L'action nationale, 1 octobre 2014, Octobre
[" Référendum Leçon écossaise ?destiNation Converger doit devenir notre obsession Enseignement de l'histoire au Québec Un survol historique et idéologique L \u2019 A C T I O N N A T I O N A L E \u2013 v o l u m e C I V n u m é r o 8 \u2013 O c t o b r e 2 0 1 4 volume CIV numéro 8 OCTOBRE 2014 envoi de publication PAP N° 09113 N° de la convention 0040012293 L\u2019Action L\u2019Action Octobre 2014 vol.CIV no 8 Une entreprise québécoise en affaires depuis 1907 simplex.ca \u2022 Montréal : 1 .800.361.1486 \u2022 Q u é b e c : 1 .8 0 0 .2 8 4 .7 5 7 1 \u2022 O t ta w a : 1 .8 8 8 .4 0 8 .8 8 0 7 36 succursales pour mieux vous servir Heureuse de participer à la construction de la publication de la référence québécoise.Une entreprise québécoise en affair s depuis 1907 simplex.ca \u2022 Montréal : 1 .800.361.1486 \u2022 Q u é b e c : 1 .8 0 0 .2 8 4 .7 5 7 1 \u2022 O t ta w a : 1 .8 8 8 .4 0 8 .8 8 0 7 36 succursale po mi ux vous s rvir Heureuse de participer à la constructi de la publication de la référence québé oise.40 L'oeuvre en couverture, Les vendanges, est une acquisition récente du Musée national des beaux-arts du Québec.En 2009, on y saluait la mémoire de cette femme unique qui, avec la fibre, la laine et le métal, a réalisé une oeuvre éblouissante transgressant les frontières de la tapisserie et de la sculpture pour venir habiter plusieurs de nos espaces publics.Micheline Beauchemin a parcouru le monde afin de nourrir son art réalisé dans la quiétude de son atelier à Grondines.Ses pièces grandioses ont connu un rayonnement international.On les retrouve dans nombre d\u2019espaces publics à Tokyo comme à San Francisco, à Montréal, à Québec, à Ottawa et à Toronto.Elle a reçu plusieurs distinctions, dont le prix Paul-Émile-Borduas en 2005 et le Prix du Gouverneur général en arts visuels en 2006.« Micheline Beauchemin, dont le nom demeure encore méconnu, a apporté une contribution unique à l'art d'ici par le souffle et l'ampleur de ses réalisations.Elle habite de nombreux édifices par son art lumineux et monumental.Le Saint-Laurent et l'hiver ont été ses grandes sources d'inspiration, et elle en a traduit le mouvement et le rayonnement dans un oeuvre qui invite à la méditation et à la contemplation », ajoutait Laurier Lacroix, commissaire de l\u2019exposition Micheline Beauchemin.Fleuve de lumière en 2009.Dans Le Devoir, Frédérique Doyon saluait l'exposition ainsi : « Les oeuvres de Micheline Beauchemin ont gagné en reflets, en textures et en volumes au fil de ses recherches sur les fibres naturelles et synthétiques, qui l'ont menée du Japon en Amérique du Sud.Jusqu'à devenir des sculptures, dont la toute dernière, Soleil (2008), égaye la Tohu de ses faisceaux de fibre optique et de verre recyclé.En tapisserie, elle utilisait notamment un fil d'aluminium aux finis d'or et d'argent.Essentiel, son travail de la lumière s'inspirait des paysages du fleuve qui l'aura vue grandir à Sorel et finir son oeuvre à Grondines.» En couverture Micheline Beauchemin (Longueuil, 1930 - Québec, 2009) LES VENDANGES Verre, plomb et aluminium profilé, 129,8 x 177 cm Montréal, 1958 Don de la famille Trempe Succession Micheline Beauchemin/SODRAC (2013) 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514-845-8533 Numéro sans frais : 1-866-845-8533 Télécopieur : 514-845-8529 revue@action-nationale.qc.ca www.action-nationale.qc.ca Directeur : Robert Laplante Directeur adjoint : Sylvain Deschênes Comité de rédaction : Mathieu Bock-Côté, sociologue et chroniqueur ; Sylvain Deschênes ; Lucia Ferretti, professeure (UQTR) ; Lise Lebrun, animatrice communautaire ; Sylvie Ménard, Centre d\u2019histoire des régulations sociales (UQAM) ; Denis Monière, professeur (Université de Montréal) ; Michel Rioux, journaliste ; Patrick Sabourin, doctorant INRS\u2013Urbanisation Culture Société, Pierre Serré, chercheur.Membres du jury du prix André-Laurendeau : Martin Pâquet (Université Laval), Christian Rioux (correspondant du Devoir à Paris) Membres du jury du prix Richard-Arès : Lucille Beaudry (science politique, UQAM) ; Robert Comeau (histoire, UQAM) ; Simon Langlois, (sociologie Université Laval) Animation du séminaire de lecture : Mathieu Bock-Côté L\u2019Action POUR LE TEXTE ET LE CONTEXTE ENCOURAGER LA ISCUSSION SOMMAIRE Éditorial Une exigence logique, un impératif catégorique - Robert Laplante 4 Articles destiNation Converger doit devenir notre obsession - Claudette Carbonneau 10 Référendum Leçon écossaise ?- Pierre Serré 15 Un survol historique et idéologique de l\u2019enseignement de l\u2019Histoire au Québec - Félix Bouvier 21 Faut-il étouffer les passions politiques ?- Mathieu Bock-Côté 34 L\u2019héritage spirituel du Québec - Marc Laroche 44 Illusion et fuite chez les souverainistes - Sébastien Bilodeau 58 Canada Le nom qu\u2019on nous a chipé et le pays pour lequel on n\u2019a jamais voté - Jean-Claude Soulard 63 Vers 2017 : réforme constitutionnelle ?- Charles-Philippe Courtois 81 Un correcteur systémique de la corruption - Édouard Cloutier 86 L\u2019autre épopée d\u2019un petit Canada modèle et insulaire - Simon Couillard 90 Lire Primeur Le souverainisme de province - Simon-Pierre Savard-Tremblay 105 Lire les essais FRÉDÉRIC BÉRARD La fin de l\u2019État de droit ?118 JÉRÔME BLANCHET-GRAVEL Le nouveau triangle : gauche, islam et multiculturalisme 124 Livres reçus 131 4 ÉDITORIAL Robert Laplante* UNE EXIGENCE LOGIQUE, UN IMPÉRATIF CATÉGORIQUE Entre les manifestations de solidarité et les attitudes compensatoires d\u2019une bataille livrée par procuration, la frontière était mince.Plusieurs l\u2019auront franchie allègrement, ce qui aura donné beaucoup de babillage médiatique tout en provoquant néanmoins, des redites et rappels pathologiques dont les significations politiques n\u2019ont pas toutes été tirées, tant s\u2019en faut.Nous serons vite passés des Highlands aux bas-fonds de la politique canadian.Ainsi aurons-nous eu droit au retour du spectral Stéphane Dion, tout heureux de bomber le torse devant les caméras pour vanter sa camelote de Clarity Bill et pour poser au grand théoricien de la démocratie.Il était pathétique à voir, tout autant que ceux-là qui ont accepté de lui donner la réplique, s\u2019enlisant encore et toujours dans une pensée étrangère et hostile à notre peuple et à son existence.Il était patent, en effet, que ce que cet intermédiaire utile avait à dire n\u2019avait rien de la recherche d\u2019un dialogue fécond et tout de la menace voilée et des sous-entendus pernicieux.Il fallait l\u2019entendre ergoter sur les périls que ferait subir à la démocratie un vote à 50 % plus une des voix pour un « choix aussi grave » que celui de l\u2019indépendance alors que les difficiles négociations qui s\u2019ensuivraient seraient susceptibles d\u2019amener nombre de citoyens à regretter leurs votes et à vouloir revenir en arrière.Il a toujours la manière, l\u2019homme qui a soutenu que la meilleure façon de faire reculer les 5 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 appuis à l\u2019indépendance reste celle de la force : faites-les souffrir a-t-il déjà soutenu, grisé par les applaudissements de l\u2019establishment torontois trop heureux de voir que l\u2019Indirect rule faisait toujours d\u2019excellentes recrues.Drapé dans la vertu, il nous aura refait le coup du videur sophistiqué.Sous de savantes élucubrations aux allures de carottes philosophico-politiques se profilait le bâton canadian.Le Canada ne fera pas dans la dentelle.Il nous tient dans un carcan et sa poigne restera ferme.Il faut vraiment faire semblant de découvrir des faits troublants pour accorder du sérieux aux Jean Lapierre et Chantal Hébert de ce monde qui nous font le coup du grand dévoilement avec du mémérage post-référendaire.La seule question que l\u2019ouvrage devrait poser est celle de la nature d\u2019un régime aussi fourbe et l\u2019intérêt que notre peuple aurait encore à s\u2019y laisser encarcaner.Il ne s\u2019est pas écoulé quarante-huit heures avant que les partis politiques anglais ne commencent à branler dans le manche et à laisser entendre que les promesses ne seraient peut-être pas tenues.Et un jour de plus pour que Salmond commence à interpréter le résultat comme une arnaque et s\u2019interroge à voix haute sur le bien-fondé d\u2019une stratégie politique \u2013 le référendum \u2013 qui laisse les indépendantistes dans une position d\u2019extrême vulnérabilité devant les gigantesques moyens de propagande d\u2019un État au surplus en mesure d\u2019instrumentaliser la quasi-totalité du complexe médiatique.Et voilà le SNP engagé dans des débats qui ont épuisé le Parti québécois et dévoyé le combat pour l\u2019indépendance\u2026 En attendant que le cirque médiatique reparte à l\u2019occasion du référendum que les Catalans tiendront contre Madrid et sans avoir droit de le nommer comme tel, les indépendantis- 6 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 tes québécois auraient intérêt à retenir la leçon primordiale de leur campagne : une action militante visant la mobilisation de la société toute entière.Les indépendantistes catalans ont mis des années à investir tous les lieux où ils pouvaient gagner de l\u2019influence pour faire progresser leur lecture de la situation, pour relever le niveau de compétence civique de leurs concitoyens et les outiller pour construire une conscience nationale forte.Ils n\u2019ont pas seulement évoqué le goût de la liberté, ils se sont immiscés dans tous les interstices du pouvoir, grappillant centimètre par centimètre les zones d\u2019influence où faire prévaloir la capacité de lecture et de promotion de l\u2019intérêt national.Voilà une leçon à retenir d\u2019ores et déjà du proche rendezvous catalan.Les indépendantistes doivent se faire présents partout : commissions scolaires, groupes de pression, conseils d\u2019administration des universités, des cégeps, des hôpitaux, partout où se définit l\u2019intérêt public.Ils doivent y œuvrer à découvert, faisant sans relâche le procès du régime et faisant valoir en quoi et comment l\u2019existence institutionnelle dans le cadre provincial empêche de bien poser et de bien servir notre intérêt national.La gestion provinciale est toxique, elle contraint à fonctionner dans un univers de compromis bancal qui force à intérioriser les contraintes du régime, à vivre aux conditions que nous fixe le Canada.Il ne sert à rien de se perdre en spéculations sur la pertinence ou pas de tenir un référendum ou sur la mécanique d\u2019une éventuelle reprise de l\u2019initiative politique par la formulation de divers scénarios de propositions de négociations avec le Canada.Il a réglé notre sort et n\u2019entend guère revenir sur un dossier clos.Il utilisera certes des leurres et ne manquera pas de mobiliser des concierges pour vanter le bonne-ententisme et laisser miroiter l\u2019ouverture au dialogue (patient, cela va de soi !), mais ce sera que pour faire diver- 7 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 sion et manipuler les élites velléitaires d\u2019un Québec frileux.Le travail que nous avons d\u2019abord à faire est de reconquérir tous les espaces de la société civile pour débusquer toutes les représentations tordues que distille la pensée annexée, pur produit de la gestion provinciale.Il faut partout faire valoir une vision claire de ce que nous dicte notre intérêt national pour faire comprendre en quoi le consentement aux contraintes du régime nous éloigne de la construction de notre maison.Pour cela, il faut s\u2019attaquer à la formulation d\u2019une véritable doctrine à placer au fondement des actions à entreprendre et des débats à mener.Bien fait, ce travail permettra de définir le contexte dans lequel un mandat électoral pourra être sollicité.Le projet d\u2019indépendance est d\u2019abord aspiration à la liberté.Pour en donner le goût il faut non seulement faire voir les chaînes et les entraves, il faut en débusquer les points d\u2019ancrage.Quand ils apparaîtront pour ce qu\u2019ils sont, les problèmes de la province ne seront plus vus dans l\u2019espace de solution canadian.Un mandat de réaliser l\u2019indépendance apparaîtra alors comme une exigence logique, un impératif catégorique.q ef YB re ae \\ mis {+ 111 VINS Yr rl rs | a 7 I \\ D IGI J fii hy hg \u2018 LIVRES POUR'VOS i\" | CELEBRATIONS)» li AT re av = æ ea a a WW.Vignobleriviereduchene.ca/commande 00007 PRET @ Rivière du Chêne CHEE 807, ch.de la Rivière-Nord = LE lw Saint-Eustache J7R OJ5 IN MONDE, 450 491-3997 | » a ÉRA i ONL nac (si) PORTÉ LTE Lge) ROSS AE; À re 457 AISÉE 15 A ru Es éal LS pt er 12 y he ay Nid i I Ty .ete PAS i Li Xxx VE fi 3 | Mario Beaulieu le nouveau chef du Bloc québécois élu en juin par les militants sera le conférencier du souper annuel de L\u2019Action nationale au Lion d\u2019Or le vendredi 24 octobre 2014.Comme chaque année, le coût du billet \u2013 125$ \u2013 comprend le repas gastronomique du Petit Extra, le vin, les taxes, le service et un reçu pour fins fiscales de 75$.Billets en vente à la boutique internet, mais aussi par la poste avec le formulaire ci-joint ou plus simplement par téléphone avec votre carte de crédit 514-845-8533 ou sans frais 1 866 845-8533 Ardent défenseur de la langue française et indépendantiste déterminé, Mario Beaulieu a d\u2019abord démontré de façon éclatante ses talents pour la mobilisation en réunissant près de 2000 signatures en moins de deux semaines afin de se présenter à la course à la direction et la remporter en coiffant un adversaire qui comptait déjà sur l\u2019appui du caucus du parti.C\u2019est sur une base militante qu\u2019il compte maintenant recomposer les forces pour redonner au Bloc la place qui lui revient à Ottawa en 2015.Au cours des dernières années, les mouvements Montréal français et Québec français dont il était l\u2019instigateur au sein de la Société St-Jean-Baptiste ont fait ressortir l\u2019importance de la mobilisation et de la concertation des organisations de la société civile nécessaires à la poursuite de la lutte pour l\u2019indépendance du Québec.Venez assister à ce qui pourrait bien être un jalon important dans la reconquête du pouvoir qui échappe à notre État.La comédienne Lucie Laurier animera la soirée. 10 ARTICLES Claudette Carbonneau* destiNation CONVERGER DOIT DEVENIR NOTRE OBSESSION** Souverainiste convaincue, militante engagée dans diverses causes depuis des décennies, je souhaite partager avec vous le diagnostic que je pose sur l\u2019impasse dans laquelle nous nous retrouvons collectivement.J\u2019ai mal au Québec qui se profile sous mes yeux.Un Québec qui ploie sous un fort vent de démolition.Un Québec qui n\u2019aurait pas d\u2019autres ambitions que de se fondre dans la moyenne canadienne.Un Québec qui n\u2019aspirerait qu\u2019à devenir le plus moyen des Canadiens.Tout cela m\u2019est insupportable ! On est en train de laminer nos plus chères réalisations collectives, nos aspirations les plus profondes et nos valeurs communes.Le gouvernement Couillard s\u2019attaque à tout ce qui dépasse : assurance parentale, services de garde, culture, vitalité de nos régions, protection du grand fleuve et de son habitat marin et humain, présence internationale, etc.Bref, nous reculons tant sur le front social que ce sur quoi repose aussi notre identité.* Ex-présidente de la Confédération des syndicats nationaux (CSN), poste qu\u2019elle a occupé de 2002 à 2011 ** Allocution prononcée à l\u2019occasion du rassemblement citoyen destiNation (20-21 septembre 2014) 11 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 Comment diable en sommes-nous arrivés là ?Que faire surtout pour nous reprendre en main, pour se réapproprier ce que nous sommes, pour être réellement maîtres de nos choix ?Les réponses à ces questions sont multiples.Toutefois, deux éléments sont incontournables pour poser le bon diagnostic et pour pouvoir mieux rebondir.D\u2019abord, il faut reconnaître que le projet d\u2019indépendance est en panne.L\u2019adhésion populaire est à son plus bas niveau.Elle connaît un creux historique.Un immense besoin de dépoussiérer le projet d\u2019indépendance se fait aussi sentir.Une grande soif d\u2019idées nouvelles, pour revitaliser le projet, tenaille de plus en plus les militants.Les indépendantistes écossais viennent d\u2019ailleurs de nous servir une belle leçon à ce chapitre, malgré le Non crève-cœur qu\u2019ils ont reçu.Chez nous, nous aurons besoin de réhabiliter le mot LIBERTÉ qu\u2019on s\u2019est fait confisquer par la droite.Nous aurons besoin de nous redonner le goût de conquérir nos libertés collectives, pour faire des choix qui nous ressemblent, mais aussi qui nous rassemblent.Nous aurons besoin de retrouver le goût d\u2019agir pour bâtir un avenir qui soit à la mesure de nos aspirations et de nos rêves.Tout cela est bien beau.Tout cela peut faire vibrer.Mais tout cela surtout est impossible à réaliser, si on ne développe pas l\u2019obsession de converger.Convergence et toujours convergence.On vit dans une société plurielle, diversifiée, une société plus éduquée et plus critique.L\u2019ère des majorités écrasantes et des « à droite ou à gauche toutes » est révolue.Par delà ce qui peut nous unir, les différences sont bien présentes et elles sont là 12 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 pour rester.On ne peut pas gommer ces réalités, qui traversent toutes les sociétés modernes, avec une approche strictement volontariste et des slogans creux et vite perçus comme insultants ou irréalistes du type : « Rentre à la maison ».Plus que jamais il faut pratiquer l\u2019écoute, l\u2019ouverture, la tolérance, le respect de l\u2019autre.Il faut innover.Il faut évaluer correctement et avec beaucoup de réalisme le socle sur lequel on peut se rejoindre et construire.Il faut travailler à ce qui nous rassemble, entre souverainistes d\u2019abord, mais aussi avec les Québécois de toutes origines et avec les nationalistes plus mous.C\u2019est pourquoi nous avons un énorme travail à faire en investissant massivement les structures non partisanes de la société civile.Je pense ici au Conseil de la souveraineté, qui tente de se restructurer pour mieux fédérer les indépendantistes et établir des ponts avec les partis politiques qui demeurent des acteurs incontournables.Ensemble, nous devons redéfinir le projet indépendantiste, un projet qui appartient d\u2019abord au peuple québécois.Ensemble, nous devons travailler à le « départisaniser ».Il faut surtout faire plus et réfléchir aussi sur le chemin qui mène à l\u2019indépendance.Sur cette route, le référendum ne peut être que l\u2019étape ultime.Entre temps, le projet d\u2019une constituante peut nous faire avancer.D\u2019autres voies méritent aussi d\u2019être explorées.Il faut une fois de plus s\u2019ouvrir et accepter de sortir des chapelles et de nos vieilles certitudes.Il faut convaincre, être contagieux, remobiliser et cesser d\u2019agir comme repoussoir à cause de nos éternelles chicanes et divisions ! Voilà qui nous amène à ce deuxième élément tout aussi incontournable d\u2019un vrai diagnostic.Le Québec est dans 13 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 l\u2019impasse et y restera malheureusement, tant et aussi longtemps, qu\u2019il peinera à faire élire une majorité d\u2019indépendantistes à l\u2019Assemblée nationale.Ce blocage interne n\u2019est pas propre à la dernière élection.Il remonte à beaucoup plus loin dans le temps.Le vote en faveur d\u2019une formation indépendantiste est en recul depuis plusieurs élections.Malgré la multiplication des partis indépendantistes, il faut voir là une tendance lourde, qui nous ramène à la fin des années 1990.Les partis indépendantistes ne peuvent pas sortir gagnants de cette situation.Le citoyen reste le grand perdant.Il voit aujourd\u2019hui son gouvernement remettre en question plusieurs de ses choix de société, sans même qu\u2019il ne soit nécessaire de s\u2019être fait élire par une majorité de l\u2019électorat pour ce faire.En outre, nous nous éloignons du pays en acceptant d\u2019être représentés par une proportion plus grande de fédéralistes qu\u2019on n\u2019en compte dans la population ! Les partis indépendantistes ne conviendront jamais d\u2019une stratégie pour sortir de ce bourbier, s\u2019ils cherchent individuellement une solution qui les avantage et leur permet de se démarquer les uns par rapport aux autres.Il faut que le gain recherché soit collectif.Il faut que tous les partis indépendantistes, tous les indépendantistes et globalement tous les citoyens, pris dans leur ensemble, y trouvent leur compte.Les bonnes idées n\u2019ont pas manqué ces dernières années pour tenter de nous sortir de l\u2019impasse : entente électorale, primaire souverainiste, socle de revendications communes, réforme du mode de scrutin.Rien n\u2019a, à ce jour, permis aux partis politiques de transcender leurs divisions.En fonction de l\u2019élection de 2018, tout sera à nouveau sur la table. 14 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 Espérons que, cette fois-là, le diagnostic sera clair.Le problème n\u2019est pas conjoncturel, il est devenu structurel.Pour le résoudre, il faut penser convergence et convergence.Il ne peut pas y avoir de renouveau de l\u2019approche indépendantiste qui soit digne de ce nom, sans que les partis politiques concernés n\u2019accouchent d\u2019une solution à ce problème qui désespère de plus en plus les militants et qui éloigne les citoyens qu\u2019il reste à convaincre.À plus long terme, il faudra se résoudre à comprendre qu\u2019à tout problème structurel, il faut trouver une solution structurelle et structurante.La révision du mode de scrutin en fait partie.Le modèle uninominal à un tour s\u2019accommode mal de la diversité.Et quand il la malmène, c\u2019est la démocratie tout entière qui se dérègle.C\u2019est aussi l\u2019option souverainiste qui bat en brèche et qui n\u2019arrive pas à prendre sa place.En terminant, je nous invite à nous baigner dans ce qui doit devenir une obsession collective : converger et trouver des voies de passage.C\u2019est le seul antidote que je connais au mal qui nous paralyse et qui dresse un solide barrage sur le chemin du pays.q 15 ARTICLES Qu\u2019est-ce que le Québec et le Canada peuvent apprendre du référendum écossais ?Tout d\u2019abord, que ce que peut nous apprendre notre propre histoire s\u2019efface petit à petit devant l\u2019actualité, le babillage et les rapports de pouvoir politiques.Ensuite, que la science politique est ravalée à des questions d\u2019opinion, diminuant son caractère scientifique.Enfin, que les commentaires empressés sur le référendum écossais ne font qu\u2019épaissir le brouillard.Le premier point du référendum de 1995 à rappeler est que l\u2019option du OUI a failli l\u2019emporter en raison de la mobilisation de centaines de milliers de militants au cours de la campagne référendaire.Après répartition des répondants discrets des sondages (1/4 au OUI, 3/4 au NON), la progression du OUI avant l\u2019arrivée de Lucien Bouchard est identique à celle ayant suivi son arrivée.Ce qui a été mis en marche avant M.Bouchard s\u2019est poursuivi après.Une semaine de délibération (de campagne) de plus aurait peut-être donné le OUI gagnant.M.Bouchard n\u2019a pas aimé, pas plus que Jean Chrétien et ses acolytes, qui ont dépeint les Québécois comme êtres irrationnels hypnotisés par le magnétisme de leur messie.La tricherie a d\u2019autre part influencé le verdict Pierre Serré* Référendum LEçON ÉCOSSAISE ?* Ph.D.sc.politique, pspedrito9@gmail.com 16 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 final.Une participation de 93,5 % quand le vote n\u2019est pas obligatoire n\u2019est pas normale pour tout spécialiste des élections.Il fallait investiguer.Ce qui nous amène à ceci : le premier facteur expliquant la victoire du NON en 1995 est le vote bloc des non-franco- phones, expliquant 95 % du vote.Autant il est vrai d\u2019affirmer que le vote linguistique explique le résultat qu\u2019il est faux d\u2019affirmer qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un vote ethnique.Au Québec, le vote est affaire de langue, non d\u2019héritage ethnique ou linguistique puisque la langue maternelle explique moins bien le vote que la langue d\u2019usage à la maison.Et cela marque la politique québécoise depuis plus de 40 ans.Le Québec n\u2019est pas une société intégrée sur le plan des comportements électoraux ni des allégeances nationales puisqu\u2019il y vit des Québécois d\u2019abord et des Canadiens d\u2019abord, avec comportements électoraux conséquents.Outre le comportement électoral, la langue explique aussi les résultats électoraux.Grâce au vote bloc des non-fran- cophones, les libéraux détiennent invariablement de 35 % à 40 % des sièges avant toute campagne électorale.Globalement, le mode de scrutin majoritaire multiplie le poids électoral des non-francophones par six à l\u2019échelle québécoise : francophones et non-francophones sont donc nez à nez.Ces derniers ont renversé le vote francophone aux élections de 1989 et au référendum de 1995.Ils ont porté au pouvoir le PLQ de Jean Charest en 2003, 2007 et 2008, ceux de Philippe Couillard en 2014, chaque fois contre le vote de la majorité des francophones.Comment postuler l\u2019unicité de la nation et le caractère ambigu et faible de la volonté des Québécois sachant cela, comme le faisait récemment le poli- tologue Guy Laforest, avant lui le philosophe Daniel Jacques, le défunt politologue Léon Dion ?