Possibles, 1 janvier 2013, Vol. 36, no 4, automne 2013
[" POSSIBLES VOLUME 36, NUMÉRO 4.AUTOMNE 2013 Responsabilité sociale des entreprises et mutations du capitalisme DÉPARTEMENT DE SOCIOLOGIE, UNIVERSITÉ DE MONTRÉAL, C.P.6128, SUCCURSALE CENTRE-VILLE, MONTRÉAL (QUÉBEC), H3C 3J7 TÉLÉPHONE : 514-274-979 SITE WEB : www.redtac.org/possibles COMITÉ DE RÉDACTION Christine Archambault, Raphaël Canet, Dominique Caouette, Anthony Cote, Pascale Dufour, Gabriel Gagnon, Pierre Hamel, Nadine Jamal, Maud Emmanuelle Labesse, Marie-Josée Massicotte, \u2020Gaston Miron, Caroline Patsias, \u2020Marcel Rioux, Raymonde Savard, André hibault, Ouanessa Younsi et An Tran.La revue souhaite aussi donner la parole à l\u2019ensemble des cybercitoyens par le biais de son blogue à l\u2019adresse suivante, http://redtac.org/possibles/a-propos/ .RESPONSABLE DU NUMÉRO Mathieu Hamelin et Jasmine Bélanger-Gulick CONCEPTION GRAPHIQUE ET MISE EN PAGE : Maïka Sondarjée et François Fortin.La revue Possibles est membre de la SODEP et ses articles sont répertoriés dans Repère.Les textes présentés à la revue ne sont pas retournés.Ce numéro : 15$ La revue ne perçoit pas la TPS ni la TVQ.Production et impression : Le Caïus du livre dépôt légal Bibliothèque nationale du Québec : D775 027 Dépôt légal Bibliothèque nationale du Canada : ISSN : 0707-7139 © 2010 Revue Possibles, Montréal POSSIBLES POSSIBLES, AUTOMNE 2013 3 TABLE DES MATIÈRES ÉDITORIAL Vers un capitalisme socialement responsable : iction ou nouveau paradigme ?.5 Mathieu Hamelin et Jasmine Bélanger-Gulick SECTION I: La responsabilité sociale: au-delà des discours La Responsabilité sociale des entreprises dans l\u2019investissement foncier.17 Jasmine Bélanger-Gulick Au-delà de la critique du rôle hégémonique de l\u2019agro-industrialisation « verte »: la nature de classe des relations alimentaires et des alternatives pour une transformation radiale.33 Efe Can Gürcan Les parties prenantes « sans voix »: de la marginalisation à la participation.42 Mathieu Hamelin \u2018Développement inclusif \u2019: Changement de paradigme ou annexe au néolibéralisme?.59 Maïka Sondarjée SECTION II : Le capitalisme en transition ?Oraison funèbre pour un imaginaire moribond.83 André hibault 4 TABLE DES MATIÈRES Nouvelle réalité du capitalisme responsable en Chine: rélexions sur la géométrie variable des concepts de nouveau capitalisme et de responsabilité sociale des entreprises .89 Étienne Girouard Les nouveaux visages du capitalisme, c\u2019est quoi qui a changé?.108 Jean-Claude Roc « Les casseurs ».Retour sur le « Printemps érable ».115 Francis Dupuis-Déri SECTION III : POÉSIE Chant pour le monde.Capital câliss!.136 Ève Langevin POSSIBLES, AUTOMNE 2013 5 Vers un capitalisme socialement responsable: fiction ou nouveau paradigme ?Par Mathieu Hamelin et Jasmine Bélanger Gulick Il y a quarante ans, Milton Friedman (1970) écrivait que les entreprises contribuent le plus à leur société lorsqu\u2019elles se consacrent à leur raison d\u2019être, c\u2019est-à-dire augmenter les proits, créer des emplois et générer de la richesse.« he business of business is business », plaidait-il.Si cette position trouve encore des adeptes aujourd\u2019hui, elle a été nettement supplantée par l\u2019idée que la responsabilité des entreprises excède les obligations légales et inancières.En Occident, il est de plus en plus admis que les entreprises ont des comptes à rendre non seulement à leurs actionnaires mais également aux individus et aux communautés afectés par leurs activités.Une entreprise doit certes créer un rendement appréciable pour ses actionnaires, mais ce rendement doit « être tempéré par l\u2019appréciation de certaines normes sociales fondamentales qui vont au-delà des demandes de la loi et du marché » (Goodpaster 1991, 69).Industrie Canada (2006, 5) présente la responsabilité sociale comme « la façon dont les entreprises intègrent les préoccupations sociales, environnementales et économiques à leurs valeurs, à leur culture, à leur prise de décisions, à leur stratégie et à leurs activités ».Pour la Commission européenne (2001, 7) : « Être socialement responsable signiie non seulement satisfaire aux obligations juridiques applicables, mais aussi aller au-delà et investir «davantage» dans le capital humain, l\u2019environnement et les relations avec les parties prenantes ».Pour sa part, la récente norme ISO 26000 indique que les entreprises responsables sont celles qui « contribuent au développement durable, incluant la santé et le bien-être de la société ». 6 ÉDITORIAL Les entreprises sont d\u2019ailleurs de plus en plus sollicitées pour contribuer à la résolution des problèmes sociaux et environnementaux.Lors des grands sommets internationaux, par exemple celui de Rio+20 tenu l\u2019an dernier, il est abondamment question de leur contribution essentielle au développement humain et à la sauvegarde du patrimoine écologique.La pollution atmosphérique, l\u2019utilisation des terres arables, la souveraineté alimentaire, le réchaufement climatique sont des exemples d\u2019enjeux transnationaux qui ne peuvent être résolus sans un efort coordonné de la part des acteurs étatiques et non étatiques.Les institutions internationales insistent aussi de plus en plus sur la nécessaire collaboration entre les gouvernements et le secteur privé.Les Objectifs du Millénaire pour le développement conient aux entreprises un rôle dans l\u2019avancement des droits humains et la réduction de la pauvreté.Le Global Compact leur demande de protéger les droits de l\u2019Homme, de combattre la corruption et de développer des technologies propres.Les Principes pour l\u2019investissement responsable plaident pour l\u2019incorporation des enjeux sociaux et environnementaux dans le processus de décisions inancières des grands investisseurs.L\u2019ONU s\u2019est dotée d\u2019un Représentant spécial pour la question des droits de l\u2019homme et des sociétés transnationales, lequel a clairement statué que les entreprises ont le devoir de « protéger, respecter et réparer » les droits humains dans l\u2019ensemble de leurs activités et de leurs relations.Mais selon bien des observateurs, la responsabilité sociale n\u2019a pas encore atteint son « point de bascule », comme l\u2019illustre la professeure Sandra Waddock (2003).Plusieurs actions volontaires mises de l\u2019avant par les entreprises sont souvent perçues comme du « green washing », c\u2019est-à-dire une façade pour dissimuler le véritable objectif de l\u2019entreprise, soit celui de maximiser le rendement de ses actionnaires.Le décalage entre le discours et la pratique (entre les principes de responsabilité sociale et leur application efective sur le terrain) fait en sorte que les initiatives des entreprises sont souvent jugées avec cynisme et méiance.À l\u2019évidence, les entreprises ne s\u2019y engagent pas avec le même sérieux et les mêmes motivations. POSSIBLES, AUTOMNE 2013 7 Certaines entreprises font preuve d\u2019une conscience sociale sincère, mais d\u2019autres agissent par pure stratégie ain d\u2019arriver à leurs ins.Comme l\u2019éthique, les initiatives sociales sont susceptibles d\u2019être instrumentalisées à des ins de marketing et de relations publiques, si bien qu\u2019il devient complexe de distinguer la véritable responsabilité sociale de l\u2019ensemble de la stratégie commerciale d\u2019une entreprise.Il est facile de s\u2019y perdre devant l\u2019abondance de codes de conduite, d\u2019organismes de certiication, d\u2019agences de notation sociale, de produits équitables, de rapports de performance sociale et de fonds d\u2019investissement responsable.Les progrès signiicatifs dans certains domaines n\u2019ont pas fait taire les critiques, d\u2019autant plus que les scandales inanciers et les négligences environnementales continuent de faire les manchettes régulièrement.Au-delà des slogans et des discours, la responsabilité sociale peut-elle contribuer à forger un capitalisme respectueux des valeurs humaines et des besoins des individus et des collectivités ?C\u2019est ce à quoi ce numéro spécial de Possibles tente de répondre, à l\u2019aide d\u2019une diversité de points de vue et de perspectives.Contester ou conforter le système en place ?Les articles de ce numéro soulèvent de nombreux éléments de rélexion, dont un questionnement sur la nature et l\u2019ampleur du changement amené par le courant de responsabilité sociale.L\u2019émergence de nouvelles normes sociales et environnementales en Occident laisse-t-elle présager une transformation en profondeur ou en surface du système capitaliste actuel ?Peut-on réellement croire à l\u2019avènement d\u2019un capitalisme « socialement responsable », c\u2019est-à-dire un capitalisme conscient de ses impacts parfois négatifs sur les individus et dédié à l\u2019amélioration des sociétés.Au contraire, doit-on juger la responsabilité sociale comme une utopie, ou pire encore comme une manœuvre de diversion ou une tactique pour préserver la position enviable des entreprises et consolider l\u2019hégémonie du système actuel ?La responsabilité sociale serait-elle la « caution » parfaite qui permet aux entreprises de poursuivre leurs activités sans trop de contraintes ?Cette courte introduction n\u2019a pas l\u2019ambition de faire le tour de cette vaste 8 ÉDITORIAL question, mais plutôt d\u2019ouvrir la porte à quelques pistes de réponses.Force est de constater que le courant de responsabilité sociale se situe jusqu\u2019ici à l\u2019intérieur des limites du système actuel.Les nouvelles normes ne visent pas tant la refonte du système capitaliste que la boniication du rôle de l\u2019entreprise au sein de la société et l\u2019instauration de critères sociaux et environnementaux ain de contrebalancer les critères inanciers et économiques traditionnellement utilisés pour juger de la légitimité d\u2019une activité commerciale ou productive.Les entreprises doivent accepter de nouvelles responsabilités sociales et environnementales, en échange desquelles elles peuvent conserver le droit d\u2019exploiter des ressources et d\u2019engendrer des bénéices (Gendron 2002).L\u2019adoption des normes de responsabilité sociale demeure encore fortement liée à des raisons stratégiques et utilitaires, c\u2019est-à-dire au besoin des entreprises de maintenir leur réputation, de gagner des parts de marché et de rehausser le lien de coniance qui les lie à l\u2019ensemble de la société.Pour reprendre l\u2019expression de Morvan (2008, 126), la responsabilité sociale « est au cœur des tentatives de légitimation » des entreprises.Même les dirigeants les plus sceptiques à l\u2019égard du rôle social de l\u2019entreprise reconnaissent qu\u2019il serait « suicidaire » de ne pas s\u2019adapter aux normes sociales et environnementales qui s\u2019imposent graduellement.Le slogan « Good ethics is good business » résume bien cette vision.Ceci dit, l\u2019adoption instrumentale de ces normes a son importance car elle représente peut-être une première étape (un passage obligé) dans le processus menant à leur « internalisation », c\u2019est-à-dire à leur intégration à l\u2019identité des acteurs et à la culture des organisations (Risse & Sikkink 1999, Finnemore & Sikkink 1998).Le système économique ne s\u2019en trouvera peut-être pas chambardé de fonds en comble, mais il est certainement susceptible d\u2019évoluer au fur et à mesure que progresseront ces normes sur le rôle social de l\u2019entreprise et le développement durable.Sans exagérer l\u2019impact des changements de mentalité, on constate déjà une montée des valeurs sociales et environnementales dans le monde des afaires.Bien des comportements jugés acceptables il y a quelques décennies à peine ne le sont plus aujourd\u2019hui. POSSIBLES, AUTOMNE 2013 9 Les dirigeants, les actionnaires, les consommateurs et les investisseurs d\u2019aujourd\u2019hui ne sont plus tout à fait les mêmes qu\u2019il y a vingt ans, ne serait-ce qu\u2019en raison de la somme d\u2019informations dont ils disposent.Il n\u2019y a pas si longtemps, au début des années 1990, les technologies de l\u2019information et des communications en étaient à leurs balbutiements et les chaines de production commençaient tout juste à se mondialiser et à intégrer les millions de travailleurs des pays en développement.Les fonds d\u2019investissement responsables et les organismes de certiication étaient peu nombreux, le mouvement « anti-sweatshops » ne s\u2019était pas encore lancé à l\u2019assaut des marques populaires et les pressions sociales étaient nettement moindres sur les entreprises (Waddock 2003).Le contexte actuel est fort diférent.Certes, les consommateurs recherchent encore des produits au prix le plus bas, et les investisseurs sont toujours en quête du meilleur rendement possible.Mais pour un nombre croissant d\u2019entre eux, il est approprié et souhaitable d\u2019acheter des marques ou des actions d\u2019entreprises respectueuses de l\u2019environnement et des droits humains (Turcotte 2002).Pour eux, ces comportements ont une valeur intrinsèque indépendante des bénéices inanciers qui peuvent en découler.Ils s\u2019approprient ces nouvelles normes parce qu\u2019ils les jugent dignes de respect, et non pas parce qu\u2019ils en tirent un proit particulier (March & Olsen 1989, Keohane 2002).Dans le même sens, de plus en plus de dirigeants et de gestionnaires tiennent à exercer un leadership social et environnemental et utilisent le puissant véhicule qu\u2019est l\u2019entreprise pour tenter d\u2019améliorer le monde qui les entoure.On peut certainement demeurer sceptique à l\u2019égard des préoccupations sociales des entreprises et de l\u2019émergence d\u2019un présumé capitalisme à « visage humain ».Devant la multiplication des scandales inanciers, des cas de négligence environnementale, des atteintes aux droits humains et des cas de corruption, il est tentant de considérer la responsabilité sociale comme de la « poudre aux yeux ».Mais si le capitalisme se présente encore fréquemment sous son visage le moins reluisant, il reste que de telles aberrations ne passent plus inaperçues et mènent à des crises d\u2019envergure.On voit mal comment les entreprises pourraient revenir en arrière et 10 ÉDITORIAL tourner le dos aux nouvelles normes après deux décennies d\u2019eforts et d\u2019investissements considérables pour associer leurs marques à des valeurs sociales et environnementales.Même en présumant que leurs intentions de départ relevaient davantage du positionnement stratégique que d\u2019une réelle conscience humanitaire, elles se sont néanmoins insérées dans une logique où les comportements socialement responsables sont devenus obligatoires.Il est de plus en plus évident que les entreprises occidentales ne peuvent plus se cantonner dans la sphère économique, car leur légitimité au sein de la société risque de s\u2019éroder (Gendron & al.2004).Cela est d\u2019autant plus vrai que leurs activités sont scrutées à la loupe par les environnementalistes, les ONG, les médias, les investisseurs et les consommateurs, ce qui maintient sur elles une pression constante et les force à une plus grande transparence.La publication de rapports de développement durable, surtout ceux réalisés en suivant les critères de transparence du Global Reporting Initiative (GRI), s\u2019inscrit dans cette tendance.Enin, il faut aussi reconnaitre que les entreprises ne font pas que réagir aux pressions des militants et du marché.Elles « font » la responsabilité sociale, tout autant qu\u2019elles s\u2019y adaptent.Elles participent à la construction du nouveau discours normatif, en même temps qu\u2019elles refaçonnent leur identité et qu\u2019elles évoluent en tant qu\u2019organisations.Ce processus est dynamique et implique de nombreux acteurs, comme nous l\u2019abordons ci- après.Un déi de taille est d\u2019ailleurs l\u2019établissement de normes reconnues et acceptées à la fois par les entreprises, les gouvernements et la multitude de parties prenantes.À l\u2019échelle internationale, la tâche est encore plus complexe, compte tenu des diférences culturelles et les niveaux de développement des pays.Une toile complexe et une diversité d\u2019acteurs À la lecture des articles de ce numéro, on est en efet frappé par la diversité des acteurs impliqués ou sollicités par le courant de responsabilité sociale : les gouvernements, les organisations internationales, les experts, le secteur privé et les diférents groupes issus de la société civile.Devenues des acteurs incontournables de la gouvernance mondiale, les entreprises POSSIBLES, AUTOMNE 2013 11 participent à plusieurs institutions internationales et leur apport est de plus en plus nécessaire, aux plans inancier et technologique notamment.Mais l\u2019inluence accrue des entreprises soulève aussi un questionnement au sujet de leur représentativité et de leur imputabilité.Par exemple, la multiplication des codes de conduite et des mécanismes de certiication risque-t-elle d\u2019entrainer une privatisation de la régulation et un désengagement des États à l\u2019égard des normes du travail ?Au contraire, la responsabilité sociale ofre-t-elle une opportunité pour démocratiser les instances de la gouvernance mondiale en intégrant le travail des entreprises, des ONG, des communautés épistémologiques, des syndicats et d\u2019autres groupes au sein de plates formes communes ?À plusieurs égards, la responsabilité sociale se situe à la frontière des sphères privée et publique.Traditionnellement, la gouvernance et la régulation étaient exercées par les institutions publiques nationales.Depuis les années 1980, la tendance est cependant à un retrait partiel de l\u2019État de la sphère de la régulation et plus généralement de la gouvernance.En parallèle, on observe l\u2019émergence de la gouvernance et de la régulation privées d\u2019une part, et supranationales d\u2019autre part.Si la gouvernance internationale est une tendance qui gagne du terrain depuis la in de la Seconde Guerre mondiale, la prolifération des formes privées de gouvernance est observable surtout depuis une dizaine d\u2019années.On constate ainsi une abondance de codes de conduite volontaires, de normes de certiication et d\u2019autres initiatives d\u2019autorégulation ou de régulation multipartite (Borras & Franco 2010).La gouvernance internationale ou supranationale n\u2019est pas nouvelle.Des centaines d\u2019organisations internationales ont été fondées au cours du dernier siècle, mais cette forme de gouvernance a pris davantage d\u2019ampleur avec la mondialisation actuelle et le développement de nouvelles activités économiques.Par exemple, l\u2019apparition du phénomène de l\u2019accaparement des terres a résulté en une croissance de la gouvernance internationale et de principes de responsabilité sociale dans ce domaine.Dans ce cas précis, des organisations internationales telles que la Banque Mondiale et la Food and Agriculture Organization ont établi des principes volontaires pour encadrer les investissements fonciers ain qu\u2019ils soient socialement responsables.De manière similaire, la Banque Mondiale et le Fonds Monétaire International 12 ÉDITORIAL ont incorporé le concept de développement humain dans leurs discours sur le développement, tentant d\u2019établir des lignes directrices, en théorie à tout le moins.Plusieurs facteurs expliquent le désengagement de l\u2019État et l\u2019émergence de nouveaux acteurs dans la gouvernance économique mondiale et plus particulièrement dans le domaine de la responsabilité sociale.Le contexte global a changé.Il s\u2019est produit une évolution importante au cours des trente dernières années, alors que la mondialisation s\u2019accompagne d\u2019une « dé-territorialisation » de la production et des impacts environnementaux et sociaux.Les gouvernements nationaux sont incapables de contrôler totalement la nouvelle économie globale.Les entreprises transnationales opèrent globalement, sont mobiles et peuvent se soustraire aux cadres législatifs trop contraignants.Par ailleurs, les répercussions négatives de la mondialisation dans divers domaines ont amené la création de réseaux militants transnationaux \u2013 représentants d\u2019une certaine « société civile mondiale » \u2013 qui ont exercé des pressions sur les organisations internationales et les entreprises privées, après avoir sans succès demandé une intervention accrue des gouvernements nationaux (Mayer & Gerei 2010).Dans une certaine mesure, les militants et les ONG tentent d\u2019encadrer les activités des entreprises dans certains domaines, récupérant ainsi une partie du rôle traditionnel de l\u2019État.Ce sont par exemple les mouvements populaires de consommateurs qui ont incité l\u2019industrie agro-alimentaire à ofrir au marché des produits biologiques.Dans d\u2019autres cas, le secteur privé s\u2019est auto-régulé de manière proactive ain de prévenir l\u2019intervention étatique (Loconto & Busch 2010).La responsabilité sociale se veut donc une toile complexe qui regroupe à la fois : les gouvernements qui légifèrent au niveau national et participent à des négociations au sein des organisations internationales; les organisations internationales où se négocient des traités et des codes non contraignants; le secteur privé qui propose ses propres régulations; et divers groupes de la société civile qui élaborent des principes de responsabilité sociale et exercent des pressions sur les gouvernements et le secteur privé pour faire respecter POSSIBLES, AUTOMNE 2013 13 ces principes et les législations en place.La responsabilité sociale est un espace lou où interagissent tous ces acteurs, créant des dédoublements de rôles, mais laissant aussi des vides.Structure du numéro La première section de ce numéro de Possibles s\u2019articule autour des thèmes de la responsabilité sociale et du développement.Le premier texte, celui de Jasmine Bélanger-Gulick, explore le lien entre les acquisitions foncières à grande échelle et la responsabilité sociale des entreprises.Il tente de répondre à la question : « Les investissements fonciers massifs dans les pays en développement peuvent-ils être socialement responsables ?».Le texte discute des principes qui devraient être suivis et des implications de ces investissements.Efe Can Gürcan, également dans la veine de l\u2019agro- alimentaire, propose une analyse des enjeux de l\u2019industrialisation et de la « supermarché-isation » du secteur agro-alimentaire, et se penche sur la croissance du marché de produits alimentaires biologiques en tant qu\u2019instrument hégémonique de l\u2019agro-industrie.Le texte de Mathieu Hamelin jette un éclairage socio-politique sur la théorie des parties prenantes, selon laquelle une entreprise qui veut prospérer a tout intérêt à gérer activement ses relations avec les acteurs de son environnement.Il montre que les entreprises tendent naturellement à se préoccuper davantage des acteurs les mieux organisés et les plus bruyants.Au contraire, les acteurs les plus vulnérables et les plus afectés par les activités économiques n\u2019ont pas toujours les moyens de se faire entendre.Le texte de Maïka Sondarjée porte sur le concept de « développement humain », intégré au discours des grandes organisations internationales depuis la in des années 1990.L\u2019adoption de ce concept semble marquer un tournant idéologique et le texte se penche sur son niveau d\u2019implantation dans la pratique.La deuxième section du numéro est axée davantage sur le thème du capitalisme, ses diférents visages, sa remise en question et ses mutations.D\u2019entrée de jeu, André hibeault se questionne sur le déclin du paradigme du capitalisme, de plus en plus contesté depuis la récente crise inancière.Il explore les idées de déclin et de possible transition vers un nouveau paradigme économique.Dans l\u2019article suivant, Étienne Girouard s\u2019intéresse à la transition en Chine entre une économie planiiée et une 14 ÉDITORIAL économie libéralisée et aux conséquences d\u2019une telle transition sur les conditions de travail et la responsabilité des entreprises dans la protection sociale.Le texte évalue les implications sociales du nouveau type de capitalisme introduit par Deng Xiaoping qui tente de concilier libéralisme économique et autoritarisme politique.L\u2019article de Jean-Claude Roc s\u2019attarde également au thème de la transition.Il cherche à comprendre et à analyser les changements qui ont amené le discours sur les « nouveaux » visages du capitalisme.Il se penche sur les voies alternatives au capitalisme classique, le keynésianisme et le néolibéralisme, et les aborde à travers les idées de justice sociale et de force de travail.Pour clore cette deuxième section, Francis Dupuis-Déri démystiie le message et les actions de ceux (et celles) que les policiers, les médias et les politiciens qualiient de « casseurs », de « fauteurs de trouble » et d\u2019« anarchistes ».Il remet en question les étiquettes qui leur sont attribuées et le traitement qui leur a été réservé au cours du « printemps érable ».À ses yeux, ces femmes et ces hommes contestent un système économique qui est bien plus violent que les quelques « casses » survenues lors des manifestations étudiantes, d\u2019où l\u2019importance de leur message.Finalement, dans la section Documents, Ève Marie Langevin nous propose son « chant pour le monde », magniiquement composé dans style hybride qui allie poésie et références contemporaines et historiques.Ève illustre les questions qui nous font tantôt douter, tantôt croire qu\u2019un monde meilleur est possible, un monde plus juste et plus respectueux de la vie, un monde moins violent et moins cruel pour ceux qui n\u2019ont pas les moyens des puissants.Ce numéro de Possibles est parsemé des photos du photojournaliste Pascal Dumont, dont le regard posé sur la société de consommation et le comportement des entreprises permet d\u2019illustrer plusieurs thèmes soulevés dans les articles.Références Borras Jr., Saturnino et Jennifer Franco, 2010.« From hreat to Opportunity?Problems with the Idea of a «Code of Conduct» for Land Grabbing ».Yale Human Rights and Development Law Journal 13 (no 2) : 507-523.Commission des communautés européennes.2001.Livre vert.Promouvoir un cadre POSSIBLES, AUTOMNE 2013 15 européen pour la responsabilité sociale des entreprises.Bruxelles : CCE.Finnemore, Martha et Kathryn Sikkink.1998.« International Norm Dynamics and Political Change ».International Organization 52 (no 4) : 887-917.Friedman, Milton.1970.« he Social Responsibility of Business is to Increase its Proits ».he New York Times Magazine, 13 septembre.Gendron, Corinne, Alain Lapointe et Marie-France Turcotte.2004.« Responsabilité sociale et régulation de l\u2019entreprise mondialisée ».Relations industrielles/Industrial Relations 59 (no 1) : 73-100.Gendron, Corinne.2002.Envisager la responsabilité sociale dans le cadre des régulations portées par les nouveaux mouvements sociaux économiques.Cahier de la CRRSDD de l\u2019UQAM no 01-2002.Goodpaster, Kenneth E.1991.« Business Ethics and Stakeholder heory Analysis ».Business Ethics Quarterly 1 (no 1) : 53-73.Industrie Canada.Gouvernement du Canada.2006, Responsabilité sociale des entreprises.Guide de mise en œuvre à l\u2019intention des entreprises canadiennes.Ottawa : Travaux Publics et services gouvernementaux Canada.Locanto, A.et L.Busch.2010.« Standards, Techno-Economic Networks, and Playing Fields : Performing the Global Market Economy ».Review of International Political Economy 17 (no3) : 507-536.Mayer, Frederick et Gary Gerei.2010.« Regulation and Economic Globalization : Prospects and Limits of Private Governance ».Business & Politics 12 (no 3) : 1-25.Morvan, Jérémy.2008.L\u2019investissement socialement responsable.Une nouvelle gouvernance d\u2019entreprise.Paris : L\u2019Harmatan.Risse, homas et Kathryn Sikkink.1999.« he Socialization of International Human Rights Norms Into Domestic Practices : Introduction ».Dans homas Risse, Stephen C.Ropp et Kathryn Sikkink, dir., he power of human rights : international norms and domestic change.Cambridge : Cambridge University Press, 1-38.Waddock, Sandra.2003.« What Will It Take to Create a Tipping Point for Corporate Responsibility ».Working Paper.Carroll School of Management, Boston College.Boston : BC. SECTION I La responsabilité sociale : au-delà des discours POSSIBLES, AUTOMNE 2013 17 La responsabiLité sociaLe des entreprises dans L\u2019investissement foncier Par Jasmine Bélanger-Gulick On observe depuis le milieu des années 2000 un nouveau phénomène, celui dit de l\u2019accaparement des terres.La Chine, les pays du Golfe, des entreprises, des banques achètent ou louent d\u2019immenses surfaces de terres dans les pays en développement, notamment en Afrique et en Asie.Les analyses du phénomène divergent.Il est à la fois décrié, notamment à cause des conséquences néfastes qu\u2019il engendre sur les populations locales.On soulève souvent aussi son potentiel positif sur les populations rurales du Sud, en amenant un investissement plus que nécessaire dans l\u2019agriculture des pays en développement.D\u2019autre part, le concept de responsabilité sociale des entreprises est en pleine ascension dans le monde des entreprises.On met davantage l\u2019accent sur le rôle que doit jouer l\u2019entreprise dans la société et on s\u2019attarde à ses répercussions sociales et environnementales.Les conséquences désastreuses du phénomène des acquisitions foncières agricoles ont été documentées par plusieurs, mais ces acquisitions peuvent-elles être socialement responsables ?Quels seraient les critères d\u2019un investissement foncier socialement responsable ?Ce texte tente de répondre à ces deux questions.L\u2019accaparement des terres et l\u2019investissement foncier à grande échelle Le terme « accaparement des terres » est souvent utilisé pour faire référence au phénomène global de l\u2019acquisition massive de terres agricoles à grande échelle dans les pays en développement par des investisseurs étrangers ou des élites nationales.En efet, on observe depuis la période 2005- 2008 un engouement certain pour les terres agricoles dans les pays du Sud par les investisseurs privés (entreprises, institutions inancières, fonds d\u2019investissement, etc.) et publics (gouvernement, agences parapubliques, 18 SECTION I, RSE et Mutations du Capitalisme fonds de pension).Des pays et des entreprises achètent ou louent pour 50 ou 99 ans, à coup de dizaines de milliers d\u2019hectares des terres agricoles.Le projet Land Matrix évalue à 83 millions d\u2019hectares la surface de terres vendues ou louées depuis 2000 à des ins de production agricole, dans les pays en développement.L\u2019Afrique est la destination première de ces investissements; vient ensuite l\u2019Asie.Le terme « accaparement des terres » a souvent été utilisé pour englober ce phénomène de la ruée vers les terres, mais parfois à mauvais escient.En efet, « accaparement des terres » décrit plutôt l\u2019investissement foncier dans lequel il y a eu violation de droits humains.Tout accaparement des terres est investissement foncier, mais tout investissement foncier n\u2019est pas accaparement.Ce texte aura pour sujet l\u2019investissement foncier, et non l\u2019accaparement de terres pour une question logique.Puisque l\u2019accaparement de terres implique une violation de droits, il serait impossible qu\u2019il puisse être socialement responsable.Les efets de l\u2019investissement foncier à grande échelle ont fait l\u2019objet de plusieurs rapports et ils sont plus souvent qu\u2019autrement négatifs.On rapporte notamment souvent des violations de droits fonciers des communautés locales et même parfois des évictions forcées qui sont souvent organisées par le gouvernement hôte de l\u2019investissement.La majorité des investissements ont lieu dans des États pauvres, avec de hauts taux de corruption et une faible gouvernance.On rapporte également que de nombreuses transactions visent la production agricole pour exporter, soit dans le pays d\u2019origine de l\u2019investisseur, soit ailleurs, sur le marché mondial.Les transactions peuvent donc avoir pour efet d\u2019augmenter l\u2019insécurité alimentaire et la dépendance à l\u2019importation agroalimentaire.On dénote également certains bénéices.De nombreux observateurs font efectivement une analyse binaire.Ils identiient à la fois un potentiel positif que ces investissements pourraient engendrer et des risques importants qu\u2019ils comportent en même temps.Parmi les bénéices identiiés, on souligne souvent que l\u2019agriculture du Sud a un grand besoin d\u2019investissement.Il y a également un grand potentiel pour une hausse de productivité.On souligne également que ces investissements peuvent engendrer des emplois, bien nécessaires en zones de pauvreté.Les transactions peuvent également amener un transfert de technologies du Nord vers le Sud.De Schutter identiie également comme facteurs positifs une amélioration de l\u2019accès des producteurs locaux aux marchés domestiques, régionaux et internationaux POSSIBLES, AUTOMNE 2013 19 ainsi qu\u2019une hausse des revenus d\u2019impôts et de taxes à l\u2019exportation (De Schutter 2009, 5).L\u2019investissement massif dans les terres agricoles peut également engendrer une amélioration de l\u2019infrastructure disponible si les investisseurs y investissent en parallèle de leurs exploitations agricoles.Cette vision que les investissements fonciers pourraient être positifs, mais comportent également des risques, est partagée par une majorité des organisations internationales qui se sont penchées sur le sujet : Banque mondiale, IFPRI, IIED, IFAD, FAO.Et pour mitiger les efets négatifs qu\u2019engendrent actuellement les investissements fonciers, ces organisations internationales, avec bien d\u2019autres acteurs, ont identiié des principes qui rendraient les investissements fonciers agricoles socialement responsables.La responsabilité sociale des entreprises La responsabilité sociale des entreprises (RSE) est un concept assez lou, dont les déinitions sont multiples.Les déinitions de la RSE couvrent un spectre assez large qui va de celle très conservatrice de Milton Friedman aux déinitions plus larges et libérales de ce que constituent les responsabilités des entreprises.Les déinitions sont donc diverses, mais de façon générale et basique, on entend par RSE les obligations des entreprises qui vont au-delà des simples obligations légales et économiques (Schwartz & Saiia 2012, 4).Sabadoz explique que la responsabilité sociale des entreprises est l\u2019expression de la tension entre les nécessités de faire des proits et les préoccupations sociales, que l\u2019idée générale de la RSE est d\u2019incorporer des éléments de socialité au capitalisme (Sabadoz 2011, 78).Certains déinissent les responsabilités sociales de l\u2019entreprise comme étant strictement économiques et légales.