L'action nationale, 1 février 2019, Février
[" L \u2019 A C T I O N N A T I O N A L E \u2013 v o l u m e C I X , n u m é r o 2 \u2013 F é v r i e r 2 0 1 9 volume CIX numéro 2 FÉVRIER 2019 envoi de publication N° de la convention 0040012293 Brexit Entre l'arbre et l'Écosse Canada français Pour une repolitisation L\u2019Action Février 2019 Vol.CIX, no 2 L\u2019Action Jo Ann Lanneville À gauche de l'arbre main, Eau-forte, pointe sèche et berceau, 76 x 56 cm (30 x 22 po.), 2014 Cofondatrice de l\u2019Atelier Presse Papiers et de la Biennale internationale d\u2019estampe contemporaine de Trois-Rivières, Jo Ann Lanneville compte plus d\u2019une trentaine d\u2019expositions individuelles présentées au Canada et dans plus d\u2019une dizaine de pays à travers le monde.Elle est aussi lauréate de plusieurs prix à l\u2019étranger, notamment le Grand Prix de la Biennale internationale Bharat Bhavan de Bhopal en Inde, le Prix du Salon de l\u2019estampe de Paris, le Prix Invitation Biennale internationale d\u2019estampe de Wrexham au Royaume-Uni.Ses œuvres font partie de grandes collections publiques et privées.Artiste de Trois-Rivières, elle a fait son baccalauréat en arts visuels à l\u2019Université du Québec à Trois-Rivières.Jo Ann Lanneville poursuit depuis quelques années une réflexion sur le monde qui l\u2019entoure.Son travail questionne notre habitat, nos lieux de refuge, nos enfermements.L\u2019artiste tente de faire état du déséquilibre dans lequel nous vivons en créant un parallèle entre la nature humaine et celle qu\u2019on habite.Elle dessine des abris, des lieux qui nous protègent et nous apaisent.La maison devient identitaire ; l\u2019artiste aime utiliser son côté métaphorique pour mettre en exergue l\u2019idée d\u2019un espace qui abrite nos pensées, nos émotions et nos expériences.Certaines pièces évoquent soit des grottes ou des volcans, d\u2019autres associent les réflexes et comportements humains de notre espace quotidien.L\u2019artiste imagine des hommes bêtes, des mains souches.Des robes deviennent personnages, les paysages sont réinventés.Pour assurer un contact direct avec la matière et le sujet, elle fabrique des objets, les transforme, les dénature, pour nous conscientiser à l\u2019urgence de préserver notre environnement, et par le fait même, nous protéger.À travers ses œuvres, Jo Ann Lanneville nous pose une grande question : vers où allons-nous ?https://www.pressepapier.net/jo-ann-lanneville/ https://www.facebook.com/joann.lanneville 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514 845-8533 Numéro sans frais : 1 866 845-8533 revue@action-nationale.qc.ca www.action-nationale.qc.ca Directeur : Robert Laplante Directeur adjoint : Sylvain Deschênes Comité de rédaction : Mathieu Bock-Côté, sociologue et chroniqueur ; Nicolas Bourdon, professeur de français, cégep Bois-de-Boulogne ; Sylvain Deschênes, rédacteur et infographiste ; François-Olivier Dorais, professeur (UQAC) ; Lucia Ferretti, professeure (UQTR) ; Sylvie Ménard, Centre d\u2019histoire des régulations sociales (UQAM) ; Denis Monière, professeur (Université de Montréal) ; Hubert Rioux, Ph.D.ÉNAP-Montréal ; Michel Rioux, journaliste ; Pierre Serré, chercheur.Membres du jury du prix Richard-Arès : Lucille Beaudry (science politique, UQAM) ; Robert Comeau (histoire, UQAM) ; Simon Langlois (sociologie, Université Laval).Animation du séminaire de lecture : Mathieu Bock-Côté L\u2019Action rr Avec des mots qui font images et des images qui laissent sans mots, La Fabrique culturelle ne manufacture pas la culture, mais nous fait découvrir la vraie nature de nos richesses culturelles.Engagée envers les créateurs d'ici, lafabriqueculturelle.tv est numérique afin de mieux parler du Québec d'aujourd'hui dans toute sa diversité.Voilä ce que fabrique La Fabrique.LA > FaBRIQUE CULTURELLE Webster af Sophie Cadieux Fun bassadeirs #LA Bape Dossier Éditorial Hauteur de vue requise - Robert Laplante 4 Articles Ton histoire est une des pas pire - Michel Rioux 11 Les sources du conflit entre la Catalogne et l\u2019Espagne - Joan Fonollosa 15 Entre l\u2019arbre et l\u2019Écosse - X.Hubert Rioux 25 Éléments de réflexion pour une repolitisation du Canada français - François-Olivier Dorais et Jean-François Laniel 41 Réussir l\u2019indépendance - David Leroux 65 La vassalisation du Québec - Jean Archambault 85 Un succès démérité ?- Paul Lavoie 97 Lectures Recensions Michael Poplyansky 138 Le Parti acadien et la quête d\u2019un paradis perdu Carles Puigdemont 141 La crise catalane Éric Bédard 145 Années de ferveur, 1987-1995 Réplique Somma re 4 Éditorial Robert Laplante Hauteur de vue requise La lune de miel est terminée.Les premières salves sont lancées : Trudeau qui rejette la proposition de la déclaration d\u2019impôt unique, Leblanc qui finasse sur la question des seuils d\u2019immigration.Trudeau, encore, qui persiffle sur la laïcité, Rodriguez qui laisse tomber son masque et les civilités pour nous servir le mépris du Québec français.Cela ira en s\u2019accélérant et le signal en a été donné à la sortie du caucus de la CAQ : le tir groupé sur les déclarations de François Legault au sujet de cette chose aussi mal définie que l\u2019islamophobie aura donné un avant-goût de ce qui l\u2019attend lorsque son gouvernement déposera le projet de loi sur la laïcité.À Radio-Canada et dans de nombreuses officines du cartel médiatique, les chantres du multicultu- ralisme ont de plus en plus de mal à cacher leur jupon ; la nébuleuse diversitaire s\u2019agite, publie, appelle à la censure, l\u2019intolérance vertueuse s\u2019affiche et se répand.La politique québécoise restera aussi fermement tenue coincée entre le consentement à la « normalisation » minoritaire et l\u2019humiliation.C\u2019est entre ces deux pôles \u2013 et entre eux seulement \u2013 que l\u2019ordre canadian est déterminé à contenir le Québec.Le gouvernement caquiste, qui a largement profité de l\u2019effet de contraste avec le règne méprisant du gouvernement le plus antinational de notre histoire, va maintenant voir s\u2019éroder son capital de sympathie.L\u2019autonomisme dont il se réclame et qui, si l\u2019on en croit les sondages, rallie une grande 5 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 part de l\u2019opinion va devoir s\u2019incarner, se matérialiser dans des gestes politiques.Les bonnes intentions et la politique de concorde vont devoir passer le test du réel.Malgré les turbulences que provoquera le projet de loi sur la laïcité, le premier grand rendez-vous sera celui du budget.Il s\u2019agira là d\u2019un grand révélateur.Déjà, le discours des compressions qui n\u2019en sont pas recommence à surgir.Le mythe tenace de la bureaucratie obèse donne toujours bonne bouche, mais il est d\u2019ores et déjà évident que l\u2019idée d\u2019aller chercher encore 800 millions supplémentaires en « économies » sur le dos de la fonction publique ne peut signifier qu\u2019un affaiblissement de l\u2019État.Il faut, en effet, rappeler avec insistance que la réduction des ressources de la fonction publique ne fera qu\u2019aggraver un problème déjà aigu : le règne libéral a littéralement dépouillé la machine de l\u2019État de nombre de compétences essentielles.Jadis objet d\u2019une fierté nationale légitime et reconnue pour sa très grande compétence, notre fonction publique n\u2019est plus que l\u2019ombre de ce qu\u2019elle a été.De fait elle est exsangue : non seulement a-t-elle subi l\u2019opprobre et le mépris des néo- libéraux et en particulier de ceux-là qui ont sévi au cours des quinze ans de saccage libéral, mais elle a été condamnée à composer avec une médiocrité imposée à grands coups de PPP et de nominations partisanes, quand ce ne fut pas le patronage et la corruption.Le surplus dont se sont vantés les libéraux et que le gouvernement a cueilli comme une manne est un dangereux simulacre.C\u2019est la somme de ce qui a été sacrifié non seulement de la qualité des services directs à la population, mais aussi des compétences de l\u2019État.L\u2019épisode du gaz de schiste l\u2019a révélé avec éclat : le ministre et le ministère ont reconnu avoir été pris de court par les événe- ments, n\u2019avoir pas les compétences fines requises pour faire face à ses responsabilités.C\u2019est la mobilisation citoyenne 6 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 qui a permis de limiter les dégâts, mais il est encore extrêmement difficile d\u2019évaluer comment nous aura coûté collectivement ce déficit d\u2019expertise.Une enquête publique reste à faire pour bien comprendre ce qu\u2019aura coûté \u2013 et continuera de coûter longtemps \u2013 le parti-pris idéologique du privé dans les services de garde, sans parler de ce qui marine dans les eaux boueuses des aventures immobilières de la SIQ.Quant au plus grand scandale de corruption du MUHC qui est venu s\u2019ajouter au choix obscène de confier la moitié du budget disponible pour construire un mégahôpital que ni les besoins ni le poids démographique des anglophones ne justifiaient, il ne fait qu\u2019aggraver l\u2019indécence qui afflige l\u2019offre de services dans les régions.La nouvelle ministre n\u2019a pas fini de répondre aux interpellations de citoyens outrés et aux abois.La gloutonnerie salariale des médecins et la posture de maitres chanteurs de leurs corporations ont déjà fait voir que rien ne sera cédé.Quand on a pu se jeter à deux mains dans l\u2019assiette au beurre\u2026 La vérité que la CAQ va devoir assumer et que son mandat va révéler de plus en plus crument, c\u2019est que le gouvernement du Québec n\u2019a plus les moyens de ses responsabilités.Les budgets de la santé et de l\u2019éducation absorbent à eux seuls l\u2019essentiel des ressources de notre demi-État.Cela condamne à une indigence certaine la plupart des autres missions en plus d\u2019imposer des conditions de bricolage qui expose au risque de faire de mauvais choix et de se contenter de demi-mesures.Le discours autonomiste devra trouver les moyens de ses prétentions.Et c\u2019est là que le bât va inévitablement blesser.Pour l\u2019instant, le gouvernement, les médias et la plupart des bonimenteurs souscrivent à la rhétorique gestionnaire, mais cela ne durera pas.Les pressions de toutes sortes exercées sur les demandes de services par l\u2019accélération du vieillissement de la population, les défis de la reconversion économique sous la poussée des exigences 7 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 de la lutte aux GES et des nouvelles technologies, pour ne mentionner que ces deux ensembles de forces, vont imposer des choix qui vont faire craquer les dynamiques budgétaires et les moyens d\u2019action de la province de Québec.La combinaison du manque de ressources financières et de la privation des compétences essentielles pour assurer les fonctions nationales vont très rapidement rattraper ce gouvernement.Dans les débats qui s\u2019en suivront, il lui faudra trouver une autre réponse que l\u2019austérité.Les Québécois et Québécoises ont déjà trop souffert de cette fuite en avant.Il faudra leur faire comprendre qu\u2019il n\u2019y a pas moyen de satisfaire les attentes et de réaliser le potentiel de développement de notre société pourtant si inventive sans récupérer les dizaines de milliards versés en taxes et impôts à un gouvernement étranger qui n\u2019a que faire de nos choix de développement.Les projets du gazoduc reliant l\u2019Ontario à d\u2019éventuels ports au Saguenay et celui du pipeline Énergie Est qui se trouvera au cœur de la campagne électorale fédérale en dresseront la cruelle évidence : le Canada est un pétro-État et son modèle de développement extractiviste est absolument contraire à nos intérêts nationaux.Le mandat de la CAQ fournira l\u2019occasion, encore une fois, de constater qu\u2019une question nationale ne disparaît pas : elle se règle ou elle pourrit tout.Les tensions qui sont susceptibles de s\u2019intensifier trouveront dans le déni actuel et sous le maquillage autonomiste un alibi et des subterfuges de moins en moins efficaces.Il faudra faire comprendre au gouvernement Legault qu\u2019il aura à regarder du côté du régime pour régler les problèmes au lieu de faire comme les libéraux et de s\u2019en prendre à son propre peuple.Plus impérativement que jamais, il faudra sortir de la politique politicienne pour traiter des enjeux avec la hauteur de vue requise.q ASS | L'assurance d\u2019une culture québécoise Ass Jorte et te et vivante Basse =u docséte San nt Joao fos li pL i Fe, ere de soutenir 3 x A izing Fa Toba NG IL xia 8/4 \" Ae, ALT ITY (AQ ATIONALE Girardi handel LL THY rita or] TP - % 1 800 943-2519 | www.ssjbcq.quebec » Rassemblement vourun PAYS Souverain IA Québec notre seule patrie www.rps.quebec LANGUE PATRIMOINE SOUVERAINETE FRANÇAISE NATIONAL DU QUES Wy Ne Se en Baptiste A de io Mauricie S complément$ pr La Caisse d\u2019économie solidaire est la coopérative ?nancière des entreprises collectives et des citoyens engagés pour une économie sociale et durable.Gérald Larose Président 1 877 647-1527 caissesolidaire.coop www.fondaction.com DONNER DU SENS À L\u2019ARGENT Fondaction est une institution ?nancière québécoise innovante.Par la collecte d\u2019épargne-retraite et l\u2019investissement dans les entreprises d\u2019ici, Fondaction participe à la création d\u2019une économie plus performante, plus équitable et plus verte.PubFondaction-ActionNationale2015_PubFondaction-ActionNationale2012 2015-03-20 13:24 Page1 11 Articles Michel Rioux* Ton histoire est une des pas pire Paraîtrait qu\u2019il ne faudrait pas parler d\u2019évènements comme celui-là, histoire de ne pas nourrir un sentiment de défaitisme chez les Québécois, chez les jeunes surtout.Des pendaisons comme celles des Patriotes, c\u2019est bien connu, ça ne fait pas danser dans les chaumières.Trop tristes ?Trop sombres ?Trop de larmoiements provoqués ?Trop d\u2019idées noires entretenues trop longtemps ?« Il faut regarder en avant et cesser de rabâcher ces vieilles histoires », soutiennent ceux pour qui n\u2019existerait qu\u2019un futur ayant fait l\u2019impasse sur le passé.Sur notre passé.Cette idée qu\u2019il faudrait ranger une partie de notre histoire au placard est récurrente.On l\u2019a retrouvée dans la chronique de madame Francine Pelletier le mercredi 23 janvier dans le Devoir.« Peut-être faudrait-il regarder plus souvent devant plutôt que toujours derrière, se rappeler là où on veut aller, pas seulement là d\u2019où l\u2019on vient », a-t-elle écrit.Voilà un passé que d\u2019aucuns s\u2019acharnent à faire oublier, qualifiant de radotage contreproductif les rares occasions qui nous sont données de se souvenir pour ne pas oublier.* Syndicaliste. 12 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 Le professeur Jocelyn Létourneau, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en histoire et en économie politique du Québec contemporain de l\u2019Université Laval (ouf !), a mené une enquête, qui a duré dix ans, portant sur la perception qu\u2019ont les jeunes de notre histoire.Les résultats sont parus chez Fides il y a cinq ans.« La plupart des jeunes Québécois ont ainsi en tête que l\u2019histoire de leur province est teintée par l\u2019idée de la survivance et de la résistance, résume M.Létourneau dans son ouvrage », a-t-on lu dans La Presse.Plus de 4000 jeunes avaient décrit ce qu\u2019ils pensent du Québec.L\u2019un d\u2019entre eux en avait dit ceci : « La domination des autres pays rendent [sic] le Québec ce qu\u2019elle [sic] est aujourd\u2019hui.» Létourneau en fait la traduction suivante : « Pour ce jeune, l\u2019aventure québécoise dans le temps se veut tragique en ce qu\u2019elle résulte d\u2019une volonté extérieure au Nous, sorte de contrainte que l\u2019Autre a imposée au Québec et qui a freiné son accomplissement dans ce qu\u2019il aurait pu être ou dû devenir ».Coudon ! Ici, le jupon du récipiendaire en 2006 de la bourse de 225 000 $ de la fondation Pierre-Elliott-Trudeau dépasse.Cet Autre, qui revient toujours sous une forme ou sous une autre, n\u2019aurait rien imposé au Nous ?Doit-on comprendre que la trajectoire du peuple québécois, tout au long de son histoire, n\u2019aurait été qu\u2019une suite ininterrompue d\u2019orgasmes collectifs, de sublimes plaisirs partagés, de moments de grâce irrésistibles ?Qu\u2019il aurait été de mise de se tordre de plaisir en voyant l\u2019armée britannique conquérir le pays ?Qu\u2019on aurait dû sortir les chaises pliantes, comme pour les feux d\u2019artifice de la Ronde, pour admirer le spectacle offert 13 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 par les troupes dirigées par le major Scott, qui ont mis le feu aux maisons de la Côte-du-Sud, de Kamouraska à Lévis, dans ce qu\u2019on a appelé l\u2019année des Anglais, en 1759, après avoir détruit les fermes de la Côte-de-Beaupré, de Baie-Saint-Paul et de La Malbaie et en assassinant au passage, à Montmagny, l\u2019ancêtre direct de Philippe Couillard et ses deux oncles ?Qu\u2019il aurait été davantage seyant d\u2019applaudir quand ils ont pendu Chevalier de Lorimier, Joseph-Narcisse Cardinal, les frères Sanguinet et tous les autres, comme nous l\u2019a rappelé l\u2019historienne Micheline Lachance dans un texte saisissant publié dans Le Devoir à l\u2019occasion du 175e anniversaire des exécutions ?Ce qui m\u2019a le plus frappée dans les récits et témoignages laissés par leurs contemporains ?La répression féroce exercée par les autorités coloniales : patriotes traqués comme des bêtes dans les bois, femmes et enfants chassés de leurs foyers à moitié nus, jeunes filles ligotées et violées, récoltes pillées, fermes saccagées1\u2026 Qu\u2019il aurait été plus poli de tuer le veau gras à la formation de la Confédération canadienne, même si on a oublié de nous consulter ?Dans ses Insolences publiées en 1960, il y a donc 59 ans, le célèbre Frère Untel racontait comment il avait testé les connaissances de ses élèves de 10e année en leur faisant écrire la première strophe de l\u2019hymne Ô Canada.Plusieurs versions étaient alors apparues, dont ce cher Basile Routhier aurait été tout étonné.Parmi les trouvailles des étudiants d\u2019Alma, il y avait celle-ci : « Ton histoire est une des pas pires » en lieu et place de Ton histoire est une épopée ! 1 Le Devoir, « Pendaison de Chevalier de Lorimier \u2013Il y a 175 ans aujourd\u2019hui\u2026 », 15 février 2014 14 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 Un lapsus calami révélateur que celui-là ! Quand on y regarde de plus près, en effet, on a une histoire pas pire pantoute.S\u2019étonner \u2013 et même déplorer, comme l\u2019avait fait Létourneau \u2013 de ce que le peuple québécois ait pratiqué la résistance pour assurer sa survivance, après les heures difficiles qu\u2019il a dû traverser, cela relève d\u2019une mauvaise foi éhontée.Un bon petit peuple par ailleurs, qui honore ses conquérants en leur érigeant des statues ou en donnant leur nom à des lieux publics : Wolfe, Amherst, Sherbrooke, Durham, Dorchester.Et un autre qui ne mérite même pas qu\u2019on ait donné son nom à une ruelle du quartier gai de Montréal, Mgr Jean- Jacques Lartigue, celui-là même qui a condamné les Patriotes au moment de la Rébellion.Il avait condamné, dans l\u2019un de ses deux mandements, « les crimes commis contre le gouvernement établi dans cette province2 britannique\u2026 ».Enfin, quand on constate à quel rythme effarant sont démolies, dans une indifférence quasi généralisée, des centaines de maisons historiques ou patrimoniales pour faire place bien souvent à des centres commerciaux d\u2019une laideur consommée, ou encore pour transformer les terrains récupérés en parking, on se dit que c\u2019est la même logique exposée par madame Pelletier qui s\u2019applique : faire table rase du passé pour le remplacer par du n\u2019importe quoi.En autant que ce soit recouvert du vernis du modernisme\u2026 q 2 Province : du latin pro victis, territoire des vaincus.Mais n\u2019en parlons surtout pas. 15 Articles Joan Fonollosa* Les sources du conflit entre la Catalogne et l\u2019Espagne** Comment expliquer à des lecteurs étrangers ce qui se passe en Catalogne ?Pour faire comprendre au public québécois les événements qui se sont déroulés en Catalogne ces dernières années, je débuterai par une comparaison que l\u2019ancien président de la Generalitat, Jordi Pujol, utilisait dans le passé.Il assimilait le rapport entre la Catalogne et l\u2019Espagne aux relations entre la Lituanie et la Russie.Si je devais transposer cette relation à celle entre le Québec et le Canada, je devrais toutefois spécifier que l\u2019Espagne a plus d\u2019affinités avec la Russie qu\u2019avec le Canada.L\u2019Espagne est un État, c\u2019est-à-dire, une structure de pouvoir, qui s\u2019est constituée au Moyen Âge et qui n\u2019a pas beaucoup évolué.Même si cela peut paraître étonnant on comprend mieux l\u2019Espagne si on pense à un État féodal plutôt qu\u2019à un État démocratique.Ce pays est dominé par des intérêts de castes incapables de créer de la richesse, mais qui ont un incessant besoin de ressources financières pour réaliser des dépenses somptuaires afin de soutenir un statut d\u2019hidalgo, mot qui signifie : fils de quelqu\u2019un.Cet argent a été extorqué successivement aux Arabes, aux Juifs et ensuite à l\u2019Amérique latine.Aujourd\u2019hui, il ne reste à l\u2019Espagne que la Catalogne à * Ingénieur industriel, professeur retraité de l\u2019Université Polytechnique de Catalogne.** Traduction Consol Perarnau. 16 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 exploiter qui avec 8 % du territoire et 15 % de la population, représente le 20 % du PIB et entre 25 et 30 % des exportations.Pour cette raison, la Catalogne est la poule aux œufs d\u2019or de l\u2019Espagne, ce qui explique qu\u2019elle doit assumer un déficit fiscal qui varie entre 8 et 12 % de son PIB annuel.Naturellement, dans un pays comme l\u2019Espagne, la démocratie n\u2019a rien d\u2019essentiel comme le disait Giròn de Velasco, l\u2019un des ministres sous le règne de Franco, qui affirmait que la démocratie était une « manie étrangère ».Il faut aborder brièvement la question du franquisme qui ne fut pas un accident de l\u2019histoire.Le régime de Franco représentait l\u2019Espagne à l\u2019état pur ; une Espagne qui a profité du contexte historique favorable, pour se montrer sans aucune retenue telle qu\u2019elle était, soit une société et un État autoritaire et répressif.À la mort du dictateur, alors que le contexte international avait changé, elle a effectué un ravalement démocratique de façade.Il faut reconnaître qu\u2019après quarante ans d\u2019un régime de démocratie formelle, la culture démocratique n\u2019est pas enracinée profondément dans la société espagnole et qu\u2019elle est déficiente dans les couches dirigeantes au pouvoir.Un élément essentiel pour comprendre l\u2019Espagne, c\u2019est la carte géographique.Quand un Espagnol regarde la carte de la péninsule, il voit une étendue de terre ayant des proportions régulières, entourée par la mer de tous les côtés, à l\u2019exception d\u2019un petit morceau délimité par les Pyrénées.Le peuple né au centre de ce territoire a reçu une mission divine qui est de réaliser l\u2019unité politique, nationale et religieuse.Le territoire pour les Espagnols possède une fonction symbolique et est constitutif de l\u2019identité nationale.Malheureusement, dans « cette peau de taureau », il y a la Catalogne et le Pays basque qui contreviennent au plan de Dieu et qui refusent de se soumettre à la nation espagnole 17 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 qui les associe en conséquence au diable.Cette logique identitaire se transforme en catalanophobie, en racisme et en incompréhension profonde entre les Espagnols et les autres nations.À cette tradition absolutiste et autoritaire s\u2019oppose l\u2019identité catalane qui, elle, se veut pacifiste et politiquement confédérale.Cette tradition pacifiste et négociatrice caractéristique d\u2019un pays de commerçants n\u2019est pas compatible avec une tradition autoritaire et guerrière qui caractérise l\u2019Espagne.Ainsi, dans la culture et la langue espagnoles, faire une contre-proposition est considéré comme un gros mot, une insulte méprisante qui signifie qu\u2019on n\u2019a pas de principes.On interprète la volonté de négocier comme un aveu de faiblesse qu\u2019il est facile de contraindre par la violence.Les intellectuels espagnols justifient les violations des droits démocratiques et la répression des indépendantistes catalans en invoquant un argument historique, soit la prétendue existence de l\u2019Espagne depuis trois mille ans.Au nom de l\u2019unité de l\u2019Espagne, on est donc prêt à commettre toutes les atrocités juridiques contre les indépendantistes catalans.Ceci nous amène à aborder la conception espagnole de la justice parce que celle-ci est très éloignée de la conception britannique de la common law ou encore de la conception française de la codification des lois conçue comme facteur de cohésion sociale.La loi, dans la conception espagnole, s\u2019apparente à la conception catholique du droit.Dieu a fixé les lois et les a transmises à Moïse qui les applique.Le droit étant d\u2019origine divine, nul ne peut le contester et encore moins le changer.La loi est ce que le roi dit.Naturellement, ce point de vue qui date du Moyen Âge a évolué et aujourd\u2019hui, son application est une question de pouvoir : si j\u2019ai plus de pouvoir que toi, je vais imposer ma 18 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 loi qui me favorise, et si je ne suis pas favorisé, je ne vais pas l\u2019appliquer.La Catalogne est traitée en ennemi par les juges et dans tous les procès, politiques comme judiciaires, on a condamné non seulement les membres du gouvernement et du parlement, mais aussi environ huit cents maires et une longue liste de citoyens : mécaniciens, journalistes, acteurs, chanteurs de rap, clowns\u2026 Cette conception de la loi implique que lorsque les Espagnols disent que la Catalogne ne peut pas être indépendante parce que la Constitution ne le permet pas, ils pensent dire une vérité irréfutable et ils sont vraiment étonnés lorsque quelqu\u2019un met en doute cette logique.Un jugement comme celui de la Cour suprême du Canada qui reconnaît que si la majorité des Québécois et Québécoises votent pour l\u2019indépendance, les dirigeants canadiens seront obligés de négocier est impensable et incompréhensible en Espagne.L\u2019Espagne traite la Catalogne comme une colonie, comme une terre conquise qui résiste à son assimilation.La Catalogne est une des régions les plus prospères de l\u2019Europe alors que l\u2019Espagne est un pays ruiné qui vit une crise économique aussi grave que celle qui a entraîné l\u2019effondrement de l\u2019URSS.L\u2019Espagne a besoin de la Catalogne qu\u2019elle exploite comme une vache à lait.L\u2019Espagne aime bien en découdre avec les Catalans.Récemment, un militaire à la retraite réclamait une opération militaire contre les Catalans.Certains parlementaires comme le ministre de la Défense du gouvernement Rajoy n\u2019hésitent pas à laisser planer cette menace.C\u2019est l\u2019Union européenne qui les empêche pour l\u2019instant de passer à l\u2019action.On ne peut pas appliquer la recette traditionnelle 19 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 parce que, à la différence du Pays basque, le mouvement indépendantiste catalan n\u2019est pas violent.Pour l\u2019instant, ils ont adopté une stratégie de provocation en déployant une forte présence policière et en adoptant des mesures fiscales punitives afin de susciter des réactions violentes qui justifieraient des actions plus musclées.Maintenant, je voudrais vous raconter une histoire hypothétique.La police sait qu\u2019un groupe de personnes se prépare à commettre un délit à une date précise.Elle met donc en place un dispositif de prévention, mais comme les effectifs locaux ne sont pas suffisants, elle envoie des renforts provenant de l\u2019Espagne.La police se prépare à empêcher le délit et à arrêter les coupables, mais des complices des délinquants empêchent la police de procéder aux arrestations ce qui l\u2019oblige à employer la violence pour remplir sa mission.Qu\u2019y a-t-il de bizarre ou d\u2019antidémocratique dans cette histoire ?En principe, rien, si ce n\u2019est que ce qui s\u2019est passé le 1er octobre 2017 est raconté du point de vue espagnol et qu\u2019on a déformé le sens des mots pour considérer que voter est un acte délictueux dans un État apparemment démocratique où organiser une votation est assimilé à une rébellion.Cette logique est bien illustrée par Mme Sánchez Camacho, une dirigeante du Parti populaire en Catalogne, qui a fait une déclaration aux accents orwelliens : « Nous avons empêché que les gens votent.La démocratie a gagné ».Voilà pourquoi aujourd\u2019hui, des leaders indépendantistes provenant tant des partis politiques que de la société civile sont en prison ou en exil et attendent depuis 16 mois un procès qui est déjà entaché d\u2019une série d\u2019irrégularités et de contrevérités qui scandalisent tout le monde \u2013 et surtout les juristes qui ont un esprit minimalement démocratique.De leur côté, les dirigeants de l\u2019Union européenne`n\u2019ont pas voulu intervenir dans 20 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 les affaires internes de l\u2019Espagne en espérant que la crise se résolve à l\u2019interne parce qu\u2019ils n\u2019ont aucun intérêt à ce que la Catalogne devienne indépendante.Jusqu\u2019au 1er octobre 2017, l\u2019Europe regardait le problème catalan avec indifférence : elle faisait confiance à l\u2019Espagne pour le résoudre.Mais les images de la violence, et surtout, l\u2019incapacité du gouvernement Rajoy à gérer la crise a sonné l\u2019alarme.Après le référendum, le gouvernement Rajoy convoqua une élection rapide en assurant les autorités européennes qu\u2019il les gagnerait.En dépit d\u2019irrégularités et de conditions de vote anormales, les partisans de l\u2019Espagne ont perdu cette élection.Les indépendantistes ont obtenu une majorité absolue en sièges, mais pas en votes.Les unionistes se sont réjouis en prétextant que les indépendantistes n\u2019avaient obtenu que 47,7 % des votes et qu\u2019ils n\u2019étaient pas majoritaires.Ils se gardent bien de mentionner que les partis unionistes quant à eux n\u2019ont obtenu que 43,9 % des votes.En se prétendant majoritaires, ils accaparent indument les 8,4 % des électeurs restant qui ont voté pour des partis qui étaient neutres et qui ont obtenu huit sièges au parlement.Les partisans de l\u2019Espagne se sont approprié sans vergogne ces électeurs neutres.Cette défaite électorale a entrainé en premier lieu le remplacement de Rajoy par Sánchez, un remplacement qui correspond à la logique du blanc bonnet, bonnet blanc.Il y a plus de 70 ans, l\u2019écrivain Josep Pla disait que ce qui ressemble le plus à un Espagnol de droite est un Espagnol de gauche.Dans cette affaire, la différence principale entre le PP et le PSOE, c\u2019est que ces derniers ont une façon d\u2019agir moins antipathique.Pendant ce temps, la Catalogne continue à être un des quatre moteurs économiques de l\u2019Europe, l\u2019Espagne croule sous les dettes, la dette espagnole se rapprochant de 100 % de son PIB, niveau qui la rend incapable de rembourser les intérêts. 21 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 Quel est l\u2019avenir ?Il est très risqué de faire des prédictions, mais nous pouvons avoir quelques certitudes.D\u2019abord, le jugement des prisonniers et prisonnières politiques qui aura lieu le 12 février.Ce qui est certain, c\u2019est que ce jugement ne sera pas traditionnel.Il faut rappeler ici qui sont les accusés : le vice-président Oriol Junqueras, les ministres : Joaquim Forn, Jordi Turull, Raúl Romeva, Dorlors Bassa, Josep Rull, et les ministres Meritxell Borràs, Carles Mundó et Santi Vila (qui sont en liberté provisoire), la présidente du Parlement de la Catalogne Carme Forcadell, le président d\u2019Òmnium Cultural, Jordi Cuixart et Jordi Sánchez (leader de l\u2019Assamblée Nacional Catalane, l\u2019ANC).Accusés de rébellion, sédition et détournement de fonds, de désobéissance.L\u2019accusation demande des peines de prison entre 7 et 25 ans.Le reste du gouvernement, le président Carles Puigdemont et les ministres Toni Comín, Josep Maria Puig, Meritxell Serret et Clara Ponsantí, sont officiellement considérés « fugitifs de la justice », les quatre premiers sont à Bruxelles, la ministre Posantí quant à elle est à Edimbourg et la justice de ce deux pays a refusé l\u2019extradition.Il faut ajouter d\u2019autres procès qui ont été jugés par la Cour supérieure de la Catalogne et qui impliquent un ex-président de la Generalitat et trois ex-ministres condamnés par des sentences de prison ferme et des amendes se chiffrant en millions d\u2019euros.Enfin, il y a des maires qui sont accusés d\u2019avoir organisé une consultation non autorisée.Tel est le niveau de la démocratie espagnole qui refuse même la présence d\u2019observateurs internationaux sous prétexte que le système judiciaire espagnol offre toutes les garanties de respect des droits fondamentaux.Dans un pays démocratique normal où la justice suit des règles claires, les prévenus devraient être acquittés faute de délit et en raison des irrégularités qui ont été commises 22 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 lors de l\u2019instruction des procès.Certains parlent de réduire les accusations, ce qui réduirait les peines encourues de sorte que les prisonniers politiques pourraient être libérés au cours de l\u2019été prochain.Mais une telle éventualité sera perçue comme une trahison par les jusqu\u2019auboutistes qui sont à la tête de l\u2019Espagne.L\u2019état d\u2019esprit des dirigeants espagnols est de ne faire aucun compromis.Négocier n\u2019est pas une solution.L\u2019Espagne perd ou gagne.Ceux qui veulent négocier sont considérés comme des lâches et des traîtres.Aujourd\u2019hui, le climat politique en Catalogne est étrange.La mobilisation continue avec autant d\u2019intensité alors que Madrid espérait un essoufflement du mouvement indépendantiste.Le gouvernement espagnol, même si le parti au pouvoir a été remplacé, n\u2019a pas changé de politique.Par ailleurs, le parti Esquerra Republicana per Catalunya (ERC) se comporte comme si tout allait bien, adopte une attitude conciliatrice et fait semblant de suivre les directives de Madrid.De l\u2019autre côté, le Parti démocrate européen catalan (le PDCat) dont proviennent la majorité des accusés, le parti de la majorité, est en chute libre, même avec le changement de nom du parti et de sa direction après le scandale financier impliquant son fondateur Jordi Pujol qui a été pendant 30 ans au pouvoir.C\u2019est peut-être pour cette raison que le président Puigdemont a créé un nouveau parti, la Crida Nacional per la Republica, (L\u2019Appel), le 27 janvier 2019.Il y a un troisième parti qui s\u2019oppose à cette stratégie de conciliation, la Candidatura d\u2019Unitat Popular (CUP), une organisation d\u2019extrême gauche, anti-système, dont les positions sont imprévisibles.Ces trois forces se combattent pour obtenir des votes.Cette situation affaiblit l\u2019efficacité du mouvement indépendantiste.Le président du gouvernement de la Generalitat Joaquim Torra n\u2019a jamais caché qu\u2019il était le relais de Carles Puigdemont.Le résultat de cette dépendance, c\u2019est un gou- 23 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 vernement qui se prétend efficace, mais qui en définitive gère au jour le jour les affaires courantes.Le gouvernement prétend qu\u2019il ne peut dévoiler ses positions sur les grands enjeux pour ne pas donner de munitions à ses ennemis espagnols.Cet argument est émoussé parce que personne ne le prend au sérieux.En définitive le peuple est paralysé faute d\u2019indications claires.En conséquence, l\u2019Assemblée nationale catalane (ANC), qui avait toujours donné un soutien inconditionnel aux partis et à leurs leaders, commence à s\u2019en éloigner après les résultats décevants de l\u2019action gouvernementale.On se retrouve dans une situation de confusion où aucun parti ne réussit à se démarquer.Au mois de mai, il y aura lieu les élections municipales et européennes qui pourraient être l\u2019occasion d\u2019une clarification du paysage politique.Les indépendantistes pourraient gagner s\u2019ils recherchent l\u2019unité étant entendu que leurs adversaires le seront.Mais les appels qu\u2019ils font à l\u2019unité des indépendantistes sont de moins en moins crédibles parce qu\u2019ils sont artificiels, chacun essayant de tirer la couverture de son côté.Le philosophe Jordi Graupera s\u2019est offert comme médiateur pour favoriser cette unité indispensable et il a obtenu l\u2019appui de l\u2019ANC, mais tous les partis se sont récusés en invoquant différents prétextes.Graupera est maintenant le leader d\u2019une liste pour Barcelone et il y a douzaines de listes dans d\u2019autres municipalités.Sera- t-il l\u2019alternative qui refera l\u2019unité dans les faits ou bien une option de plus qui accentuera les divisions ?Le temps nous le dira.Pour l\u2019instant, il est attaqué par tous les partis \u2013 signe évident qu\u2019ils ont peur de lui.En somme, tout peut sembler décourageant sauf pour les démocrates qui ont la conviction profonde que le peuple finit par triompher. 