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Titre :
L'action nationale
Éditeur :
  • Montréal :Ligue d'action nationale,1933-
Contenu spécifique :
Septembre
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseurs :
  • Action canadienne-française, ,
  • Tradition et progrès,
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L'action nationale, 2016-09, Collections de BAnQ.

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[" 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514 845-8533 Numéro sans frais : 1 866 845-8533 revue@action-nationale.qc.ca www.action-nationale.qc.ca Directeur : Robert Laplante Directeur adjoint : Sylvain Deschênes Comité de rédaction : Mathieu Bock-Côté, sociologue et chroniqueur ; Sylvain Deschênes ; Lucia Ferretti, professeure (UQTR) ; Lise Lebrun, animatrice communautaire ; Sylvie Ménard, Centre d\u2019histoire des régulations sociales (UQAM) ; Denis Monière, professeur (Université de Montréal) ; Michel Rioux, journaliste ; Pierre Serré, chercheur.Membres du jury du prix André-Laurendeau : Martin Pâquet (Université Laval), Christian Rioux (correspondant du Devoir à Paris) Membres du jury du prix Richard-Arès : Lucille Beaudry (science politique, UQAM) ; Robert Comeau (histoire, UQAM) ; Simon Langlois (sociologie, Université Laval).Animation du séminaire de lecture : Mathieu Bock-Côté L\u2019Action POUR LE TEXTE ET LE CONTEXTE ENCOURAGER LA ISCUSSION Éditorial One nation one pipeline - Robert Laplante 4 Articles L\u2019affaire Boulangerie Maxie\u2019s et la « fatigue culturelle » du Québec - Éric Poirier 13 Les « francophiles » du Canada anglais selon le ministre Jean-Marc Fournier - Michel Paillé 21 Quelles langues parlerons -nous en 2030 ?- Hanne Leth Andersen, Lars Damkjær et André Gaulin 27 Au pays fantôme de Jack Kerouac - Simon Couillard 38 Pourquoi il faut clarifier le sens de la nation - Denis Monière 75 Dossier ÉTATS GÉNÉRAUX SUR LES COMMÉMORATIONS HISTORIQUES Un évènement structurant pour le Québec ! - Martine Desjardins 82 La mémoire de la guerre 1914-1918 au Québec - Mourad Djebabla (PhD) 86 La commémoration du fait religieux au Québec : une mémoire blessée ?- Maxime H.Couture, Martin Lagacé et Francis Denis 91 Se souvenir à l\u2019heure des commémorations négatives - Mathieu Bock-Côté 96 Lire Lire les essais 107 Livres reçus 132 SOMMAIRE 4 Éditorial Robert Laplante One nation one pipeline Pendant que la province de Québec tourne chaque jour davantage à la bourgade asphyxiante, le plus meilleur pays du monde avance ses pions.Occupés à débattre des vertus des patates en poudre pour la gastronomie dans les centres d\u2019accueil et à méditer les propos du savant docteur sur la conformité du lavage à la débarbouillette aux plus hauts standards de la médecine version libérale, les Québécois continuent de se faire enfirouaper dans l\u2019indigence intellectuelle de la régression provinciale.Le projet de pipeline devient de moins en moins une hypothèse.Le Canada s\u2019organise.Et il s\u2019organise comme il l\u2019a toujours fait : en comptant sur une élite d\u2019intermédiaires disposés à livrer la province à bon marché.C\u2019est ainsi que dans la torpeur de l\u2019été nous avons appris que l\u2019Office national de l\u2019énergie a pris ses aises avec la vérité et qu\u2019il a dû reconnaitre avoir discuté pétrole avec Jean Charest, ce grand ami du Québec.C\u2019est ainsi que nous avons eu droit également aux premières manœuvres des Québécois de service que TransCanada PipeLines a mobilisé pour prendre les devants de la parade de relations publiques.Et c\u2019est sans compter les notables de chambres de commerce et autres grands thuriféraires du pragmatisme d\u2019affaires qui pontifient sur les retombées économiques.Le pipeline va finir par devenir une vraie réponse aux besoins du Québec\u2026 5 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 L\u2019offensive idéologique va s\u2019intensifier.Avec l\u2019arrivée de Rachel Notley à la tête du gouvernement albertain, le projet de pipeline d\u2019Énergie Est a changé de registre.Pour reprendre une image qui a déjà fait son effet en nos chaumières, la dame de l\u2019Ouest a choisi de « faire du judo » avec les oppositions.Elle a entrepris de verdir le désastre avec un Plan qui manipule des données complexes pour mieux minimiser l\u2019impact global sur le climat de l\u2019augmentation qu\u2019elle souhaite et approuve des volumes d\u2019extraction du pétrole sale.Et elle a du succès.Ottawa s\u2019arrange bien d\u2019une version de gauche bénie par quelques grandes fondations et des groupes écologistes « raisonnables ».L\u2019épithète « responsable » est désormais indissociable des déclarations sur le processus d\u2019évaluation environnementale, des discours de Mr.Selfie lui-même et de sa ministre.Dans une entrevue accordée à un magazine canadian pour consommation provinciale, la madame Notley n\u2019a pas manqué de propos lénifiants pour faire semblant de prendre les choses au sérieux en ce qui concerne les résistances québécoises.Elle est ouverte au dialogue, elle reconnait que l\u2019Alberta a sa part à faire dans la lutte aux changements climatiques, bref, elle est toute vertu.Mais c\u2019est pour mieux affirmer que l\u2019Alberta doit continuer de viser à exploiter plus et que pour le faire avec de meilleurs profits il faut des pipelines pour exporter.Tout cela avec le sourire et une courtoisie exquise.La politesse canadian a tout de même des limites : « Il faut fonctionner comme un pays, une nation, si on veut avoir du succès » (L\u2019Actualité, septembre 2016 p.15) Que les Québécois se le tiennent pour dit : il y a une nation au Canada et l\u2019intérêt national doit primer sur les humeurs régionales.Le projet Énergie Est est un projet de nation building pour mieux consolider l\u2019économie extractiviste canadian.Peu importe que ce modèle économique sape les 6 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 bases économiques du Québec, qu\u2019il le déporte à la marge de ce qui constitue son meilleur atout dans la transition écologique mondiale \u2013 le fait que près de la moitié de l\u2019énergie qu\u2019il produit et consomme soit renouvelable \u2013 que le projet de pipeline menace l\u2019eau de la vallée du Saint-Laurent, etc.Rachel Notley ferme toutes les portes.Y compris celles que pourraient pointer les pragmatiques prêts à consentir au risque moyennant des redevances compensatoires : « Il faut éviter de multiplier les barrières et les obstacles entre les provinces ».Le modèle classique canadian va néanmoins continuer de s\u2019appliquer et « [les] entreprises proposent des avantages financiers aux municipalités traversées par un oléoduc », comme dans toute bonne gestion coloniale paternaliste.Énergie Est est un rendez-vous pour le Québec.Un rendez-vous national aussi bien qu\u2019écologique et économique.Le fédéralisme pétrolifère qu\u2019il sert et incarne va tenir la province dans un étau.Soumis aux pressions du grand capital pétrolier et assujetti à un régime politique qui considère d\u2019ores et déjà comme un particularisme inoffensif, le Québec est appelé à subir les conséquences les plus néfastes des choix « nationaux » faits au nom d\u2019une communauté de destin qui lui est imposée au nom de la grandeur d\u2019un pays qui l\u2019oblitère.Après la négation culturelle et l\u2019enfermement électoral qui l\u2019ont minorisé à jamais dans le régime, le projet Énergie Est vise à dépouiller le peuple québécois de tout contrôle et pouvoir sur son territoire.Aux yeux d\u2019Ottawa et du capital pétrolier, nous ne sommes que des locataires tolérés dans la maison que nous occupons.À l\u2019heure où les débats font rage à propos de la loi sur les hydrocarbures (loi 106), il ne faut pas négliger de faire tous les liens.Il ne suffira pas de dénoncer le caractère brouillon et laxiste du projet Arcand.Il faut bien comprendre que ses 7 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 imprécisions ne servent qu\u2019à masquer le consentement déjà implicitement donné par le gouvernement Couillard au projet d\u2019Énergie Est et son adhésion inconditionnelle au fédéralisme pétrolifère.Pas étonnant que Rachel Notley déclare que : « C\u2019est facile de travailler avec le premier ministre Philippe Couillard ».Pendant qu\u2019à Québec on se chamaille pour savoir à combien de mètres des habitations il faut laisser besogner les foreuses, à Calgary comme à Ottawa c\u2019est tout le territoire du Québec qu\u2019on s\u2019affaire à soustraire au pouvoir de notre peuple et de son Assemblée nationale.Un p\u2019tit débat sur l\u2019aide médicale à mourir avec ça ?q En vente pour un temps limité à 15 $ chacun, expédition et taxe comprises à la boutique internet, par la poste ou par téléphone.Nos coordonnées à la in de ce numéro.1997-2002 2003-2012 Les éditoriaux de Robert Laplante ont été regroupés dans deux recueils commanditaire des soupers-conférences de L\u2019Action nationale 807, chemin de la Rivière Nord Saint-Eustache Tél.: 450 491-3997 \u2013 Téléc.: 450 491-6339 www.vignobleriviereduchene.ca Christian Rioux, correspondant du Devoir à Paris, sera l\u2019orateur invité au souper-conférence 2016 de L\u2019Action nationale au Lion d\u2019Or le 21 octobre.Notre souper annuel est l\u2019occasion de faire le bilan de l\u2019année et de tirer des plans pour l\u2019avenir.Pour 125 $, il offre un repas préparé par le Petit Extra, le vin de notre commanditaire, une soirée mémorable et un reçu fiscal de 75 $.Achats des billets par la poste, par internet et par téléphone (voir p.144). www.fondaction.com DONNER DU SENS À L\u2019ARGENT Fondaction est une institution ?nancière québécoise innovante.Par la collecte d\u2019épargne-retraite et l\u2019investissement dans les entreprises d\u2019ici, Fondaction participe à la création d\u2019une économie plus performante, plus équitable et plus verte.PubFondaction-ActionNationale2015_PubFondaction-ActionNationale2012 2015-03-20 13:24 Page1 11 Articles Éric Poirier* L\u2019affaire Boulangerie Maxie\u2019s et la « fatigue culturelle » du Québec Le 12 avril 2016, la Cour supérieure confirmait, dans un jugement passé complètement inaperçu, la décision qu\u2019avait rendue la Cour du Québec en janvier 2015 dans l\u2019affaire Boulangerie Maxie\u2019s.Onze petits commerçants de la région de Montréal, reconnus coupables d\u2019infractions à la Charte de la langue française, revenaient à la charge avec des arguments bien connus : leur affichage commercial bilingue ou unilingue anglais ne respectait pas la règle de la nette prédominance du français, mais les accusations à leur endroit devaient tomber puisque les dispositions de la loi 101, présentées comme contraires aux droits protégés par les chartes canadienne et québécoise des droits, seraient inconstitutionnelles.Déboutés en Cour supérieure, leur procureur portait la cause en appel.Le 3 juin 2016, le plus haut tribunal québécois accueillait la requête pour permission d\u2019en appeler.Pour la troisième fois depuis l\u2019adoption de la loi 101 en 1977, la Cour d\u2019appel se prononcera sur la constitutionnalité des règles encadrant la langue de l\u2019affichage au Québec.Évidemment, l\u2019affaire Boulangerie Maxie\u2019s fait mentir Camille Laurin, ministre d\u2019État au Développement * Avocat et doctorant en droit.Il s\u2019exprime ici à titre personnel. 12 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 culturel dans le gouvernement de René Lévesque et père de la loi 101, qui entendait doter le Québec d\u2019un instrument devant clore le débat sur le statut du français.En ce sens, la réouverture du dossier de l\u2019affichage est l\u2019occasion d\u2019en proposer une lecture à la lumière de la thèse défendue par Hubert Aquin dans « La fatigue culturelle du Canada français » parue en 1962 dans la revue Liberté.L\u2019intellectuel verrait d\u2019abord dans cette affaire l\u2019expression concrète d\u2019une attaque menée contre ce qu\u2019il appelait la « culture globale » du Québec.L\u2019abolition de la culture globale du Québec En 1977, la loi 101 manifestait de façon éclatante le caractère « global » de la culture québécoise.Dorénavant, l\u2019État du Québec serait un État de langue française ; les Québécois pourraient, grâce à cette langue et sans qu\u2019il n\u2019ait besoin d\u2019en maîtriser une seconde, participer à toutes les affaires de la cité et saisir toutes les chances que leur offre la société québécoise.D\u2019une certaine façon, le Québec prenait la place qui lui revient et engageait un dialogue d\u2019égal à égal avec les autres nations.Ainsi, la langue (ou la culture) n\u2019était pas, comme l\u2019écrivait Aquin à juste titre, « que l\u2019aspect artistique et cognitif d\u2019un groupe », ou l\u2019aspect « divertissant ».Avec la loi 101, le français devenait la langue dans laquelle s\u2019exprimerait le pouvoir au Québec.Dans « La fatigue culturelle du Canada français », Aquin affirmait que, du point de vue d\u2019Ottawa, « les manifestations globales » de la culture québécoise menacent l\u2019ordre établi.Selon l\u2019auteur, cherchant à être seul à exprimer la « globalité », le pouvoir central devait briser toute prétention « globalisante » de la culture québécoise, comme constituant une remise en cause du lien politique unissant le Québec au Canada.Pour Aquin : 13 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 Seule l\u2019abolition de la culture globale canadienne-fran- çaise peut causer l\u2019euphorie fonctionnelle au sein de la Confédération et permettre à celle-ci de se développer « normalement » comme un pouvoir central au-dessus de dix provinces administratives et non plus de deux cultures globalisantes.Un coup en ce sens viendrait en 1982.Avec l\u2019adoption en 1975 de la Charte québécoise des droits et libertés, le Québec s\u2019inscrivait, à sa façon, dans le mouvement universel en faveur des droits de l\u2019homme.Deux ans plus tard, Camille Laurin était d\u2019avis que la loi 101 créait des droits linguistiques fondamentaux destinés à « compléter » les autres droits fondamentaux préalablement codifiés dans la Charte québécoise des droits.Les deux lois devaient donc, dans l\u2019interprétation, être conciliées ; objectif qui devait être facilité par le nombre limité de dispositions de la Charte québécoise des droits possédant un caractère supralégislatif, et donc hiérarchiquement supérieur à celles de la loi 101.Même que le 26 mars 1982, quelques semaines avant l\u2019entrée en vigueur de la Charte canadienne, la Cour supérieure confirmait la validité des dispositions de la loi 101 exigeant généralement l\u2019usage exclusif du français dans l\u2019affichage.Cette décision était l\u2019expression de l\u2019harmonie existant entre la Charte linguistique et la Charte québécoise des droits.En 1982, l\u2019entrée en vigueur de la Charte canadienne, malgré l\u2019opposition du Québec, bouleversait le paysage.Dorénavant, les droits fondamentaux allaient trouver leur source dans un document enchâssé dans la Constitution canadienne, applicable en principe uniformément d\u2019un océan à l\u2019autre et interprété ultimement par les juges de la Cour suprême nommés unilatéralement par le pouvoir central.La Charte québécoise des droits perdait alors son autonomie et devenait le relais de l\u2019interprétation donnée aux 14 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 droits prévus dans le document constitutionnel canadien.Dans une perspective aquinienne, 1982 est l\u2019expression de la volonté de briser le caractère « global » de la culture québécoise, de « déréaliser » et d\u2019« écraser dialectiquement » le Québec.Conséquence de l\u2019entrée en vigueur de la Charte canadienne, celui-ci ne pourrait plus participer par lui- même au mouvement universel en faveur des droits de l\u2019homme.Il était « régionalisé » ou « provincialisé ».En 1988, le procureur général du Québec se présentait devant la Cour suprême pour défendre la loi 101.Même si elle faisait consensus, cette loi, qui marquait l\u2019arrivée à maturité de la politique linguistique québécoise, qui était le fruit de plusieurs commissions d\u2019enquête, de consultations sans précédent dans l\u2019histoire du Québec et d\u2019un débat démocratique auquel tous les citoyens avaient été conviés, cette loi, le Québec devait maintenant la défendre devant les neufs magistrats siégeant à Ottawa.Dans l\u2019arrêt Ford, confirmant le jugement de la Cour d\u2019appel du Québec, la Cour suprême invalidait les dispositions de la loi 101 qui exigeaient généralement l\u2019usage exclusif du français dans l\u2019affichage commercial.Celles-ci étaient jugées contraires aux chartes des droits, telles qu\u2019interprétées depuis 1982.La Cour suprême ajoutait toutefois que la nette prédominance du français pourrait se justifier au regard de ces chartes.Constatant les modifications apportées à la loi 101, alors que le législateur québécois y intégrait cette suggestion, en partie en 1988, puis complètement en 1993, Aquin y verrait la confirmation d\u2019un Québec « fonctionnarisé ».La fonctionnarisation du Québec Hubert Aquin proposerait l\u2019analyse suivante : pour le Québec « fonctionnarisé », la loi 101 se voyait renforcée par l\u2019intégration de la nette prédominance.Car dans sa nouvelle 15 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 mouture, la politique linguistique québécoise se voyait « acceptée » par le pouvoir central.« Le Canada français, depuis qu\u2019il est encadré par une structure qu\u2019il n\u2019invente pas », de dire Aquin, « ne connaît pas d\u2019autre responsabilité, ni d\u2019autre inconvénient que ceux qui sont inhérents à la subordination de toute fonction à un organisme ».Employé « par de grands patrons inébranlables et justes », le Québec pouvait se réjouir de la nette prédominance, un concept suggéré par la Cour suprême, qui prouvait, selon les mots de l\u2019auteur, « qu\u2019il ne tient qu\u2019à nous de nous faire valoir » auprès du pouvoir central.Dans cette logique, dira Aquin, il n\u2019y a pas d\u2019autre destin pour les Québécois que celui de « justifier leur existence », de chercher la reconnaissance du pouvoir central.Le « Canada français, fonctionnaire collectif, ne fait pas d\u2019histoire et n\u2019en veut pas avec ses patrons », d\u2019ajouter Aquin.Selon ce dernier, la nette prédominance, finalement acceptée au Québec, ne serait qu\u2019une illustration de sa subordination qui s\u2019exprimerait comme celle d\u2019un fonctionnaire acceptant ses fonctions.Fini donc les prétentions « globalisantes » de la culture du Québec, pour reprendre les mots d\u2019Aquin.Le projet québécois passerait de la volonté d\u2019être à celui de devenir « indispensables à la destinée de l\u2019Autre ».Pour l\u2019auteur, « l\u2019existence du groupe canadien-français ne peut se justifier que si, demeurant greffé à sa majorité anglophone, celle-ci en arrive à ne plus pouvoir se passer de celui-là ».Désormais, avec l\u2019intégration dans la loi 101 d\u2019une version adaptée au Québec du bilinguisme canadien, Aquin affirmerait que le « Canada français » détient un rôle « dans une histoire dont il ne serait jamais l\u2019auteur ».Mais une histoire rassurante et apaisante ; le Québec n\u2019aurait pas à en assumer les possibles travers.« L\u2019Histoire étant évidemment dévolue au peuple canadien-anglais, il ne nous resterait qu\u2019à la prendre comme on prend un train », de rappeler Aquin.La loi 101 pourrait devenir une grande loi canadienne. 16 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 Puis dans ce rôle de « fonctionnaire », c\u2019est, selon Aquin, « l\u2019État fédéral qui nous protège contre nous-mêmes ».En 2001, lorsqu\u2019on contestait pour une deuxième fois la validité des dispositions de la loi 101 sur l\u2019affichage commercial (en l\u2019occurrence l\u2019exigence de la nette prédominance), la Cour d\u2019appel confirmait, dans l\u2019arrêt Entreprises W.F.H., qu\u2019il revient aux commerçants qui préfèrent le simple bilinguisme à la nette prédominance de prouver que cette dernière mesure ne se justifie plus comme elle se justifiait aux yeux de la Cour suprême en 1988.Grâce à l\u2019arrêt Ford, le fardeau de preuve reposait désormais sur les commerçants fautifs.Québec n\u2019avait donc plus besoin de voler au secours de la loi 101 ; un arrêt de la Cour suprême s\u2019en chargerait.Comme l\u2019écrivait Aquin, en tant que « fonctionnaire », le Québec « jouit de tous les avantages de la fonction (salaire, honneurs, sécurité, promotion) ».Seul bémol : le débat pouvait reprendre, obligeant les Québécois à constamment revenir « justifier leur existence ».Un tel climat ne pourrait qu\u2019entretenir la « fatigue culturelle » du Québec telle que la pressentait Aquin.La fatigue culturelle du Québec Ce qui nous ramène à l\u2019affaire Boulangerie Maxie\u2019s.Même s\u2019il pouvait à nouveau se rabattre sur l\u2019arrêt Ford pour justifier la nette prédominance, le procureur général du Québec n\u2019en tenait pas moins « le mauvais rôle », comme le rappellerait Aquin.Car tout le débat reposait sur une admission : les dispositions en cause de la loi 101 constitueraient une violation des droits protégés par les chartes canadienne et québécoise des droits.Il s\u2019agissait alors pour les tribunaux de vérifier si la nette prédominance demeurait une entorse qui se justifie.Le Québec apparaissait dès lors comme la province canadienne qui brime les droits et libertés enchâssés dans la 17 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 Constitution du pays tel qu\u2019ils sont interprétés par la Cour suprême, en violation avec le projet que le Canada s\u2019est donné en 1982.Faisant cavalier seul, le Québec serait, aux yeux du Canada, ainsi que l\u2019indiquerait Aquin, comme « un empêchement, un boulet de canon, une force d\u2019inertie qui brise continuellement les grands élans de la majorité dynamique par ses revendications et sa susceptibilité ».D\u2019ailleurs, la décision de la Cour du Québec regorge de témoignages de commerçants fautifs, défenseurs autopro- clamés de la communauté anglo-québécoise, affirmant se sentir comme des « citoyens de seconde zone », « vivant dans la peur », « discriminés », « humiliés, diminués et marginalisés » sous la loi 101 (traduction libre).En voulant faire du Québec un État de langue française, les Québécois apparaissaient, en quelque sorte, comme des bourreaux.Comme soulignait Aquin, ceux-ci se poseraient la question : ne vaudrait-il pas mieux abandonner le projet, « fatigués à la seule pensée qu\u2019il faudrait faire un effort pour exister en dehors du système d\u2019acceptation et de grandeur » imposé par le pouvoir central ?Devant la Cour du Québec, le procureur général du Québec prenait les devants et présentait une preuve de la fragilité du français.Selon son témoin expert, les données récentes démontreraient que « le français comme langue d\u2019usage poursuit sa trajectoire vers un statut de langue minoritaire » sur l\u2019île de Montréal (traduction libre).Sa conclusion était sans ambiguïté : « la population francophone du Québec déclinera inévitablement » (traduction libre).Au terme du débat, la validité constitutionnelle de la nette prédominance était confirmée.La preuve n\u2019indiquait pas que la situation du français au Québec s\u2019était améliorée au point où les dispositions en cause de la loi 101 ne se justifiaient plus.C\u2019était donc la fragilité du français qui en permettait le maintien. 18 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 Évidemment, la loi 101 ne se résume pas à ses dispositions sur l\u2019affichage.Il faut néanmoins reconnaître l\u2019importance des questions posées dans l\u2019affaire Boulangerie Maxie\u2019s du fait qu\u2019elles se posent à chaque décennie depuis l\u2019adoption de la loi 101 en 1977.Si la Cour d\u2019appel confirmait le jugement de la Cour supérieure en se fondant sur la fragilité du français, c\u2019est le déclin, plutôt que la volonté d\u2019être, qui pourrait apparaître comme le moteur de la politique linguistique québécoise.Puis, avec le déclin vient la fatigue.La répétition des mêmes contestations vis-à-vis de la loi 101, des mêmes justifications, pourrait, selon les termes employés par Aquin, alimenter « un peuple blasé qui ne croit ni en lui ni en rien ».Avec la fragilité érigée en projet de société, ne serait-il pas « beaucoup plus reposant de cesser d\u2019exister », comme l\u2019écrivait Aquin ?Pour ce dernier, la « culture canadienne-française offre tous les symptômes d\u2019une fatigue extrême : elle aspire à la fois à la force et au repos, à l\u2019intensité existentielle et au suicide, à l\u2019indépendance et à la dépendance ».Le jugement du 12 avril dernier est, rappelons-le, passé complètement inaperçu.Les Québécois ne se soucient peut-être plus du statut de leur langue comme ils s\u2019en souciaient au moment de l\u2019adoption de la loi 101.Même que les jugements de la Cour du Québec et de la Cour supérieure n\u2019ont été publiés qu\u2019en anglais.Dans un État où la langue officielle demeure le français, mais où les jugements traitant du statut de cette langue ne sont publiés qu\u2019en anglais, Aquin ne manquerait pas d\u2019y voir un signe de fatigue culturelle.« [L] » auto-punition, le masochisme, l\u2019auto-dévaluation, la « dépression », le manque d\u2019enthousiasme et de vigueur », voilà de quelles façons s\u2019exprime cette fatigue selon l\u2019intellectuel.Peut-être y ajouterait-il aujourd\u2019hui « l\u2019indifférence ».Peut-on sortir de cette fatigue ?Aquin n\u2019en doutait pas : « Un jour, nous sortirons de cette lutte, vainqueurs ou vaincus.» Cela sonne comme un possible ou une condamnation.q 19 Articles Michel Paillé* Les « francophiles » du Canada anglais selon le ministre Jean-Marc Fournier** Comme ministre québécois responsable de la Francophonie canadienne, M.Jean-Marc Fournier a affirmé qu\u2019en excluant le Québec, le Canada anglais compte « 2,6 millions de francophones et francophiles1 ».L\u2019affirmation est faite sans ambages, cinq fois plutôt qu\u2019une, dans un article de moins de 600 mots ! Pour ce qui est d\u2019abord des francophones recensés au Canada anglais en 2011, il s\u2019agit du nombre de personnes de langue maternelle française.Au dernier recensement, Statistique Canada en a dénombré 1 008 000.Quant aux soi-disant francophiles, M.Fournier les a définis par le nombre de personnes sachant parler le français parmi toutes celles qui ne sont pas de langue maternelle française.Ainsi, en ne considérant que les personnes de langue maternelle anglaise et de langues maternelles tierces, on a recensé 1 638 000 francophiles en 2011.1 Jean-Marc Fournier, «?Une autre vision de la francophonie canadienne?», Le Devoir, 8 octobre 2015.* Démographe, Québec.** Une première version de ce texte a été publiée dans le Huffington Post Québec, le 11 décembre 2015. 20 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 L\u2019addition donne donc un total de 2 646 000 francophones et francophiles, chiffre que M.Fournier pouvait arrondir à 2,6 millions de personnes en 2011 dans l\u2019ensemble du Canada anglais2.Une équivalence indue Mais peut-on vraiment considérer comme francophile quiconque se déclare capable de parler le français ?Pour répondre, retournons à la source des données.La question posée dans les recensements canadiens se lit comme suit : « Cette personne connaît-elle assez bien le français ou l\u2019anglais pour soutenir une conversation3 ?» Les seules réponses possibles sont les suivantes : « Français seulement ; Anglais seulement ; Français et anglais ; Ni français ni anglais ».Face à un tel choix, le répondant doit faire une évaluation de sa compétence dans le genre « tout ou rien » : ou bien il s\u2019estime apte à soutenir « assez bien » une conversation, ou bien il se considère comme incapable de le faire.Son habileté, même grossièrement estimée (« excellente, très bien, un peu, pas du tout »), n\u2019est tout simplement pas prise en compte.Globalement, il y a exagération dans les réponses données, car lorsque Statistique Canada a testé une question plus exigeante \u2013 en précisant que la conversation devait être « assez longue sur divers sujets » \u2013, les réponses affirmatives se sont effondrées.2 Tous ces nombres sont obtenus en soustrayant les données concernant le Québec de celles de l\u2019ensemble du Canada.Calculs effectués d\u2019après Statistique Canada, Tableau thématique, no 98-314-XCB2011028 au catalogue.3 http://www23.statcan.gc.ca/imdb/p3Instr_f.pl?Function=assembleInst r&lang=en&Item_Id=115113 21 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 De plus, prétendre pouvoir converser dans l\u2019une des deux langues officielles du pays ne révèle rien sur l\u2019usage qu\u2019on en fait.S\u2019il suffit de connaître le français hors Québec pour être vu comme un francophile par M.Fournier, il s\u2019ensuit que tout Québécois qui connaît l\u2019anglais devrait être considéré « anglophile ».Pour fin de comparaison, voyons combien ils étaient en 2011.Les « anglophiles » du Québec En procédant de la même manière à partir du même recensement, le Québec aurait compté 3 701 000 anglophones ou anglophiles en 2011.Cet effectif peut s\u2019arrondir à 3,7 millions de personnes.D\u2019emblée, constatons que ces Québécois anglophones ou anglophiles surpassent de plus d\u2019un million de personnes (soit 40 % plus nombreux), leurs jumeaux francophones et francophiles du Canada anglais.Bien que ces jumeaux soient identiques dans leur conception, ils n\u2019ont manifestement pas le même poids ! En effet, tandis que francophones et francophiles du Canada anglais ne comptent que pour 10,5 % de la population canadienne hors Québec4, les anglophones et anglophiles du Québec forment près de la moitié de la population québécoise avec 47,4 %.La nette supériorité de l\u2019« anglophilie » québécoise sur la « francophilie » du Canada anglais ne devrait étonner personne, car elle est principalement due au bilinguisme fort répandu au sein de la majorité francophone du Québec5.Que les anglo- 4 En 2011, le Canada anglais comptait 25,3 millions d\u2019habitants.5 Michel Paillé, «?L\u2019anglais au Québec?: Un gros mensonge encore tenace après 35 ans de loi 101 », Huffington Post Québec, 18 octobre 2012. 