L'action nationale, 1 janvier 2014, Janvier
[" Dossier L'héritage musical du Québec Stepen Harper Une politique de mutation identitaire L \u2019 A C T I O N N A T I O N A L E v o l u m e C I V n u m é r o 1 \u2013 J a n v i e r 2 0 1 4 volume CIV numéro 1 JANVIER 2014 envoi de publication PAP N° 09113 N° de la convention 0040012293 L\u2019Action L\u2019Action Janvier 2014 vol.CIV no 1 Une entreprise québécoise en affaires depuis 1907 simplex.ca \u2022 Montréal : 1 .800.361.1486 \u2022 Q u é b e c : 1 .8 0 0 .2 8 4 .7 5 7 1 \u2022 O t ta w a : 1 .8 8 8 .4 0 8 .8 8 0 7 36 succursales pour mieux vous servir Heureuse de participer à la construction de la publication de la référence québécoise.Une entreprise québécoise en affair s depuis 1907 simplex.ca \u2022 Montréal : 1 .800.361.1486 \u2022 Q u é b e c : 1 .8 0 0 .2 8 4 .7 5 7 1 \u2022 O t ta w a : 1 .8 8 8 .4 0 8 .8 8 0 7 36 succursale po mi ux vous s rvir Heureuse de participer à la constructi de la publication de la référence québé oise.40 Violoncelliste du goupe Hémiole Encre 9 pouces X 12 pouces 1988 Peintre et sculpteur né à Clarke City sur la Côte-Nord, Yves Bussières a étudié l'anthropologie et les arts visuels à l'Université Laval.Ses maîtres furent entre autres Marcelle Ferron, Milos Reindl et Benoit East.Il fait ses débuts en 1974, l'année de la Francofête, et expose un peu partout au Québec depuis.En 1984, son Hommage à Jean-Auguste Rodin est remis au président français François Mitterand par René Lévesque.Il s'installe à l'île d'Orléans en 1988 où il nous invite à venir découvrir ses dessins, peintures et sculptures, proposant un art expressionniste et maniériste inspiré de la nature et de la culture dans toute sa diversité : nus, paysages, personnages, nature mortes.Le plaisir premier étant d\u2019être surpris par l\u2019œuvre elle-même et d\u2019en devenir le spectateur.On peut observer son oeuvre monumentale au Québec, notamment Fer et bronze dans le secteur Clarke City de Sept-Îles réalisé à l'occasion du 100e anniversaire du moulin à papier et l'oeuvre ornant le Centre de réadaptation de l'IRDPQ à Québec.Galerie d\u2019art Bussier 3072, chemin royal saint-Jean-de-l'Île-d'orléans QuéBec G0a 3W0 téléPhone : 418-829-0132 en couverture yVes Bussier Directeur : Robert Laplante Directeur adjoint : Sylvain Deschênes Comité de rédaction : Mathieu Bock-Côté, doctorant en sociologie (UQAM) ; Sylvain Deschênes ; Lucia Ferretti, professeure (UQTR) ; Lise Lebrun, animatrice communautaire ; Sylvie Ménard, Centre d\u2019histoire des régulations sociales (UQAM) ; Denis Monière, professeur (Université de Montréal) ; Michel Rioux, journaliste ; Patrick Sabourin, chercheur IRFA, Pierre Serré, chercheur.Comité de lecture : Lucia Ferretti ; Alain Laramée, professeur (TÉLUQ) ; Chrystiane Pelchat, enseignante ; Marc Urbain Proulx, économiste, UQAC ; Pierre- Paul Proulx, économiste, Université de Montréal ; Paul-Émile Roy, écrivain.Membres du jury du prix André-Laurendeau : Martin Pâquet (Université Laval), Christian Rioux (correspondant du Devoir à Paris) ; Membres du jury du prix Richard-Arès : Lucille Beaudry (UQAM) ; Robert Comeau (Chaire Hector-Fabre UQAM) ; Simon Langlois (Université Laval).Comptes rendus : Paul-Émile Roy ; Mathieu Bock-Côté.82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514-845-8533 Numéro sans frais : 1-866-845-8533 Télécopieur : 514-845-8529 revue@action-nationale.qc.ca www.action-nationale.qc.ca L\u2019Action NY).WM | La > Ces 4 WW © aŸ \\, 3 ot Ad > y & > A A Nx > SN y\" Oo AS =\" pr 7 2 > i 3 WO Co 5 > | Li $ + a | ON Z 1 33 : > rr A ov = M ai 4 vu = rs , = = = sy = oh) 3 5) NY AN Wr ul fy fé Fil, Ween i 7 Ji) 14 PE e ep) Ë of ny Wl HE Jf 2 £ ik 4 > Je choisis LE DEVOIR Libre de penser SOMMAIRE Éditorial La disgrâce n\u2019est pas là où trop de gens l\u2019ont cherchée - Robert Laplante 4 Articles Mémoire de la Ligue d\u2019Action nationale sur le projet de loi 60 Le Québec est maître de ses choix de société - Denis Monière et Henri Laberge 11 La source primordiale de l\u2019obstruction québécophobe - Marc Laroche 23 La Gaspésie ou l\u2019avenir d\u2019une sociologie du colonial - Simon Couillard 40 Retour sur les racines d\u2019un mouvement Stephen Harper et la mutation de l'identité canadienne (1ère partie) - Simon-Pierre Savard-Tremblay 51 Dossier Y a-t-il une histoire de la musique classique du Québec ?L'héritage musical du Québec - Luc Bellemare 72 Lire les essais STEPHEN J.HARPER Un sport légendaire : les Maple Leafs d\u2019autrefois et l\u2019essor du hockey professionnel 120 JACQUES LANCTÔT Yves Michaud.Un diable d\u2019homme ! 126 GABRIEL NADEAU-DUBOIS Tenir tête 130 4 ÉDITORIAL LA DISGRâCE N\u2019EST PAS Là Où TROP DE GENS L\u2019ONT CHERCHÉE Robert Laplante L\u2019épisode Mourani a été disgracieux, mais il ne méritait pas l\u2019importance qu\u2019on lui a accordée.Il n\u2019était pas utile de faire des procès d\u2019intention, de soupeser la part de mauvaise foi dans l\u2019opportunisme ou de mesurer le carriérisme à l\u2019aune du redécoupage électoral.Il suffisait de resituer l\u2019épisode dans l\u2019agonie du bouchardisme qui avait fait du Bloc québécois un adversaire émasculé, plus soucieux de se faire tenir pour respectable que menaçant, plus obséquieux envers la grandeur canadian qu\u2019intransigeant envers l\u2019hypocrisie du régime.La collision frontale avec le multiculturalisme aura mis fin aux alibis : il n\u2019est plus possible de faire semblant de partager le même univers de référence.La nation québécoise agissant de manière conséquente ne pouvait plus cohabiter avec la rhétorique de l\u2019ouverture si chère au Bloc du temps qu\u2019il se conduisait en loyale opposition.Même décimé, il lui faudra désormais composer avec l\u2019opprobre, subir les quolibets et se faire traiter de raciste par un régime qui tolère l\u2019apartheid à l\u2019endroit des autochtones et ne rate jamais une occasion de fermer les yeux sur le Québec bashing qui trouve un écho si favorable dans les profondeurs de l\u2019imaginaire de conquête.L\u2019indifférence hautaine va désormais faire place aux insinuations perfides.Tenu pour inoffensif depuis la débâcle orange, il fera 5 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 de nouveau l\u2019objet d\u2019un commentaire acerbe, dès lors qu\u2019il retiendra un tant soit peu l\u2019attention des Québécois.Par calcul électoral d\u2019abord : les conservateurs savent bien que les sièges que le Bloc prendrait éventuellement réduiraient d\u2019autant les chances des libéraux de former le prochain gouvernement.Par réflexe politique fondamental aussi : le séparatisme, même vivotant, est toujours de trop, il répugne même s\u2019il n\u2019inspire plus la crainte.Le Canada a eu trop peur pour tolérer que l\u2019épisode de 1995 ne subsiste même comme événement improbable, et le dégoût qu\u2019il inspire constitue un puissant repoussoir identitaire pour une culture politique qui se représente elle-même comme un modèle pour l\u2019humanité.Orgueil et fatuité hérités du trudeauisme, mais néanmoins encore très prégnants, pas encore métabolisés dans le « monarchist revivalism », cette posture est si confortable pour habiller le mépris qu\u2019inspire la prétention du Québec à exister par lui-même et pour lui-même.Le Canada peut toujours tolérer le Bloc comme reliquat verbeux condamné à disparaître ou à n\u2019exister qu\u2019en tant que rappel folklorique, mais il s\u2019accommoderait mal d\u2019un petit noyau de députés bloquistes qui dresseraient toujours et en toutes choses un rigoureux procès du régime.Nous n\u2019avons pas besoin d\u2019un parti qui ira défendre « les intérêts du Québec à Ottawa ».Ça, c\u2019était la rhétorique d\u2019imposture qui a permis à la ligne Bouchard de s\u2019imposer avec les dégâts que l\u2019on sait.C\u2019est à l\u2019Assemblée nationale du Québec que se défendent les intérêts nationaux du Québec.À Ottawa, il ne se passe rien qui puisse en quoi que ce soit les servir.À Ottawa, ce sont les forces de négation de notre existence qui sont à l\u2019œuvre, ce sont les mille et une manières de nous intégrer dans des logiques et des processus qui accentuent chaque jour davantage notre minorisation et notre enlisement dans la dépendance. 6 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 Le Bloc à Ottawa n\u2019a de rôle et de contribution qu\u2019à témoigner du front du refus.Refus de se laisser représenter comme minorité.Refus de se laisser enfermer dans la logique d\u2019un développement contraire à nos intérêts nationaux.Refus de discuter dans les catégories conceptuelles de la réduction provinciale.Refus de laisser une majorité étrangère disposer de nos impôts et de les retourner contre nous en multipliant les occasions et instruments de chantage.Des députés du Bloc n\u2019ont de rôle qu\u2019à titre de témoins et d\u2019émissaires chargés d\u2019enfoncer dans le régime le coin de fer de la volonté d\u2019indépendance.Ce n\u2019est pas tant leur nombre que la posture qu\u2019ils tiendraient qui ferait des dégâts.L\u2019indépendance est un combat qui ne doit pas hésiter à nommer ses adversaires.Un discours bloquiste mieux avisé, plus affirmé permettra de faire comprendre que l\u2019adhésion à l\u2019indépendance n\u2019est pas une affaire d\u2019humeur, de mouvement d\u2019opinion ni même d\u2019option constitutionnelle, c\u2019est une affaire existentielle qui ne souffre aucun compromis sans déshonneur, avoué ou honteux.Les indépendantistes ont tout intérêt à soutenir et provoquer une vigoureuse relance du Bloc.Il est fini le temps des ineptes déclarations de rectitude politique du genre : « on ne fera pas l\u2019indépendance contre les autres », « le Canada est un grand pays, sa démocratie un exemple inspirant ».Nous avons eu droit à trop de balivernes aux belles heures dures du bonententisme bouchardien.Cela aura trop longtemps permis au Canada de se présenter en vertueux exemple de tolérance envers sa minorité geignarde.Un Bloc pugnace accélèrera le déclin de l\u2019imposture orange et de ses agents si fiers de servir de matériaux minoritaires, si bien disposés à renouveler le répertoire des rôles de la tragicomédie des Qué-Can de service.Par ses seuls effets de contraste, le Bloc fera œuvre utile.Abrasif dans le propos, mais froid comme une lame de scalpel dans son analyse, son discours indépen- 7 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 dantiste aiderait à disséquer le régime et ses impostures, à faire voir la disgrâce où elle se trouve réellement.Le Canada est un obstacle sur notre route.Il compromet notre existence nationale par la logique même de son régime qui inspire et cautionne les manœuvres de sape contre notre Assemblée nationale et notre vie démocratique.Son ordre constitutionnel est illégitime, c\u2019est un coup d\u2019État.Il faudra faire l\u2019indépendance contre lui.Il faudra l\u2019enlever de notre route, briser le carcan et les entraves que sa Charte, ses tribunaux et ses lois nous imposent.Il faut dire les choses comme elles sont : nous ferons l\u2019indépendance contre lui, contre ses institutions, contre ce qu\u2019il veut faire de nous.Nous voulons l\u2019indépendance pour nous affranchir, pas pour réaliser un nouvel épisode de Passe-Partout.Nous ferons l\u2019indépendance pour nous faire respecter, pour faire valoir nos intérêts.Nous voulons sortir le Canada du Québec.Et nous n\u2019avons rien à faire des susceptibilités de ceux-là qui consentent à notre minorisation, qui ne se voient de rôle qu\u2019à se faire agents de dissolution de la réalité nationale et comptables d\u2019une éternelle minimisation de nos pertes.Nous voulons en finir avec le Canada.Parce que nous refusons sa présence, que nous la considérons toujours comme une intrusion malveillante ! Parce que chacun de ses actes, chacune de ses décisions, nous affecte et réduit notre liberté.Parce que nous le considérons comme une puissance étrangère.Il y a des limites à pactiser avec les maîtres-chanteurs, à se placer soi-même à la merci des intendants qui ne reculent devant rien, certainement pas devant la décision de se hâter lentement pour reconstruire un pont que nous paierons deux fois, pour mieux nous justifier d\u2019avoir à 8 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 traverser le fleuve à leurs conditions.Encore moins pour nous faire complices de son saccage environnemental.Son fédéralisme pétrolifère menace l\u2019intégrité de notre territoire, le réduit à n\u2019être qu\u2019un point de transit, un vulgaire lieu de transbordement nous enfermant d\u2019ores et déjà dans une logique d\u2019intégration continentale qui réduira notre capacité d\u2019orienter nos choix économiques et notre modèle de développement.Le Bloc doit clarifier les termes de nos rapports avec le Canada, il doit incarner le conflit des légitimités.En dernier ressort où va la loyauté ?C\u2019est la seule et permanente question à laquelle il doit trouver et donner réponse à toutes les occasions que lui fournit la politique canadian.Nous avons besoin du Bloc, les indépendantistes doivent le réinvestir.La recomposition des forces passe par le renouvellement de l\u2019interpellation politique et par le rétablissement d\u2019une posture de combat qui permettra de se penser et d\u2019agir dans la rupture.La mollesse et la démission morale inavouée ont assez duré.La disgrâce n\u2019est pas là où trop de gens l\u2019ont cherchée.Le renoncement, le farfinage et la lâcheté ont nourri suffisamment d\u2019alibis.C\u2019est assez.Il vient un temps où il faut se compter.q REVUES CULTURELLES QUÉBÉCOISES ?MAINTENANT OFFERTES EN VERSION NUMERIQUE! CIEL VARIABLE | ESPACE | ESSE | ETC | INTER [[I[ZXIY 24 IMAGES | CINÉ-BULLES | SEQUENCES BREVES LITTERAIRES | MCEBIUS | XYZ.LA REVUE DE LA NOUVELLE QUEBEC FRANCAIS | RELATIONS CAP-AUX-DIAMANTS | CONTINUITE | HISTOIRE QUEBEC LES CAHIERS DE LECTURE | LETTRES QUEBECOISES | LURELU | NUIT BLANCHE | SPIRALE RIZ Vida RAS 4} JEU REVUE DE THÉÂTRE 1 rr québé eo DETER NA CL a RT CR i [op pci fa te S st on ôn Revues culturelles numériques > if frm} www.vitrine.ETES com pour féuiffêter les EE lo Pen er le CU TOITS TR ie culturels québécois Conseil des arts Canada Council ch du Canada for the Arts Plus de 15 ans d'action pour une économie plus performante, plus équitable et plus verte.Les investissements auprès des entreprises québécoises sont au cœur de la mission de Fondaction.Par ses investissements, Fondaction contribue au maintien et à la création d'emplois au Québec.\u2014 e ea = FONDACTION POUR LA COOPERATION CSN ET L EMPLOI www.fondaction.com 11 ARTiCLeS Denis Monière et Henri Laberge* Mémoire de la Ligue d\u2019Action nationale présenté à la commission parlementaire sur le projet de loi 60 Le?QuÉbeC?eST?MAîTRe?De?SeS?CHOiX?De?SOCiÉTÉ** Le Québec a beaucoup changé au cours du dernier demi-siècle.On peut mentionner rapidement certains éléments qui attirent particulièrement l\u2019attention.Sa population a augmenté et s\u2019est diversifiée.La revanche des berceaux, dont on parlait encore dans les années cinquante comme de l\u2019atout majeur des Canadiens français pour leur assurer un brillant avenir en terre d\u2019Amérique, s\u2019est terminée avec le tournant des années soixante- dix.Désormais, la fécondité de la population québécoise n\u2019assure plus le simple renouvellement des générations.D\u2019où le vieillissement accéléré de la population.Par ailleurs, l\u2019impact de l\u2019immigration est plus visible qu\u2019autrefois depuis que les enfants des familles immigrantes fréquentent massivement les écoles françaises.L\u2019immigration était jadis essentiellement européenne ; elle est désormais asiatique, latino-américaine et arabe pour une très grande part.Diversifiée quant à ses origines, notre population l\u2019est quant à la langue maternelle et aux croyances religieuses.Désormais, les allophones dépassent en nombre les anglophones dans l\u2019ensemble de la population québécoise.Compte tenu de la faible natalité et de la diversification des * Les auteurs sont respectivement président et membre de la Ligue d'Action nationale.** Ce mémoire a été adopté par le conseil d'administration de la Ligue. 12 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 sources de l\u2019immigration, on peut raisonnablement prévoir que le caractère pluriethnique de la population québécoise ira s\u2019accentuant dans les décennies à venir.Diversification des croyances et des convictions À la diversité ethnoculturelle correspond une nouvelle diversité confessionnelle.Les grandes religions orientales (hindouisme, bouddhisme et autres) ont pris pied sur le sol québécois.La présence musulmane s\u2019affirme davantage.À côté de la minorité juive anglophone traditionnelle se développe maintenant un groupe juif francophone.Les protestants francophones se font plus visibles en même temps que l\u2019importance proportionnelle du groupe protestant est en décroissance chez les anglophones aussi bien que dans l\u2019ensemble de la population.Le groupe des sans-religion dépasse désormais en nombre celui des protestants et de n\u2019importe quel groupe confessionnel autre que catholique.Il y a maintenant plus de catholiques anglophones et plus d\u2019anglophones sans religion qu\u2019il n\u2019y a d\u2019anglophones protestants.L\u2019identification traditionnelle des francophones au catholicisme et des anglophones au protestantisme est aujourd\u2019hui sans fondement.Il n\u2019est plus possible, par ailleurs, de considérer la population québécoise comme se répartissant essentiellement en deux catégories confessionnelles : catholique et protestante.Déconfessionnalisation des institutions Parallèlement aux modifications qui se sont produites quant à la composition de la population du point de vue des allégeances confessionnelles, on a assisté à une transformation des institutions de la société civile dans le sens d\u2019une laïcisation complète.Il y a soixante ans, il y avait, au Québec, à côté des nombreuses œuvres diocésaines ou paroissiales, des syndicats catholiques (la CTCC, ancêtre de la CSN ; la 13 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 CIC, ancêtre de la CEQ et l\u2019UCC, ancêtre de l\u2019UPA), des coopératives catholiques, et même des institutions financières catholiques.Dans ces diverses institutions, l\u2019aumônier jouait encore un rôle de premier plan.Le vent de la déconfession- nalisation a soufflé à l\u2019époque de la Révolution tranquille.En quelques années, toutes ces institutions sont devenues laïques.Aucune d\u2019elles ne songerait aujourd\u2019hui à revenir en arrière.Or, ces transformations se sont effectuées, dans la plupart des cas, de façon très pacifique et avec la complicité des aumôniers eux-mêmes.Le clergé catholique a admis et reconnu que les institutions de la société civile peuvent très bien fonctionner et réaliser au mieux leur mission essentielle sans référence explicite à une foi ou à une pratique religieuse.Il y a soixante ans encore, plusieurs des missions que nous attribuons aujourd\u2019hui aux services publics étaient assumées sur une base confessionnelle et relevaient des communautés religieuses.C\u2019était le cas notamment des services de santé.En quelques années, les cloisons confessionnelles sont tombées dans l\u2019exercice de ces diverses missions.Il n\u2019y a plus d\u2019hôpitaux affectés aux catholiques, aux protestants ou aux juifs (même si certains d\u2019entre eux ont conservé leur nom traditionnel comportant une référence confessionnelle : Hôpital Juif, Hôpital du Sacré-Cœur, Hôpital de l\u2019En- fant-Jésus, etc.).L\u2019ensemble du réseau hospitalier s\u2019adresse à l\u2019ensemble de la population québécoise.Aucun hôpital n\u2019est autorisé à sélectionner sa clientèle ou son personnel sur la base de la religion, de la croyance, de l\u2019idéologie, de l\u2019origine ethnique ou de la langue maternelle.Le réseau des services de santé et des services sociaux appartient à l\u2019ensemble de la population québécoise.Les universités à charte pontificale et à direction cléricale qu\u2019on a connues jusqu\u2019au début des années soixante se sont aussi très largement déconfessionnalisées, même si elles ont 14 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 maintenu l\u2019essentiel de leur caractère privé.À côté d\u2019elles, on a créé l\u2019Université du Québec, institution publique laïque.Les anciens collèges classiques à direction cléricale ont laissé la place au réseau des cégeps, institutions publiques et laïques.Redéfinition de l\u2019identité D\u2019autres transformations importantes ont marqué l\u2019histoire du dernier demi-siècle.Par exemple, la traditionnelle méfiance à l\u2019égard de l\u2019État perçu a priori comme un ennemi virtuel et un danger pour les valeurs spirituelles auxquelles on s\u2019identifiait s\u2019est largement dissipée.Les Québécois de la Révolution tranquille ont apprivoisé la démocratie et ont entrepris de faire de l\u2019État un levier du développement de la collectivité.Ce qui a largement favorisé cette évolution, c\u2019est la redéfinition de notre identité collective.Alors que, autrefois, la majorité des Québécois francophones se définissaient d\u2019abord comme Canadiens français catholiques et alors que les Québécois anglophones se définissaient d'abord comme Canadiens anglais, voire comme Britanniques, la référence au Québec en tant que société politique inclusive de toute sa population a maintenant préséance sur les identités catégorielles (selon l\u2019origine, la langue maternelle ou les croyances religieuses).Le fait que la Charte de la langue française définisse sa problématique en termes de langue nationale, de la langue des institutions, de la langue normale et habituelle des activités plutôt qu\u2019en termes de défense des intérêts d\u2019un groupe linguistique par rapport à un autre est particulièrement significatif à cet égard.Le Québec est défini comme une société pluraliste, plurieth- nique, démocratique et de langue française, étant entendu que la référence à la langue française s\u2019applique à la société 15 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 en tant que langue commune et non en tant que langue propre du groupe majoritaire.Le peuple québécois comprend normalement l\u2019ensemble des personnes domiciliées au Québec et qui participent à la démocratie québécoise.On présente aussi le Québec comme une société laïque.On ne définit plus le Québec comme l\u2019État national des Canadiens français, mais bien comme l\u2019État national des Québécois de toutes origines et de toutes allégeances confessionnelles ou partisanes.La problématique de l\u2019intégration se pose maintenant moins en termes de concurrence entre deux communautés ethnolinguistiques rivales qu\u2019en termes d\u2019adaptation de toutes les personnes à la vie d\u2019une société globale qui a décidé de vivre en français sa vie collective.La diversification des origines et le pluralisme croissant de notre population demandent à être équilibrés par des éléments qui assurent une certaine convergence en vue d\u2019un projet de vie commun.D\u2019où l\u2019importance de la langue nationale, des institutions nationales, du droit national, lesquels doivent être accessibles sans discrimination, et des valeurs partagées.D\u2019où l\u2019importance aussi de la laïcité de l\u2019État québécois et des services publics.Des valeurs fondamentales communes Il est possible d\u2019identifier des valeurs communes à l\u2019ensemble des groupes qui composent le Québec moderne et qui sont vues comme des éléments fondamentaux de notre volonté de vivre ensemble.Il y a, bien sûr, la reconnaissance de la dignité de la personne humaine et de l\u2019égalité fondamentale entre toutes les personnes.La société québécoise a approfondi spécialement, au cours des dernières années, le principe de l\u2019égalité entre 16 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 les hommes et les femmes.La Charte des droits et libertés de la personne affirme cette égalité.Le Code civil a été modifié pour établir la plus parfaite égalité possible entre les époux dans le mariage et entre les parents quant à leurs droits et devoirs envers leurs enfants.Des programmes d\u2019accès à l\u2019égalité pour les femmes ont été créés.On a adopté une Loi sur l\u2019équité salariale qui, malgré ses défauts, manifeste de nouveau l\u2019attachement des Québécois à cette valeur d\u2019égalité entre les sexes.Il faut mentionner aussi l\u2019importance des initiatives adoptées pour lutter contre les inégalités raciales et la discrimination sociale ou à fondement ethnique.Une autre valeur fondamentale consiste dans le refus de la violence conjugale et familiale et, de façon plus générale, dans le refus de diverses formes d\u2019agression, particulièrement contre les enfants et les personnes vulnérables.Une très grande importance est aussi accordée à la qualité de l\u2019environnement et au respect de la nature.Ajoutons aussi un sens aigu de la liberté des personnes s\u2019exprimant notamment en regard de la libre disposition par chacun de son propre corps.Certaines de ces valeurs fondamentales ont été traditionnellement véhiculées par les grandes religions.D\u2019autres se sont développées dans un contexte totalement séculier et parfois même en tension avec le pouvoir religieux.C\u2019est le cas, par exemple, du principe de l\u2019égalité entre les femmes et les hommes qui s\u2019est incarné notamment par le droit de vote des femmes, auquel le clergé catholique s\u2019est opposé.Qu\u2019elles aient été introduites par la religion ou autrement, ces valeurs sont vécues dans la société québécoise globale sous un mode laïque.Elles s\u2019adressent par conséquent à tous les Québécois sans distinction et peuvent être enseignées et promues sans référence à une croyance religieuse ou à une confession particulière. 17 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 Pourquoi nous appuyons la laïcité En conséquence de cette évolution des valeurs de la société québécoise, il est donc normal que la neutralité et la laïcité de l\u2019État soient maintenant des principes qui s\u2019appliquent intégralement dans les institutions publiques et parapubliques.La Ligue d\u2019Action nationale apporte donc son soutien à la loi 60 qui affirme la laïcité et la neutralité religieuse de l\u2019État parce que la laïcité nous apparaît comme un bienfait collectif.La laïcité obéit à un vieux principe : « Rendez à César ce qui appartient à César et à Dieu ce qui appartient à Dieu » qui implique que la sphère publique doit être séparée de la sphère privée pour garantir la liberté de religion et permettre à tous de vivre selon leurs convictions.Cette logique prend tout son sens dans des sociétés pluralistes où plusieurs religions coexistent.La neutralité de l\u2019État est alors la condition de la liberté de tous.Nous pensons que chaque individu peut exprimer librement ses convictions de quelque nature qu\u2019elles soient, mais en raison même de la liberté et de la diversité d\u2019opinions, les institutions publiques parce qu\u2019elles appartiennent à tous, se doivent d\u2019être neutres et de ne pas manifester à travers leurs représentants d\u2019allégeances particulières.Ce principe essentiel à la vie démocratique a été acquis après des siècles de lutte pour mettre l\u2019État au-dessus des factions, des partis et des groupes particuliers.Cela s\u2019appelle le devoir de réserve qui interdit à quiconque d\u2019afficher ses convictions dans le cadre de la fonction publique pour respecter la liberté des autres et ne pas entacher l\u2019État du soupçon de partialité.Pourquoi alors l\u2019identité religieuse des uns devrait-elle l\u2019emporter sur le devoir de réserve des autres qui laissent leurs convictions à la maison lorsqu\u2019ils servent le public ?Les citoyens doivent être égaux et pour cette raison 18 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 tous doivent faire des compromis pour vivre avec les autres.Les allégeances religieuses ne doivent pas recevoir de prime de tolérance et recevoir un traitement de faveur.Le respect de l\u2019égalité des citoyens doit être intégral et il serait intolérable qu\u2019on puisse afficher ses allégeances religieuses dans la fonction publique alors que d\u2019autres citoyens n\u2019auraient pas le droit d\u2019afficher leurs convictions politiques.En conséquence, nous approuvons l\u2019interdiction du port des signes religieux dans la fonction publique parce que les symboles religieux divisent, font étalage de la différence, du fossé qui sépare des autres.Ils témoignent d\u2019une appartenance, ils disent essentiellement : je ne suis pas comme toi, je n\u2019appartiens pas au même monde.Les symboles religieux ne sont pas seulement une dimension de l\u2019identité des croyants, ils ont aussi une fonction stratégique et politique.Tout symbole a une connotation potentiellement propagandiste et vise à influencer les autres pour les amener sur le chemin de la vérité.L\u2019État ne doit pas faire le jeu des religions missionnaires, il ne doit pas être le lieu du prosélytisme, même passif.Dès lors, l\u2019État doit interdire le port des symboles religieux pour incarner la séparation entre le public et le privé.C\u2019est la condition du respect mutuel que se doivent les membres d\u2019une collectivité.La laïcité est cohésive, inclusive et non discriminatoire Pour être neutre, l'État doit se déclarer neutre.Il ne peut pas se permettre un discours ambigu ou à géométrie variable.La neutralité de l'État entraîne celle des institutions qui dépendent de lui et celle des services publics.Les membres du personnel des institutions, tout en gardant la pleine liberté de pratique religieuse dans leur vie privée et dans leur com- 19 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 munauté de croyants, doivent éviter, dans l'exercice de leur fonction, d'afficher leurs croyances, leurs convictions religieuses, métaphysiques ou politiques.La neutralité de l'État implique la neutralité de l'image donnée par ses agents et ses représentants.Par conséquent, l'État laïque est pleinement justifié de protéger cette neutralité et son image.C'est ce que propose le projet de loi no 60.Il n'y a nulle part dans ce projet de charte la moindre disposition s'appliquant de façon différente selon que la personne visée est de telle religion ou de telle origine.Il faut relire les articles 3, 4 et 5 qui énoncent les règles les plus importantes du projet de loi, selon lesquelles un membre du personnel d'un organisme : \u2022 « doit faire preuve de neutralité religieuse dans l'exercice de ses fonctions » (art.3) ; \u2022 « doit faire preuve de réserve en ce qui a trait à l'expression de ses croyances religieuses dans l'exercice de ses fonctions » (art.4) ; \u2022 « ne doit pas porter, dans l'exercice de ses fonctions, un objet, tel un couvre-chef, un vêtement, un bijou ou une autre parure, marquant ostensiblement, par son caractère démonstratif, une appartenance religieuse » (art.5).Ce projet de Charte n'est pas brutal.Il prévoit des politiques de mise en œuvre qui permettent aux organismes de tenir compte des besoins particuliers, du contexte, de l'histoire et des années de service.L'article 44 accorde une période de transition d'un an à la personne qui est déjà à l'emploi au moment de la sanction de la loi. 20 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 Nulle part, dans le projet de Charte, contrairement à ce qu'on laisse entendre, il n'est question d'interdire l'expression de sa foi au croyant qui intervient dans les débats publics.Nulle part, il n'est question de forcer le citoyen croyant à taire ses motivations religieuses quand il milite pour des objectifs politiques.Inversement, il n'y a pas lieu de le forcer à révéler et à afficher ses motivations religieuses.Ce qui est interdit, c'est uniquement ce qui doit l'être pour assurer la neutralité du service public, pour contrer les apparences de partialité et assurer le respect de l\u2019égalité absolue entre les citoyens.L'Assemblée nationale doit respecter ses lois Une loi votée par l'Assemblée exprime la volonté de cette assemblée.Donc, l'Assemblée nationale devrait normalement respecter spontanément ses propres lois.Les membres de l'Assemblée nationale sont soumis aux lois que celle-ci édicte.Ce n'est pas chaque député un par un qui est législateur, c'est l'Assemblée nationale.Par souci de cohérence, nous proposons quelques améliorations de certains articles qui visent en particulier à corriger le statut particulier qui est réservé aux membres de l\u2019Assemblée nationale.