24 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 Il paraît très clair que l\u2019Europe devra intervenir de façon directe et non pas camouflée comme elle l\u2019a fait jusqu\u2019à présent.Les Catalans estiment qu\u2019en raison de la faillite de l\u2019État espagnol, ils seront probablement obligés « d\u2019acheter » leur indépendance : même si cela nuisait à leurs finances à court terme.Mais au moins, ils auront la garantie d\u2019un retour sur leur investissement et le contrôle de leurs affaires.En tout cas, il s\u2019agit d\u2019une situation intenable : n\u2019importe quand, pour n\u2019importe quoi, peut naître une étincelle qui changera l\u2019équilibre que nous avons connu depuis plusieurs mois.Peut-être que ce sera le jugement, les élections municipales ou européennes du mois de mai ou pour n\u2019importe quelle raison imprévue.En fait, si ce n\u2019est pas encore arrivé, c\u2019est sûrement parce que la Catalogne est une société riche, moderne et avancée où il n\u2019y a presque pas de sans-culottes qui n\u2019ont rien à perdre s\u2019ils échouent dans la tentative de prendre la Bastille.q 25 Articles X.Hubert Rioux* Mise à jour et commentaires sur le Brexit Entre l\u2019arbre et l\u2019Écosse** Le 15 janvier dernier, les députés du Parlement britannique à Londres ont massivement rejeté l\u2019Accord transitoire négocié avec Bruxelles par le gouvernement de Theresa May, plongeant le Royaume-Uni (R.-U.) encore un peu plus profondément dans la crise politique et constitutionnelle qui a jusqu\u2019ici caractérisé le processus de sortie de l\u2019Union européenne (UE), depuis le vote référendaire de juin 2016.À 432 voix contre 202 en défaveur de cet Accord, il s\u2019agit de la plus grande défaite en Chambre de l\u2019histoire britannique moderne, qui aura évidemment été suivie du dépôt immédiat (et, disons-le, passablement opportuniste et cynique) d\u2019une motion de censure par l\u2019opposition travailliste que dirige Jeremy Corbyn.Theresa May et son gouvernement, minoritaire, mais soutenu par une alliance avec les députés unionistes nord-irlandais, y ont survécu de justesse le 16 janvier, mais ces deux votes auront tour à tour confirmé la division qui règne à la fois au Parti conservateur britannique ainsi qu\u2019au Parlement plus généralement.Lors du vote du 16 janvier sur la motion de censure, il est vrai, May aura réussi à rallier une majorité de 325 voix sur 635, mais surtout la totalité des voix conservatrices (314) et unionistes nord-irlandaises (10), ce qui démontre que * Chercheur postdoctoral, ÉNAP.** Cet article a été rédigé et soumis à la toute fin du mois de janvier 2019, alors que Theresa May repartait en négociations avec l\u2019UE. 26 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 la division qui règne dans ses rangs n\u2019est pas à la veille de mener à l\u2019implosion.Il demeure toutefois qu\u2019à peine vingt-quatre heures avant, pas moins de 118 conservateurs et unionistes d\u2019Irlande du Nord avaient voté contre l\u2019Accord transitoire proposé par la première ministre, aux côtés de 248 députés travaillistes, des trente-cinq nationalistes écossais, des quatre nationalistes gallois, des onze libéraux démocrates, du seul député vert et de cinq indépendants, les nationalistes catholiques d\u2019Irlande du Nord s\u2019étant comme à leur habitude abstenus de siéger et de voter, par contestation envers ce qu\u2019ils considèrent toujours relever d\u2019une occupation britannique de l\u2019Irlande.Seuls 196 conservateurs, trois travaillistes et trois indépendants auront appuyé l\u2019Accord, ce qui place Mme May à 116 voix d\u2019une majorité en Chambre, qui nécessite 318 votes.Theresa May et ses alliés avaient donc énormément de pain sur la planche afin d\u2019en arriver, à la suite de nouvelles négociations avec l\u2019UE, à une version amendée de l\u2019Accord de transition qui puisse être susceptible de générer une plus large majorité conservatrice ainsi qu\u2019une majorité parlementaire en vue d\u2019un second vote sur cet enjeu.Deux amendements potentiels ont été appuyés au Parlement britannique le 29 janvier et ont désigné la marche à suivre pour Theresa May : le premier précise que le Parlement rejette l\u2019idée d\u2019une sortie sans entente transitoire, et le second que le « filet de sécurité nord-irlandais » (nous y reviendrons) doive être temporaire, ce que l\u2019UE a toujours refusé de garantir.Sans surprise, au moment d\u2019écrire ce texte les discussions et les pronostics allaient donc bon train concernant la possibilité d\u2019un report de la date d\u2019entrée en vigueur du Brexit, prévue pour le 29 mars prochain, d\u2019un second référendum sur la question, ou d\u2019une sortie de l\u2019Union européenne, du Marché unique et de l\u2019Union douanière sans accord transitoire \u2013 ce qu\u2019on appelle communément le « no deal Brexit ».Pour y 27 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 voir plus clair, et notamment pour essayer de dégager de tout cela les options qui s\u2019offrent à court et moyen termes pour nos compatriotes écossais, il vaut donc la peine de revenir sur la teneur des débats des dernières semaines.Les grandes lignes de l\u2019Accord transitoire et de son Annexe Que prévoyait, donc, ce fameux Accord transitoire ?D\u2019abord, il établissait effectivement une période de transition de 21 mois, devant s\u2019étaler du 29 mars 2019 au 31 décembre 2020, durant laquelle les négociations se poursuivraient avec l\u2019UE en vue de conclure une entente économique et commerciale englobante qui déterminerait la nature des relations R.-U./UE à long terme.Durant cette période transitoire, le R.-U.demeurerait assujetti au Marché unique européen, qui garantit la libre circulation des marchandises, des services, du capital et des personnes, à l\u2019Union douanière européenne, qui fixe les politiques commerciales et tarifaires à l\u2019échelle continentale, puis à la Cour européenne de Justice.À la fin de cette période transitoire, si aucun accord général permettant un libre-échange complet et l\u2019absence totale de contrôles douaniers entre le R.-U.et l\u2019UE ne pouvait être conclu, alors entrerait en vigueur indéfiniment, c\u2019est-à-dire jusqu\u2019à ce qu\u2019un tel accord puisse être parachevé, le fameux « filet de sécurité nord-irlandais ».L\u2019idée derrière cette clause à l\u2019Accord transitoire étant d\u2019éviter à tout prix le rétablissement de contrôles frontaliers entre l\u2019Irlande du Nord et la République d\u2019Irlande, ce qui contreviendrait aux Accords de Paix de 1998 ayant mis fin aux violences politiques et interconfessionnelles au nord, ce « filet de sécurité » prévoyait donc qu\u2019après le 31 décembre 2020, dans l\u2019éventualité décrite plus haut, le R.-U.demeure assujetti au Marché unique et à l\u2019Union douanière.Cet état de fait engendrerait plusieurs conséquences importantes pour 28 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 le R.-U., l\u2019Irlande du Nord et l\u2019Écosse qui expliquent en partie l\u2019opposition de nombre de députés britanniques à l\u2019Accord transitoire comme nous l\u2019expliquerons un peu plus loin.Ce qui est d\u2019abord évident toutefois est que la mise en œuvre de cette clause irait à l\u2019encontre des termes d\u2019une deuxième section fondamentale de cet Accord transitoire : la « Déclaration politique » y étant annexée et décrivant les intentions générales du gouvernement britannique et de l\u2019UE eu égard à la négociation d\u2019une entente économique et commerciale globale entre les deux parties.Cette Annexe, autrement dit, brossait le portrait de ce qu\u2019une telle future entente économique et commerciale pourrait comprendre, et donc de ce à quoi pourraient ressembler les liens unissant le R.-U.et l\u2019UE à long terme.Bien que rédigée en termes très généraux et ne garantissant en rien le succès des négociations à venir, cette Déclaration donnait toutefois une bonne idée des bases sur lesquelles ces négociations auraient été entamées.D\u2019abord, on sait donc que les deux parties visaient l\u2019établissement d\u2019une zone de libre-échange des marchandises, avec harmonisation douanière et absence de tarifs et de barrières non tarifaires, une harmonisation réglementaire maximale en matières sanitaires et phytosanitaires (pour l\u2019agroalimentaire, le pharmaceutique, etc.), puis la mise en place d\u2019un système de contrôles frontaliers informatisé et automatisé afin d\u2019éviter autant que faire se peut les douanes physiques et surtout la mise en place d\u2019une frontière irlandaise.On évoquait également dans ce document une libéralisation partielle du commerce des services, plus ambitieuse que ce qui est prévu aux règles de l\u2019Organisation mondiale du commerce (OMC), mais moins profonde que celle déjà atteinte au sein du Marché unique européen.Cette libéralisation partielle passerait notamment par le biais 29 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 d\u2019une harmonisation réglementaire, également partielle, en ce qui concerne ce qu\u2019on y décrit comme des « services d\u2019intérêt mutuel », en matières par exemple de télécommunications, de services financiers (pour lesquels on prévoyait un « cadre d\u2019équivalence réglementaire » entre le R.-U.et l\u2019UE), de transport aérien et maritime, etc.L\u2019accès mutuel des deux parties aux marchés publics serait également proportionnel à leur taille respective, puis une fois de plus idéalement supérieur à ce que prévoit déjà l\u2019OMC dans certains secteurs « d\u2019intérêt commun », tels que les réseaux énergétiques, de télécommunication et de transport.Des ententes sectorielles à la pièce, notamment en matière de subventions industrielles, de concurrence, de régulation environnementale et de sécurité nucléaire, puis de fiscalité auraient également été négociées.La libre circulation du capital et des investissements n\u2019était pour sa part qu\u2019évoquée au passage, que pour dire que ses termes devraient être convenus au cours des négociations à venir et que plusieurs exceptions seraient à prévoir.Enfin, cette déclaration d\u2019intentions établissait clairement que, conformément aux vœux déjà exprimés du gouvernement britannique, le Brexit mettrait définitivement fin à la libre circulation des personnes entre le R.-U.et l\u2019UE.Il y aurait toujours possibilité d\u2019entrer sur le territoire de l\u2019un et de l\u2019autre sans visa pour des visites de courte durée (par tourisme ou par affaires, par exemple), mais une foule de conditions d\u2019entrée et de séjour s\u2019appliqueraient dorénavant pour les visiteurs de plus longue durée, tels que les étudiants, les chercheurs ou plus généralement, les travailleurs.En revanche, ce qu\u2019on appelle la « Zone commune de voyage » entre l\u2019Irlande et le R.-U., qui garantit la libre circulation des personnes entre les deux pays, seraient conservée dans son intégralité bien que la première demeure évidemment pour sa part membre de l\u2019UE. 30 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 Les raisons de l\u2019opposition à l\u2019Accord : des tribus conservatrices aux nationalistes écossais Bien qu\u2019ils aient pu apparaître, à première vue, et dans les circonstances plutôt raisonnables, cet Accord transitoire ainsi que son Annexe auront été, comme décrit en introduction, rejetés massivement.Le premier problème, pour le gouvernement de Theresa May, et le plus fondamental est certainement la profonde division qui caractérise le Parti conservateur britannique lui-même sur ces enjeux, de même que l\u2019opposition de ses alliés parlementaires nord-irlandais.Dans la presse britannique et les couloirs de Westminster, on parle carrément désormais des « tribus conservatrices » pour référer aux différentes factions du parti, toutes favorables ou opposées à l\u2019Accord transitoire pour des raisons différentes.Reste que madame May ne fait toutefois pas que face à la fronde de ses propres députés et partenaires, mais évidemment aussi à celle de l\u2019opposition travailliste et des nationalistes écossais du Scottish National Party (SNP), ces derniers jouissant tout de même d\u2019un contingent important de trente-cinq députés.Parmi les 118 conservateurs ayant rejeté l\u2019Accord transitoire le 15 janvier d\u2019abord, on peut distinguer au moins quatre positions distinctes.Il y a d\u2019abord un groupe d\u2019une bonne quarantaine de députés qui s\u2019oppose au « filet de sécurité nord-irlandais » tel qu\u2019il y était défini, groupe auquel il faut d\u2019ailleurs ajouter les dix députés nord-irlandais qui s\u2019y sont opposés à peu près pour les mêmes raisons.Ces dernières étaient de deux ordres principaux.D\u2019abord, on a fait valoir que la mise en œuvre de cette clause et donc l\u2019assujettissement du R.-U.au Marché unique et à l\u2019Union douanière pour une période indéterminée empêcheraient le pays de retrouver son autonomie commerciale à la suite du Brexit, ce qui pourtant était l\u2019un des objectifs principaux poursuivis par ses partisans.Ainsi, tant que le filet de sécurité s\u2019appli- 31 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 querait, le R.-U.ne pourrait conclure d\u2019accord commercial avec un pays tiers, non membre de l\u2019UE, alors que l\u2019on vise très clairement à terme un approfondissement des relations avec les États-Unis, les pays du Commonwealth, et l\u2019Asie.En deuxième lieu, et cela s\u2019applique surtout aux unionistes nord-irlandais, mais également à certains conservateurs, on redoute que ce filet de sécurité en vienne à forcer \u2013 notamment en vue de son abrogation \u2013 le gouvernement britannique à négocier avec l\u2019UE un statut asymétrique pour l\u2019Irlande du Nord, qui verrait la région sortir de l\u2019UE aux côtés du R.-U., mais demeurer pour sa part membre du Marché unique et de l\u2019Union douanière, afin d\u2019éviter encore une fois la mise en place d\u2019une frontière avec la République d\u2019Irlande au sud.Or, cette éventualité rebute en raison du fait qu\u2019alors, puisque le reste du R.-U.se retrouverait pour sa part fort probablement hors de ces deux ensembles économiques, c\u2019est entre l\u2019Irlande du Nord et la Grande-Bretagne, c\u2019est-à-dire en mer d\u2019Irlande, que risquerait d\u2019être introduits des contrôles douaniers.Par conséquent, le filet de sécurité nord-irlandais est ainsi réputé menacer le marché intérieur britannique.Pour ces deux raisons donc \u2013 l\u2019autonomie commerciale du R.-U.et son marché intérieur \u2013 conservateurs et unionistes ont persisté, depuis le 15 janvier, à exiger soit l\u2019élimination du filet de sécurité, soit la garantie écrite de son caractère temporaire.Un deuxième groupe, composé d\u2019une vingtaine de conservateurs, allait plus loin et s\u2019est opposé à l\u2019Accord transitoire non pas en raison de son contenu, mais en raison de son existence même : ces députés, fortement hostiles à l\u2019UE, sont plutôt en faveur d\u2019un retrait sans accord aucun, qui verrait le R.-U.retrouver sa pleine indépendance commerciale, économique et réglementaire même au prix du retour d\u2019une frontière irlandaise.Une troisième « tribu » conservatrice proche de la précédente, réunissant une quarantaine de députés, 32 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 aura pour sa part rejeté l\u2019Accord en raison principalement de son Annexe, y voyant un trop grand nombre de concessions à l\u2019UE, particulièrement en matière d\u2019harmonisation réglementaire.Du côté de cette tribu, on préférerait une entente à long terme sur le modèle de l\u2019Accord économique et commercial global Canada-UE, mais avec quelques ajouts qui garantisse la totale libre-circulation des marchandises et des services (y compris financiers), mais sans limiter l\u2019autonomie législative du R.-U.À défaut d\u2019en arriver à une telle entente, ce groupe se rallierait à la tribu du no deal.Enfin, il ne faut pas oublier la tribu conservatrice regroupant la dizaine de députés plutôt opposés au Brexit qui se sont pour leur part opposés à l\u2019Accord transitoire, car ils préféreraient ou bien l\u2019annulation pure et simple du Brexit \u2013 plusieurs de ces députés seraient donc en faveur de la tenue d\u2019un second référendum sur cette question \u2013 ou bien le maintien de liens économiques, commerciaux et législatifs beaucoup plus étroits avec l\u2019UE que ce que prévoyait l\u2019Annexe négociée par madame May, possiblement par l\u2019entremise de ce qu\u2019on appelle le « modèle norvégien », qui comprend l\u2019appartenance au Marché unique et donc la libre-circulation des personnes.Ce dernier groupe est relativement proche à ces égards de l\u2019opposition travailliste qui elle aussi préférerait voir le R.-U.conserver des liens beaucoup plus proximaux avec l\u2019UE, possiblement par le biais d\u2019une nouvelle union douanière.Les onze députés libéraux-démocrates sont également situés de ce côté, étant opposés à l\u2019idée du Brexit elle-même et favorables à la tenue d\u2019un second référendum sur le sujet.Qu\u2019en est-il maintenant, dans ce contexte, des nationalistes écossais ?En pratique, ces trente-cinq députés sont également alliés objectifs de ces trois derniers groupes (conservatrice europhiles, travaillistes et libéraux-démocrates), ayant 33 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 voté contre l\u2019Accord transitoire et préférant, dans l\u2019ordre, l\u2019annulation pure et simple du Brexit (et donc un second référendum) ou bien la négociation d\u2019une entente permettant au R.-U.de demeurer dans le Marché unique et l\u2019Union douanière.Au-delà de ces considérations toutefois, les doléances et les positions du SNP sur ces enjeux sont bien différentes de celles des grands partis britanniques et reflètent plutôt l\u2019état de l\u2019opinion publique écossaise puis les intérêts fondamentaux de l\u2019Écosse.Il s\u2019agit donc d\u2019une opposition, au plein sens du terme, nationaliste, qui contrairement à celle des autres grands partis ne remet pas seulement en question les stratégies de négociations et les positions du gouvernement May, mais la légitimité démocratique du processus en entier.D\u2019abord, rappelons qu\u2019avant le référendum de juin 2016 sur le Brexit, le gouvernement écossais avait proposé un « double majority lock », en vertu duquel pour que le vote sur le Brexit soit contraignant, une majorité de 50 % + 1 doive être atteinte non seulement à l\u2019échelle britannique, mais également au niveau de chacune des nations constitutives du R.-U.: Angleterre, Pays de Galles, Écosse et Irlande du Nord.Cette proposition ayant été rejetée, et le Brexit ayant, comme on le sait, été appuyé en majorité seulement en Angleterre et au Pays de Galles, les nationalistes écossais continuent donc d\u2019en remettre en question la légitimité en ce qui concerne l\u2019Écosse.De façon concomitante, les nationalistes écossais reprochent également à Theresa May d\u2019outrepasser le mandat lui ayant été donné par le référendum de 2016 : celui-ci, en effet, ne portait que sur l\u2019appartenance à l\u2019UE, et non sur l\u2019appartenance au Marché unique ou à l\u2019Union douanière.Par conséquent, en négociant d\u2019entrée de jeu sur la base d\u2019une sortie de ces deux ensembles, le gouvernement britannique va au-delà de ce sur quoi la population s\u2019est exprimée. 34 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 D\u2019un point de vue encore plus strictement écossais, l\u2019Accord négocié par le gouvernement May, de même que son Annexe, présentaient plusieurs problèmes.D\u2019abord, ils excluaient d\u2019emblée un libre-échange complet pour le commerce des services, alors que le secteur des services ne représente pas moins des trois quarts du PIB écossais.Deuxièmement, ils confirmaient la fin de la libre-circulation des personnes entre le R.-U.et l\u2019UE, alors que plusieurs secteurs de l\u2019économie écossaise, notamment ceux du tourisme, de l\u2019économie créative, et de l\u2019éducation supérieure en dépendent très largement.De façon générale en fait, et même si les flux commerciaux entre l\u2019Écosse et les marchés de l\u2019UE demeurent relativement limités en comparaison des flux commerciaux entre l\u2019Écosse et le reste du R.-U.ou le reste du monde, l\u2019économie écossaise dépend légèrement davantage des marchés européens que l\u2019économie britannique en général.Son secteur agroalimentaire par exemple, et particulièrement l\u2019industrie du Scotch whisky, sont profondément dépendants des marchés de l\u2019UE.Les nationalistes écossais enfin, sans nécessairement s\u2019opposer à l\u2019idée du filet de sécurité nord-irlandais, en redoutent également les conséquences.Car du fait de sa taille, de la composition de son économie, puis de sa proximité géographique, l\u2019Irlande du Nord est le principal concurrent économique de l\u2019Écosse au sein du R.-U.Par conséquent, le statut asymétrique dont il est probable qu\u2019elle jouisse à terme en matières économiques et commerciales pourrait désavantager sérieusement l\u2019Écosse aux yeux des investisseurs et des entreprises qui pourraient préférer développer leurs affaires en Irlande du Nord plutôt qu\u2019en Écosse afin de conserver un accès maximal à la fois aux marchés britanniques et aux marchés de l\u2019UE.Pour cette raison, le gouvernement écossais du SNP exige que tout statut asymétrique qui soit éventuellement offert à l\u2019Irlande du Nord le soit également 35 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 à l\u2019Écosse.En définitive toutefois, l\u2019opposition nationaliste écossaise au Brexit est tellement profonde qu\u2019il serait surprenant que les députés du SNP à Londres en viennent à appuyer quelque accord que ce soit.Les conséquences économiques d\u2019un « no deal » Si, et c\u2019est là un gros si, ces divisions ne pouvaient être surmontées, qu\u2019aucun accord transitoire sous quelque forme que ce soit ne puisse générer de majorité en Chambre, et que l\u2019entrée en vigueur du Brexit le 29 mars prochain n\u2019était pas repoussée (ce qui serait avec l\u2019approbation unanime des 27 autres membres de l\u2019UE), alors le R.-U.se trouverait à sortir de l\u2019UE, du Marché unique et de l\u2019Union douanière d\u2019un coup et devrait en référer aux règles minimales prévues par l\u2019Organisation mondiale du commerce (OMC) pour régir ses relations commerciales avec l\u2019UE, jusqu\u2019à ce qu\u2019une éventuelle entente ne soit finalement conclue.Les conséquences économiques et commerciales d\u2019une telle sortie sans accord (« no deal Brexit ») seraient nombreuses et potentiellement graves tant pour l\u2019Écosse que pour le R.-U.en général, notamment parce que cela impliquerait le retour d\u2019une foule de barrières tarifaires et non tarifaires appliquées aux exportations de biens et de services britanniques vers l\u2019Europe.À l\u2019heure actuelle, et ce malgré le fait que le commerce (import/export) du R.-U.avec les marchés de l\u2019UE soit en léger, mais constant recul depuis la fin des années 1990, il ne représente tout de même pas moins de la moitié des flux commerciaux britanniques totaux.L\u2019économie britannique est donc encore profondément intégrée aux marchés européens, bien que le R.-U.présente un déficit commercial important et croissant avec l\u2019UE (sauf dans le secteur des services), qui s\u2019explique notamment par la dépendance du pays envers l\u2019Allemagne en matière d\u2019importations automo- 36 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 biles et pharmaceutiques, Allemagne avec laquelle le R.-U.entretient un déficit commercial de plus de vingt milliards de livres sterling.Notamment pour ces raisons, l\u2019imposition de nouvelles barrières tarifaires et non tarifaires sur les exportations britanniques de marchandises et de services vers l\u2019UE contribuerait à creuser ce déficit commercial d\u2019autant plus, particulièrement si ses principales exportations vers l\u2019Europe, soit les services financiers et corporatifs, en étaient durement affectées.On sait en tout cas qu\u2019un retour aux simples règles de l\u2019OMC, qui couvrent d\u2019ailleurs somme toute assez peu le domaine des services et des services financiers en particulier, engendrerait donc de nombreux problèmes.D\u2019abord cela mènerait presque inévitablement à la mise en place d\u2019une foule de contrôles douaniers, y compris entre la République d\u2019Irlande et l\u2019Irlande du Nord, ce qui contreviendrait aux Accords de Paix de 1998.Mais le R.-U.en entier ferait alors face à une foule de barrières non tarifaires (réglementations, mesures sanitaires, quotas, etc.) qui pourraient affecter ses secteurs pharmaceutique et agroalimentaire, entre autres.On sait aussi que les tarifs communs à l\u2019importation européens sont actuellement assez élevés (entre 5 % et 40 %) en ce qui concerne les produits agricoles et agroalimentaires, puis dans le domaine des produits du textile (12 %).Les conséquences d\u2019un no deal seraient donc potentiellement bien différentes d\u2019une région à l\u2019autre, et d\u2019un secteur à l\u2019autre.En Angleterre, les secteurs manufacturiers (textile, automobile) et des services financiers seraient probablement les plus affectés.En Irlande du Nord, c\u2019est sans aucun doute le secteur aéronautique, qui dépend de chaînes d\u2019approvisionnement en partie européennes, qui serait le plus déstabilisé.En Écosse enfin, ce sont les industries agroalimentaires (Scotch whisky, produits de la mer), de l\u2019énergie, du tourisme et des 37 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 biotechnologies (ces deux dernières dépendant largement de la libre-circulation des personnes) qui paieraient d\u2019abord le prix.S\u2019il est vrai, par ailleurs, que l\u2019Écosse n\u2019est pas nécessairement plus intégrée aux marchés européens que ne l\u2019est le R.-U.en général, un no deal pourrait lui faire doublement mal puisqu\u2019elle est en retour très profondément intégrée aux chaînes de valeur et de production anglaises, qui elles dépendent en retour de chaînes d\u2019approvisionnements européennes et des exportations vers l\u2019UE.Par conséquent, pour bien saisir les effets délétères du Brexit sur l\u2019Écosse, il ne suffit pas d\u2019étudier ses flux commerciaux avec l\u2019Europe, mais également ses liens industriels avec le reste du R.-U.Bien que les chaînes d\u2019approvisionnement européennes des grandes entreprises et des multinationales opérant au R.-U.risquent d\u2019être fortement déstabilisées, notamment dans le secteur automobile, il demeure que ces entreprises sont relativement bien préparées à toute éventualité : elles ont eu plus de deux ans pour se préparer et mettre en place des équipes de spécialistes (avocats, fiscalistes, etc.) dédiées à la transition du Brexit.Qui plus est, ces grands groupes ont les moyens de s\u2019ajuster en conséquence : ils peuvent procéder à des mises à pied, de même qu\u2019à des délocalisa- tions de production vers l\u2019Irlande ou l\u2019Europe continentale, par exemple.Cela ne se ferait évidemment pas sans heurts pour l\u2019économie et la population britannique.Là où les choses risqueraient de se compliquer sérieusement même pour ces grandes entreprises toutefois, c\u2019est au niveau de leurs chaînes d\u2019approvisionnement dépendant de PME britanniques, qui elles n\u2019ont les moyens ni de se préparer si de s\u2019ajuster aux différents scénarios de sortie.En ce qui concerne l\u2019industrie financière britannique enfin, et nonobstant le risque réel d\u2019une chute importante de la livre sterling à la suite de l\u2019annonce d\u2019un no deal, il ne fau- 38 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 drait toutefois pas trop s\u2019inquiéter.Le fait est que le secteur financier et bancaire britannique est tellement énorme, tellement dominant à l\u2019échelle de l\u2019Europe, et tellement internationalisé que le Brexit n\u2019est pas susceptible de l\u2019affecter aussi profondément que c\u2019est le cas du secteur manufacturier, par exemple.Déjà, on sait que les grands conglomérats financiers britanniques (de même que les internationaux opérants à Londres) ont relocalisé l\u2019équivalent d\u2019environ 1000 milliards de livres (ce qui correspond à moins de 10 % des actifs gérés au R.-U.) en Irlande et en Europe continentale.Qui plus est, le secret de polichinelle qui court actuellement dans le milieu est qu\u2019un no deal pourrait même être moins dommageable qu\u2019un accord forçant l\u2019harmonisation réglementaire entre le R.-U.et l\u2019UE après le Brexit, puisqu\u2019alors le secteur financier londonien devrait s\u2019ajuster à une législation européenne qui serait de plus en plus dominée par Francfort et Paris, où la culture financière est bien différente.En conclusion : les alternatives pour le Royaume-Uni et l\u2019Écosse Pour terminer, il vaut bien évidemment la peine, puisque nous n\u2019y sommes pas encore, d\u2019évoquer quelques scénarios alternatifs au no deal pour le R.-U.en général et l\u2019Écosse en particulier.Précisons d\u2019abord qu\u2019il est relativement improbable que des élections générales anticipées soient éventuellement déclenchées en réaction à l\u2019achoppement du processus de sortie : les députés conservateurs et nord- irlandais, bien qu\u2019ils puissent pour un certain nombre rejeter les positions et les stratégies de négociations de Theresa May, n\u2019ont tout simplement aucun intérêt à se faire tomber eux-mêmes, et à risquer du même coup le retour au pouvoir des travaillistes de Jeremy Corbyn.Il demeure relativement improbable également qu\u2019un second référendum sur le Brexit soit organisé : Corbyn lui-même, tout comme une 39 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 partie de ses troupes, n\u2019y est d\u2019abord pas favorable alors que cette éventualité nécessiterait presque certainement que tous les travaillistes votent en sa faveur pour qu\u2019elle advienne.Mais plus fondamentalement, un second référendum risquerait d\u2019être incroyablement diviseur tant au niveau politique qu\u2019au niveau social, en particulier parce qu\u2019on ne s\u2019entendrait tout simplement pas sur la question : devrait-on choisir entre l\u2019Accord sur la table et un no deal, entre un no deal et l\u2019annulation du Brexit, ou entre l\u2019Accord sur la table et l\u2019annulation du Brexit ?Ou alors serait-ce un référendum préférentiel, à trois options ?Bonne chance ! Non, les difficultés des dernières semaines pointent plutôt en direction de deux possibilités.D\u2019abord, la continuation de ce jeu de négociations et d\u2019amendements, probablement suivi à un certain point par un vote aux Communes en faveur d\u2019un report de l\u2019entrée en vigueur du Brexit, le 29 mars prochain.Il faudrait alors voir si les vingt-sept autres membres de l\u2019UE seraient prêts à l\u2019accepter.Un vote favorable à une telle extension à Westminster serait cependant d\u2019autant plus probable que la seule alternative, et donc la deuxième possibilité, serait celle d\u2019un no deal auquel le gouvernement May n\u2019a jusqu\u2019ici jamais accepté de fermer la porte.Il n\u2019est également pas impossible que, la date d\u2019échéance du 29 mars approchant et la probabilité d\u2019un no deal augmentant, un grand nombre de députés conservateurs, unionistes et même travaillistes se résolvent à appuyer, enfin, l\u2019Accord qui sera alors sur la table.Après tout, les tribus conservatrices et nord-irlandaises ne sont certainement pas irréconciliables, et beaucoup d\u2019Europhiles préféreraient de loin appuyer Theresa May en se pinçant le nez que de subir un no deal.Qu\u2019en est-il alors des députés écossais, et de l\u2019Écosse plus généralement ?Eh bien d\u2019abord, convenons du fait que la délégation du SNP (ou même le gouvernement écossais) 40 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 n\u2019aura jamais l\u2019influence nécessaire, à elle seule, pour infléchir les décisions du gouvernement May ou du Parlement britannique.Que les députés écossais continuent de s\u2019opposer à tout accord par principe ou qu\u2019ils décident d\u2019en appuyer un ou de soutenir un report du Brexit ne changera finalement pas grand-chose à l\u2019affaire.Il reste donc deux options : ou bien l\u2019Écosse accepte de se plier aux décisions (ou à l\u2019indécision) des Communes ainsi qu\u2019à leurs conséquences, ou bien le gouvernement Sturgeon se décide à tenir un second référendum sur l\u2019indépendance de l\u2019Écosse, suivi d\u2019une demande d\u2019adhésion à l\u2019UE dans l\u2019éventualité d\u2019un résultat positif.À première vue, le choix semble évident.Or, il faut rappeler qu\u2019en vertu du Scotland Act, l\u2019Écosse doit obtenir le consentement de Westminster afin de tenir un référendum contraignant sur la sécession (ce que l\u2019Accord d\u2019Édimbourg de 2012 avait entériné).Dans le contexte du Brexit, et alors que les sondages récents placent l\u2019indépendance aux alentours de 50 %, un Accord d\u2019Édimbourg 2.0.apparaît hautement improbable.Il se peut donc, fort malheureusement, que l\u2019Écosse se retrouve à moyen terme dans une position similaire à celle de la Catalogne.À suivre donc, et de très près.q 41 Articles Qui eut cru, il y a à peine quelques mois de cela, que l\u2019Ontario français se trouverait propulsé au cœur de l\u2019actualité politique et médiatique québécoise, que les coupes du gouvernement ontarien dans les institutions de l\u2019Ontario français et la mobilisation de la communauté franco-ontarienne seraient suivies et commentées jour après jour, semaine après semaine, par La Presse comme par le Journal de Montréal, par le Parti libéral du Québec comme par Québec solidaire ?Que le premier ministre François Legault, à l\u2019aube du premier mandat autonomiste caquiste à la tête de l\u2019État québécois, semoncerait son vis-à-vis ontarien en lui rappelant que les Franco-Ontariens ne constituent pas une minorité ethnique et linguistique parmi les autres au Canada, à l\u2019instar de la diaspora chinoise à qui le premier ministre Doug Ford les comparait, mais bien les membres de l\u2019un des « peuples fondateurs » du pays ?Que l\u2019Assemblée nationale du Québec, dans une rare unanimité dont elle a le secret, déciderait de hisser le drapeau vert et blanc de l\u2019Ontario français à l\u2019une de ses tours, et que cette motion à la mémoire longue, dénonçant une « nouvelle atteinte aux droits d\u2019une communauté François-Olivier Dorais et Jean-François Laniel* Éléments de réflexion pour une repolitisation du Canada français * François-Olivier Dorais est historien et professeur à Université du Québec à Chicoutimi, Jean-François Laniel est sociologue et professeur à Université Laval. 