L'action nationale, 1 janvier 2017, Janvier
[" 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514 845-8533 Numéro sans frais : 1 866 845-8533 revue@action-nationale.qc.ca www.action-nationale.qc.ca Directeur : Robert Laplante Directeur adjoint : Sylvain Deschênes Comité de rédaction : Mathieu Bock-Côté, sociologue et chroniqueur ; Sylvain Deschênes ; Lucia Ferretti, professeure (UQTR) ; Lise Lebrun, animatrice communautaire ; Sylvie Ménard, Centre d\u2019histoire des régulations sociales (UQAM) ; Denis Monière, professeur (Université de Montréal) ; Michel Rioux, journaliste ; Pierre Serré, chercheur.Membres du jury du prix André-Laurendeau : Martin Pâquet (Université Laval), Christian Rioux (correspondant du Devoir à Paris) Membres du jury du prix Richard-Arès : Lucille Beaudry (science politique, UQAM) ; Robert Comeau (histoire, UQAM) ; Simon Langlois (sociologie, Université Laval).Animation du séminaire de lecture : Mathieu Bock-Côté 100 1917-2017 L\u2019Action Sommaire Pour mémoire 3 Robert Laplante Histoire de la Ligue d\u2019action nationale 17 Denis Monière Du groulxisme comme nationalisme historique 33 Mathieu Bock-Côté Nation, éducation, État 47 Sylvie Ménard Le coopératisme 59 Gabriel Arsenault Les ressources naturelles 71 Stéphane Savard Les libéraux de la Révolution tranquille 91 Michel Roche Le nationalisme de François-Albert Angers 101 Charles Gagnon Rapatriement de la constitution 121 Rachel Chagnon L\u2019enseignement de l\u2019histoire 129 Félix Bouvier Subir ou accueillir l\u2019immigration 145 Lauréanne Daneau La république : l\u2019impensé du nationalisme québécois 153 Denis Monière Pour en finir avec le repli indépendantiste 161 Pierre Norris et Sol Zanetti Une pensée économique québécoise traverse le siècle 171 Guillaume Rousseau D\u2019un nationalisme « musclé » au nationalisme du Parti québécois 181 Pierre Serré Défense de la langue française sans faux pas 203 Éric Poirier 3 100 1917-2017 L\u2019Action Pour mémoire Robert Laplante Directeur de la revue depuis 1999 Ça ne pourra pas toujours ne pas arriver \u2013 Gaston Miron C \u2019est une longue, une très longue cordée qui aura conduit L\u2019Action nationale au seuil de ce numéro du centenaire.Pour quiconque a eu le bonheur de se trouver devant la collection complète de la revue, de s\u2019y laisser guider par l\u2019attrait des maquettes ou la couleur des vieux papiers où s\u2019amoncellent des millions de signes, la figure de ce long défilé des auteurs tous tendus vers une même ascension, un même idéal de dépassement s\u2019impose d\u2019elle-même.Édouard Montpetit qui signe le premier éditorial du numéro de janvier 1917 n\u2019avait pas manqué de placer l\u2019aventure naissante du côté de l\u2019effort et de l\u2019accomplissement.Vers la supériorité, écrit-il alors pour en appeler \u2013 et peut-être aussi pour se convaincre lui-même \u2013 à se faire confiance et à miser sur un potentiel que le petit peuple humilié a du mal à s\u2019accorder.Les Canadiens français lancés dans le siècle naissant ne sont pas seulement dépossédés, prolétarisés, ils sont rongés par un doute diffus et sournois sur leur capacité à se faire un avenir.L\u2019industrialisation massive, l\u2019urbanisation et un régime politique ouvertement hostile à leur existence nationale imposent depuis plusieurs années déjà un doute existentiel que les envolées de Bourassa ou les sermons des évêques ne recouvrent que d\u2019un très friable vernis.Les notables de la petite bourgeoisie ont beau plastronner, les politiciens entonner les hymnes au progrès et se déclarer fervents apôtres du libéralisme triomphant, tout ne va pas pour le mieux dans le merveilleux Canada qui célèbre cette année-là le cinquantenaire de la Confédération.Les intellectuels que réunit le projet de revue refusent la 4 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 pose de circonstance.Ce sont des militants que les combats linguistiques ont aguerris et que le Règlement XVII ontarien révulse.Ce sont des penseurs que les poncifs idéologiques ne bernent guère, aussi bien ceux que leur milieu leur sert que ceux-là que leur assène le régime hypocrite qui ne cesse de jouer de toutes les ruses pour diviser les Canadiens français contre eux-mêmes.La première équipe de rédaction veut penser le réel pour mieux s\u2019affranchir des chimères que la crise culturelle larvée impose à la nation.Sortir de la rhétorique, trouver les voies de l\u2019action, tel aura été le programme fondamental de la revue, le travail qui mobilise ses artisans.D\u2019abord modestes \u2013 quelques feuillets à peine \u2013, les articles bientôt sont plus étoffés, les dossiers succèdent aux grandes enquêtes.Le travail intellectuel est vraiment lancé, le projet des fondateurs est une réussite.Précaire, cela va de soi.Comme notre existence nationale.Précaire, mais tenace et combatif.Le projet de L\u2019Action française est d\u2019abord celui d\u2019une reconquête de soi.C\u2019est un effort d\u2019arrachement pour surmonter la torpeur politique qui mine la conscience nationale depuis l\u2019échec de 1837, depuis l\u2019Acte d\u2019Union, depuis la pendaison de Louis Riel, depuis les manœuvres de Georges-Étienne Cartier, etc.Sa naissance témoigne d\u2019un refus de l\u2019impuissance qui s\u2019exprime par un bouillonnement intellectuel que consacre et exprime depuis quelques années déjà Le Devoir auquel Omer Héroux est relié.La société cana- dienne-française se cherche intensément, confusément.Elle cherche ses réponses aux changements majeurs qu\u2019imposent des transformations structurelles qu\u2019elle a parfois du mal à comprendre et devant lesquelles ses réactions sont tâtonnantes et souvent contradictoires.Le travail des artisans de L\u2019Action française va marquer un tournant dans la vie culturelle comme dans la réflexion politique.La revue, en effet, innove en lançant une série de grandes enquêtes qui auront beaucoup de retentissement.Elles ont une grande ambition : aider la nation à se saisir comme totalité.C\u2019est un effort délibéré pour s\u2019arracher à la représentation minoritaire.La revue n\u2019y parviendra certes pas d\u2019un seul coup, engluée qu\u2019elle restera dans une ambivalence épisodique et récurrente, mais elle parviendra à faire craquer l\u2019immobilisme.Elle lancera un formidable couac dans le concert d\u2019éloges que s\u2019adressent à eux-mêmes le Dominion et ceux qui le servent.Elle réhabilite l\u2019idée d\u2019indépendance, en veilleuse depuis un demi-siècle.C\u2019est Lionel Groulx qui sonnera la charge.Mais comme le dira si justement Guy Frégault, l\u2019historien a pointé un soleil que ni lui ni la revue n\u2019ont pu longtemps regarder.La conscience de la dépossession était trop forte, le doute sur soi encore trop prégnant pour que l\u2019idée s\u2019incarne immédiatement.Mais elle avait au moins le mérite de revenir comme idéal inspirant.Notre État français nous l\u2019aurons, affirmera plus tard Groulx avant lui-même de retraiter dans les mille dédales des argumentaires des droits des minorités et du traitement équitable des langues au Canada avec une sincérité au moins égale à l\u2019ardeur éperdue qu\u2019il mettra à réhabiliter l\u2019orgueil et la fierté. 5 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 Elle-même un peu abasourdie par la conclusion à laquelle la confronte l\u2019examen lucide de la condition canadienne-française dans le régime canadien, la revue choisira d\u2019emprunter les voies de la reconstruction lente, des voies qui finiront par donner les diverses expressions de la recherche de l\u2019autonomie provinciale.L\u2019Action française affirme avec une audace dont on ne mesure pas toute la force aujourd\u2019hui que le peuple du Saint-Laurent porte un projet de civilisation, qu\u2019il incarne une vision du monde que le Canada ne pourra réduire.Avant de se faire nationaliste, la revue se fait d\u2019abord patriote.C\u2019est là le sens de son engagement : une volonté d\u2019enracinement qui suppose aussi bien de se faire héritier que légateur.L\u2019Action française est un avènement qui témoignera de la loyauté indéfectible de ses artisans envers le peuple du Québec, de leur volonté d\u2019affirmer la légitimité de son existence et la recherche des moyens de son épanouissement.Cette impulsion sera durable, la revue changera de nom pour éviter de subir l\u2019opprobre par association avec les condamnations qui tombent sur son homonyme française, mais elle conservera le même élan.Devenue L\u2019Action canadienne-française pendant un court laps de temps, elle deviendra L\u2019Action nationale dans la tourmente des années trente.La crise culturelle larvée qui marque l\u2019entrée dans le siècle va éclater au grand jour avec la crise de 1929.Durement secouée, comme le reste de la société, et affaiblie au point de ne pouvoir maintenir ses conditions matérielles d\u2019existence, L\u2019Action nationale ne tardera guère à reprendre ses esprits, à reprendre ses combats.Des années de travail intense, une animation intellectuelle enfiévrée conduiront bientôt aux initiatives qui permettront la conception du Programme de Restauration sociale, véritable matrice programmatique de ce qui deviendra trois décennies plus tard la Révolution tranquille.La revue ne sera pas le seul foyer de cette recherche des voies de sortie.Elle sera indéniablement un foyer critique important, un foyer où se consumeront bien des contradictions et des ambivalences.La critique des contraintes du régime fédéral et de ses manœuvres centralisatrices, les efforts pour mieux connaître la condition concrète de la vie de la nation, de sa diaspora comme de ses surgeons dans les régions d\u2019un territoire de plus en plus clairement abordé comme territoire national, les thématiques de sa programmation ne cesseront de se diversifier et de s\u2019enrichir.Lentement, presque subrepticement, le travail éditorial glisse d\u2019une vocation autoprocla- mée de guide de la nation vers une volonté explicite de se faire laboratoire d\u2019idées.Les tensions entre les courants conservateurs et les options plus progressistes seront toujours vives, mais elles auront toutes pour résultat de contribuer au renforcement d\u2019une conscience nationale plus affirmée.Les débats font bouger les lignes de fracture, provoquent des renversements d\u2019alliance ou de points de vue.Dans l\u2019ensemble cependant le travail intellectuel de la revue reste bien davantage caractérisé par l\u2019hésitation parfois perplexe, souvent timorée, que par les clivages idéologiques immuables.L\u2019Action nationale est alors un véritable carrefour, un lieu où convergent ou s\u2019affrontent des points de vue 6 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 qu\u2019acceptent de soumettre au dialogue les diverses institutions et organisations qui animent le mouvement national.De la Société Saint-Jean-Baptiste au journal Le Devoir, avec qui elle entretient des liens étroits, en passant par le monde syndical et les fractions les plus dynamiques du clergé, L\u2019Action nationale est un périodique de référence, son influence est réelle sur l\u2019évolution des débats.Nul mieux qu\u2019André Laurendeau, qui marche dans les pas de son père, n\u2019illustrera la progression laborieuse des réponses aux enjeux de l\u2019héritage et de la filiation.Il amorcera à la revue une réflexion et une conception de l\u2019action qui auront des conséquences majeures sur l\u2019évolution de la nation.On ne peut que regretter que les circonstances n\u2019aient pu faire croiser son parcours subséquent avec les chemins qu\u2019avait continué de baliser la revue.La réhabilitation de l\u2019idée d\u2019indépendance ne se fera que très lentement.Elle suivra l\u2019orientation première que les artisans de L\u2019Action française lui avaient donnée : sceptiques jusqu\u2019à l\u2019angoisse quant à la capacité de la réaliser étant donné la dépossession et l\u2019extrême faiblesse des moyens, les intellectuels qui l\u2019évoquent bougeront au rythme même des transformations sociales qui viendront à bout du doute.Dans la revue, comme dans la société, l\u2019idée avance dans les multiples efforts pour construire la nation, elle progresse dans l\u2019affirmation même de l\u2019identité nationale, dans la certitude assumée qu\u2019elle seule peut servir de cadre porteur de l\u2019autodétermination, de la volonté comme du destin naturel d\u2019une communauté humaine désireuse de persévérer dans son être, de se projeter dans ses espérances comme dans son génie propre.Toute cette thématique dressera les paramètres des débats qui culmineront avec les États généraux du Canada français où la revue, en symbiose avec la Société Saint-Jean-Baptiste, jouera un rôle capital.Cet arrachement fondamental, la décision de cesser de se voir minoritaire, ne se fera pas sans heurts.Depuis si longtemps préoccupée du sort des minorités, la revue tentera tant bien que mal de maintenir des liens, de garder vivante une solidarité que l\u2019évolution du Canada rendra de plus en plus compliquée, voire impossible.Fracturée d\u2019abord par la question du bilinguisme officiel adopté par Ottawa pour mieux refuser la réalité nationale du Québec, cette solidarité sera habilement instrumentalisée par un régime qui ne reculera devant rien pour placer dos à dos les luttes de survivance et l\u2019effort québécois d\u2019émancipation.La langue qui pendant des siècles a soudé notre peuple autour de ses communautés allait désormais dresser des obstacles qui produiront des empêchements tenaces.Et cela ne se passera pas qu\u2019à l\u2019extérieur, bien au contraire.La langue qu\u2019Ottawa utilise comme une arme contre notre langue, c\u2019est celle du privilège du conquérant.La question des minorités françaises sera vite éclipsée par l\u2019enjeu majeur que représente la consolidation d\u2019un avant-poste de la majorité par la consécration des privilèges anglophones sournoisement maquillés en droit de la minorité.La bataille du français va prendre un nouveau visage.Le chantage aux minorités va devenir une arme puissante dans 7 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 les mains d\u2019Ottawa.Les tensions seront avivées et la solidarité difficile à maintenir.Le combat linguistique se déploiera ainsi sur le double front de la représentation et de l\u2019assomption de l\u2019héritage canadien-français et sur celui de l\u2019affirmation majoritaire sur le territoire du Québec.L\u2019Action nationale y consacrera une énergie incroyable, de concert avec la Société Saint-Jean- Baptiste de Montréal et sous la direction de l\u2019infatigable François-Albert Angers.Bill 63, crise de Saint-Léonard, bataille de la loi 22, un intense travail de réflexion et de mobilisation pavera la voie à l\u2019élection du Parti québécois et à l\u2019adoption de la loi 101.La revue subira un étrange retour des choses au cours de ces années de braise.Au moment où les souverai- nistes se trouvent au pouvoir, son rayonnement baisse, la qualité de sa production est de plus en plus inégale et la diversité de ses contributeurs est réduite.Elle est littéralement tenue à bout de bras.Les forces souverainistes ne s\u2019en font plus le forum indispensable, le laboratoire d\u2019idées qui aurait pourtant été si essentiel à la réalisation de leur projet politique.La revue qui avait joué un rôle déterminant dans le renouveau du nationalisme se retrouvait dans une voie de relégation.Cela s\u2019explique certes en partie par la multiplication des tribunes, par la force d\u2019attraction du Parti québécois et du gouvernement qu\u2019il forme.Et cela tient aussi très certainement à un rééquilibrage des courants idéologiques à l\u2019intérieur même du programme éditorial de la revue.Elle a raté quelques rendez-vous importants, en particulier dans le domaine de l\u2019éducation et lors de la bataille pour la nationalisation de l\u2019électricité, et cela n\u2019aura pas été sans séquelles.Avec le recul cependant, un autre ordre d\u2019explication s\u2019impose.Il était en quelque sorte fatal que la revue se retrouve plus ou moins à la marge alors que les péquistes au pouvoir sont rapidement piégés dans les traquenards du clientélisme électoral.Porté par une sympathie populaire évidente, le parti au pouvoir s\u2019isole rapidement, se coupe plus ou moins ouvertement des alliés ou, du moins, ne met pas vraiment son pouvoir au service du renforcement de leur force de frappe.Il va plutôt tenter d\u2019instrumentaliser le mouvement, le conscrire sur ses priorités (électorales surtout) plutôt que de poursuivre avec lui un travail de construction d\u2019une véritable force d\u2019émancipation visant à s\u2019inscrire dans tous les domaines de la vie de la nation pour briser le carcan, pour sortir du régime.Renonçant à construire le mouvement national pour privilégier le marketing politique, le péquisme régnant n\u2019a guère éprouvé le besoin de maintenir des lieux de réflexion et de distance critique centrés sur l\u2019approfondissement des divers aspects du combat indépendantiste, approfondissement qui aurait nécessité des efforts soutenus pour expliciter une doctrine de l\u2019intérêt national largement partagée.Il aurait fallu un périodique pour favoriser l\u2019épanouissement de la réflexion, pour offrir une référence commune aux militants 8 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 et aux divers leaders d\u2019opinion, pour offrir des dossiers utiles à la formation, à l\u2019enrichissement du débat public.Bref il aurait fallu un périodique qui aurait assumé la fonction qu\u2019a remplie L\u2019Action nationale pendant des décennies.Les choses ont évolué de manière telle que le péquisme a délaissé cette fonction essentielle, il n\u2019a pas assumé la continuité avec L\u2019Action nationale \u2013 qui n\u2019a même jamais obtenu le soutien et l\u2019abonnement de la majorité de son caucus de députés \u2013 et il ne l\u2019a pas remplacée non plus.Il faudra attendre bien tardivement les choix stratégiques de Jacques Parizeau et la campagne référendaire de 1995 pour voir réapparaître cette préoccupation.Ce sera trop peu et surtout trop tard.La formidable force de mobilisation de ce mouvement national, qui avait pourtant fait une éloquente démonstration de sa puissance lors de la campagne référendaire, a été littéralement laissée en déshérence.Refusant de placer son action sous le signe de la reconfiguration de toutes les institutions imposées par le régime canadian, l\u2019action péquiste est sagement restée dans les limites politiciennes assignées par la logique provinciale.Pas étonnant dès lors que les divers mandats péquistes n\u2019aient pas donné lieu à une véritable entreprise de conquête intérieure, une conquête visant à donner une vision et des perspectives indépendantistes à toutes les questions, à toutes les instances qui charpentent la vie nationale.Une véritable politique indépendantiste aurait multiplié les efforts pour sortir le Canada du Québec, à commencer par le sortir des esprits et des logiques institutionnelles.Le péquisme velléitaire n\u2019est pas parvenu à faire voir et partager un modèle d\u2019action militante centré sur le refus de penser le Québec dans les catégories et institutions que le Canada lui impose.Il n\u2019a pas cherché à élargir l\u2019espace de la nation dans tous les domaines de la vie collective : il n\u2019est pas parvenu à faire voir sous un angle indépendantiste la question de l\u2019organisation du territoire, du pouvoir local, de la conception et de la gestion des infrastructures.Il n\u2019a pas \u2013 et c\u2019est une erreur impardonnable du point de vue du développement de la nation \u2013 conduit de combats culturels visant à placer le contrôle sur les institutions au cœur de son projet d\u2019émancipation.On se rappellera avec consternation des efforts de mobilisation consacrés à la préservation de Radio-Canada sans qu\u2019il ne soit question de revendiquer les pleins pouvoirs du Québec sur les communications et la culture.Le mouvement souverainiste dans sa vaste majorité ne parvenait plus à lire les intérêts nationaux.Sitôt entreprise la contestation de la loi 101, le PQ s\u2019était laissé placer sur la défensive, refusant de garder constante la pression sur l\u2019affirmation de la langue nationale en confrontant Ottawa.Il n\u2019a pas conduit la vaste entreprise de rénovation culturelle qui aurait dû placer la culture nationale au cœur du projet de l\u2019école.Il a reculé devant la reconfiguration des institutions qui confortait l\u2019emprise anglophone sur des institutions qui déployaient des logiques de développement séparé contraires aux objectifs déclarés de la Charte de la 9 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 langue française ou de ce qui en restait sous les coups de boutoir des tribunaux.Il n\u2019est pourtant pas resté inactif, ce serait injuste de l\u2019affirmer, mais force est de constater qu\u2019il s\u2019est empêtré dans les poncifs de l\u2019air du temps, qu\u2019il n\u2019a pas su prendre de front et rejeter le multiculturalisme, qu\u2019il n\u2019a pas osé affirmer haut et fort le primat de la culture et de l\u2019identité québécoises au moment où les forces dissolvantes de la mondialisation et l\u2019offensive idéologique canadian faisaient peser sur elles une censure corrosive.Il est en effet remarquable de constater qu\u2019au cours de cette même période aucun périodique de référence ne s\u2019impose comme agora indépendantiste, comme le lieu où sont testées les idées nouvelles, où les courants d\u2019idées qui traversent le parti et le mouvement peuvent se structurer dans des débats plus larges.Ce n\u2019est pas le moindre paradoxe que de constater qu\u2019elle n\u2019a guère favorisé une réflexion forte sur la nation et l\u2019indépendance au moment où partout dans le monde les peuples se mobilisaient pour se donner les moyens de leur émancipation nationale.Les élites politiques et économiques acquises aux idées libre-échangistes et convaincues que la mondialisation les plaçait du côté du progrès et de la vertu n\u2019ont pas vu ni même pensé, dans bien des cas, que leur parti pris n\u2019avait pas la moindre chance de succès sans une très forte cohésion nationale, cimentée par une doctrine claire de l\u2019intérêt national.Aspirées dans le renoncement par le refus du gouvernement Bouchard de relancer le combat au lendemain du référendum de 1995, ces élites ont trouvé dans la déferlante néolibérale une zone de confort et un alibi.Le Québec inc., sûr de lui-même comme un parvenu convaincu de s\u2019être fait tout seul, ne se sentait plus la responsabilité d\u2019aller au bout des logiques qui l\u2019avaient porté.Les débats les plus vifs que s\u2019est permis la politique souverainiste n\u2019auront été que défensifs, hantés par la honte de soi et la culpabilité d\u2019exister.On se rappellera les interminables circonvolutions à propos du nationalisme civique.L\u2019hypertrophie des palabres identitaires servait bien la guerre psychologique que le Canada avait entreprise \u2013 et mène toujours.Relayée par de puissantes machines médiatiques, la campagne de dénationalisation se présentait comme une affaire interne à la société québécoise, ce qui facilitait les choses pour délégitimer ses réalités identitaires et mener une intense entreprise de culpabilisation.Le péquisme officiel n\u2019a même pas vu venir la manœuvre.Il s\u2019est laissé porter par un air du temps qui déportait les réalités nationales au rayon des vestiges réactionnaires.La faiblesse du travail critique, une certaine paresse, pour ne pas dire une démission intellectuelle, aura fait très mal au mouvement et compliqué singulièrement les efforts pour reprendre l\u2019initiative.De fait, au pouvoir comme dans l\u2019opposition, la politique souverai- niste va rapidement dériver vers des formes archiconventionnelles incompatibles avec la conduite d\u2019un véritable mouvement d\u2019émancipation.Cette dérive, par ailleurs, n\u2019est elle-même pas fortuite.C\u2019est sur fond d\u2019ambivalence qu\u2019elle se déroulera.Et cette ambivalence, ce sera la même qui traversera la revue repor- 10 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 tée dans la marge, la même que celle que connaîtra le mouvement souverainiste et le Parti québécois, au pouvoir certes, mais de plus en plus prisonnier des limites provinciales qu\u2019il renonce à repousser au nom de l\u2019étapisme et d\u2019une conception de l\u2019action qui cantonne le combat dans une campagne d\u2019opinion en faveur de « l\u2019option ».Cette dérive, ce sera celle d\u2019un nationalisme de rhétorique (un combat sans adversaire, sans constant procès de régime) qui n\u2019aura de cesse de chercher à se distancer des figures, des symboles et des positions du nationalisme qui avait porté le mouvement.La politique politicienne péquiste ne sera plus qu\u2019un projet hanté par la tentation du refus d\u2019héritage, par la crainte d\u2019affirmer l\u2019identité nationale sans laquelle il n\u2019a plus aucune pertinence.Elle participera en cela d\u2019une dynamique culturelle plus large à laquelle le Québec, comme les autres sociétés développées, n\u2019échappe pas.Mais l\u2019amnésie ne peut servir à porter un projet d\u2019indépendance.Elle ne peut que le dissoudre et engendrer une anomie qui, en plus de détruire les repères symboliques essentiels, sape la cohésion nationale et ruine les capacités de mobilisation.Il n\u2019était pas étonnant dans ce contexte de voir la revue tenter plus ou moins habilement de prendre le contrepied.Elle déploiera des efforts méritoires pour faire valoir que tout dans l\u2019héritage historique n\u2019est pas à rejeter.Qu\u2019aux ruptures nécessaires doivent aussi s\u2019ajouter des efforts de préservation, de mise à jour et de perpétuation non seulement d\u2019une mémoire, mais aussi de manières de voir permettant de dresser des passerelles entre les époques, entre les générations.La revue n\u2019aura de cesse de redire que le projet d\u2019indépendance est d\u2019abord et avant tout un projet d\u2019achèvement c\u2019est-à-dire d\u2019une continuité assumée.C\u2019est avec l\u2019arrivée de Rosaire Morin à sa direction qu\u2019elle entreprendra de sortir de la logique défensive dans laquelle elle risquait de s\u2019enliser pour tenter de recomposer ce que la politique d\u2019amnésie avait détruit ou discrédité.Véritable passeur, Rosaire Morin entreprendra un programme de restauration éditoriale titanesque.Par son habileté diplomatique aussi bien que par l\u2019exceptionnelle acuité de son jugement critique, il va renouveler et diversifier les équipes de collaborateurs, trouver les thèmes qui favoriseront les rapprochements, susciter les complicités qui donneront un peu plus de moyens matériels.Tout cela donnera des résultats qui vont progressivement redonner à L\u2019Action nationale son rôle de laboratoire d\u2019idées et d\u2019agora pour les artisans du mouvement national.Indépendantiste de la première heure et riche d\u2019une exceptionnelle connaissance du pays, Rosaire Morin avait fait l\u2019expérience intime des limites du nationalisme.Son attachement au Québec et l\u2019affection profonde qu\u2019il vouait à ses habitants qu\u2019il comprenait avec une finesse sans pareil, l\u2019avaient convaincu qu\u2019une action indépendantiste authentique ne pouvait être qu\u2019enracinée dans ce qui fait le sentiment d\u2019appartenance et l\u2019attachement à ce qui peut donner motif de fierté et volonté de se dépasser.C\u2019est l\u2019homme de la fidélité.Il aura très certainement sauvé L\u2019Action nationale et sorti la revue de ce qui aurait pu devenir une impasse fatale. 11 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 En faisant le projet explicite de raccorder à l\u2019action militante indépendantiste les divers registres de l\u2019expression de la nation, Rosaire Morin avait entrepris de faire comprendre et réhabiliter le patriotisme authentique.À ses yeux, L\u2019Action nationale n\u2019avait pas de plus urgente mission.Il avait entrepris une évaluation critique rigoureuse des grandes institutions de la Révolution tranquille, institutions qu\u2019il avait contribué à faire naître et grandir et qu\u2019il regardait sans complaisance.Ses analyses l\u2019avaient conduit à de durs constats sur ce qu\u2019il voyait advenir de leurs missions.Il aura consacré des pages encore brûlantes d\u2019actualité sur les ravages de l\u2019amnésie, sur l\u2019ingratitude des parvenus qui portent leurs origines comme un fardeau honteux.Il a réalisé des travaux majeurs dans le domaine de la finance et de l\u2019économie.Sa très grande enquête sur l\u2019épargne et les réservoirs de capitaux reste un modèle du genre pour comprendre les dérives d\u2019un développement de plus en plus étranger à tout patriotisme, c\u2019est-à-dire incapable de concevoir et promouvoir l\u2019intérêt national.Sous la direction de Rosaire Morin, la revue retrouve son ambition de synthèse, s\u2019attache à la nécessité de faire voir en toute chose le lien entre l\u2019indépendance et l\u2019existence nationale.« Si l\u2019on vit autrement qu\u2019on pense on finit par penser autrement que l\u2019on vit » avait-il coutume dire pour souligner en quoi le fait de vivre dans un régime et des institutions que l\u2019on ne contrôle pas peut détruire l\u2019identité et aliéner jusqu\u2019à notre sens même de la liberté.Rosaire Morin restait fidèle à la grande vérité qui a charpenté toute notre histoire et inspiré tous les efforts d\u2019émancipation nationale : un peuple qui ne maîtrise pas les finalités de sa vie collective n\u2019est pas un peuple libre.Il a rappelé avec force que Québec reste une société dominée, une nation entravée et que cet état de fait, s\u2019il ne l\u2019empêche pas de connaître des succès, le privera toujours à long terme des capacités de tirer profit de ceux-ci.Tel était le sens profond des critiques qu\u2019il portait sur le bilan de la Révolution tranquille, voyant bien que le détournement de mission et le renoncement à persévérer dans son être, à assumer sa singularité et l\u2019originalité de ses choix sont inévitables lorsque l\u2019intérêt national cesse d\u2019inspirer les orientations.Il savait la force de broyage de la domination étatique et ne doute pas une seconde de la puissance de soumission et de normalisation qu\u2019impose l\u2019ordre canadian.Il n\u2019avait de cesse de répéter que le Canada n\u2019est pas notre pays et que tout ce qu\u2019il n\u2019apportera jamais au Québec ne pourra que le dénaturer, l\u2019amener à renoncer à se conduire selon son génie propre.Rosaire Morin voyait grand pour son peuple et n\u2019acceptait pas de consentir à quelque rapetissement ou dénigrement de soi.Sa détermination était sans faille, fondée sur une confiance inébranlable dans notre potentiel et dans notre capacité à triompher un jour des entraves qui nous empêchent de le réaliser.Malgré ses efforts, il n\u2019est jamais parvenu à faire comprendre aux ténors politiques l\u2019importance de reconnaître la revue comme un carrefour essentiel.Il avait bien quelques complicités, mais elles n\u2019auront pas suffi à susciter la réflexion stratégique qui aurait dû s\u2019imposer.Cela ne l\u2019a ni découragé ni empêché 12 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 d\u2019agir.Il croyait à la puissance des idées et au travail de la pensée.Il croyait que L\u2019Action nationale pouvait jouer un rôle dans l\u2019émancipation du Québec.Il s\u2019y est consacré jusqu\u2019à son dernier souffle.Tout le travail des vingt dernières années s\u2019est inspiré et se réclame de son héritage.L\u2019Action nationale reste fidèle aux deux grands axes de sa mission : la défense et la promotion de la langue française et la recherche des voies d\u2019émancipation de la nation.Ce n\u2019est pas exagéré que de dire qu\u2019elle est désormais le périodique de référence de l\u2019indépendantisme, que son travail est sans équivalent dans le paysage intellectuel et politique du Québec.La revue, du moins sur le plan intellectuel, n\u2019a plus rien de marginal.Son tirage reste encore trop modeste, mais la revue surnage très bien dans la tourmente qui frappe l\u2019ensemble des périodiques.Ses lecteurs et abonnés lui sont d\u2019une fidélité admirable et nourrissent à son endroit des attentes et exigences qui font honneur à la noblesse de notre cause.Ses collaborateurs, de plus en plus nombreux, en provenance de tous les milieux et de tous les coins du pays, l\u2019alimentent avec compétence, rigueur et sérieux.Dans la période trouble que traverse actuellement le mouvement indépendantiste, son travail, pensons-nous, est plus nécessaire que jamais.À l\u2019heure où le Parti québécois s\u2019enferme dans une position politique aussi régressive qu\u2019incohérente, au moment où le Canada déclenche une campagne de propagande sans précédent pour tenter de faire croire qu\u2019il est notre pays depuis cent cinquante ans, le travail critique s\u2019impose.Les indépendantistes, qui ont perdu l\u2019initiative historique alors qu\u2019ils y ont eux-mêmes renoncé en gaspillant la conjoncture au lendemain de 1995, ont devant eux un immense défi politique.Il ne sera pas possible de le relever dans la confusion intellectuelle et la complaisance partisane.Force est de constater que le refus de l\u2019autocritique confine d\u2019ores et déjà au déni et qu\u2019il est sans doute responsable en partie de la sécheresse idéologique actuelle.Celle du Parti québécois qui navigue à vue et celle qui a valu au Bloc québécois une sévère correction.Une correction salutaire qui l\u2019a raccordé avec un indépendantisme qu\u2019il assume désormais sans complexe.La revue va continuer de remettre en question les choix stratégiques, c\u2019est certain.Mais elle ne le fera pas dans une perspective expiatoire ou moralisatrice : dresser des bilans doit servir à mieux penser et orienter l\u2019action.La recomposition des forces est amorcée et nul ne saurait prédire ce qu\u2019il en résultera.Indéniablement, en effet, s\u2019accumulent les signes que les forces vives commencent à se remettre en mouvement.La conjoncture mondiale et continentale nous imposera de très sérieuses remises en question.Et comme cela a toujours été le cas, nous allons devoir nous donner un point de vue sur le monde, c\u2019est-à-dire nous y définir comme une nation.Le contraire nous livrerait à la merci d\u2019un Canada qui a la conviction profonde d\u2019avoir réglé notre cas, d\u2019avoir normalisé la province et neutralisé l\u2019expression de son identité propre et 13 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 de ses intérêts nationaux.Il n\u2019y a là rien de nouveau : le Canada et ceux qui le défendent nous donnent pour morts à chaque détour de notre Histoire.Théoriquement, il se pourrait bien qu\u2019ils aient raison.Mais nous avons toujours su déjouer la fatalité : après tout, notre existence est encore et toujours une victoire sur l\u2019improbable.L\u2019Action nationale garde le cap.Plus confiante que jamais dans la force de notre culture, dans sa puissance régénératrice.Comme cela a été le cas pour toute sa production antérieure, ses contributions resteront marquées par le sentiment d\u2019urgence.Car l\u2019absence de liberté, ou le renoncement à la liberté sont toujours intolérables.C\u2019est une faute morale que de consentir à vivre en dessous de son potentiel et dans l\u2019évitement de sa responsabilité.L\u2019honneur et la dignité ont des exigences.Nous refusons par avance ce que le Canada veut faire de nous.Il nous est intolérable de vivre en nous laissant déporter à la périphérie de nous-mêmes.C\u2019est avec une claire conscience de ce que coûte la privation de liberté que nous pouvons combattre le syndrome de l\u2019éternelle minimisation des pertes, syndrome inhérent à la logique de minorisation.C\u2019est cette même conscience qui dicte l\u2019intransigeance à l\u2019endroit des attitudes indolentes induites par les tentations souvent confortables de consentir à l\u2019impuissance.Il faut le redire, le régime canadian, tout droit sorti de l\u2019Indirect rule, produit des élites velléitaires, les valorise et les propose comme modèles de pragmatisme et de réalisme.Ce sont ces élites qui actuellement tiennent comme jamais le haut du pavé de plusieurs de nos institutions et qui s\u2019activent délibérément dans certains cas, par insouciance et complaisance dans de nombreux autres, à les dénationaliser.L\u2019Action nationale entend poursuivre et intensifier non seulement sa vigilance, mais sa mise en valeur des réalisations porteuses, car elle est plus certaine que jamais que notre identité nationale, que notre projet politique et que notre aventure peuvent compter dans le concert des nations : le Québec a quelque chose à apporter au monde.Nous en sommes convaincus.Et nous sommes fiers de l\u2019affirmer.Le travail des idées comporte toujours sa part d\u2019imprévisible : à quel moment, de quelle manière une idée forte trouve-t-elle son chemin ?D\u2019où peut-elle émerger ?En quel terreau peut-elle devenir féconde ?Il subsiste toujours une part de mystère dans l\u2019action intellectuelle.Et nous avons entrepris d\u2019y souscrire tout en ne renonçant pas à chercher à lever un coin du voile.C\u2019est dans cet esprit que nous avons abordé et conçu ce numéro du centenaire.Il était illusoire de s\u2019imaginer rendre compte d\u2019une production aussi gigantesque : des milliers d\u2019articles et de collaborateurs, une avalanche de thématiques, plus d\u2019une centaine de milliers de pages ! Une conviction nous habitait néanmoins : tout cela ne constitue pas un matériau inerte.Les pensées du passé ne sont pas nécessairement des pensées périmées.La collection complète de la revue ne constitue pas un fatras d\u2019idées mortes.Nous avons plutôt la conviction qu\u2019elle déborde de possibles non réalisés, de propositions toujours pertinentes ou qui méritent d\u2019être revisitées, que toute cette matière forme un héritage utile à 14 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 la recomposition des forces en cours.Il est essentiel d\u2019y revenir aussi bien pour tirer leçon des erreurs et rendez-vous manqués que pour maintenir ce « dialogue avec les morts » sans lequel nulle culture, nulle nation n\u2019est viable.Nous avons donc invité une brochette de collaborateurs à revisiter le siècle à travers la revue.Certains auteurs la découvraient, d\u2019autres la fréquentent depuis plus ou moins longtemps et nous leur avions donné une seule consigne : trouvez-y votre miel ! Ce sont donc des miscellanées que L\u2019Action nationale offre à ses lecteurs et artisans pour célébrer son centenaire.Il faut accepter la règle du jeu : tout le monde n\u2019y trouvera pas écho à toutes ses préoccupations ou même à ses interprétations de ce qu\u2019il pense du travail de la revue.Il y a très certainement des thèmes qui manquent, des sujets qui auraient mérité une attention plus vive, des auteurs à mieux faire connaître, etc.Ce sont là moins des lacunes et imperfections que des ouvertures et invitations à la découverte, à poursuivre plus avant l\u2019examen de ce que nous ont laissé les devanciers.Poussière sur le continent, notre peuple aura toujours une existence précaire.Il connaîtra toujours des conditions de fragilité qui l\u2019obligeront à refaire sans cesse avec lui-même le pacte de son existence nationale.Tel est le lot \u2013 et à plusieurs égards la richesse \u2013 des petites nations : chacune est confrontée à la nécessité d\u2019avoir à se poser la question de ce que signifie faire nation, que de se questionner sur le sens et la valeur de son aventure.Le défi existentiel nous impose des dépassements qui peuvent être des inspirations pour nous-mêmes et les autres peuples et donner toute sa pertinence et sa légitimité à notre contribution à la civilisation.Un article à la fois, un numéro après l\u2019autre, la revue continuera de rechercher les meilleurs moyens d\u2019habiter notre monde.Le Québec reste une merveilleuse aventure et L\u2019Action nationale continue de brûler pour la porter toujours plus loin et la partager avec tous ceux et celles qui savent y lire et s\u2019y inventer une destinée.Nous le faisons, nous le ferons Pour la suite du monde (Pierre Perrault).Nous avançons avec la ferme conviction que l\u2019inachèvement est un stimulant.Nous savons que faire revue après un siècle, c\u2019est redire une espérance et la certitude que le travail de la pensée peut contribuer à faire lever l\u2019horizon.Il faut que cela soit dit.Pour savoir apprivoiser l\u2019avenir.Pour mémoire.q : BN Far - .= ven - 7 rly \" Ll oT ' LE ARTS VISUELS CIEL VARIABLE ESPACE ESSE ETC MEDIA INTER LE SABORD TICARTTOC VIE DES ARTS ZONE OCCUPEE CINEMA 24 IMAGES CINE-BULLES CINEMAS SEQUENCES CREATION LITTERAIRE CONTRE-JOUR ENTREVOUS ESTUAIRE EXIT LES ECRITS MCEBIUS XYZ.LA REVUE DE LA NOUVELLE CULTURE ET SOCIÉTÉ À BÂBORD! L'ACTION NATIONALE LIBERTÉ LINCONVENIENT NOUVEAU PROJET NOUVEAUX CAHIERS DU SOCIALISME RECHERCHES SOCIOGRAPHIQUES RELATIONS HISTOIRE ET PATRIMOINE CAP-AUX-DIAMANTS CONTINUITÉ HISTOIRE QUÉBEC MAGAZINE GASPÉSIE LITTÉRATURE LES CAHIERS DE LECTURE LETTRES QUÉBÉCOISES LURELU NUIT BLANCHE SPIRALE THEATRE ET MUSIQUE CIRCUIT JEU REVUE DE THÉÂTRE LES CAHIERS DE LA SQRM THEORIES ET ANALYSES ANNALES D'HISTOIRE DE L\u2019ART CANADIEN ÉTUDES LITTERAIRES INTERMÉDIALITÉS TANGENCE VOIX ET IMAGES LA CULTURE DEAN uy Nl \u2026 sodep CULTURELLES QUÉBÉCOISES Société de développement des périodiques S 0 D E P.QC C A ulturels québécors Ë Design graphique © www.grisgrisdesign.com 1ère année, No £ Janvier 1917 \u2014 L'Action francaise Revue paraissani te 25 de chaque mois Uers la supériorité par &douard Montpstit Al PE BLIC, Stern Ganyrar -UNFMATHON HIS FUHTS OVE ame pbapagenteiir), Digg n Hraor a \u2014 \"WHS MIEN, Los Lane us MiUH LES CHEMENS HIT, VLE, Ivan\u201d Bot tt ages: = A TILAVERS LA VID COURANTE Pam [louise - NOTHE VLMAN WH QUI FHIoNSs FT RÉTEINSES: LA FONTAINE LI 1,14 FRANÇAIS, Mostasveuts Boone os go ey Ries TIMES.DE NS LECTLERS © KY ENA NN.LIYUES ET REVUE bs \u2014 PEIITE= NTFS PARTIR DOCH MESNTAIRE, Prix: 10 sous LIGUF DES DROITS DU FRANÇAIS Dé, IMA: BLE DAXNDURAND von RLAL 17 100 1917-2017 L\u2019Action Histoire de la Ligue d\u2019action nationale Denis Monière Président de la Ligue d\u2019action nationale depuis 2005 L es institutions culturelles et intellectuelles n\u2019ont pas la vie longue au Québec, surtout celles qui proviennent de la société civile.Les associations, les mouvements de pensée et les revues naissent, mais meurent rapidement au fil des changements de conjonctures et du manque de lecteurs.Lionel Groulx, conscient du caractère éphémère de l\u2019action intellectuelle, s\u2019étonnait en 1918 que la revue L\u2019Action française ait pu célébrer son premier anniversaire : « Dans notre vie canadienne, écri- vait-il, il n\u2019y a qu\u2019un seul événement qui soit plus banal que la naissance d\u2019une revue et c\u2019est la mort d\u2019une revue1.» Ce constat empreint de pessimisme ne s\u2019est toutefois pas appliqué à L\u2019Action française-L\u2019Action nationale, fondée en 1917 et qui persiste, année après année, à mener le combat pour la construction d\u2019une nation de langue française en Amérique depuis un siècle.Pour fin de comparaison, rappelons ici que le Reader\u2019s Digest fut fondé en 1922.Les origines Après l\u2019échec de la rébellion de 1837-1838, les leaders intellectuels du Canada français ont construit une idéologie nationaliste axée sur la survivance de la religion catholique, de la langue française et des traditions.Après l\u2019adoption de la constitution de 1867 par le parlement britannique qui redonnait aux Canadiens français un contrôle relatif sur un territoire et des institutions politiques provinciales, ils ont défendu avec acharnement la Confédération canadienne et développé un nationalisme canadien axé sur deux pôles : la 1 Lionel Groulx, Dix ans d\u2019Action française, Montréal, Bibliothèque de l\u2019Action française, 1926, p.43. 18 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 défense des minorités et l\u2019indépendance du Canada.Mais cette idéologie fut contredite par les événements : pendaison de Louis Riel en 1885, participation du Canada aux guerres de l\u2019Empire britannique (guerre des Boers et Première Guerre mondiale), politique d\u2019immigration défavorable aux francophones et abolition des droits du français en Ontario avec le Règlement XVII, en 1913.La théorie des deux peuples fondateurs qui devaient se développer dans l\u2019égalité au sein de la confédération s\u2019avérait être un mythe.La pensée nationaliste et la logique de la bonne entente incarnées par Henri Bourassa s\u2019avéraient impuissantes devant la volonté de la majorité canadienne.Soumis aux volontés de l\u2019Église et inspiré par le messianisme qui fixait aux Canadiens français la mission de christianiser l\u2019Amérique, H.Bourassa rejetait l\u2019idée que le Québec puisse être la patrie des Canadiens français.Il préconisait un nationalisme canadien auquel devait se subordonner la nation canadienne-française.Il pensait, d\u2019une part, que la survivance des Canadiens français d\u2019un océan à l\u2019autre était la condition essentielle de la survivance du Canada et qu\u2019elle protégerait la nation canadienne de l\u2019américanisation ; d\u2019autre part, il soutenait que le nationalisme canadien était la condition de la survie du Canada français qui dépendait à son tour de la défense des droits des minorités françaises à travers le Canada.Ses positions furent invalidées par l\u2019évolution politique et démographique du Canada, mais Bourassa continua à espérer et à faire comme si la situation pouvait évoluer en faveur du Canada français.D\u2019autres penseurs nationalistes prirent conscience de l\u2019irréalisme de ce nationalisme canadien surtout dans le contexte de la première guerre mondiale avec l\u2019imposition de la conscription en 1917.Ils voulurent recentrer le nationalisme sur le Québec et faire de l\u2019État du Québec le centre principal de l\u2019affirmation nationale.En plus des atteintes aux droits des minorités françaises, d\u2019autres facteurs comme l\u2019urbanisation et l\u2019industrialisation suscitèrent une nouvelle prise de conscience des menaces d\u2019assimilation qui pesaient sur les Canadiens français.L.Groulx résumait ainsi cette situation angoissante : « Nous sommes à une heure périlleuse de notre durée française2 ».La Ligue des droits du français fut fondée le 11 mars 1913 par le Père jésuite Joseph- Papin Archambault, qui créa avec des amis un organisme pour faire la promotion de la langue française.Le mouvement que nous entreprenons, écrit-il, n\u2019est nullement un mouvement de provocation, une déclaration de guerre.Notre langue a des droits : droits naturels, droits constitu- 2 L\u2019Action française, vol 1, no 2, février 1917. 19 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 tionnels.Nous voudrions qu\u2019ils ne restent pas lettre morte ; nous voudrions surtout que nos compatriotes soient les premiers à les respecter3.Ces premiers ligueurs sont surtout préoccupés et choqués par l\u2019absence du français dans le monde des affaires et dans la vie urbaine.Il s\u2019agit pour eux de combattre l\u2019anglomanie qui sévit dans les milieux d\u2019affaires de Montréal en traduisant ou en rédigeant des textes d\u2019annonces, de prospectus, de catalogues, etc., que des entreprises leur soumettent.Mais l\u2019activité principale de la Ligue prend la forme d\u2019interventions constantes auprès des gouvernements, des municipalités, des entreprises et même des particuliers pour obtenir que la langue française ait la priorité.Pour élargir l\u2019influence intellectuelle de la Ligue, on décide de publier en janvier 1917, en pleine guerre, une revue appelée L\u2019Action française qui se veut « une sentinelle vaillante vouée à la défense de tous nos intérêts nationaux ».La direction de la revue sera confiée à Omer Héroux.L\u2019appellation « Action française » signifie un nouvel état d\u2019esprit inspiré par Groulx dont l\u2019œuvre cherche à valoriser le retour au passé et aux racines françaises.Sans le dire ouvertement, ce nom est évocateur d\u2019un retour vers la France où une revue du même nom défend la monarchie, sous les plumes acérées de Charles Maurras et de Léon Daudet.On crée par la suite Les Éditions de l\u2019Action française qui éditent les œuvres du chanoine Groulx et de ses principaux collaborateurs.On multiplie la publication des brochures et des tracts de propagande.L\u2019Action française possède aussi une librairie pour assurer la diffusion de ses œuvres.Pour consolider les assises de l\u2019œuvre, les directeurs de la Ligue décident, en mai 1921, de demander une charte provinciale sous le nom de « La ligue d\u2019action française », perpétuant ainsi l\u2019idée des fondateurs.La requête de la charte exprime le souci de la continuité : Les requérants, est-il écrit, exposent qu\u2019il fut fondé à Montréal, le 11 mars 1913, une œuvre sous le nom de « Ligue des Droits du français » et qu\u2019afin d\u2019assurer sa permanence et d\u2019agrandir son champ d\u2019action, ils désirent obtenir des lettres patentes en vertu des dispositions de la troisième partie de la loi des compagnies de Québec, 1920, constituant en corporation sans capital-actions, sous le nom de Ligue d\u2019Action française, vos requérants et les autres personnes qui peuvent en devenir membres.Groulx définit le programme d\u2019action de la revue : elle doit être un guide et donner des mots d\u2019ordre, des orientations à la nation.« Chez nous, écrire c\u2019est vivre, se défendre, se prolonger4 ».La littérature doit servir la patrie en danger.Elle doit être fidèle à ses racines 3 Richard ARÈS, s.j., « Un défenseur du Français : le père Joseph-Papin Archambault, s.j.», L\u2019Action nationale, Vol LXX, no 8 (avril 1981) : 637-644 ; Vol.LXX, no 9 (mai 1981) : 757-764 ; Vol.LXX, no 10 (juin 1981) : 843-856.4 L\u2019Action française, op.cit., p.34. 20 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 catholiques.« L\u2019alliance de la pensée et de la foi est devenue chez nous un impératif catégorique de la tradition5.» La revue L\u2019Action française Le premier numéro date de janvier 1917, compte 40 pages et celui de décembre 1928 atteint les 100 pages.Les tirages de L\u2019Action française oscillent entre 2500 et 6000 exemplaires ce qui est remarquable dans un bassin démographique aussi restreint et dans un milieu largement sous-scolarisé.Mais cette performance s\u2019explique en grande partie par le soutien des communautés religieuses et des collèges classiques qui achètent des abonnements.Le premier numéro de la revue est d\u2019avant-garde et analyse les problèmes vitaux de la nation canadienne-française.L\u2019éditorial porte la signature d\u2019Édouard Montpetit et pose en axiome la recherche de la compétence comme source de renaissance du Canada français.L\u2019objectif est précis : « la conquête économique doit être pour nous la réalité de demain ».Le docteur Joseph Gauvreau présente la revue et ses objectifs : « Nos droits, écrit-il, nos traditions, notre langue.qu\u2019en restera-t-il dans dix ou vingt ans si pour les maintenir, un groupe organisé n\u2019est sans cesse sur la brèche.» On ne pense pas encore à l\u2019État comme solution aux problèmes de la nation, car l\u2019Église est le bateau amiral de la nation et nul ne veut remettre son rôle en question.On préconise une action intellectuelle pour reconquérir l\u2019économie en formant des gens compétents.La sauvegarde de la nation passe par l\u2019amélioration de l\u2019éducation et l\u2019atteinte de l\u2019excellence individuelle.Cet objectif vise en particulier la langue.Sous le titre « Parlons mieux », Léon Lorrain rappelle que la difficulté d\u2019apprendre le français « exige de nous un effort intellectuel dont les bienfaisants effets se font sentir dans tous les domaines ».Le P.Papin Archambault, sous le pseudonyme de Pierre Homier, s\u2019élève contre les inscriptions anglaises des boîtes à lettres.Il proteste contre le « way in » et le « way out » de l\u2019hôtel des postes.On revendique des timbres, des chèques et des services publics bilingues.De 1917 à 1928, la revue a publié 143 numéros, 2188 textes écrits par 374 auteurs.Lionel Groulx arrive en tête avec 157 textes.Viennent ensuite Joseph-Papin Archambault, Hermas Bastien, Antonio Perrault, Anatole Vanier, Albert Lévesque, Henri Beaudé, Olivier Maurault, Omer Héroux, Philippe Perrier, etc.Chaque année, la revue publie un dossier ou un numéro thématique : « Nos forces nationales », en 1918, « Les précurseurs », en 1919, « Comment servir », en 1920, « Le problème économique », en 1921, « Notre avenir politique », en 1922, « Le bilinguisme », en 1925, 5 Ibid, p.35. 21 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 « L\u2019éducation nationale », en 1927, etc.Dans son enquête de 1922 portant sur notre avenir politique, L\u2019Action française évoque l\u2019idée de l\u2019indépendance du Québec, mais de façon hypothétique et avec précaution.On ne propose pas d\u2019action concrète pour que celle-ci se réalise.On attend que la providence fasse son œuvre et que la confédération se désagrège d\u2019elle-même, sans pousser à la roue de l\u2019histoire.Cette position est paradoxale pour une revue qui porte dans son titre le mot « action » ce qui est cependant révélateur des incertitudes des leaders intellectuels qui n\u2019envisagent pas de rompre avec le Canada en dépit des déconvenues qu\u2019entraîne la politique fédérale.Dans les années suivantes, et de façon constante, la revue préconisera la défense des intérêts des Canadiens français à l\u2019intérieur de la Confédération canadienne.Comme on l\u2019a vu plus haut, il existait en France une revue appelée L\u2019Action française.Elle était l\u2019organe d\u2019un mouvement nationaliste d\u2019extrême droite fondé par Charles Maurras en 1908.Il n\u2019existait aucun lien officiel entre L\u2019Action française de France et L\u2019Action française du Québec.En 1927, le Vatican condamne L\u2019Action française de France parce qu\u2019on jugeait que Maurras et ses collaborateurs confondaient nationalisme et religion.L\u2019Action française de France se faisait le défenseur du « nationalisme intégral », d\u2019une monarchie « héréditaire, antiparlementaire et décentralisée », et voyait l\u2019Église comme la garante de l\u2019ordre.L\u2019Action française du Québec ne s\u2019inspirait pas du mouvement nationaliste français, et ne voulait pas lui être assimilée.C\u2019est pourquoi on crut nécessaire de changer le nom de la revue en 1928 pour celui de L\u2019Action canadienne-française qui ne survivra qu\u2019une année, jusqu\u2019en novembre 1928.Ce déclin s\u2019explique par des difficultés financières à la suite d\u2019une fraude, par le départ de Groulx de la direction, celui-ci ayant subi des pressions de sa hiérarchie cléricale et aussi en raison du désintérêt des lecteurs qui craignaient les foudres du clergé.Si les religieux avaient joué un rôle de premier plan dans la direction de L\u2019Action française, ils se mettront en retrait pour laisser la place à des intellectuels laïques dans la relance de la revue afin de distinguer plus nettement le catholicisme et le nationalisme.En janvier 1933, la Ligue d\u2019action canadienne-française renaissait sous le nom de la Ligue d\u2019Action nationale, et la revue s\u2019appelait L\u2019Action nationale, nom qu\u2019elle a gardé depuis.La Ligue d\u2019Action nationale La nouvelle Ligue s\u2019inscrit dans la continuité de l\u2019ancienne.La nouvelle charte accordée le 17 novembre 1934 stipule que l\u2019objectif de la nouvelle corporation est de « servir notre peuple par l\u2019étude et l\u2019action, suivant ses traditions et son caractère catholique et français6 ».6 Cité par Pascal Ryan, Penser la nation : la Ligue d\u2019Action nationale, 1917-1960, Montréal, Leméac, 2006 p.94. 22 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 La revue paraît dix fois par année et rejoint environ 2000 abonnés grâce au soutien des collèges classiques qui abonnent tous leurs professeurs qui sont les relais les plus susceptibles de répandre la bonne pensée7.Le comité de direction de la Ligue, en 1933, était formé par des représentants de l\u2019élite professionnelle canadienne-française.On y retrouve des avocats, des économistes, des médecins, des agronomes et, fait nouveau, d\u2019éminents journalistes tels : Harry Barnard, Léopold Richer, Eugène L\u2019Heureux et plus tard André Laurendeau et Pierre Laporte qui assureront une plus grande diffusion des idées de la Ligue.Esdras Minville en sera le président jusqu\u2019en 1941, Hermas Bastien (docteur en philosophie) en sera le secrétaire.Harry Bernard devint le directeur de la revue.Voici les autres membres du comité de direction : Joseph-Papin Archambault, Lionel Groulx, Olivier Maurault (qui deviendra recteur de l\u2019Université de Montréal), Anatole Vanier, Arthur Laurendeau (musicologue, père d\u2019André Laurendeau), Wilfrid Guérin (notaire), Albert Tessier (professeur), René Chaloult (avocat), Philippe Hamel (dentiste), Léopold Richer, Albert Rioux (agronome) et Eugène L\u2019Heureux.Parmi les 15 membres de la Ligue, 4 seulement sont des religieux ce qui atteste du changement de la garde.Ils ont presque tous été formés dans les collèges classiques et leur moyenne d\u2019âge est de 41 ans8.Les membres de la Ligue possèdent des compétences professionnelles qui en font des experts dans leur domaine.Ils participent à la création d\u2019institutions scientifiques et universitaires, et sont reconnus par l\u2019obtention de prix et de doctorat honoris causa ce qui est aussi une façon d\u2019élargir leur influence et d\u2019incarner l\u2019existence d\u2019une culture nationale.Le président de la Ligue, Esdras Minville, aspire, comme son maître à penser Lionel Groulx, à construire une doctrine pour orienter l\u2019action dans le sens du nationalisme et du catholicisme social.Mais il axe les réflexions de la revue sur les préoccupations économiques et il accordera un rôle plus actif à l\u2019État dans la restauration de l\u2019ordre social.La revue préconise la planification, l\u2019aménagement du territoire et la nationalisation des ressources naturelles, dont l\u2019électricité.Il adhère à la doctrine du corporatisme social qui cherche le juste équilibre entre le capitalisme et le socialisme matérialiste.Il met les intérêts économiques de la nation québécoise au centre de la pensée nationaliste.Le rapport au politique change dans le cadre de la Ligue d\u2019Action nationale, car ses membres sont en contact avec des politiciens.Lionel Groulx se tenant en retrait, la nouvelle Ligue peut délaisser l\u2019apolitisme ou la méfiance à l\u2019endroit des partis et des institutions politiques.On continue de penser que les politiciens et les partis traditionnels sont à la solde des intérêts étrangers et qu\u2019ils font œuvre de division nationale, mais des opinions 7 Ibid, p.114.8 Ibid, p.103. 23 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 plus nuancées commencent à se manifester.Minville n\u2019a pas les mêmes réticences que Groulx à l\u2019endroit de la politique active et acceptera de s\u2019engager dans la formation d\u2019un nouveau parti l\u2019Action libérale nationale.On commence à prendre conscience que si l\u2019avenir de la nation passe par l\u2019État, il faudra bien que les projets de restauration de l\u2019identité nationale soient portés par des politiciens.Ce changement stratégique qui ouvre le champ du politique à L\u2019Action nationale est aussi illustré par la carrière d\u2019André Laurendeau qui est directeur de la revue depuis cinq ans quand il devient chef du Bloc populaire en 1942.Il le sera de nouveau de 1948 à 1954 après avoir siégé pendant quatre ans à l\u2019Assemblée législative.La direction d\u2019André Laurendeau Harry Bernard devra céder la direction de la revue à Arthur Laurendeau en 1934 pour raisons de santé.Celui-ci n\u2019assumera qu\u2019un intermède en attendant le retour de son fils André qui prendra la relève en septembre 1937 après avoir été parfaire sa formation à Paris.Laurendeau amènera avec lui du sang neuf, Dominique Beaudin, Roger Duhamel et Gérard Filion (futur directeur du Devoir) qui se sont connus dans l\u2019organisation des Jeunes-Canada et le jeune économiste François-Albert Angers qu\u2019il a rencontré à Paris et qui est celui qui occupera le poste de président le plus longtemps, soit de 1954 à 1986, poste qu\u2019il cumulera avec celui de directeur de la revue de 1959 à 1967.C\u2019est lui aussi qui a écrit le plus d\u2019articles dans L\u2019Action nationale, soit à peu près 400.C\u2019était un polémiste remarquable, un pamphlétaire redouté.Sous la direction de Laurendeau, la revue développe de nouvelles thématiques comme la justice sociale inspirée du personnalisme français et la lutte pour l\u2019autonomie provinciale concrétisée par le rapatriement de l\u2019impôt réalisé par M Duplessis en 1954.En 1942, la Ligue d\u2019Action nationale collabore avec la Ligue pour la défense du Canada qui rejette la conscription pour service à l\u2019extérieur du pays, et refuse de dégager le premier ministre Mackenzie King de son engagement de ne pas imposer la conscription.Au Québec, 85 % des francophones se prononcent contre la conscription alors que 90 % des anglophones l\u2019appuient au référendum du 27 avril 1942.La Ligue attirera dans ses rangs le Père Richard Arès qui a le plus contribué à l\u2019élaboration de la doctrine nationale dans Notre question nationale et La Confédération : pacte ou loi ?Ces livres publiés aux Éditions de L\u2019Action nationale ont inspiré la lutte contre la centralisation fédérale.Armée de cette doctrine, la Ligue d\u2019action nationale participera très activement à la commission Tremblay (1954) sur l\u2019avenir constitutionnel de la province : trois de ses membres seront nommés commissaires. 24 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 La Ligue amorça ainsi un virage idéologique majeur en s\u2019éloignant de la défense des minorités et du statu quo constitutionnel et en centrant sa stratégie d\u2019affirmation nationale sur l\u2019accroissement des pouvoirs de l\u2019État du Québec.Sous la gouverne de Laurendeau, la revue tente de se maintenir au diapason des changements sociopolitiques et se définit non plus comme le guide de la nation, mais comme un laboratoire de réflexions, un lieu où s\u2019expriment les diverses tendances du mouvement nationaliste.La revue s\u2019ouvrira aussi aux questions d\u2019actualité internationale dans le contexte de la guerre froide.Elle adoptera une position pacifiste qui la rapprochera de la gauche.Elle tentera de lier la question nationale à la question sociale en s\u2019intéressant à la classe ouvrière.Ces ouvertures intellectuelles entraîneront le départ des anciens ligueurs, mais attireront des jeunes comme Jean-Marc Léger, Roland Parenteau et Pierre Laporte qui succédera à Laurendeau en septembre 1954.L\u2019Action nationale et la Révolution tranquille La direction de Pierre Laporte fut controversée, car celui-ci lorgnait la politique.Ses positions modernistes suscitèrent aussi des querelles intestines qui l\u2019opposèrent au courant traditionaliste représenté par Anatole Vanier, ce qui entraîna des désaffections et creusa le déficit de la revue.Laporte proposa de changer le nom de la revue et de revenir à L\u2019Action française.Cette proposition fut rejetée pour les raisons suivantes : « La majorité des directeurs tient que ce nom pourrait encore prêter à confusion.Il semblerait que nous abandonnions l\u2019expression \u201cNationale\u201d aux fédéralistes et aux \u201ctenants du grand tout canadien\u201d de la nation canadienne9.» Incapable de trouver un terrain d\u2019entente entre les nationalistes de droite et les nationalistes de gauche, Laporte cède la direction de la revue à François- Albert Angers en septembre 1959 qui ramènera la revue dans une ligne plus traditionnelle.La revue sous sa direction consacrera beaucoup d\u2019espace à la réforme de l\u2019éducation, à la critique du rapport Parent et de la Révolution tranquille.Le fait marquant de la direction d\u2019Angers fut la participation à l\u2019organisation des États généraux en collaboration avec la Fédération des sociétés Saint-Jean-Baptiste.La revue consacrera plus de mille pages aux États généraux qui ont voté pour le droit à l\u2019autodétermination du Québec et exigé 37 pouvoirs exclusifs au Québec.C\u2019est aussi à la suite des États généraux que la revue change de cap idéologique.Changement de cap Après la visite du général de Gaulle à l\u2019Expo 67 et la fondation du Mouvement souveraine- té-association par René Lévesque, la Ligue, qui se battait depuis des générations pour faire reconnaître les droits des francophones au Canada et protéger l\u2019autonomie provinciale, 9 Archives nationales du Québec, P20 A, 5 procès-verbal, 13 novembre 1955. 25 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 changea de cap et prit le virage de la souveraineté.F-A.Angers, qui était aussi président de la Société Saint-Jean-Baptiste, fut l\u2019instigateur de cette mutation.Alors qu\u2019auparavant la Ligue avait connu des débats déchirants sur ses orientations idéologiques, il semble bien que cette mutation se fît dans l\u2019harmonie et l\u2019unité.C\u2019était une conclusion logique aux échecs des stratégies précédentes préconisées par les tenants du nationalisme traditionnel attachés au statu quo constitutionnel.Angers demeure fidèle à la position nationaliste traditionnelle qui soutenait la théorie du pacte entre les deux nations.Comme l\u2019évolution du fédéralisme va vers une plus grande centralisation, il se rallie en 1964 à la thèse des États associés véhiculée par René Lévesque.Comme beaucoup de nationalistes de sa génération, il vient à l\u2019indépendance non par choix, mais par dépit parce que le Canada a trahi les espoirs d\u2019autonomie provinciale.Il expliquait dans un article que le Québec était acculé à l\u2019indépendance10, ce qui laisse penser que celle-ci n\u2019était pas le premier choix.Angers tenta de faire le pont entre la position autonomiste traditionnelle de la revue et la nouvelle orientation souverainiste.Il expliquait ainsi la position constitutionnelle de la revue, le 19 janvier 1979 : Toute l\u2019histoire du Québec n\u2019est qu\u2019un étapisme vers plus d\u2019autonomie que nous appelons aujourd\u2019hui souveraineté ou indépendance.Avec la thèse des États associés, je me rappelle avoir promu l\u2019idée de grignotement continu du pouvoir fédéral.Étapisme ou grignotement, c\u2019est la même idée de base11.En toute logique avec cette position, Angers estimait que la question référendaire en 1980 devait porter sur le rapatriement de tous les impôts et non pas sur l\u2019indépendance.Avec l\u2019arrivée au pouvoir du Parti québécois, la Ligue connut une certaine désaffection, comme si elle avait achevé sa course et qu\u2019elle apparaissait moins nécessaire.Beaucoup de nationalistes pensaient que le bateau était arrivé à bon port.Et puis la gestion gouvernementale attira les meilleurs esprits du mouvement nationaliste qui désiraient travailler concrètement à l\u2019avènement du pays.Les abonnements diminuèrent radicalement surtout après l\u2019échec du référendum de 1980.Alors que le nombre d\u2019abonnés se maintenait à environ 2000 dans les années soixante et soixante-dix, il chuta à moins de 500 dans les années quatre-vingt.La direction de la revue devint collégiale de 1967 à 1974, puis les directeurs se succédèrent rapidement ce qui ne permettait pas d\u2019assurer un véritable leadership intellectuel.Quatre personnes assumèrent la fonction de directeur de 1967 à 1988, soit Patrick Allen, Jean Genest, Rosaire Morin et Gérard Turcotte.Durant cette période, le Père Jean Genest 10 François-Albert Angers, « Le Québec est acculé à l\u2019indépendance », L\u2019Action nationale, septembre 1973, p.21.11 Archives nationales du Québec, François-Albert Angers, procès-verbal, 19 janvier 1979, P20 A, 6 26 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 tint la barre pendant douze ans, de 1974 à 1981 et de 1982 à 1986, et réussit malgré les embûches à maintenir la barque à flot.Il peinait à renouveler les collaborateurs, car il ne faisait pas partie des nouveaux réseaux intellectuels du monde culturel et universitaire.Il gérait plus la revue qu\u2019il ne la dirigeait et confiait même le soin de rédiger les éditoriaux à divers collaborateurs.L\u2019Action nationale vivotait sans proposer une vision claire de l\u2019avenir national.Le directeur dans son rapport annuel attribue la chute des abonnements au silence des grands journaux au sujet de la revue.Il évoque même la disparition de la revue comme cela est arrivé à la revue Parti Pris en 1968.La contribution du Père Genest fut de moderniser la jaquette en remplaçant le sommaire qui figurait sur la page couverture depuis 1917 par une photographie évocatrice d\u2019une réalité québécoise.La couleur prédominante de cette jaquette fut d\u2019abord le rouge et fut ensuite remplacée par le bleu.Ce changement cosmétique répondait aux exigences de la mise en marché dans les librairies afin relever le niveau des ventes.Mais le succès ne fut pas au rendez-vous.La Ligue connut un sursaut d\u2019intérêt et d\u2019énergie avec l\u2019arrivée de l\u2019infatigable Rosaire Morin qui avait à sa disposition un réseau de relations dans les milieux d\u2019affaires francophones et dans les milieux associatifs.De 1988 à 1999, Rosaire Morin a travaillé à plein temps et bénévolement pour la revue cumulant les fonctions de président de la Ligue et de directeur de la revue de 1988 à 1993, puis de directeur jusqu\u2019à 1999.Il orienta le contenu de la revue vers l\u2019étude des problèmes économiques et publia un dossier magistral sur l\u2019épargne des Québécois qui démontrait que les Québécois ne profitent pas de leurs épargnes qui sont déportées ailleurs pour servir au développement économique des autres.Ce dossier sera publié en 1997 sous le titre « La déportation québécoise ».Il professionnalisa la rédaction en engageant du personnel à plein temps qui avait pour tâche de solliciter des abonnements et surtout d\u2019aller chercher des commandites publicitaires.Comme peu de gens pouvaient dire non à Rosaire Morin, il obtint les ressources financières pour financer des dons d\u2019abonnements à des étudiants ce qui fit augmenter le nombre d\u2019abonnés à 5000.À la disparition de Rosaire Morin en 1999, Robert Laplante, qui assumait la présidence de la Ligue depuis 1993, prit le relais.Docteur en sociologie, il représentait la nouvelle génération d\u2019intellectuels-experts née de la Révolution tranquille.Il donna une forte cohérence idéologique à la revue en développant quatre axes de réflexion.Il prolongea l\u2019intérêt pour les questions économiques et sociales de ses prédécesseurs.Il tissa des liens étroits avec les mouvements communautaires afin d\u2019actualiser l\u2019analyse des enjeux comme la lutte à la pauvreté, le développement régional et les questions environnementales.Il ancra aussi l\u2019identité dans la mise en valeur de la culture québécoise en publiant plusieurs dossiers sur des écrivains québécois et en changeant la jaquette pour l\u2019illustrer par l\u2019œuvre d\u2019un peintre québécois.Enfin, il clarifia la position de la revue sur l\u2019accession à l\u2019indépendance.Il a réussi à intégrer toutes les dimensions de l\u2019action nationale 27 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 et à penser la rupture avec le Canada, mettant ainsi fin à l\u2019aliénation du nationalisme traditionnel qui avait intériorisé les effets de la subordination politique dans le cadre du fédéralisme et s\u2019était enfermé dans une vision fragmentée de la nation qui marginalisait la dimension politique du combat national.La structure décisionnelle Jusqu\u2019à la fin du vingtième siècle, le pouvoir décisionnel était concentré aux mains du directeur de la revue et du président de la Ligue qui était souvent la même personne.Les orientations étaient établies par le directeur de la revue en consultation avec les membres.Il n\u2019y avait pas de comité de rédaction ni de conseil d\u2019administration de la Ligue.Autrement dit, la Ligue était peu instituée, la personnalité de chaque directeur tenant lieu de règles de fonctionnement.Des mécanismes plus formels de décisions furent établis en 1962 par F.-A.Angers pour éviter que des conflits internes menacent la survie de l\u2019organisme comme cela s\u2019était produit sous la direction de Pierre Laporte.Les fonctions de président et de directeur de la revue furent scindées, on constitua un comité de rédaction pour la revue ainsi qu\u2019un conseil d\u2019administration pour gérer la Ligue.Des statuts et règlements furent adoptés en bonne et due forme en 1982.Ces règlements prévoyaient que les membres de la Ligue devaient se réunir au moins deux fois par année, que les membres du conseil d\u2019administration étaient au nombre de cinq, que le directeur de la revue ainsi que les membres du conseil de rédaction devaient être désignés par l\u2019assemblée générale et que le conseil d\u2019administration de la Ligue était le même que celui de la Fondation Esdras-Minville créée en 1973.Ces statuts furent révisés en 2008 afin d\u2019augmenter de 5 à 7 le nombre de membres du conseil d\u2019administration.Les membres de la Ligue La Ligue n\u2019est pas une association volontaire et ne devient pas membre de la Ligue qui veut.Dès l\u2019origine et jusqu\u2019à nos jours, le but de la Ligue fut de regrouper les meilleurs esprits qui consacraient leur intelligence à analyser et à comprendre le destin national afin d\u2019assurer la pérennité de la nation.On misait plus sur la qualité que sur la quantité et le nombre de membres de la Ligue dépasse rarement la trentaine de personnes.Ils viennent pour la plupart des professions libérales.Si dans le passé la Ligue fut animée par des avocats, des médecins, des prêtres et des journalistes, aujourd\u2019hui on y retrouve surtout des spécialistes des sciences sociales.La Ligue fut exclusivement masculine jusqu\u2019en septembre 1967 où pour la première fois une femme fut admise dans le cénacle.Julia Richer fut nommée l\u2019année suivante vice-présidente.Elle était présidente du Cercle des Femmes journalistes de langue française.Elle fut rejointe dans les années soixante-dix par Louise Collin- 28 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 Brochu, Anna Lagacé-Normand, Ruth Paradis et Nycol Pageau-Goyette.Il y a actuellement 26 membres dont 30 % sont des femmes.On devient membre de la Ligue par cooptation.Il faut d\u2019abord être proposé par un membre de la commission des candidatures qui recommande la nomination au conseil d\u2019administration qui la propose ensuite à l\u2019ensemble des membres de la Ligue à l\u2019occasion d\u2019une assemblée générale.Ce processus de filtrage assure la cohésion idéologique du groupe.Cette procédure de sélection fut formalisée dans les années 1990 à la suite d\u2019une tentative de prise de contrôle par un groupe d\u2019intellectuels qui avait une vision traditionnelle du Canada français.La Ligue a toujours été soucieuse de recruter des personnes qui représentaient les différentes tendances du nationalisme et de ne pas s\u2019enfermer dans un cadre idéologique rigide.Le financement de la Ligue et de la Revue L\u2019Action nationale est devenue une institution centenaire par la seule détermination de ses artisans qui n\u2019ont pu compter sur aucun apport de fonds publics pour assurer sa persistance, alors que la plupart des revues au Québec existent beaucoup plus par les subventions que par leur lectorat.Le financement de la Ligue et de la revue a toujours été précaire et hormis quelques périodes fastes dans les années trente où on pouvait rémunérer le directeur de la revue, pour l\u2019essentiel, c\u2019est le bénévolat qui fait vivre la revue, car aucun collaborateur n\u2019est rémunéré.La revue s\u2019autofinance par ses abonnements, par ses campagnes de souscription et par ses activités-bénéfices.Nous avons créé en 1973 la Fondation Esdras-Minville qui, avec le temps, a amassé un capital d\u2019environ 300 000 $ dont les intérêts servent à éponger les déficits d\u2019opération de la revue.Avec les faibles taux d\u2019intérêt que nous avons connus ces dernières années, il faut surtout compter sur la réduction des coûts pour tenir le cap de la santé financière.Les activités de la Ligue Si la publication de la revue est la raison principale d\u2019être de la Ligue, celle-ci complète son action intellectuelle et tente d\u2019élargir son rayonnement en organisant occasionnellement des tables rondes et des soupers-causeries qui servent aussi à recueillir des fonds.Des conférenciers prestigieux ont animé les banquets organisés par la Ligue comme Henri Bourassa, Lionel Groulx, André Laurendeau, René Chaloult, Jean Drapeau, René Lévesque, Jacques-Yvan Morin et Pierre Bourgault.Cette tradition fut reprise en 2007.La ligue organise aussi une fois par année son Université d\u2019été qui aborde en profondeur un thème spécifique.La Ligue remet aussi depuis 1992 deux prix littéraires : soit le prix Richard-Arès qui récompense le meilleur essai québécois et le prix André-Laurendeau qui est attribué au meilleur article publié dans la revue.Depuis 2007, la Ligue édite aussi trois fois par 29 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 année Les Cahiers de lecture qui publie des recensions d\u2019essais québécois afin de faire connaître la production des intellectuels québécois qui est négligée par les autres médias.La Ligue a aussi relancé les Éditions de L\u2019Action nationale pour diffuser des dossiers ou encore des études plus élaborées.On retrouve parmi les auteurs Gérard Filion, Pax Plante, Claude Ryan, Dominique Beaudin.La Ligue a aussi agi comme groupe de pression en organisant des pétitions pour l\u2019adoption du fleurdelisé comme drapeau national en 1947, pour donner le nom de Maisonneuve à l\u2019hôtel Queen-Elizabeth en 1954, pour promouvoir le bilinguisme au sein du service de police de la Ville de Montréal en 1956, pour dénoncer le rapatriement unilatéral de la constitution en 1981.Elle intervient aussi auprès des décideurs dans des dossiers comme l\u2019usage des manuels et les cours en anglais à l\u2019Université de Montréal.Plus récemment la Ligue a fait une campagne pour dénoncer la construction de deux mégahôpitaux universitaires à Montréal.Servir la nation L\u2019histoire de L\u2019Action nationale est en quelque sorte l\u2019histoire de la nation québécoise dont elle a forgé l\u2019identité par son action intellectuelle.Avec la publication de 1000 numéros et plus de cent mille pages de texte, L\u2019Action nationale a pris part à tous les combats qui ont fait l\u2019histoire du XXe et XXIe siècle.