L'action nationale, 1 novembre 2015, Novembre
[" 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514-845-8533 Numéro sans frais : 1-866-845-8533 revue@action-nationale.qc.ca www.action-nationale.qc.ca Directeur : Robert Laplante Directeur adjoint : Sylvain Deschênes Comité de rédaction : Mathieu Bock-Côté, sociologue et chroniqueur ; Sylvain Deschênes ; Lucia Ferretti, professeure (UQTR) ; Lise Lebrun, animatrice communautaire ; Sylvie Ménard, Centre d\u2019histoire des régulations sociales (UQAM) ; Denis Monière, professeur (Université de Montréal) ; Michel Rioux, journaliste ; Patrick Sabourin, doctorant INRS\u2013Urbanisation Culture Société, Pierre Serré, chercheur.Membres du jury du prix André-Laurendeau : Martin Pâquet (Université Laval), Christian Rioux (correspondant du Devoir à Paris) Membres du jury du prix Richard-Arès : Lucille Beaudry (science politique, UQAM) ; Robert Comeau (histoire, UQAM) ; Simon Langlois, (sociologie, Université Laval) Animation du séminaire de lecture : Mathieu Bock-Côté L\u2019Action POUR LE TEXTE ET LE CONTEXTE ENCOURAGER LA ISCUSSION SOMMAIRE Éditorial La résurgence du Quécan - Robert Laplante 4 Articles Hommage à Pierre de Bellefeuille (1923-2015) - Denis Monière 11 Apprendre à compter autrement - Yvon Rivard 14 Vingt années dans la défaite ont-elles scellé le sort de l\u2019indépendance ?- Pierre Serré 18 La stratégie référendaire, un cul-de-sac - René Boulanger et Maxime Laporte 26 Dossier Religion, politique et environnement Les dieux en guerre - Marc Laroche 36 Le messianisme israélien, un obstacle à tout processus de paix - Jean-Claude Simard 46 Laudato Si\u2019 Juste à temps ! - André Beauchamp 77 Les Prix de L\u2019Action nationale 87 Lire Lire les essais DAVID LEVINE Santé et politique : un point de vue de l\u2019intérieur 100 EMMANUEL TODD Qui est Charlie ?Sociologie d\u2019une crise religieuse 107 DANIC PARENTEAU L\u2019indépendance par la République 113 YVON RIVARD Exercices d\u2019amitié 119 FRANCINE PELLETIER Second début 125 4 ÉDITORIAL Robert Laplante On est capables d\u2019avoir un projet pour un pays québécois canadien [\u2026] Tu peux être très québécois et voir une capacité et un désir de développer aussi une appartenance canadienne.On n\u2019est pas obligés d\u2019avoir une vision passéiste où l\u2019identité est unique.\u2013 Jean- Marc Fournier Ministre des Affaires intergouvernementales canadiennes et de la Francophonie canadienne Il n\u2019avait jamais vraiment disparu.Il se contentait d\u2019une existence furtive, d\u2019une présence médiocre au monde et tout entière placée sous le signe de la procuration.L\u2019élection d\u2019une majorité de balayeurs libéraux va propulser à l\u2019avant- scène le Quécan.Le Québécois oblitéré, refoulé dans l\u2019existence autorisée du multiculturalisme et de la vie en sursis du minoritaire toléré dans son propre pays va redevenir une référence forte.Il sera chouchouté encore davantage par Radio-Canada, par les inconditionnels du fédéralisme et les liquidateurs du parti de Philipe Couillard.Il redeviendra la figure de proue du discours de la double légitimité, le parangon du consentement à l\u2019effacement de soi sous les fanfaronnades des impuissants qui se sentent vivre lorsqu\u2019ils se conforment.Ce Québécois dédoublé, c\u2019est le Quécan satisfait de lui-même, imbu de la satisfaction de se savoir utile à la politique des autres.Un Elvis Gratton des LA RÉSURGENCE DU QUÉCAN 5 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre 2015 identités plurielles, un aspirant à l\u2019Ordre du Canada, de la pâte à savants théoriciens du renoncement inavouable.Tout à l\u2019ivresse de se laisser définir dans l\u2019espace du bricolage que lui assigne le régime, ce Quécan se fait vantardise de ne pas être autre chose qu\u2019une figure évanescente, un construit autorisé par le canadian nation building.Drapé dans plusieurs identités pour mieux travestir son incapacité à assumer pleinement celle que lui impose son statut de minoritaire impuissant et content de l\u2019être, aspirant à se dire dans deux langues pour n\u2019avoir point à se tenir droit dans celle de ses pères et mères, cette curieuse créature va retrouver le centre de l\u2019actualité provinciale, délivrée enfin du combat contre les repoussants reflets que lui renvoyaient la politique fédérale menée à visière levée par un Stephen Harper qui disait le réel sans vergogne.Sous Trudeau second nous aurons droit à une politique mieux arrimée aux manœuvres sournoises de l\u2019oblitération culturelle.Grâce à des cohortes d\u2019agents de minorisation qui partout dans les institutions comme dans les médias viendront redire que le Québec n\u2019aura d\u2019intérêts propres que ceux-là que le Canada lui reconnaîtra, tout va vite retomber dans les vieux plis de la rhétorique jovialiste.Le Canada est à prendre tel qu\u2019il est, Harper le répétait sans cesse.Les libéraux vont promettre de l\u2019améliorer et cela fera vibrer les bonnes âmes trop heureuses de se laisser bercer par les rengaines qu\u2019on leur servira pour mieux faire oublier que plus personne au Canada n\u2019a de destin spécifique à proposer au Québec et aux Québécois.Le Quécan sera appelé à faire valoir ses attributs, mais pour mieux endosser les intérêts que le Canada lui prête.Des intérêts de peuple assisté mis en demeure de laisser souiller son fleuve, d\u2019effacer ses terroirs devant les pipelines, de pleurer ses morts le long des convois ferroviaires en se consolant de toucher la péréquation. 6 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre 2015 Le Canada de Trudeau ne sera pas celui du French Power, mais bien celui du French Bluff, de la politique travestie, livrée dans une mise en scène enrobant les atours du young and wealthy dans le nation building chartiste.Ce sera celui de la nation mâtée, érodée, en progrès vers sa dissolution finale et soulagée de se sentir enfin délivrée d\u2019elle-même.Il n\u2019y a plus de destin pour le Québec dans ce pays, mais il y aura une condition de plus en plus affirmée : celle de la vie par effraction, de l\u2019histoire en mode mineur, de la lancinante rhétorique du compromis, de l\u2019ambition sans cesse détournée dans les chemins qui ne mènent que là où la majorité canadian veut aller.La tâche des indépendantistes sera exigeante.Il ne sera pas facile de désarmer les pièges de la double légitimité et de la représentation d\u2019une majorité de députés \u2013 libéraux, conservateurs et néodémocrates \u2013 qui déploieront des moyens considérables à déréaliser le Québec, à l\u2019inscrire dans des définitions canadian de sa situation, de ses défis et de ses aspirations.La difficulté sera d\u2019autant plus grande que le gouvernement du Québec lui-même n\u2019a pas de projet plus pressant que de nous normaliser, de dénationaliser notre demi-État, d\u2019en faire une agence de gestion de la dépendance.Fier d\u2019être assisté, le peuple Quécan de Philippe Couillard est appelé à se tenir bien allongé dans son grabat.C\u2019est une honte, certes, mais nulle part on n\u2019a pu observer que la régression nationale se passe dans l\u2019allégresse.Il faut reprendre là où la clairvoyance a manqué, là où les stratégies ont failli.Il faut reconnecter les Québécois avec eux-mêmes, les raccorder avec leur passé pour mieux leur donner le goût de faire l\u2019Histoire.C\u2019est une tâche aussi bien culturelle que politique.Il faut réapprendre à se défaire comme à se défendre de la honte de soi dans laquelle le régime tente toujours de nous enfermer.Il faut le faire non 7 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre 2015 pas tant en disant la fierté de ce que nous sommes qu\u2019en refusant d\u2019abord de laisser dénaturer le sens de ce que nous avons accompli et surtout de ce que nous aspirons à devenir.Et pour cela, il faut s\u2019affranchir de la pensée oblique qui charpente trop de discours publics, cette pensée oblique qui domine dans les médias et qui fait confondre pensée critique et autodénigrement, qui incline à consentir au rata- tinement plutôt qu\u2019à soutenir la fermeté d\u2019intention.Bref, il faut réapprendre à nous voir et agir sans se laisser atteindre par les injonctions qui fusent de toutes parts pour nous convaincre de nous laisser distraire de nous-mêmes.Et cela commence par une attitude simple : refuser de se laisser définir comme Québécois francophones.Nous sommes Québécois, tous autant que nous sommes et voulons l\u2019être.Le dédoublement n\u2019a de sens que pour les agents de mino- risation, imbibés des catégories de la loi sur les langues officielles du Canada et des référents du multiculturalisme.Se mal nommer empêche non seulement de s\u2019incarner, mais aussi de se resaisir.Se représenter Quécan inhibe l\u2019action, empoisonne la mobilisation.Sur le plan politique, il faudra réapprendre à penser le réel dans le réel, à partir de l\u2019action bien alignée sur les intérêts.Les indépendantistes doivent comprendre que l\u2019action politique n\u2019est pas tant une affaire de construction d\u2019argumentaires que de combats pour faire valoir, dans tous les domaines, la cohérence des moyens et des fins.Ces combats, ils doivent être portés dans tous les cas où les limitations du régime nous obligent à des compromis qui obscurcissent la conscience claire de nos intérêts nationaux.Il faut reprendre le terrain, reconquérir pouce par pouce l\u2019espace social, politique et culturel que le Canada occupe d\u2019ores et déjà avec son argent comme avec ses pouvoirs et son ordre idéologique.Il faut reprendre la lutte, du local au 8 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre 2015 global, faire primer l\u2019intransigeance sur la mollesse.Cesser de toujours minimiser les pertes.Dans la vie d\u2019un peuple, il arrive que des reculs graves se produisent\u2026 Les indépendantistes sont placés devant la nécessité de ramener la définition du Québec et de ses intérêts au cœur de la représentation de soi.Il leur faut défaire « la conquête du territoire de l\u2019âme » comme disait Pierre Perrault.Et cela ne se fera que dans l\u2019incessant combat contre toutes les manières de se refuser soi-même.Contre toutes les mises en scène du régime qui vient de recruter un nouveau visage pour continuer la même basse besogne.Le Canada n\u2019est pas notre pays.Quand Trudeau prétend le contraire, quand Couillard et ses acolytes prétendent le contraire, quand le cartel médiatique martèle le contraire, c\u2019est pour jeter un écran opaque sur ce que tout dans la réalité vive de notre vie vient démentir : nous sommes un peuple né pour être libre. q À quoi sert mon argent ?PLACEMENT À RENDEMENT SOCIAL ~ sûr et garanti L'argent investi sert à financer partout au Québec des CPE, des agriculteurs biologiques, des coopératives et OSBL d'habitation, des quartiers verts.des commerces équitables, des entreprises d'insertion au travail des théâtres, des médias saciaux, ele, Le choix de Laure Waridel Desjardins Caisse d'économie solidaire Québec A413 647-1527 al 514 598-2122 Lannudière 450 752-2055 www.placement.coop www.fondaction.com DONNER DU SENS À L\u2019ARGENT Fondaction est une institution ?nancière québécoise innovante.Par la collecte d\u2019épargne-retraite et l\u2019investissement dans les entreprises d\u2019ici, Fondaction participe à la création d\u2019une économie plus performante, plus équitable et plus verte.PubFondaction-ActionNationale2015_PubFondaction-ActionNationale2012 2015-03-20 13:24 Page1 11 ARTICLES Denis Monière* HOMMAGE À PIERRE DE BELLEFEUILLE (1923-2015) Pierre a consacré les plus belles années de sa vie à la libération intellectuelle et politique de son peuple.Il a été un patriote des temps modernes.Il nous a quittés comme tant d\u2019autres militants sans avoir achevé l\u2019œuvre nationale.Il nous a laissé la passion du Québec en héritage et il nous revient pour être fidèle à sa mémoire de continuer le combat.Journaliste, écrivain, député du Parti québécois de 1976 à 1984, il fut aussi premier député du Parti indépendantiste et président de ce parti jusqu\u2019en 1987.Pierre était un homme de conviction et de culture.Il n\u2019a pas hésité à rompre ses liens avec le PQ lorsque son chef a pris le virage du beau risque du fédéralisme.Il voulait mettre ses connaissances et son expérience au service de l\u2019indépendance et, en 1985, je n\u2019ai pas eu de difficulté à le convaincre de la nécessité de lancer un nouveau parti pour porter le projet de pays même s\u2019il savait que les risques de défaite étaient élevés.* Politologue et président de la Ligue d\u2019action nationale 12 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre 2015 Parce qu\u2019il était avant tout démocrate, il désirait offrir à ses concitoyens la possibilité de voter selon leurs convictions et de témoigner de leur volonté de rompre avec le Canada.Pierre était aussi un fervent partisan de la démocratisation de l\u2019institution parlementaire et de la vie partisane.Il croyait fermement que l\u2019indépendance permettrait une rénovation républicaine de nos institutions.A l\u2019approche du référendum de 1995, nous avons poursuivi ensemble le combat intellectuel en fondant le Cercle Godin- Miron qui regroupait une dizaine d\u2019intellectuels désireux d\u2019intervenir dans le débat public.Nous avons discuté, écrit et publié de 1995 à 2003 une trentaine d\u2019articles concernant le destin de la nation québécoise.Pierre possédait une rare maîtrise de la langue française, il avait l\u2019obsession du mot juste et se faisait un devoir parfois pointilleux de corriger nos textes.Et quelle plume il avait.Sa lettre ouverte adressée à René Lévesque et intitulée Sauf votre respect, au moment où celui- ci tombait dans le panneau du soi-disant « beau risque », est un petit chef-d\u2019œuvre de clarté et de pertinence.Pierre était aussi un passionné de patrimoine politique.Il avait habité la maison de l\u2019ex-premier ministre Paul Sauvé, à St-Eustache, et était convaincu qu\u2019il fallait laisser des traces pour les générations futures.Une devise ne suffisait pas ; pour se souvenir de quelque chose, il fallait aussi une organisation qui fasse la promotion de la conservation et de la diffusion du patrimoine politique.Je l\u2019ai donc suivi dans ce nouveau combat avec Marcel Masse et Denis Hardy.Pierre de Bellefeuille était homme de droiture, de lumière et d\u2019élégance.Il était un homme déterminé qui savait ce qu\u2019il voulait et qui ne tergiversait pas. 13 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre 2015 Son engagement a été indéfectible et il a continué le combat jusqu\u2019à l\u2019épuisement de ses forces.Et comme le disait Gaston Miron : « Tant que l\u2019indépendance n\u2019est pas faite elle reste à faire.» Merci, Pierre, pour ta lucidité, ton courage et ton engagement qui continueront à nous inspirer.q 14 ARTICLES Yvon Rivard* APPRENDRE À COMPTER AUTREMENT Nous ne sommes pas des comptables \u2013Saint-Denys Garneau Nous ne sommes pas des comptables, nous comptons autrement, nous croyons que ce qui ne se compte pas est ce qui compte le plus.Nous croyons qu\u2019il vaut mieux investir dans l\u2019éducation que dans les jeux, dans une génération d\u2019élèves plutôt que dans une équipe de hockey professionnel, dans la formation générale d\u2019êtres humains responsables d\u2019eux-mêmes et de la communauté plutôt que dans la formation d\u2019une main- d\u2019œuvre soumise aux caprices du marché, car la seule dette que nous ne pourrons rembourser est un déficit de pensée et de conscience.Nous croyons que l\u2019école, du primaire à l\u2019université, n\u2019appartient ni à l\u2019État, ni à l\u2019industrie, ni aux administrateurs, ni aux parents, que c\u2019est avant tout un lieu d\u2019échanges entre professeurs et élèves, les professeurs enseignant aux élèves ce qu\u2019ils ont appris des siècles précédents, les élèves obligeant les professeurs à se tourner vers l\u2019avenir, et non un laboratoire où les professeurs feraient de la recherche en * Écrivain 15 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre 2015 oubliant d\u2019enseigner, ou un atelier où les élèves acquerraient des compétences en oubliant d\u2019apprendre.Nous croyons qu\u2019on ne peut liquider le passé sans en payer le prix, que l\u2019avenir et ce pays, que l\u2019avenir de ce pays, passent par la reconnaissance des cultures autochtone et paysanne dont nous sommes issus et que nous avons voulu éliminer, car elles détiennent les secrets de notre survie à savoir que la terre ne nous appartient pas, mais que nous appartenons à la terre, que le tout n\u2019étant jamais la somme des parties, mais la relation vivante et harmonieuse entre celles-ci, nul ne peut se sauver seul.Nous croyons qu\u2019une ressource qui n\u2019est pas exploitée n\u2019est pas perdue, qu\u2019une rivière qui n\u2019est pas détournée d\u2019elle- même coulera plus librement dans notre regard, qu\u2019un sol qui n\u2019est pas miné nous portera plus sûrement, qu\u2019une forêt qui n\u2019est pas pillée nous fournira plus longtemps en bois et en rêves.Nous croyons que le travail productif, quantifiable, monnayable, sera de plus en plus rare, qu\u2019il faudra donc reconnaître et développer toute autre forme de travail qui consiste à créer de la vie et à en prendre soin.Nous croyons que tou(te)s les laissé(e)s-pour-compte, tous ceux et celles que les lois du marché, l\u2019histoire des peuples ou l\u2019héritage familial ont relégués dans la marge, ont droit au respect et à des conditions de vie qui leur permettent de contribuer à l\u2019œuvre commune, ne serait-ce qu\u2019en prenant soin d\u2019eux-mêmes et de leurs semblables.Nous croyons que la santé est un bien public, que dans une société malade nul ne peut se croire à l\u2019abri de l\u2019isolement qui tôt ou tard affecte le corps et l\u2019esprit. 16 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre 2015 Nous croyons que la culture de consommation et du profit est l\u2019asservissement (volontaire) du plus grand nombre au profit d\u2019une minorité, le plus sûr chemin vers l\u2019appauvrissement matériel et spirituel, et qu\u2019il faut apprendre à compter autrement : moins de biens et plus de contraintes égalent plus de liberté.Nous croyons que si l\u2019argent est le nerf de la guerre, l\u2019autorité morale est le sang de la démocratie, que seuls des citoyens moraux pourront se donner des dirigeants moraux, c\u2019est-à-dire des êtres qui placent le bien commun, le souci des autres au-dessus de leurs propres intérêts ; nous croyons que dès qu\u2019un parti politique fait de l\u2019économie son cheval de bataille, il y a de fortes chances que ce parti ait déjà remplacé l\u2019autorité morale par l\u2019argent, confondu la guerre et la démocratie.Nous croyons que le Québec peut devenir un pays juste, différent et solidaire s\u2019il résiste aux slogans, aux mots creux derrière lesquels se cachent tous les comptables qui prétendent nous sortir de la crise économique et sociale qu\u2019ils ont créée et qui les sert bien ; nous croyons que chaque fois que nous entendons les mots « excellence », « compétitivité » « croissance continue », « état de droit », « mondialisation », « équilibre budgétaire », « majorité silencieuse », il faut se boucher les oreilles ou, mieux, se demander : qui parle ainsi et pour qui ?Qui nous invite à sabrer les programmes sociaux, à travailler plus, à « faire notre juste part » ?Pour qui travaillent tous ceux qui affirment que l\u2019État doit se soumettre aux cotes de crédit, aux lois du marché, à la rationalisation de la production ?Nous croyons que la chance du Québec, qu\u2019on accuse toujours d\u2019être endetté ou en retard de ceci ou de cela pour mieux le vendre en lui imposant des politiques écono- 17 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre 2015 miques et culturelles de rattrapage (cours intensifs d\u2019anglais au primaire, cours d\u2019entrepreneuriat au secondaire, forages aveugles ici et là, ports pétroliers, etc.), c\u2019est d\u2019assumer et de cultiver sa différence ; nous croyons, comme l\u2019écrivait Pierre Vadeboncoeur, « que si ce peuple vient à réussir, il restera d\u2019abord un témoin de l\u2019inassimilation et persistera à ne pas faire les choses comme les autres, à les faire plus mal ou mieux que d\u2019autres », que « l\u2019avenir lui apparaît encore, singulière et naïve originalité, originalité féconde, comme le champ des possibles ».Nous croyons que le Québec peut exister et croître s\u2019il continue de défendre la langue française et de se nourrir des autres cultures, s\u2019il fait de son territoire, de sa langue et de son héritage une terre d\u2019accueil pour tous les gens, y compris les gens simples et humiliés, épris de liberté et de justice ; nous croyons que le Québec peut devenir un pays pour tous ceux et celles qui n\u2019ont plus de pays ou qui étouffent dans le leur, pour ceux et celles qui croient qu\u2019un monde nouveau est possible, ici, entre gens de bonne volonté.Nous ne sommes pas des comptables, nous comptons autrement, nous sommes riches de ce que nous partageons et de ce qui nous manque, nous croyons à une éducation qui institue le libre échange du temps et de la parole, du temps qui devient parole lorsqu\u2019il n\u2019est plus de l\u2019argent, de la parole qui devient du temps lorsqu\u2019elle se met à écouter.q 18 ARTICLES Pierre Serré* VINGT ANNÉES DANS LA DÉFAITE ONT-ELLES SCELLÉ LE SORT DE L\u2019INDÉPENDANCE ?L\u2019indépendance d\u2019un peuple n\u2019est évidemment jamais démodée.Ce qui peut souffrir des aléas quotidiens est l\u2019élan, depuis la conscience de former un peuple jusqu\u2019à la perspective de concrétiser réellement le projet, en passant par la « maudite rince » que ledit peuple s\u2019est fait servir depuis vingt ans.Les jeunes lâchent le Québec ?Selon un sondage CROP préparé pour la Chaire de recherche sur la démocratie et les institutions parlementaires, rattachée à l\u2019Université Laval, dont Le Devoir a obtenu copie (ce 28 octobre 2015), même les indépendantistes sont assaillis par le doute.Moins de la moitié d\u2019entre eux croit que l\u2019indépendance se fera un jour.Pour les électeurs fédéralistes, le projet est mort.Moins d\u2019un dixième des opposants peut concevoir que le Québec puisse « accéder » à l\u2019indépendance.Globalement, seulement un Québécois sur cinq (22 %) croit que le projet « indépendantiste mènera quelque part ».Non pas que le Québec n\u2019ait pas les capacités de réaliser l\u2019indépendance.Sur ce point, indépendantistes comme fédéralistes sont d\u2019accord : 47 % n\u2019y voient aucun obstacle, révèle * Ph.D.sc.politique Pspedrito9@gmail.com 19 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre 2015 le sondage.Là où le bât blesse, notamment, c\u2019est la faiblesse de la relève indépendantiste.Chez les jeunes (18 à 34 ans), sept sur dix auraient répondu NON à la question « Voulez- vous que le Québec devienne un pays indépendant ?», alors que l\u2019ensemble des répondants répondait plutôt favorablement par 36 % contre 64 %.Bien sûr, on peut se poser des questions quant à la qualité de ce sondage réalisé par internet (comme ceux réalisés par robot téléphonique).Ces sondages, non probabilistes, diffèrent de ceux réalisés par téléphone, plus coûteux.Bien que comptant autant de jeunes et d\u2019aînés que dans la population, autant de riches et de pauvres, autant d\u2019instruits que de non instruits, etc., les répondants zigonnant sur Internet n\u2019ont pas le même profil que les non-répondants.De plus, chose absolument discutable, le sondage CROP dont il est question a été réalisé entre le 15 et le 18 octobre, la veille de l\u2019élection fédérale.La proximité de cette dernière ne peut qu\u2019avoir contaminé les résultats de l\u2019échantillon.De même, la répartition des électeurs discrets proportionnellement à la répartition des répondants qui ont révélé leur intention de vote ne tient pas, ce qui est de l\u2019ordre du connu dans la « science » des sondages au Québec.Ce qui fait bien des réserves.Il y a un autre type de situations qui peut éventuellement favoriser un réveil subit du nationalisme québécois.La moindre attaque contre une communauté politique donnée, minoritaire ou non, a toujours pour effet d\u2019y resserrer les rangs autour du parti au pouvoir, qui devient alors identifié à la défense des intérêts de la communauté.Une chose archi- connue pour tous les partis politiques.Par exemple, l\u2019attaque des Malouines par l\u2019Argentine a été une bénédiction pour les conservateurs de Margaret Thatcher.La riposte de Londres a soudé les Britanniques derrière leur gouvernement, le 20 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre 2015 temps de liquider le « problème argentin ».Le gouvernement Thatcher, qui s\u2019en allait vers la défaite, en a profité pour s\u2019assurer d\u2019un nouveau mandat.La chose vaut aussi pour les régimes non démocratiques.Dans le contexte québécois- canadien, il y a là un potentiel de mobilisation autour de l\u2019indépendance et de la liberté qui ne manquerait pas de s\u2019exprimer en cas de manifestation d\u2019hostilité du Canada anglais contre le Québec.Les critiques acerbes et le rejet des Accords du Lac Meech et de Charlottetown étaient de cette eau \u2013 mais non la Loi sur la clarté référendaire, qui fut plutôt considérée simple expression de positions politiques opposées.Le sondage CROP révèle par ailleurs plusieurs faits troublants.Tout d\u2019abord le fait que l\u2019indépendance ne corresponde à aucune nécessité.Les jeunes, en particulier, ne voient aucun inconvénient à ce que se réalise l\u2019indépendance.Mais ils ne croient pas à sa réalisation dans un avenir prévisible.Sans référents historiques (ce sont des jeunes), ils sont nombreux à croire en la possibilité de réviser la constitution canadienne et à espérer voir le Québec obtenir des pouvoirs correspondant à ses revendications « traditionnelles ».En outre, l\u2019histoire des 35 dernières années a montré que le Canada anglais a raté les trois occasions de négociations pour satisfaire les moindres revendications significatives du Québec, soit en 1981-1982, avec Pierre Elliot Trudeau, en 1987-1990, lors de l\u2019aventure de l\u2019Accord du lac Meech de Brian Mulroney, et en 1991-1992, dans le triste épisode de l\u2019Accord de Charlottetown, battu simultanément par référendum au Québec et au Canada anglais.Chaque fois, d\u2019ailleurs, les revendications du Québec ont été dépouillées de leur contenu et détournées de leur sens.Tant et si bien qu\u2019aujourd\u2019hui, pour négocier quoi que ce soit, et cela vaut depuis les Accords du lac Meech et de Charlottetown, il n\u2019y a plus aucun répondant dans la capitale fédérale ni dans les provinces pour entretenir le moindre dia- 21 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre 2015 logue avec le Québec au sujet de la répartition des pouvoirs et des ressources au Canada.Un projet sans pertinence ?L\u2019analyste de CROP, Youri Rivest, l\u2019a clairement exprimé dans son rapport du sondage, le camp du Oui « doit notamment s\u2019affairer à rendre \u201cpertinent\u201d, \u201cactuel\u201d et \u201ctangible\u201d le projet indépendantiste ».Comment diable le rendre pertinent, actuel et tangible s\u2019il n\u2019existe aucune revendication ni aucun interlocuteur pour entretenir quelque dialogue ?Pourtant, la première chose que l\u2019on apprend dans les études sur le nationalisme dans les régimes démocratiques est l\u2019importance de la relation entre le NOUS et le EUX, et cela quel que soit le point de vue que l\u2019on puisse adopter.Pour « calmer le jeu », « satisfaire la minorité », « tromper la minorité », « écraser la minorité », il faut reconnaître une minorité et une majorité, deux identités et deux allégeances nationales.Se reconnaître collectivement impliqué dans une relation de ce type prépare à la compréhension de la vulnérabilité de l\u2019état de minorité, à la compréhension de ce qu\u2019est l\u2019emprise de la majorité, la remise en cause la répartition des pouvoirs.Cela prépare à la revendication ferme du droit à l\u2019autodétermination, à la revendication en tant que nécessité absolue du respect de l\u2019identité minoritaire\u2026 Pas de NOUS et de EUX, alors un bénéfice (un leurre ?) notable (secondaire ?) : pas d\u2019accusations de racisme, de volonté de division, pas besoin de gérer les relations entre minorité et majorité à l\u2019interne, c\u2019est-à-dire au Québec.Seulement la possibilité de s\u2019enfoncer dans l\u2019expression du différend minorité/majorité à l\u2019externe, avec le Canada anglais.En outre, cette posture évacue les accusations de « victimisation » et de « volonté revancharde » basées tantôt sur la conquête, tantôt sur l\u2019histoire récente, tantôt sur\u2026 22 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre 2015 les sujets ne manquent pas.« Suprême accusation », laisser planer le dessein sulfureux d\u2019obliger chaque individu, au Québec à porter un brassard indiquant ses droits linguistiques.Un brassard séparant les citoyens légitimes des futurs déportés au Canada anglais, advenant l\u2019indépendance\u2026 Pathétique, drôle, outrageant ?Certains candidats libéraux n\u2019ont pas hésité à se lancer dans de tels propos lors des campagnes référendaires de 1980 ou de 1995.Et d\u2019autres propos tout aussi offensants.Avec un objectif, propager la terreur auprès des aînés, des petites gens et des immigrants.Briser l\u2019étiquette de perdants Puis, cette autre vérité fondamentale livrée par le sondeur : « Le défi du camp du Oui, ce n\u2019est pas tant de convaincre de la capacité [du Québec] d\u2019être un pays indépendant, mais [de dire] : \u201cOn va le faire.On va arrêter de perdre\u201d ».« Arrêter d\u2019être des perdants » et « mettre fin à la démobilisation ».« Cesser de pleurnicher sur notre sort », disait Trudeau le père, et gagner notre combat individuellement là où il est possible de le faire, c\u2019est-à-dire chacun pour soi, sans égard pour les oubliés, les simples de la classe moyenne, les entrepreneurs désireux d\u2019obtenir l\u2019appui de leur collectivité via leur État.Et sans réforme constitutionnelle.Tant pis pour les droits collectifs ! Pour le professeur de droit de l\u2019Université Laval, Patrick Taillon, qui fut jadis président du Comité national des jeunes du Parti québécois, ces propos de M.Rivest apparaissent tout à fait « pertinents, actuels et tangibles ».Il y a « nécessité » pour les indépendantistes, dit-il, de trouver une façon de « se défaire de l\u2019étiquette de perdants » qui leur colle aux basques depuis\u2026 1980. 