« Par quelle magie du langage peut-on inclure de force » des groupes d\u2019allégeance 17 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 canadienne à la « Communauté politique francophone » ?Comment également avoir le droit de discourir des clivages des générations, des genres, des régions, du vote de telle ou telle minorité, des intérêts des handicapés ou des minorités visibles, mais jamais du clivage et du facteur électoral premier, fondé sur la langue, ni du vote des francophones ?Les recherches en comportement électoral ont aussi spécifié qu\u2019une proportion importante d\u2019immigrés est composée de francophones, de francisés et de francotropes, que ceux-ci ont voté presque de la même manière que les francophones en 1995, si bien qu\u2019environ 25 % du total des immigrés et de leurs descendants ont voté OUI.En Écosse, le vote ne peut évidemment pas être question de langue, puisqu\u2019Écossais et Anglais partagent la même.En revanche, les uns et les autres possèdent une identité nationale différente qui a servi de base au vote.Entre eux, comme ici, les immigrés, moins favorables à l\u2019indépendance (environ 35 % au OUI).Écossais et Québécois se rejoignent donc quant aux immigrés.La sinistre réputation de « nationalistes fermés » des Québécois, dont a souffert la première ministre Pauline Marois lors de sa visite au premier ministre écossais en janvier 2013, ne tient pas.Les indépendantistes québécois sont parvenus à un cheveu de la victoire en 1995 non pas en raison d\u2019un discours éthéré sur les beautés de la liberté politique, mais pour une raison beaucoup plus concrète.Le rejet du Québec par le Canada anglais, symbolisé par les échecs des Accords du lac Meech en 1990 et de Charlottetown en 1992, a illustré les rapports de pouvoir entre le Québec et le Canada hors Québec, le premier dominé, le second, dominant.Point n\u2019est besoin d\u2019être plus riche ou moins riche que la nation dominante.Seul compte le rapport de domination politique (l\u2019inégalité démographique, le partage inégal des pouvoirs et 18 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 des ressources, des institutions nationales qui ne sont pas binationales).Les États multinationaux survivent quand ils offrent des aménagements politiques assurant pérennité et satisfaction à chaque partenaire.Pour y arriver, l\u2019État central doit rechercher l\u2019adhésion dans l\u2019honneur et l\u2019enthousiasme, en respectant le droit à l\u2019autodétermination, en reconnaissant le droit des nations minoritaires d\u2019adopter des lois assurant leur survie, en garantissant que les institutions communes ne peuvent être modifiées sans l\u2019accord de la nation minoritaire, etc.La commande est peut-être élevée, mais elle correspond à l\u2019atteinte d\u2019un stade supérieur du développement démocratique que toute nation multinationale doit atteindre.Et certains pays y arrivent.Contrairement aux Écossais, les Québécois ont un système politique parmi les plus conservateurs et les plus favorables aux grandes corporations.Pour tout parti indépendantiste porté au pouvoir avec une minorité des voix, le référendum y est un passage obligé.Cette stratégie est inutile dans les régimes où une majorité des élus représentant une majorité de la population décide de déclarer l\u2019indépendance.L\u2019Écosse ne baigne pas dans le même contexte.Par contre, le gouvernement britannique comme le gouvernement canadien reposent sur des institutions très conservatrices, non seulement hostiles au changement, mais aussi ultranationalistes, hostiles aux revendications des minorités nationales, fortement centralisatrices.Avec les menaces, le gouvernement britannique a promis de réformer son système politique dans les mois à venir.Déjà, le discours du premier ministre conservateur David Cameron s\u2019apparente au discours trompeur adopté par Ottawa en 1980 et en 1995.Des promesses qui ne se sont montré le bout du nez que lorsqu\u2019il y eut menace réelle de victoire indépendantiste.Londres a donc parlé, avant le référendum, d\u2019un 19 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 vague octroi de nouveaux pouvoirs pour l\u2019Écosse en matière de budget, de taxation et de politiques sociales.Mais déjà, la proposition s\u2019accompagne d\u2019un échéancier invraisemblable- ment court.S\u2019est ajoutée la condition de céder ces nouveaux pouvoirs à toutes les nations constitutives du Royaume-Uni (Angleterre, Écosse, Pays de Galles, Irlande du Nord), en plus de permettre aux citoyens de ces nations de s\u2019exprimer sur les réformes politiques décidées par le gouvernement.Une mélodie connue au Québec.Ces promesses devront déboucher sur des résultats acceptables pour les Écossais et pour les Anglais, les Gallois, les Irlandais\u2026 Non sur des réformes contraires aux promesses, comme celles faites aux Québécois par les gouvernements fédéraux en 1980 et en 1995.L\u2019Écosse et le Québec divergent quant aux suites à donner aux promesses rompues.Disposant d\u2019un système plus dynamique et plus enclin au nationalisme, l\u2019Écosse a la capacité de rebondir et de s\u2019engager vers son indépendance si d\u2019aventure elle se trouvait devant un mur britannique.Quant au Québec, s\u2019il est une chose que l\u2019histoire a montrée, c\u2019est l\u2019incapacité de l\u2019Assemblée nationale de s\u2019unir contre des promesses rompues par le Canada anglais.Les non-francophones ont un poids déterminant sur l\u2019un des partis définissant la politique québécoise, un poids accentué par l\u2019évolution des dernières décennies.Une « union sacrée » des partis n\u2019y est pas possible.Comme si cela ne suffisait pas, les partis indépendantistes refusent constamment d\u2019adopter des mesures faisant justice aux francophones de crainte de mettre en danger la stratégie référendaire, et notamment si ces mesures risquent de hérisser le Parti libéral du Québec, où l\u2019influence des non- francophones est à son sommet quand il est dans l\u2019opposition.Les 750 000 admissions d\u2019immigrants de 1996 à 2013, à 85 % non francophones, ont élargi le mur opposé à l\u2019in- 20 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 dépendance.Elles ont également modifié en profondeur le système partisan, désormais multipartiste à parti dominant, le Parti libéral, système où sont évidemment réduites les chances du Parti québécois d\u2019accéder majoritaire au pouvoir.Ces facteurs conjugués, il ne saurait y avoir de troisième référendum en vue.C\u2019est là que l\u2019exemple écossais peut inspirer.Les négociations des mois à venir montreront que la démocratisation des institutions introduit un nationalisme affirmé dans les relations entre Londres et Edimbourg.C\u2019est à partir de maintenant qu\u2019il faudra observer avec attention comment s\u2019ouvrira la voie vers l\u2019indépendance.q 21 ARTICLES Félix Bouvier* UN SURVOL HISTORIQUE ET IDÉOLOGIQUE DE L\u2019ENSEIGNEMENT DE L\u2019HISTOIRE AU QUÉBEC Ces dernières années, j\u2019ai eu le bonheur de diriger une équipe formidable qui s\u2019est penchée de façon approfondie sur l\u2019enseignement de notre histoire nationale depuis ses origines, dans les années 18301.L\u2019ouvrage qui en est sorti s\u2019est principalement intéressé aux manuels scolaires, aux programmes et aux discours.L\u2019objet principal de cet article est plutôt de mettre en lumière l\u2019oscillation entre les deux grands types de lectures de l\u2019histoire (ou idéologies historiennes) qui ont structuré cet enseignement au fil des générations.Il s\u2019agit des lectures bonne- ententiste et nationaliste, bien sûr.Dès les débuts de l\u2019histoire nationale comme discipline scolaire, vers 1830, s\u2019impose une histoire bonne-ententiste ; celle-ci fait bonne place à la magnanimité du conquérant anglais depuis 1760, tandis que sont tues ou marginalisées les frictions ayant existé entre les groupes nationaux vivant au Québec.Ce courant n\u2019a jamais cessé d\u2019être présent dans l\u2019enseignement de notre histoire.Mais à côté de lui, une histoire nationaliste a aussi été enseignée et diffusée à partir du milieu du XIXe siècle : celle-ci met davantage l\u2019accent sur les enjeux liés à la domi- 1 Bouvier, Félix, Michel Allard, Paul Aubin et Marie-Claude Larouche (dir.) (2012).L\u2019histoire nationale à l\u2019école québécoise : regards sur deux siècles d\u2019enseignement, Septentrion, 508 p.* Félix Bouvier, historien et didacticien, Université du Québec à Trois-Rivières 22 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 nation politique, économique, sociale et culturelle anglaise puis canadienne-anglaise et sur la recherche d\u2019affirmation politique des Francophones depuis la Conquête.Le premier manuel scolaire Joseph-François Perreault est l\u2019auteur en 1831 du premier manuel scolaire dédié à l\u2019enseignement de l\u2019histoire nationale2.Ce manuel est suivi de plusieurs autres deux ans plus tard.Perreault s\u2019inspire largement de William Smith, un Anglais débarqué à Québec en 1786 et qui a écrit une History of Canada3.Rédigé et publié au début de la décennie 1830, donc plus de deux générations après la Conquête, la vision de Perreault est limpide quant à ce qui devrait être enseigné de cet événement charnière4 : Il semble que la Providence m\u2019a préservé presque seul, de toute la génération existante lors de la Conquête du Canada, pour rendre hommage aux Anglais de la conduite sage et judicieuse qu\u2019ils ont tenue envers les Canadiens ; des grâces et faveurs que leur Roi leur ont accordées et des avantages qui sont résultés [sic] aux uns et autres.Puisse ce petit ouvrage imprimer ces bienfaits dans le cœur de leurs Enfants [sic], leur faire aimer et soutenir les intérêts d\u2019une Nation qui les a, en toutes occasions, bravement protégé, défendu, et n\u2019a cessé d\u2019accumuler les faveurs sur le Pays5.2 Perreault, Joseph-François (1831).Abrégé de l\u2019histoire du Canada, première partie, Depuis sa Découverte jusqu\u2019à la Conquête par les Anglais en 1759 et 1760, première édition, Thomas Cary et cie, Québec, 123 p.3 William Smith (1815).History of Canada : from its first discovery to the year 1791, Québec, John Neilson, 2 vol.4 Michel Allard (2012).« L\u2019enseignement de l\u2019histoire nationale (1831- 1873).Du premier manuel au premier programme », dans Bouvier, F.et al., op.cit., p.30.5 Perreault, Joseph-François (1833).Abrégé de l\u2019histoire du Canada, deuxième partie, Depuis la Conquête par les Anglais en 1759 et 1760 jusqu\u2019à l\u2019établissement d\u2019une Chambre d\u2019Assemblée en 1792, Québec, P.et W.Ruthven, préface, (cité dans Michel Allard (2012), loc.cit., p.30. 23 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 Réimprimés pendant plusieurs décennies, les manuels de Perreault sont fondamentaux pour comprendre les débuts de l\u2019enseignement de notre histoire nationale, car ils ont énormément influencé ceux qui furent publiés jusqu\u2019en 1875 pour être utilisés à l\u2019école élémentaire.« Perreault fait école au triple plan d\u2019un genre littéraire fondé sur un récit mêlant la réalité et l\u2019imaginaire, d\u2019une interprétation glorifiant le passage d\u2019une colonie française à britannique et d\u2019un appareil pédagogique axé sur la mémorisation6 ».François-Xavier Garneau Originaire de la ville de Québec tout comme Perreault qui lui a enseigné, François-Xavier Garneau développe une vision nettement plus nationaliste de notre histoire.Par exemple, pour lui, la Conquête est une brisure, un événement très grave, précédé des horreurs de la guerre qu\u2019il n\u2019occulte pas.Bien qu\u2019il admette qu\u2019une grande paix régna après 1760 sur ce qui n\u2019était et ne serait jamais plus la Nouvelle-France, l\u2019historien pousse plus loin l\u2019explication : [\u2026] ce calme n\u2019est pas dû à la magnanimité des vainqueurs, mais au fait que les habitants ruinés, décimés par le feu sur tant de champs de bataille ne songèrent plus qu\u2019à se renfermer dans leurs terres pour réparer leurs pertes ; et, s\u2019isolant de leurs nouveaux maîtres, ils parurent vouloir, à la faveur de leur régime paroissial, se livrer exclusivement à l\u2019agriculture7.Dans cette veine, Garneau voit l\u2019Acte de Québec de 1774 comme le résultat d\u2019un « pari » anglais pour contrecarrer les préludes de la Révolution américaine : selon lui, l\u2019Angleterre cherche alors stratégiquement à conserver ses colonies 6 Michel Allard, loc.cit., p.63.7 François-Xavier Garneau (1856).Abrégé de l\u2019histoire du Canada depuis sa découverte jusqu\u2019à 1840 : à l\u2019usage des maisons d\u2019éducation, Québec, A.Côté, p.178, cité dans Michel Allard, loc.cit., p.61. 24 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 américaines en reconnaissant aux Canadiens d\u2019importants droits civils et religieux.Cela est un effet non prévu ni souhaité, pensons-nous, mais qui allait néanmoins permettre la survie de ces derniers au cours des générations et des siècles.Aussi, Garneau voit très bien l\u2019oppression politique subie par les Canadiens entre 1791 et 1837 et qui les amène à se révolter en 1837 et 1838.Dans le même esprit, l\u2019historien perçoit comme une injustice l\u2019Acte d\u2019union de 1840 et la mise en minorité politique qu\u2019elle signifie pour les Canadiens, qui deviennent alors des Canadiens français.Surtout, cette interprétation sera diffusée dans le système scolaire.Elle est « approuvée par le Conseil de l\u2019instruction publique [et] connaît une importante diffusion8 ».En somme, Garneau peut être considéré comme un précurseur de l\u2019historien Maurice Séguin, en ce qu\u2019il perçoit l\u2019importance fondamentale et la gravité de la Conquête de 1760.Nous y reviendrons.Ultramontanisme, influence de l\u2019Église et de l\u2019enseignement classique Après 1840, l\u2019ultramontanisme est très présent au Québec ; après 1876, date de la mort de monseigneur Bourget, ce courant idéologique clérical se mue en conservatisme promis à un long avenir.Il faut dire que le conservatisme politique n\u2019est pas en reste.Le conservatisme clérical et son pendant politique interprètent l\u2019histoire comme traduisant la volonté de Dieu.En histoire nationale, cela a pu vouloir dire relancer l\u2019interprétation bonne-ententiste : la Conquête s\u2019avère au total bienfaisante, car elle permet au peuple canadien d\u2019éviter les affres de la Révolution française de 1789, au cours de laquelle l\u2019Église et ses institutions ont été 8 Idem et cité dans Michel Allard, loc.cit., p.52. 25 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 mises à mal9.Mais parallèlement, la plupart des manuels préparés par des prêtres tels que Jean-Baptiste-Antoine Ferland par exemple, insistent sur la mission providentielle qu\u2019auraient reçue les découvreurs franco-canadiens au temps de la Nouvelle-France et qu\u2019auraient encore les Canadiens français du XIXe siècle, de répandre le catholicisme en Amérique du Nord10.Une telle mission, jointe à la construction de nombreux héros et héroïnes des premiers temps de notre histoire et à l\u2019exaltation des luttes politiques menées par les Canadiens français après 1760 sont au fondement d\u2019une fierté canadienne-française appuyée sur l\u2019histoire nationale dont les deux piliers sont la langue et la foi.Cette interprétation est généralisée à l\u2019enseignement primaire et secondaire durant toute la première moitié du XXe siècle.À titre d\u2019exemple, elle est reprise par des auteurs comme les Frères des écoles chrétiennes, une congrégation religieuse très active dans la publication de manuels destinés à l\u2019enseignement de l\u2019histoire11.C\u2019est aussi le cas au cours classique, ce fer de lance idéologique de la nation canadienne-française.À partir de 1935 et jusqu\u2019aux profonds changements des années 1960, le nationalisme lié à l\u2019enseignement de l\u2019histoire s\u2019accentue, car le clergé cherche ainsi à colmater l\u2019affaiblissement appréhendé de la ferveur religieuse, causé par l\u2019urbanisation et l\u2019expansion progressive de la culture de consommation centrée sur l\u2019immédiat plus que sur l\u2019au-delà.Le nationalisme de survivance séculaire des Canadiens français, qui était 9 Voir à ce sujet l\u2019abondant traitement que Paul Aubin fait de ce thème et de ceux qui l\u2019entourent en histoire nationale : « Les programmes sous deux grands commis : Ouimet et Boucher de la Bruère (1873-1904) » et « L\u2019enseignement de l\u2019histoire pendant une ère libérale : 1905-1947 », dans Bouvier, F.et al., op.cit., p.71-178.10 Ibid., p.179-217.11 Ibid, p.217-218. 26 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 imbriqué dans l\u2019enseignement de l\u2019histoire nationale depuis plusieurs décennies, s\u2019en trouve modifié.Cela contribue à l\u2019avènement d\u2019un néonationalisme plus sûr de lui, recentré sur le Québec plus que sur l\u2019ensemble du Canada français ; un nationalisme plus progressiste aussi et paradoxalement, puisqu\u2019initié par le clergé, moins religieux.Ce nouveau nationalisme est par exemple accompagné de préoccupations sociales de redistribution de la richesse chez une classe d\u2019intellectuels qui, sans renier le nationalisme traditionnel plus centré sur la survivance canadienne-française, n\u2019ont plus nécessairement le clergé et l\u2019Église comme points de référence.Le phénomène ira en s\u2019accentuant pendant la Révolution tranquille des années 1960.Les courants bonne-ententiste et plus nationaliste dans l\u2019enseignement universitaire de l\u2019histoire entre les années 1940 et 1980 S\u2019il y a une période où la dichotomie idéologique a été claire sur les tenants et aboutissants de notre histoire nationale, c\u2019est entre les années 1940 et 1980, avec un temps fort dans les décennies 1950 et 1960.Ce fut le cas tout particulièrement dans le monde universitaire.Déjà en 1915, l\u2019abbé Lionel Groulx avait donné le premier cours d\u2019histoire nationale du Canada-Québec au niveau universitaire depuis l\u2019époque de Jean-Baptiste-Antoine Ferland, plusieurs décennies auparavant.À l\u2019Université de Montréal, Groulx avait diffusé sa vision très nationaliste de notre histoire.Ainsi, son amour et son désir de défendre la spécificité et les « beaux côtés » de la nation canadienne-française sont manifestes.Un peu plus tard, l\u2019abbé Maheu avait enseigné à l\u2019Université Laval de Québec l\u2019histoire nationale, mais sous un angle nettement plus bonne-ententiste.Ces deux hommes sont d\u2019une importance capitale dans l\u2019histoire de l\u2019enseigne- 27 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 ment et de la recherche universitaire au Québec en histoire nationale puisqu\u2019ils fondent en 1947 les deux premiers départements d\u2019histoire, respectivement à l\u2019Université de Montréal et à l\u2019Université Laval.Au cours des années suivantes, Lionel Groulx et le département d\u2019histoire de l\u2019Université de Montréal embauchent Maurice Séguin, Guy Frégault et Michel Brunet, réunis dans l\u2019école historique de Montréal.De son côté, l\u2019abbé Maheu engage Fernand Ouellet, Marcel Trudel et Jean Hamelin, qui forment ce qu\u2019on a appelé l\u2019école de Laval.Le grand point de désaccord entre ces deux écoles tourne autour de l\u2019interprétation des conséquences de la Conquête.Pour l\u2019école de Montréal et Maurice Séguin en particulier, celle-ci est une défaite fondamentale jamais surmontée.Il en découle une domination sur tous les plans de la nation conquérante (les Anglo-Britanniques devenus les Canadiens anglais) sur la nation conquise.Du côté des bonne-ententistes de l\u2019école de Laval, la Conquête est perçue « comme un moment parmi d\u2019autres de l\u2019histoire de la nation canadienne-française.De ce point de vue, la Conquête anglaise de 1760 aurait aussi eu des conséquences bénéfiques, économiques tout particulièrement12 ».Cette école cherche d\u2019abord à mettre en évidence des points de bonne entente entre le Québec et le Canada anglais, tant au passé qu\u2019au présent.Pour l\u2019école de Montréal par contre, seule l\u2019indépendance du Québec pourrait mettre fin à la domination structurelle du Canada anglais sur le Canada français mise en place par la Conquête et définitivement confirmée politiquement par l\u2019Acte d\u2019union de 1840.Les débats entre ces deux écoles se répercutent au cours de la même période dans les programmes d\u2019enseignement de l\u2019histoire nationale, tant au primaire qu\u2019au secondaire.12 Bouvier, F.et al.(dir.), op.cit., p.338. 28 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 Histoire nationale au primaire et au secondaire depuis les années 1960 À l\u2019enseignement primaire13 tout comme à l\u2019enseignement secondaire d\u2019ailleurs, la vision d\u2019un Lionel Groulx de notre histoire nationale prime au long des années 1960.Pour le chanoine, cette histoire est celle d\u2019un petit peuple ayant dû sans cesse combattre contre les forces de mort naturelles, ethniques et politiques qui n\u2019ont cessé de s\u2019opposer à lui depuis les premiers jours ; un petit peuple qui n\u2019a pu compter que sur lui-même et qui a réussi malgré tout non seulement à survivre, mais à vivre et à se répandre partout en Amérique du Nord grâce à sa foi en la Providence, à sa formidable énergie vitale et à sa solidarité profonde que seules ses élites politiques ont parfois trahie ; un petit peuple qui a créé une société originale qui mérite sa place sur ce continent anglophone.À partir des années 1970, les conséquences ou plutôt plusieurs recommandations du rapport Parent de 196414 s\u2019appliquent aux deux ordres d\u2019enseignement, en enseigne- ment-apprentissage de l\u2019histoire comme ailleurs.D\u2019abord, l\u2019enseignement aux secteurs anglophone et francophone est, pour la première fois de l\u2019histoire du Québec, unifié.Plusieurs en conviendront, en théorie à tout le moins, cela n\u2019est pas sans signification profonde pour ce qui touche l\u2019enseignement de l\u2019histoire nationale.Pour une, le traitement 13 Au sujet des programmes, des manuels et des discours liés à l\u2019enseignement de l\u2019histoire nationale à l\u2019élémentaire au Québec, voir la riche couverture effectuée par Marie-Claude Larouche au long de ses deux chapitres : « Grand ménage en la matière et la manière ; l\u2019enseignement de l\u2019histoire nationale au primaire, de 1964 à 1980 » et « D\u2019une matière à une discipline\u2026 L\u2019enseignement de l\u2019histoire nationale au primaire au Québec, de 1980 à 2010 », dans Bouvier, F.et al., op.cit., p.218-317.14 Rapport de la Commission royale d\u2019enquête sur l\u2019enseignement dans la région de Québec, Québec, Gouvernement du Québec, 1964, vol.1 à 5. 29 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 de la question nationale y devient de facto assurément plus délicat.À ce sujet, Guy Rocher, une source des plus crédibles, affirme que c\u2019est l\u2019école de Laval, « et certainement pas celle de Montréal15 », qui a eu le haut du pavé dans l\u2019orientation que le rapport Parent a voulu donner à l\u2019enseignement de l\u2019histoire.Par ailleurs, dans la foulée de la commission Parent, l\u2019enseignement de l\u2019histoire nationale aura dorénavant et jusqu\u2019à nos jours des visées didactiques.À partir des années 1970, on cherchera constamment, avec des succès relatifs il faut bien le dire, à mettre en branle chez l\u2019élève un processus de recherche complet de nature historienne nommé la méthode historique.Bien qu\u2019oubliée par moments au nom de ce modernisme scientifique, la trame de fond nationale, c\u2019est-à- dire la question nationale, n\u2019a pas pu être occultée complètement malgré les efforts considérables consentis entre 1980 et 2006 par certains concepteurs de programmes très influents, dont bien sûr le didacticien Christian Laville16.C\u2019est d\u2019ailleurs là selon nous le socle même du plus important débat de l\u2019histoire de l\u2019enseignement de l\u2019histoire nationale, débat qui éclate publiquement le 27 avril 200617.Origines et débat sur l\u2019enseignement de l\u2019histoire nationale : 2006 et depuis En amont de ce débat, des réflexions sur l\u2019enseignement de l\u2019histoire au Québec se sont multipliées au long des années 1990.La plus importante est consignée dans ce qu\u2019on connaît sous 15 C\u2019est ce qu\u2019a affirmé très clairement Guy Rocher, membre de cette commission Parent, à Félix Bouvier, entrevue du 14 mars 2012 menée à l\u2019Université de Montréal.16 Voir à ce sujet ce qui est documenté sur le didacticien Christian Laville de l\u2019Université Laval, dans Bouvier et al., p 13-349 et 391-393.17 Antoine Robitaille (2006).