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Titre :
Possibles
Éditeur :
  • Montréal, Québec :Revue Possibles,1976-
Contenu spécifique :
Vol. 38, no 1, été 2014
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
quatre fois par année
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Possibles, 2014, Collections de BAnQ.

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[" POSSIBLES VOLUME 38, NUMÉRO 1.ÉTÉ 2014 Les féminismes d\u2019hier à aujourd\u2019hui DÉPARTEMENT DE SOCIOLOGIE, UNIVERSITÉ DE MONTRÉAL, C.P.6128, SUCCURSALE CENTRE-VILLE, MONTRÉAL (QUÉBEC), H3C 3J7 TÉLÉPHONE : 514-274-979 SITE WEB : www.redtac.org/possibles COMITÉ DE RÉDACTION Christine Archambault, Raphaël Canet, Dominique Caouette, Anthony Cote, \u2020Micheline Dussault, Gabriel Gagnon, Pierre Hamel, Nadine Jamal, Maud Emmanuelle Labesse, Marie-Josée Massicotte, \u2020Gaston Miron, Anatoly Orlovsky, Caroline Patsias, \u2020Marcel Rioux, Raymonde Savard, Maïka Sondarjée, André hibault, An Tran et Ouanessa Younsi.La revue souhaite aussi donner la parole à l\u2019ensemble des cybercitoyens par le biais de son blogue à l\u2019adresse suivante, http://redtac.org/possibles/a-propos/ .RESPONSABLE DU NUMÉRO Nadine Jammal RESPONSABLE DE LA SECTION POÉSIE/CRÉATION Ève Marie Langevin CONCEPTION GRAPHIQUE ET MISE EN PAGE Maïka Sondarjée et François Fortin.COMITÉ EXÉCUTIF Dominique Caouette, Anthony Cote, Farid Moussaoui, André hibault.La revue Possibles est membre de la SODEP et ses articles sont répertoriés dans Repère.Les textes présentés à la revue ne sont pas retournés.Ce numéro : 15$ La revue ne perçoit pas la TPS ni la TVQ.Production et impression : Le Caïus du livre  dépôt légal Bibliothèque nationale du Québec : D775 027 Dépôt légal Bibliothèque nationale du Canada : ISSN : 0707-7139 © 2014 Revue Possibles, Montréal POSSIBLES Micheline Dussault Possibles vient de perdre une amie et une idèle collaboratrice, Micheline Dussault, décédée à Montréal le 30 juin dernier.À partir de 1994, elle avait assuré avec une grande eicacité le secrétariat de la revue en plus de s\u2019occuper avec rigueur de la révision linguistique des articles.Sans son soutien constant et sa disponibilité, Possibles n\u2019aurait pu survivre aussi longtemps et réaliser sans heurts la transition actuelle.Elle a aussi aidé généreusement de nombreux étudiants dans la rédaction de leur mémoire ou de leur thèse.Nous n\u2019oublierons pas sa présence discrète et attentive lors des réunions du comité de rédaction et le plaisir que nous avions à discuter fréquemment avec elle de cinéma et de littérature.Merci Micheline.Pour le Comité de rédaction, Gabriel Gagnon 4 TABLE DES MATIÈRES TABLE DES MATIÈRES ÉDITORIAL Le féminisme n\u2019est pas mort, il est bien vivant, nous l\u2019avons rencontré.7 Nadine Jammal SECTION I: Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui Partie 1: Militantismes et théories féministes Le salaire au travail ménager: Rélexion critique sur une lutte oubliée.13 Camille Robert Recadrer le féminisme.27 Andrée Yanacopoulo Mémoire pour la consultation concernant la loi no.60, Charte airmant les valeurs de laïcité et de neutralité religieuse de l\u2019État, ainsi que d\u2019égalité entre les femmes et les hommes et encadrant les demandes d\u2019accommodements .36 Le Centre communautaire des femmes sud-asiatiques À qui proite l\u2019inclusion?Les femmes minoritaires et le mouvement des femmes du Québec.46 Marie Soleil Chrétien Retrouver la radicalité du féminisme.56 Diane Lamoureux L\u2019anarcha-féminisme.71 Gabriella Fiore Petit guide du «disempowerment» pour hommes proféministes.79 Francis Dupuis-Déri Pour une non-mixité entre féministes.97 Stéphanie Mayer POSSIBLES, ÉTÉ 2014 5 Partie 2: Hypersexualisation, Prostitution et Sexualité Les girlhood studies: pour donner une voix aux illes.112 Catherine Ploufe Jetté La promotion d\u2019une idéologie plutôt qu\u2019un «avis» éclairé.127 Louise Toupin Positions féministes sur la prostitution: quelques rappels historiques.136 Louise Toupin Prostitution ou travail du sexe?Jeux de langage, enjeux de pouvoir.140 Virginie Laliberté-Bouchard Airmer le droit des femmes de vivre sans prostitution.150 Yolande Geadah Partie 3: Les femmes dans le mouvement étudiant En mémoire du comité femmes GGI- UQAM (2012-2013).167 Camille Tremblay-Fournier SECTION II : Femmes et Féminismes d\u2019ici et d\u2019ailleurs Être une femme et vivre loin des siens: Les vulnérabilités des travailleuses domestiques philippines au Canada.181 Joyce Valbuena, Malcolm Guy et Marie Boti Les immigrées sud-asiatiques dans le mouvement des femmes: une réalité méconnue.191 Anna Maria Fiore Anpil fanm tonbe, N\u2019ap kontinye vanse Luttes féministes en Haïti.209 Denyse Côté Les femmes de la Colombie tissent la paix d\u2019aujourd\u2019hui.224 Fabian Andres Leon Penuela 6 TABLE DES MATIÈRES SECTION III : HORS-THÈME Piotte et Nadeau-Dubois: Même combat.231 Gabriel Gagnon SECTION IV : POÉSIE/CRÉATION Isabelle le Royet.236 Michel Hallet Félines.239 Sylvie Jaunin (Ennkhala) Nous sommes Je.240 Ève Marie Langevin Le plan Harper.245 Alain Mignault, Janet Cleveland et le Reproductive Justice Choir Son regard est un lasso.246 Nancy R.Lange Sans titre.247 Koby Rogers Hall Déchirée, l\u2019enfance.250 Christian Mistral Suite noire en 15 vagues - au bord des dents.251 Catrine Godin L\u2019autre côté de ma rue.256 Vladimir Nicolas Tu m\u2019écrivais.257 Catherine Morency Nos vies sauvages.258 Catherine Morency POSSIBLES, ÉTÉ 2014 7 Éditorial Le féminisme n\u2019est pas mort, il est bien vivant, nous l\u2019avons rencontré.Par Nadine Jammal Possibles est une revue progressiste, composée de femmes et d\u2019hommes qui luttent pour une plus grande justice sociale, c\u2019est dans cette perspective que nous produisons un numéro sur les féminismes d\u2019hier à aujourd\u2019hui.Mais pourquoi, me direz-vous, mettre ce titre au pluriel?Et bien parce que, et les articles de ce numéro le montrent, les mouvements féministes ne sont pas unanimes sur plusieurs questions de fond.Évidemment, nous sommes toutes pour l\u2019égalité entre les sexes et nous luttons toutes pour l\u2019émancipation des femmes.Mais, sur plusieurs sujets, nous nous contredisons l\u2019une l\u2019autre et nous nous questionnons sans cesse.Depuis longtemps d\u2019ailleurs, nous préférons les débats ouverts et francs, à un consensus qui serait fabriqué de toutes pièces et qui ferait taire les voix qui restent minoritaires dans les mouvements féministes.Cependant, et vous le verrez à la lecture de ce numéro, ce consensus, nous l\u2019appelons souvent de nos vœux et plusieurs d\u2019entre nous tentent de le réaliser.En efet, les diférends, au sein du mouvement des femmes, peuvent parfois être inquiétants : et si les dissensions entre nous faisaient le jeu de la droite?Et le machisme, ne sortira-t-il pas renforcé de nos habitudes pluralistes?Selon une certaine interprétation de l\u2019histoire du féminisme, dans les années 70, nous avions un grand projet, celui de changer la société de fond en comble.Toujours selon cette interprétation, à l\u2019image de plusieurs groupes de gauche, qui présentaient une certaine unité, nous voulions réaliser Le grand mouvement féministe et nous pensions assister, une fois que ce mouvement aura triomphé, à 8 ÉDITORIAL la mort du patriarcat et, par conséquent, à celle de tous les systèmes d\u2019oppression, qu\u2019il s\u2019agisse du capitalisme ou du racisme.Toutefois, dans les mouvements féministes dits de la troisième vague, nous aurions plutôt eu des objectifs plus modestes et souvent parcellaires et, pour tout dire, plutôt décevants en comparaison des grandes ambitions du passé.Mais, pouvons-nous être si sûres que de tels changements ont bien eu lieu?Pour ma part, inspirée entre autres par la lecture de plusieurs articles de ce numéro et par plusieurs rélexions que je mijote depuis assez longtemps, je proposerais une lecture diférente de l\u2019histoire récente des mouvements féministes.Je dirais en efet que le féminisme n\u2019est pas mort mais qu\u2019il faut cependant se résigner à le mettre au pluriel.Je dirais également que l\u2019ampleur de ces grandes luttes rassembleuses, au sein du féminisme, ont sans doute été exagérées dans la mémoire collective du mouvement des femmes.En fait, il suit de faire un efort de mémoire pour se rappeler que les mouvements féministes, au Québec et ailleurs, ont toujours été divisés.Dans les années 70, en efet, les polémiques entre féministes lesbiennes et hétérosexuelles ont fait couler beaucoup d\u2019encre de même que celles qui existaient entre les féministes marxistes, qui luttaient surtout contre le capitalisme, et celles qui s\u2019opposaient au patriarcat, considérant plutôt ce système comme la domination principale.Plus tard, dans les années 1980, le féminisme s\u2019est fractionné entre féministes contre la censure (aussi appelées «pro-sexe») et féministes contre la pornographie.Il y a bien eu, au cours de ces deux décennies, des objectifs qui nous ont rassemblées et de grandes manifestations qui s\u2019organisaient autour de ces objectifs, comme par exemple la lutte pour l\u2019avortement libre et gratuit ou bien celle contre les violences faites aux femmes mais, une fois les manifestations terminées, une fois les pancartes et les instruments rangés, les dissensions entre nous refaisaient surface de plus belle.Dans un autre ordre d\u2019idées, on peut se demander si l\u2019unanimité est nécessaire, et même si elle est souhaitable, au sein d\u2019un mouvement aussi diversiié que le mouvement des femmes.On peut aussi s\u2019interroger si, plutôt que d\u2019une unanimité autour d\u2019un grand projet commun, il ne s\u2019agissait pas, en fait, de solidarités ponctuelles, qui ont étés élaborées patiemment, au il des luttes diverses et autour d\u2019enjeux qui, parce qu\u2019ils représentaient une urgence pour les femmes, ont, à un moment donné dans l\u2019histoire du mouvement, fait POSSIBLES, ÉTÉ 2014 9 l\u2019unanimité.Personnellement, donc, je pense que, plutôt qu\u2019un consensus, il y a eu, dans l\u2019histoire des mouvements féministes, une mobilisation et des solidarités autour de certaines luttes de base et que le consensus, en admettant qu\u2019il ait été « perdu » et qu\u2019il puisse être « retrouvé », ne pourra être reconstruit que par un dialogue préalable entre les divers mouvements qui se réclament aujourd\u2019hui du féminisme.Dans ce contexte d\u2019un débat ouvert et toujours vivant, les lectrices et les lecteurs de ce numéro pourront voir que les thèmes qui se rapportent aux féminismes se divisent ici en deux sections.La première section recouvre les débats qui ont eu lieu dans la théorie et le militantisme depuis les débuts de ce qu\u2019il est convenu d\u2019appeler la deuxième vague du mouvement féministe, jusqu\u2019à aujourd\u2019hui.Dans cette section, on pourra voir que les articles se répondent et même, souvent, se contredisent les uns les autres.Par exemple, alors qu\u2019Andrée Yanacopoulo se demande comment on peut recadrer le féminisme, et s\u2019il est possible, de retisser les solidarités entre les femmes autour de grands enjeux rassembleurs, Marie- Soleil Chrétien se demande, au contraire, à qui proite l\u2019inclusion au sein de la Fédération des femmes du Québec et airme que les intérêts des femmes des minorités racisées ont souvent été instrumentalisés au proit des femmes de la majorité.Toujours dans cette première section, en ce qui touche les sujets de la prostitution et de l\u2019hypersexualisation des illes, il y a, là aussi, des débats et des contradictions : en efet, alors que Yolande Geadah réairme le droit des femmes à vivre sans prostitution, Louise Toupin prend résolument parti pour les travailleuses du sexe et tente de voir comment leurs revendications peuvent être mises de l\u2019avant au sein du mouvement féministe et Catherine Ploufe Jeté tente de voir comment les girl\u2019s studies peuvent présenter des possibilités d\u2019empowerment pour les adolescentes.La deuxième section, quant à elle, met à jour les préoccupations des femmes originaires de divers pays, aussi bien de celles qui, comme les immigrées sud- asiatiques, ont choisi le Québec comme terre d\u2019accueil que de celles qui, comme les travailleuses domestiques en provenance des Philippines, ont été forcées d\u2019immigrer ici pour assurer leur survie et celle de leur famille.Cette section se penche aussi sur les luttes des Haïtiennes au lendemain du séisme et elle relate la 10 ÉDITORIAL longue lutte des femmes colombiennes ain d\u2019installer une paix durable dans leur pays.Enin, idèle à la tradition de la revue, ce numéro de Possibles comprend aussi un article hors-thème et une section de poésie et iction, dont plusieurs textes évoquent les luttes et les revendications des femmes.Tout cela me fait penser qu\u2019après tout le féminisme n\u2019est pas mort, je dirais plutôt, en conclusion, que tout ce foisonnement d\u2019idées nous indique qu\u2019il est au contraire bien vivant: les femmes de ce mouvement se questionnent, réléchissent, débattent entre elles et se répondent l\u2019une l\u2019autre.Autrement dit, même si nous ne sommes pas d\u2019accord entre nous, nous restons solidaires et, comme le dit Denyse Côté, dans son article sur les luttes des femmes en Haïti, nous continuons d\u2019avancer.L\u2019équipe de la revue Possibles tient cependant à ajouter, dans cet éditorial, que les articles de ce numéro n\u2019engagent que leurs auteures (comme il y a beaucoup plus de femmes que d\u2019hommes qui participent à ce numéro, pour une fois, ici, le masculin est inclus dans le féminin\u2026).L\u2019équipe de Possibles a surtout voulu engager un débat et des rélexions sur des sujets qu\u2019elle pensait essentiels à l\u2019heure actuelle.C\u2019est donc avec beaucoup d\u2019enthousiasme que je signe cet éditorial et que je vous présente ce numéro en espérant, tout simplement, que le débat se poursuive de la façon la plus ouverte possible. SECTION I Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui 12 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui SECTION I Partie 1 Débats dans la théorie et les militantismes féministes t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 13 Le salaire au travail ménager: Réflexion critique sur une lutte oubliée Par Camille Robert Introduction Depuis la révolution industrielle, la question du travail féminin a suscité de nombreux débats quant à la présence des femmes sur les lieux de travail, à leur rémunération ou encore quant à la conciliation, pour les femmes, du travail salarié et de leurs charges familiales.Tout au long du XXe siècle, les femmes ont souvent joué le rôle d\u2019armée de réserve pour répondre aux besoins de l\u2019industrie lorsque la main-d\u2019œuvre masculine ne suisait plus.Avec la montée du féminisme et avec l\u2019arrivée massive des femmes sur le marché du travail, le sujet de la conciliation travail-famille a pris, à partir des années 1970, une place importante dans les revues féminines et dans l\u2019actualité, témoignant ainsi de la di culté des travailleuses à supporter la double journée de travail.1 Les féministes de la deuxième vague ont alors abordé de front la question du travail domestique en revendiquant un salaire pour celui-ci et en appelant même à la grève.Dans cet article, nous aborderons l\u2019articulation entre travail ménager, travail salarié et capitalisme.Dans un premier temps, nous passerons en revue plusieurs aspects historiques de cette relation en nous appuyant sur des auteures féministes.Ensuite, il sera question de la conception marxiste du travail domestique, puis de la revendication des féministes radicales d\u2019un salaire au travail ménager, au tournant des années 1970.Enin, nous exposerons le point de vue féministe marxien à l\u2019aide de la notion de dissociation-valeur, notion sur laquelle nous nous appuierons pour faire un bilan critique de la revendication du salaire au travail ménager.1 Plus récemment, c\u2019est la question de la conciliation entraînement-famille qui a semé la controverse alors que Maria Kang, mère de trois enfants, exhibait ses muscles abdominaux en demandant « What\u2019s your excuse ?» 14 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui Historique Avant la modernité, les rapports entre le mari et la femme étaient déinis par des règles coutumières, et parfois juridiques, qui prévoyaient les obligations de l\u2019un et de l\u2019autre.La sphère domestique n\u2019était alors pas une sphère privée, à proprement parler.Ce n\u2019est qu\u2019au début de la modernité, en Europe, que la famille commence à être pensée comme unité indivisible et ce, ain de fournir la base juridique de l\u2019entreprise familiale d\u2019abord rurale, puis urbaine.Avec le capitalisme industriel, le nouveau rapport à la production implique « l\u2019existence d\u2019un individu travailleur libre, c\u2019est-à-dire, non engagé dans d\u2019autres rapports de production, et capable de vendre sa force de travail de manière individuelle, tout en étant en quelque sort obligé de revenir la vendre librement chaque matin » (Vandelac 1976, 21).Dans cette perspective, pour supporter l\u2019aliénation liée au salariat, le travailleur doit se régénérer en tant que sujet dans un espace libre des rapports capitalistes.La sphère domestique moderne agit alors à titre de « refuge » et lui permet de reconstituer sa force de travail grâce au travail domestique gratuit des femmes.Ainsi, dès que les hommes obtiennent un travail sérieux, ils envisagent le mariage non seulement parce qu\u2019ils peuvent se le permettre, mais « parce qu\u2019ils ont besoin de quelqu\u2019un qui s\u2019occupe d\u2019eux quand ils rentrent le soir après une journée à l\u2019usine ou au bureau, et que c\u2019est le seul moyen pour eux de ne pas devenir fous » (Dupont, Lacelle et Tremblay 1981, 15).En ce sens, si, dans un premier temps, le travail salarié répondait avant tout à un besoin de survie immédiate, au cours du XXe siècle il devient lié à une pression idéologique autour d\u2019un modèle économique et social.Selon ce modèle : « la possibilité même d\u2019»entretenir» une femme à la maison et de retarder l\u2019entrée des enfants sur le marché du travail constituait [\u2026] l\u2019image de marque des classes moyennes » (Vandelac 1976, 22).De plus, la préférence masculine du marché a favorisé \u2013 et continue de favoriser \u2013 l\u2019emploi d\u2019hommes aux postes supérieurs dans la hiérarchie, facilitant ainsi implicitement l\u2019extorsion du travail gratuit des femmes, qui devenaient alors économiquement dépendantes de leur conjoint. t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 15 L\u2019idée patriarcale selon laquelle l\u2019homme doit assurer la subsistance de la famille réduit le salaire des femmes à un surplus, à un luxe.Ainsi, les patrons et les syndicats du XIXe et du XXe siècle peuvent développer un discours qui légitime l\u2019infériorité du salaire féminin, qui était alors perçu comme un revenu d\u2019appoint.En ce sens, les premiers syndicats s\u2019opposent à la présence des femmes dans les usines, considérant celles-ci comme du cheap labor, et revendiquent même leur exclusion de la sphère du travail salarié.Cette sous-rémunération a permis de justiier une exploitation plus grande de la femme : comme son travail « valait moins » que celui de son mari, c\u2019était la moindre des choses qu\u2019une fois à la maison, elle « compense » l\u2019infériorité de sa contribution au ménage en faisant plus de tâches domestiques.Ainsi, à partir des années 1970, une nouvelle vague de féministes abordent la question du travail ménager, arguant qu\u2019il s\u2019agit bien là d\u2019un travail et que celui-ci ne fait pas partie d\u2019une quelconque « nature féminine ».En efet, selon ces auteures, avec la tendance croissante au salariat des femmes durant la seconde moitié du XXe siècle, malgré des semaines complètes passées dans les usines, dans les bureaux, dans les écoles ou dans les hôpitaux, les épouses et les mères ne voyaient pas leur charge de travail domestique diminuer.Les féministes de la deuxième vague mirent ainsi de l\u2019avant le concept de la double journée de travail : à la journée de labeur rémunéré s\u2019ajoutaient, disaient-elles, les heures à préparer les repas, à faire la lessive, à s\u2019occuper des enfants ou à coudre les vêtements.Les féministes dénoncent alors cette double charge qui mène les femmes au bord de l\u2019épuisement : Cet épuisement peut lui-même déboucher sur une colère qui les pousse à exiger le « partage des tâches ».Mais de qui doivent-elles l\u2019exiger, et comment?Quelles sont leurs possibilités de négociation dans le ménage?Elles ne sont pas nulles, mais elles sont faibles.Les femmes se lassent d\u2019être en conlit permanent, car rien n\u2019est plus dur que de combattre un individu qui vous oppose une force d\u2019inertie et un chantage implicite.