Relations, 1 septembre 2020, Septembre - Octobre 2020, No 810
[" NUMÉRO 810 OCTOBRE 2020 P P C O N V E N T I O N ?: 4 0 0 1 2 1 6 9 9,95 ?$ À LA DÉFENSE DE L\u2019AMAZONIE ET DE SES PEUPLES NOUVEAUTÉS CARNET DE YARA EL-GHADBAN CHRONIQUE LITTÉRAIRE DE MARIE-ÉLAINE GUAY QUESTIONS DE SENS DE MAYA OMBASIC ARTISTE INVITÉE : MARIE-JOSÉE BÉLIVEAU DIRECTION Élisabeth Garant ÉQUIPE ÉDITORIALE Emiliano Arpin-Simonetti Catherine Caron Christophe Genois-Lefrançois Jean-Claude Ravet MAQUETTE GRAPHIQUE Mathilde Hébert RÉALISATION GRAPHIQUE tatou.ca ILLUSTRATIONS Jacques Goldstyn (Boris) Geneviève Grenier RÉVISION/CORRECTION Éric Massé COMITÉ DE RÉDACTION Marie-Célie Agnant, Frédéric Barriault, Gilles Bibeau, Mélanie Chabot, Eve-Lyne Couturier, Claire Doran, Céline Dubé, Lorraine Guay, Mireille D\u2018Astous, Mouloud Idir, Robert Mager, Rolande Pinard, Louis Rousseau, Michaël Séguin, Julien Simard COLLABORATEURS Gregory Baum ?, André Beauchamp, Jean-Marc Biron, Dominique Boisvert, Amélie Descheneau-Guay, Yara El-Ghadban, Marie-Élaine Guay, Maya Ombasic, Marco Veilleux.IMPRESSION HLN sur du papier recyclé contenant 100 % de fibres post-consommation.DISTRIBUTION Disticor Magazine Distribution Services ENVOI POSTAL Citéposte CFG Relations est membre de la SODEP et de l\u2019AMéCO.Ses articles sont réper toriés dans Érudit, Repère, EBSCO et dans l\u2019Index de pério di ques canadiens.SERVICE D\u2019ABONNEMENT SODEP (Revue Relations) C.P.160, succ.Place-d\u2019Armes Montréal (Québec) H2Y 3E9 514-397-8670 abonnement@sodep.qc.ca ABONNEMENT EN LIGNE www.revuerelations.qc.ca TPS : R119003952 TVQ : 1006003784 Dépôt légal Bibliothèque et Archives nationales du Québec : ISSN 0034-3781 ISSN (version numérique) : 1929-3097 ISBN (version imprimée) : 978-2-924346-62-4 ISBN (VERSION PDF) : 978-2-924346-63-1 BUREAUX 25, rue Jarry Ouest Montréal (Québec) H2P 1S6 tél.: 514-387-2541, poste 279 relations@cjf.qc.ca www.revuerelations.qc.ca NUMÉRO 810 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2020 25 Fondée en 1941 La revue Relations est publiée par le Centre justice et foi, un centre d\u2019analyse sociale progressiste fondé et soutenu par les Jésuites.Depuis plus de 75 ans, Relations œuvre à la promotion d\u2019une société juste et solidaire en pre nant parti pour les personnes exclues et appauvries.Libre et indépendante, elle pose un regard critique sur les enjeux sociaux, écono miques, politiques, environnementaux et religieux de notre époque.5 ÉDITORIAL POUR NE PAS MOURIR DE FROID Emiliano Arpin-Simonetti ACTUALITÉS 6 FEU VERT À L\u2019EXPORTATION D\u2019ARMES Daniel Turp 7 POUR UNE RELANCE JUSTE Caroline Brouillette 9 COVID-19 : LA VIE RELIGIEUSE PERTURBÉE Frédéric Barriault 11 UN STATUT SEULEMENT POUR LES « ANGES GARDIENS » ?Élisabeth Garant 12 DÉBAT LA SOBRIÉTÉ NUMÉRIQUE, PLUS QUE JAMAIS NÉCESSAIRE ?Dominique Bulliard et Jonathan Durand Folco 32 AILLEURS REPENSER LA SOLIDARITÉ INTERNATIONALE AVEC L\u2019AFRIQUE Mbaï-Hadji Mbaïrewaye REGARD 35 VERS LE TÉLÉ-ENSEIGNEMENT TOUS AZIMUTS ?Michaël Séguin 38 LE TDAH : UN ENJEU COLLECTIF Marie-Christine Brault 41 SUR LES PAS D\u2019IGNACE SE LAISSER TOUCHER PAR L\u2019INJUSTICE André Brouillette 42 CHRONIQUE LITTÉRAIRE de Marie-Élaine Guay VITIS RIPARIA MICHX 45 QUESTIONS DE SENS par Maya Ombasic LAISSER LA NATURE SUIVRE SON COURS RECENSIONS 46 LIVRES 49 DOCUMENTAIRE 50 LE CARNET de Yara El-Ghadban GIANNA 2 RELATIONS 810 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2020 ARTISTE INVITÉE Ethnogéographe, écologiste et conférencière, Marie-Josée Béliveau travaille présentement en tant que chargée de campagne Nature et Alimentation chez Greenpeace Canada.Depuis plus de 15 ans, elle milite dans les luttes environnementales, pour les droits autochtones et les droits humains.Elle a travaillé en Amérique latine, entre autres avec le mouvement des sans-terre de Bolivie, et a été présidente du Comité pour les droits humains en Amérique latine (CDHAL).En 2018, elle a remporté la bourse « Osez l\u2019aventure », offerte par Frédéric Dion et Karavaniers, grâce à laquelle elle a traversé l\u2019Amazonie avec le cinéaste Santiago Ber- tolino pour documenter \u2013 notamment en photos \u2013 la réalité des gardiens de la forêt issus des peuples autochtones.Elle donne aussi des conférences pour faire connaître leurs visions du monde et les nombreux dangers qu\u2019ils affrontent.DOSSIER 14 À LA DÉFENSE DE L\u2019AMAZONIE ET DE SES PEUPLES Catherine Caron 17 LES GARDIENS DE L\u2019ARBRE PRIMORDIAL Marie-Josée Béliveau 19 L\u2019AMAZONIE, VIVIER DE COSMOLOGIES Entrevue avec Robert Crépeau, réalisée par Emiliano Arpin-Simonetti 21 PRÈS D\u2019UN DEMI-SIÈCLE SUR LA VOIE DU BIEN-VIVRE Arizete Miranda, Raimunda Paixão, Joaninha Honório et Fernando López 22 LA PANDÉMIE EXTRACTIVISTE Javier Marín Rodríguez 24 RÉSISTANCES AMAZONIENNES Camilo Chica 27 NOUVELLES OFFENSIVES CONTRE L\u2019AMAZONIE BRÉSILIENNE Priscylla Joca, Thaís Mantovanelli et Carolina Piwowarczyk Reis 29 INTERNATIONALISER L\u2019AMAZONIE : UNE FAUSSE SOLUTION François-Michel Le Tourneau 17 Photo : Santiago Bertolino RELATIONS 810 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2020 3 Procurez-vous les recueils du secteur Vivre ensemble du Centre justice et foi Le Secteur Vivre ensemble propose aussi des ateliers basés sur les thématiques du racisme, de l\u2019exclusion et des droits des migrants dans une perspective d\u2019hospitalité.Que vous soyez un organisme communautaire ou un groupe de citoyens et citoyennes, ces ateliers sont pour vous.Contactez-nous à : eekobena@cjf.qc.ca ou au 514-387-2541, poste 278 POUR PLUS D\u2019INFORMATIONS SUR LES ATELIERS ET POUR VOUS PROCURER LES RECUEILS : < CJF.QC.CA/VIVRE-ENSEMBLE>.RACISME, EXCLUSION ET PLURALISME : EXCLURE L\u2019EXCLUSION ET REDYNAMISER LA CITOYENNETÉ | 60 PAGES MIGRATIONS ET DROITS : UN DÉFI DÉMOCRATIQUE | 80 PAGES 10 $ L\u2019UNITÉ (FRAIS DE LIVRAISON AU CANADA INCLUS) NOUVEAUTÉ ! À l\u2019écoute des voix autochtones Guide de dialogue sur la justice et les relations équitables Le Jesuit Forum for social Faith and Justice publie à l\u2019automne 2020, en anglais et en français, cet excellent guide pour aider à l\u2019instauration de relations plus équitables avec les peuples autochtones.Il nous offre des pistes importantes pour un essentiel travail de décolonisation à réaliser.Le Centre justice et foi est heureux de s\u2019associer au lancement de cette ressource en français.Pour obtenir plus de détails sur les dates des lancements virtuels et pour commander des copies du guide, veuillez consulter 4 RELATIONS 810 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2020 POUR NE PAS MOURIR DE FROID «L es pays qui n\u2019ont pas de légende sont condamnés à mourir de froid.» C\u2019est à la lecture de ce vers du poète Patrice de la Tour du Pin que Gaston Miron disait avoir entrepris d\u2019écrire celle de son peuple « revenu d\u2019en dehors du monde ».L\u2019homme rapaillé, paru il y a 50 ans cette année, est ainsi presque instantanément passé au rang de mythe, de légende, tant il incarne la quête d\u2019un peuple qui se débat contre la honte de son infériorisation collective, de son « aliénation délirante » \u2013 culturelle, économique, politique \u2013 et qui se hisse à son humanité par l\u2019engagement politique pour la justice et l\u2019indépendance.Cette œuvre à la portée universelle, de même que celle de plusieurs figures intellectuelles et artistiques de l\u2019époque \u2013 de Aquin à Lalonde en passant par Vallières, Perreault, Godin et Julien \u2013 a grandement contribué à forger la trame narrative du néonationalisme québécois dans les années 1960-1970, à lui donner un souffle qui a porté de nombreuses luttes, dont celles pour le socialisme décolonisateur et l\u2019indépendance.Mais aujourd\u2019hui, malgré la légende qu\u2019il s\u2019est donnée, le Québec moderne ne risque-t-il pas à nouveau de « mourir de froid » ?Pour reprendre assez librement la typologie de Claude Lévi-Strauss, n\u2019est-il pas en train de devenir (en partie du moins) une « société froide », où l\u2019on tente désespérément de faire rentrer toute nouveauté dans le moule d\u2019un récit canonique figé ?Difficile, en effet, de nier que le grand récit national n\u2019arrive plus à susciter l\u2019émotion collective nécessaire à donner un sens à la vie commune et à son devenir.La légende, refroidie, est devenue une formule incantatoire utilisée pour expliquer à rebours toute notre histoire, en laissant de grands pans dans l\u2019ombre.Pire, elle est même de plus en plus brandie comme un paravent contre toute critique et sert souvent à nier qu\u2019il puisse y avoir ici du racisme : en tant que victimes du colonialisme anglo-saxon contre lequel notre existence tout entière s\u2019érige, comment pourrions-nous faire subir à d\u2019autres ce genre d\u2019oppression ?Impossible ! C\u2019est donc comme une bouffée d\u2019oxygène qu\u2019il faut accueillir les nouveaux mouvements critiques qui appellent au déboulonnement de monuments (au propre comme au figuré) et qui dénoncent l\u2019invisibilisation \u2013 voire l\u2019usurpation \u2013 de l\u2019histoire et de l\u2019expérience des groupes marginalisés.Loin d\u2019une américanisation tous azimuts de la pensée (épouvantail commode agité par les conservateurs), l\u2019essor des courants antiracistes, décoloniaux et intersectionnels qui portent ces critiques n\u2019est-il pas plutôt un signe que le récit canonique de notre modernité s\u2019est non seulement pétrifié et vidé de son sens, mais qu\u2019il étouffe une part croissante de nos compatriotes ?N\u2019est-il pas préoccupant de voir que de plus en plus de gens, même nés au Québec, se sentent étrangers chez eux parce que le portrait qu\u2019on leur tend les renvoie constamment à une altérité plus fantasmée que réelle ?Pour peu qu\u2019elles ne se figent pas dans une nouvelle doxa culpabilisante qui se satisfait de dénoncer les oppressions grouillant dans les désormais proverbiaux « angles morts » de notre histoire coloniale, les nouvelles analyses critiques nous donnent l\u2019occasion d\u2019amorcer un nouveau cycle historique.Il faut les voir comme une demande d\u2019inclusion, une invitation à inventer ensemble une nouvelle légende capable de nous aider à donner sens à notre expérience collective et à répondre aux défis colossaux de notre temps \u2013 en particulier ceux que posent la crise écologique et le système capitaliste, colonial et patriarcal qui en est la cause, principales menaces à notre survie comme peuple et comme humanité.Comme à l\u2019époque où le néonationalisme s\u2019érigeait sur les ruines d\u2019un clérico-nationalisme sclérosé, il nous revient donc de retisser la trame de notre récit collectif.Notre culture regorge de ressources merveilleuses pour ce faire, à condition d\u2019éviter de la réifier \u2013 en en faisant une amulette identitaire, source d\u2018aliénation, ou en la dépeignant comme une simple idéologie colonialiste et oppressante, source de mépris de soi.Il faut savoir embrasser l\u2019ambiguïté de notre situation en ce bout de Nord-Amérique francophone : ni seulement colonisés, ni seulement colonisateurs, mais bien les deux à la fois.Et puiser dans cette tension potentiellement féconde les vérités archaïques qui nous parlent de l\u2019humanité en nous et en tous.« Nous te ferons Terre de Québec / lit des résurrections / et des mille fulgurances de nos métamorphoses / de nos levains où lève le futur », écrivait Miron dans « L\u2019octobre ».N\u2019y a-t-il pas dans ces vers une voix qui parle du fond des temps pour nous appeler à renaître sans cesse ?* Fidèles à notre habitude, nous inaugurons cet automne un nouveau cycle de chroniques.Cette année, la chronique littéraire sera tenue par la poète (et horticultrice) Marie- Élaine Guay, accompagnée par la photographe Geneviève Grenier.L\u2019écrivaine et professeure de philosophie Maya Ombasic signe pour sa part la rubrique Questions de sens, et Yara El-Ghadban, écrivaine et anthropologue, tient le Carnet.À toutes et à tous, bonne rentrée et bonne lecture ! Emiliano Arpin-Simonetti ÉDITORIAL Lever de lune sur le fleuve Amazone, Iquitos, Pérou, 2018.Photo : Marie-Josée Béliveau RELATIONS 810 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2020 5 FEU VERT À L\u2019EXPORTATION D\u2019ARMES Le gouvernement fédéral persiste à vouloir vendre des armes à l\u2019Arabie saoudite.Daniel Turp L\u2019auteur, professeur à la Faculté de droit de l\u2019Université de Montréal, est à l\u2019origine de l\u2019opération Droits blindés Décidément, le gouvernement de Justin Trudeau tient à ce que le Royaume d\u2019Arabie saoudite (RAS) puisse faire l\u2019achat d\u2019armes fabriquées au Canada.Après avoir évoqué l\u2019idée d\u2019annuler le contrat pour la vente de véhicules blindés conclu entre la Corporation commerciale canadienne et la Garde nationale saoudienne \u2013 après l\u2019assassinat politique du journaliste Jamal Khashoggi en novembre 2018 \u2013, le chef du gouvernement canadien a pourtant autorisé le ministre des Affaires étrangères, François-Philippe Champagne, à négocier des modifications au contrat.Il a ainsi ouvert la voie à une reprise des exportations d\u2019armes vers l\u2019Arabie saoudite.Rien d\u2019étonnant dans un contexte où le gouvernement affirme, dans une déclaration du 9 avril dernier : « Nous pouvons confirmer que l\u2019annulation de ce contrat de 14 milliards de dollars, voire la simple divulgation de l\u2019une de ses conditions, aurait pu entraîner des dommages de plusieurs milliards de dollars pour le gouvernement du Canada, et que ceux-ci auraient pu s\u2019élever à la valeur totale du contrat.» En pleine pandémie, les impératifs économiques semblent prendre le dessus sur les obligations internationales du Canada en matière de commerce d\u2019armes.La volonté de reprendre ces exportations a aussi été confirmée lors de la diffusion fort discrète, le 1er mai dernier, du Rapport final sur l\u2019examen des licences d\u2019exportation vers l\u2019Arabie saoudite.Celui-ci \u2013 dont des parties importantes ont été expurgées \u2013 procède à un examen des licences d\u2019exportation à la lumière des obligations internationales du Canada contenues dans le Traité sur le commerce des armes (TCA) et dans la Loi sur les licences d\u2019exportation et d\u2019importation (LLEI).Le ministère des Affaires étrangères y affirme que « [v]u la situation actuelle au Royaume d\u2019Arabie saoudite et les mesures prises par le gouvernement saoudien dans le cadre du conflit au Yémen, le Ministère est arrivé à la conclusion, au terme de l\u2019examen, qu\u2019il y avait un risque sérieux que les exportations canadiennes de certaines marchandises et technologies militaires (engins air-sol, bombardiers, etc.) pour utilisation dans le conflit au Yémen servent à commettre ou à faciliter la commission de violations du droit international humanitaire au Yémen » (par.8).Malgré cela, le Canada veut poursuivre l\u2019exportation de véhicules blindés légers (VBL) en Arabie saoudite.Le Ministère multiplie les affirmations contradictoires.Ainsi, toujours dans le rapport cité plus haut, il admet l\u2019existence d\u2019un risque sérieux tout en affirmant qu\u2019« il n\u2019existe aucune preuve crédible que les exportations canadiennes de marchandises et de technologies militaires sont utilisées par la Coalition pilotée par le RAS au Yémen » (par.58).Ou encore : « Même s\u2019il est possible que des marchandises militaires fabriquées au Canada puissent un jour être utilisées pour étouffer la 6 RELATIONS 810 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2020 dissidence interne, l\u2019absence de toute preuve d\u2019une telle utilisation des VBL canadiens ou d\u2019autres marchandises canadiennes par les militaires saoudiens permet de penser que la probabilité est faible.[\u2026] D\u2019ailleurs, dans le cas des VBL, il n\u2019existe aucune information crédible permettant de croire que leur utilisateur final [EXPURGÉ] s\u2019en servirait à des fins de répression interne [EXPURGÉ].» (par.70) Pourtant, ce risque a été démontré après un examen minutieux des faits dans l\u2019Avis sur la légalité internationale des transferts d\u2019armes vers l\u2019Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et les membres de la Coalition militairement impliqués au Yémen, formulé en décembre 2019 par un groupe de juristes internationaux dont j\u2019ai eu l\u2019honneur de faire partie.Ce groupe concluait notamment que « toute évaluation effectuée en application de l\u2019article 7, paragraphe 1 du TCA devrait conduire à la conclusion qu\u2019il y a eu et qu\u2019il existe toujours un risque [sérieux] que des armes conventionnelles, des munitions, pièces et composants visés par le TCA soient constamment mal utilisés \u2013 et risquent encore de l\u2019être \u2013 au Yémen pour commettre ou faciliter des violations graves » du droit international humanitaire et du droit international des droits de la personne.C\u2019est pourquoi, dans le cadre de l\u2019Opération Droits blindés par laquelle j\u2019essaie depuis 2016, avec un groupe d\u2019étudiants et d\u2019étudiantes en droit, de stopper la vente de blindés canadiens à la RAS, et en raison des nouvelles obligations du TCA et de la LLEI, nous avons saisi la Cour fédérale du Canada, le 10 octobre 2019, d\u2019une nouvelle demande de contrôle judiciaire (Turp c.Ministre des Affaires étrangères).Nous demandons notamment au tribunal d\u2019enjoindre le ministre des Affaires étrangères d\u2019annuler les licences existantes autorisant l\u2019exportation d\u2019armes en Arabie saoudite.Il est à espérer que la Cour fédérale du Canada aura cette fois-ci l\u2019audace, comme l\u2019ont eue des tribunaux du Royaume-Uni et de Belgique, de rappeler à l\u2019ordre le gouvernement du Canada et de conclure qu\u2019une reprise de l\u2019exportation d\u2019armes vers l\u2019Arabie saoudite est illégale et contrevient à ses obligations internationales.Femmes et abus sexuels dans l\u2019Église Dans la foulée de son colloque annuel tenu en août 2019, qui portait sur la question des abus sexuels dans l\u2019Église catholique, la collective féministe et chrétienne L\u2019Autre parole a fait paraître, en mai dernier, une lettre ouverte prenant la forme d\u2019un vibrant appel à la solidarité avec toutes les femmes (religieuses et laïques) ayant subi des abus sexuels et spirituels de la part de membres du clergé.Cette réalité, trop souvent occultée, voire minimisée, n\u2019en a pas moins des conséquences dévastatrices pour les victimes.Le Manifeste pour une refondation de l\u2019Église, qui se veut une réponse aux violences spirituelles et sexuelles commises dans le cadre du système patriarcal et clérical qui prévaut dans l\u2019Église catholique, complète la lettre ouverte.Les deux textes sont à lire sur le site Web de L\u2019Autre parole : .Gisèle Turcot honorée En juin dernier, la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l\u2019Université Laval a décerné un doctorat honoris causa en sciences des religions à notre collaboratrice Gisèle Turcot.Cet honneur s\u2019ajoute à la Médaille du Lieutenant- gouverneur du Québec, qu\u2019elle a reçue en 2019 en reconnaissance de ses nombreux engagements.Supérieure générale de l\u2019Institut Notre-Dame du Bon-Conseil, Gisèle Turcot est une collaboratrice de longue date du Centre justice et foi et a été la première rédactrice en chef de Relations, de 1986 à 1993.Toutes nos félicitations ! POUR UNE RELANCE JUSTE Plus de 400 organismes et groupes se mobilisent pour que la relance post-pandémie soit porteuse de justice.Caroline Brouillette L\u2019auteure est analyste des changements climatiques chez Équiterre La crise liée à la pandémie de COVID-19 est un événement tragique : des milliers de personnes ont perdu la vie et plusieurs familles sont en deuil.D\u2019autres ont perdu leur emploi et doivent composer avec des problèmes de santé mentale qui s\u2019aggravent, pendant que des enfants sont privés de contact social à une période clé de leur développement.La crise nous a aussi fait réaliser les inégalités inhérentes à notre organisation sociale : certaines populations, comme les personnes noires, les demandeurs d\u2019asile et les travailleuses et travailleurs étrangers, par exemple, ont été davantage touchées par le virus alors que ce sont elles qui, de manière disproportionnée, occupent des emplois dits « essentiels ».En plus de mettre en lumière ces inégalités, cette crise nous a aussi fait réaliser que les gouvernements ont à leur disposition des moyens importants pour faire face à de tels enjeux d\u2019intérêt public.On peut penser à la création de la Prestation canadienne d\u2019urgence qui, bien qu\u2019elle pourrait être élargie pour toucher un spectre plus large de la population, n\u2019aurait pu être envisagée comme une politique publique réaliste il y a à peine quelques mois.Puisque ces mêmes gouvernements devront mettre en place des mesures pour permettre à l\u2019économie de se relever \u2013 en plus des mesures d\u2019urgence implantées \u2013, nous pouvons affirmer que cette période comprend un important potentiel transformateur.Ce potentiel, malheureusement, est également perçu par l\u2019industrie fossile, qui tente d\u2019instrumentaliser la crise pour obtenir des allègements réglementaires et des subventions farfelues.L\u2019économiste Milton Friedman disait : « Seule une crise \u2013 réelle ou perçue \u2013 produit un réel changement.» Bien que ce père fondateur du néolibéralisme ne souhaitait pas voir advenir le même RELATIONS 810 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2020 7 FIÈRE, AUTONOME ET ENGAGÉE ! type de changement que les courants progressistes de la société, ce constat est également valable pour ces derniers.Car c\u2019est dans un moment de crise comme celui que nous vivons aujourd\u2019hui qu\u2019il est possible d\u2019envisager sérieusement des idées que l\u2019on aurait pu croire trop ambitieuses ou irréalistes il n\u2019y a pas si longtemps.Ainsi, depuis le début de la crise, plusieurs organismes et groupes québécois et canadiens réfléchissent ensemble pour répondre à ces questions centrales : comment saisir le moment historique que nous vivons pour rebâtir une économie et une société plus résilientes, et pour remédier aux vulnérabilités révélées par la crise ?Leurs réponses ont pris la forme d\u2019une déclaration commune présentant six principes pour une relance juste, qui ont été rendus publics le 25 mai dernier.Ces principes ont été appuyés par plus de 400 organismes de partout au Canada œuvrant dans les domaines de la santé, de l\u2019environnement, du syndicalisme, de la coopération internationale, des droits humains et de l\u2019économie sociale.Ensemble, ils affirment : « Alors que nous faisons face à la crise de la COVID- 19 et que nous nous préparons à une relance de l\u2019économie, [nous nous unissons] pour demander une transition et une relance justes vers une économie viable.Depuis des années, nous sommes témoins d\u2019un sous- investissement et d\u2019une inaction chroniques face aux crises préexistantes du colonialisme, des inégalités sociales, des violations des droits de la personne, de la dégradation écologique, ainsi qu\u2019en matière de lutte aux changements climatiques.L\u2019actuelle crise de la COVID-19 nous force ainsi à faire face aux lacunes dans nos systèmes sociaux et économiques.Le statu quo est intenable.Nous refusons un retour aux approches économiques pré- pandémie qui nourrissaient déjà une crise écologique, climatique et sociale dont les impacts pourraient être encore plus importants et irréversibles que ceux que nous vivons présentement.» Les six principes d\u2019une relance juste représentent les éléments essentiels qui doivent guider la création, la mise en œuvre et l\u2019évaluation des plans de relance des gouvernements : donner la priorité à la santé et au bien-être des populations, sans exception ; renforcer le filet social et fournir de l\u2019aide à la population ; donner la priorité aux travailleuses et travailleurs ainsi qu\u2019à leurs communautés ; renforcer la résilience pour prévenir de futures crises ; renforcer la solidarité et l\u2019équité entre les communautés et les générations au- delà des frontières ; respecter les droits des peuples autochtones et travailler en partenariat avec eux.Les organismes signataires, dans leur travail sur le terrain, leurs activités de plaidoyer et leurs campagnes mettent de l\u2019avant ces principes auprès des gouvernements.D\u2019autres qui souhaitent joindre leur voix au mouvement peuvent le faire et toutes les personnes intéressées peuvent participer à diverses campagnes menées en lien avec cette démarche (voir : ).La pandémie, en nous exposant aux vulnérabilités de notre société, nous incite à nous questionner non seulement sur la sortie de la crise qu\u2019elle a provoquée, mais aussi sur notre réponse à celles de l\u2019avenir.Comment réagirons- nous, désormais ?En subissant les crises passivement et en improvisant dans l\u2019urgence, ou en se concertant de façon solidaire afin d\u2019accroître notre résilience collective ?Nous avons le choix.Illustration de Corinna Keeling pour l\u2019initiative #RelanceJuste 8 RELATIONS 810 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2020 COVID-19 : LA VIE RELIGIEUSE PERTURBÉE La pandémie a d\u2019importantes conséquences pour les catholiques du Québec.Frédéric Barriault L\u2019auteur, historien, est responsable de la recherche et des communications au Centre justice et foi La pandémie de COVID-19 et le confinement qui l\u2019a accompagnée ont eu des conséquences notables et souvent dramatiques sur la vie religieuse.Contrairement à certaines Églises évangéliques étasuniennes qui ont défié le confinement, les catholiques, les protestants, les musulmans et la majorité des communautés juives du Québec se sont pliés de bonne grâce aux mesures sanitaires imposées par les gouvernements, mettant ainsi un terme temporaire aux rassemblements dans les lieux de culte.Leur sens de la responsabilité civique mérite d\u2019être salué, sachant que cette pandémie coïncidait avec les moments les plus sacrés de la vie religieuse juive (Pessah), chrétienne (carême, Pâques) et musulmane (ramadan, Aïd al-Fitr).Au Québec, la COVID-19 a été particulièrement meurtrière au sein des congrégations religieuses, souvent vieillissantes et disposant d\u2019équipes médicales restreintes dans leurs infirmeries.On compte au moins une soixantaine de décès chez ces grandes oubliées des mesures d\u2019urgence.Alors que l\u2019attention du gouvernement caquiste était focalisée à juste titre sur la crise dans les CHSLD, ces communautés ont multiplié les appels à l\u2019aide aux autorités sanitaires.Ce n\u2019est que le 8 juin que le gouvernement leur a offert une aide d\u2019urgence.D\u2019aucuns y ont vu négligence et ingratitude envers ces religieuses et ces religieux qui ont soigné et éduqué des générations de Québécoises et de Québécois, et souvent soutenu leurs luttes.Le confinement prolongé a aussi eu des conséquences sur la situation financière d\u2019un grand nombre d\u2019institutions religieuses.L\u2019interdiction des rassemblements a en effet tari une importante source de revenus : les dons des fidèles, pour la plupart versés en espèces.Privé des recettes de la quête du carême de partage, l\u2019organisme Développement et Paix a ainsi mis à pied temporairement une grande partie de son personnel, tout comme l\u2019ont fait un grand nombre de paroisses et de diocèses.Deux églises du diocèse de Sherbrooke ont déjà annoncé leur fermeture en raison du marasme financier amplifié par la pandémie.La fermeture temporaire des lieux de culte a aussi contraint les familles à remettre à plus tard les funérailles de leurs proches, comme on le sait, entravant leur processus de deuil.Par ailleurs, cette fermeture a également poussé les églises à investir le Web pour animer la vie spirituelle.L\u2019offre liturgique s\u2019est d\u2019abord limitée aux messes retransmises en ligne \u2013 une formule répondant aux besoins des fidèles plus âgés \u2013, puis, d\u2019autres propositions ont suivi, des liturgies de la Parole aux réflexions bibliques en passant par les retraites en ligne.On a même vu émerger toute une panoplie de « services liturgiques à l\u2019auto », allant des confessions « drive-thru » jusqu\u2019à l\u2019eucharistie « pour emporter », certains catholiques n\u2019arrivant clairement pas à accepter d\u2019être privés de messes et de sacrements.Cette apparente diversité de l\u2019offre liturgique met en lumière des clivages théologiques de plus en plus apparents.Le débat s\u2019est en effet cristallisé autour du thème de l\u2019accès des fidèles à l\u2019eucharistie, en premier lieu les malades et les personnes vulnérables, puis tous les catholiques, qui seraient victimes d\u2019une violence spirituelle et d\u2019une « blessure eucharistique » en raison du confinement.Pour plusieurs, il importait de réaffirmer « l\u2019importance de l\u2019eucharistie et du sacerdoce, la RELATIONS 810 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2020 9 Communautés religieuses solidaires Un élan de solidarité s\u2019est déclaré, en mai dernier, entre les communautés luthérienne et musulmane du quartier de Neukölln, à Berlin.En plein ramadan, l\u2019église Martha de Kreuzberg a ouvert ses portes aux fidèles musulmans de la mosquée Dar Assalam, laquelle était dans l\u2019impossibilité de les accueillir tous en raison des règles de distanciation physique liées à la pandémie de COVID-19.Tous ont ainsi pu célébrer les dernières prières marquant la fin de la période du jeûne.Même le pasteur luthérien a participé aux célébrations du vendredi soir.Voilà un exemple parlant qui illustre l\u2019esprit de cohésion interreligieuse, d\u2019unité et de partage culturel vers lequel il est primordial de tendre, en temps de crise comme en temps « normaux ».Ainsi, bien que la pandémie révèle et amplifie certaines des tares les plus profondes de nos sociétés, elle ouvre aussi la voie à des gestes qui ravivent l\u2019espoir en la bonté et la solidarité humaines.E S P O I R Photo : WikiCommons bonté et la toute-puissance de Dieu, la victoire de Jésus sur la mort, etc.1 ».Derrière ce discours sur l\u2019eucharistie se pro?le un cléricalisme assumé selon lequel le prêtre, seul à pouvoir consacrer le pain et le vin, est le centre de l\u2019Église.Ces « hosties pour emporter », tout comme ces messes sans assemblée diffusées sur Facebook, donnent également à voir une vision appauvrie de la Cène, sans sa dimension festive et communautaire.Prenant le contrepied de cette vision cléricale, une autre perspective est mise de l\u2019avant par les tenants du christianisme social, ceux-ci insistant plutôt sur les injustices sociales et les souffrances exacerbées par cette pandémie, qui sont autant de blessures in?igées à l\u2019Église.Interprétant la suspension des activités liturgiques comme un signe des temps2, ces chrétiens consacrent leurs énergies à venir en aide aux personnes vulnérables fragilisées par la COVID-19 et le con?nement.Ils ré- ?