\u2022 Remplacer le 8e alinéa des notes explicatives par celui-ci : Le projet de la loi modifie la Loi sur l\u2019Assemblée nationale pour y affirmer la volonté de cette Assemblée de prendre les mesures qui s\u2019imposent pour que la laïcité de l\u2019État québécois et sa neutralité en matière religieuse soient effectives et manifestes dans ses locaux.\u2022 Ajouter au préambule l\u2019alinéa suivant : L\u2019Assemblée nationale rappelle que tout citoyen canadien établi à demeure au Québec est un citoyen québécois et est donc membre à part entière, de la nation québécoise, quels 21 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 que soient son origine nationale ou ethnique, sa langue maternelle, sa religion et ses convictions métaphysiques ou politiques.\u2022 Reformuler le deuxième alinéa (suivant les 3 paragraphes numérotés) de l\u2019article 8 : [\u2026] ces devoirs et obligations s\u2019appliquent également, dans l\u2019exercice de ses fonctions, au président et à un vice-président de l\u2019Assemblée nationale, à un membre du personnel de l\u2019Assemblée nationale, à un président de commission parlementaire, à un ministre, à un sous-ministre, à un directeur général d\u2019organisme public et à un directeur d\u2019établissement.\u2022 À l\u2019article 17, 4e paragraphe, ajouter les mots « d\u2019éduquer » pour expliciter une des missions de l\u2019école.\u2022 À l\u2019article 9 de la Loi sur l\u2019Assemblée nationale (art.38 du projet de Charte), ajouter : « Elle doit prendre les mesures qui s\u2019imposent pour que la laïcité de l\u2019État québécois soit effective et manifeste dans les locaux de cette Assemblée nationale ».\u2022 L\u2019article 114 de la Loi sur l\u2019Assemblée nationale devrait être maintenu tel quel, sans ajout (art.39 de projet de Charte).\u2022 À l\u2019article 20.2 de la Charte des droits et libertés de la personne, modifier le deuxième alinéa par l\u2019ajout des mots suivants : « [\u2026] et le caractère laïque de l\u2019État québécois ».\u2022 Ajouter un article 44.1 qui se lirait comme suit : Malgré l\u2019article 44, l\u2019article 5 aussi bien que les articles 3 à 7, s\u2019appliquent dès la sanction de la loi aux présidents et aux vice-présidents de l\u2019Assemblée nationale, aux présidents des commissions parlementaires, aux ministres, aux sous- 22 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 ministres, aux directeurs généraux des organismes publics, aux directeurs d\u2019établissement, aux maires, aux présidents de commissions scolaires, aux juges, aux procureurs de la couronne, aux policiers et aux gardiens de prison.Charte des valeurs ou Charte de la laïcité Le titre du projet no 60 est mauvais parce qu'il est trop long et inapproprié.Il se veut descriptif du contenu essentiel.Or.Il ne l'est pas.La Charte ne fait pas qu'affirmer des valeurs et encadrer des demandes.Elle ordonne, elle commande.Ce qu'elle commande est essentiellement de l'ordre de la laïcité.Le titre proposé serait descriptif si la Charte s'en tenait aux alinéas 1,2 et 4 du préambule et aux articles 15 à 17, traitant des demandes d'accommodement.L'affirmation des valeurs ne se trouve nulle part ailleurs que dans le préambule.Si on enlevait le mot « valeur » (au singulier et au pluriel) dans le préambule, il ne resterait rien, dans l'ensemble du projet de charte, se rapportant à des valeurs autres que la laïcité.De plus, si on enlevait ce mot, les phrases du préambule ne perdraient rien de leur force, de leur cohérence et de leur pertinence.Nous proposons donc de remplacer, le titre long et non pertinent par celui-ci : « Charte québécoise de la laïcité ».q 23 ARTICLES Afin que le Québec poursuive sa marche libératrice armé du puissant instrument d\u2019une charte de la laïcité infrangible, il faut neutraliser la stratégie idéologique délétère de l\u2019idolâtre Charles Taylor, ainsi que celle de son disciple Gérard Bouchard.Il est donc impératif de débusquer le mobile réel caché dans le multi- culturalisme du premier, et le mobile inconscient incrusté dans l\u2019interculturalisme du second1.Le multiculturalisme, un faux culte solaire L\u2019obscur objet de la reconnaissance Charles Taylor présente une conception du multicultu- ralisme apparemment très large, qui comprend tant des groupes ethniques que des minorités politiques et culturelles, et surtout des communautés religieuses.Il préconise à leur endroit une politique de reconnaissance qui soit plus que du respect, et pas seulement de l\u2019égalité.Cette politique 1 Spécialement dans ces trois ouvrages : Charles Taylor, Multiculturalisme : différence et démocratie (traduit de l\u2019anglais), Aubier, 1994 (1992), 143 p.; Charles Taylor et Jocelyn Maclure, Laïcité et liberté de conscience, Boréal, Montréal, 2010, 165 p.; Gérard Bouchard, L\u2019interculturalisme : un point de vue québécois, Boréal, Montréal, 2012, 287 p.Marc Laroche* LA SOURCE PRIMORDIALE DE L\u2019OBSTRUCTION QUÉBÉCOPHOBE * L\u2019auteur est détenteur d\u2019un diplôme d\u2019études supérieures en sciences des religions. 24 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 prétend parer aux intrusions des majorités et s\u2019opposer au caractère impersonnel de leurs institutions.Avec la politique de la différence, ce que l\u2019on nous demande de reconnaître, c\u2019est l\u2019identité unique de cet individu ou de ce groupe, ce qui le distingue de tous les autres.L\u2019idée est que c\u2019est précisément cette distinction qui a été ignorée, passée sous silence, assimilée à une identité dominante ou majoritaire.Et cette assimilation est le péché majeur contre l\u2019idéal d\u2019authenticité2.Ce manquement créerait des citoyens de seconde classe.On comprendra que l\u2019individualisme moralisateur de Taylor cherche à allier les personnes et les petites collectivités contre le groupe souche ou majoritaire, dont la propension à la domination est posée comme une prémisse indiscutable.Selon Taylor, l\u2019apparition moderne du « moi isolé » ayant produit une culture fragmentée \u2013 comparable à une supernova3 \u2013 signifierait le déplacement indubitable du centre de gravité de la collectivité \u2013 surtout la tribu dans les temps les plus anciens \u2013 vers l\u2019individu ; la dilatation cosmique est remarquable, puisque Dieu n\u2019est qu\u2019un soleil4 (voir l\u2019explication de l\u2019hyperbole moïque ci-après).Il s\u2019agit du présupposé de la prémisse.La pensée taylorienne laisse entendre que la conscience personnelle authentique n\u2019existait pas vraiment dans le passé.Avant ladite modernité, n\u2019aurait existé qu\u2019un être opprimé par la pression tribale atavique à la conformité des viles majorités constituées.2 Charles TAYLOR, Multiculturalisme : différence et démocratie, p.57.3 La métaphore de la supernova surgit dans un autre ouvrage de Charles Taylor : L\u2019âge séculier (traduit de l\u2019anglais), Boréal, [Montréal], 2011 (2007), 1343 p., p.525-528.4 La métaphore du soleil luit dans un ouvrage précédent de Charles Taylor : Les sources du moi : la formation de l\u2019identité moderne (traduit de l\u2019anglais), Boréal, [Montréal], 1998 (1989), 712 p., p.176 et suiv. 25 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 Le moi extensif Observons la trajectoire de la théologie moïque de Taylor.Autrefois, « le contact avec certaines sources \u2013 par exemple Dieu, ou l\u2019Idée du Bien \u2013 était considéré comme essentiel à la plénitude de l\u2019être.Mais à présent, la source que nous avons à atteindre est au fond de nous-mêmes5.» Il ajoute : D\u2019emblée, cette idée que la source est en nous ne nous empêche nullement d\u2019être liés à Dieu ou aux Idées ; on peut considérer cela comme notre façon personnelle d\u2019y être rattachés.En un sens, on pourrait y voir simplement un prolongement et un renforcement de l\u2019évolution amorcée par saint Augustin, qui voyait le chemin vers Dieu passant par la conscience personnelle de nous-mêmes6.En d\u2019autres termes, au fil du temps, la source se serait déplacée de l\u2019Idée divine exclusive à l\u2019Idée divine incluant le moi, puis au moi incluant l\u2019Idée divine.Ne faut-il pas en conclure que Dieu et l\u2019Homme sont des miroirs et que la « réflexion » divine est lente ?Qui plus est, la projection des deux miroirs l\u2019un dans l\u2019autre semble susciter l\u2019émoi grandiose de l\u2019infini.La pensée spéculaire de Taylor indique que Dieu a été créé « à l\u2019image et ressemblance » de l\u2019homme.Un croyant authentique, pour qui c\u2019est l\u2019inverse, ne trouve- t-il pas troublant que le moi taylorien narcissique, à titre de source primordiale, s\u2019annexe le Bon Dieu aussi facilement ?Cet amalgame des extrêmes marque la politique de dignité de Taylor, qui exige : [\u2026] que l\u2019on accorde une reconnaissance et un statut à quelque chose qui n\u2019est pas universellement partagé.Autrement dit, nous n\u2019accordons de reconnaissance légitime qu\u2019à ce qui est universellement présent \u2013 chacun a 5 Charles Taylor, Multiculturalisme : différence et démocratie, p.45.6 Ibid., p.46. 26 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 une identité \u2013 et ce par la reconnaissance de ce qui est particulier à chacun.L\u2019exigence universelle promeut la reconnaissance de la spécificité7.Somme toute, la reconnaissance du non-universel serait universelle.Mais c\u2019est plutôt le primat de l\u2019individualisme que Taylor cherche à rendre universel.Autrement dit, le bondieutisme de Taylor aboutit à l\u2019individu qui s\u2019approprie l\u2019universel.Cependant, s\u2019agissant d\u2019un universalisme abstrait, une polarisation artificielle et mortifère oppose l\u2019individu à la grande collectivité concrète.Le Grand Tabou taylorien Dans la perspective taylorienne, le passé est donc globalement déconsidéré au profit du présent, où règnerait le moi authentique.Qu\u2019en est-il de l\u2019avenir ?Taylor admet prudemment par exemple que les demandes actuelles des « tribus indiennes » ou des « Canadiens français » à titre de « populations existantes qui se trouvent piégées dans une culture sous pression8 » [soulignement de Taylor] sont peut-être légitimes.Toutefois, sans préciser sa pensée sur le passé qui a créé la situation actuelle, il assène aussitôt : « Mais cela ne justifie pas les mesures envisagées pour assurer la survivance à travers des générations futures non définies9.» Plus loin, il précise : Les politiques tournées vers la survivance cherchent activement à créer des membres pour cette communauté, par exemple en leur assurant que les générations futures continueront à s\u2019identifier comme francophones [soulignement de Taylor].En aucune manière ces politiques ne peuvent être vues simplement comme fournissant une facilité à des populations déjà existantes10.7 Ibid., p.58.8 Ibid., p.60, note 1.9 Ibid., p.60, note 1.10 Ibid., p.81. 27 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 Téléologiquement épouvanté par le désir de survivance linguistique et culturelle du peuple québécois, Taylor n\u2019accordera ensuite qu\u2019une présomption de valeur aux différentes cultures parce qu\u2019elles ne peuvent être considérées comme étant de valeur égale dans leur état actuel.Magnanime en principe, Taylor peut ainsi se montrer réfractaire en pratique.Sous prétexte que le sort de ses descendants demeure nécessairement en partie inconnu, le sens de l\u2019anticipation quant à l\u2019héritage linguistique et culturel à transmettre chez le peuple québécois est donc capitalement soumis aux critères du libéralisme.Finalement, le présent et l\u2019avenir collectifs sont tous deux empêchés.Qu\u2019est-ce à dire ?Pour faire pièce aux puissants desseins collectifs de survie de la société québécoise, le charitable moraliste Taylor lui impose une condition salvatrice afin qu\u2019elle puisse conserver sa cote « libérale » : être capable de respecter la diversité.D\u2019où la volonté frénétique d\u2019enchaîner le Québec avec le multiculturalisme canadien.Celui-ci n\u2019étant qu\u2019une application de l\u2019idéologie pluraliste galvaudée.Taylor prétend préférer le libéralisme dit hospitalier, où des dérogations aux prescriptions assurant les droits individuels sont tolérées pour protéger un groupe défavorisé.Néanmoins, c\u2019est le libéralisme pur et dur, celui axé sur les droits individuels, qui demeure la référence de ce libéralisme dérogatoire.En principe, dans le système taylorien, les droits collectifs ainsi négativement formulés \u2013 puisqu\u2019ils sont le résultat d\u2019une concession \u2013 ne peuvent donc pas être reconnus à égalité avec les droits individuels, dont ils descendent.Ainsi, les droits collectifs seront toujours mis en demeure de fournir à ceux-ci des essais de justification qui s\u2019avéreront en pratique dérisoires.Aussi, on remarquera que Taylor se garde d\u2019avouer que le Canada a méthodiquement « créé » des anglophones avec la plupart des immigrants et la moitié des francophones hors Québec \u2013 dans ce dernier cas, contre leur volonté. 28 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 Des « finalités » téléologiques Approfondissons la question des finalités, que l\u2019on peut définir comme des buts soit naturels, soit correspondant à une intention humaine (les croyants ajouteront : ou à une volonté supérieure).On ne sera donc pas surpris que Taylor veuille que l\u2019État se montre « \u201cagnostique\u201d sur la question des finalités de l\u2019existence humaine11 ».Cela signifie que seuls les individus ou les groupes autres que ceux dotés d\u2019un État auraient le droit de se donner des buts qui orientent l\u2019existence.Pire, si l\u2019on interprète cela dans un sens religieux, ils auraient le privilège, eux, de prétendre que l\u2019absolu leur est accessible.Or, la modernité voulait libérer l\u2019humanité de l\u2019alliance entre le Trône et l\u2019Autel absolutistes.Pourtant, Taylor affirme plus loin : « L\u2019État laïque, en œuvrant à la mise à distance de la religion, adopte la conception du monde et du bien des athées et des agnostiques12.» Et voici son tour de passe-passe qui cherche à inverser cela : S\u2019il est vrai que le respect de la valeur morale égale des citoyens et la protection de la liberté de conscience sont les finalités de la laïcité, et que la séparation du politique et du religieux et la neutralité religieuse de l\u2019État sont des moyens qui permettent d\u2019atteindre ces finalités tout en les maintenant en équilibre, il s\u2019ensuit que les conceptions plus rigides de la laïcité, plus promptes à reléguer au second plan la protection de la liberté de religion, en viennent parfois à accorder une importance prépondérante aux modes opératoires de la laïcité, élevés au rang de valeurs, souvent au détriment de ses finalités13.[Soulignement de Taylor.] Quid de ces propos en apparence contradictoires ?Que les finalités de la laïcité sont permises à la condition péremp- 11 Charles Taylor et Jocelyn Maclure, Laïcité et liberté de conscience, p.31.12 Ibid., p.43.13 Ibid., p.40. 29 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 toire que ses modalités ne soient que des moyens ou des instruments au service des finalités religieuses, qui ont la primauté ?Que le rôle éducatif de l\u2019État sera détourné vers la valorisation de la religion ?Que le soi-disant maintien de l\u2019équilibre des finalités laïques ou autres ne peut être que superficiel ou aléatoire ?Que les conceptions les plus molles de la laïcité soustraient en fin de compte les croyances religieuses au questionnement ou à la critique véritables au sein de la délibération collective puisque la valeur individu (personne ou groupe) jouit d\u2019une protection étanche dans le reliquaire de cette idolâtrie conceptuelle ?Que les ajustements religieux consentis ou imposés carburent ainsi à cette propension à l\u2019isolement de certains individus contre l\u2019« impureté » des autres citoyens ?Bref, la religion tutélaire multiforme, c\u2019est l\u2019idole gigantissime de Taylor.Il est donc curieux qu\u2019à propos de la « suprématie de Dieu » déclarée dans le préambule de la Constitution canadienne, Taylor prétende que « sa portée juridique s\u2019est avérée à ce jour inexistante » et que cette référence « n\u2019a pas poussé les tribunaux à favoriser la croyance aux dépens de la non- croyance religieuse14 ».Comme dans l\u2019hostie, la présence de Dieu dans la Constitution canadienne est-elle réelle ou symbolique ?Ou bien cette Constitution fait de Dieu une simple décoration \u2013 quel outrage pour les croyants sincères ! Ou, au contraire, elle n\u2019est pas « agnostique » \u2013 tant pis pour les incroyants discrets.La Cour suprême du Canada, n\u2019a- t-elle pas substitué le kirpan au glaive comme attribut ou instrument de la Justice ?En réalité, l\u2019idéologie multiculturaliste de Taylor est une stratégie de diversion, où l\u2019absolu religieux sert à diluer la collectivité québécoise en la fragmentant.Cette idéologie sert de paravent au déni démolinguistique de Taylor, selon 14 Ibid., note 6 p.148. 30 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 qui le Canada est prétendument composé exclusivement de minorités.Il s\u2019agit là d\u2019une tartufferie grossière puisque la majorité des individus ou des minorités ont adopté la langue anglaise.Tout ce qui précède permet de comprendre que l\u2019Idée fédérale régulatrice sert à assurer la domination dissimulée de la majorité anglaise.Sous le camouflage de la défense tous azimuts de la valeur individu, déclinée en personnes ou groupes, contre la valeur majorité.Bref, le Canada abstrait, absolutiste et « édifiant » sert d\u2019enclos divin aux petits cercles culturels provisoires.Plutôt qu\u2019un soleil, c\u2019est un trou noir \u2013 l\u2019éteignoir de la francophonie.L\u2019interculturalisme dans le voisinage du trou noir Une pensée fuyante comme une étoile filante Manifestement, Gérard Bouchard a été ébranlé par le franc rejet des admonestations formulées par la commission Taylor-Bouchard contre le peuple québécois.Avec son essai paru à la fin de 2012, Bouchard a donc tenté de racheter son idéologie.Sous forme de réponses correctes à une série d\u2019affirmations dites erronées, l\u2019essai se présente comme un catéchisme de la doctrine interculturaliste.L\u2019attitude de Bouchard, qui semble comprendre la portée de nos défis collectifs, demeure toutefois ambivalente.S\u2019il exprime certaines audaces, elles sont aussitôt édulcorées parce que dominées par ses scrupules.Inhibée, la conduite de sa réflexion s\u2019avère tricoteuse \u2013 elle se perd dans les détails.Sa pensée devient autoritaire plutôt que rigoureuse \u2013 elle cherche à diffuser des interdits culpabilisants.Pourquoi l\u2019étalage de cette savante indécision ?Commençons par la terminologie.Bouchard rejette le terme assimilation même si le phénomène devrait jouer légitime- 31 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 ment en faveur du Québec français.On peut comprendre sa réaction viscérale de « Canadien français » traditionnel.Mais s\u2019il préfère le terme intégration, que d\u2019aucuns utilisent comme synonyme, c\u2019est à la condition que le phénomène qu\u2019il désigne demeure incomplet, puisque les groupes d\u2019immigrants devraient selon lui être encouragés à conserver leur identité culturelle indéfiniment.Il préconise donc « l\u2019interculturalisme en tant que pluralisme intégrateur » [mon soulignement].Néanmoins, il rejette le terme intégrationnisme, qui désignerait « des formes d\u2019intégration non respectueuses de la diversité15 » ; il serait donc synonyme d\u2019assimilationnisme.Pourtant, comme on l\u2019a vu, lui-même préconise non seulement la pluralité, mais surtout le pluralisme.Symétriquement eu égard à sa conception de l\u2019intégrationnisme, ne faut-il pas considérer que le pluralisme désigne les formes de pluralité non respectueuses de l\u2019inclusion sociale, de la cohésion collective ou de la solidarité nationale ?Mais l\u2019isme favori de Bouchard doit supprimer l\u2019autre.Oui à l\u2019intégration, pourvu qu\u2019elle soit annexée et assujettie à son contraire \u2013 et ce, pour l\u2019éternité.Dans cette perspective contradictoire où la primauté est accordée au pluralisme absolu, les trajectoires diverses sont condamnées à la disparité perpétuelle, tant en aval qu\u2019en amont.Le pluralo-pluralisme de Bouchard favorise la multiplicité « des convergences », mais rejette « la convergence » unique.Au lieu que les apports étrangers enrichissent et transforment l\u2019ensemble du peuple québécois durablement selon un processus organique plutôt qu\u2019idéologique.Et encore, cette tactique sémantique : puisque la « laïcité ouverte » est devenue honnie à force de s\u2019ouvrir à ce qui est fermé, Bouchard préconise maintenant la « laïcité inclusive », qui inclut donc\u2026 ce qui exclut.15 Gérard BOUCHARD, L\u2019interculturalisme : un point de vue québécois, p.65. 32 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 L\u2019interculturalisme, la comète qui se prend pour un soleil Le sociologue rappelle : Comme l\u2019affirmait le rapport de la commission Bouchard- Taylor [\u2026], les données disponibles n\u2019autorisent aucunement à affirmer que le Québec, contrairement au Canada anglophone, serait en déficit de tolérance, de dispositions d\u2019accueil ou de pluralisme.Divers sondages produisant des aperçus comparés suggèrent même le contraire16.De nouveau, Bouchard admet que le peuple québécois n\u2019est pas foncièrement raciste ni xénophobe.On se demande encore : pourquoi alors cet acharnement à nous faire la leçon ?Voici : l\u2019interculturalisme indicible s\u2019accroche à une vérité inavouable que l\u2019on verra plus loin.Ainsi, soupçonneux et moralisateur, il est illimité.Puisqu\u2019il pourrait intervenir partout, selon Bouchard, pour imposer ses balises ou ses normes \u2013 non seulement au sein de la fonction publique, mais aussi dans les écoles, les entreprises et les autres institutions.En vue : une société prise dans le filet procédurier de la contestation judiciaire infinie alimentée par les petites chicanes incessantes.Il faudra alors respecter le décorum caractérisé par les génuflexions obligées et résignées devant le fétiche de la jurisprudence interculturaliste fondée surtout sur les ajustements religieux.La microgestion socioculturelle par la judiciocratie sourcilleuse et ombrageuse évacuant ainsi l\u2019art de gouverner, lequel appartient aux dirigeants clairvoyants de peuples souverains.Présage : face aux immigrants, « coupable te sentiras » La vaste majorité des immigrants cherchent volontairement à s\u2019intégrer à leur société d\u2019accueil.Bouchard le confirme lui-même : « Aucune donnée empirique ne soutient l\u2019idée 16 Ibid., p.241. 33 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 que les immigrants ne s\u2019intégreraient pas ou y seraient réfractaires17.» Le processus normal d\u2019intégration complète s\u2019étend sur deux générations chez les peuples qui accueillent une immigration importante.Entretemps, le groupe souche se trouve lui-même inéluctablement transformé par les apports culturels migratoires stimulants.Néanmoins, afin d\u2019instaurer un développement à la fois séparé et permanent des communautés ethnoculturelles, Bouchard tente de culpabiliser la volonté d\u2019intégration complète des immigrants par le groupe francophone.En reprenant à sa manière l\u2019accusation de Taylor concernant la création d\u2019une citoyenneté de seconde classe.Bouchard dénonce l\u2019institution d\u2019une « hiérarchie a priori au sein des Québécois, entre ceux qui appartiennent à la \u201csouche\u201d francophone et ceux qui n\u2019en sont pas, créant ainsi deux classes de citoyens18 ».Il martèle : « L\u2019établissement de cette préséance de droit (ou a priori) donne une latitude excessive à la majorité culturelle, en ouvrant la voie à des mesures pouvant conduire à l\u2019ethnicisme19.» [Mon soulignement.] Bref, peut-être que peut-être\u2026 Où conduit ce discours aliéné ?Cela revient à dire que la souche est condamnée à la pureté raciale ou à la perception qu\u2019elle serait animée par une telle aspiration purificatrice.En réalité, Bouchard cherche à créer et exacerber un clivage Eux-Nous au sein de la majorité elle-même, entre les générations enracinées de longue date, à l\u2019époque de la Nouvelle- France, et celles d\u2019implantation récente.Or, si les anciennes générations \u2013 qui nous ont légué le français comme langue commune \u2013 provenaient en majorité de la France, plusieurs d\u2019entre elles, après et même pendant la période de la 17 Ibid., p.140.18 Ibid., p.138-139.19 Ibid., p.139. 34 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 Nouvelle-France avaient d\u2019autres origines.Faut-il considérer comme un péché ou une grâce le sang amérindien ou irlandais, notamment, qui coule dans nos veines ?N\u2019avons-nous pas le droit d\u2019être une souche « impure » ?Quant à nos origines diverses, faudrait-il montrer patte blanche plutôt que stigmates de sang mêlé ?D\u2019où vient l\u2019obsession de Bouchard pour la pureté ethnique ?Le français aux commandes ?Bouchard déclare que le français doit être la langue principale de la culture commune.Mais en revenant sur le thème de la convergence, il s\u2019égare de nouveau : Le modèle de la convergence offre aux immigrants et aux membres des minorités deux options plutôt radicales : soit s\u2019assimiler à la majorité fondatrice, soit vivre dans une forme d\u2019exclusion, en marge de la culture nationale, et ce, même s\u2019ils ont appris la langue française20.En prétendant que le groupe francophone s\u2019isolerait, se figerait et s\u2019appauvrirait en refusant de se projeter dans une culture commune abstraite, Bouchard nie la capacité de la culture d\u2019expression française d\u2019ici d\u2019intégrer les apports étrangers qu\u2019elle choisit librement d\u2019accueillir, d\u2019explorer et d\u2019adapter, se transformant ainsi elle-même, mais naturellement.Le joug de la dualité majorité/minorité Il faut reconnaître que Bouchard est conscient de la dimension collective des droits de l\u2019homme, ce qui le démarque de Taylor : Le Québec a toujours su conjuguer sa tradition libérale avec une conscience vive des droits collectifs, comme on le voit dans l\u2019attachement à ses institutions distinctives, 20 Ibid., p.139. 35 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 aux politiques linguistiques, à la thématique nationale, aux programmes sociaux, ou dans le désir de reconnaissance constitutionnelle.Dans le même esprit, les Québécois accordent une égale importance aux initiatives individuelles et à l\u2019action collective.Sur ce point, ils se distinguent des Américains, des Britanniques et de quelques autres peuples où la perspective individuelle prévaut sur toute autre21.S\u2019appuyant sur cela, Bouchard se prononce contre la vision strictement citoyenne qui oblitère selon lui le rapport majo- rité-minorités (au Québec).Sans le confesser, cela l\u2019oppose donc aussi à la vision canadienne exclusivement minoritaire de Taylor.Sans en expliquer clairement la cause, Bouchard revient aussi de manière lancinante sur notre condition ambiguë de majorité/minorité (au Québec/au Canada).Toutefois, ne faudrait-il pas plutôt décrire ainsi le statut absurde actuel du peuple québécois : « une minorité, avec un statut de majorité relative, mais limitée et de plus en plus amenuisée, à la marge provisoire des autres minorités qui s\u2019affilient à la vraie majorité linguistique canadienne occultée » ?Bouchard dénonce même le discours d\u2019une partie des élites et de la classe intellectuelle qui met en garde contre la « tyrannie de la majorité », relativise la mémoire collective et tend à banaliser l\u2019identitaire.Néanmoins, il insiste sur les dérives qui selon lui guettent le pouvoir de la majorité contre la diversité \u2013 celle des minorités et même celle qui existe en son propre sein.L\u2019art de se culpabiliser dans tous les replis de son âme, où les démons intégrationnistes pourraient être tapis.Sur quelle galère spatiale cherche à nous mener Bouchard ?