(Delphy 2003, 64) Christine Delphy déinit le travail domestique comme une activité ménagère gratuite, au bénéice d\u2019autrui.Celui-ci est directement lié au patriarcat en ce sens que ce sont uniquement les femmes qui subissent 16 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui l\u2019obligation de fournir ce travail gratuit.Précisons toutefois qu\u2019une tâche ménagère faite pour soi (et non pour les autres) n\u2019est pas gratuite, étant donné qu\u2019il y a une compensation immédiate en nature ou en qualité de vie.Par exemple, cuisiner un repas pour soi est « compensé » par la faim comblée ou par l\u2019appréciation du goût ; ce travail n\u2019est donc pas gratuit.Selon Delphy, « le travail gratuit est l\u2019exploitation économique la plus radicale.On ne peut souhaiter répartir équitablement cette exploitation.La seule chose que l\u2019on puisse souhaiter, c\u2019est faire en sorte que personne ne travaille gratuitement pour quelqu\u2019un d\u2019autre » (Delphy 2003, 54).Il ne faut donc pas répartir les tâches domestiques, mais abolir le travail gratuit.En fait, pour Delphy si, dans un couple, les hommes ne veulent pas faire leur part du travail ménager, ils devraient payer pour ce travail, plutôt que ce soit le reste de la société qui paie.Dans cette perspective, les solutions de l\u2019État-providence n\u2019ébranlent donc pas les facteurs structurels qui permettent aux hommes de bénéicier du travail gratuit des femmes, et ne font qu\u2019augmenter la charge sur la collectivité (Delphy 2003, 68).Quant aux mesures étatiques, comme les allocations pour mères monoparentales, elles ne visent le plus souvent qu\u2019à remplacer la part manquante du père.La conciliation survient entre les femmes et leur patron, entre les femmes et l\u2019État, entre les femmes et les syndicats, mais trop rarement entre les femmes et leur mari.Temps masculin, temps féminin Selon Christine Delphy, les hommes constituent une classe en ce sens qu\u2019ils extorquent du temps, de l\u2019argent et du travail aux femmes grâce à une série de mécanismes sociaux, étatiques, coutumiers, juridiques, etc.L\u2019exploitation patriarcale provient en grande partie de la cohabitation entre ces classes antagonistes.Beaucoup de femmes ne parviennent pas à récupérer ce qui leur est dû pour leur travail gratuit à travers les « négociations de couple ».Selon Delphy, ce qui est fondamentalement problématique, c\u2019est que la plupart des femmes acceptent que le temps des hommes soit plus précieux que le leur, qu\u2019il soit évalué selon une rémunération supérieure ou selon une hiérarchie des tâches.C\u2019est avec le temps libre des hommes qu\u2019il faut rendre possible la in du travail ménager gratuit, et non en essayant de réduire leur temps de travail salarié sans exiger, en retour, leur contribution t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 17 au travail domestique.En France, les mesures iscales favorisent les hommes mariés avec femme au foyer, alors que les allocations aux mères « paien  » le manque de contribution des hommes aux ménages.Si cela laisse aux femmes une certaine indépendance, cette mesure ne responsabilise pas plus les hommes qui peuvent faire porter le fardeau de leurs engagements au reste de la société.Femme et travail domestique chez les marxistes Dans les milieux d\u2019extrême-gauche des années 1970 et 1980, la réaction des militants masculins aux revendications féministes en est plutôt une de défense de leurs privilèges.Ainsi, chez plusieurs groupes marxistes- léninistes, les rôles traditionnels des sexes sont reproduits : alors que les hommes militent, les femmes doivent s\u2019assurer du travail de reproduction de l\u2019espèce et de la reproduction de la force de travail des hommes et, par conséquent, elles n\u2019occupent que des rôles subordonnés dans les organisations.Le rejet des préoccupations féministes était alors justiié par l\u2019idée que seule la bourgeoisie exploitait la femme ; ainsi, si le capitalisme était dépassé, les rapports entre hommes et femmes deviendraient naturellement égaux.Dans La femme potiche et la femme bonniche, Claude Alzon avance que ce n\u2019est pas le « marxisme orthodoxe » qui a inspiré ce rejet du féminisme, mais bien les penseurs socialistes du XXe siècle : Les textes en efet abondent, d\u2019Engels et d\u2019autres, dénonçant sans ambigüité l\u2019oppression millénaire de la femme par l\u2019homme, et si l\u2019accent est mis particulièrement sur l\u2019exploitation capitaliste de la main-d\u2019œuvre féminine, cela n\u2019empêche pas Engels, Bebel et Lénine de condamner le comportement des ouvriers anglais, allemands ou russes, qui laissent leur femme s\u2019abrutir de fatigue à la maison après une journée de travail exténuante, tandis qu\u2019eux-mêmes restent assis ou vont au cabaret .(Alzon 1973, 11) Toutefois, Alzon ne manque pas de souligner les nombreuses lacunes du marxisme orthodoxe, de même que ses erreurs historiques.Il critique plus particulièrement l\u2019incapacité du marxisme à fonder une théorie qui tienne compte de la condition des femmes ; tout au plus est-elle réduite à une comparaison avec l\u2019esclavage ou l\u2019exploitation de la classe ouvrière. 18 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui Alzon tente ainsi de théoriser la condition des femmes, particulièrement du point de vue du travail ménager.Il convient que les femmes bourgeoises « proitent » des revenus de leurs pères et de leurs maris pour mener une vie oisive et se décharger de la plupart des tâches domestiques, mais qu\u2019elles restent beaucoup plus soumises que les femmes des milieux populaires en ce sens qu\u2019elles n\u2019ont pratiquement aucun pouvoir dans les décisions du ménage, et encore moins en ce qui concerne le choix de leur propre mari.Autrement dit, quand l\u2019on gravit l\u2019échelle des classes sociales, de la femme de ménage à l\u2019épouse de P.-D.G., en passant par la fermière et la femme d\u2019employé, dont le mari gagne assez pour lui permettre de rester au foyer, on s\u2019aperçoit que, toutes les fois qu\u2019un barreau est franchi, la femme perd en humiliation croissante ce qu\u2019elle gagne en soulagement de son sort matériel.Comme si elle était irrémédiablement condamnée à être une bonniche ou une potiche, sans pouvoir en sortir.(Alzon 1973, 33) Dans une telle perspective, nous dirions que l\u2019erreur du marxisme a été d\u2019imputer l\u2019exploitation à la seule classe possédante, évacuant ainsi toutes les formes de dominations présentes dans d\u2019autres couches sociales et à l\u2019intérieur d\u2019une même classe.Pour les hommes de la classe ouvrière, le maintien de leurs privilèges passait par le coninement de la femme au foyer ou par le blocage systématique de l\u2019égalité d\u2019emploi pour les femmes.La revendication d\u2019un salaire pour le travail ménager À partir des années 1970 en Occident, le renouveau du mouvement féministe à travers une deuxième vague permet de poser la question du travail domestique et de cesser de le considérer comme une part de la « nature féminine ».Plusieurs féministes avancent l\u2019idée du salaire au travail ménager ain de briser la dépendance économique vécue par l\u2019un des deux conjoints ainsi que de faire reconnaître les activités domestiques comme un travail, et non comme une aptitude naturelle.Durant cette même période, un nombre de plus en plus important de femmes occupent un emploi salarié et le taux de natalité chute en parallèle.Au Québec, entre 1976 et 2008 seulement, le taux d\u2019activité des femmes de 25 à 44 ans ayant la charge d\u2019au moins un enfant de moins de 12 ans est passé de 36% à 81% (Institut de la statistique du Québec). t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 19 En 1975, Silvia Federici publie son manifeste Wages agains Housework où elle critique la gratuité du travail ménager sous le capitalisme.Selon elle, bien que le salaire ne paie pas en entier le travail efectué par l\u2019ouvrier ou l\u2019ouvrière, il permet tout de même une certaine reconnaissance et constitue un levier ain de négocier ses hausses et son encadrement.Par ailleurs si, dans le capitalisme, les activités domestiques sont considérées comme constituant la « nature féminine », c\u2019est que cette forme de travail doit absolument être gratuite ain que se perpétue le capitalisme : à la fois pour reproduire la force de travail et pour fournir un « soutien » aux travailleurs.Cette naturalisation contribue pour beaucoup à nier le caractère de travail de cette forme d\u2019activité ; cela rend d\u2019autant plus di cile toute lutte autour de ses modalités (temps consacré, nature des activités, fréquence, etc.).Le problème de la non-reconnaissance du travail ménager, c\u2019est aussi la di culté à constituer une résistance qui dépasse le cadre de la chambre à coucher.En ce sens, la revendication d\u2019un salaire pour le travail ménager permettra d\u2019attaquer de front la « nature féminine » de la ménagère et de refuser le rôle attribué aux femmes par le capitalisme.Toutefois, pour les féministes, cette lutte ne vise pas à demeurer dans ce travail, mais servira d\u2019appui pour s\u2019en défaire et, ultimement, pour combattre le capitalisme.Selon Silvia Federici, le salaire au travail ménager ne va pas coniner les femmes dans leur cuisine, mais sera plutôt le premier pas vers le refus de ce travail.Le salaire est nécessaire pour rendre le travail visible, puis pour s\u2019organiser contre ce dernier.Pour l\u2019auteure, toutes les réformes, de la garderie aux allocations familiales, ne viennent pas remettre en question le rôle fondamentalement problématique imposé aux femmes par le capitalisme.La simple mise au travail des femmes ne règlera pas non plus leur relation trouble aux activités domestiques.Le travail extérieur, qui s\u2019ajoute aux tâches ménagères, contribue souvent à reproduire les rôles traditionnellement féminins à travers des emplois qui ne sont que des extensions des travaux ménagers.Les emplois de serveuse, d\u2019inirmière, d\u2019enseignante ou de secrétaire reproduisent les aptitudes du système capitaliste et du patriarcat 20 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui à faire porter aux femmes la charge du bien-être d\u2019autrui, avec des limites loues quant à l\u2019aspect afectif de ce travail.Quant aux « femmes de carrière », elles sont appelées à dominer à leur tour leur subordonnées, plutôt que de lutter avec elles.Somme toute, les luttes pour le salaire au travail ménager permettent à la fois de faire sortir les femmes de leur cuisine pour qu\u2019elles se mobilisent ensemble ainsi que d\u2019obtenir une reconnaissance pour cette forme de travail.Féminisme marxien et dissociation-valeur Au début des années 2000, la théoricienne féministe Roswitha Scholz développe une nouvelle branche du féminisme en s\u2019inspirant de la théorie marxienne de la valeur.Dans le marxisme traditionnel, la valeur est habituellement représentée de manière transhistorique dans les termes de valeur d\u2019usage et valeur d\u2019échange ; dans le capitalisme, les patrons s\u2019approprient alors la survaleur produite par la part de travail non- rémunéré.Dans la théorie marxienne, la valeur est plutôt présentée comme un rapport social fétichiste propre au capitalisme et son caractère « naturel » est critiqué.L\u2019argent se transforme en in en soi sociale générale : sous forme de capital, il est mis en boucle avec lui-même ain de créer la survaleur.Le travail humain devient lui-même une marchandise, d\u2019où l\u2019impasse du « arxisme du travail », qui ne propose qu\u2019une meilleure distribution des richesses en changeant la propriété des moyens de production.La critique de la valeur permet aussi de remettre en question l\u2019accès à l\u2019emploi comme moyen d\u2019émancipation des femmes, longtemps préconisé par les marxistes orthodoxes.Tout en reconnaissant l\u2019apport de la théorie marxienne, Scholz reproche à ces penseurs de ne pas avoir pris en compte les rapports entre les sexes.Ces penseurs, dit-elle, ne s\u2019intéressent pas aux tâches domestiques, pourtant nécessaires au système de la production marchande.Et ces activités, ce sont surtout les femmes qui les assurent : des soins des enfants à l\u2019afection, en passant par l\u2019amour et la sexualité, il est di cile de déinir où commence et où se termine la sphère de ces tâches.Néanmoins, le concept de valeur demeure indispensable à la compréhension de l\u2019exploitation des femmes. t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 21 Dans Das Geschlecht des Kapitalismus (Le sexe du capitalisme), Scholz tente d\u2019expliquer le patriarcat dans sa forme spéciique sous le capitalisme, et non comme un phénomène transhistorique qui n\u2019est pas appelé à se transformer.Étant insatisfaite des théories féministes et du marxisme traditionnel, qui faisaient tous deux l\u2019éloge du travail rémunéré, Scholz développe la notion de dissociation-valeur.Ainsi, dans la socialisation par la valeur, le travail abstrait est en relation étroite avec les rapports inégaux entre les sexes.Le travail et la marchandise ne pouvant recouvrir les fonctions vivantes, il est nécessaire d\u2019avoir le pendant inverse, les tâches efectuées par les femmes, ain de perpétuer le capitalisme, même si ces activités sont dissociées de la sphère marchande.Toutefois, la part dissociée n\u2019est pas qu\u2019un sous-système, elle est partie prenante du rapport social global.Ce faisant, Scholz reprend l\u2019idée de Silvia Federici Federici (Wages against Housework) selon laquelle le travail ménager est nécessaire au capitalisme.La sphère domestique \u2013 et féminine \u2013 n\u2019est pas un domaine inhérent à la sphère marchande, mais elle est ce qui est autre que la sphère marchande, ce que celle-ci doit exclure de son champ pour exister en tant que telle, son « contraire immanent ».Le travail domestique constitue alors, en quelques sortes, la base et l\u2019envers des sociétés salariales.Contrairement à ce qu\u2019avance Moishe Postone dans Temps, travail et domination sociale, il ne peut donc pas y avoir de totalité de la forme-valeur, précisément à cause de ce qu\u2019elle dissocie.Scholz critique aussi la tendance à associer la valeur d\u2019usage au féminin (comme face « sensorielle » de la marchandise) et la valeur d\u2019échange au masculin, subordonnant généralement la première à la seconde.En fait, le concept même de valeur d\u2019usage est biaisé, car il n\u2019existe que dans le rapport d\u2019échange, dans l\u2019espace marchand androcentrique : on n\u2019accorde une valeur d\u2019usage à un objet que pour pouvoir mieux l\u2019échanger ensuite.Selon Scholz, c\u2019est à partir du XVIIIe siècle que les rapports modernes entre les sexes se sont déinis à travers la diférenciation de la sphère publique et de la sphère privée.Ces rapports doivent donc être analysés dans le contexte du patriarcat producteur de marchandises, et non comme des rapports transhistoriques qui se perpétueraient « parallèlement » aux 22 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui diférentes sociétés.Cette théorie entre en rupture avec la vision de Marx et d\u2019Engels, qui considéraient le patriarcat comme un phénomène millénaire propre aux sociétés de classes.Depuis, le XXe siècle, nous assistons donc à une « barbarisassion » globale du patriarcat producteur de marchandises.Contrairement aux premières décennies du capitalisme, les femmes doivent désormais concilier travail domestique et travail salarié.Dans les calculs de répartition du temps des femmes, c\u2019est généralement la femme salariée qui, bien plus que la femme au foyer, accumule le plus d\u2019heures de travail par semaine, ménager et salarié confondus, et qui par conséquent dispose du moins de temps libre.À travers la critique de la dissociation-valeur, Roswitha Scholz souhaite revoir tous les niveaux et toutes les sphères de la société, dans une perspective de dépassement de la masculinité et de la féminité, et évidemment de la famille nucléaire.Selon elle, la forme-valeur ne peut être dépassée sans que l\u2019identité masculine ne soit abolie.Toutefois, elle ne spéciie pas comment et dans quelle mesure cette identité doit être abolie.Critiques Pour notre part, tout en endossant les prémisses des auteures, nous aurions cependant quelques critiques à formuler à ces théories du travail ménager et à cette vision du rôle des femmes dans le système capitaliste.En efet, il est vrai que les diférentes évaluations économiques du travail domestique peuvent contribuer à la reconnaissance de la contribution des femmes, et qu\u2019elles peuvent avoir des retombées bénéiques pour celles-ci, particulièrement en ce qui a trait aux diférentes mesures de sécurité sociale habituellement liées à l\u2019emploi dont ne bénéicient pas toujours les femmes au foyer ou les femmes travaillant à temps partiel.Cela permet aussi de mettre de l\u2019avant toute l\u2019ampleur de la gratuité de cette forme de travail, gratuité sur laquelle s\u2019appuie le capitalisme pour fonctionner.Toutefois, en attribuant une valeur monétaire au travail domestique, on court le risque d\u2019assimiler le temps domestique au temps marchand.En raison de l\u2019aspect afectif, cependant, les rapports dans la sphère domestique ne sont pas assimilables aux rapports salariés, bien que la reproduction domestique en constitue la base et le complément.En d\u2019autres mots, on ne quitte pas sa famille comme on démissionne d\u2019un emploi. t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 23 Du côté des féministes marxiennes, cependant, la revendication d\u2019un salaire pour le travail domestique ne va pas de soi.À partir d\u2019une posture opposée au travail salarié, il est di cile d\u2019exiger que les activités domestiques de reproduction ne s\u2019en rapprochent, d\u2019autant plus qu\u2019elles représentent l\u2019envers du travail abstrait.Par conséquent, il serait illogique de les considérer comme du travail « ordinaire », ou de revendiquer leur salariat.De plus, cette forme de travail n\u2019est pas une simple dépense de temps : il y a aussi bon nombre de facteurs, di cilement quantiiables, comme l\u2019afection, l\u2019amour ou la sexualité qui entrent en compte lorsqu\u2019on observe les diférents aspects du travail domestique.Ces activités ne répondent pas aux mêmes impératifs que le travail salarié ; s\u2019il est possible de diminuer l\u2019efort ou le temps de travail grâce à des appareils ménagers (lessiveuse, lave-vaisselle, four électrique), il n\u2019est en revanche pas possible d\u2019efectuer une rationalisation ou une rentabilisation de ce travail.Pour ce qui est des auteurs masculins qui se sont distanciés du marxisme tout en critiquant aussi le capitalisme, nous avons un autre son de cloche.Pour André Gorz, par exemple, la mise en place d\u2019un salaire pour le travail domestique aurait pour efet d\u2019aggraver l\u2019isolement des femmes dans la sphère privée et d\u2019encourager la tendance des hommes à assurer le revenu principal du couple, en plus de ne pas conduire à un partage équitable des tâches.Cela aurait aussi pour conséquence de transformer le travail ménager en travail à but économique, donc en emploi de domestique.De plus, Gorz nie le fait que le travail domestique soit globalement utile à la société et airme qu\u2019il permet plutôt le bien-être et l\u2019épanouissement personnel des membres d\u2019une communauté : « La confusion entre l\u2019épanouissement des personnes et leur utilité sociale relève d\u2019une conception totalitaire de la société dans laquelle il n\u2019y a pas de place pour la singularité et l\u2019unicité de chaque personne ni pour la spéciicité de la sphère privée.Celle-ci est et doit être par essence soustraite au contrôle social et aux critères d\u2019utilité publique » (Gorz 2004, 348).Plus largement, le milieu de la gauche a exposé une réticence assez forte à l\u2019idée de salarier le travail domestique.Après les années 1980, le mouvement féministe abandonne aussi cette revendication, si bien qu\u2019il est assez di cile de trouver des groupes qui défendent encore l\u2019idée du salariat au travail ménager. 24 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui En mettant en opposition les diférentes perspectives théoriques au sujet du travail domestique, nous pouvons constater plusieurs lacunes chez les marxistes traditionnels dans la théorisation de l\u2019exploitation de la femme sous le capitalisme, de même que l\u2019exploitation patriarcale qui y prend une forme particulière.Du côté des féministes radicales et des féministes marxiennes, on admet que le travail ménager est non seulement nécessaire, mais surtout proitable au capitalisme.Toutefois, les moyens d\u2019action ne sont pas les mêmes : si pour les unes, seul le salariat permet de reconnaître \u2013 et éventuellement d\u2019abolir \u2013 ce travail, il est plus di cile de déceler, chez les féministes marxiennes, de possibles pistes de solutions.Pour notre part, nous considérons qu\u2019un salaire au travail ménager pourrait avoir pour conséquence de consolider la division sexuelle du travail et de perpétuer l\u2019isolement des femmes au foyer.Historiquement, les allocations gouvernementales pour les femmes ont surtout eu pour objectif de leur faire quitter les lieux de travail, plutôt que de fournir une autonomie à celles qui étaient déjà ménagères.Plus récemment, la proposition de certains économistes de considérer le travail ménager comme salarié ain de l\u2019intégrer au Produit intérieur brut ne peut que nous laisser perplexes quant aux réels intérêts pour les femmes, qui sont pourtant les principales concernées.Par conséquent, nous dirions que la mise en place d\u2019un revenu minimum garanti pourrait mener vers une plus grande liberté et une plus grande équité entre tous les membres d\u2019une société, sans que cela ne soit lié au coninement à des tâches ménagères, ni attribué à un sexe en particulier.Toutefois, cette démarche doit aussi s\u2019inscrire dans une perspective de remise en question des privilèges masculins, sans quoi il ne s\u2019agirait que d\u2019une libération du travail salarié, mais pas du travail gratuit.Conclusion Au-delà d\u2019une telle mesure globale, une grande part de la transformation peut et doit se faire à travers la socialisation et l\u2019éducation.Ayant été, pour la plupart, élevées par des mères qui assuraient une plus grande part du travail ménager, notre déi est désormais de renverser ces rôles dans notre t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 25 entourage immédiat.Cela passe notamment par le refus du travail gratuit, c\u2019est-à-dire fait au bénéice d\u2019autrui, en faisant grève pour des périodes plus ou moins longues.