L'action nationale, 1 octobre 2018, Octobre
[" 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514 845-8533 Numéro sans frais : 1 866 845-8533 revue@action-nationale.qc.ca www.action-nationale.qc.ca Directeur : Robert Laplante Directeur adjoint : Sylvain Deschênes Comité de rédaction : Mathieu Bock-Côté, sociologue et chroniqueur ; Nicolas Bourdon, professeur de français, cégep Bois-de-Boulogne ; Sylvain Deschênes, rédacteur et infographiste ; François-Olivier Dorais, professeur (UQAC) ; Lucia Ferretti, professeure (UQTR) ; Sylvie Ménard, Centre d\u2019histoire des régulations sociales (UQAM) ; Denis Monière, professeur (Université de Montréal) ; Hubert Rioux, Ph.D.ÉNAP-Montréal ; Michel Rioux, journaliste ; Pierre Serré, chercheur.Membres du jury du prix Richard-Arès : Lucille Beaudry (science politique, UQAM) ; Robert Comeau (histoire, UQAM) ; Simon Langlois (sociologie, Université Laval).Animation du séminaire de lecture : Mathieu Bock-Côté L\u2019Action www.fondaction.com DONNER DU SENS À L\u2019ARGENT Fondaction est une institution ?nancière québécoise innovante.Par la collecte d\u2019épargne-retraite et l\u2019investissement dans les entreprises d\u2019ici, Fondaction participe à la création d\u2019une économie plus performante, plus équitable et plus verte.PubFondaction-ActionNationale2015_PubFondaction-ActionNationale2012 2015-03-20 13:24 Page1 PubFondaction-ActionNationale2015_PubFondaction-ActionNationale2012 2015-03-20 13:24 Page1 Sommaire Éditorial La nouvelle donne provinciale - Robert Laplante 4 Articles Le prix Richard-Arès 2017 à Serge Dupuis - Simon Langlois 11 Estimation raisonnée des appuis à l\u2019indépendance de la Catalogne - Édouard Cloutier 17 S\u2019enraciner dans la nature et dans l\u2019histoire - Georges-Rémy Fortin 29 La Francophonie au service de l\u2019Anglosphère - Robin Philpot 37 Que préfigure la dissolution de la nation canadienne ?- Marc-André Houle 41 Misères du bilinguisme au Nouveau-Brunswick - Gabriel Arsenault 47 Mémoire de la déportation acadienne et justice historique - Jean-François Thibault 52 Dossier NOUVELLE-CALÉDONIE INDÉPENDANTE ?Un nouveau pays surgira-t-il dans le Pacifique Sud ?- Denis Monière 68 Le droit à l\u2019indépendance du peuple kanak selon le droit international - Daniel Turp 82 Lectures Note critique Qu\u2019est-ce que l\u2019économie sociale au Québec ?- Robert Laplante 92 Recensions Jérôme Blanchet-Gravel 106 La face cachée du multiculturalisme Paul Cliche 110 Un militant qui n\u2019a jamais lâché Anne-Marie Beaudoin-Bégin 119 La langue affranchie Geneviève Dorval-Rouville et Jean-François Gingras 127 Rêver le territoire 4 Éditorial Robert Laplante La nouvelle donne provinciale Les libéraux sont chassés et durement sanctionnés.C\u2019est une excellente nouvelle.La déloyauté du PLQ a déjà fait trop de dégâts.Il faudra en garder mémoire puisqu\u2019il a incarné tout ce que le Canada autorise que nous soyons.Il n\u2019y aura plus d\u2019autre voie pour ce parti incrusté dans ses enclaves ethniques.Il ne poursuivra qu\u2019en cherchant de nouvelles figures de l\u2019imposture.Il s\u2019en remettra, c\u2019est certain puisqu\u2019il est essentiel au régime qui nous asservit.Pour l\u2019instant, il faut seulement souhaiter lui rendre la tâche la plus difficile possible.Ce ne sera pas une mince affaire, car au terme d\u2019une si médiocre campagne électorale, c\u2019est la confusion intellectuelle qui a gagné.La CAQ ne coalise que la candeur.Ce n\u2019est pas tant l\u2019inexpérience de ses candidats élus qui sera le problème, c\u2019est la totale inculture politique de cette formation qui confond le pouvoir et l\u2019intendance.Ce gouvernement est condamné à essayer de tenir en apesanteur historique.Les contorsions qu\u2019il a déjà promis de faire pour se convaincre que le régime ne lui imposera pas sa loi d\u2019airain le déporteront à coup sûr dans la même politique que celle du PLQ, mépris en moins.La rhétorique nationaliste qui est la sienne a pu tenir lieu d\u2019alibi, mais son efficacité ira diminuant.Sa posture identitaire ne servira qu\u2019à proposer de faire des Québécois des figurants qui se cramponnent à leur costume.La véritable affirmation identitaire est celle 5 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 qui donne prise sur le monde.Dans le Canada actuel, le nationalisme caquiste ne sera, au mieux, qu\u2019un baume pour mieux accepter les reculs, au pire une ritournelle incantatoire qui nous enfoncera dans l\u2019impuissance.Cela durera au moins quatre ans.Il faut prendre acte.Le déni collectif qui a fait naître la CAQ nous tiendra lieu d\u2019étalon de mesure.L\u2019Assemblée nationale ne carburera qu\u2019à la minimisation des pertes, au refus de nommer les termes de l\u2019affrontement et à la crainte hystérique de se poser de manière conséquente dans l\u2019altérité radicale.Enfermé dans les considérations d\u2019intendance, le débat électoral qui vient de se clore ne débouchera que sur la pratique de l\u2019insignifiance, la culture de la médiocrité et l\u2019aplaventrisme devant un gouvernement canadian plus que jamais maître du jeu.Confondre l\u2019État et une agence de service ne conduira le Québec que dans le folklore.Le dossier de l\u2019ALENA qui a marqué un autre recul le jour même du scrutin, ne fera que préfigurer ce qu\u2019il adviendra dans tous les dossiers : le Canada s\u2019organise, fait les compromis qu\u2019il juge utile en sachant qu\u2019il pourra toujours les faire impunément dans un Québec incapable de faire la moindre union solide devant quelque menace que ce soit \u2013 fût-elle existentielle.Les indépendantistes se retrouvent devant une tâche immense.Il n\u2019est désormais plus possible d\u2019éviter le bilan critique.Le parti qui s\u2019est arc-bouté depuis vingt ans pour résister à la révision de son paradigme politique ne peut plus rien nier des faits.Le PQ n\u2019a pas volé la raclée qu\u2019il vient de subir.Les succès de QS ne sont qu\u2019en partie mérités, puisqu\u2019il est encore trop tôt pour démêler dans ses victoires ce qui tient du ras-le-bol ou du mouvement 6 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 véritable.Sera-t-il capable de placer la critique du régime canadian au fondement de son action ou se laissera-t-il entrainer dans la seule logique électoraliste qui l\u2019entraîne d\u2019ores et déjà à se poser triomphant sur la carcasse du PQ agonisant ?Il est loin d\u2019être certain que le gouvernement caquiste majoritaire donnera suite à la promesse de modifier le mode de scrutin.Il sera si tentant pour lui de laisser traîner les choses jusqu\u2019à ce que les oppositions se soient épuisées dans une concurrence qui lui laissera toute la place et le confort de la petite politique.Il ne faut pas sous-estimer l\u2019effet toxique du déni et ce qu\u2019il induit de rapetissement devant la peur de s\u2019assumer.La nécessaire indépendance est et restera toujours un repoussoir commode.Il faut s\u2019attendre à ce que devant les difficultés auxquelles est structurellement condamné tout gouvernement provincial, il soit plus confortable de dire du mal de la liberté que d\u2019avoir à reconnaître que la minorisation ne peut être une voie de développement.Fasciné par les vertus du marché pour contenir l\u2019État et ses institutions, le gouvernement Legault se heurtera quand même très vite aux insuffisances provinciales et à la morgue d\u2019Ottawa.La marchandisation des services publics ne le conduira pas très loin.Il devra, lui aussi, composer avec le fait que notre gouvernement provincial a de moins en moins les moyens de ses responsabilités, et encore moins ceux de répondre aux attentes des citoyens.Les contraintes à la gouverne, les limites des compétences provinciales ramèneront vite la question de la pénurie des moyens et au travers elle, celle de l\u2019indépendance.Pour se les donner, certes.Mais il faudra plus pour briser le carcan.Il faudra la soif de liberté.Sans elle, l\u2019indépendance restera un fantasme flageolant. 7 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 C\u2019est dire qu\u2019il faudra réapprendre à se voir dans un régime et non pas dans la gestion provinciale.Seule l\u2019indépendance comme horizon et volonté peut permettre de le faire.Sa pertinence, la définition de la situation historique de notre peuple, l\u2019unité à construire et, surtout, la reprise de l\u2019initiative historique sont des incontournables.Le Canada n\u2019est pas notre pays, sa politique nous dépossède, en plus de nous priver de la liberté essentielle, celle de décider par nous-mêmes, pour nous-mêmes.Les rebuffades à venir, les prix de consolation, les acceptations complaisantes qui font le lit politique des inconditionnels du Canada devront faire l\u2019objet d\u2019une riposte critique intransigeante, constante et chaque fois illustrée et documentée.Il faut inculquer à la culture et à l\u2019action politiques les réflexes comparatistes en toutes circonstances.Les Québécois, largement bassinés par les bonimenteurs médiatiques, devront s\u2019arracher à la double légitimité, cesser de considérer la représentation politique et l\u2019analyse des choix canadian dans un registre séparé.Il faut casser le fatalisme et refuser de se voir dans l\u2019émiettement, de s\u2019offrir comme un matériau pour compromis canadian, comme une bonne pâte à modeler pour les plans de dépenses des quelque cinquante milliards que le Québec laisse à la disposition d\u2019Ottawa.Il est inutile de faire des phrases et des déclarations enflammées sur la sortie du pétrole et continuer de tolérer que nos impôts servent à financer l\u2019acquisition du pipeline Trans Mountain, à élargir et renouveler le parc de wagons citernes pour accroître les risques de déversement sur une immense partie de notre territoire.Il est candide et dangereux de laisser le Canada prendre des orientations culturelles qui condamneront nos artisans au quémandage, à l\u2019humiliation devant les Netflix de ce monde.Il est scandaleux de laisser Ottawa choisir de ratatiner notre agriculture et saquer l\u2019occupation du territoire.La liste des récriminations est établie depuis longtemps déjà. 8 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 À l\u2019évidence, les injustices sont mal connues de la majorité, trop souvent acceptées avec résignation, mal dénoncées et combattues par les partis politiques hors registre pour la grande majorité des commentateurs qui s\u2019imaginent éclairants quand ils font des ronds de boucane pour inventer des motifs de minimiser les pertes.Les indépendantistes ne doivent plus tolérer que le laxisme et la démission intellectuelle servent à charpenter le débat public.Ce sera un dur combat dans un espace médiatique qui est objectivement devenu un instrument de folklorisation dans lequel de larges cohortes de faiseux s\u2019imaginent jouer dans les grandes ligues en se faisant retraducteurs de médiocrité marchande et sous-produits des médias américains.Il va de soi que le travail politique visant les partis devra se faire en même temps, le registre médiatique participant d\u2019emblée de la construction du paradigme canadian.Définir la situation supposera de renouveler les compétences civiques et d\u2019inventer de nouveaux relais et méthodes pour rejoindre et mobiliser.Cela se fera par le constant reca- drage de la discussion dans tous les forums où se discutent et se définissent l\u2019intérêt national.Se voir et se comporter comme une majorité déterminée à s\u2019extirper de la logique de minorisation dans laquelle le Québec s\u2019enlise, tel est l\u2019axe cardinal du plan de travail qu\u2019il faudra mettre en œuvre pour que le mouvement se recompose comme force.Pour lui donner des assises solides et un horizon à l\u2019échelle de notre lutte, à celle de l\u2019Histoire. q L'assurance d'une culture québécoise Yeu.Ass Jorte et te et vivante =u Mocs Sain nt Joa foe a Hs ey reid PATRWAOIN \u2026.- RE eh ca Fe, ere de souteni .sr 3.No Fd ing Tedbu TE x.7 1K là réalisatlo ~\u2014 \u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\"F \u2014\u2014 _ cmt Br An ALS ML 0 = A » tl oa PORCELAIN LE TT vides PRÉSRIQIRE 1 800 943-2519 | www.ssjbcq.quebec D » Rassemblement pourun PAYS Souverain Ny A Québec notre seule patrie F www.rps.quebec LANGUE PATRIMOINE SOUVERAINETÉ FRANÇAISE NATIONAL LUQUEEF J id dN lz ns de in Mauricie SO en-Baptiste WW » A A dann RAI FE = SCHEL\\ A a Serge Dupnls No CHE Prix poy £d LE CANADA N Richard-Ares FRANÇAIS DEVANT LA FRANCOPHONIE 0 à) du meilleur MONDIALE essai publié > L'EXPÉRIENCE DA MOUVEMENT RICHELES PEMDANT Ap LA DEWCEME WOITIE BY TH! SECLE v 4 AS HEÈL\\E en 2017 JC Cr LE 2 Di mi jy 11 Articles Simon Langlois* Le prix Richard-Arès 2017 à Serge Dupuis Le prix Richard-Arès de L\u2019Action nationale récompense l\u2019auteur du meilleur essai publié au Québec durant l\u2019année.Il a été créé en hommage au père Richard Arès qui, par ses multiples écrits sur notre question nationale, a contribué d\u2019une manière exceptionnelle à stimuler et à enrichir la réflexion de nos compatriotes.Ce prix est attribué chaque année depuis 1991 par la Ligue d\u2019action nationale à l\u2019auteur d\u2019un essai publié au Québec qui témoigne d\u2019un engagement à éclairer nos concitoyens sur les grandes questions d\u2019intérêt national.Il est doté d\u2019une bourse de 1000 $.La création de ce prix a pour objectif essentiel de promouvoir la culture nationale en encourageant l\u2019expression de la pensée.W Le jury du prix Richard Arès 2017 \u2013 formé de Robert Comeau, Lucille Beaudry et moi-même \u2013 a retenu un ouvrage très original, Le Canada français devant la francophonie mondiale (Septentrion, 2017) de Serge Dupuis.Serge Dupuis est chercheur associé à la Chaire CEFAN de l\u2019Université Laval \u2013 Chaire pour le développement de la recherche sur la culture d\u2019expression française en * Sociologue, Université Laval 12 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 Amérique \u2013 dont l\u2019historien Martin Pâquet est l\u2019actuel titulaire.Fondée par le regretté Jean Hamelin, cette chaire se consacre depuis 1989 à l\u2019étude du fait français en Amérique en mettant l\u2019accent sur les relations entre les diverses composantes du Canada français incluant les Franco-Américains.Je rappelle qu\u2019il existe à l\u2019Université Laval dans diverses disciplines \u2013 histoire, science politique, sociologie, littérature, notamment \u2013 une très longue tradition d\u2019études portant sur la nation canadienne- française, et notamment sur les relations entre la société québécoise et les diverses communautés nationales, sans oublier l\u2019Acadie.Serge Dupuis s\u2019est intéressé à l\u2019étude du Canada français, considérée comme une entité globale, une nation historique qui a éclaté autour du milieu des années 1960.Au Québec, nous avons un peu oublié cet ancien Canada français et les études sociologiques ou historiques se font maintenant plus rares.L\u2019auteur comble un vide avec cette étude du mouvement des clubs Richelieu, pendant des clubs de services d\u2019inspiration américaine ou anglo-saxonne tels que les Kiwanis, Lions ou Rotary.Les élites canadiennes-françaises ont voulu en effet mettre sur pied des clubs offrant des services à la population francophone et catholique et l\u2019auteur documente bien les liens du mouvement Richelieu avec le défunt Ordre de Jacques-Cartier, voué à la promotion des intérêts des Canadiens français sur la scène fédérale canadienne, à une époque difficile pour eux comme on le sait.Mis sur pied à Ottawa en 1944, les clubs Richelieu ont essaimé partout dans l\u2019espace canadien-français, de la Nouvelle-Écosse au Manitoba et aussi en Nouvelle-Angleterre.Ils se voulaient le rempart contre la menace culturelle que représentaient les clubs américains ou anglo-saxons. 13 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 Les Richelieu ont été un « maillon » dans le réseau institutionnel du Canada français.Nous savons tous que l\u2019Église catholique a joué un rôle important dans le développement du Canada français, au moment où l\u2019on parlait de la survivance.Mais la nation canadienne-française a aussi bénéficié d\u2019autres institutions, notamment le réseau associatif, les sociétés patriotiques, tout le réseau d\u2019enseignement.Le Richelieu fait partie de ces réseaux de la société civile.Au moment de sa fondation, le mouvement s\u2019était investi dans l\u2019« Église-nation » canadienne-française, mais la montée de l\u2019État providence, de la contre-culture, du mouvement féministe, des politiques participatives et (surtout) des tensions constitutionnelles l\u2019ont amené à s\u2019en éloigner.Au lieu de s\u2019entêter à défendre un paradigme chancelant, le Richelieu a choisi d\u2019embrasser une « solidarité francophone », certes plus diffuse, mais offrant la possibilité de rassembler des sociétés disparates autour de la langue française, de la démocratie, la justice sociale et la diversité culturelle (p.12).Cette citation montre bien que plusieurs grands défis se sont posés aux clubs Richelieu.Le mouvement était confessionnel à l\u2019origine, mais il a dû s\u2019adapter dès les années 1960-70 à la déconfessionnalisation au Québec, une tendance qui s\u2019est manifestée plus tardivement au sein des communautés canadiennes-françaises.L\u2019effectif dans les clubs Richelieu était réservé au départ aux hommes et ils ont été confrontés aux exigences de mixité sexuelle.La mixité ethnique a présenté plus tard un autre défi, analysé dans l\u2019ouvrage.Ainsi, dès les années 1950, s\u2019est posé l\u2019enjeu d\u2019admettre des membres non canadiens-français, comme les immigrants italiens.Les clubs Richelieu ont été amenés à se positionner dans les nouveaux rapports sociaux avec l\u2019arrivée des femmes dans la sphère publique, le déclin de l\u2019influence des clercs 14 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 et de l\u2019Église canadienne-française sans oublier la montée de l\u2019état providence qui offrait de plus en plus de services à la population.Le grand mérite de ce livre est de déborder le cadre étroit d\u2019une monographie qui n\u2019aurait porté que sur les clubs Richelieu eux-mêmes.En fait, c\u2019est toute l\u2019histoire du Canada français qui est convoquée dans ce livre à travers le cas particulier de ces clubs.Ainsi, les tensions en leur sein entre le nationalisme québécois et les luttes pour renouveler le fédéralisme canadien dans la perspective de la dualité nationale ont été vives.L\u2019ouvrage de Serge Dupuis développe une thèse originale qui ne manquera pas d\u2019intéresser bien des lecteurs.Les clubs Richelieu ont constitué « un prélude aux relations étrangères canadiennes-françaises » (p.68).Les membres canadiens-français se sont intéressés à la présence francophone dans le monde, en dehors des frontières du Québec et du Canada en s\u2019ouvrant à l\u2019international, préoccupés de connaître le monde extérieur.Les clubs Richelieu ont donc essaimé dans la francophonie.Le livre précise et documente un bon nombre d\u2019initiatives en Europe et en Afrique.Au début des années 1970, les Richelieu lancent 120 projets d\u2019affiliation à l\u2019international, avec l\u2019appui des ambassades canadiennes.Si les clubs Richelieu ont vécu le démantèlement du nationalisme canadien-français, ils ont par contre participé étroitement à la mondialisation de la francophonie.C\u2019est un aspect méconnu de notre histoire que Serge Dupuis a bien analysé.Loin d\u2019être une société fermée sur elle-même, le Canada français a été bien présent sur la scène internationale par leurs initiatives.L\u2019auteur a fouillé un grand nombre de fonds d\u2019archives et il a rencontré bon nombre d\u2019acteurs au sein des Richelieu. 15 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 Il nous livre donc un travail scientifique sérieux, bien documenté et réalisé dans les règles de l\u2019art.Mais il livre aussi une interprétation de la mutation du fait français au Canada.Ce livre nous invite à réfléchir sur le présent et l\u2019avenir des relations entre Québécois et francophones canadiens, qui semblent peu préoccuper nos contemporains.Les membres du jury tiennent à féliciter Serge Dupuis pour son travail d\u2019historien et pour le bel essai qu\u2019il a publié.Voici un prix bien mérité.10 septembre 2018 Le prix André-Laurendeau du meilleur article de L\u2019Action nationale en 2017 a été remis le 10 septembre dernier par Robert Laplante à Frédéric Lacroix pour « La brêche collégiale » paru dans le numéro d\u2019octobre. 17 Articles Édouard Cloutier* Référendum tenu le 1er octobre 2017 sous la gouverne de la Generalitat de Catalunya Estimation raisonnée des appuis à l\u2019indépendance de la Catalogne NOTE MÉTHODOLOGIQUE.La lecture de ce texte ne requiert ni une connaissance approfondie de la politique catalane ni la maîtrise d\u2019outils mathématiques autres que les simples opérations d\u2019addition, de soustraction, de multiplication et de division.INTENTION.Je cherche à déterminer l\u2019ampleur des appuis donnés à l\u2019indépendance de la Catalogne lors du référendum tenu le 1er octobre 2017 par la Generalitat de Catalunya.DONNÉES DE BASE.Je pose tout d\u2019abord, aux tableaux 1a, 1 b et 1c, les données de base, soit la répartition des votes lors de ce référendum du 1er octobre 2017.Ces données originent de la Generalitat de Catalunya, telles qu\u2019elles ont été rapportées par les journaux d\u2019époque.Les résultats de ce vote ont été arrondis à 10 000 personnes près.* Professeur honoraire de science politique à l\u2019Université de Montréal et expert en analyse électorale. 18 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 Tableau 1.Répartition des votes lors du référendum sur l\u2019indépendance de la Catalogne tenu le 1er octobre 2017 1a.Taux de participation Nombre de personnes\u2026 \u2026inscrites 5 200 000 (100 %) \u2026qui ont voté (participé) 2 200 000 (42.3 %) \u2026qui se sont abstenues 3 000 000 (57.7 %) 1 b.Répartition du vote des seuls participants Participants\u2026 2 200 000 (100 %) \u2026qui ont voté OUI 1 980 000 (90.0 %) \u2026qui ont voté NON 170 000 (7.7 %) \u2026qui ont annulé leur vote 50 000 (2.3 %) 1c.Répartition du vote de toutes les personnes \u2026inscrites 5 200 000 (100 %) \u2026qui ont voté OUI 1 980 000 (38.1 %) \u2026qui ont voté NON 170 000 (3.3 %) \u2026qui ont annulé leur vote 50 000 (1.0 %) \u2026qui se sont abstenues de voter 3 000 000 (57.7 %) Ces données indiquent que le OUI a nettement dominé parmi les votants (90,0 % selon le tableau 1 b), mais que le faible taux de participation (42,3 % selon le tableau 1a) a empêché que cette nette victoire puisse être considérée comme convaincante, notamment parce que le OUI n\u2019avait reçu l\u2019appui que de 38,1 % des personnes inscrites sur la liste référendaire (tableau 1c).Tout cela est vrai, mais fait fi du fait que 57,7 % des inscrits se sont abstenus de voter, faisant des abstentionnistes les vainqueurs absolus de ce référendum.C\u2019est, au fond, cette victoire absolue de l\u2019abstentionnisme qui permettait de jeter le doute sur le caractère convainquant de la nette domina- 19 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 tion du OUI (90 %) chez les 2 200 000 personnes qui ont effectivement voté lors du référendum.Autrement dit, le OUI a gagné le référendum haut la main, mais cette victoire ne lui a pas été reconnue à cause du niveau très élevé d\u2019abstention (57,7 %).TROIS TYPES D\u2019ABSTENTION Ce niveau d\u2019abstention peut s\u2019expliquer de trois façons : (A) les opposants à l\u2019indépendance avaient systématiquement donné la consigne de s\u2019abstenir de voter plutôt que de voter NON ; (B) la Guadia Civil, milice sous le contrôle du Gouvernement espagnol, est intervenu massivement pour empêcher, manu militari, la tenue du scrutin référendaire ; (C) quelle que soit l\u2019importance de l\u2019enjeu, il y a toujours un certain nombre de personnes inscrites sur la liste électorale ou référendaire qui s\u2019abstiennent de participer au scrutin pour de multiples raisons, dont le désintérêt général pour la politique ou le désintérêt ponctuel lié aux circonstances de la vie (maladies, âge, météo, voyages, mariages, séparations, naissances, décès, etc).J\u2019appelle ces trois types d\u2019abstention l\u2019abstention proNON, l\u2019abstention forcée et l\u2019abstention désintéressée et je cherche à cerner leur importance relative dans l\u2019explication du vote référendaire du 1er octobre 2017, de façon à mieux départager les appuis au OUI et au NON qu\u2019il a suscités.POSTULAT proNON.Pour ce faire, je procède selon le raisonnement suivant.Je postule, c\u2019est-à-dire que je prends pour acquis en partant, que toutes les abstentions sont en fait des appuis au NON (i.e.des proNON), sauf dans les cas où cela ne peut logiquement être vrai.Il y a deux tels cas à considérer ici, soit les abstentions forcées, qui incluent inévitablement aussi bien des intentions de voter OUI ou 20 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 d\u2019annuler que de voter NON, et les abstentions désintéressées, dont il n\u2019y a aucune raison de les attribuer ni au OUI, ni au NON.PARENTHÈSE.NOTEZ que ce raisonnement biaise la logique en faveur du NON puisqu\u2019il postule qu\u2019absolument toutes les abstentions, sauf celles dont on peut explicitement démontrer qu\u2019elles ne peuvent logiquement être attribuées exclusivement au NON, expriment en fait des appuis au NON.ESTIMATION DE L\u2019ABSTENTION DÉSINTÉRESSÉE.Une fois adopté ce postulat proNON, je cherche maintenant à estimer l\u2019ampleur de l\u2019abstention désintéressée le 1er octobre 2017.Compte tenu (1) qu\u2019une élection générale a eu lieu en Catalogne le 21 décembre 2017, soit moins de trois mois après le référendum de 1er octobre, (2) que l\u2019enjeu central et de l\u2019élection et du référendum était le même, soit l\u2019indépendance de la Catalogne, (3) que l\u2019élection a été tenue dans un climat dramatique (i.e.mise en tutelle de la Generalitat par le Gouvernement espagnol, emprisonnement ou exil de nombreux et importants candidats à l\u2019élection favorables aux partis indépendantistes), soit un climat propre à pousser à son extrême la participation au scrutin électoral, (4) que, lors de l\u2019élection, les opposants à l\u2019indépendance ont incité leurs partisans à voter et non pas à s\u2019abstenir comme lors du référendum, (5) que la Guardia Civil du gouvernement espagnol n\u2019est pas intervenu pour entraver la tenue du scrutin électoral comme elle l\u2019avait fait lors du scrutin référendaire et (6) que l\u2019élection du 21 décembre a produit le plus faible taux d\u2019abstention jamais constaté en Catalogne, soit 18 %, j\u2019adopte ce taux record d\u2019abstention de 18 % comme estimation du taux d\u2019abstention désintéressée au référendum du 1er octobre. 21 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 PARENTHÈSE.NOTEZ AUSSI qu\u2019en adoptant cet historique plus faible taux d\u2019abstention de 18 % comme estimation de l\u2019abstention désintéressée lors du référendum, je favorise encore le NON puisque moins il y a d\u2019abstentions désintéressées, plus il y aura, en vertu de notre postulat proNON, d\u2019abstentions possibles à verser au camp du NON.LOGIQUE DU TABLEAU SYNOPTIQUE.On sait par ailleurs, toujours d\u2019après les journaux de l\u2019époque, que les interventions militaires de la Guardia Civil espagnole ont empêché 770 000 personnes de participer au scrutin référendaire du 1er octobre.Compte tenu du taux d\u2019abstention désintéressée estimé plus haut à 18 % et de ce nombre réel de 770 000 abstentions forcées, il est possible d\u2019établir un tableau synoptique du comportement des 5 200 000 personnes inscrites au référendum catalan du 1er octobre 2017 quand on postule que toutes les abstentions, sauf celles attribuables à l\u2019intervention militaire (i.e.abstention forcée) ou au désintérêt politique (i.e.abstention désintéressée), seraient en fait, en vertu du postulat proNON, des appuis au NON.On trouve le cadre logique de cette présentation synoptique dans la nomenclature et la configuration, c\u2019est-à-dire dans la partie non numérique, du tableau 2.On y constate que sa structuration vise à établir les niveaux variables d\u2019appuis au OUI et au NON selon que les personnes inscrites sur la liste référendaire ont participé au vote ou se sont abstenues en mode proNON, en mode forcé ou en mode désintéressé. 