23 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre 2015 1980\u2026 On aurait évidemment pu reculer davantage, en embrassant les conclusions de la commission Laurendeau- Dunton qui révélait la piètre situation des Canadiens français au Canada en 1961 dont les revenus les positionnaient à l\u2019avant-avant-dernier rang parmi quatorze groupes ethniques, accompagnant les groupes souffrant des pires situations économiques, les Italiens et les Autochtones.On pourrait aussi reculer aux conscriptions des deux grandes Guerres mondiales, à la guerre des Boers, aux règlements interdisant l\u2019éducation en français dans toutes les provinces canadiennes-anglaises, à la création et à la colonisation des provinces de l\u2019Ouest qui ont été réalisées dans le mépris des francophones et des Métis qui y vivaient déjà.Avec une pensée toute spéciale pour l\u2019espionnage des citoyens indépendantistes, pour les interventions de l\u2019armée au Québec et la Loi des mesures de guerre et, pourquoi pas, la Loi sur la clarté référendaire de Stéphane Dion et Jean Chrétien.Et cette autre pensée, consignée dans l\u2019Acte d\u2019union de 1840 puis dans l\u2019Acte de l\u2019Amérique du Nord britannique de 1867, visant à circonscrire les pouvoirs de la seule province de langue française susceptible de malmener ses citoyens de première classe.Évidemment, sans histoire, foin non seulement de l\u2019indépendance, mais aussi de l\u2019identité québécoise.Pourtant, malgré l\u2019adversité, l\u2019Écosse et la Catalogne avancent Québec, identité de perdants.Au moment où l\u2019Écosse et la Catalogne avancent.Même après un référendum sur l\u2019indépendance perdu par 45 % pour la première et, pour la seconde, après un référendum sur l\u2019indépendance interdit un jugement de la Cour suprême espagnole supprimant leur droit à l\u2019autodétermination, et une élection, le 27 sep- 24 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre 2015 tembre dernier, remportée par une majorité des sièges, mais une minorité des voix (47,3 %).Au fond, ce qui différencie l\u2019Écosse et la Catalogne du Québec, réside dans leur volonté collective, celle exprimée par les urnes.Cette volonté exprimée à la proportionnelle1 représente, en cas d\u2019atteinte d\u2019une majorité des voix en Écosse et en Catalogne, une véritable menace envers les régimes de Londres et de Madrid, malgré toutes les mesures répressives que ces deux capitales peuvent adopter.Non pas que le vote bloc d\u2019une minorité d\u2019origine anglo-britannique ou catalane ou immigrante n\u2019existe pas.Dans le cas écossais, ce n\u2019est pas la langue, évidemment, mais l\u2019identité et l\u2019allégeance nationales qui séparent les citoyens écossais des citoyens anglo-britanniques vivant en Écosse.Dans le cas catalan, on retrouve sur le territoire des citoyens d\u2019identité et d\u2019allégeance catalane, mais aussi d\u2019autres citoyens d\u2019identité et d\u2019allégeance espagnoles.Pas plus en Écosse qu\u2019en Catalogne, la langue n\u2019est le marqueur identitaire définitif.Il n\u2019en reste pas moins, et les immigrants anglo-britanniques, espagnols ou de l\u2019étranger en sont les témoins privilégiés, que chaque nouveau citoyen écossais ou catalan a un choix à faire entre l\u2019identité nationale minoritaire et l\u2019identité nationale majoritaire.Sauf que\u2026 il n\u2019y a pas de mode de scrutin majoritaire en Écosse ou en Catalogne.Pas de parti libéral écossais ou catalan sous influence du vote bloc de la minorité locale, celle appartenant à la majorité anglo-britannique ou celle appartenant à la majorité espagnole.Pas de parti paqueté d\u2019élus sous influence, capables de forcer leur parti ou leur 1 Une proportionnelle mixte en Écosse et, en Catalogne, une proportionnelle de liste, avec redistribution suivant le plus grand reste (la méthode d\u2019Hondt). 25 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre 2015 État d\u2019embrasser une identité et une allégeance étrangères, capables de mobiliser localement les simples citoyens.Pas de ces élus triomphants qui refusent l\u2019intégration à la communauté politique minoritaire, écossaise ou catalane\u2026 de ces élus qui nient l\u2019histoire et qui sont prêts à noyer la minorité dans le grand tout national anglo-britannique ou espagnol.En lieu et place, des modes de scrutin proportionnel, sensibles au moindre écart éthique des partis en place\u2026 des systèmes de représentation capables de récompenser les courants contestataires par une députation.Sensibles également aux attaques de la communauté majoritaire, l\u2019anglo- britannique ou l\u2019espagnole.La communauté minoritaire écossaise a perdu son référendum, la communauté minoritaire catalane s\u2019est fait imposer le silence.Fort bien, se dit-on à Édimbourg ou à Barcelone.En démocratie, après les épisodes référendaires ou électoraux récents, les communautés majoritaires anglo-britannique et espagnole ont dorénavant à livrer.À défaut de quoi, ce sera la clé des champs.Sans référendum.q 26 ARTICLES Le 3 octobre dernier, en pleine campagne électorale fédérale, un rassemblement militant du Bloc québécois avait lieu à l\u2019Astral sur la rue Sainte-Catherine.Des discours puissants et convaincants portés par toutes les couleurs du mouvement indépendantiste donnaient à croire en une réelle renaissance, cristallisée autour du Bloc.L\u2019apparente ferveur des nouveaux leaders indépendantistes masquait toutefois un déconcertant manque de réflexion stratégique.Sans surprise, on a entendu Sol Zanetti, chef d\u2019Option nationale, poser ses conditions à une éventuelle alliance électorale des partis indépendantistes, à savoir l\u2019engagement de tenir un référendum lors d\u2019un premier mandat d\u2019un gouvernement indépendantiste.Le même genre d\u2019automatisme de la pensée s\u2019était installé quelques mois plus tôt lors de la course à la chefferie du Parti québécois où la majorité des candidats ont naturellement appuyé cette démarche devenue « classique », sans trop songer aux victoires relativement faciles qu\u2019elle a procurées au camp du NON en 1980 et 1995.René Boulanger et Maxime Laporte* LA STRATÉGIE RÉFÉRENDAIRE, UN CUL-DE-SAC * René Boulanger, écrivain et historien, conseiller général, Société Saint- Jean-Baptiste de Montréal Maxime Laporte, président général, Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal 27 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre 2015 À l\u2019occasion de ces deux consultations populaires sur la souveraineté, l\u2019État fédéral est intervenu pour appuyer le camp du NON sans jamais que l\u2019État québécois ne s\u2019interpose.Reprendre aujourd\u2019hui le même exercice sans obtenir la garantie que l\u2019État québécois contrôlera entièrement le processus démocratique est d\u2019avance condamné à l\u2019échec.Surtout que, comme démontré par le chercheur Patrick Sabourin dans la revue L\u2019Action nationale, le changement brutal qui s\u2019est effectué dans la démographie québécoise depuis 1995 rend extrêmement difficile la possibilité d\u2019obtenir des résultats aussi prometteurs que ceux de 1995 où l\u2019option du OUI a recueilli 49,6 % des voix exprimées.Une réalité persistante depuis le début du réveil national des années 60 jusqu\u2019à ce jour, révèle que les Québécois de langue française, et plus particulièrement ceux qui descendent des colons français et de tous les métissages de la Nouvelle-France et du Bas-Canada, ont été nettement les plus enclins à voter pour des gouvernements ou des projets prônant l\u2019émancipation nationale du Québec.Il faut dire que ces Québécois vivent une condition commune qui a fait d\u2019eux, historiquement, la matrice politique et culturelle du peuple québécois.Il serait absurde de nier qu\u2019ils sont encore les principaux porteurs du projet indépendantiste, aux côtés cela dit d\u2019un nombre grandissant de nouveaux venus portant fièrement le flambeau de la liberté.Minoritaires dans l\u2019ensemble canadien, les francophones forment bien sûr la majorité de la population du Québec, mais cette majorité s\u2019érode progressivement.Ayant passé de 82 % en 1995 à 79 % aujourd\u2019hui, celle-ci représentera moins de 74 % de la population du Québec en 2056, à en croire les projections démo-linguistiques du chercheur Marc Termote.Cela, notamment grâce aux politiques de minorisation passive déployées pendant plus d\u2019une 28 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre 2015 décennie par le gouvernement Charest, combinées au nation building canadien.Donc, pour remporter un référendum, les indépendantistes devront chercher ailleurs les points de pourcentage du vote francophone acquis en 1995, mais disparus depuis.Il faut croire que Jean Charest et consorts ont parfaitement compris comment créer les « conditions gagnantes » en faveur du fédéralisme.Or, pendant que les Canadiens français reculaient d\u2019environ 3 % en 20 ans en termes de poids démographique, les anglophones se maintenaient, même qu\u2019ils remontaient légèrement.Malgré tout, il restera encore possible pour un parti souverainiste de prendre le pouvoir à Québec pendant les prochaines décennies.Rappelons cependant que c\u2019est uniquement grâce au mode de scrutin uninominal à un tour que tel parti peut encore espérer se hisser au pouvoir, puisque dans ce système le vote non francophone, très concentré dans les circonscriptions de l\u2019ouest de l\u2019ile de Montréal, se trouve clairement défavorisé.Lorsque 90 % ou 95 % des électeurs d\u2019un même comté appuient le candidat du PLQ, le poids de leur vote, pourtant massif, ne compte simplement pas lors d\u2019une élection.Un siège reste un siège, peu importe la majorité obtenue par celui qui l\u2019occupe.En revanche, c\u2019est lors d\u2019un référendum que le vote non francophone acquiert toute sa masse.Avant même que la campagne ait commencé ou que le premier débat ait eu lieu, les comtés anglophones et multiethniques anglicisés procurent automatiquement au camp du NON une avance de 20 %.Les indépendantistes ne peuvent alors rivaliser qu\u2019en se donnant des majorités de 60 % et plus chez les électeurs francophones comme cela s\u2019est vu en 1995.Or même si cet objectif a été atteint lors du dernier référendum, cela n\u2019a pas été suffisant pour assurer une victoire qui ne tenait pourtant qu\u2019à un mince écart de 0,4 point de pourcentage. 29 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre 2015 Si on rejouait la partie de la même façon aujourd\u2019hui, en empruntant la stratégie du référendisme « quitte ou double », le risque serait grand d\u2019aboutir à une nouvelle défaite qui serait probablement catastrophique.Bref, on ne peut plus faire reposer entièrement la stratégie d\u2019accession à l\u2019indépendance sur la simple joute électorale.Comme dans la plupart des exemples connus de lutte de libération nationale à travers le monde, il faudrait que le référendum ne soit convoqué qu\u2019au point culminant du processus d\u2019émancipation politique, non au tout début.Pour sortir du cul-de-sac étapiste et référendaire, héritage empoisonné de Claude Morin exacerbé par les interventions fédérales et la loi sur la clarté, il faut revenir à un autre débat qui refait surface épisodiquement au sein de l\u2019intelligentsia indépendantiste, à savoir le rôle de l\u2019État québécois dans la marche vers la pleine émancipation.Une des premières formulations de cette idée en avait été faite par Jacques Parizeau au tournant des années 2003.Monsieur Parizeau songeait surtout à confier à des chercheurs des mandats de production d\u2019études et d\u2019analyses, mais ses détracteurs ont présenté cette idée comme une activité de promotion de l\u2019indépendance, financée avec l\u2019argent du gouvernement pour publiciser l\u2019option du groupe parlementaire au pouvoir.C\u2019était comme proposer d\u2019injecter des deniers publics pour soutenir le camp du OUI, donc contrevenir à la loi électorale.Par souci de préserver l\u2019image démocratique du mouvement indépendantiste, Bernard Landry, alors au pouvoir, avait rejeté cette idée qui, il faut le dire, cantonnait encore le mouvement indépendantiste dans la simple lutte électorale.Or, le rôle d\u2019un État québécois ce n\u2019est pas de convaincre une opinion publique.Libéré de ses entraves, ce rôle de 30 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre 2015 l\u2019État sera avant tout de procurer de la puissance et de la sécurité au peuple québécois qui sont les premières conditions d\u2019un sain exercice de la démocratie.Une deuxième mouture de ce projet de mobilisation de l\u2019état a été mise de l\u2019avant par le gouvernement de Pauline Marois par le concept de gouvernance souverainiste qui aurait dû, semble-t-il, restaurer l\u2019autorité et l\u2019intégrité de l\u2019État québécois face aux incursions de l\u2019état fédéral dans la vie nationale québécoise.Sur papier, cette direction que prenait le Parti québécois semblait une bonne façon de sortir du bourbier référendaire.Mais ce qui aurait dû être une deuxième révolution tranquille n\u2019a jamais abouti à quoi que ce soit.Aucune stratégie d\u2019État digne de ce nom n\u2019a jamais été mise en place, probablement parce que jamais discutée ni même probablement imaginée.Et pourtant la mobilisation de l\u2019État québécois est bien la seule façon correcte et sûre de nous assurer de l\u2019indépendance.La vérité, la réalité, bref l\u2019expérience historique nous montre que de toutes les époques et dans toutes les sociétés, l\u2019État est au cœur du processus d\u2019émancipation nationale.Depuis la conquête des Gaules par Jules César jusqu\u2019à aujourd\u2019hui, on peut conclure que les peuples qui ne se donnent pas d\u2019État finissent soit par disparaître soit par être domestiqués ou inféodés à différents degrés selon le bon vouloir de la nation dominante.Quand une volonté nationale émerge, les peuples sans État doivent s\u2019en forger un rapidement, la plupart du temps à la faveur d\u2019une prise d\u2019armes où c\u2019est l\u2019armée de libération qui crée de toutes pièces une nouvelle autorité génératrice d\u2019un nouveau droit et qui installe sur le territoire libéré une administration et une juridiction redevables de cette nouvelle autorité.Rendu à ce stade, la reconnaissance 31 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre 2015 de l\u2019indépendance et par conséquent du nouvel État par la puissance occupante ne devient plus qu\u2019une question de formalité.Mais pour tant de ces peuples parvenus à se libérer, Polonais, Irlandais, Vietnamiens, Grecs\u2026, que de souffrances, que de sang versé pour en arriver là, que d\u2019énergies investies à résister ! Le peuple québécois n\u2019échappe pas à cette loi de l\u2019histoire.C\u2019est à travers une longue résistance et un long processus de réappropriation qu\u2019il s\u2019est doté d\u2019institutions vitales et d\u2019outils collectifs.Le territoire du Canada-Est (Bas-Canada) est devenu la Province de Québec en 1867, mais ce n\u2019est qu\u2019après une centaine d\u2019années que cette administration territoriale de l\u2019Empire britannique est devenue un véritable État.Depuis la conquête de la Nouvelle-France en 1760, il aura fallu 255 ans aux Québécois pour acquérir l\u2019instrument suprême de la liberté des nations.Après plus de 50 ans d\u2019existence du mouvement indépendantiste, les Québécois n\u2019auraient qu\u2019un minime effort à accomplir pour faire aboutir le processus historique.Pourquoi cela n\u2019arrive-t-il pas ?On peut risquer l\u2019explication suivante : il existe au Québec une classe dirigeante parasitaire qui s\u2019est emparée des leviers de l\u2019État québécois et qui le paralysent.Très soudée au néocolonialisme canadien, notamment pétrolier et guerrier, elle s\u2019est même servie de l\u2019État québécois pour combattre le mouvement indépendantiste en voulant retarder l\u2019inévitable par une politique d\u2019anglicisation forcée, par une instrumentalisation politique de l\u2019immigration et une stérilisation de l\u2019enseignement de l\u2019histoire nationale.La spoliation de l\u2019État québécois au profit de cette caste apatride, mais combien solidaire entre ses membres, telle est la récompense qu\u2019elle s\u2019octroie pour avoir bien servi les intérêts de Bay Street et de Power Corporation. 32 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre 2015 La stratégie indépendantiste actuelle, à supposer qu\u2019elle existe vraiment, se révèle complètement stérile face à une telle mainmise des néocolonialistes sur la politique québécoise.La preuve c\u2019est qu\u2019il aura suffi à Philippe Couillard de prononcer le mot « référendum » lors de la dernière campagne électorale québécoise pour faire plonger toute la nation, au premier chef le Parti québécois, dans un délire collectif d\u2019autoflagellation.On ne répond pas à un semblable défi par un simple débat médiatique ou une campagne de persuasion politique.Il s\u2019agit pour les Québécois de donner à leur État le pouvoir de les défendre et pour cela il faut lui donner les moyens de se défendre.Il s\u2019agit d\u2019insuffler à notre État une volonté d\u2019État.Et pour cela, les indépendantistes, héritiers de tous les nationalismes qui l\u2019ont précédé et qui ont fondé et construit l\u2019appareil politique québécois, doivent prendre le pouvoir une bonne fois pour toutes et conférer à notre État, « le plus grand parmi nous » disait René Lévesque, les moyens de la puissance.Les parasites néocoloniaux ne pourront pas s\u2019accrocher longtemps devant la volonté étatique des Québécois qui est l\u2019expression ultime de la volonté populaire.Alors, un référendum ?Oui, mais pas avant la mise sur pied d\u2019une nouvelle commission Keable qui analysera toutes les politiques de déstabilisation de la nation québécoise mises en œuvre par l\u2019État canadien et leurs valets du Parti libéral du Québec.Pas avant d\u2019avoir chiffré les préjudices économiques que nous a causés Ottawa.Pas avant non plus la formation d\u2019une agence de renseignement et de sécurité qui visera à déjouer toutes les politiques hostiles d\u2019immixtions et d\u2019intrusions étrangères dans notre vie nationale.Alors, un référendum ?Oui, mais pas avant que le Québec, qui s\u2019est reconnu État et Peuple en l\u2019an 2000 par la loi 99, affirme par la voix de son Assemblée nationale qu\u2019en vertu 33 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre 2015 de la souveraineté québécoise promulguée par cette loi, le Peuple et l\u2019État du Québec constituent l\u2019autorité suprême sur le territoire du Québec, nonobstant les droits conférés aux Premières Nations.Un référendum ?Oui, mais pas avant que conformément à ce nouvel ordre constitutionnel québécois, nous réglions enfin le cas de l\u2019abolition de la monarchie en nous dotant d\u2019institutions conformes à notre statut souverain et à notre réalité démocratique, c\u2019est-à-dire en devenant une république.Un référendum ?Certes, mais pas avant la mise sur pied d\u2019une cour de haute justice qui se saisira des questions constitutionnelles et relèvera uniquement de l\u2019État québécois et non d\u2019Ottawa.La Cour suprême du Canada deviendrait alors totalement étrangère au droit québécois et ne pourrait plus intervenir dans cette période de transition qu\u2019il faut espérer très courte.Un référendum ?Bien sûr, mais pas avant la restauration intégrale de la Charte de la langue française et la promulgation d\u2019une constitution provisoire devant remplacer la constitution canadienne, devenue caduque depuis 1982.Un référendum ?À n\u2019en point douter, mais pas avant que l\u2019Assemblée nationale n\u2019adopte une loi de désaveu de la Constitution canadienne de 1982 et valide à la pièce les lois canadiennes continuant à s\u2019appliquer dans la période transitoire de permutation des juridictions.Un référendum ?Forcément, mais pas avant l\u2019instauration d\u2019une citoyenneté québécoise devant nous assurer que seuls les Québécois auront le droit de vote lors de cette historique convocation aux urnes. 34 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre 2015 Cette démarche, qui suppose bien sûr la prise du pouvoir par le camp indépendantiste, ne saurait aboutir sans une formidable mobilisation du peuple québécois à travers ses associations politiques, sociales et syndicales.Le procès du fédéralisme, sa dénonciation nécessaire ne devront jamais céder leur place dans le débat national.Les arguments pour l\u2019indépendance de même que le discours patriotique plus que jamais seront au cœur de la campagne médiatique pour l\u2019indépendance.Et tout ce que nous avons déjà fait et que nous referons portera ses fruits, parce que désormais le mouvement indépendantiste se sera donné un peu plus qu\u2019une simple stratégie électorale, il se sera doté d\u2019une stratégie d\u2019État.À la veille du prochain référendum, il est probable que le camp des dépendantistes sera si décontenancé qu\u2019il n\u2019aura plus d\u2019autre carte à jouer qu\u2019une refonte complète du fédéralisme basée cette fois sur une fédération d\u2019États souverains.Pour la simple raison que sans avoir définitivement opté pour l\u2019indépendance, le Québec sera davantage souverain, et cela à un tel degré que le régime fédéral canadien ne sera plus viable.Mais cela, c\u2019est le problème du Canada et de ses avocats.Notre problème à nous, indépendantistes, ne devra être que de vaincre une bonne fois pour toutes.q Religion, politique et environnement Dossier Religion, politique et environnement Les dieux en guerre - Marc Laroche 36 Le messianisme israélien, un obstacle à tout processus de paix - Jean-Claude Simard 46 Laudato Si\u2019 Juste à temps ! - André Beauchamp 77 DOSSIER Marc Laroche* LES DIEUX EN GUERRE 36 DOSSIER En général, les religions établies \u2013 en particulier les monothéistes \u2013 s\u2019appuient sur des croyances intégrales et immuables qui les incitent à condamner celles de leurs rivales.On attribue souvent aux inspirateurs initiaux des mouvements religieux un accès à des révélations définitives, cristallisées par leurs continuateurs dans des textes dits sacrés.Sous l\u2019invocation de leur dieu ou de leurs porte-parole prestigieux, les religions totalitaires colonisent la conscience des fidèles avides d\u2019une stabilité absolue.Or, à l\u2019ère de la communication universelle instantanée, le conflit des religions inflexibles se déploie à l\u2019échelle planétaire.Ces religions, par définition fermées, contredisent le mouvement globalement progressif de l\u2019histoire puisque l\u2019humanité poursuit une quête perpétuelle qui engendre des transformations incessantes.Conçus à l\u2019image de l\u2019être humain, les dieux multiples ou les dieux prétendument uniques n\u2019ont été que des portraits psychiques référentiels, de longue durée certes, mais inéluctablement transitoires.Quelquefois pour le meilleur, surtout au début de leur règne, souvent pour le pire par la suite.L\u2019aporie des dieux monothéistes en concurrence féroce pour * L\u2019auteur est détenteur d\u2019un diplôme d\u2019études supérieures en sciences des religions 37 L\u2019Action nationale Novembre 2015 RELIGION, POLITIQUE ET ENVIRONNEMENT l\u2019universalité exclusive les rend plus massivement sanguinaires que les autres dieux.Lorsque les guerriers Iawé, Dieu et Allah s\u2019opposent et parfois s\u2019allient, ils entravent la marche évolutive du genre humain.Selon leurs caprices tyranniques, ils sont même disposés à le précipiter dans l\u2019enfer éternel.Quelle est l\u2019origine du fanatisme sécrété par les religions ?La peur existentielle face à l\u2019inconnu, plus précisément au mystère de l\u2019être, dont le potentiel échappe au déterminisme.Compensatrices, les religions sont les incubateurs d\u2019un dogmatisme opaque surprotecteur de l\u2019identification aux dieux.Si la plupart des fidèles demeurent paisibles parce qu\u2019ils choisissent de relativiser ou d\u2019ignorer les aspects exagérés, voire abominables, de leur religion, ce dogmatisme devient absolu chez les extrémistes.Il met alors en échec le système immunitaire des consciences humaines normalement constitué par la pensée critique.Ainsi se déchaîne le nihilisme inhumain inhérent au dogmatisme.En conséquence, l\u2019esprit de découverte et de créativité des êtres humains est systématiquement refoulé et opprimé.Pour délivrer l\u2019humanité de l\u2019emprise des religions, dont le mélange à la politique est souvent explosif, il est impératif d\u2019adopter une perspective surplombante dans l\u2019analyse du phénomène religieux contemporain.La géopolitique divine Quelle est la donne fondamentale essentielle ?Il s\u2019agit de l\u2019engrenage des monothéismes.Quels sont les protagonistes les plus agressifs d\u2019un dieu exclusif ?À l\u2019est et au sud de la mer Méditerranée, plusieurs gouvernements persistent ou régressent dans la mentalité théocratique, en particulier celui de la féodale Arabie saoudite.Après une éclipse de 2000 ans, Iawé le barbare nostalgique s\u2019est réinstallé 38 L\u2019Action nationale Novembre 2015 RELIGION, POLITIQUE ET ENVIRONNEMENT au mont Sion et chasse à petit feu le peuple palestinien de l\u2019ancien pays de Canaan.Le génocide actuel, qui imite celui de Josué dans le Premier Testament, reçoit l\u2019appui tacite de Dieu, surtout dans sa version de God états-unien impérial.Obnubilant les peuples arabes exploités, Allah, cet hyperactif atteint du trouble dissociatif \u2013 sunnite et chiite \u2013, se rebiffe, mais divisé contre lui-même, il est imprévisible et ses bras politiques frappent aveuglément.Le trimono- théisme est devenu une hydre plus menaçante que jamais pour l\u2019espèce humaine.En conséquence, la pestilence religieuse s\u2019infiltre partout.Urgence ! Il faut prévenir les excommunications collectives qui s\u2019annoncent, à savoir l\u2019utilisation des armes de destruction massive par des groupements messianiques.Mais l\u2019Occident culpabilisé et engourdi se soumet à la rectitude religieuse ambiante.Faute de s\u2019opposer en profondeur au dogmatisme, il est envahi et stupéfait par l\u2019extrémisme religieux insaisissable, dont le juste diagnostic tarde à venir.Retour sur le passé On avait espéré que la voie laïque conduirait vers une éclaircie, un espace de neutralité où les religions en tant que fauves apprivoisés vivraient en paix.Davantage, par les droits du citoyen accordés à tous, la Révolution française avait crû, illusoirement, mettre fin aux anciens cultes1 ; au contraire, 1 Stanislas-Marie-Adélaïde, comte de Clermont-Tonnerre, élu député, vota en 1789 pour l\u2019abolition des privilèges de la noblesse et du clergé ; il eut aussi un grand rôle dans l\u2019octroi de la citoyenneté aux juifs dans une perspective individuelle.On vit surgir les cultes concurrents de l\u2019Être suprême (déiste) et de la Raison (athée), qui cherchèrent pendant quelques années à remplacer les anciens cultes.La Révolution aboutit à un succès spirituel mitigé puisque la République laïque dut composer avec le retour des cultes traditionnels, avec lesquels le rapport fut souvent tendu, voire conflictuel. 39 L\u2019Action nationale Novembre 2015 RELIGION, POLITIQUE ET ENVIRONNEMENT deux siècles plus tard, la République française a accordé une reconnaissance institutionnelle au culte musulman, d\u2019installation récente2.Or, le conflit exacerbé et inextricable des religions musulmane et juive au Proche-Orient depuis la Seconde Guerre mondiale s\u2019étend maintenant directement sur les territoires français, européen et nord-américain.Quant au dieu chrétien, bien campé, croit-il, sur le territoire états-unien multiconfessionnel où il a déménagé son quartier général, il envoie son Fils apocalyptique \u2013 le glaive sortant de sa bouche \u2013 proclamer l\u2019évangile de sa liberté de pillard et faire régner sa loi du plus fort à l\u2019échelle de la planète depuis la Seconde Guerre mondiale.Après la conquête du Far West au XIXe siècle, qui a entraîné la quasi- extermination des Amérindiens, sa « destinée manifeste3 » le positionne présentement à la frontière de la Russie qu\u2019il souhaiterait aussi enfermer dans l\u2019Abîme existentiel.Ce dernier évènement eschatologique étant annoncé par les trompettes de la provincialisation consentie des nations européennes angéliques, qui ont troqué leur souveraineté effective pour un marché globalisé de dupes.Simultanément, Iawé ronge la Cisjordanie en direction de l\u2019Euphrate afin d\u2019établir le grand Israël promis par lui-même dans l\u2019Ancien Testament à son peuple élu.God et Iawé : on assiste donc actuellement à l\u2019inversion vers l\u2019est de leur pulsion de conquête antérieure.En pleine modernité, l\u2019erreur funeste de la création d\u2019Israël en 1948 \u2013 un État religieux de facto \u2013 a bouleversé les nations arabes, qui se sont raidies dans leur conception religieuse 2 Après les instances représentatives dont disposaient les catholiques, les protestants et les juifs de France, le Conseil français du culte musulman fut créé en 2003.3 D\u2019après cette idéologie, la nation états-unienne eut pour mission divine de répandre la démocratie et la civilisation vers l\u2019ouest de l\u2019Amérique, puis partout dans le monde. 