À la tête de ces auteurs se trouve Milton Friedman, qui en 1970 écrit un article phare dans le New York Times Magazine (Friedman 1970, 32) dans lequel il dit essentiellement que la seule responsabilité sociale de l\u2019entreprise est de faire du proit.Il ajoute par ailleurs que les entreprises peuvent être charitables, mais seulement dans la mesure où cela proite à l\u2019entreprise et ne nuit pas aux actionnaires.Friedman ajoute que la distribution des ressources n\u2019est pas une responsabilité de l\u2019entreprise, mais est exclusivement celle de l\u2019État.D\u2019autres auteurs ont dans le même ordre d\u2019idées airmé que la RSE mine le capitalisme.Elle viole les principes qui régissent les entreprises et porte à confusion quant aux responsabilités qui sont privées et celles 20 SECTION I, RSE et Mutations du Capitalisme qui sont publiques.Or, d\u2019autres auteurs airment que les entreprises ont des responsabilités qui s\u2019étendent au-delà des responsabilités légales et iduciaires.En efet, plusieurs auteurs suggèrent que les entreprises ont également des obligations morales et éthiques.De nombreuses déinitions ont été développées parmi ce groupe de chercheurs.Parmi elles, l\u2019une des plus reconnues est celle de Archie Carroll (Carroll 1979, 497-505).Il avance qu\u2019en plus des obligations légales et économiques de l\u2019entreprise, celle- ci a également la responsabilité de répondre aux attentes de la société en termes éthiques et en termes d\u2019actions philanthropiques.Il a également été soulevé que le terme de RSE devrait plutôt être remplacé par le terme « responsabilité des entreprises », plus large.En efet, certains voient RSE comme une terminologie trop étroite, qui exclut entre autres l\u2019environnement.Dans ce texte, une déinition large de la RSE sera utilisée.La RSE sera entendue comme étant les obligations légales, économiques, morales et éthiques à l\u2019intérieur des opérations d\u2019afaires de l\u2019entreprise (par exemple avec ses employés ou ses fournisseurs), envers la communauté dans laquelle elle opère, ainsi que sur la société mondiale dans son ensemble.La déinition de la RSE adoptée ici relète l\u2019idée que l\u2019entreprise doit, et non pas devrait, engendrer des impacts positifs sur la société et l\u2019environnement globalement et doit répondre aux valeurs éthiques et morales de la société.L\u2019entreprise doit contribuer à rendre le monde meilleur, tout simplement.Principes pour des investissements fonciers agricoles socialement responsables De nombreuses propositions ont été mises de l\u2019avant par diférents acteurs pour déinir ce que constitueraient des investissements fonciers agricoles socialement responsables.Deux initiatives de grande envergure doivent notamment être soulignées.Ce sont deux initiatives de principes volontaires, des sortes de codes de conduite pour les entreprises et les États impliqués dans l\u2019investissement foncier.Ces deux projets sont les Principles for Responsible Agricultural Investment (RAI) that Respects Rights, Livelihoods and Resources, développés par la Banque mondiale, la FAO, la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement POSSIBLES, AUTOMNE 2013 21 (CNUCED) et l\u2019International Fund for Agricultural Development (IFAD).L\u2019autre initiative est celle des Directives volontaires pour une gouvernance responsable des régimes fonciers applicables aux terres, aux pêches et aux forêts dans le contexte de la sécurité alimentaire nationale, initiées par la FAO et le fruit de consultations publiques internationales.D\u2019autres organisations internationales et chercheurs ont également élaboré des principes de responsabilité sociale dans l\u2019investissement foncier pour enrayer les dommages collatéraux qu\u2019il engendre en ce moment.Les principes qui feraient de l\u2019investissement foncier agricole une activité socialement responsable sont très nombreux et disparates, puisqu\u2019ils touchent l\u2019ensemble des activités et des impacts des opérations d\u2019une entreprise.Ils peuvent toutefois être regroupés en une dizaine de thèmes.D\u2019abord, les acquisitions foncières agricoles doivent impérativement respecter les droits fonciers existants, incluant les droits qui ne sont pas oiciellement reconnus, mais qui sont légitimes.Ces droits ont souvent été violés dans les acquisitions des dernières années, notamment à cause du système de droits fonciers dans les pays en développement.Les droits fonciers y sont peu sécurisés.Cela est dû d\u2019une part au fait que la propriété privée y est peu répandue, surtout en Afrique.Sur le continent africain, la majorité des terres appartient à l\u2019État, mais la population jouit de droits d\u2019usage.Ces droits sont toutefois la majorité du temps coutumiers et ne sont pas reconnus dans des documents légaux oiciels.Par ailleurs, dans les transactions récentes, il a souvent été indiqué par les gouvernements hôtes ou les entreprises que les terres acquises étaient libres.La terre est donc parfois utilisée, mais dite libre parce que les droits des gens qui l\u2019utilisent ne sont pas reconnus.D\u2019autres fois, le gouvernement établit que les terres sont dites libres si elles ne sont pas productives.Or, en Afrique notamment, les traditions du nomadisme et du pastoralisme sont encore répandues.Les terres peuvent donc être considérées comme non productives parce qu\u2019elles ne sont pas exploitées et que des éleveurs y font paître leur troupeau temporairement, même si ces pâturages sont essentiels à leur mode de vie.Les droits de ces usagers « secondaires » doivent également être reconnus et respectés dans le cadre des acquisitions.Bref, les droits fonciers dans les pays en développement, notamment en Afrique, sont mal déinis, mais cela ne veut pas dire qu\u2019ils n\u2019existent pas et qu\u2019ils 22 SECTION I, RSE et Mutations du Capitalisme puissent être ignorés ou exploités.Les entreprises ont la responsabilité de les respecter.Et les gouvernements hôtes ont eux l\u2019obligation de les protéger.Or, la reconnaissance et le respect des droits fonciers des communautés locales impliquent également que les institutions du pays hôte soient assez transparentes, accessibles et aient assez de ressources, et que les populations locales aient le pouvoir d\u2019exercer leurs droits.En efet, dans une majorité des États où les investissements actuels prennent place, les institutions sont faibles et ainsi, la gouvernance foncière également.Pour que les acquisitions foncières soient légitimes et socialement responsables, les institutions des gouvernements hôtes doivent être renforcées.Davantage de ressources doivent leur être allouées pour qu\u2019elles puissent mettre en place des cadres légaux qui protègent les droits sur la terre et les ressources et pour qu\u2019elles puissent assurer un suivi sur les terres acquises, surveiller que les contrats et les lois sont respectés.Les gouvernements, tout comme les communautés locales, doivent également avoir un réel pouvoir de négociation.L\u2019IIED propose notamment que les agences de développement internationales accompagnent les gouvernements hôtes dans ces processus de transaction (IIED 2006, 1).Les acquisitions, pour être socialement responsables, doivent être octroyées par des institutions, si les terres appartiennent à l\u2019État, légitimes qui ont les capacités de les réguler.À cause du système de propriété foncière dans le Sud, l\u2019État a nécessairement un rôle à jouer en tant que propriétaire, mais il a également un rôle à jouer pour encadrer les transactions faites avec des individus directement.Il y a actuellement un grave manque de transparence.Les communautés locales, tout comme les chercheurs, ont de la di culté à avoir accès aux informations même de base des contrats.Ils ne sont pour la plupart pas rendus publics.Il est très di cile de savoir l\u2019endroit, les acteurs impliqués, l\u2019ampleur de la transaction.Il est encore plus rare d\u2019avoir accès aux détails des contrats ou à d\u2019autres informations connexes comme les résultats des études d\u2019impact.Pour être socialement responsables, les transactions devraient donc être entièrement transparentes et publiquement accessibles dans leur entièreté.Il ne peut être tenu comme légitime et socialement responsable de garder des informations comme conidentielles alors que les vies d\u2019autant de producteurs agricoles et de leurs familles seront afectées, POSSIBLES, AUTOMNE 2013 23 sans parler du système agroalimentaire mondial.Ensuite, les populations locales doivent participer au processus de prise de décision, qu\u2019ils soient propriétaires, usagers primaires ou usagers secondaires, être consultés, informés.L\u2019État a un rôle à jouer pour garantir cette participation, donner accès à toute l\u2019information pertinente à la communauté, et assister la communauté si nécessaire dans la conduction de la transaction.Des consultations inclusives, non discriminatoires, délibératives doivent prendre place avec l\u2019ensemble des communautés locales concernées et afectées par l\u2019investissement.Ces consultations ne doivent pas être seulement des séances d\u2019informations, mais être réellement consultatives.Elles doivent inclure les femmes comme les hommes et ne doivent pas seulement impliquer les chefs des communautés.Les décisions des individus de vendre ou de louer leurs terres à des investisseurs publics ou privés doivent être volontaires et elles doivent se faire de façon informée.Le principe applicable est celui de consentement libre, préalable et éclairé, principe de droit incorporé dans la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones.Bref, les populations locales afectées par la transaction doivent prendre réellement part au processus de décision.Ils sont des acteurs incontournables et les transactions doivent faire l\u2019objet de discussions publiques et inclusives.La transaction doit en fait être le fruit d\u2019une décision collective, pas juste celle de l\u2019entreprise ou du gouvernement.Un autre élément essentiel pour que les investissements soient socialement responsables est que les investissements doivent engendrer des bénéices sociaux signiicatifs aux populations locales afectées par la transaction foncière.D\u2019une part, les projets ne doivent pas engendrer d\u2019impacts sociaux négatifs et dans ce but, des études d\u2019impacts sociaux doivent être menées par une organisation indépendante de l\u2019entreprise et les résultats doivent être rendus publics.Or, le projet ne doit pas seulement être socialement neutre, il doit améliorer les conditions de vie de la population locale.Notamment, les projets doivent créer de l\u2019emploi et donc les projets où une main d\u2019œuvre intensive est nécessaire doivent être privilégiés.Par ailleurs, le projet doit prioriser l\u2019emploi de la main-d\u2019œuvre locale.Olivier De Schutter précise également la nécessité de bonnes conditions de 24 SECTION I, RSE et Mutations du Capitalisme travail pour les travailleurs agricoles employés par les entreprises qui ont acquis la terre.De Schutter met de l\u2019avant le besoin de salaires minimums chez les ouvriers agricoles pour assurer un revenu familial suisant, une protection sociale ainsi que la mise en œuvre des principes établis dans les instruments légaux de l\u2019Organisation internationale du travail (OIT) (De Schutter 2009, 10).Pour engendrer des répercussions économiques positives pour l\u2019ensemble de la communauté locale, les investisseurs devraient également faire afaire prioritairement avec les producteurs et les petites entreprises locales.Les bénéices qui doivent être engendrés par l\u2019investissement doivent également être égalitaires.Ils doivent notamment atteindre également les femmes et les hommes des communautés.Auverlot spéciie également que des retombées sociales signiicatives et durables ne peuvent être atteintes par des investissements « à visée exclusivement spéculative, ou consistant à rechercher une rentabilité à très court terme (Auverlot & Barreau 2011, 28) ».Ce sont donc des types d\u2019investissement qui devraient être proscrits.Tout comme la dimension sociale, la dimension environnementale est très importante pour que les investissements soient socialement responsables, surtout dans le contexte des changements climatiques et de la croissance de la population mondiale.Les agences onusiennes et la Banque mondiale qui ont développé les sept principes pour des investissements agricoles responsables ont identiié l\u2019environnement comme un point important à respecter.Ils ne suggèrent pas que les investissements n\u2019aient pas d\u2019impacts environnementaux négatifs, mais qu\u2019ils devraient être minimisés.Cela est probablement plus réaliste comme approche.Il est nécessaire que soient conduites des études d\u2019impacts environnementaux indépendantes et dont les résultats sont rendus publics.Les projets de production d\u2019agrocarburants devraient être minimisés, ou du moins revus, car leur impact environnemental négatif a été démontré, tout comme celui de la production agricole commerciale et hautement mécanisée.La monoculture industrielle, à moyen et long terme, réduit la fertilité des terres, augmente l\u2019érosion et afaiblit même la sécurité alimentaire.On a en partie justiié la production d\u2019agrocarburants comme le Jatropha Curcas en disant qu\u2019ils pouvaient être cultivés sur des terres marginales qui ne sont pas appropriées à la culture de productions vivrières.Par ailleurs, la production POSSIBLES, AUTOMNE 2013 25 d\u2019agrocarburants, pour une production optimale (ce que les investisseurs recherchent) nécessite un apport important de fertilisants et ont besoin de beaucoup d\u2019eau.L\u2019impact environnemental de leur production, en plus de leurs efets négatifs sur la sécurité alimentaire en afectant la disponibilité des terres et les prix des denrées alimentaires, tend à les exclure en termes de possibilités d\u2019investissements fonciers agricoles socialement responsables.Dans le contexte des changements climatiques, il n\u2019est plus possible de faire i de la question environnementale.Les investissements doivent également ne pas réduire la sécurité alimentaire, surtout des communautés locales afectées par les investissements mais également de la population nationale dans son ensemble, mais plutôt la renforcer.L\u2019Organisation des Nations Unies a identiié comme objectif premier des Objectifs du développement du millénaire l\u2019éradication de la faim et de la pauvreté, deux plaies inextricablement liées.Or, les investissements fonciers agricoles actuels peuvent avoir une incidence négative sur la sécurité alimentaire de populations où les investissements sont placés.Il doit donc être assuré qu\u2019au moins, le niveau de sécurité alimentaire ne baisse pas et donc, que des moyens alternatifs d\u2019accès à la nourriture soient donnés aux populations locales quand celles-ci dépendaient de l\u2019accès à la terre pour se nourrir.Des études d\u2019impacts sur la sécurité alimentaire indépendantes et publiques devraient être menées pour évaluer l\u2019impact de l\u2019investissement potentiel.Les investisseurs devraient par ailleurs prioriser la vente de leurs produits agricoles sur le marché local et national, au lieu de l\u2019exportation, qui elle augmente la dépendance de la population à l\u2019importation.La perte potentielle de sécurité alimentaire doit donc être compensée et idéalement, les investissements devraient favoriser une hausse de la sécurité alimentaire nationale, en privilégiant la production de cultures vivrières et l\u2019écoulement au niveau local et domestique.De Schutter suggère que les contrats d\u2019investissement spéciient une garantie qu\u2019un certain pourcentage de la récolte soit écoulé sur le marché local et que ce pourcentage augmenterait dans certaines proportions sur les prix des produits agricoles atteignent un certain prix sur les marchés mondiaux.De Schutter spéciie également que la sécurité alimentaire d\u2019une population est une responsabilité étatique.C\u2019est un droit inscrit dans le Pacte international relatif aux droits économiques et sociaux, auxquels souscrit la quasi-totalité des États du monde.L\u2019État a 26 SECTION I, RSE et Mutations du Capitalisme donc une responsabilité de s\u2019assurer que les investissements n\u2019afecteront pas négativement la sécurité alimentaire nationale.En plus des dimensions sociales, environnementales et en termes de sécurité alimentaire, la viabilité économique des investissements constitue également un principe de responsabilité sociale.La viabilité économique est une condition nécessaire, mais non suisante à la responsabilité sociale d\u2019un projet et une étude de viabilité indépendante et rendue publique devrait également être conduite.Pour que les projets puissent avoir des répercussions sociales intéressantes, créent des emplois, améliorent la sécurité alimentaire du pays, ils doivent être viables.Pour que le potentiel positif des investissements se fasse voir, la condition sine qua non est qu\u2019il puisse fonctionner, et ce dans le long terme.Les contrats, en plus d\u2019être transparents, devraient comporter des engagements clairs et détaillés pour l\u2019investisseur, le gouvernement hôte ou la communauté locale et ces engagements devraient être suivis.Bien sûr, cela est inextricablement lié à la capacité des institutions gouvernements à faire cette surveillance.Les contrats rendus publics démontrent que souvent ils sont très simples et comportent peu d\u2019informations détaillées.Ils devraient donc être plus spéciiques et contraignants.Ils devraient par exemple spéciier que la main-d\u2019œuvre locale sera employée, que les compensations seront en terres, etc.Surtout, ces engagements devraient être surveillés pour qu\u2019ils aient une signiication.Les institutions gouvernementales doivent faire respecter les engagements pris par la compagnie.Un mécanisme de dépôt de plaintes devrait être mis en place pour permettre aux individus que leurs griefs soient entendus facilement.Les populations locales doivent également pouvoir engager des recours juridiques contre l\u2019investisseur.Or, en ce moment les dispositifs légaux auxquels peuvent avoir recours les entreprises pour être compensés d\u2019actions préjudiciables par un gouvernement d\u2019un État où ils ont des opérations « sont généralement bien plus eicaces que ceux dont dispose la population locale pour protéger ses droits fonciers, par exemple dans le cadre des traités des droits de l\u2019homme (IIED 2006, 4) ».Aussi, les droits que la population locale transfère à l\u2019investisseur doivent également être compensés de façon adéquate.On observe actuellement POSSIBLES, AUTOMNE 2013 27 que les compensations ne sont souvent pas adéquates.Les compensations monétaires sont souvent peu élevées parce que les gouvernements hôtes souhaitent ofrir des avantages économiques aux entreprises étrangères pour encourager l\u2019apport de l\u2019investissement étranger.Les compensations sont également souvent versées au niveau national et non au niveau local, mais cela est parfois le cas également.Toutefois, même si les compensations sont versées au niveau régional ou local, les compensations couvrent souvent uniquement la perte des récoltes et des améliorations apportées à la terre, mais elles n\u2019incluent pas la perte de l\u2019accès à la terre et à d\u2019autres ressources, entre autres à cause du système de droits fonciers décrits plus hauts.Souvent, les producteurs agricoles sont considérés uniquement comme des usagers et non pas comme des propriétaires des terres agricoles qu\u2019ils exploitent parce que c\u2019est légalement l\u2019État qui est propriétaire des terres.Les compagnies doivent par ailleurs rendre des comptes.Elles doivent être tenues responsables de leurs actions.Et pour que les investissements soient bénéiques et répondent aux attentes du gouvernement hôte et de la population locale (idéalement, mais pas toujours concordants), certains suggèrent aux gouvernements hôtes d\u2019établir des stratégies nationales claires et opérationnelles qui spéciieraient aux investisseurs les attentes et les obligations qu\u2019ils auront.Cela permettra que les investissements soient cohérents avec des intérêts spéciiques déinis par l\u2019État, en concertation et dans l\u2019intérêt des populations locales.Finalement, certains types de contrat et de type de production sont plus socialement responsables que d\u2019autres.Les modes de production collaboratifs, où les producteurs agricoles locaux entrent en partenariat de production avec l\u2019investisseur, sont préférables à l\u2019achat de la terre ou à la location à long terme du fond de terre.Voici certaines des formes que peuvent prendre ces alternatives : One approach to increasing sustainable private-sector investment in agriculture is to promote mutually beneicial partnerships between smallholder farmers and private-sector investors \u2013 preferably partnerships that do not require large-scale land acquisitions.Such partnerships can take the form of outgrower schemes, contract farming or joint share equity schemes, with outside investors focusing mainly on providing expertise 28 SECTION I, RSE et Mutations du Capitalisme and other support in agroprocessing or improved access to markets (IFAD 2010, 7).En résumé, de très nombreux critères ont été déinis par diférents acteurs pour que les acquisitions foncières agricoles soient socialement responsables.Or, cela ne semble pas être suisant.Évaluation de l\u2019acquisition foncière agricole dans le contexte mondial actuel La tendance des acquisitions foncières agricoles des dernières années a eu des impacts négatifs nombreux.Pour y remédier, de multiples principes de responsabilité sociale ont été développés.Or, si on utilise une déinition large de la responsabilité sociale, où les entreprises doivent contribuer positivement à la société mondiale et où l\u2019ensemble de leurs impacts, directs et indirects, doivent être pris en compte, les acquisitions, ou plus généralement les investissements fonciers agricoles, ne peuvent être considérées comme une activité commerciale socialement responsable et ne sont donc pas souhaitables.Cette conclusion est due à deux raisons prépondérantes.Premièrement, les principes de responsabilité sociale élaborés, expliqués dans la partie précédente du travail, ne peuvent être mis en œuvre.Deuxièmement, il n\u2019est pas souhaitable que les agriculteurs agricoles perdent l\u2019accès et le contrôle sur les terres agricoles.En efet, les principes de responsabilité sociale, si intéressants qu\u2019ils soient, ne peuvent être mis en œuvre de façon intégrale.D\u2019abord, l\u2019application de ces principes et leur respect nécessite dans les États hôtes une bonne gouvernance, des institutions gouvernementales transparentes, démocratiques, qui ont assez de ressources inancières et humaines pour assurer un encadrement et une surveillance des investissements faits.Or, les investissements sont faits dans des États corrompus, endettés, avec de faibles capacités.Or, ces contraintes ne changeront pas vraisemblablement pas à court et moyen terme.On a maintes fois souligné que pour être socialement responsables, les investissements devaient se faire dans un contexte de bonne gouvernance.En efet, les entreprises ont des obligations morales et éthiques, mais il serait illusoire de croire que les entreprises vont volontairement suivre ces principes si les gouvernements ne les font pas respecter.Les principes sont pour l\u2019instant des paroles et les gestes ne POSSIBLES, AUTOMNE 2013 29 pourront suivre les paroles dans le futur prochain.En efet, les entreprises n\u2019ont pas de réels intérêts à respecter les principes énumérés s\u2019ils n\u2019y sont pas obligés.Par ailleurs, la mise en oeuvre est également impossible puisqu\u2019il est très peu probable qu\u2019on puisse organiser les acteurs à ce niveau.C\u2019est-à-dire que nonobstant le fait que les institutions n\u2019ont pas la capacité de faire respecter les principes, la théorie est trop contraignante pour que la pratique puisse réellement s\u2019appliquer.Les principes énumérés dans la partie précédente sont positifs, mais on peut s\u2019attendre à ce que toutes les entreprises suivent cette vingtaine de principes.Cela est encore moins probable si les institutions pour les faire respecter sont inexistantes, mais même avec elles, il est illusoire de penser que tous les investissements entreront dans cette boîte théorique très spéciique et bien délimitée.Bref, les principes ne peuvent être tout simplement mis en œuvre et on ne peut espérer que les investissements répondront à l\u2019ensemble de ces critères, tous essentiels pour que les investissements soient socialement responsables.Ensuite, il n\u2019est pas souhaitable que les paysans perdent l\u2019accès et le contrôle sur les terres agricoles, même s\u2019ils la transfèrent volontairement.La littérature sur la réforme agraire indique à quel point l\u2019accès et le contrôle de la terre et des autres ressources comme l\u2019eau sont importants pour la sécurité alimentaire et la diminution de la pauvreté.L\u2019accès et le contrôle des ressources sont inextricablement liés dans le Sud à la réduction de la faim et de la pauvreté.Les investissements fonciers peuvent avoir une incidence positive sur l\u2019emploi et cela a soulevé de nombreux espoirs notamment pour les régions rurales très pauvres.Or, de transférer la terre et de devenir un employé agricole laisse présager un avenir incertain.En efet, les emplois agricoles générés par les acquisitions foncières sont à court terme, peu qualiiés et non sécurisés.La communauté locale devient dépendante d\u2019une entreprise dont les opérations sont risquées inancièrement.Même dans les cas de modes de production collaboratifs, à contrat par exemple, qui sont comme plus socialement intéressants que les locations ou les achats, les producteurs deviennent dépendants des systèmes commerciaux agricoles mondiaux et sont enclins à s\u2019endetter pour acquérir de la machinerie et des intrants.he Oakland Institute indique également que le secteur privé ne fournit pas une stabilité, ni à court terme ni à long terme, dans la production agroalimentaire dans les pays en développement (Oakland Institute 2009, 2).Par ailleurs, dans 30 SECTION I, RSE et Mutations du Capitalisme le contexte actuel de la croissance de la population et des changements climatiques, il n\u2019est pas souhaitable que les paysans transfèrent leur contrôle à la terre.La population mondiale augmentera de façon importante dans les prochaines décennies, ce qui augmentera la demande de nourriture tout comme la densité de population, augmentant ainsi la demande pour les terres, surtout pour les bonnes terres.De plus, les études sur les changements climatiques prévoient que les terres arables se feront de plus en plus rares.Les ressources en eau diminueront, la désertiication et l\u2019érosion diminueront le stock de terres disponibles pour la production, sans compter l\u2019étalement des villes.Les terres arables continueront de se raréier et leur importance d\u2019augmenter, et si les paysans en plus n\u2019ont plus accès à leur terre, qu\u2019ils l\u2019ont vendu ou loué pour 50 ou 100 ans, cela aura de lourdes conséquences sur les populations rurales du Sud.En fait, il n\u2019est pas nécessaire de regarder dans le futur.La forte majorité des producteurs agricoles du monde soufrent déjà d\u2019insécurité alimentaire.De nombreux pays où ont lieu les investissements sont déjà importateurs de denrées alimentaires ou même receveurs d\u2019aide alimentaire d\u2019urgence.Bref, les paysans du Sud peuvent peut-être gagner à vendre ou louer leurs terres sur le court terme, mais ils ne peuvent y gagner sur le moyen et le long terme.Conclusion Somme toute, de nombreux observateurs ont souligné le potentiel, mais également les risques que comportent les acquisitions de terres agricoles à grande échelle que l\u2019on observe depuis le milieu des années 2000.Ces acquisitions injectent un investissement attendu et nécessaire dans l\u2019agriculture du Sud et laissent espérer que le plein potentiel agricole des pays en développement pourra être atteint.Or, les acquisitions engendrent actuellement des efets négatifs tels que des violations de droits humains, des expropriations et un grave manque de transparence dans les contrats.Plusieurs organisations et auteurs ont toutefois avancé qu\u2019en respectant certains principes de responsabilité sociale, ces acquisitions pourraient être réellement bénéiques.Ces principes sont en efet intéressants et couvrent un large éventail.Ces critères incluent notamment la transparence, les bénéices sociaux, l\u2019amélioration de la sécurité alimentaire, la préservation de l\u2019environnement, le respect des droits fonciers et la bonne gouvernance foncière.Ces principes sont efectivement positifs, mais ils ne sont pas POSSIBLES, AUTOMNE 2013 31 suisants pour faire des acquisitions une activité socialement responsable.En efet, dans la mesure où les entreprises doivent fournir un apport positif à la société et contribuer à la résolution des problèmes globaux, les acquisitions à grande échelle ne peuvent être positives.D\u2019une part, les principes proposés ne peuvent être mis en œuvre parce que les États du Sud n\u2019ont pas les capacités de les mettre en œuvre correctement et ils forment un cadre trop restreint pour qu\u2019ils puissent se traduire dans la réalité.D\u2019autre part, il ne peut être positif que les paysans perdent le contrôle et l\u2019accès à leur terre.Or, la population mondiale ne cesse d\u2019augmenter, tout comme la demande de nourriture.La faim et la pauvreté ne baissent pas signiicativement.Comment développerons-nous l\u2019agriculture dans les pays en développement ?Comment répondrons-nous à la demande mondiale alimentaire dans cinquante ans ?L\u2019agriculture familiale est-elle suisante ?Les acquisitions actuelles ne sont ni positives ni socialement responsables, mais d\u2019autres alternatives doivent être envisagées pour développer l\u2019agriculture du Sud.Cela ne signiie pas le développement de l\u2019agriculture commerciale, mais l\u2019agriculture des pays en développement a pendant longtemps été négligée et 70 % des personnes soufrant d\u2019insécurité alimentaire sont des producteurs agricoles.Nécessairement, des mesures doivent être apportées pour remédier à la situation, mais la solution optimale n\u2019est pas si évidente.Références Auverlot, Dominique et Blandine Barreau.2011.« La course aux terres.Pour des investissements agricoles responsables dans les pays en développement ».Futuribles 372 : 25-41.Carroll, Archie.1979.« A three-dimensional conceptual model of corporate social performance ».Academy of Management Review 4 : 497-505.De Schutter, Olivier.2009.Large-scale land acquisitions and leases : A set of core principles and measures to address the human rights challenge.Genève: Conseil des droits de 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POSSIBLES, AUTOMNE 2013 33 au-deLà de La critique du rôLe hégémonique de L\u2019agro- industriaLisation « verte » : La nature de cLasse des reLations aLimentaires et Les aLternatives pour une transformation radiaLe Par EFE CAN GÜRCAN L\u2019agriculture représente l\u2019un des champs de bataille les plus importants sous la mondialisation néolibérale, en ce sens que la question agro-alimentaire, dont les origines se trouvent dans la mondialisation de l\u2019agriculture, correspond à un domaine où se révèlent les contradictions les plus graves du néolibéralisme au plan de la reproduction du système-monde contemporain (Moore 2008).La libéralisation des marchés agricoles et l\u2019élimination du support gouvernemental au secteur agraire sont deux caractéristiques distinctives du néolibéralisme agro-alimentaire, qui sont réiiés dans les actes de l\u2019Organisation mondiale de commerce (OMC) et l\u2019Accord multilatéral sur l\u2019agriculture (AsA) (Oya 2005).Comme Gélinas (2008, 44) le déinit, le principal objectif de l\u2019AsA consiste à éliminer le soutien et la protection de l\u2019agriculture dans les pays périphériques, au lieu de « procurer une nourriture saine et suisante à tous les citoyens du monde, tout en assurant un revenu décent aux agriculteurs ».Conséquemment, l\u2019AsA privilégie le droit à l\u2019exportation, et favorise la consolidation de l\u2019industrie agroalimentaire, les biotechnologies, le commerce international des organismes génétiquement modiiés (OGM), l\u2019agriculture productiviste et le commerce transfrontalier d\u2019aliments, et cela au détriment de l\u2019environnement, de la sécurité alimentaire et des petits paysans qui sont forcés de se déplacer massivement vers les villes dans des conditions de compétition inégale (Gélinas 2008).Cet article se propose de discuter des enjeux spéciiques mentionnés ci- dessus avec un accent particulier sur les efets négatifs de l\u2019industrialisation du secteur agro-alimentaire sous la restructuration néolibérale.Un autre intérêt majeur de cet article réside dans la croissance d\u2019un marché de produits alimentaires organiques en tant qu\u2019instrument hégémonique de l\u2019agro- industrie visant à atténuer les mauvaises conséquences de l\u2019industrialisation 34 SECTION I, RSE et Mutations du Capitalisme dans le secteur.La première partie de l\u2019article ofre un compte-rendu des arguments de Harriet Friedmann sur l\u2019émergence d\u2019un capitalisme vert dans le secteur agro-alimentaire en conséquence de la pression exercée par les mouvements alimentaires, et élabore sur les stratégies de lutte contre l\u2019agro-industrie, proposées par Michael Pollan dans son best-seller « he Omnivore\u2019s Dilemma ».En plus de révéler la nature hégémonique du marché organique, la deuxième partie de l\u2019article présente une critique rigoureuse de la position individualiste de Pollan qui privilégie les décisions individuelles des consommateurs.En partant des arguments de Julie Guthnam et de Jane Dixon, cet article soutient que l\u2019alimentation est plus qu\u2019un choix individuel et que toute stratégie visant à modiier le système alimentaire actuel par le biais des décisions de marché est vouée à l\u2019échec car ceci tend à sous- estimer les eforts collectifs en faveur de véritables changements structurels et à propager un sentiment antipolitique, antiétatique et pro-néolibérale.L\u2019article se conclut par l\u2019argument que le succès de la lutte contre les efets négatifs de l\u2019industrialisation du secteur agro-alimentaire passe non par la légitimation des actes « responsables » de l\u2019agro-capitalisme, mais par la politicisation de l\u2019agro-industrie « verte » qui pourrait seul dévoiler d\u2019une façon cohérente la nature hégémonique du marché organique croissant.