22 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 Tableau 2.Tableau synoptique des comportements des 5 200 000 personnes inscrites au référendum catalan du 1er octobre 2017, en postulant que toutes les abstentions, sauf celles attribuables à l\u2019intervention militaire (forcées) ou au désintérêt politique (désintéressées), sont en fait des votes pour le NON (postulat proNON) et en estimant que le taux d\u2019abstention désintéressée est de 18 % et que les abstenants forcés auraient voté comme l\u2019ont fait conjointement les 2 200 000 participants au vote et les 1 432 600 abstentionnistes proNON Participation Abstention\u2026 Inscriptions totales au vote \u2026proNON \u2026forcée \u2026désintéressée Personnes inscrites\u2026 2 200 000 1 432 600 631 400 936 000 5 200 000 (100 %) \u2026qui ont voté OUI 1 980 000 \u2013 344 113 \u2013 2 324 113 (44.7 %) \u2026qui ont voté NON 170 000 \u2013 29 676 \u2013 199 676 (3.8 %) \u2026qui ont annulé leur vote 50 000 \u2013 8 840 \u2013 58 840 (1.1 %) \u2026qui se sont abstenues en mode proNON \u2013 1 432 600 248 772 \u2013 1 681 372 (32.3 %) \u2026qui se sont abstenues en mode forcé \u2013 \u2013 \u2013 \u2013 \u2013 \u2026qui se sont abstenues en mode désintéressé \u2013 \u2013 \u2013 936 000 936 000 (18.0 %) 23 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 CALCUL DES DONNÉES NUMÉRIQUES DU TABLEAU SYNOPTIQUE.C\u2019est dans ce cadre logique que j\u2019établis maintenant, étape par étape, les données numériques du tableau 2.Première étape.Je reporte, dans la colonne de la participation au vote, les données du vote qu\u2019on trouve au tableau 1 b de même que, dans la colonne des inscriptions totales, le nombre total des inscriptions indiqué aux tableaux 1a et 1c.Seconde étape.Je calcule ainsi le nombre des abstentions désintéressées : 18 % X 5 200 000 = 936 000 personnes, nombre que je reporte dans la colonne de l\u2019abstention désintéressée et dans celle des inscriptions totales.Troisième étape.J\u2019établis les nombre des abstentions forcées.Comme 18 % des 770 000 personnes militairement forcées de s\u2019abstenir, soit 18 % X 770 000 = 138 600 personnes, se seraient de toute façon abstenues par désintéressement, il reste 631 400 personnes (770 000 - 138 600) qui auraient été réellement forcées de s\u2019abstenir, chiffre que je reporte en haut de la colonne de l\u2019abstention forcée.Quatrième étape.Je calcule le nombre des abstentions proNON en soustrayant, du nombre total des inscriptions, le nombre des abstentions désintéressées, le nombre des abstentions forcées et le nombre des participants au vote, soit 5 200 000 \u2013 936 000 \u2013 631 400 \u2013 2 200 000 = 1 432 600 personnes, nombre que je reporte en haut et au milieu de la colonne de l\u2019abstention proNON.Cinquième étape.J\u2019estime le comportement des 631 400 abstentionnistes forcés être identique à celui qu\u2019ont eu conjointement les 2 200 000 participants au vote et les 1 432 600 abstentionnistes proNON, c\u2019est-à-dire les 3 632 600 personnes qui ont pu faire ce qu\u2019elles voulaient faire, soit voter ou s\u2019abstenir en mode proNON.Avant de calculer le comportement des 631 400 abstentionnistes forcés correspondant au mode d\u2019estimation que je viens d\u2019adopter, il convient d\u2019ouvrir une dernière parenthèse. 24 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 PARENTHÈSE.NOTEZ ENFIN qu\u2019en estimant, comme je le fais, que les abstentionnistes forcés ont voté comme les personnes qui ont pu faire ce qu\u2019elles voulaient faire, je favorise encore une fois le camp du NON puisque ce raisonnement équivaut à supposer que la milice espagnole est intervenu au hasard sur le territoire catalan alors qu\u2019il serait plus logique de supposer que son action de force a dû cibler principalement les bureaux de scrutin où les appuis au OUI étaient les plus attendus.Même s\u2019il m\u2019est impossible d\u2019estimer à quel point la milice espagnole a ciblé les bureaux de scrutin les plus susceptibles d\u2019appuyer le OUI pour y empêcher la tenue du vote, il n\u2019en demeure pas moins que ma façon d\u2019estimer le vote des gens militairement empêchés de voter constitue, en soi, un indéniable biais logique en faveur du NON.CALCUL DU VOTE ESTIMÉ DES ABSTENTIONS FORCÉES.Les calculs résultant de notre supposition, selon laquelle les 631 400 personnes militairement empêchées de voter ont voté comme les 3 632 600 personnes qui ont pu voter et qui ont effectivement voté ou se sont abstenues en mode proNON, procèdent comme suit.Je regroupe les données déjà établies de la colonne de participation au vote et de la colonne d\u2019abstention proNON pour obtenir la répartition conjointe suivante des comportements des 3 632 600 personnes concernées : Personnes inscrites.3 632 600 (100.0 %) \u2026qui ont voté OUI 1 980 000 (54.5 %) \u2026qui ont voté NON 170 000 (4.7 %) \u2026qui ont annulé leur vote 50 000 (1.4 %) \u2026qui se sont abstenues en mode proNON 1 432 600 (39.4 %) 25 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 Quand je j\u2019applique le pourcentage de cette répartition aux 631 400 abstentions forcées, j\u2019obtiens la répartition suivante de leurs comportements : Personnes forcées à l\u2019abstention\u2026 631 400 (100.0 %) \u2026qui ont voté OUI 344 113 (54.5 %) \u2026qui ont voté NON 29 676 (4.7 %) \u2026qui ont annulé leur vote 8 840 (1.4 %) \u2026qui se sont abstenues en mode proNON 248 772 (39.4 %) Je reporte ces chiffres dans la colonne de l\u2019abstention forcée.CALCUL DES COMPORTEMENTS RÉFÉRENDAIRES DE L\u2019ENSEMBLE DES PERSONNES INSCRITES.En additionnant horizontalement chacune des lignes appropriées, j\u2019obtiens la répartition suivante des comportements de l\u2019ensemble des 5 200 000 personnes inscrites sur la liste référendaire, répartition que j\u2019inscris dans la colonne des inscriptions totales : Personnes inscrites\u2026 5 200 000 (100.0 %) \u2026qui ont voté OUI 2 324 113 (44.7 %) \u2026qui ont voté NON 199 676 (3.8 %) \u2026qui ont annulé leur vote 58 840 (1.1 %) \u2026qui se sont abstenues en mode proNON 1 681 372 (32.3 %) \u2026qui se sont abstenues par désintérêt 936 000 (18.0 %) RÉDUCTION DES DONNÉES TOTALES À LA DICHOTOMIE OUI-NON.Cette colonne des inscriptions totales constitue un récapitulatif de tous les calculs faits pour établir le tableau synoptique des comportements référendaires des 5 200 000 personnes inscrites au scrutin, 26 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 quand on pose le postulat proNON et qu\u2019on adopte les deux estimations proposées çi haut.J\u2019effectue, sur les données de ce récapitulatif, trois opérations de concentration qui les réduiront à une simple dichotomie des appuis au OUI ou au NON.Première concentration.En omettant les abstentions désintéressées, puisqu\u2019elles ne sauraient être logiquement attribuées ni au OUI, ni au NON, j\u2019obtiens la distribution des comportements référendaires suivante : personnes inscrites\u2026 4 264 000 (100.0 %) \u2026qui ont voté OUI 2 324 113 (54.5 %) \u2026qui ont voté NON 199 676 (4.7 %) \u2026qui ont annulé leur vote 58 840 (1.4 %) \u2026qui se sont abstenues en mode proNON 1 681 372 (39.4 %) Deuxième concentration.Et, en assimilant les abstentions proNON au vote NON en vertu du postulat proNON, j\u2019obtiens : personnes inscrites\u2026 4 264 000 (100.0 %) \u2026qui ont voté OUI 2 324 113 (54.5 %) \u2026qui ont voté NON 1 881 048 (44.1 %) \u2026qui ont annulé leur vote 58 840 (1.4 %) Troisième concentration.Et en omettant les annulations, comme il est coutume de le faire quand on analyse les résultats d\u2019un référendum, j\u2019obtiens enfin : personnes inscrites .4 205 160 (100.0 %) \u2026qui ont voté OUI 2 324 113 (55.3 %) \u2026qui ont voté NON 1 881 048 (44.7 %) 27 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 CONCLUSION.Il apparaît donc en définitive que, quand on tient compte de l\u2019abstention désintéressée minimale estimée à 18 % et qu\u2019on estime le vote des abstentionnistes forcés être pareil à celui des inscrits qui ont pu faire ce qu\u2019ils voulaient faire, le OUI l\u2019emporte confortablement sur le NON par la marge de 55,3 % à 44,7 %.Il apparaît de surcroît que ce gain confortable du OUI advient malgré le fait que notre procédure logique favorise systématiquement le NON en ce qui concerne tant le postulat que les deux estimations qui la fondent.De sorte qu\u2019on peut être raisonnablement certain qu\u2019au moins 55,3 % des Catalans se sont prononcés en faveur de l\u2019indépendance de la Catalogne le 1er octobre 2017, soit un niveau d\u2019appui dont la légitimité est très convaincante, quand on considère qu\u2019un vote référendaire de 52 % pour le NON s\u2019est avéré incontestablement suffisant pour mettre en branle le processus de désengagement de la Grande Bretagne à l\u2019égard de l\u2019Europe.q rw pa peas æ I.| F | NC Pi 7 1978 LA - a - re a g ue 4 3 \u201cNy 30-ans \u201c3 x Loc } pre I x revues \u2014 culturelles: * A québécôisel 4,3 x a \u201c - A any os a es \"ARTS 5 VISUELS CINÉMA CRÉATION LITTÉRAIRE - - CULTURE ET SOCIÉTÉ: HISTOIRE ET PATRIMOINE CITTÉRATUR THÉÂTRE | ET MUSIQUE THÉORIES ET ANALYSES we x.TE 5 A 73) aed on = A - Er Er FRE Si v2 ru pe Re FE ae ls =.= et 1 nf, Lig iif: à 3 2 TE wd £ À LR Ë - = xy J j = ve GERS = $- ie No + = \"EF = Eo Xr sragliére yo.Sg revYisn +72 > 2 ! ur = di ; .% > a \u2014\u2018 v¥ AE Ë \u201c+\u2026 ami \u2014 Fn Al {= Ee 4; \u2014 pit IT ny Nes A & Les ALS \u201chy KE) nt (! + % - 1 bo AL + J at\" > I em \u2014 = \u2014.\u2014 TY i fe x 7] SODEP.QC.CA ad: sur pend \"= y mx az \u201cae Amnon « 29 Articles Georges-Rémy Fortin* Méditer sur l\u2019enracinement québécois avec Simone Weil S\u2019enraciner dans la nature et dans l\u2019histoire La vie humaine, pour s\u2019ordonner, a besoin que certaines idées métaphysiques soient comprises par tous, même confusément.Autrefois, le péché, la grâce, l\u2019honneur et Dieu remplissaient cet office.Ensuite, ce furent la liberté, le droit, la démocratie.Aujourd\u2019hui, ce sont le vivre ensemble, la diversité et l\u2019ouverture.Nous retrouvons ici les lignes de force de tout débat public dans les sociétés démocratiques du XXIe siècle.Les Québécois sont cependant un peu durs de comprenure.Ces concepts les mettent parfois mal à l\u2019aise, et il faut régulièrement que les gardiens de la bien-pensance les rappellent à l\u2019ordre.Dans le trésor conceptuel de la philosophie de notre époque, peut-être y aurait-il une idée un peu oubliée, laissée pour compte, qui permettrait aux Québécois de rêver tout haut, et de parler à l\u2019aise ?Est-il est encore permis que soit soumis à la réflexion un concept étranger au libéralisme anglo- américain qui tient aujourd\u2019hui le crachoir métaphysique ?Peut-être que la notion d\u2019enracinement de Simone Weil pourrait aider quelques langues à se délier, et quelques idées à s\u2019enligner.La métaphore de l\u2019enracinement évoque l\u2019authenticité, l\u2019appartenance à la nature, la croissance lente, mais certaine du végétal.L\u2019être humain se définit comme un être * Professeur de philosophie, collège Bois-de-Boulogne 30 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 de besoins, besoins qui ne peuvent être comblés que par un enracinement de l\u2019individu dans la société et dans la nature.Cet enracinement se produit par le travail et la contemplation, par lesquels nous consentons à nos limites, reconnaissons nos devoirs fondés sur un ordre naturel que Weil qualifie de justice.Le travail est une soumission physique de l\u2019individu, la contemplation, une soumission intellectuelle.L\u2019enracinement signifie surtout que l\u2019individu dépend physiquement et spirituellement d\u2019un milieu englobant : celui de la société, d\u2019abord, celui de la nature, ensuite.Dans la fatigue du travail, dans l\u2019ouverture de la conscience fascinée par le monde, l\u2019individu accepte, apprécie, voire chérit sa juste place dans l\u2019ordre naturel et humain.Nous ne trahirions pas Simone Weil en ajoutant que d\u2019autres activités ou attitudes enracinent également l\u2019humain dans le monde : rituel religieux, expérience artistique, interactions sociales diverses, langage parlé ou écrit, nutrition, sexualité.On reprochera au concept d\u2019enracinement ici esquissé d\u2019être un repli sur soi, un rejet de l\u2019universel au profit du particulier.Dans son usage courant, l\u2019enracinement est en effet parfois pris au sens d\u2019une valorisation du particulier face à l\u2019universel.C\u2019est la notion romantique de terroir, d\u2019identité locale.Or l\u2019enracinement selon Simone Weil est tout autant un enracinement dans l\u2019universel que dans le particulier.L\u2019universel \u2013 la nature dans son ensemble, l\u2019humanité \u2013 n\u2019est accessible qu\u2019à partir du particulier \u2013 un territoire, une société.Le particulier et l\u2019universel ne s\u2019opposent pas.L\u2019opposition est plutôt entre le concret et l\u2019abstrait, le vrai et le faux.Si universels soient-ils, les problèmes du XXIe siècle ne trouveront leurs solutions que par l\u2019action d\u2019individus appartenant à des milieux géographiques et historiques.Si pressants soient-ils, les problèmes d\u2019aujourd\u2019hui ne datent pas d\u2019hier, et nous n\u2019avons d\u2019autre savoir pour les affronter 31 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 que celui qui a été accumulé au fil des générations passées.Dans les lignes qui suivent, je vais essayer de montrer comment l\u2019enracinement dans la nature et dans l\u2019histoire est essentiel pour faire face aux enjeux contemporains : l\u2019immigration, l\u2019environnement, la langue française et la stagnation politique.Les racines des enjeux sociopolitiques contemporains Ainsi, l\u2019intégration des immigrants n\u2019est pas un défi nouveau.Les rapports entre les Français et les autochtones ont été souvent houleux, voire violents, mais il y eut des échanges culturels, il y a eu métissage.Il y eut élaboration d\u2019une véritable éthique de l\u2019altérité, et d\u2019une identité, celle du Canadien, ce Français qui a emprunté aux autochtones ce qui était nécessaire pour vivre en Amérique.La nécessité du « respect de l\u2019Autre » est au cœur de l\u2019identité québécoise depuis des siècles, dans la cohabitation forcée avec les colonisateurs britanniques, dans la pratique de l\u2019intégration avec plusieurs vagues d\u2019immigration.On cherche aujourd\u2019hui à nous faire croire qu\u2019il n\u2019existe qu\u2019un seul modèle d\u2019intégration de l\u2019immigration, le modèle anglo-américain : c\u2019est oublier l\u2019expérience humaine des peuples qui interagissent depuis toujours, et qui ont chacun une façon propre de se rapporter à l\u2019autre.Le multi- culturalisme canadien suppose l\u2019élimination de l\u2019histoire dans l\u2019identité commune, l\u2019éclatement de la nation en communautés diverses.Au nom du respect des minorités, on demande que les institutions et l\u2019espace public soient purifiés de tout bagage historique.Dans la fédération canadienne, le Québec est incapable d\u2019exprimer une vérité pourtant évidente : sa culture nationale n\u2019est pas un obstacle à l\u2019intégration des minorités, elle est bien plutôt la condition pour que cet accueil soit porteur d\u2019une vie commune. 32 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 Il existe, il est vrai, au moins un problème inédit, celui de la destruction de l\u2019environnement à l\u2019échelle planétaire.Toutefois, la peur qui s\u2019éveille en nous, elle, est vieille comme le monde : la crainte de la régression des conditions de vie, de la souffrance, de la mort.On avait autrefois peur de la nature, nous devons maintenant avoir peur des effets de notre technologie.Pour cesser de surconsommer, pour développer un rapport vivant avec la nature, nous n\u2019avons d\u2019autre choix que de retrouver les vertus de nos ancêtres, la frugalité, l\u2019endurance, la solidarité.Rien ne montre davantage l\u2019urgence de l\u2019enracinement que la nécessité absolue de la protection l\u2019environnement : celle-ci ne peut se réaliser que dans la réalité géographique.C\u2019est avec nos barrages hydro-électriques que nous contribuons à donner un avenir à l\u2019humanité, c\u2019est avec les espèces vivantes les mieux adaptées à notre climat que nous nourrirons nos gens sainement.Nos réseaux collégial et universitaire, étendus sur un vaste territoire faiblement urbanisé, sont l\u2019occasion rare d\u2019une rencontre entre la science, la nature et le mode de vie rural.Le problème de la préservation du français est clairement un problème historique, celui de la transmission de notre langue aux générations futures.L\u2019une des racines les plus essentielles de l\u2019âme humaine est celle de la langue.Les problèmes du système éducatif, la mauvaise qualité du langage, le fait que l\u2019analphabétisme atteigne ici des sommets, rien de cela ne devrait nous faire oublier que la langue vit d\u2019abord dans les rapports familiaux, personnels.La famille est le lieu où le passé se projette vers l\u2019avenir, où la communauté historique s\u2019incarne dans des individus.Aussi banal qu\u2019il puisse paraitre, l\u2019acte de chanter en famille, de lire à son enfant, d\u2019engager un dialogue à cœur ouvert avec un être cher, est l\u2019enracinement le plus profond qui soit.Dès la vie intra-utérine, la parole des parents, héritée 33 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 des ancêtres, fait vibrer le cœur de l\u2019enfant.La grande difficulté est celle de la contradiction entre la langue française vivante parlée dans les familles et le monde formel de la vie moderne, de plus en plus technique, et de plus en plus anglophone.Les nationalistes québécois ont peut-être péché par un excès de confiance dans l\u2019État, entre autres à cause d\u2019un biais gauchiste qui sous-estime la culture, les traditions et la responsabilité individuelle.Un nationalisme vigoureux est certes plus que jamais nécessaire sur le plan de l\u2019État, mais les mesures étatiques ne sont rien sans les individus qui les créent et les animent dans la vie réelle.Il n\u2019y a pas d\u2019autre solution que de s\u2019adresser à la responsabilité des parents face à leurs enfants, celle des citoyens les uns envers les autres.Le nationalisme n\u2019est rien sans le patriotisme.En se coupant de ces racines historiques, la politique québécoise n\u2019a abouti qu\u2019à une stagnation lancinante.Le dialogue de sourds entre les lucides et les solidaires, entre partisans de la laïcité et ceux de l\u2019inclusion religieuse, a pour cause le déracinement d\u2019une bonne partie de notre vie politique.On tend à oublier aussi bien la liberté individuelle, les personnes réelles au fondement des marchés et du système juridique, que la nation et son héritage historique, par lequel l\u2019État et les syndicats se sont bâtis.L\u2019État social, les syndicats, les tribunaux et le marché ne peuvent se substituer aux individus et aux communautés.Ce qu\u2019ils peuvent faire, c\u2019est fournir un cadre formel à ceux-ci, leur servir d\u2019outils.Le relatif équilibre québécois entre le patronat et les syndicats, l\u2019interventionnisme de l\u2019État et les marchés, est aujourd\u2019hui une source de stagnation sociale, faute de pouvoir y insuffler toutes les forces vives de la société : les jeunes décrocheurs, les immigrants dont on ne reconnait pas les compétences, les entrepreneurs et les innovateurs étouffés par la bureaucratie, les travailleurs 34 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 un peu trop grisonnants, les francophones qui ne parlent pas anglais.La logique juridique des droits individuels et des services publics devrait être menée avec assez d\u2019intelligence pour permettre que l\u2019État laisse s\u2019exprimer la démocratie, et que puisse s\u2019accomplir tout autant la volonté populaire d\u2019évoluer que celle de préserver une identité historique.L\u2019État doit donc pouvoir faire la promotion de valeurs nationales, de rôles sociaux réalistes, il doit faire appel à la responsabilité individuelle, au sens du devoir, et être dirigé par la vision d\u2019une vie commune, au lieu d\u2019être borné au rôle de défenseur des droits individuels et d\u2019un vivre ensemble abstrait.Défendre le bon sens, raviver l\u2019action L\u2019enracinement humain est toujours menacé par le refus de nos limites, de notre appartenance à la nature et à l\u2019histoire.Ce refus engendre l\u2019humanisme orgueilleux, le progressisme naïf.Nous ne serons pas surpris d\u2019entendre Simone Weil nous dire qu\u2019une cause de ce déracinement est l\u2019argent qui, lorsqu\u2019il est idolâtré, aliène le travail.Le proverbial malaise des Québécois face à l\u2019argent, hérité du catholicisme, voit en fait l\u2019argent pour ce qu\u2019il devrait être : la rétribution d\u2019un travail humain bienfaisant, non une fin en soi.Dans leur rejet commun de cet héritage, la droite et la gauche tendent à ignorer la dignité du travail, en l\u2019envisageant toujours du point de vue des bénéfices économiques, patronaux ou syndicaux, et non du point de vue du sens que l\u2019individu a du devoir à accomplir.Selon Weil, une autre grande cause du déracinement est l\u2019éducation abstraite, l\u2019aliénation de la contemplation.Le réductionnisme scientifique, obsédé par l\u2019objectivité de ce qui est manipulable, nous empêche de penser les aspects métaphysiques et subjectifs du monde.À l\u2019autre extrême, celle du subjectivisme, le post-modernisme saccage toute 35 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 tradition, ruine toute clarté logique et tout sens commun.Le droit et la politique sont aujourd\u2019hui pensés dans un formalisme philosophique qui, sous couvert d\u2019objectivité, écarte d\u2019avance toute référence à l\u2019histoire, à la nation, bref, à la vie humaine.À ce formalisme défendu par les tenants de l\u2019ordre établi, s\u2019allient des discours d\u2019extrême gauche devenus à la mode, pour qui la défense des minorités donne le droit de faire fi de toute rationalité.L\u2019intolérance parfois violente qui se manifeste dans certaines universités québécoises envers les discours un tant soit peu conservateurs, nationalistes, voire simplement réalistes, montre que le déracinement de l\u2019éducation a atteint chez nous un stade critique.Il est donc vital d\u2019enraciner les sciences humaines et naturelles dans la vie concrète et la culture classique, de revaloriser l\u2019histoire, les traditions et le sens commun de la population pour faire face aux enjeux contemporains, de revaloriser, enfin, la responsabilité individuelle et la mobilisation citoyenne.Certains jugeront tout cela naïf, simpliste, d\u2019un passéisme pathétique, ou, horreur suprême, ils crieront au populisme.C\u2019est qu\u2019ils sont à la recherche de la grande théorie, du grand discours qui expliquera ou déconstruira le réel, alors que Simone Weil nous invite à l\u2019action.Elle rejoint en cela d\u2019autres penseurs de la finitude humaine, un Albert Camus, une Hannah Arendt ou un Gabriel Marcel, penseurs existentiels athées, agnostiques ou chrétiens, penseurs dont nous avons aujourd\u2019hui un besoin essentiel.Le seul moyen pour les Québécois de surmonter le bouleversement spirituel que représente l\u2019abandon massif de la religion catholique serait de donner une place centrale à la philosophie dans l\u2019espace public.Le seul moyen pour les Québécois de prendre parole dans leur propre espace public enfirouapé dans la rectitude politique, est de prendre la philosophie à bras le corps, et 36 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 de dire clairement l\u2019ordre qu\u2019ils entrevoient pour leur vie.Que ce soit pour se tailler une place dans la fédération canadienne ou pour se donner un État souverain, la nation québécoise doit se penser dans sa réalité concrète pour pouvoir espérer un avenir.q 37 Articles Robin Philpot* Les dessous du débat sur la nouvelle secrétaire générale de l\u2019OIF La Francophonie au service de l\u2019Anglosphère Et si le débat au sujet de la prochaine secrétaire générale de l\u2019Organisation internationale de la Francophonie (Michaëlle Jean VS Louise Mushikiwabo) n\u2019avait rien à voir avec la langue française et tout à voir avec le contrôle de l\u2019Afrique ?Tout porte à le croire.Pour y voir clair, il faut toutefois remonter à ses débuts.C\u2019est à Léopold Sédar Senghor que nous devons l\u2019idée moderne et politique de la Francophonie.Le premier président du Sénégal a choisi de développer cette idée à Québec dans une allocution prononcée à l\u2019Université Laval le 24 septembre 1966.Dans cette allocution, il envisageait une Francophonie qui « ne sera[it] pas, ne sera[it] plus enfermée dans les limites de l\u2019Hexagone », mais qui reposerait sur l\u2019usage du français.Une bouffée d\u2019oxygène, 1966 Pour lui, comme pour le Québec, que ce soit sous Jean Lesage, récemment défait, ou sous Daniel Johnson, une organisation de la Francophonie serait une bouffée d\u2019oxygène.Cet oxygène viendrait d\u2019une libération de la nouvelle Anglosphère en plein essor depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l\u2019alliance des english-speaking people, si chère à Winston Churchill, mais aussi une libération du contrôle français.* Journaliste, auteur et éditeur (Baraka books) 38 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 Senghor tenait mordicus à cette idée.Mais le Canada, bientôt dirigé par Pierre-Elliott Trudeau, mettra tout son poids pour empêcher qu\u2019elle ne voie le jour.C\u2019est seulement en 1986 après le départ de Trudeau, à l\u2019époque du « beau risque » et de « l\u2019honneur et de l\u2019enthousiasme » sous Mulroney, que ce projet a pu aboutir.La France et l\u2019OTAN, 1966 Pour comprendre le débat actuel, toutefois, il faut aussi se rappeler un important geste d\u2019un autre grand chef d\u2019État, Charles de Gaulle.Considérant la solidarité américano-anglaise qui primait sur tout au sein de l\u2019OTAN, le 10 mars 1966, le général de Gaulle annonce le retrait de la France de la structure militaire intégrée de l\u2019OTAN.En même temps, il demande que l\u2019OTAN retire toutes ses bases militaires de la France.Deux gestes parallèles de deux grands hommes d\u2019État, mais qui allaient dans le même sens : soit la création d\u2019un monde politique multipolaire et pas seulement bipolaire : bloc de l\u2019Ouest dirigé par Washington, bloc de l\u2019Est dirigé par Moscou.La France gardera à divers degrés cette indépendance \u2013 le refus de la France d\u2019envahir l\u2019Irak en 2003 en est l\u2019exemple le plus saisissant \u2013 jusqu\u2019à ce que Nicolas Sarkozy fasse réintégrer la France entièrement dans l\u2019OTAN en 2009.Depuis lors, en politique étrangère, la France est devenue vassale de Washington, tout comme le Royaume-Uni sous Tony Blair, qualifié par beaucoup de « chien de compagnie » de George W.Bush.C\u2019est sous cet angle qu\u2019il faut situer les débats actuels sur la Francophonie et l\u2019Afrique. 39 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 Nouvelle ruée sur l\u2019Afrique Nous assistons actuellement à une ruée sur l\u2019Afrique, différente de celle de 1885, car non déclarée, mais une ruée tout de même.Les « rueurs » sont d\u2019un côté, les États-Unis et ses alliés, dont la France et le Royaume-Uni, de l\u2019autre, la Chine et la Russie.Cette ruée, comme la première, ne se fait pas sans guerres meurtrières, comme en témoigne la guerre de l\u2019OTAN en 2011 contre la Libye par djihadistes interposés menant au renversement et à l\u2019assassinat de Mouammar Kadhafi et au chaos que l\u2019on sait.Kadhafi avait comme objectif, depuis le sommet de l\u2019Union africaine de 1999, de créer une Afrique unie et indépendante, sans troupes étrangères sur sol africain, avec les moyens économiques qui lui étaient propres ainsi qu\u2019une justice africaine libérée des instances contrôlées par les pays occidentaux.Une telle politique représentait un rempart contre la nouvelle ruée.Kadhafi devait donc être éliminé.Une Francophonie au service de l\u2019Anglosphère Dans la même veine, le débat en cours sur le choix d\u2019une nouvelle secrétaire générale de l\u2019OIF porte sur la meilleure façon d\u2019assurer l\u2019hégémonie de Washington et de ses alliés en Afrique.Si une Francophonie de façade dans cette nouvelle Anglosphère peut aider à l\u2019accomplir, la France de Macron et le Canada de Trudeau répondent « présents », chacun avec sa candidate.L\u2019actuelle secrétaire générale Michaëlle Jean est une créature d\u2019Ottawa avec peu de racines en Afrique.L\u2019attachement à la Francophonie (genre Senghor) de cette ancienne représentante de la Reine d\u2019Angleterre est un leurre, Ottawa ayant historiquement combattu la Francophonie, tant à l\u2019interne que sur le plan international. 40 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 La nouvelle candidate, qui jouit de l\u2019appui d\u2019Emmanuel Macron, est une créature de Paul Kagame, qui, lui est une créature de Washington et de Londres \u2013 ses deux principaux conseillers sont Bill Clinton et Tony Blair.Et la Francophonie, Paul Kagame l\u2019a combattue avec acharnement depuis le début de la guerre en 1990 qui l\u2019a porté au pouvoir à Kigali.