« Sur la base du rapport majorité-minorités, [l\u2019intercultura- 21 Ibid., p.24. 36 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 lisme québécois] essaie de marier, dans l\u2019esprit du libéralisme, le civique et le culturel, l\u2019individuel et le collectif22.» En d\u2019autres termes, Bouchard essaie de placer l\u2019intercultura- lisme, qui serait plus collectiviste que le multiculturalisme, dans le bénitier du libéralisme.Sauf que celui-ci accorde la primauté à l\u2019individu.Cherchez l\u2019erreur ! Le phénomène de dénationalisation auquel on a assisté après le référendum de 1995, ne jouait-il pas sur l\u2019antagonisme entre la citoyenneté individuelle et l\u2019identité collective pipé en faveur de la première ?Passons outre cette nébuleuse conceptuelle bouchardienne.Il va de soi que la langue française est un trésor tant collectif que personnel.Sauf que le défi ne consiste pas à rétablir l\u2019équilibre entre la dimension civique et la dimension culturelle de la société, mais plutôt à éliminer le déséquilibre entre la dimension individuelle et la dimension collective des droits de l\u2019homme.Davantage, il faut saisir ce qui se dérobe sous la défense étriquée des droits individuels.Sous leur couvert, le système juridicopolitique canadien exerce sa volonté hégémonique anglaise francophobe, qui menace le statut du français à titre de langue commune vectrice de la culture québécoise.En effet, le paradigme multicultu- rel enchâssé dans la Constitution canadienne (article 27) encourage l\u2019individualisme isolateur des personnes ou des groupes.Avec pour conséquence d\u2019assurer l\u2019expansion et la suprématie effectives de la langue anglaise dans l\u2019ensemble du Canada, y compris au Québec.Qui plus est, le Canada cherche à se donner bonne conscience par la promotion interne folklorique de toutes les cultures : il relègue ainsi son passé, son présent et son futur prévisible de massacreur des minorités francophones provinciales dans son inconscient collectif afin de jouer au donneur de leçons adressées au Québec actuel.22 Ibid., p.89. 37 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 Le surmoi taylorien de Bouchard Aspirée par le trou noir, pourquoi la pensée bouchardienne ne cesse-t-elle de reculer, malgré qu\u2019elle croie avancer ?Bouchard est à la recherche d\u2019un compromis dont il souhaite qu\u2019il s\u2019avère une « finalité », précisément une position médiane ou une formule mitoyenne entre l\u2019intégration complète et la fragmentation, un modèle à égale distance entre l\u2019assimilation et le multiculturalisme, une troisième voie entre ce qu\u2019il présente comme les deux extrêmes.On remarquera aussi que cette voie se situerait entre le républicanisme et le multiculturalisme23.Le premier serait trop collectiviste, le deuxième trop individualiste.D\u2019anciens théologiens, ne situaient-ils pas le paradis terrestre dans la « région moyenne de l\u2019air » ?Pierre Bourgault avait raison de dénoncer le « si mal nommé juste milieu ».Tourmenté par les compromis doctrinaires, Bouchard nous a donc offert au début de son salmigondis catéché- tique les « Éléments constitutifs de l\u2019interculturalisme québécois en tant que pluralisme intégrateur24 ».Remarquons que le premier article de ce qu\u2019on peut surnommer la « Charte interculturelle », ou plutôt « Les sept commandements de l\u2019Église interculturelle », prescrit la lutte contre les rapports de domination qui briment les minorités et les immigrants, et le rejet de toute forme de discrimination.Le cinquième commandement ajoute l\u2019injonction de la lutte au racisme, ainsi qu\u2019aux stéréotypes, sources de discrimination.Voilà donc la priorité obsessionnelle de l\u2019interculturalisme, malgré le comportement généralement exemplaire du peuple québécois.23 Ibid., cf.p.91.24 Ibid., p.52-53. 38 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 Pour faire suite au mauvais accueil du rapport des commissaires Taylor et Bouchard25, ce dernier semblait faire amende honorable en reconnaissant le français comme « langue principale de la vie civique et de la culture commune » (cf.le deuxième article de sa Charte interculturelle).Cependant, il importe de retenir qu\u2019il conçoit cette dernière comme un espace où se côtoient indéfiniment toutes les cultures séparées.Cet espace serait donc un mini-Canada multiculturel.Pourquoi ?Parce que l\u2019interculturalisme « adhère aussi au principe général de la reconnaissance », qui « se rapporte principalement au statut ou à la condition des minorités dans une société donnée26 ».[Mon soulignement.] Ce qui signifie en fin de compte que la reconnaissance des groupes ethno- culturels a priorité sur celle du groupe français majoritaire/ minoritaire.Objectivement, cette domination de l\u2019ensemble des cultures minoritaires sur celle d\u2019expression française sied bien au principe taylorien de reconnaissance.Ainsi, les dirigeants de la majorité canadienne-anglaise se cachent sciemment sous leur indigne promotion tyrannique des minorités.Bouchard semblait dénoncer maintenant l\u2019accusation facile de discrimination contre toutes les majorités considérées intrinsèquement viles.Mais il n\u2019en accepte pas moins une prime à cette accusation en tenant mordicus à son concept peccamineux, celui de la « discrimination inconsciente » ou des « débordements involontaires » de la majorité.Succèdent donc au « péché originel » chrétien la tentation démoniaque et le péché mortel de la discrimination culturelle.Bref, le sempiternel « Canadien français » complexé et scrupuleux 25 Gérard BOUCHARD et Charles TAYLOR, Commission de consultation sur les pratiques d\u2019accommodement reliées aux différences culturelles, Fonder l\u2019avenir : le temps de la conciliation [PDF], gouvernement du Québec, 2008, 307 p.26 Gérard Bouchard, L\u2019interculturalisme : un point de vue québécois, p.53. 39 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 est encouragé à s\u2019angoisser au sujet de fautes (imaginaires) révélées par un perpétuel examen de conscience intercul- turel.Sinon, il pourrait s\u2019affranchir des vieux schémas de contrôle mental et politique.Au surplus, on remarquera que Bouchard, à l\u2019instar de Taylor, escamote le fait que l\u2019histoire universelle est remplie d\u2019épisodes ou de périodes où des minorités sans-gêne oppriment les majorités afin de conserver leurs privilèges contre toute justice élémentaire.Bouchard cultive le paradoxe absurde de la recherche d\u2019un équilibre entre l\u2019impératif du pluralisme \u2013 le sien produisant aussi le développement séparé durable des cultures \u2013 et celui de l\u2019inclusion.D\u2019où vient cette aporie ?Bouchard tient à respecter l\u2019interdit « religieux » implicite de Taylor qu\u2019il a intériorisé, selon lequel on n\u2019a pas le droit, pour assurer notre avenir, de « créer des francophones » qui le soient pleinement et souverainement.La pensée de Bouchard, généreuse et astucieuse en apparence, n\u2019est donc qu\u2019un dérivé rédhibitoire, un piège identitaire, un mirage nihiliste.Finalement, l\u2019interculturalisme n\u2019est en réalité que le bras canadien du bolide multiculturaliste qui cherche à nous précipiter dans le trou noir.q 40 ARTICLES Implantées au centre, maisons de courtage, banques, sociétés d'assurance anglaises et américaines, poussent leurs ramifications jusqu'aux extrémités de la province, récupèrent de partout les petites économies, les canalisent, les rassemblent pour les déverser ensuite dans la caisse des grandes entreprises industrielles ou commerciales étrangères.\u2013 Esdras Minville1 Pour la famille paternelle et ses souvenirs de Sayabec\u2026 Qu\u2019il nous soit d\u2019abord permis de revenir sur la polémique entourant le film La maison du pêcheur d\u2019Alain Chartrand.Dans son œuvre, le fils du célèbre syndicaliste invite à sonder les origines gaspésiennes de la crise d\u2019octobre 1970 à travers l\u2019épopée vécue par Francis Simard, Paul et Jacques Rose, et Bernard Lortie, qui deviendront célèbres pour le kidnapping et l\u2019assassinat de Pierre Laporte2.Au moment de la première 1 Esdras Mainville, « L'ennemi dans la place : le capital étranger », dans l\u2019Action française, Vol.XI, No 6 (juin 1924) : 323-349 2 Soulignons qu\u2019avant d\u2019avoir été ministre du Travail dans le premier gouvernement Bourassa, M.Laporte a entre autres été le directeur de L\u2019Action nationale entre 1954 et 1959.Simon Couillard* LA GASPÉSIE OU L\u2019AVENIR D\u2019UNE SOCIOLOGIE DU COLONIAL * Enseignant en philosophie, cégep de Victoriaville.Doctorant en études québécoises 41 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 de La maison du pêcheur au Festival des films du monde, question d\u2019élargir la perspective du long métrage gaspésien par-delà l\u2019épisode de jeunesse des felquistes, Chartrand faisait la déclaration suivante : « il y a des trous dans notre histoire, de la manière dont elle est enseignée dans les écoles.Il faut redonner à nos enfants et nos petits-enfants le goût de l'histoire3 ».Au sujet de ces « trous » de mémoire et de la place qui pourrait être dévolue à la Gaspésie dans notre histoire, Jean-François Nadeau, l\u2019auteur et journaliste au Devoir, a cru bon de recueillir auprès d\u2019une des sources de la petite histoire les impressions générales.Et Francis Simard n\u2019a pas aimé.« On dirait un film de missionnaires, du prêchi-prêcha4 », a-t-il déclaré au journaliste, avant d\u2019ajouter : Cette histoire-là n\u2019a jamais existé telle qu\u2019elle est racontée.Dommage, ça aurait été d\u2019actualité pour ce que c\u2019est : l\u2019été de jeunes militants qui ouvrent un café, qui se font dire que ce n\u2019est pas possible, que ça dérange le système [.].Ça aurait rejoint le sens de la contestation des jeunes d\u2019aujourd\u2019hui, le ras-le-bol de tout le monde écœuré d\u2019être dépossédé.Voilà qui laisse deviner une perspective intéressante sur les raisons de l\u2019histoire.Simard se désole que « [d]ésormais, la force du moteur historique, c\u2019est le cinéma [\u2026], l\u2019image du film se superpos[ant] à la réalité ».Et quelle lecture fait-il de la réalité ?Ce film veut ériger un monument.Je déteste les monuments.Changer les choses, c\u2019est encore plus nécessaire aujourd\u2019hui.On retourne vers un capitalisme sauvage [\u2026].Alors une révolution me semble plus nécessaire que jamais .3 Marc Cassivi, « Réécrire l\u2019histoire », La Presse (Montréal), 12 septembre 2013 4 Jean-François Nadeau, « Aux vues de l\u2019histoire », Le Devoir (Montréal), 23 septembre 2013 42 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 Du côté du réalisateur du film et de son équipe, l\u2019interprétation est sensiblement différente.Ainsi donc, interrogent-ils, la connaissance de M.Simard sur ce qui s\u2019est passé en 1969 à Percé serait plus juste et véridique que celle de Paul Rose, Jacques Rose et des nombreuses autres personnes que nous avons rencontrés et qui ont vécu, sur place, cette histoire5 ?Les auteurs concèdent certaines modifications, mais, peut- on croire, c\u2019est pour eux une exigence du langage cinématographique.Nous avons sciemment fait de Bernard le fils d\u2019un pêcheur gaspésien pour qu\u2019il soit le porteur de la cause des pêcheurs et des gagne-petit de la Gaspésie ; cette partie fictive est clairement énoncée dans le site qui présente le film et nous vivons très bien avec ce choix d\u2019auteurs.Avec La Maison du pêcheur, nous avons voulu montrer une page méconnue de notre histoire sociopolitique et les réactions du public que nous recevons nous portent à croire que nous avons atteint notre but.À ce stade, la polémique prend une tournure résolument épistémologique.Nous la contournons dans cet article, autant que nous ne nous concernons pas de la qualité ou du contenu du film lui-même.Simplement, entre le réalisme de Simard et le cinéma de Chartrand, nous serait-il permis d\u2019ajouter une lecture de la Gaspésie jusqu\u2019aux années 1960 ?Précisons d\u2019abord que l\u2019histoire de Percé, le village à l\u2019extrémité de la terre où Francis Simard et les frères Rose ont ouvert un lieu d\u2019animation communautaire nommé la Maison du pêcheur, est indissociable de l\u2019histoire du tourisme en Gaspésie.Depuis le XIXe siècle, les Canadiens 5 Jacques Bérubé, Mario Bolduc et Alain Chartrand.«La Maison du pêcheur - Personne n\u2019a le monopole de la vérité historique\u2026 », Le Devoir (Montréal), 26 septembre 2013 43 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 français pratiquent un tourisme de dévotion à sainte Anne dont le point culminant est le sanctuaire de Percé6.Pour les Anglais, à la même époque, il y avait la pêche aux saumons et le séjour de plaisance, notamment à Métis où les jardins de Mme Redford ont connu le destin que l\u2019on sait.À partir de la Révolution tranquille, on voyage en Gaspésie pour profiter de la mer et pour faire le tour de la péninsule en voiture par la « nationale ».Encore aujourd\u2019hui, les vacanciers s\u2019y rendent en grand nombre : un récent rapport de Tourisme Québec7 souligne qu\u2019ils étaient plus de 765 000 en 2011.Considérant qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une « région éloignée » et que le tourisme y est presque exclusivement pratiqué durant l\u2019été, on peut dire qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un phénomène d\u2019importance.Assez important, d\u2019ailleurs, pour que l\u2019économie gaspé- sienne repose en grande partie sur lui.Le tourisme de masse a changé radicalement la donne en Gaspésie.Pour en mesurer l\u2019ampleur, notons que des trente millions de visiteurs qui convergent vers Montréal lors de l\u2019expo 67, douze prennent la route de la péninsule8.À partir de 1967, les gouvernements fédéral et provincial injectent des millions dans le développement touristique de l\u2019Est-du- Québec.Le gouvernement fédéral crée le Parc national de Forillon en 19709.En 1971, le gouvernement québécois se porte acquéreur de l\u2019île Bonaventure et en fait une réserve naturelle.En l\u2019espace de quatre ans, une petite révolution se joue en Gaspésie.Les futurs felquistes débarquent en plein 6 MIMEAULT, M.(1999).« Le tourisme en Gaspésie », L\u2019Estuaire, vol.XX, no 2, p.3-14 7 Tourisme Québec.(2013).Le tourisme au Québec en bref : 2011.Adresse URL : http ://www.tourisme.gouv.qc.ca/publications/media/ document/etudes-statistiques/TQ-bref-2011.pdf 8 MIMEAULT.(1999).op.cit.9 On peut visionner le très beau court métrage de Michel Bouchard sur Forillon, commandité par Parcs Canada, sur le site de l\u2019ONF : http :// www.onf.ca/film/journee_a_forillon 44 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 cœur de ce phénomène social à l\u2019été 1969.De toutes ces mesures gouvernementales, pourtant, la Gaspésie ne tirera pas les énormes bénéfices attendus.Dix ans après l\u2019expo, les auteurs d\u2019un guide touristique constatent avec un certain dépit qu\u2019il y aurait plus à espérer de la réalité gaspésienne : La plupart des observateurs s\u2019entendent à reconnaître que, comparée à l\u2019Écosse, à la Suisse ou à la Belgique, la Gaspésie pourrait contenir un million d\u2019habitants et trouver à les occuper et à les nourrir.Mais les forces économiques voulurent que ce pays lointain restât un réservoir de main-d\u2019œuvre, de matières premières, de ressources peu ou point transformées.Une colonie, quoi ! Le mot n\u2019est pas trop fort et ne peut choquer que les profiteurs du centre de ce continent10.Une colonie ?Il s\u2019agit en tous cas du point de vue des membres fondateurs du FLQ.C\u2019est ce constat, selon le réalisateur du film, qui les mena à renoncer au pacifisme et à se radicaliser.Il convient de se demander si cette interprétation était justifiée.Et plus généralement, il faudrait savoir si la réalité gaspésienne constituait un exemple plus visible du reste de la réalité canadienne-française, comme Simard et Chartrand s\u2019entendent à le penser.Pour mieux le savoir, il nous parait utile de revoir les thèses de l\u2019historien Michel Brunet (1917-1985).Dans son ouvrage intitulé Les Canadiens après la Conquête et publié l\u2019année même où les frères Rose débarquent en Gaspésie, Brunet propose une véritable « sociologie du colonial » à partir de l\u2019histoire canadienne-française.Pour vérifier l\u2019application de ses thèses dans le contexte gaspésien, il importe d\u2019abord de rappeler quelques éléments d\u2019histoire de la péninsule.10 Paul-Louis Martin et Gilles Rousseau (1978).La Gaspésie, de Miguasha à Percé, Québec : Beauchemin, p.42. 45 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 Rappelons que les premiers établissements européens permanents, en Gaspésie, sont français : Gaspé, Grande- Rivière, Pabos, Mont-Louis, etc.Certains entrepreneurs, comme les Denys ou Denis Riverin, cherchent à mettre en valeur le territoire avec l\u2019appui de l\u2019intendant et du Conseil du roi.Néanmoins, l\u2019ouverture de la Gaspésie à l\u2019espace économique français se fait lentement, et par la pêche surtout.Avec la défaite française, tout devra reprendre depuis le début, d\u2019abord parce que les hommes du général Wolfe anéantissent tous les établissements humains qu\u2019ils trouvent dans la péninsule durant le mois de septembre 1758, et ensuite parce que la Conquête entraîne la marginalisation de la société canadienne qui y est présente.En effet, alors qu\u2019il laisse à eux-mêmes les réfugiés acadiens et qu\u2019il leur refuse même la propriété des terres qu\u2019ils défrichent dans la région de Tracadièche, le nouveau gouvernement organise l\u2019établissement des loyalistes à grands frais : Il fut alloué à chaque chef de famille et à chaque homme fait 200 acres de terre, et à chaque femme, fille et enfant, 50 acres [\u2026].Sa Majesté accordait des rations à chaque homme et à sa famille pendant trois ans, et en plus de cela, le Roi et la Reine fournissaient généreusement ce qui était nécessaire pour les habillements, les lits, etc.ainsi que des instruments d\u2019agriculture, et tout ce qui était nécessaire pour défricher des terres et les bâtir11.Pour Brunet, ce genre de favoritisme est normal dans le contexte d\u2019une annexion, mais le plus déterminant est celui, systématique, qui affecte l\u2019élite commerciale et financière.C\u2019est le déclassement de cette dernière qui entraîne celui de la société en entier.Avec la Conquête, « Les commerçants 11 Isaac Mann Jr., cité in PELLAN, A.(1914).Vastes champs offerts à la colonisation et à l\u2019industrie : la Gaspésie : esquisse historique, ses ressources, ses progrès et son avenir.Québec : Ministère de la colonisation, des mines et des pêcheries, p.100. 46 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 britanniques avaient derrière eux l\u2019appui de leur métropole.Les colons anglais pouvaient légitimement compter sur l\u2019aide du gouvernement.Le Canada n\u2019appartenait plus aux Canadiens12 ».Dès 1765, les premiers marchands britanniques débarquent en Gaspésie.Ils se voient confier des responsabilités juridiques par le nouveau gouvernement13, des responsabilités qu\u2019ils exercent parallèlement à leurs activités de commerce.Ces dernières sont d\u2019ailleurs grandement aidées par leur proximité avec les fonctionnaires, les financiers et les administrateurs impériaux.Brunet rappelle que [\u2026] les hommes d\u2019affaires [\u2026] s\u2019établissaient dans un pays dont la politique et l\u2019économie étaient dirigées selon les intérêts du monde anglo-saxon.Seuls les négociants anglais étaient bien placés pour en profiter.Ils connaissaient la législation commerciale et douanière qui constituait le pacte colonial auquel étaient soumises toutes les colonies anglaises.Ils entretenaient des relations régulières avec les exportateurs et les importateurs de la métropole et des autres colonies.À Londres, à New York, à Philadelphie, à Boston, ils firent appel à des maisons de commerce et à des financiers qui leur ouvrirent de généreux crédits.Dans l\u2019administration et au gouvernement, ils comptaient des amis et des protecteurs prêts à les aider14.Ainsi, quelqu\u2019un comme Charles Robin, homme d\u2019affaires jersiais, qui a pour client et débiteur le lieutenant-gouver- neur Cox, se finance-t-il à la Jersey Bank of London et profite 12 BRUNET, M.(1958).« Les Canadiens après la Conquête : les débuts de la résistance passive », RHAF, vol.12, no 2, p.196.13 Durant la première décennie de la Province of Quebec, « colonie anglaise, seuls les sujets britanniques de religion protestante, qui formaient environ 3/10 de 1% de la population, avaient tous les droits et pouvaient accéder aux emplois publics ».BRUNET, M.(1969).Les Canadiens après la conquête, 1759-1775 : de la Révolution canadienne à la Révolution américaine.Montréal : Fides, p.100-101 14 Ibid., 108-109. 47 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 de ses contacts et de sa connaissance de la loi pour établir et étendre son commerce d\u2019exportation de la morue.Une fois enrichi, il pourra acquérir le monopole des terres du littoral, grandement aidé par la Loi des pêcheries de 178815.Brunet a bien identifié ce phénomène pour l\u2019ensemble du Canada : « l\u2019économie de la colonie s\u2019organise comme si les Canadiens étaient absents.À toutes fins pratiques, ils ne participent plus à la direction politique et économique du territoire qu\u2019ils habitent16 ».En Gaspésie, par exemple, l\u2019empire commercial de la Charles Robin and Co.monopolise la pêche, le sel (pour la conservation de la morue), l\u2019équipement et les agrès.Robin, qui achète au départ ses navires à Jersey, finit par donner les contrats de construction à l\u2019industrie locale\u2026 c\u2019est-à-dire aux maîtres-charpentiers loyalistes de Newport et New Carlisle.Aux pêcheurs, rendus complètement dépendants de la compagnie par un système d\u2019approvisionnement à crédit et qui sont obligés de vendre leurs morues à des prix ridicules, il interdit la possession d\u2019un lot de terre suffisant pour en vivre, lui qui siège par ailleurs 15 Cf.GRANDBOIS, M.(1983).« Le développement des disparités régionales en Gaspésie 1760-1960 », RHAF, vol.36, no 4, p.489.16 Brunet ajoute cet exemple concernant trois commerçants anglais qui « invoquent une loi du Parlement impérial pour obtenir l\u2019autorisation d\u2019importer directement du sel de l\u2019Espagne, du Portugal ou de la France à Québec ».Il interroge : « Quel marchand canadien était au courant de cette loi ?Et si, par hasard, un homme d\u2019affaires canadien avait connu cette mesure particulière de la législation commerciale de l\u2019Empire britannique, aurait-il été capable de s\u2019en prévaloir ?Dès 1762, une ordonnance du général Gage avait clairement montré comment serait dorénavant orientée l\u2019économie de la colonie.Le gouverneur de Montréal annonça qu\u2019à l\u2019avenir la verge anglaise serait la seule mesure reconnue.Les mesures françaises encore en usage auraient, selon l\u2019ordonnance, créé de la confusion et facilité de nombreuses fautes.Le document signalait aussi la \u201cdifficulté que cela occasionne aux négociants anglais résidant en cette ville, pour la reddition de leurs comptes avec leurs commettants en Angleterre\u201d.Ces quelques mots ne valent-ils pas un long dossier destiné à décrire comment les Anglais s\u2019installèrent à tous les postes de commande de la vallée du Saint- Laurent ?» BRUNET.(1969).Op.cit., p.107. 48 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 au conseil des terres du district de Gaspé depuis 178917, et empêche la construction d\u2019écoles18.Ce n\u2019est qu\u2019un exemple, mais cette situation sociale et économique n\u2019est pas limitée, pour les Canadiens français, à l\u2019industrie de la pêche.Il en va de même dans la foresterie, où les salaires sont bas : [\u2026] de 5 $ à 10 $ par mois au XIXe siècle, ils passent à environ 25 $ vers 1900.Vingt-huit ans plus tard, la Howard Smith verse à ses bûcherons quelque 50 $ par mois, mais ceux-ci doivent en débourser 22 $ ou 23 $ pour leur pension et leurs outils, qu\u2019ils doivent se procurer au magasin de la compagnie19.Pour Brunet, il faut voir le phénomène comme une conséquence de la géographie économique, c\u2019est-à-dire de la répartition des réseaux de production et de financement dans les espaces circonscrits par l\u2019histoire, la culture, et surtout par les grands événements politiques.Avec la défaite et la cession du Canada à la couronne britannique, les Canadiens se trouvaient hors circuit, Gaspésien compris : de la même manière qu\u2019ils ne profiteront pratiquement pas de l\u2019enrichissement prodigieux de la compagnie lors des guerres napoléoniennes, la faillite de la Jersey Commercial Bank de 1886, qui entraine de graves problèmes pour la Charles Robin Company, les affectera peu20.17 « Robin [\u2026] occupa plusieurs postes de très grande importance dans la région : il fut juge à la Cour des plaids communs vers 1788\u20131792, juge de paix à compter de 1788 et membre du conseil des terres du district de Gaspé à partir de 1789.En cette dernière qualité, il avait le droit de se prononcer lors de l\u2019examen des demandes de concession foncière et avant la remise des billets de localisation.» LEE, D.(1987).« Charles Robin », Dictionnaire biographique du Canada, vol.VI 18 GRANDBOIS.(1983).op.cit., p.488-491.19 Jules Bélanger, Marc Desjardins et Yves Frenette.(1981).Histoire de la Gaspésie, Québec : Boréal Express, p.446.20 Après la faillite de la Jersey Commercial Bank, la compagnie transfèrera son siège social de Jersey à Halifax en 1904 et se réorganisera en fonction du marché au détail.Cela affecte peu les Gaspésiens d\u2019origine canadienne- française puisque la compagnie a pour politique de ne pas employer de catholiques, sauf pour la pêche.Cf.MAGOSCI, P.R.(dir.) (1999).Encyclopedia of Canada\u2019s peoples, Toronto : University of Toronto Press, p.345-346. 49 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 Avec la Conquête, les Canadiens (français) ont dû renoncer au commerce d\u2019exportation et d\u2019importation, « seule source importante d\u2019enrichissement à cette époque21 ».Or, pour Brunet, « c\u2019est la bourgeoisie capitaliste qui a fait le monde atlantique.Privée de cette élite, une société du XIXe siècle ne pouvait pas se développer normalement22 ».La Gaspésie francophone, qui a vécu sous le poids des monopoles britanniques, n\u2019a rien vu retomber du grand capital qui a circulé au-dessus d\u2019elle pendant deux siècles, sinon le nécessaire de son exploitation (dans le domaine des pêches et des forêts, « surexploitation » apparait plus juste).Au milieu du XXe siècle, la Gaspésie revenait dans le giron québécois, d\u2019abord à cause des colons canadiens-français et de l\u2019action de l\u2019Église, notamment celle du premier évêque de Gaspé, Mgr Ross, ensuite en raison du mouvement coopératif (pour lequel le clergé a joué un rôle déterminant, entre autres dans l\u2019instauration des caisses Desjardins)23.On peut comprendre pourquoi, pour Brunet, « ceux qui ont la mauvaise habitude d\u2019accuser les Canadiens français de former un peuple conduit par ses curés n\u2019ont rien compris à l\u2019histoire du Canada français depuis la Conquête anglaise24 ».Le clergé a, somme toute, aidé les Gaspésiens à s\u2019émanciper des monopoles.Ils ont été les seuls dirigeants à maintenir un lien organique avec la société canadienne, comme le conquérant ne pratiquait pas la religion catholique.À partir du milieu du XXe siècle, l\u2019État a pris la relève dans la péninsule, mais avec la fin de l\u2019Empire, Brunet 21 BRUNET, M.(1955).« La Conquête anglaise et la déchéance de la bourgeoisie canadienne (1760-1793) », Amérique française, volume 13, no 2, p.72.22 Ibid., p.50.23 Bélanger, Desjardins, Frenette.(1981).op.cit., p.558-569.24 LAMARRE, J.(1993).Le devenir de la nation québécoise selon Maurice Séguin, Guy Frégault et Michel Brunet (1944-1969), Sillery : Septentrion, p.439. 50 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 constatait l\u2019impact d\u2019un phénomène qui allait bouleverser à nouveau la société canadienne : la création de l\u2019État-nation canadian.Si le régime impérial avait travaillé à contenir le circuit canadien-français dans des limites contiguës, par sa nature, ses règles et ses réseaux, une nouvelle politique de nation building sur son territoire allait contenir d\u2019une autre façon la nationalité canadienne-française, dorénavant québécoise, changeant la nature des luttes qu\u2019elle aurait à mener sur les plans politique et économique.Au fond, c\u2019est peut- être la perspective sur ces luttes qui explique la divergence de point de vue entre Chartrand et Simard\u2026 q 51 ARTICLES Le 19 octobre dernier, le gouvernement Harper a annoncé son intention de contester judiciairement la loi 99, qui avait été démocratiquement votée par l\u2019Assemblée nationale en guise de réplique à la loi sur la clarté référendaire du gouvernement fédéral.Plusieurs ont été grandement étonnés par la « paix constitutionnelle » qui prévalait depuis la victoire des conservateurs en 2006.Pourtant, cela n\u2019est nullement surprenant, ne serait-ce que pour des considérations stratégiques : il y a au Canada un marché pour le Quebec bashing, que seul le PCC sera en mesure d\u2019occuper par son annonce, contraignant libéraux et néo-démocrates \u2013 qui tentent de séduire le Québec contrairement aux conservateurs qui n\u2019ont rien à perdre et rien à gagner \u2013 à la tergiversation.La contestation semble peut-être trancher avec l\u2019attitude générale des fédéralistes depuis le déploiement du Plan B, l\u2019indifférence méprisante ayant plutôt fait office de politique.La minorité québécoise ne dérange plus, ne suscitant ni respect ni considération.Mais c\u2019est précisément pour cette raison que l\u2019élimination de la loi 99 tombait à point, alors que le présent contexte nous présente un gouvernement minoritaire péquiste qui a enfin repris le contrôle du calendrier politique avec une « Charte de la laïcité » qui pourrait certainement ébranler les bases de l\u2019édifice identitaire canadien et de ses relais bien-pensants « qué- Simon-Pierre Savard-Tremblay* Retour sur les racines d\u2019un mouvement STEPHEN HARPER ET LA MUTATION DE L'IDENTITÉ CANADIENNE (1ère partie) * Candidat à la maîtrise en sociologie, Université du Québec à Montréal 52 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 bécois ».Les effets d\u2019une suppression de la loi 99 seraient davantage symboliques qu\u2019effectifs, mais ils n\u2019en seraient pas moins imposants : le message en serait que la volonté québécoise d\u2019établir ses propres règles quant à son avenir et son affirmation politique à l\u2019Assemblée nationale est nulle et non avenue devant les prérogatives du Canada des juges.