échissent aux solidarités durables et aux relations de proximité à déployer auprès des personnes vulnérables, craignant que le décon?nement ne rime avec un retour à une vie liturgique routinière et à une vie ecclésiale détachée des réalités du monde.1.Anne Bourdin, « La \u201cblessure eucharistique\u201d du con?nement dans un livre du père Léthel, ocd », Zenit, 21 mai 2020.2.Voir Tomás Halik, « Les églises fermées, un signe de Dieu ?», La Vie, 24 avril 2020.Nouvelle victoire pour BDS Le 11 juin dernier, la Cour européenne des droits de l\u2019homme (CEDH) a condamné la France pour violation de la Convention européenne des droits de l\u2019homme.Ce verdict est tombé en réponse à la condamnation, par la justice française, d\u2019un groupe de militants propalestiniens accusés d\u2019« incitation à la discrimination économique envers des personnes en raison de leur appartenance à une nation ».En septembre 2009 et en mai 2010, ces derniers avaient distribué des pamphlets sur lesquels il était écrit : « Acheter les produits importés d\u2019Israël, c\u2019est légitimer les crimes à Gaza, c\u2019est approuver la politique menée par le gouvernement israélien ».La CEDH a jugé que la condamnation de ces militants constituait une violation claire de l\u2019article 10 protégeant la liberté d\u2019expression.Ce verdict est signi?catif puisque selon Antoine Comte, l\u2019avocat du mouvement Boycott, désinvestissement, sanctions (BDS) en France, il « restitue aux citoyens la possibilité de débattre de questions nationales ou internationales et d\u2019en tirer si besoin des appels au boycott ».Source : .Création de l\u2019Internationale progressiste L\u2019Internationale progressiste (IP) a été o?ciellement créée en mai dernier pour mieux coordonner di?érents mouvements et groupes progressistes mobilisés à travers le monde.En œuvrant à l\u2019établissement d\u2019un réseau mondial d\u2019activistes, d\u2019organisateurs, de militants, de penseurs et de praticiens, l\u2019IP vise à démocratiser les ressources pratiques et théoriques nécessaires à l\u2019établissement d\u2019une force internationale progressiste cohérente.Dans le contexte de la crise sanitaire actuelle, qui révèle avec clarté à qui pro?te le capitalisme de l\u2019urgence \u2013 soit autant aux ?nanciers et aux spéculateurs qu\u2019aux gouvernements de droite qui renforcent leurs politiques xénophobes et d\u2019exclusion identitaire \u2013, ce nouvel acteur ne chômera pas, ses conseillers stratégiques, parmi lesquels ?gurent Naomi Klein et Noam Chomsky, estimant que « jamais la solidarité internationale n\u2019a été plus nécessaire \u2013 ni plus absente ».Voir : .Wet\u2019suwet\u2019en : des accusations tombent Aucune accusation ne sera portée contre les 22 manifestantes et manifestants arrêtés en février dernier dans le cadre du mouvement de solidarité envers les chefs héréditaires des Wet\u2019suwet\u2019en opposés au projet Coastal GasLink \u2013 qui avait mené au blocage d\u2019importantes voies ferroviaires.La décision du service des poursuites de la Colombie-Britannique, rendue publique le 6 juin dernier, a notamment été justi?ée par le manque de preuves reliant les accusés aux dommages causés à un pont.Carrie Kaukinen, l\u2019avocate représentant Coastal GasLink dans ce dossier, a déclaré que la compagnie allait suivre l\u2019exemple de la Couronne et abandonner les poursuites civiles intentées contre ces manifestants.Une décision qui motivera certainement celles et ceux qui luttent toujours pour empêcher le passage du gazoduc sur le territoire des Wet\u2019suwet\u2019en.Source : .Diffusion en continu d\u2019un service religieux pendant la pandémie.Photo : WikiCommons 10 RELATIONS 810 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2020 UN STATUT SEULEMENT POUR LES « ANGES GARDIENS » ?La pandémie de COVID-19 rappelle plus que jamais que la régularisation du statut des demandeurs et demandeuses d\u2019asile est une exigence démocratique.Élisabeth Garant L\u2019auteure est directrice du Centre justice et foi et de la revue Relations L e 13 août dernier, le gouvernement fédéral de Justin Trudeau précisait en?n les modalités d\u2019accès à un programme de régularisation du statut prévu spéci?quement pour certains demandeurs et demandeuses d\u2019asile travaillant dans le système de santé, en raison de leur contribution jugée essentielle durant la pandémie.Pour ceux et celles qui en béné?cie- ront, cette nouvelle est importante et vient calmer une inquiétude qui s\u2019accentuait en raison du silence qui a suivi l\u2019annonce de cette mesure, à la ?n du mois de mai dernier.Malheureusement, on comprend que les négociations avec le gouvernement québécois ont été dif?ciles et que les personnes pouvant se prévaloir de ce programme sont encore moins nombreuses que ce qui avait été évoqué.Pourtant, la promesse initiale était nettement insuf?sante.De nombreuses voix se sont d\u2019ailleurs élevées pour réclamer que la régularisation promise inclue davantage de personnes, faisant valoir, avec justesse, que chaque vie est essentielle et que personne ne devrait être maintenu dans la précarité.Ne cibler que les fameux « anges gardiens » du système de santé témoigne de l\u2019incapacité de l\u2019État à considérer la régularisation de statut pour ce qu\u2019elle devrait être, c\u2019est-à-dire un important levier démocratique pour reconnaître adéquatement la dignité des personnes migrantes et leur assurer un accès véritable à la citoyenneté et aux droits qui en découlent.Une telle mesure accentue ainsi plus que jamais le caractère de « récompense exceptionnelle » du statut régulier, révélant l\u2019idéologie utilitariste et économiciste qui la sous-tend.Tout programme de régularisation doit plutôt avoir comme visée de reconnaître le besoin légitime de toute personne de se rattacher à une communauté politique pour sortir des situations de sous-citoyenneté dans lesquelles les plongent les limites importantes des politiques migratoires actuelles.La preuve n\u2019est plus à faire : au Québec comme ailleurs, les inégalités, tout comme les situations de vulnérabilité et de pauvreté, sont des facteurs qui aggravent les risques de contracter la COVID-19, de la propager et d\u2019en mourir.Les recherches faites depuis des décennies auprès des personnes à statut précaire démontrent aussi que le maintien des personnes en situation d\u2019irrégularité ou en attente prolongée de statut les rend plus susceptibles de voir leurs droits bafoués et fragilise leur situation socioéconomique autant que psychologique.Le permis de travail temporaire expose en effet les personnes aux abus de toutes sortes dans les milieux de travail alors que la précarité de statut entraîne son lot de limites dans l\u2019accès à l\u2019éducation, aux programmes de formation, aux soins de santé, au logement et à plusieurs programmes de soutien étatique (garderies, allocations familiales, etc.).Le contexte de la pandémie révèle clairement une exacerbation de tous ces facteurs de vulnérabilité pour les personnes sans statut ou avec un statut temporaire.De plus, il est évident qu\u2019il sera impossible de renvoyer ces personnes dans leur pays d\u2019origine dans un avenir prévisible.Il faut en tirer la conclusion qu\u2019en matière de régularisation de statut, comme dans plusieurs autres secteurs d\u2019activités, il faut des mesures étatiques immédiates, généreuses et audacieuses qui vont contribuer à transformer profondément les paradigmes qui prévalent actuellement.La revendication en faveur de la régularisation du statut des personnes en situation irrégulière ou en attente prolongée d\u2019une réponse à leur demande de reconnaissance de résidence permanente n\u2019est pas nouvelle dans l\u2019histoire migratoire québécoise et canadienne.En 2007, à la suite d\u2019un important travail de recherche et de ré?exion réalisé par le secteur Vivre ensemble du Centre justice et foi, notre collaboratrice Louise Boivin soulignait déjà avec justesse les deux principales approches dans les propositions de régularisation portées par différents acteurs, des tendances que nous observons à nouveau dans le débat actuel.« La première approche privilégie, dans la conjoncture, la voie \"pragmatique\" et politiquement acceptable par les partis politiques.Les personnes sans-papiers sont surtout dé?nies comme force de travail.[\u2026] Sous prétexte de \"réalisme\", cette approche réduit des êtres humains à des marchandises jetables.[\u2026] La seconde est fondée sur une reconnaissance des sans-papiers et des personnes sans statut permanent comme des personnes à part entière, pour qui la régularisation du statut est la condition indispensable a?n que le droit à la dignité et l\u2019ensemble des droits de la personne soient respectés.1 » Malheureusement, la première approche, qui s\u2019inscrit dans le sillon d\u2019un modèle néolibéral délétère, prédomine dans de nombreux pays dont le Canada.Au Québec, les discours et les mesures anti-immigration du gouvernement caquiste, qui trouvent un appui inquiétant au sein de la population, ne font qu\u2019ampli?er ces logiques.La pandémie et l\u2019appel important et légitime à la régularisation de statut nous offrent l\u2019occasion d\u2019une sensibilisation et d\u2019une mobilisation indispensable à cet égard.1.L.Boivin, « La régularisation des sans-papiers au Canada », Webzine Vivre Ensemble, vol.14, no 50, printemps-été 2007.RELATIONS 810 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2020 11 Les mesures de con?nement liées à la pandémie de COVID-19 ont exposé notre dépendance à l\u2019égard des technologies numériques, du télétravail au télé-enseignement en passant par le divertissement.Si elles ont permis de briser l\u2019isolement, ces technologies addictives ne cessent d\u2019accroître leur emprise sur nos vies.Dans ce contexte, à quoi doit ressembler un rapport plus sain et plus sobre au numérique ?Nos auteurs invités en débattent.Pratiquer la sobriété numérique permet de retrouver le temps humain de la vie bonne.Dominique Bulliard L\u2019auteure est professeure de philosophie au collège Maisonneuve L e concept de « sobriété numérique » a été forgé en France en 2008 par l\u2019association Green IT avec l\u2019intention de réduire l\u2019impact environnemental grandissant, et pourtant peu visible, du numérique.Les racines du concept de sobriété, en revanche, sont beaucoup plus anciennes et plongent dans l\u2019Antiquité gréco-latine et dans le Moyen-Âge chrétien où, sous le nom de tempérance ou de frugalité, il constitue une vertu menant au bonheur.Cette conception éclaire le présent : la sobriété numérique est bel et bien une vertu, soit une pratique visant la recherche d\u2019un équilibre entre des excès pouvant mener individuellement à la dépendance, et collectivement à une pollution destructrice.Si la sobriété est nécessaire pour des raisons sociales et écologiques, elle l\u2019est aussi pour des raisons éthiques de recherche du bonheur, ce que les Grecs nommaient la « vie bonne ».Retrouver un temps humain Un penseur comme le sociologue allemand Hartmut Rosa l\u2019a théorisé et nous en faisons quotidiennement l\u2019expérience : les technologies numériques participent d\u2019une accélération du temps social.Si, d\u2019un côté, elles nous déchargent de certaines tâches, de l\u2019autre, elles en augmentent le nombre possible.Le rythme de la production et de l\u2019innovation (un nouvel iPhone tous les six mois), couplé au rythme de fonctionnement (le « ?l de nouvelles » des médias sociaux), nous donnent l\u2019impression d\u2019être toujours déphasés et en retard sur ce qui se publie, sentiment partagé aussi par les jeunes qui craignent de « rater quelque chose d\u2019important ».Ce sentiment de manquer de temps augmente le mal-être général et nous plonge dans ce que le philosophe Bernard Stiegler, décédé récemment, appelait une « immédiateté permanente » qui diminue notre capacité à nous projeter dans le temps.C\u2019est le temps pour soi, qui échappe au temps de la productivité, qui a ainsi tendance à diminuer.Le numérique a permis une intrusion de la sphère du travail dans celle de l\u2019intime \u2013 encore plus en ces temps de télétravail généralisé.Les employeurs peuvent rejoindre leurs employés sur leur cellulaire en-dehors des heures de travail, et les étudiants leur professeur la ?n de semaine.Cette hyper- disponibilité n\u2019est pas sans augmenter le stress et l\u2019épuisement général, mais aussi le sentiment diffus que le temps pour soi n\u2019a aucune valeur et, plus profondément, que ce soi lui-même ne vaut pas grand- chose au regard de la machine.Nous ressemblons ainsi de plus en plus à des êtres greffés d\u2019instruments technologiques qui, s\u2019ils augmentent certaines potentialités, diminuent en même temps nos propres capacités mentales et mnésiques : capacité de se souvenir d\u2019une recette, d\u2019un numéro de téléphone, de calculer mentalement, etc.D\u2019où l\u2019impératif pour nous de choisir ce que nous faisons de ces instruments et de développer, comme le suggérait Stiegler, une véritable « culture » du numérique qui nous permette d\u2019établir avec ces instruments un rapport qui soit vraiment nécessaire.Ce rapport nécessaire est un rapport sobre qui passe par une décélération de nos vies.La vertu, chemin du bonheur Les philosophes grecs liaient cette nécessité à la sobriété.Pour Aristote, la tempérance est une vertu permettant d\u2019atteindre un équilibre entre deux excès dangereux.Suivant ce raisonnement, la sobriété numérique n\u2019est donc ni l\u2019abstinence (il serait dommage de se priver d\u2019un outil si puissant que le numérique), ni la dépendance.Des philosophes comme Stiegler et des neuro- scienti?ques comme Robert Lustig nous mettent justement en garde contre les excès du numérique et la dépendance qu\u2019il crée, tout à fait semblable à la dépendance à un psychotrope : chaque message qui clignote sur l\u2019écran entraîne une montée de dopamine qui demandera de plus en plus d\u2019actions pour provoquer la même sensation de plaisir.Or, une suite de plaisirs n\u2019est pas le bonheur ; c\u2019est plutôt à la dépression que mène la dépendance.Le bonheur demande de modérer nos désirs et d\u2019écarter ceux qui ne sont pas nécessaires : tâche dif?cile tant sont colossaux les moyens des géants du Net pour capter l\u2019attention et imposer des désirs (les parents qui tentent de contrôler le temps d\u2019écran de leurs enfants le savent).Les Grecs savaient bien que la vertu n\u2019est pas naturelle et qu\u2019elle demande pratique et discipline.La sobriété numérique, par la modération des désirs et la décélération, nous permettrait de retrouver le temps plus lent de la vie bonne et du bonheur, temps nécessaire aussi pour entrer en relation avec le monde et les autres.Car les rapports que nous propose le numérique ne sauraient se substituer à la présence réelle.Comment regarder le monde quand l\u2019attention n\u2019est plus tournée vers le réel mais captée par la technologie ?Ma possibilité d\u2019empathie, de partager des émotions, n\u2019est-elle pas liée à la continuité d\u2019un espace partagé ?On le sait, l\u2019amitié de parade que proposent les réseaux sociaux n\u2019a fait qu\u2019augmenter la solitude.C\u2019est notre capacité à entrer en relation avec ce qui nous entoure mais aussi avec nous- même qui est ici en jeu.12 RELATIONS 810 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2020 LA SOBRIÉTÉ NUMÉRIQUE, PLUS QUE JAMAIS NÉCESSAIRE ?La sobriété numérique doit passer par un projet collectif de lutte contre le capitalisme algorithmique.Jonathan Durand Folco L\u2019auteur est professeur associé à l\u2019École d\u2019Innovation sociale de l\u2019Université Saint-Paul, à Ottawa E n cette époque marquée par l\u2019accélération sociale et l\u2019omniprésence des technologies numériques \u2013 surtout en période de con?nement ! \u2013, la sobriété numérique revêt une importance cruciale.Or, cette perspective peut-elle se limiter à des choix individuels visant à modérer nos usages numériques quotidiens ?Alors que les pratiques de « désintox numérique » et le « droit à la déconnexion » deviennent toujours plus populaires, il est nécessaire non seulement de remédier aux effets pathogènes de la société numérique, mais aussi de s\u2019attaquer directement aux causes structurelles du problème, imbriquées dans le fonctionnement même du « capitalisme algorithmique ».La mutation du capitalisme Le dé?est de taille : après la crise ?nan- cière de 2007-2008, l\u2019extraction des données personnelles et l\u2019augmentation de la puissance algorithmique sont devenues le cœur du système économique capitaliste, à la faveur du développement des médias sociaux, des téléphones intelligents, des données massives (Big Data), de l\u2019info- nuagique, des plateformes numériques et de l\u2019intelligence arti?cielle.La création de technologies expressément conçues pour nous rendre accros, la multiplication des capteurs dans le mobilier urbain et les objets du quotidien (de la ville à la maison « intelligentes ») et l\u2019introduction des algorithmes dans tous les interstices de la vie sociale s\u2019inscrivent dans un même mouvement : la production toujours plus grande de données et de « marchandises intelligentes » nous accompagnant subtilement dans toutes les sphères de nos existences.Autrement dit, bien qu\u2019il soit utile et nécessaire de créer des « oasis de déconnexion » pour régénérer notre santé mentale à court et moyen terme, la colonisation de la vie économique, politique, sociale et quotidienne par les technologies numériques va sans cesse s\u2019accroître dans les prochaines années.Au-delà des stratégies de résistance individuelle et à petite échelle, nous devons dès maintenant inventer des solutions collectives pour réduire l\u2019emprise du capitalisme algorithmique qui siphonne notre attention, nos temps libres, nos émotions et notre vie intime.Agir collectivement Un projet de sobriété numérique collective doit se concrétiser sur plusieurs plans simultanément.Tout d\u2019abord, il faut envisager diverses voies pour opérer une socialisation démocratique des infrastructures numériques \u2013 comme les réseaux de télécommunication, les fournisseurs d\u2019Internet et les centres de données \u2013, que ce soit à l\u2019échelle municipale, nationale ou continentale.En l\u2019absence d\u2019un contrôle public et démocratique de ces infrastructures, leur développement suivra la logique du « toujours plus » qui caractérise l\u2019accélération technique et la croissance in?nie.Il ne s\u2019agit pas seulement de remplacer les entreprises privées et les forces du marché par le pouvoir de l\u2019État, mais aussi de passer les questions de développement technologique au peigne ?n de la délibération démocratique.Par exemple, avons-nous vraiment besoin d\u2019un réseau 5G (6G, 10G, etc.) a?n de produire et de télécharger plus rapidement nos données, et ce, malgré l\u2019énorme coût énergétique, social et environnemental de ce « progrès » technique ?Ensuite, la lutte contre le capitalisme algorithmique doit se mener sur le plan des logiciels propriétaires des grandes plateformes de l\u2019économie dite collaborative et des géants du numérique, conçues pour que nous utilisions toujours plus leurs services et pour que nous restions rivés à nos écrans.Ce n\u2019est pas pour rien qu\u2019une poignée de grandes entreprises (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) dominent l\u2019économie mondiale ; une position de « monopole radical » qu\u2019il faut pouvoir contester.Alors que certains préconisent de relancer un nouveau mouvement antitrust, d\u2019autres avenues, basées sur les logiciels libres (comme le réseau social Passerelles) ou le coopérativisme de plateformes (visant à concurrencer les Uber et Airbnb de ce monde par des coopératives comme Eva et Fairbnb) doivent être explorées.La création de « communs numériques » dont Wikipé- dia constitue l\u2019archétype, est également une voie à développer davantage.Quant aux données personnelles, le dé?consiste à éviter leur appropriation privée et leur monétisation en créant de nouveaux outils comme les ?ducies de données, et surtout, à en produire beaucoup moins.Cela exige non seulement de réduire notre usage quotidien des plateformes, mais aussi de trouver des solutions de rechange collectives au tout-au-numérique dans diverses sphères d\u2019activités que la pandémie et les mesures de con?nement auront poussées encore davantage vers le numérique : télétravail, télémédecine, enseignement à distance, rencontres virtuelles entre amis, etc.Dans ce contexte, on ne saurait miser seulement sur des choix individuels, car se couper volontairement du numérique revient entre autres pour plusieurs à se priver de travail, un luxe que peu de personnes peuvent se permettre.C\u2019est donc à un problème de coordination de l\u2019action collective que nous sommes confrontés, car au ?nal, c\u2019est bien de combattre le capitalisme algorithmique dont il s\u2019agit ! RELATIONS 810 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2020 13 À LA DÉFENSE DE L\u2019AMAZONIE ET DE SES PEUPLES 14 RELATIONS 810 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2020 DOSSIER Enfants apprenant à naviguer, Rio Napo, Équateur, juin 2018.Photo : Marie-Josée Béliveau Immense territoire abritant près de la moitié des forêts tropicales de la Terre et le plus grand nombre d\u2019espèces au monde, l\u2019Amazonie est gravement menacée.Réchauffement climatique, déforestation, extractivisme et agro-industries ravagent des dizaines de milliers de kilomètres carrés de forêt chaque année.Une destruction qui a des conséquences pour la planète entière, mais en particulier pour les nombreux peuples autochtones qui habitent l\u2019Amazonie.Parce qu\u2019ils protègent l\u2019intégrité de ce territoire fragile mieux que quiconque, ces derniers sont la cible d\u2019une dépossession et d\u2019une répression brutales, encore plus depuis l\u2019arrivée au pouvoir du gouvernement d\u2019extrême droite de Jair Bolsonaro, au Brésil.La reconnaissance de leurs droits territoriaux, de leurs cultures et de leurs cosmovisions est primordiale si l\u2019on souhaite protéger l\u2019Amazonie.Ce dossier le rappelle avec conviction.Catherine Caron E t si la montagne, à nos yeux, était sacrée ?Et si, comme les femmes et les hommes appartenant au peuple Yanomami d\u2019Amazonie, nous vivions avec l\u2019idée que nous possédons un alter ego dans la nature et qu\u2019en le tuant ou en l\u2019exploitant plus que nécessaire, c\u2019est nous-mêmes que nous risquions de tuer ?Le sort de l\u2019humanité en serait transformé.À l\u2019heure où la destruction de l\u2019Amazonie s\u2019accélère et où même ses tribus les plus reculées sont menacées par le nouveau coronavirus, il est grand temps de nous mettre à l\u2019écoute des peuples autochtones qui l\u2019habitent et de tirer des apprentissages de leur profond attachement spirituel à la terre.Celui-ci se re?ète dans des conceptions du monde et des cosmologies qui, sans les idéaliser, accordent un caractère sacré à toute forme de vie et posent une limite à l\u2019utilisation des ressources, à l\u2019opposé de nos sociétés où tout est transformé en marchandise dans une logique de croissance que plus rien ni personne n\u2019arrive à freiner.Les quelque 420 peuples et tribus autochtones d\u2019Amazonie, qui ont survécu à la colonisation, à l\u2019esclavage ou aux guerres, sont les premiers gardiens de cette région exceptionnelle, dans la conscience que la biodiversité englobe tout ce qui vit.De plus en plus limités dans leur capacité d\u2019assurer leur subsistance de manière traditionnelle, poussés vers les villes comme le sont les Autochtones d\u2019ici, ils savent que c\u2019est leur identité même qui se trouve menacée lorsqu\u2019ils sont déracinés du lieu où leur vie a du sens.L\u2019Amazonie, ces peuples l\u2019ont co-construite avec la nature, comme le disait le géographe François-Michel Le Tourneau, un des collaborateurs de ce dossier, à l\u2019émission Matières à penser sur France Culture (21 février 2020).Ils y sont parvenus parce qu\u2019ils « étaient capables de travailler avec la nature sans la détruire et ça, c\u2019est quelque chose que nous ne savons pas faire ».Qu\u2019ils soient des gens des ?euves, des terres ou des forêts, ils en seraient toujours capables si seulement cessait cette guerre qui ne dit pas son nom et qui se déroule dans tous les pays amazoniens.La déforestation et la dégradation des sols qui en découle s\u2019accélèrent depuis plusieurs années dans cette région puisque la terre et les activités qui y sont liées \u2013 extraire l\u2019or et d\u2019autres ressources minières ou pétrolières, spéculer, élever le bétail, établir des monocultures d\u2019exportation, etc.