À travers le siècle écoulé, les conjonctures et les problèmes ont varié et la revue a su adapter la stratégie de construction de la nation comme en témoignent les changements de mots d\u2019ordre ou d\u2019orientations : maintenir le catholicisme et la civilisation française en Amérique ; reconquérir l\u2019économie par l\u2019éducation et la coopération, lutter contre la centralisation et défendre l\u2019autonomie provinciale au nom de la théorie du pacte entre les deux nations, nationaliser les ressources naturelles, pour aboutir au projet global d\u2019indépendance qui synthétise les aspirations d\u2019une nation moderne.Cette lutte n\u2019est pas achevée et L\u2019Action nationale demeure indispensable tant que l\u2019indépendance n\u2019est pas faite parce que pour y arriver il faut de la cohérence et des convictions fortes. q Les directeurs de la revue L\u2019Action française Omer Héroux, Joseph Blain et Joseph Papin Archambault 1917-1921 Antonio Perrault 1921 Lionel Groulx 1921-1928 L\u2019Action nationale Harry Bernard 1933-1934 Arthur Laurendeau 1934-1937 André Laurendeau 1937-1942 François-Albert Angers \u2013 Roger Duhamel \u2013 André Laurendeau 1943-1946 Guy Frégault 1946-1947 Dominique Beaudin 1947-1948 André Laurendeau 1948-1954 Pierre Laporte 1954-1959 François-Albert Angers 1959-1967 Patrick Allen \u2013 Jean Genest \u2013 Rosaire Morin 1967-1970 Patrick Allen \u2013 Jean Genest 1970-1974 Jean Genest 1974-1981 Rosaire Morin 1981-1982 Jean Genest 1982-1986 Gérard Turcotte 1986-1988 Rosaire Morin 1988-1999 Robert Laplante 1999 \u2013 \u2026 Les présidents de la Ligue Philippe Perrier 1921-1933 Esdras Minville 1933-1941 Anatole Vanier 1941-1954 François-Albert Angers 1954-1986 Yvon Groulx 1986-1988 Delmas Lévesque 1989-1990 Rosaire Morin 1990-1993 Robert Laplante 1993-2001 Pierre Noreau 2001-2006 Denis Monière 2006 \u2013 . Vol.| \u2014 Ng J JANVIER 1933 L'ACTION NATIONALE HEVUE MENIL ELLE Directeur: Harry BERNARD SOMMAIRE Harry Beuxakp L'Action catumnale 00 + Mar Geo.Courewésxs Le probleme Je > terre Harry Bennann Histowre naturelle et Littérature L'abbé Lionel Grourx Une tiche eatre quelques autres \u2026 Wilfrid Guêrie Li XIe Sematre sociale de Canada Jos.-P.Ancuanaauer, 51.Le cinéma ec tes enfants.Pierre Hoan La vie count.\u2026 Lu-ec-cuecsse nes Ftenne Rnem Vie de \"Acton mationale, .nue LIGUE d'ACTION NATIONALE 10, BUE CHT\" IANR \u2014 ABONNERIANT: SLD MOH TARAL | aa \u2014 J Vol.XI, No 6 20 sous Juin 194 L Action Francaise REVUE MENSGELLE 2.40 par sande DIRECTEUR: ABBE LIONEL GROULX L' ACTION FRANC ALSS: Mor v'orpee: Los FÊTE NATIONALE.2.all Esnnas Mivythu L'ESNENT DANS LA PLAOUR: LE GATITAL \u2018 ÉTHANAPE.2.2.1 224 Lea au ae #0 + M.-A, LémAutAn, © P.UNE JOFRNÉE CARADIREÈRE \u2026.sven UND 4 ANATOLE VANIER Norny rkswikk Onavp Pars.o.oo.FT Amsi Lionet Grovle Las VINGT art DE L'A.CSC.den Axtonté PEREAUELT Unk ÉCOLE DE FIFITÉ.eric enr reqraruue, 374 Livre LECTURES POUR L'HOMME INTÉLLIGE ST.5:85 Jarques Brassey La VIF DE L'ACCION FLANÇAISES.ah wen TAmn DES-MATIÈRSS py XIE vouDLE.335 LIGUE H'AGTION FRANÇAIES 7 86D, aUE Er-DENIS TÉVÂPIOES EST 1309 MONTREAL. 33 100 1917-2017 L\u2019Action Du groulxisme comme nationalisme historique Mathieu Bock-Côté Sociologue et chroniqueur On ne me pardonnait point, par exemple, de ne plus croire au « bienfait providentiel » de la Conquête anglaise, mais cette conquête, de la plutôt présenter sous l\u2019aspect d\u2019une catastrophe.\u2013 Lionel Groulx D epuis près de trente ans, dans les médias, à l\u2019université et en politique, Lionel Groulx est considéré comme une référence sulfureuse : il représenterait la part maudite du nationalisme québécois, et même, sa part honteuse, celle qu\u2019il faudrait transcender et même renier pour advenir à la maturité démocratique.Le mauvais procès intenté contre lui par certains esprits querelleurs au début des années 1990 a marqué les consciences, même si leurs travaux étaient d\u2019une rigueur incertaine, à la limite de la malhonnêteté intellectuelle.L\u2019homme qu\u2019on a longtemps considéré, avec raison, comme la principale figure de la renaissance nationaliste du début du vingtième siècle est devenu infréquentable et plusieurs souverainistes, au fil du temps, se sont ralliés à cette interdiction.Certains vont même jusqu\u2019à vouloir rayer son nom de l\u2019espace public, comme s\u2019il était toxique.Un temps, il suffisait de dire son nom pour susciter l\u2019effroi de ceux qui sont soucieux plus que tout de leur responsabilité mondaine.Eux qui ne jurent souvent que par René Lévesque peinaient à se rappeler que le fondateur du Parti québécois confessait pour Groulx un mélange 34 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 de tendresse et d\u2019admiration : il lui reconnaissait notamment le mérite d\u2019avoir redressé mentalement une nation qui avait pris l\u2019habitude de l\u2019avachissement et où « les épines dorsales se présentaient plus souvent en accent circonflexe qu\u2019autrement1 ».La querelle autour de Groulx peut s\u2019enflammer ou s\u2019apaiser selon les années : elle ne s\u2019éteint jamais vraiment.Groulx demeure le symbole d\u2019un nationalisme de conviction que nos élites politiques et intellectuelles ont spontanément tendance à assimiler à « l\u2019extrémisme » politique, comme lui-même l\u2019avait noté en son temps2.Reprenons les mots de Groulx : [\u2026] quoi qu\u2019en disent, en effet, les caudataires de la race anglo-saxonne chez nous, nous ne sommes pas des extrémistes.Et notre prétendu extrémisme n\u2019est pas plus que l\u2019histoire la cause de la désunion.Je ne sais point, dans notre vie, de phénomène plus étrange et plus attristant que cette propension morbide à nous rapetisser moralement, à nous accuser, par exemple, de tous les péchés, et plus particulièrement de ceux que nous n\u2019avons pas commis.[\u2026] S\u2019il fallait en croire les doléances de quelques-uns de ces singuliers bon-ententistes, tout miel pour les autres, tout fiel pour les leurs, plus sensibles à la désunion entre les races qu\u2019à la désunion entre leurs compatriotes, si zélés pour la réconciliation générale qu\u2019ils seraient prêts à l\u2019opérer, au prix de la brouille entre leurs propres frères, pour ces bons apôtres, disais- je, c\u2019est nous qui serions les loups au Canada ; les autres seraient les agneaux, avec ce résultat paradoxal que ce seraient les agneaux qui auraient mangé les loups (Lionel Groulx, Pourquoi nous sommes divisés, Montréal, Éditions de l\u2019Action nationale, p.8-9).Dans leur désir de manifester un loyalisme ostentatoire devant le régime fédéral, elles en viennent toujours à « dédramatiser les pertes » subies dans le régime fédéral, pour reprendre les mots de Robert Laplante3.Les modes idéologiques changent et la définition de l\u2019extrémisme évolue.Il faut bien concéder que le procès haineux contre Groulx ne date pas d\u2019hier.Autrefois, on lui reprochait d\u2019être anti-anglais, ensuite, on l\u2019a accusé bêtement et faussement d\u2019être anti-juif, aujourd\u2019hui, on en fait la figure d\u2019un nationalisme fermé, chauvin, mesquin.Une seule constante : pour ses ennemis, il doit demeurer infréquentable.1 Xavier Gélinas, « Notes sur René Lévesque et le traditionalisme canadien-français », dans : Alexandre Stefanescu (dir.), René Lévesque.Mythes et réalités, Montréal, VLB, p.37-49.2 Faut-il rappeler que pour Groulx, le terme de race n\u2019a pas la signification qu\u2019on lui prête aujourd\u2019hui ?Comme il l\u2019écrit : « [\u2026] le nationalisme canadien-français n\u2019a pourtant jamais commis la monstruosité de se fonder ni uniquement, ni même principalement sur la base racique.Rattacher son type humain au dolichocéphale ou au brachycéphale, n\u2019est point, que nous sachions, l\u2019un de ces problèmes qui torturent les esprits sur les bords du Saint-Laurent.La race, la langue, qu\u2019on y tient, sans doute, pour d\u2019augustes réalités, n\u2019y représentent aucune de ces idéologies orgueilleuses, aucun de ces primats absolus où se sont complus des philosophes saxons et germains » (L\u2019enseignement français au Canada, tome 2, Montréal, Librairie Granger Frères, 1933, p.244-245).Non seulement Groulx n\u2019a rien d\u2019un raciste, mais il est aussi conscient qu\u2019un patriotisme complet se transcende à travers la conscience d\u2019appartenir à une civilisation.« Moins que jamais, une culture, si riche soit-elle, ne saurait se concevoir comme un système clos, confiné à l\u2019exploitation de son seul fonds, n\u2019empruntant qu\u2019à soi-même.L\u2019humanisme n\u2019est ni anglais, ni français, ni allemand ; il est européen, occidental, humain, tous les pays civilisés lui ayant fourni quelque élément.Il s\u2019ensuit donc que toute culture qui s\u2019isole est, en un certain sens, une culture qui s\u2019étiole ».(p.250-251).3 Robert Laplante, Chroniques de l\u2019enfermement, Montréal, Éditions de l\u2019Action nationale, 2003 35 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 Ce qu\u2019on ne lui pardonne pas, en fait, c\u2019est de ne pas faire de concession dans sa défense intransigeante de l\u2019intérêt national québécois : c\u2019est peut-être même de n\u2019avoir jamais douté de la pleine légitimité d\u2019un point de vue québécois sur le monde ni de l\u2019existence du peuple québécois.Groulx représente un nationalisme vivant dans une époque qu\u2019on caricature encore sous les traits de la Grande Noirceur4.Le monde d\u2019avant la Révolution tranquille demeure radicalement inintelligible pour nos Modernes qui croient reconnaître dans toute tentative de jeter des ponts vers lui un fantasme régressif et une coupable nostalgie.Chercher à redécouvrir la part vivante du vieux nationalisme, c\u2019est, selon la formule convenue, vouloir nous ramener en arrière et nous condamner au repli passéiste.Le peuple québécois n\u2019aurait pas droit à la continuité historique.Nous serions condamnés à ne plus lire les auteurs prérévolutionnaires : le seul Québec légitime serait le Québec d\u2019après la Révolution tranquille.On ne sera pas surpris de le sentir aspirer par une forme de néant idéologique, comme s\u2019il devait se dissoudre dans une forme d\u2019universalisme indifférenciée.Un peuple ne se déracine pas sans en payer le prix.Cette mémoire obstruée par le mythe de la Grande Noirceur nous empêche de comprendre que la Révolution tranquille, loin d\u2019être une création ex nihilo, a été préparée intellectuellement par le nationalisme groulxiste et par le mouvement qui s\u2019en réclamait.Comme l\u2019écrit Charles-Philippe Courtois, « la volonté d\u2019émancipation nationale qui s\u2019exprime dans les années 1960-1970 est effectivement travaillée depuis des décennies et L\u2019Action française des années 1920 a joué un rôle clé dans l\u2019élaboration d\u2019une pensée nationale canadienne- française5 ».Cette censure est encore plus étouffante à un moment de notre histoire où le nationalisme issu de la Révolution tranquille semble essoufflé, et même épuisé.À travers toutes les mauvaises polémiques qui pleuvent sur sa mémoire, on en vient à oublier la trace réelle laissée par Groulx dans l\u2019histoire du Québec et ce qu\u2019il y a d\u2019encore pertinent dans son nationalisme.Ce n\u2019est pas que Groulx manque de défenseurs, mais d\u2019une attaque à l\u2019autre, et d\u2019une défense à l\u2019autre, notre « éveilleur national », pour reprendre les mots de René Lévesque, n\u2019existe qu\u2019à travers la controverse.Mais en en faisant une figure essentiellement polémique, qu\u2019il faut pendre ou défendre, on s\u2019interdit de le relire sereinement, de reprendre certaines de ses analyses et de réfléchir à la valeur de ses intuitions.On s\u2019interdit de le relire pour ce qu\u2019il est : un grand classique de l\u2019histoire des idées, de l\u2019histoire et de la littérature au Québec.On ne le considère plus vraiment comme un penseur qui pourrait nous aider à comprendre le passé comme le présent du Québec.4 Pour une remise en question du mythe de la Grande Noirceur, Martin Lemay, À la défense de Maurice Duplessis, Montréal, Québec-Amérique, 2016.5 Charles-Philippe Courtois, « Préface », dans Lionel Groulx, L\u2019Appel de la race, Montréal, Biblio-Fides, 2015, p.23. 36 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 Groulx comme théoricien nationaliste Il existe pourtant un fait majeur, incontournable : celui qu\u2019on appelait communément le chanoine Groulx a révolutionné la pensée politique canadienne-française au début du vingtième siècle, en la recentrant sur le Québec, alors qu\u2019elle s\u2019était dévoyée dans une illusion pancanadienne avec Henri Bourassa6.Ce dernier croyait faire grandir le peuple canadien-français en élargissant sa conscience collective pour qu\u2019il embrasse le destin du Canada tout entier.Groulx voyait dans cet élargissement une dilution du sentiment national spécifique à son peuple et ajoutait que s\u2019il ne défendait pas vigoureusement ses intérêts, personne ne le ferait à sa place7.Groulx ne faisait pas partie de ceux qui doutaient de l\u2019existence nationale des Canadiens français.À un jeune abbé qui s\u2019était dit d\u2019origine canadienne-française, un haut personnage romain demandait un jour : « Pourquoi Canadien français ?Pourquoi pas simplement Canadien ?» La question est aussi opportune que si l\u2019on demandait à un Écossais : Pourquoi Écossais ?À un habitant de la Tchéquo-Slovaquie : Pourquoi Tchèque ?Pourquoi Slovaque ?[\u2026] Aussi longtemps qu\u2019on ne pourra faire que ce qui est ne soit pas, trois millions de Canadiens auront le droit de se proclamer Canadiens français parce qu\u2019il y a une telle chose, en Amérique du Nord, que la nationalité canadienne-française : nationalité véritable qui n\u2019est pas seulement une entité ethnique et historique dûment caractérisée, mais aussi et tout autant une réalité juridique et politique8.Groulx n\u2019avait rien d\u2019un utopiste et croyait les tensions entre les peuples consubstantiels à la condition humaine : « Écartons tout optimisme chimérique.Aussi longtemps que l\u2019humanité portera la tare originelle, les luttes de races resteront des phénomènes inévitables9.» Dès lors, un peuple devrait avoir le souci de se défendre : cela implique de contrôler, dans la mesure du possible, ses institutions.La rupture avec Bourassa n\u2019était en vérité rien d\u2019autre qu\u2019une forme de retour au réel : le nationalisme canadien-français se délivrait d\u2019un fantasme pour renouer avec les déterminants premiers de la condition québécoise.Depuis la Conquête, d\u2019ailleurs, le peuple cana- dien-français avait l\u2019instinct de son enracinement québécois et a toujours cherché à constituer ou reconstituer une communauté politique autour de la vallée du Saint-Laurent où il serait clairement majoritaire et où il disposerait d\u2019une part substantielle de souveraineté.6 Sur Bourassa, on consultera François-Albert Angers, La pensée de Henri Bourassa, Montréal, Éditions de L\u2019Action nationale, 1954, 244 p.7 Le nationalisme bourassiste entraînait le peuple québécois dans une de ces illusions où il a pris l\u2019habitude de se perdre historiquement : c\u2019est que le Canada n\u2019est habitable mentalement qu\u2019à travers un fantasme, ou si on préfère, qu\u2019à travers sa reconstruction imaginaire.Il faut le transfigurer mentalement pour s\u2019imaginer y avoir sa place politiquement.Cette tentation sera récurrente dans l\u2019histoire du fédéralisme canadien, comme on a pu le voir ensuite dans les années Trudeau.8 Lionel Groulx, L\u2019enseignement français au Canada, tome 2, Montréal, Librairie Granger Frères, 1933, p.245.9 Lionel Groulx, ibid.p.254 37 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 Mais on peut dire que Lionel Groulx et les nationalistes de L\u2019Action française seront ceux qui « théoriseront » vraiment la vocation du Québec comme État national des Canadiens français.En 1937, Groulx frappera une formule forte : « Notre État français, nous l\u2019aurons.» S\u2019il n\u2019abandonnera jamais les Canadiens français hors Québec, il rappellera sans cesse, au fil des décennies, l\u2019importance du pouvoir politique pour les Canadiens-français.Autrement dit, les Canadiens français ne devaient pas seulement défendre leurs droits comme minorité à la grandeur du Canada, mais exercer une souveraineté, ce qui est un besoin vital pour un peuple.Maurice Séguin, de ce point de vue, a moins rompu avec Groulx qu\u2019il ne l\u2019a radicalisé : il existe une plus grande continuité qu\u2019on ne l\u2019a traditionnellement reconnu entre le nationalisme de Groulx et celui des historiens de l\u2019école de Montréal10.Groulx et Séguin sont deux penseurs de l\u2019agir-par-soi collectif.L\u2019histoire comme pensée politique chez Lionel Groulx Si Groulx est un théoricien de la renaissance nationale du Canada français, c\u2019est d\u2019abord et avant tout parce qu\u2019il est historien.On pourrait renverser la formule : si Groulx est devenu historien, c\u2019est aussi pour œuvrer à la renaissance nationale, une action à laquelle il se vouera explicitement dans les pages de L\u2019Action française puis de L\u2019Action nationale.On aime dire que Groulx a professionnalisé le métier d\u2019historien, qu\u2019il a œuvré à son institutionnalisation11.C\u2019est vrai.Mais on aurait tort de négliger ce qu\u2019on pourrait appeler le souffle romantique et l\u2019élan existentiel qui traversent son œuvre.S\u2019il a le souci des faits et des archives, et s\u2019enorgueillit d\u2019écrire une histoire objective, Groulx a aussi, et peut-être surtout, celui de faire du destin de son peuple une grande fresque racontant et justifiant son existence.Groulx ne pratique pas l\u2019histoire à la manière d\u2019un savant en cabinet, étranger à son objet d\u2019étude, le regardant avec une forme de curiosité entomologique.Il raconte l\u2019histoire de sa nation, qu\u2019il présente à la manière d\u2019un groupe humain avec une personnalité singulière, qui entend persévérer dans son être historique.Il raconte l\u2019histoire d\u2019un peuple qui peut chuter, qui peut se relever, qui peut trembler, qui peut s\u2019élancer, qui peut avoir peur et qui peut avoir du courage.Celle d\u2019un peuple vivant, pour le dire autrement.Citons Guy Frégault qui, dans L\u2019Action nationale, résumera bien le rapport intime entre l\u2019histoire et la politique chez Groulx : « On m\u2019a souvent demandé s\u2019il faut voir en lui un historien ou un homme d\u2019action.Ma réponse est que seul un homme d\u2019action pouvait pratiquer l\u2019histoire comme il l\u2019a fait et que seul un historien pouvait mener l\u2019action qu\u2019il a menée12.» Groulx pense la politique à partir de l\u2019histoire de son peuple : il cherche à le 10 Sur les rapports entre Groulx et l\u2019école de Montréal, on relira Guy Frégault, Lionel Groulx tel qu\u2019en lui-même, Montréal, Léméac, 1978.11 Ronald Rudin, Faire de l\u2019histoire au Québec, Sillery, Septentrion, 1998.12 Guy Frégault, « Lionel Groulx », L\u2019Action nationale, juin 1968, p.849 38 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 comprendre pour dégager les lignes de fond qui déterminent son destin.Il cherche aussi à dégager ce qu\u2019on pourrait appeler son caractère national.L\u2019histoire y est conçue comme la matière première à partir de laquelle penser l\u2019identité et les intérêts de la nation.Pour le dire autrement, l\u2019histoire est le savoir national par excellence \u2013 c\u2019est le savoir par lequel on pense la nation, et qui prépare aussi à la gouverner et à la mobiliser.Comme il l\u2019écrira dans ses Mémoires, c\u2019est en connaissant et en comprenant les passions de son peuple qu\u2019on peut le sortir de sa torpeur, le mobiliser, le convaincre de faire de grandes choses13.Raconter l\u2019histoire nationale, c\u2019est dégager les raisons de vivre d\u2019une nation, c\u2019est faire surgir sa personnalité collective, sa psychologie spécifique.Inversement, un peuple qui oublie son histoire se condamne à l\u2019anémie identitaire et spirituelle : « Quand un peuple est malheureux, désorienté, pour avoir rompu avec son histoire, la première nécessité est de s\u2019y ressouder14.» On comprend à quel point la vision groulxiste tranche avec la conception qu\u2019on se fait aujourd\u2019hui de l\u2019histoire dans les milieux académiques \u2013 même si la conscience populaire a encore des attentes existentielles en matière historique.Dans la perspective qui est la sienne, le monde est fait de peuples, de nations, de religions, de civilisations, et de manière analogique, Groulx les perçoit comme des réalités vivantes, qui ne se laissent pas définir exclusivement par les schèmes de pensée du contractualisme moderne.On peut transformer un peuple, on peut lui donner de nouvelles institutions : on ne peut le fabriquer, encore moins le créer.Un peuple naît dans les profondeurs de l\u2019histoire, il prend peu à peu conscience de lui-même.L\u2019historien peut constater sa naissance, il peut la raconter, mais il se trouve devant un phénomène qui n\u2019est pas comme on dit aujourd\u2019hui une pure construction sociale.L\u2019histoire est toutefois la meilleure manière de connaître un peuple, d\u2019identifier ses intérêts vitaux.Si on parle au début du vingtième siècle de l\u2019identité nationale, c\u2019est naturellement parce qu\u2019il ne viendrait à l\u2019esprit de personne de douter de l\u2019existence de la nation.On parle alors spontanément de l\u2019âme de la nation et du principe spirituel qui l\u2019anime, pour reprendre les mots de Renan.Et la nation, chez Groulx, se transcende par le haut par un principe de civilisation, comme on le voit avec le rôle du catholicisme dans sa pensée ou l\u2019importance accordée aux lettres classiques.Comme Garneau, Groulx a chanté la grandeur de la Nouvelle-France.On se souvient dans quel contexte Garneau s\u2019est engagé dans l\u2019écriture de l\u2019histoire du Canada.Après l\u2019Acte d\u2019Union de 1840 qui entrainait la disparition politique du Canada français, et la publication du rapport Durham qui programmait l\u2019assimilation des Canadiens français, Garneau se tournera vers la Nouvelle-France pour y retrouver les origines glorieuses de la nation.En d\u2019autres mots, la Nouvelle-France a prouvé la valeur de notre existence comme nation et fonde notre 13 Lionel Groulx, Mes mémoires, tome 3, Montréal, Fides, 1972, p.276.14 Lionel Groux, Directives, Saint-Hyacinthe, Éditions Alerte, 1959, p.212 39 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 droit à persévérer dans notre être historique.C\u2019est là que les Canadiens français trouveront les ressources de gloire et d\u2019héroïsme nécessaires pour traverser la nouvelle période de leur histoire ouverte par la Conquête où leur droit à l\u2019existence nationale est fondamentalement compromis et remis en question.Dans La naissance d\u2019une race (Librairie d\u2019Action canadienne- française, 1930) comme dans son Histoire du Canada français depuis la découverte (Fides, 1961) notamment, Groulx se montrera fidèle à cette mémoire glorieuse de la Nouvelle-France.C\u2019est ainsi qu\u2019on comprendra le culte de Dollard des Ormeaux, qu\u2019il cherchera à donner en exemple à la jeunesse : avec Dollard, la Nouvelle-France redevenait un mythe et reprenait vie et inspirait les années présentes15.La vitalité d\u2019une nation dépend donc de sa capacité à se raconter son histoire d\u2019une telle manière qu\u2019elle y reconnaisse un destin digne d\u2019être poursuivi.On comprend que dans un ensemble fédéral où le rapport entre les nations demeure mal défini et encore profondément déterminé par un rapport de domination, le récit collectif devient un enjeu politique central : il joue un rôle majeur dans la construction de la légitimité étatique.C\u2019est dans cette perspective que Groulx mènera la bataille dans les années 1940 contre ceux qui voudraient dissoudre l\u2019histoire du peuple canadien-français dans celle du grand tout canadien, comme le proposera notamment l\u2019abbé Arthur Maheux, qui expliquait notamment les divisions internes au Canada par l\u2019absence d\u2019un récit national unifié dans lequel les peuples viendraient fondre leur singularité.Pourquoi sommes-nous divisés ?se demandera l\u2019abbé Maheux, en reprochant aux Canadiens français d\u2019être davantage attachés au Canada français et au Québec qu\u2019au Canada, ce qu\u2019il associait à une forme de provincialisme ethnocentrique16.La réponse de Groulx, Pourquoi nous sommes divisés, est probablement une des polémiques les plus virulentes de la carrière intellectuelle de Groulx.On y sent l\u2019exaspération d\u2019un homme devant ceux qui s\u2019imaginent que la meilleure manière de se grandir pour le peuple canadien-français consiste à se diminuer jusqu\u2019à se dissoudre, comme si c\u2019était en cessant d\u2019exister sous notre propre nom que nous pourrions enfin être dignes de l\u2019histoire universelle.Pour Groulx, l\u2019élément premier qui ressort de l\u2019histoire du peuple canadien-français, c\u2019est justement le souci de préserver sa différence, de conserver sa singularité, et son refus de se laisser dissoudre dans la civilisation anglo-protestante qui l\u2019entoure.Groulx s\u2019intéresse à l\u2019instinct de survie d\u2019un peuple qui manifestement, s\u2019accroche à l\u2019existence même dans des circonstances absolument défavorables.Si sa foi en la divine providence n\u2019est pas étrangère à la confiance profonde qu\u2019il a dans le destin de son petit peuple, plus prosaïquement, c\u2019est son enracinement dans une terre qui lui appartient pleinement qui lui semble garantir 15 Lionel Groulx, Dix ans d\u2019Action française, Montréal, Bibliothèque de L\u2019Action française, 1926, p.89-123.16 Abbé Arthur Maheux, Pourquoi sommes-nous divisés ?, Causeries radiophoniques présentées et transmises par les postes de Radio-Canada, 1943. 40 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 politiquement la possibilité de son émancipation.Finalement, Groulx répondra à Maheux que si les Canadiens sont divisés, c\u2019est que derrière l\u2019artifice juridique qu\u2019est la « nation canadienne », il y a deux nationalités historiques distinctes qui n\u2019en formeront qu\u2019une que le jour où l\u2019élément français se sera laissé dissoudre et broyer par l\u2019élément anglais.De 1917 à 1927 : la commémoration de la confédération en deux temps Je l\u2019ai mentionné, c\u2019est à travers L\u2019Action française puis L\u2019Action nationale que Groulx mènera son action directement militante.Mais son action militante, comme le suggérait déjà Frégault, est une action historique.Et le fait est que la renaissance du nationalisme cana- dien-français au début du vingtième siècle s\u2019inscrit dans le contexte des premiers grands bilans de la Confédération canadienne.En 1917, elle fête ses cinquante ans.En 1927, elle fêtera ses soixante ans.Le nationalisme groulxiste veut faire entendre une note dissonante dans le concert de célébration fédéraliste et bonne-ententiste et poser clairement la question du régime.Alors que nos élites vaincues, parvenues, domestiquées et colonisées chantent le régime fédéral, la loyauté canadienne-française à l\u2019Empire britannique et les libertés retrouvées avec la constitution de la province de Québec, Groulx et les siens veulent marquer un désaccord majeur.Il n\u2019est pas inintéressant de revenir sur cette critique de la grande commémoration canadienne au moment où le Canada, aujourd\u2019hui, célèbre dans une orgie de festivités son 150e anniversaire.C\u2019est évidemment Lionel Groulx qui signe le texte phare de la critique de la commémoration fédérale en juillet 1917, qui a pour titre « Ce cinquantenaire ».Il s\u2019agit d\u2019un texte majeur, qui marque une rupture explicite entre les nationalistes québécois et le Canada.Le patriotisme ronflant et satisfait des notables québécois fiers d\u2019être Canadiens est fustigé.Si Groulx reconnaît, peut-être de manière rhétorique, la noblesse des intentions des Pères de la Confédération, c\u2019est pour mieux faire le procès de la trahison de leur œuvre.En un mot, la Confédération canadienne n\u2019aura pas survécu à ses fondateurs.« Que diraient les Pères de la Confédération si, pour un moment, ils réapparaissaient dans notre arène politique17 ?» Groulx n\u2019est pas loin de suggérer que la chose était inévitable, car, comment pouvait-on espérer transfigurer une relation de domination nouée dans la Conquête par la simple création d\u2019un nouveau régime ?La réalité qu\u2019il décrit est brutale : partout, les Canadiens français ont dû se battre pour leurs droits culturels et linguistiques.Ils en sont même rendus à devoir se battre pour leur « droit suprême à l\u2019existence18 ».Le bilan groulxiste est impitoyable : le Canada risque d\u2019être un tombeau pour la nation canadienne-française, et cela, d\u2019autant plus que les élites politiques ont intériorisé une 17 Lionel Groulx, « Ce cinquantenaire », dans L\u2019Action française, juillet 1917, p.197 18 Ibid., p.200 41 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 psychologie du colonisé.Elles reprochent moins aux Canadiens anglais leur manque de respect pour les droits nationaux des Canadiens français qu\u2019elles ne reprochent à ces derniers de réagir trop vivement et brusquement lorsqu\u2019ils sont agressés.L\u2019appartenance au Canada a conséquemment poussé nos élites à en venir à croire que la relativisation des droits nationaux des Canadiens français est le prix à payer pour demeurer dans un grand ensemble politique où ils sont en minorité.Faut-il dès lors se surprendre de voir Groulx poser clairement la question d\u2019une rupture du pacte fédéral, d\u2019autant plus qu\u2019il semble convaincu qu\u2019il n\u2019y a rien à faire vraiment pour renverser la situation ?Sa formule frappe, même si elle utilise les mots d\u2019un autre temps : « Et pour qui nous prend-on enfin si l\u2019on croit que nous allons prolonger plus longtemps cette alliance de dupes où notre race n\u2019a plus qu\u2019à choisir entre la séparation et l\u2019abdication19 ?» La question est donc posée clairement : après un bilan historique aussi sévère de notre expérience fédérale, peut-on sérieusement rester dans la confédération ?Cette question reviendra en boucle dans l\u2019œuvre de Groulx.Dans les cours qu\u2019il consacrera en 1917-1918 au campus montréalais de l\u2019Université Laval, Groulx approfondira cette réflexion en spéculant sur l\u2019éventuel éclatement des grands empires coloniaux qui donnerait sa chance aux petites nations en quête d\u2019indépendance, ce qui, soit dit en passant, renverse l\u2019idée depuis longtemps colportée voulant que les nationalistes de l\u2019époque évoluaient dans un bocal et qu\u2019ils étaient fermés au monde20.Il n\u2019est pas surprenant qu\u2019à peine quelques années plus tard, L\u2019Action française se soit lancée dans une grande enquête, Notre avenir politique, où elle tire les conséquences de ce constat qui s\u2019est transformé en certitude : le temps des empires est terminé, la confédération éclatera et les Canadiens français doivent être prêts à saisir leur indépendance lorsque les circonstances l\u2019imposeront.Il ne s\u2019agit plus seulement de faire le bilan du passé, mais d\u2019envisager de quoi sera fait l\u2019avenir : dans quelle mesure les Canadiens français ont-ils les moyens de se reprendre en main ?Une question encore plus concrète se dégage : dans quelle mesure ont-ils les moyens de l\u2019indépendance ?Groulx scrute le passé.Dans un moment de grands bouleversements mondiaux, et alors qu\u2019il pressent un possible éclatement de la fédération canadienne, il abat sa carte principale, il dévoile l\u2019idéal qui éclaire son enquête : Cherchons alors, sous le front des ancêtres, parmi les vieux rêves dont ils illuminèrent leur vie, cherchons si quelques-uns ne nous fourniraient pas des indications.Nous ouvrons notre histoire et quelle n\u2019est pas la réponse dont vibrent beaucoup de ses pages ?Notre histoire nous révèle que, depuis l\u2019époque lointaine où, par la conscience acquise de notre entité ethnique, s\u2019éveilla chez nous l\u2019idée de patrie et de nationalité, depuis lors, le rêve d\u2019une indépendance française ne cesse plus de hanter l\u2019esprit de la race21.19 Ibid., p.201 20 Lionel Groulx, La Confédération canadienne : ses origines, Montréal, Le Devoir, 1918.21 Lionel Groulx, Notre avenir politique, Montréal, Bibliothèque de L\u2019Action française, 1923, p.23 42 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 Réinterprétant toute l\u2019histoire du Québec, il en arrive à la conclusion que l\u2019indépendance est l\u2019aspiration fondamentale qui la traverse et l\u2019éclaire.Groulx voyait dans l\u2019indépendance l\u2019expression d\u2019un réflexe de survie : « C\u2019est de la constance du péril suspendu sur notre existence française, qu\u2019a vécu notre rêve irréductible d\u2019indépendance politique22.» On connait la suite : la Confédération n\u2019éclatera pas dans les années 20 et l\u2019Empire britannique non plus \u2013 la décolonisation attendra quelques décennies encore.Il faudra deux guerres mondiales pour que les empires s\u2019effondrent complètement.Cela n\u2019empêchera pas L\u2019Action française de mener en 1927, pour le soixantième anniversaire de la Confédération, une grande enquête, où encore une fois, elle examinera l\u2019histoire du régime.Elle en tire une brochure : Les Canadiens français et la Confédération canadienne.Le titre est parlant : on n\u2019y examine pas la confédération pour elle-même, mais dans son rapport avec la nation canadienne-française.C\u2019est à partir de ses intérêts qu\u2019on pense le régime : c\u2019est le fédéralisme qui doit se plier à la nation, et non pas l\u2019inverse.L\u2019indépendance semble s\u2019éloigner, mais le bilan de la confédération ne s\u2019améliore pas.On continue de faire son procès et d\u2019examiner de quelle manière elle contrarie l\u2019existence nationale des Canadiens français.En d\u2019autres mots, encore une fois, on gâche la fête : les Canadiens français ne doivent pas se laisser imposer une définition d\u2019eux-mêmes à laquelle ils seront étrangers.Groulx réitère la thèse de la fragilité structurelle de la Confédération : « l\u2019on convient qu\u2019après plus d\u2019un demi-siècle d\u2019existence, la Confédération canadienne reste encore un géant anémique, porteur de maints germes de dissolution23.» Si la Confédération a survécu aux secousses de l\u2019après-guerre, rien ne laisse croire qu\u2019on lui a promis l\u2019éternité.Un État qui rassemble des peuples ne voulant pas vivre ensemble est appelé à éclater tôt ou tard sous la pression de ses contradictions, à moins de s\u2019adapter clairement à chacune de ses composantes, ce que le Canada ne semble manifestement pas pressé de faire en 1927.Groulx a beau écrire, à la manière d\u2019une révérence rhétorique devant ses supérieurs, qu\u2019il ne veut pas provoquer l\u2019éclatement de la constitution canadienne, manifestement, il l\u2019espère, et ne cesse de vérifier de quelle manière elle pourrait enfin s\u2019effondrer ou peu à peu s\u2019effriter.Le fédéralisme, nous dit Groulx, est un compromis alors que « l\u2019état parfait, c\u2019est proprement la libre disposition de soi-même à travers l\u2019indépendance24 ».On ne sera pas surpris qu\u2019il invoque la providence pour qu\u2019un jour, son peuple l\u2019embrasse.22 Ibid., p.26 23 Ibid., p.20 24 Lionel Groulx, « Les Canadiens français et l\u2019établissement de la confédération », dans Les Canadiens français et la Confédération canadienne, Montréal, Bibliothèque de L\u2019Action française, 1927 P.4 43 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 Conclusion : le nationalisme est un humanisme Le nationalisme de Lionel Groulx est traversé par un élan spirituel qu\u2019il nous est possible de comprendre dans un monde devenu étranger à son catholicisme.À travers lui, on comprend que l\u2019indépendance n\u2019est pas qu\u2019une question politique : il s\u2019agit de savoir dans quelle mesure nous participerons au monde en notre propre nom, et dans quelle mesure la culture québécoise peut représenter une authentique médiation vers l\u2019universel.On connaît son grand discours de 1937 sur l\u2019État français, mais on prend rarement la peine de voir à quel point Groulx inscrivait le destin de son peuple dans celui de l\u2019humanité.Il vaut la peine de le citer largement pour en prendre conscience : J\u2019espère avec tous les ancêtres qui ont espéré ; j\u2019espère avec tous les espérants d\u2019aujourd\u2019hui ; j\u2019espère par-dessus mon temps, par-dessus tous les découragés.Qu\u2019on le veuille ou qu\u2019on ne le veuille pas, notre État français, nous l\u2019aurons ; nous l\u2019aurons jeune, fort, rayonnant et beau foyer, spirituel, pôle dynamique pour toute l\u2019Amérique française.Nous aurons aussi un pays français, un pays qui portera son âme en son visage.Les snobs, les bonne-ententistes, les défaitistes peuvent nous crier tant qu\u2019ils voudront : « vous êtes la dernière génération de Canadiens français\u2026 » Je leur réponds, avec toute la jeunesse : « Nous sommes la génération des vivants.Vous êtes la dernière génération des morts25 ! Il y a là une compréhension profonde d\u2019une réalité qui échappe aux théoriciens libéraux contemporains : il y a au cœur de la cité une part sacrée.On pourrait en tirer une autre leçon : moins une nation est consciente de son identité, et moins elle désirera s\u2019autodéterminer.Dans cette brève étude, j\u2019ai voulu montrer de quelle manière la pensée politique de Lionel Groulx est une pensée fondamentalement historique.Penser la politique, pour Groulx, n\u2019est pas un exercice spéculatif, il ne s\u2019agit pas non plus de la construction d\u2019un bien commun idéal, dégagé d\u2019une cité historique, mais bien d\u2019une réflexion sur une nation particulière qui a son génie propre et qui n\u2019est pas interchangeable avec les autres.Il y a une telle chose qu\u2019une situation du Québec, ou si on préfère, une condition québécoise, et Groulx a consacré l\u2019essentiel de son œuvre à la comprendre, et à voir quelles étaient les conditions de l\u2019épanouissement de celui qu\u2019on appelait encore le peuple canadien-français.L\u2019Action nationale, en plaçant la nation au cœur de sa réflexion, et en posant toujours la question de son plein épanouissement, hérite encore aujourd\u2019hui de son directeur historique.Groulx disait : « L\u2019Histoire, oserais-je dire, et sans aucune intention de paradoxe, c\u2019est ce qu\u2019il y a de plus vivant ; le passé, c\u2019est ce qu\u2019il y a de plus présent26.» C\u2019est à travers l\u2019histoire que l\u2019homme fait l\u2019expérience de sa condition politique.L\u2019histoire, chez Groulx, n\u2019est pas un déterminisme : il a beau scruter les lignes de fond de notre parcours historique, 25 Lionel Groux, Directives, Saint-Hyacinthe, Éditions Alerte, 1959, p.222-223 26 Guy Frégault, « Lionel Groulx », L\u2019Action nationale, juin 1968, p.849 44 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 il ne préjuge jamais de ce que sera fait l\u2019avenir.L\u2019homme peut grandir, l\u2019homme peut déchoir : Groulx ne verse pas dans ce qu\u2019on a appelé l\u2019apolitisme des Canadiens français.Combien de fois n\u2019a-t-il pas lancé un appel à l\u2019action aux jeunes générations en leur disant que l\u2019heure est décisive et que certaines occasions ne se représentent pas dans la vie d\u2019un peuple ?N\u2019était-ce pas une manière de dire que si la foi en la Providence peut soutenir l\u2019action humaine, elle ne saurait s\u2019y substituer ?N\u2019était-ce pas une manière de dire aux hommes qu\u2019ils sont quand même maîtres de leur destin, pour peu qu\u2019ils ne s\u2019imaginent pas jetés dans un monde absolument neuf où ils n\u2019hériteraient de rien ?q 1625, boulevard Lionel-Boulet, bureau 202 Varennes (Québec) J3X 1P7 Téléphone : 450 652-4442 Courriel : xavier.barsalou-duval@parl.gc.ca Xavier Barsalou-Duval Député de Pierre-Boucher\u2014Les Patriotes\u2014Verchères Gabriel Ste-Marie Député fédéral de Joliette Circonscription 436, rue St-Viateur Joliette (Québec) J6E 3B2 Tél.: 450 752-1940 Téléc.: 450 752-1719 Sans frais : 1 800 265-1940 Gabriel.Ste-Marie@parl.gc.ca LA LANGUE par dueques Pelizsa LES LIVRES par Raymond Barbean at Archéles Roy LES ÉVÉNEMENTS par Jécques Solnt-Tres Frouçais-Albert Anqurt VOLUME L, NUMÉRO 7 h - ALT Nos libertés et nos collèges classiques ménstés | Patriotisme canadienr et ry coals autbéeotis Des frémilles, Clara | La Canada français of fa vie des affaires CHRONIQUES Ls mill-mélodrabrabmans of la défiréton La démocratie face & hb riven # 3 l'arpériançe Sur an ere de Plotre-Paud Rroux Champ de bataille disact Quelles interventions #t quel Bist?bi.Herkmers san va-en-quacre Les réviaHots du P.Lévesque Les critères de Conseil des Arts Quand on vent tout miler Rian de dingersvs comme un Anglais qui rahkonne Curieux propos du F, FlarreMirêôres MONTRÉAL MARS 194] CINQUANTE SOUS L'EXEMPLAIRE 47 100 1917-2017 L\u2019Action Nation, éducation, État Sylvie Ménard Ph.D.histoire, Centre d\u2019histoire des régulations sociales, UQAM.Membre du comité de rédaction de la revue depuis 2005 L a question de l\u2019éducation est centrale dans la revue L\u2019Action nationale.Ses directeurs lui ont toujours réservé une large place, fidèles à l\u2019esprit de Lionel Groulx qui misait sur la jeunesse pour refonder la nation canadienne-française.La revue a pris position sur presque tous les débats entourant le rôle de l\u2019éducation dans l\u2019espace québécois, en plus d\u2019être l\u2019instigatrice de bon nombre d\u2019entre eux.Les tendances qui s\u2019observent selon les périodes s\u2019imbriquent aux grands courants de pensée qui marquent le cheminement de sa direction1.Le texte qui suit fera ressortir les moments forts de ces tendances depuis L\u2019Action française, ancêtre de L\u2019Action nationale, jusqu\u2019aux années 1960 pendant lesquelles est fondé le ministère de l\u2019Éducation.Partie 1 : L\u2019Action française C\u2019est d\u2019abord le sort réservé à l\u2019éducation des francophones hors Québec qui est soulevé à l\u2019époque de L\u2019Action française.Les travaux de Michel Bock montrent que « c\u2019est autour de la question scolaire que se mobilisent le plus gros des énergies de L\u2019Action française lorsqu\u2019il s\u2019agit des minorités2 ».Les conséquences du Règlement 17 adopté en Ontario en 1912 préoccupent visiblement la direction de la revue au lendemain de la Première Guerre mondiale et de la crise de la conscription.Elle reprend entre autres, dès septembre 1917, 1 Ces étapes sont analysées dans la thèse de Pascale Ryan, Des intellectuels dans la cité.La ligue d\u2019Action nationale, 1933-1960, thèse de doctorat, UQAM, juin 2002.2 Michel Bock, « \u201cLe Québec a charge d\u2019âmes\u201d \u2013 L\u2019Action française de Montréal et les minorités françaises », Revue d\u2019histoire de l\u2019Amérique française , vol.54, no 3, 2001, p.371. 48 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 un article rédigé par le directeur du Droit sur les techniques d\u2019anglicisation, notamment à l\u2019école.Joseph Albert Foisy y relate comment on inculque aux élèves la haine de leur langue, mais surtout, il déplore le fait que « le gouvernement est mal disposé parce que les catholiques de langue anglaise ont voulu démontrer que la croissance de la race française constitue une menace pour la survie de l\u2019anglais en Ontario3 ».L\u2019Action française n\u2019hésite donc pas à critiquer les catholiques de langue anglaise alors qu\u2019elle fait de cette religion l\u2019un des fondements de l\u2019identité canadienne française.Lionel Groulx insuffle une nouvelle orientation à la revue lorsqu\u2019il en devient le directeur durant les années 1920.Bien qu\u2019il n\u2019abandonne pas le sort des minorités francophones hors Québec, c\u2019est autour de la nation et de la bilinguisation de l\u2019enseignement au Québec que s\u2019articuleront dorénavant les réflexions les plus significatives sur l\u2019éducation.Dès l\u2019année 1920, l\u2019abbé Philippe Perrier, ami de Lionel Groulx et membre de la Ligue d\u2019Action nationale, met les lecteurs en garde contre l\u2019idée d\u2019imposer le bilinguisme à l\u2019école primaire pour préparer les jeunes au commerce.Il réplique à ceux qui croient à la supériorité anglo-saxonne : Les Anglo-Saxons doivent la place qu\u2019ils occupent dans le monde depuis cent ans à la ténacité de ce que l\u2019on pourrait appeler leur nationalisme.Ils le doivent à ce qu\u2019ils sont toujours et en tout demeurés des Anglo-Saxons.Ce qu\u2019ils sont et quoi qu\u2019ils soient, défauts et qualités mêlés et compensés, ils le sont pour avoir mis à l\u2019être une merveilleuse obstination ; et, si nous voulons les imiter, la manière n\u2019est pas de les copier servilement, ni de démarquer, pour ainsi dire, leurs habitudes, mais d\u2019être nous, comme ils sont eux ; de persévérer dans la direction, d\u2019abonder dans le sens de notre propre histoire ; et ainsi d\u2019ajouter d\u2019âge en âge un anneau de la chaîne de nos traditions4.Au mois d\u2019octobre suivant, la direction de la revue adresse une requête formelle au Comité catholique de l\u2019Instruction publique sur l\u2019enseignement du français.En appui à Monseigneur Ross, chargé du remaniement du programme d\u2019enseignement primaire par le comité, la direction insiste pour que le français demeure la seule langue enseignée durant les premières années d\u2019enseignement.Elle rejette l\u2019idée de la bilinguisation de l\u2019enseignement primaire pour permettre aux élèves de s\u2019intégrer au monde des affaires : On ne saurait donc nous reprocher de négliger le point de vue utilitaire en réclamant l\u2019enseignement intense du français.Nous qui ne croyons à aucune infériorité de génie ethnique, nous sommes d\u2019avis que nos compatriotes ont un intérêt primordial à marquer du sceau de leur race leurs activités commerciales, industrielles, financières5.3 Joseph Albert Foisy, « Tactiques d\u2019anglicisation », L\u2019Action française, vol.1, septembre 1917, p.285-288.4 Philippe Perrier, « Bilinguisme à l\u2019école primaire », L\u2019Action française, vol.IV, mai 1920, p.224.5 « Requête des directeurs de L\u2019Action française au Comité catholique de l\u2019Instruction publique sur l\u2019enseignement du français », L\u2019Action française, vol.IV, octobre 1920, p.480. 49 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 En conclusion, on « supplie » le comité catholique : [\u2026] de ne pas abandonner à des maîtres, des directeurs d\u2019école, des inspecteurs d\u2019école dont l\u2019ampleur et la tournure d\u2019esprit nous laisse quelque inquiétude, le soin de fixer eux-mêmes la physionomie des écoles où sont élevés nos enfants, de ne pas livrer surtout à la libre interprétation de ces pédagogues le sort de l\u2019enseignement du français dans notre province6.Nous verrons que cette position sur le rôle de l\u2019Église catholique par rapport aux professionnels de l\u2019enseignement sera reprise lors du débat entourant l\u2019adoption du rapport Parent.La formation commerciale et technique visant à remédier à l\u2019infériorité économique des Canadiens français devient dès lors l\u2019une des principales des préoccupations de L\u2019Action française.Il n\u2019est aucunement question de renoncer au fondement de la nation qu\u2019est la langue française pour y parvenir.C\u2019est ainsi que le directeur de l\u2019École des hautes études commerciales de Montréal, Henry Laureys, est mandaté pour participer à l\u2019enquête de la revue sur l\u2019économie en publiant une vaste étude sur l\u2019état de l\u2019enseignement commercial au Québec7.Un autre pôle de réflexion s\u2019amorce autour de l\u2019éducation sociale des filles selon la doctrine sociale de l\u2019Église catholique.L\u2019Action française se place alors à l\u2019avant-garde en publiant un texte de celle qui deviendra la pionnière du travail social universitaire au Québec, Marie J.Gérin Lajoie8.Elle y déplore le fait que les universités francophones du Québec n\u2019aient pas encore mis sur pied de baccalauréat en études sociales à l\u2019instar de leurs consœurs anglophones de Loyola et de McGill, respectivement catholique et protestante.Marie J.Lajoie obtiendra gain de cause à la fin des années 1930, mais sa vision axée sur le catholicisme social sera écartée au profit d\u2019une approche plus individualiste, d\u2019inspiration américaine, qui s\u2019appuie principalement sur la psychologie.Il reste qu\u2019en publiant le texte de Marie J.Gérin- Lajoie, L\u2019Action française se positionne du côté de ceux qui prônent une approche plus sociale des inégalités.En effet, la vision de Marie J.Gérin Lajoie, d\u2019influence européenne et communautaire, explique par la sociologie les inégalités sociales (sans pour autant renoncer à la psychologie).Comme le faisait remarquer l\u2019historienne Marie-Paule Maloin, cette approche nécessite plus d\u2019intervention étatique, ce qui expliquerait pourquoi les autorités catholiques québécoises ont été frileuses à son égard9.6 Ibid.7 Henry Laureys, « Notre enseignement commercial et technique », L\u2019Action française, vol.V, septembre 1921, p.514-545.8 Marie J.Gérin-Lajoie, « Œuvres sociales de femmes.Enseignement et propagande », L\u2019Action française, vol.IV, novembre 1920, p.502-508.9 Marie-Paule Malouin, Entre le rêve et la réalité.Marie Gérin Lajoie et l\u2019histoire du Bon conseil, Montréal, édition Bellarmin, 1998, p.159-162. 50 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 La question de la langue d\u2019enseignement des Canadiens français, que ce soit à l\u2019extérieur ou à l\u2019intérieur du Québec, constitue donc le pilier des positions de L\u2019Action française en matière d\u2019éducation.Cette position est rapidement rattachée au concept de la nation, dont l\u2019identité ne saurait être écartée pour s\u2019intégrer au capitalisme de monopole qui s\u2019impose alors au Québec.C\u2019est en conservant son caractère français et catholique que la nation pourra s\u2019imposer dans ce monde, d\u2019où l\u2019importance d\u2019une formation commerciale qui respecte ces idéaux jusqu\u2019au niveau universitaire.La revue est donc loin d\u2019un positionnement conservateur sur le plan de l\u2019éducation économique.Il en va de même sur le plan social lorsqu\u2019elle laisse la place aux idées de Marie J.Gérin-Lajoie.Partie 2 : Les premières années de L\u2019Action nationale : la nation et le catholicisme social Avec l\u2019arrivée de L\u2019Action nationale en 1933, la tendance amorcée autour de l\u2019éducation nationale est consacrée par le biais d\u2019une série d\u2019articles.Dans la foulée de la crise économique, la revue entend plus que jamais miser sur les mouvements de jeunesse contestataires et nationalistes qui voient le jour.Pascale Ryan note que ce « réveil national » que Groulx a tant prôné et qu\u2019il voit alors poindre est susceptible de contribuer à la restauration sociale et politique proposée par les membres de la Ligue.D\u2019où l\u2019importance, pour Groulx, de voir à l\u2019encadrer et à le diriger10.La série est lancée par deux éditoriaux émanant de la nouvelle direction de la revue.Le premier, signé par le successeur de Groulx, Hermas Bastien, prend soin d\u2019expliquer en quoi une éducation nationale canadienne-française va dans le sens du lien fédéral11.Le mois suivant, l\u2019éditorial de René Chalout abonde en ce sens : D\u2019un nationalisme légitime, ai-je écrit.Il existe, en effet, un nationalisme exagéré, que Pie XI dénonçait jadis, et que nos pêcheurs en eau trouble n\u2019ont pas manqué de découvrir chez nous.Trouvaille réjouissante, s\u2019il en fût.Car en quoi notre volonté nationale de vivre et de grandir, fondée sur la nature et reconnue par la Constitution, pourrait-elle s\u2019identifier à l\u2019impérialisme des puissants, fondé sur les orgueils raciques et les appétits de conquête ou au séparatisme des petites nationalités voulant se libérer de leurs obligations de justice à l\u2019égard de l\u2019État dont elles relèvent12 ?Ces mises en garde étant posées, plusieurs articles portant sur des enjeux précis en relation avec l\u2019éducation nationale sont publiés.Parmi les plus marquants, mentionnons celui de Lionel Groulx sur l\u2019éducation nationale et l\u2019école normale.Beaucoup plus critique envers 10 Pascale Ryan, Op.cit., p.134.11 Hermas Bastien, « L\u2019éducation nationale son fondement : le droit », L\u2019Action nationale, vol.III, février 1934, p.72 12 René Chalout, « L\u2019éducation nationale.Le devoir national », L\u2019Action nationale, vol.III, mars 1934, p.138-139. 51 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 la fédération canadienne que les deux précédents éditoriaux, également très critiques à l\u2019égard des élites velléitaires, le maître d\u2019école devient pour Groulx celui qui peut pallier les carences nationales : Mais à qui incombe-t-il, sinon aux Écoles normales, de donner aux futurs éducateurs cette formation d\u2019esprit et de cœur et de leur enseigner, en même temps, les moyens techniques de propager cette formation ?Idée de nationalité, droits et devoirs nationaux, foi au destin canadien-français, définition de ce destin : points cardinaux que nul maître ne devrait avoir la faculté d\u2019ignorer13.Les deux articles qui suivent sont rédigés par des femmes, ce qui témoigne de leur place centrale quant à cette mission nationale.Marie-Claire Daveluy, bibliothécaire à la bibliothèque municipale de Montréal et première femme membre de la Société historique de Montréal, se penche sur l\u2019éducation nationale au couvent.La célèbre journaliste Fadette (Henriette Dessaules) écrit pour sa part sur l\u2019éducation nationale et la famille.Fidèle à ses signatures, elle met de l\u2019avant le rôle traditionnel de la femme au foyer14.Parmi les autres titres dignes de mention dans cette série d\u2019articles, notons celui d\u2019Es- dras Minville, membre de la Ligue d\u2019Action nationale, sur l\u2019éducation nationale et l\u2019université, qui met l\u2019accent sur la formation des élites et de leur responsabilités face à la nation15.Puis deux articles du directeur de la revue Relations, Richard Arès, sur le rôle central de l\u2019histoire ferment le dossier16.Somme toute, ces textes s\u2019avèrent plutôt traditionalistes et offrent très peu de pistes concrètes quant aux méthodes d\u2019enseignement.Axés sur l\u2019exacerbation nationaliste qui prévaut à l\u2019époque, ils doivent être mis en relation avec les cuisants échecs des Canadiens français durant toute la période qui précède.L\u2019idée est de redonner un peu d\u2019élan à une nation en proie à la déprime.À la fin des années 1930 toutefois, la revue renoue avec les tendances plus progressistes du catholicisme social en publiant deux textes sur la chaire des hautes études sociales qui voit le jour à l\u2019Université Laval.Présentée dans un premier temps par André Laurendeau, l\u2019école des hautes études sociales, politiques et économiques permettrait une approche 13 Lionel Groulx, « L\u2019éducation nationale et les écoles normales », L\u2019Action nationale, vol.III, p.22.14 Marie-Claire Daveluy, « L\u2019éducation nationale et le couvent », L\u2019Action nationale, vol.III, octobre 1934, p.91-104 et Dessaules, Henriette, « L\u2019éducation nationale et la famille », L\u2019Action nationale,, vol.III, novembre 1934, p.155-170.15 Esdras Minville, « L\u2019éducation nationale et l\u2019université », L\u2019Action nationale, vol.V, no 6, janvier 1935, p.5-25.16 Richard Arès, « Histoire et éducation nationale », L\u2019Action nationale, vol.VII, no 5, mai 1936, p.306-320 et vol.VIII, no 1, septembre 1936, p.41-55. 52 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 adaptée aux besoins nationaux17.Le directeur de l\u2019école, Georges-Henri Lévesque, explique ensuite le rôle du certificat d\u2019études coopératives mis sur pied par l\u2019institution : Notre effort aura consisté à instruire, aguerrir et enthousiasmer les apôtres et les administrateurs avertis que réclament les coopératives.Voilà la modeste contribution que l\u2019École des Sciences Sociales du Québec ambitionne d\u2019apporter à l\u2019œuvre de restauration sociale qui s\u2019impose18.Il faut ensuite attendre la fin de la Deuxième Guerre, en 1946, pour retracer deux articles qui portent sur l\u2019éducation.Curieusement, aucun article ne porte sur la loi sur l\u2019Instruction publique obligatoire adoptée dès 1943 par le gouvernement Godbout.La revue se manifestera plus tard sur le sujet, en 1946, lors de la mise en place d\u2019une commission d\u2019enquête sur la répartition des impôts scolaires et municipaux.Elle déplore le fait que seuls les propriétaires fonciers aient à supporter le fardeau de l\u2019augmentation des coûts reliés à la loi sur l\u2019instruction obligatoire au primaire19.La période se termine par un article du secrétaire général de l\u2019université Laval, Mgr.Alphonse-Marie Parent, sur le rôle des universités québécoises modernisées, tant à Laval qu\u2019à la nouvelle entité de Montréal, dorénavant mieux adaptées pour former « les jeunes Canadiens français qui ne sont plus obligés de s\u2019expatrier20 ».L\u2019éducation nationale a donc été le thème central de L\u2019Action nationale lors des premières années de son existence.L\u2019appui de la revue aux idées du catholicisme social perdure néanmoins, comme en témoigne l\u2019intérêt porté sur l\u2019école des Hautes études Sociales, Politiques et Économiques qui ouvre alors à l\u2019université Laval.Une curieuse accalmie s\u2019observe durant la période de la Deuxième Guerre mondiale au moment où la Loi sur l\u2019instruction publique obligatoire est promulguée.À la fin de la guerre, la revue publie un texte prémonitoire d\u2019Alphonse-Marie Parent, dont le rapport sera au cœur des débats entourant l\u2019éducation durant la période qui suit.17 André Laurendeau, « Les hautes études sociales à Québec », L\u2019Action nationale, vol.XI, octobre 1938, p.161-163.18 Georges-Henri Lévesque, « La nouvelle chaire de coopération à l\u2019université Laval », L\u2019Action nationale, vol.XI, novembre 1938, p.221.19 Éditorial non signé, « Le fardeau scolaire dans Québec », L\u2019Action nationale, vol.XXVII, no 5, mai 1946, p.405- 409.20 Alphonse-Marie Parent, « Le rôle des universités canadiennes-françaises », L\u2019Action nationale, vol.XXVII, no 5, septembre 1946, p.24. 53 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 Partie 3 : Centralisation fédérale et rapport Parent C\u2019est celui qui s\u2019opposera avec le plus de virulence au rapport Parent, François-Albert Angers, qui amorce la période en publiant un texte se prononçant contre l\u2019intrusion du gouvernement fédéral dans le domaine de l\u2019éducation universitaire.Réagissant au rapport Massey (Commission royale d\u2019enquête sur l\u2019avancement des arts, des lettres et des sciences), celui qui fut directeur de L\u2019Action nationale est bien arrimé avec les positions du gouvernement de l\u2019Union nationale de Maurice Duplessis.Il fait ainsi ressortir comment le rapport, en associant le Canada à la nation tout en confinant les provinces au rôle d\u2019administratrices locales, parvient à justifier l\u2019intrusion fédérale dans un champ de compétence qui relève du Québec.Aussi insisteront-ils [les commissaires] sur le fait que les universités sont des centres locaux d\u2019éducation, mais qu\u2019elles rendent en outre à la cause nationale directement ou indirectement des services tellement étendus qu\u2019on peut dire d\u2019elles qu\u2019elles contribuent de la manière la plus efficace à la puissance et à l\u2019unité de notre pays21.Esdras Minville aborde aussi la question en montrant comment le problème des octrois fédéraux aux universités découle d\u2019une appropriation fiscale du gouvernement central : Dans la mesure où le gouvernement fédéral assume des responsabilités que la Constitution ne lui impose pas, il s\u2019approprie une part croissante de l\u2019impôt direct auquel, selon l\u2019esprit de la Constitution, il ne devrait recourir qu\u2019une fois les provinces assurées des ressources nécessaires à leur administration ; puis il fait de sa politique sociale (allocations familiales, pensions, aide aux hôpitaux etc.), et de sa politique culturelle (subventions aux écoles techniques et aux universités), un argument pour justifier sa politique fiscale22.Esdras Minville fait alors écho au rapport Tremblay sur les problèmes constitutionnels en suggérant une meilleure répartition fiscale entre les ordres de gouvernement.Richard Arès reprendra l\u2019argumentation dès le mois de janvier suivant, se faisant le défenseur d\u2019un régime fédéral qui respecte l\u2019esprit de la lettre du pacte constitutionnel23.Quelques mois plus tard, l\u2019historien Michel Brunet réagit à la création de la National Conference on Education.Pour Brunet, la mise sur pied d\u2019une telle conférence reflète l\u2019impatience des élites canadiennes anglaises de voir enfin s\u2019ériger une politique nationale canadienne en éducation24.On le voit, la question de l\u2019intrusion fédérale devient prioritaire pour L\u2019Action nationale qui a façonné l\u2019idée de la nation québécoise en s\u2019appuyant sur l\u2019éducation.21 François Albert Angers, « Le fédéral et les universités », L\u2019Action nationale, vol.XXXIX, no 1, janvier-février 1952, p.13.22 Esdras Minville, « Les universités face aux octrois fédéraux », L\u2019Action nationale, vol.XLVI, no 4, décembre 1956, p.174-175.23 Richard Arès, « Le fédéralisme et les subventions aux universités », L\u2019Action nationale, vol.XLVI, nos 5-6, janvier 1957, p.343-354.24 Michel Brunet, « Les \u201cCanadians\u201d, l\u2019État fédéral et l\u2019éducation des citoyens au Canada », L\u2019Action nationale, vol.XLVII, no 3, novembre 1957, p.273-284. 54 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 Outre les subventions fédérales aux universités, les années 1950 sont également celles où la revue publie ses premières réactions à la future réforme de l\u2019éducation.La tâche est confiée au spécialiste de l\u2019enseignement collegial Paul-Émile Gingras, qui siègera plus tard au Conseil supérieur en éducation (1971-1974).D\u2019emblée, il reprend les vieilles craintes formulées dès l\u2019époque de L\u2019Action française contre les nouvelles méthodes pédagogiques : Une réforme de l\u2019éducation moderne ne s\u2019accomplira pas à coups de recettes et d\u2019industries.Celles-ci valent pour la mécanisation progressive, pour la standardisation d\u2019un acte matériel : elles atteignent mal l\u2019esprit.Or, l\u2019éducation est essentiellement direction de la croissance spirituelle des êtres.Aussi ai-je une répugnance instinctive pour les mesureurs d\u2019esprit, pour les trucs, les méthodes et les programmes auxquels on attache superstitieusement une vertu éducative autre que celle de l\u2019instrument25.Nostalgique des humanités classiques, Gingras n\u2019en constate pas moins le caractère inévitable du passage au public de l\u2019enseignement collégial.Ses inquiétudes par rapport aux humanités seront reprises dans la revue durant la décennie qui suit.Dès le début des années 1960, un éditorial ravive l\u2019idée de l\u2019éducation nationale telle que mise de l\u2019avant à l\u2019époque des années 193026.La centralisation fédérale qui s\u2019accélère depuis les années d\u2019après guerre exige une réappropriation du concept de nation qui passe par l\u2019éducation.Pour le professeur torontois John Grube, qui a étudié de près les positions du directeur François-Albert Angers en la matière, l\u2019éducation nationale devrait ainsi devenir l\u2019une des bases des recherches et des propositions en vue du rapport Parent27.Pourtant, plutôt que de suivre le courant de la Révolution tranquille et de voir dans l\u2019État québécois la solution au problème de l\u2019éducation nationale, la revue s\u2019opposera avec virulence aux suggestions véhiculées dans le rapport Parent.L\u2019éducation est en effet l\u2019un des sujets qui reflète le mieux comment les années 1960 marquent une période conservatrice dans l\u2019histoire de L\u2019Action nationale, conformément à ce qui a été observé par l\u2019historienne Pascale Ryan28.Dès septembre 1963, un numéro complet est consacré au rapport.Le manifeste signé par les directeurs de la revue fait clairement ressortir les réticences à la réforme proposée : 25 Paul-Émile Gingras, « L\u2019éducation à l\u2019enseigne de la sagesse », L\u2019Action nationale, vol.XLIV, no 10, juin 1955, p.856.26 Secrétaire de rédaction, « Pour une éducation nationale », L\u2019Action nationale, vol.XLIX, vol.9, mai 1960, p.693- 704.27 John Grube, « François-Albert Angers et l\u2019éducation.La réforme dans la réforme », L\u2019Action nationale, vol.LXX, no 1, septembre 1980, p.34.L\u2019article de Grube nous a été très utile pour comprendre la pensée de François- Albert Angers.28 Pascale Ryan, Des intellectuels dans la cité.La ligue d\u2019Action nationale, 1933-1960, thèse de doctorat, UQAM, juin 2012. 55 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 Certes le principe d\u2019un ministère de l\u2019Éducation n\u2019est pas en soi à condamner.Mais le principe d\u2019un ministère de l\u2019Éducation qui ne reconnaît pas totalement, complètement, concrètement au moins l\u2019égalité du droit des parents et de l\u2019Église, conjointement à ceux de l\u2019État, attente gravement à ce qu\u2019il y a de plus précieux, de plus profondément original et valable dans nos traditions nationales.Des institutions scolaires qui n\u2019incarnent pas cette tradition de façon efficace, c\u2019est-à-dire de façon à ce que chacun des ayants droit les plus sacrés \u2013 ceux des parents et ceux de l\u2019Église \u2013 constituent une atteinte à l\u2019intégrité nationale29.On voit que la direction de la revue, alors d\u2019allégeance traditionaliste proche de l\u2019Union nationale, se méfie de l\u2019étatisation laïque de l\u2019éducation telle que proposée par l\u2019aile gauche du Parti libéral.La revue a en effet toujours vu la religion catholique comme l\u2019un des fondements de la nation qu\u2019elle a contribué à définir.C\u2019est pourquoi François-Albert Angers rappelle que c\u2019est par le biais de la religion que les droits constitutionnels des minorités sont protégés au Canada.Réalisant que les écoles anglo-catholiques se trouvent en nombre disproportionné sur le territoire montréalais, il propose que l\u2019intégration des néo-québé- cois puisse se faire par le biais de la langue d\u2019enseignement : Absolument rien que je sache n\u2019interdirait à l\u2019État du Québec de décréter, à l\u2019inverse de ce que font les autres États provinciaux, mais parallèlement, que la langue française est la langue fondamentale d\u2019enseignement dans toutes les écoles, catholiques ou protestantes30.Langue française et religion catholique, voilà les deux éléments essentiels au caractère national de l\u2019éducation tels que mis de l\u2019avant par la revue depuis l\u2019époque de L\u2019Action française.Il ne saurait pas non plus être question d\u2019américaniser et de rendre « protestant » le système en l\u2019éloignant de façon trop radicale de l\u2019enseignement des humanités.C\u2019est ainsi que la large place accordée à la sociologie dans le rapport Parent est également contestée31.Il en va de même pour la place accordée aux pédagogues et à leurs méthodes, alors qu\u2019Angers reprend les critiques traditionnelles de la revue à leur égard.Quant au remplacement des clercs par du personnel enseignant syndiqué, Angers y voit la « trahison de toute une élite32 ».Pourtant, c\u2019est cette syndicalisation qui a permis le développement d\u2019une classe moyenne québécoise indispensable à l\u2019amélioration du niveau de vie.Bref, la critique d\u2019Angers s\u2019en prend à tout ce qui représente une rupture par rapport aux positions éducatives élaborées par la revue depuis l\u2019époque de L\u2019Action française.Comme l\u2019analyse Grube, le directeur de L\u2019Action nationale pense alors à une stratégie pour « sauver les meubles » et préserver les bases de l\u2019ancien système que sont « la confessionnalité, 29 François-Albert Angers et al., « Manifeste de L\u2019Action nationale », L\u2019Action nationale, vol.LIII.no 1, p.1.30 François-Albert Angers, « Une situation intolérable pour le Québec, celle des enfants néo-canadiens à Montréal », L\u2019Action nationale, vol.LIII, no 4, décembre 1963, p.372.Voir aussi John Grube, op.cit., p.44.31 John Grube, op.cit., p.39.32 Idem, p.40. 56 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 l\u2019école privée et l\u2019indépendance des universités33 ».Cette stratégie aura en partie gain de cause puisque la confessionnalité du système sera finalement assurée en 1964, quoique pas suffisamment au goût d\u2019Angers34.La loi sur l\u2019enseignement privé, adoptée en 1968 sous le régime de l\u2019Union nationale, permettra pour sa part de subventionner les écoles privées à hauteur de 60 à 80 % du coût moyen du secteur public.La vitalité du réseau privé d\u2019éducation québécois est ainsi assurée.La période des années 1950 et 1960 est donc marquée par une réaction face aux intrusions fédérales dans le financement des universités québécoises, puis par un positionnement par rapport à la réforme de l\u2019éducation proposée par le gouvernement du Québec.Alors que le contexte de la Révolution tranquille est propice au renforcement de l\u2019État québécois, la direction de la revue craint les visées technocrates des élites montantes.Son réquisitoire pour le respect de la confessionnalité et des droits des parents est en partie entendu, mais il y a là un paradoxe quant à l\u2019idée de l\u2019éducation nationale telle que développée depuis le début des années 1930.Le maintien de la confessionnalité représente un frein à l\u2019intégration des immigrants arrivant en plus grand nombre durant la période, et un réseau privé largement subventionné draine les ressources du réseau public qui a pourtant la tâche de réparer le retard québécois en la matière.La réappropriation de l\u2019éducation par l\u2019État québécois aurait dû être vue comme une occasion idéale de concrétiser l\u2019idée de nation concurrencée par l\u2019État fédéral.En résumé, l\u2019éducation a été le moteur de réflexion qui a permis à L\u2019Action française, puis à L\u2019Action nationale d\u2019élaborer les fondements du concept de nation québécoise.La langue française et la religion catholique ont constitué les bases de cette réflexion sur le plan identitaire.Une large place a aussi été accordée à l\u2019enseignement économique et, dans une moindre mesure, à l\u2019enseignement social s\u2019appuyant sur la doctrine sociale de l\u2019Église catholique.La revue a toutefois raté ses deux rendez-vous majeurs avec l\u2019État québécois.Son silence durant l\u2019adoption de la loi sur l\u2019instruction publique obligatoire et son opposition au rapport Parent font voir une élite qui s\u2019accroche à son pouvoir en contexte canadien.Or, c\u2019est par le renforcement de l\u2019État québécois, notamment en matière d\u2019éducation, que l\u2019idée de nation développée par la revue accède au pouvoir.q 33 Idem, p.58.34 Voir François-Albert Angers, « Le quatrième volume du rapport Parent.Des principes vacillants et occultes aux structures boiteuses.et machiavéliques », L\u2019Action nationale, vol.LIV, no 9, mai 1967, p.p.875-888, et Xavier Gélinas, La droite intellectuelle québécoise et la Révolution tranquille, Québec, Les Presses de l\u2019université Laval, p.415. La Caisse d\u2019économie solidaire est l\u2019institution ?nancière des entreprises collectives et des citoyens engagés pour une économie sociale et durable.Gérald Larose Président 1 877 647-1527 caissesolidaire.coop ) L'ACTION NATIONALE L'Acmon NATIONALE Les Canadiens an o le Victor BankEAV Wilind Guinn Gérard FrLioN Thurilbe Berri G.-H.LÉvhäque, o.P, F.-FE.Matoëms Fr.-A.ANG Ets François HrkTEL Jean-Robert BoxaTEZ Noy rp& est Buna guenille 234 Notcènqu Richard Arte, as.he Chroniques Uh E Fr-A Angus Le «Hide La Grande Guerre por le Ébacda.season san e 257 Roger Dust ann 9 Les jeux rdes la politique \u2026.202 Léopold Hiçn Le congrèe der Fronce-Onlariens .208 Vie de l'esprit Ariher Lagexyosay Le dilimguiame au Canada ,, .274 * eo fan liiren .aus a an sua a avan s TT Vo XII, N° à ® NOVEMBRE 1938 e MONTRÉAL mn LWA dau! anne pres ap ml \u20142d EE son dt, PR 59 100 1917-2017 L\u2019Action Le coopératisme Gabriel Arsenault Professeur adjoint, École des hautes études publiques (ÉHÉP), Université de Moncton S ur une période de cent ans, L\u2019Action nationale a tenu des positions variées et parfois même, en apparence, contradictoires sur le mouvement coopératif.Au cours des années 1920, la revue est à peu près complètement indifférente à la coopération, si ce n\u2019est d\u2019un intérêt pour le mutualisme dans le domaine de l\u2019assurance ; à partir de la fin des années 1930, sous la direction intellectuelle de François-Albert Angers, la coopération est identifiée comme la voie royale pour l\u2019émancipation des Canadiens français ; à partir des années 1980, la coopération est réévaluée à la baisse et est appelée à jouer un rôle complémentaire au sein d\u2019une économie plurielle.Cet éclectisme apparent dissimule pourtant une continuité frappante.Depuis les années 1930, la revue est une des plus fidèles alliées de la coopération au Québec.Au cours des quatre-vingts dernières années, elle a continuellement plaidé pour une expansion du secteur coopératif et a multiplié les contributions à la pensée coopérative.D\u2019Esdras Minville à Robert Laplante, en passant par François-Albert Angers et Rosaire Morin, les directeurs de la revue ont été nombreux à faire de la coopération un élément absolument central de leur engagement social.La coopération en marge de la Doctrine (1917-1928) La revue a toujours cherché à articuler une doctrine qui orienterait tous les aspects de notre vie nationale.Au cours de ses premières années, sous le leadership intellectuel de Lionel Groulx et d\u2019Édouard Montpetit, la coopération se situait à la marge de cette doctrine \u2013 bien qu\u2019on reconnaissait, du moins à Montpetit, une sympathie réelle pour la coopération (Angers 1939, 60 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 253).Aussi bien dans L\u2019Action française (1917-1927) que dans L\u2019Action canadienne-française (1928), on n\u2019accordait que peu ou pas d\u2019attention à la question de la coopération.Il faut dire que le mouvement coopératif québécois n\u2019en était alors qu\u2019à ses balbutiements et qu\u2019il n\u2019avait pas encore fait ses preuves.La tiédeur de l\u2019attention à l\u2019endroit du mouvement coopératif semble effectivement refléter un certain scepticisme quant à ses capacités.Ainsi, dans un article de 1921, Olivar Asselin, une des têtes les plus fortes de la revue, conclut que les caisses populaires Desjardins, bien qu\u2019elles aient un rôle social important, ne risquent guère d\u2019être un jour en mesure d\u2019appuyer l\u2019industrie \u2013 sauf peut-être dans le milieu agricole, mal desservi par les banques (Asselin 1921, 137).Durant toute cette première décennie, la revue maintient cette attitude distante à l\u2019endroit de la coopération.Un texte se démarque néanmoins de manière éclatante.Il s\u2019agit d\u2019un article troublant et brillant d\u2019Esdras Minville.Dans « L\u2019ennemi dans la place : le capital étranger » (1924), Minville sera le premier à soutenir que la coopération est le modèle économique qui convient le mieux aux Canadiens français (Dupuis 1993, 212).En effet, la coopération nous permettrait « d\u2019organiser » notre capital et de le mettre au service de nos propres œuvres, notamment de notre petite industrie rurale ; la coopération nous permettrait ainsi de freiner la domination économique que le capital étranger anglo-saxon exerce alors sans partage sur le Québec.En 1924, la réflexion de Minville, qui n\u2019a pas encore trente ans, n\u2019a pas atteint sa maturité et sa pensée économique reste alors à développer.Malheureusement, l\u2019article arrive quinze ans trop tôt ; c\u2019est un texte précurseur qui ne trouvera d\u2019écho véritable dans les pages de la revue qu\u2019avec l\u2019arrivée de François-Albert Angers, vers la fin des années 1930.S\u2019il arrive tard, l\u2019écho sera toutefois d\u2019un rare retentissement.En effet, pendant plus de quarante ans, soit de la fin des années 1930 à la fin des années 1970, L\u2019Action nationale fera sienne la grande idée minvillienne selon laquelle la coopération est le meilleur système économique pour les Canadiens français.La coopération comme alternative au capitalisme et au socialisme (1933- 1980) Durant les années 1920 et 1930, Minville ne publiera pas d\u2019autres articles sur la coopération dans les pages de la revue.En 1933, il devient toutefois président de la Ligue d\u2019Action nationale et la revue, rebaptisée L\u2019Action nationale, se met alors à s\u2019intéresser sérieusement à la coopération.Pendant les années qui précèdent son arrivée en poste, les articles sur le mouvement coopératif se multiplient sans qu\u2019il n\u2019y ait de thèse forte qui se dégage, sans qu\u2019un auteur en particulier se démarque du lot.Cela change à la fin des années 1930.D\u2019une part, en 61 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 novembre 1938, dans l\u2019éditorial de son premier numéro spécial sur la coopération, la revue clarifie son orientation et adopte une ligne claire et ferme, en affirmant qu\u2019elle voit en elle « l\u2019un des instruments grâce auxquels les Canadiens français pourront opérer sans inutile violence le redressement économique et social dont l\u2019urgence apparaît de plus en plus.» (177).