À titre d\u2019exemple, il a décrété, en 2008, que l\u2019anglais serait dorénavant la langue d\u2019enseignement le Rwanda à la place du français.Le Rwanda, avec son armée disproportionnée dont les crimes contre l\u2019humanité sont amplement documentés, joue en Afrique le même rôle qu\u2019Israël joue au Moyen- Orient et que la Colombie joue en Amérique latine : celui de chien de garde des intérêts de Washington et ses alliés.Voilà pourquoi Emmanuel Macron a adoubé la candidate Louise Mushikiwabo.Aussi, il serait surprenant que Justin Trudeau ne fasse pas pareil d\u2019ici le Sommet d\u2019octobre 2018.q 41 Articles Marc-André Houle* Dans le regard de George Grant Que préfigure la dissolution de la nation canadienne ?En décembre 2015, le premier ministre Justin Trudeau déclarait dans une entrevue au New York Times Magazine que son pays était le premier État « postnational ».Il s\u2019en expliquait ainsi : « Il n\u2019y a pas d\u2019identité fondamentale, pas de courant dominant, au Canada.Il y a des valeurs partagées \u2013 ouverture, compassion, la volonté de travailler fort, d\u2019être là l\u2019un pour l\u2019autre, de chercher l\u2019égalité et la justice.Ces qualités sont ce qui fait de nous le premier État postnational.» Si l\u2019affirmation a pu alors surprendre, elle aurait sans doute paru évidente aux yeux du philosophe canadien-anglais George Parkin Grant dont les réflexions peuvent servir d\u2019avertissement en ce qui concerne le destin du Québec.Homme de foi, intellectuel et professeur à l\u2019université Dalhousie puis à l\u2019université McMaster, George Grant a participé activement aux débats publics canadiens tout au long de sa carrière, qui s\u2019est échelonnée de la fin de la Deuxième Guerre mondiale jusqu\u2019à sa mort en 1988.Ses travaux ont notamment porté sur les grands penseurs occidentaux, la liberté, la modernité ainsi que sur la morale et la place de la foi.Au plan politique, Grant est reconnu comme un nationaliste conservateur avec la particularité, de plus en plus rare aujourd\u2019hui, d\u2019être considéré comme un « red tory », * Candidat au doctorat, Département de science politique, UQAM 42 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 c\u2019est-à-dire un conservateur embrassant à la fois les valeurs du conservatisme (ex.: tradition, famille, ordre social, liens avec la Grande-Bretagne) et l\u2019interventionnisme d\u2019État dans les affaires sociales et économiques.Cette vision des choses est exposée dans son ouvrage qui, à ce jour, est peut-être le plus connu et le plus lu : Lament for a Nation qui fut d\u2019abord publiée en 1965 en langue anglaise puis traduit en français en 1987 sous le titre Est-ce la fin du Canada ?Lamentation sur l\u2019échec du nationalisme canadien.Dans cet ouvrage, George Grant y va d\u2019une charge à fond de train contre les gouvernements libéraux des années 1940 et 1950 qui auraient, pour des raisons essentiellement économiques et militaires, mis au rancart les fondements de l\u2019identité de la société canadienne en évacuant tout nationalisme de leur politique au profit d\u2019un continenta- lisme nord-américain et d\u2019une homogénéisation culturelle avec les États-Unis.Pour lui, il s\u2019agit d\u2019une conséquence déplorable, mais inévitable de la conception moderne du progrès : C\u2019est, dit-il, cette réalité même qui fit du capitalisme le plus puissant solvant de toute tradition, à l\u2019époque moderne.Quand tout tourne autour du profit, les traditions de vertu se dissolvent, sans que soit épargnée cette forme de la vertu que l\u2019on connaît sous le nom d\u2019amour de la patrie.Sous le règne des libéraux de Mackenzie King, de Louis Saint-Laurent et, plus tard, de Lester B.Pearson, le Canada, qui fut a priori une entreprise politique vouée autant à la défense des droits collectifs qu\u2019individuels, a cessé de représenter une contrepartie au libéralisme américain pour se fondre dans celui-ci.C\u2019est dans cette perspective que, par sa lamentation, Grant « pleure la fin du Canada en tant qu\u2019État souverain.» L\u2019auteur précise sa pensée en ajoutant que : 43 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 [\u2026] les lamentations politiques ne sont pas communes à l\u2019âge du progrès, car la plupart des gens croient que la société progresse sans cesse vers un avenir meilleur.La lamentation ne consiste toutefois pas à se complaire dans le désespoir ou le cynisme.Une lamentation sur un enfant mort n\u2019exprime pas uniquement douleur et regret ; c\u2019est aussi l\u2019éloge d\u2019un bien qui n\u2019est plus.La prise du pouvoir par les progressistes-conservateurs de John Diefenbaker en 1957 représentait une occasion pour le Canada de revenir à une politique nationaliste.Diefenbaker constitue pour Grant le dernier nationaliste à avoir dirigé le Canada, notamment par son refus d\u2019acquiescer à la demande des États-Unis de déployer des missiles nucléaires sur le territoire canadien.Pour autant, Grant regrette que le premier ministre : [\u2026] ne comprit pas la portée économique du nationalisme canadien ; il ne pouvait avoir une vue réaliste de la structure sociale et, par conséquent, il ne pouvait non plus élaborer la politique économique qu\u2019il fallait si le nationalisme devait être plus que de la rhétorique sentimentale.Si tel avait été le cas, Diefenbaker se serait fait le maître d\u2019œuvre d\u2019une véritable politique de planification économique afin de contrecarrer l\u2019action des libéraux visant à faire du Canada une simple succursale des États- Unis.Par-dessus tout, Grant reproche à l\u2019ancien premier ministre de ne pas avoir su s\u2019allier les Canadiens français.Adhérant à la conception dualiste des deux peuples fondateurs, Grant voyait le fait français comme la clé de voûte de la nation canadienne.Sauf que, contrairement à lui, Diefenbaker avait une vision de l\u2019unité canadienne qui faisait primer les droits individuels sur les droits collectifs et se comporta davantage comme un libéral que comme un conservateur. 44 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 La suite des choses va, de notre point de vue, venir confirmer le constat que Grant posait en 1965.D\u2019une part, le Canada va poursuivre dans les décennies qui suivent son intégration économique et culturelle avec les États-Unis.Mais surtout, à la faveur de l\u2019entreprise de construction nationale mise en œuvre par le Parti libéral de Pierre Elliot Trudeau, le Canada va définitivement tourner le dos à son identité traditionnelle, du moins au sens où l\u2019entendait Grant.Cette entreprise de construction nationale, que le politologue Kenneth McRoberts appelle « la nouvelle orthodoxie canadienne », rompt avec la vision dualiste du Canada et repose sur trois nouveaux piliers.Le premier pilier est la Loi sur les langues officielles adoptée en 1969 qui fait en sorte que les droits linguistiques sont reconnus sur une base individuelle et non pas collective.Le deuxième pilier est la Politique du multiculturalisme de 1971, dont l\u2019objectif est de reconnaître l\u2019égalité de toutes les cultures présentes au Canada de manière à éviter que certaines communautés, au premier chef les Québécois, obtiennent un quelconque statut spécifique.Le troisième pilier, et non le moindre, est l\u2019adoption de la Charte des droits et libertés de 1982 et son enchâssement dans la constitution, sans le consentement du Québec faut-il le rappeler, qui vient donner une valeur pratiquement immuable à la vision trudeauiste du Canada.Grant verrait certainement dans ces développements la confirmation de son intuition, selon laquelle la disparition du Canada est un résultat tragique, mais nécessaire de la marche du progrès : [\u2026] les aspirations que suppose le progrès ont rendu le Canada superflu.L\u2019édification d\u2019un État universel et homogène constitue en effet le sommet que vise l\u2019action politique.L\u2019adjectif « universel » implique un État à l\u2019échelle du monde, dont l\u2019existence éliminerait la malédiction de la guerre entre nations ; l\u2019adjectif « homo- 45 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 gène », lui, signifie que tous les hommes seraient égaux et que la lutte des classes disparaîtrait.Les masses et les philosophes sont d\u2019accord pour admettre que cette société universelle égalitaire représente l\u2019objectif du cours de l\u2019histoire.Plus de cinquante ans après la publication de Lament for a Nation, le Canada est peut-être le premier État postnatio- nal dans l\u2019esprit de Justin Trudeau, mais c\u2019est aussi, par là même, un État à l\u2019identité incertaine.Pour reprendre la formule de l\u2019écrivain et journaliste Jean Bouthillette : « l\u2019identité canadienne est porteuse d\u2019une mortelle équivoque ».Certes, les Canadiens peuvent s\u2019identifier à un certain nombre de symboles nationaux qui sont abondamment utilisés par le gouvernement fédéral afin d\u2019assurer l\u2019« unité nationale » : le drapeau et la feuille d\u2019érable, l\u2019hymne national, le hockey et maintenant\u2026 la poutine.On notera en passant que la plupart de ces symboles nationaux sont d\u2019origine canadienne-française.Mais ces symboles forment un bien mince vernis sur l\u2019identité canadienne, dont la substance est profondément minée par des politiques autrement plus concrètes, qui œuvrent activement à la dissolution du Canada dans les États-Unis.Deux questions peuvent se poser en regard de la réflexion de George Grant : qu\u2019est-ce qui distingue vraiment un pays dont la culture tend à s\u2019homogénéiser avec celle des États-Unis et où l\u2019identité nationale est de plus en plus définie par la somme des identités particulières ?Est-ce que cet État et ses citoyens sont, dans ces conditions, vraiment libres ?George Grant exprimait une certaine sympathie pour le nationalisme canadien-français tel qu\u2019il se manifestait au Québec dans les années 1960 et y voyait une possible bouée de sauvetage pour le Canada.Conscient que les dangers qui avaient affecté le Canada guettaient aussi le Québec, il affirme ceci : 46 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 [\u2026] cependant, les cultures autochtones se meurent, partout dans le monde moderne.Le nationalisme cana- dien-français constitue une ultime résistance.Au moins les Français canadiens, sur ce continent, disparaîtront de l\u2019histoire autrement qu\u2019avec le sourire suffisant et les pleurnicheries de leurs compatriotes de langue anglaise, \u2013 leurs drapeaux claquant au vent et même avec quelques coups de fusil.L\u2019existence réelle de leur culture et leur volonté de ne pas être submergés ne peuvent les protéger contre la suite implacable des faits, dans l\u2019affaire continentale.Or, la confiance affichée par Grant dans le nationalisme des Québécois semble de moins en moins fondée.Et ce, particulièrement dans un contexte où, ici comme ailleurs, les nationalismes sont décriés de toute part, où le mouvement indépendantiste québécois s\u2019étiole et où le Parti libéral du Québec, qui possède un quasi-monopole sur l\u2019exercice du pouvoir, se comporte plus que jamais comme son grand frère fédéral.Ainsi, quoi que l\u2019on puisse penser d\u2019un nationaliste conservateur comme Grant, sa pensée a au moins le mérite de nous faire comprendre que la dissolution de l\u2019identité canadienne à la faveur d\u2019une intégration culturelle et économique aux États-Unis et d\u2019un légalisme abstrait préfigure un triste destin pour le Québec. q 47 Articles Gabriel Arsenault* Misères du bilinguisme au Nouveau-Brunswick L\u2019idéal politique des francophones du Nouveau-Brunswick fait l\u2019objet d\u2019un remarquable consensus : l\u2019égalité des deux communautés linguistiques.L\u2019intellectuel acadien le plus important des vingt dernières années, le juriste Michel Doucet, a exprimé cet idéal avec conviction dans son dernier ouvrage, Les droits linguistiques au Nouveau-Brunswick.À la recherche de l\u2019égalité réelle ! (Les Éditions de la francophonie, 2017).Dans ce monde souhaité, les États néo-brunswickois et canadiens seraient rigoureusement bilingues et sur toutes les questions politiques importantes, les francophones et les anglophones auraient une voix égale.Les Acadiens n\u2019ont pas toujours été unis derrière cet idéal.Dans les années 1970, le Parti acadien proposait la désignation d\u2019un territoire acadien à même le Nouveau-Brunswick., qui pourrait un jour devenir une province distincte, voire une région administrative d\u2019un Québec indépendant (Thériault, 1982).Aujourd\u2019hui, ce rêve politique apparaît totalement saugrenu.L\u2019horizon des possible se limite désormais à l\u2019égalité sur un territoire nécessairement partagé avec la majorité anglophone.* Université de Moncton 48 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 La bataille est difficile.Il y a, aujourd\u2019hui, plus de deux anglophones pour chaque francophone dans la province.En effet, les Néo-Brunswickois ayant l\u2019anglais comme seule langue maternelle représentent 64,2% de la population de la province, alors que ceux ayant le français comme seule langue maternelle constituent 31,4% de cette population.Mais une donnée sociologique est selon moi encore plus structurante dans les rapports entre les deux communautés linguistiques : les francophones sont presque cinq fois plus bilingues que les anglophones.Chez les Néo-Brunswickois ayant l\u2019anglais comme seule langue maternelle, le taux de bilinguisme français-anglais est de 15,4%, alors que ce taux est de 72,1% chez ceux ayant le français comme seule langue maternelle.En tout, ce sont seulement 33,9% des Néo- Brunswickois qui connaissent les deux langues officielles (contre 44,5% au Québec).Autre fait saillant : 42,5% de la population connaît le français, bien qu\u2019une majorité claire de la population, 57,2%, ne parle que l\u2019anglais (Statistiques Canada, 2017).L\u2019étendu de cet unilinguisme complique naturellement le fonctionnement quotidien d\u2019une vie politique bilingue.Prenons en exemple la récente tempête médiatique suivant la décision de la Société Radio-Canada de ne pas organiser de débat des chefs en français.Rappelons que cette décision reflétait le fait que le chef de l\u2019un des deux principaux partis politiques, Blaine Higgs (le chef du parti progressiste- conservateur), ne parle pas le français.L\u2019unilinguisme de M.Higgs a été décrié à d\u2019innombrables tribunes, mais il n\u2019a au fond rien d\u2019exceptionnel.Si les chefs des deux principaux partis politiques étaient aléatoirement sélectionnés dans la population de la province, les chances qu\u2019au moins un des deux ne parlent pas le français seraient de (1 \u2013 0,4252=) 81,9%.Dans le débat des chefs en anglais organisé par la CBC, quatre chefs étaient invités.S\u2019ils étaient aléatoirement 49 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 sélectionnés dans la population de la province, les chances qu\u2019au moins un des quatre ne parlent pas le français seraient de (1 \u2013 0,425 4=) 96,7%.L\u2019asymétrie radicale de bilinguisme entre francophones et anglophones fait également en sorte que tous les postes de la fonction publique où le bilinguisme français-anglais est exigé favorisent (environ cinq fois plus) les francophones.Réduire les exigences de bilinguisme dans la fonction publique, tout comme l\u2019abolition du commissariat aux langues officielles et de la dualité dans le système de santé, figurent ainsi parmi les priorités du People\u2019s Alliance, un parti qui vient de faire son entrée à l\u2019assemblée législative du Nouveau-Brunswick.Né en 2010, en réaction à la volonté du gouvernement néo-brunswickois de vendre Énergie N.-B.à Hydro-Québec, ce parti a toujours été sensible aux sentiments anti-francophones de la province.Cet agenda anti-bilinguisme risque de se concrétiser prochainement.En effet, bien qu\u2019au moment d\u2019écrire ces lignes, aucun gouvernement n\u2019avait encore été formé à Fredericton, soulignons qu\u2019aux élections du 24 septembre, les progressistes- conservateurs ont obtenu 22 sièges et le People\u2019s Alliance, 3 sièges.Ensemble, ils ont récolté la majorité des 49 sièges de l\u2019assemblée législative du Nouveau-Brunswick.Les antécédents politiques de M.Higgs le prédisposent à une collaboration avec le People\u2019s Alliance.En effet, rappelons que c\u2019est un ancien candidat de la Confederation of Regions Party (CoR), un parti encore plus radical que le People\u2019s Alliance dans son anti-bilinguisme.Né dans les années 1980 en réaction à la perception que le parti progressiste-conservateur était devenu trop conciliant avec les francophones, ce parti a atteint son apogée aux élections de 1991, où il put former l\u2019opposition officielle à Fredericton.La filiation idéologique entre le People\u2019s Alliance et le CoR est évidente pour tous les observateurs. 50 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 Les malheurs n\u2019arrivant jamais seuls, parmi ces 25 sièges détenus par les progressistes-conservateurs et People\u2019s Alliance, un seul est détenu par un francophone, le nouveau député de Shippagan-Lamèque-Miscou, Robert Gauvin (qui a d\u2019ailleurs gagné son siège avec une avance de seulement 99 voix sur son rival libéral).Comme l\u2019illustre le Tableau 1, nous assistons à un clivage linguistique considérable au Nouveau-Brunswick, les francophones rejetant massivement les progressistes-conservateurs et les alliancistes.Tableau 1 : Appui aux différents partis aux élections générales de 2018, selon le pourcentage de francophones des circonscriptions Poids des francophones Moins de 25% Plus de 25% Parti libéral 3 18 Parti progressiste- conservateur 21 1 Parti vert 1 2 Alliance des gens 3 0 Source : Nouveau-Brunswick, Commission sur la délimitation des circonscriptions électorales et la représentation, Rapport final, Fredericton, 2013.Il est trop tôt pour crier au désastre, mais un gouvernement Higgs se maintenant grâce à l\u2019appui du People\u2019s Alliance serait certainement de mauvais augure pour les Acadiens du Nouveau-Brunswick attachés à l\u2019idéal du bilinguisme.On pourrait s\u2019époumoner à critiquer l\u2019anti-bilinguisme d\u2019un tel gouvernement, mais ce serait perdre de vue l\u2019obstacle le plus fondamental à l\u2019idéal d\u2019un Nouveau-Brunswick bilingue : le faible taux de bilinguisme individuel chez les 51 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 anglophones de la province.Ce taux est en progression depuis 1971, où il n\u2019était que de 5,1%, mais le progrès est lent et fragile.q Bibliographie Doucet, Michel.2017.Les droits linguistiques au Nouveau- Brunswick.À la recherche de l\u2019égalité réelle ! Les Éditions de la francophonie.Nouveau-Brunswick.2013.Rapport final.Commission sur la délimitation des circonscriptions électorales et la représentation.Fredericton.Thériault, Léon.1982.La question du pouvoir en Acadie.Éditions d\u2019Acadie.Statistiques Canada.2017.Données de recensement de 2016.Ottawa. 52 Articles Jean-François Thibault * Pourquoi des excuses sont-elles nécessaires ?Mémoire de la déportation acadienne et justice historique ** Nous sommes actuellement engagés dans une grande et noble entreprise consistant à expulser les Français neutres hors de la province\u2026 Si nous y parvenons, il s\u2019agira d\u2019un des plus grands exploits jamais accomplis par les Anglais en Amérique1.À l\u2019instar d\u2019autres injustices historiques ayant récemment fait l\u2019objet de diverses formes de restitution, de réparation ou de repentance, la Déportation décidée par la Couronne britannique et subie par les populations acadiennes entre 1755 et 1763 appartient-elle à cette catégorie de fautes, de torts ou de préjudices commis dans le passé, mais exigeant aujourd\u2019hui de faire amende honorable ?1 Correspondance anonyme publiée le 23 août 1755 dans la New York Gazette, le 4 septembre 1755 dans la Pennsylvania Gazette et le 18 septembre 1755 dans la Maryland Gazette.* Professeur à l\u2019École des hautes études publiques et doyen de la Faculté des arts et des sciences sociales de l\u2019Université de Moncton./Article paru dans le vol.36 (nos 2 et 3, p.122-131, septembre 2005) des Cahiers de la Société historique acadienne (SHA) ainsi que dans la 5e édition (automne 2016, p.79 à 85) de Veritas Acadie, revue d\u2019histoire acadienne de la Société internationale Veritas Acadie (SIVA)./Reproduits avec l\u2019aimable autorisation de M.Jean-François Thibault, l\u2019auteur, de M.Jean Daigle, rédacteur des Cahiers de la SHA et de M.David Le Gallant, rédacteur de Veritas Acadie de la SIVA ** L\u2019auteur remercie Fidèle Thériault pour ses commentaires sur ce texte.Les erreurs qu\u2019il pourrait contenir demeurent les miennes. 53 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 Bien que la réponse ne fasse apparemment pas de doute \u2013 surtout si l\u2019on suppose que le fait d\u2019avoir « été victime » donne certains droits, dont ceux de « se plaindre, de protester, et de réclamer2 » \u2013, l\u2019interrogation morale est vraisemblablement plus complexe qu\u2019il n\u2019y paraît.Après tout, les victimes de cette déportation sont aujourd\u2019hui décédées depuis bien longtemps et si l\u2019on peut certes avancer l\u2019hypothèse que les descendants de cette population acadienne subissent toujours \u2013 en tant que membres d\u2019une société continue dont les liens avec les victimes décédées sont spéciaux \u2013 « les répercussions et les effets de ce drame3 », l\u2019argumentation demeurera moralement insatisfaisante si l\u2019on s\u2019en tient aux seules conséquences du point de vue de ceux qui vivent ici et maintenant.Cela signifierait en effet que nous ne devrions rien à ces victimes décédées puisqu\u2019elles ne pourraient pas plus être affectées par des événements postérieurs à leur décès, qu\u2019avoir un réel impact sur ces événements.En somme les morts n\u2019existent plus avec comme principale conséquence qu\u2019en tant que porteurs de droits ayant autrefois existés, ils peuvent difficilement se plaindre aujourd\u2019hui et encore moins reconnaître que justice a été rendue.Resteraient donc les descendants de ces victimes qui, s\u2019ils n\u2019ont pas été directement touchés par le drame, entendent peut-être toujours « les appels4 » de leurs ancêtres et en subissent possiblement encore les répercussions et les effets.En toute logique, l\u2019enjeu consistera alors à déterminer si la situation de ces victimes indirectes est aujourd\u2019hui pire que celle qui aurait été la leur si de tels événements ne 2 Tzvetan Todorov, Les abus de la mémoire, Paris, Arléa, 1995, p.56.3 Fidèle Thériault, « Oui à une commission d\u2019enquête sur la déportation », L\u2019Acadie nouvelle, 22 novembre 2002, p.13.4 Antonine Maillet, Pélagie-la-Charrette [1979], Montréal, Bibliothèque québécoise, 1990, p.20. 54 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 s\u2019étaient pas produits.Le cas échéant, il s\u2019agirait de trouver une façon de rectifier la situation.Pour plusieurs l\u2019enjeu consisterait alors essentiellement à statuer d\u2019abord sur les titres de propriété existant au moment de la Déportation, à estimer ensuite la valeur actuelle de ce qui aurait alors été injustement acquis suite à la Déportation et, enfin, à rectifier la situation en espérant réparer du même coup l\u2019injustice.Pourtant, et au-delà des diverses difficultés que soulèverait vraisemblablement une telle démarche transhistorique et intergénérationnelle dans le cas de la déportation des populations acadiennes du milieu du 18e siècle, ne risque- rions-nous pas en nous engageant dans une telle voie de passer à côté du problème moral à proprement parler ?Un problème qui consiste, au fond, à répondre au fait que des personnes aujourd\u2019hui décédées furent alors victimes de fautes, de torts ou de préjudices ?C\u2019est ce paradoxe soulevé par l\u2019idée de justice historique que cherche à dépasser la notion de « réparation symbolique » dont l\u2019objectif consiste notamment à rétablir un équilibre moral entre les parties impliquées.C\u2019est l\u2019esprit de cette notion et par conséquent des demandes exprimées en mémoire des victimes passées de la Déportation qui retiendra mon attention dans cet essai.*** Considérons le cas de la Proclamation royale signée par la gouverneure générale Adrienne Clarkson en décembre 2003 et désignant le 28 juillet « Journée de commémoration du Grand Dérangement5 ».Selon la lettre de la Proclamation, la Couronne britannique reconnaît avoir « pris la décision de déporter les Acadiens ».Elle reconnaît en outre que cette décision « a eu des conséquences tragiques » ainsi que « les 5 Gazette du Canada, Enregistrement TR/2003-188, 31 décembre 2003. 55 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 épreuves et souffrances » que celle-ci a entraînées pour « plusieurs milliers d\u2019Acadiens ».À première vue, il s\u2019agit là selon l\u2019expression utilisée par le président de la Société nationale de l\u2019Acadie, Euclide Chiasson, d\u2019une « grande victoire ».Mais, est-ce le cas ?La proclamation est-elle véritablement satisfaisante sur le plan moral ?Fait-elle sincèrement amende honorable quant aux fautes, aux torts et aux préjudices subis par les populations acadiennes entre 1755 et 1763 ?Je ne le pense pas ! Continuons notre lecture de la Proclamation.L\u2019objectif visé par la reconnaissance de ces « faits historiques » consiste, précise le document, à permettre aux Acadiens de « tourner la page sur cette période sombre de leur histoire ».De leur histoire ! Mais, ne serions-nous pas autorisés à penser qu\u2019il s\u2019agit également de l\u2019histoire de la Couronne britannique ?Et, entre les populations acadiennes habitant la Nouvelle- Écosse au milieu du XVIIIe siècle et la Couronne britannique qui acquiert ce territoire dans le cadre du traité d\u2019Utrecht de 1713 mettant fin à la guerre de Succession d\u2019Espagne, n\u2019est- ce pas vraisemblablement une histoire commune que la Déportation devrait raconter ?Pourtant, grâce à cet adjectif possessif qui fait littéralement basculer le reste de la Proclamation, le fardeau des épreuves et des souffrances liées à « cette période sombre » se trouve ici indiscutablement rejeté sur les seules épaules acadiennes.Dès lors, faut-il véritablement se surprendre de constater que la Proclamation ajoute ensuite que cette reconnaissance quant aux faits proprement dits n\u2019implique cependant pas l\u2019admission d\u2019une quelconque « responsabilité juridique ou financière de la part de la Couronne du chef du Canada et des provinces » pas plus qu\u2019elle n\u2019implique qu\u2019un « quelconque droit » ou qu\u2019une « quelconque obligation » en découle ? 56 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 Dans ces circonstances, et au-delà de l\u2019interprétation qu\u2019il convient de donner à l\u2019expression « Couronne du chef du Canada et des provinces », même si la reine d\u2019Angleterre, Elizabeth II, avait décidé de venir elle-même lire la Proclamation en 2005, sur le plan moral cela ne changerait absolument rien à la situation.En effet, l\u2019objectif d\u2019amende honorable que l\u2019on pouvait raisonnablement espérer d\u2019une telle Proclamation demeure en deçà des attentes morales que l\u2019on pouvait légitimement escompter qu\u2019une telle démarche satisferait.Ici, la Proclamation n\u2019exprime pas et ne reflète pas une attitude morale.Pour cette raison, elle satisfait une partie seulement \u2013 celle portant sur la reconnaissance des faits \u2013 de la réponse qui était demandée et attendue suite à la violence de la Déportation et à l\u2019humiliation consécutive que les populations acadiennes ont subies.En négligeant d\u2019admettre une quelconque responsabilité et en omettant de s\u2019excuser comme cela est fréquemment fait dans ce genre de démarche réparatrice, la Couronne fait finalement bien peu de cas des motivations morales qui devaient justifier une telle Proclamation.D\u2019autant plus que, sauf de rares exceptions, c\u2019est une telle réparation symbolique portant sur la « reconnaissance » des responsabilités et des obligations qui en découlent quant aux fautes, aux torts et aux préjudices dont furent victimes leurs ancêtres que recherchent aujourd\u2019hui les descendants de ces victimes décédées et non pas de quelconques compensations financières, règlements judiciaires ou restitutions des biens.Dès lors, en refusant de faire de telles excuses et d\u2019exprimer ses sincères regrets, la Couronne britannique refuse en pratique d\u2019admettre publiquement que de tels actes aient été moralement condamnables.Ne perdons pas de vue que les événements dont il est question furent régulièrement l\u2019objet de discussions dès 1708.En effet, le plan de reconquête du Canada français que propose 57 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 alors Samuel Vetch au gouvernement britannique \u2013 un plan que ce dernier adoptera finalement \u2013 prévoyait l\u2019expulsion des populations acadiennes et leur remplacement par des colons protestants6.Ce sont vraisemblablement des raisons stratégiques \u2013 notamment celle consistant à assurer la survie des troupes britanniques grâce à l\u2019expérience sur le terrain qu\u2019avaient acquise les populations acadiennes, mais que d\u2019autres colons ne possédaient pas et celle consistant à limiter la participation des populations acadiennes au développement des colonies françaises \u2013 qui retarderont l\u2019application d\u2019un tel plan ; lequel n\u2019était d\u2019ailleurs pas totalement exceptionnel à l\u2019époque puisque la Couronne avait procédé à la déportation des populations espagnoles lors de la conquête de la Jamaïque en 1655 et qu\u2019elle allait de nouveau utiliser la même méthode contre la population Garifuna de l\u2019île Saint-Vincent en 1796.C\u2019est un plan d\u2019expulsion semblable, mais élaboré dans ses moindres détails cette fois par l\u2019arpenteur Charles Morris, qui est finalement présenté à l\u2019été 1754 au nouveau lieute- nant-gouverneur, Charles Lawrence, ainsi qu\u2019au Conseil de la Nouvelle-Écosse que préside ce dernier et dont Morris est lui-même membre7.6 Samuel Vetch, « Canada Survey\u2019s », 27 juillet 1708, Calendar of State Papers, Colonial Series, America and West Indies, June 1708-1709, Londres, Public Record Office, 1922, Kraus Reprint Ltd., 1964, p.41-51.7 Charles Morris, « Remarks Concerning the Removal of the French Inhabitants », dans Henri Raymond Casgrain, Collection de documents inédits sur le Canada et l\u2019Amérique publiés par le Canada-français, tome 1, Québec, Imprimerie de L.