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Titre :
Relations
Revue mensuelle catholique d'intérêt général préoccupée par la justice sociale qui contribue fortement à l'analyse de la société, au Québec et ailleurs. [...]

Les jésuites canadiens rêvaient, depuis longtemps, de publier une revue catholique d'intérêt général analogue à celles de leurs confrères d'Europe ou des États-Unis : Études, Civilta cattolica, Month, America, etc. L'oeuvre sociale créée avec l'École sociale populaire du père Joseph-Papin Archambault en sera le tremplin.

L'idée prend corps peu avant le début de la Deuxième Guerre mondiale avec la parution de la revue L'Ordre nouveau (1936-1940) à laquelle participent les pères Jacques Cousineau, Joseph-Papin Archambault, Omer Genest, Joseph Ledit et Jean d'Auteuil Richard. Ce dernier est chargé de fonder et de diriger une nouvelle revue qui visera un lectorat élargi; il conservera son poste jusqu'en 1948.

Parmi tous les titres suggérés, c'est Relations qui est retenu. Il fait, bien sûr, référence aux Relations des jésuites, par l'entremise desquelles ceux-ci avaient fait connaître leurs actions en Nouvelle-France. Ce titre convient, en outre, au domaine que la revue se propose d'explorer, celui des relations humaines sur tous les plans : familial, religieux, social, économique, politique, national et international.

Dès le début, Relations prend une physionomie à peu près définitive avec ses rubriques fixes : éditoriaux, grands articles, commentaires, chroniques diverses, comptes rendus de livres. Le succès dépasse les espoirs : dès le second numéro, 4000 exemplaires s'envolent, plus de 7000 en décembre 1943, 15 000 en 1946.

Plusieurs raisons expliquent ce succès : le caractère engagé de la revue, l'appétit des lecteurs privés des revues européennes durant la guerre, la collaboration des laïcs. La revue mène des luttes décisives contre les cartels, en particulier contre le trust de l'électricité. Elle prépare ainsi l'opinion à la nationalisation qui viendra 20 ans plus tard.

En 1950, les évêques, dans leur Lettre sur le problème ouvrier, reconnaissent la vocation industrielle et urbaine du Québec. Dans ce vaste mouvement, Relations est plus qu'un simple témoin; elle y participe intensément, à certaines heures, jusqu'à risquer son existence. C'est pour ces raisons que la revue Relations peut être décrite comme une tribune du catholicisme de gauche québécois.

En octobre 1956, Relations publie le numéro du 15e anniversaire. Quelles causes sert la revue? Celles de l'Église et des âmes, celles de la personne humaine et de la justice sociale, celles de la communauté canadienne-française et de la patrie canadienne et, enfin, les causes d'ordre international.

À partir de 1966, Relations s'efforce de suivre davantage l'actualité, surtout dans le domaine social. L'effort de la revue s'ajuste aux événements mais demeure généralement dispersé. Relations se positionne comme un outil d'analyse et commente l'actualité dans des dossiers qui lui permettent de prendre un certain recul et d'attirer la collaboration d'intellectuels spécialisés et réputés. La revue demeure attentive aux défis que posent les mutations du temps présent à la foi religieuse et à la volonté d'engagement, au Québec et dans le monde.

Ce mensuel existe depuis 1941. Une telle longévité, dans le domaine du magazine engagé qui s'oppose à la logique marchande, est une rareté. Parmi ses collaborateurs, mentionnons les pères Émile Bouvier, L.-C. de Léry et P.-É. Racicot, Jean Vallerand, Ernest Robitaille, Paul Gérin-Lajoie, Victor Barbeau et Fernand Dumont, Gregory Baum, ainsi que plusieurs auteurs littéraires, dont Wajdi Mouawad, Élise Turcotte et Hélène Monette.

Sources

BEAULIEU, André et autres, La presse québécoise des origines à nos jours, vol. 7 : 1935-1944, Sainte-Foy, Les Presses de l'Université Laval, 1985, p. 208-212.

CORNELLIER, Louis, « Revue - 70 ans de Relations », Le Devoir, 12 mars 2011, p. F5.

ST-AMANT, Jean-Claude, « La propagande de l'École sociale populaire en faveur du syndicalisme catholique 1911-1949 », Revue d'histoire de l'Amérique française, vol. 32, n° 2, 1978, p. 203-228.

Éditeurs :
  • Montréal, Canada :École sociale populaire,1941-2024,
  • Montréal, Canada :un groupe de Pères de la Compagnie de Jésus,
  • Montréal :Éditions Bellarmin,
  • Montréal :Centre justice et foi
Contenu spécifique :
Hiver 2020-2021, No 811
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
six fois par année
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseur :
  • Ordre nouveau (Montréal, Québec : 1936)
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Références

Relations, 2020-11, Collections de BAnQ.

