, les gestuelles, les manipulations d\u2019objets sacrés ou quotidiens, les postures variées, les accolades, les touchers, etc.Ici, le corps n\u2019est pas exclu du spirituel et la sexualité est nommée, voire valorisée.Le rôle majeur de ces rituels est de fournir aux femmes des lieux et des symboles où elles se reconnaissent, où elles peuvent se connecter avec le sacré à leur manière propre.Dans ces espaces, la créativité nourrit l\u2019avenir et alimente l\u2019espérance d\u2019un renouveau pour toute l\u2019humanité.« Une spiritualité de la Création est cosmique.Elle est ouverte, elle cherche et elle est curieuse du Cosmos intérieur de chaque personne et de chaque créature comme du Cosmos extérieur, elle cherche l\u2019espace entre les créatures, qui les unit toutes3.» Vivre de plus en plus en harmonie et en interdépendance avec le Cosmos, c\u2019est se reconnaître en interrelation avec le sacré.L\u2019Univers est un sujet en vie.Il incombe aux individus, femmes, hommes et enfants, d\u2019inventer un vivre-ensemble collectif, d\u2019établir des modalités de vie qui permettent à notre planète non seulement de vivre, mais de survivre pour les générations à venir.Les femmes ressentent viscéralement qu\u2019on a besoin de la Terre pour se développer humainement et spirituellement : la nature, pleine de la présence de la Sophia et de ses énergies divines, est une véritable école de sagesse.1.Voir Pierrette Daviau, « L\u2019écospiritualité : un chemin de renouvellement intérieur », dans Croire hors les murs.Expériences du croire chrétien d\u2019aujourd\u2019hui, Berlin, Lit Verlag, 2014.2.Voir P.Daviau, « Regards féministes chrétiens sur l\u2019écospiritualité », dans L\u2019écospiritualité féministe, L\u2019autre Parole, no 149, été 2019.3.Matthew Fox, La grâce originelle.Introduction à la spiritualité de la Création, Montréal, Bellarmin, 1995, p.83.Loin d\u2019être un obstacle au spirituel, le corps devient un havre de paix qui fait advenir la vie dans son ensemble.RELATIONS 809 JUILLET-AOÛT 2020 23 DOSSIER L\u2019EFFONDREMENT N\u2019EST PAS L\u2019APOCALYPSE Ariane Collin L\u2019auteure est responsable de projet au Centre justice et foi F ace à la crise écologique planétaire et à la faillite des principaux systèmes sociaux, économiques, politiques et religieux de notre société, cette dernière est arrivée à un point tournant auquel elle n\u2019est préparée ni techniquement, ni psychologiquement, ni spirituellement.Devant l\u2019effondrement inévitable de notre civilisation, comment garder la force de continuer, d\u2019éviter le désespoir ?Une nouvelle discipline comme la collapsologie, qui se donne pour tâche d\u2019étudier l\u2019effondrement des systèmes et de s\u2019y préparer, me fait l\u2019effet d\u2019une bouffée d\u2019air frais dans ce contexte, de par sa manière d\u2019accueillir ces questionnements.Car pour elle, qu\u2019importe que cet effondrement arrive comme une avalanche ou comme une transition, le bouleversement profond des systèmes qui sont actuellement censés assurer notre subsistance et notre sécurité nous pousse à revenir à l\u2019essentiel.Cet essentiel consiste d\u2019abord à reconnaître notre vulnérabilité \u2013 le doute, les blessures, le deuil \u2013 qui fait partie de la vie.C\u2019est aussi nommer la détresse existentielle que causent les changements environnementaux et la perte de sens qui l\u2019accompagne, ce dont tentent de rendre compte des néologismes comme « écoanxiété » et « solastalgie ».Nommer et accepter la peur, comme le fait la collapsologie, est un des moyens de la surmonter et de dépasser la paralysie qu\u2019elle provoque.Pour plusieurs d\u2019entre nous, ce qui est le plus dif?cile à supporter est que la vie continue « normalement » en faisant abstraction du pire qui plane au-dessus de nos têtes, imprévisible et incalculable.L\u2019effondrement de notre civilisation ne ressemble pas nécessairement à l\u2019apocalypse.Inévitable aux yeux de plusieurs, il appelle à prendre la mesure de nos moyens et à faire un plan.Ce plan devra être revu constamment, car, comme la théorie du chaos aide à le comprendre, nous avons affaire à des enchaînements d\u2019événements qui dépassent nos modèles de prédiction.Au fond, il s\u2019agit de nourrir l\u2019espoir et le courage en les fondant sur quelque chose de ferme et en passant par les grandes questions existentielles.Quel sens y a-t-il à construire ce qui va tôt ou tard s\u2019écrouler ?À se battre quand on est le plus faible ?À vivre puisqu\u2019on va mourir ?L\u2019intuition est que les grandes traditions spirituelles, y compris les traditions autochtones, peuvent être un secours pour traverser des temps dif?ciles.Sans nier le besoin et l\u2019utilité certaine de l\u2019action collective concertée, cette approche rétablit la validité du ressenti, du pressentiment, du récit, des rituels et des symboles.Elle cherche aussi à nourrir l\u2019émerveillement, à proposer autre chose qu\u2019un rapport de domination sur la nature.Parmi les références des collapsologues, l\u2019auteure et militante écologiste Joanna Macy est souvent citée, elle qui depuis les années 1980 invite à l\u2019espérance active, qu\u2019elle décrit avec des principes tirés du bouddhisme et de la pensée systémique.Pierre Rabhi1, pour donner un autre exemple, a fondé le Mouvement colibris en s\u2019inspirant de « la légende du colibri », récit autochtone de cet oiseau qui arrose de quelques gouttes une forêt en ?ammes.Aux animaux qui contestent l\u2019acharnement de l\u2019oiseau face à une cause apparemment perdue d\u2019avance, il répond : « Je fais ma part.» Naïf ?Peut-être.Mais ne vous y trompez pas, les militantes et militants qui m\u2019ont raconté cette histoire aux quatre coins du Québec sont des résistants lucides, nourris par cette image qui les soutient dans leur marche à contre-courant.Cela témoigne du besoin et de la vive soif de sens qui les habitent.Bien que, jusqu\u2019ici, les écrits sur la collapsologie se contentent souvent d\u2019ef?eurer les traditions spirituelles et les pratiques qui les accompagnent, les questions qu\u2019ils posent et l\u2019attitude qu\u2019ils préconisent rejoignent celles de philosophes et de mystiques.La col- lapsologie s\u2019ancre à la fois dans un effort de vivre aux limites de la vie et dans une humilité devant ce qui nous échappe et devant les quêtes de sens, plutôt que dans des discours motivateurs uniquement rationnels, ré?échis et stratégiques.Ainsi, loin de faire obstacle à la lutte politique, qui se doit d\u2019être énergique et inlassable si nous voulons survivre comme espèce sur cette planète, la collapsologie apporte un souf?e nouveau à celles et ceux qui pourraient voir en l\u2019inévitabilité de l\u2019incendie un frein dé?nitif à leur désir d\u2019arroser les ?ammes, ne serait-ce que quelques gouttes à la fois.1.Voir P.Rabhi, « Vers la sobriété heureuse », Relations, no 743, septembre 2010.24 RELATIONS 809 JUILLET-AOÛT 2020 DOSSIER Virginia Pésémapéo Bordeleau, Transhumance, 2015, acrylique, 76 cm x 102 cm.Photo : D.Trépanier Robert Mager L\u2019auteur est théologien C\u2019 était il y a 40 ans.Je participais à une session de formation offerte par un groupe de chrétiens de gauche.Nous devions dresser la carte de nos relations (couple, amis, famille, travail, associations, communauté de foi), quanti?er le temps que nous accordions hebdomadairement à chacune et nous demander, dans chaque cas, si cette relation servait bien la « cause » que nous portions (la justice sociale, le féminisme, le socialisme, etc.).La prémisse était qu\u2019un véritable engagement requiert que l\u2019on s\u2019y consacre entièrement et que l\u2019on sacri?e tout lien susceptible de nous en distraire ou de nous en détourner.Nous étions plusieurs à trouver que ça n\u2019allait pas.Nous comprenions l\u2019invitation à la cohérence et au dévouement, mais quelque chose de l\u2019ordre de la gratuité se perdait en chemin, et cette perte nous paraissait relever de l\u2019essentiel.Plus tard, j\u2019ai appris à reconnaître les divers visages de l\u2019idéologie, au sens où l\u2019entendait Hannah Arendt, à savoir la manière dont une idée forte peut engendrer un système de pensée dominateur.L\u2019idéologie, écrit Arendt, c\u2019est la « logique d\u2019une idée » : une intuition forte (l\u2019égalisation des conditions de vie, la défense des libertés individuelles, la promotion de la justice sociale) devient le moteur d\u2019un raisonnement qui entend mettre l\u2019histoire à nu (« les secrets du passé, les dédales du présent, les incertitudes de l\u2019avenir1 ») et en maîtriser le cours.Le problème d\u2019une idéologie n\u2019est pas que son idée-force soit nécessairement fausse ; c\u2019est souvent la puissance même de cette idée, sa pertinence et son urgence au regard de la réalité qui la rendent si séduisante et mobilisatrice.Le problème est que l\u2019idéologie fait ?de la complexité du réel.Elle s\u2019affranchit de tout ce qui, à même le réel, résiste à son idée-force, en marque les limites et la relativise.Emportée par sa propre logique, enfermée dans un sens qu\u2019elle veut imposer à l\u2019histoire concrète, l\u2019idéologie manifeste « l\u2019émancipation de la pensée à l\u2019égard de l\u2019expérience2 ».Spiritualité et quête de sens La spiritualité, en tant que champ d\u2019expérience, est souvent associée à la recherche de principes et de perspectives susceptibles de mobiliser, de dynamiser et d\u2019orienter l\u2019action personnelle et collective.Aux exigences et aux épreuves de l\u2019engagement correspond ainsi la nécessité d\u2019une force intérieure, motrice, qui permette d\u2019avancer, de se relever, de persévérer, d\u2019espérer.Celle-ci peut puiser à différentes sources : la religion, la philosophie, l\u2019art, ou une expérience personnelle forte de l\u2019injustice, de l\u2019humiliation ou de l\u2019hypocrisie qui éveille au sens de la justice, de la dignité ou de la vérité.On peut parler ici de foi, avant même toute détermination religieuse, c\u2019est-à-dire de la capacité d\u2019adhérer personnellement ou collectivement à quelque chose (un projet, une manière de vivre, une institution) et de traduire cette adhésion en pratiques concrètes.Ainsi considérée, la spiritualité comme quête et mobilisation de sens paraît une très bonne chose, au béné?ce des personnes et de leurs engagements.Mais l\u2019histoire montre bien que si l\u2019invocation d\u2019un sens peut donner du souf?e à l\u2019action personnelle et collective, elle peut aussi se mettre au service de stratégies destructrices.Le sens se cristallise alors dans une idéologie, un programme, une utopie que rien ne semble pouvoir relativiser ou contrer.Le sens est emballé, débridé, absolutisé.Il devient fou.Est-il vraiment nécessaire de donner ici des exemples de violences meurtrières mises à l\u2019enseigne de « nobles causes » ou d\u2019un Dieu d\u2019amour, tant le siècle dernier en offre des plus tragiques ?Et combien de grandes nations, aujourd\u2019hui encore, invoquent les plus grands idéaux pour justi?er et masquer tout à la fois leurs stratégies de domination ?L\u2019incitation à la retenue La déroute des religions et le désenchantement actuel à leur égard peuvent nous faire manquer ce qu\u2019elles recèlent de signi?catif au regard de toute expérience spirituelle.S\u2019il faut en croire le linguiste Émile Benveniste, l\u2019étymologie du terme religion renvoie moins à l\u2019idée de relation (religare en latin, « relier »), comme on l\u2019af?rme habituellement, qu\u2019à celle de relecture (relegere, « relire ») et, en amont, à l\u2019expérience du respect et de l\u2019effroi devant ce qui est perçu comme « plus grand3 ».L\u2019expérience du divin est d\u2019abord perception de cette grandeur qui nous déborde, marque notre limite et nous avertit.Elle incite à la retenue suivant l\u2019idée que tout ce qu\u2019il est possible de faire n\u2019est pas nécessairement convenable, souhaitable ou permissible.Après des siècles de modernité, au cours desquels l\u2019autonomie humaine s\u2019est progressivement af?rmée à l\u2019encontre de toute forme de loi extérieure, qu\u2019elle soit traditionnelle, culturelle ou religieuse, la reconnaissance de limites et l\u2019incitation à la retenue peuvent paraître suspectes.L\u2019heure est plutôt à la dénonciation des tabous et des interdits.Mais l\u2019humanité livrée à elle-même reste aux prises avec l\u2019oppression et la démesure : le crépuscule des dieux n\u2019a pas entraîné la ?n de l\u2019hubris.Le marquage des limites emprunte alors d\u2019autres voies : celle, principale, de l\u2019expression et de L\u2019EXIGENCE DE RETENUE Si la recherche du sens peut dynamiser l\u2019engagement, elle peut aussi se mettre au service de stratégies destructrices.Une spiritualité féconde demeure en quête de ce qui est « plus grand », sans en être jamais propriétaire.RELATIONS 809 JUILLET-AOÛT 2020 25 DOSSIER la défense des droits humains, et celle, plus diffuse, de l\u2019indignation épisodique devant ce qui est jugé inacceptable ou intolérable, ce vocabulaire évitant soigneusement d\u2019affronter la dure question de savoir pourquoi, en l\u2019absence de toute autorité transcendante, tout ne pourrait pas être accepté ou toléré.À l\u2019ère de l\u2019autonomie, quelque chose continue de faire sentir son exigence, ce quelque chose étant diversement nommé : transcendance, altérité, mystère, sacré, totalité, unité ou harmonie.Dans un contexte d\u2019éclatement et de pluralisme culturel des sociétés, il n\u2019existe plus de voie royale pour la quête actuelle, ni de langage commun pour en exprimer la multiplicité des formes.Le terme spiritualité, historiquement déterminé, fragile et plurivoque, sert pour l\u2019instant à désigner ce vaste champ d\u2019exploration.Mais il est plus facile, dans notre contexte, de saluer les multiples avenues de la quête de sens que de reconnaître et de contrer les manifestations de la démesure.L\u2019icône et l\u2019idole C\u2019est pourquoi il importe d\u2019envisager tout système de sens (projet, utopie, mode de vie) sur l\u2019horizon de son propre dépassement vers quelque chose de « plus grand », quelle que soit la manière dont cela est nommé.Il n\u2019y a pas de cause absolue : tout idéal, si élevé soit-il, est limité, faillible, critiquable ; il ne constitue pas le dernier mot de l\u2019aventure humaine.Sa parole est « avant-dernière ».Cela peut être dit d\u2019une autre manière, classique, celle reprise autrefois par le philosophe Jean-Luc Marion dans son ouvrage intitulé L\u2019idole et la distance (Grasset, 1977) : toute ?guration de l\u2019ultime n\u2019est qu\u2019une icône, c\u2019est-à-dire une image, un re?et, une représentation.En tant que telle, si grand soit notre attachement à son égard, voire notre vénération et notre dévotion envers elle, cette représentation demeure limitée : ce qu\u2019elle signi?e par ailleurs ef?cacement, elle ne saurait le saisir et encore moins le posséder.La tentation est de faire de cette icône une idole, c\u2019est-à-dire l\u2019objet d\u2019une adhésion sans retenue, d\u2019une identi?ca- tion totale, absolue, sans qu\u2019aucune distance ne permette la réserve, la critique, la dissidence.C\u2019est là le ressort essentiel du fanatisme, dont nous connaissons bien les manifestations religieuses ou politiques, mais qui guette, en fait, tout type de militance.Ce que j\u2019exprime ici sous forme de retenue (de réserve ou de respect) m\u2019apparaît un élément capital de l\u2019expérience spirituelle, qui a des conséquences très concrètes en matière d\u2019attitudes et de pratiques d\u2019engagement.Évoquons diverses manifestations d\u2019une telle réserve, de façon impressionniste, sans prétendre en épuiser toute la richesse.Se laisser toucher et meurtrir par la souffrance, tant la sienne propre que celle des autres.S\u2019ouvrir à ce qu\u2019il y a de « plus grand » à travers la méditation, la contemplation, la prière ou l\u2019art.Rechercher l\u2019impartialité en s\u2019exposant aux points de vue et aux opinions des autres.Prêter une attention particulière à la parole et à la situation des victimes.Exercer une vigilance critique face à l\u2019idéologie et à toute forme d\u2019analyse totalisante.S\u2019attacher, comme Ulysse, au mât de l\u2019aventure humaine et de ses aléas pour résister aux sirènes de l\u2019absolu.Mettre en doute la justi?cation des moyens par les ?ns.Rejeter les stratégies sacri?cielles (les victimes collatérales de nos « justes » luttes, l\u2019abandon des proches pour la cause, la négligence de soi).S\u2019opposer mordicus à la peine de mort comme châtiment exemplaire, quelles que soient les circonstances.En terminant, le théologien catholique que je suis ne peut qu\u2019évoquer, comme ultime exigence spirituelle, celle de l\u2019amour (la compassion, la charité), dont Paul de Tarse disait qu\u2019il ?gure aux côtés de la foi et de l\u2019espérance, mais qu\u2019il est, des trois, « le plus grand » (1 Cor 13, 13).1.H.Arendt, Le système totalitaire, Seuil, 1972, p.217.2.Ibid., p.219.3.