À petite échelle, la grève du travail ménager permet d\u2019abord aux femmes de libérer leur temps : en ne faisant à manger et en ne faisant le ménage que pour soi, le surplus de temps qu\u2019on consacre à combler la part manquante de l\u2019autre nous revient directement.La grève fait ensuite réaliser à ceux qui proitent de ce travail qu\u2019ils peuvent et doivent en assurer une part, car cela ne va pas de soi.Plus largement, il est possible pour les femmes de s\u2019organiser collectivement pour coordonner de telles grèves à grande échelle, comme l\u2019ont déjà fait plusieurs groupes féministes.Ainsi présentée, la question du travail ménager gratuit dépasse les foyers et devient une question sociale et politique.Camille Robert est étudiante à la maîtrise en histoire à l\u2019UQAM. 26 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui Références Alzon, Claude.1973.La femme potiche et la femme bonniche.Paris : Éditions Maspero.B.Dandurand, Renée.1981.« Familles du capitalisme et production des êtres humains », Sociologie et sociétés 13 (2) : 95-111.Delphy, Christine.2003.« Par où attaquer le «partage inégal» du «travail ménager»?», Nouvelles Questions Féministes 22 (3) : 47- 71.Dupont, Sylvie, Nicole Lacelle et Francine Tremblay.1981.« Gagner son ciel ou gagner sa vie?», La Vie en rose 1 : 13-25.Fouquet, Annie et Ann Chadeau.1981.« Peut-on mesurer le travail domestique?», Économie et statistique 136 (136) : 29-42.Gorz, André.2004.Métamorphoses du travail.Paris : Gallimard.Poulin, Richard et Patrick Vassort, dir.2012.Sexe, capitalisme et critique de la valeur.Montréal : M Éditeur.Vandelac, Louise.1984.« L\u2019impossible travail des femmes », Interventions économiques 1 : 103-130. t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 27 Recadrer le féminisme Par Andrée Yanacopoulo C\u2019est en 1872, semble-t-il, qu\u2019Alexandre Dumas ils, l\u2019auteur de la célèbre pièce de théâtre La Dame aux camélias, qualiia de « féministes » ceux (et celles?) qui défendaient les droits des femmes.De ces féministes, il n\u2019était d\u2019ailleurs pas loin de faire lui-même partie.Le féminisme ! Le mot était lancé, et la chose, pas tellement loin.Répondant aux lointains appels de Mary Wollstonecraft (1759-1797) et d\u2019Olympe de Gouges (1748-1793), les femmes ont, à l\u2019aube du xxe siècle, commencé à s\u2019unir et à réclamer leurs droits, et peu à peu le mouvement a pris de plus en plus d\u2019ampleur jusqu\u2019à véritablement s\u2019ancrer dans la société.Naissance du féminisme À la première vague, qualiiée de réformiste car principalement axée sur la réclamation du droit de vote, en a succédé une deuxième, née dans la foulée efervescente des événements de 1968, celle-ci dite radicale, elle, parce que désireuse de s\u2019attaquer à la racine même du mal, à l\u2019élément structurant de la société, à savoir le patriarcat.Ce néoféminisme exigeait, par le fait même, un remaniement en profondeur des structures sociales, par déinition androcentriques, et la mise en place de pouvoirs parallèles subversifs, car il faut du pouvoir pour abattre le Pouvoir.Autrement dit, il nous fallait passer d\u2019un discours sur l\u2019oppression à un discours sur les moyens de lutter contre cette oppression, bref, politiser notre engagement, aussi bien en ce qui concerne la façon de l\u2019envisager, de l\u2019analyser, de le concevoir, que celle d\u2019y remédier.C\u2019est pourquoi action et rélexion n\u2019ont cessé de s\u2019alimenter l\u2019une l\u2019autre, dialectiquement oserai-je dire, sans que l\u2019une n\u2019ait jamais priorité sur l\u2019autre.Les femmes (au rebut, cet être mythique qu\u2019est LA femme!) aspiraient à une libération totale, elles voulaient igurer comme des êtres humains complets, être égales aux hommes sous tous les rapports.Le travail, 28 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui théorique comme pratique, était de taille.Il fallait, premièrement, mettre à plat les préjugés sur l\u2019infériorité dite constitutive, biologique des femmes (de leur cerveau, notamment) et, par voie de conséquence, dénoncer les stéréotypes qui en découlaient.En tout premier lieu, il fallait dénoncer ceux propagés par les manuels scolaires.Deuxièmement, il s\u2019agissait de réécrire l\u2019histoire, jusqu\u2019ici domaine des hommes, en montrant comment notre apport au savoir, aux valeurs, à la culture, a été occulté.Il fallait donc ranimer les grandes igures féminines qui, au cours des siècles, ont accompli une œuvre en dépit du bâillon sur leurs bouches apposé ou qui, au contraire, ont vu leurs talents étoufés dans l\u2019œuf.Il nous fallait également rappeler comment la médecine et surtout la psychiatrie ont accordé leur caution à la dite infériorité naturelle des femmes et à leur réduction à leur rôle maternel.Bref, en réécrivant l\u2019histoire, nous voulions restituer le passé des femmes pour leur donner un avenir, encore.et encore.Disons, pour paraphraser Montaigne, que rien de ce qui était féminin ne nous était étranger.Par essence politique, ce néoféminisme constituait ainsi un mouvement de masse, axé sur la prise de conscience collective de l\u2019assujettissement des femmes.Un assujettissement que nous disions à la fois spéciique, car réductible à nul autre (celui des exploités, des prolétaires, des colonisés, entre autres), et total, car il se retrouvait tout à la fois dans les domaines économique, politique et social, donc dans la sphère publique, dite de production, et également sur le plan sexuel, donc dans la sphère privée, dite de reproduction : « le privé est politique ».En bref, une oppression une et indivisible qui, par le fait même, fondait la solidarité universelle des femmes.Car si nous ne partagions pas toutes un féminisme radical, toutes nous nous reconnaissions comme opprimées par le seul fait d\u2019être femmes, et ainsi prêtes à lutter contre la classe des hommes.Plus encore, notre féminisme était un humanisme, qui prônait le respect des autres, la protection des faibles et des démunis, une échelle de valeurs dont le sommet n\u2019était pas uniquement occupé par le désir insatiable du proit.Chose certaine, ce à quoi il ne visait surtout pas, c\u2019est d\u2019inverser la vapeur : endosser les valeurs masculines, devenir une copie des hommes, viser la compétition, le proit à tout prix, au risque de la violence, de la guerre, de l\u2019oppression des faibles et des moins bien nantis, etc.C\u2019est t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 29 pourquoi nous le disions haut et fort : « il ne suit pas d\u2019avoir le pouvoir, il faut aussi arriver à le changer ».Oui, notre féminisme était utopique, et alors?En tout cas, comme l\u2019a si bien dit Benoîte Groult, il n\u2019a jamais tué personne.On ne saurait en dire autant du machisme.Entendons-nous bien  : être politisée, ce n\u2019est pas forcément faire partie d\u2019un groupe, manifester, parcourir en nombre les rues dans le but de faire connaître les torts et les injustices qui nous accablent ou les revendications que nous voulons faire valoir.Être politisée, c\u2019est comprendre que son comportement personnel a un sens, extensible à toute la communauté des femmes.Rien de plus, rien de moins.Si dans mon quotidien je refuse, parce que je les juge aliénants, des comportements qui m\u2019insultent ou m\u2019infériorisent, je ne fais pas qu\u2019exprimer ma propre réaction : je transmets un message, qui se joint à celui de toutes les autres femmes, je m\u2019airme dans ma volonté de m\u2019accomplir comme être humain, au nom d\u2019une solidarité qu\u2019ont mise à l\u2019épreuve maintes et maintes luttes et rélexions collectives.De plus, il ne suit pas d\u2019être femme et de se vouloir libre pour être féministe.Être féministe, c\u2019est prendre conscience que des droits me sont refusés non pas parce que je suis X, Y ou Z, mais de par mon sexe \u2013 la preuve en est que ces droits sont d\u2019emblée reconnus aux hommes.C\u2019est en vivant notre solidarité, en luttant ensemble ou privément, que peu à peu nous sommes sorties du silence et de l\u2019ombre, et que nous avons obtenu un certain nombre de droits en tant que personne et en tant que citoyenne (l\u2019avortement, l\u2019abolition de mesures faisant de la femme une mineure sous la tutelle de ses parents ou de son mari, etc.) Davantage encore : nous avons voulu aussi et surtout, en travaillant sur nous-mêmes, conquérir la libre possession de nos corps \u2013 parole y comprise.C\u2019est la raison pour laquelle nous avons refusé la mixité dans nos groupes.Cette réappropriation de nous-mêmes passait d\u2019abord et avant tout par la rupture d\u2019un silence auquel nous étions depuis longtemps coninées et qui avait ini 30 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui par nous devenir consubstantiel.Nous nous sommes mises à parler, nous nous sommes mises à écrire, et nous nous sommes mises à nous publier.Les anciennes se souviendront, les jeunes l\u2019apprendront : en 1975 naissaient à Montréal deux maisons d\u2019édition uniquement consacrées à des œuvres de femmes; celle de la Pleine Lune (dont la vocation première a disparu depuis plus de dix ans) et celle du remue-ménage (en minuscules s\u2019il vous plaît), cependant que s\u2019ouvrait la Librairie des femmes d\u2019ici, uniquement consacrée à des livres écrits par des femmes.Ainsi émergea une culture dite au féminin, qui recouvrait presque tous les domaines : roman, poésie, théâtre, arts divers, sciences, mathématiques\u2026.« La féministe est un je qui se dit nous 1. » (Hélène Cixous) Après 1980 Si, contrairement à ce que souhaitaient les féministes de la seconde vague, le patriarcat n\u2019a pas succombé à leurs critiques dévastatrices \u2013 il a la vie dure \u2013 le phénomène, était prévisible: le patriarcat règne depuis si longtemps.Néanmoins, bien des hommes se sont sentis menacés d\u2019être jetés à bas de leur trône.Hélas, tout progrès social entraîne inévitablement des remises en question, voire des oppositions, plus ou moins airmées, plus ou moins violentes  ; bref, le féminisme a engendré le masculinisme \u2013 il fallait s\u2019y attendre.La réponse, en réalité, se manifeste sous deux formes  : le retournement contre les femmes et leurs acquis (je n\u2019y inclurai pas, bien que redoutables mais aussi plus attendues, les remises en question du statut des femmes par le retour en force des fondamentalismes religieux), et le combat ouvert mené sous le nom de « masculinisme ».J\u2019en traiterai succinctement.1.Retournement contre les femmes de leurs acquis.Quelques exemples pêle-mêle  : les femmes qui rapportent au foyer un argent indispensable à leur famille restent néanmoins, pour une grande part, responsables du soin de la maison et des enfants ; lorsque nous disons qu\u2019il est possible de contrôler notre fécondité, les hommes comprennent que les femmes sont baisables à volonté  ; sans compter que l\u2019hypersexualisation des illes, l\u2019envahissement médiatique et informatique de la pornographie t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 31 nous laissent pantoises.Peut-on même parler de retournement?Peut- être tout simplement de surdité, d\u2019étanchéité : les femmes peuvent bien revendiquer, le monde continuera à tourner sur les mêmes bonnes vieilles bases de leur exploitation au proit des hommes.2.Masculinisme airmé.Postulant sans vergogne que les buts du féminisme sont atteints, et bien au-delà, des groupes d\u2019hommes organisés se jugent autorisés à dénoncer ce qu\u2019ils qualiient d\u2019atteintes aux droits des hommes.Le temps est venu, disent-ils, de retourner à l\u2019ordre naturel (sic) des choses.Il n\u2019est que de suivre les travaux remarquables que mènent à l\u2019Université du Québec à Montréal Francis Dupuis-Déri et son groupe au sein de l\u2019Institut de recherches et d\u2019études féministes (IREF) pour constater que le masculinisme n\u2019est pas le fait de quelques hurluberlus\u2026mal baisés.L\u2019on retrouve sans peine ses marques dans des blogs, dans les médias, dans des mémoires présentés à des commissions parlementaires, etc.Il représente véritablement une « force politique qui s\u2019oppose au féminisme2 ».Mais il y a plus : moins présent sur la scène publique dans les années 80, le féminisme n\u2019a toutefois pas cessé d\u2019inspirer les femmes avec, en arrière- plan, ce que j\u2019appellerais une mode du reniement, que l\u2019on peut encore constater aujourd\u2019hui, de la part de jeunes femmes ières de proclamer « Je ne suis pas féministe, mais\u2026 ».À partir des années 1980, les lesbiennes, déjà bien en vue dans les années 1970, se radicalisent et se politisent, cependant que les universités s\u2019honorent d\u2019avoir chacune leur secteur de recherches sociales sur la question.Insensiblement, le féminisme s\u2019investit dès lors dans l\u2019unique champ sexuel et s\u2019axe sur la lutte antisexiste, de par la concoction de nouveaux concepts  : les notions de «  genre  » et d\u2019« intersectionalité » au premier chef.Le « genre », lit-on, ne désigne ni le sexe biologique ni l\u2019orientation sexuelle, mais l\u2019ensemble des comportements dictés, imposés par la société \u2013 lesquels ne correspondent pas à nos élans profonds; on peut donc en sortir et adopter les façons de faire et de penser de notre choix, ne plus se sentir lié par les catégorisations communes, vivre tous les intermédiaires possibles.À titre d\u2019exemple, j\u2019ai vu, dans un établissement public de Montréal, des toilettes de trois sortes : « Femmes », « Hommes », « Autres ».Mais que les façons d\u2019être, de penser, de se conduire s\u2019inscrivent, par déinition peut- 32 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui on dire, dans une société donnée et dans la culture véhiculée par cette dernière, ne le savait-on pas?Sans compter que ce « nouveau » concept a été à ce point scruté et analysé dans tous les sens qu\u2019on a ini par en faire une théorie, et que les signiications qu\u2019on lui a injectées, à force de se multiplier, sont devenues littéralement insigniiantes3.Un autre concept, appelé lui aussi à une grande fortune, est celui d\u2019  «  intersectionnalité  ».Dans un article fondateur publié en 1989, Kimberle Crenshaw, issue du courant « Black Feminism  », professeure de droit à l\u2019université de Columbia et à celle de Californie à Los Angeles (UCLA), prône la nécessité de privilégier, concernant les femmes, au moins deux oppressions, soit celle de la race et celle du sexe, et de recentrer la lutte féministe sur leur addition, plus même, sur leur interpénétration, sur leur intersection4.On ne saurait en efet, explique-t-elle, parler d\u2019oppression au singulier, car cette dernière est en réalité multiple, elle conjugue deux, voire plusieurs facteurs de domination et de discrimination  : noire (ou autochtone ou, plus généralement, non-blanche), lesbienne, pauvre, etc.D\u2019où les accusations de féminisme blanc, élitiste, voire colonisateur et même raciste, portées à l\u2019endroit du mouvement féministe initié par l\u2019Occident.D\u2019où, par voie de conséquence, le refus d\u2019engager les luttes féministes traditionnelles et, partant, le choix d\u2019actions pour le moins ambigües.C\u2019est ainsi que le féminisme s\u2019est polarisé sur la lutte antisexiste, et que la notion de genre d\u2019abord, celle d\u2019intersectionnalité ensuite, ont presque totalement évacué la question du patriarcat5.PDF Québec : Recadrer le féminisme On peut fort bien être féministe et critiquer certains aspects du féminisme, ne pas être d\u2019accord avec tel ou tel moyen d\u2019action, avec telle ou telle échelle des priorités de lutte.Néanmoins, le postulat de base de cette position ne saurait être remis en question : femmes et hommes doivent être à égalité de chances et de droits dans une société qui se veut démocratique.Autrement dit, c\u2019est bien le t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 33 patriarcat, soit le pouvoir des hommes, leur appropriation des femmes jusques et y compris leur corps, qu\u2019il nous faut renverser.On se souvient de l\u2019étonnement, pour ne pas dire de la stupeur, devant les prises de position de ce mouvement si respecté qu\u2019est (était) la Fédération des Femmes du Québec, fondée en 1967 par l\u2019infatigable hérèse Casgrain, déjà présidente depuis 1928 de la Ligue des droits de la femme.Sous couleur de féminisme et au nom de l\u2019intersectionnalité, la FFQ préconise des positions jugées indéfendables aux yeux de bien des femmes \u2013 pas forcément engagées.C\u2019est ainsi qu\u2019en 2010, cette organisation s\u2019est prononcée contre l\u2019interdiction signiiée aux éducatrices des garderies en milieu familial de porter le niqab ou la burqa au travail (projet de loi 94); elle s\u2019est ravisée depuis, devant le tollé suscité par sa prise de position.Par la suite, les aberrations se sont multipliées, au point que nombre de ses membres ne se reconnaissent maintenant plus en elle.Il devint alors clair qu\u2019en dépit de ses prétentions, la FFQ non seulement ne servait plus la cause des femmes mais la desservait, bernant par là-même le public.En faisant passer ses propres luttes idéologiques (promotion d\u2019un féminisme dit musulman, priorité accordée aux droits individuels et religieux) avant la défense des femmes quelles qu\u2019elles soient, en jouissant de sources de inancement en grande partie soigneusement tenues secrètes, en ignorant critiques et objections, en faisant montre d\u2019un fonctionnement non démocratique qui, bien évidemment, va à l\u2019encontre de la défense de la cause des femmes, la FFQ a, selon plusieurs de ses membres, trahi son histoire et démérité de son appellation.Allons plus loin : la FFQ a fait pire que desservir et mettre à mal la solidarité des femmes entre elles \u2013 une solidarité fondée sur l\u2019universalité de notre si bien nommée « condition féminine » : elle a dressé les femmes les unes contre les autres, en taxant les « Blanches » d\u2019impérialistes et de racistes, en opposant les démunies aux riches (une fois sorties de leur pauvreté, ces mêmes femmes deviendraient donc automatiquement les ennemies de leurs anciennes camarades?), etc.À cela, il fallait réagir.Au nom des droits des femmes.C\u2019est le mandat que s\u2019est donné un nouveau mouvement, fondé le 14 novembre 2013 et nommé à juste titre Pour les Droits des Femmes du Québec. 34 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui PDF Québec est un groupe féministe, citoyen, mixte et non partisan, dont l\u2019objectif est celui de tout mouvement féministe authentique  : la remise en question du système patriarcal, ce système qui, à des degrés divers, opprime toutes les femmes sans exception uniquement parce qu\u2019elles sont des femmes.On l\u2019aura compris : PDF Québec prône un État laïque donc neutre, c\u2019est-à-dire non ailié à quelque religion que ce soit mais par ailleurs respectueux de la liberté de conscience, et refuse ces récentes déinitions du féminisme qui servent des intérêts sectaires ou communautaristes au détriment des véritables droits des femmes.Or, la persistance des inégalités est patente dans des domaines comme le partage des tâches, la conciliation famille-travail, les salaires, l\u2019accès au travail, etc.Sans compter que les femmes restent aujourd\u2019hui encore généralement exclues des hauts lieux de décision et défavorisées en ce qui concerne la répartition des ressources sociales et économiques.Réduire les disparités entre les deux sexes, c\u2019est faire en sorte qu\u2019en in de compte, ce sont les droits humains qui l\u2019emportent sur toute autre considération.C\u2019est faire en sorte que soit concrétisée cette vérité pourtant si banale par ailleurs : du seul fait de leur humanité, les femmes et les hommes ont une valeur et une importance intrinsèques égales.C\u2019est ainsi, à titre d\u2019exemple, que PDF Québec appuiera, entre autres, les groupes qui, tout comme en Suède, demandent que soient mises en place des mesures visant à décriminaliser les femmes prostituées, à les aider à sortir de la prostitution tout en criminalisant les clients et les proxénètes; que PDF Québec agira en concertation avec d\u2019autres groupes qui œuvrent contre la violence faite aux femmes, contre leur pauvreté, etc., etc.Et avec ceux et celles qui travaillent à protéger les droits déjà acquis, ainsi le droit à l\u2019avortement libre et gratuit.Bref, PDF Québec fera au mieux pour s\u2019assurer que soit mise en pratique la Convention pour l\u2019élimination de toutes les formes de discrimination à l\u2019égard des femmes (CEDEF, ou en anglais CEDAW).Rappelons que, de par cette convention internationale initiée par l\u2019ONU, signée entre autres par le Canada et entérinée par le Québec, les États se sont engagés à « prendre toutes les mesures appropriées, y compris des dispositions législatives, pour modiier ou abroger toute loi, disposition réglementaire, coutume ou pratique qui constitue une discrimination à l\u2019égard des femmes » (article 2f ). t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 35 Le respect des droits des femmes est véritablement un enjeu sociétal : il est reconnu que l\u2019amélioration de la situation des femmes dans une société bénéicie à tous, tant aux hommes qu\u2019aux femmes.Il est temps que se rassemblent toutes les femmes, au-delà de leurs diférences et de la diversité de leurs besoins.Et parce que de tout temps il y a eu des hommes qui ont accompagné les femmes sur la route de leur émancipation, PDF Québec se déclare un mouvement mixte : c\u2019est de fait ensemble que les femmes et les hommes pourront faire avancer la société.Ainsi PDF Québec contribuera à la construction d\u2019une société plus juste, plus égalitaire et plus solidaire.Car la chose est claire  : une véritable démocratie ne sera possible qu\u2019à la condition de réaliser pleinement la parité entre hommes et femmes.L\u2019appel est lancé à toutes celles et à tous ceux qui refusent que soit mise en péril la société démocratique et laïque que nous avons mis tant d\u2019années à souhaiter et à tenter de bâtir.Les droits des hommes, rien de plus.Les droits des femmes, rien de moins.Andrée Yanacopoulo est Vice-présidente de PDF Québec.Notes 1 Cixious, Hélène in Chesler Phyllis.1972.Traduction française 1975 : Les femmes et la folie, p.8.Paris : Payot, collection Traces.2 Blais Mélissa et Francis Dupuis-Déri.2008.Le mouvement masculiniste au Québec.L\u2019antiféminisme démasqué, p.14.Montréal : les éditions du remue-ménage.3 Voir l\u2019imparable analyse qu\u2019en fait la sociologue Marie-Victoire Louise Louis, Marie- Victoire.2005.