-J.Demers & Frère, 1888, p.130-137.Lire également John Mack Faragher, A Great and Noble Scheme, New York, W.W.Norton & Company, 2005, p.288-290. 58 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 Les plans arrêtés au plus tard à la fin de l\u2019année 17548, Lawrence enclenche la procédure et profite finalement de ce qu\u2019un groupe de délégués du bassin des Mines se présente devant le Conseil de la Nouvelle-Écosse le 3 juillet 1755 en lien avec la confiscation de leurs armes et de leurs bateaux au début du mois de juin pour exiger un nouveau serment d\u2019allégeance sans aucune exception cette fois.Après délibérations, Lawrence refusera le lendemain le droit à certains délégués du bassin des Mines de revenir sur leur décision et de prêter un serment inconditionnel en avançant que le serment ne serait pas « sincère », mais le « résultat de nos exigences et menaces9 ».Lawrence les emprisonne donc et convoque de nouveaux délégués.Il les avise à leur tour, le 25 juillet, qu\u2019ils doivent prêter serment sans condition ou « quitter leurs terres ».La situation en Amérique du Nord est telle, précisera Lawrence, qu\u2019« aucun délai » ne sera cette fois admis et que s\u2019ils ne « veulent pas devenir sujets » de la Couronne britannique « ils ne pourront rester10 ».À nouveau, les délégués refusent de prêter un tel serment qui les aurait contraints à abandonner leur neutralité, mais ils insistent néanmoins pour renouveler un serment de fidélité à la Couronne britannique.8 Le 12 décembre 1754, Lawrence écrit au lieutenant-colonel Robert Monckton qu\u2019il est sans doute inutile d\u2019attendre d\u2019autres directives de Londres quant au « Grand Projet » qu\u2019ils envisagent.Naomi E.S.Griffiths, sous la dir.de, The Acadian Deportation : Deliberate Perfidy or Cruel Necessity?, Toronto, Copp Clark, 1969, p.108.9 Thomas B.Akins, Selections from the Public Documents of the Province of Nova Scotia, Halifax, Charles Annand, 1869, p.256.Rappelons également que Lawrence avait formellement recommandé à Monckton, dans une lettre datée du 30 janvier 1755, de ne surtout pas faire prêter serment aux populations acadiennes de Chignictou puisque cela « nous lierait les mains et nous rendrait incapable de les extirper dans le cas où, comme je me l\u2019imagine, cela deviendrait nécessaire.» N.E.S.Griffiths, The Acadian Deportation, op.cit., p.108.10 T.B.Akins, Selections\u2026, op.cit., p.262. 59 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 Le refus servira cette fois de prétexte au Conseil de la Nouvelle-Écosse qui annonce le 28 juillet 1755 que, suite à une décision prise précédemment, le Conseil entend maintenant procéder à l\u2019expulsion des populations acadiennes et à l\u2019expropriation de leurs terres.Les directives de Lawrence aux officiers chargés des opérations leur sont transmises fin juillet et début août 1755 et dans une lettre du 11 août 1755 adressée aux autres gouverneurs des colonies anglaises du continent, Lawrence expose la situation et requiert leur collaboration qui consistera à recevoir les déportés et à les disperser de manière à leur interdire de reconstituer une communauté11.Ainsi, malgré la lettre adressée le 13 août 1755 par le Secrétaire d\u2019État responsable des Affaires nord-américaines, Sir Thomas Robinson, qui suggère à Lawrence d\u2019user de la « plus grande prudence dans sa conduite » face aux populations acadiennes et « de rassurer ceux qui sont dignes de confiance, spécialement s\u2019ils acceptent de prêter le serment d\u2019allégeance, qu\u2019ils conserveront la possession de leurs terres12 », le travail était bel et bien déjà commencé.Ce n\u2019est que le 18 octobre 1755 que Lawrence fera finalement rapport du « fait accompli13 » au Bureau du commerce britannique (Board of Trade), c\u2019est-à-dire alors même que quelque 7 000 Acadiens sont déjà rassemblés et embarqués sur les bateaux pour être expulsés et dispersés.2 000 à 3 000 autres le seront jusqu\u2019en décembre 1762.En tout, les événements entourant la Déportation provoqueront directement ou indirectement la mort de milliers d\u2019Acadiens14.11 Ibid., p.277-278.12 N.E.S.Griffiths, The Acadian Deportation, op.cit., p.111.13 L\u2019expression est celle utilisée par John Bartlet Brebner, New England\u2019s Outpost : Acadia Before the Conquest of Canada, New York, Columbia University Press, 1927, p.213.14 Faragher avance le chiffre de 10 000 victimes.J.M.Faragher, A Great and Noble Scheme, op.cit., p.425. 60 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 *** Au-delà des faits, et sans doute plus fondamentalement du point de vue d\u2019une interrogation sur les responsabilités et les obligations qui découlent des fautes, des torts et des préjudices causés par la Déportation, l\u2019important tient moins aux circonstances elles-mêmes \u2013 et notamment au mélange de mauvaise foi, d\u2019illégalité, de manipulation et d\u2019opportunisme qui entoure l\u2019action des principaux responsables coloniaux, en Nouvelle-Écosse comme au Massachusetts d\u2019ailleurs \u2013 qu\u2019au fait que ces victimes passées étaient moralement porteuses de « projets orientés vers le futur ».Ainsi l\u2019on peut raisonnablement présumer que leur souhait consistait à voir ces projets réalisés et que cette réalisation posthume avait une « grande importance pour le bien-être des personnes de leur vivant15 ».Pour une part significative, ces projets reposaient sur les promesses mutuelles qui avaient été faites et sur les obligations qui avaient alors été contractées, tant par les populations acadiennes en tant qu\u2019elles formaient selon toute vraisemblance une société distincte bénéficiant « de droits politiques importants16 » et qui, depuis le traité d\u2019Utrecht, devaient être considérés comme des sujets de la Couronne17, que par la Couronne britannique elle-même.15 Lire Lukas H.Meyer, « Obligations persistantes et réparations symboliques », Revue philosophique de Louvain, vol.101, no.1, février 2003, p.103-122 et Michael Ridge, « Giving the Dead Their Due », Ethics, vol.114, no.1, octobre 2003, p.38-59.16 Naomi E.S.Griffiths, L\u2019Acadie de 1686 à 1784.Contexte d\u2019une histoire [1992], traduit par Kathryn Hamer, Moncton, Les Éditions d\u2019Acadie, 1997, p.67-68, 72.17 Ce sur quoi insiste d\u2019ailleurs Robinson dans sa lettre du 13 août.N.E.S.Griffiths, The Acadian Deportation, op.cit., p.111. 61 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 Les populations acadiennes avaient en effet prêté divers serments d\u2019allégeance depuis le milieu du XVIIe siècle18.En 1730, le gouverneur de la Nouvelle-Écosse, Richard Philipps, fait renouveler le serment d\u2019allégeance tout en acceptant par ailleurs de reconnaître, verbalement, la neutralité des populations acadiennes que ceux-ci avaient exprimée pour la première fois en 1717 et qui sera implicitement admise à partir de ce moment.De plus, dans une lettre du 23 juillet 1713 adressée au général Francis Nicholson, la reine Anne d\u2019Angleterre accordait aux populations acadiennes qui le souhaitaient la possibilité de rester et le bénéfice de jouir de leurs terres, de leurs biens et de la libre pratique de leur religion, ce que le duc de Newcastle, parlant au nom du roi, confirmera encore en mai 1747.Notons enfin qu\u2019en réponse aux inquiétudes des délégués de la population acadienne à qui l\u2019on demandait un nouveau serment d\u2019allégeance inconditionnel, le gouverneur Edward Cornwallis insistera en septembre 1749 pour préciser que ceux qui avaient pris la décision de rester en 1713 étaient depuis « indubitablement » devenus sujets de la Couronne britannique « sur le même pied que les autres sujets catholiques » et qu\u2019il n\u2019est donc pas question pour ces populations acadiennes d\u2019avoir maintenant la « liberté de choisir ou non19 ».Ainsi, dès 1713 les Acadiens doivent être considérés par les autorités de la Nouvelle-Écosse comme sujets de la Couronne britannique.Dans ces circonstances, il n\u2019est certainement pas déraisonnable de considérer ces serments comme des promesses ayant force morale et imposant aux parties des 18 Lire Naomi E.S Griffiths, « Subjects and Citizens in the Eighteenth Century : The Question of the Acadian Oath of Allegiance », Revue de l\u2019Université Ste-Anne, 1998, p.23-33 et Andrew J.B.Johnston, « Borderland Worries : Loyalty Oaths in Acadie/Nova Scotia, 1654- 1755 », French Colonial History, vol.4, 2003, p.31-48.19 T.B.Akins, Selections \u2026, p.174-175. 62 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 devoirs et des responsabilités dans le temps20.Devoirs et responsabilités que, dans l\u2019ensemble, les Acadiens auront respectés21, mais que les autorités britanniques n\u2019ont quant à elles vraisemblablement pas satisfaits en prenant la décision de systématiquement les déporter à partir de l\u2019été 1755.Ainsi doit se comprendre l\u2019obligation morale qu\u2019a la Couronne britannique non seulement de reconnaître le caractère tragique des événements, cela va de soi, mais également sa responsabilité morale directe sans tenter de la limiter par des subtilités rhétoriques.Ici l\u2019accord de principe donné par la Couronne britannique à l\u2019idée d\u2019une expulsion des populations acadiennes et l\u2019ambiguïté des injonctions à la prudence alors formulées ont en quelque sorte fonctionné comme une « permission tacite » et peuvent raisonnablement être interprétés comme une forme de sanction institutionnelle22.Qu\u2019aucun blâme n\u2019ait été fait à Lawrence et qu\u2019il ait même été nommé gouverneur de la Nouvelle- Écosse en 1756 ne vient que confirmer la responsabilité de la Couronne britannique dont il était un représentant officiel.De la même manière, lorsque le deuxième Earl d\u2019Halifax, alors président du Bureau de commerce, écrit dans une lettre adressée au roi George II en décembre 1759 qu\u2019il est très satisfait du travail de repeuplement effectué par Lawrence en Nouvelle-Écosse et que « cela dépasse ses attentes23 », c\u2019est encore la responsabilité de la Couronne britannique qui apparaît renforcée.20 Janna Thompson, Taking Responsability for the Past.Reparation and Historical Justice, Londres, Polity, 2002, p.16.21 N.E.S.Griffiths, L\u2019Acadie de 1686 à 1784, op.cit., p.79.22 Sur cette question, on lira Jean Harvey, « The Emerging Practice of Institutional Apologies », International Journal of Applied Philosophy, vol.9, no.2, hiver-printemps 1995, p.57-65.23 J.M.Faragher, A Great and Noble Scheme, op.cit., p.409-410. 63 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 C\u2019est cette responsabilité morale que la Reine24 devrait reconnaître en exprimant son mea culpa et son repentir pour avoir tacitement \u2013 mais vraisemblablement en toute connaissance de cause puisque la Couronne britannique recommandera un changement de politique en décembre 176225 et que dès 1757, un féroce critique de l\u2019impérialisme britannique, Edmund Burke, condamnera la déportation comme un acte « d\u2019irresponsabilité » et de « négligence coloniale26 » \u2013 laissé commettre des actes qui sont moralement répréhensibles et qu\u2019aucune circonstance atténuante, liée comme le laisse entendre le texte de la Proclamation royale « à l\u2019administration des affaires de la colonie britannique de la Nouvelle- Écosse », ne permet d\u2019excuser ou de justifier.C\u2019est d\u2019ailleurs dans cet esprit que la reine d\u2019Angleterre Elizabeth II a exprimé, en 1995, ses « profonds regrets » et a offert « sans réserve » ses « excuses officielles » au peuple maori de la Nouvelle-Zélande suite à des actes commis en 1863 qui contrevenaient au traité Waitangi entre la Couronne britannique et les Maoris signé en 184027.Ce n\u2019est que dans un tel contexte qu\u2019une réparation « symbolique » pourra prendre son sens.Cela, dans la mesure où, au-delà de la possibilité d\u2019affecter le bien-être des victimes qui sont décédées, une telle réparation symbolique permet 24 Notons que c\u2019est le gouvernement canadien qui devra recommander à la Reine de faire de telles excuses.25 En décembre 1762, les lords commissaires du Bureau du commerce répondirent à une requête du gouverneur Jonathan Belcher qui souhaitait forcer le Massachusetts à accueillir 600 nouveaux déportés, qu\u2019il n\u2019était plus « nécessaire » ou « politiquement » justifié de déporter les populations acadiennes et qu\u2019il convenait désormais d\u2019en faire des « membres utiles » de la société.T.B.Akins, Selections\u2026, op.cit., p.337.26 Cité dans J.M.Faragher, A Great and Noble Scheme, op.cit., p.447-448.27 Elazar Barkan, The Guilt of Nations : Restitution and Negotiating Historical Injustices, New York, W.W.Norton & Company, 2000, p.264. 64 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 à ceux qui posent un tel geste d\u2019agir de façon à se présenter, aux yeux des autres et particulièrement des descendants des victimes, « comme des personnes souhaitant mettre en œuvre des actes de compensation réelle, et qui le feraient si c\u2019était possible28.» Ainsi la question ne consiste-t-elle pas tant aujourd\u2019hui pour les descendants de ces victimes décédées à réclamer justice parce que la Déportation aurait contrevenu aux lois britanniques ou au droit international, mais à revendiquer des excuses publiques sincères pour les événements « inhumains » qui ont eu lieu et qui, peu importent les circonstances, n\u2019auraient tout simplement pas du se produire.*** Enfin, si ce sont les demandes exprimées en mémoire des victimes passées de la Déportation qui doivent occuper notre attention, il ne faut cependant pas perdre de vue que ces demandes de réparations symboliques sont faites au nom des descendants de ces victimes dont la propre mémoire demeure en quelque sorte hantée par ce qui s\u2019est alors passé.Car, au fond, l\u2019importance des injustices passées tient à ce qu\u2019elles viennent trop souvent jeter une ombre trouble sur le présent et, dans ces circonstances, l\u2019enjeu moral que représente la Déportation tient plus désormais à l\u2019identité et à la mobilisation de la mémoire qu\u2019en gardent les descendants de ces victimes, qu\u2019aux faits, aux responsabilités ou aux conséquences.Dès lors, la sincérité avec laquelle une démarche de réparation symbolique est entreprise pèsera 28 L.H.Meyer, « Obligations persistantes et réparations symboliques », op.cit., p.117.Lire aussi Trudy Govier et Wilhelm Verwoerd, « The Promise and Pitfalls of Apology », Journal of Social Philosophy, vol.33, no.1, printemps 2002, p.67-82. 65 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 d\u2019un poids considérable lorsque viendra le moment de déterminer si les exigences de justice historique sont satisfaites ou non.L\u2019histoire est grosse d\u2019injustices qui ne furent et ne seront peut-être jamais réparées, mais celles-ci ne permettent pas toujours de rendre compte de la place que cette histoire occupe dans la mémoire d\u2019une collectivité donnée.Au-delà de l\u2019injustice historique elle-même, la mémoire de la Déportation apparaît aujourd\u2019hui comme une « composante temporelle » de l\u2019identité acadienne et le déficit persistant de justice historique se traduit par une certaine « fragilité » identitaire alors que les réponses à la question « qui sommes-nous ?» prennent la forme d\u2019une injonction du type : « voilà ce que nous sommes, nous autres.Tels que nous sommes, ainsi et pas autrement29 ».C\u2019est cette fragilité identitaire \u2013 qui se traduit souvent par un « éloge inconditionnel de la mémoire30 » ainsi que par une forme ou une autre de « boulimie commémorative31 » qui ne sont ni l\u2019un ni l\u2019autre étranger au déficit persistant de justice historique quant aux fautes, aux torts et aux préjudices commis lors de la Déportation \u2013 qu\u2019une réparation symbolique doit précisément aider à surmonter de manière à enfin parvenir à « rompre le cycle de la victimisation32 ».q 29 Paul Ricœur, La mémoire, l\u2019histoire, l\u2019oubli, Paris, Seuil, 2001, p.98.30 T.Todorov, Les abus de la mémoire, p.13.31 Pierre Nora, « De l\u2019archive à l\u2019emblème », dans Pierre Nora, sous la dir.de, Les lieux de la mémoire, 3e partie, tome 3, Paris, Gallimard, 1986, p.977.32 Shane P.Landry, « Justice pour l\u2019Acadie », p.3 de la version électronique du manuscrit : http://1755.ca/sept2004/sl010704.htm. ©) Ta Avec des mots qui font images et des images qui laissent sans mots, La Fabrique culturelle ne manufacture pas la culture, mais nous fait découvrir la vraie nature de nos richesses culturelles.= Engagée envers les créateurs d\u2019ici, lafabriqueculturelie.tv est numérique afin de mieux parler du Québec - .| | d'auiourd\u2019hui dans toute sa diversité.Voila ce que fabrique La Fabrique.LA | L FABRIQUE CULTURELLE - webster al Sophie Cacïeux, Ambassadeurs HLA mBoooe ) ec Dossier NOUVELLE-CALÉDONIE INDÉPENDANTE ?Un nouveau pays surgira-t-il dans le Pacifique Sud ?- Denis Monière 68 Le droit à l\u2019indépendance du peuple kanak selon le droit international - Daniel Turp 82 Dossier Nouvelle-Calédonie indépendante ? Un nouveau pays surgira-t-il dans le Pacifique Sud ?Denis Monière* À l\u2019autre bout du monde, la question de l\u2019indépendance sera posée le 4 novembre 2018 aux citoyens de la Kanaky\u2013Nouvelle-Calédonie.Située à 2000 kilomètres à l\u2019est des côtes australiennes, dans le sud de la Mélanésie, la Nouvelle-Calédonie est un ensemble d\u2019îles, d\u2019une superficie d\u2019environ 18 500 km2 qui est équivalente au territoire de la Norvège.Ses 174 000 électeurs auront à trancher le destin de cette colonie française en répondant à la question suivante : « Voulez-vous que la Nouvelle-Calédonie accède à la pleine souveraineté et devienne indépendante ?» Le libellé de la question résulte d\u2019un compromis adopté le 28 mars après quinze heures de débats à Matignon.Les indépendantistes voulaient qu\u2019elle réfère à la pleine souveraineté et pas à l\u2019indépendance alors que les loyalistes insistèrent pour inclure le mot indépendance avec l\u2019intention de « faire peur aux gens1 ».Ce référendum est reconnu non seulement par la France, mais aussi par les Nations unies.En effet, l\u2019Assemblée générale des Nations unies a inscrit le 2 décembre 1986, par la résolution 41/41A, la Nouvelle-Calédonie sur la liste des pays à décoloniser.Le droit international reconnaît ainsi le droit du peuple kanak à l\u2019autodétermination ce qui oblige 1 http://www.lecourrieraustralien.com/nouvelle-caledonie * Politologue 68 Dossier L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 69 N o u v e l l e - C a l é d o n i e i n d é p e n d a n t e ?l\u2019État français à tenir un référendum et à en respecter les résultats.Le processus d\u2019autodétermination a été approuvé par référendum le 6 novembre 1988 et est inscrit dans la constitution française.En Nouvelle-Calédonie comme ailleurs, la domination coloniale se manifeste par des clivages ethnico-économiques entre le peuple kanak et les membres de communauté française installés sur l\u2019île : \u2022 26 % des chômeurs sont Kanaks comparativement à 7 % chez les non-Kanaks ; \u2022 6 % des diplômés de l\u2019enseignement supérieur sont d\u2019origine kanake ; \u2022 85 % des chefs d\u2019entreprise sont des non-Kanaks ; \u2022 75 % des ouvriers sont Kanaks ; \u2022 90 % des prisonniers sont Kanaks alors qu\u2019ils ne forment que 40 % de la population adulte2.Sous toutes les latitudes, le colonialisme entraîne l\u2019infériorité sociale des peuples colonisés.La conquête et la domination se font toujours au détriment des populations conquises quoiqu\u2019en disent les colonisateurs.Brève histoire du peuple kanak La France a pris possession de cette île du Pacifique en septembre 1853.Il s\u2019agissait pour l\u2019empereur Napoléon III d\u2019affirmer sa puissance dans le contexte de la rivalité avec 2 https://npa2009.org/actualite/international/kanaky L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 70 N o u v e l l e - C a l é d o n i e i n d é p e n d a n t e ?la Grande-Bretagne.Les dirigeants français voulaient faire de ce territoire « l\u2019Australie de la France » et y implanter une colonie de peuplement par une immigration massive qui remplacerait les populations indigènes.Ces nouveaux venus étaient pour l\u2019essentiel des bagnards.On y a déporté des prisonniers de droit commun et des prisonniers politiques comme les Communards dont la célèbre révolutionnaire Louise Michel.Comme l\u2019avaient fait les Britanniques au Canada et en Australie pour éliminer les Aborigènes, les Français s\u2019emparèrent des terres et parquèrent les Kanaks dans des réserves.Ceux-ci furent dépossédés de 90 % de leurs terres.Il leur fut aussi interdit de parler leur langue.Cette spoliation des terres et de l\u2019identité kanake engendrèrent un mouvement de résistance.La principale insurrection kanake contre l\u2019oppression coloniale eut lieu en 1878 et se solda par 1200 morts chez les Kanaks.Ils se révoltèrent ensuite contre la conscription obligatoire en 1917.Lors de l\u2019Exposition coloniale de 1931 à Paris, 111 Kanaks furent exhibés en cage en tant que « cannibales authentiques3 ».Ce n\u2019est qu\u2019en 1946 qu\u2019ils ont obtenu des droits civils comme le droit de vote et le droit de propriété et que l\u2019identité kanake commença à se reconstruire.Le mouvement indépendantiste s\u2019est constitué dans la foulée de la contestation étudiante de mai 68 et de l\u2019accession à l\u2019indépendance d\u2019une kyrielle de nouveaux États dans cette région du Pacifique dans les années soixante-dix : Fidji obtint son indépendance en 1970, la Papouasie Nouvelle-Guinée en 1975, les îles Salomons en 1976, les Nouvelles-Hébrides devenues Ni-Vanuatu en 1980.Formé par des étudiants qui 3 Voir Frédéric Angleviel, La France aux antipodes, Paris, Vendémiaire, 2018, p.218-219 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 71 N o u v e l l e - C a l é d o n i e i n d é p e n d a n t e ?avaient étudié en France, le mouvement indépendantiste fut marqué par l\u2019idéologie de gauche avec la création de deux groupes, Foulards rouges et Groupe 1878 qui s\u2019unirent au congrès de Temala en décembre 1975 pour créer le premier parti indépendantiste : le Parti de libération kanak (Palika).La prise de conscience de la nation kanake s\u2019est aussi cristallisée en 1975 à l\u2019occasion du festival culturel Mélanésia 2000 où 50 000 personnes vibrèrent à cette manifestation de la renaissance culturelle kanake.L\u2019élection de François Mitterrand en 1981 avive les attentes des indépendantistes kanaks, car le futur Président leur avait promis l\u2019indépendance.En 1984, le Front de libération national kanak socialiste (FLNKS), mécontent de l\u2019avancée des négociations appelle au boycottage des élections territoriales et met en place un « Gouvernement provisoire de Kanaky » présidé par Jean-Marie Tjibaou.C\u2019est le début de quatre ans d\u2019un conflit politique et ethnique appelé les « Évènements » qui a fait des dizaines de morts et qui ne prit fin qu\u2019avec la prise d\u2019otage sanglante de la grotte de l\u2019île d\u2019Ouvéa où dix-neuf militants et deux militaires furent tués le 5 mai 1988, lors de l\u2019assaut donné par GIGN et des commandos de l\u2019armée.Dans la foulée de ce massacre, grâce à la médiation du premier ministre Michel Rocard, les accords de Matignon- Oudinot sont signés le 26 juin 1988 et prévoient l\u2019organisation d\u2019un scrutin d\u2019autodétermination dans les dix ans.Au terme de cette période, un nouvel accord est conclu en 1998.L\u2019accord de Nouméa reconnaît au peuple kanak le droit à la décolonisation ce qu\u2019aucun pays colonisé n\u2019avait réussi à obtenir avant son indépendance.Cet accord reprend une idée bien connue au Québec, celle de la souveraineté partagée ou de la souveraineté-association qui s\u2019incarne dans la désignation de l\u2019entité politique appelée désormais Kanaky\u2013 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 72 N o u v e l l e - C a l é d o n i e i n d é p e n d a n t e ?Nouvelle-Calédonie.Cet accord accroît l\u2019autonomie interne de l\u2019île par le transfert progressif des compétences de Paris et la création d\u2019institutions locales respectant le droit coutumier.Paris se réserve toutefois les pouvoirs régaliens pour les vingt prochaines années.L\u2019accord prévoit aussi la tenue d\u2019un référendum en 2018 et la possibilité jusqu\u2019en 2022 d\u2019en organiser deux autres si le NON l\u2019emportait.La symbolique du drapeau kanak Le drapeau kanak, hissé pour la première fois le 1er décembre 1984, comporte trois bandes horizontales, de bas en haut : \u2013 vert pour la terre des ancêtres, la richesse du sol, l\u2019espoir et le pays ; \u2013 rouge pour le sang versé dans la lutte, le socialisme et l\u2019unité du peuple ; \u2013 bleu pour le ciel et le Pacifique environnant, \u2013 avec, en son milieu, un soleil jaune qui comporte en son centre une flèche faîtière noire, comme celle qui est érigée au sommet des cases kanak. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 73 N o u v e l l e - C a l é d o n i e i n d é p e n d a n t e ?La reconnaissance du drapeau kanak a été obtenue par les accords de Nouméa qui prévoyait que « La Nouvelle- Calédonie détermine librement les signes identitaires permettant de marquer sa personnalité aux côtés de l\u2019emblème national et des signes de la République.» Il flotte habituellement aux côtés du drapeau français dans les communes indépendantistes, mais pas au fronton des institutions de la République.Qui peut voter au référendum kanak ?La définition du droit de vote conditionne les résultats de toute consultation référendaire parce que chaque vote compte.Dès lors, l\u2019inclusion dans le corps électoral devient un enjeu capital qui peut faire la différence entre la victoire et la défaite.Cette réalité a été fatale au OUI au référendum québécois de 1995 où le NON l\u2019a emporté par la faible marge de 54 288 votes, résultat d\u2019autant plus contestable que le gouvernement canadien avait activé dans les mois précédents la machine à naturalisation des immigrants et que des Québécois d\u2019origine résidant à l\u2019étranger depuis plus de deux ans sont venus voter en grand nombre.En Nouvelle-Calédonie, les Kanaks, à la suite de la politique de peuplement de l\u2019État français, sont démographiquement minoritaires sur leur territoire.Suite à la politique d\u2019immigration appelée « planter du blanc » (par le maire colonialiste de Nouméa en 1970), la population kanake est passée de 51 % de la population totale en 1956 à moins de 40 % aujourd\u2019hui selon le dernier recensement daté de 2014.Les Européens forment 30 % de la population alors que l\u2019autre 30 % est constitué de personnes d\u2019origines diverses (wallisienne, fidjienne, asiatique).Les Kanaks ne disposent donc pas de la majorité absolue, mais ils peuvent tout de même entretenir un faible espoir de l\u2019emporter en raison L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 74 N o u v e l l e - C a l é d o n i e i n d é p e n d a n t e ?de la composition du corps électoral référendaire qui obéit à des règles différentes de celles appliquées pour les élections normales.En vertu des accords de Nouméa, le droit de vote au référendum ne sera pas universel.