À son tour, la politicisation de l\u2019agro-industrie et de ses stratégies de « responsabilité sociale » va de pair avec la reconnaissance de la nature de classe des relations alimentaires, ce qui dévoile la mesure dans laquelle les secteurs pauvres ont accès à l\u2019alimentation « saine ».La montée de l\u2019agro-industrialisation et le déi hégémonique de capitalisme écologique La montée du néolibéralisme agraire n\u2019a jamais été un processus harmonieux et indolore, mais ceci a été puissamment marqué par de graves contraintes d\u2019ordre hégémonique sous la contestation croissante des efets négatifs de l\u2019industrialisation du secteur agro-alimentaire par des mouvements sociaux.Selon Harriet Friedmann (2005), la contestation populaire s\u2019est initiée lors des années 1960 et 1970 contre les additifs alimentaires et pesticides, accompagnée par des inquiétudes croissantes concernant les efets environnementaux de l\u2019agro-industrialisation et pressant pour une agriculture organique dans les décennies suivantes.La réponse de l\u2019agro- industrie s\u2019est donc centrée sur l\u2019accommodation des demandes populaires et la cooptation des mouvements pour une agriculture organique plutôt que POSSIBLES, AUTOMNE 2013 35 de les contrarier directement sans compromis (Friedmann 2005), d\u2019où le discours sur le commerce équitable et la production traçable.Le processus de l\u2019écologisation du capitalisme agro-alimentaire s\u2019est manifesté suite à l\u2019achat des producteurs organiques réussis par de grandes sociétés de vente au détail et de distribution comme Beatrice Foods, General Foods, Cargill, Whole Foods et Walmart, allant de pair avec la diversiication des produits alimentaires organiques et/ou « favorables à la santé » (Friedmann 2005).Rédigé dans un langage très accessible, le best-seller de Michael Pollan intitulé « he Omnivore\u2019s Dilemma » présente une élaboration élégante des enjeux théorisés par Friedmann.Pollan plaide que l\u2019alimentation est en même temps un acte agricole, écologique et politique qui détermine « l\u2019utilisation de ce que nous faisons du monde \u2013 et ce qu\u2019il deviendra de lui » (Pollan 2006, 11), d\u2019où la nécessité d\u2019accorder une attention particulière, non seulement pour ce que nous mangeons, mais aussi pour la façon dont nous mangeons.Dans son ouvrage fascinant, Pollan nous invite ainsi à « manger en pleine conscience de tout ce qui touche à l\u2019alimentation » (Pollan, 2006, 9), nous en appelant à combiner les trois principales chaînes d\u2019alimentation qui soutiennent la société contemporaine, à savoir l\u2019industrielle, l\u2019organique et le chasseur-cueilleur.Au lieu d\u2019adopter un ton radical qui exclut les pratiques industrielles, la position critique de Pollan opte plutôt pour une voie médiane : Aller chez McDonald serait quelque chose qui arrive une fois par an, une sorte de hanksgiving en sens inverse, et ce serait un repas comme le mien, aussi lent et historique que le Seder de Pessah.Sans une telle chose que la restauration rapide il n\u2019y aurait pas besoin de nourriture lente, et les histoires que nous racontons lors de ces repas perdraient beaucoup de leur intérêt.L\u2019alimentation serait.eh bien, ce qu\u2019elle a toujours été, ni lente ni rapide, juste de la nourriture : cette plante particulière ou cet animal particulier, cultivé ici ou là, préparés de cette manière ou d\u2019une autre\u2026 Ce n\u2019est pas la façon dont je veux manger tous les jours.Je voudrais être en mesure d\u2019ouvrir une boîte de stock et je tiens à parler de politique, ou du cinéma, à la table du dîner, parfois, au lieu de la nourriture (Pollan 2006, 411). 36 SECTION I, RSE et Mutations du Capitalisme Dans son livre, Pollan souligne l\u2019abondance extraordinaire des aliments grâce à la production et la distribution alimentaires industrialisées ainsi que l\u2019absence d\u2019une culture alimentaire stable aux États-Unis, qui, tout ensemble, exposent les consommateurs à la manipulation puissante de l\u2019industrie agro- alimentaire et ce que l\u2019on pourrait appeler la « science de la nutrition et de la technologie complexe » (Dixon 2009).En parallèle, l\u2019expérience personnelle de Pollan dans trois diférentes chaînes alimentaires (à savoir ses aventures dans la restauration rapide \u2013 « fast food », l\u2019agriculture biologique et la chasse) l\u2019aide à dévoiler (a) les implications négatives de la montée en puissance du maïs dans les systèmes alimentaires actuels et (b) l\u2019abus du discours sur la production biologique et de l\u2019étiquetage sous l\u2019industrialisation massive.Premièrement, Pollan démontre avec éloquence que le maïs est devenu une culture stratégique pour l\u2019industrie alimentaire croissante, compte tenu du fait que « de nos jours, on compte autour de 45 000 articles dans le supermarché américain et plus d\u2019un quart d\u2019entre eux contiennent du maïs » (Pollan 2006, 19).Pollan airme à juste titre que la monoculture du maïs, popularisée par les monopoles agroalimentaires comme Cargill et ADM, conduit à de graves problèmes environnementaux et sanitaires.En tant que tel, cela nuit non seulement à la biodiversité, mais aussi pollue l\u2019environnement comme le « maïs hybride consomme plus d\u2019engrais que toute autre culture » (Pollan 2006, 41, 63-64).En ce qui concerne les conséquences négatives du maïs sur la santé, Pollan se réfère à des recherches antérieures qui « suggèrent que bon nombre des problèmes de santé associés à la consommation de bœuf sont vraiment des problèmes avec le bœuf nourri avec du maïs » (Pollan 2006, 75).Il est à remarquer que les efets secondaires des fourrages de maïs sont traités avec l\u2019utilisation massive d\u2019antibiotiques, ce qui aboutit à l\u2019augmentation de la résistance des bactéries aux antibiotiques chez les organismes vivants (Pollan 2006, 77-79 ).En outre, Pollan met en lumière le fait que la capacité de manger des humains ne dépasse pas environ quinze cents livres de nourriture par an.Ain de ne pas permettre la diminution de leurs proits, l\u2019agro-industrie a donc besoin d\u2019encourager les consommateurs à dépenser plus d\u2019argent pour la même quantité de nourriture en s\u2019appuyant sur des méthodes de traitement, d\u2019où l\u2019importance cruciale de maïs bon marché en tant que culture principale pour la transformation des aliments (Pollan 2006, 94 -95).Selon Pollan, le principal dilemme de la dépendance croissante sur le maïs bon marché est que cela génère la plupart des calories POSSIBLES, AUTOMNE 2013 37 excédentaires que la société consomme, ce qui, dans le cas de la société américaine, constitue l\u2019une des principales sources du problème de l\u2019obésité (Pollan 2006, 101-103).Deuxièmement, un autre inconvénient de l\u2019agro-industrialisation réside dans la cooptation du mouvement biologique et l\u2019utilisation abusive des pratiques de l\u2019étiquetage des aliments par l\u2019industrie agroalimentaire.Pollan conteste l\u2019idée largement acceptée que les aliments biologiques impliquent automatiquement l\u2019agriculture non-industrielle/simple et constituent une source d\u2019alimentation saine.Tout d\u2019abord, l\u2019étiquetage biologique n\u2019exclut pas nécessairement le fait que de nombreux produits supposément biologiques sont fortement transformés et contiennent plusieurs ingrédients synthétiques grâce à l\u2019étirement de règles fédérales en matière organique en faveur de l\u2019agro-industrie (Pollan 2006, 136-140, 152).De plus, une fois le produit soi-disant organique est fortement transformé et transporté sur de longues distances, il perd sa valeur nutritive et sa saveur (Pollan 2006, 181-182).Troisièmement, la production industrielle organique a tendance à consommer plus de carburant que l\u2019agriculture conventionnelle ain de transporter de grandes quantités de compost, de désherber et de faire de l\u2019extra-irrigation et de « l\u2019extra-cultivation » nécessaires à la culture organique (Pollan 2006, 183).Critique des stratégies individualistes et consommatrices contre l\u2019hégémonie de l\u2019agro-capitalisme « écologique » Dans l\u2019ensemble, le principal mérite de l\u2019ouvrage de Pollan est d\u2019avoir introduit une critique bien présentée de l\u2019agro-industrialisation en faisant appel aux lecteurs généraux.Cependant, le succès de cet ouvrage est miné par la position individualiste de son auteur qui insiste trop sur les choix de consommateurs individuels en tant que remède possible à la question alimentaire et qui sous-estime le rôle crucial de la réglementation de l\u2019État ainsi que l\u2019importance des relations inégales de valeur nutritive entre les classes sociales (Dixon 2009; Guthman 2003; Guthman & Dupuis 2006).À son tour, ceci encourage la légitimation de l\u2019abus de la production organique et saine, la médicalisation des styles de vie et l\u2019étiquetage abusif des produits par l\u2019agro-industrie.Comme Julie Guthman remarque, Pollan n\u2019aborde pas les questions de politiques et de stratégies concernant la réglementation étatique, tout en critiquant correctement l\u2019état actuel de la régulation agro- 38 SECTION I, RSE et Mutations du Capitalisme alimentaire aux États-Unis (Guthman 2007b, 263).Cela conduit Pollan à l\u2019idée naïve et anti-étatiste que le régime agroalimentaire actuel peut être modiié individuellement « un repas à la fois » de façon à sous-estimer les eforts collectifs pour de véritables changements structurels et à propager un sentiment antipolitique, antiétatique et pro-néolibérale (Guthman 2007b, 263-264; Guthman 2007a, 78).Au contraire, la critique de « he Omnivore\u2019s Dilemma » par Guthman souligne l\u2019importance des partenariats public-privé transparents et des mécanismes de gouvernance radicale qui pourraient inciter l\u2019émergence des « sujets plus collectivistes » plutôt que de simples consommateurs atomisés et désemparés (Guthman 2007c, 473-474; Guthman & Dupuis 2006, 442).De même, la stratégie individualiste et médiane de Pollan, qui combine les trois types de chaîne alimentaire, tend à négliger le fait que le régime alimentaire actuelle est fortement marquée par les diférences de classe dans l\u2019accès à la nutrition, ou en termes plus techniques, « les iniquités de santé liées à l\u2019alimentation » (Dixon 2009), ce qui révèle l\u2019ineicacité des stratégies de choix consommateurs et individuels de Pollan.Dixon airme que, en plus du problème de la sous-consommation de produits alimentaires dans les pays et les régions pauvres, les secteurs pauvres des sociétés nord-américaines soufrent d\u2019un grave problème de surconsommation d\u2019aliments bon marché et pauvres en nutrition, mais riches en gras et huile, ce qui est une source de calories vides provoquant une augmentation rapide de maladies liées à l\u2019alimentation (Dixon 2009).D\u2019autre part, le secteur organique se concentre sur la fourniture de l\u2019alimentation de luxe et anti-oxydante, riche en « aliments fonctionnels », et destinée aux secteurs riches (Dixon 2009).Par conséquent, une fois que nous reconnaissons la nature de classe des relations alimentaires, il serait di cile de maintenir les stratégies de choix consommateurs et individuels de Pollan comme un pauvre membre de la classe ouvrière ne serait pas en mesure de choisir librement entre la restauration rapide, la consommation de produits biologiques et la chasse.L\u2019ouvrage intitulé « Weighing in : Obesity, food justice, and the limits of capitalism » de Julie Guthman fournit une critique plus systématiquement élaborée de la position individualiste et consommatrice de Pollan.La principale critique du travail de Pollan par Guthnam est que Pollan ne traite pas correctement les inégalités dans le système alimentaire et favorise une position apolitique fondée sur le marché au lieu de souligner la lutte pour POSSIBLES, AUTOMNE 2013 39 la justice sociale (Guthman 2011, 5, 9).Guthman plaide fortement que les problèmes actuels de nos systèmes alimentaires ont à voir avec la nature du capitalisme (Guthman 2011, 16).Ni l\u2019achat de produits biologiques pour inluencer le marché, ni l\u2019éducation des gens à manger plus de fruits, de légumes et de produits biologiques ne sont suisants pour remettre en cause les intérêts économiques puissants (Guthman 2011, 5, 17).Guthman poursuit en airmant que le courant dominant du mouvement alimentaire alternatif, dont Pollan est un promoteur majeur, a une attitude coloniale avec une mission « civilisatrice » pour éduquer les gens sur la façon de « manger mieux ».Par ailleurs, ce mouvement est ironiquement un sous- produit de la Nouvelle Droite et la Nouvelle Gauche à la fois, qui rassemble des radicaux anti-étatistes, des conservateurs, des militants contre la faim, des cuisiniers haut de gamme, des paysans ruraux, etc.de façon à légitimer et à reproduire les mécanismes disciplinaires de gouvernance néolibérale dans la vie quotidienne (Guthman 2011, 54-55, 142-143, 157).Selon Guthman, l\u2019achat des produits alimentaires bon marché et riches en gras et huile ne peut pas être réduit simplement à des choix de vie, mais ceci tend à être étroitement lié à des indicateurs de classe, de race et de sexe, en particulier émanant de l\u2019incapacité de certaines catégories de gens d\u2019acheter de la nourriture de qualité ainsi que de conditions de travail qui ne leur permettent pas le luxe de passer du temps pour proiter des plaisirs du « slow food » (Guthman 2011, 174, 177).En somme, la position de Guthman nous aide à voir clairement que les problèmes de nos systèmes alimentaires ne doivent pas être abordées dans le cadre de « ce que l\u2019on doit manger » comme leur résolution dépend de profonds changements structurels qui vont au-delà des choix individuels et même des politiques agraires de manière à embrasser une multitude de domaines, y compris, mais sans s\u2019y limiter aux politiques de « commerce, travail, immigration, santé, développement économique, taxation et politique inancière » (Guthman 2011, 196).Conclusion Comme Michael Pollan, Harriet Friedmann, Jane Dixon et Julie Guthman seront tous d\u2019accord, le processus dit « agro-industrialisation » sous la mondialisation néolibérale de l\u2019agriculture a abouti à la croissance en capacité des grandes sociétés de vente au détail et de distribution de manipuler les gens par le biais du discours sur les produits supposément organiques et 40 SECTION I, RSE et Mutations du Capitalisme sains, la médicalisation des styles de vie et l\u2019étiquetage abusif des produits.Pollan démontre à juste titre que l\u2019étiquetage dit « biologique » ou « saine » ne signiie pas que le produit en question soit produit biologiquement par des méthodes saines et non-industrielles.Pollan met donc l\u2019accent sur le fait qu\u2019une grande partie des produits supposément biologiques est lourdement transformée et disposée de sa valeur nutritive.Cependant, la faiblesse majeure des arguments de Pollan réside dans sa croyance en la puissance du marché libre et son insistance que la manipulation des sociétés peut être surmontée par les actes des individus atomisés et éclairés de façon à discréditer l\u2019intervention étatique et la mobilisation sociale.Ainsi, au prix de contrarier sa propre position contre l\u2019agro-industrialisation, Pollan contribue à la légitimation des pratiques dites « responsables » de l\u2019agro-industrie qui maintient que les consommateurs retiennent l\u2019avantage de choisir entre les produits sains et malsains grâce à l\u2019abondance extraordinaire des aliments.En s\u2019appuyant sur les arguments avancés par Jane Dixon et Julie Guthman, cet article insiste que toute critique cohérente du régime alimentaire nécessite une pleine appréciation de la nature de classe des relations alimentaires.Les secteurs pauvres demeurent obligés de suivre des régimes « fast-food » par manque d\u2019argent et de temps, alors que les secteurs riches sont capables de bénéicier de la cuisine « lente » et des aliments de luxe.Dans cette direction, il va sans dire que toute alternative contre le modèle agro-industrialiste néolibéral dépend de la formulation et de l\u2019implémentation d\u2019une stratégie transformative et radicale qui s\u2019agit plus d\u2019éduquer les individus.En termes de mouvements de base, il est impératif de lutter avec le discours pro-néolibéral qui réduit les gens aux « consommateurs » plutôt que des agents collectifs et contestataires optant pour des styles de vie solidaires et coopératifs qui vont au-delà des plaisirs de manger.En ce qui concerne les politiques publiques, toute alternative viable contre le modèle agro-industrialiste néolibéral repose sur la capacité des mouvements alimentaires de confronter et/ou exercer une pression sur non seulement l\u2019agro-industrie mais aussi l\u2019État.Cette confrontation ou pression ne doit pas demeurer restreinte aux changements de politiques agricoles et à la dé-légitimation des manipulations capitalistes sous l\u2019étiquette de responsabilité sociale et environnementale, et doit lier ce genre de demandes aux domaines de commerce, travail, immigration, santé, développement économique, coopération internationale, taxation et politique inancière. POSSIBLES, AUTOMNE 2013 41 Références Dixon J.2009.« From the imperial to the empty calorie : how nutrition relations underpin food regime transitions ».Agriculture and Human Values 26 : 321-333.Friedmann, H.2005.« From Colonialism to Green Capitalism: Social Movements and Emergence of Food Regimes ».Research in Rural Sociology & Development 11 : 227- 264.Gélinas J.2008.Dictionnaire critique de la globalisation.Montréal : Ecosociété.Guthman J.2003.« Fast food/organic food: relexive tastes and the making of \u201cyuppie chow\u201d ».Social and Cultural Geography 4 : 45-58.Guthman J.2007a.« Can\u2019t Stomach It : How Michael Pollan et al.Made Me Want to Eat Cheetos ».Gastronomica 7 : 75-79.Guthman J.2007b.« Commentary on teaching food : Why I am fed up with Michael Pollan et al.».Agriculture and Human Values 24 : 261-264.Guthman J.2007c.« he Polanyian way?voluntary food labels as neoliberal governance ».Antipode 39 : 456-478.Guthman J.2011.Weighing in : obesity, food justice, and the 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autres acteurs de son environnement.La notion de « parties prenantes » fait généralement référence aux acteurs (organisations, groupes, individus) susceptibles d\u2019afecter ou d\u2019être afectés par les activités d\u2019une entreprise ou par l\u2019accomplissement de ses objectifs (Freeman 1984).Les grandes entreprises reprennent souvent textuellement cette déinition dans leurs rapports de développement durable et leurs sites internet.Le terme « stakeholders » vise délibérément à se comparer au terme « stockholders », lequel désigne les détenteurs d\u2019actions, les seuls à qui les dirigeants ont l\u2019obligation de rendre des comptes selon la vision traditionnelle de l\u2019entreprise (Mercier 2001).Au contraire, la théorie des parties prenantes énonce qu\u2019une entreprise doit également rendre des comptes aux acteurs sociaux qui gravitent autour d\u2019elles et en son sein, étant donné les impacts \u2013 positifs et négatifs \u2013 qu\u2019elle a sur eux.Dans une certaine mesure, elle traduit en termes managériaux les nouvelles normes sur la responsabilité sociale et le développement durable qui se construisent graduellement.La théorie postule qu\u2019il y a, toutes choses étant égales, une corrélation entre la gestion eicace des parties prenantes et la proitabilité, la croissance et la stabilité d\u2019une entreprise (Donaldson & Preston 1995).Elle conçoit l\u2019entreprise comme un « nœud de contrats » reliant plusieurs acteurs dont les intérêts sont parfois coopératifs, parfois compétitifs (Morvan 2008).Pour prospérer et maintenir sa légitimité, l\u2019entreprise doit obtenir l\u2019assentiment POSSIBLES, AUTOMNE 2013 43 de ces acteurs qui, à divers degrés, ont une inluence sur la réussite de son projet stratégique.Les entreprises qui ne prennent pas au sérieux les enjeux sociaux et la satisfaction des parties prenantes compromettent leur avenir et risquent de devoir payer des sommes colossales pour rebâtir leur réputation, regagner les parts de marchés perdues et se défendre devant les tribunaux.Elles ont donc tout intérêt à adopter une approche proactive, plutôt que réactive (Porter & Kramer 2006).La théorie des parties prenantes possède une dimension pratique et concrète qui séduit.Elle a aussi l\u2019avantage de reconnaitre que le rendement généré par une entreprise dépend non seulement de critères inanciers et économiques, mais également de critères sociaux et environnementaux qui vont au-delà des demandes de la loi et du marché (Goodpaster 1991).Ceci dit, elle n\u2019est pas exempte de critiques et de lacunes, autant aux plans de ses objectifs, de sa mise en œuvre et de la déinition de ses concepts, ce que montrent les travaux de Mercier (2001) et de Gendron (2009) entre autres.Pour notre part, nous souhaitons apporter un éclairage socio-politique qui vise non pas à contester la théorie, mais bien à en souligner les limites et à la distinguer de la véritable responsabilité sociale.Dans ce texte, nous cherchons tout particulièrement à faire ressortir que 1) les parties prenantes les plus touchées par les activités d\u2019une entreprise ne sont pas nécessairement celles qui la préoccupent le plus en termes de gestion de risques ; 2) la gestion stratégique des parties prenantes par les entreprises tend naturellement à calquer et à reproduire les rapports de force inégaux existant au sein des sociétés ; 3) la véritable responsabilité sociale ne consiste pas à « gérer les parties prenantes », mais plutôt à participer conjointement avec elles à la résolution des problématiques sociales et environnementales, ce qui demande un engagement et une compassion sincères.Pour ce faire, il importe de développer un modèle de responsabilité sociale plus démocratique, moins paternaliste.Dans les pages qui suivent, nous relevons d\u2019abord que la notion de « parties prenantes » est ambigüe et di cilement opérationnelle, qu\u2019elle fait l\u2019objet de multiples interprétations et qu\u2019elle est susceptible d\u2019être récupérée par une panoplie de groupes souhaitant intervenir dans les débats.Par la suite, nous utilisons l\u2019exemple des campagnes « anti-sweatshops » pour montrer que les 44 SECTION I, RSE et Mutations du Capitalisme parties prenantes « professionnelles » comme les ONG, les groupes militants, les investisseurs institutionnels, les agences de notation et les organisations internationales accaparent souvent l\u2019attention des entreprises.À l\u2019inverse, les millions d\u2019ouvriers qui remplissent les usines d\u2019Asie et d\u2019Amérique du Sud n\u2019ont que très peu de moyens d\u2019entrer en relation avec les grandes entreprises acheteuses et sont peu impliqués dans les discussions visant pourtant à améliorer leurs propres conditions.Enin, nous lançons des pistes de rélexion sur l\u2019importance de démocratiser les projets de responsabilité sociale (dont ceux découlant des institutions internationales) qui visent à répondre aux besoins des travailleurs et des populations des pays en développement.La confusion des genres : qui sont les parties prenantes ?Une première problématique se trouve dans l\u2019identiication des parties prenantes, c\u2019est-à-dire les acteurs qui ont un « intérêt » (« stake ») particulier dans les activités d\u2019une entreprise (Igalens & Point 2009).En s\u2019inspirant des travaux de Henriques et Sadorsky (1999), de Morvan (2008) et de Igalens et Point (2009), on peut dresser une liste de parties prenantes potentielles et les regrouper en catégories.Les parties prenantes de type organisationnel incluent les actionnaires, les dirigeants, les créanciers, les clients et les fournisseurs et les employés (directs et indirects).Les parties prenantes reliées au marché comprennent les investisseurs (particuliers et institutionnels), les consommateurs et les concurrents.Les parties prenantes de type sociétal ou communautaire regroupent les médias, les ONG, les militants sociaux et environnementaux, les groupes de pression et le grand public.Les parties prenantes d\u2019ordre réglementaire incluent les gouvernements, les syndicats et les organismes de surveillance et de réglementation.Aucune typologie ne fait cependant consensus, d\u2019autant plus que chaque organisation développe des relations en fonction de son contexte d\u2019afaires (Morvan 2008).En fait, la déinition présentée en tout début d\u2019article \u2013 la plus répandue \u2013 est large et di cilement opérationnelle (Mercier 2001).En incluant tous les acteurs susceptibles d\u2019afecter ou d\u2019être afectés par l\u2019entreprise, on se trouve à considérer presque n\u2019importe qui.Il devient alors di cile d\u2019opérer une gestion eicace des risques, et encore moins d\u2019établir une relation constructive avec chaque acteur.Les entreprises ne disposent pas de suisamment de temps et de ressources pour les satisfaire tous (Mercier 2001).De plus, rien n\u2019indique qu\u2019il est approprié de les considérer tous lors POSSIBLES, AUTOMNE 2013 45 de chaque prise de décision (Donaldson & Preston 1995).Pour Freeman et Reed (1983, 92), l\u2019identiication des parties prenantes doit se faire en considérant « toutes les forces et pressions, qu\u2019elles soient amicales ou hostiles ».Cependant, des groupes peuvent émettre des revendications contestables « sur la base de leur seule capacité à afecter l\u2019entreprise » (Morvan 2008, 61).De plus, comme l\u2019écrit Mercier (2001, 13), le concept de parties prenantes « entretient une certaine confusion entre les individus et les groupes, voire une redondance ».Un même individu fait souvent partie de plusieurs groupes : il peut être à la fois actionnaire, employé, membre de la communauté et consommateur.Par exemple, un actionnaire peut recevoir des dividendes générés par des activités qui l\u2019afectent négativement en tant que citoyen.Par ailleurs, une entreprise ne peut pas uniquement se préoccuper de satisfaire isolément chaque partie prenante.Elle doit assurer une cohérence d\u2019ensemble, ce qui requiert un arbitrage complexe entre des revendications souvent contradictoires (Morvan 2008).Surtout, une déinition large et nébuleuse fait en sorte de noyer les acteurs les plus afectés (et souvent les plus vulnérables) parmi le vaste bassin de parties prenantes.Les groupes les mieux organisés sont susceptibles de se faire entendre davantage et d\u2019exercer une pression plus grande, par rapport aux parties prenantes « muettes » (Morvan 2008).L\u2019attention de l\u2019entreprise risque d\u2019être accaparée par des acteurs secondaires ou intermédiaires, soit des groupes qui n\u2019ont pas de liens contractuels ou légaux avec elle ou qui ne subissent pas directement les efets de ses activités (Arenas & al.2009).Une entreprise peut aussi choisir de collaborer avec des partenaires soigneusement triés sur le volet en fonction de leur parti-pris favorable, tout en écartant les autres (CMT 2004).Ce sont ces problématiques que nous approfondissons dans les pages qui suivent.Quel rapport de force pour les parties prenantes « sans voix » ?Dans une perspective de gestion de risques, une entreprise doit identiier parmi ses parties prenantes celles qui représentent une source de menaces importantes.Elle doit par la suite gérer les relations avec ces dernières de manière à contrôler et à atténuer ces menaces.Dans cette optique, les auteurs Mitchell, Agle et Wood (1997) proposent aux dirigeants d\u2019analyser les parties prenantes en fonction de trois attributs : le pouvoir, la légitimité 46 SECTION I, RSE et Mutations du Capitalisme et l\u2019urgence.Celles qui possèdent le plus de ces attributs sont prioritaires, c\u2019est-à-dire que les dirigeants doivent y concentrer leur attention.Dans leur modèle, le pouvoir est déini comme la capacité d\u2019une partie prenante d\u2019imposer sa volonté à l\u2019entreprise, soit d\u2019une façon coercitive, utilitaire ou normative.La légitimité est déinie comme la perception qu\u2019une partie prenante agit de manière appropriée par rapport aux normes et valeurs de la société.L\u2019urgence correspond au degré d\u2019attention immédiate que requiert une partie prenante.Ce modèle aide à comprendre pourquoi les entreprises consacrent beaucoup d\u2019eforts à répondre aux pressions et aux demandes des actionnaires et des investisseurs, mais aussi à celles des ONG et des militants qui peuvent attaquer sévèrement leur image de marque.Ces parties prenantes sont en mesure d\u2019imposer des résolutions actionnariales, d\u2019organiser des boycottages de produits, de mobiliser des mouvements de consommateurs ou de difuser des images-chocs dans les médias.Elles détiennent un pouvoir important sur l\u2019entreprise, celui de provoquer une variation signiicative et rapide de sa valeur boursière, ce qui rend leurs revendications incontournables et urgentes.Entre février 1997 et février 2000, alors que les révélations sur les « sweatshops » se multipliaient, l\u2019action de Nike a perdu plus de la moitié de sa valeur en bourse.Ce n\u2019est qu\u2019en 2004 que le cours de l\u2019action a repris son niveau de 1997.L\u2019entreprise a appris à la dure que la qualité des relations avec les parties prenantes \u2013 qui doivent aller au-delà des relations publiques \u2013 est primordiale pour assurer la pérennité de l\u2019entreprise.En matière de responsabilité sociale, l\u2019opinion publique \u2013 le marché \u2013 s\u2019apparente en quelque sorte à un « mécanisme de surveillance indirect » (Veilleux & Bachand 2001).Pour Daugareilh (2005), le marché constitue même la principale contrainte qui pèse actuellement sur les entreprises multinationales.La pression pour qu\u2019elles adoptent les principes de responsabilité sociale vient davantage des pairs et du marché, plutôt que de la réglementation.Les grands investisseurs institutionnels (les sociétés de placement, les banques internationales, les fonds de pension, les sociétés d\u2019assurance) iltrent de plus en plus leurs placements et recherchent une sécurité plus grande (Waddock 2003).Méiants, ils évitent d\u2019investir dans les entreprises qui présentent un risque supérieur, de peur de voir s\u2019écrouler brusquement la valeur en bourse. POSSIBLES, AUTOMNE 2013 47 Plus que jamais, les grandes entreprises sont scrutées à la loupe par les médias, les ONG, les consommateurs avertis, les militants actionnariaux et les sites internet qui suivent leurs moindres faits et gestes.Elles tiennent à être bien cotées non seulement par les indices boursiers traditionnels, mais aussi par les indices qui calculent la performance sociale.Adidas (2004) mentionne qu\u2019elle reçoit annuellement des centaines de demandes d\u2019informations de la part de gestionnaires de fonds et de banques à propos de ses pratiques sociales et environnementales.La quantité, la précision et la complexité des demandes ont beaucoup augmenté dans la dernière décennie.Ainsi, les entreprises sont incitées tout naturellement à gérer en priorité les risques qui peuvent mettre en péril leur valeur, leur réputation et l\u2019atteinte de leurs objectifs d\u2019afaires.Mais si elles portent leur attention principalement sur les acteurs les plus puissants et les plus menaçants, l\u2019envers de la médaille est qu\u2019elles se préoccupent beaucoup moins des acteurs moins bruyants et moins organisés.Plusieurs études de cas montrent que les parties prenantes qui ont peu de voix dans la société (les ouvriers, les migrants, les fermiers, les enfants) se trouvent souvent écartées des processus de décisions et ont peu de poids dans la mise en œuvre des initiatives de responsabilité sociale (Jenkins 2005).Paradoxalement, ils sont les bénéiciaires visés de bien des programmes d\u2019aide, des forums de discussion ou des mécanismes de surveillance mis en place par les entreprises, les ONG et les organisations internationales.Mais le plus souvent, ils sont considérés comme des « objets passifs » plutôt que comme des agents de changement capables de décider eux-mêmes ce qui est bon pour eux.Prenons le cas des ouvriers des pays en développement qui fabriquent les biens que nous consommons et qui sont les plus afectés par les mauvaises conditions et les violations aux normes du travail qui ont cours au sein des chaines mondiales de production.Ils sont des cibles faciles d\u2019exploitation car ils sont souvent privés de la liberté d\u2019association (en Chine et au Vietnam notamment) et ne disposent pas de structures juridiques et démocratiques adéquates pour protéger leurs droits.