L'action nationale, 1 avril 2016, Avril
[" L \u2019 A C T I O N N A T I O N A L E \u2013 v o l u m e C V I n u m é r o 4 \u2013 A v r i l 2 0 1 6 volume CVI numéro 4 AVRIL 2016 envoi de publication N° de la convention 0040012293 L\u2019Action L\u2019Action Avril 2016 vol.CVI, no 4 Le voyageur sans bagage En couverture MARC-AURÈLE DE FOY SUZOR-COTÉ La fonte de la glace, rivière Nicolet Huile sur toile, 62,3 x 87,5 cm, 1915 Collection Musée d\u2019art de Joliette.Don de Jean Simard Photo : L'Heureux, Guy Le Musée d\u2019art de Joliette a pour mission d\u2019acquérir, de conserver, de mettre en valeur et de diffuser des œuvres anciennes et contemporaines d\u2019artistes québécois et étrangers au moyen d\u2019expositions et d\u2019activités culturelles et éducatives.La collection du Musée d\u2019art de Joliette est aujourd\u2019hui composée de 8 500 œuvres réparties en 4 collections : art canadien, art européen, art contemporain et archéologie.La politique d\u2019acquisition ou de documentation du Musée de même que ses nombreuses collaborations avec d\u2019autres institutions du Québec et de l\u2019étranger lui permettent d\u2019atteindre ses objectifs de conservation de sa collection et de demeurer extrêmement dynamique sur le plan de la recherche.S\u2019adressant à un public de tous les âges, le Musée d\u2019art de Joliette inscrit ses actions dans une démarche de démocratisation culturelle visant à rendre accessibles les connaissances émergentes dans le domaine des arts visuels.La diffusion de ces connaissances se concrétise par la mise sur pied d\u2019expositions permanentes et temporaires ainsi que par la publication de catalogues, la mise en circulation d\u2019expositions, la réalisation de projets hors les murs, le prêt d\u2019œuvres d\u2019art et un programme de visites commentées et d\u2019activités éducatives et culturelles (conférences, rencontres-causeries, concerts, lectures publiques et voyages culturels).145, rue du Père-Wilfrid-Corbeil Joliette (Québec) J6E 4T4 450 756-0311 info@museejoliette.org www.museejoliette.org 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514 845-8533 Numéro sans frais : 1 866 845-8533 revue@action-nationale.qc.ca www.action-nationale.qc.ca Directeur : Robert Laplante Directeur adjoint : Sylvain Deschênes Comité de rédaction : Mathieu Bock-Côté, sociologue et chroniqueur ; Sylvain Deschênes ; Lucia Ferretti, professeure (UQTR) ; Lise Lebrun, animatrice communautaire ; Sylvie Ménard, Centre d\u2019histoire des régulations sociales (UQAM) ; Denis Monière, professeur (Université de Montréal) ; Michel Rioux, journaliste ; Pierre Serré, chercheur.Membres du jury du prix André-Laurendeau : Martin Pâquet (Université Laval), Christian Rioux (correspondant du Devoir à Paris) Membres du jury du prix Richard-Arès : Lucille Beaudry (science politique, UQAM) ; Robert Comeau (histoire, UQAM) ; Simon Langlois (sociologie, Université Laval).Animation du séminaire de lecture : Mathieu Bock-Côté L\u2019Action POUR LE TEXTE ET LE CONTEXTE ENCOURAGER LA ISCUSSION SOMMAIRE Éditorial Délivré de soi-même - Robert Laplante 4 Articles L\u2019entrée en politique - Denis Monière 15 L\u2019enjeu du nationalisme identitaire - Sébastien Bilodeau 27 L\u2019université franco-ontarienne : Des vœux pieux - Pierre Allard 35 L\u2019anglais, langue nationale du Québec et de la\u2026 France - Marc Chevrier 50 Dossier L\u2019étrange exclusion du patrimoine historique dans la construction du projet identitaire québécois Le voyageur sans bagage - Pierre-Paul Sénéchal 72 Lire Lire les essais PIERRE-LUC BÉGIN ET MANON LERICHE (DIR.) Lève la tête, mon frère.Hommage à Pierre Falardeau 100 CÉCILE ALDUY ET STÉPHANE WAHNICH Marine Le Pen prise aux mots : décryptage du nouveau discours frontiste 105 ALAIN DENEAULT La médiocratie 109 MARTIN LEMAY À la défense de Maurice Duplessis112 CARL BERGERON Voir le monde avec un chapeau 116 ANDRÉE FERRETTI Mon désir de révolution 120 CLAUDE CORBO Honoré Mercier \u2013 Discours 1873-1893 123 MARC CASSIVI Mauvaise langue 130 4 ÉDITORIAL Robert Laplante Préposé à la bien-pensance dans les émissions d\u2019infodivertissement, auteur célébré d\u2019essais sentencieux et grand semeur de lieux communs, Paul-St-Pierre Plamondon a l\u2019intention de foncer dans l\u2019avenir qu\u2019il voit dans un rétroviseur.C\u2019est du moins ce dont nous menace un article paru dans Le Devoir du 25 mars dernier (Marco Fortier, « Bouillonnement politique à Québec »).Le jeune avocat n\u2019en peut plus d\u2019affronter notre dilemme national.Entre l\u2019impuissance consentie et la liberté à conquérir, le phare de la jeunesse éclairée propose de retourner dans les limbes du ni-ni.Ni fédéraliste ni indépendantiste, le parti qu\u2019il ambitionne de fonder n\u2019en sera pas moins nationaliste pour se lancer avec fougue à la défense des acquis de la Révolution tranquille.L\u2019avenir est derrière nous, il a souri pendant quelques années et fait grise mine depuis.Il suffira de donner son congé au réel pour qu\u2019un espace politique s\u2019ouvre.Incapable de saisir ou de vivre \u2013 si jamais cette conscience a pu effleurer ses ambitions de carrière \u2013 avec le constat qu\u2019impose la dureté du régime, le jeune leader de rien a réuni quelques épigones et ils parleront avec assurance d\u2019un avenir fondé sur l\u2019éducation.DÉLIVRÉ DE SOI-MÊME 5 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 Il faut le reconnaître, l\u2019ignorance sur laquelle se construit cette prétention a de quoi justifier tous les appels à l\u2019analyse studieuse.Incapables de prendre acte du fonctionnement et des contraintes du régime qui a, précisément, sapé un à un tous les acquis de la Révolution tranquille dont ils ont la nostalgie, ces nouveaux chevaliers du pragmatisme sont condamnés à réinventer la « roue à trois boutons » si chère au programme politique de Sam Hamad.Il ne suffit pas d\u2019affirmer à coups de déclarations pédantes que le Québec doit faire mieux pour que les choses se passent.Il suffit encore moins de snober son propre peuple pour se proclamer investi de la mission de l\u2019élever à la hauteur de la dignité de ceux-là qui veulent lui faire la leçon.PSPP répète à qui veut l\u2019entendre que le Québec est analphabète puisque, à son dire, la moitié de la population aurait du mal à lire un article de journal.Drapé dans la vertu, l\u2019autodénigrement fonde sa posture.Il vaut toujours mieux s\u2019en prendre aux gens qu\u2019au régime.Il faut croire qu\u2019au royaume de l\u2019indigence intellectuelle, l\u2019ignorance satisfaite donne de l\u2019autorité.C\u2019est parce qu\u2019il est entravé par le Canada que le Québec vit dans une sous-oxygénation intellectuelle qui l\u2019empêche de se projeter avec confiance.PSPP ne s\u2019enfarge pas dans les faits.Il préfère deviser sur la perte de confiance à l\u2019endroit de la classe politique provinciale plutôt que d\u2019analyser froidement la situation objective de la province.Déstabilisées par les décisions unilatérales d\u2019Ottawa, les finances publiques du Québec sont à la merci d\u2019un régime qui transforme peu à peu notre demi-État en agence de livraison de services publics.Soutenu avec la complicité des libéraux de Philippe Couillard et de Justin Trudeau, le consentement à la minorisation dicte l\u2019essentiel des programmes et décisions politiques.Le Québec n\u2019a plus de destin propre pour cette engeance. 6 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 Prisonnier d\u2019une carte électorale fédérale qui l\u2019a minorisé à tout jamais, captif d\u2019un mode de scrutin et d\u2019un découpage électoral qui consacre le veto d\u2019une minorité de blocage au service de laquelle s\u2019affaire le Parti libéral du Québec, la démocratie québécoise n\u2019est pas malade de notre peuple \u2013 quels que soient les travers qu\u2019on lui reconnaisse.Ce n\u2019est ni l\u2019ennui, ni l\u2019ignorance, ni la paresse qui menacent de garder les libéraux au pouvoir pour des décennies.On ne neutralise pas une minorité de blocage en blâmant ceux qu\u2019elle empêche.On la brise en dénouant les contradictions d\u2019intérêt et en imaginant les moyens de rompre les dynamiques institutionnelles qui lui donnent sa puissance et son efficacité.Les Québécois sont divisés par une structure et un régime politique qui nourrissent les divisions en déployant de puissants dispositifs de brouillage qui empêchent le développement d\u2019une conscience claire de l\u2019intérêt national.La déconstruction du modèle québécois n\u2019est pas d\u2019abord le fait d\u2019une volonté majoritaire \u2013 les deux tiers des Québécois n\u2019ont pas voté pour le PLQ \u2013, mais bien la conséquence d\u2019un paradigme de normalisation déterminé à en finir avec les aspirations à se voir, se comporter et se projeter dans des formes et des finalités que le Canada ne veut plus tolérer.PSPP peut bien faire des phrases pour dire sa désolation de voir les CPE saccagés, le système de santé livré en pâture à la médico-business et le système d\u2019éducation transformé en foire marchande, la vérité c\u2019est que ses états d\u2019âme ne changeront rien.Ce qui l\u2019effraie, ce ne sont que les effets d\u2019une régression structurellement programmée et qui ne se combattra qu\u2019en sortant du Canada.C\u2019est parce que la structure provinciale nous empêche de décider par nous-mêmes que l\u2019indépendance est essentielle.C\u2019est parce que le Canada évolue de son mouvement propre 7 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 et que ce mouvement l\u2019entraine à intervenir dans tous les domaines de notre vie, à piétiner les partages de compétence et à réduire à l\u2019accessoire l\u2019action du gouvernement du Québec qu\u2019il faut en sortir.PSPP s\u2019agite comme si l\u2019évolution du Québec participait de ses propres choix.Ce que le fonctionnement politique du Canada réel nie chaque jour un peu plus ouvertement.Dans le cadre provincial rien de ce que le Québec choisit ne sera jamais acquis.Rien de ce qui relève de nos choix ne peut être pérennisé.Il est consternant de constater qu\u2019un intellectuel et ex- politicien de la trempe de Camil Bouchard se soit lui aussi laissé aller aux illusions de l\u2019autonomisme, en suggérant au Parti québécois de renoncer à l\u2019objectif indépendantiste.Il se range dans le camp de la survivance.Comme d\u2019autres, aussi ébranlés que lui, il a peur, Camil Bouchard, peur du saccage qu\u2019il constate, peur de ce qui en découlera, peur de ce que cela signifie de misère et d\u2019inégalités croissantes.Il n\u2019ose pas se l\u2019avouer, mais il a peur du Canada tel que nous le subissons et le subirons de plus en plus durement.La province de Québec ne peut pas nous donner les moyens de poursuivre notre voie propre.Elle ne sera jamais le rempart qu\u2019il souhaiterait voir en lieu et place de la liberté.Il devrait savoir cela, si tant est qu\u2019il a déjà compris que le projet d\u2019indépendance ne peut s\u2019accommoder d\u2019aucun compromis conceptuel : s\u2019il en était autrement, les Québécois seraient bien le seul peuple sur la terre pour qui le renoncement à la liberté serait la meilleure voie d\u2019émancipation et de développement.Ce n\u2019est pas en répétant que « la population n\u2019est pas là présentement » qu\u2019il fera avancer les choses.On peut comprendre le dépit et l\u2019effarement de l\u2019ex-député, mais il faut lui rappeler ou, à tout le moins, lui faire voir que ce n\u2019est pas en se défilant devant le travail de l\u2019amener à lire 8 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 sa condition et à se voir dans un cadre qui lui fera prendre conscience de son intérêt qu\u2019on servira le peuple du Québec.Il n\u2019y a plus rien à rénover, la Révolution tranquille est derrière nous.Son moment politique est terminé.Le modèle québécois pour lequel plaident les autonomistes est un spectre évanescent.Il n\u2019aura été qu\u2019une demi-mesure, un programme à moitié fait qui s\u2019est effiloché malgré les efforts consentis par les pseudo-pragmatiques pour s\u2019accommoder des demi-mesures au nom de la bonne entente.La province de Québec ne donnera jamais d\u2019autres fruits, elle nous condamne au compromis bancal et au résultat éphémère.Les souverainistes n\u2019ont pas réalisé jusqu\u2019à quel point est exigeante la politique indépendantiste.Ils ont été et sont encore trop nombreux à prendre prétexte d\u2019une supposée réticence de l\u2019électorat pour se laisser entrainer dans les logiques de la politique provinciale et les illusions du marketing politique.Ils déchantent sous le resserrement de notre carcan.Plusieurs perdent courage, d\u2019autres vacillent.La morosité et l\u2019effarement font le terreau fertile pour l\u2019émergence des alibis démissionnaires.Mais il n\u2019est plus possible de se laisser berner par l\u2019illusion rhétorique : notre lutte est une vraie lutte, dure, âpre, épuisante mentalement, culturellement.Notre état de peuple dominé se cache de moins en moins bien derrière les métaphores.Le visage de la régression minoritaire est grimaçant.L\u2019indépendance n\u2019est pas une option réalisable par le bricolage de programmes en vue de faire bouger des segments de clientèles électorales.Elle répond d\u2019un mouvement de fond qui, s\u2019il repose toujours sur une coalition, ne tient pas d\u2019abord au consentement à l\u2019ordre des choses, mais bien à la volonté d\u2019en finir avec lui.Tant que les discussions tenteront de contourner la difficulté de proposer les conditions réelles de rupture des logiques du régime, les entourlou- 9 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 pettes politiciennes et les gadgets politiques pollueront le débat.Cela impose une lucidité, un courage et une détermination qui s\u2019accommodent fort mal de la lâcheté politicienne sur laquelle repose la politique provinciale.Les initiatives de PSPP ou les appels au renoncement de Camil Bouchard n\u2019empêcheront pas le Canada de se faire sans nous.Il est inutile de se faire accroire que la politique provinciale peut réunir d\u2019autres acteurs que des gens qui sifflent dans les cimetières.Le Québec n\u2019est pas confronté à choisir entre une liberté allégée (un régime politique minceur) et l\u2019indépendance.Il est en face de sa propre peur.Et n\u2019a que faire des propositions qui voudraient faire croire qu\u2019il se porterait mieux s\u2019il pouvait se délivrer de lui-même.q En vente pour un temps limité à 15 $ chacun, expédition et taxe comprises à la boutique internet, par la poste ou par téléphone.Nos coordonnées à la in de ce numéro.1997-2002 2003-2012 Les éditoriaux de Robert Laplante ont été regroupés dans deux recueils Maintenant en vente ! Cette étude vise à déterminer la viabilité des finances publiques d\u2019un Québec indépendant.Elle estime l\u2019ensemble des revenus qu\u2019un Québec indépendant percevrait et l\u2019ensemble des charges additionnelles qu\u2019il assumerait, en partant de l\u2019hypothèse qu\u2019il fournirait les mêmes services à ses citoyens que ceux présentement offerts sans devoir chercher de nouvelles sources de revenus.18$ taxe et expédition comprises CIRQUE DU SOLEIL a 12 1 nl] ay or 5 ; = ROWNA =X i SH bert 4 A VENDU U.DU CALM Et VOUS.VOUS NE HE OUDRIEZ TOUT DE MEME PAS CONSTRU IRE.Ç UN MUR AUTOUR DU QUÉBEC JP! LU 3 EIR x & i} ed og i 5 de P © 0S CE) Wm du 5 22 A & 5, a 4, \u20ac Nr Ï AT eh, \\ AE y Pf + AINE NP Es A a, Te q FORTS La 7S SON 4 X) ER, ard A % eI + {À Li! Éd E 5 ix ay * = ax Tike ja ert 7 AN ge \u2014 et 4 \u20184 $F 8 ee iy Ë 1) ; 2 (2 { 2 Il )) pa fo À ; Le 1 \"Fr > id j si A es 2 mar & orm A AY 7 : 2 \u2014_\u2014 : = +9 ssf IN 3; AE 55 au ay Te 4 2 Pere ; art Wa Pm zd LH ¥ dun 2.45 \u2014 À quoi sert mon argent ?PLACEMENT À RENDEMENT SOCIAL ~ sûr et garanti L'argent investi sert à financer partout au Québec des CPE, des agriculteurs biologiques, des coopératives et OSBL d'habitation, des quartiers verts.des commerces équitables, des entreprises d'insertion au travail des théâtres, des médias saciaux, ele, Le choix de Laure Waridel 5; \u201cSan, Ww Desjardins Caisse d'économie solidaire Québec A413 647-1527 Monudal 514 598.2122 Lanaudière 450 752-0055 www.placement.coop www.fondaction.com DONNER DU SENS À L\u2019ARGENT Fondaction est une institution ?nancière québécoise innovante.Par la collecte d\u2019épargne-retraite et l\u2019investissement dans les entreprises d\u2019ici, Fondaction participe à la création d\u2019une économie plus performante, plus équitable et plus verte.PubFondaction-ActionNationale2015_PubFondaction-ActionNationale2012 2015-03-20 13:24 Page1 15 ARTICLES La politisation de la jeunesse fut l\u2019un des traits caractéristiques de la Révolution tranquille.Ce phénomène n\u2019était pas propre au Québec puisqu\u2019il s\u2019est manifesté dans la plupart des pays développés durant les années soixante, aussi bien en Amérique qu\u2019en Europe.Cette irruption de la jeunesse, comme force politique, était unique à l\u2019échelle historique.Il y a certes eu beaucoup de jeunes dans les mouvements révolutionnaires, mais ils étaient minoritaires dans la société et ces mouvements ne répondaient pas à des objectifs fixés par la jeune génération.À notre époque, ce phénomène résultait d\u2019un effet démographique, l\u2019arrivée massive à l\u2019âge adulte des enfants nés après la Seconde Guerre mondiale.Cet effet a été baptisé le baby-boom.Ce qui est propre toutefois au Québec, c\u2019est le fait que la contestation mettait en cause non seulement les structures traditionnelles de la société et les valeurs qui la légitimaient, mais qu\u2019elle attaquait aussi la structure politique et le système politique canadien en réclamant la libération nationale du Québec.La jeunesse québécoise participait au mouvement mondial contre la guerre du Vietnam, s\u2019engageait de plus en plus dans les voies de la contre-culture et s\u2019identi- Denis Monière* L\u2019ENTRÉE EN POLITIQUE** * Politologue ** Extrait de Denis Monière, Grandir pour servir : mémoires d\u2019un enfant de la révolution tranquille, Montréal, Éditions Monière-Wollank, 2016, 145 p. 16 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 fiait aux luttes anti-impérialistes ; mais elle avait une cause supplémentaire à assumer, celle de sa propre libération du système politique canadien.L\u2019engagement politique était en quelque sorte une obligation morale des intellectuels.Un de nos maîtres à penser, Sartre, professait sur toutes les tribunes et, en particulier dans sa revue les temps modernes, que le philosophe devait participer à l\u2019histoire qui se fait.« L\u2019écrivain est en situation dans son époque : chaque parole a des retentissements.Chaque silence aussi1.» Il ne suffisait pas de penser, d\u2019étudier, d\u2019apprendre, il fallait aussi prendre position sur les problèmes de sa société à l\u2019aide de sa raison.Il y avait aussi, dans la pensée sartrienne, un autre aspect qui nous interpellait : certes, l\u2019intellectuel doit tendre vers l\u2019universel, mais il est en même temps un être situé dans une époque et dans une société.Il doit aussi se définir dans son contexte particulier et prendre fait et cause pour ceux qui sont opprimés.Cette idée avait des résonances dans notre milieu où l\u2019universalisme abstrait justifiait le mépris de la société québécoise.En outre, le message de Sartre était relayé par de nombreux écrivains et artistes québécois qui s\u2019engageaient dans la lutte de libération nationale.Les chansonniers que nous apprécions participaient aux spectacles de financement du RIN et la revue Parti pris prônait l\u2019indépendance du Québec.Personnellement depuis l\u2019enfance, je baignais dans un milieu indépendantiste.Mon choix ne s\u2019inscrivait pas dans une révolte contre l\u2019autorité parentale, mais coulait de source.Cet engagement indépendantiste se manifestait occasionnellement dans les discussions que nous avions avec les copains, dans les questions que je posais au pro- 1 Les temps modernes, no 11 945 17 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 fesseur d\u2019histoire ou encore dans les articles que je publiais dans le journal de l\u2019école.Dans le journal des finissants de 11e année, j\u2019ai retrouvé des commentaires humoristiques rédigés par Guy Desrochers qui témoignent de cet engagement précoce : Mot d\u2019ordre : « On va les avoir les Anglais » Chanson bannie de son esprit : « God Save the Queen » Mais contrairement à cette image d\u2019anglophobie primaire que mon ami Guy avait retenue, mon option indépendantiste s\u2019appuyait sur un argumentaire socio-économique très bien documenté qui s\u2019inspirait des analyses publiées par le RIN2 et que j\u2019ai présentées dans le Régional au printemps 1966.J\u2019avais choisi des exemples susceptibles de frapper l\u2019imagination des étudiants.Je résume les principaux points de mon argumentation.Les Canadiens français forment une partie de la population canadienne concentrée sur un territoire propre, le Québec, qui possède ses institutions propres.Et pourtant, ils sont dirigés par des étrangers, ils ne sont pas en mesure de s\u2019autodéterminer et ne peuvent être considérés au même titre que les autres nations libres du monde.Le droit international ne reconnaît pas les nations colonisées.Et tout cela parce qu\u2019un jour, en 1867, quelques hommes décidèrent d\u2019imposer à ce peuple colonisé une constitution qui ne pouvait être qu\u2019illogique et démentielle pour tout esprit rationnel.On réduisait une nation au statut de minorité et on l\u2019enfermait dans la prison du pacte fédéral pour mieux l\u2019anéantir et l\u2019assimiler.2 Jean-Guy Labarre, On chôme au Québec, Montréal, Les Éditions Actualité, 1964 18 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 Beaucoup de Québécois qui n\u2019ont pu se libérer de leur mentalité de colonisé ignorent encore les conséquences de l\u2019aliénation qui a résulté de la Confédération.Ils restent indifférents à ces conséquences néfastes et sont incapables de s\u2019identifier comme Québécois et de voir les réalités en face.Même en ne considérant que les dernières années de ce siècle de vie commune de ces deux cultures, de ces deux pays qui forment le Canada, on peut relever une multitude de faits sur lesquels nous fermons souvent les yeux et qui sont pourtant significatifs des injustices du gouvernement fédéral envers les Québécois.Au départ, il faut savoir que nous payons 30 % des taxes perçues par le gouvernement fédéral alors que nous ne constituons que 28 % de la population canadienne.Normalement les subventions devraient nous être attribuées dans la même proportion.Tel n\u2019est pas le cas.Les disparités et les inégalités foisonnent.En 1961, les emplois offerts par le gouvernement fédéral aux étudiants du Québec s\u2019élevaient à 57 sur un total de 585 pour l\u2019ensemble du Canada, soit 9,7 %.La majorité des étudiants du Québec étaient probablement des anglophones.En 1962-1963, l\u2019Université McGill a reçu du gouvernement fédéral 1 282 920 $ tandis que l\u2019Université de Montréal n\u2019en recevait que 478 165 $ bien que la population du Québec soit à 81 % francophone.Autre fait à souligner, la proportion des chômeurs au Québec est de 8,92 % comparativement à 4,23 % en Ontario.Il n\u2019y a rien de surprenant à cette disparité puisque la politique fédérale des travaux publics favorise les provinces anglophones.En 1962, elles ont bénéficié de 96 % des contrats du gouvernement fédéral, le Québec en a reçu 4 %.En 1963, pour le financement des routes d\u2019accès, le Québec n\u2019a reçu que 6 % du budget fédéral alors que nous représentons 28 % de la population.C\u2019est ainsi qu\u2019on arrive 19 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 au revenu par personne qui, pour le Canada, s\u2019élève à 1510 $, celui de l\u2019Ontario étant de 1730 $.Quel est le revenu par personne des Québécois ?1310 $.Et ceci n\u2019est pas le revenu réel des Québécois francophones puisque ce chiffre inclut le revenu des anglophones.Si on le soustrait, le revenu réel des Québécois francophones tombe à 1065 $.La Confédération a servi à légaliser le colonialisme et continue à accentuer la disproportion entre colonisateurs et colonisés.Les motivations pour faire l\u2019indépendance sont de nature économique : favoriser le développement du Québec et améliorer la situation matérielle des francophones qui forment une classe-nation exploitée par la domination des Anglo-américains.Je soutenais qu\u2019il fallait en quelque sorte poursuivre la logique de la nationalisation des compagnies d\u2019électricité et reprendre possession non seulement de nos richesses naturelles, mais aussi de notre gouvernement et de nos ressources fiscales pour les mettre au service des Québécois.Ce projet était logique et rationnel.Mon père était membre du RIN, mais il ne faisait pas de prosélytisme à la maison.De façon générale, il parlait peu et il ne discutait pas de politique, sauf à de rares occasions avec mes tantes de St-Jean qui partageaient ses convictions nationalistes.Il évitait le sujet dans les réunions de famille du côté de ma mère où on était fédéraliste.Il n\u2019aimait pas les chicanes et j\u2019imagine qu\u2019il voulait éviter de placer son épouse en situation contradictoire, ma grand-mère ayant une admiration sans bornes pour sir Wilfrid Laurier et le Parti libéral.C\u2019est plutôt par osmose que je me suis imprégné du discours indépendantiste.Mon père recevait la littérature du parti et la laissait bien en vue sur la table du salon.Je lisais ainsi le journal L\u2019indépendance où je trouvais les arguments 20 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 nécessaires à ma formation politique.Je discutais aussi avec certains de mes professeurs qui étaient indépendantistes.Je me souviens de Venant de L\u2019Étoile, un nom qui ne s\u2019invente pas, qui réunissait de petits groupes d\u2019étudiants au restaurant Paesano ou Chez Vito sur la rue Côte-des- Neiges autour d\u2019une pizza, pour discuter de la situation des Canadiens français.Le contact avec tous ces jeunes gens politisés dont certains étudiaient à l\u2019Université de Montréal nous inspirait confiance et nous montrait qu\u2019on participait à un vaste mouvement d\u2019émancipation.C\u2019est ainsi que je décidai, en 1965, d\u2019adhérer au RIN.Ma carte de membre portait le numéro 4599, ce qui n\u2019avait rien à voir avec le nombre réel de membres.Je pouvais ainsi participer aux réunions des militants du comté de Laval et je me suis fait élire au poste de secrétaire de l\u2019association du comté.Je prenais les notes lors de nos assemblées, je rédigeais le procès-verbal et j\u2019envoyais les convocations aux réunions avec l\u2019ordre du jour.Nous nous réunissions dans les bureaux du notaire Henri Vinet, au 3860 rue Notre- Dame, à Chomedey, une fois par mois.Nous organisions la distribution gratuite du journal L\u2019Indépendance dans les boîtes aux lettres.Nous collions aussi des timbres avec le logo du parti : une corne de bélier rouge et noire.Certains militants menaient des opérations nocturnes, barbouillant les panneaux « STOP » au coin des rues.Il fallait aussi nous préparer pour la prochaine élection qui allait être déclenchée pour le 5 juin 1966.Le RIN innovait dans le contexte québécois par son mode de fonctionnement démocratique qui donnait un grand rôle aux militants.Mais cette vertu avait ses inconvénients puisque personne n\u2019avait d\u2019expérience électorale.Nous n\u2019avions jamais participé à une campagne électorale et les membres les plus âgés étaient tout aussi néophytes en politique.Ils n\u2019avaient jamais milité dans un autre parti. 