« Cours d\u2019histoire épurés au secondaire, Québec songe à un enseignement moins politique, non national et plus pluriel », Le Devoir, 27 avril, p.A-1. 30 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 le nom de rapport Lacoursière, du nom de cet historien très connu et très productif depuis les années 1960 et qui a présidé le groupe de travail ayant produit ce rapport, en 199618.Voyons ce qu\u2019en dit Josée Legault, dont nous partageons l\u2019analyse : Macéré dans le multiculturalisme et une bonne dose de rectitude politique, il recèle une idéologie et des recommandations inquiétantes.[\u2026] En fait, l\u2019expression « histoire nationale » n\u2019est reprise dans ce rapport que lorsqu\u2019il est question des États-Unis ou\u2026 du Canada ! [\u2026] Ne faisant aucune référence développée à la nation québécoise \u2013 ou à sa majorité francophone \u2013 le rapport avance comme le leitmotiv l\u2019« ouverture » à l\u2019histoire des autochtones, des anglophones, des communautés culturelles et des sociétés non occidentales19.Le rapport Lacoursière aura un très grand impact sur la rédaction des versions préliminaires si contestées20 du programme finalement entériné en novembre 2006 par le ministre libéral Jean-Marc Fournier21.Ce programme d\u2019« Histoire et 18 Ministère de l\u2019Éducation (1996).Se souvenir et devenir, Rapport du Groupe de travail sur l\u2019enseignement de l\u2019histoire, Québec, Gouvernement du Québec, 80 p.19 Josée Legault (1996).« Histoire d\u2019exister », Bulletin d\u2019histoire politique, vol.5, no 1, p.13.Parmi les rédacteurs du rapport Lacoursière, on note la présence de Christian Laville.Est-ce la raison pour laquelle les références à la nation québécoise et à la question nationale y sont si ténues ?On peut se le demander à bon droit.On pourra répondre formellement à cette question lorsque les personnes bien informées de l\u2019évolution des travaux du groupe de travail accepteront de se commettre publiquement.20 À l\u2019été et à l\u2019automne 2006, des dizaines et des dizaines d\u2019articles ont dénoncé dans différents journaux québécois la négation ou l\u2019obscurantisme entourant le traitement de questions sensibles dans les projets de programme d\u2019avril et de juin 2006 du cours histoire et éducation à la citoyenneté au deuxième cycle du secondaire.Des centaines de citoyens ont d\u2019ailleurs signé une pétition en ce sens.S.N.(2006).« Pétition contre le projet de programme d\u2019histoire », Le Devoir, 10 mai, p.A-5.21 Ministère de l\u2019Éducation et du Sport (2007).Programme de formation de l\u2019école québécoise.Enseignement secondaire, deuxième cycle.Domaine de l\u2019univers social, Québec, Gouvernement du Québec. 31 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 éducation à la citoyenneté » au deuxième cycle du secondaire n\u2019évoque plus, et ce dans son titre même, l\u2019histoire du Québec ni encore moins l\u2019histoire nationale.On ne s\u2019en étonne pas lorsqu\u2019on sait que le secrétaire du groupe de travail sur l\u2019enseignement de l\u2019histoire ayant conduit au programme très bonne-ententiste de 2006 est Marius Langlois22.Celui-ci est assurément le personnage clé et le coordonnateur de ce programme.Il joua aussi ce rôle entre 1994 et 2013 au ministère de l\u2019Éducation du Québec pour l\u2019ensemble des programmes de sciences humaines, tant à l\u2019ordre d\u2019enseignement primaire que secondaire.De très nombreux historiens et pédagogues tels que Robert Comeau et Josiane Lavallée, héritiers de Maurice Séguin23, ou encore Charles-Philippe Courtois24, se sont opposés à son approche antinationaliste.Le débat est d\u2019ailleurs toujours latent en 2014.Nous avons tous en tête le bref gouvernement du Parti québécois, entre septembre 2012 et avril 2014 : un rapport ministériel déposé durant son mandat a proposé de redonner à la trame nationale une place centrale en histoire et éducation à la citoyenneté25.Les libéraux étant de retour au pouvoir, sauront-ils répondre à l\u2019immense majorité des critiques formulées depuis 2006 et dont le rapport Beauchemin\u2013Fahmy-Eid se fait dans une bonne mesure l\u2019écho ?22 Ministère de l\u2019Éducation (1996).Se souvenir et\u2026, op.cit., p.vii.23 Robert Comeau et Josiane Lavallée (dir.) (2006).L\u2019historien Maurice Séguin.Théoricien de l\u2019indépendance et penseur de la modernité québécoise, Septentrion, Québec, 185 p.24 Charles-Philippe Courtois (2009).« Le nouveau cours d\u2019histoire du Québec au secondaire : l\u2019école québécoise au service du multiculturalisme québécois ?» Cahier de recherche, Institut de recherche sur le Québec, 43 p.25 Jacques Beauchemin et Nadia Fahmy-Eid (2014).Rapport final à la suite de la consultation sur l\u2019enseignement de l\u2019histoire.Le sens de l\u2019histoire.Pour une réforme du programme d\u2019histoire et éducation à la citoyenneté de 3e et 4e secondaire, Gouvernement du Québec, Ministère de l\u2019Éducation, du Loisir et du Sport, 64 p 32 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 Chose certaine, ce n\u2019est pas la toute première décision du ministre de l\u2019Éducation Yves Bolduc qui peut rassurer en ce sens.Celui-ci a en effet annulé le projet de son prédécesseur Pierre Duchesne d\u2019instaurer un cours obligatoire d\u2019histoire du Québec au niveau collégial : or, actuellement moins de 5 % des étudiants des cégeps québécois suivent un tel cours26.Les enseignants d\u2019histoire de tous les niveaux scolaires, y compris à l\u2019université, devraient poursuivre la lutte amorcée dans les années 1980 pour qu\u2019un tel cours prenne place dans le cursus collégial le plus tôt possible.Conclusion Comme on peut le constater, l\u2019opposition est latente et continue, en enseignement de l\u2019histoire nationale au Québec, entre des visions bonne-ententistes et plus nationalistes.C\u2019est vérifiable et documenté depuis le milieu du XIXe siècle.À l\u2019heure actuelle, les bonne-ententistes, devenus multicultura- listes ou pluralistes, sont toujours à l\u2019œuvre, à l\u2019Université Laval principalement27.À l\u2019inverse, des héritiers de Maurice Séguin, tel l\u2019historien-didacticien Michel Allard28, veillent au grain et font la promotion d\u2019une interprétation plus réaliste de notre histoire nationale.Ils tiennent aussi à une revalorisation de l\u2019histoire politique.Celle-ci doit être étudiée pour ce qu\u2019elle est : un volet essentiel de la vie en société, tout comme le sont l\u2019économie, la culture, les rapports sociaux.26 Gilles Laporte (2012).« Le déclin de l\u2019histoire nationale au Québec (1968-2010) », dans Bouvier F.et al., op.cit., p.424-450.27 À ce sujet voir les nombreux écrits de l\u2019historien Jocelyn Létourneau, dont Le Québec entre son passé et ses passages (2010).Montréal, Fides, 250 p.Ou encore, toujours de l\u2019Université Laval, ceux du sociologue Louis Levasseur et de l\u2019historien-didacticien Jean-François Cardin (2013).« L\u2019enseignement de l\u2019histoire au secondaire : de la certitude du récit sur la nation au vertige de la modernité », Phronesis, vol.2, nos 2-3, p.63-76.28 Michel Allard (2006).« L\u2019influence de Maurice Séguin sur l\u2019enseignement », dans R.Comeau et J.Lavallée (dir.).op.cit., p.122-143. 33 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 C\u2019est ainsi que les jeunes Québécois deviendront véritablement conscients des enjeux du passé \u2013 et donc, très souvent, de ceux du présent.La connaissance de leur histoire leur donnera les outils pour développer leur propre vision de l\u2019avenir ; le tout bien en harmonie avec les temps forts de l\u2019histoire de leur nation.Ne reste plus qu\u2019à sélectionner harmonieusement ces temps forts et à favoriser l\u2019approche didactique la plus pertinente pour se les approprier du mieux.Vaste chantier ! q 34 ARTICLES C\u2019est une erreur fatale : croire qu\u2019une fois qu\u2019on a lu un livre, on ne le relira plus, qu\u2019on en a extrait ce qu\u2019on pouvait en extraire, et qu\u2019on doit simplement passer au prochain.Car souvent, ce n\u2019est qu\u2019à la relecture, en feuilletant un peu au hasard ce qu\u2019on avait déjà lu le crayon à la main, qu\u2019un passage génial peut nous frapper soudainement.De passage à la maison familiale, il y a quelques semaines, où j\u2019entrepose, grâce au génie bibliothécaire de mon père (historien de profession, professeur de vocation, archiviste amateur par passion), une partie importante de ma bibliothèque, et surtout, mes collections de revues, je me suis mis à fouiller dans une récente livraison de Commentaire, l\u2019excellente revue fondée par Raymond Aron.Elle demeure, encore aujourd\u2019hui, avec Le Débat, une des rares revues indispensables pour comprendre la France et à travers elle, le monde contemporain.J\u2019y retrouve un passage que j\u2019avais souligné dans un texte de Mona Ozouf, l\u2019historienne française.Il s\u2019agit d\u2019un texte consacré à Pierre Brossolette, une figure éminente de la résistance dont les cendres ont depuis été transférées au Panthéon.Il s\u2019agit du passage suivant.Mathieu Bock-Côté* FAUT-IL ÉTOUFFER LES PASSIONS POLITIQUES ?* Sociologue (Ph.D) et chroniqueur, auteur, entre autres, d\u2019Exercices politiques (VLB, 2013) 35 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 Il y a dans la vie des peuples un élément passionnel irréductible qui détermine les grands sursauts collectifs.Il faut donc découpler les intérêts et les passions.Celles-ci n\u2019annulent pas les intérêts, mais elles les débordent et leur survivent, en englobant les instincts de domination, de révolte, de refus, d\u2019engouement, qui tiennent aux racines profondes de l\u2019être (p.812).Il s\u2019agit d\u2019une réflexion absolument lumineuse qui tranche avec la sécheresse des analyses contemporaines du politique.Elle mérite qu\u2019on s\u2019y attarde et qu\u2019on cherche à dégager tout ce qu\u2019elle recouvre.À tout le moins, on peut suivre le chemin qu\u2019elle nous suggère pour voir ce qu\u2019on y trouvera.Cette réflexion de Mona Ozouf, qui rappelle au détour des réflexions semblables de Pierre Ansart, de Jacques Julliard, de Bertrand de Jouvenel ou de Régis Debray, révèle indirectement la sécheresse existentielle de la conception, aujourd\u2019hui dominante, du politique.On pourrait dire que chaque époque a sa propre compréhension du politique.Les sciences sociales, aujourd\u2019hui, jouent un grand rôle dans la formation de l\u2019esprit public.Je devrais plutôt parler d\u2019une certaine vulgate sociologique qui croit nécessaire de nier l\u2019existence de ce qu\u2019elle ne parvient pas à conceptualiser adéquatement ou à quantifier.Cette sociologie se berce de l\u2019étrange illusion de décrypter les codes les plus intimes de la vie sociale, alors qu\u2019elle demeure trop souvent à sa surface.Pire encore : il lui arrive souvent de s\u2019évader du réel pour se réfugier dans sa contrefaçon idéologique- ment reconstruite.Cette sociologie malheureusement dominante dans les universités, souvent héritière d\u2019un marxisme sommaire ou encore, d\u2019un libéralisme moderniste à peine plus éclairé, est un obstacle à un renouvellement de la pensée politique.Cette sociologie croit à sa toute-puissance conceptuelle et prétend nous présenter une société absolument transpa- 36 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 rente, sans mystère, sans profondeur existentielle, sans zones d\u2019ombres : une société qu\u2019on pourrait démonter et, conséquemment, remonter, comme s\u2019il s\u2019agissait simplement d\u2019une construction artificielle et intellectuelle où les pièces s\u2019emboîtent les unes dans les autres, pour peu qu\u2019on sache bien en jouer.Elle est victime du vice intellectuel par excellence de l\u2019esprit moderne : son constructivisme radical.C\u2019est-à-dire qu\u2019elle s\u2019imagine la société comme une production artificielle, comme le pur produit d\u2019une volonté humaine fonctionnant à partir d\u2019un plan bien défini.Cette sociologie politique fermée aux passions et à l\u2019imagination, au poids de la mémoire (parce qu\u2019elle nous rappelle que le présent n\u2019est jamais autosuffisant) et à celui des idéaux (parce qu\u2019ils nous rappellent que le présent est toujours gros d\u2019autres possibles que ceux qu\u2019il actualise pour le moment) et qui transforme l\u2019homme en nain calculateur matérialiste jusqu\u2019à l\u2019abrutissement, nous propose une vision réduite, atrophiée, diminuée, appauvrie, de la réalité.On pourrait dire qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une conception technocratisée du réel, comme si la société se présentait désormais à la manière d\u2019une construction sociale artificielle.Les sciences sociales prétendent alors fournir le mode d\u2019emploi pour mener de bonne manière sa reconstruction.C\u2019est notre conception de l\u2019action humaine qui en souffre : il ne s\u2019agit plus d\u2019aménager le monde, de le conserver, le transformer, s\u2019il le faut, mais bien de le produire, comme s\u2019il était exclusivement un produit de la raison humaine.On devine l\u2019horizon de cette vision des choses : à force de toujours reconstruire la société, on finira bien par aboutir à la société idéale, qui sera parfaitement maîtrisable, parce qu\u2019intégralement connue, dans ses moindres détails.L\u2019utopie ne sera plus une fiction chimérique, mais le point d\u2019aboutissement de l\u2019aventure humaine, après un 37 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 grand nombre d\u2019expériences suivant le principe d\u2019essais et d\u2019erreurs.On sait qu\u2019une telle manière de se représenter le développement des sociétés peut conduire au pire des fanatismes.Elle distingue finalement le monde en deux types d\u2019hommes : ceux qui ont eu la révélation de ce qu\u2019on pourrait appeler le caractère artificiel de la nature humaine (ils en appellent à la déconstruction de l\u2019héritage historique de chaque société pour permettre à l\u2019humanité de s\u2019en délivrer et d\u2019accéder à sa pureté universaliste \u2013 les particularismes seraient tout autant d\u2019impuretés à nettoyer), et les retardataires, bientôt considérés comme des réactionnaires qu\u2019il faudra conséquemment chasser de l\u2019espace public puisqu\u2019ils empêchent la société de se convertir pleinement au monde idéal qu\u2019on lui propose.On le sait : celui qui doute d\u2019une prophétie censée accoucher de l\u2019émancipation humaine est dès lors considéré comme un ennemi de cette dernière.Cette sociologie s\u2019imagine scientifique : elle est tout simplement inhumaine, ou plus exactement, déshumanisante.Elle s\u2019imagine que l\u2019homme est intégralement connaissable.Rien chez lui ne résiste à ceux qui veulent l\u2019enfermer dans une théorie : elle pave le chemin d\u2019un totalitarisme qui dira ou non son nom, mais qui a conduit aux horreurs du communisme au vingtième siècle.D\u2019ailleurs, pour elle, l\u2019homme n\u2019est plus un mystère et la condition humaine, encore moins une énigme.C\u2019est ce qui fait, d\u2019ailleurs, que le politique passe de l\u2019art à la science, et du gouvernement toujours approximatif des hommes à la gestion rationnelle et technocratique d\u2019une société où les individus sont neutralisés dans des structures sociales qu\u2019on peut réformer à loisir.En fait, l\u2019homme n\u2019existe qu\u2019à la manière d\u2019un reflet de structures sociales, comme si une part de lui-même ne se dérobait pas inévitablement aux discours à prétention scientifique qui croient élucider complètement son mystère. 38 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 C\u2019est pourtant dans ce fait tout simple que l\u2019homme n\u2019est jamais complètement un produit de la société, qu\u2019une part s\u2019y dérobe nécessairement, que se trouve les conditions de sa liberté, dans la mesure où c\u2019est en misant sur cette part de lui-même qui n\u2019appartient pas au social qu\u2019il pourra toujours envisager son redressement, même sous la pire oppression.Cette sociologie constructiviste oublie, par ailleurs, que tout discours « scientifique » sur l\u2019homme demeure fondamentalement inachevé, et qu\u2019une bonne part de la réalité humaine n\u2019est accessible que par d\u2019autres moyens.On pensera par exemple aux grands romans (Les démons de Dostoïevski), aux livres d\u2019histoire (évoquons simplement l\u2019œuvre de Michelet) ou à la meilleure part de la philosophie politique (pourquoi ne pas mentionner l\u2019œuvre capitale de Pierre Manent), cela va de soi.Je parle d\u2019une dérive propre à la sociologie, mais elle a aussi évidemment atteint la philosophie politique qui a poussé très loin le mythe contractualiste, jusqu\u2019à vider la société de sa substance.Il suffit de fréquenter un peu la philosophie politique telle qu\u2019on l\u2019enseigne dans les départements universitaires pour voir à quel point elle assèche le politique en le transformant en pur domaine de spéculation, où elle s\u2019amuse à construire des sociétés idéales qui n\u2019ont absolument rien à voir avec la réalité humaine historique.On sait à quel point l\u2019œuvre de John Rawls et surtout celle de ses commentateurs est devenue caractéristique de cette dérive philosophique.Elle a ravagé la philosophie politique, et par une étrange inversion intellectuelle, plusieurs s\u2019entêtent à soutenir qu\u2019elle en a en fait représenté la renaissance.Il faudrait pourtant leur rappeler qu\u2019une société n\u2019est pas qu\u2019un assemblage rationaliste de règles et de procédures qu\u2019il faudra ensuite soumettre à des philosophes qui jugeront de leur validité éthique.Le contractualisme radical pave le chemin pour le retour du roi-philosophe, qui est souvent un 39 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 tyran inconscient de l\u2019être.Il a eu une révélation sur l\u2019organisation de la société, selon un plan rationnel qu\u2019il est le seul à vraiment posséder et maîtriser, ce qui lui donne le droit de refonder toutes les institutions, une après l\u2019autre.Il suffit de penser aux débats contemporains portant sur la diversité et le multiculturalisme, qui voit nos philosophes diversitaires défiler dans les médias pour nous expliquer le modèle de la société idéale qu\u2019ils ont à nous proposer, pour vois jusqu\u2019où iraient ces idéologues s\u2019ils en avaient la possibilité.Ils se prennent pour des sages : ils ont pourtant la psychologie des démiurges.Ils veulent extraire la société de l\u2019histoire, la refonder à partir de leur perspective, et soumettre ensuite la population à leur entreprise.Qu\u2019on ne me comprenne pas mal.Évidemment, la civilisation libérale, et la chose est globalement heureuse, a contractualisé une bonne part de l\u2019existence sociale \u2013 elle l\u2019a soumise aux exigences de la raison.Il ne s\u2019agit pas de céder au mythe du vitalisme, aux séductions de l\u2019organicisme.Il s\u2019agit encore moins d\u2019idolâtrer ce qu\u2019on pourrait appeler l\u2019irrationnel, et il est vrai que la critique du rationalisme radical peut conduire de temps à temps à de telles impasses ou, plus modérément, à la vénération de la coutume.Mais une fois que nous nous savons prévenus, on conviendra que de tels chemins sont rarement empruntés aujourd\u2019hui.Ce qui guette la société contemporaine, c\u2019est la généralisation du contractualisme à tous les rapports sociaux, qui entraine inévitablement une judiciarisation et une bureaucratisation de la vie sociale \u2013 et on pourrait ajouter, un assèchement des passions collectives.Et il y a grand risque à réduire les passions collectives, ou encore, le surgissement de la mémoire au cœur de la vie politique aux passions archaïques, coupables de provoquer une régression humaine vers un stade antérieur de développement démocratique.On oublie que ces passions peuvent irriguer pour le mieux la vie sociale, 40 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 qu\u2019elles peuvent redynamiser une société enfermée dans un cadre exagérément formel, devenu étranger aux hommes et aux femmes qui l\u2019habitent, d\u2019autant qu\u2019ils ne parviennent plus à y investir leurs aspirations existentielles.Elles représentent, en quelque sorte, pour le meilleur comme pour le pire, la part de l\u2019âme dans l\u2019organisation sociale.L\u2019essentiel est là : toute représentation trop mécanique de la société ne parvient pas à comprendre le surgissement d\u2019un événement imprévisible ou encore de passions refoulées, l\u2019expression de désirs longtemps censurés, mais qu\u2019un homme politique sachant faire un bon usage de la transgression peut révéler et canaliser.Comment dire ?Il y a une part inévitablement poétique en politique.La politique a besoin d\u2019une charge sacrée, et chaque camp, pour s\u2019inscrire dans la cité, a besoin de ce qu\u2019Albert Thibaudet nommait son « spirituel », c\u2019est-à-dire, sa conception de la vie.La politique a besoin d\u2019un « légendaire », pour emprunter un terme à Raoul Girardet.Et c\u2019est peut-être faute comprendre cela que la vie politique contemporaine est si désenchantée, si terne, si morne.Non pas qu\u2019il faille vivre la politique comme un grand récit romantique exalté.Du moins, elle ne peut pas être que ça, elle doit réserver un tel souffle aux moments d\u2019exception.Mais elle doit s\u2019ouvrir à cette dimension, qui lui est consubstantielle.Il faut se rappeler, en quelque sorte, que la politique est, et doit être, en bonne partie, le théâtre des passions humaines, et s\u2019il faut éviter qu\u2019elle empiète sur toute l\u2019existence, on ne saurait non plus l\u2019oublier sans que l\u2019homme n\u2019en paie le prix.Un homme politique qui s\u2019imaginerait que ces passions appartiennent à un autre temps, qu\u2019elles n\u2019existent plus, qu\u2019elles ne sont désormais présentes que sous la forme de vieux souvenirs entretenus par les esprits mélancoliques qui tolèrent mal la prose démocratique et se tiennent tristement à la surface du réel. 41 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 J\u2019insiste : il ne s\u2019agit pas d\u2019idolâtrer l\u2019irrationnel, à la manière de la vérité cachée que la modernité occulterait, mais il s\u2019agit de voir que ces passions permettent d\u2019accéder à des ressources de sens vitales, sans lesquelles la rationalité moderne tourne à vide et se retourne contre les idéaux qu\u2019elle prétend porter et accomplir.J\u2019en reviens à la réflexion de Mona Ozouf, à l\u2019origine de ces quelques considérations sur la nature existentielle du politique.Elle nous éclaire aussi sur la manière qu\u2019ont les politiciens eux-mêmes de penser le politique.Un homme politique qui se montre aveugle devant ces passions, parce qu\u2019il est persuadé que la vie s\u2019épuise dans l\u2019existence quotidienne et ses préoccupations spécifiques, ne sera jamais rien d\u2019autre qu\u2019un gestionnaire égaré dans un univers auquel il sera toujours étranger.Un autre qui saurait qu\u2019elles existent, mais qui voudrait les refouler systématiquement, et les assécher définitivement, comme si elles étaient nécessairement mauvaises, révélerait alors une conception déshumanisée de la collectivité qu\u2019il voudra gouverner.C\u2019est-à-dire qu\u2019il l\u2019enfermera dans un fantasme rationaliste, où l\u2019homme abstrait devrait nécessairement abolir l\u2019homme de chair, où l\u2019individu désincarné et déraciné sera présenté comme un humain évolué par rapport à celui qui tiendrait encore à s\u2019ancrer dans une culture, dans un monde de sens particulier.Je l\u2019évoquais tout juste : ces passions sont nécessaires, justement, parce qu\u2019elles touchent aux fibres les plus intimes de la nature humaine : l\u2019amour de la patrie, le désir de grandeur, le refus de l\u2019humiliation, l\u2019attachement à l\u2019honneur, le sens de la survie collective.Elles connaissent aussi, cela va de soi, leur pendant négatif.Quiconque refuse de s\u2019ouvrir à cette part de l\u2019homme le mutile bêtement ou cruellement en croyant paradoxalement le délivrer de ce qui l\u2019empêcherait d\u2019accéder à l\u2019universel.C\u2019est la pente malheureuse de 42 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 notre époque, il faut en convenir, qui croit libérer l\u2019homme alors qu\u2019elle l\u2019étouffe, et qui s\u2019imagine qu\u2019en plongeant les individus dans une mondialisation où tous seront interchangeables, elle accouchera de la merveilleuse utopie d\u2019une planète sans frontières, où chacun vaquera sur la planète, à la manière d\u2019un touriste universel, en renonçant, toutefois, à la possibilité d\u2019un chez soi.On en revient à l\u2019évidence absolue, qui échappe pourtant à nos contemporains pour qui le passé est le passé et est condamné à l\u2019insignifiance, à moins de se réduire à un musée des horreurs : c\u2019est à la lumière de l\u2019histoire qu\u2019on peut et doit méditer sur le politique.C\u2019est dans l\u2019histoire qu\u2019on voit les passions humaines se déployer puis refluer, se réchauffer puis se refroidir.C\u2019est par l\u2019étude de l\u2019histoire que l\u2019on comprend qu\u2019un peuple est davantage qu\u2019un agrégat de consommateurs, qu\u2019il s\u2019agisse de services publics ou des produits engendrés par la société de consommation.C\u2019est par l\u2019étude de l\u2019histoire, finalement, que l\u2019on comprend que pour réveiller un peuple, ou encore, pour le mobiliser, il faut aller dans ses profondeurs, découvrir ses ressorts intimes, entretenir et alimenter sa culture, y trouver lorsqu\u2019il le faut les significations enfouies et les faire rejaillir sur le présent.C\u2019est aussi par l\u2019étude de l\u2019histoire que l\u2019on comprend la nature tragique du politique : c\u2019est seulement ainsi que l\u2019on comprend que des choix fondamentaux, qui mettent en concurrences des valeurs également désirables, mais véritablement contradictoires, se présentent aux hommes.C\u2019est par elle que l\u2019on comprend aussi que certains efforts immenses sont condamnés à ne rien donner, parce qu\u2019une situation historique particulière contribue au refoulement des passions nécessaires aux grandes actions, comme si la vie elle-même se retirait d\u2019une société et que cette dernière, sans trop savoir pourquoi ni comment, en venait à consentir à ce qu\u2019il faudra bien nommer son épuisement historique. 