«  Dis-moi, le genre, ça veut dire quoi?  », http://sisyphe.org/article.php3?id_article=1810 4 Crenshaw, Kimberle.1989.« Demarginalizing the intersection of race and sex : A black feminism critic of antidiscrimination doctrine, feminist theory, and antiracist politics », he University of Chicago Legal Forum : 139-167.5 Pour plus de précisions, voir entre autres Bard, Christine.2012.Le féminisme au-delà des idées reçues.Paris : Le cavalier bleu.6 Les hommes peuvent devenir membres de PDF Québec, exprimer leur avis, donner leurs conseils, et ils sont les bienvenus.Mais ils n\u2019ont pas le droit de vote.(On ne saurait, malgré tout, être trop prudentes\u2026) 36 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui Mémoire pour la consultation concernant la loi no.60, Charte affirmant les valeurs de laïcité et de neutralité religieuse de l\u2019État, ainsi que d\u2019égalité entre les femmes et les hommes et encadrant les demandes d\u2019accommodement.Par Le Centre communautaire des femmes sud-asiatiques Une perspective féministe Le Centre communautaire des femmes sud-asiatiques de Montréal déplore, au sens le plus profond du terme, l\u2019ajout proposé par le gouvernement du Québec de la « Charte des valeurs québécoises » à la Charte québécoise des droits et libertés déjà existante.Depuis 1981, en tant que féministes, nous rassemblons les femmes d\u2019origine sud- asiatique, leur famille, leurs amis.Le projet de loi 60 viole la Charte québécoise des droits et libertés, la Charte canadienne des droits et libertés et la déclaration universelle des droits de l\u2019homme des Nations Unies.Ce projet échoue encore plus déplorablement sur la question de l\u2019égalité des genres1.De plus, la section 50.1 ajoutée en 2008 à la Charte québécoise, « réitère que les droits sont également garantis pour les hommes et les femmes »2.Le Centre communautaire des femmes sud-asiatiques (CCFSA) est un organisme féministe québécois qui regroupe des femmes de diférentes origines ethniques, culturelles, linguistiques, spirituelles, 1 Lors d\u2019une table ronde, Me Pearl Eliadis, dialogue communautaire sur le projet de loi 60 \u2013 égalité et perspectives féministes \u2013 Montréal, Université Concordia, 28 novembre 2013.2 Communiqué de presse, Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse du Québec.Montréal, 17 octobre 2013. t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 37 religieuses.Le CCFSA promeut la justice sociale et économique pour toutes les femmes immigrantes ou réfugiées et soutient l\u2019équité et la détermination personnelle.Depuis 32 ans, nous regroupons des femmes qui visent toutes le même but : faciliter l\u2019adaptation des nouvelles arrivantes à la société québécoise.Nous fournissons un endroit sécuritaire et agréable où il fait bon se réunir pour participer à diverses activités qui impliquent des gens des pays sud-asiatiques, du Québec, du Canada, et de partout ailleurs.Nous sommes musulmanes, hindoues, bouddhistes, sikhes, zoroastriennes, chrétiennes.Certaines d\u2019entre nous, sont agnostiques ou athées.En solidarité et en alliance avec les Québécoises francophones et anglophones ainsi que les femmes de groupes ethniques variés, nous nous positionnons de front dans la lutte féministe qui se tient au Québec.Nous prenons nos propres décisions quant à notre tenue vestimentaire, que ce soit au travail ou à la maison.Quelques-unes d\u2019entre nous peuvent facilement être associées à une religion en particulier, d\u2019autres pas.Nous sommes des féministes.La « neutralité religieuse » à laquelle nous sommes parvenues dans nos relations professionnelles est de loin plus signiiante que celle, pastiche, proposée par le projet de loi 60.Notre neutralité repose bien sûr sur une compréhension véritable et un respect des convictions d\u2019autrui, même si celui-ci ne partage pas nos opinions.Cacher les signes externes d\u2019une quelconque ailiation religieuse ne fait pas disparaître les préjugés.Nous savons trop bien que les personnes qui semblent être, qui pensent être supposément neutres, ne le sont pas véritablement ; elles sont parfois racistes, xénophobes, islamophobes, homophobes, misogynes.Le projet de loi 60, la Charte des valeurs québécoises proposée, fait une interprétation intégriste du sécularisme ain de faire la guerre aux minorités religieuses.Les résultats immédiats de ce projet de loi se font déjà ressentir lors de débats approuvés par l\u2019État qui sont en réalité des attaques et qui accroissent simultanément la discrimination et les agressions patriarcales et racistes envers les femmes musulmanes voilées.L\u2019analyse qui suit démontrera que cette Charte proposée est 38 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui fondamentalement déiciente.Le projet de loi 60 représente l\u2019anti- égalité, l\u2019anti-équité en ce qui concerne les genres, les minorités ethniques et les religions, particulièrement l\u2019Islam.Tel qu\u2019énoncé par Me Eliadis, « si cette haine avait été instiguée par quelqu\u2019un qui n\u2019aurait pas été protégé par des privilèges parlementaires, cette personne aurait été confrontée à la loi contre les discours haineux »3.De plus, nous trouvons très problématique le fait que cette soi-disant neutralité doive être imposée par la loi.« Il n\u2019est pas raisonnable de supposer la partialité d\u2019un employé du secteur public par le simple port d\u2019un symbole religieux »4.Notre expérience, et celle de nos membres, démontrent au contraire que les préjugés racistes proviennent souvent de fonctionnaires publics qui ne portent aucun symbole religieux.Nous sommes particulièrement préoccupées par la clause 10 qui forcerait le CCFSA à faire respecter la loi ; nous serions alors dans l\u2019obligation de refuser d\u2019employer des personnes portant le voile religieux.Nous serions également dans l\u2019obligation de cesser de servir les femmes qui couvrent leur visage.À ce sujet, nous pensons qu\u2019il y a un manque de logique lagrant qui émane du projet de loi 60.En efet, si le but réel était d\u2019assurer l\u2019égalité des genres, alors, le renforcement de l\u2019autonomie des femmes (empowerment) devrait être au cœur des préoccupations du législateur.Toutefois, les conséquences logiques de cette loi sont toutes autres: la femme musulmane pratiquante restera à la maison, économiquement inactive et dépendante inancièrement des membres masculins de son foyer.Parce que les femmes appartenant à une minorité visible sont les membres de notre société les plus vulnérables à la discrimination, nous demeurons perplexes quant à ce besoin de changer les choses.De plus, nous pensons que, dans la sphère publique, la raison et le bon sens dictent souvent très bien la façon de gérer les accommodations.3 Me Eliadis, 28 novembre 2013.4 Communiqué de presse, Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse du Québec.Montréal, 17 octobre 2013. t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 39 En 2008, la commission Bouchard-Taylor, à qui nous avions aussi présenté un dossier et avec laquelle nous nous étions longuement entretenues, a publié un rapport.Parmi leurs «  recommandations prioritaires » igurait «\u2026la lutte contre l\u2019inégalité et la discrimination ».Nos recommandations en ce sens se concentraient sur « l\u2019urgence de lutter contre toutes formes de discrimination, l\u2019islamophobie, l\u2019antisémitisme et le racisme, auquel est particulièrement sujette la communauté noire »5.Nous croyons que les commissaires ont considéré notre point de vue.Nous recommandons donc fortement à l\u2019ensemble du Québec de nous écouter aujourd\u2019hui.Nous sommes très conscientes des conséquences de l\u2019intolérance religieuse.Plusieurs d\u2019entre nous proviennent d\u2019endroits où, de par le passé et encore maintenant, l\u2019identiication à des religions diférentes sont la cause de violence et de milliers de morts.Cependant, nous sommes profondément choquées de constater que notre gouvernement vise à mettre en œuvre des pratiques qui excluraient de la fonction publique des musulmanes qui décident de porter le voile.Nous savons où mènent de pareilles mesures.L\u2019histoire a démontré que les lois qui s\u2019attaquent aux minorités engendrent une tyrannie de la majorité (en l\u2019occurrence, la majorité judéo-chrétienne) et mettent in au pluralisme et à l\u2019acceptation.Par conséquent, nous airmons que le gouvernement s\u2019est engagé sur un terrain glissant et qu\u2019il faudrait mieux faire demi-tour.Depuis plusieurs décennies maintenant, le Québec met de l\u2019avant des politiques novatrices et progressistes qui favorisent le pluralisme et l\u2019égalité.Au Canada et partout ailleurs dans le monde, nous donnons l\u2019exemple.Le cout ixe des garderies a permis à plusieurs femmes d\u2019avoir accès à l\u2019égalité.La Charte proposée est un retour en arrière et nous expose à la risée du reste du monde.Au lieu de ramener à la maison les femmes qui portent le voile, le gouvernement devrait plutôt s\u2019attarder à mettre in à la violence envers les femmes.Voilà ce qu\u2019est une véritable lutte pour l\u2019égalité.5 Gérard Bouchard, Charles Taylor.Fonder l\u2019avenir.Le temps de la réconciliation.Rapport 2008. 40 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui La position anti-religion de la Charte et de ses partisans : un schéma colonial L\u2019aspiration à la laïcité du Parti Québécois est ancrée dans une longue tradition de souveraineté libérale et de nationalisme conservateur aux valeurs républicaines françaises et aux discours de droite en ce qui a trait à l\u2019égalité et à la liberté.Ce discours est né dans le contexte passé de la mission coloniale de l\u2019Europe et continue à se perpétrer encore aujourd\u2019hui.Derrière la Charte des valeurs se cachent des prétentions de modernité, de progrès et la croyance que seule la laïcité peut sauver les gens \u2018prémodernes\u2019, \u2018moins évolués\u2019 qui pratiquent une religion.La Charte perpétue la \u2018mission colonisatrice et coloniale\u2019, le \u2018fardeau de l\u2019homme blanc\u2019, faisant la promotion de la \u2018supériorité de la culture et des valeurs\u2019 des québécois blancs francophones.La Charte plaît à plusieurs Québécois francophones, ceux qui sont obsédés par la généalogie et la localisation précise de leurs ancêtres ici au Québec et là-bas en France.Sous cette obsession se cache le désir de provenir de la souche, de former une race pure.Cette peur de perdre le sentiment de chez-soi est en quelque sorte une forme d\u2019eugénisme : la peur de l\u2019Autre, déinie par sa race et menaçant la pureté de la race d\u2019ici.Dans cette optique, la Charte convient bien aux nationalistes de droite.Cette situation est similaire au climat social de la France où le Front national est en ascension.La Charte québécoise des valeurs a déclenché des réactions racistes, xénophobes et en particulier islamophobes.Malgré les références aux turbans des hommes sikhs et des kippas des hommes juifs, les personnes les plus touchées par cette Charte, comme l\u2019ont montré les débats des derniers mois, sont les femmes et plus particulièrement la femme musulmane.C\u2019est elle qui personniie cet «  étranger  » menaçant la culture et l\u2019identité nationales.C\u2019est elle qui est l\u2019Autre, qui ne fait pas partie du Québec, bien qu\u2019elle soit souvent née ici, qu\u2019elle provienne de la souche, qu\u2019elle habite ici et qu\u2019elle parle français.L\u2019association religion-ethnicité démontre une ignorance profonde puisque nombre de femmes musulmanes voilées sont nées ici, elles sont québécoises.Plus récemment, la polémique survenue à Verdun concernant des éducatrices à la petite-enfance portant le niqab a engendré des discours t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 41 haineux et misogynes : « deux balles ; c\u2019est la saison de la chasse, allons-y ! », « brulons ces femmes et violons les comme des porcs ! »6.Et nous posons la question, où sont les statistiques qui conirmeraient la peur de l\u2019invasion des musulmanes voilées ?Le mouvement Idle No More a déclaré que lors de l\u2019élaboration de la Charte, les peuples autochtones n\u2019avaient nullement été consultés.Aucune attention n\u2019a été portée au fait que les anglais comme les français ont colonisé les peuples autochtones et qu\u2019en tant qu\u2019étrangers et nouveaux arrivants, ils se sont activement afairés à les supprimer au lieu de respecter leurs valeurs, leurs lois et protocoles traditionnels.« Les politiques coloniales d\u2019autrefois ont censuré nos cérémonies, sweat lodges, potlaches, les Danses du soleil et autres, nos chansons, nos symboles religieux et spirituels, notre identité culturelle et notre langue, de la même façon qu\u2019elles menacent aujourd\u2019hui les autres pratiques religieuses »7.Il ne faudrait pas oublier que la population canadienne descend d\u2019immigrants et de colons qui ont volé le territoire aux peuples autochtones.Le point de référence mis de l\u2019avant par les partisans anti-religion de la Charte, telle Janette Bertrand, est le régime oppressif de l\u2019Église catholique sous Duplessis, l\u2019époque du christianisme catholique.Les féministes en faveur de la Charte ont une conception bien dualiste des choses.Elles doivent ignorer le fait qu\u2019il existe des féministes chevronnées qui suivent des pratiques religieuses et qui exercent quand même leurs droits en tant que femmes.Il est erroné d\u2019assumer que toutes les religions et toutes les cultures sont statiques.Au contraire, elles sont dynamiques, luides, elles évoluent au rythme du temps.Le fait de \u2018permettre\u2019 le port de petits symboles religieux telle la croix et l\u2019étoile de David montre bien l\u2019incompréhension vis à vis les religions qui n\u2019impliquent pas les mêmes pratiques symboliques ou pour qui le port de signes visibles est intégral à l\u2019identité culturelle, spirituelle et/ou religieuse.Le terme «ostentatoire», associé aux symboles religieux démontre en lui-même un préjugé culturel.6 « Nous sommes les parents des enfants sur cette photo » signé par 13 parents, novembre 2013.7 Déclaration du mouvement Idle No More 42 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui L\u2019égalité des hommes et des femmes et la liberté de religion \u2013 Une hiérarchie de valeurs Récemment, des femmes issues de la Fédération des femmes québécoises (FFQ) se sont détachées de la fédération et ont décidé de créer le groupe « Pour les droits des femmes » (PDF).Ces dernières accusent la FFQ de féminisme libéral puisqu\u2019elle laisse à la femme la liberté de se vêtir comme elle le veut.Le groupe PDF accuse la FFQ de défendre une position individualiste et libérale puisque la fédération maintient que la Charte force les femmes à choisir entre leur emploi ou leur religion.Ce discours tenu par le groupe PDF assume que la race, la sexualité, les conditions économiques, la religion n\u2019ont aucune incidence sur les relations entre les hommes et les femmes.Cet universalisme est une sorte de paternalisme.Les féministes bourgeoises et blanches se trompent si elles pensent qu\u2019elles parlent au nom de toutes les femmes, et plus particulièrement des femmes discriminées et exclues.Les droits individuels et le droit de pratiquer une religion sont bafoués par le supposé bien-être commun et collectif acquis par la pratique de valeurs universelles et abstraites qui n\u2019ont pas d\u2019égard aux genres.Voilà un exemple de la célèbre phrase de Spivak (1988), des « femmes blanches qui sauvent les femmes noires des hommes noirs ».De croire que la femme non-voilée peut et doit parler au nom de la femme voilée est en soi une vision coloniale et paternaliste \u2013 le fardeau de la femme blanche ! À l\u2019issue des derniers États généraux de l\u2019action et de l\u2019analyse féministes8 (14-17 novembre 2013), plus de 700 participantes, de partout à travers le Québec et représentant divers organismes, se sont prononcées haut et fort en faveur de l\u2019auto-détermination des femmes et de leur liberté de choisir la façon dont elles pratiquent leur religion et se vêtissent.Nous soutenons le Collectif des féministes musulmanes du Québec dans leur refus de stigmatiser les femmes qui portent le voile et d\u2019appuyer la hiérarchisation des citoyens québécois8.Ce sont nous les femmes qui sommes au gouvernail lorsqu\u2019il s\u2019agit de notre émancipation.Ce sont nous, et toutes celles qui s\u2019identiient en tant que femmes, qui sommes le plus conscientes des diférentes formes de violence 8 Le Devoir, 26 septembre 2013 t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 43 qui nous menacent.La Charte des valeurs québécoises manque de logique lorsqu\u2019elle soutient que l\u2019égalité des femmes et des hommes doit l\u2019emporter sur la liberté de religion.Cette position constitue une violation de la Charte canadienne des droits et libertés ainsi que de la Charte québécoise des droits9.Comme le souligne la commission, la Charte néglige la question des droits lorsqu\u2019elle s\u2019exprime en termes de valeurs, alors que droits et valeurs sont deux choses diférentes.La détermination personnelle et le corps La supposition paternaliste voulant que les musulmanes voilées n\u2019aient aucune détermination personnelle implique une conception selon laquelle, paradoxalement, il vaut mieux les forcer à enlever leur voile plutôt que de leur laisser leur libre arbitre et leur liberté ! La Charte proposée viole le droit à la détermination personnelle et le droit d\u2019être qui l\u2019on est, sans interférence.Elle viole la souveraineté du corps de la femme en interdisant le port de symboles religieux.Il est inacceptable de laisser l\u2019État imposer ce que la femme doit porter (ou ne doit pas porter).Nous nous opposons à cette imposition, qu\u2019elle provienne de prêtres, de mullahs ou de l\u2019État.Le corps, les symboles religieux et l\u2019identité Le choix de porter le voile est lié, chez beaucoup de femmes, aux valeurs de la communauté, à la culture de la vertu, à la proximité avec Dieu.Il représente aussi une façon de vivre son incarnation.L\u2019interprétation libérale, découlant directement d\u2019une société capitaliste de consommation, ne peut que faire erreur dans son acception du terme choix.En efet, le choix tel qu\u2019envisagé par la Charte ne représente pas la réalité de la vie humaine.La multitude de facteurs sociaux, économiques et religieux sont autant de variables à prendre en considération lorsqu\u2019il s\u2019agit de choix10.Pour plusieurs musulmanes, le port du voile représente une forme d\u2019expression de leur identité.Tout comme le port du turban et du kirpan chez les sikhs, ou de la kippa chez les juifs.Comme l\u2019ont noté divers psychiatres de l\u2019Université McGill, l\u2019interdiction de 9 Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse, 16 octobre 2013 10 Stéphane Gaudet, Le Devoir, 9 octobre 2013, Des limites de la notion de « choix ». 