21 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 Les statuts du parti que nous avions étudiés attentivement prévoyaient qu\u2019on organise une assemblée de mise en candidature, mais comment trouver des candidats crédibles ?Le notaire Vinet aurait été un candidat prestigieux, mais il ne pouvait exposer sa pratique professionnelle à la vindicte des membres des autres partis qu\u2019il comptait parmi sa clientèle.Certains de nos membres se devaient de rester discrets et cela s\u2019imposait d\u2019autant plus qu\u2019ils jouissaient d\u2019une certaine notoriété.La direction du RIN nous sortit de l\u2019impasse en nous informant que le trésorier du parti serait disponible pour se présenter à Laval.Pierre Renaud était un homme d\u2019affaires, mais qui, en raison de sa fortune personnelle, pouvait afficher publiquement ses convictions.C\u2019était un candidat de prestige parce que sa fonction au sein du parti supposait une grande compétence d\u2019administrateur.Nous avons rencontré un homme affable, posé, sérieux qui n\u2019était certes pas un orateur captivant comme Pierre Bourgault, le charismatique chef du RIN, mais qui maîtrisait parfaitement la rhétorique indépendantiste.Nous avons donc organisé une assemblée d\u2019investiture et j\u2019en profitais pour inviter mes amies Adèle et Colette qui, comme moi, venaient d\u2019avoir 18 ans et avaient le droit de vote.Les libéraux avaient eu la bonne idée de ramener l\u2019âge pour voter de 21 à 18 ans, pensant ainsi en tirer bénéfice auprès de la jeune génération.Ils n\u2019avaient pas imaginé que cet électorat pouvait leur préférer d\u2019autres partis et les conduire à la défaite.Ils n\u2019avaient pas vu venir le vent de la contestation et de la radicalisation de la jeunesse.On milite certes parce qu\u2019on a des convictions et qu\u2019on veut les incarner dans la réalité, mais il y a d\u2019autres motivations plus prosaïques qui nous poussent à agir politiquement.Dans les organisations partisanes et dans les événements politiques, on espère rencontrer des gars ou des filles et 22 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 élargir notre bassin de séduction.J\u2019avais déjà fait quelques sorties avec Adèle et Colette, en particulier un voyage au Carnaval de Québec qui m\u2019avait ouvert des perspectives.En les invitant, j\u2019espérais me rapprocher d\u2019Adèle qui m\u2019attirait depuis longtemps.Je savais qu\u2019elle venait d\u2019une famille libérale, son père étant le propriétaire d\u2019une boulangerie industrielle et se montrait très ouvert sur le plan des valeurs.Je crois que son père n\u2019était pas mécontent de me voir fréquenter sa fille, car j\u2019étais toujours reçu avec gentillesse et même si nous ne partagions pas les mêmes idées, il aimait discuter avec moi sur le bord de sa piscine.Pour ma part, j\u2019espérais que ce rapprochement serait aussi bien physique que politique.Elle m\u2019accompagna non seulement à cette assemblée, mais durant toute la campagne où nous avons effectué ensemble les tâches de militant.Même si nos connaissances électorales étaient rudimentaires, nous étions bien conscients que nos chances de succès dans ce comté étaient faibles, car Laval était représenté par un poids lourd du Parti libéral : Jean-Noël Lavoie.De plus, il y avait une population anglophone importante dans cette circonscription.Ces perspectives peu encourageantes ne semblaient pas affecter notre candidat qui gardait un moral inébranlable.Cette première élection devait surtout servir à évaluer les forces indépendantistes et à nous faire connaître.Notre jeune équipe de bénévoles fut formée par Thérèse Guérin, qui, issue de la permanence du parti, était venue nous enseigner les bases de l\u2019organisation et les règles de la loi électorale.La vérification des listes d\u2019électeurs était une opération fastidieuse, mais nécessaire à une époque où la pratique des télégraphes ou votes frauduleux était encore d\u2019actualité.Elle l\u2019est d\u2019ailleurs toujours comme nous nous en rendrons compte lors des référendums.Il fallait aussi 23 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 recruter des représentants dans les bureaux de scrutin pour le jour du vote.Cette opération était d\u2019autant plus nécessaire que nous avions moins d\u2019une centaine de membres et que notre objectif était d\u2019être le plus visible possible.Je fis partie de l\u2019équipe chargée d\u2019apposer les affiches du candidat sur les poteaux de téléphone.Nous partions la nuit dans la voiture d\u2019un ami sillonner les routes de campagne en nous arrêtant aux endroits stratégiques.Il fallait aussi mobiliser les militants pour assister aux assemblées publiques aussi bien celles qui se déroulaient dans le comté que celles qui avaient une portée nationale.Généralement ces rencontres se tenaient dans des salles d\u2019école où je me rendais avec Adèle pour préparer la salle, placer les chaises, organiser la tribune et coller des affiches sur les murs.Nous étions fiers de mettre notre banderole « On est capable » derrière la tribune.Ce slogan nous galvanisait parce qu\u2019il nous rendait responsables de notre destin.Nous attirions entre 60 et 80 personnes par assemblée, c\u2019était peu, mais nous comptions sur le rayonnement dans le quartier avoisinant où, par ces belles soirées de mai, les gens étaient dehors et pouvaient voir arriver les voitures pavoisées.Compte tenu du prestige de notre candidat, nous espérions la présence des journalistes, mais nos espoirs furent déçus.Pour la dizaine de travailleurs d\u2019élection que nous étions, participer aux grandes assemblées publiques était notre récompense.Le point culminant de cette campagne fut atteint le 1er juin à l\u2019aréna de Montréal-Nord où 10 000 personnes étaient venues acclamer Bourgault et les 50 autres candidats du RIN.Nous vibrions à l\u2019unisson sous l\u2019effet du discours enflammé de Bourgault attaquant les turpitudes de Jean Lesage qui, durant toute la campagne, avait promené 24 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 son arrogance partout au Québec, jouant sa partition en solo.La salle était surchauffée par les cris enthousiastes des jeunes militants qui brandissaient drapeaux et pancartes.Dans ces moments de grâce, on se laisse emporter, même si on essaie de garder la tête froide.Comment imaginer que toute cette énergie ne servirait à rien ?Mais être là, vivre cet instant magique, nous rendait euphorique.Le 5 juin dès 8 h, je me rendis avec Adèle au bureau de scrutin à Ste-Dorothée.Je devais représenter le candidat dans deux bureaux, soit le 114 et le 116, car nous n\u2019avions pas recruté suffisamment de militants pour assurer la représentation à tous les bureaux.À nous deux, nous devions surveiller l\u2019ensemble des bureaux.Les deux autres partis étaient eux aussi représentés et le simple fait d\u2019être là nous semblait déjà une victoire, car nous étions presque sur un pied d\u2019égalité avec les deux vieilles machines électorales.Notre rôle était symbolique, car nous n\u2019avions pas fait de pointage et nous n\u2019avions pas de « runners » pour venir chercher la liste des électeurs qui avaient voté, ce qui permettait aux téléphonistes œuvrant dans les partis bien organisés d\u2019inciter les gens à aller voter et à leur offrir le transport en voiture afin d\u2019influencer leur vote.Nous étions évidemment les plus jeunes et nous étions traités avec respect et sympathie par les personnes âgées qui travaillaient pour les autres formations.Et puis, nous étions du village.Le midi nous n\u2019avions pas prévu de lunch et ce sont les autres partis qui nous ont nourris au poulet St-Hubert.Notre rôle commençait en réalité à la fin de la soirée au moment du décompte.Il nous fallait être très vigilants pour vérifier les votes et empêcher les deux autres partis de déclarer nos votes nuls.Après le décompte, nous devions nous rendre à la permanence pour apporter nos résultats qui étaient comptabilisés sur un grand tableau.À la fin du 25 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 décompte, Pierre Renaud a totalisé 3131 voix.Nous pensions évidemment faire mieux, mais notre déception fut compensée par la satisfaction d\u2019avoir fait mordre la poussière au Parti libéral.La campagne du RIN avait permis de récolter 129 047 votes et 7,8 % des suffrages dans les comtés où nous étions présents.Fort de cette performance, le journal du RIN proclama que nous étions les vrais vainqueurs de cette élection.Pierre Bourgault déclara : « Nous avons fait battre les libéraux et nous en sommes fiers.Nous avons réduit le pourcentage de l\u2019Union nationale et nous en sommes fiers3 ».Par ailleurs, dans une lettre postélectorale, Bourgault rappelait aux militants que l\u2019indépendance n\u2019était pas une récompense, mais un effort, un travail constant qui exigerait des sacrifices.Cette analyse triomphaliste avait tout de même un fond de vérité puisque la division du vote avait permis à l\u2019Union nationale de battre le Parti libéral du Québec en termes de sièges.On peut même spéculer et dire que n\u2019eut été de la présence des candidats du RIN, le Parti libéral aurait été réélu et le Parti québécois n\u2019aurait jamais vu le jour, puisque René Lévesque aurait probablement repris un poste de ministre et serait resté au Parti libéral.Comme le veut le dicton, « avec des si on va à Paris ».Dans les jours qui ont suivi l\u2019élection, je dus prendre la route de l\u2019usine si je voulais être en mesure de payer mes études dans le nouveau collège où je m\u2019étais inscrit pour septembre.Notre exécutif se remit à pied d\u2019œuvre au retour des vacances en préparant un plan d\u2019action pour l\u2019automne.Il ne fallait pas laisser retomber la mobilisation.Nous nous sommes fixé 3 L\u2019Indépendance, vol IV, no 15, 24 juin 1966 26 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 trois priorités : préparer le congrès de Trois-Rivières, organiser une activité de financement avec Bourgault comme orateur invité qui aura lieu le 20 novembre à l\u2019Hôtel Le Vicomte de Pont-Viau et, enfin, préparer le choix des délégués aux États généraux du Canada français qui avaient été annoncés par Rosaire Morin dans le numéro de décembre 1965 de L\u2019Action nationale.Nous comptions présenter des candidats rinistes pour représenter le comté de Laval à ces assises de la nation.Nous voulions profiter de ce forum pour faire avancer l\u2019idée d\u2019indépendance dans l\u2019opinion publique.Nous pensions pouvoir élargir l\u2019influence du mouvement dans la société civile.L\u2019élection des délégués régionaux eut lieu le 13 septembre et nous avions une équipe prête à occuper les postes ; et je fus élu délégué.Le congrès du RIN allait adopter une nouvelle orientation idéologique en proclamant qu\u2019il était le parti des travailleurs.Cela devait se traduire dans le programme, mais aussi dans les actions du parti.En plus de participer aux élections, nous allions militer dans la rue et appuyer les travailleurs dans leurs revendications.Même si j\u2019étais étudiant, je n\u2019avais aucune difficulté à m\u2019identifier à la cause des travailleurs puisque durant les vacances d\u2019été, je partageais leurs conditions.q 27 ARTICLES Le Parti québécois est souvent associé à un enjeu politique informellement interdit : la défense de l\u2019identité québécoise.Cet enjeu est appelé avec dégoût nationalisme identitaire par de nombreux politiciens, blogueurs et chroniqueurs.Depuis sa défaite d\u2019avril 2014, le PQ semble tenté d\u2019éviter ce thème.Une frange du parti tente même de s\u2019en dissocier complètement.Pensons notamment à Alexandre Cloutier, lors de la course à la chefferie péquiste de 2014-2015.Il qualifia péjorativement le projet de charte des valeurs de son parti de projet radical.Pensons aussi à un des principaux militants de Cloutier, qui codirigea un recueil1 qui cachait mal son mépris pour les nationalistes identitaires.Ceci, ainsi que les récentes déclarations du parti, semble dire que la formation politique tente de se distancer de l\u2019étiquette identitaire.Or, l\u2019étiquette identitaire ne semble pas vouloir se distancer du parti de Pierre-Karl Péladeau.La récente visite de Marine Le Pen ramène vite les amalgames faciles entre nationalisme identitaire, Front national et Parti québécois.1 Lettres à un jeune souverainiste (2014).Recueil dirigé par Félix-Antoine Michaud et Léa Clermont-Dion.Publié par VLB Éditeur.Sébastien Bilodeau* L\u2019ENJEU DU NATIONALISME IDENTITAIRE * Secrétaire-trésorier de Génération nationale, candidat à la maîtrise en service social. 28 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 Le récent double-attentat terroriste de Bruxelles alimente aussi les débats portant sur ces thèmes.Face à cela, le Parti québécois semble écartelé entre deux positions.L\u2019une, nationaliste identitaire, risquerait d\u2019attirer des associations gratuites PQ-FN.L\u2019autre consisterait à intégrer le discours anti-Le Pen, antinationaliste, afin de tenter de devenir plus respectable, médiatiquement.Dans le passé, cette deuxième position a été adoptée par Cloutier et son équipe.Vu le fardeau médiatique qui pèse contre le nationalisme identitaire, il peut être très tentant pour les élites péquistes de suivre l\u2019exemple de Cloutier et d\u2019intégrer ce discours qui prône l\u2019ouverture, les projets inclusifs et qui rejette le racisme et les politiques « de la division ».Or, nous postulons qu\u2019il ne faut pas céder à cette tentation.Nous postulons que la posture antinationaliste courante d\u2019aujourd\u2019hui ressemble beaucoup à ce qu\u2019elle rejette.Nous postulons que l\u2019antina- tionalisme d\u2019aujourd\u2019hui est une posture de fermeture qui carbure au rejet, à la division et à un racisme masqué.Avant d\u2019aller plus loin, une mise au point est à faire par rapport au terme d\u2019antinationalisme.Nous l\u2019employons pour désigner une vaste famille de chroniqueurs, blogueurs et autres personnalités publiques qui affichent une même ligne de discours.Cette dernière se caractérise surtout par un rejet hostile et dénigrant de toute forme d\u2019affirmation culturelle affichée ou associée à la majorité culturelle historique du Québec.Cette ligne de propos est employée principalement par deux sous-familles idéologiques distinctes.La première est composée de militants qui rejettent l\u2019idée de nation pour se tourner vers des concepts idéologiques tels que la lutte au capitalisme, au sexisme ou au colonialisme.La deuxième catégorie est composée d\u2019autres personnalités qui reconnaissent la pertinence du concept de nation, mais qui rejettent soit la pertinence de l\u2019idée d\u2019un 29 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 Québec souverain, soit la manière que cette même idée est défendue aujourd\u2019hui.Bien que nous reconnaissions les différences entre ces deux fonds idéologiques, notre propos est adressé à ce qui les unit : leur hostilité à ce qu\u2019ils appellent le nationalisme identitaire.Pour commencer, il faut noter que l\u2019opposition à l\u2019étiquette identitaire est loin d\u2019être une opposition à toute forme d\u2019affirmation identitaire.En d\u2019autres mots, les anti-iden- titaires portent mal leur nom, puisqu\u2019ils trient les revendications liées à l\u2019identité, jugeant ce qui est légitime et ce qui ne l\u2019est pas.Pensons au militantisme associé à Québec inclusif, qui défend farouchement le port du voile musulman dans la fonction publique tout en crachant du venin vers les revendications liées à la laïcité, associées surtout à la majorité francophone historique du Québec.Pensons aussi aux chroniqueurs et blogueurs qui méprisent les revendications linguistiques francophones ou la promotion de l\u2019histoire nationale du Québec.On peut facilement voir ces mêmes personnes défendre ensuite les revendications de mouvements tels qu\u2019Idle No More.Même dans ses formes plus modérées, l\u2019antinationalisme d\u2019aujourd\u2019hui tend à exalter les particularités culturelles des communautés immigrantes puis à traiter avec indifférence les particularités et affirmations culturelles du Québec.Certains discours identitaires ont le privilège de la légitimité, d\u2019autres non.En sommes, on pourrait dire qu\u2019une posture qui suivrait l\u2019antinationalisme actuel serait avant tout hypocrite.Il est fort probable qu\u2019une telle position idéologique peinerait à récolter mieux que le ressentiment et l\u2019hostilité de beaucoup d\u2019électeurs.Mais les vices de la posture antinationaliste ne s\u2019arrêtent pas là.Des réactions récentes au drame de Bruxelles 30 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 montrent que cette posture idéologique est aussi une fervente adepte des amalgames.Ironiquement, bien que le militant anti-identitaire commun soit souvent le premier à lancer « pas d\u2019amalgame » après un acte terroriste islamiste, il est aussi souvent le premier à faire des amalgames pour rendre une nation occidentale responsable des attentats qui l\u2019affligent.Par exemple, juste après Bruxelles, le dirigeant du AMAL2, Haroun Bouazzi, déclara « On doit s\u2019inspirer de la Belgique pour faire l\u2019inverse, éviter l\u2019exclusion des minorités musulmanes, éviter les lois qui les expulsent de l\u2019école, qui les exclut de l\u2019espace public, et favoriser le vivre ensemble3 ».Le propos insinue que les attentats seraient surtout la responsabilité des politiques de la Belgique.Comme si le terrorisme ne serait qu\u2019une réaction légitime, moins condamnable que ce qui le génèrerait : la présumée islamophobie du pays frappé.La déclaration récente de Québec inclusif est similaire.La majorité de ses lignes sont dédiées à la dénonciation de Marine Le Pen et de son parti.La dénonciation se résume aux lignes suivantes : [\u2026] la présence de Marine Le Pen au Québec [\u2026] nous semble très dangereuse.La vision politique de Mme Le Pen émane d\u2019un racisme dont elle plante les graines dans chacune de ses prises de parole4.Le groupuscule antinationaliste semble ainsi dire que le vrai problème politique est surtout l\u2019existence du FN et 2 Association musulmane et arabe pour la laïcité.3 Propos provenant d\u2019un reportage de Radio-Canada.« Deux visions s\u2019opposent sur les attentats terroristes », publié le 22 mars 2016.Article consulté le 25 mars 2016.4 Publication émise sur la page Facebook de l\u2019organisme, le 22 mars 2016.Contenu consulté le 25 mars 2016. 31 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 de sa cheffe.Même son de cloche chez Judith Lussier, qui s\u2019indigne moins sur Bruxelles que du fait que Le Pen obtienne des tribunes : « TVA Nouvelles devait-elle recevoir en entrevue Marine Le Pen alors que les braises des attentats de Bruxelles n\u2019étaient même pas éteintes ?» La chroniqueuse s\u2019indigne aussi du fait que le propos de Le Pen convainque des gens : Chaque attentat terroriste est l\u2019occasion pour l\u2019extrême- droite de laisser entendre que son agenda politique \u2013 qui consiste essentiellement à bafouer les droits des minorités religieuses et ethniques pour donner à la majorité une impression de sécurité \u2013 est la solution à la terreur.[\u2026] Le message de Marine Le Pen passe.Même chez nous5.On voit que pour ces militants, il y a mieux à dénoncer que des gens prêts à commettre des meurtres de masses.Ces réactions ont toutes deux éléments en commun.Le premier est qu\u2019elles dissocient complètement islam radical et terrorisme.Les attentats se retrouvent décrits comme de malheureux accidents, sans lien avec l\u2019idéologie islamiste, radicale et haineuse de leurs auteurs.Le deuxième élément est que les causes du terrorisme sont alors décrites comme étant occidentales.Cette posture antinationaliste semble postuler que le terrorisme est exclusivement causé par les préjugés et politiques du monde occidental.Alors que le terroriste islamiste et sa foi aberrante6 sont disculpés de leurs actes, le citoyen occidental est implicitement accusé de solidarité avec les politiques occidentales intrusives 5 Les passages cités proviennent d\u2019une chronique de Lussier, J.(2016) « Une pensée pas si unique ».Publiée dans le blogue de Lussier sur le site du Journal Métro, 22 mars 2016.Texte consulté le 25 mars 2016.6 Notez bien que nous désignons ici exclusivement l\u2019islam dans sa forme militante, radicale et terroriste.Forme qui est loin d\u2019être la seule à associer à la religion musulmane. 32 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 déployées au Moyen-Orient ainsi qu\u2019avec les politiques internes de ses gouvernements.Voilà où se trouve l\u2019amalgame antinationaliste.Il prend un pays occidental frappé par le terrorisme et rend tous ses citoyens coresponsables des décisions politiques de son gouvernement, ainsi que complices coupables des propos d\u2019un parti d\u2019extrême- droite.Les communautés musulmanes se retrouvent ainsi homogénéisées, innocentées et idéalisées, alors que les communautés occidentales se retrouvent culpabilisées, coresponsables, voire décrites comme auteures réelles des attentats qui les affligent.On ne peut que déplorer et dénoncer les multiples et perverses ramifications d\u2019une telle posture.Loin de combattre une pensée suprématiste, elle l\u2019entretient.L\u2019antinationalisme qui blâme l\u2019Occident pour le terrorisme qui l\u2019attaque reste dans une optique eurocentriste, même si celle-ci est négative7.Cette famille idéologique semble restée convaincue de la toute-puissance occidentale et en fortifie son narcissisme par des propos autoflagellatoires plutôt que par l\u2019impérialisme paternaliste d\u2019autrefois.Ces propos, comme l\u2019impérialisme d\u2019antan, ont la particularité d\u2019être déshumanisants.L\u2019antinationalisme actuel pratique la déshumanisation autant de ceux qu\u2019il pourfend que de ceux qu\u2019il prétend défendre.Les premiers sont réduits au statut d\u2019ordures et aberrations de la scène politique, responsables des agressions islamiques qu\u2019ils subissent.Rappelons le propos d\u2019une militante de Québec inclusif, publié sur l\u2019ancien blogue du groupuscule : 7 Cette réflexion a déjà été énoncée par l\u2019essayiste Theodore Dalrympe, voir la conclusion de l\u2019ouvrage Le nouveau syndrome de Vichy (2013) Publié par Elya Éditions. 33 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 Fichons la paix aux autres et laissons-les vivre leur vie, si nous ne voulons pas qu\u2019un nombre grandissant d\u2019entre eux soient tentés, demain, de rejoindre les rangs des fanatiques.Parce que, franchement, c\u2019est nous, avec notre bêtise et nos préjugés, qui les y aurons poussés8.Cela rappelle l\u2019insensibilité de certaines personnes qui, face à la violence conjugale, disent de la victime : « elle a couru après ! ».Mais cette déshumanisation ne s\u2019applique pas qu\u2019aux nationalistes, elle cible aussi les immigrants eux-mêmes.Ces derniers se retrouvent désormais traités comme de fragiles lingots de vertu brute.L\u2019antinationaliste sera bien plus ému par le désir d\u2019une Dalila Awalda qui souhaite porter son voile dans la fonction publique que par les inquiétudes des gens endeuillés ou préoccupés par le terrorisme islamique.C\u2019est là qu\u2019on voit que la posture antinationaliste peine à concevoir un immigrant comme une personne humaine à part entière, résiliente, capable de s\u2019adapter aux circonstances et capable du Bien comme du Mal.L\u2019antinationalisme ne voit l\u2019immigrant que comme une importation de bienfaits passifs.Face à ces éléments, il est clair qu\u2019adopter une posture anti- nationaliste empoisonnerait le Parti québécois.D\u2019une part, ce propos est déjà fermement intégré par Québec solidaire et le Parti libéral.D\u2019autre part, cette posture est loin d\u2019avoir la capacité d\u2019accueil, d\u2019empathie et de rassemblement qu\u2019elle prétend posséder.En réalité, la posture antinationa- liste d\u2019aujourd\u2019hui semble surtout haineuse.Elle délimite ce qui est politiquement convenable et rejette sans retenues, sans scrupules ce qui est hors des limites tracées.Et ce 8 Le propos a été émis par Pascale Cormier et publié sur l\u2019ancien blogue de Québec inclusif, aujourd\u2019hui effacé.On peut retrouver le texte sur le mur Facebook de l\u2019auteure.Voir note du 14 avril 2014 « Pour en finir avec l\u2019islamophobie ». 34 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 « qui » est composé de personnes que ces « inclusifs », qui portent mal leur nom, n\u2019hésitent pas à piétiner sans regrets.La posture antinationaliste d\u2019aujourd\u2019hui semble surtout servir les intérêts personnels et narcissiques des militants qui la pratiquent.C\u2019est davantage la posture de celui qui veut agresser moralement que de celui qui veut réellement promouvoir le vivre-ensemble.Cette malice masquée montre bien qu\u2019elle n\u2019est qu\u2019un dispositif de haine média- tiquement correcte.Elle bloque les débats publics et les moyens de gérer adéquatement les problèmes interculturels d\u2019aujourd\u2019hui.Nous croyons que le Parti québécois a mieux à faire que de se conformer à cela.Le mieux serait qu\u2019il s\u2019y oppose avec courage, qu\u2019il ose donner une voix aux citoyens indignés par cette odieuse posture.C\u2019est la chose morale à faire, mais c\u2019est peut-être aussi la chose nécessaire à faire.Car, si Péladeau n\u2019attrape pas ce ballon, Legault pourrait bien le reprendre.q 35 ARTICLES Pierre Allard* L\u2019UNIVERSITÉ FRANCO-ONTARIENNE : DES VŒUX PIEUX La ville d\u2019Ottawa avait connu un janvier chaud en 1916.Quatre ans plus tôt, le gouvernement conservateur provincial de Sir James Whitney avait adopté le « Règlement 17 », ayant pour effet d\u2019interdire l\u2019enseignement en français après la deuxième année du primaire dans les écoles franco-ontariennes, et la lutte entreprise par les collectivités canadiennes-françaises pour protéger leur langue et leur culture touchait à son paroxysme.Dans la basse-ville largement francophone, un quartier ouvrier pris en étau entre la rivière Rideau et la colline parlementaire, l\u2019école Guigues était devenue un foyer de résistance où les « demoiselles Desloges » (deux sœurs) persistaient à instruire leurs élèves en français.Menacées par les autorités scolaires, elles étaient protégées par des femmes qui tenaient la police à distance avec des épingles à chapeaux\u2026 Le quotidien Le Droit, fondé entre autres pour combattre le Règlement 17, rapportait dans son édition d\u2019après-midi du 7 janvier 1916 les manœuvres policières infructueuses pour tenter d\u2019évincer les institutrices et leurs protectrices : * Ancien journaliste et éditorialiste au journal Le Droit pierreyallard.blogspot.ca 36 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 Il y eut bientôt plus que 25 policiers, mais tout fut inutile.[\u2026] Les demoiselles Desloges ont été placées dans leurs classes et toutes les violences des policiers ont été reçues par des violences.Un officier de police qui a tenté de saisir une femme a reçu quelques coups qui l\u2019ont convaincu qu\u2019il était mieux pour lui de s\u2019en aller.C\u2019est ce qu\u2019il a fait et tous les autres aussi.Le Droit annonce aussi que des commissaires scolaires francophones, dont Samuel Genest, président de la commission scolaire et grand leader franco-ontarien, se sont rendus à l\u2019école Guigues pour « remercier les parents de leur fière attitude et les ont encouragés à continuer la lutte jusqu\u2019au triomphe final ».La lutte continue\u2026 Cent ans plus tard, en février 2016, la lutte se poursuit, même si le « triomphe final » qu\u2019espéraient les arrière- grand-mères de l\u2019école Guigues a été atteint et dépassé depuis longtemps.Ce 18 février, en effet, quelque 200 étudiants et d\u2019étudiantes francophones manifestaient devant la législature ontarienne à Toronto pour appuyer leur demande \u2013 demeurée sans réponse depuis trois ans \u2013 de créer enfin une université franco-ontarienne.Quelques jours plus tard, le 22 février, dans un geste inédit en Ontario, la première ministre Kathleen Wynne se levait à l\u2019Assemblée législative pour s\u2019excuser officiellement des torts faits aux francophones de sa province par le Règlement 17, qui était resté en vigueur une quinzaine d\u2019années (1912-1927) avant de « disparaître » mystérieusement en 1944.Cependant, les séquelles de cette tentative d\u2019ethnocide ont marqué les milieux scolaires de l\u2019Ontario français jusqu\u2019à aujourd\u2019hui. 37 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 La marmite a commencé à sauter dans les années 1960.Dans le bouillant chaudron des crises politiques émanant de la Révolution tranquille québécoise et des travaux de la Commission Laurendeau-Dunton sur le bilinguisme et le biculturalisme [ndlr: aussi appelée Commission BB], les pressions s\u2019étaient fortement intensifiées pour qu\u2019on accorde aux minorités francophones hors Québec des avantages similaires à ceux dont avaient toujours joui les Anglo- Québécois.Les étudiantes et étudiants franco-ontariens (avec quelques alliés adultes) lors de la manifestation du 18 février 2016 devant la législature ontarienne à Toronto.Photo courtoisie du RÉFO (Regroupement étudiant franco-ontarien) 38 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 Ce n\u2019est pas le fruit du hasard si le gouvernement de John Robarts, à l\u2019époque d\u2019Égalité ou indépendance de Daniel Johnson, a permis aux Franco-Ontariens de se donner, à compter de 1967-68, un réseau complet d\u2019écoles primaires et secondaires de langue française (et non « bilingues » comme on les appelait jusque là).Le palier collégial suivrait à l\u2019aube des années 1990 au moment où la Cour suprême du Canada, s\u2019extirpant d\u2019un bourbier de batailles juridiques autour de l\u2019article 23 de la Loi constitutionnelle de 1982, accordait aux minorités francophones un droit de gouvernance sur leurs réseaux scolaires primaires et secondaires.Mais il restait l\u2019universitaire, dont on avait sans doute trop longtemps sous-estimé l\u2019importance en Ontario français, principalement à cause de l\u2019existence de programmes substantiels en français dans des institutions bilingues \u2013 l\u2019Université d\u2019Ottawa d\u2019abord (la plus ancienne, remontant à 1847), puis l\u2019Université Laurentienne à Sudbury et le Collège Glendon à Toronto, ainsi qu\u2019à la petite \u2013, mais très francophone \u2013 Université de Hearst.Cette dernière, située dans le Nord ontarien au sommet de la route 11, au nord-ouest de l\u2019Abitibi, constitue un acquis, mais ne règle pas le problème.Le recteur de l\u2019institution, Pierre Ouellette, l\u2019écrivait lui-même dans une lettre ouverte publiée par Le Droit en octobre 2014 : « Si elle [l\u2019Université de Hearst] est la seule université de langue française en province, elle n\u2019est pas pour autant \u201c l\u2019Université de l\u2019Ontario français \u201d que plusieurs clament haut et fort.Et elle ne souhaite pas nécessairement le devenir.» 