À Ottawa, une nouvelle dynamique est née le 2 mai 2011.Au Québec, les Québécois avaient finalement écouté le Bloc qui les sommait de voter contre les conservateurs en évinçant la formation souverainiste au profit d\u2019un parti promettant mieux que de garder le gouvernement conservateur dans son état de minorité parlementaire, pouvant tout simplement le remplacer aux commandes de l\u2019État \u2013 contrairement au Bloc.Les Québécois ont ainsi accéléré l\u2019expiration de la logique d\u2019opposition parlementaire du Bloc québécois.Le Québec est désormais représenté massivement par le Nouveau Parti démocratique, fédéraliste et classé à gauche.Plus encore, le 2 mai 2011 représente la victoire ultime de Stephen Harper.Après avoir su habilement avancer des positions fermes lors de ses deux mandats minoritaires tout en polarisant les trois partis d\u2019oppositions contre lui, un certain projet \u2013 sur lequel les conservateurs ont été clairs et transparents \u2013 obtenait un très clair assentiment du Canada anglais.Or, il nous semble que nous aurions tort d\u2019observer la carte électorale et d\u2019en conclure \u2013 comme trop de souve- rainistes \u2013 que le vote massif des Québécois pour la gauche et de celui des Canadiens anglais pour la droite témoignerait d\u2019une différence fondamentale de « valeurs » entre les deux nations.Bien d\u2019autres facteurs sont à étudier, et cet article ne constitue pas une enquête sur les comportements électoraux de 2011.Les causes de l\u2019appui au NPD sont diverses \u2013 proximité idéologique entre le Bloc et le NPD, volonté de défaire véritablement le PCC, croyance en un fédéralisme 53 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 plus ouvert, empathie pour Jack Layton, volonté de changement, etc.\u2013, en plus du fait que l\u2019enjeu national a été totalement absent de la campagne, en bonne partie à cause du Bloc québécois qui a choisi de transformer le scrutin en référendum sur Harper.Il était déjà trop tard pour le parti de Gilles Duceppe lorsque celui-ci a tenté un changement de paradigme en fin de campagne pour ramener la polarisation entre indépendantistes et fédéralistes.L\u2019essence même de la puissance politique de Stephen Harper reste toujours un mystère au Québec.Sa popularité, de l\u2019autre côté de la Rivière, doublée de son rejet viscéral chez nous ne fait qu\u2019accroître la fracture psychologique existant entre nos deux peuples.Un certain pays se construit alors que l\u2019autre s\u2019en sent exclu, alors que la chute de popularité des néo-démocrates depuis le décès de Jack Layton a pu renforcer le sentiment d\u2019absence de représentation adéquate des Québécois à la Chambre des Communes.Le Parti conservateur du Canada demeure une coalition de l\u2019ensemble des droites.On ne peut analyser chacune d\u2019entre elles (droite religieuse, red tories, libertariens, etc.) et aucune ne nous semble en soi expliquer à elle seule les succès de la formation politique.Le conservatisme est actuellement des plus décomplexés au Canada anglais, ses porte-paroles bénéficiant de nombreuses tribunes médiatiques (à l\u2019instar du réseau Sun).La force de Harper est précisément d\u2019avoir su additionner ces courants idéologiques sans jamais sacrifier l\u2019enracinement fondamentalement populaire sur lequel le phénomène réformiste pouvait compter.C\u2019est également pourquoi il importe de distinguer le terme « conservatisme » de celui de « droite ».Par ce texte, je tenterai simplement de présenter une certaine genèse du projet qui est en plein établissement qui, 54 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 loin d\u2019être idéologique, constitue avant tout la perversion d\u2019un régionalisme albertain réactif en véritable construction nationale du Canada anglais.Nous ne perdrons pas de vue non plus la vision constamment entretenue par ses tenants de la nation québécoise.L\u2019histoire de ce courant doit également être analysée sous le prisme de l\u2019ascension d\u2019un homme qui a su réussir là où tous avant lui avaient échoué.« The West wants in » : Retour sur les racines d\u2019un mouvement De l\u2019aliénation de l\u2019Ouest Bien des choses ont été écrites par rapport à l\u2019aliénation de l\u2019Ouest par le Canada de Trudeau.Un petit rappel s\u2019impose néanmoins, car on oublie parfois également que le rejet des libéraux a été suivi d\u2019un dégoût presque aussi grand des pro- gressistes-conservateurs de Brian Mulroney - lesquels n\u2019ont su incarner une véritable contre-révolution d\u2019envergure vis- à-vis de la mutation trudeauiste du Canada.Les grands oubliés du Canada libéral L\u2019histoire est bien connue : en 1980, les libéraux de Pierre Elliott Trudeau mettent leurs sièges en jeu au nom d\u2019une grande promesse de changement à l\u2019égard du Québec si ce dernier accepte de laisser une autre chance au Canada dans le cadre du référendum sur la souveraineté-association qui était en cours.La suite est tout aussi connue : deux ans plus tard, la modification constitutionnelle est entérinée par l\u2019ensemble des provinces à l\u2019exception du Québec.L\u2019ensemble des outils trudeauistes précédemment mis en place est intégré au document afin de les protéger dans le béton constitutionnel : primauté de l\u2019individu, multiculturalisme, judiciarisation du politique, stricte égalité des provinces, etc. 55 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 Trudeau était aussi l\u2019homme derrière plusieurs mesures pouvant heurter le conservatisme de l\u2019Ouest de cette époque, avec la légalisation de l\u2019homosexualité, l\u2019abolition de la peine de mort et les relations presque affectueuses avec les dictateurs communistes Fidel Castro et Mao Tse-Toung.Il était aussi le parfait représentant du french power, de la prise d\u2019Ottawa par une certaine génération de Canadiens français.Le french power signifie pour l\u2019Ouest la prise de contrôle d\u2019un pays par une minorité, qui a même imposé la décision d\u2019établir le bilinguisme institutionnel d\u2019un océan à l\u2019autre, qui est, il importe de le rappeler, totalement différent du concept de biculturalisme.Notons également que le bilinguisme adopté ne repose pas sur la dualité territoriale, mais sur l\u2019harmonisation bilingue des services pancanadiens.Trudeau rompait ainsi tout autant avec le mythe des « deux peuples fondateurs » qu\u2019avec la conception généralement en vogue au Canada anglais selon laquelle le Canada n\u2019est qu\u2019un « pays britannique avec une province bilingue1 ».L\u2019Ouest ressort des mutations identitaires du Canada des années 1980 avec la même impression que le Québec : celle que le Canada est un pays se composant sans lui.Pour l\u2019Ouest, le multiculturalisme vient du Québec parce que son géniteur est québécois de naissance et son bilinguisme institutionnel est une insulte à son identité.Les Québécois représentent pour eux une minorité qui se plaint le ventre plein.Le multiculturalisme a posé de nombreux problèmes au Canada anglais.Certains incidents, liés par exemple à la très importante communauté asiatique de 1 On consultera l\u2019entrevue «Le Canada et le deuil d\u2019un idéal dualiste » menée par l\u2019organisation Génération Nationale avec l\u2019historien Frédéric Bastien : http ://www.youtube.com/watch ?v=MgP2mjlIb0A (En ligne) 56 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 Vancouver \u2013 souvent accusée d\u2019être mal intégrée \u2013 ne sont pas sans rappeler la crise des « accommodements raisonnables » vécue au Québec en 2007.Cela n\u2019enlève rien au fait que la population de l\u2019Ouest est composée en bonne partie d\u2019immigrants, notamment d\u2019Ukrainiens pleinement assimilés à la majorité canadienne.Le Canada de Trudeau n\u2019en demeure pas moins façonné sur les bases d\u2019une pensée intellectuelle civilisatrice dont la peur du nationalisme québécois \u2013 assimilé au tribalisme le plus primaire \u2013 faisait office de principe fondamental.L\u2019erreur de l\u2019Ouest est sans doute de faire de l\u2019Est un bloc uniforme.Or, outre les différences culturelles et identitaires, l\u2019Ontario et le Québec affichent évidemment des divergences majeures en ce qui a trait à la vision entretenue concernant la fonction de l\u2019État fédéral.Alors que le sentiment national est très fort au Québec, l\u2019Ontario affiche des référents identitaires bien différents.La capitale du Canada y étant située, l\u2019appartenance à un gouvernement central fort est très intégrée à l\u2019imaginaire collectif, sans compter la présence de la métropole symbolisant par définition le cosmopolitisme.Il existe cependant un autre facteur d\u2019aliénation qui a touché l\u2019Ouest, mais qui a totalement épargné le Québec : Le Programme énergétique national.Ce programme visait l'autosuffisance pétrolière du Canada tout en favorisant de bas prix.Il comprenait également la nationalisation des actifs canadiens de cinq entreprises pétrolières.Il constitue l\u2019acte de naissance de Pétro-Canada, qui était à l\u2019époque une entité entièrement étatique.L\u2019ouest pétrolier en est sorti perdant financièrement, car cette région profitait auparavant des retombées par rapport aux provinces qui consomment du pétrole sans en produire.C\u2019est d\u2019ailleurs à ce moment que Stephen Harper, qui travaillait pour Imperial Oil, perdit ses sympathies à l\u2019égard de 57 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 Trudeau.William Johnson, biographe de Stephen Harper, explique que c\u2019est au cours de cette période que ce dernier est passé de libéral torontois à Albertain « bleu2 ».Comme le souligne également Johnson, Harper était fondamentalement marqué par la géopolitique pétrolière, laquelle avait causé une fracture profonde entre les deux provinces3.Si, dans le Canada bipartite des années 1980, Trudeau avait causé une rupture durable du Parti libéral avec l\u2019Ouest et le Québec, il allait de soi que ces deux laissés pour compte se tourneraient vers l\u2019autre grand parti politique, le Parti pro- gressiste-conservateur.Ils ont vite déchanté\u2026 Brian Mulroney et les désillusions populaires Il allait de soi, disons-nous, que le Québec et les provinces de l\u2019Ouest s\u2019unissent derrière le parti du changement, porteur d\u2019une tradition tory qui a toujours plu à un certain Canada anglais.L\u2019alignement des astres a favorisé l\u2019avènement du premier gouvernement majoritaire progressiste-conserva- teur en vingt-six ans.En 1984, le Canada portait ainsi à sa tête Brian Mulroney, avocat d\u2019origine irlandaise ayant grandi au Québec qui avait promis à sa province de la faire rembarquer dans la famille constitutionnelle canadienne « dans l\u2019honneur et l\u2019enthousiasme ».Mulroney tenta d\u2019abord, en début de mandat, de maintenir son entreprise de séduction vis-à-vis de l\u2019Ouest en annulant le Programme énergétique national.Mais la lune de miel fut de courte durée.Il obtint néanmoins un second mandat en 1988, une fois de plus grâce à l\u2019Ouest et au Québec grâce au thème du libre- échange avec les États-Unis.Mulroney voulait profiter de la présidence de Reagan pour y arriver le plus rapidement et 2 William Johnson, Stephen Harper and the future of Canada, Toronto, McClelland & Stewart, 2007 [2005] (p.17-22) 3 Ibid p.17 58 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 s\u2019est appuyé notamment sur les souverainistes québécois qui y voyaient une stratégie pour sortir le Québec du cadre économique canadien4.Les partis traditionnellement onta- riens (PLC5 et NPD) en furent les premiers opposants, de même que de nombreux syndicats, l\u2019Ontario était une économie de succursales que le libre-échange aurait pu mener à une fuite massive des sièges sociaux.Fait majeur : le combat du libre-échange symbolisait aussi une bataille importante \u2013 et victorieuse \u2013 menée par une alliance imprévisible entre l\u2019Ouest et le Québec.Mulroney n\u2019accepta d\u2019ailleurs jamais d\u2019être accusé d\u2019avoir amorcé, par l\u2019Accord de libre-échange, le processus d\u2019américanisation du Canada.Il voyait plutôt dans la Charte des droits et libertés le début de ce dernier par la fragmentation politique qui en résultait.Ainsi, Mulroney confiait il y a quelques années à son ami \u2013 avec lequel il a rompu depuis \u2013 Peter C.Newman, que : [\u2026] la Charte des droits [\u2026] a entrepris de financer tout ce qu\u2019il y avait de groupes d\u2019influence au pays6 ».Mulroney ajoute que « [c]\u2019est là que l\u2019intérêt national a fait place à une multitude d\u2019intérêts privés.C\u2019est de ça que j\u2019ai hérité en 1984.Les associations de défenses des droits des femmes, des Amérindiens, des régions, des sexes \u2013 amènes-en ! Ils avaient tous leurs jolis bureaux à Ottawa, tous financés par le gouvernement fédéral7 ».4 Bernard Landry et Jacques Parizeau se firent les premiers champions de ce combat.Pour en savoir plus, lire : Simon-Pierre Savard- Tremblay, « Les souverainistes et la mondialisation : L\u2019enthousiasme internationaliste », L\u2019Action nationale (Février 2013).5 Devenu chef du PLC, Jean Chrétien s\u2019engagea même plus tard à retirer le Canada de l\u2019Accord de libre-échange.6 Peter C.Newman, Mulroney.Les enregistrements secrets, Anjou, Fides, 2007, p.141 7 Ibid. 59 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 L\u2019échec de l\u2019Accord du lac Meech en 1990 causa un rejet durable des Québécois à l\u2019endroit du gouvernement canadien, mais surtout du Canada en lui-même.Pour les provinces de l\u2019Ouest, et l\u2019Alberta en premier lieu, c\u2019est au contraire le processus en lui-même qui suscita la grogne.Comme nous l\u2019avions énoncé précédemment, le Québec incarnait le bébé gâté qui en demandait encore davantage.Pourquoi cette province mériterait-elle un traitement encore plus favorable que celui auquel elle a droit ?Harper, quant à lui, y fut farouchement opposé depuis le premier jour8, y voyant une menace à l\u2019égalité entre les provinces.Pour le Québec, la cause était entendue : il fallait quitter le Canada, et la souveraineté rencontra alors des sommets de popularité.Plus question non plus de refaire confiance à un éventuel nouveau french power.Pour l\u2019Ouest, qui n\u2019est pas une nation distincte à la différence du Québec, il fallait soit prendre le contrôle du Canada, soit en sortir si la première option devait se solder par un échec.Outre la question constitutionnelle, de nombreuses politiques de Brian Mulroney ont contribué à mécontenter une partie de sa base partisane.Dans son ouvrage sur les débuts du phénomène Manning, Waiting for the wave, le politologue Tom Flanagan énonce quelques décisions du gouvernement Mulroney ayant suscité un malaise profond au sein de l\u2019aile droite du Parti progressiste-conservateur : expansion de la Loi sur les langues officielles ; adoption de la Loi sur le multicultura- lisme et mise en place du Département du multiculturalisme ; échec de la réintroduction de la peine de mort ; promesse de modifier la Loi canadienne sur les droits de la personne pour y ajouter l\u2019orientation sexuelle ; mise en place du principe de discrimination positive à l\u2019embauche ; augmentation des 8 Johnson, Stephen Harper p.68 60 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 seuils d\u2019immigration ; établissement de budgets largement déficitaires doublés d\u2019augmentations constantes des taxes9.Flanagan prend soin de préciser que les promesses et politiques précédemment énoncées sont le fruit du seul gouvernement Mulroney, mais que les administrations de Joe Clark et de Robert Stanfield ont elles aussi été avant lui à l\u2019origine de nombreuses déceptions chez les conservateurs.L\u2019idéologie du progrès en cause Mulroney aura donc échoué à rompre avec l\u2019héritage tru- deauiste.Pour reprendre Stéphane Kelly, qui replace l\u2019évolution du Canada dans la perspective de l\u2019affrontement idéologique hérité de la Révolution américaine, le Canada aura alors accentué sa centration sur l\u2019idéal hamiltonien \u2013 promouvant un gouvernement fort régissant la vie des citoyens \u2013 au détriment de l\u2019idéal jeffersonien \u2013 visant une plus grande liberté pour l\u2019individu10.De fait, la judiciarisation du politique se doublait du développement d\u2019une caste technocratique ancrée dans le consensus progressiste parfois issu de l\u2019effervescence contre-culturelle ou formée à l\u2019école du socioconstructi- visme radical, à l\u2019instar de l\u2019ensemble des sociétés occidentales.Dans La révolte des élites et la trahison de la démocratie11, le sociologue Christopher Lasch a démontré la perte des traditions occidentales causée par l\u2019action d\u2019élite hédoniste \u2013 politiques, économiques, intellectuelles ou médiatiques- faisant de l\u2019émancipation permanente le seul horizon moral.Ainsi, les structures traditionnelles, comme la nation, la 9 Tom Flanagan, Waiting for the wave.The Reform Party and the Conservative movement, Toronto, McGill-Queen\u2019s University Press, 2009, p.40 10 Stéphane Kelly, Les Fins du Canada, Montréal, Boréal, 2001 11 Christopher Lasch, La révolte des élites et la trahison de la démocratie, Paris, Flammarion, 2007 [1995] 61 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 famille ou l\u2019école, sont malmenées en raison de leur présumé conformisme : elles transmettraient à l\u2019individu en devenir des repères qui lui préexistent et le dépassent qui constitueraient un frein à l\u2019épanouissement de ce dernier, qui reproduira un certain mode de vie préétabli et ne pourra développer et affirmer son identité propre.Certains parlent alors de sensibilité thérapeutique qu\u2019aurait faite sienne la culture étatique postmoderne.Les différentes réformes scolaires centrées sur l\u2019apprenant en sont un exemple, tout comme l\u2019est le multiculturalisme qui nie la définition traditionnelle de la nation et refuse ainsi de prendre en compte la notion d\u2019héritage commun d\u2019un peuple historiquement construit.Les différents conservatismes occidentaux \u2013 à la différence des droites progressistes comme peuvent l\u2019être certains liber- tariens \u2013 ont fait leur la critique anti-élitaire et la dénonciation du fossé qui se creuserait entre la caste dominante et les masses populaires.C\u2019est pourquoi l\u2019amélioration structurelle des institutions démocratiques est un thème récurrent au sein de la droite, afin de parvenir à contourner efficacement l\u2019influence prépondérante et néfaste des élites.Les opposants au militantisme conservateur accusent d\u2019ailleurs bien souvent ses tenants de « populisme ».En Europe, par exemple, le référendum d\u2019initiative populaire est bien souvent évoqué dans certaines franges politiques.Au Canada, une réforme du sénat impliquant l\u2019élection au suffrage universel de ceux qui y siègent constituait déjà un projet majeur lors de la création du Reform Party et l\u2019est toujours à l\u2019heure Harper même si le gouvernement n\u2019y a toujours pas donné suite.Le débat autour de la démocratie canadienne est des plus importants au sein de la droite canadienne.L\u2019une des personnalités médiatiques les plus colorées et les plus appré- 62 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 ciées du conservatisme canadien aujourd\u2019hui, Ezra Levant, a publié en 2009 un livre intitulé Shakedown12 lequel dénonçait quant à lui le détournement de la démocratie et une dimension bien précise du thérapeutisme étatique : la sacralisation des droits de l\u2019homme et le pouvoir abusif accordé à la commission censée les valoriser.Pour Levant, une culture étouffante politiquement correcte et relativiste empoisonne la démocratie canadienne, comme l\u2019illustre la polémique autour des caricatures des Mahomet.Levant y voit justement une confiscation de la liberté d\u2019expression par l\u2019organisme qui prétend précisément défendre cette dernière, la Commission des droits de la personne.Vers le Reform Party La colère des Prairies nous semble ainsi constituer le cœur du phénomène réformiste.La prise en compte de la culture régionale des provinces de l\u2019Ouest \u2013 et de l\u2019Alberta au premier chef \u2013 nous est vitale dans toute entreprise de compréhension du courant qui suivra.Mais force est d\u2019admettre que le Reform Party représente aussi la radicalisation d\u2019une certaine tradition conservatrice \u2013 s\u2019opposant au fond libéral \u2013 et la récupération d\u2019une partie des recettes de la droite américaine.L\u2019ensemble de ces sensibilités fut réuni, synthétisé et théorisé en 1986 dans le livre The Patriot Game de Peter Brimelow, qui aura un impact prépondérant.La tradition conservatrice canadienne De fait, sur quoi repose donc la tradition conservatrice canadienne, si tant est qu\u2019il y en ait une ?En 2011, Hugh Segal publia une analyse des racines historiques du conservatisme canadien13, lequel est, à la lecture de son livre, au final plus 12 Ezra Levant, Shakedown, Toronto, McClelland & Stewart ltd, 2009.13 Hugh Segal, The Right Balance.Canada\u2019s conservative tradition, Vancouver, Douglas & McIntyre, 2011. 63 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 complexe qu\u2019il n\u2019y parait.On en retiendrait essentiellement une adhésion relativement forte à l\u2019héritage britannique du Canada : appui à la monarchie constitutionnelle, soutien à la libre entreprise et aux valeurs de liberté et de responsabilité individuelle intimement liées à l\u2019éthique protestante, politique étrangère intégrée à celle de Londres, etc.Sur le plan identitaire, les progressistes-conservateurs sont fidèles à l\u2019idéal \u2013 certains diront au mythe \u2013 des « deux peuples fondateurs », soit que le Canada est issu d\u2019une entente entre Canadiens français et Canadiens anglais pour en arriver au pacte confédératif de 1867, qui fit par ailleurs de John A.Macdonald, du Parti progressiste-conservateur, le premier ministre du nouveau pays.Que le mythe fondateur des « deux peuples » composant le Canada 1867 soit valable ou non et qu\u2019il reflète ou non la réalité n\u2019est pas ici la question.Force est du moins d\u2019admettre que les conservateurs canadiens-français y ont été très attachés.Son aile québécoise s\u2019est progressivement dissociée du reste du parti lorsque l\u2019administration Borden s\u2019est engagée sur la voie de la participation active du Canada à la Première Guerre mondiale et de la conscription obligatoire, laissant entendre aux Canadiens français qu\u2019ils n\u2019avaient pas voix au chapitre.Cet épisode marqua un point de fracture important.La politique étrangère progressiste-conservatrice évolua, suite au statut de Westminster, d\u2019une intégration totale, au cours de la Guerre des Boers et de la Première Guerre mondiale, à un soutien fort aux intérêts du Commonwealth jusqu\u2019à la Seconde Guerre mondiale.Lorsque les États-Unis s\u2019imposèrent comme meneur de l\u2019Ouest au cours de la Guerre froide, les progressistes-conservateurs critiquèrent la position modérée de Trudeau face aux dictatures communistes.Lorsque Mulroney arriva au pouvoir, l\u2019alliance avec les États-Unis doublée d\u2019une amitié forte pour le président 64 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 Reagan se traduisit par une intégration continentale encore plus grande avec l\u2019Accord de libre-échange.Le Canada des progressistes-conservateurs a donc toujours cherché à se définir comme un acteur important du monde anglo-saxon Du néoconservatisme américain On a souvent accusé le Reform Party, puis ses successeurs que sont l\u2019Alliance canadienne et le Parti conservateur du Canada, de contribuer à l\u2019américanisation de la politique canadienne.Si Stephen Harper provient de la National Citizen Coalition, groupe de réflexion reprenant de nombreuses recettes des conservateurs et des libertariens américains, Preston Manning s\u2019est toujours gardé de faire référence à des intellectuels tels que Irving Kristol ou à des hommes politiques tels que Ronald Reagan.Les réformistes reprenaient néanmoins des éléments idéologiques proches des deux générations de néoconservateurs ayant contribué au renouveau de la droite américaine.Pour commencer, la défense typiquement anglo-saxonne de la liberté individuelle s\u2019articule autour d\u2019une critique hayekienne \u2013 très populaire aux États-Unis \u2013 du collectivisme et de l\u2019égalitarisme.L\u2019individualisme philosophique mène la plupart des droites anglo-saxonnes à prôner la réduction du fardeau fiscal et une opposition aux programmes sociaux qui, disent-ils, imposent aux individus des choix financiers qui ont également pour effet pervers de déresponsabiliser celui qui y est soumis.Les conservateurs américains et canadiens ont également en commun de défendre le partage strict des prérogatives comme prévu par les constitutions respectives des deux pays.Pour eux, le principe fédératif doit être étroitement encadré afin d\u2019éviter tout empiètement de l\u2019État central dans les compétences des gouvernements associés ou dans la vie de l\u2019individu.Le texte constitutionnel a pour mission de 65 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 protéger, ainsi plus largement, le principe même de liberté qui doit s\u2019articuler à tous les niveaux.C\u2019est dans une telle mesure que les conservateurs des deux pays sont \u2013 pour reprendre les catégories de Stéphane Kelly \u2013 beaucoup plus jeffersoniens qu\u2019hamiltoniens.Dans le cas de ceux du Canada, un glissement hamiltonien s\u2019opérera plus tard lors de leur prise du pouvoir.S\u2019ajoute également \u2013 au niveau des ressemblances \u2013 la même critique des contre-cultures qui contribuent à briser la cohésion sociale et à fragmenter le sujet politique, de même que le même soutien à une politique étrangère activement pro-occidentale.On ne saurait non plus taire les liens étroits qui unissent idéologiquement l\u2019École de Calgary et la droite américaine.Retour sur un livre majeur : The Patriot Game de Peter Brimelow En 1986, le journaliste britannique Peter Brimelow publie le livre The Patriot Game : National dreams and political realities et le réédite deux ans plus tard sous le titre The Patriot Game : Canada and the Canadian question revisited14.Le livre a inspiré de nombreux futurs réformistes et a jeté les bases intellectuelles du mouvement en devenir.La relecture de cet ouvrage est aujourd\u2019hui essentielle pour comprendre la transformation actuelle du Canada.Les premiers mots du livre sont éloquents sur les objectifs de ce dernier, quand l\u2019auteur affirme que son modeste objectif est de fournir une théorie générale du Canada15.On peut dire que sur ce plan comme sur bien d\u2019autres, le pari de 14 C\u2019est à cette seconde édition que nous nous référons dans cet article : Peter Brimelow, The Patriot Game : Canada and the Canadian question revisited, Toronto, Key Porter Books Limited, 1988 [1986] 15 Ibid p.1 66 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 Brimelow est gagné.Il s\u2019agit probablement de la première analyse conservatrice d\u2019envergure du Canada qui ne soit pas uniquement qu\u2019une recension de sentiments colériques de la part des Canadiens anglais \u2013 et plus particulièrement des Albertains.Le fait que l\u2019auteur soit originaire de Grande- Bretagne aura peut-être contribué à lui garantir la distance nécessaire à une analyse détachée.Les grandes lignes de cette « théorie générale du Canada » sont toutes très étayées et savamment argumentées, et mènent toutes à la conclusion que le Canada des années 1980 est un pays artificiellement construit sur des rêves démesurés et intrinsèquement idéologiques par les « nationalistes canadiens16 » que sont les libéraux.De plus, le déclin d\u2019un certain impérialisme canadien-anglais a, selon Brimelow, désorienté un pays désormais sans projets.Brimelow décrit un certain nombre de points de fracture existant au sein du Canada.Pour le journaliste, c\u2019est sur une incompréhension majeure des « deux solitudes » que se fonde le « jeu patriotique » des libéraux fédéraux.La question du Québec lui semble des plus importantes.Son récit dresse, essentiellement, le portrait d\u2019un Parti conservateur défendant de bon droit les anglophones tandis que le Parti libéral se serait placé au service des seuls intérêts du Québec.Mais, nous dit Brimelow, les libéraux ont fait preuve d\u2019une très forte incompréhension de la question québécoise en estimant que le fait d\u2019aménager l\u2019État fédéral au service de cette province assurerait l\u2019unité canadienne sur le long terme.Bien au contraire, l\u2019aspiration à l\u2019indépendance est fondamentale pour les Québécois tandis que leur histoire et leur identité française et catholique les mèneront 16 Brimelow n\u2019en rejette pas pour autant le nationalisme et le patriotisme.L\u2019utilisation qu\u2019il fait du mot «nationaliste » renvoie à l\u2019étatisme et à l\u2019unitarisme canadien \u2013niant artificiellement les grandes divisions prévalant au sein du Canada- des libéraux. 