É.Benveniste, Le vocabulaire des institutions indoeuropéennes, vol.II, Paris, Gallimard, 1969, p.265-273.26 RELATIONS 809 JUILLET-AOÛT 2020 DOSSIER Virginia Pésémapéo Bordeleau, Métamorphose, 2017, acrylique, 92 cm x 92 cm.Photo : D.Trépanier Mohammed Taleb L\u2019auteur, écrivain algérien, a publié notamment Éloge de l\u2019Âme du monde (Entrelacs, 2015) J e suis né en 1968 dans une famille de la classe ouvrière issue de l\u2019émigration algérienne en France.Je me suis tôt senti appelé à suivre deux ?lières, profondément cohérentes même si elles n\u2019étaient pas toujours coordonnées.La première était celle d\u2019une action s\u2019inscrivant dans la gauche radicale arabe, notamment algérienne, et dans des mouvements de solidarité, en particulier avec la Palestine après la guerre israélienne contre le Liban (1982) et ses populations libanaises et palestiniennes.La seconde ?lière était liée à des préoccupations spirituelles et culturelles : mon arabo-islamité était moins un acquis qu\u2019un projet et je sentais la nécessité de la vivre d\u2019une façon personnelle, en la métamorphosant en quelque sorte.La politique et la spiritualité furent ainsi les deux grandes matrices où ma conscience se forgea.C\u2019était dans les années 1980.Il ne m\u2019est pas possible de dire que l\u2019action sociale et politique était la base de ma démarche et que la spiritualité ne venait qu\u2019en appui, comme un moment, une dimension de ressourcement.La raison en était que mon engagement politique, tout en étant marxiste, dans mes premières années militantes, portait en lui un dessein culturel.Pour l\u2019Algérien et l\u2019Arabe que je suis, il est littéralement impossible de scinder l\u2019existence sociale en diverses parties (là, le culturel ; ici, le spirituel ; là encore, le politique ; ici, l\u2019éthique, etc.).C\u2019est mon être dans son unité et sa totalité qui s\u2019en?amme, manifeste, contemple, prie.Il faut souligner que cette tension créatrice \u2013 entre spiritualité et transformation du monde \u2013 était et demeure grandement facilitée par le caractère global de l\u2019adversaire.En effet, l\u2019impérialisme ne se réduit pas à des ?ux ?nanciers injustes ni même à la fameuse mondialisation néolibérale.Certes, la néolibéralisation des sociétés est bien réelle, comme les processus divers de dérégulation, d\u2019ouverture des marchés et de casse des services publics.Mais l\u2019impérialisme est bien plus que cela, car le capitalisme qui en est la matrice est un système historique complexe, multidimensionnel.La composante économique est primordiale, mais l\u2019estelle plus que les composantes idéologique, culturelle et métaphysique ?Réenchanter notre relation au monde Il se trouve que le mouvement arabe révolutionnaire auquel j\u2019appartenais commençait alors à opérer une métamorphose radicale.Le même changement se produira, entre autres, au Liban, en Palestine et en Égypte.L\u2019organisation algérienne dans laquelle je militais disparaissait, et l\u2019une des raisons en était que le cadre d\u2019analyse marxiste dans lequel elle évoluait devenait insuf?sant pour penser et transformer le monde.D\u2019autres ressources intellectuelles, conceptuelles et méthodologiques devenaient nécessaires.L\u2019horizon demeurait celui de la libération des peuples arabes et du Tiers-monde en général, ainsi que l\u2019émancipation des hommes et des femmes à l\u2019égard de systèmes de domination et d\u2019aliénation.Il est vrai, toutefois, que dans le contexte de la crise du marxisme (qui n\u2019est pas seulement consécutif à la crise du socialisme réellement existant dans les pays de l\u2019Europe de l\u2019Est), le travail de la pensée devenait un enjeu important.Ainsi, dans mon cheminement, je me suis rapproché de la théologie de la libération latino- américaine, dont je percevais le potentiel universel1.D\u2019ailleurs, le courant de la gauche algérienne et arabe qui était le mien s\u2019orientait clairement vers une théologie islamique de la libération et une articulation spéci?que entre spiritualité musulmane et action révolutionnaire, entre foi et justice sociale.Karl Marx, dans cette nouvelle con?guration, rencontrait Max Weber.Ce qui signi?ait que le capitalisme n\u2019était plus seulement envisagé comme « mode de production », mais aussi comme système générateur du « désenchantement du monde ».L\u2019alternative était donc d\u2019œuvrer au réenchantement de notre relation au monde.Pour comprendre et déconstruire le désenchantement capitaliste, qui réduit l\u2019humain à l\u2019homo œconomicus \u2013 une caricature de l\u2019être humain \u2013 et la nature vivante à un tas de ressources à son service, la philosophie spirituelle et métaphysique de l\u2019islam est pour moi d\u2019une grande aide.Dans la mesure où l\u2019essence du capitalisme est l\u2019objectivation marchande, alors l\u2019anticapitalisme ne peut être qu\u2019éthique, culturel et spirituel (en plus des autres dimensions évidentes comme celles du politique et de l\u2019économie).Dans ma façon de saisir le legs traditionnel musulman, le réel ne peut être réduit au matériel.L\u2019existence est à la fois assemblage de choses, mais aussi constellation de signes.C\u2019est ce que la tradition, à partir du Coran, désigne sous le terme Aya.À la fois signe, miracle et mystère (et verset du livre saint !), l\u2019Aya est en quelque sorte la dimension inobjectivable de ce qui nous LA DIMENSION SPIRITUELLE DE L\u2019ACTION SOCIALE : UNE PERSPECTIVE MUSULMANE Regard personnel sur la tension créatrice entre spiritualité et action sociale en contexte d\u2018islam RELATIONS 809 JUILLET-AOÛT 2020 27 DOSSIER L\u2019essayiste, artiste et universitaire nishnaabe Leanne Betasamosake Simpson est une ?gure importante du mouvement de la résurgence autochtone au Canada.La décolonisation des savoirs des premiers peuples et la revalorisation endogène de leurs formes traditionnelles de connaissance et d\u2019action collective occupent une place importante dans son travail \u2013 notamment dans son livre Danser sur le dos de notre tortue (Varia, 2018), dont nous reproduisons ici un extrait.Après avoir montré en quoi le concept de mouvement social tel que forgé par les sciences sociales occidentales est insuf?sant pour parler de la mobilisation des peuples autochtones, elle revient ici sur l\u2019importance de la spiritualité traditionnelle comme source de connaissance sur l\u2019histoire et force de transformation sociale**.LA PROPHÉTIE DES SEPT FEUX, TÉMOIN D\u2019UNE HISTOIRE DE MOBILISATION * L Le récit le plus épique de la pensée nishnaabe concernant les processus de mobilisation ou de migration touchant le colonialisme, la décolonisation et la résurgence est sans doute celui communiqué à travers la Prophétie des sept feux.Dans une période de paix et d\u2019épanouissement, sept prophètes se présentèrent au peuple nishnaabe et ?rent sept prédictions.Les sept prophètes décrivirent aussi un voyage épique allant de la côte est de l\u2019« île de la TortueA » jusqu\u2019aux rives ouest des Grands Lacs.Ils encouragèrent notre peuple à faire ce voyage pour se protéger contre les colonisateurs.Le premier feu de la prophétie initia la plus grande mobilisation de l\u2019histoire nishnaabe : la grande migration, pendant laquelle la nation partit par vagues vers l\u2019ouest, et qui mit, avant de se terminer, environ cinq cents ans ou dix générations.La migration atténua l\u2019impact de la conquête et du colonialisme sur la nation nishnaabe en la dispersant sur un vaste territoire, protégeant le nord et l\u2019ouest des centres plus colonisés du sud et de l\u2019est.Comme mouvement social, les Gete-NishnaabegB ont ainsi pu maintenir une mobilisation de masse stratégique et organisée durant une période incroyablement longue.Penser à la prophétie de cette manière m\u2019a aidée à reconnaître que nous sommes une culture de la mobilisation.Nous sommes une culture qui incarne en même temps le mouvement et la collectivité.Qu\u2019est-ce qui, pour nous, est à retenir dans la Prophétie des sept feux concernant la résurgence nishnaabe actuelle ?Pour commencer, examinons-la d\u2019un peu plus près.Durant le quatrième Feu de la Prophétie des sept feux, deux prophètes se présentèrent au peuple au lieu d\u2019un seul.Les prophètes annoncèrent l\u2019arrivée d\u2019un peuple à la peau claire sur les territoires nishnaabeg, un peuple qui aurait soit le visage de la bienveillance, soit celui de la mort.[.] Les cinquième et sixième feux furent des périodes de grande destruction.La conquête européenne et l\u2019occupation se répandirent sur notre territoire, bien que grâce à la prophétie, les Nishnaabeg aient fait preuve durant cette entoure.Un être ne saurait être réduit à sa face ni à sa surface ; il porte en lui des profondeurs souvent insoupçonnées.C\u2019est comme cela que je comprends cette parole du prophète Mohammed (que la paix soit sur lui) : « Celui qui connaît son âme connaît son Seigneur.» Spiritualité décolonisatrice Mais les Ayat, qui signalent la présence divine ineffable, ne sont pas seulement à l\u2019intérieur de l\u2019humain, comme dit le Coran.Elles sont aussi, telles des théophanies, présentes dans toute la Création.Plus que cela, elles sont la Création.Cette approche musulmane est au cœur de la démarche sociale de l\u2019écologie dans les sociétés islamiques.La question se formule ainsi : peut-on vivre dans l\u2019authenticité une foi religieuse à l\u2019ombre d\u2019une planète malmenée ?Où se situe la cohérence entre, d\u2019une part, la vie intérieure et la spiritualité et, d\u2019autre part, la maltraitance de la Terre ?La conscientisation écologique des sociétés musulmanes devrait constituer une tâche majeure pour les années à venir, et non pas seulement sur le plan du leadership religieux et des institutions mais aussi \u2013 et je dirais même essentiellement \u2013 sur celui de la base communautaire.Sans être passéiste, il nous faut af?rmer la ?erté de cet héritage.En lui, nous pouvons découvrir une prodigieuse richesse en matière écologique.Je ne citerai qu\u2019un exemple : Le Livre de l\u2019agriculture (Kitab al-?laha) d\u2019Ibn al-\u2018Awwâm, composé en Andalousie à la ?n du XIIe siècle.Dans les campagnes et le désert, les savoirs écologiques se transmettaient en grande partie avec les instruments culturels de la tradition orale (contes, histoires légendaires des lieux, proverbes.).Plus récemment, nous pouvons citer les noms, entre autres, de Mohammed El Faïz, Fazlun Khalid, Haïdar El Ali et Mohamed Tahar Bensaada, qui prolongent ce geste de tendresse pour la Terre et de révolution parmi les êtres humains.L\u2019islam propose une compréhension spéci?que de la Création qui en fait une religion anthropologique et cosmique.La terre, les montagnes et les cieux sont, enseigne le Coran, les partenaires d\u2019un immense dialogue avec Dieu.Un passage coranique souligne même que Dieu demandera à la Terre de raconter son histoire.En s\u2019appuyant sur ce thème de l\u2019écologie, il est possible de penser à nouveaux frais cette relation entre le singulier et l\u2019universel.Bien qu\u2019elle soit un impératif universel, bien commun de toute l\u2019humanité, l\u2019écologie se conjugue aussi au 28 RELATIONS 809 JUILLET-AOÛT 2020 DOSSIER période d\u2019une grande résistance.La prophétie du septième feu annonçait un temps où les mesures les plus répressives du régime colonial se relâcheraient et où les Nishnaabeg pourraient ramasser les morceaux de leur langue, de leur culture et de leurs modes de pensée et commencer à construire une résurgence.Alors, durant les cinquième et sixième feux, ils plani?èrent le septième.Des rouleaux furent cachés.Des cérémonies furent pratiquées clandestinement en présence d\u2019enfants.Des histoires furent transmises dans les familles, qui battirent en retraite dans la forêt quand c\u2019était possible, évitèrent stratégiquement les agents des Affaires indiennes, les pensionnats et les agences de protection de l\u2019enfance.Certains s\u2019accrochèrent à la langue.Nos grands-pères et nos grands-mères plantèrent les graines de la résurgence durant les cinquième et sixième feux.[.] Le leader midewewinC des trois feux, Edward Benton-Banai, parle de la Mobilisation des sept feux comme de la chibimoo- daywin.[\u2026] La chibimoodaywin était un mouvement social inspiré par une vision spirituelle, dont avaient débattu et qu\u2019avaient plani?ée les leaders spirituels, politiques et les intellectuels, et qui fut ?nalement menée par nos familles.Encore une fois, nos Aînés ont estimé qu\u2019il a fallu cinq cents ans pour que soient mises au monde dix générations de Nish- naabeg.Ce qu\u2019il a fallu d\u2019engagement, de persévérance, de solidarité et de détermination pour que dix générations portent la même vision est remarquable.Le débat, le consensus, le respect de la dissidence et de la souveraineté des individus, des familles et des clans ont permis aux Nishnaabeg d\u2019étendre leur territoire, dans une rami?cation qui s\u2019est étirée jusqu\u2019aux Grands Lacs.La procession de la communauté a duré cinq cents ans.Cela donne une idée de ce que nous pourrions faire en organisant un mouvement de résurgence stratégique et soutenu pendant les dix prochaines générations.[.] La chibimoodaywin m\u2019indique qu\u2019un regard spirituel porté sur la situation, suivi d\u2019implication individuelle et d\u2019action, est la pierre angulaire de la mobilisation, de la résistance et maintenant de la résurgence nishnaabeg.Mais nos ancêtres devaient aussi avoir une formidable capacité de générer des mouvements de soutien massif pour les visions individuelles, et de mener à bien ces visions sur de longues périodes.Pour réaliser et mettre en marche la résurgence, nous n\u2019avons pas seulement besoin de visionnaires ; ceux-ci doivent aussi posséder la force de persuasion nécessaire pour stimuler, inspirer et illuminer notre peuple a?n qu\u2019il s\u2019unisse, que les Nish- naabeg s\u2019impliquent dans le projet de transformer cette vision en action soutenue et déterminée.Notes : * Extrait de Leanne Betasamosake Simpson, Danser sur le dos de notre tortue.Niimtoowaad mikinaag gijiying bakonaan.La nouvelle émergence des Nishnaabeg, Montréal, Varia, 2018 (p.77-81).