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Titre :
L'action nationale
Éditeur :
  • Montréal :Ligue d'action nationale,1933-
Contenu spécifique :
Avril
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseurs :
  • Action canadienne-française, ,
  • Tradition et progrès,
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L'action nationale, 2018-04, Collections de BAnQ.

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[" 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514 845-8533 Numéro sans frais : 1 866 845-8533 revue@action-nationale.qc.ca www.action-nationale.qc.ca Directeur : Robert Laplante Directeur adjoint : Sylvain Deschênes Comité de rédaction : Mathieu Bock-Côté, sociologue et chroniqueur ; Nicolas Bourdon, professeur de français, cégep Bois-de-Boulogne ; Sylvain Deschênes, rédacteur et infographiste ; François-Olivier Dorais, doctorant en histoire ; Lucia Ferretti, professeure (UQTR) ; Sylvie Ménard, Centre d\u2019histoire des régulations sociales (UQAM) ; Denis Monière, professeur (Université de Montréal) ; Hubert Rioux, Ph.D.ÉNAP-Montréal ; Michel Rioux, journaliste ; Pierre Serré, chercheur.Membres du jury du prix Richard-Arès : Lucille Beaudry (science politique, UQAM) ; Robert Comeau (histoire, UQAM) ; Simon Langlois (sociologie, Université Laval).Animation du séminaire de lecture : Mathieu Bock-Côté L\u2019Action La vérité, c\u2019est que Le Devoir a besoin de vous.jesoutiens .com Sommaire Éditorial De l\u2019inconvénient d\u2019avoir été une nation annexée - Robert Laplante 4 Entrevue Entrevue avec Éric Martin Autour du livre Un pays en commun - François-Olivier Dorais 13 Article Le Québec sur l\u2019autoroute vers l\u2019impuissance politique Bilan 1 : l\u2019emprise de l\u2019état fédéral - Lucia Ferretti 29 Extrait en primeur Despotisme sans frontières de Simon-Pierre Savard- Tremblay Lectures Recensions Nicolas Zorn 84 Le 1 % le plus riche : l\u2019exception québécoise Nicolas Lévesque 94 Le Québec vers l\u2019âge adulte Sébastien Proulx 101 Un Québec libre est un Québec qui sait lire et écrire Charles-Philippe Courtois 108 Lionel Groulx, le penseur le plus influent de l\u2019histoire du Québec Michel Brunet 123 La France impériale et la Nouvelle-France Martin Lavallée 127 Denis-Benjamin Viger : un patriote face au Canada-Uni 4 Éditorial Robert Laplante De l\u2019inconvénient d\u2019avoir été une nation annexée Les malheurs du Bloc québécois font le bonheur et les moqueries des adversaires de l\u2019indépendance.Ils font aussi la misère d\u2019une large fraction des indépendantistes qui peinent à reconnaître dans le spectacle de l\u2019implosion du caucus les motifs qui pourraient justifier de fournir matière à la mise en scène du meurtre sacrificiel de l\u2019idée d\u2019indépendance.Pulsion d\u2019autodestruction, manque de discipline, conflits de personnalités et déficit de culture politique, toutes ces explications s\u2019appliquent à l\u2019une ou l\u2019autre des facettes de ce conflit qui s\u2019éternise.Mais aucune n\u2019en éclaire le sens profond.Du côté des indépendantistes, plusieurs analystes ont posé les termes de l\u2019affrontement dans le choc des positions idéologiques entre nationalistes et indépendantistes.Défense et promotion des intérêts du Québec ne sont pourtant pas des thèmes qui s\u2019opposent à la promotion de l\u2019indépendance.Conduite au nom de l\u2019intérêt national, toute action politique visant la défense des intérêts du Québec débouche nécessairement sur la promotion de l\u2019indépendance.Il est vrai qu\u2019une politique nationaliste pourrait ne pas déboucher sur l\u2019indépendantisme.Mais une telle politique n\u2019a de sens que si elle s\u2019accompagne de la reconnaissance et du consentement au fait et au rapport politique qui en constitue le fondement : le statut de minoritaire et l\u2019état de dépendance. 5 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 C\u2019est le rappel de ce fait fondamental qui heurte.Ceux-là qui ne voient dans sa répétition qu\u2019une incantation en faveur de l\u2019indépendance ne comprennent pas que l\u2019indépendantisme est un cadre d\u2019analyse autant qu\u2019un idéal politique.C\u2019est un paradigme qui englobe les instruments conceptuels qui servent à faire la lecture de nos intérêts nationaux tout autant qu\u2019il définit les moyens d\u2019action pour, à la fois, déconstruire le régime dont nous voulons nous affranchir et faire voir et ouvrir les voies d\u2019émancipation.En ce sens, toute action indépendantiste suppose nécessairement le recours à un principe de base de toute pédagogie : la répétition.Répéter non pas bêtement, mais reprendre dans des exemples sans cesse renouvelés la démonstration des lacunes du régime, des torts qu\u2019il inflige, des entraves et limitations qu\u2019il impose.C\u2019est ce que ne comprennent pas \u2013 ou feignent de ne pas comprendre \u2013 ceux-là qui s\u2019offusquent de voir apparaître la référence à l\u2019indépendance dans tous les communiqués de presse, dans les « dossiers de comté » et toute autre forme d\u2019intervention publique.Pour trouver une solution immédiate à des dégâts qu\u2019impose ici et maintenant le régime, il faut savoir s\u2019emparer des armes qu\u2019il utilise contre notre intérêt national.Les programmes des ministères, les budgets, les politiques d\u2019achat, tous les choix du gouvernement en place font partie de l\u2019arsenal.Il faut les retourner contre leurs usages en proposant des solutions qui répondent aussi bien aux besoins immédiats en faisant mieux comprendre que leur caractère restera toujours temporaire en plus d\u2019échapper plus ou moins grandement au contrôle du Québec.C\u2019est un travail exigeant qui nécessite une cohérence de tous les instants.Et qui oblige à toujours faire des liens entre les aspects d\u2019un enjeu que le régime sépare.C\u2019est un travail constant de déconstruction des catégories d\u2019interprétation.Inutile d\u2019ajouter que ses effets troublent la quiétude et le ronron de ceux-là qui s\u2019imaginent passer à autre chose. 6 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 L\u2019exemple éculé en est sans doute le fameux dossier des chantiers maritimes Davie : tout y est, la résistance de la marine, le refus de l\u2019État canadian de placer des équipements stratégiques en territoire québécois, une politique industrielle qui n\u2019en retient pas la priorité, une politique d\u2019achat qui néglige systématiquement le Québec, etc.Et pourtant, les catégories du vieux discours paramétré dans la matrice des lamentations \u2013 la minimisation des pertes et la protestation molle pour réclamer le redressement différé des torts \u2013 sont toujours aussi prégnantes.Il faut quémander des emplois, garder profil bas pour ne pas indisposer le gouvernement qui pourrait peut-être changer d\u2019idée si l\u2019on se montre assez docile, penser aux miettes qui pourraient soulager les chômeurs\u2026 Dans ce dossier comme dans les autres, les élus qué-can et leurs supporters sont tout entiers prisonniers des catégories du régime et il ne manque pas de pédants jacasseux pour discréditer toute lecture qui s\u2019éloigne des poncifs autorisés.On comprend qu\u2019il soit difficile de garder le cap à devoir affronter autant de vents contraires.Cela demande un travail d\u2019équipe pour élaborer et partager une grille commune et une discipline de fer pour garder la cohérence d\u2019intervention dans un contexte où toutes les forces adverses sont là pour la dissoudre.À l\u2019évidence, cette cohérence fait défaut parmi les membres et dans le travail du caucus.Et ce n\u2019est pas d\u2019abord une affaire de personnalité et de relations interpersonnelles.Promouvoir l\u2019indépendance, c\u2019est proposer une lecture de la condition politique.Et cette condition politique, dans notre cas, c\u2019est de souffrir d\u2019un statut en voie d\u2019éclatement et d\u2019être incapable de le dire.Nous avons longtemps souffert d\u2019être une nation annexée, comme l\u2019a si bien analysé Maurice Séguin.Nous avons une culture politique qui nous empêchait de nous penser dans l\u2019exclusion radicale 7 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 à laquelle nous condamne le régime.Pendant longtemps \u2013 et pour des raisons historiques fondées, mais devenues inoffensives \u2013, nous avons pensé qu\u2019il y avait toujours « un peu de nous autres » dans le Canada et ses institutions.Les élites qui trouvaient leur intérêt à gérer notre annexion n\u2019ont ménagé aucun effort pour faire croire que la voie patiente nous donnerait justice et reconnaissance.De la théorie des deux nations jusqu\u2019aux niaiseries de la rhétorique du « fruit pas encore mur » les sparages constitutionnels faisaient écran.Et le poids électoral des élus en provenance du Québec confortait le tout en donnant un vernis de légitimité à leur rhétorique.Pendant que, de projets de réforme en profession de foi sur les progrès à petits pas, les fédéralistes québécois faisaient des ronds de boucane, le Canada réagissait fermement à la montée de la menace séparatiste.Au lendemain du référendum de 1995, il n\u2019a pas seulement intensifié ses efforts, il a changé de registre.Il s\u2019est équipé pour mobiliser toutes les ressources de l\u2019État pour casser notre capacité de cohésion nationale : programme des commandites, modifications de la péréquation, invasion de tous les champs de compétence par le pouvoir de dépenser, Clarity Bill et autres lois intru- sives.Ce faisant, le Canada n\u2019a pas seulement mis les indépendantistes sur la défensive : il en a profité pour accélérer son intégration unitaire.Pour l\u2019essentiel, cette intégration est réussie.Les modalités de déploiement sont encore susceptibles d\u2019évoluer, mais plus personne au Canada ne doute de la nécessité de renforcer le caractère de gouvernement « national » d\u2019Ottawa.Les Québécois et l\u2019ensemble des partis politiques derrière lesquels ils se rangent n\u2019ont pas encore pris la mesure de ce qui s\u2019est passé dans la riposte au référendum de 1995.C\u2019est un véritable changement de paradigme qui s\u2019est déployé, un 8 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 paradigme qui repose désormais sur l\u2019abandon de la gestion du Québec dans la logique de la nation annexée.De fait, le cadre d\u2019analyse de Maurice Séguin ne s\u2019applique plus parce qu\u2019il s\u2019est réalisé : Ottawa ne s\u2019inquiète plus de s\u2019efforcer de faire croire et de se comporter à l\u2019endroit du Québec comme s\u2019il cherchait à transiger avec une nation annexée.Il a liquidé la question du Québec.C\u2019est désormais le statut de nation oblitérée qui charpente le paradigme canadian.Le Québec ne compte pour rien dans la dynamique fédérale.Il est tenu pour acquis.C\u2019est la grande avancée du référendum de 1995 qui a rendu cela possible.Les fédéralistes canadian du Québec sont désormais non seulement des inconditionnels du régime (à leurs yeux rien ne sera jamais assez grave justifier d\u2019en sortir), mais des minoritaires consentants.Certes, ils utilisent encore des lambeaux de rhétorique nationaliste, mais aucun d\u2019entre eux ne remet en question le rapport minoritaire comme seuil de rupture.Ils ont accepté le fait que le Québec n\u2019est plus essentiel à la composition des majorités politiques.Même si des bonimenteurs se lamentent à l\u2019occasion de la perte d\u2019influence du caucus québécois dans le gouvernement au pouvoir, tout le monde s\u2019entend pour composer avec le découpage de la carte électorale fédérale qui consacre définitivement la minorisation du Québec, sa relégation dans les niches électorales du clientélisme régional.Exit le french power, welcome le sikh influence\u2026 Ce changement de paradigme les partis souverainistes ne l\u2019ont pas intégré, si jamais même ils l\u2019ont perçu.La recherche lancinante du nouvel argumentaire souverai- niste a ceci de pénible qu\u2019elle ne se tourne que sur la politique interne, c\u2019est-à-dire provinciale.Les Québécois ne sont pas interpellés sur la base de leur statut réel dans le Canada.L\u2019action et les débats politiques qui leur sont 9 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 proposés ne font que les enfermer dans leur bourgade.Il ne s\u2019agit pourtant pas de rêver le Québec, mais de le saisir dans sa condition et son statut réel.Collectivement, nous n\u2019avons pas réalisé ce qui s\u2019est joué dans la régression politique que nous ont value le renoncement à l\u2019initiative et le repli dans le désordre depuis 1995.À cet égard, nous restons prisonniers de cadres de pensée et de réflexes politiques anachroniques, périmés.Nous vivons dans les vestiges d\u2019un ancien arsenal.Toute la province s\u2019interprète dans un registre révolu.Et ce n\u2019est nulle part plus évident que dans la manière dont les babillages médiatiques ont mis en scène « l\u2019agonie » du Bloc et son obsolescence politique.Tous nos débats restent marqués par les travers qu\u2019avaient bien relevés Maurice Séguin et ses successeurs.Les traits qu\u2019ils avaient pointés ont servi à façonner les approches velléitaires, la politique de conciliation, pour les uns, l\u2019étapisme mollasson pour les autres et tout cela a servi à nouer les contradictions du souverainisme en berne dans un Québec oblitéré sans se l\u2019avouer.À bien des égards, le drame du Bloc et les déchirements qu\u2019il révèle renvoient à quelque chose de plus fondamental qu\u2019à un affrontement entre partisans d\u2019une approche pragmatique des dossiers fédéraux et tenants d\u2019un indépendantisme déclaratoire.La crise révèle que même les revendications timides et enveloppées que pourrait encore inspirer le paradigme de la nation annexée qui lutte de l\u2019intérieur ne tiennent plus la route.Les remises en question et les bilans critiques que s\u2019est interdit de faire le mouvement souverainiste depuis plus de vingt ans viennent de trouver leur point d\u2019aboutissement.Cette crise ne sera féconde et productive que si les militants peuvent s\u2019en servir pour faire comprendre et réaliser à l\u2019ensemble du mouvement indépendantiste, et plus largement à la population du Québec, que notre sort est désormais joué dans le Canada. 10 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 Alors que les contorsions de la CAQ illustrent une fois de plus la persistance des mirages autonomistes et des atavismes bonententistes, le Bloc, avant tout le monde, aura vu son modèle d\u2019action et son cadre d\u2019analyse se fracasser sur le Canada réel, révélant du coup l\u2019inadéquation de toute la classe politique provinciale, incapable, tous partis confondus, de penser l\u2019action dans le rapport de minorisation consommé.Il n\u2019y a plus d\u2019espace entre la résignation et l\u2019appel à la liberté.Nous avons épuisé les alibis que nous procurait notre état de nation annexée.Nous en subissons tous les inconvénients et n\u2019avons pas encore compris que le Canada n\u2019y voit plus ni nécessité ni avantage.q Chères compatriotes, chers compatriotes, Depuis un siècle, L\u2019Action nationale joue un rôle de premier plan dans notre prise de conscience collective.Elle est un outil d\u2019animation intellectuelle indispensable où s\u2019exprime toute la diversité du mouvement indépendantiste.Je sais à quel point le financement de cette publication représente un défi permanent.Ne recevant aucune aide financière des gouvernements, L\u2019Action nationale est rendue possible uniquement à travers ses abonnements et les contributions des militantes et des militants comme vous et moi.C\u2019est donc avec grand plaisir que j\u2019ai accepté de parrainer la campagne annuelle de financement de la revue.Je fais appel à votre générosité et à votre solidarité pour permettre à L\u2019Action nationale de poursuivre son combat, qui est aussi le nôtre, pour l\u2019indépendance du Québec.Dans l\u2019attente d\u2019avoir le plaisir de vous revoir, je vous invite à contribuer généreusement afin que la revue ait les moyens d\u2019accompagner et de guider la marche du Québec vers son indépendance.Pierre Karl Péladeau Président de la campagne de financement 2018 de L\u2019Action nationale L\u2019Action nationale émet des reçus pour ins iscales à titre d\u2019organisme d\u2019éducation politique reconnu par le gouvernement du Québec (no OEP/002).Campagne de inancement 2018 à partir du site internet de L\u2019Action nationale action-nationale.qc.ca au téléphone avec votre carte de crédit VISA ou MasterCard 514 845-8533 ou sans frais 1 866 845-8533 Vous pouvez également faire votre don ITN PY r oy -\u2014 3 2 m0 Pl \\ ( NE.ANU ; wn 4 ARTS VISUELS CINÉMA CRÉATION LITTÉRAIRE CULTURE ET SOCIÉTÉ HISTOIRE ET PATRIMOINE LITTÉRATURE THÉÂTRE ET MUSIQUE THEQRIES ET ANALYSES fe \u201c2 & Jha Tr \\V rN Æ x\" ro 2e, = Lu Snr a af h 2 = Ce.5 Tas 28 = a Ee toed &f I , == eed =, ; +, oA Per = gi A REI ri 2X sgl ol a a LS = 3 ~~ .me 2 bd = AN »e i I 3 \" Sarg =} Pv lr per he uy Ye oi Fn = N _ [ Si SODEP.QC.CA 13 Entrevue Entrevue avec Éric Martin Autour du livre Un pays en commun.François-Olivier Dorais* 1) Au bénéfice de nos lecteurs qui n\u2019auraient pas encore pris connaissance de votre livre, pourriez-vous en résumer succinctement les grandes lignes et ce qui en a motivé l\u2019écriture ?C\u2019est un livre que je destine d\u2019abord à la jeunesse, par exemple à mes étudiants de collège, mais cela n\u2019interdit évidemment pas aux moins jeunes de s\u2019en saisir.Fernand Dumont disait que nous avions la fâcheuse habitude de nous penser avec « les habits des autres », c\u2019est-à-dire à partir de théories importées de l\u2019extérieur.Or, il existe une riche tradition de pensée québécoise qui, hélas, est peu, ou n\u2019est pas transmise aujourd\u2019hui.Je me suis intéressé en particulier au courant « socialisme et indépendance » tel qu\u2019il apparaît dans les années 1960-1970, notamment à partir de la revue Parti pris, mais aussi dans le Front de libération des femmes (FLF), chez Hubert Aquin, Fernand Dumont, Marcel Rioux et Pierre Vadeboncoeur.Il y aurait évidemment eu bien d\u2019autres auteurs auxquels on aurait pu référer, par exemple Pierre Vallières, Charles Gagnon, Gilles Bourque et Gilles Dostaler.Il m\u2019a fallu faire des choix ; cela dit l\u2019objectif était moins de faire un portrait exhaustif de cette période, comme le ferait un historien, mais de dégager des idées-clefs susceptibles de * Doctorant, département d\u2019histoire, Université de Montréal 14 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 déverrouiller les blocages de notre époque et d\u2019offrir des pistes pour des projets politiques porteurs.L\u2019idée centrale du livre est celle de la dialectique entre la question nationale et la question sociale.En termes simples, ceci signifie que l\u2019indépendance du Québec et le dépassement du système économique capitaliste sont deux questions intimement liées et inséparables.Si vous réalisez l\u2019indépendance, mais que vous laissez les gens entre les mâchoires du surtravail aliénant capitaliste, leur liberté est somme toute illusoire.À l\u2019inverse, si vous prétendez lutter pour la justice sociale, mais que vous évacuez la nécessaire critique du régime colonial canadien, vous oubliez que l\u2019émancipation n\u2019est pas uniquement affaire de droits individuels ou de transformations économiques, mais nécessite aussi un changement dans les institutions, la constitution et le régime politique.Or, dans le débat politique actuel, nous avons souvent tendance à opposer nationalisme « conservateur » et défense « progressiste » du droit des minorités.Cette polarisation du débat public est spectaculaire et manichéenne.Il faut plutôt penser comment justice sociale et indépendance doivent être imbriquées.2) Votre proposition est en rupture avec l\u2019approche traditionnelle du souverainisme voulant que le Québec obtienne d\u2019abord son indépendance pour, ensuite, tenir un débat sur ses orientations sociétales.Pourquoi la liberté \u2013 l\u2019« agir par soi collectif » disait Maurice Séguin \u2013 ne se vaudrait pas en elle-même et pour elle-même, sans devoir s\u2019accommoder d\u2019une critique forte du capitalisme ou d\u2019un projet de démocratisation sociale ?N\u2019est-elle pas, après tout, une finalité légitime pour tous les peuples ?Précisons d\u2019abord que je n\u2019ai pas écrit un livre de stratégie, mais un livre philosophique, où je pose d\u2019abord moins la question du réalisable dans l\u2019immédiat que celle de ce qui est 15 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 souhaitable et nécessaire, la question du devoir-être.Ainsi, je ne prétends pas dire à qui que ce soit ce qu\u2019il faut faire en premier, en deuxième et ainsi de suite, mais ce qui doit impérativement être fait, dans un ordre ou un autre, pour que l\u2019on puisse réellement parler de liberté du peuple du Québec.En effet, il faut avoir une conception singulièrement bourgeoise de la liberté pour prétendre que l\u2019indépendance nationale, si nécessaire, incontournable et urgente soit-elle, suffira à procurer au peuple les moyens de « l\u2019agir par soi collectif ».La pensée socialiste \u2013 je pense ici notamment au républicanisme socialiste de Jean Jaurès, mais plus encore à la pensée de Marx, celle-là même qui imprégnait les rédacteurs de Parti pris \u2013 nous enseigne en effet que les prétentions ou gains de la révolution bourgeoise (liberté, égalité, fraternité) sont, en pratique, inaccessibles au grand nombre, c\u2019est-à-dire aux classes travailleuses.Le bourgeois a sans doute la liberté d\u2019entreprendre, puisqu\u2019il dispose de capital.Mais il doit lui-même obéir au marché mondial et à un système qu\u2019il ne contrôle pas individuellement et qui le maintient dans une frénésie d\u2019accumulation productiviste.Quant aux travailleurs et travailleuses, qui forment l\u2019essentiel de la communauté, leur puissance d\u2019agir est confisquée dans un mouvement d\u2019aliénation qui oblige les individus et la communauté à utiliser leur énergie vitale pour fournir un travail abstrait (quantitatif) qui ne servira pas leurs besoins, mais ceux de l\u2019accumulation capitaliste.On obtient ainsi des phénomènes absurdes comme celui des working poors aujourd\u2019hui : des gens qui travaillent jusqu\u2019à l\u2019épuisement et qui n\u2019ont pourtant pas les moyens de se nourrir ou de se loger humainement.La société libérale ou néolibérale capitaliste révèle ainsi son indécence et son inhumanité fondamentale.Le peu de liberté qu\u2019obtiennent les travailleurs se gagne au cœur d\u2019une lutte de classes où les victoires sont « partielles et temporaires » (Marx), puisque le capitaliste, la machine et le système menacent toujours de reprendre ce qui a été arraché. 16 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 Aujourd\u2019hui, les peuples doivent lutter pour reconquérir leur souveraineté contre la globalisation néolibérale et capitaliste.La récupération de leur puissance d\u2019agir n\u2019exige pas seulement une démondialisation et une décolonisation par l\u2019indépendance, elle exige aussi une transition économique et écologique vers un autre de développement plus humain et plus écologique.Alors, seulement, la puissance d\u2019agir des individus et des communautés sera mise au service des besoins réels des peuples plutôt que de nourrir l\u2019accumulation de la valeur abstraite, avec les conséquences effroyables que l\u2019on sait en matière d\u2019inégalités sociales aussi bien qu\u2019en matière de destruction de la nature.Alors, peut-être, nous pourrons parler de liberté d\u2019agir par soi.Autrement, nous aurons certes une indépendance et un drapeau, mais notre puissance d\u2019agir en commun demeurera confisquée par les capitalistes, les multinationales, le marché, les machines et autres mécanismes de capture illégitimes de notre énergie collective, pour parler comme Frédéric Lordon.3) Vous l\u2019indiquiez, votre livre met au jour les écrits des plus éminents penseurs de la tradition d\u2019indépendantisme socialiste (Aquin, Dumont, Rioux, Vadeboncoeur, Parti pris et le FLF).J\u2019ai toutefois été frappé par l\u2019absence du catholicisme québécois dans l\u2019horizon de votre analyse, alors pourtant qu\u2019il fut un lieu privilégié de réflexion et de problématisation de la tension dialectique entre la question sociale, héritée notamment de la doctrine sociale de l\u2019Église, et la question nationale au Québec.On retrouve d\u2019ailleurs cette tension au cœur de l\u2019œuvre du chanoine Groulx.Quant à Dumont, tout catholique qu\u2019il était, il reconnaissait lui-même que sa réflexion sur le « socialisme d\u2019ici » était redevable à celle qu\u2019avait menée avant lui la frange « progressiste » de l\u2019Église canadienne-française.Cette mémoire intellectuelle de notre catholicisme n\u2019aurait-elle pas pu fournir un matériau important à votre réflexion ? 17 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 J\u2019ai traité de deux auteurs croyants dans le livre : Fernand Dumont et Pierre Vadeboncoeur, chose que j\u2019ai mentionnée \u2013 rapidement il est vrai \u2013 au passage.Je n\u2019ignore pas l\u2019importance du catholicisme de gauche au Québec.Il suffit de penser à la figure de Michel Chartrand pour s\u2019en rendre compte.Je pense aussi aux travaux de Martin Meunier et Jean-Philippe Warren sur l\u2019importance du courant personnaliste.Cependant, j\u2019écris en socialiste, en marxiste et en républicain.Il faut toujours un peu arbitrairement commencer quelque part.Il était pour moi intuitivement naturel de débuter autour de la période de Parti pris, revue qui s\u2019est articulée autour de la « sainte trinité » INDÉPENDANCE-SOCIALISME- LAÏCITÉ.Le livre se termine, en miroir, par le projet d\u2019une république écosocialiste du Québec, pensée en solidarité avec les autochtones, une république dont les institutions doivent être résolument laïques.Je n\u2019entre cependant pas dans le détail du rapport avec la religion.C\u2019est sans doute le signe d\u2019un malaise, et même d\u2019un ras-le-bol à voir le débat public tourner depuis plusieurs années autour de questions passionnelles d\u2019ordre religieux (comme les accommodements raisonnables).Ce sont sans doute des questions importantes, mais il y a problème lorsqu\u2019elles sont découplées d\u2019une discussion plus générale sur les institutions politiques et sur la liberté économique ; cela en vient à nourrir des « guerres culturelles » entre identitaires et inclusifs qui m\u2019apparaissent davantage faire vendre de la copie que faire progresser le mouvement réel vers l\u2019indépendance et la justice sociale.Je suis, cela dit, quelqu\u2019un qui a été beaucoup influencé par l\u2019œuvre \u2013 majeure \u2013 du sociologue et philosophe Michel Freitag.Je ne suis donc pas insensible au questionnement sur la transcendance, sur laquelle je ne m\u2019interroge pas religieusement, mais philosophiquement : comment penser cette « transcendance immanente » 18 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 du sens, de la société, des institutions, de la culture et du symbolique sur les pratiques individuelles ?Dans le livre, cette interrogation est posée à travers la discussion de la critique de la postmodernité développée par Vadeboncoeur dans L\u2019humanité improvisée.Vadeboncoeur explique bien que la liberté est impensable sans en référer à la transcendance et à l\u2019autorité de valeurs qui nous dépassent.C\u2019est pourquoi, pour lui, la liberté n\u2019est pas un refus (comme le très postmoderne refus de toute contrainte), mais une adhésion au monde commun et à des valeurs communes.Pour moi, ces valeurs ne sont pas fondées sur la référence à une transcendance extramondaine.Elles sont, en tant que médiations, le produit, comme le dirait Michel Freitag, d\u2019un processus ontogénétique et dialectique qui a fait se développer ensemble liberté subjective et objectivité sociale.Ainsi, même l\u2019incroyant ou l\u2019agnostique doit penser la « dette de sens » que nous avons envers cette transcendance de la médiation ou de la « forme » comme le disait Vadeboncoeur.Ceci veut dire que défendre la laïcité ne nous dispense pas de penser philosophiquement la transcendance.4) Votre livre paraît à peu près au même moment que le manifeste de l\u2019« Aut\u2019gauche » signé par Roméo Bouchard et qui s\u2019inquiète du sort de la gauche au Québec dans des termes assez similaires aux vôtres.Qu\u2019avez-vous pensé de ce manifeste, dont la réception fut assez mitigée ?Sa sortie simultanée avec votre livre est-elle une coïncidence ou alors traduit-elle un renouveau intellectuel au sein de la gauche québécoise ?J\u2019ai répondu au manifeste de L\u2019Aut\u2019gauche dans les pages du Devoir1.À mon sens, le manifeste de Bouchard et Favreau met le doigt sur un problème réel, mais s\u2019y prend 1 Éric Martin, « Dépasser la division entre la \u201cquestion du Québec\u201d et la justice sociale », Le Devoir, 27 janvier 2018 19 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 bien mal s\u2019il espère le régler.Le problème philosophique fondamental qui se pose aujourd\u2019hui à la gauche (et au fond, à toute notre société) est celui de la réconciliation entre le particulier et l\u2019universel.Pour dire les choses simplement, la gauche québécoise s\u2019est construite autour de grands idéaux modernes et universels : l\u2019indépendance de l\u2019État, la social-démocratie, voire même le socialisme décolonisateur.Parti pris pose par exemple la nécessité de penser ensemble indépendance nationale et libération économique.Le Front de libération des femmes constate à l\u2019époque qu\u2019il y a bien peu de place pour les revendications féministes, à la fois dans le mouvement indépendantiste et dans les groupes marxistes.Leur effort initial sera de penser synthétiquement la critique de la « triple oppression » patriarcale, capitaliste et nationale.Ce qui arrive par la suite est que le mouvement des femmes, sentant que leurs revendications ne sont pas écoutées, se détachera et du mouvement indépendantiste et des groupes marxistes.Ces deux mouvements connaîtront eux-mêmes des échecs majeurs au début des années 1980.Sur le plan théorique, également, l\u2019indépendantisme tiers- mondiste, le socialisme décolonisateur et la pensée de Marx sont déclassés par l\u2019avènement de ce que Lyotard appellera la « condition postmoderne ».Effondrement des grands récits et idéaux, repli sur la défense du particulier, de l\u2019individu, des minorités, montée des « nouveaux mouvements sociaux ».Cette nouvelle approche donne lieu a un foisonnement important et à la découverte d\u2019enjeux occultés (droits des minorités sexuelles, écologie, etc.).Cela dit, cette gauche postmatérialiste souvent urbaine et universitaire accorde moins d\u2019attention aux questions plus « classiques » comme celle de la lutte de classes ou celle de la question nationale, se concentrant souvent sur des « luttes de reconnaissance » en faveur des droits.Ce problème a d\u2019ailleurs été bien soulevé dans les travaux de Jean-Claude Michéa, en France, et une critique semblable 20 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 commence à émerger aux États-Unis pour constater les limites de ce qu\u2019on a appelé les identity politics.On fait certes des avancées pour les droits de tel ou tel groupe particulier, mais où sont passés les projets politiques englobants ou universels qui visent à changer les institutions politiques ou mobiliser les classes travailleuses en vue de réorganiser le système économique en tant que totalité ?Il y a bien sûr un danger, celui de revenir à des projets universalisants qui gomment les revendications des minorités.Mais on s\u2019aperçoit aussi de plus en plus du danger d\u2019un discours de gauche qui laisse en plan des contradictions capitales comme la question nationale et la question sociale.