42 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 francophone en situation minoritaire au Canada1 », serait présentée par le parti politique dont le chef charismatique parlait naguère des « dead ducks » hors Québec ?Qui eut cru, bref, il y a à peine quelques mois de cela, que les ressorts du Canada français demeuraient si tendus ?Peu de temps avant le « jeudi noir de l\u2019Ontario français », c\u2019est pourtant un tout autre spectacle que l\u2019on diffusait aux heures de grande écoute sur les ondes radio-cana- diennes.Sur le plateau de l\u2019émission Tout le monde en parle, cette « grande messe québécoise » du dimanche soir, Jean Chrétien et Denise Bombardier ne discutaient pas de « la survie de la langue française [qui] demeure toujours fragile2 » au Canada, mais plutôt, respectivement, de la vigueur éblouissante et de la disparition terminale des francophones hors Québec.Pour le premier, la vitalité (avérée) des francophones hors Québec témoignait de la grandeur du Canada, de son hospitalité, car de sa vertu diversitaire ; pour la seconde, l\u2019assimilation (avérée) des francophones hors Québec témoignait de l\u2019impossibilité du Canada, de son inhospitalité, car de son hégémonie canadienne-anglaise.Dans un cas comme dans l\u2019autre, la réalité des francophones hors Québec évoquait alors autre chose qu\u2019elle-même : sa lecture (partielle) servait à meubler les argumentaires fédéraliste et souverainiste comme il est coutume de les entendre depuis la Révolution tranquille et la refondation du Canada (1982).En cela, pareil débat entre augustes acteurs de la scène politique québécoise et canadienne des dernières 1 Extrait de la motion de l\u2019Assemblée nationale du Québec en appui aux Franco-Ontariens.La Presse canadienne, « Le drapeau franco-ontarien flotte sur le parlement de Québec », Radio-Canada, 30 novembre 2018, consulté le 3 février 2019 : https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1139129/le-drapeau-des-Franco-Ontariens-flotte-sur-le- parlement-de-quebec 2 Ibid. 43 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 décennies aurait pu rester lettre morte en sombrant dans une touchante, quoique nostalgique, indifférence.Après tout, l\u2019un comme l\u2019autre venaient ressasser leurs souvenirs à l\u2019occasion de la parution de leurs mémoires.Il n\u2019en fut pourtant rien.Les comptes Facebook et Twitter de Tout le monde en parle furent inondés de répliques outrées de francophones hors Québec, essentiellement adressées à Denise Bombardier, il va sans dire, puisqu\u2019on s\u2019offusque davantage d\u2019être pris pour mort que resplendissant de santé, mais sans pour autant que le diagnostic jovialiste de Jean Chrétien ne soit repris, puisque les francophones hors Québec sont fiers d\u2019une vigilance linguistique tenue pour fondée.Plus fondamentalement peut-être, ce sont les animateurs de l\u2019émission radio-canadienne qui furent pris à partie : pourquoi ne répondirent-ils pas aux propos diffamants de Denise Bombardier ?Pourquoi Dany Turcotte ne fit-il pas part de sa longue fréquentation des communautés francophones hors Québec à la barre de La petite séduction ?Pourquoi, bref, les Québécois semblaient-ils faire seulement mine de s\u2019intéresser aux francophones hors Québec, en discutant bruyamment quoique trop discrètement de leur sort dans le cadre d\u2019une « grande messe » en vérité suivie par tout le Canada français ?La suite de cette histoire, celle qu\u2019inaugura la « crise de l\u2019Ontario français », peut être vue comme une réponse heureuse à ces malaisantes questions : le Québec se veut authentiquement solidaire des francophones hors Québec.Fort bien.Mais alors comment ?Au nom de quoi ?À quelles fins ?Voilà qui paraît plus embêtant.Pour être bien comprise, cette trame narrative aux deux moments distincts doit être interprétée à l\u2019aune du nouveau cycle politique qu\u2019elle annonce et du temps long dans laquelle elle s\u2019inscrit.Quatre questions méritent d\u2019être posées afin d\u2019huiler le ressort canadien-français tendu, mais 44 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 rouillé3 : 1) Que représentent les Québécois pour les francophones hors Québec (et inversement) ?2) Au nom de quoi agiraient-ils aujourd\u2019hui de concert ?3) Que peuvent-ils les uns pour les autres ?4) Selon quel contexte, avec quels défis ?C\u2019est à ces questions que le présent texte offrira des éléments de réflexion en vue d\u2019une repolitisation du Canada français.Que représentent les Québécois pour les francophones hors Québec (et inversement) ?Quoi C\u2019est peut-être d\u2019abord par l\u2019épaisseur de l\u2019histoire que peuvent s\u2019apprécier les liens entre francophones au Canada, plus particulièrement celle du Canada français.Entre 1840 et 1960, le projet national canadien-français a cherché à édifier, en terre d\u2019Amérique, une civilisation catholique et française.Le sens de cette « référence » nationale est d\u2019abord à entendre comme une communauté de langue, de culture, d\u2019histoire et de foi instituée surtout par l\u2019Église, comme « État d\u2019une communauté sans État4 ».Les penseurs nationalistes du Canada français, tels Louis-Adolphe Pâquet, Rameau de Saint-Père, Henri Bourassa et Lionel Groulx, ont probléma- tisé cette entité sous le signe d\u2019un « organisme », rehaussé d\u2019une mission providentielle à l\u2019échelle nord-américaine.Dans cette configuration qui transcendait les frontières politiques, le Québec aspirait déjà à l\u2019autonomie de son État sans pour autant renoncer à la vision continentale du fait français.Tel était d\u2019ailleurs le sens de la mystique de l\u2019« État français » chez Groulx, qu\u2019il proposait moins comme une finalité poli- 3 On ne compte plus les propositions québécoises bien intentionnées, mais incongrues aux oreilles des intéressés, notamment celle d\u2019ouvrir le campus d\u2019une université québécoise à Toronto.4 Jean-Philippe Warren, « L\u2019invention du Canada français : le rôle de l\u2019Église catholique » dans Martin Pâquet et Stéphane Savard (dir.), Balises et références.Acadies, francophonies, Québec, Presses de l\u2019Université Laval, p.38. 45 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 tique que comme un idéal mobilisateur à l\u2019échelle du Canada français, en référence à une interprétation dualiste du pacte confédératif5.Cet idéal aspirait surtout à une « plénitude de la vie française » où le « château fort » québécois devait tenir lieu de foyer national, ce qui lui commandait une responsabilité particulière à l\u2019égard de ses « avant-postes » dans les autres provinces.Ainsi pouvait-on entendre parler de « civilisation canadienne-française » ou encore de « nation française d\u2019Amérique » pour désigner cette nationalité aux multiples rameaux plus ou moins autonomes.Cette idée du Canada français, fondée sur la consubstantialité des liens entre francophones à l\u2019intérieur et à l\u2019extérieur du Québec, ne fut pas la fabulation de quelques clercs éclairés.Elle avait un réel ancrage et de nombreux relais populaires.Suivant sa mise en forme idéologique, le Canada français a bel et bien existé comme espace vécu, à travers son réseau continental de paroisses, d\u2019écoles, de couvents, d\u2019hôpitaux, d\u2019églises, de caisses populaires, de collèges classiques, d\u2019universités, d\u2019associations patriotiques locales et de sociétés nationales gardiennes de son unité, comme l\u2019Ordre de Jacques-Cartier ou le Conseil de la vie française en Amérique.Son histoire effective s\u2019est aussi traduite dans de nombreux exemples de solidarité instituée entre francophones, notamment lors des grandes crises scolaires de la fin du XIXe siècle et du début du XXe.Ainsi en est-il de la crise du Règlement 17 qui, loin d\u2019avoir été simplement perçue comme un problème franco-ontarien, a pris la dimension d\u2019une crise nationale, en suscitant l\u2019appui de plusieurs membres de la hiérarchie ecclésiastique et des milieux nationalistes du Québec, de l\u2019Acadie, de l\u2019Ouest français et des « petits Canadas » de la Nouvelle-Angleterre.5 Voir notamment Michel Bock, Quand la nation débordait les frontières.Les minorités françaises dans la pensée de Lionel Groulx, Montréal, Éditions Hurtubise HMH. 46 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 Les turbulentes années 1960 ont engendré, on le sait, une remise en cause profonde de ce Canada français historique, conséquence tout à la fois de la montée du nationalisme québécois, du déclin de l\u2019Église comme structure d\u2019encadrement social et de la poussée corollaire des États-providence provinciaux.À l\u2019instar des Québécois, les francophones hors Québec ont tenté, au cours des dernières décennies, de reproduire à leur échelle provinciale respective la culture civilisationnelle du Canada français, non sans certaines limites et avec l\u2019impression amère d\u2019avoir été abandonnés par leurs confrères québécois.L\u2019une des premières conséquences de cet éloignement fut d\u2019ailleurs que les groupes minoritaires francophones se sont tournés vers le gouvernement fédéral et son régime linguistique pour défendre leurs intérêts et leurs droits.Sans sous-estimer la profondeur ni la portée de ces mutations structurelles et identitaires eu égard à la divergence croissante des intérêts politiques entre francophones du Québec et hors Québec, il ne faudrait pas confondre la tendance qu\u2019elles expriment et son effectuation.Car malgré plusieurs décennies d\u2019éloignement effectif, un horizon commun a bel et bien persisté entre francophones au Canada, horizon dont l\u2019élan de solidarité manifesté par le Québec l\u2019automne dernier n\u2019est que la pointe immergée.Un premier signe de cet horizon commun peut se lire dans la permanence d\u2019une intention nationale, c\u2019est-à-dire la volonté des francophones de participer au continent nord-américain comme une société à part entière et non comme un simple élément de sa diversité ethnique.Ce principe modèle encore l\u2019action et le rapport au monde des Québécois et des francophones en situation minoritaire.Il en va autant de l\u2019affirmation autonomiste du Québec, souverainiste comme 47 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 fédéraliste6, que de l\u2019enjeu de la binationalité chez les francophones hors Québec, qui se montrent encore attachés aux institutions de la dualité (par exemple, Radio-Canada) et aux pratiques autonomistes (en atteste la revendication, désormais unanime, pour une université intégralement française en Ontario).Ces attitudes prennent souche dans le même terreau de l\u2019autonomie sociétale canadienne-française, qui a toujours aspiré à faire du français une langue de culture et de société.Elle permet aussi de comprendre les réticences, longtemps partagées, des francophonies québécoise et canadienne devant la représentation multiculturaliste et postnationale du Canada contemporain.Retrouver ce terrain mémoriel commun est autant une condition qu\u2019un défi pour le rapprochement des francophones au Canada sachant que, sous prétexte d\u2019ouverture et d\u2019inclusion, le Québec autant que la francophonie canadienne ont construit leur référent identitaire post-1960 en bonne partie contre le Canada français traditionnel, jusqu\u2019à perdre de vue la substance du fondement historique et communautaire commun qui les a engendrés.Unis dans une même tentation de la table rase, ces derniers ne pourraient-ils pas s\u2019unir à nouveau en réinvestissant une trame mémorielle commune ?Un deuxième signe de cet horizon partagé entre francophones au Canada tient à leur fragilité existentielle, à leur expérience commune de la précarité culturelle, politique et économique.Qu\u2019ils soient au Québec ou ailleurs au Canada, les francophones sont confrontés à l\u2019expérience de la mino- risation et au fait de devoir rendre constamment raison de leur existence face à eux-mêmes et aux autres.Confinés à 6 À ce compte, est-il besoin de rappeler que la Révolution tranquille québécoise, dont on a vu surgir des déclinaisons similaires au sein des diverses communautés francophones du pays, ne s\u2019est pas d\u2019abord effectuée contre les francophones hors Québec, mais plutôt dans un désir d\u2019achèvement historique et de complétude sociale partagée ? 48 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 cet état fragile, ils se projettent dans des projets similaires d\u2019autonomie et d\u2019autoréférentialité qui s\u2019avèrent rarement achevés et reconnus.S\u2019ils ont acquis une autonomie supérieure et plus de droits et d\u2019institutions dans le cadre de la fédération, force est de constater que les Québécois n\u2019ont ni accédé à l\u2019indépendance ni réintégré la Constitution canadienne alors que les francophones hors Québec n\u2019ont pas réussi à inverser la courbe de l\u2019assimilation.Cette condition sociopolitique partagée engage une variété d\u2019enjeux communs qui concernent autant la transmission de la langue et de la culture que la force d\u2019attraction de l\u2019anglais et de la culture anglo-américaine, la généralisation de l\u2019anglais dans les publications scientifiques, l\u2019accès à des plateformes numériques francophones, l\u2019aménagement linguistique en milieu urbain, la sauvegarde de la presse d\u2019information locale et régionale, l\u2019accueil et l\u2019intégration des nouveaux arrivants, le dialogue avec la « question nationale » autochtone, les reculs démographiques, l\u2019effritement du poids politique francophone, la dévitalisation des régions et l\u2019exode des jeunes vers les grands centres, etc.Un troisième signe des horizons partagés entre francophones du Canada repose sur la dynamique associative et institutionnelle qui les unit depuis plusieurs décennies.En sus de l\u2019État québécois et de ses divers secrétariats attitrés depuis les années 1960 aux affaires francophones, cette dynamique a historiquement pris forme dans un réseau d\u2019associations pancanadiennes comme le Service du Canada français d\u2019outre-frontière, les Fédérations des sociétés Saint- Jean-Baptiste, la Fédération des francophones hors Québec (qui a longtemps eu un bureau à Québec), le Secrétariat permanent des peuples francophones et, plus récemment, le Centre de la francophonie des Amériques, fondé en 2008.Cette dynamique associative transfrontalière se double d\u2019autres liens empiriques tissés par le tourisme, les liens de 49 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 parenté, et la mobilité démographique, dont il est à noter que la migration québécoise francophone hors Québec est considérablement plus élevée \u2013 à raison de 182 %7 \u2013 que l\u2019immigration francophone internationale.Ces liens dessinent un champ relationnel pour le moins important et complexe que les divergences des intérêts politiques, au demeurant bien réelles, ont trop souvent tendance à masquer.Au nom de quoi agiraient-ils de concert ?Pourquoi Partant du principe que le Québec et les francophonies minoritaires sont engagés sur des voies politiques divergentes depuis cinquante ans, mais qu\u2019ils s\u2019abreuvent à une même histoire, à un même univers culturel et à une même intention politique, au nom de quoi peuvent-ils et doivent-ils agir de concert aujourd\u2019hui ?La nécessaire réactualisation d\u2019un projet franco-canadien à caractère national tient primordialement à la lucidité d\u2019un constat sur l\u2019essoufflement du projet souverainiste.Cet essoufflement est moins le produit des erreurs stratégiques du souverainisme officiel ou des errements de son leadership que l\u2019expression de tendances sociologique et historique plus profondes qui ne sont pas près de s\u2019inverser.La crise du souverainisme n\u2019élude pas pour autant la question des solidarités fondamentales qui doivent présider à l\u2019agir politique.À défaut de se traduire par l\u2019indépendance de son État, le nationalisme québécois ne pourrait-il pas voir dans la défense du fait français à l\u2019échelle du pays un nouveau moyen d\u2019affirmation politique porteur ?Une telle option converge avec l\u2019expression, ce nous semble, d\u2019un nationalisme autonomiste de « troisième voie » au Québec 7 Statistiques Canada, Recensement, 2006 ; Enquête sociale sur les ménages, 2011. 50 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 qui souhaite renouer avec ses fondements historiques, communautaires et culturels.Le nouveau climat politique marqué par l\u2019arrivée au pouvoir de la CAQ ouvre une fenêtre d\u2019opportunité pour la redécouverte d\u2019une culture nationale francophone pancanadienne enracinée dans un temps long.Soulignons que cette sensibilité renouvelée du Québec pour la francophonie ne présuppose aucune adhésion au fédéralisme politique pas plus qu\u2019une renonciation au souverai- nisme ; il s\u2019agit plutôt ici de renouer avec un questionnement national canadien-français pour assurer la pérennité de la langue et de la culture françaises.Dans cette nouvelle conjoncture, le Québec et les francophones hors Québec, indépendamment de leurs aspirations différentes, mais aussi parce qu\u2019ils sont appelés à évoluer dans un même cadre politique, ont tout intérêt à parler d\u2019une voix unifiée, en usant du cadre normatif canadien à leurs fins.On ne saurait nier ce que la refondation symbolique du Canada multiculturaliste et chartiste a déréalisé puis désarticulé en dissociant la langue de ses horizons culturel et historique.De même, on ne saurait sous-estimer combien cette désarticulation a profité des divisions et des conflits qu\u2019elles ont induits entre le Québec et les francophones à l\u2019extérieur de ses frontières8.Cette prise de conscience est indispensable à la possibilité pour les francophones de déployer une stratégie d\u2019action collective informée et efficace face à l\u2019État et au système judiciaire canadiens, autrement dit à la possibilité d\u2019une reconquête démocratique de leur sort par l\u2019autonomisation de leurs propres institutions sociales, culturelles et politiques.8 L\u2019exemple le plus évident étant la logique des droits symétriques des minorités linguistiques canadiennes voulant que tout droit octroyé aux francophones hors Québec soit susceptible d\u2019être automatiquement octroyé aux anglophones du Québec et donc, potentiellement nuisible à la Charte de la langue française. 51 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 Il est en revanche une autre moitié à cette histoire qui, indiquions-nous, n\u2019a pas totalement eu raison de l\u2019intention nationale des francophones au Canada.Pour imparfait qu\u2019il soit, le régime linguistique canadien de bilinguisme n\u2019a-t-il pas implicitement reconnu l\u2019héritage de la dualité nationale, historiquement porté par le Canada français historique ?N\u2019a-t-il pas su répondre aux multiples contestations juridiques et politiques en pavant un chemin pour l\u2019expression de certains droits collectifs, que ce soit par la reconnaissance de la légitimité de la loi 101 au Québec ou encore en permettant aux communautés francophones hors Québec de créer et gérer leurs propres conseils scolaires dans l\u2019arrêt Mahé (1990) ?L\u2019union des francophones du Canada, sous le signe d\u2019un projet collectif et national vivifié, ne peut que raffermir la légitimité d\u2019une exigence d\u2019asymétrie dont on peut espérer qu\u2019elle trouvera une traduction concrète dans une modernisation de la loi sur les langues officielles, que l\u2019on nous annonce pour bientôt.La reconduction d\u2019une dualité nationale effective suppose toutefois, en amont, l\u2019unité retrouvée de sa composante française.La fragmentation politique, l\u2019isolement et la dispersion démographique n\u2019offriront jamais d\u2019horizon porteur pour la francophonie canadienne.Bien entendu, il ne s\u2019agit pas d\u2019abolir les identités régionales et provinciales de la francophonie, qui ont offert un cadre de référence identitaire et de mobilisation pour des générations de francophones, ni sa réalité continentale, remise au goût du jour récemment sous le signe d\u2019une « francophonie des Amériques ».Seulement, de telles propositions suggèrent aux francophones minoritaires tantôt d\u2019accréditer leur rupture avec le Québec, tantôt de faire de la langue française leur seul dénominateur commun.Autrement dit, elles maintiennent dans un angle mort la possibilité pour celles-ci 52 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 de se représenter comme un Sujet historique particulier, une communauté nationale de destin, porteuse d\u2019un projet.C\u2019est en favorisant un réarrimage avec la société québécoise que les francophones hors Québec pourront réarticuler une ambition nationale substantielle avec des ressorts politique, institutionnel, culturel et identitaire conséquents.À maints égards, le Québec pourrait bénéficier d\u2019un resserrement de ses liens avec les communautés francophones du Canada.Il a d\u2019abord tout intérêt à le faire dans une optique de diffusion et de valorisation de sa propre culture.Les quelque 2,7 millions de francophones et francophiles des autres provinces sont autant de consommateurs potentiels de culture francophone et de relais pour son rayonnement.Si tant est que le Québec aspire à se projeter dans les diverses cultures mondiales, ne faudrait-il pas d\u2019abord qu\u2019il soit, comme le faisait remarquer Joseph Yvon Thériault, à même de « rayonner au sein des populations qui lui sont le plus près culturellement9 » ?En outre n\u2019est-ce pas aussi en tant que les francophones du Canada sont, en partie, le prolongement de l\u2019identité historique et culturelle du Québec qu\u2019ils sont de précieux alliés, à même de soutenir ses projets et de les rendre audibles au Canada anglais, là où ils vivent et prospèrent ?Enfin, la possibilité de fortifier un horizon partagé entre francophones ne pourrait-elle pas devenir, indirectement, le fer de lance d\u2019une réconciliation du Québec avec la trame mémorielle du Canada français, avec une partie de lui-même, autrement dit ?9 Joseph Yvon Thériault, Faire société : société civile et espaces francophones, Sudbury, Prise de parole, 2007, p.267. 53 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 Que peuvent-ils les uns pour les autres ?Comment Reprenons de manière systématique et prospective ce que nous avons noté jusqu\u2019à présent comme liens et raisons fortes partagés entre Québécois et francophones hors Québec.Trois formules politiques transfrontalières trouvées dans notre tradition politique peuvent être esquissées en guise d\u2019orientation générale.La première formule peut être dite la « formule Bourassa », celle du dualisme national, du nom de son premier théoricien et praticien, Henri Bourassa.Pour ce dernier, le Canada est composé d\u2019au moins deux peuples fondateurs, les Canadiens anglais et Canadiens français.Quoique l\u2019on dise de l\u2019écart avéré à cet idéal dans la pratique et dans les lois, l\u2019histoire canadienne ne peut se comprendre sans mettre en son centre les conflits et compromis entre les deux communautés francophone et anglophone.Les effets concrets sont tangibles, nous l\u2019écrivions, de la création des timbres-poste bilingues (1927), aux billets de banque bilingues (1936), à Radio-Canada (1936), à l\u2019Office national du film (1939), au Conseil des Arts (1957), et bien sûr aux politiques linguistiques des provinces canadiennes et le bilinguisme officiel de l\u2019État canadien.Sur fond de dualité nationale se dessine dès lors un terrain d\u2019action commun aux francophones au Canada, celui de leur conception partagée de la place du fait français au sein du Canada, qu\u2019il s\u2019agit d\u2019accroître et de faire respecter au nom de l\u2019autonomie et de l\u2019épanouissement des communautés constitutives de la fédération plurinationale canadienne.Pour que cette voie et cet argument politiques se fassent entendre, il est préférable que les francophones parlent d\u2019une même voix, c\u2019est-à-dire avec un front uni.Ajoutons qu\u2019il serait dans leur intérêt de tendre la main aux peuples autochtones, et d\u2019en 54 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 appeler ainsi à la pleine réalisation d\u2019une certaine idée plurinationale du Canada, qui n\u2019est pas infondée à défaut d\u2019être pleinement reconnue.Cette formule dualiste ou tripartite du Canada rappelle en outre que celui-ci n\u2019est pas un État nation unitaire homogène.Il n\u2019est pas seulement composé d\u2019individus se reconnaissant dans l\u2019identité canadienne et son État, aussi diverses soient leurs origines.Au-delà du multicultura- lisme, le Canada est composé de communautés nationales autonomistes, que l\u2019État canadien n\u2019a ni le mandat ni les moyens d\u2019organiser à sa guise.Entre les individus et l\u2019État canadien se trouvent en fait les institutions intermédiaires qui organisent la vie de ces communautés nationales.Il peut certes s\u2019agir de l\u2019État québécois au Québec, mais plus encore de toutes les associations et institutions de la société civile.Elles quadrillent la vie sociale, s\u2019en font le relais, traduisent ses projets, impliquent ses membres.Tournées vers les individus plutôt que l\u2019État, elles ne dépendent pas d\u2019abord des frontières étatiques, mais des populations qu\u2019elles desservent.Dans notre histoire collective, nous le notions également, c\u2019est l\u2019Église catholique, avec ses diverses œuvres et congrégations, qui fut l\u2019institution intermédiaire par excellence de la nation canadienne-française.Mais plus près de nous, ce sont les États généraux du Canada français qui rassemblèrent en 1967 des centaines de délégués associatifs de l\u2019ensemble de la francophonie canadienne pour discuter de son avenir commun, en se prononçant sur des dizaines de motions soumises au vote des délégués \u2013 ce que l\u2019on oublie trop souvent à force de réduire les États généraux du Canada français à une seule motion sur l\u2019autodétermination du Québec (en tant que mère-patrie du Canada français, d\u2019ailleurs). 55 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 Aujourd\u2019hui encore, la francophonie canadienne se distingue par ce que l\u2019on peut nommer, cette fois, la « formule Angers », celle de la solidarité infraétatique ou intercommu- nautaire, du nom de l\u2019un des éminents intellectuels du coopératisme et du corporatisme social, François-Albert Angers, par ailleurs co-initiateur des États généraux du Canada français.Le Québec, dans son amour des « sommets » et des « états généraux », communie encore à cet idéal d\u2019un État à l\u2019écoute des composantes vives et réelles de sa population ; la francophonie hors Québec ne fait pas exception, avec ses diverses associations provinciales telles l\u2019Assemblée de la francophonie ontarienne et la Société nationale des Acadiens.On peut souhaiter que ces institutions de la société civile soient davantage fédérées et concertées, d\u2019une part, appuyées et écoutées des États provinciaux et de l\u2019État fédéral, d\u2019autre part.On pourrait y entrevoir un fédéralisme interne au Canada français, à paliers et à engagements variés.Le rapprochement de ces institutions avec l\u2019État québécois, avec ses ministères aux intérêts semblables, serait aussi à favoriser.En effet, l\u2019État québécois a un rôle particulier à jouer dans la vie de la francophonie canadienne (sans pour autant prétendre se substituer à elle).Les appels en ce sens sont nombreux dans notre histoire, nous l\u2019observions.C\u2019est déjà ce qu\u2019intimait Honoré Mercier en 1873 lors de la première crise scolaire : Nous avons, nous, députés catholiques de Québec, dans les Provinces Maritimes, des frères en religion et en nationalité qui ont su conserver, à travers les tempêtes de toutes sortes, soulevées par la persécution, le précieux héritage transmis par leurs ancêtres.Leur cause est la nôtre, leur prière est la nôtre ; et dans ce moment ce ne sont pas seulement les cent mille catholiques du Nouveau-Brunswick qui supplient la majorité de cette Chambre ; mais c\u2019est un million et demi de Canadiens, 56 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 qui professent la même religion et qui ont leurs représentants dans cette Chambre.C\u2019est surtout la population de Québec qui unit sa voix à celle de la minorité du Nouveau-Brunswick.C\u2019est encore ce qu\u2019appelait de ses vœux André Laurendeau dans la foulée des travaux de la Commission royale d\u2019enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme (1969), en rappelant la pertinence d\u2019une « volonté d\u2019intervention du gouvernement du Québec dans le but de venir en aide aux minorités », et ce, comme « État national des Franco- Canadiens », puisque « le gouvernement fédéral a toujours refusé d\u2019agir comme État binational10 ».C\u2019est encore ce que prescrivait la deuxième Politique du Québec en matière de francophonie canadienne en 2006 : Seul État francophone en Amérique du Nord, le Québec considère qu\u2019il a une responsabilité particulière à l\u2019égard des francophones de partout au Canada [\u2026] [L]a Politique est le premier jalon d\u2019une nouvelle ère pour la francophonie canadienne et elle amorce pour nous une période de solidarité et de coopération sans précédent avec les francophones de toutes les régions du Canada.Cette dernière politique a été pilotée par le constitutionna- liste et ancien ministre libéral Benoît Pelletier.Elle s\u2019inscrit dans une vision du Canada correspondant à maints égards à la tradition des formules Bourassa (dualité nationale) et Angers (politique adaptée aux communautés concrètes, avec un souci d\u2019asymétrie).Cette « formule Pelletier », celle de l\u2019appui politique transfrontalier, invite l\u2019État québécois à rencontrer sur une base régulière les ministres et premiers ministres des autres États provinciaux canadiens (confé- 10 André Laurendeau cité dans Fernand Harvey, « Le Québec et le Canada français : histoire d\u2019une déchirure », Simon Langlois (dir.), Identité et cultures nationales.L\u2019Amérique française en mutation, Québec, PUL, 1995, p.55-56. 57 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 rences interministérielles, conseil de la fédération, etc.), et d\u2019y discuter, notamment, de la place qui est faite aux francophones hors Québec.Plus encore, des ententes interprovinciales peuvent être signées (et l\u2019ont été) à l\u2019initiative du Québec afin d\u2019appuyer des projets francophones hors Québec, sans crainte d\u2019ingérence dans les champs de compétence provinciaux.Cet appui politique profiterait à croître et à se préciser au cours des prochaines années.En outre, l\u2019État québécois peut approcher fièrement ses homologues provinciaux : le traitement réservé à la minorité nationale anglophone au Québec est en tous points admirable depuis la Confédération de 1867.Dès lors, en ce qu\u2019il montre l\u2019exemple en matière de respect et d\u2019épanouissement des peuples fondateurs du Canada, le Québec peut s\u2019en faire le porte-voix décomplexé.Ces formules politiques ne sont en outre pas propres aux Québécois et aux francophones hors Québec \u2013 il importe de le souligner si l\u2019on souhaite inscrire la francophonie canadienne dans un registre politique qui lui soit véritablement adapté et comparable.En effet, contrairement à ce que l\u2019on peut penser, la condition nationale transfrontalière n\u2019est pas rare.Elle est même typique des « petites nations » d\u2019Europe centrale et orientale comme la Pologne, la Hongrie, la République tchèque et la Roumanie dont les frontières politiques, maintes et maintes fois modifiées au gré des guerres et partitions, ne coïncident pas avec leurs frontières culturelles, si bien qu\u2019une population « diasporique » ou « sœur » en habite aujourd\u2019hui les pourtours frontaliers.Comme en francophonie canadienne, les liens entre ces communautés situées de part et d\u2019autre du territoire étatique national ont fluctué au fil des décennies, tantôt plus proches, tantôt plus éloignées, selon le contexte politique, 58 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 sans pour autant qu\u2019ils ne disparaissent totalement.En outre, l\u2019intégration de ces pays et populations à l\u2019Union européenne a ouvert un espace d\u2019action pacifique et réglementé qui s\u2019est traduit par des politiques de toute sorte en faveur des « minorités nationales sœurs11 ».Si la francophonie canadienne devra trouver sa propre voie de solidarité trans- frontalière, car le Québec n\u2019a pas vocation à se substituer aux deniers canadiens, voilà néanmoins des cas semblables, sis dans un cadre fédéral démocratique, où son regard pourra se tourner en quête d\u2019inspiration supplémentaire.Selon quel contexte, avec quels défis ?Quand Certains écueils devront être évités afin que soit couronné de succès le renouvellement des liens entre Québécois et francophones hors Québec autour de projets politiques porteurs.Au premier chef, les cinquante dernières années qui nous séparent du Canada français historique ne sauraient être oubliées.Depuis les célèbres États généraux du Canada français, les différentes communautés francophones du Canada ont solidifié leurs assises sur leurs territoires provinciaux respectifs.Elles y ont bâti de grandes institutions et de fortes identités en tout ou en partie enchâssées dans le droit.Cette provincialisation entendue comme (re)institutionnalisation 11 À titre d\u2019exemple, dans les régions où une population d\u2019origine allemande est nombreuse et possède souvent des racines historiques (notamment en Russie, en Pologne et en Roumanie), l\u2019Allemagne finance la construction de centres culturels d\u2019éducation à la langue et à la culture allemandes, la télévision, la radio, les journaux et les revues allemandes, des infrastructures (par exemple des systèmes d\u2019aqueducs), des centres de santé (par exemple pour les personnes âgées) et de l\u2019équipement médical, tout en encourageant financièrement les petites entreprises et les fermes privées.Voir notamment Karl Cordell et Stephan Wolff, « Germany as a Kin-State: The Development and Implementation of Norm-Consistent External Minority Policy towards Central and Eastern Europe », Nationalities Papers, vol.35, no 2, 2007, p.304-305. 59 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 des communautés francophones est désormais acquise ; elle est une donnée.Mais au risque de nous répéter, si ces communautés se sont (re)construites dans un mouvement de consolidation provincial plus que de déploiement panna- tional, leurs relations transfrontalières n\u2019ont jamais cessé d\u2019exister, malgré les heurts occasionnés par ce mouvement de revendications centrifuges.Au plus fort de la fragmentation et de l\u2019éloignement des communautés francophones, quelque part entre 1980 et 2000 dans le tumulte des débats constitutionnels, la conscience de participer d\u2019une commune expérience politique et historique habitait toujours les esprits ; il suffit de parcourir les pages de L\u2019Action nationale pour s\u2019en convaincre.Nombreux furent alors ceux et celles à tenter, de part et d\u2019autre, de chercher des voies de rapprochement et de coopération12.Différentes formules furent proposées afin d\u2019atteindre, dans la tourmente, un consensus viable minimal.C\u2019est nul autre que le Parti québécois qui, en 1996, en concertation avec la Fédération des communautés francophones et acadienne du Canada, a rédigé la première politique québécoise en matière de francophonie canadienne autour de l\u2019horizon large de la « francophonie des Amériques », sorte de palier continental de la Francophonie internationale, proposant de mettre sur un même pied dépolitisé et dénationalisé autant de déclinaisons possibles du rapport à la francité.Ainsi le français comme trait linguistique en Amérique pouvait minimalement rassembler au-delà des projets politiques et des identités provinciales en apparence concurrentes.12 Nous nous permettons de renvoyer à : Jean-François Laniel, « De l\u2019Amérique française à la Francophonie d\u2019Amérique : la transformation des horizons nationalitaires en francophonie canadienne », Jean- François Laniel et Joseph Yvon Thériault (dirs.), Retour sur les États généraux du Canada français.Continuités et ruptures d\u2019un projet national, Québec, Presses de l\u2019Université du Québec, 2016, p.297-343. 