40 L\u2019Action nationale Novembre 2015 RELIGION, POLITIQUE ET ENVIRONNEMENT d\u2019elles-mêmes, malgré quelques avancées sporadiques des valeurs modernes.Israël s\u2019est avéré le levain dans la pâte de l\u2019absolutisme théocratique.Après leur indépendance, les pays du Proche et Moyen- Orient ainsi que de l\u2019Afrique, ont vu leur progression enrayée par les meutes de loups dogmatiques.Maintenant, elles s\u2019introduisent dans la bergerie des pieuses démocraties qui se trouvent donc embrouillées tant par les menées de l\u2019islamisme que celles du sionisme4.Qu\u2019est-il donc arrivé aux nations occidentales, dont la plupart avaient pourtant délaissé leur propre religion chrétienne depuis la fin du XIXe siècle ?D\u2019une part, la plate raison laïque réduite à une fonction matérialiste, pragmatique et commerçante, se fait engloutir par une exaltante imagination religieuse fixée sur des croyances irrationnelles et contradictoires.D\u2019autre part, l\u2019insatiable individualisme consumériste et narcissique occidental ne fait pas le poids devant l\u2019assurance du collectivisme religieux conquérant.L\u2019obscurantisme se généralise.L\u2019humanité est privée des conditions de l\u2019avènement d\u2019une authentique spiritualité exploratoire et affranchissante.Le Québec que l\u2019on cherche à claquemurer Depuis un demi-siècle, le Canada se sert du multiconfes- sionnalisme de concert avec le multiculturalisme pour effacer l\u2019identité québécoise, refondée dans les années 1960 lorsque le référent catholique fut abandonné.Toutefois, les vents destructeurs de la boîte de Pandore ouverte par le 4 Le sionisme est ambivalent : il s\u2019est présenté initialement comme un mouvement politique, mais il a engendré une entité religieuse par le fait, comme en témoignent le lourd poids des partis extrémistes religieux dans l\u2019arène politique d\u2019Israël et la volonté affichée du premier ministre Benjamin Nétanayou de faire de celui-ci un État exclusivement juif. 41 L\u2019Action nationale Novembre 2015 RELIGION, POLITIQUE ET ENVIRONNEMENT pouvoir fédéral se retournent actuellement contre le Canada, forcé soudainement de contempler l\u2019insignifiance du « mul- tinéant » qui lui sert de fondement identitaire sous son voile intégral hypocrite.Le gouvernement libéral du Québec, qui a depuis longtemps trahi le peuple québécois, s\u2019est gardé d\u2019agir depuis la crise de 2007 concernant lesdits accommodements religieux, nécessairement incontrôlables.Capté par son électorat très québécophobe, il n\u2019a même pas tenté de profiter du sournois rapport Taylor-Bouchard qui cachait pourtant la stratégie multiculturaliste sous le voile doucereux de l\u2019intercultura- lisme.C\u2019est que même l\u2019apparence d\u2019agir en faveur de la majorité québécoise aurait constitué une concession trop importante, trop semblable encore à la misérable mixture de l\u2019accord du lac Meech.Les stériles arguties sémantiques du premier ministre Philippe Couillard, ou de son imitateur, le professeur Louis Rousseau5, qui se contente de promouvoir le phénomène religieux comme fonds de commerce intellectuel ronronnant, illustrent l\u2019incapacité des forces d\u2019inertie à affronter le réel.Issu d\u2019une anxiété existentielle mal assumée et non maîtrisée, l\u2019extrémisme religieux \u2013 que ce soit dans ses aspects fondamentaliste, intégriste, rigoriste ou autre \u2013 conduit à la destruction des libertés tant individuelles que collectives.Comment l\u2019extirper de la conscience ?Par l\u2019esprit critique dissolvant au service des valeurs universelles librement discutées, adoptées ou modifiées.Afin de rejeter les gigantesques idoles geôlières que sont devenues Iawé, Dieu et Allah, opposées qu\u2019elles sont à la liberté de conscience.Le temps est venu pour l\u2019humanité de sortir de l\u2019ère monothéiste.5 « Mots et maux de la religion », Le Devoir, 16 février 2015. 42 L\u2019Action nationale Novembre 2015 RELIGION, POLITIQUE ET ENVIRONNEMENT Programme d\u2019actions concrètes à réaliser \u2022 Déclencher les forces de la souveraineté populaire afin de faire aboutir l\u2019indépendance du Québec.\u2022 Instaurer un régime républicain axé sur la participation continue des citoyens.\u2022 Proclamer le français « langue commune » \u2013 parce qu\u2019il véhicule les valeurs du modèle québécois évolutif.\u2022 Adopter une charte de la laïcité.\u2022 Afficher la neutralité de l\u2019État \u2013 aucun signe religieux ou idéologique ne sera toléré sur les représentants de l\u2019État et dans l\u2019espace institutionnel.\u2022 S\u2019assurer, dans les chartes des droits, que le principe de la liberté de conscience ne peut être mis en échec par celui de la liberté de religion, qui n\u2019est qu\u2019une modalité provisoire de la première dans le cadre d\u2019une société démocratique en évolution vers une spiritualité délivrée des cadres religieux.\u2022 Réserver, dans les lois, les accommodements aux personnes subissant des contraintes physiques majeures, tels les handicapés ou les femmes enceintes.\u2022 Éliminer les subventions aux établissements confessionnels dans les domaines de l\u2019éducation, de la santé, etc.\u2022 Supprimer, dans le secteur scolaire public, le cours sur les religions à l\u2019école primaire ; enseigner le phénomène religieux ou idéologique de manière critique à l\u2019école secondaire et à l\u2019université ; fermer les facultés de théologie.\u2022 Encourager les projets de création artistique qui suscitent l\u2019élévation authentique de l\u2019espèce humaine. 43 L\u2019Action nationale Novembre 2015 RELIGION, POLITIQUE ET ENVIRONNEMENT \u2022 Appliquer rigoureusement la loi afin d\u2019éradiquer la violence grave commise au nom de la religion contre les personnes, tels les coups et blessures, les viols, les mutilations et les meurtres.\u2022 Établir un observatoire indépendant du phénomène religieux ou idéologique avec pour tâches primordiales de repérer et dénoncer toutes les exhortations à la violence grave contenues dans les textes référentiels, par exemple la Torah, la Bible, le Coran ; mettre au point des stratégies de lutte et de riposte antifanatiques ; réaliser des études prospectives sur l\u2019extrémisme.\u2022 Ne délivrer un permis de construction ou de location d\u2019un lieu de rassemblement (temple, église, mosquée, synagogue, etc.) que si les responsables de groupes religieux ou idéologiques s\u2019engagent par écrit à ce qu\u2019aucun passage incitant à la violence grave contenu dans leurs textes référentiels n\u2019y soit professé ; s\u2019il est démontré par la suite qu\u2019un tel groupe contrevient à cette règle, il sera condamné pour terrorisme et dissous, et ses biens meubles et immeubles seront confisqués par l\u2019État.\u2022 Doter l\u2019État du Québec de services de renseignements et de groupes d\u2019intervention antiterroristes.\u2022 Combattre le terrorisme d\u2019inspiration religieuse ou idéologique fomenté, employé ou soutenu par des individus, des groupes ou des États à l\u2019échelle nationale et mondiale. 44 L\u2019Action nationale Novembre 2015 RELIGION, POLITIQUE ET ENVIRONNEMENT La responsabilité ultime Faisons le point.Les religions établies \u2013 en particulier les monothéismes agressifs \u2013 ne sont plus adaptées au défi primordial actuel, celui de la survie du genre humain rendu à l\u2019étape de sa convergence planétaire au sein de ce que le paléontologue Pierre Teilhard de Chardin a appelé la Noosphère6.Si nous tenons à maintenir la triade émancipatrice des valeurs modernes \u2013 liberté, égalité, fraternité \u2013 dans le respect de la diversité humaine, il faut combattre les idoles et leurs faux bergers absolutistes qui excitent les fidèles à la guerre sur toute la planète.Il s\u2019agit de renverser la situation actuelle en retirant leur foudre à tous les Jupiter survivants.La contre-offensive s\u2019articulera sur l\u2019amplification de la conscience et de la créativité soutenues par la force.Le rôle de l\u2019État doit donc comporter deux volets : à travers le système d\u2019éducation, doter ses citoyens de l\u2019esprit critique applicable à toute doctrine religieuse ou idéologique afin de maintenir leur capacité de découverte spontanée ou issue d\u2019une quête ; assurer le maintien efficace des pouvoirs publics.Se libérer des idoles mentales : c\u2019est une question de dignité et de sécurité personnelle et collective.Parce que toute personne possède, en puissance, la surconscience englobante.Or, l\u2019épanouissement de l\u2019âme, en tant que réceptacle de la conscience, est la responsabilité commune des êtres humains.q 6 Phase de cérébralisation de la Biosphère sous l\u2019impulsion de l\u2019énergie humaine. 45 L\u2019Action nationale Novembre 2015 RELIGION, POLITIQUE ET ENVIRONNEMENT Bibliographie sommaire Hulin (Michel).La mystique sauvage : aux antipodes de l\u2019esprit.Presses universitaires de France, coll.Quadrige, Paris, 2014 (1993), 2e éd., 314 p.Mailloux (Louise).La laïcité, ça s\u2019impose ! Éditions du Renouveau québécois, Montréal, 2011, 166 p.Mailloux (Louise).Une charte pour la nation : la laïcité, un projet d\u2019avenir.Éditions du Renouveau québécois, Montréal, 2013, 174 p.Pena-Ruiz (Henri).Dieu et Marianne : philosophie de la laïcité.Presses universitaires de France, Paris, 2005 (1999), 3e éd., 384 p.Teilhard de Chardin (Pierre).Le phénomène humain.Éditions du Seuil, Paris, 1956, 218 p.Teilhard de Chardin (Pierre).La place de l\u2019homme dans la nature.Union générale d\u2019éditions, coll.Le monde en 10-18, Paris, 1965 (1956), 112 p.Les oeuvres de Teilhard de Chardin sont disponibles dans le site des Classiques des sciences sociales : classiques.uqac.ca/classiques/ 46 DOSSIER Le messianisme israélien constitue un phénomène aussi inquiétant que fascinant.Fascinant, parce qu\u2019on ne trouve pareille constellation de croyances et de pratiques dans aucun autre pays.Inquiétant parce qu\u2019il constitue un sérieux obstacle à tout processus de paix.Aussi vaut-il la peine d\u2019identifier les raisons de son emprise sur la société israélienne.Selon nous, c\u2019est la conjonction de six facteurs, évidemment d\u2019inégale importance, qui le rend actuellement incontournable.La naissance d\u2019un État singulier La création de l\u2019État d\u2019Israël échappe aux standards habituels.Ce n\u2019est peut-être pas un pays sans chapeau, comme la patrie de Dany Laferrière, mais c\u2019est certes un pays hors normes.En effet, les démocraties modernes se sont constituées grosso modo sur la base de deux principes généraux, énoncés par le président américain Wilson dans son retentissant discours de janvier 1918 : le droit des peuples à l\u2019autodétermination et l\u2019intangibilité des frontières1 héritées de la période coloniale.1 Pour un État accédant à l\u2019indépendance, cela signifiait le respect des limites territoriales antérieures, selon le principe de l\u2019 « Uti possidetis juris », i.e.l\u2019application de la formule « Uti possidetis, ita possideatis » (« Vous posséderez ce que vous possédiez déjà »).Jean-Claude Simard* LE MESSIANISME ISRAÉLIEN, UN OBSTACLE À TOUT PROCESSUS DE PAIX * Philosophe retraité du Collège de Rimouski 47 L\u2019Action nationale Novembre 2015 RELIGION, POLITIQUE ET ENVIRONNEMENT En évoquant le droit des peuples à disposer d\u2019eux-mêmes, Wilson tablait au fond sur l\u2019histoire : des pays établis devaient d\u2019abord recouvrer leurs frontières d\u2019avant-guerre, par exemple la France et l\u2019Allemagne ; ensuite, certaines nations devaient obtenir un nouveau statut, étant donné la chute des trois grands empires d\u2019avant-guerre2 et la constitution des États modernes \u2013 on pense entre autres aux pays d\u2019Europe de l\u2019Est.Quant au second principe, l\u2019intangibilité des frontières coloniales, il s\u2019était déjà appliqué aux pays d\u2019Amérique latine3, et on comptait l\u2019utiliser à nouveau pour le processus de décolonisation à venir4.On sait que, dès 1944, l\u2019historien Hans Kohn (The Idea of Nationalism : A Study in Its Origins and Background) a proposé une théorisation du nationalisme correspondant à deux idéaux types : les fameux nationalismes civique et ethnique5.Sur cette base, on peut dessiner à grands traits trois vagues successives de nationalisme menant à l\u2019autodétermination : la première, surtout libérale, a été mise en œuvre par des nations occidentales comme l\u2019Angleterre, 2 Il s\u2019agit des empires austro-hongrois, russe et ottoman, démantelés après la guerre.3 Aux États-Unis, il avait donné naissance à la célèbre doctrine Monroe (1823).4 Cependant, dans le cas de certains pays, par exemple africains, il posait problème, car il contredisait parfois le premier principe ; voir à ce propos Édouard Vernon, « L\u2019explosion des nations », L\u2019histoire no 407, janv.2015, dossier spécial sur « Les racines du nationalisme », p.67.5 Hans Kohn, The Idea of Nationalism : A Study in Its Origins and Background ; d\u2019autres spécialistes de la question, par exemple l\u2019historien Michel Winock [Nationalisme, antisémitisme et fascisme en France, Paris, Seuil (« Points-Histoire »), 2014], préfèrent les termes de nationalisme ouvert ou fermé. 48 L\u2019Action nationale Novembre 2015 RELIGION, POLITIQUE ET ENVIRONNEMENT les États-Unis et la France6, du XVIIe siècle à la fin du XVIIIe ; surtout ethnique, la deuxième toucha des pays n\u2019ayant connu que très tardivement la démocratie, tels l\u2019Allemagne et les pays d\u2019Europe de l\u2019Est au tournant du XXe siècle ; quant à la troisième, elle caractérise l\u2019important mouvement de décolonisation postérieur à la Seconde Guerre mondiale7, lequel a mené plusieurs pays non occidentaux à des formes de nationalisme hybride.Qu\u2019en est-il d\u2019Israël ?Bien que le sionisme soit né à la fin du XIXe siècle et que, faute de mieux, plusieurs analystes assimilent son nationalisme à une forme ethnique rétrograde8, aucun des schémas habituels ne convient vraiment pour décrire cet inclassable pays.Selon nous, ni l\u2019autodétermination des peuples ni le respect des frontières coloniales ne s\u2019appliquent réellement à son cas.L\u2019autodétermination suppose en effet une nation ayant à 6 Mais plusieurs pays européens connurent aussi des périodes de nationalisme fermé.Ce fut entre autres le cas en France à partir de l\u2019affaire Dreyfus, et on en trouve de nettes expressions chez un Barrès ou un Maurras.7 Ce mouvement reprend et poursuit celui qui avait donné naissance aux pays d\u2019Amérique du Sud au début du XIXe siècle.8 Par exemple l\u2019antisioniste québécois Yakov Rabkin (Comprendre l\u2019État d\u2019Israël : Idéologie, religion et société, Montréal, Écosociété, 2014, p.68 et 75).De telles interprétations prolongent celle de Zeev Sternhell, l\u2019historien du fascisme qui a attaché le grelot (Aux origines d\u2019Israël : entre nationalisme et socialisme, Paris, Fayard, 1996 ; repris dans la collection « Folio Histoire » chez Gallimard, 2004).Dans « Révolution laïque pour le sionisme » (Manière de voir, hors-série du Monde diplomatique no 98, avril-mai 2008, intitulé « 1948-2008 : histoires d\u2019Israël », p.71-73), Sternhell résume ainsi sa thèse : « Au fond, le sionisme tout entier n\u2019est qu\u2019une variante classique de ce nationalisme fermé apparu en Europe au tournant du siècle, alors que le nationalisme libéral, issu des Lumières et de la Révolution française, battait en retraite » (p.72).À ce propos, rappelons que dans le monde musulman, on identifie souvent le sionisme à un nationalisme ethnique agressif, ce qui avait conduit plusieurs pays arabes à faire voter la fameuse résolution no 3379 de l\u2019ONU le condamnant comme « une forme de racisme et de discrimination raciale » (1975), une résolution qui fut cependant abrogée seize ans plus tard. 49 L\u2019Action nationale Novembre 2015 RELIGION, POLITIQUE ET ENVIRONNEMENT tout le moins une langue et une histoire communes, ce qui n\u2019existait pas dans les diverses communautés juives disséminées à travers le monde.Elle implique aussi un territoire délimité, une situation qui colle difficilement à Israël.Quant à l\u2019intangibilité des frontières coloniales, cette norme ne cadre pas non plus puisque la Palestine, sous mandat britannique depuis 1923, n\u2019abritait plus de communauté juive importante depuis deux millénaires.Par ailleurs, comment appliquer ce principe à un État qui n\u2019a jamais respecté les frontières convenues ?Tout d\u2019abord, avant sa naissance, lors de la période mandataire, tant l\u2019activisme politique que le terrorisme juif faisaient rage9, bloquant toute entente diplomatique.Puis, suite à la guerre d\u2019indépendance qui a accompagné sa fondation en 194810, Israël a revendiqué plus de 70 % du territoire de la Palestine antérieure (21 000 km2), alors que le plan de partage initial lui en octroyait seulement 55 %11.Enfin, l\u2019état de guerre quasi permanent dans lequel a vécu ensuite le pays a permis l\u2019appropriation de territoires supplémentaires.Je fais bien sûr allusion ici aux trois autres guerres israélo-arabes déclarées, la crise du canal de Suez 9 Je parle bien sûr ici de la Haganah, de l\u2019Irgoun et de Stern, ainsi que de Palmah (1941-48).Sur l\u2019action dissolvante de ces groupes paramilitaires, voir Charles Enderlin, Par le feu et par le sang, le combat clandestin pour l\u2019indépendance d\u2019Israël 1936-1948 (Paris, Albin Michel, 2008).Rappelons que Tsahal, l\u2019armée régulière d\u2019Israël, provint de la fusion, en 1948-49, de ces diverses milices.10 Lors de l\u2019indépendance, la question des frontières du nouvel État a été vivement discutée, et on a volontairement décidé de ne pas les préciser.Cf.à ce propos Alain Dieckhoff, « 14 mai 1948 : ce jour-là, Israël est né », no thématique de L\u2019Histoire : Israël, terre promise et convoitée, no 212, juil.-août 1997, p.74.11 L\u2019ONU resta muette sur les modifications nées de la guerre d\u2019indépendance et, en pratique, les grandes puissances se soumirent devant le fait accompli, ce qui, nous le verrons, entraîne encore de graves conséquences. 50 L\u2019Action nationale Novembre 2015 RELIGION, POLITIQUE ET ENVIRONNEMENT (1956), la guerre des Six Jours (1967)12 et la guerre du Yom Kippour (1973), ainsi qu\u2019aux deux intifadas (1987-1993 et 2000-20 ?), ces conflits larvés avec les Palestiniens.Que conclure de cette analyse préliminaire ?Au moins ceci : on ne peut juger de l\u2019existence d\u2019Israël sur la base des normes usuelles.En fait, c\u2019est peut-être le seul pays qui, près de soixante-dix ans après sa naissance officielle, n\u2019est pas encore reconnu par l\u2019ensemble de la communauté internationale.Selon quels critères faut-il alors évaluer sa légitimité : ceux de la politique du fait accompli, du règne de la force primant la règle de droit ?C\u2019est en tout cas ce que disait observer Nahum Goldmann, l\u2019un des artisans de l\u2019État d\u2019Israël, qui fut président de l\u2019Organisation sioniste mondiale et aussi du Congrès juif mondial.Voyant dans la naissance et l\u2019existence de son pays une question de vie ou de mort pour les Juifs13, il déplorait le fait que l\u2019attitude d\u2019Israël ait toujours consisté en une « démonstration de force » visant à imposer aux États arabes « l\u2019existence, au 12 En battant les armées arabes coalisées de la Jordanie, de l\u2019Égypte et de la Syrie, Israël a alors pu s\u2019emparer du Sinaï égyptien, du Golan syrien ainsi que d\u2019une partie de la Palestine mandataire antérieure, doublant ainsi, à toutes fins utiles, la taille de son territoire.Il a alors pris le contrôle de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est, encore occupées aujourd\u2019hui.C\u2019est la première fois que le pays devenait expansionniste et contrôlait des territoires ne lui appartenant pas officiellement.Notons que le Sinaï fut restitué (1982) suite aux accords de Camp David (1979), en échange de la reconnaissance officielle d\u2019Israël par l\u2019Égypte.13 Sternhell partage le même point de vue : « À mon sens, le sionisme tirait son droit moral sur Israël non pas d\u2019une quelconque légitimité historique, mais de la nécessité existentielle dans laquelle étaient les Juifs de trouver un refuge et de se donner un État.Jusqu\u2019en 1949, la conquête de la terre a répondu à cette nécessité existentielle.En revanche, tout ce qui est venu après l\u2019indépendance a procédé d\u2019un luxe expansionniste » (« Les pères de la nation », numéro thématique de L\u2019Histoire, op.cit., p.88). 51 L\u2019Action nationale Novembre 2015 RELIGION, POLITIQUE ET ENVIRONNEMENT milieu d\u2019eux, d\u2019un État juif », une stratégie que lui-même n\u2019avalisa jamais14.La question religieuse Comme si ce flottement identitaire et territorial ne laissait pas suffisamment perplexe, la question religieuse vient compliquer les choses et confondre l\u2019observateur impartial.Elle surgit dès la naissance du pays.En effet, dans le contexte chargé de la fondation, un débat orageux s\u2019élève sur la nature et la destinée du futur État : doit-il être d\u2019abord laïque15 ou inclure plutôt une composante religieuse ?Les fondateurs optent finalement pour la laïcité, mais comme la mauvaise fée des contes pour enfants, l\u2019ombre religieuse écartée des fonts baptismaux plane depuis sur sa destinée.Relativement contrôlée durant les premières décennies, elle est malheureusement devenue ensuite un élément incontournable de sa politique intérieure.En effet, la guerre des Six Jours a suscité une ferveur religieuse16 politiquement ingérable.Comme le note Enderlin (2013), de 1948 à 1967, 14 Où va Israël ?, Calmann-Lévy, 1975, p.44, 53 et 54.Après 1967, cette intransigeance (ce que Goldmann appelle, p.64, le « complexe de Massada », i.e.le « fanatisme » et « l\u2019extrémisme » des Juifs isolés et unis contre le monde entier) a, selon lui, poussé Israël à refuser tous les compromis, par exemple les messagers africains de la paix de mai 1972, et a mené à la guerre de 1973 (p.58-59).Nous reviendrons sur ce petit ouvrage à la fois lucide et courageux, malheureusement un peu oublié aujourd\u2019hui.15 Comme le note Charles Enderlin (Au nom du Temple.Israël et l\u2019irrésistible ascension du messianisme juif (1967-2013), Paris, Seuil, 2013, p.32-34), pour Théodore Herzl, la création d\u2019un État juif laïque, démocratique et égalitaire même pour les Arabes qui y vivraient, devait normaliser la situation des Juifs et mettre fin à l\u2019antisémitisme.16 Goldmann (op.cit., p.56) a bien exprimé le sentiment général face à cette « miraculeuse et extraordinaire victoire » : les Juifs pratiquants y ont vu « la main de Dieu » et même les non-pratiquants ont eu tendance à « devenir mystiques et croyants ».Voir, dans le même sens, Ilan Greilsammer, Le sionisme, Paris, PUF (« Que sais-je ?»), p.114-116. 52 L\u2019Action nationale Novembre 2015 RELIGION, POLITIQUE ET ENVIRONNEMENT la politique israélienne gravitait autour des enjeux démographiques ; c\u2019était la continuation de l\u2019époque héroïque du kibboutz, qui remontait au début du siècle.Mais depuis 1967, la question du Grand Israël polarise l\u2019opinion publique, qui a progressivement basculé vers la droite de l\u2019échiquier politique.Autrement dit, le problème des frontières est devenu déterminant au point de favoriser un durcissement de l\u2019attitude religieuse et un changement de cap des partis orthodoxes.C\u2019est ainsi que, de 1948 à 1977, Israël a été dirigé par des gouvernements de gauche : d\u2019abord par le Mapaï, le Parti des ouvriers créé par Ben Gourion, ensuite par le Parti travailliste, qui avait pris le relais à partir de 1969.Mais depuis l\u2019arrivée de Menahem Begin à la tête du pays, en 1977, ce sont des gouvernements de droite qui l\u2019ont dirigé pendant trente ans sur trente-huit, sans compter que Netanyahu a été réélu en 2015\u2026 Or, c\u2019est la nouvelle allégeance du néo- sionisme religieux et son ralliement à la droite qui a permis ces victoires à répétition du Likoud, né en 1973.C\u2019est sans doute pourquoi Sternhell voit dans l\u2019année 1967 « l\u2019événement majeur » dominant l\u2019histoire d\u2019Israël17.Le messianisme En géopolitique, on dit souvent que ce sont les victoires militaires qui déterminent la carte d\u2019un État.Or, en Israël, les frontières fluctuantes et l\u2019appropriation constante de nouveaux territoires, ce qu\u2019Edward Saïd appelait les « politiques de dépossession18 » des Palestiniens, sont alimentées par le messianisme.Selon cette conception, il faut rétablir Israël dans ses limites bibliques, lui donner une extension qui aille du Jourdain à la mer.Or, en réunifiant Jérusalem et en 17 « Révolution laïque pour le sionisme », op.cit., p.71.18 The Politics of Dispossession.The Struggle for Palestinian Self- Determination, 1969-1994, Vintage, 1994. 53 L\u2019Action nationale Novembre 2015 RELIGION, POLITIQUE ET ENVIRONNEMENT conquérant le Sinaï, les hauteurs du Golan et la Cisjordanie (qui correspond grosso modo à la Judée-Samarie de la Bible), la guerre des Six Jours a matérialisé cette possibilité et donné un élan décisif à ce dogme.Pour le néo-sionisme, la reconstitution de la Terre sainte originelle, Eretz Israël, est ainsi devenue une priorité.C\u2019est d\u2019ailleurs à ce moment que commence la colonisation des territoires occupés.Le sionisme antérieur avait toujours été partagé en deux tendances majeures : un sionisme politique, celui des Herzl, Ben Gourion et Golda Meir, et un sionisme religieux.Le néo-sionisme a reconduit ce clivage.Plus pragmatique, la branche politique voit dans les territoires occupés une question d\u2019intérêt stratégique, et donc une éventuelle monnaie d\u2019échange19.Mais d\u2019essence messianique, le néo-sionisme religieux, parfois appelé le sionisme de la rédemption20, défend plutôt une théologie sans concession.Il constitue actuellement un obstacle majeur à tout processus de paix, car c\u2019est l\u2019un des aiguillons les plus puissants de la colonisation21 et, sous sa bannière, on continue à judaïser Jérusalem, pourtant une ville sacrée pour les trois monothéismes\u2026 Ainsi, la guerre des Six Jours a représenté l\u2019occasion et l\u2019aiguillon, dynamisant le messianisme en Israël.Mais com- 19 Pensons à la décision du faucon Sharon qui, en 2005, fonda Kadima, un nouveau parti plus centriste, pour mettre en œuvre son plan de désengagement unilatéral de la bande de Gaza.C\u2019est d\u2019ailleurs à la suite de ce geste que l\u2019ultranationaliste Netanyahu remit sa démission du gouvernement.Kadima conserva le pouvoir jusqu\u2019en 2009.20 Cf.Enderlin, 2013, op.cit., p.50.21 Voir à ce propos le rôle du « bloc de la foi », le Goush Emounim.Depuis les accords d\u2019Oslo en 1993, où on a ressuscité l\u2019idée d\u2019un État palestinien, les colonies se sont multipliées à grande vitesse : on estime à 300 000 le nombre d\u2019Israéliens aujourd\u2019hui installés dans la partie arabe de Jérusalem, et à 350 000 le nombre d\u2019Israéliens résidant en Cisjordanie, de sorte que le territoire palestinien est devenu un véritable gruyère. 54 L\u2019Action nationale Novembre 2015 RELIGION, POLITIQUE ET ENVIRONNEMENT ment expliquer cette emprise du néo-sionisme religieux sur la politique et la société du pays ?C\u2019est là une question complexe, qu\u2019il faut traiter à plusieurs niveaux et qui, on le verra, engage indirectement la politique étrangère du Canada et des États-Unis.Le poids du religieux Puisque plusieurs facteurs se superposent ici, examinons d\u2019abord les fondations.Étant donné le vif débat qui a marqué sa naissance, Israël n\u2019a pas adopté de constitution formelle.En effet, les dissensions entre partisans du pouvoir religieux et défenseurs de la laïcité empêchèrent la rédaction d\u2019un texte constitutionnel unique.Pour les Juifs orthodoxes, il était impensable qu\u2019un document civil ait préséance sur les textes sacrés de la Torah ou du Tanakh.La législation israélienne22 s\u2019appuie donc sur les principes énoncés dans la déclaration d\u2019indépendance de 1948 et sur les 14 lois fondamentales adoptées ensuite par la Knesset.Nous l\u2019avons dit, c\u2019est d\u2019abord un État laïque.Mais c\u2019est aussi un État juif, qui cherche à inscrire son existence dans une histoire plurimil- lénaire (nous reviendrons sur ce point capital).Ainsi, Le registre de la population d\u2019Israël recense une série de « nationalités » et ethnies, parmi elles arabe, druze et autres.Mais un mot est le grand absent de la liste : israélienne.Les habitants ne peuvent pas s\u2019identifier en tant qu\u2019Israéliens dans le registre national parce que la démarche pourrait avoir des conséquences lourdes pour le caractère juif du pays, a écrit la Cour suprême israélienne dans des documents obtenus jeudi 3 octobre23.22 Les litiges y sont tranchés par des juges laïcs, à l\u2019exception du droit matrimonial, toujours régi par des lois religieuses.23 http ://www.ism-france.org/analyses/Un-tribunal-israelien-recuse- la-nationalite-israelienne-disant-qu-elle-pourrait-porter-atteinte-au- caractere-juif-du-pays-article-18469 (2013 ; article consulté le 20 avril 2015). 55 L\u2019Action nationale Novembre 2015 RELIGION, POLITIQUE ET ENVIRONNEMENT Comme le note Greilsammer, cela crée un paradoxe à peu près insoluble24.À ce premier facteur fondamental s\u2019en ajoute un second, purement technique, remontant lui aussi à la fondation du pays : son mode particulier de scrutin.Les pères de la nation ont opté pour une mécanique peu usuelle, la proportionnelle intégrale.On le sait, un mode de scrutin doit concilier plusieurs aspects : lien du nombre de sièges obtenus au pourcentage du vote, représentation équitable des divers partis, surtout les marginaux, stabilité du gouvernement et efficacité de son action (un problème aigu en Israël), représentativité territoriale, etc.Dans ce pays, l\u2019émiettement des options rend presque impossible la constitution d\u2019une majorité simple.De sorte que des partis mineurs, entre autres ceux des Juifs orthodoxes prônant le messianisme25, détiennent souvent la balance du pouvoir.En effet, selon L\u2019Atlas des religions 201526, la croyance religieuse y est ainsi répartie : 46 % des Juifs israéliens sont laïcs, 32 % défendent une forme de traditionalisme, 15 % sont orthodoxes et 7 % ultraorthodoxes.Ce qui veut dire que même en tenant compte des abstentionnistes, les partis religieux disposent 24 Ilan Greilsammer, « Une démocratie comme les autres ?» (no thématique de L\u2019Histoire, op.cit., p.100).Sur le problème aigu de la question identitaire, voir le chap.2 de Yakov Rabkin, Au nom de la Torah : une histoire de l\u2019opposition juive au sionisme (PUL/PUM, 2004).25 Il importe de ne pas confondre le messianisme juif et le judaïsme messianique.Selon les estimations, cette dernière doctrine, qui comptait environ 100 000 adhérents avant 1939, a vu croître le nombre de ses adeptes après la guerre et l\u2019Holocauste.Elle en compterait aujourd\u2019hui 500 000, concentrés aux États-Unis.Ils croient que Yechoua (Jésus) était bien le Messie et combinent théologie chrétienne et pratique religieuse juive.Ce sont par exemple les Jews for Jesus appartenant à l\u2019IMJA (International Messianic Jewish Alliance), un organisme dont le siège social se trouve aux États-Unis.Cependant, malgré cette croissance, ils ne font pas le poids devant le messianisme juif.26 Paris, éditions Le Monde et La Vie, p.33. 