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[" NUMÉRO 811 HIVER 2020-2021 P P C O N V E N T I O N ?: 4 0 0 1 2 1 6 9 9,95 ?$ TEXTE GAGNANT DU CONCOURS « JEUNES VOIX ENGAGÉES » ARTISTE INVITÉE : SANDRINE CORBEIL LA SANTÉ AU-DELÀ DE LA MÉDECINE APPROCHES ALTERNATIVES, COMPLÉMENTAIRES ET GLOBALES DIRECTION Élisabeth Garant ÉQUIPE ÉDITORIALE Emiliano Arpin-Simonetti Catherine Caron Christophe Genois-Lefrançois Jean-Claude Ravet MAQUETTE GRAPHIQUE Mathilde Hébert RÉALISATION GRAPHIQUE tatou.ca ILLUSTRATIONS Jacques Goldstyn Geneviève Grenier Christian Tiffet RÉVISION/CORRECTION Éric Massé COMITÉ DE RÉDACTION Marie-Célie Agnant, Frédéric Barriault, Gilles Bibeau, Mélanie Chabot, Eve-Lyne Couturier, Claire Doran, Céline Dubé, Lorraine Guay, Mireille D\u2018Astous, Mouloud Idir, Robert Mager, Rolande Pinard, Louis Rousseau, Michaël Séguin, Julien Simard COLLABORATEURS Gregory Baum ?, André Beauchamp, Jean-Marc Biron, Dominique Boisvert, Amélie Descheneau-Guay, Yara El-Ghadban, Marie-Élaine Guay, Maya Ombasic.IMPRESSION HLN sur du papier recyclé contenant 100 % de fibres post-consommation.DISTRIBUTION Disticor Magazine Distribution Services ENVOI POSTAL Citéposte CFG Relations est membre de la SODEP et de l\u2019AMéCO.Ses articles sont réper toriés dans Érudit, Repère, EBSCO et dans l\u2019Index de pério di ques canadiens.SERVICE D\u2019ABONNEMENT SODEP (Revue Relations) C.P.160, succ.Place-d\u2019Armes Montréal (Québec) H2Y 3E9 514-397-8670 abonnement@sodep.qc.ca ABONNEMENT EN LIGNE www.revuerelations.qc.ca TPS : R119003952 TVQ : 1006003784 Dépôt légal Bibliothèque et Archives nationales du Québec : ISSN 0034-3781 ISSN (version numérique) : 1929-3097 ISBN (version imprimée) : 978-2-924346-64-8 ISBN (VERSION PDF) : 978-2-924346-65-5 BUREAUX 25, rue Jarry Ouest Montréal (Québec) H2P 1S6 tél.: 514-387-2541, poste 234 relations@cjf.qc.ca www.revuerelations.qc.ca NUMÉRO 811 HIVER 2020-2021 22 Fondée en 1941 La revue Relations est publiée par le Centre justice et foi, un centre d\u2019analyse sociale progressiste fondé et soutenu par les Jésuites.Depuis plus de 75 ans, Relations œuvre à la promotion d\u2019une société juste et solidaire en pre nant parti pour les personnes exclues et appauvries.Libre et indépendante, elle pose un regard critique sur les enjeux sociaux, écono miques, politiques, environnementaux et religieux de notre époque.5 ÉDITORIAL LE PROBLÈME DE LA CAQ AVEC L\u2019AVENIR Emiliano Arpin-Simonetti ACTUALITÉS 6 UNE CRISE DU LOGEMENT EXACERBÉE Véronique Laflamme 7 DROITS DES RÉFUGIÉS : UN JUGEMENT IMPORTANT Idil Atak 9 GUERRE NUCLÉAIRE, UNE MENACE TOUJOURS RÉELLE Judith Berlyn 11 ADIEU, DOM PEDRO ! Gilio Brunelli 12 DÉBAT LA PAROLE A-T-ELLE ENCORE UN POUVOIR ?Valérie Lefebvre-Faucher et Philippe Néméh-Nombré 32 AILLEURS CHINE\u2013ÉTATS-UNIS : UNE NOUVELLE GUERRE FROIDE ?Éric Mottet 35 REGARD QUÉBEC SOLIDAIRE EN FAVEUR D\u2019UNE ARMÉE : UN CHOIX CONTRE NATURE Normand Beaudet, Louise Constantin et Lucie Mayer 38 CONCOURS « JEUNES VOIX ENGAGÉES » LES CENTRES DE DÉTENTION POUR PERSONNES MIGRANTES : AUX FRONTIÈRES DE L\u2019INSÉCURITÉ Sophie Marois 41 SUR LES PAS D\u2019IGNACE QUARANTE ANS AU SERVICE DES RÉFUGIÉS Marc-André Veselovsky 42 CHRONIQUE LITTÉRAIRE de Marie-Élaine Guay MAINS TENDUES 45 QUESTIONS DE SENS par Maya Ombasic LA DÉMESURE DU MONDE RECENSIONS 46 LIVRES 49 DOCUMENTAIRE 50 LE CARNET de Yara El-Ghadban MARIE-BLANCHE 2 RELATIONS 811 HIVER 2020-2021 ARTISTE INVITÉE Vidéaste et illustratrice originaire de Montréal, Sandrine Corbeil est diplômée de l\u2019Institut national de l\u2019image et du son en cinéma documentaire.Elle a également fait des études en science politique et en droit à l\u2019Université de Montréal.Elle a entre autres remporté le prix Jeune réalisateur du Festival international du film sur les métiers d\u2019art de Paris, en 2018, pour son court métrage De papier et de plomb ainsi que la Mention spéciale du concours Le réel à l\u2019écoute, en 2016, pour sa création sonore À l\u2019ami lointain vieillissant.Que ce soit par l\u2019image en mouvement, le dessin ou le son, Sandrine Corbeil conçoit l\u2019art comme une façon d\u2019embellir le monde, mais aussi comme une manière de promouvoir la justice sociale.Instagram: sandrine.corbeil DOSSIER 14 LA SANTÉ AU-DELÀ DE LA MÉDECINE.APPROCHES ALTERNATIVES, COMPLÉMENTAIRES ET GLOBALES Catherine Caron 17 LA SAGESSE ANTIQUE DERRIÈRE L\u2019APPROCHE ÉCOSYSTÉMIQUE Gilles Bibeau 19 L\u2019HUMANITÉ DES PATIENTS : UNE RÉALITÉ OUBLIÉE ?Bernard Corazza 20 POUR UNE APPROCHE PLUS GLOBALE DE LA SANTÉ Nicole Archambault 22 LA COMMUNAUTÉ AU CŒUR DE LA SANTÉ Mireille Audet et Jocelyne Bernier 24 LE MOUVEMENT SOCIAL ALTERNATIF EN SANTÉ MENTALE : UN ACTEUR ESSENTIEL Anne-Marie Boucher et Gorette Linhares 25 PERSPECTIVES FÉMINISTES POUR UNE MÉDECINE PLUS INCLUSIVE Isabelle Mimeault 27 LA QUÊTE DE RECONNAISSANCE DES SAGES-FEMMES Andrée Rivard 28 DU SALUT À LA SANTÉ, DE LA SANTÉ À LA VIE Jacques Dufresne 25 RELATIONS 811 HIVER 2020-2021 3 MCSQ.ca Un site Web pour la mémoire vive du christianisme social au Québec Lancement le 8 décembre 2020.Pour plus d\u2019informations: www.cjf.qc.ca Découvrez une tradition d\u2019engagement toujours bien vivante Consultez des dossiers thématiques, ?ches biographiques et archives accessibles en ligne Explorez une vitrine donnant accès à plus de 100 ans d\u2019histoire du christianisme social A ccueilli par l\u2019Encyclopédie de l\u2019Agora, ce site Web met en valeur les archives des forces vives du christianisme social québécois des dernières décennies \u2014 dont celles de L\u2019Entraide missionnaire, des Journées sociales du Québec, de Sentiers de foi et des Forums André- Naud.Animé par une démarche pédagogique et collaborative, MCSQ.ca présente et met en contexte des documents et des événements majeurs de l\u2019histoire de la mouvance sociale chrétienne au Québec.Ce site est un composante du projet du Centre justice et foi sur l\u2019avenir du christianisme social.Il a été rendu possible grâce au ?nancement de la Fondation Béati et d'une vingtaine de communautés religieuses. LE PROBLÈME DE LA CAQ AVEC L\u2019AVENIR L a pandémie de COVID-19 a rabattu l\u2019horizon de notre avenir.En plongeant des millions de personnes dans une situation de vulnérabilité, sinon de détresse à la fois physique et psychologique, sociale et économique, les besoins de base ont pris une place prépondérante dans les choix politiques.Les gouvernements se sont vus forcés d\u2019en tenir compte plus que jamais et le gouvernement de la Coalition Avenir Québec (CAQ), mené par François Legault, ne fait pas exception, sa réponse à la crise semblant d\u2019ailleurs lui avoir attiré, jusqu\u2019ici, la sympathie de la population, à en croire les sondages.Le problème de la CAQ avec l\u2019avenir, toutefois, ne vient pas de cette situation extraordinaire qui la force à répondre en urgence à des besoins immédiats.Il est beaucoup plus profond et rien ne le révèle autant que l\u2019attitude générale du parti face à la transition écologique.La plus récente mouture du Plan pour une économie verte du gouvernement caquiste, exposée dans les médias en septembre dernier, l\u2019illustre de manière désolante.Selon des experts comme Normand Mousseau ou Pierre-Olivier Pineault, ce plan ne permettrait même pas d\u2019atteindre la moitié de la cible de réduction de gaz à effet de serre (GES) établie par le gouvernement du Québec, soit une réduction de 37,5 % par rapport au niveau de 1990 d\u2019ici 2030.Ces efforts nettement insuffisants seraient en outre anéantis par plusieurs projets soutenus par le gouvernement, en particulier le troisième lien autoroutier entre Québec et sa Rive-Sud et le projet GNL Québec.Ce dernier prévoit en effet l\u2019installation d\u2019un pipeline et la construction, au Saguenay, d\u2019une usine de liquéfaction de gaz naturel provenant de l\u2019Ouest canadien et issu de la fracturation hydraulique.Il émettrait à lui seul quelque 8 millions de tonnes de GES par année, si on ne tient pas compte de la combustion du gaz ni des fuites, qui feraient exploser le bilan1.Non content d\u2019en voir la réalisation accélérée par une consultation publique décriée pour son caractère partial, voire bâclé, le gouvernement investirait vraisemblablement, sous différentes formes, d\u2019importantes sommes d\u2019argent public dans ce projet.Hydro-Québec viendrait même y contribuer à hauteur de plusieurs millions de dollars par une réduction de tarifs d\u2019électricité.En d\u2019autres mots, avec GNL Québec, non seulement le gouvernement engagerait-il résolument le Québec sur la voie des énergies fossiles, mais il détournerait en plus de l\u2019énergie renouvelable et des sommes considérables vers cette filière climaticide.Devant pareille irresponsabilité et une telle incohérence, certains ont accusé le gouvernement Legault d\u2019être carrément climatosceptique.Or, le problème n\u2019est pas qu\u2019il nie les changements climatiques, mais qu\u2019il affiche face à ceux-ci une désinvolture qui trahit une incapacité à inscrire l\u2019action gouvernementale dans un horizon de sens dépassant le business as usual et la croissance économique à tout prix.Il semble incapable de s\u2019extraire d\u2019une temporalité néolibérale dans laquelle l\u2019avenir n\u2019est qu\u2019une promesse de rendement à court terme permettant de consommer un présent aplati, vidé de sa substance.L\u2019impératif d\u2019accélération du temps qui meut le capitalisme est son mantra : rien, pas même une pandémie mondiale, ne doit ralentir outre mesure la roue de l\u2019économie à laquelle ce gouvernement a visiblement attelé sa réélection.Le projet de loi 66 visant la relance de l\u2019économie du Québec \u2013 même s\u2019il est moins odieux à certains égards que sa première mouture rejetée en juin \u2013 illustre clairement ce tropisme.Il expose aussi le penchant du gouvernement caquiste pour le démantèlement des garde-fous réglementaires et démocratiques qui protègent la société contre le rouleau compresseur d\u2019une économie qui profite d\u2019abord à quelques gros joueurs et considère la destruction environnementale comme un simple dégât collatéral du Progrès.À des lieues de la précipitation et de la cécité écologique du gouvernement, le travail mené par de nombreux groupes sociaux démontre pourtant qu\u2019il est possible de penser l\u2019économie différemment, de façon à répondre à l\u2019urgence climatique et aux inégalités sociales \u2013 si cruellement mises en lumière et aggravées par la pandémie.Le projet Québec ZéN (Zéro émission nette) du Front commun pour la transition énergétique en est la preuve éloquente.Cette vaste coalition d\u2019organismes, de syndicats, d\u2019ONG, de citoyennes et de citoyens présents sur l\u2019ensemble du territoire québécois et représentant quelque 1,7 million de membres a réussi à produire une feuille de route visant à mener le Québec à la carboneutralité d\u2019ici 2050.Et malgré la lenteur des processus réellement démocratiques, une deuxième mouture plus détaillée a été rendue publique cet automne, soutenant des chantiers de transition juste à travers le Québec.Cette initiative \u2013 et tant d\u2019autres \u2013 sont la preuve que des pas lents mais assurés vers l\u2019avenir valent mieux qu\u2019une course effrénée vers l\u2019abîme.Le gouvernement Legault ferait bien de s\u2019en inspirer.Emiliano Arpin-Simonetti 1.Voir Jean-Thomas Léveillé, « Projet Énergie Saguenay.Au moins deux fois plus polluant que prévu, selon un chercheur », La Presse, 26 octobre 2020.ÉDITORIAL Sandrine Corbeil, La maison en feu, 2020 RELATIONS 811 HIVER 2020-2021 5 UNE CRISE DU LOGEMENT EXACERBÉE La crise sanitaire liée à la COVID-19 a mis en évidence l\u2019incapacité croissante du marché locatif privé à répondre aux besoins des locataires à modeste et à faible revenu.Véronique Laflamme L\u2019auteure est organisatrice communautaire et porte-parole du FRAPRU Depuis plusieurs années déjà, le Front d\u2019action populaire en réa- ménagement urbain (FRAPRU) parle de crise du logement pour faire écho à la réalité des ménages locataires qui consacrent une part disproportionnée de leur revenu à se loger ou qui occupent des logements trop petits ou délabrés.Dans un contexte où plusieurs d\u2019entre eux ont perdu une partie importante de leurs revenus depuis le début de la pandémie de COVID-19, la rareté des logements disponibles et l\u2019augmentation des loyers deviennent un problème encore plus criant, tout comme l\u2019accès à un logement salubre et adéquat.Alors que le taux général d\u2019inoccupation des logements locatifs est à son plus bas en 15 ans, les logements à bas loyer tendent à disparaître, tout comme les maisons de chambres.Devant les 370 ménages locataires sans bail le 1er juillet dernier \u2013 dont certains étaient toujours sans logis plus de deux mois après la journée traditionnelle des déménagements au Québec \u2013 et la multiplication des campements de personnes sans logis, on ne peut plus nier la gravité de la crise en cours.Les conséquences de la crise sanitaire se sont ajoutées à celles, déjà dramatiques, de la crise préexistante du logement, rendant encore plus difficile l\u2019accès à l\u2019information sur l\u2019aide d\u2019urgence de même que la recherche de logement pour les ménages les plus vulnérables.Cette situation, doublée de l\u2019absence de mesures de protection adéquates, a aussi laissé plus de place aux abus et à la discrimination de la part des propriétaires.Parmi les personnes les plus affectées, on compte les prestataires des programmes d\u2019assistance sociale, pour qui l\u2019accès aux mesures comme la Prestation canadienne d\u2019urgence (PCU) et aux ressources communautaires habituelles est fort restreint, voire inexistant.Les femmes victimes de violence conjugale subissent aussi durement les contrecoups de la double crise.Dans l\u2019impossibilité de trouver un logement adéquat à un prix qu\u2019elles sont en mesure de payer, elles se trouvent dans l\u2019obligation de demeurer plus longtemps dans les maisons d\u2019hébergement ou, pire, de retourner sous le même toit qu\u2019un conjoint violent.La pandémie a aussi mis à la rue des personnes qui vivaient des situations d\u2019itinérance cachée, et ce, alors que les refuges pour personnes en situation d\u2019itinérance débordaient déjà avant la pandémie.Ajoutons que le surpeuplement des logements, corollaire au manque de grands logements et à leur cherté, a de graves effets sur la santé physique et mentale des personnes, et cela d\u2019autant plus en période de confinement prolongé.Comment se placer en isolement sans l\u2019espace nécessaire pour le faire ?Il en va de même pour les personnes locataires vivant dans des logements insalubres qui, forcées de vivre dans un milieu malsain, sont plus à risque de voir leur santé se détériorer.Considérant que le logement est un déterminant de la santé, il est urgent de protéger et de renforcer le droit au logement pour les locataires les plus vulnérables.La deuxième vague de la pandémie et l\u2019arrivée de la saison froide mettent en exergue l\u2019urgence de faire du mal-logement et de l\u2019itinérance de réelles priorités pour les gouvernements.À court terme, le gouvernement québécois devra réinstaurer rapidement un moratoire sur les évictions.Il devra aussi adopter de meilleures mesures de soutien financier en prenant réellement en compte les personnes sans emploi et à faible revenu laissées de côté durant la première vague.Il sera aussi nécessaire de réquisitionner ou d\u2019acquérir des hôtels ou des immeubles vacants en plus d\u2019ouvrir des refuges d\u2019urgence en nombre suffisant pour loger les personnes en situation d\u2019itinérance.Pour se sortir de cette crise permanente du logement, dans laquelle sont plongées des milliers de personnes, il faut une alternative au marché locatif Homme sans logis dans un campement improvisé par des personnes en situation d\u2019itinérance aux abords de la rue Notre-Dame à Montréal, le 28 août 2020.Photo : PC/Paul Chiasson 6 RELATIONS 811 HIVER 2020-2021 privé, c\u2019est-à-dire du logement social hors marché.Actuellement, en raison de l\u2019insuffisance de logements sociaux \u2013 qui ne constituent que 11 % des logements au Québec \u2013, les locataires forcés de déménager se retrouvent souvent contraints de quitter leur milieu de vie et leurs réseaux d\u2019entraide communautaire.Au moment d\u2019écrire ces lignes, près de 40 000 ménages sont sur une liste d\u2019attente pour obtenir une place en HLM, sans parler de ceux qui veulent vivre dans une coopérative ou un organisme d\u2019habitation sans but lucratif.La crise sanitaire doit donc être vue comme une occasion de renforcer le filet social, notamment en matière d\u2019habitation.Pour y parvenir, il faut renforcer significativement le logement social.Amorcer un grand chantier de 50 000 nouveaux logements sociaux en cinq ans serait un bon point de départ.La relance post-pandémie offre une occasion inespérée de mettre de l\u2019avant la justice sociale.Le gouvernement du Québec la saisira-t-il ?DROITS DES RÉFUGIÉS : UN JUGEMENT IMPORTANT La Cour fédérale du Canada a déclaré inconstitutionnelle l\u2019Entente sur les tiers pays sûrs.Idil Atak L\u2019auteure est professeure agrégée au Département de criminologie de la Faculté de droit de l\u2019Université Ryerson, à Toronto Le 22 juillet dernier, un jugement de la Cour fédérale a porté un dur coup à l\u2019Entente sur les tiers pays sûrs, estimant qu'elle enfreint le droit des demandeurs d\u2019asile à la liberté et à la sécurité, un droit protégé par la Charte canadienne des droits et libertés.Cette entente bilatérale entre le Canada et les États-Unis postule que ces deux pays sont réputés « sûrs » pour les demandeurs d\u2019asile, c\u2019est-à-dire qu\u2019ils disposeraient de systèmes robustes de protection des réfugiés et se conformeraient à la Convention relative au statut des réfugiés de 1951 ainsi qu\u2019aux normes internationales relatives aux droits humains.Les demandeurs d\u2019asile sont donc requis de déposer leur demande dans le premier pays sûr \u2013 soit les États-Unis ou le Canada \u2013 dans lequel ils se trouvent.Par conséquent, la grande majorité des demandes d\u2019asile faites aux points d\u2019entrée terrestres au Canada sont jugées irrecevables par les autorités canadiennes et les demandeurs sont refoulés aux États-Unis.C\u2019est pour échapper à ce renvoi systématique que nombre de demandeurs d\u2019asile ont été contraints de contourner l\u2019Entente en traversant de manière irrégulière la frontière canadienne à la suite de l\u2019élection de Donald J.Trump, estimant que les États-Unis ne sont pas un pays sûr pour eux.En 2017, près de 25 000 personnes ont ainsi demandé l\u2019asile au Québec après avoir passé la frontière de cette manière, principalement par le chemin Roxham.Ces mouvements découlaient largement du climat anti-réfugiés créé par la nouvelle administration américaine.Il faut toutefois rappeler que l\u2019Entente sur les tiers pays sûrs a été critiquée dès son entrée en vigueur, en 2004.Les défenseurs des droits des réfugiés ont dénoncé le fait qu\u2019elle ne laisse aux demandeurs d\u2019asile d\u2019autre choix que de traverser la frontière canadienne de manière irrégulière, souvent dans des conditions dangereuses mettant leur sécurité à risque.La décision de la Cour fédérale découle d\u2019un recours judiciaire introduit en 2017 par le Conseil canadien pour les réfugiés, Amnistie internationale et le Conseil canadien des Églises, qui ont demandé la suspension de l\u2019Entente au motif que les États-Unis ne sont pas un pays sûr pour les réfugiés.Ces organismes ont décrié le fait que le gouvernement fédéral a pris des mesures supplémentaires afin de renforcer les contrôles aux frontières et de dissuader les réfugiés de faire une demande au Canada.En outre, la pandémie de COVID-19 a fait en sorte qu\u2019Ottawa et Washington se sont entendus pour que l\u2019Entente couvre aussi les points d\u2019entrée non officiels, rendant toute entrée irrégulière désormais impossible.Dans ce contexte géopolitique, le jugement de la Cour fédérale revêt une importance capitale.En effet, la Cour conteste les prémisses mêmes de l\u2019Entente en montrant clairement que les États-Unis ne peuvent pas être considérés comme un pays sûr pour les demandeurs d\u2019asile, car ces derniers y sont traités comme des criminels et se voient refuser l\u2019accès à la protection.Détenues dans des conditions préoccupantes et sans égard à leur situation ou à leurs actes, ces personnes subissent plusieurs préjudices physiques et psychologiques dont le recours à l\u2019isolement cellulaire, une durée moyenne de 31 jours en détention, l\u2019absence de véritable processus de révision de la détention ou de libération sous caution, le traitement discriminatoire des personnes racisées ou musulmanes, des conditions de détention déplorables et l\u2019incapacité de communiquer avec les membres de leur famille ou de recevoir des soins médicaux.L\u2019emprisonnement systématique des demandeurs d\u2019asile retournés aux États-Unis par le Canada est durement critiqué par la Cour.Il entraîne des difficultés (comme l\u2019impossibilité de contacter un avocat) qui réduisent la capacité de ces personnes de revendiquer le statut de réfugié, ce qui accroît ERRATUM Un malencontreux saut de ligne a privé nos lecteurs d\u2019une information importante dans la recension du livre Les Cuivas de Bernard Arcand (Lux, 2019), publiée dans notre numéro de mai- juin 2020.Le nom de famille de l\u2019anthropologue Sylvie Vincent, qui a contribué à la publication du livre, a été coupé en raison de cette erreur ; nous nous en excusons.L\u2019œuvre de Sylvie Vincent est loin de se limiter à cet ouvrage par ailleurs : en plus de 50 ans de carrière, son travail d\u2019une grande ampleur et d\u2019une grande rigueur a entre autres permis de consigner de nombreux récits permettant d\u2019approfondir la connaissance de l\u2019histoire et de la langue du peuple innu.Elle avait d\u2019ailleurs signé dans nos pages un texte intitulé « Les voleurs de territoire » (no 698, février 2005) au sujet de la dépossession subie par les Innus.Cofondatrice de la revue Recherches amérindiennes au Québec, elle a aussi collaboré de près avec plusieurs autres nations autochtones.Son décès causé par la COVID-19, au mois de mai dernier, est une grande perte pour la recherche ethnologique.Nos condoléances à sa famille et à ses proches.RELATIONS 811 HIVER 2020-2021 7 Nouveau site Web de la revue Spiritualitésanté ! GRATUIT, PRATIQUE et PERFORMANT Inscrivez-vous à l\u2019infolettre de Spiritualitésanté www.spiritualitesante.ca Vancouver : plus sûre pour les plus vulnérables Voilà une nouvelle qui redonnera un peu de souffle aux personnes les plus vulnérabilisées de Vancouver : en août dernier, son conseil de ville a voté un amendement qui retire des mains de la police municipale les interventions d\u2019urgence en lien avec les problèmes de santé mentale, le travail du sexe, l\u2019itinérance et la consommation de drogues.Vancouver prend ainsi la décision judicieuse de prioriser une approche communautaire et non répressive pour traiter ces enjeux.Ce pari audacieux mise sur l\u2019expérience et sur la formation du personnel des différents organismes communautaires, avec le souci de protéger la santé et l\u2019intégrité physique des personnes engagées dans ce genre d\u2019intervention.Jusqu\u2019alors, les personnes vulnérables risquaient leur vie dans les rues de Vancouver si, durant un épisode de détresse, elles croisaient le chemin de policiers qui n\u2019avaient pas la formation adéquate pour gérer une telle situation.À ce sujet, d\u2019ailleurs, Montréal n\u2019est pas en reste.On se rappellera, entre autres, d\u2019Alain Magloire ou de Pierre Coriolan, tous deux abattus par des agents du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), ou encore de Sheffield Matthews, lui aussi tué par le SPVM, le 29 octobre dernier.Tous souffraient de troubles de santé mentale.À ces cas spectaculaires s\u2019ajoute une myriade d\u2019épisodes choquants moins dramatiques impliquant au quotidien des personnes troublées, désorientées ou en détresse psychologique, confrontées à des policiers mal formés.Espérons donc que l\u2019initiative van- couvéroise, dans laquelle le mouvement « Définançons la police » (#DefundThePolice) \u2013 né dans la foulée du mouvement Black Lives Matter \u2013 a joué un rôle important, incite l\u2019administration Plante à Montréal, et les autres administrations municipales du Québec à repenser fondamentalement le rôle des forces policières dans notre société.E S P O I R le risque qu\u2019elles soient renvoyées dans le pays qu\u2019elles fuient par crainte de persécution, voire de mort.La Cour fédérale a également rejeté l\u2019argument du gouvernement selon lequel l\u2019Entente assurerait le partage des responsabilités entre le Canada et les États-Unis.Elle fait remarquer que ce partage des responsabilités devrait comprendre une certaine garantie d\u2019accès équitable à un processus de détermination du statut de réfugié, ce qui est loin d\u2019être le cas aux États-Unis.Une autre conclusion importante concerne la responsabilité des autorités canadiennes dans la violation des droits des demandeurs d\u2019asile renvoyés aux États- Unis.La Cour a en effet déterminé que, loin d\u2019être un « acteur passif », le Canada est directement responsable du sort de ces personnes puisqu\u2019il participe à leur retour physique entre les mains des autorités américaines.La Cour fédérale a donné six mois au gouvernement pour se conformer à sa décision.La réponse n\u2019a pas tardé.Le 21 août dernier, le ministre de la Sécurité publique, Bill Blair, a annoncé que le gouvernement faisait appel de la décision devant la Cour d\u2019appel fédérale.L\u2019Entente reste donc en vigueur jusqu\u2019à ce qu\u2019une décision soit rendue, ce qui peut prendre plusieurs années.Cela signifie que le Canada continuera d\u2019être complice des politiques américaines de détention arbitraire et de renvoi vers la persécution des demandeurs d\u2019asile, tout en sachant que l\u2019Entente sur les tiers pays sûrs est contreproductive et contraire à la Charte canadienne des droits et libertés.8 RELATIONS 811 HIVER 2020-2021 Photo : Bella/Flickr ?GUERRE NUCLÉAIRE, UNE MENACE TOUJOURS RÉELLE Soixante-quinze ans après Hiroshima, le Canada contribue toujours au risque de guerre nucléaire.Judith Berlyn* L\u2019auteure est membre du Collectif Échec à la guerre.Le 6 août 1945, un homme à bord d\u2019un avion appuie sur un bouton et la ville d\u2019Hiroshima, au Japon, disparaît.La bombe atomique qu\u2019il a larguée a brûlé et tué 70 000 à 80 000 personnes et en a blessé 70 000 autres.Elle a réduit 12 kilomètres carrés de tissu urbain en gravats, relâchant des radiations mortelles dans l\u2019air, le sol et l\u2019eau, qui ont aussi tué et rendu malades des milliers d\u2019autres personnes dans les jours, les semaines, les mois et les années suivantes.Trois jours plus tard, la ville de Nagasaki subira le même sort.Ayant développé les premières armes atomiques avec les États-Unis et la Grande-Bretagne et ayant fourni les matières premières nécessaires à leur fabrication, le Canada a joué un rôle dans ces actes immondes1.En 2019, le poète irano-américain Kaveh Akbar décrit, dans un de ses poèmes, un écolier des États-Unis portant une chemise sur laquelle on peut lire « Nous l\u2019avons fait contre Hiroshima ; nous pouvons le faire contre Téhéran », rappelant de cette manière qu\u2019une catastrophe nucléaire peut à nouveau se produire.Neuf pays (États- Unis, Russie, Royaume-Uni, France, Chine, Israël, Inde, Pakistan et Corée du Nord) possèdent aujourd\u2019hui plus de 13 000 ogives nucléaires qui sont des centaines de fois plus destructrices que les premières bombes atomiques.Parmi celles-ci, 1800 se trouvent prêtes à être lancées en quelques minutes.Tant que les armes nucléaires existent, le risque persiste que, tôt ou tard, une ou plusieurs explosent, que cela soit intentionnel, accidentel ou par malveillance.C\u2019est en effet leur existence même qui pose problème.Tant qu\u2019un pays en possédera, d\u2019autres pays en voudront.La seule façon d\u2019éviter leur propagation est de les éliminer.C\u2019est pourquoi le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP) de 1970 oblige les pays signataires à les éliminer s\u2019ils en détiennent ou à renoncer à en acquérir.Mais alors que le traité prévoit des mesures pour garantir la non- prolifération et la rendre effective, aucune mesure équivalente n\u2019est prévue pour rendre le désarmement effectif.Depuis 50 ans, ce vice structurel a permis aux pays détenteurs d\u2019armes nucléaires de manquer à leur obligation en vertu du traité qu\u2019ils ont signé, malgré le fait que de nouvelles normes et règles internationales ont tenté d\u2019atténuer le problème.RELATIONS 811 HIVER 2020-2021 9 Définition, failles et prospectives Le droit à la santé : au-delà des soins Dès décembre 2020, procurez-vous le nouveau numéro de la revue Droits et libertés liguedesdroits.ca La Cour internationale de justice a par exemple statué, le 8 juillet 1996, à la suite de demandes venant de l\u2019Organisation mondiale de la santé et de l\u2019Assemblée générale de l\u2019ONU, que l\u2019utilisation des armes nucléaires et la menace de les utiliser sont généralement prohibées par le droit international, toujours assujetties aux droits de la personne et au droit humanitaire et environnemental, et qu\u2019il existe une obligation solennelle de mener et de conclure des négociations menant à l\u2019élimination complète et à l\u2019abolition des armes nucléaires.En 2017, l\u2019Assemblée générale de l\u2019ONU a adopté le Traité sur l\u2019interdiction des armes nucléaires (TIAN), qui stigmatise et délégitimise la possession d\u2019armes nucléaires, comme l\u2019avaient fait des traités antérieurs bannissant les armes chimiques et biologiques.En date du 24 octobre 2020, 50 États l\u2019ont rati?é et il entrera en vigueur dans 90 jours, soit le 22 janvier 2021, of?cialisant en?n l\u2019interdiction catégorique des armes nucléaires.Sous la pression des États-Unis, le Canada et tous les autres pays membres de l\u2019OTAN refusent de signer le TIAN, au nom de la théorie de la dissuasion nucléaire, se réservant le droit d\u2019initier une guerre nucléaire malgré leur appui rhétorique à l\u2019objectif d\u2019éliminer éventuellement les armes nucléaires.Au mépris du droit international, le Canada choisit ainsi de soutenir ses alliés qui possèdent de telles armes, plutôt que de travailler avec ses alliés non nucléaires à réfuter la théorie de la dissuasion.Basée sur un raisonnement erroné, celle-ci soutient que la possession d\u2019armes nucléaires a permis d\u2019éviter la guerre nucléaire.Malheureusement, à cause du ce mythe de la dissuasion, le Canada persiste à fournir un soutien logistique, diplomatique, politique et industriel à la préparation de la guerre nucléaire, incluant la production de composantes pour les vecteurs de telles armes.Le Canada permet aussi aux bombardiers et aux navires de guerre pouvant transporter des armes nucléaires d\u2019utiliser son territoire.Dans ce contexte, il est de notre responsabilité collective de faire en sorte que le gouvernement modi?e son approche concernant le désarmement nucléaire et y travaille avec des alliés pour contrer l\u2019intransigeance de l\u2019OTAN en la matière.Une campagne pour faire of?ciellement du Canada une zone libre d\u2019armes nucléaires permettrait d\u2019attirer l\u2019attention du public sur ces questions et aiderait à créer la pression requise pour faire changer la politique du gouvernement.