60 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 Seulement, depuis quelques mois maintenant, à l\u2019occasion d\u2019un cycle politique postréférendaire marqué par la montée au pouvoir d\u2019un nationalisme autonomiste assumé au Québec, un horizon d\u2019action politique centripète se dessine entre communautés francophones au Canada, qui paraît aspirer à plus que le minimum récréotouristique de la Francophonie des Amériques.Et pour cause.Car si chaque communauté francophone provinciale a tenté d\u2019utiliser, depuis les années 1960, tous les moyens mis à sa disposition pour réaliser la plénitude de son autonomie, et si ces moyens ne sont naturellement pas les mêmes au Québec, dans les territoires ontariens et acadiens, et encore dans l\u2019Ouest canadien, c\u2019est néanmoins ce même objectif national et politique qui était et demeure partagé, à défaut d\u2019être visé et atteint de concert \u2013 ce qui est désormais de nouveau sur la table.Six leçons politiques nous semblent pouvoir être retenues des valses-hésitations des cinquante dernières années.Elles nous semblent devoir être prises en compte dans l\u2019élaboration d\u2019une solidarité nationale et politique renouvelée entre communautés francophones au Canada.Nous les présentons ici sous forme d\u2019avertissement.Trois s\u2019adressent au Québec : 1) attention au paternalisme : les francophones hors Québec ne demandent pas à être sauvés.Ils se sont bâti des institutions et des identités fortes dont ils sont fiers ; 2) attention à l\u2019ins- trumentalisation : les francophones hors Québec ne veulent pas servir de chair à canon aux fédéralistes jovialistes ou aux souverainistes déclinistes.Ils ont un projet, et estiment eux aussi leur autonomie ; 3) attention à l\u2019impérialisme : les francophones hors Québec ne sont pas des Québécois sous un autre nom.Ils habitent leurs terres depuis la Nouvelle-France et le Canada français, et comptent bien y rester.Trois autres avertissements s\u2019adressent aux francophones hors Québec : 1) attention à l\u2019insécurité linguistique : n\u2019ayez pas honte du français que vous parlez et prenez garde de ne pas confondre 61 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 la facilité que vous avez à parler anglais avec une affinité culturelle et politique plus grande avec le Canada anglais ; 2) attention à la victimisation : les Québécois ne vous méprisent pas et sont aussi heureux de savoir que vous existez que curieux de vous entendre.Ne confondez pas la dynamique centre-périphérie (métropole-régions) avec une dynamique Québec/hors Québec : les différentes régions du Québec déplorent elles aussi que Montréal prenne toute la place à Radio-Canada ; 3) attention au sens unique : il est normal de demander au « grand frère13 » québécois de vous aider.Mais demandez-vous également ce que vous pouvez faire pour le Québec, en tenant compte de ses défis propres : la solidarité véritable est à ce prix.Plus largement, il va sans dire que ce renouvellement politique suppose, en amont, que les francophones hors Québec accueillent favorablement ce retour du Québec dans leur giron et que les Québécois décident de s\u2019intéresser franchement et sincèrement aux francophones hors Québec.De la même manière que le Québec doit prendre conscience de la profondeur des liens qui l\u2019unissent au fait français en Amérique du Nord et de la responsabilité qu\u2019il porte à son égard, les francophones en situation minoritaire doivent reconnaître le statut distinct du Québec au sein du Canada et la légitimité de ses aspirations à la souveraineté politique et culturelle.Rappelons une évidence, elle n\u2019en demeure pas moins essentielle : le Québec reste le seul espace politique en Amérique du Nord où la communauté francophone se vit sur un mode majoritaire, en assumant son statut national particulier.C\u2019est dire qu\u2019en faisant sienne son expérience historique, la francophonie minoritaire est susceptible de retrouver le fil d\u2019une expérience plus poussée de la complé- 13 Jean Johnson, « Le Québec, notre grand frère, nous abandonne », Le Devoir, 30 janvier 2015. 62 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 tude sociétale, d\u2019une culture davantage déployée, car plus nombreuse et plus autonome.Cette quête ne nous apparaît point futile dans un contexte où les francophones hors Québec sont, plus que jamais, intégrés à l\u2019espace politique, juridique, financier et national du Canada et ainsi enjoints à réévaluer leur identité à l\u2019aune du multiculturalisme.C\u2019est donc aussi à la faveur d\u2019une saine prise de distance d\u2019avec le Canada postmoderne et postnational que pourrait se dessiner un projet commun aux Québécois et aux francophones hors Québec.De semblable manière, les Québécois sont invités à faire leur l\u2019expérience historique des francophones hors Québec, celle de leur minorisation plus poussée.Ils sont susceptibles d\u2019y redécouvrir l\u2019énergie et la volonté politique de vivre en français.Pareil militantisme du quotidien, dirions-nous, a quelque chose d\u2019une donnée hors Québec ; il est enseigné et pratiqué dans les écoles, les familles, les institutions.Il habite en cela non seulement ses institutions, mais plus encore ses citoyens et ses élites, sensibilisés et responsabilisés aux enjeux collectifs francophones ; ne pensons qu\u2019à l\u2019héroïsme « naturel » de la députée Amanda Simard, socialisée de longue date à la « résistance » dans l\u2019Est ontarien, éminemment consciente de la fragilité du fait français en Amérique, et de ce qu\u2019il exige comme engagement individuel et collectif.Cette fois, c\u2019est à la faveur d\u2019une saine prise de distance d\u2019avec le confort institutionnel et l\u2019attentisme référendaire que pourrait se dessiner un projet commun aux Québécois et aux francophones hors Québec.La majorité relative du Québec en Amérique du Nord est aussi instructive que l\u2019est la minorité relative des francophones hors Québec ; ce sont les deux faces d\u2019une commune expérience nationale, celle de la « nation française d\u2019Amérique » ou de la « civilisation canadienne-française ». 63 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 Conclusion Une mise en garde à tous en guise de conclusion.Attention aux éteignoirs.Que l\u2019on se le tienne pour dit, le Canada français traditionnel ne saurait ni n\u2019a vocation à « revenir ».Il est même absurde d\u2019avoir à l\u2019écrire, tant il s\u2019agit d\u2019une évidence.Toute Tradition réifiée se renie ; c\u2019est plutôt sa capacité à s\u2019infléchir et à s\u2019adapter devant les réalités contemporaines qui fait sa grandeur.On ne sait d\u2019ailleurs pas ce que voudrait dire pareil « retour au Canada français14 ».Le retour de l\u2019Église-nation ?Le retour à la terre ?Le rejet des institutions et des identités provinciales consolidées depuis les années 1960 ?La répudiation des efforts, projets et ambitions politiques ?Disons-le franchement, voilà qui est impensable.Et de fait, personne ne le propose, sinon ceux qui s\u2019en servent pour épouvantail.Comme si l\u2019isolement provincial des francophones ou leur fusion avec le Canada les rapprocherait d\u2019une souveraineté ou d\u2019une fédération alors pensée comme arrachement à soi.Comme s\u2019il ne fallait pas de raisons fortes pour fonder un pays ou en aimer un, comme si la honte ou l\u2019abnégation suffisaient pour motivations, comme si la terre brûlée ou la bonne-entente suffisaient pour stratégies\u2026 Sauf qu\u2019à renier son passé comme ses solidarités en pensant se libérer, les Québécois et francophones hors Québec seront surtout parfaitement libres d\u2019adopter les utopies venues de pays n\u2019ayant pas peur de leurs rêves.Ils auront tout le loisir de se faire plus multiculturalistes et postnationaux que les Canadiens anglais, plus individualistes et capitalistes que les Américains, plus républicains et laïques que les Français, et 14 Gérard Bouchard, « Revenir au Canada français ?», La Presse, 30 novembre 2018 ; Yvan Lamonde, « Canadien français, un terme qui peut cacher une méprise », Le Devoir, 3 décembre 2018. 64 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 ainsi de suite, chaque fois au nom d\u2019une liberté importée plutôt que trouvée en soi.Ce qui est en revanche proposée et en cours, c\u2019est une repolitisation de l\u2019espace (post)cana- dien-français autour d\u2019une conception aussi substantielle qu\u2019originale du destin francophone en Amérique du Nord.Ce projet est à découvrir de concert, dans une discussion à reprendre au plus vite.Que l\u2019on se permette d\u2019espérer une chose pour elle.Que le Québec et les francophones hors Québec se souviennent qu\u2019ils n\u2019ont pas besoin d\u2019utopies de substitution.Qu\u2019à vrai dire, ils incarnent quelque chose d\u2019une utopie à eux seuls.Situés en marge de l\u2019Empire le plus puissant que l\u2019humanité ait connu, ils montrent qu\u2019un autre monde est possible, au quotidien.Un monde aux ressorts propres et aux débouchés universels, un monde plus solidaire, en français.Voilà peut-être ce rêve et cet engouement que nous avons vu se manifester massivement et spontanément au cours des dernières semaines, dans toutes les communautés francophones au Canada.Faire nation française en Amérique du Nord : quelle folie !, quel grand projet et quelle belle contribution à la diversité du monde.q 65 Articles David Leroux* Réussir l\u2019indépendance Pour beaucoup d\u2019entre nous, la dernière campagne électorale prit la forme d\u2019une petite apocalypse politique.Jamais on n\u2019avait si peu parlé du Québec et de ses intérêts les plus élevés en contexte d\u2019élection, jamais on n\u2019avait élevé avec tant d\u2019ostentation l\u2019Ontario comme ultime étalon auquel se mesurer.L\u2019esprit du colonisé a refait surface comme jamais, et pas un seul instant le chef présumé des troupes souverainistes assis aux commandes du Parti québécois n\u2019a offert au peuple d\u2019ici de sortir de cette abominable et humiliante mascarade.Le 1er octobre, pour l\u2019indépendance, rien n\u2019est arrivé.Nous savions depuis longtemps qu\u2019il allait en être ainsi.Faibles consolations : le Parti libéral a été violemment congédié par le Québec français et un parti en apparence sensible à des questions longtemps interdites, mais qui préoccupent néanmoins les gens d\u2019ici, est entré à Québec.Malgré cela, malgré que ce réveil électoral du Québec français soit fondamentalement réjouissant, nous pouvons et nous devons nous demander : est-il cohérent, est-il même possible de se tenir debout pour la nation en ne parlant de l\u2019État que de manière administrative et en rejetant totalement l\u2019idée de sortir du régime canadien auquel nous sommes pourtant soumis ?* Sc.pol.et géographie, McGill.Essayiste, auteur d\u2019Anesthésie générale, blogueur au davidleroux.ca. 66 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 Le rejet historique du PQ par l\u2019électorat québécois laisse le parti des « souverainistes d\u2019abord » dans une position fâcheuse.Le navire est à l\u2019abandon.Le personnel administratif sera, faute d\u2019argent, renvoyé.Avant que les Québécois intéressés par la souveraineté \u2013 encore fort nombreux \u2013 ne se résignent à passer à un autre appel faute de leaders inspirants et d\u2019un véhicule politique bien armé, il devient urgent de tenter une refondation radicale des bases du mouvement indépendantiste.De poser un diagnostic sur la condition québécoise actuelle.D\u2019explorer avec sérieux, à la lumière de ce diagnostic, des voies d\u2019avenir.Voies d\u2019avenir, je dirais même voies d\u2019espoir, car s\u2019il est une chose qui soit aujourd\u2019hui certaine, c\u2019est que le contexte politique qui s\u2019est déployé au Québec depuis maintenant plus de 20 ans a fini de nous plonger dans d\u2019équivoques interrogations.Le doute n\u2019a plus sa place.Les débris qui jonchaient le champ de ruines dont parlait Jacques Parizeau, cette forme moribonde du projet souverainiste tel que nous le connaissons depuis son avènement dans les années soixante avec ses deux effroyables échecs, font place à un vide.Le vide est parfois troublant, inquiétant, angoissant.Il ouvre toutefois de nouveaux champs de possibles.Un cycle se termine, un nouveau peut donc commencer.J\u2019estime primordial que nous appréhendions le contexte politique actuel, celui de l\u2019effondrement du Parti québécois et du triomphe de l\u2019administration des choses sur le gouvernement des hommes, avec un regard ambitieux et totalement nouveau.Il faut inscrire notre compréhension de la situation nationale québécoise au sein du Canada, oui, mais aussi plus largement au sein de la civilisation occidentale et des enjeux qui aujourd\u2019hui la bercent.Nous trouverons là un éclairage susceptible de nous guider vers une nouvelle orientation.Cette analyse, je l\u2019ai développée dans un premier essai qui vient d\u2019être publié aux éditions du Château d\u2019Encre et que j\u2019ai 67 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 intitulé Anesthésie générale.Dans un premier temps, j\u2019en partagerai avec vous les grandes lignes, puis je proposerai, dans un second temps et à la lumière de ma constatation que nous sommes un peuple endormi, sous l\u2019emprise d\u2019une pharmacopée variée et redoutablement efficace, les lignes directrices de ce qui pourrait être une tentative de faire entrer la conquête de notre indépendance nationale dans le XXIe siècle.Le libéralisme comme agent anesthésiant, paralysant et amnésiant Anesthésie générale.Voilà l\u2019état dans lequel nous sommes plongés, québécois.Dans le domaine médical, l\u2019anesthésie est un processus qu\u2019on enclenche chez un patient pour lui éviter des souffrances, pour permettre qu\u2019on joue à l\u2019intérieur de son être biologique afin d\u2019altérer certains organes d\u2019une manière à le guérir d\u2019un mal quelconque.En général, le patient consent aisément à l\u2019anesthésie.S\u2019il l\u2019appréhende avec réticence, on lui administrera divers calmants pour le détendre et le rendre plus réceptif.La métaphore me semble aller comme un gant au Québec post-1995.La souffrance nationale du Québec est en effet immense, voire insupportable.La plaie est béante.Le 30 octobre 1995, le peuple québécois a échoué à se donner lui-même naissance.Selon les règles communément admises de l\u2019État de droit, le Québec se serait dit « non ».Purement et simplement.La réalité est toutefois plus troublante et plus complexe que cela.Le noyau ethnoculturel du Québec, soit le Québec francophone de tradition culturelle catholique, voulait naître1.Il voulait décider de son destin.1 Les données du référendum de 1995 compilées et analysées par Pierre Drouilly montrent en effet que 60 % des Québécois francophones, toutes origines confondues, étaient, en ce qui les concerne, prêts à aller de l\u2019avant avec la souveraineté.On peut extrapoler sans peine que ce pourcentage aurait été encore plus élevé si l\u2019on avait considéré les Québécois francophones nés au Québec uniquement. 68 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 Devenir souverain sur son territoire.Son élan émancipateur a toutefois été bloqué, rendu caduc par l\u2019opposition en bloc de ceux qu\u2019on appelle aujourd\u2019hui les « minorités ».Le verdict rendu par Bernard Derome lors de la soirée référendaire, et plus encore la phrase si controversée, mais tellement lucide de Jacques Parizeau, ont révélé la terrible maladie du Québec : le peuple majoritaire, le cœur de la nation, le Québec des profondeurs, le Québec des siècles a été humilié, son impuissance a été télédiffusée dans tous les pays.On ne se remet ni facilement ni rapidement d\u2019un tel drame.La détresse politique qui a résulté de cette débandade, de cette énième émancipation ratée du peuple québécois qui aurait dû, si elle n\u2019avait pas avorté, constituer l\u2019aboutissement logique de la Révolution tranquille, a rendu le peuple d\u2019ici particulièrement réceptif à tous les procédés qu\u2019on lui a proposés pour s\u2019engourdir.Comment engourdir un peuple ?En le plongeant dans l\u2019impolitique au nom de son propre bien-être.En disant aux bonnes gens plongés dans l\u2019amertume : « Voyez, vos passions politiques vous ont menés d\u2019abord au conflit, au bord du déchirement, puis finalement à la souffrance.Votre enthousiasme était en fait un pathos.» Dès lors qu\u2019on admet cela, il devient urgent d\u2019entamer un processus de dépolitisation de ladite société pour la libérer de son pathos.Car cette société, en l\u2019occurrence ici la société québécoise dont le cœur battant souhaitait ardemment sa venue au monde en se dotant d\u2019un État souverain, dérangeait l\u2019ordre établi.Cet ordre, c\u2019est celui du Canada post-1982, le Canada de Pierre Elliott Trudeau, le Canada de la Charte des droits et libertés.Ce Canada, c\u2019est le paradis du libéralisme.Vouloir rompre avec lui, vouloir le briser, c\u2019est s\u2019inscrire en faux contre le régime politique qu\u2019on chante unanimement comme étant le plus vertueux, le plus moralement élevé que 69 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 n\u2019aient jamais connu les hommes.C\u2019est rejeter le primat du culte « droitdel\u2019hommiste » sur l\u2019humanité concrète.De la diversité.Du multiculturalisme rose bonbon.C\u2019est vouloir, aux yeux des bien-pensants favorables au statu quo pour le Québec, se refermer sur soi porté par quelque élan crypto- fasciste, xénophobe, raciste.Ce serait rêver, à mots couverts, d\u2019une société homogène, ethniquement nettoyée.En réalité, faire l\u2019indépendance, c\u2019est vouloir ajouter une frontière au monde.C\u2019est croire aux limites en politique.C\u2019est croire qu\u2019un peuple peut légitimement aspirer à contrôler son territoire.C\u2019est croire que le droit collectif existe, qu\u2019un peuple est davantage qu\u2019un simple agrégat d\u2019individus, que le tout d\u2019une nation est plus grand que la somme des parties et que, par conséquent, un cadre de droit collectif existe qui prime \u2013 et bien souvent, rend possible \u2013 le droit des individus.C\u2019est de croire en la souveraineté populaire comme pouvoir constituant.Or, ces convictions sont en opposition radicale avec les formes contemporaines du libéralisme.C\u2019est donc par une abondante injection de propagande idéologique libérale qu\u2019on tentera d\u2019endormir et de neutraliser cette suspecte nation québécoise.Le libéralisme d\u2019aujourd\u2019hui, depuis la chute de l\u2019URSS et la fin de la guerre froide, se présente comme l\u2019agent pacifiant par excellence censé purger le monde du conflit, censé libérer les minorités de la tyrannie des majorités.Or, qu\u2019est-ce que le conflit ?C\u2019est une composante essentielle du politique.Que cherche-t-on à cacher derrière la prétendue tyrannie des majorités sur les minorités ?C\u2019est la démocratie, l\u2019acte fondateur de l\u2019État, c\u2019est le pouvoir souverain du demos sur les innombrables caprices individuels.Le libéralisme craint ce pouvoir souverain du demos \u2013 cette souveraineté populaire \u2013 comme la peste, car il fait entrave au droit 70 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 de l\u2019homme par excellence, soit la sacralisation de la liberté des individus.Il faut donc limiter les possibilités pour le peuple de se gouverner, de faire preuve de décisionnisme politique, par toute une série de contre-pouvoirs : juridiques, économiques, technocratiques, médiatiques.Alors que Tocqueville invitait à la prudence devant le risque de la tyrannie en démocratie, le libéralisme moderne, lui, considère que toute majorité en démocratie est par essence vectrice d\u2019une tyrannie qu\u2019elle fait subir à des minorités victimes.La mission des institutions étatiques devient donc de réduire le plus possible le champ d\u2019action politique de la nation, afin de la protéger d\u2019elle-même, d\u2019éviter que s\u2019expriment ses pathologies.Le politique devient impolitique.Les grandes décisions sont prises par des experts.La nation se soumet aux impératifs économiques.Ses désirs doivent recevoir l\u2019assentiment du droit pour être rendus effectifs.Que reste-t-il au peuple, mis à part la honte et la repentance imposées par l\u2019élite médiatique ?Il reste ce que Simon-Pierre Savard-Tremblay appelle un État-succursale2, une agence qui dispense des services publics à des gens qui sont de moins en moins des citoyens et de plus en plus des clients.Il reste la gestion des affaires courantes.L\u2019ampleur du débat public se rétrécit comme peau de chagrin.On parle de taxe santé, du nombre de grammes de cannabis qu\u2019il sera permis de posséder.On demande aux gens de décider si un repas en CHSLD coûtera 2,37 $ ou 2,93 $.Si les questions de conciergerie sont inévitables, elles représentent ce qu\u2019il y a de plus bas, de moins fédérateur, de moins passionnant en politique.Dans cette petite description des débats courants de notre temps, c\u2019est la scène politique québécoise des 20 dernières 2 Simon-Pierre Savard-Tremblay, L\u2019État-succursale : la démission politique du Québec, Montréal, 2016, VLB éditeur, 240 pages. 71 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 années que l\u2019on décrit en fait.Voilà dans quel genre d\u2019anesthésie nous sommes plongés.Penser la nation est devenu un acte transgressif.Parler de contrôle des frontières, de réduction de l\u2019immigration, de l\u2019importance de l\u2019autorité de l\u2019État sur son territoire risque à tout moment de condamner celui qui aborde ces sujets au lynchage public.Sujets interdits, susceptibles d\u2019éveiller le pathos collectif\u2026 Gauche et droite : deux catégories à oublier L\u2019anesthésie générale que subit le Québec depuis 1995, c\u2019est donc celle d\u2019un libéralisme hégémonique ennemi de l\u2019enracinement, des limites, des frontières, des nations.En lui communient deux clans réputés ennemis : la gauche et la droite.À gauche, on rêve d\u2019une terre sans frontières, de libre circulation des gens \u2013 ou plutôt de touristes bour- geois-bohèmes \u2013 d\u2019accueil de tous les opprimés de la terre au nom du Bien universel, de l\u2019amour du Saint-Autre et des incantations jubilatoires, mais autodestructrices du Pape François.À droite, on rêve exactement de la même chose, de cette terre aux frontières les plus poreuses possibles, mais pour différents prétextes.La libre circulation des biens de consommation fait miroiter au grand capital une prospérité sans précédent.L\u2019invasion touristique planétaire présente des occasions d\u2019affaires exceptionnelles en plus d\u2019offrir une cellule de confinement idéale pour les particularismes culturels qui pourront, dans le paradis sans- frontière, devenir des résidus folkloriques sympathiques et non plus des obstacles à l\u2019uniformisation des biens de consommation.L\u2019immigration massive des opprimés de la terre dans les pays occidentaux fournit une main-d\u2019œuvre bon marché susceptible de faire pression à la baisse sur les conditions de travail et les salaires des ouvriers locaux.Les Québécois refusent de travailler pour un salaire de misère dans des emplois peu stimulants ?L\u2019appel des sbires libé- 72 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 raux à ouvrir les frontières pour combler les postes illustre parfaitement bien cet état de fait.Pourquoi améliorer les conditions de travail et augmenter les salaires afin de rendre les emplois à pourvoir plus attrayants lorsqu\u2019on peut faire appel à une immigration qui ne rechignera pas ?Avec une Terre sans frontières, c\u2019est le commerce qui, au bout du compte, triomphera.Avec lui la langue universelle, l\u2019anglais.Ça sera la fin de « l\u2019exclusion », et le début, nous fera croire la gauche libérale, de la plus grande célébration de l\u2019altérité de l\u2019histoire de l\u2019humanité ! Ça sera, en fait, puisque n\u2019importe qui pourra habiter n\u2019importe où, la fin de la citoyenneté.Conséquemment, la fin du politique.Et comme le social a besoin du politique pour se constituer et s\u2019organiser3, c\u2019est une grande atomisation des peuples qui s\u2019opérera.Les collectivités ainsi diluées, les hommes et les femmes du monde perdront le dernier rempart de leur dignité, car la patrie est le dernier habit qui reste à celui à qui on a tout enlevé.C\u2019est dans ce contexte que le Québec de 2018 se situe.C\u2019est par les incantations des curés libéraux et de leurs ouvriers zélés œuvrant dans les grands médias et les écoles que le Québec s\u2019est vu lentement paralysé, privé de toute possibilité de réfléchir son propre destin et de rêver sans honte à son indépendance.Voilà, tracé à grands traits, le diagnostic que je pose sur la condition québécoise actuelle : l\u2019anesthésie, c\u2019est la déconnection du peuple avec le politique, c\u2019est la consécration de son impuissance par le libéralisme hégémonique et ses promesses de prospérité et d\u2019un monde purgé de tout conflit.3 Julien Freund, L\u2019essence du politique, Paris, 1986, éditions Dalloz, 870 pages. 73 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 L\u2019obligatoire et urgente refondation Depuis l\u2019échec de 1995, la démission a été notre mot d\u2019ordre.La souveraineté serait un boulet électoral.Cette approche velléitaire a, de toute évidence, participé au naufrage péquiste.Une erreur fut toutefois faite par de nombreux commentateurs et analystes politiques, qui ont tôt fait d\u2019amalgamer les insuccès du Parti québécois avec l\u2019appui de la population à la question nationale.Deux constats doivent être faits ici.Le premier : les chiffres d\u2019appui à la souveraineté du Québec, alors que la question est maintenant totalement occultée du débat public, ne fléchissent pas significativement, oscillent entre 35 % et 40 %, et sont de ce fait comparables à ceux qui avaient cours au déclenchement du référendum de 1995.Le second : le Parti québécois a fait de la question nationale, depuis 20 ans, une jolie fleur à la boutonnière de son habit programma- tique.La souveraineté comme un point de coquetterie, jamais comme une chose sérieuse.Capitulant devant l\u2019histoire qui consacre, nous l\u2019avons vu plus tôt, la domination de l\u2019hégémonie libérale sur les esprits au détriment du droit des peuples, le Parti québécois n\u2019a jamais sérieusement envisagé de réaliser l\u2019indépendance nationale depuis 1995.Difficile de démontrer plus clairement son impuissance politique ! Comment un parti politique espère-t-il convaincre un peuple de l\u2019appuyer alors qu\u2019il démontre si peu de vigueur ?La réponse est simple : il ne convainc plus.Aujourd\u2019hui, il faut refonder le mouvement.Se recentrer autour de la souveraineté, de l\u2019indépendance, et non sur le Parti québécois.Congédier le PQ n\u2019est d\u2019aucune manière une nécessité.Il faut toutefois garder en tête que notre projet politique, c\u2019est d\u2019abord l\u2019indépendance et ensuite le véhicule, et non l\u2019inverse.C\u2019est par l\u2019essentiel qu\u2019il faut commencer à rebâtir. 74 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 L\u2019essentiel : une doctrine politique moderne et claire Il nous faut impérativement nous doter d\u2019une doctrine politique qui soit claire.D\u2019une série de lignes directrices autour desquelles organiser notre action, sur lesquelles baser nos éventuelles propositions programmatiques.Ce travail qui consiste en nous entendre sur une doctrine politique claire est une affaire interne au mouvement, qui concerne tous ceux pour qui l\u2019indépendance d\u2019abord est le mot d\u2019ordre, tous ceux qui ont horreur du souverainisme conditionnel que prône Québec solidaire, pour qui l\u2019indépendance d\u2019un peuple n\u2019est légitime que si elle se fait par la gauche.Refonder notre mouvement en procédant à une série de petits amendements à faire aux propositions péquistes traditionnelles, à une opération marketing pour changer l\u2019image du parti ou en proposant diverses micromesures pour plaire davantage à des milléniaux déracinés qui se croient uniques comme des flocons de neige est une approche totalement vaine parce que purement esthétique.La reconstruction doit se faire en profondeur.Ce sont les fondements mêmes de l\u2019indépendantisme qu\u2019il faut repenser aujourd\u2019hui.L\u2019arrimage de la question nationale avec le gauchisme était une saveur qui, en 1970, avait du sens au regard du contexte politique \u2013 décolonisation mondiale, Révolution tranquille.La droite, après la mort de Duplessis, était à toutes fins utiles disparue du paysage politique québécois, et elle était historiquement attachée au Canada.Faire appel à elle pour soutenir le projet indépendantiste en 1968 aurait consisté à faire preuve d\u2019un funeste aveuglement.Les choses changent cependant, et prennent parfois une tournure surprenante.Aujourd\u2019hui, le précipice qu\u2019on croyait infranchissable entre la gauche et la droite se révèle être une illusion.La gauche libertaire, citoyenne du monde, qui se gargarise de toutes 75 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 les vertus et se réclame du bien pour mâter l\u2019opinion des gens qui la critiquent en les traitant de fascistes, de racistes et d\u2019autres noms d\u2019oiseau et la droite économique néoli- bérale communient d\u2019un même esprit, devant le Dieu du libéralisme.Altermondialisme progressiste ou mondialisme néolibéral, peu leur chaut.L\u2019important est la dissolution, à courte ou moyenne échéance, de la nation.Laissons ce fond de cuisson donner sa saveur aux partys de cuisine et autres assemblées constituantes inclusives et paritaires de Québec solidaire qui croit que sans ce gauchisme essentiel, la souveraineté est vaine.Premier pilier de la refondation : la démocratie illibérale La doctrine qui doit être la nôtre, aujourd\u2019hui, gens qui croyons pertinent d\u2019ajouter une frontière au monde en 2018, gens qui croyons en l\u2019enracinement, en l\u2019héritage, en la nation, en l\u2019existence des peuples, c\u2019est la doctrine illibé- rale, car le libéralisme est, à mesure que son hégémonie s\u2019affirme, l\u2019assassin de la nation, du collectif, de la souveraineté du peuple.Ne se méfie-t-il pas ouvertement de ce même peuple, lorsque celui-ci vote Trump, appuie le Bexit, sympathise avec le Front national, le parti Cinq Étoiles en Italie, s\u2019affuble de gilets jaunes ou se bat pour l\u2019indépendance de la Catalogne ?L\u2019illibéralisme, terme qu\u2019on doit au chercheur Fareed Zakaria, c\u2019est la clé qui permet de renverser la dynamique de l\u2019individualisation et de l\u2019atomisation des nations, qui tempère l\u2019obsession des droits de l\u2019homme desquelles se servent tous ceux qui réussissent à s\u2019élever, aux yeux des médias et des universitaires, en victimes afin d\u2019aller à l\u2019encontre de ce que souhaitent les peuples.L\u2019illibéralisme est démocra- 76 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 tique, bien plus que le libéralisme.Il s\u2019agit, pour reprendre la définition donnée par Zakaria dans Foreign Affairs en 1997, « d\u2019une forme de démocratie où la souveraineté populaire et l\u2019élection continuent de jouer un rôle essentiel, mais où l\u2019on n\u2019hésite pas à déroger à certains principes libéraux (normes constitutionnelles, libertés individuelles triomphantes, séparation des pouvoirs) lorsque les circonstances l\u2019exigent4.» Cette démocratie illibérale est adaptable aux besoins spécifiques et aux sensibilités politiques de chaque peuple.Le principe global en reste tout de même de clair : réviser le cadre d\u2019exercice de la démocratie, ne plus considérer ce que le libéralisme a fait des principes de l\u2019État de droit comme des absolus, réaffirmer le politique contre le chartisme et ses avatars.De cela, plusieurs peuples au monde aujourd\u2019hui ont soif face à l\u2019impuissance dans lesquelles les plonge l\u2019agent anesthésique libéral.Ceux qui craignent et frémissent d\u2019effroi devant l\u2019idée de congédier le libéralisme triomphant de notre doctrine politique doivent impérativement comprendre qu\u2019amalgamer le principe démocratique avec l\u2019idéologie libérale, en faire des synonymes et des concepts indissociables est une erreur d\u2019analyse fondamentale qu\u2019il faut rectifier à tout prix.La démocratie libérale est le régime qui garantit les droits de l\u2019homme, pas la souveraineté du peuple.L\u2019État de droit, devenu l\u2019horizon indépassable de notre temps, dissout alors le politique sous l\u2019effet corrosif de la multiplication des droits.Comme le dit Marcel Gauchet, « à être évoqués sans cesse, les droits de l\u2019homme finissent par paralyser la démocratie5.4 Alain De Benoist, « La société illibérale et ses ennemis : comment le libéralisme a confisqué la démocratie » dans Éléments, no 174, octobre- novembre 2018, Paris, p.68.5 Ibid, p.70-71. 77 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 Le Québec aussi a soif de cela.Pas le Québec montréalocen- tré, vendu au rêve de la « global city6 » cosmopolite et à son fantasme selon lequel, pour être légitimes aux yeux du monde, il faut les mêmes boutiques de vêtements californiens fabriqués au Bangladesh que dans les autres grandes villes, les mêmes édifices conçus par les mêmes « starchitects », la même culture mondialisée, alliant lamentations de barbies autotunées, musique électronique sans aucun instrument acoustique, et éructations de pseudo-gangsters vulgaires imitant le langage des ghettos new-yorkais ou des cités parisiennes.Non.Le Québec qui a soif de cet illibéralisme, c\u2019est le Québec des profondeurs, celui qui fait frémir les tenants du statu quo libéral s\u2019il s\u2019agite et décide de prendre son avenir en mains au nom de sa souveraineté.Nos propositions politiques concrètes doivent s\u2019appuyer sur cette doctrine de la démocratie illibérale.Intérêt national d\u2019abord, volonté de gouverner pour le peuple d\u2019ici, pour le Québec, en fonction de la majorité légitime comme point de ralliement et non pas en faveur d\u2019une constellation de diversités sans lien et sans référence commune.Cela doit être la clé de voûte de la reconstruction du mouvement souverainiste d\u2019aujourd\u2019hui, car sans une contre-proposition solide au terrifiant Empire du Bien libéral, tout effort de construction nationale perd son sens et sera voué à l\u2019échec.L\u2019illibéralisme, c\u2019est faire le pari de la puissance du peuple face à l\u2019impuissance dans laquelle l\u2019élite intellectuelle, médiatique et économique tente de le plonger.Cette doctrine, jamais on ne doit la soumettre à des lubies marxi- santes, capitalistes ou socialisantes.Le politique doit être le maître, et l\u2019économique, l\u2019outil du maître, car mettre les 6 Saskia Sassen, The Global City, Princeton, 2001, Princetown University Press, 480 pages. 