39 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 La Commission BB Un observateur de l\u2019extérieur pourrait fort bien se demander pourquoi cette question d\u2019une université de langue française n\u2019est pas réglée depuis des décennies.La Commission BB soulignait déjà l\u2019importance de l\u2019enjeu dans son rapport de 1968.Ayant examiné les données disponibles pour une partie du Nord ontarien et les rives de l\u2019Outaouais (Ontario et Québec), les commissaires concluaient : La population étudiante de cette zone justifierait aisément, soit la création d\u2019une université entièrement francophone, soit au moins un élargissement considérable de l\u2019éventail des cours que l\u2019Université d\u2019Ottawa dispense aujourd\u2019hui en français.Entre-temps, les Acadiens avaient mis au monde leur Université de Moncton bien à eux.Fondée en 1963, elle s\u2019était affirmée comme l\u2019une des pièces maîtresses de l\u2019édifice culturel acadien.Un quart de siècle plus tard, en 1989, Fernand Arseneault, doyen de la faculté des arts à Moncton, avait déclaré que cette université était : [\u2026] l\u2019institution acadienne qui avait probablement le plus contribué au développement culturel, social, politique et économique des provinces maritimes et qui a donné aux Acadiens une fierté, un sens de l\u2019identité et une confiance face à l\u2019avenir.À la fin des années 1960, les Franco-Ontariens n\u2019avaient toujours pas d\u2019institution universitaire à leur image au sommet de la pyramide éducative, et l\u2019idée d\u2019une université française à la fois ontarienne et québécoise n\u2019avait guère suscité d\u2019intérêt.Les étudiants francophones demeuraient majoritaires, faiblement, à l\u2019Université d\u2019Ottawa, mais la part francophone de l\u2019effectif étudiant chuterait de 51 % en 1968 à 31 % à 2005 (c\u2019est relativement stable depuis 10 ans).L\u2019Université Laurentienne, à Sudbury, a connu une évolu- 40 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 tion similaire.L\u2019offre de services en français s\u2019est accrue, mais le milieu universitaire s\u2019est fortement anglicisé dans les deux grandes institutions bilingues de l\u2019Ontario.En 1969-1970, l\u2019Assemblée provinciale des mouvements de jeunes de l\u2019Ontario français (APMJOF) et l\u2019Association canadienne-française de l\u2019Ontario (ACFO) ont profité des travaux du Groupe de travail sur le bilinguisme à l\u2019Université d\u2019Ottawa pour enfin réclamer une francisation totale de l\u2019institution ottavienne, qui attire depuis toujours la majorité des étudiants franco-ontariens au palier universitaire.Il y avait eu une certaine agitation linguistique sur le campus depuis quelques années, notamment à la faculté des Sciences sociales, et l\u2019impression, c\u2019était qu\u2019il fallait agir vite, avant qu\u2019il ne soit trop tard.Un dû, un droit\u2026 Le mémoire de l\u2019ACFO étalait clairement, le 3 avril 1970, un argumentaire qui reste au cœur du débat en 2016 : Aujourd\u2019hui, les francophones de l\u2019Ontario veulent une université française bien à eux.Cela ne leur semble ni un caprice, ni une demande injustifiée, mais un dû, un droit.[\u2026] Pourquoi une minorité qui a besoin de toutes ses énergies pour survivre et vivre, devrait-elle se payer le luxe d\u2019une université bilingue dont le coût serait peut- être une assimilation lente, mais certaine ?À moins de posséder intégralement son institution de haut savoir, le groupe francophone fortement minoritaire ne peut absolument pas se développer normalement dans un environnement anglophone.Évidemment, faute de mobilisation suffisante et en l\u2019absence totale d\u2019une volonté de s\u2019écarter de la mission bilingue au sein de l\u2019administration universitaire, le projet des mouvements de jeunes franco-ontariens et de l\u2019ACFO échoua.Ainsi, une quinzaine d\u2019années plus tard, en mai 1985, 41 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 quand fut convoqué un grand colloque pancanadien sur l\u2019enseignement postsecondaire en langue française à l\u2019extérieur du Québec, l\u2019Ontario français se retrouvait encore devant un mur infranchissable.La Fédération des étudiants de l\u2019Université d\u2019Ottawa et la Fédération des étudiants de l\u2019Ontario avaient à l\u2019époque le même président : Bernard Drainville (oui, le même !), aujourd\u2019hui député du Parti québécois.Dans un document préparé pour le colloque, il faisait le point sur le sort des Franco-Ontariens : Dans les universités, dans les collèges, et dans toutes les régions de la province, la disponibilité des programmes en langue française est inadéquate.Il est impardonnable de chercher à légitimer la situation actuelle en disant qu\u2019elle représente un pas en avant par rapport à la situation d\u2019il y a 15 ans.Nous avons toujours à réparer une injustice qui remonte aux époques révolues.Avec l\u2019amorce, dans les années 1980, des contestations judiciaires en vertu de l\u2019article 23 de la Charte canadienne des droits et libertés (conçue en partie pour protéger les Anglo-Québécois de la Loi 101, mais vite détournée par les francophones hors Québec à leur avantage), le concept de « gouvernance » était la saveur du jour \u2013 et le demeure 30 ans plus tard.On ne parlait pas d\u2019université de langue française, mais de créer un « réseau postsecondaire francophone » regroupant les institutions bilingues et Hearst, dont le bureau des gouverneurs veillerait à l\u2019implantation de nouveaux programmes universitaires en français.Nouvel échec.Un espoir déçu En 1990, dix anciens présidents de l\u2019Association cana- dienne-française de l\u2019Ontario ont adressé une lettre au premier ministre libéral David Peterson, « demandant une 42 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 charte pour créer l\u2019Université de l\u2019Ontario, une université de langue française ».Le chef libéral est aussitôt défait aux élections, mais l\u2019espoir reste, car le nouveau premier ministre, le néo-démocrate (à l\u2019époque), Bob Rae, avait pris position en faveur de la mise sur pied d\u2019une université franco-onta- rienne.Il ne donnera pas suite à sa promesse, bien sûr\u2026 Rollande Faucher, ancienne présidente du Conseil de l\u2019éducation et de la formation franco-ontarienne et de l\u2019ACFO, compte parmi les personnalités les plus respectées de l\u2019Ontario français, honorée dans sa province comme au Québec (notamment par la Société Saint-Jean-Baptiste).En 1998, participant au colloque L\u2019université et la francophonie organisé par le Centre de recherche en civilisation canadienne- française (CRCCF) de l\u2019Université d\u2019Ottawa, elle propose une vibrante défense du projet d\u2019université de langue française : Je fais un plaidoyer pour une culture universitaire française pleine et entière en Ontario, affirmant par là son absence dans les universités bilingues de la province.J\u2019affirme comme corolaire à ce plaidoyer qu\u2019une société moderne ne peut se passer d\u2019une telle culture qui lui soit entièrement dédiée, que son absence brime son développement ; comme conséquence, que l\u2019absence d\u2019une culture universitaire française pleine et entière en Ontario retarde le développement de la communauté franco-ontarienne.Elle admet, bien sûr, l\u2019existence de « lieux privilégiés dédiés à la francophonie » dans les universités bilingues (le CRCCF à Ottawa, l\u2019Institut franco-ontarien à Sudbury), mais combien de projets francophones n\u2019ont-ils pas vu le jour parce que ces institutions étaient trop occupées avec leurs structures de gestion du bilinguisme (conseils, comités, etc.) ?« Refuser de reconnaître cette lacune, c\u2019est d\u2019être aveugle face à un système déficitaire qui perpétue la discrimination systémique contre les francophones en Ontario », ajoute-t-elle. 43 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 En dépit de l\u2019accumulation de colloques, de conférences et de texte savants démontrant noir sur blanc les défauts des universités bilingues et les bienfaits espérés d\u2019un réseau universitaire de langue française, le débat reste confiné aux élites intellectuelles et aux militants d\u2019organisations franco- ontariennes.Quand le gouvernement Harris a voulu transformer l\u2019hôpital Montfort en institution bilingue en 1997, le public, les chefs politiques, le pays francophone tout entier est monté aux barricades.Mais descendre dans la rue pour une université franco-ontarienne ne suscite à peu près aucun remous politique ou public en ce début de 21e siècle\u2026 Un virage historique ?Il se produit cependant un événement majeur en 2005 \u2013 l\u2019élection du gouvernement McGuinty \u2013 qui, en changeant le décor à Queen\u2019s Park, a attisé quelques braises çà et là.Le discours du Trône n\u2019était pas tombé dans l\u2019oreille de sourds.J\u2019avais eu à le commenter comme éditorialiste au Droit : « Plus de 90 ans après avoir adopté le Règlement 17, qui bannissait le français comme langue de communication dans les écoles, le gouvernement ontarien vient de s\u2019engager à promouvoir la culture française [et] à freiner l\u2019assimilation », écrivais-je.C\u2019est ce même gouvernement, sous la direction de Mme Wynne cette fois, qui présenterait des excuses officielles pour le Règlement 17 onze années plus tard.Il ne manquait que l\u2019étincelle qui rallumerait les flammes militantes, et l\u2019une de ces étincelles a jailli d\u2019un endroit des plus improbables : le ministère fédéral du Patrimoine canadien, qui publia en août 2011 un excellent rapport, École et autonomie culturelle.Enquête pancanadienne en milieu scolaire minoritaire.C\u2019était le document idéal pour relancer les échanges sur la création d\u2019une structure universitaire de langue française en Ontario. 44 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 « L\u2019école, pouvait-on y lire, est une institution essentielle, même si, à elle seule, elle ne peut garantir ni la vitalité ni la pérennité (d\u2019un) groupe.Nous osons dire qu\u2019elle est le pilier de l\u2019autonomie culturelle.» Mais pas n\u2019importe quelle école : il est « indispensable » que « l\u2019éducation tout au long de la vie » soit assurée dans des institutions gérées par les francophones eux-mêmes.Or, cela incluait l\u2019université.Et j\u2019avais lancé au public franco-ontarien l\u2019éternelle question, en page éditoriale du Droit : « Existe-t-il une volonté ?» Il semble que la réponse ait été « oui », cette fois.En 2009, un nouvel organisme étudiant avait vu le jour : le Regroupement étudiant franco-ontarien (RÉFO), se voulant porte-parole officiel des quelque 22 000 étudiantes et étudiants franco-ontariens au collégial et à l\u2019universitaire.Environ 16 000 fréquentent les universités bilingues et l\u2019Université de Hearst, dont autour de 13 000 à la seule Université d\u2019Ottawa (sur un total de 43 000 étudiants à l\u2019université bilingue de la capitale canadienne).L\u2019heure du RÉFO ! Dès septembre 2012, à sa troisième assemblée générale, tenue à l\u2019Université d\u2019Ottawa justement, le RÉFO a demandé à ses troupes de se pencher sur un modèle de « gouvernance francophone » à l\u2019universitaire.La réponse vint très rapidement : ils voulaient devenir « maîtres chez eux ».« C\u2019est le seul moyen, selon l\u2019article du Droit, de stopper leur assimilation galopante à la majorité anglophone ».Le fruit était mûr, écrivait le journaliste Guillaume St-Pierre : « les francophones de l\u2019Ontario méritent leur propre université ».Confronté au fait que près de la moitié des étudiantes et étudiants franco-ontariens poursuivaient leurs études post- secondaires en langue anglaise, le RÉFO était conscient de 45 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 l\u2019urgence d\u2019agir (c\u2019était déjà urgent 40 ans auparavant\u2026) et du besoin de présenter un projet sérieux pour avoir la moindre chance d\u2019aboutir.Même avec le projet idéal et un plan d\u2019action parfait, rien ne garantit le succès auprès de la classe politique ontarienne\u2026 surtout que les universités bilingues veillent au grain.Dans une guerre d\u2019usure à long terme, les étudiants n\u2019auraient aucune chance contre les vieux rusés d\u2019Ottawa et de Sudbury et leurs alliances politiques.Mais ils pouvaient invoquer cette promesse du gouvernement libéral de devenir \u2013 enfin \u2013 un allié des francophones et non un persécuteur.La première réaction, celle du ministre des Collèges et Universités, Glen Murray, est encourageante.Il trouve l\u2019idée d\u2019une université de langue française « logique » et « intéressante », note le journaliste du Droit, Philippe Orfali, dans l\u2019édition du 3 novembre 2012.« Les autres communautés minoritaires du pays disposent de leurs universités, que ce soit Concordia (il aurait pu ajouter McGill et Bishop\u2019s) au Québec, Saint-Boniface au Manitoba ou en Nouvelle- Écosse », poursuit le ministre.L\u2019année 2013 sera consacrée aux consultations et à consolider des alliances, notamment avec l\u2019Assemblée de la Francophonie de l\u2019Ontario (AFO) et avec la FESFO (les élèves du secondaire).De février à la fin de novembre, les dirigeants des trois organismes sillonneront tout l\u2019Ontario \u2013 une province grande comme un pays \u2013 pour prendre le pouls de leurs membres avant d\u2019organiser un grand sommet en 2014.Ils commenceront en même temps un dur apprentissage politique : d\u2019abord, ne jamais se fier à la bonne volonté de Toronto.En mai 2013, quand ça compte (c.-à-d.au budget provincial) il n\u2019y a pas d\u2019argent pour le postsecondaire en français\u2026 46 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 Toronto devient la cible\u2026 Au beau milieu de leur tournée de consultations, fin octobre 2013, l\u2019état-major du RÉFO apprend que le gouvernement provincial débloque à peine une quinzaine de millions de dollars pour bonifier l\u2019offre de services en français\u2026 dans la région de Toronto ! Et une partie de l\u2019enveloppe est destinée au collégial, ce qui laisse encore moins pour l\u2019universitaire \u2013 principalement pour le Collège Glendon de l\u2019Université York.Des fonds pour une institution bilingue sous la gouverne d\u2019une écrasante majorité anglophone.Et surtout, pas question d\u2019une université de langue française\u2026 Patience, ce n\u2019est qu\u2019un début\u2026 Quand les consultations du RÉFO se terminent, l\u2019unanimité s\u2019est faite autour des graves lacunes de l\u2019offre universitaire en français dans toutes les régions de l\u2019Ontario, et sur le besoin d\u2019assurer une « gouvernance francophone » des programmes universitaires de langue française.Le directeur général du RÉFO, Alain Dupuis, le confirme au journaliste Jean-François Dugas, du Droit, en septembre 2014 : Les francophones n\u2019ont pas le contrôle sur l\u2019avenir de leur programmation universitaire et doivent se fier à la bonne volonté des institutions bilingues qu\u2019ils ne gouvernent pas.C\u2019est absolument essentiel d\u2019avancer sur ce point-là.Avec plus de 40 ans d\u2019attente, un dossier solide et un riche bagage de rencontres après deux années sur la route, le RÉFO arrivait au point crucial de son aventure : le sommet provincial d\u2019où émergeraient une stratégie envers le gouvernement et des demandes précises, préférablement avec un modèle d\u2019université de langue française à privilégier.Peut- être à cause de l\u2019inexpérience politique des étudiants ou parce qu\u2019ils flairaient déjà les divisions dans leurs rangs, les membres du groupe dirigeant ont proposé quatre modèles 47 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 d\u2019université, sans exprimer de préférence toutefois, à l\u2019occasion du Sommet d\u2019octobre 2014.L\u2019université bilingue contre-attaque\u2026 Alors qu\u2019il aurait peut-être fallu se présenter en chefs de file et inviter les groupes étudiants à les suivre au combat, ils ont préféré « laisser la communauté identifier son option favorite ».On a senti, du moins dans les médias, une baisse de régime, un essoufflement, au moment même où la plus puissante des universités bilingues intensifiait, avec une rare arrogance, sa campagne contre le projet des étudiants.Dans une lettre ouverte aux médias, Allan Rock, le recteur de cette université qui n\u2019avait même pas voulu hisser un drapeau franco-ontarien géant au cœur du campus pour ne pas offusquer les étudiants anglophones, écrit que les Franco-Ontariens ont droit à une université « qui sert leurs intérêts » et qu\u2019ils l\u2019ont déjà : « elle s\u2019appelle l\u2019Université d\u2019Ottawa ! » Et il a une puissante alliée, la ministre ontarienne des Affaires francophones, Madeleine Meilleur, qui soutient que l\u2019Université d\u2019Ottawa dessert bien les francophones et qu\u2019il faut concentrer les efforts dans la région torontoise, où l\u2019offre est la plus déficiente, en faisant bien attention de ne pas nuire au monstre sacré bilingue d\u2019Ottawa (et sans doute à celui de Sudbury).Quand le RÉFO et ses alliés, l\u2019AFO et la FESFO, présentent finalement leur projet « officiel » en février 2015, ils n\u2019ont qu\u2019une demande « datée » \u2013 de créer un premier campus de l\u2019université franco-ontarienne dans le centre-sud-ouest de la province (c.-à-d.Toronto) d\u2019ici 2018\u2026 et Mme Meilleur trouve l\u2019échéancier trop ambitieux.Ils apprendront par la suite que Queen\u2019s Park ne bougera dans le dossier de l\u2019université franco-ontarienne que s\u2019il y a des sous dans les coffres provinciaux\u2026 « Une claque en pleine face ». 48 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 Les étudiants disent toujours tenir à se défaire des institutions bilingues, mais clairement ils n\u2019attendent plus rien de ce gouvernement à cet égard.Pour le moment, les universités bilingues ont très nettement le dessus.Pire, budget après budget, les priorités vont ailleurs.Alors, en désespoir de cause, on en est rendu aux pancartes et aux manifestations, sans grand espoir immédiat.Avec le gouvernement Wynne, ça ressemble de plus en plus à un cul-de-sac pour l\u2019essentiel du projet.S\u2019excuser du Règlement 17 lui a valu des centaines (des milliers ?) d\u2019injures haineuses à travers la province.Osera-t-on débloquer des centaines de millions (dus depuis longtemps) pour un vaste chantier universitaire franco-ontarien et faire savoir aux universités bilingues que la belle époque où les francophones s\u2019y feront assimiler est presque révolue ?Poser la question c\u2019est y répondre.Des appuis extérieurs ?Le RÉFO et alliés ont besoin d\u2019appuyer sur l\u2019accélérateur et rien n\u2019indique, pour le moment, que les étudiants franco- ontariens soient disposés à se mobiliser.Des appuis extérieurs à la rescousse, peut-être ?Récemment, un professeur de l\u2019Université Laurentienne, Joël Belliveau, a interpelé les recteurs des institutions bilingues et cassé le silence assourdissant qui émanait de la classe professorale franco-onta- rienne (sauf rares exceptions).Y en aura-t-il d\u2019autres comme lui sur la place publique ?Les profs ont suffisamment d\u2019influence pour faire basculer une fraction appréciable de l\u2019opinion.Enfin, à un banquet de la francophonie dans l\u2019Est ontarien, la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal s\u2019est dite intéressée, en ce début d\u2019avril 2016, à contribuer au financement du combat pour l\u2019université franco-ontarienne.Une solidarité accrue, en provenance du Québec, mais aussi des autres 49 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 environnements universitaires francophones de l\u2019Acadie et de l\u2019Ouest, pourrait contribuer à secouer la torpeur qui paralyse depuis des décennies ce dossier essentiel pour l\u2019avenir de la collectivité franco-ontarienne.Peut-être un jour, sait-on jamais, ne verra-t-on plus d\u2019affiches bilingues du Mois de la francophonie sur le campus bilingue de l\u2019Université d\u2019Ottawa où l\u2019anglais règne le plus souvent en maître incontesté\u2026 Une université « par » et « pour » l\u2019Ontario français ?Le tunnel semble long, et la lumière au bout ?q 50 ARTICLES Il arrive parfois que le très estimable représentant de Sa Majesté la Reine du Canada, le gouverneur général, fasse des déclarations qui plongent la classe politique dans l\u2019embarras.Ainsi en est-il de David Johnston qui, lors du discours du Trône du 16 octobre 2013, a avancé que le Canada est « une fédération où nos deux langues nationales nous confèrent un avantage inégalable dans le monde1.» Peu de temps après, devant un comité de la Chambre des communes, le parti conservateur s\u2019est enquis auprès du Commissaire aux langues officielles de la portée de l\u2019expression « langue nationale », peu usitée au Canada, à laquelle on a préféré depuis la fin des années 1960 l\u2019expression « langue officielle ».En mars 2014, la même question était posée devant divers comités du parlement.Bref, une curieuse créature refaisait surface.Une étude publiée par la bibliothèque du parlement fédéral en février 2015 et remarquée de personne a tenté de faire le point sur la question.Son titre annonce tout un 1 Gouverneur général du Canada, Saisir le moment pour le Canada : Prospérité et opportunité dans un monde incertain, [Notez le gros anglicisme dans le titre], discours du trône, 2e session, 41e législature, Dominion du Canada, 16 octobre 2013, p.23.Marc Chevrier* L\u2019ANGLAIS, LANGUE NATIONALE DU QUÉBEC ET DE LA\u2026 FRANCE * Professeur de science politique, UQAM ** Texte paru dans L\u2019Encyclopédie de l\u2019Agora, 23 mars 2016 51 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 programme : « Langues officielles et langues nationales ?Le choix du Canada2 ».On y apprend que le choix du concept de « langue officielle » n\u2019est ni anodin ni irréfléchi.Divers experts, politologues, juristes, sociolinguistes, ainsi que la Commission d\u2019enquête sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques au Québec, ou communément la commission Gendron instaurée par le gouvernement unioniste de Jean-Jacques Bertrand en octobre 1969, ont réfléchi sur la distinction entre ces deux concepts d\u2019aménagement linguistique.Selon cette étude de février 2015, ce genre de réflexion aurait même nourri les travaux de la Commission (Laurendeau-Dunton) sur le bilinguisme et le biculturalisme dès 1963, commission à l\u2019origine des lois linguistiques fédérales.En fait, parmi les experts et les commissaires qui officiaient à Ottawa et à Québec, on observe un certain tiraillement : d\u2019entre le concept de langue officielle et celui de langue nationale, on ne sait lequel appliquer au français et à l\u2019anglais.Finalement, les commissaires fédéraux empruntèrent en 1967 une voie différente de celle que les commissaires québécois ont privilégiée dans leur rapport final de 1972 : alors que les premiers écartent l\u2019idée de désigner le français et l\u2019anglais comme langues nationales au profit de leur reconnaissance comme langues officielles, les deuxièmes recommandent à l\u2019État québécois « de proclamer immédiatement le français langue officielle du Québec, et le français et l\u2019anglais langues nationales du Québec3 ».2 Lucie Lecomte, « Langues officielles ou langues nationales ?Le choix du Canada », Service d\u2019informations et de recherches parlementaires, Bibliothèque du Parlement, Publication No 2014-81-f, 6 février 2015.3 Rapport de la Commission d\u2019enquête sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques, Livre II, Les droits linguistiques, État du Québec, 1972, p.78. 52 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 La distinction entre langue officielle et langue nationale Mais pourquoi cette distinction ?Le rapport final de la commission Gendron s\u2019en explique : Le terme langue officielle désigne tout simplement la langue que l\u2019État a estimé à propos d\u2019appuyer de sa puissance pour l\u2019usage public, soit par une loi constitutionnelle, soit le plus souvent, par une loi ordinaire.Il peut y avoir plus d\u2019une langue officielle.Le domaine d\u2019application de la ou des langues officielles est parfois stipulé, ou encore simplement limité par inférence4.Selon la commission, l\u2019article de la constitution canadienne qui oblige le Québec à légiférer dans les deux langues et à autoriser leur usage devant les tribunaux (l\u2019article 133) traite d\u2019une « réalité équivalente » à la reconnaissance d\u2019une langue officielle.Par ailleurs, écrit la commission : [\u2026] la langue nationale peut être considérée comme appartenant à une catégorie un peu moins élevée que la langue officielle.Désigner une langue ou des langues comme nationales par une loi constitutionnelle ou ordinaire, c\u2019est simplement attacher à ces langues certains privilèges juridiques au profit de l\u2019usager.Elles se trouvent à recevoir l\u2019appui de ses ressources et de ses deniers.Par exemple, qualifier des langues de nationales pour une ou des régions pourrait signifier qu\u2019un privilège constitutionnel s\u2019attache à leur utilisation comme véhicule principal ou exclusif de l\u2019enseignement dans ces régions, sans que soit enfreinte la règle constitutionnelle d\u2019un enseignement dispensé uniquement dans la ou les langues officielles5.4 Ibid, p.22 5 Ibid, p.23 53 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 La distinction ainsi faite n\u2019est toutefois pas tout à fait claire.Si une langue est officielle par inférence, c\u2019est-à-dire en raison de son usage obligatoire prévu dans la constitution, on ne voit pas pourquoi l\u2019anglais ne pourrait pas être déclaré langue officielle du Québec.Par ailleurs, la commission Gendron semble accorder à la langue nationale un statut inférieur à celui de langue officielle : la langue reconnue nationale n\u2019obligerait pas l\u2019État à quoi que ce soit, et n\u2019aurait qu\u2019une portée régionale.On voit dès lors mal pourquoi il faudrait reconnaître le français et l\u2019anglais langues nationales, après avoir érigé le premier en langue officielle, d\u2019autant plus que ni l\u2019un ni l\u2019autre n\u2019avaient à l\u2019époque de simple extension régionale.Mais cette double proclamation devait dans l\u2019esprit de la commission avoir une : [\u2026] valeur symbolique et de prestige qui faciliterait la mise en œuvre \u2013 par l\u2019incitation psychologique, notamment, plutôt que l\u2019institution de sanctions pénales \u2013 des diverses mesures en faveur du « fait » français dans le commerce, l\u2019industrie et les domaines connexes6.Si la commission veut généraliser l\u2019emploi du français dans le monde du travail et mieux informer les immigrants \u2013 qui alors envoyaient massivement leurs enfants à l\u2019école anglaise \u2013 de la réalité française du Québec, elle répugne à l\u2019emploi de toute coercition pour ce faire, au nom d\u2019une philosophie juridique qui invite le législateur à intervenir le moins possible dans le champ linguistique gouverné encore par les mœurs et la coutume.D\u2019où l\u2019ambivalence et le caractère étrange de cette double proclamation qu\u2019elle recommande.De plus, à lire les opinions juridiques préparées par les juristes Jean-Charles Bonenfant et François Chevrette pour la commission, on voit que celle-ci a emprunté la distinction entre langue nationale et langue officielle au droit 6 Ibid, p.70 54 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 suisse7.En effet, la constitution suisse reconnaissait depuis 1874 l\u2019allemand, le français et l\u2019italien comme langues nationales.Dans une modification constitutionnelle faite en 1938, on reconnut le romanche, langue régionale parlée par une petite minorité, langue nationale, après avoir déclaré officielles les trois autres langues, plus répandues.Le concept de « langue nationale » porté par la commission Gendron n\u2019a jamais réussi à dépasser le stade des recommandations.Les lois linguistiques qui ont suivi le rapport, la Loi sur la langue officielle de 1974 du gouvernement Bourassa, puis la Charte de la langue française du gouvernement Lévesque de 1977, ne font aucune référence à une ou deux langues nationales.Seul le français est reconnu comme langue officielle8, mais l\u2019anglais reçoit des statuts divers.Dans la loi de 1974, l\u2019anglais devient une « langue de communication interne des organismes municipaux et scolaires dont les administrés sont en majorité de langue anglaise9.» Ce principe fut repris implicitement par la Charte de la langue française qui autorise les municipalités dont la majorité de la population est de langue anglaise à 7 Opinion de Jean-Charles Bonenfant, « La compétence constitutionnelle et juridique pour instituer une langue ou de langues officielles au Québec », dans le Rapport de la Commission royale d\u2019enquête sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques, 1972, p.257- 291 ; opinion de François Chevrette, « La compétence constitutionnelle et juridique pour instituer une langue ou de langues officielles au Québec », p.293-315.Se fiant à l\u2019exemple du droit suisse, Chevrette écrit dans une note : « Signalons le caractère primordialement symbolique de la notion de langue nationale, qui, à la différence de la notion de langue officielle, ne crée pas de droits linguistiques proprement dits au plan de l\u2019administration publique », p.314.8 Cette officialité de la langue française a été réitérée à l\u2019article 8 de la Loi sur l\u2019exercice des droits fondamentaux et prérogatives du peuple québécois et de l\u2019État du Québec, L.R.Q., chapitre E-20.2, État du Québec.9 Article 13, Loi sur la langue officielle, 1974, L.Q.chapitre 6, État du Québec. 