43 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 On se demandera avec raison si on trouve encore des hommes politiques qui devinent l\u2019existence de ce qu\u2019on pourrait appeler cette couche très profonde de la réalité.Mais on aura beau l\u2019oublier ou la censurer, elle finira toujours par se rappeler à nous.J\u2019espère que ces quelques réflexions contribueront à l\u2019éclaircissement de la situation du nationalisme québécois : c\u2019est bien évidemment en l\u2019ayant à l\u2019esprit que je les ai rédigées.q 44 ARTICLES Trop de distance et trop de proximité empêchent la vue.\u2013 Blaise Pascal (Pensées) Comment appliquer la position du philosophe du XVIIe siècle à une maîtrise féconde du temps, cette durée indéfinie dans laquelle se déroulent les événements historiques ?Par une saine articulation des trois constituants du temps.Il s\u2019agit donc d\u2019interpréter le passé afin d\u2019éclairer le présent et d\u2019orienter l\u2019avenir.Voici une nouvelle observation de notre destinée spirituelle1.La fondation En 1608, l\u2019explorateur Samuel de Champlain fonde la ville de Québec.Un joyau en vigie là où le fleuve Saint-Laurent se rétrécit ou s\u2019élargit, selon la direction.Un point stratégique sur la voie d\u2019accès au cœur du continent, découverte par Jacques Cartier au siècle précédent.Québec, la future capitale, inaugure la présence française continue et permanente en Amérique.1 Dans ses grandes lignes, elle est inspirée par le modèle du sociologue allemand Max Weber qui distingue trois périodes : prophétique, où apparaissent les fondateurs ; traditionnelle, où règne le clergé ; et rationnelle, où se produit le désenchantement (Sociologie des religions, Gallimard).Marc Laroche* L\u2019HÉRITAGE SPIRITUEL DU QUÉBEC * L\u2019auteur est détenteur d\u2019un diplôme d\u2019études supérieures en sciences des religions. 45 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 Une polarité sédentarisme-nomadisme anime le fondateur.Elle caractérise dès l\u2019origine le phénomène humain collectif qui s\u2019appellera le peuple québécois.Ainsi, une France nouvelle se dresse dans la vallée du majestueux fleuve Saint- Laurent ; à partir de cet enracinement, elle s\u2019étend à travers l\u2019Amérique en entrant en contact avec les nations aborigènes du continent.La rencontre entre un rameau issu de l\u2019Ancien Régime européen, celui du Trône et de l\u2019Autel, et des peuples communiant étroitement avec la Nature devait inéluctablement transformer les deux parties.Les Amérindiens sont séduits par le théâtre divin dans sa version catholique, celui des rites spectaculaires des robes noires de Dieu, dont la croyance fut apportée de l\u2019autre rive de la mer océane à bord de canots géants.Chez les Français, issus du petit cap européen, l\u2019appel de l\u2019aventure dans les grands espaces \u2013 création du Grand Manitou selon leurs amis amérindiens \u2013 est irrésistible.Le prophétisme de la vaillante Nouvelle-France Un courant religieux très dynamique anime l\u2019éclosion de la Nouvelle-France.En effet, les missionnaires accompagnent les grands explorateurs, comme Louis Jolliet et le père Jacques Marquette, qui se lancent dans toutes les directions afin de découvrir le continent et d\u2019y établir un réseau de contacts avec les Amérindiens.Néanmoins, un obstacle de taille se manifeste : les Iroquois belliqueux qui torturent les huit « saints martyrs canadiens », dont les pères jésuites Jean de Brébeuf, Gabriel Lalemant et Isaac Jogues.Par leurs attaques incessantes, les Iroquois, armés par les Anglais, menacent l\u2019existence même de la colonie de la vallée lauren- tienne appelée le Canada. 46 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 Toutefois, l\u2019ursuline Marie de l\u2019Incarnation2 à Québec ainsi que Paul de Chomedey, sieur de Maisonneuve, et Jeanne Mance à Ville-Marie (la future Montréal) assurent le développement de la colonie en encourageant inlassablement l\u2019immigration à partir de la mère patrie, laquelle enverra, entre autres, des défricheurs, des militaires et des religieuses « hospitalières » et éducatrices.Ces personnages explorateurs ou fondateurs sont habités par une incandescence, que ce soit un ascétisme (action) ou un mysticisme (contemplation) intramondains.Ils possèdent un charisme de mission.Le traité de la Grande Paix de Montréal (1701) lie les Français et une quarantaine de nations amérindiennes.Dont, enfin, les nations iroquoises.Cependant, la guerre de Sept Ans entre les empires anglais et français en Europe s\u2019étend au continent américain.L\u2019alliance franco-indienne s\u2019illustre vaillamment sous la direction du gouverneur Pierre de Rigaud de Vaudreuil.L\u2019affrontement des armes joue souvent en faveur de la résistance à l\u2019envahisseur anglais \u2013 et jusqu\u2019en 1760 à Sainte-Foy.Toutefois, une France dont la direction royale est mal inspirée abandonne son rameau nord-américain pendant deux siècles, jusqu\u2019à la venue d\u2019un chef d\u2019État visionnaire, le général Charles de Gaulle.En conséquence, les nations amérindiennes seront entre-temps écrasées à travers le continent malgré la révolte de Pontiac, grand stratège à la tête d\u2019une coalition de nations des Grands Lacs, puis d\u2019autres chefs après l\u2019indépendance des États-Unis.La période prophétique du catholicisme québécois se termine avec l\u2019occupation anglaise.Le Grand Manitou a été trucidé par God qui, par ailleurs, tiendra « Dieu » en tutelle.2 Canonisée par le pape François le 3 avril 2014. 47 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 La période cléricale du « Nouveau-Canada » La période « cléricale » durera jusqu\u2019au milieu du XXe siècle, soit deux siècles.L\u2019Église catholique, l\u2019institution religieuse prépondérante du Québec, règne alors sur les âmes.Néanmoins, elle doit composer avec les Anglais impérialistes, spécialement après l\u2019écrasement des patriotes en 1837-1838.Surmoi collectif d\u2019un peuple dominé, l\u2019Église est ambivalente : pouvoir établi devant négocier divers compromis avec l\u2019occupant qui s\u2019est réservé le pouvoir militaire, politique et économique, elle est aussi pouvoir de résistance identitaire \u2013 elle protège la langue française contre les Anglais qui visent l\u2019assimilation du peuple vétéro-canadien.Même bancale, l\u2019Église catholique constitue toutefois la clé de voûte de la psyché québécoise.Depuis 1759, puis surtout avec le projet unitariste et assimilationniste de lord Durham en 1840, suivi de près par la minorisation définitive du Québec reprovincialisé \u2013 mais réduit \u2013 dans le Canada continental en 1867, le régime anglais monarchique cherche à faire disparaître l\u2019élément français, en le privant notamment de l\u2019État-nation.Pourtant, de nombreux Canadiens, forcément devenus des « Canadiens français », perçoivent le nouveau Canada, qui représente la moitié de l\u2019Amérique du Nord et s\u2019étend d\u2019un océan à l\u2019autre, comme une opportunité, une nouvelle aire de vie où « croître et se multiplier » en y organisant leurs paroisses.Par sa grandeur, il se compare à la Nouvelle- France, qui se déployait à partir de la vallée du Saint-Laurent (l\u2019ancien Canada) vers l\u2019océan Atlantique à l\u2019est (l\u2019Acadie), la mer d\u2019Hudson au nord, la chaîne des montagnes Rocheuses à l\u2019ouest et la Louisiane au sud.Toutefois, à l\u2019époque de la Nouvelle-France, nous étions un peuple en gestation.Nos coureurs des bois étaient libres de 48 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 circuler sur la majeure partie du continent pour y fonder des postes de traite.Le pouvoir anglais, s\u2019il avait pu facilement briser le peuple acadien en le déportant massivement en 1755, ne put en faire autant avec les anciens Canadiens pour des raisons géopolitiques.En effet, le peuple vétéro- canadien était protégé par son nombre et son ancrage dans la vallée du Saint-Laurent, dont l\u2019accès était difficile, la navigation dans le golfe du même nom étant très dangereuse et le climat rude.L\u2019occupant anglais s\u2019employa donc à faire échouer le peuple d\u2019expression française sur le long terme en l\u2019inondant d\u2019une immigration massive destinée à bâtir une seule nation.George Brown, un des pères fondateurs du nouveau Canada de 1867, proclama que l\u2019élément français y avait été « noyé ».Dans le Canada continental, nous aurons finalement « survécu » plutôt que « vécu ».Tous les projets politiques d\u2019envergure, comme la création de provinces françaises dans l\u2019Ouest canadien, sont impitoyablement anéantis par le pouvoir orangiste.Cela culmine avec la pendaison en 1885 de Louis Riel, chef spirituel des Métis et père fondateur du Manitoba.Pendant un siècle, l\u2019enseignement en français y est interdit par des mesures d\u2019exclusion ; ainsi qu\u2019en Ontario d\u2019ailleurs, par exemple avec le Règlement 17 adopté en 1912, puis la double taxation scolaire punitive.Résultat : l\u2019assimilation, qui ne cesse de s\u2019aggraver, a déjà englouti la moitié des francophones hors Québec et affaiblit lentement mais sûrement le Québec lui-même \u2013 surtout à Montréal, sa métropole, et dans la région de l\u2019Outaouais qui se trouve en contact direct avec la capitale canadienne.Le Canada est devenu un régime francophobe, qui aspire sournoisement à l\u2019éradication de son identité originelle. 49 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 Le Québec s\u2019émancipe La Révolution tranquille survient dans les années 1960 comme un torrent printanier.Impétueuse et irrésistible, mais peu violente.La société québécoise non seulement participe au courant occidental d\u2019évacuation de la religiosité chrétienne bimillénaire, elle fait au surplus le grand bond d\u2019une société essentiellement agriculturiste et paroissiale à une société urbaine et technologique.Elle saute ainsi pardessus la révolution industrielle accaparée par l\u2019élément anglais.La politique québécoise est aussi inspirée par les mouvements anticolonialistes qui aboutissent à l\u2019indépendance de nombreux pays à travers le monde.C\u2019est donc une période de liquidation sur le plan spirituel et une fin de régime amorcée sur le plan sociopolitique.Un slogan résume l\u2019époque : Maîtres chez nous ! Depuis les années 1930, les Québécois vivaient déjà majoritairement en milieu urbain.D\u2019abord prolétarisés dans les grandes villes, où la propriété des industries leur avait échappé, ils reprennent en mains l\u2019économie à partir des années 1960 grâce au pouvoir de l\u2019État du Québec, qui crée des outils économiques collectifs.La nationalisation de l\u2019hydroélectricité provoque un effet d\u2019entraînement.Ainsi, les Québécois accèdent finalement à la modernité, dans sa phase technologique.De grandes réalisations sont donc accomplies sur tous les plans : économique, politique, social et culturel.Les effets de cette mutation s\u2019étalent sur le dernier demi- siècle.C\u2019est la première phase de dissolution naturelle du régime d\u2019occupation fédéral.Pour conserver sa mainmise, celui-ci n\u2019a donc cessé de multiplier les freins et les obstacles constitutionnels, politiques et administratifs.Nous en sommes au point où les extrêmes \u2013 les pulsions de vie ou 50 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 de mort \u2013 nous pressent de choisir entre l\u2019indépendance ou l\u2019intégration définitive au Canada unitaire, c\u2019est-à-dire entre la libération de notre peuple ou sa disparition.Incertain, parfois égaré, le peuple québécois cherche sa Référence, l\u2019étoile Polaire qui lui indiquera la direction de sa prochaine destination.Dans notre histoire vertigineuse, l\u2019appel des forces morbides est puissant.Nous verrons qu\u2019il est autant interne qu\u2019externe.Les menées du fédéralisme oppressif En réaction au réveil du Québec qui s\u2019est engagé dans la reconquête de son pouvoir politique, apparaît en 1968 la troïka des colombes messianiques : Pierre Elliott Trudeau, Gérard Pelletier et Jean Marchand.Animées par leur anti- nationalisme froid, abstrait et « rationnel », elles cherchent à sauver le régime politique canadien.En réalité, chez ces prosélytes de la foi fédéraliste, il s\u2019agit d\u2019un néonationa- lisme clérical largement inconscient qui vise à recycler le vieux rêve canadien-français.En opérant une substitution du surmoi collectif : l\u2019Église catholique serait remplacée par l\u2019État canadien bilingue et multiculturel.Néanmoins, cette conception fausse et superficielle, qui se gonflera en prétention universelle, deviendra inopérante.L\u2019État fédéral aux abois s\u2019applique à faire la promotion du bilinguisme, entre autres, dans le but prétendu de sauver les francophones hors Québec.Mais, cela s\u2019avère un piège : les restes de la francophonie hors Québec, en adoptant la « dualité linguistique » comme nouvelle Référence socié- tale, s\u2019assimilent à un rythme accéléré sous ce couvert (comme l\u2019illustrent les recensements de la population).Le bilinguisme officiel est donc soustractif.Les chevaux de Troie bilingues cherchent à contagionner la nation française d\u2019Amérique.Néanmoins, le séparatisme psychique 51 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 résultant de la coupure langue-culture confère un caractère rédhibitoire \u2013 donc très provisoire \u2013 à la nouvelle race des « Bilingues ».D\u2019ailleurs, ils sont aussitôt remplacés par les « Multiculturels » qui cachent mieux encore les futurs sujets anglais.Le gouvernement fédéral colonialiste au service de Bay Street \u2013 le siège de la ploutocratie canadienne à Toronto \u2013 commet de nombreuses agressions dans le but d\u2019empêcher l\u2019aboutissement naturel du processus de libération du Québec.Notamment : \u2022 l\u2019envahissement des champs de compétence provinciaux avec le pouvoir de dépenser que lui procure le vol constitutionnel antérieur de l\u2019impôt sur le revenu (à l\u2019occasion des guerres mondiales), puis celui de la taxe de vente ; \u2022 l\u2019édulcoration graduelle par la Cour suprême du Canada de la Charte de la langue française depuis son adoption en 1977 ; \u2022 le rapatriement et la modification unilatérale de la Constitution canadienne en 1982, dont seule la version anglaise est demeurée officielle ; \u2022 l\u2019adoption de la loi dite sur la clarté en 2000 octroyant à l\u2019autorité fédérale tout pouvoir de limitation et d\u2019interprétation négative du résultat d\u2019un éventuel référendum sur la souveraineté du Québec.A contrario, les Québécois, qui ne se désignent plus comme des Canadiens français, cherchent à se doter d\u2019un surmoi collectif authentique : l\u2019État du Québec, dont la langue officielle est le français.Mais de nombreux Québécois sont encore mus par l\u2019atavisme canadien-français.À quoi tient cette ambivalence identitaire ? 52 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 Notre dualité psychique À l\u2019époque de la Nouvelle-France, il existait essentiellement deux types d\u2019hommes : le coureur des bois, nomade qui a largement adopté le mode de subsistance des Amérindiens, et le défricheur-cultivateur, sédentaire qui habitait surtout à Québec, aux Trois-Rivières et à Montréal.La polarité nomadisme-sédentarisme s\u2019est aussi manifestée dans le nouveau Canada.Les terres arables n\u2019étant plus disponibles au Québec, de nombreux Canadiens français ont émigré à l\u2019ouest de la rivière des Outaouais pour y créer des petites collectivités dans les autres provinces.Les États-Unis furent une destination encore plus importante à la fin du XIXe siècle ; ceux qui y furent attirés par l\u2019emploi dans les nouvelles manufactures ne réussirent pas à conserver leur identité, malgré le mode d\u2019organisation paroissiale.Le Québec a ainsi perdu la moitié de son capital génétique dans cette émigration.En revanche, on s\u2019attendait illusoirement à ce que le nouveau Canada \u2013 considéré comme « un pacte entre deux nations » \u2013 respecte les droits fondamentaux des Canadiens français quant à leur identité linguistique et culturelle.En conséquence de ces culs-de-sac et aussi des référendums perdus, la tentation est grande pour plusieurs concitoyens de se replier sur le mythe de l\u2019autonomie provinciale au sein du Canada ou, carrément, de s\u2019accommoder du Canada unitaire tel quel en renonçant à la moindre revendication pour « éviter la chicane ».D\u2019où l\u2019ambivalence morbide de leur allégeance.Néanmoins, la soumission \u2013 totale ou partielle \u2013 n\u2019est qu\u2019une source de fausse sécurité qui conduirait à la louisianisation inexorable du Québec.Pour se ressaisir, les Québécois doivent repenser et réar- ticuler leur polarité nomadisme-sédentarisme.Nous ne sommes plus à l\u2019époque de la Nouvelle-France, lorsque 53 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 l\u2019Amérique du Nord était surtout une vaste aire de jeu partagée avec les Amérindiens ; ni à l\u2019époque du nouveau Canada continental, qui devait s\u2019avérer le sépulcre blanchi de la francophonie.Conjuguée à l\u2019assimilation des francophones, l\u2019immigration canadienne, exceptionnellement massive en comparaison avec les autres pays, a pour but de renforcer le nombre des Canadiens anglais et de réduire la proportion de l\u2019élément français à l\u2019insignifiance politique.À l\u2019échelle canadienne, c\u2019est fait : alors que l\u2019ancien Canada était entièrement français, les francophones ne constituent plus que le cinquième de la population du Canada actuel.Cette proportion nous a même fait perdre la masse critique nécessaire à l\u2019obtention des quelques compromis mineurs arrachés dans le passé au Canada continental anglais.Aujourd\u2019hui, même le nationalisme « canadien » de P.E.Trudeau, considéré encore trop français \u2013 pas assez britannique \u2013, subit le retour agressif du refoulé monarchiste.L\u2019empire bilingue trudeauiste, qui devait durer mille ans, s\u2019écroule lamentablement.Toutefois, avec environ quatre cinquièmes de citoyens de langue maternelle française, le Québec a la capacité \u2013 à titre de successeur du Canada laurentien \u2013 de s\u2019affranchir de la tutelle fédérale royaliste en se dotant d\u2019un État moderne complet.Le vaste territoire national québécois regorge de richesses, qu\u2019il est possible d\u2019exploiter aisément dans le respect de l\u2019environnement avec la technologie contemporaine.Le Québec post-Canada est appelé à redéployer son nomadisme à l\u2019échelle de la planète et à entretenir des rapports directs mutuellement enrichissants avec les autres pays libres.Terminé le déshonorant chaperonnage de la fausse identité canadienne.Notre nouvelle dualité féconde exige donc une base solide, c\u2019est-à-dire le territoire national structuré par un État sou- 54 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 verain afin d\u2019assurer des relations diplomatiques, culturelles et commerciales illimitées avec les quelque deux cents autres pays du monde.Un geste de reconnaissance et des gestes de rupture Notre aventure en Amérique commence avec un Dieu zélé, se poursuit avec un Dieu résistant et semble se terminer avec un Dieu poussé par nous-mêmes à la retraite.Comment se résoudra notre présente déréliction collective ?Il conviendrait de retirer le crucifix de l\u2019Assemblée nationale.Dans l\u2019honneur et la dignité.Entre autres, ceux des communautés religieuses qui nous ont instruits et soignés pendant trois siècles et demi.Il importe de faire la paix avec notre passé pour s\u2019élancer vers l\u2019avenir.Cher lecteur, imaginez que vous soyez un harfang possédant la faculté de voyager dans le temps.Que verriez-vous dans un proche avenir ?En prévision de la signature constitutionnelle traîtresse du médicastre en chef du royaume de Morticolie en 2017, le peuple se soulève.Il pénètre dans l\u2019enceinte de son Assemblée nationale afin d\u2019y expurger les armoiries royales britanniques qui dominent actuellement le crucifix.Parce qu\u2019elles représentent l\u2019assujettissement de notre nation à la reine d\u2019Angleterre et du Canada, et chef de l\u2019Église anglicane, donc la représentante de God sur terre.Avec allégresse, le peuple jette ces armoiries dans les feux de joie sur les plaines d\u2019Abraham lors de la fête nationale.Simultanément sur tout le territoire national, l\u2019unifolié est consumé par les feux de la Saint-Jean.Quant à la statue du génocideur James Wolfe, on la retire de la façade de notre Parlement pour l\u2019installer plus tard en son sous-sol, précisément dans le nouveau lieu pédagogique appelé le Musée des horreurs colonialistes. 55 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 Retour sur la jonction du temps.Il était plutôt facile dans les années 1960 de s\u2019en prendre à notre Dieu blessé tel le Roi pêcheur de la légende arthurienne.Toutefois, aurons-nous le courage collectif de détrôner God, cette idole ethnique usurpatrice de notre destinée ?Renversement que confirmera l\u2019élection d\u2019une majorité de députés indépendantistes.Concrétisé par l\u2019expropriation officielle du gouvernement fédéral, possesseur légal impudent du terrain sur lequel est érigé notre Parlement.Ainsi que par l\u2019abrogation unilatérale de la Constitution canadienne divine (cf.son préambule) sur notre territoire national.Souverains chez nous ! De notre passé, de notre présent, de notre avenir.Vive la République du Québec ! Pour une spiritualité refondée Quid le Dieu chrétien issu de la Palestine dont l\u2019omnipotence a fait l\u2019objet d\u2019une convoitise répandue chez l\u2019espèce qui se targue d\u2019être humaine ?Institué par une secte appelée les Nazaréens, ce Dieu s\u2019étendra à la grandeur de l\u2019Empire romain dont il deviendra la religion officielle.Qui se propagera sur la planète entière pour en devenir la religion la plus importante.Or, l\u2019animateur initial de la secte, Jésus, était un dissident sachant faire sortir l\u2019esprit de la lettre des anciennes écritures juives.Où est passé son souffle révolutionnaire ?La religion chrétienne en Occident culminera au Moyen Âge dans l\u2019expression architecturale des magnifiques cathédrales et la mystique apophatique rhénane.Elle s\u2019abîmera dans les ordalies et les flammes infernales de l\u2019Inquisition.On notera cependant que les hérétiques en Nouvelle-France furent épargnés du supplice igné.Il suffira que nos « bûchers » contemporains fassent monter la fumée des symboles ou des effigies du pouvoir usurpateur. 