À la différence des élections nationales ou provinciales, tous les Européens et les étrangers n\u2019auront pas le droit de vote du seul fait de leur présence sur le territoire.L\u2019article 218 de la loi organique de la Nouvelle-Calédonie prévoit pour les non-Kanaks, soit les Métropolitains et autres étrangers, une durée minimale de 20 ans de résidence continue sur le territoire pour avoir le droit de voter au référendum.Ce gel du corps électoral à 1998 constitue une spécificité calédonienne dans le cadre républicain français qui contrevient au principe de l\u2019égalité de tous les citoyens.Cette restriction du droit de vote a toutefois été validée par le Conseil d\u2019État et par l\u2019arrêt Py de la Cour européenne des droits de l\u2019homme (Strasbourg, 11 janvier 2005).La liste électorale référendaire est constituée sur la base de la liste électorale générale qui permet de voter aux élections nationales et provinciales ; celle-ci comprend toute personne âgée de 18 ans et plus qui habite dans une commune du territoire depuis au moins 6 mois.De façon générale, toute personne d\u2019état civil coutumier, inscrite sur la liste générale, ou toute personne non kanake, ayant résidé dans l\u2019archipel sans discontinuer depuis au moins le 31 décembre 1998 doit être inscrite automatiquement sur cette liste pour le référendum.De même, toute personne née en Nouvelle-Calédonie âgée de plus de 18 ans et présente sur la liste spéciale provinciale est inscrite d\u2019office.La liste générale (présidentielle, législatives, municipales) compte 210 105 électeurs, de sorte qu\u2019environ 35 000 d\u2019entre eux ne pourront pas voter lors du référendum sur l\u2019indépendance.Ainsi les nouveaux arri- L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 75 N o u v e l l e - C a l é d o n i e i n d é p e n d a n t e ?vants de fraîche date ainsi que les fonctionnaires et cadres des entreprises privées en poste pour un temps limité ne pourront pas exercer le droit de vote ce qui pourrait rééquilibrer les rapports démographiques à la condition que les Kanaks soient tous inscrits sur la liste référendaire et qu\u2019ils se prévalent de leur droit de vote.Les dirigeants indépendantistes soutiennent que l\u2019État français aurait oublié d\u2019inscrire plusieurs milliers de Kanaks sur cette liste.Comme 25 % de la population kanake vit sous le seuil de pauvreté, cette marginalisation sociale risque de rendre problématique l\u2019inscription sur les listes électorales surtout à Nouméa où cette population bien souvent n\u2019a pas d\u2019emploi et de domicile fixe.Ils sont donc dans l\u2019incapacité de produire le justificatif de domicile nécessaire pour figurer sur les listes.Un groupe de travail plénier regroupant des représentants des forces en présence travaille au cas par cas à la clarification de la situation des Kanaks qui sont absents de la liste référendaire.Ces personnes pourront s\u2019inscrire sur la liste jusqu\u2019au jour du référendum.Chez les indépendantistes on craint aussi un faible taux de participation de la population kanake qui est sous-scolarisée et qui habite dans des régions éloignées.Au 31 août, il y avait 174 154 personnes inscrites sur la liste4.Selon un sondage publié le 31 août 2018 dans La Dépêche Nouvelle-Calédonie, le taux de participation serait de 86 %.Le non l\u2019emporterait avec 70 % des votes, mais le OUI serait majoritaire avec 52 % des votes chez les électeurs kanaks, le vote pour le OUI étant prédominant chez les hommes et dans la région nord de l\u2019île où se concentre la population kanake.4 Rapport des experts des Nations Unies 31 août 2018 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 76 N o u v e l l e - C a l é d o n i e i n d é p e n d a n t e ?Les forces en présence Depuis 40 ans, la vie politique calédonienne est polarisée entre les forces indépendantistes et les forces loyalistes qui se situent respectivement à gauche et à droite du continuum des idéologies.Mais derrière ces oppositions constitutionnelles et idéologiques, se profile un conflit économique pour le contrôle des terres ; les Kanaks voulant reprendre leur bien et les Caldoches (nom donné aux résidents provenant de la France) voulant préserver leurs acquis et leur position dominante.La France pour sa part ne veut pas abandonner son contrôle politique sur ce territoire d\u2019une part en raison de ses riches gisements de nickel (3e producteur mondial) et d\u2019autre part en raison de sa position géostratégique dans cette région.Elle contrôle ainsi une zone d\u2019exclusion économique de 1,4 million de kilomètres carrés qui lui permet de jouer un rôle de contrepoids à l\u2019égard des puissances régionales comme la Chine et l\u2019Australie sans compter qu\u2019elle peut aussi disposer d\u2019une base pour ses sous-marins atomiques.Le camp des loyalistes L\u2019irruption du mouvement indépendantiste sur la scène politique à la fin des années soixante-dix a provoqué un choc en retour suscitant une réaction de loyauté à la France de la part des résidents métropolitains qui, sous le leadership de Jacques Lafleur, créèrent le 17 avril 1977 le Rassemblement pour la Calédonie dans la République (RPCR) pour s\u2019opposer au mouvement indépendantiste.Ce parti, selon les époques, s\u2019est affilié à la droite classique française : RPR-UMP-Les Républicains.Il est actuellement dirigé par Roger Frogier.Principal parti sur le plan électoral jusqu\u2019en 2014, il a été supplanté par Calédonie ensemble parce qu\u2019il avait signé un pacte de gouvernance avec les indépendantistes. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 77 N o u v e l l e - C a l é d o n i e i n d é p e n d a n t e ?Calédonie ensemble est un parti créé en 2008.Parti de centre droit, il défend toutefois des positions progressistes en matière sociale.Ce parti est favorable au maintien de la paix et au dialogue avec la mouvement indépendantiste, il défend l\u2019application de l\u2019accord de Nouméa et se montre favorable à une négociation permanente avec les indépendantistes.Il se revendique d\u2019un nationalisme calédonien sans indépendantisme et se réfère au Québec comme un exemple d\u2019une nation dans un Canada uni.Il s\u2019oppose l\u2019usage conjoint des deux drapeaux sur les édifices publics.Tous Calédoniens est un parti créé en 2015 par des dissidents d\u2019Avenir ensemble qui se classe à droite de l\u2019échiquier politique.Il se définit comme le parti des libertés individuelles et s\u2019oppose à toute forme d\u2019extrémisme.Il préconise le brassage communautaire, réclame un rééquilibrage économique et social pour réduire les injustices liées au colonialisme et souhaite que la décolonisation se fasse à l\u2019intérieur du cadre de la République française.Le camp des indépendantistes La division règne autant chez les indépendantistes que chez les loyalistes, les clivages idéologiques et partisans fractionnant les allégeances politiques.Les scissions sont fréquentes dans l\u2019histoire de ces partis qui sont parfois alliés à des partis métropolitains ce qui avive les conflits.Les trois principales forces politiques sont : le FLNKS (Front de libération nationale kanak et socialiste), Libération kanake socialiste (LKS) et Fédération des comités de coordination des indépendantistes.Ces trois formations ont été accréditées pour participer à la campagne officielle.Front de libération nationale kanak et socialiste.Ce Front réunit quatre partis : l\u2019Union calédonienne fondée en 1953 ; le L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 78 N o u v e l l e - C a l é d o n i e i n d é p e n d a n t e ?Parti de libération kanak (Palinka) créé en 1975, l\u2019Union nationale pour l\u2019indépendance (UNI) formée en 1995 et l\u2019Union progressiste en Mélanésie (UPM).Depuis les accords de Nouméa en 1998, le FLNKS a délaissé la rhétorique révolutionnaire et accepté le principe d\u2019une indépendance négociée ce qui l\u2019a amené à participer au gouvernement de Nouvelle- Calédonie de 2004 à 2007.Il est apparenté à la gauche socialiste métropolitaine.C\u2019est la force politique dominante de la coalition indépendantiste, car le FLNKS contrôle 19 des 33 mairies que compte la Nouvelle-Calédonie.Libération kanake socialiste (LKS) a été créé en 1981 à la suite d\u2019une scission du Parti de libération kanak pour cause de trop grande proximité avec le Parti socialiste français.Ce parti est d\u2019obédience marxiste et est implanté essentiellement aux Îles Loyauté.Il défend maintenant l\u2019idée d\u2019une indépendance-association avec la France et a fait occasionnellement alliance avec le RPCR.Fédération des comités de coordination des indépendantistes fut fondée en 1998 et représente la tendance modérée du nationalisme kanak.Après l\u2019accord de Nouméa, il opte pour un moratoire dans la lutte indépendantiste pour faciliter sa collaboration avec les anti-indépendantistes du RPCR.Il s\u2019oppose aussi à l\u2019indépendantisme ethnique défendu par le FLNKS.Le Parti travailliste fut fondé en 2007 et se définit comme un parti indépendantiste radical et révolutionnaire.Il est le bras politique du mouvement syndical.Il a appelé à la non- participation au référendum qu\u2019il qualifie de « tromperie coloniale » et de « farce électorale » parce que de nombreux Kanaks ne sont pas présents sur la liste référendaire (communiqué du 9 août 2018).Il accuse le FLNKS de faire le jeu de « l\u2019État colonial ». L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 79 N o u v e l l e - C a l é d o n i e i n d é p e n d a n t e ?Les groupes parlementaires se répartissent ainsi au Congrès de la Nouvelle-Calédonie qui est composé de 54 conseillers.Loyalistes= 28 Indépendantistes= 22 Non- ninscrits = 4 Républicains-Rassemblement- MPC = 6 FLNKS + nationalistes = 13 Calédonie ensemble = 15 Union nationale pour l\u2019indépendance = 9 Républicains calédoniens* = 7 * Ce groupe parlementaire a été créé en 2017 à la suite de défections dans différents partis à l\u2019occasion des élections législatives françaises.La décolonisation à la française À l\u2019heure de la rectitude politique et de la repentance pour les crimes contre l\u2019humanité, il ne fait pas bon d\u2019être classé dans le camp des colonisateurs.La France cherche donc à se dédouaner de son passé colonial et à montrer patte blanche devant la communauté internationale.Elle a mis au point la stratégie des concessions pour endiguer les revendications d\u2019indépendance.Il s\u2019agit de donner toutes les assurances que le peuple kanak pourra exercer son droit à l\u2019autodétermination dans des conditions démocratiques tout en conservant le contrôle sur les moyens de communication et les ressources économiques ce qui lui permet d\u2019influencer le choix des citoyens en fonction de ses intérêts.Elle préserve ainsi les apparences de bonne foi en acceptant des compromis sur la composition du corps électoral et en multipliant les consultations référendaires pour bien montrer que les Kanaks ont pu exprimer leur volonté d\u2019autodétermination tout en s\u2019assurant qu\u2019ils exerceront leur droit en consentant à la domination de la France.Le concept d\u2019autodétermination est ambigu, car il signifie que le peuple peut choisir son régime politique, mais cela L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 80 N o u v e l l e - C a l é d o n i e i n d é p e n d a n t e ?ne signifie pas qu\u2019il choisira nécessairement l\u2019indépendance.On peut aussi s\u2019autodéterminer en niant sa propre existence comme peuple et en acceptant librement de se soumettre à une puissance tutélaire.Un peuple qui se dit non, cela s\u2019est vu au Québec à deux reprises, et cela pourrait bien aussi se produire en Kanaky.L\u2019astuce, c\u2019est de faire accepter cet échec comme étant la volonté du peuple soumis, de déculpabiliser de la sorte la puissance occupante et de légitimer les effets de la colonisation sans modifier le rapport de domination.Cette stratégie vise à désamorcer les sentiments de révolte et d\u2019injustice et de rendre le résultat négatif acceptable, d\u2019autant plus que dans le cas kanak, on a prévu qu\u2019ils auront la chance de se reprendre.On espère ainsi qu\u2019en attendant le prochain référendum, ils auront tout le loisir de se décourager, de se démobiliser et de renoncer à l\u2019indépendance pour accepter une solution autonomiste dans le cadre de la République française.La France ira peut-être jusqu\u2019à instituer un régime fédératif pour garder le Caillou dans son giron.Même s\u2019ils savent la victoire improbable, les indépendantistes profiteront de la campagne référendaire pour maximiser leurs appuis et pour négocier en meilleure position un nouvel accord de Nouméa qui élargirait leur influence dans la gestion de leur territoire.Les gagnants et les perdants auront intérêt à se montrer conciliants pour préserver la paix civile chèrement acquise depuis l\u2019accord de Nouméa.À quoi servirait à la France et aux loyalistes de gagner le référendum si cette victoire remettait en cause le vivre ensemble tissé depuis trente ans ?Le jour d\u2019après Un État sérieux ne laisse rien au hasard et tente de prévoir l\u2019avenir.Le gouvernement français réfléchit depuis un certain temps déjà aux scénarios de l\u2019après-référendum.Il a même commandé une étude qui examine quatre hypothèses L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 81 N o u v e l l e - C a l é d o n i e i n d é p e n d a n t e ?de remplacement de l\u2019accord de Nouméa qui deviendra obsolète le lendemain du référendum.Si on met de côté les scénarios d\u2019accès à la souveraineté qui sont peu probables dans le contexte actuel, le rapport au premier ministre s\u2019arrête sur l\u2019hypothèse d\u2019une négociation visant à élargir le processus d\u2019autonomisation.On postule que depuis l\u2019accord de Nouméa les composantes de la société néo-calédonienne ont appris à dialoguer et à négocier et qu\u2019elles voudront prolonger le climat de bonne entente ce qui impliquera des concessions de part et d\u2019autre.En relançant le processus d\u2019émancipation, on espère endiguer les effets de la déception politique et pérenniser les transferts de compétence acquis grâce à l\u2019accord de Nouméa qui étaient qualifiés d\u2019irréversibles.L\u2019enjeu de cette négociation sera de savoir où s\u2019arrêtera le curseur de la souveraineté ou du transfert des compétences.Le rapport Courtal prévoit que cet élargissement de l\u2019autonomie devra se faire toutefois dans le cadre du droit national français.En échange de pouvoirs supplémentaires en matière de communication, d\u2019éducation supérieure et de représentation internationale, les forces politiques de Kanaky devront abandonner les restrictions au principe d\u2019égalité devant la loi qui avaient été concédées comme mesures transitoires et accepter le rétablissement de l\u2019universalité du suffrage ce qui consacrerait de façon définitive la minorisation politique du peuple kanak.Le prochain référendum pourrait ainsi porter sur un nouveau statut dans le cadre de la République française.Cette logique d\u2019autonomie étendue, si elle était mise en œuvre, impliquerait aussi des modifications à la constitution française et un autre référendum constitutionnel pour inclure une fédéralisation du système politique français.q 82 Dossier Daniel Turp* Le droit à l\u2019indépendance du peuple kanak selon le droit international Comme pour les siècles précédents, le XXIe siècle aura donné lieu à la tenue de multiples référendums portant sur l\u2019accession de peuples à l\u2019indépendance.De la Catalogne à l\u2019Écosse, en passant par le Kurdistan irakien et Porto-Rico, des consultations populaires se sont déroulées sur plusieurs continents.De telles consultations sont également prévues d\u2019ici la fin de la décennie relativement à l\u2019indépendance de Chuuk, l\u2019un des quatre États fédérés de Micronésie (5 mars 2019) et à celle de la province et région autonome de Bougainville en Papaousie- Nouvelle-Guinée (15 juin 2019).Mais, il faut ajouter à ces référendums celui qui se tiendra le 4 novembre 2018 sur un territoire que les tenants de l\u2019indépendance dénomment Kanaky et que la République française présente quant à elle comme la Nouvelle-Calédonie.Ce référendum se tiendra 20 ans après la conclusion, le 5 mai 1998, et son approbation lors d\u2019un premier référendum le 14 novembre 1998, de l\u2019Accord de Nouméa en vertu duquel « [l]a consultation portera sur le transfert à la Nouvelle-Calédonie des compétences régaliennes, l\u2019accès à un statut international de pleine responsabilité et l\u2019organisation de la citoyenneté en nationalité ».Le libellé de la question * Professeur titulaire la Faculté de droit de l\u2019Université de Montréal L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 83 N o u v e l l e - C a l é d o n i e i n d é p e n d a n t e ?à laquelle pourront répondre les personnes inscrites sur la liste électorale spéciale confirme que le référendum portera sur l\u2019accès à un tel statut international : « Voulez-vous que la Nouvelle-Calédonie accède à la pleine souveraineté et devienne indépendante ?» Si la question de l\u2019accession à l\u2019indépendance de la Kanaky\u2013 Nouvelle-Calédonie suscite des débats sur l\u2019opportunité politique et les impacts économiques de choisir une telle option d\u2019avenir, elle ne semble pas être sujet à des controverses de nature juridique analogues à ceux qu\u2019ont connu le Québec et, davantage encore, la Catalogne, lorsqu\u2019il s\u2019agit de la reconnaissance d\u2019un droit à l\u2019indépendance fondé sur le droit international.Dans son chapitre XI et la Déclaration relative aux territoires autonomes, la Charte des Nations unies prévoit, en son article 73, que « [l]es membres des Nations unies qui ont ou qui assument la responsabilité d\u2019administrer des territoires dont les populations ne s\u2019administrent pas encore complètement elles-mêmes reconnaissent le principe de la primauté des intérêts des habitants de ces territoires ».En vertu de cet article, ils acceptent comme une mission sacrée l\u2019obligation de favoriser dans toute la mesure possible leur prospérité, dans le cadre du système de paix et de sécurité internationales établi par la présente Charte et, à cette fin, comme le précise l\u2019alinéa b) : [\u2026] de développer leur capacité de s\u2019administrer elles- mêmes, de tenir compte des aspirations politiques des populations et de les aider dans le développement progressif de leurs libres institutions politiques, dans la mesure appropriée aux conditions particulières de chaque territoire et de ses populations et à leurs degrés variables de développement. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 84 N o u v e l l e - C a l é d o n i e i n d é p e n d a n t e ?Si cet article se contentait à l\u2019origine d\u2019affirmer un devoir des puissantes administrantes de développer la capacité des territoires non autonomes à s\u2019administrer eux-mêmes, il a ultérieurement été interprété comme reconnaissant un droit à l\u2019indépendance de ces territoires.Cette reconnaissance fut le résultat de l\u2019adoption, le 14 décembre 1960, de la Déclaration sur l\u2019octroi de l\u2019indépendance au pays et peuples coloniaux (Résolution 1514) en vertu duquel était notamment affirmé que : [\u2026] des mesures immédiates seront prises, dans les [\u2026] territoires non autonomes [\u2026] qui n\u2019ont pas encore accédé à l\u2019indépendance, pour transférer tous pouvoirs aux peuples de ces territoires, sans aucune condition ni réserve, conformément à leur volonté et leurs vœux librement exprimés, sans aucune distinction de race, de croyance ou de couleur, afin de leur permettre de jouir d\u2019une indépendance et d\u2019une liberté compléte.Adoptée le même jour, la Résolution sur les principes qui doivent guider les États membres pour déterminer si l\u2019obligation de communiquer des renseignements prévue à l\u2019alinéa e de l\u2019article 73 de la Charte leur est applicable ou non (Résolution 1541) confirme l\u2019émergence d\u2019un droit à l\u2019indépendance des territoires non autonomes.Après avoir rappelé dans son principe II que : [\u2026] [t]els que le Chapitre XI de la Charte les conçoit, les territoires autonomies sont dans un état dynamique d\u2019évolution et de progrès vers la pleine capacité à s\u2019administrer eux-mêmes [\u2026] et à la « pleine autonomie », elle ajoute en son principe VI « qu\u2019un territoire non autonome a atteint la pleine autonomie : a) Quand il est devenu un État indépendant et souverain ; b) Quand il s\u2019est librement associé à un État indépendant ; c) Quand il s\u2019est intégré à un État indépendant ».Le gouvernement français a refusé de communiquer des renseignements sur la Nouvelle-Calédonie et a semblé ne pas vouloir ainsi lui reconnaître son statut de territoire non L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 85 N o u v e l l e - C a l é d o n i e i n d é p e n d a n t e ?autonome.Ce refus pourrait avoir été fondé sur la clause de sauvegarde contenue à l\u2019article 6 de la Résolution 1514.Celle-ci prévoit que « [t]oute tentative visant à détruire partiellement ou totalement l\u2019unité nationale et l\u2019intégrité territoriale d\u2019un pays est incompatible avec les buts et les principes de la Charte des Nations unies ».Une clause de sauvegarde analogue se retrouve dans la Déclaration sur les relations amicales (Résolution 2625), et plus particulièrement dans sa partie relative au « principe de l\u2019égalité de droits des peuples et de leur droit à disposer d\u2019eux-mêmes », la disposition communément appelée « clause de sauvegarde » se lit comme suit : Rien dans les paragraphes précédents ne sera interprété comme autorisant ou encourageant une action, quelle qu\u2019elle soit, qui démembrerait ou menacerait, totalement ou partiellement, l\u2019intégrité territoriale ou l\u2019unité politique de tout État souverain et indépendant se conduisant conformément au principe de l\u2019égalité de droits et du droit des peuples à disposer d\u2019eux-mêmes.et doté ainsi d\u2019un gouvernement représentant l\u2019ensemble du peuple appartenant au territoire sans distinction de race, de croyance ou de religion.Ces clauses de sauvegarde ne peuvent être opposées à la Nouvelle-Calédonie en raison de son statut de territoire non autonome.Ainsi, d\u2019après la Résolution 2625 : [\u2026] [l]e territoire d\u2019une colonie ou d\u2019un autre territoire non autonome possède, en vertu de la Charte, un statut séparé et distinct de celui du territoire de l\u2019État qui l\u2019administre ; ce statut séparé et distinct en vertu de la Charte existe aussi longtemps que le peuple de la colonie ou du territoire non autonome n\u2019exerce pas son droit à disposer de lui-même conformément à la Charte et, plus particulièrement, à ses buts et principes » (l\u2019italique est de moi). L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 86 N o u v e l l e - C a l é d o n i e i n d é p e n d a n t e ?On ne saurait donc opposer le principe de l\u2019intégrité territoriale à un territoire non autonome comme la Nouvelle- Calédonie qui détient un « statut séparé et distinct » de la France.La portée du principe de l\u2019intégrité territoire considérée par la Cour internationale de Justice dans son Avis consultatif sur le Kosovo de 2010 a été réduite aux relations entre États et n\u2019est pas opposable au peuple qui est titulaire du droit à l\u2019indépendance et de l\u2019État qui l\u2019administre.Le paragraphe 80 de cet avis est on ne peut plus clair à ce sujet : « La portée du principe de l\u2019intégrité territoriale est donc limitée à la sphère des relations interétatiques ».En dépit du fait que le gouvernement n\u2019avait pas communiqué de renseignements sur la Nouvelle-Calédonie et ne semblait pas vouloir ainsi lui reconnaître le statut de territoire non autonome, l\u2019Assemblée générale des Nations unies adoptait le 2 décembre 1986 la résolution 41/41 et y déclarait qu\u2019« en vertu des dispositions du chapitre XI de la Charte des Nations unies et des résolutions 1514 (XV) et 1541 (XV) [\u2026], la Nouvelle-Calédonie est un territoire non autonome au sens de la Charte ».La résolution affirmait au surplus « le droit inaliénable du peuple de la Nouvelle-Calédonie à l\u2019autodétermination et l\u2019indépendance conformément aux dispositions de la résolution 1514 (XV) ».Depuis lors, et à la lumière de la résolution 68/92 de l\u2019Assemblée générale des Nations unies adoptée le 11 décembre 2013, ainsi qu\u2019un document de travail établi par le Secrétariat général des Nations unies en 2014, on doit dorénavant comprendre que le gouvernement français accepte le statut de territoire non autonome de la Nouvelle-Calédonie et son droit à l\u2019indépendance fondé sur la Charte des Nations unies ainsi que les résolutions 1514, 1541 et 2625 de l\u2019Assemblée générale L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 87 N o u v e l l e - C a l é d o n i e i n d é p e n d a n t e ?des Nations unies et de son obligation de transmettre des renseignements au Comité spécial de la décolonisation au titre de l\u2019alinéa e de l\u2019article 73 de la Charte des Nations unies.***** La reconnaissance par la France d\u2019un droit à l\u2019indépendance du peuple de Nouvelle-Calédonie selon le droit international semble être aujourd\u2019hui confortée par une garantie analogue par le droit français.Pour donner suite à la conclusion de l\u2019Accord de Nouméa, la Constitution de la République française a été modifiée et contient en ces articles 76 et 77 des dispositions transitoires relatives à la Nouvelle-Calédonie.L\u2019article 77 prévoit en outre : [\u2026] Après approbation de l\u2019accord [de Nouméa], la loi organique, prise après avis de l\u2019assemblée délibérante de la Nouvelle-Calédonie, détermine, pour assurer l\u2019évolution de la Nouvelle-Calédonie dans le respect des orientations définies par cet accord et selon les modalités nécessaires à sa mise en œuvre « les conditions et les délais dans lesquels les populations intéressées de la Nouvelle-Calédonie seront amenées à se prononcer sur l\u2019accession à la pleine souveraineté ».Ces conditions et délais ont été précisés aux articles 216 à 222 de cette loi organique relative à la « Consultation sur la pleine accession à la souveraineté ».La reconnaissance d\u2019un droit à l\u2019indépendance est un acquis important pour le peuple kanak et l\u2019exercice de ce droit le 4 novembre 2018 sera une illustration additionnelle de l\u2019importance \u2013 et de l\u2019application qui doit devenir universelle \u2013 d\u2019un principe du droit des peuples à disposer d\u2019eux-mêmes en vertu duquel les peuples peuvent déterminer librement leur statut politique et assurer librement leur développement économique, social et culturel.q À TOUS LES INDÉPENDANTISTES L'avenir du mouvement est entre nos mains! La vague caquiste observée le Ter octobre n'est pas un désaveu envers la cause nationale québécoise.Bien que ce soit l'avènement d'un gouvernement provindialiste, ce sont les positions nationalistes de la CAQ qui leur ont permis de se hisser en tête.Nous savons toutefois d'expérience que le Canada n'acceptera pas de faire des concessions au Québec sl ce dernier ne dispose d'aucun rapport de force.Là récente renégociation de l'ALÉNA nous le démontre encore une fois, l'administration caquiste est donc destinée à frapper le mur implacable \u2018Ottawa.Cest cette idée fondamentale qui doit revenir au centre de notre discours et de nos actions.La récente campagne électorale nous à démontré que les enjeux de compétence fédérale tels que l'environnement, l'économie, l'immigration etlès affaires inte mationales sont au coeur des préoccupations des Québécois.Ce sont les pouvoirs régaliens de l'État, actuellement détenus par Ottawa, que veulent les Québécois et pas seulement la gestion des pouvoirs provinciaux.La reprise en main des champs de compétences actuellement détenus par Ottawa est le fondement de la pensée nationaliste et indépendantiste.Le meurement indépendantiste peut et doit changer radicalement de paradigme.Cest en proposant des actes d'État qui rendront le Québec effectif dans les champs de compétences fédérales que nous marquerons des paints ét que nous nous rassemblerons autour de la case nationale.Le projet indépendantiste doit s'inscrire dans le présent, par des actes d'État et non plus seulement comme un objectif lointain dans un futurincertain.Actes d'État, coalition Indépendantiste, Indépendance par mandat électoral, refondation, tout est désormais possible dans Fétat actuel des lieux de notre foyer national.Nous avons désormais l'opportunité et le devoir de jeter les bases d'une nouvelte stratégie Indépendantiste combative pour offvir au Québec l'égalité par l'indépendance.Michel Boudrias Député de Terrebonne 730, rue St-Louis plerrebonne (Quebec) dla 150-964-9417 La Caisse d\u2019économie solidaire est la coopérative ?nancière des entreprises collectives et des citoyens engagés pour une économie sociale et durable.Gérald Larose Président 1 877 647-1527 caissesolidaire.coop Des comptes-rendus, des analyses critiques, des notes de lecture, 40 pages grand format couleur qui vous permettent de partager le point de vue de collaborateurs aguerris sur les essais publiés au Québec durant l\u2019année.3 parutions par année 30 $ par an \u2013 75 $ pour trois ans taxes et expédition comprises Lectures Note critique Qu\u2019est-ce que l\u2019économie sociale au Québec ?- Robert Laplante 92 Recensions Jérôme Blanchet-Gravel 106 La face cachée du multiculturalisme Paul Cliche 110 Un militant qui n\u2019a jamais lâché Anne-Marie Beaudoin-Bégin 119 La langue affranchie Geneviève Dorval-Rouville et Jean-François Gingras 127 Rêver le territoire Lectures 92 Note critique Robert Laplante* GABRIEL ARSENEAULT L\u2019économie sociale au Québec.Une perspective politique, Montréal, Presses de l\u2019Université du Québec, 2018, 256 pages Il y a quelques décennies à peine, l\u2019économie sociale n\u2019était connue que de quelques rares spécialistes.Plusieurs de ses manifestations étaient familières à bien des collectivités, mais rarement la chose était-elle ainsi nommée.C\u2019est à partir du milieu des années 1980 que l\u2019expression a fini par se diffuser progressivement dans l\u2019espace public et c\u2019est le Sommet sur l\u2019économie et l\u2019emploi de 1996 qui lui a donné ses lettres de noblesse.Depuis, ses artisans, ses organisations et ses revendications trouvent leur place dans la délibération publique et dans les programmes des partis politiques.En moins de vingt ans, la reconnaissance qu\u2019ils ont acquise a donné lieu à la construction d\u2019un dispositif institutionnel et juridique inédit.Il y avait, bien avant ce moment, une reconnaissance importante de la contribution des coopératives à l\u2019activité économique et un attachement certain à ses grandes réalisations : Desjardins, Agropur, La Fédérée, la Qu\u2019est-ce que l\u2019économie sociale au Québec ?