À l\u2019évidence, leur rapport de force est incomparable à celui des actionnaires de Nike ou Apple.Ces derniers nomment les dirigeants et décident des grandes orientations stratégiques des entreprises.S\u2019ils ont insatisfaits du rendement généré, ils se départiront de leurs actions et investiront ailleurs.À l\u2019opposé, les travailleurs pauvres du 48 SECTION I, RSE et Mutations du Capitalisme Sud sont beaucoup moins mobiles que les lux de capitaux et n\u2019ont souvent d\u2019autres choix que d\u2019accepter les conditions de travail di ciles sur les chaines de montage.Bien malgré eux, ils se retrouvent en concurrence les uns contre les autres pour l\u2019obtention des emplois les moins bien payés au sein de la division internationale du travail (Sethi 2003).Depuis les années 1990, les conditions précaires et la violation des droits fondamentaux dans les « sweatshops » sont dénoncées et sont au cœur du vaste débat sur les bienfaits et les méfaits de la mondialisation économique.Toutefois, on ne peut que constater la quasi-absence des travailleurs du Sud \u2013 pourtant les acteurs de première ligne (« end stakeholders ») \u2013 dans la plupart des forums de discussion entre les entreprises et les parties prenantes, dans les instances des organisations internationales et au sein des programmes d\u2019auto-régulation ou de régulation multipartite mis en place.À l\u2019inverse, on y retrouve une abondance de parties prenantes « professionnelles » (ONG, groupes militants, bureaucrates des organisations internationales, experts académiques).Se réclamant de la « société civile », ces groupes \u2013 et non pas les travailleurs \u2013 sont devenus les principaux interlocuteurs des entreprises dans les discussions et les projets de responsabilité sociale au sein des réseaux de production.Certes, le travail de ces acteurs transnationaux est nécessaire et souvent eicace, comme le démontre l\u2019exemple du mouvement « anti-sweatshops » qui a alerté l\u2019opinion publique occidentale et forcé les entreprises à reconnaitre leur responsabilité morale face aux abus commis dans les usines sous-traitantes.Basés à Amsterdam, New York ou Toronto, des militants ont organisé des moyens de pression et des campagnes de sensibilisation auprès des grandes marques.Conscients que les médias se nourrissent d\u2019images spectaculaires, ils ont su utiliser Internet et le grand éventail des moyens de communication pour rendre leurs revendications incontournables.Avec les journalistes, ils ont pénétré dans les usines en Chine, en Indonésie ou au Pakistan et ont publié des documents dévastateurs montrant des enfants au travail et des dortoirs délabrés et rapportant les propos de travailleurs épuisés et malades.Même « sans voix », ces travailleurs se sont ainsi retrouvés au centre du débat.Devant la tempête provoquée par ces révélations, les entreprises occidentales POSSIBLES, AUTOMNE 2013 49 ont tout naturellement appliqué les meilleures pratiques de gestion des risques.Elles ont d\u2019abord cherché à satisfaire les parties prenantes les plus menaçantes, organisées, inluentes et visibles, c\u2019est-à-dire les « formateurs d\u2019opinion » que sont les médias, les militants et les agents économiques qui assurent leur inancement et maintiennent leur valeur.Elles ont déployé leurs stratégies de relations publiques, ont publicisé leurs nouveaux codes de conduite et se sont engagées dans des projets soigneusement choisis et susceptibles de procurer des retombées intéressantes.Elles se sont adjoint la collaboration d\u2019ONG bien connues et d\u2019organisations internationales ain d\u2019établir des partenariats qu\u2019elles voulaient crédibles et rassembleurs (Yaziji & Doh 2009).Cette collaboration a contribué au développement de nouveaux instruments de régulation, tels que les codes de conduite et les audits sociaux destinés à imposer des normes du travail minimales aux fournisseurs des pays en développement.D\u2019ailleurs, ces mécanismes de surveillance mis sur pied par les entreprises, les ONG et les organisations internationales demeurent à ce jour les principales formes de régulation des chaines mondiales de production.S\u2019appuyant sur les principes de responsabilité sociale, les entreprises proposent de réguler leurs activités de manière « autonome », sous la loupe du marché et avec la collaboration de partenaires de la société civile.Des organisations internationales ont aussi été créées par l\u2019ONU ain de renforcer la gouvernance des activités de production et d\u2019améliorer les conditions de travail, comme le Global Compact et la fonction de Représentant spécial pour la question des droits de l\u2019homme et des sociétés transnationales.Dans l\u2019immédiat, ces codes de conduite, ces audits sociaux et ces divers projets qui proviennent des entreprises et des institutions internationales permettent de combler en partie le manque de législations contraignantes.Ils font en sorte que les activités de production transnationales ne sont pas complètement laissées sans surveillance (Kolk & van Tulder 2005, Trudeau 2002).Ils ofrent une protection minimale aux travailleurs dans les pays où les normes du travail ne sont pas appliquées avec rigueur.Ils représentent aussi une étape importante dans la reconnaissance par les entreprises de leur rôle social, y compris dans leurs activités de sous-traitance. 50 SECTION I, RSE et Mutations du Capitalisme Cependant, ces formes de régulation soufrent d\u2019un déicit démocratique.Elles reposent sur des acteurs non élus par les personnes concernées, des acteurs qui ont souvent leur propre agenda et qui cherchent à accroître leur inluence.On n\u2019a qu\u2019à constater le nombre croissant de irmes d\u2019audit, de consultants, d\u2019organismes de certiication, d\u2019associations industrielles, d\u2019ONG et d\u2019autres organisations privées qui proitent de l\u2019engouement autour de la responsabilité sociale.Les acteurs les plus touchés par les conditions dans les « sweatshops » \u2013 les travailleurs eux-mêmes \u2013 ne jouent qu\u2019un rôle accessoire dans l\u2019établissement de ces formes de régulation.Par exemple, dans une étude que nous avons menée sur les audits sociaux dans le secteur manufacturier en Chine, nous avons constaté que les travailleurs participent peu à l\u2019élaboration et la mise en œuvre de ces audits pourtant destinés à améliorer leurs conditions (Hamelin 2013).Leur implication se résume essentiellement à répondre aux questions des auditeurs lors de leur collecte de données, ce qu\u2019ils font parfois activement, mais souvent passivement.Ils ne participent ni aux phases préliminaires servant à préparer l\u2019audit, ni aux phases suivant l\u2019audit, par exemple pour la révision des résultats et l\u2019élaboration d\u2019un plan correctif.Dans bien des cas, ils ne sont pas mis au courant des résultats des audits.Dans cet exemple, ce ne sont pas les audits en soi que nous remettons en cause, mais plutôt la marginalisation des travailleurs dans le processus.Actuellement, les audits sont exagérément menés « de haut en bas » par les entreprises et les ONG occidentales.Par conséquent, ils couvrent les problématiques visibles en surface, mais ne répondent pas nécessairement aux enjeux les plus cruciaux pour les acteurs directement afectés.Ils constituent (pour l\u2019instant) un système « extérieur » aux travailleurs.Ces derniers observent les nombreux codes aichés aux murs de leur usine et assistent à une succession d\u2019audits année après année, mais ils ne voient pas en quoi ces instruments corporatifs occidentaux peuvent les aider à lutter pour leurs droits.En somme, tout en reconnaissant le travail indispensable des entreprises (certaines assument leur rôle social de façon sincère, proactive et concrète), des ONG, des organisations internationales, des réseaux militants et des journalistes, il ne faut pas oublier que ces groupes demeurent des acteurs POSSIBLES, AUTOMNE 2013 51 intermédiaires, et non pas des porte-paroles délégués par les ouvriers.Notamment, les ONG « sont les représentantes virtuelles de populations » et « ne sont pas légitimement reliées à une population déinie », rappellent Grant et Keohane (2005, 38).Elles se présentent souvent comme des représentantes de la société civile, mais les liens avec celle-ci demeurent lous (Dufour 2009).Même lorsqu\u2019elles croient sincèrement agir dans l\u2019intérêt des travailleurs du Sud, la question se pose à savoir si elles ont la légitimité de parler en leur nom (Fox & Brown 1998).Comme les autres acteurs, les ONG sont sélectives dans les intérêts qu\u2019elles défendent et ne sont pas à l\u2019abri d\u2019inluences.Certaines poursuivent en fait des objectifs économiques ou politiques (Cohen 2004).Les campagnes de boycottage, par exemple, peuvent cacher d\u2019autres intentions (dont du protectionnisme), en plus de mener à des fermetures d\u2019usines et de nuire aux travailleurs du Sud.Enin, plus globalement, la responsabilité sociale telle que nous l\u2019entendons en Occident est susceptible d\u2019être interprétée diféremment ailleurs dans le monde.Malgré la grande inluence des ONG et des organisations du Nord (par rapport à leurs vis-à-vis du Sud), il faut reconnaitre qu\u2019il n\u2019existe pas de consensus mondial sur les « sweatshops », ni sur la mondialisation, ni sur la déinition même de la responsabilité sociale.Au-delà de la gestion de risques : la « vraie » responsabilité sociale Dans les pages précédentes, nous avons voulu mettre en lumière le déicit participatif créé par la sous-représentativité des acteurs directement touchés (« end stakeholders ») dans les formes de gouvernance associées à la responsabilité sociale.Ces parties prenantes ne sont souvent pas les plus vocales, elles ont du mal à s\u2019organiser et leurs droits fondamentaux ne sont pas toujours garantis dans leur pays.Au terme de notre discussion, il convient de rappeler que la démocratie est intimement liée à la possibilité pour les parties prenantes « d\u2019avoir un mot à dire » dans les décisions qui les touchent directement (Blackett 2001).En gardant cette prémisse en tête, nous concluons ce texte par cinq rélexions autour des avantages et limites de la théorie des parties prenantes, et plus largement de la responsabilité sociale.Premièrement, au sein des entreprises, les dirigeants ne doivent pas s\u2019en tenir 52 SECTION I, RSE et Mutations du Capitalisme simplement à une gestion stratégique et utilitaire des parties prenantes.Ils doivent résister à la tentation de n\u2019inclure dans leur analyse de risque que les acteurs organisés, inluents et présents dans les médias, et d\u2019ignorer ceux qui n\u2019ont pas les moyens d\u2019exercer une pression sur l\u2019entreprise.Ils doivent reconnaitre que les parties prenantes ne sont pas toutes égales à la base et qu\u2019il est nécessaire de diférencier celles qui sont directement afectées de celles qui ne le sont pas, mais qui tentent de s\u2019engager dans le débat (Puma 2004).Certes, il est normal pour un dirigeant de veiller à la sauvegarde des intérêts de son entreprise et de vouloir empêcher tout dommage à son image et à sa réputation.Mais la véritable responsabilité sociale doit comporter un « minimum de compassion », pour reprendre les mots de Jacques Dufresne (2013).De plus, en matière de respect et de protection des droits humains, la responsabilité des entreprises est « absolue » et ne peut faire l\u2019objet d\u2019aucun compromis ou être substituée par de la philanthropie ou d\u2019autres bonnes actions (ONU 2008).Deuxièmement, au niveau des organisations internationales, il faut être imaginatif et trouver de nouveaux modes pour démocratiser les instances de décisions, favoriser la participation des populations et assurer la transparence des processus (Keohane & Nye 2000).Dans leur rapport Critical Choices : he United Nations, networks, and the future of global governance (Reinicke & al.2000), un collectif de chercheurs issus de diverses organisations souligne le déicit démocratique qui afecte les institutions internationales et qui fait en sorte que des parties prenantes importantes sont systématiquement exclues des discussions portant sur des enjeux qui les touchent directement.Keohane (1998, 34) constate aussi que les institutions internationales, qui établissent de « puissantes formes de régulation mondiale », sont essentiellement dirigées par des élites.La vigilance est de mise pour ne pas cautionner de grosses structures bureaucratiques en apparence dédiées à l\u2019avancement des droits des travailleurs, mais qui en réalité représentent davantage des intérêts corporatistes (Ottaway 2001).Les acteurs les plus puissants et les plus habiles réussissent souvent à inluencer le développement de structures qui sont à leur avantage (Grant & Keohane 2005).Troisièmement, il faut développer une approche « de bas en haut » (ou multidirectionnelle) de la responsabilité sociale ain de démocratiser le concept et prévenir sa « privatisation » (ARMC 2004).Au sein des chaines POSSIBLES, AUTOMNE 2013 53 de production notamment, le système de codes de conduite et d\u2019audits sociaux ne doit pas mener à la légitimation d\u2019une mondialisation régulée principalement par des mécanismes privés.Il faut favoriser une participation plus directe des travailleurs des pays en développement dans l\u2019élaboration de ces codes et dans la conduite de ces audits, par exemple en formant des comités d\u2019ouvriers (élus le plus possible) au sein des usines et en recherchant des solutions de concert avec eux.De cette façon, ces mécanismes issus du courant de responsabilité sociale apparaitront moins comme un système « extérieur » et auront plus d\u2019impacts sur les enjeux cruciaux.Quatrièment, il faut prendre conscience des limites de la « surveillance indirecte » du marché, c\u2019est-à-dire les pressions des militants, des consommateurs et des investisseurs.Il est vrai que la pression du marché réussit souvent à contraindre et à tenir responsable les acteurs d\u2019une façon plus rapide et plus eicace que les lois traditionnelles.Cependant, les individus ne possèdent pas tous les mêmes moyens et ne peuvent donc pas y participer de façon équitable (Keohane 2001).Les personnes en position d\u2019exercer cette surveillance \u2013 par exemple les investisseurs conscientisés \u2013 possèdent des moyens que les ouvriers n\u2019ont pas.C\u2019est pourquoi la responsabilité sociale ne peut pas réguler à elle seule les relations de travail car elle ne permet pas aux travailleurs de décider eux-mêmes de la régulation qui les afecte (Sobczak 2006).En outre, la pression des ONG, des militants actionnariaux, des groupes de consommateurs et des fonds socialement responsables se concentre souvent sur les industries et les entreprises les plus en vue (Jenkins 2005).Or, la majorité des entreprises opèrent à l\u2019abri des projecteurs parce qu\u2019elles livrent des produits anonymes, ou parce qu\u2019elles se trouvent dans des sous-stades de fabrication (Cooney 2010).Dans le même sens, les thèmes autour desquels sont organisées les campagnes « anti- sweatshops » (le travail des enfants, par exemple) visent souvent à émouvoir, indigner et mobiliser les consommateurs.Ces enjeux sont toutefois plus complexes sur le terrain pour les populations concernées.Cinquièment, il faut prendre la responsabilité sociale pour ce qu\u2019elle est, sans attendre qu\u2019elle accomplisse des choses pour lesquelles elle n\u2019est pas conçue.Comme l\u2019explique le Représentant spécial de l\u2019ONU sur la question des droits de l\u2019homme et des sociétés transnationales, il faut encourager les initiatives sociales des entreprises, tout en admettant « qu\u2019aucune n\u2019a 54 SECTION I, RSE et Mutations du Capitalisme l\u2019envergure nécessaire pour faire face aux enjeux en présence [et] qu\u2019elles ne forment pas un tout cohérent capable d\u2019apporter une réponse systémique et cumulative » (ONU 2008, para 105 & 106).Pour reprendre les termes de Cooney (2010) : « CSR is not the main game ».Pour les ouvriers des pays en développement que nous avons cités en exemple dans ce texte, l\u2019enjeu fondamental demeure le développement de structures démocratiques ain de leur permettre de former des syndicats libres, de négocier leurs conventions de travail et d\u2019être eux-mêmes des agents de changement.Bien qu\u2019elles soient porteuses de normes qui « humanisent » la mondialisation économique, les pratiques de responsabilité sociale ne pourront jamais remplacer la démocratie.Comme le rappelle Klein (2002, 652 & 658), « les codes de conduite des grandes sociétés n\u2019ont rien à voir avec les lois contrôlées démocratiquement ».Ainsi, les progrès en matière de responsabilité sociale et la difusion de plus en plus large des normes sociales et environnementales (ce qui est prometteur) ne doivent pas faire oublier que des millions d\u2019individus n\u2019ont pas l\u2019opportunité de participer aux nouveaux modes de gouvernance qui se développent et qui les concernent directement.On peut se demander si la gouvernance de l\u2019avenir saura atténuer ce déicit démocratique.Quelle place y occuperont les travailleurs des pays en développement, ces centaines de millions de parties prenantes pauvres et « sans voix » qui remplissent les dortoirs des zones industrielles de Chine, de Vietnam et d\u2019Indonésie ?Références Adidas.2004.Taking on the Challenges, Wherever We Operate.Social and Environmental Report.Herzogenaurach : Adidas-Group.Asia Monitor Resource Centre 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POSSIBLES, AUTOMNE 2013 59 \u2018Développement inclusif\u2019: changement de paradigme ou annexe au néolibéralisme?Par Maïka Sondarjée En perte de légitimité depuis l\u2019échec des programmes d\u2019ajustement structurel (PAS), la Banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI) ont opéré un virage discursif en intégrant les concepts du développement humain (DH) et d\u2019appropriation locale à leurs politiques.Comment expliquer que cette forme de \u2018développement inclusif \u2019 n\u2019ait pas surpassé le Consensus de Washington (CW) ?Bien que le nouveau paradigme soit devenu important dans les discours, notre argument est qu\u2019il n\u2019a pas remplacé le CW comme paradigme dominant parce qu\u2019il ne s\u2019est pas complètement implanté dans les pratiques.Par pratique, nous entendons exclusivement l\u2019aide multilatérale en provenance des organisations internationales, soit l\u2019ONU et les Institutions de Bretton Woods (Banque mondiale et FMI ; IBW).Nous excluons l\u2019aide publique au développement bilatérale et celle provenant des ONG, puisque nous souhaitons nous concentrer sur le discours et les pratiques globales du développement.D\u2019abord, nous mettrons en contexte l\u2019émergence et le déclin du CW, puis nous déinissons ce que nous entendons par \u2018développement inclusif (DH et appropriation locale).Ensuite, notre argument principal se divise en deux parties.Dans la première, nous analyserons le processus d\u2019implantation du développement inclusif dans les discours.Durant la première décennie (1990-2000), le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) soutient l\u2019institutionnalisation du nouveau paradigme et des outils de calcul émergent (l\u2019Indice de développement humain et les Rapports sur le développement humain).Durant la deuxième décennie (2000-2010), les Documents stratégiques de réduction de la pauvreté (DSRP) et les Objectifs du millénaire pour le développement (OMD) consacrent le nouveau 60 SECTION I, RSE et Mutations du Capitalisme consensus discursif basé sur le \u2018développement inclusif \u2019.Dans la deuxième section, nous argumentons que le DH ne s\u2019est pas institutionnalisé autant dans les pratiques que dans les discours.Son usage dans les DSRP et les OMD demeure rhétorique et le CW est toujours la force normative qui guide la pratique du développement.Paradigme du Consensus de Washington Le CW, tel que déini en 1989 par John Williamson, est une liste de dix politiques économiques néolibérales convenues par les institutions basées à Washington dans les années 1980 (Williamson 2004).En résumé, il s\u2019agit d\u2019adopter une économie de marché, ouvrir ses frontières aux investisseurs étrangers et avoir une discipline macro-économique.Les détracteurs du CW parlent plutôt du leitmotiv \u2018privatisation, libéralisation, stabilité macro\u2019 (Stiglitz 2006 & 2008 ; Ruckert 2007).Pour eux, le consensus, incarné par les programmes d\u2019ajustement structurel (PAS) visait à remettre les pays à lot, mais d\u2019abord et avant tout à sauver les intérêts des créanciers, qui seraient les premiers touchés par un éventuel défaut de paiement (Coméliau 1991).Puisque les Institutions de Bretton Woods (IBW) en ont fait une série de prescriptions universelles, le consensus de Washington est devenu hégémonique dans les idées et dans les pratiques (Naim 2000).Les PAS, implantés souvent de manière drastique, ont contribué à perpétuer le sous-développement et la dépendance des pays du Sud (Peet & Hartwick 2009, 83).« En Amérique latine, sept ans de croissance soutenue dans le début des années 1990 ont été suivis par sept ans de stagnation et de récession.Donc pour la période en entier, la croissance sous le CW a été la moitié de ce qu\u2019elle a été des années 1950 aux années 1970, alors que la région suivait des politiques plus interventionnistes comme la substitution des importations (ISI) » (Narcis & coll.2008, 4, traduction libre).En plus d\u2019avoir empiré la crise de la dette en Amérique latine, l\u2019implantation de PAS a provoqué un fort déséquilibre de la balance des paiements et une crise de la dette notamment en Asie du Sud-Est.Le miracle des tigres asiatiques \u2013 seul succès revendiqué des \u2018politiques néolibérales\u2019\u2013 s\u2019est donc écroulé en 1997.Les PAS ayant échoué à régler cette crise, elle a consacré l\u2019échec des Institutions de Bretton Woods (IBW : FMI et Banque mondiale).D\u2019anciens membres des IBW ont été les plus virulents dans leurs critiques du CW : manque de prise en compte des institutions et des contextes locaux (Rodrik 2006), POSSIBLES, AUTOMNE 2013 61 manque d\u2019adaptabilité (Naim 2000) ou encore allégeance inconsciente au fondamentalisme de marché (Stiglitz 2008).Cette perte de légitimité des IBW les a forcés à créer une « brèche dans leur arrogance » ain d\u2019arriver à un développement plus juste, mais surtout pour améliorer leur crédibilité et leur image (hérien 2007, 80).Paradigme du \u2018Développement inclusif \u2019 Le post-consensus de Washington (PCW) le plus convaincant, selon nous, est basé sur un \u2018développement inclusif \u2019 déini par les concepts de développement humain (DH) et d\u2019appropriation locale.Le DH est déini comme l\u2019élargissement des possibilités ofertes aux individus, ou ce que Sen nomme leur « liberté réelle » (1999, 15 ; 1988).Le concept repose sur les idées des économistes Mahbub ul Haq et Amartya Sen et a été consacré par la publication de « L\u2019ajustement avec un visage humain » par l\u2019UNICEF en 1987 et du premier Rapport sur le développement humain du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) en 1990.Il s\u2019agit d\u2019une approche multidisciplinaire qui est devenue le paradigme alternatif le plus important de la période post-consensus de Washington (Jolly 2007, 634 ; hérien 2012).L\u2019aspect novateur du DH vient de sa capacité à redéinir le concept même du développement, qui passe d\u2019une déinition basée sur la croissance économique à une déinition focalisée sur les individus.Selon Amartya Sen, « le monde était prêt » pour un tel changement (1999, 21).Le DH n\u2019est toutefois pas une idéologie créée ex nihilo.Dès la création de l\u2019ONU, les idées qui sous-tendent le développement humain ont commencé à apparaître, que ce soit l\u2019accent sur les individus, le développement pro- pauvres ou le développement durable.Pour Desmond McNeill, le DH relie aussi les idées fondatrices de l\u2019ONU : la paix et la sécurité, la gouvernance démocratique, le développement durable et les droits de la personne (McNeill 2007, 635).Olav Stokke argumente que la \u2018création\u2019 du DH en 1990 démontre qu\u2019il y a une continuité et une cohérence dans les idées de l\u2019ONU : « on the whole, most of the changes have been gradual and evolving trends have been characterized more by continuity than by change » (2009, 4). 62 SECTION I, RSE et Mutations du Capitalisme L\u2019appropriation locale, quant à elle, fait référence à une forme de contrôle par les pays du Sud dans la rédaction des programmes de développement, accompagnée d\u2019une participation de la société civile.L\u2019appropriation locale est un processus politique de transfert de pouvoir, d\u2019une approche top- down à une approche bottom-up.Le principe original repose sur des bases épistémologiques post-modernes de prise en compte de l\u2019Autre (the Other), du dominé (Shuurman 1997 ; Leal 2007).Il s\u2019agit de retourner au savoir du niveau local, en opposition à des politiques one size its all provenant exclusivement des organisations internationales.Institutionnalisation dans les discours Notre argument principal est que le CW est encore le paradigme dominant parce que celui du \u2018développement inclusif \u2019 ne s\u2019est pas imposé dans les pratiques.Plus précisément, le nouveau paradigme se démarque dans les discours, mais pas dans les politiques publiques.Nous allons d\u2019abord démontrer le processus d\u2019implantation du DH dans les discours de 1990 à 2000, puis de 2000 à aujourd\u2019hui.Depuis sa conceptualisation en 1990, le concept a été soutenu par deux outils principaux (les Rapports et l\u2019Indice sur le développement humain (RDH/IDH)), qui ont contribué à l\u2019implantation du DH dans les discours des organisations internationales, des organisations non gouvernementales (ONG) et des gouvernements.1990-2000 Les Rapports sur le développement humain (RDH), produits chaque année depuis 1990, ont grandement inluencé les discours en développement.« he impact of the Human Development Report on the global policy dialogue has exceeded expectations.More than 100 000 copies of the report now circulate in 13 languages\u2026 his response is rather unusual for a report from the UN system » (Haq 1995, 43, cité dans McNeill 2007, 10).En plus des RDH annuels, plus de 500 rapports nationaux ont été produits depuis 1990.Craig Murphy a également démontré qu\u2019en date du 29 novembre 2005, le moteur de recherche Google recensait deux millions de pages mentionnant au moins un RDH (dont 108 000 sur le site du PNUD et 82 000 sur le site de la Banque mondiale) (McNeill 2007).L\u2019Indice de développement humain (IDH) est l\u2019agrégation d\u2019indicateurs sur la santé, l\u2019éducation et le niveau de vie, qui s\u2019est imposée comme une POSSIBLES, AUTOMNE 2013 63 alternative au calcul du produit national brut (PNB) par habitant, jusque-là utilisé comme mesure incontestable du développement (Figure 1, Source : PNUD 2010).L\u2019ONU a bâti « une mesure d\u2019un même niveau de vulgarité que le PNB, juste un chifre, mais une mesure qui ne soit pas aveugle, comme le PNB, des aspects sociaux de la vie humaine » (Jolly, Emmerij & Weiss 2009, 191).L\u2019IDH a contribué au rayonnement du discours du DH au sein des gouvernements et des médias.he Economist a écrit en 1991 : « on trouve au cœur de ce rapport un indice simple, mais ingénieux.Il a été conçu pour mesurer les résultats relatifs obtenus par les pays de manière plus subtile que les classiications fondées sur le revenu, produites chaque année par la Banque mondiale » (PNUD 2010).L\u2019ONU a produit d\u2019autres indicateurs qui ont aussi contribué à cimenter le DH dans les discours : l\u2019Indice d\u2019inégalité de genre, l\u2019Indice d\u2019accès à l\u2019emploi et l\u2019Indicateur de pauvreté humaine (IPH).Lors de cette première décennie, la puissance de l\u2019IDH dans les discours est prouvée par son inluence grandissante sur la déinition du développement, tant pour les chercheurs, les praticiens, les médias et le grand public.Aujourd\u2019hui, bien que le PNB/habitant soit encore très utilisé, de nouveaux classements internationaux viennent contrebalancer le classement en termes de croissance.« Il est possible pour un pays de faire des améliorations relativement rapides en termes de DH, malgré des avancées lentes en terme de croissance économique \u2013 même s\u2019il est toutefois di cile de soutenir des 64 SECTION I, RSE et Mutations du Capitalisme avancées du DH sur une longue période sans expansion économique » (Jolly 2007, 638).Avec les RDH et ses diférents indicateurs, le DH est passé du statut d\u2019idéologie implicite de l\u2019ONU à celui de norme institutionnalisée.2000 à aujourd\u2019hui Durant la première décennie (1990-2000), certains auteurs critiquaient le manque de cohérence théorique du paradigme du \u2018développement inclusif \u2019 basé sur le développement humain (Pieterse 1998, 348), mais à partir des années 2000, la reproduction du développement inclusif dans les discours s\u2019est accélérée (Gore 2000).Durant cette deuxième décennie, le DH est devenu paradigmatique, c\u2019est-à-dire qu\u2019il a acquis une cohérence comme cadre conceptuel.Il a rempli les deux critères de force d\u2019une idée selon Desmond McNeill : rigueur analytique et institutionnalisation (2007, 9).Premièrement, une autorité académique supporte le concept, entre autres par les personnes d\u2019Amartya Sen et de Mahbub ul Haq.Sa rigueur analytique l\u2019empêche d\u2019être mal interprétée et sa stabilité conceptuelle est soulignée par un bon nombre d\u2019auteurs (McNeill 2007, 13 ; Jolly 2007, 646 ; hérien 2012).Deuxièmement, le PNUD a été le support bureaucratique pour l\u2019institutionnalisation du DH, notamment par la publication des RDH et de l\u2019IDH.En somme, le paradigme du \u2018développement inclusif \u2019, basé sur le DH, est devenu la critique la plus structurée et la plus crédible du paradigme dominant.La cohérence et la stabilité de l\u2019idée du DH apparaissent évidentes en comparaison avec d\u2019autres idées du champ du développement, que ce soit le secteur informel, le capital social, le développement durable ou la sécurité humaine (McNeill 2007 ; Paris 2001).Par exemple, tout comme le développement durable, tout le monde est \u2018pour\u2019 la sécurité humaine, malgré sa déinition pour le moins loue.L\u2019idée est reprise par plusieurs acteurs (ONG, OI, chercheurs), mais ne repose sur aucun cadre conceptuel précis, puisqu\u2019il s\u2019agit à la fois de la sécurité physique des individus, leur bien- être psychologique, la réalisation de leurs besoins de base, le développement économique, la justice sociale, la protection de l\u2019environnement, la démocratisation, le désarmement et le respect des droits humains et de la primauté du droit (Paris 2001).Les praticiens ignorent comment calculer la sécurité humaine, donc comment l\u2019implanter dans les politiques.Faire d\u2019une POSSIBLES, AUTOMNE 2013 65 idée un \u2018slogan universel\u2019 peut être tentant, mais diminue son efectivité dans les pratiques.Au contraire, le DH a acquis une cohérence et une stabilité conceptuelle indéniables.Nous postulons que la formulation des DSRP et des OMD est la preuve de l\u2019institutionnalisation du DH dans les discours.Documents stratégiques de réduction de la pauvreté Les Documents stratégiques de réduction de la pauvreté (DSRP), émis par les IBW en 1999 en \u2018remplacement\u2019 des PAS, sont devenus un véhicule important du DH.Il s\u2019agit d\u2019un « programme macroéconomique, structurel et social sur trois ans visant la croissance et la réduction de la pauvreté » (Craig & Porter 2001, 1).En d\u2019autres termes, il s\u2019agit d\u2019un programme de développement basé sur la croissance économique au niveau macro (libéralisation, amélioration de la iscalité et de la balance des paiements, meilleure gestion budgétaire) et sur la réduction de la pauvreté au niveau local.Les DSRP doivent en principe être conçus par les pays du Sud, donc bottom-up, contrairement à la philosophie top-down des PAS.Les IBW laissent la formulation de la stratégie aux responsables locaux, à travers un processus participatif d\u2019acteurs étatiques et non étatiques (Lapeyre 2006, 7).Si le programme élaboré par le pays concerné convient aux IBW, ils accorderont l\u2019argent pour sa mise en œuvre.Cette appropriation locale est un élément important du nouveau paradigme du \u2018développement inclusif \u2019.Les DSRP font partie de l\u2019initiative de réduction de la dette des pays pauvres très endettés (PPTE).Dans les années 80, les IBW focalisaient sur le règlement de la dette des pays à revenus moyens (Mexique, Argentine, Brésil).En 1996, ils se sont tournés vers les PPTE (initialement 41 pays, presque tous africains) dont la dette totale s\u2019élevait à environ 200 milliards et dont la moitié des 615 millions de citoyens vivait avec moins de 1$ par jour (Peet & Hartwick 2009).Selon le recensement sur le site du FMI, il y a actuellement 66 pays avec un DSRP en cours et plusieurs en sont à leur deuxième, troisième ou quatrième génération.Les Objectifs du Millénaire pour le Développement Le large consensus qui s\u2019est forgé au niveau international autour des OMD a complètement bouleversé la coopération et la formulation des stratégies de développement.Les OMD ont conduit à une action concertée sans précédent, non seulement au sein du système des 66 SECTION I, RSE et Mutations du Capitalisme Nations unies \u2013 et entre celui-ci et les institutions de Bretton Woods \u2013, mais aussi au sein de la communauté des donateurs en général, dans les pays en développement eux- mêmes et entre ceux-ci et la communauté internationale.