22 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 philes du Québec, au nombre de 3 053 000 personnes, soient presque 5 fois plus nombreux que les 648 000 Québécois de langue maternelle anglaise n\u2019a rien d\u2019étonnant.Voilà pour les données démographiques.Mais qu\u2019en est-il des comportements linguistiques de ces deux « tourtereaux canadiens » prétendument amoureux de la langue de l\u2019autre ?Des comportements bien différents On ne compte plus les témoignages racontant la propension de nombreux Québécois francophones n\u2019hésitant pas à s\u2019exprimer en anglais sans y être obligés.Outre qu\u2019ils entament souvent la conversation en anglais, certains sont même plus fiers de montrer leur aptitude à parler l\u2019anglais que de s\u2019exprimer correctement dans leur langue maternelle.Christian Dufour a consacré tout un livre à cette question6.Nous joignons des extraits d\u2019un courriel de Cassandra T., une Ontarienne qui voudrait bien parler le français à Montréal7.Bonjour M.Paillé, Je suis tout à fait d\u2019accord qu\u2019il est essentiel que les immigrants en arrivant au Québec parlent le français.Cependant je voudrais vous informer de quelque chose.Moi, j\u2019habite à Montréal, et je sais qu\u2019il y a beaucoup de gens qui parlent anglais (surtout des immigrants), et le chiffre continue d\u2019augmenter.En effet, je viens d\u2019Ontario et quand je suis arrivée en Janvier, on dirait que je ne parlais presque aucun français.Mais je voulais apprendre la langue.Je me suis inscrite tout de suite dans un cours au CÉGEP, et j\u2019étudiais 6 Christian Dufour, Les Québécois et l\u2019anglais.Le retour du mouton, Montréal, Les éditeurs réunis, 2008, 149 pages.7 On trouvera la version intégrale de ce courriel sur mon site Internet : http://michelpaille.com 23 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 quand j\u2019avais le temps.Mais, ce qui était tellement embêtant était que personne ne voulait me parler en français.Quand je posais de questions à n\u2019importe qui sur les rues, ils me répondaient en anglais à cause de mon accent.Je connais des immigrants qui ne parle même pas l\u2019anglais, et les gens vont leur parler en anglais.Les Québécois se plaignent tout le temps que les anglophones viennent à Montréal et qu\u2019ils n\u2019apprennent pas le français pourtant personne ne nous parle en français quand on essaie.Dites-moi, comment vous attendez vous que nous apprenions la langue si nous ne pouvons pas pratiquer ?Bonne Journée, Cassandra T.14 septembre 2010 On ne trouvera pas au Canada anglais des milliers d\u2019anglophones à ce point « francophiles », qu\u2019ils feraient couramment usage du français au détriment de l\u2019anglais.Si tel était le cas, on l\u2019aurait su depuis longtemps.Quelques essayistes auraient doublé Christian Dufour pour écrire le même livre.en anglais.Depuis des années, Impératif français ne cesse d\u2019inviter les francophones du Québec à s\u2019exprimer dans leur propre langue.En décembre 2015, cet organisme culturel voué à la promotion du français les incitait à faire leurs achats de Noël chez « les marchands et les entreprises qui les respectent8 ».Y a-t-il à Toronto, Vancouver, Winnipeg ou autres grandes villes du Canada anglais, un quelconque Impératif anglais invitant les francophiles à donner préséance à l\u2019anglais plutôt qu\u2019au français ?Si tel était le cas, ce serait plutôt une blague.8 http://www.imperatif-francais.org/s1-articles/articles-2015/campagne- votons-avec-notre-piastre-le-pere-noel-a-besoin-de-vous/ 24 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 Se battre pour le français Le ministre Jean-Marc Fournier croit-il vraiment que le Canada anglais compte 2,6 millions de personnes qui « se sont battues pour pouvoir étudier en français, travailler en français, vivre en français » ?Ceux qui se sont battus et se battent encore ne sont certes pas des anglophones ayant simplement appris le français.Ce ne sont pas non plus les 319 000 francophones « assimilés » qui se sont battus.Au contraire, en adoptant l\u2019anglais comme langue au foyer, ces 39 % d\u2019assimilés ont transmis l\u2019anglais à leurs enfants et aux générations suivantes.Ce phénomène se poursuit toujours chez les plus jeunes.Ceux qui ont lutté pour vivre en français se trouvent plutôt parmi les 619 000 personnes de langue maternelle française qui parlent encore le français à la maison.Toujours en situation minoritaire, ils craignent que leurs enfants, bien qu\u2019élevés en français, s\u2019« assimilent » graduellement à l\u2019anglais, comme l\u2019ont d\u2019ailleurs déjà fait certains de leurs neveux et nièces.La galéjade du ministre Jean-Marc Fournier a au moins le mérite d\u2019illustrer l\u2019art de la « chosification » : créer un nouveau concept et prétendre qu\u2019il existe au moyen d\u2019un gros chiffre.q 25 Articles Hanne Leth Andersen, Lars Damkjær et André Gaulin* Le cas du Danemark en regard du Québec Quelles langues parlerons-nous en 2030 ?Deux collègues danois, Hanne Leth Andersen et Lars Damkjær, tous deux professeurs de français, ont fait une simulation de l\u2019enseignement des langues pour leur pays à partir des prévisions démographiques de l\u2019ONU (juillet 2015) pour la suite de ce vingt et unième siècle.À quoi ressemblera le monde de demain et, en conséquence, quelles langues doit-on apprendre au Danemark ?* Hanne Leth Andersen, rectrice et professeure à l\u2019Université de Roskilde, est spécialiste de la langue française, de la didactique des langues étrangères et de la pédagogie.Elle a écrit des monographies et un grand nombre d\u2019articles académiques sur les sujets de l\u2019éducation, de la politique linguistique et éducative, surtout au regard des méthodes pédagogiques et de l\u2019avenir des apprentissages des langues étrangères dans le système éducatif.La France lui a remis le titre de « Commandeur » de l\u2019Ordre des Palmes académiques.Lars Damkjær, inspecteur général au Ministère de l\u2019Éducation Nationale, chef de la délégation danoise et chargé de mission auprès des Écoles Européennes.En 2015-16, il est président du Conseil Supérieur des Écoles Européennes.Ex-professeur de français, il fut président de l\u2019Association des professeurs de français du Danemark et ancien inspecteur général de français au niveau collégial.Rédacteur de plusieurs anthologies de littérature francophone, dont une sur la littérature québécoise, le Québec l\u2019a fait membre de l\u2019Ordre des francophones d\u2019Amérique.La France lui a accordé le titre d\u2019Officier dans l\u2019Ordre des Palmes académiques.André Gaulin, historien et essayiste, a notamment été cofondateur du Mouvement Québec français en 1970 et député du Parti québécois 1994-1998 .Entre autres distinctions, il a reçu de la France le titre de « Commandeur » de l\u2019Ordre des Palmes académiques en 2006. 26 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 Quelles réflexions peut-on en dégager pour le Québec ?Voici donc en premier lieu leur texte, suivi d\u2019un commentaire qui s\u2019interroge sur une politique de l\u2019enseignement des langues au Québec en regard des statistiques de l\u2019ONU.* En juillet 2015, les Nations unies ont publié leurs dernières prévisions concernant les tendances démographiques mondiales, ce qui nous donne l\u2019occasion de réfléchir aux langues que nous devrons connaître au Danemark en 2030.L\u2019ONU prévoit une croissance démographique impressionnante en Afrique et dans les pays arabes pour le reste de ce siècle, une croissance démographique en Amérique latine et en Asie jusqu\u2019au milieu du siècle, une stagnation ou un déclin de la population en Europe, et un déclin marqué dans des pays comme la Russie et le Japon.Notre monde actuel compte plusieurs langues parlées par plus de 200 millions de personnes.Les plus importantes sont le chinois, l\u2019hindi, l\u2019espagnol, l\u2019anglais, l\u2019arabe, le portugais et le français.De nombreuses anciennes colonies d\u2019Afrique et d\u2019Asie ont fait de l\u2019anglais, du français ou du portugais leur langue officielle, ou une de leurs langues officielles.Ces langues servent de langue commune et de langue d\u2019enseignement dans ces pays, car ceux-ci comptent généralement plusieurs langues autochtones différentes.En 2030, les principales langues seront donc les suivantes : le chinois et l\u2019hindi resteront des langues importantes, la première comptant un peu plus d\u2019un milliard d\u2019utilisateurs et la seconde, un peu moins d\u2019un milliard.La croissance démographique à laquelle on assiste en Inde renforce l\u2019hindi, ainsi que l\u2019anglais en tant que deuxième langue. 27 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 Les pays arabophones vont connaître une explosion démographique et compteront près d\u2019un demi-milliard d\u2019habitants en 2030.Près de 450 millions de personnes parleront alors l\u2019espagnol, et un peu moins de 400 millions le portugais.Cependant, le changement le plus significatif concernera le français : du fait surtout de la croissance démographique prévue dans les pays francophones d\u2019Afrique, tant au nord qu\u2019au sud du Sahara, cette langue actuellement parlée par environ 250 millions de personnes sera utilisée par plus d\u2019un demi-milliard de personnes dès 2030.La population de plusieurs de ces pays va plus que doubler.Cette tendance se renforcera tout au long du XXIe siècle, entraînant une progression continuelle de l\u2019anglais et du français, mais aussi du portugais.Les quatre langues les plus répandues, à savoir le chinois, l\u2019hindi, l\u2019anglais et le français, compteront alors chacune environ un milliard de locuteurs ; l\u2019arabe, environ 600 millions ; et l\u2019espagnol et le portugais, respectivement un peu plus et un peu moins de 500 millions.Par exemple, vers 2050, le Nigéria, où l\u2019on parle anglais, et la République démocratique du Congo, où l\u2019on parle français, compteront respectivement 400 et 200 millions d\u2019habitants.Néanmoins, il nous faut aussi regarder où ces langues sont parlées : le chinois est parlé dans deux pays, l\u2019hindi en Inde, l\u2019arabe dans près de 20 pays, l\u2019espagnol dans un peu plus d\u2019une vingtaine de pays (essentiellement en Amérique latine), le français dans environ 30 pays (notamment en Afrique et en Afrique du Nord), et l\u2019anglais dans environ 50 pays.L\u2019anglais et le français ont le statut de langue officielle sur cinq ou six continents.Mais à quoi ressembleront les grandes puissances mondiales, comment se répartira le pouvoir politique et écono- 28 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 mique dans les décennies à venir ?Les États-Unis resteront- ils la seule superpuissance mondiale, la Chine aura-t-elle pris le dessus, ou d\u2019autres pays ou régions vont-ils les devancer ?Cette année, deux auteurs, le professeur de l\u2019université de Harvard Joseph Nye et l\u2019homme d\u2019affaires français Jean- Louis Beffa, ont exposé leur point de vue quant aux futures grandes puissances dans leurs ouvrages respectifs, Is the American Century Over ?(Le siècle américain est-il fini ?) et Les clés de la puissance.Joseph Nye est l\u2019inventeur du terme soft power (« puissance douce »), qu\u2019il définit comme la culture, y compris la recherche, les valeurs politiques et la politique étrangère.Les deux auteurs estiment que dans un proche avenir, la Chine est la seule puissance à pouvoir se hisser aux côtés des États-Unis et même les devancer sur le plan économique, mais que la puissance militaire, la « puissance douce » et la capacité d\u2019innovation des États- Unis resteront prééminentes.Ils affirment également que plusieurs autres pays au pouvoir important seront présents sur la scène internationale après 2030, notamment l\u2019Inde et le Brésil.Selon le journal Die Welt, l\u2019Afrique subsa- harienne représente déjà l\u2019un des plus grands marchés d\u2019exportation de l\u2019Allemagne.Dans cette région, le taux de croissance annuel peut atteindre 8 à 10 %.Mais d\u2019autres régions d\u2019Amérique latine et d\u2019Asie, comme l\u2019Indonésie et les Philippines, se distinguent également.Le Japon et l\u2019Europe garderont leur puissance économique, et la « puissance douce » de l\u2019Europe sera aussi importante.Un point fondamental à noter est que l\u2019époque où les États- Unis pouvaient dicter leurs objectifs à la communauté internationale et assister à leur poursuite est révolue.Selon les deux auteurs, un plus haut degré de diplomatie, de coordination et de coopération mondiales s\u2019impose désormais. 29 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 Aucun des grands centres ne dominera plus aussi clairement qu\u2019auparavant.De plus, personne ne peut prédire le type de conflits, les changements climatiques ou les flux de réfugiés, en provenance notamment des environs immédiats de l\u2019Europe \u2013 l\u2019Afrique (du Nord) et le Moyen-Orient \u2013 auxquels nous allons assister ; or, ces éléments influencent les rapports de force, les populations et les pratiques linguistiques.Un nouvel ordre du monde comprenant un grand nombre d\u2019économies importantes, sans superpuissance unique, pourra mettre fin à l\u2019hégémonie actuelle de la langue anglaise.Les langues les plus répandues domineront des mégarégions du fait du renforcement économique de celles- ci et de la conscience de leurs populations d\u2019appartenance à une région : le chinois et l\u2019anglais en Chine et dans d\u2019autres pays asiatiques, l\u2019espagnol et le portugais en Amérique latine, l\u2019anglais et l\u2019espagnol en Amérique du Nord, l\u2019anglais et le français en Afrique, le russe dans la Fédération de Russie, l\u2019arabe, l\u2019anglais et le français au Moyen-Orient et dans les pays arabes.Pour qui vit dans une de ces régions, il sera nécessaire de connaître sa langue principale.Cette tendance se confirme d\u2019ailleurs par le fait que ces langues occupent aussi une place de choix sur internet.La Chine compte aujourd\u2019hui plus d\u2019internautes que les États-Unis.La répartition des langues ainsi que les ressources politiques et économiques sont des critères évidents pour déterminer les langues étrangères que les Danois devraient être à même de parler, mais la proximité géographique joue également un rôle important dans ce choix.Au Danemark, la connaissance de l\u2019allemand est plus utile que la connaissance de l\u2019hindi ou du chinois, bien que ces deux langues soient beaucoup plus usitées à l\u2019échelle mondiale.Actuellement, en Europe, l\u2019allemand est la langue 30 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 maternelle d\u2019environ 90 millions de personnes, le français et l\u2019anglais d\u2019environ 70 millions chacun, l\u2019italien d\u2019un peu plus de 60 millions, et le polonais et l\u2019espagnol d\u2019environ 35 à 40 millions.Toutefois, d\u2019après l\u2019ONU, plusieurs pays dont l\u2019Allemagne, l\u2019Italie, l\u2019Espagne et la Pologne vont connaître un fort déclin démographique en raison de leur taux de natalité peu élevé.A contrario, la population d\u2019autres pays, dont la France, l\u2019Angleterre et la Turquie, va croître.L\u2019immigration pourrait partiellement préserver la population de l\u2019Allemagne.C\u2019est ainsi que les régions européennes anglophone, francophone et germanophone pourront chacune compter sur environ 80 millions d\u2019habitants vers 2050, tandis que les autres régions linguistiques connaîtront un déclin démographique.En vertu du principe de la proximité géographique, l\u2019idéal consiste à apprendre les langues auxquelles on est le plus souvent exposé : les langues voisines, les langues commerciales et les langues des communautés culturelles.L\u2019Union européenne joue un rôle politique crucial pour le Danemark, et le commerce avec l\u2019UE représente plus ou moins 70 pour cent du commerce danois global.Suivent la Chine, la Norvège et les États-Unis, avec un total d\u2019environ 15 pour cent.La proximité historique et culturelle joue elle aussi un certain rôle.Bien qu\u2019en 2015, l\u2019Inde soit le plus grand producteur de films, les Danois regardent davantage de films occidentaux et ont des relations commerciales plus poussées avec les pays dont ils partagent l\u2019histoire, soit les pays européens et les États-Unis.Les trois grandes zones linguistiques \u2013 anglaise, française et allemande \u2013 partagent une culture et une philosophie qui se manifestent essentiellement dans les domaines de la musique, de la littérature, des sciences et de la philosophie, lesquels définissent en bonne partie la culture danoise.Des quatre principales langues qui seront parlées après 2030, le 31 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 chinois, l\u2019hindi, l\u2019anglais et le français, les deux premières sont aussi éloignées de nous sur le plan géographique que linguistique et culturel, tandis que les deux dernières sont utilisées en Europe et dans les régions avoisinantes.La mondialisation croissante obligera les Danois à maîtriser plusieurs langues régionales et internationales importantes.Les nouveaux rapports de force, caractérisés par un équilibre accru entre les centres de pouvoir, rendront nécessaire un meilleur équilibre entre les principales langues.Cependant, tout pousse à recourir aux ressources disponibles sur place, situées dans la région du monde où nous vivons.C\u2019est un état de fait, le Danemark se trouve en Europe.Les compétences linguistiques sont capitales, tant en Europe que sur les autres continents touchés par la mondialisation.C\u2019est pourquoi, il nous faudra connaître les langues les plus utilisées dans le monde ainsi que \u2013 et ce n\u2019est pas moins important \u2013, leurs cultures.Nous pensons, entre autres, au chinois et à l\u2019espagnol, mais nous avons des raisons de nous concentrer plus généralement sur les trois langues qui demeureront les principales langues en Europe et dans les régions avoisinantes : l\u2019anglais, le français et l\u2019allemand.* Quelles réflexions pour le Québec ?Saluons d\u2019abord ces professeurs qui assurent au Danemark la promotion de l\u2019enseignement du français et qui sont des amis du Québec comme territoire de langue française.Ainsi, le professeur Damkjær est venu à plusieurs reprises chez nous, en visite pédagogique et culturelle, avec des professeurs et des étudiants.Grâce à eux, notre littérature a été inscrite dans l\u2019étude des textes scolaires de l\u2019ensei- 32 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 gnement du français au Danemark.La France et le Québec ont d\u2019ailleurs souligné les mérites de nos deux collègues francophiles.Le texte de réflexion de nos deux collègues danois, à partir des prévisions de l\u2019ONU faites en 2015 pour la suite du XXIe siècle, dégage bien les langues les plus parlées de demain et sur quels continents.Ainsi, le chinois et l\u2019hindi figurent parmi les langues les plus usuelles, mais elles rayonnent respectivement dans deux et un seul pays.Nonobstant leur importance, elles seront davantage enseignées dans des États sous influence économique asiatique.En Europe ou en Amérique, par exemple, ces langues seront plutôt enseignées au niveau d\u2019une spécialisation universitaire, ou encore dans des instituts linguistiques.Pour un pays comme le Danemark, au nord de l\u2019Union européenne et dont la population de 5 699 220 habitants (déc.2015) correspond à une langue moins répandue, il apparaît à nos collègues que l\u2019enseignement des langues chez eux doit viser au trilinguisme.Outre le danois à bien enseigner comme langue nationale et compte tenu du document prévisionnel de l\u2019ONU qui fait voir des tendances à plus de locuteurs ou à moins, l\u2019école danoise devrait ménager un espace à l\u2019anglais, à l\u2019allemand et au français dans l\u2019apprentissage linguistique scolaire.Qu\u2019en est-il pour le Québec ?En soi, ces chiffres prospectifs de l\u2019ONU ont de quoi nous plaire puisque les langues qui se dégagent pour les Amériques sont deux langues importantes parlées dans le plus de pays et sur tous les continents, soit l\u2019anglais dans 50 pays environ et le français dans 30 pays approximativement.Mais, la solution de facilité pour le Québec (et le Canada, sauf peut-être sur la côte du Pacifique) serait de ne pas viser le trilinguisme nécessaire demain 33 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 puisque le français et l\u2019anglais sont les langues les plus parlées.Quant au Québec, le danger serait pour lui de continuer de pratiquer une économie de l\u2019enseignement des langues qui fait une fixation sur l\u2019anglais.Développons cet aspect.Notons d\u2019abord que les chiffres de l\u2019ONU nous rappellent vivement que le français, langue officielle du Québec, langue minoritaire en Amérique même si elle est la langue nationale et commune du Québec, est une langue importante dans le monde.D\u2019une part, le français nous rattache à l\u2019Europe par la France, un continent important pour notre économie, outre notre appartenance à la culture occidentale.D\u2019autre part, le français nous soude également à l\u2019Afrique, continent d\u2019avenir et d\u2019échange, où les locuteurs francophones passeront d\u2019ici 15 ans de 250 millions au demi-milliard ! Il y a là de quoi rappeler aux parents des élèves et des étudiant(e)s l\u2019importance internationale de leur langue nationale, au même titre que l\u2019anglais, et même davantage si l\u2019on considère que la langue nationale est la clé de toute compréhension du monde (comme le danois au Danemark est propédeutique ou préalable à toute compréhension du monde).Mais notre population québécoise, et en premier lieu nos élu(e)s, sont- ils vraiment convaincus de l\u2019importance de bien posséder le français, notre langue nationale, par un enseignement adéquat allant du primaire à l\u2019université ?À cet égard, étant donné une situation diglossique possible, surtout à Montréal, n\u2019est-il pas dommageable d\u2019enseigner l\u2019anglais de manière intensive au niveau primaire comme cela se fait de plus en plus ?Ce qui ne serait pas le cas de l\u2019enseignement de l\u2019espagnol à la toute fin du primaire.Par ailleurs, tout le hic est de savoir si l\u2019on continuera à encombrer tout le temps scolaire d\u2019apprentissage des langues au profit (inefficace le plus souvent) d\u2019une seule deuxième langue, soit l\u2019anglais.Le Québec a une réflexion 34 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 importante à faire à cet égard s\u2019il veut en arriver à ce que son système scolaire donne accès à l\u2019apprentissage de trois langues, la sienne et deux autres qui seraient, outre le français, l\u2019anglais et l\u2019espagnol (ou le portugais).Autrement, l\u2019apprentissage scolaire d\u2019une troisième langue ne restera toujours qu\u2019une promesse d\u2019élection ou le vœu pieux d\u2019un ministre bilingue de l\u2019Éducation ! C\u2019est proprement un scandale qu\u2019à l\u2019heure actuelle, notre réseau scolaire enseigne la langue anglaise au primaire, au secondaire, au collégial, un saupoudrage inefficace qui dure plus de dix années avec les mauvais résultats que l\u2019on sait ! Les chiffres prévisionnels de l\u2019ONU pour le XXIe siècle invitent les responsables de l\u2019éducation nationale des divers pays à en arriver vite au plurilinguisme.Étant donné leur position géopolitique, le Québec et le Canada pourraient être tentés de croire que l\u2019enseignement scolaire des langues pourrait se contenter du bilinguisme.Ce serait mal comprendre l\u2019importance que va prendre pendant ce siècle le plurilinguisme des personnes partout dans le monde.La connaissance de la langue de l\u2019autre doit nous conduire au dialogue des cultures.C\u2019est d\u2019ailleurs celui-ci qui assure l\u2019ouverture aux échanges commerciaux.Le mot commerce lui-même, « commercium » supposant d\u2019abord la conversation, le thé préalable qu\u2019on boit dans un souk, et non pas l\u2019acte de vente d\u2019une mercantilisation aveugle qui inonde les grandes surfaces multinationales de la terre ! Pourquoi, puisque tous les partis politiques ayant exercé le pouvoir sont incapables d\u2019imposer un régime linguistique rationnel et efficace pour le Québec, certaines écoles ou commissions scolaires ne proposeraient-elles pas un apprentissage linguistique qui nous sortirait de l\u2019à peu près actuel nous condamnant à la médiocrité pour l\u2019enseignement scolaire de trois langues ?On pourrait commencer à 35 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 apprendre une langue comme l\u2019espagnol à la fin du primaire et continuer au niveau collégial.L\u2019anglais pourrait s\u2019apprendre efficacement au niveau secondaire, en s\u2019assurant un enseignement adéquat.Avec le même temps d\u2019apprentissage des langues, l\u2019école québécoise diplômerait des trilingues.Par ailleurs, l\u2019apprentissage des langues, sauf pour la langue nationale ou commune, devrait être optionnel, une mesure qui coûte peu et influence beaucoup la motivation des apprenants.Bref, un rapport de l\u2019ONU qui force notre réflexion.Après tout, 2030, c\u2019est demain ! q 36 Articles Simon Couillard* Enquête d\u2019un Québécois sur la diaspora franco-américaine Au pays fantôme de Jack Kerouac J\u2019ai lu les écrits français de Jack Kerouac au printemps dernier.Cela s\u2019inscrivait, pour moi, dans une démarche de découverte du Canada français.Je m\u2019étais intéressé plus tôt à l\u2019Acadie, à la Gaspésie, aux écrits de Jacques Ferron et de Gabrielle Roy\u2026 mais pénétrer le monde de Kerouac a été une révélation.Je voulais savoir ce qu\u2019il en restait.Je suis né en 1980 et j\u2019ai grandi au sein de la classe moyenne en région, dans un bungalow non loin d\u2019un centre d\u2019achat.J\u2019avais tendance à dire : « comme tout le monde ».Je suis et j\u2019ai toujours été Québécois.Je n\u2019ai pas vécu l\u2019univers culturel du Canada français traditionnel, ou si peu.Mais voilà : aujourd\u2019hui, même un ministre du gouvernement québécois (Jean-Marc Fournier, pour ne pas le nommer) nous invite à nous redéfinir comme Franco-Canadien.On a beau vivre dans le pays imaginaire, tout ça devient trop réel.Je voulais en savoir davantage.Avec Jack Kerouac, j\u2019ai voulu voir comment ça s\u2019était passé dans le « Canada d\u2019en bas ».Je vous présente ici le fruit de mon travail.Je suis parti pour une semaine en terre franco-américaine, j\u2019ai rencontré des membres éminents de la communauté, et j\u2019en ai tiré le texte que voici.* Enseignant en philosophie, Cégep de Victoriaville.Doctorant en études québécoises, UQTR. 37 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 Jour 1, 14 juin 2016.Rhea Je suis une Canuck, je vis dans le Maine et je cuisine avec du lard salé.[\u2026] Je suis un cul-de-sac culturel.