* Directeur de l\u2019Institut de recherche en économie contemporaine (IREC). 93 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 Mutuelle SSQ, etc.Des lois encadraient leurs activités et s\u2019il y avait, pourrait-on dire, une sympathie particulière que leur témoignait l\u2019État du Québec, leurs contributions n\u2019étaient pas explicitement définies et inscrites comme composante du modèle économique québécois.Avec le Sommet de 1996, les choses changent : ces réalisations sont inscrites dans une définition plus englobante, celle de « l\u2019économie sociale », présentée et traitée comme formant une entité propre, un domaine spécifique de l\u2019économie du Québec, domaine se situant dans des rapports hybrides avec l\u2019économie marchande et l\u2019économie publique.Le monde coopératif traditionnel est pour ainsi dire élargi, s\u2019y ajoute alors toute une panoplie d\u2019organisations déjà fort actives, mais jusque-là rarement appréhendées comme un ensemble, comme une sphère d\u2019activité économique spécifique.Aussi bien par leur nombre, par la diversité des domaines et l\u2019étendue de leurs activités que par le soutien étatique et juridique dont elles bénéficient, les initiatives d\u2019économie sociale représentent, en effet, une véritable singularité québécoise.Nulle part en Amérique du Nord ou en Europe ne trouve-t-on d\u2019équivalent.S\u2019il existe un peu partout des courants d\u2019économie sociale, des institutions et organisations de puissance comparable, nulle part n\u2019observe-t-on une si forte reconnaissance de son rôle, un si fort soutien de l\u2019État et une telle imbrication de ses composantes dans les diverses mailles du filet social de l\u2019État providence.La place, le rôle et l\u2019ampleur de la contribution de l\u2019économie sociale confèrent au modèle économique québécois une originalité dont les Québécois aussi bien que les analystes des politiques publiques ne saisissent pas nécessairement toute la portée.À bien des égards, cette originalité reste mal connue et, au regard des connaissances généralement admises à propos de l\u2019économie sociale, elle tient même de l\u2019exception.Qu\u2019est-ce qui fonde la différence québécoise ?Quels en sont 94 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 les ressorts et la portée ?Que nous enseigne-t-elle des rapports entre l\u2019État et l\u2019économie ?Telles sont les principales questions que se pose Gabriel Arseneault qui consacre un ouvrage marquant à une réussite peut-être plus grande que ce qu\u2019en retiennent ses artisans dans L\u2019économie sociale au Québec.Une perspective politique.Sa contribution majeure est de faire voir que les réponses à ces questions laissent voir le succès de leurs réalisations dans une perspective beaucoup plus large que celle du simple succès économique.Ce qu\u2019elles dévoilent du fonctionnement de la délibération publique et de l\u2019élaboration des politiques publiques donne une image des forces sociales rarement associée à de telles réalités économiques.C\u2019est un livre savant, tiré d\u2019une thèse de doctorat.Il en a toutes les qualités et s\u2019il faut lui trouver une lacune, c\u2019est du côté de la mise en contexte factuelle qu\u2019elle se manifeste.L\u2019ouvrage, en effet, ne prend pas suffisamment de temps à décrire les acteurs et leurs provenances.Il plonge immédiatement dans son univers de questionnement.La démonstration tient le lecteur en quelque sorte pour familier avec ce domaine dont l\u2019auteur cherche à décrire et comprendre les dynamiques.Pour apprécier à sa juste valeur la richesse de cette analyse, il importe de bien saisir, ne serait-ce qu\u2019à très grands traits, la généalogie de cette mouvance économique.Cela pourra aider à mieux saisir où et en quoi s\u2019enracine le questionnement de l\u2019auteur.Il faut, en effet, tenir compte de ce qui s\u2019est passé dans le changement de vocabulaire pour décrire ces initiatives économiques familièrement tenues pour alternatives.Il y a déjà longtemps que les Québécois chérissent la coopération.Bien avant le vedettariat des figures du Québec inc., la coopération et la mutualité ont constitué des symboles forts, inspirant aussi bien la fierté qu\u2019un attachement aux 95 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 valeurs de solidarité.En matière de développement, c\u2019est depuis longtemps que les communautés se tournent vers les solutions coopératives.Elles ont charpenté la vie économique des villages et donné des assises à la vie des quartiers.Dans le domaine de l\u2019épargne et du crédit, dans celui des assurances et dans le monde agricole des géants ont grandi qui donnent à l\u2019économie du Québec ses traits particuliers.Les réalisations en ces domaines ont constitué autant de conquêtes qui ont donné aux Québécois un contrôle plus grand sur leur économie.Au fil des ans, les voies ouvertes par le recours à la coopération comme instrument de conquête et de maîtrise économique ont connu une diversification et des ramifications inédites, n\u2019empruntant pas nécessairement les formules et les modes d\u2019organisation jusque-là préférés.Fortement enracinées dans leurs milieux respectifs, des initiatives sont apparues en réponse à des besoins nouveaux nés des transformations du mode de vie ou encore en réponse aux crises de l\u2019emploi provoquées par la désindustrialisation et l\u2019effondrement de pans entiers du secteur manufacturier.Empruntant différents statuts juridiques et recrutant dans des bassins de population que le mouvement coopératif institué n\u2019inspire pas nécessairement, se développe au cours des années 1980 en particulier une mouvance qui commence à se désigner \u2013 en partie sous l\u2019influence des travaux des sociologues \u2013 comme « secteur de l\u2019économie sociale », choisissant de marquer par là sa distance par rapport à l\u2019économie de marché aussi bien qu\u2019au secteur public.Les groupes qui s\u2019y retrouvent produisent des services et tiennent des activités de production dont le nombre et la diversité comptent dans l\u2019économie locale.Ils tiennent de plus en plus à faire valoir que la somme de leurs contributions est loin d\u2019être négligeable et que le potentiel de développement qu\u2019elles incarnent est sous-valorisé.Sans renier 96 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 les valeurs de la coopération, ils se tiennent néanmoins à distance des grandes réalisations coopératives, souvent tenues pour alourdies, plus ou moins hésitantes à emprunter les voies nouvelles qu\u2019ils explorent.Portées par un dynamisme croissant, les ambitions que nourrissent ces nouvelles initiatives se formuleront de plus en plus explicitement comme recherche d\u2019une vision renouvelée de la solidarité, une vision qui rentre en tension avec les services publics tels que le filet de protection sociale en place les incarne.La force créatrice et les aspirations de cette mouvance trouveront une représentation forte dans un événement lancé par des groupes de femmes revendiquant de meilleurs services et réclamant des « infrastructures sociales » communautaires et non bureaucratiques.Ces groupes réalisaient des projets qui fleurissaient un peu partout sur le territoire, relayés par des regroupements nationaux.La Marche du pain et des roses allait prendre figure de symbole et de démonstration de force.Le Québec des années 1990 bouillonnait.La mobilisation du référendum de 95 a servi de puissant catalyseur : des alliances s\u2019y sont nouées, porteuses non seulement de l\u2019aspiration à l\u2019indépendance, mais aussi à un développement plus solidaire.Cette mobilisation ne s\u2019est pas évanouie avec le silence des urnes.Elle a trouvé à se canaliser à l\u2019occasion du Sommet sur l\u2019économie et l\u2019emploi de 1996.Convoqué par le gouvernement de Lucien Bouchard qui cherchait à se relancer tout en cédant aux pressions des milieux financiers qui lui imposaient le déficit zéro, ce Sommet se voulait un exercice de concertation devant déboucher sur la relance de l\u2019emploi et la stimulation de l\u2019économie.Choisissant d\u2019y associer les forces mobilisées et qui s\u2019étaient affirmées dans l\u2019espace public avec une énergie 97 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 qu\u2019il ne pouvait ignorer, le gouvernement avait formé le Groupe de travail sur l\u2019économie sociale, mandaté pour explorer les avenues offertes par cette cohorte disparate d\u2019initiatives à portée économique et porteuses d\u2019une ambitieuse vision sociale.C\u2019est à ce moment, pour ainsi dire, que s\u2019est trouvée projetée sur la scène nationale l\u2019économie sociale reconnue comme un acteur d\u2019importance.La contribution économique de toute une nébuleuse d\u2019initiatives est alors abordée comme un tout.La nouvelle cohorte de projets et d\u2019organisations qui avait commencé à se désigner comme le « secteur de l\u2019économie sociale » a été en quelque sorte consacrée officiellement comme un partenaire économique au même titre que le patronat et le monde syndical, obtenant même, au sortir du Sommet, de se voir reconnue comme une composante à part entière du modèle économique québécois.Pour les promoteurs des corporations locales de développement, pour les groupes fondateurs des garderies populaires et de centaines d\u2019autres organisations, il s\u2019agissait là d\u2019une percée majeure.Le terme « économie sociale » sous lequel ils se reconnaissaient déjà, ou sous lequel ils ont accepté de se représenter, allait devenir non seulement une bannière, mais bien une référence économique que s\u2019emploiera à faire rayonner le Chantier de l\u2019économie sociale.Créée au sortir de ce Sommet pour accompagner et soutenir le développement des entreprises, cette organisation allait devenir le lieu de convergence des promoteurs que le gouvernement, le patronat et les syndicats avaient accepté de considérer comme des partenaires dans le développement de l\u2019emploi et de l\u2019économie.Centres de la petite enfance, coopératives et OSBL d\u2019habitation communautaire, entreprises d\u2019insertion et de nombreuses autres initiatives allaient dès lors connaître une très forte impulsion de développement. 98 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 L\u2019ouvrage de Gabriel Arseneault déconstruit, morceau par morceau l\u2019écosystème économique et institutionnel qui s\u2019est ainsi mis en place.Puisant aux ressources théoriques de la science politique et privilégiant une approche de politique comparée, son travail jette un éclairage aussi puissant qu\u2019instructif sur ce qui s\u2019est joué là et se construit depuis.Après avoir passé en revue les définitions théoriques de l\u2019économie sociale et retracé brièvement l\u2019histoire du concept, Arsenault entreprend de revenir sur le parcours de l\u2019institutionnalisation hâtive de ces initiatives et sur les motifs qui expliquent son évolution sur un axe politique gauche/droite très marqué.Sa lecture veut dépasser les deux courants d\u2019interprétation qui dominent les analyses en matière d\u2019études sur l\u2019économie sociale québécoise : les travaux qui présentent et analysent l\u2019économie sociale comme une co-construction démocratique autour de l\u2019organisation d\u2019une offre de services publics et communautaires, d\u2019une part ; ceux qui l\u2019inscrivent comme avatar plus ou moins direct de la déconstruction de l\u2019État providence, d\u2019autre part.Les premières la présentent comme un compromis institutionnel allant dans le sens de l\u2019intérêt général, les secondes n\u2019y voyant qu\u2019une dérive d\u2019inspiration néo-libérale.Une troisième perspective est possible, soutient Arseneault, celle qui aborde l\u2019économie sociale en l\u2019inscrivant dans un projet politique de centre gauche, un projet relevant de la recherche des voies de renouvellement de la social-démocratie et de l\u2019État Providence.Dans ce contexte, l\u2019économie sociale apparait comme un complément à l\u2019économie capitaliste et non pas comme un substitut, ce qui, aux yeux de l\u2019auteur, correspond bien à la conception mise de l\u2019avant par ses promoteurs, une conception qui situe leur engagement au centre de l\u2019espace politique, mais à gauche du spectre par son attachement aux valeurs d\u2019égalité et de solidarité. 99 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 L\u2019approche de Gabriel Arseneault n\u2019invalide certainement pas les analyses de la co-construction, elle les inscrit plutôt dans un registre de déterminants qui permet de mieux en préciser la matière et les horizons.À cet égard, les comparaisons avec les cas français et anglais, en particulier, sont fort éclairantes.Il y a une voie d\u2019analyse fructueuse à aborder l\u2019économie sociale en l\u2019inscrivant dans les divers courants et choix politiques de renouvellement de la social-démocratie et de dépassement du capitalisme, que ce soit par la troisième voie britannique ou celle de la gauche française ou nord-américaine.Cette perspective permet de mieux comprendre en quoi se démarquent les efforts québécois tout aussi bien que de saisir en quoi ils participent de courants communs aux divers camps de la gauche progressiste dans les démocraties avancées.Pour construire et mettre à l\u2019épreuve cette approche conceptuelle, Arseneault puise à la théorie des ressources de pouvoir et à la littérature sur les coalitions politiques.Ces développements sont convaincants, reposant sur une maîtrise conceptuelle particulièrement efficace.Choisissant cinq groupes d\u2019entreprises relevant d\u2019autant de secteurs de l\u2019économie sociale (les Centres de la petite enfance, les Entreprises d\u2019économie sociale d\u2019aide à domicile, le logement communautaire, les entreprises adaptées et les entreprises d\u2019insertion) qui seront au cœur d\u2019autant de chapitres, Gabriel Arseneault revient sur les motifs et les circonstances qui auront valu aux promoteurs de ces domaines reconnaissance et soutien de l\u2019État.Apportant les nuances et les ajustements à son cadre conceptuel pour mieux rendre compte de la réalité empirique observable, l\u2019auteur entend comprendre ce qu\u2019aura signifié pour le Groupe de travail sur l\u2019économie sociale chargé de la représenter dans l\u2019exercice, l\u2019énoncé des deux conditions qui lui ont valu le succès au Sommet de 1996 et sa reconnaissance comme interlocuteur 100 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 crédible : traiter des initiatives et du soutien à leur apporter en refusant que les emplois à créer n\u2019empiètent sur ceux du secteur public et éviter que ce soutien ne livre au secteur privé une concurrence déloyale.C\u2019est en s\u2019en faisant une ligne de conduite dans la délibération que le Groupe de travail est entré en dialogue aussi bien avec les syndicats gardiens du secteur public qu\u2019avec les représentants du patronat soucieux de faire prévaloir les lois du marché dans les arrangements recherchés par le gouvernement.C\u2019est la littérature sur les coalitions qui lui fournit ses instruments d\u2019explication.Le consentement explicite à la reconnaissance et au soutien à l\u2019économie sociale se fait sur un compromis politique répondant parfaitement aux critères dégagés par la littérature scientifique.Le rapport des forces entre les acteurs est à peu près équilibré : 1) le gouvernement Bouchard a besoin de l\u2019appui des syndicats et du monde communautaire dominant la sphère de l\u2019économie sociale pour faire accepter sa politique du déficit zéro que soutient, par ailleurs, le patronat en phase avec les milieux financiers ; 2) le Sommet sur l\u2019économie et l\u2019emploi crée l\u2019espace de délibération dans lequel les acteurs de l\u2019économie sociale sont reconnus comme interlocuteur après avoir souscrit aux deux conditions énoncées plus haut ; 3) le Groupe de travail sur l\u2019économie sociale s\u2019est avéré un entrepreneur politique habile et pragmatique.Le succès du Sommet est indéniable, Lucien Bouchard obtient le consentement au déficit zéro, le monde syndical et celui de l\u2019économie sociale obtiennent la création d\u2019un Fonds de 250 millions pour lutter contre la pauvreté en plus de l\u2019engagement du gouvernement à assortir la reconnaissance de l\u2019économie sociale de la mise en place d\u2019un ensemble de mesures juridiques qui la consacreront comme composantes du modèle économique québécois. 101 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 Pour Arseneault, il est clair que la force de la mobilisation du monde communautaire et syndicale était en quelque sorte à un certain apogée au lendemain de la campagne référendaire de 1995.Les groupes s\u2019étaient alliés à cette occasion et les sous-objectifs qui les avaient rapprochés pour mener la lutte nationale étaient toujours présents.Les ambitions du projet de société n\u2019étaient pas disparues avec le résultat du référendum.L\u2019expérience de la cohésion nationale avait largement marqué les groupes et organisations.Arseneault ne le dit pas aussi crument, mais à bien des égards son analyse laisse voir les gains du Sommet sur l\u2019économie et l\u2019emploi comme un bénéfice inattendu \u2013 une espèce de prix de consolation, pour être dur \u2013 aidant à contrer la déprime référendaire et à canaliser l\u2019énergie d\u2019une force sociale désireuse de poursuivre l\u2019affirmation d\u2019un potentiel qu\u2019elle s\u2019était reconnue dans la dynamique politique.En ce sens, la reconnaissance de l\u2019économie sociale et la hauteur du soutien qu\u2019elle a obtenu sont une retombée directe aussi bien qu\u2019une manifestation de l\u2019effort d\u2019émancipation collective qu\u2019a représenté le combat pour l\u2019indépendance mené alors.Les suites du Sommet témoigneront de la solidité de l\u2019engagement du gouvernement et de la volonté de la coalition rassemblée d\u2019inscrire fermement l\u2019économie sociale et ses artisans dans l\u2019architecture institutionnelle.Cinq lois s\u2019inscrivant dans autant de registres des conditions de développement et de maturation de l\u2019économie sociale seront adoptées entre 1996 et 2013, faisant évoluer aussi bien la définition de cette dernière que les paramètres du soutien étatique et redisant à leur manière que les compromis alors obtenus tiennent toujours.Ces lois viendront parfaire et solidifier d\u2019une manière exceptionnelle l\u2019architecture institutionnelle de l\u2019économie sociale québécoise.Cette architecture placera dès lors l\u2019ensemble des acquis, ceux de la tradition coopérative, comme ceux-là de l\u2019entrepreneuriat collectif alternatif dans un même système normatif de référence. 102 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 Analysant en détail la dynamique des alliances dans chacun des cinq grands secteurs qu\u2019il a choisis, Arseneault propose une lecture convaincante des facteurs qui expliquent tantôt la solidité tantôt la zone de fragilité et d\u2019érosion des compromis requis et plus ou moins réactivés aux divers moments de leur développement.Chaque chapitre propose ainsi une lecture monographique du fonctionnement des alliances et des rapports de pouvoir entre l\u2019État, les syndicats et le patronat dans lesquels les projets d\u2019économie sociale sont appelés à évoluer.Il en ressort un portrait contrasté de la logique de développement qui s\u2019est mise en place lors du Sommet : chaque domaine étudié obéit à une logique déterminée par la nature des alliances et des compromis entre les acteurs qui auront donné lieu au découpage d\u2019un périmètre d\u2019action défini en fonction des règles énoncées de non-substitution d\u2019emploi et de renoncement à utiliser le soutien public pour infléchir les règles de la concurrence.L\u2019analyse fait comprendre qu\u2019au-delà des enjeux propres à chacun des domaines d\u2019activité, le déploiement de l\u2019économie sociale obéit à une logique de développement homogène, parfaitement en continuité avec la dynamique qui s\u2019est mise en place au Sommet de 1996.Le portrait consolidé qu\u2019en dresse la synthèse des chapitres est fort révélateur : dans l\u2019ensemble les secteurs étudiés restent solidement ancrés au centre gauche, à l\u2019exception, notable, de celui des entreprises d\u2019aide à domicile.Ces dernières souffrent d\u2019une tension vive entre le monde syndical, l\u2019État et le secteur privé, tension qui tend à le déporter vers le centre droit, c\u2019est-à-dire vers des conditions de pratiques qui l\u2019exposent à se laisser ins- trumentaliser comme sous-traitant faisant concurrence au secteur public et à l\u2019entreprise privée.Au moment de la rédaction de l\u2019ouvrage, les choses n\u2019étaient pas encore aussi claires en ce qui concerne les CPE, dont l\u2019auteur reconnaissait néanmoins la vulnérabilité.La suite 103 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 des choses aura bien montré que le compromis s\u2019est largement effrité et que le Parti libéral au pouvoir a tout mis en œuvre pour compromettre le développement et contenir le domaine existant du secteur de l\u2019économie sociale des centres de la petite enfance.Le modèle d\u2019analyse de l\u2019ouvrage ne s\u2019en trouve pas invalidé, bien au contraire.La relative aisance avec laquelle les gouvernements libéraux successifs ont réussi à fragiliser les acquis révèle bien l\u2019affaiblissement des alliances et la perte d\u2019influence des acteurs qui n\u2019ont pas su maintenir le rapport de forces à l\u2019origine de la construction du réseau.À bien des égards, cette érosion est également révélatrice de l\u2019affaiblissement progressif de la mobilisation inspirée par la recherche de la cohésion nationale au cœur des alliances ayant mené au référendum de 1995 et s\u2019étant prolongé au Sommet de 1996.Ici encore est utile l\u2019approche de politique publique comparée au cœur de cet ouvrage, faisant bien voir le point de jonction entre le mouvement social et le contexte national.Reprenant ses résultats d\u2019analyse à la lumière des courants théoriques comparatistes, Arseneault fait mieux ressortir la teneur des caractéristiques de l\u2019« exception québécoise ».La comparaison permet d\u2019écarter les explications culturalistes souvent mises de l\u2019avant au Canada et dans une partie de la littérature anglophone, explications attribuant à l\u2019influence de la France la différence québécoise.Ces analyses ne tiennent pas la route, plusieurs des domaines emblématiques de l\u2019économie sociale québécoise n\u2019ont même pas d\u2019équivalent en France.S\u2019il y a, c\u2019est évident, une influence française ici, elle est diffuse et tient à l\u2019appartenance à un même espace civilisationnel.L\u2019économie sociale québécoise doit son développement et son institutionnalisation à ses conditions politiques d\u2019inscription.Ces conditions, ce sont 104 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 celles d\u2019une exceptionnelle mobilisation des groupes de la mouvance de gauche et de son efficacité dans un système de gouvernance reposant sur une longue tradition de concertation.Cette tradition ne s\u2019explique elle-même que par la dynamique nationale toujours à la recherche d\u2019une cohésion que menacent d\u2019éroder les forces politiques et économiques dans lesquelles est inscrite la nation.Sous cet angle, l\u2019analyse est éloquente : « le chemin particulier menant à l\u2019institutionnalisation n\u2019était pas accessible ailleurs au Canada ou aux États-Unis » (p.216).Même s\u2019il ne l\u2019explicite pas dans ces termes, Gabriel Arseneault est conduit par sa propre analyse à une conclusion majeure : c\u2019est le rôle instituant de la question nationale qui fixe les conditions de détermination du développement institutionnel et en grande partie de la croissance de l\u2019économie sociale québécoise.Bien qu\u2019il se dise plutôt optimiste quant à son développement, force lui est néanmoins de reconnaître en bout de course que plusieurs contraintes pèsent sur son potentiel et assombrissent son avenir.Son institutionnalisation ne se pérennisera pas sans un renouvellement de la mobilisation, l\u2019économie sociale, dit-il, ne pouvant pas toujours « surfer » sur l\u2019élan des années 1990.Elle est particulièrement vulnérable aux aléas qui marquent et marqueront le devenir des aspirations sociales-démocrates et cela l\u2019expose à se faire déporter loin de ses idéaux.Elle souffre d\u2019ores et déjà de sa « provincialisation » puisque l\u2019État fédéral la tient dans une marginalité toute canadian en raison de ses conditions particulières d\u2019insertion qui n\u2019ont pas de pendant ailleurs, provincialisation qui la prive de moyens et de soutien qui devraient pourtant être en proportion de son apport.L\u2019univers de ses contraintes est résumé en finale dans un énoncé synthétique et lapidaire : 105 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 Marginalisée sur la scène fédérale, fortement dépendante, sur la scène provinciale, d\u2019un parti politique au nadir de sa popularité, à l\u2019étroit entre les vetos syndical et patronal, l\u2019économie sociale québécoise est aujourd\u2019hui plus que jamais appelée à se mobiliser politiquement et à s\u2019inscrire au sein d\u2019un large projet de société (p.219).C\u2019est une conclusion aussi ambitieuse que dramatique.Sans l\u2019aspiration nationale qui lui donne, à elle comme à bien d\u2019autres initiatives sociales et économiques, son socle, l\u2019économie sociale pourrait bien finir par « mariner » dans ses acquis institutionnels et ses créneaux économiques pour régresser en douce sous une rhétorique portée par une bureaucratie héritée de la grandeur passée.Car dans un contexte de consentement actif ou de résignation à la minorisation politique aucune institution ne peut maintenir ce qui a fait son originalité et présidé à ses conditions d\u2019émergence et de développement.La minorisation politique implique nécessairement la satellisation et place le développement économique et institutionnel sur des orbites qui l\u2019éloignent de plus en plus de ses conditions d\u2019authenticité.En appeler à renouer avec la mobilisation autour d\u2019un large projet de société, c\u2019est redire sa confiance que l\u2019originalité du développement de l\u2019économie sociale au Québec puisse se maintenir comme norme et référence à notre vie collective et non pas régresser comme particularité locale et exception canadian.La perspective de politique comparée de cet ouvrage montre bien que ses artisans peuvent apporter plus au monde et poser fièrement dans l\u2019exemplarité assumée.q 106 Articles 106 Recensions JÉRÔME BLANCHET-GRAVEL La face cachée du multiculturalisme, Les éditions du Cerf, collection Idées, 2018, 224 pages La face cachée du multiculturalisme est le plus récent ouvrage de l\u2019essayiste Jérôme Blanchet-Gravel.La lecture révèle chez lui un grand talent.Ce talent n\u2019a rien à voir avec la sociologie, l\u2019étude des religions, l\u2019histoire des idées, la science politique ou l\u2019écriture d\u2019essais.Le talent de Blanchet-Gravel est de convaincre des éditeurs crédules ou opportunistes de publier ses manuscrits.On en voit des signes sans ouvrir le livre.Le quatrième de couverture déclare que l\u2019essayiste serait « considéré comme l\u2019une des nouvelles figures de la libre-pensée au Québec », une déclaration qui devrait surprendre les connaisseurs des débats d\u2019idées du Québec.Autre signe inquiétant, la couverture annonce une préface signée par le sociologue Michel Maffesoli.Un auteur produisant surtout des textes anecdotiques qui masquent souvent leur peu de méthode et d\u2019analyse par une érudition qui s\u2019en tient au verbiage et aux références inutiles à des sources d\u2019envergure.Mais que dit l\u2019essai de Blanchet-Gravel ?Sa thèse est que l\u2019idéologie multiculturaliste n\u2019est pas de gauche, mais qu\u2019elle aurait plutôt des racines réactionnaires qui mèneraient à une vie sociale marquée par les divisions ethniques et religieuses.Le texte répète des critiques déjà connues du multiculturalisme.Par exemple, le multiculturalisme serait 107 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 fortement influencé par des marxistes déçus (voir chapitre trois).Ces idéologues auraient transféré leurs espérances et leurs allégeances de la classe ouvrière aux minorités ethno- culturelles lorsque les ouvriers se sont avérés trop conservateurs face au projet révolutionnaire.Le livre s\u2019attaque aussi au multiculturalisme en lui attribuant un fort pouvoir de division sociale qui exacerberait les différences et rivalités entre les groupes sociaux.Encore une fois, l\u2019essai reprend un propos déjà répandu.Pour étoffer sa critique, Blanchet- Gravel imite parfois Maffesoli, en ayant recours aux noms de grands auteurs.Par exemple, un passage de quelques pages se réfère à Hobbes pour expliquer en quoi le multi- culturalisme briserait l\u2019effet pacificateur et unificateur de l\u2019état moderne (voir p.151 à 