56 L\u2019Action nationale Novembre 2015 RELIGION, POLITIQUE ET ENVIRONNEMENT en permanence d\u2019une minorité de blocage.Dans ces conditions, le sionisme de la rédemption peut poursuivre son programme : empêcher tout compromis et interdire tout processus de paix fondé sur la rétrocession des territoires.La politique étrangère canado-américaine et le facteur religieux Ainsi, des groupuscules prennent régulièrement en otage la politique israélienne.Or, on le sait, en ce qui concerne le Moyen-Orient, la politique étrangère américaine est largement alignée sur Israël27.Les démocrates favorisent en général la solution des deux États, alors que, traditionnellement, les républicains s\u2019y opposent farouchement28.Cela dit, les deux grands partis appuient inconditionnellement Israël.Pour quelle raison ?Après tout, l\u2019électorat d\u2019origine juive représente un maigre 2 % de la population du pays, soit à peine 5 à 6 millions de personnes29.Une première observation nous mettra sur la piste : dès l\u2019époque de Roosevelt, cet électorat a penché vers les démocrates à hauteur d\u2019environ 70 %.Mais depuis les années 80, une fraction de l\u2019électorat libéral a glissé à droite.Pour comprendre pourquoi, il faut effectuer un bref retour en arrière afin de cartographier une constellation d\u2019idées importante chez nos voisins du Sud, 27 Dans cette région du monde, elle repose en effet sur deux piliers : une stratégie politique centrée sur Israël et des intérêts économiques épousant ceux des pétromonarchies comme l\u2019Arabie saoudite.28 Mentionnons cependant que lorsque la « Feuille de route » (2003) fut proposée par un quartette formé de l\u2019ONU, de l\u2019Union européenne, des États-Unis et de la Russie, l\u2019administration Bush accepta, contre toute attente, la solution des deux États\u2026 29 Autrefois, il y avait plus de Juifs aux États-Unis qu\u2019en Israël.Cependant, depuis quelques années, la population du second a rejoint et dépassé celle du premier.Cela dit, les deux pays regroupent toujours plus de 85 % des Juifs du monde entier (L\u2019Atlas des religions 2015, op.cit., p.26-27).Par ailleurs, selon les sondages, à peine la moitié des Juifs américains seraient croyants ou pratiquants. 57 L\u2019Action nationale Novembre 2015 RELIGION, POLITIQUE ET ENVIRONNEMENT constellation qui a évolué depuis les origines, mais dont la base demeure inébranlable.Comme le note Célia Belin30, le restaurationnisme chrétien31 a toujours existé aux États-Unis.Surtout protestant, ce courant philosémite voulait favoriser le rassemblement des Juifs à Sion, et donc la restauration de la Palestine hébraïque.Selon sa vision eschatologique, ce rassemblement accomplirait les prophéties bibliques et préluderait ainsi au retour du Christ sur Terre.En effet, tel que le prédit l\u2019Apocalypse, cette seconde venue de Jésus doit couronner le Messie, en plus de marquer l\u2019avènement de la fin des temps et d\u2019assurer le triomphe définitif des forces du Bien sur Satan.Depuis le XIXe siècle, certains de ces courants croyaient en outre au rôle spécifique des Américains dans la reconquête de la Palestine, mais un antisémitisme actif, présent aux États-Unis comme partout ailleurs en Occident, contrecarrait leurs idées et favorisait même directement l\u2019anti- sionisme.C\u2019est la Deuxième Guerre mondiale et l\u2019horreur de la Shoah, puis la création de l\u2019État d\u2019Israël, qui ont tout changé.Un large élan de sympathie pro-israélien a alors envahi peu à peu les États-Unis, et le restaurationnisme s\u2019est mué en sionisme chrétien32.C\u2019est ainsi que la convergence entre fondamentalisme américain et droite religieuse israé- 30 Célia Belin, Jésus est juif en Amérique, Paris, Fayard, 2011.31 Il faut distinguer ce restaurationnisme politique d\u2019une autre doctrine restaurationniste, de nature davantage théologique, qui prétend revenir à la pureté primitive du christianisme afin d\u2019en retrouver l\u2019esprit authentique, une intention qui a présidé à la naissance de nombreuses confessions religieuses, tels les Mormons, les Adventistes, les Témoins de Jéhovah, etc.32 Le sionisme chrétien se marie souvent à une autre doctrine eschatologique appelée le dispensationalisme ; à ce propos, voir l\u2019excellent site de Theocracy Watch : http ://www.theocracywatch.org/ christian_zionism_dispensationalism.htm (consulté le 24 avril 2015). 58 L\u2019Action nationale Novembre 2015 RELIGION, POLITIQUE ET ENVIRONNEMENT lienne est apparue tout à coup évidente : tous deux vivent en démocratie et s\u2019appuient sur une lecture littérale de l\u2019Ancien Testament.Par ailleurs, ils prétendent descendre de pionniers qui établissaient des colonies de peuplement en Terre promise, expulsant les « usurpateurs » installés sur ces territoires depuis des millénaires33.Pour eux, la colonisation était donc fidèle à l\u2019esprit des Pères fondateurs et c\u2019était appuyer la volonté de Dieu que de soutenir celle de la Palestine : une Terre sainte pour un peuple élu.Imbu d\u2019un tel esprit, on comprend que le sionisme chrétien ait salué le résultat de la guerre des Six Jours, qui consacrait la judaïsation de Jérusalem, des territoires palestiniens de Cisjordanie et de la bande de Gaza.L\u2019élargissement des frontières d\u2019Israël donnait au mouvement une nouvelle impulsion, puisqu\u2019il constituait un pas supplémentaire vers la réalisation des prophéties bibliques et le retour du Messie.Il encourageait surtout les chrétiens évangéliques à incarner autrement que dans des prières leur vision du Grand Israël : les Hébreux de papier faisaient ainsi place à des Juifs réels.En d\u2019autres termes, le soutien d\u2019Israël ne se résumait plus seulement à une simple vision eschatologique ou à un vague engagement moral.À partir de ce moment, en effet, des télévangélistes comme Billy Graham, Pat Robertson, Jerry Falwell et Cheryl Morrison34 ont pu créer des organisations humanitaires visant à aider financièrement Israël et les Juifs de la diaspora à étendre leur mainmise sur la Palestine, et 33 Pour un bref historique de ces rapprochements, voir Prisca Perani, « Les chrétiens sionistes aux États-Unis », Matériaux pour l\u2019histoire de notre temps, vol.75 (2004), p.76-85 (http ://www.persee.fr/web/revues/ home/prescript/article/mat_0769-3206_2004_num_75_1_996 ; consulté le 26 avril 2015).34 Cheryl Morrison, A Bible Study on Israel.What the Bible Says About Israel and the Jewish People, Arvada, Colorado, Faith Bible Chapel International, 2004. 59 L\u2019Action nationale Novembre 2015 RELIGION, POLITIQUE ET ENVIRONNEMENT effectuer des collectes de fonds pour soutenir l\u2019émigration juive et y parrainer des colonies israéliennes.Ainsi, pour ne prendre qu\u2019un exemple parmi d\u2019autres, plus de 30 % des implantations israéliennes en territoires conquis ont reçu des fonds du CFOIC, les Christian Friends of Israeli Communities, un groupe créé en réaction aux accords d\u2019Oslo35.Ce genre de collaboration a aussi facilité le succès des opérations Moïse (1984), Josué (1985) et Salomon (1991).Bref, l\u2019Église cathodique s\u2019est mise au service du sionisme conservateur.Ayant compris tout le parti qu\u2019il pouvait tirer d\u2019un tel mouvement, Begin l\u2019encouragea et cultiva ses liens avec lui.Ainsi, il devint un ami personnel du pasteur Falwell qu\u2019il invita en Israël, il lui remit une médaille nationale, le prix Jabotinsky, et on lui fit même don d\u2019un jet privé36.Déjà puissants, ces courants ont été vivifiés par la montée du mouvement évangéliste, les born-again christians, qui a contribué au retour au pouvoir des républicains en 198037.Alimenté par le néoconservatisme politique, l\u2019évangélisme a alors conflué avec le sionisme chrétien, qui est devenu une de ses composantes importantes.C\u2019est dans cet esprit qu\u2019on a mis sur pied l\u2019AIPAC, l\u2019American Israel Public Affairs Committee, le lobby officiel juif auprès du Congrès américain.Reagan a pu alors réorienter la politique étrangère 35 Susan George, La pensée enchaînée.Comment les droites laïque et religieuse se sont emparées de l\u2019Amérique, Paris, Fayard, 2007, p.174 ; cette politicologue franco-américaine donne plusieurs autres exemples du même ordre.36 Ces détails sont donnés par Perani, op.cit., p.80.37 Perani (ibid., p.78 sq.) montre bien comment les revers subis par la droite religieuse après la Deuxième Guerre mondiale (fin de la ségrégation raciale, libération sexuelle, autorisation de l\u2019avortement en 1973, etc.) ont fini par cristalliser une réaction qui a favorisé ce retour au pouvoir grâce à Reagan. 60 L\u2019Action nationale Novembre 2015 RELIGION, POLITIQUE ET ENVIRONNEMENT de son pays au Moyen-Orient en la basant sur la défense intégrale d\u2019Israël38.Aujourd\u2019hui, bien qu\u2019amoindri, le vote de la communauté juive américaine demeure majoritairement libéral, mais il a été marginalisé par l\u2019alliance des néoconservateurs et des évangélistes.En effet, ce mouvement religieux regroupe à présent plus de 600 millions de fidèles à travers le monde et, sur le plan international, c\u2019est le groupe de chrétiens le plus nombreux après les catholiques39.Aux États-Unis, il compte 94 millions d\u2019adhérents, dont 40 millions de sionistes chrétiens40.Pour donner une idée de son audience dans ce pays, il suffira de citer un seul fait, particulièrement symptomatique : la doctrine dispensationaliste et sa visée eschatologique ont été matérialisées dans Left Behind, une série de seize romans publiés par deux évangélistes, Tim LaHaye et Jerry B.Jenkins (1995-2007).Leur succès est si phénoménal que, depuis 1995, on en a écoulé plus de 65 millions d\u2019exemplaires ! Ainsi, le lobby religieux, qu\u2019il soit protestant, catholique ou juif, joue à présent un rôle déterminant dans la politique étrangère américaine.Selon les politicologues Mearsheimer et Walt, en ce domaine, le Grand Old Party serait même devenu une sorte de filiale de la droite israélienne, du moins en ce qui a trait à ses positions sur le Moyen-Orient.C\u2019est en tout cas la thèse de leur ouvrage, qui a fait grand bruit aux États-Unis en 2007, Le lobby israélien et la politique étran- 38 Sur cette vaste mouvance, l\u2019ouvrage déjà cité de Susan George est particulièrement éclairant, entre autres le chapitre 2.39 L\u2019Atlas des religions 2015, op.cit., p.100-101.40 Selon George (op.cit., p.130), à elle seule, la National Association of Evangelicals regrouperait, aux États-Unis, plus de 30 millions de membres. 61 L\u2019Action nationale Novembre 2015 RELIGION, POLITIQUE ET ENVIRONNEMENT gère américaine41.Or, depuis l\u2019accession de Stephen Harper au pouvoir, la politique étrangère du Canada est largement calquée sur celle des républicains : les conservateurs sont devenus à leur tour des alliés indéfectibles de l\u2019État d\u2019Israël.Ce soutien sans nuance constitue un tournant radical dans la politique étrangère canadienne qui, depuis Pearson, s\u2019était montrée soucieuse de ménager la chèvre et le chou et avait généralement épousé les positions de l\u2019ONU.Or, comme dans le cas de la droite américaine, les évangélistes canadiens, en nombre croissant42, ont la cote auprès des conservateurs : Harper et ses troupes voient d\u2019un bon œil cette doctrine religieuse à laquelle ils souscrivent et appartiennent souvent43.L\u2019usage idéologique de l\u2019histoire et de l\u2019archéologie Faisons le point.Nous avons identifié jusqu\u2019à présent quatre facteurs expliquant l\u2019impact du messianisme sur la société israélienne : un aiguillon, la guerre des Six Jours, l\u2019absence d\u2019une constitution laïque formelle, les particularités de son système électoral et, enfin, l\u2019incidence de l\u2019orthodoxie religieuse, qui déploie ses tentacules tant aux États-Unis qu\u2019au Canada.Mais le néo-sionisme de la rédemption ne pourrait pas paralyser, voire cancériser ainsi la politique israélienne s\u2019il n\u2019était aussi puissant dans la société elle-même.Au-delà des facteurs déjà examinés, il faut donc passer à un autre 41 John Mearsheimer et Stephen Walt, The Israel Lobby and U.S.Foreign Policy, Farrar, Straus & Giroux, 2007.Pour le débat enflammé que généra l\u2019ouvrage, voir George, op.cit., p.89-98.42 Selon les sources, on peut évaluer leur nombre à près de 3 millions (« Evangelism and Evangelicals », dans The Canadian Encyclopedia, http ://www.thecanadianencyclopedia.ca/en/article/evangelism-and- evangelicals/ ; consulté le 27 avril 2015).43 M.Harper est lui-même un évangéliste, rappelons-le. 62 L\u2019Action nationale Novembre 2015 RELIGION, POLITIQUE ET ENVIRONNEMENT niveau et analyser la conception officielle de l\u2019histoire, une voie qui nous mènera à la philosophie même du judaïsme.Les messianismes juif et chrétien ont un point commun, l\u2019ancrage dans une tradition théologique et biblique, avons- nous dit.Pour cette raison, le néo-sionisme orthodoxe mobilise les sciences du passé.Marc Ferro avait autrefois montré comment un pays peut mythifier son histoire, une pratique particulièrement courante dans les manuels scolaires44.Or, le Japon de l\u2019après-guerre ou encore la Chine et la Russie actuelles exceptés, il n\u2019y en a sans doute pas où ce phénomène est aussi marqué qu\u2019en Israël.Ainsi, détail ô combien révélateur, la date apposée sur la déclaration d\u2019Indépendance de l\u2019État n\u2019est pas le 14 mai 1948 du calendrier grégorien, mais le 5 iyar 5708 du calendrier hébraïque ! En fait, depuis sa fondation, l\u2019histoire et l\u2019archéologie y ont été régulièrement mises au service du sionisme, bien sûr, mais aussi des politiques étatiques elles-mêmes45.C\u2019est ainsi que ces deux disciplines sont devenues un champ de bataille quasi permanent.À ce propos, examinons brièvement un exemple typique, les travaux d\u2019Eilat Mazar, petite-fille de Benjamin Mazar (1906- 1995), pionnier et éminence grise de l\u2019archéologie biblique.Depuis 2005, elle creuse un secteur qui borde l\u2019esplanade des Mosquées.En 1982, les Israéliens ont laissé la gestion de ce site au Waqf, le ministère jordanien des Biens religieux ; y mener des travaux archéologiques ou y installer des constructions nécessite donc l\u2019accord d\u2019Amman.Rappelons en outre que cet endroit, situé au cœur de la vieille ville de 44 Voir Comment on raconte l\u2019histoire aux enfants à travers le monde entier, Paris, Payot, 1981.45 Curieusement, l\u2019ouvrage de Ferro, qui analyse pourtant de nombreux exemples, omet le cas israélien. 63 L\u2019Action nationale Novembre 2015 RELIGION, POLITIQUE ET ENVIRONNEMENT Jérusalem, est sacré pour deux des trois monothéismes46 : on y trouve le mur des Lamentations et le mont du Temple, mais c\u2019est aussi, après La Mecque et Médine, le troisième lieu saint de l\u2019islam, car il abrite la Mosquée al-Aqsa et le Dôme du Rocher47.On se souvient d\u2019ailleurs des émeutes qui avaient suivi l\u2019incursion de Sharon sur cette place, en 2000.Les fouilles de Mazar se déroulent donc dans un terrain d\u2019autant plus miné que le site, situé à Jérusalem-Est, se trouve dans le quartier arabe de Silwan, au sud-est de l\u2019esplanade, une partie de la ville qui a été annexée lors de la guerre des Six Jours et qui est, depuis, considérée comme propriété juive par l\u2019État.Évidemment, pour l\u2019ONU et la communauté internationale, c\u2019est plutôt un territoire occupé.Pourquoi Mazar peut-elle y mener des travaux d\u2019excavation ?D\u2019abord, parce que l\u2019État y a exproprié des Palestiniens.Ensuite, grâce au financement de la fondation Elad.En principe chargé d\u2019administrer le site archéologique, cet organisme privé, largement subventionné par des mécènes américains, rachète des maisons appartenant à des Palestiniens et les loue à des familles juives, ce qui permet de poursuivre les fouilles48.La découverte de Mazar est retentissante : elle prétend avoir 46 Le Saint Sépulcre, lieu sacré pour les chrétiens, se trouve aussi dans la vieille ville de Jérusalem, mais à l\u2019ouest de l\u2019esplanade.Pour des détails sur les sites religieux et la judaïsation progressive de la ville, cf.L\u2019Atlas des religions 2015, op.cit., p.94-95.Pour les conséquences démographiques de cette judaïsation, voir le hors-série du Courrier international, janv.-fév.-mars 2009 : Juifs et Arabes : les haines, les conflits, les espoirs, p.40-41.47 La mosquée Al-Aqsa remonte au VIIe siècle et, selon la tradition musulmane, elle a été érigée près de l\u2019emplacement où le prophète Mahomet serait monté au paradis sur le coursier Bouraq, lors d\u2019un voyage nocturne de La Mecque à Jérusalem.Cet endroit est aussi associé au rocher de la Fondation, au-dessus duquel fut construit le Dôme du Rocher.48 Comme rien n\u2019est jamais simple en Israël, il faut rappeler que le quartier de Silwan abrita, avant les années 1930, des colons juifs que l\u2019on dut déplacer ailleurs pour les protéger, lors des émeutes de 1936\u2026 64 L\u2019Action nationale Novembre 2015 RELIGION, POLITIQUE ET ENVIRONNEMENT localisé et daté (1000 av.J.-C.) le palais même du roi David (Elad est un acronyme signifiant « vers la Cité de David » en hébreu).Inutile de dire qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une identification très contestée.Ainsi, Amihai Mazar, cousin d\u2019Eilat et professeur d\u2019archéologie à l\u2019Université hébraïque de Jérusalem, penche pour une époque antérieure à David.Quant au grand historien et archéologue Israël Finkelstein, directeur de l\u2019Institut d\u2019archéologie de l\u2019Université de Tel-Aviv, il estime que ces vénérables fondations sont postérieures d\u2019un siècle.Selon lui, Mme Mazar devrait d\u2019ailleurs se fier moins au texte de la Bible et davantage aux données archéologiques49\u2026 Malgré cette controverse scientifique, l\u2019État en a fait un parc archéologique et un site touristique important, la colline de la Cité de David, que l\u2019on fait visiter en le présentant comme le lieu de naissance de la royauté en Israël50.Les recherches archéologiques de Mazar cautionnent ainsi la politique iden- titaire nationale.D\u2019ailleurs, Doron Spielman, qui dirige la fondation Elad, ne fait nullement mystère de ses intentions : ces fouilles sont destinées à accréditer les droits d\u2019Israël et à légitimer sa souveraineté sur la terre biblique, et en par- 49 Sur ces questions, voir « La guerre des archéologues », entretien avec Dan Bahat, dans le no thématique de L\u2019Histoire intitulé « Jérusalem : de la forteresse cananéenne aux Lieux saints de toutes les querelles », no 378, juil.2012, p.18.Notons qu\u2019à cette controverse scientifique s\u2019ajoutent d\u2019ailleurs des recours juridiques : « Une demande de suspension des fouilles présentée à la Cour suprême israélienne par les habitants de Silwan a été rejetée au motif que cette zone fait partie du patrimoine juif.Les fouilles peuvent donc continuer.» (Julie Couzinet, « À Jérusalem-Est, l\u2019archéologie c\u2019est la guerre », juil.2014, http ://orientxxi.info/magazine/a-jerusalem-est-l-archeologie-c,0634 ; consulté le 12 avril 2015.) 50 Voir les pages suivantes sur le site du ministère israélien du Tourisme : http ://www.otisrael.com/Tourism_Fra/Articles/mustgo/Pages/ The%20City%20of%20David.aspx. 65 L\u2019Action nationale Novembre 2015 RELIGION, POLITIQUE ET ENVIRONNEMENT ticulier sur Jérusalem51.En effet, si la royauté est née à cet endroit, les Juifs y étaient présents il y a trois millénaires et, en leur assurant un droit d\u2019ainesse, cette antériorité justifie leurs prétentions sur la ville : elle fut et doit demeurer la capitale éternelle et indivisible de l\u2019État d\u2019Israël.Insistons sur ce point capital.Cet usage idéologique du passé transforme la tradition en index de la vérité et en fait un vecteur efficace de transmission.En effet, si on peut établir un lien objectif entre présent et passé ancestral, on aura accrédité la signification de l\u2019histoire et établi du même souffle une vérité qui dépasse la seule raison52.Pourtant, dès 1975, Goldmann dénonçait déjà cette volonté d\u2019établir une continuité fictive : on ne peut « \u201cremonter\u201d, culturellement ou spirituellement, de David Ben Gourion aux Macchabées ou au roi David53 ».Selon lui, Israël doit cesser d\u2019héroïser son passé et en assumer aussi les épisodes malheureux, qu\u2019il s\u2019agisse de la diaspora ou du génocide ; il faut adopter à ce propos l\u2019amor fati de Nietzsche54.Abondant dans le même sens, l\u2019antisioniste montréalais Rabkin voit dans l\u2019usage idéologique du passé par l\u2019État israélien une « instrumentali- sation du judaïsme à des fins nationales55 ».Selon nous, c\u2019est 51 C\u2019est sans doute pourquoi, il y a quelques années, Elad a obtenu du ministère israélien de l\u2019Intérieur la permission de construire un musée archéologique dans le quartier.52 Outré par ces usages, un des anciens étudiants de Mazar, Yonathan Mizrachi, a fondé Emek Shaveh, une ONG qui dénonce ce qu\u2019il voit comme un détournement des études archéologiques à des fins politiques.53 Nahum Goldmann, op.cit., p.165.Rappelons que, dans ses mémoires, Ben Gourion évoquait la « chaîne ininterrompue et historique » liant le projet sioniste à la plus haute antiquité israélienne (Israël, années de lutte, Paris Flammarion, 1964, p.72).54 Ibid., p.166.55 Yakov Rabkin, Comprendre l\u2019État d\u2019Israël\u2026, op.cit., p.78. 66 L\u2019Action nationale Novembre 2015 RELIGION, POLITIQUE ET ENVIRONNEMENT tout bonnement une conséquence directe du sionisme compris comme doctrine politique et philosophie de l\u2019histoire.Comprendre le messianisme Afin de bien saisir ce point, il importe de situer le messianisme par rapport à la philosophie du judaïsme.Pour ce faire, tournons-nous vers les travaux de Max Weber et examinons de manière plus sereine le passé de la Palestine.Nous en profiterons pour thématiser le messianisme et en proposer une interprétation globale, avant de conclure.L\u2019éthique protestante et l\u2019esprit du capitalisme56, l\u2019étude de Weber consacrée aux liens entre ascétisme protestant et naissance du capitalisme, est à juste titre célèbre.On sait moins qu\u2019elle s\u2019inscrivait dans le contexte d\u2019une ambitieuse enquête historique consacrée à l\u2019éthique économique des religions mondiales57.Dans cette optique, il s\u2019est penché sur trois grandes traditions : celle de l\u2019Inde (Hindouisme et bouddhisme, 1916), celle de la Chine (Confucianisme et taoïsme, 1916/1917) et celle du Judaïsme antique (1917/1920).Ces vastes travaux sociohistoriques présentent encore un intérêt manifeste et c\u2019est évidemment le troisième qui va retenir notre attention.Dans cette sociologie comparative, Weber veut d\u2019abord saisir le caractère spécifique de la civilisation occidentale.À cette fin, il examine l\u2019impact des doctrines religieuses sur l\u2019activité économique \u2014 c\u2019est dans cet esprit qu\u2019il avait produit son étude initiale sur la naissance du capitalisme.Mais il 56 L\u2019éthique protestante et l\u2019esprit du capitalisme (1904-05) ; Les sectes protestantes et l\u2019esprit du capitalisme (1906), Paris, Plon, 1964.57 On trouve les principes de base ainsi qu\u2019une synthèse de cette sociologie des religions dans le t.2 d\u2019Économie et société [Paris, Plon (« Pocket \u2013 Agora »), 1995], chap.5, p.145-409. 67 L\u2019Action nationale Novembre 2015 RELIGION, POLITIQUE ET ENVIRONNEMENT veut également établir le lien entre croyance religieuse et hiérarchies sociales et identifier l\u2019éthos particulier engendré par les grandes traditions religieuses.Selon Weber, en donnant un sens à l\u2019existence, ces traditions génèrent un cadre de vie global, une lebensordnung.À son tour, ce cadre façonne un éthos unique, une façon de conduire sa vie, une lebensführung58.Or, la lebensordnung du judaïsme antique est orientée vers une démagification59.Par ce terme, il faut entendre le refus de croire à une causalité naturelle maîtrisable par des incantations, ou encore à des esprits dont l\u2019homme devrait se concilier les faveurs.Ce qui signifie qu\u2019une figure dominante des religions traditionnelles, le magicien, est absente de la Bible.Ainsi, il n\u2019existe aucun rite de fertilité chez les Hébreux.Qu\u2019est-ce qui explique cette démagification ?Un phénomène assez unique parmi les sociétés anciennes, phénomène déjà noté par le jeune Hegel60 : la dévaluation de la nature propre au judaïsme, ce qu\u2019on a parfois appelé l\u2019acosmisme.Qu\u2019est- ce à dire ?Dans le judaïsme antique, l\u2019accent n\u2019est pas mis sur la maîtrise des forces naturelles ou la conciliation des esprits, mais sur la communauté et sa destinée.Ainsi, une seconde figure majeure des religions traditionnelles, le 58 On a parfois traduit ce terme par style de vie, par exemple Talcott Parsons aux États-Unis, lors des premières éditions américaines du travail de Weber.C\u2019est une erreur, car il existe aussi chez Weber un concept correspondant au style de vie, le Lebenstil.59 C\u2019est la fameuse entzauberung.Ce concept central, qui apparaît pour la première fois en 1913, dans le troisième de ses essais sur la méthodologie scientifique [Essai sur quelques catégories de la sociologie compréhensive, Paris, Plon (« Presses Pocket »), 1992, p.310], sera repris et développé par Weber dans sa fameuse conférence, Le savant et le politique, Paris, Plon (« 10/18 »), 1959, p.70, 85 et 96.60 Hegel, L\u2019Esprit du christianisme et son destin, précédé de L\u2019Esprit du judaïsme, textes réunis, introduits, traduits et annotés par Olivier Depré, Paris, Vrin (« Bibliothèque des textes philosophiques »), 2003. 68 L\u2019Action nationale Novembre 2015 RELIGION, POLITIQUE ET ENVIRONNEMENT prêtre préposé aux rituels, s\u2019efface devant un personnage ailleurs absent, le prophète.La fonction prophétique est d\u2019ailleurs singulière : rappeler au peuple son alliance avec Dieu.C\u2019est ce que Weber appelle l\u2019ascétisme actif, qu\u2019il oppose au mysticisme passif des religions orientales.Sur ce point, le calvinisme et le puritanisme ont donc simplement renoué avec l\u2019esprit de l\u2019Ancien Testament61, contribuant ainsi à la naissance du capitalisme moderne62.Leur ascétisme séculier se situe dans la continuité du judaïsme antique : Ainsi, dans l\u2019histoire des religions, trouvait son point final ce vaste processus de « désenchantement » [Entzauberung] du monde qui avait débuté avec les prophéties du judaïsme ancien et qui, de concert avec la pensée scientifique grecque, rejetait tous les moyens magiques d\u2019atteindre au salut comme autant de superstitions et de sacrilèges.Le puritain authentique allait jusqu\u2019à rejeter tout soupçon de cérémonie religieuse au bord de la tombe ; il enterrait ses proches sans chant ni musique, afin que ne risquât de transparaître aucune « superstition », aucun crédit en l\u2019efficacité salutaire de pratiques magico-sacramentelles.(L\u2019éthique protestante\u2026, p.122) Soit, Weber pourrait sans doute distinguer davantage le processus de laïcisation grec63 et la démarche juive de démagi- 61 La chose est très clairement exprimée par Merleau-Ponty dans le premier chapitre des Aventures de la dialectique [Œuvres, Paris, Gallimard (« Quarto »), 2010, p.420-421].62 Cependant, contrairement à Sombart (Die Juden und das Wirtschaftsleben, 1911), dont il critiquait la thèse, Weber ne croyait pas que le rôle des Juifs avait été important dans la naissance du système capitaliste moderne, car ils avaient plutôt créé ce qu\u2019il appelait une économie parallèle, au fond assez marginale, un « capitalisme paria ».63 Weber était d\u2019origine juive, et il est tout à fait symptomatique que son analyse des grandes religions n\u2019ait pas retenu le polythéisme gréco- romain.Sans doute ne le considérait-il plus comme suffisamment significatif aujourd\u2019hui. 69 L\u2019Action nationale Novembre 2015 RELIGION, POLITIQUE ET ENVIRONNEMENT fication, mais il a raison de dire que les deux ont contribué au style de vie occidental et en particulier à sa rationalité généralisée\u2026 Par ces orientations, le judaïsme originel rejoint l\u2019Islam, car lui aussi associe étroitement théologie et destin historique de la communauté, une question éminemment sociopoli- tique.Et depuis plus de deux millénaires, cette lebensfüh- rung, malgré la diaspora et des péripéties innombrables dans divers pays, s\u2019est maintenue intacte parmi une frange de la population juive64.Bien qu\u2019elle soit devenue marginale en Israël même et « ne joue effectivement que pour une minorité65 », à notre avis, c\u2019est elle qui, en dernière analyse, a contribué au sionisme et à ce que les Juifs appellent l\u2019« ascension » (alya), c\u2019est-à-dire les diverses vagues d\u2019immigration massive en Terre sainte qui ont engendré l\u2019État moderne d\u2019Israël.Nous voilà au cœur du problème posé par le messianisme.En effet, ses adhérents israéliens croient tout d\u2019abord au caractère exemplaire du destin juif, à l\u2019unicité de sa destinée.Chez eux, la notion d\u2019alliance détermine une vision eschatologique de l\u2019histoire.La terre d\u2019Israël appartient aux Juifs parce qu\u2019ils l\u2019ont occupée les premiers et que Dieu la leur a donnée en partage.Elle leur revient donc 64 Ce qui a assuré, dit Goldmann, la survie de son peuple durant les siècles de la Diaspora, ce fut, entre autres, « la remarquable vigueur de la religion juive en tant que force dominant la vie juive, tant individuelle que collective » (op.cit., p.128).Ce côté positif est cependant contrebalancé par un pendant négatif, le repli sur soi et le refus de s\u2019intégrer : « La tendance à se consacrer principalement à ses propres problèmes et à ses propres idées est de toute façon une caractéristique du peuple juif ; elle est le fruit de deux mille ans de persécutions qui ont amené la vie spirituelle juive à être tournée surtout vers elle-même.» (p.169) 65 Goldmann, ibid., p.163. 