* Traduit de l\u2019anglais par Raymond Legault.1.Voir « Armes nucléaires et rôle du Canada », sur le site Web d\u2019Échec à la guerre, .#NousSommesToutes LasTesis Le Regroupement des groupes de femmes de la région de la Capitale-Nationale (RGF-CN) publiait une lettre ouverte, en juin dernier, pour exprimer son appui aux féministes chiliennes de Las Tesis.La lettre dénonce la répression policière et judiciaire exercée à l\u2019égard du collectif de Valparaiso depuis que ses membres ont créé la chorégraphie Un violador en tu camino (« Un violeur sur ton chemin »), en novembre 2019 (lire l\u2019éditorial de notre no d\u2019avril 2020).Le RGF-CN appelle ainsi à la défense des droits de manifester, de s\u2019exprimer par l\u2019art et de dénoncer publiquement les féminicides et les violences faites aux femmes.Source : .Polémos : think tank décroissantiste Polémos, un groupe indépendant et sans but lucratif consacré à la recherche sur la décroissance au Québec, a lancé son site Web le 21 mai dernier.Ce nouveau réseau de chercheuses et de chercheurs interdisciplinaires, fondé entre autres par Yves-Marie Abraham \u2013 collaborateur à Relations \u2013, partage et promouvoit des recherches qui adoptent l\u2019angle décroissantiste dans le traitement d\u2019enjeux en matière d\u2019énergie, de santé et de justice sociale, notamment.Dans un contexte où les tares d\u2019un modèle de croissance in?nie dans un monde de ressources ?nies deviennent de plus en plus évidentes, la décroissance apparaît comme une voie à privilégier dans une société qui aspire à (sur) vivre de manière éthique.Voir : .10 RELATIONS 811 HIVER 2020-2021 ADIEU, DOM PEDRO ! Le 8 août dernier s\u2019éteignait à l\u2019âge de 92 ans Mgr Pedro Casaldàliga, une des ?gures les plus marquantes de l\u2019Église des dernières décennies.Gilio Brunelli L\u2019auteur est un travailleur humanitaire ayant œuvré longtemps au Brésil N é en Catalogne en 1928, devenu missionnaire clarétain en 1945 et ordonné prêtre en 1952, Pedro Casaldàliga arrive au Brésil avec quelques confrères en 1968.Il avait été nommé administrateur apostolique à São Felix do Araguaia, dans l\u2019État du Mato Grosso, devenue une nouvelle prélature.L\u2019année 1968 est importante à maints égards au Brésil.Sur le plan politique, elle marque le début de la période la plus sombre et la plus cruelle (1968- 1972) de la junte militaire qui a pris le pouvoir en 1964 et qui le gardera jusqu\u2019en 1984.Sur le plan social, le rapport Figuereido (de plus de 7000 pages) vient d\u2019être publié.Fruit d\u2019une vaste enquête sur le traitement des peuples autochtones, il montre que le Service de protection des Indiens, l\u2019agence gouvernementale chargée de les protéger, a été le principal responsable des nombreux crimes commis à leur endroit, et ce, dans l\u2019impunité la plus totale.Sur le plan ecclésial, les évêques d\u2019Amérique latine se rencontrent à Medellín, en Colombie, pour « incarner » dans leur continent la vision et l\u2019élan du concile Vatican II.Tout en dénonçant l\u2019injustice, la discrimination, l\u2019exploitation et l\u2019exclusion, les évêques appellent l\u2019Église latino-américaine, et les laïques en particulier, à s\u2019engager sans équivoque pour la justice sociale.C\u2019est dans ce contexte que Pedro Ca- saldàliga arrive à São Felix do Araguaia.Cette région amazonienne est essentiellement peuplée de paysans pauvres qui se sont taillé un lopin de terre dans la forêt, de travailleurs ruraux \u2013 engagés dans de grands domaines fonciers et travaillant dans des conditions proches de l\u2019esclavage \u2013, de plusieurs peuples autochtones en perte d\u2019autonomie face à l\u2019expansion de l\u2019agriculture sur leurs territoires, et de riverains de l\u2019Araguaia qui vivent tant bien que mal des ressources du ?euve et de la forêt.C\u2019est pour eux que Pedro Casaldà- liga, qu\u2019ils surnommeront Dom Pedro, accepte de devenir évêque de la région en 1971.Le jour même de sa consécration épiscopale, le 10 octobre, il publie sa première lettre pastorale \u2013 fruit de deux années de rencontres, de dialogues, de ré?exions et de prières avec son peuple : Une Église d\u2019Amazonie en con?it avec la grande propriété foncière et la marginalisation sociale.Celle-ci provoque une onde de choc dans la société brésilienne, peu habituée à des prises de position en faveur des pauvres.Le document devient vite un modèle et une source d\u2019inspiration pour de nombreux évêques partout au pays, qui emboîtent le pas, publiant à leur tour des documents courageux.L\u2019Église du Brésil vit alors un moment de grâce : elle devient la principale voix prônant la justice sociale.Elle soutient et inspire de nombreux syndicats et mouvements sociaux.Des évêques et cardinaux dénoncent publiquement la dictature militaire et ses crimes, et se solidarisent avec toutes les personnes opprimées et exploitées.La théologie de la libération et les communautés de base sont en plein essor.Des structures inédites au service des pauvres et des peuples autochtones sont créées.Deux, en particulier, qui jouent encore au- jourd\u2019hui un rôle social de premier plan, comptent Pedro Casaldàliga parmi leurs fondateurs : la Commission pastorale de la terre et le Conseil indigéniste missionnaire.Connu pour sa proximité avec les pauvres et les exclus \u2013 ceux et celles qui n\u2019ont pas le droit d\u2019avoir des droits \u2013, Pedro Casaldàliga s\u2019est aussi distingué par sa persévérance à les défendre, malgré les calomnies, les dérisions, les menaces d\u2019expulsion et les différentes attaques dont il a été victime.Il a d\u2019ailleurs échappé à plusieurs tentatives d\u2019assassinat, alors que certains de ses collaborateurs, dont le père João Bosco, y ont laissé leur vie.Le pape Paul VI devra lui-même intervenir pour le protéger, déclarant : « Qui touche Pedro touche le pape ! ».Il en sera tout autrement de Jean- Paul II et de son préfet Joseph Ratzin- ger, qui l\u2019ont traité sévèrement.C\u2019est que Pedro Casaldàliga ne dérange pas que les grands propriétaires fonciers, la puissante industrie agro-alimentaire et les institutions répressives de l\u2019État ; il dérange aussi les structures lourdes et opaques de l\u2019Église et son cléricalisme oppressant.Il prône une Église simple, pauvre et transparente.Il s\u2019est ainsi installé dans une maison rurale, a troqué la mitre pour un chapeau de paille, la crosse pour un simple bâton de berger et l\u2019anneau d\u2019or pour un anneau taillé dans une noix amazonienne.Lorsque l\u2019heure vient de lui trouver un successeur, il réunit les prêtres, les religieux et religieuses, les agents de pastorale et les leaders des communautés de base, et il les engage dans un chemin de discernement, comme aux premiers temps de l\u2019Église, n\u2019en déplaise à Rome et au nonce apostolique qui veulent garder cette démarche entourée du plus grand secret.« Il n\u2019est pas suffisant d\u2019être croyant, aimait-il répéter.Il faut aussi être crédible ! » Pasteur, prophète, poète, écrivain, homme de prière et de paix, Pedro était humble et accueillant ; il abhorrait toute forme de violence, en particulier celle visant les plus petits de ses frères et de ses sœurs (Matthieu 25) ; c\u2019est pourquoi il n\u2019a jamais plié devant elle.Pedro Casaldáliga.Photo : JM Concepción/ WikiCommons RELATIONS 811 HIVER 2020-2021 11 LA PAROLE A-T-ELLE ENCORE UN POUVOIR ?Pour que la parole agisse, il faut résister à l\u2019injonction de crier plus fort et la rendre plus lente, plus complexe, plus soignée.Valérie Lefebvre-Faucher L\u2019auteure, éditrice et écrivaine, a récemment fait paraître l\u2019essai Procès verbal (Écosociété, 2019) J\u2019 aime assez la cacophonie.Je trouve que la parole devrait être multiple, accessible et libre.Je l\u2019ai voulue déchaînée.Nous avons travaillé collectivement pour la démocratiser, faire entendre des voix inaudibles et, c\u2019est vrai, la technologie a facilité l\u2019ouverture des vannes \u2013 pensons seulement aux mouvements de dénonciation d\u2019agressions sexuelles.Je ne veux pas arrêter ce ?ux puissant.Mais il y a quelque chose dans la communication exponentielle qui nous fait souffrir.Elle a le visage de notre souffrance.Par l\u2019écran nous entrons dans un hurlement continu.Nous sommes nombreux à réclamer du silence (et la déconnection).Nous n\u2019en pouvons plus.Je crois que la douleur ne vient pas tant de notre intolérance au débat ni de l\u2019abondance d\u2019information.Elle révèle surtout une frustration ; il y a décalage.Dans ce ?ot continu, nous vivons paradoxalement une expérience langagière et relationnelle insuf?sante.Ce ne sont pas vos idées, vos témoignages libres, vos voix trop fortes qui me désolent : c\u2019est leur enfermement dans la répétition et le publicitaire ; c\u2019est notre dif- ?culté à nous croire, notre incapacité d\u2019utiliser ce déluge de créativité et d\u2019intelligence pour faire communauté.Une impuissance perpétuelle.La production de contenu Nous parlons le plus souvent comme de bons consommateurs obéissants.Nous nous rapportons par des publications régulières sur les médias sociaux, nous payons chaque jour notre dû en opinions et en données personnelles, nous succombons aussi à l\u2019addiction d\u2019apparaître.La vitesse, la pression à la publication, l\u2019exigence constante de répondre, cela nous tient dans une parole obligatoire.Des moyens (technologiques, mais pas seulement) qui semblent libérer la parole la contraignent tout autant.Pouvons-nous prétendre déconstruire les rapports de pouvoir et favoriser la diversité de la pensée à travers des médias et des protocoles éditoriaux conçus pour la production industrielle ?Quand Facebook, qui autorise plus ou moins sept réactions et cinq types de relations, fabrique automatiquement pour nous du contenu à publier, quand la valeur d\u2019un article se calcule au nombre de réactions outrées ?Quand il faut fabriquer au livre une image de marque ?Dans ces structures, notre propos ne compte plus autant que notre intégration à un contenant, un moule.Et même nos débats les plus vifs se voient réduits à des questions de forme.J\u2019aime comment Dalie Giroux, parlant de notre rapport à l\u2019espace, nous décrit comme des « êtres circulés » par des « machines à circuler » (Généalogie du déracinement, PUM, 2018) ; des êtres qui pensent que s\u2019arrêter tue.Il se produit quelque chose de semblable avec la parole.La discussion rapporte plus si elle ne s\u2019arrête pas : nous l\u2019avons adaptée à la croissance capitaliste.Notre parole devient piston, alors que nous la voudrions rituel et science, lien et rupture.Chaque fois que son abondance participe de la surproduction et de la surconsommation, la parole ne fait pas ce qu\u2019elle a à faire.Nous parlons en êtres aliénés et ce n\u2019est pas de silence dont nous manquons, mais de sens.Souvent, j\u2019ai envie de faire grève.Ne plus participer au commentaire constant.Non pas me taire, mais descendre du wagon.Paroles soignées Pour que la parole agisse, qu\u2019elle permette l\u2019apprentissage et l\u2019émotion et raconte le monde, des moyens existent.Nous les connaissons, mais nous nous en détournons pour miser sans cesse sur le courant de mots et d\u2019images.Or les effets les plus profonds des mots ne sont pas immédiats.Il leur faut de l\u2019écoute et du temps.Il nous faut aussi un contexte de partage et une éducation à la parole.Les profs, les médiatrices, les journalistes et mes collègues de l\u2019édition ont toute mon admiration et mon empathie.Le ?ux de parole qui recouvre le monde a besoin de leur aide.Nous qui travaillons avec les mots avons appris un grand nombre de stratégies éditoriales pour permettre une parole vivante et vivable.Nous savons que l\u2019émission d\u2019un message ne clôt jamais un débat ou une histoire, que parler est souvent le début ; nous savons qu\u2019il faut accompagner les lectures, permettre des réponses.C\u2019est ce savoir-faire, certes subjectif et imparfait, qui manque cruellement, quand la parole devient machinale.Que faut-il faire une fois qu\u2019une parole est lancée ?Il faut encore des gens qui partagent leurs expériences et leur savoir, qui étudient l\u2019histoire et les langues, qui écrivent en forme de ponts.Il faut des gens qui se lèvent pour déboulonner les statues, pour que les mots aient des conséquences.Il faut des gens qui consolent et encouragent, qui accompagnent le long cheminement qui vient après une dénonciation, par exemple.Des gens qui s\u2019excusent ou inventent des rituels de justice, de joie.La parole qui porte s\u2019appuie sur tout ça.Elle a lieu en nous et entre nous, peu importe la rapidité avec laquelle les machines nous la répercutent.Elle n\u2019est pas pro?table, ne gagnera pas d\u2019élections, mais elle défait des engrenages.Soignons-la.12 RELATIONS 811 HIVER 2020-2021 Nous vivons dans une société où la prise de parole se massi?e : prolifération de publications imprimées ou en ligne, surenchère discursive dans les médias sociaux et autres plateformes numériques.Ainsi noyée dans un ?ux exponentiel qui répond souvent à des logiques de croissance capitaliste, la parole perd de son sens.Perd-elle pour autant de sa valeur, de son pouvoir ?Et comment la sauver, la libérer de sa domestication, voire de sa récupération ?La discussion est lancée.Sans cesse détournée, la parole noire est piégée d\u2019avance.Ce qu\u2019elle dit ne peut s\u2019accomplir qu\u2019au-delà des mots.Philippe Néméh-Nombré L\u2019auteur est doctorant et chargé de cours en sociologie à l\u2019Université de Montréal C\u2019 était la quatrième séance de ma première charge de cours et je me souviens que je portais une chemise.J\u2019expliquais que selon Pierre Bourdieu, ce qui fait la performati- vité d\u2019une parole, d\u2019un énoncé ou, si on veut, ce qui fait que la parole s\u2019accomplit, qu\u2019elle fait ce qu\u2019elle dit, c\u2019est qu\u2019elle est prononcée par une personne autorisée à la prononcer, dans une situation légitime, au moyen des outils légitimes, à des personnes qui la reçoivent comme légitime.Je me souviens que c\u2019était la quatrième séance parce que la semaine précédente je portais encore une chemise et parce qu\u2019une vingtaine de minutes avant la ?n, alors que je répondais à quelques questions, un professeur un peu pressé était entré dans la salle, avait débranché mon ordinateur du projecteur et avait commencé à s\u2019installer.« Je n\u2019avais pas vu, je n\u2019avais pas compris qu\u2019il y avait un enseignant », s\u2019était-il ensuite excusé.À me regarder \u2013 à ne pas me voir \u2013, la légitimité de ma parole n\u2019allait pas de soi pour lui, même si j\u2019étais devant la classe, que je m\u2019adressais à la classe, que mon ordinateur était branché au projecteur et que je portais une chemise.Une personne autorisée, dans une situation légitime, au moyen des outils légitimes, à des personnes qui reçoivent cette parole comme légitime.La démonstration était inespérée, je l\u2019avais vu dans les yeux écarquillés des étudiantes et des étudiants, mais je leur soumettrais quand même un exemple plus canonique, pour la forme : « je vous déclare mari et femme ».Et si, donc, l\u2019une de ces conditions n\u2019y est pas, si par exemple le mariage implique un singe, comme plaisantait, avant Bourdieu, John Austin ?Alors l\u2019énoncé n\u2019est pas performatif, ce qui est dit ne fait pas ce qui est dit ?C\u2019est ça, oui.En?n, c\u2019est l\u2019idée générale.Black Lives Matter Cette idée a beaucoup voyagé depuis et, quelque part en juillet dernier, la philosophe Judith Butler suggérait : en déclarant que les vies noires comptent, non seulement l\u2019énoncé mais aussi le sujet noir qui l\u2019énonce, dont la vie ne compte pas là où il l\u2019énonce, sont performatifs.Non pas parce qu\u2019en prononçant ces mots, les vies noires se mettent effectivement à compter, mais parce que dans la répétition ils initient quelque chose en ce sens, quelque chose qui commence à persuader de l\u2019importance de l\u2019énoncé et du sujet noir qui l\u2019énonce.Et si, donc, l\u2019une des conditions qui rendent un énoncé performatif n\u2019y est pas, si par exemple Butler s\u2019égare en proposant que le destinataire peut recevoir comme légitimes l\u2019énoncé et le sujet qui énonce « Black lives matter » ?Si le sujet est plutôt appréhendé comme une chose, un objet ?Alors l\u2019énoncé et le « sujet » qui l\u2019énonce ne sont pas performatifs ?C\u2019est ça, oui.En?n, c\u2019est l\u2019idée générale, parce que la vie noire ne doute pas d\u2019elle-même, ne s\u2019énonce pas à elle- même.Mais voilà : c\u2019est qu\u2019il y a aussi de ces énoncés qui n\u2019accomplissent pas ce qu\u2019ils énoncent et, à la fois, accomplissent quelque chose d\u2019autre ; il y a de ces énoncés dont l\u2019action accomplie ne dépend pas des mots prononcés mais de leur circulation, de leur reprise.Détournement de sens « Les vies noires comptent », répète le « sujet » noir.L\u2019énoncé, répété, persuaderait et donc fonctionnerait, il ferait.D\u2019accord, peut-être, on spécule, on doute, on espère sincèrement ; on se demande qui est persuadé par les mots prononcés et répétés, puis qu\u2019est-ce que persuader veut dire.On se demande, mais entre-temps, quelque chose de tangible se produit : ce que l\u2019énoncé accomplit dans sa circulation, dans sa reprise.« Les vies noires comptent », vend Amazon.« Les vies noires comptent », s\u2019agenouillent les corps policiers.« Les vies noires comptent », clament les personnes élues.Les vies noires comptent pendant qu\u2019on les exploite, pendant qu\u2019on les tue, pendant qu\u2019on les laisse mourir.Dans sa circulation, l\u2019énoncé est aussi malléable que le « sujet » qui l\u2019énonce.Dans sa reprise, l\u2019énoncé n\u2019accomplit pas ce que les mots disent, parce que le contraire de ce qu\u2019ils disent se poursuit dans les pratiques d\u2019Amazon, dans les meurtres policiers, dans les politiques publiques.L\u2019énoncé n\u2019accomplit pas ce que les mots disent mais accomplit quelque chose : il se substitue à leur sens, devient une incantation permettant de laisser mourir en bonne conscience.Et si, donc, le « sujet » noir qui énonce voit systématiquement sa parole récupérée, si la malléabilité de cette parole en neutralise, vide et inverse nécessairement le sens?Si la vie du « sujet » noir ne compte pas, que là où il parle il s\u2019approche plutôt de l\u2019objet, et que l\u2019énoncé de la valeur de sa vie n\u2019est pas performatif, qu\u2019il produit plutôt l\u2019inverse de ce qui est dit ?Alors la résistance de « l\u2019objet » doit-elle empêcher sa propre (re)prise, être fugitive, en excès du mot, dans l\u2019opacité, dans le silence, dans le cri, dans le bruit ?C\u2019est ça, oui : là où la parole ne peut pas faire ce qu\u2019elle dit, ce qu\u2019elle dit doit se faire ailleurs.En?n, c\u2019est l\u2019idée générale, mais elle est dif?cile à énoncer.RELATIONS 811 HIVER 2020-2021 13 LA SANTÉ AU-DELÀ DE LA MÉDE APPROCHES ALTERNATIVES, COMPLÉMENTAIRES ET GLOBALES Sandrine Corbeil, Da Vinci, 2020 14 RELATIONS 811 HIVER 2020-2021 DOSSIER Depuis quelques mois, la pandémie de COVID-19 révèle l\u2019importance tout comme les dé?ciences de notre système de santé fondé sur l\u2019approche biomédicale.Elle révèle aussi à quel point la santé n\u2019est pas que l\u2019absence de maladie, mais bien un état global de la personne résultant d\u2019un ensemble de conditions et de relations humaines.Devant une certaine déshumanisation des soins médicaux causée par le néolibéralisme et la survalorisation de la technologie, il importe de s\u2019intéresser aux approches dites alternatives, complémentaires et globales de la santé.Sous l\u2019impulsion des mouvements féministe, communautaire et écologique, entre autres, ces approches ouvrent des voies pour repenser notre façon de considérer la santé et la maladie et transformer nos systèmes de soins a?n de les rendre plus inclusifs et sensibles aux besoins des personnes.U-DELÀ DE LA MÉDECINE Catherine Caron « J\u2019invite chacun à détourner son regard, ses pensées, de la poursuite de la santé, et à cultiver l\u2019art de vivre.Et, tout aussi importants aujourd\u2019hui, l\u2019art de souffrir et l\u2019art de mourir.» IVAN ILLICH C es paroles résonnent de manière troublante dans le contexte pandémique actuel.Connu pour son célèbre ouvrage Némésis médicale publié en 1974 \u2013 dans lequel il s\u2019inquiétait que trop de médecine ne tue la médecine \u2013, Ivan Illich les prononce une vingtaine d\u2019années plus tard1, dénonçant la fuite en avant par laquelle l\u2019être humain tend à faire de la santé un absolu déconnecté du continuum naturel de la vie, en refusant la condition humaine, dans ses extases comme dans ses abîmes.Il nous invitait à s\u2019intéresser aux causes des maux de nos sociétés davantage qu\u2019à leurs symptômes, fustigeant un monde inégalitaire qui surtraite les pathologies des uns sans remédier à plusieurs des maladies guérissables des autres.Il s\u2019inquiétait d\u2019une quête de la santé parfaite \u2013 corollaire de l\u2019injonction néolibérale commandant aux individus d\u2019être toujours performants et productifs \u2013 qui nourrit l\u2019individualisme et un manque d\u2019empathie envers les plus vulnérables.Loin d\u2019assimiler l\u2019art de vivre à la « libarté » sans solidarité, comme celle actuellement prônée par plusieurs anti-masques, il l\u2019associait plutôt à notre responsabilité commune de prendre vraiment soin les uns des autres et de voir dans ce geste le vecteur-clé de la santé.Que dirait Illich de cette crise sanitaire dans laquelle la santé, en plus d\u2019être une obsession, semble se dé?nir principalement par l\u2019absence de COVID-19 ?C\u2019est à s\u2019en rendre malade, comme on le sait, tout le reste passant au second plan \u2013 cela dit sans nier la gravité de la pandémie.Paradoxalement, cette situation révèle que la santé n\u2019est justement pas que l\u2019absence de maladie ou d\u2019in?rmité ; elle est un état global du corps, de l\u2019âme et de l\u2019esprit indissociable de l\u2019ensemble des relations qui marquent nos existences : relations avec soi-même, avec les autres, avec le travail, avec l\u2019environnement, avec des nourritures terrestres comme célestes.Notre santé dépend aussi, du moins en partie, de notre maîtrise de nos conditions de vie (revenu, style de vie, travail, stress, alimentation, environnement, etc.).C\u2019est là un enjeu politique \u2013 lié à la concrétisation du droit à la santé \u2013 qui nécessite notre mobilisation collective.En outre, notre santé dépend de notre capacité de prendre soin d\u2019une planète rendue malade par notre modèle civilisationnel inégalitaire, énergivore et polluant, de respecter les délicats équilibres de la nature \u2013 sans quoi de nouvelles épidémies déferleront \u2013, en transformant un mode de vie qui produit en grande partie les maladies chroniques de notre temps.Pour prendre la direction des approches écosystémiques en santé qui s\u2019imposent plus que jamais à l\u2019ère des crises actuelles \u2013 écologique, sanitaire et des inégalités sociales \u2013, il nous faut prendre acte de tous ces facteurs déterminants pour la santé.?RELATIONS 811 HIVER 2020-2021 15 Pour nous encourager, il est bon de rappeler que le Québec a déjà été à l\u2019avant-garde en faisant, dès les années 1970, ce que la Charte d\u2019Ottawa2 allait prôner des années plus tard (1986) en matière de promotion de la santé.Les luttes des mouvements féministe et communautaire ont grandement contribué à faire comprendre l\u2019importance des approches plus holistiques en santé, d\u2019une action étatique qui ne mise pas que sur l\u2019hospitalo-centrisme, d\u2019une action communautaire valorisée et attentive aux dimensions socioculturelles et environnementales de la santé (et de la maladie) dans une société pluraliste.Nous avons mis sur pied des services publics de santé et un réseau de services sociaux qui, malgré leurs dé?ciences, sont enviés dans bien des pays du monde.Malheureusement, les courants néoli- béraux et corporatistes ont court-circuité ce développement ces 30 dernières années, la crise sanitaire actuelle révélant comme jamais les conséquences des dernières réformes et des politiques austéritaires.Souhaitant ré?échir à notre rapport à la santé et aux approches alternatives et complémentaires au modèle biomédical dominant, notre intention dans ce dossier n\u2019est pas de scruter notre système de santé aux rayons X, comme nous l\u2019avons fait dans le passé (lire « Où va notre système de santé ?», Relations, no 717, juin 2007).Contentons-nous de rappeler que sous l\u2019in?uence de l\u2019idéologie positiviste et de l\u2019idéologie néolibérale en particulier, la majorité des systèmes publics de santé semblables au nôtre sont affaiblis (malgré les sommes qu\u2019on y engloutit) par une approche dominante de la médecine qui technicise, segmente et déshumanise souvent les soins \u2013 tout comme les conditions de travail.Celle-ci favorise une technocratisation, une mar- chandisation et une privatisation croissantes.Des pressions indéniables s\u2019exercent en faveur de la médicalisation, voire de la surmédicalisation de conditions qui ne le nécessitent pas nécessairement, qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019états (hyperactivité, épuisement professionnel), du cycle biologique reproducteur des femmes (accouchement, ménopause, etc.) ou de maladies chroniques (diabète, arthrose, etc.), par exemple.L\u2019emprise des lobbies pharmaceutiques sur le monde politique et médical fait souvent en sorte qu\u2019« une pilule, une petite granule » souvent lucratives nous sont rapidement proposées.Face à ces tendances et à ces dérives, d\u2019importantes luttes sont menées et des médecines dites alternatives ou complémentaires tentent d\u2019exister.Rares sont ceux et celles d\u2019entre nous qui n\u2019empruntent pas des chemins de traverse pour en faire l\u2019expérience.Nous découvrons ainsi d\u2019anciens comme de nouveaux savoirs en matière d\u2019alimentation ou dans le domaine de la santé des femmes, par exemple, ou encore des pratiques de vie venant de différents courants et traditions (tai-chi, yoga, qi gong, méditation de pleine conscience, etc.).Nous nous solidarisons avec des praticiens et des praticiennes compétentes (sages-femmes, acupuncteurs, etc.) qui bousculent les modèles établis et luttent pour une plus grande reconnaissance, ce qui va de pair avec un cadre réglementaire garantissant autant l\u2019autonomie que le professionnalisme de ces personnes.Si nous pro?tons bien sûr des avancées de la médecine moderne, il n\u2019en demeure pas moins que la plupart d\u2019entre nous ne faisons pas seulement appel à elle lorsque les détraquements du corps ou de la psyché bouleversent notre vie.Les recherches en anthropologie de la santé l\u2019ont démontré : nous \u2013 les femmes en majorité \u2013 partageons notre quête de guérison et de mieux-être entre des savoirs populaires même déclinants (ce que notre milieu et nos proches nous transmettent), des approches dites alternatives ou complémentaires (ostéopathie, massothérapie, etc.) et la médecine conventionnelle.Nous agissons plus librement qu\u2019il n\u2019y paraît dans ce parcours, et c\u2019est là un facteur expliquant pourquoi les nouveaux diktats de la santé publique en déstabilisent plusieurs ces derniers mois.Toutefois, cette liberté d\u2019action n\u2019est pas la même pour toutes et tous, variant selon notre ancrage ou non dans un milieu familial ou communautaire, selon nos ressources ?- nancières, notre capacité de pro?ter des soins et des services offerts, notre éducation, etc.Les personnes qui peinent à boucler leurs ?ns de mois ne courront pas les ostéopathes comme les salariés béné?ciant d\u2019assurances privées, par exemple.La mort abjecte de Joyce Echaquan à l\u2019hôpital de Joliette, le 28 septembre dernier, rappelle en outre tragiquement pourquoi bien des Autochtones chercheront à s\u2019appuyer sur leurs proches et sur leurs savoirs traditionnels avant de recourir aux services de santé publics.Il ne peut être question de santé sans respect de la dignité et des droits des personnes et sans remédier aux inégalités et au racisme systémique à l\u2019œuvre dans notre société.Toutes approches confondues, une éthique de la sollicitude envers autrui devrait être au cœur de la pratique de toute personne soignante, lui permettant d\u2019établir un lien empathique avec nous, d\u2019accueillir avec sensibilité notre singularité, de se laisser interpeller par notre vulnérabilité.C\u2019est l\u2019un des apports de l\u2019approche du care, qui trace, aux côtés d\u2019autres approches abordées dans ce dossier, des chemins d\u2019humanité où soigner signi?e d\u2019abord et avant tout entrer en relation avec l\u2019autre.Ou, comme le dit si bien Ouanessa Younsi dans Soigner, aimer (Mémoire d\u2019encrier, 2016), « Soigner, c\u2019est aider le patient à s\u2019inscrire dans son histoire et dans le monde.» 1.Voir I.Illich, « Le renoncement à la santé », Encyclopédie de l\u2019Agora [en ligne], texte d\u2019une conférence donnée au congrès de l\u2019Association des directeurs généraux des services de santé et des services sociaux du Québec, au milieu des années 1990.2.Adoptée le 21 novembre 1986 lors de la 1re Conférence internationale pour la promotion de la santé.Une éthique de la sollicitude envers autrui devrait être au cœur de la pratique de toute personne soignante.16 RELATIONS 811 HIVER 2020-2021 DOSSIER LA SAGESSE ANTIQUE DERRIÈRE L\u2019APPROCHE ÉCOSYSTÉMIQUE Gilles Bibeau L\u2019auteur est professeur émérite au Département d\u2019anthropologie de l\u2019Université de Montréal « Le médecin qui fait honneur à sa profession est celui qui tient compte, comme il convient, des saisons de l\u2019année et des maladies qu\u2019elles provoquent ; des états du vent propres à chaque région et de la qualité de ses eaux ; qui observe soigneusement la ville et ses environs pour voir si le climat est chaud ou froid, sec ou humide ; qui, en outre, note le genre de vie et, en particulier, les habitudes alimentaires des habitants, bref, toutes les causes qui peuvent entraîner un déséquilibre dans l\u2019économie des êtres vivants.» - HIPPOCRATE DE COS (450-377 AV.J.