55 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 utiliser dans leurs communications l\u2019anglais avec le français.Si l\u2019on regarde l\u2019ensemble de la législation québécoise et des normes constitutionnelles applicables à l\u2019État québécois, on s\u2019aperçoit que l\u2019anglais est à la fois une langue de l\u2019État, une langue d\u2019enseignement et de services publics.Ainsi : 1.L\u2019anglais est la langue première dans laquelle l\u2019État du Québec a été créé sous le titre « province of Quebec », en vertu des lois constitutionnelles britanniques, dont seule la dernière, la Loi constitutionnelle de 1982, possède une version française officielle égale à l\u2019anglaise.2.En vertu de la constitution, l\u2019anglais est langue obligatoire de la législation et de la réglementation québécoises, en concurrence avec le français, et langue protégée des débats parlementaires et des tribunaux, dont l\u2019emploi est laissé au choix des parlementaires, des juges et des plaideurs ; de plus, la communauté anglophone du Québec est réputée, aux termes toujours de la constitution, minorité de « langue officielle » en matière d\u2019éducation primaire et secondaire.3.L\u2019anglais est langue de fonctionnement interne d\u2019une partie appréciable des municipalités ainsi que de nombre d\u2019organismes de santé et de services sociaux 10; 4.L\u2019anglais est langue de services publics dans ces mêmes organismes et même dans plusieurs autres organismes d\u2019État qui ont tendance à bilinguiser l\u2019accès aux services.5.L\u2019anglais est langue d\u2019enseignement dans tout le réseau des commissions scolaires anglophones, qui sont finan- 10 Voir articles 15 et 348 de la Loi sur les services de santé et les services sociaux, L.R.Q., chapitre S-4.2, État du Québec. 56 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 cées par l\u2019État québécois, au même titre que les commissions francophones ; il est enseigné comme langue seconde dans tout le système scolaire francophone, alors que l\u2019enseignement d\u2019une troisième langue est peu répandu et optionnel ; elle est aussi langue de l\u2019enseignement postsecondaire dans les cégeps et universités anglophones, et langue de la recherche, et ce même dans les établissements réputés francophones.6.De plus, la législation québécoise a reconnu en 2000 « les droits consacrés de la communauté québécoise d\u2019expression anglaise11.» Cette simple énumération suffit à établir qu\u2019en réalité, l\u2019État du Québec traite l\u2019anglais comme une langue nationale et non comme une simple langue minoritaire ou régionale.Mais que voulons-nous dire exactement ?L\u2019anglais, langue nationale de l\u2019éducation supérieure au Québec ?Regardons par exemple une situation paradoxale, peu étudiée, le régime linguistique des universités au Québec.La majorité des établissements universitaires au Québec ont été institués par la Couronne britannique ou par l\u2019Église.Ayant créé directement une université catholique à Sherbrooke au milieu des années 1950, l\u2019État québécois se mettra à partir des années 1960 à laïciser certaines des universités existantes (Laval, Montréal), et à créer de nouveaux établissements (Concordia, réseau de l\u2019Université du Québec).Mais il n\u2019a jamais entrepris de donner un statut unifié à l\u2019organisation universitaire ni au corps professoral, 11 Article 8, Loi sur l\u2019exercice des droits fondamentaux et des prérogatives du peuple québécois et de l\u2019État du Québec, L.R.Q., chapitre E-20.2, État du Québec. 57 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 tant et si bien que nous arrivons à une situation paradoxale qui divise le système éducatif québécois en deux mondes.Alors que l\u2019accès à l\u2019école anglaise publique est restreint aux cycles primaire et secondaire, il devient un droit universel au niveau postsecondaire, de telle sorte que n\u2019importe quel étudiant qui a fait ses études secondaires peut se former par la suite dans un établissement anglophone financé par l\u2019État.L\u2019enseignement postsecondaire au Québec suit le régime du bilinguisme concurrentiel, c\u2019est-à-dire un système d\u2019enseignement qui offre simultanément deux langues de scolarisation laissées au choix des parents ou des étudiants.Avant 1977, le bilinguisme concurrentiel formait la base de tout le système scolaire québécois, de l\u2019école primaire à l\u2019université.Même si la portée de ce bilinguisme a été réduite par la suite, celui-ci garde une valeur principielle, d\u2019autant plus que la restriction de l\u2019accès à l\u2019école anglaise ne vaut essentiellement, dans l\u2019esprit de la législation québécoise, que pour les mineurs, les étudiants des cycles primaire et secondaire.C\u2019est implicitement dire que le français est une langue de scolarisation infantile dont le caractère obligatoire s\u2019efface à l\u2019âge adulte.Par ailleurs, les universités au Québec n\u2019ont pas d\u2019identité linguistique définie par la loi ou les règlements.On cherchera en vain dans les lois, les règlements de l\u2019État, et même dans les statuts des universités une quelconque disposition sur leur régime linguistique, dont la définition a été longtemps abandonnée aux us et coutumes.Une modification apportée à la Charte de la langue française en 2002 s\u2019est finalement résolue à exiger des établissements universitaires à adopter une politique linguistique relative « à l\u2019emploi et à la qualité de la langue française12 ».12 Article 88.1, Charte de la langue française, L.R.Q., chapitre C-11, État du Québec. 58 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 L\u2019amendement distingue les universités dont la majorité des élèves est de langue française de ceux dont la majorité est de langue anglaise.Ce critère de majorité est purement factuel ; il n\u2019oblige pas les universités à majorité francophone à maintenir cette majorité ni à privilégier le français dans l\u2019enseignement et la recherche.La seule obligation qui est faite aux universités à majorité francophone est d\u2019adopter une politique qui « traite » de la langue de l\u2019enseignement, des communications internes et du travail \u2013 sans aucune mention de la recherche du reste.Autrement dit, une université à majorité francophone pourrait du jour au lendemain décider de devenir bilingue ou anglaise tout en se conformant à la Charte de la langue française, en continuant d`indiquer dans sa politique linguistique les éléments requis par cette charte.On le voit, le concept d\u2019université de langue française est totalement absent de la législation québécoise.Ce qui explique que la commission des États généraux sur la situation et l\u2019avenir de la langue française au Québec ait recommandé dans son rapport de 2001 d\u2019assujettir les universités à la Charte de la langue française, mesure qui est restée en substance lettre morte13.Mais cette situation révèle que la recommandation de la commission Gendron de proclamer à égalité le français et l\u2019anglais langues nationales s\u2019est matérialisée pleinement dans l\u2019éducation postsecondaire, dans le sens précis que la commission a donné au concept de langue nationale.Ainsi l\u2019anglais et le français sont des langues optionnelles d\u2019édu- 13 La commission proposa ce qui suit : « Que les universités soient intégrées à l\u2019Administration, telle que définie à l\u2019annexe de la Charte de la langue française, et qu\u2019ainsi les universités s\u2019approprient d\u2019une manière exemplaire le mandat fondamental de contribuer à la production, à la diffusion et au rayonnement des connaissances en français.» Voir Commission des États généraux sur la situation et l\u2019avenir de la langue française au Québec, Le français, une langue pour tout le monde, 2001, État du Québec, p.68. 59 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 cation universitaire, que l\u2019État québécois généralise sur l\u2019ensemble du territoire et pour toute la population et qu\u2019il finance en fonction des inscriptions dans les établissements universitaires comptabilisées selon un système de calcul semblable à celui d\u2019un marché public aux étudiants.La langue nationale à travers le monde Cela dit, le sens que la commission a donné au concept de langue nationale est très particulier au regard des sens possibles que les États lui ont conférés en pratique et en droit à travers le monde.Plusieurs reconnaissent dans leur constitution ou leur législation une ou plusieurs langues nationales, en concurrence souvent avec une ou plusieurs langues officielles.On peut distinguer différents cas de figure : 1.La langue nationale correspond à une langue minoritaire à laquelle l\u2019État veut accorder une protection particulière, pour protéger « un groupe dont la langue fait partie du patrimoine culturel de la nation14 » ; c\u2019est le cas du romanche en Suisse ou du celtique irlandais en Irlande.Elle peut même devenir une langue de l\u2019État, comme en Irlande, même si elle très peu parlée, où cette langue est également langue officielle avec l\u2019anglais15.En ce sens, le cri et l\u2019inuktitut16, auxquels les lois québécoises réservent un traitement particulier, sont 14 Opinion juridique de Louis M.Bloomfield, « La compétence constitutionnelle et juridique pour instituer une langue ou de langues officielles au Québec », dans le Rapport de la Commission d\u2019enquête sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques, Livre II, Les droits linguistiques, État du Québec, 1972, p.228.15 Article 8, constitution de l\u2019Eire, (version française), disponible dans le site de la digithèque MJP : http://mjp.univ-perp.fr/constit/ie1937.htm.16 Voir article 88, Charte de la langue française, L.R.Q., chapitre c-11, État du Québec, ainsi que la Loi sur l\u2019instruction publique pour les autochtones cris, inuit et naskapis, L.R.Q., chapitre 1-14. 60 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 des langues nationales, elles font partie du patrimoine linguistique que l\u2019État québécois veut protéger.2.Dans la foulée de la décolonisation, plusieurs États africains ont conservé la langue du colonisateur comme langue officielle, le français, l\u2019anglais, le portugais, et reconnu comme nationales les langues africaines de leur population dont l\u2019emploi par les instances de l\u2019État demeure toutefois souvent réduit.De même en Amérique latine, des langues amérindiennes se sont hissées au rang de langue nationale ou officielle avec le castillan.3.De manière plus politique encore, la langue nationale est la langue principale autour de laquelle un État-nation a fait son unité en la généralisant sur son territoire, dans toutes les missions de l\u2019État, y compris l\u2019éducation, et dans la vie civile, au risque toutefois de vouer à la marginalité ou à l\u2019extinction des langues minoritaires.Elle est donc plus qu\u2019un simple instrument de communication.Porteuse d\u2019une identité et d\u2019une culture communes, elle acquiert une puissante dimension symbolique.Bien qu\u2019elle ait tardé à reconnaître que le français est la langue de la République dans sa constitution, la France offre l\u2019exemple par excellence d\u2019un pays qui s\u2019est construit autour d\u2019une langue nationale.Comme l\u2019indique la circulaire adoptée par le premier ministre français en 1994 : [\u2026] la langue française est un élément constitutif de l\u2019identité, de l\u2019histoire et de la culture nationales [\u2026] elle est un élément important de la souveraineté nationale et un facteur de cohésion nationale17.17 Circulaire du 12 avril 1994 relative à l\u2019emploi de la langue française par les agents publics, voir le site Légifrance. 61 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 La langue nationale, à la lumière de Gandhi et Renan Dans d\u2019autres pays, la langue nationale est celle que les élites entendent promouvoir pour opérer une certaine unification linguistique à des fins politiques, sans pour autant réduire la diversité des autres langues, vernaculaires et véhiculaires, encore nombreuses et parlées par un grand nombre de locuteurs.C\u2019est le cas de l\u2019hindi en Inde, qui est la langue indienne la plus parlée sur le sous-continent, qui a acquis le statut de langue « officielle » dans la constitution du pays.Cependant, l\u2019artisan de l\u2019indépendance indienne, le Mahatma Gandhi, avait vu clairement en elle une langue nationale, dont le rayonnement irait au-delà des rouages de l\u2019État.Il avait défini ainsi en ces termes les critères d\u2019une langue nationale (traduction) : Regardons les exigences auxquelles devrait satisfaire une langue nationale : 1.Les représentants de l\u2019État doivent pouvoir l\u2019apprendre facilement.2.Elle sert de moyen de communication dans les échanges en matière de religion, d\u2019économie et de politique.3.La majorité des habitants de l\u2019Inde doit la parler.4.L\u2019ensemble du pays doit pouvoir aisément l\u2019apprendre.5.En choisissant cette langue, nous devons écarter les considérations d\u2019ordre temporel ou d\u2019un intérêt passager18.18 Cité par Jean-Charles Bonenfant, « La compétence constitutionnelle et juridique pour instituer une langue ou de langues officielles au Québec », dans le Rapport de la Commission d\u2019enquête sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques, déjà cité, p.259. 62 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 La définition que retient Gandhi d\u2019une langue nationale a cela d\u2019intéressant qu\u2019elle met l\u2019accent sur sa diffusion dans les sphères matérielle, politique et spirituelle et sur la facilité avec laquelle les élites politiques et la population l\u2019apprennent.Rappelons-nous aussi la célèbre définition qu\u2019Ernest Renan a forgée en 1882 de la nation : Elle suppose un passé ; elle se résume pourtant dans le présent par un fait tangible : le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune.L\u2019existence d\u2019une nation est [\u2026] un plébiscite de tous les jours19.En mettant ensemble Gandhi et Renan, nous pourrions affirmer que la langue nationale est celle que les élites dirigeantes et la population plébiscitent dans la vie de « tous les jours », dans les activités productives, intellectuelles ou spirituelles au sens large \u2013 arts, culture, religion.Il est clair qu\u2019indépendamment du statut juridique dont jouit l\u2019anglais au Québec, il y est une langue largement plébiscitée comme langue première ou langue seconde.Mais dire que l\u2019anglais est une langue seconde décrit mal ce qu\u2019elle est devenue pour nombre de Québécois francophones qui la côtoient quotidiennement dans la rue, au travail, dans les commerces, l\u2019entendent sur tous les canaux et réseaux de communications que la technologie invasive de notre époque a inventés et qui la laissent rythmer leurs plaisirs, leurs divertissements, les écouteurs aux oreilles.Elle s\u2019est même insinuée dans leur langue maternelle, pour la « métisser » pour les uns, ou l\u2019abâtardir pour les autres, et une grande partie de leur progéniture porte des prénoms anglais20.19 Ernest Renan, Ernest Renan et l\u2019Allemagne, Textes recueillis et commentés par Émile Buré, New York, Brentano\u2019s Inc., 1945, p.195.20 Sur le franglais parlé au Québec, voir Marc Chevrier, « Les français imaginaires (et le réel anglais) », L\u2019Agora, 10 juin 2010, ainsi que le dossier de la revue Argument, « Notre avenir sera-t-il franglais ?», Vol.17, no 2, Printemps-été 2015 63 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 Et dépit de tous les efforts déployés pour faire du français la langue normale dans toutes les sphères de l\u2019existence, l\u2019anglais est toujours, et peut-être plus que jamais, langue de prestige, de l\u2019avancement professionnel, du rayonnement à l\u2019étranger, de la célébrité et de la richesse, voire de la reconnaissance par les siens.L\u2019anglais n\u2019est certes pas une langue facile à apprendre, contrairement aux préjugés à ce sujet21, mais la propagande sociologique que diffusent aujourd\u2019hui les médias qui martèlent cette langue partout et à toute occasion fabrique l\u2019impression qu\u2019elle s\u2019assimile aussi facilement qu\u2019on respire de l\u2019oxygène.Bref, avec le recul, on s\u2019étonne que le Québec ait oublié si vite les recommandations de la commission Gendron.Non qu\u2019il eût fallu les adopter telles quelles, mais elles avaient le mérite de poser des questions fondamentales.Le grand défaut des lois linguistiques adoptées par le Québec est peut-être qu\u2019elles ont entrepris de déclarer le français langue officielle sans aussi affirmer clairement son statut de langue nationale.Le préambule de la Charte de la langue française indique certes que le français exprime l\u2019identité du « peuple québécois » et qu\u2019il a vocation à devenir la « langue normale et habituelle du travail, de l\u2019enseignement, des communications, du commerce et des affaires ».Quelques jours avant sa défaite aux élections du 7 avril 2014, la première ministre Pauline Marois avait exprimé le vœu que « le français reprenne toute sa place comme langue nationale du Québec22.» Mais cette déclaration d\u2019intention, implicite dans la charte de 1977, a buté sur la coexistence d\u2019une autre langue, que le régime constitutionnel, les élites politiques et la population traitent à la fois comme langue officielle \u2013 qui 21 Claude Hagège, Contre la pensée unique, Paris Odile Jacob, p.141 et ss.22 Pauline Marois, « Pour que le français reprenne toute sa place comme langue nationale du Québec », site du Parti québécois, 28 mars 2014. 64 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 remplit des « offices » en matière de législation, de justice et de services au public \u2013 et comme une langue nationale, largement plébiscitée.Dans ce contexte, il n\u2019est donc pas étonnant que les représentants de communautés issues de l\u2019immigration au Québec aient estimé que « le français n\u2019apparaît pas comme la langue nationale.Il est tout au plus la langue de la majorité qu\u2019on peut respecter certes ou celle d\u2019une société distincte, mais non une langue favorisant l\u2019intégration de citoyens de toutes origines23.» On comprend aisément que les concepteurs de la politique linguistique fédérale au Canada se soient gardés de recourir au concept de langue nationale ; c\u2019eût été lancer un débat sur un projet national qu\u2019ils ont préféré esquiver au profit des concepts de bilinguisme et de multiculturalisme.Il leur fallait par-dessous tout ne pas accréditer l\u2019idée qu\u2019il y eût au Canada deux nations possédant chacune leur langue24.Par mimétisme avec la politique fédérale, le Québec a érigé sa politique linguistique sur la base du concept d\u2019officialité ; cependant, son véritable projet, faire du français une langue nationale, vagissant encore dans un certain état d\u2019indéfinition, a reçu des moyens et des attentions somme toute limités.23 Voir Micheline Labelle, « Pluralisme, intégration et citoyenneté, enjeux sociaux et politique à propos du Québec », in Katia Haddad et Sélim Abou (dir.), Diversité linguistique et culturelle et enjeux du développement.Montréal, Éd.AUPELF-UREF ; Beyrouth, Université Saint-Joseph, 1997, p.21.24 Des professeurs de droit estiment néanmoins que la distinction langue nationale/langue officielle s\u2019applique bien à la situation canadienne.Voir Norbert Rouland, Stéphane Pierré-Caps et Jacques Poumarède, Droit des minorités et des peuples autochtones, Paris, Presses universitaires de France, 1996, p.295. 65 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 Et la France à l\u2019ère du globalais ?De prime abord, la France semble encore loin du jour où l\u2019anglais y deviendra langue officielle, puisque dans ses missions régaliennes et ordinaires, l\u2019État français s\u2019exprime essentiellement dans la langue de la république, le français.Si la République a une politique linguistique depuis l\u2019amendement constitutionnel de 1992 et l\u2019adoption en 1994 de la loi relative à la langue française (loi dite Toubon), elle n\u2019a pas senti le besoin de préciser si elle est « officielle » ou « nationale ».Au vrai, le français y est les deux à la fois25.Cependant, on ne peut s\u2019empêcher de se poser la question suivante : l\u2019anglais est-il en train d\u2019y devenir une langue nationale concurrente du français ?Au vu des mutations linguistiques qui se manifestent en France, on ne peut exclure une telle possibilité.La France connaît un double processus d\u2019anglicisation : par le haut \u2013 c\u2019est-à-dire par l\u2019intégration européenne, relayée par l\u2019État français qui généralise l\u2019apprentissage de l\u2019anglais sur son territoire, dans son système éducatif notamment \u2013, et par le bas, grâce au plébiscite spontané de l\u2019anglais comme langue de l\u2019industrie, du commerce, des relations de travail, des communications, du divertissement, de la science, des arts, etc.En peu d\u2019années, de langue étrangère qu\u2019elle était, la langue anglaise est devenue en France une langue seconde universelle, que les élites, et de plus en plus les jeunes générations, se font fort d\u2019apprendre et d\u2019exhiber comme un trophée pour se distinguer et gravir les échelons de l\u2019avancement social.Un fait important témoigne de l\u2019accélération de ces mutations : la volonté du gouvernement Valls-Hollande, par la 25 Stéphane Pierre-Caps, « Le statut constitutionnel de la langue nationale et/ou officielle : étude de droit comparé », in Anne-Marie Le Pourhiert (dir.), Langue(s) et Constitution(s), Paris, Economica \u2013 Presses universitaires d\u2019Aix-Marseille, 2004, p.93-102. 66 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 voix de sa ministre de l\u2019éducation nationale, Najat Vallaud Belkacem, d\u2019abolir l\u2019enseignement actuel du grec et du latin dans les collèges français \u2013 soit les écoles du niveau secondaire \u2013 pour les remplacer par des cours allégés de culture de l\u2019antiquité laissés à la discrétion des établissements.La France a longtemps voué un culte aux langues anciennes, ses meilleurs esprits littéraires et scientifiques se sont formés par la voie des humanités gréco-romaines, au sujet desquelles plusieurs de ses savants ont accumulé des trésors d\u2019érudition.Cette fascination française pour les langues anciennes n\u2019obéissait pas uniquement à la soif de connaissance et à l\u2019admiration pour les monuments antiques.C\u2019est au contact intime avec ces langues que la langue française s\u2019est enrichie, s\u2019est redressée en quelque sorte, parce que ses ouvriers la considéraient comme une langue universelle apte à recevoir tous les trésors anciens pour les retraduire, voire les renouveler, dans son génie propre.Dans Défense et illustration de la langue française, Joachin du Bellay, admiratif de la manière dont les Romains avaient jadis cultivé la connaissance du grec pour enrichir le latin, se désolait de voir ses contemporains négliger la culture du français, laissé en friche, « comme une plante sauvage ».Il formula ce vœu que le français, qui n\u2019avait pas porté encore tous ses fruits, devînt congénial au grec et au latin : Le temps viendra (peut-être), et je l\u2019espère moyennant la bonne destinée française [\u2026] que notre langue [\u2026] s\u2019élèvera en telle hauteur et grosseur qu\u2019elle se pourra égaler aux mêmes Grecs et Romains, produisant comme eux des Homères, Démosthènes, Virgiles et Cicérons, aussi bien que la France a quelquefois produit des Périclès, Nicias, Alcibiades, Thémistocles, Césars et Scipions26.26 Joachim Du Bellay, Les regrets, Gallimard, 1967, p.208. 67 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 La réforme Belkacem montre qu\u2019une partie déterminante des élites politiques et intellectuelles françaises a cessé de croire dans la capacité universelle d\u2019absorption et d\u2019invention de la langue française, devenue à leurs propres yeux une langue provinciale, ou pour reprendre l\u2019expression de Jürgen Trabant, une « petite langue » prise dans les rets du globalais27.Un peu comme si dans l\u2019espace mental de cette élite, encombré désormais par une nouvelle langue universelle par rapport à laquelle il est intimé à la langue nationale de se définir, il n\u2019y avait plus de place pour ces langues de l\u2019esprit auxquelles naguère le français s\u2019était mesuré pour grandir.En cela, la France deviendra encore plus pareille au Québec, où une belle tradition d\u2019enseignement de ces langues a été liquidée en l\u2019espace d\u2019une génération.q 27 Jürgen Trabant, « L\u2019antinomie linguistique », dans Michael Werner (dir.), Politiques et usages de la langue en Europe, Édition de la Maison des sciences de l\u2019homme, 2007, p.69. commanditaire des soupers-conférences de L\u2019Action nationale 807, chemin de la Rivière Nord Saint-Eustache Tél.: 450 491-3997 \u2013 Téléc.: 450 491-6339 www.vignobleriviereduchene.ca A MARTINE NE Pure sé SSEM Cd ENATIONALE maltinequellet quebec Rassemblement pour n PAYS Souverain Québec notre seule patrie Souveraineté du Québec Langue française Fête nationale Assurance-vie rn .Kk.un .Ca ; Société ê- rr SIL + Saint-Jean-Baptiste di 2 3 dela MAURICIE A y \u201c Ef WWW.ssibmaur ricie.qc.ca =} PL Far: Yi rtd 4 7800-821 133 eet en, = LA ARTS VISUELS CINEMA CRÉATION LITTÉRAIRE CULTURE ET SOCIÉTÉ .HISTOIRE ET PATRIMOINE ____ LITTÉRATURE THÉÂTRE ET MUSIQUE THEORIES ET ANALYSES , En - \u2014_\u2014 3 ART LE SABORD I CIEL VARIABLE | ESPACE | ESSE | ETC MEDIA | INTER | VIE DES ARTS | ZONE OCCUPEE 24 IMAGES | CINE-BULLES | CINEMAS | SEQUENCES BRÈVES LITTERAIRES | CONTRE-JOUR | ESTUAIRE | EXIT | JET D\u2019ENCRE | LES ÉCRITS | MŒBIUS | VIRAGES | XYZ.LA REVUE DE LA NOUVELLE A BABORD! | L'ACTION NATIONALE | LIBERTÉ | L'INCONVÉNIENT | NOUVEAU PROJET | NOUVEAUX CAHIERS DU SOCIALISME | QUÉBEC FRANCAIS | RELATIONS CAP-AUX-DIAMANTS | CONTINUITE | HISTOIRE QUEBEC | MAGAZINE GASPESIE LES 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TANGENCE | VOIX ET IMAGES \u2026\u2026 Sodep CULTURELLES QUÉBÉCOISES Sucléde ue developp=ment SODEP.QC.CA 2ermism Dossier L\u2019étrange exclusion du patrimoine historique dans la construction du projet identitaire québécois Le voyageur sans bagage - Pierre-Paul Sénéchal 72 DOSSIER 72 DOSSIER L\u2019étrange exclusion du patrimoine historique dans la construction du projet identitaire québécois LE VOYAGEUR SANS BAGAGE** Pierre-Paul Sénéchal* Le mouvement souverainiste québécois est dans une impasse manifeste.L\u2019idée même de nation ne rythme plus les cœurs.Et ce qu\u2019on appelle le « vouloir-vivre collectif », élément constitutif de la nation au même titre que le territoire, la langue et la culture, ne semble plus comme avant habiter le Québec.Le chemin qui est devant nous s\u2019annonce périlleux.Saura-t-on y trouver un avenir ?La mémoire est à la base du sentiment d\u2019identité individuel et collectif.Dans sa célèbre pièce Le voyageur sans bagage (1937), Jean Anouilh nous raconte l\u2019histoire de ce soldat devenu amnésique après son retour du front.L\u2019individu est littéralement sans passé.Privé du soutien que procure un bagage de souvenirs, il peine à construire un destin autre que celui qui le confine à des tâches sans avenir.Dépourvu d\u2019ancrage familial et social, il se verra finalement contraint d\u2019accepter que son destin personnel soit pris en charge * Vice-président du Groupe d\u2019initiatives et de recherches appliquées au milieu (GIRAM), ex-gestionnaire et conseiller socio-économique, gouvernement du Québec.