(Frédéric Lapeyre 2006, 2) Les Objectifs du millénaire pour le développement (OMD) sont le symbole du nouveau consensus en développement et de la consécration du \u2018développement inclusif \u2019 dans les discours.En septembre 2000, 193 États membres de l\u2019ONU et plus d\u2019une vingtaine d\u2019organisations internationales se sont mis d\u2019accord sur une série d\u2019objectifs, le premier accord global sur la réduction de la pauvreté et la prise en compte des droits humains.Le premier objectif est de réduire l\u2019extrême pauvreté de moitié ; le deuxième d\u2019universaliser l\u2019éducation primaire ; le troisième concerne l\u2019égalité homme/femme ; les trois suivants concernent la santé ; le septième porte sur l\u2019environnement ; et le huitième aborde l\u2019idée d\u2019un partenariat global en développement.Chaque pays est invité à aligner ses propres politiques aux OMD et est encouragé à adopter des objectifs supplémentaires.La Mongolie, par exemple, s\u2019est dotée d\u2019un neuvième objectif sur la démocratie et la gouvernance (UNHCHR 2010, 8).Selon homas G.Weiss (2010), les OMD sont un des impacts les plus importants des idées émanant de l\u2019ONU.Mais bien que le consensus qui se forme autour des OMD a ses racines à l\u2019ONU, il est vu comme un compromis entre le paradigme de l\u2019ONU (keynésien et focalisé sur l\u2019individu) et le paradigme des IBW (néolibéral et national), donc un compromis entre la gauche et la droite (hérien 1999 ; 2007 ; 2010).Certains y ont vu un rapprochement entre l\u2019ONU et les IBW, consacré dans l\u2019émergence d\u2019un consensus mondial (UNHCHR 2010 ; Jolly 2007).En somme, les DSRP et les OMD ont grandement modiié le discours du développement, en participant au rayonnement d\u2019un développement inclusif.Les idées du DH et de l\u2019appropriation locale, qui soutiennent les DSRP et les OMD, ont donc eu accès à une vitrine importante dans les discours.Non-institutionnalisation dans les pratiques Si le développement inclusif a fait du chemin dans les discours, ce n\u2019est pas le cas dans les pratiques.Bien que le nouveau paradigme soit devenu important dans les discours, notre argument est qu\u2019il n\u2019a pas remplacé le CW comme paradigme dominant parce qu\u2019il n\u2019est pas complètement implanté dans les POSSIBLES, AUTOMNE 2013 67 pratiques.Les OMD et les DSRP ont été marqués idéologiquement par le DH, mais des lacunes dans la pratique prouvent la persistance du CW.Objectifs du Millénaire pour le développement Le Sommet du millénaire pour le développement, s\u2019il a initié une avancée importante dans les discours, n\u2019a pas contribué à l\u2019implantation du développement inclusif dans les pratiques.Les OMD reposent sur deux traditions intellectuelles : \u2018la gestion axée sur les résultats\u2019 (results-based management) et le développement humain (Hulme 2010).La première est déinie comme des changements dans l\u2019appareil gouvernemental dans le but d\u2019améliorer ses performances et obtenir de meilleurs résultats.Il s\u2019agit de focaliser sur l\u2019atteinte de résultats concrets par les agences gouvernementales.Lesdits \u2018objectifs\u2019 devaient être spéciiques, mesurables, consensuels, réalistes et limités dans le temps.Cette idéologie, soutenue par la \u2018gestion axée sur les résultats\u2019 et le développement humain, était le socle théorique du Sommet.L\u2019importance des résultats et le DH ont toutefois inluencé les OMD de manière très diférente.La première a eu un efet direct dans la rédaction des Objectifs sous forme de \u2018liste d\u2019épicerie\u2019.Un panel de statisticiens a été engagé pour convenir de cibles et d\u2019indicateurs réalistes et calculables.La \u2018gestion axée sur les résultats\u2019 a inluencé les OMD de trois manières (Hulme 2010).Premièrement, elle a déterminé la structure des Objectifs en les hiérarchisant et en les limitant dans le temps.Deuxièmement, elle a inluencé la spéciication des Objectifs, comme de réduire de moitié la proportion des gens vivant avec moins de 1$ par jour, réduire la proportion de mortalité infantile, augmenter le nombre de femmes dans la législation, réduire des ¾ la mortalité maternelle, etc.Alors que l\u2019idée de base du Sommet était l\u2019éradication de la pauvreté extrême, les penseurs des OMD ont cru qu\u2019une réduction de moitié était plus réaliste et calculable.Troisièmement, aucun concept (trop) di cile à calculer n\u2019a été inclus dans les OMD, que ce soit le niveau de participation de la société civile, les droits de la personne, la démocratie ou les libertés individuelles.Ces idées, qui sont liées au DH, sont difuses à travers les OMD, mais ne font pas directement partie de leur guide d\u2019implantation.Ainsi, l\u2019impact de l\u2019idée du DH est beaucoup plus délayé.Aucun indice ne prouve que ce dernier ait eu un efet direct au Sommet du millénaire, si ce 68 SECTION I, RSE et Mutations du Capitalisme n\u2019est comme idéologie morale derrière le consensus, alors que les aspects \u2018calculables\u2019 et \u2018axés sur les résultats\u2019 sont, eux, très repérables.Il est paradoxal de constater l\u2019alliance de concepts comme les droits de la personne, la participation et la prise en compte des spéciicités des individus avec le principe d\u2019objectifs mesurables sur le court terme.Cela découle notamment de préoccupations d\u2019ordre pratique.Par exemple, des délégués du Comité d\u2019aide au développement (CAD) de l\u2019Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) ont réalisé qu\u2019une liste claire et multidimensionnelle rendrait la participation des ONG spécialisées plus facile (Hulme 2010).Documents stratégiques de réduction de la pauvreté Bien que les DSRP représentent une avancée importante dans les discours, plusieurs les considèrent encore comme un « sous-produit des PAS » (Paul 2002).La critique majeure porte sur leur cadre macro-économique, qui demeure dans l\u2019idéologie économique et nationale des IBW.Selon Campbell et Losch, « les a priori idéologiques restent entiers (sous-estimation de la question des inégalités, disqualiication de certaines politiques publiques, occultation des conlits d\u2019intérêts et oubli d\u2019acteurs clés comme les syndicats) » (2002, 176).Le premier indicateur de l\u2019absence du développement inclusif dans les DSRP est la continuité dans le cadre macro-économique.Présenté comme un néolibéralisme inclusif, celui-ci est similaire au cadre économique défendu par les PAS : privatisation, libéralisation et stabilité macro-économique.Le Document de référence de la Banque mondiale pour la rédaction des DSRP (Sourcebook) débute par un dithyrambe sur l\u2019importance de la croissance pour les pauvres : « La croissance économique est le facteur le plus important qui détermine de la pauvreté.De nombreuses études statistiques ont trouvé des liens entre le revenu par habitant et les indicateurs de pauvreté nationale (Klugman 2002, 4, cité dans Ruckert 2007).Les moyens d\u2019arriver à la croissance sont semblables aux années 1980, mais sont agrémentés de politiques sociales plus intégrantes telles que l\u2019accession des pauvres au marché, des réformes agraires ou des dépenses publiques pro-pauvres (Ruckert 2007).Notre deuxième indicateur concerne l\u2019articulation entre les deux volets des POSSIBLES, AUTOMNE 2013 69 DSRP : le programme économique national et les programmes sectoriels de réduction de la pauvreté.C\u2019est à travers le dernier volet que les IBW ont intégré le DH à leurs pratiques, mais Cling, Razaindrakoto et Roubaud suggèrent qu\u2019au inal, les DSRP sont un « simple recyclage des politiques antérieures, avec des ajustements à la marge pour établir un lien avec la pauvreté » (2002, 13).Dans le Sourcebook, l\u2019apport des politiques économiques à la réduction de la pauvreté n\u2019est pas toujours expliqué.Par exemple, la Banque mondiale allègue que la privatisation des entreprises d\u2019État va améliorer la livraison des services publics : « the overarching rationale for privatization is its potential to create more eicient irms and stimulate economic growth, generating the conditions for poverty reduction » (Klugman 2002, 286, cité dans Ruckert 2007, 57).Dans les faits, la privatisation n\u2019a pas que des efets positifs, mais la Banque se limite à ses efets sur \u2018l\u2019eicacité\u2019 des services.Adam Habib (Université de Johannesbourg), lors d\u2019une conférence organisée par l\u2019Institute for the Study of International Development (ISID), a raconté la privatisation du système de santé d\u2019une région d\u2019Afrique du Sud, grâce à laquelle les iles d\u2019attente ont diminué de moitié.Ces chifres pourraient corroborer la meilleure eicacité du système, mais des études de cas permettent de déterminer que les iles ont diminué parce que les pauvres ont cessé de se rendre à l\u2019hôpital, ne pouvant pas en assumer les nouveaux frais (Habib 2013).Même si la privatisation n\u2019est plus recommandée aussi radicalement que lors des PAS, la Banque mondiale continue de la promouvoir comme favorable aux pauvres.Toutefois, dans la pratique, peu d\u2019outils sont donnés pour faire fonctionner ces réformes économiques en même temps que les programmes de réduction de la pauvreté.De nombreux auteurs ont critiqué le fait que les deux volets des DSRP demeurent disjoints et que l\u2019articulation des politiques macro et des programmes sectoriels comporte des lacunes (Cling, Razaindrakoto & Roubaud 2002, 13).Notre troisième indicateur est qu\u2019il y a un débalancement entre les ressources allouées et l\u2019ampleur des objectifs de réduction de la pauvreté.Bien souvent, il sera plus facile pour un pays d\u2019implanter des programmes économiques au niveau du gouvernement central que de gérer un réseau de programmes locaux qui cadrent dans un plan global de réduction de la pauvreté.L\u2019expertise des IBW étant plutôt économique, ils enverront des économistes pour soutenir 70 SECTION I, RSE et Mutations du Capitalisme le gouvernement central dans ses ajustements structurels, mais ils laisseront les stratégies de réduction de la pauvreté au PNUD, qui a nettement moins de ressources, ou aux ONG locales.L\u2019Institut Nord-Sud a réalisé en 2001 des études comparatives en Éthiopie, au Mali et en Ouganda concernant les ressources allouées par les IBW aux PPTE pour la réalisation des DSRP.Cette recherche prouve le décalage important entre l\u2019importance des cibles de réduction de la pauvreté (provenant notamment des OMD) et les faibles ressources accordées : « (\u2026) the experience of a sample of these countries suggests that HIPC debt relief will only release a fraction of the resources necessary for the poverty reduction envisaged by these countries\u2019 poverty reduction targets that are at or below the internationally agreed target (of halving world poverty by 2015).Also, since the dividend from debt relief will become smaller over time, that funding gap will widen » (Campbell & Losh 2002, 181).Notre quatrième indicateur concerne l\u2019appropriation locale dans le processus de rédaction des DSRP, qui est parfois bâclée.Le politologue Nicolas Van de Walle parle d\u2019un pouvoir de « ventriloque » de la part du FMI et de la Banque mondiale, puisqu\u2019ils continuent de dicter aux gouvernements quoi faire, en donnant l\u2019impression que les programmes sont rédigés par les gouvernements du Sud et leur société civile (cité dans Easterly 2006, 146).Le principe de participation de la société civile, intrinsèque au paradigme du développement inclusif, a été un des points les plus critiqués des nouveaux programmes des IBW.La participation civile devenant une nouvelle conditionnalité, plusieurs PPTE s\u2019en sont acquittés comme d\u2019une tâche à se débarrasser pour accéder rapidement à un allègement de la dette.Au départ, les pays devaient implanter leur DSRP un an avant d\u2019avoir accès à un allégement de la dette, ce qui poussait les pays à bâcler la participation locale pour accélérer le processus.Pour pallier ce problème, les IBW ont créé des DSRP-Intérimaires (DSRP-I), pouvant être élaborés plus vite et favoriser un allégement de la dette rapide, pour ensuite laisser le temps aux pays de rédiger leur véritable programme.L\u2019efet fut contraire aux attentes : l\u2019appropriation locale s\u2019est détériorée puisque les concepteurs des DSRP copiaient simplement ce qui avait été écrit rapidement dans les DSRP-I.Au Malawi, le DSRP-I a été rédigé en quatre mois, ne laissant que quelques semaines pour la participation de la société civile (Campbell & Losch POSSIBLES, AUTOMNE 2013 71 2002).La société civile (ONG, syndicats, associations locales, assemblées participatives) est d\u2019ailleurs di cile à réunir et à consulter.Selon une étude d\u2019EuropAid citée par Bonnie Campbell et Losch (2002), un processus participatif réussi implique des délais d\u2019une longueur d\u2019environ cinq ans, comme cela s\u2019est fait en Guyane et en Ouganda, par exemple.Beaucoup d\u2019organismes sur le terrain (Europad, Oxfam International, Vision mondiale), ont noté les défauts du processus de participation de la société civile : délais de rédaction alloués aux organisations civiles trop courts, mauvaise qualité ou absence de l\u2019information ou de la documentation oferte uniquement en anglais (Campbell & Losch 2002, 179).Parfois aussi, le processus d\u2019appropriation locale va à l\u2019encontre des structures démocratiques déjà en place.En Tanzanie, le parlement avait déjà élaboré une Stratégie nationale d\u2019éradication de la pauvreté, mais les IBW en ont demandé une nouvelle pour leur DSRP-I, qui cadrerait plus avec leurs attentes.En raison de l\u2019urgence pour l\u2019obtention d\u2019une réduction de dette, les Tanzaniens ont inalement accepté que la Banque mondiale écrive le DSRP-I pour eux (Easterly 2006, 145).Ces problèmes viennent du fait que le concept de la \u2018participation de la société civile\u2019 n\u2019a jamais été clairement déini.La \u2018participation de la société civile\u2019 va être diférente en fonction du niveau contrôle qu\u2019on accorde aux citoyens (Cornwall 2007), ce qu\u2019Adam Habib (2013) nomme un changement dans la possession du pouvoir.Le principe idéal d\u2019appropriation locale est soutenu par le projet post-moderne, c\u2019est-à-dire la prise en compte de l\u2019autre (le dominé) dans les structures de pouvoir réelles et discursives.D\u2019un autre côté, il y a le concept d\u2019appropriation locale qui soutient la modernité en la légitimant.En d\u2019autres termes, la participation peut être vue de manière contre-hégémonique, remettant en cause l\u2019ordre établi et renversant les relations de pouvoir.Elle peut aussi prôner le statu quo ; elle vise alors l\u2019intégration de la société civile pour l\u2019obtention de son assentiment, mais dans le but de légitimer des politiques décidées d\u2019avance (Leal 2007, 89).Le concept de \u2018participation de la société civile\u2019, dans le cas des DSRP a été coopté par les IBW.Réduit à une série de « méthodes et de techniques », le concept perd ses fondements théoriques post-modernes puisqu\u2019elle n\u2019inclut pas un réel transfert de pouvoir.Cette \u2018impression de pouvoir\u2019 donnée aux 72 SECTION I, RSE et Mutations du Capitalisme pauvres, selon Uma Khotari (Williams 2004, 13), les lie plus étroitement dans les structures de pouvoir existantes, tant dans la pratique que dans les discours du développement (voir Escobar 1995 & Rojas 2001).Ce genre d\u2019appropriation locale n\u2019est plus à contre-courant du paradigme dominant, mais encourage le statu quo : « As such, participation became another ingredient in the prevailing modernisation paradigm.his conceptualisation holds that poverty, inequity, and marginalisation are results of a lack of application of technology, capital, and knowledge combined successfully through appropriate policy and planning mechanisms, leading to pertinent reforms of institutional structures (i.e.SAPs) » (Leal 2007, 95).La Banque mondiale, dans son Sourcebook, énumère les « mécanismes de la participation » : études participatives (sur les perceptions des pauvres), dissémination d\u2019information, consultation d\u2019organismes de la société civile (structurée ou informelle) ou formation de groupes de travail sur diférentes questions (Klugman 2002, 238, cité dans Ruckert 2007, 60).L\u2019appropriation locale représente donc, pour la Banque, un partenariat entre les décideurs nationaux, les fournisseurs des services, les organisations internationales et la population.Cela n\u2019est pas la compréhension de la participation pour les diférents groupes de la société civile, qui y voyaient une opportunité de redonner le pouvoir aux pauvres et leur accorder la possibilité de participer directement au processus de création des programmes de développement.De plus, si les programmes sectoriels de réduction de la pauvreté sont souvent à la charge des organisations locales, le cadre macro-économique néolibéral, lui, n\u2019est sujet à aucun processus participatif et demeure le domaine exclusif des gouvernements centraux et des bailleurs de fonds.« NGO\u2019s consistently report that there are two parallel processes, with «social» issues discussed in the context of PRSPs \u2013 with some participation \u2013 and «macro» issues discussed in the context of PRGF (Poverty Reduction Growth Facility \u2013 with no participation » (Enquête d\u2019Europad, cité dans Campbell & Losch 2002, 180).Lenteur des changements normatifs Ainsi, nous avons expliqué que le \u2018développement inclusif \u2019 n\u2019a pas surpassé le Consensus de Washington, parce qu\u2019il s\u2019est institutionnalisé à un stade très important dans les discours, mais à un niveau beaucoup plus bas dans les POSSIBLES, AUTOMNE 2013 73 pratiques.Vu les contraintes de cette recherche, nous n\u2019avons pas abordé les raisons profondes de cette persistance du CW : Pourquoi le \u2018développement inclusif \u2019 ne s\u2019est pas imposé comme paradigme dominant ?Une des causes serait la di culté d\u2019opérationnaliser le développement humain et l\u2019appropriation locale dans la pratique, ou la complexité de son implantation, que ce soit par la rigidité des institutions nationales et internationales ou par le nombre d\u2019acteurs impliqués.Globalement, nous croyons qu\u2019il n\u2019y a pas de changements à cause de la lenteur des changements normatifs.Les recherches devraient se pencher sur cette internalisation des normes.Les changements dans les normes internationales, donc dans les structures idéelles, sont extrêmement laborieux.Puisque les structures qui représentent la culture hégémonique sont associées à l\u2019identité collective, il est très di cile de s\u2019en défaire, puisque cela implique l\u2019avènement d\u2019une nouvelle identité, donc une cassure avec l\u2019ancienne (Wendt 1999, 338).La résistance d\u2019une idée ou d\u2019une norme dépend de son degré d\u2019incarnation par les structures qui entoure les agents (Sikkink & Finnemore 2001, 407).Ainsi, puisque l\u2019idéologie des IBW concorde avec l\u2019hégémonie idéologique néolibérale, elle persiste dans les institutions, les discours et les pratiques.« As social constructions, intersubjective norms and the laws or rules associated with them can (and do) change, however, slowly » (Viotti & Kauppi 1993, 282).Si les structures, les normes et les valeurs partagées changeaient constamment, nous ne pourrions pas parler de \u2018paradigme dominant\u2019.La persistance du CW vient donc probablement de l\u2019internalisation profonde des normes néolibérales.L\u2019internalisation d\u2019un nouveau consensus passera donc par un changement dans les discours, puis dans les normes, pour inalement représenter un changement dans les pratiques.Conclusion En conclusion, nous postulons que le paradigme du \u2018développement inclusif \u2019, basé sur les idées du DH et de l\u2019appropriation locale, est devenu un post-consensus de Washington crédible, mais qui n\u2019a pas encore remplacé le paradigme dominant.Notre argument principal est que si le DH s\u2019est institutionnalisé dans les discours, il ne s\u2019est pas imposé dans les politiques publiques.Dans la première partie, nous avons passé en revue l\u2019institutionnalisation du DH dans les discours.Dans la première décennie, 74 SECTION I, RSE et Mutations du Capitalisme la publication des RDH et l\u2019instauration de l\u2019IDH ont contribué à représenter le DH comme une idée crédible.Dans la deuxième décennie, le paradigme du DH s\u2019est concrétisé et la récupération de l\u2019idée dans les DSRP et les OMD a démontré son inluence dans les discours.Dans la seconde partie, nous avons argumenté que le DH est loin de dominer la pratique du développement ; le développement inclusif, dans les DSRP et les OMD se limite au discours.Pour certains critiques, cette disjonction entre le discours et la pratique des IBW afecte encore davantage leur légitimité.« he result of this ratcheted- up rhetoric about reducing poverty and enhanced country ownership on the one hand, with the Policy reality of little change in the working of the Fund, was a further loss of the IMF\u2019s legitimacy and reputation » (Momani 2010, 85).Pour le moment, le post-consensus est plus une modiication rhétorique qu\u2019un réel changement de paradigme.S\u2019il est coopté entièrement par les IBW, le développement inclusif risque de perdre sa nature critique et devenir une simple version boniiée du CW.Références Campbell, Bonnie et Bruno Losch.2002.« Les pauvres, bénéiciaires ou otages des stratégies de réduction de la pauvreté ?», Revue Politique Africaine, no.87, 175-84.Cling, Jean-Pierre, Mireille Razaindrakoto et François Roubaud.2002.« Les Nouvelles Stratégies internationales de Lutte contre la Pauvreté », DIAL/Economica Paris.Coméliau, Christian.1991.Les relations Nord-Sud, Paris, Éditions La Découverte, 12- 41.Cornwall, Andrea.2008.« Unpacking Participation : Models, Meanings and Approaches », Community Development Journal, 43 : 3, 269-283.Craig, David et Doug Porter.2001.Background paper pour heme 1 : Governance and Participation in Developing and Implementing Poverty Reduction Strategies, Regional Conference on National Poverty Reduction Strategies, Organised by World Bank, UNDP, IMF and ADB.Hanoi, Vietnam.Easterly, William.2006.he White 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politique et les religions.Pascal Dumont parle français, anglais et russe, et est basé à Montréal.Il a réalisé pour ce numéro de Possibles un photoreportage inspiré des thèmes du «greenwashing» et de la responsabilité sociale des entreprises. POSSIBLES, AUTOMNE 2013 79 © Photo/s Pascal Dumont 80 SECTION I, RSE et Mutations du Capitalisme © Photo/s Pascal Dumont POSSIBLES, AUTOMNE 2013 81 © Photo/s Pascal Dumont SECTION II Le capitalisme en transition ? POSSIBLES, AUTOMNE 2013 83 oraison funèbre pour un imaginaire moribond Par André hibault Une institution indissociable de son contexte historique Le capitalisme est né et s\u2019est développé dans un contexte d\u2019euphorie énergétique.Cet engouement s\u2019est déployé essentiellement dans les pays industrialisés, soutenu par un accroissement vertigineux de la production.Au regard de l\u2019idéologie qui prédomine encore, le phénomène était inévitable : la base du pouvoir du capitalisme reposerait essentiellement sur la force « naturelle », matérielle, donc déterministe, des « lois du marché », comparables aux lois de la physique ou de la biologie : la « sélection naturelle » appliquée au monde des institutions humaines.C\u2019est oublier que beaucoup plus longtemps dans l\u2019histoire de l\u2019humanité, c\u2019est au pouvoir politique soutenu par l\u2019armée qu\u2019on a attribué une telle toute-puissance.Il y a eu aussi des théocraties où un discours prétendument révélé déversé sur des consciences crédules a permis d\u2019exercer sur des populations une emprise dictatoriale (il en subsiste d\u2019ailleurs des relents).La question du capitalisme ne se situe pas sur le terrain d\u2019un déterminisme copié sur les lois de la matière, mais obéit à une tout autre logique, celle de la légitimité.La force du capitalisme, c\u2019est qu\u2019on y croit.Et on y croit parce qu\u2019il a permis jusqu\u2019ici d\u2019améliorer dans les milieux gagnants des sociétés gagnantes la production et le niveau de vie.L\u2019émergence de cette lecture théorique et pragmatique du monde fut le fruit d\u2019une conjoncture historique très particulière : « Dans les pays développés, trois facteurs essentiels expliquent la croissance continue du PNB et, par voie de conséquence, de la demande d\u2019énergie : la philosophie du siècle des lumières, les politiques économiques libérales et l\u2019application judicieuse des nombreuses découvertes de la science et de la technique qui ont permis à ces pays de prospérer au il des siècles » (Kopecki 1981, 525-526). 84 SECTION II, Le capitalisme en transition ?Ces facteurs convergents découlent tous d\u2019une même efervescence culturelle, économique et politique qui a marqué l\u2019entrée (d\u2019une partie du monde) dans la modernité.Que cela nous plaise ou non, l\u2019émergence du capitalisme comme système de pensée dominant est efectivement inséparable de la période des Lumières.L\u2019emprise tyrannique du pouvoir royal et du moralisme religieux sur les conduites humaines fut alors durement ébranlée.Il fallait faire coniance à la raison qui libérée de mille interdits arbitraires, pouvait orienter les comportements individuels.Chacun étant son propre guide, l\u2019intérêt individuel, tout juste après avoir écopé des propos cyniques d\u2019un La Rochefoucauld, devenait au contraire l\u2019éclairage le plus iable dont pouvaient s\u2019inspirer les conduites.De quoi troubler les consciences, que d\u2019inluents intellectuels s\u2019empressèrent de rassurer : les gains de chacun, en s\u2019additionnant, généraient une prospérité aux dimensions de la collectivité.Tout le monde y gagnait en in de compte.Et de fait, dans les économies industrialisées, les biens de consommation et les services ont connu une expansion prodigieuse et beaucoup de citoyens ont eu accès à des emplois garantissant le nécessaire et même un certain confort.Mais s\u2019il ne s\u2019était agi que d\u2019un tel bouleversement des valeurs, les bénéices auraient été beaucoup plus modestes.Dans le même article, l\u2019auteur précité démontre aussi que cette philosophie des Lumières a donné une impulsion fabuleuse à la recherche scientiique et technique, avec au centre l\u2019utilisation intensive de l\u2019électricité et des énergies fossiles et une accumulation extrêmement rapide d\u2019inventions de toutes sortes rendues possibles par ces mêmes ressources.Au moment de la rédaction de son texte, il faisait partie de la minorité qui voyait arriver la in de l\u2019énergie bon marché et s\u2019accumuler les dommages environnementaux.Par ailleurs, il faisait encore coniance en l\u2019énergie nucléaire comme solution de rechange\u2026 coniance qui a subi depuis d\u2019impressionnantes rebufades.Bien sûr, on le dénonce aussi, ce même capitalisme.Mais souvent avec une désolante banalité.En restant à l\u2019intérieur de ses catégories conceptuelles.Plus gauches que gauchistes.Comme des peintres amateurs impuissants à concevoir un nouveau langage, à redéinir à la base les rapports de l\u2019économie avec la société et les institutions politiques.Nous nous contentons de peindre en noir ce que l\u2019orthodoxie régnante peint en rose.Comme si l\u2019évasion iscale POSSIBLES, AUTOMNE 2013 85 et l\u2019outrageante richesse du « 1% » étaient une simple bavure du système et non son aboutissement logique.Physiologie d\u2019une débandade Quel verrou a sauté en 2007 ?Précisément, la mondialisation des lux inanciers a facilité aux grandes banques et autres institutions inancières la pratique de combines leur permettant de déjouer les règles prudentielles grâce auxquelles le pouvoir politique avait pu contenir la rapacité spéculative de ces institutions.C\u2019est la régulation politique et non l\u2019équilibre mécanique du marché qui avait jusqu\u2019alors équilibré la course de tous contre tous en préservant dans les sociétés « développées » une certaine dose d\u2019humanisme et de justice sociale.Cette régulation étant érodée, ce ne sont pas quelques délinquants mal encadrés, mais bien un grand nombre de joueurs dont les délires inanciers ont spolié producteurs et consommateurs des fruits de leur participation à l\u2019économie réelle, pour engoufrer des sommes fabuleuses dans un invraisemblable grand casino.Bien sûr, il faut démonter dès maintenant les mécanismes volontairement obscurs qui ont permis toute cette arnaque.Sans partager le radicalisme de nos propres analyses critiques, d\u2019honnêtes artisans pénétrés d\u2019une éthique de rigueur comptable s\u2019y emploient avec une conscience et une compétence qui méritent le respect \u2013 par exemple à l\u2019OCDE et chez certains cabinets d\u2019assurances.Mais le fruit de leur travail ne peut se limiter à rétablir une intégrité procédurale.Il s\u2019agit de montrer que « le roi est nu » \u2013 comme les scandales sexuels au sein de l\u2019Église catholique permettent de se rendre compte qu\u2019elle est une simple institution humaine.« Ni ange ni bête », le capitalisme a été et demeure provisoirement une interprétation du monde, un choix de valeurs, un ensemble de savoir-faire, qui semblent avoir épuisé leur fécondité historique.Il faudrait un (long) livre et non un (court) article pour en faire le bilan.Retenons que dans l\u2019attente d\u2019un nouvel imaginaire instituant \u2013 imprévisible et non réductible à un quelconque déterminisme \u2013 le cadre capitaliste permet de se repérer tout en sentant que la magie n\u2019opère plus.Il est possible qu\u2019une amorce à la démythiication du capitalisme soit fournie par la crise elle-même et par la nécessité impérieuse d\u2019en réparer les principaux dommages.Elle a rendu certains gouvernements plus 86 SECTION II, Le capitalisme en transition ?interventionnistes.Elle a créé sur la place publique un espace où chercheurs, intellectuels critiques et militants sociaux peuvent mettre leur « grain de sel », comme en fait foi leur présence accrue dans les pages d\u2019idées, blogues et discussions radiophoniques.C\u2019est évidemment trop peu.Une société ne peut pas se passer d\u2019un imaginaire partagé; rester au chevet de celui qui est en train de rendre l\u2019âme n\u2019a rien qui puisse inspirer et nourrir le lien social.Et si la transition était déjà amorcée Sans doute pas par hasard, on voit réapparaître sur le « Net » des lectures du réel qui s\u2019exprimèrent autour de mai 68.Castoriadis (2011), notamment, diagnostiquait « une rupture radicale avec le monde capitaliste bureaucratique » ou encore « la crise profonde, anthropologique, du système, l\u2019efondrement des cadres, des valeurs, des impératifs ».Ce qui a rencontré moins d\u2019écho, ce fut son constat que les partis et autres regroupements se réclamant du socialisme ne convainquaient plus comme solutions de rechange.Depuis, les travaillistes britanniques, les socialistes français, espagnols, grecs, ont édulcoré l\u2019alternative qu\u2019ils étaient censés incarner.Le 15 avril de cette année 2013, le NPD canadien a massivement « accepté de retirer les références au socialisme de sa constitution » avec « l\u2019objectif avoué (\u2026) de rendre son parti plus attrayant pour le grand public » (La Presse, 16 avril 2013).Faut-il céder à la tentation de crier à la trahison, ou regarder en face le fait que le socialisme, comme l\u2019a bien vu encore Castoriadis, partage avec le capitalisme « le trait caractéristique (\u2026) la position de l\u2019économie \u2013 de la production et de la consommation, mais aussi, beaucoup plus, des critères économiques \u2013 en lieu central et valeur suprême de la vie sociale » (Castoriadis 1999, 73).Cela suppose une subordination du social et du culturel à l\u2019économie, privée pour les uns et étatique pour les autres (en réalité, dans les deux systèmes, les élites privées et publiques ont sans cesse entretenu des liens incestueux).Alors, sans renoncer à court terme à voter pour « les moins pires », il faut chercher les germes d\u2019un nouvel imaginaire ailleurs que dans les instances politiciennes : chez les artistes, les philosophes, dans les lieux de rencontres et d\u2019échanges alter-quelque-chose, l\u2019efervescence étudiante, les expériences POSSIBLES, AUTOMNE 2013 87 sociales locales.Des concepts comme la décroissance, la convivialité, la coopération, l\u2019humanisation, la réciprocité, le rejet de la logique hiérarchique, témoignent d\u2019imaginations chercheuses fébrilement à l\u2019œuvre.Quand et comment cela s\u2019articulera-t-il en un nouvel imaginaire partagé et structurant ?Probablement, ce point tournant ne pourra-t-il être identiié qu\u2019a posteriori.Ce que l\u2019on peut dire, c\u2019est que les germes de mai 68 et de la contre-culture américaine n\u2019ont pas cessé, lentement, de travailler de l\u2019intérieur les façons de vivre et de penser.Et l\u2019entreprise alors ?Comment évaluer dans ce contexte l\u2019émergence du thème de l\u2019acceptabilité sociale des activités d\u2019entreprise ?Allons à l\u2019hypothèse la plus cynique\u2026 car ce sera la plus éclairante : il s\u2019agirait d\u2019une simple manœuvre cosmétique pour calmer les oppositions des partenaires sociaux.Justement, on ne s\u2019embarrasse pas de telles précautions quand on est sûr de sa crédibilité.La croyance que « la seule responsabilité sociale de l\u2019entreprise est de faire des proits » (Milton Friedman), qu\u2019on lui voue une reconnaissance inconditionnelle parce qu\u2019elle fournit des emplois et met de l\u2019argent en circulation, cette croyance est ostensiblement en déclin car ces contributions n\u2019apportent rien aux aspirations sociales, émotives, culturelles, citoyennes, qui se superposent de plus en plus aux désirs matériels dans une société d\u2019abondance.Un coup cette vulnérabilité reconnue, l\u2019entreprise la plus habile tentera de prévoir les coups, recourra à des sondages ou des consultations, admettra un porte-parole des employés ou de la communauté dans son bureau de direction, se prêtera à des inspections des pouvoirs publics ou d\u2019une agence de certiication.Il en résultera à coup sûr des améliorations environnementales, sociales, sécuritaires.Il s\u2019agira d\u2019un moratoire.Un pouvoir bienveillant peut toujours demeurer unilatéral.L\u2019épée de Damoclès reste suspendue.Il suira d\u2019une conjoncture moins favorable pour qu\u2019on resserre la vis.La hiérarchie des priorités sociales demeure inchangée : tout le reste au service de l\u2019économie, qui peut répondre par quelque largesse si et quand elle le veut bien.Le sociologue du droit Jean-Guy Belley a exploré une autre piste, qui consiste à « considérer les contrats comme la base d\u2019un droit construit par les agents ou les éléments d\u2019un système » (2011, 257).Il s\u2019agit littéralement 88 SECTION II, Le capitalisme en transition ?de cogestion réciproquement consentie entre groupes membres d\u2019une même collectivité.L\u2019entreprise s\u2019engage alors dans une coopération citoyenne qui a un caractère normatif.Les retombées sociales et environnementales de son activité ne sont pas un sous-produit un coup qu\u2019on a calculé les surplus d\u2019opération, elles sont partie constituante du contrat qui les relie à leur collectivité.Utopique ?héoriquement non, mais en régime capitaliste oui.En efet, cela enlève le pouvoir hégémonique attribué aux actionnaires dans l\u2019institution capitaliste, celui attribué à l\u2019économie par rapport aux autres enjeux sociaux dans la gestion de l\u2019ordre social.Cela suppose un nouvel imaginaire.Et, disait la physique classique, « la nature a horreur du vide ».Références Belley, Jean-Guy.2011.