\u2013 valent plus que la forêt « debout ».L\u2019argent et la rapacité règnent en maîtres au vu de l\u2019immense détraquement des valeurs qui tient lieu de boussole au capitalisme globalisé et qui disquali?e souvent la vie au pro?t des indicateurs de performance \u2013 toutes espèces confondues.Dans cette course folle, les peuples autochtones \u2013 qui résistent et luttent pour protéger leurs milieux de vie et ceux des générations futures \u2013 sont souvent l\u2019ennemi à abattre.Au Brésil, où se trouvent les deux tiers de la forêt et de la population amazoniennes, le président Jair Bolsonaro a été on ne peut plus clair : « Les minorités doivent se plier à la majorité [.].Elles [devraient] s\u2019adapter ou simplement disparaître1.» Son arrivée au pouvoir a entraîné une augmentation de 40 % des attaques et des invasions des terres des peuples autochtones entre janvier et septembre 2019 et les assassinats de protecteurs de la forêt se multiplient.Son traitement irresponsable de la pandémie de COVID-19 a aggravé la situation, la déforestation ayant été de 55 % supérieure, entre janvier et avril 2020, à celle de la même période en 2019, selon l\u2019Institut national de recherches spatiales brésilien.?RELATIONS 810 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2020 15 Par conséquent, des peuples et tribus autochtones porteurs d\u2019une mémoire ancestrale marquée par les violences et les maladies qui les ont décimés depuis la colonisation \u2013 puis pendant les années de dictature dans le cas du Brésil, lors de nouvelles ruées vers les ressources de la forêt au nom du développement national \u2013, craignent à juste titre que l\u2019histoire ne se répète.« Plusieurs des peuples non contactés les plus vulnérables du monde sont ciblés par des travailleurs miniers et des bûcherons dont les activités sont facilitées en raison de la pandémie de COVID-19 », a alerté Survival International.Les orpailleurs sont aussi au rendez-vous, poursuivant la nouvelle ruée vers l\u2019or qui est en cours depuis la crise ?nancière de 2008.Le Forum des dirigeants Yanomami et Ye\u2019kwana a ainsi lancé la campagne internationale #ForaGarimpo- ForaCovid (#OrpailleursDehorsCovidDehors).Dans le bassin du Xingu, par exemple, l\u2019un des territoires les plus assaillis de toute l\u2019Amazonie et dont nous traitons dans ce dossier (voir p.27), 46 % des 121 Arara qui y vivent sont infectés par le virus2.Pour ces tribus, la mort hâtive des aînés est, de surcroît, très déstabilisante, en raison du rôle de guide spirituel, culturel et politique que jouent ces derniers auprès des leurs.Mais quelle importance la disparition possible d\u2019une petite tribu perdue au fond de l\u2019Amazonie revêt-elle pour les tenants des capitaux et pour nos sociétés que même la sixième extinction de masse de l\u2019histoire de notre planète, présentement en cours, n\u2019arrive pas à émouvoir ?Bien sûr, les velléités de conquête, de « développement » et de déforestation en Amazonie ne datent pas d\u2019hier.Mais il est tragique de constater qu\u2019en dépit de la prise de conscience écologique qui s\u2019est développée depuis les années 1970, des multiples campagnes et de tout l\u2019arsenal juridique (en droit national et international) censé protéger la nature et les peuples d\u2019Amazonie, on échoue à y mettre un terme, faute de mesures suf?samment cohérentes et contraignantes.De belles victoires arrachées par les peuples autochtones sont toutefois à souligner sur ce front.La recon?guration inventive du droit en Équateur et en Bolivie, par exemple, sous l\u2019in?uence des cosmologies indigènes, pose en sujets des entités de la nature (animaux, forêts, montagnes, rivières, etc.), ouvrant des perspectives prometteuses, dans le respect des peuples autochtones sans lesquels toute ambition de protéger l\u2019Amazonie restera vaine.Ce type de processus contribue à révolutionner le paradigme occidental dominant dont même des gouvernements de gauche, sous lesquels ces changements législatifs ont pourtant vu le jour (ceux de Rafael Correa en Équateur et d\u2019Evo Morales en Bolivie), n\u2019ont pu s\u2019extirper.Ces derniers ont ainsi souvent tenté de protéger d\u2019un côté ce qu\u2019ils cédaient de l\u2019autre, les revenus pouvant être générés par l\u2019exploitation des ressources amazoniennes étant vus comme nécessaires à la croissance et à l\u2019amélioration des conditions de vie des populations.Une quadrature du cercle ! Plusieurs initiatives et démarches de solidarité avec les peuples autochtones d\u2019Amazonie nous invitent en outre à nous mé?er des fausses solutions que sont l\u2019internationalisation de la région, la valorisation économique des « services » rendus par la forêt, ou encore la conservation stricte de la nature sans tenir compte des peuples qui y vivent, ce qui entraîne souvent leur expulsion du territoire.« Je rêve d\u2019une Amazonie qui lutte pour les droits des plus pauvres, des peuples autochtones, des derniers, où leur voix soit écoutée et leur dignité soit promue », écrit le pape François3.Cette lutte se poursuit chaque jour.Décoloniser notre regard et notre imaginaire, décontaminer les sociétés de l\u2019idéologie de la croissance, en font partie ; ce sont des transformations essentielles si l\u2019on aspire collectivement à « sauver l\u2019Amazonie ».1.Fabiano Maisonneuve, « Au Brésil, le nouveau président Bolsonaro est une menace pour l\u2019Amazonie et les peuples autochtones », Climate Home News, 26 octobre 2018.2.« Covid-19 et peuples autochtones : un peuple récemment contacté touché par le plus haut taux d\u2019infection », Survival international, 19 juin 2020 [en ligne].3.Voir Victor Codina, « Les rêves amazoniens de François », Relations, no 809, août 2020.L\u2019AMAZONIE EN QUELQUES CHIFFRES \u2022 Superficie du bassin amazonien : 7,4 millions de km2 (en vert foncé) \u2022 Superficie de la forêt amazonienne : 5,5 millions de km2 \u2022 20 % des réserves totales d\u2019eau douce de la planète \u2022 10 % de la biodiversité mondiale \u2022 Entre 15 % et 20 % du couvert forestier a disparu depuis 1970 \u2022 Habitée par 3 millions d\u2019Autochtones, répartis en quelque 420 tribus \u2022 Population totale : 34 millions d\u2019habitants, dont 70 % vivant dans des villes (Sources : WWF, Nature, Universalis et Statista) X i n g u Mad eira Negro Marañón Madre d e Dios B e n i M a m o r é Manaus Belém Iquitos Leticia BRÉSIL BOLIVIE PÉROU ÉQUATEUR COLOMBIE VENEZUELA GUYANA GUYANE FRANÇAISE SURINAME 16 RELATIONS 810 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2020 DOSSIER LES GARDIENS DE L\u2019ARBRE PRIMORDIAL Marie-Josée Béliveau L\u2019auteure, ethno-géographe, est chargée de campagne chez Greenpeace Canada « Les Blancs détruisent l\u2019Amazonie parce qu\u2019ils ne savent pas rêver » Davi Kopenawa, chef autochtone yanomami L orsque l\u2019on observe l\u2019Amazonie depuis le ciel ou sur une carte géographique, ce grand bassin hydrographique dévoile la forme d\u2019un immense arbre allongé d\u2019est en ouest à travers le continent sudaméricain.Ses racines prennent naissance dans les profondeurs du récif corallien de l\u2019Amazone, situé dans l\u2019océan Atlantique au large de la Guyane et du Brésil.Son tronc s\u2019érige depuis le delta de l\u2019Amazone et prend la forme d\u2019un long ?euve aux multiples branches (af?uents) aux eaux couleur café-crème sur près de 7000 km, pour se terminer aux contreforts des Andes où se posent ses innombrables rameaux supérieurs.En Amazonie, on dit que chaque arbre héberge des milliers de vies et qu\u2019il est possible de retrouver jusqu\u2019à 95 espèces de fourmis différentes sur un seul arbre.Quelle meilleure analogie pour nous faire prendre conscience de l\u2019importance cruciale de cet immense vivier pour la vie entière de notre planète ?Cela est d\u2019autant plus urgent que la « communauté internationale » et les principaux États concernés semblent chaque année plus impuissants à freiner la destruction de l\u2019Amazonie.À ce jour, plus de 20 % de la forêt a été détruite et près de 2,27 % disparaît chaque année.Après les feux sans précédent de 2019 et les mesures du gouvernement brésilien de Jair Bolsonaro fragilisant les protections environnementales et les droits des peuples autochtones, ainsi qu\u2019après un énième déversement de pétrole, en avril dernier, dans les rivières Napo et Sucumbios, aux sources du ?euve Amazone en Équateur, l\u2019Amazonie semble plus menacée que jamais.Le saccage, cela dit, ne date pas d\u2019hier.Dès le XIVe siècle, la colonisation a un effet destructeur sur les communautés et les modes de vie des peuples amazoniens.Ces derniers fuient alors profondément dans la forêt pour échapper à la maladie et à l\u2019esclavage, ce qui laissera penser aux conquistadors qu\u2019ils avancent dans une contrée inhabitée, alors qu\u2019on estime à plus de 10 millions la population amazo- nienne de l\u2019époque.Les menaces de raids meurtriers et esclavagistes du passé ont aujourd\u2019hui laissé la place aux affrontements avec les entreprises et les colons défricheurs de la forêt, encouragés par des politiques étatiques développementistes valorisant l\u2019exploitation des ressources.Aujourd\u2019hui, aucune région de l\u2019Amazonie n\u2019échappe à l\u2019exploitation capitaliste effrénée.La construction de routes \u2013 telle la Transamazonienne \u2013 facilite la pénétration dans le territoire et l\u2019installation des colonisateurs en quête d\u2019une vie meilleure, et les richesses de l\u2019Amazonie attisent la convoitise des orpailleurs et des forestiers illégaux.Tandis que dans l\u2019est et le sud de la région, les exploitations forestières, agricoles et bovines dévorent d\u2019immenses super?cies de forêts primaires, l\u2019ouest Tel un arbre qui dépend des formes de vie qu\u2019il abrite, l\u2019Amazonie est d\u2019abord le milieu de vie des peuples autochtones qui l\u2019habitent et en prennent soin.Sa protection passe par la reconnaissance du rôle de gardiens du territoire que jouent ces peuples.Danseur Machetero lors du Festival Ichapekene Piesta de San Ignacio de Moxos, Bolivie, juin 2012.Photo : Marie-Josée Béliveau RELATIONS 810 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2020 17 DOSSIER se voit contaminé par une succession de déversements de pétrole et de résidus miniers s\u2019écoulant directement dans les sources de l\u2019Amazone.L\u2019Amazonie n\u2019a donc rien d\u2019un territoire vide et inhabité.Elle demeure le milieu de vie d\u2019une grande diversité de peuples qui y puisent la majorité des éléments nécessaires à leur subsistance.On y retrouve actuellement plus de 400 peuples autochtones, dont environ 70 en isolement volontaire (aislados ou no contactados).Le peuple Tikuna est le plus important numériquement avec 45 000 membres répartis sur un territoire réduit qui peine à fournir les ressources permettant leur subsistance, ce qui en force plusieurs à s\u2019urbaniser à la frontière de la Colombie et du Brésil.De son côté, le peuple Yanomami, avec ses quelque 19 000 membres, occupe la plus grande super?cie, soit 9,4 millions d\u2019hectares situés à la frontière du Brésil et du Venezuela.D\u2019autres peuples n\u2019atteignent pas le millier de membres, tels les Awas, considéré par l\u2019ONG Survival International comme le peuple le plus menacé au monde, ou encore les Akuntsu qui ne sont plus que cinq.Ces communautés partagent une connaissance ?ne de la forêt.Pour elles, cette forêt est un être vivant, que les Yanomamis nomment Urihi \u2013 la « terre-forêt ».Lorsque l\u2019on détruit l\u2019Amazonie, c\u2019est d\u2019abord leur milieu de vie qui disparaît.Mais au-delà de l\u2019aspect matériel, ces peuples entretiennent une interconnexion profonde avec la forêt.Leurs liens avec les plantes, les animaux et les esprits de la forêt sont une réalité quotidienne et font intrinsèquement partie de leur manière de se représenter le cosmos et leur place dans celui-ci.Il est d\u2019ailleurs fréquent qu\u2019une communauté s\u2019identi?e à une plante, un insecte ou un animal.L\u2019image du jabuti, une tortue des sous-bois, inspire par exemple les Ka\u2019apor.« Notre peuple est comme le jabuti : il est secret et se dissimule dans sa carapace lorsqu\u2019il le faut.Courageux, il ne recule jamais devant le danger », m\u2019expliquait Itahu Ka\u2019apor lorsque je l\u2019ai rencontré, au Brésil, lors d\u2019un voyage à travers l\u2019Amazonie.Malgré le dénigrement et les campagnes d\u2019évangélisation dont sont la cible les croyances autochtones, la forêt demeure la cathédrale où elles s\u2019expriment, selon les régions, à travers différentes formes de chamanisme.La reconnaissance de leurs cosmovisions fait aujourd\u2019hui partie des revendications autochtones, car les peuples de l\u2019Amazonie traversent présentement une période de régénération iden- titaire qui représente un espoir et par laquelle ils enseignent une tout autre manière de nous relier à la nature, ce dont nous avons terriblement besoin face aux enjeux planétaires et climatiques actuels.Quoi qu\u2019il en soit, la lutte actuelle de ces communautés se concentre autour de la protection de leur milieu de vie, la forêt-mère amazonienne.L\u2019importance des gardiens et gardiennes de la forêt Ces dernières années, des dizaines de communautés autochtones ont ainsi formé des institutions de gardiens et de gardiennes de la forêt dans différentes régions de l\u2019Amazonie, a?n de protéger leurs territoires face aux incursions des forestiers, des mineurs et des accapareurs de terres.Elles ont développé cette stratégie devant l\u2019augmentation d\u2019intrusions illégales souvent violentes.Sans attendre l\u2019aide gouvernementale qui ne vient pas de toute façon, elles s\u2019organisent avec ?èches et arcs \u2013 et parfois avec appareils photo et GPS.Des membres des communautés sont ainsi formés et nourris en échange d\u2019un courageux travail de vigilance et de protection du territoire.Les gardiens et gardiennes de la forêt doivent souvent utiliser la force pour repousser les envahisseurs.C\u2019est le cas des Ka\u2019apor, qui ont pris en embuscade des dizaines de madeireiros (forestiers) sur le territoire Alto Turiaçu dans l\u2019État du Maranhão, au nord-ouest du Brésil.Les tra- ?quants, souvent de mèche avec les autorités, venaient se servir fréquemment dans leur territoire.En les attaquant frontalement, les gardiens de la forêt ka\u2019apor ont réussi à réduire le vol de bois depuis 2011, mais quatre d\u2019entre eux ont été assassinés.À 7000 km de là, en Amazonie équatorienne, le peuple A\u2019i Kofan1 a aussi constitué une organisation de gardiens et gardiennes de la forêt pour faire face aux industries minières qui pénètrent leurs territoires et grugent le lit des rivières avec de la machinerie lourde.Les bassins versants de la région sont contaminés et les intrants chimiques se déversent dans le bassin amazonien plus à l\u2019est.La surveillance a permis d\u2019observer les activités minières, de documenter leurs actions et de défendre les droits et les territoire des A\u2019i kofan devant les tribunaux.Le travail des gardiens et gardiennes de la forêt dévoile ainsi le rôle essentiel des peuples autochtones, véritables protecteurs de l\u2019Amazonie, alors que leurs territoires représentent les derniers espaces préservés au cœur d\u2019une forêt morcelée.Ce travail est d\u2019autant plus courageux qu\u2019il est extrêmement risqué, dans une région du monde où les défenseurs de la nature sont fréquemment assassinés.Dans l\u2019État du Maranhão seulement, on a répertorié 48 assassinats en moins de 20 ans dans une seule communauté.Tandis que de nombreuses solutions sont proposées pour protéger l\u2019Amazonie sans réussir à freiner sa destruction, il est étonnant que les appels à la démarcation des territoires autochtones et au respect de leurs droits ne trouvent pas plus d\u2019écho.Il n\u2019est pourtant plus nécessaire de démontrer le rôle capital que jouent les peuples autochtones dans la survie de l\u2019Amazonie.Mais pour qu\u2019ils puissent poursuivre leur travail de préservation, il est indispensable de reconnaître leurs droits fondamentaux et territoriaux et d\u2019assurer leur sécurité.Si l\u2019Amazonie est un arbre abritant des millions de vies, n\u2019est-il pas urgent de se tenir debout aux côtés des gardiens et gardiennes de la forêt ?La survie de toute l\u2019Amazonie en dépend.1.Voir .L\u2019Amazonie n\u2019a donc rien d\u2019un territoire vide et inhabité.Elle demeure le milieu de vie d\u2019une grande diversité de peuples qui y puisent la majorité des éléments nécessaires à leur subsistance.18 RELATIONS 810 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2020 DOSSIER L\u2019AMAZONIE, VIVIER DE COSMOLOGIES ENTREVUE AVEC ROBERT CRÉPEAU M algré leur très grande diversité, peut-on repérer des traits communs aux cosmologies des peuples autochtones qui habitent l\u2019Amazonie, en particulier en ce qui a trait aux relations avec ce que nous appelons, en Occident, la « nature » ?Robert Crépeau : Vous avez raison d\u2019insister sur la très grande diversité des peuples autochtones de l\u2019Amazonie, car il ne faut pas oublier qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un immense bassin de plus de 7 millions de kilomètres carrés qui inclut une portion variable du territoire national de neuf États.Il existe donc une diversité nationale ainsi que régionale qui s\u2019ajoute à une très grande diversité linguistique et culturelle.Il faut également prendre en compte que de nombreux Autochtones vivent désormais en milieu urbain, par exemple en périphérie de grandes villes comme Manaus et Belém, au Brésil, ou encore Leticia, en Colombie.Cela dit, quel que soit leur lieu de résidence et leur mode de vie \u2013 forestier, rural ou urbain \u2013, leur attachement au territoire ancestral est primordial et demeure au centre de leur conception du monde.Le territoire est conçu comme un espace commun qui doit être occupé en partage par les humains et les « autres qu\u2019humains » de la forêt et des cours d\u2019eau (animaux, arbres, rivières, etc.).Le territoire est source de vie et de pouvoir, c\u2019est-à-dire de la puissance d\u2019être et d\u2019agir de l\u2019individu et de la société.Par exemple, selon les Andoke, les Muinane et les Uitoto de l\u2019Amazonie colom- bienne, le pouvoir est la manifestation même du Créateur qui, au temps des origines, nomma le territoire et désigna les entités-maîtres des lieux et des espèces avec lesquelles les humains doivent transiger et négocier avant toute forme d\u2019extraction ou de prédation.Les Amazoniens, de façon générale, conçoivent que le territoire dont ils possèdent l\u2019usufruit est en effet régi par des entités-maîtres qui en sont en quelque sorte les véritables propriétaires : celui de la forêt, de l\u2019eau ou encore l\u2019entité-maître d\u2019une espèce animale ou végétale particulière.Cette conception, largement répandue dans les mondes autochtones, préside et encadre l\u2019usage et l\u2019appropriation du sol, du gibier, des plantes utilitaires et médicinales, etc.La mise à mort d\u2019un animal, l\u2019abattage d\u2019un arbre ou la cueillette d\u2019une plante médicinale, par exemple, requièrent une relation avec les entités-maîtres protectrices des lieux ou de l\u2019espèce animale ou végétale qui doivent, dans chaque contexte, rendre possible et légitime l\u2019acte de prélèvement et d\u2019appropriation.Le non-respect de ces règles entraînerait des conséquences néfastes pour l\u2019individu et, par conséquent, pour sa famille et potentiellement son groupe social.Ces cosmologies sont-elles porteuses d\u2019enseignements susceptibles de nous aider à penser différemment notre rapport (moderne et capitaliste) à la Terre, rapport qui est à la source de la crise écologique et civilisationnelle actuelle ?R.C.: À mon sens, un des enseignements des cosmologies des peuples amazoniens est le fait que l\u2019être humain ne trône pas au sommet de la chaîne des êtres, comme le veut la conception occidentale dominante, mais qu\u2019il n\u2019est plutôt qu\u2019une partie, une modalité de la nature, jamais la Comprendre les visions du monde des peuples autochtones qui habitent l\u2019Amazonie nous force à voir la protection de ce territoire d\u2019un autre œil et à relativiser nos conceptions de la nature.Nous en avons discuté avec Robert Crépeau, professeur au Département d\u2019anthropologie de l\u2019Université de Montréal, spécialiste des questions autochtones et des dynamiques religieuses en Amérique latine.Photo : Université de Montréal Procession des Macheteros, Festival Ichapekene Piesta de San Ignacio de Moxos, Bolivie, juin 2012.Photo : Marie-Josée Béliveau RELATIONS 810 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2020 19 DOSSIER plus puissante.Cette conception nous permet de repenser le contractualisme, c\u2019est-à-dire la conception moderne du lien social selon laquelle ce dernier découlerait d\u2019un contrat établi uniquement entre des personnes humaines qui consentent à renoncer à une partie de leur liberté et de leur puissance en échange de la sécurité et de la concorde.En effet, de façons diverses mais convergentes, les cosmologies autochtones d\u2019Amazonie instituent un tout autre modèle du vivre-ensemble qui conçoit les autres qu\u2019humains comme des partenaires avec lesquels il est essentiel, pour bien vivre, de partager un monde commun.Concevoir ainsi les autres qu\u2019humains comme des partenaires exige le respect de règles réciproques qui rendent possible une mise en commun des forces et des compétences de l\u2019ensemble des existants.Ainsi, un chasseur se doit de respecter des règles précises lors de ses interactions avec le gibier.Par exemple, il devra éviter toute chasse excessive, traiter avec respect la dépouille de l\u2019animal et partager sa carcasse en respectant les règles de réciprocité de son groupe.Le non-respect de ces règles serait susceptible d\u2019entraîner des conséquences néfastes et de faire de lui un mauvais chasseur.Comment penser une approche de la protection de l\u2019Amazonie qui tienne compte de ces visions du monde ?R.C.: Cela passe par la reconnaissance et le respect des droits constitutionnels et territoriaux des Autochtones, qui constituent un aspect majeur de la solution au déboisement massif de l\u2019Amazonie.Ce serait un pas important dans la bonne direction, à l\u2019opposé de ce qui se passe actuellement.Une véritable guerre est en cours en Amazonie contre les peuples autochtones.Cette guerre est soutenue par des États qui ne remplissent pas leurs obligations constitutionnelles en fermant les yeux ou, pire, en encourageant le pillage et la destruction des terres autochtones.Ainsi, au début des années 1990, après une intense lutte des Yanomami et une mobilisation nationale et internationale, un territoire d\u2019un peu plus de 9,5 millions d\u2019hectares leur a été concédé par l\u2019État brésilien.Or, en ce moment même, au vu et au su des autorités fédérales et régionales, ce territoire est envahi par plusieurs milliers d\u2019orpailleurs qui s\u2019imposent par la force du nombre et des armes et constituent une grave menace à la santé des Yanomami, en pleine pandémie de COVID-19.Les instances internationales, notamment l\u2019ONU, ont très certainement un rôle important à jouer, mais leurs interventions se heurtent aux susceptibilités d\u2019États souverains et ont souvent une portée limitée.Récemment, le Parlement néerlandais s\u2019est prononcé contre l\u2019adhésion du pays à un accord économique entre l\u2019Union européenne et le MERCOSUR en invoquant notamment le non-respect de l\u2019environnement amazonien au Brésil ; c\u2019est un autre type d\u2019intervention possible.Par ailleurs, la valeur de la biodiversité de l\u2019Amazonie, encore très largement méconnue des non-Autochtones, constitue un argument contre ceux qui considèrent la forêt comme un obstacle au développement.Plusieurs études ont en effet démontré qu\u2019il est possible de bien vivre en exploitant de manière soutenable des ressources de la forêt, dans le respect des cosmovisions des peuples autochtones.C\u2019est précisément ce que ces derniers tentent, en vain, de faire comprendre depuis plus de 500 ans.Le pape François a multiplié les efforts pour appeler les chrétiens à une conversion écologique inspirée, entre autres, de la cosmologie de certains peuples autochtones d\u2019Amazonie.Ces efforts peuvent-ils avoir un effet réel selon vous ?R.C.: C\u2019est certainement une bonne chose que le pape François lui-même s\u2019intéresse à l\u2019Amazonie.Il s\u2019agit d\u2019un engagement clair de l\u2019Église catholique dans la lutte pour la reconnaissance et le respect des droits des populations autochtones et des autres communautés amazoniennes.Toutefois, je ne saurais dire avec certitude quels effets ces efforts pourraient avoir concrètement dans la région.Au Brésil, l\u2019Église catholique a joué historiquement (et joue encore dans une bonne mesure) un rôle important dans la mobilisation des communautés et la défense des droits autochtones, notamment à travers le Conseil missionnaire indigéniste (CIMI).Lié à la Conférence nationale des évêques du Brésil, il fut créé en 1972 en pleine dictature militaire.Ses agents, alors largement inspirés par la théologie de la libération, sont responsables du soutien de l\u2019Église catholique aux peuples autochtones du Brésil et ils ont favorisé la mobilisation des communautés autochtones pour le respect de leurs droits et le maintien de leurs traditions.Or, l\u2019Église catholique, en Amazonie comme ailleurs en Amérique latine, est actuellement confrontée à une offensive majeure de la part de diverses dénominations protestantes.Le déclin du catholicisme au cours des dernières décennies a principalement pro?té aux confessions évangéliques \u2013 et plus particulièrement pentecôtistes, qui ont eu beaucoup de succès auprès des Autochtones.En effet, un Autochtone sur quatre adhère à une Église évangélique d\u2019obédience pen- tecôtiste en ce moment au Brésil.Ce phénomène est entre autres le résultat de la prise en charge progressive des églises par des pasteurs autochtones qui ont adapté le culte aux besoins et problèmes de leurs communautés.Il en découle une réinterprétation dynamique des traditions locales au sein de ces Églises qui jouissent d\u2019une large autonomie sur le plan doctrinal et qui proposent de refonder les bases du bien-vivre sur une quête autant spirituelle que matérielle.