** Les notes de ?n de document, numérotées en chiffres dans l\u2019ouvrage, n\u2019ont pu être reproduites ici par manque d\u2019espace.A.L\u2019île de la Tortue désigne, pour les peuples autochtones, l\u2019Amérique du Nord.B.Les anciens Nishnaabeg.C.Midewewin ou Grand Medicine Society fait référence à un groupe particulièrement secret dont la mission était de partager les enseignements spirituels auprès des initiés.pluriel, au gré des langues, des imaginaires, des géographies, des cultures.Cela est valable aussi pour les thèmes de la justice sociale, de la démocratie et de l\u2019émancipation des femmes, par exemple.Le dé?est de maintenir l\u2019axe de vie entre l\u2019universalité de ces valeurs et la diversité des formes qu\u2019elles peuvent prendre.Pour ma part, mon attachement à la culture arabo-musulmane, à mes héritages historiques et à ma spiritualité vise en grande partie à contribuer à une décolonisation de l\u2019universel, à sa désoccidentalisation, a?n que puissent se déployer une écologie, un socialisme, un féminisme aux couleurs arabes et musulmanes.Sans ce travail (qui relève en même temps de l\u2019anthropologie culturelle et de l\u2019imagination créatrice), nous risquons de nous enfermer dans les face-à-face mortifères que sont « Orient/Occident », « Tradition/Modernité », « Particularité/Universalité ».L\u2019islam m\u2019enseigne que l\u2019Unité n\u2019appartient, en dernière instance, qu\u2019à Dieu, et c\u2019est pour cela que le Coran insiste sur le principe de la diversité des peuples.Et quel est le sens de ce pluralisme ?Le Coran nous le révèle : que les peuples se connaissent mutuellement.1.Voir M.Taleb, « Espérances pour une modernité arabo-musulmane », Relations, no 78, décembre 2015.POUR PROLONGER LA RÉFLEXION Consultez nos suggestions de lectures, de ?lms, de vidéos et de sites Web en lien avec ce dossier au www.revuerelations.qc.ca RELATIONS 809 JUILLET-AOÛT 2020 29 Virginia Pésémapéo Bordeleau, Matrice, 2017, 30 cm x 41 cm.Photo : D.Trépanier Enfants apprenant à naviguer, Rio Napo, Équateur, juin 2018.Photo : Marie-Josée Béliveau Notre numéro de septembre-octobre sera en kiosques et en librairies le 11 septembre.Pensez à réserver votre exemplaire ! Il comprendra notamment un dossier sur : L\u2019AMAZONIE Immense territoire abritant près de la moitié des forêts tropicales de la Terre et le plus grand nombre d\u2019espèces du monde, l\u2019Amazonie est une des régions les plus gravement menacées par la crise écologique.Réchauffement climatique, déforestation et extractivisme ravagent des dizaines de milliers de kilomètres carrés de forêt chaque année.Si cette destruction a des conséquences pour la planète entière, elle en a tout particulièrement pour les nombreux peuples autochtones qui habitent l\u2019Amazonie, qui sont la cible d\u2019une dépossession et d\u2019une répression brutales, encore davantage depuis l\u2019arrivée au pouvoir du gouvernement d\u2019extrême-droite de Jair Bolsonaro, au Brésil.La protection de l\u2019Amazonie passe nécessairement par la reconnaissance de leurs droits, de leurs cultures et de leurs cosmovisions.Ce dossier s\u2019efforcera de le rappeler.AUSSI DANS CE NUMÉRO?: \u2022 un débat sur la sobriété numérique ; \u2022 une analyse sur la solidarité internationale envers l\u2019Afrique en temps de pandémie ; \u2022 une ré?exion sur le télé-enseignement qui se développe au Québec ; \u2022 le nouveau Carnet de Yara El-Ghadban, la nouvelle chronique littéraire de Marie-Élaine Guay et la chronique Questions de sens signée par Maya Ombasic ; \u2022 les photos de notre artiste invitée, Marie-Josée Béliveau.Recevez notre infolettre par courriel, peu avant chaque parution.Inscrivez-vous à notre liste d\u2019envoi sur la page d\u2019accueil de notre site Web : .PROCHAIN NUMÉRO Plus qu'une revue, vous accompagnera partout ! La référence sur les questions qui évoluent à l\u2019intersection des champs de la spiritualité et de la santé Jeux de tables et d'influences Obésité La référence sur les questions qui évoluent à l\u2019intersection des champs de la spiritualité et de la santé Jeux de tables et d'influences Obésité Avec son nouveau site web, Spiritualitésanté sera gratuit, pratique et performant.Contactez-nous dès maintenant pour vous inscrire à notre liste d'envoi courriel à : spiritualitesante@chudequebec.ca www.spiritualitesante.ca Août 2020 30 RELATIONS 809 JUILLET-AOÛT 2020 L\u2019auteur est candidat au doctorat au Département d\u2019études intégrées en éducation de l\u2019Université McGill, à Montréal, et vice-président de Soutien international pour les Ouïghours A lors que le monde est en pleine pandémie du coronavirus originaire de Wuhan, en Chine, entre 1 et 3 millions d\u2019Ouïghours et d\u2019autres musulmans turcophones sont détenus contre leur volonté dans des camps de « rééducation » politique, comme les appellent les autorités chinoises.Les conditions y sont misérables et les abus et la torture y sont la norme.En novembre 2019, George Friedman, prévision- niste géopolitique de renommée internationale et stratège en affaires internationales, a estimé qu\u2019un Ouïghour sur dix était détenu dans des camps de « rééducation ».Depuis leur création au début de 2017, ces camps ont été ouverts dans de nombreuses régions du Xinjiang (aussi appelé Turkestan oriental) pour « rééduquer » de force les Ouïghours et autres musulmans turciques, au nom de la lutte contre l\u2019extrémisme.On estime qu\u2019en novembre dernier, le nombre de ces camps dépassait déjà le millier1.Longtemps, le gouvernement chinois a fermement nié l\u2019existence de ces camps.Toutefois, en août 2018, sous une pression internationale croissante, il a admis leur existence, af?rmant qu\u2019il s\u2019agissait de « centres de formation professionnelle » pour les personnes ayant commis des délits mineurs ou qui étaient sur le point de devenir des criminels ou des terroristes, et disant les utiliser pour combattre les idéologies extrémistes tout en offrant aux personnes des compétences professionnelles.En mars 2019, en réponse aux interrogations internationales croissantes sur la légitimité de ces camps, le gouvernement chinois a publié un livre blanc intitulé La lutte contre le terrorisme et l\u2019extrémisme et la protection des droits de la personne au Xinjiang, où on peut lire ceci : « la déradicalisation fondée sur la loi a été lancée au Xinjiang, ce qui a effectivement freiné la formation et la propagation de l\u2019extrémisme religieux » (p.14).Qui sont les Ouïghours ?Dans un pays où les Chinois Han sont majoritaires et représentent 91 % de la population totale, les Ouïghours sont l\u2019un des 55 groupes ethniques minoritaires of?ciellement reconnus.Ils forment une population de plus de 10 millions d\u2019habitants, ce qui représente moins de 1 % de la population chinoise totale, et sont concentrés dans une région qui occupe pourtant un sixième du territoire.Ils vivent principalement dans le Xinjiang, la région frontalière du nord-ouest, considérée comme le centre du carrefour eurasien.Pour les Ouïghours, il s\u2019agit d\u2019une région autonome ouïghoure occupée par l\u2019État chinois.Annexée à la Chine proprement dite sous l\u2019Empire mandchou, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, cette région est devenue la province du Xinjiang (nouveau dominion de la Chine) en 1884.À deux reprises par la suite elle a pu recouvrer son indépendance \u2013 dans les années 1930 et 1940 \u2013 avant d\u2019être à nouveau occupée.Cette région occupe une position stratégique et abrite les ressources pétrolières et gazières les plus abondantes du pays, soit plus de 20 % du gaz naturel, du charbon et d\u2019autres ressources fossiles.En 2019, le ministère chinois des Ressources naturelles a même estimé que le bassin du Tarim, dans le Xinjiang, contenait 60 % des réserves potentielles de gaz du pays.C\u2019est dire l\u2019importance de la région pour la réalisation des plans stratégiques chinois en matière d\u2019énergie, dont l\u2019initiative de la nouvelle route de la soie (« One Belt, One Road ») et celle liée à la technologie 5G.Par ailleurs, selon le Center for Strategic and International Studies, basé à Washington, 84 % du coton chinois, soit environ 22 % des approvisionnements mondiaux, provenait du Xinjiang en 2018.Les grandes marques américaines et européennes en pro?tent, telles Nike, Tommy Hil?ger ou OUÏGHOURS : UN GÉNOCIDE CULTUREL EN MARCHE La réalité abjecte des camps où sont détenus des millions d\u2019Ouïghours et autres musulmans turcophones dans le Xinjiang, en Chine, ne peut plus être niée.Elle révèle un processus de génocide culturel qui doit cesser.Dilmurat Mahmut* KAZAKHSTAN INDE CHINE RUSSIE MONGOLIE Urumqi Pékin RÉGION AUTONOME OUÏGHOURE DU XINJIANG RELATIONS 809 JUILLET-AOÛT 2020 31 AILLEURS encore Zara.Selon l\u2019Australian Strategic Policy Institute, depuis 2017, plus de 80 000 Ouïghours ont été exploités comme travailleurs forcés dans les usines liées à 83 marques internationales incluant Apple, Amazon et Bombardier.La « guerre contre le terrorisme » instrumentalisée Les Ouïghours, ethniquement d\u2019origine turcique, adhèrent depuis le Xe siècle à la branche sunnite de l\u2019islam, y mêlant leurs traditions locales et leurs cosmovisions traditionnelles.Cette réalité culturelle et religieuse représente une dimension constitutive de l\u2019identité collective ouïghoure.Depuis 1949, les politiques du gouvernement chinois à l\u2019égard de la foi et des pratiques islamiques dans le Xinjiang ont alterné entre « l\u2019intolérance radicale », en particulier dans les années 1960 et 1970, et la « tolérance contrôlée », avec une ouverture relative à partir du début des années 1980.Cependant, juste après les attaques terroristes du 11 septembre 2001, à New York, un changement s\u2019est produit.Pour la première fois, l\u2019État chinois a of?ciellement revendiqué l\u2019existence d\u2019une menace terroriste ouïghoure en Chine, quali?ant de terrorisme des con?its ethniques qui existaient pourtant depuis longtemps déjà.Dès lors, le gouvernement a commencé à utiliser commodément la rhétorique mondiale de la « guerre contre le terrorisme » pour réprimer les Ouïghours et interdire l\u2019enseignement et la pratique de l\u2019islam.En 2015, le gouvernement chinois a adopté une loi anti- terroriste qui a effectivement criminalisé « toute expression ouïghoure de dissidence ou de religiosité ainsi que de nombreuses traditions culturelles ouïghoures comme signes de terrorisme ou d\u2019extrémisme2 ».S\u2019est ensuivi la démolition de centaines de mosquées au Xinjiang depuis le début de 2017, moment où le secrétaire régional du Parti communiste chinois (PCC), Chen Quanguo (qui a été transféré de la région autonome du Tibet au Xinjiang en août 2016), a commencé un programme intensif de « sécurisation » visant la foi islamique des Ouïghours.En mars de cette même année, le règlement sur la « désextrémisation » a été adopté, restreignant davantage les droits religieux, tout en mettant explicitement l\u2019accent sur le fait de « rendre la religion plus chinoise et plus conforme à la loi, et de guider activement les religions pour qu\u2019elles deviennent compatibles avec la société socialiste » (article 4).Les médias d\u2019État chinois ont renforcé intentionnellement le lien imaginaire entre la foi islamique et la violence politique dans le contexte du Xinjiang et au-delà.Par exemple, le tabloïd nationaliste d\u2019État Global Times a déclaré que sous la direction actuelle du PCC, le Xinjiang « a évité le destin de devenir la \u201cSyrie de la Chine\u201d ou la \u201cLibye de la Chine\u201d3 ».Qui est envoyé dans les camps ?Dans sa plus récente étude publiée en 2019, la spécialiste de la culture ouïghoure Joanne Smith Finley a dressé la liste des raisons pour lesquelles une personne est envoyée dans un camp4.La liste comprend le fait de voyager ou d\u2019étudier dans un pays étranger dit sensible, ou simplement d\u2019avoir un parent qui a voyagé dans un tel pays, de porter des symboles Manifestation de Ouïghours lors de l\u2019examen périodique universel de la Chine par le Conseil des droits de l\u2019homme des Nations unies, à Genève, 6 novembre 2018.Photo : CP/EPA Salvatore Di Nol?Plus de 80 000 Ouïghours ont été exploités comme travailleurs forcés dans les usines liées à 83 marques internationales.32 RELATIONS 809 JUILLET-AOÛT 2020 religieux, de prier régulièrement, de jeûner pendant le ramadan, de faire le pèlerinage à la Mecque, de prêcher l\u2019islam ou de permettre à d\u2019autres de le faire, d\u2019enseigner l\u2019islam aux enfants et de leur donner des noms d\u2019origine islamique, d\u2019assister aux prières du vendredi en dehors de son propre village, de posséder et/ou de diffuser des contenus numériques sensibles tels que des messages contenant un langage religieux, et de posséder des images de femmes portant des symboles religieux et priant.Dans un article5 datant de 2018, le chercheur Tanner Greer incluait le fait de dire aux autres de ne pas pécher et de ne pas jurer, de porter une chemise avec des lettres arabes et même de parler ouïghour dans les institutions publiques.La plus récente fuite de documents of?ciels concernant les camps \u2013 la liste Karakax, révélée en février dernier par le New York Times \u2013 a encore prouvé cette réalité, cette fois à partir de documents étatiques.De multiples sources et récits révèlent également que l\u2019islam en tant que tel a été décrété comme étant la cause première de l\u2019extrémisme violent.Aucune distinction n\u2019est faite par l\u2019État chinois entre les idéologies politiques du dji- had et les modes de vie islamiques dominants.Les détenus sont contraints de renoncer à leur identité islamique et sont même obligés de boire de l\u2019alcool et de manger du porc, des comportements largement proscrits par les principales interprétations sunnites du Coran.Comme l\u2019ont rapporté certains témoins oculaires, les abus, les punitions et la torture sont des pratiques quotidiennes dans ces camps.Les enfants laissés pour compte Le sort des enfants dont les parents sont envoyés dans les camps est particulièrement horrible.Ces enfants sont arbitrairement placés dans des jardins d\u2019enfants/orphelinats publics ou des « internats » obligatoires où ils doivent vivre séparés de leur famille et de leur communauté.Selon Human Rights Watch, ces lieux ressemblent à des prisons encerclées de barbelés ; il est impossible d\u2019y accéder, pas même la ?n de semaine.Les enfants y sont obligés d\u2019apprendre le chinois mandarin, l\u2019enseignement de la langue ouïghoure étant totalement interdit.De plus, on les empêche strictement de pratiquer leur religion.Le sinologue Adrian Zenz quali?e cet effort de « campagne systématique de réingénierie sociale et de génocide culturel6 ».Selon certaines estimations, environ un demi-million d\u2019enfants sont actuellement endoctrinés de force dans ces lieux.Tous ces établissements rappellent les pensionnats du Canada qui étaient autrefois réservés aux peuples autochtones.Après des décennies, le gouvernement canadien a ?nale- ment été forcé de présenter ses excuses pour les dommages et les traumatismes subis par ces populations en raison de ce système visant leur assimilation.En Chine, l\u2019objectif premier de l\u2019État chinois est aussi de dépouiller les enfants de leur identité et de leur culture.Comme l\u2019af?rme le chercheur universitaire Rian Thum, expert en histoire ouïghoure, la « rééducation » des Ouïghours est, de fait, un programme politique.Le PCC le juge essentiel parce qu\u2019il considère l\u2019islam comme une menace pour le maintien de sa domination sur la Chine.Selon Marie Lamensch, coordonnatrice de l\u2019Institut montréalais d\u2019étude sur le génocide et les droits de la personne, l\u2019initiative des camps de « rééducation » correspond à la dé?nition de « génocide culturel », elle vise à siniser et à soumettre politiquement tous les Ouïghours et les autres minorités musulmanes turcophones.La pandémie de coronavirus ne met pas ?n à ce sinistre projet.Depuis des mois, les autorités chinoises s\u2019efforcent encore plus de dissimuler toute information sur les camps, tout en déplaçant des milliers d\u2019Ouïghours dans des usines situées dans différentes régions de Chine, pour les soumettre au travail forcé.Le PCC a déclaré sa victoire sur le corona- virus à un moment où il était encore trop tôt pour pousser les gens à reprendre le travail, en particulier dans des ateliers clandestins surpeuplés.La communauté internationale ne doit plus garder le silence.En juillet 2019, les ambassadeurs des Nations unies de 22 pays, dont l\u2019Australie, le Canada, la France et le Royaume-Uni, ont signé une lettre condamnant la détention massive des Ouïghours et d\u2019autres groupes minoritaires par la Chine.À l\u2019opposé, toutefois, 37 pays tels que l\u2019Algérie, le Congo, l\u2019Arabie saoudite, la Russie et le Pakistan ont signé une réplique soutenant la politique de la Chine au Xinjiang, préférant ignorer la question ouïghoure sous la pression du PCC.Souhaitons que la pandémie, qui a des conséquences catastrophiques en raison de la dissimulation initiale voulue par le PCC et de la désinformation, devienne un signal d\u2019alarme.Plus que jamais, les exactions commises contre une minorité nationale et la tentative de la faire disparaître interpellent l\u2019humanité tout entière.* Traduit de l\u2019anglais par Anne et Robert McBryde, avec Hélène Charpentier.1.