-C.) L e traité Des airs, des Eaux et des Lieux qu\u2019Hippocrate a rédigé à l\u2019intention des médecins grecs partant s\u2019installer dans des localités étrangères, conserve, près de 2500 ans après avoir été écrit, une étonnante actualité.Ce traité a servi de manuel d\u2019initiation à la médecine jusqu\u2019à la révolution pasteurienne qui a mis ?n, au milieu du XIXe siècle, à l\u2019hégémonie du modèle écologique de la santé hérité d\u2019Hippocrate.Fondée sur la notion d\u2019équilibre entre le chaud et le froid, le sec et l\u2019humide, la « théorie des humeurs » qui était au cœur de cette antique médecine écologique n\u2019a pas survécu aux travaux d\u2019Edward Jenner \u2013 père de l\u2019immunologie \u2013, de Louis Pasteur \u2013 pionnier de la microbiologie \u2013 et de Claude Bernard \u2013 créateur de la médecine expérimentale.Ces travaux permirent d\u2019identi?er les virus, bactéries et bacilles à l\u2019origine de nombreuses maladies infectieuses \u2013 variole, rage, choléra, tuberculose, lèpre, poliomyélite, coqueluche, méningite, rougeole, diphtérie, tétanos, grippes saisonnières \u2013 pour lesquelles furent créés des vaccins protégeant les personnes en renforçant, par la production d\u2019anticorps spéci?ques, leurs défenses immunitaires.Le modèle pasteurien, qui s\u2019est révélé très performant dans son application aux maladies infectieuses, a toutefois rencontré ses limites face aux maladies non contagieuses qui furent envisagées, sans grand succès, comme des types d\u2019infections produites en quelque sorte par notre civilisation elle-même et par nos manières de vivre.Comment expliquer, en effet, la présence accrue des cancers sans prendre en compte les conditions environnementales \u2013 pollution des milieux de travail, alimentation inadéquate, style de vie (tabac, alcool), état psychologique (stress) et conditions socioéconomiques (pauvreté, inégalités) ?Les limites de la biomédecine Le succès sur le plan vaccinal de la médecine issue de la révolution de la microbiologie a conduit celle-ci à se bâtir de plus en plus exclusivement autour de la seule théorie du « one germ, one disease » (« un germe, une maladie »).Bien que la santé publique ait montré que l\u2019amélioration des conditions de vie (systèmes publics d\u2019eau potable, évacuation des déchets) et un meilleur contrôle des virus, bactéries et bacilles sont tout aussi importants que les vaccins dans le recul des maladies infectieuses, la médecine a longtemps négligé d\u2019intégrer à son modèle le contexte environnemental et socioculturel plus large impliqué dans le développement des agents infectieux \u2013 les « germes » \u2013 et dans leur circulation entre les différentes formes de vie, notamment leur passage des animaux aux humains.Dans Les sentinelles des pandémies (Zones Sensibles, 2020), l\u2019anthropologue et philosophe Frédéric Keck a démontré que le réservoir des agents infectieux à l\u2019origine des nombreuses maladies et épidémies se trouve souvent chez Dominée par l\u2019approche biomédicale, la médecine occidentale moderne gagnerait à renouer avec ses origines pour adopter une approche qui replace l\u2019humain au cœur de ses interactions complexes avec l\u2019environnement et les autres êtres vivants.Sandrine Corbeil, Hippocrate, 2020 RELATIONS 811 HIVER 2020-2021 17 DOSSIER les animaux \u2013 les oiseaux, la volaille et les porcs pour la plupart des grippes ; les chauves-souris pour les coronavirus du SRAS et de la COVID-19.À travers son modèle éco-bio-social qui décrit la vie sociale des virus, bactéries et bacilles, Keck établit des liens entre, d\u2019une part, nos modèles intensifs d\u2019élevage des animaux domestiques \u2013 méga-fermes \u2013 et le rapport à certains animaux sauvages \u2013 vendus sur des marchés publics et consommés par la population \u2013 et, d\u2019autre part, certains déséquilibres destructeurs de la nature qui créent les contextes d\u2019apparition des nouveaux agents pathogènes.Une fois infectés, les animaux agissent comme des hôtes intermédiaires qui servent de véhicules dans la contamination des humains.Une fois passées chez les humains, ces formes microscopiques de vie se propagent par différentes routes, celle des voyages intercontinentaux assurant leur rapide diffusion à travers toute la planète.Ainsi, en constatant que les activités humaines sont largement responsables du développement des agents pathogènes qui causent d\u2019une manière directe bon nombre de maladies, la médecine pasteurienne a été forcée d\u2019admettre \u2013 sans toujours en tirer toutes les conséquences \u2013 que le biologique, l\u2019environnemental et le social sont étroitement reliés, d\u2019une façon à la fois contingente et profonde.Le « monde grippé » décrit par Keck apparaît comme un monde éco-bio-social dans lequel il existe une coévolution entre les humains, les animaux et les virus.Une surveillance globale des virus infectant les animaux est cruciale non seulement pour identi?er les menaces de pandémie, mais aussi pour dépister les éclosions, surveiller et comprendre comment les virus évoluent et se propagent.À cet égard, on peut déplorer qu\u2019aucun organisme international n\u2019ait la responsabilité de surveiller, à l\u2019échelle mondiale, la circulation des virus de la grippe chez l\u2019animal.Pour une approche écosystémique De plus en plus de chercheurs croient aujourd\u2019hui que le grand Hippocrate avait raison et qu\u2019il est essentiel d\u2019approcher la question des maladies et des épidémies en combinant l\u2019écologique, le biologique et le socioculturel.Dans sa médecine, Hippocrate soulignait l\u2019importance de tenir compte de la géographie physique, du type d\u2019inscription d\u2019une société dans son environnement et du style de vie des personnes.La pensée écologique d\u2019Hippocrate a survécu jusqu\u2019à aujourd\u2019hui, en retrait cependant, puisqu\u2019elle a déserté l\u2019étude des maladies infectieuses pour se transposer dans le domaine des maladies dites de civilisation \u2013 le cancer, le diabète et les maladies cardio-vasculaires \u2013 qui résistaient à une interprétation faite à partir de la seule théorie des germes.Or, l\u2019intérêt contemporain pour la bioclimatologie, par exemple, et plus radicalement encore pour le domaine en pleine expansion de la « santé environnementale », sont en voie d\u2019introduire, en s\u2019appuyant sur des modèles beaucoup plus complexes que ceux d\u2019Hip- pocrate, l\u2019étude des relations entre nos manières de vivre et les déséquilibres écologiques en se centrant spéci?- quement sur les interactions entre humains, animaux et plantes.L\u2019approche écosystémique de la santé est sans doute celle qui a produit, ces dernières années, les travaux les plus originaux dans l\u2019effort de compréhension des liaisons qui s\u2019établissent, dans le cas des nouvelles pathologies, entre les modi?cations environnementales et climatiques, les changements dans les activités économiques et les pro?ls pathologiques prévalant dans nos sociétés postindustrielles.Seul un modèle écosystémique permet, en se jumelant à l\u2019approche des « déterminants sociaux » et à la prise en compte de conditions renforçant les réponses immunitaires, de dépasser la fragmentation arti?cielle que les disciplines scien- ti?ques \u2013 écologie, biologie, immunologie, anthropologie, psychologie, médecine \u2013 ont imposée, jusqu\u2019à récemment encore, dans l\u2019étude des maladies.On doit certes se réjouir du fait que la confrontation traditionnelle, voire l\u2019opposition entre les sciences de l\u2019environnement, les sciences biologiques et les sciences sociales semble être en train de s\u2019estomper, au pro?t d\u2019un modèle de coopération qui reconnaît à la fois l\u2019originalité de l\u2019apport spéci?que de chaque discipline et la nécessité d\u2019un dialogue entre les différents savoirs.Il faut toutefois espérer que la biomédecine se laissera transformer, dans l\u2019avenir, par l\u2019ensemble de ces savoirs \u2013 de la génétique et de la biologie aux sciences de la nature et de la société.Une biomédecine attentive à l\u2019écologie sera par ailleurs davantage en mesure de s\u2019ouvrir aux traditions thérapeutiques non occidentales, notamment aux savoirs amérindiens et africains qui sont fondés sur la parenté entre les différentes formes de vie et sur des conceptions holistes et écosystémiques de la vie.Ivan Illich a écrit, avec à-propos, que le concept de vie est le dernier bastion de l\u2019humanisme scienti?que moderne.L\u2019humanisme médical à inventer se doit d\u2019envisager les humains du point de vue de leur parenté avec les autres vivants.Un tel travail exige un décentrement de l\u2019anthropocentrisme qui ne peut se faire qu\u2019à travers la dé-mécanisation du concept de vie \u2013 le sujet humain devra perdre le statut absolu de maître de la nature qu\u2019on lui a prêté si l\u2019on veut pouvoir envisager la vie comme une énergie qui circule entre toutes les formes de vie.Pour tous les êtres vivants, des bactéries à l\u2019humain, la vie n\u2019est possible qu\u2019en relation avec le milieu : c\u2019est vrai pour les individus comme ce l\u2019est pour les espèces.L\u2019approche écosystémique, encore très périphérique au sein de la médecine d\u2019aujourd\u2019hui, ne pourra s\u2019imposer que si nous nous posons des questions de nature forcément philosophique touchant à la compréhension des vivants, et des humains parmi eux, dans l\u2019ordre de la nature.Il s\u2019agit de s\u2019interroger sur ce qui est « spécial » \u2013 le mot est de Claude Bernard \u2013 à l\u2019humain dans l\u2019ensemble des vivants et sur la manière de penser la formidable parenté avec toutes les formes de vie du point de vue de la continuité-discontinuité entre les espèces.Ces questionnements nous entraîneront loin d\u2019une théorie mécaniciste du vivant et loin, aussi, d\u2019une médecine se modelant sur une biologie amputée de ses liens à la nature et à la société.18 RELATIONS 811 HIVER 2020-2021 DOSSIER L\u2019HUMANITÉ DES PATIENTS : UNE RÉALITÉ OUBLIÉE ?Bernard Corazza L\u2019auteur est urgentologue A u printemps dernier, mon bref passage comme médecin auprès des personnes âgées institutionnalisées m\u2019a beaucoup ébranlé.C\u2019est que les mesures de santé publique mises de l\u2019avant pour combattre l\u2019épidémie de COVID-19 ont anéanti le libre choix fondamental dont dispose habituellement le patient ou la patiente concernant sa santé et les soins qu\u2019on lui dispense, un principe qui est au cœur de la pratique du médecin.Celui-ci peut, par exemple, proposer des investigations cliniques, des traitements ou des changements d\u2019habitudes de vie, mais chacun reste libre, après discussion, de s\u2019y plier ou non.Il m\u2019est arrivé, par exemple, qu\u2019une famille amène de force un de ses membres à l\u2019urgence en disant : « il se tue avec l\u2019alcool, docteur, faites quelque chose ! » J\u2019explique alors à ce dernier les conséquences de l\u2019alcoolisme et les options thérapeutiques qui se présentent à lui, qu\u2019il refuse systématiquement ; je le laisse quitter tandis que sa famille insiste pour que nous le gardions de force, ce qui n\u2019est pas possible.Plus encore maintenant, avec « l\u2019aide médicale à mourir », certains patients ne se contentent plus de discuter les avis médicaux, ils peuvent désormais dicter au médecin leur ?n ultime.La pandémie a bousculé ce paradigme en donnant à la santé publique priorité sur celle des individus.En cherchant à limiter la propagation de la COVID-19 pour éviter la surcharge du système de soins, des consignes ont été imposées à juste titre, mais non sans entraîner de graves conséquences pour certaines populations, en particulier les personnes âgées institutionnalisées.Celles-ci n\u2019étaient pas des vecteurs du virus, mais bien des victimes, et les con?ner aveuglément revenait à les punir soit d\u2019avoir été contaminées, soit de risquer de l\u2019être.Or, l\u2019isolement, tenable et nécessaire pour une population autonome, est vite devenu insupportable, voire inhumain pour des personnes âgées agglomérées dans des résidences et des « hôpitaux de longue durée », ces lieux souvent pensés pour nous épargner des soucis davantage que pour leur propre bien-être.C\u2019est bien cette situation qui m\u2019a le plus troublé durant mon passage dans les « unités COVID » de ces établissements.S\u2019y trouvaient con?nées, d\u2019un côté, les vieilles gens, démentes ou non, atteintes du virus souvent contracté d\u2019un membre du personnel soignant affable et asymptomatique, et, de l\u2019autre, celles qui ne l\u2019avaient pas encore contracté ! Il semblait aller de soi que nous \u2013 l\u2019État, le gouvernement, la société \u2013 devions coûte que coûte limiter les décès, sans autres considérations.Paradoxalement, cette absence de nuance effaçait l\u2019humanité de patients considérés comme un stock humain à traiter.Il ne s\u2019agissait plus de personnes qui auraient pu être nos parents, nos éducateurs, nos aïeux, mais d\u2019une charge à qui on ne demandait plus son avis, surtout pas au sujet de sa propre destinée.Victimes de l\u2019infection, on les séquestrait loin de leur milieu de vie et de leur famille, comme si on les punissait de s\u2019être laissés infecter ; et ceux et celles encore sains, on les isolait quand même ! Combien auraient préféré une mort par la COVID-19 en échange de chaleur humaine et de quelques mois de vivotement en moins ?Car on peut supposer que la personne âgée donne une valeur différente à la vie qui lui reste, et qu\u2019elle considère parfois la mort comme un ami plutôt que comme un ?éau \u2013 sagesse ultime dans une société aveugle à sa ?nitude.Si les capacités cognitives et physiques des personnes peuvent être altérées, leur humanité, elle, ne l\u2019est pas.Ainsi, les traiter uniquement comme des « béné?ciaires de soins », c\u2019est les dépouiller de leur ultime dignité humaine qui nous commande de les écouter et de nous mettre à leur place.Choisirions-nous la vie à tout coût/coup ?Accepterions-nous d\u2019être médicalisés et institutionnalisés sans autre but que de durer, ou ne préférerions-nous pas plutôt compromettre quelques mois ou années de vie pour rester partie intégrante de la communauté humaine ?La population âgée est diverse et le sort de ces patients l\u2019est tout autant.Je me rappelle cette belle vieille dame de 95 ans, radieuse, quoique grabataire, survivante de l\u2019Holocauste, qui me décrivait sa vie en Allemagne ; elle voulait absolument vivre et subir toutes les interventions possibles pour y arriver.Ou cette autre de 90 ans qui refusait l\u2019indignité de la promiscuité forcée en institution et qui avait décidé de jeûner jusqu\u2019à sa mort.Ou encore cette femme, dans un coin de la salle, perdue parmi tous les autres, qui est décédée seule et sans famille.Pour toutes ces personnes uniques, déjà « séquestrées » en temps normal, le choix de leur destin est leur ultime bastion d\u2019humanité, et la mort, l\u2019ultime aboutissement qu\u2019on ne doit ni rater, ni faire rater.Notre société de consommation a tendance à considérer la vie comme une marchandise précieuse jusqu\u2019à ce que le « matériel » ne réponde plus aux attentes et qu\u2019on le mette au rebut à l\u2019heure choisie.Elle est prodigue pour les soins et les médicaments de pointe coûteux procurant parfois des béné- ?ces illusoires, mais elle est pingre pour aider d\u2019autres grands malades à achever leur séjour chez eux, en famille.La vie, conçue comme un bien de consommation, est devenue un but en soi.La mort ne cadre donc pas avec ces valeurs mercantiles.Elle paraît sans utilité, sans but ; elle est, en d\u2019autres mots, insensée.Sandrine Corbeil, Solitude, 2020 RELATIONS 811 HIVER 2020-2021 19 DOSSIER Nicole Archambault L\u2019auteure, médecin et psychothérapeute, est cofondatrice de la Clinique de médecine intégrée et de psychologie de Rimouski S elon la dé?nition la plus courante diffusée par divers organismes médicaux, universitaires et autres engagés dans cette approche, la médecine intégrative consiste à conjuguer différentes formes de thérapies issues autant de la médecine conventionnelle que de certaines approches dites alternatives et complémentaires \u2013 acupuncture, ostéopathie, méditation de pleine conscience, etc.\u2013 a?n de prodiguer les meilleurs soins au patient.Depuis déjà plusieurs années, cette approche globale de la médecine gagne en intérêt en raison de différents facteurs.Le principal est sans doute un effet d\u2019entraînement amorcé par un nombre grandissant de citoyens insatisfaits des soins plus conventionnels et souhaitant être traités avec une approche qui semble mieux s\u2019arrimer à leurs valeurs, leurs attentes et leurs besoins.L\u2019expérience semble aussi démontrer que les soins intégrés sont plus ef?caces pour soigner les problèmes de santé chroniques reliés au vieillissement et aux styles de vie.Ils semblent aussi plus adaptés pour traiter les maladies ou dysfonctionnements reliés au surmenage et au stress, de plus en plus fréquents dans nos sociétés et pour lesquels les médicaments et autres traitements médicaux usuels ne donnent que peu ou pas de résultats.Si l\u2019on veut réussir de façon probante et durable à améliorer la qualité de vie des personnes qui en souffrent, des approches multiples et variées sont nécessaires.On peut aussi penser que le niveau de con?ance de la population et des professionnels de la santé face à la médecine intégrative s\u2019est accentué en raison d\u2019une reconnaissance plus large qu\u2019elle a obtenue des diverses instances médicales.En effet, de plus en plus de médecins l\u2019ont intégrée ouvertement à leur pratique.Des organismes médicaux ainsi que des chaires de facultés de médecine réputées l\u2019étudient et l\u2019enseignent.Bien que les méthodes de la recherche biomédicale, comme les essais cliniques, soient moins adaptées aux thérapies alternatives, il y a de plus en plus de données probantes sur l\u2019ef?cacité et l\u2019innocuité de plusieurs traitements dits alternatifs, de la méditation de pleine conscience à l\u2019hypnose en passant par l\u2019acupuncture et les auto-soins1.L\u2019apparition de nouvelles associations de thérapeutes régissant les normes de pratique avec une plus grande rigueur a probablement contribué à renforcer cette con?ance.Je remarque cependant que cet engouement s\u2019inscrit parfois dans un effet de mode et de consommation de nouveaux produits pouvant être perçus comme des traitements miraculeux.Or, les soins en médecine in- tégrative, comme on le verra plus loin, nécessitent une démarche exigeante tant pour la personne qui cherche à se soigner que pour celle qui soigne, et un engagement certain en ce qui a trait aux efforts et au temps qu\u2019il faut y consacrer.Mieux dé?nir l\u2019approche La dé?nition généralement utilisée de l\u2019approche intégra- tive évoquée précédemment n\u2019est sans doute pas étrangère à cette mauvaise compréhension, car elle est plus quantitative que qualitative et donc limitée.Pour ma part, à l\u2019instar de plusieurs organismes et praticiens, je dé?nis cette approche beaucoup plus largement.La médecine intégrative est pour moi une approche globale, c\u2019est-à-dire qui tient compte de tous les aspects déterminants de la santé d\u2019une personne \u2013 biologiques, psychologiques, sociaux et spirituels, comme le stipule la dé?nition de l\u2019Organisation mondiale de la santé \u2013, mais aussi des aspects comportementaux et environnementaux.Il en découle que les soins proposés et POUR UNE APPROCHE PLUS GLOBALE DE LA SANTÉ La médecine intégrative permet de combiner des soins dits alternatifs à la médecine conventionnelle et peut contribuer à l\u2019ouvrir à des conceptions plus globales de la santé et de la maladie.20 RELATIONS 811 HIVER 2020-2021 DOSSIER Sandrine Corbeil, Méditation de pleine conscience, 2020 prodigués seront personnalisés et tiendront compte des caractéristiques propres à chaque individu.En étant plus adaptés, ils favorisent l\u2019adhésion aux soins et augmentent les chances de guérison.La médecine intégrative ne cherche pas uniquement à restaurer la santé mais aussi à la préserver par des mesures préventives.Elle ne vise pas uniquement l\u2019absence de maladie mais aussi le retour à un état de bien-être.Ainsi, il peut y avoir une forme de guérison sans qu\u2019il y ait nécessairement disparition des symptômes de la maladie, c\u2019est-à-dire une reprise de vitalité et de sérénité et le retour à une vie active et épanouissante.La recherche de la santé devient alors un processus d\u2019éveil, de croissance personnelle, une possibilité de transformation par la découverte de valeurs et de priorités plus profondes et syntones.J\u2019ai pu le constater fréquemment chez plusieurs de mes patients qui ont réinventé leur vie après une maladie.C\u2019est donc une vision plus positive et optimiste face à la maladie qui est mise de l\u2019avant.Celle-ci n\u2019est pas perçue comme un état ?gé ou comme une calamité, mais elle est vue comme une tentative dynamique et évolutive de recherche d\u2019équilibre.C\u2019est un message de mal-être, un mécanisme d\u2019adaptation fautif, une tentative de solution pour changer sa vie.Lorsque l\u2019on parle de la médecine intégrative, on fait souvent référence à la médecine corps-esprit.Les nombreuses recherches sur le sujet con?rment les liens et les interactions entre le corps et la psyché.On peut donner l\u2019exemple des études sur le stress, qui ont bien démontré l\u2019impact de celui- ci sur la physiologie du corps et comment il peut contribuer à l\u2019éclosion ou au maintien de plusieurs problèmes de santé.La prise de conscience du lien et des interactions entre le corps et la psyché est donc considérée comme primordiale dans la compréhension des mécanismes sous-jacents à la maladie et à la guérison.Le ou la thérapeute guidera l\u2019exploration de ce lien en encourageant entre autres l\u2019observation attentive des sensations corporelles associées aux émotions et aux pensées ainsi que par l\u2019application de techniques corporelles, en enseignant entre autres des techniques de relaxation et de méditation de pleine conscience.La médecine intégrative privilégie en effet les méthodes plus simples et naturelles avant de recourir à des traitements plus invasifs et coûteux.Elle mise sur une panoplie de techniques et de traitements alternatifs \u2013 et sur toutes les actions qui favorisent une meilleure hygiène de vie \u2013 sans opter exclusivement pour les médicaments et la chirurgie.Ce sont les soins les plus judicieux et appropriés qui sont suggérés selon les circonstances spéci?ques à chaque situation, l\u2019intention étant de soulager en évitant de nuire et en minimisant les effets collatéraux indésirables.La perspective relationnelle de partenariat, d\u2019échange mutuel, est aussi au cœur de l\u2019approche intégrative.La personne soignante agit comme guide, accompagnante et motivatrice en apportant un soutien.Elle s\u2019exerce à ne pas presser le patient ou la patiente et à ne pas décider à sa place, mais simplement à écouter pour mieux comprendre, clari?er et informer avec discernement.Elle n\u2019est pas l\u2019autorité et est consciente de ses limites.Elle tient compte des préférences, des aspirations et des ressources de la personne \u2013 incluant ses ressources ?nancières, plusieurs thérapies alternatives ou complémentaires n\u2019étant pas couvertes par le régime public \u2013, dans un esprit de collaboration.Elle conçoit que la personne qui consulte est l\u2019experte en elle-même et elle s\u2019assure de préserver l\u2019autonomie et la dignité de celle-ci en l\u2019incitant à prendre en charge sa santé de façon active.En redonnant le pouvoir à la personne qui consulte, cette dernière développe un sentiment de compétence et, de son côté, la personne soignante court moins de risques de ressentir de l\u2019impuissance pouvant contribuer à son épuisement professionnel.C\u2019est sans compter sur le fait qu\u2019une attitude empreinte de bienveillance, de compassion et d\u2019humanité à l\u2019égard de la patiente ou du patient est en soi reconnue comme un facteur majeur favorisant le processus de guérison.Se sentir compris et accepté allège déjà considérablement la détresse.En?n, les personnes soignantes qui utilisent l\u2019approche intégrée croient au potentiel de chaque individu de pouvoir mobiliser ses capacités innées d\u2019autoguérison.La science a démontré que tout organisme vivant possède les substrats biologiques pour se réparer et se régénérer.Les thérapeutes vont susciter chez la personne la reconnaissance de cette aptitude et la compréhension des mécanismes qui la sous-tendent, tout en proposant des moyens pour stimuler et activer ce processus.Pour ce faire, le ou la thérapeute en santé intégra- tive reconnaît la nécessité de s\u2019allier à d\u2019autres professionnels de la santé.Conscient des limites de son expertise, il ou elle recherche le travail en équipe multidisciplinaire a?n de se ressourcer, de se perfectionner et de référer ses patients, au besoin.Après avoir lu cette description exhaustive, on peut penser qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une démarche très complexe, voire fastidieuse et un peu utopique ; mais il s\u2019agit simplement et surtout d\u2019une conception différente de la maladie, de la santé et de la guérison, qui suscite des intentions, des attitudes et des comportements particuliers de la part des thérapeutes et des personnes qui les consultent.Mon expérience professionnelle et personnelle de la médecine intégrée m\u2019a convaincue de la justesse et de l\u2019ef?cacité de celle-ci et j\u2019en suis devenue une fervente adepte.Je crois aussi qu\u2019il n\u2019y a pas d\u2019opposition entre la médecine conventionnelle et la médecine intégrative ; les deux peuvent s\u2019uni- ?er en une seule et même démarche.Malheureusement, la formation des médecins et la structure de la pratique médicale ne favorisent pas encore assez l\u2019application de cette médecine et notre système public de santé tarde à donner un meilleur accès aux traitements alternatifs à l\u2019ensemble de la population.Il y a encore beaucoup à faire.1.Les auto-soins sont des exercices pratiqués régulièrement par la personne pour améliorer sa condition de santé.Il peut s\u2019agir d\u2019exercices respiratoires, de yoga, de tai-chi, de méditation, d\u2019imagerie mentale, d\u2019auto-hypnose, de relaxation et de bien d\u2019autres pratiques.RELATIONS 811 HIVER 2020-2021 21 DOSSIER LA COMMUNAUTÉ AU CŒUR DE LA SANTÉ Mireille Audet et Jocelyne Bernier Les auteures sont respectivement organisatrice communautaire à la Clinique communautaire de Pointe-Saint-Charles, à Montréal, et ex- coordonnatrice de la Chaire sur les approches communautaires et les inégalités de santé à l\u2019Université de Montréal L a pandémie actuelle met en lumière le fait que les personnes vivant en milieu défavorisé sont plus susceptibles de contracter la COVID-19.En mai dernier, un document de la Direction régionale de santé publique de Montréal (DRSPM)1 révélait qu\u2019en excluant les milieux fermés, comme les CHSLD ou les résidences pour aînés, le nombre de cas par 100 000 habitants était « près de deux fois et demie plus élevé chez les personnes vivant dans les secteurs très défavorisés que chez celles vivant dans les secteurs très favorisés ».Ces écarts « proviennent d\u2019inégalités sociales profondes qui existaient avant la pandémie », précise-t-on.Comment protéger les populations les plus vulnérables soit en raison de l\u2019âge, soit parce que leur état de santé est déjà fragilisé par leurs conditions de vie et de santé ?Le quartier Pointe-Saint-Charles offre un exemple intéressant à cet égard, considérant l\u2019approche communautaire de la santé qui s\u2019y est développée au cours des 50 dernières années.Une approche-clé Dès sa création en 1968, la Clinique communautaire de Pointe-Saint-Charles a développé une approche qui arrime étroitement les soins de santé, l\u2019intervention psycho-sociale, la prévention et le soutien au développement communautaire.Basés sur l\u2019entraide et la défense des personnes plus vulnérables sur le plan de la santé mentale, actifs dans le soutien des familles et des aînés ou dans le domaine du logement, les divers organismes qui ont béné?cié de l\u2019action de la Clinique dans leur développement forment maintenant un réseau autonome tissé serré.Leur action face à la pandémie permet d\u2019illustrer l\u2019approche en santé communautaire.Dès la mi-mars, et ce jusqu\u2019à la ?n juin, les organismes communautaires du quartier se sont dotés d\u2019une cellule de coordination d\u2019urgence.Ils ont créé une liste de diffusion large alimentée quotidiennement pour échanger rapidement toute information pertinente à leur action.Par exemple, la Clinique communautaire de Pointe-Saint- Charles y relayait entre autres les décrets gouvernementaux, les consignes et recommandations de la Santé publique, les mécanismes d\u2019accès aux équipements de protection individuelle, et les faits saillants sur l\u2019évolution de la pandémie.La Corporation de développement communautaire Action Gardien y faisait pour sa part une mise à jour de l\u2019évolution de l\u2019offre de services des organismes, des fonds d\u2019urgence, des projets collectifs, des documents de ré?exion et d\u2019analyse ainsi qu\u2019un suivi des décisions de l\u2019arrondissement Le Sud-Ouest.Les organismes ont également partagé leurs propres outils de communication, vulgarisés et adaptés à la réalité du quartier.A?n que personne ne se retrouve isolé, chaque organisme a d\u2019abord assuré le lien avec ses membres et participants par téléphone, par vidéoconférence ou par le porte-à-porte, en maintenant la distance sécuritaire.Les équipes de travail moins sollicitées sont venues prêter main-forte aux organismes en sécurité alimentaire.Ceux-ci, de façon concertée et complémentaire, ont su s\u2019adapter aux consignes changeantes de la Santé publique et apporter une réponse cohérente et diversi?ée à une demande en augmentation constante.Un réseau de bénévoles, soutenu par les organismes communautaires, a livré dans le quartier commandes d\u2019épicerie, trousses pédagogiques et matériel de protection.Le travail de collaboration entre les tables de quartier et l\u2019arrondissement du Sud-Ouest, la Clinique communautaire et le CIUSSS du Centre-Sud-de-l\u2019Île-de-Montréal a été continu et souple pour s\u2019adapter au contexte local.Cette approche s\u2019inscrit dans une dynamique particulière collant à la réalité, à la culture et à l\u2019histoire locales en misant sur les leviers d\u2019action du réseau communautaire dans la recherche de solutions immédiates.Le point aveugle du réseau de la santé Une telle action communautaire concertée en matière de santé est importante, car si la médecine standard reste bien sûr pertinente et nécessaire pour traiter et soulager les malades, elle est limitée sur le plan de la prévention.Dans le réseau de la santé et des services sociaux, la prédominance de la médecine spécialisée et des développements technologiques coûteux se re?