\u2013 Wednesday\u2019s Child, Rhea Côté Robbins L\u2019agente des douanes au poste frontalier de Coburn Gore, au surlendemain de l\u2019attentat d\u2019Orlando, donne une première impression qui teintera ma perception des États-Unis : celle d\u2019un peuple confiant en ses capacités.Au long de la route à travers les Appalaches, le drapeau américain est partout.À Madison, ville édifiée sur une ancienne mission française en territoire Abénakis, on voit des cocardes tricolores sous les fenêtres.Je goûte dès le départ l\u2019exubérance de cette République dont j\u2019envie, à vrai dire, la force d\u2019affirmation.Comment a-t-il été possible de croire, à une autre époque, que nous pourrions reprendre nos droits ici ?Comment l\u2019humble sensibilité paysanne des Canadiens français, qui était encore celle de Jack Kerouac, aurait-elle pu résister à l\u2019éthos américain ?Au cours de l\u2019après-midi, je rencontre l\u2019écrivaine Rhea Côté Robbins au High Tide à Brewer, sur la rive gauche du fleuve Penobscot.Sur la rive opposée, qu\u2019on voit par la fenêtre, c\u2019est le centre-ville de Bangor.J\u2019ai de la sympathie pour cette écrivaine, avant tout pour quelques détails dans un de ses livres au sujet de son père : ce qu\u2019il lui racontait sur son enfance et la porcherie familiale, sur l\u2019importance de castrer les porcs assez tôt pour que la viande ait bon goût, sur la manière dont il faut les frapper pour les assommer\u2026 Mon père me racontait la même chose.Pour elle comme pour moi, il s\u2019agit d\u2019un savoir qui a peu de chances d\u2019être actualisé.« On trouve ça aussi dans les écrits de Camille Lessard- Bissonnette (écrivaine franco-américaine née au début du 38 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 XXe siècle) et Grace Metalious (alter ego féminin de Jack Kerouac) ! », qu\u2019elle m\u2019apprend.Le lard castré, « égossillé » disait mon père, le lard salé : voilà ce qui nous unit de prime abord, Rhea et moi.Nous discutons en anglais.Le mien est un peu rouillé, mais elle comprend quand je trébuche et passe au français.C\u2019est sa langue maternelle.« \u201c La Révolution tranquille \u201d\u2026 on en a besoin ! », me lance-t-elle d\u2019emblée.Et je comprends ce qu\u2019elle veut dire, sans trop en connaître le détail.Avant de rencontrer Rhea, j\u2019ai lu son livre, Wednesday\u2019s Child1, un très bel ouvrage qui décrit sa jeunesse dans le quartier francophone de Waterville, au Maine.J\u2019ai aussi lu certaines critiques, dont quelques-unes avaient des relents traditionalistes étrangers à mon monde.Derrière, on devinait l\u2019austérité et la pudeur qui ne pouvaient exister que dans l\u2019« Ancien régime » québécois.À l\u2019évidence, ces critiques ont heurté Rhea et ont contribué à définir sa vision de la réalité franco-américaine.Elle en veut à l\u2019hypocrisie des « bons catholiques », comme les appelait sa mère avec dérision, de ces « vierges mariées » qui refusent la diversité possible d\u2019une communauté fran- co-américaine qui délaisserait un peu du poids de l\u2019héritage canadien-français.C\u2019est le traditionalisme qui expliquerait selon elle la légendaire discrétion des Franco-Américains (selon la formule de Dyke Hendrickson qui évoque une « minorité silencieuse2 »).Pour préserver l\u2019image d\u2019Épinal du Canada d\u2019en bas, l\u2019élite aurait veillé à ce que rien ne bouge, à ce que la référence demeure restreinte (« keep the 1 Côté-Robbins, Rhea, Wednesday\u2019s Child, Rheta Press, Brewer (ME), 2008, 96 p.2 Cf.Hendrickson, Dyke, Quiet presence: Dramatic, first-person accounts.The true stories of Franco-Americans in New England, Guy Garnett, Portland (ME), 1980, 266 p. 39 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 subject small », dans les mots de Rhea).C\u2019était les sœurs à l\u2019école paroissiale qu\u2019elle fréquentait : « Elles m\u2019ont collé un \u201c D \u201d en français, en troisième année ! C\u2019était ma langue, je parlais le français ! » L\u2019écrivaine que je découvre se dit pourtant Franco-Américaine.C\u2019est qu\u2019elle a choisi de prendre part à un récit controversé qui la concerne.Ce récit tissé de silence, il faudrait le comprendre, croit-elle.Et on ne pourrait le juger sans prendre acte de la haine et de la discrimination dont ont été victime les membres de la communauté.« Le Ku Klux Klan a marché dans cette ville ! » C\u2019est une crainte qui, à l\u2019adolescence, s\u2019est transformée en honte chez Rhea comme chez d\u2019autres Canucks.Le regard du dominant intériorisé, internalized.« Je suis revenue à mes racines par hasard, à cause d\u2019un emploi au Centre franco-américain » à l\u2019Université du Maine à Orono dans les années 1980.Une nouvelle initiation à sa culture, qu\u2019elle s\u2019est appropriée définitivement après un passage par les women studies (elle a fondé la Franco-American Women\u2019s Institute, FAWI, qu\u2019elle dirige actuellement).Jeune grand-mère, elle lit avec avidité les écrivains québécois de la Révolution tranquille.« Jamais on ne nous a présenté ça, jamais parlé de ça.Rien ici ».De la littérature sur le Québec moderne, en anglais ou en français, on n\u2019en trouve pas dans les librairies de Bangor : « Pas d\u2019intérêt, ici.C\u2019est quoi, ça ?» Table rase d\u2019une communauté possible, comme on a fait table rase des tenements du petit Canada de Waterville dans les années 1960, « poussés sur la plage et brûlés », au nom d\u2019un progrès qui a fait disparaître le patrimoine franco-américain alors que les dominants (ces Gentrefiers qui suscitent la colère de Rhea !) refont l\u2019espace urbain à leur image.Demain, je constaterai l\u2019état des lieux. 40 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 Jour 2, 15 juin 2016.Waterville et Lewiston La survivance est maintenant morte dans les petits Canadas de la Nouvelle-Angleterre - The Little Canadas of New England, Claire Quintal Départ de Bangor pour Waterville qui est à moins d\u2019une heure de voiture.Je file vers les locaux de la Waterville Historical Society.Le récit de Rhea m\u2019a donné un angle : ces tenements rasés et brûlés, les vieux Francos laissés pour compte\u2026 Les locaux de la société se trouvent dans l\u2019ancienne maison d\u2019Asa Redington, premier industriel de la ville, convertie en musée dans les années 1920.J\u2019arrive un peu à l\u2019avance pour les visites et je rencontre le curateur, Bryan Finnemore.Bryan habite la partie arrière de la maison avec sa femme.Il y a d\u2019ailleurs grandi, comme ses parents étaient curateurs avant lui.On discute un peu, mais la question qui m\u2019habite et que je finis par lui poser concerne les traces de la présence canadienne-française dans la ville.« Hum\u2026 laisse-moi y penser\u2026 euh\u2026 hum.» Ça commence mal ! Si j\u2019avais l\u2019aplomb de ma douanière de Coburn Gore, je le presserais sans doute davantage.Il me dit que la Chambre de commerce doit avoir une carte avec les sites à voir au centre-ville.Il y a une visite du musée prévue à 11 heures et je suis là.Les sorties d\u2019écoles, les field trips, sont terminées et je suis le seul qui est là.Bryan, finalement bien sympathique, me fait parcourir la collection impressionnante d\u2019artéfacts dont les plus anciens remontent à la guerre d\u2019indépendance de 1776.Des armes, du matériel militaire, du matériel de cuisine, cette boîte à musique dont je n\u2019avais jamais vu le modèle auparavant, etc.Des choses qu\u2019on s\u2019attend à voir dans un tel musée.« Ah ! Tu vas apprécié ça ! », et il me montre une redingote de la Imperial Legion qui aurait appartenue à un Canadien français de la ville.Il me croit chauvin.J\u2019ai l\u2019air content.Il 41 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 me pointe deux portraits sur le mur : les Castonguay brothers, qui appartiennent à la légende locale.L\u2019un est mort durant la Première Guerre mondiale, l\u2019autre durant la Seconde.Dans un présentoir, il y a les photos des sœurs Drouin, elles aussi héros de guerre.Ce sont les individus outstanding qui trouvent leur place dans l\u2019histoire, ici.On admire le self-made- man/woman, comme ce monsieur LaVerdiere et sa femme, apothicaires, dont les descendants ont légué à la Maison Redington toute une collection d\u2019opiacés, de toniques et de laxatifs qui clôture l\u2019exposition, dans une pièce dont l\u2019odeur d\u2019alcool et de bois rappelle celle du scotch.Empire State Plaza, Albany.Construit sur un ancien quartier franco-américain (photo : Simon Couillard).Bryan et moi sommes en bons termes, nous avons discuté famille et politique américaine.Avant que je parte, il me fait signe d\u2019attendre, puis retourne dans son logement.Il en revient, cellulaire sur l\u2019oreille, en train de parler à un ami qui est administrateur à la bibliothèque publique de Waterville. 42 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 J\u2019ai une autre connexion : Larry va me montrer ce que la Public Library possède sur les Franco-Américains.Larry est un type corpulent à lunettes, adonné au travail intellectuel, qui détient un master en histoire et a fait une thèse sur Margaret Chase Smith, sénatrice républicaine du Maine à l\u2019époque de McCarthy.Je n\u2019ose lui demander de parcourir avec moi les multiples paliers et étages de cet immense manoir néo-roman converti, mais il m\u2019indique gentiment où se trouve la section qui m\u2019intéresse.Je monte et redescends et me perds, mais je trouve enfin.Je trouve quelques livres, dont celui de Dyke Hendrickson, mais je suis déçu.Presque rien.Rien en français.Le quart de la population de Nouvelle-Angleterre a des racines canadiennes-françaises et on ne trouve presque rien dans la bibliothèque.Je retrouve Larry qui me voit un peu découragé : « Écoute, tu devrais aller à Lewiston au Franco- Center », et il me donne l\u2019adresse.J\u2019irai, mais non sans avoir vu l\u2019ancien petit Canada, entre la papetière et l\u2019ancienne manufacture, sur Water St.où Rhea a grandi.« Notre héritage est la pauvreté », m\u2019avait dit Rhea.On ne saurait mieux décrire les restes du quartier canadien-fran- çais de Waterville, devant l\u2019ancienne filature.Des habitations délabrées, des commerces fermés et ce bar dont l\u2019écriteau indique seulement « Chez\u2026 » (la partie du bas étant manquante).C\u2019est Steve (Bouchard par sa mère), un client, qui m\u2019en donne le nom complet : « Chez Paris ».Steve et son ami Shane (d\u2019ascendance irlandaise) sont seuls à cette heure et à cette terrasse dont la structure et le treillis donnent l\u2019impression d\u2019une mise à distance volontaire du quartier.« C\u2019est un bar qui se meurt, actually », précise Steve.On discute un peu.Je comprends bien que c\u2019est le secteur au complet qui subit la même longue décadence.Rhea avait raison : les traces de la présence canadienne-française à Waterville, du groupe canadien-français, ne subsistent que là où le dévelop- 43 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 Chez\u2026 Paris, Waterville (photo : Simon Couillard) Two-cents bridge, Waterville (photo : Simon Couillard) 44 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 pement s\u2019est arrêté, par manque d\u2019intérêt ou de ressources.Entre le haut et le bas de Water St., il y a deux mondes.Le haut forme une artère commerciale assez typique.À cet endroit, la seule trace de l\u2019ancienne présence des Canucks est le two-cents bridge qui donne accès à la papetière (mais rien ne signale le lien avec leur histoire, et les adolescents qui flânaient sur le pont quand je suis passé n\u2019en savaient pas plus, pas certains de ce qu\u2019était un Franco-Américain non plus).Je ne désespère pourtant pas (pas encore) de trouver les structures possibles d\u2019une urbanité francophone sur les ruines des petits Canadas.Certains endroits s\u2019imposent d\u2019eux-mêmes comme hypothèse, de par leur concentration historique d\u2019une population canadienne-française : Lowell et Fall River au Massachusetts, Woonsocket au Rhode Island, Manchester et Berlin au New Hampshire, et ailleurs.Mais là où on fait le plus grand bruit de la présence canadienne-française, c\u2019est à Lewiston, au Maine.Je reprends donc mon chemin et j\u2019arrive à Lewiston en fin d\u2019après-midi.Arrivé au Franco-Center, je rencontre le directeur Mitchell Clyde Douglas (pas que je demande la preuve d\u2019un quarteron de sang français, mais on peut difficilement faire plus « WASP » comme nom \u2013 de fait, Mitch n\u2019est pas franco et ne compte qu\u2019un lointain ancêtre écossais à Fredericton\u2026 un peu Canadien, dois-je comprendre).Le centre se trouve dans l\u2019ancienne église, face à la filature.De l\u2019autre côté de la rue, on trouve l\u2019ancien petit Canada, dont les tenements ont été largement préservés.« Il n\u2019y a pas beaucoup de français dans la communauté », me dit Mitch.Les plus jeunes, parmi ceux qui parlent le français, font partie de la nouvelle vague d\u2019immigrants.Ils sont Congolais, Burundais, Rwandais, Ivoiriens. 45 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 En réalité, le Franco-Center est un lieu communautaire où l\u2019attachement à l\u2019histoire prime sur la maîtrise de la langue.Parce que le centre est financé par TV5 Monde, qui reconnaît l\u2019importance de cette poche française aux États-Unis, la télé trône sur la scène du sous-sol de cette ancienne église lors de « la Rencontre », événement périodique qui regroupe les membres de la communauté franco-américaine de la ville.La nef et le chœur de l\u2019église ont été convertis en une salle de spectacle magnifique, ouverte à tous les publics intéressés par le théâtre, les représentations musicales, les comedy show\u2026 en anglais, cela va de soi.Et pour ceux qui veulent se retrouver entre francophones exclusivement, il y a le club Passe-temps, en face.Le dernier de 4 clubs similaires dans la ville : on fume, on boit, on joue au pool.La clientèle ne s\u2019est pas renouvelée depuis les dernières années, selon Mitch.C\u2019est bientôt l\u2019heure de souper, mais j\u2019en profite néanmoins pour arpenter ce petit Canada dont les tenements doivent ressembler à celui qu\u2019a habité la famille Kerouac, sur Lupine Rd ou Moody St., à Lowell.Il s\u2019agit d\u2019un quartier plus petit et plus pauvre qu\u2019avant, mais l\u2019apparence des lieux donne l\u2019impression, tout de même, d\u2019un environnement qui devait être familier aux Francos de la première moitié du XXe siècle.Ce n\u2019est que la façade.Pour ce qu\u2019il reste du « Canada d\u2019en bas », de son identité, je l\u2019aurai plutôt trouvé à Biddeford le lendemain, chez le professeur et écrivain Norman Beaupré, dans une demeure où notre ancienne culture ethnoreligieuse, celle dans laquelle Jack a baigné jusqu\u2019à l\u2019âge de 6 ans, a survécu au temps. 46 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 Jour 3, 16 juin 2016.Norman Beaupré Nous savons que des races existent qui se passent plus facilement que d\u2019autres d\u2019or et d\u2019argent, et qu\u2019un clocher d\u2019Église ou de monastère, quoi qu\u2019en disent les apparences, monte plus haut dans le ciel qu\u2019une cheminée d\u2019usine.\u2013 Chez nos ancêtres, Lionel Groulx Le vieil homme devant moi a choisi la mauvaise journée pour se balader en décapotable.Pas que le temps est mauvais (il est splendide !), mais il n\u2019y avait pas de déjeuner continental ce matin à l\u2019hôtel.Je cherche désespérément une épicerie, j\u2019ai rendez-vous à 11 h\u2026 Je n\u2019ai aucune envie de rouler 10 miles sous la limite permise.Pas de mention Veteran sur sa plaque de licence (j\u2019ai vu les films d\u2019Oliver Stone, je me tiendrais à carreau !).Il se tasse enfin.Ils ont des muffins à saveur de crème glacée aux États-Unis.Celui « érable et noix » du Shaw\u2019s supermarket (ça faisait plus « déjeuner ») est au moins aussi saturé de sucre que l\u2019autre à la pistache, vert fluo et suintant, qui fut mon dessert à Bangor.Je peux reprendre la route.Je serai à Biddeford à l\u2019heure convenue.Cet ancien centre de l\u2019industrie textile est à quelques minutes à peine des plages de Saco et Old Orchard.Une importante population canadienne-française s\u2019y est installée à partir de la fin du XIXe siècle.Entre les années 1930 et 1950, elle représentait plus de 60 % de la population totale de la ville.Aujourd\u2019hui, on s\u2019étonnerait de croiser un francophone sur Main St., à l\u2019ombre de la Pepperell.L\u2019homme que j\u2019ai rejoint à Biddeford (il y est né et y a vécu la majeure partie sa vie) est néanmoins un pur Franco.Il est par-dessus tout le gardien d\u2019un héritage et d\u2019une iden- 47 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 tité (qui peuvent se réclamer à bon droit des écrits français du « Ti Gas » de Lowell) en danger de disparaître avec lui.Norman Beaupré est un vieil homme d\u2019une élégance qui tranche avec celle de mon décapoté.Moins exubérante.Sa présence m\u2019impose un calme salutaire.Après avoir travaillé à la manufacture de soulier de Kennebunck durant l\u2019adolescence, après le travail à la filature pour soutenir la famille durant les temps durs, aussi pour payer sa scolarité à l\u2019université Brown, et après s\u2019être élevé de ses propres efforts à une remarquable carrière académique, cet homme, qui compte plus de 30 ouvrages à son actif, mérite à tout le moins qu\u2019on ne le brusque pas.Cela dit, on pourrait difficilement le prendre en défaut : l\u2019adversité, il connaît.Ce diplômé de la Ivy League, ce self-made-man a vu les portes des départements de langues et littératures des collèges et des universités américaines se fermer devant lui.Le français parlé par ce spécialiste de Corneille n\u2019était pas de France.« Une forme de discrimination, je crois, » me dit-il.C\u2019est la dignité qui commande cet euphémisme.Le professeur Beaupré a pu obtenir un poste à la University of New England de Biddeford, édifiée sur les restes du collège Saint-Francois (un junior college qu\u2019administraient les Franciscains de la paroisse Saint-André, au profit de la population franco- américaine) par où il était passé.D\u2019ailleurs, M.Beaupré est le seul, de ces gens que j\u2019aurai rencontrés, qui n\u2019ait pas quelque reproche à formuler à l\u2019égard du clergé enseignant (qui pesait lourd dans ces enclaves urbaines qu\u2019on s\u2019efforçait de garder étanches).Le père Benoît l\u2019a pris sous son aile.« Faut avoir du casque ! », résume Norman au sujet de son parcours.Il faut en avoir aussi pour continuer comme il le fait : « Je ne désespère pas, mais je ne vois pas cette continuité (culturelle).C\u2019est parce qu\u2019on n\u2019enseigne plus le français à 48 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 l\u2019Université.Mes textes, ça ne marche pas ».Ils sont pourtant bons.À l\u2019époque, M.Beaupré a créé le personnage de « la Souillonne », qui s\u2019est révélé moins efficace que son alter ego de Bouctouche.Les Acadiens ont la cuisine et le tourisme, un patrimoine « rentable » qui manque aux Canucks.Mais les écrits restent, et c\u2019est pourquoi Normand Beaupré continue.Son œuvre s\u2019ajoute à un patrimoine écrit qui témoigne d\u2019une sensibilité particulière : « J\u2019aime Jack Kerouac parce qu\u2019il est fondamentalement Franco-Américain.Le français et les valeurs qu\u2019il tient de sa mère, première enseignante, tabernacle des valeurs, des valeurs sacrées [\u2026], la sensibilité de Kerouac sont franco-américaines ».Ça me rappelle Victor-Lévy Beaulieu dans son essai-poulet.Il résumait ainsi : « Finalement, la chose est assez simple : même à l\u2019époque beat, le seul lieu où Jack se sente à l\u2019aise, c\u2019est chez sa mère.Tous ses livres sont écrits selon le même scénario : un été à courir la galipote, à philosopher et à cuiter avec les vieux tchommes d\u2019habitude, suivi d\u2019un hiver à écrire cet été, sous le regard bienveillant de Mémère3.» C\u2019est sans doute ce rapport affectif avec la mère qui a réconcilié Norman avec l\u2019œuvre de Kerouac.Le Jack beat à l\u2019époque, il ne s\u2019y intéressait pas.Jack Duluoz (l\u2019alias de Kerouac dans ses derniers romans), lui a révélé le « vrai » visage de l\u2019écrivain et, sans doute, celui d\u2019une mère semblable à la sienne.Dans les romans de Norman Beaupré, les femmes tiennent une place éminente.C\u2019est que, selon lui, sans les femmes, il n\u2019y a pas de « Franco-Américanie ».Ce sont ses personnages principaux.« J\u2019ai grandi entouré de femmes » : ses sœurs, la tante Eva, la grand-mère paternelle, Laura, et bien sûr sa propre mère, née à Dover au New Hampshire, qui était infirme.Il ne me parle pas de Lucille.3 Beaulieu, Victor-Lévy, Jack Kerouac (essai-poulet), Édition du jour, Montréal, 1972, p.123. 49 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 Nous discutons de bien d\u2019autres choses, Norman et moi.Deux générations nous séparent, mais plus nous discutons, plus se crée entre nous un lien d\u2019amitié et de respect qui surmonte cette distance.Nous revenons finalement chez lui, comme il veut me remettre des livres.Il jette un regard par la fenêtre avant de monter le petit escalier à l\u2019avant.« Ma femme est une Canadienne française ! La maison est propre ! », remarque-t-il avec une pointe d\u2019orgueil.Et tandis que j\u2019entre dans cette modeste maison de la rue Gertrude (dans le quartier, les noms de rue sont des prénoms de femmes), j\u2019aperçois Lucille qui récure l\u2019évier.Elle se rend compte de ma présence et se retourne, les mains sur les hanches (dans l\u2019une, elle tient toujours la ginige [guenille]) et l\u2019œil brillant : « Bonjour, bonjour ! » Nous échangeons des convenances et je remarque à quel point tout, dans la maison, est impeccable.Norman monte à l\u2019étage et Lucille m\u2019offre la chaise berçante en attendant.J\u2019éprouve un sentiment rare de bien-être, dans le rappel de mes origines ethniques (un mot qui n\u2019effraie pas, ici).Pour un bref instant, je suis au Canada français, au cœur de la Nouvelle-Angleterre. 50 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 Jour 4, 17 juin 2016.Chez les Olivier, non loin de Dover [\u2026] le fleuve qui coule lentement en forme d\u2019arc, les filatures avec leurs longues rangées de fenêtres toutes rougeoyantes, les cheminées d\u2019usine qui montent plus haut que les clochers des églises.- The Town and the City, Jack Kerouac Je suis décidément chanceux.Le temps est magnifique depuis le jour 1.Au jour 4, durant la matinée, je fais le tour du centre-ville de Dover avant de rejoindre Julien, Jane et Anique Olivier pour le brunch à Barrington, en périphérie.Julien est plus jeune que Norman.Ancien directeur de l\u2019ACA (l\u2019Association Canado-Américaine qui a fermé ses portes en 2009, après 113 ans d\u2019opération), il a été mon premier contact pour ce projet.Je le connais, lui, et Jane et Anique, depuis les camps d\u2019été de l\u2019Association au début des années 1990.Ces camps m\u2019ont donné l\u2019impression d\u2019une francophonie américaine soucieuse de préserver ses liens avec la mère patrie québécoise.Je suis heureux de les retrouver, 25 ans plus tard, mais je vais déchanter un peu sur cette vision d\u2019enfance.Julien Olivier est un représentant de ce qu\u2019il conviendrait d\u2019appeler « la génération du BEA (Bilingual Education Act) ».Le BEA, amendement de 1968 qui devenait l\u2019article 7 de l\u2019ESEA (Elementary and Secondary Education Act), a donné l\u2019impulsion pour ce qui demeure à ce jour la dernière grande démarche collective d\u2019affirmation identitaire pour les Franco-Américains.Julien et d\u2019autres éducateurs ont pensé et conçu des manuels et des projets locaux visant l\u2019enseignement de la formation générale en français.C\u2019était, à l\u2019en croire, une époque effervescente où régnait un climat égalitariste, dans la foulée du mouvement pour les 51 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 droits civiques.C\u2019était aussi, au Québec, l\u2019époque de René Lévesque (comme on m\u2019en parle de René Lévesque ! \u2013 lui qui a tendu la main à ces gens).D\u2019abord enseignant dans une école secondaire de Rochester, Julien a été conseiller pédagogique entre 1976 et 1982, à Bedford.S\u2019inspirant des travaux de Wallace E.Lambert de l\u2019Université McGill sur l\u2019enseignement en langue seconde, il a travaillé à ces projets jusqu\u2019à l\u2019époque de Reagan (il ne le tient pas dans son cœur, celui-là !) qui a présidé au désengagement du gouvernement fédéral dans le domaine de l\u2019éducation.La « Franco-Américanie » connaissait en même temps son époque jouale.On s\u2019intéressait aux dialectes régionaux.On s\u2019intéressait au « nous ».C\u2019était l\u2019époque d\u2019un rapprochement et d\u2019une collaboration plus étroite avec les Cajuns de la Louisiane par l\u2019entremise du CODOFIL (Council for the Development of French in Louisiana).Pour Julien, ces derniers s\u2019en sont mieux tirés.Tourisme, cuisine, zydeco, Mardi gras\u2026 rien d\u2019équivalent pour les Franco-Américains, leurs filatures et leurs paroisses n\u2019offrant pas cet élément romantique utile à la marchandisation des identités culturelles.Là, l\u2019État a vu son profit à financer des « projets iden- titaires ».En Nouvelle-Angleterre, c\u2019est autre chose maintenant.« Nous n\u2019avons jamais appris à nous battre », me dit Julien.Émasculation du mâle franco-américain (le lard qui me revient à l\u2019esprit), incapacité de révolte\u2026 « J\u2019avais une chronique en français dans le Union Leader entre 1978 et 1998, une chronique appréciée.Quand j\u2019ai commencé, la moitié de la ville de Manchester était francophone.Puis soudain, on a mis fin abruptement à cette chronique.S\u2019il y a eu du mécontentement, personne n\u2019a protesté ».Les reproches de Julien à l\u2019égard de cette communauté m\u2019en rappellent d\u2019autres, entendus au sujet des Canadiens français du Québec, et cette injonction : se tenir coi, satisfait, ne pas se plaindre\u2026 52 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 Et les écrits français de Kerouac, alors ?Plus trop son truc, à Julien : « Ce n\u2019est plus mon monde.L\u2019univers franco-amé- ricain est rétréci, rapetissé, introspectif\u2026 c\u2019est trop petit pour y vivre ».Et je pense : tout ce travail, cette vie\u2026 car non seulement Julien a-t-il été un éducateur et un animateur de la renaissance identitaire des années 1970 et 1980, il a aussi écrit, il a été conteur, compilateur et historien spécialiste de la tradition orale.Il a animé une émission en français sur la chaîne 8, à Manchester.« Oui, ça devait être fait.C\u2019était l\u2019époque et j\u2019ai eu un vrai plaisir, mais il y a plus grave à perdre que l\u2019identité franco-américaine : la planète, l\u2019environnement, la démocratie américaine\u2026 Entre perdre la messe en français [\u201c c\u2019est-y beau, une messe en français ! \u201d qu\u2019il me dit avec dérision] et avoir Trump à la tête du gouvernement, le choix n\u2019est pas difficile ».Aujourd\u2019hui, Julien et Jane travaillent auprès des détenus et des malades en tant qu\u2019aumôniers (Julien a fait une thèse en théologie), ils sont plusieurs fois grands-parents (ils ont quatre filles et une dizaine de petits-enfants) et demeurent heureux que la famille ait gardé un contact minimal avec la langue française, pour ce qu\u2019elle offre comme ouverture sur le monde et comme opportunité pour les études supérieures.Des quatre filles, Nicole a davantage repris à son compte ce legs : elle a fait une mineure en français et présidé le French Club de l\u2019université du New Hampshire.Anique a été plus rebelle.Aujourd\u2019hui mariée et diplômée du MIT, elle est directrice des études au Materials Research Science and Engineering Center de l\u2019université Brandeis, à Waltham.Sa mère, Jane, est d\u2019ascendance irlandaise, son mari est juif : on devine que la culture franco-américaine occupe une place limitée dans son existence.Mais il y a toujours « pépère », comme l\u2019appelle Isaac (le fils d\u2019Anique et de Josh) qui assure une filiation.Par ailleurs, les deux fils d\u2019Anique portent des noms français et juif (Isaac Laurent et Lucien Boaz).Fait 53 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 rarissime, Josh a adopté le nom Olivier, à son mariage, et Anique Olivier-Mason, à la mi-trentaine, revendique sa part d\u2019identité french-canadian, même si elle a oublié la langue française de son père et de sa grand-mère.Jour 5, 18 juin 2016.Manchester, Roger Lacerte et Josée Vachon Relisez Docteur Sax et au lieu de Lowell écrivez Sherbrooke et tout le monde canadien-français d\u2019avant la Deuxième Grande Guerre passera devant vos yeux.