À la lecture de l\u2019exhortation Querida Amazonia, du pape François, l\u2019anthropologue que je suis ne peut que constater que l\u2019Église, bien qu\u2019af?chant une ouverture, est encore loin de prendre la pleine mesure des rites et des mythes autochtones puisque, toujours selon le pape, ces derniers nécessiteraient encore un « lent processus de puri?cation ou de maturation » (§ 79).Au risque de paraître impertinent, je dirais que c\u2019est l\u2019idée même d\u2019un « lent processus » qui m\u2019inquiète, alors que le temps presse pour une véritable rencontre susceptible de déboucher sur un authentique partenariat entre ces traditions millénaires.Entrevue réalisée par Emiliano Arpin-Simonetti 20 RELATIONS 810 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2020 DOSSIER PRÈS D\u2019UN DEMI-SIÈCLE SUR LA VOIE DU BIEN-VIVRE Arizete Miranda, Raimunda Paixão, Joaninha Honório et Fernando López* Les auteurs sont membres de l\u2019Équipe itinérante1 et du CIMI L e Conseil missionnaire indigéniste (CIMI) est peut-être aujourd\u2019hui l\u2019une des initiatives qui illustrent le mieux le renouvellement de la mission de l\u2019Église catholique auprès des Autochtones en Amérique du Sud.Depuis sa fondation en 1972 et tout au long de son histoire, il a réussi à donner un nouveau sens à cette mission auparavant enlisée dans une vision obsolète, axée sur le « sauvetage des âmes », ce qui signi?ait à l\u2019époque préconciliaire, à quelques exceptions près : « civiliser, blanchir et baptiser ».L\u2019esprit qui a souf?é au concile Vatican II a dépoussiéré l\u2019Église.Le renouveau en Amérique latine a été amorcé en 1968 lors de la Conférence de l\u2019épiscopat latino-américain à Medellín, qui a stimulé, entre autres, la recherche de nouvelles formes de présence auprès des peuples indigènes.En témoignent la création du Centre national d\u2019assistance aux missions indigènes au Mexique, en1968 ; celle de la Coordination nationale de pastorale indigène au Paraguay, en 1969 ; celle de l\u2019Opération Anchieta, en 1969 et du CIMI, en 1972, au Brésil ; celle du Centre d\u2019anthropologie appliquée de l\u2019Amazonie péruvienne, en 1974 ; et celle de l\u2019Équipe nationale de pastorale aborigène en Argentine, en 1980, pour ne donner que quelques exemples.Le CIMI a été créé en pleine dictature militaire (1964-1985) en tant qu\u2019organisme missionnaire lié à l\u2019Assemblée nationale des évêques du Brésil (CNBB).L\u2019État brésilien cherchait alors par tous les moyens à imposer l\u2019uni?cation et l\u2019uniformisation du pays, ciblant particulièrement le territoire amazonien et les peuples autochtones.Le CIMI s\u2019y est toujours farouchement opposé, notamment en valorisant la diversité culturelle et linguistique de ces peuples, en renforçant leur pouvoir et en luttant à leurs côtés pour leurs droits ancestraux à l\u2019autonomie et à l\u2019autodétermination sur leur territoire traditionnel.Encore aujourd\u2019hui, sa stratégie consiste à consolider le réseau qui relie les villages et les communautés indigènes du bassin amazonien.À cette ?n, il a encouragé et soutenu les grandes « assemblées indigènes » où ont été conçus les premiers plans de lutte pour l\u2019obtention de politiques publiques différenciées (en éducation et en santé, entre autres) et pour la garantie des droits culturels et territoriaux.Les équipes locales des onze unités régionales du CIMI sont organisées en fonction de la diversité géographique et de la répartition des peuples autochtones sur leurs territoires.Le Secrétariat national, établi à Brasilia, est chargé quant à lui d\u2019articuler les différentes initiatives et instances sur le plan national et international, et de fournir un service de conseil et de formation aux membres, aux peuples indigènes et à leurs organisations, dans les domaines juridique, com- municationnel, anthropologique et théologique.À Luziânia, dans l\u2019État de Goiás, le CIMI dispose du Centre national de formation Vicente Cañas \u2013 ainsi nommé à la mémoire d\u2019un jésuite assassiné en 1987, qui a lutté aux côtés des peuples Myky et Enawené-Nawé, menacés de génocide par des propriétaires terriens qui cherchaient à accaparer leurs terres.Les membres du CIMI sont des laïques et des religieux, hommes et femmes, qui travaillent directement avec 170 peuples indigènes.Les évêques responsables des églises locales se trouvant dans des communautés indigènes ainsi que l\u2019évêque responsable de la question autochtone au CNBB en font aussi partie.Le CIMI compte aussi sur l\u2019appui de quelques 50 employés et sur un grand nombre de bénévoles qui collaborent à ses différents secteurs et activités de formation.Les équipes locales sont chargées de maintenir une présence solidaire, engagée et inculturée auprès des communautés indigènes.Il est important de souligner qu\u2019elles partagent avec elles une même spiritualité, basée sur le bien-vivre, en cohérence avec leur engagement.Chaque peuple indigène a en effet un mot spéci?que pour exprimer ce bien-vivre \u2013 Teko Porã en guarani, ou Sumak Kawsay en quechua, par exemple \u2013, qui exprime une vie en communauté avec tous les êtres créés, dans la Maison commune \u2013 la Terre-Mère \u2013 qui nous a été donnée.En 2012, lors de la célébration du 40e anniversaire du CIMI, l\u2019un de ses fondateurs, l\u2019évêque, poète et prophète récemment disparu, Pedro Casaldáliga, concluait ainsi son témoignage : « [\u2026] Faire mémoire de toutes ces années du CIMI, c\u2019est se souvenir des causes pour lesquelles tant de frères et de sœurs, d\u2019agents pastoraux et d\u2019indigènes surtout se sont battus et ont risqué leur vie \u2013 jusqu\u2019à parfois la donner.Nous nous souvenons de la parole testamentaire de Jésus : \"Faites ceci en mémoire de moi !\" [\u2026].Je vous embrasse et vous souhaite la paix subversive de l\u2019Évangile.» * Traduit de l\u2019espagnol par Jean-Claude Ravet.1.F.López, « L\u2019Équipe itinérante en Amazonie », Relations, no 754, février 2012.Femmes de la communauté Ai\u2019Kofan de Sinangoe, Équateur, juin 2018.Photo : Marie-Josée Béliveau RELATIONS 810 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2020 21 DOSSIER Javier Marín Rodríguez* L\u2019auteur est membre de l\u2019association Minga pour la promotion sociale alternative, en Colombie A u cours des mois d\u2019août et de septembre 2019, les incendies dévastateurs qui ont consumé de vastes zones de la forêt amazonienne ont ému le monde entier.Selon divers centres de recherche, quelque 2,7 millions d\u2019hectares de couverture végétale ont été perdus, principalement au Brésil et en Bolivie \u2013 une surface équivalente à la moitié de la Nouvelle-Écosse.Ces mégafeux, de plus en plus fréquents, n\u2019ont rien à voir avec les incendies qui participent au renouvellement naturel de la masse végétale.Ils sont dus principalement à des facteurs climatiques et humains, à savoir le réchauffement climatique planétaire et la déforestation.On se trouve face à un cercle vicieux : d\u2019une part, les incendies accélèrent le réchauffement climatique en émettant une grande quantité de CO2 et en détruisant la couche végétale capable de l\u2019absorber ; d\u2019autre part, la hausse de la température favorise les périodes de sécheresse plus graves, propices aux incendies.Mais les perturbations les plus néfastes pour les territoires amazoniens restent celles causées par les actions humaines directes.En effet, l\u2019ensemble du biome de l\u2019Amazonie a été modi?é depuis un demi-siècle par des modèles de société qui ont rompu avec les formes naturelles de vie et de coexistence entre la nature et l\u2019humain, développées depuis des milliers d\u2019années par les peuples indigènes, en particulier.D\u2019autres populations ayant des cosmovisions similaires sont aussi arrivées en Amazonie après avoir été expulsées de leur territoire d\u2019origine par l\u2019exclusion sociale et les guerres civiles : paysans, afro-descendants, pêcheurs et riverains (ribereños).Au ?l du temps, ces populations ont développé des connaissances sur la dynamique spéci?que des écosystèmes et établi des relations communautaires et territoriales harmonieuses avec la nature amazonienne \u2013 le territoire constituant le fondement matériel et spirituel de leurs cultures.Or, la dynamique économique propre au système capitaliste, basée sur l\u2019accumulation et la concentration de la richesse, est totalement indifférente au tissu historique et culturel de ces territoires.C\u2019est ainsi qu\u2019au nom du « progrès » ou du « développement », le mercantilisme capitaliste s\u2019est approprié ces terres soi-disant vides et inhabitées pour en spolier les ressources et les piller à sa guise.Aujourd\u2019hui, une grande partie de l\u2019humanité a pris conscience de l\u2019incompatibilité de ce modèle économique et sociétal avec la vie et dénonce la voracité du capital comme étant responsable de cet écocide qui, dans le cas de l\u2019Amazonie, implique aussi un ethnocide.Les acteurs de la déforestation Il faut comprendre qu\u2019en Amazonie, le cycle de l\u2019eau est un événement proprement fantastique : 20 milliards de tonnes d\u2019eau sont transpirées par le feuillage de la forêt, provoquant des pluies constantes que le ?euve Amazone et ses af?uents recueillent et drainent jusqu\u2019à l\u2019océan au rythme de 17 milliards de tonnes d\u2019eau par jour.Si ce phénomène n\u2019était plus possible en raison de la déforestation et de la réduction du débit des bassins versants andins, tous ces vastes territoires, à la biodiversité exceptionnelle, pourraient devenir un désert1.Or, en ce qui concerne la déforestation, les niveaux supportés actuellement par l\u2019Amazonie la placent à la limite de la soutenabilité.Selon les données d\u2019International Conservation, les zones où la couverture végétale est gravement dégradée ou détruite représentent 13 % de la super?cie de l\u2019Amazonie ; la zone à risque où il est encore possible de maintenir cette couverture, 56 % ; et les zones qui conservent intacte la biodiversité amazonienne, 31 %.Une des premières ressources à avoir été exploitées en Amazonie, après le caoutchouc, a été le bois.Bien qu\u2019elle soit présente à divers degrés sur l\u2019ensemble du territoire ama- zonien, c\u2019est au Brésil que l\u2019industrie forestière est la plus développée, en particulier dans l\u2019État du Pará, qui était, en 2019, la région la plus exportatrice : 54 000 mètres cubes de bois ont été envoyés vers l\u2019Europe et les États-Unis en cette seule année.Selon les données gouvernementales, 40 % de la déforestation brésilienne a lieu dans cet État, au rythme de 3,8 km2 par an.Mais les secteurs qui sont le plus directement associés à la déforestation et aux feux de forêt en Amazonie sont ceux de l\u2019agro-industrie et de l\u2019élevage.C\u2019est ce que certains chercheurs appellent le « néo-extractivisme ».Les immenses élevages de bétail et les cultures de soja, de palmiers à huile, de maïs, d\u2019eucalyptus et d\u2019autres essences d\u2019arbres cultivées pour leur bois, pèsent lourd sur la forêt, l\u2019eau, les sols et la santé des populations, d\u2019autant que ces cultures reposent sur l\u2019usage intensif de produits agrochimiques, en particulier dans le cas des cultures transgéniques.En 2011, les terres agricoles occupaient 9,5 millions d\u2019hectares en Amazonie, dont plus des deux tiers étaient LA PANDÉMIE EXTRACTIVISTE Les pays du bassin amazonien sont en proie à une ?èvre extractiviste qui cause déforestation et bouleversements socio- écologiques majeurs.Mue par la logique capitaliste, cette pandémie pourrait à terme transformer cette vaste région en désert, au rythme où vont les choses.22 RELATIONS 810 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2020 DOSSIER consacrés à la production de soja, notamment en Bolivie et au Brésil.Ce dernier est le deuxième producteur mondial de soja après les États-Unis, avec une surface cultivée de 24 millions d\u2019hectares.Et comme la culture du soja est en croissance, elle tend à occuper de plus en plus l\u2019espace des pâturages, poussant l\u2019élevage à empiéter sur les territoires amazoniens.Le modèle d\u2019élevage intensif tourné vers l\u2019exportation est présent dans les neuf pays du bassin amazonien, qui fournissent 25 % de l\u2019alimentation mondiale en protéines animales.Les grands propriétaires terriens et éleveurs y sont puissants et capables d\u2019in?uencer les politiques en leur faveur.Environ 20 % des exportations mondiales proviennent uniquement du Brésil, dont l\u2019agro-industrie est dominée par la société JBS-Fribay, plusieurs fois poursuivie en justice pour avoir acheté du bétail élevé sur des terres illégales.Soulignons que l\u2019élevage bovin émet autant de gaz à effet de serre que le secteur du transport à l\u2019échelle mondiale, selon la FAO.D\u2019autres études signalent aussi les risques d\u2019épuisement des sols et des sources d\u2019eau liés à cette industrie hydrivore : la production d\u2019un kilo de viande rouge requiert près de 15 000 litres d\u2019eau.Mines, pétrole, barrages : l\u2019eau menacée Ce n\u2019est pas seulement l\u2019industrie du bois, l\u2019agrobusiness et l\u2019élevage industriel qui menacent le sol et l\u2019eau, mais aussi les industries minières et énergétiques, et ce, peut-être encore davantage.Les projets pétroliers sont principalement concentrés sur les contreforts andins et amazoniens, de la Bolivie jusqu\u2019à la frontière entre la Colombie et le Venezuela et sur les côtes des Guyanes et du Suriname.La majorité des versants amazoniens de la cordillère des Andes, où prennent leur source les af?uents de l\u2019Amazone, sont touchés par l\u2019industrie pétrolière qui s\u2019approprie, contamine et épuise les sources d\u2019eau de ces territoires.Selon le Réseau amazonien d\u2019information socio-environnementale géoréférencée, environ 6 millions d\u2019hectares d\u2019aires naturelles protégées et 21 millions d\u2019hectares de territoires indigènes sont touchés ou convoités par l\u2019exploitation pétrolière en Amazonie.Le même problème se pose, avec plus d\u2019acuité encore, avec les projets miniers réalisés principalement dans les pays andins comme la Bolivie, le Pérou, l\u2019Équateur et la Colombie, de même qu\u2019au Venezuela et dans les Guyanes et le Suriname.L\u2019économie de ces pays est grandement dépendante de l\u2019exploitation minière et énergétique, réalisée principalement par des sociétés transnationales, dont plusieurs sont liées à des intérêts canadiens ou basées au Canada.C\u2019est la raison pour laquelle, depuis des décennies, leur modèle de développement est quali?é d\u2019extractiviste.Le type d\u2019exploitation minière qui y est mis en œuvre \u2013 la mine à ciel ouvert \u2013 a de très graves conséquences environnementales, sociales et culturelles.Il requiert l\u2019ouverture d\u2019immenses cratères au moyen d\u2019explosifs, le détournement de grandes quantités d\u2019eau ainsi que l\u2019utilisation de solvants pour séparer les minéraux métalliques des roches \u2013 solvants composés de produits chimiques hautement toxiques tels que le mercure et le cyanure.Les digues de rétention servant à contenir les déchets miniers posent de nombreux risques, comme l\u2019a montré le déversement de 60 millions de mètres cube de déchets de minerai de fer qui a emporté le village de Mariana, au Brésil, en 2015.La rupture de la digue avait causé la mort de 19 personnes, le déplacement de 600 familles et la contamination des voies navigables sur 620 kilomètres.Une autre forme d\u2019exploitation minière présente en Amazonie doit aussi attirer notre attention : l\u2019orpaillage, qui utilise de grandes quantités de mercure et des systèmes de dragage du lit des rivières.Des milliers de points d\u2019eau du bassin amazonien, principalement dans la région de Madre de Dios à la frontière entre le Pérou et le Brésil, subissent une dégradation causée par l\u2019exploitation de l\u2019or alluvial.Ce type d\u2019exploitation minière qu\u2019aucune règlementation étatique n\u2019encadre est, par le fait même, illégal ; le contrôle des dégâts environnementaux et sociaux se fait de manière informelle par les communautés.Une autre menace majeure pour l\u2019hydrographie du bassin amazonien est la construction de barrages.En 2017, le magazine Nature évoquait la construction de 428 nouvelles centrales hydroélectriques dans le bassin amazonien, triplant les 140 déjà existantes.En outre, les barrages sur Construction de la Transamazonienne entre le Pérou et le Brésil, juin 2012.Photo : Marie-Josée Béliveau RELATIONS 810 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2020 23 DOSSIER des contreforts des Andes, en plus du niveau élevé de déforestation qu\u2019ils causent, bloquent la connectivité entre les versants et les plaines, altérant ainsi l\u2019hydrodynamie naturelle des rivières (le rythme, la température et le ?ux des minéraux des roches de montagne), affectant toute la biodiversité aquatique.Les infrastructures de la dépossession Au tournant du siècle, dans la foulée des discussions sur la création de la Zone de libre-échange des Amériques (ZLÉA), les institutions ?nancières internationales comme la Banque interaméricaine de développement ont plani?é ce qu\u2019elles appelaient « l\u2019intégration physique » du continent.Il s\u2019agissait notamment de construire toute une trame d\u2019infrastructures pour relier les côtes atlantique et paci?que en passant par l\u2019Amazonie, en l\u2019arrimant aux marchés internationaux.Bien que la ZLÉA n\u2019ait pas été mise en œuvre, le plan appelé Initiative pour l\u2019intégration de l\u2019infrastructure régionale sud-américaine, approuvé par les gouvernements de la région au début des années 2000, poursuit la même logique de mondialisation des marchés transnationaux autour des transports, de l\u2019énergie et des communications2.En général, une bonne partie des 168 projets proposés à l\u2019époque ont été réalisés et ceux qui ont le plus progressé concernent les routes, l\u2019hydroélectricité et les voies navigables situées à des endroits clés.C\u2019est le cas des travaux de navigation ?uviale à la frontière Pérou-Bolivie-Brésil, qui empruntent les rivières Madre de Dios, Beni, Mamoré, Madeira, puis le ?euve Amazone, pour continuer le long du rio Negro jusqu\u2019à l\u2019Orénoque.Ils relient ainsi les ports de la Bolivie et du Pérou, côté Paci?que, à ceux de Belém, au Brésil, et de Ciudad Guyana, au Venezuela, côté Atlantique, dans un couloir dont les ressources minières, énergétiques, agro- industrielles, touristiques et biologiques ont déjà été inventoriées.Les projets comprennent également la construction de routes, du gazoduc de Camisea et du complexe hydroélectrique sur la rivière Madeira, comprenant aussi des écluses pour permettre le transport ?uvial.Ces dernières années, à la faveur d\u2019une nouvelle offensive néolibérale menée par les États-Unis de Donald Trump pour rétablir leur hégémonie dans leur ancienne « arrière-cour », on observe un regain de la volonté du capital transnational d\u2019appuyer des régimes autoritaires qui adaptent de manière arbitraire les lois à leurs intérêts, radicalisent les idées racistes, sexistes, homophobes et xénophobes, stigmatisent les leaders communautaires et criminalisent la contestation sociale en usant de la violence militaire et paramilitaire.En Colombie, par exemple, le gouvernement d\u2019Iván Duque a récemment intégré les politiques de conservation de la nature dans le cadre de la politique de sécurité et de défense, ce qui lui permet de gérer militairement les con?its environnementaux.Ainsi, RÉSISTANCES AMAZONIENNES Camilo Chica* L\u2019auteur, journaliste, chercheur et réalisateur audiovisuel, est membre entre autres du Foro Social Panamazónico et de l\u2019Agence de nouvelles Colombia Informa A u XXe siècle, l\u2019extractivisme mondial s\u2019est tourné vers les ressources de l\u2019Amazonie, devenue la cible de projets d\u2019extraction de toutes sortes.Alors qu\u2019on n\u2019y convoitait autrefois que le caoutchouc, ce sont maintenant le bois, le pétrole, le coltan, l\u2019or et les terres pour le pâturage et la monoculture qui attirent les industries.Ces offensives menées contre l\u2019une des régions les plus riches du monde en diversité biologique et culturelle, où vivent des populations encore nomades et sans contact avec la civilisation occidentale, ont activé un front de résistance qui mobilise tant ses habitants d\u2019origine que ceux arrivés plus récemment.L\u2019un des premiers exemples est celui des femmes des peuples Uitoto, Okaina, Muinane et Bora vivant dans la région amazonienne de la Chorrera, à la con?uence des frontières brésilienne, colombienne et péruvienne, dans le bassin de la rivière Igara Paraná.Elles résistèrent avec détermination aux assauts de la société anglo-péruvienne Casa Arana, venue pour s\u2019emparer de l\u2019or blanc : le caoutchouc, tiré de la sève de l\u2019hevea brasilenses.Devant les menaces de génocide et d\u2019asservissement qui pesaient sur leurs peuples, ces femmes ont développé des stratégies de survie et de résistance.La juriste et leader autochtone Fany Kuiru écrit à ce propos : « Chez les femmes Uitoto, l\u2019utilisation de leur langue maternelle et de ses variations dialectales telles que M?n?ka, B?nika, Bue, N?pode et M?ka pour communiquer entre elles et avec leurs enfants, leur permettait de maintenir le dialogue et de plani?er des stratégies d\u2019évasion, de ne pas respecter les quotas de caoutchouc, de cultiver la nuit \u2013 les guérisons par la parole faisaient partie de leur quotidien.Tout cela peut être compris comme \"le discours clandestin de l\u2019indignation\" qui a été élaboré en réponse à toutes les formes d\u2019humiliation utilisées par les employés de la Casa Arana1.» Ces formes de résistance des peuples originaires, fondées sur la survie face à l\u2019élimination physique et morale, se sont répandues dans toute la région, leur permettant ainsi de survivre à leur extermination systématique.Mais l\u2019extractivisme venait rarement seul ; il s\u2019accompagnait le plus souvent de missions d\u2019évangélisation et de colonisation, d\u2019accaparement de terres, de racisme et de maladies de toutes sortes.Face à tout cela, les membres de ces peuples amazoniens ont dû renforcer leur leadership en tant qu\u2019habitants historiques et mettre sur pied diverses formes d\u2019organisation pour ne pas disparaître.24 RELATIONS 810 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2020 DOSSIER le gouvernement a pu mener l\u2019opération Artemisa contre les communautés paysannes dans les zones de réserves naturelles des départements du Caquetá, du Meta et du Guaviare, où sont prévus des projets pétroliers, touristiques et agricoles.Au Brésil, surtout depuis l\u2019arrivée du gouvernement de Bolsonaro, les normes de protection des zones naturelles et des territoires des peuples indigènes ont été modi?ées pour promouvoir des projets de développement économique, y compris dans la vallée de Javari où vit le plus grand nombre de peuples en isolement volontaire ou non contactés3.En temps de pandémie, les gouvernements et les entreprises ont pro?té des mesures d\u2019urgence sanitaire pour accélérer la marchandisation de l\u2019Amazonie, imposant des politiques que les mobilisations de mouvements sociaux \u2013 souvent dans les rues \u2013 avaient réussi à suspendre ou à freiner.Fausses solutions Les organisations sociales qui, de l\u2019intérieur et de l\u2019extérieur de l\u2019Amazonie, se mobilisent pour sa protection et sa défense, ont également soulevé des critiques sur ce qu\u2019elles appellent les « fausses solutions ».Parmi celles-ci : l\u2019économie verte, notamment les paiements pour les « services environnementaux » (programmes de Réduction des émissions liées à la déforestation et à la dégradation des forêts), le fait de considérer les centrales hydroélectriques comme une énergie propre ou de croire qu\u2019une transition énergétique est possible dans le cadre du marché mondialisé, ou encore d\u2019avancer un concept aussi antinomique que celui d\u2019« exploitation minière responsable ».Les mouvements sociaux ont aussi exprimé leur rejet catégorique de toute restriction à la participation démocratique nécessaire aux décisions concernant les territoires et les communautés de la région.Ainsi, en Amazonie, tout indique que les feux de forêt sont encore plus graves cette année.Comment s\u2019en étonner alors que les États de la région tentent de résoudre les problèmes liés à l\u2019extractivisme néolibéral par des solutions qui reposent sur davantage d\u2019extractivisme, ce qui revient à tenter d\u2019éteindre le feu avec du feu ?* Traduit de l\u2019espagnol par Jean-Claude Ravet avec la collaboration d\u2019Emiliano Arpin-Simonetti.1.Voir Sebastian Ospitia, « La ganadería nos va a dejar sin Amazonas », ANeIA \u2013 Universidad de los Andes, 23 juin 2017 [en ligne].2.Voir le documentaire IIRSA, la infraestructura de la devastación, 2016, disponible sur YouTube.3.Voir Laurent Delcourt, « Les dessous de l\u2019incendie : la politique amazonienne de Jair Bolsonaro », CETRI, 25 juin 2020 [en ligne].Cela n\u2019a pas été facile, car leur objectif est de protéger la forêt de manière paci?que contre des incursions généralement violentes.Tant les gouvernements que les entreprises font usage des forces armées ou de milices en vue de mater toute forme d\u2019opposition à leurs projets, sans parler, dans le cas de la Colombie, des guérillas et groupes paramilitaires qui ont envahi la forêt pour y établir leurs repères et leurs arrière-gardes.Luttes sur tous les fronts Les peuples amazoniens se sont donc réunis pour élaborer collectivement des formes de résistance et mettre au point des politiques, des programmes et des plans d\u2019action capables de contrecarrer l\u2019assaut des accapareurs et exploiteurs du territoire.Organisations non gouvernementales, mingas (travaux collectifs pour le bien commun), rencontres, forums, congrès, séminaires, etc.se sont multipliés au cours des dernières décennies, en vue de construire des voies alternatives au capitalisme et d\u2019organiser la résistance.Parallèlement, de nombreux habitants (indigènes et paysans) ont décidé de faire des études, choisissant des professions qui leur permettent de soutenir les luttes de leurs communautés.Le premier congrès des organisations indigènes du bassin amazonien a eu lieu à Lima, au Pérou, en 1984.Il a réuni entre autres l\u2019Association interethnique pour le développement de la forêt amazonienne péruvienne, la Confédération des nationalités indigènes de l\u2019Amazonie équatorienne, la Confédération des peuples indigènes de Bolivie, l\u2019Organisation indigène nationale de Colombie et l\u2019Union des nations indigènes du Brésil.Au terme de ce congrès, la Coordination des organisations indigènes du bassin de l\u2019Amazone (COICA) a été fondée, avec pour principal objectif de mettre en place des programmes de protection de l\u2019Amazonie, en considérant le territoire comme partie intégrante de la nature et de l\u2019univers.Au ?l du temps, elle est devenue la plus grande organisation indigène de l\u2019Amazonie.Cela a incité de nombreuses populations indigènes à devenir plus fortes RELATIONS 810 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2020 25 DOSSIER Colibri, Altamira, Brésil, mars 2018.Photo : Marie-Josée Béliveau et à accroître leurs processus organisationnels et leur autonomie \u2013 non seulement pour mieux résister mais aussi pour approfondir leur propre culture.Cette prolifération d\u2019organisations indigènes a généré de multiples luttes sur le plan institutionnel et des mobilisations sociales dans toute l\u2019Amazonie pour exiger la protection du territoire.Parmi celles-ci, citons l\u2019« Amazonie en résistance », en 2017, qui a recueilli une série de pétitions venant de tous les peuples des neuf pays du bassin amazonien, visant à contrer les politiques expansionnistes et extractivistes à l\u2019intérieur du territoire.Un autre exemple éloquent est celui de la communauté indigène Tres Islas, au Pérou, qui a exigé la reconnaissance de son droit de propriété sur son territoire et qui a réussi à suspendre un grand nombre de permis d\u2019exploitation de mines d\u2019or depuis 2018.Des moyens plus radicaux sont aussi utilisés ; pensons aux U\u2019wa, en Colombie, qui ont réussi, en 1995, à empêcher la pétrolière Oxy d\u2019entrer sur leur territoire en menaçant de se suicider collectivement ; ou encore à la grève nationale amazonienne au Pérou \u2013 avec la présence de populations indigènes et métisses \u2013, qui réclamait l\u2019abrogation du traité de libre-échange imposé par le président Alan García et qui s\u2019est tristement soldée par le massacre de Bagua, en 2009.La lutte du peuple Kichwa de Sarayacu, en Équateur, doit aussi être mentionnée.Forte d\u2019un certain soutien international et d\u2019une déclaration favorable de la Commission interaméricaine des droits de l\u2019Homme, elle a réussi à empêcher l\u2019exploitation du pétrole par la compagnie CGC, qui béné?ciait pourtant d\u2019un soutien militaire.Ajoutons à cela le « procès du siècle », livré par les peuples amazoniens en Équateur contre Chevron-Texaco qui, pendant plus de 28 ans d\u2019exploitation pétrolière, a in?igé des dégâts irréparables à la forêt, entraîné l\u2019extinction des peuples Tetete et Sansauari et causé de graves préjudices à plusieurs autres ; sans oublier les constantes manifestations contre l\u2019Initiative pour l\u2019intégration régionale sud-américaine, un mégaprojet signé par les 12 présidents d\u2019Amérique du Sud réunis à Brasilia, en 2009, et visant entre autres à intégrer l\u2019Amazonie au capitalisme globalisé.Le Forum social panamazonien Jusqu\u2019à présent, ces actions ont permis de renforcer l\u2019unité des peuples amazoniens et de favoriser la création de nouveaux lieux de rencontre pour discuter et plani?er des actions politiques.C\u2019est pour cette raison que le IXe Forum social panamazonien (FOSPA) est actuellement en cours.Le FOSPA s\u2019est réuni pour la première fois en 2002 au Forum social mondial de Porto Alegre, en tant que forum thématique.Il s\u2019est consolidé par la suite comme un espace autonome d\u2019intégration des luttes, de recherche de propositions communes et d\u2019élaboration d\u2019actions de résistance.Il soutient diverses initiatives, dont la formation continue des dirigeantes et dirigeants autochtones pour la défense des territoires ; des réseaux de communication alternatifs ; des collectifs de femmes qui entreprennent des luttes contre le modèle patriarcal, présent aussi au sein de leurs propres communautés.Le FOSPA plaide également auprès des organisations internationales pour dénoncer la dévastation et la violence qui ont lieu sur tout le territoire amazonien.En collaboration avec la COICA et le Réseau ecclésial pana- mazonien, il vient de réunir, en août dernier, la première Assemblée mondiale pour l\u2019Amazonie, une initiative majeure à suivre2.