À mon avis, c\u2019est ce problème qui a conduit Roméo Bouchard et Louis Favreau à identifier un décalage et un malaise entre une gauche, disons postmoderne et urbaine, et une gauche « des régions » plus nationaliste et proche des questions ouvrières.À mon avis, ce problème est réel et doit être surmonté de manière urgente : il faut cesser d\u2019opposer question nationale et question sociale, ville et régions, mouvements sociaux et mouvement indépendantiste, et ainsi de suite.Mais cela exigera de construire des ponts, et exigera donc beaucoup d\u2019écoute à l\u2019égard des revendications et souffrances exprimées par les uns et les autres.Or, j\u2019ai trouvé que le manifeste de l\u2019Aut\u2019gauche, dans la forme et dans le ton, venait plutôt exacerber les tensions qu\u2019il prétendait par ailleurs vouloir résoudre.On ne fera ni l\u2019indépendance ni la « révolution nationale » dont parlait Paul Chamberland sans le peuple, et donc sans les classes ouvrières et les indépendantistes « des régions ».Mais le peuple, c\u2019est aussi les femmes, les communautés culturelles et ainsi de suite.Il est bien clair que les représentants de ces différents bouts de la société doivent chercher à coopérer plutôt que de se déchirer, ce qui est plus facile à dire qu\u2019à faire.Cela dit, tant qu\u2019est maintenu le déchirement entre question nationale et question sociale, nous aurons des problèmes. 21 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 5) Que signifie être un « conservateur de gauche » en 2018 et que répondez-vous à ceux qui peuvent percevoir dans cette sensibilité un oxymore ?On trouve chez plusieurs auteurs (Freitag, Anders, Arendt, S.Weil, etc.) une réflexion sur la nécessité d\u2019articuler ensemble liberté et monde commun, passé et futur, progrès et conservation.Chez Hegel et Marx, il est bien évident que le dépassement des contradictions de la société ne signifie pas la table rase, mais prend la forme d\u2019un dépassement-conservant (Aufhebung) qui, comme le dit Marx, ne supprime pas le passé à coup de nouveauté, mais vient plutôt réaliser les espérances les plus fortes de l\u2019ancien.Toute révolution, disait Péguy, est un approfondissement de la tradition.Ainsi, si nous souhaitons pour le peuple du Québec la liberté, il ne s\u2019agit pas de nous jeter dans la bouche du soi-disant « progrès » (notamment technologique) en liquidant l\u2019héritage culturel-symbolique et politique.Comme le disait déjà Platon, ce n\u2019est qu\u2019en reconnaissant la dette que nous avons envers le passé, les lois, l\u2019État et la cité que nous pouvons cheminer vers la justice depuis l\u2019intérieur d\u2019un monde commun constitué.Jean-Claude Michéa, suivant Orwell, parle « d\u2019anarchisme-tory » (cf.Les racines de la liberté [Nota Bene]) : le refus de toute domination illégitime, et en même temps la conscience que toute justice et toute liberté suppose des conditions de possibilité qui supposent de conserver certaines limites qui maintiennent dans l\u2019existence la société, la nature et le monde, comme l\u2019ont bien compris les écologistes.Il ne s\u2019agit pas de conserver le monde tel qu\u2019il est, mais d\u2019abord d\u2019éviter de collaborer, comme le disait Camus, à le défaire.On peut difficilement construire la justice sociale 22 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 en détruisant la culture, la société et la nature, cela devrait être une évidence.Malheureusement, la gauche est devenue allergique à la tradition, au passé, à l\u2019idée de préservation ou de conservation, qu\u2019on trouve pourtant chez plusieurs penseurs critiques.Elle se montre également souvent très enthousiaste à l\u2019égard du soi-disant progrès technologique pourtant souvent responsable de la dégradation de notre expérience du monde et de la destruction de la socialité et de la nature.Dans un tel contexte, l\u2019expression « conservatisme de gauche2 » est source de confusion puisqu\u2019elle n\u2019arrive pas à être entendue.Il faut sans doute donc parler plutôt de dialectique, puisque c\u2019est de cela, en définitive, qu\u2019il est question.Aucun « progrès » de la justice sociale n\u2019est possible sans « conservation » réfléchie des formes sociales et naturelles qui sont la condition de possibilité de toute liberté.Cela ne veut pas dire conserver la domination illégitime ou l\u2019inacceptable, cela devrait être bien clair.À l\u2019inverse, penser que la liberté puisse se dispenser de l\u2019enracinement dans une culture, des institutions et un monde commun est une abstraction libérale, dont la conception égoïste de la liberté a toujours été combattue par les socialistes.Une conception qu\u2019on s\u2019étonne de voir certaines parties de la gauche reprendre à leur propre compte.Somme toute, dans le débat qui oppose libéraux-libertaires et conservateurs, la pensée socialiste et dialectique cherche à dépasser les oppositions et à réconcilier le désir de liberté 2 Éric Martin et Maxime Ouellet : « L\u2019individualisme a créé une méfiance envers le commun », Le comptoir, 22 juin 2019 https://comptoir.org/2016/06/22/eric-martin-et-maxime-ouellet- lindividualisme-a-cree-une-mefiance-envers-le-commun/ 23 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 avec l\u2019appartenance et l\u2019enracinement au sein d\u2019un monde commun.Un oxymore ?Je suis plutôt étonné qu\u2019on en soit venu à penser, après 2500 ans de philosophie, que la liberté puisse se passer de la politeia (la « République ») dont parlaient déjà Platon et Aristote.Opposer liberté et monde commun institué, voilà ce qui est plutôt singulier.6) Par-delà ses réflexions circonstancielles sur l\u2019orientation et les finalités du projet souverainiste, votre livre me semble aussi réhabiliter ce que Marcel Rioux avait jadis nommé « la question du Québec », c\u2019est-à-dire cette idée selon laquelle l\u2019être-ensemble québécois aurait en partage un certain nombre de référents communs qui permettraient d\u2019interroger son histoire et son destin en sujet singulier.On retrouve aussi cette idée chez Dumont, dans le concept de « société globale ».Diriez-vous que cette mise en objet du « Québec » ou d\u2019une « société québécoise » va de moins en moins de soi aujourd\u2019hui ?Si oui, pourquoi en est-il ainsi et quelle responsabilité les sciences sociales, notamment la sociologie, la philosophie et l\u2019histoire, ont-elles face à cet enjeu selon vous ?Le problème a bien été cerné par Michel Freitag, qui disait que la postmodernité signifiait « l\u2019oubli de la société ».La « question du Québec » s\u2019est d\u2019abord posée dans le langage politico-institutionnel de la modernité.Comment allions-nous nous doter d\u2019un État national souverain et indépendant ?Pour les plus lucides, comme Marcel Rioux, cela voulait aussi dire : comment allons-nous maintenir notre liberté politique, notre culture et notre capacité à définir ce qu\u2019est pour nous la « vie bonne » devant la puissance de l\u2019impérialisme américain et du système économique et technologique dominant.La postmodernité, cependant, a accordé la souveraineté au système technico-économique globalisé et a disqualifié les peuples, la culture, la nation, la politique nationale et les États. 24 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 Désormais, chaque individu « ubérisé » est réputé être mis en contact avec le marché global par le truchement des réseaux informatiques.La question nationale semble venir d\u2019un autre âge maintenant que le monde serait devenu postnational.Cette transformation sociale concrète se reflète aussi, comme le disait Freitag, dans le champ de la théorie en philosophie, sociologie, en histoire et en sciences sociales.La philosophie politique est dominée par les approches libérales, individualistes et anglo-saxonnes (même dans le marxisme).En sociologie, Freitag est le dernier sociologue de la « théorie générale » ; on trouve même aujourd\u2019hui des « sociologues » (!) pour nous dire que la sociologie de la société québécoise est une affaire dépassée, puisque cette société est une fiction imaginaire.Nous avons donc de la sociologie sans société.L\u2019histoire se concentre sur l\u2019histoire sociale, autrefois négligée, mais elle le fait en rejetant le « récit national » assimilé lui aussi à une fiction suspecte, reconduisant l\u2019opposition non dialectique entre le social et le national.Les sciences sociales en général sont dominées par des approches individualistes, empiristes et non dialectiques ou encore par les théories libérales ou postmodernes, ce qui en fait moins des théories critiques que des outils de « gestion technocratique du social », ainsi que l\u2019a montré Michel Freitag dans l\u2019article « La crise des sciences sociales » de l\u2019ouvrage Le naufrage de l\u2019Université.Le capitalisme globalisé vassalise l\u2019État, détruit la société, la culture et instrumentalise l\u2019université.Le reflet de cela est que l\u2019université naufragée et les théories qu\u2019on y retrouve reproduisent la dévaluation de la société, de la nation et du commun au profit de l\u2019individualisme libéral, fut-il « de gauche ».Nous en sommes à un moment semblable à celui que vécurent les fondateurs de l\u2019École de Francfort : 25 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 la « théorie traditionnelle », disons celle qui est à la mode aujourd\u2019hui, ne répond pas aux besoins de l\u2019émancipation du peuple québécois, c\u2019est pourquoi il faut une nouvelle « théorie critique ».Mais cette théorie critique ne doit pas tomber dans les apories de la « french theory » postmoderne : elle doit être critique de la postmodernité.Or, cette théorie a déjà commencé à être développée dans l\u2019œuvre fondamentale de Michel Freitag, et son développement persiste aujourd\u2019hui dans les réflexions du « Collectif SOCIÉTÉ ».Contre l\u2019individualisme abstrait et déraciné, nous sommes appelés à repenser, dans leur concrétude, l\u2019articulation entre liberté, culture, symbolique, institutions, politique, État, souveraineté et société.Ce travail théorique est le préalable nécessaire d\u2019une action politique qui voudrait en finir avec la « nouvelle raison du monde » (Dardot-Laval) néolibérale plutôt que de la reconduire.C\u2019est aussi la mince chance qu\u2019il nous reste.Autrement, nous continuerons à assister à « l\u2019extension du domaine de la lutte » (Houellebecq), c\u2019est- à-dire à l\u2019expansion infinie de la puissance des systèmes, et d\u2019autre part, à la montée d\u2019un narcissisme infantile et impuissant convaincu de son importance.7) La réhabilitation de la « question du Québec » est indissociable d\u2019une réflexion plus large sur la transmission, notamment dans le milieu de l\u2019éducation.Avons- nous collectivement échoué à transmettre le « goût du Québec » aux jeunes générations ?Qu\u2019est-ce que votre expérience de professeur au cégep vous dit à ce sujet ?Platon et Aristote nous enseignent en effet que les changements dans le régime politique et la constitution, qui sont les plus importants, doivent impérativement se traduire par des changements tout aussi importants dans la conception de la paideia, de l\u2019éducation.Actuellement, l\u2019heure est grave pour le système d\u2019éducation québécois en 26 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 entier.L\u2019école publique éclate à cause de la ségrégation.Les cégeps, une spécificité bien québécoise, sont poussés vers l\u2019arrimage école-marché et le virage vers les compétences numériques pour s\u2019adapter à l\u2019économie ubérisée et à la 4e révolution industrielle.Les « universités Inc.» sont lancées dans la concurrence dans le nouveau « marché mondial de l\u2019enseignement supérieur » et branchées sur le système technico-économique afin de fournir du capital humain et des innovations brevetables.Ce « capitalisme académique » signifie que l\u2019école n\u2019est plus un service public, mais une organisation économique et technologique qui devient un sous-système du marché globalisé.La destruction de la souveraineté étatique et républicaine moderne (que nous n\u2019avons jamais achevée ici\u2026) se couple d\u2019une destruction de l\u2019école républicaine et de sa marchandisation.Ce « naufrage » (Freitag) de l\u2019école signifie aussi une « crise de la culture », de l\u2019éducation et de la tradition (Arendt) par laquelle la possibilité même de la transmission, non seulement de la question du Québec, mais de la réalité même du Québec, est mise en péril.Obsédée par le virtuel, notre époque oublie que nous vivons d\u2019abord dans un lieu, un espace, un temps concret.La jeunesse est ainsi renvoyée avec mépris, par nos technocrates, vers l\u2019apprentissage des compétences numériques par les jeux vidéo et l\u2019informatique, alors que, lorsqu\u2019on lui donne l\u2019occasion d\u2019entrer en possession de l\u2019héritage de la culture et du monde commun, elle peut se montrer très enthousiaste.Les cégeps sont, à cet égard, un espace très important à préserver, mais qui est toujours menacé, notamment par les attaques contre la formation générale.Chaque jeune québécois-e doit reconstruire par soi-même son rapport à la culture et comprendre sa situation de 27 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 colonisé, puisque cela n\u2019est pas assumé collectivement.Heureusement, il y a parfois un prof quelque part qui sort du lot et qui ouvre vers Miron, Julien, Desjardins, les patriotes ou Falardeau.Mais il est évident que cela ne suffit pas.Le printemps 2012 a été très important pour montrer notre refus collectif de l\u2019Université Inc.et de la marchandisation de l\u2019éducation qui vient du capitalisme globalisé.Nous ne pourrons cependant pas transmettre le souci du Québec et sauver notre éducation publique nationale sans reprendre notre souveraineté et sans remettre l\u2019école au service de la culture plutôt qu\u2019elle soit exclusivement subordonnée à la folie du système technico-économique actuel, pour qui le savoir n\u2019est qu\u2019un facteur de production et un moyen de générer de la valeur abstraite.Pour paraphraser encore Freitag, il n\u2019y aura pas de sauvetage du naufrage de l\u2019éducation sans sortie de l\u2019impasse de la globalisation capitaliste.Ces deux questions sont, encore une fois, dialectiquement liées.C\u2019est notamment pourquoi j\u2019ai écrit Un pays en commun, parce que les jeunes étudiants sont privés de monde, actuellement.Or, ils ne sont pas rien, et ils n\u2019habitent pas nulle part.Ils ne sont pas du capital humain, mais des « gens de mon pays ».ÉRIC MARTIN Un pays en commun.Socialisme et indépendance au Québec, Montréal, Écosociété, 2017, 272 pages www.fondaction.com DONNER DU SENS À L\u2019ARGENT Fondaction est une institution ?nancière québécoise innovante.Par la collecte d\u2019épargne-retraite et l\u2019investissement dans les entreprises d\u2019ici, Fondaction participe à la création d\u2019une économie plus performante, plus équitable et plus verte.PubFondaction-ActionNationale2015_PubFondaction-ActionNationale2012 2015-03-20 13:24 Page1 29 Article PubFondaction-ActionNationale2015_PubFondaction-ActionNationale2012 2015-03-20 13:24 Page1 Rester dans le Canada est en train de faire mourir le Québec comme province et les Québécois comme nation.Il s\u2019agit d\u2019une mort lente, instillée par une succession ininterrompue de décisions politiques et de jugements des tribunaux.Dans le tourbillon du quotidien, à moins d\u2019être directement touchés par l\u2019une ou l\u2019un d\u2019eux, nous ne nous rendons pas forcément compte du sens du courant.Les indépendantistes doivent se charger de nouveau d\u2019un grand travail d\u2019éducation politique.C\u2019est pourquoi j\u2019ai entrepris une série de chroniques après l\u2019élection québécoise de 2014.À la veille de celle de 2018, le temps est venu des bilans.Voyons d\u2019abord comment a évolué la relation Ottawa/Québec au cours des quatre dernières années.Un second bilan montrera comment le gouvernement libéral de Philippe Couillard s\u2019est lui aussi systématiquement attaqué à la capacité de l\u2019État québécois.Pour tout résumer en quelques mots, on peut dire que l\u2019ordre provincial de gouvernement est en voie de désinté- Lucia Ferretti* Le Québec sur l\u2019autoroute vers l\u2019impuissance politique Bilan 1 : l\u2019emprise de l\u2019état fédéral** * Université du Québec à Trois-Rivières ** Texte mis à jour en date du 31 mars 2018 de conférences données à Trois-Rivières, Shawinigan, Québec, Rimouski et Montréal en 2016 et 2017.J\u2019en ai conservé la forme orale.Sauf indication contraire, les dates inscrites entre parenthèses renvoient à l\u2019édition papier du Devoir.Des détails sur certains des énoncés avancés ici peuvent être lus dans les diverses livraisons de ma chronique « Le démantèlement de la nation », publiée dans L\u2019Action nationale depuis mai 2014. 30 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 gration au Canada : la plupart des pouvoirs provinciaux sont neutralisés ou cannibalisés par l\u2019État fédéral, et plusieurs de ceux qui restent sont réclamés par les municipalités avec l\u2019appui d\u2019Ottawa, qui tend à reconnaître de facto celles-ci comme un ordre véritable de gouvernement entre autres par des programmes de financement direct.Par ailleurs, la volonté des Québécois de faire nation avec tous ceux qui s\u2019y établissent est systématiquement entravée, ce qui tend à recréer contre son gré le groupe issu du Canada français.Celui-ci est présenté par le Canada anglais au pire comme une ethnie contre laquelle s\u2019exerce en toute bonne conscience un dénigrement sans trêve, et au mieux comme une des nombreuses communautés culturelles du Canada.Mais le Canada multiculturel lui-même est en voie de redéfinition : les communautés culturelles cèdent la place aux Canadiens tout court dans le Canada postnational de Justin Trudeau.C\u2019est à ces conclusions que conduit l\u2019examen de l\u2019actualité des quatre dernières années.Quelques définitions Une colonie, selon Larousse, c\u2019est un « territoire occupé et administré par une nation en dehors de ses frontières, et demeurant attaché à la métropole par des liens politiques et économiques étroits ».Le Québec est désormais une colonie du Canada : son autonomie d\u2019action ne cesse d\u2019être réduite.La doctrine de l\u2019immunité des pouvoirs fonde le droit que s\u2019est accordé le gouvernement fédéral de se soustraire lui-même ainsi que les organismes fédéraux aux lois provinciales et aux règlements municipaux.En vertu, par ailleurs, de la doctrine de la prépondérance fédérale, quand une loi provinciale et une loi fédérale toutes deux valides sont en conflit, c\u2019est la loi fédérale qui l\u2019emporte.Ces 31 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 deux doctrines sont très utiles pour asseoir la prééminence juridique du gouvernement fédéral sur les gouvernements des provinces.Mais Ottawa exerce aussi une prééminence politique.Les provinces exercent de moins en moins d\u2019influence sur la conformation des institutions centrales du fédéralisme que sont le Sénat et la Cour suprême.Par ailleurs, Ottawa exerce évidemment une prééminence fiscale.Tout le monde a entendu parler du déséquilibre fiscal et du pouvoir fédéral de dépenser.À ce stade d\u2019avancement des empiétements fédéraux dans les compétences provinciales, le gouvernement québécois est menotté.Certes, le gouvernement Couillard accélère ce processus.Mais même le gouvernement provincial le plus autonomiste qu\u2019on puisse imaginer ne pourrait pas régler les blocages structurels auxquels fait face le Québec dans le Canada unitaire d\u2019aujourd\u2019hui.Ottawa, un pouvoir colonial Les Québécois sont démographiquement et politiquement de moins en moins en mesure de participer aux décisions prises à Ottawa, voire d\u2019influencer celles-ci.En ce sens, leur État provincial répond bien à un des éléments de la définition d\u2019une colonie : il est soumis à un pouvoir sur lequel, désormais, il n\u2019a presque pas de prise.Un territoire occupé Ottawa a le pouvoir de déterminer les frontières du Québec.Le Québec a quelque chose d\u2019assez particulier en Amérique, c\u2019est le seul État dont la plus grande partie de la frontière est 32 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 floue, environ 80 %, rappelle le géographe Henri Dorion1.Le Conseil privé de Londres a amputé notre territoire en 1927 pour en donner une partie à Terre-Neuve ; depuis 2011, le gouvernement fédéral s\u2019est imposé comme arbitre dans la délimitation de la frontière avec Terre-Neuve dans le golfe du Saint-Laurent ; la frontière entre le Québec et le Nunavut a été établie par le fédéral et dépend des marées.Un territoire dont les frontières sont définies par un pouvoir qui s\u2019exerce au-delà de lui-même est un territoire colonial.Nos frontières nous échappent.Ottawa a le pouvoir de décider sur notre sous-sol.Rappelons qu\u2019en vertu de la constitution canadienne, les ressources naturelles sont une compétence provinciale exclusive.Cependant, en 1907, Ottawa s\u2019est doté d\u2019un ministère des Mines, et depuis il intervient dans ce domaine.Il y a quelques années, sans consulter le Québec, Ottawa a autorisé l\u2019exploitation de l\u2019uranium.Or, le gouvernement du Québec a imposé un moratoire sur la filière uranifère.La compagnie Ressources Strateco a donc poursuivi l\u2019État québécois, elle réclamait 200 millions.Pour débouter la compagnie, la Cour supérieure a préféré invoquer le manque d\u2019acceptabilité sociale du projet auprès des Cris plutôt que la juridiction du Québec, ce qui est une manière de dévaloriser celle-ci.(La Frontière, 21 juin 2017).Notre sous-sol nous échappe.Ottawa a le pouvoir d\u2019imposer ses décisions sur le fleuve Saint- Laurent.Le gouvernement Trudeau a établi une zone de protection marine dans la partie des eaux du Saint-Laurent sous juridiction québécoise.Autour de Cacouna.Cette zone ne respecte pas les critères reconnus mondialement, contrairement à celles définies par le Québec.Cependant, 1 Henri Dorion et Jean-Paul Lacasse, Le Québec, territoire incertain, Québec, Septentrion, 2011. 33 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 elle peut compromettre plusieurs projets conçus dans le cadre de la Stratégie maritime québécoise.\u2013 Par ailleurs, des litiges entre le gouvernement fédéral et des agences fédérales se passent au-dessus de nos têtes tout en ayant de grandes conséquences pour notre économie : ainsi, comme Ottawa s\u2019est engagé à protéger le chevalier cuivré, il se pourrait que l\u2019expansion du Port de Montréal soit bloquée (1er et 3 févr.2018).Le Québec n\u2019a pas un mot à dire dans cette histoire.Notre fleuve nous échappe.Ottawa a désormais le pouvoir de confisquer notre plus grande richesse naturelle.Par la Banque de l\u2019infrastructure, Ottawa se donne les moyens d\u2019orienter le développement des infrastructures selon ce qu\u2019il estime être l\u2019intérêt du Canada.La BIC financera les lignes de transport d\u2019électricité entre le Québec et l\u2019Ontario.Hydro-Québec court désormais un risque très réel d\u2019échapper à la juridiction du Québec (La Presse, 8 août 2017).Notre électricité nous échappe.Ottawa a le pouvoir de s\u2019arroger des pans entiers de notre territoire.Les municipalités et le gouvernement du Québec sont de moins en moins capables d\u2019aménager le territoire en fonction de leurs priorités.\u2013 Au motif que l\u2019aéronautique est une compétence fédérale exclusive, la Cour supérieure a invalidé en 2017 la décision de la Cour municipale de Lévis contre une école de parachutisme construite sans l\u2019autorisation de la Ville.Déjà les villes de Neuville, Saint-Cuthbert et Terrebonne-Mascouche ont vu leurs schémas d\u2019aménagement invalidés par les cours.Rappelons aussi le geste de colère du maire Coderre, qui a brisé au marteau-piqueur une dalle coulée par Postes Canada en août 2015 : c\u2019est que cette société de la Couronne a décidé d\u2019installer ses boîtes à lettres sur des terrains appartenant aux municipalités sans consulter celles-ci, ni leur demander d\u2019autorisation.Par ailleurs, le Port de Montréal, qui est une agence fédérale autonome, 34 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 refuse de céder ou de vendre au gouvernement du Québec des îles et des battures qui permettraient l\u2019agrandissement du parc national des Îles-de-Boucherville (11 févr.2018).\u2013 Depuis longtemps, en vertu de la doctrine de l\u2019immunité des pouvoirs, les municipalités ne peuvent s\u2019opposer à ce que les entreprises à charte fédérale s\u2019installent chez elles.Cependant, encore récemment, la Cour suprême reconnaissait au moins aux municipalités le droit de leur refuser certains sites.Cette limite est en train de sauter.Les municipalités (et donc, en fait, les provinces, puisque les municipalités agissent par délégation des pouvoirs provinciaux) sont désormais ABSOLUMENT impuissantes dans la gestion de leur territoire contre la moindre entreprise à charte fédérale.En voici quelques exemples.En juin 2016, la Cour suprême a statué que la municipalité de Châteauguay n\u2019a pas le droit d\u2019empêcher l\u2019implantation d\u2019une antenne de radiocommunication, car les télécommunications sont une compétence fédérale.En août 2016, la Cour supérieure du Québec a accordé à Bell Mobilité une injonction provisoire pour empêcher les citoyens et la municipalité de Bolton-Est de s\u2019opposer aux travaux de construction d\u2019une haute tour qui va défigurer leur beau paysage.Le projet de loi C-44 permet en outre aux promoteurs financés par la Banque de l\u2019infrastructure du Canada d\u2019échapper aux lois et aux règlements des provinces et des municipalités.Le privilège du gouvernement fédéral et des organismes à charte fédérale s\u2019étendra désormais jusqu\u2019à ces entreprises privées sans charte fédérale.\u2013 Pour occuper le territoire québécois comme bon leur semble, Ottawa et les entreprises à charte fédérale peuvent aussi recourir à la doctrine de la prépondérance fédérale.Je vais en donner un seul exemple, celui des espèces en péril.Dans un projet de développement à Laprairie au printemps 2016, le gouvernement Trudeau a adopté un décret d\u2019urgence pour protéger la rainette faux-grillon : il s\u2019agit d\u2019une première sur un terrain privé.Ce décret permet de protéger 300 mètres2 de terrain de 35 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 plus que ce qui l\u2019était déjà par Québec, soit à peine l\u2019équivalent de deux terrains de volley-ball.Pour l\u2019Union des municipalités, l\u2019adoption de ce décret « crée un dangereux précédent dans l\u2019exercice des compétences fondamentales des municipalités sur leur territoire ».Notre territoire nous échappe.Ottawa a le pouvoir de s\u2019arroger des pans entiers de notre territoire (bis).La saga de l\u2019oléoduc Énergie-Est de TransCanada a duré des années.Finalement, c\u2019est la compagnie elle-même qui a demandé la suspension de l\u2019évaluation environnementale fédérale.Que doit-on retenir de cette histoire ?1.Le projet Énergie-Est présentait des risques considérables pour l\u2019environnement et pour l\u2019eau potable ; or, la compagnie n\u2019a renoncé officiellement ni à son oléoduc ni au transport du pétrole sale albertain par train.2.L\u2019État québécois n\u2019a pas un mot à dire sur ce projet.La compagnie a refusé de se soumettre au processus d\u2019évaluation environnementale québécois au motif qu\u2019elle est une entreprise à charte fédérale.Lorsqu\u2019elle y a finalement consenti, ce fut à ses propres conditions et en répétant qu\u2019elle n\u2019était pas assujettie aux lois provinciales.Ce qui est devenu vrai.Car même si l\u2019environnement est en principe une juridiction partagée, l\u2019État québécois est désormais évincé de l\u2019évaluation environnementale des projets d\u2019oléoduc.Comme Michel Bélanger l\u2019a bien vu (18 mars 2017), Québec a perdu par décision fédérale unilatérale la compétence sur ce type d\u2019évaluations quand celles-ci ont été transférées de l\u2019Agence fédérale d\u2019évaluation environnementale à l\u2019Office national de l\u2019énergie ; et cette perte a été confirmée en février 2018 par la création de la nouvelle Agence canadienne d\u2019évaluation des impacts qui remplace l\u2019ONE : cédant aux compagnies pétrolières et gazières, le gouvernement fédéral a décidé qu\u2019il n\u2019y aurait désormais qu\u2019un seul processus et que c\u2019est l\u2019Agence fédérale qui en serait chargée.