\u2013 Jack Kerouac (essai-poulet), Victor-Lévy Beaulieu Je rencontre Roger Lacerte à sa Librairie Populaire, à Manchester, dans la matinée.Roger est né à Lowell (j\u2019y vais le lendemain) au milieu des années 1930.Canuck de quatrième génération et fils de tisserand, il a bourlingué pour la peine : les études, le service militaire, l\u2019université au Québec (un mémoire à l\u2019Université Laval sur le journaliste et écrivain de Lowell, Antoine Clément), le lac Saint-Jean, l\u2019enseignement à l\u2019Université Sainte-Anne\u2026 Il tient sa librairie aujourd\u2019hui, et il anime une émission de radio Chez-Nous, à WFEA.Il me parle de la ville où il a un jour aperçu Kerouac, au Bon Marché, qui signait des autographes (« surtout des femmes ! »).C\u2019était l\u2019année où paraissait The Town and the City.Depuis, les choses ont changé : « Dans les années 1960, Washington a lancé un vaste programme de rénovation des centres-villes, urban renewal, qui a ruiné la paroisse Saint- Jean-Baptiste.Rasée, pour des parking lots, malgré les promesses\u2026 une belle blague ! » Les Gentrifiers ici aussi.« Lowell a toujours été une ville de minorités.Aujourd\u2019hui, ce sont les Latinos, les Vietnamiens, les Cambodgiens, les Noirs.À l\u2019époque, il n\u2019y avait pas de Noirs\u2026 » Le Lowell de Roger et de Jack était canadien-français, grec et irlandais. 54 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 Pour les quartiers francos, « c\u2019était la même histoire, la même nation qu\u2019au Québec.De Lowell à Drummondville, c\u2019était la même vie, la même mentalité, la même réalité ».C\u2019était avant la Révolution tranquille.« Vous avez manqué le bateau en rejetant la foi » qu\u2019il me dit, Roger\u2026 que nous avons troqué la sublime religion (il faut lire Visions of Gerard !) contre une spiritualité cheap, syncrétique.La religion, pour la société franco-américaine, c\u2019était une façon de survivre, mais c\u2019était aussi un recours moral face à la discrimination.« Les Francos du Maine ont été plus mal traités que d\u2019autres.Ils n\u2019avaient pas leur place dans les universités.Maintenant, il y a [le gouverneur du Maine] Paul Lepage ».Roger s\u2019intéresse à la politique, il appuie le gouverneur.Il a même eu sa carte du Parti québécois par le passé\u2026 Et l\u2019avenir ?Celui des Franco-Américains ?« Vous connaissez ça, vous, l\u2019avenir ?Jésus a dit \u201c vous ne savez ni l\u2019heure ni le jour \u201d ».Tout de même ! « Tant qu\u2019il y aura un pépère ou une mémère, même un Anglo peut être Franco- Américain ».Après\u2026 J\u2019ai fait quelques achats à la Librairie Populaire.Je vais lire un peu en attendant Josée Vachon au parc Lafayette, devant l\u2019église Sainte-Marie dans l\u2019ancien quartier franco de Manchester.Il faut d\u2019abord traverser le pont pour rejoindre la rive droite du Merrimack qui traverse la ville et le New Hampshire depuis les White Mountains jusqu\u2019au Massachusetts.J\u2019ai racheté les écrits français (j\u2019avais donné mon exemplaire à Julien Olivier, au cas), mais je vais plutôt parcourir l\u2019ouvrage de Camille Lessard-Bissonnette4 (l\u2019édition que 4 Lessard-Bissonnette, Camille, Canuck, National Materials Development Center for French, Manchester (NH), 1980, 119 p. 55 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 j\u2019ai trouvée chez M.Lacerte est celle de 1980, du National Materials Development Center for French de Bedford [là où M.Olivier a travaillé] \u2013 le centre a publié une collection entière des classiques de la littérature franco-américaine, à l\u2019époque).Je m\u2019y plonge, mais j\u2019aperçois bien vite Josée Vachon qui me fait signe, juste devant le presbytère.Chanteuse née au Québec (déménagée à Brownville Junction à l\u2019âge de 2 ans), Josée est devenue avec le temps et après un passage déterminant à l\u2019Université du Maine où elle a connu Yvon Labbée (fondateur du Centre franco-américain en 1972 \u2013 c\u2019était l\u2019époque d\u2019Édith Butler et Angèle Arsenault), l\u2019enfant chérie de la communauté franco-américaine.Ses ballades, en français et un brin nostalgiques, l\u2019expliquent assurément.Mais il y a aussi ce charme et une humeur joviale qui tranchent avec ce que j\u2019ai connu depuis le jour 1.« Les événements qui ont marqué ma vie [quant au rapport à la langue française] ont toujours été valorisants », dit-elle, évoquant du même souffle le contraste avec l\u2019expérience négative des Francos en général (des histoires de discrimination et d\u2019humiliations répétées), particulièrement dans le nord du Maine, dans leur rapport avec les Anglos.Elle a constaté leur honte de ne pas parler un bon français.Ce n\u2019était pas son cas, ni pour la honte ni pour le français.Josée revient du Connecticut, où elle a chanté la veille.Elle doit se produire à l\u2019église Sainte-Marie en fin de journée.Après plus de 30 ans dans le métier, mariée à un recteur de l\u2019Université du Maine, elle choisit ses concerts.Et c\u2019est avec bonheur qu\u2019elle constate une relève.« J\u2019étais avec Daniel Boucher (pas le Québécois, l\u2019autre) et Patrick Ross hier.Ils disaient avoir grandi en écoutant mes chansons ».La musique franco-américaine se porterait donc bien.« Le folk, ça ne meurt pas.Il y aura toujours un public pour le \u201c trad \u201d canadien-français ».Mais pour la chanson, Josée hésite : « Le 56 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 monde aime entendre les expressions canadiennes-fran- çaises qui ne se traduisent pas.Ça crée un lien, une fierté\u2026 Un jour, Antonine Maillet est venue ici et nous a dit : \u201c Qui perd sa langue perd sa culture \u201d, et ça m\u2019avait inspiré une composition que j\u2019ai intitulée \u201c On est toujours là \u201d et dans laquelle j\u2019écris : \u201c on se parle avec nos chants et nos images, car la joie de vivre ça ne s\u2019oublie pas \u201d\u2026 je ne suis pas certaine malgré tout.» Elle pense.« Ça change ici.Les gens ont vieilli\u2026 des fois, la salle ne reconnait plus certaines chansons traditionnelles.Par exemple, je ne vais plus à Biddeford (à la Kermesse franco-américaine qui a longtemps reposé sur les épaules de Norman Beaupré) où tout se passe en anglais.C\u2019est un festival country maintenant.» Ces changements ne la troublent pas outre mesure.Il y aurait un défi, de nos jours, à maintenir ce qui peut être maintenu, mais il n\u2019est plus question de survie : « c\u2019est (le scénariste) Grégoire Chabot (un de ses \u201c role models \u201d de l\u2019Université du Maine) qui le dit le mieux.Il ne faut pas voir ça fixe, l\u2019identité franco-américaine.Les jeunes expriment leur créativité culturelle à leur façon, ils cherchent dans ce qu\u2019il y a, dans ce qu\u2019on n\u2019a pas fait.C\u2019est nous autres, mais pas comme nous autres.» J\u2019oserais croire que René Lévesque, qui aimait les chanteuses et à qui elle a remis son premier long-jeu en mains propres, pensait la même chose de Josée : nous autres, mais pas comme nous autres.Car Josée Vachon n\u2019est plus Québécoise.Et les Québécois viennent au Maine surtout pour ses plages, celle de Old Orchard où on peut croiser Roger Brunelle qui vient prendre un bain de français de temps à autre. 57 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 Jour 6, 19 juin 2016.Lowell et Nashua, Roger Brunelle et Steve Edington La tête, on la réservait pour la fromager.On gardait des rôtis, des côtelettes, de la viande à tourtière, que l\u2019on mettait à la gelée.L\u2019autre partie, bien désossée, était soigneusement disposée dans de grands saloirs en bois et recouverte de saumure.Cela constituait le lard salé avec lequel on faisait les fèves au lard, les soupes aux pois, les bouillis de légumes.\u2013 Canuck, Camille Lessard-Bissonnette Journée chargée aujourd\u2019hui.Je me lève tôt, je dois rejoindre Roger Brunelle au Kerouac Commemorative à 9 h, sur Bridge St.J\u2019arrive à l\u2019avance.Je fais le tour du site qui fait dos au Eastern Canal, sur lequel la Massachusetts Mill, l\u2019ancienne filature transformée en un immense complexe résidentiel, jette son ombre matinale.Commémoratif de Kerouac, Lowell (photo : Simon Couillard) 58 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 Le comité organisateur de la commémoration, dont faisait partie Roger, avait confié au sculpteur Ben Woitena la conception d\u2019un monument à la mémoire du célèbre écrivain de Lowell au milieu des années 1980.Inauguré en 1988, il consiste en un arrangement de stèles de granites sur lesquelles on peut lire des citations tirées de l\u2019œuvre de Kerouac, et disposées de façon à imiter, d\u2019un point de vue aérien, les formes combinées de la croix chrétienne et d\u2019un mandala (Kerouac s\u2019est beaucoup intéressé à la spiritualité bouddhiste, ce qu\u2019on constate à la lecture de ses romans).Au centre, on trouve un disque surélevé dont le rayon fait un demi-mètre.Les quatre stèles qui cernent ce disque ont, sur la face intérieure, un revêtement d\u2019acier qui produit l\u2019écho de tout bruit émanant du cœur du monument, dont le sculpteur affirme qu\u2019il symbolise le centre d\u2019équilibre cosmique autour duquel tourne le chaos du monde.L\u2019éclairage est idéal pour prendre quelques photos.Après un moment, je vais m\u2019assoir pour relire certains passages de Doctor Sax \u2013 j\u2019ai demandé à Roger de me faire voir surtout les lieux de ce roman, la maison sur Beaulieu St., The Grotto (reproduction de la grotte de Massabielle, « folle, vaste, religieuse, les Douze Stations de la Croix, douze petits autels installés, on se place devant, on s\u2019agenouille, tout sauf l\u2019odeur d\u2019encens [\u2026], culmine une gigantesque pyramide-escalier au-dessus de laquelle la Croix s\u2019érige phalliquement vers le ciel avec son pauvre fardeau le Fils de l\u2019Homme transpercé au travers dans son Agonie et sa Peur5 », l\u2019école paroissiale Saint-Louis-de-France, l\u2019église Saint-Jean-Baptiste, l\u2019imprimerie du père\u2026 \u2013 et j\u2019aperçois un homme au t-shirt noir sur lequel figure les lettres « M-O-N-T-R-E-A-L » et un drapeau du Québec que cache 5 Kerouac, Jack, Doctor Sax, Grove Press, New York (NY), 1959, p.122.(Notre traduction) 59 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 partiellement un petit bouddha en pendentif qui glisse à gauche et à droite, un octogénaire à l\u2019air relativement jeune, un tatou sur l\u2019avant-bras.C\u2019est mon homme.The Grotto, Lowell (photo : Simon Couillard) M.Lacerte m\u2019avait dit de ne pas évoquer la question de l\u2019annexion québécoise de Kerouac à son ami (ils se voient régulièrement).Je ne peux résister malgré l\u2019avertissement, mais je le fais sourire en coin.Pas décontenancé, Roger m\u2019entraine vers une des stèles où le comité a inscrit sa réponse dans le granite : « Name: Jack Kerouac, Nationality : Franco-American, Place of Birth: Lowell, Massachusetts, Date of Birth: March 12th, 1922.» Puis il me dit : « Kerouac a une double identité.Une identité linguistique française \u2013 on jouait Molière, ici ! \u2013, mais aussi une identité américaine/ anglophone qu\u2019on retrouve dans son écriture, la sonorité jazz et l\u2019influence de Joyce, entre autres.» Mais son style libre, il n\u2019est pas qu\u2019américain : Kerouac disait de Céline qu\u2019il était son maître.« C\u2019est vrai.En français, il fallait se libérer du latin, de sa structure étouffante.» Roger s\u2019y connaît, il a 60 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 enseigné les langues, le français et le latin, pendant 48 ans.À ceux qui dénoncent la difficulté de la structure, de l\u2019orthographe (en français surtout) et de la syntaxe de Kerouac, il répond, laconique : « Jack a utilisé l\u2019écriture pour reproduire la parole.C\u2019est un usage possible.» Ça fait 30 ans que Roger propose des visites du Lowell de Kerouac.Avec Louis Cyr, l\u2019auteur de On the Road est sans doute le plus connu des Francos du coin.Après une visite à la bibliothèque où nous rejoignons Shawn Thibodeau qui nous ouvre les portes (c\u2019est dimanche \u2013 c\u2019est là que le jeune Jean-Louis Kerouac allait se réfugier, les jours d\u2019école buissonnière) et un tour en voiture au centre-ville au cœur des anciens quartiers canadiens-français, nous nous arrêtons à la grotte.Chemin de croix, ascension (à genoux, idéalement) de la pyramide jusqu\u2019au sommet, contemplation du Christ, descente par l\u2019autre bord, bénédiction par une réplique du petit Jésus de Prague, retour devant.The Grotto, c\u2019est un lieu paisible.Pour les « Ti Gas » de Lowell, c\u2019était un peu la forêt d\u2019Hansel et Gretel : « Nos parents nous disaient : \u201c si vous êtes pas sages, on vous envoie à la grotte ! » À côté, il y avait l\u2019école et l\u2019orphelinat : un milieu de vie auquel on voulait échapper.Nous visitons la paroisse Saint-Louis-de-France dans Centralville (du français « centre-ville », on imagine), de l\u2019autre côté du Merrimack.Les Kerouac ont vécu dans cette enclave canadienne-française.Roger y habite, comme son père et son grand-père avant lui.L\u2019aspect général du quartier n\u2019a pas dû trop changer : des petites maisons étroites de deux étages aux façades en lattes de bois.Sur les terrains avant, des niches mariales et des drapeaux américains\u2026 pas de français, par contre.L\u2019assimilation est apparue inévitable (« Laissez-vous pas pogner ! C\u2019est le temps de faire l\u2019indépendance ! », dit mon guide).Roger se rappelle l\u2019école Saint- 61 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 Louis-de-France qu\u2019il a fréquentée, le serment au Carillon- Sacré-Cœur le matin, le pledge of allegiance au drapeau étoilé en après-midi, et dans l\u2019immense presbytère qui donnait sur la cour d\u2019école, le curé et les vicaires tendant l\u2019oreille à l\u2019affût du moindre mot d\u2019anglais dont on devait réprimer l\u2019usage.Une politique désespérante, si elle n\u2019était pas désespérée.Nous nous arrêtons chez Vic\u2019s pour diner : tourtière (« pork pie »), fèves au lard (blanches, à Lowell : typiquement, 2 livres de fèves, 1 livre de lard salé en cube sur le dessus, ketchup, recouvrir d\u2019eau et cuire pendant 7 heures à 350 dans un creuset), café noir et toasts.Nous discutons.Roger est un poète, il traduit ses états d\u2019âme de façon convaincante.Il me parle de la difficulté de vieillir, du fait qu\u2019il se sent jeune.Sa femme, d\u2019origine lituanienne, a récemment frôlé la mort et ne sort plus trop de la maison\u2026 Nous avons fait un détour chez lui, plus tôt.C\u2019était pour des affiches de Lowell Celebrates Kerouac ! qu\u2019il me donne.D\u2019autres suivront par la poste avec cette mention : « de Roger, l\u2019Amerloque ».Il me ramène à la place commémorative où j\u2019ai stationné ma voiture.Je dois me rendre à Nashua où j\u2019ai rendez-vous avec Steve Edington.« L\u2019univers de Kerouac est inclusif.On the Road donne accès au reste de l\u2019œuvre et à son langage poétique.C\u2019est le monde de l\u2019art, de la poésie », me disait Roger.Certainement, Steve Edington pourrait en témoigner.Voilà un homme qui ne compte aucun ancêtre canadien-français, qui n\u2019en parle pas la langue, mais qui est néanmoins un expert de l\u2019histoire familiale (et très québécoise) des Kerouac.Il a écrit un livre sur le clan (Kerouac\u2019s Nashua Connection), qui avait pour patrie cette ville du New Hampshire.C\u2019est le hasard, ou l\u2019emploi d\u2019Émile (père de Jack), qui a entrainé la famille immédiate en aval de « s\u2019grosse rivière là », comme disait Gabrielle-Ange. 62 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 Steve Edington est pasteur, diplômé en théologie.Un pasteur « libéral » qui se passionne pour le mouvement beat et la musique des Grateful Dead.Pas le genre auquel on s\u2019attendrait, donc.Étudiant, il s\u2019est vivement intéressé au domaine de la religion comparée, et particulièrement aux similitudes entre catholicisme et bouddhisme.On pourrait dire qu\u2019il était prédisposé (prédestiné ?) à découvrir l\u2019univers kerouackien, ce qu\u2019il a fait, dans l\u2019ordre le plus évident pour un Américain de sa génération : d\u2019abord On the Road et Dharma Bums, puis ultimement les romans du cycle lowellien.Le hasard s\u2019en mêlant, il a déménagé à Nashua en 1988.Steve est devenu un ami et un collaborateur de Roger.S\u2019en inspirant, il a élaboré une visite du Nashua de Kerouac, sorte de complément aux tournées de Lowell.Pour toute personne qui s\u2019intéresse à l\u2019univers canadien-français des Kerouac, c\u2019est un must.En parcourant les bottins dans les archives de la ville et les registres paroissiaux, Steve a pu reconstituer la géographie existentielle du clan, du grand- père Jean-Baptiste, de l\u2019oncle « Mike » (Joseph), de la parenté dans French Hill (où l\u2019on aménageait, une fois prospère et établi, après avoir habité French Village \u2013 j\u2019ignore pourquoi, cette migration éventuelle vers la rive gauche du Merrimack semble être une constante de l\u2019existence des Canucks du New Hampshire et du Massachusetts dans la première moitié du XXe siècle), d\u2019Émile et Gabrielle-Ange, etc.Ce qui l\u2019intéresse particulièrement chez Jack, et c\u2019est quelque chose qui s\u2019applique à la famille Kerouac et aux Franco-Américains en général, je crois, c\u2019est la tension entre l\u2019attachement à un lieu (au sens large) et le besoin de s\u2019en défaire.Tension dans le rapport de l\u2019écrivain au catholicisme, tension dans son rapport à Lowell\u2026 une tension qui va de pair avec sa double-identité. 63 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 Cette identité, Steve a fini par la connaître intimement.De fil en aiguille, en retrouvant les traces de sa minorité silencieuse, il a acquis une perspective plus large sur l\u2019histoire de Nashua et a diffusé ses recherches sur Kerouac et la « question franco-américaine » au sein de la société historique.La communauté des descendants, dont on présume logiquement son caractère exclusif, en est venu à adopter ce pasteur excentrique.Ils l\u2019ont invité à prendre la parole lors de l\u2019inauguration de « La Dame de notre Renaissance française » qui commémore l\u2019Immigrant franco-américain.Steve Edington a compris tout le sens de ce geste rare.« Ils m\u2019ont inclus\u2026 je me suis senti honoré ! », qu\u2019il me raconte, un peu ébahi. 64 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 Jour 7, 20 juin 2016.Leslie Choquette et Éloïse Brière L\u2019identité bretonne était quelque chose de simple et d\u2019évident, remarquaient Mickaël et Goulven, tandis qu\u2019ils pressaient Pierre de leur fournir des éléments distinctifs de sa culture d\u2019origine.Celui-ci devait rapidement constater qu\u2019à l\u2019exception d\u2019un camembert appelé Vieux Mayennais \u2013 mais le camembert était une invention normande et non mayennaise \u2013 il était difficile d\u2019exhiber une quelconque spécialité régionale.\u2013 L\u2019aménagement du territoire, Aurélien Bellanger Je garde pour le dernier jour mes rencontres avec les profes- seures Choquette et Brière.C\u2019est peut-être avec elles que je me sens le plus chez moi.À cause de l\u2019univers académique et de son impact sur ceux qui y font carrière : surtout, un éthos mesuré qui est la conséquence heureuse du travail intellectuel.C\u2019est un monde qui m\u2019est devenu familier.Je suis impatient depuis le début de me rendre à Assumption College, l\u2019ancien collège l\u2019Assomption à Worcester, haut lieu de formation et de culture pour l\u2019élite franco-américaine du début du XXe siècle.À l\u2019époque, les pères augustins de l\u2019Assomption, un ordre antidreyfusard et conservateur dissout par la justice française en 1900, cherchaient un nouvel essor parmi une population catholique et française.Ils ont fondé ce collège qui est vite devenu un centre névralgique pour la « Franco-Américanie ».En 1953, le Collège l\u2019Assomption a été complètement détruit par la tornade historique qui s\u2019est abattue sur la ville, avant d\u2019être reconstruit sur un nouveau site inauguré en 1956.À cette époque, l\u2019enseignement en français était déjà en déclin.Il devait cesser définitivement à la fin des années 1960.Néanmoins, le collège demeurait le détenteur d\u2019importantes 65 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 archives, qui en faisait un gardien de la mémoire franco- américaine.En 1979, le père Duffault et la professeure Claire Quintal fondèrent l\u2019Institut français pour assurer la pérennité de cet héritage.Je rencontre ce jour-là Leslie Choquette, qui a succédé à Claire Quintal comme directrice de l\u2019Institut en 1999.Je communique avec mes collaborateurs depuis le début de mon projet.Je leur ai soumis à l\u2019avance une longue liste de questions et leur laisse entrevoir un peu mon propre cheminement, ma compréhension des choses.Avant que je n\u2019arrive à son bureau, Mme Choquette s\u2019est fait une idée de mes préjugés et de ce qu\u2019il importait que je sache.Au milieu de l\u2019entrevue, tandis que je feuillette mes notes avec perplexité, je sens que son regard me quitte, comme pour fixer un objet qui se trouverait au-dessus de ma tête, et elle me lance : « Je savais que je serais la douche froide ! » Leslie Choquette est professeur d\u2019histoire, elle s\u2019est spécialisée dans l\u2019histoire de la France et des Français en Amérique.Son livre (prix Alf Heggoy 1998) sur l\u2019immigration au Canada6 retrace le parcours et le contexte de chaque immigrant venu s\u2019établir dans la colonie (et en Acadie) durant le Régime français.Cet intérêt m\u2019interpelle pour la raison que je le trouve typiquement franco-américain : dans les anciennes enclaves canadiennes-françaises, les sociétés généalogiques ont un rayonnement unique.Je pense aussi à Kerouac, dans Satori in Paris, à la recherche de ses lointaines origines bretonnes.Ça me semble être une réaction normale devant la dislocation de l\u2019identité culturelle : on se rattache au récit familial pour se raconter, pour se connaître, et puisque la référence collective disparaît, les individus qui peuplent ce récit prennent du relief.6 Choquette, Leslie, De Français à paysans, Modernité et tradition dans le peuplement du Canada français, Septentrion, Québec, 2001, 323 p. 66 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 Pourtant, Leslie n\u2019est pas franco-américaine.Ou elle l\u2019est, au sens minimal qu\u2019admet Roger Lacerte : à cause de « pépère » Choquette.Pour le reste, elle a des racines canadiennes- anglaises, polonaises\u2026 américaines, quoi ! Née à Pawtucket, au Rhode Island, elle a appris le français en fréquentant l\u2019école privée, une école pour jeunes filles de la haute société à Providence.Entre 10 et 12 ans, Leslie a connu un professeur qu\u2019elle adorait, un descendant de huguenot.Poussée par son milieu (plutôt WASP) et admirative de ce professeur, elle a progressivement développé une passion pour l\u2019histoire et la littérature française.Son lien avec le Québec ou le Canada français ?Elle lisait des brochures de la Côte-de-Beaupré durant ses études en France et elle s\u2019est dit : « Tiens ! Ce sont ces gens qui m\u2019intéressent.» On est loin de la nostalgie ou du respect filial\u2026 Elle me voit un peu troublé et en profite pour enfoncer le coin : « Il n\u2019y a plus de Franco-Américains aujourd\u2019hui.» L\u2019immigration canadienne-française aux États-Unis, pour Leslie, doit être conçue sous l\u2019angle de la normalité, en parallèle avec les autres classes d\u2019immigrants.Elle se dit adepte de Gérard Bouchard.« Les Franco-Américains formaient un groupe comme les autres.Le succès, pour tous, c\u2019était l\u2019assimilation.L\u2019assimilation à la culture et à l\u2019économie américaine, et d\u2019abord l\u2019apprentissage et la maîtrise de l\u2019anglais.L\u2019idéologie de la survivance ne pouvait pas fonctionner dans ce contexte.S\u2019il y a une particularité au cas franco-américain, c\u2019est cette idéologie.L\u2019élite s\u2019est montrée coupable d\u2019avoir retardé l\u2019assimilation.» Pépère Choquette lui-même, né en 1905, a fini par perdre l\u2019usage du français.« Vous avez fait la connaissance de tout ce qu\u2019il reste de batailleurs de la survivance.Une poignée de gens sur 7 millions de personnes.Ils ne sont pas représentatifs », me dit-elle.Quand même, cet exode, tous ces gens.Il doit bien en rester quelque chose.Les descendants des Canadiens français 67 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 ne représentent-ils pas un quart de la population totale de la Nouvelle-Angleterre, le plus grand groupe ethnique du Maine ?Certainement, il doit y avoir quelque chose comme une culture franco-américaine.« Quel est le groupe ethnique le plus important aux États-Unis ?», me demande la professeure Choquette.J\u2019ai quelques réponses vraisemblables : les Anglais (non !), les Afro-Américains (non !), les Latinos (non plus !).« Ce sont les Allemands.Et pourtant, il n\u2019y a pas de culture germano-américaine.Pour tous les groupes, le creuset (le melting pot !) opère au plus tard sur la troisième génération.Nous n\u2019avons pas les mêmes mythes fondateurs que vous.» Puis elle ajoute (toujours douce et avenante, elle dévoile son point de vue avec une précision chirurgicale) : « Pour moi, la Franco-Américanie, ça n\u2019existe pas.On peut inclure les écrits de Kerouac dans la littérature de la diaspora québécoise.Cela dit, son histoire est profondément américaine, c\u2019est une histoire d\u2019immigrant [\u2026].Sur la question de ses héritiers, il y aurait Norman Beaupré et Grégoire Chabot, mais il n\u2019y a pas de public pour leurs œuvres.» Pour Leslie, l\u2019impression québécoise d\u2019une société franco-américaine historique est une illusion : jusque dans les années 1930, il y avait une immigration constante qui faisait faussement croire à la permanence du français et de la population sur la longue durée.C\u2019est comme pour le Merrimack : apparemment stable, il coule depuis le nord d\u2019une eau toujours nouvelle.Douche froide, qu\u2019elle disait.Mais c\u2019est surtout la leçon d\u2019histoire du collège lui-même : le clergé de l\u2019époque a compris qu\u2019il cesserait d\u2019exister si on s\u2019acharnait à le garder tel quel, avec son cours classique en français.On a donc choisi de le garder catholique et de jeter (archiver) le reste.Pour survivre, indeed. 68 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 Je dis au revoir à la professeure Choquette et je quitte ce campus paisible pour me rendre à Delmar, en banlieue d\u2019Albany, où je dois rencontrer la professeure Éloïse Brière, récemment retraitée de la State University of New York.Elle revient du Sénégal, pour une conférence.C\u2019est un pays qu\u2019elle connaît pour y avoir donné le premier cours de littérature africaine, juste après l\u2019indépendance.Elle habitait non loin de chez Senghor.Mme Brière est née au Massachusetts (elle est Franco- Américaine de troisième génération), à Easthampton où elle a fréquenté l\u2019école paroissiale sous la garde des sœurs de Sainte-Anne.Elle se souvient des sœurs.Celles qui venaient du Québec étaient plus sévères que les Franco-Américaines.Sans doute, leur engagement envers la survivance était plus absolu.Peut-être que cette perception explique l\u2019attirance d\u2019Éloïse pour les situations bilingues, ailleurs dans le monde, contrairement à d\u2019autres francos qu\u2019elle a connus à l\u2019université du Massachusetts, les Armand Chartier, Grégoire Chabot, Don Dugas, qui se sont plutôt concentrés sur le raffermissement de leur identité.Avec la jeunesse rurale américaine, comme elle parlait français, Éloïse a abouti en Suisse, puis à Paris où elle a travaillé pour la FAO.C\u2019était après le baccalauréat à la fin des années 1960.Elle a ensuite fait des études de maîtrises en littérature française à Middlebury College, au Vermont, et à l\u2019Université de Dakar, puis en littérature anglaise à l\u2019Université de Bordeaux.En 1982, elle termine son doctorat en littérature française à l\u2019Université de Toronto où elle assiste un jour à une présentation de Claire Quintal sur la vie franco-américaine.Cette présentation agira comme un appel.L\u2019année suivante, elle obtient un poste à la SUNY d\u2019Albany (elle y travaillera 30 ans) et renoue avec cette vie, créant des liens avec la communauté franco-américaine de 69 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 New York, celle d\u2019un ancien centre de l\u2019industrie textile au confluent de la rivière Mohawk et du fleuve Hudson, non loin : Cohoes.Je tiens donc une spécialiste des littératures francophones, et je tâche d\u2019orienter la discussion sur Kerouac.