44 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui pratiquer cette forme d\u2019expression dans les sphères publiques peut avoir des efets négatifs sur la santé et le bien-être des personnes touchées11.Il importe de considérer la situation ambigüe dans laquelle se retrouvent ces femmes racialisées \u2013 incluant les femmes qui portent le voile- qui sont prises entre le fondamentalisme laïc (découlant du capitalisme et du colonialisme) et le fondamentalisme religieux.En tant que société, nous devons acquérir une compréhension globale de ce que signiient la détermination personnelle et le choix lorsqu\u2019il est question de religion.La peur du fondamentalisme Bien des craintes concernant le port du voile ont été exprimées par des féministes qui sont en faveur de la Charte, provenant de pays tel l\u2019Algérie où le port du voile est violement forcé.Leurs peurs s\u2019enracinent dans la crainte du fondamentalisme religieux.Dans ces pays, en efet, les femmes qui refusent de porter le voile peuvent être tuées.Mais comme l\u2019a bien noté Dalila Awada lors de son passage à Tout le monde en parle le 29 septembre 2013, nous sommes au Québec, pas en Algérie, et nos valeurs pluralistes ont, jusqu\u2019à maintenant, soutenu le port du voile pour des raisons culturelles et religieuses, mais non politiques.Si l\u2019on suit la logique de la Charte, le port d\u2019un cruciix serait associé au fondamentalisme chrétien.En conclusion, le Centre communautaire des femmes sud-asiatiques airme sa solidarité avec les femmes, incluant les personnes qui s\u2019identiient en tant que femmes, qui se battent pour la dignité.Nos 32 ans d\u2019activité et d\u2019activisme nous ofrent une perspective informée de la situation.Nous nous opposons à toutes les formes de coercition.Nous nous opposons à toutes les autorités qui forcent des individus à se vêtir, à parler et à se comporter d\u2019une certaine manière.Nous soutenons les femmes qui refusent de porter le voile parce qu\u2019elles y sont forcées.Et, pour les mêmes raisons, nous soutenons les femmes qui refusent d\u2019enlever leur voile parce qu\u2019elles y sont forcées.11 he Gazette, 15 octobre 2013 t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 45 Notre solidarité est notre force et nous continuerons de lutter pour notre libération collective, ancrée dans la diversité et la vision d\u2019une société juste.Article soumis par Le centre communautaire des femmes sud-asiatiques 1035 Rachel est, Qc H2J 2J5 sawcc@bellnet.ca Téléphone: 514-528-8812 http://www.sawcc-ccfsa.ca 46 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui À qui profite l\u2019inclusion?Les femmes minoritaires et le mouvement des femmes du Québec Par Marie Soleil Chrétien L\u2019arrivée d\u2019une tendance néo-corporatiste au sein de l\u2019État québécois a entraîné une institutionnalisation de bon nombre de mouvement sociaux, préalablement menés par la spontanéité des masses (Éric Montpetit 2003, p.13).En ce qui a trait au mouvement des femmes québécois, cette institutionnalisation a conduit, dans l\u2019imaginaire social, à la représentation de la FFQ comme étant l\u2019ambassadrice du mouvement, voire comme le mouvement en tant que tel.De par sa reconnaissance en tant qu\u2019organisation par l\u2019État autant que par la société civile, la FFQ sert de courroie de revendications et d\u2019opposition aux décisions gouvernementales sur les questions touchant les femmes.Sa renommée l\u2019a aussi poussée à prendre la tête du projet des États généraux de l\u2019action et de l\u2019analyse féministe et ce, bien malgré elle.Aujourd\u2019hui encore, il n\u2019est pas rare d\u2019entendre parler des états généraux de la FFQ, bien que le projet ait été mené à la fois par des organismes indépendants et par des organismes-membres de la fédération à l\u2019échelle provinciale.Au Québec, le mouvement des femmes a eu, et a encore aujourd\u2019hui, la chance inouïe de voir se rassembler des femmes de diverses communautés originaires d\u2019un peu partout dans le monde.Au il du temps, plusieurs revendications concernant l\u2019inclusion, la diversité mais aussi celle d\u2019appuyer la libération des peuples autochtones et la décolonisation des discours et des gestes de tous les jours ont été adoptées et mises en pratique.Or, l\u2019institutionnalisation de ce mouvement social notamment par la création du Conseil du statut de la femme mais aussi de la Fédération des femmes du Québec (FFQ) ne sont pas qu\u2019un avantage pour les femmes faisant parties des minorités.Je m\u2019intéresse ici à l\u2019inclusion des femmes de diverses origines dans le mouvement des femmes du Québec, particulièrement au sein des t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 47 états généraux du féminisme et de la FFQ, ainsi qu\u2019aux efets positifs et négatifs qui peuvent s\u2019y rattacher.Je ne crois pas avoir de solution concrète, il s\u2019agit de rélexions ayant émergées à la suite d\u2019implication à divers niveaux dans le mouvement des femmes québécois.Rélexions qui, par ailleurs, pourraient être appliquées à bon nombre de mouvements sociaux à l\u2019échelle du Québec.L\u2019hétérogénéité est sans aucun doute l\u2019une des plus grandes qualités du mouvement des femmes.Celle-ci permet non seulement d\u2019échanger des rélexions sur la question des multiples oppressions, elle permet également de mettre en place des modes d\u2019action ain de s\u2019attaquer aux divers systèmes de domination qui ralentissent l\u2019émancipation des femmes.Par ailleurs, il ne s\u2019agit pas seulement d\u2019inclure les Québécoises de diverses origines dans un mouvement pour faire en sorte que ce mouvement soit inclusif et diversiié.Il faut aussi, sans l\u2019ombre d\u2019un doute, prendre en compte les réalités qui inluencent et qui construisent le vécu de ces femmes, tout en leur laissant leur manière de s\u2019impliquer et d\u2019interagir dans un mouvement social.D\u2019entrée de jeu, il est important de spéciier que j\u2019entends par le terme Québécoises toutes les femmes vivant sur le territoire du Québec, peu importe leur statut social, économique, migratoire, etc.En ce sens, je voudrais partager ici plusieurs critiques que j\u2019ai formulées à partir de mon expérience au sein du mouvement des femmes institutionnalisé notamment à la FFQ, et qui se sont renforcées suite à cette expérience.Je tenterai d\u2019exposer ces diférentes critiques à travers le présent texte, tout en analysant les avantages et les désavantages qu\u2019une telle organisation peut avoir sur le mouvement des femmes à l\u2019échelle de la province.En novembre dernier s\u2019est tenu le forum des États généraux de l\u2019action et de l\u2019analyse féministe « Notre projet féministe de société : Allons-y! » à l\u2019initiative particulièrement de la FFQ mais aussi d\u2019autres organisations œuvrant pour le mouvement des femmes.La démarche menant à celui-ci a duré plus de deux ans et a été le lieu de multiples activités de rélexion autour de plusieurs concepts féministes.L\u2019un de ceux ayant été retenu est le concept d\u2019intersectionalité.Suite à plusieurs activités ayant pour but de familiariser les membres des divers comités de préparation du forum ainsi que des activités ouvertes à toutes, ce concept est devenu central et s\u2019est traduit par le désir d\u2019inclusion des femmes vivant des réalités diférentes de 48 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui celle de la femme, blanche, hétérosexuelle, de classe moyenne/aisée.Ce désir d\u2019inclusion s\u2019est alors traduit de diférentes façons.D\u2019une part, d\u2019importants eforts ont été mis ain d\u2019augmenter la participation des groupes de femmes de communautés culturelles diverses, d\u2019orientation sexuelle autre qu\u2019hétérosexuelle, des femmes plus jeunes ou vivant dans les régions.Par ailleurs, ce désir (voire cette obsession d\u2019inclusion) construit, d\u2019un autre côté, une certaine marginalisation de ces femmes mais aussi un type de colonisation de leur méthode d\u2019action.Ainsi, il semble désormais devenu si important d\u2019inclure le plus possible les diversités dans « notre » mouvement pour bien paraître qu\u2019on en oublie ce qui constitue la base du concept d\u2019inclusion, c\u2019est-à-dire, le fait d\u2019inclure diverses pratiques et visions à cette institution déjà construite.Il ne suit pas d\u2019avoir des adhérentes de diverses communautés ou d\u2019aborder le sujet des terres autochtones occupées pour être réellement inclusives : il faut surtout reconstruire et redéinir le mouvement des femmes qui est basé, depuis sa mise en action, sur des principes de femmes occidentales bourgeoises (Denise Dorval et al.1978 p.11).Car, avant d\u2019être et de devenir un mouvement plus diversiié, la FFQ et même le mouvement des femmes du Québec en ont été un de privilégiées, ayant le temps et l\u2019argent pour militer.En efet, plusieurs contraintes, dont celle économique, ont longtemps posé un frein à la mobilisation des femmes ouvrières qui n\u2019avaient pas de temps entre les travaux domestiques et le travail salarié pour étudier de grandes théories.Bien qu\u2019un nouveau mouvement féministe ait commencé à voir le jour à la in des années 1960 au Québec, celui-ci était un féminisme basé sur l\u2019identité nationale et la souveraineté du peuple québécois.Ainsi, l\u2019intégration du concept d\u2019intersectionalité dans les démarches menant au forum me semble être un pas en avant vers le changement et vers un mouvement social plus diversiié.Un mouvement social, un forum et les autres.Bien que le concept d\u2019intersectionalité ait été intégré à la démarche des états généraux, plusieurs rélexions quant à l\u2019inclusion des femmes vivant de multiples oppressions se sont posées.Avant d\u2019entrer dans les détails de l\u2019inclusion des femmes issues des groupes minoritaires, je souhaite me questionner sur l\u2019articulation même du forum.Bien que les états généraux t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 49 en tant que tels étaient présentés comme une activité de synthèse et de rélexions sur les 20 dernières années du mouvement féministe au Québec, le forum, lui, visait à « guider le mouvement féministe dans les années à venir » (section forum, http://www.etatsgenerauxdufeminisme.ca ).Ainsi, plus de mille femmes se sont réunies pour ce forum mais dans quelle mesure peut-on dire qu\u2019elles sont de légitimes représentantes de tout le mouvement féministe québécois ?Cette airmation oublie de prendre en compte les féministes et les femmes qui refusent le système étatique, et celles qui refusent l\u2019institutionnalisation d\u2019un mouvement social qui devrait être actif jour et nuit dans toutes les sphères de la vie quotidienne, ou simplement les femmes qui n\u2019ont pas envie de participer à ce genre d\u2019activité pour des raisons d\u2019ordre politique ou personnel.D\u2019ores et déjà, on peut questionner la notion d\u2019inclusion dans cette activité qui s\u2019autoproclame être le mouvement.En se réclamant sans retenue d\u2019être le principal lieu de décision pour les 20 prochaines années du mouvement des femmes, le forum laisse de côté plusieurs membres de ce mouvement et nie l\u2019implication des femmes qui luttent au quotidien dans diverses organisations ou milieux.Selon moi, en efet, le mouvement des femmes n\u2019est pas seulement représenté dans les institutions, il l\u2019est dans une multitude de sphères sociales et il doit agir sur la société autant \u2013 sinon plus \u2013 que sur l\u2019État ain d\u2019éradiquer le système patriarcal et les autres systèmes d\u2019oppression qui touchent les femmes.De plus, soulever l\u2019enjeu des prises de décision m\u2019amène à me questionner sur la composition des participantes du forum.Plusieurs contraintes économiques, sociales ou personnelles font en sorte que des femmes de divers milieux n\u2019ont pas pu se présenter.J\u2019ai pu remarquer que la composition des participantes était assez uniforme bien que certaines sortaient du cadre.La majorité était des femmes travailleuses dans des groupes de femmes ou des syndicats, donc de classe moyenne/aisée et sans tomber dans le jugement, d\u2019une certaine idéologie politique de gauche ou centre-gauche.Avec cette homogénéité des participantes, il devient facile de se poser des questions par rapport à la représentativité des organisations de femmes au Québec, notamment la FFQ et le forum des états généraux.De ce fait, lorsque le forum prend position pour le mouvement des femmes de manière quasi consensuelle, lorsqu\u2019il représente et difuse une idéologie féministe à tendance plutôt libérale comme étant celle du mouvement féministe québécois, il devient indispensable pour les féministes des autres courants 50 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui de répondre en se dissociant.Le mouvement féministe québécois n\u2019est pas homogène; les féministes radicales, queer, lesbiennes, libérales, anarchistes mais aussi essentialistes font toutes partie du mouvement social qu\u2019est le mouvement féministe et c\u2019est ce qui fait la richesse de ce mouvement.Le féminisme est pluriel.Toutefois, quand la FFQ ou le forum prennent position, l\u2019homogénéité apparente des adhérentes reproduit un rapport de domination et ne permet pas de prendre des positions qui représentent et respectent les multiples réalités d\u2019oppressions que peuvent subir les femmes.Il me semble intéressant aussi de relever la question des sujets-thèmes du forum et celle du mode de fonctionnement de ce dernier.Bien que sept grands sujet-thèmes abordaient un grand nombre de questions importantes, il me semble ambitieux de croire qu\u2019en trois jours, le forum puisse se positionner sur tous les enjeux touchant les luttes féministes et ce, de manière éclairée.Le temps consacré aux débats et à l\u2019apprentissage des concepts et des idéologies était trop serré pour qu\u2019une femme n\u2019ayant pas de base théorique sur un ou des sujets donnés puisse prendre position de façon claire et éclairée.Les questions de la prostitution ou de la laïcité en sont d\u2019excellents exemples, il s\u2019agit là, en efet, de deux sujets forts controversés qui n\u2019ont jamais réussi à produire un consensus parmi les féministes.Ces deux sujets ont été discutés en atelier et il y a eu prise de décision lors de la plénière.Or, je ne peux imaginer que toutes les femmes du mouvement puissent être en mesure de se positionner clairement sur la question, et si elles l\u2019ont fait, est-ce que la position qu\u2019elles ont exprimée est la même que celle retenue par le forum?La question à se poser est alors de savoir si les femmes en opposition aux positions votées lors de la plénière inale font partie ou non du mouvement féministe québécois.Ainsi, en prenant la parole au nom du mouvement des femmes, les États généraux et les femmes y participant ont laissé de côté un certain nombre de femmes qui, à mon sens, font aussi partie de ce mouvement.Le forum : l\u2019inclusion, mais à quel prix?Bien que le forum des États généraux n\u2019était pas un projet uniquement mené par la FFQ mais plutôt par plus d\u2019une centaine de regroupement de femmes à travers le Québec, celle-ci détenait le monopole tant au niveau des décisions que du inancement.C\u2019est la FFQ qui faisait foi d\u2019interlocutrice principale vis-à-vis du gouvernement provincial ain de négocier les subventions et les t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 51 ressources qui allaient être mises en place pour cet événement.Ainsi, elle détient encore un rôle hégémonique de leader du mouvement féministe québécois, tant aux yeux du gouvernement, qu\u2019aux yeux de la population et des groupes de femmes.De plus, ce statut lui permet de créer des contacts à travers les provinces et dans toutes les sortes de milieux travaillant pour le droit des femmes.Par exemple, bien qu\u2019elles étaient minoritaires, le forum a accueilli plus de mille femmes provenant de plusieurs communautés culturelles, sociales et économiques du Québec.Des femmes autochtones aux femmes racisées et/handicapées, des femmes provenant des Îles-de-la- Madeleine à l\u2019Abitibi, bref une multitude de femmes avec des réalités et des vécus diférents se sont réunies le temps d\u2019une in de semaine pour parler de l\u2019avenir du mouvement au Québec.À mon sens, le forum a bel et bien permis de mettre en place un lieu de rencontre non-mixte où chaque femme pouvait prendre la parole, partager son vécu et débattre pour faire connaître diverses opinions ou visions du féminisme.Toutefois, il m\u2019apparaît utopique de dire que ce forum était un lieu de rencontre pour toutes les femmes du Québec ain d\u2019échanger sur les sujets présentés.En efet, les frais de participation et les conditions économiques étaient un frein majeur à la venue de plusieurs.Les frais de participation ne devaient pas être un frein à la participation des femmes au forum, le site internet ainsi que les invitations spéciiaient donc qu\u2019en cas de problème inancier, il était possible de prendre une entente, par ailleurs, cette clause était peu visible et peu de femmes étaient au courant.Bien qu\u2019une clause spéciie que toute personne n\u2019ayant pas les moyens d\u2019y participer pouvait contacter la FFQ ain de prendre une entente, d\u2019autres limites économiques empêchaient la participation de certaines femmes.Les frais de transport, d\u2019hébergement, la nourriture durant les quatre jours ou la perte de salaire sont tous des freins non-négligeables à la participation et qui n\u2019ont pas été pris en compte.Un autre frein à la participation est le mode de fonctionnement du forum.Bien que des eforts aient été faits pour simpliier le processus décisionnel et le cahier du forum, ils étaient peu accessibles en ce qui a trait à la compréhension pour les femmes n\u2019étant pas familières avec cette méthode de prise de décision par la voie de la démocratie directe.Certains groupes de femmes ont ofert des formations à leurs membres ain de comprendre le 52 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui processus décisionnel, mais les militantes indépendantes, ou simplement les femmes intéressées par la lutte féministe mais qui n\u2019avaient pas les contacts pour avoir ces formations, ont été laissées de côté.De plus, les espaces de délibération et de prise de décision étaient organisées sous forme de plénière, ce qui pouvait limiter la participation d\u2019une multitude de femmes.Or, bien que cette méthode ait pour avantage, théoriquement, de favoriser la prise de parole de toutes les participantes, elle présente également l\u2019inconvénient de favoriser les femmes qui ont le plus de facilité à parler en public.Pour plusieurs, en efet, dire son opinion sur des sujets tabous comme la charte de la laïcité, la prostitution ou le racisme est di cile devant une centaine voire un millier de personnes*.En ce sens, les plénières favorisent la reproduction d\u2019un rapport de domination car ce sont les femmes privilégiées, dominantes ou leader qui prennent majoritairement la parole pour convaincre les autres que leur opinion est la bonne.Ainsi, le mode de fonctionnement du forum favorisait les femmes ayant de l\u2019expérience dans les débats en assemblée générale.L\u2019inclusion et la bonne conscience Ce qui a été le plus frappant dans tout ce processus des états généraux jusqu\u2019au forum a été la fermeté de vouloir être un mouvement social inclusif.Dès le début, les groupes de femmes marginalisées, de diverses origines ou tendances, ont été amenées à s\u2019impliquer dans ce long processus.La question se pose à savoir sous quel prétexte cette inclusion forcée a été faite et comment a-t-elle été faite?Je répète ne pas avoir de solution ni la vérité infuse, mais je crois que d\u2019inclure une partie d\u2019un mouvement social dans une institution déjà bien établie avec ses propres modes de fonctionnement n\u2019est pas la meilleure manière d\u2019inclure sans dominer.Surtout si ladite institution fonctionne sur la base de la démocratie directe, car ce type de fonctionnement agira alors dans le sens des intérêts d\u2019une majorité déjà établie.Dans ce désir d\u2019inclusion, trois grands groupes de femmes étaient visés  : les femmes autochtones, les jeunes et les femmes issues des diverses communautés culturelles.La désignation des porte-paroles des états généraux me semble un bon exemple de la manière dont l\u2019inclusion peut devenir une sorte de marginalisation.Dans ce processus, en efet, trois porte-parole ont été élues : une jeune femme lesbienne, la présidente de la FFQ et une femme t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 53 d\u2019origine africaine.Or en mettant le spotlight sur des femmes marginalisées pour montrer qu\u2019on est inclusive, on axe la représentation sur la diférence entre les femmes, ce qui peut mener à un autre type de marginalisation et à l\u2019utilisation de ces femmes pour créer une image.Ainsi, en ne reconnaissant pas les minorités comme des membres à part entière du mouvement féministe, mais plutôt comme des femmes marginalisées à qui on laisse la chance de devenir « normales » (et, ici, je mets de gros guillemets), on les marginalise encore plus et cette stratégie peut ressembler à l\u2019utilisation de leur identité pour se donner une image d\u2019un mouvement inclusif.Toutefois, ce constat n\u2019enlève rien à leur désir de participer à ce processus d\u2019être des porte-parole, la question est plutôt de savoir si elles ont été poussées à le faire pour démontrer l\u2019ouverture du mouvement et l\u2019harmonie entre féministes ou bien si elles voulaient personnellement participer à cette institution sur les bases précisées plus haut.J\u2019ajouterais que, ce n\u2019est pas en allant chercher par la main des organisations qui œuvrent avec des femmes issues de divers milieux marginalisés que ces organisations seront automatiquement inclues dans le mouvement.Au mieux, elles feront parties de l\u2019institution et se conformeront à ses diktats et à ses valeurs, au pire elles seront instrumentalisées pour répondre aux prétentions de cette institution à être inclusive et ouverte.Des groupes comme Femmes Autochtones Québec (FAQ) ont été approchés pour faire partie du long processus menant au forum.Mais, est-ce que les membres de FAQ se retrouvent dans les positions, dans le mode de fonctionnement du forum ou même tout simplement dans l\u2019appellation de féministes.