** L\u2019essentiel du contenu de ce texte avait été initialement conçu en vue d\u2019une présentation dans le cadre d\u2019une table d\u2019experts sur la Politique de la ruralité, organisée par le ministère des Affaires municipales.Il a été par la suite été utilisé pour un exposé lors de l\u2019université d\u2019été de L\u2019Action nationale en août 2014. LE VOYAGEUR SANS BAGAGE 73 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 par des personnes qui se donneront pour mission de lui construire une identité.Pour rester dans une situation minimale d\u2019équilibre personnel, il ira même jusqu\u2019à se fabriquer un faux sentiment de liberté, histoire de traverser plus facilement la renonciation permanente qui caractérise sa personne.Dépouillé de mémoire collective, un peuple peut-il entretenir un « sentiment national » suffisamment consistant pour procurer le goût du pouvoir politique et économique, le goût de l\u2019autonomie et de la liberté ?Parmi tous les marqueurs d\u2019une identité nationale, il y a la langue, mais il y a aussi le patrimoine historique, matériel et bâti, celui qui donne un visage.Pas celui qu\u2019on miniaturise dans les musées ou qu\u2019on enferme dans des recueils photographiques, mais celui qui, quotidiennement, rappelle la naissance et la construction du pays, celui qui donne vie aux quartiers urbains et aux chemins de campagne.*** 1.LE « LIEU QUÉBÉCOIS » EXISTE-T-IL TOUJOURS ?Moment charnière de notre histoire récente, la prise du pouvoir du Parti québécois de René Lévesque en 1976 annonçait un moment fort du projet de construction d\u2019une identité nationale et territoriale.Il règne à l\u2019époque, une effervescence incroyable autour de deux enjeux mobilisateurs enfin perçus comme outils d\u2019avenir pour notre peuple, sa langue nationale et la réappropriation des moyens de développement économique.Force nous est de le constater aujourd\u2019hui, la stratégie linguistique n\u2019aura pas suffi pour assurer des fondements solides à cette nouvelle identité.À partir du coup de force de LE VOYAGEUR SANS BAGAGE 74 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 1982, le pouvoir juridico-politique canadien n\u2019a pas manqué de charcuter la Charte de la langue française et d\u2019anéantir une bonne partie des espoirs annoncés.Quant au « Québec inc.», concocté dans le cadre d\u2019une ingénieuse série de sommets économiques, de régimes épargne-actions et de programmes de soutien à l\u2019entrepreneuriat, il s\u2019évanouira graduellement dans les méandres de la dynamique toron- toise.Parallèlement, quelques décennies durant, sans qu\u2019aucun gouvernement ne s\u2019en aperçoive, des pans entiers du paysage identitaire québécois, du paysage humanisé construit sur plus de quatre siècles et qui, incontestablement, nous conférait une personnalité propre sur ce vaste continent d\u2019Amérique, seront l\u2019objet d\u2019une navrante destruction.Les municipalités du Québec, autant urbaines que rurales, sont laissées à elles-mêmes, les promoteurs immobiliers, petits et gros, nouveaux maîtres du développement facile et rapide, imposent des modèles totalement empruntés.Nos architectes se montrent incapables de traduire l\u2019âme du pays dans leurs esquisses.Nos administrateurs d\u2019État, qui avaient mandat d\u2019assurer la pérennité de la culture québécoise, refusent de combattre, soit par ignorance, soit par manque de conviction : la SODEC, Tourisme Québec, Loto-Québec, la SAQ puisent allègrement dans le trésor public pour soutenir le déferlement en sol québécois d\u2019une culture anglo-américaine dite mondiale à travers le Festival d\u2019été de Québec et autres kermesses pour la jeunesse des banlieues.Comme le déplore Christian Rioux, a-t-on réduit l\u2019identité québécoise à la seule langue française comme moyen de communication interpersonnelle ?Une langue qui éventuellement pourra être changée en faveur d\u2019une autre ? LE VOYAGEUR SANS BAGAGE 75 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 2.UNE CONSCIENCE NATIONALE NE SE DÉCRÈTE PAS, ELLE SE CONSTRUIT PIERRE PAR PIERRE Aucune société ne peut se dispenser de se forger une mémoire collective sous peine de disparaître ou de perdre son unité ou sa personnalité (Maurice Halbwachs).Le sentiment national dépend essentiellement de la manière dont s\u2019effectue l\u2019intériorisation par les citoyens d\u2019un ensemble de repères identitaires ou « points communs » qui sont leurs.Le patrimoine immatériel (langue parlée, culture, musique et histoire transmises par l\u2019école, la radio, la télévision, les pratiques sociales) et, de la même façon, le patrimoine matériel (architecture, paysages humanisés par des siècles de colonisation et de peuplement), sont tous des facteurs qui développement une sensibilité et qui conditionnent l\u2019éveil et la persistance d\u2019un sentiment national.Pour Dominique Schnapper, spécialiste des questions iden- titaires (La France de l\u2019intégration : sociologie de la nation.Gallimard), l\u2019identité nationale n\u2019est pas un « état de chose biologique », mais un « état de chose culturel » qui ne se réalise pas par génération spontanée, et qui est le résultat d\u2019une longue construction par une autorité institutionnelle ou étatique.On est Québécois ou on est Français par le fait qu\u2019on s\u2019exprime dans une certaine langue, oui, mais aussi parce qu\u2019on intériorise une culture qui peut dominer sur le territoire.Une culture héritée de traditions et de savoir-faire en habitation, en aménagement du territoire, en savoir-faire utilisables dans le quotidien.C\u2019est une telle intériorisation qui, finalement, va conduire à une association, une référence identitaire et à une participation à la vie économique et politique.Contrairement aux idées reçues, tant les recherches réalisées ici au Québec, sur les enfants de la Loi 101, que celles réalisées en Europe montrent que LE VOYAGEUR SANS BAGAGE 76 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 du point de vue des idéaux culturels, rien ne différencie à terme, les enfants de migrants des enfants de familles d\u2019origine ou établies depuis plusieurs générations.3.Le patrimoine historique, marqueur identitaire et puissant outiL d\u2019intéGration à La nation On a beaucoup écrit sur le patrimoine historique du Québec, mais peu à propos de son influence déterminante dans la construction de l\u2019identité nationale.Curieusement, ce sont les Français qui documentent le plus ce sujet.Probablement en raison la menace que le courant communautariste fait de plus en plus peser sur l\u2019idéal républicain qui est au centre de leur préoccupation identitaire.Dans l\u2019Europe du XIXe, tout autant que la langue nationale, l\u2019éclosion d\u2019une certaine sensibilité à l\u2019égard des patrimoines nationaux (monuments, cathédrales, châteaux) a fortement participé à la naissance d\u2019une fierté collective et finalement présidé au phénomène de « l\u2019éveil des nations ».Cette sensibilité aurait émergé à la suite de confiscations de biens culturels (collections d\u2019objets, d\u2019œuvres d\u2019art, d\u2019archives, d\u2019écrits, monuments) commises lors des campagnes napoléoniennes.Une réaction qui aurait agi comme déclencheur.Depuis, jalousement conservés, ces patrimoines nationaux seront graduellement objet de protection dans le cadre d\u2019un arsenal de lois de conservation et de mise en valeur.Les destructions causées par les deux guerres mondiales vont également engendrer un renforcement une prise de conscience à l\u2019égard du patrimoine bâti notamment.Ce lien vital entre « nation » et « patrimoine » est un objet d\u2019études intéressant.Pour Anne-Marie Thiesse, ces deux notions font partie d\u2019une même synergie.La nation est une invention qui a dû recourir au patrimoine pour s\u2019imposer : LE VOYAGEUR SANS BAGAGE 77 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 Tout le processus de formation identitaire a consisté à déterminer le patrimoine de chaque nation et, d\u2019une certaine façon à en diffuser, soit l\u2019attachement, soit le culte dans certains cas.Pour faire advenir le nouveau monde des nations, il ne suffisait pas d\u2019inventorier leur héritage, il fallait bien plutôt les inventer\u2026 Il ne suffit pas d\u2019agir, de penser et de créer, il faut le transmettre.Il faut surtout que l\u2019héritier y adhère.C\u2019est donc une démarche volontariste qui préside à la définition du patrimoine : elle exprime l\u2019essence du processus au terme duquel l\u2019héritier accepte l\u2019héritage (Anne-Marie Thiesse, « La création des identités nationales », Urmis.revues.org.No 6).Ici, au Québec, c\u2019est principalement dans les années 1920 qu\u2019on commence vraiment à découvrir la valeur du patrimoine historique et sa signification identitaire.L\u2019anéantissement du peuple métis et la mise hors-la-loi des écoles françaises dans le reste du Canada vont poser la dramatique question de la survie nationale.Une certaine élite intellectuelle se met tout à coup à se questionner sur la pérennité du pays des ancêtres, non seulement au chapitre de sa langue parlée, mais également à propos de l\u2019ensemble de son visage culturel.En 1935, Jean-Marie Gauvreau écrit : Pénétrez aujourd\u2019hui dans la plupart de nos hôtels de campagne, vous y trouverez à quelques exceptions près, les mêmes chaises, les mêmes tables, les mêmes lits, les mêmes commodes.La division intérieure est réglée d\u2019avance.Tout est systématiquement standardisé à l\u2019américaine (La renaissance campagnarde, Édition Albert Lévesque, 1935, p.16).À la même époque émerge un nouveau genre littéraire connu sous le nom de « littérature du terroir « .Ce dernier connaîtra une grande popularité tout au cours du premier tiers du XXe siècle.On assiste de façon concomitante à une première vague commémorative et à l\u2019émergence d\u2019un grand intérêt pour l\u2019histoire nationale. LE VOYAGEUR SANS BAGAGE 78 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 C\u2019est sans doute sous l\u2019impulsion de ce mouvement que le gouvernement du Québec fait adopter en 1922, sa première loi sur les biens culturels qui accorde une protection aux monuments historiques jugés d\u2019intérêt national.On commence également à jeter les assises conceptuelles de ce qui deviendra le premier musée national (Musée du Québec).Cette « découverte » du patrimoine historique et du « caractère national du Québec » sera, trente ans plus tard, inscrite dans une autre grande quête identitaire, cette fois progressiste et davantage libératrice, la Révolution tranquille.L\u2019effervescence est notoire ; on fait une nouvelle lecture de l\u2019histoire du Québec ; son patrimoine historique n\u2019est plus vu comme une relique, mais comme une ressource pour l\u2019avenir.Voulant renouer avec force avec les origines françaises du Québec, on met en œuvre le vaste chantier de restauration de Place royale, le plus ancien établissement français en Amérique, situé au centre du site de l\u2019Habitation-Samuel-De Champlain.Dès lors, la sensibilisation au patrimoine historique sort des cercles de l\u2019élite, elle se déploie à grande échelle : les fascicules historiques sont distribués dans les comptoirs d\u2019alimentation réalisant ainsi une pénétration record (Nos racines, Boréal Express [Vaugeois, Lacoursière, Provencher]), les Encyclopédies du meuble et de la maison québécoise de Michel Lessard atteignent des niveaux de ventes inégalés pour des sujets de cette nature (100 000 exemplaires).Même des magazines de décoration comme Décormag se font propagandistes de la maison et du mobilier québécois traditionnels.Partout, l\u2019humeur est à la conservation et à la restauration.Chaque fin de semaine des milliers de Québécois parcourent les campagnes à la recherche d\u2019un trésor.La « maison canadienne » devient la « maison québécoise ». LE VOYAGEUR SANS BAGAGE 79 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 C\u2019est l\u2019époque où la progression de l\u2019éveil national québécois atteint ses plus hauts niveaux, tout semble désormais permis en matière de réalisations et d\u2019espoirs collectifs.Le Québec semble s\u2019être remis en route.Cette effervescence manquera toutefois de souffle et de profondeur.Par deux fois, on se dira non.On aura tôt fait d\u2019en appeler au sentiment de culpabilité d\u2019avoir « dérangé ».Tout devient soudainement ringard, l\u2019histoire nationale est évacuée des cursus scolaires, les lieux de mémoire effacés et on lève un nouveau rideau sur « l\u2019ouverture au monde », la nouvelle vertu destinée à faire transcender les frontières de « l\u2019universel ».Le numéro spécial de L\u2019Action nationale portant sur le 400e de Québec (« La mémoire usurpée », Novembre-Décembre 2008) met le doigt sur les sources du phénomène et décrit à peu près toutes les facettes de cette vaste opération programmée.4.Le « sYndrome du périphérique » ou reniement de soi Comment expliquer cette soudaine et profonde désaffectation des Québécois à l\u2019égard de leur propre culture historique matérielle et immatérielle ?À la recherche du pourquoi, le journaliste Antoine Robitaille s\u2019est laissé tenter par un concept, disons, plus « géosocial » que sociopolitique (complexe du colonisé).Il l\u2019appelle « syndrome du périphérique » (Le Devoir, 11 février 2012), puis le 15 mai 2014, le syndrome de l\u2019oïkophobie, néologisme forgé par le philosophe anglais Roger Scruton et repris par Alain Finkilekraut dans L\u2019identité malheureuse (Stock) et qui signifie « haine de la maison natale et la volonté de se défaire de tout le mobilier qu\u2019elle a accumulé au cours des siècles ». LE VOYAGEUR SANS BAGAGE 80 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 À plusieurs égards, dit Robitaille, le Québec est « périphérique » au sein du continent, ne serait-ce que parce que géographiquement parlant, il se voit comme une péninsule culturelle et linguistique assez excentrique par rapport aux grands pôles et grands axes du continent.Puisant dans les lubies du maire Labeaume tanné de l\u2019identité « Vieille Capitale », l\u2019auteur nous explique qu\u2019une des principales obsessions du « périphérique », c\u2019est de pouvoir enfin se « mettre sur la map ».D\u2019où le besoin de s\u2019engager un faiseur d\u2019image américain (Clotaire Rapaille), d\u2019où ces idées de mégashows américains sur les Plaines, de ce rêve d\u2019une « Las Vegas du Nord » sur les rives du Saint-Laurent, de l\u2019accession du Rouge et Or au Super Bowl, d\u2019une réplique de Tour Eiffel et d\u2019un Grand Canyon sur la Grande Allée, ou tout simplement d\u2019un « Broadway sur la rue Cartier ».Ce complexe du « périphérique » comporte bien des risques : « l\u2019ouverture sur le monde » devenue une « valeur cardinale » et cette « attraction immodérée de l\u2019extérieur », risque de déboucher sur une envie de « sortir à tout prix de soi, comme une altérité dévoreuse de soi » (Marc Chevrier, cité par Robitaille).Le principal est évidemment celui de « passer à côté de soi, de se dépouiller de sa personnalité distinctive » pour finir dans l\u2019anonymat le plus complet.À force de regarder ailleurs, le porteur du syndrome ne se condamne-t-il pas à devoir laisser l\u2019autre définir sa propre identité comme notre voyageur sans bagage ?Ce syndrome n\u2019est finalement pas si nouveau.L\u2019historien Jacques Lacoursière se plaît souvent à rappeler les racines très anciennes du phénomène en décrivant à quel point l\u2019influence des courants de mode (dans les vêtements en particulier, mais aussi dans le mobilier) a marqué l\u2019imaginaire du colon de la Nouvelle-France.Paraître au goût de la « Métropole » fut longtemps la marque de l\u2019élite coloniale. LE VOYAGEUR SANS BAGAGE 81 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 Mais bien d\u2019autres hypothèses doivent être avancées pour expliquer ce faible intérêt pour la conservation du patrimoine rural.Il ne faut pas oublier que la mystique de la colonisation n\u2019est pas si loin derrière nous.Le Québec, malgré ses 400 ans, est un pays neuf pour la majorité de ses territoires régionaux.Il y a à peine 80 ans, on était encore en mode colonisation, on « ouvrait » de nouveaux territoires.La colonisation ne va pas de pair avec la conservation et le verdissement des espaces.5.Lente dissoLution du patrimoine ruraL, Lieu de naissance du québec Tous les peuples de la terre sont nés à la campagne.C\u2019est probablement la raison pour laquelle la plupart des pays prennent généralement un soin particulier à protéger ce qui constitue leur patrimoine rural.La ruralité porte généralement les traces de l\u2019intelligence de tous ceux et celles qui ont fait son histoire au cours des siècles.Autant pour ses citoyens, les visiteurs, que pour les nouveaux arrivants, il représente, immédiatement après la langue, le visage premier du pays.C\u2019est en bonne partie dans la ruralité que s\u2019est accomplie la résistance à la conquête britannique, c\u2019est par elle que l\u2019occupation effective du territoire québécois s\u2019est réalisée.Jusqu\u2019à la fin des années 1930, près de 60 % de la population qui était partie du « monde » rural, celui qui a fait notre « petite histoire », mais aussi notre histoire nationale.Dans un tel contexte, le patrimoine rural revêt une grande importance.Il est l\u2019outil par excellence pour maintenir la mémoire, pour faire comprendre aux générations nouvelles comment la société précédente s\u2019est organisée pour survivre, avec son génie, sa ténacité, son goût d\u2019entreprendre et son sens du risque et de la créativité. LE VOYAGEUR SANS BAGAGE 82 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 En moins de quarante ans, le visage du territoire rural du Québec (plus de 90 % de l\u2019espace habité) a été complètement transformé, victime d\u2019une vaste opération de mise aux normes de la « modernité » et de transformations radicales imposées au monde agricole.Ceci s\u2019est fait sans la moindre balise de conservation et de pérennité des caractéristiques qui faisaient son âme spécifique en Amérique du Nord.La majorité de nos villes et de nos villages ont perdu leur âme ! Les données alarmantes sur le tourisme culturel illustrent amplement ce phénomène.Le Québec a perdu en attractivité.On dirait que nous avons la laideur en partage à un point tel que certaines âmes sensibles voyagent de nuit pour ne plus voir\u2026 Les littoraux du Saint-Laurent et de nos grands plans d\u2019eau ont été gangrénés par une « chalettisation » et une convoitise résidentielle hors contrôle.Les plus beaux paysages se sont souvent pimentés de nuisances visuelles dégradantes ou sont menacés par des promoteurs sans scrupules (Michel Lessard.Mémoire du GIRAM, audiences sur le projet de loi 82 sur le patrimoine culturel, novembre 2010).Notre État national, gardien de l\u2019identité, est entièrement responsable de cette opération de déstructuration identi- taire.Au premier chef, mentionnons la Société d\u2019habitation du Québec (SHQ) avec ses programmes de rénovation domiciliaire de type Réno Village.Conçus en toute hâte et administrés sans contrôle de qualité architecturale, les vastes chantiers nationaux de rénovation qui en ont résulté ont fait abstraction de toute connaissance élémentaire en matière d\u2019architecture traditionnelle et de matériaux de revêtement.Ces vastes chantiers ont eu comme résultat direct de transformer une bonne partie des maisons québécoises traditionnelles en cages de vinyle.Pour ajouter à l\u2019injure, depuis 1970, le ministère québécois des Transports aura littéralement « défoncé » le cœur insti- LE VOYAGEUR SANS BAGAGE 83 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 tutionnel de nombre nos villages traditionnels en élargissant de façon aveugle les routes nationales et régionales, le plus souvent jusqu\u2019au parvis des églises et des marches des presbytères.À la même époque, le Mouvement Desjardins allait se payer un « face lift » en procédant à reconstruction de son réseau des caisses populaires locales sans le moindre souci d\u2019harmonisation architecturale.On assiste à un véritable concours pour déterminer quelle caisse aura l\u2019allure la plus bizarre.Le reste de l\u2019œuvre sera assuré par la filière des entreprises d\u2019équipements agricoles qui parsèmeront le territoire de bâtiments d\u2019acier industriels sur les tabliers des granges traditionnelles.Une foule d\u2019études locales sont à l\u2019appui de ces désolants constats et certains relevés récents font littéralement frémir.Dans plusieurs rangs de paroisses d\u2019implantation humaine ancienne, il ne reste souvent pas plus que 10 % de bâtiments témoins de ce qui fut jadis la ruralité du Québec.Parmi les exemples tristes que l\u2019on pourrait citer, il y a l\u2019Isle-aux-Coudres dont le poète Pierre Perrault a su nous enivrer d\u2019images fabuleuses.Peuplé dès 1720, un des premiers lieux d\u2019agriculture et de pêche du Québec après l\u2019ile d\u2019Orléans, le lieu ne nous laisse aujourd\u2019hui en héritage guère plus qu\u2019une ou deux maisons ancestrales, un banal moulin et la chapelle Saint-Isidore pour nous faire rêver de ce qui s\u2019y trouvait jadis en matière d\u2019inspiration « neuve-France ».Et le patrimoine rural intègre encore beaucoup d\u2019autres choses que la « maison québécoise » largement popularisée par Michel Lessard.Il englobe les bâtiments agricoles (granges, poulaillers, installations et équipements de pêche, caveaux à légumes), les villages avec leur cœur insti- LE VOYAGEUR SANS BAGAGE 84 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 tutionnel que les promoteurs reluquent pour des « manoirs » d\u2019ainés, les rues croches et souvent étroites que les firmes de génie-conseil détestent quand vient le temps de réaliser des travaux d\u2019infrastructures d\u2019eau et d\u2019égouts, leurs chemins de traverse (où souvent loge le « bar topless » de la place), les églises, les petites chapelles de procession oubliées, les presbytères, les cimetières qu\u2019on a souvent dénudés et dé- végétalisés, les calvaires, les croix de chemin, les anciens ilots d\u2019arbres fruitiers qui ont échappé aux opérations d\u2019asphaltage, quelques reliques de clôtures traditionnelles, les vieux vigneaux de la Haute-Gaspésie, etc.En somme, l\u2019ensemble des biens culturels matériels qui contribuent à donner une âme à un pays.Après des décennies d\u2019abandon et de laisser-aller, c\u2019est bien davantage qu\u2019un simple programme de restauration de résidences anciennes qui peut refaire le Québec rural et lui redonner son statut de « lieu de mémoire national ».Le bâti d\u2019habitation et son paysage environnant ne se conçoivent maintenant plus l\u2019un sans l\u2019autre.Quelle valeur peut avoir une belle ancestrale « classée » ou un magasin général revampé par les bons soins du ministère de la Culture s\u2019ils sont noyés dans un environnement anonyme et sans âme ?C\u2019est donc dans une optique de paysages humanisés qu\u2019il faut aborder le tout.6.Les paYsaGes humanisés atouts majeurs de déVeLoppement des coLLectiVités Il y a consensus chez les experts qui travaillent dans cet univers des politiques de mise en valeur des patrimoines : \u2022 chez toutes les collectivités qui s\u2019y sont engagées, les patrimoines ont contribué à donner un sens à leur vie, à leur évolution économique et sociale ; LE VOYAGEUR SANS BAGAGE 85 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 \u2022 chez toutes les collectivités qui en ont fait un objet de mobilisation, ils se sont avérés un véritable moteur de développement et une source de prospérité nouvelle.Ces constats s\u2019appuient sur une somme d\u2019observations et d\u2019analyses réalisées par l\u2019UNESCO : « Il est désormais largement admis qu\u2019un patrimoine dont la valeur identitaire et de mémoire historique, culturelle et sociale est préservée à travers son authenticité, son intégrité, son \u201c esprit du lieu \u201d, constitue une composante indispensable du processus de développement ».(Extrait de la Déclaration de Paris sur le patrimoine comme moteur du développement.UNESCO, décembre 2011).Mais il est entendu qu\u2019un patrimoine national ne doit pas être confiné dans un musée.Il faut qu\u2019il soit dans la rue.Confiné sous une cloche de verre, il n\u2019est plus que la mémoire d\u2019un peuple disparu.On déplore que plusieurs territoires régionaux du Québec soient depuis quelques décennies aux prises avec de difficiles problèmes de dévitalisation et d\u2019exode.L\u2019agriculture ne fait plus la ruralité du Québec, ne cesse de répéter le géographe Bernard Vachon.La population agricole n\u2019a cessé de diminuer avec la réduction phénoménale du nombre d\u2019exploitations.L\u2019activité agricole ne touche pas plus que 5,7 % de la population rurale du Québec et 1,2 % de la population totale.Si donc l\u2019agriculture ne fait plus la ruralité à elle seule, les régions doivent s\u2019investir dans de nouvelles activités pour demeurer vivantes.Au début des années 1990, l\u2019OCDE invitait les pays membres à considérer l\u2019investissement culturel comme une priorité de la décennie.Une tendance forte se dessinait en effet à l\u2019horizon : l\u2019explosion du tourisme culturel.Ce nouveau phénomène allait, selon les experts de l\u2019organisme, s\u2019avérer LE VOYAGEUR SANS BAGAGE 86 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 d\u2019une influence déterminante sur les économies nationales et régionales.Chez plusieurs pays qui ont su saisir avant le temps cet avis, on a préparé la relève au moyen de la fonction culturelle, récréative et touristique.En maints endroits, cette dernière agit aujourd\u2019hui comme une véritable planche de salut des territoires ruraux.Une étude de la firme INEUM Consulting pour le Forum d\u2019Avignon a même mis au point un baromètre de l\u2019attractivité culturelle des territoires ruraux des « pays » français.Cet outil permet de mettre en lumière la corrélation entre l\u2019intensité culturelle d\u2019un territoire local et sa performance économique.En 2007, la consommation touristique en France s\u2019élève à 117,6 milliards d\u2019euros, dont environ 76,5 milliards pour les résidents.La part de l\u2019espace rural en termes de consommation touristique représente 20,8 % (environ 15,9 milliards d\u2019euros).Le tourisme rural représente ainsi un tiers de la fréquentation touristique française (33,4 % des nuitées).Selon le ministère français du Tourisme, parmi les mesures destinées au développement et au renforcement du tourisme rural, la valorisation et la protection du patrimoine naturel et bâti arrivent au premier rang.On peut toujours mettre quelques bémols sur ce genre de démonstration, mais en général, il est indicateur d\u2019un phénomène : plus un territoire est attractif au chapitre du patrimoine historique, plus il est générateur de prospérité.Pendant que le tourisme international augmente à peu près partout de quelque 30 % au cours de la dernière décennie (800 millions de personnes dans le monde), le Québec trouve le moyen d\u2019afficher une baisse de 15 %.En particulier, le nombre de touristes américains (gisement par excellence du tourisme rural dans les années 50-60) accuse, quant à lui, une diminution de plus 40 %. LE VOYAGEUR SANS BAGAGE 87 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 Sur les quelque 1000 villages québécois, combien peuvent répondre aux critères pourtant minimaux de l\u2019Association des plus beaux villages du Québec en termes de spécificité et de représentation de « l\u2019esprit du lieu » ?