À partir de ce moment, et pour les quarante années à venir, la coopération occupera une place névralgique au cœur de la doctrine économique de L\u2019Action nationale.Un auteur en viendra rapidement à complètement dominer la pensée coopérative de la revue.Dans une dizaine d\u2019articles publiés entre mars 1939 et novembre 1959, François- Albert Angers développera considérablement la thèse minvilienne selon laquelle la coopération serait la voie privilégiée pour mettre un terme au retard économique des Canadiens français.Plus précisément, Angers développera cette thèse sur trois fronts.D\u2019abord, Angers assume pleinement que la coopérative n\u2019est pas un type d\u2019entreprises parmi d\u2019autres, qu\u2019il relève en fait d\u2019un système économique tout à fait distinct à la fois du capitalisme et du socialisme, et ce autant au plan des valeurs que de son mode de fonctionnement.Il faut souligner le caractère radical de cette position : le coopérativisme d\u2019Angers est véritablement un antica- pitalisme.Ensuite, de toutes les formes de coopératives, Angers privilégie clairement, dans le contexte du Canada français, la coopérative de consommation.Son argumentaire s\u2019appuie sur l\u2019intuition originelle de Minville.Puisque, au Québec, le capital est étranger, mais que le marché \u2013 c\u2019est-à-dire la masse des consommateurs \u2013 est canadien-français, il est dans l\u2019intérêt de ces derniers de passer d\u2019un système économique contrôlé par le capital, le capitalisme, à un système économique contrôlé par les consommateurs, où prédominerait la coopérative de consommation.C\u2019est ainsi que les Canadiens français pourraient mettre l\u2019économie au service de leurs intérêts nationaux, d\u2019abord en s\u2019organisant pour faire pression à la baisse sur les prix, puis en utilisant les surplus ainsi dégagés pour investir dans l\u2019industrie canadienne-française.Sur ce dernier point, Angers (1939, 67) se démarquait d\u2019ailleurs de Minville (1924, 348) en estimant que la coopération pouvait également investir la grande industrie \u2013 bien que Minville en vint également, dans les années 1930, à encourager activement le développement de la coopérative en contexte industriel (Laplante et Provost 2010, 19).Enfin, pour notre économiste des HÉC, les vertus de la coopération ne sont pas qu\u2019économiques.Angers (1949) reconnaît que sur le plan matériel, le capitalisme a donné des fruits, mais il note que : « C\u2019est sur le plan humain que le capitalisme s\u2019est révélé surtout défectueux.Il y a bien des raisons à cela, qui ne sont pas surtout intrinsèques à la technique capitaliste.Les principales sont d\u2019abord spirituelles et ne tiennent pas au capitalisme 62 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 même, mais bien aux philosophies matérialistes qui ont dominé le XIXe siècle » (34) \u2013 philosophies matérialistes communes aussi bien au capitalisme qu\u2019au socialisme.Le coopé- rativisme qu\u2019a en tête Angers ne partage pas ce matérialisme, il s\u2019inspire et prend appui sur la doctrine sociale de l\u2019Église et accepte de se soumettre aux fins extra-économiques spirituelles et nationales partagées par une communauté de coopérateurs.Il cherche avec la coopération à réaliser le projet spirituel plus vaste d\u2019une « vie économico-sociale catholique, c\u2019est-à-dire tout empreinte de modération dans la recherche des biens matériels et l\u2019utilisation du progrès » (Angers 1942, 274).S\u2019opposant au moins autant à l\u2019internationalisme socialiste qu\u2019au capitalisme apatride, Angers défend par ailleurs la légitimité de soumettre la coopération à des fins nationales, rejetant vigoureusement, par exemple, le projet d\u2019une fédération canadienne de coopératives qui mettrait les Canadiens français en minorité (Angers, 1947).Minville, qui publiera quelques articles au cours des années 1940 et 1950, insistera également sur les vertus extra-économiques de la coopération.Il souligne par exemple à quel point le coopérativisme est plus humain que le régime industriel « parce qu\u2019il suppose le sens des responsabilités personnelles et sociales, de l\u2019initiative et de la discipline » (Minville 1947, 171 ; voir aussi L\u2019Action nationale 1962, 315).Ces vingt années seront les plus fécondes sur le plan de la pensée coopérative dans la revue.À aucun autre moment les textes sur la coopération ne s\u2019élèveront à de telles hauteurs intellectuelles.Le contexte économique et politique du Québec s\u2019y prête.Pendant toute cette période, les intellectuels cherchent activement à résoudre le problème économique du Canada français et la coopération apparaît alors encore comme une solution potentielle \u2013 à l\u2019instar du corporatisme, du crédit social ou du syndicalisme, par exemple.Rappelons que c\u2019est dans ce contexte que le père Georges-Henri Lévesque crée une chaire de coopération à l\u2019Université Laval, en 1938, et qu\u2019il fonde le Conseil supérieur de la coopération du Québec (l\u2019ancêtre du Conseil québécois de la coopération et de la mutualité), en 1940.La Révolution tranquille viendra refroidir cette passion coopérative.En effet, à partir des années 1960, les gouvernements québécois viendront résoudre le « problème » que la coopération était censée solutionner (le retard économique des Canadiens français), mais en accordant à la coopération un rôle d\u2019appoint.Pour un lecteur contemporain, ce passage de l\u2019article d\u2019Angers de novembre 1959 jouit ainsi d\u2019un caractère à la fois prémonitoire et ironique : Je n\u2019ai plus, pour ma part, d\u2019inquiétude sur l\u2019avenir économique du groupe Canadien français, pour autant que notre population voudra bien faire la part indispensable qui lui revient.Notre libération économique ?Elle n\u2019attend plus que nous.Elle n\u2019attend plus que le moment où nous nous déciderons à marcher à fond dans le mouvement coopératif de consommation.Elle n\u2019attend plus que de nous voir nous faire un point d\u2019honneur de mettre nos épargnes au service d\u2019institutions qui les feront servir à l\u2019avantage des nôtres (183). 63 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 À partir de 1960, les écrits d\u2019Angers sur la coopération changent complètement de facture.Il est maintenant en guerre contre l\u2019État québécois qui semble s\u2019acharner à enterrer de façon définitive tout projet de révolution coopérative.Sa bataille contre l\u2019étatisation de l\u2019hydroélectricité \u2013 sujet auquel il consacrera une quinzaine d\u2019articles entre octobre 1960 et février 1965 \u2013 prendra des allures épiques.Pendant plus de quatre ans, Angers ferraillera sans relâche, ne ménageant aucune critique à l\u2019endroit de sa propre famille politique, allant même, dans un excès d\u2019emportement, jusqu\u2019à comparer René Lévesque à Benito Mussolini (par ex.Angers 1964, 742).Le lecteur contemporain serait ici tenté d\u2019assimiler Angers à un réactionnaire grincheux.Le relire nous rappelle pourtant à quel point sa redoutable indépendance d\u2019esprit reflétait une rigueur morale et intellectuelle peu commune.Son opposition à la nationalisation de notre hydroélectricité puisait dans ses convictions les plus profondes.Angers aurait préféré voir les coopératives prendre en charge le développement de l\u2019hydroélectricité dans la province.Au minimum, l\u2019État se devait de « laisser vivre » la quarantaine de coopératives d\u2019électricité qui œuvraient déjà dans le domaine au Québec, au lieu de les acheter à rabais au début des années 1960.Angers, qui a suivi de près ces coopératives d\u2019électricité au Québec et aux États-Unis, était convaincu que les coopératives étaient plus efficaces économiquement que l\u2019État (Angers 1960, 200).Mais les raisons de sa colère étaient plus fondamentales.Dans un éditorial particulièrement bien senti, intitulé « Où sont les vrais coopérateurs ?» et publié en décembre 1962, la revue nous rappelle qu\u2019il ne faut pas se satisfaire d\u2019une indépendance nationale de surface vite faite par un État-gestionnaire.« Nous ne serions pas beaucoup plus libres qu\u2019avant : les vrais maîtres de nos gens en tutelle n\u2019auraient fait que changer de nom » (316).À cette indépendance de surface et facile, la revue oppose une plus exigeante « indépendance nationale pensée et menée à bien par la Nation entière » (316).L\u2019objectif ultime des coopérateurs étant de « former à la liberté » (315), la coopération doit naturellement se situer au cœur du projet d\u2019émancipation nationale.Au contraire, l\u2019État, qui « ne peut former que des sujets et des salariés » (315), doit se contenter d\u2019un rôle de facilitateur.Pour le reste des années 1960 et 1970, il y aura peu de développement dans la pensée coopérative de L\u2019Action nationale.La revue n\u2019hésite pas à ramer à contre-courant, à défendre et promouvoir avec énergie le modèle coopératif, mais le Québec semble ailleurs.La coopérative de consommation ne connaîtra jamais l\u2019expansion espérée.En témoigne le destin de l\u2019épicerie La Familiale, en laquelle Angers (1939) avait mis beaucoup d\u2019espoir.Fondée en 1936 par Victor Barbeau, un collaborateur de la revue, la première coopérative de consommation de Montréal fera faillite en 1960 après avoir connu un succès assez mitigé.Après la bataille perdue de l\u2019hydroélectricité, Angers publiera très peu d\u2019articles dans les pages de la revue sur la coopération.Ses thèses seront régulièrement réitérées en éditorial 64 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 \u2013 la revue publiera même une série de neuf articles à caractère pédagogique sur la coopération entre décembre 1966 et avril 1968 \u2013 et seront fréquemment relayées, notamment par Rodolphe Laplante (entre 1963 et 1966) et Jean Genest (entre 1973 et 1975), mais il y aura peu de réflexion nouvelle sur la coopération.La coopération comme complément aux secteurs public et privé (1981-2016) À tort ou à raison, la coopération a toujours été une arme des pauvres.Au temps de Minville et Angers, c\u2019est le Canada français dans son ensemble qui se caractérise par l\u2019indigence ; la coopération est alors associée au salut national.Mais en 1980, le « problème économique du Canada français » que la coopération cherchait à résoudre avait bien changé.Le Québec s\u2019était considérablement modernisé et la coopération n\u2019y avait que faiblement contribué.L\u2019idée chérie de Minville et Angers selon laquelle la coopération était la voie pour l\u2019émancipation des Canadiens français semblait soudainement appartenir à une autre époque.L\u2019Histoire n\u2019a pas tout à fait « donné tort » à Angers.D\u2019une part, il est toujours possible de croire qu\u2019un virage vers une économie à dominance coopérative aurait donné de bons résultats matériels pour les Canadiens français.D\u2019autre part, comme on l\u2019a vu, Angers n\u2019a jamais considéré la coopération comme un instrument exclusivement économique.Or, sur le plan spirituel et moral, le progrès réalisé au cours de la Révolution tranquille est beaucoup moins évident que sur le plan matériel, notamment dans la perspective catholique qui était celle de Minville et Angers.Cela dit, l\u2019Histoire n\u2019a pas non plus prouvé que la voie coopérative était la bonne pour le Québec ; cette voie demeure pour l\u2019essentiel non explorée \u2013 du moins à l\u2019extérieur des secteurs financier et agricole.De plus, soulignons-le, le projet d\u2019une économie québécoise à dominance coopérative n\u2019a jamais reçu un appui politique le moindrement sérieux.Dans ce contexte, « pour rester d\u2019actualité », L\u2019Action nationale renouvelle substantiellement sa pensée coopérative à partir des années 1980.La revue demeure profondément attachée à la coopération, mais en fait désormais une défense moins radicale en s\u2019en faisant une représentation moins globalisante.Alors qu\u2019Angers voyait en la coopération un système économique alternatif au capitalisme (et au socialisme), on voit maintenant la coopération comme une composante à développer au sein d\u2019une économie plurielle.C\u2019est le professeur Marcel Laflamme qui signalera le premier la nouvelle place accordée à la coopération dans la doctrine économique de la revue.Dans un article phare publié en décembre 1981, Laflamme livre un plaidoyer pour ce qu\u2019il appelle la social-démocratie coopérative.Alternative moins radicale à la « république coopérative » d\u2019Angers, la social- démocratie coopérative renvoie à une économie plurielle, mais où domineraient l\u2019esprit et 65 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 les valeurs de la coopération \u2013 la solidarité, la responsabilité individuelle, la démocratie, notamment.Des organisations québécoises comme Cascades Inc., le Fonds de solidarité FTQ et la Caisse de dépôt du Québec trouvent ainsi grâce aux yeux de Laflamme, qui y décèle le même univers de valeurs, même si elles ne sont pas formellement des coopératives.Laflamme peaufinera \u2013 mais sans modification substantielle \u2013 cette thèse dans le cadre d\u2019une vingtaine d\u2019articles publiés dans la revue au cours des années 1980.Laflamme sera le dernier promoteur de la coopération soucieux de penser un système économique « entre New York et Moscou » qui conviendrait au Québec.À partir des années 1990, si on continue de parler de coopération dans les pages de la revue, on considère comme hautement idéaliste l\u2019idée que nous pourrions avoir un autre système économique.L\u2019horizon des possibles s\u2019est rétréci, l\u2019imaginaire politique s\u2019est affadi.Le contexte mondial invitait à un tel repositionnement : avec la chute du Mur de Berlin et la dissolution de l\u2019URSS, c\u2019est dans le monde entier que le capitalisme cesse d\u2019être sérieusement remis en question.Au début des années 1960, Angers voyait en l\u2019État le grand faucheur du mouvement coopératif et avait activement combattu l\u2019étatisation de l\u2019hydroélectricité.Trente ans plus tard, la véritable menace semblait plutôt venir du marché.Ainsi, dans les années 1990, c\u2019est contre l\u2019agonie de l\u2019esprit coopératif que se mobiliseront les défenseurs de la coopération.Le directeur de la revue, Rosaire Morin, fera de l\u2019affaiblissement des valeurs coopératives du Mouvement Desjardins un de ses chevaux de bataille, y consacrant quatre articles musclés entre 1994 et 1999, dont un dossier de 36 pages en juin 1997.Morin reproche à Desjardins \u2013 pourtant alors dirigé par Claude Béland, celui-là même qui est aujourd\u2019hui perçu comme le gardien des valeurs coopératives du Mouvement \u2013 de négliger l\u2019intercoopération et l\u2019éducation à la coopération, de ne pas se soucier suffisamment du développement du Québec, d\u2019appauvrir les milieux ruraux en fermant un grand nombre de petites caisses, en fusionnant les fédérations régionales et en drainant ses épargnes, voire en le déportant vers l\u2019étranger ; en somme d\u2019être devenu une banque capitaliste.L\u2019article « L\u2019avenir de Desjardins », publié en avril 1999, est le plus pessimiste de tous ; avec la lucidité que la fin de vie apporte, il constate que le combat est perdu, qu\u2019il faut maintenant faire le deuil de la coopérative Desjardins \u2013 jadis la plus grande réussite québécoise.Ce texte est effectivement le dernier que signera Morin, qui s\u2019éteindra le 14 avril de cette année.Desjardins l\u2019aura préoccupé jusqu\u2019à son lit de mort.S\u2019il était très sensible à la dégénérescence coopérative de Desjardins, Morin était aussi attentif aux nouveaux développements du milieu coopératif québécois.Ainsi, de façon systématique dans sa chronique « Des trouvailles et des réussites merveilleuses », qu\u2019il tint de mars 1987 à avril 1988, puis de façon plus occasionnelle dans ses chroniques subséquentes (« En marge de l\u2019actualité nationale », « Des trouvailles dégoûtantes et des réussites merveil- 66 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 leuses », « Questions d\u2019action nationale », « À travers l\u2019actualité », « Regards » et « Regards sur l\u2019actualité ») qu\u2019il tint jusqu\u2019en avril 1999, Morin couvrira l\u2019actualité de ce qu\u2019on appelle aujourd\u2019hui l\u2019économie sociale.Il est fasciné par le dynamisme, la créativité et la chaleur humaine qui sous-tendent la pléthore de petits projets citoyens de prise en charge qui voient alors le jour dans les quatre coins du Québec.Son successeur, Robert Laplante, poursuivra dans cette voie.L\u2019époque où on théorisait une prospective économie québécoise à dominance coopérative a beau être révolue, L\u2019Action nationale continue de miser sur la coopération et d\u2019appuyer les initiatives coopératives de chez nous, incluant celles qui portent en elles un projet plus radical et englobant.Ainsi, à travers les pages de la revue, Laplante (1988 ; 1993) nous fait véritablement découvrir le village coopératif de Guyenne, en Abitibi \u2013 et plus généralement le potentiel coopératif en milieu forestier (par ex.Laplante, 1994).Puisant dans la pensée économique de Minville et s\u2019inscrivant dans la suite de sa colonie à Grande-Vallée (fondée en 1938), une initiative comme celle de Guyenne (lancée en 1947) est ce qui se rapproche le plus, à petite échelle, d\u2019une « république coopérative ».Le dialogue avec Minville se poursuit, donc.Alors qu\u2019Angers l\u2019économiste s\u2019était surtout attaché à théoriser les intuitions de son père intellectuel, Laplante le sociologue est allé sur le terrain et a étudié empiriquement le travail concret de volontaristes inspirés par le projet minvillien.Autre différence avec Angers : alors que celui-ci, comme on l\u2019a vu, privilégiait clairement la coopération dans le domaine de la consommation, Rosaire Morin et, a fortiori, Robert Laplante affichent également une grande ouverture à la coopération dans le domaine de la production.Les coopératives forestières auxquelles s\u2019intéresse Laplante, soulignons-le, sont des coopératives de travailleurs.Et à l\u2019instar de Morin, Laplante s\u2019intéressera vivement au développement de l\u2019économie sociale, qui ouvre de nouvelles voies au développement du mouvement coopératif.Tout comme son prédécesseur, Laplante voit largement l\u2019économie sociale comme un lieu d\u2019expérimentation sociale, de renouvellement des solidarités et de revitalisation des milieux de vie (par ex.Laplante 1996, 2000).Sociologue de la coopération et acteur clé du Groupe de travail sur l\u2019économie sociale formé en prévision du Sommet sur l\u2019économie et l\u2019emploi de 1996, Laplante est en mesure de nous livrer un article synthèse précieux sur l\u2019économie sociale dans le numéro d\u2019octobre 2000 \u2013 où il articule les origines conceptuelles du mouvement, retrace son histoire dans les différentes régions du Québec et cerne les enjeux actuels reliés à sa reconnaissance gouvernementale.L\u2019intérêt de la revue pour l\u2019économie sociale se poursuit depuis \u2013 qu\u2019on pense notamment aux dossiers spéciaux sur les coopératives de santé (avril 2007) et sur les coopératives de solidarité (février 2008) \u2013 bien qu\u2019on sente aujourd\u2019hui un certain essoufflement.Si le 67 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 préjugé favorable envers la coopération demeure toujours palpable, force est de constater que cela fait plus de vingt-cinq ans qu\u2019on ne tient plus, dans la revue, de position précise quant à la place que devrait occuper la coopération au sein de l\u2019économie québécoise.Au début des années 1980, L\u2019Action nationale a cessé de plaider pour une économie à dominance coopérative et à partir de la fin des années 1980, de plaider pour une économie où dominerait « l\u2019esprit coopératif ».Malgré l\u2019enthousiasme coopératif de Morin et Laplante, il semble ainsi que la coopération se soit une fois de plus progressivement déportée vers les marges de la doctrine économique de la revue.En conclusion, la place de la coopération dans la doctrine économique de la revue a considérablement évolué au cours du dernier siècle.Véritable alternative au capitalisme et au socialisme sous Minville et Angers, la coopération est, depuis les années 1980, plus sobrement considérée comme une composante à développer au sein d\u2019une économie destinée à être plurielle et à dominance capitaliste.Derrière cette rupture, se cache toutefois une grande continuité : même si elle en a souvent fait une critique rude et sévère, la revue n\u2019a jamais été opposée à la coopération ; on peut même dire qu\u2019elle compte, depuis 1933, parmi les plus fidèles et articulés promoteurs de la coopération au Québec.Ce parti pris continu pour la coopération n\u2019est pas le résultat d\u2019une simple « dépendance au sentier », il reflète une continuité dans la vision du monde véhiculée dans la revue au cours du dernier siècle.Au cœur de cette vision du monde se trouvent, d\u2019une part, des valeurs humanistes de solidarité et de responsabilité individuelle et, d\u2019autre part, une grande sensibilité à l\u2019enracinement communautaire, à l\u2019appartenance et à l\u2019attachement des personnes à leur milieu de vie, à leur région, à leur nation.Tant que ces valeurs fortes continuent de guider la revue, nous parions que la coopération y demeurera un thème privilégié.q Bibliographie Angers, François-Albert.1939.« Querelles coopératistes » L\u2019Action nationale, mars.Angers, François-Albert.1942.« La coopération, mouvement sauveur ! » L\u2019Action nationale, décembre.Angers, François-Albert.1947.« L\u2019avenir de notre mouvement coopératif est en jeu ! » L\u2019Action nationale, septembre.Angers, François-Albert.1949.« Pour sauver l\u2019entreprise privée » L\u2019Action nationale, septembre.Angers, François-Albert.1959.« Le problème économique du Canada français » L\u2019Action nationale, novembre. 68 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 Angers, François-Albert.1960.« La sempiternelle étatisation » L\u2019Action nationale, octobre.Angers, François-Albert.1964.« Le péché contre l\u2019esprit.Le scandale des coopératives d\u2019électricité » L\u2019Action nationale, avril.Asselin, Olivar.1921.« Les lacunes de notre organisation économique » L\u2019Action française, mars.Dupuis, Jean-Claude.1993.« La pensée économique de L\u2019Action française (1917- 1928) » Revue d\u2019histoire de l\u2019Amérique française, vol.47, no 2.L\u2019Action nationale.1938.« Les Canadiens français et le coopératisme », novembre.L\u2019Action nationale.1962.« Où sont les vrais coopérateurs ?», décembre.Laflamme, Marcel.1981.« La social-démocratie coopérative : ou une économie de rechange » L\u2019Action nationale, décembre.Laplante, Robert.1988.« Guyenne : quarante ans d\u2019expérimentation sociale » L\u2019Action nationale, avril.Laplante, Robert.1993.« L\u2019expérience de Guyenne.» L\u2019Action nationale, juin.Laplante, Robert.1994.« La coopération forestière et le développement de l\u2019Abitibi » L\u2019Action nationale, janvier.Laplante, Robert.1996.« Une loi sur l\u2019expérimentation sociale » L\u2019Action nationale, janvier.Laplante, Robert.2000.« L\u2019économie sociale : vieux combats, nouveaux enjeux.Dossier.» L\u2019Action nationale, octobre.Laplante, Robert et Charles Provost.2010.Le cas de Champneuf et l\u2019émergence de la notion de forêt de proximité.Rapport de recherche IRÉC, février.Minville, Esdras.1924 « L\u2019ennemi dans la place : Le capital étranger » L\u2019Action française, juin.Minville, Esdras.1947.« Réformer le régime industriel » L\u2019Action nationale, novembre.Morin, Rosaire.1997.« Le Mouvement Desjardins.Dossier » L\u2019Action nationale, juin.Morin, Rosaire.1999.« L\u2019avenir de Desjardins » L\u2019Action nationale, avril. www.fondaction.com DONNER DU SENS À L\u2019ARGENT Fondaction est une institution ?nancière québécoise innovante.Par la collecte d\u2019épargne-retraite et l\u2019investissement dans les entreprises d\u2019ici, Fondaction participe à la création d\u2019une économie plus performante, plus équitable et plus verte.PubFondaction-ActionNationale2015_PubFondaction-ActionNationale2012 2015-03-20 13:24 Page1 ACTION | NATIONALE | Volume LI, Mumdre B AVRIL 198d 50 cons | oo SOMMAIRE ÉDITORIAL : Encore d'la visita | leur: de lo HIRE: Le progmatime du LM 50 Mathioy GIRARD : Conquéte, Confédération et nationalisme Louis PAINCHAUD : Le français au rortiy du High School Claude TROTYIER ;: Vive bo Rol dla Raina | LES COOPÉRATIVES D'ÉLECTRICITÉ Francob-Albart ANGERS : Le péché contre l'esprit MM, Rend LEVESQUE et F-A.ANGERS 1 Confrontation: de textes Gontran ROULEAU : L'opinion d'un administrateur Fränçon-Albart ANGERS : L'aide créatrice de l'Etat COOPERATIVES AMERICAINES D'ÉLECTRICITÉ : Nous n'aurons jamais cere fierté l Laurent LAPLANTE + Lo pratique et lo thiorie CHRONIQUES [ LES ÉCRITS ET LES UVRES : Savoir céder au pur plaise | CRITIQUE DÉ L'INFORMATION : Exploitation de l'ancrymet par la Canadian Praxt { CORRESPONDAMCE : Séporotime et étot d'enprit du Québec | po] 71 100 1917-2017 L\u2019Action Les ressources naturelles Stéphane Savard1 Département d\u2019histoire et CRIDAQ, Université du Québec à Montréal A u début du XXe siècle, le Québec est un vaste territoire qui recèle d\u2019abondantes ressources naturelles dont plusieurs, non exploitées, sont convoitées par les acteurs économiques québécois, canadiens et nord-américains.Alors que l\u2019exploitation forestière bat son plein, faisant de la Belle Province un des principaux producteurs de pâtes et papiers au monde, l\u2019industrie minière connaît une expansion fulgurante, particulièrement dans la région de l\u2019Abitibi-Témiscamingue dans les années 1920 et 19302.Quant aux ressources hydrauliques, qui ont acquis une importance renouvelée depuis la construction des premières centrales hydroélectriques au Canada dans les années 1880, elles sont de plus en plus harnachées par les compagnies privées d\u2019électricité dans les différentes régions du Québec, en particulier à Montréal, en Mauricie, en Estrie et à Québec3.L\u2019économie québécoise se transforme sous la poussée de la deuxième vague d\u2019industrialisation qui permet l\u2019émergence d\u2019industries lourdes et technologiques dont plusieurs s\u2019installent « en région », près des différentes sources de richesses naturelles : industries des pâtes et papiers, pétrochimiques, d\u2019extraction minérale, etc.1 L\u2019auteur tient à remercier David St-Denis Lisée pour son excellent travail de recherche documentaire ayant mené à la rédaction de cet article.Il tient également à souligner l\u2019appui financier du FRQSC.2 Kenneth Norrie, Douglas Owram et J.C.Herbert Emery, A History of the Canadian Economy, 3e édition, Toronto, Thompson-Nelson, 2002, p.223-225 et 289-291 ; Marc Vallières, Des mines et des hommes.Histoire de l\u2019industrie minérale québécoise.Des origines à aujourd\u2019hui, Québec, Ministère des Ressources naturelles, 2012, p.99-178.3 Voir Clarence Hogue, André Bolduc et Daniel Larouche, Québec : un siècle d\u2019électricité, Montréal, Libre Expression, 1979, p.13-198. 72 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 La question de la gestion et de l\u2019exploitation des ressources naturelles préoccupe un nombre grandissant d\u2019intervenants dès les premières décennies du XXe siècle.Des intellectuels et économistes « nationalistes » tels Esdras Minville et Édouard Montpetit abordent déjà cette problématique lorsqu\u2019ils soulignent que pour s\u2019emparer de l\u2019industrie, les Canadiens français doivent obtenir un meilleur contrôle des richesses naturelles du territoire québécois4.Ils sont rejoints à la fin des années 1920 et dans les années 1930 par des figures politiques nationalistes tels René Chaloult, Philippe Hamel et les membres de l\u2019Action libérale nationale (à partir de 1934).Dans le contexte de la concentration des capitaux entre les mains d\u2019un nombre toujours plus restreint d\u2019individus et de compagnies étrangères, de même que celui de la Grande Crise économique et des tentatives de réforme du libéralisme capitaliste, ces derniers militent activement en faveur de la lutte contre les trusts et pour une plus grande place octroyée aux Canadiens français dans l\u2019économie de la province.Les pages de L\u2019Action nationale, et de son ancêtre L\u2019Action française, deviennent rapidement un lieu de convergence pour les intellectuels souhaitant développer et promouvoir une pensée économique et réfléchir au rôle des ressources naturelles au sein de cette dernière.En fait, le praticien de l\u2019histoire remarque une prégnance de ces thèmes économiques dans les pages de la revue au fil des décennies qui suivent, particulièrement entre les années 1930 et le début des années 1980.L\u2019objectif de cet article est double : analyser, d\u2019une part, les discours des auteurs de L\u2019Action nationale \u2013 et de son prédécesseur, L\u2019Action française \u2013 entourant le contrôle et l\u2019utilisation des ressources naturelles au Québec et, d\u2019autre part, de remettre ces idées et débats dans leur contexte historique afin de déterminer, partiellement du moins, si les idées avancées dans les pages de la revue font consonance avec celles des valeurs ambiantes de la société québécoise.Ce faisant, il sera question d\u2019étudier les éléments de continuité et de rupture dans les thèmes, idées et valeurs abordés par les différentes formes de nationalisme économique véhiculées par L\u2019Action nationale au fil des années et des transformations politiques et socioéconomiques du Québec.Le « problème économique » canadien-français Dès les premiers numéros de L\u2019Action française, qui a comme objectif principal d\u2019analyser « les problèmes vitaux de la nation canadienne-française5 », certains auteurs profitent de ce nouveau lieu de diffusion pour présenter des solutions destinées à résoudre les malheurs 4 Dominique Foisy Geoffroy, Esdras Minville.Nationalisme économique et catholicisme social au Québec durant l\u2019entre-deux-guerres, Québec, Septentrion, 2004, 176 p.; Robert Laplante, « René Lévesque et le contrôle des ressources forestières : un état ambivalent », dans Alexandre Stefanescu et Céline Saint-Pierre (dir.), René Lévesque, les ressources naturelles et le développement économique, Montréal, VLB Éditeur, 2015, p.80-81.5 Rosaire Morin, « Les origines de L\u2019Action nationale », L\u2019Action nationale, avril 2000. 73 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 économiques du Canada français.Le premier article du tout premier numéro de la revue (janvier 1917) permet à l\u2019économiste Édouard Montpetit de juxtaposer, dans une formule largement reprise par la suite, la « question nationale » à la « conquête économique6 ».Si Montpetit parle alors de l\u2019enseignement \u2013 entre autres celles des sciences \u2013 comme moyen principal de réaliser cette conquête, il approfondit sa pensée tout au long des mois et années à venir.Parmi les facteurs à prendre en considération pour assurer « notre avenir », celui d\u2019un meilleur contrôle des richesses naturelles revient régulièrement sous la plume de l\u2019économiste.« La nature, c\u2019est la table dressée », dit-il alors en rappelant l\u2019importance pour la « nation » de « savoir l\u2019étendue de son domaine et ses possibilités ».Pour ce faire, il faut « dénombrer, conserver et exploiter nos richesses naturelles » le plus efficacement possible, ce qui inévitablement favorisera le développement industriel de la province7.« La question nationale », précise-t-il une fois de plus en janvier 1919 lorsqu\u2019il fait l\u2019apologie des réflexions économiques d\u2019Errol Bouchette, « devient une question économique et notre avenir ne sera assuré que par un effort soutenu vers la possession des industries et l\u2019exploitation méthodique des ressources de notre pays ».À ses yeux, les ressources naturelles représentent un outil permettant aux Canadiens français d\u2019attirer et de contrôler les industries.L\u2019État a ici un rôle clé à jouer dans une politique industrielle où il « doit veiller à la conservation des ressources d\u2019une nation et donner concours et sa protection aux organisations diverses formées dans le but de mettre en exploitation le patrimoine national8 ».Cette pensée économique n\u2019est d\u2019ailleurs pas étrangère à celle développée par les néona- tionalistes québécois à partir de la fin des années 1950 et tout au long de la Révolution tranquille.La « question économique » se transforme en « problème économique » dans les pages de la revue en 19219.Dans un texte qui expose les « faiblesses » de « l\u2019organisation économique du groupe canadien-français », Olivier Asselin soulève le problème de « la mise en valeur des richesses naturelles, qui dans la sphère économique est pour le Canada français la question des questions [et qui] n\u2019a encore préoccupé chez nous que les politiciens ».Il en profite ainsi pour critiquer vertement le régime de concessions des ressources hydrau- 6 Édouard Montpetit, « Vers la supériorité », L\u2019Action française, janvier 1917, p.1-7.7 Édouard Montpetit, « Nos forces économiques », L\u2019Action française, novembre 1918, p.482-509.8 Édouard Montpetit, « Les précurseurs.Errol Bouchette et l\u2019Indépendance économique du Canada français », L\u2019Action française, janvier 1919, p.5-21.9 Dans le dernier numéro de l\u2019année 1920, Lionel Groulx explique qu\u2019au courant de la prochaine année la revue exposera « un programme d\u2019action économique ».Il précise que la revue « a fait appel à quelques-uns de ses amis, spécialistes en matière économique ; elle leur a demandé l\u2019élaboration d\u2019un programme de défense et d\u2019action, non plus général et abstrait, mais concret et réaliste, inspiré d\u2019une doctrine large et sûre, fondé non point sur les intérêts de quelques mandarins de la finance et de la politique, mais appuyé sur la vérité de nos conditions et de notre vie, sur notre situation géographique, sur nos hérédités ethniques, sur les aspirations supérieures de notre race.» Voir Lionel Groulx, « Le problème économique.Notre consultation de 1921 », L\u2019Action française, décembre 1920, p.558-565. 74 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 liques, forestières et minières qui « a été, dans l\u2019ensemble, établi presque uniquement à l\u2019avantage des financiers et des industriels anglais ».Pour lui et pour d\u2019autres avant lui, comme Édouard Montpetit, les richesses naturelles forment un véritable « patrimoine national » dont le « degré de dilapidation » s\u2019avère alarmant10.Cette idée est reprise par Georges Pelletier qui, en 1922, montre du doigt le « quasi-monopole qu\u2019exercent sur elles [les ressources naturelles] des sociétés et des groupes étrangers à notre race11 ».La critique contre le monopole étranger se verra d\u2019ailleurs reprise quelques années plus tard dans le discours antitrust qui émerge à la fin des années 1920 et au début des années 1930.Contrer les « dictateurs économiques » au nom du « bien commun » Le processus de concentration des capitaux industriels qui s\u2019accélère dans les décennies 1910 et 1920 à l\u2019échelle nord-américaine suscite méfiance et indignation de la part des figures nationalistes canadiennes-françaises12.Les « trusts » en viennent ainsi à symboliser l\u2019ultime finalité de ce processus de concentration industriel et commercial.Les pages de la revue L\u2019Action française ne restent pas muettes à leur égard.Dès 1919 au moins, alors que Montpetit rappelle la pensée économique d\u2019Errol Bouchette, il estime que : [\u2026] les trusts ont abusé de leur puissance pour se concilier les autorités politiques et déclarer impunément aux initiatives indépendantes et réfractaires une guerre à outrance.Ils ont fait violence aux libertés les plus légitimes, et constitué, en dépit des lois et des arrêts judiciaires, de véritables monopoles dans le but avoué de tuer la concurrence et de s\u2019approprier le marché.Ainsi conçu le trust est nuisible ; il fait payer vraiment trop cher les compensations qu\u2019il prétend nous donner en retour d\u2019une pareille souveraineté.S\u2019il pénétrait librement chez nous, il aurait vite fait d\u2019exploiter et d\u2019épuiser nos richesses pour son seul bénéfice.Aussi bien aurons-nous recours à une mise en valeur plus rationnelle de l\u2019ensemble de nos ressources ; et nous éviterons les inconvénients de la concentration en préconisant une politique industrielle méthodique, prudente, et qui soit dans le sens de nos aptitudes et conforme à notre génie national13.L\u2019enlisement de l\u2019économie nord-américaine et occidentale dans ce qui deviendra la Grande Crise économique contribue certainement à alimenter les critiques.Devant cette misère, les années 1930 sont d\u2019ailleurs une période de profonde remise en question du libéralisme économique et de son système capitaliste, contribuant ainsi à la propagation d\u2019idéologies politico-économiques plus ou moins nouvelles : communisme, socialisme, keynésianisme, 10 Olivar Asselin, « Le problème économique.Les lacunes de notre organisation économique », L\u2019Action française, mars 1921, p.130-146.11 Georges Pelletier, « Notre avenir politique.Les obstacles économiques à l\u2019indépendance du Canada français », L\u2019Action française, août 1922, p.66-82.12 Dominique Foisy-Geoffroy, op.cit.; Dominique Foisy-Geoffroy, Les idées politiques des intellectuels traditionalistes canadiens-français, 1940-1960, Thèse de doctorat en histoire, Québec, Université Laval, 2008, p.186-207.13 Édouard Montpetit, « Les précurseurs.Errol Bouchette\u2026 », loc.cit. 75 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 coopératisme, corporatisme, créditisme, fascisme, etc.Du côté canadien-français, la nouvelle revue L\u2019Action nationale, fondée en janvier 1933, devient rapidement un carrefour privilégié pour critiquer les excès du libéralisme et proposer des solutions économiques aux problèmes ambiants.Dès le mois de février 1933, Eugène L\u2019Heureux s\u2019attaque à la « dictature économique » engendrée, selon lui, par le « libéralisme économique » : En mettant la liberté de l\u2019homme d\u2019affaires (homo oeconomicus) au-dessus de la loi morale et de toute direction politique, en n\u2019imposant à la vie industrielle, commerciale et financière aucun autre régulateur que celui de la concurrence, le libéralisme économique a donné libre cours à toutes les cupidités, favorisé l\u2019étranglement des faibles par les forts, puis, finalement, soumis le marché au caprice de quelques-uns.En d\u2019autres termes, il a préparé les voies à une véritable dictature économique.Il considère d\u2019ailleurs que « nos dictateurs et bâtisseurs de trusts » ont un but bien précis : « l\u2019édification de leur propre fortune sur les ruines de l\u2019épargne accumulée laborieusement par les pauvres et les riches ».Pour contrer ce véritable fléau, il propose une solution largement discutée dans les milieux nationalistes de cette époque et qui sera d\u2019ailleurs reprise en partie par le Programme de restauration sociale quelques mois plus tard : [\u2026] on doit amener l\u2019opinion publique à réclamer la fondation d\u2019un Conseil national contrebalançant, auprès des gouvernants, l\u2019influence hautaine et néfaste des spéculateurs qui font la pluie et le beau temps dans la finance, dans les services publics, dans la politique, dans la presse, dans l\u2019industrie et le commerce, en un mot, partout14.Lancé en grande pompe à l\u2019automne 1933 dans les pages du journal Le Devoir par plusieurs individus gravitant autour de l\u2019École sociale populaire, le Programme de restauration sociale obtient rapidement une visibilité importante dans L\u2019Action nationale.Alors qu\u2019il se voit reproduit intégralement dans le numéro de novembre 193315, il est aussi largement commenté par Jean-Paul Verschelden dans le même numéro.Ce dernier souligne le « mérite » de ses signataires ayant compris « qu\u2019il fallait d\u2019abord refuser d\u2019accepter le désordre actuel » pour mieux « orienter vers un ordre meilleur les dirigeants et les masses16 ».Il faut dire ici que plusieurs figures signataires du programme ont tissé des liens directs ou indirects avec la revue : en guise d\u2019exemple, Esdras Minville est le président de la Ligue d\u2019Action nationale entre 1933 et 1941 et Arthur Laurendeau deviendra le directeur de la revue entre 1934 et 1937.Ces derniers trouveront d\u2019ailleurs dans les pages de L\u2019Action nationale un forum pour mettre de l\u2019avant certaines idées du programme17.14 Eugène L\u2019Heureux, « Problèmes de l\u2019heure.La dictature économique dans la province de Québec », L\u2019Action nationale [ci-après L\u2019AN], février 1933, p.66-78.15 Esdras Minville et al., « Partie documentaire.Programme de restauration sociale », L\u2019Action nationale, novembre 1933, p.210-216.16 Jean-Paul Verschelden, « Problèmes de l\u2019heure.Vers l\u2019ordre », L\u2019Action nationale, novembre 1933, p.155-170.17 Voir notamment Esdras Minville, « L\u2019organisation corporative sur le plan national canadien-français », L\u2019Action nationale, septembre 1936, p.24-34. 76 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 Le Programme de restauration sociale propose une plus grande intervention de l\u2019État sous le signe du corporatisme.Aux yeux des signataires du programme, « l\u2019État, dont le rôle est de protéger les droits et libertés légitimes, ceux surtout des faibles et des indigents, et de promouvoir le bien commun, doit intervenir par des mesures législatives pour mettre fin à la dictature économique et assurer une meilleure répartition des richesses ».Si le Programme condamne le socialisme, il ne considère pas le « régime capitaliste » comme « condamnable en soi » ; il estime qu\u2019il faille plutôt combattre « les abus qui l\u2019ont vicié ».Une section entière du Programme s\u2019attarde à la politique de « lutte contre les trusts » où, au nom du « bien commun », l\u2019État a un rôle à jouer pour « combattre les cartels du charbon et de la gazoline », « surveiller le commerce du lait et du pain » et « lutter tout spécialement contre le trust de l\u2019électricité18 ».La question de l\u2019électricité, largement débattue dans le Programme, occupera d\u2019ailleurs une attention particulière dans les pages de la revue au cours des années suivantes.La question de l\u2019électricité, chapitre 1 : entre étatisation et coopératisme Pendant plus de quatre décennies, la question de l\u2019électricité préoccupe les auteurs de L\u2019Action française et, surtout, de L\u2019Action nationale.Ils interviennent de manière ponctuelle sur deux principaux enjeux complémentaires : l\u2019étatisation des ressources hydroélectriques et des actifs industriels de production et de distribution d\u2019électricité, qui sera associée jusqu\u2019en 1944 à la lutte contre les trusts et le « problème économique » des Canadiens français, ainsi que l\u2019électrification des campagnes québécoises.L\u2019Action française permet d\u2019abord la publication de quelques textes qui dénoncent la prise de contrôle extérieure des ressources hydrauliques de la province.Alors qu\u2019Olivier Asselin critique le régime de concessions hydrauliques en 192119, Georges Pelletier propose de ne concéder de ressources hydrauliques qu\u2019à des entreprises « exclusivement canadiennes20 ».En 1926, l\u2019ingénieur civil Jacques Jobin plaide pour une plus grande exploitation des richesses hydroélectriques « à notre profit, avec notre argent et notre main d\u2019œuvre », comprendre ici par et pour les Canadiens français21.L\u2019idée d\u2019une étatisation totale ou partielle ne semble pas encore dans l\u2019air du temps, mais cela viendra rapidement avec la Grande Crise économique et l\u2019opposition de plus en plus virulente aux trusts de l\u2019électricité.18 Esdras Minville et al., loc.cit.19 Olivar Asselin, « Le problème économique.Les lacunes\u2026 », loc.cit.20 Georges Pelletier, « Notre avenir politique.Les obstacles\u2026 », loc.cit.21 Jacques Jobin, « À propos d\u2019électricité », L\u2019Action française, juin 1926, p.371-372. 77 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 Le programme de restauration sociale reproduit dans les pages de L\u2019Action nationale en novembre 1933 se positionne en faveur d\u2019organiser la concurrence « par la création d\u2019une commission provinciale hydro-électrique qui aménagerait, au fur et à mesure des besoins, les chutes non encore concédées ainsi que les chutes concédées, mais non exploitées ».Il souhaite également faire enquête sur la Beauharnois Power et la Montreal Light, Heat and Power et propose, « sur preuve d\u2019abus, étatisation de la Beauharnois en garantissant les obligations et en ne versant aux actionnaires qu\u2019une rémunération correspondant à leur mise de fonds réelle22 ».Il faut dire que la Montreal Light, Heat and Power (MLHP), actionnaire majoritaire de la centrale de Beauharnois \u2013 et de la Beauharnois Light, Heat and Power (BLHP) \u2013, fait l\u2019objet de nombreuses critiques depuis quelques années déjà.Détenant le monopole de la distribution de l\u2019électricité sur l\u2019île de Montréal, la MLHP est rapidement devenue la cible privilégiée du mouvement antitrust qui l\u2019accuse de maintenir des tarifs d\u2019électricité jugés exorbitants.Devant ces mouvements de plus en plus populaires au fur et à mesure que s\u2019enlise la Crise, et devant la création d\u2019une nouvelle formation politique, l\u2019Action libérale nationale (ALN), qui fait siennes plusieurs idées préconisées par le Programme de restauration sociale, le gouvernement libéral de Louis- Alexandre Taschereau met sur pied la commission Lapointe (1934).Celle-ci est chargée de faire enquête sur les pratiques commerciales de la MLHP et de se pencher sur la question de la nationalisation et de la municipalisation de l\u2019électricité.Avant même que le rapport de la commission Lapointe soit déposé, L\u2019Action nationale publie un texte de Paul Guillet qui s\u2019exprime clairement en faveur de l\u2019étatisation de la MLHP et de la BLHP.Pour lui, le seul moyen d\u2019y parvenir est d\u2019organiser un « référendum sur la question d\u2019étatisation et de municipalisation » qui « prouvera que le peuple en a assez du monopole » et qui forcera la main au gouvernement en place.Ce faisant, Guillet explique que « Montréal reconquis deviendra la terre promise de l\u2019industrie23 ».Or, le rapport de la commission Lapointe publié en janvier 1935 ne renferme rien pour réjouir Guillet et les partisans de la lutte contre les trusts.Si la commission reconnaît que les tarifs d\u2019électricité sont beaucoup trop élevés dans la province, et particulièrement à Montréal, elle ne recommande pas l\u2019étatisation de la MLHP ou la création d\u2019une entreprise publique qui viendrait concurrencer les compagnies privées.Elle souhaite plutôt la création d\u2019un simple organisme de contrôle des prix, la Commission de l\u2019électricité, qui sera mis sur pied en 193524.22 Esdras Minville et al., loc.cit.23 Paul Guillet, « À propos d\u2019une enquête », L\u2019Action nationale, décembre 1934, p.265-272.24 Ernest LAPOINTE, Augustin FRIGON et George C.McDONALD, Rapport de la Commission de l\u2019Électricité (Commission Lapointe) de la province de Québec au Premier ministre de la province, 21 janvier 1935, Québec, [s.é.], 1935.Voir aussi André BOLDUC, Clarence HOGUE, Daniel LAROUCHE, Québec : un siècle d\u2019électricité, Montréal, Libre Expression, 1984, p.112-115. 78 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 La victoire de l\u2019Union nationale en 1936, qui regroupe les forces de l\u2019ALN et du Parti conservateur, apporte l\u2019espoir d\u2019une possible étatisation aux yeux des partisans de la lutte contre les trusts.Or, le gouvernement Duplessis écarte rapidement cette possibilité, se contentant de mettre sur pied le Syndicat national de l\u2019électricité en 1937 qui a comme objectif principal de construire et de gérer quelques centrales hydroélectriques en Abitibi25.Cela contribue à créer un schisme au sein de la formation politique au pouvoir, des figures telles que Philippe Hamel et René Chaloult claquant la porte du parti.Du côté de L\u2019Action nationale et de la question de l\u2019électricité, l\u2019année 1937 représente un véritable tournant.C\u2019est alors que François-Albert Angers, un nouveau collaborateur de la revue à partir d\u2019octobre 1937, s\u2019oppose clairement à la nationalisation qu\u2019il associe à la « socialisation ».En fait, Angers ne tarde pas à dévoiler à quelle adresse il loge en se montrant favorable au coopératisme comme solution d\u2019avenir pour réformer le système du libéralisme capitaliste : Entre les deux solutions faciles du libéralisme qui laisse faire ou des dictatures fascistes et communistes qui veulent tout faire, celle qui cherche à concilier l\u2019autorité et la liberté dans l\u2019ordre nous paraît la plus conforme à la dignité de la personne humaine et aux nécessités de la vie sociale, donc la seule capable d\u2019assurer à des chrétiens une maîtrise économique qui soit autre chose qu\u2019une exploitation matérialiste de l\u2019homme et des ressources de la nature.Ce faisant, il met de l\u2019avant l\u2019idée de régler les problèmes du domaine de l\u2019énergie électrique par la formule coopérative : Serait-il possible d\u2019envisager une formule d\u2019organisation coopérative, par exemple ?La question présente des aspects très divers sur lesquelles nous aimerions voir des techniciens se prononcer.Après étude et expériences nous choisirions la solution définitive la plus conforme au bien commun : entreprise privée contrôlée, coopérative ou, éventuellement, toute autre solution paraissant impossible, la nationalisation26.Ce point de vue élaboré dans les pages de la revue suscite des réactions parmi les lecteurs de L\u2019Action nationale.La direction de cette dernière sent le besoin de publier, deux mois plus tard, une « Mise au point » dans laquelle elle tient à mettre les pendules à l\u2019heure et à rappeler à ses lecteurs « qu\u2019elle a adhéré et reste fidèle au \u201cProgramme de Restauration sociale\u201d qui contenait, entre autres, les articles » sur la lutte contre le trust de l\u2019électricité et la création d\u2019une Commission hydroélectrique provinciale27 ».Malgré ce rappel, il est permis de penser qu\u2019Angers a réussi un grand coup : à partir de 1937, c\u2019est surtout lui qui prend la parole dans les pages de la revue sur la question de l\u2019électricité au Québec, donnant ainsi la visibilité souhaitée à sa pensée coopérative.25 Stéphane Savard, op.cit.26 François-Albert Angers, « Pour une politique nationale.L\u2019économique », L\u2019Action nationale, octobre 1937, p.92-107.27 La Direction, « Mise au point », L\u2019Action nationale, décembre 1937, p.241-242. 79 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 Lors du débat sur le projet du gouvernement Godbout d\u2019étatiser la MLHP et de créer la Commission hydroélectrique de Québec, il n\u2019est donc pas surprenant que les textes publiés dans L\u2019Action nationale dénoncent généralement le projet d\u2019étatisation.Le commentateur de la vie politique, Jean Nicolet, n\u2019attaque pas directement le projet législatif, mais critique le premier ministre Adélard Godbout qui fait des promesses \u2013 qu\u2019il ne tiendra pas, selon lui \u2013 uniquement dans le but de faire oublier le faible bilan de son gouvernement28.C\u2019est toutefois François-Albert Angers qui exprime le mieux la position contre le projet d\u2019étatisation.Dans la poursuite de sa réflexion de 1937, Angers rappelle les bienfaits combinés du corporatisme et du coopératisme dans la lutte canadienne-française contre le problème de la concentration des capitaux.Il considère que le choix de l\u2019étatisation devrait en être un de dernier recours : « Un bon gouvernement n\u2019a pas besoin d\u2019étatiser pour mâter les trusts, parce que muni de l\u2019autorité suprême rien ne peut l\u2019empêcher d\u2019agir et d\u2019agir sainement.» Pour lui, la mise en place de coopératives d\u2019électricité s\u2019avère la solution privilégiée qui permet de responsabiliser les citoyens dans le domaine économique : C\u2019est sur la force même du peuple qu\u2019il faut compter surtout, d\u2019un peuple éduqué, calme, décidé à s\u2019organiser lui-même en partant de l\u2019économique pour remonter vers le social et le politique selon une ordonnance décentralisatrice.C\u2019est dans une action sociale coordonnée et puissante, en marge de la politique, indépendante d\u2019elle, qu\u2019il faut mettre surtout nos espoirs29.La loi 17 adoptée le 14 avril 1944 nationalise la MLHP et la BLHP, crée ainsi Hydro-Québec et lui donne le mandat d\u2019entreprendre une vaste campagne d\u2019électrification rurale.Alors que Maurice Duplessis et l\u2019Union nationale se sont farouchement opposés à la création d\u2019Hydro-Québec, condamnant ce « capitalisme d\u2019État » qui s\u2019apparente à une « forme de bolchevisme », ils rejettent également le projet d\u2019entreprendre une électrification rurale par le biais de la nouvelle entreprise d\u2019État.La solution proposée par Duplessis paraît sortir directement de la bouche d\u2019Angers : la seule manière de concevoir efficacement l\u2019électrification des campagnes, « c\u2019est en établissant des coopératives de cultivateurs30 ».La victoire électorale de l\u2019Union nationale aux élections du mois d\u2019août 1944 permet au nouveau premier ministre de mettre en pratique sa réflexion.Au début de l\u2019année 1945, le gouvernement Duplessis fait adopter la loi 14 créant l\u2019Office de l\u2019électrification rurale qui est chargée d\u2019offrir financement et aide technique aux coopératives de distribution d\u2019électricité.Peu de temps après son entrée en vigueur, cette « grande loi » suscite l\u2019enthousiasme 28 Jean Nicolet, « Chroniques dans la Cité.La vie politique », L\u2019Action nationale, novembre 1943 et janvier 1944, p.230-232 et 82-84.29 François-Albert Angers, « L\u2019étatisation de la M.L.H.& P.», L\u2019Action nationale, mai 1944, p.390-401.30 Bibliothèque de l\u2019Assemblée nationale, Reconstitution des débats de l\u2019Assemblée législative, 21e législature, 5e session, séances du 28 et du 30 mars 1944. 80 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 d\u2019Angers qui considère qu\u2019elle « fournit au peuple canadien-français le moyen de s\u2019attaquer rapidement, de la seule façon à la fois légitime et efficace, aux puissances formidables qui exploitent l\u2019une des plus belles ressources naturelles de la Province : les ressources hydro-électriques ».Il voit d\u2019un très bon œil le fait que les coopératives ont reçu « le droit d\u2019exproprier les réseaux actuellement existants », et « de construire ou d\u2019exproprier des centrales, d\u2019acheter ou d\u2019exproprier des chutes d\u2019eau à mettre en valeur afin de pouvoir non seulement distribuer, mais produire de l\u2019électricité ».À ce sujet, il serait favorable à ce que les coopératives puissent s\u2019étendre en milieu urbain, demandant même au gouvernement de « faire subir au plus tôt à la loi de l\u2019Hydro-Québec les amendements nécessaires pour la dépouiller de son caractère d\u2019étatisation permanente et ouvrir la porte sur la prise de possession coopérative31 ».Angers n\u2019est pas le seul à vanter les mérites de l\u2019électrification rurale par le domaine coopératif.En 1948, dans un texte qui revient sur les grands principes de la législation de 1945 et qui souligne les réalisations apportées par les coopératives nouvellement créées, l\u2019agronome Jean Blanchet affirme lui aussi « qu\u2019en matière d\u2019électrification rurale, la formule coopérative tient pour le moment le juste milieu entre l\u2019étatisation d\u2019une part et l\u2019initiative privée de l\u2019autre ».La coopération lui apparaît « de plus en plus comme la formule sociale du présent et de l\u2019avenir32 ».La question de l\u2019électricité, chapitre 2 : l\u2019hostilité envers le projet de nationalisation Entre la deuxième moitié des années 1940 et le tout début des années 1960, la question de l\u2019électricité ne préoccupe plus vraiment les contributeurs de L\u2019Action nationale, tout comme les responsables politiques d\u2019ailleurs33.Elle revient toutefois au centre des préoccupations politiques à la suite de la victoire électorale du Parti libéral de Jean Lesage en 1960 et des réflexions en provenance du nouveau ministère des Richesses naturelles sous la responsabilité de René Lévesque.Dès 1961, ce ministère produit des études qui mènent à la conclusion de la pertinence de nationaliser l\u2019ensemble de la production électrique au Québec.C\u2019est donc au pourtour de 1960 et 1961 que les pages de L\u2019Action nationale sont sollicitées de nouveau dans le débat qui s\u2019ouvre au sujet de la possible nationalisation des ressources hydroélectriques.De manière plus évidente qu\u2019en 1944, la position de la revue est alors dominée par la pensée de François-Albert Angers qui, depuis 1959, en est d\u2019ailleurs devenu le directeur.La revue se fait alors un des porte-parole du camp anti-nationa- lisation qui se forme, dans lequel se situent notamment l\u2019Union nationale et son nouveau 31 François-Albert Angers, « Vers la vraie libération ! », L\u2019Action nationale, mai 1945, p.401-407.32 Jean Blanchet, « L\u2019électricité au service du cultivateur », L\u2019Action nationale, mai 1948, p.373-380.33 À ce sujet, voir Stéphane Savard, « La deuxième nationalisation de l\u2019électricité au Québec : perspectives historiques », dans Alexandre Stefanescu et Céline Saint-Pierre (dir.), René Lévesque, les ressources naturelles et le développement économique, Montréal, VLB Éditeur, 2015, p.19-33. 81 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 chef, Daniel Johnson, qui se méfie de l\u2019État-providence et de « l\u2019État-entrepreneur34 ».Il faut néanmoins reconnaître que les idées d\u2019Angers, tout comme celles de Johnson, paraissent alors de plus en plus en décalage, voire même en rupture, avec une majorité de citoyens québécois.Les « hostilités » s\u2019ouvrent quelques mois à peine après l\u2019arrivée au pouvoir du nouveau gouvernement Lesage alors qu\u2019Hydro-Québec reçoit l\u2019autorisation d\u2019acheter un réseau de distribution d\u2019électricité sur la Rive-Sud de Montréal appartenant à la Shawinigan Water and Power35.Angers profite alors de cet achat pour revenir sur l\u2019idée de l\u2019étatisation de l\u2019électricité et du rôle de l\u2019État dans le domaine énergétique.Pour lui, il faut que les citoyens s\u2019inquiètent de ce rôle grandissant pour l\u2019État québécois « pour la bonne raison que la solution coopérative de problèmes de ce type est toujours plus démocratique, plus proche de la véritable révolution populaire nationale que nous voulons réaliser, plus susceptible d\u2019efficacité économique que la prise en charge par l\u2019État36 ».Près d\u2019un an plus tard, alors que certains acteurs socioéconomiques militent en faveur de la nationalisation de l\u2019électricité, dont le journaliste Gérard Filion qui affirme que « rien ne s\u2019oppose plus à l\u2019étatisation généralisée de l\u2019industrie hydro-électrique dans la province de Québec37 », Angers passe à l\u2019attaque en reprenant certains arguments évoqués en 1944.Ainsi, il rappelle que l\u2019étatisation comme outil étatique doit être réservée en dernier recours, « s\u2019il y a vraiment nécessité », alors que ce n\u2019est pas le cas ici : Or c\u2019est justement ce qui, à mon avis, n\u2019a jamais été vraiment établi [la nécessité, le dernier recours], pour la bonne raison que toutes ces questions ont été la plupart du temps abordées dans la perspective sentimentale d\u2019un nationalisme impatient et d\u2019une mentalité vengeresse à l\u2019égard des trusts ou des capitalistes en général.C\u2019est la solution de la colère, et non celle de la raison.N\u2019y allant pas de main morte, Angers met en garde contre le fait « qu\u2019en propageant ainsi des idées mal formées », on en vienne à favoriser l\u2019idéologie du socialisme qu\u2019il faut pourtant à tout prix éviter : Quoi qu\u2019on en pense quand on a les yeux collés sur l\u2019immédiat, ce sont les idées qui mènent le monde, car les institutions ne sont en somme que le reflet des idées appliquées à la direc- 34 Voir Stéphane Savard, « La poésie \u201craisonnée\u201d du discours.Quelques réflexions sur Daniel Johnson, la question de l\u2019électricité et l\u2019influence de la \u201craison d\u2019État\u201d », Bulletin d\u2019histoire politique, vol.20, no 2 (hiver 2012), p.155-170.35 Il faut dire que la demande avait été transmise à l\u2019État québécois en 1959.Voir Archives d\u2019Hydro-Québec, H2/4225/Commission hydroélectrique de Québec, Minutes of a meeting of the Quebec Hydro-Electric Commission, 9 août 1960, p.4631.36 François-Albert Angers, « La sempiternelle étatisation », L\u2019Action nationale, octobre 1960, p.199-203.37 Gérard Filion, cité dans François-Albert Angers, « Les principes seraient-ils plus idiots que les sentiments et les intérêts ?», L\u2019Action nationale, septembre 1961, p.86. 82 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 tion des événements.C\u2019est donc dans la logique des idées que se produit l\u2019évolution des institutions.Et cette logique est beaucoup plus forte que les bonnes intentions des politiciens.Une fois un germe jeté en terre, l\u2019histoire prouve qu\u2019il grandit inmanquablement [sic], à moins qu\u2019un autre système d\u2019idées ne vienne en étouffer les pousses ou le stériliser dans le sol même38.Alors que le ministre des Richesses naturelles, René Lévesque, lance un ballon d\u2019essai en février 1962 en évoquant publiquement les avantages d\u2019une éventuelle nationalisation de l\u2019électricité, la revue L\u2019Action nationale s\u2019active et organise la publication d\u2019une série d\u2019articles \u2013 qui s\u2019étire sur quelques mois \u2013 portant sur les coopératives d\u2019électricité et leur bienfait économique et national.Dans le premier article de cette série publié en avril 1962, Angers revient sur la doctrine sociale à laquelle il adhère pour mieux montrer que dans cette optique, l\u2019étatisation de l\u2019électricité serait « un véritable désordre moral ».Une fois de plus, il milite en faveur du développement des coopératives d\u2019électricité qui doivent obtenir la permission étatique de se fédérer et ainsi d\u2019être en mesure de mieux concurrencer les compagnies privées39.À ses yeux, explique-t-il dans un autre texte publié en octobre 1962, l\u2019action coopérative « constitue la seule vraie forme de révolution économique populaire », n\u2019en déplaise aux « démagogues qui veulent se servir du prestige d\u2019un État-providence pour asseoir leur propre prestige personnel ».Il critique d\u2019ailleurs vertement un « éditorialiste » qui aurait dit que les Canadiens français doivent absolument obtenir la victoire électorale « pour que le peuple canadien-français ne perde pas confiance en sa capacité de retrouver le contrôle de son économie ».« On dirait que nous sommes encore une tribu de primitifs, qui ne peuvent pas aborder leurs problèmes en adultes et qui ont absolument besoin d\u2019égorger quelque victime sacrificielle pour se donner confiance à eux-mêmes40.» On le voit, les propos d\u2019Angers deviennent de plus en plus durs à mesure qu\u2019avance l\u2019année 1962 et que l\u2019idée de la nationalisation fait son chemin.Ainsi, à la suite d\u2019une réflexion collective du cabinet ministériel au Lac à l\u2019épaule en septembre 1962, le gouvernement Lesage décide de convoquer des élections générales pour le 14 novembre et de faire de la nationalisation de l\u2019électricité le principal enjeu de la campagne électorale.Sentant probablement la soupe chaude, Angers publie en novembre 1962 un texte qui traite des élections provinciales.En continuité avec ses propos antérieurs, mais en utilisant une rhétorique plus forte, il associe le projet d\u2019étatisation de l\u2019électricité et un possible gain électoral du Parti libéral à une première victoire de « l\u2019extrême-gauche » qui pourrait faire des ravages au Québec : C\u2019est en somme l\u2019extrême-gauche du parti libéral qui triomphe, qui impose au reste du parti de risquer son avenir sur une question gauchement présentée, si l\u2019on me permet ce 38 Ibid., p.86-90.39 François-Albert Angers, « Nos coopératives d\u2019électricité doivent-elles s\u2019enliser et disparaître ?», L\u2019Action nationale, avril 1962, p.651-659.40 François-Albert Angers, « Où en sont nos coopératives d\u2019électricité ?», L\u2019Action nationale, octobre 1962, p.112- 119. 83 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 mauvais jeu de mots, et devenant ainsi, par la force des choses, une première étape dans un programme que l\u2019aile extrémiste voudra pousser aussi loin que possible41.La victoire électorale du PLQ le 14 novembre 1962 n\u2019est pas la fin de la lutte pour Angers et L\u2019Action nationale, tant s\u2019en faut.Dans l\u2019éditorial du mois de décembre, il est clairement écrit que « L\u2019Action nationale n\u2019accepte pas que l\u2019étatisation soit la seule formule ni la meilleure en ce qui regarde l\u2019électricité et nos ressources naturelles ».En fait, la revue formule un souhait qui serait un certain retour en l\u2019arrière dans la mesure où, petit à petit, les coopératives pourraient prendre la place d\u2019Hydro-Québec : Pourquoi alors, l\u2019étatisation étant faite, le mouvement coopératif n\u2019entrerait-il pas en jeu et n\u2019offrirait-il pas, au fur et à mesure que ses forces le lui permettraient, de racheter à l\u2019État tout le domaine de la distribution de l\u2019électricité42 ?Encore en 1964, alors que René Lévesque parcourt le Québec afin de convaincre les coopératives de vendre à Hydro-Québec leurs réseaux de distribution, Angers se fait le défenseur de celles-ci.Dans un dossier intitulé « Le scandale des coopératives d\u2019électricité », il dénonce ce qu\u2019il considère comme étant le « pire scandale de tous » : [\u2026] celui d\u2019un ministre qui, pour atteindre ses fins, si bien intentionnées qu\u2019elles soient, ne recule pas devant la destruction d\u2019institutions populaires et démocratiques comme le sont des coopératives ; et qui, pour arriver à les soumettre à sa volonté et à les étatiser (sentant bien qu\u2019il ne saurait les prendre par la force comme des compagnies étrangères), s\u2019adonne à la perversion des esprits43.Angers critique cette campagne de pression en la comparant au « commencement de ce qu\u2019est un régime de terreur ! », voire à du fascisme italien, ou même allemand : [\u2026] j\u2019ai montré que Mussolini ne parlait guère autrement du rôle de l\u2019État que René Lévesque.D\u2019ailleurs, quand on voit un chef politique monter le peuple contre ses élites pour arriver à ses fins, et tout particulièrement quand il s\u2019agit d\u2019une élite aussi démocratique que l\u2019élite coopérative, on n\u2019est pas très loin de l\u2019essence du fascisme telle que définie par le grand historien du national-socialisme, Conrad Heiden44 [\u2026].Poursuivant sa critique acerbe dans un autre texte du même dossier, Angers précise sa crainte de se tourner en premier lieu vers l\u2019État afin de contrer les problèmes socioécono- miques de la nation canadienne-française : 41 François-Albert Angers, « Élections provinciales », L\u2019Action nationale, novembre 1962, p.269-277.42 Éditorial, « Où sont les vrais coopérateurs ?», L\u2019Action nationale, décembre 1962, p.309-316.43 François-Albert Angers, « Le péché contre l\u2019esprit », L\u2019Action nationale, avril 1964, p.739 44 Ibid., p.142. 84 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 Il faut le dire franchement, car la formule de véritable restauration sociale et nationale, elle est dans cet appui de l\u2019État pour créer dans notre société des organismes vivants et libres comme ceux qu\u2019étaient des coopératives réellement et virtuellement semblables à celle de Hauterive, avant qu\u2019un barbare décide de dévaster ce début de vraie civilisation pour y substituer l\u2019hydre, c\u2019est le cas de le dire, l\u2019hydre monstrueuse de l\u2019État omnipotent, et par le fait même annihilateur45.La nationalisation de 45 des 46 coopératives d\u2019électricité en 1963-196446 met pratiquement un terme au débat entourant la question de l\u2019électricité dans les pages de L\u2019Action nationale.Si Angers revient sur le sujet en 1965 alors qu\u2019il commente un article du Devoir qui annonce une décentralisation administrative chez Hydro-Québec, en profitant pour rappeler ses arguments en faveur du maintien et du développement des coopératives47, il n\u2019écrira plus de grands textes sur le sujet par la suite.La revue changera d\u2019ailleurs de directeur en 1967 et, dans certains textes rédigés par la suite, surtout à partir des années 1980, l\u2019on remarque un esprit beaucoup plus favorable au souvenir de la nationalisation de 1962 et à Hydro-Québec en général.Ainsi, dans un contexte où l\u2019esprit « néolibéral » de démantèlement de l\u2019État est dans l\u2019air du temps, le texte de Michel Brochu en 1986 critiquant la vague de « dénationalisations » vient défendre Hydro-Québec48.Un an plus tard, dans un long texte faisant l\u2019éloge d\u2019Hydro-Québec, Rosaire Morin affirme ceci : « Bref, malgré tous ses péchés, Hydro-Québec est si essentielle à la vie québécoise qu\u2019il faudrait l\u2019inventer, si elle n\u2019avait pas été créée49.» Il s\u2019agit là, en quelque sorte, d\u2019un changement de perspective fort intéressant qui mériterait certainement une étude plus approfondie.Les ressources forestières et minières : plaidoyers en faveur d\u2019une « révolution » Outre la question de l\u2019électricité, les ressources forestières et minières ont également monopolisé l\u2019attention des contributeurs de L\u2019Action nationale, mais à plus petite échelle et de manière plus sporadique.Malgré tout, il est possible d\u2019y dégager une certaine continuité dans la pensée économique des contributeurs de la revue : un changement majeur, voire une véritable révolution, dans le contrôle et l\u2019utilisation de ces richesses naturelles est demandé, révolution qui n\u2019aura finalement jamais lieu (ou presque).Dès les premières années de L\u2019Action française, des figures telles que Édouard Montpetit, Olivar Asselin ou Georges Pelletier reconnaissent l\u2019importance des forêts dans l\u2019économie 45 François-Albert Angers, « L\u2019aide créatrice de l\u2019État.L\u2019exemple de la coopérative de Manicouagan », L\u2019Action nationale, avril 1964, p.777-781.46 Clarence Hogue, André Bolduc et Daniel Larouche, op.cit., p.249-250.47 François-Albert Angers, « L\u2019Hydro décentralise », L\u2019Action nationale, février 1962, p.624-627.48 Michel Brochu, « Les dénationalisations », L\u2019Action nationale, juin 1986, p.945-950.49 Rosaire Morin, « Hydro-Québec était-elle nécessaire ?», L\u2019Action nationale, septembre 1987, p.27-33. 85 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 canadienne-française et militent pour une meilleure gestion.À une époque où l\u2019industrie forestière est dominée par les capitaux américains au Québec comme au Canada50, ils critiquent cette mainmise étrangère.Pour Montpetit, qui considère en 1919 que les « forêts constituent notre principale richesse », la gestion de ces dernières devrait se faire avec la création d\u2019une « Société des industries forestières », tout comme le recommandait d\u2019ailleurs Errol Bouchette.Cette société aurait : [\u2026] un but analogue à celui de la « Société de l\u2019industrie laitière » et disposant des mêmes moyens d\u2019action : étude des procédés industriels, organisation d\u2019un enseignement spécial, recherches scientifiques, vulgarisation des meilleures méthodes, organisation de syndicats locaux et centralisation des produits en vue d\u2019en faciliter la vente51.Olivar Asselin et Georges Pelletier vont plus loin dans leurs propos en critiquant le régime de concessions forestières et le « degré de dilapidation où le patrimoine national en est rendu52 », alors que les forêts sont « exploitées à fond » par les compagnies américaines et que ces dernières n\u2019ont pas de politique effective de reboisement53.Pour Pelletier, il est temps que l\u2019État intervienne de façon musclée afin de ne plus avoir « d\u2019étranger dans ces forêts que si cela s\u2019accorde avec notre politique de développement économique ».Dans cet esprit, la forêt devrait être perçue comme un outil de développement économique pour les Canadiens français : « Ce serait de l\u2019imprévoyance d\u2019aliéner les derniers domaines boisés de la province ; on doit les garder pour la génération d\u2019après-demain, celle qui doit être maîtresse chez elle, si elle veut être citoyenne d\u2019un pays indépendant.54 » Quinze années plus tard, dans les pages de L\u2019Action nationale cette fois, François- Albert Angers reprend sensiblement le même refrain, mais en y ajoutant l\u2019argument de la colonisation.Alors qu\u2019il critique les grandes sociétés qui ont reçu des concessions forestières et qui « les ont exploitées comme on exploite une mine, sans tenir compte du reboisement possible », il développe le projet de « coloniser la forêt » et de « cultiver les arbres par petits domaines ».Cela permettrait aux Canadiens français de s\u2019établir sur de nouvelles terres « à titre de propriétaires » et « [\u2026] de pousser davantage vers le nord, de nous assurer ce nord où, selon M.Siegfried, nous montrons notre vraie force et qui est appelé, des expériences récentes le démontrent avec plus de relief encore, à prendre une place importante dans notre pays et peut-être dans le monde55.» 50 Voir Kenneth Norrie, Douglas Owram, et J.C.Herbert Emery, op.cit., p.290-291.51 Édouard Montpetit, « Les précurseurs.Errol Bouchette\u2026 », loc.cit.52 Olivar Asselin, « Le problème économique.Les lacunes\u2026 », loc.cit.53 Georges Pelletier, « Notre avenir politique.Les obstacles\u2026 », loc.cit.54 Ibid.55 François-Albert Angers, « Pour une politique nationale.L\u2019économique », loc.cit. 86 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 Dans la foulée de la victoire libérale de 1960 et des réformes annoncées par le gouvernement Lesage, réformes qui laissent notamment une plus grande place à l\u2019État québécois avec la création de la Rexfor (Société de récupération, d\u2019exploitation et de développement forestiers), les contributeurs de L\u2019Action nationale sont amenés à réfléchir à l\u2019orientation que devrait prendre une nouvelle politique forestière.C\u2019est ainsi que François-Albert Angers reprend ses idées d\u2019une « exploitation scientifique » de la forêt et d\u2019un plus grand rôle de l\u2019État dans sa gestion et son exploitation.Il appuie le ministre Arsenault qui, peu de temps après sa nomination, veut mettre un terme à « l\u2019effroyable gaspillage de nos ressources forestières ».Tout en dénonçant le « rasage à blanc », il plaide pour un plus grand rôle de l\u2019État qui, notamment, « devrait, du moins dans les parties les plus rapprochées des agglomérations humaines, reprendre en mains les terres et assumer lui-même les opérations de reboisement, d\u2019entretien, de protection, de contrôle forestier en vue de substituer chez nous la forêt vraiment cultivée, la forêt commerciale à la forêt sauvage56.» Huit ans plus tard, en plein milieu du bras de fer constitutionnel qui oppose le gouvernement unioniste de Daniel Johnson à l\u2019État fédéral, Albert Rioux souhaite lui aussi que la forêt, « notre principale ressource naturelle », soit « rationnellement aménagée ».Tout en dénonçant le fait que ce soit « l\u2019État fédéral qui est le grand profiteur de l\u2019exploitation de notre capital forestier », en puisant notamment une somme de « quelque $120 millions en impôts directs de la mise en valeur de nos forêts », il milite pour que l\u2019État québécois élabore « une politique forestière de grande envergure ».Mais il se demande toutefois si cette politique s\u2019avère réalisable dans le contexte constitutionnel actuel57.Si le gouvernement Bourassa propose un nouvel énoncé de la politique forestière en 1972 qui annonce, deux années plus tard, la loi 27 abolissant les concessions forestières58, cela ne semble guère impressionner Patrick Allen.Dans un long texte paru en 1975, ce dernier plaide en faveur d\u2019une « révolution verte » pour mettre fin à « [n] otre pauvreté relative, notre indigence dans la participation à l\u2019organisation et la mise en valeur de nos ressources naturelles ».Pour arriver à ses fins, il propose tout un travail d\u2019éducation et de propagande qui changerait à jamais la mentalité des Québécois : Une espèce de lavage éclairé et profond de tous les cerveaux de la collectivité, une animation sociale, contrôlée et méthodique de tous les instants, bien convaincus qu\u2019il faut y mettre l\u2019effort, le courage et une énergie à toute épreuve.Tout ce que nous avons de virtualités humaines et techniques devrait être mobilisé : professeurs et professionnels de toutes catégories, hommes et femmes avec et sans métiers.56 François-Albert Angers, « La politique forestière du Québec », L\u2019Action nationale, octobre 1960, p.196-199.57 Albert Rioux, « Forêts\u2026 du Québec ou d\u2019Ottawa ?En marge du dernier rapport du ministère fédéral des Forêts », L\u2019Action nationale, septembre 1968, p.79-82.58 Voir Robert Laplante, « René Lévesque et le contrôle\u2026.», loc.cit., p.88 ; Commission d\u2019étude sur la gestion de la forêt publique québécoise, Rapport, décembre 2004, p.2-3. 