À plusieurs reprises j\u2019ai entendu des femmes autochtones de FAQ, ou d\u2019ailleurs, dire qu\u2019elles sont des femmes, pas des féministes.L\u2019idéologie féministe est un concept occidental, le système patriarcal tel qu\u2019on le connaît a été amené ici en Amérique par les Européens.Si l\u2019on veut inclure de manière égalitaire dans notre mouvement les femmes autochtones, il faut d\u2019abord décoloniser notre propre discours et nos méthodes.Sinon, en demandant à un groupe minoritaire de s\u2019inclure dans un groupe majoritaire, on lui demande de participer selon la façon de faire déjà établie.Les mêmes remarques peuvent être émises avec les femmes racisées et ce, surtout depuis l\u2019arrivée du débat sur la charte de la laïcité (projet de loi 60).Je crois que l\u2019instrumentalisation et le fait d\u2019insister énormément pour que 54 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui ces groupes marginalisés et multi-opprimés fassent partie de la FFQ et du forum, relève d\u2019un comportement colonialiste et impérialiste de la majorité qui vise, par là, à garder sa position d\u2019hégémonie au sein du mouvement féministe québécois.Si l\u2019on veut éradiquer les systèmes d\u2019oppression, patriarcal, colonialiste, capitaliste, raciste, etc.il faut d\u2019abord commencer par arrêter nous-mêmes de reproduire ces comportements et, ensuite, il faut se questionner sur la manière dont nous voulons créer un mouvement des femmes inclusif en consultant celles qu\u2019on veut inclure.Pour ce faire, ce mouvement devra sans aucun doute se débarrasser des structures basées sur un féminisme blanc, homogène et bourgeois qui existent depuis déjà trop longtemps.Entre temps, le mouvement des femmes ne peut se réduire à un forum, ayant une structure homogénéisante, qui prendrait des décisions pour les 15 ou 20 prochaines années, il doit être hétérogène et combattre au quotidien les oppressions qui pourraient subvenir dans ses propres rangs. t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 55 56 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui Retrouver la radicalité du féminisme Par Diane Lamoureux Depuis près de 50 ans, il y a un mouvement féministe organisé sans discontinuité temporelle au Québec.Il me semble tout à fait approprié dans les circonstances de faire un bilan, un état des lieux et de voir ce qui nous attend.Le processus est entamé dans le mouvement des femmes avec les États généraux du féminisme qui se sont conclus en novembre 2013.Ce texte s\u2019inscrit dans cette perspective d\u2019autorélexion du mouvement sur lui-même et de projection dans son avenir.Avec le recul historique dont nous disposons, il importe d\u2019abord de se demander quel sens revêt encore le féminisme.D\u2019autant plus que plusieurs politicienNEs se gargarisent de l\u2019«égalité déjà là », voire opposent une société québécoise où l\u2019égalité entre les femmes et les hommes ferait partie des valeurs fondamentales et des « autres » indéinis qu\u2019il faudrait mettre au pas, ou « élever », par la contrainte s\u2019il le faut, à notre niveau de « civilisation ».On ne peut, en outre, faire abstraction du fait qu\u2019une bonne partie du féminisme est institutionnalisé dans des organismes gouvernementaux, dans des syndicats, des partis politiques ou des programmes universitaires.Parce que nos luttes et nos rélexions ont partiellement porté fruit, il me semble que nous sommes à une croisée des chemins et qu\u2019il importe de se positionner concernant deux grandes conceptions du féminisme : la première, qui en fait un (pas si) simple mouvement pour l\u2019égalité entre les hommes et les femmes en faisant abstraction des autres rapports sociaux; la « La vigilance politique exige de ne jamais considérer comme révolue ou résolue une question quelconque, mais d\u2019être toujours capable de l\u2019aborder ou de la ré-aborder dans les nouveaux termes où elle se pose en raison de l\u2019évolution de la société, ou même des efets pervers que sa première résolution a produite.» (Collin 2005, 15) t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 57 seconde, qui prône l\u2019égalité et la liberté des femmes, en tentant d\u2019inscrire le féminisme dans une compréhension générale des rapports sociaux, tout en mettant l\u2019accent sur les injustices de genre.Il ne s\u2019agit pas de dire que seule une des deux conceptions représente le « vrai féminisme », mais de regarder théoriquement la logique des deux solutions et de voir les promesses et les impasses que chacune recèle pour l\u2019avenir du mouvement.La résurgence du féminisme à la in des années 1960 Auparavant, un petit détour historique s\u2019impose.Lorsqu\u2019il y a eu résurgence du féminisme dans les pays occidentaux à la in des années 1960 - début des années 1970, et un peu plus tard, selon la conjoncture politique dans les autres régions du monde, l\u2019urgence était d\u2019établir et de documenter l\u2019existence de discriminations à l\u2019encontre des femmes, d\u2019une part, et de penser les modes de solidarité féministe, de l\u2019autre.Aussi, les mouvements féministes ont-ils rapidement mis l\u2019emphase sur les entraves à la liberté et à l\u2019égalité des femmes et entrepris de mettre en place des collectifs féministes pour combattre ces entraves.Une grande partie de l\u2019énergie du mouvement a également été absorbée par la nécessité de justiier la pertinence des luttes féministes par rapport à d\u2019autres mouvements de lutte pour la justice sociale.Cette justiication a parfois pris la forme de la mise en veilleuse des enjeux féministes au proit d\u2019autres enjeux jugés plus « nobles », comme la libération nationale ou le socialisme, ou encore de l\u2019inscription du féminisme dans le champ de la justice sociale, en mettant l\u2019accent sur l\u2019existence de discriminations particulières aux femmes.Cela a permis la mise en place de mouvements complexes et diversement articulés.Au Québec, on a vu la multiplication de collectifs féministes portant sur une multitude d\u2019enjeux.Toutefois, la plupart d\u2019entre eux se sont spécialisés sur un enjeu particulier.Ces groupes se reconnaissaient dans l\u2019existence d\u2019un mouvement catégoriel de « femmes », menant des luttes contre des discriminations touchant toutes ou certaines d\u2019entre elles.Deux grandes tendances se sont fait jour.D\u2019un côté une tendance libérale, visant à une meilleure intégration des femmes aux structures sociales 58 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui existantes.De l\u2019autre, une tendance plus radicale qui estimait que la liberté et l\u2019égalité des femmes nécessitaient un changement de fond en comble des modes d\u2019organisation sociale.Les radicales espéraient une radicalisation des libérales (et les premières années de luttes féministes ont semblé leur donner raison), mais c\u2019est plutôt à une libéralisation de certaines radicales que l\u2019on a assisté (Eisenstein, 1986).En même temps, c\u2019est à l\u2019intérieur des tendances radicales du mouvement qu\u2019il y a eu les débats pour prendre acte de la diversité de situation sociale des femmes et tenter de redéinir les enjeux du féminisme, de même que complexiier les questions reliées à la solidarité entre les femmes.Promouvoir l\u2019égalité entre les femmes et les hommes Si l\u2019on pense que le féminisme se limite à l\u2019atteinte de l\u2019égalité entre les hommes et les femmes, plusieurs positionnements sont possibles.Il y a longtemps eu un débat égalité/diférence dans le féminisme, à savoir faut-il déinir les femmes comme « des hommes de sexe féminin » et neutraliser le facteur sexe (ou genre) quant à ses implications sociales, ou faut-il insister sur la diférence entre les hommes et les femmes et, ainsi, valoriser le féminin et décliner l\u2019humanité selon deux genres où chaque genre doit assumer son incomplétude et sa complémentarité dans une compréhension de l\u2019humanité.Je passerai rapidement sur la position diférentialiste, car je pense qu\u2019elle a peu d\u2019adeptes ici, mais je me contenterai de préciser qu\u2019elle nous renvoie à une compréhension naturaliste du social, en plus de revêtir un côté hétérosexiste, puisque la complémentarité, dans cette position, se décline entre le féminin et le masculin.C\u2019est, entre autres, ce que l\u2019on retrouve dans certains plaidoyers français en faveur de la parité dans la représentation politique comme celui de Sylviane Agacinski (1998).La position égalitariste, par ailleurs, me semble plus prégnante et plus pernicieuse.Selon moi, en efet, pour neutraliser le genre, il faut d\u2019abord montrer comment il est à l\u2019œuvre dans nos sociétés et comment il structure les rapports sociaux.Je dirais, d\u2019ailleurs, que la position égalitariste peut nourrir autant une position féministe radicale qu\u2019une position libérale. t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 59 Dans la variante libérale, cela conduit à la documentation des inégalités de genre et à la préconisation de solutions pour y mettre in.On peut reconnaître là le travail des commissions d\u2019enquête gouvernementales des années 1970, de la Convention pour l\u2019élimination de la discrimination à l\u2019encontre des femmes (CEDEF), de l\u2019équité salariale, des programmes d\u2019action positive, d\u2019organismes gouvernementaux en charge de la « condition féminine » ou du gender mainstreaming.Dans la variante radicale, cela conduit à l\u2019organisation de luttes contre divers aspects de l\u2019oppression des femmes (travail domestique, oppression sexuelle, déni de droits, lutte pour l\u2019accès à certains domaines), bref à un certain « syndicalisme féminin », qui peut s\u2019avérer très conlictuel puisque les résistances à l\u2019égalité entre les femmes et les hommes sont nombreuses, mais qui n\u2019en reste pas moins sur le terrain d\u2019un mouvement catégoriel et « identitaire » de femmes.Cela conduit graduellement à une transformation du mouvement féministe en mouvement des femmes et au glissement d\u2019une posture politique (la lutte contre le patriarcat ou contre le sexisme) à la représentation catégorielle d\u2019un groupe social (la défense des intérêts des femmes).Selon Atkinson (1984), cela découle du « principe initialement avancé par le féminisme radical, selon lequel les femmes constituent une classe », ce qui conduit à un « nationalisme féminin » (45).Que ce soit dans sa variante libérale ou dans sa variante radicale, le mouvement est rapidement conduit à se poser la question suivante : l\u2019égalité de quelles femmes, avec quels hommes?Cela implique de se demander si l\u2019on peut traiter les femmes comme une catégorie sociale homogène, une question qui était déjà soulevée par Simone de Beauvoir dans Le deuxième sexe, ou si l\u2019on peut déinir la catégorie femme .Par ailleurs, on risque de se buter ici à trois obstacles principaux.Le premier, assez semblable à celui qu\u2019a rencontré le mouvement pour les droits civiques des NoirEs aux USA et les mouvements contre la discrimination raciale dans plusieurs pays, réfère à la diversité des positions sociales des femmes qui ne disposent pas toutes des mêmes atouts pour saisir les possibilités d\u2019ascension sociale permises par les programmes d\u2019action positive.Le résultat des courses en est que la majeure partie des femmes sont laissées de côté (avec les conséquences que l\u2019on peut noter 60 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui sur la féminisation de la pauvreté) alors que quelques-unes peuvent saisir certaines opportunités, mais rarement toutes.Celles qui n\u2019y « arrivent pas » sont rendues responsables de leur échec, dans un contexte où l\u2019argument moral est de plus en plus prégnant, et où les structures sociales ne sont pas remises en cause, puisque l\u2019incapacité est perçue sur un plan individuel, la preuve étant que certaines « y sont parvenues » (Lamoureux 2013).Le deuxième, très semblable au premier, est la stratégie néolibérale de diversiication des élites, d\u2019une part, et de gommage/négation des structures sociales de domination.Cela conduit à valoriser certaines parvenues (j\u2019entends par ce terme les femmes qui ont réussi dans le monde de la politique ou de l\u2019économie et qui, pour la plupart, n\u2019ont pas été aux premières loges des combats féministes qui ont été nécessaires pour qu\u2019elles puissent accéder à ces postes) au détriment du plus grand nombre.La réussite des parvenues étant soi-disant la preuve de l\u2019inexistence d\u2019inégalités structurelles et de l\u2019égalité « déjà là ».De plus ces parvenues ont tendance à oblitérer les luttes sociales qui ont été nécessaires pour la constitution de ce qu\u2019il faut bien appeler leur « privilège » de classe ou de statut (Falquet 2006).Le troisième obstacle, c\u2019est que l\u2019accès de certaines à une situation sociale privilégiée se fait soit au prix d\u2019eforts nettement plus importants que ceux fournis par les hommes ayant accès aux mêmes positions, soit (et les deux phénomènes ne sont pas mutuellement exclusifs) en adoptant la « posture masculine » et en construisant leur propre succès, en exploitant le travail gratuit ou sous-payé d\u2019autres femmes.Dans tous les cas, cela rend futiles les tentatives de constitution d\u2019une solidarité féminine autre qu\u2019instrumentale et renforce le discours dominant de l\u2019«égalité déjà là » qui disqualiie le mouvement féministe.En même temps, le relatif afaiblissement du mouvement féministe, et surtout la montée du masculinisme, rendent ces privilèges extrêmement fragiles. t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 61 Construire un mouvement pour la justice sociale en luttant contre les inégalités genrées Si l\u2019on conçoit le mouvement féministe comme un mouvement pour la justice sociale qui a pour point d\u2019ancrage la lutte contre les injustices faites aux femmes, le chemin est peut-être plus sinueux, mais en même temps plus prometteur.Tout d\u2019abord, je voudrais ici dissiper un malentendu : il ne s\u2019agit pas de fondre le féminisme dans le creuset des luttes anticapitalistes; il s\u2019agit plutôt de prendre pour acquis que nos sociétés sont structurées par divers systèmes d\u2019injustice qui sont consubstantiels.Cela implique d\u2019abord de comprendre que l\u2019injustice a plusieurs facettes, dont les plus importantes, pour reprendre les catégories de Young (1990), sont l\u2019exploitation, la marginalisation, l\u2019absence de pouvoir, l\u2019impérialisme culturel et la violence.Cela implique également de comprendre le genre comme une construction sociale et non comme une condition.Cela implique ensuite d\u2019envisager la question des rapports sociaux et de leur consubstantialité (Kergoat 2009) et donc l\u2019intersectionalité des luttes.Cela implique également de prendre la solidarité féministe au sérieux, une solidarité fondé sur l\u2019interaction polémique entre nos diverses localisations sociales, plutôt que découlant d\u2019une condition commune (Dean 1996).On peut alors déceler deux mouvements successifs pour penser la totalité des rapports sociaux : la superposition et l\u2019intersection.À partir du moment où existent plusieurs mouvements sociaux qui cherchent à combattre et à conceptualiser diverses facettes de l\u2019oppression, il y a une tendance pour eux à s\u2019ériger en représentants des intérêts du groupe social qu\u2019ils défendent et à chercher à substantialiser le groupe social en question, c\u2019est-à-dire à essayer de lui trouver des caractéristiques communes.Dès lors, l\u2019isolement des diverses perspectives les unes des autres : « la classe », le « sexe », la « race », la « sexualité », peut se couler assez facilement dans la logique de l\u2019État libéral où les divers intérêts conluent et où l\u2019on tient une logique comptable des « avantages » et des « handicaps » des unEs et des autres. 62 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui C\u2019est pour pallier à de tels inconvénients que, dans un premier temps, on a analysé la superposition des oppressions, le sexe ne suisant pas à déinir socialement et politiquement les femmes, puisque toutes les femmes ont aussi une classe, une identité racialisée ou une sexualité.C\u2019est ainsi que des féministes noires (Davis 1983, Carby 1982) ont commencé à réléchir au fait que le système esclavagiste a construit une féminité noire passablement diférente de la féminité blanche, tout comme une masculinité noire diférente de la masculinité blanche.Cette féminité noire était faite d\u2019un travail physique pénible dans les champs mais aussi d\u2019un entretien physique et émotif de la famille blanche.Par ailleurs les hommes noirs étaient partiellement émasculés sur le plan symbolique.Ce qui a donné lieu au slogan « all women are white, all black are men but some of us are brave ».Par ailleurs, dans ses analyses de mouvement de la situation des ouvrières et surtout de certaines grèves de femmes particulièrement signiicatives (les inirmières), Kergoat (2012) a montré la consubstantialité des rapports de classe et de sexe.Les ouvrières ne sont pas des ouvriers ordinaires mais elles ne sont pas que des femmes.Rapports de classes et de sexe se conjuguent mutuellement.Ces analyses ont ébranlé la certitude qu\u2019il y avait une « condition féminine » pour insister sur la diversité de la situation des femmes.Ceci force à une remise en cause positive de la notion de sororité et oblige à une conceptualisation de la solidarité politique qui ne peut faire l\u2019économie de l\u2019analyse des efets de ces localisations diférentes dans le social.Cependant, dans un premier temps, la diversité des situations est principalement pensée sur le mode du cumul plutôt que sur celui de l\u2019intersection.Le terme d\u2019intersectionalité est proposé par Kimberlé Creenshaw.Il vise à prendre en considération les « périls multiples » auxquels sont exposés divers acteurs sociaux.Il prend appui sur une enquête terrain portant sur les refuges pour femmes battues par rapport aux femmes noires ou chicanas en Californie et vise à désigner les situations d\u2019invisibilité radicale auxquelles sont confrontées ces femmes.Les théories de cette auteure reposent sur la critique du « solipsisme blanc » et insistent non pas tant sur le cumul des positions dominées par certaines que sur la di culté des mouvements émancipateurs à prendre en charge ce cumul. t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 63 Le modèle de l\u2019Intersectionalité a aussi donné des prolongements dans ce qu\u2019on a qualiié de Blackfeminism c\u2019est-à-dire non pas tant un mouvement de féministes noires qu\u2019un point de vue universalisable construit à l\u2019articulation de plusieurs formes de domination que peuvent vivre les femmes noires.Cette universalisation potentielle repose sur l\u2019avantage cognitif (Hill Collins 1991) que donne l\u2019expérience concrète de plusieurs formes de domination.Cela s\u2019inscrit à la fois dans la logique du point de vue et dans le fait que si les personnes en situation de pouvoir peuvent aisément oublier l\u2019existence d\u2019autres expériences que la leur, il n\u2019en va pas de même des personnes qui sont dominées.Ceci entraîne également un déplacement des luttes féministes dans le champ des luttes sociales.Ainsi, penser les dominations simultanément et dans leur interaction permet de se situer sur plusieurs terrains sociaux à la fois et de ne pas avoir à choisir entre les diverses dimensions de la domination, ce qui pose la question des alliances et des solidarités avec les autres mouvements sociaux.Un premier apport de l\u2019intersectionalité au féminisme est de montrer que celui-ci ne se rattache pas exclusivement à l\u2019expérience des femmes dans les pays occidentaux, ni ne constitue un mouvement composé uniquement de femmes blanches de classe moyenne disposant d\u2019un bon niveau de scolarisation.En efet, si les études féministes se sont développées principalement du fait de femmes de ce groupe, ce n\u2019est pas uniquement elles qui les font.Deuxièmement, il est important de noter la richesse de l\u2019apport du Black feminism, du féminisme chicana, de celui des femmes afro descendantes des Amériques et des Caraïbes ou des femmes autochtones, en ce qui concerne l\u2019interaction concrète du sexisme du capitalisme et du racisme dans la plupart des sociétés.Prendre conscience de cette imbrication, c\u2019est voir que le racisme, par exemple, ne structure pas seulement l\u2019expérience des femmes des groupes racisés mais également celle des femmes appartenant aux groupes dominants dans les rapports raciaux.Cela oblige également à envisager la complexité des rapports sociaux. 