À peine 3,5 pour cent.7.manque de Vision et insouciance chronique Les seules actions réellement fondatrices en matière de conservation et de mise en valeur des patrimoines historiques et architecturaux auront été celles mises en place par George-Émile Lapalme (création du ministère des Affaires culturelles en 1961, Loi des monuments historiques en 1963 et démarrage du vaste chantier de la Place-Royale).C\u2019est déjà loin tout cela.La ministre Louise Beaudoin y ajouta la dernière pierre en 1995 avec son Programme d\u2019aide à la restauration du patrimoine religieux.La dernière mouture de la Loi sur le patrimoine culturel (octobre 2011), adoptée sous le gouvernement Charest dans la foulée du rapport Arpin, se veut une modernisation de la Loi sur les biens culturels de Jean-Paul Lallier (1972), mais elle reproduit pour l\u2019essentiel, les mêmes faiblesses.Une approche sélective et éloignée du vécu quotidien Le patrimoine identitaire national, répétons-le, n\u2019est pas qu\u2019une affaire de musées, par ailleurs outils incontournables de sauvegarde de la mémoire d\u2019un peuple.Il est beaucoup plus que des registres et des inventaires, des « désignations », des « classements » et des « citations ».Les belles réussites en matière de patrimoine et de paysage humanisé ne sont pas redevables à une seule institution gestionnaire de la culture.C\u2019est un ensemble de lois générales relatives à l\u2019aménagement du territoire.Le problème du patrimoine québécois provient justement du fait que sa mission ou sa LE VOYAGEUR SANS BAGAGE 88 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 gestion a été trop longtemps confinée dans les seules mains du ministère de la Culture dont les moyens auront toujours été très limités.De surcroit, les actions privilégiées ont été très longtemps axées sur la sauvegarde des immeubles ou objets les plus rares et les plus précieux, alors que l\u2019essentiel du patrimoine rural québécois a été construit dans la seconde partie du XXe siècle.Incapacité chronique d\u2019adopter une loi qui a des dents A l\u2019été 2000, constatant que le patrimoine, notamment le paysage bâti, avait été le parent pauvre de la culture québécoise, le regretté Roland Arpin, alors directeur du Musée de la civilisation, déclarait qu\u2019il attendait une « une loi avec des dents ».Il appelait de ses vœux une véritable politique capable d\u2019endiguer la dégénérescence tous azimuts qu\u2019il avait constatée lors d\u2019une vaste enquête menée l\u2019année précédente par le groupe-conseil qu\u2019il présidait et qui réunissait un architecte, un urbaniste, un muséologue, un sociologue, un historien et un politologue.Plus de 200 personnes, représentant 90 organismes ont été entendus, différentes étude sont été commandées à une vingtaine d\u2019experts.Son rapport Un présent du passé proposait la création d\u2019une Commission du patrimoine, d\u2019une école des métiers traditionnels, du secondaire à l\u2019université, d\u2019une fondation du patrimoine pour recueillir des fonds privés et d\u2019un comité interministériel impliquant une vingtaine de ministères.La loi 82 qui en est résultée dix ans plus tard est un texte qui fait beaucoup dans le « rebrassage » du vocabulaire juridique et administratif.Il s\u2019en dégage, selon le mémoire présenté par le GIRAM à la commission parlementaire, une odeur de réchauffé de toutes les anciennes lois.Aucun moyen de coercition n\u2019est introduit, l\u2019ancienne Commission des biens LE VOYAGEUR SANS BAGAGE 89 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 culturels qui jouissait d\u2019une certaine autonomie en termes d\u2019étude, d\u2019enquête et de recommandation auprès du gouvernement devient un simple Conseil soumis aux desiderata du ministre.Une administration toujours à la merci des lobbies et des influences Si l\u2019objectif d\u2019une gestion énergique et sans compromission de notre patrimoine national demeure si difficile à atteindre, c\u2019est en bonne partie parce que des intérêts aussi particuliers que ceux des spéculateurs immobiliers, se retrouvent constamment, pour ne pas dire automatiquement, au centre des enjeux de conservation.Dans presque tous les cas, c\u2019est le patrimoine qui en fera les frais.C\u2019est précisément pour cette raison que l\u2019ex-ministre de la Culture, Jean-Paul L\u2019Allier, en était arrivé à la conclusion qu\u2019il fallait absolument remettre en question le « pouvoir consultatif » de la Commission des biens culturels et voir à son remplacement pur et simple par une « Régie du patrimoine ».Seul un organisme de cette nature (décisionnel, autonome et quasi judiciaire), estimait-il, pourra assurer une gestion efficace du patrimoine national.Exactement le modèle instauré par Jean Garon quelques années plus tard pour la conservation et la mise en valeur du patrimoine des terres agricoles.Des administrations municipales libérées de toute obligation À l\u2019évidence les municipalités locales n\u2019ont ni les compétences professionnelles et techniques, ni les moyens financiers, et très souvent, ni l\u2019intérêt pour gérer les richesses patrimoniales de leur territoire.Confinés à un rôle « d\u2019accompagnateurs », les élus locaux ne sont objet d\u2019aucune LE VOYAGEUR SANS BAGAGE 90 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 attente, d\u2019aucun devoir, d\u2019aucune obligation en vertu de la Loi sur le patrimoine culturel, ni même de la Loi sur l\u2019aménagement et de l\u2019urbanisme.En 2016, aucune municipalité du Québec n\u2019est encore tenue de mettre en œuvre une politique d\u2019harmonisation et d\u2019intégration architecturale pour ses quartiers plus anciens.L\u2019État québécois est responsable de cette incurie.Jamais il ne se sera soucié de ce que le palier local se donne une expertise urbanistique à ce chapitre.Lorsqu\u2019on analyse les schémas ou plans d\u2019aménagements de nos villages et de nos MRC, il saute aux yeux qu\u2019ils sont très souvent des copies en miniature de nos plans d\u2019urbanisme des villes (distances des façades, volumétrie des bâtiments secondaires, largeurs des rues).Idem pour les règlements de construction.Aucune prescription au chapitre de l\u2019harmonisation et de l\u2019intégration avec le bâti traditionnel dans les matériaux et les couleurs, encore moins en ce qui a trait aux caractères propres à certaines régions, souvent riches d\u2019originalité.Tout est uniformisé, universalisé\u2026 banalisé.On est en copie conforme avec ce qui se fait au chapitre des infrastructures publiques.Dans la réalisation des services sanitaires de nos villages, on réfère aux mêmes normes que pour nos grandes villes.Toujours cette idée que le moindre village doit absolument aspirer à devenir une ville.L\u2019originalité et la personnalité d\u2019une petite campagne sont automatiquement passées au rouleau compresseur des normes nationales. LE VOYAGEUR SANS BAGAGE 91 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 8.reconstruire Le Lieu québécois : une mission encore possibLe ?Un héritage ne donne pas que des droits ; il crée des devoirs.Nous avons la responsabilité non seulement de conserver notre héritage intact, nous avons la responsabilité non seulement de le garder vivant et actif, et de la faire fructifier comme les talents de la parabole, mais nous avons celle de le propager comme l\u2019ont fait nos ancêtres (Jean Lesage, premier ministre du Québec, 2 mars 1961).Le mouvement de dégradation de notre patrimoine architectural et paysager est-il trop avancé pour espérer qu\u2019il soit réversible ?Les avis d\u2019experts sont partagés.Au lendemain de 1945, la Normandie n\u2019a-t-elle pas été reconstruite sur des ruines fumantes, Saint-Malo, ville fracassée par les bombes, n\u2019a-t-elle pas, elle aussi, reconquis sa valeur emblématique ?Plus près de nous, il y a encore et encore l\u2019exemple de Place- Royale, symbole de la première organisation urbaine en Nouvelle-France.À partir d\u2019un bâti en bonne partie détruit, on a pu reconstituer ce qu\u2019on appelle « l\u2019esprit du lieu ».Pour une collectivité à la recherche d\u2019une fierté et d\u2019une identité perdues, l\u2019approche de reconstruction de l\u2019esprit du lieu offre les possibilités d\u2019un chantier prometteur, autant sur le plan culturel, politique que de celui du développement économique.Oui, la barre est haute, mais elle n\u2019est pas impossible à franchir.D\u2019abord des écoles pouvant apprendre aux enfants à aimer le Québec L\u2019histoire est un des premiers outils de sensibilisation au pays qu\u2019on habite, elle permet un regard sur notre environnement temporel et spatial.Le patrimoine comme support pédagogique n\u2019est pas une idée récente.Le patrimoine LE VOYAGEUR SANS BAGAGE 92 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 bâti en particulier permet d\u2019établir un lien concret entre le passé et le présent.Il fournit à l\u2019élève une plus grande intelligibilité du milieu dans lequel il évolue en contournant la principale difficulté de l\u2019histoire générale qui, pour plusieurs d\u2019entre eux, requiert un degré d\u2019abstraction conceptuelle.Contrairement au Québec, l\u2019État français a insufflé une véritable politique d\u2019éducation au patrimoine culturel au sein des programmes scolaires.Ainsi, dans le cadre de l\u2019école élémentaire, des enseignements aux formes variés (« classes Patrimoine », séjours découverte, ateliers de pratique artistique, itinéraires de découverte, enseignement d\u2019exploration) ont été mis en place, associés aux disciplines arts plastiques, histoire-géographie-éducation civique, musique et enseignement du français.Pour Anne-Marie Thiesse, citée plus haut, l\u2019enseignement du patrimoine historique possède cette capacité de déclencher chez les élèves un début d\u2019adhésion aux valeurs identi- taires du pays qu\u2019ils habitent.Même observation pour la spécialiste des identités, Anne-Cécile Dijoux : « le patrimoine permet à l\u2019élève de construire sa propre identité en facilitant son intégration dans le groupe social qui l\u2019entoure.Donner du sens à l\u2019héritage du passé contribue à former l\u2019identité de l\u2019élève, mais aussi l\u2019identité nationale ».(Patrimoine et histoire locale.Enjeux didactiques et pédagogiques.Université de la Réunion).Faire du patrimoine rural le fer de lance de la Politique québécoise de la ruralité Il n\u2019est pas abusif de parler de déstructuration d\u2019un village lorsqu\u2019on démolit son église, son école traditionnelle, son presbytère, immeubles souvent jouxtés les uns aux autres, LE VOYAGEUR SANS BAGAGE 93 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 ou bien lorsqu\u2019on fait passer une route nationale sur leur parvis.Ces bâtiments constituent le cœur du village, ils sont des points de convergence et contribuent à maintenir l\u2019idée de communauté.Ils font à eux seuls le paysage.La mise en valeur du patrimoine rural québécois doit être considérée comme le véritable fer de lance d\u2019une prochaine véritable politique de la ruralité.Lancer un tel chantier national marquerait de façon sensible non seulement l\u2019avenir de nos campagnes, mais celui du Québec tout entier en ce début du XXIe siècle.Mais on ne peut saisir adéquatement la signification de cet objectif que si l\u2019on ne se donne une vision ouverte de ce que représentent la réalité et la portée signifiante des patrimoines ruraux.Il faut arrêter de les considérer comme la manifestation d\u2019un retour nostalgique vers le passé ou comme une façon de recouvrir d\u2019une « cloche de verre » nos villages et nos quartiers des villes.Participant au même titre que la langue à forger l\u2019identité de la nation, le patrimoine rural doit devenir l\u2019affaire de tous.Sa conservation et sa mise en valeur doivent être vues comme une obligation pour les collectivités locales qui y vivent.Le soutien financier pour actualiser cette mise en valeur doit, quant à lui, devenir une obligation pour l\u2019ensemble de notre collectivité nationale.Le ministère des Affaires municipales, des régions et de l\u2019Occupation du territoire est ici encore l\u2019instance publique la mieux placée pour assurer la coordination d\u2019ensemble de cette ambitieuse mission, traditionnellement assumée par le ministère de la Culture.Il lui incombe de faire travailler ensemble les élus nationaux et locaux, les syndicats de producteurs agricoles et sylvicoles, les résidents permanents, les villégiateurs, les chercheurs dans nos CEGEPS régionaux et dans nos pavillons universitaires. LE VOYAGEUR SANS BAGAGE 94 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 Assurer une mise en commun des expertises En matière de gestion du patrimoine, on ne saurait non plus fonctionner « en cheminée », rappelait le rapport Arpin.Il faut un système, un réseau, de complicité et de complémentarité d\u2019une multitude d\u2019acteurs, qu\u2019ils soient publics ou privés.Le ministère de la Culture joue un rôle crucial en matière de définition et de classement, le ministère des Affaires municipales dispose, quant à lui, des moyens réglementaires et de l\u2019ascendance qu\u2019il faut sur les administrations locales pour assumer le rôle de coordonnateur principal.Au niveau des collectivités locales, il faudra envisager un déploiement d\u2019outils comme les PIIA (plans d\u2019implantation et d\u2019intégration architecturale) dans des ensembles plus larges du tissu rural et urbain.Il faut sortir de l\u2019enclos restreint des villages anciens, aller au-delà des périmètres urbanisés, couvrir des secteurs jusqu\u2019ici négligés, mais qui ont conservé un potentiel encore prometteur.Il faut revoir les approches actuelles en matière de zonage pour éloigner ces idées saugrenues de supermarchés sur les terrains d\u2019église paroissiale et de concessionnaires de voitures usagées à l\u2019entrée des villages.Élargir la multifonctionnalité en agriculture Lancé à petite échelle, en avril 2011, le programme de multi- fonctionnalité de l\u2019agriculture vise à bonifier la contribution de ce secteur d\u2019activité, par ses fonctions économiques, sociales et environnementales, à la qualité de vie de la communauté.Longtemps considérée comme une stricte activité de production, l\u2019agriculture s\u2019y voit enfin octroyer un rôle sur le plan de l\u2019occupation dynamique du territoire par sa façon de façonner les paysages, sa capacité de maintenir des services dans les communautés et de participer à l\u2019attractivité d\u2019une région. LE VOYAGEUR SANS BAGAGE 95 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 La restauration et la réhabilitation du bâtiment agricole font partie des objectifs de ce programme expérimental de soutien à la communauté rurale.Certains projets sont prévus en partenariat avec les municipalités pour rendre l\u2019entrée du village plus attrayante ou pour la restauration d\u2019installations agricoles propres à une région ou à un territoire.Prioritairement, les bâtiments de ferme, granges, étables, fenils, remises, bâtiments de pêche seront ciblés.Se donner une stratégie de sensibilisation et de communication Pour que les collectivités locales embarquent dans un projet aussi ambitieux, il faut le rendre intéressant.Comparativement à d\u2019autres sociétés, le Québec est pauvre, très pauvre en outils de sensibilisation à ce chapitre, ayant très peu développé une culture historique locale et régionale.Un canal spécialisé en histoire fait œuvre utile à sa façon, mais il ne saurait suffire à la tâche.Il faudra des rubriques dans les médias de la ruralité (hebdos, La Terre de chez nous) des collaborations avec des groupes du milieu (sociétés d\u2019histoire, du patrimoine du paysage) pour organiser des circuits de découvertes.En partenariat, le MAMOT et la Fédération québécoise des municipalités pourraient avantageusement organiser des symposiums nationaux sur le patrimoine rural et sa fonction dans la redéfinition du visage du pays.Formation des ressources humaines Il y a perte assez généralisée d\u2019expertise en matière de restauration du patrimoine rural et urbain.On éprouve en général une grande difficulté à recruter un ouvrier détenteur des connaissances adéquates des techniques LE VOYAGEUR SANS BAGAGE 96 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 et des matériaux pour réaliser des travaux respectant un minimum d\u2019authenticité.Très peu de guides régionaux ont été publiés, et les centres de centres d\u2019expertise sont peu nombreux (Villes et villages du patrimoine, Rues principales).On ne peut parler de stratégie de reconstruction de visage identitaire sans participation des institutions de formation : programmes de recherches des centres universitaires et collégiaux des régions ; création de centres d\u2019excellence dans les métiers du patrimoine dans les écoles régionales pour les métiers de la construction ; formation des entreprises de rénovation.Mesures fiscales incitatives Plusieurs fois recommandées, les formules de crédit d\u2019impôt pour rénovations réalisées dans un esprit de conservation et de mise en valeur du patrimoine (main-d\u2019œuvre et matériaux) doivent être actualisées.Dans certains États américains, un crédit d\u2019impôt équivalent de 10 à 20 % du montant des dépenses admissibles peut être accordé pour un immeuble admissible.Pour les immeubles « classés », ou « cités » par une municipalité, il nous faut aussi imaginer une formule de taxation limitée c.-à-d.en ne s\u2019appliquant qu\u2019à la valeur imposable de la résidence principale en excluant de l\u2019addition tout bâtiment secondaire participant positivement à l\u2019image du lieu. LE VOYAGEUR SANS BAGAGE 97 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 Conclusion : il est minuit moins cinq, mais on ne dort pas encore Pourquoi combattre si ce n\u2019est pour préserver le meilleur de nous-mêmes (Churchill) ?Au cours des décennies 1960 et 1970, le projet de construction d\u2019une identité québécoise s\u2019est fondamentalement appuyé sur l\u2019idée que le français langue nationale commune et tout ce qui gravite autour allait éventuellement représenter une force suffisamment évocatrice pour faire adhérer citoyens et citoyennes à un projet de pays.Par manque de sensibilité politique sans doute, on a malheureusement cessé de croire que le patrimoine historique avait un rôle majeur à jouer.On n\u2019a pas mesuré à quel point il représente un outil incontournable pour créer l\u2019attachement du citoyen à son pays.Rebâtir le visage de nos villes et de nos campagnes, recréer un lieu québécois ne coûtera pas rien.Il s\u2019agit d\u2019un très vaste chantier.Des dizaines de milliards ont été investis en génie-conseil, en béton et asphaltage, dans des travaux d\u2019infrastructure au cours des dernières décennies, autant sous terre qu\u2019en surface.Sommes-nous prêts à diversifier nos intérêts ?Quelle part sommes-nous prêts à consacrer à des chantiers reliés au paysage architectural résidentiel et institutionnel, au verdissement des espaces, à la protection et mise en valeur des sites naturels, dans une optique de réelle réhabilitation d\u2019un visage qui, jadis, fût le reflet de notre identité en Amérique ?q La pensée québécoise en essais Des comptes-rendus, des analyses critiques, des notes de lecture, 40 pages qui vous permettent de partager le point de vue de collaborateurs aguerris sur les essais publiés durant l\u2019année.30 $ par année 50 $ pour deux ans taxes et expédition comprises 3 parutions par année Commande par la poste : L\u2019Action nationale 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514 845-8533 sans frais, 1 866 845-8533 À la boutique internet action-nationale.qc.ca Le numéro Printemps 2016 est arrivé ! LIRE Lire Lire les essais PIERRE-LUC BÉGIN ET MANON LERICHE (DIR.) Lève la tête, mon frère.Hommage à Pierre Falardeau 98 CÉCILE ALDUY ET STÉPHANE WAHNICH Marine Le Pen prise aux mots : décryptage du nouveau discours frontiste 103 ALAIN DENEAULT La médiocratie 107 MARTIN LEMAY À la défense de Maurice Duplessis110 CARL BERGERON Voir le monde avec un chapeau 114 ANDRÉE FERRETTI Mon désir de révolution 118 CLAUDE CORBO Honoré Mercier \u2013 Discours 1873-1893 121 MARC CASSIVI Mauvaise langue 128 LIRE 100 LIRE LES ESSAIS PIERRE-LUC BÉGIN ET MANON LERICHE (DIR.) Lève la tête, mon frère.Hommage à Pierre Falardeau, Drummondville, Les éditions du Québécois, 2016, 204 pages Les funérailles de Pierre Falardeau ont fait d\u2019éclatante façon la démonstration d\u2019une réalité connue de plusieurs mais qui, en cette journée d\u2019octobre 2009, s\u2019est révélée au grand jour : le peuple québécois reconnaissait en lui un défenseur indéfectible, un homme qui avait été de son bord toute sa vie.On assistera à la même reconnaissance quelques mois plus tard lors du décès de Michel Chartrand.Le monde politique souverainiste était bien sûr présent avec Jacques Parizeau, Barnard Landry et Pierre-Karl Péladeau.Des intellectuels aussi étaient venus témoigner, comme Pierre Vadeboncoeur, Yvon Rivard et Bernard Émond, de même qu\u2019un grand nombre de comédiennes et de comédiens qui faisaient leurs adieux au cinéaste.Mais il y avait surtout, dans cette foule de plus de deux mille personnes massées dans l\u2019église Saint-Jean-Baptiste, du monde ordinaire, de petites gens qui savaient depuis toujours pour qui Falardeau menait le combat.Dans son homélie, le jésuite Guy Paiement a vu juste quand il a salué, sous les applaudissements de la foule, un homme debout : 101 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 Je sais qu\u2019il a voulu faire sien le destin de tout un peuple, un peuple dépossédé par les puissants et les intrigants.À ce titre, il mérite plus que notre admiration.Il s\u2019est tenu debout et nous invite à faire de même (p.74).Cette citation, on la retrouve dans le recueil publié par Les éditions du Québécois, qui présente plus d\u2019une cinquantaine de témoignages réunis par Pierre-Luc Bégin et la compagne de Pierre Falardeau, Manon Leriche.Elle va dans le même sens que l\u2019a écrit le scénariste François Avard : « L\u2019art utile de Falardeau, il existe dans le cœur et les tripes de ses semblables qu\u2019il n\u2019a jamais snobés » (p.33).Dans une lettre à son compagnon, Manon Leriche indique le sens de cette publication : Si j\u2019essayais de parler du livre en ton hommage\u2026 Toi qui détestais les honneurs, m\u2019en voudras-tu ?On a dit de toi que tu étais timide, que tu t\u2019intéressais toujours à l\u2019autre, que tu écoutais beaucoup plus que tu ne parlais, que tu laissais toute la place à ces gens du peuple que tu aimais et que, quand tu prenais la parole, c\u2019était pour défendre la majorité silencieuse.Sache qu\u2019après ta mort, il y a eu de si beaux témoignages à ton endroit qu\u2019il fallait les réunir dans un livre, pour ne pas les perdre et pour se rappeler aussi (p.10).Le but est atteint.Tout à coup, Falardeau nous revient comme dans le temps.Il a été du côté du peuple, corps et âme.De ces témoignages se dégage le portrait un homme entier, un bagarreur qui engageait les combats visière levée, qui a laissé une œuvre cinématographique coup de poing, des textes écrits avec une plume trempée dans le vitriol.Mais on retrouve aussi, sous la plume de plusieurs, quelques traits qui nous rappellent comment Pierre Falardeau était aussi un tendre, un fidèle en amitié, « un honnête homme.Un poète.Je vous le redis, la poésie est une clameur », comme le précise Pierre Foglia. 102 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 Ou encore, comme le dit Paul Piché, le chansonnier : « On se voyait avec beaucoup de tendresse et beaucoup d\u2019amitié, comme lui seul est capable d\u2019en donner, ce que ceux qui l\u2019ont connu savent bien.» Perreault, Vadeboncoeur, Émond Il avait « la dent dure et non limée », pour reprendre l\u2019expression du cinéaste Pierre Perreault.Dans tous ces témoignages qui se sont exprimées pour la plupart à l\u2019occasion de son décès, on ne lui tient pas rigueur de ses coups de gueule.Même que ceux qui l\u2019ont fait s\u2019en repentent, comme Perreault, qui écrit : Je t\u2019ai reproché, l\u2019autre jour, ta façon de parler.Je le regrette.Elle est récupérée par ta façon d\u2019écrire.Par ton commentaire sur les bouffons, ton texte sur la bêtise est extrêmement efficace.Comme si cette langue verte qui t\u2019arrive de l\u2019oral décuplait dans l\u2019écriture (p.14).Le comédien Luc Picard témoigne dans la même veine quand il écrit préférer : [\u2026] encore un honnête homme qui a un peu tort à l\u2019occasion à un menteur qui a raison tout le temps.Trop facile d\u2019être beau quand on se cache la moitié du visage, quand on dissimule.Toi, tu ne t\u2019es jamais caché, tu ne t\u2019es jamais beau.[\u2026] Un homme franc.Un homme libre.Mon ami, ce fut un honneur et un bonheur (p.104).On me permettra ici une anecdote.Jean-François Nadeau, le directeur des pages culturelles du Devoir et moi avions demandé à Pierre Vadeboncoeur d\u2019écrire un hommage à Pierre Falardeau, hommage devant être lu par Luc Picard le jour des funérailles.Nadeau voulait recevoir le texte assez tôt pour le publier dans l\u2019édition du samedi.Picard voulait aussi recevoir le texte pour bien se l\u2019approprier.Les deux 103 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 me demandaient donc d\u2019insister auprès de Vadeboncoeur pour qu\u2019il termine son hommage.Après plusieurs coups de téléphone, le grand essayiste, que je n\u2019avais de cesse de presser, m\u2019avait cette fois répondu : « Dis-leur que je suis en brake syndical ! » Il fallait, aux funérailles, entendre Julien Poulin, compagnon de route du cinéaste, livrer l\u2019évangile de Luc sur les pharisiens, « beaux et blancs à l\u2019extérieur, mais sales en dedans ».Vadeboncoeur souligne à larges traits les qualités qu\u2019il a reconnues dans l\u2019homme.Il était tout en mouvement, plein d\u2019activité et, ce qui fait contraste, très présent néanmoins aux individus, très attentif.Des gens l\u2019arrêtaient fréquemment dans la rue.Les gens le connaissaient, ainsi que son action et le sens qu\u2019elle avait.Ils aimaient son tempérament fougueux, son parler sans détour (p.77).Il croit voir en lui, au-delà de l\u2019extraverti, de l\u2019agitateur, quelqu\u2019un de « profondément méditatif.Il n\u2019aurait probablement pas rejeté cette idée.» (p.77).Dans le texte rendu par Luc Picard, Vadeboncoeur rappelle comment, un an auparavant, il avait été impressionné par la colère de Falardeau devant le projet de reconstitution de la bataille des Plaines d\u2019Abraham.« Alors Falardeau, de sa propre autorité \u2013 et seul, remarquez-le \u2013 a apostrophé les responsables.Ce n\u2019était pas une simple protestation, c\u2019était une mise en demeure, péremptoire.» (p.78).Dans un texte intitulé Pour comprendre la colère, le cinéaste et écrivain Bernard Émond évoque le destin du peuple québécois.« Il faut se rappeler, écrit-il, qu\u2019un peuple peut survivre à des siècles de défaites et d\u2019oppression, mais qu\u2019il ne peut pas survivre à sa propre indifférence.» (p.85).Il ajoute aussi que les peuples ne meurent pas deux fois, car la 104 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 première fois est la bonne.Émond, et Falardeau aurait certes partagé ce cri du cœur, s\u2019indigne : Ainsi, nos ancêtres auraient peiné sur des terres de misère pour rien ?Ils auraient enduré ce qu\u2019ils ont enduré dans les chantiers des autres, dans les usines des autres, pendant tout ce temps, pour que leurs descendants se laissent couler en riant, peuple à genoux devant les amuseurs de la télévision ?(p.85).On croirait entendre l\u2019imprécateur.Un homme d\u2019espérance Mais Pierre Falardeau n\u2019était pas habité par le désespoir, loin de là ! L\u2019ex-président de la CSN, Gérald Larose, l\u2019a bien compris quand il le remercie « d\u2019avoir nourri notre espérance et de nous avoir constamment rappelé qu\u2019il nous appartenait de lui donner des mains ».(p.56).Victor-Lévy Beaulieu d\u2019ajouter que pour lui, il était « un complice qui me stimulait, rendant impossible tout découragement dans un pays-pas-encore-pays par la faute de ses élites bourgeoises, corporatistes et veules ».(p.41).Et l\u2019émotion nous gagne quand son fils Jérémie, 18 ans, répond à la lettre que son père lui avait adressée en 1995.Tu nous manques à tous.J\u2019essaie de prendre soin de Manon et de lui faciliter la tâche, mais des fois je trouve ça dur.Je te remercie pour tout ce que tu as fait pour nous.Je te remercie aussi de m\u2019avoir foutu quelques coups de pied au cul de temps en temps, histoire de me donner une certaine discipline.[\u2026] Mais bon.Je vais devoir être autonome et me débrouiller seul.Sur ce, on se revoit un jour là-haut.Merci p\u2019pa, merci pour tout (p.184).Michel Rioux 105 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 CÉCILE ALDUY ET STÉPHANE WAHNICH Marine Le Pen prise aux mots : décryptage du nouveau discours frontiste, Paris, Seuil, 2015, 310 pages La visite de Marine Le Pen au Québec a suscité la controverse et de nombreuses déclarations intempestives cherchant à diaboliser ce parti.Ces attaques étaient bien souvent ad hominem et s\u2019appuyaient sur des connaissances bien approximatives des positions du Front national.Les contempteurs québécois répétaient les dénonciations propagées par les médias français.En France, le Front national et ses dirigeants sont constamment la cible de la classe politique et médiatique.Ces dénonciations sont aussi véhiculées par des universitaires qui au nom d\u2019un progressisme de bon aloi se servent d\u2019approches scientifiques pour valider leurs partis pris idéologiques.Cette confusion des genres se retrouve dans les plus récents travaux de lexicométrie qui ont analysé les discours du Front national.Ainsi, dans Marine Le Pen prise aux mots, les auteurs ont comparé les discours de Jean-Marie Le Pen et ceux de sa fille.Ils affirment vouloir « mesurer au plus près l\u2019originalité propre de la parole de Marine Le Pen vis-à-vis de son père » (p.24), mais ils n\u2019utilisent aucun indice stylistique pour réaliser cette ambition, ils n\u2019appliquent aucun des tests de spécificités qui font partie des règles de l\u2019art.Ils se limitent à recenser les fréquences de certains vocables.Leur intérêt est ailleurs : décrypter les sous-entendus, le sens caché.Le but avoué des auteurs est de développer un contre argumentaire pour combattre le FN.Leur thèse consiste à montrer qu\u2019entre le père et la fille les changements discursifs sont de pure forme et non de fonds.L\u2019ouvrage est truffé de procès d\u2019intention ou de jugements de valeur.Par exemple, si Marine Le Pen introduit de nouveaux thèmes, c\u2019est par opportunisme politique.