* Traduit de l\u2019espagnol par Jean-Claude Ravet.1.F.Kuiru Castro, La fuerza de la manicuera : acciones de resistencia de las mujeres Uitoto de la Chorrera-Amazonas durante la explotación del caucho-Casa Arana, Université Colegio Mayor de Nuestra Señora del Rosario, Bogota, 2019, p.18 [en ligne].2.Voir .26 RELATIONS 810 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2020 DOSSIER Réunion de la Coordination des organisations indigènes de l'Amazonie brésilienne, à Bétania, Brésil, septembre 2019.Photo : Marie-Josée Béliveau Priscylla Joca, Thaís Mantovanelli et Carolina Piwowarczyk Reis1 Les auteures sont respectivement doctorante en droit à l\u2019Université de Montréal ; anthropologue à l\u2019Institut socio-environnemental (ISA) de la ville d\u2019Altamira au Brésil et chercheuse postdoctorale à l\u2019Université fédérale de São Carlos (UFSCar-Brésil) ; et avocate à l\u2019ISA d\u2019Altamira L a pandémie engendrée par le nouveau coronavirus a déclenché la sonnette d\u2019alarme au Brésil dans un contexte où de nombreuses menaces pèsent déjà sur la région connue sous le nom d\u2019Amazonie légale.Celle-ci s\u2019étend sur neuf États brésiliens et abrite des zones protégées comme les territoires autochtones et les unités de conservation environnementale où habitent diverses communautés traditionnelles (autochtones et riveraines).Au cœur de cette région se trouve le Corridor Xingu de diversité socio-environnementale, lequel regroupe l\u2019ensemble des zones protégées du bassin de la rivière Xingu \u2013 un af?uent du ?euve Amazone \u2013 et qui s\u2019étend sur près de 26 millions d\u2019hectares.Cette région et les peuples autochtones qui l\u2019habitent sont particulièrement vulnérables aux nombreuses dynamiques qui menacent l\u2019Amazonie et qui vont en s\u2019accentuant, encore plus en ces temps de pandémie de COVID-19.Outre les maladies amenées par les différents fronts de colonisation au cours des siècles et qui ont décimé les peuples autochtones du Brésil, ces derniers sont en effet menacés depuis longtemps par des accapareurs de terres (posseiros et grileiros), des bûcherons et des prospecteurs illégaux (garim- peiros).Or, depuis l\u2019arrivée au pouvoir du président Jair Bol- sonaro, en 2019, ces acteurs sont encouragés par les discours du pouvoir exécutif qui promeut des pratiques d\u2019infraction environnementale.On note ainsi une forte augmentation de la déforestation de même que des actes répétés d\u2019invasion de territoires autochtones, d\u2019accaparement de terres, d\u2019exploitation de minéraux et d\u2019extraction illégale de bois.Le 2 mars 2020, des représentants des peuples autochtones d\u2019Amazonie et des organismes non gouvernementaux ont d\u2019ailleurs dénoncé le gouvernement brésilien aux Nations unies pour ces actes.Ces invasions, la déforestation et la dégradation de l\u2019environnement facilitent la transmission de certaines maladies (coronavirus, dengue, paludisme, etc.), ce qui augmente considérablement les risques de contamination des populations locales.C\u2019est d\u2019autant plus le cas que la gestion irresponsable de la pandémie de COVID-19 par le président Bolsonaro contribue à faire du Brésil un des pays du monde les plus durement frappés par la maladie.Le 2 mai dernier, l\u2019association Hutukara Yanomami de l\u2019État de Roraima lançait ainsi ce cri d\u2019alerte : « des milliers de ga- rimpeiros continuent d\u2019envahir notre communauté [\u2026].En plus de détruire notre terre-forêt et de menacer les membres de nos familles, ils augmentent maintenant le risque de propagation de cette maladie dans toutes les communautés de la terre Yanomami (notre traduction)2 ».Le Corridor Xingu Abritant 21 territoires autochtones et 9 unités de conservation situées entre les États de Pará et du Mato Grosso, le corridor Xingu est l\u2019un des plus grands foyers de biodiversité au monde.Il est toutefois gravement affecté par les invasions de territoires : on y trouve d\u2019ailleurs les cinq territoires autochtones les plus déforestés en Amazonie.Le Réseau Xingu+ \u2013 composé des communautés locales qui constituent l\u2019essentiel du patrimoine culturel, linguistique et écologique de la région \u2013, réalise tous les deux mois un travail de surveillance de la déforestation grâce à un système de radar qui permet d\u2019identi?er les zones critiques.Dans son bulletin de janvier-février 2020, on apprenait qu\u2019au Pará, 48 % de la déforestation a eu lieu dans des zones protégées, conduisant à la disparition de 3207 hectares de forêt.De ce total, 33 % des espaces déforestés correspondent à des unités de conservation et 15 % à des terres autochtones3.Les chercheurs de l\u2019Institut national de recherches spatiales (INPE), qui utilisent des technologies satellitaires et de radar, estiment pour leur part que la déforestation en Amazonie devrait augmenter de 268 % par rapport à 2017 durant le mandat du président Bolsonaro4.En campagne électorale, Bolsonaro avait en effet promis, entre autres, d\u2019affaiblir le système de surveillance environnementale, d\u2019assouplir les procédures de contrôle et les autorisations d\u2019exploitation forestière, d\u2019autoriser les activités minières dans les territoires autochtones et de réduire l\u2019ef?cacité du ministère de l\u2019Environnement a?n de privilégier les secteurs agro-industriel et extractif.Toutes ces propositions, qui menacent gravement l\u2019intégrité des zones protégées, incluant le Corridor Xingu, se concrétisent à présent.On assiste ainsi au démantèlement de la politique de protection environnementale à travers, notamment, l\u2019affaiblissement de l\u2019Institut brésilien de l\u2019environnement et des ressources naturelles renouvelables, l\u2019organe fédéral chargé de la protection de l\u2019environnement.De surcroît, en février 2020, le gouvernement a présenté un projet de loi au NOUVELLES OFFENSIVES CONTRE L\u2019AMAZONIE BRÉSILIENNE L\u2019arrivée au pouvoir du gouvernement d\u2019extrême droite de Jair Bolsonaro, en 2019, aggrave considérablement la situation de l\u2019Amazonie brésilienne et de ses peuples.RELATIONS 810 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2020 27 DOSSIER Congrès national pour légaliser la production d\u2019électricité, l\u2019exploitation minière et agricole ainsi que d\u2019autres activités économiques, dans les territoires autochtones.Plus récemment, au milieu de la pandémie, une mesure provisoire du gouvernement fédéral autorisant l\u2019accaparement des terres publiques, incluant les terres autochtones, a été incluse dans un projet de loi qui était déjà à l\u2019étude au Congrès, sans qu\u2019un débat public n\u2019ait lieu ni que les peuples autochtones soient consultés.À cela s\u2019ajoute le fait que des industriels et d\u2019autres représentants économiques désireux de pratiquer la déforestation et d\u2019autres activités extractives en Amazonie s\u2019organisent politiquement, pro?tant de la pandémie pour appuyer les propositions législatives du gouvernement fédéral.Les grands travaux d\u2019infrastructure qui ont lieu dans le Corridor Xingu, tels que la construction de la centrale hydro-électrique de Belo Monte, entamée en 2011 et qui demeure le plus grand chantier en Amazonie, entraînent aussi de graves conséquences sociales, économiques, culturelles et environnementales5.L\u2019une des régions les plus affectées par ce projet est la Volta Grande de la rivière Xingu, formée par trois territoires autochtones et plusieurs communautés riveraines.Dans cette région, la rivière Xingu, qui s\u2019étend sur 100 km, a été détournée pour produire de l\u2019électricité, de sorte que son débit a été réduit de presque 80 %.Depuis 2016, l\u2019écosystème de la région a montré plusieurs signes de déclin qui suggèrent l\u2019impossibilité de maintenir les conditions socio-environnementales nécessaires au maintien de la faune, incluant plusieurs espèces de poissons qui constituent la ressource alimentaire de base des communautés autochtones et riveraines.Comme si cela ne suf?sait pas, la région de la Volta Grande est aujourd\u2019hui menacée par un nouveau projet d\u2019exploitation minière proposé par la compagnie canadienne Belo Sun Mining Corp.Ce projet vise l\u2019implantation d\u2019une mine d\u2019or à ciel ouvert qui deviendrait la plus grande du Brésil.La mine serait située à moins de 50 km du barrage principal de la centrale Belo Monte et à 9,5 km du territoire autochtone Paquiçamba du peuple Juruna Yudjá.Les impacts combinés de Belo Monte et du projet minier affectent d\u2019ores et déjà les peuples autochtones et les communautés riveraines de la région.Outre la sécheresse liée à la réduction du débit de la rivière et les risques de contamination de l\u2019eau associés à la mine, l\u2019espace naturel et les relations écosystémiques de toute la Volta Grande sont bouleversés.Les impacts du projet Belo Monte affectent ainsi la transmission intergénération- nelle des savoirs traditionnels liés à la rivière Xingu.Cela pourrait conduire à une disparition de ces connaissances essentielles et même, à terme, au déplacement forcé d\u2019un nombre croissant de familles, incapables de survivre dans la région.Violences en augmentation En?n, les habitants de la Volta Grande opposés au projet d\u2019exploitation minière ont dénoncé les persécutions et les menaces dont ils sont victimes.Mais les acteurs régionaux, qui considèrent ce projet comme la seule avenue de développement économique pour la région, les accusent d\u2019être responsables des nombreux délais dans son exécution.Dans ce contexte, les violences de tout ordre à l\u2019encontre des peuples autochtones ont augmenté.Selon la Commission pastorale de la terre, 2019 peut être considérée comme l\u2019année la plus violente à cet égard depuis 2014, une augmentation qu\u2019elle estime en bonne partie attribuable au discours du président Bolsonaro.L\u2019Amazonie a ainsi été le lieu où ont été enregistrés le plus grand nombre de con?its et de violences envers les peuples autochtones au Brésil en 2019.Les menaces qui pèsent sur les peuples autochtones dans la Volta Grande sont donc un exemple tristement éloquent de celles qui pèsent sur tous les autres peuples autochtones de l\u2019Amazonie et, de manière interdépendante, sur la forêt, les rivières, la biodiversité et toutes les espèces et formes de vie qui partagent le biome amazonien.Car, comme Bel Ju- runa (du peuple Juruna Yudjá) l\u2019exprime si clairement : « La rivière Xingu n\u2019est pas la rivière Xingu sans le peuple Juruna et les Juruna ne sont pas Juruna sans la rivière Xingu.Ils ont volé notre rivière, alors ils ont volé notre vie6 » (traduction libre).1.Avec la collaboration de Cécile Petitgand.2.Association Hutukara Yanomami, « Nota pública sobre os casos de COVID entre os Yanomami », 2 mai 2020, traduction libre.3.Rede Xingu +, « Deforestation report for the Xingu basin no.17 », SIRAD-X, janvier-février 2020 [en ligne].4.Aline C.Soterroni et al., « Fate of the Amazon is on the ballot in Brazil\u2019s presidential election (commentary) », Mongabay, 17 octobre 2018 [en ligne].5.Voir Rosalvo Salgueiro, « Faire barrage à Belo Monte », Relations, no 744, novembre 2010.6.Entretien avec Bel Juruna réalisé par Eliane Fernandes, le 11 juillet 2018.En ligne sur YouTube.28 RELATIONS 810 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2020 DOSSIER La « lutte du peuple Tikuna », Bétania, Brésil, septembre 2019.Photo : Marie-Josée Béliveau François-Michel Le Tourneau L\u2019auteur est directeur de recherche au Centre national de la recherche scienti?que, à Paris D urant l\u2019été 2019, alors que l\u2019Amazonie était en proie aux ?ammes (comme c\u2019est le cas tous les ans, avec une intensité plus ou moins importante), certains chefs d\u2019État et certaines organisations ont ressorti une vieille bannière : il faut internationaliser l\u2019Amazonie, en retirer l\u2019administration à un Brésil manifestement incapable de gérer correctement cet écosystème si sensible et la con?er à un aréopage international doté de toute la sagesse nécessaire.Destinée davantage à frapper les esprits et à faire pression sur le Brésil qu\u2019à être vraiment mise en pratique, cette proposition appelle cependant à ré?échir sur la gouvernance internationale qui pourrait s\u2019appliquer sur cette région, sur celle qui s\u2019y applique déjà et sur la manière dont ce débat est probablement contreproductif si l\u2019objectif est de changer la politique actuelle du gouvernement brésilien.L\u2019imaginaire de l\u2019ingérence Lorsque l\u2019on parle « d\u2019internationalisation » de l\u2019Amazonie, ce qui est évoqué est l\u2019imaginaire de la fameuse ingérence humanitaire.Selon celle-ci, devant une situation manifestement contraire aux intérêts communs de l\u2019humanité, ou à la simple humanité, les États ont le droit d\u2019intervenir et de remettre, en quelque sorte, les compteurs à zéro.Sans s\u2019attarder ici à l\u2019applicabilité (bien rare) de cette notion, il suf?t de noter qu\u2019elle ne fait pas du tout l\u2019unanimité.Si le principe peut séduire, décider du moment opportun de son application est une question très épineuse.Or, c\u2019est bien la question qui se poserait en Amazonie : comment caractériser l\u2019urgence ?Les incendies en Amazonie étaient-ils plus ou moins graves que ceux de Californie ou d\u2019Australie ?On dira que c\u2019est la politique du gouvernement Bolsonaro qui est en cause, mais quid alors de celle de Donald Trump ou du gouvernement australien ?Il sera bien dif?cile d\u2019établir un argumentaire objectif sur le sujet et d\u2019éviter la tentation d\u2019internationaliser tous les cas similaires.Par ailleurs, il faudrait disposer d\u2019un modèle de référence pour la gestion de cet écosystème a?n de montrer à quel point celui suivi par le Brésil est désastreux.Où le trouvera- t-on et sur quels critères basera-t-on cette ef?cacité ?Sur le maintien de la couverture végétale initiale ?On butera en ce cas sur l\u2019argumentaire dont se sert déjà le gouvernement brésilien dans les négociations sur le climat, qui peut se résumer ainsi : « l\u2019Europe a totalement transformé sa couverture végétale au cours de sa trajectoire de développement et ce n\u2019est que récemment que la couverture forestière y a crû de nouveau.Laissez-nous faire de même ! Qui plus est, avec un peu moins de 80 % de l\u2019Amazonie encore sur pied alors qu\u2019il ne reste que quelques fractions de forêt primaire en Europe, êtes-vous les mieux placés pour donner ce genre de leçon ?» INTERNATIONALISER L\u2019AMAZONIE : UNE FAUSSE SOLUTION L\u2019idée d\u2019une gouvernance internationale de l\u2019Amazonie a resurgi à la faveur des incendies de l\u2019été 2019.Mais cette perspective est-elle réaliste ?Ne fait-elle pas l\u2019impasse sur d\u2019autres solutions et, surtout, sur notre responsabilité commune face à ce qui menace cette région exceptionnelle ?Arc-en-ciel sur la forêt amazonienne, Rio Napo, Équateur, juin 2018.Photo : Marie-Josée Béliveau ?RELATIONS 810 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2020 29 DOSSIER POUR PROLONGER LA RÉFLEXION Consultez nos suggestions de lectures, de ?lms, de vidéos et de sites Web en lien avec ce dossier au www.revuerelations.qc.ca L\u2019enjeu de la souveraineté Proposer une telle « ingérence écologique » reviendrait à remettre en question la souveraineté des États sur leur territoire.On imagine mal la Chine, la Russie ou l\u2019Indonésie, pour ne citer qu\u2019elles, accepter pareille proposition.Et quel pays peut se permettre de donner des leçons ?À critiquer le développement du soja en Amazonie, la France, par exemple, pourrait se voir reprocher ses propres choix, comme ses stations de ski qui dé?gurent le paysage majestueux des Alpes et en consomment les ressources en eau, ou bien ses centrales nucléaires, sources potentielles de pollution à très grande échelle, et ainsi de suite.Comment fera-t-on la différence entre une politique environnementale raisonnable et une politique susceptible de déclencher une intervention internationale ?Il sera dif?cile de repousser l\u2019impression d\u2019un relent colonial dans l\u2019appréciation de pays supposément « éclairés » et capables de mener les autres dans la bonne direction.En outre, qui prendrait la responsabilité de la région à la place du Brésil ?Une instance internationale ?Composée de politiques ou de scienti?ques ?À voir les débats intenses et la lourde machinerie du Groupe d\u2019experts intergouvernemental sur l\u2019évolution du climat, il n\u2019est pas sûr qu\u2019un tel système puisse gérer une région et la vie de plus de 25 millions de personnes.Et où trouvera-t-on les millions de « casques verts » nécessaires ?Des millions, oui, car l\u2019Amazonie est immense : deux fois la super?cie du Québec, de l\u2019Ontario et de la Colombie-Britannique réunis.On le voit, la moindre tentative d\u2019envisager concrètement une telle mesure se heurte à sa profonde impossibilité.Des mécanismes existent déjà De plus, pourquoi vouloir imposer une gouvernance internationale nouvelle alors que les instruments sont déjà là ?Le Brésil a signé les principaux accords sur le climat et il a notablement changé son discours depuis 2010.Auparavant, il refusait toute discussion sur la réduction de ses émissions de gaz à effet de serre, car cela signi?ait automatiquement de réduire la déforestation sur son territoire, ce qu\u2019il voyait comme attentatoire à sa souveraineté.Certes, le discours a radicalement changé depuis l\u2019arrivée au pouvoir de Jair Bolsonaro, mais le Brésil reste lié \u2013 pour le moment au moins \u2013 par ses engagements passés.Par ailleurs, d\u2019autres moyens de pression existent, comme l\u2019ont prudemment fait remarquer des partenaires européens de la France.Il est possible d\u2019introduire des clauses environnementales dans les accords entre l\u2019Union européenne et le Mer- cosur, par exemple et, d\u2019une manière plus générale, d\u2019utiliser la carte commerciale pour obtenir des avancées sur le plan de l\u2019environnement.Le Brésil est une puissance exportatrice et n\u2019a aucun intérêt à ce que son commerce extérieur soit menacé.Les campagnes de boycott de produits issus de l\u2019avancée du secteur productif en Amazonie (comme le cuir ou le soja) sont des armes puissantes.Mais certains de ces produits sont vitaux pour plusieurs industries françaises, comme le fer de Carajás.Sommes-nous prêts à engager le débat à leur sujet ?Sommes- nous prêts, aussi, à perdre temporairement le marché brésilien pour des raisons écologiques ?Une stratégie contreproductive L\u2019appel à l\u2019internationalisation de l\u2019Amazonie provoque immanquablement une levée unanime de boucliers dans l\u2019opinion publique brésilienne.C\u2019est une sorte de chiffon rouge agité par les gouvernements militaires et l\u2019extrême droite depuis les années 1950, qui entraîne mécaniquement une réaction d\u2019union nationale pour préserver l\u2019intégrité de la patrie.Cela n\u2019a pas manqué lors des incendies de 2019.L\u2018ex- président Lula lui-même, pourtant adversaire radical du pouvoir en place, a déploré cette proposition.Il a déjà déclaré, en 2008, qu\u2019on pouvait aussi bien internationaliser la NASA pour les mêmes raisons, mais qu\u2019il doutait que les États-Unis acceptent.À partir de différentes prises de position de leaders internationaux (celle du président Macron ?gurera désormais en bonne place) et de travaux plus ou moins of?ciels d\u2019organisations internationales (comme le fameux Hudson Institute), une sorte de mythologie s\u2019est constituée au Brésil autour du fait que les « étrangers » (comprenez les Européens et/ou les Américains) souhaiteraient voler l\u2019Amazonie pour en exploiter les richesses à leur pro?t.Comme toute théorie du complot, il suf?t de quelques éléments de coïncidence pour convaincre ceux qui veulent s\u2019en persuader.Le nouvel épisode a donc renforcé nombre de Brésiliens et de Brésiliennes dans l\u2019idée que la défense de l\u2019environnement et la préconisation qui leur est faite de sauvegarder l\u2019Amazonie cachent en fait une machination destinée à la leur subtiliser.Chaque nouvel appel à « l\u2019internationalisation » se révèle ainsi être une stratégie contreproductive pour faire changer la politique du gouvernement brésilien, car celui-ci se voit (momentanément) conforté par le fait que les lignes de fracture s\u2019amenuisent pour faire face à une menace commune.En?n, appeler à une gouvernance internationale de la région, c\u2019est ne regarder qu\u2019un des aspects du problème.Car la question du déboisement en Amazonie doit être replacée dans le contexte mondial.Ce n\u2019est pas par haine des arbres ou par plaisir que les fermiers, petits ou grands, y détruisent la forêt.Ce n\u2019est pas non plus le cas des orpailleurs clandestins ou des forestiers qui pillent les forêts protégées et les territoires autochtones.Ils le font la plupart du temps pour assurer leur subsistance, répondre à la demande des marchés internationaux et nous pourvoir en toutes sortes de biens et de marchandises (du collier en or au steak dans nos assiettes en passant par le cuir de nos chaussures et l\u2019acier de nos voitures).Si les pays occidentaux sont à un bout de cette chaîne, ils peuvent commencer par la transformer de leur côté, en adoptant des approches qui tiennent compte du coût environnemental des biens et services consommés et en s\u2019astreignant eux-mêmes à des normes strictes.Mécaniquement, cette transformation se répercutera à l\u2019autre bout, sans que nous devions brandir une impossible « internationalisation ».30 RELATIONS 810 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2020 DOSSIER Notre numéro de novembre-décembre sera en kiosques et en librairies le 13 novembre.Pensez à réserver votre exemplaire ! Il comprendra notamment un dossier sur : LES « ALTERNATIVES » AU SYSTÈME DE SANTÉ DOMINANT Fondé sur l\u2019approche biomédicale, notre système de santé est plus que jamais central dans notre société depuis la pandémie de COVID-19.Si ce modèle particulier a permis d\u2019épargner plusieurs vies, la crise sanitaire a aussi dévoilé ses nombreuses limites et ses aspects problématiques liés, entre autres, à certaines conceptions de la santé.Ce dossier se penchera donc sur des approches dites « alternatives » et complémentaires au modèle dominant, afin d\u2019explorer des voies qui permettent de repenser à la fois notre façon de considérer la santé dans son sens le plus large, mais aussi d\u2019organiser nos systèmes de soins de manière plus inclusive, plus solidaire et à l\u2019écoute des besoins des personnes.AUSSI DANS CE NUMÉRO : \u2022 un débat sur la valeur de la parole au temps des médias sociaux ; \u2022 une ré?exion sur la position de Québec solidaire sur une armée québécoise ; \u2022 une analyse sur les conséquences des sanctions américaines en Iran ; \u2022 le Carnet de Yara El-Ghadban, la chronique littéraire de Marie-Élaine Guay et la chronique Questions de sens de Maya Ombasic ; \u2022 les œuvres de notre artiste invitée, Sandrine Corbeil.Recevez notre infolettre par courriel, peu avant chaque parution.Inscrivez-vous à notre liste d\u2019envoi sur la page d\u2019accueil de notre site Web : .PROCHAIN NUMÉRO VOTRE ACTUALITÉ MISSIONNAIRE DEPUIS 1920 PUBLIÉE PAR LES SŒURS MISSIONNAIRES DE L\u2019IMMACULÉE-CONCEPTION ABONNEMENT NUMÉRIQUE 10 $ PAR AN LE PRÉCURSEUR www.pressemic.org Sandrine Corbeil, Sérénité, 2020 RELATIONS 810 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2020 31 L\u2019auteur est politologue et militant panafricaniste I l faut changer de modèle de société, lit-on abondamment depuis le début de la pandémie de COVID-19.Il devrait en être de même sur le plan des relations entre les pays du Nord et ceux du Sud, en particulier ceux de l\u2019Afrique, mais qu\u2019en est-il vraiment ?À l\u2019issue du sommet virtuel des membres du G20 tenu le 26 mars dernier, le président français Emmanuel Macron tweetait ceci : « Nous allons lancer une initiative forte en soutien à l\u2019Afrique face au virus.» Des protestations ont fusé, d\u2019abord pour rappeler que les pays alors les plus touchés n\u2019étaient pas africains, ensuite, parce que c\u2019est bien connu, chaque fois que l\u2019Europe est en crise, elle trouve en Afrique ses solutions, et que ces solutions sont toujours au désavantage de l\u2019Afrique, comme l\u2019a rappelé dans le passé l\u2019historien Ibrahima Thioub1.Fidèles à cette dynamique, le 15 avril dernier, les ministres des Finances et les directeurs des banques centrales des pays du G20 ont accepté que 77 pays endettés du Sud, dont 44 pays africains, suspendent les paiements du service de leur dette pendant 12 mois.Cette suspension permet de libérer 14 milliards de dollars US en liquidités dans ces pays.Le ministre des Finances allemand, Olaf Scholz, a quali?