« Expert Estimates China Has More Than 1,000 Internment Camps For Xinjiang Uyghurs », Radio Free Asia, 12 novembre 2019.2.Sean R.Roberts, « The biopolitics of China\u2019s \u201cwar on terror\u201d and the exclusion of the Uyghurs », Critical Asian Studies, vol.50, 2018, p.246.3.James Grif?ths et Ben Westcott, « China says claims 1 million Uyghurs put in camps \u201ccompletely untrue\u201d », CNN, 12 août 2018.4.J.Smith Finley, « Securitization, insecurity and con?ict in contemporary Xinjiang : has PRC counter-terrorism evolved into state terror ?», Central Asian Survey, vol.38, 2019.5.T.Greer, « 48 Ways to Get Sent to a Chinese Concentration Camp », Foreign Policy, 13 septembre 2018.6.Adam Withnall, « \u201cCultural genocide\u201d : China separating thousands of Muslim children from parents for \u201cthought education\u201d », The Independent, 5 juillet 2019.Aucune distinction n\u2019est faite par l\u2019État chinois entre les idéologies politiques du djihad et les modes de vie islamiques dominants.Les détenus sont contraints de renoncer à leur identité islamique.RELATIONS 809 JUILLET-AOÛT 2020 33 AILLEURS L\u2019auteur est poète, essayiste, médiateur et intervenant communautaire « Est : le dedans, l\u2019intime limite des souffrances, leur ?n.Un jour ou l\u2019autre cela cesse.[\u2026] Tout ira pour le mieux » - René Lapierre E n ces temps de con?nement, nous observons, perplexes, le paradoxe contre-intuitif que la solidarité passe, dans ce qui se trouve être la plus grande mobilisation de l\u2019histoire récente, par l\u2019isolement.Nous accusons le coup avec stupeur : prendre soin des personnes vulnérables ce n\u2019est plus les consoler, les prendre dans nos bras ou organiser avec elles des ateliers de pensée critique, mais les isoler.Ce n\u2019est pas un paradoxe intéressant sur le plan intellectuel, mais bien un drame qui se vit simultanément à l\u2019échelle planétaire et à l\u2019échelle la plus intime.C\u2019est sans compter, bien sûr, les personnes les plus vulnérables parmi les vulnérables : celles dont l\u2019isolement dans des mouroirs con?ne à une maltraitance sociétale ; celles qui sont en situation d\u2019itinérance, traquées par les forces de l\u2019ordre ; les collectivités pauvres dans des situations sanitaires dé?cientes, où les mesures d\u2019hygiène ou de con?nement ne sont même pas des options disponibles.Alors que la plupart des communautés atikamekw et innues semblent bien s\u2019en sortir, certaines communautés autochtones souffrent terriblement, elles pour qui les personnes aînées sont le cœur et les poumons de la culture.Même chez les personnes dont les besoins matériels de base sont assurés, le con?nement exacerbe les fragilités affectives et les violences domestiques.Plus communément, l\u2019isolement intensi?e nos petites manies asociales ordinaires et nos comportements compulsifs.Cela ressemble un peu à un échec de notre humanité, qui est fondamentalement sociale, construite sur l\u2019interdépendance, sur les contacts.Nous connaissons les conséquences désastreuses d\u2019un manque prolongé de contact peau à peau sur la santé d\u2019un nourrisson.Il y a bien sûr cet autre aspect, peut-être le plus profond et le plus fécond de notre humanité, qui est attaqué : notre liberté.Le philosophe André Comte Sponville a bien expliqué sur les ondes de France Inter, le 22 avril dernier, le sentiment de traumatisme créé par un choix de valeur où la santé prime sur la liberté ou le bonheur : « On assiste à un renversement complet par rapport à au moins 25 siècles de civilisation où l\u2019on considérait [\u2026] que la santé n\u2019était qu\u2019un moyen, alors certes particulièrement précieux, mais un moyen pour atteindre ce but suprême qu\u2019est le bonheur.» Or, si, pour paraphraser Nietzsche et Cyrulnik, le moyen de surmonter un traumatisme est bien de lui in- suf?er un sens, quel sens donner au drame « intime et collectif » qui a lieu en ce moment ?À l\u2019ère d\u2019Internet et des relations sociales électroniques désincarnées, un bon scénariste chercherait plutôt un ?éau qui forcerait à un retour à la proximité physique.On peut pourtant se demander, entre deux jokes de binge-watching1 (être ?nalement passé à travers tout Net?ix, ou cette boutade de mon amie Véronique Lambert : « Quelqu\u2019un peut tu me dire comment ça ?nit PornHub ?»), si ce con?nement pourrait être porteur d\u2019un type de solitude riche, joyeux et libérateur.Et si un drame plus profond traversait nos modes de vie, depuis que notre socialisation a évacué l\u2019adage stoïcien selon lequel vivre c\u2019est apprendre à mourir ?Il y a belle lurette que nous ne veillons plus nos morts dans nos maisons.Nos contacts avec la mort sont aujourd\u2019hui pourtant plus fréquents que jamais, d\u2019une certaine façon, par sa mise en scène à l\u2019envi dans les productions cinématographiques, les séries et les jeux vidéo.Ayant symboliquement stérilisé la mort, par sa reproduction en série, nous sommes-nous pour autant libérés de notre angoisse ?Pour vivre libre il faut savoir aller librement vers la mort.Comme il faut aller à la rencontre de soi pour apprivoiser notre angoisse.Cela passe inévitablement par de la solitude, de l\u2019introspection\u2026 avec bien sûr des passages à vide et de l\u2019ennui, morne mort de l\u2019âme.Or, quel est notre rapport à l\u2019ennui ?On peut le voir en ce moment : en tout bien tout honneur, la « société du spectacle » « débrouille » et rend disponible son ?ux de divertissements pour tuer l\u2019ennui à la racine, comme un virus qui était à abattre bien avant celui qui nous occupe (ou nous immobilise) en ce moment.Tuer l\u2019ennui des enfants con?nés est devenu un devoir civique, autant pour les sociétés d\u2019État que pour les chaînes privées.C\u2019est avec une frénésie douloureuse que nous fuyons toute forme d\u2019ennui.Cette souffrance en appelle d\u2019autres qui forment un joyeux cortège de dépendances : accumulation de biens, argent, voyages, outremangeaille, coke, opioïdes, sexe, relations amoureuses en série, sports, yoga, POUR LES CONFINÉS SEULEMENT D\u2019un auteur bien conscient, au moment d\u2019écrire ces lignes, de passer sous silence les personnes désespérément exténuées qui travaillent dans le système de santé et les personnes mourantes.David Wormäker Tuer l\u2019ennui des enfants con?nés est devenu un devoir civique, autant pour les sociétés d\u2019État que pour les chaînes privées.34 RELATIONS 809 JUILLET-AOÛT 2020 REGARD bébelles religieuses, spectacles, œuvres d\u2019art\u2026 Même la culture se réclame du statut légitime d\u2019industrie.Notre angoisse du vide et de la mort a fait naître une société du divertissement ; cette société que nous nous sommes construite pourvoie à créer, autant qu\u2019à combler, avec autant de diligence que possible, nos dépendances, nous faisant prendre au passage le pouvoir d\u2019achat pour de la liberté.Cette fuite du vide, ou quête-panique des biens de divertissement, est à l\u2019origine de la création de besoins qui causent, comme nous le savons toutes et tous, de la raréfaction des ressources, engendrant inégalités sociales, misère, famines, guerres, déforestation, déversements pétroliers, crise écologique et entrée dans la sixième grande extinction.La COVID-19 est une irruption virale annoncée depuis longtemps par les scienti?ques.Aura-t-on en?n le courage d\u2019écouter leurs alertes concernant la crise climatique, incomparablement plus préoccupante pour la survie de notre espèce ?Thomas Merton résumait ainsi l\u2019affaire : « Notre monde a maintenant atteint le point où, au nom du divertissement, il est prêt à se faire exploser.» S\u2019il vivait encore, peut-être glisserait-il un mot sur l\u2019actuel président de la plus grande puissance économique et militaire mondiale, à qui il faut bien concéder en toute justice qu\u2019il est certainement l\u2019un des plus divertissants hommes d\u2019État que le monde ait connu.En fouillant bien, ce pourrait bien être là ce qui explique l\u2019hallucinante stabilité de sa popularité dans les sondages, bien que celle-ci ait légèrement perdu du terrain au plus fort de la crise liée à la pandémie aux États-Unis.C\u2019est la seule stabilité qui caractérise cet homme qui souffre d\u2019un daltonisme spirituel l\u2019empêchant de faire la distinction entre le monde réel et le plateau d\u2019une émission de téléréa- lité.Merton écrit encore : « Tout le tragique du \u201cdivertissement\u201d, c\u2019est précisément qu\u2019il soit fuite de tout ce qu\u2019il y a en nous de plus réel et immédiat et authentique.C\u2019est une fuite de la vie et de l\u2019expérience ; la tentative, en d\u2019autres termes, d\u2019interposer un voile d\u2019objets entre l\u2019esprit et son expérience de lui-même.Il faut donc beaucoup de courage et une grande énergie spirituelle pour se détourner du divertissement et se préparer à affronter de plein fouet cette expérience immédiate de la vie qui est proprement insupportable pour l\u2019homme extérieur.Ce n\u2019est possible que lorsque, par un don de Dieu (le Don de la Peur, de la crainte sacrée, dirait saint Thomas), nous sommes capables de voir notre moi intérieur comme étant non pas vacuité mais profondeur in?nie, non pas vide mais plénitude.Ce changement de perspective est impossible tant que nous avons peur de notre néant, tant que nous avons peur de la peur, peur de la pauvreté, peur de l\u2019ennui, bref, tant que nous nous fuyons nous-mêmes.» (Thomas Merton, L\u2019expérience intérieure, Paris, Cerf, 2011) Et si ce con?nement forcé était au bout du compte l\u2019occasion d\u2019acquérir une discipline intérieure qu\u2019il nous manque pour guérir et recouvrer la force vitale que nous nous sommes con?squée au ?l des divertissements ?L\u2019occasion d\u2019un entraînement en vue d\u2019une transition vers une humanité adulte, libre de ses besoins super?us\u2026 et désormais assoiffée de contacts réels et intimes avec le monde ! Avec tout ce que cela entraîne de risques et de joie.1.Visionnement en rafale de ?lms, de séries.Alain Reno, Décon?t, 2020 Et si ce con?nement forcé était au bout du compte l\u2019occasion d\u2019acquérir une discipline intérieure qu\u2019il nous manque pour guérir et recouvrer la force vitale que nous nous sommes con?squée au ?l des divertissements ?RELATIONS 809 JUILLET-AOÛT 2020 35 REGARD 36 RELATIONS 809 JUILLET-AOÛT 2020 REGARD L\u2019 Algérie connaît un soulèvement populaire de grande ampleur depuis plus d\u2019un an.Ce mouvement a-t-il quelque chose d\u2019inédit par rapport aux mobilisations qu\u2019a connues le pays depuis son indépendance, notamment en ce qui concerne le rôle qu\u2019y jouent les femmes ?Omar Benderra : Au moment où je vous parle, le Hirak (« mouvement ») qui se déployait chaque semaine dans la rue en Algérie depuis le 22 février 2019 est « suspendu » en raison de la pandémie de COVID-19.Fait inédit, ce sont des appels relayés massivement par les médias sociaux qui ont mobilisé la population dans tout le pays.La genèse du mouvement, sa généralisation spontanée et sa persistance avec une intensité soutenue sont sans précédent.Avant tout, il faut voir là la con?rmation de l\u2019épuisement des réserves de patience de la société, qui exprime très majoritairement sa volonté de changer d\u2019ère et de se débarrasser d\u2019un régime illégitime et discrédité.Puis, le Hirak con?rme l\u2019inef?cacité des relais politiques of?ciels.Les partis autorisés, les assemblées-croupions, se sont révélés des coquilles vides ne servant que de masques à la dictature.Le Hirak a déconstruit la ?ction institutionnelle qui sert de narratif politique au régime, ce qui n\u2019est pas la moindre des contributions à un processus qui vise une refondation démocratique sur une base représentative.Signe très explicite : lors des manifestations des premières semaines, certains dirigeants de partis ont été chassés des cortèges par les protestataires.Quant aux femmes dans les mobilisations, elles ont été très actives et nombreuses dès les premiers jours.Les rares comptes rendus de la presse occidentale, qui minimisaient leur participation, ne correspondaient pas à la réalité.Des reportages sur le terrain ont ensuite recti?é le tir, heureusement, re?étant une dynamique qui apparaît au grand jour pour la première fois.Dans le même ordre d\u2019idées, ces manifestations sont très clairement transgénérationnelles et concernent quasiment toutes les catégories sociales.Il s\u2019agit bien de l\u2019ouverture d\u2019une nouvelle période dans l\u2019histoire de la société algérienne.En?n, ce qui caractérise ce Hirak algérien est son caractère foncièrement paci?que.Les Algériennes et les Algériens qui ont subi des épisodes sanglants de terreur dans le passé ont ainsi con?rmé leur refus de la violence.Le régime algérien achète depuis longtemps la paix sociale.Comment y arrive-t-il et peut-il continuer encore longtemps de le faire dans le contexte du Hirak et de la pandémie de COVID-19 ?O.B.: Nous parlons d\u2019une dictature organisée autour du contrôle de la rente issue de l\u2019exploitation des hydrocarbures, de sa captation et de sa répartition régalienne.Pour se perpétuer au pouvoir, elle instrumentalise une base clientéliste, formée d\u2019élites stipendiées qui servent de vitrine civile au régime militaire.Le régime s\u2019appuie sur un socle social fragile dont la loyauté est achetée par des prébendes et des passe-droits.L\u2019État est la première victime de ce mode de gestion : rien ne fonctionne vraiment, le système de santé, notamment, est délabré dans une économie à bout de souf?e, ce qui a de lourdes conséquences sociales.Cette situation est d\u2019autant plus mal vécue que le pays a généré, entre 2003 et 2019, plus de 900 milliards de dollars US de revenus grâce au pétrole.Très largement gaspillé, cet argent aurait pu servir à mettre en place les fondations d\u2019un système économique viable, créateur de richesses et générateur d\u2019emplois.Mais l\u2019Algérie reste enfermée dans une logique préoccupante.Une fois les réserves de change épuisées, dans un an ou 18 mois tout au plus, selon les estimations des économistes sur place, le pays sera dans l\u2019incapacité de faire face aux besoins d\u2019une économie qui importe l\u2019essentiel de ce qu\u2019elle consomme.D\u2019ores et déjà, la désorganisation de l\u2019appareil administratif, combinée à la médiocrité des personnels politiques de direction, empêchent de faire face de manière cohérente et avec un minimum d\u2019ef?cacité aux premiers effets de la pandémie de COVID-19.De ce point de vue, la réponse de l\u2019exécutif est très en deçà de la gravité de la situation.Les déclarations léni?antes du chef de l\u2019État désigné ne rassurent personne : le peuple algérien est laissé à lui-même face à une menace immi- LA DÉLIQUESCENCE DU RÉGIME ALGÉRIEN ENTREVUE AVEC OMAR BENDERRA À l\u2019occasion de la sortie de Hirak en Algérie.L\u2019invention d\u2019un soulèvement (La Fabrique, 2020), Relations s\u2019est entretenue avec l\u2019économiste Omar Benderra, qui a codirigé cet ouvrage collectif avec François Gèze, Ra?k Lebdjaoui et Salima Mellah.Ancien président de la Banque publique algérienne, Omar Benderra a été responsable de la renégociation de la dette extérieure de l\u2019Algérie sous le gouvernement de Mouloud Hamrouche (1989-1991).Consultant indépendant, il est membre de l\u2019association de défense des droits humains Algeria Watch. nente.Devant l\u2019incurie du régime, la population s\u2019organise à la base.En témoignent les innombrables initiatives de solidarité citoyenne, la mobilisation de la jeunesse et les actions concrètes de désinfection des artères, de fabrication de moyens de protection, de réhabilitation de structures de santé laissées à l\u2019abandon, de distribution de vivres aux plus fragiles, etc.C\u2019est là, incontestablement, la traduction concrète de l\u2019esprit du Hirak.Encore une fois, les Algériennes et les Algériens se prennent en charge courageusement, sans attendre l\u2019assistance d\u2019un État défaillant.Il faut espérer que cette mobilisation et la seule décision des autorités effectivement mise en œuvre, celle de recourir d\u2019emblée à l\u2019unique traitement thérapeutique disponible à mon avis (la chlo- roquine), permettra de continuer à contenir la pandémie.La situation générale est loin d\u2019être en voie de s\u2019améliorer.D\u2019autant qu\u2019il est clair que le régime ne s\u2019oriente pas vers une ouverture politique, bien au contraire.Il est donc plus que probable que la protestation populaire s\u2019exprime à nouveau dès