64 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui Un dernier courant de problématisation est celui de la théorie postcoloniale féministe, qui cherche à dépasser les apories de l\u2019analogie, de la superposition et de l\u2019intersection.Non seulement, cette théorie permet de se localiser aux intersections des rapports de classe, de sexe et de domination raciale, mais elle permet de situer autant les dominantEs que les dominéEs dans les rapports sociaux.Penser ensemble les divers rapports sociaux de domination pour mieux les combattre Ceci permet de penser les trois systèmes de domination comme des systèmes sociaux globaux (plutôt que de penser que le sexisme ne concerne que les rapports interpersonnels entre les hommes et les femmes) : le racisme, les rapports entre groupes racisés et le capitalisme, la production économique.De plus, ces trois grands systèmes se déclinent à la fois sur le mode de l\u2019oppression et sur celui de l\u2019exploitation.Ce qui veut dire que l\u2019on ne pourra en inir avec eux qu\u2019en adoptant à la fois des mesures de reconnaissance et des mesures de redistribution, des transformations des mentalités et des modiications de l\u2019organisation sociale.Leur combinaison nous donne une économie à dominante capitaliste (fondée sur le rapport salarial individualisé) cohabitant avec une économie domestique (fondée sur le travail gratuit des femmes et des enfants) et une économie servile (le travail sous-payé, invisibilisé et à la limite de la légalité qui régit tout le secteur des services domestiques).On pourra voir ainsi que la rémunération de la main-d\u2019œuvre et la place occupée dans les rapports de travail ne dépend pas seulement du marché, mais également du sexe et de la « race ».Ainsi, l\u2019autonomie des personnes est limitée par leur sexe, leur sexualité, leur classe, leur capacité physique, leur âge et leur appartenance ethnoculturelle.Sur le plan de l\u2019organisation politique, la grande partie des positions de pouvoir est détenue par des hommes blancs hétérosexuels.Sur le plan social, il y a une hiérarchie qui est fonction de la richesse, du sexe et de l\u2019appartenance ou pas à une minorité racisée.Sur le plan idéologique, malgré un ethos égalitaire, certains sont « plus égaux que d\u2019autres».La domination tend à produire des objets humains et des situations réiiées, mais elle se heurte à des résistances qui ont pour efet de dépasser l\u2019aliénation t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 65 pour produire une subjectivation.C\u2019est à travers ces résistances que les groupes sociaux dominés se constituent en sujets et que leurs membres peuvent accéder à une liberté politique.Il serait donc fallacieux de voir dans la prise en compte des diférences entre les femmes une source de fragmentation et de perte de sens commun; il y aurait plutôt lieu d\u2019y voir « une manière d\u2019introduire la politique par de la diférence » (Brugère 2012 : 100) ou plus exactement par du diférend, i.e.la problématisation comme injustice de certaines situations vécues par des femmes.La di culté de faire accepter comme allant de soi des identités englobantes, ne relève pas d\u2019un glissement du politique vers l\u2019éthique, mais de nouvelles exigences d\u2019inclusion sociale qui essaient d\u2019éviter les pièges de la domination et de l\u2019oppression et qui postulent que « l\u2019auto-anéantissement constitue une condition déraisonnable et injuste de la citoyenneté » (Young 1990 : 179, traduction libre).En outre, l\u2019apparence de fragmentation sociale qui semble résulter de la difusion de la « reconnaissance » n\u2019est pas un état permanent, mais peut aussi constituer une étape essentielle vers une inclusion plus égalitaire.Pour ce faire, il est essentiel de rompre avec l\u2019idée que les groupes sociaux formeraient des identités sociales ou politiques de type essentialiste et de cesser de postuler de leur homogénéité.Il faut plutôt entendre ces identités sociales comme un processus mouvant et surtout comme un rapport social.L\u2019argument le plus souvent amené pour discréditer l\u2019action politique de ces groupes dits « identitaires », c\u2019est qu\u2019ils seraient porteurs de revendications « spéciiques », plutôt que d\u2019un projet valant pour l\u2019ensemble de la société.En fait, « la multiplicité des catégories masque les rapports sociaux » (Kergoat 2009 : 117).Or, il faut bien voir qu\u2019il y a un acte de pouvoir inhérent au fait de catégoriser certaines revendications comme « spéciiques » alors que d\u2019autres sont d\u2019emblée reconnues comme génériques.Car une conséquence usuelle du privilège social, c\u2019est la capacité d\u2019un groupe de transformer sa propre perspective en savoir faisant autorité sans pouvoir être contredit par ceux et celles qui ont des raisons de voir les choses diféremment.Une telle dynamique contribue de façon majeure à ce que l\u2019inégalité politique reproduise l\u2019inégalité sociale et économique, y compris dans des processus formellement démocratiques 66 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui (Young 2000 :108).La perspective dans laquelle je me situe est celle de la construction de solidarités et de lutte contre les divers visages de la domination.Cependant, on ne peut faire abstraction du fait que les solidarités n\u2019émergent pas automatiquement des situations sociales.Elles ne sont pas le produit des identités, tout aussi complexes et narratives qu\u2019elles soient mais d\u2019une politisation des enjeux.La solidarité n\u2019est possible que si l\u2019enjeu est le monde, i.e.dans le domaine politique en politisant les localisations sociales, non pas pour mettre l\u2019accent sur l\u2019identité, l\u2019appartenance ou la catégorisation sociale des personnes qui vivent des situations sociales inacceptables mais pour identiier et combattre les diverses igures de l\u2019injustice.En même temps, il faut voir que si elles sont di ciles, ces solidarités sont nécessaires puisque la domination se nourrit de ses déplacements entre les diverses structures sociales et que la lutte contre les rapports sociaux de domination doit être globale pour porter fruit.Cependant, cette globalisation passe par la prise en compte des divers aspects de la domination et de l\u2019ensemble des systèmes sociaux.Dans cette perspective, il ne saurait être question de demander à certainEs de se nier ou de secondariser leur lutte au nom d\u2019une unité stratégique.Ceci prépare toujours des lendemains qui déchantent.À la volonté d\u2019uniication par l\u2019autorité politique répond « une politique des capacités, des relations, des coalitions, des politiques participatives et des nouveaux mouvements sociaux qui ne veulent plus représenter un « nous » identiié et ixé devant un gouvernement » (Brugère 2012 : 137).Dans la logique de Spivak (1988), on peut airmer que les subalternes peuvent parler, qu\u2019ils et elles peuvent passer du phonos au logos, de la plainte ou du cri à une parole articulée et raisonnée.Mais cette parole peine à se faire entendre et doit, de surcroît, créer les conditions de son audibilité.De plus, comme touTEs les subalternes n\u2019occupent pas les mêmes localisations sociales, leur parole sera nécessairement plurielle, faisant naître le dissensus qui est l\u2019instrument le plus eicace d\u2019une politique démocratique d\u2019inclusion.Elle sera aussi de l\u2019ordre du « trouble », introduisant de l\u2019indétermination là où les pouvoirs préfèrent les classements et les assignations. t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 67 Toutes les femmes ne peuvent se subjectiver qu\u2019en combattant le patriarcat ou le sexisme, dans la mesure où ce système social organise la sujétion de toutes les femmes et les conine à une posture subalterne.Cependant, pour nombre d\u2019entre elles, la subjectivation nécessite également de s\u2019émanciper par rapport au capitalisme et par rapport au racisme et elles ont besoin de la solidarité des autres féministes dans ce combat.Si l\u2019on analyse le féminisme comme un mouvement qui prône la liberté des femmes et leur accession à un statut de sujet, ces divers types d\u2019émancipation appartiennent tous au féminisme, même si l\u2019accent sera mis sur l\u2019émancipation par rapport au sexisme.Ainsi, il est di cile de parler de liberté et d\u2019égalité des femmes si certaines d\u2019entre elles sont exploitées dans un travail, y compris rémunéré.De la même façon il est di cile de parler d\u2019une émancipation si, du fait du racisme, certaines femmes sont cantonnées dans des boulots serviles ou dans l\u2019esclavage sexuel.Il s\u2019agit donc de développer des « possibles » de tirer le meilleur parti de nos translocational positionalities pour employer l\u2019expression de Floya Anthias, d\u2019envisager des alternatives ici et maintenant qui, si elles ne changent pas complètement le monde, changent en grande partie nos vies.Mais il s\u2019agit aussi d\u2019analyser, dans chaque situation politique, la multiplicité des rapports de pouvoir dans lesquels nous sommes inséréEs et de se situer à l\u2019intérieur de ces rapports de pouvoir.C\u2019est là un processus complexe et délicat sur le plan personnel car, dans les mouvements sociaux nous sommes portéEs à nous sentir du côté de la justice et du droit; or, sur le plan personnel, notre position peut être beaucoup plus confuse.Conclusion Nous ne pourrons parvenir à un tel résultat qu\u2019en bouleversant les rapports entre les marges et le centre.Ceci implique à la fois un efort conscient et constant d\u2019évidemment du centre et de décentrement (hooks 1984, Narayan 1997), cela implique de ne pas prendre comme des évidences ce qui a constitué les terrains forts du féminisme ces dernières années et d\u2019interroger nos certitudes.Je prendrai pour cela trois exemples.Le premier concerne la question de l\u2019avortement.Il n\u2019est pas du tout dans mon intention de renoncer à la liberté d\u2019avortement, d\u2019autant plus que celle- 68 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui ci est constamment remise en cause par le gouvernement conservateur et la montée des droites religieuses.Mais il me semble que nous devons élargir notre regard sur la question et penser l\u2019avortement dans la perspective plus large des libertés reproductives pour les femmes, ain de rattacher à l\u2019idée centrale derrière la lutte pour le droit à l\u2019avortement \u2014 l\u2019autonomie morale des femmes et leur capacité de décider \u2014 d\u2019autres aspects qui concernent plus généralement les libertés reproductives pour l\u2019ensemble des femmes.Le deuxième concerne la pauvreté.Cette question a été un enjeu majeur dans le mouvement féministe québécois depuis la marche Du pain et des roses.Là encore, il n\u2019est pas questions d\u2019abandonner les revendications traditionnelles du féminisme, mais d\u2019y ajouter des dimensions qui se réfèrent plus particulièrement aux situations vécues par les femmes immigrantes et qui permettent de faire de leurs préoccupations un enjeu central pour l\u2019ensemble du mouvement féministe québécois, comme la lutte contre les « ateliers de misère » sur notre propre sol.Le troisième concerne la violence, autre thème important des luttes féministes québécoises dans les dernières années.Là aussi, il y a les revendications traditionnelles qu\u2019il ne faut pas mettre de côté, surtout que, 25 ans après Polytechnique, on attend toujours une politique d\u2019ensemble de lutte contre la violence faite aux femmes, mais ne serait-il pas pertinent, en accord avec les femmes des premières nations, de mener une campagne de dénonciation contre l\u2019indiférence face à la « disparition » de femmes autochtones au Canada, qui ont eu lieu sans que la police ne daigne ouvrir une enquête sur ce phénomène.Ces trois exemples montrent que les exigences de la rélexion postcoloniale vont beaucoup plus loin que de faire une place aux femmes de « diverses origines » dans les organisations du féminisme québécois, sans changer son univers de préoccupation, les réduisant ainsi à un statut dont on se plaint pourtant souvent comme féministes dans des organisations mixes, celui de « plantes vertes ».Faire des enjeux vécus principalement par les femmes marginalisées, en raison de leur classe, de leur appartenance à une minorité racisée ou de leur orientation sexuelle, des enjeux qui concernent l\u2019ensemble des féministes québécoises, voilà qui nous fera faire un pas de plus dans le sens de l\u2019inclusion et qui enrichira notre volonté, telle qu\u2019exprimée dans les États généraux du féminisme québécois, de sortir de la posture coloniale. t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 69 Par Diane Lamoureux, Département de science politique, Université Laval Références Agacinski, Sylviane.1998.Politique des sexes.Paris : Seuil.Atkinson, Ti-Grace.1984.« Le nationalisme féminin », Nouvelles questions féministes, 6-7 : 35-54.Brugère, Fabienne.2012.Faut-il se révolter?Montrouge : Bayard.Butler, Judith.1990.Gender Trouble.New York : Routledge.Carby, Hazel.1982.White Women, Listen! 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Universitaires de France, 111-125. 70 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui Kergoat, Danièle.2012.Se battre, disent-elles\u2026Paris : La Dispute.Lamoureux, Diane.2013.Le trésor perdu de la politique.Montréal : Écosociété.Narayan, Uma.1997.Dislocating Cultures.New York: Routledge.Riley, Denise.1988.Am I that name?, Minneapolis: University of Minnesota Press.Spivak, Gayatri.1988.« Can the Subaltern Speak?» dans Cary Nielson et Lawrence Grossberg (dir.), Marxism and the Interpretation of Culture.Urbana: University of Illinois Press.Young, Iris Marion.1990.Justice and the Politics of Diference.Princeton, N.J.: Princeton University Press.Young, Iris Marion.1997.« Gender as Seriality », Intersecting Voices.Princeton N.J.: Princeton University Press, 12-37.Young, Iris Marion.2000.Inclusion and Democracy.Oxford: Oxford University Press. t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 71 L\u2019anarcha-féminisme Par Gabriella Fiore1 Introduction Loin d\u2019être isolé des autres luttes sociales, le féminisme est traversé par divers courants.C\u2019est notamment le cas des féministes marxistes qui s\u2019inscrivent autant dans les luttes féministes que dans les luttes marxistes.Le mouvement féministe n\u2019est donc pas un bloc homogène et, dans les études féministes francophones, cette articulation des luttes est souvent mise de l\u2019avant.Néanmoins, certains courants sont peu ou presque pas abordés dans les milieux universitaires.Entre autres, l\u2019anarcha-féminisme est souvent passé sous silence.Pourtant, ce courant regroupe plusieurs militantes et fait partie intégrante du mouvement féminisme.Ainsi, dans cet article, je tenterai de montrer l\u2019inscription de l\u2019anarcha- féminisme au sein des luttes féministes.Dans un premier temps, je décrirais brièvement ce en quoi consiste l\u2019anarchisme comme pensée et mouvement social dont s\u2019est inspiré le féminisme anarchiste.Dans un deuxième temps, je mettrais en lumière le féminisme libertaire2 comme courant notamment développé à partir des théorisations et des luttes anarchistes et féministes.En conclusion, je ferais une rélexion personnelle sur le fonctionnement interne des mouvements anarchistes et féministes.1 Merci à Yenny Sanjuan et Christina Brisson pour les idées, les commentaires et les corrections.2 Ici, le terme féminisme libertaire est utilisé comme synonyme d\u2019anarcha-féminisme. 72 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui L\u2019anarchisme comme héritage du féminisme libertaire D\u2019abord, contrairement à ce qu\u2019avance le sens commun, l\u2019anarchisme n\u2019est pas synonyme de chaos.Il s\u2019agit plutôt d\u2019une pensée et d\u2019un mouvement social.L\u2019anarchisme a plusieurs déinitions et divers courants.Néanmoins, il peut se décrire par deux projets généraux comme le décrit Sébastien Faure : Si nous admettons - et pas un libertaire ne songerait à le contester - que, pendant la Révolution, l\u2019action anarchiste sera, d\u2019abord, de détruire de fond en comble toutes les Institutions à base et à structure autoritaires et, ensuite, de jeter immédiatement les fondements de la structure sociale libertaire, il saute aux yeux que les tâches immédiates de l\u2019Anarchisme sont de deux sortes : les unes négatives ou démolitives, les autres positives ou reconstructives3.En efet, d\u2019un côté, l\u2019anarchisme vise l\u2019abolition des institutions.Plus précisément, il lutte pour abolir les institutions dominantes que ce soit capitalistes, patriarcales, racistes, colonialistes, hétérosexistes, etc.On peut penser notamment au système prostitutionnel qui opprime la classe des femmes en la mettant au service de la classe des hommes et en lui inligeant des violences constantes.Une autre institution à laquelle on peut penser est l\u2019État constituant une classe dominante qui s\u2019accapare les décisions et qui réprime, via son arsenal policier, toute action contre son monopole du pouvoir.Dans cette perspective, l\u2019anarchisme, qui s\u2019oppose à toutes les oppressions, tente dès lors d\u2019abolir ces institutions.Cette lutte anarchiste contre les institutions se déploie sous diverses formes et dans diverses sphères.Elle peut donc se faire autant par des actions directes que par la rédaction de textes.Néanmoins, cette lutte garde un objectif relativement commun : la libération face à ces institutions opprimantes.L\u2019anarchisme ne tend pas à hiérarchiser les luttes sociales.En efet, contrairement à certains marxistes orthodoxes, l\u2019anarchisme ne soutient pas que la lutte anticapitaliste soit primordiale.C\u2019est-à-dire qu\u2019il n\u2019avance 3 Sébastien Faure (dir.), « Anarchisme », L\u2019Encyclopédie anarchiste, disponible en ligne sur le site: http://www.encyclopedie-anarchiste.org/. t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 73 pas qu\u2019en abolissant le capitalisme, les autres systèmes d\u2019oppressions disparaitront du même coup.L\u2019anarchisme a donc généralement conscience de l\u2019imbrication des rapports sociaux dans sa lutte pour abolir les institutions.De l\u2019autre côté, l\u2019anarchisme vise à mettre en place l\u2019anarchie, c\u2019est-à- dire l\u2019autogestion.L\u2019anarchisme n\u2019est donc pas seulement un projet de destruction des institutions oppressantes, mais aussi un projet d\u2019instauration de l\u2019autonomie face à ces institutions.L\u2019idéal anarchiste ne comprend aucune autorité.Ainsi, contrairement à la démocratie représentative, qui implique un gouvernement prétendant défendre les intérêts du peuple, l\u2019anarchie n\u2019implique aucune forme de gouvernement.Il n\u2019y a pas ici de gouvernants-es ni de gouvernés-es.L\u2019anarchie ne concentre donc pas le pouvoir dans les mains d\u2019une partie de la société, que ce soit dans celles d\u2019un monarque ou du peuple, mais bien dans les mains de tous les individus, hommes et femmes, sans exception.Ainsi, les exclus-es, comme les apatrides, les prostituées, les itinérants, etc.sont inclus-es dans les processus décisionnels propres à l\u2019anarchie.Pour ce qui est de l\u2019application de l\u2019anarchie, il y a plusieurs modèles qui sont mis de l\u2019avant.Une forme d\u2019autogestion proposée est celle des communautés autogérées et fédérées entre elles.En bref, cela signiie une association libre d\u2019individus qui formeraient des communautés autonomes.Celles-ci seraient fédérées dans le sens qu\u2019elles garderaient des liens entre elles pour s\u2019entraider et coopérer.Cependant, même s\u2019il propose des modèles de sociétés idéales, l\u2019anarchisme n\u2019impose pas une seule et unique marche à suivre.Cet idéal libertaire laisse ainsi la marge de manœuvre aux individus et aux communautés.De plus, il a conscience que l\u2019application de cet idéal ne se fera pas sans dérives vu l\u2019existence des rapports sociaux.L\u2019anarchisme ne symbolise donc pas le désordre, mais bien un idéal pour toutes les luttes sociales en luttant contre toutes les systèmes d\u2019oppression et en souhaitant instaurer l\u2019autogestion pour toutes et tous. 74 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui L\u2019anarcha-féminisme, un idéal politique C\u2019est ainsi que plusieurs militantes, dont moi, décident de s\u2019inscrire conjointement dans ces luttes anarchistes et féministes.Comme l\u2019a mentionné Susan Brown : « Puisque l\u2019anarchisme est une philosophie politique opposée à toute relation de pouvoir, il est intrinsèquement féministe »4.Ainsi, l\u2019anarcha-féminisme articule plusieurs luttes.Il lutte autant particulièrement contre l\u2019oppression des femmes que contre toutes formes d\u2019oppression et souhaite instaurer l\u2019autogestion face à ces rapports sociaux.Les actions anarcha-féministes tentent dès lors de se faire en marge des institutions dominantes contrairement au féminisme d\u2019État.Elles ne bénéicient donc pas des privilèges matériels de ce dernier.C\u2019est pour cette raison que plusieurs des organisations féministes libertaires sont des groupes ainitaires, soit souvent des camarades qui militent ensemble et qui décident de créer un groupe d\u2019ainités.Les organisations anarcha-féministes sont souvent non-mixtes, c\u2019est- à-dire autonomes et composées uniquement de femmes, face à la classe dominante des hommes.Autant pour rompre avec les institutions patriarcales que pour instaurer une autogestion féministe, la non-mixité est primordiale.Leurs idéaux libertaires et féministes les poussent donc à mettre l\u2019autonomie au centre leurs luttes.C\u2019est notamment le cas de l\u2019organisation anarchiste « Mujeres Libres » en Espagne durant la guerre civile qui a décidé de s\u2019organiser en non-mixité.Celle-ci était composée d\u2019environ 20 000 femmes5.Cette non-mixité a suscité de nombreuses oppositions de la part des militants de groupes mixtes.Néanmoins, elle était considérée comme nécessaire par ces femmes qui ne se disaient mêmes pas féministes à l\u2019époque6.4 Susan Brown, he Politics of Individualism: Liberalism, Liberal Feminism and Anarchism, Montreal, Black Rose Books, 1993, p.8.5 Mary Nash (dir.), « Femmes libres » : Espagne 1936-1939, Paris, La Pensée sauvage, 1977, p.8.6 Ibid., p.12-15. POSSIBLES, ÉTÉ 2014 75 Cette non-mixité était souvent mise de l\u2019avant en réaction aux comportements sexistes des milieux mixtes.En efet, on assiste souvent à des rapports de domination patriarcaux et paternalistes dans les milieux militants qui s\u2019expriment autant par des propos sexistes que par des agressions sexuelles.C\u2019est donc ces rapports de pouvoir qui rendent nécessaire l\u2019organisation en non-mixité, notamment pour les militantes anarcha-féministes.Un exemple de cette reproduction des rapports de domination dans les milieux militants est celui de l\u2019occultation de l\u2019oppression des femmes au nom de la primauté de la lutte contre le capitalisme.Certains vont ainsi soit soutenir que les luttes féministes n\u2019ont pas leur place ou soit les laisser en second plan derrière la lutte anticapitaliste.Néanmoins, plusieurs militantes se sont mobilisées pour lutter contre l\u2019oppression des femmes et pour airmer l\u2019existence d\u2019une telle oppression.C\u2019est notamment le cas des féministes matérialistes.Celles-ci se sont réapproprié les théorisations marxistes pour y inclure l\u2019analyse des rapports sociaux de sexe.C\u2019est notamment le cas de Christine Delphy qui a repris le concept marxiste de mode de production pour théoriser l\u2019oppression des femmes.Elle y a inclus la production domestique de la classe des femmes auparavant niée dans cette conceptualisation7.Ces féministes matérialistes ont ainsi mis en lumière les rapports sociaux en se réapproprient des théories qui les niaient.Les féministes anarchistes se sont aussi réapproprié des analyses anarchistes pour leur théorisation de l\u2019oppression des femmes.Le groupe de femmes espagnoles « Mujeres Libres » l\u2019a notamment fait en se basant sur la conception de Bakounine qui réclamait l\u2019égalité entre les femmes et les hommes8.Les anarcha-féministes ont donc hérité directement de l\u2019anarchisme.En luttant contre toutes oppressions et en souhaitant instaurer l\u2019autonomie, l\u2019anarchisme est un héritage pertinent pour le féminisme.Il permet de lutter contre l\u2019ensemble des oppressions qui coexistent et ne tend pas à secondariser les luttes féministes comme d\u2019autres mouvements le font.Ainsi l\u2019anarcha-féministe demeure un idéal pour les luttes sociales, incluant les luttes féministes.7 Christine Delphy, « L\u2019ennemi principal », dans L\u2019ennemi principal, 1 Économie politique du patriarcat, Paris, Éditions Syllepse, 2009 [1ère éd.1970], p.10-14.8 Mary Nash, op.cit., p.5-6. 