67 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 fort probablement à un tel destin.Dans une telle mesure, les dogmes progressistes d\u2019identité universelle et de redéploiement bilingue de la nation canadienne font totalement fausse route et font fi du profond nationalisme francophone, lequel est intrinsèquement lié aux comportements politiques des Québécois.Avec son rêve d\u2019une impossible réconciliation des « deux solitudes », Mulroney n\u2019aura au final, selon Brimelow, que poursuivi l\u2019utopie libérale.L\u2019antagonisme profond entre le Canada anglais et le Québec peut, affirme l\u2019auteur, s\u2019apparenter à du racisme.Du moins, les stigmatisations de l\u2019un envers l\u2019autre lui semblent s\u2019alimenter mutuellement17.C\u2019est ainsi que l\u2019auteur en vient à promouvoir l\u2019indépendance du Québec, qui libérerait enfin le Canada de cette immense épine dans le pied, et permettrait ainsi au pays de se définir enfin en fonction \u2013 uniquement et exclusivement \u2013 de son identité fondamentalement anglaise et de se réaménager selon ses propres intérêts géopolitiques et économiques \u2013 avec, en premier lieu, les ressources pétrolières.Pour autant, Brimelow ne tombe pas systématiquement dans la caricature alors qu\u2019il admet même que le Québec pourrait également en sortir gagnant.À quoi ressemblerait donc un Québec indépendant, demande le journaliste18 ?Les tensions ethniques seraient amoindries, et l\u2019État québécois serait démocratique et ne s\u2019apparenterait pas à un pays du Tiers-Monde19.Un Québec indépendant serait-il foncièrement à gauche ?Brimelow admet l\u2019existence d\u2019une gauche militante relativement importante, mais rappelle également qu\u2019un fond conservateur est des plus présents au Québec20.17 Ibid p.253 18 Ibid p.233 19 Ibid p.235 20 Ibid p.234 68 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 Puis, il semble croire aux garanties de Bernard Landry selon lesquelles l\u2019économie québécoise serait foncièrement intégrée au marché continental américain, Landry envisageant peut-être même l\u2019adoption d\u2019une monnaie commune21.Concernant les politiques économiques du Parti québécois de René Lévesque, qui sont, admet-il, « plus collectivistes qu\u2019ailleurs au Canada », Brimelow rappelle que le second mandat de Lévesque a été marqué par des coupes dans les services publics menant à de graves conflits avec les syndicats.Finalement, analyse-t-il, la vision socio-économique prévalant au Québec est intimement liée à la dynamique nationale, et une multitude de positions en la matière pourraient s\u2019affronter en cas de souveraineté éventuelle et donc de rupture par rapport à cette dynamique22.Notons au passage que l\u2019œuvre de Brimelow tient davantage du portrait que du programme politique.Il n\u2019en demeure pas moins qu\u2019elle traduisait dans un ouvrage les instincts de nombreux Canadiens, qui détenaient désormais une forme de manuel leur permettant d\u2019alimenter leurs réflexions.La véritable réponse politique n\u2019en arriva pas moins un an plus tard, en 1987, avec la création officielle du Reform Party.La suite de cet article sera publiée dans le prochain numéro.21 Ibid p.233 22 Ibid p.233-235 Contient des antioxydants et des investissements des 571 000 propriétaires du Fonds de solidarité FTQ.Toutes les régions du Québec tirent pro?t des 6,4 milliards de dollars que les milliers de Québécois con?ent au Fonds de solidarité FTQ avec un double objectif : créer des emplois ET FAIRE TOURNER L\u2019ÉCONOMIE D\u2019ICI.www.fondsftq.com Située à New Richmond, en Gaspésie, Serres Jardins-Nature est le plus important producteur de tomate biologiques dans l\u2019est de l\u2019Amérique. 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un chacun à faire le parcours de la chanson depuis Madame Bolduc, incluant un préambule au sujet des airs de folklore comme « À la claire fontaine » et des reels de violoneux.À tort ou à raison, tout ce grand répertoire est considéré comme porteur d\u2019une identité collective, particulièrement depuis Félix Leclerc et les chansonniers de la Révolution tranquille.Or, les Québécois n\u2019imaginent généralement pas que leur coin de pays possède, comme l\u2019Europe, un riche héritage de pratiques musicales classiques.Sans trop y réfléchir, cette culture savante est automatiquement rattachée à l\u2019ailleurs, sinon à l\u2019universel.On fait ainsi l\u2019impasse sur un grand pan du patrimoine d\u2019ici.* Ph.D.en musicologie.Chercheur postdoctoral, CRILCQ-UQAM 73 L\u2019Action nationale Janvier 2014 DOSSIER Depuis quelques années, le pianiste de concert Alain Lefèvre attire l\u2019attention du grand public sur la musique d\u2019André Mathieu (1929-1968).C\u2019est certainement un pas dans la bonne direction.Mais au-delà de ce compositeur, que sait-on, par exemple, de Calixa Lavallée (1842-1891), un homme dont la vie créatrice est loin de se limiter à l\u2019hymne patriotique « Ô Canada », exécuté pour la première fois en 1880, dans une version originale française destinée aux fêtes de la Saint-Jean-Baptiste ?On pourrait aussi se demander si l\u2019on connaît suffisamment les réalisations du chef d\u2019orchestre Wilfrid Pelletier (1896-1982), qui a donné son nom à la plus grande salle de concert de la Place des Arts.A-t-on oublié l\u2019histoire plus que centenaire des chanteurs lyriques du Québec, hautement précurseurs des Marc Hervieux, Karina Gauvin et Marie- Nicole Lemieux d\u2019aujourd\u2019hui ?Savons-nous le prestige dont jouissent internationalement les orgues Casavant de Saint-Hyacinthe ?Ou la réputation des Productions d\u2019Oz de Saint-Romuald en tant qu\u2019éditeurs de partitions musicales, spécialisés en guitare classique depuis maintenant un quart de siècle ?Ce ne sont là que quelques bribes de notre héritage musical à tous.La somme de quatre siècles de pratiques musicales classiques au Québec est trop rarement enseignée, même dans les facultés de musique et conservatoires.Ce savoir demeure essentiellement partagé par une poignée de spécialistes, gravitant pour la majorité autour de la Société québécoise de recherche en musique sqrm.qc.ca \u2013 comme c\u2019est mon cas, vous l\u2019aurez deviné.Fort heureusement, de sérieux efforts de synthèse ont mené depuis quelques années à d\u2019importantes publications, que ce texte se donne pour but de vulgariser.Aussi suis-je hautement redevable à tous les auteurs cités en fin d\u2019article et dont je ne fais que relayer les connaissances.Les lecteurs désireux d\u2019approfondir le sujet 74 L\u2019Action nationale Janvier 2014 DOSSIER pourront notamment consulter la Chronologie musicale du Québec (Septentrion, 2009) et les ressources du web mentionnées en bibliographie.Autant que faire se peut, j\u2019entends insister ici sur un certain nombre de compositeurs, d\u2019interprètes, d\u2019œuvres et d\u2019institutions clés du passé musical au Québec.Pour éviter une lecture trop linéaire, j\u2019aborderai les nombreuses facettes du sujet selon un classement à trois sections : la « Musique religieuse », la « Musique en société » et la « Musique de concert ».La conclusion m\u2019amènera à proposer quelques pistes d\u2019interprétation sociétales.La musique religieuse : plain-chant, évangélisation et orgue Plain-chant L\u2019histoire du Québec enseigne que les explorateurs des Amériques étaient accompagnés dans leurs voyages de membres du clergé.Aussi les écrits de Jacques Cartier rapportent-ils une « messe dite et chantée » dès 1536.L\u2019établissement par Samuel de Champlain d\u2019une première colonie française permanente entraîne rapidement vers le Nouveau-Monde les Jésuites (1611) et les Récollets (1615).Ces ordres religieux seront suivis par ceux des Ursulines et des Hospitalières, fondatrices de l\u2019Hôtel-Dieu de Québec (1639) et de l\u2019Hôtel-Dieu de Montréal (1642).La recherche musicologique permet aujourd\u2019hui de reconstituer les pratiques musicales de ces organisations cléricales lors des messes quotidiennes et de l\u2019évangélisation des Amérindiens.Le cérémonial religieux de la Nouvelle-France est largement influencé par ce qui se fait en France dans les décennies suivant le Concile de Trente et la Contre-Réforme, au milieu 75 L\u2019Action nationale Janvier 2014 DOSSIER du XVIe siècle.En musique, ce renouveau comprend un retour aux sources du répertoire de plain-chant1, à la messe chantée et aux cantiques, aux racines de rituels journaliers comme les vêpres, au calendrier liturgique pour l\u2019année et à certaines prescriptions concernant les événements extraordinaires.En Europe, le modèle est Palestrina (v.1525-1594), compositeur de la Messe du Pape Marcel (v.1567).La papauté célèbre cette partition à l\u2019écriture vocale en harmonies limpides, permettant de bien entendre le texte sacré.En Nouvelle-France, les célébrants se doivent de chanter le texte sacré en latin, a cappella, soit à une seule voix \u2013 un chantre au lutrin \u2013, soit à plusieurs voix \u2013 à l\u2019unisson, en polyphonie ou en faux-bourdon2.Tout dépend des ressources humaines limitées qui, dans chaque paroisse de la colonie, peuvent être affectées à la célébration.Lors d\u2019occasions spéciales, on entonne le Te Deum ou le Veni Creator.Sauf dans le cas de l\u2019orgue, la musique instrumentale est inconvenante et donc proscrite pour le culte.En dehors des rituels de l\u2019église, toutefois, les membres du clergé s\u2019adonnent à un certain 1 L\u2019expression chant grégorien est certes mieux connue du grand public que celle de plain-chant.Pour les spécialistes, toutefois, le chant grégorien désigne un corpus bien localisé sous le pape Grégoire 1er, à Rome, au VIe siècle.Afin d\u2019inclure tous les autres répertoires de la liturgie catholique du Moyen Âge (le chant ambroisien, le bénéventain, le gallican, le mozarabe, etc.), et surtout leurs réformations en France et en Nouvelle-France entre les XVIIe et XIXe siècles, on préfère parler de plain-chant.2 La polyphonie désigne le chant harmonisé à plusieurs voix en contrepoint (à l\u2019horizontale).C\u2019est la pratique de composition qui prévaut dans les siècles précédant l\u2019établissement de l\u2019harmonie tonale (à la verticale), soit jusqu\u2019à la fin de la Renaissance.Même si la polyphonie vocale perd du terrain vis-à-vis de la nouvelle musique instrumentale, Jean-Sébastien Bach (1685-1750) demeure dans ses fugues un champion incontesté du contrepoint.Le faux-bourdon, que l\u2019on oppose au contrepoint, est une technique de chant essentiellement mélodique.L\u2019air quelque peu improvisé se délie sur l\u2019intervalle maintenu de la basse chantée, que l\u2019on appelle justement le bourdon.Autrement dit, on pourrait imaginer des chanteurs imitant les sons d\u2019une cornemuse, mais avec ici un air de plain-chant liturgique comme dessus. 76 L\u2019Action nationale Janvier 2014 DOSSIER répertoire instrumental, dont il sera question un peu plus loin.Même après la conquête britannique, l\u2019ensemble de cette pratique musicale du chant liturgique demeurera pratiquement inchangé.On peut légitimement se demander si des œuvres nouvelles ont été composées en Nouvelle-France, ne serait-ce qu\u2019à partir d\u2019un assemblage de fragments liturgiques européens ?La seule vraie messe originale d\u2019Amérique française que nous connaissons est la Prose de la Sainte-Famille (1684).L\u2019œuvre est attribuée à Charles Glandelet (1645-1725) et Charles- Amador Martin (1648-1711), deux membres de la Confrérie de la Sainte-Famille, dont la fondation est avalisée en 1663 par Mgr de Laval.Les livres de musique retrouvés dans les inventaires après décès des habitants de Nouvelle-France proviennent d\u2019Europe.On retrace par exemple un livre de motets composés par Nicolas Bernier (v.1664-1734).Cet ouvrage daté de 1703 porte la signature de Mgr de Saint-Vallier.L\u2019exposition Les Arts en Nouvelle-France (2012-1013) du Musée national des beaux- arts du Québec nous donnait récemment à voir le manuscrit du Livre d\u2019orgue de Montréal, un ouvrage apporté dans la colonie en 1724 par le sulpicien Jean Girard (1696-1765).À cette époque, Jean-Sébastien Bach vient d\u2019achever les Six Concertos brandebourgeois en Allemagne.Jean-Philippe Rameau et François Couperin sont les maîtres du clavecin en France.Et Georg Friedrich Handel compose des opéras à Londres.La toute première impression d\u2019un livre de musique au Québec sera un Graduel romain, recueil de plain-chants édité en l\u2019an 1800 par John Neilson (1776-1848).Il sera suivi d\u2019un Processionnal romain et d\u2019un Vespéral romain.Les chantres et chorales continuent d\u2019essaimer dans les paroisses du Québec au XIXe siècle.En 1903, le Motu Proprio 77 L\u2019Action nationale Janvier 2014 DOSSIER du pape Pie X marque une nouvelle volonté de retour aux sources du plain-chant liturgique.Cette lettre condamne la « musique théâtrale » à l\u2019église \u2013 c\u2019est-à-dire l\u2019opéra \u2013, les chorales « mixtes » et les instruments autres que l\u2019orgue.On favorise bien entendu le chant grégorien et la polyphonie de style Contre-Réforme, celle de Palestrina.La réponse cana- dienne-française à cette invitation papale mène à la création par Jean-Noël Charbonneau (1875-1945) de la Schola cantorum de Montréal (1915).L\u2019institution comptera parmi ses professeurs Arthur Laurendeau (1880-1963), Arthur Letondal (1869-1956) et Éthelbert Thibault (1898-1953).Évangélisation La conversion au catholicisme des Amérindiens, Hurons et Souriquois, donne lieu à un choc des cultures qui n\u2019est pas sans conséquence sur le plain-chant en Nouvelle-France.Afin de communiquer adéquatement le message chrétien aux Premières Nations, les prêtres apprennent à parler le huron, l\u2019algonquin, le montagnais et l\u2019abénaquis.On possède des traces de la messe et des vêpres en huron à Sillery à partir de 1637, mais le métissage autochtone s\u2019amplifie surtout après 1650.Selon le principe du timbre folklorique, on utilise une mélodie liturgique inchangée, sur laquelle se greffe un texte original, réécrit en langue amérindienne3.L\u2019un des cas les plus célèbres est le lesous Ahatonhia, un chant de Noël en langue huronne, attribué au père Jean de 3 Dans le répertoire de folklore, un air musical traditionnel devient un timbre lorsqu\u2019il est chanté sur de nouvelles paroles originales.Cette pratique d\u2019appropriation des chansons est extrêmement répandue dans la population au cours du XIXe siècle, avant l\u2019invention de l\u2019enregistrement sonore.La technique est commode pour les gens qui ne connaissent pas la théorie musicale et l\u2019art de composer.Au Québec, des exemples célèbres de timbres sont les chansons « Un Canadien errant », sur l\u2019air « Si tu te mets anguille », ou encore « Vive la Canadienne », sur l\u2019air « Par derrière chez mon père ». 78 L\u2019Action nationale Janvier 2014 DOSSIER Brébeuf, sur la mélodie française traditionnelle « Une jeune pucelle ».Des chants liturgiques comme Conditor Alme, Ave Verum, Iste Confessor et Veni Creator servaient également de timbre pour l\u2019évangélisation.Notons encore qu\u2019il existe une traduction en abénaquis de la Prose de la Sainte-Famille.La pratique liturgique quotidienne et l\u2019évangélisation des Amérindiens ne vont pas sans une préparation qui passe par la formation des chantres dans les collèges et séminaires de Nouvelle-France.Le professeur de musique Martin Boutet (1617-1686) arrive dans la colonie en 1645.C\u2019est lui qui va enseigner l\u2019art musical au chantre Charles-Amador Martin et à Louis Jolliet, le futur explorateur du Mississippi.Charles-Amador Martin devient en 1674 le premier professeur de plain-chant au Séminaire des missions étrangères.Cette même année est celle de l\u2019érection de la cathédrale de Québec, avec prescriptions sur le rôle du chant et de l\u2019orgue selon le vœu de Mgr de Laval.Petit à petit, les paroisses de la vallée du Saint-Laurent sont dotées de prêtres habiletés à dire et à chanter la messe.Orgue Le premier orgue de Nouvelle-France est installé dans la paroisse de Québec en 1657.Au Séminaire de Québec, c\u2019est Louis Jolliet qui enseigne l\u2019orgue à partir de 1665.Rappelons que Jean Girard apporte dans la colonie en 1724 l\u2019ouvrage français de musique d\u2019orgue connu sous le nom de Livre d\u2019orgue de Montréal.Le premier orgue construit par Joseph Casavant père (1807-1874) date de 1840.La Maison Casavant Frères de Saint-Hyacinthe est quant à elle fondée en 1879.Tout au long de l\u2019histoire, de très nombreux maîtres de musique du Québec vivent de leurs fonctions d\u2019organiste de paroisse, tout en s\u2019adonnant à la composition et à l\u2019enseignement : 79 L\u2019Action nationale Janvier 2014 DOSSIER \u2022 Ernest Gagnon (1834-1915), auteur des Chansons populaires du Canada (1865) \u2022 Son frère, Gustave Gagnon (1842-1930) \u2022 Son neveu, Henri Gagnon (1887-1961), qui a donné son nom à la salle de concert de la Faculté de musique de l\u2019Université Laval \u2022 Gustave Smith (1826-1896) \u2022 Romain-Octave Pelletier (1843-1927) \u2022 Arthur Letondal (1869-1956) \u2022 Alphonse-Lavallée Smith (1873-1912) \u2022 Amédée Tremblay (1876-1949) \u2022 Joseph-Antonio Thompson (1896-1974), qui a donné son nom à la salle de spectacle du centre-ville de Trois- Rivières \u2022 Antoine Reboulot (1914-2002) \u2022 Claude Lagacé (né en 1917) \u2022 Raymond Daveluy (né en 1926) \u2022 Kenneth Gilbert (né en 1931), également musicologue, spécialiste de Couperin \u2022 Antoine Bouchard (né en 1932) Plain-chant ou orgue, cette tradition musicale religieuse est plutôt discrète, mais encore vivante au Québec.Depuis 1989, on publie deux fois par année le bulletin Laudem de l\u2019association des musiciens liturgiques du Canada.La Société des Amis de l\u2019orgue de Québec a été mise sur pied en 1966 à l\u2019instigation d\u2019Antoine Bouchard.À Montréal, les facteurs 80 L\u2019Action nationale Janvier 2014 DOSSIER d\u2019orgues Juget-Sinclair créent des instruments neufs et en restaurent d\u2019autres partout dans le monde depuis 1995.En 2008, Gilles Vigneault et Bruno Fecteau créaient une Grand-messe complètement originale.En 2012, un grand- orgue Casavant a été installé à la Maison symphonique de Montréal.En 2013, c\u2019est la nouvelle salle de concert rénovée du Palais Montcalm de Québec qui a inauguré le sien.La musique en société : folklore et danse, musique militaire, opéra, critique et presse Chants de folklore De retour aux origines historiques, on peut rappeler de façon anecdotique que Jacques Cartier fit sonner les trompettes à Hochelaga en 1535.Du reste, il est assez bien connu que les pionniers de la colonisation en Nouvelle-France avaient en mémoire des airs de folklore et des chansons à répondre, matériau qu\u2019ils utilisèrent pour forger leurs timbres au gré de l\u2019actualité.Un type particulier de chansons à répondre, que les spécialistes nomment la chanson en laisse, possède une structure de texte à survivance médiévale4.Les chants de folklore accompagnaient bien sûr les coureurs des bois, portageurs et canotiers dans leurs longs voyages.Dans les villes de Québec, Montréal et Trois-Rivières, des chansons comiques sur timbres permettaient aussi de se moquer des gens de pouvoir, qu\u2019ils appartiennent au clergé ou qu\u2019ils représentent le roi.On entendait donc des chants dans les cabarets ou débits de boissons et même jusque dans la rue, sur la place publique.Avant le XIXe siècle, notre connaissance plus détaillée des pratiques du chant de folklore demeure malheureusement fragmentaire.4 La chanson en laisse est composée de couplets à deux lignes (une rime).À chaque nouveau couplet, on reprend la dernière ligne du précédent et on complète avec une ligne originale.Entre chaque couplet est généralement intercalé un refrain.Au Québec, un exemple populaire de chanson en laisse est « À la claire fontaine ». 81 L\u2019Action nationale Janvier 2014 DOSSIER En 1821, l\u2019imprimerie de James Brown publie un Recueil de chansons choisies.Cette anthologie de chants de folklore serait la première du genre au Québec.Vers 1830, la collection de onze chansons de voyageurs d\u2019Edward Ermatinger (1797-1876), un employé de la Compagnie de la Baie d\u2019Hudson, est un autre rare témoignage des chansons qui rythmaient les coups de pagaie des canotiers sur la rivière et l\u2019exténuante marche en forêt des voyageurs.Dans les décennies suivantes, la chanson circule plus librement grâce à certains organes de presse comme Le Canadien, Quebec Mercury, Le Ménestrel, La Minerve, Le Fantasque, Literary Garland et L\u2019Album littéraire et musical de la Revue canadienne.Les chansons de ces journaux prennent le plus fréquemment la forme de timbres à saveur politique et patriotique, comme c\u2019est le cas d\u2019« Un Canadien errant » (1842) d\u2019Antoine Gérin- Lajoie.Les principales chansons originales du XIXe siècle que l\u2019on connaît sont l\u2019œuvre conjointe d\u2019un compositeur et d\u2019un parolier.En voici quelques exemples : \u2022 « Ô Canada, mon pays mes amours » (1834) de Georges- Étienne Cartier (paroles) et Jean-Baptiste Labelle (musique) \u2022 « Le Drapeau de Carillon » (1858) d\u2019Octave Crémazie (paroles) et Charles Wugk Sabatier (musique) \u2022 « Ô Canada » (1880) d\u2019Adolphe-Basile Routhier (paroles) et Calixa Lavallée (musique), devenu l\u2019hymne national du Canada en 1980 \u2022 « Restons français » (1888) de Rémi Tremblay (paroles) et Calixa Lavallée (musique) Arrivé à Québec en 1835, le compositeur, poète et éditeur Napoléon Aubin (1812-1890) publie « Le Dépit amoureux », 82 L\u2019Action nationale Janvier 2014 DOSSIER la première chanson de musique en feuille de l\u2019histoire du Québec.Pour faire suite aux recueils de folklore sous forme d\u2019étude savante réalisés par François-Alexandre-Hubert LaRue (1863) et Ernest Gagnon (1865), plus d\u2019une centaine d\u2019autres livres de chants de folklore paraissent dans la deuxième moitié du XIXe et au début du XXe siècle.En 1899, Ernest Myrand (1854-1921) lance un ouvrage historique sur les Noëls anciens de la Nouvelle-France.Avec l\u2019histoire de la chanson québécoise au XXe siècle, on revient en terrain familier.Musique de danse Les rares témoignages qui nous sont parvenus, notamment ceux de Pehr Kalm (1716-1779) et Pierre Sales de Laterrière (1743-1815), établissent que les Canadiens français adoraient fêter et danser aux chansons.Les types de danses le plus fréquemment identifiés sont le menuet, la gavotte et les contredanses5.En retournant aux sources européennes du temps, on peut avoir une idée relativement juste du goût en matière de musique de danse sous le règne de Louis XIV et de ses successeurs.Les documents sont plus loquaces à partir de la fin du XVIIIe siècle, surtout après la Conquête britannique et l\u2019émergence de la presse.Élisabeth Bégon (1696-1755) et 5 Le menuet est une danse baroque française à trois temps.Prisé à Versailles, on le retrouve chez Jean-Baptiste Lully, le musicien complice de Molière.Il figure également au troisième mouvement des symphonies classiques viennoises, celles de Mozart et d\u2019Haydn, par exemple.La gavotte est une autre danse baroque française, mais à rythme de deux temps, avec levée d\u2019une demi-mesure.On la retrouve chez Bach et Rameau.Les contredanses sont des danses de groupe pratiquées au XVIIIe siècle dans les cours britanniques et françaises.Elles requièrent plusieurs couples sur le plancher pour l\u2019exécution de figures enchaînées.Un peu partout en Occident, les contredanses ont donné naissance au quadrille, au cotillon et au set carré. 83 L\u2019Action nationale Janvier 2014 DOSSIER l\u2019Intendant François Bigot (1703-1778) organisent des bals à Montréal et à Québec, particulièrement en hiver.Le Château Saint-Louis est un lieu privilégié pour tenir ces nombreuses assemblées.La redécouverte récente d\u2019un Livre de contredanses avec les figures (1766) aux Archives du Séminaire de Trois-Rivières nous renseigne encore davantage sur la pratique des pas et des figures en Amérique française.Avec les bals surgit évidemment une demande pour les leçons de bons maîtres à danser, capable de former adéquatement les adeptes.Le peintre et professeur de musique Louis Dulongpré (1759-1843) ouvre son école de danse à Montréal en 1787.Curiosité s\u2019il en est, on ne tolérait pas que les garçons et les filles reçoivent leurs leçons le même jour.De 1797 à 1823, Antoine Rod ouvre un autre studio pour enseigner le menuet, le cotillon, les « contre dances angloises » et éventuellement la valse.Alors que la tendance est à l\u2019abandon du menuet, l\u2019immigration en provenance des îles britanniques \u2013 Irlandais, Écossais, Anglais de la région du Lancashire \u2013 contribue à l\u2019intégration par les Canadiens français des danses percus- sives de pieds : les gigues, reels, hornpipes, galops et clogs6.Au milieu du XIXe siècle, l\u2019invasion des danses de couples européennes en position fermée comme la valse, la polka, la mazurka et le schottische vont renouveler la pratique musicale et, cela va presque de soi\u2026 scandaliser le clergé.6 La gigue irlandaise et le reel écossais n\u2019ont pas besoin d\u2019une trop longue présentation.Il s\u2019agit le plus communément de danses percussives de pieds à deux temps, exécutées au son du violon.Le hornpipe et le clog anglais présentent plusieurs similarités avec la gigue du Canada français.Répandus sur la côte est américaine, ils se caractériseraient toutefois par un rythme pointé et un break en fin de phrase.Le nom même de clog est le terme britannique pour désigner les souliers propres à la danse en question.Enfin, le mot rigodon circule pour discuter indifféremment toutes les danses traditionnelles du Québec, mais la danse européenne qui porte ce nom spécifique n\u2019aurait jamais pénétré au pays. 84 L\u2019Action nationale Janvier 2014 DOSSIER Musique militaire et orchestre à vents Replongeons dans l\u2019effervescence de la place publique à Québec, Montréal et Trois-Rivières au XVIIe siècle.On peut croire que la vie des villes de Nouvelle-France était rythmée tout autant par le carillon des cloches de l\u2019église que par le son des tambours, batteries, hautbois, fifres et trompettes de la garde militaire7.Vu ainsi, le son était un lieu symbolique de lutte entre clergé et gouverneur du roi Louis XIV.C\u2019est dans ce bruit que la criée annonçait à la populace des ventes particulières.Le rituel du ban permettait quant à lui de rassembler le corps de milice et de lui transmettre les ordres du commandement concernant les déplacements et combats, les pourparlers ou cérémonies.Le journal La Gazette de Québec porte en 1767 une première trace de la présence locale d\u2019une section de la franc-maçonnerie anglaise.Parmi les activités annoncées, des chansons, hymnes et odes, assemblées de danse, concerts publics et pièces de théâtre.La fin de la guerre de Sept Ans ne signifie pas l\u2019arrêt complet des hostilités.La menace d\u2019une invasion américaine est bien réelle.Le musicien militaire Frédérick Glackemeyer (1759- 1836) est arrivé à Trois-Rivières en 1777 avec un régiment de mercenaires.De 1784 à 1819, il se fait pianiste, marchand de partitions et devient l\u2019un des premiers professeurs de musique installés à Québec.Ses compositions manuscrites incluent quelques marches d\u2019inspiration militaire comme la General Craig\u2019s March et la Marche Châteauguay (perdue), mais aussi des arrangements de chants de folklore pour piano tels qu\u2019En roulant ma boule et Mon père a fait faire un étang.Jean-Chrysostome Brauneis, père (1785-1832) s\u2019établit en 1813 à Québec en qualité de musicien au sein du 70e Régiment de fantassins.Ses fonctions lui laissent le temps d\u2019enseigner 7 Le fifre est un instrument à vent dans la famille de la flûte traversière. 85 L\u2019Action nationale Janvier 2014 DOSSIER la musique et d\u2019œuvrer dans le commerce d\u2019instruments.En 1831, il devient directeur du Régiment d\u2019artillerie de Québec.Jean-Chrysostome Brauneis, fils (1814-1871), également musicien, sera l\u2019auteur d\u2019une Marche de la Saint-Jean- Baptiste (1846) et d\u2019une Montreal Bazaar Polka (v.1848).Théodore Frédéric Molt (1795-1856) s\u2019installe à Québec de 1822 jusqu\u2019à 1833, puis de 1840 à 1849.Professeur de musique au Séminaire de Québec, il enseigne le piano, l\u2019orgue, la basse chiffrée et le chant, en plus de rédiger des livres de pédagogie du piano, du chant et de théorie musicale.En 1826, Molt effectue un grand voyage en Europe afin de rencontrer en personne le compositeur Ludwig van Beethoven.Lorsqu\u2019il écrit au maître germanique, il lui fait savoir qu\u2019il est professeur de musique à Québec en Amérique du Nord et qu\u2019il lui a fallu 3000 heures de voyage pour arriver en Autriche.Molt demande humblement à Beethoven de composer quelque chose pour conserver le souvenir de ce très long périple.Qu\u2019on se le dise, le mythique créateur ne demeure pas sourd à telle demande ! Sa réponse prend la forme du canon Freu dich des Lebens \u2013 en français, Réjouis- toi de la vie \u2013, daté du 16 décembre 1825.Il s\u2019agit là du seul et unique contact que Beethoven a établi de son vivant avec l\u2019Amérique du Nord\u2026 et c\u2019est à la ville de Québec qu\u2019il est destiné.En fait de composition, Molt lègue lui-même quelques marches, valses et chansons, en plus du manuscrit d\u2019une messe.Les plus connues sont l\u2019air Sol canadien et la Post Horn Waltz.À la fin du XIXe siècle, les chefs québécois de fanfares militaires sont avant tout des compositeurs de musique pour ensemble à vents.Leur approche de l\u2019orchestration rappelle les valses viennoises des Johann Strauss, père et fils, les traditions d\u2019harmonies militaires britanniques d\u2019un Percy Grainger, le style français de certaines œuvres pour 86 L\u2019Action nationale Janvier 2014 DOSSIER ensemble à vents de Berlioz et Gounod et la pratique américaine de John Philip Sousa.On peut en nommer quelques- uns : Adam Schott (1794-1864), directeur fondateur de la Société Sainte-Cécile (1833-1836), chef de musique des Grenadier Guards (1844-1856) ; Charles Sauvageau (1807-1849), chef du Quadrille Band (1833) et directeur de la Musique canadienne pour les premières fêtes officielles de la Saint-Jean Baptiste (1842) ; Ernest Lavigne (1851-1909), chef de la Bande de la cité à l\u2019ouverture du parc Sohmer de Montréal (1889) ; Edmond Hardy (1854-1943), directeur de l\u2019Harmonie de Montréal (1874-1934) ; Louis-Philippe Laurendeau (1861-1916), chef de musique à l\u2019École militaire Saint-Jean, compositeur d\u2019environ 200 œuvres pour harmonie ; Joseph Vézina (1849-1924), directeur musical de la Société Sainte-Cécile (1884-1924), de la Fanfare des Voltigeurs de Québec (1869-1879) et chef fondateur de l\u2019Orchestre symphonique de Québec (1902-1924) ; Jean-Josaphat Gagnier (1885-1949), chef des Grenadier Guards (1913-1947), dernier directeur de l\u2019Harmonie du parc Sohmer (1917-1919) ; Charles O\u2019Neill (1882-1964), directeur du Royal 22e Régiment à Québec (1922-1937) et de la Petite Symphonie de Radio-Canada. 