que le con?nement ne sera plus nécessaire.Vous dites dans vos écrits que le régime algérien se caractérise par la gestion de l\u2019opacité.Comment cela se traduit-il sur le plan économique ?O.B.: Les conditions de la démission-révocation du président Boute?ika aux premiers jours des manifestations, en avril 2019, ainsi que les purges successives à la tête de l\u2019armée et de la police politique ont con?rmé, si besoin était, que la réalité du pouvoir n\u2019est pas dans les institutions.Depuis l\u2019indépendance du pays en 1962, l\u2019Algérie est dirigée de facto par un groupe d\u2019of?ciers au sommet de l\u2019appareil militaro-sécuritaire.Ce groupe restreint \u2013 les « décideurs », comme les nommait le défunt président Mohamed Boudiaf, qui sont essentiellement des of?ciers généraux de l\u2019État- major et des chefs des services de renseignement et de sécurité militaire \u2013 se constitue par cooptation et se renouvelle au ?l de ses crises internes.Il représente le centre névralgique du pouvoir ; c\u2019est lui qui désigne le chef de l\u2019État et les principaux responsables civils du pays.Grâce à des relais au sein du gouvernement et des grands services de l\u2019État (douanes, banques publiques, services ?s- caux), ces personnes contrôlent les ?ux commerciaux du pays, les revenus d\u2019exportation, les importations (produits alimentaires de grande consommation, produits pharmaceutiques, etc.) et les grands marchés publics (travaux d\u2019infrastructures, routes, barrages, etc.).N\u2019apparaissant qu\u2019exceptionnellement en public, elles ne rendent de comptes à personne.Ces réseaux informels ont ainsi permis l\u2019émergence d\u2019affairistes richissimes, des oligarques qui se sont transformés en groupes d\u2019intérêts.Dans les périodes d\u2019aisance pétrolière, ces groupes cohabitent sans grand mal, mais lorsque la situation ?nancière du pays se détériore, leurs intérêts entrent en collision et les con?its de pouvoir éclatent au grand jour.La chute de la maison Boute?ika a entraîné celle de nombreux hiérarques militaires jusque-là intouchables, de premiers ministres jusqu\u2019alors inamovibles, en plus de ministres et de puissants hommes d\u2019affaires.Ces derniers ont été arrêtés, jugés et condamnés à de lourdes peines de prison pour corruption.D\u2019autres ont fui à l\u2019étranger.Le peuple n\u2019est pas dupe cependant.Il sait que ces purges n\u2019ont rien d\u2019une opération « mains propres » et qu\u2019il s\u2019agit simplement de règlements de comptes entre groupes d\u2019intérêts concurrents.Votre livre aborde la dimension généralisée de la mobilisation.En quoi celle-ci est-elle le signe d\u2019une transformation profonde de la société algérienne ?O.B.: Le mouvement populaire regroupe toutes les générations et pratiquement toutes les catégories sociales d\u2019une société en mutation profonde.Environ 70 % des 44 millions d\u2019Algériennes et d\u2019Algériens sont aujourd\u2019hui des Manifestation à Alger, le 1er novembre 2019.Photo : PC/Mohamed Messara RELATIONS 809 JUILLET-AOÛT 2020 37 REGARD 38 RELATIONS 809 JUILLET-AOÛT 2020 REGARD urbains, ce qui représente une transformation sociologique fondamentale.Même si le poids des traditions est encore perceptible, les rapports entre hommes et femmes changent en raison, notamment, de l\u2019éducation générale mise en œuvre depuis l\u2019indépendance.La majorité des personnes qui fréquentent les établissements d\u2019enseignement supérieur sont des femmes.Les relations intergénérationnelles ont également beaucoup évolué.Ainsi, au ?l des semaines, les manifestations étudiantes du mardi ont été rejointes par des personnes retraitées ou travaillant dans divers domaines.C\u2019est une des illustrations du caractère pluriel, diversi?é et généralisé du mouvement.Le Hirak est l\u2019expression d\u2019une société en mouvement qui aspire à vivre dans des conditions décentes et dans le respect de la dignité de chacun et chacune.La société mute, sa jeunesse est moderne, en phase avec le monde et ses transformations ; elle lutte pour apparaître au grand jour, faire tomber les bâillons et dynamiser le débat politique nécessaire à une société vivante.En comparaison, le pouvoir militaro- policier semble bloqué dans une temporalité différente, dans des formes archaïques et une culture d\u2019une autre époque.La dictature a dépassé ses délais de péremption, les hommes à la tête de l\u2019État-major sont pour la plupart des septuagénaires en complet déphasage avec des générations autrement mieux formées et informées.La question est de savoir non pas si mais quand et dans quelles conditions ces hommes cèderont le pouvoir au peuple.Les manifestants du Hirak ont clamé et réitéré leur paci?sme et leur refus de la violence.Cette volonté d\u2019inscrire la lutte politique dans la paix et le droit est la preuve d\u2019une grande maturité.Le passage d\u2019un désordre autoritaire à un ordre démocratique sans troubles ni dommages à l\u2019ordre public est donc parfaitement possible.À propos de la répression du mouvement, vous soutenez que sa généralisation est dif?cile pour le pouvoir algérien.Pourquoi ?Et qu\u2019arrive-t-il aux nombreuses personnes détenues et emprisonnées ?O.B.: Le pouvoir a été paralysé par le caractère paci?que du Hirak.Cette posture unanime, explicitement assumée, a pris de court une organisation habituée à user de la violence face à des émeutiers, d\u2019autant que le soulèvement populaire se déroulait sur l\u2019ensemble du territoire.En outre, au moment du déclenchement du Hirak, le régime était en crise interne en raison du cinquième mandat contesté d\u2019Abdelaziz Boute?ika.Une répression de la population aurait provoqué une implosion violente du régime et probablement sa ?n.C\u2019est pour ces deux raisons que les groupes d\u2019intérêt qui constituent le régime ont choisi l\u2019option de la répression ciblée.Ils se sont attaqués à ceux qu\u2019ils considéraient comme les meneurs, une erreur d\u2019appréciation qui montre leur désarroi face aux nouvelles dynamiques politiques, car le mouvement n\u2019a pas de leaders.Il y a certes des ?gures populaires, mais aucun chef ne décide seul ou en comité de son orientation.En ?n de compte, ces arrestations n\u2019ont fait qu\u2019augmenter la détermination du Hirak qui a su occuper un autre terrain de lutte, celui des tribunaux.Ces derniers ont été transformés en théâtre d\u2019une mobilisation d\u2019avocats et de militants pour les droits humains exigeant la libération de prisonniers d\u2019opinion.Ces mobilisations débouchent parfois sur de nouvelles arrestations.Les chefs d\u2019inculpation, à l\u2019évidence sans le moindre fondement, sont l\u2019« atteinte à l\u2019unité nationale », l\u2019« affaiblissement du moral des troupes » ou le « port du drapeau amazigh ».Ces personnes deviennent les otages d\u2019une justice totalement inféodée à la police politique, d\u2019une magistrature qui, pour l\u2019essentiel, est de facto aux ordres des « décideurs » effectifs.Il faut néanmoins observer une évolution dangereuse.Ces derniers mois, le régime semble renouer avec les méthodes de la décennie noire des années 1990.De nombreux activistes sont arrêtés la nuit, chez eux, ou enlevés dans la rue.Ces personnes réapparaissent quelques jours plus tard au tribunal avec des marques de torture.Pro?tant de la pandémie, le régime retourne à ses façons de faire traditionnelles.La différence avec cette sinistre décennie est que ces arrestations arbitraires sont portées à la connaissance de l\u2019opinion publique et dénoncées immédiatement grâce aux médias sociaux.La répression, l\u2019impunité et la corruption seraient selon vous le ciment du régime.Pourquoi ?O.B.: J\u2019ai occupé diverses positions de responsabilité au sein du système ?nancier algérien qui peuvent être considérées comme autant de points d\u2019observation pour évaluer le fonctionnement d\u2019une organisation militaro-affairiste qui a largement eu le temps de s\u2019installer dans les institutions et les appareils administratifs du pays.Les chefs de réseaux réunis au sommet de l\u2019armée et des services de sécurité fonctionnent sur le modèle d\u2019une véritable « cuppola » ma?euse.Cette « coupole » gère les tableaux d\u2019avancement militaire et les carrières dans la fonction publique en s\u2019assurant que ceux qui béné?cient de promotions soient impliqués dans la répression et la corruption.C\u2019est cette double implication qui crée le pacte de solidarité nécessaire au régime.C\u2019est la garantie la plus sûre de cohésion et d\u2019obédience à la hiérarchie.Cette approche cynique, appliquée depuis des décennies, explique à la fois la médiocrité croissante du personnel et le faible nombre de défections.Dans des périodes où le pouvoir se réorganise, le sacri?ce expiatoire de quelques boucs émissaires en ?n de parcours ne signi?e rien de plus qu\u2019un recentrage du pouvoir.L\u2019impunité, institutionnalisée durant le règne du président Boute?ika, notamment concernant les violences des années 1990, est assurée par l\u2019absence de l\u2019État de droit dans son acception commune.Ce désordre structurel qui installe et banalise l\u2019arbitraire est le principal obstacle au développement du pays et à sa stabilité.La ?n, dans les meilleurs délais, de ce pouvoir qui hypothèque l\u2019avenir de l\u2019Algérie et l\u2019instauration d\u2019un régime démocratique, sont une nécessité vitale.Entrevue réalisée par Mouloud Idir ?Les auteurs, respectivement professeur agrégé de science politique et candidate à la maîtrise en sciences sociales du développement à l\u2019Université du Québec en Outaouais, ont collaboré au livre Cent ans de luttes qui paraîtra à l'automne 2020 chez M Éditeur C\u2019 est le 20 février 1920 que naît le Conseil central des syndicats catholiques nationaux de Montréal (CCSNM), ancêtre direct du Conseil central du Montréal métropolitain de la Confédération des syndicats nationaux (CCMM-CSN)1 qui célèbre son 100e anniversaire cette année.Sa création précède donc celle de la Confédération des travailleurs catholiques du Canada (CTCC), qui verra le jour en 1921 et qui deviendra la CSN au moment de sa déconfessionnalisation, en 1960.Aux côtés des conseils centraux de Granby, Québec et Hull, le CCSNM sera l\u2019une des premières incarnations durables du syndicalisme catholique au Québec, une spéci?cité qui aura des retombées considérables sur le mouvement ouvrier québécois et qui le distinguera, à long terme, dans le paysage syndical de l\u2019Amérique du Nord.Le syndicalisme catholique puise ses racines dans l\u2019encyclique Rerum novarum, produite par le pape Léon XIII en 1891, dont les principes seront réaf?rmés 40 ans plus tard par Pie XI avec l\u2019encyclique Quadragesimo anno.Ce document marque un point tournant dans le rapport de l\u2019Église au mouvement ouvrier puisqu\u2019il rompt avec l\u2019interdiction faite jusqu\u2019alors aux travailleuses et travailleurs catholiques de se joindre à une organisation syndicale, en reconnaissant le droit d\u2019association comme droit naturel inaliénable.Ce changement vient toutefois avec une forte recommandation : que les catholiques s\u2019organisent collectivement au sein de leurs propres structures syndicales de nature confessionnelle.Il faudra attendre la ?n de la Première Guerre mondiale pour que cette impulsion se manifeste dans des organisations durables et d\u2019ampleur nationale.Vers un syndicalisme plus combatif On associait généralement les syndicats catholiques à une approche très modérée des relations de travail et de l\u2019intervention politique.Mus par l\u2019idée de « concorde sociale » selon laquelle patrons et salariés catholiques étaient en mesure de trouver des compromis permettant une humanisation du capitalisme, chacun d\u2019entre eux relevait d\u2019un aumônier qui, jusqu\u2019en 1943, avait un droit de veto sur les décisions de l\u2019assemblée générale.Il faut toutefois faire attention à ne pas verser dans la caricature et se souvenir que, dès les années 1920, des syndicats catholiques ont fait preuve d\u2019une grande combativité.On pense notamment aux luttes des allumettières de Hull ou aux grèves des policiers et des pompiers de Québec, de même qu\u2019à celles de l\u2019industrie de la chaussure.Le CCSNM ne fait pas exception à la règle et il va rapidement re?éter la diversité idéologique et stratégique du syndicalisme catholique, ce qui ne sera pas sans susciter des tensions, notamment lors de débats opposant Alfred Charpentier et Philippe Girard, deux ?gures-clés du syndicalisme à l\u2019époque.Fervent catholique, Charpentier s\u2019investit de façon très active dans le développement du Conseil et de la CTCC.On l\u2019associe souvent à une conception plutôt modérée de l\u2019action syndicale, alignée sur les instructions du clergé et réticente à l\u2019opposition frontale avec les employeurs.Girard, quant à lui, est issu du syndicat du tramway de Montréal et se dé?nit à la fois comme catholique et comme socialiste.Il défend une ligne souvent plus radicale que celle de la CTCC.LE CONSEIL CENTRAL DE MONTRÉAL : 100 ANS DE SOLIDARITÉS Le 100e anniversaire du Conseil central du Montréal métropolitain de la CSN est l\u2019occasion de retracer ses origines catholiques.Son rôle dans la solidarité internationale et sa combativité contre le néolibéralisme, entre autres, en font toujours un acteur incontournable du syndicalisme québécois.Thomas Collombat et Sophie Potvin Vivres envoyés aux grévistes lors de la grève de l'amiante à Asbestos en 1949.Photo : Archives CSN RELATIONS 809 JUILLET-AOÛT 2020 39 REGARD La lutte contre le du- plessisme, en particulier à partir de la ?n des années 1940, permit ensuite d\u2019estomper bien des divisions non seulement au sein des organisations syndicales, mais aussi entre elles.C\u2019est à cette même époque que les grèves prennent un tournant politique dépassant les strictes revendications industrielles et donnent souvent lieu à des manifestations de solidarité intersyndicale.L\u2019élection des libéraux en 1960 inaugure la « Révolution tranquille » qui, contrairement à ce que son nom laisse penser, est marquée par de nombreux con?its, notamment dans les secteurs public et parapublic, a?n de mettre sous pression le gouvernement de Jean Lesage pour qu\u2019il adopte des lois en faveur du mouvement ouvrier.C\u2019est aussi en 1960 que la CTCC décide de se déconfessionnaliser \u2013 en se délestant de toute référence explicite aux encycliques de 1891 et de 1931 \u2013 pour devenir la CSN.En 1963, les fonctions de négociation de conventions collectives et d\u2019encadrement des con?its de travail sont con?