87 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 Outre cette révolution éducative, Allen estime que les « électeurs » doivent faire pression sur les responsables politiques québécois pour « [q] ue le gouvernement de Québec, par son ministre dont c\u2019est la compétence, s\u2019impose un programme moderne et dynamique d\u2019administration et de protection de cet actif colossal » qu\u2019est la forêt59.Il est intéressant de constater que les principes évoqués par François-Albert Angers ou Patrick Allen pour une meilleure gestion des ressources forestières québécoises se retrouvent, en termes plus contemporains, dans les propos des contributeurs de la revue à l\u2019aube de l\u2019an 2000.Ainsi, Robert Laplante dénonce-t-il la « culture de la dépendance » d\u2019un État québécois à la merci des compagnies privées et qui est incapable de donner autre chose que « des miettes aux populations locales qui devraient [pourtant] être les premières à bénéficier de l\u2019exploitation de la forêt ».Laplante souhaiterait voir « une vraie politique forestière » qui serait « l\u2019assise du développement local et régional et non pas la chose d\u2019un secteur industriel dominé par une poignée de compagnies qui ont fait la preuve de leur manque total de responsabilité à l\u2019égard des populations agro-forestières60 ».Le sociologue Daniel Malenfant va plus loin en 2005 alors qu\u2019il veut « abolir le pacte socioforestier centenaire entre l\u2019État et l\u2019industrie papetière ».À ses yeux, il serait possible dans un Québec souverain de « promouvoir et réaliser un nouveau pacte socioforestier pour que les Québécois et Québécoises vivent mieux et de façon plus responsable de leur ressource forestière patrimoniale61 ».Comme quoi les choses ont peu bougé dans le cas de la gestion et de l\u2019exploitation des ressources forestières au Québec.En ce qui concerne les ressources minières, il est un peu plus difficile de trouver une ligne directrice aux écrits à leur sujet.Les textes sont très épars et le sujet est presque toujours abordé rapidement, en quelques paragraphes, à l\u2019intérieur d\u2019un sujet plus vaste.Néanmoins, deux choses retiennent globalement notre attention dans les discours des contributeurs : les ressources minières doivent être exploitées par et pour les Canadiens français et elles doivent mener à la création d\u2019industries de transformation.Dès 1922, Georges Pelletier dans les pages de L\u2019Action française souhaite que les ressources minières, dont l\u2019amiante, ne puissent plus « sortir à l\u2019état brut de notre province ».Il voudrait donc voir une politique minière qui oblige les entreprises à « n\u2019exporter qu\u2019un produit ouvré ici » et qui octroie également la majeure partie des concessions minières « pour les nôtres62 ».Plus de trente ans plus tard, Jean-Paul Robillard s\u2019attaque lui aussi à la mainmise étrangère de l\u2019industrie minière.Dans un texte intitulé « Les États-Unis nous envahissent » et qui se concentre beaucoup sur les ressources minières, il souligne que ces dernières sont 59 Patrick Allen, « Révolution verte, grise ou rouge au Québec d\u2019ici 10 ans ?», L\u2019Action nationale, février 1975, p.467-486.60 Robert Laplante, « Forêt publique : la dépendance encore ! », L\u2019Action nationale, février 2000, p.139-142.61 Daniel Malenfant, « Pour un nouveau pacte socioforestier », L\u2019Action nationale, juin 2005, p.40-51.62 Georges Pelletier, « Notre avenir politique.Les obstacles\u2026 », loc.cit. 88 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 « aux mains des Américains ».Robillard critique le régime des redevances, particulièrement celui élaboré par le gouvernement Duplessis pour le minerai de fer de la Côte-Nord et du bassin labradorien.Tout en dénonçant les « trusts américains » dans le domaine de l\u2019amiante, il propose un plan pour contrer ces problèmes : [\u2026] l\u2019époque de transition que nous traversons exige des nationalistes décidés à mettre fin à l\u2019invasion du capital américain dans notre province, qu\u2019ils envisagent sérieusement la possibilité d\u2019une redistribution des entreprises entre les trois secteurs que nous connaissons déjà tant au Canada que dans la province : secteur nationalité, secteur coopératiste (ou communautaire) et secteur capitaliste.Beaucoup de sociétés capitalistes devraient maintenant, je crois, dans les domaines des ressources naturelles et des services publics, être considérées comme mûres pour la nationalisation, la coopératisation ou la communautarisation, selon le cas63.Sans évoquer directement ces trois dernières solutions, Patrick Allen tient également le même genre de discours quelque vingt années plus tard.Dans son texte de 1975 sur la « révolution verte », il dénonce le fait que les « Québécois francophones » aient été « [à] peu près absents comme initiateurs et entrepreneurs » dans l\u2019exploitation des ressources minières, mais qu\u2019ils ont « fourni le gros lot des employés subalternes à salaires ».S\u2019il souhaite donc que « la terre promise aux autres le soit un peu plus aux francophones », il voudrait également, pour ce faire, que les ressources naturelles soient transformées en produits finis au Québec et non ailleurs64.Conclusion On l\u2019a vu, la gestion et l\u2019exploitation des ressources naturelles au Québec, et particulièrement la question de l\u2019électricité, a fait couler beaucoup d\u2019encre dans les pages de L\u2019Action nationale \u2013 et de L\u2019Action française \u2013 de sa création jusqu\u2019à l\u2019aube des années 1980.Pendant plus de soixante ans, ces enjeux ont fait partie d\u2019une vaste réflexion entourant le « problème économique » canadien-français et sa contrepartie, soit le projet d\u2019émancipation économique des Québécois francophones.Au-delà des outils mis de l\u2019avant pour arriver à leurs fins \u2013 notamment ceux du coopératisme, de l\u2019étatisation/nationalisation et de l\u2019État-gestionnaire \u2013, les contributeurs de la revue ont donc réfléchi au rôle de l\u2019État québécois dans cette lutte d\u2019émancipation et à la place particulière occupée par les richesses naturelles au sein de celle-ci.À plus petite échelle, ils se sont également montrés sensibles aux idées de développement régional et de respect des communautés locales qui ont su promouvoir un sentiment d\u2019appartenance à l\u2019égard de ces territoires exploités.63 Jean-Paul Robillard, « Les États-Unis nous envahissent », L\u2019Action nationale, mars 1955, p.632-640.64 Patrick Allen, « Révolution verte\u2026 », loc.cit. 89 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 La courte étude proposée dans les pages précédentes souffre d\u2019une analyse approfondie des discours et idées évoquées par les contributeurs de la revue dans les années 1980 les décennies subséquentes.Outre la question de l\u2019électricité qui s\u2019est transformée au fil des décennies en une réflexion plus globale sur les enjeux énergétiques65, les réflexions entourant la gestion et l\u2019exploitation des ressources forestières et minières sont toujours d\u2019actualité aujourd\u2019hui, mais abordés selon des perspectives différentes en fonction du contexte sociopolitique changeant.En ce sens, L\u2019Action nationale a été et se veut toujours une revue d\u2019idées « engagée » dans la définition du « bien commun » de la nation québécoise.q 65 En guise d\u2019exemples, voir Roland Bélanger, « Nos ressources énergétiques, l\u2019héritage régional », L\u2019Action nationale, décembre 1992, p.1351-1369 ; Michel Duquette, « Dossier.La politique québécoise de l\u2019Énergie.Continentalisme ou préservation des acquis », L\u2019Action nationale, avril 2000, p.83-98 ; Gilles Couture, « De porteurs d\u2019eau à \u201cTurbineurs\u201d d\u2019éoliennes », L\u2019Action nationale, janvier 2005, p.85-89. \u2014 ACTE nationale Éditorial Yeut-on vraiment ls dialogue 7 Richord Ards Libération économique of convictions nationales Jean Borrette L'industris sidérurgique au Canada -1 Rané Paré La Société générale de financement Roger Brien Une dernière chance pour la Confédération ?CHRONIQUES LA LINGUISTIQUE par Ls langue de nos journaux \u2014 Il docques Foisson LES ÉVÉNEMENTS por Les autres provinces à la recherche d'un Edmond Clag-Mart Convell de l'insfruction publique - Odino Beutat Miécossith d'une hygline de Fenflclirloalfime FremgoimAlbert Angers L'Amceletion des Manuiscteriers présente vn mémoire Le Comité catholique of l'ansalgnaemerd de l'anglais Invralsamblable mah val Le véritable problème laïoo-cléricel CORRESFONDANCE A propos du crHère du Cornell des Arts Duux turten, deux orlentations | YOLUME LI, NUMÉRO 4 \u2014 MONTREAL \u2014 DÉCEMBRE 1961 | CINQUANTE SOUS L'EXEMPLAIRE__ 91 100 1917-2017 L\u2019Action Les libéraux de la Révolution tranquille Michel Roche Professeur de science politique, UQAC D epuis le début du XIXe siècle, notre société a subi des influences diverses qui ont profondément affecté le combat nationaliste.La guerre d\u2019indépendance américaine, la Révolution française et les mouvements de libération anti- coloniale en Amérique latine ont donné une couleur progressiste au nationalisme du Bas-Canada, marqué par l\u2019idéal républicain et un certain anticléricalisme.Cette phase a culminé avec le soulèvement patriote de 1837-1838.La défaite sanglante des patriotes a permis aux forces les plus hostiles au républicanisme et à la laïcité d\u2019imposer leur contrôle sur le Canada français, notamment par l\u2019entremise de la formation des élites.Certes, pendant un certain temps subsisteront des Rouges, comme ceux regroupés autour de l\u2019Institut canadien de Montréal.Il reste que le nationalisme canadien-français demeurera pendant plus d\u2019un siècle, à quelques exceptions près, sous l\u2019influence prédominante de l\u2019Église catholique et de la droite intellectuelle française hostile à la révolution de 1789.La période soumise à l\u2019examen constitue un moment charnière dans l\u2019histoire du nationalisme qu\u2019on qualifierait bientôt de québécois.En effet, cette période marque le passage d\u2019un nationalisme défensif, axé sur le combat pour la sauvegarde de l\u2019autonomie du Québec consacrée par une certaine interprétation du « Pacte » de 1867, à un nationalisme franchement revendicateur, exigeant de nouveaux pouvoirs, sinon l\u2019indépendance pure et simple.Par ailleurs, il s\u2019agit aussi de la période où les forces conservatrices perdent le monopole qu\u2019elles exerçaient jusque-là sur la pensée nationaliste.Désormais, des courants progressistes, allant des libéraux aux socialistes, se réclameraient eux aussi de la lutte pour l\u2019émancipation nationale, à différents degrés.Cette situation devait provoquer des étincelles entre nationalistes.L\u2019Action nationale, dans ses analyses et prises de 92 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 position au sujet du Parti libéral de Jean Lesage, allait y apporter sa contribution.La plupart ont été rédigées par le directeur de la revue au cours de cette période, l\u2019économiste François-Albert Angers (1909-2003).À l\u2019époque, la revue demeurait sous l\u2019emprise idéologique de la droite cléricale.Elle rejetait l\u2019État-providence et la laïcité.Sa méfiance au sujet de l\u2019intervention de l\u2019État dans l\u2019économie procédait d\u2019une prise de position foncièrement hostile aux idées socialistes ou même socialisantes.Elle se réclamait des encycliques papales Rerum novarum et Quadragesimo Anno comme guides en matière de pensée économique et sociale.Même à l\u2019aube de la Révolution tranquille, la pensée corporatiste y manifestait encore son influence.Tout cela va naturellement évoluer au cours de la période ultérieure.Mais pour celle qui nous intéresse, les positions de la revue peuvent apparaître surprenantes à la lumière de l\u2019évolution qu\u2019a connue la société québécoise.Depuis la Deuxième Guerre mondiale et dans la lignée du rapport de la commission Rowell-Sirois, le gouvernement fédéral procédait à une centralisation croissante des pouvoirs, au mépris des prérogatives des provinces.Le premier ministre Duplessis avait tant bien que mal cherché à résister à cette centralisation au nom de l\u2019autonomie des provinces reconnue dans la constitution de 1867.Néanmoins, la revue revendiquait des changements importants que le régime de l\u2019Union nationale semblait incapable de réaliser.En ce qui concerne les richesses naturelles, on y soulignait qu\u2019il ne fallait pas « favoriser les étrangers aux dépens des nôtres1 », en donnant l\u2019exemple de l\u2019Iron Ore comme échec en cette matière.Le développement économique, plaidait-on, devait favoriser les Canadiens français, en mettant notamment sur pied des institutions pour canaliser l\u2019épargne et la réinvestir dans notre économie2, « pour que nous devenions tous ensemble maîtres de notre propre destin3 ».L\u2019autonomie provinciale et la victoire libérale Avec son nouveau chef, Jean Lesage, Le Parti libéral semblait vouloir aller dans cette direction.Mais son passé récent à Ottawa comme ministre du gouvernement de Louis St-Laurent, dont les politiques centralisatrices \u2013 approuvées par Lesage \u2013 ont soulevé l\u2019ire des nationalistes du Québec, suscitait une très grande méfiance4.Sa conversion 1 François-Albert Angers, « Les grands problèmes de la politique provinciale », L\u2019Action nationale, vol.XLIX, no 3, novembre 1959, p.169.2 François-Albert Angers, « Le problème économique au Canada français », L\u2019Action nationale, vol.XLIX, no 3, novembre 1959, p.171-183.3 Ibid., p.183.4 François-Albert Angers, « Lesage s\u2019engage.à quoi ?», L\u2019Action nationale, vol.XLIX, no 3, novembre 1959, p.224-231. 93 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 apparente au respect des compétences du Québec laissait craindre qu\u2019il ne s\u2019agisse que de rhétorique à des fins électorales.Le Parti libéral s\u2019était opposé à l\u2019existence d\u2019un impôt provincial sur le revenu.Cette fois, Lesage s\u2019était engagé à mettre sur pied un front uni des provinces pour en venir à un accord avec le fédéral sur le partage des impôts.Angers saluait également la promesse de réclamer l\u2019exclusivité de l\u2019impôt sur les successions pour le Québec5.Il reste que si on se réjouissait du ton autonomiste du chef libéral et des progrès accomplis dans le programme de son parti dans la sauvegarde des prérogatives de l\u2019État québécois, tout cela ne suffisait pas à rassurer.L\u2019Action nationale allait donc rester fidèle à sa tradition \u2013 à deux exceptions près \u2013 de ne pas prendre position pour un parti politique, quoique son directeur ait a posteriori souhaité la réélection d\u2019un gouvernement de l\u2019Union nationale, « tout juste capable de gouverner, et ainsi forcé par une opposition puissante de se renouveler et de se purifier6 ».Entretemps, quatre années supplémentaires dans l\u2019opposition auraient permis au Parti libéral de poursuivre sa régénération « dans ses nouvelles convictions autonomistes7 ».Par la suite, le ton de la revue à l\u2019égard du gouvernement libéral, élu le 22 juin 1960, a changé radicalement.Après la méfiance et le scepticisme, un certain enthousiasme commençait à s\u2019installer.Les applaudissements au programme électoral de Lesage, considéré par Angers comme « le meilleur programme autonomiste et nationaliste dans le sens le plus positif du mot depuis les jours du Bloc populaire8 », se sont prolongés avec une intensité plus forte avec les premiers gestes du gouvernement Lesage, achevant de convaincre le directeur de la revue que l\u2019engagement des libéraux était sincère : Dans ces conditions, on peut considérer que l\u2019opinion nationaliste vient de remporter l\u2019une de ses plus grandes, de ses plus significatives victoires depuis le début du siècle.Et ce n\u2019est pas la victoire libérale qui constitue à proprement parler cette victoire, mais la conversion du parti libéral, son retour à ses anciennes traditions d\u2019autonomie [\u2026]9.En effet, le PLQ reprenait à son compte le rapport Tremblay pour revendiquer de nouvelles institutions pour négocier avec Ottawa, réformer la Cour suprême, créer un nouveau tribunal constitutionnel, accroître l\u2019autonomie fiscale du Québec.L\u2019Action nationale se voyait donc rassurée, pendant un bon moment, par l\u2019attitude du nouveau gouvernement face à Ottawa.Nous y reviendrons.5 François-Albert Angers, « Enfin ! », L\u2019Action nationale, vol.XLIX, no 8, avril 1960, p.648.6 François-Albert Angers, « Les élections provinciales », L\u2019Action nationale, vol.L, no 1, septembre 1960, p.5.7 Ibid.8 Ibid., p.9.9 Ibid., p.12. 94 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 Les politiques sociales Les positions de la revue témoignaient cependant d\u2019une hostilité manifeste envers les politiques sociales du gouvernement Lesage.Sur la base de sa foi catholique, Angers s\u2019opposait au développement d\u2019un État-providence10.Les éléments religieux mis à part, son raisonnement ne serait pas renié par les néo-libéraux et libertariens d\u2019aujourd\u2019hui : Si nous en sommes rendus à ne plus voir de différence entre la charité et l\u2019impôt, entre ma disposition volontaire à donner pour aider mon prochain et l\u2019obligation de remettre mon revenu à l\u2019État pour qu\u2019il l\u2019utilise à des fins impersonnelles quand [sic] à chacun d\u2019entre nous, entre le don volontaire de soi du chrétien clerc ou laïque et le fonctionnaire plus ou moins grassement payé pour administrer un service d\u2019État, nous sommes mûrs pour l\u2019univers concentrationnaire, car nous n\u2019avons plus aucun sens de ce que c\u2019est que la personne et la liberté.Car cela est assez clair pour quiconque sait réfléchir un peu en profondeur : c\u2019est bien sûr la gratuité de soi qui conduit aux plus hauts sommets de la liberté, alors que la gratuité d\u2019État engendre au contraire l\u2019ingérence, la tyrannie, l\u2019obligation de se soumettre à des normes uniformes, la mécanisation des rouages et des institutions, et finalement l\u2019irresponsabilité dans la personne11.Il s\u2019opposait ainsi à l\u2019assurance-hospitalisation, dont il réprouvait l\u2019étatisation totale12 et qu\u2019il comparait au régime soviétique13.« La santé, écrivait-il, est avant tout un bien personnel dont la responsabilité relève des intéressés et de leur activité, en vue précisément de sauvegarder leur autonomie et leurs libertés.» Dans l\u2019esprit d\u2019Angers, l\u2019État ne devait intervenir que lorsqu\u2019il n\u2019était pas possible de faire autrement.Dans les autres cas, il fallait s\u2019en remettre « aux responsabilités individuelles et familiales ».Dans le cas contraire, pour- suivait-il, on « oriente la mentalité populaire vers une conception socialiste de la société14 ».L\u2019intervention de l\u2019État devrait donc se limiter à l\u2019aide aux indigents.L\u2019opposition au rapport Parent et à la création d\u2019un ministère de l\u2019Éducation s\u2019est révélée encore plus virulente.Dans son Manifeste, L\u2019Action nationale, opposée à la laïcité et à la neutralité de l\u2019État, lui reprochait de réduire les prérogatives de l\u2019Église, confondues avec « nos traditions nationales ».Les institutions scolaires prévues par la réforme seraient « plus dangereuses pour notre survie, que les efforts centralisateurs des gouvernements d\u2019Ottawa ».On y voyait « l\u2019équivalent d\u2019une perversion de l\u2019esprit même de notre civilisa- 10 François-Albert Angers, « Changement de vie », L\u2019Action nationale, vol.L, no 1, septembre 1960, p.67-68.11 François-Albert Angers, « Scandales de laïcité », L\u2019Action nationale, vol.L, no 9, mai 1961, p.907-908.12 François-Albert Angers, « Encore faut-il savoir où est le bien commun », L\u2019Action nationale, vol.L, no 4, décembre 1960, p.365.13 François-Albert Angers, « Législateurs inconscients ou irresponsables ?», L\u2019Action nationale, vol.LII, no 2, octobre 1962, p.162.14 Ibid., p.366. 95 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 tion dans ce qu\u2019elle a de plus profondément original15 ».Au cours des six années du gouvernement Lesage, aucune attaque de L\u2019Action nationale n\u2019aura été plus vive.Le numéro de septembre 1963 était entièrement consacré à une critique impitoyable du rapport Parent et des projets du ministre Gérin-Lajoie.Pendant toute la période, aucun article favorable à cette réforme n\u2019a été publié dans les pages de la revue.Nationalisme et catholicisme s\u2019y confondaient comme des frères jumeaux, tant chez Angers que chez les collaborateurs réguliers ou occasionnels de L\u2019Action nationale.L\u2019État et l\u2019économie L\u2019autre courant qui traversait le monde occidental de l\u2019après-guerre était le keynésianisme.Dans ce cas-ci, François-Albert Angers, qui, je le rappelle, était aussi économiste, émettait un jugement plus nuancé sur l\u2019œuvre du gouvernement Lesage, tout en faisant part de sa méfiance envers l\u2019État.Très caractéristique du libéralisme classique, cette méfiance a amené le directeur de L\u2019Action nationale à exprimer de fortes réticences au sujet de l\u2019éventuelle nationalisation de l\u2019hydro-électricité, au moment où le ministre René Lévesque entreprenait des démarches pour l\u2019achat de la Shawinigan Water and Power16.Bien que favorable à ce qu\u2019on mette fin au contrôle exercé par les Anglo-Saxons sur ce secteur stratégique de l\u2019économie québécoise, Angers demeurait un partisan de l\u2019entreprise privée, jugée plus efficace.La revue a d\u2019ailleurs publié plusieurs articles faisant également l\u2019apologie de la propriété coopérative des services de distribution de l\u2019électricité.Qui plus est, l\u2019étatisation lui faisait craindre l\u2019amorce d\u2019une dynamique qui s\u2019étendrait à d\u2019autres secteurs d\u2019activité, menant le Québec au socialisme et au totalitarisme17.Outre les arguments fondés sur sa vision libérale de l\u2019économie, il évoquait le risque politique de l\u2019étatisation d\u2019un point de vue nationaliste.Le danger, selon lui, résidait dans le fait que si la production et la distribution de l\u2019électricité passaient sous la coupe de l\u2019État : [\u2026] il suffira d\u2019un Adélard Godbout quelconque pour régler notre sort par simple correspondance entre Ottawa et Québec, comme cela s\u2019est déjà fait pour certains amendements à la constitution ou pour les ententes fiscales.[\u2026] L\u2019État est peut-être l\u2019un des nôtres, comme le prétendait dernièrement un ministre québécois.Mais c\u2019est celui des nôtres qui nous a, au cours de notre histoire, le plus souvent trompés, le plus souvent trahis18.15 François-Albert Angers, Patrick Allen, Dominique Beaudin, Jean Genest été Archélas Roy, « Manifeste de l\u2019Action Nationale », L\u2019Action nationale, vol.LIII, no 1, septembre 1963, p.1-3.16 François-Albert Angers, « La sempiternelle étatisation », L\u2019Action nationale, vol.L, no 2, octobre 1960, p.199- 203.17 François-Albert Angers, « Les principes seraient-ils plus idiots que les sentiments et les intérêts ?», L\u2019Action nationale, vol.LI, no 1, septembre 1961, p.86-90.18 François-Albert Angers, « Cela devait arriver ! », L\u2019Action nationale, vol.LI, no 5, janvier 1962, p.437.Angers affirme avoir toujours souscrit « à l\u2019esprit et à la lettre » de la doctrine sociale de l\u2019Église.François- Albert Angers, « Temps perdu toujours ! », L\u2019Action nationale, vol.LIV, no 5, janvier 1965, p.494. 96 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 Encore une fois, c\u2019est la propriété coopérative qui éviterait un tel risque pour l\u2019autonomie du Québec, puisque « notre situation exige que nos forces soient en même temps assez organisées pour être efficaces ; et assez diffuses pour être insaisissables19 ».Par ailleurs, il notait un paradoxe intéressant : en permettant au Québec de prendre le contrôle d\u2019une ressource importante, l\u2019étatisation aurait en revanche pour effet de grossir le capital anglo- saxon de plusieurs centaines de millions de dollars20.Il reste que plusieurs mesures du gouvernement Lesage en matière économique ont été soulignées de manière positive par L\u2019Action nationale.Depuis au moins le milieu des années 1930, la revue réclamait la création d\u2019un Conseil d\u2019orientation économique.À cet effet, la promesse du Parti libéral a été tenue et Angers s\u2019en est réjoui21.L\u2019annonce de la création de la Société générale de financement (SGF) destinée à soutenir le capital québécois, a reçu l\u2019appui sans équivoque du directeur de L\u2019Action nationale et d\u2019autres collaborateurs comme Vély Leroy et René Paré.Il en attendait « rien de moins que d\u2019ici un quart de siècle au plus, la libération économique du Québec22 ».La revue a également plaidé en faveur du développement de la sidérurgie québécoise, qui comptera parmi les réalisations de la Révolution tranquille.L\u2019évolution du débat constitutionnel et la critique du gouvernement Lesage L\u2019Action nationale, on l\u2019a vu plus haut, s\u2019était félicitée du virage autonomiste du Parti libéral.Elle a su, à chaque occasion, approuver les bons coups du premier ministre Lesage lorsqu\u2019il s\u2019est opposé à certaines initiatives fédérales, dont celles qui auraient permis à Ottawa de subventionner les universités ou de créer un réseau national (pancanadien) d\u2019électricité.De même, après l\u2019avoir un temps acceptée, le gouvernement a fini par rejeter la formule Fulton-Favreau d\u2019amendement à la Constitution, trop contraignante pour obtenir des amendements favorables au Québec.L\u2019action du gouvernement Lesage a permis l\u2019institutionnalisation d\u2019une Conférence des provinces, créé un Conseil des arts, un ministère des Affaires culturelles.Sur le plan économique, la fondation de la SGF s\u2019inscrivait également dans une démarche d\u2019autonomie.La revue considère que, du point de vue du nationalisme, ce gouvernement en a fait davantage en moins de deux ans « QUE PROBABLEMENT TOUS LES GOUVERNEMENTS PROVINCIAUX PRIS ENSEMBLE 19 Ibid., p.438.20 François-Albert Angers, « Où sont les vrais coopérateurs ?», L\u2019Action nationale, vol.LII, no 4, septembre 1962, p.311.21 François-Albert Angers, « Une gaffe ou une gifle ?», L\u2019Action nationale, vol.L, no 2, octobre 1960, p.188.22 François-Albert Angers, « La vraie histoire de nos banques d\u2019affaires », L\u2019Action nationale, vol.LII, no 1, septembre 1962, p.37. 97 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 DEPUIS LA CONFÉDÉRATION23 ».Il s\u2019agissait, écrivait Angers, d\u2019un « nationalisme positif » qui ne se satisfaisait pas du seul respect de l\u2019autonomie.Mais il en reconnaissait aussi les limites.Conscient que le processus de centralisation du gouvernement fédéral et le refus du Canada anglais de reconnaître le statut particulier du Québec jouaient un rôle central dans la diminution des pouvoirs des provinces, il n\u2019en excusait pas moins les libéraux de Lesage d\u2019y contribuer à leur manière.Les dépenses générées par le virage keynésien et providentialiste entraînaient d\u2019immenses besoins financiers qui ont acculé le gouvernement à accepter les intrusions du gouvernement fédéral par l\u2019entremise de programmes conjoints et de subventions dans des domaines relevant des provinces.Cette situation, aux dires du directeur de L\u2019Action nationale, démontrait l\u2019échec de l\u2019autonomisme du gouvernement Lesage et expliquait la montée du séparatisme24.Angers insistait d\u2019ailleurs sur ce qu\u2019il considérait comme une contradiction du nationalisme des libéraux : les réformes adoptées ou projetées avaient pour but d\u2019effectuer un rattrapage par rapport aux provinces anglophones, ce qui revenait, on l\u2019a vu plus haut, à vouloir les imiter et à faire ainsi disparaître les spécificités du Québec.C\u2019était particulièrement le cas pour la réforme de la santé, plus encore pour celle de l\u2019éducation, accusée de renier l\u2019un des ferments de l\u2019identité canadienne-française.À long terme, soutenait le directeur de la revue, ces réformes auraient pour effet de faire disparaître toute volonté d\u2019autonomie au Québec : Car le sens positif de l\u2019autonomie, c\u2019est la liberté d\u2019être soi-même, de se développer selon sa propre conception de la civilisation.Et si telle différence de conception n\u2019existe plus, les raisons mêmes de l\u2019autonomie disparaissent ; tout ce qu\u2019il faut, c\u2019est de la centralisation administrative par des gouvernements provinciaux et locaux qui peuvent alors être, qui doivent probablement être, dans une assez étroite dépendance du gouvernement central, seul gardien du bien commun25.C\u2019est pourquoi Angers n\u2019hésitait pas à affirmer que le gouvernement Lesage était « en passe de devenir ainsi LE GOUVERNEMENT LE PLUS NÉFASTE DE NOTRE HISTOIRE POUR LE NATIONALISME26 ».L\u2019adhésion de la revue à la thèse des « États associés » l\u2019éloigna davantage de Lesage, tout en la rapprochant du ministre René Lévesque.Dans le numéro de septembre 1964, le directeur écrivait en éditorial que « l\u2019Acte de 1867, tel qu\u2019écrit et consenti à l\u2019époque n\u2019existe plus ; et personne n\u2019en veut plus tel quel.Il nous faut donc envisager un langage nouveau et des solutions nouvelles pour des temps nou- 23 François-Albert Angers, « Victoire du nationalisme ?», L\u2019Action nationale, vol.LII, no 5, janvier 1963, p.424.Les majuscules sont de F.-A.Angers.24 François-Albert Angers, « Le séparatisme marque des points ! », L\u2019Action nationale, vol.LI, no 7, mars 1962, p.552.25 Ibid., p.425.26 Ibid.Les majuscules sont de F.-A.Angers. 98 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 veaux27 ! » Disant rejeter le séparatisme dans l\u2019immédiat, Angers estimait que la marche du Québec devait le conduire un jour à l\u2019indépendance.Ce jour pourrait être rapproché si le Canada anglais refusait de satisfaire les demandes du Québec à l\u2019horizon de l\u2019année 1967, celle du centenaire de la Confédération.D\u2019ailleurs, au cours des deux dernières années du gouvernement Lesage, la revue a multiplié le nombre d\u2019articles portant sur l\u2019indépendance28.* * * L\u2019écart a donc continué à se creuser entre l\u2019idéologie dominante de la revue et le gouvernement Lesage.Toujours marquée à droite sur le plan social, un peu moins sur les questions économiques, L\u2019Action nationale de l\u2019époque a évolué sur la question nationale en constatant l\u2019échec des Pères de la Révolution tranquille en matière constitutionnelle.C\u2019est ainsi qu\u2019après avoir exprimé ses craintes que la réélection des libéraux, en 1962, laissait « poindre à l\u2019horizon la possibilité que le radicalisme de gauche parvienne au pouvoir à Québec29 », François-Albert Angers exprimait sa grande satisfaction devant la défaite des troupes de Jean Lesage en 1966.Son bilan des six années de pouvoir des libéraux était foncièrement négatif.Il reprochait au gouvernement d\u2019avoir voulu agir trop rapidement par manque de confiance envers le peuple30.La création du ministère de l\u2019Éducation comptait parmi ces réformes radicales en rupture avec la « véritable pensée profonde de la nation31 ».En élisant l\u2019Union nationale, la population du Québec aurait confirmé « qu\u2019elle s\u2019est trompée en 196032 ».Sur le plan de l\u2019autonomie, le Québec n\u2019aurait rien gagné de substantiel : La conquête du droit de percevoir soi-même les deniers aux fins de les dépenser selon des standards prescrits par une loi fédérale ne fait pas du Québec un État autonome, mais une plus grande municipalité selon les vues des Pères de la Confédération les plus centralisateurs33.De 1959 à 1966, les positions de L\u2019Action nationale au sujet du Parti libéral ont connu de fortes variations.Jamais, au cours de son siècle d\u2019existence, la revue n\u2019aura été aussi séduite par l\u2019attitude autonomiste de ce parti.Mais cela ne l\u2019a pas empêchée d\u2019entretenir 27 François-Albert Angers, « Au sextant de l\u2019Action Nationale : des États associés », L\u2019Action nationale, vol.LIV, no 1, septembre 1964, p.11.28 Dans sa livraison d\u2019octobre 1965, L\u2019Action nationale contient un grand nombre de textes prônant l\u2019indépendance.29 François-Albert Angers, « Élections provinciales », L\u2019Action nationale, vol.LII, no 3, novembre 1962, p.277.30 François-Albert Angers, « La \u201csurprise\u201d des élections de 1966 », L\u2019Action nationale, vol.LVI, no 1, septembre 1966, p.5.31 Ibid., p.4.32 Ibid.33 Ibid.p.6. 99 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 le scepticisme nécessaire qui lui a permis de préserver son indépendance par rapport à ce gouvernement, et de voir clair dans la dynamique constitutionnelle.L\u2019évolution ultérieure du Parti libéral, après la défaite de 1966, a entraîné le départ de son aile nationaliste.Le parti est alors devenu résolument fédéraliste.Les dissidents libéraux ont fondé un nouveau parti dont l\u2019objectif ressemblait étrangement à celui des États associés auquel la revue avait adhéré dès 1964.Si L\u2019Action nationale, à l\u2019époque, ne se trouvait pas vraiment en phase avec l\u2019évolution du monde développé en matière de pensée économique et sociale, il faut en revanche lui accorder qu\u2019il en était autrement sur le plan des rapports Québec-Canada et que sa méfiance à l\u2019endroit du Parti libéral du Québec était fondée.q Le C | 0 | L'ACTION NATIONALE VOLUME LVH, Numére © Mai 1968 78 certs.KE \u2014 == \u2014 EEE \u2014\u2014 dl APPEL A DES HOMMES LIBRES CONSTITUTION ET ECONOMIE DU QUEBEC | GUERRE REVOLUTIONNAIRE L'AGE DE NOTRE NATION ÉCONOMIE FF INDÉPENDANCE | PROBLÈME CANADIEN DE SÉMANTIQUE UN STATUT SPÉCIFIQUE | André Bertrand ( Jean-Paul Eugène.© POUR VO5 ACHATS CONSULTEZ NOTRE REPERTOIRE D'AMNONCEURS CLASSIFIÉS = 101 100 1917-2017 L\u2019Action Le nationalisme de François-Albert Angers Charles Gagnon Département des sciences humaines, Université du Québec à Trois-Rivières L a Révolution tranquille se caractérise entre autres par les processus de sécularisation et d\u2019étatisation de la société québécoise, lesquels ébranlent profondément la réflexion des intellectuels droitistes et nationalistes.Dans cette période de mutation, la revue L\u2019Action nationale diffuse d\u2019abord un ensemble d\u2019idées qu\u2019il faut situer globalement du côté de la réaction.Le directeur, François- Albert Angers, opte d\u2019ailleurs pour des positions idéologiques traditionalistes.Pourtant, il est possible de se demander si, à la fin des années 1960 et durant les années 1970, il n\u2019accepte pas de faire contre mauvaise fortune bon cœur.En effet, les circonstances historiques exceptionnelles se multiplient et pointent toutes vers l\u2019idée que la nation québécoise se trouve à la croisée des chemins : centenaire de la Confédération et non-renouvellement de l\u2019AANB, visite du général de Gaulle, États généraux du Canada français, création du Parti québécois, élection de P.-E.Trudeau, bill 63 et manifestations pour les droits du français.La situation impose des choix : entre 1967-1968 et 1980, dans L\u2019Action nationale, Angers réagit par la rédaction de nombreux articles portant sur l\u2019avenir de la nation.Aussi, le nationalisme d\u2019Angers tel qu\u2019il s\u2019élabore durant cette période constitue l\u2019objet de recherche sur lequel porte cette étude.Il est en effet possible de se demander si les positions idéologiques que l\u2019intellectuel développe alors dans L\u2019Action nationale évoluent par rapport à ce qu\u2019elles étaient au cours des trois décennies précédentes \u2013 en d\u2019autres mots, si le traditionaliste refaçonne son nationalisme pendant une période dominée, sur le plan idéologique, par le progressisme et le pluralisme de la Révolution tranquille. 102 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 Bilan historiographique, hypothèse et sources À propos de la « pensée nationale » d\u2019Angers et de son parcours intellectuel, il est possible de trouver des informations dans des monographies comme La droite intellectuelle québécoise et la Révolution tranquille1 ou Penser la nation2, mais les auteurs n\u2019y consacrent que quelques passages aux idées d\u2019Angers, pour la période précédant l\u2019année 1967-1968.Si les travaux de Stéphane St-Pierre et de John Grube3 définissent plus précisément les positions d\u2019Angers, ils se cantonnent principalement, eux aussi, dans les périodes antérieures à 1967-1968.Il faut tout de même noter que Grube consacre deux chapitres aux positions d\u2019Angers sur le nationalisme et la langue française, mais ce n\u2019est que lorsqu\u2019il aborde la seconde question qu\u2019il multiplie les incursions dans les articles que l\u2019économiste a publiés dans L\u2019Action nationale durant la période qui retiendra notre attention.De son côté, Stéphane St-Pierre s\u2019intéresse aux relations essentielles que la pensée d\u2019Angers tisse entre nationalisme et religion catholique avant 1960.Il analyse comment ce dernier se positionne à l\u2019égard d\u2019une modernité qui, par le processus de sécularisation qui la caractérise, remet profondément en question une des composantes de son nationalisme, c\u2019est-à-dire sa nature confessionnelle.Plusieurs ouvrages rendent compte des diverses tensions ayant marqué les champs idéologique et intellectuel pendant la période étudiée4.Ainsi, les conceptions politiques associées au duplessisme, au traditionalisme, au néonationalisme d\u2019un Laurendeau et d\u2019un Fillion, à l\u2019antinationalisme citélibriste et au nationalisme québécois moderne y sont définies et leurs rapports, souvent complexes, y sont précisés.De plus, ces études reconstruisent l\u2019itinéraire intellectuel de plusieurs des figures de proue de l\u2019indépendantisme et rendent compte de leurs prises de position à l\u2019égard des processus de sécularisation et d\u2019étatisation.En ce qui a trait à Angers, il appartient à la lignée des penseurs traditionalistes et s\u2019inscrit, à ce titre, dans le courant des idées de Bourassa, de Groulx et de Minville, dont Pierre Trépanier dira qu\u2019il est le disciple le plus brillant.Avec la Révolution tranquille, le projet des traditionalistes, qui consiste à renouveler les valeurs du passé pour en assurer la continuité et, du même coup, assurer celle de la nation qu\u2019elles contribuent à définir, est profondément remis en question5.1 Xavier Gélinas, La droite intellectuelle québécoise et la Révolution tranquille, Lévis, PUL, 2007.486 p.2 Pascale Ryan, Penser la nation.La Ligue d\u2019action nationale, 1917-1960, Montréal, Leméac, 2006.324 p.3 John Grube, Bâtisseur de pays (Étude sur le nationalisme au Québec), Montréal, Éditions de l\u2019Action nationale, 1981, 256 p.; Stéphane St-Pierre, François-Albert Angers et la nation confessionnelle (1937-1960), Mémoire de M.A.(histoire), Université de Montréal, 2006, 181 p.4 Louis Balthazar, Nouveau bilan du nationalisme au Québec, Montréal, VLB éditeur, 2013, 317 p.; Robert Comeau, Charles-Philippe Courtois et Denis Monière, Histoire intellectuelle de l\u2019indépendantisme québécois, Tome I : 1834-1968, Montréal, VLB éditeur, 2010, 286 p.; Pierre Trépanier, « Notes pour une histoire intellectuelle des droites canadiennes-françaises à travers leurs principaux représentants (1770-1970) », Les Cahiers des Dix, 48 (1993), p.119-164.5 Pierre Trépanier, « Esdras Minville (1896-1975) et le traditionalisme canadien-français », Les Cahiers des Dix, 50 (1995), p.255-294. 103 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 Or, à cet égard, notre hypothèse de travail posera que, dans les articles de L\u2019Action nationale, le traditionaliste Angers modifie effectivement ses positions idéologiques en fonction des circonstances historiques \u2013 la première rupture survenant en 1967-1968.Il est donc possible de constater, dans ses prises de position publiques, des déplacements dans la hiérarchie des traits définissant la nation québécoise, mais aussi dans les moyens visant à assurer sa survie.Ainsi, parmi les nombreux combats qu\u2019il mène, il substitue à la primauté qu\u2019il accordait au catholicisme celle de la langue française ; à celle qu\u2019il accordait à la lutte pour l\u2019autonomie provinciale, celle pour l\u2019indépendance ; et, finalement, à l\u2019antiétatisme, le rôle accru de l\u2019État dans la défense des intérêts de la nation.Les articles de L\u2019Action nationale écrits par Angers en 1958-59 (la série « Patriotisme et Raison ») et entre 1968 et 1980 constituent les sources de notre étude.Comme l\u2019objectif premier consiste à reconstruire une trajectoire intellectuelle, la sélection des articles doit permettre l\u2019étude successive de plusieurs états de la pensée nationale d\u2019Angers.Ainsi, le choix des articles de 1958-1959 se justifie par l\u2019importance que leur ont accordée les historiens dans l\u2019étude des positions de l\u2019auteur et de la droite intellectuelle.Celui des articles allant de 1967-1968 à 1980 permet d\u2019englober la période de la fin des années 1960, où la langue française et le rôle de l\u2019État dans sa préservation deviennent progressivement des préoccupations centrales pour Angers, et la période des années 1970, où l\u2019intellectuel « en situation » adapte ses idées au contexte idéologique de la période et semble faire de la langue le trait essentiel de la nation.Le rôle joué par Angers à L\u2019Action nationale est majeur durant les années 1960 puisqu\u2019il prend la direction de la revue au moment où celle-ci connaît de grandes difficultés.Comme il réussit à redresser la situation, son influence sur la revue s\u2019étend d\u2019autant plus aux positions idéologiques.Il rédige ainsi de nombreux articles, souvent fort critiques à l\u2019égard des changements apportés par la Révolution tranquille.Il quitte la direction de L\u2019Action nationale à la fin de l\u2019année 1967, mais il y poursuit son engagement intellectuel en y multipliant les textes portant sur l\u2019Église, l\u2019éducation, le français, l\u2019économie, la politique et diverses questions d\u2019actualité.Autant par l\u2019abondance de sa production que par les thèmes traités et l\u2019évolution de sa pensée, Angers constitue donc un personnage incontournable pour saisir la vie des idées à L\u2019Action nationale entre 1967-1968 et 1980.Par ailleurs, puisqu\u2019il s\u2019agit d\u2019identifier les articulations d\u2019un itinéraire intellectuel pour rendre compte de l\u2019évolution du nationalisme d\u2019Angers, il est clair que l\u2019approche privilégiée est avant tout qualitative et cherche à cerner la teneur des propos de l\u2019auteur tout en les situant par rapport aux courants idéologiques de l\u2019époque.Pour y arriver, trois grandes orientations ont été retenues : l\u2019évolution des rapports entre les gouvernements fédéral et provincial ; les rôles de la société civile et de l\u2019État eu égard aux visées assimilatrices du Canada anglais ; et les positions défendues au sujet des droits du français. 104 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 Les rapports fédéraux-provinciaux : de l\u2019autonomisme à l\u2019indépendantisme En ce qui a trait au statut politique du Québec, l\u2019itinéraire intellectuel suivi par Angers trace le passage de l\u2019autonomisme à l\u2019indépendantisme, et ce, avec un souci de continuité marquée par une fidélité inaliénable à la nation.En effet, si, à partir de 1937 (date de publication de son premier article dans L\u2019Action nationale) et jusqu\u2019en 1967-1968, le nationalisme d\u2019Angers se fond à celui des traditionalistes dans ses options autonomiste et fédéraliste, il connaît par la suite un virage important puisqu\u2019il se redéfinira progressivement à la lumière de la lutte en faveur de l\u2019indépendance.La rétrospective qu\u2019Angers propose lui- même de cette évolution se traduit par plusieurs articles de L\u2019Action nationale dans lesquels il revient sur les positions qu\u2019il a prises au sujet du développement des rapports fédéraux- provinciaux depuis la Confédération.Ainsi, de la Confédération à la commission Rowell-Sirois (1937) et à la Deuxième Guerre mondiale (1939-1945), il lui est possible de retracer a posteriori la lente désillusion des traditionalistes à l\u2019égard du fédéralisme.Historiquement, Angers rattache d\u2019abord ses positions à celles l\u2019école nationaliste des Bourassa, Asselin, Groulx, Montpetit et Minville, qui étaient avant tout des partisans d\u2019un « vrai » fédéralisme canadien, à l\u2019intérieur duquel la nation canadienne-française aurait pu assurer son existence et son épanouissement.Angers souligne cependant d\u2019entrée de jeu que la succession de crises politiques (l\u2019Affaire Riel, la question des écoles catholiques et françaises, la Guerre des Boers, la loi navale, la conscription), qui constituent autant de manquements à l\u2019esprit et à la lettre du pacte confédératif, ébranle la confiance de ces intellectuels nationalistes au sujet de la constitution.Malgré tout, jusqu\u2019au milieu du XXe siècle, ces derniers considèrent qu\u2019elle offre aux Canadiens français un statut les libérant de leur situation de peuple conquis.En plus de la reconnaissance de l\u2019existence de la nation canadienne-française, il y a en effet attribution de pouvoirs exclusifs dans des domaines jugés essentiels à la survie de celle-ci6.La constitution de 1867 représente donc un gain sur le plan de la souveraineté politique après les reculs imposés par l\u2019Union de 1840.Dans cette optique, Angers revient sur l\u2019attitude de Bourassa et de Groulx à l\u2019égard du fédéralisme et de l\u2019indépendance en insistant sur l\u2019importance de tenir compte des circonstances de l\u2019époque.Pour eux, le fédéralisme issu de la Confédération est un système politique où les Canadiens français peuvent lutter pour leur autonomie, d\u2019où le choix qu\u2019ils font de l\u2019action pour la promotion de la nation canadienne-française dans ce cadre.Pour Bourassa, cette entente représente « le meilleur compromis » étant donné les conditions dans lesquelles se retrouve la nation à la suite des rébellions de 1837-1838.6 F.-A.ANGERS, « Patriotisme et raison V.Comment peut-on être traître à la nation canadienne-française ?», L\u2019Action nationale, vol.XLVIII, no 8 (avril 1959), p.350 ; F.-A.ANGERS, « L\u2019âge de notre nation », L\u2019Action nationale, vol.LVII, no 9 (mai 1968), p.759 ; F.-A.ANGERS, « Le Québec est acculé à l\u2019indépendance », L\u2019Action nationale, vol.LXIII, no 1 (septembre 1973), p.9-13 ; John GRUBE, Bâtisseur de pays (Étude sur le nationalisme au Québec), Montréal, Éditions de L\u2019Action nationale, 1981, p.140-145. 105 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 D\u2019ailleurs, Bourassa se fait le critique virulent des manquements au pacte confédératif.Par la suite, selon Angers, les enquêtes de L\u2019Action française, entre 1917 et 1929, constituent de véritables études de sciences sociales au sujet de la société canadienne-française.À travers ces enquêtes, l\u2019action intellectuelle de Groulx fonde une doctrine comportant deux axes principaux : catholicisme et langue française.Ces axes expliquent l\u2019importance accordée à la doctrine sociale de l\u2019Église, mais aussi la conception de la langue française comme véhicule de la culture et de l\u2019esprit français, associés tous deux à une civilisation hautement valorisée par les traditionalistes.Angers indique que c\u2019est à partir des années 1940 que le fédéralisme canadien devient « oppresseur » et qu\u2019Ottawa passe à l\u2019offensive en centralisant les pouvoirs, suivant en cela les recommandations de la commission Rowell-Sirois.En fait, selon Angers, à compter des années 1940-1945, le Québec se trouve progressivement acculé à l\u2019indépendance parce que le processus de centralisation lui subtilise des pouvoirs essentiels.Aussi, la lutte contre la centralisation fédérale devient un des objets primordiaux de la politique québécoise entre la seconde élection de Duplessis et le centenaire de la Confédération.Dans les textes de L\u2019Action nationale, Angers affirme que la création de l\u2019Union nationale et l\u2019ère duplessiste modifient la donne sur le plan politique en plaçant au pouvoir un parti pour lequel l\u2019avenir national n\u2019est pas un sujet tabou7.Dans les circonstances, Maurice Duplessis incarne, aux yeux d\u2019Angers, le politicien le plus proche d\u2019une « certaine grandeur » : l\u2019opposition entre centralisation et autonomisme lui permet d\u2019adopter une attitude traduisant volonté de résistance et fierté nationale.Cette opposition de Duplessis au fédéral se poursuit d\u2019ailleurs sans que, jamais, l\u2019appui de la population ne lui fasse défaut.Angers note qu\u2019en 1956, la Commission Tremblay révèle la persistance d\u2019un puissant sentiment populaire en faveur de l\u2019autonomie, si bien que Duplessis peut faire voter une loi sur l\u2019impôt provincial.L\u2019envahissement des domaines de juridiction provinciale se poursuit cependant à la fin des années 1950 et durant les années 1960 : en matière d\u2019éducation, de sécurité sociale et d\u2019affaires municipales8.Au nom de la prudence politique, Angers prétend qu\u2019il faut refuser les subventions fédérales afin de préserver l\u2019autonomie provinciale et assurer l\u2019avenir de 7 F.-A.ANGERS, « Il \u2013 L\u2019avenir du Québec », L\u2019Action nationale, vol.LXVIII, no 2 (octobre 1978), p.135-136 ; F.-A.ANGERS, « Essai de synthèse.Patriotisme et raison VI », L\u2019Action nationale, vol.XLVIII, nos 9-10 (mai 1959), p.412 ; F.-A.ANGERS, « Si nous avions de vrais gouvernements », L\u2019Action nationale, vol.LXIII, no 2 (octobre 1973), p.102.8 F.-A.ANGERS, « L\u2019exigence impérieuse de l\u2019heure actuelle », L\u2019Action nationale, vol.LX, no 10 (juin 1971), p.784 ; F.-A.ANGERS, « Si nous avions de vrais gouvernements », Op.cit., p.102 ; F.-A.ANGERS, « I \u2013 La montée historique vers un Québec maître de sa destinée », L\u2019Action nationale, vol.LXVIII, no 1 (septembre 1978), p.778-784. 106 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 la nation9.Il en va de la liberté politique acquise de haute lutte et inscrite dans la constitution de 1867.Il est clair qu\u2019accepter les « octrois », en matière d\u2019éducation universitaire par exemple, risque d\u2019entraîner un recul de la liberté politique et, à long terme, d\u2019avoir des conséquences néfastes en restreignant les pouvoirs provinciaux en matière de culture cana- dienne-française.Angers s\u2019attaque également aux intrusions du gouvernement fédéral que sont les allocations familiales, les pensions de vieillesse, l\u2019assurance-chômage et la radiodiffusion éducative.Il précise qu\u2019on ne peut juger à court terme de l\u2019influence qu\u2019exercent les nouvelles mesures sur le mode de vie et la culture puisque la transformation des mentalités et des habitudes est un long processus, d\u2019où l\u2019importance de la prudence politique.Cependant, il déplore déjà les effets qu\u2019il dit constater sur la façon de concevoir le travail et les responsabilités familiales.Le fédéral procède sans tenir compte des doléances de Québec sur plusieurs questions.Pour Angers, il s\u2019agit d\u2019attaques aux libertés constitutionnelles équivalant à des coups d\u2019État.De plus, avec la Révolution tranquille, les esprits se tournent de plus en plus vers le gouvernement-providence engendré par la théorie économique keynésienne, ce qui conditionne l\u2019assimilation des Canadiens français à un modèle politique et social correspondant à l\u2019esprit anglo-saxon.Si Jean Lesage manifeste, au moins dans le discours, une « politique de grandeur », et si les libéraux proposent un programme nationaliste, les gains réels sont négligeables, selon Angers.Le « puppet government » de Bourassa incarnerait un nouveau parti des Anglais et ne ferait qu\u2019aggraver la situation.De plus, avec l\u2019arrivée de Trudeau au pouvoir, les conditions politiques doivent inspirer la « volonté » de parvenir à l\u2019indépendance10.En effet, dès la conférence fédérale-provinciale de 1968, Angers stigmatise la stratégie déployée par P.-E.Trudeau puisqu\u2019il constate que ce dernier, au lieu d\u2019aborder les questions constitutionnelles dans un rapport Québec \u2013 Canada anglais, brouille les pistes en discutant de l\u2019enchâssement de la Charte.En fait, il gagne du temps : en tant que chef du Parti libéral, il négociera avec un Québec considéré comme une province parmi les autres et maintiendra la politique centralisatrice du gouvernement fédéral.Angers ne voit que deux conséquences possibles à l\u2019élection de Trudeau à la tête du Parti libéral : l\u2019assimilation inéluctable des Canadiens français ou la rupture du Canada.Il considère donc que la lutte autonomiste est devenue illusoire et que la collaboration du provincial avec le fédéral constitue une source de trahison.À la suite de cette analyse, seule l\u2019indépendance politique peut assurer la survie et de développement de la nation québécoise.9 F.-A.ANGERS, « Patriotisme et raison IV.Où est le byzantinisme ?», L\u2019Action nationale, vol.XLVIII, no 7 (mars 1959) : 277-280 ; François-Albert ANGERS, « Une semaine de commentaires à Radio-Canada », L\u2019Action nationale, vol.LVII, no 8 (avril 1968), p.666.10 F.-A.ANGERS, « Le Québec est acculé à l\u2019indépendance », L\u2019Action nationale, vol.LXIII, no 1 (septembre 1973), p.17 ; F.-A.ANGERS, « Réflexions sur la dernière conférence fédérale-provinciale », L\u2019Action nationale, vol.LVII, no 8 (avril 1968), p.623-628 ; François-Albert ANGERS, « Une semaine de commentaires à Radio-Canada », op.cit., p.663-664. 107 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 Or, sur le chemin de l\u2019indépendance, l\u2019obstacle majeur souvent identifié durant les années 1970 est le problème économique.Il s\u2019agit de l\u2019idée que le Québec forme une société prospère précisément grâce à son adhésion à la Confédération11.Par conséquent, la séparation du Québec serait négative sur le plan économique parce qu\u2019elle briserait les interrelations économiques nécessaires à la prospérité.Angers critique alors l\u2019importance que l\u2019on accorde à l\u2019idée que le marché intérieur doit être vaste pour le bon fonctionnement de l\u2019économie.Cette idée appartient à la « théorie des relations économiques internationales libres », qui condamne séparation politique et protectionnisme.Angers oppose deux faits à cette théorie : la plupart des pays élèvent des barrières tarifaires et les États-Unis connaissent le succès économique.De même, indépendance politique des États et interrelations économiques ne s\u2019opposent pas, comme le montre du reste la prospérité économique de petits pays, en particulier en Europe.Angers émet l\u2019hypothèse que le « cadre confédératif » limite les possibilités de développement économique du Québec.La politique économique canadienne favorise nettement l\u2019Ontario et l\u2019Ouest canadien au détriment des intérêts du Québec puisque ce dernier ne maîtrise aucun des « leviers de commande » en cette matière.Selon Angers, hors de la Confédération, un Québec libre de ses choix pourrait mieux réussir dans ce domaine, par exemple en ayant le pouvoir de mettre en place les mesures nécessaires pour tirer profit de l\u2019immigration algérienne dans une période de baisse démographique12 ; ou encore, en développant des structures économiques régionales.En fait, il affirme que la situation économique du Québec dans le Canada l\u2019accule à l\u2019indépendance.Aussi, ne pas effectuer le choix politique de se gouverner soi-même en plaçant le maintien et l\u2019épanouissement de la culture au cœur des enjeux constituerait une « pure honte ».Donc, sur le plan du statut politique du Québec, l\u2019évolution de la pensée nationale d\u2019Angers connaît un déplacement majeur.De fédéraliste et autonomiste qu\u2019il était, il devient, au tournant des années 1970, un intellectuel engagé pour la cause de l\u2019indépendance13.Animé par un sentiment d\u2019urgence à l\u2019égard de l\u2019avenir national, il affirme ainsi que les élections provinciales d\u2019octobre 1973 peuvent sceller le destin des Québécois parce que plusieurs facteurs jouent contre eux.Une seule solution se dessine alors pour Angers : donner des outils politiques à cette nation pour lui assurer la maîtrise de son destin.11 F.-A.ANGERS, « La thèse fédéraliste », L\u2019Action nationale, vol.LXIII, no 3 (novembre 1973), p.188-216 ; F.-A.ANGERS, « Les démentis de l\u2019expérience vécue à la thèse fédéraliste », L\u2019Action nationale, vol.LXIII, no 4 (décembre 1973), p.268-277 ; F.-A.ANGERS, « Le fédéralisme canadien (IV) », L\u2019Action nationale, vol.LXIII, no 7 (mars 1974), p.523-538.12 F.-A.ANGERS, « Si nous avions de vrais gouvernements », loc.cit., p.110 ; F.-A.ANGERS, «I \u2013 La montée historique vers un Québec maître de sa destinée», loc.cit., p.34-35.13 F.-A.ANGERS, « Une élection où se joue la vie d\u2019un peuple », L\u2019Action nationale, vol.LXIII, no 2 (octobre 1973), p.92-94 ; F.-A.ANGERS, « Il \u2013 L\u2019avenir du Québec », Op.cit., p.145-146. 108 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 Contrer les visées assimilatrices : de la société civile à l\u2019État Depuis 1840, aucun gouvernement n\u2019aurait eu le souci réel de l\u2019avenir du Canada français.Seules des institutions comme l\u2019Église catholique, la SSJB, Le Devoir, la Ligue d\u2019action nationale et le Mouvement Québec français, bien souvent en butte à la classe politique, entretiennent ce souci.Si cela peut se comprendre durant le siècle ayant suivi la Conquête, cela semble injustifiable depuis 1867 puisqu\u2019il y a un gouvernement québécois, doté de pouvoirs souverains, au moins dans certains domaines.Aussi, selon Angers, au lieu de mettre en accusation la supposée mainmise du clergé sur la province, il faudrait dénoncer les carences des gouvernements14.En fait, avant les années 1970, Angers partage bien des réticences des traditionalistes au sujet des interventions de l\u2019État.Chez l\u2019intellectuel disciple de Minville, seule la sphère économique échappe partiellement à cet antiétatisme.En conséquence, avant 1967-1968, Angers réserve une fonction essentielle aux institutions de la société civile dans la prise en charge de l\u2019avenir national et exprime un scepticisme certain à l\u2019égard des gouvernements.Ainsi, dans sa conception d\u2019une nation confessionnelle, l\u2019Église, par les structures institutionnelles qu\u2019elle a mises en place, assure le maintien et la promotion des valeurs constitutives de l\u2019identité du peuple canadien-français.Angers souligne qu\u2019il ne faut pas avoir honte d\u2019un « nationalisme fondé sur l\u2019idée que la religion domine la politique » et d\u2019une lutte visant à « sauvegarder nos libertés politiques pour pouvoir conserver intactes les institutions sociales inspirées par notre philosophie de vie15 ».Le catholicisme et la nation canadienne-française sont insécables dans son esprit : le premier est une composante essentielle de la seconde.Dans son témoignage au sujet de Groulx, Angers souligne non seulement que le Canada français doit beaucoup à « son » Église, mais que son avenir deviendrait problématique « sans sa fidélité aux valeurs catholiques qui l\u2019ont fait ».Il s\u2019agit d\u2019une véritable « condition d\u2019existence » de la nation, selon l\u2019expression de Groulx16.Au cœur des années 1960 et de la Révolution tranquille, Angers défend encore vigoureusement les positions traditionalistes de l\u2019Église universelle.Il en va par exemple ainsi lorsqu\u2019il défend en 1968 l\u2019idée que l\u2019encyclique Humanae vitae, qui expose un point de vue conservateur sur le mariage et la régulation des naissances, « exprime la Vérité17 ».Cependant, il faut noter qu\u2019Angers insiste de moins en moins sur le rôle que l\u2019Église doit remplir dans l\u2019éducation de la jeunesse, les services sociaux et, donc, dans la défense des 14 F.-A.ANGERS, « Si nous avions de vrais gouvernements », Op.cit., p.101.15 F.-A.ANGERS, « Essai de synthèse.Patriotisme et raison VI », L\u2019Action nationale, vol.XLVIII, nos 9-10 (mai 1959), p.413 ; François-Albert ANGERS, « Un témoignage », L\u2019Action nationale, vol.LVII, no 10 (juin 1968), p.836.16 Xavier GÉLINAS, op.cit., p.30.17 F.-A.ANGERS, « L\u2019encyclique Humanae vitae », L\u2019Action nationale, vol.LVIII, no 1 (septembre 1968), p.40. 109 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 intérêts de la nation.Par exemple, dans une série d\u2019articles intitulée « Où va l\u2019Église18 ?», Angers aborde la question du rôle de cette institution dans l\u2019avenir à travers des problématiques universelles, et ce, même si les ouvrages qui servent de points de départ de ses réflexions ont été écrits par des auteurs canadiens-français.Dans les articles où il est question de l\u2019Église, la religion catholique n\u2019est pas associée au nationalisme, sauf pour deux lignes : « L\u2019Action nationale reste pour sa part fidèle à l\u2019esprit de son fondateur, l\u2019abbé Lionel Groulx, selon qui notre avenir national est lié à l\u2019intégrité de notre foi catholique19.» De plus, Angers n\u2019esquisse aucune intersection essentielle entre l\u2019universalisme catholique et le particularisme du nationalisme québécois ni ne développe d\u2019argumentaire à propos de ce dernier.Les problématiques religieuses sont traitées dans une perspective plus large et concernent la situation et les positions de l\u2019Église dans le monde.Il s\u2019agit là d\u2019un glissement notable : de la nation confessionnelle et du rôle crucial de l\u2019Église canadienne-française au silence relatif des années 1970 en passant par cette période de décentrement des préoccupations religieuses eu égard au nationalisme.En effet, durant les années 1970, Angers ne s\u2019attarde plus aux rapports consubstantiels du catholicisme et de la nation, sauf en une occasion.Il commente alors un texte de Marcel Mermoz en ayant pour objectif de nourrir la réflexion sur « notre avenir comme peuple capable de résister à des forces assimilatrices qu\u2019il récuse parce qu\u2019il veut rester lui-même20 ».Clairement, il s\u2019agit de se pencher sur le facteur religieux dans la survivance de la nation, et ce, à travers l\u2019aventure polonaise.Il se demande si cette survivance peut se contenter « d\u2019être française à la mode laïque de France ».Pour Angers, sur cette question, il n\u2019est pas possible de faire l\u2019économie de la pensée groulxiste puisque celle-ci se nourrit d\u2019une grande connaissance du passé et de la préoccupation constante de l\u2019avenir national.Il considère que les décisions prises par l\u2019État durant la Révolution tranquille constituent une forme de défi lancé à la « réalité profonde » de la nation québécoise puisque la religion catholique a clairement contribué au développement de modes de vie et de pensée qui définissent les Canadiens français.Il estime donc qu\u2019il est urgent de réfléchir aux « éléments qui forment un peuple [.] et lui permettent de rester lui-même et de conserver son vouloir-vivre collectif propre ».Il ajoute que l\u2019indépendance politique ne dispenserait pas de la nécessité de cette réflexion, car sans l\u2019attachement du peuple à des valeurs spécifiques, sa survivance n\u2019est pas assurée.L\u2019école constitue un autre des lieux de transmission de ces valeurs traditionnelles, à condition qu\u2019on n\u2019y enseigne pas le patriotisme de conquis ou de colonisés qu\u2019Angers critiquait 18 F.-A.ANGERS, « Où va l\u2019Église ?», L\u2019Action nationale, vol.LVIII, no 2 (octobre 1968), p.179-189 ; F.-A.ANGERS, « Où va l\u2019Église ?\u2013 Il », L\u2019Action nationale, vol.LVIII, no 3 (novembre 1968), p.275-283.19 F.-A.ANGERS, « Où va l\u2019Église ?- III », L\u2019Action nationale, vol.LVIII, no 4 (décembre 1968), P.360.20 F.-A.ANGERS, « Un document à méditer sur le plan national français ou québécois », L\u2019Action nationale, vol.LXIII, no 4 (décembre 1973), p.326-330. 110 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 à la fin des années cinquante dans ses articles intitulés « Patriotisme et raison » : « l\u2019école doit devenir [.] un foyer intense de renouveau français orienté selon le sens d\u2019une collectivité qui a des droits à maintenir et qui en fait un objet de patriotisme21.» Or, le contrôle de l\u2019école appartient-il à l\u2019État ou aux parents catholiques ?Il est clair pour Angers que ces derniers doivent avoir la main haute sur l\u2019école, du moins pour les enfants d\u2019âge primaire.Dans un débat au sujet des commissions scolaires, Angers affirme que leur rôle consiste à permettre l\u2019administration locale de l\u2019école par les parents22.Affirmer cette fonction, c\u2019est « s\u2019opposer à l\u2019État centralisateur ».Cette école serait l\u2019école traditionnelle, celle qu\u2019il considère comme étant « l\u2019école de tout le monde ».On le voit, sur ces questions de l\u2019Église et de l\u2019éducation primaire, et malgré le silence relatif qu\u2019il garde au sujet de la première, le peu de confiance d\u2019Angers à l\u2019égard de l\u2019étatisme s\u2019exprime encore ouvertement, quoique de plus en plus rarement après 1967-1968.D\u2019autres institutions de la société civile jouent un rôle clé dans la lutte pour les intérêts du Québec : la Ligue d\u2019action nationale, la Société Saint-Jean-Baptiste et le Mouvement Québec français23.Il s\u2019agit d\u2019organismes qui permettent, selon Angers, un engagement nationaliste se situant au-dessus des luttes de partis.Dans plusieurs articles de L\u2019Action nationale, il valorise les interventions des différents acteurs engagés dans ces organisations.Groulx serait le champion de « l\u2019action intellectuelle » d\u2019ordre politique en dehors des partis.Angers souligne l\u2019importance des enquêtes conduites par L\u2019Action française dans les années 1920.Il y voit une véritable recherche de fond sur la société canadienne-française.C\u2019est sur une étude précise de la réalité que se fondait l\u2019entreprise d\u2019éducation de Groulx.Ce dernier voyait dans l\u2019éducation le moyen de former une élite dont l\u2019action seule pourrait permettre la prise de conscience nationale nécessaire à une prise en main de son destin par le peuple.Par ailleurs, Angers illustre le rôle qu\u2019a joué la SSJB dans la défense des intérêts du peuple québécois à l\u2019occasion de la Conférence de Victoria en 1971.Il souligne, à gros traits, l\u2019idée que les gouvernements ne sont pas toujours les « gardiens du bien commun » et que, dans ce cas précis, Robert Bourassa était sur le point de céder le droit de choisir l\u2019école anglaise pour tous ceux qui le souhaitaient.En rappelant les événements, il cherche à mettre en évidence le caractère déterminant de la mobilisation et des actions des corps intermédiaires (spécialement, les syndicats et la SSJB) dans l\u2019échec du projet de charte de P.-E.Trudeau à la fin des années soixante.Il faut de plus remarquer que l\u2019organisation des 21 F.-A.ANGERS, « Essai de synthèse.Patriotisme et raison VI », lp.cit., p.408-415.22 F.-A.ANGERS, « La Commission scolaire doit-elle représenter l\u2019administration ou les parents ?», L\u2019Action nationale, vol.LX, no 5 (janvier 1971), p.359-363 ; F.-A.ANGERS, « Le problème du regroupement des commissions scolaires », L\u2019Action nationale, vol.LX, no 7 (mars 1971), p.554-555.23 F.-A.ANGERS, « Un témoignage », L\u2019Action nationale, vol.LVII, no 10 (juin 1968), p.840 ; F.-A.ANGERS, « La défense du peuple », L\u2019Action nationale, vol.LXI, nos 8-9 (avril 1972), p.708-724. 111 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 États généraux du Canada français se réalise grâce à la SSJB : l\u2019assemblée générale y déclare solennellement que la nation canadienne-française a le droit de disposer d\u2019elle-même et de choisir librement le régime politique sous lequel elle entend vivre24.Enfin, le Mouvement Québec français intervient entre autres publiquement à l\u2019occasion des débats portant sur la question linguistique.En 1974, le MQF critique vivement le bill 22, alors qu\u2019en 1977, il souligne le caractère historique de la loi 101 et sa valeur de fondation dans un processus de renaissance nationale25.Cependant, même si ces composantes de la société civile jouent un rôle déterminant dans la mobilisation pour la défense de la nation, Angers comprend bien, durant les années 1970, que le Québec doit se doter d\u2019instruments politiques s\u2019il veut pouvoir réagir à l\u2019offensive fédérale visant à le réduire au statut de province comme les autres.Par conséquent, Angers se tourne de plus en plus résolument vers l\u2019action politique et propose, dès 1971, la formation d\u2019un parti des nationalistes québécois à Ottawa, le Bloc québécois, de manière à mener la lutte pour les intérêts de la nation sur le territoire de « l\u2019ennemi26 ».Le rapport de domination du Canada anglais sur le Québec se serait reconstruit à partir des années 1940 avec la centralisation fédérale.Il faut donc combattre sur ce terrain afin d\u2019y faire reconnaître le droit à l\u2019autodétermination, retrouver les pouvoirs et, surtout, la responsabilité pour le gouvernement du Québec d\u2019assurer l\u2019épanouissement de la nation.Pour parvenir à la création d\u2019un parti canadien-français au fédéral, « l\u2019union sacrée » est nécessaire.Angers rappelle le souhait qu\u2019il formulait de cette union dans un « organisme national non partisan », en l\u2019occurrence la SSJB.Il milite maintenant pour que les nationalistes, au fédéral, se regroupent dans un nouveau parti : un Bloc québécois.Par ailleurs, sur le plan provincial, le Parti québécois renouerait avec les patriotes en représentant les intérêts de la nation québécoise et en réclamant son indépendance.Selon Angers, seul le Parti québécois remplit cette fonction, et il souhaite qu\u2019il n\u2019y ait pas d\u2019autre formation attachée à l\u2019idée d\u2019indépendance pour ne pas diviser la nation et faire le jeu des vieux partis27.Or, même si L\u2019Action nationale n\u2019a jamais appuyé un parti politique, l\u2019urgence de la situation fait qu\u2019Angers choisit d\u2019appuyer le Parti québécois et l\u2019idée de l\u2019indépendance dès 1973.Les élections de 1973 redonneraient d\u2019ailleurs à la nation un parti la représentant vraiment 24 F-A.ANGERS, « Déclaration préliminaire sur le droit d\u2019autodétermination Discours prononcé à l\u2019Assemblée générale, le 24 novembre 1967 », L\u2019Action nationale, vol.LVII, no 6 (février 1968), p.39-42.25 Mouvement Québec français, « À propos du bill 22 », L\u2019Action nationale, vol.LXIV, no 1 (septembre 1974), p.923-946 ; Mouvement Québec français, « La loi 101, sur le français, est adoptée : Un grand moment de notre histoire », L\u2019Action nationale, vol.LXVIII, no 2 (octobre 1977), p.97-101.26 F.-A.ANGERS, « Nécessité de la formation du Parti Canadien-Français dans la prochaine lutte fédérale », L\u2019Action nationale, vol.LXI, no 1 (septembre 1971), p.1-16 ; F.-A.ANGERS, « Il \u2013 L\u2019avenir du Québec », lp.cit., p.133-150.27 F.-A.ANGERS, « Il y a 136 ans aujourd\u2019hui », L\u2019Action nationale, vol.LXIII, no 6 (février 1974), p.487-496 ; F.-A.ANGERS, « Les élections d\u2019octobre 1973 », L\u2019Action nationale, vol.LXIII, no 5 (janvier 1974), p.376-401. 112 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 en plaçant le PQ dans le rôle d\u2019opposition officielle.Entre 1840 et 1973, il n\u2019y aurait eu, essentiellement, que les leaders essayant de défendre les droits de la nation dans la bonne entente en ne reculant jamais devant les compromis.Le PQ renouerait avec les Patriotes en représentant « les intérêts de la nation canadienne-française et en réclamant son indépendance comme nation québécoise ».Historiquement parlant, l\u2019élection du Parti québécois et de René Lévesque en 1976 rétablit donc une continuité avec Louis-Joseph Papineau puisque ce dernier était au pouvoir pour « défendre les intérêts nationaux des Canadiens français » dans une réalité politique où les Patriotes s\u2019opposaient au parti des marchands ou des Anglais.On le voit, malgré la méfiance toute traditionaliste qu\u2019il éprouvait à l\u2019égard de l\u2019État et les engagements qu\u2019il reconduit dans des organismes de la société civile durant les années 1970, Angers considère désormais comme indispensables la fondation et l\u2019élection de partis politiques nationalistes pour permettre l\u2019épanouissement du peuple québécois.Situation de la langue française et nécessaire intervention de l\u2019État À la fin des années 1950, dans la série d\u2019articles de L\u2019Action nationale intitulée « Patriotisme et raison28 », Angers dresse un constat pessimiste à propos du patriotisme canadien-fran- çais.Il souligne le manque d\u2019engagement de la population dans les organismes de la société civile associés à la lutte pour la reconnaissance de la nation, la dissociation des intellectuels comme le père Georges-Henri Lévesque avec les positions traditionalistes de Minville et Groulx, mais aussi l\u2019absence de fierté que traduit le peu de soin apporté à la maîtrise de la langue française.Il déplore particulièrement l\u2019engouement des francophones pour l\u2019anglais et l\u2019acceptation générale de l\u2019emploi de cette langue, entre autres dans l\u2019affichage.Par arrivisme, pense-t-il, bien des Canadiens français se plient devant cette condition réservée à leur langue.Il relève donc dans son analyse des signes qui pointent tous vers une aporie du nationalisme et qui délimitent l\u2019un des principaux champs de bataille où il évoluera de la fin des années 1960 jusqu\u2019au début des années 1980 : celui de la langue française.Dans l\u2019esprit du disciple de Minville, le combat pour le français vise aussi bien à assurer la survie de la nation que son affirmation et, éventuellement, la maîtrise du destin collectif.Deux orientations principales déterminent alors les prises de position et les actions d\u2019Angers : la reconnaissance des droits du français et l\u2019intégration des immigrants au Québec français.Dans les deux cas, il faut d\u2019ores et déjà noter que le traditionaliste \u2013 dont l\u2019antiétatisme, sauf en matière économique, se manifeste encore dans les années 1960 \u2013 confère un rôle accru à l\u2019État dans la promotion et la défense de la nation.28 F.-A.ANGERS, « Patriotisme et raison.Par où péchons-nous ?Excès de sentimentalité ou de réalisme ?», L\u2019Action nationale, vol.XLVIII, nos 3-4 (novembre 1958), p.98-108 ; F.-A.ANGERS, « Essai de synthèse.Patriotisme et raison VI », lp.cit., p.408-415 ; John GRUBE, « Monsieur Angers et la bataille de la langue », Op.cit., p.159-180. 113 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 Lorsqu\u2019il aborde la question des droits du français dans L\u2019Action nationale, Angers multiplie les recours à l\u2019histoire et intervient dans les débats politiques et constitutionnels portant sur la question linguistique au Canada et au Québec : entre autres, la commission Laurendeau-Dunton, les bills 63 et 22, et la loi 101.Ainsi, pour avoir un sens, l\u2019idée d\u2019un Québec français exigerait, selon lui, la mise en perspective historique des situations respectives du français et de l\u2019anglais au Québec29.Il note d\u2019abord que, depuis l\u2019Acte de Québec, très favorable aux Canadiens français, aucune loi, aucun article constitutionnel n\u2019a attribué des droits à la langue anglaise sur le territoire laurentien.En effet, malgré la volonté d\u2019imposition de l\u2019anglais en 1763 et la menace pesant sur l\u2019existence même de la nationalité française en Amérique du Nord, la conjoncture pousse alors les autorités anglaises à reconnaître officiellement le français.L\u2019Acte de Québec de 1774 marquerait ainsi, sur le plan constitutionnel, « le rétablissement des lois et de la langue françaises » au Québec.L\u2019Acte constitutionnel de 1791 renforcerait la situation de la langue française et l\u2019idée de deux nations ayant chacune son gouvernement propre.Avec 1840 et l\u2019Union, l\u2019anglais devient la langue officielle des documents parlementaires, mais il n\u2019y a aucune restriction au droit de s\u2019exprimer en français dans les débats.Angers note ensuite que, jusqu\u2019alors, aucun droit particulier n\u2019a été accordé à l\u2019anglais au Québec.En 1867, l\u2019article 133 garantit bien l\u2019égalité de traitement des deux langues.Cependant, selon Angers, ces droits réciproques sont restreints et ne constituent pas des droits acquis pour l\u2019anglais, comme certains le prétendront avec le projet du bill 63 : le bilinguisme au Québec se limiterait aux circonstances définies par cet article.Aussi, Angers demande au gouvernement du Québec de légiférer au sujet du statut de la langue française en tenant compte des droits constitutionnels, qui n\u2019auraient pas été modifiés par l\u2019Acte d\u2019Union et l\u2019AANB.De là, il déduit en effet que « proclamer le français seule langue officielle au Québec ne ferait que ratifier, à la façon française, des déclarations de principes dans le droit, la situation de droit coutumier qui a toujours existé au Canada ».Par conséquent, l\u2019intervention de l\u2019État constitue une nécessité dans le but de régir la langue comme un « bien national » à préserver pour assurer l\u2019avenir de ceux qu\u2019il identifie de plus en plus souvent, au cours des années 1970, par le vocable de « Québécois ».Avec les travaux de la commission Laurendeau-Dunton sur le bilinguisme et le biculturalisme, Angers perçoit un glissement vers des concessions qui montrent que la « résistance » du Canada français aux visées centralisatrices d\u2019Ottawa s\u2019amenuise grandement30.En fait, il considère que la recherche de solution entre les deux sociétés fait l\u2019objet d\u2019une transformation frauduleuse et constitue une reprise du projet assimilateur.Selon lui, le principal risque réside, pour le Québec, dans le fait d\u2019accepter de ne plus être souverain dans les 29 F.