« La littérature franco-américaine était généralement liée au journalisme.C\u2019était le fait de Québécois, formés dans les collèges classiques, qui échouaient à travailler dans le domaine au Québec et qui venaient ici.Leur carrière était instable, ils allaient de ville en ville et avaient de la difficulté à se fixer.De tous les journaux, Le Travailleur de Worcester faisait la plus grande place à l\u2019expression de la pensée franco-amé- ricaine.» Cela me rappelle Réal Gilbert, ancien président de l\u2019Assemblée des Franco-Américains, que j\u2019ai rencontré à Manchester.Il y avait travaillé durant les années 1940, comme « porteur de journaux », réviseur des épreuves et recruteur auprès de Wilfrid Beaulieu, le fondateur\u2026 il y a même connu Séraphin Marion ! Kerouac n\u2019était pas de cette filière7.C\u2019est dans le cadre d\u2019un autre séminaire avec Claire Quintal, de l\u2019Institut français, qu\u2019Éloïse a découvert le Kerouac fran- co-américain, celui de Visions of Gerard.Celui de On the Road, qu\u2019elle a connu à Bordeaux, elle n\u2019avait aucune idée qu\u2019il était Franco.Que pense-t-elle de lui ?« C\u2019est un génie ! [\u2026] il a dit : \u201c quand j\u2019écris, c\u2019est en français \u201d, et c\u2019est dans un français phonétique qui a sa place dans le souvenir de Kerouac.Il faut le lire avec l\u2019oreille.» Par-delà cette qualité, il y a aussi le fait que ce français, ce souvenir franco-amé- ricain, ilot dans une mer d\u2019oubli, est important pour tout Franco-Américain à la recherche de ses racines.C\u2019est le 7 Dans Vanity of Duluoz, Kerouac indique cependant que son horizon littéraire était le journalisme, à la manière de Dickens. 70 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 cas pour Éloïse : « Je me suis construit mon identité franco- américaine par petits coups.» Elle le doit à la littérature, à Mme Quintal\u2026 et elle le rend à travers son intérêt pour les littératures oubliées, ici, au Sénégal, au Cameroun\u2026 Cela invite la question qui me taraude depuis le début, une question qui me permet de donner à Éloïse le fin mot de mon voyage : est-il possible d\u2019avoir, de vivre, de se construire, aujourd\u2019hui, une identité franco-américaine ?« L\u2019identité franco, elle est là si on la veut.Ça demande des efforts particuliers puisque la question des minorités ethniques est largement monopolisée par les enjeux touchant les Noirs et les Latinos.Et puis, il y a différents niveaux d\u2019identification à la \u201c Franco-Américanie \u201d.Le problème est que \u201c mémère \u201d, aujourd\u2019hui, est une baby-boomer.Elle n\u2019a pas grandi dans un petit Canada.En plus, à l\u2019époque, les relations étaient plus intenses.Les Franco-Américains étaient tissés ensemble par besoin, à travers les associations et les mutuelles.L\u2019Union Saint-Jean-Baptiste (de Woonsocket) distribuait des cadeaux à Noël et des bourses d\u2019études.L\u2019univers franco-américain était étendu, on ne pouvait pas s\u2019en défaire : ça collait à la bouche, ça collait à la main.Aujourd\u2019hui, tout ça a disparu.Le monde franco-américain, c\u2019est une géographie d\u2019ilots.Mais il y a des associations très vivantes, comme pour les gens de Brush up your French ici (Cohoes).Il y a aussi des jeunes, mais pas beaucoup.» Avec Internet, dans un monde où la géographie est moins contraignante, il me semble en effet possible de retracer l\u2019univers et l\u2019héritage franco-américain, d\u2019y participer et de s\u2019en prévaloir pour se construire.Cela ne me concerne pas en premier lieu, mais le rapport que mes collaborateurs entretiennent avec l\u2019identité m\u2019a fait comprendre deux choses, sur le plan personnel.D\u2019une part, je sens maintenant que notre identité culturelle vécue (québécoise) est plus 71 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 précaire que je ne le croyais.D\u2019autre part, je crois aussi que l\u2019assimilation n\u2019est pas un processus aussi douloureux qu\u2019on peut l\u2019entendre prophétiser.Cela en tête, je me trouve plus à même de faire le choix de persister dans mon être, refusant la nostalgie canadienne (quel retour possible au Canada français, aux soirées canadiennes, à la lecture du chapelet à la radio, à l\u2019Église partout ?), sans renier un héritage qu\u2019il importe toujours de sonder pour mieux se connaître.Sans renier, mais cela va de soi, des romanciers de génie qui nous sont plus proches que d\u2019autres.q 72 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 Bibliographie BEAULIEU, Victor-Lévy, Jack Kerouac (essai-poulet), Édition du jour, Montréal, 1972, 235 p.CHOQUETTE, Leslie, De Français à paysans, Modernité et tradition dans le peuplement du Canada français, Septentrion, Québec, 2001, 323 p.CÔTÉ-ROBBINS, Rhea, Wednesday\u2019s Child, Rheta Press, Brewer, 2008, 96 p.HENDRICKSON, Dyke, Quiet presence: Dramatic, first-person accounts.The true stories of Franco-Americans in New England, Guy Garnett, Portland, 1980, 266 p.KEROUAC, Jack, Dr.Sax, Grove Press, New York, 1959, 245 p.KEROUAC, Jack, Vanity of Duluoz, Granada, Londres, 1982, 301 p.KEROUAC, Jack, Visions of Gerard, Penguin, New York et Londres, 1991, 130 p.LESSARD-BISSONNETTE, Camille, Canuck, National Materials Development Center for French, Manchester (NH), 1980, 119 p. 73 Articles Denis Monière* Pourquoi il faut clarifier le sens de la nation Dans l\u2019histoire universelle comme dans celle du Canada, l\u2019usage du concept de nation a été problématique, car il sert à désigner à la fois des réalités sociologiques et politiques.Au Canada, c\u2019est le sens politique de la nation qui a prévalu alors qu\u2019au Québec, les conceptions culturelle et politique sont en rivalité pour la définition de la nation.Cette dualité de sens a été illustrée récemment lorsque le premier ministre Trudeau dans ses vœux pour la fête du Canada a célébré l\u2019unité de la nation canadienne ce qui a soulevé l\u2019ire des nationalistes québécois qui lui ont reproché de faire abstraction de l\u2019existence de la nation québécoise.Certains nationalistes québécois se réclament d\u2019une définition communautaire de la nation et soutiennent que le Québec peut être une nation même dans le cadre du régime fédéral canadien qui engloberait plusieurs nations.Pour justifier leur position ils se réfèrent au sens étymologie de nation qui signifie groupe humain partageant la même origine, la même histoire et les mêmes caractéristiques culturelles.Mais les définitions ne sont pas intemporelles, elles servent à traduire la réalité des rapports de force.Ceci est particulièrement vrai du mot nation qui a changé de sens avec * Politologue, professeur retraité de l\u2019université de Montréal 74 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 la Révolution française comme le montre l\u2019article 3 de la Déclaration des droits de l\u2019homme de 1789 qui fait de la nation la dépositaire de la souveraineté : « Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la Nation.Nul corps, nul individu ne peut exercer d\u2019autorité qui n\u2019en émane expressément ».La nation est alors pensée comme le fondement de la société démocratique.Au lieu d\u2019être une communauté circonscrite par des attributs culturels comme le stipulait la vision traditionnelle, la nation devient une communauté politique construite non plus sur la base d\u2019un lien naturel, mais sur la base d\u2019un lien contractuel entre individus libres qui en dépit de leurs différences sociales ou culturelles décident de s\u2019associer et de vivre ensemble.Sieyès définit ainsi la nation comme « un corps d\u2019associés vivant sous une loi commune et représenté par une même législature1.» La nation au sens révolutionnaire est composée d\u2019individus sans particularités reconnues.Elle abolit les distinctions fondées sur la naissance ou l\u2019origine en vertu du principe de l\u2019égalité des citoyens devant la loi.Cette théorie de la nation est qualifiée de conception française de la nation comme l\u2019a bien formulée Ernest Renan dans Qu\u2019est ce qu\u2019une nation qui fait de l\u2019adhésion volontaire le principe constitutif de la nation.« L\u2019existence d\u2019une nation est un plébiscite de tous les jours ».Elle se manifeste concrètement par la participation à la vie civique.Mais choisir une définition plutôt qu\u2019une autre n\u2019est pas sans conséquence pour l\u2019action politique comme le montre l\u2019histoire du XIXe siècle où l\u2019ordre mondial s\u2019est construit sur l\u2019affirmation des États-nations.Depuis trois siècles, la définition dite sociologique ou communautariste a été supplantée par la définition politique ou démocratique de la 1 Qu\u2019est ce que le Tiers-État, PUF 1982, p.31. 75 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 nation.Comme cela se produit souvent dans l\u2019histoire des idéologies, une conception s\u2019impose sans nécessairement faire disparaître celle qui prévalait auparavant.Les catégories de pensée sont toujours réductrices et ne recouvrent pas nécessairement toutes les réalités d\u2019où la coexistence des définitions sociologiques et politiques de la nation dans certaines situations.Après ce bref passage dans le labyrinthe de la théorie politique, revenons au problème québécois.Nous avons vécu historiquement ces deux types de définitions.Les Patriotes se réclamaient incontestablement de la définition politique ou civique de la nation.Voici comment Ludger Duvernay définissait la nation canadienne en 1827 : « Qu\u2019est- ce qu\u2019un Canadien ?Généalogiquement, ce sont ceux dont les ancêtres habitaient le pays avant 1759, et dont les lois, les usages, le langage leur sont politiquement conservés par des traités et des actes constitutionnels.Politiquement, les Canadiens sont tous ceux qui font cause commune avec les habitants du pays, ceux en qui le nom de ce pays éveille le sentiment de la patrie.Dès qu\u2019un habitant du pays montre qu\u2019il est vraiment citoyen, on ne fait plus la différence2.» Étaient patriotes tous ceux qui défendaient les droits démocratiques et sa conséquence l\u2019indépendance du Bas-Canada.Les Patriotes n\u2019entretenaient pas de préjugés nationaux, les sujets britanniques pouvaient être Canadiens.C\u2019est après l\u2019acte d\u2019Union que la définition de la nation changera de sens pour se restreindre aux seuls Canadiens d\u2019origine française et de religion catholique.Pour ainsi dire la définition communautariste nous a été imposée par la force des armes et notre mise en minorité politique.Nous étions devenus des Canadiens français.Pendant plus d\u2019un 2 La Minerve, 23 avril 1827. 76 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 siècle, la définition culturelle de la nation définira une stratégie de survivance et de résistance à la puissance hégémonie de la nation canadienne.Notre vision de la nation s\u2019est avérée globalement inefficace en ce sens qu\u2019elle n\u2019a pas permis de rétablir la maîtrise du peuple des anciens Canadiens sur son destin.Elle a empêché la disparition culturelle et préservé la langue française en préconisant l\u2019intégration dans un jeu d\u2019alliance et de subordination politique.Le Canada s\u2019est approprié la souveraineté politique et la définition de la nation civique, confinant la minorité canadienne-française à la revendication de droits culturels et linguistiques.L\u2019état de dépendance politique instauré par la minorisa- tion politique impliquait l\u2019incapacité de définir les choix stratégiques du Canada et le sens de l\u2019identité nationale canadienne.Pour les Canadiens, il n\u2019y avait qu\u2019une nation au Canada et l\u2019assimilation des Canadiens français était à l\u2019ordre du jour.Le nationalisme canadien-français résistera à ces volontés hégémoniques et inventera la théorie des deux nations pour justifier ses revendications culturelles et constitutionnelles visant à établir l\u2019autonomie de la province de Québec.L\u2019objectif était de faire reconnaître par la majorité l\u2019existence de deux nations égales dans le cadre de la souveraineté canadienne établie par l\u2019Acte de l\u2019Amérique britannique du nord.Nous acceptions le statut de nation culturelle minoritaire dont l\u2019ambition était d\u2019être reconnue par les institutions canadiennes.Nous nous imaginions que le Canada résultait d\u2019un pacte entre les deux peuples dits fondateurs même si les faits contredisaient fréquemment cette vision de l\u2019esprit.Cette logique s\u2019incarnera après les années soixante dans diverses formules : soit un statut particulier ou une société distincte ou encore comme nation partenaire du Canada.Malheureusement, la théorie des deux nations n\u2019était qu\u2019une théorie et elle 77 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 n\u2019était pas partagée par le reste du Canada qui s\u2019est engagé dans le processus du « one nation building ».Le nationalisme canadien se consolida en intégrant certaines demandes formulées par les nationalistes canadiens-fran- çais.Reconnaître la différence linguistique dans le cadre du Canada uni fut utilisé pour renforcer la souveraineté et l\u2019identité politique canadienne.Le nationalisme culturel atteignit ses limites au début des années soixante en s\u2019avérant incapable d\u2019assumer les réalités d\u2019une société moderne qui avait besoin d\u2019un État pour assurer son développement.Après 1960, le nationalisme canadien-français changera d\u2019orientation en devenant québécois et en revendiquant la souveraineté politique.Définir la nation sur une base politique impliquait un conflit pour le contrôle du pouvoir politique ou de la souveraineté nationale.L\u2019indépendantisme entrait en contradiction avec le nationalisme canadien-français qui avait toujours légitimé le statut constitutionnel du Québec dans le cadre du régime fédéral canadien.Profitant de ces effets de socialisation, le Canada réussit à faire échouer le projet d\u2019indépendance en s\u2019appuyant électoralement sur une partie substantielle de l\u2019électorat francophone.Il imposa sa vision de la nation politique unitaire composée de diverses communautés culturelles et refusa la logique d\u2019un État multinational que préconisaient les nationalistes québécois.Il faut parfois rappeler certains faits pour montrer les effets délétères du nationalisme cana- dien-français.Au référendum de 1980, environ la moitié de l\u2019électorat francophone a voté non au projet de souveraine- té-association et c\u2019est avec l\u2019appui des 74 députés élus par les Québécois que le Canada rapatria unilatéralement la constitution et la modifia pour faire du multiculturalisme un attribut essentiel de l\u2019identité canadienne.Le fameux 78 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 pacte entre les deux nations venait de se briser sur le roc de la réalité.Le Québec n\u2019était qu\u2019une des provinces canadiennes.Cette nouvelle constitution mettait fin aux espoirs de fédéralisme renouvelé.Ces brefs rappels historiques montrent que le choix de la définition de la nation entraîne des conséquences pour l\u2019action.Réduire la nation à ses attributs socioculturels sans les subordonner à l\u2019exigence de la souveraineté politique favorise l\u2019ambiguïté et l\u2019incohérence politique.Privilégier une définition culturelle non seulement mène à l\u2019impuissance collective, mais en plus elle constitue une entrave à l\u2019émancipation nationale parce qu\u2019elle divise le sentiment d\u2019appartenance entre deux pôles de légitimité.Elle inhibe toute logique de rupture avec le Canada.Le sens culturel de la nation est compatible avec la subordination politique et sert à légitimer le fédéralisme canadien qui non seulement divise le sentiment d\u2019appartenance, mais fait aussi accepter la soumission aux intérêts d\u2019une autre nation.Le sens politique de la nation est incompatible avec l\u2019appartenance au Canada puisqu\u2019il en nie la légitimité.L\u2019objectif de la nation québécoise ne doit pas être de se faire reconnaître par le Canada comme nation minoritaire, mais d\u2019exercer tous les pouvoirs d\u2019un État souverain.On aura beau se dire qu\u2019on forme une nation, cette définition de soi est insuffisante tant qu\u2019elle n\u2019est pas reconnue par les autres nations.Et cela est impossible sans l\u2019accession à l\u2019indépendance.Être une nation signifie avoir le même statut politique que le Canada, disposer des attributs de la souveraineté politique et être reconnue par les autres nations.Toute autre définition de la nation nous enlisera dans la stérilité des recommencements et de l\u2019insignifiance politique.q Pour faire vos dons par internet action-nationale.qc.ca par la poste L\u2019Action nationale 82, rue Sherbrooke Ouest Montéal (Québec) H2X 1X3 par téléphone 514 845-8533 ou sans frais 1 866 845-8533 Lisette Lapointe Présidente de la campagne de financement 2016 de L\u2019Action nationale 2016 de L\u2019Action nationale campagne de financement TINE OUELLET DEPUTEE DE VACHON Xavier Barsalou-Duval Député de Pierre-Boucher\u2014Les Patriotes\u2014Verchéres 1625, boulevard Lionel-Boulet, bureau 202 Varennes (Québec) J3X 1P7 Téléphone : 450 652-4442 Courriel : xavier barsalou-duval@parl.gc.ca Gabriel Ste-Marie Ÿ Député fédéral de Jolietie Circonscription 436, rue St-Viateur Joliette (Québec) JGE 3B2 Tél.; 450 752-1940 Téléc.: 450 752-1719 Sans frais 1 800 265-1940 Gabriel Ste-Marie(@parl ge ca Gabriel Frs 2M nr Pa ie 5 Hd we #n { Dossier Dossier ÉTATS GÉNÉRAUX SUR LES COMMÉMORATIONS HISTORIQUES Un évènement structurant pour le Québec ! - Martine Desjardins 82 La mémoire de la guerre 1914-1918 au Québec - Mourad Djebabla 86 La commémoration du fait religieux au Québec : une mémoire blessée ?- Maxime H.Couture, Martin Lagacé et Francis Denis 91 Se souvenir à l\u2019heure des commémorations négatives - Mathieu Bock-Côté 96 Lire Lire les essais 107 Livres reçus 132 États généraux sur les commémorations historiques 82 Dossier Martine Desjardins* États généraux sur les commémorations historiques Un évènement structurant pour le Québec ! Depuis sa fondation en 1947, le Mouvement national des Québécoises et Québécois (ancienne Fédération des Sociétés Saint-Jean-Baptiste) veille aux intérêts culturels et linguistiques du Québec en participant activement à la vie publique et en prenant position des enjeux qui façonnent notre vie collective.Avec constance, nous avons fait de la défense et la promotion de l\u2019identité québécoise notre raison d\u2019être.La défense de la langue française, de notre histoire, culture et patrimoine sont au cœur de notre mission depuis près de soixante-dix ans.D\u2019ailleurs, pour mémoire, rappelons que c\u2019est sous l\u2019impulsion de la Ligue d\u2019Action nationale et de notre Mouvement que se sont tenus États généraux du Canada français (1966-1969), qui ont généré une réflexion et des propositions structurantes pour l\u2019avenir constitutionnel du Québec.Ainsi, le réseau du MNQ a investi le champ de la commémoration et développé une expertise qui lui est propre puisque nous sommes les maîtres d\u2019œuvre des célébrations de la Fête nationale depuis plus de trente ans dans toutes les régions du Québec.Ce mandat, nous l\u2019assumons avec fierté, comme nous assumons celui d\u2019animer d\u2019autres commémorations nationales telles que le Jour du Drapeau et la Journée * Présidente du Mouvement national des Québécoises et Québécois L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 83 nationale des patriotes.Par contre, force est d\u2019admettre que ces dernières arrivent difficilement à s\u2019ancrer dans les consciences car elles ne disposent pas d\u2019un rayonnent suffisant dans l\u2019espace public.De plus, sauf exception, malgré nos représentations en ce sens, le gouvernement ne souligne jamais ces anniversaires.À notre avis, il est plus que temps que l\u2019État donne aux commémorations historiques l\u2019ampleur qu\u2019elles méritent.Voilà pourquoi en 2011, sous l\u2019égide de l\u2019Institut de recherche sur le Québec, affiliée au Mouvement, l\u2019historien Charles-Philippe Courtois a publié une étude intitulée Les commémorations historiques nationales au Québec.Recommandations pour une politique d\u2019envergure1.Je me souviens : la formule est forte.Elle caractérise une nation, qui en elle-même, sait que la mémoire est l\u2019autre nom de l\u2019identité.Au fil des siècles, les Québécois ont poursuivi leur aventure en se racontant leur histoire.On constate d\u2019ailleurs que le goût du passé est bien présent comme en témoigne la popularité des thèmes historiques au cinéma ou à la télévision.Sur le plan institutionnel, aucune politique ne régit les commémorations.Si on trouve ici comme ailleurs des pratiques commémoratives, on ne trouve aucune politique structurée susceptible de revaloriser l\u2019usage public de la mémoire.À l\u2019aube du 375e anniversaire de Montréal, le MNQ convie les Québécois à des États généraux sur les commémorations historiques.Ce grand rendez-vous aura pour objectif de mener une consultation et une réflexion de fond sur l\u2019avenir des commémorations au Québec.Notamment, sur le type de commémorations que nous souhaitons célébrer, les anni- 1 En ligne : http://irq.quebec/etudes-et-recherches/identite-quebecoise/ commemorations-historiques/ L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 84 versaires historiques et politiques qui devraient être ajoutés au calendrier des commémorations officielles, l\u2019implication de l\u2019État québécois et des acteurs concernés, etc.Nous souhaiterons également réfléchir à la préservation des lieux de mémoire importants.Au programme, des conférences, panels et table-ronde où se prononceront des intellectuels, responsables de musées, représentants d\u2019organismes publics et privés, ainsi que des représentants de la société civile, œuvrant dans le domaine de l\u2019histoire, des commémorations et du patrimoine.Le colloque s\u2019ouvrira jeudi le 7 octobre avec une conférence offerte par madame Martine de Boisdeffre, présidente du conseil d\u2019administration de l\u2019Institution Nationale des Invalides, et ancienne directrice des Archives de France entre 2001 et 2010.Son expertise et ses réflexions sur l\u2019avenir des commémorations, et en particulier sur le calendrier commémoratif qu\u2019elle a implanté en France au tournant des années 2000 seront absolument éclairantes.Par la suite, nous discuterons de la complexité des commémorations dans les sociétés contemporaines où les repères identitaires sont en mutation ; des commémorations et du récit historique, et finalement, du patrimoine et des lieux de mémoire.La deuxième journée débutera par une conférence sur les grands âges de la commémoration au Québec, qui sera suivie par un panel consacré au tourisme commémoratif.En après-midi, deux tables-rondes réunissant des acteurs publics et privés de la commémoration se succéderont pour réfléchir à la manière de mieux soutenir les commémorations.Cette journée sera clôturée par une projection de courts-métrages inédits provenant des archives de la Cinémathèque québécoise et offrant un panorama social et culturel du Québec de l\u2019après-guerre. L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 85 La dernière journée sera consacrée à une réflexion autour de l\u2019importance de se doter d\u2019une politique de commémoration.En avant-midi, le premier conférencier mettra en lumière les liens entre la commémoration et le politique pour montrer que l\u2019absence d\u2019une politique de commémoration au Québec constitue une forme négation de la mémoire collective.Le deuxième conférencier procédera à une analyse comparative entre le Québec et d\u2019autres nations occidentales qui ont une politique de commémorations.Quant à la troisième, elle abordera le cas de la Catalogne par le biais de son musée d\u2019histoire nationale et les célébrations de son tricentenaire (1714-2014).Nos travaux se concluront par une table-ronde où seront explorées des avenues en matière de financement public et privé pour déterminer quel rôle devrait jouer les entreprises, les fondations privées, les acteurs de la société civile pour soutenir les commémorations.À ce vaste programme s\u2019ajouteront de nombreuses activités en partenariat avec notamment Pointe-à-Callière, cité d\u2019archéologie et d\u2019histoire de Montréal, Montréal en histoires et le Gesù.Les gens qui désirent consulter le programme et s\u2019inscrire aux États généraux sur les commémorations historiques sont invités à consulter le site : www.commemorations.quebec. 86 Dossier Mourad Djebabla* Comprendre la polémique du changement de nom du parc Vimy La mémoire de la guerre 1914-1918 au Québec En juin 2016, une polémique éclata concernant le changement de nom d\u2019un parc dans Outremont.De Vimy, nom d\u2019une célèbre victoire canadienne de la Première Guerre mondiale, d\u2019avril 1917, le parc devait être rebaptisé « Jacques-Parizeau », du nom de cet homme politique québécois qui sut se battre pour un idéal politique et économique de Québec indépendant.À cette occasion, les prises de position de citoyens firent resurgir un vieux spectre mémoriel dont les racines remontent aussi loin qu\u2019au lendemain même de la fin du premier conflit mondial : « je me souviens » se remémore difficilement la Grande Guerre de 14-18.Il convient d\u2019emblée de préciser que le passé historique et le mémoriel sont bien différents.Si l\u2019Histoire prétend se rendre au plus près de ce que fut le passé, la mémoire ne retient quant à elle de ce passé que les éléments qui lui sont les plus significatifs.De ce point de vue, « je me souviens » s\u2019accommode bien d\u2019oublis ou de « censures mémorielles » pour que le groupe porteur de mémoire puisse définir sa place et son identité dans le passé.La mémoire de la Première Guerre mondiale, institutionnalisée par la commémoration du 11 novembre, est un laboratoire fort intéressant quand vient * Historien et chargé de cours au Collège royal du Canada L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 87 le temps de comparer les différents éléments retenus des années 1914-1918 au Québec et au Canada.Le 11 novembre 1918, la signature de l\u2019armistice par l\u2019Allemagne marque la fin de quatre années d\u2019hécatombes et la victoire des alliés, dont font partie la Grande-Bretagne et son empire, sortis néanmoins exsangues de cette expérience.Dès le 11 novembre 1919, l\u2019idée d\u2019une commémoration de la date du 11 novembre s\u2019impose au sein de l\u2019Empire britannique sur les souhaits du souverain George V.L\u2019observation d\u2019une minute de silence à 11 heures, moment de l\u2019application de l\u2019armistice, se fait sur les vœux du roi.Néanmoins, des journalistes notent, en 1919, le peu d\u2019intérêt, voire l\u2019indifférence des Canadiens français pour cette « innovation » mémorielle.Ce qu\u2019il faut bien comprendre, c\u2019est que le vécu de la guerre a été difficile au Québec, et en particulier pour les Canadiens français considérant la pression constante des agents recruteurs et l\u2019épisode violent de la conscription.Au contraire des anglophones plus proches de la métropole britannique, pour les Canadiens français, ce conflit n\u2019était pas le leur.Henri Bourassa sut rappeler dans les pages du Devoir cette position « nord-américaine » qu\u2019il défendait : participer depuis le Canada avec la production de guerre selon les ressources disponibles, mais non envoyer des hommes mourir outremer.Au regard de cette approche, les Canadiens français du Québec tournèrent le dos aux premières cérémonies commémoratives inscrites à l\u2019échelle impériale.Au contraire, ils préférèrent se recentrer vers leurs propres héros hérités de la Nouvelle-France comme Dollard des Ormeaux dont la célébration du mythe prend son essor à la fin des années 1910.Dollard est ce héros qui, en 1660, préserva Ville-Marie d\u2019une attaque iroquoise et par le fait même la communauté canadienne-française.C\u2019est en tous cas ce L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 88 qu\u2019on voulut en retenir.