154).Hélas, la réflexion déployée fait très peu d\u2019efforts pour tenir compte des différences de contexte entre aujourd\u2019hui et l\u2019époque lointaine d\u2019Hobbes.Malheureusement, en ce qui concerne ce genre d\u2019analyse rustique, le livre récidive souvent.Cela se voit dans les nombreux passages où La face cachée du multiculturalisme tente d\u2019offrir une critique originale du multiculturalisme.Blanchet-Gravel déclare que le multi- culturalisme serait fondamentalement réactionnaire.Selon l\u2019essayiste, l\u2019Occident serait une civilisation sortie de la spiritualité.Déroutés par ce profond changement, de vastes pans de la population occidentale chercheraient à retourner dans le monde abandonné de la religion.Pour retrouver son chemin vers le religieux, cette population tournerait ses désirs vers des phénomènes disparates tels que l\u2019islam, le bouddhisme ou la spiritualité hindoue.Ce désir de retour au sentiment religieux perdu serait une des principales sources d\u2019inspiration du multiculturalisme.Blanchet-Gravel défend cette interprétation en décrivant des phénomènes tels que la fascination pour l\u2019Orient d\u2019intellectuels du XIXe siècle et des hippies de la contre-culture.Cette interprétation est 108 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 toutefois affaiblie, elle aussi, par le manque de nuances de l\u2019auteur.Par exemple, l\u2019ouvrage ne mentionne pas que ces admirateurs de l\u2019Orient du XIXe siècle étaient surtout de petites cliques d\u2019intellectuels, de bourgeois et d\u2019aristocrates politiquement dispersés.Quant aux hippies des années 60 et 70, on peut contester la réelle profondeur de leur intérêt pour le yoga et le sitar.L\u2019interprétation est aussi affaiblie par un fait capital : Blanchet-Gravel ne cite pas les auteurs et défenseurs de l\u2019idéologie multiculturalisme.Il se contente de déclarer que leur désir de retour au spirituel serait inconscient.Le lecteur critique reste avec l\u2019impression que la thèse du livre est produite moins par réflexion que par fabulation.On pourrait dire plus poliment que l\u2019auteur préfère la création d\u2019un métadiscours à l\u2019analyse.Cette tendance à déformer ou ignorer la pensée d\u2019autrui se voit aussi quand Blanchet-Gravel tente de défendre sa thèse en ayant recours au traditionaliste mystique René Guénon (voir chapitre cinq).L\u2019essayiste dépeint ce dernier comme un précurseur des racines cachées et réactionnaires du multi- culturalisme.Blanchet-Gravel résume la pensée de Guénon : ce mystique détesterait un Occident devenu sans spiritualité, sans symbole, sans notion de l\u2019autorité religieuse.Guénon tournerait ensuite ses espoirs vers « l\u2019Orient », lieu ayant gardé un attachement aux hiérarchies d\u2019ordre divin et aux symboles spirituels.Selon Blanchet-Gravel, ces éléments feraient de Guénon un prémulticulturaliste.Malheureusement, l\u2019auteur passe sous silence de très larges pans de la pensée de Guénon.Rappelons aux lecteurs que le multiculturalisme est une pensée surtout libérale, dont les réflexions portent surtout sur l\u2019aménagement d\u2019une société pluraliste abritant une multitude de groupes sociaux aux repères spirituels et identitaires très variés.Quant à Guénon, une part importante de son œuvre idéalise des sociétés divisées entre les prêtres, les guerriers, et ceux qui 109 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 leur obéissent en silence.Par exemple, Guénon préfère le Moyen-Âge européen aux démocraties libérales du début du XXe siècle.Sans oublier que Guénon est un auteur peu connu et peu influent, autant avant qu\u2019après sa mort.Le fait que l\u2019essayiste déclare malgré tout un lien entre ce vieux mystique et le multiculturalisme est troublant.On peut se poser la question suivante.Si Blanchet-Gravel voyait un carrosse d\u2019épicerie à côté d\u2019une voiture, s\u2019exclamerait-il « Ils sont pareils, regardez le nombre de roues ! » ?En somme, c\u2019est bien plus la question de la rigueur intellectuelle que celle du multiculturalisme qui transpire des pages de La face cachée du multiculturalisme.Les meilleurs passages du livre disent des choses déjà dites et connues.Les idées originales de Blanchet-Gravel sont vite sabotées par sa plume empressée.Cette allergie à la nuance et à la démonstration donne l\u2019impression que le but de l\u2019essai n\u2019est pas de contribuer aux débats.La fin des années 2010 est marquée par les controverses et les polémiques concernant l\u2019idéologie multiculturaliste.Le quatrième de couverture de l\u2019essai et sa thèse promettent à l\u2019acheteur multiculturalo- sceptique un contenu original qui apportera de nouvelles munitions à sa pensée.Mais le livre lui-même ne livre pas cette marchandise.Ses réflexions sont souvent brouillonnes.Les affirmations originales offertes résistent très mal à l\u2019examen critique.Dit autrement, le livre rappelle un vendeur de voitures usagées qui promet une voiture fiable, indispensable et désirable.Mais chez les livres comme chez les voitures, sous les plus belles et séduisantes promesses, se cachent parfois les qualités d\u2019un agrume jaune vif.Sébastien Bilodeau M.Sc.service social, secrétaire-trésorier de Génération Nationale 110 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 PAUL CLICHE Un militant qui n\u2019a jamais lâché.Chronique de la gauche politique des années 1950 à aujourd\u2019hui, Varia, Montréal, 2018, 428 pages C\u2019est par son blogue dont certains textes paraissent régulièrement dans la chronique « Libre opinion » du Devoir que j\u2019ai pu entrer en contact une première fois avec l\u2019auteur.Paul Cliche \u2013 qui au sein QS milite avec une admirable détermination en faveur d\u2019une réforme du système électoral \u2013 m\u2019a alors assuré de ses convictions indépendantistes.J\u2019avais perdu sa trace depuis la grande aventure du FRAP, victime de l\u2019infecte démagogie de l\u2019occupant de l\u2019Hôtel de Ville de Montréal lors de la Crise d\u2019octobre.Et, comme la mémoire est une faculté qui oublie, je ne me souvenais plus qu\u2019il avait été en grande partie responsable de la victoire du parti libéral dans Mercier en se portant candidat indépendantiste de gauche lors de l\u2019élection partielle du 9 avril 2001.L\u2019ouvrage comprend trois parties que se partagent dix-sept chapitres.Si le sous-titre reflète bien le contenu du volume, les seize premiers chapitres sont avant tout de nature aubi- bliographique.Le dernier \u2013 peut-être de trop (cf.infra) \u2013 se présente sous une facture différente.Sur la photo dans Le Devoir du 5 mai dernier, Paul Cliche se trouve parmi la cohorte regroupée derrière Amir Khadir lors de l\u2019annonce de son retrait de la politique active.Il ne faut donc pas se surprendre que le premier élu de QS ait été invité à rédiger la préface.Il cite Michel Chartand, très présent dans l\u2019ensemble de l\u2019ouvrage, qui aurait dit : « Ce gars-là, il va pas lâcher ! » Le lecteur se voit offrir avec ce livre la pertinence de la vision du grand tribun syndicaliste.Le titre de la première partie ne laisse place à aucune équivoque sur ce qui va suivre : « De la grande noirceur à la 111 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 Révolution tranquille ».La toute première ligne du chapitre 1 se présente ainsi : « Je suis né le 12 mai 1935 à Saint-Joseph- de-Beauce\u2026 » On devine rapidement le choix en faveur d\u2019une autobiographie imprégnée d\u2019une forme des plus classiques.En effet, à part trois saute-moutons, le tout se veut d\u2019une chronologie très linéaire en se terminant par l\u2019arrivée de l\u2019icône des carrés rouges, GNB, au sein de QS.Étant d\u2019une famille relativement aisée, Paul Cliche put faire son cours classique comme pensionnaire sans le recours à l\u2019aide paroissiale aux vocations.Que faire ?Un prêtre, un médecin, un avocat ?Eut- il choisi de devenir disciple de Thémis, son cousin Robert, rendu célèbre par la commission que l\u2019on connaît, l\u2019aurait embauché les yeux fermés au sein de son cabinet.Non, au seuil de sa vie d\u2019adulte, l\u2019auteur caresse des rêves d\u2019un avenir engagé dans la tourmente sociale.Il n\u2019a donc jamais regretté son choix envers la faculté créée par Georges\u2013Henri Lévesque d\u2019où il sortira avec un diplôme de maîtrise en sciences sociales sous le bras.Ce faisant, il s\u2019initiera au journalisme en devenant directeur du journal étudiant Le Carabin.D\u2019une initiation à une autre ; à la mort du Cheuf, en 1959, Paul Cliche s\u2019initie à la politique active en faisant du porte- à-porte au Lac-Saint-Jean en faveur de Michel Chartrand qui allait devenir son mentor et qui, 51 ans plus tard, en mourant, le rendra à son dire orphelin (p.167).Ils s\u2019étaient rencontrés une première fois deux ans plus tôt à Montréal lors d\u2019une réunion de la branche québécoise du CCF (l\u2019ancêtre du NPD).Et le voilà, en septembre 60, frais émoulu de l\u2019université, plongé dans la tornade qu\u2019un journaliste torontois identifia comme une quiet revolution.Comme correspondant à la tribune parlementaire de L\u2019Action catholique1 il est dans 1 Au bénéfice des jeunes lecteurs : oui, à l\u2019époque, il existait à Québec un quotidien doté d\u2019un tel titre.Un certain Lorenzo Paré, en plus d\u2019y être éditorialiste, mettait sa plume au service de Jean Lesage, pour le meilleur et le pire. 112 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 les premières loges pour témoigner des fabuleuses transformations qui n\u2019allaient pas tarder à fortement marquer notre histoire.Quand, en plus, on a Jacques Ferron comme médecin, on est bien placé pour faire face à la musique.Une invitation de Jean-Louis Gagnon lui fera emprunter ce qui deviendra plus tard l\u2019autoroute Jean-Lesage pour utiliser son clavier au sein de La Presse.C\u2019est là qu\u2019il aura l\u2019occasion de côtoyer d\u2019anciens étudiants en sciences sociales dont Pierre Godin, Pierre O\u2019Neil, Louis Martin, Jacques Guay, auxquels se joindront Pierre Vallières, Gil Courtemanche et autres Pierre Bourgault.Autant de gais lurons \u2013 parmi lesquels se trouve également Denise Boucher qui souhaitait abreuver les fées \u2013, qui font dire à l\u2019auteur (p.68) que le journalisme connaissait alors son âge d\u2019or.On en est loin à l\u2019heure où La Presse ne voit d\u2019autre issue que de se transformer en OBNL.On imagine aujourd\u2019hui la réaction de parents dont l\u2019adolescente leur avouerait l\u2019ambition de devenir journaliste : « Pourquoi pas entrer au couvent comme ta grande tante qu\u2019à y être ! » pourrait-elle se faire dire.En 1964, le Parti libéral met la pédale douce dans ses réformes, la Révolution tranquille se poursuivra sans son apport.Suite à une longue grève, les choses se gâtent à La Presse.L\u2019autocratisme renaît de ses cendres.Quitte à accepter une substantielle diminution de salaire, Paul Cliche, recommandé par André Laurendeau, accepte l\u2019invitation de Claude Ryan à se joindre au Devoir qu\u2019il considère la bible de sa génération et qui se vendait 10 cents2.Hélas, après les départs de Michel Roy et d\u2019André Laurendeau, Paul Cliche, devenu correspondant parlementaire à Québec, perçoit 2 Lorsque j\u2019étais étudiant à l\u2019Université Laval, quand nous croisions un étudiant avec La Presse en mains, nous lui disions : « Pour cinq de plus, tu aurais un vrai journal ! » 113 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 rapidement que Le Devoir dirigé par Claude Ryan n\u2019est plus, beaucoup s\u2019en faudrait, le même qui avait combattu sans relâche le régime de Duplessis.Le temps de l\u2019effervescence est bien révolu.Sur le plan social, les choses ne vont guère mieux avec le retour au pouvoir de l\u2019Union nationale.Mais, un certain général fait l\u2019événement le 24 juillet 1967 ce qui suscitera une célèbre rupture au sein du Parti libéral conduisant à la création du MSA sous la gouverne de René Lévesque alors que trois colombes prendront la direction d\u2019Ottawa.L\u2019heure de l\u2019affrontement allait sonner.Il fallait choisir son camp.Le « vivre ensemble » avec C.Ryan devenant impossible, que faire ?À nouveau, une invitation allait cette fois susciter un choix déchirant : celui d\u2019abandonner le journalisme pour retourner à Montréal et œuvrer pour la CSN.Ce fut pour notre auteur le début d\u2019un temps nouveau, comme le chantera si bien Renée Claude deux ans plus tard.Ainsi débute la deuxième partie : « L\u2019âge d\u2019or du syndicalisme québécois ».Oui, d\u2019un âge d\u2019or (celui du journalisme) à un autre, qu\u2019on en juge par le titre du chapitre 5 : « D\u2019un syndicalisme de bedeaux à un syndicalisme de combat ».En quelques pages, le lecteur plonge dans le monde merveilleux du célébrissime « Dédé » Desjardins, grand boss de la FTQ construction dont les télégraphes ont volé l\u2019élection au bénéfice du PLQ, dans Duvernay.S\u2019ensuit, entre autres captivantes problématiques de la fin des années 60, l\u2019avènement de l\u2019ère Bourassa rapidement caractérisée par l\u2019entrée en vigueur de l\u2019assurance-maladie en novembre 1970.Faisant fit de la position du front commun des centrales syndicales, le gouvernement opte pour la rémunération à l\u2019acte des médecins (cf.infra).Trop, c\u2019est trop, aux yeux de l\u2019auteur qui voit dans cette décision un dernier indice prouvant que la Révolution tranquille se conjugue bel et bien au passé, mais non, toutefois, sans effervescence sociale.Ainsi, Paul Cliche 114 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 nous fait entrer dans ce qu\u2019il qualifie de poudrière linguistique dont la mèche du tonneau se trouve à Saint-Léonard.Et tant qu\u2019à y être, pourquoi ne pas évoquer la manif en faveur d\u2019un McGill français au cours de laquelle l\u2019auteur de ces lignes s\u2019était joint aux 10 000 participants derrière les Louise Harel, Claude Charron et autres Gilles Duceppe ?Mais, c\u2019est le chapitre 6 « L\u2019Aventure mémorable du FRAP » qui captivera l\u2019attention des lecteurs de ma génération en rafraîchissant leur mémoire tout en offrant aux jeunes une idée de ce qu\u2019était à l\u2019époque la participation citoyenne.Oui, à l\u2019ère de l\u2019individualisme dominant, où les jeunes, dit-on, sont « ailleurs » (où, et pourquoi y faire ?on se le demande), Paul Cliche offre un tableau saisissant de ce qui se faisait dans un Montréal doté de nombreux comités de citoyens.Ces derniers, après moult palabres, se joindront au mouvement syndical.Retrouvons Michel Chartrand alors président du Conseil central de la CSN avec sa fougue bien trempée : « Si tu ne t\u2019occupes pas de politique, c\u2019est elle qui va s\u2019occuper de toi » (p.137).S\u2019ensuivra la création du Front d\u2019action politique (FRAP) en mai 70.Un parti qui se voudra anti-capitaliste, sans recourir à l\u2019étiquette socialiste, dont Paul Cliche acceptera la présidence, au grand dam de Marcel Pépin, son patron à la CSN.Aux élections municipales d\u2019octobre, le FRAP présenta 32 candidats incluant Paul Cliche dans Rosemont son lieu de résidence.Et arrive la Crise d\u2019octobre\u2026 Les pages qui suivent, on le pense bien, ne peuvent qu\u2019être passionnantes sous la plume de celui qui se trouvait en pleine action.Dans un contexte de mesures de guerre avec 4 000 soldats prêts à intervenir à tout moment, Paul Cliche n\u2019a pas eu « l\u2019honneur » de se voir arrêter en compagnie de nombreux amis dont, bien sûr, Michel Chartrand.Mais, il fut en garde surveillée avec une autopatrouille devant son 115 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 domicile en permanence gyrophares allumés.La démagogie venant d\u2019Ottawa et de l\u2019Hôtel de Ville (« On a sauvé la ville des terroristes\u2026 » p.156) a fait qu\u2019aucun des candidats du FRAP n\u2019a été élu.L\u2019auteur a abandonné le bateau d\u2019un FRAP envahi par « l\u2019avant-garde » gauchiste.Rappelons- nous Charles Gagnon et son organisation En lutte.Ceci, alors que pour Paul Cliche, « le FRAP aurait pu devenir l\u2019embryon d\u2019un éventuel parti de travailleur évoluant parallèlement au PQ avant de prendre sa relève » (p.160).L\u2019auteur en profite pour faire un saute-mouton en s\u2019en prenant à la « férocité » des lois spéciales imposées aux syndicats par le gouvernement Lévesque de 1982 à 1985.Le chapitre 9 maintient l\u2019intérêt du lecteur avec, cette fois, l\u2019aventure du Rassemblement de citoyens de Montréal (RCM).L\u2019aversion de Paul Cliche envers Drapeau le conduit à accepter de se présenter sous cette bannière dans le Plateau.Il fera son porte-à-porte en compagnie de l\u2019écrivain Yves Beauchemin ; une expérience qui le marquera pour le reste de sa vie publique.Il fut élu haut la main.À propos de l\u2019aventure olympique, l\u2019auteur fait allusion, non sans raison, au gaspillage éhonté des fonds publics en occultant, hélas, le fait que les syndicats n\u2019ont pas été à l\u2019abri de tous reproches.Soudainement, à la p.258, l\u2019auteur nous sert un deuxième saut-de-mouton avec une section sur la rémunération des disciples d\u2019Esculape.On sait que la question a fait la manchette des journaux pendant des mois.On imagine l\u2019auteur \u2013 ne voulant pas se priver de ce plaisir \u2013, contacter son éditeur sur le point de mettre son manuscrit sous presse : « Laissez-moi vous envoyer deux pages, vous les placerez où bon vous semble ».Ces deux pages rédigées dans le ton des lettres publiées par les journaux furent placées juste avant une série de photos couvrant la totalité de la vie de « celui 116 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 qui n\u2019a jamais lâché ».Dommage que Vincent Marissal ait tant tergiversé avant de considérer QS en dernier ressort, car le lecteur aurait aimé lire comment Paul Cliche se serait démêlé avec cette couleuvre, pour lui, sûrement difficile à avaler.Dans la troisième partie, « Au tournant du siècle, la gauche politique se rassemble » se veut tout aussi intéressante.On y retrouve, jusqu\u2019à plus soif, la confirmation de ce que Paul Cliche voyait venir au milieu des années 70 : la déferlante du néo-libéralisme.C\u2019est la consécration (p.247 et 282) de la domination économique sur le politique.Les années 90, aux yeux de l\u2019auteur, rappellent le spleen de la « noirceur » duplessiste, rien de moins.Le chapitre 15 se rapporte à l\u2019élection partielle dans Mercier où l\u2019auteur s\u2019est présenté comme candidat unitaire de la gauche.On sait que partout, à travers le monde, la gauche n\u2019est unie que derrière un cercueil, mais pour le Québec la voie se trace d\u2019une façon favorable pour ceux qui adoptent le slogan « Un autre Québec est possible\u2026 et ça commence par Mercier ».Parmi ceux-ci s\u2019amène un jeune médecin issu de l\u2019immigration qui sera bientôt le premier élu pour QS et qui jouera à l\u2019Assemblée nationale un rôle de premier plan.Paul Cliche obtient 24 % des votes soit seulement 4 % de moins que le candidat du PQ.C\u2019est suffisant pour faire élire la candidate du PLQ qui obtient 34,6 % des suffrages.Si la gauche pavoise dans l\u2019unité, le PLQ peut en faire autant étant donné la division des souverainistes qui ne tardera pas à l\u2019avantager.Avec le chapitre 16, Paul Cliche s\u2019épanche sur deux questions qui le préoccupent depuis des lustres : la réforme du système électoral en vue d\u2019établir la proportionnelle et la décentralisation en faveur des régions ; deux réformes que ceux de ma génération ne verront pas, hélas, de leur vivant. 117 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 Faut pas rêver.Le chapitre 17 sur la « métamorphose » de QS de 2017 m\u2019apparaît de trop.L\u2019auteur se fait davantage chroniqueur qu\u2019autobiographe.Ainsi, le « je », omniprésent dans les autres chapitres, n\u2019apparaît que deux fois.Oui, l\u2019heure était à l\u2019euphorie quand GNB a suscité des milliers de nouvelles adhésions et fait monter QS dans les sondages à trois points du PQ.Mais, chassons le naturel, il revient au galop3.La forme : fidèle à son premier métier, Paul Cliche se veut continuellement d\u2019une grande clarté en recourant à un style complètement dépourvu d\u2019inutiles et prétentieuses envolées littéraires.Il n\u2019est pas le genre à se regarder lire.Très honnête intellectuellement, il révèle ses nombreuses sources sans manquer de rendre à César ce qui lui revient.En constatant l\u2019abondance des notes de bas de page, le lecteur, à première vue, pourrait y voir une source éventuelle d\u2019irritation.Trop souvent, les notes de bas de page prennent la forme d\u2019un inutile étalement de connaissances ayant pour effet de nuire à la cohérence d\u2019un texte.Ce n\u2019est pas le cas ici.Est-ce dû à son expérience de journaliste ?Paul Cliche, en forçant la baisse des yeux, permet de mieux saisir la pertinence de son propos.L\u2019homme de gauche qu\u2019il est toujours me permettra une comparaison qui l\u2019honore avec un homme politique de\u2026 droite : Dominique de Villepin, oui l\u2019homme qui défendit la « Vieille Europe » par un discours mémorable à l\u2019ONU.Son merveilleux « Les Cent-Jours ou l\u2019esprit de sacrifice » se trouve aussi abondamment pourvu de notes de bas de page.Je me rappelle n\u2019en avoir sauté aucune.La page couverture nous montre l\u2019auteur en 1979 rédigeant un communiqué ; j\u2019y ai décelé une ressemblance étonnante avec le regretté André 3 Les sondages printaniers ont ramené QS à la « normale » 118 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 D\u2019Allemagne.Qui se ressemble se rassemble, ils ont déjà cassé la croute en tête à tête.Un ouvrage pour les jeunes qui obtiendront une idée de ce qu\u2019était le Québec de leurs parents alors que l\u2019engagement envers un projet collectif n\u2019était pas une vue de l\u2019esprit.Quant aux aînés : oui, que de bons souvenirs à se remémorer ! Je laisse le mot de la fin à son mentor, qui, en 2005, à l\u2019occasion de son 70e anniversaire lui a offert ses vœux ainsi : Mon cher Paul, tu seras toujours un phare pour tes compatriotes.Ton esprit de service, ta générosité, ton audace, ton patriotisme joint à ton indéfectible ténacité font de toi un incomparable militant au service du peuple québécois.Meilleurs vœux, salutations fraternelles (p.298).André Joyal Professeur associé à l\u2019UQTR 119 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 ANNE-MARIE BEAUDOIN-BÉGIN La langue affranchie.Se raccommoder avec l\u2019évolution linguistique, Éditions Somme toute, 2017, 116 pages Les différents malaises que vous causera cet ouvrage proviendront, d\u2019abord et avant tout, du très pernicieux statut scientifique dont il se vernit pour enfoncer dans la gorge du lecteur une vérité épiphanique construite de toute pièce.La langue affranchie d\u2019Anne-Marie Beaudouin-Bégin est une œuvre insidieuse qui révèle les obsessions traumatiques d\u2019une auteure torturée par les chroniques du Journal de Montréal.Particulièrement celles de Mathieu Bock-Côté et de Denise Bombardier qui seraient à leurs façons des supré- macistes de la langue.À tout le moins, des aristocrates infré- quentables méprisant le petit monde qu\u2019ils regarderaient de haut.Comme dans tout manifeste doctrinaire gauchiste qui se respecte, la petitesse progressiste est au rendez-vous avec les mesquineries de mauvaise foi habituelle où on fait comprendre à son interlocuteur qu\u2019il n\u2019appartient pas à la légitimité de ce monde, mais plutôt à une cellule de l\u2019aile psychiatrique.Maladivement attaché à ses privilèges, le défenseur de la langue française sera en quelque sorte accusé de demeurer dans les ténèbres de l\u2019histoire ou condamné à la fossilisation préhistorique ridicule.Inversement, l\u2019auteure est présentée dans le livre comme une « linguiste darwinienne ».Pourtant, sa pensée n\u2019est certainement pas le fruit de l\u2019évolution représentant plutôt le produit raté d\u2019un eugénisme frankensteinien de la mondialisation.Mais, on l\u2019aura compris, nous aurions entre les mains une œuvre à inscrire dans la mythologie lumineuse du progrès.Le livre a comme vocation militante de faire accepter l\u2019évolution prétendument naturelle de la langue, vers, entre autres, le franglais, aux créationnistes de la langue française : 120 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 Le règne animal est lui-même jonché d\u2019innombrables charniers de splendides fossiles, des formes parfaites, qui avaient raison, et qui maintenant, faute d\u2019adaptation, continuent de nous montrer leur raison du fond de leurs vitrines de musées.Une langue vivante, tel un organisme qui sécrète constamment des mutations génétiques qui le rendront résilient, est à la fois une acceptation et un défi au monde.En gros, acceptez ou soyez relayé au musée.Joignant un peu plus loin une citation de Mathieu Bock-Côté à une autre de Jean-Paul Desbiens avec la formule « frère Untel, sort de ce corps » (comme s\u2019il s\u2019agissait-là d\u2019une insulte exorcisante) on nous fera comprendre que le livre est dédié à l\u2019expiation des dissidents et des résistants : « Ce recours à la peur du déclin du français n\u2019est en fait que le symptôme d\u2019une autre peur, plus sournoise, celle de la peur d\u2019une perte de repères.La société change, mais pas dans le sens où on le désirerait, alors on crie très fort pour tenter de la protéger, tenter de bloquer ce changement », au nom du père du fils et du saint- progressisme amen ! Et en moquant Denise Bombardier qui se désolait de la détérioration du français écrit dans les médias sociaux on rajoutera : « Les privilèges qu\u2019avaient (ou que croyaient avoir) les gens qui pouvaient se targuer d\u2019écrire \u201csans fautes\u201d sont donc menacés.Et c\u2019est là un premier bouleversement.Cette notion de perte de privilège est une dramatisation abusive.» L\u2019idée du livre est la suivante, les jeunes refuseraient de parler et d\u2019écrire le français si celui-ci leur est imposé.Ceux-ci en crise d\u2019adolescence éternelle n\u2019en auraient rien à cirer du français prestigieux.Il faudrait maintenant que la société s\u2019y adapte parce que « les jeunes finissent souvent par avoir raison ».Voilà une argutie percutante ! On nous dira même que ce refus est en soi un noble acte de résistance, voire un progrès pour la langue française qui aurait maintenant la chance de devenir une langue efficace et pragmatique au détriment 121 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 de la complexité ainsi que des envolées lyriques auxquelles elle serait normalement rattachée.L\u2019anglicisation du français et sa déconstruction seraient un apport d\u2019efficacité important pour ce néolibéralisme du pragmatisme linguistique.Pourquoi perdre son temps à tataouiner en exprimant le fond de sa pensée avec les bons mots alors que l\u2019on peut mettre la hache dans le gras et s\u2019occuper des vraies affaires ?Il est bien connu que le temps c\u2019est de l\u2019argent.On tronçonnerait avec raison la langue qui serait perçue comme une nouvelle sorte de bureaucratie identitaire archaïque pesante qui nuirait dorénavant à la productivité moderne.Think Big stie ! On dira même que les jeunes francophones seraient brimés alors qu\u2019ils sont aujourd\u2019hui des bilingues décomplexés à qui l\u2019on ne permettrait pas d\u2019utiliser leurs compétences d\u2019anglophiles entre eux.Les réfractaires à ce soi-disant avancement linguistique se tétaniseraient indûment face à la bonne nouvelle : Lorsque des personnes qui maitrisent l\u2019anglais et le français se parlent, elles ont la possibilité d\u2019inclure, dans leur discours, des mots d\u2019une langue ou de l\u2019autre.Et c\u2019est ce que plusieurs font.On peut ne pas aimer cela.C\u2019est certain que ceux qui perçoivent l\u2019anglais différemment n\u2019aiment pas cela.Car ils y voient une menace.Car ils pensent que l\u2019anglais est en train de reprendre le dessus.Ce n\u2019est pas le cas.Comme d\u2019habitude, la pensée de la linguiste n\u2019est guère bien plus étoffée que cela.L\u2019anglais n\u2019est pas une menace parce que Anne-Marie l\u2019a décidé ainsi.Tout au plus dit-elle, la loi 101 aurait essentiellement sauvé le français au Québec.Inévitablement, on recevra la cassette habituelle sur les biens faits de l\u2019apprentissage d\u2019une autre langue qui nous permettrait de ne pas être centrés sur soi-même en pre- 122 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 nant « du recul par rapport à sa langue maternelle ».Le multilinguisme serait donc une donnée positive pour le développement cognitif.Imaginez alors lorsqu\u2019on en parle plusieurs dans la même phrase ! Ce qui est déplorable ici n\u2019est pas l\u2019idée d\u2019apprendre une autre langue.Je ne connais personne qui défend une vision essentialiste des choses comme Beaudouin-Bégin a tendance à le caricaturer tout le long de son livre.C\u2019est plutôt l\u2019utilisation de faits parfois scientifiques, d\u2019autres fois très certainement discutables, pour des fins politiques ou idéologiques en s\u2019appropriant le monopole de la vérité sur un terrain identitaire qui est inévitablement plus complexe que cela.Comme s\u2019il existait une arithmétique de l\u2019identité qui nous permettrait, un peu comme on résout un problème de mathématique, de trouver une bonne réponse objective.Comme si l\u2019opinion de Beaudouin-Bégin n\u2019en devenait plus une parce qu\u2019elle la comptabilisait dans de petits tableaux cartésiens témoignant de l\u2019évolution de quelques mots du latin à aujourd\u2019hui.On aurait grâce à cette étude de fond (sic) la démonstration irréfragable que la langue évolue comme l\u2019eau change de forme en fonction de la température.On aurait eu autrefois le français solide, aujourd\u2019hui en voie d\u2019extinction parce qu\u2019inflexible, on serait rendu aujourd\u2019hui au stade gazeux de l\u2019émancipation linguistique.Une démonstration somme toute très peu convaincante.Selon l\u2019auteure, le plus grand ennemi du français serait le français lui-même qui, en son sein, possèderait tous les ingrédients nécessaires à son extermination.C\u2019est-à-dire des règles de grammaire, des règles de syntaxes et une orthographe qui asphyxieraient ses locuteurs.Le français devrait plutôt être un Eden linguistique où tous les locuteurs placés sur le même pied d\u2019égalité seraient voués à la vie d\u2019électrons libres, d\u2019inventer et de réinventer des règles malléables sans subir l\u2019oppression de toute forme véritable 123 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 de verticalité.Autrement dit, l\u2019obstacle premier à la survie de la langue française serait son existence elle-même et donc sa prétention à se constituer minimalement comme un système organisé et transmissible.Conséquemment, l\u2019auteure refuse catégoriquement de concevoir la langue comme un « système formel », mais la voit plutôt comme ce qu\u2019elle nomme un « chaos glorieux ».Dans cette pauvre conception du monde de libéralisme extrémiste, il n\u2019y a plus de lien social existant entre les citoyens, qui serait coagulé par une langue commune et de contact.Il n\u2019y a que des locuteurs.C\u2019est pourquoi on nous explique que la langue ne serait qu\u2019un construit social subjectif défini par les locuteurs.C\u2019est armé, au sens propre, d\u2019une palette de couleurs style peinture Sico qu\u2019on nous fait comprendre qu\u2019il y aurait autant de façons de parler une langue que d\u2019individus ou de villages sur terre.Toute langue n\u2019étant finalement qu\u2019un dégradé de dialecte ou de locuteur, il serait normal à l\u2019air des communications et au bord de l\u2019empire, de se dégrader soi-même vers l\u2019immense centre de gravité culturel de notre plus proche voisin spirituel et géographique.L\u2019essentiel de la langue étant subjectif et relatif, les individus devraient pouvoir parler en fonction des instincts linguistiques primaires que leur dicte leur libre arbitre.Quelle joie de vivre à une époque qui nous permet de goûter aux délices d\u2019une telle évolution ! La langue comme réalité objective, construite au fil des siècles, est une hiérarchie pyramidale qui profiterait surtout à la bourgeoisie et pourrait, à la rigueur, être conçue comme un outil d\u2019oppression des masses.Elle servirait surtout à rabaisser les gens pour confirmer la supériorité de l\u2019élite.L\u2019auteure ira même jusqu\u2019à remettre en cause l\u2019existence de la langue française elle-même : 124 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 Mais si l\u2019on admet l\u2019existence de la variation linguistique, si on admet que la langue n\u2019est pas la même selon l\u2019âge des gens, selon leur degré de scolarité, selon leur provenance géographique ou selon la situation de communication dans laquelle ils se trouvent [\u2026] comment peut-on, du même souffle, affirmer qu\u2019il y a « un français », que telle ou telle forme « n\u2019est pas française » ?