87 L\u2019Action nationale Janvier 2014 DOSSIER Opéra, opérette et musique de salon L\u2019histoire de l\u2019opéra au Québec pourrait bien commencer par la représentation à Port-Royal en Acadie du Théâtre de Neptune (1606) de Marc Lescarbot, une œuvre donnée en hommage au Baron de Poutrincourt.Cette création est parfaitement contemporaine de l\u2019Orfeo (1607) de Claudio Monteverdi, le premier « vrai » opéra en histoire de la musique classique occidentale.En Nouvelle-France, il est fait allusion à l\u2019Ordre de bon temps de Samuel de Champlain de même qu\u2019à des représentations de pièces de Molière.Par exemple, à l\u2019intention du gouverneur Frontenac, on donne en 1694 le Tartuffe avec violons et danseurs, au grand déplaisir de Mgr de Saint-Vallier.Le premier « vrai » opéra de l\u2019histoire du Québec est Colas et Colinette, ou Le Bailli dupé, du compositeur Joseph Quesnel (1746-1809).L\u2019ouvrage lyrique est créé en 1790 au Théâtre de société de Montréal, une institution mise sur pied en collaboration avec le peintre et maître à danser Louis Dulongpré.La partition de Quesnel est composée seulement un an avant La Flûte enchantée, l\u2019ultime opéra de Wolfgang Amadeus Mozart.Joseph Quesnel laisse un autre opéra inachevé, qui a pour titre Lucas et Cécile.En 1846, avec la Société des amateurs canadiens, Napoléon Aubin présente l\u2019opéra-comique Le Devin du village du philosophe Jean-Jacques Rousseau, une œuvre dont s\u2019était justement inspiré Quesnel.À compter de 1840, des compagnies d\u2019opéra étrangères visitent de plus en plus fréquemment les villes de Montréal et Québec.Ce qui se passe dans ces zones urbaines n\u2019est ni plus, ni moins que ce que l\u2019on observe ailleurs en Amérique du Nord.On y entend de l\u2019opérette, du burlesque, du vaudeville, des comic operas et, dans une moindre mesure, du grand opéra européen.Les troupes itinérantes s\u2019arrêtent au Québec une fois par saison, mais pour une durée d\u2019une 88 L\u2019Action nationale Janvier 2014 DOSSIER semaine à dix jours, le temps de présenter cinq à dix opéras différents ! Localement, maintes petites compagnies vont tenter de lancer une production lyrique régulière, mais l\u2019ambition des initiateurs de ces projets sera longtemps plus grande que les moyens financiers disponibles.L\u2019effort le plus notable au tournant du XXe siècle revient à L\u2019Opéra français de Montréal (1893-1896).Il faut ensuite attendre la fondation de la Société canadienne d\u2019opérette (1921- 1934) d\u2019Honoré Vaillancourt et Albert Roberval, suivie des Variétés lyriques (1936-1955) de Lionel Daunais et Charles Goulet ainsi que de l\u2019Opera Guild of Montreal (1941-1969) de Pauline Donalda.De nos jours, ce sont l\u2019Opéra de Montréal (1980) et l\u2019Opéra de Québec (1984) qui assurent les meilleures productions d\u2019opéra au Québec.On connaît encore mal le monde de la musique de salon au Québec depuis la Belle Époque, mais il vaut la peine d\u2019en esquisser un tant soit peu les contours.Il est d\u2019abord bien établi que la chansonnette de France est accessible dans les magasins de musique du dominion.Une quantité considérable de feuilles de musique légère pour voix et piano paraît aussi dans les revues montréalaises Le Passe-temps (1895-1945) et La Lyre (1922-1931).D\u2019autres mélodies, valses et chansons sont publiées dans des recueils chansonniers d\u2019Ernest Lavigne comme Le Succès du salon (1866) et L\u2019Album du chanteur (1891).Cette musique se compare tout à fait aux airs lyriques populaires des Massenet, Saint-Saëns et Gounod de France.À cette époque, le piano est devenu un instrument de musique commun dans les salons de familles bourgeoises canadiennes.Toutes les jeunes filles en apprennent les rudiments durant quelques années.On sait à ce sujet que la région de Montréal possède elle-même les fabriques de pianos des marques Pratte, Willis et Lesage.Dans les années 1920, la Baronne d\u2019Halewyn, Anne-Marie Dard de son vrai nom, tenait un salon dont le détail des réunions nous échappe. 89 L\u2019Action nationale Janvier 2014 DOSSIER De l\u2019Eldorado (1899-1901) jusqu\u2019au cabaret Au matou botté (1929-1931), on commence à peine à redécouvrir la vie musicale des cafés-concerts de type montmartrois ouverts dans la métropole.Les passages chez nous du chansonnier breton Théodore Botrel (1868-1925) et de la diseuse Yvette Guilbert (1865-1944) ne passent pas inaperçus auprès d\u2019une partie des intellectuels canadiens-français.D\u2019Achille Fortier (1864-1939) à Lionel Daunais, Emma Bourgeois-Lacerte (1870-1935) et Joséphine Doherty-Coderre (1875-1954), la composition de mélodies françaises est un genre cultivé.Avec l\u2019émergence du cinéma muet, la pratique du piano d\u2019accompagnement entraîne le développement d\u2019un ragtime à la québécoise avec Jean-Baptiste Lafrenière (1874-1912) et d\u2019un novelty rag avec Willie Eckstein (1888-1963), le pianiste virtuose du théâtre Strand.Il est vrai que les grandes carrières lyriques se bâtissent surtout aux États-Unis et en Europe.La suite de l\u2019histoire annonce d\u2019ailleurs un rayonnement international accru des artisans québécois du monde de l\u2019opéra.Le chef d\u2019orchestre Wilfrid Pelletier (1896-1982) fait ses débuts vers 1910 comme pianiste répétiteur et chef de chœur de l\u2019éphémère Compagnie d\u2019opéra de Montréal.Fort de ses études musicales avec Alexis Contant et Alfred Laliberté, il se mérite le Prix d\u2019Europe de 1915.Il séjourne en France pendant la guerre, rencontre le chef Pierre Monteux \u2013 celui lui qui dirigeait l\u2019orchestre lors du grand scandale auquel donne lieu la première exécution du Sacre du printemps de Stravinski, en 1913 \u2013 et noue ainsi contact avec le milieu lyrique nord-américain.Wilfrid Pelletier devient vers 1920 le répétiteur du répertoire français et italien au renommé Metropolitan Opera (MET) de New York.De 1929 à 1950, il est chef régulier de l\u2019institution américaine, aux côtés du légendaire Arturo Toscanini.En 1934, Wilfrid Pelletier devient chef du tout nouvel Orchestre symphonique de Montréal.De 1951 à 1966, il dirige l\u2019Orchestre symphonique 90 L\u2019Action nationale Janvier 2014 DOSSIER de Québec.Wilfrid Pelletier est par ailleurs le fier créateur de Matinées symphoniques pour la jeunesse, un lieu de découverte de la musique classique depuis 1935.Aujourd\u2019hui, c\u2019est Robert Lepage qui vient de compléter la mise en scène de la Tétralogie de Wagner pour le MET de New York.La cantatrice Emma Albani (1847-1930) est la première chanteuse lyrique du Québec à acquérir une véritable réputation internationale.Vers 1860, elle étudie le chant entre Paris et Milan.Sa carrière commence vraiment en 1869 dans les théâtres de province d\u2019Italie.En 1872, elle se produit au prestigieux Covent Garden, un théâtre de Londres.Emma Albani sera une amie et confidente de la reine Victoria, fervente d\u2019opéra.Après avoir chanté en Europe, en Russie et aux États-Unis, elle reçoit un accueil triomphal à Montréal en 1883.Avec du recul, il n\u2019est nullement étonnant que « L\u2019Albani » ait suscité l\u2019admiration de membres de l\u2019École littéraire de Montréal, au temps de Nelligan.La soprano Éva Gauthier (1885-1958) est une autre artiste québécoise au parcours hors du commun.Après ses premières études, elle bénéficie en 1902 l\u2019appui de Wilfrid Laurier pour aller parfaire sa formation musicale en Europe.En 1905, elle rencontre Emma Albani à Londres.De là, une carrière européenne de chant lyrique est lancée.Avant la guerre, Éva Gauthier aura visité Java, la Nouvelle-Zélande et l\u2019Australie.Elle fait bientôt ses débuts à New York avec l\u2019intention de défendre la musique moderne des Ravel, Schœnberg et Stravinski.L\u2019un de ses récitals, en novembre 1923, est littéralement passé à l\u2019histoire.Alors qu\u2019elle interprète quelques airs de Gershwin, le chef d\u2019orchestre symphonique de danse Paul Whiteman se montre fort impressionné.On raconte que c\u2019est à ce moment qu\u2019il commande à Gershwin une œuvre nouvelle : la célèbre Rhapsody in Blue. 91 L\u2019Action nationale Janvier 2014 DOSSIER Le ténor Raoul Jobin (1906-1974) connaît aussi une carrière lyrique remarquable.Après des études à Québec, il part pour Paris en 1930.Il fait ses débuts au Théâtre des Champs- Élysées.Pour des raisons familiales et des occasions professionnelles, il effectue durant cette décennie quelques allers- retours entre la France et le Québec.En 1940, à l\u2019invitation de Wilfrid Pelletier, il réussit brillamment son audition pour le MET.À la fin des années 1950, il accepte d\u2019enseigner aux conservatoires de Montréal et de Québec.Raoul Jobin demeure l\u2019un des plus grands ténors d\u2019expression française de sa génération.La liste des grandes voix lyriques québécoises du début du XXe siècle pourrait encore s\u2019allonger : François-Xavier Mercier (1867-1932) ; Joseph Saucier (1869-1941) ; Jeanne Maubourg (1875-1953) ; Rodolphe Plamondon (1876-1940) ; Béatrice La Palme (1878-1921) ; Pauline Donalda (1882-1970) ; Honoré Vaillancourt (1892-1933) ; Cédia Brault (1894-1972) ; Sarah Fischer (1896-1975) ; Camille Bernard (1898-1984) ; Lionel Daunais (1902-1982) ; Anna Malenfant (1905-1988) ; Jules Jacob (1906-1969) ; Paul-Émile Corbeil (1908-1965). 92 L\u2019Action nationale Janvier 2014 DOSSIER De la génération active après la Deuxième Guerre mondiale, citons au moins : Léopold Simoneau (1918-2006) ; Pierrette Alarie (1921-2011) ; Yoland Guérard (1923-1987) ; André Turp (1925-1991) ; Louis Quilico (1925-2000) ; Richard Verreau (1926-2005) ; Robert Savoie (1927-2007) ; Maureen Forrester (1930-2010) ; Joseph Rouleau (né en 1929) ; Colette Boky (née en 1935) ; Bruno Laplante (né en 1938) ; Claude Corbeil (né en 1940).Parmi les talents d\u2019aujourd\u2019hui s\u2019illustrent notamment Richard Duguay, Karina Gauvin, Daniel Taylor, Suzie LeBlanc, Hélène Guilmette, Marie-Nicole Lemieux et Marc Hervieux.À défaut de présenter une liste exhaustive d\u2019opéras et opérettes composés par des Québécois, je voudrais à tout le moins offrir une sélection d\u2019œuvres : Joseph Quesnel, Colas et Colinette (1790), Lucas et Cécile (1809) ; Calixa Lavallée, Loulou (1872), La Veuve/The Widow (1881) ; Célestin Lavigueur, La Fiancée des bois (1871), Un mariage improvisé (1882) ; 93 L\u2019Action nationale Janvier 2014 DOSSIER Joseph Vézina, Le Lauréat (1906), Le Rajah (1910), Le Fétiche (1912) ; Henri Miro, Le Roman de Suzon (v.1914), Lolita (1944) ; Oscar O\u2019Brien, Forestiers et voyageurs (1928) ; Ulric Voyer, L\u2019Intendant Bigot (1929) ; Omer Létourneau, Mam\u2019zelle Bébé (1933) ; Maurice Blackburn, Une mesure de silence (1954-1955) ; Harry Somers, Louis Riel (1967) ; Claude Vivier, Kopernikus (1980) ; Marc Gagné, Menaud (1986), Évangéline et Gabriel (1987- 1990) ; André Gagnon et Michel Tremblay, Nelligan (1990) Musique imprimée, disque, critique et presse De l\u2019édition du Graduel romain (1800) par John Neilson et de la feuille de musique « Le Dépit amoureux » (v.1840) de Napoléon Aubin jusqu\u2019aux Chansons populaires du Canada (1865) d\u2019Ernest Gagnon et autres recueils chansonniers, le milieu de l\u2019édition de la musique classique au Québec se développe lentement.À Montréal, ce sont John Lovell (1810-1893), Adélard-Joseph Boucher (1835-1912) et Joseph- Georges Yon (1857-1945) qui s\u2019occupent de mettre la plupart des partitions européennes à la disposition des musiciens.Il faut dire que l\u2019arrivée en 1855 du navire français La Capricieuse facilite l\u2019importation de livres et feuilles de musique en provenance de l\u2019Hexagone.Au plan local, quelques œuvres de Jean-Chrysostome Brauneis fils, Calixa Lavallée et Alexis Contant trouvent le chemin des presses.La situation est un peu meilleure avec l\u2019arrivée en 1896 du magasin Archambault Musique, un commerce qui 94 L\u2019Action nationale Janvier 2014 DOSSIER tient à la fois lieu de comptoir de musique imprimée et de vendeur de pianos.Archambault reprend bientôt les Éditions de la Schola cantorum, publie des pages de Claude Champagne, Léo-Pol Morin, Albertine Morin-Labrecque et Lionel Daunais.À Québec, ce sont les éditeurs J & O Crémazie, Robert Morgan, Gauvin & Courchesne et la Procure générale de musique d\u2019Omer Létourneau qui alimentent les instrumentistes.Les œuvres québécoises publiées sont celles d\u2019Antoine Dessane, Charles Wugk Sabatier et Joseph Vézina.De 1983 à 1999, la Société pour le patrimoine musical canadien a entrepris l\u2019édition de 25 volumes d\u2019œuvres classiques canadiennes composées avant 1950.Depuis 2004, les Éditions du Nouveau Théâtre musical ont à leur tour entamé la publication d\u2019un grand corpus d\u2019œuvres classiques québécoises méconnues des XIXe et XXe siècles, à commencer par celles de Calixa Lavallée, Lionel Daunais et André Mathieu.La distribution de ces partitions est assurée par les Productions d\u2019Oz, le prolifique éditeur de guitare classique établi à Saint-Romuald, sur la rive sud de Québec.Le brevet canadien d\u2019invention du phonographe à disque plat d\u2019Emile Berliner (1897) est suivi de peu par l\u2019ouverture à Montréal de la Berliner Gramophone Company, une première usine de pressage de disques au pays (1899).La trace de cette époque existe encore sous les traits du Musée des ondes Emile-Berliner, dans le quartier Saint-Henri.En 1918, Herbert Samuel Berliner, le fils d\u2019Emile, fonde Compo, une compagnie de disques dont l\u2019étiquette Starr aura pour vedette Madame Bolduc.Aujourd\u2019hui, les principales étiquettes de disques classiques du Québec sont Analekta (1988) et Atma classique (1995).À cela s\u2019ajoutent les disques pressés par la Société Radio-Canada \u2013 collection Musique et musiciens du Canada \u2013 et l\u2019étiquette SNE. 95 L\u2019Action nationale Janvier 2014 DOSSIER Il existe au Québec des traces de critique musicale au moins depuis la fondation de La Gazette de Québec en 1764.Pendant plus d\u2019un siècle, toutefois, le regard porté sur la musique tient davantage du compte-rendu que de la critique sérieuse.Le compositeur Guillaume Couture (1851-1915), qui prend plume à La Minerve, est peut-être le premier à s\u2019adonner professionnellement à l\u2019art critique.Il est suivi de Gustave Comte (1874-1932), qui écrit pour la revue Le Passe- temps ; de Frédéric Pelletier (1870-1944) qui commente la vie musicale pour Le Devoir ; et de Léo-Pol Morin (1892- 1941), qui écrit pour La Patrie et La Presse.À Québec, les critiques musicaux les plus respectés sont les compositeurs Omer Létourneau (1891-1983) et Léo Roy (1887-1974).Du côté anglophone, nos critiques sont Thomas Archer (1899- 1971) pour The Gazette et Hugh P.Bell (1872-1961) pour The Montreal Daily Star.Après la Deuxième Guerre mondiale, Claude Gingras (né en 1931) est le critique de musique classique pour La Presse.Jean Vallerand (1915-1994) et Gilles Potvin (1923-2000) œuvrent au journal Le Devoir, Marc Samson (1929-2008) écrit pour Le Soleil et Eric McLean (1919-2002), pour le Montreal Daily Star.Quelques revues comme Aria (1979-1991), Sonances (1981-1992) et La Scena musicale (depuis 1991) portent un discours critique en musique classique.Du côté des publications savantes, il faut compter la Revue de musique des universités canadiennes /Intersections (depuis 1981), Les Cahiers de l\u2019ARMuQ/Les Cahiers de la SQRM (depuis 1983, maintenant en ligne sqrm.qc.ca), L\u2019Encyclopédie de la musique au Canada, (d'abord publiée chez Fides en 1983, puis mis en ligne dans le site thecanadianencyclopedia.com8) et Circuits (depuis 1991).8 Rachetée en 2006 par la Fondation Historica du Canada (aujourd'hui l'Institut Historica-Dominion), les articles de L\u2019Encyclopédie de la musique au Canada sont maintenant intégrés dans la plate-forme thecanadianencyclopedia.ca sans indications particulières permettant de les identifier comme tels. 96 L\u2019Action nationale Janvier 2014 DOSSIER Musique de concert : compositeurs, institutions, interprètes Compositeurs du Québec L\u2019idée d\u2019une représentation de concert n\u2019a pas en Nouvelle- France le sens que l\u2019on peut aujourd\u2019hui lui attribuer.Il existe néanmoins une pratique de la musique instrumentale en société et dans les institutions religieuses, hors des rituels propres au culte.Les inventaires après décès d\u2019habitants de la colonie portent la trace de violons et violes, flûtes, luths et guitares, clavecins, épinettes9 et petits orgues.Les œuvres jouées proviennent du répertoire baroque français, celui de compositeurs comme Rameau, Lully, Couperin et Marin Marais.Après la Conquête britannique, la pratique du concert public s\u2019organise par souscription annoncée dans les journaux.Le répertoire reflète davantage le goût de Londres que celui de Paris.Les œuvres fréquentes incluent Bach, Corelli, Handel, Haydn, Mozart et Pleyel.Jusqu\u2019à l\u2019entre-deux-guerres, la composition musicale n\u2019est pas encore un métier vraiment professionnalisé au Québec.Depuis le début du XIXe siècle, les compositeurs laissent surtout des œuvres d\u2019inspiration folklorique ou profane \u2013 chansons, marches, quadrilles, valses, polkas et galops \u2013, des créations religieuses \u2013 messes, cantates, oratorios et motets \u2013, du répertoire vocal \u2013 mélodies et romances, opéras et opérettes \u2013, des œuvres instrumentales à forme classique \u2013 fugues, suites, sonates, concertos, thème et variations, ouvertures et poèmes symphoniques \u2013 et vers le début du XXe siècle, certaines pièces d\u2019essence populaire \u2013 ragtimes, two-steps et fox-trots.À défaut de poursuivre une véritable carrière de compositeur chez les siens, le jeune Calixa Lavallée (1842-1891) va beaucoup voyager aux États-Unis et même en Amérique 9 L\u2019épinette est un instrument à clavier, comme le piano et le clavecin. 97 L\u2019Action nationale Janvier 2014 DOSSIER du Sud.Il prend part à la Guerre de Sécession avant de se fixer à Boston, puis à New York.De 1873 à 1875, il effectue un séjour de formation musicale à Paris.À son retour au pays, il occupe d\u2019importantes fonctions d\u2019enseignement à l\u2019Académie de musique de Québec.Lorsqu\u2019il meurt, il est enterré aux États-Unis dans l\u2019indifférence totale, et ce, pendant plus de quarante ans.C\u2019est son biographe Eugène Lapierre qui, en 1933, organise le rapatriement à Montréal des restes de sa dépouille.Calixa Lavallée laisse les opéras Loulou et La Veuve/The Widow, des mélodies et chansons patriotiques dont L\u2019Absence, Restons français et Andalouse, l\u2019ouverture orchestrale Patrie ainsi que de nombreuses pages pour piano : Le Papillon, Valse de salon no 1, l\u2019Ellinger « Polka de salon », la Grande valse de concert, Shake Again Galop et L\u2019Oiseau-mouche.Par moments, son style rappelle volontiers celui de Chopin.Le chef d\u2019orchestre Joseph Vézina (1849-1924) est membre fondateur de l\u2019Orchestre symphonique de Québec (1902- 1924), le plus ancien orchestre professionnel du pays à être encore aujourd\u2019hui actif.En musique instrumentale, il a composé plusieurs marches, valses, polkas et galops pour orchestre.Parmi ses œuvres les plus remarquables, il faut citer la valse La Brise, Souffle parfumé, Souvenirs du Nord- Ouest, la Suite caractéristique et la Mosaïque sur des airs populaires canadiens, écrite à partir de chants de folklore.Le compositeur Guillaume Couture (1851-1915) effectue en 1873 des études à Paris auprès de Théodore Dubois et Romain Bussine.Il œuvre à son retour en qualité d\u2019enseignant et de critique à La Minerve et à La Patrie.Il est par ailleurs chef de la Société philharmonique de Montréal, un ancêtre éphémère de l\u2019actuel Orchestre symphonique de Montréal.Ses compositions incluent de la musique religieuse dont l\u2019oratorio Jean le Précurseur \u2013 sur la vie de Jean 98 L\u2019Action nationale Janvier 2014 DOSSIER le Baptiste \u2013, la cantate Atala et une Messe de requiem.Il laisse en outre une Rêverie pour orchestre.À noter, Guillaume Couture et Calixa Lavallée figurent tous les deux sur la fresque de Frédéric Back, à la station de métro Place-des- Arts, à Montréal.Alexis Contant (1858-1918) est pianiste, organiste à l\u2019église Saint-Jean-Baptiste de Montréal et enseignant au Collège du Mont Saint-Louis.Contrairement aux autres compositeurs québécois de sa génération, il a reçu toute sa formation musicale au pays.Ses œuvres phares sont l\u2019oratorio Caïn, des messes, la cantate Le Canada, un Trio pour violon, violoncelle et piano, La Charmeuse pour violon et piano, La Lyre enchantée et La Valse Yvonne pour piano solo, en plus des chansons patriotiques Vive Laurier, Nous sommes enfants de la France, d\u2019une Méditation et d\u2019une Romance.Dix ans après Guillaume Couture, vers le milieu des années 1880, Achille Fortier (1864-1939) s\u2019embarque pour Paris et fait aussi des études musicales auprès de Théodore Dubois et Romain Bussine.De retour au Québec, il participe à la mise sur pied d\u2019un conservatoire de la Société artistique canadienne, en activité seulement pendant quelques années vers le tournant du XXe siècle, faute de fonds suffisants.Achille Fortier devient ensuite traducteur du journal des débats à la Chambre des communes.On se souvient particulièrement de ses mélodies lyriques, dont Philosophie, Mon bouquet, Ici-bas, Marguerites et Orgueil.On compare parfois le style celles-ci à la musique de Fauré.Achille Fortier est aussi l\u2019auteur d\u2019une Messe de Sainte-Cécile, d\u2019une méditation, de motets et de chants de folklore harmonisés.Les compositeurs québécois du début du XXe siècle comptent un Alfred Laliberté (1882-1952), à ne pas confondre avec le sculpteur du même nom.Ce musicien est le seul 99 L\u2019Action nationale Janvier 2014 DOSSIER Canadien français du temps à séjourner en Allemagne pour parfaire son savoir musical.Alfred Laliberté noue un contact avec le pianiste compositeur russe Alexandre Scriabine.Son corpus comprend l\u2019opéra Sœur Béatrice, un cycle de 15 mélodies lyriques, le chant patriotique Le Canada, sur des paroles d\u2019Octave Crémazie, et des chants de folklore harmonisés.Claude Champagne (1891-1965) ira en France dans les années 1920.Il y rencontre Charles Koechlin, Paul Dukas et Vincent d\u2019Indy.À son retour, il est l\u2019un des instigateurs du Conservatoire de musique du Québec (1942), une institution qui existe encore aujourd\u2019hui.Il compose une Suite canadienne, le poème symphonique Hercule et Omphale, une Danse villageoise pour violon et piano, une Symphonie gaspésienne, Habanera, Quadrilha brasileira pour piano et des chants de folklore harmonisés.On a donné son nom à la salle de concert de la Faculté de musique de l\u2019Université de Montréal.Léo-Pol Morin est sacré Prix d\u2019Europe 1912.L\u2019honneur lui permet d\u2019aller étudier en France avec Isidore Philipp et Ricardo Viñes.Il est l\u2019un des rares Québécois qui assistent en direct au scandale de la création du Sacre du printemps, en 1913.À son retour à Montréal, il fraye avec les jeunes intellectuels fondateurs de la revue culturelle Le Nigog (1918).Il retourne en France de 1919 à 1925.Pianiste de concert, il joue la musique de Debussy, Ravel, Bartók et Scriabine.Ses critiques parues dans plusieurs journaux sont recueillies dans le livre Papiers de musique (1930).Sous le pseudonyme de James Calihou, il compose une Suite canadienne, Three eskimos, des Chants de sacrifice sur des airs indiens et inuit, en plus de chants de folklore harmonisés.Lionel Daunais fait ses études à Montréal.Il apprend le chant avec Céline Marier et l\u2019harmonie avec Oscar O\u2019Brien. 100 L\u2019Action nationale Janvier 2014 DOSSIER Alors qu\u2019il reçoit le Prix d\u2019Europe 1926, il effectue ses débuts à l\u2019opéra sur la scène du théâtre Orpheum.En 1930, il participe au Troisième Festival des métiers du terroir du Canadien Pacifique, au Château Frontenac de Québec.Parallèlement, il s\u2019associe aux activités de la Société canadienne d\u2019opérette.En 1932, il fonde le Trio lyrique avec Anna Malenfant et Ludovic Huot.En 1936, il lance avec Charles Goulet les Variétés lyriques.Lionel Daunais a composé des mélodies dont les Cinq poèmes d\u2019Éloi de Grandmont, la Fantaisie dans tous les tons et les Sept épitaphes plaisantes.Il a composé nombre de chansons originales (paroles et musique), telles « Le Petit chien de laine », « La Tourtière », « Les Patates », « À Montréal » et « Aglaé ».En 1958, on retrouve Lionel Daunais, Félix Leclerc, Anna Malenfant et Dominique Michel et dans le documentaire Chantons maintenant de l\u2019Office national du film (ONF).André Mathieu (1929-1968) écrit ses premières compositions à l\u2019âge de quatre ans.Sous la tutelle de son père Rodolphe, il donne un récital de sa musique à l\u2019hôtel Ritz- Carlton dès l\u2019année suivante.L\u2019accueil enthousiaste qu\u2019il reçoit suffit à la presse pour en faire un enfant prodige du piano, un « Mozart canadien ».Avec son père, André Mathieu va effectuer deux séjours de formation musicale à Paris.Il regagne Montréal en 1939, donne un premier concert à New York en 1940.De l\u2019adolescence à l\u2019âge adulte, il partage son temps entre la composition, les concerts et l\u2019enseignement.Ne trouvant jamais vraiment la place de compositeur qu\u2019il convoite dans le milieu musical, il organise une série de « pianothons » qui font du tort à sa réputation.Un problème sérieux d\u2019alcoolisme fait aussi surface chez lui.L\u2019homme aurait sans doute fait un excellent pianiste de concert, mais il meurt avant l\u2019âge de 40 ans, dans l\u2019oubli et l\u2019indifférence généralisée.La musique d\u2019André Mathieu sert aux cérémonies des Jeux olympiques 101 L\u2019Action nationale Janvier 2014 DOSSIER de Montréal, en 1976.Ces dernières années, le pianiste Alain Lefèvre a contribué à une redécouverte d\u2019œuvres d\u2019André Mathieu, dont le Concerto pour piano no 3 « de Québec » (1947), le Concertino no 2, la Rhapsodie romantique, la Sonate pour violon et piano, le Prélude romantique, le Chant du Bloc populaire de même que plusieurs courtes pièces pour piano solo comme les Laurentiennes, les Bagatelles et les Préludes.Quelques autres compositeurs québécois d\u2019avant-guerre méritent au moins une mention : Émiliano Renaud (1875-1932) ; Amédée Tremblay (1976-1949) ; Henri Miro (1879-1950) ; Léo Roy (1887-1974) ; Albertine Morin-Labrecque (v.1890-1975) ; Omer Létourneau (1891-1983) ; Émile Larochelle (1891-1958) ; Oscar O\u2019Brien (1892-1958) ; Georges-Émile Tanguay (1893-1964) ; Hector Gratton (1900-1970) ; Gabriel Cusson (1903-1972).Et voilà qu\u2019un immense vent de modernité souffle sur le Québec, alors qu\u2019émerge une première génération de compositeurs de musique contemporaine.Rodolphe Mathieu (1890-1962), le père d\u2019André, est un précurseur de la musique moderne au Québec.C\u2019est aussi un pionnier du métier professionnalisé de compositeur en ce pays.Né dans le comté de Portneuf, près de Québec, il a été formé au chant par Céline Marier, à l\u2019harmonie et à la composition par Alexis Contant.Il découvre assez tôt la musique de 102 L\u2019Action nationale Janvier 2014 DOSSIER Scriabine grâce à Alfred Laliberté.Tout en fréquentant des artistes et écrivains de la métropole, il gagne son pain par ses fonctions d\u2019organiste et de professeur en solfège, harmonie et contrepoint.Rodolphe Mathieu va lui-même enseigner à Wilfrid Pelletier, Claude Champagne, Arthur Laurendeau (ndlr : père d'André Laurendeau, directeur de L'Action nationale) et au chansonnier Raymond Lévesque.Il effectue un séjour à Paris entre 1920 et 1925, puis se consacre à la composition.De son catalogue, on retient particulièrement les Trois préludes pour piano, un Quintette pour piano et quatuor à cordes, une Sonate pour violon, le Sanctus et Benedictus pour voix d\u2019hommes et orgue, des mélodies françaises et le chant patriotique Lève-toi, Canadien.Pierre Mercure (1927-1966) fait ses études au Conservatoire de musique de Montréal dans les années 1940.Un peu comme Wagner en son temps, on le dit animé par une rare volonté de fusion entre musique, théâtre, danse, peinture et sculpture.Pierre Mercure est proche d\u2019artistes modernes tels Paul-Émile Borduas, mais il garde une saine distance par rapport à l\u2019idéal de Refus global.Il fait un séjour à Paris pour se perfectionner avec Nadia Boulanger et Luigi Dallapiccola, puis à Darmstadt, en Allemagne.En création, il se dit influencé par Stravinski, Milhaud et Honegger.Il travaille un temps comme réalisateur à Radio-Canada.En 1961, il organise la Semaine internationale de musique actuelle, événement précurseur de la Société de musique contemporaine du Québec (SMCQ).Il meurt accidentellement en France.De ses œuvres, retenons Kaléïdoscope, Pantomime, Cantate pour une joie, Structures métalliques I et II et Tétrachromie.Maurice Blackburn (1914-1988) fait ses études à l\u2019Université Laval avec Henri Gagnon, Robert Talbot et Jean-Marie Beaudet, puis en cours privés à Montréal avec Claude Champagne.En 1938, il termine deuxième lors du concours 103 L\u2019Action nationale Janvier 2014 DOSSIER de composition Lallemand.Il suit un séjour de perfectionnement au New England Conservatory de Boston.En 1941, il signe une première musique à l\u2019Office national du film (ONF).Cette institution devient son refuge de création.Maurice Blackburn compose la musique de nombreux documentaires, devient collaborateur de Norman McLaren, signe la musique du film À tout prendre de Claude Jutra.De ses œuvres, j\u2019attire l\u2019attention sur la Fantaisie en mocassins, la musique du film Blinkity Blank de McLaren, les opéras Pirouette et Une mesure de silence, le ballet Rose Latulippe.Serge Garant (1929-1986) fait ses études à Sherbrooke avec Sylvio Lacharité.Il se fixe à Montréal au tournant des années 1950 pour approfondir la composition avec Claude Champagne.Il fréquente la classe d\u2019analyse musicale d\u2019Olivier Messiaen à Paris et voue un culte à la musique d\u2019Anton Webern.