é ce moratoire d\u2019« acte de solidarité internationale de portée historique », comme le rapportait l\u2019Agence France-Presse le 15 avril dernier.Est-ce vraiment le cas ?En fait, loin d\u2019être une solution, cette initiative du G20 soulève trois problèmes montrant que les pays riches sont loin de remettre en cause leur vision de la solidarité internationale, une vision décriée depuis les années 1970.Un ordre international inégalitaire Le premier problème est celui de l\u2019exclusion des pays africains des lieux décisionnels internationaux.Le G20, pour ne parler que de lui, est composé de 19 grandes et moyennes puissances mondiales et d\u2019un seul pays africain, l\u2019Afrique du Sud.Certes, de temps en temps, quelques pays africains y sont invités, mais leur voix n\u2019est pas entendue.Cette manière paternaliste de traiter l\u2019Afrique, héritée de la colonisation, est largement dénoncée aujourd\u2019hui sur le continent.Elle jette de l\u2019ombre sur cette nouvelle initiative concernant la dette.Faut-il rappeler ce dicton africain selon lequel « tout ce que tu fais pour moi sans moi, tu le fais contre moi » ?La solidarité internationale telle que pratiquée depuis longtemps à l\u2019égard de l\u2019Afrique s\u2019inscrit dans un système inter-étatique contrôlé par les hommes européens, pour reprendre les termes du sociologue Ramón Grosfoguel2.Ce système exprime une hiérarchie ethno- raciale qui privilégie les Européens ainsi que les Nord- Américains au détriment des peuples dits du Sud global.Au nom d\u2019un progrès économique et technique obtenu par la colonisation et le pillage du Sud, les pays européens et nord-américains s\u2019assurent le monopole du pouvoir dans l\u2019ordre mondial, ?xent les termes de la solidarité internationale et excluent les pays africains qui sont réduits au rôle de récipiendaires sans voix.La pandémie de COVID-19 s\u2019ajoute aux nombreuses raisons de remettre en cause cette hiérarchisation du monde.En effet, contrairement à d\u2019autres crises sanitaires, cette pandémie a fait davantage de victimes au Nord qu\u2019au Sud, du moins jusqu\u2019au mois de juin, à l\u2019exception du Brésil, obligeant certains pays comme l\u2019Italie et la France à accepter l\u2019aide d\u2019un pays du Sud, en l\u2019occurrence Cuba, qui a développé une expertise médicale mondialement reconnue.Au début, le ré?exe des pays du Nord était aussi de prédire une catastrophe sanitaire et humaine en Afrique.Or, celle-ci ne s\u2019en sort pas si mal jusqu\u2019à présent.Mieux, dans une entrevue accordée à la chaîne TV5 Monde le 11 mai dernier, l\u2019anthropologue Laurent Vidal estime que l\u2019Afrique aurait une leçon à donner aux pays du Nord en matière d\u2019arbitrage des risques sociaux, sanitaires et économiques, notamment en évitant le con?nement mur-à-mur.Une plus grande collaboration est appelée à croître compte tenu de la nature et de l\u2019ampleur des pandémies et des crises climatiques auxquelles le monde sera de plus en plus confronté.Dans ce contexte, il est urgent de penser une nouvelle solidarité internationale qui redonne une place importante aux pays africains dans les structures décisionnelles internationales.Cette redistribution du pouvoir permettrait de créer un monde davantage polycentré.Faut-il rappeler ce dicton africain selon lequel « tout ce que tu fais pour moi sans moi, tu le fais contre moi » ?REPENSER LA SOLIDARITÉ INTERNATIONALE AVEC L\u2019AFRIQUE La pandémie de COVID-19 révèle les travers de la solidarité internationale envers les pays africains.Qui aide qui lorsqu\u2019on se refuse à changer radicalement l\u2019ordre inégalitaire qui caractérise les relations Nord-Sud ?Mbaï-Hadji Mbaïrewaye 32 RELATIONS 810 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2020 AILLEURS Les politiques imposées à l\u2019Afrique Le deuxième problème que soulève l\u2019annonce du G20 est corollaire au premier : il s\u2019agit de l\u2019extranéité des politiques imposées à l\u2019Afrique.S\u2019il en est ainsi, rappellent Bonnie Campbell et Gabriel Goyette, c\u2019est parce que le « sous- développement » est vu comme un manque qu\u2019il suf?rait de combler avec des fonds et de l\u2019expertise étrangère dont ne disposeraient pas les pays africains3.Les pays riches du Nord évacuent ainsi les facteurs historiques et politiques qui sont à l\u2019origine du « sous-développement », comme pour se donner bonne conscience.Pire, cette façon de faire dépossède les pays africains de leur agentivité en tant qu\u2019acteurs de leur propre émancipation.Elle renie l\u2019expertise locale et perpétue une économie tournée vers l\u2019exportation de matières premières dont les revenus servent largement au remboursement de la dette.Le ralentissement économique causé par la pandémie, en réduisant la demande pour ces matières, entraîne ainsi des conséquences pour les populations comme pour les créanciers de pays africains.Dans une chronique publiée en mars dernier dans le quotidien français Le Point, le sociologue Fred Eboko, spécialiste des politiques de santé en Afrique, soutenait par ailleurs que, forts des expériences tirées des épidémies endurées dans le passé comme celle de l\u2019Ebola, les pays africains ont rapidement pris des mesures de prévention contre la COVID-19 (sensibilisation de masse, fermeture des frontières, fermeture des lieux de culte, couvre-feu, traçage, etc.).Les populations africaines sont habituées aux nombreuses campagnes de sensibilisation sur la prévention des maladies, des virus et des bactéries.Ces expériences ont forgé une mémoire et des ré?exes qui sont utiles contre la COVID-19.On voit en cela qu\u2019il importe de faire con?ance aux pays africains et de soutenir leurs initiatives au lieu de leur en imposer de nouvelles.Les pays du G20 clament haut et fort que les systèmes de santé des pays africains ne peuvent pas faire face à la pandémie.Admettons qu\u2019ils aient raison, il faudrait alors se demander pourquoi ces systèmes inspirent si peu con?ance.L\u2019empressement à aider l\u2019Afrique, s\u2019il est réel, ne devrait pas faire oublier la responsabilité des pays riches et des institutions internationales dans la déstructuration des services publics sur ce continent.En effet, à la suite des deux chocs pétroliers de 1973 et 1979, les pays riches et leurs bras ?nanciers et bancaires que sont le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale, ont soumis les pays africains aux fameux plans d\u2019ajustement structurel, qui se sont traduits notamment par la baisse du ?nancement Membre du collectif RBS Crew peignant une murale informative sur la COVID-19 sur le mur d\u2019une école de Dakar, au Sénégal, le 25 mars 2020.Photo : PC/Sylvain Cherkaoui RELATIONS 810 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2020 33 AILLEURS et la privatisation des services publics.Ces politiques ont été adoptées par les gouvernements africains le couteau sous la gorge et le pistolet sur la tempe.Aujourd\u2019hui, leurs conséquences désastreuses dans le domaine de la santé font consensus.D\u2019après l\u2019économiste Heba Ahmed Nassar, dans le cas de l\u2019Égypte par exemple, la santé a été un des secteurs les plus touchés par la réduction des dépenses publiques imposée par les plans d\u2019ajustement structurel.La part des dépenses en santé dans ce pays est passée de 5 % en 1965, à 1,9 % en 19904.La tendance a été similaire dans plusieurs pays.N\u2019eût été de ces mesures d\u2019austérité, les pays africains seraient davantage aptes à faire face à la COVID-19.Cela est d\u2019autant plus vrai que les données épidémiologiques disponibles nous indiquent que les personnes les moins à risque sont les jeunes.Or, la population africaine est composée à 60 % de jeunes de moins de 25 ans, selon les données de l\u2019ONU en 2019.D\u2019où cette proposition : aucun gouvernement, fût-il d\u2019un pays riche, ne devrait imposer à un autre gouvernement, fût-il d\u2019un pays pauvre, des politiques qui ne sont pas décidées démocratiquement avec et pour les populations qu\u2019elles prétendent servir.Quant aux pays africains, ils devront avoir le courage de rompre avec leur sujétion vis-à- vis des pays les plus riches et oser inventer un autre modèle de développement socioéconomique et politique.Annuler la dette Le troisième problème et non le moindre est celui de la dette elle-même \u2013 un ?éau permanent et structurel auquel les pays africains font face.L\u2019économiste Broulaye Bagayoko du Comité pour l\u2019Abolition des Dettes illégiTiMes (CADTM) estime la dette publique (extérieure) africaine à environ 500 milliards de dollars.Elle est détenue à 30 % par les partenaires publics bilatéraux (pays) et multilatéraux (institutions internationales comme la Banque mondiale et le FMI) et à 70 % par le privé (banques, fonds d\u2019investissement, etc.).En outre, la Chine, à elle seule, détient environ 40 % de la dette africaine (privée et publique).Au début d\u2019avril, le président sénégalais Macky Sall et le premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed Ali, ont demandé en vain l\u2019annulation de la dette.Le G20 a plutôt opté pour un moratoire de 12 mois sur les paiements qui ne fait que reporter le problème.Le montant ainsi libéré est largement en deçà des besoins des pays africains, estimés à 200 milliards de dollars par l\u2019Union africaine, et ce, seulement pour faire face à la pandémie et ses conséquences.Pourtant, la revendication de l\u2019annulation de la dette africaine ne date pas d\u2019aujourd\u2019hui.Dès 1986, lors de l\u2019Assemblée de l\u2019Organisation de l\u2019Unité africaine qui a fait place à l\u2019Union africaine, en 2002, le président du Burkina Faso de l\u2019époque, Thomas Sankara, exhortait ses pairs à ne pas rembourser la dette.Pour lui, la dette devait être considérée d\u2019un point de vue historique et non simplement économique et ?nancier, car elle traduit l\u2019inégalité fondamentale entre le Nord et le Sud et prend racine dans l\u2019exploitation esclavagiste et coloniale.Il plaidait que si l\u2019Afrique ne remboursait pas cette dette, ses créanciers extérieurs ne mourraient pas, mais que si elle la remboursait, c\u2019est elle qui mourrait.Il n\u2019avait pas tort.La dette tue l\u2019Afrique à petit feu.Pire, elle conditionne la transformation des pays africains pour en faire de pâles copies des pays du Nord, les conditionna- lités relatives aux ?nancements inhibant toute créativité.« Pourquoi voulez-vous créer ceci ou cela, nous l\u2019avons déjà inventé pour vous ?», tel est le message qu\u2019on envoie à l\u2019Afrique, ironisait le chercheur Yimovie Sakue-Collins5.Toute initiative des pays riches en faveur de l\u2019Afrique qui n\u2019envisage pas l\u2019annulation de la dette extérieure, publique comme privée, est vaine.Et la pandémie de COVID-19 ne devrait pas être une occasion d\u2019alourdir une dette extérieure déjà scandaleuse et qui constitue un mécanisme inique obligeant les pays pauvres à ?nancer les pays riches.En 2010, les pays du Nord ont en effet versé 455 milliards de dollars US aux pays du Sud alors que ces derniers ont transféré 827 milliards de dollars US vers les pays du Nord.L\u2019Afrique a remboursé sa dette plusieurs fois car le cumul des paiements des intérêts dépasse largement le capital.Il semble bien que ce soit le Sud qui ?nance le Nord, alors même que ce dernier refuse encore d\u2019évoquer la question de la réparation de la traite négrière transatlantique, de l\u2019esclavage et de la colonisation.Dans le contexte de la COVID-19, la dette apparaît en outre comme un frein à l\u2019investissement massif nécessaire pour endiguer cette pandémie et ses conséquences socio- économiques.En effet, les pays africains ne se hasarderont pas à alourdir cette dernière, qui pourrait les conduire à la ruine après la pandémie, d\u2019autant plus que l\u2019activité économique y est à l\u2019arrêt, et probablement encore pour quelques temps.Ils ne peuvent pas se le permettre et c\u2019est probablement la raison pour laquelle nous les voyons consacrer des montants modestes à la lutte contre la COVID-19.1.Voir « Histoire de l\u2019Afrique et l\u2019Afrique dans l\u2019histoire \u2013 Ibrahima Thioub », Thinking Afrika, 24 août 2016 [en ligne].2.Voir R.Grosfoguel, « Les implications des altérités épistémiques dans la redé?nition du capitalisme global.Transmodernité, pensée frontalière et colonialité globale », Multitudes, no 26, 2006.3.Voir B.Campbell et G.Goyette, « Quel développement ?», Relations, no 712, novembre 2006.4.Voir H.A.Nassar, « Quelques conséquences sociales des programmes d\u2019ajustement structurel », Égypte Monde arabe, vol.12-13, 1993.5.Voir Yimovie Sakue-Collins, « Re-Reading Sankara\u2019s Philosophy for a Praxeology of Debt in Contemporary Time », dans Amber Murray (éd.), A Certain Amount of Madness.The Life, Politics and Legacies of Thomas Sankara, Pluto Press, 2018.L\u2019empressement à aider l\u2019Afrique, s\u2019il est réel, ne devrait pas faire oublier la responsabilité des pays riches et des institutions internationales dans la déstructuration des services publics sur ce continent.34 RELATIONS 810 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2020 AILLEURS L\u2019auteur est stagiaire postdoctoral et chargé de cours au Département de management de HEC Montréal L e 12 mars dernier, je donnais mon cours de management interculturel en présentiel, comme on dit dans le jargon, devant une cinquantaine d\u2019étudiantes et d\u2019étudiants fraîchement revenus de la relâche.Comme d\u2019habitude, les échanges furent nourris et stimulants.Le lendemain, conséquence de la pandémie de COVID-19, le premier ministre François Legault annonçait la suspension des cours en présence dans l\u2019ensemble du système d\u2019éducation au Québec, du CPE jusqu\u2019à l\u2019université.Toujours rapide sur la gâchette, la direction de HEC Montréal écrivait aussitôt à son personnel enseignant, l\u2019invitant à basculer vers l\u2019enseignement en ligne dès la semaine suivante, dans la mesure du possible, et ce, en lui accordant le plein pouvoir d\u2019amender les plans de cours.Suivit une rafale de courriels de la Direction de l\u2019apprentissage et de l\u2019innovation pédagogique nous présentant les différents logiciels qui s\u2019offrent à nous pour adapter nos enseignements, exercices et examens, sans oublier une série de webinaires à la clé.Le slogan « Ça va bien aller ! » n\u2019était pas encore sorti, mais c\u2019était tout comme.Pendant que je ré?échissais aux possibilités d\u2019ajustement de mon plan de cours, les questions ont vite surgi : que faire des présentations orales en équipe ?On pourrait se « skyper » à 60 ou les encapsuler sur vidéo, peut-être.Mais tous ont-ils accès à la technologie requise ?Et les quiz ?Je pourrais les mettre en ligne, mais comment éviter que les étudiants s\u2019appellent pour partager leurs bonnes réponses ?Et les points de participation ?Je pourrais lancer des séances de clavardage et identi?er qui y participe, mais que faire de celles et ceux qui ont une connexion instable ?Finalement, après plusieurs consultations, il fut décidé d\u2019aller au plus simple : ?nis les oraux (qui deviendraient des travaux écrits), au revoir les quiz (on comptera ceux déjà faits) et adieu les points de participation (on misera sur les points déjà engrangés).Côté enseignement, les séances à venir seraient encapsulées sous la forme de présentations PowerPoint commentées pour permettre un accès asynchrone (à tout moment).En un mot, le cours devenait purement magistral.Et si une séance hebdomadaire de questions/réponses sous forme de clavardage était bel et bien prévue, au bout de deux semaines, plus personne n\u2019avait de question à poser (sinon pour demander ce qui était matière à examen et ce qui ne l\u2019était pas !).Terminés les échanges soutenus\u2026 Quoique vécue en accéléré (les autres institutions ont mis entre une semaine et un mois pour faire cette transition), ma petite expérience illustre à sa manière ce qu\u2019ont dû vivre des milliers d\u2019enseignantes et d\u2019enseignants du collégial et de l\u2019universitaire le printemps dernier.Au-delà des questions purement techniques, il y a lieu de se demander ce que devient l\u2019enseignement et ce qui s\u2019y perd lorsqu\u2019il devient du télé-enseignement, tout particulièrement lorsque cela se fait dans de mauvaises conditions.À plus forte raison, se pose aussi la question de ce que cela change aux conditions d\u2019apprentissage ainsi qu\u2019aux conditions de travail de celles et de ceux qui doivent continuer d\u2019apprendre ou d\u2019enseigner, mais à partir de leur foyer \u2013 peu importe qu\u2019ils soient des aidants naturels ou des parents avec des enfants à charge.Pour tenter une réponse, j\u2019aimerais proposer un petit détour historique sur les origines de la formation universitaire à distance1.Un modèle industriel Ce n\u2019est pas d\u2019hier que la formation à distance fait partie de l\u2019offre de services en enseignement supérieur.Après tout, il est possible de faire remonter sa généalogie aux cours par correspondance qui ont émergé au XIXe siècle, en réponse aux besoins éducatifs des professionnels habitant les régions éloignées des grands centres et des classes populaires qui ne pouvaient accéder aux institutions élitistes d\u2019enseignement supérieur.Cela dit, entre les cours par correspondance et les cours universitaires en ligne ouverts et massifs (CLOM, traduction de l\u2019anglais MOOC), s\u2019est jouée une révolution copernicienne qu\u2019il importe de retracer pour comprendre comment nous en sommes arrivés au projet, de moins en moins masqué, de remplacer une bonne part des cours en présentiel par des cours à distance, et ce, pour des raisons essentiellement économiques.À cet égard, deux grandes étapes méritent d\u2019être retracées : la naissance des universités dites « ouvertes » et la virtualisation de l\u2019enseignement à distance.La Grande-Bretagne marque une première évolution notable avec la création, en 1969, de la British Open University, qui sera la première à dispenser un enseignement et des VERS LE TÉLÉ-ENSEIGNEMENT TOUS AZIMUTS ?Le con?nement lié à la crise sanitaire a entraîné une transition généralisée vers le téléenseignement depuis mars dernier au Québec.Sans ré?exion critique, pareille précipitation risque de pérenniser des dérives qui s\u2019accentuent depuis 30 ans en la matière.Michaël Séguin Le télé-enseignement forcé risque ainsi d\u2019agir comme un cheval de Troie permettant de pérenniser une formation à distance de mauvaise qualité.RELATIONS 810 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2020 35 REGARD 36 RELATIONS 810 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2020 REGARD grades entièrement à distance.Ainsi, il n\u2019est plus seulement question de retransmettre par la radio ou la télévision des cours universitaires comme cela se faisait depuis quelques années déjà (y compris au Québec), mais de promouvoir un nouveau modèle d\u2019université porté par le désir de démocratiser l\u2019accès à l\u2019enseignement supérieur.Comment ?En brisant non seulement les contraintes spatiotemporelles qui y sont d\u2019ordinaire associées (c\u2019est-à-dire en n\u2019ayant plus à se rendre sur un campus à des moments précis pour suivre ses cours), mais aussi en levant les contraintes liées à l\u2019âge, au sexe, à l\u2019origine ethnique et à la classe sociale (c\u2019est-à-dire en offrant une formation accessible à d\u2019autres groupes que les jeunes hommes blancs bien nantis).Mais au-delà des intentions a priori louables, la Open University développe surtout un modèle pédagogique en profonde rupture avec le modèle traditionnel.Par exemple, les cours y sont développés par une équipe de spécialistes en conception et en production de manière à être autoportants (à l\u2019origine, sur des cassettes audio ou vidéo).Quant à l\u2019étudiant ayant besoin de soutien, il n\u2019a qu\u2019à consulter un tuteur (parfois un professionnel de l\u2019enseignement, souvent un étudiant aux cycles supérieurs).Ce nouveau joueur et les différentes universités « ouvertes » qui verront le jour suivant ce modèle \u2013 dont l\u2019Athabasca University, en Alberta, en 1970, et la Télé-Université, au Québec, en 1972 \u2013 marquent une scission entre deux manières d\u2019envisager l\u2019université : le modèle artisanal, où l\u2019enseignant est le maître d\u2019œuvre de son cours, qu\u2019il conçoit et dispense lui-même en entretenant une relation continue avec ses étudiants, et le modèle industriel, où la tâche enseignante est divisée entre plusieurs personnes (concepteurs, producteurs, conseillers pédagogiques, tuteurs, etc.) chargées de veiller à ce que l\u2019étudiant ait tout en main pour s\u2019approprier les connaissances à son rythme.C\u2019est d\u2019ailleurs suivant ce modèle que l\u2019Université Laval et l\u2019Université de Montréal lancent également leur offre de cours à distance dans les années 1980.Des dérives marchandes aucunement virtuelles Si ce modèle s\u2019était imposé en préservant ses visées pédagogiques originelles, lesquelles exigent des investissements considérables pour concevoir un cours en ligne, le maintenir à jour et accompagner un nombre raisonnable d\u2019étudiants, il n\u2019y aurait pas de quoi s\u2019inquiéter aujourd\u2019hui.Le problème est plutôt qu\u2019il s\u2019est généralisé en réponse à des impératifs économiques dans le contexte du développement fulgurant des technologies de l\u2019information et des communications (TIC), et en particulier de l\u2019apparition du Web qui devient public en 1991.Autrement dit, à partir du moment où l\u2019achat d\u2019un ordinateur personnel se généralise, que les appareils deviennent de plus en plus performants et qu\u2019il devient possible d\u2019échanger de l\u2019information en passant par un accès à Internet à haut débit, un télé-enseignement de masse Le problème n\u2019est pas de recourir à une formation à distance à visage humain, ce qui exige du temps et des ressources pour garantir un véritable accompagnement pédagogique, mais de le faire avec des visées marchandes en tête.RELATIONS 810 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2020 37 REGARD devient possible.Les universités ne manquèrent pas d\u2019exploiter cette manne au tournant des années 2000, poussées par une triple pression qui a peu à voir avec la pédagogie : le sous-?nancement, la concurrence inter-établissements et la course aux étudiants.Tout d\u2019abord, si l\u2019enseignement à distance tend à s\u2019imposer depuis une trentaine d\u2019années comme une solution miracle permettant de faire des économies d\u2019échelle, c\u2019est qu\u2019il vient pallier le sous-?nancement du système d\u2019éducation entretenu par les gouvernements successifs depuis le début des années 1990.Les locaux coûtent trop cher à entretenir ?Virtualiser la formation permet de s\u2019en passer.Le salaire des enseignants est trop onéreux et il est intouchable puisque conventionné ?Diminuer le nombre de contrats en offrant des cours à distance à des groupes pléthoriques permet de belles économies.Après tout, offrir le même cours à une classe de 1000 étudiants en ligne coûte bien moins cher que de l\u2019offrir à dix classes de 100 en présentiel.Mieux : la rationalisation peut être maximisée en créant de nouveaux titres d\u2019emploi permettant de réaliser le même travail pour moins cher\u2026 Ainsi, une fois le cours autoportant monté, l\u2019enseignant pourra devenir l\u2019auxiliaire responsable de son propre cours ! Il serait néanmoins faux de croire que la multiplication des cours à distance ne relève que du souci de faire des économies d\u2019échelle : elle est aussi liée de près à la concurrence inter-établissements dans un marché mondial du savoir.D\u2019une part, à l\u2019heure où les universités luttent pour garder leur place dans les palmarès, les CLOM leur servent de vitrine pour attirer de nouvelles « clientèles », y compris les précieux étudiants étrangers (qui ne seront vraisemblablement pas au rendez-vous cet automne).D\u2019autre part, les universités, les cégeps et l\u2019éducation secondaire aux adultes ont intérêt à se montrer souples et innovants pour rivaliser avec de nouveaux acteurs privés qui poursuivent des ?na- lités similaires aux leurs (dont Udacity et Coursera, deux start-up de la Silicon Valley qui offrent des CLOM et des certi?cations moyennant certains frais).Dans ce contexte, l\u2019enseignement à distance apparaît comme une formule de choix pour offrir du « sur mesure » en matière de formation continue.En?n, il importe de garder en tête que si le nombre d\u2019inscriptions en formation à distance a plus que triplé au Québec entre 1995-1996 et 2014-2015, c\u2019est que cette dernière constitue un outil de choix pour améliorer l\u2019« expérience étudiante », baromètre ultime des administrations universitaires qui veulent « ?déliser la clientèle ».Subrepticement, ce clientélisme gagne du terrain dans les cégeps comme dans les universités : offre de programmes à la carte ; insistance sur la possibilité de suivre ses cours en tout lieu, en tout temps et à son rythme ; évaluation des enseignants sous le mode du sondage de satisfaction digne du télémarketing ; ou encore formations devant impérativement avoir des débouchés professionnels.Le télé-enseignement, en particulier sous la forme des CLOM, s\u2019inscrit dans cette tendance selon laquelle, au nom de l\u2019adage « le client est roi », la formation est constamment revue et rendue plus « ludique », quand elle n\u2019est pas carrément allégée.Les e?ets de la pandémie Ce long détour permet de comprendre que la pandémie actuelle, en forçant selon toute vraisemblance une année entière en télé-enseignement, risque de pérenniser des dérives qui s\u2019accentuent d\u2019année en année depuis 30 ans.En effet, le problème n\u2019est pas de recourir à une formation à distance à visage humain, ce qui exige du temps et des ressources pour garantir un véritable accompagnement pédagogique, mais de le faire avec des visées marchandes en tête, ce qui entraîne au moins deux grands risques à mon avis.D\u2019abord, pour les étudiantes et les étudiants : sous prétexte de souplesse et d\u2019adaptation à leurs besoins, cette formation risque d\u2019engendrer un enseignement certes accessible de n\u2019importe où, mais coupé des détenteurs d\u2019un savoir en constante évolution et de la possibilité de débattre de ces développements.Plus encore, s\u2019il est démontré que la formule asynchrone s\u2019adapte bien aux plus doués et aux plus motivés, qu\u2019en est-il des autres ?Qui sera là pour les raccrocher dans leurs moments de découragement ?Cela est déjà dif?cile en pré- sentiel ; qu\u2019en sera-t-il à distance ?Ensuite, la situation actuelle comporte de sérieux risques pour le personnel enseignant.En effet, il y a fort à parier que de nombreuses directions ne se gêneront pas pour af?rmer que s\u2019il a été possible de faire du télé-enseignement pendant un an \u2013 bien qu\u2019en version rudimentaire \u2013, rien n\u2019empêche désormais de continuer et, pourquoi pas, d\u2019en- capsuler un cours ou l\u2019autre une bonne fois pour toutes.Ce faisant, non seulement l\u2019enseignant risque-t-il de voir son autonomie menacée par les technopédagogues qui l\u2019aideront à mettre son cours en ligne, mais il risque à terme de perdre son cours ou d\u2019en devenir l\u2019auxiliaire d\u2019enseignement, particulièrement s\u2019il est chargé de cours.Le téléenseignement forcé risque ainsi d\u2019agir comme un cheval de Troie permettant de pérenniser une formation à distance de mauvaise qualité.Est-ce vraiment ce type d\u2019enseignement que nous souhaitons pour former les citoyennes et les citoyens de demain ?1.Je reprends ici plusieurs éléments du rapport L\u2019enseignement à distance : enjeux pédagogiques, syndicaux et sociétaux (mai 2019) auquel j\u2019ai contribué au sein du comité École et société de la Fédération nationale des enseignantes et des enseignants du Québec.Il est disponible sur le site Web de la FNEEQ-CSN. Nous assistons actuellement à un glissement marqué vers la médicalisation des enfants ayant des dif?cultés scolaires.38 RELATIONS 810 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2020 REGARD L\u2019auteure, professeure au Département des sciences humaines et sociales de l\u2019Université du Québec à Chicoutimi, est cotitulaire de la Chaire VISAJ et chercheure au Centre intersectoriel en santé durable D\u2019 ici 2041, on estime que plus d\u2019un million d\u2019enfants et d\u2019adolescents seront atteints d\u2019un trouble mental (anxiété, autisme, dépression, etc.) chaque année au Canada.Cette forte prévalence chez les jeunes s\u2019observe dans toutes les sociétés contemporaines occidentales, à tel point que certains af?rment qu\u2019il s\u2019agira de l\u2019un des plus grands dé?s de la santé publique en Amérique et en Europe au XXIe siècle.En outre, la situation sanitaire actuelle due à la COVID-19 n\u2019améliorera pas les choses.Sans nier la souffrance individuelle, ni les bienfaits d\u2019une prise en charge médicale et pharmacologique de certains troubles, il faut néanmoins signaler la présence d\u2019erreurs diagnostiques chez les enfants, voire de surdiagnostics psychiatriques, ainsi qu\u2019une surutilisation de médicaments et de services médicaux.En plus de faire exploser les dépenses gouvernementales relatives à la santé, ces pratiques ont des conséquences sur le développement des enfants, sur leurs expériences sociales et scolaires et sur leur parcours de vie.Le cas du trouble de dé?cit de l\u2019attention avec ou sans hyperactivité (TDAH)1 est préoccupant, comme le dénonçait il y a plus d\u2019un an un groupe de pédiatres et de professionnels de la santé québécois2.Les statistiques publiées ces dernières années appuient un constat alarmant.Selon un rapport de l\u2019Institut national d\u2019excellence en santé et services sociaux3, publié en 2017, les enfants québécois étaient trois fois plus nombreux que les enfants canadiens à prendre des médicaments pour le TDAH.D\u2019autres enquêtes révèlent que près d\u2019un adolescent québécois sur quatre avait reçu un diagnostic de TDAH, ou encore que la prévalence du diagnostic et de la médication est en augmentation constante depuis le début des années 2000.Soulignons toutefois que bien que la situation québécoise semble particulière par son ampleur, la même tendance s\u2019observe sur tous les continents.Critères diagnostiques du TDAH À ce jour, il n\u2019existe ni marqueurs biologiques, ni tests infaillibles pour conclure à la présence (ou à l\u2019absence) du TDAH chez les enfants.Les critères qui servent de guides ne cessent de prendre de l\u2019expansion et les seuils cliniques balisant le diagnostic sont constamment réduits.Ces critères relèvent essentiellement de ce qui est jugé normal ou anormal dans une société.Les comportements d\u2019impulsivité, d\u2019hyperac- tivité et d\u2019inattention des enfants ont ainsi tendance à être pris en charge par la médecine dans une série d\u2019actions auxquelles participent une diversité d\u2019acteurs œuvrant tant à l\u2019intérieur qu\u2019à l\u2019extérieur du champ médical (école, famille, médias, etc.).Cette médicalisation est produite par les réactions des adultes à l\u2019égard des enfants et re?