ète dans l\u2019importance des postes de dépenses.En 2019, la majeure partie des fonds allait aux hôpitaux (26,6 %), aux médicaments (15,3 %) et à la rémunération des médecins (15,1 %)2.De plus, la réforme Barrette a accentué cette prédominance avec l\u2019extrême centralisation du réseau, la création des Centres intégrés (universitaires) de santé et services sociaux (CIUSSS et CISSS) ayant réduit le nombre d\u2019établissements de 132 à 34.Dès lors, les services aux populations vulnérables ont été négligés, notamment la L\u2019approche en santé communautaire développée depuis 50 ans dans le quartier de Pointe-Saint- Charles, à Montréal, a fait ses preuves.En contexte de pandémie, elle montre à nouveau comment elle contribue au mieux-être de la population et doit être vue comme une priorité par nos gouvernements.22 RELATIONS 811 HIVER 2020-2021 DOSSIER protection de la jeunesse et les soins et le soutien aux aînés à domicile et en hébergement.Les facteurs de vulnérabilité ne sont pas suf?samment pris en compte pour orienter la prévention et l\u2019allocation des ressources.Pourtant, c\u2019est un fait connu que l\u2019état de santé de la population découle largement de la situation socioéconomique des ménages, du réseau de soutien social et du ?let de sécurité sociale issu des politiques publiques.Au début de la crise sanitaire liée à la COVID-19, des mesures ont été prises pour éviter les débordements dans les hôpitaux, mais la Santé publique a manqué de moyens pour contrer la progression rapide de la pandémie.De plus, l\u2019approche épidémiologique classique visant la production de statistiques de prévalence standardisées est mal adaptée à une analyse contextualisée des problèmes de santé et des besoins en matière de prévention.Les programmes de promotion de la santé développés selon un modèle rationnel n\u2019ont qu\u2019un effet limité, car il est nécessaire de tenir compte des facteurs culturels qui en limitent l\u2019accès et la compréhension, autant chez les populations moins favorisées que chez les personnes immigrantes.Ces facteurs comprennent un ensemble de représentations, de pratiques, de savoir-faire qui marquent leur vie quotidienne, leurs relations sociales et leur façon de communiquer leur expérience subjective ; ils in?uencent les comportements reliés à la santé et les attitudes face aux professionnels et aux établissements de santé.Une approche cohérente en santé communautaire est attentive à ces facteurs.De plus, après avoir conçu des programmes dans le respect de la culture des groupes visés, encore faut-il faire participer ces populations cibles à leur réalisation.Il est donc essentiel de revaloriser une intervention de proximité ancrée dans le milieu et misant sur les réseaux sociaux de la communauté.« Une communauté, c\u2019est plus que la somme de ses membres et c\u2019est aussi plus que la somme des rapports sociaux interindividuels.C\u2019est aussi un ensemble d\u2019institutions sociales, économiques et politiques, institutions qui façonnent les rapports sociaux et les rapports de l\u2019individu à la maladie et à la santé3 », écrivait l\u2019anthropologue Raymond Massé.Une telle approche enracinée dans les besoins, les opportunités et les contraintes d\u2019une communauté donnée, a contribué à limiter les effets de la première vague de la pandémie de COVID-19 dans Pointe-Saint- Charles.Des milieux communautaires indispensables Décentralisation, action concertée et soutien communautaire sont indispensables pour une action préventive ef?cace.La concertation locale s\u2019appuie notamment sur des Tables de quartier soutenues ?nancièrement par la DRSPM, la Ville de Montréal et Centraide du Grand-Montréal dans le cadre de l\u2019Initiative montréalaise de soutien au développement social local4.Ce partenariat ?- nance un processus plutôt que des résultats recherchés et laisse le soin aux milieux de problématiser et de prioriser l\u2019action collective locale à mener.Dans plusieurs quartiers de Montréal, malgré des moyens limités et grâce à leur connaissance ?ne des besoins de leur collectivité, les organismes communautaires ont réagi rapidement pour répondre aux besoins de leurs membres et des populations les plus vulnérables fragilisées par la pandémie.Au plan régional, la capacité de divers réseaux communautaires à repérer rapidement les conséquences des mesures de con?nement a aussi permis d\u2019obtenir et d\u2019orienter l\u2019aide d\u2019urgence consentie par les gouvernements en matière d\u2019iti- nérance, d\u2019hébergement pour femmes et enfants victimes de violence, de sécurité alimentaire et de soutien aux aînés.Une approche décisive Les réformes successives du réseau des services sociaux et de santé ont réduit la place de la promotion de la santé inspirée de la Charte d\u2019Ottawa adoptée en 1986 lors d\u2019une conférence internationale tenue sous l\u2019égide de l\u2019Organisation mondiale de la santé.Un retour aux conditions qui ont produit les défaillances révélées par la pandémie est inacceptable pour la plupart d\u2019entre nous.Dans la sortie de crise, une approche décisive en santé communautaire doit être soutenue et consolidée pour développer des environnements favorables à la santé au plan social et écologique, tout en sachant qu\u2019elle ne peut remplacer des politiques publiques visant la réduction des inégalités sociales et l\u2019équité en santé.1.Direction régionale de santé publique de Montréal, Inégaux face à la pandémie, données en date du 16 mai 2020.2.Institut canadien d\u2019information en santé, Où va la majeure partie des fonds en 2019 ?[en ligne].3.Raymond Massé, Culture et santé publique : les contributions de l\u2019anthropologie à la prévention et à la promotion de la santé, Montréal/ Paris, Gaétan Morin éditeur, 1995, p.102.4.Centre de recherche Léa Roback sur les inégalités sociales de santé de Montréal, Le point sur\u2026 l\u2019action intersectorielle, no 4, février 2018.RELATIONS 811 HIVER 2020-2021 23 DOSSIER Sandrine Corbeil, Communauté de soins, 2020 LE MOUVEMENT SOCIAL ALTERNATIF EN SANTÉ MENTALE : UN ACTEUR ESSENTIEL Anne-Marie Boucher et Gorette Linhares Les auteures sont respectivement responsable des communications et de l\u2019action sociopolitique pour le Regroupement des ressources alternatives en santé mentale du Québec et agente de communication pour l\u2019Association des groupes d\u2019intervention en défense des droits en santé mentale du Québec D epuis la publication du livre de Jean-Charles Pagé Les fous crient au secours (Éditions du Jour), en 1961, jusqu\u2019à la fondation du Regroupement des ressources alternatives en santé mentale du Québec (RRASMQ), en 1983, les transformations dans le champ de la santé mentale se sont multipliées.Grâce aux luttes menées par le Regroupement, notamment, des alliances se sont tissées entre les personnes utilisatrices des ressources, les personnes travaillant en intervention et les militantes et les militants ; des alternatives à la biopsychiatrie (entraide, art-thérapie, formations, etc.) se sont imposées et des foyers de solidarité communautaire (lieux d\u2019hébergement, d\u2019insertion socioprofessionnelle, etc.) ont été établis.À cela s\u2019ajoute l\u2019adoption par le gouvernement québécois d\u2019une Politique de santé mentale, en 1989.Dans sa foulée, l\u2019Association des groupes d\u2019intervention en défense des droits en santé mentale du Québec (AGIDD-SMQ) a été créée, regroupant des groupes régionaux de promotion et de défense des droits ainsi que des groupes d\u2019entraide.L\u2019AGIDD-SMQ et le RRASMQ incarnent à eux deux le mouvement social alternatif en santé mentale au Québec, qui prône le développement d\u2019une vision critique en la matière, la justice sociale, l\u2019appropriation du pouvoir d\u2019agir individuel et collectif ainsi qu\u2019une vision positive des personnes concernées.Il promeut des pratiques alternatives en santé mentale a?n de mieux répondre aux besoins et aux aspirations des personnes, allant des formes de soutien et d\u2019entraide collectives et individualisées à l\u2019expression artistique (art-thérapie).Des activités d\u2019information et de sensibilisation sont aussi privilégiées auprès des personnes utilisatrices des ressources et des intervenants.La formation L\u2019Autre côté de la pilule, par exemple, initiée en 2000 par l\u2019AGIDD-SMQ, vise l\u2019acquisition de connaissances sur les « médicaments de l\u2019âme » a?n que les personnes vivant ou ayant vécu un problème de santé mentale puissent exercer leur droit au consentement libre et éclairé quant à la médicamentation qui leur est proposée.Dans la même veine, la gestion autonome de la médication, une démarche mise sur pied par le Regroupement, cherche à « permettre à la personne qui prend des médicaments de se rapprocher d\u2019une médication qui lui convient et qui s\u2019intègre dans une démarche plus large d\u2019amélioration, de mieux-être et de reprise de pouvoir sur sa vie1 ».Ces pratiques s\u2019opposent à une vision strictement biologique de la santé mentale pour en explorer les aspects symboliques et sociaux.En cela, elles accueillent « la crise » \u2013 par laquelle se révèle un problème de santé mentale \u2013 pour ce qu\u2019elle est : un moment de passage (et de transformation).Ce faisant, elles se dressent en porte-à-faux devant un modèle biomédical qui propose trop souvent comme seule réponse une médication, en faisant ?des histoires personnelles et des conditions de vie des personnes.À noter que les pratiques dominantes de médicamen- tation ne sont qu\u2019une des dimensions problématiques propres au système biopsychiatrique, qui tend à étiqueter les personnes diagnostiquées comme étant porteuses d\u2019une maladie strictement biologique.Une telle approche en vient à vider le contenu politique et social de l\u2019expérience de ces personnes \u2013 marquée par les préjugés, la négligence et/ou des abus systémiques de toutes sortes \u2013 et à individualiser leur souffrance.Concluons en mentionnant que, bien que des avancées soient à noter, des luttes sont toujours à mener, tant pour que la parole collective des personnes vivant un problème de santé mentale se fasse entendre que pour une meilleure prise en compte des déterminants sociaux de la santé par les différentes instances médicales et gouvernementales.En outre, malgré l\u2019existence d\u2019orientations gouvernementales progressistes, trop peu d\u2019alternatives aux mesures de contrôle sont mises en place en psychiatrie2.Dès le début de la pandémie de COVID-19, par exemple, des groupes communautaires en santé mentale ont uni leurs voix pour dénoncer les conditions de con?- nement des personnes hospitalisées en psychiatrie, victimes d\u2019interdictions (de circuler ou d\u2019utiliser le téléphone, par exemple) et de mesures de contention chimique et physique.Ainsi, les principes et valeurs du mouvement social alternatif en santé mentale sont toujours à défendre, et aux luttes en cours doit s\u2019ajouter une vigilance systémique proactive pour éviter d\u2019insidieux retours en arrière, car, comme l\u2019a démontré la crise sanitaire, ces reculs nous guettent au détour.1.Voir : .2.Voir AGIDD-SMQ, Psychiatrie : un profond changement de modèle s\u2019impose, 2019.24 RELATIONS 811 HIVER 2020-2021 DOSSIER Sandrine Corbeil, Sisyphe, 2020 Isabelle Mimeault L\u2019auteure est responsable de la recherche au Réseau québécois d\u2019action pour la santé des femmes (RQASF) N ombreuses sont les personnes qui, après quelques démêlés avec le système de santé, se tournent vers des médecines alternatives et des approches thérapeutiques aux marges de notre système de soins public.Selon des statistiques of?cielles, le recours à ces approches a doublé en une décennie (1994-1995 à 2005)1.Les chiffres démontrent aussi que plus de femmes privilégient ce type d\u2019approches.Les femmes sont également plus nombreuses à offrir de tels soins, que ce soit dans des organismes communautaires ou comme travailleuses autonomes.D\u2019où vient leur attirance pour des thérapies privées, souvent jugées moins crédibles et si peu réglementées ?La réponse se retrace à travers leurs rapports douloureux avec la biomédecine.L\u2019histoire d\u2019une exclusion L\u2019exclusion des femmes de la médecine s\u2019est amorcée en Occident par la longue chasse aux sorcières qui entraîna la mort de milliers de femmes et de soignantes traditionnelles au cours de la Renaissance, ainsi que la perte de savoirs en herboristerie.Les « sorcières » étaient notamment accusées de crimes sexuels contre les hommes, d\u2019utiliser des pouvoirs magiques affectant la santé et de « posséder des savoir-faire médicaux et obstétriques2 ».Puis, avec les débuts de la gynécologie moderne, au XIXe siècle, les sages-femmes se sont vues à leur tour dépossédées de leurs savoirs traditionnels empiriques, aussi précis qu\u2019éprouvés, rapidement remplacés par des pratiques basées sur des théories hasardeuses sur les ovaires et l\u2019utérus qui ont causé la mort d\u2019un grand nombre de femmes.La professionnalisation de la médecine organisa de façon brutale le monopole et la domination masculine dans le domaine des soins, instaurant une vision réduc- tionniste de la santé exclusivement centrée sur l\u2019aspect curatif, le diagnostic et la maladie, dévalorisant les capacités d\u2019autoguérison du corps et négligeant le bien-être global des patientes et des patients.S\u2019appuyant entre autres sur la théorie du germe de Louis Pasteur, le fameux rapport Flexner, publié en 1910 et portant sur l\u2019enseignement de la médecine aux États-Unis et au Canada, eut un effet catalyseur sur la standardisation de la formation en médecine autour du seul modèle de la médecine scienti?que en Amérique du Nord.Les femmes et leurs pratiques, indépendamment de leur ef?cacité, furent exclues des écoles de médecine.Les médecines traditionnelles autochtones et chinoise, l\u2019homéopathie, la naturopathie et les soins prodigués par les sages-femmes ont été sévèrement ostracisés, sinon combattus.Encore aujourd\u2019hui, il est de bon ton de ridiculiser par méconnaissance les médecines ho- listiques, particulièrement celles qui s\u2019éloignent le plus du modèle dominant, comme l\u2019homéopathie et les médecines énergétiques.Certes, des changements s\u2019opèrent, lentement.Les milieux médicaux prennent conscience des erreurs passées et des biais sexistes inhérents aux soins prodigués aux femmes.Toutefois, le système dominant perdure et le paradigme qui le sous-tend aussi.En raison notamment de leur sous- représentation dans les essais cliniques, les femmes se font surprescrire des médicaments à des dosages établis pour les hommes, ce qui les conduit à subir davantage d\u2019effets secondaires, parfois désastreux pour elles.La médicalisation de leur cycle reproducteur (menstruations, grossesses, ménopause) s\u2019est systématisée, ce qui mène à des violences obstétricales et gynécologiques.Tout cela fait partie intégrante d\u2019un paradigme de médicalisation qui ne tient pas encore assez compte des déterminants sociaux de la santé (violence, pauvreté, exclusion, etc.).Contestations féministes C\u2019est dans les années 1970, en s\u2019inscrivant dans un mouvement de réappropriation de l\u2019histoire des femmes, que des chercheuses et militantes ont mis au jour les savoirs (et l\u2019existence) de ces femmes qui, autrefois, ont été chamanes, guérisseuses, soignantes et sages-femmes.Au cours des années 1980 au Québec, dans des centres de santé exclusivement féminins, les femmes ont partagé ensemble des connaissances sur leur corps et leur santé.En réponse à l\u2019autoritarisme patriarcal du milieu médical, elles ont fondé des réseaux et des organismes d\u2019entraide qui ont permis de dénoncer les pratiques abusives en gynécologie, en obstétrique et en psychiatrie.Ces femmes, qui prônaient une humanisation des soins, ont été les instigatrices d\u2019une approche féministe de la santé.Pour améliorer et humaniser notre système de soins et mieux répondre aux besoins des femmes, le mouvement féministe en appelle à un changement de paradigme en matière de santé.PERSPECTIVES FÉMINISTES POUR UNE MÉDECINE PLUS INCLUSIVE L\u2019approche globale et féministe de la santé invite à s\u2019ouvrir à « une autre science du vivant », plus humaniste.?RELATIONS 811 HIVER 2020-2021 25 DOSSIER En désaccord avec la vision biomédicale qui segmente le corps et l\u2019esprit, cette approche globale et féministe se fonde sur une conception de la santé à la fois holistique (union corps-esprit) et relationnelle (résultant de rapports sociaux).De ce postulat découle une priorité accordée à la promotion de la santé dans un esprit de justice sociale, ce qui sous-tend la prise en compte des facteurs sociaux qui affectent la santé, tels que la violence, la pauvreté et les conditions de travail.Cette approche valorise une relation thérapeutique centrée sur les besoins de la personne (l\u2019écoute de son histoire) tout en tenant compte de la dimension intersectionnelle des problèmes de santé dont les déterminants sont liés aux enjeux de classe sociale, de sexe et de genre, de racisme, de capacités, etc.Alors que dans le paradigme médical dominant, le respect de l\u2019autonomie de la personne se réduit souvent au choix éclairé entre deux options médicales, l\u2019approche globale reconnaît à la personne soignée une expertise sur son corps-esprit et favorise l\u2019autoguérison.En militant pour le droit au consentement éclairé et à l\u2019information sur sa santé, elle appuie le droit de choisir une thérapie qui corresponde à ses propres valeurs et non à celles imposées par le modèle dominant, ce qui suppose l\u2019accès élargi aux médecines alternatives et complémentaires.Ces dernières ont beaucoup à offrir aux femmes, puisque le processus menant au choix thérapeutique s\u2019appuie sur leur histoire et sur leur contexte de vie3.Elles y trouvent des moyens autant pour soulager leurs problèmes de santé chroniques que pour mieux vivre les différents passages de leur vie reproductive, ce qui leur permet de reprendre le contrôle sur leur corps et leur santé.Changer de paradigme En prônant l\u2019autonomie des personnes vis-à-vis de l\u2019expertise médicale, certaines approches féministes proposent de se libérer du rapport autoritaire et infantilisant du corps médical à l\u2019endroit des femmes, mais aussi des patientes et des patients en général.Ici interviennent les principes de l\u2019auto- santé, en droite ligne avec ceux de la plupart des thérapies alternatives : la démédicalisation (ne pas traiter les processus naturels et les problèmes sociaux comme des maladies), la ré- appropriation de son corps, la libre circulation et la vulgarisation de l\u2019information, et l\u2019offre de ressources thérapeutiques diversi?ées pour maintenir sa santé ou se soigner.Par son regard critique sur la science positiviste et objec- tivante qui domine depuis 150 ans, l\u2019approche globale et féministe de la santé invite à s\u2019ouvrir à « une autre science du vivant », plus humaniste et qui, tout en tendant la main à l\u2019approche dominante, vise à sortir des crispations corporatistes et des logiques binaires et de combat contre la maladie.Certaines recherches dans des champs scien- ti?ques très divers peuvent être mises à pro?t dans cette optique.Pensons par exemple aux travaux du biophysicien Fritz Popp indiquant que nos cellules communiquent entre elles à l\u2019intérieur de notre corps-esprit, ou encore à ceux de l\u2019épigénétique, qui montrent que notre vécu et notre environnement peuvent modi?er notre génétique.Voilà quelques propositions scienti?ques qui in?uencent déjà de nouvelles pratiques et qui peuvent servir de fondements sur lesquels appuyer une médecine renouvelée.La vision globale et féministe de la santé participe au mouvement vers un changement de paradigme en matière de santé.Cette perspective holistique n\u2019est pas nouvelle ; elle est millénaire.La médicalisation et la mar- chandisation de la santé se sont imposées récemment dans l\u2019histoire, souvent aux dépens des femmes et des personnes jugées non conformes à la norme établie.Il est temps de s\u2019ouvrir à de nouveaux horizons.La pluralité des voix et l\u2019ouverture à reconsidérer ces points de vue ne sont-ils pas les principes sur lesquels, en théorie du moins, s\u2019établit la science ?1.Ministère de la Santé et des Services sociaux, Taux de consultation en médecine non traditionnelle [en ligne], 2008.2.Barbara Ehrenreich et Deirdre English, Sorcières, sages-femmes et in?rmières : Une histoire des femmes soignantes, Paris, Cambourakis, 2014, p.43.3.Voir RQASF, Changeons de lunettes ! Pour une approche globale et féministe de la santé [résumé en ligne], 2008.26 RELATIONS 811 HIVER 2020-2021 DOSSIER Sandrine Corbeil, Sérénité, 2020 LA QUÊTE DE RECONNAISSANCE DES SAGES-FEMMES Andrée Rivard L\u2019auteure, chargée de cours au Département des sciences humaines de l\u2019Université du Québec à Trois-Rivières, a notamment publié Histoire de l\u2019accouchement dans un Québec moderne (Remue-ménage, 2014) L a naissance a, le plus longtemps, été une affaire domestique.Le temps et la manière étaient jadis ceux de la mère et, même s\u2019il n\u2019était pas de coutume que l\u2019homme se tienne auprès de son épouse en travail, il pouvait bien arriver qu\u2019il y soit.Au-delà des normes socioculturelles et des nécessités (comme lorsqu\u2019une vie est en danger), les usages étaient d\u2019abord ceux du couple qui s\u2019apprête à accueillir, sous son toit, une nouvelle vie.C\u2019est l\u2019accélération de la médicalisation de la société durant le XXe siècle qui viendra changer la donne.Voici cette histoire, esquissée à grands traits.Avec la professionnalisation des médecins et leur monopolisation des soins diagnostics et curatifs, à la ?n du XIXe siècle et au début du suivant, les sages-femmes sont graduellement éliminées du paysage obstétrical.Celles qui restent sont rares.Elles assistent les femmes dans les milieux où il n\u2019y a aucun médecin en exercice.La mise en place d\u2019un système sanitaire centré sur l\u2019hôpital favorisera l\u2019élaboration d\u2019un nouveau modèle d\u2019accouchement, encore plus médicalisé.Ainsi, dès le milieu du XXe siècle, les femmes enceintes sont systématiquement dirigées vers l\u2019hôpital pour mettre au monde leur enfant.Le scénario est alors le suivant : dès son admission, la femme en travail est prise en charge par le personnel médical et soumise à une variété de soins de prévention et de surveillance.Simultanément, des médicaments lui sont administrés a?n de réguler les contractions et de contrôler ses douleurs (la femme est maintenue en état de somnolence, puis « endormie » au moment de l\u2019expulsion).Ces interventions ont souvent pour effet d\u2019en entraîner d\u2019autres, telle que l\u2019utilisation de forceps.Dans tous les cas, l\u2019avis de la femme n\u2019est pas requis.Pendant ce temps, le père est invité à s\u2019installer dans la salle d\u2019attente ou à retourner chez lui.Le nouveau-né, rarement allaité, est gardé dans une pouponnière, « à l\u2019abri des microbes ».Si la majorité des parents acceptent la nouvelle façon de faire (le savoir médical étant synonyme de Progrès), ils ne sont pas tous à l\u2019aise avec le nouveau rituel hypermédica- lisé, loin s\u2019en faut.Durant les années 1970 et 1980, l\u2019accouchement à domicile, organisé « avec les moyens du bord », sera la voie choisie par certaines personnes pour y échapper.Quelques sages-femmes avant la lettre, essentiellement autodidactes, connues en certains milieux « alternatifs » de la santé, se montrent disponibles pour les aider.Ces pratiques, devenues hors normes, exposaient chacun des acteurs et actrices au jugement d\u2019autrui, souvent sévère.Durant les dernières décennies du XXe siècle, le nouveau militantisme pour l\u2019humanisation de la naissance (un mouvement lié au vaste mouvement féministe) multiplie les démarches pour que des sages-femmes soient intégrées dans le système public de santé a?n d\u2019offrir des services démédicalisés en péri- natalité.C\u2019est à l\u2019arraché que les militantes parviendront à leurs ?ns, devant affronter l\u2019opposition farouche des associations de médecins et même celle des in?rmières et in?rmiers.L\u2019incorporation progressive des sages-femmes dans le système de santé québécois s\u2019amorce au début des années 1990 avec l\u2019ouverture des huit premières maisons de naissance.Il s\u2019agit de maternités de petite taille, séparées de l\u2019hôpital, où sont dispensés les services de suivi prénatal et postnatal et où peut se dérouler l\u2019accouchement selon un mode démédicalisé.En 1999, une nouvelle loi vient of?cialiser et encadrer la nouvelle profession et une formation complète en pratique sage-femme, menant à l\u2019obtention d\u2019un permis de pratique, est lancée à l\u2019UQTR.Au tournant du millénaire, ces nouveautés suscitent beaucoup d\u2019espoir, d\u2019autant plus que l\u2019élargissement de l\u2019accès aux services de sages-femmes fut inscrit parmi les objectifs de la nouvelle Politique de périnatalité 2008-2018 du gouvernement québécois.L\u2019histoire récente est toutefois marquée par un certain désenchantement.Les militantes se plaignent notamment de l\u2019extrême lenteur du développement des services (sous- ?nancés et inaccessibles en bien des endroits) en même temps qu\u2019elles découvrent certains effets néfastes liés à l\u2019encadrement institutionnel auquel elles ne peuvent plus échapper.Les sages- femmes doivent entre autres se soumettre à des protocoles partagés par toutes les personnes pratiquant l\u2019obstétrique, de sorte qu\u2019elles ne peuvent plus prendre de décisions adaptées à une cliente spéci?que et à une situation particulière, comme décider d\u2019assumer la responsabilité de l\u2019accouchement d\u2019une femme qui dépasse, ne serait-ce que d\u2019une seule journée, les 42 semaines de gestation (au-delà de quoi, les sages-femmes sont tenues de procéder à un transfert de soins vers un médecin).L\u2019organisation du travail et le faible nombre de sages-femmes font également en sorte qu\u2019une femme ne peut pas toujours compter sur la présence des sages-femmes qu\u2019elle connaît (rencontrées lors des consultations prénatales) lors de son accouchement.Or, l\u2019approche personnalisée et la continuité des soins durant le continuum grossesse-accouchement-suivi postnatal a été un motif historique de l\u2019appui des militantes à l\u2019intégration des sages-femmes dans le système de santé.Ces déceptions peuvent expliquer, du moins en partie, que des personnes recourent encore, comme durant les années 1970 et 1980, à des ressources non professionnelles pour les assister lors d\u2019une naissance à domicile.S\u2019ils traduisent la volonté inaltérable de certains parents d\u2019agir à leur manière, ces accouchements dits « autonomes » sont néanmoins une source de stress parfois intense.En somme, même lorsqu\u2019il se déroule hors d\u2019un centre hospitalier, l\u2019accouchement est de nos jours très loin d\u2019être l\u2019affaire domestique et privée qu\u2019il fut pour nos (pas si lointains) aïeules et aïeux.RELATIONS 811 HIVER 2020-2021 27 DOSSIER Jacques Dufresne L\u2019auteur, philosophe, est directeur de l\u2019Encyclopédie de l\u2019Agora S i on me demandait quel fut le plus grand évènement des trois derniers siècles, je répondrais : le passage du salut à la santé comme ?n de l\u2019existence humaine.Un idéal nouveau \u2013 la santé parfaite \u2013 est apparu dans ce contexte suscitant l\u2019espérance de durer indé?niment.Il en est résulté une dépendance excessive à l\u2019endroit de la médecine et une croissance continue de la part des dépenses publiques et privées consacrées aux traitements de tous genres.Cette croissance, il faut lui imposer une limite, car la médecine n\u2019est qu\u2019un des déterminants de la santé, qui ne doit pas éclipser les autres.Les anciens Grecs l\u2019avaient compris.Esculape, leur dieu de la médecine, avait deux ?lles : Hygée, la nymphe au teint vermeil, et Panacée, qui présidait à la prescription des Simples médecines.On a là, incarnés en ces deux ?gures, les deux pôles entre lesquels les attitudes face à la santé et à la maladie oscillent depuis les origines humaines : l\u2019hygiène et la panacée (le traitement, par médicaments ou chirurgie).Dans le passé récent, cet équilibre instable a été progressivement rompu en faveur de Panacée.Comment le rétablir ?Cette question se pose de façon tragique en cette année 2020, moment de pandémie et de grand désordre.M\u2019inspirant de la philosophe Simone Weil, j\u2019appelle ici désordre une situation où il faut choisir entre des obligations aussi fondamentales qu\u2019incompatibles : traiter le mieux possible les malades, freiner le dérèglement climatique, relancer l\u2019économie.On retrouve ce désordre à l\u2019intérieur même du système de santé, où il faut choisir entre soigner les cancéreux et les victimes de la COVID-19, tout en évitant que l\u2019armée des soignants ne soit plus mal en point que les contingents de malades.Pour dépasser ces contradictions, il faudra chercher une source d\u2019inspiration plus élevée et plus pertinente que celle qui consiste à faire de la santé un absolu.Mon point de départ sera cette dé?nition du chirurgien René Leriche : « La santé c\u2019est la vie dans le silence des organes.» Silence du corps ! Aussi bien dire que la santé c\u2019est l\u2019oubli de la santé, à l\u2019image de l\u2019enfant qui court vers la mer sans se demander si son cœur peut supporter un tel effort, et qui s\u2019arrête spontanément quand il a atteint sa limite.L\u2019organe sain disparaît dans un ensemble qui, lui-même, se fait oublier au pro?t d\u2019un projet qui le dépasse.L\u2019oubli de la santé peut même aller jusqu\u2019à son sacri?ce ; pensons à Michel-Ange peignant le plafond de la chapelle Sixtine dans une position inconfortable et des conditions insalubres.Le silence du corps est la voix de son harmonie, cette harmonie qui est au centre de la conception grecque de la santé, harmonie entre les organes, harmonie aussi entre les trois parties de l\u2019âme, selon Platon : le ventre (les instincts), le cœur (l\u2019affectivité) et la tête (l\u2019intelligence).Il me semble plus approprié aujourd\u2019hui d\u2019aborder la question de l\u2019harmonie sous l\u2019angle de l\u2019autonomie.Pourquoi ?Parce que l\u2019autonomie est la dé?nition de la vie, laquelle est menacée par cette chose hétéronome appelée machine.Au cours du dernier siècle, les sciences de la vie et les sciences humaines nous ont aussi appris bien des choses sur les conditions de l\u2019harmonie entre les principales dimensions de la personne : biologique, culturelle, rationnelle, spirituelle.La biologie moléculaire elle-même a révélé l\u2019existence d\u2019une forme d\u2019autonomie appelée auto-organisation.Biologie Henri F.Ellenberger, célèbre historien de la psychiatrie, sera ici notre guide.Dans son article « Ré?exions sur la guérison »1, il distingue, à partir de ses observations sur les animaux, plusieurs types de guérison (spontanée, de soi par soi) qui correspondent au niveau biologique d\u2019autonomie.Il conclut, citant Allendy : « l\u2019homme n\u2019est pas assez purement animal pour suivre un instinct authentique ».N\u2019est-ce pas plus vrai que jamais ?Ces derniers temps, l\u2019érosion des instincts a été telle qu\u2019il faut recourir à la science pour découvrir qu\u2019il en reste quelques beaux vestiges.Des chercheurs démontrent ainsi qu\u2019il faut suivre son instinct, boire quand on a soif, contredisant ainsi le diktat à la mode voulant qu\u2019il faut boire huit verres d\u2019eau par jour ou un litre et demi.Nulle trace pourtant dans la science sur l\u2019origine de ce diktat, laquelle se trouve sans doute, bien DU SALUT À LA SANTÉ, DE LA SANTÉ À LA VIE S\u2019appuyant sur le progrès technique, notre société a érodé la part d\u2019instinct qui nous constitue, rompant avec des rites culturels et des savoirs anciens grâce auxquels les êtres humains ont pourtant su se nourrir et se soigner.Une trajectoire qui a conduit à l\u2019abandon d\u2019une conception de la santé fondée sur l\u2019harmonie et l\u2019autonomie, avec laquelle il faudrait renouer.Aussi bien dire que la santé c\u2019est l\u2019oubli de la santé, à l\u2019image de l\u2019enfant qui court vers la mer sans se demander si son cœur peut supporter un tel effort.28 RELATIONS 811 HIVER 2020-2021 DOSSIER cachée, dans la stratégie publicitaire de vendeurs d\u2019eau en bouteille.Que d\u2019exemples d\u2019une telle stratégie ne trouve-t-on pas dans la surprescription de pilules dites préventives ?