78 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 considérations économiques au-dessus des considérations politiques, c\u2019est donner raison au dissolvant libéral, pour qui l\u2019ordre du monde passe d\u2019abord par des questions d\u2019argent.Ne nous laissons pas berner par des appels trop dogmatiques au socialisme ou par des leaders qui, d\u2019un côté, donneraient l\u2019impression de se battre pour le peuple et, de l\u2019autre, ne parleraient que de baisser taxes et impôts, de réduire le filet social au strict minimum et d\u2019inféoder le peuple à quelques oligarques nationaux.Tous ces individus, en réalité, parlent le langage de l\u2019idéologie libérale et orchestrent, sans le savoir parfois, la castration du peuple qu\u2019ils disent vouloir sauver.C\u2019est pourquoi je crois important de nous opposer à toute rigidité en ce qui a trait à l\u2019organisation économique de la société que l\u2019on souhaite construire.Dans certains cas, la nationalisation d\u2019un domaine est pertinente et bonne, dans d\u2019autres non.Pareil pour la fiscalité, pour l\u2019étendue de l\u2019intervention de l\u2019État dans l\u2019économie.Il faut que la seule balise qui scintille dans nos sombres esprits soit celle de l\u2019intérêt national.Second pilier de la refondation : le populisme Une fois cela dit, une fois nos esprits éclaircis et nos orientations rendues cohérentes par une doctrine claire, il faut aller parler à ce peuple à qui on souhaite redonner le pouvoir.Le reconnecter au politique.C\u2019est par le biais du populisme qu\u2019il faut le faire.En établissant une critique vigoureuse et incessante des élites, du happy few montréalais qui pontifie du haut de sa prétendue supériorité morale ou intellectuelle.Parler populiste, c\u2019est aussi parler du nous, l\u2019identifier, le définir comme francophone et de tradition culturelle catholique, accepter son importance dans la fondation de l\u2019idée qu\u2019on se fait de la nation et dire clairement que c\u2019est pour lui, pour la défense de ses intérêts que l\u2019on souhaite gouverner. 79 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 Cela ne signifie pas que ce nous soit fermé et xénophobe, mais seulement qu\u2019il est le ciment de la nation québécoise.Les nouveaux arrivants souhaitant devenir citoyens doivent accepter de se greffer à ce nous, de l\u2019intégrer.Actuellement, l\u2019intégration est un échec.Un indice très simple nous permet de le constater.Les sondages et études abondent pour souligner les écarts que le résultat électoral d\u2019octobre a consacrés entre le Québec des profondeurs, les minorités de blocage et les citoyens métropolitains dans le giron idéologique de Montreal global city.Si les préférences du Québec des minorités ne constituent pas un bloc monolithique parfait et qu\u2019existent, au sein de ces « minorités », des individus parfaitement intégrés, elles divergent assez radicalement et fondamentalement de celles du Québec franco-catho pour qu\u2019on en conclue qu\u2019existe un fossé immense séparant la communauté qui constitue le cœur battant du Québec et ceux qui devraient s\u2019y intégrer.Un groupe minoritaire bien intégré ne devrait-il pas partager les aspirations nationales de sa société d\u2019accueil ?S\u2019il s\u2019y oppose en bloc, de manière quasi soviétique et sans possibilité de dialogue, cela ne signifie-t-il pas un refus tout net d\u2019intégrer cette société ?Poser la question, c\u2019est déjà y répondre.Il faut donc s\u2019opposer avec virulence aux élites métropolitaines qui font leur pain et leur beurre à alimenter la honte québécoise de chercher à être maître chez soi.Il faut penser toujours et sans relâche ce nous, et, conséquemment, accepter qu\u2019existe un eux, c\u2019est-à-dire des Canadians.Recentrer le discours, cesser de valser avec l\u2019identitaire tout en tentant de nous conformer au dogme inclusiviste selon lequel exclure quiconque de quoi que ce soit est un sacrilège passible d\u2019excommunication politique.Accepter que le principe de citoyenneté implique nécessairement une forme d\u2019exclusion, sans quoi il perd son sens.Se définir c\u2019est se poser en s\u2019opposant.Un Québécois n\u2019est pas un Canadian.Il 80 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 est illusoire de s\u2019imaginer souhaiter devenir l\u2019un et l\u2019autre simultanément.Il y a toujours un choix ultime.Ne devient pas citoyen qui veut.Des critères sont à respecter.Une intégration doit être visée avant de donner tous les privilèges que confère la citoyenneté à quelqu\u2019un arrivant d\u2019ailleurs.Cela est-il xénophobe ou raciste ?Au contraire, me semble-t-il.Sans une idée claire de ce qui constitue le nous fondateur, aucun autre n\u2019est possible ! Aucune diversité n\u2019est envisageable, il ne reste qu\u2019un amalgame d\u2019individus sans appartenance.Sans ce nous primordial pour les intérêts duquel il faut gouverner, c\u2019est le rouleau compresseur de l\u2019indifférenciation qui s\u2019active et qui uniformise toutes les cultures du monde.Voilà qui inspire non pas la xénophobie, mais plutôt l\u2019amour de la diversité et la protection de celle-ci contre les impératifs du marché.Troisième pilier de la refondation : l\u2019effectivisme pour réaliser l\u2019indépendance Il faut, bien entendu, arrimer ce discours populiste, démocratique et illibéral à l\u2019objectif absolu et non négociable que devrait être la conquête de notre indépendance nationale.Il est impératif, par rapport à cet objectif, de cesser de tenter de faire élire des indépendantistes en proposant aux Québécois la possibilité de perdre une troisième fois, d\u2019échouer encore à naître.L\u2019abandon du référendisme est à ce titre indispensable.L\u2019heure est à l\u2019effectivisme.Il faut se présenter au peuple en proposant de faire l\u2019indépendance, avec toute la légitimité que nous conférerait un mandat démocratique majoritaire à Québec, siège du pouvoir politique de notre nation.Il faut suivre les recommandations faites par Robert Laplante en 2004 dans son texte « Revoir le cadre stratégique » et entérinées par Jacques Parizeau peu après : entamer dès l\u2019élection des politiques de rupture draconiennes avec le régime canadien. 81 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 Le principe derrière la stratégie est simple : chercher à légitimer notre démarche aux yeux du droit canadien, de la constitution du pays dont on souhaite rompre, c\u2019est l\u2019équivalent de se comporter comme des moutons qui, entrant à l\u2019abattoir, s\u2019imagineraient l\u2019envahir alors que c\u2019est l\u2019égorgement qui les guette.Réaliser l\u2019indépendance par mandat électoral est à ne pas confondre avec la stratégie de l\u2019élection référendaire, qui suppose encore, dans son appel au référendisme, qu\u2019une majorité de 50 % +1 est nécessaire pour entamer le processus de sécession.Il s\u2019agit d\u2019aller un peu plus loin, et de reconnaître que l\u2019élection d\u2019une majorité de députés issus d\u2019un parti indépendantiste à Québec est suffisante pour légitimer l\u2019engagement du processus de la même manière qu\u2019une majorité de sièges pour un parti fédéraliste l\u2019autorise et le légitime à nous inscrire dans le Canada.Une même règle pour tout le monde ! Il serait ainsi possible, pour les Québécois, de décider de leur destin national en se servant du mode de scrutin uninominal à un tour, diminuant les possibilités de blocage des minorités non intégrées largement établies dans quelques circonscriptions montréalaises et profitant de l\u2019idéologie multiculturelle canadienne pour légitimer leur résistance.Il s\u2019agira, dans les faits, de désactiver une des armes dont se sert depuis des décennies le Canada anglais pour empêcher le Québec de prendre en main son destin politique : la noyade démographique.Il faudra une échine d\u2019acier pour porter une telle stratégie à la face du monde, car les hauts cris et les condamnations de gens importants issus des milieux académiques, juridiques, financiers et médiatiques seront innombrables.Se révélera aussi au grand jour une élite indépendantiste qui apparaîtra comme davantage libérale qu\u2019attachée à la patrie.On dira que la souveraineté est plus que jamais en perdition.À ces hauts cris, il ne faudra accorder aucune importance. 82 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 Cette élite qui se délitera montrera que son souverainisme était conditionnel, comme celui de Québec solidaire et comme celui des notables péquistes qui, depuis Boisclair, sont aux commandes du mouvement.Elle consommera alors sa déconnection totale de la population.Si les nouveaux leaders indépendantistes illibéraux sont assez performants pour aviver les passions populaires et pour ne pas fléchir devant les vierges médiatiques effarouchées et même profiter de leurs babillages outragés pour augmenter leur avantage politique, une très résistante porte séparant historiquement le Québec de son indépendance se retrouvera pour la première fois déverrouillée.Jamais, dans tout ce processus, il ne faudra oublier que la souveraineté est avant tout une affaire d\u2019effectivité, avant d\u2019être affaire de loi.Cette stratégie de l\u2019effectivité, les idéologues libéraux la présenteront au monde comme de condamnables et dangereuses manipulations des institutions de l\u2019État de droit.Pourtant le mode de scrutin qui désigne le gouvernement du Canada restera le même.L\u2019abandon du référendisme ne sera un sacrilège que pour ceux-là qui fétichisent un moyen pour mieux empêcher la fin.La citoyenneté québécoise définie clairement par un gouvernement issu de la majorité légitime n\u2019a rien de xénophobe, elle sera en fait l\u2019acte fondateur du nouveau pays : une prise de position claire sur la nature de la citoyenneté québécoise et sur ce qu\u2019elle signifie.Quatrième pilier : protectionnisme et environnement Éluder la question environnementale en 2018, constitue une trahison pure et simple de notre territoire.Comment sérieusement réclamer une prise de territoire, prétendre vouloir la souveraineté, concept profondément territorial et géographique, tout en sacrifiant dans notre discours l\u2019importance de préserver et de protéger ce territoire ? 83 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 L\u2019approche qui devrait être la nôtre, qui s\u2019arrime parfaitement à notre doctrine illibérale, à notre discours populiste et à notre volontarisme souverainiste, est celle du protectionnisme économique.Produire localement, acheter local, régional, national notre nourriture et, dans la mesure du possible, nos biens de consommation.Sans se couper du monde, le protectionnisme et le nationalisme économique peuvent magnifiquement servir la cause environnementale, bien davantage que le fait de frapper constamment sur la tête du mâle blanc cisgenre de 55 ans conduisant une voiture à essence à coup de taxes et de punitions fiscales.Produire local, c\u2019est d\u2019encourager une main-d\u2019œuvre faite de gens d\u2019ici, payés décemment, œuvrant dans des conditions de travail humaines.C\u2019est faire preuve de considération pour la dignité des citoyens de notre pays.C\u2019est accepter de payer parfois plus cher certains biens de consommation, par le fait même de moins consommer, mais de mieux consommer.Une décroissance sera ainsi induite.Plus grands et plus mondiaux encore seront les avantages quant à la diminution des très nombreux coûts cachés du libre-échange.Ces externalités sont environnementales (pollution due au transport parfois aberrant des marchandises entre le lieu d\u2019extraction des matières premières, de production de la marchandise et de vente de celle-ci), sociales (fin du commerce de proximité et perte du lien social qui y est attaché), stratégiques (difficulté pour une nation de développer ses industries d\u2019armement, d\u2019aérospatiale, etc.).Le protectionnisme est une manière de redonner un sens et une véritable et concrète valeur aux biens de consommation, de réintroduire du politique dans l\u2019échange.Voilà qui, en plus de s\u2019inscrire en parfaite cohérence avec la doctrine illibérale précédemment énoncée, permet d\u2019ajouter une profondeur supplémentaire à l\u2019indépendantisme 84 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 nouveau qu\u2019il faut aujourd\u2019hui bâtir, celle de la protection de l\u2019intégrité de l\u2019immense nature qui constitue la beauté, la poésie, la force et la richesse de notre colossal territoire.Voilà qui touchera des cœurs sans donner dans l\u2019étalage des vœux pieux et des déclarations de principes auxquels nous ont habitués les curés libéraux, tout en évitant l\u2019hystérie autoritaire de la gauche écofacho.Si le début d\u2019un cycle de fermeture du Québec au libre- échange peut sembler à plusieurs comme une trahison des derniers grands indépendantistes que furent Jacques Parizeau et Bernard Landry pour qui l\u2019ouverture des marchés constituait une clé devant permettre au Québec de prendre sa place dans le monde, il faudra garder la tête froide.Admettre que l\u2019enthousiasme mondialiste des années 1990 a laissé place à une constatation des innombrables et dramatiques désavantages du libre-marché.Se souvenir que le cycle précédent est terminé et que, si la conquête de son indépendance reste, pour le Québec, une absolue nécessité, il est impératif de prendre les moyens nécessaires pour faire advenir le projet dans le contexte d\u2019aujourd\u2019hui sans faire preuve de trop de sensiblerie.Cela n\u2019est d\u2019ailleurs absolument pas incompatible avec la commémoration de la mémoire des grands hommes qui furent nos prédécesseurs et d\u2019extraordinaires pionniers intellectuels.Eux, en leur temps, ont pensé le Québec d\u2019une manière radicalement nouvelle.L\u2019hommage que l\u2019on doit maintenant leur rendre est celui de les imiter dans la façon qu\u2019ils ont eue de réfléchir hors des ornières qui leur étaient proposées, d\u2019éviter les écueils auxquels ils se sont butés, de reprendre leur rêve à bras le corps et d\u2019enfin le réaliser.q 85 Articles Jean Archambault* Le dossier des migrants clandestins La vassalisation du Québec La question des rapports entre le gouvernement fédéral et le gouvernement québécois en ce qui concerne la juridiction en matière d\u2019immigration est une problématique complexe, mais, globalement, selon la constitution canadienne ce champ relève d\u2019abord du fédéral.Pourtant, le Québec, au cours des dernières décennies, est allé chercher de nouveaux pouvoirs.L\u2019entente Canada-Québec (accord Gagnon-Tremblay\u2013McDougall) signée en 1991 et qui prolonge l\u2019accord Cullen-Couture de 1978, concède au Québec le droit, à l\u2019étranger et au Canada, de choisir les immigrants réguliers qui veulent venir ici.Le Québec est aussi responsable de leur intégration linguistique et socio-économique.En outre, le Québec peut faire connaître au fédéral, ses intentions de plafonner ou d\u2019augmenter le seuil annuel souhaitable d\u2019immigration.Cependant, la question des demandeurs d\u2019asile relève exclusivement du fédéral.L\u2019arrivée massive de migrants clandestins n\u2019a pas été l\u2019occasion pour le gouvernement Couillard d\u2019exiger une nouvelle répartition des pouvoirs entre le fédéral et le provincial dans la problématique des demandeurs d\u2019asile.Au contraire, ce gouvernement s\u2019est cantonné dans un rôle minimal en tant que simple province du Canada en oubliant volontairement * Ph.D.science politique. 86 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 qu\u2019il représente une nation et qu\u2019il a le devoir de la protéger.Les différentes actions du gouvernement Couillard, entre 2016 et 2018, nous éclairent sur sa vision du fédéralisme canadien.Le premier ministre accepte que sa province soit soumise à la concentration et la centralisation des pouvoirs à Ottawa.Il n\u2019y a aucune volonté d\u2019obtenir de nouveaux pouvoirs dans ce champ de juridiction.Le gouvernement Couillard ne profite pas de la crise des migrants clandestins causée en partie par la déclaration de Justin Trudeau pour établir un nouveau rapport de forces.Il aurait pu décider que les migrants qui passent la frontière illégalement ne sont pas de véritables demandeurs d\u2019asile et mettre en place une politique québécoise pour circonscrire la crise.Pour une définition claire des migrants clandestins Dans un premier temps, les médias les appelaient des migrants irréguliers.Puis, en 2017, le discours dominant a fait que cette dénomination a été jugée discriminatoire, on devait utiliser alors les mots de demandeur d\u2019asile.Cette appellation prête à confusion.Il existe déjà deux programmes de demandeur d\u2019asile sur le plan fédéral : le premier est géré conjointement par l\u2019Agence des Nations unies pour les réfugiés (HCR) et Immigration Canada.Ces réfugiés sont choisis par le HCR en collaboration avec des groupes privés du Canada qui vont parrainer les réfugiés pour qu\u2019ils soient réinstallés au Canada.Le deuxième programme est celui des demandeurs d\u2019asile qui sont déjà au Canada et font leur demande écrite pour des motifs de protection craignant d\u2019être persécutés ou torturés dans leur pays d\u2019origine.Or, la désignation de migrant irrégulier évoque la situation de migrants qui passent la frontière sans avoir fait 87 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 une demande formelle de demande d\u2019asile.En utilisant la dénomination de demandeur d\u2019asile, les médias confondent des situations très différentes.Soucieux d\u2019être limpides et précis, nous utiliserons plutôt la qualification de « migrant clandestin » puisque la très grande majorité de ces derniers sont arrêtés par la Gendarmerie royale du Canada (GRC), car ils franchissent illégalement les frontières et ne passent pas par les points d\u2019accueil réguliers.Le gouvernement Couillard se soumet au gouvernement fédéral Sous l\u2019administration Couillard, le Québec s\u2019est soumis aux diktats d\u2019Ottawa, mettant en danger la nation québécoise.Jamais, dans le passé, un gouvernement québécois n\u2019a fait preuve d\u2019une telle pusillanimité face à Ottawa.Dans la problématique des migrants, dont une majorité passait par le chemin Roxham, le gouvernement québécois n\u2019a pas protégé l\u2019intégrité du territoire, quémandant seulement des aides financières pour faire face à la crise.L\u2019idéologie multiculturaliste ne venait pas seulement du gouvernement fédéral, mais imprégnait fortement les actions du premier ministre Couillard et de sa ministre Weil.Rappelons qu\u2019à l\u2019été 2018, le nombre de migrants atteignait des sommets inégalés depuis l\u2019été 2017, alors que des centaines de migrants étaient logés au stade olympique.Plus particulièrement, le gouvernement du Québec avait confirmé que le CIUSSS-du-Centre-Ouest-de-l\u2019Île-de-Montréal demeurait responsable du Programme d\u2019accueil et d\u2019intégration des demandeurs d\u2019asile (PRAIDA).En prenant cette première décision d\u2019attribuer la responsabilité première du programme à un organisme situé dans la partie ouest de Montréal, le gouvernement Couillard laissait à la communauté anglophone le soin de s\u2019occuper des premiers contacts 88 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 avec ces migrants.Des décisions ultérieures vont aller dans le même sens : la mainmise du secteur anglophone sur ces nouveaux migrants.En plus d\u2019offrir de l\u2019hébergement temporaire au YMCA de Wetsmount (600 places), le PRAIDA a ouvert d\u2019autres centres d\u2019hébergement (Grace Dart, ancien hôpital Royal Victoria et Boscoville).Seul le centre Boscoville est situé dans l\u2019est de Montréal.Finalement, le PRAIDA a signé une entente d\u2019un an renouvelable avec la commission scolaire English Montreal pour louer l\u2019école primaire St-Raphaël non-utilisée afin d\u2019héberger d\u2019autres migrants (400 places).Cette entente a été conclue suite à une demande du CIUSSS du Centre-Ouest.In a statement, the EMSB (English Montreal School Board) said it responded to an urgent request from the Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux du Centre-Ouest- de-l\u2019Île-de-Montréal.The organization is responsible for immigration resettlement in Montréal1.Ce programme a pour objectifs principaux d\u2019offrir de l\u2019hébergement temporaire et des services psycho-sociaux aux demandeurs d\u2019asile et de soutenir les organismes communautaires dans leur intervention auprès des clientèles aux prises avec des difficultés d\u2019immigration.La principale activité concernant ces migrants, en plus de l\u2019aide dans leurs démarches de demandeurs d\u2019asile et de recherche d\u2019hébergement, consiste à former des groupes d\u2019intégration en anglais-français (bilinguisme).Les migrants constatent rapidement que l\u2019anglais est la première langue utilisée par ces organismes : le CIUSS du Centre-Ouest de l\u2019Île-de-Mon- tréal, le CLSC Côte-des-Neiges, les résidences du YMCA à Westmount et ailleurs dans l\u2019ouest et la commission scolaire 1 The Gazette, « Vacant school for incoming refugees », 4 août 2017. 89 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 English Montreal.Cette politique générale mise en place par le gouvernement Couillard consolide l\u2019impression des migrants clandestins qu\u2019ils peuvent fonctionner seulement en anglais à Montréal.Selon le rapport intitulé « Esquisse du vrai visage du français au Québec » présenté par Pierre Curzi en 20102, il est clair que le choix linguistique des immigrants est lié à différents facteurs : lieu d\u2019origine, fréquentation scolaire des enfants, langue de travail utilisée et les contacts des migrants au cours de leur première année (les premiers lieux de résidence dans un quartier où la composition linguistique perçue par l\u2019immigrant est l\u2019anglais renforcent à court et à long terme l\u2019usage de cette langue).Nous pouvons lire dans ce rapport cette conclusion finale : C\u2019est exactement pour cette raison que l\u2019« exode » des francophones joue contre la francisation des immigrants.Les anglophones et les allophones se concentrent sur l\u2019île de Montréal.Si le nombre de francophones diminue, les immigrants seront davantage influencés par la culture anglophone dès leur arrivée.Le fait que le contexte à l\u2019arrivée et les contacts avec le Québec démontrent des effets aussi importants sur l\u2019orientation linguistique à long terme, et ce, en plus des affinités linguistiques, corrobore ce constat.Ces décisions de Weil et Couillard renforçaient par conséquent la tendance observée des immigrants à se fixer dans la grande région de Montréal (85 % des immigrants débarquent dans la grande région de Montréal) et à s\u2019angliciser plus rapidement.Le gouvernement Couillard est allé ainsi à l\u2019encontre des désirs de la population que les nou- 2 Mouvement Québec français, « Esquisse du vrai visage du français au Québec », 2010, p.45. 90 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 veaux arrivants s\u2019intègrent rapidement aux francophones du Québec ; il s\u2019est bien gardé aussi de mettre en place une politique de régionalisation des migrants au Québec.Dans plusieurs régions (Beauce, Québec, Côte-Nord, etc.) du Québec, l\u2019offre d\u2019emploi dépasse la demande.Ces décisions sont lourdes de conséquences lorsque nous savons que le traitement d\u2019une demande d\u2019asile s\u2019étend sur une période moyenne de plus deux ans et que 70 % des demandeurs d\u2019asile sont acceptés comme réfugiés.Au printemps 2017, la ministre Kathleen Weil accueillait favorablement l\u2019engagement pris par le fédéral visant à mieux répartir les demandeurs d\u2019asile en fonction de leur destination projetée plutôt que d\u2019exiger de plafonner ce type d\u2019immigration et d\u2019obtenir une meilleure répartition des pouvoirs.Même cet engagement du fédéral restera lettre morte puisqu\u2019à l\u2019été 2018 c\u2019est le Québec qui recueille encore la majorité des entrées clandestines.En somme, le gouvernement provincial héberge, soigne et paie l\u2019aide de dernier recours aux migrants qu\u2019il dit ne pouvoir refuser à cause de l\u2019entente des tiers pays sûrs signée entre le Canada et les États-Unis et mise en vigueur à partir de 2004.Le Québec doit se retirer de cette entente en utilisant la clause nonobstant ou en déclarant un moratoire, car le destin collectif de la nation doit primer sur les droits des migrants clandestins.L\u2019ouverture de Justin Trudeau d\u2019offrir l\u2019hospitalité aux migrants clandestins, en faisant savoir, dès le début de 2017, que le Canada, sans aucune consultation avec les provinces, est un pays ouvert à ce type de migration démontrait que celles-ci n\u2019avaient aucun pouvoir dans des secteurs névralgiques de la politique d\u2019immigration : réunification des familles et migrants clandestins. 91 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 Une nation doit pouvoir s\u2019appuyer sur une stratégie d\u2019immigration qui va dans le sens de ses intérêts ; ce qui n\u2019est pas le cas ici.Cette entrée massive de migrants fragilise encore les surplus budgétaires du gouvernement québécois ; que le gouvernement fédéral devra avancer des sommes pour permettre de répondre à cette arrivée sur laquelle le gouvernement provincial n\u2019a aucun pouvoir.L\u2019aide sociale de dernier recours en 2017 et 2018 au Québec se chiffrera à au moins 100 millions de dollars.Il faut ajouter à cette somme les coûts de l\u2019hébergement temporaire et les services de santé et services sociaux offerts aux migrants clandestins.Au début de 2018, le Québec a créé 1 850 places quotidiennes en hébergement temporaire seulement à Montréal pour les migrants en quémandant que le gouvernement fédéral accélère son évaluation des demandes d\u2019asile et augmente le financement fédéral aux provinces puisque le gouvernement provincial entrevoit une autre crise à l\u2019été 2018 ; ce qui se confirmera à l\u2019été et à l\u2019automne 2018.L\u2019immigration clandestine : un enjeu électoral ?Cette gestion multiculturaliste du gouvernement Couillard s\u2019est poursuivie pendant la campagne électorale de 2018, le Parti libéral du Québec (PLQ) attaquant le Parti québécois (PQ) et la Coalition avenir Québec (CAQ) sur la question identitaire et celle de l\u2019immigration.Le discours « politiquement correct » assurait au PLQ une position prépondérante dans ces domaines, appuyé par la majorité des médias traditionnels.La supposée compassion, au cœur de cette idéologie moralisatrice canalisée contre les Québécois, les amène à se renier comme nation en danger.Sauver les autres avant de protéger sa propre survivance, n\u2019est-ce pas la pire attitude aliénante d\u2019un peuple qui résiste à peine ? 92 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 Dans ce contexte, pendant la campagne électorale provinciale de 2018, l\u2019entrée des migrants clandestins au Québec.n\u2019a pas fait l\u2019objet de grands débats malgré le fait que l\u2019année 2018 fut marquée par leur arrivée massive, par voie terrestre et aérienne, dépassant largement les années antérieures et même l\u2019année 2017, année phare de ce mouvement migratoire.Les débats électoraux entre les différents partis, à l\u2019automne 2018, ont porté plutôt sur les questions identitaires : le test des valeurs québécoises proposé par la CAQ qui serait obligatoire pour chaque immigrant et le seuil acceptable annuel d\u2019immigrants réguliers au Québec.La hausse des migrants clandestins en 2018 a été très peu évoquée par les partis politiques.Les libéraux et leurs alliés dans la société civile ont tendance à traiter de xénophobes tous les acteurs sociaux qui voulaient aborder la problématique de l\u2019immigration et de ses impacts sur le Québec.Les partis d\u2019opposition se sont censurés sur la crise des migrants de peur de passer pour des partis d\u2019extrême droite.Pourtant, en 2018, 19 100 migrants clandestins sont entrés au Québec, alors qu\u2019ils étaient 9 930 en 2017 et 2 340 en 2016.Sur la question des migrants clandestins, en observant les statistiques de l\u2019Agence des services frontaliers du Canada (ASFC), nous pouvons affirmer que 2018 est marquée par la plus grande arrivée de migrants par points d\u2019entrée terrestres et par points d\u2019entrée aériens, etc.La CAQ doit se défendre d\u2019être raciste et le premier ministre Couillard ne questionne aucunement le gouvernement fédéral et son ouverture tous azimuts à ces migrations clandestines ; il noie le poisson en attaquant la CAQ et le PQ sur leur supposée fermeture à l\u2019arrivée de tels migrants.Dès 93 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 août 2017, Couillard jouait la fibre émotive, en affirmant que la logique de François Legault poussée à son extrême signifiait que le Québec allait bâtir un mur pour empêcher les migrants de passer les frontières.En 2018, les migrants clandestins sont encore plus nombreux : il y a eu 15 040 migrants par voie terrestre et 2 915 par voie aérienne3.Par comparaison, si nous examinons le nombre de migrants illégaux, par voie terrestre en 2016 et 2017, ils étaient respectivement 1 660 et 3 650 et par voie aérienne, respectivement 440 et 1 125.Dans les faits, les migrants clandestins ont continué à entrer au Québec de septembre à décembre 2018, soit 6 290 avec un mois de décembre record de 1 580 migrants clandestins.En septembre 2018, le gouvernement libéral du Canada et plusieurs journalistes annonçaient que le nombre de migrants clandestins diminuerait entre septembre et décembre 2018.Or le flot, au lieu de se tarir, a progressé de façon notable.D\u2019autres faits troublants doivent être aussi mentionnés.Premièrement, le nombre de migrants clandestins qui utilisent la voie aérienne est en progression constante au Québec.En 2014, seulement 285 migrants clandestins sont arrivés par les points d\u2019entrée aériens au Québec ; nous assistons à une augmentation annuelle pour les années subséquentes : 325 en 2015, 440 en 2016, 1 125 en 2017 et 2 915 en 2018.Il y a des groupes mafieux qui font payer le prix fort à ces migrants pour atteindre le Québec.Que font les corps policiers pour intervenir sur ces réseaux clandestins ?3 Toutes les statistiques proviennent du site web de l\u2019Agence des services frontaliers du Canada.Cette agence relève du ministère fédéral de la Sécurité publique.Elle a été créée en 2003.https://www.canada.ca/fr/immigration-refugies-citoyennete/services/ refugies/demandes-asile.html 94 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 En outre selon une enquête de la CBC, le taux d\u2019acceptation des demandeurs d\u2019asile est actuellement le plus élevé depuis trois décennies.La CBC a étudié près de 90 000 demandes faites entre janvier 2013 et septembre 2017.Le taux d\u2019acceptation de la Commission d\u2019immigration et du statut de réfugié (CISR) est passé de 44 % en 2013 à 70 % pour les neuf premiers mois de 2017.Cette commission relève seulement du fédéral4.Alors que le gouvernement fédéral a promis un déclin des migrants clandestins et une croissance des expulsions en 2018, nous assistons plutôt à une explosion du nombre de migrants et une stagnation des renvois.En effet, selon l\u2019agence QMI, « [\u2026] moins de 400 demandeurs d\u2019asile sur les 32 173 personnes ayant franchi illégalement la frontière canado-américaine entre avril 2017 et août 2018 ont été expulsés par le Canada5 ».Un dernier chiffre pour montrer l\u2019ampleur de notre problème, en 2018 (année non complétée), selon Le Figaro, les traversées illégales en Europe seraient encore en baisse en 2018 : [\u2026] les franchissements illégaux des frontières européennes sont en constante baisse.L\u2019année dernière, l\u2019agence européenne a comptabilisé 204 734 passages illégaux, et les chiffres de 2018 montrent que la tendance est encore en baisse.Ils pourraient retrouver des niveaux similaires à ceux de 2009, où 104 599 passages avaient été détectés6.4 Radio-Canada et CBC News, « Le taux d\u2019acceptation des demandeurs d\u2019asile grimpe en flèche au Canada », 7 février 2018.5 Journal de Montréal, « Demandeurs d\u2019asile, moins de 400 expulsions » depuis avril 2017, 9 septembre 2018.6 Le Figaro, « Les chiffres pour comprendre le défi migratoire qui se pose à l\u2019Europe », 28 juin 2018. 95 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 Cet espace, appelé Schengen, comprend 26 États ; sa population est chiffrée en 2015 à 422 millions d\u2019habitants.L\u2019espace Schengen fonctionne comme un espace unique, où le franchissement des frontières intérieures s\u2019effectue librement, sans passeport, sans contrôle.Le Québec avec sa population de 8,4 millions (en 2017) et ses 9 050 de migrants clandestins dans les six premiers mois de 2018 a reçu proportionnellement, durant la même période, par rapport à l\u2019espace Schengen, quatre fois plus de migrants clandestins.En outre, les migrants dans la seconde moitié de 2018 continuent à traverser les frontières au même rythme que les six premiers mois.Conclusion Alors que l\u2019Europe ferme ses portes sous la poussée de leur population et que le président américain Trump menace d\u2019extrader des milliers travailleurs venus de l\u2019Amérique centrale, il faut que le Québec planifie une véritable politique d\u2019immigration pour circonscrire cette arrivée de migrants clandestins, c\u2019est une question de survie pour la nation québécoise.Nous n\u2019avons pas la capacité de recevoir 20 000 migrants clandestins, d\u2019autant plus que la gestion générale du gouvernement Couillard face à l\u2019arrivée de migrants clandestins, en 2017 et 2018, va dans le sens inverse des intérêts du Québec.L\u2019attribution de la responsabilité administrative d\u2019intégrer ces migrants clandestins au secteur anglophone de Montréal nous indique clairement la voie à suivre pour contrer cette duperie : réguler ce flux de migrants clandestins et régionaliser immédiatement l\u2019ensemble des interventions auprès de ces migrants.q Le OU CUITE d'O 011% | tente NA de\u201ccoulér l\u2019 industrie navale M du Québec.AGISSONS! sur.le site de la AY ae PURE 1975 Chambre des communes ) < \u2018 Michel Boudrias Député de Terrebonne VU 730, ue St-Louis =1U0, V4 a Terrebonne (Québec) y Eco 13 PTE 450-964-9417 97 Articles J\u2019habite la circonscription de Saint-François, dont les trois quarts des électeurs se retrouvent dans les limites de la ville de Sherbrooke.Lors des élections du 1er octobre 2018, la candidate du Parti québécois est arrivée quatrième (PQ, 16 %).Elle s\u2019est retrouvée assez loin derrière la candidate de la Coalition avenir Québec (CAQ, 35 %), celui du Parti libéral du Québec (PLQ, 23 %) et celui de Québec solidaire (QS, 23%).Elle a été chanceuse d\u2019avoir atteint le 15 % nécessaire au remboursement d\u2019une partie de ses dépenses électorales.Si sa défaite a semblé si triste autant à ses partisans qu\u2019à elle, ils ont pourtant des motifs de se réconforter.Le résultat n\u2019aurait peut-être pas été le même si tous les partis avaient joué franc jeu durant cette campagne électorale.Or, il s\u2019en trouve un parmi eux, Québec solidaire, qui ne l\u2019a pas fait.Québec solidaire a fait le soir du 1er octobre une autre victime que le Parti québécois.Une victime collatérale ne s\u2019y attendant pas, le Parti libéral du Québec ! Tant qu\u2019il affaiblissait le Parti québécois, le Parti libéral a traité presque avec déférence Québec solidaire \u2013 il fallait entendre en juin 2017 Philippe Couillard n\u2019avoir que de bons mots à l\u2019endroit de Gabriel Nadeau-Dubois faisant son entrée à Paul Lavoie* Québec solidaire, le 1er octobre Un succès démérité ?* Ph.D., cadre retraité de l\u2019éducation, militant du Parti québécois. 98 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 l\u2019Assemblée nationale1.Aujourd\u2019hui, le PLQ n\u2019a probablement plus le cœur à prodiguer de pareilles flatteries : dans Saint-François par exemple, le PLQ et QS ont obtenu pratiquement autant de votes ; dans la circonscription voisine de Sherbrooke, QS a été élu en devançant le PLQ de plusieurs milliers de votes ; dans une quarantaine d\u2019autres circonscriptions, QS a obtenu plus de votes que le PLQ.On peut parier que Québec solidaire se retrouvera dorénavant dans la mire du Parti libéral qui ne devrait pas faire dans la dentelle.D\u2019une certaine manière, une campagne électorale s\u2019apparente à une campagne publicitaire.Bien sûr, ce n\u2019est pas la même chose : il s\u2019agit dans le premier cas d\u2019obtenir de ses concitoyens assez de votes pour occuper une fonction publique en leur nom, dans le second de leur vendre un produit ou un service.Puisqu\u2019ils sont tous les deux des sortes de discours, la persuasion et la séduction y jouent un rôle similaire.La Loi sur la protection du consommateur règlemente la publicité.