« Le pluralisme juridique comme orthodoxie de la science du droit » Canadian Journal of Law and Society 26 (no 2) : 257-276.Castoriadis, Cornelius.2011.Voir : http://deterritorium.wordpress.com/2011/10/31/ mai-68-la-revolution-anticipee-par-cornelius-castoriadis-1968/ [accès avril 2013].Castoriadis, Cornelius.1999.Les carrefours du labyrinthe.Tome 6 : Figures du pensable.Paris : Seuil.Kopecki, Kazimierz.1981.« Pour l\u2019énergie nucléaire », Revue internationale des sciences sociales XXIII (no 3) 523-538. POSSIBLES, AUTOMNE 2013 89 nouveLLes réaLités du capitaLisme responsabLe en chine : réfLexions sur La géométrie variabLe des concepts de nouveau capitaLisme et de responsabiLité sociaLe des entreprises Par Étienne Girouard L\u2019idée séduisante à l\u2019efet qu\u2019émergeait présentement un nouveau type de capitalisme capable de s\u2019autoréguler sur le plan social et au sein duquel la responsabilité des entreprises prendrait une place de plus en plus importante apporte certes un peu de réconfort aux travailleurs pendant que le néolibéralisme impose un retrait de l\u2019État social, jadis garant des droits, tout en célébrant d\u2019ailleurs un marché chargé de les honorer comme par enchantement.C\u2019est par l\u2019entremise de consommateurs empreints d\u2019éthique que le marché commanderait maintenant aux entreprises de traiter convenablement, et là le terme est volontairement imprécis, la main d\u2019œuvre qu\u2019elles emploient.Ceci pousserait les entreprises à adopter des codes de conduite, qui, au moment même où l\u2019État se désiste du social, feraient oice de structures normatives que la personne morale s\u2019impose à elle-même sur une base qui, quoique essentiellement volontaire, resterait, dit-on, quand même fortement suggérée par la logique du proit : le nouveau mot d\u2019ordre imposant de satisfaire des consommateurs que l\u2019on préjuge politisés et qui n\u2019achèteraient inalement pas qu\u2019un simple produit, ces derniers se préoccupant dorénavant aussi de morale et s\u2019intéressant de ce fait aux diférentes conjonctures entourant la production, que celles- ci touchent à l\u2019environnement, aux relations de travail ou autres impacts sociaux de l\u2019entreprise.Or, deux questions brillent de toute leur pertinence lorsque vient le temps de sonder l\u2019impact réel de ces nouveaux codes de 90 SECTION II, Le capitalisme en transition ?conduite que l\u2019on dit à force obligatoire de par l\u2019action des marchés, ce qui, faut-il le préciser, contraste d\u2019ailleurs de façon très paradoxale avec leur mode d\u2019adoption volontaire.D\u2019une part, ces consommateurs idéalisés sont-ils prêts à payer plus cher pour un produit dit socialement responsable?D\u2019autre part, ceux qui possèdent les moyens de production sont-ils disposés à faire de leur code autre chose qu\u2019une opération de relations publiques et à voir de manière incidente leurs marges en supporter les funestes conséquences?Le compromis à coût nul qui préserve autant la conscience des uns que les proits des autres consistent bien sûr à faire de ces normes un paravent eicace dont l\u2019ombre se projette sur des conditions de production laissées pratiquement telles quelles; conditions étant trop occupées à proiter avantageusement d\u2019un État social fantôme en pleine déliquescence.État qui est, au demeurant, de plus en plus complaisant envers le grand capital, mettant notamment ses nouvelles tendances régaliennes au service de ce dernier.L\u2019étude de cas menée ici, soit l\u2019analyse de la transition chinoise vers une économie libéralisée embrassant la mondialisation, permet d\u2019alimenter une rélexion sur l\u2019émergence des nouveaux types de capitalisme et le sort qui est réservé à la responsabilité sociale des entreprises dans un cadre particulier : celui d\u2019une ancienne économie planiiée ayant mis de l\u2019avant des réformes visant à introduire des doses successives de libéralisme dans son économie.L\u2019objectif achevé de ce processus étant de faire une toujours plus grande place aux mécanismes de marché tout en perfectionnant un ordre politique autoritaire qui tourne le dos tout autant à la démocratie populaire qu\u2019à la démocratie libérale.C\u2019est dans le contexte où la responsabilité des entreprises peut être entendue de manière à inclure des thèmes couvrant de l\u2019alpha jusqu\u2019à l\u2019oméga du social que la présente analyse entend se focaliser sur le socle primordial sur lequel les chantres d\u2019un néolibéralisme responsable font reposer le concept de responsabilité qu\u2019ils emploient dans l\u2019objectif \u2013 à cette époque où l\u2019État social est sommé de plier bagage \u2013 de le rendre d\u2019autant plus légitime qu\u2019utile et attrayant.L\u2019accent sera bien sûr mis ici sur le sort réservé aux travailleurs œuvrant dans l\u2019atelier du monde, en se demandant quel impact au juste l\u2019émergence du socialisme de marché a pu avoir sur la responsabilité sociale des entreprises.Or, ce socialisme avec des caractéristiques chinoises (Lam 1999 : 96), ainsi appelé par les idéologues communistes, ne demeurerait, aux yeux de plusieurs, POSSIBLES, AUTOMNE 2013 91 qu\u2019une nouvelle forme avérée de capitalisme en ce qu\u2019est mise en œuvre une privatisation accélérée de l\u2019économie qui réintroduit par le fait même un mode de production où des rapports d\u2019exploitation \u2013 d\u2019où jaillissent de formidables inégalités rompant avec un égalitarisme révolutionnaire désormais totalement étiolé \u2013 rassemblent dorénavant étroitement les destins inextricables de deux classes sociales en processus dialectique de réformation : la nouvelle classe bourgeoise qui gruge d\u2019année en année une part de plus en plus importante de la propriété des moyens de production imprimant avec une résolution accrue sa logique sur une économie de moins en moins mixte et une classe de prolétaires désormais obligés de vendre leur force de travail pour survivre, celle-ci s\u2019accroissant sans cesse consubstantiellement à des processus accélérés d\u2019industrialisation et d\u2019urbanisation, mais aussi au phénomène des nombreuses expropriations paysannes.En premier lieu, cet article s\u2019attardera à esquisser une brève sociologie de cette transition vers le capitalisme.Ce n\u2019est qu\u2019une fois la question des rapports sociaux tirée au clair que la responsabilité sociale des entreprises pourra être abordée dans une perspective comparative en s\u2019interrogeant sur les mutations d\u2019une telle responsabilité sous l\u2019action corrosive des réformes.Enin, à la lumière de cette réintroduction autoritaire du marché à la suite de plusieurs décennies de collectivisme communiste, une rélexion sur le sens à donner à l\u2019expression « nouveaux types de capitalisme » sera mise de l\u2019avant.Également, en conclusion, sera lancée une invitation à réinterpréter la responsabilité sociale des entreprises dans un contexte culturaliste, sociologique et idéologique.Esquisse de quelques fondements sociologiques de la Chine des réformes La Révolution communiste de 1949 établit la République populaire de Chine sur de toutes nouvelles assises sociologiques.La classe ouvrière et la classe paysanne devinrent les bases sociales de cet État-Parti naissant.Une lutte sans merci fut déclarée aux partisans du Guomindang, ceux qui avaient collaboré aux côtés de Jiang Jieshi dans la longue guerre civile ayant opposé communistes et nationalistes.Ces derniers furent rapidement assimilés aux ultimes soubresauts d\u2019une classe bourgeoise qui, jugée tel un débris de l\u2019histoire, devait être défaite et éradiquée ain que le nouvel égalitarisme idéologique puisse enin se concrétiser dans les rapports sociaux.La République populaire devait aussi faire échec aux prétentions d\u2019une classe 92 SECTION II, Le capitalisme en transition ?de guerriers féodaux, classe qui prospérait sous la République nationaliste bourgeoise.C\u2019est donc ainsi que les Seigneurs de la guerre, tout comme les partisans de la défunte République nationaliste, allaient sombrer \u2013 emportés par une lutte des classes au sein de laquelle le Parti communiste, placé aux commandes de l\u2019appareil d\u2019État, jouait son rôle d\u2019avant-garde des classes populaires émergentes, rôle que lui prêtait justement la théorisation léniniste de l\u2019État-Parti.La Chine Nouvelle, valsant entre une conception originale de la théorie marxiste et une version sinisée de celle-ci bien rendue par la pensée Mao- Zedong, fera reposer le socle de sa raison d\u2019être politique sur l\u2019émancipation et le bien-être des classes populaires.Or, le Grand bond en avant, puis la Révolution culturelle, moments historiques durant lesquels on a cherché à précipiter l\u2019égalité avec un acharnement inégalé, plongeront la Chine dans une anomie totale, état de fait qui, doublé d\u2019une économie en déliquescence croissante, minera la légitimité du Parti communiste (Rocca et De Beer 1997 : 49).Le premier Printemps de Pékin (1978-1979) fut justement le théâtre d\u2019un ras-le-bol populaire exprimé à l\u2019encontre des dérives de la politique maoïste encore poursuivie, sous Hua Guofeng, quoique de manière adoucie, deux ans après la mort de Mao.Deng Xiaoping se servira de ce mouvement de contestation pour imposer un programme de réformes économiques, qui lui permettra à la fois d\u2019écarter ses rivaux politiques et de refonder la légitimité politique du Parti communiste sur le nouveau programme dit des Quatre modernisations.Dorénavant, la poursuite de l\u2019enrichissement matériel succèdera à la lutte des classes; étant entendu que la libéralisation par le marché et les privatisations prendront désormais le pas sur la planiication centralisée et sur la propriété collective des moyens de production.Quant à elles, les voix qui réclamaient le libéralisme politique en exigeant la survenue de la cinquième modernisation ne suscitèrent nulle autre réponse de la part des autorités que celle d\u2019une répression impitoyable cherchant à tout prix à endiguer ce que le Parti communiste prit peu de temps à qualiier de pollution spirituelle occidentale.Le discours oiciel appelant désormais au pragmatisme, le marché est implanté pour ses vertus utilitaristes.La révolution prolétarienne et paysanne, dont l\u2019État-Parti promet de se faire le gardien dévoué, se trouve ainsi dotée d\u2019un nouvel outil que l\u2019on dit mieux à même de réaliser ses ins socialistes. POSSIBLES, AUTOMNE 2013 93 Encadré par un État-Parti dont la base sociale est et doit rester populaire, l\u2019autoritarisme politique est justiié ici pour prévenir la survenue d\u2019une contre-révolution bourgeoise dans la sphère politique.Les réformes de Deng initient une forme contrôlée de révolution bourgeoise sur le plan social, par laquelle une part de plus en plus importante de la propriété des moyens de production, d\u2019abord à la campagne, puis ensuite à la ville, glisse entre les mains d\u2019entrepreneurs privés.Pour les autorités, qui sont confrontées à de telles transformations sociologiques, il s\u2019avère de la première importance de contrer toutes velléités contre-révolutionnaires.Il est d\u2019ailleurs compris de tous que le renversement de l\u2019ordre politique qui prévaut depuis 1949 aurait pour conséquence certaine de pérenniser \u2013 en les oicialisant sur le plan institutionnel \u2013 les bouleversements que le Parti communiste continue de présenter comme relevant d\u2019un simple hiatus sociologique et dont les retombées sont censées servir les seules ins de la Révolution de 1949.Ainsi, le Parti communiste chinois est donc chargé de maintenir les réformes de marché dans les horizons du socialisme prolétarien et paysan.On comprend d\u2019ailleurs que c\u2019est à cette condition sine qua non que Deng Xiaoping réussit à faire avaliser son programme réformateur par le Bureau politique et le Congrès du Parti, dont les membres continuaient alors de se percevoir comme l\u2019avant-garde des classes paysanne et ouvrière, conscients que leur légitimité politique était toujours fondée sur l\u2019émancipation et le mieux-être de ceux qui forment la base sociale de leur Parti.Or, sous l\u2019efet des réformes, les classes sociales se font et se défont au rythme où la légitimité politique du Parti devient de plus en plus dépendante du développement économique.Au moment même où les classes ouvrière et paysanne se désorganisent, des rapports clientélistes symbiotiques s\u2019établissent entre une classe bourgeoise naissante et un groupe social bureaucratique parasitaire qui se sert des avantages que lui procure son monopole du pouvoir politique pour accumuler les prébendes de toutes sortes.C\u2019est à la campagne que les premiers grands bouleversements qui afectent les classes sociales se font d\u2019ailleurs sentir.Les premières réformes visent la décollectivisation de l\u2019agriculture, l\u2019abolition des communes paysannes et l\u2019instauration d\u2019un système de responsabilité des ménages.La privatisation des biens collectifs, dans un contexte où la part de chacun se voit souvent déterminée par la qualité des relations entretenues avec le pouvoir, disloquera une classe autrefois très homogène, ce qui conduira à 94 SECTION II, Le capitalisme en transition ?l\u2019émergence d\u2019une petite-bourgeoisie rurale, constituée de paysans enrichis qui se trouvent désormais en moyen d\u2019acheter la force de travail que les paysans désœuvrés sont désespérément prêts à leur vendre, d\u2019une paysannerie très modeste qui vivote sur sa menue parcelle et aussi d\u2019une paysannerie laissée sans terre; soit comme résultat des impitoyables lois du marché, soit encore en conséquence d\u2019une politique sauvage d\u2019expropriations, essentielle, leur dit-on, au développement économique.Au pire, ces laissés pour compte des réformes seront abandonnés à leur sort et leur incapacité à satisfaire leurs besoins fondamentaux les rendra complètement dépendants de la solidarité familiale.Au mieux, ces paysans sans terre sont soit destinés à devenir des employés de ferme sur des exploitations agricoles d\u2019envergure, à venir ofrir leur force de travail aux nouvelles entreprises rurales, ou encore, à migrer vers les villes et les provinces côtières où le nouveau développement économique se nourrit du sang et des sueurs d\u2019un lumpenprolétariat à rabais (Josephs 1995 : 565).C\u2019est à partir de la deuxième moitié des années 1980, mais surtout durant les années 1990, que la sociologie du monde urbain sera profondément modiiée par les réformes.L\u2019ouverture du pays au commerce étranger, la restructuration des entreprises d\u2019État et la prolifération d\u2019entreprises privées, ou mixtes, à capitaux domestiques ou étrangers, ou encore à capitaux partagés (« joint- venture »), viennent, à leur tour, démembrer une classe ouvrière urbaine qui, jadis reconnue comme étant l\u2019élite de la Chine Nouvelle, était employée par des entreprises d\u2019État reconnues pour ofrir un généreux salaire social à leurs travailleurs.Cohabitent désormais dans toute l\u2019indiférence qu\u2019engendre la désunion les ouvriers d\u2019un secteur public que l\u2019on s\u2019afaire à dégraisser, les rares ouvriers qui, essentiellement issus d\u2019un milieu urbain, œuvrent dans les nouvelles entreprises privées ou mixtes, et qui proitent d\u2019un meilleur nouveau sort, et cette immense majorité de travailleurs migrants lesquels, poussés à venir brader leur force de travail dans les villes par leur déchéance économique et sociale, constituent un très rentable prolétariat en haillons.Et c\u2019est ce dernier qui, en in de compte, s\u2019avère la véritable matière première de ce prodigieux développement économique, développement en vue duquel les bureaucrates architectes des réformes \u2013 poursuivant leurs propres intérêts politiques ainsi que les intérêts sociaux et économiques d\u2019une classe bourgeoise naissante qu\u2019ils sont en passe de coopter (Lam 2010 : 70) \u2013 procèdent au sacriice de ces centaines de millions d\u2019oubliés du socialisme de POSSIBLES, AUTOMNE 2013 95 marché, lesquels sont désormais oferts en pâture sur l\u2019autel mondialisé des avantages comparatifs, prison sociale à laquelle ces travailleurs déshumanisés sont enchaînés dans toutes les misères d\u2019une servitude capitaliste retrouvée.Par ailleurs, la nouvelle polarisation sociale du tissu urbain est marquée par l\u2019émergence d\u2019une classe bourgeoise essentiellement citadine qui partage la propriété des moyens de production soit avec l\u2019État, dans le cas des entreprises mixtes, soit avec des intérêts étrangers dans le cas des entreprises à capitaux partagés (« joint-venture »).Encore une fois, comme cela fut le cas à l\u2019occasion des privatisations en milieu rural, les proximités avec le pouvoir sont cruciales dans la détermination de ceux qui feront partie de cette minorité étant autorisée à s\u2019approprier les parts du gâteau collectif.Aux côtés de cette bourgeoisie, émerge une petite-bourgeoisie urbaine, composée de cols blancs scolarisés, de professionnels, d\u2019employés de l\u2019État et de petits entrepreneurs, qui proitent modérément des fruits du nouveau développement économique et qui, en ce sens, sont tout de même convaincus d\u2019y trouver leur compte.Alors que la Chine de la in des années 1970 était une des sociétés parmi les plus égalitaires sur la planète, la société chinoise deviendra, sous l\u2019efet des réformes, l\u2019une des plus inégalitaires au monde.Cette inégalité est évidemment le corolaire de l\u2019introduction progressive du mode de production capitaliste et des rapports de production qui lui sont intrinsèques.Des rapports d\u2019exploitation lient désormais les classes bourgeoise et prolétaire entre elles, alors que la classe paysanne, faisant l\u2019objet d\u2019un apartheid social mis en place par le système de ségrégation du hukou, n\u2019est admise, dans les centres de développement urbain, qu\u2019à la seule condition d\u2019y brader sa force de travail en y devenant une véritable armée de réserve de main-d\u2019œuvre.Il apparaît donc que les réformes n\u2019ont pas eu pour seule conséquence de redorer la légitimité du Parti.Efet collatéral, efet délibéré ou efet pervers, les réformes ont induit une véritable révolution sociale en modiiant la structure des classes et en introduisant progressivement un nouveau mode de production capitaliste, dans lequel les rapports de production divergeront considérablement de ceux qui avaient cours sous l\u2019économie collectivisée.Devant la croissance des inégalités sociales, le mouvement de contestation de Tiananmen remettra en cause cette contre-révolution sociale en revendiquant 96 SECTION II, Le capitalisme en transition ?des réformes démocratiques.Ainsi, aux yeux d\u2019une frange importante de la population, le prodigieux développement des années 1980 n\u2019aurait nullement permis de refonder la légitimité politique du Parti communiste, mais aurait plutôt contribué à ébranler celle-ci encore davantage.Certains protestataires décrient une collusion entre les bureaucrates et les nouveaux capitalistes; d\u2019autres veulent faire échec au démantèlement de l\u2019économie collectivisée et à son système de sécurité sociale; alors que tous réclament davantage de transparence et de démocratie, laquelle devant être de forme sociale pour les uns, pendant que d\u2019autres la veulent d\u2019abord et avant tout d\u2019essence libérale (Hui 2003 : 21-22).Soumis à des forces internes, au moment où émerge à l\u2019intérieur du Parti un groupe social parasitaire qui fait dériver des réformes en cours ses privilèges usurpés; et à des pressions externes émanant d\u2019une bourgeoisie et d\u2019une petite-bourgeoise urbaine, qui réclament toutes deux la stabilité de la loi et de l\u2019ordre pour pouvoir continuer à faire prospérer leurs afaires; le Parti communiste se trouve ici une occasion de renouveler sa base sociale et décide en conséquence de s\u2019engager dans une répression totale du mouvement de contestation.1989 introduit donc une contre-révolution politique en ce que l\u2019État- Parti ne fait plus reposer sa base sociale sur les classes ouvrière et paysanne, mais sur une alliance d\u2019intérêts entre la classe bourgeoise et un groupe social bureaucratique parasitaire en pleine croissance à l\u2019intérieur du Parti.Cette contre-révolution politique en est une autoritaire du fait qu\u2019elle est anti-démocratique : s\u2019opposant non seulement à l\u2019égalitarisme social de la démocratie populaire mise de l\u2019avant par la Révolution de 1949 (McGregor 2012 : 14), mais encore à l\u2019égalitarisme politique de la démocratie libérale, qui est alors en passe de gagner l\u2019Europe de l\u2019Est.Cette révolution, qui vient entériner sur le plan politique la révolution sociale initiée par les réformes, se déroule d\u2019ailleurs en trois temps.C\u2019est au il de cette chronologie que l\u2019épithète communiste apposée au Parti perd son essence originale pour ne devenir désormais rien de plus qu\u2019une simple étiquette, que les dirigeants brandissent à des ins nationalistes, symbole du nihilisme idéologique dans lequel est plongé un Parti communiste qui se préoccupe encore d\u2019entretenir sa légitimité politique auprès d\u2019une population qu\u2019il ne représente toutefois plus (Holzman 2010).Le premier moment de la contre-révolution politique survient sous la gouverne POSSIBLES, AUTOMNE 2013 97 de Deng Xiaoping, alors que, suite au massacre de Tiananmen, celui-ci se chargera immédiatement de purger l\u2019État-Parti de deux groupes exprimant leur dissidence : les hérauts de la démocratie populaire \u2013 ces conservateurs qui se sont opposés aux mesures capitalistes des réformes économiques décriant les inégalités qu\u2019elles engendraient \u2013 et les zélotes de la démocratie libérale, qui souhaitaient ardemment une libéralisation du système politique (Rocca et De Beer 1997 : 154).En réalité, ce moment contre-révolutionnaire se révèle être un putsch à la saveur tout autoritaire.Le fait que l\u2019on vise à épurer le Parti communiste de tous ces courants démocratiques, de gauche comme de droite, populaires comme libéraux, démontre la nature élitiste de l\u2019usurpation du pouvoir qui est consubstantielle à cette contre-révolution politique.C\u2019est en 1992 que Deng Xiaoping donnera une direction idéologique à cette contre-révolution alors que la théorie oicielle de la lutte des classes sera mise de côté au proit de la théorisation que fera le Petit timonier du socialisme de marché (Lam 2010 : 11), laquelle viendra concilier la pensée socialiste avec les rapports d\u2019exploitation issus du capitalisme (Lee 2002 : 190).L\u2019État-Parti n\u2019est plus à l\u2019avant-garde de la lutte des classes, il est dorénavant la locomotive du développement en tant que grand vizir du socialisme de marché.Le deuxième moment de cette contre-révolution politique aura lieu sous Jiang Zemin (1993-2002).En mettant de l\u2019avant la théorie des Trois représentations, celui-ci somme le Parti communiste d\u2019intégrer de plus en plus les milieux d\u2019afaires dans ses structures.Le Parti devra désormais représenter la bourgeoisie.Il s\u2019annonce donc de manière corrélative que ses bonzes devront se résoudre à faire l\u2019impasse sur la lutte des classes.Enin, le troisième temps de cette révolution politique survient sous la houlette de Hu Jintao (2003-2012), sa théorisation de l\u2019harmonie sociale commandera l\u2019aveuglement volontaire de l\u2019État-Parti devant la réalité criante des inégalités sociales et l\u2019aggravation des conlits de classe, toutes deux découlant de cette logique d\u2019exploitation sous-jacente aux nouveaux rapports de production, qui atteint d\u2019ailleurs son paroxysme au tournant du siècle.On ne peut que trop insister sur le fait que cette révolution politique ne constitue pas une contre-révolution bourgeoise de type démocratique.Consciente de sa faiblesse, de sa relative jeunesse et de la précarité de sa domination sur les rapports de production (So 2003 : 368), la nouvelle bourgeoisie chinoise préfère sacriier sa liberté politique pour assurer sa 98 SECTION II, Le capitalisme en transition ?domination sociale.L\u2019État-Parti déploie tous ses eforts policiers, législatifs, judiciaires et idéologiques pour servir les intérêts de sa base sociale qui repose sur cette alliance entre bureaucrates rompus et corrompus aux afaires, puis les nouveaux fortunés.Ce nouvel ordre social est d\u2019ailleurs vendu aux classes populaires sous le vernis nationaliste ofert par un développement économique que l\u2019on dit être rendu possible par le socialisme de marché, idéologie dont la propagande oicielle ne cesse de faire l\u2019éloge, y voyant l\u2019illustration par excellence du génie propre à la voie chinoise.Sur le plan social, l\u2019autoritarisme politique sert ici la cause de l\u2019accumulation primitive en cherchant à s\u2019assurer de l\u2019irréversibilité du processus.Il est également d\u2019un précieux secours pour désolidariser une population qui proite d\u2019un héritage socialiste à haut potentiel de subversivité, lequel pourrait réanimer à tout moment une conscience de classe uniiée, ce qui constituerait, au demeurant, la plus grande des menaces à peser sur l\u2019avenir de ces très lucratives complicités qui s\u2019établissent entre les intérêts de ces nouveaux capitalistes privilégiés et les visées d\u2019une pléthore de bureaucrates qui grugent ce qui reste d\u2019un État social rendu anorexique, lequel appert aussi de plus en plus consommé par son devenir patrimonial (So 2003 : 373).Responsabilisation et déresponsabilisation des entreprises Dès 1924, Oliver Sheldon déinit la responsabilité sociale des entreprises en rappelant que les entreprises n\u2019ont pas seulement des obligations légales et juridiques; il souligne d\u2019ailleurs à cet efet que celles-ci seraient également sujettes à un éventail de responsabilités sociales (Xu et Yang 2010 : 321).L\u2019épithète « social » est éminemment loue.L\u2019idéologie néolibérale vient préciser sa portée en donnant un sens supplétif à ce type de responsabilité, laquelle viendrait, en quelque sorte, pallier au retrait progressif de l\u2019État du champ social.En conséquence, les entreprises sont-elles appelées à s\u2019investir \u2013 dans les limites cependant posées par leur souveraine bonne volonté \u2013 d\u2019une kyrielle de missions abandonnées par un État désormais placé en cure minceur, en conséquence du fait que plusieurs idéologues lui reprochent de soufrir d\u2019obésité sociale.Cet article compte projeter un éclairage sur certains aspects bien précis de la responsabilité sociale des entreprises, tels les relations de travail et le sort social réservé aux travailleurs, aspects auxquels l\u2019idéologie néolibérale donne d\u2019ailleurs un rôle proéminent, et ce, surtout lorsque celle-ci cherche à minimiser le coût humain d\u2019un tel rétrécissement de l\u2019État.Or, c\u2019est justement en s\u2019intéressant au sort social qui est réservé POSSIBLES, AUTOMNE 2013 99 aux classes populaires que cette analyse examinera de manière comparative l\u2019état de la responsabilité sociale des entreprises en République populaire de Chine, d\u2019abord pour la période qui précède les réformes, et ensuite, pour la période des réformes.Dans la Chine pré-réformes, la responsabilité sociale des entreprises était à son zénith.Que ce soit en ville avec les entreprises d\u2019État ou à la campagne avec cette forme de coopérative rurale qu\u2019étaient les communes populaires, le sort social du citoyen chinois était complètement pris en charge par le lieu de travail auquel celui-ci était afecté.Dans le cadre urbain, l\u2019unité de travail, le danwei déinissait l\u2019ensemble de la vie sociale, politique et économique du travailleur (Xie, Lai et Wu 2009 : 283).L\u2019entreprise d\u2019État avait alors la responsabilité d\u2019ofrir un « bol de riz en fer » à chacun de ses employés, lequel symbolisait la sécurité oferte par une politique de l\u2019emploi à vie et aussi par l\u2019octroi d\u2019un imposant salaire social, celui-ci étant rendu sous la forme d\u2019une gamme de services totalement ou fortement subventionnés dans le domaine du logement, de l\u2019éducation, de la santé, du transport et même des loisirs.Quant à elle, la commune populaire ofrait le même type de soutien social aux paysans, à la diférence près que celle-ci disposait de moyens toutefois beaucoup plus modestes.Autant à la ville qu\u2019à la campagne, une part imposante des bénéices produits par l\u2019activité d\u2019une unité économique donnée s\u2019avéraient presque exclusivement redistribués sous forme d\u2019avantages sociaux à ceux qui en faisaient partie.Il en résultait que, malgré certaines disparités dans la prise en charge sociale du citoyen entre entreprises d\u2019État, mais aussi entre danwei urbains et communes rurales, la responsabilité sociale des entreprises demeurait la pierre de touche d\u2019une politique égalitariste prônée par le gouvernement, politique en conséquence de laquelle les écarts entre privilégiés et moins privilégiés étaient si faibles que la Chine faisait alors partie des États les plus égalitaires du monde (So 2003 : 367).Initiées à la in des années 1970, les réformes visant cette privatisation progressive de l\u2019économie commandèrent un changement de rôle aux entreprises.Jusqu\u2019alors, les entreprises et les communes rurales constituaient les outils privilégiés de la République populaire dans la poursuite de ses politiques égalitaristes.La distinction entre État, entreprises et communes populaires demeurait donc des plus éthérées.Le nouveau rôle donné aux entreprises exigera de celles-ci qu\u2019elles abandonnent leur mission sociale 100 SECTION II, Le capitalisme en transition ?fondamentale, naguère dévolue par l\u2019État révolutionnaire, pour souscrire de manière plus autonome aux exigences de la rentabilité posées par le marché et ainsi, en conséquence, se consacrer à la quête de proits.Or, il est clair que devant les nombreux maux associés à un tel retrait de l\u2019État, l\u2019idéologie néolibérale occidentale pose sans ambages ce qui se révèle être un acte de foi à l\u2019égard de l\u2019implantation compensatoire d\u2019une responsabilité des entreprises renouvelée.Toutefois, la situation en Chine reste éminemment singulière du fait que, jadis entièrement commandée par l\u2019État, la responsabilité sociale des entreprises s\u2019avéra justement démantelée en conséquence de ce retrait progressif de l\u2019État du champ économique.Dans une tout autre conjoncture que celle qui prévaut maintenant dans l\u2019Occident néolibéral, la République populaire des réformes ne cherche pas à compenser un certain retrait de l\u2019État du champ social en se faisant prosélyte de la responsabilité sociale des entreprises; elle cherche plutôt à pallier au démantèlement de ce type de responsabilité que le marché aurait rendue surannée en aiguillant les missions sociales, qui furent jadis l\u2019apanage des entreprises publiques, vers l\u2019État, les individus et le secteur privé.En Chine, c\u2019est donc le délaissement du champ économique par l\u2019État, abandon résultant de la privatisation des entreprises publiques, qui pousse ce dernier à investir le champ social.La déresponsabilisation sociale qui dérive des privatisations et qui découle aussi du démantèlement des coopératives rurales sera toutefois très mal compensée par les nouvelles mesures sociales de l\u2019État, lesquelles, parce que trop carencées, s\u2019en remettront souvent au secteur privé et à l\u2019individu, contribuant ainsi à une marchandisation de la sécurité sociale.La faillite de l\u2019État à mettre en place un système ofrant des services sociaux sur une base universelle et égalitaire laisse le plus grand nombre de citoyens impuissants devant les aléas de la vie.En fait, les politiques sociales sont davantage vues par l\u2019État et ses administrateurs comme l\u2019exercice d\u2019une charité discrétionnaire plutôt que comme un droit à faire valoir par l\u2019administré.Or, seule une analyse de la structure sociologique de l\u2019État chinois peut expliquer de manière convaincante l\u2019ineicacité remarquée de ces nouvelles politiques sociales.Il est vrai que l\u2019État chinois a mis en place des programmes sociaux de toute sorte, ainsi qu\u2019une constellation de lois, règlements et directives dans l\u2019optique de compenser le vide social engendré par la dissolution POSSIBLES, AUTOMNE 2013 101 des communes populaires et la privatisation progressive des entreprises publiques (Lu 2011).Malgré cela, en 2003, soit plus de deux décennies après l\u2019enclenchement des réformes, seulement 16 % des travailleurs proitaient d\u2019un régime de pension, 14 % jouissaient d\u2019un régime d\u2019assurance-emploi, 11 % détenaient une assurance médicale, 6 % souscrivaient à une assurance pour les accidents de travail, alors que seulement 5 % des travailleurs de sexe féminin bénéiciaient d\u2019une assurance-maternité (OECD 2005 : 27).Comment donc expliquer à la fois si faibles taux en matière de couverture sociale, ainsi que l\u2019ineicacité patente des normes juridiques adoptées à ofrir une protection aux travailleurs contre les dérives capitalistes du socialisme de marché.Avec la contre-révolution politique amorcée en 1989, le groupe social des mandarins parasitaires et la nouvelle classe bourgeoise s\u2019entendent sur les bienfaits d\u2019une gouvernance autoritaire et, de ce fait, poursuivent une révolution politique « par en haut » venant consacrer politiquement les nouveaux rapports de production mis de l\u2019avant par les réformes.Le monopole du pouvoir politique est désormais entre les mains d\u2019une élite technocratique dont la base sociale est constituée d\u2019un groupe social parasitaire bureaucratique et d\u2019une classe capitaliste bourgeoise en émergence.Les normes et les programmes sociaux adoptés sont imposés « par le haut » et s\u2019avèrent davantage perçus par les acteurs sociaux comme un lustre servant en premier lieu à ménager l\u2019État-Parti des critiques potentielles pouvant lui être adressées, en assurant par le fait même sa conformité à des normes internationales qui contribuent d\u2019ailleurs à établir la légitimité politique du Parti communiste.Ces normes et mesures sociales ne sont évidemment pas perçues comme étant le fruit d\u2019un compromis à être intervenu entre classes, comme cela peut être parfois le cas dans une forme démocratique de capitalisme qui tolère le syndicalisme indépendant.L\u2019absence d\u2019État de droit, la confusion entre l\u2019exécutif et le judiciaire, la di culté des recours pour l\u2019administré, les occurrences multiples de persécutions de juristes œuvrant en droit social (Potter 2011 : 71), la criminalisation des activités syndicales indépendantes, la décentralisation de l\u2019administration de la sécurité sociale, la corruption endémique, l\u2019exclusion d\u2019une part substantielle des 230 millions de travailleurs migrants de toute couverture sociale en conséquence de l\u2019apartheid social généré par le système du hukou (Chan 1998 : 891) \u2013 le citoyen n\u2019étant éligible aux programmes sociaux que dans son hukou de résidence \u2013, la non-reconnaissance de 102 SECTION II, Le capitalisme en transition ?l\u2019existence juridique d\u2019une mer d\u2019illégaux et la discrimination encouragée par les autorités à l\u2019encontre de ceux qui exercent leur droit à l\u2019aide sociale, notamment par la difusion publique de la photographie et des informations personnelles des requérants, ne restent somme toute que des exemples parcellaires d\u2019une litanie de facteurs qui contribueraient à faire la preuve que, sous le socialisme de marché, les droits sociaux s\u2019avèrent sévèrement mis à mal.La structure autoritaire de l\u2019État et la volonté des nouveaux privilégiés de se placer sous l\u2019égide du Parti communiste de par leur claire renonciation à toute révolution bourgeoise témoignent d\u2019une réalité impitoyable : en Chine, le compromis démocratique gramscien se révèle impossible dans l\u2019état actuel des lieux.Dans les démocraties libérales, le compromis visant à reconnaître la légitimité de la propriété capitaliste en échange de la reconnaissance de certains droits aux travailleurs s\u2019avère notamment possible du fait que les classes populaires y voient les conditions d\u2019une réelle amélioration de leur sort.Or, en Chine, la situation est tout autre: les classes paysanne et ouvrière, anciennes élites de la société révolutionnaire, ont du mal à accepter la récente perte de leurs nombreux privilèges économiques et sociaux.