\u2013 Un autre projet de transport de pétrole sale albertain reste actif, celui de Chaleur Terminals : il s\u2019agit de faire passer au Québec, 36 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 chaque jour, deux convois de 110 wagons chacun.La compagnie a refusé de se soumettre au processus d\u2019évaluation québécois.Le gouvernement du Québec a renoncé à aller en Cour.Il n\u2019y aura donc aucune évaluation québécoise du projet de Belledune.Notre territoire nous échappe.Un budget provincial sur lequel Québec exerce de moins en moins de prise Un budget contraint.Dans le budget du Québec de 2017- 2018, sur 106 milliards $ de revenus consolidés, plus de 22 milliards $ provenaient des transferts fédéraux, soit 21 %.Ceux-ci ont atteint presque 24 milliards $ dans le budget 2018-2019 (Gérard Filion, RC, 13 déc.2017).Les transferts sont versés pour moitié environ au titre de la péréquation.Comme l\u2019a rappelé à l\u2019occasion le journaliste économique Gérard Bérubé, le choix d\u2019Ottawa de faire du Canada un État pétrolier a coûté très cher au Québec depuis le début du millénaire.Avant 2008, la flambée des cours du pétrole a entraîné la hausse du dollar canadien et avec lui la mort de milliers de petites entreprises exportatrices, causant la perte de centaines de milliers d\u2019emplois.Depuis, la hausse exponentielle des GES sous l\u2019influence des sables bitumineux alourdit le bilan environnemental du Québec, par lui-même beaucoup plus propre (12 oct.2017).Le Québec touche par ailleurs par habitant moins de péréquation au Canada que cinq autres provinces (agence QMI, 11 déc.2017), et son économie, c\u2019est-à-dire ses entreprises et ses travailleurs, bénéficient vraiment très peu de l\u2019achat de biens et services fédéraux, ce constat fait l\u2019unanimité.Soulignons que le fédéral retourne au Québec une partie moindre qu\u2019ailleurs des impôts qu\u2019il y prélève.Selon une étude de l\u2019Institut de la statistique du Québec, les Québécois sont sous-représentés dans le décile supérieur des revenus 37 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 au pays.Comme les crédits d\u2019impôts fédéraux bénéficient surtout aux plus riches, les Québécois se trouvent donc, en proportion, davantage privés de cet argent.La péréquation est un simple dû pour des choix fédéraux très pénalisants pour le Québec.Un dû que le Canada anglais conteste d\u2019ailleurs régulièrement, ce qui place le ministre Morneau dans le rôle chevaleresque de les défendre (La Presse, 29 mars 2018) ! L\u2019autre moitié des transferts sert à financer des programmes déterminés unilatéralement par Ottawa et à ses conditions dans des domaines qui sont pourtant de compétence provinciale exclusive.Une de ces conditions est que le Québec y engage ses revenus autonomes.Une partie significative du budget québécois, dans ses propres compétences, est donc consacré à des programmes décidés seuls par Ottawa.C\u2019est le cas dans des domaines aussi variés que le logement social (juillet 2017, 31 janv.2018) ou les chaires réservées aux chercheurs étrangers (août 2017, 30 mars 2018), en passant par les soins à domicile et par tant d\u2019autres en santé, en services sociaux et en infrastructures.Puis, lorsqu\u2019Ottawa, toujours aussi unilatéralement, décide de diminuer ou de se retirer du financement, le Québec reste seul pour continuer à soutenir des programmes sur lesquels il n\u2019a pas eu un mot à dire.Un seul exemple, encore une fois, le Plan d\u2019action Saint- Laurent pour la protection du fleuve, où Québec doit compenser le retrait fédéral en plus de financer sa part (27 juin 2017).Un budget siphonné.Par ailleurs, plusieurs décisions qui relèvent d\u2019Ottawa entraînent des dépenses au Québec.\u2013 C\u2019est le Canada qui signe les conventions internationales sur les réfugiés et les demandeurs d\u2019asile.Mais c\u2019est Québec qui assume l\u2019essentiel des coûts (22 mars 2018).Et quand Ottawa se traîne les pieds dans l\u2019aménagement de centres d\u2019hébergement, l\u2019octroi des permis de travail et celui du statut de 38 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 réfugié (plusieurs dates août et 2 déc.2017), c\u2019est Québec qui paie.\u2013 Il a fallu une lutte très âpre pour que le gouvernement fédéral consente finalement à laisser 75 % des revenus provenant de la taxe d\u2019accise aux provinces, dont les dépenses augmenteront considérablement (santé, sécurité publique et éducation à la prévention) à la suite de la décision fédérale de légaliser le cannabis (12 déc.2017).\u2013 Quand Ottawa ne verse pas la part convenue pour l\u2019informatisation des dossiers médicaux, c\u2019est Québec qui doit débourser les 117 millions $ manquants (22 août 2017).\u2013 La décision unilatérale d\u2019Ottawa de renvoyer devant les cours provinciales toutes les infractions criminelles débouchant sur une peine de moins de dix ans, plutôt que deux, va obliger Québec à consacrer plus d\u2019argent à ce volet de la justice (30 mars 2018).Le budget québécois est siphonné encore autrement.Lorsque le Port de Montréal, une agence fédérale autonome qui refuse d\u2019être assujettie aux lois québécoises, a décidé de rénover la jetée Alexandra au coût estimé de 78 M$, le gouvernement du Québec s\u2019est engagé pour 20 millions $, la Ville de Montréal pour 15 millions $ et le gouvernement fédéral pour pas un sou (26 avril 2017).\u2013 Presque cinq ans après l\u2019explosion d\u2019un train dans le centre-ville de Lac-Mégantic, le ministre fédéral des Transports, Marc Garneau, a finalement annoncé qu\u2019il y aurait construction d\u2019une voie de contournement.Il s\u2019agit d\u2019une responsabilité fédérale exclusive, mais cette voie ne verra le jour que parce que le gouvernement du Québec a accepté d\u2019en payer une partie (janv.2018).Un budget sous-alimenté.Le budget fédéral pour 2018-2019 a été analysé comme significatif de l\u2019intention du ministre des Finances, Bill Morneau, de ne s\u2019attaquer ni aux paradis fiscaux ni à la perception des taxes à la frontière.Et ce malgré les demandes du Québec, qui perd des sommes très importantes en raison du laxisme fédéral (30 mars 2018). 39 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 Les lois québécoises ne s\u2019appliquent qu\u2019aux indigènes En vertu de la doctrine de l\u2019immunité des pouvoirs, les sociétés fédérales et les compagnies à charte fédérale, on l\u2019a dit, refusent de se soumettre aux lois québécoises.Et le gouvernement fédéral les aide.Voici quelques exemples dans d\u2019autres secteurs que l\u2019aménagement du territoire et le transport de l\u2019énergie.Les banques veulent et peuvent s\u2019y soustraire.Au terme d\u2019une saga judiciaire qui a duré onze ans, les consommateurs québécois ont obtenu, en 2014, l\u2019arrêt Marcotte de la Cour suprême qui précise, une fois n\u2019est pas coutume, que la Loi sur la protection du consommateur du Québec s\u2019applique aux banques même si celles-ci sont constituées en vertu d\u2019une charte fédérale.Les banques ont considéré ce jugement inacceptable et ont demandé à Ottawa de les en libérer.Ce fut le sens du projet de loi C-29, déposé en novembre 2016.Il a fallu une motion unanime de l\u2019Assemblée nationale, la mobilisation de tous les partis d\u2019opposition à la Chambre des Communes, celle de la Chambre des notaires du Québec, la crainte que le Sénat ne retarde l\u2019adoption de la loi et la menace très tardive du gouvernement Couillard de retourner devant la Cour suprême pour que le ministre fédéral des Finances, Bill Morneau, recule.En promettant toutefois de revenir à la charge.Les ports peuvent s\u2019y soustraire.La Cour supérieure a jugé que Québec ne peut pas imposer ses lois environnementales à la corporation du Port de Québec.L\u2019administration du port a entrepris des travaux : remblayer 600 mètres, défigurer la baie de Beauport, et construire deux quais pour augmenter ses revenus.Tout cela, sans considération pour les intérêts du Québec, mais seulement pour ceux des pétrolières.Et sans BAPE non plus : le Québec n\u2019a pas un mot à dire.Cela 40 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 s\u2019applique aussi au Port de Montréal.La capacité du Québec de tirer parti du fleuve dans le sens de ses propres intérêts est entravée.Les compagnies de paris qui concurrencent Loto-Québec peuvent s\u2019y soustraire.Selon le CRTC, le gouvernement du Québec n\u2019a pas le droit de bloquer l\u2019accès aux sites internet qui font concurrence à Loto-Québec et ainsi de récupérer des millions de dollars sur les mises et paris en ligne.Cette fois, c\u2019est en raison de la doctrine de la prépondérance fédérale.La Loi sur la Société des loteries du Québec passe après la Loi fédérale sur les télécommunications.On peut considérer cette intervention inhabituelle comme un élargissement en cours de l\u2019interprétation que fait le CRTC tant de cette loi fédérale que de son mandat, au détriment encore une fois des pouvoirs du Québec.Les entreprises privées sans charte fédérale, mais dont le champ d\u2019application relève de la compétence fédérale pourraient désormais faire valoir qu\u2019elles n\u2019ont pas à se soumettre aux lois québécoises.C\u2019est exactement cela être une colonie : ne pas pouvoir gérer son territoire, ne pas contrôler entièrement son budget, et voir échapper à ses lois ceux qui peuvent se réclamer de la puissance dominante.Un Canada unitaire Un État de moins en moins fédéral Le gouvernement Trudeau ne manque jamais une occasion de délégitimer l\u2019ordre provincial de gouvernement.Effacer les « Pères de la Confédération » canadiens-français.Le premier ministre Trudeau a décidé d\u2019effacer le nom 41 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 d\u2019Hector-Louis Langevin que portait un édifice fédéral au motif qu\u2019il aurait été l\u2019artisan des pensionnats pour autochtones.Dans les faits, la responsabilité en revient entièrement à John A.Macdonald (Luc-Normand Tellier, 24 juin et 1er sept.2017).Déjà, Simon Couillard avait relevé que la publicité de Tourisme Ottawa en vue des fêtes du 150e anniversaire de l\u2019AANB faisait l\u2019impasse sur George- Étienne Cartier (7 janv.2017).Macdonald, lui, n\u2019est pas menacé (25, 29 et 30 août 2017).Non au respect de la constitution ?Deux juristes québécois affirment que le gouvernement fédéral n\u2019a pas respecté la constitution lorsqu\u2019il a décidé seul, en 2013, de modifier les règles de succession au trône.Une telle modification exigerait, selon eux, le consentement unanime des provinces.Le débat est actuellement devant la Cour d\u2019appel (19 févr.2018).Non aux négociations constitutionnelles.Le premier ministre Trudeau a opposé en juillet 2017 un non aussi catégorique que cavalier à la politique d\u2019affirmation du premier ministre Couillard.Il a réitéré récemment qu\u2019il n\u2019y aura pas de négociations constitutionnelles sauf « si tout est à la veille de briser » dans la fédération (19 janv.2018).Nous sommes soumis à un ordre constitutionnel que nous n\u2019avons jamais signé.La Cour suprême.Elle a entre autres comme fonction d\u2019arbitrer les causes constitutionnelles opposant le fédéral et une ou plusieurs provinces.Les juges sont nommés exclusivement par le fédéral.Les provinces ne participent à ces nominations ni par leur premier ministre ni par leur assemblée législative.Elles ne sont pas non plus officiellement consultées.Elles ne sont même pas consultées sur le choix des membres du comité chargé de recom- 42 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 mander des noms au premier ministre fédéral.Pendant plusieurs semaines avant la nomination du civiliste Richard Wagner au poste de juge en chef (13 déc.2017), plusieurs au Canada ont remis en question le principe d\u2019alternance à ce poste d\u2019un juge de tradition civiliste et d\u2019un juge de common law.Ce principe n\u2019a pas cédé cette fois-ci, mais on a pu constater qu\u2019il ne va plus de soi au Canada anglais.Le Sénat est censé être une chambre des régions, et pourtant les provinces n\u2019ont pas un mot à dire sur le choix des sénateurs.Elles ne participent pas à la décision, elles ne sont pas consultées par le biais de leurs institutions : premier ministre, assemblée législative, ni évidemment population puisque le Sénat n\u2019est pas élu.Au comité chargé de recommander des candidatures au premier ministre fédéral, les représentants provinciaux sont moins nombreux que les fédéraux.Les sénateurs nommés ne sont donc en aucun cas des représentants de leur province, mais de simples individus résidant dans cette province.Non aux décisions provinciales.Le ministre québécois de l\u2019Immigration, David Heurtel, avait donné à la famille Lawrence, réfugiée, des certificats de sélection du Québec pour considérations humanitaires, mais cela n\u2019a pas empêché Ottawa d\u2019expulser ses huit membres (4 déc.2017).L\u2019immigration est une compétence dans laquelle le Québec a, du moins en principe, un certain pouvoir, mais on en voit les limites\u2026 \u2013 Autre exemple : le Québec ne souhaite pas que le « pot » soit cultivé à domicile, Ottawa menace déjà de contester cette décision devant les tribunaux en faisant valoir la doctrine de la prépondérance fédérale (8 févr.2018). 43 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 Oui à la création de facto d\u2019un nouvel ordre de gouvernement : les municipalités.En vertu de la constitution, les municipalités sont une administration qui agit par délégation de l\u2019autorité de l\u2019ordre provincial de gouvernement.Dans l\u2019entreprise qu\u2019il poursuit patiemment de laminage des États provinciaux, le gouvernement fédéral ne perd jamais une occasion de consacrer le pouvoir municipal.Prenons le plus récent exemple, celui du cannabis.Ottawa a d\u2019abord voulu verser directement aux municipalités une part des revenus fiscaux issus de sa vente bientôt légale.Devant la résistance des provinces, il a ensuite tenté d\u2019imposer à celles-ci de verser elles-mêmes aux municipalités une part de ces revenus : le ministre Morneau a même dit que si Ottawa et les provinces s\u2019entendaient, alors le fédéral respecterait la juridiction du Québec (5 déc.2017).L\u2019entente finale ne prévoit pas d\u2019obligations en ce sens, mais elle ne vaut que pour deux ans.Les attaques contre les organismes interprovinciaux Commission pancanadienne des valeurs mobilières.Malgré deux jugements de la Cour suprême et un jugement de la Cour d\u2019appel qui confirment la compétence exclusive des provinces en ce domaine, le gouvernement fédéral s\u2019entête dans la création d\u2019une agence « nationale », quitte à mettre à mal le système actuel qui fonctionne bien.Les intérêts du Québec seront subordonnés aux intérêts canadiens basés à Toronto et l\u2019expertise québécoise sera dilapidée.Le Québec et l\u2019Alberta continuent de rejeter l\u2019agence fédérale, mais cinq autres provinces en font désormais partie.L\u2019OCDE exerce beaucoup de pression en faveur d\u2019une agence canadienne unique.Marché interprovincial du carbone.Sur la question de la réduction des gaz à effet de serre, le Québec avait pris 44 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 le leadership à l\u2019époque du gouvernement Harper.Sous Trudeau, le fédéral s\u2019est toutefois doté de sa propre stratégie de tarification du carbone, qui repose sur une taxe plutôt que sur une bourse comme celui du Québec.Exempté de la taxe fédérale pour l\u2019instant, le Québec pourrait y être soumis dès 2020 si Ottawa juge l\u2019effort québécois insuffisant.Encore plus pernicieux : Ottawa va lui-même instaurer un système de plafond et d\u2019échange.Pour inciter les entreprises à y participer plutôt qu\u2019au système provincial, seules celles qui en feront partie pourront s\u2019échanger des crédits.Ainsi, la nouvelle bourse fédérale pourrait tuer celle à laquelle participe le Québec avec la Californie : l\u2019Ontario pense déjà à s\u2019en retirer (29 déc.2017).En plaidant pour une convergence des différents systèmes de tarification des GES, l\u2019OCDE, comme c\u2019est le cas dans tous les domaines, favorise d\u2019ailleurs la centralisation et l\u2019uniformisation en environnement, un domaine pourtant de compétence partagée (20 déc.2017).Les attaques contre le Code civil du Québec Réduire les domaines d\u2019application du Code civil .Les cours fédérales ont invalidé récemment plusieurs articles du Code civil pour imposer l\u2019application de lois fédérales.Ceci est tout à fait contraire à l\u2019esprit de la Constitution canadienne.\u2013 On se souvient du cas de la mère porteuse de l\u2019enfant de Joël Legendre, en avril 2014.\u2013 Un député fédéral veut maintenant faire légaliser la location payante du corps des femmes à des fins de reproduction (25 mars 2018 et dates suivantes).\u2013 On se souvient aussi de l\u2019affaire de La courte échelle, en octobre 2014, dans laquelle la préséance de la Loi fédérale sur la faillite a empêché la validation de la clause du Code civil qui garantit la récupération de leurs droits par les auteurs en cas de faillite de l\u2019éditeur.La révision prochaine de la Loi fédérale sur le droit d\u2019auteur sera de grande 45 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 ampleur (13 et 23 mars 2018).Il faudra voir jusqu\u2019à quel point la nouvelle loi restreindra le terrain sur lequel s\u2019exerce la juridiction du Code civil.Réduire les prérogatives de la Cour d\u2019appel du Québec.La Cour supérieure a décidé de s\u2019en prendre à la compétence de la Cour d\u2019appel du Québec dans les litiges dont la valeur excède 10 000 $ et dans les appels des décisions des tribunaux administratifs.Cela revient à faire de celle-ci une cour des petites créances.Le gouvernement Couillard conteste.Il a demandé un avis à la Cour d\u2019appel.Mais ce faisant, il reconnaît plutôt qu\u2019il ne dénonce la validité de la prétention de la Cour supérieure de réduire l\u2019étendue de la juridiction du Code civil (24 août, 1er, 2 et 8 sept.2017).En plus, les juges de la Cour supérieure s\u2019attendent à ce que Québec paie les honoraires de leurs avocats, ce qui pourrait bien arriver (janv.2018) ! Les empiétements du gouvernement fédéral dans les pouvoirs provinciaux Le tableau suivant illustre la colonisation des pouvoirs des États provinciaux par Ottawa depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.Pour le comprendre, voici les codes.En maigre normal : les compétences fédérales ; en maigre italique, les compétences que la constitution partage entre les deux ordres de gouvernement ; en gras normal, les compétences provinciales dans lesquelles le gouvernement fédéral intervient tellement qu\u2019il y consacre même un ministre titulaire ; en gras italique, la présence fédérale pour contrecarrer l\u2019effort du Québec d\u2019exercer ses compétences sur la scène internationale. 46 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 La colonisation des pouvoirs provinciaux par Ottawa, 1948-2018 Le cabinet fédéral 1948 2017 Premier ministre Premier ministre.(S\u2019occupe aussi des Affaires intergouvernementales et de la Jeunesse) Conseil privé Institutions démocratiques et Conseil privé Leader du gouvernement à la Chambre des communes Reconstruction et Approvisionnements Immigration, réfugiés et citoyenneté Solliciteur général Sécurité publique et protection civile Affaires extérieures Affaires étrangères Commerce international Développement international et Francophonie Affaires des anciens combattants Anciens combattants et associé de la Défense nationale Associé à la Défense nationale Défense Défense Finances et Receveur général Finances Conseil du Trésor Revenu national Revenu national Justice et Procureur général Justice et Procureur général Transports Transports Travaux publics Services publics et Approvisionnement Postes Sans portefeuille (occupé par un sénateur) Secrétariat d\u2019État Pêcheries (compétence partagée) Pêches, Océans et Garde côtière Agriculture (compétence partagée) Agriculture et Agroalimentaire 47 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 Commerce (créé en 1892, premier ministère fédéral dans une compétence provinciale) Innovation, Sciences et Développement économique Sciences Petite entreprise et Tourisme Travail (créé en 1900) Emploi, Développement et Main d\u2019œuvre Mines et Ressources (ministère des Mines, créé en 1907) Ressources naturelles (mines, énergies sous toutes leurs formes, forêt) Services aux Autochtones Relations Couronne-Autochtones et des Affaires du Nord Santé nationale et Bien-être social (créé sous un autre nom en 1928).Santé.Après des décennies d\u2019empiétements, la constitution de 1982 a fait de la santé une compétence partagée Famille, Enfants et Développement social Sports et Personnes handicapées Patrimoine canadien Condition féminine Infrastructures et Collectivités Environnement et Changement climatique (compétence non prévue en 1867, considérée comme partagée en 1982) Comme on peut le voir, Ottawa, au fil du temps, a créé des ministères fédéraux dans pratiquement tous les secteurs des pouvoirs des provinces.La tendance avait commencé avant 1948, mais elle s\u2019est accentuée considérablement depuis.Dans certains cas, les intitulés des ministères correspondent sans camouflage à la compétence provinciale : Mines ou Santé par exemple.Dans d\u2019autres, on observe un reste de pudeur : Patrimoine canadien correspond à un ministère de la Culture, et Collectivités veut dire Affaires municipales.Il manque encore un ministère de l\u2019Éducation.Mais cela 48 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 n\u2019empêche pas le fédéral d\u2019être présent : par le ministère de l\u2019Innovation, Sciences et Développement économique, il est très engagé dans l\u2019enseignement supérieur ; et par celui des Infrastructures, il finance la construction et l\u2019agrandissement de bâtiments scolaires.Les États provinciaux au Canada n\u2019ont pratiquement plus de compétences exclusives et, de toute façon, ils n\u2019ont plus les moyens financiers de définir ni de gérer seuls aucun enjeu significatif.Partout ou presque, l\u2019État québécois doit composer avec des programmes, des règlements, des normes, des structures de l\u2019État fédéral qui l\u2019empêchent d\u2019avoir une action cohérente et conforme à nos intérêts collectifs.De quels moyens le gouvernement fédéral dispose-t-il pour s\u2019ingérer partout ainsi ?Il en a cinq : ses compétences exclusives, les compétences partagées, son pouvoir de dépenser, sa capacité de négocier seul, au nom du Canada, les traités internationaux et, depuis peu, sa détermination illégale à carrément légiférer dans les domaines qui ne relèvent pas de lui.Compétences exclusives.D\u2019abord, Ottawa peut utiliser ses compétences exclusives.Par exemple, en droit criminel.Depuis les gouvernements Harper, la justice des mineurs a été recriminalisée.Un jeune délinquant est désormais plus souvent qu\u2019avant considéré comme un petit criminel à punir (compétence fédérale) plutôt que comme un jeune à aider (protection de la jeunesse = compétence provinciale).Autre exemple, l\u2019aide médicale à mourir.L\u2019Assemblée nationale en a fait un soin de vie (compétence provinciale en santé).Le gouvernement Trudeau considère aussi que l\u2019aide médicale à mourir est un soin de vie.Mais, au lieu de simplement rayer cet acte de la liste des crimes, il a décidé de définir un ensemble de conditions selon les- 49 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 quelles le geste n\u2019est pas un crime, ce qui lui permet de conserver un droit de regard en vertu de sa compétence en droit criminel.En décembre 2017, Ottawa a même publié un règlement qui prévoit l\u2019instauration d\u2019un régime de surveillance pancanadien pour l\u2019aide à mourir.Après avoir songé en 2016 à demander un renvoi en Cour d\u2019appel pour dissiper la confusion engendrée par la présence de deux lois dans le même domaine, six ordres professionnels et le ministre Barrette ont renoncé devant leur certitude que les tribunaux légitimeraient l\u2019intrusion fédérale (Le Soleil, 28 août 2017).Compétences partagées.Un autre moyen dont dispose le fédéral pour amoindrir les juridictions provinciales, ce sont bien sûr les compétences partagées.La constitutionnaliste Andrée Lajoie a mis en évidence que la constitution de 1982 a réduit le nombre de compétences exclusives des provinces et augmenté celui des compétences partagées2.Autrement dit, les empiétements réalisés avant 1982 ont en quelque sorte été légitimés.Le cas le plus patent est la santé.Autre compétence partagée, l\u2019environnement sert de cheval de Troie pour entrer dans des compétences provinciales exclusives.Ainsi de la nouvelle Agence canadienne d\u2019évaluation des impacts créée par Ottawa en février 2018, dont on a parlé plus haut.Elle ne se contente pas d\u2019imposer un seul processus d\u2019évaluation environnementale, elle étudiera aussi l\u2019impact des projets de transport de l\u2019énergie sur la santé et l\u2019économie et elle mesurera leurs incidences sociales ; ce sont tous des domaines de compétence provinciale (9 et 11 févr.2018) 2 Entre autres dans : Andrée Lajoie, « Trajectoires de Claude Ryan.De l\u2019Action catholique au Livre beige », dans Andrée Lajoie et al.(dir.), Ruptures et continuité de la société québécoise, Montréal, Université de Montréal, 2005, p.153-165 50 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 Pouvoir de dépenser.On sait qu\u2019Ottawa perçoit plus d\u2019impôts qu\u2019il n\u2019en aurait besoin s\u2019il s\u2019en tenait à exercer les pouvoirs que la constitution lui reconnaît, tandis que les provinces n\u2019ont jamais récupéré entièrement la capacité fiscale qu\u2019elles ont cédée au moment des deux guerres mondiales.C\u2019est ce déséquilibre fiscal qui permet au fédéral de dépenser dans des secteurs où il n\u2019a pas la compétence pour légiférer.En ce moment, le pouvoir fédéral de dépenser ne s\u2019exerce presque plus dans l\u2019ancienne forme de programmes cofi- nancés dont le crédit retombait essentiellement sur le gouvernement provincial et qui laissaient à celui-ci toute latitude pour légiférer (ex.le programme d\u2019assurance-hospi- talisation).Le pouvoir de dépenser prend plutôt des formes qui assurent à Ottawa la plus grande visibilité et le plus grand pouvoir d\u2019influence.On a commencé à en parler plus haut.Ce sont, d\u2019une part, la péréquation, mais surtout deux formes qui font absolument fi des pouvoirs exclusifs des provinces : les transferts en bloc assortis de conditions et les transferts directs aux personnes, aux municipalités et aux organismes, c\u2019est-à-dire sans passer par le gouvernement provincial.Ottawa s\u2019endette ainsi énormément et à nos dépens (30 mars 2018) afin de déstructurer la capacité du Québec d\u2019élaborer des stratégies de développement cohérentes dans les secteurs de ses compétences.Des exemples, on pourrait en donner sans fin.En voici quelques-uns.Santé.Le fédéral paye seulement 23 % des dépenses, il envoie cette contribution au compte-gouttes, mais il veut quand même fixer les priorités en santé mentale et soins à domicile.Infrastructures.Par la création récente de la Banque de l\u2019infrastructure du Canada, le gouvernement fédéral espère attirer des investissements privés dans de très grands projets d\u2019infrastructures rentables.Privatisation des infrastruc- 51 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 tures et centralisation des décisions vont donc de pair.Les provinces et les municipalités sont destinées à être marginalisées complètement parce qu\u2019elles ne participeront plus au financement des infrastructures.Ports, aéroports, autoroutes, oléoducs et gazoducs, et éventuellement les centrales hydroélectriques : le territoire du Québec pourra être occupé et aménagé entièrement selon les intérêts du gouvernement fédéral et du secteur privé.Outre les menaces que cette BIC fait peser sur Hydro-Québec, on doit constater que la Caisse de dépôt et placement vient de voir naître une structure fédérale qui lui fera concurrence pour repérer des projets d\u2019infrastructures rentables dans lesquels investir.Éducation.Prêts et bourses, financement de stages en milieu de travail : l\u2019éducation postsecondaire est un domaine de compétence provinciale dans lequel Ottawa s\u2019impose de manière très visible par du soutien direct aux étudiants (30 août 2017).Culture.De moins en moins inhibé, le gouvernement fédéral a publié en 2017 sa première politique culturelle qui porte officiellement ce nom.Dans la foulée ont été annoncées des révisions de la Loi sur le droit d\u2019auteur, de la Loi sur la radiodiffusion, de la Loi sur les télécommunications, et du mandat du CRTC.Selon Jacques Laflamme, un ancien sous- ministre de la culture dans le gouvernement du Québec, « celle-ci va encadrer l\u2019action du gouvernement du Québec en culture, alimenter les dédoublements d\u2019intervention et favoriser les incohérences dans les actions » des deux ordres de gouvernement (4 oct.2017).C\u2019est déjà commencé dans le secteur du numérique, où Ottawa a les moyens d\u2019investir bien davantage que Québec.Surtout si, revenant sur l\u2019aberrante décision prise à l\u2019automne 2017 de ne pas taxer Netflix, le gouvernement fédéral commence à serrer la vis aux géants du web (14 mars 2018). 52 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 Transport intraprovincial.Les chemins de fer construits dans les limites d\u2019une province sont de juridiction provinciale et le transport collectif de proximité l\u2019est aussi.Le fédéral va investir 1,3 milliard $ dans le REM.Il le fait à titre de « subvention ».C\u2019est déjà inacceptable, mais le projet de REM sera aussi présenté à la Banque de l\u2019infrastructure, et là, attention ! Car si celle-ci l\u2019accepte, ce qui est vraisemblable, l\u2019argent ne sera pas employé pour le REM, mais plutôt pour les nombreux autres projets d\u2019infrastructures qui sont depuis longtemps dans les cartons des municipalités : tramways à Québec, ligne rose à Montréal, etc.