« L\u2019homme dégénéré, disait Nietzsche, est celui qui ne sait pas distinguer ce qui lui fait du mal.» Mais comment cultiver en nous-mêmes cette faculté mystérieuse, proche de l\u2019instinct, par laquelle nous distinguons spontanément ce qui nous fait du bien de ce qui nous fait du mal ?Ce que les sciences humaines nous ont appris sur les cultures non modernes nous autorise à présumer que l\u2019immersion dans la vie du paysage extérieur favorise la symbiose avec le paysage intérieur.La culture Je prends ici le mot culture dans le sens de comportement des peuples.Certains de ces comportements sont des thérapies collectives.Le Festival des rêves des Hurons, raconté dans les Relations des Jésuites, en est un bel exemple.Ellenberger y a vu l\u2019une des premières formes de la psychiatrie dynamique.« Les Hurons distinguaient trois causes de maladie : les causes naturelles, la sorcellerie, les désirs insatisfaits.L\u2019individu avait conscience de certains de ses désirs insatisfaits ; d\u2019autres, appelés on- dinnonk, restaient inconscients, mais pouvaient lui être révélés par ses rêves.Il pouvait toutefois oublier ces rêves, et certains désirs insatisfaits ne se manifestaient même pas en rêve.Des devins, appelés les saokata, étaient capables de découvrir ces désirs insatisfaits en regardant, par exemple, dans un récipient rempli d\u2019eau.Quand le malade était atteint d\u2019une maladie fatale, les devins déclaraient que l\u2019objet de son désir était impossible à atteindre.Quand il avait quelques chances de guérir, ils énuméraient divers objets susceptibles d\u2019être désirés par le malade et l\u2019on organisait un Festival des rêves.On faisait cadeau au malade des objets ainsi recueillis, ceci au cours d\u2019un banquet agrémenté de danses et d\u2019autres manifestations de joie collective2.» Le Festival des rêves était une thérapie.Les danses et les musiques traditionnelles illustrent bien la façon dont certaines pratiques culturelles recherchées pour le seul plaisir qu\u2019elles procurent peuvent aussi servir la cause de la santé.Elles ont été peau?nées au ?l des siècles pour permettre aux humains, entre autres bienfaits, des exercices physiques bien accordés aux rythmes et aux limites de leur corps, lequel est alors vécu comme un signe, porté par le désir et orienté vers le plaisir.L\u2019érosion de ces traditions a créé un vide trop souvent rempli par des exercices obligés.On marche et on court désormais sur les ordres de son entraîneur ou de son médecin, davantage que pour le plaisir de découvrir un paysage en conversant avec des amis \u2013 un glissement vers l\u2019hétéronomie dont Molière déjà se moquait : RELATIONS 811 HIVER 2020-2021 29 DOSSIER Sandrine Corbeil, Le dernier chant du cygne, 2020 POUR PROLONGER LA RÉFLEXION Consultez nos suggestions de lectures, de ?lms, de vidéos et de sites Web en lien avec ce dossier au www.revuerelations.qc.ca « Monsieur Purgon m\u2019a dit de me promener dans ma chambre, douze allées, douze venues ; mais j\u2019ai oublié de lui demander si c\u2019est en long ou en large » (Le malade imaginaire).Le rire, comme on le sait, est lui-même devenu une thérapie.La perte d\u2019autonomie résultant de la disparition du savoir traditionnel au pro?t du savoir des experts est aussi manifeste dans le domaine de l\u2019alimentation.On se prend à regretter l\u2019autonomie des Négritos, ces chasseurs- cueilleurs des îles du Sud-Est asiatique riches d\u2019une connaissance très ancienne des plantes et des animaux autour d\u2019eux.Avons-nous pris la juste mesure des effets indésirables du progrès ?On a publié ces dernières années des milliers d\u2019ouvrages savants sur l\u2019alimentation et il n\u2019y a jamais eu dans le monde autant d\u2019obèses.Nous n\u2019avons plus à assurer nous-mêmes notre sécurité alimentaire.Tout aliment dont la vente est autorisée par les experts de l\u2019État est réputé sain.Nous dépendons, souvent dans l\u2019angoisse, d\u2019un savoir hétéronome proli?que, instable, rempli de contradictions et manipulé par la publicité de l\u2019industrie agroalimentaire.En désespoir de cause, les plus éclairés se rabattent sur le régime méditerranéen, pure création d\u2019une culture.« Ancestors know best3 », disait le chimiste anthropologue Ross Hume Hall.Raison Retour au célèbre article d\u2019Ellenberger : « Le guérisseur rationnel existe depuis les temps immémoriaux et on le retrouve encore chez de nombreuses populations primitives.Il possède une connaissance approfondie des plantes et de leurs propriétés médicinales.Il est l\u2019ancêtre du médecin moderne, lequel s\u2019en distingue par une formation technique rigoureuse », écrit-il.Si bien fondée qu\u2019elle soit sur la méthode expérimentale illustrée par Claude Bernard dans sa découverte des causes du diabète, cette médecine moderne ne devient toutefois pleinement scienti?que que lorsque les traitements sont évalués avec la rigueur ayant présidé à l\u2019étude des causes.Cette seconde rigueur s\u2019appelle médecine factuelle.Elle consiste, par exemple, à comparer un traitement avec un placebo.Cette comparaison n\u2019étant pas toujours possible et ses résultats étant parfois présentés de façon mensongère, ou même frauduleuse, il s\u2019ensuit un ?ou qui fait dérailler la raison.On nous dit que le taux de rémission cinq ans après le premier traitement augmente constamment dans tel type de cancer, mais comment savoir si ce progrès résulte de l\u2019ef?cacité du traitement ou du fait que le dépistage a été fait plus tôt, à un moment où la tumeur avait encore bien des chances de demeurer inoffensive4 ?À l\u2019époque où les diagnostics étaient surtout intuitifs et les traitements limités, on était souvent réduits à observer l\u2019évolution des maladies.Il en résultait un sens du pronostic qui, s\u2019il se manifestait aujourd\u2019hui avec la même humilité, permettrait de faire des choix plus éclairés entre un traitement agressif et l\u2019abandon à la nature.Spiritualité Le philosophe Gustave Thibon a écrit : « La rupture entre l\u2019homme et la terre, c\u2019est aussi la rupture entre l\u2019homme et lui-même.Et, corrélativement, la rupture entre l\u2019homme et sa source divine.À l\u2019image de la plante qui se nourrit à la fois de l\u2019humus par ses racines et de la lumière par la fonction chlorophyllienne.» Je vois là une invitation à établir un lien entre la con?ance en la vie et la foi en Dieu, vivant lui- même.Je regarde le même paysage tous les jours.Certes, il fait ma joie au moment où je le contemple, mais me nourrit- il, me rend-il meilleur ?Je n\u2019en sais rien.Il n\u2019empêche que demain, dès l\u2019aube, je désirerai le revoir.Ce désir n\u2019est-il pas une image en même temps qu\u2019un commencement de la foi ?Il n\u2019y a qu\u2019une vie et elle est aussi lumière.Nous la réduisons à ses couleurs : élémentaire, psychologique, spirituelle\u2026 Il nous faut remonter à la source commune par le désir, l\u2019attention, la contemplation, la fusion.On a tendance aujourd\u2019hui à exclure la dimension intellectuelle de la sphère de la vie, l\u2019éducation étant d\u2019abord conçue non comme une quête de nourriture pour l\u2019esprit mais comme un moyen d\u2019acquérir des compétences.Tout jardinier le sait pourtant, la grande passion des plantes, c\u2019est le soleil ; leur croissance c\u2019est leur extase.C\u2019est ce que nous a appris, à propos des humains le philosophe Antonin-Gilbert Sertillanges dans La vie intellectuelle (1921), un livre hélas ! oublié : « Toute œuvre intellectuelle commence par l\u2019extase ; après seulement s\u2019exerce le talent de l\u2019arrangeur, la technique des enchaînements, des rapports, de la construction.Or, qu\u2019est l\u2019extase, sinon un essor loin de soi-même, un oubli de vivre, soi, a?n que vive dans la pensée et le cœur l\u2019objet de notre ivresse ?» 1.Disponible dans l\u2019Encyclopédie de l\u2019Agora, voir .2.H.Ellenberger, « Le festival des rêves chez les Hurons », Encyclopédie de l\u2019Agora [en ligne].3.Nos ancêtres étaient plus sages (traduction libre).4.Voir à ce sujet H.Gilbert Welch, Dois-je me faire tester pour le cancer ?Peut-être pas et voici pourquoi, Les Presses de l\u2019Université Laval, Québec, 2005.Avons-nous pris la juste mesure des effets indésirables du progrès ?On a publié ces dernières années des milliers d\u2019ouvrages savants sur l\u2019alimentation et il n\u2019y a jamais eu dans le monde autant d\u2019obèses.30 RELATIONS 811 HIVER 2020-2021 DOSSIER Notre numéro du printemps 2021 sera en kiosques, en librairies et en ligne le 19 mars.Pensez à réserver votre exemplaire ! Il comprendra notamment un dossier sur : LA PALESTINE Au cours de la dernière décennie, l\u2019extrême- droitisation de la politique israélienne semble avoir définitivement relégué aux oubliettes la perspective d\u2019une paix négociée sous le signe du droit international entre Israéliens et Palestiniens.Israël poursuit illégalement et en toute impunité le blocus de Gaza et la colonisation des territoires occupés, tout en planifiant l\u2019annexion de la Cisjordanie et en durcissant la répression contre toute contestation.Dans ce contexte, la résistance palestinienne se transforme, mais demeure entêtée.Quelles formes prend-elle ?D\u2019où peut venir l\u2019espoir d\u2019un changement ?Et quelles solidarités tisser avec le peuple palestinien ?AUSSI DANS CE NUMÉRO : \u2022 un débat sur la collapsologie ; \u2022 un regard sur le travail dans les services d\u2019aide à domicile et les services privés d\u2019hébergement ; \u2022 une analyse sur la Bolivie après la présidentielle d\u2019octobre 2020 ; \u2022 le Carnet de Yara El-Ghadban, la chronique littéraire de Marie-Élaine Guay et la chronique Questions de sens de Maya Ombasic ; \u2022 les œuvres de notre artiste invité, Cake$.Recevez notre infolettre par courriel, peu avant chaque parution.Inscrivez-vous à notre liste d\u2019envoi sur la page d\u2019accueil de notre site Web : .PROCHAIN NUMÉRO « Sur un ton de con?dence qui n\u2019enlève rien à la richesse du propos, Jean Bédard se penche sur son expérience personnelle de démêlés avec le cancer pour en tirer des leçons, sinon des questions pertinentes.» Gérald Baril, Nuit Blanche magazine littéraire LEMÉAC RELATIONS 811 HIVER 2020-2021 31 Cake$, A Little Girl Climbing Over Barbed Wire Fence, 2018. L\u2019auteur est professeur agrégé à l\u2019Université du Québec à Montréal, directeur de l\u2019Observatoire de l\u2019Asie de l\u2019Est et directeur adjoint au Conseil québécois d\u2019études géopolitiques G uerre commerciale, rivalité technologique, crise de Hong Kong, arrestations de ressortissants chinois sur le sol américain, fermetures soudaines des consulats chinois à Houston et américain à Chengdu, rhétorique belliqueuse, appel de Washington à « une coalition du monde libre » contre la Chine\u2026 les relations tendues entre la Chine et les États-Unis connaissent une escalade prévisible depuis l\u2019arrivée de Donald Trump à la Maison- Blanche.L\u2019Empire du Milieu est désormais présenté par le gouvernement étasunien comme une puissance rivale sur les plans géopolitique, géoéconomique et géostraté- gique dans la concurrence pour l\u2019hégémonie mondiale.Malgré ce constat, se dirige-t-on pour autant vers une guerre froide entre les deux pays ?L\u2019émergence maîtrisée de la Chine Le décollage économique de la Chine et sa montée en puissance dans l\u2019économie mondiale constituent l\u2019un des phénomènes les plus marquants de ce début de XXIe siècle.En 1980, son PIB représentait 2,9 % du PIB mondial, alors qu\u2019en 2020 il en représente près de 19,2 %, selon le World Economic Outlook Data Base du Fonds monétaire international.Quant aux projections pour 2050, elles placent la Chine en première position en matière de PIB, devant l\u2019Inde et les États-Unis1.Sur le plan commercial, l\u2019ascension du pays est tout aussi impressionnante.Premier exportateur mondial de marchandises CHINE\u2013ÉTATS-UNIS : UNE NOUVELLE GUERRE FROIDE ?La montée en puissance de l\u2019Empire du Milieu ces dernières années signi?e-t-elle pour autant que le monde se dirige vers une véritable guerre froide entre la Chine et les États-Unis ?La situation de rivalité mais aussi de codépendance qui lie les deux pays impose une réponse prudente à cette question.Éric Mottet 32 RELATIONS 811 HIVER 2020-2021 AILLEURS L\u2019attitude de confrontation adoptée par le président étasunien à l\u2019égard de la Chine a accentué la tension entre les deux puissances rivales.Photo : Maison-Blanche/Flickr et second importateur derrière les États-Unis, la Chine a vu sa part des exportations mondiales passer de 2,5 % à 13,1 %, entre 1993 et 2018, et celle de ses importations de 2,7 % à 11 %2.La Chine est ainsi devenue, en quelques décennies, l\u2019un des trois grands pôles de l\u2019économie mondiale, avec les États-Unis et l\u2019Allemagne.Elle a aussi parfaitement maîtrisé le contrôle des investissements étrangers sur son territoire de même que les transferts de technologies, se positionnant ainsi comme l\u2019atelier du monde, mais surtout comme un point central et incontournable des chaînes de valeur.On désigne par ce terme l\u2019ensemble des activités interconnectées d\u2019une entreprise a?n d\u2019obtenir un avantage concurrentiel, un système mis en place par les multinationales qui dominent l\u2019économie mondiale actuelle.Cette montée en puissance de la Chine n\u2019est pas sans susciter de nombreuses critiques \u2013 notamment sur les plans des droits humains et de l\u2019écologie3 \u2013, à commencer aux États-Unis où les rivalités n\u2019ont cessé de s\u2019accumuler depuis le début des années 2000.De la codépendance économique au piège de Thucydide Il faut d\u2019abord mentionner que la relation entre la Chine et les États-Unis est devenue à ce point étroite que certains auteurs comme Stephen Roach dans Unbalanced : The Codependency of America and China (Yale University Press, 2014) en parlent comme d\u2019une relation de « codépendance ».S\u2019il ne faut pas surestimer cette codépendance, notamment sur les plans de l\u2019économie et des investissements \u2013 puisque le Canada et le Mexique demeurent les premier et deuxième partenaires commerciaux des États-Unis \u2013, il n\u2019en demeure pas moins que la troisième position de la Chine montre à quel point cette dernière et les États-Unis ont besoin l\u2019un de l\u2019autre.Ce changement de statut et de trajectoire sont symbolisés par les nouvelles ambitions du président Xi Jinping, qui s\u2019incarnent notamment dans les grands projets de la Belt and Road Initiative (nouvelles routes de la soie reliant la Chine à l\u2019Occident par voies maritimes, ferroviaires et routières sur lesquelles je reviendrai dans un autre article) et le plan Made in China 2025.De nombreux observateurs américains perçoivent désormais la Chine comme aspirant à l\u2019hégémonie, sa domination devenant inéluctable au fur et à mesure que se densi?e sa puissance économique, géopolitique et géo- stratégique, une perspective jugée inenvisageable pour les États-Unis.Favorisée par son accession à l\u2019Organisation mondiale du commerce (OMC) en 2001, puis par la crise ?nancière de 2008-2009, la montée en puissance de la Chine \u2013 d\u2019abord de son économie puis de son appareil militaire (un budget de 261 milliards de dollars américains en 2019) \u2013 a ravivé les débats sur l\u2019éventualité d\u2019un con?it ouvert avec les États-Unis.À cet égard, le politologue Graham Allison, professeur à Harvard, évoquant le risque de voir la relation entre les deux pays déboucher sur un con?it, rappelle « le piège de Thucydide4 », l\u2019historien grec qui, dans l\u2019Antiquité, a relaté la Guerre du Péloponnèse ayant opposé l\u2019empire athénien à Sparte, puissance montante qui en sortit victorieuse.Après avoir longtemps espéré voir la Chine s\u2019intégrer dans l\u2019ordre international, les États-Unis s\u2019irritent donc désormais de voir Beijing pro?ter de la stabilité de la Pax Americana \u2013 produit de l\u2019hégémonie américaine dans le monde et de sa domination économique et militaire \u2013, laquelle semble de moins en moins favoriser Washington.Il est incontestable que la Chine tire pro?t de l\u2019affaiblissement progressif des grandes puissances, et surtout de celui des États-Unis, en multipliant les initiatives internationales visant à af?rmer la sienne.Cette perception est con?rmée dans la National Security Strategy of the United States of America, un rapport paru en décembre 2017 qui dé?nissait la Chine comme une « rivale stratégique » des États-Unis au même titre que la Russie.C\u2019est dans ce contexte qu\u2019il faut comprendre la riposte commerciale, puis technologique, de l\u2019administration Trump.Une « guerre » commerciale En mars 2018, à la suite d\u2019une enquête menée sur le transfert de technologies (section 301 du Trade Act), le gouvernement américain annonçait que des droits de douane punitifs d\u2019une valeur de 50 milliards de dollars américains seraient imposés unilatéralement sur des importations en provenance de Chine, en raison de la violation de la propriété intellectuelle détenue par les entreprises américaines.Dès lors, la « guerre commerciale » s\u2019est intensi?ée, la quasi-totalité des exportations chinoises vers les États- Unis étant assujettie à des droits de douane supplémentaires, notamment pour rééquilibrer un dé?cit commercial nettement à l\u2019avantage de la Chine (de l\u2019ordre de 420 milliards de dollars en 2018).Ébranlée par la virulence des attaques américaines et des droits de douane punitifs, la Chine a conclu une entente commerciale d\u2019un nouveau type avec les États-Unis.Cet accord de phase 1 (la phase 2 devant se négocier après les élections américaines), signé le 15 janvier dernier, prévoit que la Chine augmentera ses importations de biens et de services américains de 200 milliards de dollars pour 2020 et 2021, soit presque le double par rapport à leur niveau de 2017.Le gouvernement chinois s\u2019engage aussi à renforcer la défense de la propriété intellectuelle, à interdire les transferts forcés de technologie, à prendre des mesures d\u2019ouverture du secteur ?nancier et à ne pas manipuler la monnaie chinoise (yuan) pour atténuer l\u2019impact de la hausse des droits de douane, par exemple.En contrepartie, les États-Unis ont ramené de 15 % à 7,5 % les droits de douane sur 120 milliards de dollars d\u2019importations, tout en les maintenant à 25 % sur 250 milliards d\u2019importations.S\u2019il est certain que la croissance de l\u2019économie chinoise procure de nombreux avantages aux entreprises américaines, le fait que Beijing veuille désormais creuser l\u2019écart avec son grand rival et changer le rapport de force en sa faveur dérange.?RELATIONS 811 HIVER 2020-2021 33 AILLEURS Une rivalité technologique Débuté sur le front commercial, l\u2019affrontement sino- américain s\u2019est prolongé sur le front technologique, Beijing ayant l\u2019ambition d\u2019évoluer de sa position « d\u2019atelier du monde » vers celle de siège d\u2019« une production spécialisée et innovante », tel qu\u2019énoncé dans le plan Made in China 2025.Pour atteindre cet objectif, le pays investit massivement dans la recherche et le développement, y consacrant 2,1 % de son PIB.Depuis quelques années, le contrôle des données numériques fait l\u2019objet d\u2019une concurrence planétaire qui oppose principalement les États-Unis et la Chine.Les principaux concurrents des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) sont aujourd\u2019hui chinois et désignés par l\u2019acronyme BHATX (Baidu, Huawei, Alibaba, Tencent et Xiaomi).Ils béné?cient d\u2019un marché intérieur à la fois protégé \u2013 puisque les GAFAM ne sont pas autorisés à exercer leurs activités sur le territoire chinois5 \u2013 et en pleine expansion.Les BHATX, qui ont les mêmes objectifs stratégiques que l\u2019État-parti, deviennent alors de véritables outils géoéconomiques entre les mains du pouvoir central, qui souhaite faire de la Chine la future puissance dominante dans le domaine.Grâce aux BHATX, la Chine souhaite développer une « route de la soie numérique » et tente notamment d\u2019in?uencer en sa faveur les normes et les standards du secteur du numérique.En outre, que ce soit par le truchement de sa recherche fondamentale et appliquée ou dans le but de placer le pays en tête de la connaissance mondiale dans les secteurs clés des sciences cognitives, de la neurobiologie, de la neuroscience, de la logique mathématique et des logiciels complexes, la Chine a aujourd\u2019hui fait de l\u2019intelligence arti?cielle (IA) un secteur prioritaire et pourrait s\u2019imposer comme le chef de ?le en la matière à l\u2019horizon 2030.Cela s\u2019explique entre autres par le volume de données que produisent plus de 856 millions d\u2019internautes et par des investissements publics et privés colossaux (70 milliards de dollars en 2019-2020), sans oublier l\u2019énorme quantité de données recueillies par la surveillance électronique étatique et les logiciels de reconnaissance faciale.L\u2019étroite articulation entre le projet des nouvelles routes de la soie et le plan Made in China 2025 \u2013 qui cible dix industries innovantes (économie numérique, IA, robotique, drones, supercalculateurs, semi-conducteurs, informatique quantique, etc.) \u2013 a pour but de réduire la dépendance technologique extérieure de la Chine, notamment face aux États-Unis, et d\u2019en faire un leader à l\u2019échelle mondiale.Pour les uns, le réseau 5G (terme désignant la cinquième génération des standards pour la téléphonie mobile) développé par les entreprises chinoises (Huawei et ZTE) montre leur maîtrise très avancée des nouvelles technologies.La 5G couvrira les États membres des nouvelles routes de la soie (126 pays), apportant du même coup un débouché économique et une innovation technologique à ces pays, dont plusieurs sont en développement.D\u2019autres, en revanche, y voient un cheval de Troie mettant ces pays sous surveillance.C\u2019est notamment le cas des États-Unis, qui ont fait entendre leurs inquiétudes face à la menace que pose la 5G chinoise, vue comme un outil de dépendance instaurant une nouvelle forme de gouvernance régulée par des normes chinoises.Mais force est de constater que la stratégie américaine visant à « con?ner Huawei » est pour l\u2019instant un échec.Jusqu\u2019où ira l\u2019escalade ?Atteindrons-nous, à court terme, un point de non-retour dans la dégradation des relations entre les États-Unis et la Chine ?Nous dirigeons-nous vers une véritable guerre froide entre des économies toujours très imbriquées en dépit d\u2019un commerce bilatéral en baisse en raison de la pandémie de COVID-19 et de la diminution considérable des investissements chinois aux États-Unis ?Du côté chinois, le développement économique, la stabilité sociale et la survie du régime politique à parti unique restent et resteront les priorités.S\u2019il s\u2019agit de faire de la Chine une très grande puissance, disputer la première place aux États-Unis n\u2019est pas forcément un objectif primordial à court et moyen terme.Le gouvernement chinois garde la tête froide.Il prend des risques calculés vis-à-vis des États-Unis et ne se laisse pas entraîner dans des situations dangereuses dont il ne pourrait s\u2019extirper.Du côté des États-Unis, tout dépendra des élections présidentielles, dont le résultat n\u2019est pas encore connu au moment d\u2019écrire ces lignes.Si le candidat démocrate l\u2019empor tait, la trêve prévue par la phase 1 pourrait plus aisément donner lieu à la négociation d\u2019un accord sur la phase 2, mais pourrait aussi relancer de vives critiques sur la nature du régime chinois et les violations des droits de la personne.1.PricewaterhouseCoopers, « The Long View.How will the global economic order change by 2050 ?», février 2017.2.OMC, « World Trade Statistical Review 2019 », Genève, 2019.3.Voir dans Relations : Dilmurat Mahmut, « Ouïghours : un génocide culturel en marche », n° 809, juillet-août 2020 et Jean-François Rousseau, « La Chine face à la crise écologique », n° 799, novembre- décembre 2018.4.Graham Allison, « Destined for War : Can America and China Escape Thucydide\u2019s Trap ?», Houghton Mif?in Harcourt, 2017.5.Apple distribue ses produits en Chine, mais elle n\u2019est plus autorisée à vendre ses applications via son App Store.S\u2019il s\u2019agit de faire de la Chine une très grande puissance, disputer la première place aux États-Unis n\u2019est pas forcément un objectif primordial à court et moyen terme.34 RELATIONS 811 HIVER 2020-2021 AILLEURS ?RELATIONS 811 HIVER 2020-2021 35 REGARD L'auteur et les autrices, membres de Québec solidaire, y portent l\u2019option pour une défense civile non-violente A u Québec, nous tirons traditionnellement ?erté de notre paci?sme, qui serait l\u2019une des composantes de notre société dite distincte.Dès lors, on pourrait penser que l\u2019idéologie de la non-violence serait déjà bien connue et ancrée dans la société québécoise.Le dernier congrès de Québec solidaire (QS), à l\u2019automne 2019, au cours duquel les membres étaient entre autres choses appelés à dé?nir la politique de défense dont devrait se doter un Québec souverain, permet toutefois d\u2019en douter.La défense civile non-violente faisait partie des options proposées.Or, à une très forte majorité, les membres se sont prononcés en faveur de la création « d\u2019une force d\u2019autodéfense hybride, à composantes civile et militaire, dont le rôle sera axé sur la neutralité et la dissuasion ».En d\u2019autres termes, le congrès a tranché en faveur d\u2019une armée nationale.Certes, celle-ci n\u2019interviendrait pas à l\u2019extérieur du territoire québécois ni ne prendrait part à des missions sous l\u2019égide de l\u2019OTAN, le parti ayant déjà déterminé qu\u2019un Québec souverain n\u2019adhérerait pas à cette instance considérée comme étant au service de l\u2019impérialisme étasunien.Néanmoins, une fois le bras pris dans l\u2019engrenage des acquisitions militaires, l\u2019ambition de conserver le contrôle d\u2019une telle politique pourrait se révéler illusoire.QUÉBEC SOLIDAIRE EN FAVEUR D\u2019UNE ARMÉE : UN CHOIX CONTRE NATURE En se prononçant en faveur de la création d\u2019une armée nationale lors de son dernier congrès, Québec solidaire en a surpris plus d\u2019un.Que signi?e une telle décision pour un parti de gauche et en quoi est-elle cohérente avec ses principes fondateurs ?Normand Beaudet, Louise Constantin et Lucie Mayer Christian Tiffet, Énigmatique armée, 2020 Ne pouvons-nous pas considérer que la mobilisation de masse sera toujours le levier le plus important pour résister aux menaces qui peuvent peser sur les mouvements d\u2019émancipation sociale ?36 RELATIONS 811 HIVER 2020-2021 REGARD Quelle cohérence ?Dire que cette décision a créé une onde de choc dans certains milieux et auprès de membres et de sympathisants de QS est un euphémisme tant elle semble incompatible avec sa Déclaration de principes initiale qui af?rme : « Nous sommes écologistes, de gauche, démocrates, féministes, altermon- dialistes et paci?stes.» Au ?l de l\u2019adoption des chapitres de son programme, le parti a ainsi progressivement concrétisé son orientation paci?ste, notamment par des résolutions adoptées au congrès de 2017 en faveur de la réduction massive des budgets militaires, du démantèlement de l\u2019arsenal nucléaire et de la création d\u2019un ministère des Affaires étrangères, de la Solidarité internationale et de la Paix.QS défend aussi l\u2019implantation d\u2019une culture de la paix par la mise en place d\u2019un programme structuré de sensibilisation et d\u2019éducation, entre autres mesures.Il a aussi pris position contre la militarisation, qui entraîne l\u2019augmentation des violences faites aux femmes, et contre la propagande militaire qui repose sur des valeurs patriarcales, hiérarchiques et antidémocratiques.Avec de tels engagements, comment les membres de QS en sont-ils venus à voter en faveur d\u2019une armée ?Le fait est que la notion de défense civile non-violente s\u2019est révélée largement méconnue et qu\u2019elle fait même l\u2019objet de préjugés.Il faut déplorer ici que les tentatives de ses partisans pour mieux la faire connaître n\u2019aient pas vraiment reçu d\u2019appui des instances dirigeantes du parti, sous prétexte d\u2019accorder un traitement uniforme à toutes les options, mais empêchant par le fait même que les membres acquièrent un même niveau de connaissance sur les options proposées pour en débattre de façon éclairée.Ainsi, de débat, il n\u2019y en a pas vraiment eu.En quoi consiste donc la défense populaire et civile non-violente ?Il s\u2019agit d\u2019une forme de défense alternative qui repose sur l\u2019accroissement de la capacité de résistance des populations face à une agression.Elle ne vise pas à pouvoir contrer militairement une incursion étrangère ou une prise de possession du territoire, mais à rendre futiles les possibilités d\u2019en tirer le moindre avantage.L\u2019approche mise donc sur une capacité de dissuasion qui conjugue, de manière plani?