(p.53).Certes, ils recensent 106 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 des différences entre le père et la fille, mais il ne s\u2019agit que d\u2019un habillage modernisé des préceptes fondateurs du Front national, des trompes l\u2019œil qui cachent l\u2019héritage de l\u2019extrême-droite.Parmi les principales différences observées, nous avons retenu les suivantes : \u2022 Marine Le Pen valorise plus les thèmes économiques que son père (ex.« économie » représente 2,8 % des substantifs contre seulement 1,7 % chez le père.Marine développe l\u2019obsession du chiffrage pour montrer ses compétences techniques ; \u2022 Marine réhabilite le thème de l\u2019État, elle lui attribue un rôle positif alors que le père se montrait critique envers le rôle régulateur de l\u2019État qu\u2019il qualifiait de « monstrueux, tyrannique et impuissant ».Pour elle, l\u2019État devient le pilier du redressement économique de la France [p.43].Dans cette logique la fille valorise les services publics que vilipendait son père.\u2022 Marine défend les valeurs républicaines en se référant plus fréquemment à la démocratie que son père.Elle se démarque aussi de lui en défendant la laïcité qui représente 0,8 % de ses substantifs contre seulement 0,2 % chez son père qui truffait ses discours de références chrétiennes.Elle se distingue aussi par ses mises en sourdine de thèmes récurrents chez son père comme les références xénophobes, anti-sémites ou anticommunistes.Elle ne craint pas d\u2019utiliser un vocabulaire associé à la gauche pour décrier le capitalisme et la mondialisation.Marine préfère employer les mots peuple [8,5 % comparativement à 5,9 %] et patrie à 107 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 celui de nation (seulement 2,5 % qui était privilégié par son père (3,9 %).Elle remplace aussi le mot immigrant par le mot étranger qui est plus acceptable (immigrés : 0,6 % chez Marine contre 1,9 % chez son père) Les auteurs ne se fient pas à cet indicateur pour caractériser le discours de Marine Le Pen sur l\u2019immigration, car disent-ils : « Le maniement des valeurs quantitatives est délicat pour cerner la place relative d\u2019un thème.car Marine Le Pen parle aussi par sous-entendus et allusions » (p.75).Elle tiendrait aussi sur l\u2019immigration un double discours : celui dans les meetings destinés aux militants où elle revient aux fondamentaux du FN et celui dans les médias qui est plus policé (p.83).pour ratisser un plus large public.Pour les auteurs, il s\u2019agit d\u2019un discours à géométrie variable qui constitue un véritable mensonge (p.89).Elle procède à un nettoyage lexical et à une euphémisation de ses discours pour les rendre plus softs et acceptables à une large public.Elle a ainsi substitué « priorité nationale » à « préférence nationale » qui aurait moins de connotations discriminatoires (p.104).« Elle semble dire quelque chose de nouveau alors qu\u2019elle a simplement remixé des motifs anciens » (p.112).Les auteurs concluent : Ainsi, l\u2019analyse lexicale nous conduit à conclure qu\u2019en dépit de son apport sur les thématiques économiques et l\u2019abandon des références raciales explicites, Marine Le Pen n\u2019a pas altéré le logiciel de la pensée frontiste : sa version en actualise la présentation et le vocabulaire, non le fond idéologique (p.116).Dans cet ouvrage, la lexicométrie est surtout utilisée pour donner un vernis scientifique à un discours anti-lepéniste.Pierre-André Taguieff décrit ainsi ce type de littérature : « laborieuses et paranoïaques \u201c analyses de discours \u201d à la scientificité se réduisant à des comptages de mots, parfu- 108 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 més ou non de sémiotique1.».Cet auteur a montré comment cette littérature savante sur le FN n\u2019est pas exempte de présupposés idéologiques et de préférences partisanes.En adoptant des postures dites scientifiques pour critiquer un adversaire politique et le démoniser, ces intellectuels ne rendent pas service à la connaissance des processus politiques.Selon Taguieff, le FN est en voie de normalisation : « Le FN s\u2019est banalisé en même temps qu\u2019il s\u2019est nationalisé 2».En participant au jeu électoral, il s\u2019est intégré à la vie politique française, comme l\u2019avait fait avant lui un autre parti extrémiste, soit le Parti communiste.Denis Monière 1 Pierre-André Taguieff, Du diable en politique, Paris, Éditions du CNRS, 2014, p.139 2 Ibid, p.279 109 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 ALAIN DENEAULT La médiocratie, Montréal, Lux, 2015, 218 pages Alain Deneault a sorti l\u2019artillerie lourde pour en finir avec les médiocres qui domineraient notre monde.Dans un petit essai consacré à ce qu\u2019il nomme la « médiocratie », il s\u2019intéresse à une structure de pensée qui pousserait notre monde à prescrire une certaine manière d\u2019être proscrivant tout à la fois l\u2019intelligence et l\u2019originalité.La société contemporaine serait fondamentalement médiocre : elle ferait de la médiocrité son logiciel.D\u2019ailleurs, les médiocres, qui se reconnaissent entre eux et qui savent s\u2019appuyer les uns les autres, s\u2019emparent de tout : ils imposent leur règne.En fait, ils imposent même un nouveau régime idéologique et politique qui ne dit pas son nom, mais qu\u2019il faut dévoiler : n\u2019est- ce pas au sens propre la signification de la médiocratie ?Son livre a reçu un bel écho en France : Alain Deneault a pu y exposer sa thèse sur de nombreuses tribunes.Il a manifestement mis le doigt sur un malaise contemporain et surtout, il a su l\u2019expliciter avec talent.Nous sommes nombreux à avoir l\u2019impression que les catégories intellectuelles dominantes et le système qui les organise nous poussent à une forme d\u2019indigence intellectuelle.On peut croire toutefois que ceux qui le lisent avec une approbation rageuse, par définition, se sentent étrangers à la médiocratie et la conspuent d\u2019autant plus qu\u2019ils ne goûtent ni à ses avantages ni à ses privilèges.À sa manière, mais j\u2019y reviendrai dans les derniers mots de cette recension, Deneault se pose comme le représentant des aristocrates de l\u2019esprit, qui souffriraient de la médiocrité ambiante.L\u2019ouvrage est divisé en trois parties.La première, certainement la plus intéressante, critique les dérives de l\u2019institution universitaire.La seconde est consacrée aux dérives de l\u2019économie et de la pensée managériale.La troisième, un peu en 110 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 marge, s\u2019intéresse au déclin de la culture.Mieux vaut ne pas trop s\u2019y attarder pour se tenir au cœur du propos : en fait, c\u2019est dans la troisième partie qu\u2019on voit le mieux qu\u2019à l\u2019origine de ce livre, on trouve des textes dispersés, bien rassemblés par ailleurs par l\u2019auteur et l\u2019éditeur.C\u2019est probablement en se concentrant sur la première partie de l\u2019ouvrage qu\u2019on peut le mieux en saisir la thèse, car c\u2019est dans l\u2019Université que se construisent les grandes catégories intellectuelles à partir desquelles le monde actuel se déploie et se façonne.Disons-le simplement : Alain Deneault ne tient pas en haute estime l\u2019université contemporaine, qui serait à la fois victime d\u2019un capitalisme qui s\u2019est jeté sur elle pour l\u2019instru- mentaliser et d\u2019une certaine idée de la rigueur scientifique qui aurait davantage à voir avec la pose du cuistre qu\u2019avec le savoir authentique.Il critique ainsi la pression à la recherche, la sécheresse intellectuelle du style académique, la transformation des professeurs en quêteurs de subventions, la soumission aux modes idéologiques du jour, l\u2019hy- perspécialisation de certains chercheurs qui s\u2019investissent dans des sujets en tête d\u2019épingle n\u2019ayant plus rien à voir avec la cité et le monde commun.En la matière, il vise juste, et même très juste.Cela dit, Deneault aurait eu tout avantage à s\u2019intéresser à une autre forme de censure qu\u2019il laisse malheureusement de côté : celle du politiquement correct, qui domine dans la philosophie politique et les sciences sociales.Qu\u2019on le veuille ou non, dans l\u2019Université, cette obligation progressiste étouffe non seulement les débats, mais casse un nombre significatif de carrières et de vocations.Si, en histoire, on ne s\u2019inscrit pas dans le paradigme de l\u2019histoire postcoloniale, ou, en sociologie, dans celui de la théorie antidiscriminatoire, et si généralement, on se s\u2019incline pas devant la contribution des « études féministes » (imagine-t-on un seul instant 111 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 des études nationalistes, ou des études souverainistes dans l\u2019Université ?), on est à peu près certain de végéter aux portes de l\u2019institution, sans pouvoir devenir professeur et en se voyant même contesté le statut d\u2019intellectuel.Le chapitre qui porte sur l\u2019économie ne manque pas d\u2019intérêt même s\u2019il sombre souvent dans le prêchi-prêcha anticapitaliste.L\u2019Université est ainsi faite que les différentes chapelles de la gauche radicale se critiquent finalement entre elles.Deneault n\u2019épargne pas les économistes et autres experts faussement savants.Plus largement, il fait le procès des nouvelles élites financières du capitalisme mondialisé et de ceux qui le servent en le naturalisant à la manière du seul monde possible.À voir ceux qu\u2019il cite avec enthousiasme ou déférence, qu\u2019il s\u2019agisse de Herbert Marcuse ou de Jacques Rancière, on comprend qu\u2019il rêve encore à sa manière au socialisme.Il n\u2019est pas en paix avec le capitalisme, mais qui peut sérieusement l\u2019être absolument aujourd\u2019hui ?D\u2019autant que c\u2019est aujourd\u2019hui, alors qu\u2019il est devenu tout-puissant, qu\u2019il faut réapprendre à le critiquer dans ses nombreuses facettes.Alain Deneault a signé là un essai en forme de pamphlet, qui est quelquefois outrancier, mais qui n\u2019est pas sans mérite.On lira ce livre avec intérêt.Même si l\u2019auteur puise et puise encore dans la gauche la plus radicale et souvent, la plus éculée, il parvient à multiplier les observations pertinentes et même brillantes sur l\u2019étrange monde dans lequel nous vivons.Certes, il prend tout de haut, de très haut, de trop haut, il surplombe les médiocres qu\u2019il conspue et il se rend pour cela souvent exaspérant, à la manière de l\u2019homme qui a tout compris ce que les mortels devinent à peine.Il n\u2019en désigne pas moins de vrais travers qui méritent d\u2019être dénoncés.Mathieu Bock-Côté 112 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 MARTIN LEMAY À la défense de Maurice Duplessis, préface de Mathieu Bock- Côté, Montréal, Québec-Amérique, 2016, 165 pages Voici un petit essai qui n\u2019est à proprement parler ni une étude d\u2019histoire ni un pamphlet, mais tient un peu des deux.Comme le titre l\u2019indique, l\u2019auteur s\u2019y porte à la défense de Maurice Duplessis, premier ministre aimé et haï s\u2019il en fut un.Martin Lemay s\u2019explique clairement dès l\u2019introduction.Les premiers ministres libéraux Taschereau avant Duplessis, puis Godbout durant la Deuxième Guerre mondiale, ont cédé des compétences et des champs fiscaux à Ottawa, tandis qu\u2019après la guerre, le pouvoir fédéral n\u2019a cessé d\u2019accentuer le processus de centralisation au détriment des pouvoirs des provinces ; dans ce contexte adverse, Maurice Duplessis a été un champion de l\u2019autonomie provinciale et il faut lui en savoir gré.Par ailleurs, si celui-ci a pu conserver le pouvoir si longtemps, c\u2019est parce qu\u2019il assumait l\u2019histoire et la culture canadiennes-françaises et que les électeurs se reconnaissaient dans les décisions prises.Enfin, le mythe de la grande noirceur a pu naître, se répandre et s\u2019ancrer durablement à partir de la révolution tranquille parce que les opposants au duplessisme, toutes tendances confondues, ont alors occupé tous les postes et exercé une hégémonie complète sur la parole publique (politique, journalistique, savante, culturelle, militante, etc.).Dans la préface qu\u2019il signe, Mathieu Bock- Côté endosse ce propos en le conceptualisant davantage et surtout en se montrant moins absolument critique que Lemay de la génération de la révolution tranquille.Le plaidoyer de Martin Lemay se déploie en trois chapitres.Dans le premier, l\u2019auteur prend la contrepartie de tous les intellectuels et chercheurs qui n\u2019ont dépeint que le côté noir de la médaille : il veut souligner les bons coups des gouver- 113 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 nements Duplessis successifs et sans nul doute, il y en a.Le deuxième chapitre est le plus neuf.L\u2019auteur démontre par quel procédé littéraire (l\u2019hyperbole), les adversaires de Duplessis, tant de son vivant qu\u2019après sa mort, ont réussi à faire passer son régime quasiment pour une dictature alors même que le monde des années 1930 à 1960 a pourtant vu perdurer en grand nombre des dictatures autrement plus réelles et meurtrières.Enfin, dans le troisième chapitre, l\u2019auteur jauge la manière dont Duplessis utilisait son pouvoir à l\u2019aune de celle dont Pierre Elliott Trudeau utilisait le sien ; et on doit reconnaître qu\u2019en fait d\u2019abus, d\u2019excès d\u2019autorité, de contournement de la démocratie, de ruses et de coups de force, on peut se demander qui a surpassé l\u2019autre.Lemay conclut en se demandant ce que la génération de la révolution tranquille laisse finalement après elle : ni la souveraineté, ni des finances publiques saines, ni une identité forte ancrée dans une histoire qu\u2019elle n\u2019a cessé de mépriser.Pour lui, la première étape de la reconquête de l\u2019avenir passe donc par une histoire connue, assumée, démythifiée et appréciée à sa juste mesure.Que la mesure de la réhabilitation qu\u2019il tente soit juste, c\u2019est peut-être ce qui peut porter à discussion ; il est certain en tout cas que cet essai fera réfléchir.Lemay montre bien à quel point les adversaires libéraux de Duplessis, dans les années 1950, ont défié toute honnêteté dans leur construction du mythe de la grande noirceur et la peinture de Duplessis en homme du pouvoir absolu et absolument corrompu : les Trudeau, Hébert, Pelletier (auxquels il aurait pu joindre Robert La Palme) ont brossé une caricature grossière mais efficace, qui a fait oublier la corruption du régime Taschereau, l\u2019aplat-ventrisme de Godbout, et qui a justifié l\u2019injustifiable centralisation fédérale, de plus en plus irrespectueuse de la constitution. 114 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 Pour Martin Lemay, l\u2019encouragement à l\u2019entreprise privée, y compris aux multinationales, ne distinguait pas Duplessis des autres premiers ministres canadiens de l\u2019époque, son conservatisme social ne dépassait certainement pas celui de la Big Blue Machine au pouvoir en Ontario, sa chasse aux communistes et son opposition au syndicalisme n\u2019ont jamais été équivalentes au maccarthysme qui a sévi dans les années 1950 aux États-Unis, sa manière de gagner des élections n\u2019était certainement pas unique en son genre, et son soutien à la mission éducative et sociale que l\u2019Église catholique s\u2019était octroyée correspondait à la fois aux valeurs des électeurs et à leur désir de conserver bas leur taux d\u2019imposition.Par ailleurs, Duplessis a réaffirmé devant Ottawa l\u2019exclusivité de certaines juridictions provinciales, il a réussi à aller chercher des points d\u2019impôts à Ottawa et il a doté le Québec d\u2019un drapeau.Tout cela est vrai.Il reste que Martin Lemay omet de dire que le refus de Duplessis de développer l\u2019État québécois en plénitude a fait en sorte que le fédéral a pris la place et que cela a compliqué toute la suite de notre histoire.Duplessis refusait le développement d\u2019une administration provinciale qui aurait pu limiter l\u2019arbitraire de son pouvoir politique.En conséquence, il a refusé que l\u2019État québécois développe une politique sociale digne de l\u2019État providence en construction ; il a omis délibérément de doter le Québec d\u2019une politique culturelle à la mesure des aspirations et des talents des intellectuels, des artistes, des écrivains des années 1950 ; il n\u2019a pas voulu soutenir la recherche scientifique comme le réclamait les milieux universitaires.Et il s\u2019est privé d\u2019un outil de financement considérable en ne procédant pas à la nationalisation de l\u2019électricité malgré les promesses faites aux nationalistes réformistes des années 1930. 115 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 Fort de ses ressources fiscales jamais entièrement rendues aux provinces, déterminé à s\u2019investir dans les juridictions des provinces, le fédéral a ouvert la porte et pris la place que Québec a laissée libre.Cette porte, Lesage l\u2019a ensuite ouverte toute grande : le nouveau régime libéral a préféré la solution des programmes à frais partagés à celle d\u2019une politique sociale proprement québécoise, il a ainsi accepté de cautionner sans possibilité de retour en arrière des empiétements continuels du fédéral dans les champs de compétences du Québec.Dans son jugement sur le régime Duplessis, Lemay ne voit pas tout cela.Comme il ne voit pas assez que la génération de la révolution tranquille, ainsi dénommée, n\u2019est pas responsable de tous les malheurs actuels.Elle a eu contre elle depuis 50 ans de formidables ennemis au Canada et au Québec même.Malgré ses réelles lacunes, ce petit ouvrage de Martin Lemay n\u2019est pas dépourvu de mérites : il s\u2019inscrit dans un effort collectif à soutenir pour déboulonner une fois pour toutes le mythe de la grande noirceur, qui a fait et fait encore tant de tort au Québec et aux Québécois.Lucia Ferretti 116 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 CARL BERGERON Voir le monde avec un chapeau, Montréal, Boréal 2016, 357 pages Voir le monde avec un chapeau est un ouvrage émouvant.Il est un de ces livres qu\u2019on peine à déposer.L\u2019auteur Carl Bergeron (Un cynique chez les lyriques, 2012), dans ce livre qui se présente sous la forme d\u2019un journal chronologique, dresse le portrait d\u2019un lieu et d\u2019une époque.À travers ses lunettes se dessine le Québec des années 2010, pour le meilleur et souvent pour le pire.Car il faut le souligner, on ne sort pas spontanément enchanté de la lecture du livre de Bergeron.Certes, son style, tout comme sa prose, captivent.Il en est de même du propos, varié et intelligemment abordé.C\u2019est sans doute le diagnostic qu\u2019il pose, ou du moins le portrait de notre société qu\u2019il dresse, qui sans nous surprendre, n\u2019en est pas moins bouleversant.Ce livre, aux forts accents autobiographiques, nous transporte dans l\u2019univers quotidien d\u2019un jeune trentenaire, journaliste et homme de lettres, pour qui chaque jour est occasion aux soliloques et réflexions.Il est plutôt rare qu\u2019on s\u2019arrête, dans un compte-rendu critique, à la page couverture d\u2019un bouquin.Dans ce cas-ci, un tel détour semble approprié.L\u2019image est plutôt floue.Elle révèle une silhouette, celle d\u2019un homme vêtu d\u2019un noir austère, arborant veston et chapeau, visiblement en pleine déambulation.Il semble évoluer tranquillement dans un décor durement perceptible, givré et chaotique qui rappelle la froidure de l\u2019hiver.On peut finalement discerner, au centre de la page, toujours dans les décors hivernaux, certains mots à peine perceptibles, certains plus foncés que d\u2019autres, pièces maîtresses d\u2019un texte qui ne révèle ici que sa forme.Cet aspect du livre illustre une caractéristique 117 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 essentielle de l\u2019auteur.On s\u2019imagine spontanément que l\u2019homme qui déambule, marche tranquillement, observe et contemple.Il s\u2019inscrit ainsi à bien des égards en profond contraste avec la majorité de ses contemporains.La couleur bleutée nous rappelle l\u2019air maussade d\u2019une fin d\u2019automne, tout comme la rigueur de l\u2019hiver.Ce n\u2019est pas par hasard, puisque la lecture de l\u2019ouvrage réserve aux saisons et à leurs diverses manifestations météorologiques une place de choix dans le décor qui habille le récit.C\u2019est évidemment l\u2019auteur qui marche tranquillement sur la couverture, tel un adepte aguerri de l\u2019art de la déambulation dans l\u2019univers montréa- lais.En ce sens, « voir le monde avec un chapeau » est une ode à la contemplation et à la lenteur.Il va sans dire que l\u2019un va rarement sans l\u2019autre.Étymologiquement, le mot « contemplation » porte un double sens.Celui de « regarder attentivement » et celui de « considérer par la pensée ».Davantage que la simple observation, ou même que la « considération » avec laquelle elle partage des racines latines, la contemplation pousse l\u2019observation d\u2019un objet jusqu\u2019à l\u2019absorption, jusqu\u2019à un regard méditatif.En ce sens, Bergeron est un contemplatif.Par le fait même, il est un apologiste de la lenteur.Dans le monde effréné qui est le nôtre, où les stimuli sensoriels sont omniprésents, dans une ville voire un monde qui ne dort jamais vraiment, un temps d\u2019arrêt est nécessaire pour prendre la mesure précise des effets délétères, des dommages créés par un libéralisme déculturé, dénationalisé et mondialisé.Le livre de Bergeron est un recueil de réflexions et de critiques.Se remémorant des moments passés de son existence, l\u2019auteur en souligne certains passages clés dans son développement intellectuel.Comment, par exemple, toute manifestation d\u2019intellectualisme a pu être perçue dans sa famille comme une source de moquerie, de dérision.On le 118 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 comprend vite, le portrait que dresse Bergeron dépasse celui de sa famille, à mesure que s\u2019additionnent les analogies avec une certaine frange de la société québécoise.Son récit en est ainsi un sur l\u2019émancipation face à des atavismes toujours bien ancrés dans le Québec d\u2019aujourd\u2019hui.Du peu d\u2019égard attribué à la culture, au rapport conflictuel que l\u2019on entretient face à l\u2019argent, face au pouvoir politique, jusqu\u2019à la considération relative que l\u2019on a envers la langue française, Bergeron juge sévèrement certains traits de caractère peu édifiants qu\u2019il retrouve chez plusieurs de ses contemporains.Mais qui dit sévère ne dit pas nécessairement injuste ou insensible.Bergeron fait part, en effet, au- delà de l\u2019autodéracinement qu\u2019il s\u2019est infligé pour s\u2019émanciper de son milieu familial intellectuellement asphyxiant, du profond amour qu\u2019il cultive encore malgré tout envers les siens, envers ses parents, son frère, sa nièce.C\u2019est ainsi à travers observations et souvenirs que l\u2019auteur met à jour une certaine « honte de soi », un héritage funeste d\u2019un tragique passé national, dont les manifestations ne se sont pas tout à fait éteintes et se révèlent quand on s\u2019y attarde.Bergeron fait d\u2019ailleurs allusion, à plusieurs reprises, à « l\u2019Épreuve ».Celle de la vie, celle du déracinement, celle de l\u2019émancipation d\u2019une famille et d\u2019un atavisme incompatible avec sa propre personnalité.Si l\u2019on sent dans son récit, le poids de sa famille et de sa société sur son existence, on réalise néanmoins la libération que lui a permis la découverte de l\u2019immense richesse de la culture.C\u2019est là que le récit maussade et pesant s\u2019ouvre à une bouffée d\u2019air frais et illustre le bonheur de l\u2019émancipation.Ses réflexions, accompagnées et influencées par ses auteurs favoris, touchent à tout : la politique, l\u2019amour, la famille, l\u2019argent, l\u2019amitié.On comprend rapidement à quel point le contact de la littérature et plus précisément de la littérature 119 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 française est la clé pour Bergeron dans sa réconciliation avec la vie, lui permettant de tirer un sens face à l\u2019immensité de l\u2019absurde qui nous entoure quotidiennement.Notons tout de même, avec une mince pointe d\u2019ironie, qu\u2019au-delà de ses critiques, des acerbes remarques, des douloureux constats sur la honte de soi manifeste dans certains milieux, il reste que Bergeron est un héritier de sa société.C\u2019est elle, par le meilleur et par le pire qui lui sert « d\u2019impulsion à penser ».C\u2019est en s\u2019y émancipant qu\u2019il a été poussé à explorer l\u2019immense richesse de la littérature.C\u2019est en l\u2019explorant, en l\u2019observant et en la contemplant qu\u2019il a trouvé l\u2019impulsion et l\u2019inspiration d\u2019écrire les superbes lignes qui sont les siennes.Car même si nous sommes tous, à relatives mesures, encore aujourd\u2019hui esclaves de l\u2019argent dans nos vies quotidiennes, la vraie richesse, comme le dit Bergeron, est celle de l\u2019esprit.Alexandre Cadieux-Cotineau 120 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 ANDRÉE FERRETTI Mon désir de révolution, Montréal, XYZ éditeur, 2015, 146 pages Comment en vient-on à désirer la révolution ?C\u2019est ce parcours intellectuel et militant que relate une Andrée Ferretti dont le verbe garde son mordant.Si elle ne laissait pas indifférents René Lévesque et même Pierre Bourgault par son caractère obstiné, on retrouve, des décennies plus tard dans son œuvre écrite, « la pasionaria » décrite par Jacques Lanctôt.C\u2019est « dans l\u2019espoir de communiquer à la jeunesse d\u2019au- jourd\u2019hui l\u2019intense désir d\u2019achever le bâtiment » qu\u2019elle revient sur les moments charnières et les rencontres déterminantes ayant marqué son combat pour l\u2019indépendance nationale, de Gaston Miron à Pauline Marois, en passant par Hubert Aquin, Gérald Godin, Michel Chartrand, Hélène Pedneault et Robert Laplante, à qui elle rend tour à tour des hommages bien sentis.Devenue indépendantiste un matin du printemps 1956 à l\u2019occasion d\u2019une conférence de l\u2019historien Maurice Séguin, son patriotisme est pourtant né plusieurs années auparavant, en cinquième année du primaire.C\u2019est ainsi qu\u2019elle rappelle l\u2019importance de la mémoire collective \u2013 le « détour par le passé », à ne pas confondre avec le « retour vers le passé » \u2013 dans la formation des idées politiques nécessaires au désir de liberté.On ne naît pas indépendantiste, on le devient ; le plus souvent, par une étincelle, un feu s\u2019allumant lors d\u2019un coup de vent particulier, mais qui ne prendrait pas sans les braises qui craquaient avant\u2026 De ses prises de conscience de l\u2019assujettissement de son peuple, elle assiste de près aux premiers bouillonnements de la Révolution tranquille, rendant au destin national du peuple québécois « la couleur de l\u2019espoir ». 121 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 Tentée par le FLQ incarnant la déstabilisation de l\u2019ordre établi, elle se range néanmoins rapidement vers le RIN, convaincue que « l\u2019action clandestine et violente ne peut être efficace dans notre société ».Foncièrement contre la nouvelle orientation partisane du RIN, elle s\u2019engage pourtant dans son action électorale, non sans réticence, en acceptant d\u2019en arborer les couleurs dans la circonscription de Laurier, contre nul autre que\u2026 René Lévesque, figure nationaliste du gouvernement de Jean Lesage.