ées aux fédérations de la CSN, qui regroupent des syndicats sur une base sectorielle ou professionnelle.Les conseils centraux se concentrent davantage sur la mobilisation et sur des enjeux sociopolitiques, créant des solidarités entre les syndicats et avec la collectivité dans leur région respective.La ?n des années 1960 et les années 1970 sont considérées comme une phase de « radicalisation » pour l\u2019ensemble du mouvement syndical québécois, ce que le Conseil central de Montréal symbolisa avec force.En 1968, Marcel Pepin, président de la CSN, présente le rapport intitulé « Le Deuxième front », qui souligne l\u2019importance de ne pas se limiter à la négociation et invite les syndicats à agir en faveur de la justice sociale, de la solidarité ouvrière et de meilleures conditions de vie pour l\u2019ensemble de la population2.Le CCSNM s\u2019en fait le porte-étendard.Le personnage emblématique de cette époque est bien entendu Michel Chartrand.Sous sa présidence, de 1968 à 1978, le CCSNM s\u2019engagera fermement dans plusieurs sphères de l\u2019action politique et défendra une vision résolument anticapitaliste appuyée sur une volonté d\u2019unité et d\u2019autonomie de la classe ouvrière.La défense des accidentés du travail deviendra ainsi une fonction importante du Conseil.La politique municipale sera aussi un axe d\u2019action central et conduira à la création du Front d\u2019action politique des salariés de Montréal (FRAP).De façon plus large, on privilégie les initiatives unitaires, cherchant à rompre avec la concurrence souvent forte entre centrales syndicales.Le Comité régional intersyndical de Montréal (CRIM) voit ainsi le jour en 1972 et est à l\u2019origine de la célébration unitaire du 1er mai au Québec.Ouverture à l\u2019international et à l\u2019immigration À cette époque, le CCSNM entame également des activités soutenues de solidarité internationale, notamment en appuyant plusieurs peuples dans leur lutte contre l\u2019impérialisme étasunien.Divers comités verront le jour, tels le Comité de solidarité Québec-Vietnam et le Comité Québec- Palestine, en 1970, puis le Comité de solidarité Québec-Chili, en 1973, chargé d\u2019organiser le soutien aux forces de résistance chiliennes face à la dictature de Pinochet et la mobilisation du public québécois pour faire pression sur le gouvernement fédéral.Du 12 au 15 juin 1975, le CCSNM réunit plus de 500 travailleurs de partout dans le monde pour une conférence internationale de solidarité ouvrière, véritable acte de naissance du Centre international de solidarité ouvrière (CISO), qui fédère encore aujourd\u2019hui la majorité des organisations syndicales québécoises.Le début des années 1980 marque celui de « l\u2019ère néoli- bérale ».Le Conseil central s\u2019engage alors tant dans les luttes des employés de la fonction publique confrontés à de vastes coupes budgétaires que dans celles pour la préservation de l\u2019emploi dans le secteur privé.Basé à Montréal, il est particulièrement sensible à la diversité ethnique et culturelle de ses effectifs et de cette population qui vit des réalités parfois négligées.Dès 1982, il organise un colloque sur le thème « Immigration et unité ouvrière ».En 1985, une étude sur « la composition ethnique » de ses syndicats et un document de travail sur les lois sociales et les immigrants sont produits.Ces initiatives posent les jalons du travail constant fait depuis par le Conseil en la matière et des alliances qu\u2019il a établies, notamment avec le Centre des travailleurs et travailleuses immigrants.C\u2019est ce qui expliquera également sa prise de position à l\u2019encontre du projet de loi 21 sur la laïcité de l\u2019État, en 2019, qu\u2019il considère comme discriminatoire à l\u2019égard des personnes issues de la diversité culturelle et de l\u2019immigration, une position qui sera reprise par la CSN dans son ensemble.De ses origines dans le catholicisme social jusqu\u2019à ses positions altermondialistes (qui se sont traduites notamment par son engagement dans le Sommet des Peuples de Québec en 2001) et son engagement au sein de plusieurs réseaux, dont la Coalition Main rouge contre la privatisation des services publics et pour une plus grande justice ?scale, le Conseil central de Montréal est depuis un siècle un rouage clé de la CSN et un acteur incontournable du syndicalisme québécois.Son évolution est à l\u2019image de celle du mouvement ouvrier et témoigne de la diversité des formes qu\u2019a pu prendre et que prend encore aujourd\u2019hui l\u2019idée de solidarité.Nul doute que le CCMM continuera d\u2019être un des forums essentiels à ces débats.1.Il porte ce nom depuis 1991.2.Voir Philippe Boudreau, « Mémoire d\u2019un syndicalisme combatif », Relations, no 796, juin 2018.Manifestation du 1er mai 1975.Photo : Archives CSN 40 RELATIONS 809 JUILLET-AOÛT 2020 Les rêves amazoniens de François Víctor Codina* L\u2019auteur, jésuite, professeur émérite à l\u2019Institut des études théologiques de l\u2019Université catholique de Cochabamba, en Bolivie, vit à Barcelone L e 12 février 2020, le pape François rendait publique l\u2019exhortation apostolique intitulée Querida Amazonia (« Amazonie bien aimée »), faisant suite au synode sur l\u2019Amazonie qui a eu lieu à l\u2019automne 2019.On espérait un texte normatif prenant position au sujet de l\u2019ordination d\u2019hommes mariés et du diaconat féminin, enjeux qui étaient fortement ressortis dans les médias durant le processus synodal.Au lieu de cela, François a surpris en publiant une lettre d\u2019amour passionnée à l\u2019Amazonie.Le texte formule quatre « rêves » \u2013 social, culturel, écologique et ecclésial.Dans les trois premiers, François applique au cas précis de l\u2019Amazonie les grandes lignes de son encyclique Laudato sí\u2019 « sur la sauvegarde de la maison commune ».Il le fait avec une grande sensibilité, admirant la beauté de la création que l\u2019Amazonie révèle par ses rivières, sa ?ore et sa faune exceptionnelles.Rien d\u2019étonnant donc \u2013 mais fait inusité dans un document papal \u2013 d\u2019y trouver de nombreux poèmes chantant le lien entre la beauté et le mystère divin, comme celui de la poète péruvienne Siu Yun, née à Iquitos en Amazonie : « Couchés à l\u2019ombre d\u2019un vieil eucalyptus notre prière de lumière s\u2019immerge dans le chant du feuillage éternel.» François y exprime également sa profonde gratitude à l\u2019égard des peuples indigènes amazoniens pour la richesse culturelle et la sagesse ancestrale inestimables qu\u2019ils o?rent à l\u2019humanité.En nous enseignant à vivre en harmonie entre humains, non-humains, la Terre et Dieu, ils contribuent ainsi à trouver une solution de rechange au monde matérialiste, consumériste et hyper- individualiste occidental, qui creuse les inégalités et détruit la nature.L\u2019exhortation de François prend un ton prophétique quand elle touche aux graves menaces que font peser sur l\u2019Amazonie les grandes entreprises extractives, assoi?ées de pro?ts : ces nouveaux colonisateurs qui ravagent en toute impunité la Terre-Mère, vassalisent les populations autochtones ou les expulsent de leurs territoires, les menaçant de mort \u2013 lorsqu\u2019ils n\u2019assassinent pas carrément leurs chefs.Riche de sa biodiversité, de ses cultures et de ses cosmovisions, l\u2019Amazonie ne peut être l\u2019objet de la convoitise de quelques-uns ; elle doit devenir pour tous un lieu de fraternité et de dialogue.Alors que les trois premiers rêves de François ont une portée universelle, s\u2019adressant à l\u2019humanité entière, le quatrième s\u2018adresse aux catholiques.C\u2019est dans cette section qu\u2019il aurait pu se prononcer en faveur de l\u2019ordination des hommes mariés et du diaconat des femmes, comme le réclamait fortement le Document ?nal du synode des évêques pour l\u2019Amazonie (§ 103 et § 111).Mais devant ces sujets con?ictuels, il a préféré garder le silence.Un silence qui a été interprété par plusieurs comme le signe de la victoire des groupes conservateurs dans l\u2019Église et la ?n du « printemps ecclésial », le pape cherchant de cette façon à éviter un schisme.C\u2019est une erreur de penser, comme certains l\u2019ont prétendu, les uns pour le dénigrer, les autres pour l\u2019approuver, que François a agi ainsi parce qu\u2019il rejette ces propositions.Sa forte insistance sur l\u2019importance d\u2019un laïcat autochtone adéquatement formé et engagé dans une pluralité de ministères, notamment un diaconat permanent, a?n de forti?er les communautés, en témoigne.Il reconnaît aussi l\u2019importance du rôle missionnaire des femmes et d\u2019une présence chrétienne inculturée et en dialogue avec les spiritualités amazoniennes.Alors pourquoi ce silence sur des questions ecclésiales aussi brûlantes pour l\u2019Amazonie ?Sur cet aspect, Querida Amazonia doit être lue à la lumière d\u2019une autre exhortation, La joie de l\u2019Évangile (2013), dans laquelle François a?rmait qu\u2019en situation de con?it il faut pouvoir surmonter ce dernier en se plaçant « à un niveau supérieur où chacune des parties, sans cesser d\u2019être ?dèle à elle-même, est intégrée avec l\u2019autre dans une nouvelle réalité », comme ce fut le cas dès l\u2019époque gréco-romaine.Ainsi peut-il a?rmer, dans cette nouvelle exhortation, que « l\u2019Amazonie nous met au dé?de surmonter des perspectives limitées, [\u2026] pour chercher des voies plus larges et audacieuses d\u2019inculturation ».François refuse d\u2019imposer d\u2019en haut \u2013 et de tomber ainsi dans une autre forme de cléricalisme \u2013 une solution à un problème qui exige un dialogue pastoral et un discernement importants.Ce qu\u2019il désire, c\u2019est une Église avec une profonde vie communautaire et un leadership laïque fort et bien réseauté ; une Église qui se construit à partir de la base, les réformes venant du haut de la pyramide ayant échoué.Sans eucharistie, le sacrement qui est au cœur de la vie ecclésiale, il n\u2019y a pas d\u2019Église, dit-on communément ; mais sans vie communautaire, il n\u2019y a pas non plus d\u2019eucharistie authentique.Si l\u2019eucharistie fait l\u2019Église, c\u2019est la communauté ecclésiale qui fait l\u2019eucharistie.La note 120 de Querida Amazonia peut servir de clé de lecture du chemin qui s\u2019annonce : « Dans le Synode a germé la proposition d\u2019élaborer un \u201crite amazonien\u201d.» Dans l\u2019Église catholique, il y a en e?et 23 rites di?érents qui permettent l\u2019inculturation à la fois de la liturgie, mais aussi des structures ecclésiales : des rites orientaux, par exemple, reconnaissent l\u2019ordination d\u2019hommes mariés.François ne ferme pas la porte mais ouvre plutôt des chemins au discernement pastoral d\u2019églises locales amazoniennes selon une vision d\u2019Église non pyramidale et à visage indigène.Ce n\u2019est probablement pas un hasard si la date de publication de Querida Amazonia a coïncidé avec les 15 ans de l\u2019assassinat de la religieuse missionnaire Dorothy Stang, dans la région ama- zonienne du Xingú, au Brésil, le 12 février 2005.Une manière pour François de rendre hommage à cette femme laïque abattue par des tueurs à gages parce qu\u2019elle luttait aux côtés des indigènes contre des entreprises destructrices envahissant leur territoire.Façon aussi d\u2019inscrire ses propres rêves pour l\u2019Amazonie dans la dure réalité de vies données par amour.L * Traduit de l\u2019espagnol par Jean-Claude Ravet.RELATIONS 809 JUILLET-AOÛT 2020 41 suR lES pas d\u2019ignacE 6.In ?ne Texte?: Violaine Forest Photo?: Benoit Aquin Cousu, décousu, le cuir, la pierre à tailler le vent, c\u2019est tout ce qui arrive, jusqu\u2019ici ; elle n\u2019avait pas compris.Un chien tourne autour du puits, s\u2019enroule en sens contraire.Elle ne comprend pas qu\u2019il soit si maigre, qu\u2019il ressemble au cordonnier du village, ce chien barbu aux ?ancs creux.Il hésite, revient sur ses pas, recommence.Un craquement chante quand elle se déplace légèrement vers la droite ; elle ne se berce pas, elle n\u2019ose pas ; elle perce l\u2019éto?e avec une aiguille cassée, doit trouver le bon endroit pour que ça passe, pour que cela n\u2019arrive pas déchiré au bout de la nuit.Sa tasse est pleine, elle boit cette eau métallique, ersatz de thé précieux, les parfums d\u2019humus et de feuilles éclatent sur sa langue.Une porte vient de s\u2019élever au-dessus de la grange ; ce qui étonne n\u2019est ni la porte arrachée, ni la grange qui vibre de mille chevaux prêts à traverser la plaine, non ; c\u2019est qu\u2019elle reste suspendue là, entre deux continents, deux forces contraires, ne pouvant s\u2019échapper.La pluie s\u2019est mise de la partie en rangs serrés, elle martèle le sol, devenu boue.Si au moins il y avait du grain dans les champs, une terre à nourrir ; mais ce n\u2019est que poussière qui s\u2019abreuve, c\u2019est aux morts qu\u2019on donne à boire.Bouches ouvertes.Ils sont alignés là, même désolation d\u2019un village à l\u2019autre, hommes et enfants mélangés, au-delà des frontières.Puis, ce sont les militaires, face contre sol, un ori?ce dans le crâne pour laisser passer les esprits.C\u2019est de cette étrange posture qu\u2019ils nous observent.Le soir, on les voit assis à côté de l\u2019âtre se tapant sur les cuisses, riant d\u2019une bonne blague, ou suppliant de voir leurs enfants dans leur lit.Mais nous avons beau leur dire que leurs enfants aussi sont partis, ils ne peuvent y croire et restent à genoux.Les chiens les évitent en passant, craignant un coup de pied, mais de bottes, ils n\u2019ont plus, ils les ont mangées ; certains portent encore leurs vêtements d\u2019automne alors que nous les cherchions au printemps, allez comprendre.De tous les hommes que nous connaissions, dix sont revenus, leurs yeux pourpres, creusés, des plis énormes traversant leur visage, leurs mains calleuses d\u2019avoir trop creusé.On dirait des vieillards ayant perdu la vue.Ils se cachent en plein jour, ne reconnaissent plus leurs voisins.Ils ne sauraient dire, se trompent de porte, s\u2019installent bien comme ils veulent.Que peut-on y faire ?Le puits, lui non plus, n\u2019a que faire désormais de cette eau qui arrive trop tard.Ce qui rampe maintenant, ce n\u2019est pas le bétail, ce sont des hommes, trop fatigués pour se rendre au puits, des femmes exténuées d\u2019apporter des cailloux pour que leurs enfants ne les voient pas rentrer les mains vides.Certaines portent des pierres au lieu de leurs petits, pour continuer à marcher, pour continuer à vivre ; nous les aidons.La pluie est un outrage venu du ciel pour qui a tant eu soif ; que faire de ces eaux ?Nous laverons les os, les outils et les draps.Nous ferons un mausolée de ce qui tient debout, nous y mettrons le feu quand cela cessera, car il faudra bien que ça cesse un jour.Nous sommes douze ou treize, nous étions quatre-vingts.La plus jeune a huit ans ; ses yeux encore fermés, elle appelle son frère ; ses parents sont partis les premiers, la nuit était si froide qu\u2019elle s\u2019était emmurée dans le lit de son frère, le chat à ses pieds n\u2019a pas bougé ; elle s\u2019était tant enroulée dans la couverture multicolore que ni ses cheveux roux, ni sa chemise n\u2019étaient visibles.Les baïonnettes passées à deux doigts de ses nattes, elle était restée ?gée dans l\u2019autre monde, sa couette enroulée autour de son pouce.Le premier soldat qui l\u2019a trouvée lui a donné du lait, le second du schnaps, le troisième un bout de pain et un oignon.Elle a arrêté de compter.Les paupières closes, elle se berce légèrement, on dirait qu\u2019elle chante mais c\u2019est un gémissement qui dans sa bouche paraît venu du ciel.Chaque jour nous allons au chemin et guettons pour elle les petits éclopés qui rentrent, mais ils ne rentrent pas.Nous avons vu les carrioles pleines, les monceaux de corps.Les poupées, les chemises de nuit, brodées par nos grand-mères, dépassaient des valises des soldats.Mais chaque jour nous allons au chemin, nous y mettons du temps.Aujourd\u2019hui nous allons y retourner, pour voir ! Elle garde les yeux fermés, comme un signal, se tourne vers le mur.Elle n\u2019a jamais reparlé, mais dit des choses, je veux dire que ces sons, nous les comprenons ! Ils déchirent nos ventres, nous chavirent l\u2019âme.Nous voudrions mourir; mais nous devons rester, nous sommes douze, nous étions quatre-vingts.Demain, si la pluie cesse, nous allumerons un grand brasier et nous raconterons quelque chose sur le feu à ceux qui reviendront ! Les hommes n\u2019approchent plus, la honte est si grande qu\u2019ils seront pendus avant le printemps.Nous ne le disons pas, détournons nos regards, chaque fois que cela est possible, certains parlent de médailles.On les entend fouiller, remuer mer et monde pour trouver des trésors.Ils ont tant creusé qu\u2019ils ne peuvent plus arrêter, on dirait des taupes avec des lunettes cassées ; jour et nuit, on les entend gratter.Le son se répand dans les entre-toits, comme si des rats maintenant occupaient nos demeures.Nous préférons dormir seules dans la dernière grange, nous avons dressé un autel et nous brûlons des cierges que nous fabriquons à la mémoire de nos pères et de nos mères, à la mémoire de nos enfants, à la mémoire de nos maris.Nous n\u2019avons plus peur du feu.Nous construisons des brouettes pour transporter ce qui reste dans la baie, nous atteindrons les côtes, rien ne nous résistera, nos cœurs sont des pierres glissantes traversant les marais, nous les enfouissons en nos ventres, les dissimulons en marchant, l\u2019une contre l\u2019autre en rangs serrés, on nous croirait des milliers, nous sommes douze, désormais, nous étions quatre-vingts.In extremis.QuElQue chosE sur le feu \u2022 Chronique littéraIre 42 RELATIONS 809 JUILLET-AOÛT 2020 Plumaison, série La chasse, 2002 RELATIONS 809 JUILLET-AOÛT 2020 43 91,3 FM MONTRÉAL 100,3 FM SHERBROOKE 89,9 FM TROIS-RIVIÈRES 89,3 FM VICTORIAVILLE 104,1 FM RIMOUSKI RADIOVM.COM Prendre véritablement son temps est un luxe que même les plus puissants peinent à s\u2019offrir.RELATIONS 809 JUILLET-AOÛT 2020 