70 L\u2019Action nationale Novembre 2015 RELIGION, POLITIQUE ET ENVIRONNEMENT de toute éternité.Bref, le judaïsme implique une mystique de la terre66, « expansionniste par nature67 ».Cet ethnocentrisme limpide n\u2019aurait guère de conséquence s\u2019il n\u2019entraînait un refus strict : celui de dissocier religion et politique.Le partisan du messianisme rejette catégoriquement la solution de la question religieuse en vigueur dans les sociétés libérales : séparation de l\u2019Église et de l\u2019État, liberté de conscience, tolérance et retrait concomitant de la croyance dans la sphère privée68.Il prétend en effet jouer un rôle politique, non en tant que citoyen, mais en tant que croyant.Ainsi, il persiste à télescoper politique et destin religieux de la communauté.C\u2019est le fameux problème théologico-politique identifié par Spinoza, et repris par Léo Strauss69.66 De manière provocante, Sternhell, va jusqu\u2019à parler d\u2019un nationalisme « volkiste », « d\u2019un sionisme du sang et du sol » (« Révolution laïque pour le sionisme », op.cit., p.72) ! C\u2019est d\u2019ailleurs la thèse qu\u2019il défend dans son ouvrage déjà cité, Aux origines d\u2019Israël : entre nationalisme et socialisme.67 Cette expression forte est utilisée par Ruth Zilberman pour qualifier le sionisme dans son entrevue avec Sternhell (« Les pères de la nation », dans le no spécial de la revue L\u2019Histoire, op.cit., p.87).68 Le tout assorti de droits publics égaux et non confessionnels.Comme le fait remarquer Sternhell, le nationalisme juif s\u2019oppose au libéralisme, dont la « définition de l\u2019individu [\u2026] n\u2019est ni historique, ni culturelle, ni linguistique, ni religieuse » (« Les pères de la nation », ibid., p.87).C\u2019est pourquoi les orthodoxes en général « [\u2026] se révoltent contre le processus de sécularisation, de libéralisation qui est à l\u2019œuvre dans la société israélienne.Ils se rendent compte qu\u2019elle est plus ouverte, plus laïque que par le passé » (p.88).69 Dans son étude serrée, Daniel Tanguay a justement mis l\u2019accent sur cette trajectoire [Léo Strauss, une biographie intellectuelle, Paris, Grasset (« Le Collège de philosophie »), 2003].Il y montre bien comment l\u2019opposition entre philosophie et théologie, entre confiance philosophique en la raison et crainte judaïque de Dieu ou, pour utiliser une métaphore chère à Léo Strauss, entre Athènes et Jérusalem, traverse toute son œuvre (voir par exemple les p.62-63 et 304-311). 71 L\u2019Action nationale Novembre 2015 RELIGION, POLITIQUE ET ENVIRONNEMENT C\u2019est là une attitude qui rebute les esprits démocratiques misant sur la séparation des pouvoirs davantage que sur la crainte de Dieu ou ses plans secrets pour l\u2019humanité.Mais il faut rappeler ici un paradoxe historique.En principe, les conventions internationales (dont celle de Genève) excluent l\u2019expropriation et la confiscation de terres par un occupant : le droit de propriété ne saurait s\u2019appuyer sur un usage illégitime de la force.C\u2019est la raison pour laquelle l\u2019ONU a toujours réprouvé l\u2019implantation de colonies israéliennes sur des terres conquises par la guerre70.En ce sens, le messianisme contribue donc aux condamnations régulières d\u2019Israël par la communauté internationale.Mais dans ces conditions, comment juger la naissance même de cet État, que nous avons déjà évoquée ?Rappelons quelques faits.Ce qui a rendu possibles les différentes vagues d\u2019émigration pendant les premières décennies du XXe siècle, ce furent d\u2019abord les terres achetées en Palestine, entre autres grâce à la Banque coloniale juive créée en 1899, au Fonds national juif de 1901, puis à l\u2019Anglo-Palestine Bank de 1903.C\u2019est sur cette base que s\u2019établirent les colonies de peuplement qui donnèrent naissance à la première Yichouv, la communauté juive en Palestine, laquelle put alors implanter de nombreux kibboutz d\u2019obédience socialiste71.C\u2019est ce sionisme pionnier qui, en créant une situation irréversible sur le terrain, a ouvert la porte à la Déclaration Balfour de 1917.Par la suite, le sionisme politique s\u2019est en quelque sorte greffé sur le sionisme pionnier et en a pris le relais.Or, par la Déclaration Balfour, comme l\u2019a écrit Koestler, « une nation [les Britanniques] promettait solennellement à une seconde 70 Sur ces questions, voir Enderlin, Au nom du temple, op.cit., p.77.71 Sur les vagues successives d\u2019aliyas et sur leurs orientations politiques, voir Greilsammer, Le sionisme, op.cit., p.65 sq. 72 L\u2019Action nationale Novembre 2015 RELIGION, POLITIQUE ET ENVIRONNEMENT nation [les Juifs] le pays d\u2019une troisième [les Palestiniens]72 ».La période 1919-1947, incluant le mandat britannique de 1923-1947, a donc seulement consolidé ces assises.Comme le résume fort bien l\u2019auteur d\u2019un article de Wikipédia : « En pratique, la période 1919-1947 permet la création d\u2019un pro- to-État juif sur le lieu des territoires israélo-palestiniens, avec son gouvernement, son parlement, son administration, sa police, son armée, sa diplomatie, sa population, son système économique, ses partis73.» Lorsqu\u2019un vote largement majoritaire de l\u2019ONU octroie ensuite aux Juifs, en 1947, des terres confisquées en Palestine, un territoire que cette communauté n\u2019habitait plus guère depuis deux mille ans, il vient entériner la politique du fait accompli.Ce faisant, n\u2019a- t-on pas reconnu implicitement un certain droit historique des Juifs sur leur ancienne terre ?Et en agissant ainsi, la communauté internationale n\u2019a-t-elle pas cautionné la vision messianiste en offrant un premier point d\u2019ancrage au rêve du Grand Israël, celui-là même que les conquêtes de 1967 aiguillonnent depuis un demi-siècle ?* * * On le constate, l\u2019écheveau complexe noué par la question religieuse en Israël ne peut présentement être délié.En effet, si notre analyse est correcte, le messianisme israélien est alimenté par au moins six facteurs convergents : un facteur historique, la caution indirecte de la communauté internationale lors de la fondation de l\u2019État israélien, deux facteurs politiques, la nature juive de cet État et sa mécanique électorale, un facteur social aux ramifications mondiales, l\u2019existence d\u2019un néo-sionisme religieux appuyé 72 Arthur Koestler, Analyse d\u2019un miracle, Paris, éditions Calmann-Levy, 1949, p.4.73 Wikipédia, article « Histoire du Sionisme ». 73 L\u2019Action nationale Novembre 2015 RELIGION, POLITIQUE ET ENVIRONNEMENT par l\u2019évangélisme et le sionisme chrétien, un facteur idéologique, l\u2019usage tendancieux du passé, y compris par l\u2019État lui-même, et enfin et surtout, la persistance pluri- millénaire d\u2019une certaine lebensführung juive.Si tel est bien le cas, on peut seulement espérer réduire la portée du messianisme et atténuer ainsi l\u2019impact du problème théologico-politique.Comment ?Il existe plusieurs raisons d\u2019espérer, dont deux nous semblent décisives.La première est liée à la normalisation de l\u2019histoire israélienne.Depuis quelques années, un important mouvement en ce sens se fait jour dans le pays, comme en font foi les travaux de Benny Morris, d\u2019Ilan Pappé et du très médiatique Shlomo Sand, qu\u2019on a baptisés les nouveaux historiens.Deuxièmement, on observe, dans cette société, un double mouvement de libéralisation, qui contrebalance fort heureusement le néo-sionisme, ce nationalisme ethnicoreligieux : d\u2019abord celui de la jeunesse, ensuite celui lié à la démographie arabe74.À long terme, il est permis d\u2019espérer que ces éléments post-sionistes75 feront de l\u2019État israélien un État comme les autres.Après tout, normaliser la condition juive dans le monde, n\u2019était-ce pas, comme le rappelait avec à-propos Nahum Goldmann, le but initial du 74 La situation des Arabes israéliens pose problème, car ils n\u2019ont pas les mêmes droits que les Juifs israéliens (voir à ce propos Joseph Algazy « Le traumatisme persistant des Arabes israéliens », hors-série du Monde diplomatique, 1948-2008\u2026, op.cit., p.86-90, et, pour un point de vue légèrement différent, Ilan Greilsammer, « Une démocratie comme les autres ?», dans le no spécial de la revue L\u2019Histoire, op.cit., p.100-101).Mais leur poids démographique augmente régulièrement, ce qui joue d\u2019autant plus en leur faveur que de nombreux organismes, en Israël même, militent pour une démocratie plus égalitaire (le hors- série du Monde diplomatique en dresse une brève liste, p.82).75 L\u2019expression est de Greilsammer (« Une démocratie comme les autres ?», op.cit.). 74 L\u2019Action nationale Novembre 2015 RELIGION, POLITIQUE ET ENVIRONNEMENT sionisme76 ?Mais pour y arriver, il faudra résoudre quatre paradoxes qui contribuent au drame israélien, ou du moins en atténuer la portée.1/ Le terrorisme avec lequel le pays doit vivre, les Juifs l\u2019avaient eux-mêmes imposé aux Britanniques avant la naissance de l\u2019État d\u2019Israël.Simple retour du refoulé, dirait Freud.Ainsi, plusieurs des premiers ministres issus de la droite en Israël furent soit d\u2019anciens hauts dirigeants de l\u2019armée, soit des chefs de milices clandestines ou terroristes : Sharon était un héros de la guerre de 1973, Begin avait été chef de la deuxième Irgoun77, Shamir, qui succéda à Begin à la tête de l\u2019État en 1983, avait été chef de Stern, etc.2/ Les pays européens ont été confrontés à la question juive durant des siècles : assimilation et intégration ou émancipation78 ?Avec la création de l\u2019État d\u2019Israël, la question juive n\u2019a pas été réglée, elle a simplement été transférée hors d\u2019Europe79.Sauf que le défi a alors cessé d\u2019être l\u2019intégration de ces communautés séparées dans divers pays, pour deve- 76 Goldmann, op.cit., p.152.77 Il considérait même le massacre du village palestinien de Deir-Yassine (1948) par les militants de l\u2019Irgoun (dont il était alors le chef) et du Lehi (le nom israélien de Stern) comme un tournant décisif dans l\u2019institution de la souveraineté d\u2019Israël sur la Palestine, parce qu\u2019il avait contribué à la Nakba\u2026 Notons que ce sont d\u2019ailleurs majoritairement d\u2019anciens membres de l\u2019Irgoun qui créent, en 1948, le parti Herout (« Liberté »), matrice de l\u2019actuel Likoud.78 À ce propos, voir le Strauss de Tanguay (op.cit., p.27 sq.), mais aussi Dominique Bourel, « La grande solitude des sionistes », dans le no spécial de la revue L\u2019Histoire, op.cit., p.60-63.Comme Sternhell, Bourel voit dans le sionisme un projet profondément marqué par la culture allemande de la fin du XIXe siècle où il est né et s\u2019est développé.79 C\u2019est en tout cas l\u2019une des thèses défendues par l\u2019ouvrage controversé de Viviane Forrester, Le Crime occidental, Fayard, Paris, 2004. 75 L\u2019Action nationale Novembre 2015 RELIGION, POLITIQUE ET ENVIRONNEMENT nir l\u2019intégration d\u2019un pays dans la géopolitique globale du Moyen-Orient80.3/ L\u2019insécurité dans laquelle les communautés juives ont vécu dans les différents pays d\u2019Europe, la « persécution permanente » dit Goldmann (p.159), devait être réglée par la création d\u2019un État refuge en Israël, mais la question de la sécurité domine pourtant le pays depuis sa création81.4/ En érigeant son mur de sécurité, qui outrepasse souvent la « ligne verte », Israël est en train d\u2019enfermer littéralement les Palestiniens dans des ghettos, et de leur infliger le type de discrimination qu\u2019eux-mêmes ont subie durant des siècles.Mais le problème le plus aigu, celui auquel Israël ne peut échapper, est beaucoup plus simple : tant qu\u2019il n\u2019aura pas reconnu le droit des Palestiniens à un État, ces Palestiniens qu\u2019il opprime et contre lesquels il prétend se défendre, sa légitimité internationale ne sera pas acquise82.Terminons en revenant une dernière fois à Weber.Selon lui, la politique est traversée par des conflits de valeurs irréductibles, et cet antagonisme des valeurs en constitue l\u2019essence même.Comme il le dit dans une formule aussi 80 Comme le dit fort justement Goldmann : « Un fait est patent : ni du point de vue de la situation extérieure des communautés juives, ni du point de vue intérieur, Israël n\u2019a résolu le problème juif ; il l\u2019a plutôt compliqué » (op.cit., p.180).81 Dans son chap.IX (op.cit., p.157 sq.), Goldmann prétend qu\u2019elle accapare l\u2019énergie au point de compromettre le développement de la culture juive.C\u2019était vrai en 1975, ce l\u2019est encore aujourd\u2019hui, mais fort heureusement, dans une moindre mesure, comme en témoigne la vivacité de la littérature israélienne.82 Sur ce point, voir les textes de Monique Chemillier-Gendreau (« D\u2019abord le droit des peuples à disposer d\u2019eux-mêmes », Proche-Orient : rebâtir la paix, Manière de voir 54, nov.-déc.2000, p.20-21) et de Zeev Sternhell (« Du sionisme au postsionisme », ibid., p.34-36). 76 L\u2019Action nationale Novembre 2015 RELIGION, POLITIQUE ET ENVIRONNEMENT âpre que magnifique, c\u2019est « la lutte inexpiable des dieux83 ».Sans doute n\u2019y a-t-il pas de pays au monde où cela soit plus vrai qu\u2019en Israël, cette terre ancestrale où la guerre des dieux constitue le lot quotidien de chacun des habitants.q 83 Le savant et le politique, op.cit., p.84-85. 77 DOSSIER On attendait depuis longtemps un document d\u2019ensemble du Vatican sur la question environnementale.Si on prend comme référence la date butoir de la Conférence de Stockholm de 1972 comme émergence de la question écologique au niveau mondial, il aura fallu plus de quarante ans pour avoir une réflexion globale de la part de l\u2019Église catholique.Il y avait eu certes de nombreuses allusions chez les papes, surtout Jean-Paul II et Benoît XVI, mais il s\u2019agissait d\u2019interventions ponctuelles.Paradoxalement, il s\u2019était écoulé à peu près le même délai entre la parution du Manifeste du parti communiste de Marx et Engels en 1848 et l\u2019encyclique Rerum Novarum de Léon XIII sur la question ouvrière en 1891.L\u2019intervention arrive à point nommé.Laudato Si », qui est une citation de la fameuse prière de saint François (Loué sois-tu, mon Seigneur, avec toutes les créatures, spécialement messire frère soleil[[\u2026]]), porte en André Beauchamp* Laudato Si\u2019 JUSTE À TEMPS ! * Prêtre du diocèse de Montréal.Théologien et environnementaliste Auteur de : Introduction à l\u2019éthique de l\u2019environnement (Montréal, Éditions Paulines, 1993) ; Gérer le risque, vaincre la peur (Montréal, Bellarmin, 1996) ; Devant la création (Montréal, Fides, 1997) ; L\u2019eau et la terre me parlent d\u2019ailleurs (Montréal, Novalis, 2009) ; Regards critiques sur la consommation (Montréal, Novalis, 2012) ; Hymnes à la beauté du monde (Montréal, Novalis, 2012) ; Changer la société (Montréal, Novalis, 2013). 78 L\u2019Action nationale Novembre 2015 RELIGION, POLITIQUE ET ENVIRONNEMENT sous-titre « Sur la sauvegarde de la maison commune ».Il semble que ce soit une allusion à Gorbatchev, ce qui correspond bien au style du pape François très ouvert au dialogue.On sait aussi que le mot maison renvoie à oixè (maison), racine du mot écologie.C\u2019est un fort document de 204 pages, divisé en six chapitres et 246 paragraphes1.Dès sa parution, le document a été salué par de nombreux commentateurs, y compris Edgar Morin, alors qu\u2019au Québec ce fut le silence plat.Ce silence me semble révéler la pauvreté de la réflexion écologique actuelle au Québec et également comme une retenue, une gêne de paraître vouloir encore lire un document venant de Rome.Laudato Si » est un document immense qui témoigne d\u2019une connaissance approfondie de l\u2019écologie comme science et de la situation environnementale globale.C\u2019est un document très politique et très engagé qui fourmille de réflexions décapantes.Un exemple entre cent : Souvent la politique elle-même est responsable de son propre discrédit, à cause de la corruption et du manque de bonnes politiques publiques.[[[\u2026]]] Si la politique n\u2019est pas capable de rompre une logique perverse, et de plus reste enfermée dans des discours appauvris, nous continuerons à ne pas faire face aux grands problèmes de l\u2019humanité (no 197).Comme je dispose d\u2019un espace restreint, je résume rapidement l\u2019encyclique et je fais ensuite trois commentaires pour faire ressortir les caractéristiques originales du document.Cela donnera, j\u2019espère, au lecteur, à la lectrice, le goût de lire Laudato Si ».1 Le texte a été édité en français en France par Bayard, Cerf et Mame et au Québec par Médiaspaul.La CECE (Comcacan) a aussi édité le texte en français. 79 L\u2019Action nationale Novembre 2015 RELIGION, POLITIQUE ET ENVIRONNEMENT Le contenu de l\u2019encyclique En introduction, le pape évoque le souvenir de Jean XXIII et de sa lettre Pacem in terris (1963) adressée à tous les hommes de bonne volonté.Il salue l\u2019effort de Paul VI (no 4), Jean-Paul II (no 5) Benoît XVI (no 6) celui des autres Églises (no 7) signalant la contribution du patriarche Bartholomée (nos 8-9).Il se réfère à François d\u2019Assise (nos 10-12) et situe sa propre contribution.Le paragraphe 16 est très éclairant sur l\u2019enchevêtrement des thèmes abordés.Au chapitre 1 (« Ce qui se passe dans notre maison »), le pape François décrit quelques aspects de la crise écologique.Il ne le fait pas à partir de documents et d\u2019études scientifiques, mais comme une réflexion de sagesse d\u2019un observateur.Et pour ce faire, il s\u2019appuie sur des documents issus de conférences épiscopales nationales ou régionales (les épiscopats latino-américains et des Caraïbes, des Philippines, de Bolivie, d\u2019Allemagne, de Patagonie-Comahue (Argentine), des États-Unis).Les thèmes abordés sont la pollution (il dénonce la culture du déchet qui finit par affecter la planète entière, no 22) et le changement climatique, le climat étant pour lui un bien commun et son changement risquant d\u2019affecter d\u2019abord les pauvres (no 25).Il aborde ensuite la question de l\u2019eau (nos 27-31) rappelant que « l\u2019accès à l\u2019eau potable et sûre est un droit humain primordial, fondamental et universel » (no 30).Suit une section très forte sur la biodiversité (nos 32-42), y compris dans les océans.Il évoque ensuite la détérioration de la qualité de la vie humaine et la dégradation sociale, notamment dans les villes (no 44).Il insiste sur les risques associés aux moyens de communication sociale et du monde numérique qui favorisent peu la rencontre personnelle avec autrui (no 47).Il évoque enfin l\u2019inégalité planétaire (nos 48-52), notamment la dette extérieure des pays pauvres (no 52).Son jugement global est 80 L\u2019Action nationale Novembre 2015 RELIGION, POLITIQUE ET ENVIRONNEMENT dur : « La faiblesse de la réaction politique internationale est frappante.La soumission de la politique à la technologie et aux finances se révèle dans l\u2019échec des sommets mondiaux sur l\u2019environnement » (no 54).Le chapitre 2 « L\u2019évangile de la création » est la partie théologique du document (nos 62-100).En reprenant les récits de création, il insiste sur le caractère relationnel de l\u2019être humain, avec Dieu, avec les autres, avec la nature.Il s\u2019oppose donc à une conception de l\u2019être humain dominateur et destructeur.« Alors que \u201ccultiver\u201d signifie labourer, défricher ou travailler, \u201cgarder\u201d signifie protéger, sauvegarder, préserver, soigner, surveiller.Cela implique une relation de réciprocité responsable entre l\u2019être humain et la nature » (no 67).Vient une très belle section sur le mystère de l\u2019univers (nos 76-83).La nature s\u2019entend comme un système, la création ne peut être comprise que comme un don.François reconnaît la valeur intrinsèque de la nature (débat toujours âpre dans la philosophie environnementale), « chaque créature a une fonction et aucune n\u2019est superflue » (no 84), mais il s\u2019oppose à une divinisation de la terre et à l\u2019antihumanisme (no 90).Tout naturellement, en conformité avec la pensée sociale de l\u2019Église, François rappelle la destination commune des biens (nos 93-95).Le chapitre 3, « La racine humaine de la crise écologique » (nos 101-136), constitue à mes yeux le cœur du document.Le pape dénonce certains aspects de l\u2019explosion technologique, amenant le morcellement des savoirs, l\u2019accroissement du pouvoir sur la nature et les autres humains et l\u2019accélération du temps.« Le paradigme technocratique est devenu tellement dominant qu\u2019il est très difficile de faire abstraction de ses ressources, et il est encore plus difficile de les utiliser sans être dominé par leur logique » (no 108).« Le paradigme technocratique tend aussi à exercer son empire sur l\u2019écono- 81 L\u2019Action nationale Novembre 2015 RELIGION, POLITIQUE ET ENVIRONNEMENT mie et la politique.[[[\u2026]]] Les finances étouffent l\u2019économie réelle » (no 107).Finalement, l\u2019anthropocentrisme moderne, véritable perversion de l\u2019anthropologie chrétienne, « a fini par mettre la raison technique au-dessus de la réalité » (no 115).Il n\u2019est pas opportun non plus de glisser de l\u2019anthropocentrisme au biocentrisme (no 118).L\u2019important est l\u2019être relationnel.« C\u2019est pourquoi, pour une relation convenable avec le monde créé, il n\u2019est pas nécessaire d\u2019affaiblir la dimension sociale de l\u2019être humain ni sa dimension transcendante, son ouverture au \u201ctu\u201d divin » (no 119).Cette vision interdit aussi le recours à l\u2019avortement (no 120), car l\u2019être humain n\u2019est pas un simple produit de la technique, mais un don et un appel.Le pape complète sa vision anthropologique globale en insistant sur le travail humain et sa préservation (nos 124-129) et sur les mutations génétiques.Il milite pour la prudence et insiste sur une discussion sociale large et globale avec toute l\u2019information disponible (no 135).Le chapitre 4 « Une écologie intégrale » (nos 137-162) propose un véritable petit traité d\u2019écologie clair et simple.« L\u2019écologie étudie les relations entre les organismes vivants et l\u2019environnement [\u2026].Cela demande de s\u2019asseoir pour penser et pour discuter avec honnêteté des conditions de vie et de survie d\u2019une société, pour remettre en question les modèles de développement, de production et de consommation » (no 138).« Quand on parle d\u2019\u201cenvironnement\u201d, on désigne en particulier une relation, celle qui existe entre la nature et la société qui l\u2019habite.Cela nous empêche de concevoir la nature comme séparée de nous ou comme un simple cadre de vie.Nous sommes inclus en elle, nous en sommes une partie, et nous sommes enchevêtrés en elle » (no 139).Le chapitre aborde l\u2019écologie culturelle en portant attention à la survie des cultures, surtout celles des aborigènes (no 146).L\u2019écologie de la vie quotidienne (nos 147-155) fourmille de suggestions sur l\u2019aménagement, l\u2019esthétique, la relation 82 L\u2019Action nationale Novembre 2015 RELIGION, POLITIQUE ET ENVIRONNEMENT à l\u2019espace et au cadre visuel.Le chapitre se termine par deux sections qui vont de soi : le principe du bien commun (nos 156-158) et la justice entre générations (nos 159-162).Le chapitre 5, « Quelques lignes d\u2019orientation et d\u2019action » (nos 163-201), est tout aussi étoffé que le précédent : « le dialogue sur l\u2019environnement dans la politique internationale » fait le bilan de la collaboration internationale et déplore le manque de volonté politique assez flagrant pour mettre les conventions en œuvre.Il émet des doutes sur la stratégie d\u2019achat et de vente de crédits de carbone (no 171).La section suivante sur le dialogue en vue de nouvelles politiques nationales et locales est du même souffle avec un réalisme désarmant.« La continuité est indispensable parce que les politiques relatives au changement climatique et à la sauvegarde de l\u2019environnement ne peuvent pas changer chaque fois que change un gouvernement » (no 181).La section du dialogue et la transparence dans les processus de décision (nos 182-188) indiquent les paramètres qui doivent guider une étude d\u2019impact.Et le principe de précaution est rappelé (no 186).« La politique ne doit pas se soumettre à l\u2019économie et celle-ci ne doit pas se soumettre aux diktats ni au paradigme d\u2019efficacité de la technocratie » (no 189).Il faut ralentir le rythme de production et de consommation (no 191) et même envisager des formes de décroissance (no 193).Dans le dialogue pour trouver des voies d\u2019avenir, les sciences et les religions peuvent devenir des partenaires (nos 199-201).J\u2019avoue que si j\u2019étais ministre ou sous-ministre de l\u2019environnement, j\u2019extrairais les chapitres 3, 4 et 5 qui font environ 70 pages et je les ferais étudier et discuter par les fonctionnaires.Je souhaite qu\u2019on fasse de même aux facultés d\u2019aménagement des universités ainsi qu\u2019aux HEC. 83 L\u2019Action nationale Novembre 2015 RELIGION, POLITIQUE ET ENVIRONNEMENT Le chapitre 6 porte sur l\u2019éducation de la spiritualité.La section sur l\u2019éducation est un peu générale.La section sur la conversion écologique (nos 216-222) incite à développer une mystique nouvelle, personnelle et communautaire.Le pape insiste sur la joie, sur la sobriété heureuse (nos 223-225), sur l\u2019amour civique afin de développer « une culture de protection qui imprègne toute la société » (no 231).C\u2019est une finale toute en douceur axée sur la joie, la fête, l\u2019amour.Trois remarques Nous voici en présence d\u2019un document d\u2019une immense importance qui mérite accueil et débat.J\u2019espère que l\u2019Église va le diffuser et procéder à un travail éducatif en profondeur avec ses fidèles.Il faudra aussi que l\u2019on critique l\u2019encyclique pour en montrer les faiblesses ou les oublis.J\u2019aimerais signaler trois points importants à mes yeux.Le pape François voit la question écologique à partir du regard des pauvres.Le rapport Brundtland, paru en 1987, avait le même type d\u2019approche, mais le concept opérationnel qu\u2019il a mis de l\u2019avant, le développement durable, a été vite dévié de son objectif.Le mot développement a noyé le mot durable.Venu du Sud, sensible à la voix des évêques des régions pauvres, François associe inlassablement la question écologique et la question sociale.« Il n\u2019y a pas deux crises séparées, l\u2019une environnementale et l\u2019autre sociale, mais une seule et complexe crise socio-environnementale » (no 139).Dans certains milieux de militance écologiste, nous avons tendance à isoler l\u2019être humain du milieu et donc à nous en tenir au seul biophysique.François ne sépare jamais le social de l\u2019écologique : son cri est vraiment un cri venu du Sud.Cette stature risque d\u2019avoir un grand poids sur la conférence de Paris à la fin de 2015. 84 L\u2019Action nationale Novembre 2015 RELIGION, POLITIQUE ET ENVIRONNEMENT L\u2019analyse anthropologique du paradigme technocratique est la clé fondamentale de la lettre et probablement la meilleure interprétation de la cause de la crise.Mais cela met en question d\u2019abord l\u2019économie qui se prétend la mégascience actuelle et qui entend soumettre toutes les sociétés (par-dessus les États) à ses diktats.Cela met en question aussi les universités qui développent de moins en moins la pensée critique.Et également la classe politique qui a abandonné la réflexion politique pour l\u2019exercice éphémère du pouvoir.La remise en cause du paramètre technocratique oblige aussi à remettre en cause notre fragmentation des savoirs et l\u2019ouverture à d\u2019autres dimensions, incluant l\u2019esthétique et la mystique.Enfin, la grande astuce du pape François est de présenter une réflexion critique et explosive au sein d\u2019une démarche spirituelle et contemplative.En insérant sa démarche dans le cadre du cantique de François d\u2019Assise, il en appelle à la joie, à la beauté, à l\u2019amour.Très souvent, le discours écologique est triste et catastrophique, stressé.François pose un diagnostic tout aussi sévère, mais le ton est à l\u2019espérance.Depuis deux générations, on a accusé l\u2019héritage chrétien issu du premier récit de création (dominez la terre : Ge 1,28) d\u2019être une de sources de la crise écologique.François montre bien que l\u2019on peut à la fois se libérer de la nature et se réconcilier avec elle.Il s\u2019agit de recevoir la vie comme un don, de se recevoir soi-même comme un don ; et donc aussi de développer l\u2019amour et la contemplation, lesquels conduisent au respect et à la prudence.« Au cœur de ce monde, le Seigneur de la vie qui nous aime tant continue d\u2019être présent.Il ne nous abandonne pas, il ne nous laisse pas seuls, parce qu\u2019il est définitivement uni à notre terre, et son amour nous porte toujours à trouver de nouveaux chemins.Loué soit-il » (no 245). 85 L\u2019Action nationale Novembre 2015 RELIGION, POLITIQUE ET ENVIRONNEMENT Le pape François est un vrai chrétien.Il fait passer la grâce et l\u2019amour avant le péché et la crainte.Apprends-nous à découvrir La valeur de chaque chose, À contempler, émerveillés, À reconnaître que nous sommes profondément unis À toutes les créatures Sur notre chemin vers ta lumière infinie.