-A.ANGERS, « La langue française au Québec (1774-1974) », L\u2019Action nationale, vol.LXIII, nos 8-9 (avril 1974), p.618-628.30 F.-A.ANGERS, « Les langues officielles devant la Commission Laurendeau-Dunton », L\u2019Action nationale, vol.LVII, no 8 (avril 1968), p.678-696. 114 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 sphères de pouvoir qui sont les siennes au profit de droits linguistiques dans l\u2019ensemble du Canada.Il est clair, selon Angers, que P.-E.Trudeau cherchera par la suite à « ravaler le Québec au rang de province comme les autres, sans aucun droit de représenter le Canada français dans son entier et d\u2019en être le foyer national ».Il estime que cette diminution du rôle et de la place du Québec découlerait nécessairement de la reconnaissance des droits du français ailleurs au Canada.Or, le gouvernement fédéral ne peut à la fois centraliser les pouvoirs et se « porter garant » de l\u2019épanouissement de deux sociétés, dont l\u2019une avec des institutions typiquement françaises, dans un parlement composé pour la plus grande partie de députés anglophones.Bref, plusieurs des recommandations de la commission entraînent des compromis qui, à moyen et à long terme, remettent en question la capacité de l\u2019État québécois à défendre l\u2019un des traits primordiaux de l\u2019identité nationale.Dans le cadre des débats entourant l\u2019adoption du bill 63 en 1969, puis celle du bill 22 en 1974, Angers critique les décisions des gouvernements de Jean-Jacques Bertrand et de Robert Bourassa parce qu\u2019elles compromettent les droits du français et nuisent à la francisation des immigrants.Plusieurs de ses articles à ce sujet dans L\u2019Action nationale servent à montrer qu\u2019il s\u2019agit en fait de reculs qui favoriseront inéluctablement le bilinguisme et l\u2019anglicisation de la province31.Ainsi, Angers voit dans la crise de Saint-Léonard un moment important de la bataille pour l\u2019usage du français, dans la vie privée comme publique.Selon lui, la position de faiblesse des francophones sur les plans économique et démographique rend plus facile la promotion de l\u2019idée de libre choix en matière scolaire, ce qui signifierait éventuellement l\u2019angli- cisation de Montréal, puis la régionalisation et la « folklorisation » du français.Pourtant, à son avis, cette bataille pour la langue, engagée au début du XXe siècle avait porté ses fruits en imposant le français même aux anglophones.À Saint-Léonard, la commission scolaire intègre les nouveaux arrivants à la société québécoise en les francisant, ce qui crée des tensions et oblige le gouvernement à légiférer : le bill 63 provoque de vives réactions étant donné les concessions qu\u2019il comporte, entre autres la possibilité pour les anglophones d\u2019assimiler les immigrants.Selon Angers, le danger du bill réside dans le fait qu\u2019avant lui, aucune loi n\u2019avait donné à l\u2019anglais autant de privilèges au Québec.Il constitue une forme de caution légale du principe d\u2019un Québec bilingue et provoque rapidement une levée de boucliers de la société civile et un mouvement de contestation entraînant la chute, dès l\u2019année suivante, du gouvernement de l\u2019Union nationale.31 F.-A.ANGERS, « En quoi consiste le \u201cBill\u201d 63 ?», L\u2019Action nationale, vol.LIX, no 7 (mars 1970), p.659-665 ; F.-A.ANGERS, « La bataille de la langue \u2013 IV Une triste histoire : le débat de l\u2019assemblée nationale sur le bill 63 II », L\u2019Action nationale, vol.LIX, no 10 (juin 1970), p.941-962 ; F.-A.ANGERS, « La bataille de la langue \u2013 V.Le rôle de \u201cl\u2019opposition circonstancielle\u201d dans le débat sur le bill 63 », L\u2019Action nationale, vol.LX, no 1 (septembre 1970), p.53-63 ; F.-A.ANGERS, « L\u2019heure de la dernière chance pour la francophonie au Québec », L\u2019Action nationale, vol.LXII, no 1 (septembre 1972), p.17-21 ; Grube, op.cit., p.160-164 ; Mouvement Québec Français (par F.-A.ANGERS, président), « À propos du bill 22 », L\u2019Action nationale, vol.LXIV, no 1 (septembre 1974), p.923-946. 115 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 Dans ces circonstances, Angers participe, en tant que président de la SSJB, à la fondation du Front du Québec français (1969 \u2013 qui deviendra le Mouvement Québec français).Quelques députés se rangent du côté des contestataires et forment une « opposition circonstancielle » à l\u2019idée d\u2019un Québec possédant deux langues officielles.Même s\u2019ils combattent tous deux le projet, Angers critique l\u2019argumentaire de René Lévesque, qu\u2019il juge trop pragmatique et enclin au relativisme, puisqu\u2019il laisse entendre que les anglophones ont des droits acquis.Selon lui, comme le Québec n\u2019a jamais rien cédé sur cette question au point de vue juridique, cette attitude constituerait une erreur.Il s\u2019agit, pour Angers, du signe d\u2019« un refus de penser la langue à partir de principes.Les principes seuls donnent une stratégie de longue haleine dans l\u2019avenir ».En fait, il affirme que même la position de Lévesque est dangereuse pour les francophones parce qu\u2019elle pourrait contribuer à l\u2019anglicisation du Québec.Par ailleurs, son analyse des résultats du recensement de 1971 au sujet de la langue maternelle au Québec reconduit cette inquiétude.Pour juger avec rigueur de la situation de l\u2019anglais, il signale qu\u2019il faudrait des statistiques au sujet de la langue parlée.Il déplore le manque de courage du gouvernement québécois et même sa « complicité » avec la communauté anglophone puisque, par le bill 63, il favorise l\u2019assimilation des immigrants à celle-ci.Il termine en signalant l\u2019urgence d\u2019une prise en main de la situation par l\u2019État : « C\u2019est aujourd\u2019hui ou jamais qu\u2019il faut proclamer officiellement et efficacement la volonté du Québec de rester français, et prendre les moyens appropriés pour qu\u2019il puisse s\u2019épanouir, et non plus seulement végéter, en français.» Encore en 1974, à l\u2019occasion du 200e anniversaire de l\u2019Acte de Québec, Angers souligne le caractère choquant des exigences des Anglo-Canadiens et des immigrants en matière linguistique, lesquelles reposent sur de prétendus droits acquis n\u2019ayant aucun fondement selon lui.Le premier ministre n\u2019aurait d\u2019autre choix que celui d\u2019intervenir au nom de la nation.Enfin, en 1974, se dessine une autre menace pour l\u2019avenir national : le bill 22 du Parti libéral représenterait « une véritable révolution politique et culturelle dans notre histoire, un véritable coup d\u2019État de trahison de tout un passé de fidélité et de lutte pour la conservation et l\u2019épanouissement d\u2019un Québec français32 ».Selon la logique des visions du monde divergentes souvent déployée par Angers dans L\u2019Action nationale, il s\u2019agit d\u2019une loi à deux volets : à l\u2019esprit français, elle emprunte l\u2019idée d\u2019un principe, celui de la reconnaissance officielle de la langue française ; à l\u2019esprit anglais, une série d\u2019exceptions et de droits particuliers, qui donnent un « caractère » officiel à la langue anglaise.En affirmant la primauté du français, le bill 22 masque en fait de nombreux reculs au sujet du statut réel de cette langue puisque les anglophones peuvent exiger que soient respectées une série de dispositions particulières qui, selon Angers, entraînent un risque réel de « bilinguisation » du Québec.Adoptée en 1974, la loi 22 continua à faire l\u2019objet d\u2019une lutte pour le Mouvement Québec français et contribua à la défaite du Parti libéral lors des élections de 1976.32 Cité par Grube, op.cit., p.177-78 ; Voir également : Mouvement Québec Français (par F.-A.ANGERS, président), « À propos du bill 22 », L\u2019Action nationale, vol.LXIV, no 1 (septembre 1974), p.923-946. 116 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 Pour Angers, il fallait, après ces élections, penser une loi refusant tout compromis.La loi 101 y arrive en déclarant que le français est la seule langue officielle au Québec33.Dans son esprit, l\u2019intervention législative du gouvernement du Parti québécois constitue non seulement une affirmation du caractère français du Québec, mais aussi le point de départ d\u2019un processus politique par lequel il doit parvenir à l\u2019indépendance.La loi 101 place d\u2019abord la renaissance du Québec sous le seul signe de la langue : il s\u2019agit d\u2019un aboutissement historique.Mais, il s\u2019agit surtout du point de départ d\u2019une reconquête puisque le statut politique du Québec dans la Confédération n\u2019est pas modifié.Pour Angers, le gouvernement intervient avec courage au nom de la nation, et la loi 101 constitue un symbole de cette volonté, laquelle doit maintenant s\u2019appliquer au « reste de l\u2019activité sociale », « selon le particularisme culturel que signale notre particularisme linguistique ».De plus, au plan international, la loi 101 affirme l\u2019existence d\u2019une nation française en Amérique.Il y aurait donc là deux motifs nourrissant un sentiment de fierté qui contrecarre l\u2019habituelle « peur de l\u2019affirmation de soi » qu\u2019Angers associe aux Québécois.Il pense que ce sentiment gagnera de plus en plus de Québécois au fil du temps, de la même manière que cela est survenu à la suite de l\u2019intervention de De Gaulle en 1967.Le geste par lequel le Parti québécois affirme l\u2019importance vitale du français concrétise l\u2019idée que les Québécois forment une nation, et doit être considéré comme une étape vers l\u2019indépendance.Il faut conclure par l\u2019évidence que, pour Angers, la langue française n\u2019est pas qu\u2019un outil de communication.Comme chez Olivar Asselin et Jules Fournier, elle est le vecteur d\u2019une culture et d\u2019une représentation du monde : elle incarne l\u2019esprit français et impose donc une fidélité française.Dans ces circonstances, la lutte pour le français devient le premier combat pour l\u2019affirmation de l\u2019identité nationale.Devant l\u2019enjeu crucial de l\u2019avenir national, il faut constater que le traditionaliste, naturellement peu enclin à l\u2019étatisme avant les années 1970, multiplie les injonctions en faveur de l\u2019interventionnisme de l\u2019État.De même, le constat s\u2019impose d\u2019un net déplacement d\u2019ordres quantitatif et qualitatif, dans les débats qu\u2019Angers mène à L\u2019Action nationale, des questions concernant l\u2019Église et le catholicisme vers celles portant sur la situation linguistique.Conclusion La reconstruction de l\u2019itinéraire intellectuel d\u2019Angers montre clairement une évolution de son nationalisme après 1967-1968, laquelle peut sans doute être mise en parallèle avec les transformations politiques, sociales et culturelles que connaît la société québécoise durant la seconde moitié du XXe siècle.De plus, dans l\u2019histoire de L\u2019Action nationale, cette évolution d\u2019un de ses principaux collaborateurs de la revue contribue à la sortie progressive du 33 F.-A.ANGERS, « I \u2013 La montée historique vers un Québec maître de sa destinée », loc.cit., p.29-31 ; Mouvement Québec-Français, « La loi 101, sur le français, est adoptée Un grand moment de notre histoire », L\u2019Action nationale, vol.LXVIII, no 2 (octobre 1977), p.97-101. 117 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 statut d\u2019organe de la réaction qui était devenu le sien alors même que le Québec se trouvait au cœur de la Révolution tranquille.Tous les traditionalistes n\u2019ont pas su ou voulu effectuer un tel virage.Dans son ouvrage La droite intellectuelle québécoise et la Révolution tranquille, Xavier Gélinas recense nombre d\u2019intellectuels droitistes ayant plutôt choisi d\u2019enfermer leur discours dans une critique un peu passéiste de la modernité.S\u2019il semble vouloir en aller de même pour Angers jusqu\u2019en 1967-1968, un sentiment d\u2019urgence au sujet du sort réservé à sa nation le pousse à remettre en question ses prises de position les mieux assises.Alors qu\u2019il a longtemps mené la lutte pour l\u2019autonomie provinciale dans le cadre fédéral défini par la constitution de 1867, il appuiera ouvertement l\u2019idée de la création d\u2019un Bloc québécois, puis celles de l\u2019indépendance et d\u2019un appui officiel de L\u2019Action nationale au Parti québécois à compter de l\u2019élection de 1973 ; en toute logique, et sans délaisser son engagement dans la société civile, il critique beaucoup moins l\u2019interventionnisme de l\u2019État québécois, allant même jusqu\u2019à le réclamer dans certains domaines comme celui des droits du français.Il est possible de se demander si l\u2019attitude d\u2019Angers, même dans les métamorphoses à bien des égards remarquables des années 1970, ne tisse pas une continuité plus serrée qu\u2019il ne le semble avec le traditionalisme, en le développant selon des modalités nouvelles.En effet, nulle rupture avec le passé ne peut être relevée dans ses prises de position après 1967- 1968.Plutôt, une fidélité indéfectible à la nation qui, pour en défendre les intérêts, accepte encore une fois de remettre en question ce qui constitue bien souvent une ligne de partage dans l\u2019histoire des intellectuels nationalistes canadiens-français : celle de la primauté que l\u2019on doit accorder au catholicisme ou à la langue française dans la lutte pour l\u2019avenir national.À l\u2019opposé de l\u2019un de ses maîtres à penser, Henri Bourassa, François-Albert Angers choisit de prioriser la seconde, du moins sur la place publique.q 118 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 Bibliographie Ouvrages consultés BALTHAZAR, Louis.Nouveau bilan du nationalisme au Québec.Montréal, VLB éditeur, 2013, 317 p.BEAUCHEMIN, Jacques, Gilles BOURQUE et Jules DUCHASTEL.« L\u2019Église, la 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diennes-françaises à travers leurs principaux représentants (1770-1970) ».Les Cahiers des Dix, 48 (1993), p.119-164.TRÉPANIER, Pierre.« Esdras Minville (1896-1975) et le traditionalisme canadien- français ».Les Cahiers des Dix, 50 (1995), p.255-294. Va ; /, Z \u2014\u2014\u2014\u2014\u2014 Gestion Frang ois Beaudoin \u20147 Evaluation d entreprises \u2014 faisabilité \u2014 Transfert familial 7 Rachat par cadres 7 Ventes - Achats Fusions \u20147 Services conseils en financement \u2014 _ _____ CS \u2014 pe pe r ciplinaire Une équipe multiciis evvices requis offront tous les s chon vêussie.pour une transa 319-391 F-47920 L'ACTION NATIONA LE Volume LXI, Numéro 6-7 Avril-Mai 1972 cé 22 pe EE ya mil aL \u2018ee oo = -_ \u2014 bu PS am amma a VICTORIA fin du fédéralisme?F.-A.Angers Richard Ards Gaston Bernier Michel Brunet Laurent Laplante Claude Morin J.-Yvan Morin FOUR VOR ACHATE CONSULTEZ NOTRE RÉPERTOIRE | D'ANNÜNCEURS CLARSIFÉE \u2014= - 121 100 1917-2017 L\u2019Action Rapatriement de la constitution Rachel Chagnon Ph.D.Histoire ; professeure, Département des sciences juridiques, UQAM I l me fut relativement facile de trouver dans les pages de L\u2019Action nationale des articles concernant mon sujet premier d\u2019intérêt, la constitution canadienne.En fait, j\u2019ai trouvé, pour la période 1972-1982, plus d\u2019une douzaine d\u2019articles traitant des négociations constitutionnelles, dont un numéro complet consacré à ce thème en avril 1972.Ce numéro, dirigé par Jacques-Yvan Morin, trace d\u2019ailleurs un portrait détaillé de l\u2019échec des négociations entourant la charte de Victoria.Cette décennie est très riche en matière politique et constitutionnelle.Outre les négociations entourant le rapatriement de la constitution, elle marque l\u2019arrivée au pouvoir du Parti québécois en 1976, arrivée qui sera suivie par le référendum de 1980.L\u2019Action nationale est au cœur de cette effervescence.On voit défiler au long des pages une prise de parole de plus en plus souverainiste.Elle rejettera petit à petit l\u2019idée d\u2019un compromis possible entre le fédéralisme proposé par Pierre E.Trudeau et celui désiré par les nationalistes québécois modérés tels que Robert Bourassa.Dans les pages qui suivent, je veux rendre compte de l\u2019évolution de la position constitutionnelle des auteurs de L\u2019Action nationale et l\u2019émergence de l\u2019idée d\u2019une nation « consciente de sa propre existence ».La Charte de Victoria L\u2019entente de Victoria, vieux débats, nouvelle approche ?Avant même de présenter les négociations entourant la Charte de Victoria, rappelons que les discussions entourant le rapatriement de la constitution ne débutent pas en 1968. 122 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 Le débat lancinant sur les modalités d\u2019une entente sur le rapatriement de la constitution canadienne débute dès 1926 avec la conférence impériale de Westminster sur le statut des colonies britanniques.S\u2019ensuivra une série de conférences provinciales-fédérales qui aboutiront à des culs-de-sac.Ces échecs répétés sont, entre autres, le fruit de l\u2019incapacité des provinces et du fédéral à s\u2019entendre sur les modalités de modification de l\u2019éventuelle constitution canadienne.C\u2019est au final dans le document proposé lors des négociations de Victoria débutées en 1968 que l\u2019on retrouve l\u2019essentiel de ce qui sera la proposition constitutionnelle de 1982.Tout d\u2019abord, la Charte de Victoria prévoit une formule d\u2019amendement de la constitution qui ne requière pas l\u2019unanimité.Il s\u2019agit ici d\u2019une rupture avec la formule proposée dans le cadre de l\u2019accord Fulton-Favreau, accord rejeté par le gouvernement Lesage en 1966.La Charte contient aussi des articles portant sur les droits politiques et linguistiques, le mode de nomination des juges à la Cour suprême et sur ce qui est qualifié « d\u2019inégalités régionales ».Le projet négocié à Victoria ajoute donc de nouveaux éléments à la constitution de 1867.Il propose aussi d\u2019abroger certains articles désuets, principalement les mesures portant sur le pouvoir de désaveu du gouvernement fédéral.Ce projet représente en fait la proposition de modification constitutionnelle la plus complète et la plus élaborée négociée par les provinces et le gouvernement fédéral.Le projet qui sera soumis par la suite en 1975 par le gouvernement Trudeau sera beaucoup moins novateur.L\u2019Action nationale et la Charte de Victoria, une prise de position sans ambigüité En 1972, Robert Bourassa, après quelques tergiversations, choisit de refuser de signer la Charte.Cette dernière n\u2019offre pas, aux yeux du Québec, des garanties suffisantes quant à la protection de son autonomie.L\u2019échec des négociations va faire l\u2019objet d\u2019un numéro entier de L\u2019Action nationale en avril 1972.La présentation du numéro est signée par Jacques Yvan Morin.Les auteurs vont saluer la décision de Robert Bourassa de tourner le dos à l\u2019entente proposée par Pierre E.Trudeau.Pour mémoire, c\u2019est d\u2019ailleurs en réaction à cette rupture que Trudeau avait traité Bourassa de « mangeur de hotdogs »\u2026 Les textes rédigés dans ce numéro nous informent sur la vision du fédéralisme mise de l\u2019avant par les auteurs de L\u2019Action nationale.Cette vision sera par ailleurs appelée à évoluer suite à l\u2019élection de René Lévesque et au rapatriement de la constitution.Richard Arès, dans son texte « De Québec à Victoria ou les avatars du fédéralisme » met en opposition une vision québécoise et fédérale de la constitution.Il faut entendre ici que « fédéral » n\u2019a pas le sens de Canadien et qu\u2019il n\u2019est pas question ici de mettre en opposition les nations québécoise et canadienne.Dès 1972, le gouvernement fédéral ou « Ottawa » apparait dans 123 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 les différents textes comme une entité à part, évoluant selon une volonté qui lui est propre.Cette vision s\u2019affinera dans les textes portant sur le rapatriement.Pour Arès, il est clair que Québec, dans ses demandes, veut faire reconnaître politiquement et socialement l\u2019existence de deux nations fondatrices et le rôle particulier assuré par le Québec dans la protection de l\u2019une de ces deux nations.Bien que, selon lui, Bourassa réduira de beaucoup les attentes formulées par le gouvernement précédent de Johnson père, une constante demeure : le Canada est formé de deux peuples qui doivent être traités de façon égalitaire.Le fédéralisme doit être décentralisé et donner au Québec la latitude dont il a besoin afin de préserver sa spécificité culturelle.Enchaînant sur la proposition fédérale déposée à Victoria, Arès montre le décalage entre la position du Québec et l\u2019offre qui lui est faite.Il apparait aisément à la lecture du texte que le fédéralisme proposé par Pierre E.Trudeau ne répond pas aux attentes d\u2019Arès.C\u2019est un constat qui est partagé par certains historiens.Dès son élection à la tête du Parti libéral en 1968, Trudeau tire un bénéfice politique auprès du Canada anglais en adoptant une position réfractaire à un statut particulier pour le Québec (Kelly, 2001).Sa vision du fédéralisme place le gouvernement fédéral comme le défenseur ultime du bilinguisme et de ce fait, des communautés de langues anglaise et française.Pour Trudeau, c\u2019est Ottawa, et non Québec qui défendra la culture canadienne-française, et ce, sur l\u2019ensemble du territoire canadien.La position adoptée par Trudeau entrera donc en collision frontale avec celle au cœur de la démarche du Parti québécois.« Le fédéralisme de la nouvelle formule est uniquement un fédéralisme à dix, et non pas un fédéralisme à deux, c\u2019est-à-dire qu\u2019il ne reconnaît que les dix provinces, et non pas les deux nations » (Arès, vol.XII, no 2, 663) Dans le même numéro, Michel Brunet (« La révision constitutionnelle ; Un problème canadien ou québécois ?») réfère, quant à lui, à l\u2019émergence d\u2019un nationalisme canadien en porte-à-faux avec le projet national québécois.Commentant l\u2019échec des négociations de Victoria et ce qu\u2019il considère être « l\u2019acharnement » de Pierre E.Trudeau, Brunet écrit : « Depuis l\u2019accession de M.Trudeau au gouvernement fédéral, les débats constitutionnels n\u2019opposent plus le Québec au Canada anglais, mais le nationalisme québécois au nationalisme canadien-français » (p.685).Dans un texte publié en octobre 1972, Jean Genest écrit pour sa part que « [f ]ondamentale- ment les Anglo-Canadiens n\u2019ont jamais accepté de reconnaître que le Canada est un pays à deux nations qui pourraient collaborer » (p.87).Genest, référant à la nation canadienne- française « logée au Québec », se positionne pour un pacte fédéral respectueux du « bien commun » québécois.À ses yeux, l\u2019échec des négociations de Victoria montre le décalage entre le fédéralisme souhaité, qui permettrait au Québec de se construire comme nation, et celui envisagé par Ottawa. 124 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 En 1972, le pacte fédéral est toujours possible.Par contre, il doit se faire dans le respect de la spécificité du Québec.L\u2019idée de la nation est posée.Elle prendra des forces avec l\u2019arrivée du Parti québécois au pouvoir.De l\u2019élection du PQ en 1976 au rapatriement de 1981 ; espoir, déception et trahison La proposition de 1976, un retour en arrière ?En mars 1976, Pierre Eliott Trudeau envoie à Robert Bourassa, alors premier ministre du Québec, une lettre faisant part de l\u2019état des négociations constitutionnelles ainsi que d\u2019un nouveau projet de rapatriement (Tremblay, 1976).Il est à noter que les premiers ministres des autres provinces avaient déjà reçu une missive similaire dès avril 1975.Cette proposition reprend en partie le projet Victoria, mais avec, entre autres, une formule d\u2019amendement moins favorable au Québec et une protection linguistique du français limitée aux institutions fédérales.À L\u2019Action nationale, on réagit peu dans un premier temps à cette proposition.L\u2019arrivée du Parti québécois au pouvoir en novembre 1976 donne une nouvelle tournure au projet national.En effet, la possibilité d\u2019un pays rend les discussions constitutionnelles moins pertinentes.L\u2019association du Québec au Canada sera bientôt une chose du passé, il est temps pour la nation québécoise d\u2019assumer son destin.Deux textes parus en mars 1978 font foi de cette tendance.Dans « Le référendum et le chrétien » Hélène Pelletier-Baillargon constate qu\u2019on ne peut pas parler des différends entre le Québec et le Canada comme d\u2019une lutte entre deux frères momentanément ennemis puisque, somme toute, ils n\u2019ont jamais réellement été frères.Dans « Le défi canado-québécois », Jean-Charles Claveau se fait tout aussi clair.L\u2019élection du Parti québécois met fin à toute ambigüité.Les Québécois ne se retrouvent pas dans la confédération canadienne, il faut passer à autre chose.En mai 1978, Odina Boutet signe « L\u2019impossibilité d\u2019être canadien ».La discussion sur le rapatriement de la constitution canadienne est un « débat de sourds » auquel la société québécoise maintenant « consciente d\u2019elle-même » ne peut plus prendre part.Toutefois, le résultat du référendum de 1980 va obliger L\u2019Action nationale à replonger dans le débat constitutionnel.Dès le début de l\u2019année 1981, le projet Trudeau fera l\u2019objet d\u2019une analyse extensive dans ses pages.Richard Arès va d\u2019ailleurs y référer dans son éditorial paru en janvier 1981, « L\u2019impasse constitutionnelle ».Si Arès approuve l\u2019idée générale d\u2019un rapatriement de la constitution, il s\u2019oppose à l\u2019idée d\u2019un rapatriement fait sans le consentement des provinces et qui pourrait modifier leurs rapports avec le fédéral.À ce titre, les textes publiés dans le volume LXX de L\u2019Action nationale sont très critiques des propositions mises dans l\u2019avant dans le « projet Trudeau ». 125 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 Dans le même numéro, Henri Laberge (« Les objets de négociations fédérales-provin- ciales dans la révision constitutionnelle ») soulève, entre autres, ce qu\u2019il considère être « des accrocs très graves à la démocratie et à l\u2019esprit du fédéralisme » (p.384).Il en profite par contre aussi pour faire une synthèse d\u2019un projet constitutionnel « idéal » qui saurait répondre aux aspirations des provinces en général et surtout du Québec en particulier.Il propose par exemple l\u2019abolition du sénat (p.387), un partage des compétences qui donnerait la primauté juridique aux provinces (p.388) et un mode de nomination des juges de la Cour suprême qui écarterait complètement le fédéral au profit des provinces (p.392).Faisant davantage que la promotion d\u2019un projet qui respecterait le projet national québécois, Laberge plaide pour un Commonwealth des provinces où Ottawa n\u2019aurait qu\u2019un rôle de répartiteur et où les provinces agiraient avec un maximum d\u2019autonomie.Toujours dans l\u2019édition de janvier, Jean-Baptiste Giroux met le lectorat en garde contre les risques de mainmise du fédéral sur le développement économique du Québec.On note, dans les différentes prises de parole, une capacité à être bon joueur et, malgré une certaine amertume, une capacité à envisager un projet parvenant à réconcilier les attentes nationales du Québec avec une rénovation du constitutionnalisme canadien.À l\u2019image de René Levesque, les auteurs de L\u2019Action nationale semblent avoir accepté, à certaines conditions, de prendre le « beau risque » et rouvrent la porte à l\u2019idée d\u2019un Québec associé au Canada.« La \u201cconfédération\u201d, engloutie parmi les convulsions de reptiles » C\u2019est sous ce titre qu\u2019en janvier 1982, Jean-Baptiste Giroux commentera les conditions dans lesquelles va finalement se rapatrier la constitution canadienne.J.-B.Giroux ne sera pas tendre à l\u2019égard des « Neuf » qui s\u2019entendront avec le fédéral en choisissant d\u2019abandonner « le Québec dans son lit à l\u2019heure de l\u2019irrévocable décision » (p.540).À ses yeux, la décision de neuf provinces et du fédéral de signer un accord sans le Québec marque un divorce canadien.Dans le même numéro, André Gaulin, Robert Gaulin, Louis Laberge, Gilles Rhéaume et Norbert Rodrigue cosignent un éditorial au titre tout aussi évocateur : « Les Québécois dorment.L\u2019heure est grave.» Pour ces cosignataires, il ne fait aucun doute que le Québec doit refuser de signer cette constitution de la trahison.« Cette constitution, c\u2019est aujourd\u2019hui la Charte de notre isolement et de notre humiliation.Demain, ce serait celle de notre amoindrissement et de notre disparition en tant que peuple » (p.507).Le Canada a définitivement rejeté le caractère distinctif du Québec et a choisi d\u2019en faire « une province comme les autres ».Bien que l\u2019éditorial vise d\u2019abord et avant tout à enjoindre le gouvernement du Québec à refuser de signer le document, le sous-texte est on ne peut plus clair : l\u2019utopie d\u2019un fédéralisme renouvelable a vécu, il est temps de passer à autre chose. 126 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 Bien que moins virulentes, les interventions de René Blanchard en février et en mai-juin vont dans le même sens.En février, l\u2019éditorial qu\u2019il signe porte le titre : « Une situation enfin claire ».Il s\u2019exprime ainsi sur ce qui, spécifiquement, est devenu clair : « La théorie des deux nations est une invention de théoriciens et de politiciens québécois propre à les revaloriser parmi les leurs, mais que n\u2019a jamais partagée ni assumée aucun politicien anglophone sérieux » (p.605).Dans « La souveraineté québécoise, un nécessaire purgatoire », paru en mai-juin, il fait le bilan de l\u2019impasse irréductible entre le projet national québécois et le fédéralisme que la constitution de 1982 va mettre en place.Dans le même numéro, Pierre Vadeboncoeur signe en éditorial : « Négocier quoi ?Des funérailles ?» Le message du texte est en phase avec le titre, il n\u2019y a plus de négociation à faire, mais uniquement une page à tourner.En conclusion Si dans les années 1972 à 1975, les auteurs de L\u2019Action nationale envisagent encore un projet national pouvant se construire à l\u2019intérieur du Canada, l\u2019élection du Parti québécois viendra, en 1976, modifier la donne.Dès lors, le projet national s\u2019émancipe et échappe au cadre étroit hérité de la constitution de 1867.Ravivé par l\u2019échec référendaire, le projet d\u2019une nation québécoise dans le Canada s\u2019éteint avec le rapatriement de 1982.À L\u2019Action nationale, le coup de force d\u2019Ottawa marque la fin d\u2019un nationalisme québécois conciliable avec un renouveau de la constitution canadienne.Sur ce point, on peut souligner la lucidité des textes qui suivent la découverte de la « nuit des longs couteaux ».On ne s\u2019y fait pas d\u2019illusion, le rapatriement marque la fin de toute possibilité de rénover le fédéralisme canadien.Si la décennie 1972-1982 est marquée par l\u2019échec du projet souverainiste et l\u2019imposition d\u2019un carcan constitutionnel, elle voit aussi prendre forme un réel projet national.Ce projet sera mis en mots dans les textes de L\u2019Action nationale.Au final, on peut tracer un bilan positif de l\u2019action des auteurs de la revue tout au long de cette période tumultueuse de notre histoire politique.Ils ont donné une voix à un projet porteur d\u2019espoir pour toute une génération.Ils ont su faire un portrait juste des enjeux idéologiques au centre de la collision entre la vision de la nation québécoise portée par le Parti québécois et celle de la nation canadienne envisagée par Pierre E.Trudeau.C\u2019est une plongée dans notre histoire contemporaine à laquelle je me suis livrée avec beaucoup de plaisir.q 127 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 Numéros de L\u2019Action nationale consultés : Volume LXI, nos 8-9, avril-mai 1972 Volume LXII, no 2, octobre 1972 Volume LXVII, no 7, mars 1978 Volume LXVII, no 9, mai 1978 Volume LXVIII, no 3, novembre 1978 Volume LXX, no 5, janvier 1981 Volume LXX, no 7, mars 1981 Volume LXXI, no 5, janvier 1982 Volume LXXI, no 6, février 1982 Volume LXXI, nos 9-10, mai-juin 1982 Textes cités Stéphane Kelly, Les fins du Canada selon Macdonald, Laurier, Mackenzie King et Trudeau, Montréal, Boréal, 2001, 287 p.Tremblay, Guy ; « La nouvelle Charte constitutionnelle et les trois dimensions d\u2019un rapatriement » Les Cahiers de droit, vol.17, no 3, 1976, p.633-665. p-\u2014 7 \u2014 = \u2014\" \u2014 T\u2014 \"m2\" 22277\" \u2014 es #7 w - \u2014_\"\" v\u2014\u2014\u2014 a L'ACTION NATIONALE \u2018 LES CONQUÉRANTS \u2018 GERARD FILION.2100000001 +s BS Lionel! Groulx, ptre Vers favenir.07 André LAURENDEAU Nos Écoles ensotgnent-elles la ; haine de TAnglais?.104 Clément MARCHAND Eloge de-l'évidence eus ere 124 Charles Dovon Villads.eususe\u2026.181 ® Nos enquêtes D'UNE CULTURE CANADIENNE-FRANÇAISE | J.Cousinaau, 5J.Es point de vue social.135.Eugène L'Heureux Notre culture demain.140 Cuy FRÉGAULT Notre culture francaise.144- | L.-Paul Despogiers Réalités canadtennes-françaires JéT | | a Chronlqués Déné fa cité André LAURENDEAU Vos l'occomplissement de notre destin Fe ea a sas ass aan cu a a nana AR 1B1 Vie de l'esprit Lettres emiecler\u2026.+\"; LOG Le ibtiohèque di eforts\u2026 sans sua 8 169 Las livres, cirniannaa.LES En deux rats.dnd I FIA ANA 108 VoL.XVIII, No2 @ OCTOBRE 1941 ® MONTREAL 25¢ \u2014 1 129 100 1917-2017 L\u2019Action L\u2019enseignement de l\u2019histoire Félix Bouvier Historien et didacticien des sciences humaines au Département des sciences de l\u2019éducation de l\u2019Université du Québec à Trois-Rivières Le présent texte passe en revue les grandes lignes et les phases des prises de position de L\u2019Action nationale concernant l\u2019enseignement de l\u2019histoire depuis 1933, année où la revue prend la suite de L\u2019Action canadienne-française.Une recherche méthodique menée à même ses différents numéros depuis lors nous amène à un premier constat.Au long de la période, trois dossiers relatifs à ce thème sont parrainés par la revue ; un en 1941, un deuxième en 1950, puis un dernier, plus récent, en 2011, sur l\u2019enseignement de l\u2019histoire au niveau collégial.Pour le reste de la période, moins d\u2019une quinzaine d\u2019articles, avec d\u2019inquiétantes périodes de dormance, portent directement sur cette question névralgique des tenants et aboutissants de l\u2019enseignement de l\u2019histoire pour les quelques millions de francophones que nous sommes \u2013 essentiellement au Québec \u2013 en Amérique du Nord, dans la mer anglophone que l\u2019on sait.Voyons-en les grandes lignes évolutives.Le dossier d\u2019André Laurendeau en 1941 À l\u2019occasion d\u2019une sortie en Chambre en avril 1941, Hector Perrier, Secrétaire du Québec et, à ce titre, responsable de volets significatifs quant à l\u2019instruction publique de la province, dénonce, tout comme Arthur Maheux à la même période1, les manuels scolaires en usage en enseignement de l\u2019histoire au Québec qui cultiveraient systématiquement des préjugés, un antibritannisme honteux, etc.Pour y remédier, Perrier propose la création d\u2019un manuel d\u2019histoire unique au Canada, from coast to coast.Pour le meneur bon-enten- 1 Maheux, A.(1941).Ton histoire est une épopée, Québec, Cherrier et Dugal, 212 p. 130 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 tiste qu\u2019est Maheux \u2013 et détenteur de la chaire du Canada en histoire à l\u2019Université Laval \u2013, cela ne peut qu\u2019être une bonne idée.Le grand intellectuel nationaliste André Laurendeau, alors directeur de L\u2019Action nationale2, décide de prendre la plume pour y répondre.André Laurendeau flaire le danger et s\u2019oppose d\u2019emblée à ce qui peut mener à un grave empiètement à l\u2019autonomie provinciale en général par le biais de l\u2019enseignement de l\u2019histoire qui se fait au Québec en particulier.Pour ce faire, il analyse cinq manuels d\u2019histoire du Canada « en usage dans la grande majorité des institutions québécoises3 » avec, en toile de fond, une question pour répondre aux attaques pernicieuses de Perrier et Maheux.Pour y arriver, il met en relief une excellente sélection d\u2019événements de notre histoire depuis 1760 : Nous nous sommes posé la question suivante : quels épisodes de notre histoire pourraient donner lieu à une prédication anglophobe, hypocrite ou flagrante ?C\u2019est d\u2019abord à notre avis, le moment même de la conquête anglaise et des premières années qui l\u2019ont suivie, puis la rébellion de 1837-38 [\u2026], le jugement porté sur la Confédération canadienne, l\u2019épisode de Riel et le ministère Mercier, enfin la conscription de 19174.En partant des faits historiques qu\u2019il documente de façon judicieuse sur les horreurs britanniques auxquelles s\u2019adonnèrent les chefs Wolfe et Murray envers nos ancêtres et leurs possessions sur les rives du Saint-Laurent en 1759 et 1760, Laurendeau conclut son analyse des manuels scolaires ainsi : L\u2019exposé est donc partout rapide et, quand on songe à ce qu\u2019il aurait pu devenir dans un livre inspiré par la haine, assez sobre.Aucun antibritannisme là-dedans.Wolfe est partout traité comme un héros [\u2026].Leurs reproches les plus véhéments ne vont point contre l\u2019envahisseur, mais contre Bigot et sa clique, c\u2019est-à-dire contre des Français5.Pour ce qui est de Murray, Laurendeau met en évidence que les manuels scolaires \u2013 et l\u2019historiographie depuis \u2013 omettent dans une très large mesure les horreurs incendiaires auxquelles il s\u2019adonna en août 1760, aux environs de Sorel par exemple, pour plutôt mettre en lumière sa politique plus magnanime envers les Canadiens français \u2013 après 1760.Pour ce qui des Patriotes de 1837-38, les manuels scolaires les condamnent généralement, sans doute à cause de la mainmise du haut clergé sur le système d\u2019enseignement des années 1940.La Confédération de 1867 est vue brièvement par Laurendeau, mentionnant que le traitement qui en est fait ne mène en aucun cas à un quelconque séparatisme québécois.L\u2019affaire Riel et le rôle qu\u2019y joua Honoré Mercier sont pour leur part traités de façon 2 Laurendeau, A.(1941).« Nos écoles enseignent-elles la haine des Anglais ?\u2013 À propos des manuels d\u2019histoire du Canada », L\u2019Action nationale, vol.18, octobre, p.104.3 Ibid., p.109.4 Ibid., p.108.5 Ibid., p.112. 131 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 éloignée « de la vérité historique totale ! Il n\u2019y a pas de mauvaise foi bien entendu, pas de falsification, mais l\u2019événement est réduit, diminué, à des proportions électorales6 ».Quant à la conscription de 1917, ses conséquences sont si contemporaines (nous sommes en 1941) que Laurendeau comprend la réserve et la prudence des auteurs analysés.Pour Laurendeau, il est clair que les manuels scolaires n\u2019instillent en rien la haine contre les Anglais et leurs descendants.Simplement, il note qu\u2019il « n\u2019est pas nécessaire d\u2019abaisser l\u2019adversaire pour se grandir [\u2026] et l\u2019Anglo-canadien n\u2019est point un ennemi, mais un concitoyen contre qui nous devons souvent nous mettre en garde7 ».Tout Laurendeau est là politiquement8, et son amour profond de l\u2019histoire canadienne de la Nouvelle-France à enseigner aux adolescents émerge en conclusion de cet article.Le grand nationaliste revient à la charge le mois suivant contre la thèse développée par Arthur Maheux sur les bienfaits souvent anecdotiques et insignifiants « apportés au Canada français par le régime anglais9 ».Il note que Maheux est le porte-parole d\u2019une vieille théorie [bonne-ententiste] : Son livre ne lui nuira pas auprès des puissants.Au surplus, il renoue avec une tradition historique bien enracinée dans notre sol et bien solide, si elle n\u2019est pas brillante : par-delà M.Chapais, il donne la main à Joseph-François Perreault et à Michel Bibaud, contemporains de Garneau et [au] loyalisme extravagant10.Le dossier de 1950 Au milieu des années 1940, la question du manuel unique se pose à nouveau au Canada : « la Canada and Newfoundland Education Association met sur pied un comité d\u2019étude sur les manuels d\u2019histoire du Canada, comité présidé par M.l\u2019abbé Arthur Maheux11 ».Comme le comité, sans le dire trop clairement, semble bien proposer que ce manuel uniforme d\u2019histoire canadienne soit conçu, André Laurendeau mène une enquête auprès d\u2019historiens tant canadiens-français que canadiens-anglais pour savoir s\u2019il est souhaitable de voir apparaître un tel manuel.À noter ici encore qu\u2019il s\u2019agit là du dernier dossier piloté par L\u2019Action nationale sur l\u2019enseignement de l\u2019histoire à l\u2019élémentaire et au secondaire québécois ou même canadien\u2026 Il est amorcé par le chanoine Lionel Groulx à l\u2019occasion du banquet de l\u2019Institut d\u2019histoire de l\u2019Amérique française (IHAF), alors débutante.Ensuite, sont offerts des témoignages 6 Ibid., p.118.7 Ibid., p.121.8 Bouvier, F.(1993).André Laurendeau et la question nationale canadienne-française entre 1947 et 1968, mémoire de maîtrise, Université de Québec à Montréal, 107 p.9 Laurendeau, A.(1941).« À propos de \u201cTon histoire est une épopée\u201d, Un historien selon le cœur de Jean- Charles Harvey », L\u2019Action nationale, vol.18, novembre, p.191.10 Idem.11 Laurendeau, A.(1950).« Pour ou contre le manuel unique du Canada ?», L\u2019Action nationale, vol.35, mai, p.338. 132 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 d\u2019historiens anglais du Canada et du Québec, les professeurs E.R.Adair, A.L.Burt, A.R.M.Lower, M.L.Morton, Gordon O.Rothney et Georges F.G.Stanley.Chez les Canadiens français sont sollicités messieurs Jean Bruchesi, Léo-Paul Desrosiers, Guy Frégault, Mgr Olivier Maurault et Mgr Albert Tessier.Les intellectuels Richard Arès et Esdras Minville donnent aussi leur point de vue, avant qu\u2019André Laurendeau conclue.Pour Groulx, le manuel unique est plutôt synonyme de propagande et s\u2019éloigne de la recherche de la vérité qui est le propre de l\u2019histoire.Comme c\u2019est le cas dans les témoignages qui suivent, celui de Groulx s\u2019oppose à l\u2019avènement de ce manuel unique.Pour lui, si « l\u2019on admet l\u2019existence de deux nationalités au Canada, et que chacune, par conséquent, a bel et bien sa conscience historique, chacune doit posséder son histoire à soi.Ce qui n\u2019implique nullement que les deux histoires doivent s\u2019affronter avec hostilité12 ».Chez les Canadiens anglais, l\u2019historien Adair, spécialiste du régime français, trouve tout à fait normal que l\u2019équilibre historique présenté diffère dans les différentes parties du Canada.En conséquence, il condamne « fortement l\u2019agitation bien intentionnée, mais inintelligente qu\u2019on mène en faveur des manuels uniformes pour l\u2019ensemble du Canada13 ».Pour le professeur Burt, le manuel unique n\u2019est rien de moins qu\u2019une tyrannie qui « est beaucoup plus dangereuse que les gens ne se le figurent14 ».Il propose plutôt que soient offerts aux différents niveaux d\u2019enseignement une variété de manuels acceptables pour tous, Français, Anglais, catholiques romains, protestants ainsi que les différentes provinces, avec la liberté de choix.De son côté, le professeur Lower, de l\u2019Université Queens, à Kingston, pense qu\u2019on doit d\u2019abord chercher à rendre les manuels plus sérieux en leur faisant prendre bien davantage en compte la recherche universitaire des dernières décennies.Pour lui, il est futile « de perdre notre temps à nous chicaner sur le manuel unique d\u2019histoire du Canada : ayons plutôt la vérité en histoire, en quelque livre ou livres qu\u2019elle se trouve15 ».Pour l\u2019historien, ce à quoi il faut d\u2019abord s\u2019attaquer, ce sont les deux principaux mythes de l\u2019histoire du Canada auxquels sont soumis les élèves et étudiants canadiens : Malheureusement au Canada notre jeunesse apprend deux séries de mythes, souvent en opposition absolue l\u2019une vis-à-vis l\u2019autre.La jeunesse française apprend que le peuple cana- dien-français a subi d\u2019indicibles souffrances par la suite de la conquête anglaise.La jeunesse anglaise que les conquérants anglais furent des types épatants et que dans l\u2019ensemble les Canadiens français furent heureux d\u2019être conquis par eux16.12 Groulx, L.Ibid., p.348.13 Adair, E.R., Ibid., p.352.14 Burt, A.L., Idem.15 Lower, A.R.M., Ibid., p.358.16 Ibid., p.357. 133 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 Nous pouvons ajouter à cela que pour circonscrire les mythes qu\u2019il évoque, il serait souhaitable que la recherche historique s\u2019y intéresse davantage et sérieusement17.Pour M.L.Morton de Winnipeg, un manuel unique « serait désirable dans la mesure où il encouragerait [par ses propres mérites] la tolérance, la compréhension et la sympathie parmi les groupes sociaux et religieux du Canada18 », sans être de source gouvernementale.Ces vœux pieux n\u2019en sont pas moins de l\u2019instrumentalisation potentielle.Pour le professeur Rothney de Montréal et membre du comité de rédaction de l\u2019IHAF par contre, « l\u2019histoire du Canada doit être adaptée aux enfants à qui l\u2019on enseigne19 », c\u2019est-à-dire être différenciée selon les régions du Canada.Enfin, pour le professeur Stanley de Kingston, il ne sera possible de penser au manuel unique au Canada que lorsque les deux grandes philosophies \u2013 anglophone et francophone \u2013 seront mieux comprises.Il va de soi que, dans l\u2019ensemble, les historiens canadiens-français sont « plus nettement défavorables au manuel unique que ceux de leurs confrères anglo-canadiens20 », bien que Laurendeau déplore l\u2019absence de réponse de l\u2019Université Laval, haut-lieu du bon-enten- tisme depuis le XIXe siècle21 et dont le département d\u2019histoire est alors dirigé par l\u2019abbé Maheux, promoteur de ce manuel unique.Tant Jean Bruchesi de l\u2019Université de Montréal que l\u2019historien Léo-Paul Desrosiers sont pour le moins sceptiques quant au bien-fondé du manuel unique.Le second est particulièrement incisif et pertinent lorsqu\u2019il écrit que « [\u2026] l\u2019historien a des devoirs.Il se doit de raconter les faits tels qu\u2019il les a compris.Il n\u2019est pas un diplomate, ni un agent de liaison, ni un politique, ni un apôtre de la bonne entente.Il n\u2019adoptera jamais ces professions.S\u2019il le faisait, il ne serait plus historien22 ».Pour Guy Frégault, historien de l\u2019Université de Montréal, ce débat est inintéressant et l\u2019avènement du manuel unique voué à l\u2019échec.Pourquoi ?Parce que cette question en est une de pédagogie plutôt que d\u2019histoire.Elle en est aussi une d\u2019idéologie ; or, à mon avis, les historiens devraient s\u2019en rendre compte, il se peut qu\u2019ils ne soient pas à leur place dans l\u2019idéologie23.17 À titre d\u2019exemple, il n\u2019y a pas un seul véritable spécialiste, en ce moment et depuis des décennies au Québec, s\u2019il y en a jamais eu, des péripéties entourant la Conquête \u2013 ou Défaite \u2013 de 1760.18 Morton, M.L., dans Laurendeau et al., (1950.) op.cit., p.358.19 Rothney, G.O., Ibid., p.360.20 Laurendeau, A., Ibid., p.371.21 Bouvier, F.(2014).L\u2019Action nationale, vol.CIV, no 8, octobre, p.32.22 Desrosiers, L.P., dans Laurendeau et al.(1950).Op.cit., p.374-375.23 Frégault, G., Ibid., p.376. 134 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 Dans la même veine, les deux ecclésiastiques que sont Mgr Olivier Maurault et Mgr Albert Tessier ne perçoivent pas du tout comme souhaitable et réalisable l\u2019arrivée d\u2019un tel manuel.Pour le premier, la provenance « bi-ethnique de la majorité des Canadiens et leur division, du point de vue religieux [\u2026] paraissent deux obstacles insurmontables24 ».Pour le second, cela « mécaniserait l\u2019éducation et lui enlèverait toute souplesse.[le manuel] dessécherait l\u2019esprit au lieu d\u2019éveiller l\u2019enthousiasme et l\u2019amour25 ».Richard Arès, directeur de la revue Relations et ecclésiastique lui aussi, est quant à lui plus imagé et vindicatif : Je suis pour une histoire vivante, membrée et charnue, avec toutes ses bosses et ses plaies, avec tous ses charmes et ses grâces, avec tous ses chocs et ses heurts, non pour une vérité de commande, vérité cadavérique, désossée, arrangée, frigorifiée et servie en boîtes de conserve à des intelligences débiles qui, sous prétexte de bonne entente se fermeraient à la lumière et se nourriraient d\u2019équivoques26.Esdras Minville, directeur de l\u2019École des hautes études commerciales de Montréal, est lui aussi catégorique et incisif quant à une juste dualité dans un tel contexte : « [\u2026] s\u2019il doit y avoir fusion, le fusionné, il y a bien des chances que ce soit lui [le citoyen canadien-français]27 ».Il est pour lui clair que « le manuel d\u2019histoire unique est une fantaisie dangereuse et qui, sans s\u2019en douter peut-être, procède d\u2019un certain esprit dont le monde contemporain a eu quelque peu à se plaindre : le totalitarisme28 ».Le mot de la fin de ce dossier revient à André Laurendeau quant à ce qu\u2019est fondamentalement et politiquement l\u2019idée maîtresse derrière le manuel unique en histoire canadienne : Quand il constate ces chicanes plus que centenaires, l\u2019esprit veut s\u2019en dégager.Il imagine un monde où les différences n\u2019existeraient plus, ou à peine, et il veut que le mécanisme de l\u2019État ou de l\u2019éducation s\u2019appliquent à les faire disparaître.On aboutit à ce bon-ententisme29.Devant l\u2019unanimité « nationale » en opposition au manuel unique, l\u2019historien Marcel Trudel, de l\u2019Université Laval, sent le besoin de commenter cet important dossier quelques mois plus tard dans la revue Notre temps.Il en arrive à la même conclusion, bien qu\u2019il n\u2019en fasse pas moins la promotion de la « bonne entente30 ».24 Maurault, O., Ibid., p.379.25 Tessier, A., Ibid., p.380.26 Arès, R., Ibid., p.382.27 Minville, E., Ibid., p.384.28 Ibid., p.387.29 Laurendeau, A., Ibid., p.393.30 Trudel, M.(1950).« Le manuel unique d\u2019histoire du Canada \u2013 suite à l\u2019enquête de L\u2019Action nationale », Notre temps, 542 (12 août), p.1. 135 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 Les années 1960 et 1970 En septembre 1963, L\u2019Action nationale s\u2019interroge sur ce qui se fait dans le système scolaire québécois en ce qui touche les questions d\u2019éducation nationale.Les questions posées aux enseignants et professeurs des différents ordres d\u2019enseignement n\u2019amènent que des réponses sur « ce qui se fait dans l\u2019école où enseigne le répondant31 ».La synthèse qui en est faite en introduction est fort modeste et affirme que « la conscience des exigences d\u2019une véritable éducation patriotique des Canadiens français au Canada n\u2019est pas rigoureuse32 ».Ajoutons simplement à ce sujet que sur le total de 246 réponses reçues, 35 % évoquent spécifiquement l\u2019enseignement de l\u2019histoire sous une forme ou une autre.Trois ans plus tard, au cœur de la Révolution tranquille et de la levée d\u2019un nationalisme exacerbé menant aux actions du Front de libération du Québec (FLQ), Nicolas Beaumont publie un texte virulent amorcé par une leçon d\u2019histoire reçue en cinquième année par son fils sur la traitrise supposée de Louis-Joseph Papineau.Pour Beaumont, il est clair que l\u2019institutrice, qui n\u2019a « jamais reçu une goutte d\u2019éducation nationale, se fait même un devoir de dénationaliser ses élèves, dans le but de leur enlever toute velléité de résistance33 ».La suite du texte évolue vers un argumentaire intéressant, mais davantage du point de vue d\u2019un historien s\u2019intéressant aux fondements idéologiques du FLQ qu\u2019à l\u2019enseignement-appren- tissage de l\u2019histoire.À cette époque, la plus importante commission d\u2019enquête de l\u2019histoire du Canada est à pied d\u2019œuvre.Elle a été demandée le 20 janvier 1962 par l\u2019éditorialiste du journal Le Devoir André Laurendeau, et mise en place par Lester B.Pearson à Ottawa l\u2019année suivante.Elle porte sur le bilinguisme et le biculturalisme au Canada et au Québec et elle est codirigée par André Laurendeau, justement.De fait, son appellation coutumière est celle de la commission Laurendeau-Dunton.Laurendeau meurt en 1968, mais les travaux de la commission portent toujours aujourd\u2019hui son empreinte idéologique profondément nationaliste d\u2019un point de vue canadien-français à certains égards, mais pas dans l\u2019ensemble34 cependant.Le cas de l\u2019enseignement de l\u2019histoire est patent à cet égard.Dans ce contexte, Patrick Allen publie en mars 1970 un texte sur les travaux de la commission d\u2019enquête qui évoque, entre autres, l\u2019insatisfaction politique et l\u2019infériorité économique des Canadiens français (au Québec même et ailleurs au Canada, évidemment\u2026), 31 S.N.(1963).« L\u2019école se préoccupe-t-elle d\u2019éducation nationale », L\u2019Action nationale, vol.LIII, septembre, no 1, p.508.32 Idem.33 Beaumont, N.(1966).« Une histoire sans héros », L\u2019Action nationale, vol.LVI, no 1, septembre, p.129.34 Voir à ce sujet Bouvier, F.(1996).André Laurendeau, op.cit., p.45-54. 136 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 mais qui traite aussi des principaux manuels d\u2019histoire en vigueur, tant au Québec francophone qu\u2019au Canada anglais.Allen s\u2019oppose à l\u2019idée qui émane alors régulièrement des travaux de la commission ; il les cite ici : « La vigueur du mouvement séparatiste chez les jeunes Québécois résulte grandement des manuels d\u2019histoire du Canada qu\u2019ils ont étudiés35.» À raison, et tel que l\u2019ont bien démontré sous certains aspects les dossiers de L\u2019Action nationale de 1941 et 1950, Allen note plutôt que « certains membres du clergé ont cherché à épurer les manuels d\u2019histoire de tout ce qui pouvait dresser les francophones contre les anglophones, faisant appel à l\u2019autorité et à la bonne entente, voire à la soumission36 ».Allen n\u2019appuie pas davantage la proposition qui revient encore ici d\u2019un manuel unique d\u2019histoire du Canada.Les historiens-chercheurs engagés par la commission d\u2019enquête, Marcel Trudel et Geneviève Jain, provenant de la mouvance idéologique bonne-ententiste de l\u2019Université Laval, proposent en effet la rédaction d\u2019un tel manuel « afin d\u2019amener ainsi les Canadiens français et les Canadiens anglais à avoir une idée plus objective de leur commune aventure et à se mieux comprendre37 ».Tel que démontré ailleurs et plus tard38, cet épisode du manuel unique au Canada n\u2019est qu\u2019un des six au Canada depuis 1867.Ils ont pour point commun d\u2019avoir tenté de régler ou pallier une crise politique par un procédé pédagogique d\u2019instrumentalisation de l\u2019enseignement de l\u2019histoire\u2026 Ensuite, et c\u2019est quelque peu troublant, c\u2019est le calme plat quant à l\u2019enseignement ou l\u2019apprentissage de l\u2019histoire jusqu\u2019en 1989 dans la revue.En janvier 1989, Lorraine Pagé, nouvellement élue à la présidence de la Centrale de l\u2019enseignement du Québec (CEQ), note que, depuis quinze ans, l\u2019enseignement de l\u2019histoire nationale est redevenu (après une éclipse de six ans) obligatoire au Québec.Pour elle, l\u2019histoire \u2013 nationale, principalement \u2013 qui s\u2019enseigne au Québec souffre de nombreuses tares, dont celles d\u2019être trop constitutionnelle, puis politique et juridique, sans être suffisamment sociale et culturelle.À l\u2019évidence beaucoup plus proche de ce qui se fait dans les classes d\u2019histoire au Québec, Micheline Dumont répond un peu plus tard dans la revue : « par rapport à la situation de 1960, le bilan est positif dans l\u2019enseignement de l\u2019histoire39 ».D\u2019abord, à l\u2019élémentaire, « La pédagogie historique pour les enfants a abandonné les cultures des \u201cdates\u201d et des \u201chéros\u201d et c\u2019est tant mieux40 ».En histoire nationale de secondaire IV, elle réprouve spécifiquement le commentaire de Pagé évoqué ci-dessus : « le contenu politico-juridique des 35 Allen, P.(1970).« Bilinguisme et biculturalisme en orbite II », L\u2019Action nationale, vol.LIX, no 7, mars, p.649.36 Ibid., p.350.37 Bouvier, F.et al.(2014).op.cit., p.340, citant là M.Trudel et G.Jain (1969).L\u2019histoire du Canada.Enquête sur les manuels, Ottawa, Études de la Commission royale sur le bilinguisme et le biculturalisme, p.129.38 Lanoix, A.« L\u2019enseignement de l\u2019histoire nationale et la formation des identités nationales au Québec et au Canada », dans Bouvier, F.et M.Sarra-Bournet (dir.) (2008).L\u2019enseignement de l\u2019histoire au début du XXIe siècle au Québec, Québec, Septentrion, p.34-43.39 Dumont, M.(1989).« L\u2019enseignement de l\u2019histoire », L\u2019Action nationale, vol.XXIX, no 4, avril, p.377.40 Ibid., p.378. 137 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 anciens programmes a été abandonné au profit d\u2019une approche beaucoup plus globale qui fait une large place à des thèmes économiques, sociaux et culturels41 ».Par la suite, elle évoque le grand dynamisme dont fait preuve la Société des professeurs d\u2019histoire du Québec (SPHQ), puis l\u2019augmentation sensible des élèves qui étudient l\u2019histoire au niveau collégial par rapport aux années 1950 et ce, malgré un déclin déjà sensible des cours d\u2019histoire du Québec au fil de la décennie qui s\u2019achève.Quant à l\u2019enseignement de l\u2019histoire au niveau universitaire, il a explosé au cours de la dernière génération.Aussi, elle y va d\u2019une observation générale fine : « À cause de ses liens inextricables avec le pouvoir, avec la conscience collective, l\u2019enseignement de l\u2019histoire reste donc toujours \u201csous surveillance\u201d.Elle est, chez nous, la seule discipline scolaire à avoir fait l\u2019objet [en 1974] d\u2019une loi spéciale à l\u2019Assemblée nationale42.» Les années 1980 se terminent par un article de Richard Leclerc où il présente l\u2019école comme un lieu stratégique et privilégié pour faire la promotion de la question nationale par le type d\u2019histoire enseignée, dans la foulée d\u2019un Lionel Groulx qui, avec d\u2019autres, « tentèrent d\u2019imprimer [aux Canadiens français] certaines orientations idéologiques, dans l\u2019intention première de sauvegarder les particularismes de ce peuple43 ».De plus, un peu à l\u2019image de la propagande canadian à laquelle nous assistons depuis 1995 avec Les minutes du patrimoine ou le matériel pédagogique distribué à bonne échelle au Québec et encenseur du passé canadien, Leclerc suggère de faire de même au Québec, pour le Québec.Les années 1990 Dans une réflexion profonde, et prémonitoire à bien des égards, sur le nationalisme québécois, Louis Balthazar, professeur en science politique à l\u2019Université Laval, s\u2019interroge sur ce qu\u2019en fera la jeune génération à qui il enseigne.Avec des observations sociologiques très justes, il prône un enseignement de l\u2019histoire nationale bonifié et fier de la nécessité de ce qu\u2019il diffuse pour asseoir un nationalisme sain et ouvert aux autres.De cela, il perçoit une identité québécoise mieux assumée, mais en recherche quant au sens profond à lui donner44.C\u2019est en effet tout à fait ce à quoi l\u2019on assiste ces années-ci.En septembre 1990 vient un texte absolument fameux de Jean-Marc Léger.Il y va d\u2019une apologie bien sentie sur l\u2019importance fondamentale et majeure pour le peuple que nous sommes de son histoire et de son enseignement, tout en blâmant ou avertissant sérieuse- 41 Ibid., p.380.42 Ibid., p.389.43 Leclerc, R.(1989).« L\u2019histoire nationale doit rejoindre le citoyen et susciter son intérêt », L\u2019Action nationale, vol.LXXIX, no 7, septembre, p.845.44 Balthazar, L.(1990).« L\u2019héritage du nationalisme », L\u2019Action nationale, vol.LXXX, no 4, avril, p.557-568. 138 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 ment ceux qui seraient trop portés vers un individualisme exagéré et délétère, dénigrant par exemple beaucoup trop la période antérieure à la Révolution tranquille : « il y a là un comportement d\u2019autant plus irritant qu\u2019il s\u2019alimente à une vision déformée du passé, fruit elle-même d\u2019une ignorance quasi totale de l\u2019histoire45 ».Pour Léger, c\u2019est d\u2019abord et avant tout : [\u2026] à travers l\u2019enracinement dans sa propre histoire qu\u2019on peut le mieux accéder à l\u2019universel [\u2026] Nous le devons à nos enfants, nous le devons aux jeunes à l\u2019intégration desquels l\u2019histoire est essentielle ; nous le devons à notre avenir à inventer et à assumer autant qu\u2019à notre passé à reconnaître et à interroger46.Au début des années 1990, le ministère de l\u2019Éducation du Québec (MÉQ) procède à une importante réforme de la formation des maîtres au secondaire qui a su intéresser les historiens et son organisme le plus important, l\u2019Institut d\u2019histoire de l\u2019Amérique française.De façon surprenante, l\u2019IHAF « adhère volontiers aux principes directeurs que le ministère [\u2026] a tracés pour les programmes de formation47 ».S\u2019inquiétant cependant à bon droit des risques de voir une nécessaire formation disciplinaire devenir lacunaire chez les futurs enseignants d\u2019histoire, l\u2019IHAF en vient à proposer un compromis d\u2019une formation universitaire de quatre années, au lieu des trois années en cours jusqu\u2019en 1994, ce qui sera avalisé par le ministère peu après.Sans que semble-t-il L\u2019Action nationale ait décidé de colliger un dossier structuré sur l\u2019histoire et son enseignement, l\u2019année 1995 est l\u2019occasion d\u2019une effervescence inhabituelle là-dessus.Il faut dire que c\u2019est une année référendaire, que des États généraux sur l\u2019éducation se déroulent et qu\u2019un groupe de travail dirigé par l\u2019historien Jacques Lacoursière est mandaté par le ministère de l\u2019Éducation pour étudier la situation et le devenir de l\u2019enseignement de l\u2019histoire au Québec.La revue ne traite pas des travaux de ce groupe de travail.Dans un court texte, le professeur de littérature au collégial Louis Cornellier déplore d\u2019entrée de jeu « l\u2019absence totale de sens historique, de connaissance de bases en histoire, qui caractérisent les étudiants québécois48 » au cégep et à l\u2019université.Il est pour lui très clair que l\u2019histoire doit devenir une priorité du système d\u2019éducation, ce qui passe par une refonte appropriée des programmes d\u2019enseignement.C\u2019est d\u2019abord à ce prix que les Québécois pourront le mieux s\u2019ouvrir aux autres et à eux-mêmes.Il a bien raison.45 Léger, J.-M.(1990).« L\u2019histoire, vecteur et condition de progrès », L\u2019Action nationale, vol.LXXX, no 7, septembre, p.955.46 Ibid., p.956 et 958.47 «Position de l\u2019Institut d\u2019histoire de l\u2019Amérique française sur la Réforme des programmes de formation à l\u2019enseignement secondaire général», (1990).L\u2019Action nationale, vol.LXXXII, no 10, décembre, p.1328.48 Corneillier, L.(1995).« L\u2019urgence de l\u2019histoire », L\u2019Action nationale, vol.LXXXV, no 3, mars, p.314. 139 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 Un peu dans la même veine, Paul-Émile Roy avance « que l\u2019histoire a été quelque peu marginalisée depuis la Révolution tranquille et son rapport Parent ».Il ajoute qu\u2019il est pour lui évident que le mouvement d\u2019affirmation nationale amorcé au cours de cette période « se serait déployé et de façon beaucoup plus naturelle, si l\u2019éducation avait été axée sur la culture et ses deux dimensions les plus importantes : la maîtrise de la langue et la connaissance de l\u2019histoire49 ».Louis Balthazar revient en faisant lui aussi la promotion d\u2019un enseignement de l\u2019histoire revampé tant au niveau secondaire qu\u2019au collégial et à l\u2019université.Il s\u2019intéresse particulièrement à la nécessité de diffuser des éléments pertinents d\u2019histoire du Québec aux nouveaux arrivants pour mieux favoriser leur saine intégration.Parmi les éléments que ceux-ci devraient par exemple savoir, dirions-nous à la suite de Balthazar, il y a l\u2019indéniable fait « qu\u2019on a cherché systématiquement à assimiler les Canadiens français au cours d\u2019une longue période50 ».L\u2019enseignement et le traitement de l\u2019histoire consiste à faire des choix, nous dit-il, et ces choix sont ceux qui détermineront les structures tant politiques, qu\u2019économiques ou sociales desquelles l\u2019avenir sera fait pour nous.Pour ce faire, il faut foncer et former « des historiens, des professeurs d\u2019histoire.N\u2019allons pas croire, non plus, que les jeunes ne s\u2019y intéresseront pas.C\u2019est le contraire qui est vrai51 ».Dans la foulée des États généraux sur l\u2019éducation, le Conseil d\u2019administration de la Fondation et du Centre de recherche Lionel-Groulx avance une réflexion pertinente et approfondie sur l\u2019importance fondamentale de l\u2019enseignement de l\u2019histoire : [\u2026] l\u2019histoire conforte chez les jeunes le sens vital de l\u2019appartenance, le sentiment de leur identité, la connaissance de leurs origines comme peuple et comme culture, connaissance qui à son tour entretient le respect de soi, la confiance en soi et, dès lors, une ouverture sans crainte et sans complexe vers l\u2019avenir52.Au contraire de Micheline Dumont quelques années auparavant, les quatre intellectuels signataires dénoncent l\u2019effondrement, en termes d\u2019heures d\u2019enseignement à tout le moins, du temps dévolu à l\u2019histoire, du primaire au collégial, depuis le rapport Parent.Ces auteurs notent que de tels phénomènes ont pu être observés dans plusieurs pays occidentaux, bien que de façon moins radicale qu\u2019ici, d\u2019une part.D\u2019autre part et contrairement au Québec depuis lors, « la plupart des pays occidentaux ont préservé ou restitué une place 49 Roy, P.-E.(1995).« La place de l\u2019histoire dans l\u2019éducation », L\u2019Action nationale, vol.LXXXV, septembre, p.37.50 Balthazar, L.(1995).« Histoire et culture publique commune », L\u2019Action nationale, vol.LXXXV, no 9, novembre, p.25.51 Ibid., p.27.52 Pelletier-Baillargeon, H., Dumont, F., Blais, J.-E.et Léger, J.-M.(1995).« L\u2019Histoire, élément essentiel de la formation des futurs citoyens », L\u2019Action nationale, vol.LXXXV, no 9, novembre, p.58. 140 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 importante pour l\u2019histoire dans les programmes d\u2019enseignement des divers cycles53 ».Ils prônent donc vigoureusement que l\u2019enseignement de l\u2019histoire soit sérieusement revu au Québec, depuis l\u2019élémentaire où il est négligé, aléatoire et noyé dans les sciences humaines, jusqu\u2019au collégial où il doit être obligatoire, en passant par le secondaire où il devrait avoir cours tous les ans à raison de trois heures par semaine.Pour ce faire, l\u2019enseignement doit être continu depuis la 3e année du primaire, la formation des maîtres en histoire doit être bonifiée et ceux-ci doivent pouvoir utiliser des manuels de qualité une fois en classe.Enfin, les programmes ministériels « doivent privilégier l\u2019approche chronologique indispensable pour que l\u2019enfant et l\u2019adolescent disposent des points de repère dans le déroulement du temps54 ».Plus de vingt ans plus tard, et avec ce débat sur l\u2019enseignement de l\u2019histoire qui perdure depuis 2006, disons que ces suggestions demeurent pertinentes et, dans une large mesure, à atteindre.En 1996, Jean-Claude Soulard propose une analyse personnalisée de l\u2019enseignement de l\u2019histoire dans les cégeps depuis leur avènement, en 1967-1968.Il constate sans s\u2019en offusquer le moins du monde que « les racines identitaires ont laissé place à une compréhension de la \u201ccitoyenneté occidentale\u201d et de la \u201ccitoyenneté mondiale globale55\u201d ».Les années 2000 Tel que mentionné, il y eut au Québec en 2006-2007 (et depuis) un important débat sur l\u2019enseignement de l\u2019histoire, très principalement au secondaire56.Dans L\u2019Action nationale, Charles-Philippe Courtois publie un texte humoristique sur la question en 2008 qui situe d\u2019une certaine façon les positions « post-nationales » de l\u2019historien Jocelyn Létourneau et du didacticien qui ne lui retira jamais son appui, Jean-François Cardin.À la manière d\u2019un dialogue où le philosophe Socrate les interroge, Cardin défend l\u2019aspect antinationaliste du programme Histoire et éducation à la citoyenneté au 2e cycle du secondaire qui a fait couler beaucoup d\u2019encre, tout particulièrement au printemps 200657.Courtois réplique par une très drôle remarque « socratique » sur la posture de Cardin concernant la question nationale : « mais es-tu bien sûr que, par ta démarche, tu réponds à cette directive d\u2019inclusion ?N\u2019es-tu pas plutôt en train de prôner leur exclusion de la nation pour des raisons 53 Ibid., p.65.54 Ibid., p.71.55 Soulard, J.-C.(1996).« L\u2019histoire et son enseignement : le cas collégial depuis 1968-1969 », L\u2019Action nationale, vol.XXXVI, no 1, janvier, p.62.56 À ce sujet, voir entre autres, Bouvier, F.(dir.), Guyot, J., Seymour, M., Lavallée, J., Éthier, M.-A., Sarra-Bournet, M., Cardin, J.-F., Rouillard, J.(2007).« Débat sur le programme d\u2019enseignement de l\u2019histoire au Québec », Bulletin d\u2019histoire politique, vol.15, no 2, p.7-106.57 Bouvier, F.et Lamontagne, L.(2006).« Quand l\u2019histoire se fait outil de propagande », Le Devoir, 28 avril, p.A-7. 141 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 ethniques58 ?» Dans le même esprit, Courtois met en évidence un des aspects les plus dénoncés de ce programme de 2006 que Létourneau a souvent défendu en prétendant que, selon lui, ce que le programme a largement avalisé depuis lors au Québec, c\u2019est que la société québécoise ne forme pas une nation, mais plutôt un « groupe » ou une société\u2026 L\u2019auteur de ces lignes combat vigoureusement cette position et son bon-ententisme inhérent depuis le début59.En 2011, arrive enfin dans la revue un dossier très étoffé sur l\u2019enseignement de l\u2019histoire au niveau collégial.Présenté et dirigé par l\u2019historien et grand nationaliste Gilles Laporte, ce dossier débute par une donnée de recherche à la fois effarante et troublante : « moins de cinq pour cent des finissants du collégial avaient pu suivre [ces dernières années] un cours d\u2019histoire nationale, et encore, dans moins de la moitié des cégeps et seulement pour le programme de sciences humaines60 ».Dans sa présentation de la recherche faite pour la Fondation Lionel-Groulx61, Laporte s\u2019oppose particulièrement aux propos des professeurs Létourneau et Marc Simard qui font la promotion d\u2019une idée pour le moins problématique et souvent relayée par les journaux de Gesca \u2013 fédéralistes et d\u2019obédience canadian, comme on sait \u2013 et qui donnent « l\u2019impression que l\u2019enseignement de l\u2019histoire du Québec est en soi préjudiciable à l\u2019édification d\u2019une citoyenneté émancipée et ouverte sur le monde ».Ensuite, la situation de l\u2019enseignement de l\u2019histoire au niveau collégial est longuement étayée pour dénoncer « que l\u2019évacuation des études québécoises au niveau collégial est allée trop loin et qu\u2019une place doit leur être accordée afin que chaque finissant puisse au moins reconnaître les origines historiques du Québec actuel62 ».En fin de dossier, Gilles Laporte propose une solution palliative.Conscient du corporatisme disciplinaire présent dans les cégeps, il recommande un cours multidisciplinaire sur le Québec contemporain doté d\u2019une « compétence Québec63 » et basé sur l\u2019histoire.Le gouvernement du Parti québécois tentera bien d\u2019insérer un tel cours pendant son court mandat 58 Courtois, C.-P.(2008).« Dialogue socratique à propos des thèses de Jocelyn Létourneau », L\u2019Action nationale, vol.XCVIII, no 3, mars, p.57.59 Bouvier, F.« Quand l\u2019histoire nationale devient problématique au nom de l\u2019éducation à la citoyenneté : phénomène à inverser », Bulletin d\u2019histoire politique, op.cit., p.89-106.60 Laporte, G.(2011).« L\u2019histoire du Québec au cégep : L\u2019état du débat », L\u2019Action nationale, vol.CI, no 3, février, p.32.61 Laporte, G.et D\u2019Arcy, M.(2010).Je ne me souviens plus.L\u2019état désastreux de l\u2019enseignement de l\u2019histoire nationale dans le réseau collégial public du Québec, Fondation Lionel-Groulx, novembre, 56 p.Les conclusions de ce dossier ont été publiées, dans un chapitre de livre : Laporte, G.(2012).« Le déclin de l\u2019histoire nationale au cégep (1968-2010) » dans Bouvier, F.et al.(dir.).L\u2019histoire nationale à l\u2019école québécoise, regards sur deux siècles d\u2019enseignement, Québec, Septentrion, p.424-450.62 Laporte et D\u2019Arcy, Ibid., p.78.63 Laporte, G.(2011).« L\u2019histoire du Québec au cégep, un cours multidisciplinaire sur le Québec contemporain », L\u2019Action nationale, vol.CI, no 3, février, p.91. 142 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 (2012-2014), mais ce sera le premier geste concret du Parti libéral de mettre le projet de côté dès son assermentation, en avril 2014.C\u2019est donc à recommencer.En 2011, l\u2019historien Éric Bédard, assisté de Myriam D\u2019Arcy lui aussi, publie L\u2019Histoire nationale négligée .Enseignement et recherche au Québec, une conséquence directe du débat sur l\u2019enseignement de l\u2019histoire au secondaire amorcé en 2006 et évoqué ci-dessus.C\u2019est aussi un prolongement de la création en 2009 de la Coalition pour l\u2019histoire, initiée par l\u2019historien Robert Comeau et dont nous faisons partie depuis en tant que vice-président de la Société des professeurs d\u2019histoire du Québec, un des organismes fondateurs.Le rapport de recherche de Bédard met le doigt sur un phénomène très problématique au Québec depuis plus ou moins une génération quant au fait que l\u2019histoire politique est très négligée dans l\u2019enseignement et la recherche universitaire.Dans L\u2019Action nationale, on trouvera une sévère critique du rapport par Jean-Marie Fecteau64 alors que Charles-Philippe Courtois le défend en affirmant « l\u2019absence de spécialistes de l\u2019histoire de la Conquête, des Patriotes, de l\u2019histoire constitutionnelle, voire de la Nouvelle- France d\u2019un point de vue autre qu\u2019Amérindien dans nos départements de langue française.L\u2019équivalent est inimaginable en France, en Italie, en Allemagne, en Grande-Bretagne ou aux États-Unis65 ».En effet, l\u2019histoire politique québécoise doit ou devrait reprendre la place légitime qui aurait toujours dû être la sienne aux côtés de l\u2019histoire sociale, économique ou culturelle, tous des pans fondamentaux d\u2019une société normale et de son histoire.Ne reste plus qu\u2019à convaincre les historiens en général et les départements d\u2019histoire en particulier\u2026 Bédard, D\u2019Arcy, Comeau et Courtois, aidés de quelques autres, auront tout au moins sonné l\u2019alarme, ce qui est fort approprié et sain.En mai 2013, l\u2019historienne Lucia Ferretti résume L\u2019histoire nationale à l\u2019école québécoise, regards sur deux siècles d\u2019enseignement66, suivi l\u2019année suivante d\u2019un dernier article à ce jour dans L\u2019Action nationale sur ce thème : « Un survol historique et idéologique de l\u2019enseignement de l\u2019histoire au Québec67 » qui résume bien sûr l\u2019article, mais aussi quelque peu le livre évoqué.La conclusion amène des enjeux plus actuels, en cet été 2016, auxquels donne une fois de plus lieu la refonte du programme d\u2019histoire du Québec et du Canada présentement en cours à l\u2019ordre d\u2019enseignement secondaire.Il est très clair que c\u2019est une histoire à suivre attentivement.64 Fecteau, Jean-Marie (2011), « Histoire politique et histoire nationale au Québec », L\u2019Action nationale, vol.CI, nos 9-10, p.210.65 Courtois, C.-P.(2012).« L\u2019histoire politique nationale, un champ d\u2019étude qui doit reprendre sa place », L\u2019Action nationale, vol.CII, no 10, décembre, p.80.66 Bouvier, F., Allard, M., Aubin, P.et Larouche, M.-C.(dir.)(2012).L\u2019histoire nationale à l\u2019école québécoise, op.cit., 508 p.67 Bouvier, F.(2014).L\u2019Action nationale, vol.CIV, no 8, octobre, p.21-33. 