À l\u2019heure de la déresponsabilisation des entreprises, le danwei subsiste encore dans la Chine d\u2019aujourd\u2019hui, mais les bénéices de l\u2019entreprise étant avant partagés sous forme de couverture sociale entre les membres de l\u2019unité de travail sont maintenant redistribués à titre de bonis.En ville, le danwei ne joue donc plus son rôle traditionnel, alors que les paysans en zones rurales sont pour la plupart laissés à eux-mêmes, incapables de fournir la cotisation qui leur est demandée pour obtenir une couverture sociale gouvernementale.Dans un tel contexte, alors que plus de 90,000 émeutes à caractère social frappent la Chine chaque année (Holzmann 2010 : 38), les administrations locales, les entreprises privées, mixtes ou à capitaux partagés, sont appelées par plusieurs à se préoccuper davantage du sort social des travailleurs.Devant l\u2019interdiction de toute mobilisation syndicale indépendante et la réalité d\u2019un État plus que complaisant envers les capitalistes, que ceux-ci soient d\u2019origine locale ou étrangère, la cruciale importance de la responsabilité sociale des entreprises apparaitrait donc de façon de plus en plus marquée.Ceci est d\u2019ailleurs d\u2019autant plus vrai lorsque les souvenirs du totalitarisme et de la répression systématique sont encore frais à la mémoire de travailleurs atomisés à l\u2019esprit desquels la propagande liberticide du gouvernement a rendu l\u2019idée de toute lutte syndicale indiciblement rédhibitoire, état de fait les POSSIBLES, AUTOMNE 2013 103 condamnant à employer des stratégies de luttes bigarrées et individuelles pour assurer leur simple survie immédiate (Lee 1998 : 6).Or, nombreuses sont les analyses qui s\u2019entendent sur l\u2019absence d\u2019une telle responsabilité corporative dans la Chine d\u2019aujourd\u2019hui, sauf les rares cas où cette responsabilité sert les relations publiques de certaines entreprises occidentales qui savent d\u2019ailleurs habillement contourner les codes de conduite qu\u2019elles se donnent en sous- traitant leurs activités à des iliales échappant furtivement tout autant au regard des ONG qu\u2019à celui des consommateurs d\u2019outre-mer.Il ressort de tout ceci une des plus importantes ironies de l\u2019histoire chinoise moderne : la responsabilité sociale des entreprises fut à son nadir lorsque le travailleur était assimilé à l\u2019élite de la société chinoise, et c\u2019est très paradoxalement depuis que le prolétaire est redevenu du simple capital \u2013 en tant que moyen mais non plus in de l\u2019entreprise \u2013 que la responsabilité corporative à l\u2019égard de son sort social apparaît désormais comme une totale chimère.Nouveaux types de responsabilité corporative ou nouveaux types de capitalisme?Le cas chinois évoque très certainement son lot de nouveautés sociologiques.Mais tous ne s\u2019entendent pas sur l\u2019essence précise de ces nouveautés.Pour certains, la Chine des réformes mettrait en scène un nouveau type de capitalisme autoritaire et conquérant.Il s\u2019agit du socialisme de marché, qui, né sur les cendres d\u2019une économie planiiée collectiviste, prospère grâce à l\u2019appareil répressif du totalitarisme technologique.Pour d\u2019autres, la nouveauté résiderait plutôt dans l\u2019émergence d\u2019un nouveau type de responsabilité sociale des entreprises qui divergerait considérablement du modèle proposé par le néolibéralisme occidental.C\u2019est donc en guise de conclusion à cette analyse qu\u2019une rélexion sera portée tour à tour sur ces deux propositions.Le capitalisme du socialisme de marché n\u2019est assurément rien de plus qu\u2019un capitalisme classique avec quelques variantes nationales.Les rapports particuliers entretenus entre la bourgeoisie chinoise et l\u2019État-Parti ne suisent pas à faire du socialisme de marché un capitalisme de nouvel acabit.En efet, au sein des diférentes sociétés capitalistes, il n\u2019est pas rare de voir les interactions qui se nouent entre l\u2019État et la bourgeoisie diférer de manière considérable (Mandel 2012 : 116).Jeune et inquiète, la bourgeoisie chinoise préfère un autoritarisme politique lui permettant de poursuivre son accumulation primitive en toute quiétude, à un système démocratique 104 SECTION II, Le capitalisme en transition ?qui donnerait une voix aux centaines de millions d\u2019exclus qui revendiquent davantage de justice sociale.À cet égard, il est clair que la classe bourgeoise a su tirer des événements de 1989 des leçons avisées qui ont mis en lumière les dangers de la démocratie et fait montre des avantages de l\u2019autoritarisme.À défaut d\u2019être un nouveau type de capitalisme, le socialisme de marché correspondrait plutôt à un prolégomènes au capitalisme mature, moment social où l\u2019État se place au service d\u2019un processus d\u2019accumulation initiale, lui-même mis au proit d\u2019une classe bourgeoise alors en pleine émergence.Il est vrai que l\u2019autoritarisme, d\u2019ailleurs toujours consubstantiel à un tel processus, est particulièrement brutal en Chine.Ce constat doit toutefois être accompagné d\u2019une rélexion sociologique sur les conditions de la réintroduction du mode de production capitaliste dans ce pays.Le capitalisme des réformes ne succède pas à une société féodale, déjà foncièrement inégalitaire, comme cela fut d\u2019ailleurs le cas pour le développement des capitalismes occidentaux; mais à une société révolutionnaire fortement paritaire.On comprend ainsi pourquoi tout l\u2019appareil répressif étatique a dû être mobilisé pour permettre le pillage du patrimoine collectif, pour désolidariser une population socialisée aux idées socialistes, et pour ofrir aux capitalistes une inépuisable armée de réserve de travailleurs, dont l\u2019existence même s\u2019avère une conséquence du retrait de l\u2019État de l\u2019économie, de la réapparition du chômage avec l\u2019abandon du plein emploi, d\u2019une politique sauvage d\u2019expropriations rurales et du refus de reconnaître l\u2019existence juridique de plusieurs millions d\u2019illégaux \u2013 enfants nés hors mariage, non déclarés ou qui excèdent les quotas posés par la politique de l\u2019enfant unique \u2013 lesquels viennent gonler les rangs d\u2019un prolétariat en haillons sur le dos duquel s\u2019enracinent les rapports d\u2019exploitation donnant naissance aux nouvelles fortunes qui sont constitutives d\u2019une classe bourgeoise sur laquelle l\u2019État-Parti souhaite ériger sa nouvelle base politique.Ainsi, apparaît-il clairement que le capitalisme chinois, loin d\u2019être extraordinaire, en est encore à une certaine étape embryonnaire de son développement et que les conditions nécessaires à l\u2019établissement d\u2019un compromis démocratique gramscien ne sont pas au rendez-vous, du moins dans l\u2019immédiat; alors que le Parti communiste conserve jalousement son monopole sur le pouvoir politique, source de bénéices considérables pour un groupe bureaucratique parasitaire qui trouve les conditions de sa prospérité dans la gangrène, savamment provoquée et entretenue, d\u2019une POSSIBLES, AUTOMNE 2013 105 portion importante du corps social.Xiaomin Yu (Yu 2008), Pun Ngai (Ngai 2005), puis Shankun Xu et Rudai Yang (Xu et Yang 2010) ont démontré de par leurs analyses l\u2019étonnante facticité des codes de conduite adoptés par les entreprises qui opèrent en sol chinois.Ces écrans de fumée permettent à des compagnies de renom de prendre soin de leurs images de marque, pendant que les gestionnaires de leurs sous-traitants font peu de cas de ces normes d\u2019apparat .D\u2019ailleurs, la plupart du temps, ces codes de conduite ne sont que rarement portés à la connaissance des travailleurs.Ces codes servent d\u2019abord et avant tout l\u2019image de l\u2019entreprise multinationale.Ils sont destinés à un public de consommateurs étrangers socialisés à l\u2019idéologie néolibérale et pour qui la responsabilité sociale des entreprises connote, en ces temps de rétrécissement de l\u2019État, l\u2019idée d\u2019un meilleur sort réservé aux travailleurs.Dans leur étude sur la responsabilité sociale des entreprises dans l\u2019Empire du Milieu, Shankun Xu et Rudai Yang soulignent que l\u2019entendement du concept de responsabilité sociale difère dans les entreprises locales en Chine (Xu et Yang 2010 : 323).En efet, cette responsabilité, dans sa version sinisée, fait une très large place à l\u2019importance autant pour les entreprises que pour les travailleurs de se dévouer en tout patriotisme au développement économique de la nation.Depuis les années 1990, s\u2019attelant sans cesse à la tâche de légitimer son pouvoir politique usurpé, l\u2019État-Parti fait de plus en plus recours au répertoire nationaliste pour d\u2019une part chercher à résoudre le nihilisme idéologique résultant de l\u2019abandon de la liturgie révolutionnaire de la lutte des classes, et d\u2019autres part, pour donner un sens aux soufrances de centaines de millions d\u2019oubliés qui laissent leur santé, leur âme et leur vie, autant au sens littéral que iguré, pour cette quête efrénée à l\u2019enrichissement que mènent une poignée de capitalistes et pour la satisfaction de ce besoin intarissable de légitimité politique qui est le propre d\u2019une bureaucratie parasitaire.En 1979, Caroll a revisité Sheldon en soulignant que la responsabilité sociale peut être l\u2019occasion d\u2019une grande variété d\u2019obligations sociales (Xu et Yang 2010 : 323).Ces obligations sont tributaires de contextes culturels et idéologiques particuliers.En Occident, le néolibéralisme a vu le jour dans un contexte où c\u2019est l\u2019État de droit qui fournit la pierre d\u2019assise de la légitimité politique.En Chine, le socialisme de marché a préféré voir la source de la légitimité politique dans le développement économique.S\u2019avère-t-il 106 SECTION II, Le capitalisme en transition ?donc si étonnant d\u2019observer des divergences aussi signiicatives entre deux conceptualisations d\u2019un même terme?La responsabilité sociale des entreprises ne résulte pas d\u2019une génération spontanée.Celle-ci est irrémédiablement enfantée par des conjonctures particulières.À cet efet, il paraît primordial de préciser qu\u2019elle porte en elle les clefs de la légitimité d\u2019un ordre politique et est traversée par les structures de la domination sociale qui, telles que le compromis démocratique gramscien et l\u2019autoritarisme développementaliste patriotique, prévalent dans un régime politique donné.Références CAROL, A.B.(1979).« A hree-Dimensional Conceptual Model of Corporate Performance », he Academy of Management Review, 4:4, 497-505.CHAN, Anita (1998).« Labor Standards and Human Rights: he Case of Chinese Workers under Market Socialism », Human Rights Quarterly, 20:4, 886-904.DE BEER, Patrice et Jean-Louis Rocca.La Chine à la in de l\u2019ère Deng Xiaoping, Paris, Éditions Le Monde, 1997.HOLZMAN, Marie (2010).« Où en est la classe ouvrière?», Cahiers d\u2019histoire sociale, numéro 41, 35-42.HUGHES, Neil (1998).« Smashing the Iron Rich Bowl », Foreign Afairs, 77:4, 67-77.HUI, Wang.China\u2019s New Order, Cambridge, heodore Huters, 2006.JOSEPHS, Hilary (1995).« Labor Law in a \u201cSocialist Market Economy\u201d: he Case of China », Colombia Journal of Transnational Law, numéro 33, 559-576.LU, Haina.he Right to Work in China, Cambridge, Intersentia, 2011.LAM, Willy 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capitaLisme, c`est quoi qui a changé ?Par Jean-Claude Roc Le capitalisme au cours de son histoire a connu plusieurs crises et grandes dépressions.À chaque fois il rebondissait, reprenait sa course, et continue à s`imposer comme modèle économique dominant.Depuis la in des années 1970 et début des années 1980, en réponse à la crise du keynésianisme, le néolibéralisme s`impose en tant que doctrine permettant la relance de la croissance.À cet efet, on parle de nouveaux visages du capitalisme.Le but du texte consiste à voir ce qui a changé dans la vision du capitalisme pour l`attribuer un tel qualitatif.Notre exposé analytique repose sur deux notions clés : la justice sociale et la force de travail ouvrière Le libéralisme économique classique fondement du marché capitaliste L\u2019avènement du capitalisme a attiré plusieurs penseurs à développer de nouveaux courants de pensée.Tels que le marxisme et le libéralisme économique classique.Le premier construit dans une approche critique conçoit le capitalisme en tant qu`un système qui produit et génère des inégalités.Le deuxième est conçu dans une approche qui encadre et consolide théoriquement et idéologiquement le capitalisme et son marché.Élaboré par Adam Smith dans son ouvrage « La richesse des nations » publié en 1776, le libéralisme économique classique domine tout le XIXe siècle jusqu`à la grande dépression des années 1930.Le principe constitutif de ce courant de pensée est l`émancipation de l`économie des dogmes religieux qui nuisent à son développement.Il est à la fois une idéologie économique, politique et sociale.Il restreint POSSIBLES, AUTOMNE 2013 109 le pouvoir de l`État au proit des libertés individuelles, préconise la liberté de marché et la libre entreprise comme mécanismes à résoudre les problèmes sociaux.L\u2019État n`a pas à intervenir dans l`économie et le social.Cette interdiction encadre les rapports de l`État et la société civile, guide les lois du marché, assure la croissance économique pendant plus d`un siècle.Il condamne, sans réserve, l`interventionnisme étatique et éloigne le capitalisme de la justice sociale.Par conséquent, le capitalisme est-il incompatible avec la justice sociale ?Le capitalisme et la justice sociale Depuis l`Antiquité la question de justice occupait une grande place dans la pensée des philosophes, tels que Platon et Aristote.Il en est de même chez les contractualises de l`époque moderne, principalement Hobbes, Locke et Rousseau.C\u2019est cependant avec John Rawls que la notion de justice prend toute son importance en tant que théorie.Son ouvrage « héorie de la justice », publié en 1971 et traduit en français en 1987, constitue le fondement de sa thèse sur la justice sociale.Il appuie sa théorie sur deux principes fondamentaux : « Le respect absolu de certains droits et l`égalité des chances » (Tavaglione 2008, 104).Ils forment l`ossature de sa thèse, à savoir : La justice est la première vertu des institutions sociales comme la société est celle des systèmes de pensée.Si élégante et économique que soit une théorie, elle doit être rejetée ou révisée si elle n`est pas vraie; de même si eicaces et bien organisées que soient les institutions et des lois, elles doivent être reformées ou abolies si elles sont injustes (ibid.).D`emblée Rawls pose la justice sociale en terme d`équité et d`égalité.Mais bien avant la difusion de sa théorie, le socialisme au nom de justice sociale propose l`économie planiiée comme alternative à l`économie de marché capitaliste, la social-démocratie revendique la répartition des richesses dans le but d`humaniser le capitalisme et le keynésianisme préconise l`interventionnisme étatique.La crise de 1929 et la grande dépression qui s`en suit ont eu un impact dévastateur sur le comportement de l`économie.Les lois du marché instaurées par le libéralisme économique classique, qui ont triomphé plus 110 SECTION II, Le capitalisme en transition ?d`un siècle, ont atteint leur limite.Elles ne sont plus en mesure de continuer à assurer la croissance et la stabilité du marché.Tout comme « La richesse des nations » d\u2019Adam Smith a servi d\u2019encadrement au libéralisme économique classique, l`ouvrage de John Maynard Keynes « La théorie générale de l`emploi, de l`intérêt et de la monnaie », publié en 1939, sert de structure à l\u2019interventionnisme étatique.Le keynésianisme « s`est ainsi imposé comme une politique incontournable de l`économie de marché, au sein de laquelle une panoplie de mesures interventionnistes a vu le jour » (Gill 2002, 10).Il soutient l`intervention directe de l`État dans l`économie pour stimuler et assurer la croissance, instaurer une politique de plein emploi; l\u2019implantation d`une politique iscale et monétaire, favorisant la redistribution de revenus et le contrôle de l`inlation.Rejeté par le libéralisme économique classique comme incompatible avec les lois du marché, l\u2019interventionnisme étatique, tel que développé par Keynes, est l`instrument par excellence de la relance de l`économie, fortement accablée par la crise.Il vient au secours du capitalisme en relançant la croissance, et par la redistribution de revenus accroit la consommation.C`est ainsi que le keynésianisme sert de plate-forme à l\u2019intervention de l`État, non seulement dans l`économie, mais aussi dans le social sous l`appellation de l`État-providence, « qui désigne la prise en main par l`État de l`ensemble des services publics que sont la santé, l`éducation, le logement social, le transport en commun et la protection sociale des sans-emplois, des personnes inaptes à travailler et des retraités » (ibid.p.11).D`un autre coté, les partis sociaux-démocrates au pouvoir dans plusieurs pays pendant de nombreuses années, s`appuyant sur le keynésianisme et les mesures sociales de l`État-providence, ont mis en place des programmes socio-économiques, dont la perspective consiste à humaniser le capitalisme.La social-démocratie est non seulement un courant théorique mais un modèle qui prétend mieux réaliser les prérogatives de justice sociale.La mise en place des mesures sociales de l`État-providence et les politiques socio- économiques des partis sociaux-démocrates, découlant du keynésianisme, POSSIBLES, AUTOMNE 2013 111 « répond au souci de concilier dynamique du capitalisme avec la justice sociale » (Allemand 2000, 16).À partir des années 1970, les mécanismes institutionnels qui assurent le compris keynésien entre crise, entrainant avec lui l`État -Providence et la social-démocratie.Cette crise ouvre la voie au néolibéralisme.Il condamne l`interventionnisme étatique, s`oppose aux aspirations de justice sociale de l`État-providence et de la social-démocratie.Le néolibéralisme s`impose en tant mécanisme indispensable à relancer la croissance.En conséquence, il établit une série de mesures que nous résumons de la façon suivante : libéralisation, sans aucune embûche, des échanges marchands et des lux de capitaux, dérèglementation, rigidité des dépenses publiques et politiques salariales, prépondérance du secteur privé, désengagement progressif de l`État dans le social, limitation de son rôle dans l`économie.Il s`agit de libérer l`économie et son marché de l`emprise de l`État, restreindre de plus en plus son rôle dans le social.Le néolibéralisme s`impose en tant que doctrine hégémonique qui se donne la vocation de réguler l\u2019économie et le social en dehors de l`intervention de l`État et, par le fait même, remet en question le keynésianisme, les politiques de justice sociale de l`État-providence et de la social-démocratie.Les premiers jalons du néolibéralisme ont été mis en place dès la in des années 1940.À partir de cette période Friedrich A.Hayek et ses dissipes, en particulier Karl Popper et Milton Friedman, fondent la Société Mont- Pèlerin, dont l`objectif est de combattre le keynésianisme et les mesures sociales de l`État-providence et de mettre de l`avant la perspective d`un capitalisme libéré de toute entrave.Ils dénoncent l`égalitarisme promu par l`État providence comme atteinte à la liberté et présentent l`inégalité comme une valeur indispensable et une condition de l`eicacité économique (Gill 2002, 12-13) Il reste que c\u2019est dans son ouvrage « Law, Legislation and Liberty », publié en 1973 et traduit en français en 1995, que Hayek assoit la théorie du néolibéralisme, en livrant une attaque en règle contre la justice sociale.Il stipule : 112 SECTION II, Le capitalisme en transition ?Le concept de justice sociale est nécessairement vide et dénué de sens, parce que dans ce système, la ixation des revenus respectifs de diférents individus ne dépend de la volonté de personne, et personne ne peut empêcher que ces revenus dépendent en partie de circonstance fortuite.La justice sociale ne peut avoir de signiication que dans une économie dirigée ou commandée (Hayek 1995, 459-460).Selon lui, la redistribution de la richesse porte atteinte à la liberté, en même temps, il nous fait comprendre que la justice sociale ne peut avoir de sens que dans le socialisme.Puisque dans un marché de concurrence la justice sociale engendre que d`obstacles à sa mobilité; elle sert de prétexte à réclamer des privilèges à des groupes en particulier, et par sa nature elle n`est pas applicable à liberté de marché (ibid.: 508, 589-592).Comme l`explique clairement Alain Policar, selon Hayek, « un ordre socio- économique fondé sur le marché est incompatible avec une organisation sociale de type téléocratique, c`est à dire reposant sur une hiérarchie de ins communes, comme dans la société tribale » (Policar 2006, 69).La notion de justice sociale, non seulement,elle est vide de sens, elle est dépassée, par conséquent elle est incompatible au système de marché, dont la vocation est la production et la distribution des richesses (Hayek 1995, 589-593).Hayek démontre que le capitalisme et la justice sociale ne sont pas conciliables.Ce que conirme la crise du keynésianisme, de l`État-providence et la social- démocratie.Avec le néolibéralisme, et dans le contexte de la mondialisation, le capitalisme a retrouvé sa véritable nature, essentiellement économique, désencastrée du social (Allemand 2000, 16).Il n`a pas changé de visage.Car la complicité entre le keynésianisme, le providentialisme et la social- démocratie érigée sous l\u2019égide de justice sociale n`était qu`une parenthèse dans sa longue histoire (ibid.).Le capitalisme et la force de travail ouvrière Nous avons vu que la justice sociale, selon la vision des sociaux-démocrates, les partisans de l`État providence, et par ricochet du keynésianisme, est le fondement de la redistribution de la richesse.Ce à quoi s`opposent les tenants du néolibéralisme, qui ont combattu avec fourgue la notion de justice sociale. POSSIBLES, AUTOMNE 2013 113 Mais, la richesse ne se produit pas d`elle-même.Elle n`est pas non plus une production du marché, comme le laisse croire Hayek.Elle est avant tout le produit du travail.Comme l\u2019a si bien dit Adam Smith, « l`origine de toute richesse est le travail ».L`accumulation de richesse est inhérente au capitalisme.Par contre, en dehors du travail, l\u2019esprit même du capitalisme est dénudé de sens.Cependant, avec le capitalisme le travail devient une marchandise.Celle-ci n`est autre que la force de travail des ouvriers, qu`ils vendent contre un salaire au propriétaire capitaliste.Aujourd`hui encore, dans cet échange marchand, tout comme à l`origine, c`est le propriétaire capitaliste (l\u2019acheteur) qui décide le prix de la marchandise de l`ouvrier (sa force de travail), la durée de son exploitation et les conditions de son usage.Et pourtant, dans tout échange marchand, c`est le vendeur qui organise sa vente, ixe le prix de sa marchandise.Tout comme dans le cas du propriétaire capitaliste, une fois le produit ini se transforme en marchandise, c`est lui qui ixe le prix et établit le contrat entourant la vente et l`achat.L`échange marchand, englobant les rapports de production et les relations de travail, n`a pas changé.L`exploitation capitaliste de la force de travail des ouvriers demeure la même, voire même renforcée par l`introduction des nouvelles technologies dans l`organisation de la production.Elle est indissociable à l`accumulation du capital.Alors du nouveau visage du capitalisme, c\u2019est quoi qui a changé ?Conclusion Après 30 ans de succès, de triomphe et de gloire, les mécanismes qui faisaient l`enchantement du modèle de croissance keynésien ont failli, la social- démocratie a échoué dans son projet d`une troisième voie (le capitalisme à visage humain), l`État-providence ne pouvait plus tenir ses promesses de répartition équitable de la richesse.Face à ces échecs, le néolibéralisme s`impose en tant que théorie et idéologie dominante dans le monde.Il encadre le marché à l`échelle mondiale; il dicte ses lois aux gouvernements dans la gestion et l`administration de leurs 114 SECTION II, Le capitalisme en transition ?dépenses; il inluence les relations de travail et tend à bouleverser les régimes de retraite.Contrairement à ce que plusieurs pensent, le néolibéralisme n`a pas accouché d`un capitalisme aux nouveaux visages.Il lui sert tout simplement de tremplin, pour retrouver son vrai visage : le capitalisme sauvage, qui renforce les inégalités au niveau mondial et l\u2019exploitation de la force de travail ouvrière.Certes, il y a certains pays dont le gouvernement résiste aux assauts des politiques néolibérales.Mais pour combien de temps encore ?Car l`ofensive néolibérale n`est pas sectorielle, ni régionale; elle est d`ordre mondial.Alors, il ne s`agit pas uniquement de lui opposer une résistance.L`important est d`élaborer un projet ofensif, une nouvelle utopie, c\u2019est- à-dire un alter socialisme, donnant espoir à la naissance d`une nouvelle société.À ce tournant de l`histoire, la justice sociale ne ferait pas l`objet de compromis, l`intervention étatique serait une norme institutionnelle et la force de travail serait traitée en toute équité.Références Allemand, Sylvain.2000.Les nouveaux visages du capitalisme, Sciences humaines, Hors-série no 29 (juin-juillet-août).Gill, Louis.2002.Le néolibéralisme.Chaire d`études socio-économiques de l`UQAM, Montréal.Hayek, Friedrich, A.1995.Droit, législation et liberté.Paris : PUF.Policar, Alain.2006.La justice sociale, les enjeux du pluralisme.Paris : Armand Colin.Tavaglione, N.2008.Les textes fondamentaux de la politique, Le Point, Hors-série no 19 (septembre-octobre). POSSIBLES, AUTOMNE 2013 115 « Les casseurs ».retour sur Le «printemps érabLe» de 2012 Par Francis Dupuis-Déri On a lancé de belles idées en forme de roche sur des vitrines « La commune », chanson de Mise en demeure, 2012.C\u2019est pas des paciiques Qui vont changer l\u2019histoire On pitche des pavés Et pis on brûle des chars « Violence légitime, mon œil », chanson de Mise en demeure, 2012.À l\u2019automne 2013 ont débuté les audiences de la Commission spéciale d\u2019examen des événements du printemps 2012.Présidée par Serge Ménard, lui-même ancien ministre de la Sécurité publique du gouvernement du Parti Québécois et en poste lors du Sommet des Amériques en 2001, elle avait pour mandat premier « d\u2019analyser les circonstances des manifestations et des actions de perturbation tenues au Québec au printemps 2012 ».Pendant la grève étudiante de 2012, Serge Ménard avait déclaré sur les ondes radiophoniques de Radio-Canada que la police du Québec était « la meilleure au monde ».Il pouvait donc bien se satisfaire d\u2019un mandat qui n\u2019évoquait en rien les problèmes liés aux agissements de la police.Pour sa part, un des commissaires, l\u2019ex-juge Bernard Grenier, m\u2019avait écrit pendant l\u2019été 2013 pour « solliciter » ma « collaboration aux travaux de cette commission, en particulier en ce qui concerne les activités des Black Blocs.J\u2019apprécierais une réponse de votre part ain de discuter de la question des fauteurs de troubles ».Rien d\u2019étonnant, donc, à ce que la commission, que plusieurs avaient décidé de boycotter (moi y compris), a entendu une série de témoins qui insistaient pour distinguer les manifestantes et manifestants 116 SECTION II, Le capitalisme en transition ?légitimes des « casseurs » qui se masquaient pour « iniltrer » et « détourner » un mouvement juste, car paciique.Ce message n\u2019est pas nouveau, puisque politiciens et policiers le resservent depuis une quinzaine d\u2019années à tous coups lors des grandes mobilisations altermondialistes (Dupuis-Déri 2007 et 2013; Moreau de Bellaing 2009).Lors de l\u2019audience du directeur général du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), Marc Parent, le président Serge Ménard lui a rappelé ses propos aux médias pendant le « Printemps érable », à savoir que « ce n\u2019était pas des étudiants qui étaient des casseurs ».Le policier a précisé qu\u2019il en était toujours convaincu.Pour sa part, le directeur de la Sûreté du Québec (SQ) Mario Laprise est revenu en commission sur l\u2019émeute de Victoriaville, en mai 2012, à l\u2019occasion du Congrès général du Parti libéral du Québec (PLQ).Il a précisé que « des anarchistes et des activistes » avaient déclenché le grabuge, et que « [l]a plus grande menace au droit de manifester n\u2019est pas la police.Ce sont ces agitateurs, ces groupes radicaux qui détournent l\u2019attention des projecteurs sur les actes de violence qu\u2019ils commandent et qui n\u2019ont rien à voir avec les objectifs poursuivis par la majorité paciique ».Plutôt que de distinguer entre bons manifestants et mauvais casseurs, il convient surtout de distinguer entre bons et mauvais casseurs.