(Prière pour notre terre) ARTS VISUELS ; CINÉMA y CRÉATION LITTÉRAIRE ' CULTURE ET SOCIETE HISTOIRE ET PATRIMOINE LITTERATURE THEATRE ET MUSIQUE THEORIES ET ANALYSES » | \u2014; \u2014 -\u2014 | em : ART LE SABORD | CIEL VARIABLE | ESPACE | ESSE | ETC MEDIA | INTER | VIE DES ARTS | ZONE OCCUPÉE - 24 IMAGES | CINÉ-BULLES | CINÉMAS | SÉQUENCES BRÈVES LITTÉRAIRES | CONTRE-JOUR | ESTUAIRE | EXIT | JET D'ENCRE | LES ÉCRITS | MŒBIUS | VIRAGES | XYZ.LA REVUE DE LA NOUVELLE À BÂBORD! | 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Richard-Arès pour son livre La souveraineté dans l\u2019impasse, publié aux Presses de l\u2019Université Laval.Ce livre n\u2019est pas un essai au sens classique du terme, il ne constitue pas non plus une étude du mouvement souverai- niste comme son titre pourrait le suggérer.Il s\u2019agit plutôt d\u2019une collection de textes de l\u2019auteur parus dans des revues de sociologie, d\u2019histoire et de philosophie.Ces textes présentent et analysent diverses interprétations de la question nationale.Parmi celles-ci, il convient de retenir le nationalisme voué à la défense de l\u2019identité collective de la société québécoise de langue française, identité présentée comme raison d\u2019être du projet politique de la souveraineté; cette position est accusée d\u2019ethnicisme, de xénophobie, voire de racisme; et d\u2019autre part, il y a le nationalisme assorti de l\u2019interculturalisme qui est susceptible à plus ou moins long terme d\u2019effacer l\u2019identité collective du Québec français et partant la raison du projet souverainiste.Pour dénouer l\u2019impasse ethnicisme/interculturalisme, l\u2019auteur nous renvoie à l\u2019œuvre de Fernand Dumont (œuvre méconnue des jeunes générations) qui définit la nation française du Québec, c\u2019est l\u2019expression qu\u2019il emploie, par son histoire, ses institutions et sa culture et qui regroupe tous ceux et celles qui tiennent à son affirmation et à son épanouissement politique.En s\u2019inspirant de l\u2019œuvre de Fernand Dumont, le professeur Cantin souligne l\u2019importance non seulement de se réapproprier le passé cana- dien-français, mais surtout de réconcilier nation et projet politique, de raccorder la communauté nationale et le projet 89 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre 2015 politique de la souveraineté pour éviter d\u2019être un groupe culturel parmi d\u2019autres.Ce trop bref résumé ne rend pas justice à la richesse des textes, mais il laisse à l\u2019auteur le soin de préciser sa pensée.Lucille Beaudry Département de science politique,UQAM Membre du jury du prix Richard-Arès 2014 Allocution d\u2019attribution du prix Richard-Arès 2014 à James Jackson pour L\u2019émeute inventée publié chez VLB éditeur (traduction de Riot that never was, Baraka Books) J\u2019aimerais d\u2019abord féliciter M.James Jackson corécipien- daire du prix Richard-Arès pour cet ouvrage historique approfondi sur notre XIXe siècle québécois.Alors qu\u2019il enseignait les littératures française et québécoise au Trinity College de Dublin, le professeur Jackson, docteur en philosophie, eut l\u2019idée géniale de mener une recherche sur le parcours d\u2019un étudiant de Trinity College qui vint s\u2019installer au Québec comme médecin au début du XIXe siècle : Daniel Tracey.Il avait fondé un journal pour défendre la cause des patriotes catholiques irlandais.En cours de recherche, il découvrit que ce médecin, Daniel Tracey, était solidaire des Patriotes du Bas-Canada, et s\u2019était engagé en politique avec l\u2019appui des patriotes.Son journal, The Irish Vindicator, est devenu The Vindicator en endossant les réformes des partisans de Papineau. 90 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre 2015 Tracey s\u2019était présenté aux élections de 1832 dans la circonscription de Montréal-Ouest.Le jour de sa victoire électorale, il se serait trouvé impliqué dans une émeute où trois Montréalais avaient été abattus par l\u2019armée britannique.Ce qui semblait un fait sans importance, intéressa notre auteur qui publia, d\u2019abord en anglais chez Baraka Books, les résultats de son enquête fouillée sous le titre The Riot that never was, ouvrage qui fut ensuite traduit par Michel Buttiens et publié chez VLB éditeur, constituant le 100e ouvrage de la collection « Études québécoises ».Ce livre fut une surprise pour le jury.Alors que le titre annonçait un sujet très pointu et mineur, sa lecture révélait au contraire une analyse précise de ce qui s\u2019était passé ce 21 juin 1832 et une interprétation qui bouleversait l\u2019historiographie concernant le mouvement des Patriotes.Il apportait des conclusions complètement nouvelles dans un dossier où les historiens s\u2019étaient contentés de répéter les uns après les autres, les conclusions complètement fausses des enquêtes biaisées menées par les autorités britanniques, enquêtes du coroner et enquêtes du grand jury, qui ont duré deux ans.Jackson a pris la peine et le temps d\u2019étudier systématiquement ces rapports et d\u2019analyser les témoignages des personnes qui avaient assisté à la scène de la prétendue émeute.Recoupant tous les témoignages, il a conclu que cette émeute était inventée et que les responsables avaient caché la vérité.Jackson démontre clairement tout le camouflage de la part des autorités pour faire croire qu\u2019une simple bagarre au moment de la victoire de Daniel Tracey avait été transformée en émeute et justifiait l\u2019intervention de l\u2019armée et la mort de trois innocents citoyens du Bas-Canada.Pendant deux ans, les Patriotes vont réclamer la vérité sur cette fusillade.On retrouva même cette demande parmi les 92 Résolutions de Papineau de 1834 et cet incident radicalisa le mouvement patriote. 91 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre 2015 Que s\u2019était-il passé ce 21 mai 1832 à la Place d\u2019Armes ?Le candidat Tracey avait pu gagner grâce à l\u2019appui du Parti patriote, après une chaude lutte et plusieurs jours de votation, car le bureau de scrutin restait ouvert tant que des électeurs s\u2019y présentaient.Au moment de la fermeture du bureau de scrutin, le candidat irlandais battait Bagg, le loyaliste, candidat de l\u2019establisment britannique.Daniel Tracey s\u2019en était pris à la British American Land et aux spéculateurs en cause dans l\u2019achat des terres des Cantons de l\u2019Est destinées aux immigrants.Plusieurs partisans de Bagg faisaient partie de ces marchands spéculateurs.Les autorités tant politiques que militaires ont tout fait pour tenter de faire annuler cette élection.Bagg, apprenant sa défaite, se retira et fit intervenir l\u2019armée.On se souviendra que les marchands britanniques ultraconservateurs de Montréal ne supportaient plus le statu quo politique et voyaient bien qu\u2019ils ne pouvaient gagner sur le terrain parlementaire : ils vont donc faire appel à l\u2019armée, car, sur le terrain militaire et judiciaire, ils profitaient de toutes les complicités.Les enquêtes étaient bidon.Jackson révèle toute la préparation de ce coup et son camouflage.L\u2019ouvrage se lit comme un vrai roman policier.Un chapitre complet décrit ce qui s\u2019est passé entre 15 h et 15 h 15 ce 21 mai 1832.Jusqu\u2019ici tous les historiens spécialistes anglophones se sont portés à la défense de l\u2019intervention militaire justifiée.Du côté francophone, James Jackson est surpris de constater qu\u2019aucun historien n\u2019a pris la peine d\u2019analyser les témoignages contenus dans les rapports d\u2019enquête pourtant publics dans les Journaux de la Chambre d\u2019assemblée du Bas-Canada.Seule France Galarneau, à la fin des années 1970, met en doute la version officielle des coups de feu lorsque l\u2019armée a fait face non pas à une émeute, mais bien à une bagarre.Une Brève histoire du mouvement patriote récemment publiée 92 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre 2015 reprend sans vérification la version officielle d\u2019une émeute où l\u2019armée tire sur des Patriotes, alors que les trois tués étaient de simples passants non impliqués dans cette bagarre.On peut regretter que nos historiens et historiennes se soient contentés de répéter les conclusions du gouverneur Sydenham et du grand jury vendu à sa cause.Ce fait démontre la nécessité de développer la recherche en histoire politique du Québec et de faire preuve d\u2019esprit critique.Il a eu un impact important en contribuant à la radicalisation du mouvement patriote à partir de 1834.Les citoyens et dirigeants du Parti patriote ont réclamé pendant deux ans la vérité sur la mort des trois Canadiens français abattus par l\u2019armée britannique et le camouflage des autorités.C\u2019est un ouvrage courageux et fascinant.Au cours du mois de novembre, l\u2019auteur présentera son ouvrage à l\u2019émission Nouveaux regards sur notre histoire, émission réalisée par la Société historique de Montréal et diffusée à Radio VM.Après sa diffusion l\u2019émission se retrouvera sur le site : www.societehistoriquedemontreal.org Robert Comeau Historien, professeur retraité de l\u2019UQAM et membre du jury du prix Richard-Arès PRIX ANDRÉ-LAURENDEAU 2014 Le prix André-Laurendeau du meilleur article paru dans la revue en 2014 a été remis à Guillaume Rousseau pour « L\u2019État-nation québécois au XXIe siècle » paru dans le numéro de juin.Cet article est en ligne dans notre site. 93 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre 2015 Le prix Rosaire-Morin récompense l\u2019engagement militant et la contribution intellectuelle au débat public.Il est décerné par le conseil d\u2019administration de la Ligue d\u2019action nationale.Cette année, il a été remis à Guy Rousseau à l\u2019occasion du souper- conférence annuel de L\u2019Action nationale le 30 octobre 2015.Nous publions ici les remerciements du récipiendaire.Il y a un vieil adage qui dit que l\u2019on reconnaît la qualité d\u2019un peuple par le sort qu\u2019il réserve aux enfants et aux personnes âgées.Moi je complèterais en disant qu\u2019au Québec on reconnaît la qualité d\u2019une organisation nationale à l\u2019importance qu\u2019elle accorde aux militants et aux militantes des régions qui sont au service de la nation et cela sans que ceux-ci aient nécessairement une notoriété nationale.C\u2019est pourquoi, monsieur Monière, monsieur Laplante et membres du conseil d\u2019administration, je vous en remercie, c\u2019est tout à votre honneur.J\u2019accueille cette reconnaissance au nom de toutes ces personnes qui, dans toutes les régions du Québec, structurent, organisent, consolident ce tissu social, ce mouvement national nécessaire à la survie de notre peuple.D\u2019ailleurs, depuis 1760, dans toutes les régions du Québec, nous résistons, nous bâtissons et nous affirmons notre volonté d\u2019exister, et cela, malgré notre situation de minorité et dans un contexte d\u2019occupation nationale.Depuis plus de 250 ans, nous avons mis à l\u2019épreuve ce que nous avons de meilleur et qui se résume en trois mots : solidarité, débrouillardise et résilience.Eh bien ! Mes amis, nous avons gagné ! Nous avons réussi.PRIX ROSAIRE-MORIN 2015 94 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre 2015 Nous sommes actuellement un peuple reconnu partout à travers le monde en tant que société française, moderne, prospère, innovatrice, démocratique, pacifique, solidaire et ouverte sur le monde.Imaginez si nous étions un pays, nous serions classés parmi les 30 premiers au monde.Inspiré par ces hommes et ces femmes qui ont bâti le Québec, j\u2019ai toujours eu en mémoire cette citation de Saint- Simon : « une idée sans exécution est un songe ».C\u2019est ce qui a façonné toute mon implication et ma réflexion, en mettant l\u2019accent de façon particulière sur les processus de changement et sur les structures organisationnelles.Fier de mes racines ouvrières, pendant plus de 40 ans j\u2019ai mis à contribution mes talents d\u2019organisateur, de gestionnaire, parfois d\u2019administrateur, au service des classes populaires et du monde ouvrier, apportant ainsi ma petite contribution à la consolidation de la société civile en Mauricie et parfois à l\u2019échelle nationale.Ma seule ambition, mon seul intérêt a été de créer, d\u2019organiser ou d\u2019appuyer des mouvements, des idées qui avaient comme objectifs la défense des droits, l\u2019amélioration de la qualité de vie de mes concitoyens et concitoyennes ou l\u2019affirmation de notre identité nationale.Je crois que collectivement nos combats ont porté des fruits.Aujourd\u2019hui, le mouvement communautaire et les entreprises d\u2019économie sociale ont réussi à s\u2019affirmer et à se faire reconnaître sur tout le territoire du Québec et même au niveau international.Le mouvement syndical est devenu un partenaire incontestable dans le développement du Québec, malgré le fait qu\u2019aujourd\u2019hui il est, selon moi, à la recherche d\u2019orientation ou de projets nationaux qui dépassent la revendication sectorielle dans une perspective de ce que nous appelions à l\u2019époque le troisième front. 95 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre 2015 Par contre, vous comprendrez mon désarroi actuel devant le peu de ressources, le peu d\u2019enracinement, le manque de structure organisationnelle permanente et le peu d\u2019enthousiasme de la société civile pour notre projet d\u2019indépendance nationale.Je suis cependant convaincu que si nous faisons les efforts nécessaires pour entendre les besoins réels de nos compatriotes, pour comprendre les changements structurels profonds auxquels notre société fait face actuellement, nous réussirons à mettre en place un mouvement national à la hauteur de nos aspirations.Tout au cours de mon parcours de vie militante, j\u2019ai côtoyé, j\u2019ai travaillé avec des personnes d\u2019une grande humanité, d\u2019un courage et d\u2019une rigueur intellectuelle et organisationnelle tout à fait exceptionnels.Je tiens à remercier tous ces militants et militantes des organisations communautaires qui m\u2019ont appris qu\u2019avec peu de moyens, mais beaucoup de conviction et de détermination, il était possible de défendre nos droits et d\u2019améliorer la qualité de vie de nos communautés.Les militants et militantes du mouvement syndical qui m\u2019ont appris que la solidarité ce n\u2019était pas seulement un vœu pieux, mais que ça s\u2019organisait autour d\u2019objectifs communs et de campagnes permanentes d\u2019adhésion et de conscientisation auprès des membres sur la pertinence d\u2019être ensemble dans la réalisation de notre plan d\u2019action si nous désirons obtenir des résultats.Je tiens à remercier tous ces militants et militantes du mouvement nationaliste, de façon particulière, les membres du conseil d\u2019administration et mes compagnons et compagnes de travail à la Société Saint-Jean-Baptiste de la Mauricie, des personnes dévouées et compétentes ; mes camarades 96 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre 2015 de travail du MNQ, coordonné par une équipe nationale, mais répartis partout au Québec, qui maintiennent à bout de bras la flamme nationaliste ; la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal pour son travail infatigable pour la défense de la langue française ; les militants du Bloc et du PQ qui font preuve d\u2019abnégation à l\u2019intérieur d\u2019organisations politiques qui ont trop souvent de la difficulté à reconnaître leur travail.Je vous remercie de m\u2019avoir permis, et de me permettre encore, de participer, d\u2019organiser, de mettre en place tous ces moments significatifs qui ont marqué notre combat national, au cours de ces 40 dernières années en ce qui me concerne.Je tiens aussi à remercier toutes les personnes qui m\u2019entourent, ma famille, mes amis et ma conjointe qui subissent mes absences, mes moments d\u2019indignation, de découragement, mes colères.Vous le savez tous et chacun, parfois comme militant préoccupé à changer le monde, on a tendance à oublier ceux qui nous entourent, à les tenir pour acquis.Le prix qui m\u2019est décerné aujourd\u2019hui, je le dois à toutes ces organisations de la société civile, mais je le dois aussi à vous tous, ici présents, membres de L\u2019Action nationale qui, grâce à vos réflexions, à vos recherches et surtout à votre disponibilité, nous permettez de faire des débats de société, ingrédient essentiel à la démocratie, et de comprendre notre réalité pour mieux la transformer.Vous savez, la Mauricie a été découverte à partir d\u2019une perception, soit celle qu\u2019il y avait trois rivières, alors qu\u2019il n\u2019y en avait qu\u2019une et cette même rivière a été un des maillons importants du développement économique du Québec. 97 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre 2015 Pour tous ceux et toutes celles qui actuellement auraient la perception que le mouvement indépendantiste n\u2019aura été que le songe d\u2019une génération, je suis convaincu que si nous appuyons notre mouvement sur les forces vives du Québec, sur les régions et sur la société civile, nous réussirons, comme Rosaire en 1969, dans le cadre des états généraux du Canada français, à mobiliser tout le Québec pour la dernière étape de notre libération, soit l\u2019indépendance nationale du Québec.À l\u2019occasion, j\u2019appelais rosaire en plein cœur de l\u2019après-midi et il répondait : « bonsoir ».Un jour, alors que nous étions un peu plus familiers, je lui ai demandé : « peux-tu me dire pourquoi tu réponds bonsoir en plein cœur de l\u2019après-midi ?» Il m\u2019a répondu : « c\u2019est parce que tant et aussi longtemps que le Québec ne sera pas souverain, je vivrai dans l\u2019obscurité.» Je suis convaincu qu\u2019aujourd\u2019hui Rosaire vit dans la lumière et qu\u2019il va certainement nous éclairer pour les prochaines années.Bonsoir et merci ! Guy Rousseau Directeur général, Société Saint-Jean-Baptiste de la Mauricie commanditaire du souper-conférence annuel de L\u2019Action nationale 30 $ par année 50 $ pour deux ans taxes et expédition comprises 3 parutions par année Commande par la poste : L'Action nationale 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514 845-8533 sans frais, 1-866 845-8533 À la boutique internet action-nationale.qc.ca Les Cahiers de lecture de L'Action nationale La pensée québécoise en essais Pour savoir ce qui se produit dans le monde des essais au Québec, il faut s\u2019abonner aux Cahiers de lecture de L\u2019Action nationale, un périodique entièrement consacré aux recensions des essais québécois.D\u2019un format journal agréable, Les Cahiers paraîssent trois fois l\u2019an et font un survol de l\u2019actualité éditoriale québécoise comme il ne s\u2019en fait nulle part ailleurs.Des comptes-rendus, des analyses critiques, des notes de lecture, 40 pages qui vous permettent de partager le point de vue de collaborateurs aguerris sur les essais publiés durant l\u2019année. Lire Lire les essais DAVID LEVINE Santé et politique : un point de vue de l\u2019intérieur 100 EMMANUEL TODD Qui est Charlie ?Sociologie d\u2019une crise religieuse 107 DANIC PARENTEAU L\u2019indépendance par la République 113 YVON RIVARD Exercices d\u2019amitié 119 FRANCINE PELLETIER Second début 125 Livres reçus 133 LIRE 100 LIRE LES ESSAIS DAVID LEVINE Santé et politique : un point de vue de l\u2019intérieur, Boréal, 2015, 376 pages Quand on entre « David Levine » dans un moteur de recherche, on tombe sur son site web, joliment décoré de photos de ses œuvres d\u2019art.L\u2019onglet « Sculptures » trône à côté de celui de « D.L.Consultation stratégique » qui loge son entreprise de consultation en santé.David Levine est un personnage atypique : Juif anglophone, il devint membre du Parti québécois dès 1975.Nommé directeur du CLSC Saint-Louis-du-Parc nouvellement créé en 1975 (à 26 ans !) directement au sortir d\u2019une maîtrise en administration de la santé, sa carrière l\u2019amènera successivement à la direction de l\u2019hôpital de Verdun, de l\u2019hôpital Notre-Dame ainsi que de l\u2019hôpital d\u2019Ottawa, ou la venue d\u2019un « séparatiste » soulèvera une tempête médiatique ahurissante.Au cours de cet épisode, l\u2019Assemblée nationale du Québec est allée jusqu\u2019à adopter unanimement une motion pour appuyer M.Levine.Cet épisode de sa carrière a fortement marqué les esprits au Québec et a fait de M.Levine un personnage public.Parallèlement à ses activités comme gestionnaire en santé, M.Levine a fait quelques incursions dans le monde politique.Toutes liées au Parti québécois.D\u2019abord comme conseiller-cadre dans le cabinet de Bernard Landry de 1977 à 1980, comme candidat à une élection partielle du Parti qué- 101 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre 2015 bécois en 1979, comme délégué du Québec à New York de 1997 à 1998, et finalement comme ministre choisi hors du parlement et battu à l\u2019élection partielle de 2002 dans la circonscription de Berthier.Un parcours tout à fait hors-norme qui a fait de M.Levine une personnalité publique appréciée des Québécois, et qui plus est, un des rares experts en gestion du système de santé qui jouisse toujours d\u2019une certaine aura de crédibilité.Le fait que M.Levine ne soit pas médecin joue sans doute également en sa faveur en ces temps où la figure du médecin-roi domine les questions politiques reliées au système de santé.M.Levine a donc rédigé un livre qui relate son parcours professionnel en souhaitant que d\u2019autres gestionnaires du secteur de la santé puissent tirer profit de son expérience.Il débute son livre avec une série de 10 questions fréquemment posées sur le système de santé.Des questions larges d\u2019intérêt général, comme : « Pourquoi est-il si difficile de trouver un médecin de famille ?», « Notre système de santé est-il financièrement viable ?», « Pourquoi faut-il attendre si longtemps à l\u2019urgence ?», etc.M.Levine affirme tout de go que les réponses à ces questions sont bien connues et que le vrai problème est plutôt le suivant : « Pourquoi ne réussissons nous pas à mettre en œuvre les solutions connues ?» Voilà un vaste programme pour un seul livre de 365 pages : expliquer à la fois ce qui ne tourne pas rond dans notre système de santé, les solutions à ces problèmes ainsi que les causes profondes qui tiennent ces solutions en échec.Les sept premiers chapitres du livre constituent un résumé autobiographique de la carrière de M.Levine mâtiné de considérations sur la gestion.Au chapitre un, M.Levine nous livre des souvenirs de jeunesse de temps passé dans la brocante de son grand-père situé dans le quartier mon- tréalais de Saint-Henri.Il passe ensuite en revue son par- 102 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre 2015 cours professionnel en ordre chronologique en émaillant le texte de notions de gestion telles que « la vision commune et le leadership » ou la façon de travailler avec les syndicats (chapitre 1), l\u2019importance et le pouvoir des médecins dans un hôpital (chapitre 3), le rôle d\u2019un directeur général dans un hôpital d\u2019envergure tel l\u2019Hôpital Notre-Dame de Montréal (chapitre 4) et l\u2019opération délicate de la fusion de plusieurs hôpitaux en un seul (chapitre 6).En parcourant le livre, on remarque aisément que la portion « santé » est beaucoup plus importante que la portion « politique ».Ainsi, le chapitre deux qui traite du passage de M.Levine dans le cabinet Landry en 1977-1980, par exemple, tient en seulement 8 pages tandis que le chapitre trois qui traite de son passage à l\u2019hôpital de Verdun s\u2019étend sur 49 pages.Seulement 8 pages suffisent pour expédier la question du passage de M.Levine passage dans le premier gouvernement Lévesque, une période devenue mythique de par l\u2019ampleur et la qualité des changements apportés à la société Québécoise.Le lecteur aurait souhaité en lire beaucoup plus! Son passage à la tête de la délégation du Québec à New York en 1997-1998 subit le même traitement et tient en 7 pages bien tassées.On devine que si M.Levine traite de sa carrière politique dans ce livre, c\u2019est parce que le scandale provoqué au Canada anglais par sa nomination comme directeur général d\u2019un hôpital ontarien a eu une telle résonance qu\u2019il en a été marqué à tout jamais comme personnage publique.Notons aussi que le livre de M.Levine a été écrit en anglais et vise donc en premier un lectorat situé à l\u2019extérieur du Québec.Aussi bien alors expédier le sujet de la politique le plus rapidement possible et éviter qu\u2019il ne prenne toute la place.Ainsi, ceux qui s\u2019attendent à trouver des potins inédits ou des confidences politiques dans ce livre seront déçus.Si M.Levine affirme sa sympathie pour les valeurs que véhi- 103 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre 2015 culaient le Parti québécois en 1975 en page 38, on ne sait pas quelle est au juste son affiliation politique aujourd\u2019hui.A-t-il été vraiment été indépendantiste ou a-t-il été seulement compagnon de route du Parti québécois, attiré qu\u2019il était par les valeurs sociales défendues par ce parti dans les années 70 ?Le livre ne nous renseigne guère.On cherchera donc en vain son opinion concernant l\u2019indépendance du Québec, la loi 101, le développement séparé du système de santé selon la langue de travail au Québec, etc.Le cœur de l\u2019affaire se trouve plutôt à mon avis aux chapitres 8 à 12, qui constituent la moitié du livre et dans lequel M.Levine aborde plus profondément les questions de gestion.Un sujet qui le passionne manifestement.Ainsi, il passe en revue les questions reliées à la gestion d\u2019un réseau de services de santé et non plus d\u2019une simple hôpital (chapitre 8), la question de la gestion des soins de santé dans le contexte de système public québécois et canadien (chapitre 9), et celle du leadership (chapitre 10).M.Levine traite aussi au chapitre 11 de la réforme du système de santé enclenchée par les libéraux à partir de 2014.Il conclut ensuite le livre au chapitre 12 en répondant à ses 10 questions posées en introduction.C\u2019est dans cette partie du livre que se trouvent les morceaux de choix.Par exemple, en page 207, M.Levine affirme que depuis 2004, « le secteur de la santé du Québec vit une révolution tranquille aussi importante que celle survenue en 1969 quand l\u2019assurance maladie a été créée ».Le but de la réforme de 2004 (pilotée par Philippe Couillard) était de créer des organisations capables d\u2019offrir des soins intégrés non plus sur la base des seuls besoins des usagers mais basés sur une approche populationnelle, c\u2019est-à-dire visant à améliorer la santé de la population et non plus seulement celle des individus utilisant le service.M.Levine affirme ensuite : « si nous voulons maintenant être en mesure d\u2019offrir véritablement de tels soins, le défi consiste 104 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre 2015 à mener cette révolution à bien en réorientant des fonds jusqu\u2019à présent destinés au secteur hospitalier de soins actifs vers les services de première ligne ».Voilà en langage à peine codé un aveu de l\u2019échec de la réforme de 2004 et voilà aussi nommé le mal qui gangrène notre système de santé soit « l\u2019hospitalocentrisme », la tendance à concevoir l\u2019hôpital comme le fondement de notre système de santé et à lui réserver la meilleure part du financement.Le gouvernement s\u2019est orienté vers une approche populationnelle en 2004, mais sans restructurer le financement entre spécialistes/généralistes et médecine de première ligne/hôpitaux.La réforme a donc donnée lieu à un brassage de structures, mais sans affecter profondément la pratique.Elle n\u2019a jamais eu les moyens de ses ambitions.Il y a plusieurs autres idées importantes disséminées dans le livre et qui en justifient la lecture.Par exemple, en p.188 M.Levine aborde le dossier des mégahôpitaux de Montréal et argue que la concentration du CHUM sur le seul site de St-Luc signifie que le CHUM sera le seul grand hôpital universitaire au Canada à ne disposer que d\u2019un seul site, ce qui fera en sorte que sa très grande salle d\u2019urgence risque d\u2019engorger tout l\u2019hôpital avec des patients qui ne nécessitent pas de soins de troisième ligne.Si le reste n\u2019est pas explicité, le lecteur peut conclure lui-même que si le choix du site de St-Luc (un choix imposé par Philippe Couillard) risque fort de tuer dans l\u2019œuf la mission universitaire du CHUM alors la disposition du McGill University Health Center (MUHC) sur plusieurs sites lui permettra au contraire d\u2019assumer pleinement son volet universitaire.La construction de deux mégahôpitaux n\u2019aura donc pas affectée la répartition linguistique des tâches en santé à Montréal : aux anglophones la recherche et le rayonnement et aux francophones le débit clinique.Valait-il la peine de dépenser des milliards pour faire du surplace ? 105 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre 2015 Autre exemple, à partir de la page 308, M.Levine aborde les réformes mises en place par M.Barrette depuis 2014.Il démontre que la centralisation en cours revient à remettre toutes les décisions importantes entre les mains du Ministre, minant l\u2019autonomie professionnelle des gestionnaires qui devront constamment se faire valider.Il deviendra dangereux pour eux de faire preuve d\u2019initiative dans le cadre de leurs fonctions.Il croit aussi que les fusions mèneront à plus et non pas à moins de bureaucratie, et qu\u2019il n\u2019y aura pas d\u2019économies en frais de gestion contrairement aux affirmations de M.Barrette.Qui plus est, chaque gestionnaire étant assis sur un siège éjectable, ceux-ci risquent fort de prioriser l\u2019équilibre budgétaire de leurs institutions au détriment des services offerts.Voilà probablement le véritable but de cette réforme : mettre en place une véritable camisole de force pour contrôler les coûts du système en contrôlant l\u2019offre de services directement au niveau du Ministère.Au chapitre 12, M.Levine conclut en répondant aux 10 questions posées en introduction.On y trouve une bonne synthèse de l\u2019état des lieux de notre système de santé.J\u2019aurais envie de compléter le portrait en écrivant ce que M.Levine, en fin diplomate, n\u2019écrit pas en toutes lettres.Soit que le résultat de la réforme de 2004 est un cafouillis.Premièrement, les spécialistes ont obtenu de gargantuesques augmentations salariales, ce qui a torpillé le nécessaire rééquilibrage vers la médecine familiale qui aurait dû être au cœur de la réforme.Un spécialiste gagnait en moyenne 100 000 $ de plus qu\u2019un généraliste en 2012, ce qui diminue d\u2019autant l\u2019attrait pour la médecine familiale.Deuzièmement, des milliards de dollars ont été engloutis pour construire des mégahôpitaux, renforçant d\u2019autant l\u2019hospitalocentrisme qui gangrène notre système.Or voilà maintenant que l\u2019artisan du cafouillis de 2004 endosse une autre réforme pilotée par celui qui a réussi à arracher 106 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre 2015 au gouvernement cette augmentation de 67 % du salaire des médecins spécialistes qui a contribué à faire capoter la première réforme.Nous nageons en plein vaudeville ! Troisièment, si le gouvernement a autorisé la construction de deux mégahôpitaux séparés sur une base linguistique à Montréal au coût combiné d\u2019au moins cinq milliards de dollars, la preuve est loin d\u2019être faite que nous ayons besoin d\u2019un tel volume clinique de services de troisième ligne.M.Levine écrit en toutes lettres (p.343), dans ce qui constitue pour moi la statistique choc du livre, que seulement 15-18 % des soins prodigués dans les hôpitaux universitaires spécialisés sont de niveau tertiaire, le reste étant composé de soins de première et deuxième ligne, soit des soins qui pourraient probablement être donnés ailleurs que dans un centre universitaire.Comment alors justifier le dédoublement des hôpitaux universitaires adultes et pédiatriques à Montréal ?Ceux qui essaient de nous convaincre que le Québec est pauvre feraient bien de nous expliquer comment nous pouvons nous payer un tel luxe.En conclusion, M.Levine nous présente un livre touffu et hétéroclite qui se situe à mi-chemin entre l\u2019autobigraphie, le manuel de gestion et l\u2019essai critique.Un livre à lire par tous ceux qui souhaitent aller au-delà des portraits simplistes de la situation en santé présentés dans les médias.M.Levine inclut même son propre « que faire ?» en 7 points à la toute fin du livre.Sept points qui constituent indubitablement un embryon de programme politique en santé.Voilà qui constituerait une véritable bouffée d\u2019air frais : mettre le système de santé entre les mains d\u2019un homme qui croit au système public, qui possède une longue expérience en gestion et en innovation, et, surtout, surtout, qui ne soit pas au service d\u2019intérêts ou de corps de métiers particuliers.Frédéric Lacroix Travailleur de réseau de la santé 107 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre 2015 EMMANUEL TODD Qui est Charlie ?Sociologie d\u2019une crise religieuse, Seuil, 2015, 242 pages La thèse de l\u2019historien et anthropologue français Emmanuel Todd dans son dernier livre, Qui est Charlie ?Sociologie d\u2019une crise religieuse, est pour le moins surprenante : les forces sociales et politiques en France ne sont plus contrôlées par les républicains, mais par un nouveau groupe social imprégné de valeurs inégalitaires provenant d\u2019une certaine périphérie au sein de laquelle l\u2019on retrouvait des partisans au régime de Vichy il y a 75 ans.Par conséquent, les manifestations pour dénoncer la tuerie au journal Charlie Hebdo sont nécessairement islamophobes.Il n\u2019est pas nécessaire d\u2019entrer dans les détails tellement la thèse est peu convaincante, voire complètement délirante.Ce compte rendu serait par ailleurs beaucoup trop lourd s\u2019il cherchait à répertorier tous les raisonnements fallacieux et tordus qui sont exposés dans ce livre.Je me contenterai de décrire ceux qui amuseront le plus le lecteur.Soulignons d\u2019emblée que l\u2019auteur a décrit son livre au journal Le Monde comme étant un « missile Exocet magnifiquement construit, un chef-d\u2019œuvre de maîtrise intellectuelle avec quelques bonnes blagues dedans1 ».Cette suffisance affichée sans gêne y est d\u2019ailleurs mise en exergue dès l\u2019introduction, où l\u2019auteur multiplie les propos moralisateurs et où il accuse à peu près tout le monde de réagir émotivement et d\u2019être dans l\u2019erreur.Lui sait, pas les autres.