ète les normes sociales et institutionnelles en vigueur.Comme le démontrent nos recherches en cours4, les enseignants participent à diverses étapes du processus, sans toujours agir à l\u2019intérieur de leur champ de compétence (par exemple, en conseillant les parents au sujet des diagnostics et des médicaments).Par ailleurs, la médicalisation associée au TDAH se déploie de manière inégale et selon les contextes.Par exemple, les enseignants modulent leurs actions selon les caractéristiques sociales (genre, âge, etc.) et cognitives des élèves.Certaines écoles et certains enseignants semblent recourir plus que d\u2019autres aux catégories sociales et aux ressources médicales pour venir en aide aux enfants.Cette propension à la médicalisation durant l\u2019enfance n\u2019est LE TDAH : UN ENJEU COLLECTIF Chaque année, de nombreux enfants québécois reçoivent un diagnostic de trouble du dé?cit de l\u2019attention avec ou sans hyperactivité (TDAH).Cette situation confronte notre société à sa propension à médicaliser certains problèmes, alors que les enjeux et les solutions sont en grande partie collectifs.Marie-Christine Brault Photo : Publicdomainpictures RELATIONS 810 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2020 39 REGARD toutefois pas absolue, car des résistances individuelles, collectives et institutionnelles sont aussi documentées.Les enfants aussi résistent et font preuve d\u2019agentivité dans le processus de médicalisation.Ils gèrent, s\u2019approprient, réagissent, comprennent et transforment leurs expériences pour leur donner un sens.Enjeux collectifs et inégalités Alors que les comportements déviants étaient au cœur de la « première » vague de médicalisation associée au TDAH, nous assistons actuellement à un glissement marqué vers la médicalisation des enfants ayant des dif?cultés scolaires.Dans le contexte social et scolaire actuel, ce n\u2019est pas tant le progrès individuel qui compte, mais plutôt la présence de comportements facilitant l\u2019apprentissage, ainsi qu\u2019une réussite scolaire et académique qui permet aux établissements d\u2019atteindre leurs cibles de réussite et à l\u2019enfant d\u2019avoir une bonne estime de lui-même.Lorsque les enfants n\u2019atteignent pas ces exigences et que les ressources scolaires sont manquantes ou dé?cientes, parents et enseignants soupçonnent rapidement un TDAH et croient que la médication sera béné?que pour corriger la situation.Or, l\u2019origine sociale est toujours très fortement corrélée aux dif?cultés scolaires et au plus haut niveau de scolarité qu\u2019atteindra l\u2019étudiant \u2013 ces inégalités sociales étant renforcées par la logique de marché présente en milieu scolaire au Québec (concurrence entre écoles privées et publiques, entre ?lières enrichies et régulières, etc.).Au ?nal, ce sont plus souvent les mieux nantis qui béné?cient des écoles les plus prestigieuses, des programmes les plus stimulants et des environnements scolaires de meilleure qualité et qui obtiennent des diplômes plus valorisés socialement.Sans surprise, ce sont donc les élèves des milieux moins favorisés qui risquent davantage d\u2019avoir un diagnostic de TDAH.Plusieurs questions alors se posent : Tous ont-ils vraiment le TDAH en raison de moins bonnes conditions sociales et économiques durant les périodes péri- et postnatales entraînant ce genre de conséquences ?Ou sommes-nous plutôt en présence de mauvais diagnostics dus à une médicalisation des dif?cultés scolaires ?La dif?culté pour les parents de prendre des décisions éclairées vient-elle du manque de données et d\u2019information ?Ces enfants ont-ils eu accès à une évaluation complète de leur état faite selon les meilleures pratiques diagnostiques, en dépit des maigres ressources ?nancières de leur famille ?Des études scienti?ques portant sur les mécanismes de production des inégalités sociales associées au TDAH sont nécessaires.Elles permettraient de mieux comprendre les raisons de la situation et de déterminer si nous sommes réellement en présence de surdiagnostics.Nul besoin d\u2019attendre d\u2019avoir ces résultats en main, toutefois, pour mettre en œuvre des changements macrosociaux visant à réduire les inégalités sociales et scolaires.Dans le cas précis du TDAH, il est pressant de proposer des solutions pouvant être mises en place rapidement.En attendant les conclusions de la Commission de la santé et des services sociaux qui a mené des consultations en novembre 2019 sur l\u2019augmentation préoccupante de la consommation de psychostimulants en lien avec le TDAH, voici quelques pistes à explorer.Dans le milieu de la santé, il serait important de resserrer les pratiques diagnostiques relatives au TDAH et à la prescription de médicaments, notamment en demandant au Collège des médecins et à l\u2019Ordre des psychologues de travailler conjointement à la création d\u2019un guide des meilleures pratiques.Il faudrait également inciter les professionnels de la santé à y recourir davantage et à proposer des solutions autres que pharmacologiques.L\u2019accès gratuit aux services psychosociaux est d\u2019ailleurs essentiel pour que la santé mentale soit mise sur le même pied que la santé physique.En ce qui concerne le système scolaire, l\u2019école et les enseignants doivent être sensibilisés sur les conséquences des croyances qu\u2019ils entretiennent à l\u2019égard du TDAH, des enfants et de leurs problèmes.Il faut aussi s\u2019assurer que les enfants aient accès aux ressources scolaires et psychoscolaires dont ils ont besoin sans avoir besoin d\u2019un diagnostic.Appuyer davantage les enseignantes et les enseignants dans leur rôle de pédagogues, notamment en leur donnant de meilleures conditions d\u2019enseignement et les ressources complémentaires (aide pédagogique, etc.) est également nécessaire.À cet égard, l\u2019avis du Conseil supérieur de l\u2019éducation sur le bien- être des enfants à l\u2019école, dévoilé en juin dernier, propose des pistes intéressantes.Par son ampleur, le « phénomène TDAH » concerne l\u2019ensemble de la société.Ma ré?exion n\u2019est pas un jugement sur les choix et sur les pratiques individuels, mais plutôt un questionnement sur les orientations collectives d\u2019une société à l\u2019égard de ses enfants.Une ré?exion d\u2019ensemble s\u2019impose pour repenser aussi bien la place des enfants dans la société que celle de la performance et du recours aux médicaments comme solutions à leurs problèmes.Je laisse le mot de la ?n au Dr Pierre-Claude Poulin, qui tenait ce propos éloquent lorsqu\u2019il est intervenu à la Commission de la santé et des services sociaux sur le sujet : « [\u2026], quand on voulait prescrire une médication à un enfant il y a 25 ans, il fallait se lever de bonne heure, là, il fallait avoir vraiment des bons arguments pour convaincre les parents de le faire.Aujourd\u2019hui, on a l\u2019impression que c\u2019est le contraire, qu\u2019il faut avoir vraiment des bons arguments pour convaincre les parents que ce n\u2019est peut-être pas nécessaire que leur enfant prenne une médication ».1.Le TDAH est un diagnostic psychiatrique recensé dans le Manuel diagnostic et statistique des troubles mentaux (DSM-5), produit par l\u2019Association américaine de psychiatrie.2.Pierre-Claude Poulin et al., « TDAH et médicaments : si nous sommes allés trop loin, que faire ?», Journal de Québec, 18 février 2019.3.Institut national d\u2019excellence en santé et services sociaux (INESS), Prévalence de l\u2019usage des médicaments spéci?ques au trouble du dé?cit de l\u2019attention avec ou sans hyperactivité (TDAH) chez les Canadiens de 25 ans et moins, portrait rédigé par Éric Tremblay et Jean-Marc Daigle, Québec, 2016.4.Voir : . VOUS AVEZ MANQUÉ UN NUMÉRO ?COMMANDEZ-LE?! 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demande aussi l\u2019obéissance, le fait de laisser un autre nous con?er une mission, après dialogue et discernement.Cet engagement marque une forme d\u2019abandon et de con?ance dans l\u2019Esprit de Dieu qui agit aussi en l\u2019autre \u2013 une con?ance dans une vision plus large qui nous dépasse.Au printemps de l\u2019année 2014, j\u2019ai vécu pendant quelques semaines à Kakuma, au nord du Kenya, dans un environnement rude.Kakuma est un grand camp de réfugiés établi par le Haut-Commissariat pour les réfugiés de l\u2019Organisation des Nations unies en 1992.À l\u2019époque, environ 140 000 personnes y vivaient.Bon nombre des réfugiés récemment arrivés au camp venaient du Soudan du Sud, alors en proie à une guerre civile.D\u2019autres étaient venus du Soudan, de Somalie, de la République démocratique du Congo, de l\u2019Érythrée, de l\u2019Éthiopie, de l\u2019Ouganda ou encore du Burundi, autant de lieux marqués par des con?its pendant les deux dernières décennies.J\u2019étais à Kakuma en compagnie d\u2019un jésuite allemand, Tobias, pour aller prêter main-forte au Service jésuite aux réfugiés (SJR) qui y fait du travail social, éducatif et pastoral.Pau, un jésuite catalan, y était responsable du volet pastoral, en plus de collaborer avec la paroisse du camp, con?ée aux Salésiens, pour des messes dominicales dont les homélies étaient traduites \u2013 en les résumant \u2013 en plusieurs langues.Au gré des besoins, nous avons o?ert des ateliers sur le dialogue interreligieux, l\u2019œcumé- nisme, le père Arrupe et la vision du SJR, en plus de participer à de nombreuses assemblées de partage biblique et de prière (jumuya) et de célébrer les sacrements.La réalité d\u2019un camp de réfugiés est bien particulière.On n\u2019y meurt pas de faim, puisque l\u2019ONU y fait des distributions de vivres (riz, pois, huile), mais on est marqué par l\u2019attente : attente des nouvelles de membres de la famille dont on a été séparé en fuyant ; attente d\u2019une résolution du con?it qui a forcé l\u2019exil ; attente du retour ou d\u2019une relocalisation dans un pays tiers ; attente d\u2019un avenir, tout simplement, puisqu\u2019il n\u2019est pas permis d\u2019avoir un travail o?ciel et que l\u2019éducation postsecondaire est un mirage pour la grande majorité.Cette attente criante cache bien des blessures : les exactions subies et les dures conditions de vie que le déracinement occasionne.Malgré cela, il régnait à Kakuma une atmosphère empreinte de jeunesse, de vie, d\u2019espérance.Un élan irrépressible.Au cœur de ces expériences décapantes qui mettaient à nu mon propre privilège, mais aussi notre humanité commune, je me préparais étrangement à une autre mission : enseigner la théologie à l\u2019université jésuite du Boston College, aux États- Unis.J\u2019avais en e?et complété une thèse de doctorat quelques mois plus tôt, et c\u2019est là que mon supérieur provincial me destinait.J\u2019avais désiré aller de nouveau en Haïti, où j\u2019avais éprouvé une vulnérabilité que les gens de Kakuma me rappelaient, mais je n\u2019avais pas le dernier mot.Le paradoxe de ma situation était patent.J\u2019étais dans un no-man\u2019s land où une ville de tentes avait surgi pour accueillir des réfugiés et je m\u2019apprêtais à aller enseigner dans une université prestigieuse.Je partageais l\u2019existence très sobre des travailleurs humanitaires au service des déplacés, en contact quotidien avec eux, mais je m\u2019apprêtais à un ministère de ré?exion, d\u2019écriture, d\u2019accompagnement et d\u2019enseignement dans des conditions de premier ordre.J\u2019avais déjà vécu ce grand écart entre travail intellectuel et engagement sur le terrain lorsque j\u2019habitais en Haïti où j\u2019enseignais la philosophie au Grand Séminaire, mais cette fois, l\u2019écart serait aussi géographique et s\u2019inscrirait dans la durée.Pourquoi ne pas être resté à Kakuma, un lieu où les besoins étaient criants ?Pourquoi ne pas être retourné en Haïti, où les besoins sont nombreux ?À cause de l\u2019obéissance, bien sûr, mais aussi à cause d\u2019une vision di?ractée de la mission qui animait Ignace de Loyola, fondateur des jésuites.Ignace n\u2019avait pas choisi qu\u2019un seul critère pour déterminer la mission ; il en avait identi?é plusieurs, tous valables, mais parfois contradictoires.Parmi ces critères, deux sont fondamentaux ; ce sont celui du « plus grand bien espéré » (par exemple un lieu clé, une tâche importante) et celui du « besoin le plus grand » (souvent des lieux di?ciles, parfois dangereux).Boston College illustre bien le premier critère ; Kakuma, le deuxième.De même, de nos jours, la Compagnie de Jésus n\u2019a pas identi?é une seule préférence apostolique, mais quatre1.Une telle séquence ne doit pas mener à une segmentation, mais à une réelle intégration autour de pôles forts.Tous ne peuvent pas tout faire, il faut choisir, mais tous sont invités à porter l\u2019ensemble de la mission en assumant chacun sa part.Pour moi, la mission et son discernement demeurent un dé?.Je ne suis plus à Kakuma, mais je reste marqué par les visages et les histoires de ces hommes et de ces femmes.Je suis théologien et mon rôle n\u2019est pas d\u2019apporter une solution pratique aux problèmes des migrants et des réfugiés.Il est de penser et d\u2019enseigner une théologie qui fasse place à l\u2019expérience du réfugié, qui ouvre une porte, qui touche cette vulnérabilité que nous avons en partage, mais que nous voulons cacher, alors que le réfugié nous la montre sans cesse.Et, tendu entre la ?nitude de tout engagement, l\u2019ampleur des dé?s et le drame de l\u2019injustice, mon rôle est d\u2019avancer dans la con?ance.L 1.Voir Michel Corbeil, « Élan de vie », Relations, no 794, février 2018.RELATIONS 810 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2020 41 suR lES pas d\u2019ignacE Vitis riparia Michx1 Texte : Marie-Élaine Guay Photo : Geneviève Grenier Sous le poids de la grande fatigue, l\u2019entier pèse, immobile tel un vêtement sans corps.Il me faut en repousser brusquement les contours pour éviter qu\u2019il ne m\u2019étou?e.Dans mon rêve, il est fait de tissus lourds et de matières tendres.Toutefois, à mon réveil, il est invisible.Je dois l\u2019imaginer pour vous le raconter.Je ne dis plus rien.Entremêlés d\u2019or, les cris ploient sous l\u2019ordre des eaux : « je ne peux qu\u2019écrire comme certains meurent », me disent-ils ; « ma honte fut disloquée par les ongles des bêtes qui nous observent », hurlent-ils.Leur faisant face, je murmure : « j\u2019aimerais entendre ce que les folles ont à dire au-delà du dégoût et de la sécheresse des hommes ».Je murmure encore : « il faut bien croire en quelque chose, l\u2019archiver pour détruire la souplesse arrogante de l\u2019argent, du travail, du temps et de la noblesse, pour éclairer ces matières nouvelles et les tordre, a?n de voir percer, du plus majestueux de l\u2019amour, ces éclairs veufs délestés de leur fosse ».J\u2019aimerais en être témoin, je vous en prie, et joindre cet incident aux multiples veines du sou?e pour ensuite balayer le sol des quelques débris du ciel.Immobile, j\u2019appuie les gains moites des aubes d\u2019hiver aux ?nes écailles passant du rose au froid.Mes mains aux murs m\u2019empêchent d\u2019en attraper les craintes hurlantes, parsemées d\u2019adieux puis recrachées par les rayons.C\u2019est unanime ; le sou?e est court, et la pellicule si fragile.Je ne dis plus rien.Il serait à notre avantage de mieux nous nourrir, de fuir l\u2019écran, de noter les pillages et les micro-agressions, d\u2019exprimer nos condoléances, d\u2019entraîner nos gueules laiteuses vers les rivages où les vignes et les paroles éclatent, ces lieux où l\u2019angoisse cause une saignée si vive que le corps s\u2019y aplatit d\u2019un coup sec.C\u2019est ce que je ressens lorsque l\u2019on m\u2019enchaîne au pâle quotidien des données et des chi?res, que l\u2019on me somme de devenir « quelqu\u2019un ».Il faudrait nous refermer \u2013 prière muette \u2013 pour n\u2019o?rir que de brusques suées, quelques caresses violentes, cent manières de casser les doigts sous la pluie.Ce sont les tâches qui carencent nos possibles sourires.Je ne dis plus rien.Sur l\u2019entier aride, il faudrait verser un peu de nos rivières, trouver la manière d\u2019extraire de l\u2019urgence toutes les impossibles couleurs qui y sont échouées.Il faudrait arriver à sou?er toute cette colère par la crosse de l\u2019aorte, ce chemin courbé comme le dos d\u2019une femme gravie par les siècles.Il faudrait revoir le feuillage, la pensée sombre de sa forme, sa mutation qui rappelle la nôtre.Il faudrait l\u2019e?eurer.Je continue de croire en ces adhérences laissées par les blessures, à l\u2019impulsivité des pensées \u2013 plus vraies que les mots couchés avec ?nesse \u2013 ainsi qu\u2019à la sagesse qui accompagne la faim.Je crois en ces mères qui n\u2019auraient pas cru le devenir, en ces statues que l\u2019on arrache, en ces ministres que l\u2019on dévêtit.J\u2019ai le regard du chaos, les pupilles en ?eurs.1.« Vignes des rivages » DÉCLINAisON EN QuaTRE VOlETS SUR L\u2018ApENSANTEUR \u2022 ChrOniquE LITTéraIrE 42 RELATIONS 810 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2020 Sueur, Baie Johan, 2017 RELATIONS 810 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2020 43 revues culturelles québécoises SODEP.QC.CA P h o t o o r i g i n a l e : O r l o v a M a r i a - u n s p l a s h .c o m G r a p h i s m e : g r i s g r i s d e s i g n .c o m RELATIONS 810 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2020 45 Laisser la nature suivre son cours L\u2019auteure est écrivaine E n plein con?nement du monde, en cette période de renfermement forcé sur soi, un jeune rorqual à bosse délaisse le milieu marin pour venir murmurer quelque chose à l\u2019oreille d\u2019une humanité en perte de repères.Nous sommes fascinés par les êtres qui savent murmurer aux oreilles des chevaux, mais si peu intéressés à entendre la voix réelle, archaïque et archétypale de ce quelque chose de « plus grand que nous » qui parle, cette fois-ci, la langue d\u2019un majestueux mammifère égaré dans les eaux du Saint-Laurent à Montréal, puis tristement échoué sur ses rives, happé par un bateau.Le philosophe français Bernard-Henri Lévy a fait couler beaucoup d\u2019encre avec son dernier essai Ce virus qui rend fou (Grasset, 2020), dans lequel il critique notre façon de traiter la COVID-19 comme s\u2019il s\u2019agissait de la première et de la plus grave sur une longue liste de pandémies.Le con?- nement était nécessaire, concède-t-il, mais combien de fois n\u2019a-t-on pas entendu que grâce au virus « la nature reprend ses droits » précisément parce que l\u2019être humain possède quelque chose de viral qui déstabilise l\u2019ordre naturel ?De là à sous-entendre que le monde serait mieux sans nous, il n\u2019y a qu\u2019un pas, soulignait-il.Le volubile et controversé penseur regrette surtout qu\u2019on ait autant célébré la désertion et la dissociation sociales.Mais qui a « célébré » et trouvé magni?ques les villes fantômes ?La dévastation des espaces communs éventrés de leur essence même \u2013 être-pour-et-avec-autrui ?Qui a trouvé majestueux le silence dans les salles de concert, le vide des musées ayant les rayons solaires pour uniques visiteurs, les transports en commun désertés et semblant mener nulle part ?Qui a trouvé « touchant » et « divertissant » le jeune rorqual venu « amuser » les Montréalais pour leur faire oublier leur triste condition de con?nés ?L\u2019humanité est constituée de liens que nous tissons avec autrui, avec nos frères et soeurs proches ou lointains, mais aussi avec l\u2019animal, cet autre par excellence.Nous n\u2019étions pas obligés, c\u2019est vrai, de nous réjouir de ce monde « en pause » et du répit qu\u2019il donne à la nature, précisément parce qu\u2019elle n\u2019est pas en dehors de nous et n\u2019appartient pas à un monde qui nous est hostile et que nous devons dominer pour l\u2019ajuster à nos besoins.La jeune baleine nous est étrangère seulement si nous adhérons au discours o?ciel qui, dans les jours qui ont suivi son apparition, disait qu\u2019il fallait « laisser la nature suivre son cours » et que « plus on est connecté avec la nature, plus on accepte son côté sombre ».Notre relation avec l\u2019altérité, incluant celle du monde animal face auquel nous devons désapprendre à nous positionner en « intervenant », est remplie de récits et d\u2019histoires qui fabriquent le sens dont nous avons désespérément besoin si nous voulons comprendre notre place dans la nature.Sans la présence des récits, des métaphores et des allégories dans des lieux porteurs de sens, c\u2019est la ?n du monde.Et dans des villes fantômes désertées où le seul lieu pour débattre du passage de la baleine est la toile virtuelle et désincarnée des réseaux sociaux, la précieuse symbolique du mammifère marin dans l\u2019histoire de l\u2019humanité a peut-être quelque chose à signi?er.Tous les récits monothéistes parlent de la baleine, à commencer par l\u2019Ancien Testament où le prophète Jonas, avalé par l\u2019animal marin, reste trois jours et trois nuits dans l\u2019obscurité totale avant d\u2019être rejeté sur la rive.La baleine est donc le symbole du passage d\u2019un état à un autre, puisqu\u2019elle symbolise l\u2019obscurité et la mort, mais aussi la résurrection et la lumière, pour les chrétiens.Dans les traditions juive et islamique, elle symbolise la coupe, la matrice et le poisson qui sauve le monde.Dans ces deux traditions, elle est représentée par la lettre nûn qui, graphiquement parlant, représente une demi-circonférence, évoquant la même ?gure que celle qu\u2019on voyait ?otter près de Varennes, cette carapace triste venue pointer la lune pendant que l\u2019humain ultra (dé)connecté regardait plutôt le doigt\u2026 Chez les Inuits, la baleine est la ?lle de Sedna, déesse de la mer plus que vénérée puisqu\u2019elle o?re aux humains de quoi survivre dans un univers hostile (même au temps des virus meurtriers).Chez les Amérindiens, elle symbolise la clairvoyance puisqu\u2019elle représente la mémoire du monde, les archives de la vie sur Terre.Étant l\u2019origine même du cosmos, elle signi?e tout simplement la vie.Laissons la nature suivre son cours.En e?et.Et posons-nous la question : que signi?e au juste la nature avec un grand N quand elle ne fait pas partie d\u2019un discours anthropomorphiste ?Dans sa majestueuse altérité, dans son parcours atypique et pour certains, suicidaire, le jeune rorqual est peut-être venu nous rappeler que l\u2019indicible et l\u2019ine?able font aussi partie de notre expérience terrestre.La rhétorique qui veut tout réduire à notre compréhension des phénomènes fait violence à une certaine beauté du monde qui signi?e, qui se donne et qui demande une certaine passivité de l\u2019être pour pouvoir entendre quelque chose.« Donnez- moi des paroles nouvelles pour exprimer l\u2019inexprimable », disait sainte Thérèse d\u2019Avila.N\u2019est-ce pas ce qu\u2019incarne cette masse ovoïde venue saluer une humanité en manque de repères et nous rappeler que dans toutes les traditions du monde, la baleine représente, par-delà la fertilité et l\u2019immortalité, l\u2019inconnu, l\u2019indicible et l\u2019intérieur invisible ?Est-ce la raison pour laquelle les poissons sont dépourvus de paupières, ce qui les oblige à la vigilance ?Peut-être est-ce parce que la vérité est profonde et indicible, mais signi?ante pour celui qui n\u2019a pas peur de plonger à sa recherche, quitte à dévier du cours « normal » des choses.Maya Ombasic QuESTiOnS DE SENs 46 RELATIONS 810 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2020 rECENSIONs \u2022 LivrEs Bienvenue les profondeurs ÉTIENNE PRUD\u2019HOMME Montréal, Omri, 2020, 104 p.C' est un paysage industriel, charbonneux et austère, malgré l\u2019horizon rosé et les touches de couleurs vives, qui s\u2019étend sur la première et la quatrième de couverture de Bienvenue les profondeurs, premier recueil de poésie d\u2019Étienne Prud\u2019homme.Soixante-dix aquarelles réalisées par cet auteur et artiste visuel (qui illustrait le numéro de février dernier de Relations) l\u2019accompagnent.Ce dessin du paysage annonce les thèmes qui unissent ici la poésie aux images : la ville, l\u2019industrialisation massive, la solitude, la mécanisation de l\u2019univers contemporain, la poussière et la déchéance.Les traits dynamiques de l\u2019aquarelle rappellent les paysages mouvants de Van Gogh ou de Munch \u2013 plusieurs des personnages sans visage ressemblent d\u2019ailleurs étrangement à celui du Cri.Les horizons urbains colorés semblent animés par le pouls incessant de la ville où des industries tentaculaires s\u2019activent.Le sous-titre « Tableaux d\u2019une ville » évoque à juste titre cette traversée d\u2019un univers urbain contaminé par l\u2019industrialisation à outrance, aux frontières de la dystopie.