À son retour, il est parmi les compositeurs québécois l\u2019un des plus ardents promoteurs de la voie d\u2019avant- garde.En 1966, il sera l\u2019artisan fondateur derrière la Société de musique contemporaine du Québec (SMCQ).Il devient par la suite professeur à l\u2019Université de Montréal.Pour un échantillon de son style exigeant, écoutez Offrande II, Anerca, Rivages, Circuits I et Ouranos.Claude Vivier (1948-1983) est l\u2019un des élèves de Gilles Tremblay au Conservatoire de musique de Montréal.Boursier du Conseil des Arts du Canada, il entreprend un séjour en Europe, notamment en Hollande pour l\u2019élec- troacoustique, en France pour la musique spectrale et en Allemagne pour côtoyer Karlheinz Stockhausen.En 1977, il trouve l\u2019inspiration à Bali, en Indonésie.Le milieu de la musique contemporaine est sous le choc lorsque Claude Vivier est assassiné en 1983.De ses œuvres, on peut rappeler Pulau dewata pour ensemble de claviers, Siddhartha pour orchestre, Shiraz pour piano, l\u2019opéra Kopernikus, Lonely 104 L\u2019Action nationale Janvier 2014 DOSSIER Child pour soprano et orchestre, de même que Zipangu pour ensemble à cordes.Gilles Tremblay (né en 1932) fait ses premières études au Conservatoire de musique de Montréal avec Jean-Papineau Couture, Edmond Trudel et Claude Champagne.Une rencontre avec Edgard Varèse est pour lui une révélation.De 1954 à 1961, il poursuit sa formation à Paris auprès d\u2019Yvonne Loriod et d\u2019Olivier Messiaen.Il côtoie Boulez, Stockhausen, Schaeffer, Marthenot, Boucourechliev et Xenakis.À son retour, il devient professeur au Conservatoire de musique de Montréal, collabore à la radio, réalise des œuvres de commande, s\u2019associe durablement à la SMCQ.Sa musique, qui se veut exploratrice de sonorités, est parfois empreinte d\u2019une dimension religieuse qui rappelle la démarche de Messiaen.Parmi ses œuvres, Champs II, Levées et les Vêpres de la vierge.Le milieu de la musique contemporaine québécoise est méconnu, mais non moins dynamique.La SMCQ existe toujours.Le Nouvel ensemble moderne (NEM) de Lorraine Vaillancourt offre des saisons de concerts depuis 1989.Parmi les autres compositeurs et artisans qui ont laissé leur marque : Maryvonne Kendergi (1915-2011), animatrice des Musialogues (1969-1980) ; Jean Papineau-Couture (1916-2000) ; Clermont Pépin (1926-2006) ; François Morel (né en 1926) ; Roger Matton (1929-2004) ; André Prévost (1934-2001) ; Micheline Coulombe Saint-Marcoux (1938-1985) ; Jacques Hétu (1938-2010) ; 105 L\u2019Action nationale Janvier 2014 DOSSIER André Gagnon (né en 1939), compositeur du Petit concerto pour Carignan et orchestre ; Marcelle Deschênes (née en 1939) ; François Dompierre (né en 1943), orchestrateur de chansons de Félix Leclerc ; José Evangelista (né en 1943) ; John Rea (né en 1944) ; Nil Parent (né en 1945) ; Michel Longtin (né en 1946) ; Walter Boudreau (né en 1947) ; Michel Gonneville (né en 1950) ; Denys Bouliane (né en 1955) ; Jean Derome (né en 1955) ; René Lussier (né en 1957).Institutions de la musique classique au Québec Il aura fallu plusieurs tentatives avant d\u2019établir au Québec un orchestre symphonique permanent.Les premiers essais viennent de la Bande de la cité d\u2019Ernest Lavigne au parc Sohmer (1889-1919), de l\u2019orchestre dirigé par Guillaume Couture (1894-1896) et de celui de Joseph-Jean Goulet (1898-1919).Le plus vieil orchestre actif au Canada est l\u2019Orchestre symphonique de Québec (depuis 1902), dirigé à l\u2019origine par Joseph Vézina.La professionnalisation de cet orchestre en 1960 est l\u2019œuvre conjointe des chefs Françoys Bernier et Wilfrid Pelletier.Le premier a laissé son nom à la salle de concert du Domaine Forget, dans Charlevoix.C\u2019est aussi Françoys Bernier qui, en 1968, a l\u2019idée originale de fonder le Festival d\u2019été de Québec, dont la vocation d\u2019origine était la musique classique. 106 L\u2019Action nationale Janvier 2014 DOSSIER L\u2019Orchestre symphonique de Montréal (depuis 1934) naît de la volonté d\u2019avoir dans la métropole une formation pour les Canadiens français et un espace au concert pour les œuvres du Québec.L\u2019orchestre nouveau bénéficie de l\u2019appui de maestro Wilfrid Pelletier, mais c\u2019est Rosario Bourdon qui en dirige le premier concert, au programme duquel figure Le Papillon pour piano solo de Calixa Lavallée.Sous les règnes successifs de Charles Dutoit (1977-2002) et Kent Nagano (depuis 2006), l\u2019OSM connaît le rayonnement international que l\u2019on sait.Les autres régions du Québec sont également bien pourvues en musique symphonique.Voici une liste des orchestres actifs, avec l\u2019année de leur fondation : \u2022 Sherbrooke (1939), orchestre fondé par Sylvio Lacharité \u2022 Trois-Rivières (1978) \u2022 Saguenay (1978) \u2022 Orchestre métropolitain (1981), dirigé par le chef Yannick Nézet-Séguin depuis l\u2019an 2000 \u2022 Laval (1984) \u2022 Longueuil (1985) \u2022 Lévis (1985) \u2022 West Island (1985), orchestre des jeunes \u2022 Drummondville (1991) \u2022 Estuaire (1993) \u2022 Gatineau (2007) 107 L\u2019Action nationale Janvier 2014 DOSSIER La musique de chambre pour ensemble à cordes possède des racines centenaires au Québec.Le Septuor Haydn (1871-1902) est dirigé par le compositeur folkloriste Ernest Gagnon avant sa fusion à l\u2019Orchestre symphonique de Québec.Le Quatuor Dubois (1910-1938), ensemble du violoncelliste Jean-Baptiste Dubois, a joué pendant plus de 25 ans un rôle clé pour faire connaître à Montréal les pages du répertoire pour quatuor à cordes.Plus près de nous, I Musici de Montréal (depuis 1983) est le legs de Yuli Turovsky, décédé au début de 2013.En 30 ans, l\u2019ensemble d\u2019une quinzaine de musiciens a fait de nombreux concerts internationaux.Dans la Vieille Capitale, les Violons du Roy (depuis 1984) de Bernard Labadie font un clin d\u2019œil à l\u2019orchestre à cordes du Versailles de Louis XIV.Spécialisée en musique de chambre baroque et classique, la quinzaine d\u2019instrumentistes rayonne à l\u2019étranger.Le Québec peut encore s\u2019enorgueillir du prestige dont jouissent le Quatuor Arthur- Leblanc (depuis 1988), le Quatuor Alcan (depuis 1989) et le Quatuor Molinari (depuis 1997).L\u2019ensemble La Pietà (1997) d\u2019Angèle Dubeau est formé uniquement de femmes, par allusion à l\u2019orchestre de filles orphelines de Vivaldi, dans le Venise du début du XVIIIe siècle.On compte aussi sur l\u2019expertise du Studio de musique ancienne de Montréal (depuis 1974) et sur L\u2019Ensemble Nouvelle-France de Louise Courville (depuis 1977).Au moment du 400e anniversaire de la ville de Québec, l\u2019Ensemble Terra Nova du guitariste classique François Leclerc consacrait deux disques à la musique au temps de Samuel de Champlain.Le Ladies\u2019 Morning Musical Club, une institution québécoise active depuis 1891 (!), s\u2019est donné pour mission de faire connaître la musique classique par des saisons de concerts sur invitation des meilleurs solistes internationaux.Cette association centenaire porte aujourd\u2019hui le nom de Club musical de Québec.Dans un esprit semblable, le Festival 108 L\u2019Action nationale Janvier 2014 DOSSIER de Lanaudière (depuis 1978), fondé par le Père Fernand Lindsay (1928-2009), organise un camp musical de formation aux jeunes et une saison estivale de concert.Cette scène est un tremplin pour les musiciens québécois.Le Festival international du Domaine Forget, dans Charlevoix, célébrait en 2013 ses 35 ans d\u2019activités.Ce lieu offre une académie de musique et danse, des cours de maître et, bien entendu, une saison de concerts.En 2001, le chef Jean-Philippe Tremblay fonde l\u2019Orchestre de la francophonie dans le but d\u2019offrir un stage aux jeunes musiciens d\u2019orchestre aspirant à une carrière professionnelle.En 1942, on assiste à l\u2019instauration des Conservatoires de musique du Québec, un réseau public de sept établissements en région, basé sur le modèle européen.Le chemin parcouru avant la mise sur pied de cette institution aura toutefois été long.Nous avions connu auparavant l\u2019Académie de musique du Québec (depuis 1868), une école privée.Il y a ensuite eu le Conservatoire national de musique (1896) d\u2019Alphonse Lavallée-Smith, installé dans la Maison Archambault, et affilié à l\u2019Université de Montréal ; puis le McGill Conservatorium of Music (1904-1966) ; le Conservatoire d\u2019Adine Fafard-Drolet, à Québec (1911-1939) ; et enfin, le Conservatoire national de musique (1922-1950).Les musiciens classiques les plus talentueux se livrent annuellement une compétition lors du Prix d\u2019Europe (depuis 1911).D\u2019autres formes de concours prennent place aux Jeunesses musicales du Canada et avec les Prix Opus du Conseil québécois de la musique (CQM).Un Centre de musique canadienne (depuis 1973) a pignon sur rue à Montréal. 109 L\u2019Action nationale Janvier 2014 DOSSIER Interprètes au concert La spécialisation du métier de compositeur au début du XXe siècle a inévitablement une contrepartie avec la profes- sionnalisation des interprètes instrumentistes de musique de concert.Sans dresser un inventaire encyclopédique, j\u2019aimerais insister sur quelques musiciens qui se sont distingués au piano, au violon, au violoncelle, au clavecin et à la guitare classique.Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, les compositeurs Calixa Lavallée et Charles Wugk Sabatier sont reconnus comme des virtuoses du clavier.De la génération suivante se démarquent Alfred Laliberté, Émiliano Renaud, Auguste Descarries, Jean Dansereau, Arthur Letondal, Léo-Pol Morin et Berthe Roy.Il y aura ensuite le compositeur pianiste André Mathieu, Guy Bourassa, Anton Kuerti et les duettistes Victor Bouchard et Renée Morisset.Plus près de nous dans le temps, nos pianistes de grande réputation sont : André Laplante (né en 1949) ; Henri Brassard (né en 1950) ; Angela Hewitt (née en 1958) ; Louis Lortie (né en 1959) ; Louise Bessette (née en 1959) ; Stéphane Lemelin (né en 1960) ; Marc-André Hamelin (né en 1961) ; Alain Lefèvre (né en 1962) À la fin du XIXe siècle, un certain nombre des meilleurs violonistes du Québec sont des Européens ayant implanté 110 L\u2019Action nationale Janvier 2014 DOSSIER localement la didactique franco-belge.Les instrumentistes Jules Hone (1833-1913) et Frantz-Jehin Prume (1839-1899) sont, à ce titre, exemplaires.De la liste des violonistes classiques ayant marqué leur époque : Joseph-Alexandre Gilbert (1867-1950), premier violon solo de l\u2019OSQ ; Louis Bailly (1882-1950) ; Albert Chamberland (1886-1975), membre du Quatuor Dubois ; Robert Talbot (1893-1954) ; Arthur LeBlanc (1906-1985) ; Gilbert Darisse (1909- v.1996) ; Maurice Durieux (1907-1976) ; Edwin Bélanger (1910-2005) ; Alexander Brott, (1915-2005) ; Calvin Sieb (1925-2007) ; Chantal Masson (née en 1937), altiste ; Chantal Juillet (née en 1960) ; Angèle Dubeau (née en 1962).Les violoncellistes solistes sont certes moins nombreux que les chanteurs lyriques, les pianistes et les violonistes.De la fin du XIXe siècle à nos jours, le Québec a néanmoins produit de grands musiciens.Le compositeur Antoine Dessane était pianiste et violoncelliste.Jean-Baptiste Dubois, un violoncelliste, est le fondateur du Quatuor Dubois.Il a joué un rôle clé dans l\u2019organisation de la vie musicale en son temps que ce soit au parc Sohmer, à l\u2019Opéra français de Montréal, 111 L\u2019Action nationale Janvier 2014 DOSSIER dans le premier Orchestre symphonique de Guillaume Couture de même qu\u2019avec plusieurs autres formations de chambre.S\u2019il fallait retenir le nom d\u2019autres violoncellistes, il faudrait citer : Paul Letondal (1831-1894), musicien aveugle, professeur de Calixa Lavallée ; Gustave Labelle (1878-1929) ; Raoul Duquette (1879-1962) ; Rosario Bourdon (1885-1961) ; Jean Belland (1895-1965) ; Gabriel Cusson (1903-1972), Prix d\u2019Europe 1924 en violoncelle ; Roland Leduc (1907-2001) ; Pierre Morin (né en 1936) ; Yuli Turovsky (1939-2013), fondateur d\u2019I Musici de Montréal ; Stéphane Tétreault (né en 1993).Chez les artisans du clavecin au Québec, Kenneth Gilbert (né en 1931) a laissé une contribution musicologique remarquable par l\u2019édition critique des pièces de Couperin, Scarlatti et Rameau.Il a aussi travaillé avec Élisabeth Gallat-Morin à l\u2019édition critique du Livre d\u2019orgue de Montréal, l\u2019ouvrage apporté dans la colonie en 1724 par le sulpicien Jean Girard.D\u2019autres interprètes du clavecin à signaler sont Réjean Poirier (né en 1950), Scott Ross (1951-1989), Geneviève Soly (née en 1957), Catherine Perrin d\u2019I Musici et Richard Paré des Violons du Roy.Le milieu de la guitare classique est peut-être plus marginal, mais non moins effervescent, surtout depuis le milieu du XXe siècle.Il faut rappeler ici que l\u2019instrument a une longue 112 L\u2019Action nationale Janvier 2014 DOSSIER histoire ancrée dans le répertoire pour luth renaissance, guitare baroque et autres instruments anciens à cordes pincées, en plus des pièces romantiques espagnoles, italiennes et françaises.À l\u2019international, c\u2019est Andrés Segovia qui donne à la guitare ses lettres de noblesse lorsqu\u2019il reprend au concert en 1935 la Chaconne en ré mineur, extraite de la Partita no 2 de Bach.Au Québec, les premiers instrumentistes à adopter la guitare classique suivent des cours de maître d\u2019Alexandre Lagoya et Ida Presti, Alirio Diaz et Emilio Pujol.C\u2019est le cas de Stephen Fentok (né en 1930), de Martin Prével et Marie Lévesque (née en 1943).Le guitariste Paul Gerrits (1935-2010) est fondateur des éditions Doberman- Yppan, spécialisées en musique contemporaine.Paul-André Gagnon (né en 1947) est le premier titulaire de la classe de guitare classique au Conservatoire de musique de Québec.Peter McCutcheon (né en 1951), Jean Vallières (né en 1952) et Alvaro Pierri (né en 1953) enseignent à Montréal tandis que Jacques Chandonnet (né en 1947) Claude McKinnon (né en 1949) et Claude Gagnon (né en 1950) sont à Québec.Les Productions d\u2019Oz, une maison d\u2019édition spécialisée en guitare classique, ont été fondées il y a maintenant plus de 25 ans par Sylvain Lemay (né en 1958).L\u2019entreprise est aujourd\u2019hui reconnue partout en Europe et aux États-Unis.C\u2019est également elle qui distribue Les Éditions du Nouveau théâtre musical, responsable de la publication récente d\u2019œuvres québécoises de Calixa Lavallée, André Mathieu, Lionel Daunais et bien d\u2019autres.Le virtuose Rémi Boucher (né en 1964) a obtenu en l\u2019espace de 18 mois le premier prix à l\u2019unanimité des cinq plus importants concours internationaux de guitare classique.D\u2019autres instrumentistes locaux comme François Leclerc, Guy Ross et David Jacques ont opté pour une spécialisation en luth, guitare baroque et musique ancienne. 113 L\u2019Action nationale Janvier 2014 DOSSIER En guise de coda Au terme de ce portrait historique concentré, il apparaît légitime de se demander s\u2019il peut exister une quelconque spécificité aux multiples pratiques de la musique classique au Québec.Aucune réponse trop absolue ne saurait être satisfaisante, mais j\u2019aimerais au moins suggérer quelques lieux symboliques de réponses.Je voudrais pour cela m\u2019appuyer sur la description nuancée de valeurs patrimoniales consensuelles au Québec10, à savoir le fait français, un passé de tradition chrétienne et une forme partagée de conscience historique.D\u2019Ernest Gagnon et Antoine Dessane jusqu\u2019à Roger Matton et André Gagnon, il saute aux yeux que des compositeurs du Québec ont cherché, comme en Espagne et en Russie, à donner une couleur nationale à la musique classique par l\u2019intermédiaire du folklore.Tous sont loin de s\u2019entendre sur la valeur patrimoniale de ce répertoire, mais il reste que des quadrilles, des danses sauvages, des chants patriotiques et des arrangements classiques pour voix et piano de chants de folklore ont été composés par nos prédécesseurs.De même, les œuvres et les ensembles instrumentaux marqués par la Nouvelle-France ou par les villes et les artistes d\u2019ici donnent à la musique classique une certaine saveur locale.Ainsi des Violons du Roy, du Livre d\u2019orgue de Montréal, du Concerto de Québec d\u2019André Mathieu, de la Symphonie gaspésienne de Claude Champagne, par exemple.Tout le rapport à la France apparaît ensuite dans l\u2019histoire musicale comme un autre lieu symbolique d\u2019intérêt.On a vu à quel point les compositeurs de jadis faisaient presque tous un séjour de formation à Paris.Alors qu\u2019à peu près aucune institution n\u2019existait au pays, Joseph Quesnel aura donné l\u2019opéra français Colas et Colinette.Plus tard, Achille 10 Voir Monière (1977), Dumont (1996) et Bouchard (2012). 114 L\u2019Action nationale Janvier 2014 DOSSIER Fortier et Lionel Daunais privilégient la mélodie française et non le lied allemand.En chant lyrique, les Raoul Jobin, Anna Malenfant et Wilfrid Pelletier se sont distingués par leur maîtrise du répertoire vocal français des Gounod, Bizet, Massenet et Saint-Saëns.En violon, c\u2019est la méthode franco- belge qui s\u2019est imposée à Montréal au début du XXe siècle.Par ailleurs, on ne peut que s\u2019étonner de la faveur accordée au répertoire de France dans la recherche menée par les universités québécoises depuis quelques décennies.Depuis les travaux musicologiques de Kenneth Gilbert et Jean-Pierre Pinson sur le baroque français jusqu\u2019aux spécialistes de Fauré, Ravel et Debussy actuellement en poste à l\u2019Université de Montréal, sans oublier les défenseurs de la musique contemporaine de Messiaen et Boulez, la musique de France est au Québec un secteur privilégié de la recherche musicologique.Les œuvres d\u2019inspiration chrétienne sont un autre lieu symbolique récurrent de ce passé musical classique du Québec.Du plain-chant de Nouvelle-France à l\u2019orgue Casavant, l\u2019église habite les pratiques musicales depuis les origines.Guillaume Couture a composé une Messe de requiem, Alexis Contant l\u2019oratorio Caïn, Gilles Tremblay les Vêpres de la vierge.Même Gilles Vigneault cultive cette tradition liturgique dans sa Grand-messe.L\u2019histoire de la musique classique du Québec ne se compare pas au riche patrimoine musical d\u2019Allemagne, de France ou d\u2019Italie, mais elle soutient peut-être mieux la comparaison avec les États-Unis, l\u2019Amérique du Sud, la Scandinavie et l\u2019Europe de l\u2019Est, surtout depuis le milieu du XXe siècle.Quoi qu\u2019il en soit, ce répertoire mérite d\u2019être nommé.Il pourrait potentiellement alimenter la création culturelle, que ce soit en littérature, au cinéma ou sur scène.Pour d\u2019innombrables œuvres, il n\u2019existe même pas encore d\u2019enregis- 115 L\u2019Action nationale Janvier 2014 DOSSIER trement facilement accessible.Il est question ici de renouer avec une histoire musicale de longue durée, non limitée à la seule chanson depuis la Révolution tranquille.Reconnaître l\u2019héritage musical européen enraciné au Québec ne pourra qu\u2019aider à définir la voix d\u2019un peuple dans le concert des nations.Lectures complémentaires Sélection d\u2019essais, livres et thèses Barrière, Mireille.1990.« La Société canadienne-française et le théâtre lyrique à Montréal entre 1840 et 1913 ».Thèse de doctorat, Québec, Université Laval.Bouchard, Gérard.2012.L\u2019Interculturalisme : un point de vue québécois.Montréal : Boréal.Côté-Angers, Jean-Philippe.2010.« Joseph Vézina et l\u2019orchestre à vent : l\u2019expression d\u2019un nationalisme musical canadien ».Mémoire de maîtrise, Université Laval.Coutu, Mario.2008.« Chant liturgique dans le diocèse de Montréal entre 1903 et 1951 : construction et essor d\u2019un réseau ».Thèse de doctorat, Université de Montréal.Dubois, Paul-André.1997.De l\u2019oreille au cœur : naissance du chant religieux en langues amérindiennes dans les missions de Nouvelle-France, 1600-1650.Les Nouveaux cahiers du CELAT, 19.Sillery : Septentrion.Dumont, Fernand.1996.Genèse de la société québécoise.Montréal : Boréal.Gallat-Morin, Élisabeth et Jean-Pierre Pinson.2003.La Vie musicale en Nouvelle-France.Sillery : Septentrion.Guay, Bertrand.2002.Un siècle de symphonie à Québec : l\u2019Orchestre symphonique de Québec, 1902-2002.Sillery : Septentrion. 116 L\u2019Action nationale Janvier 2014 DOSSIER Kallman, Helmut.1960.A History of Music in Canada, 1534- 1914.Toronto : University of Toronto Press.Keillor, Elaine.2008.Music in Canada : Capturing Landscape and Diversity.Montréal : McGill-Queen\u2019s University Press.Laforte, Conrad.1993.Poétiques de la chanson traditionnelle française.Sainte-Foy : Presses de l\u2019Université Laval.Lefebvre, Marie-Thérèse.2004.Rodolphe Mathieu (1890- 1962) : l\u2019émergence du statut professionnel de compositeur au Québec.Coll.Cahiers des Amériques.Sillery : Septentrion.Lefebvre, Marie-Thérèse et Jean-Pierre Pinson.2009.Chronologie musicale du Québec, 1535-2004.Avec la collaboration de Mireille Barrière, Paul Cadrin, Élisabeth Gallat-Morin, Bertrand Guay et Micheline Vézina.Sillery : Septentrion.Monière, Denis.1977.Le Développement des idéologies au Québec, des origines à nos jours.Montréal : Québec Amérique.Plante, Jean-François.2010.« Les Musiciens militaires dans l\u2019espace sonore, social et rituel de la Nouvelle-France ».Thèse de doctorat, Québec, Université Laval.Poirier, Lucien et Juliette Bourassa-Trépanier, dir.2003.Répertoire des données musicales de la presse québécoise.Tome I, vol.2, 1800-1824 (3 documents).Sainte-Foy : Presses de l\u2019Université Laval._______.1990.Répertoire des données musicales de la presse québécoise.Tome I, vol.1, 1764-1799.Sainte-Foy : Presses de l\u2019Université Laval.Tremblay, Jean-Philippe.2006.« Par-delà la ténacité et l\u2019abnégation : la presse musicale au Québec, 1890-1959 ».Mémoire de maîtrise, Montréal, UQÀM.Vincent, Odette.2000.La Vie musicale au Québec : art lyrique, musique classique et contemporaine.Sainte-Foy : Presses de l\u2019Université Laval / Éditions de l\u2019IQRC. 117 L\u2019Action nationale Janvier 2014 DOSSIER Sites Web Société québécoise de recherche en musique sqrm.qc.ca Voir onglet «Publications » > « Musiques du Québec » Encyclopédie de la musique au Canada thecanadianencyclopedia.com Comme mentionné à la note 8, les articles de cette encyclopédie ont été intégrés dans la plate-forme d'Historica sans qu'on puisse maintenant les identifier comme tels. 25 $ par année 45 $ pour deux ans taxes et expédition comprises Commande par la poste : L'Action nationale 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514-845-8533 sans frais, 1-866-845-8533 À la boutique internet action-nationale.qc.ca Les Cahiers de lecture de L'Action nationale La pensée québécoise en essais Pour savoir ce qui se produit dans le monde des essais au Québec, il faut s\u2019abonner aux Cahiers de lecture de L\u2019Action nationale, un périodique entièrement consacré aux recensions des essais québécois.D\u2019un format journal agréable, Les Cahiers paraîssent trois fois l\u2019an et font un survol de l\u2019actualité éditoriale québécoise comme il ne s\u2019en fait nulle part ailleurs.Des comptes-rendus, des analyses critiques, des notes de lecture, 40 pages qui vous permettent de partager le point de vue de collaborateurs aguerris sur les essais publiés durant l\u2019année. Lire les essais STEPHEN J.HARPER Un sport légendaire : les Maple Leafs d\u2019autrefois et l\u2019essor du hockey professionnel 120 JACQUES LANCTÔT Yves Michaud.Un diable d\u2019homme ! 126 GABRIEL NADEAU-DUBOIS Tenir tête 130 LIRE LES ESSAIS 120 LIRE LES ESSAIS STEPHEN J.HARPER Un sport légendaire : les Maple Leafs d\u2019autrefois et l\u2019essor du hockey professionnel, Montréal, Éditions de l\u2019Homme, 2013, 411 pages S\u2019il faut lui reconnaître une seule qualité, c\u2019est bien celle d\u2019être un homme fidèle à ses convictions.Avec la parution d\u2019Un sport légendaire : les Maple Leafs d\u2019autrefois et l\u2019essor du hockey professionnel, Stephen Harper (ou Stephen J.Harper, du nom qui apparaît sur la couverture) prêche par l\u2019exemple.Il fait la promotion de l\u2019effort personnel (lui qui conjugue l\u2019écriture et l\u2019emploi exigeant de premier ministre), il atteint son objectif sans subvention ou aide gouvernementale (sauf pour la traduction, l\u2019édition et la publication) et il rappelle les valeurs de charité (tous les profits de la vente du livre sont versés aux Services de bien-être et moral des Forces canadiennes, à défaut d\u2019être versés à la Fondation Tim Hortons pour les enfants).Mais là s\u2019arrêtent les propos élogieux.Page après page, l\u2019ouvrage de Harper s\u2019avère de peu d\u2019intérêt.Terne, inexplicablement long et même répétitif par bout, l\u2019auteur convainc rarement le lecteur de la pertinence des événements qu\u2019il rapporte.Celui-ci est plutôt guidé pas à pas dans le récit des premiers matchs de hockey organisé aux confins de l\u2019Ontario profond au tournant du XXe siècle, où aucun détail n\u2019est épargné.Smith Falls, Belleville, Renfrew, 121 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 Guelph, toutes des municipalités ayant accueillies d\u2019innombrables matchs sans importance apparente opposant d\u2019éphémères équipes constituées dans d\u2019obscures ligues de hockey.L\u2019auteur semble toujours prendre les comptes-rendus de la page des sports des journaux d\u2019époque comme le reflet fidèle de ce qui s\u2019est réellement passé, convaincu que chaque match était plus spectaculaire et enlevant que le match pré- cédent.Heureusement, l\u2019ouvrage est parsemé d\u2019illustrations qui n\u2019apportent rien à l\u2019ensemble et d\u2019anecdotes savoureuses tirées de séries de championnats inter et intra provinciaux légendaires.Pourquoi diable un gros labrador noir est-il soudainement apparu sur la patinoire à la mi-temps de la deuxième partie du match de 1902 opposant les Victorias de Winnipeg aux Wellingtons de Toronto ?Les Silver Seven d\u2019Ottawa ont-ils vraiment salé la patinoire entre les deux périodes de la partie de 1904 afin de ralentir les joueurs plus rapides des Marlboros de Toronto ?Harper sait garder le suspense.Et entre la description de faits divers, appuyés par des articles retrouvés dans Wikipédia, Harper relate une histoire de la montée du hockey professionnel à Toronto.Globalement toutefois, reste que quelques observations intéressantes peuvent être tirées de l\u2019ouvrage.Bien qu\u2019il s\u2019en défende, l\u2019auteur ne peut faire complètement abstraction des enjeux politiques et économiques qui ont accompagné l\u2019émergence du sport professionnel au Canada.Harper relate le combat mené au tournant du XXe siècle par John Ross Robertson, un Torontois influent prêt à tout pour empêcher la professionnalisation du hockey, convaincu de l\u2019amateurisme comme seul garant de la pureté du sport et de sa popularisation.Emprisonné par Louis Riel en 1870 dans la foulée des rébellions de la rivière Rouge (journaliste, il avait été dépêché par le journal torontois The Globe pour couvrir la révolte), fondateur du Toronto Evening Telegram en 122 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 1876 (un journal orangiste), ardent défenseur de l\u2019impérialisme britannique et de l\u2019héritage britannique du Canada, désireux de contribuer à la mémoire de la guerre de 1812, John Ross Robertson était connu pour ses idées conservatrices, son racisme envers les Canadiens français et son mépris pour la religion catholique (il avait toutes les qualités).Élu à la Chambre des communes en 1896 pour un mandat en tant que conservateur indépendant, c\u2019est à titre de président de l\u2019Ontario Hockey Association (OHA) entre 1899 et 1905 qu\u2019il fait sa marque.Durant ces années, l\u2019OHA mène une lutte sans relâche contre la professionnalisation du hockey.Tout joueur soupçonné d\u2019être payé pour jouer était expulsé de la ligue.Des équipes entières furent même expulsées pour avoir systématisé la rémunération des joueurs.L\u2019OHA prenait alors les grands moyens pour éradiquer une pratique qu\u2019elle associait à une forme de prostitution.Toutefois, si l\u2019OHA vint à bout de retarder la professionnalisation du sport à l\u2019intérieur de ses frontières, l\u2019inévitable allait se produire.Des équipes se déclarèrent ouvertement professionnelles, se regroupèrent en association et embauchèrent les joueurs expulsés de l\u2019OHA.Pendant ce temps, à Montréal, une ville déjà ouverte au professionnalisme, des équipes attiraient les meilleurs joueurs canadiens et ainsi mettaient la main la plupart du temps sur la Coupe Stanley.(Le trophée avait été offert en 1893 par Lord Stanley de Preston, 6e gouverneur général du Canada, et était décerné au terme de matchs inter ou intra ligues à l\u2019équipe considérée comme « championne du Dominion »).Toronto, qui considérait qu\u2019un pays britannique comme le Canada devait être mené en tout point par une ville britannique, et non par Montréal, métropole d\u2019une province francophone, allait devoir généraliser le professionnalisme au hockey pour réussir à prouver sa suprématie. 123 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 La lutte que Toronto embrassa, malgré les cris de John Ross Robertson et les menaces proférées par la déclinante OHA, s\u2019est construite avec à l\u2019avant-plan des intérêts commerciaux et le désir de créer un sport national pour le Canada.Mais le défi était de taille.Au-delà de l\u2019avance qu\u2019avait Montréal sur le front du professionnalisme, la métropole québécoise était la seule ville canadienne d\u2019envergure à posséder une tradition (rappelons que c\u2019est à Montréal en 1875 que fut disputé le premier match de hockey de l\u2019histoire) et à bénéficier d\u2019un climat propice à la pratique de ce sport.