(19 mars 2018).La BIC concurrencera ainsi directement l\u2019État québécois dans le choix des prochains projets d\u2019infrastructures, et elle le fera en fonction de l\u2019intérêt canadien et dans une optique de privatisation.Et pendant ce temps, au lieu d\u2019exiger le retrait du fédéral de ce champ de juridiction provinciale et la pleine compensation financière qui devrait venir à la place, l\u2019opposition péquiste exige qu\u2019Ottawa s\u2019engage davantage dans l\u2019électrification des transports au Québec (26 févr.) ! Je ne veux pas multiplier les exemples.Simplement noter qu\u2019Ottawa parle de plus en plus d\u2019investir dans un système « national » de garderies, il a aussi bonifié le régime très visible d\u2019allocations pour enfants.Il a donné de l\u2019argent à un groupe évangélique pour donner des services sociaux privés à des Québécoises désireuses de sortir de la prostitution.Il veut garder une partie des taxes sur le cannabis pour imposer de nouveaux programmes aux provinces.Partout dans les compétences provinciales le fédéral s\u2019infiltre à sa façon, sans consulter Québec.Traités internationaux.Pour empiéter dans les compétences provinciales, Ottawa peut en outre profiter du fait qu\u2019il négocie seul les traités de commerce internationaux.Par 53 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 exemple, l\u2019ALÉNA.Le professeur Stéphane Paquin a offert une très intéressante analyse à ce propos.Ottawa a choisi d\u2019exclure les provinces de la renégociation, et ce malgré la demande du Québec.Un très grand nombre de sujets sur la table touchent des compétences provinciales exclusives ou partagées, dans lesquels Ottawa, à la faveur des négociations avec les États-Unis, entend s\u2019immiscer encore plus profondément : « travail et mobilité de la main-d\u2019œuvre, environnement et changements climatiques, femmes, certaines demandes concernant les Premières Nations, mécanismes d\u2019arbitrage, marchés publics ».Les provinces devront mettre en œuvre les décisions consacrées par un accord qui aura servi à Ottawa pour amoindrir encore davantage leurs pouvoirs (18 nov.2017).Vote de lois.Enfin, l\u2019État fédéral a commencé à voter des lois carrément dans les compétences provinciales.Cela montre l\u2019ampleur de la détermination unitaire des gouvernements fédéraux au XXIe siècle.Ottawa l\u2019a fait dans le domaine des valeurs mobilières, on l\u2019a vu, malgré trois jugements qui ont déclaré ces lois anticonstitutionnelles.Son dernier projet de loi est actuellement devant la Cour suprême, car il est contesté par le Québec et l\u2019Alberta (23 mars 2018).Ottawa a aussi légiféré ou veut le faire dans trois autres domaines de juridiction provinciale : l\u2019assurance, le logement social, les ordres professionnels.En mars 2017, une loi a été votée pour interdire aux assureurs d\u2019exiger des tests génétiques de leurs futurs clients : les assureurs en contestent la constitutionnalité, Ottawa s\u2019est adressé aux tribunaux pour la faire confirmer.La cause n\u2019est pas encore tranchée.La Chambre des communes a adopté au début de 2018 la loi C-337 pour obliger les avocats à suivre un cours de perfectionnement sur le droit relatif aux agressions sexuelles avant de postuler à la magistrature ; il s\u2019agit d\u2019une intrusion si manifeste dans un champ de compétence provinciale que le Sénat hésite 54 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 encore à l\u2019adopter à son tour (21 févr.2018).Le gouvernement envisage aussi de légiférer pour obliger tous les futurs gouvernements fédéraux à maintenir une forme de stratégie sur le logement (23 nov.2017).« One country, one nation » Le Canada contre le Québec Oui au « pouvoir de perturbation ».Les espions canadiens se sont toujours donné le droit d\u2019infiltrer les groupes jugés nuisibles et de perturber leurs actions.Mais voilà qu\u2019Ottawa légalise le pouvoir de perturbation des agents du renseignement.(21 juin 2017).Avis aux mouvements indépendantistes québécois s\u2019ils finissent par reprendre un peu de vigueur.Oui au dénigrement systématique.Le Quebec bashing est un sport national au Canada.L\u2019exemple vient de haut.En Inde, le premier ministre Justin Trudeau aurait dit au ministre en chef du Penjab qu\u2019il a vécu toute sa vie avec les menaces de violence du mouvement séparatiste (25 févr.2018).C\u2019est le ministre qui le dit.Trudeau, lui, nie avoir tenu de tels propos.Qui croire ?La nation québécoise n\u2019existe pas Pas de droit à l\u2019autodétermination.Le gouvernement fédéral s\u2019est associé à l\u2019ancien chef du Parti égalité pour faire invalider la loi 99, qui affirme l\u2019existence juridique du peuple québécois et son droit à l\u2019autodétermination.Ottawa soutient que cette loi soit n\u2019a pas de sens sur le plan juridique, soit est inconstitutionnelle.Le procès a eu lieu en mars 2017.En mars 2018, au moment d\u2019écrire ces lignes, le jugement n\u2019a pas encore été rendu. 55 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 Pas de respect pour le 50 % + 1 au OUI à un éventuel référendum québécois.Le premier ministre Trudeau a reconnu la validité du résultat de 51,9 % obtenu en faveur du Brexit, mais ne voit pas pourquoi ceci devrait s\u2019appliquer au Québec.Dilution de la voix des nations minoritaires au Parlement.Seul le système actuel permet à des populations concentrées, comme les Québécois et les Autochtones, d\u2019envoyer des députés au Parlement.Dès que la représentation par comté sera atténuée par d\u2019autres considérations, les voix du Québec et des Premières Nations seront diluées.L\u2019ancien chef du NPD, Ed Broadbent, s\u2019en réjouit : « La proportionnelle renforcerait l\u2019unité nationale » (29 août 2016).Vol de patrimoine.Plusieurs millions d\u2019artefacts détenus par Parcs Canada quitteront leurs régions pour être rassemblés dans un nouvel entrepôt fédéral à Gatineau.Un magnifique projet conçu à Québec pour conserver et mettre en valeur ceux qui proviennent de notre capitale a été carrément ignoré.Archéologues et historiens parlent d\u2019une véritable dépossession (22 nov.2017).Dilution de la voix du Québec dans le monde .C\u2019est la France et le Québec qui ont bâti l\u2019Organisation internationale de la Francophonie.Mais Ottawa a toujours cherché à entraver la présence directe de l\u2019État ou Gouvernement du Québec dans le monde.Au sommet de Madagascar de novembre 2016, il fut annoncé que l\u2019Ontario serait bientôt admis.De gouvernement participant, le Québec ne sera bientôt plus qu\u2019une simple province canadienne parmi d\u2019autres à l\u2019OIF. 56 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 La société distincte n\u2019existe pas Neutralité religieuse de l\u2019État.Les politiciens fédéraux, tous partis confondus sauf le Bloc, veulent imposer l\u2019idée que toute loi votée sur la neutralité religieuse au Québec devra être validée par les tribunaux fédéraux.Or, dans son ultrali- béralisme, la Cour suprême rejette comme illégitime toute forme d\u2019encadrement de certaines coutumes religieuses ou culturelles.Et tant pis pour la prétention des Québécois de langue française d\u2019établir des normes collectives pour le vivre ensemble et d\u2019être intransigeants sur l\u2019égalité formelle des hommes et des femmes.En février 2018, la Cour d\u2019appel a confirmé que dans l\u2019enceinte de l\u2019Assemblée nationale à tout le moins, le kirpan peut être interdit.L\u2019avocat Julius Grey songe à porter la cause devant la Cour suprême (21 févr.2018).Multiculturalisme vs interculturalisme.Selon le constitu- tionnaliste Louis-Philippe Lampron : « L\u2019article 27 de la Charte canadienne des droits a pour effet de court-circuiter toute possibilité d\u2019interprétation interculturelle des droits et libertés fondamentaux protégés sur le territoire québécois puisqu\u2019il prévoit que l\u2019interprétation des droits fondamentaux doit concorder avec l\u2019objectif de promouvoir le maintien et la valorisation du patrimoine multiculturel des Canadiens ».Loi 101.La Cour supérieure puis la Cour d\u2019appel, en 2014 puis 2015, ont jugé que les marques de commerce sont de compétence fédérale.Puisque c\u2019est allé en cour, c\u2019est que Québec contestait ce point.Mais comme c\u2019est habituel, les cours fédérales ont tranché en faveur du fédéral.Les Best-Buy, Old Navy, Toys « R » Us et autres ne sont pas donc obligés de franciser leur nom.Fini le temps où des géants comme Staples avaient la délicatesse ou sentaient la 57 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 pression de se franciser en Bureau en gros.L\u2019acharnement contre la loi 101 est sans limites.Bilinguisation de la santé au Québec.45 millions de dollars ont été investis par Santé Canada et Patrimoine canadien, entre 2008 et 2013, pour financer la prestation de services de santé en anglais de Havre-Saint-Pierre à Rouyn-Noranda.Déclin du bilinguisme au fédéral Le bilinguisme ne cesse de décliner dans les partis fédéraux et les institutions fédérales.\u2013 Le nouveau processus de nomination des juges à la Cour suprême prévoit encore que les candidats devront savoir lire et comprendre le français.Soit.Cependant, le gouvernement fédéral refuse d\u2019enchâsser ce critère dans la Loi sur la Cour suprême, car il craint les contestations judiciaires (quelle belle acceptation du français dans ce pays !) ; en outre, les juges ne seront pas obligés de savoir parler le français pour être considérés comme bilingues.Le chef du NPD, Jagmeet Singh, et le commissaire aux langues officielles Raymond Théberge ont commencé par trouver cela parfaitement normal, ils ne se sont ravisés qu\u2019après un certain temps (8 et 15 déc.2017).\u2013 Par ailleurs, en mars, des juges du Conseil canadien de la magistrature ont décidé de destituer leur confrère Michel Girouard sans avoir pris connaissance des documents en français présentés pour sa défense parce que, étant unilingues anglophones, ils étaient incapables de les lire.Il semble que la jurisprudence tend à valider cette pratique du Conseil de juger à partir d\u2019une preuve partielle, à savoir celle rédigée dans la seule langue qu\u2019ils comprennent (1er mars 2018) ! Le bilinguisme recule aussi au gouvernement fédéral.En avril 2017, Jean Delisle faisait remarquer que 540 postes de traducteurs manquaient dans les services fédéraux.En 58 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 juillet, Romain Gagné déplorait la médiocrité du français en usage dans plusieurs ministères et organismes de l\u2019État fédéral.En septembre, un rapport commandé par le greffier du Conseil privé proposait néanmoins d\u2019abolir les primes au bilinguisme pour les fonctionnaires fédéraux.Puis, le 19 mars 2018, Le Devoir titrait : « Le français malmené sur les sites du gouvernement fédéral » et le 22, Jean Delisle, de nouveau, dénonçait l\u2019usage trop fréquent de Google translation.Parallèlement, André Dionne est actuellement devant la Cour fédérale pour faire valoir son droit de travailler en français dans la fonction publique fédérale, et ce\u2026 même à Montréal (21 mars 2018) ! On se rappelle par contre que Diane Lebouthillier, seule ministre unilingue francophone contre quinze unilingues anglophones, a été mise en demeure, elle et elle seule, d\u2019apprendre l\u2019autre langue officielle dans les six premiers mois de son mandat (13 avril 2016).En voulez-vous davantage ?Le français est de moins en moins défendu par les organismes fédéraux de réglementation.Le président du CRTC a proposé en juin 2017 d\u2019abandonner les quotas de chansons françaises à la radio (J-F.Nadeau, 19 juin 2017).Quant aux productions télé, les nouvelles règles du CRTC leur nuisent : c\u2019est l\u2019avis même du ministre québécois de la Culture, le libéral Luc Fortin.Et évidemment, ce n\u2019est pas sur Air Canada qu\u2019on peut compter pour un service en français.« Force est de constater qu\u2019après 45 ans, les mêmes problèmes se répètent », notait l\u2019ancien commissaire aux langues officielles, Graham Fraser, dans le rapport spécial sur Air Canada déposé en juin 2017 au Parlement fédéral.La compagnie refuse d\u2019assurer des services bilingues.Elle a menacé un client qui réclamait du français d\u2019appeler la police.Le Comité permanent des langues officielles de la Chambre des communes a 59 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 recommandé à l\u2019unanimité au gouvernement de donner au Commissaire sur les langues officielles le pouvoir de mettre à l\u2019amende Air Canada et toutes les institutions soumises à la Loi sur les langues officielles si elles ne respectent pas les droits linguistiques de leur clientèle francophone.La ministre Mélanie Joly n\u2019a pas voulu s\u2019engager en ce sens (3 nov.2017).Les minorités francophones Statistique Canada a révélé à la fin de 2017 que dans 20 ans, il ne restera plus que 2,7 % de francophones hors Québec.Depuis l\u2019adoption de la Charte canadienne des droits et libertés, ce sont les tribunaux, particulièrement la Cour suprême, qui fixent les balises des droits linguistiques au Canada.Dans un article paru le 11 mai 2017, Alain-Robert Nadeau dresse un historique rapide du processus en cours au pays.Entre 1975 et 1985, la Cour suprême a commencé par élargir les droits de la minorité anglophone du Québec par le charcutage de la loi 101.Puis tout en continuant à détruire cette loi, la Cour, entre 1986 et 1998, s\u2019est employée à contenir les droits des minorités francophones en déboutant les Acadiens.La nomination de Michel Bastarache, qui a siégé entre 1999 et 2008 a favorisé temporairement une interprétation plus large des droits des minorités francophones hors Québec.Mais cette période a pris fin avec son départ.\u2013 La Cour suprême n\u2019est pas seule à limiter les droits des minorités francophones.À l\u2019automne 2015, le CRTC a refusé que TFO, la télé francophone de l\u2019Ontario, soit offerte en option aux abonnés du câble partout au Canada.Pour plus de détails sur les mesures que continuent de prendre les provinces anglophones contre leurs minorités francophones, se référer aux livraisons de la chronique « Le démantèlement de la nation », qui a suivi cette question depuis 2014. 60 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 Le recensement de 2016 montre que les individus de langue maternelle française ne forment plus que 21,3 % de la population au Canada et 78,4 % au Québec (3 août 2017).Déjà alarmantes, ces statistiques sont peut-être pourtant sous-estimées.Selon l\u2019expert Charles Castonguay, par sa manière de recueillir les données et de présenter ses résultats, « Statistique Canada masque le déclin du français » au Québec, qui serait encore plus considérable qu\u2019indiqué.Selon lui, le Québec est de plus en plus soumis à « une dynamique d\u2019anglicisation » (10 oct.2017).Les Premières Nations : une reconnaissance sans conséquence véritable Tout en ayant toujours nié l\u2019existence du colonialisme au Canada, notamment au G20 de Pittsburgh en 2009, le gouvernement Harper a agi dans un esprit parfaitement colonial envers les Premières Nations.En décembre 2011, par exemple, il avait mis sous tutelle la communauté d\u2019Attawapiskat et était allé jusqu\u2019à faire payer par celle-ci le gestionnaire extérieur qu\u2019il lui avait imposé.Aucun dossier autochtone n\u2019a avancé sous ce gouvernement.En fait, les relations se sont tellement dégradées qu\u2019en 2013 est né le très vaste mouvement de protestation Idle no more.Le gouvernement Trudeau veut présenter une image exactement inverse.Il est toujours prêt à offrir des excuses.Il consent beaucoup d\u2019argent, et c\u2019est heureux, pour compenser partiellement l\u2019incurie séculaire de l\u2019État fédéral à laquelle les Premières Nations doivent de vivre dans un véritable quart-monde intérieur.Les budgets de 2016, 2017 et 2018 ont réservé 16 milliards $ jusqu\u2019en 2023 simplement pour que les autochtones aient accès à de l\u2019eau potable, à des logements sans surpopulation, à des soins de santé et à de la formation professionnelle.Le fédéral a aussi versé 800 mil- 61 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 lions $ en compensation pour « la rafle des années 1960 » au cours de laquelle, dans plusieurs provinces anglophones, de très nombreux enfants autochtones ont été enlevés à leurs familles et élevés dans des familles non autochtones (octobre 2017).On notera toutefois que dans tous les cas, la hauteur des sommes et les priorités sont fixées par la « Couronne » selon son bon vouloir uniquement.Les Premières Nations (et les Inuits, dont on entend moins parler) sont les seuls que le premier ministre Trudeau, très attentif à ne plus parler que des Canadiens tout court, accepte nommément de distinguer.Cela dit, les Premières Nations ne bénéficient que d\u2019une reconnaissance symbolique, et essentiellement sous le mode de victimes souffrantes.Même cette reconnaissance limitée connaît des ratés.La Commission d\u2019enquête sur les femmes autochtones disparues et assassinées a connu 13 démissions depuis sa formation ; après avoir été attendue pendant plus de 40 ans et avoir suscité de grands espoirs parmi les autochtones, la Commission a dû demander en mars 2018 une prolongation jusqu\u2019à la fin de 2020 ; très déçue de son inefficacité et de son esprit colonial, une coalition d\u2019organismes refuse désormais que cette prolongation lui soit accordée (20 et 31 mars 2018).\u2013 Autre raté : le niet opposé par Ottawa à l\u2019enquête réclamée depuis octobre 2017 sur les femmes autochtones stérilisées de force en Saskatchewan.Le gouvernement Trudeau n\u2019avance pas plus que le pré- cédent sur la reconnaissance d\u2019une véritable autonomie gouvernementale, qui est la question clé.Depuis 2016, il refuse par exemple de rétablir la contribution fédérale au programme des Services de police des Premières Nations (24 nov.2016) ; le budget de 2018 ne contient rien sur ce point.Or, ces services distincts sont une des rares reconnaissances du droit des Premières Nations à s\u2019administrer 62 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 elles-mêmes.Ottawa propose par ailleurs des relations de « gouvernement à gouvernement », mais sans ouverture de la constitution pour leur donner une réelle existence : la création d\u2019un ministère Couronne-Autochtones suffira.On maintient l\u2019appellation Couronne, et on place en vis-à-vis non pas « gouvernements autochtones », mais seulement « Autochtones » (29 août 2017).Des gouvernements sans reconnaissance constitutionnelle : toute une garantie ! Le gouvernement Trudeau n\u2019octroie non plus aucun pouvoir autonome de taxation (26 juillet 2017).Ni d\u2019autonomie dans le domaine des services à l\u2019enfance au sein des communautés (30 août 2017) : le budget 2018 consent plus d\u2019argent, mais pas l\u2019autonomie de décision.Enfin, sur la question du respect des droits ancestraux et des droits inhérents issus de traités, le gouvernement Trudeau propose deux choses.D\u2019abord, une simple reconnaissance symbolique encore une fois : les nouveaux citoyens canadiens devront faire serment de respecter les traités signés avec les peuples autochtones (sept.2017).Puis, plus sérieusement, l\u2019adoption avant la prochaine élection d\u2019une loi-cadre qui pourrait à terme, rendre caduque la Loi sur les Indiens et donner aux communautés les pouvoirs d\u2019une administration municipale (mars 2018).Il faudra voir où cela pourrait conduire les Premières Nations : émancipés de la Loi sur les Indiens, qui est le prototype même d\u2019une loi raciste et coloniale, les autochtones seraient-ils aussi délivrés du statut d\u2019Indiens et devien- draient-ils des Canadiens comme les autres, sans aucune reconnaissance de leur identité nationale ?C\u2019est ce qu\u2019avait proposé Trudeau père en 1969.Telle qu\u2019elle est évoquée pour l\u2019instant, la loi pourrait en tout cas permettre d\u2019opposer les droits autochtones aux pouvoirs des deux provinces, le Québec et la Colombie-Britannique, où ceux-ci n\u2019ont pas été éteints par les traités iniques du XIXe siècle.Ce sera le 63 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 cas notamment dans les futurs projets d\u2019évaluation environnementale (février et mars 2018).Diviser pour régner, une habitude du pouvoir colonial.Un frein au développement de l\u2019économie québécoise Si au moins le fédéralisme était rentable, certains pourraient penser que le sacrifice de notre État et de notre nation ne serait pas trop cher payé pour que les individus vivant au Québec soient plus riches.Mais quel secteur économique ne pâtit pas des décisions d\u2019Ottawa ?Des traités pancanadiens et internationaux favorables au Québec ?ALEC.Nouvel accord de libre-échange canadien.Ottawa et les provinces ont signé un nouvel accord commercial pour faire du Canada un marché encore plus unifié.Des exceptions sont maintenues pour les services financiers, mais l\u2019Ontario l\u2019a vivement déploré et on peut craindre que celles-ci ne soient que temporaires.De même, pour l\u2019instant, certains contrats d\u2019Hydro-Québec sont protégés ainsi que le commerce des boissons alcoolisées, mais sur ce dernier point les négociations continuent (9 avril).C\u2019est dire que certains des revenus de l\u2019État québécois pourraient être fragilisés.L\u2019OCDE multiplie les pressions dans le sens d\u2019un marché canadien unifié en s\u2019en prenant notamment à la gestion de l\u2019offre et aux protections provinciales dans le secteur de l\u2019énergie (19 mars 2017).AECG.Pour ouvrir l\u2019Europe au bœuf de l\u2019Ouest, Ottawa a ouvert le Canada à des milliers de tonnes de fromages fins européens.Or, l\u2019industrie canadienne de fromages fins est presque toute concentrée au Québec.Le gouvernement Harper avait promis des compensations, Trudeau ne 64 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 s\u2019est résigné à honorer cette promesse qu\u2019après des mois d\u2019attente et d\u2019une manière jugée insuffisante et inéquitable (29 juin 2017).ALÉNA.Parmi les demandes des États-Unis figure la fin de la protection des industries culturelles.Comédiens et autres artistes plaident pour qu\u2019Ottawa non seulement reste ferme, mais tente d\u2019obtenir des dispositions mieux adaptées aux plateformes numériques (28 sept.2017).Le gouvernement Trudeau ne va pas dans cette direction, du moins pas avec Netflix.\u2013 Jean Aubry rapporte que les États-Unis pourraient exiger le démantèlement de la SAQ et des organismes équivalents dans les autres provinces.Si la SAQ disparaît ou est affaiblie, un autre de nos outils collectifs va nous échapper (18 août 2017).\u2013 À noter enfin que les séances de négociations qui ont eu lieu à Montréal et à Mexico au début de 2018 ont révélé des exigences américaines particulièrement menaçantes pour l\u2019économie du Québec : bois d\u2019œuvre, papier journal, aéronautique, acier, aluminium.Mais le premier ministre Trudeau répond très mollement (26 févr., 13 et 31 mars 2018).Bois d\u2019œuvre.Le gouvernement fédéral s\u2019est montré avant tout soucieux de protéger l\u2019industrie britanno-colombienne plutôt que celle du Québec, qui a pourtant ajusté son régime forestier depuis 2006 pour le rendre à la fois conforme aux critères de libre marché et similaire à celui de plusieurs États américains.Plus de 60 000 emplois sont en jeu au Québec.Quand les tarifs américains de 20 % ont été imposés, Ottawa a pris des mesures de rétorsion utiles seulement à la Colombie-Britannique.En outre, il ne s\u2019est décidé que très tardivement à aider l\u2019industrie par des garanties de prêts.Papier journal.Même si Résolu et White Birch sont épargnées pour l\u2019instant, elles pourraient à terme pâtir des tarifs américains imposés sur le papier journal.Le Québec compte 65 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 pour la moitié des exportations canadiennes de papier non couché mécanique, sur lequel sont imprimés les journaux et les livres en format poche (12, 14 et 15 mars 2018).En janvier, au moment où ont été annoncés ces tarifs, Ottawa ne s\u2019est pas engagé à bonifier son fonds d\u2019aide aux entreprises, déjà touchées par la hausse des tarifs sur le papier surcalan- dré et les droits punitifs sur le bois d\u2019œuvre (8 févr.2018).Des entreprises québécoises bien aidées par Ottawa ?Entreprises financières ; entreprises d\u2019ingénierie.La Banque d\u2019infrastructure du Canada a été créée en 2017.Une affaire de 35 milliards $.Le siège social est établi à Toronto, évidemment.Entreprises culturelles.Netflix n\u2019est pas taxée, contrairement aux entreprises québécoises et canadiennes ; et Ottawa ne lui a fixé aucune obligation de production de contenus en français.TVA, Tout.tv, illico ou Bell Média, entre autres, sont directement menacées.Au point où Radio-Canada tend la main aux autres diffuseurs francophones pour que tous affrontent ensemble le géant numérique (15 mars).Quant à l\u2019industrie documentaire québécoise, elle craint désormais pour son avenir (16 févr.2118).Producteurs agricoles.Les agriculteurs québécois en ont assez : « Ça suffit que, dans le cadre de négociations, la gestion de l\u2019offre serve de monnaie d\u2019échange », dit Ghislain Gervais, président de la coop fédérée (21 janv.2018).Selon PricewaterhouseCoopers, la fin de la gestion de l\u2019offre coûterait 50 000 emplois au Québec.Celle-ci a été écornée une dans le cadre de l\u2019Accord économique et commercial global avec l\u2019Europe (AECG).Puis dans le Partenariat trans- pacifique global et progressiste (PTPGP), cette fois sans aucune compensation (24 janv.et 2 févr.2018).Et voilà que l\u2019incertitude règne sur ce qui sera encore imposé aux 66 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 producteurs agricoles dans la renégociation de l\u2019ALÉNA.Le premier ministre Couillard lui-même craint que la gestion de l\u2019offre soit sacrifiée, cette fois pour sauver l\u2019industrie de l\u2019automobile en Ontario ou pour contrer l\u2019imposition de tarifs sur l\u2019acier et l\u2019aluminium (13 mars 2018).Bombardier.Plusieurs facteurs ont été à la source de la braderie de la C-Series.L\u2019un des plus importants, selon le journaliste économique Loïc Tassé, c\u2019est qu\u2019Ottawa n\u2019a pas soutenu l\u2019industrie aéronautique canadienne, concentrée au Québec, comme d\u2019autres États le font pour la leur.Au plus creux, tout ce qu\u2019il a été prêt à consentir, c\u2019est une aide de 272 millions $ pour le développement d\u2019un nouvel avion à construire\u2026 en Ontario.Bay street voulait que Bombardier abandonne le contrôle de l\u2019entreprise, la famille Beaudoin a refusé, ce fut le résultat : « Dans d\u2019autres pays, on ne vend pas de participation majoritaire à des joyaux semblables.Pourquoi ?Parce qu\u2019à la longue, les activités principales autour de la C-Series vont partir vers l\u2019Europe.» (Journal de Montréal, 17 oct.2017).Bombardier et Bell Helicopter.Ottawa a le sens des droits de l\u2019homme seulement quand c\u2019est le Québec qui écope.Le gouvernement fédéral impose des sanctions contre l\u2019Ukraine : seul Bombardier pâtit.Il menace les Philippines de sanctions que le président de ce pays devance en annulant lui-même le contrat de Bell Helicopter : seuls les travailleurs de Mirabel pâtissent (8, 11 et 12 févr.2018).Pas de sanctions contre l\u2019Arabie saoudite : les blindés que lui vend le Canada, c\u2019est en Ontario qu\u2019ils sont construits.Bombardier.Via Rail n\u2019entend pas utiliser la clause des accords internationaux qui permet de réserver 25 % de contenu local dans l\u2019octroi des contrats publics.Aucune obligation de contenu local pour les nouveaux trains du corridor Québec-Windsor (20 mars 2018). 67 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 Davie.Le chantier de la Davie à Lévis représente 50 % de la capacité de production navale au Canada, mais ne bénéficie que de 1 % des contrats fédéraux.Ceux-ci ont plutôt été donnés aux chantiers navals de Colombie-Britannique et des Maritimes, propriétés de la famille Irving ; et cela, en contravention de la loi fédérale, du moins selon un avis juridique d\u2019André Joli-Cœur (12 déc.2017).Seule la colère des Québécois a fait céder le gouvernement Harper à la veille des élections, et a valu au chantier Davie d\u2019obtenir le contrat de construction du ravitailleur Astérix, livré celui- ci à temps et dans les coûts.\u2013 Il a fallu une mobilisation générale de plusieurs semaines et l\u2019implication personnelle du premier ministre Couillard pour que le premier ministre Trudeau, qui était prêt à sacrifier 800 emplois directs et des centaines d\u2019emplois indirects, se décide à autoriser la Garde côtière à négocier avec la Davie l\u2019achat de quatre brise- glaces (19 janv.2018).Depuis, la Garde côtière met tant de mauvaise foi et Ottawa si peu de volonté d\u2019aboutir que tout stagne (Radio-Canada, 25 mars 2018).Aquaculture.Un grand projet novateur d\u2019aquaculture du saumon en milieu terrestre, susceptible de revitaliser l\u2019économie gaspésienne, se heurte à la réglementation de l\u2019Agence canadienne d\u2019inspection des aliments conçu pour l\u2019élevage traditionnel en milieu marin (22 févr.2018).Transcontinental.Malgré des annonces que le Fonds du Canada pour les périodiques serait « modernisé », le budget fédéral de 2018-2019 ne prévoit rien pour les médias d\u2019envergure « nationale » et ne réserve que 50 millions $ pour les médias locaux.François Olivier, président et chef de la direction de TransContinental, a manifesté publiquement son dépit (2 mars 2018). 