ée et organisée, des actions collectives de non-coopération et de confrontation avec l\u2019adversaire pour faire en sorte que celui-ci soit mis dans l\u2019incapacité d\u2019atteindre ses objectifs, soit l\u2019in?uence idéologique, la domination politique et l\u2019exploitation économique.On parle ici d\u2019implanter une culture de la résistance.Si on veut rendre les populations capables d\u2019opposer une résistance ef?cace, on doit avant tout réduire les vulnérabilités concernant l\u2019approvisionnement en biens indispensables.Il faut ainsi veiller à protéger les sources d\u2019eau potable a?n d\u2019en garantir l\u2019accès partout, assurer un approvisionnement énergétique décentralisé et fournir des denrées alimentaires de proximité toute l\u2019année, a?n de minimiser l\u2019intensité de la crise provoquée par le con?it et d\u2019optimiser la capacité de résistance des populations.Bref, développer l\u2019autonomie des communautés, c\u2019est aussi développer leur capacité de résilience et de résistance1.La moindre rupture dans les chaînes d\u2019approvisionnement en énergie, en aliments, en médicaments, en fournitures médicales et en produits liés à d\u2019autres besoins élémentaires risque de déstabiliser l\u2019organisation sociale.La pandémie de COVID-19 a bien mis en évidence la vulnérabilité du système économique actuel.Un point de rupture Entre 2017 et 2019, il est clair que l\u2019ordre du jour de QS a été dicté par des évènements qui ont transformé sa dynamique : la fusion avec Option nationale (ON), l\u2019élection de dix parlementaires à l\u2019Assemblée nationale et l\u2019augmentation marquée du nombre de membres, s\u2019établissant maintenant à quelque 20 000.Si on peut se réjouir de tels résultats, il était prévisible que la culture et le fonctionnement du parti subiraient une mutation ; et ce fut le cas.Pour plusieurs, le congrès de novembre 2019 représente un point de rupture avec les origines de QS, issu de la fusion de partis et de mouvements de gauche et attaché à une certaine tradition de démocratie.L\u2019apport des membres d\u2019ON a certainement pesé dans le choix d\u2019une force armée, puisque cette option faisait déjà partie de son programme.Mais l\u2019arrivée d\u2019un nombre important de nouveaux membres a aussi conduit à une perte de mémoire quant aux positions initiales de QS ainsi qu\u2019à une méconnaissance des engagements pris antérieurement, voire de l\u2019identité du parti.Sans revenir sur tous les arguments soutenant l\u2019option d\u2019une défense civile non-violente, nous aimerions mettre en évidence certains éléments plus stratégiques.En premier lieu, le choix d\u2019une armée \u2013 une institution qui a ses propres règles et sur laquelle la société civile n\u2019a aucune prise \u2013 remet en question la vision de l\u2019État en tant « qu\u2019instrument du peuple, dont la volonté se réalisera entre autres à travers les services publics » (art.6.1.2 du programme).Il va aussi à l\u2019encontre de la conception de la démocratie que nous croyions enracinée dans les valeurs fondatrices de QS, qui impliquent une démocratie participative et une décentralisation des décisions.Nul doute que la nature de l\u2019État, les institutions dans lesquelles il s\u2019incarne et le rôle de la société civile seront au cœur des ré?exions de l\u2019assemblée constituante que QS convoquera si le parti accède un jour au pouvoir.Il sera alors encore temps, espérons-le, de ré?échir plus en profondeur sur une défense civile non-violente.Une armée à l\u2019heure de l\u2019urgence climatique ?Une autre contradiction ?agrante entre le choix d\u2019une armée et les orientations de QS est à souligner.Le parti, en effet, a fait de l\u2019urgence climatique une priorité absolue Si le militarisme est plus généralement associé à la droite et plus encore à l\u2019extrême droite, qu\u2019en est-il pour la gauche ?RELATIONS 811 HIVER 2020-2021 37 REGARD et a lancé en 2018 un plan de transition économique prévoyant que le Québec se retire de l\u2019exploitation des hydrocarbures et des énergies fossiles.Or, l\u2019armée est reconnue pour être l\u2019une des institutions les plus polluantes en raison de sa consommation vorace de matières premières et de ressources énergétiques (dont les hydrocarbures) et de tous les déchets toxiques qu\u2019elle laisse sur son passage.Or, même avec une armée de dimension modeste, comme on peut imaginer celle envisagée ici, on voit mal comment cet écueil peut être surmonté.QS est traditionnellement proche du mouvement écologiste, qui fournit l\u2019exemple d\u2019une résistance citoyenne décentralisée reproduisant précisément la mécanique de la défense non- violente.Pensons au mouvement Extinction Rébellion, aux actions du Regroupement Vigilance Hydrocarbures Québec, à Coule pas chez nous et à l\u2019opposition au projet GNL Québec au Saguenay, entre autres.Toutes ces initiatives ont reçu l\u2019appui actif de Québec solidaire, qui a en outre adhéré au projet Québec ZéN (zéro émission nette) du Front commun pour la transition énergétique, une démarche reposant sur une stratégie de mobilisation régionale décentralisée2.C\u2019est sans oublier les luttes autochtones qu\u2019appuie aussi QS et qui s\u2019inscrivent également en majeure partie dans la résistance non-violente.Le mouvement autochtone pancanadien de soutien à la nation Wet\u2019suwet\u2019en \u2013 qui revendique le respect de ses terres ancestrales face au projet de gazoduc Coastal Gas Link \u2013 a bien montré comment de petits groupes bien coordonnés peuvent réussir à perturber le réseau ferroviaire, symbole fondateur du Canada, entraînant d\u2019importantes conséquences économiques.Ces actions de résistance non-violente ont amené le gouvernement canadien et celui de la Colombie-Britannique à la table de négociation.Malheureusement, des voix se sont élevées pour réclamer l\u2019intervention de l\u2019armée, comme lors de la crise d\u2019Oka, épisode où l\u2019on s\u2019était pourtant demandé si on n\u2019aurait pas mieux géré la situation sans l\u2019intervention de cette dernière3.Et l\u2019accession à l\u2019indépendance ?Le front de l\u2019environnement est particulièrement révélateur en matière de stratégies de résistance.Il touche directement au contrôle du territoire et des ressources ainsi qu\u2019aux choix économiques faits par une société.Cependant, l\u2019élément qui semble avoir été le plus déterminant dans le vote en faveur d\u2019une armée, c\u2019est celui de la stratégie d\u2019accession à l\u2019indépendance.Nombreux sont ceux et celles qui se montrent convaincus que l\u2019indépendance du Québec, que pourrait éventuellement proclamer un gouvernement dirigé par QS, donnerait lieu à une invasion du territoire par le Canada, comme lors des évènements d\u2019octobre 1970.Les États-Unis pourraient même se mettre de la partie a?n d\u2019assurer la sécurité du continent.Faudrait-il donc croire que seule la lutte armée peut conduire à l\u2019indépendance du Québec ?Et si tel est le cas, est-ce que la population serait prête à prendre les armes pour s\u2019engager dans ce projet ?Comment croire qu\u2019une armée québécoise serait nécessairement victorieuse face à une armée canadienne déjà constituée et, à plus forte raison, face à l\u2019armée étasunienne ?Et toutes les ressources que le nouvel État québécois devrait allouer pour former et équiper une armée en mesure de défendre l\u2019immensité du territoire québécois, sur les plans terrestre, aérien et maritime, ne sont-elles pas autant de ressources dont seraient privés nos services publics ?Ne pouvons-nous pas considérer que la mobilisation de masse sera toujours le levier le plus important pour résister aux menaces qui peuvent peser sur les mouvements d\u2019émancipation sociale ?Il faut certes admettre que l\u2019enjeu de la défense doit être au cœur d\u2019un projet de société et de pays.Il importe néanmoins de s\u2019interroger sur la vision à laquelle il devrait donner lieu dans un parti de gauche, tel que se dé?nit QS.Si le militarisme est plus généralement associé à la droite et plus encore à l\u2019extrême droite, qu\u2019en est-il pour la gauche ?La question ouvre tout un champ d\u2019analyse.Chose certaine, aujourd\u2019hui, un parti comme QS est in?uencé par le mouvement altermondialiste, qui prône la solidarité entre les peuples et remet en question le néolibéralisme et la mainmise des multinationales sur l\u2019économie et la société en général.Or, le complexe militaro-industriel se trouve au cœur de ce système néolibéral, alimentant l\u2019extractivisme et le commerce des armes, sans parler de la menace nucléaire.Voter en faveur d\u2019une armée équivaut à subir d\u2019une façon ou d\u2019une autre la loi de ce complexe militaro- industriel.Est-ce bien ce que souhaitent les membres de Québec solidaire ?On ne peut réécrire l\u2019histoire.Mais il est permis de ré?échir à ce qui en aurait été le cours si l\u2019appel lancé par Rosa Luxemburg aux partis sociaux-démocrates européens de s\u2019opposer à la Première Guerre mondiale, de faire primer la lutte des classes sur le nationalisme et de promouvoir la solidarité entre ouvriers de différentes nationalités avait été entendu.1.Lire Normand Beaudet, « Urgence climatique : se donner une vision », Le Devoir, 24 février 2020 ; Serge Mongeau (dir.), Un pays sans armée, Montréal, Écosociété, 1993.2.Lire Dominique Bernier, « Vers un Québec ZéN », Relations, no 807, avril 2020.3.Lire Jacques Gélinas, « Le problème autochtone », dans S.Mongeau (dir.), op.cit. 38 RELATIONS 811 HIVER 2020-2021 CONCOURS L e 24 mars dernier, une dizaine de personnes migrantes détenues au Centre de surveillance de l\u2019immigration (CSI) de Laval entamaient une grève de la faim de huit jours pour protester contre leurs conditions de détention dans le contexte de la pandémie de COVID-19.La semaine précédente, l\u2019organisme Solidarité sans frontières envoyait aux gouvernements fédéral et provincial une pétition signée par 34 personnes détenues dans ce centre, pour réclamer leur libération ainsi que l\u2019accès à des soins de santé adéquats et à un hébergement sécuritaire.Ces mobilisations s\u2019inscrivent dans la foulée des actions directes, manifestations et sorties publiques organisées depuis des années pour dénoncer le recours à la détention par l\u2019Agence des services frontaliers du Canada.La création d\u2019un nouveau centre de détention pour migrants et migrantes à Laval, dont l\u2019ouverture est prévue en 2021, est particulièrement critiquée.Alors que le Canada aime se présenter comme une terre d\u2019asile et un pays ouvert à l\u2019immigration, il faut savoir que la détention de personnes migrantes constitue une des formes d\u2019incarcération dont la croissance est la plus rapide sur son territoire.Dans son budget de 2019, le gouvernement fédéral proposait d\u2019ailleurs d\u2019investir 1,18 milliard de dollars sur cinq ans dans sa nouvelle Stratégie en matière de protection frontalière.L\u2019investissement canadien dans la « sécurisation » des frontières révèle des dynamiques d\u2019exclusion auxquelles il est primordial de nous attarder dans une perspective de justice sociale.La mobilité à l\u2019ère de la mondialisation Comme l\u2019a montré l\u2019anthropologue Mark Duf?eld1, la sortie de la Guerre froide s\u2019est traduite entre autres par une érosion progressive des droits de circulation des personnes migrantes, réfugiées et demandeuses d\u2019asile, et ce, particulièrement lorsqu\u2019il s\u2019agit de migrer vers les pays dits « développés ».Cette érosion de la capacité à circuler se révèle comme le revers du récit de la mondialisation.Alors que des frontières nationales ont été largement ouvertes et libéralisées pour faciliter les échanges commerciaux, la circulation de certaines catégories de personnes a été criminalisée par les États au nom de la sécurité publique.La « bonne » mobilité est célébrée et encouragée (voyages d\u2019affaires, séjours d\u2019études, tourisme, etc.), tandis que les États mettent en place des mécanismes pour contrecarrer la « mauvaise » mobilité, celle associée à la pauvreté ou aux guerres.Ainsi, si la mondialisation est souvent pensée comme une ère de ?ux libres où les frontières sont abolies, elle signi?e, pour les communautés les plus marginalisées, une multiplication des frontières, des points de contrôle et des restrictions ainsi qu\u2019une surveillance accrue.En outre, ce verrouillage du monde s\u2019accompagne d\u2019un recours croissant à la détention et à la déportation, comme en témoigne la prolifération des centres de détention pour personnes migrantes.L\u2019organisme de défense de droits Global Detention Project recense en effet l\u2019implantation de tels centres dans plus de 100 pays, incluant le Canada.Au Canada C\u2019est l\u2019Agence des services frontaliers du Canada (ASFC) qui est responsable de la gestion de l\u2019accès au territoire canadien.L\u2019ASFC déploie plusieurs dispositifs pour sécuriser les frontières, dont trois principaux Centres de surveillance de l\u2019immigration (CSI) situés à la périphérie des principaux centres urbains : Montréal, Toronto et Vancouver.Locali- Sophie Marois, étudiante à la maîtrise en sociologie à l\u2019Université Laval, est l\u2019heureuse gagnante de l\u2019édition 2020 de notre concours d\u2019écriture étudiant « Jeunes voix engagées ».Voici le texte qui lui a valu la bourse de 500 $.LES CENTRES DE DÉTENTION POUR PERSONNES MIGRANTES : AUX FRONTIÈRES DE L\u2019INSÉCURITÉ Sophie Marois JEUNES VOIX ENGAGÉES Photo : Julie Manternach RELATIONS 811 HIVER 2020-2021 39 sés aux principaux points d\u2019entrée du pays, les CSI gèrent la majorité des détentions de personnes migrantes au Canada.Toutefois, dans des régions où il n\u2019y en a pas, l\u2019ASFC collabore avec de nombreux établissements correctionnels provinciaux et même avec des prisons à sécurité maximale gérées par le gouvernement fédéral.Bien que les personnes qui y sont détenues ne soient pas formellement accusées ou condamnées, ces établissements fonctionnent comme des prisons à sécurité moyenne, comprenant des clôtures de barbelés, des systèmes de portes à verrouillage central, des gardes de sécurité et des caméras de surveillance.Selon la juriste Delphine Nakache, la détention dans des institutions de type carcéral et le recours à des mesures punitives sont utilisés alors que le motif de la détention est souvent purement « administratif » \u2013 les personnes détenues n\u2019étant pas présumées ou reconnues coupables de délits2.D\u2019après les données rendues publiques par l\u2019ASFC, 8781 personnes ont été détenues en 2018-2019, avec une moyenne quotidienne de 342 personnes en situation de détention3.Fait particulièrement scandaleux, on retrouve parmi celles-ci des enfants et des personnes aux prises avec des problèmes de santé mentale.La loi canadienne ne prévoit pas de durée de détention maximale, mais la durée moyenne, selon l\u2019ASFC, serait de 13,8 jours, avec 10 % des détentions dépassant 40 jours en 2018-2019.Notons qu\u2019une baisse du nombre de détentions ou de leur durée s\u2019accompagne généralement d\u2019une hausse du nombre de déportations.Pour l\u2019année 2017, par exemple, Global Detention Project relève 8200 déportations4.L\u2019économie de la gestion frontalière Bien qu\u2019ils soient of?ciellement sous la responsabilité du gouvernement fédéral, les CSI fonctionnent également grâce à des partenariats avec des entreprises privées.Par exemple, les services de sécurité du CSI de Toronto sont fournis par la ?rme multinationale G4S \u2013 leader mondial de l\u2019industrie sécuritaire, présent tant dans des prisons et points de contrôle israéliens que dans des postes de police anglais ou des puits de pétrole au Nigeria \u2013 et ceux du CSI de Laval sont assurés par la Corporation de sécurité GardaWorld.D\u2019autres entreprises privées participent également à la conceptualisation et à la construction des CSI.C\u2019est le cas du nouveau centre de détention qui se construit à Laval.Ensemble, ces investisseurs publics et privés jouent un rôle à la fois direct et symbolique dans l\u2019exclusion des étrangers jugés « dangereux », participant à la mise en place d\u2019une véritable économie de la gestion des migrations.La criminalisation de la ?gure du migrant, comme celle du passeur, contribue ainsi, d\u2019une part, à légitimer « des politiques de plus en plus restrictives, brutales et attentatoires aux droits fondamentaux5 » et, d\u2019autre part, à faire émerger une industrie extrêmement lucrative de gestion des ?ux migratoires.Dans les deux cas, les plus grandes béné?ciaires sont les entreprises privées \u2013 celles qui tirent pro?t des développements de la technologie sécuritaire dans les secteurs de la surveillance, de l\u2019armement ou des assurances, par exemple, mais également toutes celles qui offrent des services de prise en charge (transport, nourriture, hébergement, nettoyage, etc.).L\u2019émergence d\u2019une économie mondiale de la sécurité s\u2019est accélérée après les attentats du 11 septembre 2001 à New York.Elle suscite l\u2019intérêt des ONG et des chercheurs qui tentent de recenser et d\u2019analyser les partenariats ainsi que les sous-traitances entre le public et le privé dans ce secteur économique en plein essor.En 2009, l\u2019ONG britannique Statewatch a publié un rapport sur les relations étroites, tissées depuis le début des années 2000, entre les acteurs publics européens et les entreprises spécialisées dans la sécurité et la défense, en prenant pour cas le European Security Research Program, qui assume le double mandat de soutenir l\u2019industrie émergente de la sécurité intérieure et d\u2019accroître la sécurité publique.Le rapport de Statewatch conclut que les investissements dans la technologie de pointe pour combattre les menaces que représentent le terrorisme, la criminalité transnationale et les migrations irrégulières répondent avant tout aux intérêts des principales ?rmes du secteur.Depuis le début des années 2000, des militants et militantes des quatre coins du monde dénoncent les pratiques de lobbying des multinationales exercées auprès des autorités gouvernementales pour « durcir les lois, aggraver la répression et multiplier les arrestations6 », augmentant par le fait même le nombre de sans-papiers détenus et aggravant les conditions de détention que subissent les personnes migrantes.C\u2019est ainsi que se dessine un double mouvement : d\u2019une part, les multinationales de la sécurité tirent pro?t de la délégitimation de l\u2019État dans le domaine de la gestion des frontières et de la sécurité intérieure et, d\u2019autre part, la logique de privatisation permet aux États d\u2019échapper à leurs responsabilités en ce qui concerne la transparence, le respect des droits humains et l\u2019accueil des personnes réfugiées.À la lumière de ces dynamiques, il est important de comprendre les mobilisations passées, présentes et futures dans leur « glo- calité ».En effet, ces mouvements de résistance ne ciblent pas seulement les infrastructures spéci?ques de l\u2019AFSC, mais plus largement la logique de sécurisation inégalitaire de notre monde et l\u2019industrie hyper-lucrative qu\u2019elle sert \u2013 une industrie qui incite à la criminalisation de l\u2019immigration pour en tirer pro?t.1.M.Duf?eld, « The Liberal Way of Development and the Development- Security Impasse : Exploring the Global Life-Chance Divide », Security Dialogue, 41(1), 2010.2.D.Nakache, « La détention des demandeurs d\u2019asile au Canada : des logiques pénales et administratives convergentes », Criminologie, 46 (1), 2013.3.ASFC, « Statistiques annuelles sur les détentions \u2013 2012-2019 » [en ligne].4.« Canada Immigration Detention », sur le site .5.Collectif Cette France-là, cité par Claire Rodier, dans « Le business de la migration », Plein droit, no 101, p.3.6.Claire Rodier, op.cit., p.4. JE COMPRENDS LE CONTEXTE ACTUEL EN SANTÉ La spiritualité en milieu de santé Profitez des formations offertes pour apprendre à rendre compte de la spiritualité en milieu de santé : \u2022 Des modules accessibles de 3 heures à 40 $  - La spiritualité dans le monde des soins : une nouvelle tradition spirituelle.- Humanisation et déshumanisation.Étude de cas dans les milieux de santé.\u2022 Un diplôme d\u2019études supérieures spécialisées (D.E.S.S.) en accompagnement spirituel en milieu de santé.- Ce programme est offert en collaboration avec le Centre Spiritualitésanté de la Capitale-Nationale et la Chaire Religion, spiritualité et santé.Inscrivez-vous ! Faculté de théologie et de sciences religieuses ftsr.ulaval.ca 40 RELATIONS 811 HIVER 2020-2021 Quarante ans au service des réfugiés Marc-André Veselovsky L\u2019auteur, jésuite, est stagiaire au Service jésuite des réfugiés du Canada I l y a 40 ans, le père Pedro Arrupe, à l\u2019époque supérieur général des jésuites, lançait un appel à ces derniers pour qu\u2019ils répondent aux besoins des personnes réfugiées en Asie du Sud-Est.C\u2019est ainsi qu\u2019est né le Service jésuite des réfugiés (SJR), en 1980.Depuis, le Service n\u2019a cessé de répondre aux besoins de celles et de ceux qui fuient la persécution, la violence ou la guerre \u2013 le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés en comptait plus de 26 millions à travers le monde en 2019.C\u2019est aussi en 1980 que les jésuites de la Province du Canada français ont commencé à parrainer des réfugiés.Grâce aux dons, dès les premières années, ils ont été en mesure de faire entrer au pays 128 réfugiés.Notamment grâce au travail du jésuite Louis-Joseph Goulet, qui a dirigé le Service durant 30 ans, le parrainage du SJR-Canada a permis à des centaines de familles de trouver asile au pays et d\u2019être un appui solide et ?dèle pour ces pèlerins négligés de l\u2019humanité que sont les personnes réfugiées.De leur côté, les jésuites du Canada anglais ont fondé à Toronto, juste avant la création du SJR, le Centre for Social Faith and Justice, dont le premier directeur a été Michael Czerny, nommé récemment cardinal.Un poste consacré à la question des personnes réfugiées y a alors été ouvert.Tout comme le secteur Vivre Ensemble du Centre justice et foi (créé en 1987), le Centre de Toronto fait partie des premiers regroupements à avoir traité des questions de défense des droits des personnes réfugiées au Canada.Les recherches menées par l\u2019un et l\u2019autre restent d\u2019ailleurs aujourd\u2019hui des références importantes pour les chercheurs qui se penchent sur les enjeux de migration.Le Service de parrainage du Canada français et le travail des jésuites du Canada anglais sont aujourd\u2019hui « rassemblés » sous une même bannière, celle du Service jésuite des réfugiés du Canada, situé à la Maison Bellarmin à Montréal et dirigé par Norbert Piché.À ces brèves considérations historiques, il faut ajouter la dimension humaine du travail du Service.Dans l\u2019acte d\u2019accueillir et d\u2019aimer la personne réfugiée, sans attente ni anticipation, se révèle une force capable de dissiper les frontières intellectuelles et émotives qui empêchent de reconnaître la valeur de l\u2019autre en tant qu\u2019être à part entière.L\u2019accueil dans l\u2019amour est à même de déconstruire les « préjugés raciaux » et de rétablir l\u2019autre dans toute sa valeur.En cela, l\u2019apport des jésuites dans le processus de parrainage des réfugiés dépasse la seule fonction d\u2019accueil, incluant celle de faciliter leur entrée au Canada et la réuni- ?cation des familles injustement séparées.La séparation d\u2019avec leurs proches est l\u2019une des plus grandes peines que portent en elles les personnes en exil.Souvent, les familles sont séparées sur leur route vers l\u2019ailleurs.Il arrive, par exemple, qu\u2019un membre de la famille soit envoyé en éclaireur a?n de faciliter la venue des autres, ou encore qu\u2019un passeur empêche la famille de traverser la frontière ensemble d\u2019un coup ; il faut alors choisir rapidement qui s\u2019en ira le premier, et qui restera.Conscients des douleurs immenses nées de tels arrachements, les jésuites œuvrant au SJR voient comme un privilège le fait de contribuer à ce que des familles ainsi morcelées se réunissent à nouveau, parfois après plus d\u2019une décennie de séparation.Voilà maintenant un an que je suis stagiaire au SJR- Canada, et cet engagement m\u2019a entre autres permis de saisir toute l\u2019ampleur du travail accompli.Toutefois, à la veille des célébrations de son 40e anniversaire, je constate que le SJR-Canada se situe à un point tournant de son histoire.Placé devant une hausse continuelle des restrictions gouvernementales en matière de parrainage, il se voit de moins en moins capable de venir en aide aux réfugiés par les moyens qui étaient jusqu\u2019alors les siens.Ce constat le fragilise et le force à repenser son action.Plus tôt cette année, l\u2019actuel supérieur général des jésuites, Arturo Sosa, a présenté quatre préférences apostoliques universelles aux œuvres jésuites, devant servir de guide à notre engagement : montrer la voie vers Dieu ; faire route avec les pauvres et les exclus ; accompagner les jeunes ; et travailler avec d\u2019autres pour la sauvegarde de notre « maison commune ».La deuxième préférence concerne le SJR de manière particulière.Faire route avec : cette locution verbale est riche de sens et aide à mieux aborder la question de l\u2019avenir du Service.Face à la réduction du nombre de familles réfugiées parrainées, comment pouvons-nous nous joindre aux personnes exclues de notre société et faire route avec elles ?Parmi les incertitudes du moment présent, une chose est sûre : l\u2019exil est (et restera) une réalité du monde tel que nous le connaissons.Il nous faut faire route avec ces pèlerins de l\u2019exclusion.Cela dit, conscients que nous ne pourrons le faire seuls, il nous faut collaborer davantage avec les autres composantes du grand réseau jésuite canadien et international et avec le réseau des ONG qui luttent pour les droits des réfugiés.Alors, nous marcherons ensemble d\u2019une manière authentique et humble, nous rappelant les uns aux autres que nous sommes toutes et tous des êtres de valeur.L RELATIONS 811 HIVER 2020-2021 41 suR lES pas d\u2019ignacE Mains tendues Texte : Marie-Élaine Guay Photo : Geneviève Grenier Ç a coule rouge opaque, du bout des doigts puis par les narines.C\u2019est l\u2019antimatière \u2013 l\u2019une de ses multiples manifestations \u2013 qui, rugueuse, perchée sur le dos, tourmente de pied ferme sa bercée.Ça coule au corps comme à la tête ; un vrai cancer rongeant sa proie, broyant les nœuds.Je dis parasite.Je dis dégage.Mais rien.Ça reste là, accroché jusqu\u2019à ce que les ongles poussent sous la chair.Je dis je t\u2019aime.Ça reste là aussi.Une à une, je compte les cendres sur plusieurs mètres, les heureux dévêtus, suivis de leur haine.Des chiennes mordent l\u2019arrière de mes talons.Je contre-attaque : je jappe, je pisse, je tape, j\u2019arrache des pans de leur fourrure.La justice est en soi.Je les fais s\u2019enfuir en chantant d\u2019une noirceur qui n\u2019est plus la mienne.Économes, les yeux bruyants du ciel gri?ent ma peau et je n\u2019ai désormais plus que ces souvenirs souples, ceux qui coagulent avec le sommeil, versent le corps à même la coupe du danger.Accroupie, je suis l\u2019animale et je rends à la terre son sang et sa sueur, des mots pour dire perdre.Pour dire vider.Pour dire cesser.Nous en sommes à tuer l\u2019axe de ce qui nous anime, à vêler aux dunes de ces cloisons.Ma sécurité est une laisse qui s\u2019écourte davantage au rythme des assauts.J\u2019ai plusieurs métaphores pour l\u2019exprimer, ce ?ou pluriel qui creuse mes tempes et cambre ma surface.Elles sont ces prières que plus personne n\u2019entend.Je devrai revoir le rite : je crierai la Bonne Nouvelle, je déchiquetterai toutes ces hantises qui pleurent en nous, je vomirai les cœurs tendus.Mes o?randes seront roses et accommodantes comme le bonheur déjà crevé que l\u2019on nous tend du bout des doigts.Délicatement, je déroulerai l\u2019inconnu pour y découvrir les strates inégales, les regrets et les grands enfouissements qui nous séparent du seul et même gou?re.J\u2019espérerai me coudre à toi.Que les peaux tiennent.DÉCLINAisON EN QuaTRE VOlETS SUR L\u2018ApENSANTEUR \u2022 ChrOniquE LITTéraIrE 42 RELATIONS 811 HIVER 2020-2021 Les nous.Montigny sur Loing, France, 2017 RELATIONS 811 HIVER 2020-2021 43 91,3 FM MONTRÉAL 100,3 FM SHERBROOKE 89,9 FM TROIS-RIVIÈRES 89,3 FM VICTORIAVILLE 104,1 FM RIMOUSKI RADIOVM.COM RELATIONS 811 HIVER 2020-2021 45 La démesure du monde L\u2019auteure est écrivaine et philosophe L es anciens Grecs appelaient la nature phusis.Pour les poètes comme Homère et Hésiode, cela signi?ait plusieurs choses : le devenir, la croissance, l\u2019apparence, l\u2019e?et\u2026 La nature était tout sauf un concept homogène et détaché de l\u2019expérience humaine, comme elle l\u2019est aujourd\u2019hui alors que domine une drôle de relation avec elle, sans qui il nous serait pourtant impossible de survivre.Puisque notre environnement est le miroir de nos agissements, faut-il préciser que notre civilisation ne jure que par l\u2019action, parlant d\u2019aménagement du territoire, de protection des écosystèmes, d\u2019assainissement de l\u2019eau, de gestion des déchets, d\u2019expérimentation animale, d\u2019exploitation des ressources naturelles, etc.?En concevant la nature exclusivement comme une entité à l\u2019extérieur de nous- mêmes qui demande à être administrée, dominée et exploitée, nous nous sommes engagés sur le mauvais chemin, celui d\u2019une gigantesque expérimentation que nous ne savons ni comment arrêter, ni comment contrôler et qui nous a menés à l\u2019impasse civilisationnelle actuelle.Mais revenons aux Anciens.Héraclite, le philosophe grec le plus énigmatique à mes yeux, aimait s\u2019exprimer par aphorismes : une phrase, une pensée, une vie.Parmi ceux qui nous sont parvenus sous forme de fragments, il y a entre autres « La nature aime à se cacher ».La Grèce ancienne se représentait en e?et la nature sous les traits de la déesse égyptienne Isis, qui avait l\u2019apparence d\u2019une femme voilée et qui aimait se cacher et dissimuler ses secrets.Plusieurs attitudes étaient possibles face à cette déesse : soit détourner son regard d\u2019elle pour s\u2019occuper davantage des choses de la cité (Socrate pensait que s\u2019intéresser à la nature était quelque peu futile), soit adopter la posture prométhéenne qui consiste à « voler » les secrets de la nature \u2013 comme Prométhée avait volé le feu à Zeus pour le donner aux mortels \u2013 et ainsi accroître ses capacités techniques.Il était possible de dévoiler ses secrets un après l\u2019autre, mais cette fois dans une posture admirative et harmonieuse, comme dans une relation amoureuse où la seule chose qui compte c\u2019est de se fondre et de disparaître en l\u2019être aimé dans un fabuleux désir de fusion.Plusieurs regards di?