À Toronto, le hockey n\u2019était alors praticable que durant le seul mois de janvier, Vancouver n\u2019a jamais eu d\u2019hivers dignes de ce nom et la province de l\u2019Alberta, qui abrite aujourd\u2019hui deux clubs professionnels, était à l\u2019époque très peu populeuse (elle n\u2019a d\u2019ailleurs été créée qu\u2019en 1905).Le Canada allait devoir attendre les investissements d\u2019industriels canadiens et la création de surfaces artificielles pour que le hockey devienne le sport national du pays.Harper écrit : « On commençait lentement à réaliser que le succès du hockey professionnel ne reposait pas sur le bassin de joueurs disponibles ou sur la présence d\u2019institutions déjà existantes, mais bien sur la disponibilité d\u2019édifices modernes et de marchés urbains suffisamment développés pour les soutenir.» En 1909, dans le contexte de négociations entre hommes d\u2019affaires canadiens-anglais désireux de s\u2019approprier des marchés, la National Hockey Association (NHA) naît.Des villes ontariennes se joignent à l\u2019équipe déjà existante des Wanderers de Montréal, et l\u2019équipe du Canadien de Montréal est créée ; une équipe qui doit être composée essentiellement de Canadiens français, dans le but de s\u2019approprier le marché francophone peu exploité.Au terme d\u2019une opération de stratégie d\u2019affaires, la passion du hockey se propage de plus en plus à l\u2019extérieur de Montréal vers le reste du Canada et les Canadiens français sont embrigadés 124 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 dans une campagne de construction de la Canadian nation.Après la feuille d\u2019érable, le castor, l\u2019« Ô Canada » et bientôt le nom « Canadien », le hockey sera rajouté à la liste des symboles que s\u2019approprie le Canada au détriment du Québec.Et en prime, les Canadiens français seront confrontés à un nouveau lieu stratégique d\u2019anglicisation : les patinoires, même en milieu francophone.Car comme pour le travail et les affaires, la langue du hockey (qui entre dans le monde du travail et des affaires), c\u2019est l\u2019anglais.En 1914, après tout ce brassage, le Toronto Hockey Club parvient à mettre la main sur la Coupe Stanley.Il s\u2019agit d\u2019une première pour une équipe de la métropole ontarienne (des équipes de Montréal l\u2019avaient pourtant déjà remportée à vingt reprises ; il faut dire qu\u2019à l\u2019époque la Coupe Stanley était parfois disputée plus d\u2019une fois par année).L\u2019exportation du hockey de Montréal vers les autres régions du Canada est un peu, selon Harper, l\u2019illustration du dépouillement qu\u2019avait déjà commencé à subir l\u2019élite anglo- canadienne du Québec.Il écrit : « Après la Confédération, l\u2019establishment anglophone de Montréal connut un revers de fortune considérable, troquant sa situation de chef de fil de la ville la plus importante du Canada pour celle d\u2019élite isolée au cœur d\u2019un arrière-pays très majoritairement francophone.A contrario, Toronto devint la ville la plus importante de la plus grande province du Dominion.» Mais que vaut cette analyse de l\u2019histoire québécoise appuyée d\u2019aucune source rédigée en langue française ?(D\u2019ailleurs l\u2019ensemble de l\u2019ouvrage n\u2019est appuyé d\u2019aucune source de langue française.) Doit-on vraiment voir dans le sport le reflet des luttes politiques menées à l\u2019intérieur du Canada ?Dans Un sport légendaire : les Maple Leafs d\u2019autrefois et l\u2019essor du hockey professionnel, l\u2019auteur démontre qu\u2019il est possible en 1910 de bâtir un sport national sans demander l\u2019avis des 125 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 Canadiens français.À l\u2019époque, des industriels canadiens- anglais se divisent le potentiel commercial des différentes régions du Canada en répartissant des équipes de hockey un peu partout au pays et en créant une franchise francophone pour bien accaparer tous les bénéfices économiques possibles.Cent ans plus tard, le même auteur démontre qu\u2019il est possible de construire un pays sans demander l\u2019avis des Québécois.Son gouvernement obtient la majorité à la Chambre sans l\u2019appui du Québec, et du même coup, sans l\u2019appui du Québec, il finance l\u2019hydro-électricité dans les maritimes, modifie le régime d\u2019assurance-emploi et les programmes de formation de la main-d\u2019œuvre, durcit la justice criminelle pour les jeunes contrevenants, prévoit remplacer le pont Champlain à ses conditions seulement, renforce la présence des symboles monarchiques, persiste dans la création d\u2019une commission pancanadienne des valeurs mobilières, renonce à Kyoto, etc.Dans le domaine du sport, on le sait, John Ross Robertson aura finalement tort.Le professionnalisme se propagera durablement.Avant sa mort en 1918, il avait pourtant ces paroles : « Celui qui parcourt les dédales d\u2019un monde en pleine effervescence, sans but précis et sans chercher à réaliser ses ambitions, est un homme bien pauvre.» Harper, l\u2019auteur et l\u2019homme politique, qui démontre de brillante façon que rien ne change au royaume du Canada, sera peut-être l\u2019un des éléments inspirant le Québec à mettre fin aux décisions qu\u2019on lui impose de l\u2019extérieur et à se prendre en main définitivement.Éric Poirier Avocat, candidat à la maîtrise en droit à la Faculté de droit de l\u2019Université de Sherbrooke 126 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 JACQUES LANCTôT Yves Michaud.Un diable d\u2019homme! Préface de Pierre Karl Péladeau, VLB Éditeur, 2013, 285 pages Yves Michaud est un homme de parole et d\u2019écrit, maniant la langue française avec une passion et une aisance comme peu de gens en sont malheureusement capables aujourd\u2019hui.C\u2019est d\u2019ailleurs pourquoi le récit intellectuel biographique de Michaud était jusqu\u2019à maintenant disponible essentiellement à travers les différents recueils de ses articles, dont le plus récent et le plus costaud remonte à 2005 et était intitulé Les raisons de la colère.Est donc disponible en librairie, cet automne, la première biographie de Michaud au sens où on l\u2019emploie traditionnellement.Ce livre, signé Jacques Lanctôt, constitue assurément un portait admiratif de l\u2019homme.L\u2019ouvrage s\u2019ouvre sur une préface signée par nul autre que Pierre Karl Péladeau, qui souligne la contribution de l\u2019homme tout en affirmant, à juste titre, que la « vie d\u2019Yves Michaud se confond avec l\u2019histoire contemporaine du Québec » (p.9).S\u2019ensuit une fausse introduction constituant un « portrait d\u2019Yves Michaud tel qu\u2019en lui-même », un procédé douteux, d\u2019autant plus que le style ne concorde pas parfaitement avec celui de l\u2019objet du livre.L\u2019intérêt de l\u2019ouvrage réside dans la synthèse d\u2019un parcours impressionnant que les multiples anecdotes parsèment adéquatement.Michaud a été tour à tour journaliste, député, fondateur du journal indépendantiste Le Jour, délégué général du Québec à Paris (poste garant du même statut diplomatique qu\u2019un ambassadeur de pays souverain), directeur du Palais des Congrès de Montréal, négociant en vins et « Robin des Banques » combattant les conséquences concrètes que la dérive financière du capitalisme fait subir aux actionnaires.Ajoutons à ce curriculum vitae le fait \u2013 beaucoup moins 127 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 glorieux \u2013 de premier blâmé de l\u2019histoire mondiale du parlementarisme, sans de surcroit que les députés aient su sur quels propos condamnables ils votaient\u2026 Un aperçu biographique de Michaud serait incomplet si nous devions évacuer sa constante lutte pour la protection de notre langue nationale comme expression de notre culture, combat qu\u2019il a mené sur deux fronts, soit par une verve et un vocabulaire impeccable dont l\u2019utilisation à l\u2019ère globalisante fait presque office d\u2019acte de transgression, et par un militantisme constant en faveur de l\u2019application et de la bonification de la Charte de la langue française.En bon empêcheur de tourner en rond, Michaud a fait frémir plusieurs chefs du Parti québécois, dont en premier lieu Lucien Bouchard, alors qu\u2019il proposait au congrès de 1996 d\u2019abolir la loi 86 du gouvernement Bourassa qui rétablissait le libre choix en matière d\u2019affichage, et Bernard Landry, pour sa défense de l\u2019application de la loi 101 au niveau collégial avant que Landry ne s\u2019y rallie lui-même après son départ de la politique.On peut présumer que c\u2019est d\u2019ailleurs son grand-gueulisme par rapport à l\u2019enjeu linguistique qui a causé l\u2019alliance des deux grands partis dans ce que Michaud appelle la « motion scélérate » de décembre 2000.Michaud n\u2019aurait assurément pas incarné la figure du député d\u2019arrière-ban qui aurait observé sans mot dire la démission collective des élites gouvernementales vis- à-vis du déclin de la langue française au nom de la préservation de la paix linguistique.Michaud sait faire frémir tout autant les bien-pensants que les puissants de ce monde.Son militantisme dans la défense des petits actionnaires se double d\u2019un discours plus large sur la mondialisation, à l\u2019heure où les marchés semblent s\u2019être pleinement émancipés de la souveraineté des autorités publiques.C\u2019est que Michaud est doté d\u2019une vision d\u2019ensemble de l\u2019intérêt national, constatant les dangers qui pla- 128 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 nent sur l\u2019État québécois et les outils de développement tels que la Société générale de financement, la Caisse de dépôt et placements et Hydro-Québec, et l\u2019importance vitale de ces leviers dans l\u2019émergence du Québec inc., plus menacé de disparition que jamais.Dans les corridors de l\u2019Élysée, Louise Beaudoin a jadis accusé de manière méprisante Michaud d\u2019être le « dernier représentant de la vieille ethnie canadienne-française » qu\u2019elle combattait au Québec.Or, Michaud n\u2019a pourtant rien de la caricature habituelle du Canadien français, soit de l\u2019idéal type du produit de la Survivance.Michaud s\u2019inscrit dans le courant « rouge », soit dans le révolutionnarisme tranquille lorsque, sous l\u2019égide de Georges-Émile Lapalme, les libéraux ont su incarner une synthèse du nationalisme d\u2019affirmation \u2013 par opposition au repli identitaire porté par l\u2019Union nationale \u2013 et du fond moderniste qui habitait, à l\u2019ère de l\u2019apparition de la télévision, une partie croissante de la population.Le nationalisme moderniste de l\u2019époque ne représentait pas une tentation de la table rase, soit d\u2019une allergie systématique au concept de continuité historique.S\u2019il n\u2019est pas de l\u2019école groulxienne, le temps et les exigences sociétales l\u2019ont réconcilié avec cette dernière.Lorsqu\u2019il a assumé le combat pour l\u2019indépendance, Michaud a fait sien ce combat d\u2019une manière totalement décomplexée et résolue.Mais Michaud n\u2019en semble pas moins, alors qu\u2019avant-garde est synonyme de cosmopolitisme et que l\u2019heure est au « citoyen du monde », faire figure d\u2019homme d\u2019une autre époque, quand la culture constituait un horizon de labeur.C\u2019est à travers le savoir, cette connaissance en profondeur du passé \u2013 mot désormais honni \u2013 que l\u2019émancipation personnelle s\u2019est jadis située, alors qu\u2019on voyait celle-ci comme un enrichissement et une croissance individuelle ô combien plus louables que ce que véhiculent les repères de 129 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 la psycho-pop post-humaine contemporaine ! C\u2019est qu\u2019on y était tout simplement étranger : Michaud semble effectivement constituer un étranger, un archétype venu d\u2019ailleurs, en cette époque morne, désenchantée et hyper-rationaliste.C\u2019est à l\u2019exigence de la mémoire, cette faculté qui oublie, que Lanctôt rend hommage à un homme et à une nation en faisant en sorte que nous nous rappelions celui qui a un parcours hors du commun.Cette biographie était nécessaire, et il demeure fort dommage qu\u2019Yves Michaud se refuse toujours de rédiger ses mémoires.Le livre de Lanctôt est sans nul doute une hagiographie, peut-être un peu trop centrée sur le seul récit biographique, délaissant l\u2019histoire des idées et des courants nationaux et sociaux qui ont traversé le Québec.Il est par exemple question du scoutisme en tant qu\u2019activité à laquelle s\u2019adonnait Michaud, mais pas du rôle fondamental de cette pratique dans l\u2019adhésion au nationalisme et la promotion du lien collectif.L\u2019affaire Michaud est décrite, mais aucune réflexion n\u2019est portée sur son impact non seulement sur l\u2019homme, mais sur la remobilisation d\u2019une frange des indépendantistes qui se refusera désormais à faire des compromis sur la défense de leur identité nationale.L\u2019ouvrage nous fait néanmoins réfléchir sur l\u2019impact de l\u2019homme dans la Cité.Si la contribution du premier à la seconde semble aller de soi, on peut aussi se demander si la seconde n\u2019est-elle pas productrice de ses citoyens, si elle ne constitue pas le cadre régissant les individus.Dans une telle mesure, il n\u2019est nullement surprenant que notre époque ne nous présente guère de Lapalme, de Parizeau, de Lévesque ou de Michaud.Simon-Pierre Savard-Tremblay 130 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 GABRIEL NADEAU-DUBOIS Tenir tête, Lux Éditeur, 2013, 224 pages Gabriel Nadeau-Dubois me rappelle un peu le Steinbeck d\u2019En un combat douteux ; certes, l\u2019un est romancier et l\u2019autre essayiste, mais tous deux affichent un style sec et rugueux, sans fioriture inutile, et ils partagent le même humanisme, le même respect envers la lutte obscure et désintéressée de ceux qui veulent rendre la société plus solidaire.Bien sûr, l\u2019ancien porte-parole de la CLASSE est maintenant devenu une vedette, mais il aurait pu ne pas l\u2019être si la grève n\u2019avait pas connu le succès que l\u2019on sait.Tenir tête, son essai, débute d\u2019ailleurs par le portrait du travail de fond \u2013 boulot peu glorieux s\u2019il en est \u2013 effectué par les militants de la CLASSE.Tournée des cégeps et universités, plans de mobilisation, distribution de tracts, élaboration d\u2019arguments, longues et houleuses assemblées et nuits d\u2019insomnie sont le lot des militants de la CLASSE.Nadeau-Dubois s\u2019attarde particulièrement sur le vote très serré au collège de Valleyfield : les étudiants avaient voté en faveur de la grève par une mince majorité de douze voix.Cette assemblée, la première à avoir lieu, était déterminante pour la suite des choses et elle fut soigneusement préparée par les militants pro-grève, c\u2019est d\u2019ailleurs un des mérites du jeune essayiste que de nous faire réaliser, sous peine de désillusionner les plus lyriques d\u2019entre nous qui voudraient voir dans ce printemps québécois un mouvement spontané, à quel point la grève de 2012 a été planifiée par les organisations étudiantes.Planifiée, mais pas truquée.On sent que Gabriel Nadeau- Dubois n\u2019a pas digéré les attaques de certains commentateurs, dont Richard Martineau, qui déploraient le déficit démocratique des assemblées étudiantes.Nadeau-Dubois lui réplique qu\u2019au contraire les militants de la CLASSE 131 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 avaient une haute idée de la démocratie participative et qu\u2019ils permettaient à toutes les opinions de se faire valoir en assemblée, y compris des opinions qui allaient à l\u2019encontre de leurs idéaux.L\u2019auteur de Tenir tête ajoute que le taux de participation aux assemblées était élevé \u2013 souvent beaucoup plus élevé, il faut l\u2019admettre, que la participation des Québécois aux dernières élections municipales ! \u2013 et que les votes secrets ou électroniques donnaient sensiblement les mêmes résultats que les votes à main levée.Plus important encore, Tenir tête se présente comme un plaidoyer en faveur de la participation citoyenne.Pour Nadeau-Dubois, la démocratie ne saurait être vécue qu\u2019au moment des élections ; en reprenant la vision de Tocqueville, il estime que la démocratie est « aussi et surtout un état social caractérisé par la participation dynamique des citoyens à tous les aspects de la vie commune, notamment par le biais d\u2019associations politiques de toutes sortes.» Et on doit lui donner raison : sans les manifestations étudiantes, la hausse du gouvernement Charest aurait passé comme une lettre à la poste et il est à parier que les élections n\u2019auraient rien changé à cette décision.Nadeau-Dubois souligne nettement la fausse opposition contenue dans les paroles de Jean Charest qui a déclaré au moment de lancer les élections de septembre 2012 : « La rue a fait beaucoup de bruit.C\u2019est maintenant au tour des Québécois de parler et de trancher cette question.» Ce sophisme \u2013 les manifestants (identifiés à la rue) sont aussi des Québécois \u2013 limite le jeu politique aux élections, alors que l\u2019essayiste souhaite que l\u2019implication politique prenne une multiplicité de formes et se vive dans le quotidien.Non sans ironie, le porte-parole de la CLASSE durant le printemps étudiant fait remarquer à André Pratte et consorts qui souhaitaient que les étudiants abandonnent la voie des 132 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 manifestations pour adopter celle des urnes, qu\u2019ils devraient eux aussi cesser de s\u2019agiter contre la grève puisque seul le résultat des élections compte ! Les difficiles oscillations de l\u2019équilibriste Tenir tête se veut aussi une analyse d\u2019une vision individualiste de l\u2019université à laquelle Nadeau-Dubois oppose une conception collective : l\u2019université ne rapporte pas qu\u2019à un individu, elle rapporte aussi à la collectivité, c\u2019est pourquoi elle devrait être financée par les impôts des particuliers et des entreprises à qui incombent de garantir l\u2019égalité des chances, et non par la contribution de l\u2019étudiant.L\u2019essayiste rejoint ainsi les préoccupations de justice sociale d\u2019un John Rawls, préoccupations que le philosophe Michel Seymour a efficacement mises de l\u2019avant dans son essai Une idée de l\u2019université.Il ajoute aux exemples déjà donnés par Seymour celui de l\u2019université au Royaume-Uni qui a connu une hausse importante des droits de scolarité en 2012, hausse qui a été accompagnée par une baisse substantielle des inscriptions.De quoi faire mentir les commentateurs qui estiment que l\u2019accessibilité aux études supérieures n\u2019est pas affectée par les frais de scolarité ! Si la défense d\u2019une université accessible pour tous est convaincante, l\u2019originalité de l\u2019ouvrage de Nadeau-Dubois réside davantage dans sa réflexion sur la démocratie participative.L\u2019auteur de Tenir tête n\u2019était que porte-parole de la CLASSE au printemps 2012, mais ce rôle semble avoir été mal compris par les médias qui voyaient en lui un leader étudiant comme l\u2019étaient ses collègues Martine Desjardins et Léo Bureau-Blouin.Le public et les journalistes étaient peu habitués au mode de fonctionnement d\u2019une organisation comme la CLASSE, où toutes les décisions devaient être prises en assemblée, et on demandait parfois au jeune porte- 133 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 parole de donner sa position sur des enjeux importants, alors qu\u2019il n\u2019avait aucune marge de manœuvre pour s\u2019exprimer.Selon Nadeau-Dubois, cette souveraineté accordée aux assemblées étudiantes a été positive puisqu\u2019elle a permis aux militants de se sentir directement impliqués dans la grève : les décisions n\u2019étaient pas prises d\u2019en haut, c\u2019était la base qui instaurait la direction que prenait le mouvement.Cependant, on constate que le pouvoir important détenu par la base militante de la CLASSE a parfois donné des maux de tête à son porte-parole.L\u2019essayiste revient sur l\u2019épisode où il s\u2019est fait raccrocher au nez par un Simon Durivage furieux de n\u2019obtenir aucune réponse lorsqu\u2019il lui a demandé s\u2019il allait dénoncer la violence des manifestants.Nadeau-Dubois estime qu\u2019il n\u2019avait pas consulté les membres de la CLASSE et qu\u2019il ne pouvait donc pas répondre à Durivage.En août 2012, l\u2019écart entre Nadeau-Dubois et la base militante de l\u2019organisation s\u2019est creusé : le charismatique porte- parole se sentait mal à l\u2019aise de défendre publiquement la grève dans les médias, alors que les assemblées étudiantes des collèges et universités n\u2019avaient pas été consultées depuis des mois.Cruelle ironie : Nadeau-Dubois donnait trop son opinion personnelle selon les militants de la CLASSE, alors que les médias lui reprochaient de ne pas prendre assez position, il était trop modéré pour les militants de la base ; alors qu\u2019à l\u2019extérieur de l\u2019organisation, il était vu comme un radical : « Le statut de porte-parole n\u2019avait rien à envier à celui de fil-de-fériste », conclut-il.Et la question nationale ?Le manifeste de la CLASSE Nous sommes avenir aborde une multiplicité de thèmes tels que le féminisme, le racisme, les ressources naturelles, les nations autochtones, le syndica- 134 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 lisme de combat, mais la question nationale n\u2019y figure malheureusement pas.On pourrait être tenté de dire comme Mathieu Bock-Côté que le printemps étudiant a achevé la transformation amorcée après le référendum de 1995 : les Québécois ne se définissent plus tant par le clivage fédéralisme/indépendantisme, mais bien par le clivage gauche/ droite.Cependant, la présence de Léo Bureau-Blouin au PQ, la participation de Nadeau-Dubois à l\u2019événement souverai- niste « Entêté d\u2019avenir » en octobre 2013 et enfin l\u2019épilogue de Tenir tête \u2013 l\u2019auteur y raconte comment une femme libanaise a pris conscience d\u2019une spécificité québécoise pendant la grève étudiante \u2013 montrent que progressisme et indépendantisme ne sont pas mutuellement exclusifs.Nicolas Bourdon Professeur de littérature, collège Bois-de-Boulogne 135 LIVRES REçUS GASTON DESCHÊNES ET DENIS VAUGEOIS Vivre la Conquête (tome 1) à travers plus de 25 parcours individuels, Septentrion, 2013, 264 pages GABRIEL NADEAU-DUBOIS Tenir tête, LUX, 2013, 224 pages MARTINE DELVAUX Les filles en série.Des Barbies aux Pussy Riot, Éditions du remue-ménage, 2013, 234 pages NORMAND BAILLARGEON Turbulences.Essais de philosophie de l'éducation, PUL, 2013, 148 pages RÉAL BÉLANGER Henri Bourassa.Le fascinant destin d'un homme libre, PUL, 2013, 570 pages LA POINTE LIBERTAIRE Bâtiment 7.Victoire populaire à Pointe-Saint-Charles, Écosociété, 2013, 108 pages NICOLE ROUSSEAU, JOHANNE DAIGLE Infirmières de colonie.Soins et médicalisation dans les régions du Québec, 1932-1972, PUL, 2013, 480 pages MICHEL MÉTAYER Ces paradoxes qui nous habitent, PUL, 2013, 290 pages JONATHAN LIVERNOIS (DIR.) Les affluents partagés.À propos de l'oeuvre d'Yvan Lamonde, PUL, 2013, 236 pages 136 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier 2014 PATRICK IMBERT Les Amériques transculturelles.Les stéréotypes du jeu à somme nulle, PUL, 2013, 346 pages YVAN LAMONDE Trajectoires intellectuelles et politiques des XIXe et XXe siècles québécois, Del Busso Éditeur, 2013, 354 pages FREDERICK BASTIEN Tout le monde en regarde ! La politique, le journalisme et l\u2019infodivertissement à la télévision québécoise, PUL, 2013, 280 pages FRÉDÉRICK GAGNON Les sénateurs qui changent le monde.Le président de la Commission du Sénat américain sur les Relations extérieures et la politique étrangère des États-Unis après 1945, PUL, 2013, 324 pages À quoi sert mon argent ?PLACEMENT À RENDEMENT SOCIAL\" sûr et garanti Largent investi sert à financer partout au Québec des CPE, des agriculteurs biologiques, des coopératives et OSBL d'habitation, des quartiers verts, des commerces équitables, des entreprises d'insertion au travail des theres, des médias sociaux, el.Le choix de Laure Waridel dt 15; \u201cSion 4 Desjardins.Caisse d'économie sidaire Québec ANG b47-1527 Montréal 314 56-0122 Lanaudière 450 75 www.placement.coop L'Action nationale en héritage Legs et dons planifiés Les dons planifiés constituent un apport essentiel pour un organisme comme la Ligue d\u2019action nationale ; tous les dons qu\u2019elle reçoit sont d\u2019une grande importance puisqu\u2019ils permettent d\u2019offrir à nos abonnés une revue de qualité et ce, sans s\u2019éloigner, même avec près d'un siècle d\u2019existence, de sa mission Qu\u2019est-ce qu\u2019un don planifié ?- Les dons immédiats, ceux qui sont mis à la disposition de la Ligue d\u2019Action nationale dès qu\u2019ils sont faits et ; - les dons différés, dons destinés à être remis à la Ligue d\u2019Action nationale à une date ultérieure (ex.: dons testamentaires, d\u2019assurance-vie, fiducie testamentaire, etc.) Vous avez peut-être une police d\u2019assurance-vie de quelques milliers de dollars que vous avez souscrite il y a plusieurs décennies et qui pourrait être cédée à L\u2019Action nationale sous forme de don planifié et contribuer ainsi à la pérennité de la revue.Les dons planifiés font partie intégrante de la planification financière et successorale.Ils peuvent prendre diverses formes, et l\u2019avis d\u2019un planificateur financier professionnel pourra vous aider à choisir l\u2019option la plus avantageuse pour vous.Si dans votre testament vous nommez la Ligue d\u2019Action nationale comme bénéficiaire, faites-le nous savoir afin que nous puissions vous manifester notre reconnaissance.Si vous désirez effectuer un don planifié à la Ligue, nous pourrons vous émettre un reçu pour dons.Contactez-nous si vous avez besoin des conseils du planificateur financier professionnel de la Ligue d\u2019Action nationale.Ligue d\u2019Action nationale \u2013 Programme de dons planifiés a/s : Jacques Martin 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 (514) 845-8533 ou, sans frais , au 1-866-845-8533 Votre date d'échéance est indiquée sur votre feuillet d'adressage Prévenez le coût ! 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Ivan Roy Paul-Émile Roy Michel Taillefer Claudette Thériault Serge Therrien Marcel Trottier \u2020 Réal Trudel Cécile Vanier \u2020 André Verronneau Claude-P.Vigeant Madeleine Voora André Watier Liberté d\u2019expression L\u2019Action nationale ouvre ses pages à tous ceux et à toutes celles que la question nationale intéresse.Respectueuse de la liberté d\u2019expression, elle admet les différences qui ne compromettent pas l\u2019avenir de la nation.La rédaction assume la responsabilité de tous les titres d\u2019articles, mais les auteurs restent responsables du contenu de leurs textes.Rédaction Un article soumis sans entente préalable peut varier de 1500 à 3000 mots alors que le compte rendu d\u2019un livre compte généralement de 1000 à 1500 mots.Les textes sont reçus par internet.Le texte vulgarisé est la forme d\u2019écriture souhaitée.Index Les articles de la revue sont répertoriés et indexés dans « L\u2019index des périodiques canadiens » depuis 1948, dans « Périodex » depuis 1984, dans « Repères » publié par SDM Inc.et à la Bibliothèque nationale du Québec depuis 1985.Reproduction La traduction et la reproduction des textes publiés dans L\u2019Action nationale sont autorisées à condition que la source soit mentionnée.Mise en page Sylvain Deschênes Impression Marquis imprimeur mai-juin 2009 vol.XCIX no 1 L\u2019Action 143 ARTICLES Président Denis Monière Vice-président Christian Gagnon Secrétaire Patrick Sabourin Trésorier Robert Ladouceur Conseillers Isabelle Le Breton Jacques Martin Anne-Michele Meggs Ex Officio Robert Laplante Membres Mathieu Bock-Côté Jean-Louis Bourque Robert Comeau Charles-Philippe Courtois Myriam D\u2019Arcy Catherine Dorion Henri Laberge Josée Lacourse Gilles Lavoie Tania Longpré Danic Parenteau Guillaume Rousseau Michel Sarra-Bournet Simon-Pierre Savard-Tremblay Pierre-Paul Sénéchal Pierre Serré Membres honoraires Christiane Bérubé, Nicole Boudreau, Guy Bouthillier, Jacques Brousseau, Hélène Chénier, Pierre de Bellefeuille, Lucia Ferretti, Yvon Groulx, Léo Jacques, Delmas Lévesque, Yves Michaud, Pierre Noreau, Roméo Paquette, Hélène Pelletier-Baillargeon Membres émérites René Blanchard, Jean-Charles Claveau, Jacques-Yvan Morin, Gilles Rhéaume, Paul-Émile Roy Mission La Ligue d'action nationale est l'éditrice de la revue L'Action nationale.Sa mission est d'être un carrefour souverainiste où se débattent les aspirations de la nation québécoise comme collectivité de langue française suivant une tradition de réflexion critique, d\u2019indépendance et d\u2019engagement, à partir des situations d\u2019actualité qui renvoient aux enjeux fondamentaux de notre avenir collectif.LA LIGUE D\u2019ACTION NATIONALE L'Action nationale 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514-845-8533 sans frais, 1-866-845-8533 Pour nous joindre par courriel : revue@action-nationale.qc.ca www.action-nationale.qc.ca Envoi de Poste-Publications\u2013Enregistrement N° 09113 ISSN-0001-7469 Dépôt légal : Bibliothèque nationale du Québec Périodicité : 10 numéros par an L\u2019Action nationale est membre de la SODEP www.sodep.qc.ca 1 an 2 ans 10 numéros 20 numéros Abonnement 80 $ 140 $ (70,22 $ + taxes) (122,89 $ + taxes) Abonnement de soutien 175 $ 300 $ Étudiant 45 $ 80 $ (39,50 $ + taxes) (70,22 $ + taxes) Institution 140 $ 235 $ (122,89 $ + taxes) (206,28 $ + taxes) Autres pays 150 $ 275 $ Abonnement PDF 55 $ 95 $ 48,28 $ + taxes 83,39 $ + taxes TVQ 1012563392 TQ0002 TPS 11901 9545 Version numérique Tarifs 2014 Paiement par chèque ou carte de crédit VISA ou MASTERCARD \u2022 paiement internet sécurisé dans notre site \u2022 par la poste \u2022 par téléphone Paiement électronique ou au guichet (renouvellement d'abonnement) \u2022 chez Desjardins et dans les institutions financières participantes "]
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