143 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 Conclusion L\u2019Action nationale, malgré certaines périodes aux silences parfois inquiétants, a tout de même su jouer son rôle de gardien de fierté canadienne-française ou québécoise au cours de ce siècle et des quelque huit décennies de publication d\u2019une revue si importante pour nous qui sommes « peut-être quelque chose comme un grand peuple », pour paraphraser René Lévesque un certain 15 novembre 1976.Tout peuple ou nation dignes de ces noms a un enseignement de l\u2019histoire généralement soutenu, avec ses phases de plus grande dormance et ses débats, parfois vigoureux.C\u2019est bien notre cas et il y a lieu d\u2019en tirer des constats positifs à plusieurs points de vue.La prudence et la vigilance seront toutefois toujours de mise, la vision bonne-ententiste étant toujours bien présente68 et ses liens avec la vision canadian de l\u2019histoire du Canada- Québec sont souvent féconds69.D\u2019autant que le Québec est venu à un cheveu de devenir un pays le 30 octobre 1995, il y a à peine vingt ans et que cette question profondément politique, sociale, économique et culturelle \u2013 et donc historique \u2013 n\u2019est pas réglée, loin s\u2019en faut.Elle est même très actuelle.Comme les historiens, les enseignants et les élèves partent toujours d\u2019interrogations contemporaines pour appréhender le passé, c\u2019est la méthode historique elle-même qui l\u2019énonce, pourquoi le programme d\u2019histoire du Canada-Québec au secondaire actuellement en élaboration à Québec ne ferait-il pas de même ?Quand on connaît les forces en présence au Québec, c\u2019est sans doute illusoire d\u2019y arriver vraiment à court terme, mais il est certain que la question nationale doit avoir un traitement équitable en histoire nationale.C\u2019est une voie privilégiée pour nous mieux comprendre, intégrer harmonieusement nos arrivants et continuer de nous ouvrir sereinement aux autres.Notre histoire nationale est belle et édifiante à beaucoup d\u2019égards et mérite d\u2019être interrogée sereinement.Enseignons-la davantage ! q 68 Ibid., p.32.69 Laville, C.Et Robitaille, J.(dir.) (2012).« Les Anglo-québécois et l\u2019enseignement de l\u2019histoire du Québec et du Canada », Enjeux de l\u2019univers social, vol.8, no 1, printemps. L'ACTION NATIONALE Volume LY, Numivo 7 Mars 1946 73 cents SOMMAIRE L'éditoriél ét réporse à Morcel Chaput VIE NATIONALE L'IMMIGRATION AU CANADA Un arficla de Iaèques Towoer mir le mouvement coopératif de consommetion Les chroniques sur l'économique, la coopération, les boii ét lex Evras, et la correspondanca WIE CULTURELLE TRONS POEMES DE NICOLLE FORGET Lés arficles d'André Vonoise, Maximilien Laroche et André Major VIE DES CERCLIS D'ÉTUGES Différentes expériences conmitutionnelles Sofutions fiseoles pricritoires :L'ecfance exceptionneite Les-sociétés régionales de développement.CE 145 100 1917-2017 L\u2019Action Subir ou accueillir l\u2019immigration Lauréanne Daneau Politologue, maîtrise en études québécoises de l\u2019UQTR.Membre du conseil d\u2019administration de l\u2019Institut sur l\u2019autodétermination des peuples et des indépendances nationales (IRAI) et celui de la Société Saint-Jean-Baptiste de la Mauricie.D epuis plus de cent ans, l\u2019immigration au Québec est étroitement liée à la survie de la nation.La crainte de voir le peuple canadien-français noyé par l\u2019arrivée massive d\u2019étrangers choisis par Ottawa est une idée qui domine la première moitié du XXe siècle, alors que vers les années 1970, la société québécoise prend tranquillement conscience du rôle politique et social qu\u2019elle doit jouer dans l\u2019accueil et l\u2019intégration de ces personnes.Ce réveil se manifeste à une période où la conception de l\u2019identité de la société canadienne-française ne se définit plus surtout par la religion, mais davantage par l\u2019appartenance linguistique.Le mouvement nationaliste y voit aussi la nécessité de proposer un modèle alternatif à celui du multicultu- ralisme canadien, un modèle qui encore aujourd\u2019hui, cherche à s\u2019imposer et suscite de vifs débats.L\u2019article qui suit propose de revenir sur ce qui apparaît comme un moment décisif dans l\u2019attitude de la population québécoise à l\u2019égard des immigrants.Endurer les préférences d\u2019Ottawa À l\u2019exception de quelques conférences fédérales-provinciales sur l\u2019immigration auxquelles le gouvernement québécois participe entre 1869 et 1874 et de l\u2019existence, au cours de ces années, de ses propres services d\u2019immigration postés en France et en Angleterre, la législation québécoise en cette matière reste très mince jusqu\u2019à la période de la Révolution tranquille.Le fédéral occupe alors ce champ de compétence en entier et fixe ainsi son ordre du jour politique dont le principal objectif, durant la première moitié du XXe siècle, consiste à accroître la population canadienne et peupler son territoire.Avec les politiques 146 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 des ministres de l\u2019Immigration Clifford Sifton (1896-1905) et Frank Oliver (1905-1911), près de trois millions d\u2019immigrants entrent au Canada, la plupart venant de la Grande-Bretagne et des États-Unis, mais aussi de plusieurs pays d\u2019Europe de l\u2019Ouest, de l\u2019Est et du Sud.Dans les pages de L\u2019Action nationale, quelques auteurs s\u2019insurgent des stratégies d\u2019Ottawa pour peupler l\u2019Ouest canadien, dénonçant des incitatifs plus favorables aux Européens que ceux offerts aux Canadiens français.En avril 1927, Anatole Vanier raconte comment les frais de transport sont nettement inférieurs si le futur colon quitte Londres plutôt que Montréal pour une ville située dans les Prairies.Le billet en partance de Montréal coûte le double à ceux qui souhaitent tenter leur chance dans l\u2019Ouest, car le « gouvernement fédéral paye, avec notre argent, en subvention ou autrement, ce qu\u2019il faut pour que les compagnies de transport consentent à l\u2019immigrant d\u2019Europe » des frais abordables.Pour Vanier, il y a là une des explications à la forte émigration des Canadiens français vers les États-Unis.En réponse à un tel déséquilibre, Vanier plaide pour que Québec réclame sa part de crédits accordés à l\u2019établissement des immigrants afin qu\u2019ils soient utilisés « avantageusement au bénéfice des nôtres, de nos intérêts et de notre influence.» Dominique Beaudin rappelle aussi cet épisode dans un texte paru en mai 1948 et qu\u2019il voit comme une preuve de favoritisme d\u2019Ottawa envers les « sujets de Grande-Bretagne ».Selon lui, ces derniers arrivent plus facilement à accéder au fonctionnarisme du gouvernement fédéral qu\u2019un Canadien.Par conséquent, « [i]l ne faut pas s\u2019étonner que la politique d\u2019immigration massive ait paru à nos compatriotes servir d\u2019autres fins que la grandeur future du Canada », dit-il, et que pour plusieurs cette politique « prenait l\u2019allure d\u2019un sinistre complot ».Par l\u2019immigration, le gouvernement fédéral cherche-t-il à noyer le fait français ?Beaudin juge cette thèse fort crédible : « il reste malheureusement incontestable que nombre d\u2019Anglo-Canadiens haut placés ont cherché, par l\u2019admission en foule d\u2019immigrants nordiques, à réduire les Canadiens français au rang d\u2019une minorité insignifiante et qui serait éventuellement absorbée.» Dans un témoignage d\u2019Armand Lavergne rapporté par Beaudin, les propos d\u2019un aide-sous-ministre de l\u2019immigration confirmeraient cette thèse.Ce « Monsieur Evans » aurait exprimé à Liverpool le fait que seule l\u2019immigration peut « noyer au Canada l\u2019élément de langue française.» Une recommandation qu\u2019avait déjà formulée Lord Durham dans son rapport de 1839 portant sur l\u2019union du Bas et du Haut- Canada.L\u2019incohérence des choix politiques d\u2019Ottawa pour augmenter la population canadienne est également critiquée par Beaudin.En effet, de 1851 à 1941 près de 6,7 millions d\u2019immigrants s\u2019établissent au pays, alors que 6,3 millions d\u2019individus, dont une proportion considérable de Canadiens français, le quittent.« Si les gouvernements de l\u2019État fédéral et des États provinciaux avaient eu pour les Canadiens authentiques les égards qu\u2019ils ont montrés aux citoyens de l\u2019univers, il est fort raisonnable de croire que cette politique aurait empêché 147 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 chaque année 5 000 émigrants d\u2019aller tenter fortune aux États-Unis ou ailleurs », écrit-il.Cette iniquité fortement dénoncée alimente le sentiment que l\u2019immigration représente avant tout une menace pour la survie de la nation canadienne-française.Difficile d\u2019« assimiler » les non-francophones La peur que la nation soit si diluée qu\u2019elle en vienne à disparaître est à la fois nourrie par le nombre et les origines des immigrants, mais surtout, par la frustration de les voir intégrer la communauté historique anglophone et rejeter la culture et la langue de la majorité.Bien que peu de textes aient été écrits sur l\u2019immigration dans la première moitié du XXe siècle, quelques plumes prennent à partie la communauté juive qui, même si son établissement n\u2019a rien de récent, a connu une croissance notable à cette période.Signant un article en juin 1933, Jacques Brassier s\u2019inquiète que cette communauté soit un terreau fertile pour faire germer « la graine du communisme », idéologie perçue à cette époque comme étant une sérieuse menace à l\u2019organisation sociale de la nation.L\u2019immigration juive de 1900 à 1910 s\u2019explique d\u2019après Anatole Vanier (septembre 1933) par ni plus ni moins une incurie du gouvernement qui « a permis à l\u2019un des pires virus de nos traditions religieuses et nationales de prendre racine chez nous ».Bien qu\u2019il reconnaisse que son histoire, ses aptitudes collectives ainsi que les épreuves auxquelles il fait face rendent ce peuple sympathique, le problème est ailleurs : « sur tous les points du globe, ils ne forment pas moins des minorités inassimilables pour les autres peuples.» Ce souci de l\u2019assimilation des nouveaux venus ressort également dans l\u2019article « Le creuset ou la mosaïque ?» que François-Albert Auger signe au mois de juin 1942.Il affirme alors que l\u2019approche politique canadienne du creuset \u2013 ce modèle d\u2019intégration de l\u2019immigration par lequel la mixité des cultures mène à une nouvelle culture nationale homogène \u2013 a failli et que la priorité doit être mise sur l\u2019assimilation des étrangers.L\u2019un des principaux obstacles à cette assimilation suggérée par Vanier et Auger est la forte attraction qu\u2019exerce l\u2019anglais comme langue d\u2019accueil.Déjà en 1933, Jacques Brassier jugeait nécessaire de « refranciser un territoire habité depuis trois cents ans par un peuple français ».Ce sentiment d\u2019urgence ne sera partagé par une majorité de Canadiens français que deux décennies plus tard.Il faut lire Jean-Marc Léger (janvier 1952) et Jean-Charles Claveau (novembre 1969), de même qu\u2019attendre la publication du rapport Parent (volume IV, mars 1964) pour entrevoir une prise de conscience sérieuse quant aux risques d\u2019assister passivement à l\u2019anglicisation des « Néo-Canadiens ».Ce n\u2019est plus le simple fait de l\u2019immigration qui suscite la méfiance, mais l\u2019inertie des francophones.Le phénomène de l\u2019anglicisation des immigrants en soi 148 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 s\u2019explique fort bien : les anglo-saxons forment une élite bien ancrée qui domine les sphères politiques et économiques de la société « sous le regard de nos gouvernants et refusent de s\u2019intégrer au milieu québécois entraînant dans leur sillage la plupart des Néo-Québécois », écrit Claveau.Au cours des débats à l\u2019origine de la loi 101 faisant du français la langue officielle du Québec, la question d\u2019interdire l\u2019accès aux écoles anglophones pour les enfants d\u2019immigrants afin de contrecarrer leur anglicisation quasi systématique suscite une vive opposition.La réaction virulente de la communauté italienne installée dans le nord de l\u2019île de Montréal est le déclenchement de ce qui est appelé la crise de Saint-Léonard.Un article entier de Claveau est consacré à cet épisode où il voit « le symbole d\u2019un Québec qui lutte pour garder son identité nationale » et l\u2019occasion pour le gouvernement et le peuple québécois de réfléchir à la question nationale et à son avenir collectif.L\u2019enjeu est simple : éviter que les Québécois francophones ne deviennent minoritaires « chez eux ».Entre 1968 et 1990, le gouvernement québécois crée son propre ministère de l\u2019Immigration et enclenche une série de négociations politiques avec Ottawa1 pour obtenir des pouvoirs dans ce champ de compétence partagé.La signature de l\u2019accord Canada-Québec relative à l\u2019immigration et l\u2019admission temporaire des aubains (1990) donne à l\u2019État québécois les pouvoirs de sélectionner les immigrants économiques, de déterminer le nombre total d\u2019immigrants admis annuellement ainsi que la responsabilité de leur accueil et leur intégration.Au même moment, le gouvernement de Robert Bourassa publie l\u2019Énoncé de politique en matière d\u2019immigration et d\u2019intégration Au Québec, pour bâtir ensemble, dans lequel il reconnaît que « l\u2019incidence de l\u2019immigration sur la situation linguistique au Québec n\u2019a pas toujours été favorable au fait français », mais se montre « convaincu que l\u2019immigration peut et doit [le] renforcer2 ».Un tel optimisme n\u2019est pas partagé par les démographes Jacques Henripin et Yves Martin qui écrivent en mai 1988 qu\u2019on peut « craindre que non seulement le français ne soit pas très attirant, mais également que notre français ne soit davantage appauvri, perdant ainsi une bonne partie de son utilité et de son attrait pour un étranger » qui peut se trouver en terre anglaise rapidement.Pour éviter que l\u2019immigration ne perturbe le poids relatif du français vis-à-vis de l\u2019anglais, un objectif qu\u2019il juge fort légitime, Charles Castonguay rappelle en novembre 1993 qu\u2019il faut que près de 85 % des allophones se francisent et que 15 % s\u2019anglicisent.Or, l\u2019attrait relatif du français ne fait pas plus de 40 % contre 60 % pour l\u2019anglais.Pierre Serré est du même avis (avril 2001) et ajoute que la vitalité des franco- 1 Au total, quatre ententes sont signées : Lang\u2013Cloutier (1971), Andras\u2013Bienvenue (1975), Cullen\u2013Couture (1978) et Gagnon-Tremblay\u2013McDougall (1991).2 Au Québec, pour bâtir ensemble, Gouvernement du Québec, 1990, p.12 et 13. 149 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 phones \u2013 à Montréal du moins \u2013 est tributaire de la forte émigration interprovinciale des anglophones et non de la francisation des Néo-Québécois.Encore aujourd\u2019hui, aucune mesure politique n\u2019a réussi à renverser cette tendance et les inquiétudes quant à l\u2019anglicisation des immigrants perdurent.Le manque de volonté politique du gouvernement québécois fait particulièrement réagir Pierre Serré (novembre 2014) et Jean Ferretti (mars 2016), qui dénoncent la complaisance de Québec à l\u2019égard des Anglo- Québécois.Alors que les anglophones d\u2019origines britanniques connaissent un déclin démographique encore plus important que celui des francophones, l\u2019adhésion de nouveaux anglophones issus de l\u2019immigration permet le maintien au Québec du réseau institutionnel (et constitutionnel) anglais, ainsi que son pouvoir politique.Apprendre à accueillir ces immigrants pour mieux en faire des Québécois L\u2019intégration des immigrants à la nation québécoise se heurte certes à des obstacles tels que le pouvoir politique d\u2019Ottawa et la forte attraction de l\u2019anglais comme langue vernaculaire, mais est-ce vraiment tout ?Les Québécois francophones ont mis un temps à reconnaître leur responsabilité dans l\u2019accueil et l\u2019intégration des nouveaux arrivants.Vaut-il mieux subir ou accueillir l\u2019immigrant ?Si Anatole Vanier (septembre 1933) réclame qu\u2019en temps de chômage général, les frontières du pays soient complètement fermées, Dominique Beaudin (mai 1948) croit que le peuple, « par réaction de défense instinctive », n\u2019est disposé qu\u2019à accueillir une immigration « restreinte et choisie ».Bien que ces postures s\u2019expliquent par la frustration partagée par plusieurs que le Québec n\u2019ait aucun droit de regard sur les politiques d\u2019immigration, Jean-Marc Léger demande, en janvier 1952, si « les Canadiens français nationalistes n\u2019ont pas adopté une attitude non réaliste ».Il prend pour exemple les immigrants venus de France qui se heurtent à une attitude hostile.Dénonçant l\u2019accueil indifférent et l\u2019existence d\u2019une « certaine xénophobie », Léger (février 1954) cherche à sensibiliser ses compatriotes quant au besoin pour les immigrants d\u2019avoir au moins « un secours moral, la compréhension et le sourire de la part de leurs nouveaux concitoyens ».Il y aura, avec ou sans l\u2019accord des Québécois, des immigrants qui entreront chaque année au pays, alors vaut mieux tirer de ce fait le plus grand profit possible, poursuit-il.Dans son texte paru en mai 1988 et intitulé « Racisme, ethnocentrisme, xénophobie et immigration », Julien Harvey revient sur des études dressant le portrait de l\u2019attitude des Québécois \u2013 surtout du milieu montréalais \u2013 à l\u2019égard des immigrants.Il souligne alors la distinction entre des sentiments et la pratique de racisme et de l\u2019ethnocentrisme, jugeant que tous les humains éprouvent par moment et selon les circonstances, des sentiments racistes.Or, si la pratique de racisme et d\u2019ethnocentrisme reste relativement faible au 150 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 Québec « en raison surtout de notre complexe d\u2019infériorité héréditaire », la xénophobie est bien présente, écrit-il.En guise d\u2019avertissement, Harvey ajoute : « on ne bâtit pas une société cordiale, hospitalière et généreuse sur la démolition de la culture d\u2019accueil.Si, par exemple, des groupes immigrants agissent de manière à jouer le jeu d\u2019Ottawa et de la majorité anglophone du Canada contre la langue et la façon de vivre du Québec, la cordialité sera mince et la xénophobie persistera.» La justesse des propos d\u2019Harvey se reflète dans les débats qui ont cours depuis dix ans sur la question du modèle d\u2019accueil québécois.Les épisodes de la « crise des accommodements raisonnables » (2007-2008) et de la Charte des valeurs (2013-2014) témoignent de la nécessité pour le Québec de définir son propre modèle d\u2019accueil et d\u2019intégration en opposition au multiculturalisme canadien.La vision de L\u2019Action nationale sur cette question est présentée clairement dans son « Manifeste pour un Québec laïque » publié en mars 2007 : une citoyenneté québécoise légale dans une République laïque et souveraine, voilà la solution.q AT APHEb Ea | esd, li mé bh ( - vs Sy Ui \u201cW\\ Abang i Free AL hr: = poi tig ' f y | gt wr REE TD affa date raid a BLOC à \\ 3 Québécois > MICHELBOUDRIA Ar LE TAT (38 J AIL JERI TER WTR ombattants, de ubligue et de en el] CRÉLUELE VT CN I» >; JF] EE Rassemblement pourun PAYS Souverain Lo Québec notre seule patrie www.rps.quebec PRET Souveraineté du Québec a rd + Langue francaise @e = Fate nationale dr Assurancé-vie Dis Société be Lh RE 0 ze 11 Saint-Jean-Baptiste VS A4 wil wtp cn i) | dele MAURICIE = Su + wn pcr * Py dE ar lb 7 : ét 04 >4884 Vers LA RÉPUBLIQUE É Fella ® F-A.ANGERS ® Ggard FILION ® Jacques PERRAULT ® André LAURENDEAU @ Édouard LEMIEUX ® Plone VIGEANT EDITIONS DE L'ACTI 3070, ree SAINT-HUBERT 153 100 1917-2017 L\u2019Action La république : l\u2019impensé du nationalisme québécois Denis Monière Professeur de science politique à la retraite, Université de Montréal L es intellectuels nationalistes ont décortiqué les effets économiques, politiques, sociologiques et idéologiques de la conquête britannique de la Nouvelle-France.Mais ils ont eux-mêmes été victimes des effets d\u2019occultation qu\u2019impose la domination coloniale qui repose non seulement sur un rapport de force militaire, mais aussi sur la conquête des esprits.La colonisation laisse des traces profondes dans les représentations que se donne le peuple conquis et l\u2019empêche d\u2019envisager d\u2019autres modes de pensée que celui du colonisateur.Elle l\u2019enferme dans un système intellectuel qui l\u2019amène à consentir à l\u2019ordre et aux institutions établis pour le dominer.Il est pour le moins étonnant de constater que le mouvement nationaliste, même dans sa version moderniste et souverainiste, ait négligé de donner droit de cité aux aspirations républicaines dans l\u2019histoire des idées politiques québécoises.Les intellectuels nationalistes ont intériorisé la culture monarchique britannique et n\u2019ont pas fait de critique sérieuse et rigoureuse du régime monarchique canadien.Ils ont certes examiné à la loupe les normes et les règles juridiques imposées par la constitution canadienne, ils ont produit d\u2019innombrables analyses du partage des pouvoirs pour justifier la thèse des deux nations ou la nature décentralisée du fédéralisme canadien, mais ils ont paradoxalement négligé de s\u2019intéresser au fondement de ce régime politique : soit le principe monarchique.La question de la nature du régime politique canadien est restée dans l\u2019angle mort de la pensée nationaliste. 154 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 Marc Chevrier dans son excellent livre sur le républicanisme au Québec a montré comment l\u2019idée de république fut la grande oubliée de la politique québécoise.Il explique cette absence par l\u2019hégémonie idéologique du « monarchisme québécois1 » qu\u2019il qualifie de tendance de fond de l\u2019histoire d\u2019un peuple qui a systématiquement refoulé les ambitions républicaines.Il décrit avec une ironie mordante le processus de colonisation des esprits qui a persuadé les élites politiques québécoises d\u2019accepter le monarchisme comme horizon politique indépassable.Il y eut une seule période où le républicanisme occupa le devant de la scène politique, ce fut de 1828 à 1838.Les Patriotes ont été les seuls à faire du républicanisme un projet politique.Il était consubstantiel de leur volonté de réaliser la rupture du lien colonial et l\u2019indépendance du Bas-Canada.En s\u2019inspirant des mouvements révolutionnaires européens et américains, les Patriotes proclamèrent même la République du Bas-Canada en 1838.Mais la répression militaire et l\u2019Acte d\u2019union qui s\u2019ensuivit mirent un terme aux velléités républicaines des Canadiens français.La société canadienne fut reprise en main par les autorités cléricales et les politiciens mercenaires qui chantèrent sur toutes les tribunes les bienfaits du régime politique monarchique et de la Confédération.Il y eut bien sûr quelques intellectuels qui reprirent le flambeau de façon épisodique.Arthur Buies, Godfroy Langlois, Honoré Beaugrand et Jules Fournier formulèrent des critiques d\u2019esprit républicain contre la Couronne britannique.Mais ces prises de position isolées n\u2019eurent pas de résonance et n\u2019ont pas inspiré de mouvement intellectuel durable de sorte qu\u2019il y eut pour ainsi dire pendant un siècle, de 1849 à 1949, une éclipse de la pensée républicaine.Dans son récit de l\u2019imposition de la chape de plomb monarchiste sur la vie politique québécoise, Chevrier occulte toutefois une résurgence de la doctrine républicaine qui fut portée par les ténors de L\u2019Action nationale : André Laurendeau, Gérard Filion et François- Albert Angers qui proposèrent à la fin des années quarante une doctrine républicaine.Chevrier ne consacre malheureusement que cinq lignes à cette tentative de restauration de la pensé républicaine dans le nationalisme canadien-français2.Cet oubli n\u2019invalide pas la thèse de Chevrier, car là aussi, malgré la valeur intellectuelle de ses promoteurs, cette tentative n\u2019eut pas de suite.L\u2019Action nationale, durant ses cinquante premières années d\u2019existence, se conformait aux dogmes du nationalisme canadien-français et se faisait le chantre de la Confédération canadienne, comme son maître à penser Lionel Groulx.Ce dernier soutenait que la Confédération était un gain arraché par les leaders canadiens-français.« La Confédération, c\u2019est nous qui l\u2019avons voulu, c\u2019est nous qui l\u2019avons eu.» Ce régime constitutionnel avait 1 Marc Chevrier, La république québécoise : hommages à une idée suspecte, Montréal, Boréal, 2012.p.23.2 Voir Ibid, p.280 155 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 le mérite de redonner une base de pouvoir politique à la nation canadienne-française.Le nationalisme de cette époque défendait le statu quo constitutionnel et dénonçait les tentatives de centralisation des pouvoirs qui atrophiaient l\u2019autonomie de la province de Québec.Il n\u2019était donc pas question de contester la Constitution canadienne ni le principe monarchique qui l\u2019inspirait.Après l\u2019expérience du référendum sur la conscription, révélateur de l\u2019impuissance politique des Canadiens français et de l\u2019échec relatif du Bloc populaire canadien, les nouveaux intellectuels nationalistes cherchèrent une porte de sortie qui, sans remettre en cause le statu quo constitutionnel, puisse favoriser l\u2019affirmation de la nation canadienne-française.La direction de L\u2019Action nationale prit alors le virage républicain et décida de publier un numéro spécial entièrement consacré à ce type de régime politique banni de la conscience québécoise depuis les Patriotes.Le numéro parut en octobre 1948.Le comité de direction, sous la plume d\u2019André Laurendeau, affirma la nécessité de proclamer la République au Canada.Cette orientation idéologique marquait un changement de perspective majeur, car on n\u2019envisageait plus, comme le firent les Patriotes, la république comme mode de gouvernance pour le Bas-Canada, mais pour l\u2019ensemble du Canada.Ce projet s\u2019éloignait de la position traditionnelle des nationalistes qui, depuis 1917, centraient leur attention et leurs ambitions politiques sur la province de Québec.L\u2019Action nationale choisissait plutôt d\u2019élargir le cadre de son action pour inclure l\u2019ensemble des provinces canadiennes.L\u2019adhésion à la pensée républicaine entraînait un changement de paradigme.On revenait en quelque sorte à l\u2019esprit d\u2019Henri Bourassa en voulant consolider l\u2019indépendance du Canada en le libérant de la tutelle monarchique.Les expériences répétées des participations forcées aux guerres de l\u2019Empire avaient montré que le Canada ne jouissait pas d\u2019une véritable indépendance.Laurendeau expose ainsi cette relation consubstantielle dans la conclusion son éditorial : « Et puisque Vive l\u2019indépendance ! doit se traduire par Vive la République !, nous n\u2019hésitons plus à crier : Vive la République » (p.96).S\u2019appuyant sur les données d\u2019un sondage, Laurendeau montre que les Canadiens se sentent de plus en plus attirés par le républicanisme dans la mesure où 47 % des répondants voient l\u2019avenir du Canada soit dans une annexion à la République américaine ou encore dans l\u2019indépendance absolue.Or celle-ci ne peut s\u2019exprimer que par la République.Il rejette les arguments de ceux qui prétendent que la Couronne n\u2019est qu\u2019une fiction juridique et qu\u2019il n\u2019est pas nécessaire de s\u2019en débarrasser.La Couronne, explique-t-il, est présente partout dans notre système politique, elle encadre les lois des provinces ou du fédéral, elle influence le système judiciaire qui rend justice au nom de Sa Majesté, elle chapeaute la politique étrangère du Canada puisque les ambassadeurs représentent la Reine du Canada.Les députés et ministres doivent prêter serment à la Reine, etc.Il résume ainsi son point de vue : « Quel que soit son respect pour les personnes de la famille royale, un Canadien 156 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 qui désire l\u2019indépendance réelle de son pays regardera la couronne comme un obstacle à la souveraineté canadienne.Un prince anglais ne saurait être la clé de voûte d\u2019un Canada indépendant.Aspirer à l\u2019indépendance dans la situation concrète où nous nous trouvons, c\u2019est aspirer à la république » (p.92).Il déplore la mollesse et le manque de sens national d\u2019une majorité de Canadiens qui pensent que le Canada doit faire partie de l\u2019Empire britannique.Leurs pensées oscillent entre deux formes de colonialisme : ils adhèrent soit à l\u2019impérialisme britannique, soit à l\u2019impérialisme américain.« Ils habitent le Canada, mais ils ne sont pas Canadiens » (p.94).Pour Laurendeau, établir la république du Canada serait mettre fin à l\u2019adolescence et accéder à la maturité politique.La publication de ce numéro spécial annonce la formation d\u2019un mouvement républicain sur le modèle de la Ligue de défense du Canada.Et pour s\u2019implanter, celui-ci doit tenir compte des résistances psychologiques autant des Canadiens anglais que des Canadiens français.Gérard Filion analyse les différents obstacles qui se dressent sur la route du républicanisme.Il pense qu\u2019il n\u2019y a pas de mystique républicaine chez les Canadiens français parce qu\u2019ils ont été socialisés par une culture politique antirépublicaine.Le discours clérical les a habitués à la méfiance en mettant en relief les persécutions de la Révolution française envers le clergé.L\u2019Église leur a aussi inculqué le respect de la monarchie de droit divin et a toujours présenté la monarchie anglaise comme garante des libertés et la protectrice des minorités.Aux yeux de l\u2019Église, la monarchie était l\u2019institution politique la plus parfaite.Les Canadiens anglais sont aussi imbus d\u2019esprit monarchique soit par fidélité à leur mère patrie, soit par sentimentalisme.Même les esprits évolués vibrent aux fastes impériaux et aux tribulations de la famille royale.Le climat intellectuel canadien n\u2019est donc pas très propice à l\u2019idéal républicain.Filion prévoit une lutte de longue haleine et compte sur la pédagogie pour montrer les avantages de ce régime politique.Il donne en exemple les succès de la République américaine qui n\u2019aurait pu atteindre la prospérité si elle n\u2019avait pas réalisé une révolution républicaine.Une mystique ne naît pas spontanément ; pour qu\u2019elle advienne, il faudra répéter les mêmes arguments par une campagne de propagande soutenue que seul un mouvement organisé est en mesure de conduire.A cette fin, il lance donc un appel pour la création d\u2019une nouvelle ligue d\u2019action républicaine.Les rédacteurs de la revue s\u2019avancent même jusqu\u2019à définir les balises de ce que devrait être cette république canadienne.Le changement de régime politique serait pour eux l\u2019occasion d\u2019une refonte en profondeur de la constitution canadienne et permettrait de refonder le Canada sur de véritables bases fédérales.Edmond Lemieux écrit : « La république à laquelle nous songeons sera fédérative » (p.127).Ils veulent la république pour atteindre un meilleur équilibre entre les pouvoirs de l\u2019État fédéral et ceux des provinces.C\u2019est une façon pour eux de freiner les appétits de centralisation de l\u2019État canadien.Comme celui-ci détient sa légitimité du pouvoir royal et non pas de la souveraineté du peuple et qu\u2019il a intériorisé 157 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 dans la logique décisionnelle les attributs monarchiques, il impose son autorité aux provinces.Ottawa décide souverainement sans tenir compte de l\u2019opinion des provinces.Sans trop se préoccuper de montrer le lien de causalité, Lemieux soutient qu\u2019avec une constitution républicaine la souveraineté sera mieux partagée entre le gouvernement fédéral et les gouvernements provinciaux.Plutôt que de procéder à des ajustements à la pièce de la constitution canadienne comme cela s\u2019est pratiqué depuis 1867, Lemieux pense qu\u2019en remplaçant le régime monarchique par un régime républicain le Canada sera obligé de se donner une constitution propre et de reconsidérer l\u2019ensemble des questions que la constitution de 1867 n\u2019a pas réglées (voir p.129).L\u2019ambition sous-jacente des nationalistes est d\u2019obtenir une clarification des pouvoirs qui favorise l\u2019autonomie des provinces : « Nous obtiendrons ainsi une fédération de républiques autonomes (les États provinciaux) maîtresses des domaines qu\u2019on leur a réservés, et ayant remis à l\u2019État central la possession et l\u2019exercice de leur souveraineté externe.C\u2019est du moins le but vers lequel il faudra tendre » (p.130).La république canadienne incarnerait une forme de souveraineté partagée.L\u2019Action nationale ne pense pas à ce moment-là que le Québec pourrait former une république indépendante.François-Albert Angers poursuit cette réflexion dans un article publié l\u2019année suivante3 où il réplique aux réactions négatives qu\u2019a soulevées le numéro spécial dans la presse anglophone.Il rappelle d\u2019abord que les Canadiens français se sont montrés ouverts aux positions de la revue puisqu\u2019un candidat dans Laval Deux-Montagnes s\u2019est présenté sans affiliation partisane, mais en brandissant le drapeau de la république et qu\u2019il a obtenu un tiers des votes.Il rétorque aux arguments des impérialistes anglophones qui accusent les « républicains nationalistes » d\u2019isolationnisme et de vouloir l\u2019établissement d\u2019une république pour empêcher le Canada de participer à la prochaine guerre.Il répond que si on entend par l\u2019isolationnisme le fait de vouloir se libérer de « la servitude coloniale que constitue le service militaire, la participation automatique aux entreprises guerrières d\u2019une métropole », c\u2019est à ses yeux un motif suffisant et légitime de vouloir établir la république.Mais ce n\u2019est pas la seule raison, car la neutralité militaire ne signifie pas nécessairement une politique isolationniste (p.92).La république assure qu\u2019on ne participe pas aux guerres des autres par simple suivisme des politiques de l\u2019Empire.Elle implique que le Canada ne se jette pas la tête baissée dans des guerres, qu\u2019il ait le pouvoir d\u2019en juger le bien fondé et d\u2019en débattre publiquement.Les engagements automatiques comme cela s\u2019est pratiqué dans le passé peuvent entraîner le Canada dans des guerres injustes.La république permet d\u2019affirmer l\u2019indépendance du Canada dans les affaires internationales.Tant que le Canada sera soumis à la Couronne britannique, il ne pourra être une nation libre.3 François-Albert Angers, « La république à l\u2019avant-scène », L\u2019Action nationale, février 1949, p.88-105. 158 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 La république permettrait de contrer les influences extérieures, soit celle de Londres ou de Washington, sur la politique étrangère du Canada.Angers évoque aussi des arguments économiques en faveur de la république : « Nous voulons aussi la république parce que nous ne voulons plus que les citoyens dont l\u2019Angleterre n\u2019a plus besoin soient automatiquement jugés convenables pour le Canada, quel que soit leur métier.Nous voulons encore la république parce que nous estimons dommageable aux intérêts canadiens un commerce extérieur organisé pour satisfaire aux besoins d\u2019une métropole plutôt qu\u2019en fonction d\u2019un sain principe de diversification des marchés » (p.99).Avec la république le Canada n\u2019aura plus deux maîtres à servir.Le débat sur la république fit long feu.L\u2019idée de république retourna aux oubliettes pour une autre décennie.Elle ne refera surface dans l\u2019histoire des idées politiques qu\u2019à la fin des années cinquante, mais drapée cette fois-là dans l\u2019indépendantisme québécois.Raymond Barbeau, à droite, mena le combat pour la République de Laurentie alors que Raoul Roy, à gauche, souhaitait l\u2019avènement de la République socialiste du Québec.Il y eut même un parti qui osa le mot républicain dans son nom : le Parti républicain du Québec fondé par Marcel Chaput en 1962.Le RIN lui aussi adopta le modèle républicain comme éventuel régime du Québec indépendant.Mais ces retours de flammes ne furent pas durables.A la fin des années soixante, le projet républicain fut de nouveau mis au placard par les souverainistes.L\u2019esprit étapiste fut non seulement appliqué au processus d\u2019accession à l\u2019indépendance, mais aussi à la définition du régime politique du Québec indépendant.Il ne fallait pas distraire les citoyens par des débats périphériques sur les institutions et se concentrer sur les arguments justifiant le projet de souveraineté.Comme le Québec semble se complaire dans les contradictions et les ambivalences, il y eut disparition quasi totale de tout langage républicain dans le discours des indépendantistes4.q 4 Marc Chevrier, opt, cit.p.39 OFFERTE PAR Téléchargez gratuitement la nouvelle application du Devoir et profitez d\u2019un accès illimité jusqu\u2019au 1er mars.MOBILE, MAINTENANT DANS VOS PANTALONS. Éditorial du grand verti ige) «A FETES ER es lpr (rg ple) Efe ik rad LE aL oS ON PoE: JL Fon apeante Vetus.4 Pre Li Lf LR POLE gh 1k T | ome i we, \u2014 a [af] § dn A FU # = ale AR LIE: I ith ignol cu { = - rfi Fd \u201c4 =A no I oll rert F 4% > A Vi ZLEA For rh f 25 het L- vi hatl= UF x 2 z Sy Jeg Sey A nce- = nar ; {20 wrt *ahy Fagm ole A) winard wl wr I = a ds Rak wal eee els Nerd Jet, cal=#[[41h1 AN 07 ay 76 F3 Irae Champlain- = \"od - viril ee as Pan 3 a le r=, ES Bi ¢ ord us 78 Lh \"| TEA {IRIN BT) a =] lh i « eh «Rok fire ca lif, Eyes if PEL +R Ty 144 S94 Lire PAS UE\u201d Lives) i Is IF] des lecteurs Volume XCIY numéro 1 a JANVIER 2004 161 100 1917-2017 L\u2019Action Pour en finir avec le repli indépendantiste Pierre Norris et Sol Zanetti Respectivement étudiant en science politique et chef d\u2019Option nationale Treize années après sa parution, « Revoir le cadre stratégique » a gardé toute sa pertinence et sa lucidité.Son nécessaire appel au dépassement est encore là à alimenter les discussions et à être découvert et redécouvert par des indépendantistes en quête de victoire.Écrit au lendemain de la défaite du Parti québécois et de l\u2019élection du Parti libéral du Québec en 2003, cet éditorial passé à l\u2019Histoire se voulait, dans un premier temps, un décapant post-mortem des gouvernements Bouchard et Landry.Si cette juste dénonciation sans ménagement des erreurs péquistes suffisait déjà à donner au texte ses lettres de noblesse, c\u2019est aussi et peut-être même surtout en raison de la stratégie qu\u2019il proposait que « Revoir le cadre stratégique » a fait sa marque.Le fait que le vaisseau amiral de l\u2019armada souverainiste ait ensuite cru bon (mal lui en prit) d\u2019ignorer les signaux lancés par ce radar n\u2019enlève rien au fait que ce dernier a bel et bien pu baliser le chemin à suivre à travers les mines de l\u2019ennemi et les icebergs de la contingence.Ce sont toutes ces raisons qui font de « Revoir le cadre stratégique » un classique de la littérature indépendantiste.L\u2019état du mouvement indépendantiste La défaite du Parti québécois, le 14 avril 2003, après un peu moins de neuf années à la tête du gouvernement du Québec, va susciter une myriade d\u2019analyses, de textes et de suggestions de marche à suivre.Visiblement, quelque chose clochait dans le camp souve- rainiste ; le verdict des citoyens est sévère à l\u2019endroit du parti de Bernard Landry, qui subit 162 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 un recul d\u2019un peu moins de dix pour cent dans les suffrages et une perte de trente-et-une circonscriptions.Le Parti québécois avait connu pire défaite (l\u2019élection de 1985 ayant été une saignée), mais 2003 apparaissait tout de même comme un signal d\u2019alarme qui était à prendre au sérieux.Les mois suivants verront donc la mise en branle de la machine à idées qu\u2019est le mouvement indépendantiste, chacun tentant de mettre le doigt sur le bobo et de trouver la solution à l\u2019effritement du vote péquiste et à la réalisation de l\u2019indépendance.Une multitude de personnes vont prendre la plume et y aller de leurs suggestions.Entre autres intervenants dans cet examen de conscience, Joseph Facal propose notamment de « moderniser notre vision du rôle de l\u2019État et de ses modes d\u2019intervention », tandis que Lise Payette appelle la société civile à s\u2019emparer du projet de pays et que Mathieu Bock-Côté, alors étudiant à la maîtrise en sociologie, condamne la perte de sens nationaliste du discours péquiste au profit d\u2019un souverainisme technocratique.En octobre, Bernard Landry va annoncer une « Saison des idées » qu\u2019il dit destinée à brasser les cartes à nouveau et à refonder le programme péquiste en vue du congrès national prévu pour 2005.Ce que le mouvement indépendantiste n\u2019avait peut-être pas encore pleinement saisi (ou saisi tout court, et l\u2019a-t-il saisi aujourd\u2019hui ?), c\u2019est qu\u2019il devait aussi désormais composer avec le coup de Jarnac du gouvernement fédéral qu\u2019est le bill C-20 ou Loi donnant effet à l\u2019exigence de clarté formulée par la Cour suprême du Canada dans son avis sur le Renvoi sur la sécession du Québec.Cette dite « Loi sur la clarté », votée en 2000, venait cadenasser l\u2019accession légale du Québec à son indépendance en la conditionnant à la bonne volonté des parlementaires d\u2019un État fédéral déterminé à user pleinement de la raison d\u2019État pour maintenir son intégrité territoriale.Les dirigeants péquistes, qui tenaient pour acquis depuis toujours le franc-jeu d\u2019Ottawa en cas de victoire du OUI dans un référendum sur l\u2019indépendance, voyaient leurs présomptions déchirées en morceaux, tandis que le peuple québécois recevait une énième gifle au visage.Dire les choses telles qu\u2019elles sont C\u2019est dans ce double contexte d\u2019introspection du mouvement indépendantiste et d\u2019enfer- mement du projet de pays que Robert Laplante livre sa contribution au débat.Tiré d\u2019une conférence de décembre 2003 et publié dans L\u2019Action nationale de janvier 2004, « Revoir le cadre stratégique » a l\u2019effet d\u2019une bombe chez les souverainistes.Si pour certains le texte est dur à avaler, pour d\u2019autres il est une bouffée d\u2019air frais qui vient exprimer les critiques qu\u2019ils taisaient depuis longtemps.Laplante remet clairement en cause toute l\u2019action des gouvernements Bouchard et Landry, qu\u2019il considère comme responsables de l\u2019écrasement en vol de l\u2019élan libérateur issu de 163 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 l\u2019échec de l\u2019accord du lac Meech et du match nul du référendum de 1995.Le cycle 1996- 2003 aurait été marqué, du côté péquiste, par la « peur du conflit » et le « gaspillage de la conjoncture ».Il s\u2019agissait ni plus ni moins que d\u2019un renoncement volontaire à exercer les prérogatives conférées par la détention du pouvoir gouvernemental.Or, comme le dit Laplante, le combat indépendantiste « [est] un combat qui ne peut se gagner que par l\u2019action rigoureuse d\u2019un parti politique qui accèdera à la gouverne pour traduire l\u2019idéal en réalité.» La mobilisation populaire est une chose incontournable et absolument nécessaire dans un contexte démocratique comme le nôtre, mais cela ne doit pas faire oublier que la réussite de la sécession et sa reconnaissance internationale ne résultent pas de la multiplication des manifestations favorables à l\u2019indépendance dans les rues, mais de la capacité de l\u2019État à établir sa souveraineté et son pouvoir de façon effective et durable.Ce que le gouvernement du Québec n\u2019a pas fait et n\u2019a pas travaillé à faire, dénonce Laplante.Le renoncement péquiste apparaît face à la confirmation de la thèse selon laquelle le gouvernement fédéral aurait volé le référendum de 1995 par de multiples procédés.Écrivant qu\u2019il s\u2019agit là du « moment-clé » du gouvernement Bouchard, Laplante démontre comment le Parti québécois a décidé de fermer les yeux sur ce détournement démocratique, alors qu\u2019il avait tous les outils en main pour tirer profit de cet événement et s\u2019en servir pour affronter Ottawa à nouveau.Le PQ bouchardien (que Laplante place tantôt dans la lignée des Réformistes profitant de l\u2019Indirect rule après l\u2019Acte d\u2019Union, tantôt dans celle des colonisés décrits par Aquin, Bouthillette et Perrault) aurait conséquemment choisi de se satisfaire de la place que lui laissait le Canada sans jamais pousser le combat plus loin.Étouffé par l\u2019offensive financière et économique du fédéral, le gouvernement Bouchard n\u2019aura pas trouvé mieux à faire que de charcuter les finances publiques québécoises, de capituler devant les ennemis de la loi 101 au Centaur en 1996 et de se plaindre des manœuvres d\u2019Ottawa sans jamais y répliquer.La rhétorique de l\u2019attente des conditions gagnantes n\u2019aurait servi qu\u2019à cacher la capitulation du Parti québécois.Le verdict laplantiste est sans appel.Aussi l\u2019éditorialiste voit-il dans le renoncement et la peur du gouvernement péquiste les causes principales de la démobilisation de ses troupes, de la désorientation de son action et de sa défaite électorale.Il en vient donc à appeler à un sursaut des indépendantistes, à une réorientation majeure et fondamentale.La « Loi sur la clarté » apparaissant comme un obstacle à la fois antidémocratique, illégitime et insurmontable, Laplante élabore une nouvelle stratégie indépendantiste, fondée sur le pouvoir d\u2019un gouvernement élu posant les institutions démocratiques québécoises comme seul et unique référent.Une stratégie aux racines anciennes Plonger au cœur du cadre stratégique mis de l\u2019avant par Robert Laplante implique préalablement d\u2019en trouver les racines ; une étude historique permet d\u2019ailleurs de voir qu\u2019elles 164 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 sont profondes.L\u2019étapisme référendaire et la recherche du bon gouvernement n\u2019ont pas toujours été au cœur de la stratégie du Parti québécois.Les toutes premières années du parti furent marquées par un certain flou sur la démarche préconisée pour réaliser l\u2019indépendance, mais le tout fut clarifié dans une brochure du Parti québécois distribuée en novembre 1972.Il y est écrit : Avec ou sans majorité du vote populaire, le parti séparatiste québécois a l\u2019intention de séparer le Québec du Canada, s\u2019il domine l\u2019Assemblée nationale du Québec à la suite d\u2019une élection.Un gouvernement « péquiste » à Québec, mettra immédiatement en branle le processus de sécession, sans aucun autre recours à l\u2019électorat par un référendum ou une seconde élection1.Pour Lévesque et Parizeau à cette époque, l\u2019élection législative, en système parlementaire britannique, fait foi de tout et donne au gouvernement toute la légitimité pour agir.Aussi entendent-ils bel et bien, sitôt élus et entrés en poste, commencer à négocier avec le Canada les termes de la souveraineté du Québec et d\u2019une association économique tout en envisageant une action unilatérale si les discussions venaient à s\u2019embourber.Cette façon de faire sera directement intégrée au programme électoral péquiste pour 1973 tout en étant modifiée et précisée.Mentionnant d\u2019abord que c\u2019est « à la suite d\u2019une élection » que l\u2019indépendance sera réalisée, le programme prévoit qu\u2019un gouvernement péquiste s\u2019engage à « mettre immédiatement en branle le processus d\u2019accession à la souveraineté dès que celle-ci aura été proclamée en principe par l\u2019Assemblée nationale [.] en s\u2019opposant à toute intervention fédérale [.] » et à « faire adopter par référendum, pour concrétiser cette indépendance, une constitution élaborée avec la participation des citoyens au niveau des comtés, par des délégués réunis en une assemblée constituante ».La suite est connue : le congrès péquiste de 1974 entérina l\u2019idée d\u2019un référendum sur l\u2019indépendance en cas de nécessité d\u2019action unilatérale et d\u2019échec des négociations suivant l\u2019élection, idée de référendum qui se transformera, lors de la campagne électorale de 1976, en nécessité préalable à toute réalisation de la souveraineté.Ce référendum initiateur de la démarche est désormais la pierre angulaire de la stratégie et de la pensée péquistes, ce qui ne veut pas dire qu\u2019il n\u2019aura jamais été contesté.Les délégués du congrès de décembre 1981, gonflés à bloc par la Nuit des longs couteaux quelques semaines auparavant, votent qu\u2019une majorité de sièges à la suite d\u2019une élection sera suffisante pour faire l\u2019indépendance, ce qui sera annulé par René Lévesque lors de son renérendum.Plus tard, les orthodoxes de Parizeau et Laurin, dans une lettre ouverte le 10 novembre 1984 et au congrès spécial de janvier 1985, vont proposer (comme tenta- 1 Extrait de Comment se fera l\u2019indépendance, Éd.du Parti québécois, 1972, p.19.Cette brochure reproduit en traduction française les propos de R.Lévesque, J.Parizeau, J.-Y.Morin et C.Laurin recueillis par le journaliste Robert McKenzie dans une série de huit articles au Toronto Star parus du 6 au 15 novembre 1971.\u2013 Après la reculade étapiste de 1974, le PQ n\u2019a jamais jugé bon réimprimer ce document « historique » de 49 pages épuisé depuis longtemps. 165 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 tive de compromis avec Lévesque converti au Beau Risque) que le Parti québécois fasse la promotion de la souveraineté tout en demandant le mandat électoral de rapatrier tous les pouvoirs et les impôts nécessaires à une politique de plein emploi.Que voulaient-ils faire sinon tenter de provoquer une rupture et un conflit de légitimité avec le gouvernement fédéral ?Le programme péquiste de 1994, même s\u2019il ne s\u2019est pas matérialisé de cette façon après l\u2019élection de la même année, proposait que, sitôt élu, un gouvernement Parizeau « fasse adopter par l\u2019Assemblée nationale une déclaration solennelle affirmant la volonté du Québec d\u2019accéder à sa pleine souveraineté », lance « une commission constitutionnelle ayant le mandat de rédiger un projet de Constitution du Québec souverain » et demande à la population de se prononcer par référendum « sur la souveraineté du Québec et sur les dispositions d\u2019ordre constitutionnel permettant au Québec d\u2019exercer sa souveraineté ».Après 1995, le débat sur la stratégie et la contestation de l\u2019étapisme seront relativement effacés, malgré quelques tentatives de les mettre de l\u2019avant.Pensant pouvoir toucher la victoire référendaire du bout de leurs doigts, les militants péquistes, faisant confiance au charisme de Bouchard, ont dû penser qu\u2019un débat stratégique n\u2019était pas approprié à ce moment-là.Mais la situation était totalement différente en 2004.Relégués dans l\u2019opposition, désillusionnés cherchant à reprendre le contrôle de l\u2019initiative politique, les indépendantistes pouvaient alors se permettre de tout réévaluer.Cette idée d\u2019une accession à l\u2019indépendance entamée dès l\u2019élection et conclue par un référendum constitutionnel va pouvoir renaître de ses cendres.Quand il publie « Revoir le cadre stratégique » dans L\u2019Action nationale en janvier 2004, Robert Laplante s\u2019inscrit donc dans une honorable lignée d\u2019indépendantistes ayant voulu ramener leur mouvement à sa stratégie première.La force de Laplante sera d\u2019actualiser cette vision des choses et de l\u2019adapter au nouveau contexte dicté par la « Loi sur la clarté », la mettant de l\u2019avant au moment propice à faire éclater un consensus étapiste de façade qui régnait sur le mouvement depuis trop longtemps.Les principes de la stratégie Laplante Passer de l\u2019attente à l\u2019action Le premier principe auquel nous enjoint la stratégie de Robert Laplante, c\u2019est de passer d\u2019une attitude passive à un rôle actif concernant l\u2019indépendance.L\u2019attitude indépendantiste passive consiste à proposer un projet de gouvernance provinciale nationaliste en attendant les tant espérées « conditions gagnantes » qui rendraient la tenue d\u2019un référendum classique victorieuse.Selon ce qu\u2019on peut en deviner, ces conditions indéfinies prendraient la forme d\u2019une conjoncture historique dont les causes nous échapperaient et rendraient d\u2019elle-même l\u2019appui à l\u2019indépendance majoritaire. 166 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 Encore aujourd\u2019hui, plus de 20 ans après le traumatisme de 1995, on entend des souve- rainistes s\u2019opposer à la tenue d\u2019une élection portant sur l\u2019indépendance ou même d\u2019un référendum à court terme, sous prétexte qu\u2019il s\u2019agirait d\u2019un suicide, équivalent au fait de volontairement « foncer dans un mur ».Si les conditions gagnantes sont effectivement importantes, le cadre théorique de Laplante nous propose non pas de les attendre, mais plutôt de les créer.Selon lui, il faut « façonner » la conjoncture et non plus la « gaspiller ».Lorsqu\u2019il s\u2019agit de renverser le statu quo, une attitude réactive est condamnée à l\u2019échec, puisque l\u2019immobilisme auquel elle contraint renforce l\u2019inertie du peuple et rétrécit ses espoirs.Il nous faut plutôt sortir d\u2019une position défensive et faible en reprenant l\u2019initiative dans le projet indépendantiste.Révéler les antagonismes latents Si une majorité de nos concitoyens ne désire pas l\u2019indépendance aujourd\u2019hui, ce n\u2019est pas parce que leurs intérêts convergent avec ceux du Canada, mais parce que nous avons ajusté nos ambitions collectives à ce que le système canadien est en mesure de nous procurer.Nous avons arasé nos projets politiques pour qu\u2019ils finissent par rentrer dans la boîte provinciale.Pour inspirer le désir de changer le régime, il faut inspirer le désir de ce qui dépasse ses limites.En effet, pourquoi voudrait-on sortir d\u2019un pays qui suffit à nos aspirations ?La réduction de l\u2019horizon de nos rêves à la gestion provinciale a sapé les sentiments de nécessité et d\u2019urgence que nous cultivions à l\u2019égard de l\u2019indépendance du Québec.Bref, la passivité nous a endormis.Pour avoir envie de sortir du cadre canadien, il faut désirer ce qui se trouve au-delà.Il faut rêver plus loin que la cage.Cela signifie de proposer un projet politique qui réponde aux besoins concrets de la majorité de nos concitoyens, tout en nécessitant l\u2019indépendance pour se réaliser.L\u2019exécution d\u2019un tel projet, impossible dans le cadre canadien, est notre moyen le plus efficace de révéler les antagonismes latents que cause le régime canadien.C\u2019est la meilleure façon de mettre en lumière les divergences d\u2019intérêts qui existent entre nos peuples et qui justifient pour nous la création d\u2019un nouveau pays.Pour faire bouger l\u2019opinion publique, les démonstrations sont souvent plus efficaces que les arguments.Prendre l\u2019initiative, façonner la conjoncture, c\u2019est contribuer activement à créer les conditions qui nous fourniront l\u2019appui d\u2019une majorité de Québécoises et de Québécois.Affronter le conflit de légitimité Un autre principe fondamental de la stratégie de Laplante, c\u2019est la nécessité d\u2019assumer pleinement le conflit de légitimité entre notre propre démocratie et le système canadien. 167 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 Il s\u2019agit d\u2019agir en fonction du postulat que la démocratie québécoise prime le droit constitutionnel canadien, conçu pour la nier.Les blocages du carcan canadien à l\u2019égard de l\u2019exécution de notre programme de pays ne doivent plus être considérés comme des obstacles légitimes.Respecter les limitations que nous impose le régime actuel serait l\u2019équivalent de cautionner sa légitimité.Au contraire, nous devons engager le débat sur la légitimité du carcan canadien.C\u2019est une bataille qu\u2019il faut livrer, d\u2019autant plus que le Canada ne peut pas la gagner.Sa loi constitutionnelle fondatrice est une loi de Londres ; jamais le peuple québécois n\u2019a eu l\u2019occasion de se prononcer sur le cadre politique qui limite son horizon.La stratégie active que Laplante met de l\u2019avant est donc celle de proposer un programme de pays dont la réalisation, impossible dans le cadre canadien, entraînera un débat sur la légitimité du carcan que nous voulons casser.Il faut oser rompre avec le cadre provincial pour créer les conditions gagnantes, c\u2019est-à-dire celles qui mettront en évidence l\u2019impossibilité de réaliser nos ambitions collectives au sein du régime canadien et la nécessité de l\u2019indépendance.Le référendum change de rôle L\u2019autre évolution stratégique proposée par Laplante est de modifier le rôle traditionnellement attribué aux référendums québécois sur l\u2019indépendance.En 1980 et 1995, les référendums avaient pour rôle de donner une légitimité à l\u2019enclenchement de la démarche indépendantiste.Il fallait donc faire un référendum avant de commencer le processus de déconnexion démocratique d\u2019avec le Canada.Dans l\u2019approche laplantiste, c\u2019est l\u2019élection d\u2019un gouvernement indépendantiste majoritaire qui joue ce rôle de légitimation.Le référendum, qui doit porter sur un projet de constitution du Québec indépendant, a maintenant un rôle de validation finale du processus.Les Catalans montrent l\u2019exemple Le programme préconisé par Laplante dans « Revoir le cadre stratégique » n\u2019est donc pas sorti de nulle part.Le mouvement indépendantiste québécois a déjà proposé une stratégie similaire ou semblable et a connu à quelques reprises la tentation d\u2019y revenir et de renverser l\u2019ordre des choses, d\u2019obédience étapiste.Il peut se nourrir de l\u2019exemple catalan qui est présentement en action.La vague libératrice et nationaliste que connaît la Catalogne depuis 2012 a fini par déboucher sur l\u2019élection, en septembre 2015, d\u2019une coalition d\u2019indépendantistes de gauche et de centre droit réunis au sein de Junts pel Sí.Incapable de faire accepter par l\u2019Espagne la légitimité de la consultation d\u2019autodétermination qui s\u2019est tenue en 2014, le président Artur Mas a dû se tourner vers la voie électorale et législative pour rompre avec l\u2019État espagnol.La feuille de route mise de l\u2019avant par les indépendantistes lors des élections de 2015 se fonde sur la primauté de la démocratie catalane sur le droit espagnol.Le Parlement de Catalogne est désormais vu comme l\u2019instance suprême du 168 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 peuple catalan, le seul légitimé à prendre des décisions pour lui.Le programme de Junts pel Sí établit très clairement que l\u2019élection d\u2019une majorité d\u2019indépendantistes à l\u2019assemblée (avec ou sans majorité absolue des voix) permettra d\u2019ouvrir le processus de sécession, la rédaction d\u2019une constitution devant être ultimement approuvée par le peuple se faisant parallèlement à la création de facto des institutions du futur pays en matière de fiscalité, de politique étrangère, de sécurité ou encore de transport et de communications.La proximité de cette stratégie avec celle préconisée dans « Revoir le cadre stratégique » saute aux yeux.Sans trop extrapoler, on peut d\u2019ailleurs se demander quel rôle aura joué Jacques Parizeau dans son élaboration, Monsieur ayant rencontré et conseillé les indépendantistes catalans juste avant leur conversion à la démarche électorale plutôt que strictement référendaire.La réplique brutale et judiciaire du gouvernement central à Madrid était inévitable.Ce dernier tente effectivement d\u2019empêcher Barcelone de procéder et de saper les institutions catalanes en gestation.Le gouvernement indépendantiste semble chanceler, aussi a-t-il finalement décidé d\u2019organiser un référendum prévu pour septembre 2017.Mais il demeure que le Parlement aura toujours à voter « les lois nécessaires à la constitution d\u2019un État indépendant » d\u2019ici la fin de juillet 2017, et que la rupture fondée sur la lutte de légitimité entre deux États s\u2019affrontant dans un bras de fer demeure le fondement de l\u2019action catalane.Des conséquences qui se font toujours sentir L\u2019effet de « Revoir le cadre stratégique », à sa publication, sera immédiat.Les militants ne cessent d\u2019inviter Robert Laplante à prononcer des conférences pour en expliquer les tenants et aboutissants, l\u2019idée fait son chemin.Au sein de la direction péquiste, on s\u2019inquiète.Le débat monte encore de plusieurs niveaux quand Jacques Parizeau écrit « Un changement de stratégie au PQ ?» dans La Presse du 16 août 2004.Prétextant que l\u2019étapisme est périmé et que le PQ ne peut pas légitimement dire à ses plus jeunes militants que le débat stratégique a été coulé dans le béton en 1974 et qu\u2019on ne peut y revenir, l\u2019ancien premier ministre prend fait et cause pour la stratégie proposée par Robert Laplante, si bien qu\u2019on finira par parler des « thèses Parizeau-Laplante ».Si certains députés ouvrent la porte à cette stratégie, presque tous finissent par entrer dans le rang quand Bernard Landry condamne publiquement le projet (leur ordonnant par le fait même de marcher au pas) et que l\u2019exécutif national du parti dépose sa proposition principale \u2013 référendiste \u2013 en vue du congrès de 2005.Les militants n\u2019ont pas pour autant fini d\u2019en débattre et le mouvement continue.Quatre cents jeunes délégués péquistes vont se réunir en mars 2005 pour élire leurs représentants au congrès national du parti, votant au passage des propositions s\u2019inscrivant directement dans la lignée de « Revoir le cadre stratégique ».Le fait que la proposition émanant des « thèses Parizeau-Laplante » sera ensuite battue au congrès national de 2005 ne mettra pas 169 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 fin au mouvement qui s\u2019est développé.Lancé peu après le congrès, le Mouvement pour une élection sur la souveraineté (MES) présidé par Sasha-Alexandre Gauthier comptera plus de huit cents membres et proposera au PQ « de solliciter le mandat de réaliser l\u2019indépendance du Québec lors de la prochaine campagne électorale.Sitôt élu, le gouvernement aura ainsi toute la légitimité nécessaire pour enclencher le processus qui mène à l\u2019indépendance.» En 2011, suite à une crise qui secoue l\u2019aile parlementaire du PQ, quatre députés démissionnent du caucus pour siéger comme députés indépendants.Parmi ceux-là, Jean- Martin Aussant, député de Nicolet-Bécancour, décide de fonder un nouveau parti politique indépendantiste, jugeant que le PQ avait cessé de jouer ce rôle.Option nationale fut alors créée en octobre de la même année.La stratégie d\u2019ON visait explicitement à demander le mandat électoral de rapatrier à l\u2019Assemblée nationale du Québec l\u2019ensemble des lois, impôts et traités en vigueur sur notre territoire.En d\u2019autres mots, ON proposait une élection référendaire sur l\u2019indépendance, conjuguée à un référendum sur une constitution du Québec indépendant, ce qui est en droite ligne avec la stratégie de Laplante.Et aujourd\u2019hui ?Les principes élaborés par Robert Laplante dans « Revoir le cadre stratégique » sont si intemporels et universels qu\u2019ils sont encore aujourd\u2019hui d\u2019une actualité criante.Les treize années qui se sont écoulées depuis la publication de cet article n\u2019ont fait que confirmer l\u2019incapacité de l\u2019attentisme passif à mobiliser, rassembler et faire croître le mouvement indépendantiste.Le clientélisme électoral harnaché à la quête d\u2019un pouvoir provincial négateur de notre démocratie n\u2019a fait que miner la crédibilité du mouvement indépendantiste et saper la confiance que les nouvelles générations, étrangères aux débats de 1995, pouvaient avoir en lui.La réflexion stratégique du mouvement indépendantiste a fait du chemin depuis 2004, mais pas sous la bannière péquiste.Les indépendantistes ont multiplié les partis et les regroupements pour repenser le projet de pays en dehors du PQ, bien que ce dernier n\u2019ait pas vraiment changé de paradigme.Espérons maintenant que les discussions amorcées cette année par les Organisations unies pour l\u2019Indépendance du Québec (OUI-Québec) entre le Parti québécois, Québec solidaire et Option nationale portent fruit et mènent à une stratégie d\u2019accès à l\u2019indépendance qui s\u2019inspire de l\u2019approche de Robert Laplante.Notre cause est noble et mérite d\u2019être défendue avec le courage et l\u2019audace de ceux qui, avant nous, lui ont fait faire les plus grands pas en avant.q \u20ac) AC.$ A Aa ap (ord 1 1] NATIONALE Pa (1 RI AT NEN FT a Notre dossier LA 20 TET éD CCOISC qu ILS Onasemutueêls arte rer 171 100 1917-2017 L\u2019Action Une pensée économique québécoise traverse le siècle Guillaume Rousseau Professeur de droit, Université de Sherbrooke L e XXe siècle a vu le monde des idées être traversé par un nombre incalculable de modes, pour le pire plus souvent que pour le meilleur.Par hypothèse, une revue qui dure un siècle peut présenter l\u2019avantage de donner un espace à des auteurs moins soucieux de suivre les modes que de s\u2019inscrire dans une tradition de pensée solidement ancrée.Pour tester la validité de cette hypothèse, nous nous attardons à la pensée principalement économique développée, notamment dans les pages de notre revue, par un disciple de Lionel Groulx nommé Esdras Minville et à des articles parus un demi-siècle plus tard dans cette même revue.Le développement de cette pensée étant survenu au cours de la crise des années 1930, il s\u2019agira de voir si elle a été remobilisée à partir des années 1980, soit au moment où l\u2019Occident en général et les régions du Québec en particulier connaissaient une autre crise économique.La pensée de Minville : la nation et les décentralisations À la base, la pensée d\u2019Esdras Minville s\u2019inscrit dans la foulée de celle de Lionel Groulx.Même si le premier est économiste et le second historien, ils sont d\u2019accord sur l\u2019essentiel : la définition de la nation et la place de l\u2019État, qui doit être ni trop réduite, ni trop grande, d\u2019où leur penchant pour la décentralisation. 172 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 Selon Groulx, « Une nation est une société politique historiquement constituée par une certaine communauté d\u2019origine, de langue, de traditions, d\u2019aspirations, d\u2019intérêts, et animée de sentiments communs résultant de la vie collective1 ».Ailleurs, il précise sa pensée de la manière suivante : La nationalité n\u2019est pas la race, simple résultat physiologique, fondé sur le mythe du sang.Entité plutôt psychologique ou spirituelle, deux éléments la constituent : en premier lieu, des similitudes culturelles, un patrimoine commun d\u2019histoire, d\u2019épreuves et de gloire, de traditions et d\u2019aspirations ; puis, à cause de ces traits de ressemblance, un vouloir-vivre collectif, la détermination d\u2019un groupe humain à se perpétuer dans sa figure morale, dans une âme héréditaire, en contact intime avec les sources de sa vie spirituelle.Retenez qu\u2019à ce second élément, plus encore qu\u2019au premier, se révèle et se définit la nationalité2.De même, et cette fois précisément au sujet de l\u2019identité canadienne-française, Groulx affirme « il y a une telle chose, en Amérique du Nord, que la nationalité canadienne- française : nationalité véritable qui n\u2019est pas seulement une entité ethnique et historique dûment caractérisée, mais aussi et tout autant une réalité juridique et politique3.» Logiquement, Groulx est l\u2019un des premiers à réclamer pour la nation canadienne-française un « État français ».Bien qu\u2019elle s\u2019inscrive dans une vision selon laquelle les Canadiens français doivent se prendre en mains et ne plus dépendre des Anglo-Protestants, cette notion demeure assez vague.Groulx reste méfiant envers l\u2019État qui pour lui n\u2019est jamais à la hauteur de la nation.C\u2019est dans cette logique qu\u2019en 1931 il dénonce : « Un peu partout, et le Québec n\u2019y fait pas exception, sévit [\u2026] la centralisation administrative, ambition tentaculaire d\u2019un socialisme d\u2019État qui, pour s\u2019ignorer, n\u2019en est pas moins envahissant4 ».Mais il se montre plus tard davantage favorable à une intervention de l\u2019État dans le domaine de l\u2019économie5.À cette nuance près, et en précisant que Groulx a rompu avec la pensée de Maurras après la condamnation de certaines de ses idées par le Vatican, nous sommes d\u2019accord avec l\u2019auteur Simon Chavarie pour qui, sur le plan de l\u2019organisation sociale et politique, « la pensée de Groulx présente également de nombreuses similitudes avec celles de Barrès et Maurras [\u2026] Groulx privilégiait une nation axée sur la terre et le monde rural [\u2026] il préconisait une décentralisation et un régionalisme qui impliquait un certain effacement de l\u2019État6 ».1 Lionel Groulx.Une anthologie, Montréal, Bibliothèque québécoise, 1998, à la p.75.2 Lionel Groulx, ibid, aux p.77-78.3 Lionel Groulx, ibid, à la p.79.4 Lionel Groulx, L\u2019enseignement français au Canada.Dans le Québec, t.IV, Montréal-Paris, Éditions Leméac, Éditions d\u2019Aujourd\u2019hui, 1931, à la p.167.5 Lionel Groulx, Mes mémoires, tome IV, Montréal, Fides, 1974, à la p.357.6 Simon Chavarie, « La nation organique : Maurras, Barrès et Groulx \u2013 Partie 2 », Le Panoptique, 1er novembre 2008, en ligne : http://www.lepanoptique.net/sections/histoire/la-nation-organique-maurras- barres-et-groulx- \u2013 \u2013 partie-2/. 173 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 De manière comparable, pour Minville : « Une nation n\u2019est donc ni un fait économique ni, en dépit de l\u2019opinion courante, un fait politique.C\u2019est un fait sociologique, une communauté de culture.[\u2026] Tout citoyen doit avoir le culte de l\u2019histoire : histoire de son pays, histoire de sa nation, l\u2019une en regard de l\u2019autre7.» Il distingue donc son pays légal, le Canada, de sa patrie ou sa nation réelle, le Québec8.Encore plus clairement que Groulx, il prend toutefois soin de récuser « des théoriciens du nationalisme comme Barrès [pour qui] l\u2019individu n\u2019est rien en soi qu\u2019une sorte d\u2019automate dont l\u2019hérédité a réglé d\u2019avance tous les mouvements et jusqu\u2019aux moindres réflexes9 ».Sa conception de la nation évite donc à la fois un nationalisme niant l\u2019individualité et un libéralisme niant la nation culturelle10.Cet humanisme et cette conception de la nation expliquent pourquoi Minville s\u2019oppose autant à la prolétarisation qu\u2019à la dénationalisation des Canadiens français11.Et comme ces deux phénomènes sont accélérés par la concentration de la population et la centralisation autour de Montréal, où les Canadiens français ne possèdent pas les entreprises, il s\u2019oppose aussi à ces deux phénomènes.Ces raisonnements illustrent que Groulx avait raison de voir dans l\u2019interdépendance des aspects de la vie collective une des idées directrices de l\u2019œuvre de son collègue économiste12.Pour changer cet état de fait et trouver des solutions face à la crise économique des années 1930, Minville élabore un programme de réformes et de revalorisation du monde rural que l\u2019historien Dominique Foisy-Geoffroy résume ainsi : [\u2026] un projet de développement économique rationnel et planifié, dans le but d\u2019assurer et le bien commun de la société tout entière et l\u2019épanouissement de la nationalité canadienne- française.L\u2019essentiel de ce programme de réformes économiques consiste en une triple décentralisation : premièrement, une décentralisation démographique, deuxièmement, une décentralisation de l\u2019activité économique, et troisièmement, une décentralisation sociale et étatique13.7 Esdras Minville, « Éducation nationale et sociale », La Jeunesse, 23e session des Semaines sociales du Canada, Saint-Hyacinthe, Montréal, Secrétariat des Semaines sociales du Canada, École sociale populaire, 1946, p.269.8 Sous le pseudonyme de Jacques Dumont, « Méditation pour jeunes politiques », L\u2019Action française, janvier 1927, p.30.9 Esdras Minville, « Les chocs en retour de l\u2019anglomanie », d\u2019abord paru dans L\u2019Action nationale, 1er semestre 1934 et reproduit dans les Œuvres complètes, v.9 : p.398.10 Pierre Trépanier, « Esdras Minville (1896-1975) et le traditionalisme canadien-français », Les Cahiers des dix, no 50, 1995, p.259-260.11 Esdras Minville, « Le capital étranger », L\u2019Action française, juin 1924, p.341.12 Lionel Groulx, « L\u2019œuvre d\u2019Esdras Minville », L\u2019Action nationale, janvier 1945, p.11.13 Dominique Foisy-Geoffroy, « Esdras Minville et le nationalisme économique, 1923-1939 », Mens : revue d\u2019histoire intellectuelle de l\u2019Amérique française, vol.1, no 1, 2000, p.60. 174 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 Concernant la décentralisation démographique, il s\u2019agit essentiellement de poursuivre la colonisation des régions.Pour lui, la colonisation, comme le développement économique en général, doit être organisée avec beaucoup de soin, notamment par l\u2019État.Minville va jusqu\u2019à proposer la création d\u2019un Conseil technique d\u2019études économiques devant réaliser des recherches dans ce domaine14.Il entreprend lui-même de réaliser un inventaire économique des comtés du Québec.Et il est un des premiers sinon le premier à promouvoir l\u2019idée d\u2019une planification et d\u2019un aménagement régional du territoire, et à parler des changements de structures mentales nécessaires à cette fin15.Ainsi, il écrit : Chaque région doit être traitée selon son potentiel propre, ses particularités physiques et économiques, de façon à obtenir de ses ressources le maximum de rendement humain [\u2026] industries locales et régionales, au besoin liées les unes aux autres, coordonnées en vue de la plus complète utilisation des richesses naturelles et de la plus grande satisfaction16.C\u2019est dans ce contexte qu\u2019il propose la création de conseils économiques régionaux.Au sujet de la décentralisation démographique et économique, bien qu\u2019il fasse de l\u2019agriculture une priorité parce qu\u2019elle « permettrait à la nation de prendre possession du sol », il insiste aussi sur l\u2019importance de la combiner avec une activité forestière17.Autant que possible, cela devrait se faire grâce à des PME régionales qui, notamment en favorisant la consommation ou la transformation de ressources naturelles sur place, auraient « le potentiel de revitaliser les régions sur le plan économique, et non de les saigner de leur population et de leurs ressources comme le ferait la grande entreprise », pour reprendre les termes de Foisy-Geoffroy18.C\u2019est que Minville est soucieux de préserver la qualité de vie des travailleurs et celle de leur environnement.À Grande-Vallée, en Gaspésie, il est à l\u2019origine d\u2019une forme durable d\u2019exploitation de la forêt, puisqu\u2019il y prévoit du reboisement, et d\u2019un syndicat forestier coopératif19.C\u2019est là l\u2019autre grand axe de sa pensée économique : sa préférence accordée à la formule coopérative qui permet de faire participer les travailleurs au profit et de démocratiser la gestion de l\u2019entreprise20.14 Fernand Harvey, « La question régionale au Québec », Revue d\u2019études canadiennes, (1980) 15, no 2, à la p.75.15 François-Albert Angers, « La pensée économique d\u2019Esdras Minville » L\u2019Actualité économique, (1996) 72, no 4, 375.16 Cité dans Jean-Jacques Simard, La longue marche des technocrates, Montréal, Éditions coopératives Albert Saint- Martin, 1979, à la p.81.17 Dominique Foisy-Geoffroy, « Esdras Minville et le nationalisme économique, 1923-1939 », Mens : revue d\u2019histoire intellectuelle de l\u2019Amérique française, vol.1, no 1, 2000, p.62.18 Dominique Foisy-Geoffroy, « Esdras Minville et l\u2019idée de décentralisation », communication prononcée le 26 octobre 2001, dans le cadre du 54e congrès de l\u2019Institut d\u2019histoire de l\u2019Amérique française.19 Esdras Minville, « Un maître en nationalisme canadien-français », RC, juin-juillet 2006, p.1-6, en ligne : http:// crc-canada.net/nationalisme-canadien-francais/esdras-minville/maitre-nationalisme-can-fr/ 20 Dominique Foisy-Geoffroy, « Esdras Minville et le nationalisme économique, 1923-1939 », Mens : revue d\u2019histoire intellectuelle de l\u2019Amérique française, vol.1, no 1, 2000, p.62. 175 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 Cette démocratisation est d\u2019autant plus pertinente pour lui considérant qu\u2019il a une confiance limitée dans la démocratie des partis ; d\u2019où son idée d\u2019y adjoindre des corporations, soit des regroupements d\u2019associations correspondant à des branches d\u2019activité (finance, agriculture, artisanats, etc.)21.D\u2019où également son préjugé en faveur de la décentralisation sociale et étatique, et plus précisément du principe de subsidiarité.Minville prône un État ayant un rôle réel, mais restreint, celui d\u2019arbitre chargé de maintenir la solidarité organique des différentes corporations.Et il est en général plus favorable aux interventions des municipalités qu\u2019à celles de l\u2019État, sans toutefois être complètement réfractaire à ces dernières, pour autant qu\u2019elles émanent de l\u2019État québécois et non de l\u2019État canadien.Par exemple, il ne s\u2019oppose pas à l\u2019idée d\u2019un programme d\u2019aide aux chômeurs, mais précise qu\u2019il devrait relever des municipalités et du gouvernement du Québec22.La pensée de Minville laissa des traces durables sur le Québec.Outre son influence sur diverses mesures d\u2019aide aux colons pendant la crise des années 1930, des conseils économiques régionaux et un conseil d\u2019orientation économique national inspirés de ses idées sont créés pendant l\u2019après-guerre23.De même, un aménagement du territoire régional quelque peu décentralisé voit le jour avec la création des MRC à la fin des années 1970.Toutes ces instances d\u2019inspiration minvillienne sont utiles lorsque survient une autre crise économique.Face à la crise des années 1970-1990 : des analyses proches de celle de Minville La crise économique qui débute dans les années 1970 est marquée par une forte inflation et une hausse du chômage qui affecte particulièrement certaines régions.Elle fait suite à des chocs pétroliers et est rendue plus difficile à surmonter par le mauvais état des finances publiques.Dans ce contexte, il nous apparaît pertinent de nous attarder à des articles parus dans L\u2019Action nationale au cours de cette crise et portant sur des régions ou des localités précises.En plus de mettre en valeur ce type d\u2019articles qui a toujours eu sa place dans la revue, l\u2019objectif est de vérifier si les sujets choisis et les solutions proposées dans ces articles font écho à ceux que l\u2019on retrouvait chez Minville un demi-siècle plus tôt.Ces articles concernent respectivement l\u2019Estrie, Alma et le Lac-Saint-Jean Est, Saint-Clément dans le Bas-du-Fleuve et l\u2019Abitibi.21 Dominique Foisy-Geoffroy, ibid, p.63.22 Esdras Minville, Syndicalisme, législation ouvrière et régime social au Québec avant 1940, Montréal, Fides, 1986, recensé par Jacques Rouillard, R.H.A.F., (1988) 41, no 4, à la p.625.23 Fernand Harvey, « La question régionale au Québec » Revue d\u2019études canadiennes, (1980) 15, no 2, à la p.75. 