« Comment faire comprendre », répète-t-il inlassablement dans les premières pages.C\u2019est d\u2019ailleurs puisqu\u2019il détendrait la vérité qu\u2019il a entrepris d\u2019écrire ce livre qui se veut une analyse sociologique des événements entourant l\u2019attentat de 1 Bacqué, Raphaëlle.« Emmanuel Todd, homme de tumulte », Le Monde, édition du 8 mai 2015, p.7 108 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre 2015 Charlie Hebdo, et qui prétend s\u2019en tenir autant que possible à la rigueur scientifique, qui dans son langage, signifie probablement à ses dogmes idéologiques.En effet, malgré sa prétention, cet essai n\u2019a absolument rien d\u2019un ouvrage scientifique.Les méthodes de l\u2019auteur s\u2019apparentent nettement à celles des pseudosciences.Sans compter qu\u2019il n\u2019y a évidemment aucune validation de la thèse par les pairs, l\u2019argument d\u2019autorité, sans démonstration, revient sans cesse.Les autocitations, rappelant au passage son statut, sont souvent les seules références.Il part d\u2019une affirmation sans fondement ou peu soutenue, y fait allusion plus tard en disant « j\u2019ai montré que », de manière à soutenir un nouvel argument qui lui permet alors de tirer des conclusions extravagantes et sans nuances telles que « la vérité est que Charlie a réussi, au terme d\u2019une gigantesque partie de billard sociologique, à mettre en danger les Français juifs en maltraitant les Français musulmans » (p.220).Une autre des méthodes privilégiées par l\u2019auteur pour soutenir sa thèse est d\u2019exposer une conception erronée et fallacieuse de la réalité pour la faire correspondre à son argument.La pierre angulaire de sa thèse repose par exemple sur la prétention que Charlie Hebdo s\u2019en prend systématiquement à l\u2019Islam, ce qui lui permet notamment de soutenir que ses rédacteurs sont islamophobes.Ceux qui les supportent deviennent alors suspects.Or, l\u2019analyse des faits montre que l\u2019Islam n\u2019a fait l\u2019objet que de 1,3 % des couvertures du magazine, soit quatre fois moins que la religion chrétienne2.On est donc très loin d\u2019une obsession.2 Mignot, Jean-François et Goffette, Céline.« Non, Charlie Hebdo n\u2019est pas obsédé par l\u2019islam », Le Monde, édition du 24 février 2015. 109 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre 2015 Pour se donner une apparence de scientificité, Todd multiplie également les corrélations et les superpositions de cartes.Confronté à des chiffres qu\u2019il ne comprend pas, le lecteur moyen sera ainsi probablement plus crédule, pense- t-il probablement.Le problème est que Todd fait une erreur de néophyte en statistique en supposant des relations causales sans nuances là où il pourrait n\u2019y avoir qu\u2019une relation statistique qui ne veut rien dire.Il croise, par exemple, les estimations du nombre de manifestants par agglomération, qu\u2019il redessine à sa guise et pour lesquelles il avoue lui-même des surestimations aléatoires, avec la composition socioéconomique des agglomérations, pour arriver à la conclusion que les manifestants sont des cadres et des catholiques zombies, expression qu\u2019il utilise pour parler de la population issue de la désagrégation finale de l\u2019Église dans ses bastions traditionnels et qui est menée par une essence inégalitaire.De plus, parce qu\u2019il pense que les descendants d\u2019immigrés des banlieues étaient absents des manifestations (on ne sait d\u2019où il tient cette information), il en conclut que la République qu\u2019il s\u2019agissait de défendre n\u2019était pas celle de tous les citoyens, comme si l\u2019absence fantasmée de ces gens aux manifestations s\u2019expliquait par leur exclusion par les personnes y participant.Les catholiques zombies sont de surcroît issus des régions périphériques ayant fourni au régime de Vichy les plus gros bataillons.La conclusion d\u2019une telle démonstration est évidente à ses yeux : « des millions de Français se sont précipités dans les rues pour définir comme besoin prioritaire de leur société le droit de cracher sur la religion des faibles ».Ces manifestants seraient également antisémites, car l\u2019accent de la manifestation était mis sur la tuerie au magazine et non sur les victimes juives.L\u2019auteur insiste beaucoup sur le fait que l\u2019Islam soit une religion minoritaire et appartienne à un groupe défavorisé, ce qui, pour on ne sait quelle raison, limiterait le droit au 110 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre 2015 blasphème.L\u2019islamophobie, terme répété sans cesse dans le livre sans jamais être défini, semble avoir une portée très large pour Todd, incluant non seulement tous les non-musulmans qui blasphèment, mais également ceux qui défendent le droit au blasphème.Ainsi, selon lui, blasphémer sur Mahomet devrait être qualifié d\u2019incitation à la haine religieuse, ethnique ou raciale, surtout lorsque les pratiquants sont en minorité ou faible, car « le droit au blasphème sur sa religion ne [doit] pas être confondu avec le droit au blasphème sur la religion d\u2019autrui » (p.15).Cette conception de la liberté d\u2019expression est pour le moins étrange et laisse le soin aux extrémistes de décider pour l\u2019ensemble de la société ce qui doit ou non être interdit.Cette idée est d\u2019autant plus douteuse que l\u2019Islam est en voie de devenir la religion comptant le plus d\u2019adeptes sur la planète et bénéficie d\u2019un très bon système de financement, sans compter que les fatwas ont généralement une portée internationale.D\u2019ailleurs, là où il est majoritaire, le blasphème est souvent également interdit, ce qui réduirait à peu près à néant les endroits où il serait possible de critiquer cette religion sans craindre les foudres de la « justice ».Selon Todd, l\u2019islamophobie serait partout et prendrait des proportions à ce point inquiétantes qu\u2019il croit pertinent de multiplier les allusions à l\u2019Allemagne nazie.D\u2019ailleurs, lorsqu\u2019il relate le débat en Allemagne visant à limiter ou interdire les mutilations génitales non médicales, il prend soin de souligner qu\u2019il est « stupéfiant que l\u2019Allemagne s\u2019autorise, moins de soixante-dix ans après avoir exterminé un million d\u2019enfants juifs, à se poser en juge de l\u2019intégrité physique d\u2019autres enfants juifs sur son territoire, avec une totale bonne conscience » (p.133).Et évidemment, selon lui, tous les partisans de ces interdictions sont islamophobes et antisémites. 111 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre 2015 Todd consacre également un chapitre aux Français musulmans, qu\u2019il ne faudrait toutefois pas appeler ainsi, car « coller sur cette diversité humaine l\u2019étiquette \u201cmusulman\u201d est, tout simplement, un acte raciste » (p.186), soutenant son propos encore une fois par quelques références aux Juifs durant l\u2019époque nazie.Il évacue ainsi du revers de la main le fait que l\u2019Islam est une religion dont les pratiquants se définissent eux-mêmes ainsi et ont quelques références communes, même s\u2019ils sont de classes sociales différentes et même s\u2019ils divergent dans leurs interprétations et leurs pratiques.Si l\u2019on se fie à sa logique, il serait raciste de poser l\u2019étiquette de « communiste » aux gens qui se définissent eux-mêmes de cette façon, car ce groupe est probablement aussi hétérogène que celui des musulmans.L\u2019auteur ne croit pas qu\u2019il y ait en France des problèmes d\u2019intégration des populations d\u2019origine musulmane.L\u2019assimilation suit son cours et les seuls obstacles seraient d\u2019ordre économique.Les jeunes musulmans qui partent faire le djihad en Syrie et les jeunes qui émigrent en Grande-Bretagne ou aux États-Unis pour travailler sont selon lui comparables, ayant un malaise similaire à l\u2019origine de leur départ.Il pense également retrouver ce malaise en Écosse, où les jeunes ont voté dans des proportions beaucoup plus fortes que les plus âgés pour l\u2019indépendance, ce qui lui permet d\u2019affirmer que « [p] our qui connait l\u2019histoire du Royaume-Uni, cette menace de dissolution endogène, par aliénation de la jeunesse, est tout aussi impressionnante, quoique moins violente, que le djihadisme de nos banlieues » (p.206).En fait, selon lui « l\u2019échec de l\u2019assimilation [\u2026] est toujours le fait de la société d\u2019accueil, jamais du groupe immigré : si le refus de s\u2019assimiler est invraisemblable, le rejet par la population d\u2019accueil est toujours possible » (p.144).D\u2019ailleurs, le haut taux d\u2019emprisonnement des jeunes des banlieues s\u2019ex- 112 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre 2015 pliquerait par le fait que leur culture d\u2019origine ait été pulvérisée, donc ils ne sont plus vraiment arabes ou musulmans.Cette culture serait disparue, car les enfants qui sont allés au collège, au lycée ou à l\u2019université sont beaucoup plus scolarisés que leurs parents analphabètes, ce qui aurait désintégré l\u2019autorité du père.Davantage de religion les aurait donc protégés.Cette analyse est d\u2019autant plus douteuse qu\u2019il y a fort à parier que les criminels ne sont certainement pas parmi les plus éduqués.Selon l\u2019auteur, le déclin de la religion s\u2019accompagne d\u2019une montée de la xénophobie et appuie cette affirmation en relatant que l\u2019Allemagne nazie fut précédée par un déclin de la religion protestante.Le lecteur Québécois sera à cet effet amusé d\u2019apprendre « la transition vers la laïcité a engendré une poussée terroriste au Canada » (p.34), car la population a enfin pu libérer son « tempérament inégalitaire ancré dans [s] es structures familiales » qui était auparavant retenu par les valeurs universelles du catholicisme.En somme, Emmanuel Todd se voit visiblement comme un intellectuel de premier plan dont les paroles sont dignes d\u2019un prophète.Cependant, il oublie de prendre en compte un détail important à son analyse : la réalité.De fait, il semble bien plus chercher à harmoniser son idéologie à son environnement proche de manière à maintenir son système de croyances.Guillaume Marois Démographe 113 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre 2015 DANIC PARENTEAU L\u2019indépendance par la République, Montréal, Fides, 2015, 204 pages Le mouvement souverainiste piétine, voire régresse.Pire, selon Danic Parenteau, « la conjoncture historique générale ayant rendu possible l\u2019articulation de l\u2019option indépendantiste au jeu politique québécois semble être en voie de disparaître ».Si durant les années 60 et 70 « [t] ous les Québécois comprenaient à peu près ce qu\u2019il en ressortait de l\u2019idée de faire du Québec un pays », où l\u2019indépendance pouvait apparaître comme l\u2019aboutissement naturel de la Révolution tranquille, Parenteau suggère qu\u2019il en serait autrement aujourd\u2019hui.Ainsi, pour voir renaître le projet, il faudrait le réarticulé sur de nouvelles bases.Dans L\u2019indépendance par la République, Parenteau ouvre courageusement son jeu ; il propose d\u2019« inscrire le projet indépendantiste dans un paradigme renouvelé », et il l\u2019expose.L\u2019auteur énumère trois difficultés qui mineraient présentement la progression du mouvement souverainiste.Premièrement, la « grande alliance stratégique » entre progressistes et nationalistes, celle qui a permis à l\u2019idée d\u2019indépendance de prendre son envol dans les années 60 et 70, et de nous mener aux portes du pays en 1995, se serait effritée.Deuxièmement, les souverainistes auraient été incapables d\u2019articuler une critique cohérente du régime canadien.Ainsi, dénoncer selon les circonstances les politiques fédérales appliquées au Québec ne serait pas suffisant.Selon Parenteau, pour convaincre, « le projet indépendantiste doit démontrer clairement l\u2019incapacité du régime canadien à favoriser le développement et l\u2019épanouissement du peuple québécois, et à traduire adéquatement ses ambitions collectives ».Troisièmement, le mouvement souverainiste serait coincé dans la stratégie du « tout-référendum », une stratégie contre-productive. 114 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre 2015 Parenteau insiste : s\u2019il veut renaître, le mouvement souverai- niste doit refonder cette « grande alliance stratégique », et non en fonder une nouvelle entre « nationalistes indépendantistes » et « nationalistes autonomistes ».Selon lui, croire en cette dernière alliance, « c\u2019est succomber à une lecture \u201célectoraliste\u201d ou \u201ctacticienne\u201d du jeu politique.[\u2026] Pareille alliance entre le Parti québécois et la Coalition avenir Québec, par exemple, déboucherait très certainement sur des gains électoraux, mais ceux-ci se feraient assurément au prix d\u2019une dilution du projet indépendantiste ».Résultat : chercher une alliance entre « nationalistes indépendantistes » et « nationalistes autonomistes » « équivaut à consentir à l\u2019assujettissement politique du peuple québécois au présent régime politique canadien ».Bref, pour renaître, le mouvement souverainiste doit parvenir à surmonter ces trois difficultés.Voilà l\u2019hypothèse de l\u2019auteur.Comment y arriver ?Dans Précis républicain à l\u2019usage des Québécois, son essai précédent, Parenteau concluait qu\u2019il existe une pratique républicaine bien ancrée au Québec.Selon lui, entre républicanisme et libéralisme anglo-saxon, les Québécois pencheraient en faveur de la première tradition politique.Ils auraient une vision laïque de la société, rattacheraient des exigences élevées à la citoyenneté, croiraient au rôle de l\u2019État dans la promotion de l\u2019identité nationale et défendraient la primauté de la souveraineté populaire.Après avoir revisité ces idées dans L\u2019indépendance par la République, Parenteau conclut que « la voie la plus sûre pour conduire le peuple québécois à l\u2019indépendance est celle républicaine ».Selon l\u2019auteur, cette voie permettrait de surmonter les deux premières difficultés.La « grande alliance stratégique » entre progressistes et nationalistes pourrait se refonder autour de la notion d\u2019« intérêt général », centrale dans le républicanisme.D\u2019un côté, celle-ci comprendrait l\u2019idée de bien commun, à l\u2019intérieur de laquelle se retrouve la question sociale 115 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre 2015 chère aux progressistes.De l\u2019autre, elle comprendrait l\u2019idée d\u2019intérêt national, composée elle-même de la question iden- titaire chère aux nationalistes.Quant à la critique du régime canadien, la voie républicaine lui assurerait une place au cœur de l\u2019argumentaire souverainiste.La concentration du pouvoir entre les mains du chef du gouvernement, la primauté des libertés individuelles, les vestiges monarchiques de notre système, dont le poste de lieutenant-gouverneur, toutes des notions centrales au régime politique canadien et compatibles avec le libéralisme anglo-saxon, violeraient par définition les valeurs républicaines.Le piège du « tout-référendum », la troisième difficulté, pourrait pour sa part être surmontée grâce au principe républicain de souveraineté populaire, qui devrait, selon Parenteau, s\u2019incarner dans une démarche constituante.Autrement dit, mettre le peuple au centre du projet indépendantiste c\u2019est lui permettre d\u2019articuler l\u2019État du Québec à travers la rédaction de sa constitution.Pour y arriver, l\u2019auteur propose la convocation d\u2019une « assemblée constituante populaire » « composée de citoyens venant de tous les horizons et reflét [ant] la composition du peuple québécois dans sa diversité ».La proposition a évidemment l\u2019avantage de rompre avec l\u2019attentisme auquel nous a habitué la stratégie du « tout-réfé- rendum » et de remettre le débat sur la constitution à l\u2019ordre du jour.Parenteau croit que les Québécois sont mûrs pour une telle réflexion collective, eux qui ont démontré un intérêt « à débattre publiquement d\u2019enjeux politiques fondamentaux, telle la pratique d\u2019accommodements raisonnables en matière de vie en société, placée sous le signe de la diversité culturelle et religieuse, l\u2019accès à l\u2019université, l\u2019exploitation des ressources naturelles et les \u201cvaleurs québécoises\u201d ».De toute évidence, Parenteau relève brillamment le défi qu\u2019il s\u2019était imposé.Si elle était mise en application, la voie républi- 116 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre 2015 caine, inscrite dans une démarche constituante, réarticulerait manifestement le projet d\u2019indépendance.Si le mouvement souverainiste peut renaître à court ou moyen terme, si le projet d\u2019indépendance peut reprendre la place qu\u2019il a occupée dans le jeu politique durant les dernières décennies sans qu\u2019il ne condamne ses prometteurs aux banquettes de l\u2019opposition, traçant ainsi une voie vers le pouvoir pour les libéraux québécois, Parenteau réussit un tour de force : traduire des concepts théoriques abstraits dans une action politique concrète.On pourrait toutefois reprocher à Parenteau de ne pas être allé là où il n\u2019avait pas l\u2019attention d\u2019aller.On aurait pu par exemple exiger davantage de détails sur sa proposition de démarche constituante.L\u2019« assemblée constituante populaire » à laquelle il nous convie aurait également pu être enrichie d\u2019exemples de démarches appliquées ailleurs dans le monde, avec une mise en contexte de leurs conséquences politiques.Enfin, au-delà de sa contribution indéniable à la réflexion sur les moyens de relancer l\u2019option souverainiste, on pourrait exiger que les risques que comporte une telle démarche soient davantage soupesés.Puisque cette nouvelle constitution républicaine élaborée et adoptée par le peuple « se heurterait inévitablement à l\u2019ordre politique canadien » et qu\u2019elle « remettr [ait] en cause l\u2019ordre constitutionnel canadien », selon les mots utilisés par Parenteau dans Précis républicain à l\u2019usage des Québécois, pou- vons-nous pour autant conclure qu\u2019elle déboucherait naturellement sur l\u2019indépendance du Québec ?Une Constitution sert notamment à encadrer le fonctionnement des institutions politiques d\u2019une nation.Les droits constitutionnels servent à imposer des limites à la souveraineté de l\u2019État au nom de valeurs jugées plus importantes.Notre culture juridique veut que l\u2019arbitrage de ces droits soit confié aux tribunaux.Peu importe la formule retenue, par les citoyens 117 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre 2015 constituants, de la création d\u2019une nouvelle cour constitutionnelle relevant de Québec à la déjudiciarisation des litiges constitutionnels pour remettre leur sort entre les mains des élus du peuple, tout débat constitutionnel aboutirait éventuellement devant les tribunaux relevant de l\u2019État fédéral, soit la Cour supérieure du Québec, qui possède un droit de surveillance et de réforme en vertu de la Constitution canadienne, et ultimement la Cour suprême du Canada.Tout litige portant sur l\u2019incompatibilité alléguée entre la nouvelle constitution québécoise et la constitution canadienne rejoindrait un jour ou l\u2019autre ces tribunaux.Il ne faut pas sous-estimer l\u2019habileté du pouvoir judiciaire.L\u2019exemple de la loi 101 est ici patent.Devant l\u2019incompatibilité alléguée entre cette loi et la Constitution canadienne, les tribunaux n\u2019ont pas déclaré son inconstitutionnalité d\u2019un seul trait de plume, de façon à soulever irrémédiablement l\u2019ire de la population québécoise.L\u2019entreprise a été beaucoup mieux orchestrée.Déclarant invalide d\u2019abord un seul chapitre de la loi, ou quelques articles seulement, proposant ensuite un nouveau compromis, interprétant restrictivement un autre article pour préserver sa validité, cela sur plus de trente-cinq ans, la Cour suprême du Canada a su permettre aux promoteurs de l\u2019ordre canadien d\u2019affirmer que l\u2019essentiel était toujours sauvegardé.Dans le cas d\u2019une nouvelle constitution, les risques pour le Québec sont décuplés.Si les droits constitutionnels servent à imposer des limites à la souveraineté de l\u2019État au nom de valeurs jugées plus importantes, on pourrait bien donner de nouvelles armes au pouvoir judiciaire, lui permettant d\u2019imposer de nouvelles limites à la souveraineté de l\u2019État québécois dans les compétences qu\u2019il détient actuellement.Comme si la Loi constitutionnelle de 1982 n\u2019était pas suffisante.Il n\u2019existe aucune garantie que cette nouvelle constitution serait interprétée par les tribunaux dans le sens de l\u2019intention des membres 118 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre 2015 de l\u2019assemblée constituante auparavant convoquée, même si nous présumons que toutes les valeurs républicaines y seraient consignées.Il faut garder à l\u2019esprit l\u2019histoire de la loi 101.Les risques que l\u2019État québécois soit encore davantage affaibli par une démarche constituante sont bien réels.Plutôt que d\u2019être un tremplin vers notre liberté collective, le projet pourrait se retourner contre ses visées initiales et constituer un nouveau handicap.Il faudra y réfléchir.Le mot de la fin appartient à Michael Mandel, professeur de droit à l\u2019Université York, à Toronto.Celui-ci illustre l\u2019énorme pouvoir des tribunaux en comparant leur travail à l\u2019œuvre d\u2019un superhéros (Boréal, 1996).Il relate la scène d\u2019un film de Superman où le héros, arrivant trop tard pour sauver Lois Lane d\u2019une mort certaine, inverse le sens de la rotation de la Terre, remonte dans le temps, et parvient à intervenir pour éviter le pire.Le spectateur se sentirait alors trahi : avoir su que Superman avait un tel pouvoir, à quoi bon angoisser devant l\u2019image d\u2019un autobus tombant d\u2019un pont et basculant dans le vide ?Or, étrangement, alors que le spectateur s\u2019attend à ce que même les superhéros aient des limites et qu\u2019ils ne puissent pas tout faire, la Cour suprême du Canada, elle, ne s\u2019empêtrait pas dans de telles considérations.Ce qui lui permit tout à la fois de déclarer inconstitutionnelles toutes les lois adoptées par le Manitoba depuis 1890 pour violation de l\u2019obligation de bilinguisme, de maintenir leur validité temporairement au nom de la primauté du droit, et de reporter cette validité temporaire plus d\u2019une décennie plus tard en invoquant la « nécessité », malgré le non-respect persistant de l\u2019obligation de bilinguisme.C\u2019est dire, selon Mandel, « à quel point les documents constitutionnels sont peu contraignants pour ceux qui les \u201cinterprètent\u201d ».Éric Poirier Avocat et doctorant en droit à l\u2019Université de Sherbrooke 119 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre 2015 YVON RIVARD Exercices d\u2019amitié, Leméac, 2015, 278 pages Yvon Rivard, essayiste et romancier, a hissé l\u2019amitié au rang de vertu cardinale.C\u2019est à cette vertu qu\u2019il a consacré un essai dans lequel il fait un retour sur des amitiés, passées mais non pas disparues, et sur d\u2019autres, actuelles celles- là, qui lui rappellent les premières et les ressuscitent en quelque sorte.L\u2019écrivain se penche alors sur son passé et ramène à la surface des choses ces richesses accumulées au contact d\u2019hommes et de femmes avec lesquels il a partagé bonheurs, discussions, débats, plaisir de vivre, interrogations.« Alors, pour ne pas être seul avec ces âmes qui vous intimident un peu, pour vous protéger contre tant de lumière et de silence, vous vous tournez vers les vivants » (p.8), vous souvenant que vous avez des amis que vous ne voyez presque plus, que vous ne lisez plus.Surgit alors la crainte de les perdre.Ces Exercices d\u2019amitié, constitués de courts essais, certains inédits, d\u2019autres déjà publiés, ont comme fil conducteur cet insondable trésor que sont les liens qui s\u2019établissent entre des êtres que, parfois, tout semble réunir alors qu\u2019il arrive qu\u2019à première vue, tout semble les séparer.Dans les pages d\u2019« Une longue conversation », Rivard évoque les relations épistolaires entre Pierre Vadeboncoeur et Paul-Émile Roy, en l\u2019occurrence trois mille pages échangées sur une période de vingt ans.(Il a d\u2019ailleurs réuni quelque mille de ces pages dans deux volumes publiés chez Leméac en 2011 et 2013.) « Comment expliquer une telle amitié, une telle correspondance », se demande Rivard ?Par la nécessité de l\u2019une et de l\u2019autre, répond-il.Ce qui a réuni les deux amis, c\u2019est d\u2019abord le plaisir de se reconnaître dans l\u2019autre, de partager une même culture, les mêmes objets d\u2019admiration et d\u2019indignation, mais ce qui les soude, c\u2019est qu\u2019ils 120 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre 2015 attendent de l\u2019autre quelque chose qui leur manque ou qu\u2019ils n\u2019arrivent pas à tenir seuls, qu\u2019ils vont mettre des années à découvrir et à accepter (p.55).Pour ajouter à cette relation pour le moins énigmatique entre Roy et Vadeboncoeur, il faut préciser que sur la longueur de leurs échanges, ils ne se sont rencontrés qu\u2019à trois ou quatre reprises.Comme quoi la présence physique peut ne pas être une exigence à une amitié fondée sur quelque chose de différent.Parce que je partage avec Yvon Rivard le privilège d\u2019avoir entretenu avec Vadeboncoeur une amitié de quarante ans, j\u2019y reviendrai plus loin.Au-dessus des contraires Dans une « Lettre à Sancho » (François Ricard), Rivard évoque le destin d\u2019une amitié avec son collègue d\u2019enseignement, une amitié qui s\u2019est étiolée avec le temps.De « fusionnelle », « [\u2026] notre moi était pour ainsi dire encore enveloppé et protégé par le moi de l\u2019autre » (p.86), cette amitié s\u2019est lentement transformée, ce qui, admet-il, « a été pour moi une véritable expérience de mort et de naissance ».Don Quichotte et Sancho se sont éloignés.« Beaucoup d\u2019amitiés (et d\u2019amours) se terminent là, ne survivent pas au passage d\u2019une phase à l\u2019autre ».Mais l\u2019auteur s\u2019obstine avec lui-même : « Nous nous sommes si bien perdus de vue que nous sommes venus à ne plus voir que le monde qui surgit entre nous des pôles contraires dont nous avons la garde, à voir que la distance qui nous sépare est aussi le chemin qui nous relie, que l\u2019existence de l\u2019autre à l\u2019autre bout du chemin nous libère de nous-mêmes » (p.87).Encore une fois, c\u2019est Vadeboncoeur à qui l\u2019auteur fait appel pour éclairer ce qui pourrait être une espèce de nœud gordien.C\u2019est une « amitié dialectique » qui a uni le grand écrivain et Ricard, 121 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre 2015 « deux êtres qui savent, chacun pour soi, que l\u2019autre vit dans un monde qui n\u2019est pas le sien et qui acceptent qu\u2019il en soit ainsi » (p.86).À la fin de sa lettre à Sancho, l\u2019auteur se demande si c\u2019est l\u2019âge, la mort qui s\u2019en vient, la peur de se retrouver seul « qui nous réunit désormais au-dessus de ce qui nous sépare » (p.88).M\u2019informant auprès de Rivard de l\u2019état des relations de Ricard avec Vadeboncoeur avant le départ de ce dernier, Rivard me répondit : « Comme tu sais, Pierre et lui ont été très près et même s\u2019ils étaient éloignés sur plusieurs aspects, pendant les dernières années (voir le texte de François sur Pierre dans Moeurs de province), le lien entre eux n\u2019a jamais été rompu.» Ce qui confirme qu\u2019il existe cette chose « au- dessus de ce qui nous sépare ».Vadeboncoeur ne prétend rien d\u2019autre quand il écrit à Paul-Émile Roy, qu\u2019il « n\u2019y a aucun désaccord entre nous, sinon la distance qui s\u2019établit entre les pensées » (p.87).Cette idée de la « culture des contraires », on la retrouve quand Rivard rapporte le mot d\u2019un ami, selon qui il leur faut « apprendre l\u2019un et l\u2019autre à vivre en désaccord » pour sauver leur amitié (p.139).Quand il parle de Jacques Ferron, il le met en lien avec Pierre Vadeboncoeur.