À ce propos, il est intéressant de souligner que le monument à Dollard des Ormeaux, érigé au parc Lafontaine en 1919, le fut par souscription publique.À cette même date, Montréal n\u2019avait toujours pas son monument aux morts de la Première Guerre mondiale.Le cénotaphe de Montréal, autour duquel se déroule chaque année la cérémonie du 11 novembre, place du Canada, ne fut dévoilé qu\u2019en 1924 grâce à une souscription organisée par l\u2019Imperial Order of the Daughters of the Empire quelque peu agacé de voir le peu d\u2019empressement des Montréalais pour un tel projet.Ce peu d\u2019intérêt apparent des Canadiens français pour la commémoration du premier conflit mondial n\u2019alla qu\u2019en s\u2019accentuant quand, au début des années 1920, le gouvernement canadien récupéra de la sphère impériale le 11 novembre pour en faire une commémoration proprement nationale canadienne au regard de ses prétentions politiques face à la métropole.Dans ce cas, il s\u2019agissait de faire des anciens combattants et de leurs camarades morts des acteurs de la jeune nation canadienne qui sut s\u2019affirmer sur les champs de bataille aux côtés des grandes puissances.Le point culminant de ce discours fut, en 2000, le rapatriement du corps du soldat inconnu canadien, prélevé à Vimy, haut-lieu militaire canadien en France, et enterré au pied du monument aux morts d\u2019Ottawa : sa tombe devait être le ralliement de tous les Canadiens autour de la mémoire de ceux qui étaient tombés au champ d\u2019honneur.La commémoration du 11 novembre évolue en parallèle des prétentions politiques canadiennes face à Londres.Dans les années 1930, dans le contexte du Statut de Westminster qui donne au Canada plus d\u2019indépendance face à la métropole, avec l\u2019établissement du Commonwealth des Nations remplaçant l\u2019Empire des colonies et dominions, la cérémonie L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 89 du 11 novembre prend le visage que nous lui connaissons aujourd\u2019hui.En 1931, elle devient le « Jour du Souvenir » dont le but est d\u2019honorer les combattants canadiens et l\u2019image d\u2019un Canada présent dans des événements mondiaux.La Deuxième Guerre mondiale, la guerre de Corée, puis les missions des Casques bleus de l\u2019ONU, sans compter l\u2019Afghanistan après le retour des troupes canadiennes en 2014, vinrent grossir les rangs des anciens combattants canadiens, ces témoins d\u2019un fait national canadien.En face, les francophones du Québec demeurent dans leur majorité indifférents, ce qu\u2019on leur reproche souvent lorsque vient le temps d\u2019arborer le coquelicot, symbole de ralliement à la commémoration du 11 novembre.Cette résistance se comprend surtout par le fait que le 11 novembre tait tous les éléments de tensions vécus par les Canadiens français, comme la conscription de 1917-1918 : la commémoration du 11 novembre étant pancanadienne, ce sont les anciens combattants canadiens qui sont honorés.Il n\u2019est nullement question de spécificités culturelles.On note alors les efforts d\u2019Anciens combattants Canada pour rappeler la place des Canadiens français dans les conflits, voire l\u2019entreprise de « relations publiques » de l\u2019armée canadienne lorsque les troupes du Québec allaient servir en Afghanistan dans les années 2000.Mais, pour le Québec, seuls les « anti-héros », comme les conscrits réfractaires des deux conflits mondiaux, sont plus signifiants, car proprement canadiens-français.Dans les années 1990, on observe néanmoins une évolution des élites québécoises visant à retrouver les anciens combattants québécois pour rappeler leur part jouée dans la lutte pour la défense d\u2019idéaux universels comme la liberté (ce qui ne laisse guère indifférent pour des projets sou- verainistes).Cette mémoire proprement québécoise tente dès lors de s\u2019individualiser au sein d\u2019un 11 novembre qui demeure d\u2019abord canadien.À Montréal, cela se concrétise L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 90 physiquement chaque 11 novembre depuis 1998.Depuis cette date, à l\u2019initiative de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, deux solitudes opèrent : au cimetière Mont-Royal, autour de la Croix du sacrifice du carré militaire, un discours individualisé québécois est tenu pour honorer les anciens combattants tombés pour des valeurs comme la démocratie et la liberté.Pendant ce temps, la commémoration traditionnelle canadienne se déroule, place du Canada, autour du cénotaphe, avec son même discours de valorisation d\u2019un fait canadien autour des anciens combattants.La mémoire du fait militaire est plus présente dans la population canadienne anglophone inscrite dans le discours du 11 novembre dès les années 1920-1930 que dans la population québécoise francophone qui a longtemps tourné le dos à une cérémonie interprétée comme canadian.D\u2019ailleurs, l\u2019ancien premier ministre Stephen Harper avait lui-même fait le lien, en 2010, à l\u2019occasion de la mort du dernier combattant canadien de la Première Guerre mondiale, entre la commémoration de la participation du Canada à la Grande Guerre et un fait national canadien qui a su s\u2019affirmer sur le champ de bataille, en particulier à l\u2019occasion de la victoire de Vimy.Toute la polémique qui a éclaté autour du nom du parc Vimy est donc à comprendre à la lumière de ce cheminement mémoriel : le rapport du Québec à la mémoire du premier conflit mondial se heurte à l\u2019interprétation nationale canadienne.Le silence puis les « anti-héros » ont été un moyen d\u2019y faire face et de s\u2019en individualiser.Jacques Parizeau, par son projet de Québec indépendant, est bien plus significatif pour le « je me souviens » que le nom de la bataille de Vimy dont le sens canadien est réactualisé chaque 11 novembre.q 91 Dossier Maxime H.Couture, Martin Lagacé et Francis Denis* La commémoration du fait religieux au Québec Une mémoire blessée ?Bien qu\u2019il y eût plusieurs avancées au Québec dans les dernières années en matière de sauvegarde du patrimoine matériel religieux1, celle du fait religieux dans notre mémoire semble plus problématique.Après plusieurs décennies de laïcisation et de sécularisation de la société québécoise, comment aujourd\u2019hui intégrer la religion de nos ancêtres au sein d\u2019un patrimoine culturel vivant ?La question est délicate, mais mérite d\u2019être traitée ouvertement et de façon impartiale, étant donné les traces indélébiles du catholicisme dans notre histoire, de la fondation à la Conquête, des Rébellions à la Révolution tranquille.Le présent article vise à y apporter quelques éléments de réponse.État du problème On célébrera l\u2019année prochaine le 375e anniversaire de la ville de Montréal.Bien sûr, la fondation de celle qu\u2019on appelait Ville-Marie est intimement liée à la religion catholique.En effet, comme l\u2019a récemment souligné Christian Rioux du Devoir, « il y a peu de villes au monde, et aucune de cette 1 Et ce notamment grâce aux efforts de la Fondation du patrimoine religieux du Québec, mise sur pied en 1995 et renommée Conseil du patrimoine religieux du Québec en 2007.* Observatoire Justice et Paix L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 92 importance, qui fut le fruit d\u2019une telle aventure mystique2 ».Notre problématique y trouve un exemple retentissant, puisque selon ce qui fut dévoilé, les commémorations entourant les fêtes feront très peu référence à l\u2019aspect religieux, et donc à la fondation elle-même, inévitablement.Pourtant, la religion fut un des moteurs premiers de l\u2019implantation et du développement de notre culture en terre d\u2019Amérique, faisant advenir des pratiques et des traditions dont le sens guidait la vie de ses habitants et trouve encore quelques échos aujourd\u2019hui.Ce fut notamment l\u2019œuvre de personnages importants comme Jean-Jacques Olier, Jérôme Le Royer de la Dauversière, sainte Marie de l\u2019Incarnation, vénérable Jeanne Mance, saint François de Laval et de communautés comme les Sulpiciens, les Augustines ou les Jésuites, eux- mêmes protagonistes ou enfants d\u2019un grand renouveau spirituel français au XVIIe siècle.Ainsi, si notre mémoire veut rendre compte de l\u2019importance culturelle indéniable de ces personnages et de leurs actions, peut-elle alors mettre de côté leurs motifs cultuels ?Il semble plutôt que les deux soient inséparables, et ce au-delà de l\u2019étymologie.Culte et culture renvoient tous deux à l\u2019activité de cultiver, de transformer et d\u2019entretenir son milieu.Par ce travail, l\u2019être humain affine et développe en même temps les capacités de son esprit et de son corps3.Chaque culture possède une forme de culte, puisqu\u2019un motif qui la dépasse de quelque manière doit nécessairement inspirer cette laborieuse transformation.C\u2019est pourquoi on associe parfois à telle culture spécifique un « culte de la beauté », ou à une autre un « culte de la raison », etc.Il y eut bien sûr dans l\u2019histoire des cultes 2 Christian Rioux, « Fondation de Montréal : la grande aventure mystique », Le Devoir, [en ligne], 23 août 2016.3 Gaudium et spes.L\u2019Église dans le monde ce temps, Constitution pastorale du 8 décembre 1965, 42, 4. L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 93 idéologiques et oppressants.Sans liberté, aucune culture véritable ne peut alors se développer.Un culte, dans son sens large, est donc un ensemble de pratiques conduites dans la liberté ayant pour but l\u2019adoration ou l\u2019atteinte d\u2019une chose dont la nature ou la manifestation nous échappe toujours en partie, telles les récoltes qui, après les semailles, ne peuvent être qu\u2019espérées ; telle la nation dont on ne peut saisir exactement la naissance et l\u2019existence.Le culte religieux n\u2019est pas étranger à tout cela.La foi est également un acte de la volonté, soutenue par l\u2019intelligence, qui adhère librement à un contenu qui n\u2019est pas directement présentable, ni ultimement démontrable par la seule raison.On rétorquera ici peut-être que, au sein d\u2019une culture foncièrement chrétienne comme l\u2019a été le Canada-français, la foi n\u2019était pas un acte aussi libre que le travail de la terre ou la construction d\u2019une nation, mais bien plus le produit de la « culture de l\u2019époque ».Or ceci est un jugement téméraire, qui sous-estime notamment deux éléments importants.D\u2019abord, la nécessité d\u2019une confiance profonde dans les croyances qui motivent de grands projets et de grands sacrifices.Ensuite, le fait que la foi ne soit jamais constituée d\u2019un seul acte de la volonté, mais de plusieurs, étant mobilisée et confrontée à travers différents aspects de la personne humaine et des événe- ments de sa vie.Si nous adjoignons ces deux éléments, nous avons un mode universel de construction d\u2019une culture, qui prendra ensuite des formes particulières selon les croyances qui en sont en jeu.Les nôtres ont été chrétiennes, elles ne le sont plus vraiment.Que faire avec cela ?Obstacles à la commémoration du fait religieux Commémorer les acteurs et les événements religieux de notre culture ne revient pas à faire la promotion d\u2019un culte particulier \u2013 et ce même si plusieurs Québécois adoptent L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 94 encore la foi chrétienne.Il s\u2019agit plutôt d\u2019un souci de vérité dans l\u2019optique d\u2019une mémoire collective vivante et riche de traditions.Selon nous, la réalisation de cet objectif doit d\u2019abord surmonter deux obstacles.Le premier est une certaine conception de la laïcité.Comme l\u2019a affirmé récemment le philosophe français Pierre Manent4, la laïcité est salutaire lorsqu\u2019elle maintient une séparation entre le pouvoir politique et le pouvoir religieux.Mais elle se transforme en idéologie néfaste lorsqu\u2019elle vise à expier toute référence religieuse de la société et du discours public, occultant une expérience humaine fondamentale passée, présente et future.Le deuxième obstacle nous est plus spécifique : il s\u2019agit d\u2019une blessure de notre identité et par le fait même de notre mémoire, survenue à la suite d\u2019une coupure culturelle importante lors de la Révolution tranquille.En effet, de cet effort de modernisation louable et nécessaire, d\u2019ailleurs rendue possible entre autres grâce aux mouvements catholiques5, a malheureusement surgi une certaine idéologie antireligieuse.Il ne s\u2019agissait plus alors de redéfinir les champs respectifs et les légitimités de l\u2019État et de l\u2019Église mais d\u2019expulser celle- ci de la vie sociale.Si certains comportements au sein de l\u2019Église québécoise purent être blessants, et condamnables, le soudain effacement des fondements moraux et spirituels qui portaient la société québécoise depuis près de quatre siècles ne put qu\u2019aggraver cette blessure.Et une identité blessée a une mémoire sélective.La tentation fût alors forte \u2013 et l\u2019est encore \u2013 de jeter un voile complet d\u2019obscurité sur un passé qui ne semblait plus le nôtre.4 Situation de la France, Paris, Desclée de Brouwer, 2015.5 Voir Michael Gauvreau, Les origines catholiques de la Révolution tranquille, Anjou, Éditions Fides, 2008. L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 95 Avenues pour une mémoire intégrale Une politique de commémoration qui se voudra globale aura à affronter ces obstacles, mais ne manquera pas de ressources épistémiques et humaines.D\u2019abord, en effet, les travaux académiques à ce propos sont nombreux et de qualité, mais très peu utilisés.Ensuite, pourquoi ne pas envisager, pour certaines commémorations, une association avec l\u2019Église catholique du Québec ?En tant qu\u2019institution spirituelle, l\u2019Église est, comme l\u2019a écrit le pape Jean-Paul II6, une mémoire vivante.Sa mission même est de se souvenir et de transmettre.Mais aussi, en tant qu\u2019institution matérielle, elle dispose d\u2019archives et de lieux porteurs de sens pour notre culture, sans compter l\u2019apport des communautés religieuses, ainsi que leur engagement présent.Sans empiéter sur l\u2019autonomie du politique, celles-ci peuvent par exemple être des partenaires précieuses dans l\u2019élaboration et la mise en œuvre de politiques de commémoration, ayant conservé elles-mêmes une mémoire de leurs fondateurs ou de leurs grands représentants, et faisant toujours vivre certaines traditions.Une telle collaboration, qui incitera à redécouvrir le contenu intégral de notre passé, ne peut qu\u2019être un progrès dans le sens d\u2019une guérison de la mémoire au Québec et conséquemment d\u2019une volonté plus large de commémorer notre passé.q www.observatoirejusticepaix.org 6 Voir Mémoire et identité, Paris, Flammarion, 2005, chap.4. 96 Dossier Mathieu Bock-Côté* Se souvenir à l\u2019heure des commémorations négatives Depuis plusieurs années, et cela, dans l\u2019ensemble des démocraties occidentales, les gouvernements ont pris l\u2019habitude de s\u2019excuser pour leurs torts passés, réels ou fantasmés.Spontanément, l\u2019idée peut plaire et surtout, rencontrer l\u2019approbation des médias, qui ont tendance à croire, en général, que les différentes minorités identitaires, qu\u2019elles soient ethnoreligieuses ou culturelles, auraient été persécutées et que l\u2019heure serait venue d\u2019une forme de réparation morale.La communauté politique pourrait ajuster son contrat fondateur aux exigences de la diversité en mettant de l\u2019avant une nouvelle conscience collective fondée sur la reconnaissance des fautes collectives.L\u2019expiation pénitentielle permettrait de se purifier moralement : naturellement, ces demandes d\u2019excuses s\u2019accompagneront de la reconnaissance de nouveaux droits pour ces groupes exclus à qui on tiendrait enfin la promesse d\u2019une citoyenneté égalitaire.Nous sommes à l\u2019heure des commémorations négatives.On pourrait aussi parler de l\u2019ère des excuses, qui s\u2019est ouverte avec ce qu\u2019on appellera la révélation diversitaire.Elle sépare l\u2019histoire occidentale en deux : avant, c\u2019était la tyrannie de la majorité et le règne du racisme, du sexisme, de la xénopho- * Sociologue et chroniqueur L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 97 bie et de l\u2019homophobie : ensuite, ce serait l\u2019émancipation des minorités, la déconstruction des privilèges, la prise de conscience d\u2019un monde fondamentalement étranger à la passion égalitaire.La révélation diversitaire nous aurait permis d\u2019en prendre conscience.L\u2019histoire ne mériterait plus d\u2019être poursuivie, à la manière d\u2019une aventure glorieuse dont on célébrerait régulièrement les grands ancêtres, donnés en exemples aux jeunes générations : au contraire, il faudrait débusquer derrière les héros les salauds et jeter de leurs socles les statuts des ancêtres admirables.En un mot, l\u2019histoire ne devrait plus être un récit complexe et fondamentalement positif mettant un peuple en scène dans l\u2019histoire, mais plutôt une entreprise de déconstruction du monde d\u2019avant pour en révéler la part sombre.Si on commémore l\u2019histoire, c\u2019est désormais au nom d\u2019un devoir de mémoire envers les victimes qui aurait été occulté par la modernité nationale et plus largement, par les grandes institutions ayant contribué à la construction normative de la société occidentale.On se tournera vers le passé pour voir ce qu\u2019on peut s\u2019y reprocher, pour révéler les vers grouillant sous les monuments, pour démystifier ce au nom de quoi on demandait encore récemment aux hommes et aux femmes de faire preuve de piété et d\u2019admiration.On apprend l\u2019histoire pour découvrir ce qui, derrière la légende enchantée qui nous amenait traditionnellement à célébrer les ancêtres, une vérité que l\u2019on suppose toujours odieuse, et digne de mépris.Puisque les hommes d\u2019hier n\u2019étaient pas des anges, et qu\u2019ils firent l\u2019histoire dans le tumulte et le chaos, sans être absolument fidèles aux principes dont ils se revendiquaient, ou que nous célébrons aujourd\u2019hui, il nous sera permis de les juger sévèrement.On fragilise ainsi l\u2019imaginaire d\u2019une société : on mine aussi les assises de la légitimité politique.Si le monde dans lequel nous vivons repose sur des assises aussi pourries, il nous sera permis d\u2019en jeter à terre les institutions. L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 98 L\u2019histoire du Québec en offre un triste exemple avec le sort réservé à la période de la Nouvelle-France dans la conscience collective.Longtemps considérée comme le moment fondateur de l\u2019histoire nationale et admirée comme une période conquérante et glorieuse assurant aux Canadiens français le droit de poursuivre leur aventure nationale malgré leur chute et leur déchéance avec la Conquête, elle fut oubliée avec la Révolution tranquille, comme si le Québec moderne devenait autoréférentiel, avant de revenir à l\u2019avant-scène dans les manuels scolaires et certaines commémorations publiques, principalement à travers la question de l\u2019esclavage, aussi historiquement marginal pouvait-il être en Nouvelle-France.Cela permettait désormais de mettre en accusation la société québécoise dès ses origines et de mettre en lien les systèmes discriminatoires qui la traverseraient aux temps présents avec ses fondements historiques les plus anciens.Cette réécriture d\u2019un grand chapitre de l\u2019histoire pour le cadrer dans une perspective pénitentielle n\u2019est pas l\u2019exception, mais la norme.De la même manière, au moment d\u2019écrire l\u2019histoire d\u2019un peuple ou d\u2019une civilisation, on retiendra surtout les pages noires, appelées à entretenir la honte de soi et à inhiber le sentiment national.On se souvient de la France qui a commémoré Trafalgar, mais qui a refusé de commémorer Austerlitz, à cause du procès fait à Napoléon, encore une fois autour de la question de l\u2019esclavage.De la fulgurante aventure napoléonienne, il ne faudrait retenir que les décisions, certes terriblement regrettables, qui tranchent avec les valeurs de la société présente.En fait, des grands personnages, on ne retiendra que la page honteuse ou jugée en contradiction avec nos valeurs.Ce qui est interdit, c\u2019est l\u2019admiration pour les grands hommes, alors qu\u2019on voyait traditionnellement dans leur action une source d\u2019inspiration : on souhaite plutôt les rapetisser, inventorier leurs crimes et L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 99 les évacuer de la conscience collective.On ne s\u2019interdira pas de commémorer d\u2019autres pages du passé toutefois : celles des luttes annonçant la société diversitaire actuelle.Cette mutation de la conscience historique domine la vie politique contemporaine : les nouveaux acteurs qui émergent sur la scène publique se présentent souvent comme victimes d\u2019une discrimination longtemps ignorée ou dissimulée, et c\u2019est en dévoilant l\u2019histoire de leur persécution qu\u2019ils pourraient se faire reconnaître à la manière d\u2019une communauté victime, plaçant à l\u2019origine de ses revendications une identité traumatique.La plupart du temps, la politique de commémoration des nations occidentales a renoncé à célébrer la nation : ces nations croient plutôt, comme le veut la philosophie pluraliste, que c\u2019est en intégrant chaque communautarisme dans le grand récit collectif qu\u2019il pourra enfin inclure la diversité des identités appelées à cohabiter au nom du vivre-ensemble.Il s\u2019agit, à terme, de réformer les mentalités et de transformer en profondeur l\u2019identité collective, peut-être même de former un nouveau peuple : la gestion publique de la mémoire permettra d\u2019amener l\u2019ensemble des acteurs sociaux à se reconnaître dans une nouvelle conscience collective, politiquement construite, et sur laquelle veilleront les différents lobbies identitaires.Ou du moins, on la maintiendra en place de manière assez autoritaire : c\u2019est-à-dire que le récit pénitentiel fondateur de l\u2019État multiculturel et de la société diversitaire servira à dépister ses ennemis et les combattre.Les milieux intellectuels et la société médiatique jouent dans cette entreprise un très grand rôle : ceux qui se montreraient attachés dans l\u2019espace public aux formes antérieures de la conscience historique sont rappelés à l\u2019ordre en étant accusés de nostalgie.S\u2019ils s\u2019entêtent, ils seront accusés de complaisance réactionnaire, ce qui peut suffire à disqualifier un acteur politique en L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 100 l\u2019expulsant du cercle de la respectabilité médiatique ou alors briser une carrière académique dans une université soumise bien plus qu\u2019on ne veut l\u2019admettre aux prescriptions et proscriptions de la rectitude politique.L\u2019éducation sera d\u2019ailleurs mobilisée dans cette vaste entreprise : en inculquant aux nouvelles générations cette nouvelle mémoire et en déconstruisant les traditions populaires, l\u2019ancienne mémoire ne trouvera plus de relais, sauf dans la périphérie de l\u2019espace politique, là où échouent des courants intellectuels désuets condamnés à survivre difficilement puis à disparaître.La société occidentale contemporaine, à bien des égards, reconstruit sa conscience historique à la lumière de la Shoah.Ce qui était d\u2019abord considéré, à juste titre d\u2019ailleurs, comme un crime absolument unique, absolument incomparable à tous les autres crimes, d\u2019autant qu\u2019il n\u2019était pas sans dimension métaphysique, est aujourd\u2019hui banalisé et sert de matrice pour penser la plupart des situations de tensions interculturelles, comme si toujours les sociétés occidentales portaient en elles une tentation génocidaire ou, du moins, pouvaient aisément se laisser aller à la persécution des minorités en cas de crise.Le schéma historique dominant est le suivant : en d\u2019autres temps, le monde occidental persécutait les juifs, aujourd\u2019hui, il persécuterait les musulmans : il aurait toujours besoin d\u2019une minorité bouc-émissaire pour refaire son unité, en l\u2019appuyant sur la lutte contre un ennemi imaginaire.Dans cet esprit, toute politique d\u2019affirmation de l\u2019identité nationale est ramenée, d\u2019une manière ou d\u2019une autre, aux horreurs du IIIe Reich.C\u2019est l\u2019orgueil paradoxal du progressisme : l\u2019homme contemporain se trouve moralement admirable de se trouver si laid.Il regarde ses ancêtres et se fait une fierté de ne pas leur ressembler.S\u2019il s\u2019intéresse au passé, c\u2019est pour le conspuer : L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 101 c\u2019est ce que Michel de Jaeghere appelle justement la haine des pères.Le progressisme est une mythologie : il laisse croire au progrès inévitable d\u2019une génération à l\u2019autre, vers un monde toujours meilleur.Le tragique est évacué de cette vision de l\u2019histoire : les grandes décisions douloureuses qui font l\u2019histoire d\u2019une nation ou d\u2019une civilisation sont toujours observées à la manière d\u2019événements sordides qui ne mériteraient aucunement qu\u2019on les médite.L\u2019histoire est privée de toute valeur exemplaire : ce n\u2019est plus la condition humaine qu\u2019elle met en scène, avec ses passions, ses grandeurs et ses misères, mais une humanité divisée entre oppresseurs et dominés, et plus encore, entre salauds et héros.Ce rapport à l\u2019histoire est toxique : il condamne l\u2019homme à osciller entre la suffisance à l\u2019endroit de ses devanciers et l\u2019ignorance absolue du passé, puisque demain est toujours mieux qu\u2019hier.Chose certaine, la vie démocratique est indissociable des luttes de mémoire, qui sont d\u2019abord des luttes visant à définir la légitimité politique.L\u2019historiographie pénitentielle pousse chaque État à s\u2019extraire de l\u2019expérience historique qui l\u2019a vu naître ou s\u2019imposer sur la scène du monde.Elle invite chaque État à faire table rase de sa culture et à déraciner sa nation historique, pour entreprendre la reconstruction d\u2019une société multiculturelle, fondée sur le procès perpétuellement reconduit de l\u2019ancien monde.De ce point de vue, il faut toujours trouver de nouvelles victimes à libérer pour que la dynamique émancipatoire se poursuive : on trouve là l\u2019origine des nombreuses phobies inventées au fil des ans, qui ajoutent toujours de nouvelles pièces au dossier de la culpabilité occidentale.C\u2019est l\u2019imaginaire de la guerre civile mémorielle.La révolution permanente est devenue la déconstruction permanente : une grande mutation anthropologique est censée en être le résultat, avec l\u2019émergence d\u2019un nouvel homme nouveau, délivré des appartenances L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 102 héritées, affranchi de toutes les déterminations, et habité par le fantasme de l\u2019autoengendrement.Cet homme indéterminé ne tolère plus son inscription dans une communauté politique et maudit son enracinement.Il n\u2019est pas interdit de penser autrement l\u2019histoire et de ne pas céder à la tentation de l\u2019expiation pénitentielle.Il s\u2019agirait d\u2019abord d\u2019apercevoir autrement la communauté politique : on n\u2019y verrait plus d\u2019abord une simple juxtaposition d\u2019une majorité dominante et de minorités écrasées, mais un peuple, traversé naturellement par des conflits sociaux et autres, mais faisant néanmoins l\u2019expérience d\u2019une aventure collective dont l\u2019histoire aurait aussi la vocation de faire le récit et que les commémorations publiques pourraient illustrer, qu\u2019il s\u2019agisse de ses grands exploits ou de ses grands malheurs.L\u2019histoire devient alors le théâtre de l\u2019aventure humaine, qui s\u2019écrit à la fois à l\u2019encre du changement et de la permanence \u2013 cette permanence est celle de la condition humaine, au-delà de la diversité des situations où elle est appelée à s\u2019exprimer.L\u2019historien n\u2019est pas ici invité à se faire propagandiste, mais philosophe à sa manière, ou du moins moraliste, en abordant les hommes non pas comme un chasseur de primes, selon l\u2019exacte formule de Martin Lemay, mais avec un peu d\u2019empathie.La question du régime est de nouveau ouverte dans les sociétés occidentales.Souvent, on accuse de populisme les partis et mouvements qui lancent l\u2019assaut contre l\u2019État multicultu- rel \u2013 même si l\u2019étiquette a pour fonction de disqualifier ceux à qui on l\u2019accole, c\u2019est une manière comme une autre de reconnaître qu\u2019ils se réclament du peuple, tout en les accusant d\u2019en entretenir une conception désuète, inadéquate ou dangereuse.Sans prendre parti, voyons les choses avec un peu de distance : cette querelle met en scène deux lectures contradictoires de la figure du peuple qui est inévitable- L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 103 ment fondatrice en démocratie.Chacun, à tout le moins, doit parvenir à en fournir une définition convaincante pour agir politiquement.C\u2019est le principe de légitimité dont se réclame la société occidentale qui est en question.Ceux qui voudront restaurer le cadre national et l\u2019identité qui l\u2019accompagne devront inévitablement développer leur propre vision de l\u2019histoire, pour se délivrer du mauvais rôle de méchants dans l\u2019historiographie actuellement dominante.On en revient à une donnée fondamentale.Il y a dans le cœur de l\u2019homme quelque chose comme un besoin d\u2019enracinement.On pourrait y voir, à la suite de Simone Weil, un besoin primordial de l\u2019âme humaine, qui trouve à s\u2019accomplir dans la cité.L\u2019homme, autrement dit, se révolte spontanément contre le dénigrement de l\u2019appartenance et la disqualification morale de ses repères, comme il s\u2019exaspère devant la furie déconstructrice qui est devenue l\u2019orthodoxie académique dans les départements universitaires qui prétendent s\u2019intéresser aux choses humaines.On se désolera avec raison du triste état de la conscience historique contemporaine, qui délie les hommes de toutes les formes créatrices de tradition, mais on peut croire que ceux qui entreprendront de renouer avec une des exigences classiques de la mémoire trouveront un écho politique.Il n\u2019y aura de renaissance politique des sociétés occidentales que s\u2019il y a aussi une renaissance de leur identité historique.On peut croire qu\u2019au fond d\u2019eux-mêmes, les peuples la souhaitent intimement.Ces états généraux en témoignent probablement.q L\u2019Action nationale en cadeau Les abonnés de L\u2019Action nationale ont le privilège d\u2019offrir un abonnement cadeau d\u2019un an pour 50 $.Partagez vos lectures pour de fructueuses discussions ! 