56 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 L\u2019Église catholique n\u2019a pas su s\u2019adapter au monde moderne, en témoigne spécialement l\u2019échec de l\u2019aggiornamento inauguré par le concile Vatican II dans les années 1960.De même, on peut estimer que toutes les religions établies du monde disparaîtront, faute d\u2019avoir relevé le défi de la liberté de la pensée et de la solidarité avec l\u2019ensemble du genre humain.Quelle sera donc, pour le peuple québécois, la nouvelle Référence qui succédera au catholicisme ?Le « canadianisme » artificiel \u2013 multiconfessionnel et multiculturel \u2013 qui prétend tout accumuler, mais ne sait pas retenir ce qui est vrai, efficace, vivant ?N\u2019avions-nous pas abandonné l\u2019identité canadienne-française pour devenir des Québécois nationaux \u2013 plutôt que des Québécois plus provinciaux que jamais ?N\u2019est-il pas long et immense l\u2019écœurement politique de n\u2019être que la province3 d\u2019une autre nation ?Dorénavant sous le contrôle des pires superstitions véhiculées par les religions établies ?Serions-nous des crucifiés consentants ?Finie la fixation morbide sur le néant de notre empêchement ! Ne préférerions-nous pas sortir rayonnants du tombeau de la destinée collective où nous sommes actuellement ensevelis ?Nous sommes capables de réaliser simultanément la décolonisation nationale et la délivrance spirituelle.Quelle naissance perpétuelle attend le peuple québécois après son affranchissement ?Une nouvelle conscience planétaire émerge, où les personnes et les collectivités libres et responsables seront indubitablement les plus lucides et les plus créatives.Le nouvel idéal-agent du Québec, tout en étant original, participera à la mouvance de la nouvelle spiritualité en voie d\u2019élaboration à l\u2019échelle planétaire.Il saura 3 Du latin provincia, territoire conquis par les Romains. 57 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 s\u2019alimenter avec discernement à diverses traditions \u2013 c\u2019est entre autres là que doit jouer notre nomadisme \u2013 en évitant de tomber dans les pièges du laxisme et de la rigidité.Il importe d\u2019assurer l\u2019équilibre entre les forces centrifuges et centripètes.La nouvelle spiritualité sera donc enracinée, exploratoire et englobante.Finalement, pour s\u2019épanouir et s\u2019accomplir dans la dignité, le Québec \u2013 tant à l\u2019échelle de l\u2019État que de l\u2019ensemble de ses citoyens \u2013 assume la mission particulière de parler le français à titre de langue commune.Le français étant le levier de la résurrection perpétuelle de notre conscience individuelle et collective.q 58 ARTICLES En cette période, celle qui suit la défaite du 7 avril 2014, un débat interne anime les milieux militants du souverainisme.Son sujet a trait à la valorisation de l\u2019indépendance et il oppose principalement deux camps.Il s\u2019agit du clan « étapiste », associé aux principaux partis souverainistes de 1995 à aujourd\u2019hui, qui propose surtout de bien gouverner la province de Québec en attendant un contexte favorable à son indépendance.L\u2019autre clan, « puriste », suggère de parler de souveraineté maintenant dans le but de créer le contexte favorable désiré.L\u2019on pourrait longuement débattre du bien-fondé et des travers de ces deux stratégies.Or, notre but est d\u2019exposer une faiblesse qui habite ces deux clans.Nous croyons que cette faille est présente chez beaucoup de militants, penseurs et politiciens souverainistes, peu importe leur appartenance à l\u2019une ou l\u2019autre de ces deux lignes de pensées.Notre propos montrera en quoi ces deux clans se rejoignent sur deux points ; ils défendent la souveraineté exclusivement par une mise en paroles et refusent l\u2019idée de conflits agis entre adversaires.Sébastien Bilodeau* L\u2019implacable réalité du politique ILLUSION ET FUITE CHEZ LES SOUVERAINISTES * Candidat à la maîtrise en service social à l\u2019Université de Montréal, secrétaire-général de l\u2019organisme Génération nationale 59 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 Quel est l\u2019élément central, vital, sur lequel étapistes et puristes s\u2019entendent ?Ils adoptent l\u2019idée suivante : la lutte pour l\u2019indépendance n\u2019est qu\u2019une histoire de prises de parole.Les deux clans s\u2019entendent sur l\u2019idée qu\u2019il faut parler de souveraineté.Ils débattent principalement sur le quand et le comment : les étapistes affirment qu\u2019il faut parler de la souveraineté plus tard, leurs opposants défendent plutôt qu\u2019il faille en parler maintenant.Ensuite, il ne reste qu\u2019à savoir quels types de discours adopter.En somme, choisir le bon moment et les bons mots pour défendre la souveraineté serait les seules questions importantes à régler pour le mouvement souverainiste.Nous remarquons que les discours souverainistes, peu importe les préférences individuelles, s\u2019en tiennent à cela : parler maintenant ou plus tard, de ceci ou de cela, c\u2019est tout.Or, une telle attitude nous semble se bercer d\u2019illusions et nier une dure, triste, réalité du politique.L\u2019illusion est de croire qu\u2019une souveraineté défendue avec les bons mots, au moment opportun, ralliera automatiquement une majorité suffisante de citoyens et gagnera par défaut la lutte.C\u2019est nier que beaucoup de citoyens et de groupes peuvent s\u2019opposer à l\u2019indépendance du Québec pour une multitude de raisons qui leur appartiennent et se montrer complètement immunisés contre un argumentaire souverainiste.Ces concitoyens peuvent se rallier au statu quo fédéraliste, par exemple, par ignorance, préjugés, intérêts égoïstes ou idéologiques.Ces raisons suffiront à permettre à ces gens d\u2019ignorer complètement l\u2019argumentaire souverainiste, voire de s\u2019y opposer avec hostilité et mépris.Ceci nous amène à la réalité niée par souverainistes de toute allégeance.Il s\u2019agit de la réalité fondamentale qui caractérise tout enjeu politique : la dualité ami-ennemi. 60 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 Nous nous référons, ici, au penseur Julien Freund1, dont la pensée influença plusieurs penseurs des XXe et XXIe siècles.Pourquoi Freund insiste-t-il sur cette dualité, cet antagonisme ?Parce qu\u2019il montre avec acuité que l\u2019essence de tout différend politique est la suivante : la discrimination entre amis et ennemis, la différence entre groupes prêts à se combattre pour assurer la mise en actes de leurs désirs.Il faut comprendre que le politique existe parce que des groupes d\u2019individus sont animés par des intérêts forts divergents, n\u2019en déplaise aux « inclusifs » et autres bien-pensants.Les humains sont prêts à s\u2019affronter pour toutes sortes de choses, peu importe ce que la Raison tend à dicter.Ici, il n\u2019est pas question d\u2019une fédération canadienne expliquée, défendue et valorisée par ses adeptes.Un bel exemple de cela se trouve dans les multiples actes d\u2019intimidation posés par la GRC contre les militants souverainistes, surtout dans les années 1970.La Confédération n\u2019est pas mise en parole, elle est simplement mise en actes, imposée à la population et aux souverainistes eux-mêmes.En refusant de se mettre en mots et en posant une série d\u2019actes, le fédéralisme canadien se place hors de l\u2019espace où les indépendantistes tentent de le combattre, il se met hors de leur portée.Pire encore, souverainistes se mettent hors d\u2019état de nuire en continuant de croire à une souveraineté qui va de soi, qui n\u2019a qu\u2019à être bien dite, bien placée, tout en refusant ce qu\u2019engage effectivement le politique.L\u2019on a pu très bien voir ce refus au cours des dernières années.Certains moments du gouvernement péquiste défait en sont un bel exemple.La première ministre 1 Voir surtout Freund, J.(1965) L\u2019essence du politique, Éd.Sirey, 764 p. 61 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 Marois refusa, par exemple, de débattre avec ses adversaires en anglais, plaidant sa maîtrise médiocre de la langue de Shakespeare.Pourtant, c\u2019était une occasion idéale de marteler que ses opposants négligent le fait français.De plus, les deux derniers gouvernements péquistes ne livrèrent une défense que très timide et discrète de la question nationale, défense qui vira en retraite désordonnée dès que se présenta l\u2019habituel épouvantail référendaire libéral.Option nationale, malgré son attitude assumée et farouche en faveur de la souveraineté, n\u2019est pas complètement hors de l\u2019illusion que nous nommons.Beaucoup de militants de ce parti présentent la promotion de la souveraineté comme devant se faire par une rhétorique plus habile et moins timide, sans plus.Quant aux souverainistes solidaires2, nous constatons que leur discours n\u2019interpelle que quelques universitaires et une partie de la bourgeoisie mon- tréalaise, ce qui fait d\u2019eux un adversaire inoffensif contre le fédéralisme canadien.En somme, les souverainistes de toutes allégeances refusent le combat politique, laissant ainsi le champ libre à leurs adversaires.Ce refus implicite du combat politique réel est l\u2019une des principales faiblesses du souverainisme.Elle le rend politiquement impuissant.Alors que le fédéralisme continue de déployer habilement tous les moyens possibles pour mettre l\u2019indépendantisme hors d\u2019état de nuire, beaucoup de souve- rainistes croient encore que suffisamment de gentillesse de leur part permettra de calmer les attaques de l\u2019ennemi.C\u2019est une grave erreur.Schmitt explique bien que les peuples qui adoptent une attitude pacifiste face aux conflits politiques ne sont pas épargnés.Ils subissent les agressions de leurs 2 Sur internet, la combinaison de ces deux mots inciterait plusieurs indépendantistes à écrire laconiquement « lol ». 62 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 adversaires et les décisions qui les concernent sont prises par d\u2019autres forces.Ils seront, ainsi, pris pour cible par des forces plus belliqueuses, ces dernières exerceront leur hargne simplement parce qu\u2019elles le veulent et se le permettent.Il est grand temps que nous réalisions cette implacable réalité et aussi le fait que nos adversaires nous imposent sans hésitation cette dureté.Pour redevenir une force politique, l\u2019indépendantisme doit creuser ses racines dans l\u2019essence du politique : réaliser qu\u2019il a des ennemis et ne pas hésiter à les traiter comme il se doit.Comme des adversaires à vaincre.À tout prix.q 63 ARTICLES Jean-Claude Soulard* Canada LE NOM QU\u2019ON NOUS A CHIPÉ ET LE PAYS POUR LEQUEL ON N\u2019A JAMAIS VOTÉ** Il serait bon pour un prince d\u2019être réputé libéral ; cependant la libéralité peut être exercée de telle manière qu\u2019elle ne fasse que lui nuire sans aucun profit.\u2013 Machiavel Quant à moi, je ne sais pas où va l\u2019histoire (le sens- orientation-direction), mais je commence à découvrir ce que l\u2019on peut en faire si, à travers elle, nous nous appliquons à la recherche du sens (le sens-signification-expression) C\u2019est-à-dire la lumière de ce que l\u2019histoire peut exprimer.\u2013 Alphonse Dupront Quel est le rôle exact de la Grande Coalition ?Qui est Antoine-Aimé Dorion ?Qui et que sont les Rouges ?À quoi s\u2019opposent-ils au juste ?Quelle est donc l\u2019importance de cette Conférence de Québec ?Plongeons ! * Historien et professeur retraité, Cégep de Trois-Rivières ** Cet article est inspiré de ma thèse de maîtrise, intitulée Esquisse biographique et pensée politique d\u2019un adversaire de la Confédération : Antoine- Aimé Dorion, chef du Parti rouge (1818-1891), (École des gradués, Faculté des lettres, histoire), Université Laval, 1976, 370 pages.On y trouvera la liste des fonds consultés pour la recherche.Il s\u2019agit essentiellement de fonds publics et privés d\u2019archives : archives publiques du Canada, de l\u2019Ontario ; archives nationales du Québec; archives judiciaires ; archives de Séminaire de Nicolet, du Séminaire de Trois-Rivières, de la Chancellerie de l\u2019Archevêché de Montréal et de la Compagnie de Jésus.De même que les corpus nécessaires de journaux, mémoires, thèses, livres, périodiques et autres instruments de recherche. 64 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 L\u2019inconstance ministérielle chronique de 1854 à 1864, l\u2019expression des volontés de changement de constitution, la nouvelle donne de la « folie des chemins de fer », la perspective nette d\u2019abolir la French and Papist Domination (chère à George Brown), le passage d\u2019une économie « manufacturière » à une économie « industrielle », l\u2019affront puéril du libéral J.Sanfiedd Macdonald (alors premier ministre avec A.-A.Dorion) en 1864 pour éviter la discussion de la motion de Brown de former un comité d\u2019études des problèmes constitutionnels, tout cela provoque l\u2019adhésion de Brown au grand projet fédéral des conservateurs.Voilà le début de la fin d\u2019une possibilité strictement canadienne.C\u2019est la mort programmée du Parti rouge et du Canada-Uni et la mise en place des conditions, à long terme, de la réalisation du rapport Durham de 1840.La « Grande Coalition » réunit trois des quatre formations politiques importantes du Canada-Uni.Les « Tories » (conservateurs) de J.A.MacDonald du Haut-Canada, les « Bleus » (conservateurs) de G.-É.Cartier du Bas-Canada et les Clear Grits (radicaux-réformistes) de George Brown, du Haut- Canada.Les principes idéologiques de ces derniers s\u2019apparentent directement à ceux des Rouges, mais les Clear Grits, eux, ne sont pas des Canadiens français.Ces trois formations sont d\u2019emblée d\u2019accord sur le projet de bâtir une union fédérale canadienne augmentée des autres colonies britanniques septentrionales, toutes reliées par chemin de fer.Ce qui semble ici couler de source avait été précédé pourtant de propos d\u2019une limpide crudité.Exemple : Lord Elgin1 écrivait au Foreign Office2 de Londres le 22 novembre 1850 : 1 Il fut gouverneur général du Canada-Uni de 1847 à 1854.2 Le Foreign Secretary était Palmerston, Third Viscount, Henry John Temple. 65 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 Chaque jour, la haine des francophones par les Clear Grits est de plus en plus ouvertement manifeste.L\u2019ancien juge-en-chef de Terre-Neuve, monsieur Boulton, est une sorte de leader chez les Clear Grits et il aurait dit lors d\u2019un dîner public que « les nègres sont la grande difficulté des États-Unis et les Canadiens français celle du Canada », un sentiment qui est de nature à s\u2019arrêter dans le gosier d\u2019un peuple passablement sensible et méfiant3.Puis, en 1856, George Brown lui-même avait manifesté son point de vue sur le climat qui régnait à l\u2019Assemblée législative : Nous avons deux pays, deux langues, deux religions, deux façons de penser et d\u2019agir.La question est de savoir s\u2019il est possible de maintenir ces deux nations avec une seule législature et un seul État.Voilà la question à résoudre4.De tels propos ne sont pas exceptionnels.L\u2019état d\u2019esprit qu\u2019ils traduisent servira d\u2019assises à la position des Rouges et des libéraux modérés, qui ne supportent pas la francophobie reconnue de Brown et de son parti.Cela dit, les libé- raux-démocrates modérés ne pardonnent pas à Dorion son alliance avec Brown pour former le très éphémère ministère Brown-Dorion, qui a duré du 2 au 5 août 1858.Ils fuient les Rouges pour se réfugier chez les « Bleus », à leur corps défendant.Le poids des Rouges et l\u2019influence de Dorion sont alors irréversiblement diminués et leur opposition à la Grande Fédération, plus tard, en sera complètement affadie.Dans la longue saga des projets fédératifs du XIX° siècle, celui qui nous occupe voit les Grits se placer en parallèle aux Rouges et endosser le programme de confédération élargie, alors qu\u2019ils 3 Collection Elgin-Grey (Doughty), Letters & Journals of James, eight Earl of Elgin, Thedore Walrand, edit., Londres, 1872.On peut également trouver l\u2019ensemble dans The Project Gutemberg, EBook of Letters\u2026, EBook #10610, Jan.10.2004.Citation en traduction libre.4 Archives publiques du Canada, fonds privé, BROWN, George.MG24 B40.Instrument de recherche no 21. 66 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 s\u2019étaient pourtant entendus avec ces derniers sur une union fédérale des deux Canadas, constitué de deux provinces avec chacune sa législature et d\u2019un gouvernement central mixte.Il est aisé de comprendre la solitude du Parti rouge dans le mouvement d\u2019opposition.C\u2019est la première fois qu\u2019une partie du Parlement est exclue des discussions constituantes sur le renouvellement du pays.Ce ne sera pas la dernière.Oui ! Il y aura une opposition au « pacte fédératif » d\u2019un nouveau Canada.Toutes les bases sont dans la défection de Brown, la critique et l\u2019analyse des 72 « Résolutions de Québec » issues de la Conférence du même nom.Pour l\u2019essentiel, ces résolutions seront adoptées telles quelles à la Conférence de Londres (1865) pour former la Confédération canadienne proclamée en 1867.On parle ici de la formation d\u2019un nouveau pays : comme l\u2019Italie ou l\u2019Allemagne à la même époque.Des précisions On l\u2019a vu plus haut, Antoine-Aimé Dorion et les Rouges sont favorables à un projet d\u2019union fédérale \u2013 plutôt que législative \u2013 des deux Canada depuis 1851.Ils en sont même les propagandistes.Une « petite fédération » exclusivement canadienne.Quitte à offrir l\u2019inclusion aux colonies britanniques lorsque les finances publiques auront été assainies, les exactions financières abolies et la spéculation foncière punie.Cette position est valide de 1851 à 1867.George Brown endosse ce projet de 1857 à 1864.John A.Macdonald aussi.Celui-ci reprend cette position en 1864 en alléguant que si son propre projet de confédération n\u2019obtient pas l\u2019assentiment, il sera en faveur d\u2019une union fédérale des Canada avec possibilité d\u2019ouverture plus tard aux autres provinces et colonies britanniques. 67 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 La Conférence de Charlottetown se déroule du 1er au 9 septembre 1864.Les discussions se tiennent autour d\u2019un projet d\u2019union des colonies du golfe de la rivière du Canada, dites des Maritimes.La députation du Canada-Uni n\u2019y a pas été invitée.Peu importe, la moitié des ministres canadiens s\u2019y invitent et arrivent à quai solennellement, à bord d\u2019un gros bateau à vapeur, le Queen Victoria.Anecdote savoureuse : la ville est alors en liesse en raison de la présence d\u2019un cirque, une première en vingt ans.La population ignore les honorables délégués canadiens.Les chambres d\u2019hôtel sont toutes réservées.Seul un député, W.H.Pope, rame jusqu\u2019au large bateau pour les accueillir.Qu\u2019à cela ne tienne, les Canadiens demandent à être entendus prioritairement pour présenter leur projet pancolonial britannique d\u2019une Grande Fédération unifiée par un chemin de fer.Les ténors en sont G.-É.Cartier, J.A.Macdonald.G.Brown et A.T.Galt et le champagne coule à flots (les réserves du Queen Victoria seront totalement épuisées durant les nombreuses libations).Après la prestation des Canadiens, exit le projet d\u2019une union des Maritimes.Il est plutôt convenu de se revoir à Québec, le mois suivant.En octobre, la Conférence de Québec se tient à huis clos.Ses participants ont pour objectif de fonder un nouveau pays.Les 33 délégués s\u2019entendent à l\u2019unanimité : les résolutions constituantes ne seront pas soumises à l\u2019approbation du peuple.Cachette et secret pour la gestation du grand Canada.Ici, il est bon de rappeler que les Clear Grits dénoncent le Canada-Uni et la French Domination depuis 1850.En 1864, à défaut de partager l\u2019idéologie des conservateurs, leur calcul politique rend possible la fin du Canada-Uni, l\u2019abrogation de l\u2019Union Act et son remplacement par un Grand Pacte fédératif. 68 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 Antoine-Aimé Dorion et les Rouges Antoine-Aimé Dorion (1818-1891) est le deuxième fils du député patriote du comté de Champlain et marchand général de Sainte-Anne-de-la-Pérade, Pierre-Antoine Dorion.Il est élevé dans un milieu familial aux idées avancées, progressistes et « papineauistes ».Une réunion des députés patriotes a déjà eu lieu à la maison paternelle en 1836.La même année, P.-A.Dorion assume la présidence du banquet de la Société Saint-Jean-Baptiste tenu à Saint-Ours.Sans crainte de représailles, il frôle le crime de lèse-majesté en portant un toast à la santé du Roi : « Qu\u2019il n\u2019oublie pas qu\u2019il n\u2019est nulle forme de gouvernement dont la prérogative soit d\u2019être immuable, nulle puissance politique qui, créée d\u2019hier ou d\u2019il y a mille ans, ne puisse être abrogée dans dix ans ou demain5 ».Père, grand-père, beau-père, beau-frère, oncles sont députés patriotes.Aintoine-Aimé fréquente le Séminaire de Nicolet puis part faire ses classes de droit chez Côme-Séraphin Cherrier, l\u2019éminent avocat de Montréal.Il devient lui-même avocat dans cette ville en 1842, il a 24 ans.Il côtoie les familles Bureau, Fabre, Viger, Labrèche-Viger, Dessaulles, Laflamme, Jetté, Papin, Doutre ; toutes familles démocrates, libérales et républicaines, favorables à l\u2019abrogation de l\u2019Union Act.C\u2019est un observateur sagace et ambitieux, un habile rhétoricien capable de s\u2019adapter.Il est taillé pour la politique.Il est aussi reconnu pour sa très grande politesse et sa courtoisie.De 1842 à 1848, il grave ses traits de caractère et jouit de la plus haute estime de ses pairs.Il apprend à choisir le moment de ses interventions.5 Victor Morin, « Clubs et Sociétés notoires d\u2019autrefois », dans Les Cahiers des Dix, no 15, 1950, p.191-192 69 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 Dorion est un plaideur rationnel, « il n\u2019a pas son égal au barreau6 », fouineur de jurisprudence, perspicace, catholique pratiquant dans un parti ouvertement anticlérical.Peut-être un peu trop posées, ses interventions publiques sont plutôt ternes.Il s\u2019infiltre dans le Tout-Montréal juridique, intellectuel, littéraire, journalistique, religieux même.Mais surtout, il parfait et pratique la langue anglaise pour pénétrer les milieux anglophones d\u2019affaires, de la finance, du commerce.Il a d\u2019ailleurs épousé Dame Iphigénie Trestler, qui ne parle pas français.Dorion en vient lui-même à parler sa langue maternelle comme quelqu\u2019un qui aurait séjourné longtemps en terre britannique, et cela lui nuit.Il apprend à manœuvrer.Manœuvrer, c\u2019est ce qu\u2019il fait tout au long de sa carrière politique, qui commence en 1847 à l\u2019annonce du retrait de Louis-Joseph Papineau.Peut-être par effet de vacuum, il assume la relève.Propulsé par les partisans, il fonde le Parti rouge cette année-là.C\u2019est fort probablement « l\u2019homme le plus brillant de son époque7 ».Mais ses projets politiques ne seront pas parachevés.Les Rouges sont des jeunes passionnés, instruits, ouverts aux idées de progrès et de nationalité.Ils sont juristes, avocats, hommes de lettres, journalistes, hommes d\u2019affaires, Canadiens français pour la plupart même si d\u2019autres sont issus de la colonisation britannique.Bref, ce sont des « bourgeois professionnels » à quelques exceptions près ; et des radicaux-libéraux doctrinaires-démocrates-nationalistes- républicains et anticléricaux.6 Alfred D.DeCelles, Cartier et son temps, Montréal, Beauchemin, 1913, p.74.De même que L\u2019Opinion publique, journal illustré, vol.1, no 13, 2 avril 1870, article sur la « Galerie parlementaire, no 1 \u2013 Hon.Antoine- Aimé Dorion ».7 Laurier L.Lapierre, Genesis of a Nation.British North America : 1776- 1867.Montréal, The Canadian Broadcasting Corporation, 1966, p.109. 70 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 Mais être anticlérical, à ce moment de l\u2019histoire, c\u2019est se mettre à dos la vaste majorité de la population catholique, qui suit les mandements de l\u2019épiscopat.Principalement de messeigneurs Bourget, Laflèche et Taschereau.Les Rouges sont d\u2019inspiration américaine (Jefferson et Jackson) et française (la flambée révolutionnaire de 1848).Ils se sentent libres par rapport aux positions politiques de l\u2019Église.Fait à noter, en 1864 pile, le pape Pie IX publie son encyclique Quanta Cura, accompagnée du Syllabus ou Catalogue des principales erreurs de notre temps.S\u2019y trouvent condamnés le socialisme, le matérialisme, le rationalisme, le nationalisme et le libéralisme, autant d\u2019idées qui ont formé l\u2019idéologie des jeunes Rouges des années 1844-1854.Le propos du Syllabus fait l\u2019objet d\u2019une lettre des évêques aux membres du clergé.Cette lettre doit être lue en chaire ; elle est aussi publiée dans les nombreux journaux d\u2019allégeance conservatrice.Au palmarès de Dorion et du groupe de jeunes Rouges assoiffés de renouveau, de possibilités en dehors de « cette union forcée » : la fondation de nombreux groupes et sociétés qui disséminent les idées nationales et libérales.Cette jeunesse est convaincue de ses talents et du grand potentiel du Canada français, et ce alors même que l\u2019échec des insurrections de 1837-1838 et l\u2019union forcée des deux Canadas sont des événements encore bien récents.