« Un message publicitaire contenant des renseignements faux, trompeurs ou passant sous silence un fait important est illégal », selon l\u2019Office de la protection du consommateur.En campagne électorale, il n\u2019y a malheureusement pas de droit analogue qui permette de se prémunir contre un parti propageant des renseignements faux, trompeurs ou passant sous silence un fait important.Est-ce à dire qu\u2019un parti politique disposerait en campagne électorale de plus de latitude éthique qu\u2019un épicier annonçant ses produits ?Il me semble qu\u2019autant les médias, les partis et les simples citoyens devraient en campagne électorale se faire un devoir de protéger la démocratie, nommément dénoncer tout parti remplaçant la persuasion par la manipulation et la séduction par la ruse.1 Marco Bélair-Cirino, « Nadeau-Dubois refuse d\u2019être utilisé par Couillard », Le Devoir, 9 juin 2017. 99 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 Au début de la campagne électorale, les sondages accordaient autour de 8 % à Québec solidaire2.Au dépouillement, il en récoltait 16 %.On peut bien admettre qu\u2019au cours des quatre dernières années, le parti a fait des efforts d\u2019enracinement, par le biais notamment d\u2019un maillage avec le mouvement communautaire3 \u2013 il constitue un terreau fertile et, selon ce qui s\u2019observe, la pénétration a été une réussite à Sherbrooke.Si de tels efforts n\u2019ont pas nui, ils n\u2019expliquent pas le doublement en un mois de l\u2019adhésion populaire ! Quelle a donc été la recette du « succès » de Québec solidaire durant cette campagne électorale ?À n\u2019en pas douter, le mot « succès » est prématuré.QS est en effet loin du pouvoir et on peut même penser que, mieux il sera connu, plus ses chances d\u2019y accéder diminueront.Peu importe.Quelle a donc été cette recette ?Lors de son porte-à-porte électoral, la candidate du Parti québécois dans la circonscription de Saint-François a été stupéfaite d\u2019entendre plusieurs électeurs lui dire qu\u2019elle était bien gentille, mais qu\u2019ils hésitaient plutôt entre la CAQ et QS.Comment pouvaient-ils mettre en balance deux partis aussi différents, le premier plutôt de droite et le second franchement de gauche ?Ce phénomène n\u2019est pas étranger à la stratégie de QS à « faire peuple ».* * * 2 « Sondage Léger/Le Journal : la CAQ vers le pouvoir », Journal de Montréal, 29 septembre 2018.3 À ce propos, il est intéressant de lire les réflexions de William Champigny- Fortier, candidat malheureux pour Québec solidaire dans Arthabaska le 1er octobre dernier, qui insiste pour considérer le mouvement populaire de sa région comme une caisse de résonnance pour son parti : « L\u2019émergence d\u2019une gauche centricoise ?», Huffpost, 18 octobre 2018.Sur l\u2019importance des mouvements populaires et sociaux dans la création de Québec solidaire, voir l\u2019article de Philippe Boudreau, « Cinq ans de Québec solidaire : un grand pas en avant », no 38, À babord, février-mars 2011. 100 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 Avant d\u2019aborder cette stratégie, je voudrais évoquer les relations entre le Parti québécois et la gauche québécoise, plus particulièrement avec Québec solidaire bien que toute la gauche ne se reconnaît pas forcément en ce parti.Fondé il y a 50 ans, le Parti québécois a été dès le départ une coalition qui, autour de l\u2019idée d\u2019indépendance, rassemblait des gens de tout horizon.Il a été au pouvoir au total près d\u2019une vingtaine d\u2019années : de 1976 à 1985, de 1994 à 2003, de 2012 à 2014.Tout parti politique se dote de grandes orientations sociales et économiques.Quelles sont celles du PQ ?Il a toujours prétendu se situer au centre gauche de l\u2019échelle droite-gauche, se qualifiant lui-même de social-démocrate ou progressiste.René Lévesque, dont le parti qu\u2019il a fondé se reconnaissait « un préjugé favorable à l\u2019égard des travailleurs4 », a été porté au pouvoir en 1976 et s\u2019est alors lancé dans une série de réformes qui marquent encore le Québec : loi 101, loi sur le financement des partis politiques, sur la protection du territoire agricole, création de l\u2019Assurance automobile, du ministère de l\u2019Environnement\u2026 Il connut aussi l\u2019échec du référendum de 1980, puis le rapatriement unilatéral de la constitution par le gouvernement de Pierre-Elliott Trudeau.En 1982, le gouvernement Lévesque se retrouva devant une situation économique précaire : récession, taux de chômage de 15 %, taux hypothécaires de 18 à 20 %5\u2026 Le premier ministre a cherché à obtenir la collaboration des employés du secteur public afin de redresser les finances 4 J.Bauter (1977).« L\u2019attitude des syndicats », Études internationales, 8 (2), 307-319.5 https://www150.statcan.gc.ca/n1/daily-quotidien/170609/g-a001-fra.htm https://www150.statcan.gc.ca/n1/daily-quotidien/171012/cg-b003- fra.htm 101 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 publiques.N\u2019y parvenant pas, il a décrété leurs conditions de travail incluant une réduction de salaire de 20 % durant trois mois.En janvier 1983, ils étaient 30 000 à manifester devant l\u2019Assemblée nationale : on a brûlé René Lévesque en effigie et on l\u2019a traité de « boucher de New Carlisle ».Le gouvernement s\u2019est entendu avec les infirmières, mais les enseignants ont défié la loi.Lévesque a fait adopter en février la loi 111, nommée par les syndicats « loi matraque », qui prévoyait des sanctions très dures pour assurer le retour au travail6.L\u2019épisode, qui remonte à 35 ans, fait partie de la mémoire de groupes de gauche qui se la rappellent à tout propos, s\u2019abstenant de replacer les décisions prises dans leur contexte économique7.Ils oublient aussi de mentionner que le gouvernement Lévesque, qu\u2019il faudrait juger sur l\u2019ensemble de son œuvre, a adopté en 1977 des dispositions anti-briseurs de grève, a créé en 1979 la Commission de la santé et de la sécurité au travail, en 1980 la Commission des normes du travail et en 1983 a adopté la loi établissant le Fonds des travailleurs de la FTQ.Si le gouvernement du PQ a réussi à se sortir de la crise économique du milieu des années 1980, il a perdu le pouvoir qu\u2019il ne récupérera qu\u2019en 1994 avec Jacques Parizeau.Ce dernier, qui organisa le référendum de 1995, démissionna après l\u2019avoir perdu par seulement quelques dizaines de milliers de votes.Lui succédèrent alors Lucien Bouchard et Bernard Landry, ce dernier perdant le pouvoir en 2003.La gauche, qui l\u2019a toujours perçu comme le diable en personne, a associé Lucien Bouchard au néolibéralisme en raison de la décision prise sous son gouvernement de réduire le poids de 6 h t t p s : / / w w w.l a p r e s s e .c a / d e b a t s / l e - c e r c l e - l a - p r e s s e / actualites/201206/07/48-481-les-lois-speciales.php 7 Pour un échantillon de ce que l\u2019extrême gauche peut penser du PQ, voir : https://www.clac-montreal.net/crosseurs_PQ#PQ_1. 102 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 la dette, passée de 1,2 % du PIB en 1971 à 4,8 % en 1995 \u2013 il faut lire à ce propos un texte de l\u2019économiste Pierre Fortin rétablissant les faits et lavant la réputation de Bouchard8.Durant ces années, les manifestations des groupes de gauche se déroulaient comme de raison au cri de « Parti québécois, parti bourgeois », peu à peu transformé en « Parti québécois, parti néolibéral » dont la rime n\u2019avait pas la même richesse.Le soir du 9 avril 2001, Paul Cliche, le militant emblématique de la gauche, dansait une gigue en pleine rue de Montréal.Celui qui réussira à fédérer les diverses tendances jusque-là fragmentées de la gauche du Québec et sera en 2006 l\u2019un des fondateurs de Québec solidaire était devenu fou de joie : c\u2019est qu\u2019en se présentant dans la circonscription de Mercier comme indépendantiste de gauche, il avait provoqué la défaite du candidat péquiste et permis la victoire de la candidate libérale9.L\u2019événement, tout anecdotique qu\u2019il paraisse, présageait de la volonté constante de Québec solidaire d\u2019en découdre avec le Parti québécois et de lui ravir autant sa clientèle progressiste que ses circonscriptions.C\u2019est le même type d\u2019euphorie qu\u2019on a observé chez les sympathisants de Québec solidaire chaque fois que le PQ mordait la poussière, notamment à l\u2019Olympia le 7 avril 2014 quand fut confirmée la défaite de Pauline Marois qui avait permis au PQ de reprendre le pouvoir en 201210.8 Pierre Fortin, « Sauvetage du Québec : la vraie histoire », L\u2019Actualité, 26 décembre 2016.9 Paul Cliche, Un militant qui n\u2019a jamais lâché : chronique de la gauche politique des années 1950 à aujourd\u2019hui, Éditions Varia, 2018.Voir aussi : « \u201cUn militant qui n\u2019a jamais lâché\u201d : un produit singulier de l\u2019histoire politique », Le Devoir, 7 avril 2018 et « À propos de l\u2019histoire de Québec solidaire et de la gauche progressiste », L\u2019aut\u2019journal, 24 avril 2018.10 Steve E.Fortin, « La mesure du succès électoral de Québec solidaire se fera à sa capacité d\u2019affaiblir le PQ », Journal de Montréal, 1er avril 2018 et « Québec solidaire les deux pieds dans le marais.», Huffpost, 10 novembre 2016. 103 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 Il faut se souvenir des déclarations outrées et fort peu inclusives de Françoise David, alors porte-parole de QS, apprenant au printemps 2014 que Pierre-Karl Péladeau allait se présenter comme candidat du PQ.« Jamais, jamais un député solidaire ne s\u2019assoira à côté de Pierre-Karl Péladeau du côté des banquettes de députés.Jamais.[\u2026] Vraiment, il faut se ressaisir tout le monde, au Québec.Il faut savoir où sont les progressistes », devait-elle poursuivre, en concluant que son parti était le « seul parti progressiste au Québec11 ».Les relations entre le Parti québécois et Québec solidaire auront en définitive toujours été tendues.Auraient-elles pu l\u2019être autrement, le second s\u2019étant en bonne partie créé tout autant en réaction que sur la même assise que le premier ?Un autre sujet de discorde se sera entretemps immiscé dans le lourd contentieux, celui de la question identitaire qu\u2019on pourrait circonscrire, bien qu\u2019elle comporte d\u2019autres volets, à celui de la laïcité.Au sein de la gauche, autant en Europe qu\u2019au Québec, il n\u2019y a pas unanimité à propos de la laïcité.Les porte-parole de Québec solidaire par exemple ont été plutôt enclins à considérer la question comme une diversion, craignant sans doute les affrontements au sein de leur parti que susciterait une prise de position en un sens ou l\u2019autre.Qu\u2019importe, le parti n\u2019en reste pas moins traversé par un courant non négligeable pour qui la Charte des valeurs présentée par le gouvernement Marois démontrait la xénophobie et le racisme du PQ, voire de tous ses militants.« Valeurs péquistes, valeurs racistes », c\u2019était ce que des opposants à la Charte scandaient en manifestant en 2013.À son congrès de mai 2017, Québec solidaire était appelé à se prononcer sur un pacte électoral avec le Parti québécois.11 Mélanie Loisel, « Françoise David : \u201cJamais un député solidaire ne s\u2019assoira à côté de Pierre Karl Péladeau\u201d », Le Devoir, 9 mars 2014 104 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 Dalila Awada12, qui s\u2019était fait connaître par son opposition à la Charte, fit une déclaration fracassante : « Pour les communautés racisées au Québec, l\u2019ennemi est double.Il s\u2019incarne à la fois dans le néolibéralisme et dans le racisme.Le Parti québécois, aujourd\u2019hui, porte en lui ces deux bêtes13.» Cette déclaration, paraît-il, aurait été plus modérée que bien d\u2019autres14.Largement médiatisée, elle fut un choc pour le Parti québécois forcé de réaliser sur cette question comme sur d\u2019autres, sans doute un peu tard, qu\u2019il avait cherché à s\u2019allier avec un parti qui méprisait tout ce qu\u2019il représentait et voulait simplement sa perte.* * * À la lumière de ce survol, il faut se poser la question : le Parti québécois a-t-il usurpé le titre de « social-démocrate » ?Je serais mauvais juge pour y répondre.Je vais plutôt me fier à Rodney Haddow, professeur de sciences politiques de l\u2019Université de Toronto et qu\u2019on n\u2019accusera pas de parti-pris.En 2015, il publia Comparing Quebec and Ontario : Political Economy and Public Policy at the Turn of the Millennium, qui fit un certain bruit auprès des spécialistes.Chiffres à l\u2019appui, il démontrait qu\u2019à l\u2019égard des transferts sociaux et de la réduction des inégalités et de la pauvreté, le Québec 12 Curieusement, le procès-verbal de ce congrès fait état de sa présence comme observatrice : https://api-wp.quebecsolidaire.net/wp-content/ uploads/2017/08/pv-congres_2017-05-19_20_21_22_pour-adoption.pdf 13 Voir : Marc Laviolette et Pierre Dubuc, « Une insulte inacceptable aux 90 000 membres du PQ », L\u2019aut\u2019journal, 15 juin 2017.L\u2019accusation de racisme n\u2019est cependant pas reprise ni par Gabriel Nadeau-Dubois, ni par Manon Massé : « Pour Manon Massé, \u201cle Parti québécois n\u2019est pas raciste\u201d », Le Devoir, 30 mai 2017 et « Lisée somme Québec solidaire de se dissocier des accusations de \u201cracisme\u201d contre le PQ », Ici Radio- Canada, 30 mai 2017.14 « The Parti Québécois is on the brink of extinction », Globe and Mail, 1er juin 2017. 105 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 représentait une exception au Canada15.En comparaison avec l\u2019Ontario, les taxes et impôts y étaient plus élevés, mais les avantages et les services que le Québec allouait à sa population, notamment aux familles avec enfants, étaient beaucoup plus généreux.Tout cela l\u2019amenait à parler du Québec comme d\u2019une société plus égalitaire et à le rapprocher des pays scandinaves.Apparemment, ce serait sous les gouvernements de Lucien Bouchard et de Bernard Landry que la réduction des inégalités et de la pauvreté a pris au Québec un tournant décisif en dépit de l\u2019objectif qu\u2019ils s\u2019étaient donné de réduire le déficit.Alors que les autres provinces répliquaient à la réduction des transferts sociaux fédéraux en affaiblissant leurs programmes sociaux16, les gouvernements péquistes faisaient le contraire et se lançaient dans des mesures sociales structurantes \u2013 tels l\u2019assurance médicament, le réseau des CPE, l\u2019assurance parentale \u2013 qui réduisaient les inégalités et la pauvreté.Il faut d\u2019ailleurs remarquer que le gouvernement de Pauline Marois, minoritaire en 2012 et défait en 2014 en grande partie dans les deux cas à cause de Québec solidaire, projetait un autre programme social majeur, l\u2019assurance autonomie, piloté par notre député dans Saint-François, le docteur Réjean Hébert, et qui aurait constitué une façon de faire face au vieillissement de la population17.15 Le politicologue André Noël se sert de l\u2019ouvrage de Haddow pour dénoncer les coupes planifiées dès le début de son mandat par le gouvernement Couillard, l\u2019accusant de « revoir le modèle québécois, sans l\u2019annoncer » sur le site de l\u2019IRPP le 4 mai 2015 : http:// policyoptions.irpp.org/magazines/is-it-the-best-of-times-or-the-worst/ revoir-le-modele-sans-lannoncer/ 16 Vaillancourt, Y.(1997).« La reconfiguration des paiements de transferts fédéraux : quelques enjeux pour le Québec », Nouvelles pratiques sociales, 10 (2), 1997, 1-10.17 Olivier Jacques, « Le modèle québécois peut-il survivre à une chute du PQ ?», Options politiques, 13 septembre 2017. 106 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 * * * Si un slogan électoral n\u2019a pas à lui seul un impact majeur sur l\u2019issue d\u2019une élection, il attire l\u2019attention sur le message qu\u2019un parti veut envoyer.Aux élections de 2014, le slogan de Québec solidaire était « Je vote avec ma tête18 », associé au cérébral, à l\u2019argumentatif.En 2018, il devenait « Populaires », qu\u2019on associerait plus spontanément à l\u2019affectif, à l\u2019émotion.Mais dans quel sens au juste faut-il comprendre le mot « populaires » ?Celui-ci possède en effet deux significations : 1) « qui concerne ou qui émane du peuple » (p.ex.: la volonté populaire, une demande populaire) ; 2) « qui plaît à la population, au grand public, qui a du succès » (p.ex.: un garçon ou une fille populaire, une chanson populaire)19.Si on se fie à la déclaration au Devoir de Manon Massé lors de son dévoilement, le slogan était pensé pour faire référence à l\u2019idée de peuple, donc au premier sens de « populaires ».Le parti politique Québec solidaire veut être « populaire » en misant sur sa proximité avec le peuple pour convaincre les Québécois de voter pour lui aux élections d\u2019octobre.« Être populaire, c\u2019est être du bord des gens », a fait valoir fièrement la porte-parole solidaire, Manon Massé.QS dit avoir été inspiré par l\u2019histoire du parti pour choisir ce premier slogan de campagne.« Populaire, c\u2019est un retour à l\u2019essentiel.C\u2019est pour ça que Québec solidaire a été créé, pour donner une voix au peuple », a souligné Mme Massé20.18 http://www.bibliotheque.assnat.qc.ca/guides/fr/3748-programmes-et- slogans-politiques 19 Selon le Robert historique, le second sens s\u2019est répandu en français sous l\u2019influence de l\u2019anglais popular à la fin du XVIIIe siècle.20 « Québec solidaire veut être \u201cpopulaire\u201d », Le Devoir, 21 août 2018. 107 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 Au Journal de Montréal, la porte-parole avait dit à peu près la même chose.« Je n\u2019ai jamais aimé les slogans, mais celui-là, je l\u2019ai tatoué sur le cœur.\u201cPopulaire\u201d, c\u2019est un retour à l\u2019essentiel.[.] \u201cPopulaire\u201d, c\u2019est aussi à l\u2019image de nos idées, qui répondent aux vrais problèmes des gens », a expliqué la candidate au poste de première ministre Manon Massé.« Plus que jamais, notre mouvement transcende les étiquettes.Notre mouvement appartient à tous les Québécois et à toutes les Québécoises qui veulent que ça change pour vrai », a ajouté la candidate21.Sur sa page Facebook, le parti confirmait : Nous sommes un mouvement populaire.Populaire, parce que Québec solidaire fonde toute son action sur les besoins réels de la population.Populaire, parce que nos idées sont pareilles à celles d\u2019un grand nombre de québécois.es.QS ose dire que ce que le peuple veut est réalisable22.Je me permets de citer des passages d\u2019un article intitulé « Populaires », rallier la classe populaire pour un changement véritable, paru dans le journal alternatif électronique Presse-toi à gauche.Son auteur, Bernard Rioux, est militant de Québec solidaire et écrit régulièrement sur le site dont il est l\u2019un des fondateurs.Même s\u2019il se dit indépendant, Presse-toi à gauche entretient un lien de proximité important avec Québec solidaire.Le site considère même QS comme un de ses collaborateurs : les textes, articles et communiqués de presse \u2013 on peut en consulter plusieurs centaines sur le 21 « Québec solidaire veut présenter des idées \u201cpopulaires\u201d », Journal de Montréal, 20 août 2018.22 https://www.facebook.com/Quebecsolidaire/photos/a.480715049217/ 10157019106694218/?type=1&theater 108 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 site \u2013 sont publiés tels quels, avec simplement comme nom d\u2019auteur « Québec solidaire ».L\u2019article a paru au lendemain du dévoilement du slogan « Populaires » et son auteur ne laissait pas de doute sur sa signification.Dans le Québec d\u2019aujourd\u2019hui les vrais décideurs, c\u2019est la poignée de multinationales, de grands entrepreneurs et de banquiers qui ont la main haute sur l\u2019économie et sur les gouvernements.En faisant de son slogan de campagne le terme « populaires », Québec solidaire vise donc à se définir comme le parti du peuple, comme un parti populaire.Il pose ainsi la nécessité de rompre avec les vieilles idées et avec des partis qui sont au service de la minorité possédante.Prendre le parti de la majorité populaire, c\u2019est travailler à défendre la justice sociale et le bien commun de la majorité de la population.Prendre le parti de la majorité populaire, c\u2019est dans les batailles de tous les jours, construire des contre-pouvoirs afin de renverser la domination de l\u2019actuelle minorité possédante [\u2026] Le combat de Québec solidaire, c\u2019est celui de la classe populaire qui forme la vaste majorité de la population, qui refuse la politique de la minorité possédante et les partis politiques à son service qui nous préparent la détérioration de nos conditions d\u2019existence\u2026 Voter Québec solidaire, c\u2019est affirmer notre autonomie politique face aux partis liés par mille liens à la classe dominante.C\u2019est jeter les bases d\u2019un changement véritable23.La prose de Rioux, dans laquelle on reconnaîtra une certaine propension au complotisme, contient des éléments généralement associés au populisme.Le slogan « Populaires » annonçait-il un passage de Québec solidaire au populisme ?Thierry Giasson, professeur de communication politique à l\u2019Université Laval et que le Quotidien consultait à l\u2019occasion du dévoilement des slogans des divers partis, voyait déjà ce danger dans celui de Québec solidaire : « Il y a un risque de 23 http://www.pressegauche.org/Populaires-rallier-la-classe-populaire- pour-un-changement-veritable.L\u2019article a aussi paru sur le site de la France insoumise : http://reflexions-echanges-insoumis.org/ la-campagne-de-quebec-solidaire/ 109 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 dérapage, parce que certains adversaires taxent déjà Québec solidaire d\u2019être des populistes de gauche24 ».* * * Québec solidaire, populiste ?Populiste de gauche ?Durant la dernière campagne électorale, assez peu de commentateurs politiques ont « taxé » Québec solidaire de populiste.Richard Martineau et Mathieu Bock-Côté, tous deux chroniqueurs au Journal de Montréal, doivent être parmi les seuls à l\u2019avoir fait explicitement, et seulement dans les derniers jours de la campagne électorale25.Martineau a parlé dans sa chronique de Manon Massé comme de la « populiste en chef » et l\u2019a associée à Réal Caouette26.Au réseau LCN, il a fait le même type de commentaire et s\u2019est permis d\u2019en faire une imitation27.Quant à lui, Bock-Côté a assimilé Québec solidaire aux populistes européens : « on vote QS comme on a longtemps voté pour les populistes en Europe : pour s\u2019opposer au monde tel qu\u2019il ne va pas et envoyer un signal de mécontentement28 ».C\u2019est vrai que le populisme n\u2019a jamais été très présent au Québec de manière caractérisée depuis justement l\u2019époque de Réal Caouette.L\u2019élection surprise à Ottawa des 26 députés créditistes remonte à 1962, il y a donc 55 ans ! (Richard Martineau est né en 1961.Il ne devait pas lui-même trop se souvenir de Réal Caouette.) 24 Patricia Cloutier, « Les slogans qui tiennent en un mot ont la cote », Le Soleil, 22 août 2018.25 J\u2019ai vu quelques blogs qui documentent le rapprochement qu\u2019ils font entre populisme et Québec solidaire (par exemple : https:// eabeauregard.com/2018/09/19/quebec-solidaire-populisme/).26 Richard Martineau, « La populiste en chef », Journal de Montréal, 27 septembre 2018.27 https://www.tvanouvelles.ca/2018/09/27/manon-massse-youre-no- rene-levesque 28 Mathieu Bock-Côté, « QS: un parti populiste de gauche », Journal de Montréal, 29 septembre 2018. 110 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 Le mot populisme s\u2019applique à divers courants ou mouvements partageant un même désir de faire appel au peuple.En principe, la chose n\u2019est pas inappropriée \u2013 on connaît la phrase d\u2019Abraham Lincoln pour qui la démocratie est « le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple » \u2013 si le mot n\u2019avait pas comme fonction précise de dépeindre un comportement extrême, celui de la manipulation du peuple.Au cours des dernières années, le concept de populisme a fait l\u2019objet de nombreuses publications en raison d\u2019une éclosion populiste dans plusieurs pays d\u2019Europe.Certes, populisme et populiste sont des mots galvaudés, pouvant servir d\u2019argument pour faire taire un adversaire, d\u2019injure ou de grossière simplification \u2013 en avril, la revue anglaise The Economist donnait la CAQ comme exemple de populisme au Canada, une affirmation sans fondement pour nombre de spécialistes29.La première fois que le mot populisme a été utilisé remonterait à la seconde partie du XIXe siècle à propos d\u2019un mouvement de jeunes intellectuels russes : partis en croisade alphabétiser les paysans russes, ils voulaient étudier leur organisation sociale et économique s\u2019imaginant qu\u2019ils pourraient la transposer à toute la Russie.Le mouvement, qui échoua lamentablement, n\u2019en contribua pas moins au développement du marxisme russe (le frère de Lénine, dont l\u2019exécution aurait été à l\u2019origine de sa radicalisation, en était un adepte).Le mot fut ensuite repris pour décrire des paysans américains de la fin du XIXe siècle s\u2019étant regroupés pour s\u2019opposer aux banques et aux compagnies de chemins de fer.Au début du XXe siècle, il désigna de petits commerçants et paysans du Sud américain organisés en bandes, d\u2019où dériva le Ku Klux Klan.Le mot eut par la suite une carrière aussi longue que prospère, laquelle ne paraît pas 29 Vincent Larin, « Legault associé au populisme par une prestigieuse revue », Journal de Montréal, 22 avril 2018. 111 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 terminée.On l\u2019associa tour à tour à l\u2019Allemagne nazie, au maccarthysme américain, à un grand nombre de gouvernements d\u2019Amérique du sud, puis plus récemment à plusieurs pays d\u2019Europe, à Trump aux États-Unis, etc.Le Petit Robert, précisant qu\u2019il est souvent péjoratif, définit le populisme comme un « discours politique qui s\u2019adresse aux classes populaires, fondé sur la critique du système et de ses représentants, des élites30 ».Le philosophe français André Comte-Sponville est plus précis et parle du populisme comme d\u2019une forme de démagogie \u2013 c\u2019est-à-dire de manipulation de la population \u2013 possédant trois traits spécifiques : prétendre parler au nom du peuple, s\u2019opposer aux élites, privilégier les passions (l\u2019indignation, la haine, la colère\u2026) à la raison31.Québec solidaire n\u2019est pas en mesure de nier qu\u2019il ait eu recours au populisme lors de la dernière campagne électorale.Au contraire, il y a eu recours de façon intentionnelle.Le populisme de gauche, puisqu\u2019il s\u2019agit de la version à gauche du populisme, est pratiqué depuis plusieurs années par des mouvements de gauche européens pour qui ce serait la seule façon de conquérir le pouvoir.Les idées de Podemos en Espagne, de Syriza en Grèce, de la France insoumise en France \u2013 des partis qui recourent tous au populisme dans leurs stratégies \u2013 sont assez voisines de celles de Québec solidaire.En matière de populisme, ils ont leurs théoriciens, Ernesto Laclau, maintenant décédé, et la philosophe belge Chantal Mouffe qui a écrit plu- 30 Le Petit Larousse donne une définition du populisme que beaucoup de spécialistes critiquent car pouvant autant s\u2019appliquer à des comportements tout à fait acceptables : « attitude politique consistant à se réclamer du peuple, de ses aspirations profondes, de sa défense contre les divers torts que lui sont faits ».31 http://andrecomte-sponville.monsite-orange.fr/page-582c891ef1469.html 112 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 sieurs ouvrages avec lui et est encore active.Le fondement idéologique des populistes de gauche repose sur l\u2019idée de remplacer, pour combattre le néolibéralisme, la lutte des classes marxiste par la rivalité entre le peuple et les élites, ou entre les pauvres et les riches, de manière à imposer, selon les mots de Chantal Mouffe, une « représentation conflictuelle du monde, avec des camps opposés auxquels les gens puissent s\u2019identifier32 ».Un personnage comme Jean-Luc Mélenchon33, le président de la France insoumise, se reconnaît ouvertement comme populiste dans une entrevue à L\u2019Express en 2010 : « Je n\u2019ai plus du tout envie de me défendre de l\u2019accusation de populisme.C\u2019est le dégoût des élites \u2013 méritent- elles mieux ?[\u2026] J\u2019en appelle à l\u2019énergie du plus grand nombre contre la suffisance des privilégiés.Populiste, moi ?J\u2019assume34 ! » Cela ne veut pas dire cependant qu\u2019il y ait unanimité autour du populisme au sein de toute la gauche européenne : certains accusent les populistes, même s\u2019ils sont dans les mêmes camps, de jouer avec le feu et récusent toute forme de démagogie35.32 David Doucet et Mathieu Dejean, « Portrait de Chantal Mouffe, la philosophe qui inspire Hamon et Mélenchon », Les Inrockuptibles, 24 janvier 2017.33 Jean-Luc Mélenchon est venu au Québec pour la première fois en avril 2016, rencontrant alors Gabriel Nadeau-Dubois, mais aussi des membres de Québec solidaire, « nos camarades et amis », dont il dit le plus grand bien sur son blog : https://melenchon.fr/2016/04/23/ chroniques-quebecoises/.Il devait revenir en novembre 2017 au congrès de Québec solidaire, mais a annulé à la dernière minute son voyage en raison d\u2019engagements en France.Mélenchon a récemment été l\u2019objet en France de perquisitions dans le cadre d\u2019enquête sur ses dépenses électorales et sur des emplois présumés fictifs au Parlement européen.34 « Mélenchon : \u201cPopuliste, moi ?J\u2019assume !\u201d », L\u2019Express, 16 septembre 2010.35 Voir par exemple : « Le populisme fleurit là où on masque la lutte des classes.Entretien avec Guillaume Roubaud-Quashie », Le vent se lève, 13 octobre 2017. 113 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 Gabriel Nadeau-Dubois, dont je ne doute pas qu\u2019il connaisse les ouvrages de Laclau et de Mouffe, annonçait le 9 mars 2017 son arrivée dans l\u2019arène politique sous la bannière de Québec solidaire.Voilà ce qu\u2019en racontait La Presse : Cinq ans après la grève étudiante qui l\u2019a fait connaitre, le jeune homme de 26 ans veut être porte-parole de la formation politique et candidat aux prochaines élections partielles dans la circonscription de Gouin.Il a dit vouloir « sortir du pouvoir la classe politique qui nous gouverne depuis 30 ans », car elle « a trahi le Québec ».« Cette classe politique a choisi de nous diviser selon notre origine, notre religion, notre région [.] pour gagner des élections », a-t-il continué.« Elle a toujours choisi ses amis \u2013 les grandes entreprises, les firmes d\u2019ingénieurs, les lobbys des médecins \u2013 au lieu du peuple du Québec.Qu\u2019elle soit au pouvoir ou non, qu\u2019elle soit rouge ou bleue, elle a toujours fait les mêmes choix36.» C\u2019était à plus d\u2019un an de l\u2019élection, mais déjà Nadeau-Dubois utilisait, apparemment de façon parfaitement consciente, les trois ingrédients du populisme qui allaient marquer la campagne électorale de QS : parler au nom du peuple (de « nous diviser »), s\u2019opposer aux élites (« la classe politique qui nous gouverne depuis 30 ans »), soulever l\u2019indignation (elle « a trahi le Québec »).Manon Massé a écrit le 8 mars dernier, à l\u2019occasion de la Journée internationale des femmes et à quelques mois des élections, une lettre dont le côté excessif en a surpris plusieurs : Depuis 30 ans, c\u2019est la même clique qui se passe la rondelle du pouvoir.Depuis 30 ans, cette clique est majoritairement masculine.Et ces messieurs ne sont jamais trop pressés d\u2019améliorer le sort collectif des femmes du Québec.Des chefs 36 Lia Lévesque, « Gabriel Nadeau-Dubois se joint à Québec solidaire », Presse canadienne, 9 mars 2017. 114 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 comme Philippe Couillard, François Legault et Jean- François Lisée font partie de cette clique depuis trop longtemps pour réussir à nous faire croire qu\u2019ils s\u2019engagent envers nous à d\u2019autres moments qu\u2019en campagne électorale.Et puis, disons-le, les plus grands gains pour la cause des femmes depuis 30 ans, ce sont les Pauline et les Louise qui nous les ont donnés, avec les CPE à tarifs réduits, l\u2019équité salariale, le régime québécois d\u2019assurance parentale\u2026 On est toujours mieux servi par soi-même, dit-on.Les membres de ce boy\u2019s club abonné au pouvoir, ce sont eux qui laissent les infirmières s\u2019épuiser et se tuer à la tâche, pour des peanuts.Ce sont eux qui donnent des milliards aux médecins spécialistes et qui refusent d\u2019empêcher les hauts dirigeants d\u2019entreprises financées par l\u2019État de se voter des hausses de salaire faramineuses.Ce sont eux qui essaient de camoufler leurs scandales sexuels tout en refusant de débloquer des budgets adéquats pour lutter contre les violences sexuelles.Ce sont eux qui sabrent les services publics et qui laissent les femmes les remplacer.Ce sont eux qui laissent nos écoles moisir et nos enfants dîner dans les couloirs.Le temps est arrivé où nous avons choisi d\u2019arrêter de supporter la situation.Le couvercle a sauté.Le mouvement #MoiAussi en est un exemple flagrant, tout comme les ras-le-bol des professionnelles du système de santé dans les dernières semaines.Infirmières, enseignantes, préposées, ambulancières, travailleuses sociales, comédiennes ; partout, les femmes se lèvent et refusent d\u2019en laisser passer davantage37.Voilà à nouveau la même recette : parler au nom du peuple (« nous avons choisi d\u2019arrêter », « les femmes se lèvent »), s\u2019opposer aux élites (cette « même clique »), exacerber les tensions (« le couvercle est sauté »).* * * 37 Manon Massé, « Féministe, puisqu\u2019il le faut encore », Le Devoir, 8 mars 2018. 115 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 Connu pour ses travaux en analyse du discours, le linguiste français Patrick Charaudeau fait remarquer que le populisme n\u2019est rien d\u2019autre qu\u2019un discours.C\u2019est ainsi qu\u2019afin de l\u2019étudier, il s\u2019est mis à la lecture des discours de grands leaders qualifiés par l\u2019historiographie de populistes.Cela lui a permis de mettre en lumière plusieurs traits communs à ce type de discours qu\u2019il a consignés dans un article, souvent cité par les spécialistes38.On verra que bon nombre de ces traits ont coloré le discours tenu par Québec solidaire en vue de l\u2019élection du 1er octobre dernier.Au départ, Charaudeau souligne trois spécificités du discours populiste par rapport au discours politique habituel.A) La première spécificité, c\u2019est que le populisme se manifeste toujours en réaction à une situation de crise sociale.Sans cette crise, il ne pourrait y avoir de populisme.La crise peut être économique, identitaire, morale, etc.Quelle est donc celle qu\u2019a identifiée Québec solidaire ?Le choix semble s\u2019être porté sur une crise de type moral qu\u2019on pourrait résumer par la « trahison de la classe politique ».Dès le 27 février, dans un communiqué du parti annonçant sa candidature au poste de première ministre, Manon Massé y faisait référence : Le système en place sert la classe politique et économique d\u2019abord et avant tout.