À quoi les distingue-t-on ?Le mauvais casseur casse sans se masquer le visage.Il s\u2019agite au centre-ville, insouciant des caméras de surveillance, de celles des policiers et des médias, et de tous les appareils photo des passants qui croquent son portrait pour le difuser le plus rapidement possible dans le cyberespace.Sa gloire sera aussi brève que sa carrière, car il sera sans doute rapidement arrêté.C\u2019est un débutant, un amateur ; c\u2019est un mauvais casseur.Le bon casseur agit le plus souvent masqué, ce qui ne facilite pas son identiication.Il casse et ne se laisse pas prendre, ou à tout le moins sait réduire les risques d\u2019être pris.Masqué, on ne peut pas le reconnaître ni l\u2019identiier.En théorie. POSSIBLES, AUTOMNE 2013 117 En fait, des politiciens, des policiers et des journalistes prétendent régulièrement connaître qui se cache derrière le masque des casseurs, ce qui est pour le moins curieux ! « Je ne suis pas sûr que ce sont tous des étudiants.Ce sont des casseurs professionnels qui se font un devoir d\u2019être agressifs, violents », a ainsi déclaré aux médias le ministre libéral de la Santé Yves Bolduc, au sujet de l\u2019émeute à Victoriaville (Corbeil 2012).Mais comment diable savait-il qu\u2019il s\u2019agissait de « casseurs professionnels », et non d\u2019étudiants ?Le ministre les connaissait donc ! On semblait aussi bien les connaître du côté des médias.Le chroniqueur Yves Boisvert, de La Presse, airmait dans un texte critique des « casseurs » qu\u2019« [i]l y a des étudiants dans le lot, mais pour le noyau dur, les casseurs ne sont pas des étudiants et n\u2019appartiennent pas au mouvement » (Boisvert 2012a).Comment Yves Boisvert le sait-il ?Il les connaît ?Ce sont ses collègues de La Presse, peut-être, ou ses voisins ?Plus curieux encore, le cas de ce chroniqueur Jean-Luc Mongrain, qui en bon populiste de droite aime casser du casseur, mais qui semblait lui aussi les connaître personnellement, et même les reconnaître malgré leurs masques et leurs cagoules : « Bien sûr, plusieurs forcenés à cagoule portaient l\u2019emblématique carré rouge [symbole de la grève étudiante \u2014 NDA].Mais ce sont maintenant des groupuscules anarchistes, pour qui l\u2019idéalisme n\u2019est qu\u2019un motif de violence, qui s\u2019en donnent à cœur joie.Ils ont détourné la cause des étudiants » (Mongrain 2012).Tout comme son collègue de La Presse, le chroniqueur du Journal de Montréal se contentait de dire qu\u2019ils ne sont pas étudiants, mais sans plus\u2026 C\u2019est agaçant, à la in, ce culte du secret des sources journalistiques\u2026 Même l\u2019inefable porte-parole de la police de Montréal, Ian Lafrenière, admettait bien connaître les casseurs, qu\u2019il reconnaissait derrière leurs masques et leurs cagoules : « Je trouve que c\u2019est presque insultant de dire que c\u2019est des étudiants.J\u2019étais sur place, j\u2019ai vu les gens sur place et ce sont des groupes radicaux, des gens qui étaient masqués, qui ont lancé des projectiles sur les policiers, qui ont fait des incendies » (Presse canadienne 2012).Enin, la chef de l\u2019opposition d\u2019alors, la députée péquiste Pauline Marois, avait dénoncé à l\u2019Assemblée nationale, « les casseurs » qui « sont des 118 SECTION II, Le capitalisme en transition ?voyous et il faut les traiter comme tels », avant de préciser : « [a]ttention aux amalgames : ces voyous, ils n\u2019ont rien à voir avec la jeunesse québécoise » (Teisceira-Lessard 2012a).On en venait à penser que tout le monde les connaissait et les reconnaissait, ces casseurs masqués, bien connus de ministres, de chroniqueurs et d\u2019oiciers de la police.À croire qu\u2019ils se masquaient en vain\u2026 * * * S\u2019ils n\u2019étaient pas étudiants, on devait comprendre que ces casseurs s\u2019invitaient dans un mouvement étudiant dont ils ne faisaient pas partie.Donc, ils le détournaient, l\u2019intoxiquaient, le gangrénaient.Ainsi, distinguant la cause étudiante de la cause des casseurs, le chef du SPVM Marc Parent, parlait « de petits groupes de casseurs, [\u2026] d\u2019agitateurs qui détournent les manifestations paciiques » (Normandin 2012).Jean-Luc Mongrain ne disait pas autre chose dans le Journal de Montréal, dans une chronique intitulée « Les casseurs cassent la cause étudiante » (Mongrain 2012).On cassait alors du casseur jusque dans le courrier du cœur du Journal de Montréal.Une lettre « anonyme » déplorait « la casse qui a eu lieu durant la grève des étudiants » et s\u2019interrogeait à savoir si « notre société jadis paciique serait devenue violente ?».L\u2019auteur d\u2019une autre lettre, signée « Parent et grand-parent », s\u2019en prenait à « une minorité d\u2019enfants-rois [qui] prône la violence, la désobéissance civile, la révolte et l\u2019anarchie » et qui est encouragée par « les syndicats, les artistes et les casseurs ».L\u2019animatrice de ce courrier du cœur, Louise Deschâtelet, répondait à la première lettre en dénonçant « la récupération [des] gestes de protestations par des casseurs de métier ou autres proiteurs de tout acabit, comme les syndicats par exemple » (voir Journal de Montréal, 2 juillet 2012, p.45).Elle en rajoutait dans sa réponse à la seconde lettre, expliquant que « la mauvaise foi » d\u2019intervenants dans le débat public « a permis à plein de parasites avec des visées destructrices de s\u2019iniltrer pour semer une pagaille qui a eu comme grave conséquence de ternir l\u2019image du Québec » (Journal de Montréal, 4 août 2012, p.48).Un an après le début de la grève étudiante, dans une lettre ouverte publiée par le Journal de Montréal le 26 février 2013, la lectrice Louise Arsenault airmait à son tour qu\u2019« il faudrait que les étudiants se réveillent et réalisent que se POSSIBLES, AUTOMNE 2013 119 laisser iniltrer par le Black Bloc et autres anarchistes ou casseurs cagoulés, ça n\u2019aide aucunement leur cause ».Et pourquoi iniltraient-ils les manifestations, ces fameux casseurs ?Pour rien d\u2019autre que pour casser, semble-t-il selon un raisonnement circulaire qui veut que les casseurs cassent et que la casse ne soit le fait que de casseurs.L\u2019animateur vedette de Radio-Canada, Patrice Roy, le laissait entendre lors de son entrevue avec Marc Parent, quelques heures après que ses troupes aient procédé à plus de 200 arrestations lors de la manifestation contre la brutalité policière, le 15 mars 2012.Patrice Roy parlait surtout des « casseurs qui se défoulent sans but précis » (comment le savait-il ?).Le même jour, l\u2019animateur de radio Paul Arcand recevait en entrevue le porte-parole de la police Ian Lafrenière, à qui il rappelait question après question l\u2019importance de neutraliser les « casseurs ».Les politiciens s\u2019inquiétaient eux aussi.Le ministre libéral des Finances Raymond Bachand y est allé d\u2019une conidence, après plus de trois mois de grève étudiante : « Ma préoccupation, c\u2019est de protéger le cœur de Montréal, qui est attaqué \u2014 pas par ceux qui veulent manifester de bonne foi, mais par les casseurs qui s\u2019iniltrent » (Lebeuf 2012).Il était peut-être trop tard pour sauver le cœur de Montréal, puisque son maire Gérald Tremblay parlait alors « des casseurs qui ont mis le feu à Montréal » (Teisceira-Lessard 2012b).* * * Le « casseur » est un vilain mot dans la bouche ou sous la plume de qui l\u2019utilise.Mais il y a pire : le casseur peut se transformer en « anarchiste » et en « Black Bloc », ce regroupement de casseurs vêtus et masqués de noir et qui avance en masse compacte lors des manifestations.Ou encore, le casseur peut devenir « terroriste » lorsqu\u2019il a recours, comme pendant le Printemps érable, à des fumigènes dans des stations de métro.Oui, car au Québec, de la fumée sans feu fait craindre le terrorisme.Bref, le casseur est une menace à la civilisation ; c\u2019est un barbare. 120 SECTION II, Le capitalisme en transition ?La preuve ?Dans une de ses chroniques du Journal de Montréal, le populaire populiste Richard Martineau rappelait en juin 2012 quelques cas graves de violence de par le monde, dont un meurtre suivi du démembrement de la victime, le tout ilmé sur vidéo ; l\u2019attaque d\u2019un itinérant par un autre itinérant qui lui a croqué le visage ; le meurtre perpétré par un étudiant japonais à Paris qui a ensuite dévoré sa conjointe, avant de devenir un auteur à succès.Et les casseurs ?La référence surgit en in de chronique, où Richard Martineau expliquait que « [t]out est extrême, aujourd\u2019hui : le sport, le sexe, l\u2019horreur, la politique [\u2026] Ce n\u2019est pas suisant de tuer : il faut dépecer, massacrer.[\u2026] Ce n\u2019est pas suisant de manifester : il faut briser des vitrines [\u2026].Les rebelles, les casseurs, les anarchistes, les têtes brûlées \u2014 voilà les gens qui enlamment notre imaginaire » (Martineau 2012).Le casseur ?Un barbare sans voix ni pensée, un proche parent de meurtriers cannibales.* * * Quand l\u2019élite présente ainsi le casseur comme un barbare irrationnel dont la motivation n\u2019aurait rien de politique et dont les gestes n\u2019auraient pas même de signiication, il s\u2019agit aussi de faire croire que sans ces quelques vitrines brisées, les revendications exprimées par un mouvement social uniquement paciique seraient alors audibles.On laisse entendre que l\u2019élite politique et médiatique prendrait le mouvement social enin au sérieux.Or il faut aussi se demander si quelques vitrines fracassées ont réellement le pouvoir de brouiller l\u2019attention des plus puissants de ce monde, que ce soit les dirigeants du G8 lors des grands sommets internationaux ou le chef d\u2019un gouvernement face à une grève étudiante ?L\u2019élite blufe, quand elle appelle ainsi au calme en prétendant du même soule que la « violence » empêche que soient entendues les revendications légitimes.Si l\u2019élite voulait prendre en considération les revendications d\u2019un mouvement social, elle le ferait, qu\u2019il y ait de la « violence » ou non\u2026 Cette rhétorique du « casseur » sert avant tout à paciier un mouvement et à le discipliner pour minimiser sa volonté et sa capacité de perturber le cours normal des choses, sans aucune garanti que l\u2019élite l\u2019écoute plus attentivement une fois les « casseurs » neutralisés. POSSIBLES, AUTOMNE 2013 121 Or à qui sait porter attention, le casseur s\u2019exprime par sa casse, évidemment, mais aussi par la parole.Avec la casse, la cible est le message.Dans cette grève étudiante et cette lutte populaire, que cassait-on ?Des vitrines de banques.Ces mêmes banques qui dégagent des milliards de dollars de proit.En 2008, en pleine crise inancière, le président sortant des États-Unis, George Bush, et son successeur, Barack Obama, avaient conclu un pacte pour réinvestir 700 milliards de dollars tirés des fonds publics pour sauver des institutions inancières de la faillite.Le plus important cambriolage de l\u2019histoire de l\u2019humanité, présenté en direct à la télévision.Et on s\u2019étonne que des vitres de banques volent en éclats ! Ces banques qui extorquent des « frais administratifs » à chaque transaction accumulent au Québec des millions de dollars à même les intérêts des prêts étudiants, au départ parce que l\u2019État paie les intérêts à même les fonds publics, puis parce que l\u2019étudiant diplômé rembourse sa dette pendant des années, en plus de payer des milliers de dollars en intérêts.Fracasser une vitrine de banque ?Le message est très clair, sauf pour celles et ceux qui ne veulent pas voir.Des voitures de la police ont aussi été vandalisées.Normal : la police chasse les casseurs.Quand l\u2019occasion se présente, le pourchassé casse le véhicule du chasseur.De même pour les véhicules des médias, qui sont à la chasse aux images de casseurs.Enin, des vitres d\u2019un centre de recrutement de l\u2019armée : c\u2019est que l\u2019État gaspille des milliards pour l\u2019armée, alors qu\u2019il prétend ne pas avoir suisamment d\u2019argent pour l\u2019éducation.Remarquons que les casseurs ne sont pas des pilleurs.Il serait pourtant plaisant de voir les pauvres se réapproprier certains biens et de vivre pendant quelques instants fugaces cette « société d\u2019abondance ».Mais il n\u2019y a pas eu de pillage, seulement de la casse.L\u2019envie n\u2019était pas le moteur de l\u2019action ; seulement la colère.* * * 122 SECTION II, Le capitalisme en transition ?D\u2019autres casseurs cherchaient à s\u2019exprimer et à s\u2019expliquer dans les médias, par exemple par l\u2019entremise d\u2019un chroniqueur.Ainsi, deux manifestants ont demandé à parler à Yves Boisvert, car ils n\u2019étaient pas d\u2019accord avec sa chronique publiée au sujet de la casse.Il les a inalement rencontrés et présentés dans une nouvelle chronique : « Pas anarchistes, pas marxistes.Disons pour une social-démocratie plus sociale ».Au chroniqueur qui se justiiait en leur disant qu\u2019il « n\u2019arrête pas de faire la distinction entre le mouvement étudiant légitime et les casseurs\u2026», on a répondu : « Justement.Arrêtez de dire que les étudiants ne sont pas des casseurs.[\u2026] Remarquez, j\u2019ai identiié des policiers déguisés en manifestants, avec des gilets pare- balles [\u2026].Je parle des vrais casseurs dans les manifs.Ils font partie du mouvement étudiant.[\u2026] Il y a des anarchistes, il y a toutes sortes de monde, et le mouvement étudiant est très diversiié.Mais ne pensez pas que les casseurs sont une poignée isolée.Il y en a des centaines ».« Comme vous ?», a demandé le chroniqueur, ce à quoi on lui a répondu : « Moi, je n\u2019ai rien lancé, je n\u2019ai rien cassé, mais je suis avec eux.Je suis un casseur dans le cœur » (Boisvert 2012b).Les casseurs s\u2019exprimaient aussi par écrit.À lire le Manifeste du Carré noir, signé pendant la grève étudiante par « des anarchistes parmi d\u2019autres », on pouvait saisir quelques bribes de leurs pensées : « Nous sommes étudiant- e-s.Nous sommes travailleuses et travailleurs.Nous sommes chômeur-e-s.Nous sommes en colère.Nous ne récupérons pas une grève.Nous sommes dans le mouvement depuis le début.Une de ses formes au même titre qu\u2019une autre.[\u2026].Nous n\u2019iniltrons pas les manifestations, nous aidons à les organiser, nous les rendons vivantes.Nous ne sabotons pas la grève, nous en sommes partie intégrante, nous aidons à l\u2019organiser, nous faisons battre son cœur » (Des anarchistes parmi d\u2019autres 2012).Alors quoi ! Les casseurs n\u2019iniltrent pas, inalement ?Lors de son passage devant la Commission spéciale d\u2019examen, même Yanick Grégoire, un représentant de la Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ) résolument paciique, a expliqué au président Serge Ménard, qui lui demandait ce qu\u2019il faut faire pour éviter d\u2019être « iniltré » par les « casseurs », qu\u2019il n\u2019utiliserait « pas le terme \u201ciniltré\u201d ».Ceux dont il est question, a-t-il ajouté, ne font que venir au point de rassemblement et manifestent avec les autres, ce qui est un droit.Bref, les casseurs sont avant tout des manifestants POSSIBLES, AUTOMNE 2013 123 et participent à leur manière à la mobilisation et au mouvement social de contestation.Les ministres, chroniqueurs et policiers qui prétendaient distinguer l\u2019étudiant du casseur auraient-ils tout faux ?On peut donc être à la fois étudiant, manifestant et casseur ?Et même étudiant, travailleur et casseur.Et femme, pourquoi pas ?* * * Car pourquoi ces signataires du Manifeste du carré noir féminisent-ils le texte de leur manifeste ?Y aurait-il des femmes qui cassent ?À courir à côté ou derrière les groupes de casseurs et à les observer de près, il me semble qu\u2019il y avait là beaucoup de femmes ; tout comme lors des manifestations contre le Sommet du G20 à Toronto, en juin 2010.Un ami arrêté pendant le Printemps érable a été interrogé longuement par un enquêteur qui le croyait « chef du Black Bloc », ou à tout le moins le laissait entendre par ses questions.L\u2019enquêteur lui a demandé : « Alors, il y a tout de même beaucoup de illes, dans le Black Bloc.Elles font quoi ?Elles vous apportent de l\u2019eau ?Elles vous soignent des efets des gaz ?».Dans une entrevue radiophonique avec des membres du Black Bloc, enregistrée et difusée pendant la grève étudiante, seulement des femmes s\u2019exprimaient (Proulx 2012).Elles ne parlaient ni d\u2019apporter de l\u2019eau aux hommes en pleine action, ni de les soigner de leur douleur.Elles disaient au sujet de la casse : « Cette action permet que [\u2026] la manifestation passe dans les médias, qu\u2019on en parle, qu\u2019on crée des débats, que les gens se positionnent ; savoir s\u2019ils sont pour ou contre ce genre d\u2019actions nous importe peu, parce que nous, on sait pourquoi on le fait ».Elles disaient aussi, en évoquant leur processus décisionnel consensuel, qu\u2019il est « radicalement féministe ».Souvent, les femmes qui participaient aux Black Blocs préféraient se regrouper entre elles.Une manifestante qui me disait avoir ressenti « l\u2019appel de la brique » pendant le Printemps érable m\u2019expliquait que les groupes d\u2019ainité ne comptant que des femmes dans les Black Blocs menaient « des 124 SECTION II, Le capitalisme en transition ?actions plus complètes, plus réussies », « plus raisonnées, plus conséquentes » que ceux où s\u2019agitaient leurs camarades masculins : « Beaucoup de femmes ressentent l\u2019appel de la brique mais pas n\u2019importe quand ni n\u2019importe comment ».Pour une autre femme ayant milité pendant le Printemps érable dans des groupes d\u2019ainité de Black Blocs composés uniquement de femmes, « [l]es plans [y] sont moins formels, moins encadrés, on parle plus, on laisse en général plus de place pour vivre ce qui se passe, on a moins d\u2019idées préconçues de ce qu\u2019on veut accomplir, et plus de discussions au sujet de la manière de le faire.On reste ensemble, il y a beaucoup plus de communication lors des décisions dans la rue.Les hommes sont plus individualistes, ne se sentent pas de responsabilité de revenir au groupe et ils peuvent partir sans prévenir.\u201cMa première priorité, c\u2019est moi !\u201d.Ils ont moins un sens du partage dans un groupe ainitaire.Je les appelle les \u201clone wolves\u201d, les loups solitaires, alors que \u201cles femmes forment des wolf packs [des meutes de louves] ».Et, bien sûr, les femmes sont aussi plus sensibles aux symboles du patriarcat, comme des publicités sexistes.Ici encore, la cible est le message.Le casseur est donc souvent une casseuse.* * * Casseurs et casseuses ne pratiquent pas que l\u2019ofensive.Comme le révèlent plusieurs témoignages inspirés d\u2019expériences en manifestation, leur action consiste souvent à protéger les autres manifestantes et manifestants.Ici, une manifestante témoigne dans le cyberespace avoir été soignée par un homme, un casseur : « Un manifestant Black Bloc m\u2019a vue en panique, poivrée et aveuglée, en plein milieu de l\u2019émeute.J\u2019étais avec une manifestante, elle aussi en panique et les yeux en feu.Nous étions désorientées, complètement, et on hurlait à l\u2019aide.Les bombes assourdissantes nous tombaient aux pieds et on ne voyait rien.Les gaz vomitifs nous faisaient tousser et lever le cœur.Il est venu, il nous a pris la main, il nous a dit de le suivre, de courir, plus vite, oui même avec les yeux fermés, \u201cGo les illes il faut courir !\u201d.Il a sorti son Maalox POSSIBLES, AUTOMNE 2013 125 [mélangé avec de l\u2019eau, ce produit calme la douleur aux yeux provoquée par les gaz et le poivre \u2014 voir des Roberts 2012] de son sac en vitesse, \u201cPenche la tête, ouvre tes yeux\u201d, il nous a aidé à calmer la brûlure qui nous faisait hurler.Il m\u2019a passé la main dans les cheveux, m\u2019a regardé dans les yeux pour s\u2019assurer que tout allait bien et il est parti aider d\u2019autres manifestants en détresse.Voilà le Black Bloc que vous pointez du doigt ».Un homme témoigne lui aussi : « J\u2019ai 67 ans et au début je disais que les étudiants exagéraient\u2026 [\u2026] Hier soir mon épouse et moi sommes allés rejoindre les jeunes dans la rue.Un policier a traité ma femme de vieille peau, alors je me suis approché pour lui dire ma façon de penser et il m\u2019a aspergé de poivre.C\u2019est un Black Bloc qui est venu m\u2019aider et m\u2019a mis un liquide dans les yeux qui a soulagé mes soufrances.Avant j\u2019avais peur des jeunes masqués du Black Bloc\u2026 Plus maintenant.Maintenant j\u2019ai peur des jeunes masqués du SPVM » (commentaire sur un blogue, Lisée 2012).Et enin, ce témoignage d\u2019une autre manifestante exprimé dans le cyberespace, au sujet de l\u2019émeute contre le Salon du Plan Nord, au Palais des congrès à Montréal, le 20 avril 2012 : « Après plus de 24h, je n\u2019ai entendu personne remercier les membres du Black Block et les autres radicaux qui ont eu le courage de se mettre entre la police et la population.N\u2019étant pas en grève, je ne suis pas tenue de \u201ccondamner\u201d quoi que ce soit, alors voici.MERCI à ceux qui ont les guts de rentrer dans le Palais des congrès quand nos gouvernements nous considèrent comme des indésirables.Merci d\u2019être là pour renvoyer les bombes lacrymogènes vers les policiers.[\u2026].Merci de construire les barricades qui permettront aux autres manifestants de prendre la fuite [\u2026].Merci de savoir quoi faire dans ces situations-là, quand tout le monde panique, de connaître les liquides à mettre dans les yeux des gens gazés.Merci de dispenser les soins d\u2019urgence quand les policiers refusent de le faire.Juste merci.Je refuse de vous condamner pour oser répliquer aux matraques et aux tactiques de peur.J\u2019espère que vous n\u2019aurez plus à intervenir.J\u2019aimerais que votre présence ne soit pas nécessaire.[\u2026].Mais vous êtes en fait les derniers remparts derrière lesquels peuvent se protéger ceux qui essaient d\u2019exercer leurs droits démocratiques ».* * * Alors, qui sont les casseurs et les casseuses ?Et pourquoi tant s\u2019ofusquer de cette fameuse « casse », au inal si limitée. 126 SECTION II, Le capitalisme en transition ?Car de quoi parle-t-on, en fait ?Alors qu\u2019il s\u2019agissait de la plus importante et de la plus longue grève étudiante de l\u2019histoire du Québec doublée d\u2019une lutte populaire, la casse s\u2019est limitée à des bousculades, quelques vitrines fracassées à Montréal et un feu allumé dans ses rues au centre-ville, quelques projectiles lancés aux policiers à Montréal et à Victoriaville, et des bureaux de ministres saccagés.En termes de violence, presque rien.Pas de policiers sérieusement blessés, pas de bâtiments ni de véhicules incendiés, pas de bombes ni tirs d\u2019armes à feu.Bref, seulement un peu de casse, inalement bien eicace puisqu\u2019elle a fait tant de bruit.Mais ce n\u2019était rien, en comparaison à la violence économique du système capitaliste, du système bancaire et des décisions iscales du gouvernement.La hausse des droits de scolarité projetée par le gouvernement du PLQ impliquait pendant leurs études des semaines additionnelles de travail salarié pour les étudiantes et les étudiants, ou des mois si on préfère s\u2019endetter et rembourser plus tard un prêt contracté auprès d\u2019une banque.Or les casseurs sont souvent des cassés, des pauvres cassés.Et les casseuses sont sans doute plus cassées que leurs camarades masculins, puisque les femmes dans notre société ont en général moins d\u2019argent que les hommes.Au nombre de personnes cassées dans notre société, il est inalement étonnant qu\u2019il n\u2019y ait pas plus de casseuses et de casseurs.Quant à la violence, il faut aussi porter attention de l\u2019autre côté, chez les policiers.Les manifestantes et manifestants ont subi plusieurs blessures graves : un œil arraché (peut-être deux), des dents cassées, des fractures (crânes, vertèbres, bras), sans compter les douleurs provoquées par le poivre de Cayenne, les gaz lacrymogènes, les balles de caoutchouc, les coups de matraque et les arrestations musclées.La commission Ménard a débuté alors que sévissait au Québec un débat provoqué par le projet de la Charte des valeurs québécoises, avancé en septembre 2013 par le gouvernement du Parti Québécois.Plusieurs ont alors défendu ce projet en expliquant qu\u2019il importait que les igures d\u2019autorité oicielles, dont les policiers, ne portent aucun signe religieux ostentatoire pour ne pas miner l\u2019apparence de neutralité de l\u2019État.On ramenait dans le POSSIBLES, AUTOMNE 2013 127 débat l\u2019exemple d\u2019un policier de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) de confession Sikh, qui dans les années 1980 avait obtenu de la part de la Cour suprême du Canada le droit de porter un turban alors qu\u2019il était en fonction.Près de 30 ans plus tard, j\u2019avais vu des centaines et peut-être des milliers de policiers manœuvrant face à des mobilisations sociales.Si aucun d\u2019eux ne portait de signe religieux, cela ne les avait pas empêchés d\u2019arrêter des milliers de manifestantes et de manifestants, d\u2019en brutaliser et même d\u2019en blesser plusieurs, et de les accuser de manière arbitraire.Il y avait eu au Québec seulement environ 3 500 arrestations à caractère politique en une quinzaine d\u2019années, le plus souvent lors d\u2019arrestations de masse, et cela sans compter 3 500 arrestations de plus lors du « Printemps de la matraque » en 2012, et inalement environ 1 500 arrestations au printemps 2013.Presque 10 000 arrestations politiques, sans compter les blessures et les accusations, et l\u2019élite ne se préoccupait que d\u2019une prétendue neutralité qui serait minée par le port éventuel de signes religieux.Cette répression policière ciblait avant tout des mobilisations « radicales » associées aux « anarchistes » ou aux « jeunes » du mouvement étudiant.Il s\u2019agissait bien de proilage politique, auquel participait aussi à sa manière la Commission spéciale d\u2019examen, avec l\u2019obsession de ses commissaires et de ses témoins pour les « anarchistes », les « Black Blocs », les « casseurs » et les « fauteurs de trouble ».L\u2019élite politique ne trouvait rien à redire de cette apparente absence de neutralité de la police, préférant à tout coup féliciter ses limiers pour leur « professionnalisme », leur travail « remarquable » et « exemplaire ».Lors de son audience devant la Commission spéciale d\u2019examen, le directeur général du SPVM, Marc Parent, a expliqué que quand la police procède à une arrestation de masse par encerclement, elle a pour but de « briser le momentum ».« [O]n dit, nous, \u201ccasser\u201d la foule », a-t-il précisé.Les policiers sont les véritables casseurs.NOTE Une première version de ce texte a été présentée le 28 juin 2012, lors de la rencontre « Figures de la grève : l\u2019imaginaire contemporain en acte », organisée à l\u2019UQAM par le Laboratoire NT2.L\u2019auteur est professeur en science politique à l\u2019UQAM et sympathisant de la Convergence des luttes anti-capitalistes (CLAC). 128 SECTION II, Le capitalisme en transition ?Références Boisvert,Yves.2012a.« La casse et les étudiants », 7 mai.[http://blogues.lapresse.ca/boisvert/2012/05/07/la-casse-et-les-etudiants/].Boisvert, Yves.2012b.« Je suis un casseur », La Presse, 12 mai, p.A5.Corbeil, Michel.2012.« Le conseil général libéral assombri par la violence », Le Soleil, 6 mai.[consulté dans 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Eux qui ne sont même pas des vers Parce qu\u2019ils nous pompent l\u2019air Et font leur dernier tour de piste.« Eh bien, dansez maintenant.» La Fontaine «Plus il crée de la marchandise, plus l\u2019ouvrier devient lui-même une marchandise.» Marx « Défense d\u2019aicher / tout ce qui ne fait pas/ vendre ou obéir » Paul Chamberland « Faites l\u2019amour, pas les magasins » Graiti à Montréal « Mort aux couleuvres !» Claude Gauvreau (et autres signataires défendant Borduas contre les manœuvres de Molinari) 138 SECTION III, POÉSIE * / * À Roland Giguère.Ceci n\u2019est plus un poème.Combien de femmes ilant nos T-shirts devront-elles encore mourir encore écrasées « comme des petites miettes de tofu »2 ?Combien de vieillards perdront-ils toutes leurs économies à la faillite provoquée de la banque ?Combien d\u2019autres jeunes en chômage, un sur deux dans plusieurs pays de la zone euro ?Combien d\u2019arbres asphyxiés, combien de tireurs fous rejetés faudra-t-il encore et encore ?Combien d\u2019ados suicidés par l\u2019intimidation de leurs pairs ?Combien de trains déraillés dans tous les Lac-Mégantic de ce monde ?Combien d\u2019autres ins du monde quotidiennes ?Combien d\u2019autres mesquineries, manque d\u2019amour répété à l\u2019inini, petits gestes (répétés) inconscients, répétés sans cesse de génération en génération ?Combien, combien ?N\u2019y a-t-il pas de in à l\u2019ininie ritournelle de l\u2019ego ?2 « Comme des petites miettes de tofu » L\u2019expression est de l\u2019artiste en arts visuels chinois Ai Weiwei.Il avait dénoncé la corruption et la négligence du gouvernement après le terrible tremblement de Terre au Sichuan en 2008, qui avait enterré vivants 5000 écoliers, morts à cause des constructions de qualité médiocre.L\u2019artiste, via son blogue a collaboré à une enquête citoyenne pour trouver le nom des disparus que le gouvernement refusait de rendre public, ce qui lui a valu, entre autres, d\u2019être détenu par la police à l\u2019aéroport de Pékin, et de voir ses œuvres saisies, d\u2019être maintenu en isolation et interrogé dans un endroit secret pendant 90 jours.Heureusement, sa disparition a provoqué un tollé international, ce qui a forcé le gouvernement chinois à réagir.Pendant ce temps au parc, une petite ille donne le bout de son cornet de crème à glace à sa sœur pendant que son frère tire la langue sous son cornet attendant impatiemment la précieuse moisson.« J\u2019ajoute que le réel vu n\u2019est pas le seul réel qui soit qu\u2019il n\u2019est doué d\u2019aucune supériorité qualitative » Claude Gauvreau, 1959 (Lettres à Borduas) « Nous n\u2019en avons pas ini avec l\u2019impondérable » C.Gauvreau POSSIBLES, AUTOMNE 2013 139 * / * Capitalisme\u2026 « Communisme »\u2026 Au tapis, câliss ! Talismans piteux, Meta tatas Pita lisca.Me ta kata Me lisse pital ! Capich ?« Du règne de la peur soustrayante nous passons à celui de l\u2019angoisse.Il aurait fallu être d\u2019airain pour rester indiférents à la douleur des partis-pris de gaieté feinte\u2026 « À ce règne de l\u2019angoisse toute puissante succède celui de la nausée.« Ne pas avoir la nausée devant les récompenses accordées aux grossières cruautés, aux menteurs, aux faussaires, aux fabricants d\u2019objets mort- nés, aux aineurs, aux intéressés à plat, aux calculateurs, aux faux guides de l\u2019humanité, aux empoissonneurs [sic] des sources vives.« Ne pas avoir la nausée devant notre propre lâcheté\u2026 « Devant les désastres de nos amours.« La décomposition commencée au XIVe siècle donnera la nausée aux moins sensibles.Son exécrable exploitation maintenue tant de siècles dans l\u2019eicacité au prix des qualités les plus précieuses de la vie, se révèlera enin à la multitude de ses victimes : dociles esclaves d\u2019autant plus acharnés à la défendre qu\u2019ils étaient plus misérables.L\u2019écartèlement aura une in.« L\u2019écartèlement entre les puissances psychiques et les puissances raisonnantes est près du paroxisme [sic].» P.-É.Borduas, Refus global, 1949 « le nouveau mode de production harmonique/ se constitue à travers l\u2019efondrement du système capitaliste/ il l\u2019emportera par brusque mutation dès que les conditions seront favorables/ le Royaume est au-dedans de Nous » Paul Chamberland 140 SECTION III, POÉSIE Épilogue des cœurs volants Nous bâtissions des milliers de cœurs volants Nous cherchions juste un peu plus de lumière Nous balbutiions dans une vie pleine de failles Nous trouvions quelquefois une source qui nous ressemble qui nous rassemble Petites dans la rupture l\u2019âme impure « Épilogue des cœurs volants », poème mis en musique par Ana- toly Orlovsky, 2009, pour notre spectacle au Studio-théâtre de la Place des Arts.[nde.partition et musique disponible sur http://eve- marieblog.wordpress.com ] « N\u2019en inissent plus d\u2019atteindre des rivières en eux qui déilent charriant des banquises de lumière des lambeaux de saisons ils ont tant de rêves Mais les barrières les antichambres n\u2019en inissent plus Les tortures les cancers n\u2019en inissent plus les hommes qui luttent dans les mines aux souches de leur peuple que l\u2019on fusille à bout portant en sautillant de fureur n\u2019en inissent plus de rêver couleur d\u2019orange » Marie Uguay Ajout des archives de St-Denys Garneau : « NOUS NE SOMMES PAS Nous ne sommes pas des comptables Tout le monde peut voir une piastre de papier vert Mais qui peut voir au travers si ce n\u2019est un enfant Qui peut comme lui voir au travers en toute liberté Sans que du tout la piastre l\u2019empêche ni ses limites Ni sa valeur d\u2019une seule piastre Mais il voit par cette vitrine des milliers de jouets merveilleux Et n\u2019a pas envie de choisir parmi ces trésors Ni désir ni nécessité Lui Mais ses yeux sont grands pour tout prendre.» POSSIBLES, AUTOMNE 2013 141 Prologue Renouveler les « sources émotives » et « assurer un complet épanouissement de nos facultés d\u2019abord », comme le lançaient déjà Borduas et les Automatistes il y a 73 ans, ou « notre pratique/ c\u2019est briser tous les cadres mentaux et matériels /qui ont conditionné notre existence » (Chamberland, 1978), cela me semble encore et toujours l\u2019essence même de la (r)évolution qu\u2019on avait oubliée\u2026 Tout le reste n\u2019est que projections de nos propres insuisances\u2026 Défaire l\u2019écran de fumée qui nous sépare des autres, cesser de « rêver la planète »1 selon les conditionnements de la pensée, nous libérer de la peur, arriver au centre de soi pour parler, pour décider, ne plus contribuer à cet « horrible enfer de médisance »2 sur les réseaux sociaux et ailleurs, prendre conscience de notre efet miroir les uns sur les autres3 et puiser dans la réserve poétique sont les propositions pour les bases de notre postcapitalisme, dont on trouvera le vrai nom bientôt\u2026 1 Selon l\u2019expression de la tradition toltèque.2 Idem.3 Les recherches en neurologie et sur l\u2019origine des langues grâce aux neurones miroirs sont très prometteuses. 142 SECTION III, POÉSIE © Photo/s Pascal Dumont POSSIBLES, AUTOMNE 2013 143 © Photo/s Pascal Dumont 144 SECTION III, POÉSIE © Photo/s Pascal Dumont POSSIBLES, AUTOMNE 2013 145 © Photo/s Pascal Dumont 146 SECTION III, POÉSIE © Photo/s Pascal Dumont POSSIBLES, AUTOMNE 2013 147 "]
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