· La Société des Amis (24 novembre 1844) : société d\u2019études et de discussions littéraires et philosophiques à caractère national fondée par des avocats et médecins.Le but : « S\u2019instruire et encourager les lettres et les sciences, l\u2019économie politique et les Beaux-Arts8 ».8 Victor Morin, « Clubs et Sociétés notoires d\u2019autrefois » dans Les Cahiers des Dix, no 15, 1950, pp.203-206 71 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 · L\u2019Institut canadien de Montréal (17 décembre 1844) : « fondé dans un but d\u2019union, d\u2019instruction mutuelle et de progrès général » ; point de ralliement de la jeunesse de toutes nationalités et de toutes religions (1859) ; centre d\u2019émulation patriote et d\u2019instruction par la bibliothèque de 1600 volumes et 120 journaux ; joutes oratoires ; société ouverte à toutes les classes et à toutes les conditions.L\u2019Institut est sévèrement condamné par monseigneur Ignace Bourget, évêque de Montréal, qui réclame le contrôle de la bibliothèque puisqu\u2019elle compte des volumes mis à « l\u2019Index ».On y rédige en collaboration les articles de L\u2019Avenir et du Pays.Les « disputes » discursives sont étoffées.Monseigneur Bourget écrit trois mandements en date du 10 mars, du 30 avril et du 31 mai 1858 pour avertir les membres de l\u2019Institut qu\u2019ils tombent sous le coup des peines canoniques et pour les engager à se retirer afin de ne pas être privés des sacrements.108 membres démissionnent alors et fondent L\u2019Institut canadien-français.Malgré cette intrusion de l\u2019Église dans un mouvement de jeunes, 700 autres restent à l\u2019Institut canadien9.· Le journal engagé L\u2019Avenir, fondé en 1848 par Jean- Baptiste-Éric Dorion, le frère d\u2019Antoine-Aimé.Toutes les convictions des Rouges y sont affichées.Formé par des jeunes : Éric a 24 ans, Antoine-Aimé, 26.C\u2019est encore la jeunesse qui mène les projets de discussion, d\u2019information, de prise de position critique et d\u2019analyse10.· Le Club national démocratique (1849) : dans le manifeste publié par L\u2019Avenir se trouve l\u2019essence des Rouges : droit des populations à juger de leurs gouvernements ; 9 Ibid, pp.206-210.Et.J.-C.Soulard, op.cit.p.27.10 Jean-Claude Soulard, op.cit.p.27. 72 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 nocivité de tout pouvoir monarchique ; instauration d\u2019une démocratie pour donner du pouvoir au peuple ; critique de « la république de Danton et Marat [qui] n\u2019est dans son application qu\u2019une souillure de la véritable république, de la république telle que l\u2019ont comprise Washington et Jefferson ».Ici aussi la moyenne d\u2019âge des membres est de plus ou moins 30 ans11.· La Société d\u2019Annexion [aux États-Unis] de Montréal (18 septembre 1849) dont font partie les Molson, Dewitt, Young, Rose, Redpath, Holton et Galt.Encore une société formée de jeunes12.Elle rejoint les libéraux des deux nations.Chez les Rouges : aucune monarchie constitutionnelle, aucun « britannisme ».Plutôt une inspiration américaine.L\u2019annexion aux États-Unis leur paraît profitable, car elle assurerait le « progrès » (credo libéral) mieux que l\u2019application stricte de la Rep by Pop.Les financiers anglo-protestants du Bas-Canada y voient pour leur part de meilleures garanties religieuses que dans un régime d\u2019union ou même dans une fédération où les conservateurs du Bas-Canada seraient les alliés fermes de l\u2019épiscopat catholique.Au final, les Rouges c\u2019est ça.· Le journal Le Pays (15 janvier 1852) dont Antoine-Aimé Dorion est propriétaire.Il a alors 28 ans et il désire prendre ses distances de L\u2019Avenir, à cause du ton acéré, mais authentique que lui donne Éric.Il trouve trop radicales les positions du journal de son frère.Les rédacteurs et journalistes du Pays sont tous jeunes13.11 Ibid.p.30.12 Ibid.p.32.13 Ibid., p.38. 73 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 L\u2019opposition à tout projet d\u2019union plus large que la simple union fédérale des deux anciens Canada est toute là, dans cette effervescence intellectuelle, progressiste, « éclairée », vraiment libérale, à contre-courant, mais jeune et déterminée.Des institutions comme l\u2019Institut canadien sont fondées à Québec, Trois-Rivières, Saint-Hyacinthe, Saint-Jean, Iberville, Joliette, Chambly, Sorel, Berthier, L\u2019Assomption et même aux États-Unis dans des groupes canadiens-français.La puissance de l\u2019argent, de la finance et de la construction de chemins de fer À la veille de la Conférence de Québec, les Rouges \u2013 les jeunes sont maintenant dans la quarantaine \u2013 doivent composer avec une réelle prévalence financière et commerciale insoupçonnée.Le Traité de réciprocité commerciale avec les États-Unis (signé pour dix ans en 1854) vient à échéance et ceux à qui il a profité \u2013 investisseurs canadiens, britanniques et américains \u2013 sont en plein dans le grand contexte d\u2019explosion de construction de voies ferrées.La spéculation foncière et la collusion font faire des « affaires d\u2019or » aux promoteurs, des profits faramineux financés par les gouvernements et ministères successifs.Cela fait même scandale.George-Étienne Cartier a été défait en Parlement sur une question de malversation de 100 000 $ au profit du Grand Trunk Railway Of Canada (GTRC).Et cela ne représente même pas 10 % des montants encourus dans l\u2019aventure.Les Américains ont pris le quasi-contrôle, avec une participation canadienne et britannique, des domaines du bois, de la métallurgie et du charbon.Au cœur du comportement de l\u2019argent, des idées qui l\u2019accompagnent et des stratégies politiques indispensables pour s\u2019enrichir, il y a l\u2019expansion des projets de construction de chemins de fer.On y trouve plusieurs noms qui se sont fait connaître d\u2019abord en politique. 74 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 Le premier véritable chemin de fer est le Champlain and Saint Lawrence Railroad (1836) financé centralement par John Molson et quelques marchands de Montréal.D\u2019autres projets suivent : le Montreal and Lachine Railroad (1847) ; le St.Lawrence and Atlantic Railroad, financé par Alexander Tilloch Galt.Un ami de Galt, Francis Hincks, fait entériner par le Parlement le Guarantee Act en 1849 : c\u2019est une loi qui assure les promoteurs de chemins de fer du soutien financier de l\u2019État colonial.Le politicien conservateur et homme d\u2019affaires Allan MacNab récolte des profits impossibles à chiffrer, mais dont on dit à l\u2019époque qu\u2019ils sont « énormes ».Les investisseurs britanniques ne sont pas en reste : le GTRC est construit après le vote de la Loi du Concordat du Grand Trunk, en 1862, qui assure son financement public et ses profits privés.Pour citer l\u2019historien George Stanley, dans The Canadians, « des liens d\u2019acier devaient s\u2019ajouter aux bonnes intentions pour que la Confédération ait lieu et survive.Sans le chemin de fer il n\u2019y aurait pas eu de Canada, il n\u2019aurait pas pu y en avoir ».De fait, la construction du successeur du Grand Tronc, l\u2019Intercolonial Railway, est une des conditions imposées par la loi constitutionnelle de 1867.Dorion et quelques Rouges se sont prononcés en faveur de la construction de chemin de fer en 1854.C\u2019est de cette façon qu\u2019ils ont fait « tomber » George-Étienne Cartier, compromis dans le scandale du Grand Tronc.La Confédération sans le chemin de fer intercontinental est donc une absurdité, de même que le chemin de fer interco- lonial sans la Confédération est une impossibilité.Cartier est l\u2019avocat du Grand Tronc, John A Macdonald en est le promoteur et A.T.Galt, le maître financier. 75 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 Comment passer sous silence la très grande proximité de Dorion avec le monde des affaires et de la finance ?En voici quelques exemples : la fondation des premières banques, la Banque du peuple, la Banque d\u2019Épargne de la Cité et du District de Montréal ; les rapprochements avec la New York Insurance Co, ou avec Gzowski & Co.contractants de chemins de fer ; ses présences aux Montreal Board of Trade, à la Commission du Port de Montréal, à la City Bank ; sa proximité d\u2019A.T.Galt dans Eastern Township Bank, Caughnawaga Ship Canal Co., Canada Life Insurance.Co.Ses fréquentations d\u2019affaires sont Luther H.Holton, L.T.Drummond, A.T.Galt, J.Rose, James Redpath, J.Young, J.Molson, Jacob Dewitt, Ira Gould et Benjamin Brewster.Il n\u2019y a pas à dire Dorion devient peu à peu plus libéral que radical, nationaliste et anticlérical.L\u2019opposition à la Grande Fédération canadienne élargie Depuis 1851, tout projet de Confédération intercoloniale est combattu par les Rouges.Peu importe qui le présente.En 1864, les Rouges sont unis derrière leur chef.Ils sont tout de même 20 députés sur les 65 du Canada-Est à l\u2019Assemblée législative du Canada-Uni.Catimini, iniquité et dettes publiques En novembre 1864, peu après la conférence de Québec, Dorion sait que le gouvernement ne recourra pas au peuple pour faire approuver l\u2019union fédérale.D\u2019ailleurs, il est prévu que les élections n\u2019auront lieu qu\u2019après la proclamation de l\u2019Acte de l\u2019Amérique du Nord britannique (AANB).Le peuple sera placé devant le fait accompli.Où sont donc passés le groupe influent d\u2019entrepreneurs et les signataires de la Société d\u2019Annexion de Montréal ? 76 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 Dorion signale également que, dans le projet de Confédération, la représentation de la Chambre basse sera répartie d\u2019après la population de chaque province.Mais que le Bas-Canada conservera toujours le nombre fixe de 65 députés alors que les autres provinces verront le nombre des leurs ajusté tous les 10 ans.Le chef du Parti rouge note aussi que les lois provinciales seront soumises à l\u2019approbation du gouvernement fédéral, qui pourra les désavouer dans les douze mois.Pour lui, le projet de Confédération est une union législative déguisée en union fédérale : un gouvernement central fort et des gouvernements provinciaux affaiblis.Quant aux dettes de toutes les provinces, le projet prévoit qu\u2019elles seront consolidées et imputées au gouvernement fédéral.De plus, les provinces dont la dette dépassera la moyenne devront verser un intérêt de 5 % sur le capital.C\u2019est justement le cas de la future province de Québec, à cause de l\u2019iniquité de l\u2019Union Act qui a imposé au Canada- Est une partie de la dette de l\u2019ancien Haut-Canada.Floué une première fois, le Québec le serait donc de nouveau dans le projet de Confédération.Le Canada-Est, insiste Dorion, avait 133 000 $ de dettes lors de l\u2019Union pendant que le Haut-Canada en avait une de 1 300 000 $.Depuis lors, quatre millions ont été dépensés pour les canaux et huit autres pour les chemins de fer ; plus un million pour travaux divers.Le Canada sortirait de l\u2019Union pour entrer dans la Confédération avec une dette nette de 27 500 000 $.Injuste, dit-il ! La dette publique du Canada-Uni s\u2019élève à 75 millions en 1864.Le projet de Confédération propose de rajouter celle de 15 millions du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle- Écosse, plus 16 millions pour l\u2019Intercolonial et 5 500 000 $ pour l\u2019Île-du-Prince-Édouard et Terre-Neuve.En tout, 36 77 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 millions, qui porteront la dette de ce nouveau Canada à 111 500 000 $ auxquels s\u2019ajouteraient les coûts d\u2019organisation de la défense du territoire.Insensé, clame Dorion ! Dorion se demande quelle sera l\u2019indépendance du gouvernement des provinces si on leur enlève leur droit criminel et commercial, si elles sont soumises au désaveu de leurs lois, et si elles ne peuvent pas nommer les juges qui doivent veiller à l\u2019exécution de leurs lois.J.A.Macdonald pense de même quand il écrit à M.C.Cameron : If the Confederation goes on you, if spared the ordinary age of man, we will see both Local Parliaments and Governements absorbed in the General Power.This is as plain to me as if I saw it accomplished now\u2026 of course it does not do to adopt that point of view in discussing the subject in Lower Canada.Constatons qu\u2019en politique, on peut avoir raison dans les arguments et être défait en Parlement.Dorion a raison.Pourtant J.A.Macdonald aura sa Confédération canadienne.Opiniâtreté et persistance Le mouvement d\u2019opposition se poursuit.Pourquoi dans cette Confédération faudrait-il revenir à un conseil législatif composé d\u2019un nombre fixe de membres nommés à vie par la Couronne alors que dans le Canada-Uni, le conseil législatif est électif depuis 1848 ?Pourquoi n\u2019aurait-on pas pu simplement signer un traité commercial ou de réciprocité avec les Maritimes et ainsi assurer à chaque province tous les avantages que l\u2019union pourrait produire ?Devant l\u2019absence de réponse aux questions qu\u2019il pose, Dorion déclare que la Confédération est prématurée, non nécessaire, qu\u2019elle représente une surcharge fiscale pour les contribuables et une menace pour l\u2019intérêt et la prospérité du Canada-Uni même élargi. 78 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 Les Rouges organisent dix-huit assemblées de comtés et lancent des pétitions.Mais comme le projet de Confédération a déjà reçu l\u2019aval de Londres, la Grande Coalition laisse braire l\u2019opposition.Après avoir disséqué les 72 « Résolutions de Québec », Dorion comprend et accepte qu\u2019en parlementarisme britannique l\u2019opposition doit faire son devoir uniquement en Parlement, suivre les règles du jeu et accepter le verdict final.Sans l\u2019assentiment populaire, vraiment ?L\u2019avocat pointilleux et respectueux des institutions annonce donc « faire son devoir » en essayant de tirer le plus d\u2019avantages de cette Confédération inéluctable.Mais il continue le combat oratoire.Les 16 février et 6 mars 1864, il livre certainement ses discours les plus énergiques, ordonnancés, imparables\u2026 Mais en vain.Le 11 juillet 1866, encore, « Dorion made a capital speech last night \u2013 the best he never made I think \u2013 in the House », écrit G.Brown à son épouse.Par la suite, il continue le combat dans les journaux et va jusqu\u2019à écrire une « Adresse à Lord Carnarvon, Secrétaire d\u2019État aux Colonies à Londres » en octobre 1866.Le Parti rouge qu\u2019on dit composé de démagogues a pour chef le plus modéré, le plus sage, le plus courtois, le plus juste de la Chambre.Tout est chez lui mesuré, réglé, méthodique, régulier, honnête et l\u2019œuvre d\u2019un travail opiniâtre.(David, p.332), mais, sans charisme, ses discours manquent d\u2019ornements littéraires, les phrases y sont précipitées et le ton monotone.De plus, Dorion est mal servi par une voix faible et une gestuelle peu convaincante.On est loin du tribun à la Papineau dont l\u2019éloquence enlevante avait rassemblé plus de 2000 personnes à Sainte-Scholastique.Rassembler une opposition ferme à la Confédération devient réellement une lourde pour ne pas dire une impossible tâche. 79 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 L\u2019argument de la « défense du pays » et la promulgation du futur Canada élargi Sur l\u2019argument confédéral de « la défense du pays14 », Dorion est plutôt mordant et très efficace.Il contre-argumente sur ce qu\u2019il estime être un faux problème.Les États-Unis en ont trop plein les bras avec leur guerre de Sécession pour se soucier du Canada et des colonies britanniques qui ne leur apporteraient rien qu\u2019ils n\u2019ont déjà.Il se demande comment 800 000 habitants de plus, sur plus ou moins 500 miles de frontières supplémentaires, sauront défendre le Canada au cas où ?D\u2019autant plus que l\u2019armée des États du nord, contre laquelle se mettre en garde, est passée de 9000 hommes en 1861 à 8 000 000 en 1865.À l\u2019évidence, le Canada (uni ou pas) ne saurait résister, et ce même en ajoutant 50 000 hommes aux 2000 déjà présents aux frontières.Si les 2000 coûtent 1 500 000 $, les 50 000 coûteraient plus de 30 millions.C\u2019est, affirme Dorion, complètement farfelu.Après une opposition oratoire très serrée, le projet de Confédération est voté par le Parlement du Canada-Uni.57 députés sur 65 appuient le projet dans le Canada-Ouest ; au Canada-Est, 37 sont en faveur et 25 contre.Les 11 députés anglophones sont tous en faveur.Quant à la députation canadienne-française, elle se répartit comme suit : 26 pour et 25 contre.Les Canadiens français sont divisés presque moitié-moitié.Ce ne sera pas la dernière fois non plus.Dorion et ses amis rouges avaient voulu un Canada dans un axe nord-sud et un partenariat avec les États-Unis.Ils ont perdu.14 Un des arguments des partisans de la Confédération est que le Dominion serait mieux en mesure de se défendre contre les Fenians. 80 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 Conclusion Après la Confédération, il n\u2019y aura plus de Rouges, seulement des libéraux.Antoine-Aimé Dorion écrit un long article dans Le Pays du 1er juin 1867, intitulé « Le Parti libéral et la Confédération », dans lequel il demande à ses compatriotes de jouer le jeu parlementaire.Il aura sacrifié ses forces et sa fortune pour le triomphe des principes rouges-libéraux.En vain ! La jeunesse des débuts (1844-1859) a fait place à des hommes qui veulent « réussir » leur vie.La fougue est devenue placidité.De 1867 à 1874, Dorion s\u2019affaire à structurer le nouveau Parti libéral fédéral canadien-français dans la nouvelle province de Québec.De fait, il a été un libéral plutôt « whig » presque tout au long de sa vie.Il accepte de servir comme député du 24 septembre 1867 au 12 août 1872, et du 4 septembre 1872 au 1er juin 1874.Il est même brièvement ministre de la Justice du gouvernement fédéral.Puis, il quitte la politique active.Il finira sa vie comme juge en chef de la Cour d\u2019appel du Québec à partir de 1874.Il sera fait « Chevalier de Saint-Michel et de Saint-Georges », ce qui fera de lui « Sir » Antoine-Aimé Dorion.Il mourra chez lui à 73 ans, le 31 mai 1891, quelques heures à peine avant son vieil adversaire John A.Macdonald.Le Canada contemporain a la particularité assez ironique d\u2019avoir été engendré par des hommes politiques qui lui avaient déjà refusé la vie.En effet, George-Étienne Cartier, J.A.Macdonald, George Brown et Thomas Darcy McGee l\u2019ont tous renié au moins une fois.À l\u2019inverse de la locution proverbiale, tous ont fini par adorer ce qu\u2019ils avaient brûlé.Ainsi, le Canada est indéniablement un État qui a créé une nation.Le Québec est une nation qui a créé un État.q 81 ARTICLES Charles-Philippe Courtois* VERS 2017 : RÉFORME CONSTITUTIONNELLE ?Le récent scandale du Sénat pouvait laisser croire qu\u2019une tentative de réforme de cette institution risquerait d\u2019être tentée ou, à défaut, que son abolition serait envisagée.Nous avons abordé cette question dans un précédent texte (« Comment apprécier le Sénat ?», septembre 2014) qui devait servir de mise en bouche à la question des négociations constitutionnelles qui pourraient revenir dans l\u2019actualité après une très longue quarantaine.À l\u2019heure actuelle, les difficultés posées par ce type de changement constitutionnel semblent repousser toute velléité de réforme.En revanche, l\u2019approche du 150e anniversaire de la confédération en 2017 fait courir les spéculations sur les intentions des premiers ministres Couillard et Harper (ou éventuellement de son successeur) de trouver un terrain d\u2019entente afin que le Québec signe la nouvelle constitution de 1982.Il y a bien sûr de nombreuses causes d\u2019appréhension devant l\u2019intention annoncée du premier ministre Couillard, et souvent contredite par l\u2019intéressé, de signer la constitution.C\u2019est essentiellement dû au fait que, depuis la mort de Robert Bourassa et la création de l\u2019ADQ, le PLQ a perdu tout mordant sur le front constitutionnel.Depuis 1995, les libéraux provin- * Département des humanités, Collège militaire royal de Saint-Jean 82 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 ciaux se sont totalement écrasés en cette matière.À maints égards, Philippe Couillard s\u2019est montré continuateur de cette nouvelle tradition.Pourtant, il pourrait y avoir matière à se réjouir de l\u2019initiative, si toutefois la proposition de Couillard ne rime pas avec l\u2019aplaventrisme des dernières années.Comme l\u2019a signalé naguère Marc Chevrier, le retrait du PLQ de toute forme de revendication constitutionnelle a considérablement affaibli le Québec?.On attribue souvent au référendum de 1995 cet état de fait.Il explique sans doute le comportement timoré des libéraux provinciaux depuis lors, mais il ne justifie en rien leur écrasement.Au pouvoir depuis 2003, avec une brève interruption en 2012-2014, leur manque total d\u2019appétit, même pour la négociation d\u2019ententes administratives, a eu des effets délétères, affaiblissant les positions du Québec.Le retour des libéraux sur le front d\u2019une revendication constitutionnelle pourrait donc être une bonne nouvelle pour le Québec.Pour ne pas cautionner un recul, il faudrait au minimum partir des conditions de Meech, qui ont toujours été présentées, justement, comme un minimum peu exigeant.Que pourraient-elles signifier en 2014-2017, comment faudrait-il les traduire ?D\u2019abord, mentionnons le droit de retrait avec compensation : cela devrait demeurer.Idem pour le droit de veto sur les modifications majeures de la constitution.L\u2019accord comportait une exigence concernant les nominations au Sénat et à la Cour suprême.Nous en avons déjà fait état : le Sénat dans sa forme actuelle ne sert aucunement sa prétendue fonction d\u2019institution renforçant le caractère fédéral de l\u2019État central.Le Québec serait censé y trouver un contrepoids relatif à sa minorisation accrue à la Chambre des communes qui s\u2019accentue toujours depuis 1867.Or il n\u2019en est rien 83 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 puisque le premier ministre fédéral nomme les sénateurs selon son bon plaisir.Meech proposait une formule ou le premier ministre du Québec soumettait des noms pour approbation par le premier ministre fédéral.Cette formule restait assez bancale et ne retirait pas son autorité au premier ministre fédéral afin de permettre au Sénat d\u2019incarner sa prétendue fonction de représentation régionale.