À travers une série de tableaux, à la fois picturaux et littéraires, Bienvenue les profondeurs donne à voir et à penser avant tout un environnement, une ville qui, par son anonymat, pourrait être toutes les villes.Tout aussi anonymes, des dizaines de personnages \u2013 dont le visage est parfois brouillé, parfois enfumé, parfois e?acé ou dédoublé \u2013 hantent les aquarelles du recueil.À travers les poèmes, qui sont souvent des fragments descriptifs, un seul personnage s\u2019exprime au « je » : « le maître des clés » (p.97).Sorte de guide qui détient la connaissance de la cité, rappelant l\u2019itinérant qui habite les marges urbaines, c\u2019est lui qui oriente la déambulation.Au ?l de cette traversée qui a parfois des airs de descente aux enfers, le texte et l\u2019image s\u2019entrelacent progressivement.Les poèmes et les aquarelles se nourrissent et s\u2019éclairent les uns les autres pour recréer le foisonnement de signes et d\u2019images qui constitue le tissu sémiotique urbain.La calligraphie manuscrite des textes, réalisée par l\u2019artiste multidisciplinaire, rejoue, elle aussi, l\u2019écriture qu\u2019on peut retrouver sur les surfaces palimpsestes de la ville.Par exemple, un personnage dont la jambe est amputée observe les gra?tis qui se répandent sur un mur entaché (p.88) ; l\u2019écriture du poème contamine l\u2019espace pictural, provoquant une confusion entre les matériaux.Inversement, le gra?ti « NOT » (p.93) vient se gre?er à la poésie de Prud\u2019homme, dans une ré?exivité qui unit le textuel et le visuel pour en développer le sens.L\u2019artiste met à l\u2019œuvre un dispositif texte-image complexe, dont les jeux sur la graphie et les onomatopées \u2013 « BOUM » (p.31) \u2013 rappellent parfois l\u2019esthétique de la bande dessinée.C\u2019est donc à un univers cohérent, tissé de textes et d\u2019images, que Bienvenue les profondeurs nous convie.Ces profondeurs de la ville répondent à son étalement horizontal, selon un axe vertical où les fumées grises s\u2019élèvent vers « les hauteurs célestes » (p.31) alors que des sillons se creusent vers « l\u2019immondice des bas-fonds » (p.52), « au fond des cavités » (p.57).Avançant dans toutes les directions, la ville avale tout sur son passage.La métaphore digestive traverse d\u2019ailleurs le recueil, signalant la dimension organique de la « ville-créature » et de ses habitants.La « bedaine » (p.49) et la « chair » (p.32) des corps apparaissent comme les nourritures d\u2019une ville monstrueuse qui absorbe tout.Critique d\u2019un système au sens large du terme, Prud\u2019homme dévoile le caractère cyclique de la destruction sur laquelle la ville est fondée : « ce système / il est comme / mon ventre / il prend / digère / recrache » (p.101).Le corps du personnage est à l\u2019image de cette ville vorace tenaillée par la faim.Soumis à « des re?ux d\u2019estomacs / émanations noires » (p.44), comme ce personnage qui vomit sur les berges d\u2019un ?euve gris (p.43), le corps malade révèle surtout les maux dont sou?rent les milieux urbains.Caroline Hogue L\u2019allume-cigarette de la Chrysler noire SERGE BOUCHARD Montréal, Boréal, 2019, 240 p.V oilà presque 30 ans que Serge Bouchard nous dispense sa plume, depuis Les quinze lieux communs, paru en 1993 et rédigé avec son collègue et ami Bernard Arcand, aujourd\u2019hui décédé.Bouchard est anthropologue et sa spécialité est l\u2019étude des nations amérindiennes dont il est ?n connaisseur.Son œuvre scienti?que est importante et trop peu connue.Ce que l\u2019on connaît surtout de lui, c\u2019est ce que j\u2019appellerais son anthropologie de la vie quotidienne, dont les titres sont volontairement déroutants : Le moineau domestique (1991), Du pâté chinois, du baseball et autres lieux communs (1995), Du pipi, du gaspillage et sept autres lieux communs (2001), Les yeux tristes de mon camion (2016), etc.Je m\u2019en voudrais d\u2019oublier les deux ouvrages de portraits historiques rédigés avec sa conjointe Marie-Christine Lévesque, décédée le 16 juillet dernier : Elles ont fait l\u2019Amérique (Lux, 2011) et Ils ont couru l\u2019Amérique (Lux, 2013).L\u2019anthropologie, qui se dé?nit comme la science de l\u2019être humain, est une discipline multiforme.Elle suppose des savoirs nombreux, notamment en biologie, en histoire et en sociologie.Elle exige une lecture symbolique de la réalité pour dégager l\u2019universel derrière l\u2019individuel et le mensonge derrière l\u2019unanimité, ce que fait Bouchard d\u2019une manière déconcertante en ayant l\u2019air de parler de rien ou de presque rien, comme dirait le RELATIONS 810 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2020 47 philosophe Vladimir Jankélévitch, auquel il rend un bel hommage (p.116-118).Le court texte « Ma roche ronde » (p.231- 233) témoigne de cet art sublime du bavardage.L\u2019auteur y va d\u2019un cours de géologie.C\u2019est que cette vieille roche qui date de milliards d\u2019années a le temps en sa faveur.« Ce qui m\u2019impressionne le plus dans cette roche, ce n\u2019est pas son ancienneté\u2026 c\u2019est son avenir » (p.233).Bouchard écrit au « je » sans complexes.Dans ce nouvel essai, il parle beaucoup de lui-même, de sa jeunesse, de son éducation, de son père et de sa mère, mais son propos n\u2019est jamais narcissique : comme il le dit si bien, « La pudeur, c\u2019est l\u2019art de ne pas entrer dans les détails » (p.214).Il raconte ainsi avec simplicité comment il a failli devenir paraplégique et doit maintenant vivre avec un corps diminué par l\u2019âge (« Frapper un mur », p.202-204, « Vous êtes encore jeune Monsieur Bouchard », p.208-209).Ces fragments nous donnent à voir un homme qui aime la vie, les autres, les trucks, la cigarette, les odeurs de Pointe- aux-Trembles et les grandes épinettes solitaires.Anticlérical, plutôt agnostique, il est ouvert au spirituel et s\u2019identi?e aux Autochtones, dont il admire la sagesse.Se dégage ainsi le pro?l d\u2019un homme qui a une prédilection pour les humbles.Les textes qui m\u2019ont le plus touché sont « La mère de ma mère » (p.124-126), où il évoque à la fois sa mère, l\u2019adoption de sa ?lle en Chine ainsi que la mort de sa sœur ; « Le point de vue d\u2019Élisabeth » (p.143), qui l\u2019incite à rééquilibrer l\u2019histoire du monde en racontant celles des femmes ; et « Lonesome cowboy », une petite histoire bâtie à la manière de la chanson de Moustaki, Ma liberté.Bouchard se pense lui-même comme un cowboy solitaire et justicier.« Dans ma jeunesse, j\u2019ai voulu être ce cowboy, ermite en cavale, silencieux.Mais dans la rue principale de Pointe-aux-Trembles, une paire d\u2019yeux noirs a fait vaciller les pattes de mon cheval.Vingt-sept ans plus tard, devenu veuf, j\u2019ai encore espéré cette liberté sauvage essayant de m\u2019évanouir dans la nature.Au sortir de la ville, à la première auberge venue, un scotch à la main, j\u2019ai buté sur les beaux yeux de l\u2019aubergiste et ainsi de suite, le temps a fait son œuvre » (p.68).Tous les textes de ce livre ont été lus à la radio de Radio-Canada, comme c\u2019est le cas de la plupart des autres recueils de l\u2019auteur.Mais je préfère de beaucoup lire Bouchard que l\u2019entendre.L\u2019écriture est belle, somptueuse, de la très belle littérature.Pensez à qui vous voulez : au meilleur d\u2019Alphonse Daudet, au meilleur de Prosper Mérimée, au meilleur de Simenon.Bouchard tient bien sa place.André Beauchamp Homo domesticus.Une histoire profonde des premiers États JAMES C.SCOTT Paris, La Découverte, 2019, 301 p.J ames C.Scott fait partie de ces intellectuels inclassables.À la fois politologue, anthropologue, historien et archéologue, il a marqué profondément le paysage des études critiques.Le professeur de Yale, aujourd\u2019hui âgé de 83 ans, a laissé derrière lui de nombreux ouvrages encore au programme aujourd\u2019hui dans les départements d\u2019anthropologie et de science politique.Spécialiste des résistances paysannes en Malaisie, porteur de la théorie de l\u2019« infrapolitique » et acteur incontournable de l\u2019analyse critique de l\u2019État, il ne cache pas ses allégeances libertaires.Il faisait d\u2019ailleurs récemment paraître Petit éloge de l\u2019anarchisme (Lux Éditeur, 2019), qui reprend une ré?exion présente en ?ligrane dans toute son œuvre : loin d\u2019être l\u2019aboutissement d\u2019une évolution inéluctable et universelle, l\u2019État est une forme d\u2019organisation sociale qui s\u2019impose par la force, non sans essuyer une certaine résistance de la part des populations subalternes.Homo Domesticus s\u2019inscrit tout à fait dans cette ré?exion de fond sur l\u2019État, la hiérarchie, l\u2019écologie, l\u2019économie et les micro-échelles du pouvoir, en se basant sur des analyses archéologiques ayant la plupart pour objet la Mésopotamie ancienne.Le but de l\u2019ouvrage est de « remettre l\u2019État à sa juste place » (p.29) : structure sociale fragile, l\u2019État a été constamment menacé d\u2019implosion devant divers phénomènes, autant naturels (épidémies, catastrophes climatiques, sécheresses, insectes) que sociaux (révoltes, guerres).James C.Scott démontre bien comment la fameuse thèse de l\u2019archéologue Gordon Childe doit être nettement com- plexi?ée, elle qui attribue l\u2019avènement de l\u2019agriculture, et donc l\u2019émergence des premiers mini-États (dans la vallée du Tigre et de l\u2019Euphrate), au développement de l\u2019irrigation.D\u2019abord, comme le rappelle Scott, l\u2019agriculture céréalière ne constitue pas une panacée sur le plan nutritionnel et exige beaucoup de travail comparativement à d\u2019autres formes de subsistance.Comme il l\u2019écrit si bien, « la révolution néolithique a entraîné un appauvrissement de la sensibilité et du savoir pratique de notre espèce face au monde naturel, un appauvrissement de son régime alimentaire, une contraction de son espace vital et aussi, sans doute, de la richesse de son existence rituelle » (p.106).Il rappelle de plus qu\u2019une alimentation rythmée par des périodes spéci?ques de chasse au gros gibier, de cueillette et de pêche à l\u2019année et d\u2019agriculture mobile a longtemps perduré en Mésopotamie, comme dans d\u2019autres régions humides similaires (deltas du Nil et de l\u2019Indus).L\u2019auteur souligne ainsi l\u2019importance de prendre en compte la géographie de cette région vers 6500 avant Jésus-Christ, alors que d\u2019immenses plaines marécageuses bordaient le nord du golfe Persique, qui pénétrait à l\u2019intérieur des terres sur des centaines de kilomètres.rECENSIONs \u2022 LivrEs 48 RELATIONS 810 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2020 recenSions \u2022 livres En temps de crise de l\u2019État, des replis stratégiques de la population vers les montagnes, accompagnés d\u2019un retour au pastoralisme, au semi-nomadisme et à la transhumance ont été avérés.Le processus de sédentarisation souvent associé à la construction initiale des États s\u2019inscrirait donc davantage dans un continuum de pratiques de l\u2019espace géographique et écologique.Certes, ces États céréaliers (orge, blé) permettaient l\u2019accumulation de richesses, la concentration du pouvoir et la liberté relative de leurs sujets, mais ils n\u2019en étaient pas moins des entités en tension constante avec l\u2019en-dehors.Ce livre de James C.Scott révèle toute la nécessité de penser l\u2019État dans un long continuum temporel, pour nous aider à trouver rapidement les moyens qui permettront de mettre en place d\u2019autres formes d\u2019organisation sociale et économique.Le chapitre sur les zoonoses est particulièrement pertinent dans le contexte actuel.Ces maladies transmises des animaux aux humains ont commencé à proliférer en raison de la domestication croissante d\u2019espèces animales sauvages et de la perte d\u2019un accès à une grande biodiversité au pro?t de monocultures.Scott démontre que les peuples anciens de la Mésopotamie, pour composer avec les épidémies et y survivre, désertaient parfois l\u2019État.Une ré?exion incontournable pour penser la pandémie à laquelle nous faisons face aujourd\u2019hui.Julien Simard Un héritage sans testament FRANÇOISE COLLIN Montréal, Éditions du remue-ménage, 2020, 60 p.A vec cet ouvrage réunissant plusieurs textes de la féministe belge Françoise Collin (1928-2012), Marie- Blanche Tahon poursuit, à titre posthume, sa mission de faire connaître cette œuvre riche au public québécois.Construit autour de l\u2019article « Un héritage sans testament », paru en 1986, le recueil aborde les thèmes de l\u2019héritage, de la ?liation et de la transmission, en particulier au sein du mouvement des femmes.Il s\u2019ouvre avec une question ouverte et franche que posait Françoise Collin : « Que seront les femmes de l\u2019an 2000 ?» Par celle-ci, l\u2019auteure enjoint les femmes à un dialogue avec elle, entre elles et avec celles qui poursuivront le grand projet \u2013 exploratoire et expérientiel plutôt qu\u2019idéologique, elle nous le rappelle \u2013 qu\u2019est le féminisme.La question de Collin, si elle prend son élan dans le contexte social et intellectuel de son époque, résonne sans e?orts ni contorsions jusqu\u2019à aujourd\u2019hui.Cet écho limpide témoigne à lui seul de la pertinence de cette réédition par les Éditions du remue-ménage.Interpellant les lectrices d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui, l\u2019ouvrage permet à la fois d\u2019exposer la pensée de Collin sur la transmission et d\u2019en faire l\u2019expérience.En tant que légataires et béné?ciaires du legs, Françoise Collin nous encourage à accueillir ce qui nous est transmis, mais aussi à rompre avec lui, car si elle se penche sur les gestes de la transmission, c\u2019est pour les repenser : il faut « poursuivre son devenir, au lieu de revenir » (p.10), il faut à tout prix ne pas reproduire.Pour Collin, nul doute, « la ?liation est un art de tenir le ?l et de casser le ?l » (p.12).C\u2019est un mouvement dynamique que fait ressortir ce recueil, qui fournit ainsi des clés pour traverser les di?érends inévitables et fertiles entre ce que nous avons appris à nommer les « vagues du féminisme » et, plus que toute autre chose, entre les générations de femmes en lutte.Tout en nous entretenant sur l\u2019importance de la transmission et en nous suggérant des manières possibles de réaliser cet exploit, Françoise Collin nous enjoint à concevoir notre legs comme un espace de négociation plutôt que comme un modèle à appliquer.Elle remet aussi en question non pas la nécessité d\u2019écrire une histoire des femmes, mais bien la manière dont nous la constituons.En tant que femmes et féministes, reproduisons-nous, bien malgré nous, une distinction entre le public et le privé que nous nous sommes pourtant employées à combattre ?Écrivons-nous l\u2019histoire des femmes ou plutôt celle des féministes, des agissantes, des « grandes Femmes » ?Reconduisons-nous ainsi une division « entre les mortes de la fosse commune et les mortes du mausolée » (p.47), entre celles qui ont laissé leur marque et celles dont il ne reste plus de traces ?La quatrième de couverture présente Françoise Collin comme ayant « fait entrer le féminisme dans la philosophie, et la philosophie dans le féminisme ».Ce livre, porteur d\u2019une pensée philosophique forte, en témoigne éloquemment et nous encourage à revoir ensemble \u2013 féministes et alliés \u2013, notre conception de l\u2019écriture de l\u2019histoire et des histoires, ainsi que notre engagement dans la société.Alexandra Boilard-Lefebvre Jordan River Anderson, le messager Réalisation : Alanis Obomsawin Production : Of?ce national du ?lm Canada, 2019, 65 min.D i?usé alors que la commission Viens et l\u2019Enquête nationale sur les femmes et les ?lles autochtones disparues et assassinées venaient tout juste de terminer leurs travaux, le plus récent documentaire d\u2019Alanis Obomsawin documente à sa manière les violences structurelles de l\u2019État canadien.La cinéaste abénakise braque sa caméra sur l\u2019éprouvante et humiliante saga judiciaire à laquelle a été confrontée la famille de Jordan River Anderson, un enfant cri du nord du Manitoba, mort loin des siens dans un hôpital de Winnipeg, victime des querelles intergouvernementales entre le fédéral et le provincial.Né lourdement handicapé et nécessitant des soins de longue durée, le jeune Jordan n\u2019a jamais pu obtenir son congé de l\u2019hôpital, les gouvernements fédéral et manitobain refusant d\u2019assumer seuls le coût des soins à domicile dont le bambin et sa famille auraient dû pourtant béné?cier en vertu de la Loi canadienne sur la santé.Broyée par la froideur de la machine administrative, la famille Anderson a également fait face au déracinement, la mère de Jordan ayant dû faire le choix cornélien de se séparer de son mari et de ses trois autres enfants pour rester auprès de son bébé à Winnipeg, à des centaines de kilomètres de sa communauté de Norway House.La famille ne s\u2019en remettra jamais : la mère de Jordan meurt quelques mois après le décès du petit, en 2005.Le drame de cette famille est un révélateur du colonialisme et du racisme systémique à l\u2019œuvre dans l\u2019appareil gouvernemental canadien : c\u2019est en e?et parce qu\u2019il est né sur une réserve autochtone et donc sous la tutelle de la Loi sur les Indiens que le petit Jordan et ses proches n\u2019ont pas reçu les soins de santé ni l\u2019accompagnement psychosocial normalement o?erts aux non- Autochtones.Cette violence institutionnelle, aussi brutale qu\u2019absurde, donne le coup d\u2019envoi à une saga politico-judiciaire qui mènera à la création d\u2019un précé- dent judiciaire appelé le « principe de Jordan », à la mémoire de l\u2019enfant cri, qui vise à assurer l\u2019accès des enfants autochtones aux services nécessaires à leur bon développement et à leur épanouissement.On y découvre l\u2019engagement de trois femmes d\u2019exception \u2013 la travailleuse sociale Trudy Lavallée, l\u2019avocate Cindy Blackstock et la politicienne Jean Crowder, ex-députée néo- démocrate de Nanaimo-Cowichan en Colombie-Britannique \u2013, de l\u2019adoption du principe de Jordan par la Chambre des Communes en 2007 jusqu\u2019à son application pleine et entière par les agences fédérales et provinciales, mais seulement à partir de 2017.Braquant sa caméra sur de nombreux autres cas semblables d\u2019un bout à l\u2019autre du pays, Obomsawin révèle les dimensions complémentaires du racisme systémique au Canada.Le ?lm insiste particulièrement sur la violence historique de l\u2019État canadien à l\u2019égard des enfants autochtones, des pensionnats à la ra?e des années 1960 en passant par l\u2019action des agences provinciales de protection de l\u2019enfance, dont le fonctionnement prolonge en quelque sorte la logique des pensionnats.D\u2019où, on le devine, une mé?ance des familles autochtones (elles-mêmes victimes du génocide culturel toujours à l\u2019œuvre) envers le gouvernement canadien.Cette violence institutionnelle est aussi révélée par les résistances de l\u2019État à appliquer le principe de Jordan.Ni la défaite des conservateurs de Harper en 2015, ni l\u2019arrivée des libéraux de Trudeau n\u2019ont signi?cativement changé la réalité sur le terrain : les parents d\u2019enfants autochtones lourdement handicapés continuent de se débattre contre une fonction publique opaque, tatillonne et hostile.Il faudra un arrêt du Tribunal canadien des droits de la personne en 2017 pour que le gouvernement Trudeau ouvre en?n les goussets, réponde à la détresse des familles et mette un terme à la discrimination systémique dont les enfants autochtones handicapés étaient victimes en matière d\u2019accès aux soins de santé.Qu\u2019on me permette de conclure cette brève recension par une métaphore biblique.Il est assez signi?catif que « le messager » au cœur du 52e ?lm d\u2019Ala- nis Obomsawin soit un enfant dont le nom \u2013 Jordan River \u2013 signi?e « ?euve Jourdain » en français.Ligne de partage des eaux au Proche-Orient, frontière naturelle entre Israël, la Jordanie et la Palestine, le Jourdain est aussi le ?euve dans lequel Jésus a été baptisé par Jean-Baptiste.Puisse le principe de Jordan être une ligne de partage des eaux dans l\u2019histoire du colonialisme canadien, un nouveau jalon dans la décolonisation de nos structures et l\u2019occasion d\u2019une conversion (presque baptismale) de nos relations avec les Premiers Peuples.Frédéric Barriault RELATIONS 810 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2020 49 rECENSIONs \u2022 doCumENTaIrE L\u2019auteure est romancière, anthropologue et musicienne G ianna, je rêve à toi toutes les nuits depuis le 25 mai 2020.De tes grands yeux bruns sur ta maman qui pleure.Ton petit corps entouré de la douleur immense du monde.Tes tresses parfaites, ta robe, ton visage lunaire qui cache un océan de peine.La caméra te ?xe.Cette même caméra qui a capté le meurtre de ton père.Désormais, le monde entier crie le nom de George Floyd.George Floyd et les milliers d\u2019hommes et de femmes assassinés parce que Noirs, tués le cou écrasé ; hier pendus à un peuplier, aujourd\u2019hui asphyxiés sous le genou d\u2019un policier si sûr de son pouvoir, de son privilège, de la suprématie de sa blancheur qu\u2019il tue une main dans la poche.Ton père criait le nom de sa mère, et te voilà les yeux rivés sur ta maman à toi.La caméra te scrute, te scripte.Des journalistes prennent la parole à ta place : « À 6 ans, comprend- t-elle la mort ?Les séquelles seront profondes.» Ou encore : « la mort de son père la poussera à avancer, à faire des miracles.» Certains écrivent déjà ton histoire.D\u2019autres t\u2019o?rent des cadeaux pour les vingt prochaines années : des actions de Disney, un fonds qui assure ton éducation dans les meilleures universités.Et moi je t\u2019écris.Nous, adultes bienveillants, les uns par culpabilité, les autres par solidarité, sommes prêts à tout te donner après t\u2019avoir tout enlevé.À te couvrir d\u2019amour, d\u2019argent.À attacher tes rêves à une montgol?ère de bonnes intentions pour qu\u2019ils ?ottent haut, plus haut, loin de l\u2019air putride du monde que nous avons créé.On te demandera de réussir, d\u2019être à la fois médecin, riche et révolutionnaire.De guérir une plaie ouverte depuis des siècles.Tout l\u2019argent, toute la bonne volonté du monde ne t\u2019empêcheront pas d\u2019étou?er tes larmes chaque fois qu\u2019une camarade de classe mentionnera le nom de son papa devant toi.Rien n\u2019adoucira le regard de la professeure dans un système d\u2019éducation qui limite tes horizons.Où serons-nous les matins où tu essuieras une énième micro-agression dans la rue ?Le jour où tu tomberas encore une fois sur le meurtre de ton papa sur YouTube ?Neuf minutes d\u2019agonie, de déshumanisation.Où serons-nous quand tu constateras que malgré les actions de Disney et ton diplôme de Harvard, tu ne trouveras pas un emploi digne, quand une vendeuse dans une boutique chic te fera savoir que tu n\u2019es pas à ta place, ou encore quand un imbécile, à ta vue, gesticulera comme un singe ?Où serons-nous quand on t\u2019invitera à témoigner devant les politiciens dans une commission examinant le racisme sans nommer le racisme, examinant la brutalité policière tout en armant les policiers jusqu\u2019aux dents, examinant le pro?lage racial tout en empruntant aux militaires israéliens leurs tactiques de pro?lage racial ?Où serons-nous quand d\u2019autres hommes et femmes mourront, et que le nom de George Floyd sera noyé dans une archive in?nie de sou?rance ?Quand la caméra trouvera un autre martyr et un autre visage à capter pour les consommateurs de la misère des Noirs ?Il y en a qui voudront t\u2019adopter.D\u2019autres te diront : « Viens au Canada, Gianna.Ici, c\u2019est mieux.Tu verras ! » Je te vois dans la classe avec Kynza, ma ?lle, au cours d\u2019éthique et de culture religieuse.L\u2019exercice du jour : Imaginez- vous, les élèves, en 1947.Vous êtes chargés de résoudre le con?it israélo- palestinien.Comment auriez-vous partitionné le territoire ?Tu regardes Kynza, la seule Palestinienne de la classe.Tu chuchotes : « je te comprends ».Tu lèves la main : « pourquoi faut-il partitionner le territoire, monsieur ?Comment avez-vous partitionné la terre des Autochtones, vous ?» Kynza ne se sent plus seule.Elle se lève à son tour et demande timidement : « pourquoi ne pourrait-on pas vivre ensemble sur un seul territoire ?» La réponse du professeur est limpide : « ce n\u2019est pas le but de l\u2019exercice ».Car, faut-il le savoir, chers élèves : vous vivez dans un pays blanc, riche et puissant.Et quand on est Blanc, riche et puissant, il faut maîtriser l\u2019art « éthique » de décider du sort des autres.Le message est clair.C\u2019est dans l\u2019air que vous respirez, toi, ma belle Gianna, et Kynza, ma ?lle.Vous entendez tout ce que le professeur ne dit pas et l\u2019air soudain vous manque.Le cri de ton Papa résonne en toi : « I can\u2019t breathe ! » Après la pause, vous allez au cours d\u2019histoire.La professeure vous raconte l\u2019histoire du Underground railroad et du Canada, terre d\u2019accueil et de liberté pour les Noirs fuyant l\u2019esclavage aux États-Unis.Elle vous assure que les seuls « Nègres » qui existaient ici étaient les Nègres blancs d\u2019Amérique.Les seuls colonisés, les Canadiens-français.Ceux qui ont massacré et usurpé les vies et territoires des Autochtones ?Ces maudits Anglais.Au tour de Kynza de te regarder : « je te comprends, mon amie ».Elle lève la main : « qui donc a écrit les livres d\u2019histoire, madame ?» Le cœur serré, tu te mets debout, Gianna.Ton visage lunaire, comme en ce jour où tu as dû tenir la main de ta mère endeuillée.« Madame, dis-tu, Papa a changé le monde.Faut-il mourir étranglé pour écrire l\u2019histoire ?» Gianna, partout où tu iras, on voudra faire de toi un ange, une martyre, un modèle.Je veux te dire que tu peux simplement choisir d\u2019être toi-même.Sache qu\u2019il y aura toujours l\u2019amitié, la tendresse, la solidarité.Une camarade de lutte posera les questions trop douloureuses pour toi et portera ta peine à côté de la sienne.Elle te dira, comme Kynza, d\u2019une même voix : « Nous écrirons une histoire où la vie et l\u2019utopie façonnent les légendes.» Yara El-Ghadban Gianna 50 RELATIONS 810 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2020 LE cArNET Les études religieuses Explorez les enjeux liés aux religions, aux spiritualités et à la théologie .ier.umontreal.ca Découvrez nos programmes d\u2019études.\u2022 Baccalauréat, majeure et mineure \u2022 Maîtrise et DESS \u2022 Doctorat L\u2019actualité du jour, choisie et résumée pour vous Du lundi au samedi, découvrez l\u2019essentiel de l\u2019actualité Le Courrier du soir Le Courrier du matin ABONNEZ-VOUS » ledevoir.com/lescourriersdudevoir "]
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