45 À la recherche du temps perdu L\u2019auteur, jésuite, est maître de Dharma dans la branche coréenne de l\u2019école Zen (Rinzaï) B ientôt deux mois de con?nement en ces montagnes de Corée du Sud, pays cité en exemple pour son succès dans la lutte contre la COVID-19.Plus de revenu, hormis une minuscule pension et de mini-aides gouvernementales.Mes engagements en Amérique, en Europe et en Asie ont été annulés jusqu\u2019en août, y compris les eucharisties à l\u2019Université jésuite de Séoul.Après de multiples reports de dates, le ministère de l\u2019Éducation a en?n autorisé les écoles à rouvrir leurs portes, le 20 mai dernier, même si l\u2019épidémie apparemment disparue refait surface, par exemple dans des clubs gays d\u2019un quartier chaud de Séoul fréquenté, entre autres, par des GI stationnés au pays du Matin calme.Nos bénévoles ne pouvant se déplacer normalement, le lancement de la saison agricole aura été particulièrement exigeant ces dernières semaines.En l\u2019absence de cette main- d\u2019œuvre, la tâche à accomplir se trouve décuplée.Au coucher du soleil, je suis écrasé de fatigue et j\u2019ai mal partout.Il ne faut pas se faire d\u2019illusion : travailler la terre, a fortiori en agriculture biologique, est très dur.Et pourtant, l\u2019idée de laisser tomber ne m\u2019e?eure pas.Au contraire, j\u2019ai envie d\u2019aller jusqu\u2019au bout.Parce que c\u2019est un humus à partir duquel la pensée peut se réformer et apprendre humblement l\u2019invention d\u2019un autre monde.Le rapport de notre communauté aux chevreuils et ratons laveurs peut l\u2019illustrer.Ces mammifères viennent manger nos récoltes de maïs, d\u2019arachides, de choux, de patates douces, de pommes de terre, de laitues, etc.Il faut bien que tout le monde mange, n\u2019est-ce pas ?Mais force est de reconnaître que la voracité de ces visiteurs nocturnes ne nous laisse pas grand- chose.Que faire, dans une communauté qui entend produire 90 % de sa consommation annuelle en légumes et en oléagineux ?Si nous employions des pesticides rebutants par leur odeur et leur goût, ces bêtes iraient certainement se nourrir ailleurs.Mais notre détermination à ne jamais nous en servir demeure inébranlable.Nous installons donc autour de nos champs des clôtures comparables à des ?lets tendus entre des tuteurs.Et ce printemps, Alosius, le paysan coréen qui dirige nos travaux des champs, a décrété, d\u2019un ton vibrant d\u2019autorité toute confucéenne, que « les ?lets ayant servi l\u2019année dernière pouvaient resservir cette année ».En conséquence, nous avons passé des journées entières à réinstaller ces clôtures, bien qu\u2019elles soient non seulement trouées mais largement déchirées, tant par le poids des plantes grimpantes que par les morsures des bêtes sauvages.Pour les rapiécer, nous avons utilisé des centaines de courts ?ls métalliques, entourés tantôt de papier argenté ou doré, tantôt de plastique de di?érentes couleurs, de ceux qui servent, entre autres, à fermer les sacs de vinyle.J\u2019avais demandé à des amis de ne pas les jeter et de les rassembler a?n de nous les donner.Quel temps perdu\u2026 pourrait-on pester.J\u2019entends encore ma mère casser les oreilles de sa marmaille dissipée en disant que « le temps perdu ne se retrouve jamais ».D\u2019autant plus que dans les containers qui nous servent de hangar, il y a en stock deux clôtures entièrement neuves, chacune de cent mètres de long.N\u2019aurait-il pas été plus simple, et surtout plus réaliste, de les installer après avoir jeté les anciennes ?Eh bien non ! Contrairement à ce que d\u2019aucuns auraient pu anticiper, nous avons éprouvé une indicible joie à réhabiliter ces ?lets, en prenant tout le temps requis pour accomplir notre tâche méticuleusement, sans nous presser.Autrement dit, sans être obsédés par le souci d\u2019aller vite, d\u2019être e?caces et, surtout, par la rentabilité.Grâce au bon entêtement d\u2019un montagnard coréen, aussi soucieux d\u2019économie que d\u2019écologie, nous avons fait \u2013 une fois encore \u2013 l\u2019expérience d\u2019un tout autre type de rapport au temps, tel que chaque moment s\u2019est transformé en un instant de contemplation gratuite.J\u2019ai sillonné le monde et vécu sur trois continents, mais suis-je allé au fond de moi-même et du mystère de la vie et de la mort ?Force est de reconnaître que, souvent, j\u2019ai été lancé dans une babélienne fuite en avant.Pourquoi être allé si loin alors que mille ?eurs et insectes aux noms inconnus habitent les montagnes qui m\u2019entourent ?Au dernier chapitre du Traité de la Voie et de la Vertu, Laozi dit du sage taoïste : « Bien qu\u2019à l\u2019aube, sa vie durant, il entende le coq chanter dans le village voisin, il ne songe jamais pour autant à s\u2019y rendre.» Dans Le roi se meurt, Ionesco met en scène un souverain mourant qui, sur un ton lancinant, répète à l\u2019in?ni : « Je n\u2019ai pas eu le temps.Je n\u2019ai pas eu le temps.» Prendre véritablement son temps est un luxe que même les plus puissants peinent à s\u2019o?rir.Notre époque étant asservie à une consommation devenue ?n en soi, le temps ne peut que faire constamment défaut.Ce n\u2019est qu\u2019au prix d\u2019une remise de la mortalité au cœur de nos vies que peuvent s\u2019opérer tant la prise de conscience de l\u2019immensité du temps perdu que l\u2019apprentissage d\u2019un juste rapport à la durée.À la veille de sa mort, Napoléon cherchait à comprendre pourquoi l\u2019histoire se souvenait toujours d\u2019un certain Jésus de Nazareth, dont les trois années de vie publique n\u2019avaient rien légué à l\u2019humanité : ni bâtiment, ni conquête, ni œuvre littéraire.La réponse réside vraisemblablement dans une qualité d\u2019être, au-delà du faire et du paraître, tout à fait digne de l\u2019esprit d\u2019Abraham se mettant en marche vers la Terre promise.Bernard Senécal queStionS de Sens 46 RELATIONS 809 JUILLET-AOÛT 2020 reCensions \u2022 livres VOTRE ACTUALITÉ MISSIONNAIRE DEPUIS 1920 PUBLIÉE PAR LES SŒURS MISSIONNAIRES DE L\u2019IMMACULÉE-CONCEPTION ABONNEMENT NUMÉRIQUE 10 $ PAR AN LE PRÉCURSEUR www.pressemic.org La retraite La rencontre de soi VALOIS ROBICHAUD Montréal, Éditions du Cram, 2019, 289 p.G érontologue et spécialiste de la relation d\u2019aide, Valois Robichaud collabore avec l\u2019Université de Moncton et l\u2019Université du troisième âge.Sa thèse de fond, développée à partir de son expérience vécue, consiste à dire que l\u2019on n\u2019est jamais à la retraite.Même si le travail au sens strict du terme ou encore la vie professionnelle a pris ?n, la personne est appelée à continuer à progresser et à se découvrir elle-même, toujours davantage.Ce livre est un curieux mélange : à la fois récit personnel autodiégétique ; essai sur la retraite et sur la psychologie du vieillissement et sélection d\u2019articles de journaux, de revues et de sites Web.On y trouve des références attendues telles qu\u2019Erikson, Foucauld, Fromm, Jung, Rogers, Levinas, Monbourquette et Corneau (mais étonnamment pas Buber ni Maslow, simplement évoqués) et d\u2019autres qui surprennent un peu : Jacques Leclercq, Georges Lapassade (que l\u2019on a bien connu ici lors de la Révolution tranquille), André Rochais, Jeannine Guindon.L\u2019auteur émaille son récit de très nombreuses citations de personnes rencontrées au cours de sa vie : élèves, collègues, amis, collaborateurs.À cela s\u2019ajoutent ce qui m\u2019a semblé être des notes de cours, des exercices et des questionnaires.J\u2019ai pensé à Jacques Grand\u2019Maison qui a?ectionnait ce va-et-vient constant entre la théorie et la vie concrète.C\u2019est parfois déroutant au plan de la logique, mais stimulant au plan de l\u2019ancrage dans les expériences vécues.Sur l\u2019ensemble, deux chapitres ont retenu davantage mon attention : celui sur la rencontre de soi qui est, au fond, l\u2019œuvre de la retraite (et le propos principal du livre) et celui sur la perception du temps.Vieillir, c\u2019est relire le temps, le remâcher, l\u2019actualiser, naviguer entre le temps extérieur à soi et le temps intérieur.L\u2019auteur rappelle la di?érence entre chronos et kairos, « le temps propice » : « On voit le temps du travail se transformer dans sa nature (conditions, technologie), dans son aménagement (horaires), son rythme, sa durée (retraite anticipée, retraite repoussée et chômage).Le temps libre augmente en durée.Et le temps de formation devient permanent et dure toute la vie.Il y a là un tout nouveau paradigme pour les temps sociaux, les temps personnels et les âges de la vie » (p.218-219).Un troisième chapitre, portant sur la spiritualité, m\u2019a aussi particulièrement interpellé.L\u2019auteur établit une distinction utile entre foi, religion et spiritualité.Respectueux des choix de chacun, il s\u2019inscrit lui-même très clairement au cœur de la foi chrétienne, avouant même avoir pensé à la vie religieuse.Tout au long du livre, la dimension spirituelle émerge, sans prêchi-prêcha, mais avec transparence.Le vieillissement de la population et la course à la retraite des baby-boomers rendent ce livre opportun.Il se révèlera aussi particulièrement utile à tout lecteur en quête de cheminement personnel, ainsi qu\u2019au personnel et aux responsables de l\u2019animation de résidences pour retraités.André Beauchamp La vie spirituelle et psychologique de Charles de Foucauld PATRICK MAHONY Paris, L\u2019Harmattan, 2019, 153 p.E n 2016, le centenaire de la mort de Charles de Foucauld, assassiné au Sahara dans la tourmente de la Première Guerre mondiale, a inspiré de nouvelles recherches sur cet homme paradoxal et RELATIONS 809 JUILLET-AOÛT 2020 47 son héritage spirituel.L\u2019ouvrage de Patrick Mahony, psychanalyste didacticien à la retraite, s\u2019inscrit dans cette réactualisation.Le titre du premier chapitre annonce clairement son regard de psychanalyste : « Charles : une vie de deuil grandement réussie ».À six ans, en 1864, il perd successivement et dans des conditions dramatiques sa mère, son père et sa grand-mère.Ce tsunami de calamités, avec ses e?ets psychiques, va a?ecter Charles (comme sa sœur, d\u2019ailleurs) tout le reste de sa vie.L\u2019auteur analyse celle-ci selon deux phases de deuil.La première est marquée par le refoulement et la révolte destructrice et suivie, à partir des années 1880, de lentes, variées et aventureuses recherches de reconstruction personnelle, qui l\u2019ont conduit à des explorations en Algérie et au Maroc.C\u2019est en 1886 que s\u2019amorce la deuxième phase, plus lumineuse, du deuil par une conversion religieuse : « L\u2019ancien orphelin, victime passive des morts familiales, évolue activement comme un frère universel [\u2026].Plus encore, Charles rebaptise la communion des saints comme une fraternité de saints, une fraternité éternelle » (p.36).À 28 ans, il est déjà au mitan de sa vie.C\u2019est cette longue, laborieuse et complexe histoire de libération et de création familiale universelle que développent les chapitres suivants.Mahony, heureusement, n\u2019en reste pas à une vision psychanalytique de pulsions sublimées.Son interprétation d\u2019une vie de deuil pleinement réussie o?re une carte à grande échelle, précieuse pour mieux saisir la dialectique socio-psycho- spirituelle vécue sur di?érents terrains déroutants, du Proche-Orient au Sahara.Elle permet de comprendre la foi singulière de Charles et les fortes tensions qu\u2019il a vécues \u2013 entre solitudes et relations, obéissance et insoumission, douceur et agressivité d\u2019ancien militaire, humilité et orgueil d\u2019aristocrate, patience et impatience en raison d\u2019une hypersensibilité au temps.Elle incarne et humanise un géant spirituel dans l\u2019histoire de vie d\u2019un adulte-enfant qui a découvert Jésus de Nazareth.L\u2019auteur s\u2019intéresse aussi à Charles de Foucauld en tant que lecteur, mais surtout en tant qu\u2019écrivain.À cet égard, celui-ci est proli?que.La totalité de ses écrits, tant spirituels que linguistiques (sur la langue berbère), « atteindrait aisément l\u2019équivalent de 70 volumes de longueur moyenne » (p.115).En contradiction avec son désir d\u2019imitation littérale de Jésus qui n\u2019a rien écrit, « son travail d\u2019écriture à la main dépasse de beaucoup le travail physiquement rude qu\u2019il a essayé de pratiquer comme idéal monastique » (p.114).Et pourtant, il ne se veut pas et n\u2019est pas un auteur proprement dit.Écrire ses méditations, par exemple, est une « expression intense de sa nature foncièrement relationnelle [\u2026], depuis le malheureux écolier qui écrivait des lettres quasiment tous les deux jours, et quelquefois jusqu\u2019à 40 pages à son grand-père [\u2026] jusqu\u2019à la Première Guerre mondiale » (p.117) en vue de recevoir des lettres de réconfort.Pour ces écrits pas toujours faciles à lire, Mahony est le premier, à ma connaissance, à proposer de judicieuses « stratégies de lecture » (p.124).L\u2019exergue mystérieux du poète T.S.Eliot, qui ouvre et conclut ce livre \u2013 « Le terme de notre quête sera d\u2019arriver là d\u2019où nous étions partis.Et de savoir le lieu pour la première fois » \u2013, ainsi que les nombreuses références, incitent à penser que l\u2019ouvrage s\u2019enracine dans un lieu/moment de vie de l\u2019auteur bien antérieur à 2016.Cet ancrage personnel sous-jacent inscrit cette analyse psychanalytique dans une dynamique existentielle vive, contribuant à réactualiser de façon transdisciplinaire, mais aussi transgénérationnelle et transconfession- nelle, une vie spirituelle en recherche de nouvelles liaisons.Gaston Pineau Éloge du retard HÉLÈNE L\u2019HEUILLET Paris, Albin Michel, 2020, 184 p.Q u\u2019on ne s\u2019y méprenne pas : ce livre au titre provocateur n\u2019est en rien un répertoire d\u2019excuses pour les retardataires ni une banalisation de l\u2019incivilité.Car le retard auquel l\u2019auteure nous propose de ré?échir n\u2019est pas celui du temps dérobé aux autres, mais plutôt celui, inattendu, qui nous donne l\u2019occasion d\u2019être à l\u2019heure avec nous-même, de vivre un décalage temporel dans nos existences surchargées, une bou?ée d\u2019air qui nous fait retrouver la valeur de la vie.Le retard comme écart.En scrutant l\u2019angoisse du retard qui hante notre époque, l\u2019auteure en fait ressortir le côté subversif.Dans un monde obsédé par la performance, où le temps est géré, calculé, mesuré et minuté, où même le temps libre se dé?nit à partir du temps de travail, un petit retard devient un interstice de résistance permettant de retrouver un rapport plus subjectif à la temporalité.Le temps objectif est celui que nous comptons, celui de notre emploi du temps ; le temps subjectif, celui que nous vivons à travers notre sensation du temps.Éprouver le passage du temps en étant en retard, c\u2019est préférer le « bon moment » du kairos à la pression du timing.Le capitalisme impose la cadence et prélève notre temps en le transformant en force de travail, mais prendre le risque du retard nous aide à reconquérir notre faculté d\u2019agir au sens où l\u2019entend Hannah Arendt.Alors que l\u2019activité, ancrée dans des conditions biologiques, est associée au travail, pour Arendt l\u2019action est ce qui vient donner un sens à la vie et donc ce qui la rend proprement humaine et consciente.Et pour agir humainement, il faut du temps, notamment du temps de contemplation.Or, contempler, c\u2019est prendre le temps de s\u2019attarder, comme en témoigne l\u2019expérience du beau chez Kant (Critique de la faculté de juger, Flammarion, 2000, p.201).Dès lors, on peut concevoir la contemplation comme art du retard et même droit au retard : elle est nécessité de s\u2019arrêter, sensation de la durée, reCensions \u2022 livres 48 RELATIONS 809 JUILLET-AOÛT 2020 recenSions \u2022 livres plaisir d\u2019exister.L\u2019Heuillet fait d\u2019ailleurs remarquer que lorsque cette part de contemplation n\u2019est pas au rendez-vous, le burn-out se pro?le souvent à l\u2019horizon.Dans le même esprit, la philosophe et psychanalyste rappelle que la contemplation est aussi ce qui désamorce la pulsion : « Le temps pulsionnel est sans substance, réduit à la pulsation du \u201cplus\u201d et du \u201cmoins\u201d.C\u2019est un temps haché dans lequel on ne peut s\u2019installer, dans lequel on ne peut demeurer » (p.152).Et si, en réaction à ce temps fragmenté, le retard était une disposition nous permettant de véritablement habiter le temps ?Au passage, l\u2019auteure questionne l\u2019expression « On n\u2019a qu\u2019une vie à vivre », trop souvent interprétée de façon consumériste comme course à la jouissance dans une société qui carbure à l\u2019accélération.Les insomniaques trouveront également dans cet essai une ré?exion audacieuse sur les liens troubles entre le retard et l\u2019insomnie qui témoignent, chacun à sa façon, d\u2019une perte du temps subjectif.Ainsi, c\u2019est parfois à trois heures du matin que peut se produire la rencontre avec soi- même.Mais dormir profondément, c\u2019est aussi prendre le risque d\u2019être en retard.Cette période de pandémie qui déboussole notre rapport à la temporalité et en conduit plus d\u2019un à vouloir « tuer le temps » nous rappelle que nous sommes des êtres temporels.Voilà une excellente occasion de ré?