68 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 Conclusion Si le Québec demeure province, les Québécois devront à terme renoncer à se penser comme peuple et comme nation : ce qui est en cours, c\u2019est notre réduction au statut d\u2019ethnie et de communauté culturelle dans un État unitaire.Or, un peuple, c\u2019est une communauté politique, et une communauté politique inclusive puisque nous vivons en démocratie ; une ethnie, au contraire, c\u2019est un groupe que le pouvoir étranger qui s\u2019exerce sur elle enferme délibérément dans une définition linguistique, culturelle et psychologique discrète (au sens de limitée, finie) de sorte qu\u2019aucune personne qui n\u2019en est pas issue ne peut s\u2019y joindre.Par ailleurs, une communauté culturelle, dans le système canadien, c\u2019est un groupe qui peut conserver ses caractéristiques ethniques, se doter d\u2019institutions communautaires, bénéficier du soutien étatique et tenter d\u2019exercer sur Ottawa des pressions qui vont dans le sens de ce qu\u2019elle définit comme ses intérêts, mais seulement tant que tout ceci ne contrecarre pas la construction de l\u2019État canadien comme État unitaire ; les communautés culturelles étant de moins en moins nécessaires au projet politique canadien, elles disparaissent progressivement dans le Canada postnatio- nal qu\u2019élabore Justin Trudeau.Une nation, au contraire, c\u2019est une histoire que tous ceux qui viennent nous joindre sont inviter à faire leur, une culture incarnée dans des institutions sociales (et pas seulement communautaires), un avenir à créer ensemble à l\u2019aide d\u2019institutions politiques sur lesquelles nous avons une réelle prise.Pour les Québécois, former nation n\u2019est pas possible dans le cadre canadien.Réagirons-nous ?q La Caisse d\u2019économie solidaire est l\u2019institution ?nancière des entreprises collectives et des citoyens engagés pour une économie sociale et durable.Gérald Larose Président 1 877 647-1527 caissesolidaire.coop Simon-Piere Savard-Tremblaÿ x 47 » AL LENA LU ATL iE HL J 71 Despotisme sans frontières Extrait en primeur Despotisme sans frontières de Simon-Pierre Savard-Tremblay Les systèmes politiques occidentaux sont en crise, et la contestation de la mondialisation a clairement dépassé le seul terrain de la rue.Loin d\u2019être confinée à un mouvement marginal de manifestants chahutant les grands sommets, comme elle pouvait l\u2019être au début du millénaire, elle s\u2019incarne aujourd\u2019hui comme un courant politique aux visées électorales.Le discours officiel, qui chante les louanges d\u2019un libre-échange qui amènerait la paix et la prospérité à tous, est ébranlé dans ses certitudes.Les fissures se multiplient depuis quelques années.En 2015, les Grecs ont massivement rejeté par référendum le scénario du film dans lequel on devait les faire jouer.Puis, en juin de l\u2019année suivante, l\u2019Espagne a mis fin au bipartisme en accordant 47 sièges au parti Podemos de Pablo Iglesias.Le même mois, le Royaume-Uni a voté pour quitter l\u2019Union européenne.On avait pourtant prédit que les Britanniques allaient, « logiquement », tourner le dos à la catastrophe annoncée par les forces du statu quo.Pendant l\u2019automne de cette même année 2016, la Wallonie a bloqué durant une semaine l\u2019Accord économique et commercial global (AECG) entre le Canada et l\u2019Union européenne.C\u2019est à deux mastodontes économiques que cette région de Belgique comptant moins de 4 millions d\u2019habitants a fait un pied de nez qui a retenti dans le monde entier.Le véritable tsunami planétaire est cependant survenu en novembre 2016, quand Donald Trump a, contre toute attente, remporté la présidence américaine contre Hillary Clinton.Les troupes de la candidate démocrate étaient aussi convaincues de leur victoire que l\u2019étaient les commentateurs patentés de l\u2019actualité politique.Les 72 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 démocrates mainstream en étaient venus à se croire imbattables.Ils avaient, après tout, réussi à écarter par diverses manœuvres le prétendant à l\u2019investiture Bernie Sanders, dont le soutien populaire mérite lui aussi d\u2019être mentionné.Comment pouvaient-ils mordre la poussière contre un personnage aussi grotesque que Trump ?La poussière à peine retombée, cherchant à expliquer l\u2019inexplicable, ils ont dressé la liste des maux qui s\u2019étaient diffusés chez les culs-terreux ignares des contrées éloignées de la grande civilisation urbaine : racisme, misogynie, fermeture à l\u2019autre, obscurantisme, peur de la nouveauté.Le verdict est incontournable : une « révolte populiste » gronde en Occident.Et ceux qui détiennent des positions hégémoniques dans l\u2019espace public hésitent entre s\u2019en moquer, l\u2019ignorer ou l\u2019accuser d\u2019accointances méphitiques.Il est totalement impensable, pour les thuriféraires du système, de percevoir dans ces incidents électoraux la manifestation d\u2019une colère qui soit légitime.« Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes », écrivait Bossuet.Il leur est impossible de seulement envisager que le malaise populaire puisse être fondé.Il leur est impensable d\u2019effleurer l\u2019idée qu\u2019il puisse y avoir des racines profondes dans cette expression non violente et légale de leur désespoir.En 1984, le « socialiste » français Laurent Fabius avait causé un tollé pour avoir déclaré que le Front national apportait « de mauvaises réponses à de bonnes questions ».La classe politique et médiatique était entièrement rétive à réfléchir aux questions soulevées par le vote FN.Il lui semble impossible de penser que s\u2019il est nécessaire de contester nombre de solutions avancées par les mouvements dits « populistes », il faudrait peut-être aussi tenter de comprendre les racines du phénomène.Et elle s\u2019étonne quand Trump remporte la présidence\u2026 73 Despotisme sans frontières Si le système politique craque de partout, c\u2019est entre autres parce qu\u2019il s\u2019est lui-même condamné à l\u2019impuissance au nom d\u2019un principe érigé en religion officielle : le libre-échange.Ses bénéfices sont présentés comme incontestables, et le fait qu\u2019il constitue le seul avenir envisageable est, encore une fois, indiscutable.Si jadis d\u2019importants penseurs ont consacré des efforts théoriques et empiriques afin d\u2019en asseoir les fondements, si les instances supranationales ont eu dans les années 2000 à le défendre avec une grande imagination par des statistiques tirées par les cheveux1, le dogme qu\u2019il représente aujourd\u2019hui est si dominant qu\u2019on ne se donne même plus la peine d\u2019en débattre.Le simple fait de remettre en question un accord de libre-échange particulier, sans contester le principe en lui-même, vous fera taxer de fermeture au monde et de passéisme.Le libre-échange \u2013 terme dont on verra que je l\u2019utilise dans une acception très vaste \u2013 est le dogme central de l\u2019idéologie de la mondialisation.Car si la mondialisation est en soi un concept assez neutre, la mondialisation actuelle, qui n\u2019est pas la première dans l\u2019histoire, est quant à elle clairement idéologiquement campée.Régis Debray, qui l\u2019appelle le « sans-frontiérisme », la décrit à la fois comme un économisme, un technicisme, un absolutisme et un impérialisme, ce qui me semble assez juste2.En juillet 2017, les dirigeants réunis à Hambourg dans le cadre du sommet du G20 ont achevé leur rencontre sur fond de crise de la mondialisation.En marge du sommet, 1 La Banque mondiale a par exemple mis sur pied le modèle LINKAGE, devant évaluer à l\u2019avance les gains pour le monde d\u2019une libéralisation du commerce.En quelques années, le gain estimé a chuté de plusieurs milliards de dollars.2 Régis Debray, Éloge des frontières, Paris, Gallimard, 2010, p.73-77. 74 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 économistes et patrons ont appelé les États à « résister au nationalisme3 ».Leur déclaration était ponctuée des topos du catéchisme mondialisard : la globalisation comme une « bonne chose pour le monde », la « prospérité au service de tous », une « croissance plus inclusive », une « opulence inédite » (!), etc.On reconnaissait certes du bout des lèvres dans ce salmigondis qu\u2019il y a des ratés, qu\u2019il y a même des victimes, mais pas question de reculer ! Il faut au contraire battre en brèche le pouvoir des nations de déterminer leurs priorités économiques.On parle ici d\u2019un « ordre international économique ouvert » qui implique que les États doivent être mis sous tutelle par des accords de plus en plus serrés où il ne s\u2019agit plus tant de stimuler le commerce entre les pays, mais de transformer tout en marchandise, des services publics à la culture en passant par l\u2019environnement et, bien entendu, le travail.Le « nouveau libre-échange » vise à ce que les pays du monde aient des législations quasi identiques pour que le capital puisse circuler d\u2019un territoire à l\u2019autre en ayant droit au traitement princier.L\u2019idéologie de la mondialisation a su s\u2019imposer par défaut après la chute du bloc soviétique, lequel était régi, du moins en théorie, par un système qui aspirait à la transformation radicale de l\u2019humanité.Elle n\u2019a pas de manifeste ou de Petit Livre rouge, mais elle est aussi une utopie, qui prétend que la paix et la prospérité universelles passeront par la libre circulation des capitaux, des entreprises et des individus.Elle présuppose que l\u2019être humain n\u2019est libre que s\u2019il embrasse sa nature de soldat du système économique marchand.L\u2019individu a vocation à être un consommateur ou un producteur, et la mesure de sa réussite 3 Amel Saadi et Valentin Bontemps, « Économistes et patrons appellent le monde à \u201crésister au nationalisme\u201d », Agence France- Presse, 9 juillet 2017. 75 Despotisme sans frontières (ou de sa liberté) est quantitative.Voilà pourquoi il faut impérativement le libérer des contraintes d\u2019un État régulateur.Pour ce faire, la mondialisation actuelle a développé des manières systémiques de retirer aux collectivités les moyens d\u2019agir sur leur devenir économique.Elle est par conséquent intrinsèquement antidémocratique.L\u2019individu ainsi « affranchi » du politique se trouve jeté dans le système de la concurrence, d\u2019un performe ou meurs où règne la loi du plus fort.Mais, par une habile torsion du vocabulaire, on parvient à travestir cette hégémonie de l\u2019économique en un univers d\u2019« opportunités ».Il est très difficile de remettre en question cette pensée unique sans être classé comme hérétique.L\u2019idéologie de la mondialisation a un immense pouvoir de séduction, sa propagande étant beaucoup plus efficace que celle des totalitarismes du xxe siècle parce qu\u2019elle se présente comme une libération intégrale de chacun en s\u2019appuyant sur le prétendu égoïsme naturel de l\u2019Homme et une éthique de la responsabilité.Dans les faits, elle revient à prôner un nouveau despotisme, permettant aux transnationales, aux arbitres et aux experts qui sont à son service de concentrer entre leurs mains un pouvoir ahurissant.Une entreprise est considérée comme transnationale lorsqu\u2019elle a au moins un site à l\u2019étranger, c\u2019est-à-dire dans un autre pays que celui de son siège social, et ce, peu importe son créneau.Pour qu\u2019elle puisse produire en masse, la multiplication des marchés est évidemment nécessaire.Il ne sert à rien, par exemple, de produire un million de voitures par année pour un marché de 500 000 conducteurs.Riche et puissante, la corporation tend alors à devenir une entité souveraine, dont l\u2019expansion passe nécessairement par son émancipation d\u2019une autre souveraineté, celle du politique.Si on se fie aux 76 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 données rendues publiques en 2016 par la revue Fortune dans son index Global 500, l\u2019envergure des plus grosses entreprises au monde est impressionnante.La plus grande entreprise du monde, Walmart, avait un chiffre d\u2019affaires de 482 milliards de dollars et 2,3 millions d\u2019employés.Le leader sur le plan des bénéfices, Apple, avait engrangé 53 milliards de dollars et tenait aussi le premier rang des capitalisations boursières, avec 604 milliards de dollars.Ces entités ont un poids financier plus grand que nombre de gouvernements et ont plus de salariés que bien des fonctions publiques nationales.Toujours en 2016, selon une étude de l\u2019ONG britannique Global Justice Now, la liste des 100 premières entités économiques du monde comptait 69 multinationales contre seulement 31 États4.Comment s\u2019étonner que ces géants privés en soient venus à vouloir s\u2019émanciper du cadre national ?L\u2019idéologie de la mondialisation instaure une dictature de la performance et de l\u2019évaluation permanente de la valeur de chacun : entreprises, États, individus.L\u2019idéologie de la mondialisation promet plus largement de libérer l\u2019individu de l\u2019ensemble des limites que lui imposeraient la culture, la tradition, la nation.Elle coupe le cordon ombilical de la transmission d\u2019un monde commun, et propose plutôt une révolution permanente des modes de vie \u2013 par la consommation \u2013 qu\u2019elle présente comme un progrès.Pour elle, la société n\u2019existe pas.Elle veut des êtres humains dans un triste « état de nature », animés par la recherche du pouvoir, de l\u2019argent et de l\u2019intérêt personnel.C\u2019est un avatar de la fameuse « guerre de tous contre tous » du Léviathan de Thomas Hobbes.4 Aisha Dodwell, « Corporations running the world used to be science fiction \u2013 Now it\u2019s a reality », Global Justice Now, 12 septembre 2016, globaljustice.org.uk. 77 Despotisme sans frontières Pas d\u2019alternative Le libre-échange est le seul chemin.Nous en avons eu un témoignage éloquent avec l\u2019épisode de l\u2019Accord économique et commercial global (AECG) entre le Canada et l\u2019Union européenne.Il y eut d\u2019abord des négociations menées dans le secret le plus total, en excluant les groupes de la société civile.Un accord de confidentialité a même été imposé aux gouvernements provinciaux canadiens comme condition pour siéger à la table de négociations, mettant fin à tout espoir d\u2019une participation citoyenne5.On peut d\u2019ailleurs se demander quel était l\u2019intérêt pour les provinces d\u2019assister à la chose comme des spectateurs, bâillonnés de surcroît.En 2010, le représentant du Québec dans les négociations, Pierre-Marc Johnson, affirmait en commission parlementaire à l\u2019Assemblée nationale que la délégation québécoise était condamnée à offrir un « billet doux » aux vrais décideurs, et à se contenter de jouer à la diplomatie de couloirs, pour tirer son épingle du jeu.Ce qui se passait entre quatre murs devait y rester, et il ne fallait surtout pas que le peuple interfère dans un scénario connu d\u2019avance.Si ces traités sont si bons pour tout le monde, pourquoi donc les cacher ?Pense-t-on que le peuple n\u2019y comprendra rien ?Non, on craint qu\u2019il comprendra trop.« Les accords commerciaux négociés en secret, c\u2019est comme Dracula, ils meurent quand ils vont au soleil6 », comme disait l\u2019ancien dirigeant wallon Paul Magnette.5 Stuart Trew, « Correcting the democratic deficit in the CETA negotiations : Civil society engagement in the provinces, municipalities, and Europe », International Journal, 68 (8), p.568-575.6 Paul Magnette, CETA : quand l\u2019Europe déraille, Waterloo, Éditions Luc Pire, 2017, p.26. 78 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 Ensuite, Pierre-Marc Johnson a élégamment comparé les adversaires du libre-échange aux climatosceptiques et aux défenseurs de la cigarette7.Le représentant du Québec a ensuite écarté du revers de la main une étude de l\u2019Université Tufts, étude dont la principale force est de déconstruire les méthodologies employées par les gouvernements et de démontrer que l\u2019AECG allait entraîner une baisse substantielle des recettes fiscales des États, une augmentation des inégalités et l\u2019effritement du secteur public8.La réponse de Johnson : le but de l\u2019accord n\u2019est pas de régler les problèmes sociaux, mais de favoriser le commerce entre les pays9.On le remercie pour son honnêteté quant à la première partie de sa déclaration, même si c\u2019était l\u2019évidence même.La seconde assertion, comme on le verra, est plus discutable.Dans un registre plus comique, le 11 octobre 2016, les autorités canadiennes annonçaient que le militant et député européen José Bové allait être expulsé du Canada après avoir été bloqué pendant plusieurs heures aux douanes10.De quoi venait parler l\u2019agriculteur militant ?De l\u2019AECG.Les autorités, qui voyaient pourtant d\u2019un si bon œil la libre circulation des marchandises, des capitaux et des personnes, avaient-elles donc redécouvert les bienfaits 7 Charles Lecavalier, « Johnson s\u2019en prend aux opposants du libre- échange », Le Journal de Montréal, 13 juillet 2016.8 Pierre Kohler et Servaas Storm, L\u2019AECG sans œillères : comment couper les « coûts du commerce et davantage encore » causera du chômage, des inégalités et des pertes économiques, Global Development and Environment Institute, Université Tufts, septembre 2016.9 Agence QMI, « Libre-échange Canada-Europe : \u201cplein d\u2019avantages\u201d, selon Pierre-Marc Johnson », Le Journal de Montréal, 20 septembre 2016.10 J\u2019ai fait une entrevue avec M.Bové pour mon blogue du Journal de Montréal : « AECG, OGM, mondialisation.Entrevue avec José Bové », 11 octobre 2016. 79 Despotisme sans frontières du contrôle des frontières ?Le lendemain, on apprenait que Bové allait finalement pouvoir rester.Fiasco diplomatique et tactique pour le gouvernement Trudeau : loin de museler Bové, on lui a plutôt offert un splendide cadeau en termes d\u2019attention médiatique.Il n\u2019y a pas que les Québécois qui ont eu l\u2019impression d\u2019être le dindon de la farce.On peut aussi comprendre les Belges d\u2019avoir l\u2019impression qu\u2019on se payait leur tête.David Lametti, secrétaire parlementaire de la ministre Chrystia Freeland, a déclaré au Parlement wallon : « Vous pouvez certainement passer des lois, mais dans certains cas, vous devrez payer pour les faire appliquer.» Jane Murphy, vice-présidente de la Chambre de commerce Canada-Belgique-Luxembourg, un lobby de sociétés transnationales, déclarait quant à elle qu\u2019elle ne comprenait pas les délégations frileuses à l\u2019endroit du traité, cherchant d\u2019un même souffle à les rassurer sur le fait qu\u2019il n\u2019y aurait pas d\u2019invasion d\u2019« ours et de sirop d\u2019érable11 ».Heureusement que nos brillantissimes élites sont là pour couper court à des phobies populaires aussi irrationnelles.Ce n\u2019est pas tout.En mai 2016, réagissant au rejet de l\u2019AECG par la Wallonie, Pierre-Marc Johnson y est allé d\u2019un tonitruant : « Et puis quoi, on va faire du feu pour danser tout nus autour, la nuit12 ?» En somme, l\u2019AECG et les accords du même genre sont, pour ceux qui les négocient, une histoire de cachotteries, puis de moqueries lorsque les peuples ont le malheur de poser des questions.Pourquoi, d\u2019ailleurs, questionner la 11 RTL Info, « C\u2019est pas tous les jours dimanche », 16 octobre 2016.12 Sandro Faes, « La Wallonie contre l\u2019accord UE-Canada : \u201cEt puis quoi, on va faire du feu pour danser tous nus autour ?\u201d », RTBF, 3 mai 2016. 80 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 Vérité ?Après tout, comme le ministre des Finances du Québec, l\u2019ancien banquier Carlos Leitão, l\u2019a dit avec une clarté lumineuse : « le libre-échange est toujours positif13 ».Toujours.Fin de la discussion.Démocratie, vous dites ?Tout se passe comme si les décideurs avaient convenu depuis des décennies de construire un régime qui confisque la démocratie et les débats qui l\u2019accompagnent au nom de la raison économique.Le culte de l\u2019expertise est clairement pensé pour servir les intérêts d\u2019une classe dominante qui se situe au-dessus des nations et des souverainetés.Cette classe, d\u2019une certaine façon, se regroupe autour d\u2019intérêts communs.Elle a assimilé et digéré les anciennes élites politiques nationales et rassemble des grands financiers et banquiers, des responsables de think tanks, des avocats de gros cabinets privés, des hauts cadres de compagnies de services financiers, des empereurs médiatiques et, oui, des dirigeants politiques.Comme je l\u2019ai avancé dans un autre ouvrage, son rêve de mondialisation, celui d\u2019un monde d\u2019abondance sans frontières, d\u2019un accès facile au bonheur matériel, d\u2019un vaste univers de possibilités, d\u2019un village global, elle est la seule, en fait, à pouvoir le vivre, coupée de la réalité des autres.Elle est la seule à pouvoir véritablement aller de Genève à San Francisco comme on traverserait la rue.Elle vit dans des quartiers résidentiels sécuritaires, ou sécurisés, loin des milieux populaires désindustrialisés où la misère causée par ses actions se fait sentir.Elle travaille dans les grands centres, loin des usines que ses transactions actionnariales ont les moyens de fermer en un après- midi.Ses enfants fréquentent des écoles protégées de la délinquance.Le no-fault est son principe, alors qu\u2019elle a la 13 « \u201cLe libre-échange est toujours positif\u201d, dit Carlos Leitão au sujet du PTP », Radio-Canada, 5 octobre 2015. 81 Despotisme sans frontières capacité de faire appel au contribuable pour rattraper ses erreurs de gestion économique.Les salaires et les avoirs de ceux qui la composent sont protégés du fisc, souvent dans des paradis fiscaux.L\u2019impôt, c\u2019est pour les pauvres.« Il n\u2019y a pas un seul riche canadien qui ne diversifie pas ses avoirs à l\u2019étranger14 », déclarait un député du Parti libéral du Canada, Nicola Di Iorio, dans la foulée des révélations des Paradise Papers.Encore une fois, merci pour la franchise.14 Guillaume St-Pierre, « Les libéraux à la défense de leur grand argentier », Le Journal de Montréal, 7 novembre 2017. Des comptes-rendus, des analyses critiques, des notes de lecture, 40 pages grand format couleur qui vous permettent de partager le point de vue de collaborateurs aguerris sur les essais publiés au Québec durant l\u2019année.3 parutions par année 30 $ par an \u2013 75 $ pour trois ans taxes et expédition comprises Lectures Recensions Nicolas Zorn 84 Le 1 % le plus riche : l\u2019exception québécoise Nicolas Lévesque 94 Le Québec vers l\u2019âge adulte Sébastien Proulx 101 Un Québec libre est un Québec qui sait lire et écrire Charles-Philippe Courtois 108 Lionel Groulx, le penseur le plus influent de l\u2019histoire du Québec Michel Brunet 123 La France impériale et la Nouvelle-France Martin Lavallée 127 Denis-Benjamin Viger : un patriote face au Canada-Uni Lectures 84 Recensions NICOLAS ZORN Le 1 % le plus riche : l\u2019exception québécoise, Les Presses de l\u2019Université de Montréal, 2017, 202 pages En 2017, Nicolas Zorn, doctorant en science politique, publiait Le 1 % le plus riche : L\u2019exception québécoise, ouvrage dans lequel il entreprend de présenter les statistiques de la croissance de l\u2019inégalité de revenu entre le premier centile et le reste de la population au Québec, d\u2019analyser l\u2019évolution des inégalités au plan international et d\u2019en interpréter les causes.Pour juger de la pertinence de ce livre, situons-le d\u2019abord dans la littérature traitant des inégalités au Québec.Nous serons ensuite plus à même de saisir sa contribution au champ d\u2019étude en question.L\u2019analyse des inégalités au Québec Lorsque l\u2019on entreprend d\u2019analyser les inégalités sociales, il faut inévitablement faire des choix méthodologiques, ceux- ci réduisant l\u2019objet d\u2019étude à une certaine dimension des inégalités.Le premier choix, et sans doute le plus significatif, est celui qui mène l\u2019auteur vers l\u2019aspect économique des inégalités, une décision qui en appelle immédiatement une seconde : mesurera-t-on cette inégalité par le revenu ou le patrimoine 1?Comme le souligne Zorn, peu de don- 1 Le patrimoine correspond aux actifs financiers et non-financiers, desquels sont déduits les passifs. 85 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 nées sont disponibles pour le Québec en ce qui concerne la répartition du patrimoine.On peut tout de même en avoir une idée à partir de l\u2019Enquête sur la sécurité financière (ESF), produite par Statistiques Canada pour les années 1999, 2005 et 2012, celle-ci contenant toutefois quelques lacunes et offrant une faible portée historique.Deux études basées sur cette enquête (Posca, 2015 ; L.Bourque, 2016) montrent ainsi que le quintile2 détenant le plus de richesse3 capte environ 60 % du patrimoine total du Québec en 2012, de même qu\u2019il a absorbé environ 60 % de la croissance du patrimoine entre 1999 et 2012.On y apprend également que ces taux sont moindres que pour l\u2019ensemble du Canada.Le peu que l\u2019on puisse dire de la répartition du patrimoine au Québec semblant avoir déjà été dit, le choix du revenu paraît plus fertile.D\u2019ailleurs, il existe une forte correspondance entre le revenu et le patrimoine.Crespo et Lizotte (2014) ont montré qu\u2019environ 80 % des ménages québécois sont en situation de correspondance revenu-patrimoine, c\u2019est-à-dire que « le rang que les ménages occupent dans la distribution du revenu correspond approximativement au même rang dans la distribution du patrimoine » (Ibid., p.11).En ce sens, choisir d\u2019observer la répartition des revenus ou du patrimoine n\u2019a possiblement qu\u2019un faible effet sur le portrait des inégalités obtenu.Toutefois, Piketty (2013) a montré que le taux de rendement du capital est historiquement presque toujours plus élevé que le taux de croissance du revenu et de la production.C\u2019est dire que le patrimoine tend à s\u2019accroître plus rapi- 2 Un quintile correspond à 20 % de la population.3 Patrimoine, richesse et capital seront utilisés ici de façon interchangeable. 86 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 dement que le revenu et que les inégalités de patrimoine tendent à se renforcer elles-mêmes plus rapidement que les inégalités de revenu.« Il suffit donc aux héritiers d\u2019épargner une part limitée des revenus de leur capital pour que ce dernier s\u2019accroisse plus vite que l\u2019économie dans son ensemble » (Ibid., p.55).Et comme le rapport capital/revenu augmente au niveau mondial depuis les années 70, on peut s\u2019attendre à ce que cette dynamique inégalitaire prenne de plus en plus d\u2019importance.L\u2019étude des inégalités devra toujours mettre en rapport les inégalités de revenu et les inégalités de patrimoine.Après avoir choisi d\u2019étudier la répartition des revenus, Zorn a choisi de limiter son analyse au revenu marchand, soit le revenu initial, avant impôts et transferts.On sait que le système fiscal québécois permet de réduire les écarts initiaux de revenu.Par exemple, « en moyenne, [de 1973 à 2006], le coefficient de Gini4 du revenu de marché, tel que mesuré dans la population des unités familiales, s\u2019élève à 49,3 % [et à] 35,8 % pour le revenu disponible, c\u2019est-à-dire le revenu après impôt et transferts » (Crespo, 2008, p.18).Également, en 2010, la part du revenu marchand détenue par les 50 % les plus pauvres était de 12 %, alors que leur part du revenu passait à 22 % après impôts et transferts (Posca et Tremblay- Pepin, 2013, p.4).Toutefois, même si la fiscalité contribue à réduire les inégalités de revenu marchand, et qu\u2019ainsi la répartition du revenu disponible peut apparaître comme la mesure des inégalités « réelles » de revenu, il n\u2019en demeure pas moins que c\u2019est la 4 Le coefficient de Gini met en rapport la distribution réelle des revenus avec une distribution théoriquement parfaite (où 20 % de la population possède 20 % des revenus et ainsi de suite).Plus il se rapproche de 1 (ou de 100 %), plus la distribution est inégale.Le coefficient de Gini est toutefois peu affecté par les variations aux extrêmes de la distribution. 87 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 répartition du revenu marchand qui en dicte la tendance.Il en est ainsi parce que l\u2019impôt et les transferts ne s\u2019ajustent pas aux inégalités de revenu marchand : par exemple, le taux d\u2019imposition du 1 % le plus riche est en baisse depuis les années 80 au Québec, alors que la part des revenus marchands captée par ce même 1 % augmente depuis la même période (Zorn, 2017).En somme, l\u2019inégalité de revenu disponible est fonction de l\u2019inégalité de revenu marchand.L\u2019inégalité de revenu disponible augmente d\u2019ailleurs légèrement au Québec depuis la fin des années 70, et ce telle que mesurée par le coefficient de Gini (Crespo, 2008 ; Crespo et Rheault, 2014) ou telle que mesurée au niveau du 1 % le plus riche (Posca et Tremblay-Pepin, 2013).L\u2019impôt et les transferts ne suffisent pas à compenser la croissance des inégalités de revenu marchand.Cela nous mène à une dernière considération d\u2019ordre méthodologique : à quel niveau observer l\u2019inégalité de revenu marchand ?Parmi les études citées jusqu\u2019à présent, certaines comparent des déciles ou des quintiles entre eux, alors que d\u2019autres optent pour l\u2019utilisation d\u2019indices tel le coefficient de Gini.À cela se combine souvent un regard au niveau des unités familiales plutôt qu\u2019au niveau individuel.Ainsi, on sait par exemple que l\u2019inégalité de revenu marchand, telle que mesurée par le coefficient de Gini des unités familiales, est en hausse depuis les années 70 au Québec (Crespo, 2008 : p.19).Mais, avant le travail de Zorn, que savait-on de l\u2019évolution du revenu marchand du 1 % le plus riche5 au Québec, calculée au niveau individuel ?5 Depuis Occupy, l\u2019étude du 1 % est devenue commune dans l\u2019étude des inégalités.Comme le souligne Zorn (2017 : 25), en se référant à Atkinson, Piketty et Saez (2010), il semble que cette fraction de la population ait un « comportement » statistiquement différent du reste de la population, « les changements dans la concentration des revenus ayant surtout touché ce groupe ».Le 1 % semble ainsi être un bon indicateur de la variation de la répartition des revenus. 88 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 C\u2019est dans la note socio-économique intitulée « Les inégalités : le 1 % au Québec », publiée par l\u2019Institut de recherche et d\u2019informations socio-économiques (IRIS) en 2013 sous la plume de Julia Posca et Simon Tremblay-Pepin, que l\u2019on retrouve, à ma connaissance, le plus d\u2019informations concernant le revenu marchand du 1 % le plus riche au Québec.On y traite du seuil minimum de revenu nécessaire pour en faire partie, du revenu moyen du premier centile, de la part du revenu qu\u2019il capte, de la part de ce revenu qui provient du salaire, de la permanence des membres du 1 % et de leur répartition hommes-femmes, et ce, de 1982 à 2010.À l\u2019exception de la répartition hommes-femmes au sein du 1 % québécois, Zorn ré-analyse toutes ces variables à la lumière de données qui s\u2019échelonnent de 1973 à 2008.Malgré quelques légères différences, ses résultats sont sensiblement les mêmes que ceux de Posca et Tremblay-Pepin.Zorn montre notamment que le revenu marchand annuel moyen du 1 % est passé de 205 200 $ à 325 800 $ de 1973 à 2008, soit une hausse de 59 %, et que la part du revenu marchand captée par cette fraction de la population va en augmentant depuis les années 80, atteignant 11 % en 2006.Mais, jusqu\u2019ici, rien de neuf.Composition du revenu, modèles institutionnels et impôts La pertinence de l\u2019ouvrage de Zorn tient à trois éléments principaux.Premièrement, il présente des statistiques inédites concernant la composition des revenus du 1 %.Ainsi, « en considérant l\u2019apport de tous les types de revenu à la hausse du premier centile de 1986 à 2008, nous constatons [.] que près de la moitié (+ 46 %) est redevable à la croissance du revenu d\u2019emploi, alors qu\u2019environ 40 % de la hausse provient des revenus d\u2019entreprises (+ 22 %) et des actifs (+ 17 %) » (Zorn, 2017 : 90).Ces données sont égale- 89 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 ment comparées à celles relatives aux 99 % restant, confirmant que la croissance fut beaucoup moins profitable à ces derniers, leur revenu d\u2019emploi stagnant ou n\u2019augmentant que légèrement.Au final, tous types de revenus confondus, seule la demi-décennie de 1974 à 1979 à été vraiment favorable aux 99 % qui restent, ce qui ne fut que modestement le cas pour le premier centile.