Ça suffit ! Je refuse de me résigner au déclin tranquille du Québec.Je refuse qu\u2019on laisse notre avenir entre les mains de gens qui l\u2019ont déjà trop compromis.Nous avons besoin d\u2019un électrochoc et je propose aux Québécoises et aux Québécois d\u2019être cet électrochoc39.38 Patrick Charaudeau, « Réflexions pour l\u2019analyse du discours populiste », Mots.Les langages du politique, 97/2011, p.101-116.39 http://www.pressegauche.org/Manon-Masse-candidate-au-poste-de- premiere-ministre-du-Quebec 116 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 La trahison de la classe politique \u2013 thème qui a été abordé durant la campagne électorale par Québec solidaire, mais assez curieusement par aucun autre parti \u2013 est un classique de Québec solidaire.Parfaitement cohérente avec cette « représentation conflictuelle du monde » préconisée par Chantal Mouffe, la trahison de la classe politique a fait depuis longtemps, si ce n\u2019est depuis sa fondation, le pain et le beurre de Québec solidaire40.Gabriel Nadeau-Dubois s\u2019en indignait en 2017 lors de son arrivée au parti, Manon Massé faisait de même dans sa lettre au Devoir du 8 mars 2018 et le site du parti claironnait que « le Québec est gouverné par une classe politique qui sert ses propres intérêts41 ».Le sujet pouvait donc devenir la toile de fond de la campagne de Québec solidaire.Premièrement, il donnait l\u2019occasion de préciser le rôle de Québec solidaire.« Le 1er octobre, le Québec doit choisir entre la vieille classe politique et un mouvement politique différent et populaire ».(Manon Massé lors du lancement de sa campagne42) « La vieille classe politique préfère le statu quo face aux entreprises minières.Seul Québec solidaire s\u2019engage à changer les choses.Québec solidaire va stopper le vol de nos ressources en exigeant une hausse des redevances à 5 % de la valeur brute.Nous prévoyons aller chercher 250 millions $ additionnels avec cette augmentation des redevances minières.» (Message Facebook de Québec solidaire43) « Québec solidaire veut mettre fin à la culture de l\u2019opacité qui règne au sein de la vieille classe politique.» (Communiqué 40 Voir par exemple : « Pamphlet pour un parti populaire : Une colère juste, des espoirs permis disponible », Presse-toi à gauche, 31 mai 2016.41 https://projet.quebecsolidaire.net/ 42 « Lancement de campagne de Québec solidaire : \u201cIl faut choisir entre la vieille classe politique et un mouvement différent et populaire\u201d - Manon Massé » », Presse-toi à gauche, 23 août 2018.43 https://www.facebook.com/Quebecsolidaire/posts/la-vieille-classe- politique-pr%C3%A9f%C3%A8re-le-statu-quo-face-aux-entreprises- mini%C3%A8res-s/10157116786134218/ 117 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 de presse du parti44) Deuxièmement, la trahison de la classe politique constituait une explication passe-partout à nombre de problèmes.L\u2019école privée ?Un « intouchable de la vieille classe politique ».(Gabriel Nadeau-Dubois45) Les changements climatiques ?« [\u2026] les bilans des 30 dernières années en environnement, ils se résument en 4 mots : trop peu, trop tard » (Manon Massé46).« En jouant à l\u2019autruche, les vieux partis font un pari dangereux.Dangereux pour notre environnement, dangereux pour notre économie, dangereux pour notre mode de vie » (Manon Massé47).B) La deuxième spécificité qu\u2019observe Charaudeau dans le discours populiste, c\u2019est la présence d\u2019un chef charismatique.Ce serait une constante à laquelle n\u2019échappe pas ce type de discours.Ce chef construit son image en fonction de sa propre société, promet une rupture avec le passé, la fin de la corruption et une remise du pouvoir au peuple.Québec solidaire n\u2019a pas à proprement parler de chef, mais deux porte-parole.Il diffuse certainement une doxa dont font évidemment partie la rupture avec le passé (« un parti du XXIe siècle »), la fin de la corruption (« mettre fin à la culture de l\u2019opacité qui règne au sein de la vieille classe politique ») et la remise du pouvoir au peuple (« donner une voix au peuple »).44 « Transparence et lutte à la corruption \u2013 Québec solidaire mettra de l\u2019ordre dans les mœurs politiques au Québec », Presse-toi à gauche, 17 septembre 2018.45 « Québec solidaire va mettre fin au financement public des écoles privées : \u201cSubventionner l\u2019école privée, c\u2019est laisser les régions derrière\u201d \u2013 Gabriel Nadeau-Dubois », Presse-toi à gauche, 1er septembre 2018.46 https://quebecsolidaire.net/nouvelle/conseil-national-de-quebec- solidaire-manon-masse-premiere-ministre-dun-gouvernement- solidaire-et-vert 47 https://quebecsolidaire.net/nouvelle/les-autres-partis-affirment- sans-rire-que-construire-plus-dautoroutes-va-regler-les-problemes- de-congestion-a-montreal-et-a-quebec-ils-suivent-la-vieille-strategie- electorale-la-poli 118 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 Manon Massé n\u2019en aura pas moins été, durant la campagne électorale, le genre de chef nécessaire au populisme, celle choisie pour devenir première ministre.C\u2019est donc à son sujet qu\u2019on cherchera à savoir s\u2019il s\u2019agit bien du chef « charismatique » espéré.Il serait bien inutile au préalable de vérifier si elle s\u2019engage à rompre avec le passé, à mettre fin à la corruption, à remettre le pouvoir au peuple.Son orthodoxie en la matière ne saurait soulever aucun doute.Il faut la citer alors qu\u2019elle acceptait sa mise en candidature comme première ministre : Je vais être la première ministre de tout le monde.Une première ministre qui défend des idées différentes, des idées qui vont changer la vie du monde pour vrai.Je ne laisserai jamais tomber personne.Je n\u2019ai pas de compte à rendre aux notables et aux puissants.Mes amis ne fréquentent pas les clubs privés du quartier des affaires.Vous pouvez compter sur moi : je ne laisserai personne derrière48.(« Ne laisser personne derrière » est une expression fétiche de Manon Massé, de Québec solidaire et de nombreux mouvements œuvrant dans la défense des droits ou la solidarité internationale.On la retrouve en anglais sous le sigle LNOB, leaving no one behind, où elle sert à désigner certains programmes.) En février dernier, Gabriel Nadeau-Dubois, après avoir annoncé sa décision de ne pas se présenter au poste de premier ministre, déclarait que c\u2019est « d\u2019abord pour des raisons politiques que j\u2019ai décidé d\u2019appuyer la candidature de Manon [Massé] ».Pour des raisons politiques ?On peut 48 « Conseil national de Québec solidaire : Manon Massé, première ministre d\u2019un gouvernement solidaire et vert », Presse-toi à gauche, 12 mai 2018. 119 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 penser plus simplement que le parti évaluait que cette dernière était plus qualifiée d\u2019être ce chef charismatique que lui.Il enchaînait en expliquant qu\u2019elle était « authentique », ce qu\u2019on comprend comme devant être une personne naturelle, sans artifice, ne se cachant pas derrière une façade : L\u2019actualité récente nous a montré que les Québécois et Québécoises ont envie de figures politiques authentiques, qui rompent avec l\u2019image traditionnelle des politiciens.Manon est l\u2019incarnation même de l\u2019authenticité en politique.C\u2019est ce dont Québec solidaire a besoin49.Charaudeau note que l\u2019image que se construit le chef charismatique dépend de la société dans laquelle il vit.C\u2019est sans doute vrai que l\u2019authenticité est appréciée au Québec.C\u2019est aussi le cas de l\u2019harmonie, tout le monde sachant qu\u2019on n\u2019aime pas au Québec la « chicane » \u2013 pourquoi Manon Massé, au premier débat, se tenait à l\u2019écart de ce qu\u2019elle voyait comme « un combat de coqs50 ».Par ailleurs, c\u2019est aussi une personne rassurante, que tout le monde comprend : Manon Massé reconnaît que son ton et ses propos rassurants contribuent peut-être à la remontée de Québec solidaire dans cette campagne électorale.« Les gens me disent souvent : \u201cToi, Manon, quand tu parles, on te comprend.\u201d Pour moi, c\u2019est la raison pour laquelle les gens me font confiance, ils me comprennent51.» Qu\u2019elle soit devenue ce chef charismatique dont avait besoin Québec solidaire pour véhiculer son discours populiste, on 49 « Manon Massé candidate au poste de première ministre du Québec », Presse-toi à gauche, 27 février 2018.50 https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1123773/grand-debat-chefs- manon-masse-combat-coqs 51 Gilbert Lavoie, « Manon Massé : la voix rassurante de la révolution solidaire », La Tribune, 28 septembre 2018. 120 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 n\u2019en doutera donc pas.Et on en doutera encore moins après avoir lu ce que disait d\u2019elle Lysiane Gagnon de La Presse, au lendemain du dernier débat des chefs : La gagnante du débat de jeudi ?Manon Massé, assurément.Avec son naturel désarmant, son sourire bienveillant, sa personnalité attachante et cette petite lueur espiègle qui illuminait son regard, elle crevait l\u2019écran.C\u2019était la seule qui parlait au « vrai monde », la seule qui semblait incarner la sincérité, au-delà des calculs partisans.À propos de l\u2019absurde polémique sur la possibilité de nourrir une famille de trois avec 75 $ par semaine, elle s\u2019écrie : « C\u2019est vrai ! Il y a même des gens qui doivent faire le marché avec moins que ça ! », donnant ainsi raison au chef libéral qu\u2019on accusait d\u2019être « déconnecté » pour avoir dit que c\u2019était « très difficile », mais faisable.La co- porte-parole de Québec solidaire (QS) a d\u2019autres raisons de se féliciter.Non seulement elle s\u2019est superbement tirée de l\u2019épreuve, seule néophyte devant trois politiciens professionnels, mais elle est la seule à pouvoir faire rêver le peuple à peu de frais, puisqu\u2019elle ne sera vraisemblablement jamais obligée de rendre des comptes sur ses promesses somptueuses et ses engagements irréalistes52.C) La troisième spécificité qu\u2019observe Charaudeau est l\u2019absence sur le plan idéologique d\u2019homogénéité du populisme.Il note des variations importantes et une diversité de positionnements très grande.Il existe des populismes de type autoritaire, d\u2019autres de type fascisant, des populismes de corruption, d\u2019autres anti-américains, des populismes socialistes, d\u2019autres capitalistes\u2026 La conséquence est, selon lui, qu\u2019il faut être très prudent si l\u2019on veut catégoriser le populisme.(Certains auteurs appliquent au mot populisme l\u2019expression familière américaine I know it when I see it \u2013 « Rien qu\u2019à voir, on voit bien » \u2013, voulant indiquer par là qu\u2019il n\u2019est pas néces- 52 Lysiane Gagnon, « La vraie nature de Québec solidaire », La Presse, 22 septembre 2018. 121 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 saire de complètement définir le populisme pour le reconnaître et bien inutile de vouloir le traduire en concepts.) * * * Dans la perspective d\u2019être utilisé comme outil d\u2019analyse, Charaudeau propose par la suite tout un questionnement visant à mettre en lumière les caractéristiques d\u2019un discours populiste.Il fait remarquer que, comme tout discours, le discours populiste doit réussir à capter le public auquel il se destine.Mais à la différence du discours politique usuel, celui des populistes se situe dans la zone des excès plutôt que dans celle de la raison.J\u2019ai choisi parmi les nombreuses questions proposées certaines d\u2019entre elles.Elles m\u2019ont permis de classer toute une série de propos qui, dans le cadre de la dernière campagne électorale, ont été tenus par le camp de Québec solidaire et qui sont assimilables à des caractéristiques, souvent classiques, du discours populiste.Le populiste doit rendre la population réceptive à son propos, et donc dans un état de forte insatisfaction.Il le fait au moyen du ressentiment, de la victimisation.\u2022 L\u2019impôt des pauvres qui paye l\u2019école des riches : c\u2019est fini (affiche de Québec solidaire)53.\u2022 Dans le Québec du monde ordinaire, sur le plancher des vaches, un million de travailleurs et travailleuses gagnent encore moins de 15 $ l\u2019heure.Ils ne sont jamais mentionnés dans les discours du premier ministre, mais ils forment la colonne vertébrale de notre économie.Ils ne sont pas milliardaires comme M.Bouchard, M.Rossi et M.Aldo Bensadoun, mais si ces dirigeants 53 Alain Tremblay, agent officiel de Québec solidaire. 122 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 sont milliardaires, c\u2019est grâce au monde ordinaire qui travaille fort.(Manon Massé)54 \u2022 Pendant trop longtemps, la vieille classe politique a dit au peuple : ce que vous voulez, ça coûte trop cher.Mais en même temps, ils n\u2019hésitent pas deux secondes avant de signer un chèque en blanc aux multinationales, aux minières, aux pétrolières, aux médecins spécialistes (Manon Massé)55.\u2022 M.Couillard, la dette qui est là, le 200 milliards $ de dette qui est là, ce n\u2019est pas nous autres qui a fait ça [.] Je ne sais pas pourquoi vous capotez [.] Vous allez tous nous endetter.Arrêtez de dire au peuple que c\u2019est nous autres (Manon Massé)56.Le populiste désigne généralement de manière floue la source du mal.Il parle souvent de lobby, de classe politique, d\u2019élite, ce qui suggère l\u2019existence de complots ou de castes qui se reproduisent.Une fois le bouc émissaire identifié, il s\u2019oppose à la source du mal comme la solution à envisager.\u2022 Depuis trop longtemps, le Québec est gouverné par une classe politique qui sert ses propres intérêts.Dans ce paysage qui ne change pas, Québec solidaire propose une voie différente (site de Québec solidaire)57.54 « Salaire maximum pour les hauts dirigeants \u2013 Québec solidaire veut en finir avec l\u2019indécence corporative », Presse-toi à gauche, 19 septembre 2018.55 https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1120263/augmentation-revenus- etat-quebec-solidaire-impots 56 https://www.tvanouvelles.ca/2018/09/20/arretez-de-dire-au-peuple- que-cest-nous-autres-manon-masse 57 https://projet.quebecsolidaire.net/ 123 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 \u2022 Il faut choisir entre la vieille classe politique et un mouvement différent et populaire (Manon Massé)58.\u2022 [Antoine Robitaille du Journal de Montréal rapporte une entrevue donnée en février 2018 par Manon Massé, au moment où a été annoncée sa candidature au poste de première ministre.] Manon Massé soulignait avec un quasi-dégoût la fortune des trois autres chefs \u2013 Couillard, Lisée, Legault \u2013, le fait qu\u2019ils ont été propriétaires de « maisons dans les mêmes quartiers » ; ou encore les origines petites-bourgeoises d\u2019un d\u2019entre eux.Elle sembla dire que cela les disqualifie, déconnectés qu\u2019ils sont des « gens » ; autrement dit du « vrai monde ».J\u2019écris « elle sembla dire ».Car ce qu\u2019elle soutenait au fond est que depuis toujours, les castes de privilégiés se reproduisent et s\u2019échangent le pouvoir.Ils gouvernent en ignorant les pauvres, les sans-voix, les déshérités (Antoine Robitaille)59.\u2022 Avec cette proposition forte, Québec solidaire veut mettre fin à la culture de l\u2019opacité qui règne au sein de la vieille classe politique.Entre le PLQ, usé par 15 ans de pouvoir et de corruption, et la CAQ, dont plusieurs candidats sont visés depuis le début de la campagne par des allégations de pratiques douteuses, Québec solidaire est le seul parti à n\u2019avoir jamais été entaché par un scandale de corruption ou d\u2019éthique.(Communiqué de Québec solidaire)60 58 « Lancement de campagne de Québec solidaire\u2026 », op.cit.59 Antoine Robitaille, « Le western de Manon », Journal de Montréal, 27 février 2018.60 « Transparence et lutte à la corruption \u2013 Québec solidaire mettra de l\u2019ordre dans les mœurs politiques au Québec », Presse-toi à gauche, 17 septembre 2018. 124 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 Le populiste doit, comme dans tout discours politique usuel, proposer un projet de société idéale.Il cherche donc à mettre de l\u2019avant les valeurs auxquelles il adhère.Un des moyens qu\u2019il emploie souvent aussi est de retrouver des racines de filiation et d\u2019hérédité avec le monde idéal que le peuple a connu.\u2022 Notre logo modernisé reflète l\u2019humain au cœur du projet de société porté par Québec solidaire.Au centre de nos préoccupations se trouvent les perdants du système, ces millions de Québécoises et de Québécois qui rêvent d\u2019une politique à échelle humaine (Communiqué de Québec solidaire)61.\u2022 Nous sommes un mouvement populaire.Populaire parce que Québec solidaire fonde toute son action sur les besoins réels de la population.Populaire, parce que nos idées sont pareilles à celles d\u2019un grand nombre de Québécois et de Québécoises.Québec solidaire ose dire que ce que le peuple veut est réalisable (Site de Québec solidaire)62.\u2022 « Les gens veulent des élu.e.s différents qui vont travailler pour leurs intérêts et non pour ceux des élites économiques.», estime la porte-parole du parti Manon Massé (Communiqué de Québec solidaire)63.\u2022 « La plus grande preuve que le vent est en train de tourner, c\u2019est le tourbillon d\u2019attaques de la part de nos adversaires.La vieille classe politique sort l\u2019artillerie lourde : les attaques, les épouvantails, les menaces, \u201cle marxisme\u201d.M.Lisée, souve- nez-vous : vous nous reprochez aujourd\u2019hui la même chose 61 « Québec solidaire dévoile sa nouvelle identité visuelle », Presse-toi à gauche, 28 janvier 2018.62 https://projet.quebecsolidaire.net/ 63 https://quebecsolidaire.net/nouvelle/la-tournee-la-plus-degelee-de- lete-manon-masse-et-gabriel-nadeau-dubois-a-sherbrooke 125 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 qu\u2019on reprochait hier au Parti québécois de René Lévesque.Je prends ça comme un compliment, parce que moi, je me souviens », a rappelé Manon Massé (Communiqué de Québec solidaire)64.\u2022 « La seule façon que je connais de confronter la crise du climat, le plus grand défi de notre siècle, c\u2019est de retrouver l\u2019ambition qui a fait du peuple québécois quelque chose comme un grand peuple.Si on est arrivé jusque-là, c\u2019est parce que ceux et celles qui nous ont précédés ont eu le courage de changer le Québec à une autre époque.Aujourd\u2019hui, la population est prête à le changer à nouveau.Le 1er octobre, au moment de voter, rappelez-vous que l\u2019espoir gagne toujours contre la peur », a lancé la candidate solidaire au poste de première ministre (Communiqué de Québec solidaire)65.\u2022 « Les bâtisseurs du système d\u2019éducation nous ont légué un projet de société, pas un poste budgétaire à couper comme les autres.Québec solidaire va renouer avec l\u2019esprit de la Révolution tranquille et faire des prochaines cohortes la génération la plus éduquée du Québec », a-t-il [Gabriel Nadeau-Dubois] ajouté (Communiqué de Québec solidaire)66.\u2022 « Québec solidaire serait le véritable héritier de René Lévesque », selon Manon Massé (Huffingtonpost)67.64 « \u201cJe me souviens d\u2019un peuple qui ne s\u2019est pas laissé gagner par la peur\u201d \u2013 Manon Massé », Presse-toi à gauche, 26 septembre 2018.65 Ibid.66 « Québec solidaire s\u2019engage à instaurer la gratuité scolaire du CPE au doctorat \u2013 Avec Manon Massé, fini les factures de la rentrée », Presse- toi à gauche, 26 août 2018.67 « Québec solidaire serait le véritable héritier de René Lévesque, selon Manon Massé », Huffpost, 28 septembre 2018. 126 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 \u2022 « Ce qu\u2019il faut, c\u2019est repartir de la base, mettre au pouvoir un mouvement politique différent, formés de gens différents », a martelé M.Nadeau-Dubois.« Je veux profiter de mon passage dans la région du chef du parti libéral pour lancer un message aux Québécois et aux Québécoises : si vous êtes tannés des scandales de corruption, du copinage libéral et des retours d\u2019ascenseurs, Québec solidaire est votre parti.Un gouvernement solidaire sera avant tout un gouvernement honnête et transparent », a-t-il conclu (Communiqué de Québec solidaire)68.\u2022 Mon peuple est un peuple fier, un peuple qui a fait de grandes choses, et aujourd\u2019hui \u2013 parce que les vieux partis nous maintiennent dans une vision d\u2019économie de colonnes de chiffres \u2013, notre peuple n\u2019a plus d\u2019espace pour désirer mieux, pour souhaiter mieux, pour rêver mieux.[\u2026] Et oui, dans les années 60 et 70, notre peuple a rêvé mieux.Et je pense qu\u2019on est encore capables de rêver mieux (Manon Massé)69.Le populiste fait croire que tout est possible et que le miracle du changement est réalisable, souvent sans douleur puisque les chaînes seront alors tombées.\u2022 « Je veux être claire avec le peuple québécois : vous faites déjà votre juste part.Notre cadre financier ne prévoit donc aucune hausse d\u2019impôts pour les contribuables qui gagnent moins de 95 000 $ par année.Les contribuables qui gagnent moins de 80 000 $ par année auront même droit à des légères baisses d\u2019impôts.C\u2019est sans compter les milliers de dollars par année qu\u2019on va 68 « Transparence et lutte à la corruption\u2026 », ibid.69 Philippe Teisceira-Lessard, « QS veut faire vibrer la fibre nostalgique des boomers », La Presse, 26 septembre 2018. 127 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 remettre dans les poches des gens qui travaillent fort en baissant leurs factures de l\u2019école et du dentiste », a-t-elle souligné (Communiqué de Québec solidaire)70.\u2022 [Antoine Robitaille du Journal de Montréal rapporte une demande le coût de la nationalisation du REM proposée par QS.] Les journalistes, dont moi, ont voulu savoir ce que cette nationalisation du REM [\u2026] impliquerait [\u2026].Un malaise a alors saisi les gens debout derrière le lutrin : « On l\u2019a déjà chiffré.Mais je n\u2019ai pas le chiffre maintenant », a candidement répondu la candidate dans Mercier, Ruba Ghazal.« Écoutez, dans le détail, là.euh, je regarde pour voir si notre spécialiste est là.», a enchaîné Manon Massé en cherchant dans le personnel de QS présent.Personne n\u2019avait la réponse.En fin de matinée, QS disait au Devoir que le coût serait de 6 milliards.[\u2026] Je n\u2019irais pas aussi loin que l\u2019ex-chroniqueur et maintenant candidat dans Rosemont, Vincent Marissal, qui écrivait dans La Presse du 22 novembre 2008 : « Le problème, comme toujours, avec QS, c\u2019est que son programme politique est construit sur les fondations instables de la pensée magique » (Antoine Robitaille)71.\u2022 Parce que l\u2019avenir n\u2019appartient pas à l\u2019argent ; L\u2019avenir n\u2019appartient pas aux sondages ; L\u2019avenir n\u2019appartient pas aux vieux partis politiques ; L\u2019avenir appartient au peuple.N\u2019oubliez jamais ça.Quand le peuple se remet à marcher ensemble, tout devient possible (page Facebook de Manon Massé)72.70 « Québec solidaire dévoile comment il compte financer ses engagements : \u201cIl n\u2019y a pas de calculatrice magique chez nous, juste du courage\u201d \u2013 Manon Massé », Presse-toi à gauche, 28 août 2018.71 Antoine Robitaille, « QS ou l\u2019art de mal pelleter des nuages », op.cit 72 https://www.facebook.com/QS.ManonMasse/posts/1855625907854685 128 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 \u2022 [L\u2019impôt des particuliers au Québec a rapporté en 2017 un total de 29 milliards, mais les\u2026] Promesses de QS après trois semaines de campagne : 24,8 milliards de dollars (Journal de Québec)73.\u2022 Le parti écarte les hausses d\u2019impôt, tout en se disant prêt à faire un déficit, car la priorité pour Manon Massé n\u2019est pas « d\u2019équilibrer des colonnes de chiffres » (La Tribune)74.\u2022 Ce qu\u2019il y a d\u2019extraordinaire, avec le service public, c\u2019est que les gens ne paient pas (Manon Massé)75.Le populiste, en particulier son leader, fait partie du peuple.Il dispose d\u2019un éthos d\u2019authenticité.\u2022 Québec solidaire fera campagne du côté du peuple (Manon Massé)76.\u2022 Depuis quatre ans, on a fait nos devoirs.On a dit aux gens : « Regardez ce parti-là, il est pour vous, pour répondre à vos besoins et à vos aspirations » (Manon Massé)77.73 Geneviève Lajoie, Patrick Bellerose, Marc-André Gagnon et Charles Lecavalier, « Plus de 45 G$ de promesses depuis le début de la campagne », Journal de Montréal, 13 septembre 2018.74 Caroline Plante, « Manon Massé : lutter pour le droit de penser différemment en 2018 », Presse canadienne, 26 août 2018.75 Richard Martineau, « Une femme de \u201ccœur\u201d », Journal de Montréal, 22 septembre 2018.76 « Lancement de campagne \u2013 Québec solidaire fera campagne du côté du peuple », Presse-toi à gauche, 22 août 2018.77 Gilbert Lavoie, « Manon Massé : la voix rassurante\u2026 », op.cit. 129 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 \u2022 Manon Massé a tourné en ridicule la proposition du chef péquiste, Jean-François Lisée, de baisser de 60 % les tarifs du transport en commun en dehors des heures de pointe.« Moi, j\u2019ai ma carte mensuelle.Comment je vais faire pour savoir quand c\u2019est moins cher ?Ma carte, je la paie au complet.Comment tout ça est gérable ?C\u2019est peut-être que ça témoigne que M.Lisée ne prend pas le métro très souvent », s\u2019est moquée la porte-parole de Québec solidaire (QS), qui est de passage à Québec, jeudi après-midi » (Journal de Québec)78.\u2022 [Antoine Robitaille du Journal de Montréal rapporte une entrevue donnée en février dernier par Manon Massé, au moment où a été annoncée sa candidature au poste de première ministre.] Hier, en entrevue au 98,5, elle a insisté sur le fait qu\u2019elle vient d\u2019une « famille de la classe ouvrière ».« Dans mon carnet d\u2019adresses, il n\u2019y a pas beaucoup de chefs d\u2019entreprise, de firmes d\u2019avocats, etc.Moi, j\u2019ai passé ma vie avec les gens, aux côtés des gens.» (Antoine Robitaille)79 \u2022 [Louis Corneillier du Devoir cite et commente l\u2019autobiographie Parler vrai de Manon Massé publiée à quelques mois des élections.] « Je viens défier ce qu\u2019on attend d\u2019une femme, même homosexuelle, qui fait de la politique », écrit Manon Massé dans Parler vrai (Écosociété, 2018).« Je porte mon trousseau de clés à la ceinture, des blousons de cuir, quand la norme est au tailleur.» Identité de genre, mais aussi de classe, la classe populaire, dans un monde qui tend à mettre tout le monde dans le même panier de la « classe moyenne ».Si on a 78 Taïeb Moalla, « \u201cM.Lisée ne prend pas le métro très souvent\u201d, rigole Manon Massé », Journal de Montréal, 27 septembre 2018.79 Antoine Robitaille, « Le western de Manon », op.cit. 130 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 beaucoup parlé, dans les médias, de la « différence » de la députée solidaire quant à son identité sexuelle, à son genre, on a moins insisté sur son identification aux classes populaires.[\u2026] « Aujourd\u2019hui, écrit Manon Massé en évoquant la cérémonie de son assermentation du 2 mai 2014, j\u2019ai voulu faire entrer le monde ordinaire par la grande porte de l\u2019Assemblée nationale : la maison du peuple.» Pagnol avait sa Manon des sources ; le Québec, aujourd\u2019hui, a sa Manon du peuple (Le Devoir)80.\u2022 Nous sommes un mouvement populaire.Populaire parce que Québec solidaire fonde toute son action sur les besoins réels de la population.Populaire, parce que nos idées sont pareilles à celles d\u2019un grand nombre de Québécois et de Québécoises.Québec solidaire ose dire que ce que le peuple veut est réalisable (Site de Québec solidaire)81.\u2022 [Gilles Duceppe] s\u2019attaque au monde ordinaire lorsqu\u2019il s\u2019en prend à elle [\u2026] Les attaques ne me touchent pas, mais je suis triste pour les gens.(Manon Massé)82 Le populiste, en particulier son leader, dispose d\u2019un éthos de puissance.Il peut parfois même être vengeur et ressortir le classique « faisons payer les riches ».Il n\u2019est pas au service d\u2019une ambition personnelle, mais au service du peuple.\u2022 Il n\u2019y a pas de calculatrice magique chez nous, juste du courage (Manon Massé)83.80 Louis Cornellier, « Manon du peuple », Le Devoir, 9 juin 2018 81 https://projet.quebecsolidaire.net/ 82 « En s\u2019attaquant à elle, Gilles Duceppe s\u2019en prend au monde ordinaire, réplique Manon Massé », Presse canadienne, 27 septembre 2018.83 « Québec solidaire dévoile comment il compte\u2026 », ibid. 131 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 \u2022 [\u2026] un gouvernement de Québec solidaire appliquera les mesures prévues à son programme, qu\u2019elles soient compatibles ou non avec le cadre constitutionnel canadien.(Gabriel Nadeau-Dubois)84 \u2022 J\u2019ai des nouvelles pour les chouchous de la vieille classe politique.Les entreprises pharmaceutiques, les minières, les multinationales du web et les gens les plus privilégiés du Québec, comme les médecins spécialistes, doivent à leur tour commencer à redonner à la société québécoise (Manon Massé)85.\u2022 Il y a longtemps, j\u2019ai pris un engagement qui a guidé tout mon parcours : prendre soin du monde, peu importent les circonstances.Cet engagement est le plus important de ma vie.C\u2019est donc avec un immense sens de la responsabilité que je demande aujourd\u2019hui aux membres de Québec solidaire de me désigner comme celle qui mènera notre mouvement à la victoire le 1er octobre prochain (Manon Massé)86.* * * Le populisme n\u2019est pas anodin, ni une stratégie électorale parmi d\u2019autres.Il est manipulation du peuple.Il arrange la réalité.Il obtient une adhésion aveugle.Il devient d\u2019autant dangereux que les médias sociaux se révèlent pour lui un extraordinaire canal de diffusion dans l\u2019espace public, particulièrement auprès des jeunes qui reconnaissent souvent ne trouver leur information qu\u2019à travers eux.Québec solidaire en sait quelque chose, 84 Frédéric Bérard, « QS et le refus de l\u2019État de droit », Huffpost, 26 septembre 2018.85 https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1120263/augmentation-revenus- etat-quebec-solidaire-impots 86 « Manon Massé candidate\u2026 », ibid. 132 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 lui qui les utilise de façon très efficace.L\u2019exemple de la France peut nous donner une idée de l\u2019impact que le populisme peut avoir auprès d\u2019une population, même si la situation y est bien différente de la nôtre.Au premier tour des présidentielles françaises de 2017, Marine Le Pen a obtenu 21,3 % des suffrages, Jean-Luc Mélenchon 19,6 %.Au total, ces deux populistes, la première de droite et le second de gauche, ont obtenu 40,9 % du suffrage.Dans la tranche des électeurs de 18 à 35 ans, 25,7 % auraient voté pour Le Pen et 24,6 % pour Mélenchon : un sur deux87 ! On ne sera pas surpris alors d\u2019apprendre qu\u2019au moment du 1er tour des présidentielles françaises, 1,36 million de Français suivaient Le Pen sur Twitter, 1,05 million suivaient Mélenchon, beaucoup plus que les autres candidats \u2013 Macron n\u2019était suivi que par 600 000 personnes88\u2026 Pour l\u2019Europe entière, une des conséquences de la montée des partis populistes est l\u2019effondrement de la social-démocratie.Le sort qui a été réservé au Parti québécois le 1er octobre dernier, plusieurs partis basés sur la même idée d\u2019un compromis entre capitalisme et existence d\u2019un État régulateur l\u2019ont connu en Europe au cours des dernières années.Est-ce la fin de tous ces partis ?Au moins en Europe, les partis ont plus tendance à révéler franchement leur nature.La grande majorité des militants de Québec solidaire méritent de l\u2019estime.Ce ne sont pas contre eux qu\u2019il faut s\u2019élever.En plus de s\u2019élever contre les méthodes électorales qu\u2019utilisent ses dirigeants, il faut s\u2019élever contre les idées qui constituent la philosophie de base de ce parti et qu\u2019une bonne partie des sympathisants ignorent.Il faut appeler 87 Tristan Quinault-Maupoil, « Les jeunes plébiscitent Le Pen et Mélenchon, les cadres votent Macron », Le Figaro, 24 avril 2017.88 https://www.zonebourse.com/actualite-bourse/Economie-Les- dangers-du-populisme-24178595/ 133 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 un chat un chat.Québec solidaire est un parti d\u2019extrême gauche.Durant la campagne électorale, il a habilement utilisé comme référence non pas son programme politique, mais sa plateforme qui ne constitue qu\u2019un engagement limité dans le temps.Les grandes orientations de Québec solidaire sont énoncées dans son programme politique que les gens devraient prendre la peine de lire.Le succès de Québec durant la dernière campagne électorale n\u2019aurait pas été le même si ce programme avait été connu.Dans une entrevue en anglais à CBC, Manon Massé n\u2019avait pas refusé qu\u2019on lui accole l\u2019étiquette de marxiste.Par la suite, elle s\u2019est défendue en plaidant sa mauvaise maîtrise de l\u2019anglais.Il faut pourtant lire un article paru le 26 septembre sur Huffpost, avec pour titre Québec solidaire refuse les étiquettes de « marxiste » pour le parti.En voici quelques passages : [\u2026] devant la Chambre de commerce du Montréal métropolitain, devant les 200 convives, et en français, elle n\u2019avait pas repoussé, ni même nuancé, l\u2019étiquette de « révolutionnaire socialiste » que lui avait accolée le président de la Chambre, Michel Leblanc.« Révolutionnaire certes », avait-elle répondu, avant d\u2019ajouter que le parti était prêt à socialiser plusieurs activités économiques pour créer plus d\u2019égalité, d\u2019équité.Reste que les questions des journalistes à Mme Massé sur ce sujet ont visiblement déplu à certains militants dans la salle.« Hostie qu\u2019ils sont gossants », a-t-on pu entendre quand un journaliste expliquait qu\u2019il revenait à la charge parce que les étiquettes politiques avaient tout de même un sens en sciences politiques.Mme Massé a elle-même rigolé à quelques occasions avant de répondre aux questions à ce sujet.« Moi, je ne connais pas de marxistes qui infiltrent notre parti.Aïe ! On est plus de 20 000 membres », a-t- elle lancé à une autre occasion89.89 Lia Lévesque, « Québec solidaire refuse les étiquettes de \u201cmarxiste\u201d pour le parti », Presse canadienne, 26 septembre 2018. 134 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 Curieux.Il faut jeter un coup d\u2019œil au site Presse-toi à gauche par lequel semblent passer les réflexions des penseurs du parti, et un examen attentif permettra vite de tomber sur quelques marxistes.Il semble bien qu\u2019on puisse à la fois être populiste et cachotier, peut-être aussi un peu menteur.Remarquez que Manon Massé s\u2019échappe parfois et dit le fond de sa pensée : « Nous ne voulons pas nous faire élire pour gouverner, mais pour changer les règles du jeu90 ».Voilà ce qui est clair : elle l\u2019aurait répété à Fabien Deglise du Devoir.Quoi faire maintenant ?Premièrement, il faut comprendre le phénomène du populisme et apprendre à le déconstruire.Le politologue allemand Jan-Werner Müller, dans son ouvrage Qu\u2019est-ce que le populisme ?, paru chez Gallimard, parle du populisme comme d\u2019une menace pour la démocratie.Il signale que le populisme se méfie des partis et lui préfère des mouvements : justement, Gabriel Nadeau-Dubois veut que Québec solidaire devienne un mouvement91 et il a l\u2019habitude d\u2019en parler comme d\u2019un mouvement plutôt d\u2019un parti.C\u2019est qu\u2019en général, le populisme n\u2019aime pas les oppositions légitimes, puisqu\u2019il est le seul à prétendre parler au nom du peuple.On se dit inclusif, mais à la première occasion on est exclusif.Deuxièmement, il faut cesser de banaliser Québec solidaire et se mettre à l\u2019étude de son programme.q 90 Fabien Deglise, « Le parler vrai de Manon Massé », Le Devoir, 24 mai 2018.91 Patrick Bellerose, « Québec solidaire doit devenir un mouvement, croit Gabriel Nadeau-Dubois », Journal de Montréal, 21 mai 2017. Commanditaire des soupers-conférences de L\u2019Action nationale au Lion d\u2019Or Des comptes-rendus, des analyses critiques, des notes de lecture, 40 pages grand format couleur qui vous permettent de partager le point de vue de collaborateurs aguerris sur les essais publiés au Québec durant l\u2019année.3 parutions par année 30 $ par an \u2013 75 $ pour trois ans taxes et expédition comprises Prochain numéro : Mars 2019 Lectures Recensions Michael Poplyansky 138 Le Parti acadien et la quête d\u2019un paradis perdu Carles Puigdemont 141 La crise catalane Éric Bédard 145 Années de ferveur, 1987-1995 Réplique Lectures 138 Recensions Michael Poplyansky Le Parti acadien et la quête d\u2019un paradis perdu Québec, Septentrion, 2018, 175 pages Il n\u2019y a, en Acadie, qu\u2019une seule maison d\u2019édition professionnelle se spécialisant en livres pour adultes et elle publie surtout de la poésie : les Éditions Perce-Neige.Dans ce contexte, il est essentiel, pour la vie intellectuelle acadienne, que les maisons québécoises fassent une place aux livres sur l\u2019Acadie.Avec sa collection « Acadie », Septentrion s\u2019acquitte admirablement bien de cette responsabilité et contribue positivement aux relations Québec-Acadie.Au printemps dernier, Septentrion avait publié un ouvrage remarqué sur Rameau de Saint-Père, ce Français ayant mené les premières réflexions sociologiques sérieuses sur l\u2019Acadie, stimulant sa renaissance nationale lors du dernier tiers du XIXe siècle ; cet automne, la maison récidive en publiant un ouvrage essentiel sur une des expériences les plus fascinantes de l\u2019histoire contemporaine de l\u2019Acadie : le Parti acadien (PA).Le dernier ouvrage portant sur l\u2019histoire du PA datait de 1992 et constituait une version remaniée d\u2019un mémoire de maîtrise déposé à l\u2019Université d\u2019Ottawa en 19781.Rappelons 1 Roger Ouellette.1992.Le Parti acadien.De la fondation à la disparition, 1972-1982.Chaire d\u2019études acadiennes. 