é- chir sur notre façon d\u2019habiter le temps.Anne-Marie Claret Se soigner du cancer sans se faire tuer JEAN BÉDARD Montréal, Leméac, 132 p.J ean Bédard, romancier, philosophe, paysan et professeur en travail social, nous livre ici une ré?exion parfois très personnelle, même intime, mais surtout passionnante et très profonde sur le sens de la vie.Dans la préface de l\u2019ouvrage, la docteure Nicole Archambault traduit bien la visée de l\u2019auteur.En nous faisant part « avec beaucoup d\u2019intelligence de sa démarche singulière vers la guérison à travers les hauts et les bas de son parcours de personne atteinte d\u2019un cancer agressif [\u2026], il nous o?re avec simplicité et cohérence ses ré?exions sur le sens existentiel de la santé, de la maladie, du vieillissement et de la mort » (p.11).Un cancer colorectal avec métastases au foie a en e?et confronté Jean Bédard à un choix di?cile.Il a refusé la chimiothérapie que lui recommandait fortement son oncologue, en raison de son e?ca- cité douteuse pour ce type de cancer et à son âge et « parce que le gain ne valait pas les risques » (p.41) que ce traitement entraîne.Il opta plutôt pour une thérapie nutritionnelle axée sur le renforcement du système immunitaire.Ce choix mûrement ré?échi est très bien expliqué aux lecteurs \u2013 le titre du livre y fait d\u2019ailleurs écho.Il se veut en cohérence avec sa quête spirituelle et avec le sens qu\u2019il donne à son existence, qui est « de croître en humanité » quelles que soient les circonstances \u2013 et grâce à elles \u2013 en humanisant le plus possible ce qui lui arrive d\u2019inhumain.Aussi opte-il pour un traitement qui respecte son approche de la vie, dans laquelle l\u2019intégrité spirituelle et l\u2019intégrité biologique ne font qu\u2019une, cette dernière étant l\u2019aptitude du vivant à « s\u2019auto-conserver », à persévérer dans l\u2019être dirait Spinoza, phénomène « que la science ne comprend que très partiellement » (p.41).Cette expérience éprouvante lui a ainsi permis d\u2019être au plus près de la ?nalité de la vie, qui l\u2019habite et le porte « qui ne consiste pas à échapper aux moments décisifs de notre existence, mais à les traverser sans se perdre » (p.17), en accueillant la mort, comme partie de la vie.Récit donc, aux accents souvent émouvants, d\u2019un processus de guérison dans lequel l\u2019auteur se projette « par-dessus le mur de la peur » (p.73), ce petit livre est aussi un trésor de ré?exions revigorantes.Entre autres sur la santé comme « une force créatrice qui avance en utilisant des milliers de contraintes pour faire son chemin » (p.66) ; sur la médecine encore trop tributaire d\u2019une vision mécaniste de la vie ; sur le vieillissement comme épanouissement de l\u2019existence plutôt que sa ?étrissure.On y trouve également un beau témoignage d\u2019amour à sa compagne Marie-Hélène.Jean Bédard n\u2019a de cesse, dans ses romans comme dans ses essais, d\u2019insuf- ?er le goût de la vie et d\u2019éveiller nos sens à la beauté du monde.Il assume cette tâche comme une mission, percevant comme le signe d\u2019une « dévolution » tragique de notre civilisation, fût-elle hyper-technique, le fait de perdre collectivement de vue « les besoins du vivant (les nôtres compris) », voire de les nier par nos manières de vivre, de produire, de gouverner.Ce livre, appelant à un retour urgent à l\u2019essentiel, a cette vertu inestimable de savoir « transmettre l\u2019espérance », une force vitale par excellence.Jean-Claude Ravet Bienvenue à Cité des prairies Série de baladodiffusions en cinq épisodes Réalisation : Gabriel Allard-Gagnon Production : URBANIA en collaboration avec Radio-Canada Québec, 2020, 184 min.A u Québec, au tournant des années 1870, les premières lois relatives aux jeunes délinquants orientaient une majorité d\u2019entre eux vers des écoles de réforme encastrées au sein d\u2019un régime correctionnel épaulé par un certain nombre de communautés religieuses.Au début des années 1960, l\u2019État québécois prit le contrôle de ces institutions, avec entre autres objectifs celui d\u2019implanter de nouvelles approches de rééducation.Cité des prairies, le centre jeunesse le plus sécurisé au Québec, est un exemple de l\u2019institutionnalisation de ces approches.Avec Bienvenue à Cité des prairies, le réalisateur Gabriel Allard-Gagnon propose une incursion dans cet univers rythmé par les sons des trousseaux de clés, des portes métalliques, des cris et des talkies-walkies qui composent l\u2019ambiance sonore de l\u2019établissement.Au ?l des cinq épisodes de ce balado-documentaire, Nazim, Kenny, Éric, Christian et Gretzky (noms ?ctifs), de jeunes adolescents contrevenants ou de ?dèles abonnés à la Direction de la protection de la jeunesse, se livrent à nous.Enfermés pour des crimes condamnables en vertu de la Loi sur le système de justice pénale pour adolescents ou en fonction de la Loi sur la protection de la jeunesse, ils partagent leurs histoires de vie, leurs expériences de détention, leurs appréhensions et leurs espoirs quant à une libération future.Au ?l des épisodes, on suit aussi le psychoéducateur Kevin Venne-Geo?roy et l\u2019agent d\u2019intervention Kevin Major, qui préparent une « classique hivernale », un match extérieur de hockey sur glace.La classique, qui sert de trame narrative au balado-documentaire, vise à permettre à certains jeunes du Centre de passer une journée d\u2019adolescent « normal ».Bien qu\u2019une telle activité puisse paraître relativement simple à organiser, son bon déroulement est complexi?é par certains problèmes comportementaux et/ou mentaux (parfois sévères) des jeunes qui y participent.On en comprend qu\u2019à la Cité, tout est complexe.Il paraît di?cile de motiver les gars, comme on les appelle au Centre.Même s\u2019ils se montrent (au départ) relativement enthousiastes à l\u2019idée de jouir du « privilège » de vivre une journée « normale », la motivation s\u2019estompe rapidement.Comment en serait-il autrement, certains de ces adolescents passant les 364 autres jours de l\u2019année derrière des portes d\u2019unités sécurisées, dormant dans des cellules \u2013 appelées chambres \u2013 de moins de deux mètres sur trois ?Cette série, bien qu\u2019elle témoigne de réalités brutales, de jeunesses violemment mises sur pause et de vies marquées à jamais, n\u2019en est pas moins attendrissante et bouleversante, voire parfois cocasse.On y découvre ces jeunes dans leurs moments de vulnérabilité, de spontanéité, splendidement vivants à travers leur force de caractère, leur courage et leur humour.Par leurs propos et leurs silences, ils apparaissent à l\u2019auditeur d\u2019une manière rappelant à ceux et à celles qui auraient tendance à l\u2019oublier, qu\u2019avant d\u2019être des « criminels » ou des marginaux, ils sont avant tout des adolescents, imparfaits certes, mais vrais, sensibles et authentiques, porteurs d\u2019une énergie bouillonnante et d\u2019une fureur de vivre hors du commun.L\u2019intimité qu\u2019il nous est donné d\u2019avoir avec eux fait primer leurs histoires de vie et leurs visions du monde sur les gestes qui les ont menés au Centre.L\u2019approche du réalisateur met aussi de l\u2019avant le travail des intervenants qui œuvrent dans une optique de déconstruction de comportements, auprès de personnes qui passent rapidement de la colère à la violence, de la fuite à la fugue, de l\u2019agitation au délit, de la suspicion au déni.Ces professionnels cherchent ainsi à faire comprendre aux jeunes, et par leurs propres moyens, les origines de leurs démons.Ayant moi-même eu un cheminement semblable à celui de certains des gars de Cité-des-prairies, ce balado- documentaire me rappelle avec une e?cacité frappante la dure réalité d\u2019une adolescence enfermée.Mais surtout, Bienvenue à Cité des prairies re?ète l\u2019engagement dévoué et admirable des intervenantes et des intervenants qui, auparavant, m\u2019étaient comparables à des ennemis ou à des geôliers.Pour certains des gars, le spectre banalisé de la prison est ce qui semblait le plus probablement illustrer leur avenir \u2013 à l\u2019étape de l\u2019enregistrement du balado, du moins.Pour d\u2019autres, grâce à l\u2019empathie d\u2019intervenants dévoués, ces épreuves d\u2019une dureté inconcevable pour des personnes ne les ayant jamais vécues forgeront une force de détermination qui restera un atout de taille.C\u2019est en cela que se révèle la pertinence, l\u2019honnêteté et l\u2019humanisme derrière Bienvenue à Cité des prairies.David Risi-Gourdeau RELATIONS 809 JUILLET-AOÛT 2020 49 reCensions \u2022 baladO-documentaIre L\u2019auteure est écrivaine C\u2019 est à partir d\u2019une ré- ?exion sur les questions identitaires que m\u2019est apparu ce prisme qu\u2019est mon « nomadisme revendiqué » \u2013 j\u2019emprunte tes mots1 \u2013 et ses rayons lumineux : détachement, délestage, renoncement, guerre contre l\u2019égo, quête de l\u2019essentiel.Lente, patiente, cette ré?exion a commencé à faire son chemin en moi alors que j\u2019abordais ce que je nomme mes années d\u2019éveil, début d\u2019un long et interminable apprentissage.Je venais de quitter ce lieu où j\u2019avais grandi, là où n\u2019existait qu\u2019une unique fenêtre, bâillant sur l\u2019horizon, avec vue sur ces havres, ces édens où coulent le lait et le miel.Enfant, j\u2019avais su apprécier ma qualité d\u2019être humain, au même titre que tous ceux qui peuplent la planète.Je n\u2019avais pas conscience, à cette époque, que notre identité se construit au ?l du temps, imbriquant nos expériences sociales, collectives et individuelles, passées et présentes ; je n\u2019avais pas conscience, dis- je, qu\u2019elle est constitutive du rapport que nous entretenons avec le monde.Grâce au déracinement, à l\u2019inévitable mort qui en découle, j\u2019éprouvai ce poids, ô combien accablant de l\u2019Histoire, la force des préjugés et la pesanteur de l\u2019ignorance.Je compris que les questions identitaires et raciales, tout comme les rapports de sexe et de classe, découlent des rapports de force qui régissent nos sociétés.J\u2019appris aussi que certains individus et certains peuples ne peuvent se permettre de se prétendre chez eux partout sur la planète, ni s\u2019abandonner béatement à l\u2019extase de l\u2019évocation d\u2019une patrie universelle, abstraite, totalement désincarnée.Il existe, en e?et, ce refrain prônant un universalisme fourre-tout auquel tu lies le nomadisme.C\u2019est, à mon avis, une erreur, un amalgame, car cette conception « utilitaire » de l\u2019universalisme relève bien plus d\u2019un e?ort désespéré de conjurer le sectarisme, une réponse donc à l\u2019invisibilité de l\u2019Autre.Ritournelle « universaliste » ?oue, elle est malheureusement reprise en chœur par des chantres issus de groupes dits minoritaires, transmise souvent par la voix d\u2019artistes, d\u2019écrivaines et d\u2019écrivains, grisés sans doute, par les nombreux voyages, et par les honneurs qu\u2019ils reçoivent là où ils sont invités.Quête légitime d\u2019espace ?Désirs de conquête ?Comment leur en tenir rigueur puisque, pour survivre, il faut, semble-t-il, conquérir ?Je n\u2019essaie pas de jouer les démiurges.J\u2019ai simplement découvert, au ?l de mes expériences, que la patrie universelle est un luxe auquel tous ne peuvent aspirer, et que je ne puis faire abstraction de la place assignée dans le monde à certaines catégories de gens et de peuples, et encore moins faire l\u2019économie d\u2019une ré?exion sur le passé.La grande Histoire se su?t à elle- même et s\u2019écrit d\u2019elle-même.Nous devons donc nous atteler à l\u2019écriture de la petite histoire, l\u2019histoire du dedans, celle qui se passe dans l\u2019esprit et dans le cœur des êtres humains qui a?rontent les horreurs et soubresauts de cette grande Histoire, parler de ceux qu\u2019elle achève dans une in?nie violence.Comment écrire, ami, dis-le-moi, et se contenter de formules aguichantes, guidé uniquement par ce désir inassouvi de séduction qui nous tenaille, fermer volontairement les yeux et.planer ?Ainsi, mon « nomadisme revendiqué » guide mes pas vers ces territoires où « l\u2019amérindianisation » sévit ; il me somme de ne pas ignorer frivolement brutalité, oppression, dépossession ; il me conduit vers ces camps de concentration où croupissent Palestiniens, Yéménites, Syriens et tant d\u2019autres peuples.Et je frémis, face au jeu de l\u2019autruche des puissants.Nomade, comment taire la déterritoria- lisation, la suppression des libertés, les murs que l\u2019on érige, les barbelés que l\u2019on dresse, les frontières qui se resserrent, tandis que précarité, désarroi et mort programmée de tant d\u2019êtres humains gagnent du terrain ?Du jour où j\u2019ai compris la situation des Noirs en Afrique du Sud et la lutte menée par Mandela, je compris également la dépossession subie par les Premières Nations, ironiquement nommées puisqu\u2019aujourd\u2019hui elles sont incontestablement les dernières.J\u2019ai pu lier leur histoire à celle des Palestiniens ou des Portoricains réduits au silence le plus total.De ce jour, aussi, j\u2019ai fait le lien entre une Haïti démantelée et l\u2019agression permanente vécue par le peuple cubain, depuis qu\u2019il a juré d\u2019être maître chez lui.Immanquablement, je reviens à ce concept de nomadisme couplé au « mar- ronnage » : quête de liberté, soif d\u2019affranchissement sans cesse réa?rmée ; volonté de faire ?de toutes ces pollutions extérieures, lesquelles, par une indicible violence, nous dépouillent même de notre liberté intérieure.Et puis, en tant qu\u2019être vivant, ne sommes-nous pas tous nomades puisque la Terre ne nous appartient pas ?Malheureux sommes-nous, qui avons oublié que nous lui appartenons ! Nomade, oui, mais arrimée à ce monde ; je l\u2019habite avec ses rami?cations innombrables qui s\u2019éclairent, se marient, se complètent ; avec les joies, les peines et les sou?rances qu\u2019il engendre.Je suis née dans un des pays qui a été le plus abimé par les politiques coloniales et néocoloniales, j\u2019ai ainsi hérité d\u2019une mémoire consciente qui porte le poids de l\u2019histoire et de ses dérives ; forgée par les chaînes, inscrite au tison sur les peaux sacri?ées de mes ancêtres, elle ne saurait être qu\u2019une mémoire véritablement engagée.Mémoire-outil, mémoire-résistance contre l\u2019amérindianisation de ceux que l\u2019on considère comme des sous-peuples et que l\u2019on raye de la carte du monde, elle se veut aussi une mémoire croisée.J\u2019ai ainsi fait mienne cette idée, si bien exprimée par Édouard Glissant, d\u2019une mémoire multiple, délivrée et ouverte sur le monde ; une mémoire d\u2019avenir, qui n\u2019est pas celle de la tribu, mais de toute la collectivité humaine.1.Je parle de mon ami C.Voir mes Carnets précédents.Marie-Célie Agnant Échos de bivouacs 50 RELATIONS 809 JUILLET-AOÛT 2020 le carnet Les études religieuses : un monde à découvrir ! Dès cet automne.Cours à distance.myrtha.jean.mary@umontreal.ca ier.umontreal.ca Explorez les grands enjeux liés aux religions, aux spiritualités et à la théologie grâce à nos programmes d\u2019études.\u2022 Baccalauréat, majeure ou mineure \u2022 Maîtrise et DESS \u2022 Doctorat L\u2019actualité du jour, choisie et résumée pour vous Du lundi au samedi, découvrez l\u2019essentiel de l\u2019actualité Le Courrier du soir Le Courrier du matin ABONNEZ-VOUS » ledevoir.com/lescourriersdudevoir "]
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