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Lire Lire Note critique DAVID PRESTON 108 Braddock\u2019s Defeat.The Battle of the Monongahela and the Road to Revolution Lire les essais JEAN-FRANÇOIS LANIEL ET JOSEPH-YVON THÉRIAULT (DIR.) 115 Retour sur les États généraux du Canada français.Continuités et ruptures d\u2019un projet national J.MAURICE ARBOUR 119 Cessons d\u2019être des colonisés PIERRE CÉRÉ 123 Coup de barre AMIN MAALOUF 128 Un fauteuil sur la Seine LIRE 108 NOTE CRITIQUE Jean-François Barbe* DAVID PRESTON Braddock\u2019s Defeat.The Battle of the Monongahela and the Road to Revolution, Oxford University Press, 2015, 460 pages Braddock\u2019s Defeat nous transporte dans un lieu et une période où les intérêts de la Nouvelle-France s\u2019imbriquent à ceux des Amérindiens du nord-est du continent.Et il ne s\u2019agit pas de n\u2019importe quelle période : il s\u2019agit des débuts de la guerre de Conquête, nommée guerre franco-indienne (French and Indian War) par les Américains et guerre de Sept Ans par les Européens.Tout d\u2019abord, un mot sur le général Braddock.Commandant en chef des forces militaires britanniques en 1755, Edward Braddock organisera une expédition à travers les Appalaches afin de détruire le fort Duquesne (l\u2019actuelle Pittsburgh), construit par la Nouvelle-France.Son armée comprendra plus de 2 000 individus, soldats anglais et miliciens des colonies américaines.Sept Amérindiens sont dans les rangs (p.201).George Washington, qui a alors 23 ans, accompagne Braddock à titre d\u2019aide de camp.Il sait à qui il a affaire : selon ses termes, à des « Français Canadiens » rompus à * Étudiant à la maîtrise en histoire 109 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 la guerre.Bien qu\u2019ayant à peine trente ans, certains des officiers « Français Canadiens » ont déjà participé, aux côtés d\u2019Amérindiens, à des dizaines de combats en Acadie, en Nouvelle-Angleterre, à New York et en Pennsylvanie.Toutefois, une chose importante échappe alors à l\u2019attention de Washington et des dirigeants britanniques : l\u2019existence d\u2019une formidable coalition amérindienne prête à se jeter dans la bataille.De 600 à 700 Amérindiens combattront contre les troupes de Braddock.Ils proviennent de plus de vingt communautés et peuples autochtones.« C\u2019est la plus grande coalition amérindienne jamais rassemblée jusqu\u2019alors en Amérique du Nord », affirme l\u2019auteur, un professeur d\u2019histoire du collège militaire The Citadel de la Caroline du Sud.Une coalition, constate-t-il, qui ne s\u2019est pas construite du jour au lendemain.« Les Français et les Amérindiens ont dû l\u2019assembler et l\u2019unifier » (p.132).L\u2019auteur explique la dimension extraordinaire de cette participation amérindienne par l\u2019avancée territoriale continue des anglo-américains, notamment par l\u2019entremise de traités frauduleux comme le « Walking Purchase » de Pennsylvanie.Il mentionne aussi les faiblesses de la diplomatie britannique et coloniale (p.116-117).Du côté « français », l\u2019auteur met en évidence la qualité de la vision politique des dirigeants de la Nouvelle-France qui ont bâti une chaîne de forts dans la vallée de l\u2019Ohio tout en développant activement les alliances avec les Amérindiens de la région (p.131).Ces forts sont des lieux d\u2019approvisionnement pour les Amérindiens et les soldats.Ils facilitent la venue des Amérindiens de la vallée du Saint-Laurent et de fort Michilimakinac.Enfin, ces forts symbolisent la capacité de soutien militaire et logistique de la Nouvelle-France à l\u2019égard de ses alliés. 110 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 Par ailleurs, comme le feraient des diplomates de carrière, les responsables militaires de ces forts œuvrent intensément à entretenir et développer les alliances amérindiennes.En raison de ses succès, l\u2019auteur estime que le capitaine du fort Niagara, Liénard de Beaujeu, qui lancera l\u2019attaque contre Braddock fut « l\u2019un des officiers les plus remarquables de l\u2019histoire de l\u2019Amérique coloniale » (p.131).La bataille de la Monongahela a lieu le 9 juillet 1755 à moins de 30 kilomètres de Pittsburgh.Elle oppose les 2 000 combattants de Braddock aux forces coalisées des 600 à 700 Amérindiens, 108 soldats de la Marine et 146 miliciens de la Nouvelle-France (p.222).Cette journée-là, en l\u2019espace de trois heures, l\u2019armée de Braddock sera battue et passera à deux doigts de la destruction totale.La bataille de la Monongahela et le nom de Braddock symboliseront la plus importante défaite militaire anglaise du XVIIIe siècle.L\u2019auteur estime que les forces amérindiennes ont alors bataillé comme une force d\u2019infanterie légère (p.234) et les soldats et miliciens canadiens, comme forces auxiliaires (p.237).Sans l\u2019appui amérindien, les forces armées de la Nouvelle-France n\u2019auraient pu vaincre celles de Braddock (p.149).Tout au long de l\u2019histoire de la Nouvelle-France, rappelle l\u2019auteur, les Troupes de la Marine ont fourni les « cadres militaires » de la milice canadienne et des alliés amérindiens.La pratique courante consistait à intégrer des officiers ou des cadets aux partis de guerre amérindiens qui frappaient le long de la frontière des colonies britanniques (p.159).Des qualités de persuasion et la capacité à diriger par l\u2019exemple et la bravoure étaient capitales étant donné l\u2019indépendance d\u2019esprit des guerriers autochtones (p.235).Tout au long de l\u2019histoire des rapports militaires entre la 111 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 Nouvelle-France et les colonies britanniques, les meilleures compagnies de la Marine ont, dit-il, constamment surclassé leurs vis-à-vis britanniques (p.151).Maintenant, quelles furent les conséquences de la défaite de Braddock ?Des « dizaines de milliers » de colons de la frontière de la Virginie et de la Pennsylvanie ont fui vers l\u2019intérieur.Une peur énorme s\u2019est déployée dans les élites et la population blanche : celle de l\u2019insurrection et du soulèvement des esclaves noirs, particulièrement nombreux en Virginie (p.278-279).Un certain esprit défaitiste s\u2019est également développé ; des colons anglo-américains attribuant cette défaite au poids de leurs « péchés » (p.283).L\u2019auteur qualifie la bataille de la Monongahela comme la « plus importante victoire militaire des Français Canadiens » (p.328).Mais « étrangement », dit-il, elle n\u2019a pas validé la stratégie suivie par le gouverneur Vaudreuil, à savoir la guerre sur les frontières menée conjointement par les forces amérindiennes, canadiennes et françaises (p.293).Au contraire, l\u2019arrivée des troupes de terre françaises et de leurs chefs à partir de 1755 signale le début de l\u2019imposition graduelle d\u2019un autre modèle militaire, celui de la guerre conventionnelle sans appui des forces amérindiennes.Et comme le montre l\u2019échec de Dieskau au lac George en septembre 1755, la guerre ne pouvait pas être gagnée de cette façon (p.295).La grande historienne Louise Dechêne1 a déjà présenté le gouverneur Vaudreuil comme un homme « vieillissant, 1 Louise Dechêne, Le Peuple, l\u2019État et la guerre au Canada sous le Régime français, édition préparée par Sylvie Dépatie, Catherine Desbarats, Hélène Paré et Thomas Wien, Montréal, Éditions du Boréal, 2008, 664 pages 112 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 amer et méfiant » face à Montcalm (p.371).Elle a aussi avancé que la politique de raids armés contre les colonies américaines venait de Versailles (p.185).Mais comme l\u2019esquisse ce livre du professeur d\u2019histoire du collège militaire américain The Citadel, c\u2019était aller un peu trop vite en affaires.Un livre de Matthew C.Ward nous aidera à aller un peu plus loin2.L\u2019auteur, qui est chargé de cours (lecturer) au département d\u2019histoire à l\u2019université de Dundee en Écosse, esquisse ce qu\u2019on pourrait appeler une doctrine Vaudreuil.La seule façon de gagner le conflit armé contre les Anglais, soutient Pierre de Rigaud de Vaudreuil, est d\u2019amener la guerre dans les colonies anglaises et d\u2019envoyer des groupes amérindiens armés dans leurs territoires.« Rien ne pourrait davantage susciter, chez leurs citoyens, la volonté de conclure la paix », affirme Vaudreuil (p.46).Et ça marche.Au début de la French and Indian War, les raids armés dépeuplent de grandes zones de territoire en Virginie et en Pennsylvanie.Les colons fuient.Les raids frappent jusqu\u2019à 65 kilomètres de Philadelphie (p.71) ! Selon Ward, une division du travail s\u2019opère entre Amérindiens et Canadiens : les premiers attaquant surtout les fermes et les communautés isolées afin de faire fuir les colons, alors que les seconds s\u2019en prennent à des cibles militaires.Accompagnés de guerriers amérindiens, les militaires et les miliciens canadiens concentrent leur puissance de feu sur le comté de Cumberland dans l\u2019état actuel du Maryland.À l\u2019été 1756, neuf forts anglais ont été attaqués et cinq sont détruits (p.68).2 Matthew C.Ward, Breaking the Backcountry : The Seven Years\u2019 War in Virginia and Pennsylvania, 1754-1765, Pittsburgh, University of Pittsburgh Press, 2003, 360 pages 113 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 En Pennsylvanie, les Quakers et les Mennonites, pacifistes par conviction, refusent de prendre les armes.Au printemps 1756, Georges Washington note que plusieurs colons de Virginie envisagent la capitulation et la paix « avec les Indiens et les Français » (p.69).Un phénomène similaire se produit en Pennsylvanie (p.71).Ce n\u2019est qu\u2019à l\u2019automne 1756 que se crée une milice en Pennsylvanie.Dans certaines unités de l\u2019armée britannique, les désertions atteignent jusqu\u2019à 30 % des effectifs (p.108).Pour les contenir, Washington ordonne des pendaisons publiques (p.113).À la fin de 1757, dit Washington, rien n\u2019est décidé et tout peut pencher d\u2019un bord comme de l\u2019autre (p.156).Parallèlement, les autorités de la Nouvelle-France agissent afin de renforcer l\u2019alliance avec les Amérindiens3.Cependant, la prise du fort Duquesne à la fin de 1758 change la donne et signale, selon Ward, le début de la fin de la Nouvelle-France.La colonie reculera jusqu\u2019à la défaite quasi-finale des Plaines d\u2019Abraham où l\u2019on trouvera, tout de même, 1 200 Autochtones alliés à la Nouvelle-France\u2026 très mal employés par Montcalm4.Nous vous avions promis une randonnée dans le monde de la pensée et de la connaissance.C\u2019est moins drôle qu\u2019un scé- 3 Par exemple, à l\u2019été 1756, Vaudreuil invite les Cherokees (situés en Caroline du Sud) à Détroit afin de les intégrer à l\u2019alliance de façon à envelopper les colonies américaines du sud (p.142-145).De la base militaire du fort Toulouse près de Montgomery, la capitale actuelle de l\u2019Alabama, des raids sont lancés contre les Cherokees afin de les dissuader de rejoindre l\u2019armée britannique (p.165).À l\u2019automne 1756, Vaudreuil invite les Delawares à déménager et à s\u2019établir dans les environs du Fort de la Presqu\u2019Île (p.151).4 Voir Peter MacLeod, La vérité sur la bataille des plaines d\u2019Abraham.Les huit minutes de tirs d\u2019artillerie qui ont façonné un continent, Montréal, Éditions de l\u2019Homme, 2008, p.108. 114 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 nario de bande dessinée conçu par des spécialistes en didactique de l\u2019histoire (l\u2019avenir de nos enfants est entre bonnes mains), mais c\u2019est autrement plus satisfaisant car plus vrai.La Nouvelle-France a joué un rôle clé dans le combat mené par les Amérindiens contre leur dépossession territoriale.Les dirigeants de la colonie \u2013 Vaudreuil au premier chef dont il faudra bien un jour écrire une biographie complète \u2013, ont fait tout ce qu\u2019ils pouvaient pour maintenir l\u2019alliance amérindienne, faire reculer les colons anglo-américains, et susciter par un rapport de force militaire, la conclusion de traités de paix avec les colonies du sud.Les élites des colonies anglaises ont eu une peur atroce que la French and Indian War ne débouche sur le soulèvement de centaines de milliers d\u2019esclaves noirs5.En éliminant leur allié canadien, la Conquête n\u2019a rien eu de providentiel ni pour ces esclaves, ni pour les Amérindiens du nord-ouest américain.À cet égard, et c\u2019était l\u2019objectif de cette note de lecture, la Nouvelle-France a joué un rôle éminemment positif qu\u2019on doit reconnaître et apprécier à sa juste et pleine valeur.q 5 Voir Robert M.Owens, Red Dreams, White Nightmares : Pan-Indian Alliances in the Anglo-American Mind, 1763\u20131815, Norman (Oklahoma), University of Oklahoma Press, 2015. JEAN-FRANÇOIS LANIEL ET JOSEPH-YVON THÉRIAULT (DIR.) Retour sur les États généraux du Canada français.Continuités et ruptures d\u2019un projet national, Québec, Presses de l\u2019Université du Québec, 2015, 411 pages La douzaine de contributions rassemblées ici sont unies par une question qu\u2019exprime bien le sous-titre de cet ouvrage collectif : les États généraux ont-ils marqué une rupture aussi profonde qu\u2019on l\u2019a dit entre le Québec, d\u2019une part, et le/les Canada/s français de l\u2019autre ?Cette question fondamentale en entraîne d\u2019autres.La rupture, au fond, n\u2019était-elle pas en préparation dès avant cette grande rencontre en trois temps des années 1966-1969 ?Par ailleurs, des continuités ont-elles malgré tout transcendé cette rupture ?Bref, doit-on repenser l\u2019interprétation généralement proposée des États généraux comme moment clé de l\u2019inflexion, voire de l\u2019éclatement du « projet national » que fut le Canada français ?Livre riche, qualité des contribu- teurs : on a là un ouvrage incontournable.Ce livre vaut d\u2019abord, bien sûr, par la réflexion que seul pouvait apporter Jacques-Yvan Morin, président des États généraux de 1965 à 1969.Il raconte la brèche qu\u2019on sentait déjà entre le Québec et les communautés francophones 115 LIRE LES ESSAIS 116 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 minoritaires et comment les États généraux furent appelés précisément ceux du « Canada français » dans l\u2019espoir de jeter des passerelles.Il raconte que les Québécois de la Révolution tranquille avaient découvert que la promotion de la nation ne pouvait plus passer seulement par la vitalité de la société civile, qu\u2019elle avait besoin de l\u2019outil qu\u2019est l\u2019État ; un État québécois pour lequel tous les partis provinciaux réclamaient davantage de pouvoirs, et certains même, tous les pouvoirs.Morin raconte aussi que les minorités canadiennes-fran- çaises, en butte depuis des décennies à des gouvernements provinciaux qui avaient systématiquement refusé de respecter leurs droits, avaient déjà recours à la protection du gouvernement fédéral.Les deux démarches étaient peu compatibles.Malgré tout, le bilan des résolutions des États généraux n\u2019a pas été défavorable aux minorités ; mais il est certain que les délégués québécois ont tenu à affirmer le droit du peuple québécois à disposer de lui-même.D\u2019où le sentiment de rupture, suivi d\u2019une « mémoire » de la rupture.Plusieurs contributions évoquent l\u2019épuisement, dès les années 1960, du nationalisme traditionaliste porté par l\u2019Église et ses institutions.Tout comme le Québec, l\u2019Ontario français et l\u2019Acadie cherchent déjà eux aussi une nouvelle manière de se dire, autrement que dans les traditions et le catholicisme marqueurs de l\u2019ancienne identité cana- dienne-française.En cette époque providentialiste, l\u2019État apparaît à tous nécessaire.Leur réflexion sera bousculée par l\u2019accession de Trudeau au pouvoir : le faux parallélisme qu\u2019il impose entre la minorité anglophone du Québec et les minorités francophones hors Québec et l\u2019encouragement qu\u2019il donne à la constitution d\u2019organisations provinciales de représentation des minorités francophones poussent à la provincialisation des identités francophones.Les États géné- 117 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 raux ont peut-être malgré eux consacré l\u2019éloignement qui se préparait entre le Québec et les minorités canadiennes- françaises ; des ténors indépendantistes ont certainement eu des attitudes et des mots disgracieux et blessants ; mais c\u2019est véritablement Trudeau qui a voulu et réalisé la fragmentation du Canada français.Cette fragmentation est devenue trop souvent une opposition après l\u2019entrée en vigueur de la Charte des droits de 1982.Les Francophones hors Québec, d\u2019abord réticents, ont apprécié l\u2019outil qu\u2019est la Charte pour la reconnaissance de leurs droits scolaires ; le Québec français a eu trop souvent à pâtir d\u2019une Charte conçue expressément par Trudeau pour réduire la capacité de l\u2019État québécois à faire du français la langue commune au Québec.Les uns et les autres, pourtant tous deux minoritaires, ont été contraints de s\u2019affronter en cour.C\u2019est tout cela que montre ce livre.Les réflexions y foisonnent notamment sur le rôle des institutions dans le façonnement de l\u2019identité (institutions liées à l\u2019Église autrefois, au pouvoir politique, ou désormais de plus en plus au pouvoir juridique dans le Canada de la Charte).Plusieurs auteurs évoquent aussi les tentatives d\u2019intellectuels comme Yolande Grisé ou Gaétan Gervais pour bâtir une définition autonome et positive de l\u2019Ontario français.Mais sans cesse, des facteurs externes sur lesquels les minorités n\u2019ont pas trop de contrôle, viennent brouiller les cartes et bousculent la réflexion.Les Canadiens français, et désormais les Québécois, finissent par en perdre jusqu\u2019à leur nom.Voici que les Québécois se font maintenant définir comme des Québécois « francophones » ou même comme des « Québécois d\u2019origine canadienne-française ».Les Canadiens français, de leur côté, se définissent souvent désormais par leur identité bilingue ; sans compter qu\u2019au Canada, les francophones de toute provenance, qui par- 118 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 tagent seulement une langue, ont remplacé les Canadiens français et leur intention nationalitaire.La minorisation est tellement bien intégrée qu\u2019on finit par ne même plus voir toute la violence contenue dans de telles expressions et processus, qui nous renferment constamment dans l\u2019ethnie ou une communauté culturelle là où nous avons voulu former peuple et société.L\u2019ouvrage tient à montrer que les liens ne se sont pas entièrement distendus malgré tout entre les héritiers du Canada français : des initiatives québécoises, particulièrement sous les gouvernements du Parti québécois, ont été prises pour retisser ce que l\u2019histoire avait démaillé.Des propositions sont faites pour créer de nouveaux forums communs, autour de la langue française par exemple.Dans le contexte où le Québec est en voie de marginalisation politique au Canada et où, au Québec même, la majorité « francophone » se fait à répétition imposer un gouvernement formé d\u2019un parti contre lequel elle vote à hauteur des deux tiers, il vaut la peine de lire cet ouvrage pour constater comme il est long et douloureux le processus de minorisa- tion d\u2019un peuple.Lucia Ferretti Professeure en histoire UQTR 119 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 J.MAURICE ARBOUR Cessons d\u2019être des colonisés, Québec, Presses de l\u2019Université Laval, 2015, 242 pages Le mot est devenu tabou au Québec.Ne le prononçons surtout pas.Il « cache un terrible sentiment de honte qui ne peut se dévoiler au grand jour » (p.63).Pourtant, J.Maurice Arbour, professeur à la retraite de l\u2019Université Laval où il a enseigné le droit constitutionnel canadien et le droit international public, ne se gêne pas, dans son ouvrage intitulé Cessons d\u2019être des colonisés !, pour étaler au grand jour notre tare nationale.Oui, nous sommes au Québec des « colonisés » et il serait grand temps de cesser de l\u2019être.Et non seulement l\u2019essayiste et constitutionnaliste affuble-t- il les Québécois de ce qualificatif \u2013 somme toute bien mérité à mon sens \u2013, mais il nous en démontre le bien-fondé dans un essai remarquablement lucide, érudit, fouillé, minutieux, informé et écrit avec une plume trempée dans une sainte colère, mais qui n\u2019enlève rien à la pertinence du propos.Le postulat à la source de la démonstration de J.Maurice Arbour « repose sur l\u2019idée que la reconnaissance d\u2019une situation coloniale au Québec est le premier pas vers une libération collective, car l\u2019indépendance n\u2019a de sens que si elle veut délier l\u2019homme québécois de ses attaches coloniales » (p.XVII).Pour reconnaître cette situation coloniale, il faut d\u2019abord nommer la bête, ce qui est fait de la première à la dernière page de ce livre.Voilà qui est fort embêtant pour les « colonisés assimilés », comme se plaît à les appeler l\u2019auteur, qui ont tout fait depuis les débuts de la Révolution tranquille pour faire disparaître le colonisé québécois comme sujet d\u2019analyse.Le colonisé est disparu du discours ambiant et même 120 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 de celui des indépendantistes, démontre l\u2019auteur (sauf pour quelques exceptions), mais il n\u2019est pas disparu « des rues de Montréal, des journaux traditionnels, des médias électroniques ou des essais politiques » (p.83).Et tout le livre de M.Arbour est une démonstration convaincante et intellectuellement imparable de ce postulat.Beaucoup, dont au premier rang le « Quebec Liberal Party », rejettent ce concept de colonisé pour le peuple québécois.Ces colonisés assimilés affirment que depuis la Révolution tranquille le Québec s\u2019est libéré de la gangue coloniale qui l\u2019asservissait depuis la Conquête britannique.D\u2019autres disent que la définition du colonisé telle que rapportée par un Jean-Paul Sartre, pour ne donner que cet exemple, ne saurait s\u2019appliquer au Québec, c\u2019est-à-dire celle d\u2019un peuple soumis par la violence et auquel l\u2019on refuse les droits de l\u2019homme.Vrai, écrit J.Maurice Arbour.Beaucoup de définitions du colonialisme ne peuvent s\u2019appliquer au Québec.Mais il est gravé dans notre histoire, poursuit-il, que le colonisateur britannique, sans réduire la population du Québec à l\u2019esclavage, « n\u2019en a pas moins colonisé la province, exploité ses ressources et imposé sa loi coloniale sur tout le territoire nouvellement conquis, tout en en conservant l\u2019espoir de pouvoir assimiler ce peuple » (p.88).Ce colonialisme au gant de velours n\u2019en est pas moins du colonialisme.L\u2019absence de dignité qui résulte de la domination permanente du colonisateur, l\u2019absence de la liberté collective pleine et entière et l\u2019absence de ma totale présence au monde sont une véritable dépossession de l\u2019être humain ; pour de vrai cette privation d\u2019être n\u2019est certainement pas aussi insoutenable que la cravache qui s\u2019abattait sur les épaules du colonisé africain du 19e siècle ou les atteintes graves à l\u2019intégrité physique ou mentale des Amérindiens du Canada au 19e et 20e siècle, mais elle apparaît toute aussi réelle et inacceptable.La constitution coloniale, les institutions coloniales, le bilinguisme 121 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 colonial et la présence coloniale dans tous les secteurs de l\u2019activité humaine s\u2019avèrent pour moi un assujettissement honteux et intolérable, même si cette oppression est douce et rarement violente, voire consentie par la majorité de mes concitoyens, « encastrée dans l\u2019ordinaire de nos jours1 » et qui soulève rarement la colère, comme le fait remarquer si justement Jacques Beauchemin.Bref, « le critère juridique de la colonisation c\u2019est la domination » (p.91).Et la Révolution tranquille n\u2019échappe pas à ce schème.Arbour fait ressortir, à juste titre, qu\u2019il s\u2019agit là d\u2019une révolution inachevée, que le discours officiel qui veut que ce sursaut des années 60 nous ait libérés de nos chaînes n\u2019est qu\u2019un leurre.Le nationalisme économique des Parizeau et cie, affirme-t-il, et tous les succès individuels des uns et des autres, insiste-t-il, ne sauraient être des « substituts complets et légitimes à l\u2019indépendance d\u2019un peuple » (p.66).L\u2019essai de J.Maurice Arbour, qui a parfois des allures pamphlétaires puisqu\u2019il est écrit par un homme qui se dit en tor- rieux, est particulièrement percutant lorsqu\u2019il traite de la « nationalité de papier » que représente pour les Québécois le Canada.Sa compréhension et son analyse factuelle du cadre étatique qui nous enserre \u2013 loi constitutionnelle monarchique de 1867, celle de 1982 imposée au Québec sans approbation du peuple, mythe des peuples fondateurs, le multiculturalisme négateur du Québec, le bilinguisme institutionnel, le poids politique du Québec à Ottawa, les institutions monarchiques coloniales, etc.