139 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 que c\u2019est également en 1978 (au numéro de juin), que L\u2019Action nationale publiait un numéro spécial important sur ce parti non orthodoxe.La pertinence de publier un ouvrage plus ambitieux et plus récent sur le Parti acadien allait donc de soi.Issu d\u2019une thèse de doctorat soutenue à l\u2019Université York quelques années plus tôt, le livre du professeur d\u2019histoire à La Cité universitaire francophone de l\u2019Université de Régina, Michael Poplyansky, réussit son pari : proposer une solide synthèse historique de ce parti.Le PA est surtout connu pour son projet de province acadienne, inspiré de l\u2019expérience du canton francophone de Jura, en Suisse, séparé du canton de Berne à la fin des années 1970.En effet, pendant environ cinq ans, de 1977 jusqu\u2019à sa disparition en 1982, la grande idée du PA était de créer, à partir du nord et de l\u2019est du Nouveau-Brunswick, une onzième province.L\u2019ouvrage rappelle toutefois que pendant la première moitié de son existence, de 1972 à 1977, le PA était plus un parti de gauche qu\u2019un parti nationaliste.Il rappelle aussi que, malgré son influence intellectuelle et sociale indéniable, le PA n\u2019a jamais réussi à faire élire des candidats à l\u2019Assemblée législative du Nouveau-Brunswick (bien qu\u2019aux élections de 1978, le candidat du PA dans Restigouche-Ouest, Armand Plourde, ait perdu avec moins de 200 votes).Ouvrage de synthèse destiné à un public relativement large, Le Parti acadien et la quête d\u2019un paradis perdu ne défend pas vraiment de thèses fortes.La démarche de l\u2019auteur est plus descriptive qu\u2019argumentative.Concernant l\u2019énigme de la disparition totale du mouvement séparatiste en Acadie, par exemple, l\u2019auteur se contente pour l\u2019essentiel de présenter de manière critique les principales hypothèses : vieillissement des baby-boomers ; mondialisation ; difficultés de communi- 140 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 cation avec la région du nord-ouest du Nouveau-Brunswick ; difficultés économiques dans les régions acadiennes ; échecs référendaires au Québec ; efficacité de loi 88 de 1981 consacrant (symboliquement) l\u2019égalité des deux communautés linguistiques au Nouveau-Brunswick ; folklorisation de l\u2019identité acadienne lors du Congrès mondial acadien.On comprendra que la réalité est bien complexe.Le lecteur s\u2019intéressant moins à l\u2019expérience singulière du PA qu\u2019aux mécanismes de la domination politique exercée envers les minorités nationales au Canada risque donc de rester sur faim.Bien que l\u2019auteur constate, en introduction et en conclusion, que l\u2019ordre canadien apparaît, à la lumière de son étude, particulièrement habile pour mater les initiatives communautaristes, il ne s\u2019efforce pas à identifier avec précision comment réussit à s\u2019imposer chez nous, plus qu\u2019ailleurs peut-être, un tel ethos libéral.Autrement dit, force est d\u2019admettre que l\u2019apport théorique de l\u2019ouvrage est limité.Cela dit, saluons la contribution de M.Poplyansky, qui offre ici à la fois un ouvrage de référence incontournable pour les chercheurs et un ouvrage d\u2019introduction accessible aux non- initiés \u2013 en somme, un ouvrage essentiel.Gabriel Arsenault Université de Moncton 141 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 Carles Puigdemont La crise catalane Paris, Racine, 2018, 191 pages De son exil à Bruxelles, le président de la Catalogne continue la lutte pour l\u2019indépendance et la libération des prisonniers politiques.Dans ce livre, il raconte comment il a vécu personnellement les péripéties de son combat et il explique en particulier les raisons qui ont motivé les décisions qui ont conduit le Parlement catalan à faire une déclaration unilatérale d\u2019indépendance, le 27 octobre 2017.Il est forcé de reconnaître que sa démarche d\u2019émancipation a été entravée par les élites politiques européennes qui ont préféré ignorer les bruits de bottes au lieu d\u2019intervenir pour faire respecter les droits de l\u2019homme et la démocratie.Par ce livre, il s\u2019adresse surtout aux citoyens européens qu\u2019il veut convaincre du bien-fondé de la lutte du peuple catalan, celui-ci ayant toujours adhéré aux valeurs démocratiques qui devraient caractériser le projet européen.Avec une certaine candeur, le président Puigdemont soutient que la longue tradition démocratique de la Catalogne et le remarquable comportement démocratique des Catalans auraient dû amener la classe politique européenne à faire contrepoids à l\u2019intransigeance et à l\u2019autoritarisme du gouvernent espagnol, encore ancré dans la tradition du fran- quisme.Force est de constater que la démocratie et la raison d\u2019État ne font pas bon ménage et que les dirigeants européens ont préféré l\u2019unité de l\u2019Espagne à la démocratie et au droit international (p.51).Ils ont accepté la violence de l\u2019État espagnol contre des citoyens européens qui exerçaient leurs droits démocratiques.Puigdemont se définit comme partisan d\u2019une politique de dialogue avec l\u2019Espagne et il exprime sa foi indéfectible en 142 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 la démocratie comme solution à la crise catalane.Il rappelle à juste titre aux Européens que les Catalans ont toujours été aux côtés des Européens qui se sont battus contre les dictateurs (p.70).Il affirme que la raison d\u2019être de l\u2019indépendance catalane est le respect de la démocratie et des droits des citoyens de décider sous quel régime politique ils veulent vivre.Tout son parcours politique est balisé par de nombreuses tentatives pour en arriver à une solution négociée avec Madrid.Il n\u2019a jamais fermé la porte à un dialogue constructif pour redéfinir les institutions de la Catalogne.Il était même prêt à accepter à certaines conditions un référendum espagnol pour décider du statut de la Catalogne.Il explique que même si les Espagnols avaient voté NON cela aurait été une victoire puisqu\u2019un tel référendum aurait signifié la reconnaissance de l\u2019existence de la question catalane.Son raisonnement nous permet de comprendre que l\u2019indépendance n\u2019était pas pour lui la finalité du combat catalan, mais que c\u2019était plutôt la reconnaissance du peuple catalan opprimé pendant trois siècles par le peuple espagnol.« Ce que nous voulons, c\u2019est que l\u2019on reconnaisse notre droit à l\u2019autodétermination, c\u2019est plus important que l\u2019indépendance en tant que telle » (p.186).Il était prêt à des concessions pour obtenir un statut d\u2019autonomie à l\u2019intérieur du cadre espagnol.Il évoque même la mise en place de structures fédérales comme solution satisfaisante.Même après le référendum positif du 1er octobre, il était prêt à attendre que Madrid fasse une ouverture à des aménagements constitutionnels et pour cela il a retardé la déclaration unilatérale d\u2019indépendance.Il explique d\u2019ailleurs la montée de l\u2019indépendantisme comme une réaction à l\u2019intransigeance du gouvernement espagnol qui, à partir de 2010, a utilisé le système judiciaire pour invalider les droits linguistiques et culturels conquis de 143 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 haute lutte par les Catalans.Les menaces et les restrictions imposées à l\u2019exercice d\u2019une forme d\u2019autonomie ont servi de catalyseurs à la prise de conscience que l\u2019indépendance était la seule solution.Il semble penser que si le gouvernement espagnol s\u2019était montré plus ouvert au dialogue et aux concessions, la montée de l\u2019indépendantisme n\u2019aurait pas eu lieu.Il adhère à la thèse qui veut que la frustration et l\u2019humiliation sont les moteurs de la mobilisation populaire.La crise catalane résulte donc du refus de dialoguer de Madrid et non pas des revendications catalanes qui pourraient trouver satisfaction dans le cadre d\u2019une fédération espagnole qui reconnaîtrait la diversité nationale.Mais la stratégie du dialogue a montré toutes ses limites et, conformément aux prévisions de la théorie des jeux, lorsqu\u2019il y a un conflit, c\u2019est toujours celui qui adopte une stratégie de conciliation qui perd et c\u2019est celui qui est prêt à l\u2019affrontement qui gagne.Cette logique est une version de la dialectique du maître et de l\u2019esclave de Hegel qui prévoit que l\u2019esclave ne peut se libérer du maître que s\u2019il est prêt à l\u2019affronter et à risquer la mort.Paradoxalement, Puidgemont rejette la logique de l\u2019État- nation ou de la souveraineté nationale.Il soutient implicitement le droit d\u2019ingérence dans les affaires internes des nations.L\u2019Europe devrait intervenir en Espagne pour faire respecter les règles démocratiques et pour permettre aux citoyens européens d\u2019exercer leurs libertés.Il conçoit l\u2019Europe comme une fédération qui devrait exercer une souveraineté supranationale et qui aurait la capacité de restreindre les pouvoirs des États-nations.« La notion de citoyenneté européenne, écrit-il, doit prévaloir sur la citoyenneté nationale et constituer véritablement le véhicule qui garantit les droits et libertés dans l\u2019ensemble de l\u2019Union » (p.178).Il en appelle au nom de la démocratie à la construction d\u2019une 144 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 Europe des régions qui à terme éliminerait les États-nations constitués et qui reconnaîtrait la diversité des langues et des cultures nationales.Il pense que la crise catalane constitue une opportunité pour l\u2019Europe de se redéfinir et d\u2019abandonner le cadre des États-nations.Il conclut son livre en demandant une médiation internationale indépendante, ce qui impliquerait une internationalisation de la question catalane et une brèche dans la souveraineté nationale espagnole.Puidgement avoue que les dirigeants catalans ont fait une erreur de jugement en s\u2019imaginant que l\u2019Espagne avait effectivement opéré une transition démocratique.Ils ont pensé que l\u2019État espagnol respecterait la démocratie et l\u2019expression de la volonté du peuple.Comme ce n\u2019est pas le cas, la supervision d\u2019acteurs internationaux est devenue une nécessité pour sortir de la crise catalane.Denis Monière Politologue 145 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 Éric Bédard Années de ferveur, 1987-1995 Montréal, Les éditions du Boréal, 2015, 232 pages Éric Bédard signe un témoignage majeur sur le positionnement des jeunes à l\u2019approche du référendum de 1995.Il apporte l\u2019éclairage inédit d\u2019un jeune militant de 18 ans, séduit dès la venue de Jacques Parizeau à la tête du Parti québécois, un jeune qui s\u2019engage au sein de l\u2019aile jeunesse de ce mouvement et qui y défend des idées indépendantistes fermes, ce qui ne l\u2019empêche pas de procéder à un réajustement idéologique dans les mois qui précèdent immédiatement le référendum de 1995 ; le jeune militant opère aussi une critique raisonnée de la manière de procéder de son mentor, qui lui transmet néanmoins le flambeau à la fin.Le livre d\u2019Éric Bedard est à cet égard beaucoup plus éclairant sur le référendum que les supputations de Chantal Hébert recueillies auprès de premiers ministres du Canada, des entrevues menées avec le cynisme approprié pour un journal de langue anglaise, The Toronto Star, chroniques regroupées sous le titre, The Morning After, des propos traduits parfois de manière méprisante pour les souverainistes (ce qui rappelle de nombreux articles de Lysiane Gagnon), sous le titre Confessions post-référendaires, aux éditions de l\u2019Homme ; à 80 %, il s\u2019agit de témoignages de leaders du NON, sans qu\u2019on pose pourtant les questions appropriées à Jean Chrétien sur ses actes discrets, sur ses dépenses non autorisées, sur les droits de vote alloués en rafale aux étrangers, sur l\u2019espionnage initié sous René Lévesque.Le jeune homme évoque ses cours d\u2019histoire en quatrième secondaire, un segment réduit avec un professeur dynamique qui l\u2019a sensibilisé à l\u2019histoire.Pas de danger soi dit en passant 146 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 que cela se reproduise dans la période actuelle, alors que l\u2019histoire du Canada a été ramenée en quatrième secondaire, pour neuf cours sur 16, à l « histoire des Amérindiens devenus soudain des saints aux prises avec de méchants français qui leur ont amené des maladies et ont troublé leur paradis terrestre.Élu président du Comité national des jeunes du Parti québécois, en mars 1994, après y avoir siégé depuis 1991, Éric Bédard y côtoie celui qu\u2019il admire, Jacques Parizeau.Très tôt, il constate la différence de vue à propos de la jeunesse entre René Lévesque et Jacques Parizeau.Alors que René Lévesque avait expliqué ses réserves sur le vote des jeunes, pris globalement, c\u2019est la position inverse qui est soutenu par Jacques Parizeau, une confiance absolue en la jeunesse.Le 1er septembre 1994, jour d\u2019élection, le jeune homme, au Théâtre Le Capitole, constate la déception initiale lorsque le dépouillement des votes accorde 44,75 % des suffrages au Parti québécois, qui en anticipait davantage.Bientôt, il prend connaissance d\u2019une note du 22 novembre 1994, émanant du bureau du premier ministre Parizeau, qui évoque un « effet dépressif » de la victoire moindre que prévue et qui « rendait la mobilisation des troupes » plus difficile.Mais, le jeune homme admire la « série de mesures énergiques » annoncées en rafale « durant les premiers mois du gouvernement Parizeau ».Il constate : « Jacques Parizeau était l\u2019anti-Robert Bourassa ; avec lui, la volonté était au pouvoir ».Le 6 décembre, le gouvernement déposait son avant-projet de loi sur la souveraineté du Québec, composé de dix-sept articles.« J\u2019étais parfaitement d\u2019accord avec cette démarche, plus clairement indépendantiste et résolue que celle qu\u2019avait autrefois choisie René Lévesque, écrit-il.Le dernier article de l\u2019avant- projet de loi annonçait la question référendaire : \u201cÊtes-vous en faveur de la loi adoptée par l\u2019Assemblée nationale déclarant 147 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 la souveraineté du Québec ?Oui ou non ?\u201d » Éric Bédard fait remarquer : « Cette question était beaucoup plus simple que celle de 1980, mais légèrement moins claire et ferme que celle évoquée moult fois par Monsieur lors des nombreux conseils nationaux auxquels j\u2019avais assisté (Voulez-vous que le Québec devienne un pays en date du.?Oui ou non ?).» Au cours de l\u2019automne, les membres de l\u2019exécutif du CNJ discutèrent plusieurs fois de la meilleure question à poser aux Québécois.Stéphane Ethier, « toujours à l\u2019affût des idées qui nous sortaient des sentiers battus, est arrivé un soir, autour d\u2019un souper chez moi » avec « une proposition qui allait nous rallier ».Alors, le 11 décembre 1994, l\u2019exécutif du CNJ, enthousiaste, décide de soumettre la question suivante au débat public : « Voulez-vous que l\u2019Assemblée nationale proclame la souveraineté du Québec, conformément à la Loi déclarant la souveraineté du Québec, ou proclame son adhésion à la fédération canadienne, conformément à la Loi constitutionnelle de 1982 ?» Le jeune président audacieux précise : « nous avons rendu la chose publique, mais sans avertir Monique Simard (DG du PQ) ou Gracia O\u2019Leary\u2019 (la Directrice des communications) ».Bref, les jeunes prenaient des risques.La seconde partie du livre éclaire de manière encore plus lumineuse les débats qui ont cours chez les jeunes peu avant le référendum.Dès le 25 avril, de son propre chef, le président du CNJ téléphone à Pierre O\u2019Neil du Devoir : « Le but de mon coup de fil était de me moquer des jeunes libéraux.Deux jours plus tôt, nous avions appris qu\u2019un document de réflexion du Parti libéral du Québec, qui avait fait l\u2019objet d\u2019une fuite dans les médias, proposait une \u201cdémarche d\u2019affirmation tranquille\u201d ».Pressé de questions, Éric Bédard confie à Pierre O\u2019Neil : « Ne perdons pas trop de temps avec les scénarios d\u2019association éco- 148 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 nomique et d\u2019union politique.J\u2019ai peur que pendant ce temps on oublie de convaincre les Québécois des vertus de la souveraineté.» Il met ainsi le feu aux poudres.Monique Simard, puis Jean Royer, vont l\u2019apostropher.Mais au fond, Éric Bédard défendait la même position que Jacques Parizeau.Pierre Duchesne, le biographe du PM présentera même Éric Bédard comme la « conscience de Jacques Parizeau ».Au retour d\u2019un voyage en France organisé par le Comité d\u2019action politique franco-québécois, qui regroupait les ailes jeunesse des principaux partis politiques québécois et français, en mai 1995, moment de l\u2019élection française, le président du CNJ cherche à témoigner de son appui renouvelé à la position de Jacques Parizeau : « Avant toute chose, je devais rebâtir les ponts avec mon chef, que j\u2019avais indisposé juste avant mon départ en affichant publiquement mon malaise devant le virage que le mouvement souverainiste s\u2019apprêtait à prendre ».Avec les jeunes du Bloc québécois et de l\u2019Action démocratique avec qui il fait ce voyage, « nous avons eu l\u2019idée de nous assoir et d\u2019esquisser les contours d\u2019une plateforme commune ».« Quelques réunions eurent lieu dans le plus grand secret.Nos discussions furent cependant interrompues par l\u2019annonce de l\u2019entente du 12 juin.Ni les médias ni même l\u2019exécutif national du PQ n\u2019avaient été mis au courant des pourparlers en cours.» Le jeune homme tombe des alors nues : « L\u2019entente du 12 juin était un excellent coup et, pour moi, une grande leçon politique d\u2019ouverture ».Cela créait assurément de la nervosité chez les adversaires.« Au congrès de la Commission jeunesse (du Parti libéral) tenu les 12 et 13 août 1995, mon homologue soutint une motion invitant le parti à préciser sa vision d\u2019avenir du fédéralisme avant la tenue du référendum.» Au terme de ce congrès, le 149 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 chef de l\u2019aile jeunesse du PQ fait une sortie remarquée contre la position des jeunes de l\u2019autre parti.Un débat est organisé à l\u2019émission Le Point de Radio-Canada, durant laquelle le chef des jeunes libéraux opère une sortie à fond de train contre le soi-disant revirement d\u2019Éric Bédard.Le jeune homme, encore dans l\u2019atmosphère du voyage amical en France, en sort assommé, surpris de la virulence de cet ami de voyage.Il se rapproche dès lors du cinéaste Pierre Falardeau qu\u2019il invite comme conférencier dans les cégeps, puis de Dédé Fortin des Colocs.C\u2019est aussi la période où les artistes Dan Bigras, Michel Rivard et Paul Piché se commettent pour l\u2019indépendance.Mais c\u2019est avant tout le coup de théâtre à trois semaines du référendum qui le bouleverse : Absolument rien n\u2019avait filtré de ce qui se tramait en coulisse depuis quelques jours concernant l\u2019entrée en scène de Lucien Bouchard.Moi qui siégeais pourtant aux instances officielles les plus importantes du parti et du mouvement, je n\u2019avais aucune idée de ce qui nous attendait.L\u2019événement était scénarisé au détail près, et le premier ministre lut son discours avec application.Lorsqu\u2019en conclusion il annonça que, advenant une victoire du OUI, Lucien Bouchard serait le « négociateur en chef » du Québec, nous fûmes tous complètement pris de court.Longue, sincère, nourrie, l\u2019ovation s\u2019est prolongée.Le soulagement était perceptible : voilà le déclic que nous attendions tous.Éric Bédard se rend compte que la dynamique est aussi importante que l\u2019option pour gagner.Après la grisaille du mois de septembre, l\u2019espoir reprend.Cela l\u2019amène à faire un constat sur la personnalité des deux hommes en cause : À l\u2019écouter [Jacques Parizeau], on avait toujours le sentiment que chaque problème social pouvait être résolu par l\u2019Etat, rationnellement.Chez lui, tout était affaire de méthode et de planification.C\u2019est cette foi de technocrate qui le rendait optimiste, alimentait son « progressisme ».Le tempérament de Lucien Bouchard 150 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 était beaucoup plus inquiet, tourmenté.Ses références étaient plus littéraires que celles de Monsieur.Le monde de Lucien Bouchard, loin d\u2019être régi par une mécanique sociale, était un tissu de passions contradictoires et mystérieuses.Le vrai leader ne devait pas seulement trouver les « solutions » aux maux sociaux qui nous accablaient, mais inspirer, comme chez les Grecs, la vertu et le dépassement.Le jeune indépendantiste s\u2019étonne de la brutalité des mouvements d\u2019opinion.Alors qu\u2019au début d\u2019octobre, l\u2019affaire semblait entendue, que le Oui allait à sa perte, il constate l\u2019apparition de la bouchardmanie et le revirement de l\u2019opinion : Lucien Bouchard avait énormément de crédibilité auprès d\u2019un électorat volatil, attaché au Québec, mais peu enclin aux ruptures brutales.Il avait de bonne foi soutenu le « beau risque » de René Lévesque au milieu des années 1980, travaillé au rapprochement des deux solitudes canadiennes et appuyé de tout son cœur l\u2019accord du lac Meech.Contrairement aux indépendantistes, il avait tenté l\u2019expérience du fédéralisme renouvelé.Le rejet de Meech l\u2019avait heurté, blessé, indigné.Et c\u2019est cette indignation sincère, qu\u2019avaient ressenti tant de Québécois quelques années plus tôt, qui transpirait dans tous ses discours.Bref, c\u2019est dès lors le voyage initiatique du jeune homme au sein de la « realpolitik ».Plus rien ne sera pareil désormais.Il découvre que ce n\u2019est pas l\u2019homme rationnel qui bouleverse les foules, mais bien un autre type d\u2019homme : « la vulnérabilité d\u2019un écorché vif, prompt à douter de la bonne foi des autres à son égard, cherchant davantage une fidélité à sa personne qu\u2019à ses idées » C\u2019est dans ce contexte qu\u2019il participe à plusieurs débats passionnés dans des cegeps.Puis, vient la désillusion de la défaite.Éric Bédard écrira une lettre à Monsieur au nom du Comité national des jeunes, lettre qu\u2019il conclura en ces termes : « Lorsque viendra le temps pour les jeunes que 151 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2019 nous sommes de nous souvenir de cette riche époque passée en votre compagnie, nous nous rappellerons que vous avez été la fierté de notre jeunesse ».Jacques Parizeau lui répondra le 23 janvier 1996, la veille de son départ du bureau du premier ministre : « Alors que je me prépare, dans quelques jours, à quitter mes fonctions, je tiens à vous écrire personnellement pour vous dire que c\u2019est un peu à vous, aussi, que je passe le flambeau ».Éric Bédard rappelle enfin que 70 % des jeunes de langue française de quinze à vingt-quatre ans ont adhéré au camp du changement.Et il y a eu un revirement pro indépendantiste chez les jeunes de 25-35 ans, qui paraissaient douter au début de la campagne.Bref, l\u2019indépendance, ce n\u2019était pas que l\u2019affaire des baby-boomers.Éric Bédard n\u2019émettra qu\u2019un seul regret auprès de M.Parizeau : Allait-il écrire ses mémoires ?Sa réponse était évasive.Il se disait en face d\u2019une sorte de dilemme : « Ecrire un livre à la René Lévesque et ne rien dire de vraiment important.Ou révéler la vérité et rompre le secret ministériel.» J\u2019étais convaincu que de tels scrupules ne l\u2019empêcheraient pas de publier un grand livre, et pas seulement des recueils d\u2019anciens discours ou d\u2019écrits militants.Hélas, ce ne serait pas le cas.Le jeune idéaliste aura rencontré dès ses 18 ans un Charles de Gaulle québécois.Malheureusement ce Charles de Gaulle n\u2019a pas réussi la libération de son pays.Il faut dire que les alliés internationaux étaient beaucoup moins nombreux au Québec en 1995 qu\u2019en France en 1944 ! Jean Chartier 152 Articles 152 Réplique M.Michel Leclerc a eu l\u2019amabilité de répondre à notre recension du dernier essai de Jérôme Blanchet-Gravel.Sa contre-critique commence par une critique du ton de notre texte.Ce ton serait inutilement abrasif envers M.Blanchet- Gravel et ses collaborateurs.Face à cela, M.Leclerc analyse non pas notre recension, mais notre personne, en jouant au psychologue.Nous aurions du ressentiment envers Blanchet-Gravel, semble-t-il.Or, le ressentiment implique généralement une part d\u2019envie.Pour envier, il faut être face à l\u2019enviable.Nous tenons aussi à souligner que M.Blanchet- Gravel n\u2019est pas la seule « victime » de nos recensions abrasives.M.Leclerc pourra consulter en guise d\u2019exemple notre critique de Le peuple et l\u2019opium, disponible sur le site de L\u2019Action nationale.Mais pourquoi critiquer avec fougue un essai et son auteur ?Parce que nous prenons au sérieux les idées et leurs influences sur les débats sociopolitiques.En ce qui nous concerne, un essai bâclé ne contribue pas à ces débats.Il les pollue.Dans un tel contexte, il nous semble pertinent d\u2019écorcher les auteurs et les éditeurs qui véhiculent des sottises, tel que M.Blanchet-Gravel.La plupart des analyses de ce dernier résistent d\u2019ailleurs très mal à l\u2019examen critique, telle que notre recension l\u2019a montré.Dans le même ordre d\u2019idées, nous déplorons que M.Leclerc contribue à ce débat en se contentant de questionner les motivations de notre texte, tout en ne fournissant aucun contenu servant à parer nos critiques envers La face cachée du multiculturalisme.Ainsi on ne peut pas vraiment questionner l\u2019intérêt de M.Leclerc pour l\u2019essai et son auteur, puisque pour argumenter, il faudrait que nous soyons face à des arguments.Sébastien Bilodeau 7755\" PPT y te hey = fv il | eee \u2014 &* ! oe ae \u2014 té =.PA 131 A 1978 ta : \u2014 de, J ml TR 0 2 +L Lp or 3 x + > re q- £7 26-ans > x 3 * Rk ets À \u2014 \"7e revues $ culturelles: -\u2014 x À | J québécbises av +3 % +.+ \u2014 > ay 7 = arts S VISUELS CINÉMA CRÉATION LITTÉRAIRE ems A \u20ac - CULTURE ET SOCIÉTÉ HISTOIRE ET PATRIMOINE Wires] UR Le 4 BEY 6 Sms THÉÂTRE ET MUSIQUE THÉORIES ET ANALYSES A od \u201cee wo - -=5 rar ere tl Sy) æ Re \u20ac - wy wit} > : = i, Lm ee = ng \"2h + aa 1) PT mn AR Sle = ave : 5 \u201cho.\u2014 = = > il Lait - Do wy 5 A La Le Re La : ; \u2018a A x us 1545 = + Tal AC wh a ~~ , Lu \u201ca ; as = \u2014.ES + AS L se { wed .2425 Lats Fe, fr.Wd rir Rj Tea a a 5 : Be 44 Fe an + = ts Ÿ =\" \u201c3 pe Woo oA SA = Lu * wv Bs SH aT \u2014\u2014\u2014 \u2014\u2014 ; À = : § 3 3 .È 5 ; alle ; VE sel = durs * \u20ac \u201cy = : + ; À 2 JRE.a | fi = = go 47 '% > 7 % 0 TY 1 i.~ Wp Ÿ \u2014_\u2014 = Tal oh EE > _ 7 CELLES SODEP.AC.CA AI 5 > = ov mah Bg», oot gp atc.© = dng ge wre gy L\u2019Action nAtionALe en héritAge Legs et dons planifiés Les dons planifiés constituent un apport essentiel pour un organisme comme la Ligue d\u2019action nationale ; tous les dons qu\u2019elle reçoit sont d\u2019une grande importance puisqu\u2019ils permettent d\u2019offrir à nos abonnés une revue de qualité, et ce, sans s\u2019éloigner, même avec près d\u2019un siècle d\u2019existence, de sa mission.Qu\u2019est-ce qu\u2019un don planifié ?Les dons immédiats, ceux qui sont mis à la disposition de la Ligue d\u2019Action nationale dès qu\u2019ils sont faits et les dons différés, dons destinés à être remis à la Ligue d\u2019Action nationale à une date ultérieure (ex.: dons testamentaires, d\u2019assurance-vie, fiducie testamentaire, etc.) Vous avez peut-être une police d\u2019assurance-vie de quelques milliers de dollars que vous avez souscrite il y a plusieurs décennies et qui pourrait être cédée à L\u2019Action nationale sous forme de don planifié et contribuer ainsi à la pérennité de la revue.Les dons planifiés font partie intégrante de la planification financière et successorale.Ils peuvent prendre diverses formes, et l\u2019avis d\u2019un planificateur financier professionnel pourra vous aider à choisir l\u2019option la plus avantageuse pour vous.Si dans votre testament vous nommez la Ligue d\u2019Action nationale comme bénéficiaire, faites-le-nous savoir afin que nous puissions vous manifester notre reconnaissance.Si vous désirez effectuer un don planifié à la Ligue, nous pourrons vous remettre un reçu pour dons.Contactez-nous si vous avez besoin des conseils du planificateur financier professionnel de la Ligue d\u2019Action nationale.Ligue d\u2019Action nationale \u2013 Programme de dons planifiés a/s de Jacques Martin 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 819 397-4920 gfb@tlb.sympatico.ca MeMbres bâtisseurs de 5000 $ à 24 999 $ Dominique Bédard \u2020 Bernard Lamarre \u2020 Bernard Landry \u2020 Bryan L\u2019Archevêque Jacques C.Martin Paul Mainville \u2020 Pierre Karl Péladeau Cécile Vanier \u2020 MeMbres grAnds bâtisseurs de 25 000 $ à 49 999 $ Hector Roy \u2020 MeMbres bâtisseurs éMérites plus de 50 000 $ tAbLeAu d\u2019honneur des donAteurs et LégAtAires de LA Ligue d\u2019Action nAtionALe Plusieurs personnes nous ont laissé des legs ou des dons qui permettent d\u2019assurer la pérennité de la revue L\u2019Action nationale depuis maintenant 100 ans.C\u2019est la Fondation Esdras-Minville qui gère le patrimoine dédié à la revue, mais pour l\u2019obtention d\u2019un reçu pour fins fiscales, il faut libeller les dons et les legs à la Ligue d\u2019action nationale.Nous exprimons notre gratitude à nos généreux mécènes par une mention à perpétuité à ce tableau d\u2019honneur qui fait état du cumul des dons et des legs.François Beaudoin Gaston Beaudry \u2020 André Véronneau Fernand Allard Patrick Allen \u2020 François-Albert Angers \u2020 Gaston-A.Archambault \u2020 Jean-Paul Auclair \u2020 Jacques Baillargeon Paul Banville Yvan Bédard \u2020 Jacqueline Claire Binette Henri Blanc Charles Eugène Blier Gilles Blondeau Charles Eugène Blier David Boardman Yvon Boudreau Gaétan Breault Marcelle Brisson Henri Brun Paul Carrier Jean-Paul Champagne Jean-Charles Claveau Roch Cloutier Robert Comeau George Coulombe Louis-J.Coulombe Fernand Couturier Gérard Deguire Benoit Dubreuil André Dubuc Bob Dufour Yves Duhaime Marcel Fafard Nicole Forest Raymond Gagnier Léopold Gagnon Romain Gaudreault André Gaulin Henri-F.Gautrin \u2020 Claude Ghanimé Paul Grenier \u2020 Michel Grimard Yvan Hardy Germain Jutras Georges Lacroix Raymond Laflamme Lucie Lafortune \u2020 Anna Lagacé-Normand \u2020 Gisèle Lapointe Roger Lapointe Gérald Larose Denis Lazure \u2020 Jacques Libersan Clément Martel Yvon Martineau \u2020 Roger Masson Monique Michaud Daniel Miroux Louis Morache Rosaire Morin \u2020 Gilbert Paquette Jacques Parizeau \u2020 Hubert Payne Claude Pilote Fernand Potvin Alain Prévost Arthur Prévost \u2020 Antoine Raspa Ghislaine Raymond-Roy René Ricard René Richard \u2020 Dominique Richard \u2020 Jacques Rivest Jean-Denis Robillard Louis Roquet Pierre-Paul Sénéchal Denise Simoneau Michel Taillefer Claudette Thériault Serge Therrien Marcel Trottier \u2020 Réal Trudel Denis Vaugeois Claude-P.Vigeant Marcelle Viger Madeleine Voora cLub des 100 Associés 1000 $ à 1499 $ MeMbres bienfAiteurs 1500 $ à 4999 $ Gabriel Arsenault Robert Ascah André Baillargeon Jean-François Barbe Luc Bertrand Antoinette Brassard Jacques Cardinal Charles Castonguay Normand Cossette Bernard Courteau Guy Cormier Richard Côté Harold Dumoulin Lucia Ferretti Leopold Gagnon Yvon Groulx Marcel Henry Benoît Houde Gérard N Houle Marcel et Hélène Jacob Henri Joli-Cœur Marc Labelle Isabelle Lamarche Isabelle Laporte Isabelle Le Breton Maurice Leboeuf Richard Leclerc Laurent Mailhot Pauline Marois Cécile Martin Marcel Masse \u2020 Michel Moisan Estelle Monette \u2020 Lucie Monette Réjean Néron Reginald O\u2019Donnell Gilles Pelletier \u2020 Réal Pilon Richard Rainville Ivan Roy Paul-Émile Roy \u2020 Ginette Simard Rita Tardif Robert G.Tessier \u2020 André Watier Liberté 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dans le site de la BAnQ.Reproduction La traduction et la reproduction des textes publiés dans L\u2019Action nationale sont autorisées à condition que la source soit mentionnée.Mise en page et infographie Sylvain Deschênes Impression Marquis imprimeur L\u2019Action 159 Ligue d\u2019action nationale Président Denis Monière Vice-président Christian Gagnon Secrétaire Michel Sarra-Bournet \u2020 Trésorier Robert Ladouceur Conseillers Isabelle Le Breton Anne-Michèle Meggs Simon-Pierre Savard-Tremblay Ex Officio Robert Laplante Membres Djemila Benhabib André Binette Mathieu Bock-Côté Nicolas Bourdon Robert Comeau Charles-Philippe Courtois Myriam D\u2019Arcy Catherine Fournier Jacques C.Martin Martine Ouellet Gilbert Paquette Danic Parenteau Guillaume Rousseau Patrick Sabourin Pierre Serré Gilles Toupin Membres honoraires Christiane Bérubé, Nicole Boudreau, Guy Bouthillier, Jacques Brousseau, Hélène Chénier, Lucia Ferretti, Yvon Groulx, Léo Jacques, Delmas Lévesque, Yves Michaud, Pierre Noreau, Roméo Paquette, Hélène Pelletier-Baillargeon Membres émérites René Blanchard, Jean-Charles Claveau, Henri Laberge, Jacques-Yvan Morin, Paul-Émile Roy \u2020 Mission La Ligue d\u2019action nationale est l\u2019éditrice de la revue L\u2019Action nationale.Sa mission est d\u2019être un carrefour souverainiste où se débattent les aspirations de la nation québécoise comme collectivité de langue française suivant une tradition de réflexion critique, d\u2019indépendance et d\u2019engagement, à partir des situations d\u2019actualité qui renvoient aux enjeux fondamentaux de notre avenir collectif. Tarifs 2019 (taxes et expédition comprises) L\u2019Action nationale 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514 845-8533 sans frais, 1 866 845-8533 Pour nous joindre par courriel revue@action-nationale.qc.ca www.actionnationale.quebec ISSN-0001-7469 Dépôt légal : Bibliothèque nationale du Québec Périodicité : 10 numéros par an L\u2019Action nationale est membre de la SODEP www.sodep.qc.ca Paiement par chèque ou carte de crédit VISA ou MASTERCARD \u2022 paiement internet sécurisé dans notre site \u2022 par la poste \u2022 par téléphone Paiement de votre compte bancaire (renouvellement d\u2019abonnement) \u2022 chez Desjardins et dans les institutions financières participantes Version numérique 1 an 2 ans 10 numéros 20 numéros Abonnement 85 $ 145 $ (73,93 $ + taxes) (126,11 $ + taxes) Abonnement de soutien 175 $ 300 $ Étudiant 50 $ 85 $ (43,49 $ + taxes) (73,93 $ + taxes) Institution 145 $ 240 $ ((126,11 $ + taxes (208,74 $ + taxes) Autres pays 150 $ 275 $ Abonnement PDF 60 $ 100 $ (52,18 $ + taxes) (86,97 $ + taxes) TVQ 1012563392 TQ0002 TPS 11901 9545 "]
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