À défaut d\u2019élection des sénateurs par les Québécois, il faudrait demander que l\u2019Assemblée nationale du Québec nomme les sénateurs et, puisqu\u2019il faut une approbation de la couronne, il faudrait envisager de la confier directement au gouverneur général, chef de l\u2019État en titre, qui, de nos jours et selon une coutume établie, ne peut plus s\u2019opposer à la volonté démocratique des élus.Pour la nomination des juges québécois à la Cour suprême, ne faudrait-il pas envisager le même procédé pour que le Québec ait véritablement son mot à dire ?L\u2019institution a vu son pouvoir croître sans cesse depuis 1949, avec la fin de l\u2019appel à la chambre des lords, et depuis 1982.La dynamique a beaucoup évolué et ce type de réforme rétablirait un peu d\u2019équilibre en faveur d\u2019un fonctionnement plus fédéral de la confédération.Il y a bien sûr la clause dite de la société distincte.En 2006, le gouvernement de Stephen Harper a fait adopter par la Chambre des Communes une motion reconnaissant que les Québécois formaient une nation.Il faudrait donc parler plutôt, comme on aurait dû à l\u2019époque, de nation distincte.Il y avait enfin une dévolution de pouvoirs accrus au Québec en matière d\u2019immigration.Le constitutionnaliste Guy Laforest propose qu\u2019on reconnaisse que le Canada est formé de deux sociétés d\u2019accueil.Il faudrait effectivement le préciser.Dans la tradition du Code civil, on pourrait souhaiter un langage explicite.On sait par ailleurs que la Cour 84 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 suprême interprète le droit, y compris constitutionnel, de façon très dynamique.Il faudrait à tout le moins, soit dans le texte de l\u2019accord, soit par d\u2019autres textes, que l\u2019intention des législateurs soit très claire : que cette reconnaissance implique de reconnaître que le Québec pourrait développer son propre modèle d\u2019intégration et de neutralité religieuse.D\u2019ailleurs, comment s\u2019exprime et se manifeste la reconnaissance d\u2019une nation distincte ?Cette reconnaissance n\u2019exige- t-elle pas quelques signes extérieurs ?Au Royaume-Uni, les différents royaumes s\u2019incarnent dans la monnaie nationale qui porte des marques distinctives pour l\u2019Écosse, l\u2019Irlande du Nord et l\u2019Angleterre.L\u2019Écosse et le pays de Galles peuvent aussi faire concourir leurs propres équipes dans les championnats internationaux.Ne faudrait-il pas demander la même chose ici pour le Québec, après ou en même temps que la signature d\u2019une telle entente ?Cela pourrait se faire par accord administratif.De même, les cantons suisses intègrent les immigrants et ont la responsabilité d\u2019octroyer la naturalisation suisse.Pour la reconnaissance du Québec comme société d\u2019intégration distincte, il faudrait obtenir, outre l\u2019entente constitutionnelle, une entente administrative de ce type.Le Québec aurait alors son mot à dire dans la sélection de tous les immigrants et administrerait une partie du processus de naturalisation.Il pourrait alors accueillir les nouveaux citoyens dans cette société d\u2019intégration distincte.Voilà qui constituerait, pour le Québec, des gains appréciables.Les partis souverainistes quant à eux, même s\u2019ils peuvent appuyer le mouvement revendicateur, devront définir leurs propres objectifs pour les années à venir.Cela pourra faire l\u2019objet d\u2019une prochaine chronique.On peut d\u2019ores et déjà noter qu\u2019il y a une question d\u2019attitude à adopter par le Bloc et le Parti québécois.Il faut assumer ses positions et démontrer une détermination et un sérieux en la matière, qui ne doivent pas nécessairement être confondus avec la 85 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 précipitation, mais s\u2019adapter aux circonstances.Chose certaine, il ne peut être question de revenir en arrière comme d\u2019aucuns le proposent, en arguant, sans sourciller, qu\u2019il faudrait simplement plus de Québécois à la table ministérielle.Le Québec a joué dans la comédie des partis pancanadiens depuis 1867 et c\u2019est une des dynamiques politiques qui lui a fait le plus de tort puisque ses élus y ont inéluctablement accepté de subordonner les intérêts de la nation à ceux du parti et aux préférences de la majorité canadienne.Cette attitude implique donc d\u2019abord de rompre avec ce qu\u2019on pourrait appeler la perspective du minoritaire qui intègre le regard, les normes, voire les reproches du majoritaire, ce qui n\u2019a pas manqué d\u2019affecter les partis souverainistes, et notamment depuis le lendemain du dernier référendum.Les souverainistes doivent en premier lieu chercher à s\u2019en extirper comme d\u2019une gangue.q 86 ARTICLES Édouard Cloutier* UN CORRECTEUR SYSTÉMIQUE DE LA CORRUPTION Conformément au mandat que le gouvernement du Québec a confié à la Commission d\u2019enquête sur l\u2019octroi et la gestion des contrats publics dans l\u2019industrie de la construction, à savoir d\u2019examiner l\u2019existence de stratagèmes qui impliqueraient de possibles activités de corruption dans cette industrie et de faire des recommandations en vue d\u2019enrayer et de prévenir cette corruption, le présent article entend examiner une cause systémique de la corruption dans cette industrie et proposer un moyen de l\u2019enrayer.Une cause systémique de la corruption Dans les gouvernements de type britannique, une très substantielle partie des actes de corruption trouve sa source dans le fait que le chef de la branche exécutive du gouvernement, premier ministre ou maire, soit simultanément, en vertu de la tradition, chef du parti politique qui détient la majorité des voix dans la branche législative.Or, cette simultanéité de fonction comporte, en son essence même, un conflit d\u2019intérêts qui engendre inévitablement la corruption de la fonction exécutive au profit de la fonction partisane.Plus explicitement dit, le chef du parti est systé- * Professeur honoraire de science politique, Université de Montréal. 87 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 matiquement porté à faire usage de sa maîtrise de l\u2019exécutif gouvernemental pour avantager son parti au détriment du gouvernement.Ces avantages revêtent principalement deux formes complémentaires : (a) le favoritisme dans l\u2019attribution des postes et des contrats gouvernementaux et (b) le financement du parti qui contrôle réellement ou potentiellement la branche exécutive, en échange de ce favoritisme.Il appert que c\u2019est précisément en vertu de ce contrôle que le parti réellement ou potentiellement au pouvoir exerce sur la branche exécutive que la corruption peut s\u2019organiser.Sans un tel contrôle en effet, les autres agents susceptibles de participer à la corruption, à savoir les individus vénaux ainsi que les firmes de génie-conseil et d\u2019entrepreneurs, ne pourraient pas, en l\u2019absence de la collaboration active du parti qui contrôle l\u2019exécutif, mettre en place les mécanismes par lesquels la corruption se pratique.La corruption trouve donc sa source systémique dans le fait qu\u2019une même personne remplisse simultanément le rôle de premier ministre (chef de l\u2019exécutif gouvernemental) et le rôle de chef d\u2019un parti politique, deux fonctions susceptibles d\u2019engendrer de substantiels conflits d\u2019intérêts.Il importe en effet de rappeler que le gouvernement est une institution publique chargée de servir les intérêts collectifs alors qu\u2019un parti politique est une association privée d\u2019individus qui font la promotion de leur propre conception des intérêts collectifs.Par extension, puisque, à de rares exceptions près, le premier ministre nomme à son Conseil des ministres des membres de son propre parti, le conflit potentiel d\u2019intérêts entre l\u2019exécutif gouvernemental public et l\u2019association partisane privée s\u2019applique à tous les membres de ce Conseil. 88 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 Dans notre système de gouvernement, les possibles conflits d\u2019intérêts entre la direction de l\u2019institution publique gouvernementale et la direction simultanée de l\u2019association privée partisane sont prévenus et/ou contrés et/ou résolus par trois ensembles de mécanismes : (a) les lois et règlementations visant à empêcher que le parti au pouvoir utilise l\u2019appareil gouvernemental à des fins partisanes, telles celles relatives à l\u2019octroi et à la gestion des postes et des contrats publics, aux passages de la fonction publique à l\u2019entreprise privée, aux sanctions appliquées à l\u2019encontre des personnes trouvées coupables de corruption, à l\u2019encouragement à la dénonciation des actes de corruption, au financement et au contrôle des dépenses des partis politiques, etc.; (b) les mécanismes généraux du parlementarisme démocratique relatifs à la responsabilité ministérielle (périodes de questions, commissions parlementaires, dépôts de rapports annuels à l\u2019Assemblée nationale, etc.) ; (c) l\u2019élection des représentants du peuple à l\u2019Assemblée nationale en vertu de laquelle les électeurs ont la possibilité de sanctionner la corruption pratiquée par le parti détenant le pouvoir.À l\u2019évidence, compte tenu des révélations exposées devant la Commission, aucun de ces mécanismes n\u2019a permis que soient enrayés l\u2019implantation et le fleurissement de pratiques généralisées de corruption dans l\u2019industrie de la construction.À l\u2019évidence aussi, la consolidation et le renforcement des trois ensembles de mécanismes anti corruption énumérés plus haut pourraient contribuer à mieux contenir les pratiques de corruption.Par conséquent, toutes les propositions formulées en ce sens devraient être soigneusement examinées par la Commission.Cependant, dans la mesure où, comme il a ici été exposé, le problème de la corruption de l\u2019activité gouvernementale 89 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 par des intérêts partisans relève en partie d\u2019une cause systémique, il convient de considérer aussi une solution structurelle à ce problème.Une solution structurelle au problème de la corruption Pour empêcher que la corruption systémique qui trouve sa source dans le fait que des personnes occupent simultanément les fonctions, potentiellement antinomiques, de membres de l\u2019exécutif gouvernemental et de membres du parti qui détient la majorité législative, on devrait, par voie législative constitutionnelle, adopter le principe selon lequel les personnes qui accèdent à la direction de la branche exécutive du gouvernement soient tenues d\u2019accorder l\u2019exclusivité de leurs services au gouvernement.En clair, il découle de ce principe que tous les membres du Conseil des ministres cessent, dès leur nomination, d\u2019être membres d\u2019un parti politique afin de pouvoir consacrer la totalité de leurs activités à la défense et à la promotion des intérêts collectifs.À noter que ces personnes continueraient d\u2019être membres de la branche législative du gouvernement, c\u2019est-à-dire de l\u2019Assemblée nationale, mais qu\u2019elles ne pourraient plus y exercer de fonctions partisanes, c\u2019est-à-dire participer à un caucus de parti.De la sorte serait accentuée l\u2019indépendance de la fonction législative du gouvernement par rapport à sa fonction exécutive, ce qui contribuerait aussi à contenir les tendances partisanes de l\u2019exécutif et, par le fait même, les possibilités de corruption.q 90 ARTICLES Simon Couillard* L\u2019AUTRE ÉPOPÉE D\u2019UN PETIT CANADA MODèLE ET INSULAIRE En tant que nation, nous devons célébrer les étapes dans l\u2019histoire de notre pays, comme le 150e anniversaire de la Conférence de Charlottetown.Ces réunions historiques ont été les piliers qui ont contribué à façonner le Canada que nous connaissons aujourd\u2019hui.Sharon et moi sommes impatients de visiter le lieu de naissance de la Confédération, l\u2019Île-du-Prince-Édouard, et d\u2019assister aux événements officiels et aux activités qui reflètent ce que nous sommes en tant que Canadiens et définissent ce à quoi nous aspirons.- David Johnston, gouverneur général du Canada, 13 juin 2014 L\u2019Acadie, c\u2019est au fond un projet, un projet de faire histoire, voire même de faire société.Elle n\u2019est pas d\u2019abord un fait social, mais bien une entité nationale ; elle n\u2019est donc pas éphémère, mais ancrée dans le temps ; et elle n\u2019est pas que plainte, que cause, elle est une épopée.\u2013 Patrick D.Clarke, historien, 17 août 2009 Memramcook En retrait de la route Transcanadienne dans le sud-est du Nouveau-Brunswick, on trouve un village considéré comme le berceau de la renaissance acadienne.Par une route secondaire, on accède à Memramcook.C\u2019est là qu\u2019a eu lieu la première Convention nationale acadienne en 1881, quand * Doctorant en études québécoises, UQTR.Enseignant en philosophie, Cégep de Victoriaville 91 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 5000 Acadiens s\u2019étaient réunis au collège Saint-Joseph1 pour discuter d\u2019avenir national.À l\u2019époque, les magnats canadiens du rail avaient déjà commencé à transformer une petite agglomération à 20 km au nord en point névralgique du transport dans les Maritimes.Pour l\u2019histoire, Moncton a supplanté Memramcook ; le carrefour économique a éclipsé celui du volontarisme acadien depuis la déportation.Jacques Ferron, dans un texte de 1966, fournissait l\u2019éclairage suivant : « À Memramcook, place plus ancienne, mais demeurée village alors que Moncton est en train de devenir capitale, on s\u2019explique la réussite de cette voisine par un calembour.\u201cHow ?\u201d demande-t-on, et l\u2019on répond : \u201cHowe\u201d.Une calembredaine, peut-être.L\u2019explication a le mérite d\u2019être courte2.» Voir Memramcook, chercher à connaitre ses avanies et ses réussites relatives, c\u2019est accéder, par un chemin secondaire, à la condition acadienne.De nos jours, la municipalité compte un peu moins de 5000 habitants et on trouve encore en son cœur l\u2019ancien collège Saint-Joseph, dont Oxford a assuré la reconnaissance des diplômes à l\u2019échelle de l\u2019Empire en 1906.Je le mentionne, car la vue de l\u2019édifice, au milieu d\u2019un village qui pourrait sembler quelconque sinon, rappelle que l\u2019Acadie a été, et est encore essentiellement, une société intervillageoise3, et que 1 Fondé par le père Camille Lefebvre (1831-1895) le 10 octobre 1864, soit le jour même où débutait la Conférence de Québec.2 FERRON, J.(1991).Le contentieux de l\u2019Acadie, Montréal : VLB Éditeur, p.37.La « calembredaine » fait référence d\u2019une part à Joseph Howe, « Père de la Confédération » impliqué dans l\u2019industrie des chemins de fer, et d\u2019autre part à C.D.Howe, ancien ministre des gouvernements de Mackenzie King et de Saint-Laurent qui prit part, entre autres, à la création de Trans-Canada Air Lines (Air Canada).Ce dernier a fait de Moncton la plaque tournante du transport aérien pour l\u2019est du Canada.3 La ville de Dieppe, banlieue majoritairement francophone de Moncton située entre l\u2019aéroport et la rivière Petitcodiac, fait figure d\u2019exception avec ses 24 000 habitants. 92 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 certains lieux portent la marque d\u2019une action politique et nationale qui transcende l\u2019existence rurale de sa population.Le patrimoine architectural manifeste la nation acadienne : à défaut d\u2019être avisé, on croirait qu\u2019il surgit de nulle part.De tous les monuments, même si le collège reste le principal symbole de la renaissance acadienne, le plus éloquent, parce qu\u2019il témoigne de manière plus aigüe qu\u2019ailleurs de la fragilité de ce petit peuple, est peut-être l\u2019église du village de Mont-Carmel, à l\u2019Île-du-Prince-Édouard.Nous aimerions nous en expliquer.Région Évangéline Alors qu\u2019on avait fait appel à James Dumaresq4 pour la conception du Monument-Lefebvre, annexe du collège Saint- Joseph construite en 1897, on a retenu un autre architecte et un autre style pour Notre-Dame-du-Mont-Carmel5, achevée l\u2019année suivante.Choix identitaire.C\u2019est René-Pamphile Lemay qui dessina l\u2019église, suivant un style néo-gothique qu\u2019il reproduira plus tard pour l\u2019architecture religieuse de Chicoutimi.Choix identitaire, disons-nous, puisque Lemay 4 Architecte néo-écossais d\u2019origine jersiaise.Il a entre autres conçu l\u2019Assemblée législative du Nouveau-Brunswick à Fredericton, dont Le Monument-Lefebvre reproduit le style Château/néo-roman.5 Le choix controversé de l\u2019Assomption (15 août) en guise de Fête nationale lors de la Convention de Memramcook en 1881, au détriment de la Saint-Jean-Baptiste, confirme le statut de la Vierge comme patronne des Acadiens.« Trois ans plus tard¸ en 1884, lors de la tenue de la deuxième Convention nationale acadienne à Miscouche, sur l\u2019Île-du-Prince-Édouard, les délégués font un pas de plus dans la constitution d\u2019une identité acadienne en faisant de l\u2019Ave Maris Stella l\u2019hymne national acadien et du tricolore étoilé, le drapeau national.La proposition se lit comme suit : \u201cQue le drapeau tricolore soit le drapeau national des Acadiens français.Comme marque distinctive de la nationalité acadienne, on placera une étoile, figure de Marie, dans la partie bleue, qui est la couleur symbolique des personnes consacrées à la sainte Vierge \u201d.» ARSENAULT, B.(2004).Histoire des Acadiens, Montréal : Fides, p.396-397. 93 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 avait aussi le mérite d\u2019être le fils de Pamphile Le May, dont la traduction française (la première en Amérique du Nord) du poème de Longfellow avait connu un retentissement inespéré, jusque dans les salles de cours à Saint-Joseph6.Pour le temple de sa conception, il aura fallu produire, et extraire du sol rouge de l\u2019ancienne Île Saint-Jean [aujourd\u2019hui île du Prince Édouard), près d\u2019un demi-million de briques.Le curé Arsenault, qui n\u2019était pas à court de ressources, échangeait celles-ci contre les messes, comme on peut le lire dans une circulaire de l\u2019époque : Appel Généreux aux Serviteurs dévots de Notre Dame de Mont Carmel Pour chaque cinq centins (5 cents) donnés pour l\u2019érection de l\u2019Église de Notre Dame de Mont Carmel, I.-P.-E.on aura l\u2019honneur de posséder une brique dans cette maison de Dieu.Les noms seront conservés dans un registre, et de plus, on aura part au sacrifice de deux messes célébrées chaque année dans cette Église7.Si le projet fut mené à terme, c\u2019est sans aucun doute parce qu\u2019il arrivait à un moment où l\u2019Acadie de l\u2019Île- du-Prince-Édouard connaissait une période d\u2019optimisme.L\u2019enthousiasme devait être d\u2019autant plus grand qu\u2019il succédait à des décennies de bouleversements et « d\u2019anglifi- cation ».La loi scolaire de 1877 qui établissait la neutralité religieuse des établissements d\u2019éducation avait constitué, en 6 Cf.Griffith, N.(1982).« Longfellow\u2019s Evangeline.The Birth and Acceptance of a Legend », Acadiensis, volume 11, no 2, p.28-41.Traduttore, traditore : Le May a donné au poème une tournure tragique (Longfellow le félicite de sa traduction par une lettre dans laquelle il lui reproche du même coup de faire mourir Évangéline), voire catholique, et accentué l\u2019antagonisme entre Anglais et Français, là où Longfellow célébrait la « mécanique céleste » du pluralisme états-unien.Cf.THÉRIAULT, J.-Y.(2013).Évangéline.Contes d\u2019Amérique, Montréal : Québec Amérique, 400 p.7 Cité in ARSENAULT, G.(1987).Les Acadiens de l\u2019Île.1720-1980.Moncton : Éditions d\u2019Acadie, p.184. 94 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 ce sens, un terrible choc : « [\u2026] la plupart des livres français sont enlevés des écoles acadiennes, car on les juge trop imprégnés de principes religieux.Des livres de lecture bilingues sont mis à leur place afin de faciliter l\u2019apprentissage de l\u2019anglais8 »È.Tout professeur devait dorénavant obtenir un brevet, qui imposait une fine connaissance de l\u2019anglais.À la Convention nationale de Miscouche, en 1884, le problème de l\u2019anglicisation est au cœur des préoccupations des délégués.On adopte des motions qui demandent au gouvernement de l\u2019île d\u2019établir des normes pour l\u2019enseignement du français comparables à celles qui existent pour l\u2019enseignement de l\u2019anglais, d\u2019ajuster le salaire des instituteurs français à celui des anglais et de faire les inspections des écoles acadiennes en français9.Le gouvernement acquiescera à cette dernière demande en 189210.Au cours des années 1890, une pulsion de vie atteint les Acadiens de l\u2019île : une série de livres de lecture unilingue français est introduite dans les écoles en 1891, un premier journal en langue française (L\u2019Impartial) est publié le 22 juin 1893 à Tignish, l\u2019Association des instituteurs acadiens de l\u2019Île-du-Prince-Édouard est fondée la même année\u2026 certains espoirs sont donc permis.Après la paille et le bois, la brique.Dans une conférence de 1907, Pascal Poirier, premier sénateur acadien qui avait également été organisateur de la Convention de Miscouche, notait néanmoins un décalage important entre ces espoirs et la réalité : « Nulle part, en Acadie, déclarait-il, le sentiment français n\u2019est plus vivace 8 ARSENAULT, G.(1985).« Le dilemme des Acadiens de l\u2019Île-du-Prince- Édouard au 19e siècle », Acadiensis, volume 14, no 2, p.32.9 Cf.ROBIDOUX, F.(1907).Conventions nationales des Acadiens : recueil des travaux et délibérations des six premières conventions.1, Shediac : Moniteur Acadien, p.155-156.10 ARSENAULT, G.(1987).op cit., p.163. 95 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 qu\u2019à l\u2019île Saint-Jean ; mais nulle part aussi, l\u2019anglais n\u2019y est malheureusement plus universellement parlé dans la famille [\u2026]11 ».L\u2019optimisme allait revenir à de plus modestes proportions.L\u2019anglicisation progressive des villages de Miscouche, Souris, Racicot (Rustico) et Tignish donnera la mesure.Dans ce dernier cas, le ministère d\u2019un prêtre écossais entre 1844 et 186012, premier curé résidant, avait déjà servi le processus13.De plus, l\u2019arrivée des Irlandais dans l\u2019île rendait certaines paroisses bilingues de fait, ce qui était évidemment à l\u2019avantage des anglophones qui, identifiés aux vainqueurs, étaient enclins à se considérer plus en droit que les Acadiens14.La réalité imposait donc son cadre aux espoirs nationaux, si 11 Cité in ARSENAULT, G.(1985).op cit., p.45.12 Le prêtre Peter McIntyre sera désigné évêque de Charlottetown le 8 mai 1860, charge qu\u2019il occupera jusqu\u2019au début des années 1890.MACDONALD, G.E.(1990).« McIntyre, Peter », Dictionnaire biographique du Canada, volume 12, Université de Toronto/Université Laval, en ligne, adresse URL : http ://www.biographi.ca/en/bio/ mcintyre_peter_12E.html 13 Cf.ARSENAULT, G.(1985).op cit, p.35.14 Comme en témoigne cette petite histoire un peu pathétique : « Les frères Edward et Michael Reilly ont été les premiers Irlandais à s\u2019établir à Tignish.Les deux hommes avaient d\u2019abord émigré au Nouveau- Brunswick puis étaient venus s\u2019établir à Étang-des-Clous.On dit qu\u2019Edward Reilly se montrait particulièrement hautain envers les Français et avait même entrepris de se rendre maître de quelques-unes de leurs possessions.Un jour, un jeune Acadien du nom de Joseph Bernard en a assez.Il confronte l\u2019Irlandais, et c\u2019est la bagarre.Au cours de la bagarre, Reilly saisit une pelle de bois et la fracasse sur la tête de son opposant.La pelle se fend en deux.Joseph Bernard a le bras souple et le poing solide.En dépit du coup reçu, il écrase le nez de son opposant et sort victorieux de l\u2019altercation.En plus d\u2019une blessure d\u2019orgueil, Edward Reilly émerge du combat avec un surnom.Jusqu\u2019à la fin de ses jours, les Acadiens le nommeront \u201cle fendeur de pelle\u201d.» Jacinthe Laforest et David Le Gallant (1999).« Le \u201cfendeur de pelle\u201d », Souvenance acadienne de Tignish, publié à l\u2019occasion du bicentenaire de Tignish, le Comité consultatif du Bureau des services gouvernementaux de Tignish et de ses environs, p.71. 96 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 bien que, sur l\u2019Île-du-Prince-Édouard, entre le recensement de 1921 et celui de 2011, la communauté acadienne francophone a diminué de moitié, et elle représente aujourd\u2019hui un peu moins de 5000 habitants.On compte à peu près le même nombre d\u2019« Acadiens anglophones ».Seule une petite région du sud-ouest qui n\u2019avait jamais été habitée par les Acadiens avant la déportation demeure majoritairement francophone : la région Évangéline, où est située Notre- Dame-du-Mont-Carmel qui, comme l\u2019ancien collège sur son tertre, défie le temps.D\u2019île en île Par-delà ce témoin d\u2019un espoir un peu oublié, on trouve une île bien actuelle (ce en quoi, d\u2019ailleurs, le monument est d\u2019autant plus éloquent).En réfléchissant sur celle-ci, nous ne cherchons pas à en établir le portrait statistique le plus fidèle, mais à en extraire, pour une raison qui sera donnée, les utopies (dont l\u2019étendue n\u2019a rien à voir avec le nombre ou l\u2019espace) par lesquelles passe l\u2019avenir politique des Acadiens qui y habitent aujourd\u2019hui.C\u2019est Thomas More, ancien chancelier d\u2019Henri VIII qui le fit exécuter, bienheureux15, qui invente le mot « utopie » pour en faire le titre de son célèbre ouvrage paru en 1516.Comme l\u2019explique Paul Ricœur, « [\u2026] le mot signifie \u201cde nulle part\u201d.C\u2019est l\u2019île qui ne se trouve nulle part, un endroit qui ne connait aucune localisation réelle16 ».Il s\u2019agit donc pour nous de se lancer à la recherche de cette île particulière.15 1886 16 RICŒUR, P.(1997).L\u2019idéologie et l\u2019utopie, Paris : Seuil, p.35. 97 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 Un petit Canada modèle Il suffit d\u2019énumérer quelques toponymes pour comprendre la profondeur du sentiment patriotique des nouveaux maîtres de l\u2019Île-du-Prince-Édouard ( !) après la Conquête : Kensington, Georgetown, New London, Wellington, Montague, Stratford, Victoria, Charlottetown, Kings county, Prince county, Queens county\u2026 Albion Cross\u2026 Aujourd\u2019hui, il n\u2019y a pas de province où le drapeau canadien est plus libéralement affiché, par-delà les édifices gouvernementaux et l\u2019infrastructure touristique, ce qui ne doit pas être étranger au fait que ses habitants considèrent l\u2019île comme le « Berceau de la Confédération17 »È.Une moitié de la population est catholique, l\u2019autre protestante.Au centre (économique et géographique) de l\u2019Île, les églises unitariennes et presbytériennes se succèdent au fil de petites communautés rurales prospères (nord et centre du comté de Queens) jusqu\u2019à la région de la capitale (sud).Les catholiques se divisent principalement entre l\u2019extrémité ouest (ouest du comté de Prince) et l\u2019extrémité est (est du comté de Kings) et forment les communautés les moins nanties.Sur le plan politique, il y a une alternance du pouvoir entre libéraux et conservateurs.Depuis 2007, les premiers sont au pouvoir.Si on les analyse géographiquement, les appuis aux conservateurs, aux élections de 2011, sont forts à l\u2019est et dans le district de Tignish au nord-ouest (ils ne possèdent aucun député dans la région de la capitale) et les libéraux dominent le centre et le sud-ouest (qui inclut la région Évangéline où ils obtiennent leur plus forte proportion d\u2019appui).Une moitié de la population est rurale, l\u2019autre urbaine.L\u2019agriculture se fait surtout dans le centre, alors que l\u2019indus- 17 Un mois avant la Conférence de Québec, il y eut la Conférence de Charlottetown.Heureux pour tout le monde. 