176 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 À la une du numéro de novembre 1982 de la revue se retrouve une photo de Sherbrooke qui annonce un article sur le visage coopératif de l\u2019Estrie24.L\u2019auteur, Marcel Laflamme, qui est alors directeur de l\u2019Institut de recherche et d\u2019éducation pour les coopératives et les mutuelles de l\u2019Université de Sherbrooke, débute par un portrait économique de la région en insistant sur l\u2019agriculture, l\u2019amiante, le milieu d\u2019affaire dynamique, les institutions culturelles, religieuses, d\u2019éducation ou de santé et le tourisme.Il note toutefois une stagnation dans le secteur privé, traditionnellement choyé par le capital étranger, et une régression du secteur public après des années de boom suite à la construction du CHUS.Dans ce contexte, il pense que les Estriens doivent se prendre en mains grâce à des coopératives en tous genres.Il faut dire que le secteur coopératif est alors déjà très présent en Estrie : 80 caisses populaires, de nombreuses mutuelles locales, 9 coopératives agricoles regroupant plus de 2000 producteurs, deux groupes de coopératives alimentaires, les Cooprix et les clubs de consommation, 28 coopératives d\u2019habitation, 8 coopératives de services, 4 de production, 2 écoles coopératives et 4 coopératives étudiantes.Certains secteurs comme celui des caisses populaires sont en forte croissance et d\u2019autres occupent déjà une part importante du marché.L\u2019auteur donne l\u2019exemple de la coopérative funéraire de Sherbrooke qui après seulement huit ans d\u2019existence détient 25 % du marché local.Il note aussi certaines lacunes, comme la concentration des coopératives agricoles dans des fonctions d\u2019approvisionnement à la ferme et leur faible présence en matière de vente ou de distribution.Dans une section consacrée à la perspective du développement socioéconomique, Laflamme insiste sur de nouveaux défis, des orientations de reconversion de l\u2019économie ou des objectifs pour le mouvement coopératif.Il mentionne notamment le reboisement de terrains à vocation forestière, les parcs d\u2019engraissement de bovins et la mise en valeur de produits laitiers caprins, l\u2019augmentation de la conscience régionale en matière de développement, l\u2019émergence d\u2019un entrepreneuriat francophone, la participation des travailleurs à la gestion et l\u2019avoir des entreprises, la création d\u2019un Conseil régional d\u2019intercoopération, l\u2019essor rapide de la coopérative des producteurs de viandes et le déploiement du secteur de l\u2019horticulture visant à accroître l\u2019autosuffisance régionale en agriculture.Il ne fait pas de doute que cette analyse de Marcel Laflamme est en harmonie avec la pensée économique d\u2019Esdras Minville.Comme ce dernier, Laflamme insiste moins sur l\u2019importance de l\u2019État que sur celle de l\u2019agriculture, de l\u2019exploitation durable de la forêt, du rôle économique des entrepreneurs francophones, de la participation des travailleurs, de la création d\u2019un conseil régional et surtout du secteur coopératif.Il faut dire que l\u2019article porte sur ce secteur précis.D\u2019où la pertinence de vérifier si l\u2019on retrouve une telle harmonie dans 24 Marcel Laflamme, « Le visage coopératif de l\u2019Estrie », L\u2019Action nationale, novembre 1982, p.225. 177 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 un autre article paru dans la revue à la même époque, mais portant cette fois sur l\u2019étude de l\u2019économie d\u2019une région plus largement.À la une du numéro de décembre 1985 de L\u2019Action nationale, on retrouve cette fois une photo d\u2019Alma qui annonce une étude socioéconomique portant sur le Lac-Saint-Jean Est, un territoire correspondant à la MRC du même nom25.L\u2019auteure, Johane Lépine, débute par quelques considérations sur la géographie et la population.Elle rappelle qu\u2019Alma est située assez loin des grands centres et « jouit » d\u2019un climat plus froid, mais pas trop humide.Sur la population, outre le fait que contrairement à la légende il n\u2019y a pas quatre femmes pour un homme, on y apprend que malgré une certaine croissance de l\u2019emploi il y a un fort taux de disponibilité de main-d\u2019œuvre.Puis, l\u2019auteure aborde le secteur primaire, soit l\u2019agriculture, l\u2019énergie, la forêt, les mines, où est active la Soquem, et l\u2019aluminium.C\u2019est l\u2019occasion de souligner l\u2019existence d\u2019une coopérative de mise en marché des produits agricoles ayant un chiffre d\u2019affaires de 100 millions par année\u2026 et le fait qu\u2019il faut cinq et non pas quatre bleuets pour faire une tarte ! Pour ce qui est du secteur secondaire, il est question des 117 entreprises manufacturières, dont l\u2019immense majorité est formée de PME, et des 36 établissements du parc industriel d\u2019Alma.Quant au secteur tertiaire, il est marqué par des infrastructures et des services, dont un système d\u2019institutions coopératives, des communications, des sports et loisirs, en grande partie municipalisés, et de l\u2019enseignement, avec en plus des écoles une option universitaire offerte en collaboration avec l\u2019UQÀC.Plus pertinent encore, l\u2019auteure expose le rôle du Conseil économique d\u2019Alma et Lac-Saint- Jean Est.Ce conseil, qui relève du commissariat industriel de la région, mène des actions favorisant entre autres la concertation micro et macro régionale, la formation, l\u2019analyse du potentiel de PME à servir ou à travailler pour de grandes compagnies et l\u2019organisation du Salon de l\u2019agriculture.Ici aussi, les parallèles à faire avec la pensée économique de Minville sont nombreux, bien qu\u2019il y ait des différences mineures.Comme lui, Lépine insiste sur l\u2019agriculture, la forêt, les coopératives, les PME et l\u2019importance d\u2019un conseil économique régional.Le Conseil économique d\u2019Alma et Lac-Saint-Jean Est semble toutefois faire moins dans la recherche et la planification que dans l\u2019animation, ce qui le différencie quelque peu de la vision de Minville.Chez l\u2019auteure davantage que chez ce dernier, le rôle du monde municipal apparaît central.Quant à celui de l\u2019État, sans être survalorisé il est souligné positivement, ce qui rapproche les deux auteurs.Surtout que l\u2019on parle de l\u2019État québécois et non de l\u2019État fédéral\u2026 Dans le numéro d\u2019avril 1993 de la revue, Clermont Dugas publie quant à lui un article portant sur les services de Postes Canada en milieu rural, plus particulièrement à Saint- 25 Johane Lépine, « Alma et Lac-Saint-Jean Est », L\u2019Action nationale, décembre 1985, p.335. 178 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 Clément dans le Bas-du-Fleuve26.L\u2019auteur y évoque la décroissance démographique de ce village passé en 30 ans de 1 231 habitants à 580, et plus largement celle de la MRC des Basques qui est encore plus accélérée.Dans ce contexte, la décision de Postes Canada de fermer son bureau de poste de St-Clément pour le remplacer par un comptoir postal dans un dépanneur lui semble inopportune.Pour Dugas, le bureau de poste, situé au cœur de chaque communauté, est une des institutions publiques les plus importantes, au même titre que l\u2019église, le centre communautaire ou l\u2019école.Cette décision serait donc contraire aux politiques des gouvernements visant à favoriser le développement régional et la décentralisation.Plus largement, il déplore que les sociétés d\u2019État entreprennent des actions qui vont à l\u2019encontre de ces politiques et contredisent le principe de l\u2019État « accompagnateur du développement » cher au gouvernement du Québec.De plus, selon lui « les citoyens de St-Clément payent des taxes comme tout le monde et ont droit aux mêmes services essentiels que tous les autres Canadiens », et ce, « au nom de la solidarité nationale ».Dans une perspective de développement régional, de cohérence gouvernementale et de solidarité nationale, il propose donc comme alternative, plutôt que de fermer le bureau de poste, d\u2019ajouter à la tâche de son employé d\u2019autres services gouvernementaux.L\u2019opinion de Dugas n\u2019est pas sans présenter certaines analogies avec la pensée de Minville.Dans les deux cas, il s\u2019agit de défendre le monde rural, le développement régional et le rôle de l\u2019État comme accompagnateur de ce développement.Dugas s\u2019écarte toutefois de cette pensée en associant la solidarité nationale à l\u2019État canadien, alors que pour Minville la nation est culturelle et la patrie québécoise.Quant à la proposition alternative de Dugas, aux yeux de Minville elle présenterait sans doute le désavantage de faire dépendre la communauté de l\u2019État canadien.Dans une perspective minvilienne, serait préférable une solution impliquant davantage la communauté, par exemple le rachat de l\u2019immeuble abritant le bureau de poste, afin d\u2019y maintenir le service postal, mais aussi d\u2019en faire un centre multiservice géré par une coopérative.Il faut donc chercher ailleurs pour trouver un article traduisant une pensée vraiment proche de celle de Minville en ce milieu des années 1990.Robert Laplante s\u2019attarde à la coopération forestière et au développement de l\u2019Abitibi dans le numéro de janvier 1994 de L\u2019Action nationale27.Il constate d\u2019abord la détérioration de l\u2019économie de cette région causée par les déboires du secteur forestier dus aux « choix de nos politiciens [qui] l\u2019ont condamné à dépendre des compagnies ».Les solutions qu\u2019ils proposent passent par le mouvement coopératif forestier.Laplante est donc proche de Minville en ce qu\u2019il insiste sur la forêt et les coopératives, en plus de se méfier des politiciens.26 Clermont Dugas, « Le service postal en milieu rural : le cas de St-Clément », L\u2019Action nationale, avril 1993, p.475.27 Robert Laplante, « La coopération forestière et le développement de l\u2019Abitibi », L\u2019Action nationale, janvier 1994, p.43. 179 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 Ce rapprochement est d\u2019autant plus évident que Laplante se réfère ensuite longuement et explicitement à Minville, pour prôner de bonnes conditions de travail pour les bûcherons, le respect de la nature ou une vision globale du développement régional.Ses solutions vont dans le même sens : restructuration du monde rural par le mouvement coopératif et ses partenaires (gouvernement, municipalités, commissions scolaires, services publics), notamment pour associer la population à qui il faut redonner confiance en l\u2019industrie forestière, exploitation responsable à l\u2019aide de recyclage et de technologies vertes et restauration du potentiel forestier, entre autres grâce à la recherche et la création de réseaux de fermes forestières gérées par des petits producteurs ou des coopératives.Surtout, dans une logique rappelant l\u2019interdépendance des aspects de la vie collective chère à Minville, selon Laplante il faut penser le secteur forestier comme faisant partie du développement communautaire et local plus large.C\u2019est dans cet esprit qu\u2019il propose aux industries du secteur d\u2019investir dans la vie culturelle en soutenant des bibliothèques.Enfin, il clôt son article par un appel à l\u2019audace ainsi qu\u2019à une plus grande collaboration entre le monde coopératif et le monde municipal pour faire face à la crise.Notre brève étude permet de conclure que des années 1930 aux années 1990, il a existé au sein de L\u2019Action nationale une tradition de pensée économique proprement québécoise qui s\u2019est perpétuée.Cette tradition s\u2019articule autour des principaux axes de la pensée d\u2019Es- dras Minville : un nationalisme culturel qui débouche sur un nationalisme économique caractérisé par une attention particulière aux régions et à leur développement qui passe par la décentralisation et la participation, notamment au sein de coopératives et de PME dans des secteurs clés comme l\u2019agriculture et la forêt28.Cette tradition de pensée a été élaborée, puis réactualisée, entre autres avec une plus forte insistance sur le monde municipal, lors de périodes de crise.Reste maintenant à voir si cette tradition continuera de vivre et d\u2019évoluer au cours des prochaines décennies, qui ne manqueront pas d\u2019être marquées par d\u2019autres crises du capitalisme.Chose certaine, si elle le fait, L\u2019Action nationale sera là pour en témoigner et c\u2019est tout à son honneur. q 28 Dominique Foisy-Geoffroy, « Esdras Minville et le nationalisme économique, 1923-1939 », Mens : revue d\u2019histoire intellectuelle de l\u2019Amérique française, vol.1, no 1, 2000, p.51-68. L'ACTION NATION ALE mp VÉAUME-EVIL, Numère 5 Exprimer: la consciente d'un peuple ® Les Avatars de notre nationalisme @ La députation fédérale Canadienne-Française a Jean Tétreau Jean Frécherte André Bertrand POL YCS AËHATS CONSULTEZ MOTRE RÉPERTOIRE ANMCHEDHS CLASTPIÉS [À 181 100 1917-2017 L\u2019Action D\u2019un nationalisme « musclé » au nationalisme du Parti québécois Pierre Serré Ph.D.science politique L \u2019Action nationale n\u2019a pas toujours eu l\u2019orientation politique qu\u2019on lui connaît actuellement.À l\u2019image du Québec, elle connut son passage du Québec duples- siste, conservateur, traditionaliste, faisant large place à la religion catholique, au Québec contemporain, issu de la Révolution tranquille, doté d\u2019un État séculier, interventionniste, défenseur d\u2019un filet social, endetté.En matière de représentation démocratique, tout le système politique est sorti reconfiguré après une première vague de réformes, puis une seconde réalisée entre 1965 et 19791.Les réformes de la carte électorale ont été les plus significatives, également les plus rapides et spectaculaires : l\u2019élimination progressive des distorsions dans la représentation entre population et sièges a changé la donne en faveur des partis montréalais.Elle n\u2019a toutefois pas transformé la compétitivité électorale des régions, tributaire d\u2019un vote bloc des non-fran- cophones.Ce dernier s\u2019est au contraire affirmé, au point de remplacer, en particulier avec le multipartisme, les distorsions de la carte électorale en tant que barrière d\u2019accès au pouvoir pour des partis francophones nationalistes (tableau 1).L\u2019émergence du Parti québécois (PQ) et la prééminence de la stratégie référendaire sont les résultats de ces réformes ; auraient-ils induit des bouleversements conséquents dans le traitement des grandes questions abordées dans L\u2019Action nationale ?Parmi les textes écrits avant et durant la phase de transition dans la revue, sept grands thèmes ont été identifiés 1 En matière de périodes temporelles, les débuts et les fins sont rarement précises. 1965 : importante réforme de la carte électorale qui enclenche d\u2019autres réformes ; 1974 : adoption de la stratégie référendaire au PQ ; 1979, les grandes réformes du premier mandat du PQ se terminent avec l\u2019adoption de la question référendaire. 182 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 et examinés.Le contenu et le ton des textes s\u2019y rapportant ont été comparés à la culture politique contemporaine dominante depuis l\u2019arrivée du PQ, en 1968.En outre, ces écrits attestent des positions très nationalistes et très combatives de leurs auteurs, tranchant d\u2019une manière à peine concevable aujourd\u2019hui avec les auteurs qui ont écrit sur la politique québécoise et canadienne après cette période de transition sous l\u2019emprise de la stratégie référendaire du PQ.La culture politique d\u2019avant la transition 1965-1979 : combative et nationaliste La revue des textes publiés durant les années de réforme a montré que L\u2019Action nationale était loin d\u2019être représentative2 des partis au pouvoir au cours des années soixante et avant, le Parti libéral du Québec (PLQ) et l\u2019Union nationale (UN).Jusqu\u2019aux années soixante, possiblement jusqu\u2019à l\u2019accès au pouvoir du PQ, en 1976, les intellectuels de la revue évoluaient à l\u2019extérieur du cadre politique défini par ces deux partis.On y tenait un discours « musclé » sur la domination qu\u2019aucun parti n\u2019aurait osé tenir par la suite.Quelles étaient plus précisément ces positions des intellectuels ayant écrit dans L\u2019Action nationale à l\u2019époque de la transition ?Organe de presse libre, la revue visait le changement politique.Jusqu\u2019aux réformes, on la trouvait en marge du pouvoir dans le but de faire bouger la culture politique ambiante.Or si les intellectuels de la période de transition étaient à la marge, ceux de la période suivante ne l\u2019étaient pas puisqu\u2019ils adhéraient généralement au projet référendaire.Les textes d\u2019avant 1968 peuvent néanmoins être comparés avec les textes ultérieurs de la revue, lesquels s\u2019inscrivaient dans la foulée logique des premiers.Or ces textes défendaient généralement le PQ au gouvernement et dans l\u2019opposition, dans la revue comme ailleurs.Et malgré de nombreuses purges, beaucoup d\u2019intellectuels continuent à défendre la stratégie référendaire et ses conséquences.2 L\u2019examen rigoureux des textes publiés durant la période 1965 à 1979 aurait exigé que ceux-ci soient représentatifs de l\u2019époque ou tout au moins de la revue sous un critère ou un autre.Il aurait ensuite exigé qu\u2019ils soient comparés avec des textes semblables publiés dans la période 1968-1998/2003, également représentatifs.Nous assumons cette double représentativité. Tableau 1 ÉvoluTion de la reprÉsenTaTiviTÉ eT du caracTère plus ou moins compÉTiTif des grandes rÉgions du QuÉbec (en %), carTes ÉlecTorales de 1960-62, 1966-70, 1973-76, 1981-85*, recensemenTs de 1961, 1971 eT 1981** Sous-représentation et surreprésentation Île de Montréal Couronne de Montréal Québec hors Montréal Carte 1960-62 \u2013 sièges - population 1961 (en %, n=95) 15 %-33 %= -18 % sous-rep.11 %-7 %= +4% surrep.75%-60%= +15% surrep.Carte 1966-70 \u2013 sièges - population 1961 (en %, n=108) 23 %-33 %= -10 % sous-rep.10 %-9 %= +1% surrep.67%-58%= +9% surrep.Carte 1973-76-80 \u2013 sièges - population 1971 (en %, n=110) 28 %-32 %= -4 % sous-rep.12 %-13 %= -1 % sous-rep.60 %-55 %= +5% surrep.Carte 1981-85 \u2013 sièges - population 1981 (en %, n=122) 27 %-27 %= 0 % 16 %-17 %= -1 % sous-rep.57 %-56 %= +1% surrep.Caractère compétitif 1960-62 (n=95 circ.) 1966-70 (n=108 circ.) 1973-76 (n=110 circ.) 1981-85 (n=122 circ.) I l e M T L C o u r .M T L Q H M I l e M T L C o u r .M T L Q H M I l e M T L C o u r .M T L Q H M I l e M T L C o u r .M T L Q H M Hors compétitives 11 % 7 % 18 % 17 % 6 % 16 % 19 % 5 % 14 % 21 % 6 % 11 % Semi- compétitives 1 % 2 % 9 % 4 % 2 % 8 % 5 % 5 % 11 % 4 % 7 % 10 % Compétitives 3 % 1 % 47 % 3 % 2 % 43 % 4 % 2 % 35 % 2 % 2 % 37 % Total 15 % 11 % 75 % 23 % 10 % 67 % 28 % 12 % 60 % 27 % 16 % 57 % * À partir des cartes électorales utilisées en 1973, le législateur ne tolère désormais plus un nombre d\u2019électeurs par circonscription s\u2019écartant de plus ou de moins 25 % par rapport à la moyenne des électeurs.** Au recensement de 1971, réponses tierces et non déterminées ont été additionnées aux effectifs allophones ; au rec.de 1981 : les réponses multiples ont été réparties au prorata des réponses mentionnées par les recensés ; au même rec., les effectifs haïtiens (créoles) ont été retirés des effectifs francophones pour être plutôt additionnés aux effectifs allophones.Sources : recensements de 1961, 1971 et 1981, cartes électorales de 1960-1962, 1966-1970, 1973-1976-1980, 1981-1985.Note : Les cartes électorales de 1960-62 et de 1966-70 incluent les « comtés protégés ».Selon l\u2019article 80 de l\u2019AANB, on comptait 12 comtés protégés : Argenteuil, Brome, Compton, Huntingdon, Mégantic, Missisquoi, Ottawa-Papineau, Pontiac, Shefford, Sherbrooke, Stanstead, Wolfe-et-Richmond.Au fil du temps, certains d\u2019entre eux ont fait l\u2019objet de modifications avec l\u2019accord de leurs représentants ou, du moins, sans leur opposition, si bien que de nouveaux comtés ont été créés à partir des 12 anciens comtés protégés ; ils en héritèrent des mêmes privilèges constitutionnels.Au moment de leur abolition, en 1970, 17 comtés protégés bénéficiaient de ce statut : Argenteuil, Brome, Compton, Frontenac, Hull, Huntingdon, Labelle, Mégantic, Missisquoi, Ottawa-Papineau, Pontiac, Richmond, Shefford, Sherbrooke, Stanstead, Témiscamingue, Wolfe-et-Richmond.Ces comtés protégés sont tous situés hors Montréal ; leur présence débalance la carte électorale puisque les autres sièges, dont 25 se trouvent sur l\u2019Île de Montréal, 11 en banlieue et, dorénavant 55 dans le Québec hors Montréal, ne sous-représentent l\u2019Île de Montréal de 4 %, la Couronne de 2 %, tandis que le Québec hors Montréal dispose d\u2019une surreprésentation de 7 %.Au sujet des 12 comtés protégés : http://www.assnat.qc.ca/fr/patrimoine/lexique/carte-electorale.html#6 ; devenues les 17 (voir, Charles Denis, Robert Bourassa : la passion de la politique, Volume 1, Fides, 2006, p.167). 184 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 Le contenu et le ton de sept thèmes majeurs de la revue ont été modifiés par les réformes démocratiques : 1.La place de l\u2019histoire dans la lutte nationale 2.La nature des relations politiques entre Canada anglais et Québec 3.La question linguistique et identitaire, dont l\u2019intégration des immigrants 4.L\u2019utilisation de l\u2019État pour corriger la situation économique des francophones 5.Les origines de la domination dans le cadre démocratique québécois 6.La rupture avec le Canada français et le recentrage sur le Québec 7.La participation du Québec au sein des partis fédéraux ou dans un parti fédéral québécois 1.Un combat qui s\u2019inscrit dans l\u2019Histoire contre une nouvelle ère sans conflits \u2013 et sans Histoire Dans L\u2019Action nationale d\u2019avant les réformes démocratiques, chaque bataille à Ottawa était nationale, et chaque victoire était hissée au rang de hauts faits d\u2019armes contre la domination du Canada anglais.Albert Lévesque3 n\u2019a aucune hésitation à parler de détenteurs du pouvoir en vertu de leur statut de majoritaire contre celui de minoritaire des Canadiens français.La vie des Canadiens français au Canada, en 1966-1967, était un combat de tous les instants mené par d\u2019héroïques résistants, tout aussi nécessaire qu\u2019il l\u2019avait été cent ou deux cents ans auparavant.Puis, avec la « Révolution tranquille », nul doute, ajoutait-il, que « le peuple conquis [avait voulu] briser les cadres de sa \u201créserve\u201d, après deux siècles de sujétion, pour accéder à la participation dans la conduite des affaires du pays entier, et au contrôle efficace de ses propres affaires intérieures, selon l\u2019ordre établi en 1867 », échappant ainsi aux conditions d\u2019assimilation qui avaient éliminé les minorités francophones hors Québec.Si le peuple conquis est, aujourd\u2019hui, dans la situation de servitude que je viens de décrire sommairement [c\u2019est] [.] parce que le conquérant, depuis deux siècles, n\u2019a jamais cessé de lui infliger un traitement d\u2019asservissement politico-économique.[\u2026] [Un traitement qu\u2019il] entretient encore, dans son subconscient [en tant que] sentiment de supériorité [\u2026] volonté de domination à l\u2019égard du peuple conquis.C\u2019est devenu, chez lui, une sorte de réflexe, aussi puissant que peut l\u2019être l\u2019instinct de conservation (p.440-442).3 Albert Lévesque, « Une nouvelle constitution canadienne est-elle réalisable ?», janvier 1967, p.429-443.Voir aussi Rosaire Morin, « Le statut particulier : une illusion d\u2019optique », octobre 1967, p.111-174. 185 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 Lévesque utilisait les termes de « sabotage » pour décrire le fédéralisme en 1967, la rupture du « pacte entre les deux nations » au profit de la construction d\u2019un Canada unitaire mené par l\u2019« oligarchie financière canadienne-anglaise », centralisé autour d\u2019un « monarque élu » et du gouvernement fédéral.Le Canada aurait dû être plurinational.Il s\u2019éloignait chaque jour un peu plus de l\u2019idéal fédéraliste.À partir du PQ, l\u2019objectif d\u2019une victoire référendaire forçait à la séduction d\u2019un groupe significatif de partisans fédéralistes, et donc à l\u2019abandon des sujets conflictuels avec le Canada anglais ou les Anglo-Québécois, à l\u2019abandon des politiques d\u2019inspiration nationaliste.Aussi, la culture politique post-1968 proposait un récit où l\u2019Histoire débutait avec la Révolution tranquille \u2013 événement dont l\u2019origine est une alliance contre nature entre réformistes antinatio- nalistes francophones et anglophones au sein du PLQ \u2013, après une longue période de néant : la « Grande Noirceur » duplessiste.Ainsi disparaissaient tous les événements qui auraient en quelque sorte « enraciné » le Québec dans son histoire malheureuse, son passé douloureux.2.Une lutte contre un Canada anglais dominateur contre une lutte pour un idéal de liberté Les rapports Canada français-Québec/Canada anglais révèlent de grands combats historiques.Au Québec prévalaient les relations majorité/minorité, les rapports dominant/ dominé, la sujétion et l\u2019infériorisation économique avec, en prime, une assimilation galopante jouissant de l\u2019appui d\u2019une élite canadienne-française collaboratrice.Des textes comme ceux de Genest et Angers figurent parmi les plus représentatifs4.L\u2019un des problèmes majeurs des Canadiens français y était l\u2019intériorisation de l\u2019infériorité et de la domination.Il fallait en découdre avec l\u2019adage « Québécois, porteurs d\u2019eau, nés pour un petit pain ».Défaire, chez les Canadiens français, les sentiments d\u2019impuissance politique, d\u2019aliénation et d\u2019admiration des maîtres, générant un fort abstentionnisme, l\u2019abandon et le renoncement à l\u2019action.La lutte primordiale visait ensuite la destruction des rapports de pouvoir et des structures politiques qui soutenaient la domination canadienne-anglaise au Canada et au Québec.Avancer lentement, grignoter du fédéral pouvoir après pouvoir, soit, mais le combat restait peu stimulant en raison des innombrables défaites découlant du statut minoritaire, sans espoir.En ce sens, pour Genest, l\u2019avenir était une succession de luttes visant l\u2019acquisition de « nouvelles souverainetés ».Le Canada anglais n\u2019était pas un partenaire honorable, mais 4 Voir Jean Genest, « L\u2019indépendance : la réelle et l\u2019illusoire », éditorial, septembre 1968, p.1-17 ; François- Albert Angers, « Quelle démocratie Mister Trudeau ?», octobre 1969, p.95-101 ; Paul-M.Tellier, « Bilan politique d\u2019un centenaire », février 1967, p.563-570 ; Rosaire Morin, « Le statut particulier : une illusion d\u2019optique », octobre 1967, p.111-174 ; François Aquin, « Exprimer la conscience d\u2019un peuple », janvier 1968, p.505- 508. 186 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 un partenaire ayant « abusé de sa force » et de son pouvoir pour écraser et anéantir les Canadiens français (p.8).Chez ces intellectuels, la nation canadienne-française n\u2019avait pas attendu la reconnaissance canadienne pour exister.Elle était à la base même du pacte entre les deux partenaires.Mais le Québec était malgré tout constamment appelé à se battre pour faire respecter le pacte et obtenir des pouvoirs réels et non symboliques, à défaut de quoi « c\u2019est tout le fédéralisme qui est moqué et souillé » (p.15).L\u2019alternative consistait à ravaler ce dernier au rang de groupe folklorique comme les autres, à sa disparition prochaine.Les mots de Genest étaient d\u2019autant plus durs qu\u2019il parlait au nom des Canadiens français fédéralistes : Les Anglo-canadiens se sont emparés du gouvernement confédératif, y ont créé un fief dont ils nous ont exclus, tout en nous concédant des miettes.Ils s\u2019efforcèrent, à l\u2019instar des Américains, de créer une nationalité politique nouvelle [\u2026].La Confédération a créé chez eux la vision d\u2019un melting-pot où s\u2019imposerait leur domination politique et culturelle.Ce désir d\u2019anthropophagie culturelle minimisait les valeurs de l\u2019histoire, prêtait une suprême importance aux valeurs économiques.Il assimilait \u2013 en pratique \u2013 le groupe canadien-français à un ensemble folklorique amusant, semblable en importance réelle au groupe des Indiens et des Esquimaux (p.216).Le projet péquiste était tout à l\u2019opposé.Global, il était tourné vers l\u2019avenir tandis que son promoteur s\u2019échinait à chanter un rêve de liberté.On ne trouvait dorénavant plus, particulièrement chez les Canadiens anglais, que des partenaires bienveillants qu\u2019il fallait associer au projet de souveraineté-association, pour espérer vaincre.Au Québec, le parti a conséquemment tenté d\u2019amadouer ses adversaires anglophones et allophones en valorisant l\u2019aspect bon-ententiste de son projet dont la réalisation devait satisfaire les intérêts mutuels.La soif de liberté du Québec n\u2019avait rien contre le Canada anglais, aucun conflit n\u2019était insurmontable : l\u2019indépendance correspondait à des aspirations moralement supérieures légitimes.Construire un monde meilleur était une nécessité non seulement pour le Québec, mais aussi pour l\u2019humanité tout entière5.À l\u2019électorat, le PQ offrait la fin des luttes de forçats perdues d\u2019avance contre le rêve d\u2019un nouveau monde, porteur de liberté, de prospérité et de bonheur infini.3.Une lutte entre francophones/anglophones sur les terrains de l\u2019identité, la langue et l\u2019intégration des immigrants contre un débat reposant sur l\u2019unité de la nation, la « dénationalisation » des enjeux politiques, le multiculturalisme et le clientélisme Les suites de la Révolution tranquille ont vu d\u2019intenses luttes politiques opposant francophones et anglophones, évidemment centrés autour des questions identitaires et linguistiques, dont l\u2019intégration des immigrants.Ces questions vitales exigeaient, pour les fran- 5 Comme l\u2019affirmait Pauline Marois 50 ans plus tard, dans un texte publié dans Le Devoir, le 18 novembre 2016. 187 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 cophones, un encadrement contraire au modèle d\u2019« apartheid des communautés », dans lequel aucune communauté n\u2019a d\u2019ascendant sur les autres ou sur l\u2019État.L\u2019établissement de la domination du français au travail apparaissait être l\u2019une des meilleures garanties d\u2019un avenir.Cette mesure était au cœur du creuset d\u2019intégration de langue française pour immigrants6.Le Dr Jean-Charles Claveau a souligné combien l\u2019immigration avait scellé le sort des communautés canadiennes-françaises hors Québec7.L\u2019immigration était « [\u2026] une arme entre les mains de la majorité anglo-canadienne pour bâtir un pays de langue anglaise en dehors du Québec [tout en assurant] la relève au Québec même ».Utilisée pour noyer l\u2019élément français du pays, les Canadiens anglais se sont assuré de faire apprendre : [\u2026] l\u2019anglais par la force des choses, car ils ne pouvaient faire autrement.Seul l\u2019anglais était officiel et il n\u2019y avait que l\u2019école publique anglaise.L\u2019Ouest canadien est devenu anglophone et non bilingue parce que la majorité canadienne-anglaise a tout fait pour cela.Afin de réussir l\u2019anglicisation [\u2026], on a établi l\u2019école publique anglaise, supprimé l\u2019usage officiel du français et interdit l\u2019école française [dans toutes les provinces hors Québec] (p.230).Pour Claveau, les « violences raciales » de Saint-Léonard étaient semblables à celles qui avaient marqué l\u2019Ulster.Là comme ici, « les descendants des conquérants anglais continuent leur domination politico-économique sous le regard de nos gouvernants et refusent de s\u2019intégrer au milieu québécois [\u2026] entraînant dans leur sillage la plupart des Néo-Québécois » (p.229).Compte tenu de la domination à l\u2019encontre du français, il était prévisible que l\u2019immigration fasse de Montréal une métropole majoritairement de langue anglaise « d\u2019ici 20 ans ».Le Québec, disait-il, n\u2019était pas un pays normal puisque l\u2019intégration des immigrants ne s\u2019y produisait pas au profit de la majorité (p.229).Dans un texte écrit en 19708, François-Albert Angers ne laissait aucun doute sur l\u2019importance de la question linguistique et sur le rôle de l\u2019État pour corriger les comportements individuels suicidaires remarqués autant chez les francophones natifs que chez les immigrants.Chez Claveau, il fallait mettre un terme à la domination d\u2019une minorité de 400 000 anglophones unilingues sur deux millions de francophones montréalais (p.233).Pour Angers, la loi 63 du gouvernement unioniste de Jean-Jacques Bertrand, loi fondée sur le libre choix linguistique en matière d\u2019éducation, était une « nouvelle capitulation de la bataille plaines d\u2019Abraham ».Autant la défaite de 1759 avait été militaire, autant celle de 1969, après 200 ans d\u2019« occupation », était politique (Angers, p.541).Chez Angers, peu importe les dépenses gouvernementales, il faut que cette langue serve dans la vie de tous 6 Voir Patrick Allen, « Facteurs d\u2019inégalités de chance entre francophones et anglophones », mai 1970, pp 819- 25 ; Jean Genest, « Les immigrants qu\u2019il nous faut », juin 1967, p.951-959.7 Jean-Charles Claveau, « La crise de Saint-Léonard », novembre 1969, p.228-235.8 François-Albert Angers, « La bataille de la langue au Québec \u2013 1 \u2013 Deux cent dix ans après : Une nouvelle capitulation de Québec [Bill 63] », février 1970, p.519-41. 188 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 les jours, « [\u2026] que la connaissance du français [\u2026] devien [ne] rentable pour gagner sa vie, [qu\u2019elle soit] la langue nécessaire pour gagner sa vie, [et alors,] le problème de l\u2019intégration des immigrants se résoudra de lui-même.Ceux-ci désireront que leurs enfants apprennent le français, car ils en auront besoin » (p.234).En réalité, deux réseaux institutionnels, l\u2019un anglais, l\u2019autre français, se sont développés au Québec, à côté desquels se sont multipliés quelques morceaux de réseaux institutionnels liés aux communautés juive, grecque, arménienne, chinoise, musulmane et autres.Profitant de l\u2019influence du bilinguisme institutionnel, ces réseaux ont suscité la disparition d\u2019un creuset d\u2019intégration de langue française.À côté d\u2019un PLQ antinationaliste9, le PQ a cautionné par nécessité stratégique la « dénationalisation » des rapports de l\u2019État.Son approche clientéliste visait à obtenir quelques appuis du côté d\u2019associations ethno- culturelles subventionnées par le fédéral.C\u2019est là que le PQ rejoignait les PLQ et autres partis fédéraux (PLC, PC, NPD) dans la reconnaissance de la sagesse, de l\u2019autonomie et de la « pérennité éternelle » des « communautés culturelles », injustement refoulées au bas de l\u2019édifice social par la société d\u2019accueil.L\u2019arrivée massive de plusieurs communautés a d\u2019autre part remis en question la supériorité des « lois humaines » sur les « lois de Dieu ».L\u2019exercice de la citoyenneté dans une société libérale et la chasse à l\u2019obscurantisme10 (c.-à-d.le respect des libertés fondamentales, de l\u2019égalité des droits individuels et collectifs, l\u2019indépendance de la justice et la laïcité) ont été opposés à l\u2019aptitude des dogmes à répondre à l\u2019incertitude et aux angoisses existentielles nées des libertés individuelles.Or, sans nationalisme, le PQ n\u2019avait plus que sa culture de la défaite et de la victimisation.Cette base consensuelle PLQ-PQ a permis d\u2019évacuer de l\u2019Assemblée nationale la plupart des mesures de défense des intérêts de la majorité francophone11.9 La question linguistique a divisé les troupes libérales à plusieurs reprises au cours de la période 1968-1998 : aux élections de 1976, avec une division du vote anglophone profitant au PQ, en 1989, avec une division parfaite du vote anglophone, i.e.sans impact favorisant le PQ, et en 1994, avec une division du vote francophone, reporté sur l\u2019ADQ.10 La pratique religieuse était une variable négativement associée à l\u2019appui au PQ au début des années soixante-dix.11 Une exception majeure, la Charte de la langue française (Loi 101).Adoptée malgré les réticences du premier ministre et de son conseil des ministres, elle fut constamment charcutée par les tribunaux.Aucun des gouvernements provinciaux formés après le premier gouvernement Lévesque (1976-81) n\u2019a pourtant proposé le retour à la version originale ou à une version ayant autant de tonus.Le prix à payer pour la maintenir : la clause nonobstant, adoptée à la demande des provinces canadiennes-anglaises en même temps que la Constitution canadienne et la Charte fédérale des droits et libertés de P.E.Trudeau en 1981-82. 189 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 4.L\u2019intervention de l\u2019État pour résoudre les inégalités intercommunautaires et bâtir une société unifiée contre le laisser-aller de l\u2019État et le « développement séparé » des communautés pour résoudre les conflits Avec la Révolution tranquille, nul ne se trompait dans la hiérarchie catholique quant à la « perte d\u2019influence » de l\u2019Église.Certains intellectuels de la revue ont alors soutenu les forces traditionalistes, s\u2019opposant à l\u2019intervention de l\u2019État dans les choix individuels, domaine réservé à l\u2019Église, et dans l\u2019action collective, domaines du laisser-aller et des élites12.Des auteurs tels Maurice Lemire13 ont évoqué le « messianisme compensateur » des Canadiens français, sorte de « mystique spiritualiste » leur offrant une « supériorité morale » pour compenser leur infériorité et faire obstacle à la cupidité de l\u2019élite, leur permettant de conserver dignité et fierté malgré l\u2019indigence collective (p.534).Néanmoins, avec la Révolution tranquille et la modernisation de l\u2019État, ce dernier, libéré des contraintes des cartels bancaires de Toronto/Montréal, a pu généraliser ses interventions14.Celles-ci, soutenues au Québec pour un État d\u2019Amérique du Nord, servirent notamment à redistribuer la richesse, tandis que se déployait en parallèle le « Québec inc.», un nouveau monde des affaires « québécois »15.Or, après la sécularisation initiale, tous les gouvernements québécois ont tenté de préserver le caractère religieux résiduel, lequel reflétait le développement séparé anglo-franco.L\u2019« apartheid » religieux et linguistique était un legs historique appuyé par la Constitution et les rapports de pouvoir au Canada et au Québec, plus tard par les Chartes des droits.Tous les gouvernements québécois ont été confrontés au développement de deux réseaux économiques linguistiques publics ET privés parallèles, des services publics complets dans les deux langues.Le rapport de la commission Laurendeau-Dunton a été un élément déclencheur en révélant l\u2019indigence économique des Québécois francophones, poussant la plupart des intellectuels de L\u2019Action nationale à s\u2019inscrire dans une perspective interventionniste.Certains étaient antinationalistes, d\u2019autres, nationalistes.Les interventionnistes « nationalistes » visaient directement la domination de la minorité canadienne-anglaise dans les champs de compétence provinciale.Rosaire Morin16, par exemple, n\u2019a pas hésité à mettre en question le soutien de l\u2019État envers deux réseaux économiques parallèles ainsi que les inégalités économiques qui créaient deux classes de 12 Défendant un conservatisme religieux, voir Jean Genest, « Liberté et vérité », éditorial, février 1967, p.521-534 ; un conservatisme politique, Mathias Rioux, « L\u2019imagination au pouvoir », avril 1976, pp 531-538.13 Dont certains cités par Maurice Lemire, dans « Les avatars de notre nationalisme », janvier 1968, p.509-534.14 Après s\u2019être sécularisé, l\u2019État s\u2019est doté d\u2019une fonction publique professionnelle (avec recrutement et promotion au mérite) et de programmes universels fondés sur des critères objectifs.Il commença également à intervenir dans l\u2019économie par ses politiques économiques et la création de sociétés étatiques.15 Fidèle, selon la légende, à l\u2019État qui l\u2019avait « fait naître ».16 « La constitution et l\u2019économie du Québec », éditorial, mai 1968, p.725-749 ; voir aussi Jean Genest, « L\u2019indépendance, la réelle et l\u2019illusoire », éditorial, septembre 1968, p.1-17. 190 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 citoyens.Il leur fallait néanmoins résoudre un problème éthique majeur : comment aider les Canadiens français tout en agissant de manière non discriminatoire ?Pour Rosaire Morin17, une partie de l\u2019explication de l\u2019infériorité économique des Canadiens français se trouvait dans leur culture entrepreneuriale moins développée (p.237-238).Il était également possible d\u2019envisager des politiques publiques respectueuses des droits des anglophones visant néanmoins à relever énergiquement la pénible situation économique des Canadiens français (p.240)18.Bref, dans chaque type d\u2019opérations, l\u2019État restait le meilleur outil.Mettre fin à l\u2019infériorité économique des francophones19 signifiait aussi lutter contre un régime et des institutions inéquitables envers les francophones, contre la discrimination envers ceux-ci20, et contre l\u2019assimilation des natifs et des immigrants.Les interventionnistes « antinationalistes » ont proposé au mieux des politiques économiques gouvernementales sans égard à la langue, misant sur la création de la richesse, la valorisation de l\u2019entrepreneuriat individuel à l\u2019image du « Québec inc.», s\u2019opposant à l\u2019occasion aux politiques d\u2019Ottawa.La plupart d\u2019entre eux ne niaient pas l\u2019existence de la division culturelle du travail et la place inférieure des Canadiens français.Mais on considérait infaisable pour l\u2019État de s\u2019attaquer à ces problèmes sans discriminer les anglophones21, 17 « Le Québec est à vendre », novembre 1973, p.235-247.18 « Une politique économique nationaliste devait réduire la dépendance envers l\u2019industrie étrangère (p.240), procurer un meilleur contrôle des outils de l\u2019économie nationale, investir dans les secteurs prometteurs et payants, viser la production de produits originaux et de haute qualité (p.244-246).Il faudrait utiliser l\u2019État et sa politique préférentielle d\u2019achats pour favoriser les entreprises francophones (p.245).Il fallait aussi mobiliser l\u2019épargne pour la canaliser dans les entreprises québécoises (p.247).19 Les intellectuels se sont avérés impuissants en matière de compréhension de l\u2019inégalité électorale et politique entre francophones et non-francophones.Après la fin des distorsions de la carte électorale, ce sont le mode de scrutin majoritaire et le vote bloc des non-francophones qui ont bloqué l\u2019expression nationaliste des francophones.En définitive, de 1968 à 1998/2003, le système bipartiste à dominante libérale et antinationaliste n\u2019a été qu\u2019une courte embellie dans l\u2019histoire du Québec.Celle-ci disparut dans le nouveau système multipartiste à dominante libérale et antinationaliste implanté à partir de 1998-2003.20 Comble de l\u2019aberration, ainsi que l\u2019avait souligné en son temps la commission Laurendeau-Dunton, les groupes immigrés connaissaient plus de succès économiques que les natifs francophones, comme si le fait de ne pas disposer de réseaux d\u2019intégration économique dans leur nouveau pays était un facteur de réussite.Être immigrant dans le Québec des années soixante était associé à une réussite économique supérieure.Mais même après l\u2019adoption de la loi 101, en 1977, cette affirmation est demeurée : les immigrants intégrés dans le réseau français, à l\u2019image des francophones eux-mêmes, performent moins bien que les anglophones et les immigrants intégrés dans le réseau anglais, plus en mesure d\u2019affirmer plus rapidement une citoyenneté pleine et entière.En réalité, l\u2019immigrant qui s\u2019intègre dans le réseau anglais est plus performant simplement parce que le réseau anglais manque d\u2019employés, qu\u2019il offre de bons emplois et qu\u2019il embauche réellement et plus facilement, tandis que le réseau français présente plus de concurrence entre travailleurs et récolte tous les laissés pour compte.Enfin, le réseau anglais doit être reconnu pour être celui qui ouvre les portes du reste de l\u2019Amérique.21 Impossible d\u2019établir la laïcité de l\u2019État puisque cela aurait bousculé les rapports anglais/français et les valeurs prônées par les associations ethnoculturelles financées par Ottawa.Impossible de définir les frontières de la communauté anglophone puisque cela aurait permis de dénombrer et de suivre dans le temps les effectifs ayant constitutionnellement droit à des services publics en langue anglaise \u2013 ainsi que le fait la Loi fédérale sur les services en langue minoritaire.Impossible puisqu\u2019une telle connaissance aurait entraîné la révision du financement des services publics, des institutions et du réseau de langue anglaise.Impossible, également, d\u2019appuyer juridiquement le droit des citoyens de travailler en français quel que soit l\u2019environnement ou l\u2019employeur.Et finalement impossible de se voir obligé de protéger l\u2019Outaouais des pressions assimilationnistes vécues dans la région. 191 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 d\u2019autant plus que, comme ils étaient issus de l\u2019élite économique, ils adhéraient pleinement au laisser-aller.Quant aux péquistes, ils choisirent de renoncer à l\u2019action collective en respectant le libre choix individuel, le « développement séparé » des communautés, un modèle multiculturel de société.L\u2019assimilation linguistique, née de l\u2019infériorisation économique, était considérée comme un problème mineur puisque les meilleurs réussissaient, et que ce problème semblait s\u2019accompagner de conséquences démographiques inférieures compte tenu des soldes migratoires interprovinciaux négatifs, constitués essentiellement d\u2019anglophones selon la première langue officielle parlée.Dès 1968, Rosaire Morin s\u2019est aperçu que les candidats péquistes pressentis pour les élections de 1970 vivaient avec une peur paralysante de heurter les sensibilités des non-francophones (p.240).Toute action allait être liée à la stratégie référendaire.Le nationalisme francophone dans les affaires internes, affirmait Morin, n\u2019a jamais eu la cote à l\u2019Assemblée nationale.De fait, il ne s\u2019y est jamais introduit.5.Pouvoir, institutions, collaboration et aliénation dans une société binationale et dominée : le secret de la dépendance politique contre la liberté de choix et le conservatisme politique d\u2019une communauté politique unifiée Comment un peuple libre, évoluant dans un cadre démocratique, pouvait-il (et peut-il encore) consentir et travailler activement à sa propre sujétion ?Pour les indépendantistes, les Québécois ont démocratiquement choisi de perpétuer leur situation de dominés, depuis les débuts de leur vie démocratique, les débuts du Canada, jusqu\u2019au moment où étaient écrits leurs textes.Il était aberrant que les élus fédéraux canadiens-français subissent leur situation minoritaire au sein de partis canadiens-anglais sans obtenir de garanties de survie pour leur peuple en retour, qu\u2019ils aient prôné la ligne dure contre les Canadiens français au lieu de défendre les leurs en poussant les gouvernements fédéraux à choisir le dialogue comme stratégie d\u2019unité nationale.La responsabilité des élus provinciaux n\u2019était pas en reste puisque ceux-ci auraient pu défendre les Canadiens français.Or, ils ont perpétué eux aussi la domination au lieu de contribuer à faire advenir un meilleur régime politique.Élus fédéraux et provinciaux partageaient donc la responsabilité de l\u2019échec d\u2019un pays réellement binational et de la transformation du Canada en pays anglais.Responsables d\u2019avoir échoué à contrer l\u2019assimilation au Québec comme à l\u2019extérieur de celui-ci, d\u2019avoir perpétué un système politique infériorisant les francophones, d\u2019avoir accepté d\u2019accorder au fédéral un pouvoir de désaveu des lois provinciales, la concentration des pouvoirs économiques dont certains vitaux (communications, transports, mines), le très important pouvoir résiduel ; d\u2019avoir prôné un conservatisme politique acceptant des institutions politiques provinciales offrant un haut degré de contrôle à l\u2019élite (via les comtés protégés et le Conseil législatif, qu\u2019il fallut cent ans pour abroger). 192 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 Chez les intellectuels de la revue, nul mystère autour du problème de la domination.Les canadianistes du Québec ont fait vivre le mythe de deux peuples égaux et librement associés en 1867.La dépendance politique s\u2019est construite à force de cooptations et de nominations au sein d\u2019institutions contrôlées par la majorité anglophone.En 1867, le pouvoir consenti à la minorité nationale était marginal et ne lui laissait qu\u2019une faible autonomie.Les Canadiens français étaient minorisés dans toutes les sphères d\u2019activités, depuis les partis jusque dans les gouvernements fédéraux et l\u2019appareil d\u2019État fédéral, incluant des institutions fédérales en principe neutres, depuis les tribunaux jusqu\u2019à la future Charte des droits et libertés, les chambres de commerce jusqu\u2019aux équipes sportives nationales.Les intellectuels s\u2019attaquèrent à la collaboration des agents de la dépendance, évoquant en premier lieu le triumvirat formé par la bourgeoisie canadienne-anglaise, le clergé et les partis politiques corrompus.Grâce à cette coalition, les acteurs dominants au Québec ravalaient celui-ci au rang de société purement coloniale22.Le premier gouvernement du PQ a cherché à éviter les interventions économiques qui s\u2019inspireraient d\u2019une vision coloniale des rapports Québec/Canada.Pour éviter l\u2019exposé en plein jour des rapports de domination, les gouvernements québécois ont tenté de prévenir les jugements de la Cour suprême et des effets des Chartes des droits contre la loi 101, en se conformant à l\u2019ordre politique et constitutionnel.Par exemple, l\u2019État a cherché à encadrer sur une base volontaire l\u2019usage des langues dans les différents secteurs d\u2019activités.Or, tant les gouvernements libéraux que péquistes ont continué à valoriser l\u2019exploitation des ressources naturelles et assujetti l\u2019État national aux décisions des entreprises québécoises et étrangères, sans égards envers l\u2019exportation des profits et des emplois, au chantage en échange d\u2019aide publique, et leurs revendications d\u2019impôts allégés.L\u2019historien Michel Brunet23 a tenté de l\u2019expliquer en établissant un lien entre la Conquête et les élections provinciales de 1970.Il répondait ainsi au problème de la domination en contexte démocratique : le Québec aurait pu choisir de s\u2019affranchir depuis longtemps de la domination du Canada anglais puisqu\u2019il évoluait en démocratie.Pourquoi était-il demeuré « canadien » ?Pourquoi avait-il consenti à l\u2019infériorisation économique des Canadiens français ?« L\u2019histoire, écrivait-il, nous démontre que la démocratie n\u2019a jamais existé au Québec depuis que les Britanniques s\u2019y sont installés » (p.281).L\u2019histoire du Québec de 1867 à 22 Ici, l\u2019action des élus provinciaux était tenue pour responsable de la transformation du Québec en une « république de bananes ».C\u2019est librement que le gouvernement québécois a généreusement vendu ses ressources naturelles et humaines (tels le « fer à un sou la tonne » ou le textile) en échange d\u2019emplois mal payés à court terme, de quelques impôts soutirés de force aux entreprises, et de l\u2019engagement gouvernemental de s\u2019occuper seul de tous les problèmes résiduels (formation, chômage, santé et services sociaux, environnement).Les gouvernements de la dépendance ont toujours été corrompus historiquement, composés d\u2019agents collaborateurs qui profitaient de faveurs qui visaient à les maintenir au pouvoir et à reproduire le système.23 Michel Brunet, « Deux cent dix ans d\u2019occupation étrangère et cent soixante-dix-huit ans de démocratie dirigée », décembre 1970, p.281-284. 193 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 1970, expliquait Brunet, était celle d\u2019une « démocratie dirigée » (p.283), où la liberté du Québec avait été ce que le Canada anglais avait décidé qu\u2019elle fut.Les élites traditionnelles, rappelait-il, ont fait le travail pour maintenir le Québec à sa place.Chez François-Albert Angers24, le plus grand malheur des Québécois était de ne pas avoir eu de vrais gouvernements depuis la Conquête (p.100), d\u2019avoir plutôt eu des gouvernements et des élus fédéraux et provinciaux consentants, qui disposaient théoriquement de pouvoirs quasi souverains, mais qui ne les avaient jamais réellement affirmés face à Ottawa.Les partis et les élus fédéraux, disait-il, s\u2019étaient toujours alignés sur les intérêts des Canadiens anglais, nullement sur ceux des Canadiens français (p.100-101).Cette thèse aurait dû être examinée avec soin, mais : [\u2026] on a préféré la thèse de mise en accusation de notre clergé, qui nous était suggérée par les « Anglais » dans leur mépris affiché (mais combien instinctivement tactique et intéressé) de la soi-disant « priest-ridden province » [\u2026] Il aurait fallu que quelqu\u2019un entreprit de fouiller notre histoire politique, parlementaire, fédérale et provinciale [\u2026] pour expliquer les attitudes de nos hommes politiques, et non seulement pour en relater les épisodes.D\u2019où peuvent venir toutes les incohérences, toutes les inconséquences, toutes les inepties, tous les virements de positions et d\u2019attitudes comme girouettes au vent que d\u2019avance [\u2026] nous savons que celui-là y eût trouvé à foison.Laurendeau en a lancé l\u2019expression intuitive en ce qui concerne le premier ministre du Québec « roi-nègre25 ».[\u2026] [À] défaut d\u2019un changement radical d\u2019attitude de la part du reste du Canada, [\u2026] le fédéralisme canadien est une prison pour un Québec français, et une prison grâce à laquelle on jouit de la possibilité dont on abuse de nous empoisonner (p.101-102).Médusé par les résultats des élections provinciales de 1970, Angers26 a cherché à confronter ses thèses.Il examina le problème de l\u2019omnipuissance de la minorité anglophone : Or la force qu\u2019exprime le parti de M.Bourassa lui vient totalement du vote anglophone.Les huit comtés que nous avons singularisés précédemment comptent à eux seuls pour 250,000 votes des 1,250000 votes que le parti libéral a récoltés.Cela représente pour 8 comtés fortement anglais seulement, près de 9 points de pourcentage sur les 45 % recueillis dans les 108 comtés ; et ne laisse donc qu\u2019à environ 36 % la part libérale des 100 comtés restants.Incertain, Angers laissa en plan la mesure de l\u2019impact du vote de la minorité sur les résultats.L\u2019ignorant donc, il dut revenir sur la culture politique des Canadiens français, les positions des partis et des élus de la collaboration « si prompts à la trahison » (p.918).Prémonitoire ?Il écrivait : « le PQ nous trahira comme les autres » (p.918).Selon lui, dès sa préparation à ses premières élections provinciales, en 1970, le PQ « a eu peur de s\u2019identifier [à] quelques 24 François-Albert Angers, « Si nous avions de vrais gouvernements\u2026 ! », octobre 1973, p.99-111 ; voir aussi « La bataille de la langue au Québec \u2013 1 \u2013 Deux cent dix ans après : Une nouvelle capitulation de Québec (Bill 63) », février 1970, p.519-541.25 Pour Angers, Duplessis, Lesage, Bourassa furent autant de rois-nègres : tous manquèrent d\u2019autonomie et s\u2019écrasèrent face à Ottawa (p.102-104).L\u2019asservissement des Canadiens français commençait d\u2019en haut.26 François-Albert Angers, « Les élections québécoises de 1970 », juin 1970, p.909-925. 194 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 idées majeures de peur de perdre des votes hors Montréal » (p.919).Or, il perdit sans doute à Montréal justement pour ne pas s\u2019être engagé envers ces idées majeures (p.919).Quant aux libéraux provinciaux, Angers les considérait au service des Canadiens anglais en raison de leurs liens organiques avec le parti frère au fédéral et de l\u2019importance de leurs liens économiques avec les milieux financiers, majoritairement anglophones (p.925).6.Une lutte solidaire avec tous les Canadiens français pour un fédéralisme renouvelé contre la rupture Québec/Canada français et le recentrage sur le Québec et le projet de souveraineté-association du PQ Avant les réformes et l\u2019arrivée du PQ, la vie politique des Canadiens français passait par les luttes contre la domination des Canadiens anglais.Dans les années soixante, les intellectuels de L\u2019Action nationale discutèrent ferme autour des options qui s\u2019offraient au Canada français et au Québec.L\u2019idée de rompre avec le Canada français était loin de faire l\u2019unanimité.On discuta ainsi de la proposition d\u2019un statut particulier pour l\u2019entité francophone qui avait le plus de chances de survivre au Canada, mais l\u2019option demeurait confrontée au problème de la minorisation (insoluble sans reconnaissance de l\u2019égalité des partenaires) ainsi qu\u2019avec une dynamique politique hostile.Les partisans du Canada français qui ont écrit dans la revue n\u2019ont cessé de dénoncer P.E.Trudeau à cet égard27.Avec le temps, toutefois, le camp des nationalistes francophones pancanadiens, dépouillé de son pouvoir de négociation, a aussi vu ses alliés québécois jeter la serviette, d\u2019autant plus que les associations francophones hors Québec, soutenues financièrement par Ottawa, ne se gênèrent jamais pour démolir le projet péquiste.Bien des intellectuels de la revue28 ont donc opté pour la « simplicité », l\u2019indépendance.La mise sur pied du PQ en 1968 a donc changé le présent et l\u2019avenir pour tous les francophones.Les Québécois s\u2019affranchirent des limites imposées au Canada français, laissant celui-ci condamné, derrière eux, n\u2019ayant pour seule option que sa soumission et sa mise en disponibilité pour lutter contre le gouvernement québécois.Cependant, en quelques années, l\u2019option indépendantiste céda la place, au nom du réalisme politique, au projet alambiqué qu\u2019était la souveraineté-association et à la stratégie référendaire adoptée au cinquième congrès national du PQ en 1974.L\u2019objectif réel, croyait René Lévesque, était d\u2019en arriver à un statut particulier.Mais l\u2019hostilité ouverte du « partenaire » fédéral, notamment son droit de veto sur les négociations prévues dans le projet, ne vint pas à bout du soutien 27 Selon Jean Genest, l\u2019élection de P.E.Trudeau, en 1968, « a révélé [\u2026] [un] cul-de-sac.La pire illusion, pour les Anglo-Canadiens, serait de croire qu\u2019il [Trudeau] va tout remettre en place.Il a faussé le jeu, c\u2019est tout » (Genest, ibid., septembre 1968, p.17).28 Voir Odina Boutet, « La diversion canadienne », juin 1967, p.963-970 ; voir aussi Éditorial, « Pour que le Canada s\u2019écroule », éditorial, mars 1968, p.501-509 ; Jean Genest, « Liberté et vérité », éditorial, février 1967, p.521-534. 195 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 à l\u2019indépendance des intellectuels de L\u2019Action nationale, ceux-ci y voyant de toute façon l\u2019occasion de mettre le cap vers l\u2019indépendance après un NON canadien29.En d\u2019autres termes, chez les francophones, tant les fédéralistes que les péquistes ont adhéré à une forme de statut particulier.Compte tenu de l\u2019échec, la rupture Québec/Canada français a finalement changé peu de choses, hormis d\u2019avoir tout de même laissé émerger de grandes espérances au Québec.7.Une action autonome sur la scène fédérale contre son abandon et le rapatriement de toutes les forces au sein du PQ, en prévision de la lutte finale Les intellectuels de L\u2019Action nationale30 revenaient constamment sur la Constitution canadienne et sur l\u2019importance de la changer pour assurer la survie des Canadiens français.Deux options : agir au sein des partis pancanadiens contrôlés par la majorité canadienne-anglaise ou agir au sein de partis autonomes dédiés aux intérêts des Québécois ou des Canadiens français.Dans le premier cas, les députés fédéraux francophones semblaient avoir rendu les armes depuis des décennies, perdant au passage leur éthique politique.Edmond Cinq- Mars31 rendit compte de leur impuissance et de leur côté « collabo » : « [\u2026] ils ne sont plus adaptés au Québec : plusieurs craignent les auditoires du Québec ou ils le choisissent de telle sorte qu\u2019ils n\u2019auront pas à craindre les réactions.Ils se sentent inadaptés au Québec actuel » (p.536).Élus par un parti, conservateur, libéral ou crédit social, ils sont comme bridés et limités.Comme Canadiens français, ils sont forcés d\u2019accepter une politique qu\u2019ils ne contrôlent pas.Ils sont forcément confinés à un rôle de traducteur.[\u2026] ils ont vite appris que toute politique doit d\u2019abord viser à satisfaire 70 % de la population anglo-saxonne et à ne pas heurter les 30 % qui restent : le rôle est négatif.Ce n\u2019est pas un rôle d\u2019initiative et de création en fait de politique canadienne.On attend d\u2019eux qu\u2019ils endossent et fassent valoir le programme conçu par les Anglo-Canadiens.Ils doivent même justifier les limites que leurs chefs veulent imposer aux libertés du Québec (p.537).[\u2026] Ils sont eux-mêmes contrôlés [\u2026].Le lien qui les soumet aux politiques anglo-saxonnes, est trop visible après cent ans de Confédération (p.539).[\u2026] Sans cette complaisance préalable aux thèses anglo-saxonnes, aucun député canadien- français (à quelques exceptions près) ne peut être élu au gouvernement fédéral (p.547).[\u2026] Ses initiatives sont de l\u2019ordre de la virgule et de l\u2019accent circonflexe.Sa rhétorique doit mettre en valeur des structures surannées comme ces éloges abracadabrants de la constitution canadienne (p.540).Nos députés fédéraux canadiens-français sont donc obligés, pour 29 Voir Boutet, p.970.30 Voir encore Éditorial, « Pour que le Canada s\u2019écroule », éditorial, mars 1968, p.501-509 ; Odina Boutet, ibidem.juin 1967, p.963-970 ; Jean Genest, « L\u2019indépendance : la réelle et l\u2019illusoire », éditorial, septembre 1968, p.1-17.31 Edmond Cinq-Mars, « La députation fédérale canadienne-française », janvier 1968, p.535-548. 196 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 justifier leur propre rôle, dans les structures politiques actuelles, de s\u2019opposer à plus d\u2019autonomie québécoise.[\u2026] Menacés dans leur raison d\u2019être, ces députés doivent épouser les thèses anglo-cana- diennes de la bonté de la Confédération, de la grandeur du Canada, du retour au bilinguisme pour l\u2019avenir, de la nouvelle compréhension anglo-canadienne pour les Canadiens français.Ils doivent mettre en valeur toutes les petites crottes adorables qui sont concédées par le haut fonctionnarisme anglo-canadien.N\u2019ont-ils pas gagné le maire de Rimouski par l\u2019octroi d\u2019une aréna ?Mais ils n\u2019ont jamais mis à la raison un Arthur Laing et son envahissement du grand nord québécois au nom des intérêts des Esquimaux (anglicisés presque complètement) (p.542).Bien des auteurs nationalistes ont cru dans le pouvoir de députations fédérales autonomes dédié à la défense des intérêts et des droits des Canadiens français.Il fallait intervenir directement au fédéral en fondant un parti représentant d\u2019abord ceux-ci.Pour Boutet32, la place des Canadiens français dans les partis fédéraux s\u2019accordait avec la seule identité canadienne concevable sous le régime de la majorité anglophone.Or, les Québécois refusaient cette proposition de colonisés, de collaboration et de corruption pour plutôt se tourner vers les partis « franchement antisystèmes » visant la libération nationale (p.969) : « [\u2026] si nous trouvons le moyen [\u2026] de rendre notre majorité [francophone] effective, si nous pouvons libérer les partis politiques québécois de leurs attaches traditionnelles, nous pourrons envisager [la] renaissance d\u2019un ordre de pensée français » (p.970).La réalité (toujours actuelle), disait Cinq-Mars, est la suivante : Il y a deux nations qui demandaient à s\u2019épanouir dans l\u2019égalité en ce nord du continent américain.La constitution de 1867 ne suffit plus et est anachronique : c\u2019est une crise de croissance car le Canada français a atteint une nouvelle maturité.[\u2026] La philosophie du fédéralisme devra être basée sur le dialogue et la participation acceptée.Le Québec souffre de ne pas avoir d\u2019authentiques représentants du fait français, à Ottawa (p.544).Chez les intellectuels péquistes, auxquels s\u2019ajoutait le chef René Lévesque, on considérait inutile, voire nocif ce projet de parti francophone autonome puisque, depuis le statut de minorité, il n\u2019existait au fédéral que des luttes perdues d\u2019avance.Il est vrai qu\u2019en se joignant aux partis fédéraux, les Québécois et les Canadiens français étaient noyés parmi les Canadiens anglais, mais ils pouvaient au moins revendiquer d\u2019avoir accédé à quelque parcelle de pouvoir.À l\u2019inverse, les partis fédéraux exclusivement québécois/canadiens-français étaient condamnés à être exclus du pouvoir33.La lutte finale pour l\u2019indépendance devait également, répétait- on, se dérouler sur la scène provinciale.L\u2019investissement dans un parti fédéral « ethnique » (canadien-français34) était un détournement inutile d\u2019énergies et de ressources.32 Odina Boutet, ibidem.33 Ces mêmes arguments ont été repris en 1984 par le premier ministre René Lévesque pour appuyer les conservateurs de Brian Mulroney et torpiller les perspectives du Parti nationaliste.34 Une perception fausse puisque c\u2019est la langue qui détermine les valeurs, les idées et les comportements, et non le bagage ethnique ou biologique.Nombre de Canadiens français étaient anglophones, beaucoup de Britanniques étaient francophones, et bien des immigrés et descendants d\u2019immigrés étaient francophones.Sociologiquement, le peuple québécois parle français et vote dans le spectre « indépendance-fédéralisme centralisateur », tandis que la minorité anglophone est un prolongement de la majorité canadienne-anglaise sur le territoire québécois et vote à l\u2019intérieur de l\u2019option « fédéralisme centralisateur ». 197 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 Une époque formidable ! Et le retour au maquis\u2026 Les réformes de la carte électorale sont au nombre des facteurs majeurs ayant transformé la dynamique électorale et politique au Québec.Le point de départ : avant la Révolution tranquille, l\u2019impossibilité pour un parti francophone réformiste, nationaliste ou indépendantiste, d\u2019accéder à une députation non marginale, et encore moins d\u2019accéder au pouvoir.Ce sont les réformes démocratiques de la période 1965 à 1979 qui ont permis au PQ d\u2019obtenir une représentation puis, compte tenu du prix à payer pour sa stratégie référendaire, de prendre le pouvoir, d\u2019abord « accidentellement » en 1976 puis, avec les réformes suivantes, « normalement » en 1981.Ces réformes sont donc responsables de l\u2019arrivée d\u2019une banale prise du pouvoir par un parti réformiste et nationaliste dans une mer anglophone qui n\u2019y comprenait rien.Une première, néanmoins, dans l\u2019histoire du Canada et du Québec, une élection aux allures de libération nationale.Le discours politique des intellectuels de L\u2019Action nationale a suivi ces transformations.En prenant à témoin leurs textes, on peut affirmer que les institutions politiques québécoises d\u2019avant les réformes ont freiné l\u2019émergence du Québec contemporain.Or, selon l\u2019hypothèse d\u2019un scrutin proportionnel dès les années soixante, il est probable, compte tenu de la domination canadienne-anglaise claire et brutale de l\u2019époque et de la misère conséquente des « nègres blancs d\u2019Amérique35 », qu\u2019un parti indépendantiste se serait emparé du pouvoir seul ou en coalition avec un ou d\u2019autres partis compatibles bien avant la fondation du PQ.Probable aussi qu\u2019un tel gouvernement aurait cherché à renverser la division culturelle du travail et qu\u2019il aurait dirigé le Québec vers son indépendance dès le début des années soixante-dix.Avant les réformes de la période 1965 à 1979, les intellectuels évoluaient en marge des deux principaux partis de l\u2019époque, le PLQ et l\u2019UN.Leurs écrits étaient conséquents, témoignant d\u2019un « nationaliste musclé », aussi déterminé qu\u2019assumé.Avec le système de partis en vigueur de 1968 à 2003, le PLQ, contrôlé par les fédéralistes radicaux, était opposé au PQ.Or la stratégie référendaire de ce dernier le forçait à s\u2019opposer aux politiques nationalistes.Au final, le Québec était « nationaliste modéré » face à Ottawa et plutôt antinationaliste dans les champs d\u2019activités de l\u2019État provincial, c\u2019est-à-dire en santé, en éducation, en services sociaux.etc.Pour résumer, la culture politique des francophones post-réformes se démarque des écrits des intellectuels de L\u2019Action nationale.Dans la nouvelle ère péquiste-libérale, le discours politique n\u2019a plus qu\u2019un rapport ténu avec l\u2019Histoire du Québec (point 1).L\u2019horizon politique des Québécois commence avec la Révolution tranquille tandis que les événements 35 Pierre Vallières (1967), Nègres blancs d\u2019Amérique, Montréal, éditions Partis pris. 198 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 antérieurs sont refoulés dans un lointain fourre-tout, la « Grande Noirceur ».Les rapports conflictuels (point 2) disparaissent également ; le Canada anglais n\u2019est plus un abuseur- intimidateur, mais un partenaire bienveillant, en attente d\u2019une décision des Québécois, respectueux de leur démocratie.Les réformes ont impliqué la rupture et l\u2019abandon des Canadiens français hors Québec (point 6), la fin des batailles « d\u2019une mare à l\u2019autre », structurellement perdues d\u2019avance, tandis qu\u2019émergeait la lutte des francophones québécois, les seuls ayant quelques chances de se forger un avenir.Avec l\u2019indépendance rendue possible, c\u2019est l\u2019abandon de la scène fédérale (point 7), où tout est perdu, et le rapatriement de toutes les forces disponibles vers le Québec.La domination (point 3) ne s\u2019accordait plus avec la discrimination systémique.Vivre au bas de la division culturelle du travail, pour les Canadiens français, n\u2019empêchait pas certains de s\u2019épanouir.Ainsi disparaissaient non seulement les conséquences économiques de la domination, mais aussi les politiques inspirées d\u2019une justice intercommunautaire, d\u2019un désir de correction des iniquités économiques et de l\u2019aberrante assimilation des natifs et des immigrants vers l\u2019anglais (à l\u2019exception des dispositions scolaires pour enfants immigrants \u2013 seulement 15 % des nés à l\u2019étranger \u2013, et enfants d\u2019immigrants).Les inégalités étaient tributaires des choix individuels et l\u2019État ne pouvait rien y faire.Au lieu d\u2019intervenir dans ces choix, PLQ et PQ ont adhéré au Québec de l\u2019apartheid (point 4) en y souscrivant par clientélisme électoral (l\u2019un bénéficiant du vote bloc des non-francophones, l\u2019autre attaché au multiculturalisme et à la dénationalisation de l\u2019État et des politiques publiques).Chaque communauté devenait aussi capable d\u2019autonomie que la majorité.Bien que le Québec ait été reconnu officiellement français, sa minorité de langue anglaise restait dominante et ses institutions conservaient leur croissance même quand la majorité s\u2019échinait à des restrictions budgétaires sévères.L\u2019État se servait de son réseau économique (public et privé) comme modèle de développement pour toutes les communautés, malgré le contrôle bien connu des baronnies ethniques par Ottawa.Enfin, la domination (point 5) restait difficile à expliquer dans le cadre démocratique.Mais plutôt que de cibler les causes structurelles qui faisaient et font des Québécois des citoyens de deuxième ordre, notamment de la présence de deux communautés politiques dont les rapports étaient déformés par le mode de scrutin, on expliquait que leur situation tenait de leur culture : faiblesse congénitale de leur volonté, manque d\u2019éthique, corruption de leurs élus, peur devant l\u2019intimidation, aliénation historique, résignation devant la discrimination systémique.Aussi, après les réformes, l\u2019État québécois s\u2019en est tenu à un nationalisme économique global, axé sur la création de la richesse et sa redistribution.Dans toutes ses activités, cet État orwellien a effacé l\u2019existence de deux communautés politiques et a offert à tous le choix d\u2019une langue pour les services publics, au travail, au commerce et en démocratie, incluant même les non-citoyens.L\u2019État a redéfini la nation en reconnaissant le bilinguisme comme l\u2019un de ses traits essentiels. 199 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 Avec le silence complice des partis, il a financé et géré les institutions publiques en conséquence : un réseau de langue française, bilingue, et un réseau de langue anglaise, indépendant du contrôle de l\u2019État, soutenu financièrement intégralement même avec la fonte de ses effectifs et même s\u2019il disposait de plus d\u2019appuis financiers du secteur privé que tout le secteur francophone.Pour rentabiliser les investissements passés, l\u2019État s\u2019est, depuis, donné pour mission de fournir à ce seau percé qu\u2019est la communauté anglophone la main- d\u2019œuvre et même\u2026 la clientèle manquantes36.Sous le couvert de la loi 101, il a pratiqué le laisser-aller linguistique pour toutes les institutions de tous les réseaux, soutenu le réseau de langue anglaise et laissé se créer de nouveaux réseaux à base ethnique.Or, malgré la fragilité de la langue française, langue de travail, les travailleurs ne peuvent toujours pas invoquer celle-ci devant les tribunaux pour leur garantir de travailler en français.Et le Québec n\u2019offre toujours pas de protection au français pour tout son territoire, notamment sa région la plus fragile, l\u2019Outaouais, pas plus qu\u2019il ne revendique toute la gestion de ses rapports avec ses nations autochtones, laissés, dans plusieurs cas, entre les mains d\u2019institutions de langue anglaise et du fédéral.Ce survol à grands traits mérite d\u2019avoir fait ressortir combien le discours des intellectuels était plus musclé avant l\u2019arrivée du PQ en 1968 qu\u2019il ne le fut après.Depuis, francophones et non-francophones se sont affrontés en un combat inégal37.C\u2019est grâce aux distorsions dans la représentation que les non-francophones ont fait échec au nationalisme et à l\u2019indépendance au début des années 1970 et au référendum de 1980, qu\u2019ils ont renversé le vote indépendantiste en 1995, fait échec aux intentions référendaires de Lucien Bouchard entre 1998 et 2000, qu\u2019ils ont fait élire le PLQ en 1989 et tous les gouvernements libéraux à partir de 2003 (2007, 2008, 2014).C\u2019est en vertu de cet affaiblissement politique que les soldes migratoires interprovinciaux des cinquante dernières années étaient négatifs et composés de 500 000 anglophones (formés au Québec à grands frais) selon la première langue officielle parlée, auxquels se sont ajoutés 800 000 néo-anglophones par les migrations internationales et interprovinciales, l\u2019assimilation et l\u2019intégration linguistiques, en ajout aux 250 000 Anglo-Québécois38 qui étaient, en gros, l\u2019objet constitutionnel des services publics en langue anglaise.Grâce aux déficiences de la volonté politique des francophones, la proportion de non-francophones s\u2019est ainsi maintenue malgré l\u2019effondrement de la minorité anglo-québécoise.36 Le CIUSSS McGill obtint la desserte en première ligne de tout l\u2019Ouest de Montréal, de la Montérégie, les régions de Laval, des Laurentides, de l\u2019Outaouais, de l\u2019Abitibi-Témiscamingue et de l\u2019Ungava, en plus d\u2019être présent au titre de deuxième intervenant dans plusieurs autres régions.37 Le vote des premiers n\u2019équivalait qu\u2019au sixième du vote des seconds, gracieuseté du mode de scrutin majoritaire.38 Qui représentaient 3 % de la population québécoise. 