\u2013 sont brillantes dans sa démonstration de ce qu\u2019il appelle « la mise en tutelle constitutionnalisée (de la Province of Quebec) par la loi impériale de 1867 et consolidée par la loi constitutionnelle de 1982 » (p.94).1 La Souveraineté en héritage, Les Éditions du Boréal, Montréal 2015, p.144 122 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 Le multiculturalisme de Pierre Elliott Trudeau, maquillé par certains bien-pensants au Québec en « interculturalisme », participe de cette minorisation perpétuelle du peuple québécois.Arbour démontre fort bien qu\u2019au bout de ce « multicul- turalisme, il y a la négation et la destruction du nationalisme québécois et du peuple qui lui donne vie » (p.106).Ce cri de révolte, lancé avec la précision du chirurgien dans les constats, appuyé par des faits inébranlables et par la réalité politique et constitutionnelle dans laquelle est enchâssé malgré lui le Québec, serait puéril s\u2019il n\u2019offrait pas de porte de sortie.Il nous « faut revenir, plaide l\u2019auteur, à la case départ, en oubliant René Lévesque et en empruntant la voie ouverte par André D\u2019Allemagne, Pierre Bourgault, Andrée Ferretti et les autres ; parler de la lutte de libération nationale, de la décolonisation et de la nécessaire indépendance.» Pour toutes ces raisons, ce livre est un apport exceptionnel à la réflexion en cours sur l\u2019indépendance nationale ; il peut déjà constituer une pièce maîtresse des travaux entrepris par le nouvel Institut de recherche sur l\u2019autodétermination des peuples et des indépendances nationales (IRAI) puisqu\u2019il met la table à une compréhension poussée des entraves qui privent le Québec et sa nation de tout gouvernail.Plus que dans une lutte pour une nécessaire sécession, affirme J.Maurice Arbour, c\u2019est dans la lutte pour la décolonisation du peuple québécois qu\u2019il faut résolument s\u2019engager.Gilles Toupin Auteur et journaliste 123 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 PIERRE CÉRÉ Coup de barre, Éditions Somme Toute, Montréal, 2016, 154 pages Avez-vous déjà tenté de peler une anguille pour la cuisiner après l\u2019avoir tuée ?La tâche est difficile, car l\u2019animal glisse et, même mort, fuit vos mains comme si sa vie en dépendait.C\u2019est cette exacte impression qui restera de la complétion de la lecture du plus récent opus de Pierre Céré intitulé Coup de barre.Ce court essai publié aux éditions Somme Toute se veut un appel à la refondation du Parti québécois.C\u2019est, du moins, la prétention de son auteur qui, rappelons-le, est sorti d\u2019un relatif anonymat grâce à l\u2019édition 2015 de la course à la chefferie de ce même parti, course à laquelle il a pris part en s\u2019arrogeant le rôle d\u2019objecteur de conscience.Le titre est pesant, et les attentes sont d\u2019autant plus grandes que le Parti québécois se retrouve de nouveau sans tête dirigeante, à peine un an après que son nouveau chef Pierre Karl Péladeau fut triomphalement élu, au grand dam de l\u2019auteur.Serons-nous convaincus par la plume de Pierre Céré, qu\u2019on supposera bien acérée ?Hélas non, à moins d\u2019aimer peler des anguilles fuyantes ou d\u2019apprécier les auteurs qui écrivent non pas avec la pointe de leur plume, mais avec l\u2019extrémité opposée.La lecture de cet ouvrage débute par un long récit à saveur autobiographique racontant de façon un peu échevelée les mésaventures de l\u2019auteur entre le moment où l\u2019équipe de Pauline Marois l\u2019a approché pour qu\u2019il devienne candidat dans Laurier-Dorion et celui où il se retirera de la course à la chefferie, faute de pouvoir payer à échéance le dernier versement de 10 000 $ exigé par les règlements adoptés par la conférence nationale des présidents avant le déclenchement de celle-ci.Cette première partie ne mériterait pas 124 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 tellement qu\u2019on en parle si elle n\u2019occupait pas les deux tiers de ce petit livre dont le format a au moins le mérite d\u2019être agréable à la main.On comprendra l\u2019auteur d\u2019être déçu de n\u2019avoir pas réussi à s\u2019extirper du rôle du candidat marginal lors de la chefferie de 2015, mais la lecture de ce long récit personnel dont le leitmotiv consiste à montrer un parti politique à la tête sclérosée sert trop bien à justifier la démarche politique de Céré pour qu\u2019on n\u2019y voit pas, agacés, une triste caricature de la réalité.L\u2019auteur et ex-candidat semble trop confortablement installé dans le rôle de l\u2019excentrique rejeté par un establishment psychorigide et aveugle pour qu\u2019on aie envie de croire qu\u2019il souhaite que cela change.Le lecteur critique trouvera donc que son aventure littéraire commence bien étrangement et se demandera franchement quel « coup de barre » peut bien souhaiter celui qui s\u2019accole une image de marque basée sur une prophétie auto-réalisatrice dont il occupe le rôle central.Tristement, la nature des critiques adressées à l\u2019establishment du Parti québécois à travers ce récit n\u2019est jamais approfondie par Céré.Ce dernier se contentera d\u2019étaler quelques clichés qu\u2019il répétera en en changeant l\u2019assaisonnement sans jamais aller au fond des choses.En effet, le Parti québécois serait dirigé par une élite cherchant plus que tout à éviter les débats et la remise en question, préférant « gérer son déclin » (p.85).Le constat est intéressant et peut sembler très juste au premier regard.On en veut donc plus, on souhaite désespérément que l\u2019auteur guide notre plongée dans les abysses du problème péquiste.Pourquoi un parti politique voudrait-il ainsi se condamner lui-même à la mort ?Quelles forces animent cet establishment ?Comment se fait-il que la base militante, que l\u2019auteur n\u2019a de cesse de présenter comme la source ultime de la sagesse du parti, cautionne avec enthousiasme les choix machiavéliques des têtes dirigeantes ?Répondre substantiellement 125 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 à ces questions semble nécessaire pour que la proposition de refondation de Céré soit assez suffisamment assise pour être convaincante.Malheureusement, l\u2019auteur reste en surface en s\u2019arrêtant à la dénonciation d\u2019une « vieille politique » (p.82) dont « Citizen Péladeau » (p.37) constituerait l\u2019expression la plus pure.Comme un piment dont on abuse en cuisinant, les passages dépeignant péjorativement Pierre Karl Péladeau parsèment l\u2019autobiographique prémisse que nous sert Pierre Céré.Nombreuses sont les notes de bas de page renvoyant à des nouvelles montrant les travers du « candidat de l\u2019establishment » qui est décrit par l\u2019auteur comme une coquille vide politiquement maladroite, instrumentalisée par un parti cherchant soigneusement à éviter les remises en question.On se demandera parfois si on ne se trouve pas au milieu d\u2019un règlement de comptes tant l\u2019antipathie de Céré envers PKP est peu subtile et assommante.Celui qui, plus tôt, se décrivait avec fierté comme ayant évité soigneusement de se laisser formater par le monde politique, critique son ancien concurrent sur la forme, mentionnant entre autre ses lacunes comme orateur, décrivant ses discours comme des « charabias anticolonialistes déphasés, surréalistes, quelque peu déconcertants » (p.41), « décousus et manifestement improvisés » (p.40).Les critiques faciles basées sur des clichés ne s\u2019arrêtent pas là.Tout y passe.Péladeau tient des propos « xénophobes » (p.41), « penche de façon inquiétante à droite » (p.39), « propose de briser des acquis sociaux » (p.39).Le ralliement de Bernard Drainville à son équipe est aussi décrit comme le triste triomphe du rejet de la diversité, de « ce nationalisme identitaire grimpant [sic] » (p.85).Céré fait donc de cette autobiographie contestataire assez convenue la prémisse devant justifier sa proposition de refon- dation.Pour l\u2019étoffer, il la parsème de références en notes de 126 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 bas de page.On sent malgré cela un grand vide factuel derrière la description qu\u2019il nous donne à voir du Parti québécois.Il accuse beaucoup mais documente très peu les éléments clés de sa critique, le lieu commun semblant lui suffire.L\u2019essentiel de ses références servent à montrer en quoi Péladeau était un candidat médiocre et comment lui, Pierre Céré, n\u2019a pas eu peur de dire les travers du PQ dans les médias.Cela n\u2019est en aucun cas suffisant pour donner de la valeur à sa prémisse.Celle-ci perd conséquemment en intérêt et en ampleur.On espérera mieux pour le dernier tiers de l\u2019ouvrage.Nous serons, hélas, encore déçus.La proposition de Céré n\u2019est pas très originale et consiste, grosso modo, à « stopper la dérive identitaire nourrie de peur, d\u2019ignorance, de désinformation et de préjugés » (p.132) qui afflige le mouvement souverainiste actuel, à remettre sur les rails le modèle québécois en reprenant le chemin de nos conquêtes sociales et à redonner le pouvoir aux citoyens en réformant nos institutions démocratiques.Est-ce ainsi que l\u2019on réforme le Parti québécois ?On comprend mal les intentions derrière ces propositions de Pierre Céré.On comprend bien que ses convictions sont fortement inspirées par les modes progressistes métropolitaines, mais on voit mal comment cela aidera le Parti québécois à se sortir de la paralysie, existante ou non, exposée en première partie de l\u2019ouvrage.On le voit d\u2019autant plus mal que s\u2019espacent dramatiquement l\u2019appel à des références sérieuses pour appuyer et donner de la profondeur à l\u2019essence de ses propositions.Quelques affirmations surprenantes divertiront toutefois le lecteur qui sombrera dans la lassitude et la déception, notamment celle-ci où l\u2019auteur mentionne qu\u2019il est « injustifiable que dans un pays nordique comme le nôtre, les vacances obligatoires prévues par la loi soient de seulement deux semaines » (p.105). 127 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 Malgré l\u2019étrangeté de certains passages et le manque flagrant d\u2019assises théoriques et empiriques pour appuyer ses propositions, l\u2019ouvrage saura plaire à une certaine frange de l\u2019électorat souverainiste qui y verra à la fois un appel à la Québec-solidarisation du Parti québécois et un rappel nostalgique des années où la gauche québécoise savait encore voir les bienfaits de l\u2019émancipation nationale.Pour les autres, toutefois, j\u2019insiste sur la possibilité d\u2019économiser les seize dollars que coûte ce livre en tentant de mettre la main sur un des 5000 programmes imprimés par l\u2019équipe Céré à l\u2019occasion de la course à la chefferie de 2015, à moins bien sûr que vous ne vous intéressiez à l\u2019impact des prophéties auto-réali- satrices sur les convictions politiques ou sur les états d\u2019âme de Pierre Céré entre la fin de 2013 et la fin de 2015.L\u2019ouvrage a toutefois une qualité importante qui, bien qu\u2019elle soit fortement paradoxale, se doit d\u2019être mentionnée.Si on trouve que le Parti québécois est aujourd\u2019hui dans un état de déréliction avancé, ne cherchons pas plus loin que ce livre pour en trouver l\u2019explication.Malgré les bonnes intentions que l\u2019on peut supposer à l\u2019auteur, lorsque la seule critique que l\u2019on arrive à formuler face à un establishment péquiste sclérosé est de la nature et de la superficialité de celle exposée dans ce court essai, et lorsque les seules solutions proposées consistent à remâcher, sans plus de justification, un programme des années 70 assaisonné des bonnes intentions et de l\u2019écrasant consensus festiviste diver- sitaire du XXIe siècle, il ne faut pas s\u2019étonner qu\u2019il y ait péril en la demeure et que le bateau coule dans les eaux sombres de l\u2019apathie.L\u2019essai Coup de barre a au moins le mérite de mettre en lumière cet état de fait.David Leroux Étudiant en science politique et géographie à l\u2019université McGill 128 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 AMIN MAALOUF Un fauteuil sur la Seine, Grasset, 2016, 331 pages Après avoir failli perdre la raison en lisant Les intellectuelles au Québec pour en faire un compte rendu, je m\u2019enfonçai dans la déprime.J\u2019avais mal à mon français, à mon intelligence et à la haute opinion que j\u2019avais des professeurs d\u2019université.Je ne désirais rien d\u2019autre que de m\u2019isoler, panser mes plaies et faire le vide.C\u2019était une mauvaise idée.Il ne me fallait pas faire le vide, mais plutôt refaire le plein ; le plein d\u2019harmonie, d\u2019esprit et d\u2019élégance.Le hasard fit bien les choses.Je commençai à lire Un fauteuil sur la Seine d\u2019Amin Maalouf.C\u2019était comme si, après m\u2019être baigné dans l\u2019eau poisseuse, je redécouvrais la félicité de l\u2019eau pure.Maalouf me redonna espoir.Pour peu que nous l\u2019aimions, pour peu qu\u2019un écrivain ait du talent, la langue française est la plus belle langue du monde.Qui sont Nicolas Bourbon, André-Hercule, cardinal de Fleury, Pierre Flourens et Gabriel Hanotaux ?Qu\u2019ont en commun Claude Bernard, Henri de Montherlant, Claude Lévi-Strauss et Amin Maalouf ?Qu\u2019est-ce qui incite des écrivains, des poètes, des cardinaux, des médecins, des anthropologues, des professeurs ou des ministres à siéger en une même enceinte, non pour exalter leur propre gloire, mais celle de la langue française ?L\u2019amour, tout simplement.Ces hommes ont toutefois une autre chose en commun : ils se sont succédé sur le 29e fauteuil de l\u2019Académie française.Amin Maalouf nous convie donc à la rencontre de ces « immortels », dont plusieurs ne l\u2019étaient plus, mais le redeviennent grâce à sa plume raffinée.Il faut le dire, Maalouf est un virtuose de la digression.Cette promenade à travers l\u2019histoire des lettres et de la France, les deux étant indissociables, aurait été moins charmante sans elles. 129 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 L\u2019auteur nous rappelle que l\u2019idée de l\u2019Académie française prit forme dans l\u2019esprit d\u2019un homme : le cardinal de Richelieu.Comme rien ne lui échappait, il apprit que des amis se rencontraient pour discuter de littérature et autres fariboles.Il trouva l\u2019idée intéressante et leur proposa de créer une nouvelle institution sous son patronage.Au départ, ils ne « furent pas enchantés par la proposition » (p.17).Mais l\u2019un d\u2019eux, Jean Chapelain, plus clairvoyant, leur dit : « Je prends un grand plaisir à nos réunions telles qu\u2019elles sont, et j\u2019aurais préféré qu\u2019elles continuent à se tenir dans la discrétion, et que le cardinal ne s\u2019intéresse pas à nous ; mais puisque les choses ont pris un autre cours, ce serait folie de s\u2019entêter » (p.17).L\u2019Académie française était née.Il ne faut cependant pas croire que cette genèse serait la preuve que l\u2019institution allait être soumise à la volonté du pouvoir.Son histoire tend justement à réfuter cette idée ; cette indépendance est même l\u2019une de ses plus importantes singularités, que le pouvoir ait été incarné par Mazarin, Louis XIV, Robespierre, le Directoire, Napoléon, Pétain ou de Gaulle.En réalité, ce livre n\u2019est pas tant l\u2019histoire du 29e fauteuil qu\u2019une ode à la liberté.L\u2019Académie n\u2019a-t-elle pas accueilli en son sein des hommes controversés, dont l\u2019un au sujet duquel Maalouf écrit que : « Pour beaucoup de gens, il sentait le souffre.N\u2019avait-il pas été surnommé, par le pape Pie IX en personne, \u201c le blasphémateur européen \u201d » (p.185) ?Cet homme était Ernest Renan.Et Maalouf, quelque peu malicieux, d\u2019intituler le chapitre le concernant « Celui qui a osé appeler Jésus \u201c un homme \u201d ».Amin Maalouf est écrivain.Il est à ce point doué qu\u2019il a été lui-même élu à l\u2019Académie en 2011.Il est le 19e depuis 1634 à occuper le 29e fauteuil.Son livre compte donc 18 chapitres.Maalouf est également inactuel.Entre autres profanations, il célèbre la langue française, révère l\u2019institution qui l\u2019a accueilli et honore ses devanciers, même si certains d\u2019entre eux furent élus sous d\u2019étranges prétextes, tel François-Henri Salomon 130 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 de Virelade.Ce dernier fut élu en 1644 au détriment de\u2026 Pierre Corneille (!) « sous prétexte que ce dernier ne remplissait pas l\u2019une des conditions statutaires d\u2019éligibilité, n\u2019étant pas domicilié à Paris ».Maalouf déjoue l\u2019artifice en nous expliquant que « Richelieu venait de mourir, et les membres de \u201c son \u201d Académie ne voulaient pas avoir l\u2019air d\u2019attenter à sa mémoire en élisant à la première occasion un homme qu\u2019il détestait, fût-il le plus grand écrivain de France » (p.35).L\u2019histoire de l\u2019Académie le prouve : il y a une nette différence entre la soumission et la diplomatie.Mais Virelade n\u2019est pas le seul choix insolite à avoir été fait par l\u2019auguste institution.Soulignons l\u2019élection de Pierre Flourens en 1840, tel que décrit au 11e chapitre.Ce n\u2019est pas qu\u2019il ne le méritait pas, mais il reste qu\u2019il a été choisi à la place de\u2026 Victor Hugo ! L\u2019auteur ne condamne pas non plus la présence en l\u2019Académie du maréchal Pétain qui fut élu en 1929, auréolé de ses triomphes militaires.Mais, en 1945, que faire du personnage ?Selon Maalouf, même le général de Gaulle s\u2019interrogeait.L\u2019Académie va l\u2019exclure de ses rangs « mais elle attendra son décès avant de lui choisir un successeur » (p.264).L\u2019épisode le plus émouvant, et le plus caractéristique de l\u2019indépendance \u2013 et du courage \u2013 de la vénérable institution, est celui concernant le philosophe Henri Bergson.Ce dernier meurt en 1941.Or, il était de confession juive.Comme il est de tradition à l\u2019Académie de rendre hommage aux trépassés, comment le faire alors que Paris est occupée par les nazis ?Et Maalouf de nous apprendre que : « Ce fut Paul Valéry qui s\u2019éleva à l\u2019altitude morale qu\u2019il fallait.À la séance du 9 janvier 1941, il prononça un hommage retentissant au confrère disparu.[\u2026] L\u2019allocution circula sous le manteau en France comme à l\u2019étranger, suscitant la fierté et l\u2019espoir » (p.263).L\u2019ombre fugace du Québec plane dans ce fragment d\u2019histoire de l\u2019Académie française.Le 23 décembre 1688, François de 131 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 Callières est élu à l\u2019Académie.Il se trouve que ce monsieur était le frère aîné de Louis-Hector de Callières, celui-là même qui remplaça Frontenac à titre de gouverneur de la Nouvelle-France.« Il se montra audacieux et entreprenant, écrit Maalouf, au point d\u2019être considéré par certains historiens comme le plus dynamique des administrateurs français au Canada » (p.72-73).L\u2019autre référence québécoise vient du professeur de sciences politiques André Siegfried, fin connaisseur de l\u2019Angleterre.Au dire de Maalouf, il possédait la qualité « d\u2019exprimer sans détour ce qu\u2019il voyait et ce qu\u2019il éprouvait, indépendamment des sympathies qu\u2019il pouvait nourrir pour les uns et pour les autres.Comme lorsqu\u2019il visita Montréal en 1906.» Et Maalouf de citer Siegfried qui a tenu un propos qui résonne encore aujourd\u2019hui : Certains étrangers peuvent y séjourner des semaines entières [\u2026] sans se douter le moins du monde que la ville est en grande majorité française.La société britannique affecte de l\u2019ignorer et elle vit et se comporte comme si elle n\u2019avait pas de voisin.Cent mille des siens regardent Montréal comme leur appartenant.Puisque ce n\u2019est ni par l\u2019élection ni par le droit du nombre, il faut bien avouer qu\u2019au fond de leur esprit, subsiste encore et malgré tout la vieille notion, non oubliée, de droit de conquête (p.266).Cet ouvrage magnifique est un hymne, je l\u2019ai déjà dit, à la liberté, mais aussi à la diversité ; diversité des hommes, du génie, des époques, des idées, des styles et des origines.Comme quoi, contrairement à ce qu\u2019on nous rabâche sans cesse, une institution vieille de presque 400 ans ne nous détourne ni de la liberté, ni de la diversité, ni du génie.Si l\u2019Académie française nous est si précieuse parce qu\u2019inactuelle, l\u2019ouvrage d\u2019Amin Maalouf l\u2019est tout autant.Martin Lemay, ex-député de Sainte-Marie\u2013Saint-Jacques (2006-2012) et essayiste Encore quelques exemplaires ! Cette étude vise à déterminer la viabilité des finances publiques d\u2019un Québec indépendant.Elle estime l\u2019ensemble des revenus qu\u2019un Québec indépendant percevrait et l\u2019ensemble des suppléments qu\u2019il assumerait, en partant de l\u2019hypothèse qu\u2019il fournirait les mêmes services à ses citoyens que ceux présentement offerts sans devoir chercher de nouvelles sources de revenus.18 $ taxe et expédition comprises 133 Livres reçus RICHARD LUSSIER Socrate, un portrait inédit.En deçà des Socrate dramatiques Québec, Les Presses de l\u2019Université Laval, 2016, 142 pages ANDRÉ LAROCQUE Le ministre Robert Burns : cauchemar des politiciens Trois-Pistoles, Éditions Trois-Pistoles, 2016, 260 pages MATHIEU PONTBRIAND Lomer Gouin, entre libéralisme et nationalisme Québec, Les Presses de l\u2019Université Laval, 2016, 134 pages YVAN BORDELEAU Le citoyen éclairé.Échapper à l\u2019illusion des certitudes Montréal, Éditions Liber, 2016, 144 pages DANIEL LAFOREST L\u2019âge de plastique.Lire la ville contemporaine au Québec Montréal, Les Presses de l\u2019Université de Montréal, 2016, 208 pages PETER EDWARDS, ANTONIO NICASO L\u2019argent ou l\u2019honneur.L\u2019ultime combat de Vito Rizzuto Montréal, Les Éditions de l\u2019Homme, 2016, 338 pages PIERRE DORAY, CLAUDE LESSARD 50 ans d\u2019éducation au Québec Québec, Presses de l\u2019Université du Québec, 2016, 260 pages 134 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2016 CLAUDE ROBILLARD La liberté de presse, la liberté de tous Montréal, Éditions Québec Amérique, 2016, 335 pages JEAN-PHILIPPE VIRIOT DURANDAL, ÉMILIE RAYMOND, THIBAULD MOULAERT, MICHÈLE CHARPENTIER Droits de vieillir et citoyenneté des aînés.Pour une perspective internationale Québec, Presses de l\u2019Université du Québec, Collection Problèmes sociaux et interventions sociales, 2015, 404 pages JOCELYN ST-PIERRE La tribune de la presse à Québec depuis 1960 Québec, Éditions du Septentrion, 2016, 400 pages JOCELYN MACLURE Retrouver la raison.Essais de philosophie publique Montréal, Éditions Québec Amérique, 2016, 275 pages PIERRE LANDRY Histoires de train \u2013 Rivière-du-Loup, carrefour ferroviaire de l\u2019est du Pays Trois-Pistoles, Éditions Trois-Pistoles, 2016, 264 pages NICOLAS LÉVESQUE Je sais trop bien ne pas exister Montréal, Les Éditions Varia, Collection Proses de combat, 2016, 172 pages PIERRE BEAUDET Quel socialisme ?Quelle démocratie ?Montréal, Les Éditions Varia, Collection Proses de combat, 2016, 258 pages ARTS VISUELS ! _ CINÉMA © | CRÉATION LITTÉRAIRE CULTURE ET SOCIÉTÉ HISTOIRE ET PATRIMOINE .__ LITTÉRATURE THÉÂTRE ET MUSIQUE THEORIES ET ANALYSES } Lo a Ep mn a = \u201c | ART LE SABORD | CIEL VARIABLE | ESPACE | ESSE | ETC MEDIA | INTER | VIE DES ARTS | ZONE OCCUPÉE - 24 IMAGES | CINÉ-BULLES | CINÉMAS | SÉQUENCES BRÈVES LITTÉRAIRES | CONTRE-JOUR | ESTUAIRE | EXIT | JET D\u2019ENCRE | LES ÉCRITS | MŒBIUS | VIRAGES | XYZ.LA REVUE DE LA NOUVELLE À BÂBORD! | L'ACTION NATIONALE | LIBERTÉ | L'INCONVÉNIENT | NOUVEAU PROJET | NOUVEAUX CAHIERS DU SOCIALISME | QUÉBEC FRANÇAIS | RELATIONS CAP-AUX-DIAMANTS | CONTINUITÉ | HISTOIRE QUÉBEC | MAGAZINE GASPÉSIE LES CAHIERS DE LECTURE | LETTRES QUÉBÉCOISES | LIVRE D\u2019ICI | LURELU | NUIT BLANCHE | SPIRALE CIRCUIT | JEU REVUE DE THEATRE | LES CAHIERS DE LA SQRM ANNALES D'HISTOIRE DE L'ART CANADIEN | ÉTUDES LITTÉRAIRES | INTERMÉDIALITÉS | TANGENCE | VOIX ET IMAGES odep geléle ve développement LES REVUES CULTURELLES QUÉBÉCOISES SODEP.QC.CA dus pers 3 ques UIlU TRS (que Goss Votre date d\u2019échéance est indiquée sur votre feuillet d\u2019adressage Prévenez le coût ! 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Fernand Allard Patrick Allen \u2020 François-Albert Angers \u2020 Gaston-A.Archambault \u2020 Jean-Paul Auclair \u2020 Paul Banville Yvan Bédard \u2020 Jacqueline Claire Binette Henri Blanc Gilles Blondeau Charles Eugène Blier David Boardman Marcelle Brisson Henri Brun Jacques Cardinal Jean-Paul Champagne Jean-Charles Claveau Roch Cloutier Robert Comeau Normand Cossette George Coulombe Louis-J.Coulombe Gérard Deguire André Dubuc Bob Dufour Yves Duhaime Marcel Fafard Nicole Forest Raymond Gagnier Léopold Gagnon Romain Gaudreault Henri-F.Gautrin \u2020 Claude Ghanimé Paul Grenier \u2020 Michel Grimard Henri Joli-Cœur Marc Labelle Isabelle Lamarche Lucie Lafortune \u2020 Anna Lagacé-Normand \u2020 Denis Lazure \u2020 Isabelle Le Breton Richard Leclerc Jacques Libersan Clément Martel Yvon Martineau \u2020 Marcel Masse \u2020 Roger Masson Daniel Miroux Louis Morache Rosaire Morin \u2020 Gilbert Paquette Jacques Parizeau \u2020 Hubert Payne Fernand Potvin Arthur Prévost \u2020 Ghislaine Raymond-Roy René Ricard René Richard \u2020 Dominique Richard \u2020 Jacques Rivest Jean-Denis Robillard Ginette Simard Michel Taillefer Claudette Thériault Serge Therrien Marcel Trottier \u2020 Réal Trudel Denis Vaugeois Claude-P.Vigeant Madeleine Voora c l u b d e s 1 0 0 a s s o c i É s 1 0 0 0 $ à 1 4 9 9 $ m e m b r e s b i e n f a i t e u r s d e 1 5 0 0 $ à 4 9 9 9 $ Robert Ascah André Baillargeon Jean-François Barbe Luc Bertrand Antoinette Brassard Charles Castonguay Bernard Courteau Guy Cormier Richard Côté Harold Dumoulin Lucia Ferretti Yvon Groulx Marcel Henry Benoît Houde Gérard N Houle Marcel et Hélène Jacob Bryan L\u2019Archevêque Bernard Landry Isabelle Laporte Laurent Mailhot Pauline Marois Michel Moisan Estelle Monette \u2020 Lucie Monette Réjean Néron Reginald O\u2019Donnell Pierre Karl Péladeau Gilles Pelletier Réal Pilon Richard Rainville Ivan Roy Paul-Émile Roy Rita Tardif Robert G.Tessier \u2020 André Watier Liberté d\u2019expression L\u2019Action nationale ouvre ses pages à tous ceux et à toutes celles que la question nationale intéresse.Respectueuse de la liberté d\u2019expression, elle admet les différences qui ne compromettent pas l\u2019avenir de la nation.La rédaction assume la responsabilité de tous les titres d\u2019articles, mais les auteurs restent responsables du contenu de leurs textes.Rédaction Un article soumis sans entente préalable peut varier de 1500 à 3000 mots alors que le compte rendu d\u2019un livre compte généralement de 1000 à 1500 mots.Les textes sont reçus par internet.Le texte vulgarisé est la forme d\u2019écriture souhaitée.Index Les articles de la revue sont répertoriés et indexés dans « L\u2019index des périodiques canadiens » (1948-2002), dans « Périodex » depuis 1984, dans « Repères » publié par SDM Inc.et à la Bibliothèque nationale du Québec depuis 1985.Les numéros de L\u2019Action française (1917-1929) et de L\u2019Action nationale jusqu\u2019à 2005 sont numérisés et accessibles dans le site de la BAnQ.Reproduction La traduction et la reproduction des textes publiés dans L\u2019Action nationale sont autorisées à condition que la source soit mentionnée.Mise en page Sylvain Deschênes Impression Marquis imprimeur septembre 2009 vol.XCIX no 1 L\u2019Action 143 Articles Président Denis Monière Vice-président Christian Gagnon Secrétaire Michel Sarra-Bournet Trésorier Robert Ladouceur Conseillers Isabelle Le Breton Jacques Martin Anne-Michèle Meggs Ex Officio Robert Laplante Membres Djemila Benhabib André Binette Mathieu Bock-Côté Robert Comeau Charles-Philippe Courtois Myriam D\u2019Arcy Catherine Fournier Henri Laberge Tania Longpré Jacques Martin Danic Parenteau Guillaume Rousseau Patrick Sabourin Simon-Pierre Savard-Tremblay Pierre-Paul Sénéchal Pierre Serré Gilles Toupin Membres honoraires Christiane Bérubé, Nicole Boudreau, Guy Bouthillier, Jacques Brousseau, Hélène Chénier, Lucia Ferretti, Yvon Groulx, Léo Jacques, Delmas Lévesque, Yves Michaud, Pierre Noreau, Roméo Paquette, Hélène Pelletier-Baillargeon Membres émérites René Blanchard, Jean-Charles Claveau, Jacques-Yvan Morin, Paul-Émile Roy Mission La Ligue d\u2019action nationale est l\u2019éditrice de la revue L\u2019Action nationale.Sa mission est d\u2019être un carrefour souverainiste où se débattent les aspirations de la nation québécoise comme collectivité de langue française suivant une tradition de réflexion critique, d\u2019indépendance et d\u2019engagement, à partir des situations d\u2019actualité qui renvoient aux enjeux fondamentaux de notre avenir collectif.143 LA LIGUE D\u2019ACTION NATIONALE Tarifs 2016 L\u2019Action nationale 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514 845-8533 sans frais, 1 866 845-8533 Pour nous joindre par courriel : revue@action-nationale.qc.ca www.action-nationale.qc.ca Envoi de Poste-Publications\u2013Enregistrement N ° 09113 ISSN-0001-7469 Dépôt légal : Bibliothèque nationale du Québec Périodicité : 10 numéros par an L\u2019Action nationale est membre de la SODEP www.sodep.qc.ca Paiement par chèque ou carte de crédit VISA ou MASTERCARD \u2022 paiement internet sécurisé dans notre site \u2022 par la poste \u2022 par téléphone Paiement au guichet (renouvellement d\u2019abonnement) \u2022 chez Desjardins et dans les institutions financières participantes Version numérique 1 an 2 ans 10 numéros 20 numéros Abonnement 85 $ 145 $ (73,93 $ + taxes) (126,11 $ + taxes) Abonnement de soutien 175 $ 300 $ Étudiant 50 $ 85 $ (43,49 $ + taxes) (73,93 $ + taxes) Institution 145 $ 240 $ ((126,11 $ + taxes (208,74 $ + taxes) Autres pays 150 $ 275 $ Abonnement PDF 60 $ 100 $ (52,18 $ + taxes) (86,97 $ + taxes) TVQ 1012563392 TQ0002 TPS 11901 9545 "]
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