« Admirateur d\u2019Aquin et \u201cennemi\u201d de Saint-Denys Garneau, Ferron était aussi l\u2019ami de Vadeboncoeur qui aimait le second et ignorait le premier, comme quoi la culture de l\u2019amitié est indissociable de la culture des contraires » (p.141).Le professeur de littérature qu\u2019a été Yvon Rivard est présent dans chacune des pages de cet essai.C\u2019est ainsi que sont évoqués Jean-Pierre Issenhuth, Gabrielle Roy, Miron, Robert Lalonde, Jacques Pelletier, Bernard Émond, François Ricard, Monique Proulx, Sarah Rocheville, Jean Bédard, Gilles McMillan, Suzanne Robert, Louis Gauthier, qui sont 122 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre 2015 d\u2019ici, alors que d\u2019ailleurs apparaissent les Paul Valéry, Rilke, Kafka, Simone Weil, Hopkins.Et surtout Virginia Woolf, Peter Handke et Hermann Broch, que Rivard tient en très haute estime.On s\u2019émeut devant l\u2019admiration que porte Issenhuth à Hopkins, ce qui amène Rivard à écrire : « Je vais donc vous parler d\u2019Issenhuth en vous parlant de Hopkins, qu\u2019il a traduit et commenté, et avec lequel il avait tant d\u2019affinités.» Ce Hopkins, prêtre anglais du XIXe siècle, avait, comme Issenhuth, et aussi comme Rivard (voir Figures de compassion, essai publié en 2014), « pris parti pour les pauvres » (p.29).Pour comprendre Issenhuth, selon Rivard, la clé serait la bonté.« La bonté est ce qui unit, ce qui fait circuler entre les êtres et les choses ce qu\u2019ils ont en commun et leur permet de survivre à tout ce qui les sépare, à toutes les contradictions, y compris celle de la vie et de la mort » (p.219).On se souvient des rencontres entre Pierre Vadeboncoeur et Bernard Émond qui éprouvaient l\u2019un pour l\u2019autre une grande admiration et dont Rivard fait largement état dans le texte « Le proche et le lointain ».Il pose la question de la foi, dont l\u2019absence évacuerait le sens.Il cite Émond, qui répond « qu\u2019on peut trouver des raisons de vivre dans des valeurs humaines ».Le cinéaste et écrivain place au-dessus de toutes ces valeurs « qu\u2019il faut servir ».Rivard souligne que Vadeboncoeur trouve cette réponse « agnostique, humaniste, raisonnable » un peu courte.Il écrit à son ami que « la foi pointe vers l\u2019infini, vers ce qui nous dépasse absolument.L\u2019être, Dieu peut-être, selon le nom consacré.Il y a de l\u2019amour dans le geste de se tourner vers ce que j\u2019appelle l\u2019infini.Et un appel.Cela relève de l\u2019ordre de la grâce » (p.268).Ce Vadeboncoeur qui disait aussi « avoir la foi sans être croyant ». 123 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre 2015 On se sent concerné par les pages de « Le laissez-passer québécois », dans lesquelles Rivard souligne n\u2019avoir pas tout perdu lors du référendum « puisque j\u2019ai réussi à ne pas perdre mes amis qui ont voté non » (p.133).À ses yeux, le projet de Charte ne devrait pas être non plus une grande épreuve pour l\u2019amitié, « car même si je me suis instinctivement opposé à toute une partie de cette Charte, je comprends très bien ceux qui l\u2019appuient, mouvement de sympathie dont ne bénéficiaient guère mes ennemis fédéralistes » (p.133).Encore une fois, au-dessus des contraires, l\u2019amitié.Fragments d\u2019éternité C\u2019est quand elle se nourrit de sa relation avec Pierre Vadeboncoeur que l\u2019émotion de l\u2019auteur s\u2019expose le plus clairement.J\u2019ai essayé de descendre au fond du sentiment qui me relie à lui, de me tenir à cette émotion pure de toute image, mais j\u2019en étais incapable.C\u2019était comme si je voulais trop la retrouver que j\u2019étais enfermé dans mon propre désir de le voir.Les souvenirs me revenaient, nourris des souvenirs de ceux qui l\u2019ont aimé, et tous ces souvenirs allaient dans la même direction, faisaient apparaître la figure de quelqu\u2019un qui se souciait vraiment des autres (p.23).Ou encore : Depuis qu\u2019il a cessé d\u2019exister, j\u2019essaie de trouver la meilleure façon de penser à lui, une nouvelle façon d\u2019être avec lui.Depuis quelques jours la question qui m\u2019occupe est : comment faire apparaître l\u2019absent (p.20) ?C\u2019est certainement dans les nombreuses pages qu\u2019il consacre à l\u2019amitié qui les liaient l\u2019un à l\u2019autre que Rivard va au plus profond dans ce qu\u2019il y a d\u2019insondable dans ce sentiment auquel cet essai est consacré.Et certaines de ces pages sont venues remuer chez moi les souvenirs toujours vivaces qui ont jalonné ces décennies où il m\u2019a fait l\u2019honneur de me donner son amitié. 124 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre 2015 Après la mort de Vadeboncoeur, son fils Alain, sa compagne Marie et Yvon Rivard ont réuni sous le titre Fragments d\u2019éternité ses dernières méditations.« Si nous avons choisi pour titre Fragments d\u2019éternité, c\u2019est qu\u2019il nous a semblé que le dernier texte écrit par l\u2019auteur méritait pour ainsi dire d\u2019avoir le dernier mot et qu\u2019il exprimait le sens même de ces méditations » (p.26), écrit Rivard.Or il se trouve que j\u2019ai devant moi ce manuscrit du dernier texte de Pierre Vadeboncoeur.Quelques semaines avant sa mort, j\u2019ai reçu en janvier 2010 une enveloppe sur laquelle j\u2019ai tout de suite reconnu son écriture.Le manuscrit porte le titre Fragments d\u2019éternité.Il est indiqué qu\u2019il s\u2019agit de la Forme 7.Vadeboncoeur pratiquait allègrement l\u2019autodéri- sion.Il me parlait depuis un certain temps, au téléphone, de ce qu\u2019il qualifiait de torchon sur lequel il disait peiner.Dans une note à l\u2019encre rouge, en haut à droite du manuscrit, il avait écrit : « Voici le torchon.With my best wishes ! » Il ajoutait ce mot « et je l\u2019agrémente d\u2019une horreur.That\u2019s all ! » Il s\u2019agissait de la reproduction d\u2019un collage où il se représentait sous la figure d\u2019un clown\u2026 Les innombrables ratures de ce manuscrit témoignent de la manière dont se formait sa pensée, comme il l\u2019a confié à Rivard.« Quand je lui demandais ce qu\u2019il était en train d\u2019écrire, sa réponse était toujours une variante de \u201cje ne sais pas vraiment où je vais, mais j\u2019y vais\u201d (p.17) ».Les vieux amis qui reviennent Dans le court chapitre intitulé « Mes amis revenus », Yvon Rivard s\u2019émerveille devant les miracles que produisent les amitiés.Mes vieux amis commencent à partir un peu, mais voici qu\u2019ils me reviennent par d\u2019autres chemins, grâce à mes jeunes amis qui passent tout naturellement de Nietzsche à Vadeboncoeur, 125 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre 2015 de Brault à Beckett, de Pessoa à Issenhuth, je les retrouve dans tous mes amis plus ou moins jeunes, dont « la soif d\u2019une vie en vérité » est tellement grande que je n\u2019ai plus le temps de vieillir, que je ne vois plus la mort approcher, tout occupé que je suis à suivre le cours du monde, que leur amitié me donne à lire comme une fable aussi simple que mystérieuse, qu\u2019il faut réécrire sans cesse pour ne pas qu\u2019elle finisse, pour ne pas laisser la terreur de la fin occulter le miracle du recommencement (p.51).Nulle part ailleurs que dans ces lignes le titre du dernier essai d\u2019Yvon Rivard, Exercices d\u2019amitié, prend-il tout son sens.Michel Rioux FRANCINE PELLETIER Second début, Montréal, Atelier 10, 2015, 81 pages Les baby-boomers forment une génération singulière.Individuellement, ils fascinent ; ligués, ils terrorisent.Après avoir hérité de sociétés somme toute robustes, ils s\u2019apprêtent à laisser derrière eux un champ de ruines.Contrairement à leurs ancêtres qui s\u2019autodétruisaient d\u2019une manière traditionnelle, en guerroyant, en massacrant, les boomers ont plutôt opté pour l\u2019inoculation lente et méthodique du virus de la haine de soi.Paradoxalement, l\u2019opération s\u2019est soldée par un immense désarroi collectif qui n\u2019a d\u2019équivalent qu\u2019un vertigineux narcissisme individuel.Ce constat ne surprendra personne.C\u2019était le but recherché : extirper les individus de leurs racines pour mieux les offrir en pâture au capitalisme mondialisé.Ces allégations se fondent sur l\u2019étude de thèmes qui sont chers aux boomers et dont l\u2019usage est trop fréquent pour être fortuit.L\u2019essai de Francine Pelletier en fournit une énième illustration. 126 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre 2015 Typique de sa génération qui se voue à elle-même un véritable culte \u2013 n\u2019use-t-elle pas de l\u2019expression « Grande Noirceur » pour se croire lumineuse ?\u2013, madame Pelletier s\u2019intéresse à l\u2019histoire pourvu qu\u2019elle en fasse partie.À l\u2019en croire, l\u2019histoire du féminisme commence en 1979 à Saint- Hyppolite alors que quelques dames bien intentionnées fondent le magazine La Vie en rose.Elle règle le cas de ses aînées en une petite phrase qui embarrasserait même le dernier des misogynes : « Contrairement à la génération précédente, nous avons pu étudier, rêver à autre chose qu\u2019à prendre le nom d\u2019un homme » (p.15).C\u2019est aussi connu, pourvu qu\u2019ils puissent garder leurs pantoufles et leurs acquis, les boomers vénèrent le moindre soubresaut révolutionnaire, tel qu\u2019attesté d\u2019ailleurs par l\u2019auteure qui avoue candidement que, pour travailler à la revue, elle a dû être « dédommagée par l\u2019assurance-chômage, qui subventionne massivement les idées révolutionnaires » (p.13-14).Indissociable de leur caste, l\u2019auteure et ses consœurs voulaient jouir sans entrave du moment présent et ce n\u2019était pas les considérations bassement matérielles qui allaient les en empêcher : « Nous avions toujours eu le don de vivre au- dessus de nos moyens », mais elles doivent se rendre à l\u2019évidence que « pour la première fois en sept ans, ça ne faisait plus rigoler personne » (p.24).En 1987, la revue disparaît dans l\u2019indifférence générale.La longue expérience du journalisme de Francine Pelletier est confirmée par une solide culture générale de même qu\u2019une plume alerte et soignée.L\u2019érudition et l\u2019élégance ne suffisent cependant pas à dissimuler l\u2019absence d\u2019audace, l\u2019amalgame et la confusion.En un mot, un esprit repu d\u2019idéologies ne saurait masquer la disette des idées.Dans cet essai, le fondamental côtoie l\u2019insignifiant, les événements et les individus sont traités sans distinction et le simple fait divers devient une tendance lourde. 127 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre 2015 Par exemple, peut-on vraiment comparer la tragédie de Charlie Hebdo et celle de Polytechnique ?Existe-t-il un lien entre le terrorisme islamique et l\u2019acte isolé d\u2019un assassin misogyne ?Peut-être.Mais la démonstration de madame Pelletier ne convainc pas.Une intuition dénuée d\u2019arguments reste une intuition.Le chapitre 2 est à ce point confus que sa lecture donne le tournis.L\u2019auteure se hasarde à établir que la décennie 1980 aurait été, pour le féminisme, celle de tous les reculs dont les causes auraient été celles-ci : « Plus encore que ne l\u2019avaient fait Reagan, Thatcher et la récession mis ensemble, le drame [de Polytechnique] a rendu indélébile notre impression de changement d\u2019époque » (p.28).Qu\u2019ont bien pu faire Reagan et Thatcher pour se mériter pareil opprobre et en quoi la récession et Polytechnique auraient fait reculer le féminisme ?On ne le sait trop.C\u2019est comme si cette nomenclature constituait en elle-même des arguments.Les conséquences de ces reculs sont nombreuses.La première est que les femmes « sont très souvent absentes des postes de pouvoir » (p.31).Que dire alors de l\u2019influence d\u2019une Fabienne Larouche, d\u2019une Sophie Brochu, d\u2019une Monique Leroux ?Mais la conséquence la plus grave est « la violence sexuelle et conjugale » (p.32) qui s\u2019expliquerait par ce phénomène : « plus elles [les femmes] sont tentées de vouloir sortir de leurs ornières, plus elles risquent d\u2019être violentées » (p.33).Pour illustrer cette violence, l\u2019auteure nous trimbale du harcèlement au travail, à l\u2019industrie de la porno, au terrible viol d\u2019une jeune Indienne, au Facebook d\u2019étudiants en dentisterie de l\u2019Université Dalhousie jusqu\u2019à l\u2019énumération de quelques cas célèbres : « O.J.Simpson, Guy Turcotte, Oscar Pistorius Ray Rice, Dominique Strauss-Kahn » (p.34).Et madame Pelletier de conclure ainsi : « Il a fallu l\u2019affaire Ghomeshi, à l\u2019automne 2014, pour nous faire comprendre l\u2019étendue du désastre » (p.37). 128 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre 2015 Est-ce que le féminisme a réellement reculé ou est-ce plutôt une certaine conception que l\u2019auteur s\u2019en faisait ?Si tant est que ces reculs soient réels, est-ce que cela veut dire que la condition des femmes a aussi reculé ?À partir de ces événements, malheureux certes, peut-on généraliser ?On ne le sait trop, abasourdis que nous sommes devant une démonstration aussi hétéroclite.S\u2019il est exact d\u2019affirmer que plusieurs femmes ont vécu des expériences dramatiques et traumatisantes et que les pouvoirs publics ne sont souvent pas à la hauteur des défis, il demeure que les crimes graves que sont le harcèlement, la violence et le viol auraient mérité un traitement plus rigoureux.Le chapitre 4 a pour sujet le débat portant sur la Charte des valeurs québécoises.Passons sous silence la comparaison grossière entre Israël et le Québec qui ne sert en fait qu\u2019à souligner que « le problème devient, ici comme en Israël, les \u201cautres\u201d » (p.66).En revanche, elle a raison de se méfier de l\u2019instrumentalisation politique de l\u2019égalité homme-femme ainsi que d\u2019insister sur la difficulté d\u2019établir une hiérarchie dans les droits individuels.Malgré ces difficultés, madame Pelletier tranche dans le vif : « Et si le véritable enjeu, ici, n\u2019était ni la laïcité, ni l\u2019égalité des sexes, mais plutôt la diversité ?» (p.70) Encore ici, elle n\u2019a pas jugé pertinent d\u2019étayer son analyse.Elle a été à ce point ulcérée par les prises de position de certaines féministes qu\u2019elle a même pensé à « remettre en question mon engagement » (p.66).Ce chapitre ne sert en réalité qu\u2019à pourfendre ceux qui ne pensent pas comme elle et qui inspireraient « un virage conservateur identitaire » (p.72), allant même jusqu\u2019à dire que ses promoteurs auraient « une érudition et une capacité d\u2019analyse que nous n\u2019avons pas vues depuis Lionel Groulx » (p.72).Faut-il le dire, venant d\u2019elle, cette affiliation n\u2019est pas un compliment.Pourtant, quelques pages auparavant, Francine Pelletier avouait se méfier d\u2019un certain féminisme parce qu\u2019il avait « une propension à voir les choses en noir et 129 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre 2015 blanc, avec les bons \u2013 toujours les mêmes \u2013 d\u2019un côté et les méchants de l\u2019autre » (p.54).Une autre promesse oubliée\u2026 Le chapitre 3 de l\u2019essai, « Les années du décolleté » qui aurait pu s\u2019intituler « Malaise dans la civilisation », vaut à lui seul le détour.Madame Pelletier fait état des difficultés pour la femme moderne de concilier tous les aspects de sa personnalité.(Étrangement, elle est peu loquace au sujet de la maternité.) L\u2019exemple qu\u2019elle donne pour les illustrer est bien choisi : l\u2019écrivaine Nelly Arcand.À son propos, elle écrit que : « Sa tête dénonçait la marchandisation du corps des femmes, alors que son corps en faisait la promotion » (p.46).La source de ces difficultés viendrait du fait que « C\u2019est un paradoxe du féminisme que d\u2019avoir valorisé le règne du féminin, d\u2019avoir appris aux femmes à se reconnaître dans d\u2019autres femmes, à aimer leur identité féminine, sans nécessairement s\u2019aimer elles-mêmes » (p.52).S\u2019appuyant sur le succès de Fifty Shades of Grey, Mme Pelletier se demande : « Se pourrait-il [\u2026] que beaucoup de femmes, par ailleurs instruites et allumées, n\u2019aient simplement pas envie d\u2019avoir les mêmes responsabilités que les hommes ?» (p.55) Elle va aussi jusqu\u2019à écrire qu\u2019elle serait prête « à accepter l\u2019idée que la grande Simone se soit trompée » (p.56).Elle poursuit : « il a toujours été un peu tabou de parler de déterminisme biologique, de peur d\u2019affaiblir les revendications féministes.L\u2019heure est peut-être venue de distinguer ce qui relève d\u2019une différence sexuelle (ce qui ne changera pas) de ce qui relève d\u2019une mentalité de \u201ccolonisé\u201d (ce qui devrait changer) » (p.56).Il y aurait donc un juste milieu à trouver « entre deux armées de femmes : celles dont on ne voit que les yeux, soumises et têtes baissées, et celles qui, à l\u2019instar des Femen, brandissent leurs seins et leurs poings comme une arme » (p.61).Elle conclut le chapitre ainsi : « Il va falloir trouver mieux » (p.61).Le lecteur devra attendre pour savoir ce que devrait être ce « mieux » souhaité par l\u2019auteure. 130 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre 2015 En conclusion, qu\u2019une jeune femme sans grande expérience de la vie, mais saturée de sociologie uqamienne puisse pondre un tel ouvrage, nul n\u2019en sera surpris.Qu\u2019une femme de l\u2019étoffe de Francine Pelletier puisse proposer un essai à ce point bâclé, cela étonne.En définitive, celles et ceux qui préfèrent être confortés que confrontés, cet essai est pour vous ; mais celles et ceux qui cherchent à comprendre les enjeux du féminisme au XXIe siècle, « il va falloir trouvez mieux ».Martin Lemay, ex-député de Sainte-Marie\u2013Saint-Jacques (2006-2012) et essayiste & + #4 + $ +¥ +¥ + 2% ASSEMBLEE NATIONALE QUEBEC + + 7 tx Martine Ouellet Députée de Vachon Tél.: 450 676-5086 www.martineouellet.org «Rassemblement pourun PAYS Souverain Québec notre seule patrie Souveraineté du Québec Langue française Fête nationale Assurance-vie Société 7 tr; It Saint- -Jean-Baptiste y dela MAURICIE Whe SUL ricie.qc.ca IYI Ed cd 1 Ares 8219 EIN Les numéros déjà parus de L\u2019Action nationale sont toujours disponibles.Consultez notre site internet pour identifier ceux que vous voulez vous offrir ou offrir en cadeau.action-nationale.qc.ca 133 LIVRES REÇUS JeAn-FrAnçois PAyette et roger PAyette Une fabrique de servitude - La condition culturelle des Québécois Éditions Fides, 2015, 288 pages siMone suchet Pierre Perrault : un homme debout Montréal, Éditions Nota Bene, 2015, 208 pages dAny LAFerrière Dany Laferrière à l\u2019Académie française.Discours de réception Les éditions du Boréal, 2015, 84 pages KAteri LeMMens Nihilisme et création.Lecture de Nietzsche, Musil, Kundera, Aquin Les Presses de l\u2019Université Laval, 2015, 172 pages genVièVe BernArd BArBeAu Québec bashing.Analyse du discours entourant l\u2019affaire Maclean\u2019s Montréal, Éditions Nota Bene, Collection Langue et pratiques discursives, 2015, 202 pages MicheL Biron De Saint-Denys Garneau Les éditions du Boréal, 2015, 456 pages éric BédArd Années de ferveur, 1987-1995 Les éditions du Boréal, 2015, 232 pages 134 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre 2015 nicoLAs MAVriKAKis La peur de l\u2019image.D\u2019hier à aujourd\u2019hui Éditions Nota Bene, 2015, 310 pages JeAn-MAurice ArBour Cessons d\u2019être des colonisés Les Presses de l\u2019Université Laval, 2015, 242 pages christiAn sAint-gerMAin L\u2019avenir du bluff québécois.La chute du peuple en-dehors de l\u2019histoire Éditions Liber, 2015, 87 pages MoniQue Fournier Nous, c\u2019est qui ?Édito - Gallimard Limitée, 2015, 526 pages MArc-FrAnçois Bernier Foglia l\u2019Insolent Édito - Gallimard Limitée, 2015, 392 pages MicheL PicArd La commission Charbonneau.Les aveux d\u2019un système corrompu Editions Stanké, 2015, 436 pages stéPhAne BerthoMet La fabrique du djihad Édito - Gallimard Limitée, 2015, 216 pages AnicK Fortin Les têtes brisées Éditions Trois-Pistoles, 2015, 156 pages Lison BeAuLieu Papier cul Éditions Trois-Pistoles, 2015, 158 pages Pierre LAndry Chronique d\u2019un faux docteur de campagne Éditions Trois-Pistoles, 2015, 296 pages 135 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre 2015 AuréLie LAnctôt Les libéraux n\u2019aiment pas les femmes.Essai sur l\u2019austérité Montréal, Lux Éditeur, Collection Lettres libres, 2015, 128 pages JAcQues grAnd\u2019MAison Ces valeurs dont on parle si peu.Essai sur l\u2019état des moeurs au Québec Montréal, Les Éditions Carte blanche, 2015, 136 pages gAston cAdrin Les excommuniés de Saint-Michel-de-Bellechasse au XVIIIe siècle Les éditions GID, 2015, 405 pages MéLissA thériAuLt Le « vrai » et le reste.Plaidoyer pour les arts populaires Éditions Nota Bene, 2015, 266 pages LAurent duVAL Le mythe René Lévesque, portrait d\u2019une société divisée Éditions Liber, 2015, 230 pages John sAuL Le grand retour.Le réveil autochtone Montréal, Les éditions du Boréal, 2015, 336 pages Peter edWArds, Antonio nicAso L\u2019argent ou l\u2019honneur.L\u2019ultime combat de Vito Rizzuto Les Éditions de l\u2019Homme, 2015, 344 pages ALAin deneAuLt La médiocratie Lux Éditeur, Collection Lettres libres, 2015, 224 pages Pierre Louis LAPointe L\u2019homme et la forêt.L\u2019exemple de l\u2019Outaouais Les éditions GID, 2015, 432 pages cLAude r.BLouin Le cinéma japonais et la condition humaine Les Presses de l\u2019Université Laval, 2015, 180 pages 136 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre 2015 MirA FALArdeAu Humour et liberté d\u2019expression.Les langages de l\u2019humour Les Presses de l\u2019Université Laval, 2015, 194 pages thoMAs de KonincK À quoi sert la philosophie ?Les Presses de l\u2019Université Laval, Collection Kairos, 2015, 140 pages MArtin Forgues Un Canada errant sur le sentier de la guerre Éditions Poètes de brousse, Collection Essais libres, 2015, 64 pages JeAn-FrAnçois Lisée Octobre 1995.Tous les espoirs, tous les chagrins Éditions Québec Amérique, 2015, 208 pages JeAn-FrAnçois cAron Lucien Bouchard : le pragmatisme politique Les Presses de l\u2019Université Laval, Collection Agora canadienne, 2015, 134 pages Andrée Ferretti Mon désir de révolution XYZ éditeur, 2015, 146 pages Votre date d'échéance est indiquée sur votre feuillet d'adressage Prévenez le coût ! Vous pouvez payer votre abonnement \u2022 par la poste (chèque et cartes de crédit*) ; L'Action nationale 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Quèbec) H2X 1X3 \u2022 par téléphone (cartes de crédit*) ; 514-845-8533 ou 1-866-845-8533 \u2022 par la boutique internet** action-nationale.qc.ca Paiement direct avec votre avis de renouvellement Vous pouvez maintenant inscrire la Ligue d'action nationale parmi vos fournisseurs dans votre compte chez Desjardins et les autres institutiion participantes.Votre avis de renouvellement indique votre numéro d'abonné vous permettant de vous identifier et de payer directement votre abonnement au guichet ou par internet.Chaque abonné est important pour nous.* VISA et MASTERCARD acceptées ** VISA, MASTERCARD ou paiement PAYPAL L'Action nationale en héritage Legs et dons planifiés Les dons planifiés constituent un apport essentiel pour un organisme comme la Ligue d\u2019action nationale ; tous les dons qu\u2019elle reçoit sont d\u2019une grande importance puisqu\u2019ils permettent d\u2019offrir à nos abonnés une revue de qualité et ce, sans s\u2019éloigner, même avec près d'un siècle d\u2019existence, de sa mission Qu\u2019est-ce qu\u2019un don planifié ?- Les dons immédiats, ceux qui sont mis à la disposition de la Ligue d\u2019Action nationale dès qu\u2019ils sont faits et ; - les dons différés, dons destinés à être remis à la Ligue d\u2019action nationale à une date ultérieure (ex.: dons testamentaires, d\u2019assurance-vie, fiducie testamentaire, etc.) Vous avez peut-être une police d\u2019assurance-vie de quelques milliers de dollars que vous avez souscrite il y a plusieurs décennies et qui pourrait être cédée à L\u2019Action nationale sous forme de don planifié et contribuer ainsi à la pérennité de la revue.Les dons planifiés font partie intégrante de la planification financière et successorale.Ils peuvent prendre diverses formes, et l\u2019avis d\u2019un planificateur financier professionnel pourra vous aider à choisir l\u2019option la plus avantageuse pour vous.Si dans votre testament vous nommez la Ligue d\u2019Action nationale comme bénéficiaire, faites-le nous savoir afin que nous puissions vous manifester notre reconnaissance.Si vous désirez effectuer un don planifié à la Ligue, nous pourrons vous émettre un reçu pour dons.Contactez-nous si vous avez besoin des conseils du planificateur financier professionnel de la Ligue d\u2019Action nationale.Ligue d\u2019Action nationale \u2013 Programme de dons planifiés a/s : Jacques Martin 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 M e M B r e s B â t i s s e u r s d e 5 0 0 0 $ à 2 4 9 9 9 $ Dominique Bédard \u2020 Bernard Lamarre Jacques C.Martin Cécile Vanier \u2020 M e M B r e s g r A n d s B â t i s s e u r s d e 2 5 0 0 0 $ à 4 9 9 9 9 Hector Roy \u2020 M e M B r e s B â t i s s e u r s é M é r i t e s p l u s d e 5 0 0 0 0 $ François Beaudoin Gaston Beaudry \u2020 André Verronneau TABLEAU D\u2019HONNEUR DES DONATEURS ET LÉGATAIRES DE LA REVUE ET DE LA LIGUE D\u2019ACTION NATIONALE Certains donateurs nous ont laissé des legs ou des dons qui augmentent le capital de la Fondation Esdras-Minville et permettent ainsi d\u2019assurer la pérennité de la revue L\u2019Action nationale depuis maintenant près de 100 ans.Nous exprimons notre gratitude à ces généreux mécènes dont les noms apparaissent au tableau d\u2019honneur.Une mention à perpétuité sera inscrite au tableau d\u2019honneur de ceux qui assureront la pérennité de la revue (et de la Ligue).Ce tableau fait état du cumul des dons et des legs. Fernand Allard Patrick Allen \u2020 François-Albert Angers \u2020 Gaston-A.Archambault \u2020 Robert Ascah Jean-Paul Auclair \u2020 Paul Banville Yvan Bédard \u2020 Jacqueline Claire Binette Henri Blanc Gilles Blondeau David Boardman Marcelle Brisson Henri Brun Jacques Cardinal Jean-Paul Champagne Jean-Charles Claveau Roch Cloutier Robert Comeau Normand Cossette Louis-J.Coulombe Gérard Deguire Bob Dufour Yves Duhaime Harold Dumoulin Marcel Fafard Nicole Forest Raymond Gagnier Léopold Gagnon Henri-F.Gautrin \u2020 Claude Ghanimé Paul Grenier \u2020 Michel Grimard Henri Joli-Cœur Bryan L\u2019Archevêque Marc Labelle Isabelle Lamarche Lucie Lafortune \u2020 Anna Lagacé-Normand \u2020 Denis Lazure \u2020 Richard Leclerc Jacques Libersan Clément Martel Yvon Martineau Marcel Masse \u2020 Roger Masson Daniel Miroux Louis Morache Rosaire Morin \u2020 Reginald O\u2019Donnell Jacques Parizeau \u2020 Hubert Payne Arthur Prévost \u2020 Ghislaine Raymond-Roy René Ricard René Richard \u2020 Dominique Richard \u2020 Jacques Rivest Jean-Denis Robillard Ivan Roy Michel Taillefer Claudette Thériault Serge Therrien Marcel Trottier \u2020 Réal Trudel Claude-P.Vigeant Madeleine Voora André Watier c L u B d e s 1 0 0 A s s o c i é s 1 0 0 0 $ à 1 4 9 9 $ M e M B r e s B i e n F A i t e u r s d e 1 5 0 0 $ à 4 9 9 9 $ André Baillargeon Jean-François Barbe Luc Bertrand Antoinette Brassard Charles Castonguay Bernard Courteau Guy Cormier Richard Côté Lucia Ferretti Yvon Groulx Marcel Henry Benoît Houde Gérard N Houle Marcel et Hélène Jacob Isabelle Laporte Bernard Landry Laurent Mailhot Pauline Marois Michel Moisan Lucie Monette Estelle Monette \u2020 Réjean Néron Gilles Pelletier Réal Pilon Richard Rainville Paul-Émile Roy Rita Tardif Robert G.Tessier 819-397-4920 gfb@tlb.sympatico.ca Liberté d\u2019expression L\u2019Action nationale ouvre ses pages à tous ceux et à toutes celles que la question nationale intéresse.Respectueuse de la liberté d\u2019expression, elle admet les différences qui ne compromettent pas l\u2019avenir de la nation.La rédaction assume la responsabilité de tous les titres d\u2019articles, mais les auteurs restent responsables du contenu de leurs textes.Rédaction Un article soumis sans entente préalable peut varier de 1500 à 3000 mots alors que le compte rendu d\u2019un livre compte généralement de 1000 à 1500 mots.Les textes sont reçus par internet.Le texte vulgarisé est la forme d\u2019écriture souhaitée.Index Les articles de la revue sont répertoriés et indexés dans « L\u2019index des périodiques canadiens » (1948-2002), dans « Périodex » depuis 1984, dans « Repères » publié par SDM Inc.et à la Bibliothèque nationale du Québec depuis 1985.Les numéros de L\u2019Action française (1917-1929) et de L\u2019Action nationale jusqu\u2019à 2006 sont numérisés et accessibles dans le site de la BAnQ.Reproduction La traduction et la reproduction des textes publiés dans L\u2019Action nationale sont autorisées à condition que la source soit mentionnée.Mise en page Sylvain Deschênes Impression Marquis imprimeur mai-juin 2009 vol.XCIX no 1 L\u2019Action 143 ARTICLES Président Denis Monière Vice-président Christian Gagnon Secrétaire Michel Sarra-Bournet Trésorier Robert Ladouceur Conseillers Isabelle Le Breton Jacques Martin Anne-Michèle Meggs Ex Officio Robert Laplante Membres Djemila Benhabid André Binette Mathieu Bock-Côté Robert Comeau Charles-Philippe Courtois Myriam D\u2019Arcy Catherine Fournier Henri Laberge Lucie Laurier Tania Longpré Danic Parenteau Mélissa Pilon Guillaume Rousseau Patrick Sabourin Simon-Pierre Savard-Tremblay Pierre-Paul Sénéchal Pierre Serré Gilles Toupin Membres honoraires Christiane Bérubé, Nicole Boudreau, Guy Bouthillier, Jacques Brousseau, Hélène Chénier, Pierre de Bellefeuille, Lucia Ferretti, Yvon Groulx, Léo Jacques, Delmas Lévesque, Yves Michaud, Pierre Noreau, Roméo Paquette, Hélène Pelletier-Baillargeon Membres émérites René Blanchard, Jean-Charles Claveau, Jacques-Yvan Morin, Gilles Rhéaume \u2020, Paul-Émile Roy Mission La Ligue d'action nationale est l'éditrice de la revue L'Action nationale.Sa mission est d'être un carrefour souverainiste où se débattent les aspirations de la nation québécoise comme collectivité de langue française suivant une tradition de réflexion critique, d\u2019indépendance et d\u2019engagement, à partir des situations d\u2019actualité qui renvoient aux enjeux fondamentaux de notre avenir collectif.LA LIGUE D\u2019ACTION NATIONALE L'Action nationale 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514 845-8533 sans frais, 1 866 845-8533 Pour nous joindre par courriel : revue@action-nationale.qc.ca www.action-nationale.qc.ca Envoi de Poste-Publications\u2013Enregistrement N° 09113 ISSN-0001-7469 Dépôt légal : Bibliothèque nationale du Québec Périodicité : 10 numéros par an L\u2019Action nationale est membre de la SODEP www.sodep.qc.ca Tarifs 2015 Paiement par chèque ou carte de crédit VISA ou MASTERCARD \u2022 paiement 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