[\u2026] comment peut-on objectivement, affirmer qu\u2019il y a un « bon français » et un « mauvais français ?» De surcroît, l\u2019Office de la langue française, l\u2019Académie française et les chroniqueurs nationalistes du Journal de Montréal agiraient à titre d\u2019hommes de paille ou de repoussoir pour la jeunesse désintéressée des vieilles harangues.Ceux-ci seraient les cibles de prédilection à abattre pour l\u2019avènement d\u2019une langue affranchie.Par ailleurs, tous les moyens sont bons pour criminaliser Mathieu Bock-Côté le colonialiste qui, par la technique nauséabonde du collage et du rapprochement frauduleux de deux idées complètement déliées, deviendra en quelque sorte un ennemi de l\u2019humanité : Longtemps perçus comme des sous-langues appartenant à des sous-races, les créoles ont été rejetés du revers de la main comme étant des appauvrissements, voire des perversions de la langue.On sent ici tout le poids du colonialisme.N\u2019oublions pas que les créolophones étaient à l\u2019origine des esclaves pour la plupart, même pas considérés comme des êtres humains.Bien évidemment, deux phrases plus loin on lira une citation de Bock-Côté critiquant la créolisation de la langue.Et hop ! Le tour est joué, notre monstre est créé ! Non loin d\u2019une GESTAPO de la langue, la tyrannie qu\u2019exercerait cette oligarchie vaniteuse serait omnipotente : Mais juger des besoins linguistiques des locuteurs implique un contrôle sur la langue de tous les jours, une mainmise sur l\u2019usage quotidien assez troublant dans 125 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 une société telle que la nôtre.En effet, voudrait-on vraiment que l\u2019État puisse se prononcer sur la langue quotidienne des citoyens ?Voudrait-on vraiment qu\u2019un office gouvernemental ait le rôle, le droit de régir la langue que les gens utilisent dans leur vie quotidienne ?Qu\u2019il ait le rôle de se prononcer sur les besoins de la langue française au complet, c\u2019est encore plus préoccupant.Selon notre linguiste de la contre-culture, les ouvrages de référence comme les dictionnaires sont comparables à la Bible.Ainsi, réunir des définitions ou des orthographes précises dans un ouvrage, pour ensuite l\u2019opposé aux tiers, serait une forme de malhonnêteté intellectuelle.Le dictionnaire et le français universel seraient l\u2019œuvre de bourgeois versaillais prétentieux, ankylosés dans leurs privilèges, cherchant, d\u2019une manière ou de l\u2019autre, à conserver leur contrôle sur la plèbe.Pour Beaudouin-Bégin, la Révolution française marquera le début de l\u2019oppression linguistique.Elle dira qu\u2019il est « ironique que ces gens qui affirmaient souhaiter libérer le peuple aient choisi justement comme langue officielle celle de la classe qui l\u2019opprimait ».On s\u2019imagine bien que dans un fantasme de gauche où les martyrs et les petits sont nécessairement des protagonistes héroïques, le swahili aurait été plus vénérable comme choix pour faire comprendre Liberté, Égalité, Fraternité.C\u2019est pourquoi la linguiste oppressée se désole du système d\u2019éducation qui depuis 1789 transmettrait uniformément la langue française classique.Or, on sait pertinemment que la langue française avait déjà été introduite comme langue de contact sur tout le royaume de France sous François 1er et Louis XIV ce qui affaiblit considérablement, du même coup, l\u2019argumentaire de notre linguiste en croisade.On comprend maintenant mieux pourquoi ce bouquin s\u2019intitule la langue affranchie.Nous sommes ici face à une lutte révolutionnaire pour l\u2019émancipation des individus contre une aliénation psychologique : 126 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 En fait, je ne crois pas trop m\u2019avancer en disant qu\u2019on n\u2019est plus au stade de l\u2019évolution, mais bien à celui de la révolution.Et on ne pourra pas arrêter le mouvement.[\u2026] Bref, on pourrait libérer la langue française de ses entraves des siècles passés.On pourrait délivrer la langue française de ses chaînes dorées qui l\u2019empêche d\u2019évoluer.Certaines idées défendues dans ce livre sont de toute évidence dangereuses pour la langue française.Particulièrement, celle qui consiste à dire que la meilleure façon de défendre le français est de ne pas le défendre.Le navire du peuple québécois aura toujours connu des trajectoires sinueuses frôlant sempiternellement le naufrage.Être québécois veut aussi dire être moribond, avoir un pied dans sa tombe.La pierre tombale du Québec est érigée depuis longtemps et le scénario de l\u2019inhumation qui vient avec est écrit depuis aussi longtemps par le service de pompe funèbre.Cérémonie sobre et respectueuse, quelques figurants en noire pour jouer les faux-culs.Tous feront semblant de regretter l\u2019existence du dorénavant 51e état américain en se rappelant que c\u2019est dont vrai que c\u2019est beau la diversité.Surtout empaillé dans un coin, ça rehausse le décor.Et c\u2019est à ce moment qu\u2019on lira : ici repose la dépouille du seul peuple au monde qui n\u2019a jamais vraiment voulu vivre.Son navire échoué sur la côte de son existence n\u2019a jamais hissé ses voiles faute de force et de courage.Sa proue décapitée, on lui aura démembré la tête pour l\u2019affranchir du fardeau de sa langue.Sa coque trouée, il s\u2019assura lui-même de couler suffisamment longtemps pour ne jamais toucher l\u2019écueil.Et vers les abysses, il partit sombrer avec le vaisseau de Nelligan dans l\u2019abîme du rêve.Repose en paix Québec affranchi.Nicolas Proulx 127 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 GENEVIÈVE DORVAL-ROUVILLE ET JEAN-FRANÇOIS GINGRAS Rêver le territoire.Vers une vision partagée de son développement, Les éditions Somme toute, 2018, 156 pages Ce livre s\u2019inscrit dans une série d\u2019essais réalisés par des auteurs associés aux Orphelins politiques, un mouvement citoyen visant à proposer des solutions pragmatiques et innovantes pour faire avancer le Québec.Cette série cherche quant à elle à redonner aux Québécois la fierté et le goût de bâtir collectivement le Québec.Rêver le territoire est un essai portant sur le territoire qui contribue sans aucun doute à l\u2019atteinte de cet objectif.Les auteurs n\u2019hésitent pas à parler de « nos racines », « d\u2019identité », de « nos origines » et d\u2019histoire, principalement pour expliquer l\u2019impact du territoire sur la construction de l\u2019identité québécoise.S\u2019ils présentent une version quelque peu idyllique de la conception autochtone du territoire, cela ne les empêche pas de décrire honnêtement la Nouvelle- France, notamment en rappelant que « le régime seigneurial ne dépendait pas de l\u2019expulsion des Autochtones des terres ».Plus pertinent encore, ils ajoutent ensuite « Malheureusement, la Conquête a entraîné la cession de la majorité de ce vaste territoire au bon vouloir des autorités britanniques ».Puis, après un rappel au sujet de l\u2019importance de l\u2019empreinte française en Amérique du Nord, ils concluent par ces mots : « Notre peuple a vraiment bâti l\u2019Amérique.Soyons-en fiers.» Bref, le premier chapitre intitulé « Apprivoiser » est pertinent et réussi.Le chapitre suivant, intitulé « Dynamiser », l\u2019est aussi dans une moindre mesure.Il expose une série d\u2019exemples de villages ou de régions qui ont pris leur développement en main, que ce soit Saint-Camille avec son Centre communautaire 128 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 Le P\u2019tit Bonheur et ses terrains offerts à des jeunes familles, ou le Saguenay et ses synergies autour de l\u2019aluminium.Seul bémol, particulièrement dans ce chapitre, la qualité des argumentations est variable.Souvent, les propos sont précis et très bien documentés.C\u2019est le cas par exemple au sujet de l\u2019évolution des principaux facteurs d\u2019attraction, passés des faibles coûts de main-d\u2019œuvre à la qualification de celle-ci et aux infrastructures de transport.Parfois, l\u2019argumentation est moins précise.Ainsi, lorsqu\u2019il est mentionné que « Les PME représentent en tout 92% des emplois au Québec », il s\u2019agit d\u2019une inexactitude.Les PME représentent plutôt 92% des emplois québécois dans le secteur privé.Les auteurs auraient eu avantage à consulter des documents émanant d\u2019instituts de statistiques plutôt que des articles de La Presse+.Le troisième chapitre a pour titre « Connecter » et concerne Internet ainsi que les transports.Sans surprise, les auteurs plaident pour un développement ferroviaire en régions, de manière à la fois ambitieuse et pragmatique, notamment lorsqu\u2019ils affirment « Visons le meilleur rapport qualité-prix (\u2026) allons chercher les fonds au fédéral, au privé s\u2019il le faut, et fonçons ! ».Le même pragmatisme intelligent marque leur position favorable aux aéroports en régions, alors qu\u2019il aurait été facile de s\u2019y opposer sous le faux prétexte qu\u2019ils ne profitent qu\u2019au 1 %.Ces derniers éléments et le régionalisme qui traverse l\u2019essai démontrent que leur progressisme réaliste et enraciné les éloigne de la gauche radicale et les rapproche de l\u2019Aut\u2019gauche de Roméo Bouchard, ce qui confirme autant sa pertinence que son originalité.Guillaume Rousseau Professeur de droit, Université de Sherbrooke 129 Livres reçus MICHEL FREITAG Le naufrage de l\u2019université et autres essais d\u2019épistémologie politique (3e édtion) Montréal, Éditions Alias, 2018, 382 pages MANON MASSÉ Parler vrai Montréal, Écosociété, 2018, 172 pages ROMÉO BOUCHARD Gens de mon pays.Portraits de Saint-Germain-de-Kamouraska Montréal, Écosociété, 2018, 152 pages JEAN P.VÉZINA La fonction publique malmenée Québec, Éditions du Septentrion, 2018, 200 pages NORMAND CAZELAIS Dictionnaire géographique du Québec Anjou, Groupe Fides inc., 2018, 152 pages JACQUES GODBOUT De l\u2019avantage d\u2019être né Montréal, Les éditions du Boréal, 2018, 288 pages ROBERT DION Des fictions sans fiction ou le partage du réel Montréal, Les Presses de l\u2019Université de Montréal, 2018, 224 pages FRANCIS DUPUIS-DÉRI La crise de la masculinité.Autopsie d\u2019un mythe tenace Montréal, Éditions du Remue-ménage, 2018, 320 pages 130 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 SOLANGE LEFEBVRE ET GUILLAUME ST-LAURENT (DIR.) Dix ans plus tard : La Commission Bouchard-Taylor, succès ou échec?Montréal, Éditions Québec Amérique, 2018, 357 pages JOHN R.PORTER Raymond Brousseau et l\u2019art inuit : le parcours singulier d\u2019un artiste collectionneur Montréal, Les Éditions Varia, 2018, 288 pages RENÉ MORIN La construction du droit des Autochtones par la Cour suprême du Canada.Témoignage d\u2019un plaideur Québec, Éditions du Septentrion, 2017, 260 pages THOMAS O.ST-PIERRE Miley Cyrus et les malheureux du siècle Montréal, Atelier 10, 2018, 107 pages CATHERINE FOISY Au risque de la conversion.L\u2019expérience québécoise de la mission au XXe siècle (1945\u20131980) Montréal, McGill-Queen\u2019s University Press, 2018, 344 pages RAFAEL JACOB ET JULIEN TOURREILLE Le conservatisme à l\u2019ère Trump Québec, Presses de l\u2019Université du Québec, 2018, 154 pages NADINE VINCENT ET SOPHIE PIRON (DIR.) La linguistique et le dictionnaire au service de l\u2019enseignement du français au Québec Montréal, Éditions Nota Bene, Collection bleue, 2018, 440 pages ANDRÉ POUPART AVERROÈS.De la philosophie au droit Paris, L\u2019Harmattan, 2017, 248 pages GUILLAUME HÉBERT ET JULIA POSCA Détournement d\u2019État.Bilan de quinze ans de gouvernement libéral Montréal, Lux Éditeur, 2018, 184 pages 131 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 GUY LACHAPELLE René Lévesque et le monde Montréal, VLB éditeur, Collection Études Québécoises, 2018, 296 pages NORMAND CAZELAIS Dictionnaire géographique du Québec Anjou, Groupe Fides inc., 2018, 152 pages JONATHAN LIVERNOIS La révolution dans l\u2019ordre.Une histoire du duplessisme Montréal, Les éditions du Boréal, 2018, 288 pages IAN ANGUS Face à l\u2019Anthropocène.Le capitalisme fossile et la crise du système terrestre Montréal, Écosociété, 2018, 288 pages STEVE FORTIN Le démantèlement tranquille: le Québec à la croisée des chemins Montréal, Éditions Québec Amérique, Collection Dossiers et documents, 2018, 208 pages RODRIGUE TREMBLAY La régression tranquille du Québec, 1980-2018 Anjou, Groupe Fides, 2018, 338 pages MICHEL ROBERGE (LAIA VICENS ET XAVI TEDÓ) Opération urnes.L\u2019organisation clandestine du référendum catalan Québec, Éditions du Septentrion, 2018, 192 pages SIMON LANGLOIS Refondations nationales au Canada et au Québec Québec, Éditions du Septentrion, 2018, 310 pages RÉJEAN BERGERON L\u2019école amnésique ou Les enfants de Rousseau Montréal, Éditions Poètes de brousse, 2018, 163 pages ÉTIENNE LAPOINTE ET CATHERINE FOISY Chemins de libération, horizons d\u2019espérance.Une anthologie de L\u2019Entraide missionnaire Montréal, L\u2019Entraide missionnaire, 2018, 657 pages 132 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre 2018 denys delâge et Jean-PhiliPPe Warren Le Piège de la liberté.Les peuples autochtones dans l\u2019engrenage des régimes coloniaux Montréal, Les éditions du Boréal, 2017, 440 pages richard duBois Québec, un requiem ?Anjou, Groupe Fides inc., 2018, 234 pages Pierre Bertrand Nous sommes vie, nous sommes mouvement Montréal, Éditions Liber, 2018, 244 pages François ricard La littérature malgré tout Montréal, Les éditions du Boréal, 2018, 200 pages Marie-Frédérique desBiens Le premier romantisme au Canada.Entre engagement littéraire et politique Montréal, Éditions Nota Bene, 2018, 350 pages réMi guertin Facebook, la liste et moi Montréal, Éditions Liber, 2018, 104 pages andré Binette La fin de la monarchie au Québec Montréal, Éditions du Renouveau québécois, 2018, 165 pages anne-cécile roBert La stratégie de l\u2019émotion Montréal, Lux Éditeur, Collection Lettres libres, 2018, 176 pages Mémoires d\u2019un politologue D\u2019entrée de jeu, je n\u2019hésite pas à me définir comme un enfant de la Révolution tranquille parce que j\u2019ai été formé durant ces années d\u2019effervescence.J\u2019ai connu l\u2019ç et l\u2019après.J\u2019ai été immergé dans le système de valeurs préconisé par un catholicisme fervent.J\u2019ai vu les effets matériels de la prospérité économique et les conséquences des transformations sociales qui ont suivi l\u2019industrialisation du Québec de l\u2019après-guerre et qui, en dix ans, ont bouleversé le mode de vie, les valeurs et les comportements des Québécois.ISBN 978-2-89070-024-6 \u2013224 pages 25 $ taxe et expédition comprises achat à la boutique internet, par la poste, au téléphone (p.144) Commanditaire des soupers-conférences de L\u2019Action nationale au Lion d\u2019Or Espace Armand-Vaillancourt Un lieu de mémoire, de conservation et de partage Dans la campagne du Centre-du-Québec, dans la MRC de L\u2019Érable, à Plessisville, Armand Vaillancourt entrepose, depuis plus de vingt ans, plusieurs de ses œuvres monumentales et des centaines d\u2019œuvres produites, avec lui, par les enfants dans les écoles durant plusieurs décennies.Fils de la ferme, c\u2019est dans cette ferme qu\u2019il louait qu\u2019il se retire pour se ressourcer.Porté par une force créatrice hors du commun, cet artiste aux sensibilités multiples et aux talents croisés nous lèguera un héritage à la dimension du géant et du modèle qu\u2019il est pour le Québec d\u2019hier, d\u2019aujourd\u2019hui et de demain.Comment contribuer au projet : \u2022 en faisant un don ; \u2022 en achetant une reproduction numérotée et signée par Armand Vaillancourt 250 $ ; \u2022 en achetant une des Mains signées par Armand Vaillancourt 1200 $.Voir les œuvres ?Contactez-nous pour un rendez-vous 514 842-7576 fondationav.org Inscrivez la « Ligue d\u2019action nationale » parmi vos fournisseurs avec votre numéro d\u2019abonné et payez directement votre renouvellement d\u2019abonnement de votre compte bancaire.Chez Desjardins et dans les institutions inancières participantes Votre date d\u2019échéance est indiquée sur votre feuillet d\u2019adressage Prévenez le coût ! Vous pouvez payer votre abonnement \u2022 par la poste (chèque et cartes de crédit*) ; L\u2019Action nationale 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 \u2022 par téléphone (cartes de crédit*) ; 514 845-8533 ou 1 866 845-8533 \u2022 par la boutique internet** action-nationale.qc.ca Paiement direct avec votre avis de renouvellement Vous pouvez maintenant inscrire la Ligue d\u2019action nationale parmi vos fournisseurs dans votre compte chez Desjardins et les autres institutions participantes.Votre avis de renouvellement indique votre numéro d\u2019abonné vous permettant de vous identifier et de payer directement votre abonnement au guichet ou par internet.Chaque abonné est important pour nous.* VISA et MASTERCARD acceptées ** VISA, MASTERCARD ou de votre compte PAYPAL L\u2019Action nAtionALe en héritAge Legs et dons planifiés Les dons planifiés constituent un apport essentiel pour un organisme comme la Ligue d\u2019action nationale ; tous les dons qu\u2019elle reçoit sont d\u2019une grande importance puisqu\u2019ils permettent d\u2019offrir à nos abonnés une revue de qualité, et ce, sans s\u2019éloigner, même avec près d\u2019un siècle d\u2019existence, de sa mission.Qu\u2019est-ce qu\u2019un don planifié ?Les dons immédiats, ceux qui sont mis à la disposition de la Ligue d\u2019Action nationale dès qu\u2019ils sont faits et les dons différés, dons destinés à être remis à la Ligue d\u2019Action nationale à une date ultérieure (ex.: dons testamentaires, d\u2019assurance-vie, fiducie testamentaire, etc.) Vous avez peut-être une police d\u2019assurance-vie de quelques milliers de dollars que vous avez souscrite il y a plusieurs décennies et qui pourrait être cédée à L\u2019Action nationale sous forme de don planifié et contribuer ainsi à la pérennité de la revue.Les dons planifiés font partie intégrante de la planification financière et successorale.Ils peuvent prendre diverses formes, et l\u2019avis d\u2019un planificateur financier professionnel pourra vous aider à choisir l\u2019option la plus avantageuse pour vous.Si dans votre testament vous nommez la Ligue d\u2019Action nationale comme bénéficiaire, faites-le-nous savoir afin que nous puissions vous manifester notre reconnaissance.Si vous désirez effectuer un don planifié à la Ligue, nous pourrons vous remettre un reçu pour dons.Contactez-nous si vous avez besoin des conseils du planificateur financier professionnel de la Ligue d\u2019Action nationale.Ligue d\u2019Action nationale \u2013 Programme de dons planifiés a/s de Jacques Martin 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 819 397-4920 gfb@tlb.sympatico.ca MeMbres bâtisseurs de 5000 $ à 24 999 $ Dominique Bédard \u2020 Bernard Lamarre \u2020 Bernard Landry Bryan L\u2019Archevêque Jacques C.Martin Paul Mainville \u2020 Cécile Vanier \u2020 MeMbres grAnds bâtisseurs de 25 000 $ à 49 999 $ Hector Roy \u2020 MeMbres bâtisseurs éMérites plus de 50 000 $ tAbLeAu d\u2019honneur des donAteurs et LégAtAires de LA Ligue d\u2019Action nAtionALe Plusieurs personnes nous ont laissé des legs ou des dons qui permettent d\u2019assurer la pérennité de la revue L\u2019Action nationale depuis maintenant 100 ans.C\u2019est la Fondation Esdras-Minville qui gère le patrimoine dédié à la revue, mais pour l\u2019obtention d\u2019un reçu pour fins fiscales, il faut libeller les dons et les legs à la Ligue d\u2019action nationale.Nous exprimons notre gratitude à nos généreux mécènes par une mention à perpétuité à ce tableau d\u2019honneur qui fait état du cumul des dons et des legs.François Beaudoin Gaston Beaudry \u2020 André Véronneau Fernand Allard Patrick Allen \u2020 François-Albert Angers \u2020 Gaston-A.Archambault \u2020 Gabriel Arsenault Jean-Paul Auclair \u2020 Jacques Baillargeon Paul Banville Yvan Bédard \u2020 Jacqueline Claire Binette Henri Blanc Charles Eugène Blier Gilles Blondeau Charles Eugène Blier David Boardman Yvon Boudreau Gaétan Breault Marcelle Brisson Henri Brun Paul Carrier Jean-Paul Champagne Jean-Charles Claveau Roch Cloutier Robert Comeau Normand Cossette George Coulombe Louis-J.Coulombe Fernand Couturier Gérard Deguire Benoit Dubreuil André Dubuc Bob Dufour Yves Duhaime Marcel Fafard Nicole Forest Raymond Gagnier Léopold Gagnon Romain Gaudreault André Gaulin Henri-F.Gautrin \u2020 Claude Ghanimé Paul Grenier \u2020 Michel Grimard Yvan Hardy Germain Jutras Georges Lacroix Raymond Laflamme Lucie Lafortune \u2020 Anna Lagacé-Normand \u2020 Gisèle Lapointe Roger Lapointe Gérald Larose Denis Lazure \u2020 Jacques Libersan Clément Martel Yvon Martineau \u2020 Roger Masson Monique Michaud Daniel Miroux Louis Morache Rosaire Morin \u2020 Gilbert Paquette Jacques Parizeau \u2020 Hubert Payne Claude Pilote Fernand Potvin Alain Prévost Arthur Prévost \u2020 Antoine Raspa Ghislaine Raymond-Roy René Ricard René Richard \u2020 Dominique Richard \u2020 Jacques Rivest Jean-Denis Robillard Louis Roquet Pierre-Paul Sénéchal Denise Simoneau Michel Taillefer Claudette Thériault Serge Therrien Marcel Trottier \u2020 Réal Trudel Denis Vaugeois Claude-P.Vigeant Marcelle Viger Madeleine Voora cLub des 100 Associés 1000 $ à 1499 $ MeMbres bienfAiteurs 1500 $ à 4999 $ Robert Ascah André Baillargeon Jean-François Barbe Luc Bertrand Antoinette Brassard Jacques Cardinal Charles Castonguay Bernard Courteau Guy Cormier Richard Côté Harold Dumoulin Lucia Ferretti Leopold Gagnon Yvon Groulx Marcel Henry Benoît Houde Gérard N Houle Marcel et Hélène Jacob Henri Joli-Cœur Marc Labelle Isabelle Lamarche Isabelle Laporte Isabelle Le Breton Maurice Leboeuf Richard Leclerc Laurent Mailhot Pauline Marois Cécile Martin et Marcel Masse \u2020 Michel Moisan Estelle Monette \u2020 Lucie Monette Réjean Néron Reginald O\u2019Donnell Pierre Karl Péladeau Gilles Pelletier Réal Pilon Richard Rainville Ivan Roy Paul-Émile Roy Ginette Simard Rita Tardif Robert G.Tessier \u2020 André Watier Liberté d\u2019expression L\u2019Action nationale ouvre ses pages à tous ceux et à toutes celles que la question nationale intéresse.Respectueuse de la liberté d\u2019expression, elle admet les différences qui ne compromettent pas l\u2019avenir de la nation.La rédaction assume la responsabilité de tous les titres d\u2019articles, mais les auteurs restent responsables du contenu de leurs textes.Rédaction Un article soumis sans entente préalable peut varier de 1500 à 3000 mots alors que le compte rendu d\u2019un livre compte généralement de 1000 à 1500 mots.Les textes sont reçus par internet.Le texte vulgarisé est la forme d\u2019écriture souhaitée.Index Les articles de la revue sont répertoriés et indexés dans « L\u2019index des périodiques canadiens » (1948-2002), dans « Périodex » depuis 1984, dans « Repères » publié par SDM Inc.et à la Bibliothèque nationale du Québec depuis 1985.Les numéros de L\u2019Action française et de L\u2019Action nationale de 1917 à 2013 sont numérisés et accessibles dans le site de la BAnQ.Reproduction La traduction et la reproduction des textes publiés dans L\u2019Action nationale sont autorisées à condition que la source soit mentionnée.Mise en page et infographie Sylvain Deschênes Impression Marquis imprimeur L\u2019Action 143 Articles 143 Ligue d\u2019action na onale Président Denis Monière Vice-président Christian Gagnon Secrétaire Michel Sarra-Bournet Trésorier Robert Ladouceur Conseillers Isabelle Le Breton Anne-Michèle Meggs Simon-Pierre Savard-Tremblay Ex Officio Robert Laplante Membres Djemila Benhabib André Binette Mathieu Bock-Côté Nicolas Bourdon Robert Comeau Charles-Philippe Courtois Myriam D\u2019Arcy Catherine Fournier Jacques C.Martin Gilbert Paquette Danic Parenteau Guillaume Rousseau Patrick Sabourin Pierre Serré Gilles Toupin Membres honoraires Christiane Bérubé, Nicole Boudreau, Guy Bouthillier, Jacques Brousseau, Hélène Chénier, Lucia Ferretti, Yvon Groulx, Léo Jacques, Delmas Lévesque, Yves Michaud, Pierre Noreau, Roméo Paquette, Hélène Pelletier-Baillargeon Membres émérites René Blanchard, Jean-Charles Claveau, Henri Laberge, Jacques-Yvan Morin, Paul-Émile Roy Mission La Ligue d\u2019action nationale est l\u2019éditrice de la revue L\u2019Action nationale.Sa mission est d\u2019être un carrefour souverainiste où se débattent les aspirations de la nation québécoise comme collectivité de langue française suivant une tradition de réflexion critique, d\u2019indépendance et d\u2019engagement, à partir des situations d\u2019actualité qui renvoient aux enjeux fondamentaux de notre avenir collectif. Tarifs 2018 (taxes et expédition comprises) L\u2019Action nationale 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514 845-8533 sans frais, 1 866 845-8533 Pour nous joindre par courriel revue@action-nationale.qc.ca www.action-nationale.qc.ca ISSN-0001-7469 Dépôt légal : Bibliothèque nationale du Québec Périodicité : 10 numéros par an L\u2019Action nationale est membre de la SODEP www.sodep.qc.ca Paiement par chèque ou carte de crédit VISA ou MASTERCARD \u2022 paiement internet sécurisé dans notre site \u2022 par la poste \u2022 par téléphone Paiement de votre compte bancaire (renouvellement d\u2019abonnement) \u2022 chez Desjardins et dans les institutions financières participantes Version numérique 1 an 2 ans 10 numéros 20 numéros Abonnement 85 $ 145 $ (73,93 $ + taxes) (126,11 $ + taxes) Abonnement de soutien 175 $ 300 $ Étudiant 50 $ 85 $ (43,49 $ + taxes) (73,93 $ + taxes) Institution 145 $ 240 $ ((126,11 $ + taxes (208,74 $ + taxes) Autres pays 150 $ 275 $ Abonnement PDF 60 $ 100 $ (52,18 $ + taxes) (86,97 $ + taxes) TVQ 1012563392 TQ0002 TPS 11901 9545 "]
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