[.] Deux décennies perdues suivirent pour les 99 % inférieurs, avec une croissance quasi nulle ou légèrement négative, contrairement à une croissance de 2,5 % annuellement pour le premier centile ; autrement dit, de 1980 à 1999, tous les gains de croissance sont allés au sommet [.].Seule la dernière décennie a été favorable tant pour les 99 % qui restent que pour le premier centile, avec un avantage consacré pour ce dernier (Ibid.: 97).Le Québec a bel et bien connu une croissance des inégalités depuis la fin des années 70, tel que mesurée par la captation des revenus marchands par le 1 % le plus riche, et ce au détriment des 99 % restant.Or, les statistiques présentées par Zorn témoignent de la complexité des causes d\u2019une telle augmentation.Puisqu\u2019elle provient de diverses sources, dit-il, « un coupable définitif est impossible à désigner » (Ibid.: p.89)6.Cela dit, l\u2019augmentation des inégalités fut moindre au Québec qu\u2019aux États-Unis ou que dans le reste du Canada7, des économies auxquelles le Québec est associé et dont il est physiquement proche.La croissance modeste de la part des revenus du 1 % le plus riche au Québec a plutôt connu une tendance similaire à celle des pays d\u2019Europe continentale, tels l\u2019Espagne 6 Cette analyse est plus fine et plus détaillée dans le livre.Je ne m\u2019y attarderai pas ici, mais encourage le lecteur à le faire.7 De 1973 à 2008, la part des revenus captée par le 1 % le plus riche a augmenté de 10,2 % aux États-Unis, de 4,8 % au Canada et de 0,8 % au Québec (Zorn, 2017 : p.102). 90 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 ou le Portugal.Et c\u2019est la seconde grande originalité du livre de Zorn que d\u2019avoir montré que les facteurs institutionnels8 associés dans la littérature à une augmentation des revenus du 1 % peuvent être regroupés (en s\u2019appuyant sur une autre littérature) en « modèles institutionnels » associés à des conjonctures économiques semblables.Autrement dit, les pays se divisent en régimes, correspondant à différentes combinaisons d\u2019institutions, combinaisons contribuant à divers degrés à la croissance des revenus du 1 % le plus riche.Ainsi, les pays à régime libéral, les pays anglo-saxons, mettent en place une combinaison d\u2019institutions ayant tendance à favoriser la captation des revenus par les plus riches, alors que les pays à régime non libéral, tels les pays d\u2019Europe continentale et les pays scandinaves, ont des modèles institutionnels qui réduisent cette tendance.Le « modèle québécois » serait plus près du second groupe.Comme Piketty (2013) avant lui, Zorn nous dira que les facteurs économiques ne suffisent pas à expliquer l\u2019évolution des revenus du 1 %, ni les trajectoires distinctes empruntées par divers pays en matière d\u2019inégalité.Notamment, l\u2019innovation technologique, qui permettrait aux individus hautement qualifiés de négocier de meilleurs salaires selon leur capacité productive et par le principe de l\u2019offre et de la demande, ne permet pas d\u2019expliquer totalement les rémunérations faramineuses des plus riches.Ces dernières sont moins fonction de la richesse produite que des possibilités d\u2019« extraction de rentes » : « c\u2019est-à-dire qu\u2019au lieu de créer de la richesse, [le 1 %] accaparerait celle créée par d\u2019autres » (Zorn, 2017 : 119).De même, la concurrence internationale et l\u2019accroissement du commerce mondial ne semblent jouer 8 Les normes sociales, la gouvernance d\u2019entreprise, la financiarisation de l\u2019économie, les institutions du marché du travail, les possibilités d\u2019extraction de rentes et la fiscalité. 91 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 qu\u2019un modeste rôle dans l\u2019augmentation des revenus du 1 %.En somme, en matière d\u2019inégalité de revenu, il y a primat des institutions sur le marché.Finalement, Zorn soutient que de tous les facteurs institutionnels, l\u2019impôt est celui qui a le plus d\u2019effet sur la répartition des revenus marchands.Cela peut être contre-intuitif : comment l\u2019impôt pourrait-il influencé le revenu avant impôts ?Il se trouve qu\u2019à long terme, pour les individus très aisés, les surplus tirés d\u2019une réduction d\u2019impôts ne sont pas utilisés pour la consommation.En effet, lorsque l\u2019on gagne des centaines de milliers de dollars, il est plus facile d\u2019épargner l\u2019excédant provenant d\u2019une diminution de sa charge fiscale.Cette épargne génèrera ensuite un revenu \u2013 revenu absent chez les individus moins aisés qui l\u2019auront consommé ou utilisé pour rembourser une dette \u2013 qui accentuera l\u2019inégalité de revenu avant impôts et transferts.Les baisses d\u2019impôts pour les hauts revenus se transforment en un patrimoine qui renforce ensuite l\u2019inégalité de revenu marchand.« C\u2019est ainsi que la taxation des revenus du capital et du travail peut avoir un effet cumulatif et dynamique, puisqu\u2019elle réduit le retour net qui génère la fortune de demain » (Ibid.: p.133).Or, le taux marginal maximal d\u2019imposition combiné9 est passé de 69 % à 48 % et le taux d\u2019imposition effectif10 pour les plus aisés est passé de 37 % à 31 %, du début des années 80 à 2008 (Ibid.: p.139).Ajoutant l\u2019effet dynamique de l\u2019impôt sur le revenu marchand à ceux du taux marginal maximal d\u2019imposition et du taux d\u2019imposition effectif, Zorn calcule que la variation de l\u2019impôt explique entre 18 et 57 % de la hausse du revenu marchand du 1 % le plus riche, au Québec, de 1982 à 2010 (Ibid.: p.142).9 Les derniers paliers d\u2019imposition fédéral et provincial combinés.10 Le taux d\u2019imposition applicable à l\u2019ensemble du revenu. 92 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 Si les statistiques dissimulent souvent la réalité qu\u2019elles prétendent mesurer, l\u2019ouvrage de Zorn réussit incontestablement à les faire parler.Au-delà du constat d\u2019un clivage de plus en plus prononcé entre les très riches et le reste de la population québécoise, le politologue en examine les causes, pour montrer que l\u2019inégalité est bel et bien un « choix de société ».Un pas de plus demeure toutefois à franchir : la société a les moyens de réduire les inégalités, encore faut- il qu\u2019elle en ait les raisons.Car, comme le soutient Piketty (2013 : p.794) : « L\u2019impôt n\u2019est pas qu\u2019une question technique.Il s\u2019agit d\u2019une question éminemment politique et philosophique, sans doute la première d\u2019entre toutes ».Et ce n\u2019est que la suite logique et nécessaire du raisonnement de Zorn que de questionner, d\u2019une part, le rapport à l\u2019égalité et à l\u2019inégalité qu\u2019entretient la philosophie néolibérale ; philosophie qui guide le politique depuis une quarantaine d\u2019années, c\u2019est-à-dire depuis que les inégalités s\u2019accentuent.Sans quoi on ne saura jamais véritablement quelles raisons ont conduit à plus d\u2019inégalité.Et, d\u2019autre part, il faut s\u2019interroger sur les fondements théoriques de l\u2019égalité et de l\u2019inégalité.Sans quoi on ne saura jamais quelle égalité nous désirons vraiment.Étienne Beaudry-Soucy Étudiant à la maîtrise en sociologie, Université Laval etienne.beaudry-soucy.1@ulaval.ca 93 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 Bibliographie CRESPO, Stéphane.(2008).Annuaire de statistiques sur l\u2019inégalité de revenu et le faible revenu, Institut de la statistique du Québec, http://www.stat.gouv.qc.ca/statistiques/condi- tions-vie-societe/revenu/annuaire-inegalite.pdf, consulté le 30 mars 2018.CRESPO, Stéphane, et Sylvie RHEAULT.(2014).« L\u2019inégalité du revenu disponible des ménages au Québec et dans le reste du Canada : bilan de 35 années », Données sociodé- mographiques en bref, Institut de la statistique du Québec, 19, (1), 1-7.L.BOURQUE, Gilles.(2016).« L\u2019évolution du patrimoine des ménages au Québec, 1999-2012 », Note de recherches de l\u2019IRÉC, http://www.irec.net/upload/File/nrc201601patrimoi- nemenages.pdf, consulté le 30 mars 2018.LIZOTTE, Mathieu, et Stéphane CRESPO.(2014).« Exploration du lien entre le revenu et le patrimoine des ménages québécois », Données sociodémographiques en bref, Institut de la statistique du Québec, 19, (2), 11-17, http://www.stat.gouv.qc.ca/statistiques/conditions- vie-societe/bulletins/sociodemo-vol19-no2.pdf#page=11, consulté le 30 mars 2018.PIKETTY, Thomas.(2013).Le capital au XXIe siècle.Paris : Seuil.POSCA, Julia.(2015).« La répartition du patrimoine : l\u2019autre visage des inégalités », Note socio-économique, IRIS, http:// iris-recherche.s3.amazonaws.com/uploads/publication/file/ Ine_galite_s_2_WEB.pdf, consulté le 30 mars 2018.POSCA, Julia et Simon TREMLAY-PEPIN.(2013).« Les inégalités : le 1 % au Québec », Note socio-économique, IRIS, http://iris-recherche.s3.amazonaws.com/uploads/ publication/file/Note-1pourcent-WEB.pdf, consulté le 30 mars 2018.ZORN, Nicolas.(2017).Le 1 % le plus riche : l\u2019exception québécoise, Les Presses de l\u2019Université de Montréal. 94 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 NICOLAS LÉVESQUE Le Québec vers l\u2019âge adulte, Montréal, éditions Alias, 2012, 172 pages Le franglais se répand dans les banlieues aisées comme une gastro-entérite dans une urgence bondée.Bonjour/hi est en voie de devenir une tendance mode qui colle à la métropole comme une omelette adhère à une casserole antiadhésive bas de gamme surutilisée par un cégépien en résidence depuis deux ans.Emmanuel Macron, main dans la main avec Philippe Couillard, déclare que le fait de parler anglais est un atout pour la francophonie mondiale.Quelques faits, un seul constat : le Québec agonise, et la francophonie aussi.Ça n\u2019est pourtant pas l\u2019opinion que se fait l\u2019écrivain et psychanalyste Nicolas Lévesque dans son essai Le Québec vers l\u2019âge adulte publié en 2012 aux éditions Alias.Version remaniée et augmentée de son Teen Spirit paru en 2009, Lévesque nous présente ici un portrait original de la société québécoise.C\u2019est une étude en style libre de la psyché du Québec par la lorgnette psychanalytique que l\u2019auteur nous propose dans son livre, un ouvrage optimiste infusé d\u2019un amour sincère à la fois de sa patrie et des temps présents.Revenir sur cet essai me semble aujourd\u2019hui plus que pertinent, alors même que la décadence culturelle semble se déchaîner davantage chaque jour sur nos « quelques arpents de neige ».Attention toutefois : la richesse du Québec vers l\u2019âge adulte ne réside pas là où on l\u2019attend.Une lecture directe du texte politique ne mène en effet à rien de très original.Notre psychanalyste, impressionné et fouetté par le « printemps érable », voit devant lui se déployer, l\u2019œil illuminé par l\u2019étincelle de l\u2019espoir, un Québec adolescent à la veille de devenir adulte \u2013 d\u2019où le titre de son essai.L\u2019horizon est radieux : il s\u2019agit, 95 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 grosso modo, de réinventer notre monde et nos institutions en les gauchisants, « forts que nous sommes des erreurs du passé ».Convenons qu\u2019il n\u2019y a là rien de bien nouveau.Le mouvement étudiant de 2012 avait effectivement un je- ne-sais-quoi de grisant du point de vue national, mais ses séquelles littéraires ont presque toutes été teintées d\u2019une regrettable naïveté progressiste à laquelle Le Québec vers l\u2019âge adulte ne fait pas exception.C\u2019est non pas comme penseur politique que Lévesque devient intéressant, mais, sans surprise, comme psychanalyste.C\u2019est donc au cœur de la matière psychanalytique que réside la réelle valeur de cet ouvrage.Plusieurs lignes de forces se détachent tout au long de la lecture du livre, comme autant d\u2019éclairs zébrant un ciel gris neutre.Je pourrais aborder ma critique de cet essai en décryptant chacun de ses 17 chapitres.Ma conclusion serait mi-figue, mi-raisin, et votre impression serait identique.Vous n\u2019iriez pas acheter Le Québec vers l\u2019âge adulte, vous ne le reliriez pas avant l\u2019élection qui vient.Vous vous diriez, à raison, qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un ouvrage bien étrange, un peu morcelé, où se rencontrent quelques intuitions lumineuses et autant de divagations analytiques égarant le lecteur, diluant les intuitions de départ.Les intuitions lumineuses sur l\u2019état du Québec moderne sont toutefois assez rares de nos jours pour qu\u2019on prenne la peine de lire ce livre, de faire l\u2019effort de pardonner à l\u2019auteur ses égarements et de développer notre lecture personnelle de ses lignes.Il s\u2019agit de dresser nous-même notre propre portrait du Québec à l\u2019aide de la matière fournie par Nicolas Lévesque, comme dans ces livres d\u2019images pour enfants où on complète un dessin en reliant, dans l\u2019ordre, les points jusqu\u2019à ce qu\u2019une image plus complexe soit formée. 96 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 Voici un exemple d\u2019une intuition lumineuse et du travail qu\u2019il convient d\u2019effectuer pour en tirer réellement profit, sans se limiter aux analyses de l\u2019auteur.Elle concerne les observations de l\u2019auteur quant au stade de développement psycho-affectif de notre nation.Pour Lévesque, le Québec est, d\u2019un point de vue analytique, au stade symbolique du deuil de Dieu, du meurtre des parents.« Encore faut-il qu\u2019ils se laissent tuer », note-t-il.La remarque, plutôt comique, est d\u2019une grande justesse.Malheureusement, ce qui suit gâche la sauce.À défaut de pouvoir réellement défier leurs parents, dans un conflit qui pourrait être signifiant et structurant, les X s\u2019autodétruisent dans une jouissance masochiste qui est devenue leur point de repère identitaire.Se détruire, c\u2019est toujours faire mal aux parents.Ce retournement contre soi de l\u2019agressivité qui caractérise la relève d\u2019au- jourd\u2019hui prend une multitude de formes, notamment dans le plaisir de l\u2019autodérision, dans la jouissance de jouer avec sa valeur, son image, ou encore dans la violence faite à son propre corps, sous l\u2019apparence d\u2019une mode ou d\u2019un symptôme (anorexie, obésité, phénomène Jackass, piercing, toxicomanie, pratiques sexuelles à risque, suicide) (p.67).Se servir d\u2019un matériau intellectuel aussi fertile pour tirer des conclusions de si faible envergure est dommage.Peu nous chaut le sort des X anorexiques, du piercing lingual des Y, des orgies interraciales des milléniaux.L\u2019intérêt, ici, n\u2019est pas de poursuivre une analyse générationnelle, même si cette dernière n\u2019est pas en elle-même impertinente, mais de lire l\u2019état mental du Québec.La relation parent-enfant dont il est ici question me semble plutôt celle de « l\u2019enfant » provincial sous tutelle d\u2019un « parent » fédéral qui refuse de se laisser tuer après avoir laissé juste assez d\u2019air à sa nation fondatrice française pour grandir, se 97 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 développer et avoir besoin de s\u2019affranchir.Prêt à tout pour garder son rejeton chez lui et ne pas avoir à réorganiser sa maison, le « parent » canadien, satisfait, plein du fantasme de sa toute-puissance et de sa perfection narcissique, voit \u2013 non sans satisfaction \u2013 son enfant tenté par le suicide identitaire.À défaut de devenir un adulte sain, doté de tout son libre- arbitre, on s\u2019autodétruit afin de mieux fusionner.Voilà, me semble-t-il, le drame du Québec d\u2019aujourd\u2019hui, un drame bien plus profond que celui de la teinture rose de quelconque punk de 37 ans, n\u2019en déplaise à Nicolas Lévesque.À l\u2019analyse de Lévesque, ajoutons toutefois quelque chose d\u2019essentiel et que l\u2019auteur ne soulève d\u2019aucune manière : rares sont les pères qui consentent de bonne foi à leur propre meurtre.Il en va de même pour le régime sous la tutelle duquel nous vivons en tant que Québécois.S\u2019imaginer, comme nous le faisons depuis plus de 40 ans, qu\u2019un référendum suffira à émanciper le Québec du Canada dans l\u2019enthousiasme et la bonne entente sans que ce dernier ne prenne tous les moyens possibles pour empêcher que cela ne se produise relève du fantasme naïf.Une autre réflexion à côté de laquelle l\u2019auteur passe \u2013 comme tant d\u2019autres ! Remarquons à sa défense que mis à part quelques souverai- nistes souvent traités de radicaux, presque personne dans le mouvement ne songe à questionner la pertinence du référendum et de la négociation de bonne foi avec le Canada comme actes fondateurs.Dommage pour l\u2019avenir de la patrie ! Au-delà des incursions douteuses de l\u2019auteur hors de son domaine de prédilection et des omissions qui en découlent, d\u2019autres remarques intéressantes émergent au gré des 172 pages et montrent Lévesque comme capable de fournir assez de matériel sur les névroses d\u2019ici pour motiver une analyse plus approfondie du Québec d\u2019aujourd\u2019hui.Ainsi expose-t-il notamment l\u2019idée selon laquelle « l\u2019État devrait 98 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 être le gardien du sacré » (p.53) au sens symbolique du terme bien sûr, rejetant la tendance très libérale à l\u2019abandonner à des experts de tout acabit, croyant pouvoir tout comprendre à l\u2019aide d\u2019analyses quantitatives et de pensée purement rationnelle, dénuée de toute composante passionnelle.On touche ici du doigt, non sans extase, l\u2019extraordinaire et sous-considéré domaine de la théologie politique.Le Québec se bercerait d\u2019illusions malsaines en niant son passé catholique, en s\u2019imaginant être né en 1960 ?Le constat est osé, mais nous y adhérons sans réserve.Merci M.Lévesque ! Un peu plus loin, nous serons également agréablement surpris par un passage lumineux sur l\u2019importance de la mémoire pour accéder à l\u2019appréciation réelle et sincère de l\u2019altérité.Nombreux sont les détracteurs de l\u2019identité- mémoire des nations qui, pour la condamner, en pointent les aspects mythifiés comme autant de mensonges qu\u2019il faudrait dénoncer et rectifier par la violence d\u2019un supposé réel plus valable parce que plus factuel.Lévesque leur rend agréablement la monnaie de leur pièce.Si l\u2019Occident inquiète par sa façon d\u2019ignorer ses sources et son histoire, il ne faut toutefois pas négliger un point très important lorsqu\u2019on observe notre époque ; c\u2019est que ce grand mensonge, qui est la base de toute identité, est incontournable, nécessaire, structural, aussi faux soit-il.[\u2026] Toute identité a comme fondement le camouflage de l\u2019héritage de l\u2019autre, le travestissement des origines.Paradoxalement, une bonne dose de narcissisme ouvre la possibilité de prendre en compte sa dette infinie envers l\u2019autre, sans tomber en morceaux ou crouler sous la honte et la culpabilité.Voilà qui peut donner à penser à tous ceux qui ne conçoivent que la nécessité d\u2019ouvrir les « Nous » à la multitude et à la différence.C\u2019est oublier l\u2019illusion première, fondamentale, la fiction qui permet tout le reste, la confiance et la sécurité intérieure qui permet l\u2019ouverture, la générosité et l\u2019hospitalité.[\u2026] Un certain sentiment d\u2019unité permet d\u2019éprouver l\u2019hétérogène comme une source de désir plutôt que de menace (p.74-75). 99 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 Cette identité-mémoire comme ciment national diabolisée par la nouvelle vague d\u2019historiens pseudo-scientifiques, ce narcissisme condamné par tous les bien-pensants, cette tendance à vouloir diluer les « Nous » dans la multitude bien à la mode chez les grands champions des causes du cœur, voilà qu\u2019on les montre pour ce qu\u2019ils sont : essentiels pour apprécier l\u2019Autre que soi.Sans Soi, point d\u2019Autre que Soi.Sans solidité identitaire, pas d\u2019accès à l\u2019autre qui soit possible.Voilà ce que les sbires de la repentance multiculturelle sans-frontière devraient se tenir pour dit.À l\u2019approche d\u2019une élection générale déterminante pour l\u2019avenir du Québec, moment pivot pour l\u2019éternel combat de notre peuple pour sa survie par le biais de la conquête de sa souveraineté, la relecture du Québec vers l\u2019âge adulte de Nicolas Lévesque peut s\u2019avérer utile.Le lecteur se frottera à un essai aussi fascinant que par moments décevant.Séparez le bon grain de l\u2019ivraie, pardonnez à l\u2019auteur quelques incongruités, mettez de côté la naïveté progressiste et vous accéderez à un terreau fertile pour alimenter votre réflexion sur la question nationale.Lévesque dit être optimiste et aimer son époque.Il semble regretter que certains l\u2019accueillent avec tant de réserves.Mais le réalisme-pessimiste n\u2019est pas l\u2019ennemi du mieux.Il en est la condition essentielle.Croire, comme Nicolas Lévesque, que l\u2019horizon est nécessairement radieux parce que le Québec vit la fin de son adolescence relève d\u2019une naïveté typique de notre époque où pullulent les adulescents.La transition de l\u2019adolescence à l\u2019âge adulte \u2013 et le psychanalyste devrait le savoir mieux que quiconque \u2013 peut aussi bien être gage d\u2019une vie merveilleuse et épanouissante que d\u2019un naufrage d\u2019un infini pathétisme.Il est possible de rater la transition.Faire œuvre utile aujourd\u2019hui, c\u2019est mettre en garde contre l\u2019abîme potentiel vers lequel on chemine tous 100 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 ensemble, Québécois, si rien n\u2019est fait.C\u2019est proposer l\u2019autre chemin, le fameux « conflit signifiant et structurant » qui nous permettra d\u2019éviter de terrifiants dégâts psychiques : psychose, autodestruction, régression pathologique.Là réside l\u2019espoir, et non simplement dans le fait d\u2019être à la croisée des chemins de notre développement.Se réjouir trop tôt, c\u2019est foncer dans le mur le sourire aux lèvres.Voilà la pensée qui devrait sous-tendre la lecture du Québec vers l\u2019âge adulte chez quiconque souhaitant en tirer le meilleur.Voilà la pensée qui devrait obséder tous nos décideurs, tous nos penseurs nationaux, toute notre élite.Voilà la pensée qui est \u2013 hélas ! \u2013 absente de ce petit livre somme toute intéressant.David Leroux 101 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 SÉBASTIEN PROULX Un Québec libre est un Québec qui sait lire et écrire, Septentrion, Montréal, 2018, 136 pages Fréquenter les plateformes web des grands partis politiques québécois est souvent d\u2019un mortel ennui.On n\u2019y apprend jamais plus qu\u2019on en savait déjà.Le seul constat à en tirer consiste à prendre acte des ravages sur la pensée politique qu\u2019exercent les « communicants », ces évêques qui règnent en maîtres sur la cité.La soumission du Parti libéral du Québec à ces dogmes de la communication correcte n\u2019est plus à prouver.L\u2019économie ?Notre priorité.La santé ?Notre priorité.L\u2019égalité hommes/femmes ?Notre priorité.L\u2019éducation ?Notre priorité.C\u2019est le triomphe de l\u2019égalitaire ! Lorsque tous les enjeux sont prioritaires, on atteint le moment zéro de la gouvernance.L\u2019État devient autiste et regarde devant lui, immobile, souriant, attendant que d\u2019autres formes décisionnelles plus fortes et volontaires prennent le pas sur lui.Le politique s\u2019abandonne au marché et à la tyrannie des experts.On connaît la ritournelle.Pour sortir de ce cercle vicieux, il faut des politiciens qui soient à la fois des hommes d\u2019idées et de combat, des individus réalistes, capables de prendre les moyens d\u2019arriver à leurs fins même si, au sens figuré, cela doit faire en sorte que le sang soit versé.Cela est d\u2019autant plus important que certains ministères clés, pourtant supposément prioritaires, sont embourbés dans le jargon d\u2019experts et la bouillie communica- tionnelle.C\u2019est le cas du ministère de l\u2019Éducation du Québec.Système intestinal souffrant d\u2019un violent syndrome de dumping, véritable machine à digérer les ministres \u2013 sept s\u2019y sont succédé dans les huit dernières années \u2013 on s\u2019attend à une chose du ministère de l\u2019Éducation du Québec : qu\u2019il soit, dans l\u2019état actuel, incapable d\u2019une vision inspirée du 102 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 domaine qu\u2019il est sensé organiser et régir.Tout premier ministre faisant de l\u2019éducation sa priorité devrait conséquemment nommer à la tête de ce ministère de la première importance quelqu\u2019un qui soit à la fois un intellectuel et un homme à poigne.On devait donc espérer cela de Sébastien Proulx, l\u2019actuel ministre.Son plus récent ouvrage paru aux éditions du Septentrion, sur la couverture duquel on le voit posant dans une bibliothèque scolaire devant un livre sur Churchill, un autre sur mère Térésa et un dernier sur le pape François, nous permet de voir que, hélas !, s\u2019il possède bel et bien une vision globale de ce que devrait être l\u2019éducation au Québec, Proulx n\u2019a pas eu la poigne nécessaire pour la mettre en œuvre.Tout au long des 136 pages de son essai, le ministre-auteur nous révèle quelques thèmes lui étant chers, mais aussi son incapacité à arriver à ses fins, à dominer suffisamment son ministère pour mettre en place la vision qu\u2019on sent qu\u2019il porte en lui.Passons outre, comme il le souhaite, son appartenance au Parti libéral du Québec, que nous ne saurions d\u2019aucune manière approuver, et intéressons-nous au contenu de son livre.Divisé en quatre parties et en quatorze courts chapitres, Un Québec libre est un Québec qui sait lire et écrire s\u2019approche de l\u2019essai politicien à la française, pays où les hommes et les femmes de pouvoir publient régulièrement des ouvrages contenant l\u2019état de leurs réflexions sur un sujet donné.Donnons un point pour cela au ministre Proulx : il est un des pionniers au Québec en la matière.La réflexion citoyenne, le lien entre les intellectuels et le pouvoir et entre le peuple et la gouvernance seraient fortement renforcés si de pareilles initiatives étaient prises par plus de ministres et de députés de l\u2019opposition.La publication d\u2019ouvrages politiques assez simples pour être accessibles au plus grand 103 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 nombre, mais assez substantiels pour susciter l\u2019intérêt des commentateurs contribuerait certainement à redynamiser la politique du Québec.On salue donc l\u2019effort du ministre Proulx.Par contre, son livre, se voulant accessible, donne parfois l\u2019impression de donner dans les formules convenues plus que dans la réflexion de fond.Quelques exemples.« Il est essentiel de valoriser [la profession d\u2019enseignant] » (p.34).Oui, mais comment ?« Je lance ici un appel à une réelle conversation » (p.35).D\u2019accord, mais qu\u2019est-ce qu\u2019une conversation irréelle ?« Développer une culture numérique dans un établissement scolaire nécessite une planification à long terme et une concertation étroite avec les acteurs concernés » (p.48).Bien entendu.Mais une « culture numérique », vraiment ?Qu\u2019est-ce que c\u2019est et pourquoi en faut-il une ?Autant de questions qui tarabusteront le lecteur attentif et auxquelles nulle réponse vraiment convaincante ne sera fournie.Voilà donc une première critique que je formule au sujet de l\u2019essai du ministre Proulx.M.Proulx, dont on ne doute pas de la bonne foi, aurait-il été formaté par des spécialistes en communication à un point tel qu\u2019il est incapable d\u2019écrire un livre qui sorte des sentiers outrageusement battus du consensus.Une idée forte se dégage toutefois de l\u2019ouvrage de Proulx : sa conviction qu\u2019il faut revaloriser l\u2019effort et la transmission d\u2019une vaste culture générale dans l\u2019enceinte scolaire.Voilà, au-delà du jargon gouvernemental, ce qui semble motiver tout l\u2019engagement politique du ministre de l\u2019Éducation.Si on voit mal ce qu\u2019une « culture numérique » et une « réelle conversation » ont à faire là-dedans, on approuve sans limites ce désir de valoriser l\u2019effort et la transmission culturelle dans une institution autrement en déréliction, affligée d\u2019un pédagogisme stérile censé favoriser l\u2019accession 104 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 des « apprenants » à un « savoir-être ».Il faut redonner une colonne vertébrale à l\u2019école, mais cela n\u2019arrivera pas en lançant des incantations de vœux pieux.Cela commencera par mettre au pas un ministère hors de contrôle.Je risquerai ici toutefois quelques critiques qu\u2019il est rare d\u2019entendre dans les milieux intellectuels occidentaux.Proulx écrit, page 84, que « si l\u2019on ne forme que des compétents, nous aurons des gens aptes à occuper un emploi qui consolideront l\u2019économie.Mais si nous formons des savants compétents, nous contribuerons à former des femmes et des hommes libres, créateurs, critiques et engagés dans la transformation de leur société.» L\u2019idée est séduisante : des ouvriers savants.Des soudeurs lisant Beaumarchais pendant leur pause.Un plombier avec une bibliothèque pleine de classiques.Un rembourreur qui rembourre des fauteuils en écoutant dans l\u2019ordre des cantates de Bach.Une première remarque s\u2019impose.Si telle est la vision du ministre, comment se fait-il que, depuis son arrivée en poste, absolument aucune de ses actions ne semble aller dans le sens de cette vision ?L\u2019exemple de la culture numérique est à cet égard parlant.Favoriser l\u2019apprentissage de l\u2019écriture HTML et l\u2019utilisation d\u2019une tablette électronique en classe à l\u2019intégration au cursus scolaire d\u2019étude de grands classiques littéraires de langue française ne consiste-t-il pas, justement, à préférer former des « compétents » plutôt que des « savants » ?Il faudrait questionner le ministre sur sa vision du savant et du savoir, car le livre ne pousse pas, hélas, la réflexion à cette hauteur.Revenons toutefois à son idée de base, en supposant que l\u2019auteur sait différencier savoir et compétence, culture et habileté.Comment s\u2019opposer à cela ?Pourtant, je m\u2019oppose et crois que Proulx passe à côté d\u2019un élément fort important 105 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 pour constituer une société saine : tous n\u2019ont pas à être savants pour être libres et participer à la transformation sociale.Avoir de faibles compétences en littéracie (sic) ne condamne ni à l\u2019insignifiance, ni à l\u2019indigence.Cela n\u2019empêche pas non plus les enfants d\u2019ouvriers peu lettrés à devenir lettrés.La culture québécoise, en elle-même, comporte une large part de savoirs populaires, paysans, artisanaux.La cuisine de nos grands-mères n\u2019était pas celle de Bocuse.La foi catholique de nos campagnes de jadis ne tournait pas autour de méditations théologiques, mais de dévotions aussi pures que simples autour de statues, d\u2019images saintes, de reliques.Dévaloriser le populaire, c\u2019est purger la société québécoise d\u2019une de ses parts essentielles : ses racines.Comme le dit Jean-Philippe Trottier dans l\u2019édition été 2017 de la revue Le Verbe, il faut aimer l\u2019ouvrier, le paysan, le simple.Il faut admirer la grosse dame en spandex rose surmaquillée qui gravit les marches de l\u2019oratoire Saint-Joseph à genoux.Il faut voir la vérité et la pureté de sa foi par rapport à celle du théologien qui, pour arriver à la même dévotion, doit passer par mille détours et de pénibles questionnements.L\u2019école québécoise doit permettre que ce respect pour la noblesse du populaire et du simple ne meure pas.Si elle ne doit pas niveler par le bas, elle doit aussi impérativement cesser de prendre l\u2019homme de métier pour un individu sous-développé.Elle doit permettre à l\u2019élève qui a les capacités et l\u2019intérêt pour les hauts savoirs de se développer au maximum.Elle doit aussi reconnaître que l\u2019obtention d\u2019un baccalauréat ne constitue pas une panacée.