Élue à la vice-présidence de son parti, pied de nez à « l\u2019establishment », son mandat à ce titre sera bref.Incarcérée pendant près de deux mois dans le cadre de la promulgation de la Loi sur les mesures de guerres en octobre 1970, elle en sort encore plus convaincue que les actions violentes ne mèneront à rien.Sur ce terrain, on vient de lui prouver, « c\u2019est le Canada qui tient le gros bout du bâton », rappelant le propre du monopole de la violence « légitime » d\u2019un État que décrivait le sociologue allemand Max Weber.C\u2019est en 1973 que Ferretti adhère finalement au Parti québécois, non sans s\u2019inquiéter du projet de souveraineté- association menaçant l\u2019émancipation pleine et entière de son peuple.Elle n\u2019hésite d\u2019ailleurs pas à quitter le navire en 1984 lorsque la direction du PQ prend la route du « beau risque » avec les conservateurs de Brian Mulroney.Depuis le début, elle critique la propension de René Lévesque à amenuiser les changements engendrés par la souveraineté et n\u2019hésitant pas à dire, lors du référendum de 1980, que « rien ne serait changé au lendemain d\u2019un OUI, même si tout ne serait pas exactement pareil ».Pour elle, la politique sert pourtant précisément à changer les choses.Et comment ne pas acquiescer à ce constat ?Le mouvement indépendantiste s\u2019est toujours voulu rassurant, mais une prudence trop convenue a peut-être été le tue-l\u2019amour de cette vision 122 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 pourtant si libératrice.Car à quoi bon prendre le risque de l\u2019indépendance politique si c\u2019est pour vivre demain de la même façon que l\u2019on vivait hier ?Tout au long de son récit, Ferretti n\u2019hésite pas à lier les luttes passées et actuelles tant bon nombre de questions ne sont toujours pas réglées dans ce flou constitutionnel canadien dans lequel nous sommes toujours empêtrés.Farouche défenseure de la Charte de la langue française, elle rappelle de ce fait que, même de nos jours, rien n\u2019est gagné et qu\u2019il faut toujours se battre contre ce qu\u2019elle qualifie de « fanatisme », comme dans le dossier ayant opposé la mairesse de Longueuil, Caroline St-Hilaire, à un conseiller anglophone réclamant plus d\u2019anglais au Conseil de ville.Quant à l\u2019avenir se pointant le nez le poing levé, Ferretti a confiance.Pour la première fois, avec Pierre Karl Péladeau, elle considère le Parti québécois sur la bonne voie \u2013 et avec la bonne volonté \u2013 pour réaliser l\u2019indépendance.Galvanisée par le réveil de la jeunesse québécoise au cours de ce qui aura été surnommé le « Printemps érable » de 2012, elle croit que « rien n\u2019est plus renversant que la force du désir des jeunes ».C\u2019est eux qui devront maintenant faire le pays.Les rêves sont grands et les espoirs, immenses.Reprenant les mêmes mots que le nouveau symbole de la jeunesse étasunienne, Bernie Sanders, elle en assure ses lecteurs : oui, « la révolution est possible ».Le monde ou la province ?Tablons sur l\u2019ambition.Prenons le flambeau et donnons-lui raison.Catherine Fournier 123 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 CLAUDE CORBO Honoré Mercier \u2013 Discours 1873-1893, Del Busso, 2016, 434 pages Je rêvais que l\u2019anthologie des discours d\u2019Honoré Mercier, publiée par J.O.Pelland en 1890, fasse l\u2019objet d\u2019une réédition ; je rêvais que les discours prononcés après 1890 y soient ajoutés ; je rêvais que Claude Corbo, passé maître dans l\u2019art de l\u2019anthologie, soit l\u2019artisan de cet exercice monacal.Ces trois rêves se sont réalisés, d\u2019un coup.En prenant l\u2019ouvrage sur les tablettes, j\u2019avais impression de gagner le gros lot.Cette anthologie se divise en deux parties.La première consiste en une biographie de l\u2019ancien premier ministre.La deuxième, évidemment la plus importante, est une collection de 51 discours prononcés par Honoré Mercier entre 1873 et 1893.Même s\u2019ils ne constituent pas à proprement parler une partie distincte du livre, je m\u2019en voudrais de passer sous silence les très intéressantes analyses de Corbo présentant ces discours dans leur contexte politique et historique.Remercions J.-O.Pelland d\u2019avoir publié une partie de ces discours.C\u2019est essentiellement à partir de ce travail que Claude Corbo a pu faire le sien.Mais Mercier est décédé en 1894.Il manquait donc plusieurs discours importants, dont ceux prononcés dans le contexte hautement dramatique de sa chute politique.Claude Corbo en a retrouvé quelques-uns pour notre plus grand bonheur.Honoré Mercier est mort à seulement 54 ans.Néanmoins, il a eu une vie fort bien remplie : il fut tour à tour avocat, journaliste, homme politique, mari et père de famille.Fils de Patriote, son intérêt pour la politique est apparu dès son plus jeune âge.À son époque, le monde de la politique était fluctuant, comme le démontrent ses appartenances successives.Du Canada-Uni à la Confédération, d\u2019un 124 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 gouvernement fédéral centralisateur à des provinces voulant protéger leur autonomie ; des libéraux plus ou moins radicaux aux conservateurs plus ou moins nationaux ou plus ou moins ultramontains, des fermetures des écoles catholiques et françaises aux investissements dans les chemins de fer, les hommes politiques devaient littéralement créer un nouveau pays avec ce que tout cela comporte en tâtonnements.Lors des élections provinciales de 1886, les adversaires conservateurs de Mercier n\u2019ont d\u2019ailleurs pas manqué de souligner ce qui apparaissait alors comme une inconstance : « conservateur en 1863, libéral en 1868, national en 1872, libéral derechef en 1874, coalitionniste [sic] en 1879, libéral national en 1886 et [\u2026] il ne sait probablement pas ce qu\u2019il sera en 1887 (p.23) ».Si ces promenades d\u2019un parti politique à l\u2019autre donnent l\u2019image d\u2019un Mercier quelque peu incohérent, Corbo nous rappelle avec justesse que ses idées, elles, étaient déjà bien arrêtées : « La survie et la grandeur du Canada français francophone et catholique forment ensemble le principe le plus fondamental de la politique de Mercier » (p.40).Toutes ses décisions procéderont de ce principe.Mais ce n\u2019est pas seulement grâce à ces idées que Mercier est devenu très populaire.À l\u2019instar de tout politicien qui se respecte, il a su profiter des événements, même les plus tristes, même les plus révoltants.Par exemple, la pendaison de Louis Riel avait suscité au Québec un immense émoi collectif.Et Corbo d\u2019analyser avec justesse le contexte de son fameux discours du Champ-de-Mars prononcé en 1885 devant 50 000 personnes : Il a saisi l\u2019occasion que le cours des choses lui offrait pour s\u2019affirmer comme un porte-parole exceptionnellement authentique et véridique de l\u2019humeur de la nation.À ce moment précis, il en a exprimé l\u2019âme profonde.Ce 125 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 faisant, Mercier s\u2019est positionné comme un grand leader et il a fait un geste déterminant pour son éventuelle élection comme premier ministre moins d\u2019un an plus tard (p.172).Idées fortes, volonté ferme, habileté remarquable ; si Corbo a bien cerné les qualités de Mercier, il en a tout aussi bien cerné les défauts.Rappelons-nous qu\u2019en 1890, Mercier était au faîte de sa gloire ; quelques mois plus tard, il était chassé du pouvoir.Que s\u2019était-il donc passé ?Corbo le résume brillamment : Mercier n\u2019a contrôlé ni son entourage politique ni ses propres appétits ; il s\u2019est fait l\u2019agent le plus efficace de sa propre chute.Icare a voulu voler trop haut.La tragédie de Mercier est celle d\u2019un politique brillant qui, par effet conjugué de sa vanité étourdie et de ses appétits mal bridés, a fourni à des adversaires toutes les armes qui leur manquaient pour l\u2019abattre (p.53).N\u2019empêche, les Canadiens français lui ont pardonné ses faiblesses pour ne retenir que son génie.Des dizaines de milliers de personnes ont assisté à ses funérailles en 1894.En un mot comme en mille, la synthèse biographique de Claude Corbo est un véritable bijou du genre.Il faut le dire, il est doté d\u2019un esprit méticuleux.Avant la lecture de sa biographie, je n\u2019avais jamais vraiment compris les enjeux inextricables entourant les « biens des Jésuites ».Contestés, les Jésuites avaient quitté le Canada depuis des années.Que faire des actifs et des biens qu\u2019ils avaient accumulés au fil des ans ?Mercier a réussi à négocier une solution avec Rome.Le projet de loi issu de ces délicates négociations sera adopté à l\u2019unanimité.L\u2019ancien premier ministre n\u2019était donc pas seulement un orateur incomparable.Il était aussi un habile politique.À l\u2019instar de ce règlement, la saga politico- juridico-financière qui a précipité la chute de Mercier m\u2019était toujours apparue nébuleuse.Encore ici, Corbo réussit à 126 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 démêler l\u2019écheveau.J\u2019ajoute que cet esprit méthodique s\u2019appuie sur une distance critique qui honore l\u2019auteur de cette anthologie.Les faits sont têtus et ils sont présentés comme tels.Cette distance critique ne s\u2019appuie cependant pas sur une plume aride et rébarbative, mais plutôt sur l\u2019élégance et la précision d\u2019une horloge suisse.Malgré toutes ces belles qualités, cette anthologie comporte un grave vice de forme : elle est trop longue pour le profane \u2013 434 pages \u2013 et pas assez pointue pour le spécialiste.Par ailleurs, dans sa « Note sur le travail d\u2019édition » à la page 55, Claude Corbo nous informe qu\u2019il a dû procéder à des coupes qui ont été : [\u2026] inspirées pour l\u2019essentiel par un souci de lisibilité contemporaine.Ainsi, nombre de références à des événements de l\u2019actualité contemporaine du discours, événements qui auraient requis de minutieuses explications pour être intelligibles à une lecture d\u2019aujourd\u2019hui, ont été supprimées.Il en va de même pour des références à des propos d\u2019autres personnes précédant le discours.J\u2019ai été très étonné de lire cette mise au point.Une anthologie ne consiste pas seulement à regrouper des textes épars ; une anthologie a aussi pour objectif de replacer le plus fidèlement possible les textes choisis dans leur contexte historique et politique.Or, « les minutieuses explications pour être intelligibles à une lecture d\u2019aujourd\u2019hui » font justement partie d\u2019une anthologie.Mais je ne blâme pas tant l\u2019auteur d\u2019avoir procédé à ces coupes que l\u2019éditeur de les avoir acceptées.Tout en reconnaissant la somme colossale de travail que cela aurait exigé, dans un monde idéal, cet ouvrage aurait dû être publié en deux volumes.Le premier, destiné à un large public, aurait compris la biographie, quelques 127 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 discours et un léger appareil critique.Cet ouvrage aurait constitué une belle introduction à la vie et à l\u2019œuvre de Mercier ainsi qu\u2019à son époque.Le deuxième livre, destiné aux spécialistes, aurait pu comporter la partie biographique, un large éventail de discours lesquels seraient soutenus par un appareil critique rigoureux et détaillé.Claude Corbo a décidé de couper la poire en deux et c\u2019est regrettable.J\u2019aurais aussi souhaité que l\u2019auteur ait inclus des index thématiques et biographiques, histoire de faciliter tant la lecture que la recherche dans les textes.En revanche, la bibliographie est, me semble-t-il, complète.Ce n\u2019est pas la faute de Claude Corbo si l\u2019œuvre d\u2019Honoré Mercier suscite très peu d\u2019intérêt chez les chercheurs.Pour ces raisons, cette anthologie, bien que fort pertinente, rate en partie sa cible.Ce compromis bancal n\u2019est malheureusement pas le seul défaut.Claude Corbo porte en bandoulière un gros sac rempli des préjugés et des obsessions propres à sa génération.Il ne peut manifestement pas s\u2019empêcher de faire une association entre le réformisme de Mercier et celui de ceux qui ont réalisé la Révolution tranquille.Il la justifie en s\u2019appuyant sur un ouvrage du politologue Gérard Bergeron intitulé Révolutions tranquilles à la fin du XIXe siècle.Cette référence à Bergeron et aux années 1960 constitue d\u2019ailleurs le tout premier paragraphe de l\u2019ouvrage.Corbo écrit que « Les gouvernements de Mercier et de Marchand préfigurent les gouvernements réformistes québécois du XXe siècle » (p.7).Soyons clairs, le problème n\u2019est pas d\u2019avoir fait cette association légitime, mais de rendre l\u2019intérêt accordé à Mercier tributaire de cette association.S\u2019il n\u2019y avait pas de lien entre ce dernier et la Révolution tranquille, est-ce que l\u2019intérêt de Claude Corbo serait le même ?Ensuite, l\u2019auteur nomme tous les gouvernements qui se sont succédé de 1960 à 1994, sans oublier, cela va de soi, celui dirigé par Adélard Godbout.Ils 128 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 sont donc tous nommés, sauf un : le gouvernement de Daniel Johnson qui, pourtant, a poursuivi les réformes entreprises par ses prédécesseurs.À défaut de « réformisme », il me semble que l\u2019auteur aurait pu au moins reconnaître l\u2019apport de l\u2019Union nationale à la lutte pour l\u2019autonomie provinciale.Ne lui est-il pas apparu que cette formation politique a été la digne héritière du Parti national de Mercier ?Je ne peux que conclure qu\u2019il est impossible pour Corbo de souligner les luttes autonomistes (victorieuses) de Maurice Duplessis.Dans ses discours, ce dernier nommait d\u2019ailleurs Honoré Mercier probablement plus souvent que ne l\u2019ont jamais fait ses successeurs, aussi réformistes eussent-ils été.Je dénonce cette mémoire sélective, voire ce coup d\u2019État mémoriel.Et je suis déçu de constater qu\u2019un homme de la stature de Claude Corbo y participe.En dernière analyse, l\u2019œuvre d\u2019Honoré Mercier se suffit à elle-même.Elle n\u2019a pas besoin de béquilles pour se rendre jusqu\u2019à nous.Enfin, cette anthologie a une vertu qui demeurera cachée pour le lecteur distrait.En lisant les discours de Mercier, nous ne pouvons qu\u2019être éblouis par la qualité de sa langue et la profondeur de sa vision politique.Par exemple, Mercier, comme Wilfrid Laurier avant lui, a dû batailler ferme pour convaincre les électeurs que son libéralisme n\u2019excluait pas un attachement sincère à la religion catholique.Cela ne l\u2019a pas empêché de lutter contre les adeptes de l\u2019ultramontanisme : Cette école anti-nationale [sic] et anti-catholique [sic] a vu ses beaux jours et perd rapidement l\u2019influence délétère qu\u2019elle a exercée dans le pays : ses propres excès vont la tuer.[\u2026] Après avoir émoussé le sentiment national qui faisait notre force, elle veut tuer le sentiment religieux qui fait notre gloire (p.151). 129 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 Autre exemple, dans une apologie en faveur de l\u2019éducation prononcée en 1885, le chef du Parti national affirme ceci : Couvrons le sol de notre province de maisons d\u2019école ; faisons-les nombreuses, élégantes, confortables, pour que nos enfants aiment à les voir et à les fréquenter.Entourons-les d\u2019arbres et de fleurs pour que cette jeunesse, qui est l\u2019espérance de la patrie, sache que « l\u2019instruction est l\u2019ornement du riche et la richesse du pauvre », suivant la pensée d\u2019un philosophe (p.167).N\u2019en déplaise à Claude Corbo, je ne peux m\u2019empêcher de penser que les révolutionnaires tranquilles qui lui sont si chers n\u2019ont malheureusement pas démontré beaucoup d\u2019égard « à l\u2019élégance, au confort, aux fleurs et aux arbres », eux qui ont présidé à la construction de polyvalentes plus hideuses les unes que les autres.Non contents de s\u2019arrêter en si bon chemin, ces révolutionnaires, et leurs héritiers ont systématiquement détruit tout souci d\u2019excellence dans notre système d\u2019éducation.Cela pour dire que je ne crois pas que Mercier serait fier de ses successeurs « réformistes ».La grande qualité des discours d\u2019Honoré Mercier illustre la haute opinion qu\u2019il avait de son peuple.Cela prouve hors de tout doute que les Canadiens français n\u2019étaient pas aussi incultes et rustres que nous avons tendance à le penser.Si sa carrière indique que les Canadiens français comprenaient fort bien leur condition politique et qu\u2019ils étaient réceptifs à ses appels à l\u2019unité et à la grandeur, n\u2019oublions pas que cette carrière nous rappelle également que la politique est l\u2019affaire d\u2019humains, parfois trop humains.Malgré les quelques défauts de cette anthologie, il faut saluer cette volonté de Claude Corbo de vouloir faire connaître la vie et l\u2019œuvre de Mercier, le grand Mercier.Martin Lemay 130 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 MARC CASSIVI Mauvaise langue, Montréal, Éditions Somme toute, 2016, 101 pages Marc Cassivi s\u2019invite dans le débat sur la langue.Il en a gros sur le cœur.Dans Mauvaise langue, le livre où tout se bouscule, Cassivi dénonce.Il dénonce quoi ?Il dénonce qui ?Le sait-il lui-même ?Puis il invite les Québécois à revoir leur rapport à la langue anglaise, qui est selon lui « malsain ».Cassivi n\u2019a pas froid aux yeux.Il s\u2019inscrit en faux contre les « zélotes [qui] dénoncent les dangers du bilinguisme individuel ».C\u2019est là un des combats qu\u2019il mène.Ces « zélotes » sont selon lui si nombreux qu\u2019il se sentait l\u2019obligation de dissimuler son bilinguisme « comme une maladie honteuse » lorsqu\u2019il étudiait à l\u2019Université Laval.Cassivi vole du même coup au secours d\u2019une civilisation.Il dénonce « ceux qui perçoivent dans le savoir, l\u2019éducation et la connaissance une menace à l\u2019identité », ceux qui « souhaitent que l\u2019apprentissage de l\u2019anglais ne soit réservé qu\u2019à une élite ».Le courage de Cassivi est donc sans borne.Il va jusqu\u2019à s\u2019inventer des ennemis farouches pour mieux les combattre.Ces promoteurs de l\u2019« obscurantisme » ont-ils déjà influencé l\u2019élaboration d\u2019une seule politique publique ?Qui sont-ils ?Cassivi est utile.Jusque-là nous avions cru que les défenseurs du français dénonçaient le bilinguisme institutionnel d\u2019un État qui se doit d\u2019être de langue française, et non le bilinguisme individuel.Ses interlocuteurs, Cassivi les construit à coup d\u2019épithètes sorties d\u2019un récit fantastique.Il en veut aux « chevaliers de l\u2019apocalypse linguistique », aux « monomaniaques du français et de la patrie », aux « \u201c nationaleux \u201d anglophobes » et aux « nouveaux curés de la patrie, repliés sur le \u201c nous \u201d francophone-blanc-catholique ».Mais qu\u2019a-t-il concrètement 131 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 à leur reprocher à ces « paranoïaques de la langue » ?Vont-ils trop loin parce qu\u2019ils veulent mettre fin au bilinguisme officieux de l\u2019administration publique québécoise ?Auraient-ils tort de vouloir redonner la priorité à la version française des lois adoptées par l\u2019Assemblée nationale ?Sont-ils trop radicaux lorsqu\u2019ils proposent l\u2019application de la loi 101 aux établissements d\u2019enseignement collégial ?Empiéteraient-ils exagérément sur les fondements d\u2019un certain libéralisme en cherchant à imposer le français dans l\u2019affichage commercial ou en réaffirmant le droit fondamental de travailler en français au Québec ?Cassivi préfère rester cantonné dans sa défense du franglais pour éviter de se prononcer sur ces enjeux cruciaux.Il lui reste de toute façon une collection d\u2019épithètes savoureuses qu\u2019il peut répandre à satiété dans son livre pour dépeindre ses interlocuteurs et divertir son lecteur.Pourquoi surprendre, prendre des risques, lorsqu\u2019il nous reste l\u2019indémodable blague foireuse ?Car pour mieux convaincre de la pertinence de son propos sur la langue, Cassivi préfère le plus souvent quitter le terrain de la langue.Puis il nous donne des noms.Si Christian Rioux est un hystérique qui n\u2019a rien compris au sujet du chiac de Lisa Leblanc, du franglais de rappeurs montréalais et du joual des personnages de Xavier Dolan, tous les autres sont plutôt des intolérants, des obsédés du multicultura- lisme et des islamophobes.C\u2019est ce « nous » ethnique, que lui rappelle le discours de Jacques Parizeau en 1995, le Code de vie d\u2019Hérouxville et la Charte de la laïcité du Parti québécois, cet « instrument populiste fondé sur le repli identitaire et tout ce qu\u2019il comporte de fétide », que Cassivi ramène constamment à l\u2019avant-scène.« Ce \u201c nous \u201d ouvertement xénophobe est aujourd\u2019hui distillé jusqu\u2019à plus soif sur les réseaux sociaux », écrit l\u2019auteur.« Il est \u201c socialement acceptable \u201d, toléré, et passe même chez certains nationalistes \u2013 le sociologue Mathieu Bock-Côté, notamment \u2013 pour du franc- 132 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 parler libéré du joug de la rectitude politique.René Lévesque doit faire des triples saltos arrière dans sa tombe » laisse tomber Cassivi.En conséquence, les Québécois doivent revoir leur rapport à la langue anglaise.Le lien est évident.Enfin, Cassivi veut nous convaincre qu\u2019il n\u2019y a pas lieu de s\u2019inquiéter pour la langue au Québec.Il argumente d\u2019abord à coup de slogan.L\u2019anglais permet de « transmettre un message universel », de « s\u2019ouvrir au monde ».C\u2019est la langue des échanges internationaux, n\u2019est-ce pas ?Si Cassivi cite aussi quelques statistiques sur la fréquentation scolaire des enfants d\u2019immigrants et la maîtrise du français chez les Anglo-Québécois pour appuyer son propos, il se rabat pour l\u2019essentiel sur son propre parcours, c\u2019est-à-dire son enfance dans l\u2019Ouest-de-l\u2019Île et l\u2019attrait qu\u2019exerçait alors sur lui la langue anglaise, qu\u2019il utilisait pour parler avec ses frères et sœurs et ses amis, pourtant tous francophones.Puisqu\u2019il a retrouvé plus tard sa québécitude après sa rencontre avec l\u2019assimilation linguistique en jeune âge, le problème de la langue est nécessairement exagéré.Puisqu\u2019il parle très bien français malgré qu\u2019il pratique couramment le franglais dans sa vie personnelle, il n\u2019y a certainement pas lieu de s\u2019inquiéter ou même de s\u2019interroger.Car dans cette chronique du « moi je pense que », c\u2019est « ma maman qui m\u2019a dit que » et « mon papa est plus fort que le tien », on doit arrêter de s\u2019inquiéter au sujet de la langue.La question est évidemment une invention des « curés de la langue » et autres « esprits chagrins ».Qui doute encore que l\u2019expérience remplace le savoir ?Manifestement pas Cassivi.Éric Poirier Avocat et doctorant en droit 133 LIVRES REÇUS GAÉTAN BÉLANGER Les boomers sont-ils coupables ?Doit-on vraiment souhaiter qu\u2019ils crèvent ?Mont-Royal, M éditeur, 2015, 144 pages PHILIPPE BOUDREAU ET CLAUDE PERRON Lexique de science politique Montréal, Chenelière Éducation, 2016, 232 pages YVAN LAMONDE La modernité au Québec - Tome II.La victoire différée du présent sur le passé (1939-1965) Anjou, Éditions Fides, 2016, 458 pages JOSEPH GAGNÉ Inconquis.Deux retraites françaises vers la Louisiane après 1760 Québec, Éditions du Septentrion, 2016, 276 pages STÉPHANE INKEL La clôture du texte à l\u2019épreuve des « Voyageries » Montréal, Éditions Nota Bene, Collection Cahiers Victor-Lévy Beaulieu, 2016, 178 pages JEAN-FRANÇOIS BOURGEAULT Feux follets Montréal, Éditions Nota Bene, Collection La ligne du risque, 2016, 202 pages 134 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 ALAIN-G GAGNON ET JEAN-CHARLES ST-LOUIS (DIR.) Les conditions du dialogue au Québec.Laïcité réciprocité, pluralisme Montréal, Éditions Québec Amérique, Collection Biographies et idées/Débats, 2016, 296 pages MARC CASSIVI Mauvaise langue Montréal, Éditions Somme Toute, Collection Manifestement, 2016, 104 pages GERMAIN LACASSE, ALAIN BOILLAT, VINCENT BOUCHARD ET GWENN SCHEPPER Dialogues avec le cinéma : approches interdisciplinaires de l\u2019oralité cinématographique Montréal, Éditions Nota Bene, Collection Études culturelles, 2016, 284 pages RÉMY GAGNON Le regard qui écoute.Variation sur le récit philosophique Montréal, Éditions Nota Bene, Collection Philosophie continentale, 2016, 154 pages MARC ANGENOT, MARC-ANDRÉ BERNIER ET MARCEL CÔTÉ Renaissances de la rhétorique : perelman aujourd\u2019hui Montréal, Éditions Nota Bene, 2016, 372 pages VICTOR-LÉVY BEAULIEU Histoire du jeune garçon de la nation dite des lots renversés qui marchait dessus ses mains Trois-Pistoles, Éditions des Trois-Pistoles, 2016, 136 pages LISON BEAULIEU Papier-cul (roman) Trois-Pistoles, Éditions des Trois-Pistoles, 2015, 158 pages 135 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2016 ANICK FORTIN Les têtes brisées Trois-Pistoles, Éditions des Trois-Pistoles, 2016, 155 pages JEAN-PAUL DE LAGRAVE Comment une jeune femme curieuse éveille un vieux philosophe Trois-Pistoles, Éditions des Trois-Pistoles, 2016, 97 pages JEAN-PIERRE APRIL Contes, légendes et récits du Centre-du-Québec Trois-Pistoles, Éditions des Trois-Pistoles, 2016, 550 pages STEPHEN D\u2019ARCY Le langage des sans-voix.Les bienfaits du militantisme pour la démocratie Montréal, Écosociété, 2016, 249 pages CARL BERGERON Voir le monde avec un chapeau Saint-Laurent, Les éditions du Boréal, 2016, 360 pages JULIE GUYOT Les Insoumis de l\u2019Empire.Le refus de la domination coloniale au Bas-Canada et en Irlande Québec, Éditions du Septentrion, 2016, 232 pages Votre date d\u2019échéance est indiquée sur votre feuillet d\u2019adressage Prévenez le coût ! 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Fernand Allard Patrick Allen \u2020 François-Albert Angers \u2020 Gaston-A.Archambault \u2020 Jean-Paul Auclair \u2020 Paul Banville Yvan Bédard \u2020 Jacqueline Claire Binette Henri Blanc Gilles Blondeau Charles Eugène Blier David Boardman Marcelle Brisson Henri Brun Jacques Cardinal Jean-Paul Champagne Jean-Charles Claveau Roch Cloutier Robert Comeau Normand Cossette George Coulombe Louis-J.Coulombe Gérard Deguire André Dubuc Bob Dufour Yves Duhaime Harold Dumoulin Marcel Fafard Nicole Forest Raymond Gagnier Léopold Gagnon Romain Gaudreault Henri-F.Gautrin \u2020 Claude Ghanimé Paul Grenier \u2020 Michel Grimard Henri Joli-Cœur Marc Labelle Isabelle Lamarche Lucie Lafortune \u2020 Anna Lagacé-Normand \u2020 Denis Lazure \u2020 Isabelle Le Breton Richard Leclerc Jacques Libersan Clément Martel Yvon Martineau \u2020 Marcel Masse \u2020 Roger Masson Daniel Miroux Louis Morache Rosaire Morin \u2020 Reginald O\u2019Donnell Gilbert Paquette Jacques Parizeau \u2020 Hubert Payne Fernand Potvin Arthur Prévost \u2020 Ghislaine Raymond-Roy René Ricard René Richard \u2020 Dominique Richard \u2020 Jacques Rivest Jean-Denis Robillard Ginette Simard Michel Taillefer Claudette Thériault Serge Therrien Marcel Trottier \u2020 Réal Trudel Denis Vaugeois Claude-P.Vigeant Madeleine Voora C l u B d e s 1 0 0 a s s o C i é s 1 0 0 0 $ à 1 4 9 9 $ m e m B r e s B i e n F a i t e u r s d e 1 5 0 0 $ à 4 9 9 9 $ Robert Ascah André Baillargeon Jean-François Barbe Luc Bertrand Antoinette Brassard Charles Castonguay Bernard Courteau Guy Cormier Richard Côté Lucia Ferretti Yvon Groulx Marcel Henry Benoît Houde Gérard N Houle Marcel et Hélène Jacob Bryan L\u2019Archevêque Bernard Landry Isabelle Laporte Laurent Mailhot Pauline Marois Michel Moisan Estelle Monette \u2020 Lucie Monette Réjean Néron Gilles Pelletier Réal Pilon Richard Rainville Ivan Roy Paul-Émile Roy Rita Tardif Robert G.Tessier \u2020 André Watier Liberté d\u2019expression L\u2019Action nationale ouvre ses pages à tous ceux et à toutes celles que la question nationale intéresse.Respectueuse de la liberté d\u2019expression, elle admet les différences qui ne compromettent pas l\u2019avenir de la nation.La rédaction assume la responsabilité de tous les titres d\u2019articles, mais les auteurs restent responsables du contenu de leurs textes.Rédaction Un article soumis sans entente préalable peut varier de 1500 à 3000 mots alors que le compte rendu d\u2019un livre compte généralement de 1000 à 1500 mots.Les textes sont reçus par internet.Le texte vulgarisé est la forme d\u2019écriture souhaitée.Index Les articles de la revue sont répertoriés et indexés dans « L\u2019index des périodiques canadiens » (1948-2002), dans « Périodex » depuis 1984, dans « Repères » publié par SDM Inc.et à la Bibliothèque nationale du Québec depuis 1985.Les numéros de L\u2019Action française (1917-1929) et de L\u2019Action nationale jusqu\u2019à 2005 sont numérisés et accessibles dans le site de la BAnQ.Reproduction La traduction et la reproduction des textes publiés dans L\u2019Action nationale sont autorisées à condition que la source soit mentionnée.Mise en page Sylvain Deschênes Impression Marquis imprimeur mai-juin 2009 vol.XCIX no 1 L\u2019Action 143 ARTICLES Président Denis Monière Vice-président Christian Gagnon Secrétaire Michel Sarra-Bournet Trésorier Robert Ladouceur Conseillers Isabelle Le Breton Anne-Michèle Meggs Simon-Pierre Savard-Tremblay Ex Officio Robert Laplante Membres Djemila Benhabib André Binette Mathieu Bock-Côté Robert Comeau Charles-Philippe Courtois Myriam D\u2019Arcy Catherine Fournier Henri Laberge Tania Longpré Jacques Martin Danic Parenteau Mélissa Pilon Guillaume Rousseau Patrick Sabourin Pierre-Paul Sénéchal Pierre Serré Gilles Toupin Membres honoraires Christiane Bérubé, Nicole Boudreau, Guy Bouthillier, Jacques Brousseau, Hélène Chénier, Lucia Ferretti, Yvon Groulx, Léo Jacques, Delmas Lévesque, Yves Michaud, Pierre Noreau, Roméo Paquette, Hélène Pelletier-Baillargeon Membres émérites René Blanchard, Jean-Charles Claveau, Jacques-Yvan Morin, Paul-Émile Roy Mission La Ligue d\u2019action nationale est l\u2019éditrice de la revue L\u2019Action nationale.Sa mission est d\u2019être un carrefour souverainiste où se débattent les aspirations de la nation québécoise comme collectivité de langue française suivant une tradition de réflexion critique, d\u2019indépendance et d\u2019engagement, à partir des situations d\u2019actualité qui renvoient aux enjeux fondamentaux de notre avenir collectif.LA LIGUE D\u2019ACTION NATIONALE Tarifs 2016 L\u2019Action nationale 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514 845-8533 sans frais, 1 866 845-8533 Pour nous joindre par courriel : revue@action-nationale.qc.ca www.action-nationale.qc.ca Envoi de Poste-Publications\u2013Enregistrement N ° 09113 ISSN-0001-7469 Dépôt légal : Bibliothèque nationale du Québec Périodicité : 10 numéros par an L\u2019Action nationale est membre de la SODEP www.sodep.qc.ca 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