98 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 trie forestière et la pêche occupent plus généralement les populations aux extrémités.Malgré ces divisions, peu surprenantes somme toute, la province est la plus homogène au Canada sur les plans culturel et linguistique.Il faudrait y voir un certain achèvement de la civilisation originelle des Britanniques au Canada.Si on peut l\u2019entendre de cette façon, on pourrait aussi présumer qu\u2019il est possible de retrouver plus distinctement sur l\u2019Île les préjugés, les jugements de valeur et l\u2019imaginaire qui nourrissent les racines de l\u2019idéologie politique canadian.Il faut chercher au centre.En effet, les régions extrêmes et la région Évangéline n\u2019ont qu\u2019une valeur marginale pour notre modèle, dans la mesure où leur impact sur l\u2019évolution politique de l\u2019île n\u2019est pas déterminant.C\u2019est une hypothèse.Au temps fixe de la théorie, elles correspondent à une conscience satellitaire, en réaction par rapport aux tendances qui se jouent au centre.Cependant, cela n\u2019implique pas qu\u2019elles soient dans un rapport dialectique avec celui-ci : ce qui s\u2019y produit n\u2019est pas effectif à long terme pour l\u2019ensemble.Ce qui l\u2019est, plutôt, c\u2019est le rapport nord-sud au centre, où se trouve le pouvoir.Nous nous permettons donc de parler d\u2019une utopie du nord et d\u2019une utopie du sud qui reproduiraient, dans l\u2019imaginaire, la fracture entre la ville et la campagne.Cette division, nous l\u2019exprimons comme le « nous » problématique de l\u2019île.L\u2019utopie du nord relèverait d\u2019un romantisme marqué par la nostalgie de l\u2019époque victorienne, celles des glorieuses batailles militaires que rappellent les noms familiers du territoire.Il s\u2019agirait aussi d\u2019un romantisme bucolique et protestant (La maison aux pignons verts), gagné aux vertus (à leurs représentations) de la campagne (famille, entrepre- neuriat, vigueur, discipline, sobriété des mœurs, constance).La nostalgie, dominante émotionnelle pour accéder à cette utopie, impliquerait qu\u2019on y conçoive l\u2019avenir et l\u2019unité de 99 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 l\u2019île en fonction de leur conciliation avec la mémoire, autre nom pour ce « nulle part ».D\u2019un autre côté, dans le registre de l\u2019angoisse, il y aurait l\u2019utopie du sud.Le passé y serait absent : les bouleversements et les changements, qui sont le lot de la condition urbaine, inviteraient à une pensée contractuelle et normative (la Confédération comme avènement).Son autre, ce qui est relégué à l\u2019extérieur, aurait l\u2019aspect d\u2019une menace qui pèse sur le cosmos humain.En ce sens, l\u2019unité y serait conçue dans la perspective d\u2019une communion au bien qui exige un présent pacifié et perpétuel.Il s\u2019agit là d\u2019une proposition, bien sûr, d\u2019une interprétation limitée à partir de traces qui le sont tout autant.L\u2019idée est d\u2019amener une réflexion sur la dialectique des représentations majoritaires.Dans une optique où le pouvoir fait l\u2019histoire, cela invite à chercher l\u2019horizon idéologique par lequel passe l\u2019avenir politique et national des Acadiens de l\u2019Île\u2026 et le nôtre dans un monde possible.q Plus de 15 ans d'action pour une économie plus performante, plus équitable et plus verte.Les investissements auprès des entreprises québécoises sont au cœur de la mission de Fondaction.| Par ses investissements, Fondaction contribue au = maintien et à la création d'emplois au Québec.ea e.FONDACTION POUR LA COOPERATION CSN ET LEMPLOI www.fondaction.com En librairie le 22 octobre BOCK-CÔTÉ \u2022 COURTOIS \u2022 MAROIS ROUSSEAU \u2022 SABOURIN SOUS LA DIRECTION DE MATHIEU BOCK-CÔTÉ 30 $ par année 50 $ pour deux ans taxes et expédition comprises Commande par la poste : L'Action nationale 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514-845-8533 sans frais, 1-866-845-8533 À la boutique internet action-nationale.qc.ca Les Cahiers de lecture de L'Action nationale La pensée québécoise en essais Pour savoir ce qui se produit dans le monde des essais au Québec, il faut s\u2019abonner aux Cahiers de lecture de L\u2019Action nationale, un périodique entièrement consacré aux recensions des essais québécois.D\u2019un format journal agréable, Les Cahiers paraîssent trois fois l\u2019an et font un survol de l\u2019actualité éditoriale québécoise comme il ne s\u2019en fait nulle part ailleurs.Des comptes-rendus, des analyses critiques, des notes de lecture, 40 pages qui vous permettent de partager le point de vue de collaborateurs aguerris sur les essais publiés durant l\u2019année. Lire Primeur Le souverainisme de province (extrait) - Simon-Pierre Savard-Tremblay 105 Lire les essais FRÉDÉRIC BÉRARD La fin de l\u2019État de droit ?118 JÉRÔME BLANCHET-GRAVEL Le nouveau triangle amoureux : gauche, islam et multiculturalisme124 Livres reçus 131 LIRE 2 mes RS souverainisme de province al LE SOUVERAINISME DE PROVINCE (EXTRAIT) Simon-Pierre Savard-Tremblay Chapitre IV : Le grand virage (1973-1976) Il vaut mieux tard que mal, et cela en tout genre.\u2013 Voltaire Si, à l\u2019élection de 1970, le Parti québécois avait pour but de survivre, de tenir le coup, son objectif en 1973 était de se poser en candidat crédible à l\u2019exercice du pouvoir.La dernière élection pour l\u2019indépendance La campagne électorale de 1973 fut la dernière que le PQ a consacrée à la mise de l\u2019avant d\u2019un programme d\u2019action souverainiste et où il a formulé des engagements clairs pour l\u2019indépendance.Le parti publie son programme dans un document qui porte le titre Un gouvernement du Parti Québécois s\u2019engage1.La plupart des promesses des programmes précédents y sont reprises.Notons néanmoins quelques différences dignes de mention.D\u2019abord, si la sphère économique tient toujours une place prépondérante, la souveraineté est présentée avant tout dans un cadre politique.Les premières parties du document traitent des institutions d\u2019un Québec indépendant, réitérant l\u2019engagement de créer une République, de mettre 1 Parti Québécois, Un gouvernement du Parti Québécois s\u2019engage, Éditions du Parti Québécois, 1973, 123 p. 106 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 en place un mode de scrutin plus représentatif et un modèle administratif répondant aux besoins des régions.Y figure également un engagement concret à adopter une Constitution et une Déclaration des droits de l\u2019homme, où seraient inscrites les libertés fondamentales garanties par l\u2019ONU : droit de l\u2019individu à la liberté et à la sécurité, égalité devant la loi, liberté de pensée, droit à l\u2019information, droit au travail, droit à l\u2019éducation et droit à la culture2.Le premier engagement est de « [r]éaliser la souveraineté politique du Québec par les voies démocratiques et proposer au Canada une association économique mutuellement avantageuse3 ».Le programme précise ensuite les modalités d\u2019accession à l\u2019indépendance : mise en branle du processus d\u2019accession à la souveraineté dès l\u2019élection du PQ et adoption de son principe par l\u2019Assemblée nationale (et opposition à toute intervention fédérale) ; adoption par référendum d\u2019une Constitution définie par une assemblée constituante ; négociations avec le Canada sur les modalités de l\u2019entente entre les deux pays ; demande d\u2019admission du Québec à l\u2019ONU ; respect des traités avec le Canada lorsqu\u2019ils sont favorables au Québec, dénonciation de ceux qui ne le sont pas et respect des règles du droit international le cas échéant ; réaffirmation des « droits inaliénables » du Québec sur son territoire, incluant le Labrador et les îles du littoral du Nouveau-Québec \u2013 quitte à les occuper juridiquement puis à porter la cause à la Cour internationale de justice en cas d\u2019absence d\u2019accord4.2 Ibid., p.14-15 3 Ibid., p.10 4 Ibid., p.12-13 107 Le souverainisme de province \u2013 Simon-Pierre Savard-Tremblay Le programme ne tranche pas sur la question \u2013 précédemment évoquée \u2013 de la nécessité ou non d\u2019imposer une date butoir aux pourparlers avec le gouvernement fédéral, mais on suppose que le processus d\u2019accession à l\u2019indépendance sera irrémédiablement enclenché et qu\u2019on ne laissera à Ottawa d\u2019autre choix que d\u2019accepter le fait accompli.En parfaite cohérence avec le procès très dur que les péquistes font du régime provincial et des contraintes systémiques du Canada, le pouvoir provincial en lui-même et pour lui-même se révèle impensable pour le parti indépendantiste.C\u2019est dans une perspective de parachèvement de la communauté politique que le PQ aspire alors à gouverner5.Le Budget de l\u2019an I Le 9 octobre 1973, une conférence de presse lançant la campagne péquiste se tient à Québec.C\u2019est alors qu\u2019est dévoilé le « Budget de l\u2019an 1 ».Ce budget prospectif s\u2019insère dans le plan d\u2019action gouvernemental de la manière suivante : il serait déposé pour l\u2019année financière 1975- 1976, soit après deux ans de négociations avec le Canada.Il prévoit que, si une entente sur l\u2019union monétaire se révélait impossible, le Québec imprimerait ses propres billets de banque.L\u2019exercice prévoit également que le budget du Québec indépendant s\u2019élèverait à 12 milliards de dollars, contre 5,1 milliards pour le Québec provincial 5 Il nous semble alors bien difficile d\u2019accréditer la thèse de Louis Balthazar à l\u2019effet que le PQ aurait été, dès les élections de 1970 et de 1973, un parti de gouvernement avant d\u2019être un véhicule voué à la réalisation de l\u2019indépendance.Louis Balthazar, Nouveau bilan du nationalisme au Québec, Vlb Éditeur, 2013, 317 p.(p.186) 108 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 de 1973-19746.Les revenus s\u2019élèveraient à 11,6 milliards.Comme dans tout budget gouvernemental, l\u2019exercice donne un aperçu des priorités d\u2019un Québec indépendant et prévoit notamment, outre le maintien des programmes sociaux gérés à l\u2019époque par Ottawa, la stabilisation du fardeau fiscal des particuliers, l\u2019abolition des frais de scolarité universitaires et la création d\u2019un secrétariat d\u2019État aux sciences et à la recherche.Fait étonnant, c\u2019est en l\u2019absence de Jacques Parizeau, grand responsable des questions économiques, que l\u2019exécutif national du PQ avait opté pour la préparation de ce document.L\u2019idée serait venue de Louis Bernard, alors chef de cabinet de Camille Laurin, et aurait été appuyée fortement par René Lévesque.L\u2019économiste du mouvement souverainiste est alors en vacances au Mexique et dans l\u2019ignorance totale d\u2019une telle décision.Parizeau n\u2019a pas été consulté dans la conception du document, plutôt construit par les recherchistes de l\u2019aile parlementaire.Mis devant le fait accompli, il n\u2019en a pas moins été contraint de participer à la promotion de ce document et d\u2019en devenir le principal porte-parole.Parizeau était très en colère, non seulement de devoir défendre les conclusions d\u2019une étude sans avoir participé à la réflexion qui les avait précédées, mais il critiquait aussi le caractère improvisé de l\u2019exercice et le trop court délai accordé à sa conception.Quoi qu\u2019il en soit, le PQ a choisi de révéler la maquette budgétaire d\u2019un Québec indépendant.Critiquer le manque à gagner du Québec dans le cadre canadien et mettre en valeur les possibilités d\u2019un Québec souverain, voilà qui 6 Duchesne, 2002, p.79 109 Le souverainisme de province \u2013 Simon-Pierre Savard-Tremblay s\u2019accorde avec un projet misant sur la critique du modèle fédéral.Un tel document est radicalement différent des habituels cadres financiers présentés par les formations politiques pendant les campagnes électorales.S\u2019il souffrait de son peu de préparation et du manque d\u2019enthousiasme du principal porte-parole économique du parti, le Budget de l\u2019an I avait pour objectif, en théorie du moins, de polariser l\u2019enjeu électoral en fonction de la question nationale.À l\u2019époque, le consensus social-démocrate était largement lié à la notion de l\u2019État comme lieu d\u2019expression de la culture nationale.Nous étions, en 1973, loin de l\u2019ère Reagan-Thatcher \u2013 qui succédera à une crise de l\u2019État- providence \u2013, ou encore du virage des socialistes français de François Mitterrand en faveur de la rigueur budgétaire \u2013 lequel incitera les partis de centre-gauche à se convertir au libéralisme, avant l\u2019arrivée du New Labour britannique.Dans un tel contexte, l\u2019orientation du premier budget du Québec indépendant correspondait aux grandes lignes du programme péquiste où, par le caractère affirmatif du nationalisme qui s\u2019y exprime, la foi en l\u2019État était profonde.Loin d\u2019être idéologique, le Budget de l\u2019an I incarnait une doctrine de l\u2019intérêt national et cherchait à démontrer les possibilités financières qu\u2019ouvrirait une émancipation de la tutelle canadienne.L\u2019exercice était audacieux et sortait des paramètres partisans, lesquels auraient en toute logique politicienne voulu que le PQ, comme parti d\u2019opposition, se concentre davantage sur la critique du bilan du gouvernement sortant que sur son propre « bilan » financier hypothétique.Mais, en ramenant l\u2019attention sur le cas concret des finances 110 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 publiques, cela donnait la possibilité au PQ de faire la promotion de son option.On voulait placer les fédéralistes sur la défensive en les contraignant à justifier le cadre provincial, qui offrait des moyens beaucoup plus limités au Québec.La promotion du budget se révéla un échec cuisant lorsque le Parti québécois accepta un débat entre les différents partis sur le Budget de l\u2019an I.Au cours du débat, Jacques Parizeau n\u2019avait pas uniquement à affronter le ministre libéral des finances, Raymond Garneau, mais également des représentants de l\u2019Union Nationale et des créditistes.Ainsi, Parizeau se trouva seul contre trois adversaires.Il fut rapidement placé sur la défensive, ne pouvant se livrer au procès du régime libéral comme cela était son intention.Ce débat catastrophique témoignait d\u2019un manque de préparation évident, en plus de représenter un échec pour l\u2019homme qui incarnait la caution économique du parti.Échec à cause d\u2019un projet \u2013 celui du Budget de l\u2019an I \u2013 auquel il ne s\u2019était rallié qu\u2019à reculons.Une carte de « rappel » étonnante Au cours de cette campagne qui s\u2019appuyait sur un programme d\u2019action souverainiste et sur des engagements clairs en faveur de l\u2019indépendance, il se produisit un événement pour le moins étonnant.Aux derniers jours de la campagne, une carte de rappel ainsi libellée est distribuée dans les foyers : « Aujourd\u2019hui, je vote pour la seule équipe prête à former un vrai gouver- 111 Le souverainisme de province \u2013 Simon-Pierre Savard-Tremblay nement.En 1975, par référendum, je déciderai de l\u2019avenir du Québec.Une chose à la fois7.» On peut considérer, rétrospectivement, cette carte comme le premier document « étapiste », introduisant une distinction entre l\u2019exercice du pouvoir et la réalisation de l\u2019indépendance.Il est difficile de déterminer qui est à l\u2019origine de la carte de rappel, si ce n\u2019est qu\u2019elle fut \u2013 selon toute vraisemblance \u2013 pilotée par Guy Joron, le responsable des communications du parti, et que Claude Morin était au courant.La production dudit document \u2013 dont le message va totalement à l\u2019encontre du programme du parti \u2013 a été décidée par un sous-comité.Ni Jacques Parizeau, numéro deux du Parti, ni Gilbert Paquette, conseiller au programme, ne furent mis au courant avant l\u2019envoi.Ils firent après coup connaître leur désaccord avec la manœuvre8.Après avoir pourtant fait campagne sur son projet fondateur pendant les semaines précédentes, le PQ s\u2019engageait soudainement à prendre le pouvoir exclusivement pour gouverner la province de Québec, remettant la souveraineté à une consultation ultérieure.Jean Garon refusa purement et simplement de distribuer la carte de rappel : « Tu ne peux pas faire la campagne sur la souveraineté puis dans les derniers jours dire \u201cCe n\u2019est pas tout à fait ce qu\u2019on avait dit\u201d9 ! » Il faut bien insister ici sur le caractère radicalement différent de la carte de rappel par rapport à d\u2019autres dis- 7 Souligné dans le texte 8 Pierre Duchesne, Jacques Parizeau, vol.2 : Le Baron, 1970-1985, Québec Amérique, Montréal, p.97-98.9 Ibid., p.98 112 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 cussions touchant un éventuel référendum qui avaient eu lieu plus tôt.Le 18 février 1973, quelques mois avant le scrutin, René Lévesque avait laissé entendre à Radio- Canada que l\u2019indépendance ne se réaliserait par référendum que quelques années après la prise du pouvoir par le PQ.Le congrès du parti qui s\u2019est tenu quelques jours plus tard a adopté une résolution qui stipulait que la souveraineté serait acquise en principe par l\u2019Assemblée nationale et que le recours au référendum n\u2019était pas nécessaire.Lévesque a néanmoins terminé son discours de clôture en affirmant qu\u2019un référendum « demeurera nécessaire pour faire accepter au peuple la nouvelle constitution10 ».C\u2019est donc bel et bien sur la constitution que Lévesque voulait un référendum en fin de mandat, et non sur la souveraineté.Pour Lévesque, l\u2019élection constituait alors toujours le moment inaugural de la réalisation de l\u2019indépendance, prévoyant que l\u2019Assemblée nationale se prononcerait sur le principe dès la première session suivant une victoire péquiste.S\u2019ensuivraient la publication de dossiers sur le bilan du fédéralisme et la rentabilité d\u2019un Québec indépendant, l\u2019établissement d\u2019une Constitution définissant ses institutions politiques, la négociation d\u2019égal à égal avec le Canada sur une répartition des avoirs et des dettes, la proposition d\u2019une association économique mutuellement avantageuse et, finalement, un référendum sur la Constitution11.Il s\u2019agissait d\u2019un débat de tactique et non un changement de stratégie, car le référendum \u2013 sur la constitution et non sur l\u2019indépendance \u2013 était donné par Lévesque comme 10 Normand Delisle, Le Journal de Montréal, 25 février 1973.11 L\u2019extrait vidéo est disponible à l\u2019adresse suivante : http ://www.youtube.com/watch ?v=5Txs3CWB5EE 113 Le souverainisme de province \u2013 Simon-Pierre Savard-Tremblay l\u2019aboutissement d\u2019un processus et non comme le commencement de celui-ci.Les résultats Le 29 octobre 1973, la distribution des sièges au parlement fut totalement disproportionnée par rapport aux rendements électoraux.Les libéraux avaient récolté 102 députés contre seulement six \u2013 un de moins qu\u2019en 1970 \u2013 pour le Parti québécois.Cependant, le vote péquiste était passé de 23 pour cent en 1970 à 30,2 pour cent en 1973.L\u2019Union nationale dut se contenter d\u2019un seul et unique siège tandis que le Crédit social en obtenait deux.Camille Laurin était défait dans sa circonscription de Bourget, tandis que René Lévesque n\u2019était toujours pas de retour à l\u2019Assemblée nationale.Cette élection marque également le retour du bipartisme : il y aura désormais au Québec \u2013 comme tout au long de la première moitié du XXe siècle \u2013 un parti « rouge » et un parti « bleu ».C\u2019est « le vote bleu » qui a échappé à l\u2019Union nationale au profit du PQ.En trois ans, et en maintenant la promesse de réaliser l\u2019indépendance, le PQ avait augmenté son appui populaire de sept points.Mais, à cause du faible nombre de sièges récoltés au Parlement, les péquistes eurent l\u2019impression de plafonner.L\u2019épisode de la carte de rappel fut peu évoqué pendant le post-mortem électoral.C\u2019est au Budget de l\u2019an I et à Jacques Parizeau qu\u2019on fit porter l\u2019odieux de l\u2019échec électoral.Au Conseil national du PQ des 17 et 18 novembre 1973, Parizeau eut à assumer l\u2019entière responsabilité des déboires du parti.Il se porta néanmoins à la défense d\u2019une initiative au sujet de laquelle il avait eu de nombreuses réserves au départ, mais qui lui paraissait posséder désormais bon nombre de vertus : « D\u2019élection 114 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2014 en élection, c\u2019est l\u2019argument économique qui sera brandi par les fédéralistes.Toutes les élections, jusqu\u2019à l\u2019indépendance, n\u2019auront pour thème que la peur économique.C\u2019est pourquoi il fallait, cette année, faire la campagne que nous avons faite.Ceux qui croyaient que le PQ prendrait le pouvoir en 1973 rêvaient en couleurs.C\u2019était une élection perdue d\u2019avance, aussi bien la faire servir à détruire un peu plus, ce qui a été, est et sera toujours le seul argument de nos adversaires12 ».Un constat proche de celui que René Lévesque fera dans ses mémoires : « Il était pourtant logique, ce damné budget, et même assez conservateur.Au fond, c\u2019était un instrument pédagogique, destiné à contrer sinon à guérir un des aspects économiques les plus pernicieux de notre bon vieux complexe d\u2019infériorité.[\u2026] [N]ous ne serions que les entretenus du Canada13 ».C\u2019est l\u2019exercice en lui-même et non la m-anière dont il s\u2019est déployé qui fut l\u2019objet d\u2019une condamnation sans appel par les cadres du Parti québécois.Ce n\u2019est qu\u2019en 2005, soit trente-deux ans plus tard, que le PQ, dirigé par Bernard Landry, tentera à nouveau une telle entreprise en confiant au responsable parlementaire en matière de finances, François Legault, la tâche de mener une étude sur les surplus budgétaires d\u2019un Québec indépendant.Il peut paraître surprenant qu\u2019un parti souverainiste ait choisi d\u2019abandonner si longtemps l\u2019idée de produire des études sur les bénéfices de l\u2019indépendance plutôt que de tout simplement prendre acte des erreurs d\u2019improvisation 12 Procès-verbal du Conseil national du Parti québécois du 17 novembre 1973.13 René Lévesque, Attendez que je me rappelle, Québec/Amérique, Montréal, 2007, p.354 115 Le souverainisme de province \u2013 Simon-Pierre Savard-Tremblay commises pendant la campagne de 1973 et de s\u2019assurer de ne pas les répéter.Parizeau démissionna le lendemain du Conseil national de novembre 1973.Il n\u2019était plus le numéro deux du PQ.Claude Morin s\u2019imposera progressivement dans le rôle de celui qui jouit de l\u2019oreille attentive de René Lévesque.Le souverainisme de province Simon-Pierre Savard-Tremblay Éditions du Boréal, en librairie le 4 novembre 2014 BED iT ARTS VISUELS CINEMA «- CREATION LITTERAIRE CULTURE ET SOCIÉTÉ HISTOIRE ET PATRIMOINE LITTÉRATURE THÉÂTRE ET MUSIQUE ac THEORIES ET ANALYSES Vu ART LE SABORD | CIEL VARIABLE | ESPACE | ESSE | ETC MEDIA | INTER | VIE DES ARTS | ZONE OCCUPÉE - 24 IMAGES | CINE-BULLES | CINEMAS | SEQUENCES BREVES LITTERAIRES | CONTRE-JOUR | ESTUAIRE | EXIT | JET D\u2019ENCRE | LES ECRITS | MCEBIUS | VIRAGES | XYZ.LA REVUE DE LA NOUVELLE A BABORD! | ACTION NATIONALE | LIBERTÉ | L'INCONVÉNIENT | NOUVEAU PROJET | NOUVEAUX CAHIERS DU SOCIALISME | QUÉBEC FRANÇAIS | RELATIONS CAP-AUX-DIAMANTS | CONTINUITÉ | HISTOIRE QUÉBEC | MAGAZINE GASPÉSIE LES CAHIERS DE LECTURE | LETTRES QUÉBÉCOISES | LIVRE D'ICI | LURELU | NUIT BLANCHE | SPIRALE CIRCUIT | JEU REVUE DE THÉÂTRE | LES CAHIERS DE LA SQRM ANNALES D'HISTOIRE DE L\u2019ART CANADIEN | ÉTUDES LITTÉRAIRES | INTERMÉDIALITÉS | TANGENCE | VOIX ET IMAGES \u2026 sodep CULTURELLES QUÉBÉCOISES Societé de developpement a PU Nues SODEP.QC.CA svt aveiesos \u2019 / REVUES CULTURELLES QUEBECOISES MAINTENANT OFFERTES EN VERSION NUMERIQUE! CIEL VARIABLE | ESPACE | ESSE | ETC | INTER RHITAILN 24 IMAGES | CINÉ-BULLES | SÉQUENCES BRÈVES LITTÉRAIRES | MŒBIUS | XYZ.LA REVUE DE LA NOUVELLE [TREE QUEBEC FRANCAIS | RELATIONS AAAZ CAP-AUX-DIAMANTS | CONTINUITE | HISTOIRE QUEBEC LES CAHIERS DE LECTURE | LETTRES QUÉBÉCOISES | LURELU | NUIT BLANCHE | SPIRALE ITAA INTHE JEU REVUE DE THÉÂTRE Plusieurs revueS Culturelles québé LR fait leur entrée dans L'Entrepot EE EE it (EL ate des éditeurs Bre Cain TE @section Revues culturelles numériques ra lagi il www.vitrine.entrepotnumerique.com IIE SOG NEEL ligne et acheter les numéros qui vous intéressent.4 Société de développement des périodiques culturels québécois \u2014 TE TE.TEE.TEE TE TE.TE TE TE TE TE TE
Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.
Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.