À ce titre, elle devrait reconnaître la pertinence qu\u2019avaient jadis les classes de douance et les écoles de métiers.Former de bons artisans, de bons ouvriers est aussi important que former de bons intellectuels.L\u2019artisan sera d\u2019autant 106 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 plus sympathique et ouvert, plus tard, à la haute culture qu\u2019on ne l\u2019aura pas écœuré avec elle en tentant, pendant 16 ans, de lui faire croire qu\u2019il devait faire ses mathématiques 536, entrer au cégep et faire un bac pour valoir quoi que ce soit.On doit, de plus, leur permettre de se développer à leur plein potentiel dans leur domaine d\u2019expertise afin de former des ouvriers d\u2019élite.De la même manière, l\u2019intellectuel sera d\u2019autant plus sensible à l\u2019importance de l\u2019ouvrier et de l\u2019artisan et à la pertinence du sens commun des « simples » que son éducation n\u2019aura pas été limitée par un système mettant toutes ses ressources pour surscolariser ces derniers alors que ni l\u2019intérêt ni les capacités n\u2019y étaient.Nous comprenons que Sébastien Proulx ne vient pas d\u2019un milieu ouvrier, qu\u2019il apprécie son éducation, qu\u2019il aime la culture, qu\u2019il est reconnaissant pour ce qu\u2019il a reçu et qu\u2019il souhaite que tous aient la chance qu\u2019il a eu.Il ne doit toutefois pas oublier qu\u2019une société constituée de 8 millions de Sébastien Proulx n\u2019est pas une société en santé.Il faut des Plomberie Ti-Gilles et des Kevin Électrique pour faire le Québec.Gilles et Kevin ne sont pas à plaindre.Ils ne sont pas non plus du bois mort pour la société parce qu\u2019ils ne nourrissent pas de réflexion de fond sur l\u2019art et la culture.Ça n\u2019est pas, en effet, parce qu\u2019ils s\u2019y intéressent peu que leurs intuitions sur la société sont moins valables que celles, par exemple, d\u2019un Gabriel Nadeau-Dubois.Le ministre Proulx fait preuve de mollesse à un autre niveau dans son essai.L\u2019enseignement de l\u2019histoire fait parler depuis plusieurs années au Québec.Quelle histoire doit-on enseigner dans les écoles ?Les idéologies s\u2019affrontent et, avec le triomphe des partis libéraux provinciaux et fédéraux, c\u2019est l\u2019école de la repentance diversitaire qui gagne la bataille.Sébastien Proulx 107 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 fait mine de se refuser à cette tendance en notant généreusement, dans son livre, l\u2019importance de connaître notre histoire.Malheureusement et sans surprise, il s\u2019effondre en donnant de généreux gages à la lutte contre le racisme et à l\u2019exclusion en tempérant son propos.Ainsi affirme-t-il que « dans un contexte où la diversité fait de plus en plus partie de nos vies, nos enfants et l\u2019ensemble de nos concitoyens doivent connaître les nouveaux arrivants, connaître leurs histoires et leurs luttes passées.Parce que connaître l\u2019histoire du monde, c\u2019est favoriser les solidarités » (p.108).Nous, privilégiés, devons faire prioritairement place aux souffrances des autres pour exister sainement.Bien sûr, Proulx mentionne qu\u2019il faut un socle pour accueillir correctement le Saint-Autre.Pourtant, la connaissance de soi et la formation d\u2019une identité forte et sécurisante sont prioritaires.Pour cela, il faut connaître nos propres souffrances et prendre les moyens de sécuriser d\u2019abord notre identité.Un pays du Québec constitue, à cet égard, la seule réelle solution.Ça n\u2019est bien entendu pas un ministre libéral qui dira cela.À nous, souverainistes, de prendre la balle au bond.La seule raison qui pourrait justifier que l\u2019on achète ce livre serait pour encourager les politiciens à se commettre à l\u2019exercice de l\u2019essai.Le foisonnement de ce genre littéraire ne peut que faire du bien à la scène politique québécoise passablement sclérosée que l\u2019on voit depuis maintenant plusieurs années.Toutefois, la lecture de ce court ouvrage permet davantage de saisir les limites de l\u2019idéologie éducative du ministre Proulx et son incapacité à prendre fermement en mains son ministère de manière à arriver à ses fins.Le jeu en vaut-il la chandelle ?Je n\u2019en suis pas certaine.Jenny Langevin 108 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 CHARLES-PHILIPPE COURTOIS Lionel Groulx, le penseur le plus influent de l\u2019histoire du Québec, Montréal.Les éditions de l\u2019Homme, 2017, 575 pages La biographie de Lionel Groulx offerte par Charles-Philippe Courtois est une contribution majeure puisqu\u2019elle résume la vie et l\u2019œuvre de notre historien le plus influent et assurément l\u2019intellectuel le plus prolifique de l\u2019histoire du Québec (Bouchard, 2003).D\u2019autres se sont intéressés à la pensée de Groulx, pensons à Michel Bock (Quand la nation dépassait les frontières, 2004), ou encore à Gérard Bouchard (Les deux chanoines, 2003) et bien sûr Yvan Lamonde (L\u2019Histoire sociale des idées au Québec, 2004).Aucun historien n\u2019avait toutefois consenti jusqu\u2019ici à investir les années de travail suffisantes pour mener à bien cette mission gigantesque de résumer la vie et l\u2019œuvre de ce très grand Québécois que fut Lionel Groulx et à qui nous devons tant collectivement.La jeunesse Les premiers chapitres illustrent les origines paysannes de Lionel Groulx en décrivant avec acuité la vie rurale québécoise de la fin du XIXe siècle où le labeur incessant ne le cède qu\u2019à la vie familiale et à l\u2019entraide.Comme ailleurs au Canada français, les environs de Vaudreuil, village natal de Groulx, n\u2019étaient pas épargnés par la pauvreté et les maladies infectieuses.La variole emporta ainsi Léon Groulx, le père de Lionel alors que celui-ci n\u2019avait que six mois.Sa mère se remaria l\u2019année suivante et Lionel devient un des aînés d\u2019une fratrie de plus de dix enfants, comme c\u2019était courant à l\u2019époque.Le bonheur inhérent à cette vie familiale et campagnarde saura marquer durablement Lionel Groulx et explique, avec le catholicisme québécois surtout, les bases du très grand amour dont il fit preuve tout au long de sa longue vie (1878- 1967) envers la nation canadienne-française, aujourd\u2019hui 109 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 recentrée sur le Québec, pour le meilleur et pour le pire, dirait probablement Groulx.La foi catholique est très présente dès la naissance du petit Lionel et demeure fondamentale tout au long de sa vie, ce que l\u2019ouvrage évoque très souvent bien sûr.Lionel Groulx s\u2019intéresse à la prêtrise « dès l\u2019âge de dix ou onze ans », nous dit Courtois (p.29), ce qui le mène peu après au Séminaire de Sainte Thérèse1.L\u2019exil loin de la vie familiale et de ses racines sera pénible pour l\u2019enfant devenu adolescent et à la santé toujours fragile.Ses nombreux vagues à l\u2019âme sont comblés par des lectures toujours plus abondantes, ce qui deviendra une constante dans le parcours de Lionel Groulx.Sa vie collégiale est marquée par les succès scolaires, ce qui lui vaut de nombreux prix, des livres, comme il est d\u2019usage dans les institutions d\u2019enseignement classique où l\u2019humanisme se conjugue avec l\u2019ultramontanisme en cette fin de siècle québécois.C\u2019est ainsi qu\u2019il lit des auteurs, dont Louis Veillot, et de nombreuses biographies qui le passionnent.« La plupart de ces grands hommes ont défendu la foi, l\u2019Église et la nation en exerçant des carrières laïques, ce qui le fera hésiter sur son propre choix de carrière » (p.46).Groulx sera cependant et résolument prêtre.Le prêtre-enseignant Au tournant du vingtième siècle, les grands pans de la vie adulte de Groulx se précisent.Il amorce une carrière d\u2019enseignant au petit séminaire de Valleyfield, ce qui le mène bientôt à rédiger un premier manuel d\u2019histoire du Canada.Il est aussi aux premières loges pour assister et contribuer à la création de l\u2019Association catholique canadienne-française 1 Un séminaire est un lieu de formation séculaire canadien-français (et de l\u2019Occident catholique) des prêtres, bien sûr, mais aussi de l\u2019élite et des classes moyennes (Bouvier, 2005). 110 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 (ACJC) en 1904.Au cours des années suivantes, Groulx effectue un voyage d\u2019études en Europe où il obtient un doctorat en théologie.À Fribourg, en 1908, « Il apprend les rudiments de la méthode historique pour l\u2019analyse des documents, sans se douter bien sûr des grands bénéfices qu\u2019il en retirera plus tard » (p.115).De retour d\u2019Europe, Groulx se mêle de près aux nationalistes canadiens-français influents que sont les Henri Bourassa, Armand Lavergne, Olivar Asselin et Jules Fournier.En parallèle à son enseignement à Valleyfield, son implication est représentative et annonciatrice de ce qui suit au cours des quelque six décennies suivantes : Groulx reprend peu à peu, dès le début de 1910, le collier de l\u2019intellectuel catholique et patriote.Il recommence à prononcer des sermons pour toutes sortes d\u2019occasion, mais aussi des conférences pour l\u2019ACJC.[\u2026] Il publie dans plusieurs périodiques [\u2026] Bientôt Le Devoir, lancé en janvier 1910 et qui accorde une colonne hebdomadaire à l\u2019ACJC, fait même de Groulx un collaborateur régulier (p.123).Historien du Canada français Par-delà ces occupations, Lionel Groulx se met au service de l\u2019histoire de son peuple canadien, devenu canadien- français avec entre autres cette prémisse : « Et, songeur, j\u2019ai connu le prix des nobles choses qui font les peuples grands, plus grands que leur revers » (p.133 ; de Groulx, « La leçon des érables », 1ère parution : 1912, Les Rapaillages, Montréal, Leméac, 1978, p.22).C\u2019est l\u2019époque où l\u2019ignorance des Canadiens français est déplorée par Henri Bourassa, ce qui « nuit aux élus canadiens-français à défendre nos droits dans le Dominion » (p.134).Malgré les débuts évoqués, Groulx se rend compte à quel point il manque d\u2019études historiques au Canada français, où la recherche universitaire est nulle en ce domaine.Peu d\u2019historiens ont publiés depuis les 111 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 Garneau, Ferland et Casgrain, dont il a utilisé les travaux pour son manuel manuscrit (Aubin, dans Bouvier et al.2012, chap.4).Bientôt professeur d\u2019histoire à l\u2019université, Groulx n\u2019en est pas moins un chef de file en ces années 1910 d\u2019une croisade « pour la défense des droits des Canadiens français à des écoles dans leur langue à travers le Canada » (p.139) ; droits bafoués un peu partout hors Québec par des législations anglophones et francophobes.Professeur d\u2019université et maître à penser En 1915, « Groulx devenait ainsi le premier professeur d\u2019histoire du Canada à l\u2019Université Laval de Montréal » (p.147).Pour combler son manque de formation en tant qu\u2019historien, Groulx lit beaucoup, tout comme « il écrit continuellement » (p.153).Dès ces années, on peut dire que Groulx devient le père de ce qui se nommera éventuellement « l\u2019école de Montréal ».Selon Groulx, « les libertés canadiennes-fran- çaises sont des conquêtes et non des dons du conquérant, l\u2019école de Québec (dont les Camille Roy et Thomas Chapais) croit le contraire » (p.189).Lionel Groulx va cependant bien plus loin et c\u2019est là un apport de Charles-Philippe Courtois de souligner la contribution continue, avec des périodes de dormance ou peut-être de doute, quant à un indépendantisme québécois présent ou en filigrane, dès les années de l\u2019entre-deux-guerres.« Au lendemain de la guerre, Lionel Groulx va affirmer son séparatisme comme jamais, entraînant la Ligne des droits du français et L\u2019Action française avec lui.Durant la décennie qui suit la guerre, c\u2019est une trame qui traverse à la fois ses engagements intellectuels, son œuvre littéraire et ses travaux historiques » (p.195).De plus, Courtois démontre aussi de façon convaincante que Groulx a fort bien compris la signification profonde de la Conquête anglaise de 1760, ce que Maurice Séguin, Michel Brunet et Guy Frégault reprendront à leur façon une 112 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 génération plus tard, dans ce qui sera alors identifié comme l\u2019école de Montréal.La parenté idéologique est ici évidente : Ce n\u2019est pas le fait d\u2019une méchanceté des Britanniques, insiste Groulx, mais les conséquences défavorables qu\u2019induit la conquête étrangère.[\u2026].Groulx innove en mettant l\u2019accent sur les conséquences structurelles de la Conquête.La reconstruction se fit, mais l\u2019appauvrissement fut durable, surtout combiné à l\u2019exclusion qui découle du serment du test et, surtout, de la situation coloniale.L\u2019annexion par le vainqueur de la guerre de Sept Ans fit reculer la colonie sur le plan de l\u2019émancipation : ses élites furent largement exclues du pouvoir et des rouages de l\u2019économie.Les nouveaux contacts commerciaux et financiers, nécessaires dans la nouvelle métropole, échappaient aux Canadiens.Groulx met ici à profit son apprentissage de l\u2019histoire économique, développé pour son enseignement aux HEC.[\u2026] L\u2019originalité de l\u2019historien est aussi d\u2019étudier les effets de la Conquête à travers une approche globale de la société, non pas seulement constitutionnelle ou politique.Dans Lendemains de conquête, il ne s\u2019agit donc pas de blâmer les Britanniques, mais de saisir les conséquences d\u2019une nouvelle donne.Il s\u2019agit de porter un regard lucide sur les réalités historiques, pas de cultiver des préjugés ou des haines.On peine à imaginer aujourd\u2019hui à quel point une telle analyse allait choquer l\u2019establishment canadien-fran- çais, tout pétri alors, pour ne pas dire confit, de loyalisme (p.201-202).Pour le Lionel Groulx des années 1920 et ses alliés, voire presque ses disciples, car c\u2019est un meneur, en particulier auprès de la jeunesse, il s\u2019agit pour le Québec « de développer une stratégie de développement dans tous les domaines, de façon qu\u2019à long terme, la réalisation de l\u2019indépendance devienne envisageable » (p.212).Groulx prône aussi, avec la Ligue d\u2019action française, l\u2019intervention- 113 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 nisme de l\u2019État québécois pour préparer particulièrement le volet économique à cette indépendance nationale prévue dans un demi-siècle, dans les années 1970 : « à cette époque, si le Québec s\u2019est bien préparé, l\u2019indépendance sera facilement envisageable et réalisable » (p.214).Évidemment, Camille Roy et Thomas Chapais, de l\u2019Université Laval, ne sont pas d\u2019accord\u2026 Henri Bourassa ne l\u2019est pas non plus et une longue brouille avec Groulx s\u2019amorce.Le livre L\u2019Appel de la race de 1922 est un épisode d\u2019un certain empêtrement chez Groulx quant aux questions de race et d\u2019hérédité, nous dit Courtois, mais rien qui ne soit dans la foulée d\u2019expressions bien courantes à cette époque et depuis la jeunesse du prêtre.Aussi et surtout, ces questions sont alors d\u2019une grande actualité chez nombre d\u2019humanistes universitaires en vogue et intéresse « les ethnologues, les philologues, les psychologues, les sociologues et même les romanciers » (p.227-228).En fait, pour Groulx et l\u2019essentiel de Groulx est là quant à sa conception de ce que l\u2019histoire devrait « inspirer [aux Canadiens français] autre chose que la honte, [plutôt] la certitude qu\u2019ils ont une destinée en tant que peuple » (p.242).Avec la Ligue, Groulx favorise dans cet esprit un militantisme « en faveur de jours fériés à caractère national » (p.245).La fête de la Saint-Jean Baptiste et celle de Dollard en seront les plus beaux fruits.Charles-Philippe Courtois revient plusieurs fois sur l\u2019influence délétère qu\u2019a eu la Conquête sur la suite de l\u2019histoire et sur son interprétation qui, à de multiples égards, « est novatrice et influencera grandement l\u2019école historique de Montréal vingt ans plus tard » (p.275).« Groulx poursuit en détaillant les multiples entraves à l\u2019instruction publique au Québec avant l\u2019Union, toutes choses qui ne pouvaient 114 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 manquer d\u2019avoir un effet globalement négatif sur la progression des Canadiens \u2013 français \u2013 du temps et aura donc des conséquences sur leur descendants » (Idem).Selon la même logique, l\u2019infériorité économique des siens est tributaire pour Groulx des mêmes causes.En effet, cela nous rapproche à bien des égards de Maurice Séguin et de ses Normes (Comeau, 1987 ; Tousignant et Dionne, 1997).Cependant, les rôles joués par Groulx ne sont pas uniquement théoriques, tant s\u2019en faut et contribuent à la mission d\u2019éducation nationale à laquelle il s\u2019astreint incessamment lui-même, tout comme le fait L\u2019Action française devenue L\u2019Action nationale en 1933 sous son impulsion charismatique, probablement.Concrètement, plusieurs « seraient surpris de voir à quel point les débats constitutionnels qui vont avoir lieu dans la seconde moitié du siècle sont déjà envisagés par L\u2019Action nationale.» Dans le même esprit, il y est question « d\u2019État du Québec, longtemps avant le premier ministre Jean Lesage.» (p.300) Dans un autre registre, Groulx publie en 1933 L\u2019enseignement français au Canada, un autre beau jalon de son œuvre de précurseur en histoire nationale et en histoire de l\u2019éducation dans ce cas-ci.Le fait que Charles-Philippe Courtois n\u2019aborde à peu près pas ce thème est en soi révélateur du fait que cette biographie, bien qu\u2019excellente, n\u2019est qu\u2019une synthèse d\u2019une œuvre immense où tous les volets n\u2019ont pu être couverts comme ils auraient sans doute pu l\u2019être.L\u2019antisémitisme supposé de Groulx pulvérisé Mettant d\u2019abord en relief les quotas auxquels les Juifs sont soumis à l\u2019université McGill des années 1920 aux années 1960, ainsi qu\u2019à l\u2019Université de Toronto, phénomènes semblables à bien des endroits en Occident en général et au 115 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 Canada anglais en particulier au cours des années 1930, Courtois déboulonne le mythe du supposé antisémitisme de Groulx, si cher aux Esther Delisle et autres Richler d\u2019il y a deux décennies (au moment où l\u2019indépendantisme québécois était à son maximum, ne l\u2019oublions pas).D\u2019ailleurs, ce serait selon nous le rôle absolument majeur d\u2019éveilleur de fierté nationale chez les Québécois par Groulx qui serait véritablement visé à ce chapitre\u2026 Deux passages relevés par Courtois de Groulx règlent la question : « L\u2019antisémitisme non seulement n\u2019est pas une solution chrétienne ; c\u2019est une solution négative et niaise » (p.312).Ensuite, en 1934 et très en lien avec l\u2019œuvre d\u2019ensemble de Groulx : « Dans le désarroi où nous sommes, les uns partent en guerre contre les Juifs, d\u2019autres contre les Anglais.Fausses pistes [\u2026] notre mal n\u2019est pas en dehors de nous, il est en nous » (p.314).Questions nationales, religieuses et politiques La fin des années 1920 et le début des années 1930 sont marquées par des conflits entre nationalistes canadiens- français, une triste faiblesse trop constante dans notre histoire, et la grande réussite du conquérant devenu le Canada anglais, comme l\u2019a souligné récemment Yvan Lamonde avec Un coin dans la mémoire (2017).Dans la foulée de Rome qui « cherche (un peu partout en Occident) à tracer une démarcation nette entre mouvements catholiques et idéologies politiques, notamment nationalistes » (p.328), l\u2019ACJC se dénationalise, perdant ainsi « l\u2019essentiel de son dynamisme » (p.330).Cela, « Groulx le pressent avec effroi, ouvre la voie à une séparation entre catholicisme et vie nationale au Québec » (p.331).Lorsque ce sera consommé en effet, dans les années 1960 et 1970, Groulx devient ringard pour plusieurs et on en viendra presque à oublier ses plus remarquables réalisations. 116 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 Pour l\u2019heure, Groulx ne baisse pas les bras et « décide de s\u2019atteler de plus belle à la tâche pour la cause qui lui est si chère : l\u2019émancipation de sa petite nation » (p.332).Dans la même veine, Groulx énonce en 1938 une ambivalence sur la question nationale de fond qui taraude toujours les Québécois quatre-vingts ans plus tard, tout en nous caractérisant : Le devoir certain, où il n\u2019y a pas de risque de se tromper, ni de perdre son effort, c\u2019est de travailler à la création d\u2019un État français dans le Québec, dans la Confédération si possible, en dehors de la Confédération si impossible (p.342).Charles-Philippe Courtois cerne aussi de façon bien crédible le supposé fascisme de Groulx de ces années, un autre point saillant de la malheureuse \u2013 mais, hélas, bien efficace \u2013 désinformation à son sujet.Ainsi, Groulx « entretient des relations beaucoup plus étroites [avec les nationalistes qui] condamnent le fascisme et l\u2019antisémitisme » (p.347).Groulx est d\u2019abord autonomiste et c\u2019est dans cet esprit qu\u2019il appuie, au milieu des années 1930, L\u2019Action libérale nationale.Ce qu\u2019en fera Maurice Duplessis le déçoit, en particulier par la mise au rancart de la nationalisation de l\u2019électricité dont il est un fervent défenseur.Peu après, en 1937, à l\u2019occasion du centenaire des révoltes des Patriotes, Groulx vit une autre opposition avec Thomas Chapais et plusieurs notables, ce qui l\u2019amène à mettre au rancart son indépendantisme en le présentant plutôt comme « une police d\u2019assurance » (p.378).De plus, dans un autre registre, Groulx a trouvé son successeur historien à l\u2019Université de Montréal, le doctorant Guy Frégault, « séduit [\u2026] par la beauté du programme du vieux maître » (p.394). 117 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 La période de la Seconde Guerre mondiale La question de la conscription se pose à nouveau sérieusement dès 1940, ce qui amène encore Groulx à « fustiger les partisans de la bonne entente à tout prix.» (p.420) Politiquement et publiquement, en période de censure fédérale de guerre, Groulx critique sévèrement la Confédération.« Nation, nous avons droit à la vie.Nous avons droit à la vie d\u2019une nation », dit-il.Il réitère : « De par nature, tout État aspire à l\u2019indépendance, à la souveraineté » (p.426, L\u2019Action nationale, 1941, p.46).Sur un autre plan, Groulx « plaide [\u2026] pour une forme d\u2019enseignement gratuit offert à tous » (p.427).Le prêtre historien s\u2019oppose aussi vigoureusement aux bonententistes, tels Gustave Lanctôt et Arthur Maheux, partisans d\u2019un manuel d\u2019enseignement unique d\u2019histoire du Canada « qui donnerait les mêmes références historiques aux anglophones et aux francophones » (p.429).Le Pourquoi nous sommes divisés de 1943 est une réponse très structurée et nationaliste de Groulx au Pourquoi sommes-nous divisés ?de Maheux paru auparavant (dans Bédard et Goyette, 2006).Dans les deux cas, il s\u2019agit d\u2019une base idéologique certaine des écoles historiques de Montréal et de Laval, respectivement.Il s\u2019oppose enfin aux commissaires de la Commission des écoles catholiques de Montréal qui, sous l\u2019influence de Godbout et T.D.Bouchard par exemple, plaident « pour le bilinguisme intégral dès la première année du primaire » (p.428).Ce que nous revenons de loin parfois\u2026 Entre 1942 et 1944, l\u2019indépendantisme de Groulx est un peu mis en veilleuse par les forces en présence sans doute (l\u2019application de la censure « souvent aveugle » (p.439) et la Ligue de la défense du Canada mise en place donne à Groulx et Bourassa l\u2019occasion de renouer à un nationalisme 118 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 commun dans la lutte à la conscription, caractérisée par le plébiscite, une fourberie majeure du Canada anglais envers le Canada français et le Québec.Mise en place d\u2019institutions permanentes et retraite La déconfiture du Bloc populaire, tout comme celle de l\u2019ALN auparavant, ont déçu Groulx et les nationalistes progressistes.Pendant ce temps, l\u2019abbé Maheux fonde un département d\u2019histoire et de géographie à l\u2019Université Laval qui cherche la bonne entente avec le Canada anglais et collabore avec ses universités.À preuve, « tous ses étudiants suivent des stages d\u2019anglais et deviennent bilingues » (p.465).À Montréal, l\u2019Institut d\u2019histoire est aussi créé en 1946 et « Groulx et Frégault [professeur et directeur] espèrent au contraire que le développement d\u2019un département d\u2019histoire, animé par des Canadiens français, fortifiera la culture canadienne-française dans le domaine scientifique ».L\u2019engagement des historiens Maurice Séguin puis Michel Brunet contribuera beaucoup à l\u2019atteinte de cet objectif.« L\u2019institut d\u2019histoire doit servir la nationalité canadienne-française, mais de façon organique, en tant qu\u2019institution de haut savoir et non pas en tant qu\u2019œuvre idéologique » (p.466).C\u2019est dans cet esprit qu\u2019est fondé par Groulx principalement l\u2019Institut d\u2019histoire de l\u2019Amérique française (IHAF) et sa Revue d\u2019histoire de l\u2019Amérique française (RHAF) qui cherchent avec beaucoup de succès à développer la recherche scientifique et ainsi « illustrer notre présence en un secteur de haute culture » (Groulx, RHAF, déc.1948, cité p.475).D\u2019ailleurs, « Groulx fera toujours la distinction entre l\u2019éducation nationale, légitime, et la recherche historique, qui doit viser, dans la mesure du possible, la vérité.» (p.495) 119 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 La retraite de l\u2019enseignement de Groulx est l\u2019occasion de publier de nombreux livres dont Histoire du Canada français au début des années 1950 à propos duquel « Marcel Trudel l\u2019historien de [l\u2019École de] Laval avoue avoir été agréablement surpris » (p.496) des propos du « maître de la nouvelle histoire » fondée sur la recherche objective.Dans cette foulée, l\u2019histoire de la Nouvelle-France « héroïque n\u2019y a plus sa place, l\u2019analyse domine » (Idem).Par ailleurs, Groulx n\u2019est plus un modèle pour la jeunesse au long de ces années 1950, puis 1960.« Les attaques vont se multiplier, la gauche anticléricale québécoise peut se faire plus virulente et le chanoine Groulx associé aux valeurs traditionnelles canadiennes-françaises et à la foi, deviendra une de ses bêtes noires » (p.504).Désunions nationalistes accentuées et écoles de pensée De plus en plus, les néo-nationalistes québécois sympathisent avec la gauche, ce qui les opposent aux nationalistes plus conservateurs.Groulx, isolé, ne se sent l\u2019âme \u2013 nationaliste \u2013 à appuyer ni un ni l\u2019autre.De plus, d\u2019autres néo- nationalistes, les historiens de l\u2019école de Montréal Séguin, Brunet et Frégault, dont il fut le maître, se font de plus en plus critiques envers sa pensée.Pour eux, la Conquête de 1760 est une défaite fondamentale qui schématise tragiquement la suite pour ce peuple canadien devenu canadien- français aux plans économique, politique, social et culturel et condamné structurellement à une médiocrité perpétuelle.Seule l\u2019indépendance pourrait y pallier, « si tant est qu\u2019elle soit possible », dit Séguin (1962).Groulx ne peut accepter un tel constat, qu\u2019il qualifie d\u2019exagérément pessimiste, lui qui ne s\u2019est « jamais caché les terribles méfaits de la catastrophe de 1760 », tout en « croyant ce mal curable.J\u2019ai même cru à une certaine 120 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 grandeur de notre histoire » (p.526).Groulx partage de plus les aspirations de ces jeunes historiens « à dépasser la survivance et la critique de la place des Canadiens français dans la Confédération ; d\u2019ailleurs il a souvent pris position en ce sens.Mais il ne peut accepter, outre leur fatalisme, le mépris pour la culture et l\u2019histoire canadiennes-fran- çaises.» Parmi les réussites, Groulx note en particulier « la survie » (p.530).Quant aux dénonciations dont Michel Brunet se fait l\u2019accusateur principal sur « l\u2019agriculturisme, l\u2019antiétatisme et le messianisme » (p.531) de leurs devanciers, incluant Groulx sans le nommer, elles blessent profondément le prêtre-chanoine-historien qui, on l\u2019a vu avec la nationalisation de l\u2019électricité et le programme économique de l\u2019ALN notamment, lutte et revendique depuis longtemps une nécessaire émancipation économique québécoise.Si l\u2019on observe l\u2019évolution du Québec au long du demi-siècle qui s\u2019est écoulé depuis la mort de Groulx, il faut bien constater qu\u2019il avait à bien des égards raison, même si la pensée de Séguin sur, par exemple, l\u2019oppression essentielle vécue par une minorité dans un ensemble fédéral demeure d\u2019une extrême pertinence à savoir, à étudier et à méditer.Quant aux historiens de l\u2019école de Laval, ils poursuivent dans le sillon tracé à Québec dès les années 1830 par les William Smith et Joseph-François Perreault (Allard, dans Bouvier et al., 2012, chap.1).Pour l\u2019école de Québec, les sources de l\u2019infériorité économique des Canadiens ne sont pas attribuables aux effets de la Conquête.Ils sont plutôt à trouver dans le régime français, la culture canadienne- française et le nationalisme canadien-français.Pour l\u2019abbé Maheux (en 1958), le problème est la culture canadienne- française, étroite, débilitante : « Je suis convaincu que le Canadien français est incroyablement inefficace et paresseux ». 