200 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 Le Québec est retombé, à partir de 1998-2003, dans un système partisan à parti dominant, le PLQ.Ce système laisse peu de chances à un parti comme le PQ d\u2019accéder au pouvoir en solo pour former un gouvernement majoritaire, comme il le put quatre fois sur huit durant les trente années qui ont suivi sa fondation.De même, les chances de voir le PQ ou tout autre parti s\u2019inspirer d\u2019un nationalisme francophone dans les champs de compétence du Québec sont, elles aussi, redevenues plus faibles.Faute des réformes démocratiques nécessaires, il est vraisemblable que les intellectuels québécois vont poursuivre ce qui a commencé en 1998-2003 : le retour au maquis idéologique où se trouvaient nationalistes et indépendantistes avant l\u2019arrivée du PQ. q Les Cahiers de lecture depuis 10 ans 30 numéros, près de 900 recensions, des collaborateurs de tous les horizons action-nationale.qc.ca/cahiers-de-lecture CE) Art Toans) Gin GIES A NN Call OAC N'ATHONAISE oT me ha - ; ?N r \\\\ \u201c| 14! { \u2018| ly \\ /!) \u20181 \\ 2 2 J Nh ; 7 = - er LE _~ > Le français Au coeur de la cible 203 100 1917-2017 L\u2019Action Défense de la langue française sans faux pas Éric Poirier Avocat, doctorant en droit à l\u2019Université de Sherbrooke et à l\u2019Université de Bordeaux et boursier FRQSC À l\u2019été 1937, Québec est l\u2019hôte du deuxième Congrès de la langue française.Lionel Groulx y prend la parole.Sur un ton prophétique, l\u2019historien lie le destin de la nation à celui de l\u2019État québécois.Et tous les espoirs sont permis : J\u2019espère avec tous les ancêtres qui ont espéré ; j\u2019espère avec tous les espérants d\u2019aujourd\u2019hui ; j\u2019espère par-dessus mon temps, par-dessus tous les découragés.Qu\u2019on le veuille ou qu\u2019on ne le veuille pas, notre État français, nous l\u2019aurons : nous l\u2019aurons jeune, fort, rayonnant et beau, foyer spirituel, pôle dynamique pour toute l\u2019Amérique française.Nous aurons aussi un pays français, un pays qui portera son âme dans son visage.Les snobs, les bonne-ententistes, les défaitistes, peuvent nous crier, tant qu\u2019ils voudront : « Vous êtes la dernière génération de Canadiens français\u2026 » Je leur réponds, avec toute la jeunesse : « Nous sommes la génération des vivants.Vous êtes la dernière génération des morts.» En 1937, L\u2019Action française, sous le nouveau nom de L\u2019Action nationale, paraît maintenant depuis vingt ans.Groulx, qui n\u2019en est alors plus directeur, n\u2019en influence pas moins la doctrine (Ryan 2006 : 89).Il y publie d\u2019ailleurs toujours régulièrement.Les propos remarquables qu\u2019il tient lors du deuxième Congrès de la langue française laissent donc penser, étant donné l\u2019importance de l\u2019homme dans l\u2019histoire de la revue, que L\u2019Action nationale a toujours su mener lucidement la bataille du français et, conséquemment, indiquer au peuple les voies de son émancipation.Mais en est-il vraiment ainsi ?Depuis 1917, l\u2019année où la revue paraît pour la première fois, le Québec a été porté, peut-on dire, par une succession de quelques grandes idéologies : l\u2019idéologie de conservation (jusqu\u2019à 204 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 1945), l\u2019idéologie de rattrapage (1945-1960) et l\u2019idéologie de dépassement (1962-1995)1.S\u2019agissant de la « conception que se fait un groupe humain à la fois de sa situation et du destin qu\u2019il se trace à lui-même », ces idéologies « sous-tend[ent] chaque décision que doit prendre le groupe » (Corbeil 1980 : 16).Leur prise en compte devient en quelque sorte incontournable ; elles mettent en contexte les choix politiques de la nation et, dans l\u2019étude de la pensée centenaire de L\u2019Action nationale sur la question de la langue, elles protègent contre le piège de l\u2019anachronisme.En cent ans, L\u2019Action nationale a été confrontée à d\u2019innombrables événements mettant en cause l\u2019avenir du français au Québec et au Canada.Pour étudier la pensée de la revue, douze d\u2019entre eux, les plus importants, ont été retenus2, en prenant en compte les critères de sélection supplémentaires suivants : un nombre égal d\u2019événements ont été retenus pour chacune des trois grandes idéologies qui ont porté le Québec de 1917 à 1995 ; un même poids a été accordé aux événements qui ont interpelé d\u2019abord le gouvernement québécois, et aux autres, c\u2019est-à-dire ceux qui se sont déroulés ailleurs au Canada ou qui ont d\u2019abord relevé des autorités fédérales3.Nous les exposons ici en ordre chronologique.L\u2019idéologie qui porte le Québec depuis 1996, et les quelques événements qui peuvent illustrer de quelle façon elle se déploie sont commentés en conclusion.Le premier numéro de L\u2019Action française paraît en janvier 1917.Quelques semaines plus tôt, en novembre 1916, le Comité judiciaire du Conseil privé de Londres, le tribunal de dernière instance pour le Canada de l\u2019époque, confirmait dans l\u2019arrêt Mackell le pouvoir du gouvernement ontarien d\u2019interdire l\u2019enseignement en français dans les écoles de la province.On s\u2019en doute, en cette première année d\u2019existence, la revue accorde beaucoup d\u2019espace au combat que mènent les Franco-Ontariens contre le Règlement 17, adopté en 1912.Le Québec est alors plongé dans l\u2019idéologie de conservation.Durant cette période, la revue est fidèle à l\u2019idéologie du temps, sans être à l\u2019avant-garde.Elle ne prendra la tête sur la question de la langue, avec toutefois quelques tiraillements, qu\u2019à partir des années 1950.Mais avant d\u2019y arriver, voyons qu\u2019elles ont été ses positions entre 1917 et 1945.1 Dans son livre intitulé L\u2019aménagement linguistique du Québec, paru en 1980, le linguiste Jean-Claude Corbeil, l\u2019un des artisans de la politique linguistique québécoise, propose une lecture de l\u2019évolution de la relation qu\u2019entretient le Québec avec la langue française en se fondant sur ces idéologies.C\u2019est en nous inspirant librement du récent essai de Jacques Beauchemin, La souveraineté en héritage, que nous faisons de l\u2019échec référendaire de 1995 le point de bascule faisant passer le Québec de l\u2019idéologie de dépassement à une quatrième grande idéologie, l\u2019idéologie post-dépassement, marquée par un certain épuisement politique.2 Nos choix ont été guidés en partie par deux documents \u2013 l\u2019un publié par le gouvernement du Québec, l\u2019autre par une société d\u2019État fédérale \u2013 recensant les événements québécois et canadiens ayant marqué l\u2019évolution de la question de la langue au pays : GOUVERNEMENT DU QUÉBEC, La langue française au Québec.400 ans, quelques repères, 2008, en ligne : http://www.spl.gouv.qc.ca/fileadmin/medias/pdf/400ans_quelquesreperes2.pdf (consulté le 8 janvier 2017) ; RADIO-CANADA, Jalons du bilinguisme, 2007, en ligne : https://ici.radio- canada.ca/actualite/desautels/2007/01/29/002-bilinguisme-dates.asp> (consulté le 8 janvier 2017).3 Ils donnent une vue d\u2019ensemble des positions prises par la revue depuis ses débuts. 205 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 Jusqu\u2019à 1945 : fidélité à l\u2019idéologie de conservation L\u2019Action française voit le jour l\u2019année du cinquantième anniversaire de la Confédération canadienne.La revue n\u2019a toutefois pas le cœur à la fête.Le ciel est plutôt sombre depuis déjà trop longtemps.Puis le Règlement 17 est venu se rajouter à la liste des injustices.Le Règlement 17 En 1871, le Nouveau-Brunswick mettait fin au financement des écoles confessionnelles, qui assuraient un enseignement catholique et français.En 1890, le Manitoba faisait de même.En 1892, c\u2019était au tour des Territoires du Nord-Ouest, desquels seront créées en 1905 les provinces de la Saskatchewan et de l\u2019Alberta, de démanteler les écoles qui offraient l\u2019enseignement en français.Puis depuis 1912, voilà l\u2019Ontario qui emboîte le pas.En juillet 1917, Lionel Groulx écrit dans la revue que « toutes les minorités françaises se tiennent dans l\u2019attitude défensive et doivent se battre non pas seulement pour l\u2019un ou l\u2019autre de leurs droits, mais pour le droit suprême de l\u2019existence ».On sait alors que toutes les provinces où résident des minorités françaises prennent les moyens pour les voir disparaître.Pendant toute l\u2019année 1917, la section « Partie documentaire » de la revue relaye l\u2019information sur l\u2019injustice que vivent les Franco-Ontariens : les discours des leaders de la communauté, les lettres ouvertes publiées dans les journaux, l\u2019intégrale de la législation ontarienne en cause, les décisions du Comité judiciaire du Conseil privé de Londres, etc.L\u2019Action française est engagée dans le combat.Il faut dire, comme l\u2019écrit Groulx en juillet 1917, que c\u2019est « nous, de la minorité française » qui sommes touchés par le Règlement 17.Même si les crises scolaires ne frappent pas le Québec, se sont, selon L\u2019Action française, le Québec et tous les Canadiens français, qui forment ensemble le Canada français, qui sont trahis par la Confédération.En 1917, L\u2019Action française mène le combat pour l\u2019école française en s\u2019appuyant sur les droits des minorités inscrits dans l\u2019Acte de l\u2019Amérique du Nord britannique de 1867 (art.93).Dans ce combat pour l\u2019espace communautaire dont a besoin le Canada français pour survivre, on n\u2019exige pas une riposte de la part du gouvernement du Québec.On ne revendique que ce qu\u2019aurait institué la Confédération en matière d\u2019autonomie institutionnelle, ou une sorte de parité, c\u2019est-à-dire un traitement similaire à celui que s\u2019est arrogé la communauté anglo-québécoise.Cette posture est conforme à l\u2019idéologie de conservation.L\u2019idéologie de conservation prend forme dans la foulée de l\u2019Acte d\u2019Union, qui suit les rébellions de 1837-1838, puis de la Confédération.Elle est marquée par le « repli du peuple québécois vers l\u2019agriculture (le \u201cretour à la terre\u201d) et vers les professions libérales, abandonnant au conquérant anglais l\u2019initiative du commerce et de l\u2019industrialisation » (Corbeil 1980 : 17). 206 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 On peut parler d\u2019un partage tacite du pouvoir entre les deux « peuples fondateurs », fruit du rapport de force institutionnalisé par la Confédération.Alors que le Québec et tous les Canadiens français forment ensemble une minorité, L\u2019Action française se trouve à quémander auprès de la majorité pour le respect des droits du Canada français.En juillet 1917, Groulx en appelle même à la prière : « obligés de nous replier sur l\u2019unique réserve de notre jeunesse et de nos classes pauvres, race décapitée [\u2026] nous sentons trembler entre nos doigts le flambeau de nos destinées, et la grande force surhumaine nous fait ployer les genoux et joindre les mains ».Cette matrice, inscrite dans l\u2019idéologie de conservation, mais pas moins nécessaire pour la survie du Canada français, guidera les positions que prendra la revue sur la question de la langue pour encore plusieurs années.Le timbre-poste Les premières décennies d\u2019existence sont également dominées par le combat pour le timbre-poste bilingue.Dans un pays où un des deux « peuples fondateurs » est de langue française, l\u2019absence de français sur le timbre \u2013 à l\u2019époque où la poste est le moyen de communication par excellence, et où le timbre constitue souvent le visage du Canada à l\u2019étranger \u2013 est présentée comme une aberration.Notons au passage que ce combat est pratiquement toujours accompagné d\u2019autres griefs adressés à l\u2019État fédéral : on revendique une monnaie bilingue, de l\u2019affichage public bilingue de la part des organismes du gouvernement fédéral, des chèques bilingues, des documents administratifs en français et des fonctionnaires fédéraux qui peuvent offrir des services en français.L\u2019argumentaire est fondé sur une interprétation large de l\u2019exigence de bilinguisme inscrite dans l\u2019Acte de l\u2019Amérique du Nord britannique de 1867 (art.133).Dans L\u2019Action française, le combat pour le timbre-poste bilingue est, comme celui des droits scolaires, le combat d\u2019une minorité qui quémande auprès de la majorité.Fidèle à l\u2019idéologie de conservation, il s\u2019agit de défendre le partage tacite du pouvoir institutionnalisé par la Confédération, donc un bilinguisme qui permet à chacune des composantes de poursuivre ses activités « légitimes » dans sa propre langue.Dans la revue, la lutte pour le français prend la forme d\u2019une lutte pour le bilinguisme : « Revendiquons sans cesse nos droits ethniques dont le bilinguisme est le plus précieux ; à ce prix seulement garderons- nous l\u2019influence, le prestige, la vie » (Gautier 1925 : 145).Lorsque le « timbre de deux sous bilingue » fait son apparition, en 1927, la revue se réjouit.Elle parle d\u2019un « acte de justice », d\u2019une « besogne profondément utile » parce qu\u2019elle démontre « aux étrangers que notre pays est constitutionnellement bilingue ».En novembre 1928, dans un court éditorial signé par « La direction », la revue en profite pour souligner que le combat n\u2019est pas terminé : 207 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 Il reste cependant encore du chemin à parcourir.Il faut d\u2019abord rendre bilingues les autres timbres canadiens.[\u2026] Il faut aussi que les autres ministères rivalisent de logique avec le ministère des postes.Pourquoi n\u2019aurions-nous pas la monnaie bilingue ?Pourquoi n\u2019aurions-nous pas l\u2019édition française des publications fédérales en même temps que la version anglaise ?Ce bilinguisme, c\u2019est-à-dire « notre droit ethnique le plus précieux », dicte au même moment les positions que prend L\u2019Action nationale lors d\u2019événements qui surgissent au Québec sur la scène provinciale.Soucieuse de conserver une certaine cohérence doctrinale, on l\u2019imagine, par le jeu d\u2019une fausse symétrie, s\u2019en tenir à l\u2019égalité des peuples et à la parité en toute occasion, quitte à refuser son appui pour une mesure favorable au français au Québec, mais susceptible de conforter les provinces anglaises dans le traitement qu\u2019elles réservent à leur minorité française.La loi de 1937 En 1937, le gouvernement de Maurice Duplessis fait adopter, à l\u2019unanimité des parlementaires, la Loi relative à l\u2019interprétation des lois de la province, une législation qui fait prévaloir la version française de toutes les lois québécoises, y compris le Code civil, advenant une ambiguïté entre les textes français et anglais des lois.L\u2019événement fait beaucoup de bruit.Il fait notamment deux fois la une du journal Le Devoir, le 21 mai et le 14 juin.D\u2019un côté, les opposants s\u2019organisent rapidement.Les avocats de langue anglaise du Barreau de Montréal se réunissent en assemblée spéciale et adoptent une résolution, qu\u2019ils ne rédigent qu\u2019en anglais, exigeant de Duplessis qu\u2019il abroge sa loi.Trois cents avocats y assistent.Le premier ministre reçoit également une correspondance au même effet signée par le juge Pierre-Basile Mignault, qui a siégé à la Cour suprême du Canada de 1918 à 1929.Le journal The Gazette se prononce évidemment en défaveur de la loi, et ce en suggérant que les provinces anglaises pourraient vouloir se venger auprès de leur minorité française4.Puis le Board of Trade, l\u2019Université McGill, les institutions protestantes du Québec, les « loyalistes » ontariens et les « orangistes » de partout au Canada apportent tous de l\u2019eau au même moulin (Rumilly 1973 : 343 et 396).Ils y voient « le début de lois anti-anglophones, séparatistes, déloyales et discriminatoires » (Black 1977 : 282).De l\u2019autre côté, les appuis se font plutôt rares.Notons l\u2019intervention, le 20 mai, jour de la sanction de la loi, du journal L\u2019Illustration nouvelle, qui deviendra sous peu le Montréal- Matin.Celui-ci appuie vigoureusement le principe, qui doit enfin donner du prestige à la langue française dans la province.Il se demande même pourquoi les élus québécois ont tardé aussi longtemps avant d\u2019agir : 4 Comme si l\u2019égalité des peuples n\u2019était pas «?déjà ignoré [e], violé [e], foulé [e] aux pieds dans les autres provinces, depuis longtemps » (Rumilly 1966 : 143). 208 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 Tout ce qu\u2019il peut y avoir d\u2019étonnant dans cette modification historique, qui constitue un événement capital dans l\u2019affermissement de nos droits, c\u2019est qu\u2019elle n\u2019ait pas été apportée plus vite et que tant de Législatures à grandes majorités canadiennes-françaises n\u2019aient pas cru devoir nous en donner avant ce jour.Le 14 juin, Duplessis convoque les médias.Il défend le principe de sa loi, rapporte Le Devoir, en réfutant toute sympathie nationaliste : « Ceux qui voient une question de race en cette affaire ont tort », dit-il5.Le premier ministre poursuit : grâce à cette législation, les lois « seront plus claires, compréhensibles et partant d\u2019application plus facile ».Il souligne enfin que « le manque de clarté entraîne la multiplication des procès et rend la jurisprudence incertaine, ce qui n\u2019est dans l\u2019intérêt ni des justiciables ni de la justice ».Quoi qu\u2019il en soit, le 27 août, le journal En avant !, un « hebdomadaire de combat » dirigé par Télesphore-Damien Bouchard, le chef de l\u2019opposition officielle à Québec, en fait néanmoins une affaire politique.Il se demande si le premier ministre cherche à rétablir l\u2019équilibre entre les deux peuples et souligne que « M.Duplessis a encore du chemin à faire s\u2019il veut prendre une revanche complète »6.Fidèle à l\u2019idéologie de conservation, et probablement pour ne pas déroger au partage tacite du pouvoir qui prévaut à l\u2019époque (conférer un statut de traduction à la version anglaise des lois québécoises pouvait avoir des conséquences plus que symboliques pour l\u2019élite économique anglaise du Québec), L\u2019Action nationale garde le silence.Elle n\u2019appuie ni ne dénonce la loi de 1937.En l\u2019absence d\u2019appuis de taille et confronté à l\u2019opposition virulente qui s\u2019est rapidement constituée, Duplessis fait marche arrière l\u2019année suivante.La loi de 1938 En 1938, Duplessis voit à l\u2019adoption, encore une fois à l\u2019unanimité des parlementaires, de la Loi relative à la loi 1 George VI, chapitre 13, une loi qui abroge la loi de 1937 et rétablit l\u2019égale autorité des textes français et anglais des lois québécoises.Dans son préambule, la loi de 1938 indique que la priorité au texte français des lois québécoises « peut provoquer des froissements et des problèmes de solution difficile, qu\u2019il convient d\u2019éviter ».L\u2019événement ne passe pas inaperçu.Le 31 mars, Duplessis s\u2019adresse au Parlement pour donner de très longues explications.Au-delà des considérations strictement juridiques, on sent surtout qu\u2019il abandonne le combat parce qu\u2019il ne croit pas pouvoir en sortir victorieux.Il souligne que « des protestations 5 Notons que les discours nationalistes n\u2019avaient pas dominé les échanges lorsque le projet de loi a été débattu à l\u2019Assemblée législative le 15 avril 1937 (Québec, Assemblée législative 1937 : 10 et 11).6 Leslie Roberts, qui signe une biographie de Duplessis, fait un lien entre la loi de 1937 et les « grandes campagnes autonomistes » à venir.Selon lui, cette mesure était destinée à « impressionner l\u2019électeur » et à officialiser « le statut spécial du Québec » (Roberts 1963 : 41 et 42). 209 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 de la part de l\u2019élément minoritaire de la province se sont élevées contre cette loi », qu\u2019il n\u2019entend pas compromettre les relations du Québec avec l\u2019Ontario7 et qu\u2019il désire poser un geste susceptible d\u2019« établir le respect du bilinguisme dans ce pays ».Duplessis admet en quelque sorte que le Québec ne peut surmonter l\u2019opposition qui s\u2019est constituée pour exiger l\u2019abrogation de la loi de 1937 : On a représenté également qu\u2019à Ottawa le principe du bilinguisme dans la présentation des projets de loi était reconnu et officiel8, et que décréter la priorité exclusive d\u2019une langue dans une province pourrait porter un coup mortel au principe du bilinguisme à Ottawa9.Comme cette loi pouvait provoquer des froissements nuisibles à l\u2019harmonie qui doit exister entre les deux races, nous avons décidé, sans sacrifier aucun de nos droits et aucun des droits de la province, d\u2019éviter tout danger de froissement, tout en rendant justice à tous.Il ne faut pas oublier que la population de langue française représente un neuvième de la population totale du Canada, et que les autres huit-neuvièmes des citoyens de la Confédération sont de langue anglaise.Nous voulons vivre en paix et en harmonie avec nos frères de langue anglaise, avec les provinces voisines, sans sacrifier aucun de nos droits, mais en rendant justice à tous, et en respectant l\u2019esprit du pacte confédératif, pacte basé sur le respect mutuel et la reconnaissance des droits des deux grandes races dans ce pays, et particulièrement dans cette province (Québec, Assemblée législative 1938 : 24)10.Le 1er avril, Le Devoir titre, à la une, que « M.Duplessis fait machine arrière ».Puis on précise plus loin que le Parlement québécois a été le théâtre d\u2019une « séance d\u2019un vif intérêt ».Dans la biographie qu\u2019il consacre à l\u2019homme politique, l\u2019historien Robert Rumilly explique la volte-face de 1938 de la façon suivante : Maurice Duplessis tient de famille un fonds d\u2019admiration pour les Anglais.Il admire [\u2026] les géants de la finance et de l\u2019industrie, les hommes qui, souvent élevés à la force du poignet, placent des millions dans une entreprise et font vivre un coin de la province.[\u2026] Il sait aussi que la province a besoin de ces hommes et que, à la veille d\u2019une confrontation avec le gouvernement fédéral, il ne peut braver tout le monde à la fois.Il finit par promettre le rappel de sa loi (Rumilly 1973 : 396 et 397).Encore une fois, L\u2019Action nationale ne fait aucune mention de la loi de 1938.Elle passe l\u2019événement complètement sous silence.Onze ans plus tôt, en mars 1927, L\u2019Action française publiait un article décrivant la doctrine de la revue au sujet de la langue française.On y 7 À l\u2019époque, Duplessis compte s\u2019allier à l\u2019Ontario pour bloquer les visées centralisatrices du pouvoir central, notamment en matière de taxation et d\u2019assurance-chômage.8 Duplessis ne mentionne évidemment pas la piètre qualité des traductions françaises de l\u2019époque.9 Rappelons que le Manitoba a abrogé le bilinguisme législatif chez lui en 1890, et ce sans que le gouvernement fédéral ne réagisse.10 Si respecter « l\u2019esprit du pacte confédératif » exige le bilinguisme législatif au Québec, il faut conclure que Duplessis propose une lecture restrictive du pouvoir des provinces de modifier leur propre constitution, qui comprend l\u2019organisation des institutions provinciales, comme les assemblées législatives, tel que le reconnaît l\u2019Acte de l\u2019Amérique du Nord britannique de 1867 (art.92 [1]).Le premier ministre ne peut donc affirmer qu\u2019il ne « sacrifie aucun des droits de la province ». 210 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 défendait le bilinguisme de l\u2019État en donnant pour exemplaire l\u2019égalité juridique qui prévaut alors au Québec entre le français et l\u2019anglais (L\u2019Action française 1927 : 140 et 142).La revue précisait en outre les combats à mener : il fallait exiger le bilinguisme partout (commerce, industrie, compagnies d\u2019utilité publique, services de l\u2019État), sauf dans les écoles françaises, où le français devait être « la langue prépondérante » (L\u2019Action française 1927 : 150).En 1938, cette doctrine trouve toujours application.On imagine que la loi de Duplessis pouvait embarrasser la revue.Pour cette dernière, il y avait probablement des raisons de se réjouir de la priorité accordée au texte français des lois québécoises.Mais, en même temps, la mesure pouvait a priori contredire le combat mené par L\u2019Action nationale pour l\u2019avancement des droits du français au Canada, qu\u2019elle fondait sur le bilinguisme.Dans le contexte de l\u2019idéologie de conservation, il semble qu\u2019on ait préféré demeurer à l\u2019écart.Ainsi, il faudra attendre les années 1950 pour que la revue reprenne graduellement la tête sur la question du français, quoique non sans hésitation, devançant même par moment l\u2019idéologie de rattrapage, l\u2019idéologie dominante à cette époque.Conclusion : après avoir largement contribué à sauver les meubles, L\u2019Action nationale indique au peuple les voies de son émancipation.De 1945 à 1960 : par-delà l\u2019idéologie de rattrapage L\u2019idéologie de rattrapage se fonde sur le thème suivant : « la société québécoise s\u2019est complu et endormie dans le passé, elle a pris du retard par rapport au reste du monde, il faut reprendre le temps perdu, se mettre à jour » (Corbeil 1980 : 20).Ce rattrapage, on propose de l\u2019accomplir en investissant l\u2019économie, et en imitant le Canada anglais et les États-Unis.Le recensement de 1951 confirme, en ce sens, que tout est possible.Le recensement de 1951 Cette année-là, la revue laisse paraître des signes d\u2019optimisme.En février 1951, on y écrit que la collecte des statistiques en cours au Canada devrait confirmer la stabilité du poids démographique du Canada français : « pour peu que notre natalité se maintienne, nous n\u2019aurions pas lieu de craindre » (Sauriol 1951 : 130).Depuis la crise de 1930, l\u2019immigration s\u2019est estompée au Canada (après les « vagues d'immigration qui renforçaient le groupe d'origine britannique »), les Canadiens français n\u2019émigrent plus massivement aux États-Unis (causant « des saignées d\u2019émigration encore plus dangereuses pour notre survivance »), et l\u2019entrée de Terre-Neuve dans la Confédération devrait n\u2019avoir qu\u2019un effet global marginal sur le poids relatif des deux langues au pays.Ainsi, « notre groupe [\u2026] voit bientôt ses effectifs augmenter plus vite que ceux des autres éléments ethniques du Canada » (Sauriol 1951 : 127).Et l\u2019optimisme concerne le poids démographique de tout le Canada français, car il y a lieu de se réjouir même pour la présence française en Ontario et au Nouveau-Brunswick : « Selon 211 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 toute probabilité, le Nouveau-Brunswick sera dès 1961 une province à majorité acadienne, la deuxième province française du Canada » (Sauriol 1951 : 130).Lorsque les données sont publiées, Richard Arès signe une série d\u2019articles intitulés « Où en sommes-nous ?» pour diffuser ce qu\u2019elles impliquent pour le Canada français.La proportion du « groupe français » se maintient effectivement à environ 30 % de la population du Canada depuis 1871 (80 % au Québec, pour la même période) (Arès janvier 1953 : 31).Elle a même très légèrement augmenté entre 1941 et 1951 ; dans l\u2019ensemble canadien et pour le Québec.Et depuis 1871, la « population française » du Nouveau-Brunswick augmente constamment.Par exemple, de 1941 à 1951, sa proportion passe de 36 % à 38 % de la population de la province (elle était de 16 % en 1871) (Arès février 1953 : 118).Dans ces articles de 1953, Arès confirme l\u2019optimisme qui régnait deux ans plus tôt11, mais avec plus de prudence.On souligne les conséquences que pourrait avoir le phénomène de l\u2019urbanisation sur le maintien du français à l\u2019extérieur du Québec, et le fait que les statistiques comptabilisant le pourcentage de la population d\u2019origine française ne disent pas quelle proportion de celle-ci parle français.Les observations confirment toutefois les fondements de l\u2019idéologie de rattrapage : rien n\u2019entrave, croiront certains, la possibilité pour le Canada français de reprendre le temps perdu, de s\u2019affirmer à l\u2019intérieur du Canada, de rejoindre le Canada anglais.Même que le bilinguisme semble faire de timides, mais réels, progrès au sein de l\u2019appareil gouvernemental fédéral.C\u2019est la pensée élaborée par le rapport Tremblay qui forcera les esprits en remettant l\u2019État du Québec au centre de la réflexion.Le rapport Tremblay Lorsque la Commission royale d\u2019enquête sur les problèmes constitutionnels (commission Tremblay) est mise sur pied en 1953, l\u2019idée germe depuis déjà plusieurs années.Dès 1945, Esdras Minville écrivait au premier ministre Duplessis pour l\u2019inviter à étoffer la doctrine de l\u2019autonomie provinciale.On comprend qu\u2019il espère une réponse du gouvernement québécois aux initiatives fédérales comme le rapport Rowell-Sirois, et bientôt le rapport Massey ; des instruments qui ont servi et serviront à justifier la centralisation (relativement à la taxation et au pouvoir de dépenser).Duplessis récrira à Minville pour confirmer qu\u2019il souhaite le rencontrer à ce sujet.11 La baisse de la proportion de la population de langue maternelle française au Canada s\u2019observe depuis 1951.Considérant que cette proportion était stable depuis le premier recensement canadien, soit de 1871 à 1951, le recensement de 1951 marque le point de départ d\u2019un nouveau déclin.De là l\u2019importance de cet événement.Voir STATISTIQUE CANADA, Le français et la francophonie au Canada, Ottawa, 2012, p.7, en ligne : (consulté le 9 janvier 2017). 212 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 Une fois la commission constituée, la Ligue d\u2019Action nationale y présente, en 1954, un mémoire préparé par Jean-Marc Léger12.Elle plaide pour une plus grande décentralisation de la fédération canadienne en faveur du Québec : « si le Québec doit être un État français, il importe qu\u2019il dispose de la souveraineté la plus large possible et des moyens matériels d\u2019exercer cette souveraineté, d\u2019affirmer sa personnalité propre » (Ligue d\u2019Action nationale 1954 : 337).À cette occasion, L\u2019Action nationale, par le biais de la Ligue, devance l\u2019idéologie de rattrapage.Il n\u2019est pas question de rattraper le Canada anglais ; il s\u2019agit plutôt de créer les conditions pour qu\u2019un espace authentiquement français puisse se déployer.Dans son rapport, la commission Tremblay confirme que le Québec constitue le « foyer national du Canada français » et qu\u2019il est le « gardien principal de l\u2019une des deux cultures en présence au Canada ».Dans un éditorial de janvier 1957, quelques mois après la publication du rapport Tremblay, L\u2019Action nationale réitère le lien qu\u2019elle fait entre l\u2019assimilation et la centralisation menée par le gouvernement fédéral.Elle propose l\u2019autonomie comme réponse : « Le principal agent de lutte et de résistance en l\u2019occurrence est indiscutablement le gouvernement provincial, puisqu\u2019il a la mission précise, d\u2019après l\u2019esprit de la Constitution, d\u2019assurer la protection et l\u2019épanouissement des institutions qui sont chères aux Canadiens français » (L\u2019Action nationale 1957 : 340).Selon la revue, il faut confronter le fédéral : « Le temps est venu de l\u2019action, de l\u2019action énergique et précise, puisqu\u2019il est évident que les initiatives fédérales sont fondées sur une politique qui ne reculera que devant la force politique » (L\u2019Action nationale 1957 : 341).On comprend, depuis quelques années, que l\u2019idéologie de conservation est définitivement chose du passé.Il n\u2019existe aucun doute à ce sujet.On sait aussi que les positions de la revue devancent, à l\u2019occasion du dépôt du rapport Tremblay, l\u2019idéologie de rattrapage.Ainsi, un nouveau pacte confédératif doit voir le jour pour ne plus que l\u2019évolution des droits du français dépende du bon vouloir du Canada anglais.Mais, jusqu\u2019à 1960, l\u2019idéologie de rattrapage, qui est fédéraliste (Corbeil 1980 : 21), n\u2019a pas dit son dernier mot.Elle demeure bien vivante dans les pages de la revue.Reste-t-il quelque chose à espérer de l\u2019État fédéral ?En 1959, c\u2019est l\u2019arrivée de la traduction simultanée à la Chambre des communes.La revue commente.La traduction simultanée En juillet 1920, L\u2019Action française publiait le discours que Joseph Archambault, député de Chambly-Verchères à la Chambre des communes, prononçait le 24 mars précédent.Celui- ci confirmait une évidence sur la langue de travail qui prévaut alors à Ottawa : 12 Deux membres de la Ligue agiront comme commissaire de la commission : Richard Arès et Esdras Minville. 213 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 Monsieur l\u2019Orateur, il m\u2019arrive très rarement d\u2019adresser la parole en français dans cette Chambre.La raison en est fort simple : la majorité de mes collègues ne comprennent pas le français et, comme j\u2019ai l\u2019intention, chaque fois que je me lève, de me faire comprendre par tous les députés, je me sers habituellement de la langue anglaise.Archambault souhaitait l\u2019adoption d\u2019une motion exigeant que la transcription des débats soit traduite plus rapidement.Il croyait que la traduction pouvait encourager l\u2019utilisation du français à la Chambre des communes, considérant que tous les députés auraient la certitude de pouvoir consulter la version anglaise des discours quelques heures seulement après qu\u2019ils aient été prononcés.C\u2019est dire que la place du français au Parlement fédéral préoccupe depuis longtemps.En mars 1959, L\u2019Action nationale, dans un éditorial signé par « La rédaction », partage un optimisme plutôt digne de l\u2019idéologie de rattrapage.Devant l\u2019arrivée de la traduction simultanée à Ottawa, clame-t-on, « toute l\u2019atmosphère de la Chambre s\u2019en trouve changée », car le « véritable bilinguisme y règne, d\u2019une façon pratique » (La rédaction 1959 : 361).On souligne ensuite que les partis politiques fédéraux auraient davantage cherché à « éliminer », plutôt qu\u2019à « attirer », « les meilleurs éléments de l\u2019élite canadienne-française ».De plus, « l\u2019insignifiance de la députation canadienne-française » depuis un demi-siècle ou plus serait la conséquence de « la difficulté du mode d\u2019expression résultant de l\u2019obligation de s\u2019exprimer en anglais ».L\u2019éditorial se conclut par l\u2019affirmation qu\u2019il « n\u2019en sera plus ainsi » et par le souhait « que la députation française à Ottawa brille dorénavant comme il convient » (La rédaction 1959 : 362).Dans les circonstances, on pourrait compléter le propos en ajoutant que le rattrapage pourra se poursuivre, et même s\u2019accélérer.Or, la même année, signe des tiraillements qui habitent toujours la revue, L\u2019Action nationale prend définitivement les devants sur la question du français lorsque se pointe le débat sur le « joual ».La qualité du français Le 21 octobre 1959, André Laurendeau dénonce, dans les pages du Devoir, la piètre qualité du français parlé par les écoliers du Québec.Il qualifie cette mauvaise langue de « joual ».Les mois suivants, Jean-Paul Desbiens, qui écrit sous le pseudonyme de Frère Untel, emboîte le pas et publie dans Le Devoir une série d\u2019articles sur le sujet.En 1960, dès sa publication, le livre Les insolences du Frère Untel est un succès de librairie.Dans L\u2019Action nationale, c\u2019est Jean-Marc Léger qui prend position.Bien qu\u2019il reconnaisse l\u2019utilité des campagnes sur le bon parler français, qu\u2019il juge toutefois quelque peu « artificielles », il veut surtout souligner que la question de la qualité de la langue en cache une autre tout aussi fondamentale, sinon davantage.Selon lui, l\u2019état du français est le « reflet du drame profond du peuple canadien-français » ; il traduit « la tragique incertitude où nous nous trouvons au sujet de notre destin, mieux de notre vocation » (léger 1959 : 57).Ce qui doit étonner, selon 214 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 Léger, ce n\u2019est pas la résurgence de la question de la qualité du français parlé ici.Ce qui doit étonner, poursuit-il, c\u2019est plutôt l\u2019existence même du Canada français, qui persiste, contre vents et marées, à se penser.Dans ces conditions, au-delà des campagnes sur le bon parler français, « [l] e vrai combat pour la restauration de la langue parlée doit se mener à un tout autre niveau », c\u2019est-à-dire au niveau politique (Léger 1959 : 59 et 60).Au temps de l\u2019idéologie de rattrapage, le Canada français doit rattraper l\u2019écart qu\u2019il a lui-même creusé, par paresse, avec le Canada anglais.Le « joual », la langue populaire québécoise, devient un symbole de lâcheté, et doit donc être méprisé.Or, dans L\u2019Action nationale, lorsque la question du « joual » réapparaît, et même avant, on n\u2019hésite pas à en faire une question politique, qui exige une intervention globale (dans l\u2019éducation, le commerce, le travail, l\u2019affichage des organismes gouvernementaux, etc.).L\u2019objectif n\u2019est pas de rattraper le Canada anglais.Il n\u2019y a pas lieu non plus de blâmer le peuple.C\u2019est plutôt le Canada français, avec son expérience nationale particulière, qui doit trouver lui-même les voies de son émancipation.Il y a là tous les ingrédients de l\u2019idéologie de dépassement, qui permettra à L\u2019Action nationale d\u2019affirmer son leadership dès le début des années 1960.De 1962 à 1996 : leadership au temps de l\u2019idéologie de dépassement Sur près d\u2019une décennie, du début des années 1960 au début des années 1970, trois commissions d\u2019enquête \u2013 Parent, Laurendeau-Dunton et Gendron \u2013 se penchent sur la question de la langue au Québec et au Canada (quoique de manière incidente dans le cas de la commission Parent).Leurs constatations ont l\u2019effet d\u2019un électrochoc.À Québec, c\u2019est le point de départ d\u2019un mouvement, d\u2019abord incertain, puis sans ambiguïté, menant à l\u2019adoption d\u2019une politique linguistique globale consacrant le français comme seule langue officielle.Ce mouvement, on peut le comprendre à l\u2019aune de l\u2019idéologie de dépassement : « L\u2019idée centrale est que le Québec n\u2019a rien à rattraper, mais qu\u2019il doit se projeter lui-même dans l\u2019avenir, en prenant son élan sur lui-même et sur son passé, en définissant lui-même ses objectifs » (Corbeil 1980 : 23).À Ottawa, on réagit plutôt en proclamant deux langues officielles.C\u2019est l\u2019histoire d\u2019une confrontation annoncée.La Loi sur les langues officielles L\u2019aventure fédérale sur les langues officielles est d\u2019abord accueillie avec ouverture.Dans son rapport préliminaire, la Commission royale d\u2019enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme (commission Laurendeau-Dunton13) suggère de refonder le Canada « pour établir 13 L\u2019un des présidents de la commission est donc un ancien directeur de la revue. 215 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 un régime de partenaires égaux ».En conséquence, dans le numéro d\u2019avril 1965, François- Albert Angers, le directeur de la revue, ne manque pas de souligner le « bon travail » de la commission.Mais les éloges se font rapidement de plus en plus rares, pour enfin laisser place à des dénonciations.On le sait, les recommandations du rapport Laurendeau-Dunton, avec leurs forces et leurs faiblesses, sont largement ignorées par le gouvernement de Pierre Elliott Trudeau, qui décide d\u2019élaborer sa propre stratégie sur les langues officielles.On ferme la porte à toute demande d\u2019autonomie ou de statut particulier pour le Québec.L\u2019égalité des peuples fondateurs est complètement évacuée pour faire place à l\u2019égalité des deux langues.La Loi sur les langues officielles, qui traite le français et l\u2019anglais dans un rapport artificiellement symétrique, est adoptée en 1969.À Ottawa, si on prétend répondre aux aspirations du Québec, on tente dans les faits de le ramener au temps de l\u2019idéologie de conservation.Ce sont les revendications qui datent de la période précédant 1945, sans égard au fait que la réalité démographique et politique n\u2019est plus du tout la même, qui sont en jeu14.L\u2019Action nationale en fait mention : « Le Québec voit vite que ces mesures ne vont pas au fond du problème.La pensée du Québec suit un tout autre chemin.Elle est vingt-cinq ans en avant » (L\u2019Action nationale 1972 : 6).Patrick Allen, le nouveau codirecteur de la revue, dénonce la manœuvre de Trudeau.Il y voit une stratégie pour contrer préventivement la politique linguistique qui sera prochainement adoptée à Québec : « Le bilinguisme institutionnalisé comme tend à le généraliser M.Trudeau notamment, avec les implications du multiculturalisme, est une fumisterie à l\u2019échelle nationale, voire une sournoise stratégie pour faire échec à l\u2019instauration du français comme langue officielle au Québec » (Allen 1972 : 276 et 277).Ainsi, fidèle à l\u2019idéologie de dépassement, L\u2019Action nationale dénonce la Loi sur les langues officielles, comme d\u2019un obstacle visant à détourner le Québec de ses objectifs.Or, justement, que fait le Québec au moment où le fédéral s\u2019active ?Il adopte la suicidaire loi 63, puis l\u2019aliénante loi 22.La loi 22 À l\u2019été 1968, à Saint-Léonard, sur l\u2019île de Montréal, la commission scolaire locale adopte une résolution décrétant que le français sera la langue d\u2019enseignement dans toutes ses écoles à compter de la rentrée scolaire de septembre 1968.Bouleversant un privilège, que 14 Dans L\u2019Action nationale, rappelant l\u2019histoire du dernier siècle, voire des dernières décennies, on ne manque pas de relever l\u2019hypocrisie qui entoure l\u2019initiative fédérale : « Aujourd\u2019hui que cet immense pays de l\u2019Ouest est désormais anglais sans conteste, aujourd\u2019hui que la partie est bien gagnée, les anglophones peuvent se permettre le luxe d\u2019un peu de bilinguisme » (Claveau 1969 : 230). 216 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 certains croyaient être un droit acquis, la résolution crée du mécontentement.C\u2019est que les membres de l\u2019importante communauté italienne de Saint-Léonard se prévalaient plutôt, jusque-là, comme d\u2019ailleurs 90 % des immigrants allophones de l\u2019époque, du libre choix de la langue d\u2019enseignement pour ne pas avoir à envoyer leurs enfants à l\u2019école française.À la rentrée, le mécontentement finit par dégénérer en violents affrontements entre manifestants, pour et contre « l\u2019intégration scolaire ».L\u2019histoire s\u2019accélère.La crise de Saint-Léonard, en elle-même, pose toute la question du Québec.Dans Le Devoir, Claude Ryan écrit, le 12 septembre 1968 : « Saint-Léonard est devenu un cas qui engage à la fois la politique du gouvernement Johnson, la politique du gouvernement Trudeau, la politique des autres gouvernements provinciaux et l\u2019avenir du Canada.» On exige une réponse du Parlement.Jean Genest, codirecteur de L\u2019Action nationale, reprend, dans un éditorial, la position qui est celle de la revue depuis maintenant une décennie : le Québec doit définir sa propre politique linguistique, qui doit être globale.Il suggère en outre de faire du français la langue de l\u2019enseignement, sauf pour la « minorité anglo-britannique (anglais, écossais, irlandais) », qui « pourra conserver des écoles de tous niveaux en anglais » (Genest 1969 : 201).Un mois après le Parlement fédéral, c\u2019est donc au tour du Parlement québécois de voter une loi linguistique.Quelques mois auparavant, le 4 février 1969, la Ligue d\u2019Action nationale présente à Québec un mémoire devant le Comité parlementaire sur l\u2019éducation.On y étudie le projet qui deviendra en novembre 1969 la Loi pour promouvoir la langue française au Québec (loi 63).Plutôt que de débattre du détail des articles du projet de loi, la Ligue défend le principe du français comme seule langue officielle et l\u2019idée d\u2019un Québec « destiné à exprimer totalement la francophonie » (Ligue d\u2019Action nationale 1969 : 611).C\u2019est, selon elle, à partir de ce principe, conformément à l\u2019idéologie de dépassement, que devra être élaborée la politique linguistique québécoise.La Ligue recommande enfin l\u2019abandon du projet de loi, qui prévoit officialiser le libre choix de la langue d\u2019enseignement.La bataille est toutefois perdue.Le gouvernement de Jean-Jacques Bertrand va de l\u2019avant.Malgré la défaite, L\u2019Action nationale ne baisse pas les bras.François-Albert Angers, président de la Ligue d\u2019Action nationale, décortique, dans une série d\u2019articles publiés dans la revue à partir de février 1970, la bataille qu\u2019il vient de mener contre la loi 63.Il admet l\u2019avoir mené « sans espoir, mais en faisant comme s\u2019il y avait lieu d\u2019espérer » (Angers février 1970 : 519).Il sait toutefois que la crise de Saint-Léonard exigeait une intervention globale.Et donc que rien n\u2019a été réglé.Selon lui, la démographie forcera la réouverture du dossier.Dans un Québec qui dépend de plus en plus de l\u2019immigration pour assurer le renouvellement de sa population, le libre choix de la langue d\u2019enseignement, qui amène 90 % des parents allo- phones à choisir l\u2019école anglaise pour leurs enfants, est intenable.Il est même suicidaire.Une deuxième bataille se profile à l\u2019horizon, croit-il.Il se dit même convaincu de pouvoir, à terme, gagner la guerre.En 1972, Angers devient président du Mouvement Québec français. 217 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 Pourtant, même si Angers voit juste sur un point, c\u2019est-à-dire sur la réouverture rapide du dossier de la langue, force est d\u2019admettre que l\u2019été 1974, avec l\u2019adoption de la Loi sur la langue officielle (loi 22), est marqué par une nouvelle défaite.Quoi qu\u2019il en soit, dans L\u2019Action nationale, celui-ci ne désespère pas.Il démontre, avec éloquence, que la loi 22 est une loi aliénante notamment parce qu\u2019elle constitue, en fait, « deux lois d\u2019inspiration différente emboîtées l\u2019une dans l\u2019autre » (Angers 1974 : 231).Dans celle-ci, il y a une première loi, inspirée de notre tradition juridique française, qui déclare, dans son principe premier, faire du français la seule langue officielle du Québec.Puis, emboîtée dans la première, il y a une deuxième loi, « d\u2019inspiration britannique dans sa facture », qui confère « à l\u2019anglais, sans le dire clairement, par l\u2019énumération d\u2019une série de cas, un caractère d\u2019officialité assuré » (Angers 1974 : 231).Angers ne décolère pas.Selon lui, la loi 22 est « l\u2019exemple parfait d\u2019un peuple en train de se biculturaliser, c\u2019est-à-dire de vivre dans la confusion deux langues à la fois » (Angers 1974 : 208).Pour sa part, l\u2019historien Michel Brunet situe la loi 22 dans un mouvement annonçant la fondation prochaine d\u2019un État français.Est-il d\u2019accord avec l\u2019analyse que propose Angers ?Pas tout à fait.Car pour Brunet, avec la loi 22, « [n]ous assistons à la fin d\u2019un monde, celui qu\u2019avait engendré la conquête britannique de la Nouvelle-France », et non à une catastrophe (Brunet 1975 : 453).Selon lui, le Québec ne s\u2019arrêtera pas là.Brunet et Angers se rejoignent donc sur un point : la guerre n\u2019a toujours pas été perdue.Le Québec est toujours porté par l\u2019idéologie de dépassement.Rapidement, la réponse qu\u2019apporte la loi 22 à la question de la langue d\u2019enseignement apparaît être davantage un problème qu\u2019une solution.Pour orienter les enfants de parents allophones à l\u2019école française, l\u2019école anglaise avait été réservée aux enfants qui ont une connaissance suffisante de l\u2019anglais.On pensait alors être en mesure de garantir l\u2019enseignement en anglais aux enfants de langue maternelle anglaise, et donc aux anglophones, mais on a plutôt créé un fouillis bureautique par l\u2019administration de tests à des enfants d\u2019âge préscolaire de parents qui souhaitent inscrire leurs enfants à l\u2019école anglaise.Le dossier de la langue n\u2019étant pas réglé, un nouveau face-à-face est annoncé.Angers et le Mouvement Québec français seront encore une fois sur la ligne de front.La loi 101 En février 1977, un mois avant le dépôt du livre blanc sur La politique québécoise de la langue française, le document qui précède le dépôt du projet de loi appelé à devenir la Charte de la langue française (loi 101), Angers décrit, dans L\u2019Action nationale, ce qu\u2019il voudrait voir dans cette future loi linguistique. 218 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 D\u2019abord, il est d\u2019avis qu\u2019il faut faire du français la langue des lois et des tribunaux québécois.Les lois peuvent évidemment être traduites, mais, le cas échéant, il faut, selon lui, créer des volumes distincts pour la publication des versions anglaises non officielles.Il suggère donc de mettre fin à la publication côte à côte des textes français et anglais des lois « pour ne pas perpétuer l\u2019impression de bilinguisme officiel » (Angers février 1977 : 450).Avec l\u2019adoption de la loi 101, ces suggestions seront retenues.Ensuite, Angers décrit ce qui deviendra la « clause Québec » en matière d\u2019admissibilité à l\u2019enseignement en anglais.Ainsi, l\u2019école anglaise sera réservée aux membres de la communauté anglo-québécoise, c\u2019est-à-dire aux enfants de « parents de langue maternelle anglaise », « domiciliés au Québec au moment du vote », et non à tous les anglophones du Canada, de l\u2019Amérique du Nord ou du monde.Pour éviter le fouillis bureaucratique de la loi 22, on utilisera un critère objectif pour vérifier l\u2019admissibilité : la fréquentation scolaire des parents.Angers se prononce également en faveur de la continuité de la langue d\u2019enseignement, soit de permettre aux enfants déjà légalement inscrits dans les écoles anglaises au moment du vote de poursuivre leur éducation dans cette langue, même si leurs parents ne sont pas de langue maternelle anglaise (Angers février 1977 : 450).Enfin, Angers appréhende l\u2019interprétation judiciaire de cette future loi linguistique.Il veut à tout prix éviter qu\u2019on l\u2019interprète comme une loi d\u2019exception ; c\u2019est-à-dire qu\u2019entre deux interprétations possibles d\u2019une de ses dispositions, on préfère l\u2019interprétation donnant le moins de portée à la règle du français.Il suggère donc l\u2019adoption, en plus d\u2019une loi linguistique décrivant les détails d\u2019application, d\u2019une loi constitutionnelle déclarant l\u2019intention de fonder un État français.Ainsi, selon lui, si les droits du français sont solidement appuyés sur une loi constitutionnelle, les tribunaux pourraient être moins enclins à les limiter.Sur ce point, les suggestions d\u2019Angers ne seront pas retenues.Une seule loi sera adoptée, avec, pour répondre aux préoccupations d\u2019Angers, un préambule décrivant sans équivoque le projet d\u2019État français, accompagné d\u2019un chapitre complet déclarant des droits linguistiques fondamentaux appelés à servir de guide à l\u2019interprétation large qu\u2019on désire donner aux droits du français.On sait aujourd\u2019hui, quarante ans après l\u2019adoption de la loi 101, que cette dernière stratégie a complètement échoué, que les tribunaux ont développé une théorie consacrant l\u2019interprétation restrictive des droits du français (Poirier 2016 : 79-85).L\u2019Action nationale se trouve donc à la tête de l\u2019idéologie de dépassement.En septembre 1977, Jean Genest, le directeur de la revue, croit qu\u2019il est « temps que nous nous affirmions officiellement comme nation, ayant un territoire, une langue, une culture » (Genest 1977 : 3).Il pense donc le Québec à partir de lui-même : « notre affirmation comme nation (toujours refusée par les Anglo-Canadiens à Ottawa : par Diefenbaker autant que par Trudeau), il est temps que nous la proclamions » (Genest 1977 : 3).Après son adoption, Angers déclare que 219 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 la loi 101 « consacre l\u2019essentiel de nos aspirations », soit celles du Mouvement Québec français (Angers octobre 1977 : 99).Cette affirmation, il la fait en relevant que nous assistons à la naissance d\u2019un « État français, quoique à souveraineté limitée » (Angers octobre 1977 : 99).Dans le même numéro, Camille Laurin, le ministre qui a porté le projet, confirme qu\u2019il faut maintenant aller chercher la pleine « souveraineté politique » (Laurin 1977 : 92).Sans cette souveraineté, peut-on déclarer que la guerre a été gagnée ?En 1982, le fédéral revient à la charge, cette fois en donnant une arme puissante aux opposants de la politique linguistique québécoise : une nouvelle loi constitutionnelle.Le rapatriement Avec le concours du fédéral et de neuf provinces, le rapatriement de la Constitution canadienne a bel et bien lieu.L\u2019Assemblée nationale du Québec s\u2019y oppose formellement, en vain.On enchâsse dans la loi suprême du pays une formule d\u2019amendement, qui fait du Québec une province sur dix, et on constitutionnalise une charte des droits et libertés, qui donne de nouveaux pouvoirs aux juges fédéraux et contredit explicitement les dispositions de la loi 101 sur la langue d\u2019enseignement.La Loi sur les langues officielles de 1969 n\u2019avait pas pu stopper le mouvement menant à l\u2019adoption d\u2019une politique linguistique globale consacrant le français comme seule langue officielle du Québec.Avec le rapatriement, le fédéral s\u2019y prend maintenant autrement.La « clause Canada », cette disposition de la Charte canadienne des droits et libertés qui doit être utilisée pour attaquer la « clause Québec » de la loi 101, veut d\u2019abord créer un droit à l\u2019école anglaise au Québec pour les citoyens canadiens qui ont reçu ou reçoivent l\u2019enseignement en anglais n\u2019importe où au Canada.Elle énonce également un droit à l\u2019enseignement en français à l\u2019extérieur du Québec, là où le nombre d\u2019enfants susceptibles de se prévaloir de la mesure le justifie.Dans L\u2019Action nationale, Guy Bouthillier écrit que l\u2019intention qui anime le fédéral à cet égard est multiple : on veut combattre « l\u2019idée d\u2019indépendance politique » (avec la « clause Canada », on retire des mains du Québec le pouvoir de contrôler ses frontières) et « l\u2019idée de l\u2019unilinguisme scolaire », puis on s\u2019attaque à l\u2019idée du « Québec, seule patrie véritable des Canadiens français » (Bouthillier 1982 : 658).Selon Bouthillier, le comportement politique du Québec avant le rapatriement aurait conforté le fédéral dans son bon droit de lui imposer la « clause Canada ».Il relève l\u2019inaction complète des autorités québécoises en 1979 suite au jugement de la Cour suprême déclarant l\u2019inconstitutionnalité de tout le chapitre de la loi 101 sur la langue des lois et des tribunaux (l\u2019arrêt Blaikie).Pour Bouthillier, ce comportement n\u2019a-t-il pas « conduit les Fédéraux à la conviction que cette loi ne revêtait pas [\u2026] ce caractère de symbole sacré que d\u2019aucuns lui prêtaient ?» (Bouthillier 1982 : 660) Il pointe également la défaite réfé- 220 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 rendaire de 1980 comme indication qu\u2019on pouvait imposer une nouvelle constitution au Québec.Gilles Rhéaume dira qu\u2019un peuple qui se dit NON « ne jouit pas du droit d\u2019imposer sa langue sur son territoire » (Rhéaume 1982 : 197).Suite au premier jugement qui donne concrètement la mesure des conséquences du rapatriement, le jugement de la Cour supérieure invalidant la « clause Québec » (l\u2019affaire Quebec Protestant School Boards, qui montera rapidement jusqu\u2019à la Cour suprême du Canada), Rhéaume s\u2019exprime ainsi dans les pages de la revue : La loi 101, dont l\u2019esprit consiste à vouloir faire du Québec une société distincte et française, est incompatible avec l\u2019ordre constitutionnel canadien.Il n\u2019est pas, il n\u2019est plus vrai que le Québec puisse devenir aussi français que l\u2019Ontario est anglais.Il n\u2019est pas vrai que le Québec puisse s\u2019ériger en majorité française à l\u2019égal de la majorité anglaise.Au Canada, il y a une majorité, et elle est anglaise ; les francophones ne sont qu\u2019une minorité (Rhéaume 1982 : 197).Et le plus grave, selon Rhéaume, c\u2019est que le Québec « n\u2019a plus le pouvoir d\u2019apprécier lui-même ce qui constitue une menace » (Rhéaume 1982 : 197).Avant le rapatriement, le Québec jouissait d\u2019une autonomie complète dans certains champs de compétence.Dans ces limites, il était libre de prendre les décisions de son choix, conformément à ses intérêts propres.Depuis le rapatriement, tous ces champs de compétence sont désormais sujets à contestations en vertu des nouveaux principes enchâssés dans la Charte canadienne des droits et libertés, dont l\u2019interprétation relève des juges fédéraux (la liberté d\u2019expression, la liberté de circulation et d\u2019établissement, le droit à l\u2019égalité, le droit à l\u2019enseignement en anglais au Québec, etc.).Plutôt que d\u2019être libre, le Québec aura désormais à justifier ses décisions, comme constituant « des limites raisonnables dans le cadre d\u2019une société libre et démocratique » (art.1 de la Charte canadienne), devant des institutions qui relèvent du pouvoir fédéral.L\u2019objectif semble clairement de saper les ressorts de l\u2019idéologie de dépassement.Le Québec n\u2019aura toutefois pas dit son dernier mot.Dans cet éditorial de novembre 1982, et conformément à l\u2019idéologie de dépassement, Rhéaume enjoint à l\u2019Assemblée nationale de réaffirmer les principes de la loi 101, pour maintenir le conflit de légitimité entre celle- ci et la Constitution canadienne.Il suggère également qu\u2019on reprenne le combat de la langue, en étendant par exemple les dispositions de la loi 101 à l\u2019enseignement collégial.La confrontation Québec-Canada nous mènera finalement aux portes du pays en 1995.Le NON référendaire marque la fin de l\u2019idéologie de dépassement.Le Québec sera désormais porté par une quatrième grande idéologie, l\u2019idéologie post-dépassement, qui se caractérise par un certain épuisement politique. 221 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 Conclusion L\u2019Action nationale a cent ans.On peut maintenant dire qu\u2019en un siècle d\u2019existence, la revue a su mener, sans faux pas, le combat pour la langue française.Parce qu\u2019elle a été fidèle, dès 1917, et jusqu\u2019à 1945, à l\u2019idéologie de conservation, on sait qu\u2019elle n\u2019a pas erré dans ses prises de position sur la langue (sur le Règlement 17, sur le timbre-poste et sur les lois de 1937 et de 1938 au sujet de la priorité au texte français des lois).Si avoir raison avant son temps c\u2019est avoir tort, on sait donc que la revue a eu raison de vouloir sauver les meubles, quitte à faire la sourde oreille en 1937 et 1938.Rappelons qu\u2019à l\u2019époque, « la nation canadienne-française n\u2019est pas rattachée à un territoire bien défini : ce sont la langue, la foi, la culture et l\u2019histoire qui unissent ses membres.Il n\u2019est donc pas question de défendre les droits des francophones dans la province de Québec seulement » (Leroux 2002 : 14).Cette conception de la nation dictait évidemment l\u2019angle d\u2019attaque à emprunter dans le dossier de la langue.Certes, en 1970, François-Albert Angers pouvait légitimement être critique face à la stratégie du début du siècle dernier, qui consistait à défendre le français en s\u2019appuyant sur le bilinguisme.C\u2019est ainsi qu\u2019il écrivait ceci : Chez nous, où nous avons été portés, à bon droit, à invoquer l\u2019article 133 [de l\u2019Acte de l\u2019Amérique du Nord britannique de 1867, qui protège un bilinguisme limité au fédéral et à Québec) comme preuve de la reconnaissance du français comme langue égale à l\u2019anglais au Canada, nous nous prenons maintenant, à ce sujet, à notre propre piège (Angers janvier 1970 : 430 et 431).En d\u2019autres mots, l\u2019idéologie de dépassement lui paraissait, avec raison, plus porteuse pour défendre la nation.En définissant nos objectifs en fonction de nos propres intérêts, il semble évident que nous risquons davantage de formuler des projets conformes à nos intérêts nationaux, ce qui peut facilement ne pas être le cas d\u2019une réflexion fondée sur un cadre politique qui nous a été imposé.Mais il reste dangereux de juger des prises de position du passé à la lumière des idéologies d\u2019aujourd\u2019hui.Car le travail qu\u2019a effectué L\u2019Action nationale de 1917 à 1945 sera absolument essentiel pour la suite.À partir de 1945, et jusqu\u2019à 1960, la revue traverse une période de tiraillement.C\u2019est qu\u2019elle est alors partagée entre l\u2019idéologie de rattrapage, qui est l\u2019idéologie de l\u2019époque, et celle qui embrassera le Québec à partir des années 1960.Elle devancera donc l\u2019idéologie du temps dans certains dossiers (le rapport Tremblay et le débat sur la qualité du français), et sera bien de son temps dans d\u2019autres (le recensement de 1951 et l\u2019arrivée de la traduction simultanée à Ottawa).Rappelons simplement que le Québec s\u2019apprête alors à vivre un changement majeur : « les Canadiens français du Québec se définissent de plus en plus comme une majorité sur leur 222 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 territoire plutôt que comme une minorité au Canada » (Leroux 2002 : 47).C\u2019est ce désir de changement, couplé à l\u2019attachement compréhensible aux schèmes de pensée propre à l\u2019époque qui se termine, qui peut expliquer ces tiraillements.L\u2019Action nationale prépare donc le terrain de la Révolution tranquille.Durant les années 1960, et pour la suite, L\u2019Action nationale prend indéniablement, la tête.Elle devient un acteur de premier plan durant toute la période marquée par l\u2019idéologie de dépassement.« L\u2019Action nationale cherche, dans tous les domaines de la vie, à créer un espace de pensée où le Québec est une référence pour lui-même.La revue explore tous les enjeux de société en considérant le Québec comme une entité propre » (Leroux 2002 : 53).C\u2019est particulièrement vrai pour ce qui du dossier de la langue (lors des débats entourant la Loi sur les langues officielles, la loi 22, la loi 101 et le rapatriement de la Constitution canadienne).On connaît toutefois la suite de l\u2019histoire.Les dispositions les plus structurantes de la loi 101 seront attaquées avec succès devant les tribunaux (Poirier 2016 : 27-64).De plus, on sait maintenant que les principes du droit canadien, et toute la structure juridique canadienne jouent fondamentalement contre l\u2019intention de fonder un État français (Poirier 2016 : 65-213).Si bien qu\u2019en quelques années, à force de contestation judiciaire, la loi 101 est démantelée.Puis il y a le NON de 1995.Le Québec devait se libérer de ce régime, pour se donner la chance d\u2019échapper au déclin.Il ne l\u2019a pas fait, pour toute sorte de raison.Si bien qu\u2019il s\u2019enlise depuis.La loi 101 ou ce qu\u2019il en reste a été laissé à elle-même.Et L\u2019Action nationale dans tout ça ?Malgré le retour de l\u2019hiver québécois, ou de la fatigue culturelle, la revue se tient toujours debout.L\u2019idéologie de dépassement qu\u2019elle a contribué à forger, puis qu\u2019elle a portée mieux que quiconque, dicte encore ses prises de position.Elle en est, en quelque sorte, sa gardienne.Par exemple, au tournant des années 2000, Charles Castonguay rappelle à l\u2019ordre, dans un texte qu\u2019il publie dans la revue, la Commission des États généraux sur la situation et l\u2019avenir de la langue française au Québec (commission Larose).Il insiste sur un point qui aurait pourtant été une évidence quelques années plus tôt : on ne peut enquêter sur la situation du français sans prendre en compte la question du statut politique du Québec.On ne manque pas de lui en faire le reproche au moment du dépôt du document lançant les consultations (Castonguay 2000).La revue a également su mettre de côté ce qui par le passé a divisé le Québec et les communautés francophones en situation minoritaire.Au début des années 2000, son directeur, Robert Laplante, n\u2019hésite pas à appuyer sans réserve la lutte des Franco-Ontariens pour l\u2019hôpital Montfort (Laplante 2001). 223 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 Et plus récemment, la revue n\u2019a pas manqué de dénoncer l\u2019approche du gouvernement de Pauline Marois dans le dossier du projet de loi 14 (qui devait renforcer la loi 101).On lui rappelle alors que la loi 101 n\u2019avait pas pour objectif premier de permettre aux francophones de parler français, posture qui semble nous ramener à l\u2019idéologie de conservation.L\u2019objectif était plutôt de fonder un État français et de faire de la culture québécoise la culture de référence, c\u2019est-à-dire la norme de la vie sociale, politique et symbolique du Québec (Laplante 2012).Notons en terminant que le rôle de gardien de l\u2019idéologie de dépassement n\u2019est pas sans risque.Jusqu\u2019à tout récemment, le risque aurait pu être de se marginaliser, de propager une doctrine qui ne trouve plus d\u2019échos à l\u2019extérieur du cercle, le peuple étant passé à autre chose.Mais il y a aujourd\u2019hui des raisons d\u2019espérer.Des intellectuels, comme Mathieu Bock- Côté, décortiquent l\u2019idéologie dominante de notre époque, nous permettant de mieux la comprendre pour mieux la combattre.Des penseurs, comme Jacques Beauchemin, nous rappellent le « vieux désir de durer » sur lequel est fondé le Québec, preuve que le peuple peut sortir de sa fatigue.Puis, n\u2019assiste-t-on nous pas présentement, comme le démontre Christian Rioux, au retour des nations ?Oui, il y a des raisons d\u2019espérer, comme il y en avait en 1937 lorsque Lionel Groulx a pris la parole au deuxième Congrès de la langue française.Il ne s\u2019agit pas d\u2019espérer pour le plaisir de ne pas perdre espoir.Il s\u2019agit plutôt de préparer le terrain d\u2019un prochain éveil national, comme l\u2019ont fait avant nous les intellectuels qui ont porté notre revue au début du siècle dernier.C\u2019est à cet espoir que participe L\u2019Action nationale.q Bibliographie sélective Articles publiés dans la revue ALLEN, P., « Le Canada entre deux nationalismes : faux problème ! », (1972) 62 : 4 L\u2019Action nationale 267 ANGERS, F.-A., « La Ligue d\u2019Action nationale et le statut de la langue française », (1970) 59 : 5 L\u2019Action nationale 429 « Deux cent dix ans après : une nouvelle capitulation de Québec ! », (1970) 59 : 6 L\u2019Action nationale 519 « La situation de droit », (1974) 64 : 3 L\u2019Action nationale 207 « Pour un Québec clairement et définitivement français.Une question à régler d\u2019urgence : la langue du Québec », (1977) 66 : 6 L\u2019Action nationale 423 « Un grand moment de notre histoire », (1977) 68 : 2 L\u2019Action nationale 97 224 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 ARÈS, R., « Où en sommes-nous ?», (1953) 41 : 1 L\u2019Action nationale 29 « Où en sommes-nous ?», (1953) 41 : 2 L\u2019Action nationale 113 BOUTHILLIER, G., « La genèse de l\u2019article 23 de la constitution de Trudeau », (1982) 71 : 6 L\u2019Action nationale 651 BRUNET, M., « La minorité anglophone du Québec : de la Conquête à l\u2019adoption du Bill 22 », (1975) 64 : 6 L\u2019Action nationale 452 CASTONGUAY, C., « Les États généraux doivent aller plus loin que la Loi 101 », (2000) 90 : 10 L\u2019Action nationale 19 CLAVEAU, J.-C., « La crise de Saint-Léonard », (1969) 59 : 3 L\u2019Action nationale 228 GAUTIER, C., « Le bilinguisme dans les services fédéraux », (1925) 13 L\u2019Action française 130 GENEST, J., « L\u2019immédiat et l\u2019essentiel », (1969) 59 : 3 L\u2019Action française 199 « La perspective », (1977) 68 : 1 L\u2019Action nationale 1 GROULX, L., « Ce cinquantenaire », (1917) 1 L\u2019Action française 193 L\u2019ACTION FRANÇAISE, « La doctrine de L\u2019Action française.La langue française », (1927) 17 L\u2019Action française 130 L\u2019ACTION NATIONALE, « C\u2019est le temps ou jamais de prendre l\u2019initiative », (1957) 46 : 5-6 L\u2019Action nationale 339 « Cette élection fédérale », (1972) 62 : 1 L\u2019Action nationale 1 LA DIRECTION, « Nouveau timbre bilingue », (1928) 20 L\u2019Action canadienne-fran- çaise 313 LA RÉDACTION, « Que nos députés se mettent au travail ! », (1959) 48 : 6 L\u2019Action nationale 261 LAPLANTE, R., « Solidaires sans être dupes », (2001) 91 : 1-2 L\u2019Action nationale 201 « Nous ne sommes pas des francophones », (2012) 102 : 1 L\u2019Action nationale 4 LAURIN, C., « L\u2019an un du Québec français », (1977) 68 : 2 L\u2019Action nationale 91 LÉGER, J.-M., « Le salut de la langue française chez nous est lié à celui du Canada français comme tel », (1959) 49 : 1 L\u2019Action nationale 56 225 L\u2019Action nationale \u2013 Janvier-Février 2017 LIGUE D\u2019ACTION NATIONALE, « Conditions d\u2019un État Français dans la Confédération Canadienne », (1954) 43 : 3-4 L\u2019Action nationale 328 ; Mémoire de la Ligue d\u2019action nationale sur la question des droits linguistiques au Comité parlementaire de l\u2019Assemblée nationale sur l\u2019éducation, (1969) 58 : 7 L\u2019Action nationale 605 RHÉAUME, G., « Loi 101, jugement Deschênes et notre aveni r », (1982) 72 : 3 L\u2019Action nationale 195 SAURIOL, P., « En attendant le recensement », (1951) 37 : 2 L\u2019Action nationale 127 Débats parlementaires QUÉBEC, ASSEMBLEÉ LÉGISLATIVE, Débats de l\u2019Assemblée législative, 20e législature, 3e session, 31 mars 1938 QUÉBEC, ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE, Débats de l\u2019Assemblée législative, 20e législature, 2e session, 15 avril 1937 Monographies CORBEIL, J.-C., L\u2019aménagement linguistique du Québec, Montréal, Guérin, 1980 BEAUCHEMIN, J., La souveraineté en héritage, Montréal, Boréal, 2015 BLACK, C., Duplessis, traduit de l\u2019anglais pas Monique Benoit, t.I (L\u2019ascension), Montréal, Éditions de l\u2019Homme, 1977 POIRIER, É., La Charte de la langue française.Ce qu\u2019il reste de la loi 101 quarante ans après son adoption, Québec, Septentrion, 2016 LEROUX, M., L\u2019Action nationale.Une revue dans le siècle.Catalogue d\u2019exposition du 19 novembre au 14 décembre 2002, Montréal, Éditions de L\u2019Action nationale, 2002 RUMILLY, R., Maurice Duplessis et son temps, t.I (1890-1944), Montréal, Fides, 1973 Histoire de la Province de Québec, vol.36, L\u2019autonomie provinciale, Ottawa, Fides, 1966 ROBERTS, L., Le chef.Une biographie politique de Maurice L.Duplessis, traduit de l\u2019anglais par Jean Paré, Montréal, Éditions du Jour, 1963 RYAN, P., Penser la nation.La Ligue d\u2019action nationale 1917-1960, Montréal, Leméac, 2006 Votre date d\u2019échéance est indiquée sur votre feuillet d\u2019adressage Prévenez le coût ! 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tous les dons qu\u2019elle reçoit sont d\u2019une grande importance puisqu\u2019ils permettent d\u2019offrir à nos abonnés une revue de qualité, et ce, sans s\u2019éloigner, même avec près d\u2019un siècle d\u2019existence, de sa mission.Qu\u2019est-ce qu\u2019un don planifié ?\u2013 Les dons immédiats, ceux qui sont mis à la disposition de la Ligue d\u2019Action nationale dès qu\u2019ils sont faits et ; \u2013 les dons différés, dons destinés à être remis à la Ligue d\u2019Action nationale à une date ultérieure (ex.: dons testamentaires, d\u2019assurance-vie, fiducie testamentaire, etc.) Vous avez peut-être une police d\u2019assurance-vie de quelques milliers de dollars que vous avez souscrite il y a plusieurs décennies et qui pourrait être cédée à L\u2019Action nationale sous forme de don planifié et contribuer ainsi à la pérennité de la revue.Les dons planifiés font partie intégrante de la planification financière et successorale.Ils peuvent prendre diverses formes, et l\u2019avis d\u2019un planificateur financier professionnel pourra vous aider à choisir l\u2019option la plus avantageuse pour vous.Si dans votre testament vous nommez la Ligue d\u2019Action nationale comme bénéficiaire, faites-le-nous savoir afin que nous puissions vous manifester notre reconnaissance.Si vous désirez effectuer un don planifié à la Ligue, nous pourrons vous remettre un reçu pour dons.Contactez-nous si vous avez besoin des conseils du planificateur financier professionnel de la Ligue d\u2019Action nationale.Ligue d\u2019Action nationale \u2013 Programme de dons planifiés a/s de Jacques Martin 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 229 100 1917-2017 L\u2019Action Président Denis Monière Vice-président Christian Gagnon Secrétaire Michel Sarra-Bournet Trésorier Robert Ladouceur Conseillers Isabelle Le Breton Anne-Michèle Meggs Simon-Pierre Savard-Tremblay Ex Officio Robert Laplante Membres Djemila Benhabib André Binette Mathieu Bock-Côté Robert Comeau Charles-Philippe Courtois Myriam D\u2019Arcy Catherine Fournier Henri Laberge Tania Longpré Jacques Martin Danic Parenteau Mélissa Pilon Guillaume Rousseau Patrick Sabourin Pierre-Paul Sénéchal Pierre Serré Gilles Toupin Membres honoraires Christiane Bérubé, Nicole Boudreau, Guy Bouthillier, Jacques Brousseau, Hélène Chénier, Lucia Ferretti, Yvon Groulx, Léo Jacques, Delmas Lévesque, Yves Michaud, Pierre Noreau, Roméo200 Paquette, Hélène Pelletier-Baillargeon Membres émérites René Blanchard, Jean-Charles Claveau, Jacques-Yvan Morin, Paul-Émile Roy Ligue d\u2019action nationale Mission La Ligue d\u2019action nationale est l\u2019éditrice de la revue L\u2019Action nationale.Sa mission est d\u2019être un carrefour souverainiste où se débattent les aspirations de la nation québécoise comme collectivité de langue française suivant une tradition de réflexion critique, d\u2019indépendance et d\u2019engagement, à partir des situations d\u2019actualité qui renvoient aux enjeux fondamentaux de notre avenir collectif. MEMBRES BÂTISSEURS de 5000 $ à 24 999 $ Dominique Bédard \u2020 Bernard Lamarre \u2020 Jacques C.Martin Paul Mainville \u2020 Cécile Vanier \u2020 MEMBRES GRANDS BÂTISSEURS de 25 000 $ à 49 999 $ Hector Roy \u2020 MEMBRES BÂTISSEURS ÉMÉRITES plus de 50 000 $ TABLEAU D\u2019HONNEUR DES DONATEURS ET LÉGATAIRES DE LA LIGUE D\u2019ACTION NATIONALE Plusieurs personnes nous ont laissé des legs ou des dons qui permettent d\u2019assurer la pérennité de la revue L\u2019Action nationale depuis maintenant 100 ans.C\u2019est la Fondation Esdras-Minville qui gère le patrimoine dédié à la revue, mais pour l\u2019obtention d\u2019un reçu pour fins fiscales, il faut libeller les dons et les legs à la Ligue d\u2019action nationale.Nous exprimons notre gratitude à nos généreux mécènes par une mention à perpétuité à ce tableau d\u2019honneur qui fait état du cumul des dons et des legs.François Beaudoin Gaston Beaudry \u2020 André Véronneau Fernand Allard Patrick Allen \u2020 François-Albert Angers \u2020 Gaston-A.Archambault \u2020 Jean-Paul Auclair \u2020 Paul Banville Yvan Bédard \u2020 Jacqueline Claire Binette Henri Blanc Gilles Blondeau Charles Eugène Blier David Boardman Yvon Boudreau \u2020 Marcelle Brisson Henri Brun Jean-Paul Champagne Jean-Charles Claveau Roch Cloutier Robert Comeau Normand Cossette George Coulombe Louis-J.Coulombe Gérard Deguire André Dubuc Bob Dufour Yves Duhaime Marcel Fafard Nicole Forest Raymond Gagnier Léopold Gagnon Romain Gaudreault Henri-F.Gautrin \u2020 Claude Ghanimé Paul Grenier \u2020 Michel Grimard Isabelle Lamarche Lucie Lafortune \u2020 Anna Lagacé-Normand \u2020 Denis Lazure \u2020 Isabelle Le Breton Richard Leclerc Jacques Libersan Clément Martel Yvon Martineau \u2020 Marcel Masse \u2020 Roger Masson Daniel Miroux Louis Morache Rosaire Morin \u2020 Gilbert Paquette Jacques Parizeau \u2020 Hubert Payne Fernand Potvin Arthur Prévost \u2020 Ghislaine Raymond-Roy René Ricard René Richard \u2020 Dominique Richard \u2020 Jacques Rivest Jean-Denis Robillard Ginette Simard Michel Taillefer Claudette Thériault Serge Therrien Marcel Trottier \u2020 Réal Trudel Denis Vaugeois Claude-P.Vigeant Madeleine Voora CLUB DES 100 ASSOCIÉS 1000 $ à 1499 $ MEMBRES BIENFAITEURS de 1500 $ à 4999 $ Robert Ascah André Baillargeon Jean-François Barbe Luc Bertrand Antoinette Brassard Charles Castonguay Jacques Cardinal Bernard Courteau Guy Cormier Richard Côté Harold Dumoulin Lucia Ferretti Yvon Groulx Marcel Henry Benoît Houde Gérard N Houle Marcel et Hélène Jacob Henri Joli-Cœur Bryan L\u2019Archevêque Marc Labelle Bernard Landry Isabelle Laporte Maurice Leboeuf Laurent Mailhot Pauline Marois Michel Moisan Estelle Monette \u2020 Lucie Monette Réjean Néron Reginald O\u2019Donnell Pierre Karl Péladeau Gilles Pelletier Réal Pilon Richard Rainville Ivan Roy Paul-Émile Roy Rita Tardif Robert G.Tessier \u2020 André Watier 1 an 2 ans 10 numéros 20 numéros Abonnement 85 $ 145 $ (73,93 $ + taxes) (126,11 $ + taxes) Abonnement de soutien 185 $ 300 $ Étudiant 50 $ 85 $ (43,49 $ + taxes) (73,93 $ + taxes) Institution 145 $ 240 $ ((126,11 $ + taxes (208,74 $ + taxes) Autres pays 150 $ 275 $ Abonnement PDF 60 $ 100 $ (52,18 $ + taxes) (86,97 $ + taxes) TVQ 1012563392 TQ0002 TPS 11901 9545 Tarifs 2017 ISSN-0001-7469 Dépôt légal : Bibliothèque nationale du Québec Périodicité : 10 numéros par an L\u2019Action nationale est membre de la SODEP www.sodep.qc.ca L\u2019Action nationale 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514 845-8533 sans frais, 1 866 845-8533 Pour nous joindre par courriel revue@action-nationale.qc.ca www.action-nationale.qc.ca Paiement par chèque ou carte de crédit VISA ou MASTERCARD \u2022 paiement internet sécurisé dans notre site \u2022 par la poste \u2022 par téléphone Paiement de votre compte bancaire (renouvellement d\u2019abonnement) \u2022 chez Desjardins et dans les institutions financières participantes Version numérique "]
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