érents, plusieurs façons d\u2019être et d\u2019agir dans le monde.Un peu plus tard, le poète romain Ovide poussera cette dernière attitude plus loin.Dans son célèbre livre Métamorphoses, séduire la nature, c\u2019est s\u2019initier à ses mystères : « Au milieu de cette forêt qu\u2019on vit obéissante au charme des vers, parut aussi le cyprès, verdoyante pyramide, jadis jeune mortel cher au dieu dont la main sait également manier l\u2019arc et la lyre » (Livre X).Pas question ici de faire violence à la nature par des procédés techniques.Le langage de l\u2019art est convoqué pour initier à son mystère, vision en parfaite concordance avec l\u2019idée de la nature telle que perçue, contemplée et ressentie par les Grecs qui la respectaient et l\u2019admiraient à travers le voile d\u2019Isis.La sagesse des poètes antiques était étroitement liée à la conscience qu\u2019ils avaient d\u2019être limités, ce qui ne les empêchait pas de percevoir la nature comme un habitat.Dans cette perspective, l\u2019humain et la nature, le sujet et l\u2019objet, le dehors et le dedans, ne sont plus mutuellement exclusifs.Au contraire, la distinction entre le sujet et l\u2019objet, entre la nature et l\u2019être humain s\u2019e?ace, l\u2019humain faisant partie de l\u2019habitat, étant en étroite relation avec la nature.Elle est à la fois son milieu et un mystère, mais aussi source d\u2019émerveillement.Il semble bien que nous soyons aujourd\u2019hui à des années-lumière de cette posture qui aurait beaucoup à nous apprendre.Sauf que la sagesse des Anciens \u2013 fondée sur le sens de la mesure \u2013 ne peut rien face à notre manière d\u2019habiter le monde, caractérisée par la démesure.L\u2019être humain, pour les Anciens, faisait partie intégrante de la nature, penser déroger à cet équilibre harmonieux était inconcevable.À quel moment la continuité entre nous et les Anciens, dont nous revendiquons pourtant l\u2019héritage, s\u2019est-elle brisée ?Était-ce avec l\u2019avènement de la science moderne et le désir du progrès matériel ?Quoi qu\u2019il en soit, qui aurait cru qu\u2019un jour nous serions obligés de faire l\u2019inventaire des glaciers de la planète et d\u2019adopter des lois pour les protéger ?Mais protéger de quoi en fait, si ce n\u2019est de notre propre démesure ?Pensons à ces dirigeants d\u2019entreprises qui pensent que tout est possible, même déplacer les glaciers de la Patagonie grâce à la technique et les transporter ailleurs a?n de pouvoir aménager une mine à ciel ouvert à leur place.Certes, pour les Anciens, le monde était aussi un champ de tous les possibles, mais dans la conscience que le maintien d\u2019une relation harmonieuse entre les humains et la nature est une condition de survie.La démesure qui nous dé?nit aujourd\u2019hui pourrait aussi bien s\u2019appeler route dans le champ du non-sens.Maya Ombasic L\u2019être humain, pour les Anciens, faisait partie intégrante de la nature, penser déroger à cet équilibre harmonieux était inconcevable.QuESTiOnS DE SENs 46 RELATIONS 811 HIVER 2020-2021 rECENSIONs \u2022 LivrEs Comment saboter un pipeline ANDREAS MALM Montréal, Éditions de la rue Dorion, 2020, 184 p.E n politique, rien de conséquent n\u2019a jamais été accompli sans courage, mais encore faut-il se demander à quel genre de courage il s\u2019agit de faire appel.Celui de prendre la parole, de tendre l\u2019autre joue, de se battre ?Dans Comment saboter un pipeline, Andreas Malm prend résolument le parti du courage de se battre, avec violence s\u2019il le faut.Il cherche à démontrer que l\u2019absence d\u2019une frange radicale constitue une faiblesse pour le mouvement environnemental contemporain.« Le mouvement pour le climat a eu son moment gandhien ; sans doute le temps vient-il d\u2019un moment fanonien » (p.182).Un retour sur di?érentes « leçons de l\u2019histoire » permet d\u2019étayer son propos : suffragettes, libération de l\u2019Inde, abolition de la ségrégation aux États-Unis et en Afrique du Sud, révolution iranienne, printemps arabe\u2026 Tous ces mouvements associés de près ou de loin à la non-violence étaient en fait dotés d\u2019un « ?anc radical » prêt à utiliser la violence contre la propriété et, dans certains cas, la violence défensive ou o?ensive contre la personne.La « théorie de l\u2019in- ?uence du ?anc radical » à laquelle l\u2019auteur adhère, postule ainsi qu\u2019un mouvement est plus e?cace lorsqu\u2019une division du travail militant s\u2019opère entre radicaux et modérés : « les premiers portent la crise jusqu\u2019à un point de rupture tandis que les seconds y proposent une issue » (p.151).Toujours guidé par un souci stratégique, Malm dé?nit strictement les conditions d\u2019un sabotage pro-environnemental à la fois e?cace et acceptable moralement.La discipline est une vertu militante cardinale.La prudence dans le choix des cibles est de mise.Il est particulièrement impératif que, dans les conditions actuelles, le mouvement pour le climat s\u2019abstienne de toute violence envers les individus et qu\u2019il fuie comme la peste l\u2019étiquette de « terrorisme ».Malm revient également sur la « longue et vénérable tradition de sabotage des infrastructures de l\u2019énergie fossile pour d\u2019autres raisons que leurs e?ets sur le climat » (p.90).Les exemples cités permettent de souligner les avantages du sabotage en tant que mode d\u2019action.Les groupes radicaux des années 1970-1980 guidés par l\u2019écologie profonde (Earth First ! Animal Liberation Front, Earth Liberation Front) sont quant à eux critiqués, entre autres, pour leur manque de considérations stratégiques.Au cœur de l\u2019argumentaire se trouve la critique de la « fétichisation de la nonviolence » telle qu\u2019elle est exprimée par le mouvement Extinction Rebellion (XR) et par les théoriciennes sur lesquels le mouvement s\u2019est appuyé \u2013 Érica Chenoweth et Maria J.Stephan, notamment.Sur la base d\u2019une comparaison de 323 con?its visant des renversements de gouvernement entre 1900 et 2006, Chenoweth et Stephan arrivent à la conclusion que les mouvements paci?stes atteignent deux fois plus souvent leurs objectifs que les mouvements violents.Malm a?rme qu\u2019XR a élevé les conclusions de Chenoweth et Stephan en un dogme posant que le paci?sme est un moyen d\u2019action supérieur en tout temps, en tout lieu et pour toutes les causes.Il estime que la recherche de Chenoweth et Stephan comporte ses lacunes et ne peut se substituer à une analyse spéci?que de chaque situation.Or, sa critique de Chenoweth et Stephan nous a semblé aussi un peu faible, considérant que l\u2019auteur signe ici un essai qui ne s\u2019astreint pas aux mêmes exigences d\u2019analyse.Souligner la présence d\u2019un ?anc radical dans un mouvement victorieux n\u2019est pas une démonstration en soi qu\u2019il ait contribué à cette réussite.Le débat soulevé par Malm demeure néanmoins pertinent et urgent.En dé?nitive, ceux qui se demandent si le fruit est mûr pour le sabotage des pipelines auront peut-être la réponse plus tôt qu\u2019ils ne le pensent.Bruno Marcotte Rendre le monde indisponible HARTMUT ROSA Paris, La Découverte, 2020, 144 p.D ans son dernier livre Rendre le monde indisponible, le sociologue et philosophe allemand Hartmut Rosa reformule avec concision et profondeur les principaux arguments de ses précédents ouvrages Accélération (2013) et Résonance (2018).La thèse centrale de l\u2019auteur se présente comme suit : la modernité « est l\u2019idée, le vœu et le désir de rendre le monde disponible.Mais la vitalité, le contact et l\u2019expérience réelle naissent de la rencontre avec l\u2019indisponible.Un monde qui serait complètement connu, plani?é et dominé serait un monde mort » (p.6).Rosa dé?nit la société moderne par son « mode de stabilisation dynamique » qui a structurellement besoin de croissance économique, d\u2019accélération technique et d\u2019innovation culturelle pour se maintenir en place.Du point de vue de l\u2019expérience vécue, le monde apparaît alors comme point d\u2019agression : courriels à répondre, réussir sa carrière, avoir des conquêtes amoureuses, etc.Cette pression constante d\u2019optimisation se veut séduisante, portant « la promesse de l\u2019extension de notre accès au monde » (p.17).L\u2019argent, l\u2019automobile, l\u2019avion et le téléphone intelligent apparaissent comme des moyens d\u2019élargir nos horizons et de mettre diverses parties du monde à notre portée.Il s\u2019agit de rendre disponible « ce qu\u2019il convient de savoir, d\u2019explorer, d\u2019atteindre, de s\u2019approprier, de maîtriser et de contrôler » (p.21).Or, ce « progrès » comporte son revers paradoxal.La maîtrise de la nature par la technique se transforme en crise écologique, le processus de rationalisation se traduit en « désenchantement du monde » et la mondialisation rend les processus décisionnels opaques.Rosa réhabilite la notion d\u2019aliénation pour désigner l\u2019absence de relation signi?- cative avec le monde, lequel apparaît alors comme froid, muet ou hostile.Si la modernité comme projet global de mise à disposition mène paradoxalement à l\u2019aliénation, à quoi pourrait ressembler une relation au monde réussie ?C\u2019est ici qu\u2019intervient le concept de « résonance », qui dé?nit un mode de relation entre le sujet et le monde selon quatre moments : RELATIONS 811 HIVER 2020-2021 47 le contact, où le sujet se retrouve a?ecté, touché ou ému par quelque chose ; l\u2019e?cacité personnelle, où le sujet répond activement à cet appel ; une transformation du sujet qui résulte de cette rencontre ; l\u2019indisponibilité, qui représente cette part incontrôlable de la résonance échappant à la volonté.Rosa évoque les rapports avec la nature, les jeux de hasard, l\u2019amour, l\u2019expérience musicale, etc.comme di?érentes manifestations de cette rencontre avec l\u2019indisponible.Cela dit, le philosophe nuance son propos en soulignant que « nous ne pouvons entrer en résonance avec des personnes ou des choses que si elles sont en quelque sorte à \u201cdemi disponibles\", si elles évoluent entre la disponibilité totale et l\u2019indisponibilité complète » (p.53).Ainsi, pour entrer en résonance avec une musique ou tomber amoureux d\u2019une personne, il faut que celles-ci soient en partie disponibles (audibles ou visibles).À l\u2019inverse, Rosa soutient que « les choses dont nous disposons complètement perdent leur qualité de résonance » (p.57), car lorsque nous maîtrisons parfaitement une chose, celle-ci « n\u2019a plus rien à nous dire ».L\u2019expérience de résonance a donc besoin d\u2019une indisponibilité qui « parle », une « semi-disponibilité » qui entre en contact avec nous sans se laisser réduire à un simple objet à saisir, manipuler et contrôler.Rosa conclut en?n par une riche ré?exion sur la nature du désir qui est spontanément orienté vers quelque chose d\u2019indisponible.Plus qu\u2019un être marqué par le besoin d\u2019acquisition ou de domination, l\u2019humain est un être de relation, qui cherche à toucher et à être touché par le monde a?n d\u2019entrer en résonance avec lui.Le titre du livre ne signi?e donc pas qu\u2019il faut s\u2019éloigner du monde ou le rendre complètement inaccessible, mais plutôt nouer un autre rapport au monde que celui caractérisé par la domination, l\u2019accélération, l\u2019optimisation et la numérisation intégrale des choses, qui nous font perdre contact avec elles.Jonathan Durand Folco Ce que je voudrais dire à mes enfants MICHEL BASTARACHE ET ANTOINE TRÉPANIER Ottawa, Presses de l\u2019Université d\u2019Ottawa, 2019, 285 p.M ichel Bastarache a eu plusieurs carrières et, oserait-on dire, plusieurs vies : universitaire, avocat, juge à la Cour suprême entre 1997 et 2008, puis conseiller pour des gouvernements, mais aussi dans le secteur privé.Au Québec, une Commission d\u2019enquête créée par le gouvernement libéral de Jean Charest a porté son nom en 2010.Ses plus grandes actions publiques ont sans doute été la promotion des langues o?cielles et du bilinguisme o?ciel fédéral ; son plus grand combat aura été la défense des droits linguistiques des minorités francophones dans plusieurs provinces canadiennes.Dans Ce que je voudrais dire à mes enfants, Michel Bastarache raconte sa naissance à Québec, sa jeunesse en Acadie durant les années 1950, ses études chez les Rédemptoristes, ses choix quant à son avenir, mais surtout son combat pour la défense des francophones hors Québec à une époque où, paradoxalement, le bilinguisme pouvait être perçu comme un handicap pour un fonctionnaire \u2013 jugé trop talentueux \u2013 et poser un problème pour l\u2019élite unilingue anglophone vivant dans une province comme le Nouveau- Brunswick.À maintes reprises, le texte fait mention de son « nationalisme acadien », apparu en 1967 en réaction contre l\u2019attitude néocoloniale répandue chez beaucoup de Canadiens-anglais de la région et « le racisme du maire Jones à l\u2019égard des francophones » (p.18), durant la triste période où Leonard Jones régnait sur la ville de Moncton.Ailleurs, Michel Bastarache con?e que son père faisait partie de « La Patente », cette fameuse « organisation secrète qui avait pour but de promouvoir les intérêts des Canadiens-français catholiques » (p.127).Cette autobiographie, coécrite avec Antoine Trépanier, permet de se plonger dans la période allant des années 1960 jusqu\u2019à nos jours, selon le point de vue néo-brunswickois.En tant que militant pour les droits des francophones, Michel Bastarache a rencontré René Lévesque, Claude Morin, Camille Laurin, mais aussi Pierre Elliott Trudeau \u2013 qui considérait les Acadiens comme étant « gagnés d\u2019avance à sa cause ».Ses souvenirs de ces brèves rencontres et ses impressions sont souvent riches d\u2019enseignement.Michel Bastarache donne de rares portraits de di?érents juges : ceux devant lesquels il aura plaidé en tant qu\u2019avocat, et ceux qu\u2019il aura côtoyés.Ses observations « de l\u2019intérieur » sont parfois inattendues : « À la Cour suprême du Canada, il est di?- cile d\u2019aller présenter de façon logique tout un argument, parce que dès le départ, les juges interrompent les procureurs avec des questions » (p.122).Contre toute attente, il surenchérit : « C\u2019est un théâtre anarchique, rien de plus » (p.123).Une question \u2013 en ?ligrane dans l\u2019ensemble de l\u2019ouvrage \u2013 reste pourtant sans réponse : pourquoi n\u2019exige-t-on pas le bilinguisme comme condition préalable à la nomination de tous les juges à la Cour suprême ?Le long parcours de cet humaniste qui se raconte humblement met aussi en valeur les qualités déterminantes des personnes de qui il apprend.Il écrit par exemple à propos d\u2019un de ses mentors, Gérard Finn : « La recette Finn, c\u2019est d\u2019être toujours mieux informé que tout le monde autour de la table et d\u2019être prêt à répondre à toutes les questions » (p.129).Avec ce livre, l\u2019infatigable Michel Bastarache ne se retire pas encore de la vie publique ; son expertise et son jugement demeurent toujours indispensables et encore aujourd\u2019hui très sollicités.Yves Laberge rECENSIONs \u2022 LivrEs 48 RELATIONS 811 HIVER 2020-2021 recenSions \u2022 livres Vols de temps.Chroniques des années anonymes MOHAMED LOTFI Montréal, Leméac, 2019, 254 p.« Marocain d\u2019origine, Québécois d\u2019adoption, ancien danseur de ballet, à la fois peintre, cinéaste, journaliste, comédien, réalisateur, animateur à la radio, cajoleur-né, cet acrobate de l\u2019art passe d\u2019un tremplin à l\u2019autre, sans cesse projeté par les ressorts de sa créativité dans le grand cirque de la vie » (p.11).Ce passage de la préface I, signée Jean C., ex-détenu et « souverain anonyme », décrit parfaitement, en peu de mots, l\u2019auteur de ce volume.Alors qu\u2019il est étudiant au Conservatoire d\u2019art dramatique, dans le contexte politique étou?ant des années 1970 au Maroc, Mohamed Lot?réalise une entrevue avec l\u2019acteur français Jean Marais, qui lui vaudra de se faire cueillir par la police.Au début des années 1980, il émigre au Québec qui devient sa terre d\u2019adoption, où il étudiera à l\u2019Université Laval et à l\u2019Université de Montréal pour devenir cinéaste.Mais c\u2019est la radio qui deviendra sa vocation : « J\u2019ai rencontré la radio comme on rencontre la femme de sa vie », raconte-t-il.C\u2019est à Radio Centre-ville qu\u2019il fait ses premières armes, avec l\u2019émission « À toi, Arabe ».Puis, en 1989, il a l\u2019idée d\u2019une émission de radio animée par des prisonniers et di?usée sur les ondes de radios communautaires.Il existe des projets semblables dans des pénitenciers, mais pour des émissions intra-muros seulement.Lot?convainc les autorités de tenter l\u2019expérience : le projet « Souverains anonymes », qui existe toujours plus de 30 ans plus tard, était né.L\u2019auteur aurait eu intérêt à mieux expliquer le projet, comme il l\u2019avait fait dans « À la découverte d\u2019un trésor caché » (Relations, no 766, août 2013).J\u2019ai cru comprendre qu\u2019il s\u2019agit d\u2019émissions de 90 minutes incluant des chansons et des poèmes, mais surtout une rencontre en profondeur avec un, une ou des invités, ce qui oblige les animateurs à lire une œuvre, à découvrir un métier, à s\u2019intéresser à un personnage.Il y a eu des noms connus : l\u2019abbé Pierre, Albert Jacquard, Jean Doré, Marina Orsini et Françoise David (voir la liste en pages 230-233, sans date ni ordre alphabétique).Le livre de Lot?est fait de chroniques échelonnées entre 2005 et 2019.C\u2019est parfois du reportage, parfois du récit, parfois un émerveillement devant la créativité de prisonniers, leur poésie, leur musique, et parfois une défense acharnée pour la réhabilitation des prisonniers.Cette dernière n\u2019est pas, selon lui, un privilège ni une forme de charité, mais un principe fondamental de sécurité, qui se fonde sur la capacité d\u2019une personne à évoluer.« Puisque toutes les peines ont une ?n, comment concevoir une sécurité réelle sans permettre à un détenu de sortir de la prison moins dangereux que lorsqu\u2019il y est entré ?» (p.41).C\u2019est le leitmotiv du livre.Par son travail, Lot?a été un témoin privilégié de cette transformation possible des individus, heureuse pour les proches des détenus, mais aussi pour l\u2019ensemble de la société.Des hommes qui changent en mieux.Mais, comme l\u2019auteur le fait remarquer, ce changement n\u2019est possible qu\u2019avec l\u2019aide de la collectivité.Et c\u2019est tout à l\u2019honneur du Québec d\u2019avoir, entre autres, permis aux personnes incarcérées de suivre des programmes d\u2019ouverture à la collectivité.« Les Québécois devraient en être ?ers », souligne-t-il.Par son art du récit, par la diversité des angles abordés, ce livre est une merveille, malgré des défauts agaçants, comme des accents polémiques inutiles et des redites.Il y a là des perles, comme la recette de Jooneed Khan (une fantaisie culinaire interethnique), un superbe poème écrit en hommage aux victimes de l\u2019attentat contre Charlie Hebdo et, surtout, trois petits sketches en forme de jeu théâtral où un comédien joue le prisonnier et le prisonnier, un comédien.Dans la prison, il y a certes beaucoup de sou?rance, mais aussi tant de beauté, si l\u2019on sait, comme Lot?le fait, en favoriser l\u2019éclosion.André Beauchamp MARIE-ÉLAINE GUAY LES ENTAILLES MARIE-ÉLAINE GUAY LES ENTAILLES Welcome to Sodom Réalisation : Christian Krönes et Florian Weigensamer Ghana-Autriche, 2018, 92 min.C ontraint par le télétravail de visiter un magasin d\u2019électronique, on est frappé par ces lieux presque vides où les dernières nouveautés trônent comme des idoles sur leurs présentoirs, surmontées d\u2019images publicitaires mettant en scène des visages heureux, éclairés par la lumière des écrans qui dégagent la même sensation de propreté lisse.On se dit qu\u2019assurément, tout ce décor est trop beau pour être totalement vrai.L\u2019envers du décor, il est là, à Agbogbloshie, banlieue d\u2019Accra, la capitale du Ghana.On y trouve la plus grande décharge de produits électroniques du monde.Près de 6000 femmes, hommes et enfants y travaillent, et parfois même y vivent.Chaque année, près de 25 000 tonnes d\u2019ordinateurs, de téléphones intelligents, de climatiseurs et d\u2019autres appareils venus de pays lointains, électri?és et connectés, sont expédiés en toute illégalité pour aboutir dans ce dépotoir.C\u2019est ce tableau, de l\u2019un des endroits les plus toxiques du globe, que dépeint Welcome to Sodom.Une image de ?n du monde se dégage de ce paysage d\u2019ordures et de sacs- poubelles, d\u2019amas de carcasses d\u2019ordinateurs évidés et d\u2019écrans, où se dressent des abris de fortune faits de toile tendue entre lesquels errent des chèvres et des vaches à la recherche de quelque trace de nourriture.Pour ajouter à l\u2019horreur, le sol y est mouvant, instable comme dans un cauchemar, la décharge étant sise sur un marais en partie solidi?é par l\u2019accumulation de déchets.Les réalisateurs Christian Krönes et Florian Weigensamer déploient une iconographie propre à l\u2019enfer, comme cette image récurrente des ?ammes qui s\u2019élèvent des ?ls électriques noués en boule qu\u2019on brûle pour en récupérer le précieux cuivre.Car c\u2019est toute une économie informelle de récupération et de recyclage qui s\u2019est développée là, et on vient y travailler, attiré par l\u2019occasion d\u2019y gagner plus d\u2019argent qu\u2019ailleurs.Paradoxalement, certains voient dans ces déchets une chance : « Plus on reçoit de déchets, plus ma business est lucrative », a?rme l\u2019un des protagonistes.Et pourtant, on vit à Agbogbloshie : on y chante, on y danse, on y joue au football, on y rit entre copains en regardant dé?ler, sur un vieux téléphone intelligent, les photos d\u2019une vie étrangère.Le titre du ?lm, Welcome to Sodom, reprend d\u2019ailleurs le titre d\u2019une chanson éponyme du rappeur D-Boy qui travaille aussi dans la décharge a?n de ?nancer sa musique : son rap engagé rythme le long métrage.Tous ces gens que le ?lm fait découvrir font preuve d\u2019une extraordinaire résilience.On aurait aimé en apprendre davantage sur ce qu\u2019il advient du matériel récupéré, connaître son destin, obtenir quelques statistiques.Mais c\u2019est peut-être encore là le signe de notre attachement aux chi?res et aux choses.Les réalisateurs ont visiblement fait un autre choix : celui de se tourner vers les vies humaines, en suivant leur rythme lent, parfois monotone, comme le sont sûrement ces journées à déambuler parmi les ordures.La caméra se veut discrète, elle n\u2019aborde pas les visages de front, reste à l\u2019écart et accepte plutôt de se laisser guider par les gens qui nous invitent ainsi à pénétrer dans leur monde.Les protagonistes ne s\u2019adressent pas à elle ; on entend plutôt leur voix hors champ, une voix intérieure si singulière dans ce monde inhumain de désordre et de bruit.Ce sont, au bout du compte, ces vies uniques qui transcendent les lieux qui nous auront le plus marqués : cette jeune ?lle discrète qui se fait passer pour un garçon, car il est plus avantageux de récolter le métal que de distribuer de l\u2019eau potable, tâche reléguée aux ?lles ; ce lecteur de Shakespeare qui se cache parmi les déchets parce que dans ce pays l\u2019homosexualité est encore un crime ; cet homme vieillissant (on vieillit en accéléré dans ces lieux) qui demande de retourner dans son village paradisiaque du nord du Ghana, lorsqu\u2019il sera mort.C\u2019est la mauvaise conscience de notre société ultracapitaliste d\u2019obsolescence programmée que met en scène ce ?lm, et le destin d\u2019une Afrique qu\u2019on ne cesse de spolier : nous pillons leurs ressources que nous leur renvoyons en déchets.L\u2019enfer ce n\u2019est pas les autres.C\u2019est nous.Dominique Bulliard RELATIONS 811 HIVER 2020-2021 49 rECENSIONs \u2022 doCumENTaIrE L\u2019auteure est romancière, anthropologue et musicienne M ai 2013.Je suis convoquée à un entretien pour un poste à l\u2019université.Face à moi, une douzaine de professeurs, dont la sociologue Marie- Blanche Tahon.Je ne la connaissais que de nom à l\u2019époque.Son enseignement et ses recherches articulaient sociologie politique, sociologie de la famille et sociologie des rapports sociaux de sexe.« Une femme puissante ! Dure comme fer ! Attention, c\u2019est elle qu\u2019il faut convaincre.Soit elle t\u2019aime, soit elle ne t\u2019aime pas ! » m\u2019avait-on prévenue.Comme si on me parlait d\u2019une dragonne.Dans mon dictionnaire antisexiste personnel (chaque femme en a un pour survivre dans le monde), tout cela voulait simplement dire que c\u2019était une femme d\u2019une grande intelligence.Je me souviens de son visage, neutre, ne laissant rien paraître de ce qu\u2019elle pensait de ma présentation.Mais j\u2019avais une certitude : dans cette performance qu\u2019est l\u2019entretien pour un poste, c\u2019était la seule qui écoutait \u2013 mais vraiment écoutait \u2013 chaque mot que je disais.Ce jour marquera le début d\u2019une grande amitié, qui sera malheureusement brève.Trop brève.Marie-Blanche Tahon est décédée le 6 décembre 2019, grâce à l\u2019aide médicale à mourir.Notre rencontre est survenue à un moment tumultueux, celui de l\u2019apparition sur la scène politique et médiatique de la « Charte des valeurs ».C\u2019était une période très di?cile, en particulier lorsque vous êtes arabe, musulmane et femme.Quand on est visée directement et indirectement, quand on vit des expériences de racisme vulgaire, décomplexé, seule, avec des amies, ou même avec ses enfants au restaurant ou dans l\u2019autobus, on se sent isolée, aliénée et surtout impuissante.Mais c\u2019était aussi un moment de grandes solidarités nées au cœur de la tempête.Notre amitié, à Marie-Blanche Tahon et moi, s\u2019est soudée grâce à l\u2019ouvrage Le Québec, la Charte, l\u2019Autre.Et après ?(Mémoire d\u2019encrier, 2014).Nous étions huit femmes intellectuelles de di?érentes disciplines à cosigner ce livre sur les enjeux de la laïcité, du vivre-ensemble et des répercussions de la « Charte des valeurs ».Il est paru un mois avant les élections provinciales de 2014.Je ne sais pas quelles retombées il a eu.Je me souviens seulement d\u2019un grand soulagement quand le projet de loi 60 est tombé à l\u2019eau.Avions-nous gagné la bataille contre la Charte en 2014 seulement pour perdre la guerre en 2019, avec l\u2019adoption de la loi 21 sur la laïcité de l\u2019État ?J\u2019étais aussi surprise qu\u2019émue quand Marie-Blanche m\u2019a demandé, dans les derniers jours de sa vie, de prendre la parole lors d\u2019une cérémonie qui célébrerait sa vie, après son départ.Elle voulait que j\u2019aborde spéci?quement cet ouvrage, en insistant pour que je fasse le lien avec la loi 21 et ses conséquences.Elle m\u2019a dit : « Raconte comment on a monté le livre en un mois pendant les Fêtes.Raconte le lancement à la librairie Le port de tête.Raconte combien elle était pleine à craquer, la librairie, avec une foule qui débordait sur le trottoir.Raconte les débats pendant et après le lancement, les cris du cœur, les récriminations des intervenants chartistes qui étaient présents.» Pour Marie-Blanche, souverainiste et féministe qui croyait à la laïcité, ce n\u2019était pas facile de défendre le droit de participer pleinement à cette société tout en a?chant sa foi.D\u2019autant plus di?cile que le Québec était dirigé par un parti souve- rainiste et, pour la première fois, par une femme, Pauline Marois.Malgré notre amitié, Marie-Blanche et moi étions en désaccord sur beaucoup de choses : elle était souverainiste, moi non.Elle était plutôt réceptive au compromis Bouchard-Taylor, qui limitait l\u2019interdiction des signes religieux aux positions d\u2019autorité coercitive, alors que pour moi c\u2019était un compromis de trop qui visait le mauvais « bobo ».Elle n\u2019aimait pas du tout le mot « racisé ».« C\u2019est une béquille, Yara », me disait-elle.Un outil d\u2019analyse imprécis qui a trop d\u2019angles morts.Tout en reconnaissant le bien-fondé de sa critique, je répliquais.Nous passions d\u2019innombrables soirées chez elle à discuter, argumenter et contre-argumenter autour d\u2019un bon verre de vin.Lorsque j\u2019ai quitté l\u2019université pour me consacrer à ma vocation de romancière, ça n\u2019a fait que nous rapprocher.Aux débats sociologiques et politiques se sont ajoutées les conversations in?nies autour des livres qu\u2019elle lisait et de ceux que je lui apportais.La maladie disparaissait quand on parlait de littérature.Vers la ?n, elle me demandait de choisir de courts romans, car il ne lui restait plus assez de temps pour les terminer.Je me révoltais en choisissant délibérément des briques de 500 pages, convaincue que la lecture lui prolongerait la vie.J\u2019aimais tellement nos moments ensemble, surtout nos désaccords.Marie-Blanche était exigeante, mais jamais n\u2019était-elle dogmatique.Je surprenais même dans son regard un malin plaisir quand je lui rétorquais un argument qu\u2019elle ne pouvait contredire.Elle qui aimait la vérité ne supportait pas la tricherie intellectuelle, ni la mauvaise foi.Ce qui l\u2019o?usquait le plus dans le projet de Charte et dans la loi 21, c\u2019est l\u2019instru- mentalisation de principes qui lui sont chers : la souveraineté, le féminisme, la laïcité.Elle était contre la Charte, contre la loi 21.À tel point qu\u2019elle a voulu passer le message après sa mort.Marie-Blanche avait un sens aigu de la justice.Elle savait que ces lois sont profondément injustes.Militante jusqu\u2019à la ?n, elle m\u2019a fait ce geste d\u2019amour et d\u2019amitié de me con?er sa voix sur ce sujet, et de porter celle des femmes qui sou?rent de cette loi.C\u2019était une femme puissante en e?et.Par son intelligence, son élégance, sa générosité, sa solidarité.Puissante par son amitié.Yara El-Ghadban Marie-Blanche 50 RELATIONS 811 HIVER 2020-2021 LE cArNET Les études religieuses : un monde à découvrir ! Dès cet hiver.Cours à distance.Nous sommes disponibles pour vous : ier@umontreal.ca Visitez-nous : ier.umontreal.ca De l\u2019islam à la mystique juive, en passant par le sikhisme ou l\u2019histoire religieuse du Québec, découvrez ce qui vous attend à l\u2019Institut d\u2019études religieuses au trimestre d\u2019hiver 2021! Début des cours : 11 janvier L\u2019actualité du jour, choisie et résumée pour vous Du lundi au samedi, découvrez l\u2019essentiel de l\u2019actualité Le Courrier du soir Le Courrier du matin ABONNEZ-VOUS » ledevoir.com/lescourriersdudevoir "]
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