121 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 Les nouveaux historiens de Laval, Trudel, Ouellet et Hamelin, laïcisent et modernisent peu à peu la tradition de pensée loyalistes illustrée par sir Thomas Chapais ou Mgr Camille Roy et détendue par l\u2019abbé Maheux.Ils voient dans la Conquête et la domination britannique des bienfaits, à travers l\u2019intégration du Québec à un univers libéral et capitaliste (p.533-534).Fin de vie productive En fin de vie, Groulx se fait à nouveau visionnaire en défendant « une libération économique qui permettrait aux citoyens du Québec de gagner leur vie dans la langue majoritaire, le français » (p.550).La force de travail dont il fait preuve jusqu\u2019à la toute fin est par ailleurs impressionnante.Tout en publiant plusieurs livres synthèses sur l\u2019histoire de son peuple qu\u2019il a tant aimé, il produit pas moins de 72 recensions critiques dans la RHAF, de 1964 à 1967, de l\u2019âge de 86 à 89 ans ! (p.556) Enfin, « Il endosse la formule des États associés, trois ans avant René Lévesque [\u2026] Il est aussi en avance sur le futur slogan de l\u2019Union nationale de Daniel Johnson en 1966.\u201cÉgalité ou indépendance\u201d » (p.554).Conclusion Comment ne pas être impressionné par l\u2019œuvre phénoménale de Lionel Groulx et dont le Québec a somme toute tant bénéficié ?L\u2019exceptionnelle contribution de Charles-Philippe Courtois aidera grandement à le faire réaliser et vieillira, je le pense, fort bien.En terminant, je dois confesser la préoccupation qui n\u2019a eu de cesse m\u2019affliger tout au long de cette belle lecture et de la rédaction qui s\u2019achève.Quand, nous Québécois, saurons-nous efficacement nous lever contre le genre de désinformation à grande échelle qui a sévit au Québec depuis deux générations sur les tenants et aboutis- 122 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 sants de l\u2019œuvre de Groulx ?Il y en aurait évidemment long à dire, mais je vais me borner à écrire ici que cela relève pour moi du scandale historique, rien de moins.Comme le démontre récemment Yvan Lamonde (2017), c\u2019est encore une fois la plus grande réussite du conquérant britannique d\u2019avoir fait en sorte qu\u2019une bonne part de cette division se fasse entre nous.C\u2019était vrai au temps de Groulx et ce l\u2019est toujours.En prendre davantage conscience ne peut nous faire que du bien.Félix Bouvier, UQTR 123 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 MICHEL BRUNET La France impériale et la Nouvelle-France.Un regard neuf sur 1759, Rosemère, Éditions Pierre Tisseyre, 2017, 320 pages Regard neuf ?Oui, et il se situe dans la mouvance des travaux français de Laurent Veyssière et de Bertrand Fonck, et aussi des travaux québécois de Raymonde Litalien, Jean François Palomino, Sophie Imbeault et Denis Vaugeois.Ce regard neuf est celui non de l\u2019historien bien connu, mais d\u2019un ex-diplo- mate québécois sensible à la géopolitique et au comparatisme, qui déconstruit la politique coloniale de l\u2019empire français du XVIIIe siècle pour montrer la démesure et la fragilité de ses prétentions continentales.Regard neuf d\u2019un auteur qui, à partir d\u2019une explication nouvelle et claire, devrait façonner une vision nouvelle chez le lecteur et lui faire regarder affective- ment la France et la Conquête autrement.L\u2019analyse et l\u2019écriture sont d\u2019une exceptionnelle efficacité : à partir de l\u2019affirmation « La Nouvelle-France était une colonie française », l\u2019auteur décompose chacun des mots pour en faire éclater la banalité.Quatre décisions royales permettent de faire le lit de cette nouvelle lecture : limiter le peuplement aux catholiques, se privant du coup du dynamisme économique des protestants qui eux peuplent les colonies britanniques au sud ; négliger le développement économique au profit de la valorisation continentale de la colonie avec comme effet de faire de la Nouvelle-France « une petite colonie sur un grand territoire » ; opter pour le développement (faible) de la Louisiane pour freiner l\u2019expansion occidentale des colonies américaines, avec le résultat que la Louisiane ne compta jamais plus de 10 000 habitants en comparaison de Charleston en 1760 avec ses 100 000 citoyens ; paradoxe enfin du traité d\u2019Utrecht de 1713 par lequel la France cède à l\u2019Angleterre la Nouvelle-Écosse, Terre-Neuve et la baie James, coupant le corridor de communication vers l\u2019intérieur, négligeant la 124 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 protection de la façade atlantique, avec le résultat de la fondation en 1749 d\u2019Halifax qui en trois ans compte 4000 habitants autant que Montréal fondée en 1642.Ces décisions royales, qui affirment la primauté des considérations européennes de la France, indiquent que la colonie est destinée à devenir plus un continent qu\u2019un pays.Le déficit démographique limite singulièrement le développement d\u2019une main-d\u2019œuvre un tant soit peu spécialisée et empêche la création d\u2019un marché intérieur.La colonie ne compte pas vraiment de villes fortes comme les villes de Boston, Newport, New York, Philadelphie, Baltimore, Savannah ou Richmond.L\u2019économie impériale demeure monosectorielle : en 1770, la fourrure représente les trois quarts des exportations de la colonie qui n\u2019a pas exploité ses bancs de morue, sans compter la corruption de l\u2019intendant Bigot de 1748 à 1760.Michel Brunet trouve plutôt oiseux le débat des années 1960 sur la décapitation d\u2019une « bourgeoisie », d\u2019une classe d\u2019entrepreneurs dont on a difficulté à établir une liste.La primauté des intérêts européens de l\u2019empire français trouve dans une politique de forte militarisation un signe éloquent : la métropole et la colonie sont en état de guerre quasi permanent, la France décide de multiplier les forts dans la vallée de l\u2019Ohio alors que ses capacités navales ne se comparent pas vraiment à celles de l\u2019Angleterre.La faiblesse de la colonie française se révèle avec la comparaison des colonies britanniques au sud qui sont le plus important marché d\u2019exportation de l\u2019Angleterre en 1770, qui fournissent vers 1780 le tiers du tonnage maritime anglais et dont les élites façonnent une culture coloniale (collèges/universités, imprimerie, presse) sans équivalent au nord.Elle se mesure encore au fait, qu\u2019à la différence 125 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 des assemblées coloniales au sud qui délèguent des représentants à Londres pour nommer leurs oppositions et attentes, les Canadiens sont sans voix politique, sans liberté de presse ou de réunion, sans capacité d\u2019intervention à Versailles pour influencer la politique coloniale.Pouvaient-ils d\u2019ailleurs bien voir et énoncer plutôt une politique de « pays », une Nouvelle-France sans la Louisiane, sans le pays des Illinois, sans la vallée de l\u2019Ohio ?Pour Michel Brunet, la Nouvelle-France avait été perdue avant, pendant et après 1760.Une fois établi ce bilan, l\u2019auteur éclaire la situation critique de la colonie à la fin du régime français.La France connaît quatre ministres des colonies à Versailles de 1757 à 1760.Par sa « folle aventure » dans la vallée de l\u2019Ohio en 1753-1754, elle marque une vision continentale nord-sud plutôt que de prendre la mesure des moyens d\u2019une politique plus viable d\u2019est en ouest, au moment où les colonies américaines sont plus riches, vingt fois plus peuplées et où la métropole anglaise peut compter sur une force navale supérieure.Pour l\u2019auteur, 1759 n\u2019entame en rien « l\u2019honneur de nos ancêtres » : ils se sont battus pour un meilleur sort, celui de la métropole, qui avait négligé de mettre en place des mesures défensives entre Gaspé et Québec et de fortifier Lévis.Confrontés à 37 000 hommes de troupe anglais, les Canadiens furent oubliés à leur sort parce que seul comptait celui de l\u2019empire.1763 fut l\u2019année du « grand marchandage », Choiseul ayant dès le début des négociations offert le Canada.Instrument de négociation, la colonie fut d\u2019autant mieux oubliée, « abandonnée » et placée devant des dettes non honorées par la France : abandon politique et financier.Pour Michel Brunet, l\u2019événement de 1759, d\u2019ordre militaire et temporaire, fut surestimé ; celui de 1763, de nature politique et finale, sous-estimé, mas- 126 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 quant la vraie chose : la politique impériale française du XVIIIe siècle révélée dans la primauté des intérêts métropolitains sur ceux de la colonie « continentale ».Pour l\u2019auteur, il n\u2019y a pas eu de « traumatisme » de la Conquête, il n\u2019y a pas eu de « vaincus » en 1759 et il faut vivre « sans nous encombrer du lourd bagage d\u2019une \u201cConquête\u201d » (p.237).Le problème pour les Québécois d\u2019aujourd\u2019hui, ce ne sont pas les Canadiens de l\u2019époque, c\u2019est la France, sa politique impériale, ses intérêts qu\u2019elle n\u2019a pas été capable de soutenir et défendre.Quel « regard neuf » les ex-coloniaux peuvent-ils poser sur eux-mêmes et sur la France ?Comment joue la déculpabi- lisation, d\u2019une part, et comment le jugement sur la France change-t-il vraiment ?Expliquer et comprendre « l\u2019abandon » autonomisent-ils l\u2019abandonné ?Qu\u2019a donc de thérapeutique ce regard neuf ?Car c\u2019est aussi de cela dont il s\u2019agit.Le plus d\u2019analyse possible pour dénouer un nœud tissé d\u2019affect.À moins de (prétendre) se guérir par l\u2019amnésie, la grande tentation, la grande méprise.Yvan Lamonde Historien 127 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 MARTIN LAVALLÉE Denis-Benjamin Viger : un patriote face au Canada-Uni, VLB éditeur, 2017, 195 pages L\u2019historien Martin Lavallée a eu la bonne idée d\u2019extraire Denis-Benjamin Viger des oubliettes.Grâce à lui, nul ne pourra dorénavant plaider l\u2019ignorance.Le portrait qu\u2019il en fait est à ce point captivant que je ne peux résister à l\u2019envie d\u2019en proposer un résumé.Viger est né le 19 août 1774.Il a pour cousins Jacques Viger, premier maire de Montréal, Louis-Michel Viger, fondateur de la Banque du peuple, Bonaventure Viger, Louis- Joseph Papineau, Côme-Séraphin Cherrier, patriotes de leur état, de même que Mgr Jean-Jacques Lartigue, premier évêque de Montréal.Mais notre homme ne s\u2019est pas contenté d\u2019être bien né.Après des études chez les Sulpiciens, il entreprend des études de droit.Il fera sa cléricature chez Joseph Bédard, frère de Pierre-Stanislas, député et juge, de même que chez Joseph-Antoine Panet, premier orateur de l\u2019Assemblée.L\u2019écriture l\u2019intéressait.Il a rédigé de nombreux textes d\u2019analyses politiques.Ce serait d\u2019ailleurs bien qu\u2019un historien en publie une édition critique.Viger pensait que la presse avait un rôle important à jouer dans la société.Il a donc soutenu financièrement nombre de journaux.Ce n\u2019est pas tout.« En 1803, écrit Lavallée, il est nommé lieutenant des milices de Montréal et il est capitaine au troisième bataillon pendant la guerre de 1812 contre les Américains » (p.14).Plus tard, Viger se fera diplomate.Accompagné par son secrétaire François-Xavier Garneau, il sera dépêché à Londres pour défendre les intérêts de l\u2019Assemblée.Il aimait les livres.Sa bibliothèque en comptait plus de 3000.Il sera aussi « le deuxième propriétaire foncier en importance à Montréal, derrière Pierre Berthelet, mais devant Sa Majesté 128 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 elle-même et John Molson père » (p.15).Sachant tout cela, Viger ne pouvait qu\u2019être happé par la passion de la politique.Il sera député, conseiller législatif \u2013 il goûtera même de la prison \u2013 puis député à nouveau sous le régime de l\u2019Union.Sa vie privée sera moins mouvementée.En 1808, il épouse Marie-Amable Foretier qui s\u2019impliquera dans différentes organisations charitables, dont celle d\u2019Émilie Gamelin.Le couple n\u2019aura qu\u2019un enfant qui mourra en bas âge.Après une vie bien remplie, Viger décède le 13 février 1861.Denis-Benjamin Viger a donc été un homme au destin singulier.Cela dit, cette biographie, tirée d\u2019un mémoire de maîtrise, n\u2019en est pas une au sens où nous l\u2019entendons habituellement.C\u2019est plutôt une biographie intellectuelle et politique.D\u2019abord, à la page 21, Martin Lavallée fait ce constat : « En somme, la première décennie de l\u2019Union des Canadas n\u2019est connue, du côté canadien-français et aux points de vue idéologiques et politiques, que sous l\u2019angle des réformistes et des rouges.» De là son objectif : « Il semble donc évident qu\u2019une étude spécifique sur Denis-Benjamin Viger s\u2019avère nécessaire afin de mieux comprendre et circonscrire le personnage durant l\u2019Union.» Pour l\u2019essentiel, le livre se divise en deux parties.Dans le premier chapitre, Lavallée analyse les idées de Viger.Dans les chapitres suivants, il tente de nous expliquer comment elles ont influencé ses décisions.J\u2019ai usé du verbe « tenter » à dessein.Si la première partie de cet ouvrage est réussie, la seconde, elle, l\u2019est beaucoup moins.La pensée de Viger divergeait sensiblement de celle de nombreux patriotes.Cette démonstration est d\u2019ailleurs fascinante.Lecteur d\u2019Edmund Burke et de Joseph de Maistre « Viger est animé d\u2019une pensée nationaliste, conservatrice, qui conjugue une critique du libéralisme marchand et du progressisme libéral issu des Lumières » (p.23).Plus précisément, Viger « utilise donc les thèses de Burke, qui défendait la société 129 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 anglaise contre les idéaux de la Révolution française, en les appliquant à la société canadienne contre l\u2019impérialisme de l\u2019oligarchie britannique » (p.29).Son nationalisme se distingue également de celui des Patriotes.Selon Lavallée, c\u2019est un nationalisme culturel qu\u2019il définit ainsi : « si l\u2019universalisme des Lumières tend, à terme, à l\u2019uniformisation des cultures et des individus, le nationalisme culturel issu du romantisme européen tient plutôt à la préservation de la diversité humaine à travers les cultures nationales » (p.35).Autre distinction, Viger ne cache pas « son admiration de la constitution mixte britannique, qui permet aux composantes d\u2019une société de se compléter et de s\u2019équilibrer dans un ordre parfait » (p.37).Donc, « Viger, contrairement à son cousin Papineau et à une certaine frange du Parti patriote, ne revendique jamais la république ni la rupture du lien colonial avec l\u2019Angleterre » (p.54-55).C\u2019est ainsi que « le 23 novembre 1837, Viger signe une adresse Aux habitants du district de Montréal avec treize autres magistrats, dans laquelle il invite ses concitoyens non seulement à s\u2019abstenir de toute démarche violente, mais encore à rentrer paisiblement dans [leurs] foyers » (p.57).Pour illustrer son propos, Lavallée donne l\u2019exemple de la conception de Viger du régime seigneurial : « Depuis la Nouvelle-France, toute l\u2019organisation \u201céconomico-sociale\u201d des Canadiens repose sur le régime seigneurial et c\u2019est cette organisation et le système de propriété qui lui est inhérent que Viger cherche à préserver.» Et Lavallée d\u2019ajouter : « De même, les institutions seigneuriales représentent un bon moyen de contrer le capitalisme des spéculateurs reposant sur la propriété individuelle à l\u2019anglaise » (p.51).Selon l\u2019historien, Viger ne défend pas ce régime par intérêt personnel : « Pour lui, bien qu\u2019il soit imparfait, le régime seigneurial est celui de la population canadienne-française et c\u2019est à elle 130 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 seule qu\u2019il revient de le réformer ou de le perfectionner, si elle le juge nécessaire » (p.84).La seconde partie du livre a pour objectif de démontrer la cohérence entre la pensée de Viger et ses décisions dans le cadre du Canada-Uni.Malheureusement, le récit de Lavallée s\u2019embourbe principalement parce que son but est moins de comprendre et d\u2019expliquer ces décisions que de les défendre.À l\u2019évidence, notre historien est plus à l\u2019aise avec l\u2019exposé des idées politiques de son héros que de faire un récit structuré de ses luttes.L\u2019objectif politique de Viger consistait essentiellement à lutter pour le rappel de l\u2019Acte d\u2019Union.Sur ce point, la démonstration de Lavallée est éloquente.Toutefois, elle l\u2019est beaucoup moins en regard de la stratégie choisie par Viger.Par exemple, pour combattre l\u2019Union, Viger proposait la doctrine de la « double majorité », comme indiqué à la page 94.Or, il nous faut attendre la page 131 pour en avoir une définition détaillée.Dans un autre ordre d\u2019idée, en 1843, LaFontaine démissionne et Viger accepte d\u2019entrer au gouvernement à l\u2019invitation du gouverneur Metcalfe.Aux élections de 1844, le peuple désavoue cette décision.Lavallée va même jusqu\u2019à avancer que ces élections constituent pour lui « un revers personnel et politique ».Malgré tout, l\u2019historien ajoute que Viger aurait réussi « à faire adhérer une partie importante des Canadiens français à sa doctrine de la double majorité et à faire douter de la valeur de l\u2019alliance avec les réformistes du Haut-Canada » (p.126).Voilà une analyse quelque peu contradictoire\u2026 La doctrine de la « double majorité » était peut-être aussi séduisante que celle du « gouvernement responsable » portée par LaFontaine et les réformistes, mais Lavallée ne parvient pas à nous convaincre.Je le répète : entre expliquer les décisions d\u2019un homme et les défendre, il y a un monde de différence. 131 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 La confusion est aussi due au fait que le style de Lavallée manque de fluidité.À ce jour, je n\u2019ai pas encore saisi ce qu\u2019il veut dire quand il écrit ceci : Au lendemain de la crise ministérielle, Viger n\u2019est donc pas complètement isolé, même si ses appuis, à l\u2019exception de L\u2019Aurore et de Barthe, sont plus ou moins neutres, sympathiques à l\u2019homme et à ses vues, mais non partisans.D\u2019ailleurs, certains de ces appuis, dont le clergé, sont motivés par leurs propres intérêts qui les feront changer de camp dans les années qui suivent (p.118).Par ailleurs, si cet ouvrage est fort bien documenté, il reste que les sources utilisées par Lavallée posent un problème.D\u2019abord, il écrit qu\u2019« à partir de 1840 et pendant la majeure partie de la décennie, Viger utilise le journal qu\u2019il finance, L\u2019Aurore des Canadas ».Puis, il avoue que « C\u2019est donc principalement à partir de ce journal et des écrits de Viger que nous allons analyser les lumières qui sont les siennes » (p 64).Ce n\u2019est pas ce qu\u2019on pourrait appeler une source neutre et indépendante.Peut-être suis-je un peu trop rigide, mais, s\u2019il est légitime que cette source puisse servir à mieux comprendre la pensée de Viger, je ne pense pas qu\u2019elle puisse aussi servir à défendre ses choix politiques.Qui plus est, Lavallée n\u2019a pas jugé opportun d\u2019expliquer ce choix méthodologique ni d\u2019avertir le lecteur des limites et des inconvénients liés à ce choix.À propos de Viger, Lionel Groulx écrit ceci : « Quel fait singulier, à tout prendre, que la conduite de Denis-Benjamin Viger, et celle des deux Papineau et de quelques autres, après 1840 ! » Malgré une excellente introduction, un premier chapitre prometteur et une bibliographie exhaustive, je ne crois pas que Martin Lavallée parviendra à dissiper les doutes de Groulx et de combien d\u2019autres historiens à l\u2019égard des 132 L\u2019Action nationale \u2013 Avril 2018 choix politiques de Viger.Mais l\u2019auteur aura tout de même réussi à nous persuader, et ce n\u2019est pas rien, qu\u2019on « ne peut remettre en question les convictions civiques de Viger et son sentiment de devoir envers la patrie, sentiment qui l\u2019anime dès le début de sa carrière publique » (p.110).C\u2019est ce sentiment « de devoir envers la patrie » qui a dû inspirer cette réflexion de Viger à propos du projet d\u2019union de 1822 qu\u2019il voit comme « un acte d\u2019iniquité politique » ourdi par « les habiles combinaisons d\u2019un petit nombre d\u2019hommes restés étrangers au milieu de nous, qui n\u2019étaient pas satisfaits de s\u2019y trouver placés au premier rang et d\u2019y jouir à peu près de tous les avantages attachés à une caste privilégiée » (p.42-43).Je ne peux que m\u2019incliner devant la lucidité de cette analyse.Ils seraient nombreux à se braquer si j\u2019osais prétendre qu\u2019il y a une certaine ressemblance entre la mentalité des anglophones de 1822 et celle de notre « caste privilégiée » contemporaine.Comme au cinéma, on me dirait sûrement que toute ressemblance avec la situation actuelle ne saurait être que fortuite\u2026 Martin Lemay Essayiste ee \\ 2e A = TINE OUELLETQ 28050) \\ Xavier Barsalou-Duval Député de Prerre-Boucher\u2014Les Patrigtes\u2014Verchères 1625, boulevard Licnel-Boulet, bureau 202 Varennes (Québec) J3X 1F7 Téléphone : 450 652-4442 Courriel : xavier.barsslou-duval@parl pc ca GABRIEL STE-MARIE Député fédéral! de Joliette Vs BLOC Québécois 450 752-1940 gabriel.ste-marie@parl.ge.ca MICHEL BOUDRIAS Député de Terrebonne |» Maamagt Fac goad C3 Trareitel: ire 15 48\u20ac ASS L'assurance d\u2019une culture québécoise ASSIB Jorte et te et vivante TF MUC ee Sa im » Jear a-Baplisie Hh [ry cris PP ] LL ky MLR FE hs = or Frere de soutenir pl ng FN 1344 he LLY Tdbuc a ads x Eyre HI, \u2014 Br vd 1] Cd dé TT PEO ALLIS Ee a SS \u2014 ATIONALE, ari Tes G Z 1800 943-2519 | www.ssjbcq.quebec » Rassemblement pourun PAYS Souverain a Ny Québec notre seule patrie oF www.rps.quebec ® » \u2018e Souveraineté du Québec Langue française Fête nationale \u2014 Assurance-vie Société Sg - ; i ; © | \u2018 is ; WN a Saint-Jean-Baptiste &/ dela MAURICIE «5 2 \u2014 TE LR = À yor\u201d £3 197375 4381 oh Tere PIL REY Mémoires d\u2019un politologue D\u2019entrée de jeu, je n\u2019hésite pas à me définir comme un enfant de la Révolution tranquille parce que j\u2019ai été formé durant ces années d\u2019effervescence.J\u2019ai connu l\u2019avant et l\u2019après.J\u2019ai été immergé dans le système de valeurs préconisé par un catholicisme fervent.J\u2019ai vu les effets matériels de la prospérité économique et les conséquences des transformations sociales qui ont suivi l\u2019industrialisation du Québec de l\u2019après-guerre et qui, en dix ans, ont bouleversé le mode de vie, les valeurs et les comportements des Québécois.ISBN 978-2-89070-024-6 \u2013224 pages 25 $ taxe et expédition comprises achat à la boutique internet, par la poste, au téléphone (p.144) L\u2019Action nAtionALe en héritAge Legs et dons planifiés Les dons planifiés constituent un apport essentiel pour un organisme comme la Ligue d\u2019action nationale ; tous les dons qu\u2019elle reçoit sont d\u2019une grande importance puisqu\u2019ils permettent d\u2019offrir à nos abonnés une revue de qualité, et ce, sans s\u2019éloigner, même avec près d\u2019un siècle d\u2019existence, de sa mission.Qu\u2019est-ce qu\u2019un don planifié ?Les dons immédiats, ceux qui sont mis à la disposition de la Ligue d\u2019action nationale dès qu\u2019ils sont faits et les dons différés, dons destinés à être remis à la Ligue d\u2019action nationale à une date ultérieure (ex.: dons testamentaires, d\u2019assurance- vie, fiducie testamentaire, etc.) Vous avez peut-être une police d\u2019assurance-vie de quelques milliers de dollars que vous avez souscrite il y a plusieurs décennies et qui pourrait être cédée à L\u2019Action nationale sous forme de don planifié et contribuer ainsi à la pérennité de la revue.Les dons planifiés font partie intégrante de la planification financière et successorale.Ils peuvent prendre diverses formes, et l\u2019avis d\u2019un planificateur financier professionnel pourra vous aider à choisir l\u2019option la plus avantageuse pour vous.Si dans votre testament vous nommez la Ligue d\u2019Action nationale comme bénéficiaire, faites-le-nous savoir afin que nous puissions vous manifester notre reconnaissance.Si vous désirez effectuer un don planifié à la Ligue, nous pourrons vous remettre un reçu pour dons.Contactez-nous si vous avez besoin des conseils du planificateur financier professionnel de la Ligue d\u2019Action nationale.Ligue d\u2019Action nationale \u2013 Programme de dons planifiés a/s de Jacques Martin 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 819 397-4920 gfb@tlb.sympatico.ca MeMbres bâtisseurs de 5000 $ à 24 999 $ Dominique Bédard \u2020 Bernard Lamarre \u2020 Bernard Landry Bryan L\u2019Archevêque Jacques C.Martin Paul Mainville \u2020 Cécile Vanier \u2020 MeMbres grAnds bâtisseurs de 25 000 $ à 49 999 $ Hector Roy \u2020 MeMbres bâtisseurs éMérites plus de 50 000 $ tAbLeAu d\u2019honneur des donAteurs et LégAtAires de LA Ligue d\u2019Action nAtionALe Plusieurs personnes nous ont laissé des legs ou des dons qui permettent d\u2019assurer la pérennité de la revue L\u2019Action nationale depuis maintenant 100 ans.C\u2019est la Fondation Esdras-Minville qui gère le patrimoine dédié à la revue, mais pour l\u2019obtention d\u2019un reçu pour fins fiscales, il faut libeller les dons et les legs à la Ligue d\u2019action nationale.Nous exprimons notre gratitude à nos généreux mécènes par une mention à perpétuité à ce tableau d\u2019honneur qui fait état du cumul des dons et des legs.François Beaudoin Gaston Beaudry \u2020 André Véronneau Fernand Allard Patrick Allen \u2020 François-Albert Angers \u2020 Gaston-A.Archambault \u2020 Gabriel Arsenault Jean-Paul Auclair \u2020 Jacques Baillargeon Paul Banville Yvan Bédard \u2020 Jacqueline Claire Binette Henri Blanc Charles Eugène Blier Gilles Blondeau Charles Eugène Blier David Boardman Yvon Boudreau Gaétan Breault Marcelle Brisson Henri Brun Paul Carrier Jean-Paul Champagne Jean-Charles Claveau Roch Cloutier Robert Comeau Normand Cossette George Coulombe Louis-J.Coulombe Fernand Couturier Gérard Deguire Benoit Dubreuil André Dubuc Bob Dufour Yves Duhaime Marcel Fafard Nicole Forest Raymond Gagnier Léopold Gagnon Romain Gaudreault André Gaulin Henri-F.Gautrin \u2020 Claude Ghanimé Paul Grenier \u2020 Michel Grimard Yvan Hardy Germain Jutras Georges Lacroix Raymond Laflamme Lucie Lafortune \u2020 Anna Lagacé-Normand \u2020 Gisèle Lapointe Roger Lapointe Gérald Larose Denis Lazure \u2020 Jacques Libersan Clément Martel Yvon Martineau \u2020 Roger Masson Monique Michaud Daniel Miroux Louis Morache Rosaire Morin \u2020 Gilbert Paquette Jacques Parizeau \u2020 Hubert Payne Claude Pilote Fernand Potvin Alain Prévost Arthur Prévost \u2020 Antoine Raspa Ghislaine Raymond-Roy René Ricard René Richard \u2020 Dominique Richard \u2020 Jacques Rivest Jean-Denis Robillard Louis Roquet Pierre-Paul Sénéchal Denise Simoneau Michel Taillefer Claudette Thériault Serge Therrien Marcel Trottier \u2020 Réal Trudel Denis Vaugeois Claude-P.Vigeant Marcelle Viger Madeleine Voora cLub des 100 Associés 1000 $ à 1499 $ MeMbres bienfAiteurs 1500 $ à 4999 $ Robert Ascah André Baillargeon Jean-François Barbe Luc Bertrand Antoinette Brassard Jacques Cardinal Charles Castonguay Bernard Courteau Guy Cormier Richard Côté Harold Dumoulin Lucia Ferretti Leopold Gagnon Yvon Groulx Marcel Henry Benoît Houde Gérard N Houle Marcel et Hélène Jacob Henri Joli-Cœur Marc Labelle Isabelle Lamarche Isabelle Laporte Isabelle Le Breton Maurice Leboeuf Richard Leclerc Laurent Mailhot Pauline Marois Cécile Martin et Marcel Masse \u2020 Michel Moisan Estelle Monette \u2020 Lucie Monette Réjean Néron Reginald O\u2019Donnell Pierre Karl Péladeau Gilles Pelletier Réal Pilon Richard Rainville Ivan Roy Paul-Émile Roy Ginette Simard Rita Tardif Robert G.Tessier \u2020 André Watier Inscrivez la « Ligue d\u2019action nationale » parmi vos fournisseurs avec votre numéro d\u2019abonné et payez directement votre renouvellement d\u2019abonnement de votre compte bancaire.Chez Desjardins et dans les institutions inancières participantes Votre date d\u2019échéance est indiquée sur votre feuillet d\u2019adressage Prévenez le coût ! 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Tarifs 2018 L\u2019Action nationale 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514 845-8533 sans frais, 1 866 845-8533 Pour nous joindre par courriel revue@action-nationale.qc.ca www.action-nationale.qc.ca ISSN-0001-7469 Dépôt légal : Bibliothèque nationale du Québec Périodicité : 10 numéros par an L\u2019Action nationale est membre de la SODEP www.sodep.qc.ca Paiement par chèque ou carte de crédit VISA ou MASTERCARD \u2022 paiement internet sécurisé dans notre site \u2022 par la poste \u2022 par téléphone Paiement de votre compte bancaire (renouvellement d\u2019abonnement) \u2022 chez Desjardins et dans les institutions financières participantes Version numérique 1 an 2 ans 10 numéros 20 numéros Abonnement 85 $ 145 $ (73,93 $ + taxes) (126,11 $ + taxes) Abonnement de soutien 175 $ 300 $ Étudiant 50 $ 85 $ (43,49 $ + taxes) (73,93 $ + taxes) Institution 145 $ 240 $ ((126,11 $ + taxes (208,74 $ + taxes) Autres pays 150 $ 275 $ Abonnement PDF 60 $ 100 $ (52,18 $ + taxes) (86,97 $ + taxes) TVQ 1012563392 TQ0002 TPS 11901 9545 "]
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