76 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui Les milieux libertaires et féministes, exempts de rapports de pouvoir?Cependant, ces luttes, autant anarchistes que féministes, ne sont pas isolées des rapports de domination.En efet, même si elles luttent contre tous les systèmes d\u2019oppressions, on y retrouve parfois en son sein des rapports de pouvoir, que ce soit dans les théorisations ou dans la militance.C\u2019est notamment le cas dans le mouvement anarchiste.Malgré son idéal libertaire, l\u2019anarchisme contient autant des auteurs que des militants qui ont des comportements dominants.Dans les auteurs, on peut penser notamment à Proudhon qui a tenté de justiier et de légitimer l\u2019oppression des femmes dans plusieurs textes9.Pour ce qui est des milieux militants, il n\u2019est pas rare de voir des militants anarchistes maîtrisant parfaitement les théories féministes reproduire des rapports de domination patriarcaux.Ceux-ci vont même, dans certains cas, jusqu\u2019à violer leurs camarades militantes.Dans les mouvements féministes, on peut aussi assister à cette reproduction des rapports de domination, notamment à du racisme.En efet, les milieux féministes ne sont pas exempts de la suprématie blanche.Par exemple, certaines femmes privilégiées vont reproduire des comportements paternalistes envers des femmes racisées soit en parlant pour ces femmes, en cherchant à les « sauver », etc.De plus, on assiste à un autre problème dans la structure organisationnelle de ces mouvements.Étant donné qu\u2019elles partagent un idéal libertaire, les organisations anarchistes ou anarcha-féministes vont souvent s\u2019organiser avec une logique ainitaire.Elles vont ainsi tenter de rompre avec les institutions dominantes.Ces organisations ont ainsi comme avantage d\u2019être plus horizontales et plus subversives.Néanmoins, dans ce type d\u2019organisations, on peut assister à une certaine « tyrannie de l\u2019absence de structure » comme le mentionne Jo Freeman.Cette dernière met en lumière que « ces groupes qui n\u2019ont pas été structurés consciemment sous telle ou telle forme » vont souvent nuire à l\u2019intégration 9 Voir notamment à ce sujet Pierre-Joseph Proudhon, La pornocratie, Paris, L\u2019Herne, 2009, p.52-57. t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 77 de nouvelles venues dans le processus décisionnel10.En efet, ces groupes d\u2019ainités sont souvent formés par des ami-es ou des militants-es de longue date.Ainsi, quand des personnes souhaitent rejoindre le groupe, le problème de l\u2019élargissement se pose.Les nouvelles recrues sont souvent mises à l\u2019écart, puisqu\u2019il y a une structure informelle qui favorise les militants et militantes de longue date.En efet, de par leurs expériences, ces derniers-ères vont tendre à monopoliser les décisions.Certains-es vont ainsi reproduire des rapports de domination notamment en monopolisant la parole et les informations, en reformulant les propos d\u2019une autre personne, etc.On assiste dès lors à des rapports de pouvoir au sein même de ces groupes antihiérarchiques.Ces organisations ainitaires anarchistes et féministes ne sont donc pas en marge des rapports sociaux qu\u2019on retrouve dans les sociétés.Il est di cile de pointer cette reproduction des rapports de domination dans ces milieux anarchistes ou anarcha-féministes puisque les individus ayant ces comportements dominants bénéicient souvent d\u2019une certaine notoriété.De plus, les discours libertaires et féministes de ces individus empêchent souvent les autres membres du groupe de dénoncer leurs conduites problématiques.Toutefois, dans d\u2019autres sphères de la société, d\u2019autres barrières empêchent la prise de parole des dominées pour dénoncer les comportements dominants.Ainsi, ces problèmes ne sont pas propres aux fonctionnements de ces mouvements libertaires et féministes.Ces derniers ne peuvent seulement pas se situer en marge des rapports sociaux.Conclusion Somme toute, l\u2019anarchisme comme pensée et mouvement social s\u2019avère pertinent pour le féminisme puisqu\u2019en luttant contre toutes les oppressions, il permet une lutte féministe sur tous les fronts.Ainsi, l\u2019anarcha-féminisme s\u2019attaque à tous les rapports sociaux que ce soit de sexe, de « race », de classe, etc.Néanmoins, ces mouvements anarchistes et féministes sont aussi traversés par ces rapports de domination.10 Jo Freeman, « La tyrannie de l\u2019absence de structure », disponible en ligne sur le site : http://1libertaire.free.fr/JFreeman01.html. 78 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui Une piste de solution face à ces rapports de pouvoir au sein de ces milieux serait d\u2019instaurer une certaine structure formelle.Ainsi, même si la structure organisationnelle informelle peut paraître moins lourde et moins autoritaire, on peut penser que la structure formelle demeure nécessaire pour minimiser ces comportements notamment en laissant place aux dénonciations.L\u2019organisation en non-mixité est une autre piste de solution à ces rapports de domination.Celle-ci ne constitue pas une exclusion, mais bien un espace sécuritaire pour les groupes dominés que ce soit de femmes, de lesbiennes, de personnes racisées, etc.Ces derniers-ères peuvent échanger et lutter avec des personnes partageant leurs expériences de l\u2019oppression.La non-mixité permet donc de réduire les rapports sociaux au sein de ces luttes libertaires et féministes.Tout compte fait, même si diverses pistes de rélexions et démarches ont été entreprises pour contrer ces rapports de pouvoir, plusieurs d\u2019entre elles restent encore à entreprendre.Cette nécessité se dévoile notamment par la culture du viol qui est encore présente dans les milieux militants.Les luttes anarchistes et féministes ne se mènent donc pas seulement à l\u2019extérieur de ces milieux contre les institutions dominantes, mais aussi à l\u2019interne contre les individus qui reproduisent cette domination.Références Brown, Susan, he Politics of Individualism: Liberalism, Liberal Feminism and Anarchism, Montreal, Black Rose Books, 1993, 216 p.Delphy, Christine, « L\u2019ennemi principal », dans L\u2019ennemi principal, 1 Économie politique du patriarcat, Paris, Éditions Syllepse, 2009 [1ère éd.1970], 276 p.Faure, Sébastien (dir.), L\u2019Encyclopédie anarchiste, disponible en ligne sur le 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de bell hooks [2004]).D\u2019autres restent sceptiques face aux hommes qui se disent sympathiques au féminisme, puisque tous les hommes tirent avantage, d\u2019une manière ou d\u2019une autre, du patriarcat et que ces « alliés » ne font souvent que reproduire la domination masculine au sein des réseaux féministes (Blais 2008; Delphy 1998).Du côté des hommes qui s\u2019identiient comme «proféministes» ou même «féministes», nous nous contentons le plus souvent de nous déclarer pour l\u2019égalité entre les sexes et de déployer quelques eforts pour être respectueux envers les femmes et pour efectuer un peu plus de tâches domestiques et parentales que les autres hommes.Peu nombreux sont ceux qui se mobilisent activement dans les réseaux militants et féministes.Ainsi, trop souvent, les hommes proféministes parlent au nom des féministes, tirent avantage de leur engagement (notoriété, légitimité, etc.) et peuvent aussi harceler et agresser sexuellement des militantes 80 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui (comme le révèlent des exemples historiques et contemporains, dont des cas survenus lors de la grève étudiante au Québec en 2012).On comprend alors que des féministes peuvent accueillir les hommes proféministes avec méiance.D\u2019autres mouvements d\u2019émancipation ont connu cette igure paradoxale et problématique du compagnon de route, membre de la classe privilégiée et dominante.Du côté de la lutte contre le racisme, par exemple, le mouvement contre l\u2019Apartheid en Afrique du Sud et contre la ségrégation aux États-Unis, pour ne nommer que ceux-là, ont dû composer avec des activistes antiracistes membres de la majorité dite «blanche».D\u2019ailleurs, Stokely S.Carmichaël (1968 : 100), un militant afro-américain, rappelait que «[l]\u2019une des choses les plus troublantes avec presque tous les sympathisants blancs du mouvement a été leur peur d\u2019aller dans leur propre communauté, là où sévit le racisme, et de travailler à le supprimer.Ce qu\u2019ils veulent, c\u2019est [\u2026] nous dire quoi faire dans le Mississipi», alors qu\u2019il aurait été plus utile qu\u2019ils s\u2019engagent contre le racisme dans leur communauté d\u2019origine européenne (Carmichaël 1968 : 100 ; voir aussi McAdam 2012 : 203-208).Il n\u2019est donc pas surprenant que ce type d\u2019alliance politique provoque souvent des malaises, des tensions et des conlits, au point où des groupes inissent par expulser les membres de la classe privilégiée et dominante, et décident de s\u2019organiser en non-mixité, quitte à participer aussi à des alliances et à des coalitions mixtes.En se dotant de lieux ou de moments non-mixtes ou «séparés», il est en efet plus facile d\u2019échanger au sujet d\u2019expériences individuelles, de parler de ses blessures, de ses traumatismes, de ses peurs, de ses déceptions et de ses espoirs, puis, par la suite, de développer une conscience et une analyse collectives ain t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 81 d\u2019identiier des objectifs et de déterminer des moyens d\u2019actions adéquats (Hanish 2000).La non-mixité a été particulièrement importante pour que les femmes puissent prendre conscience du caractère systémique des violences masculines (Romito, 2009, 60).Le pouvoir individuel et collectif qui se développera alors pourra servir à créer un rapport de force dans des lieux et des moments mixtes face ou aux côtés des membres de la classe privilégiée et dominante.Ce processus a été nommé, en anglais, empowerment, un terme qui ne connaît pas de traduction française tout à fait satisfaisante (on hésite encore entre autonomisation, capacitation, «appropriation du pouvoir» [Guberman 2004], «empouvoirer» [Cardinal et Andrew 2000  : 34]).L\u2019expression a été reprise par diverses forces et tendances politiques, y compris des agences de gestion et des institutions internationales associées au néolibéralisme.Cela dit, du côté des féministes, l\u2019empowerment désigne un processus individuel et collectif qui implique à la fois une prise de conscience politique, le développement d\u2019une force politique et, par conséquent, d\u2019une capacité d\u2019agir de manière autonome individuellement et collectivement pour obtenir l\u2019égalité sociale (Fortin-Pellerin 2006; Bacqué et Biewener 2013).Quelle place peuvent jouer les hommes dans ce processus d\u2019empowerment des femmes?La réponse à cette question mérite une précision, à savoir de quelles femmes et de quels hommes s\u2019agit-il, puisque la situation n\u2019est pas tout à fait la même si on est d\u2019une catégorie racialisée dominante ou subalterne, pauvre ou riche, hétérosexuel, gay, transgenre ou transsexuel (Baril 2009).Dans cette perspective, conscient que ma posture n\u2019est pas universelle, je vais proposer ici l\u2019ébauche d\u2019un guide pour proféministes, en m\u2019inspirant des très nombreuses discussions que j\u2019ai eues avec 82 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui des féministes, de mes lectures de textes militants sur la question, et de mon expérience d\u2019homme ayant des pratiques hétérosexuelles, économiquement privilégié, vivant en Amérique du Nord et descendant des populations colonisatrices européennes.Si le féminisme rend possible l\u2019empowerment des femmes, il me semble problématique de considérer qu\u2019il devrait aussi permettre l\u2019empowerment des hommes.Le patriarcat est un système dans lequel, précisément, les hommes disposent d\u2019un pouvoir sur les femmes, la classe des hommes dominant, opprimant, exploitant et excluant la classe des femmes.Dans une perspective de justice, d\u2019égalité, de liberté et de solidarité entre les sexes, ce n\u2019est donc non pas l\u2019empowerment qui convient pour les hommes, mais le disempowerment.Selon les dictionnaires anglophones Oxford et Collins, le disempowerment désigne ce qui consiste à «rendre (un individu, un groupe) moins puissant ou moins coniant» (Oxford) ou à «priver (un individu) de pouvoir ou d\u2019autorité» (Collins).Le disempowerment des hommes n\u2019implique pas de réduire notre capacité d\u2019agir ou d\u2019être moins coniants et moins puissants en tant qu\u2019êtres humains, mais en tant qu\u2019hommes et donc en tant que membre de la classe dominante et privilégiée dans le patriarcat.L\u2019engagement des hommes dans un processus individuel et collectif de disempowerment consiste à réduire le pouvoir que nous exerçons individuellement et collectivement sur les femmes, y compris les féministes.Certes, l\u2019empowerment des femmes et des féministes dépend d\u2019elles-mêmes et aucun homme ne peut émanciper les femmes à leur place ou en leur nom.Cela dit, le disempowerment des hommes doit faciliter l\u2019empowerment des femmes. t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 83 Cette proposition de disempowerment évoque la distinction, avancée par des féministes (French 1986  : 524-532; Kruzynski 2004  : 251-252), entre diverses formes de pouvoir, d\u2019une part le «pouvoir sur» qui désigne la domination (j\u2019exerce mon pouvoir sur une ou des femmes), et d\u2019autre part le «pouvoir de», c\u2019est-à-dire la capacité d\u2019agir et de faire (j\u2019ai le pouvoir de faire ceci ou cela).L\u2019empowerment féministe des femmes consiste donc à développer leur pouvoir de, soit leur capacité d\u2019agir et de faire, alors que le disempowerment des hommes proféministes consiste à réduire notre pouvoir sur les femmes et les féministes avec pour objectif sa disparition complète.Il s\u2019agit alors de travailler contre les institutions, les actes et les attitudes qui produisent et consolident, au niveau individuel et collectif, notre statut masculin et notre pouvoir sur les femmes.Par ailleurs, des féministes ont également identiié l\u2019importance du «pouvoir avec», c\u2019est-à-dire «de collectiviser et de partager le pouvoir» d\u2019agir et de faire à travers des réseaux d\u2019alliances (Kruzynski 2004 : 252).À l\u2019inverse, le disempowerment implique de réduire notre pouvoir avec les autres hommes, soit la complicité et la solidarité entre hommes.D\u2019ailleurs, même bell hooks, plutôt optimiste quant à la participation des hommes au féminisme, précise que notre «contribution à apporter à la lutte féministe» consiste à «exposer, confronter, opposer et transformer le sexisme de [nos] pairs masculins» (hooks 1984 : 81).Je vais maintenant proposer une liste d\u2019attitudes ou comportements qui pourraient participer de ce processus de disempowerment.Il ne s\u2019agit pas ici d\u2019une liste complète, et chaque élément mériterait une discussion approfondie pour prendre en considération la pluralité des situations possibles, y compris en regard d\u2019autres systèmes de domination (étatisme, racisme, classisme, etc.).Il importe aussi, à chaque fois, de réléchir aux désavantages potentiels de l\u2019engagement des hommes proféministes 84 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui pour les femmes du mouvement féministe.À titre d\u2019illustration, voici un paradoxe inhérent à la posture de l\u2019homme identiié comme proféministe : il incarne le rôle patriarcal du protecteur ou sauveur des femmes face à d\u2019autres hommes prédateurs ou agresseurs (ici, les antiféministes), ce qui lui permet de tirer des bénéices puisque des femmes peuvent alors se sentir redevables ou dépendantes de cette protection reçue (Blais 2009; Young 2007, p.118 et suiv., Nayak 2006, p.49).Pour rappeler le caractère paradoxal et problématique de l\u2019homme identiié comme proféministe, chaque proposition proféministe sera accompagnée d\u2019une brève mise en garde évoquant des efets potentiellement négatifs pour les féministes.Cet exercice en deux temps a pour objectif de garder à l\u2019esprit que malgré nos bonnes intentions, ce que nous faisons (ou pas) comme proféministe peut toujours avoir des efets négatifs, à tout le moins pour quelques féministes.Enin, je dois préciser que la plupart des idées et rélexions proposées ici ne sont pas de moi, puisqu\u2019elles m\u2019ont été inspirées par mes lectures de féministes (entre autres, Blais 2008 ; Delphy 1998  ; Monnet 1998) ou d\u2019autres proféministes (Stoltenberg 2013 et hiers-Vidal 2013), par mon expérience militante (par exemple, dans la Coalition antimasculiniste et dans Hommes contre le patriarcat), par des rencontres et des discussions dans des réseaux féministes et anarchistes en France et au Québec et par des documents qui y circulent, en particulier la brochure «12 suggestions pratiques destinées aux hommes qui se trouvent dans des espaces féministes» et un texte sur la «langue macho» ou «langue de domination» repris par le collectif québécois de féministes radicales Némésis.Guide de disempowerment proféministe (inspiré de diverses sources) ?Laissons leur lutte aux féministes : toujours se rappeler que la lutte t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 85 féministe est la lutte des femmes, et non la nôtre.Attention  : des féministes pourraient souhaiter que nous soyons plus actifs dans notre engagement politique, surtout que plusieurs proféministes se complaisent dans l\u2019auto- culpabilisation et se réfugient dans l\u2019apathie.?Nous sommes des auxiliaires  : puisque c\u2019est leur lutte et non la nôtre, nous ne devons être qu\u2019auxiliaires, c\u2019est-à-dire ne pas en prendre la direction, ne pas donner d\u2019ordres.Même si nous rêvons, pour l\u2019avenir, d\u2019une société égalitaire, il importe, dans le contexte présent, de laisser aux féministes les rôles et les tâches d\u2019inluence et de prestige et d\u2019accepter les tâches que les féministes nous encouragent à accomplir, y compris des tâches auxiliaires, comme par exemple organiser la logistique avant un évènement féministe et faire le ménage.Les rôles de sexe conventionnels sont ici inversés, justement dans une optique de disempowerment.Attention : des féministes peuvent souhaiter que nous prenions plus d\u2019initiative et d\u2019autres seront heurtées par le fait qu\u2019on nous remerciera et nous félicitera pour avoir efectué des tâches moins prestigieuses, comme par exemple laver la vaisselle lors d\u2019un évènement féministe.?Prenons garde à la facilité  : il est souvent plus facile de reproduire les normes de genre que de les contester ou de les subvertir, et il n\u2019est donc étonnant que des féministes nous encouragent à efectuer des tâches que la convention associe à la masculinité, comme prendre la parole en public, manipuler un ordinateur, assurer la sécurité physique d\u2019un évènement, etc.Même si nous 86 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui répondons alors aux demandes des féministes, il faut se rappeler que les rôles de sexe sont des constructions sociales, et il peut être opportun de proposer d\u2019efectuer certaines de ces tâches avec des féministes pour qu\u2019il y ait un partage des connaissances et un transfert des compétences.Attention : les féministes sont conscientes de ces enjeux, mais elles peuvent avoir décidé d\u2019exprimer de telles demandes pour sauver du temps, pour s\u2019assurer d\u2019une division des tâches, etc.?Nous ne sommes pas essentiels et nous sommes parfois même indésirables : il est possible qu\u2019en certaines occasions ou même plusieurs, des féministes ne nous veulent ni à leurs côtés, ni avec elles, et qu\u2019elles aient envie d\u2019être entre elles (non-mixité).Si elles nous excluent, elles ont certainement des bonnes raisons.Attention  : la situation des femmes et des hommes dans le patriarcat n\u2019est pas la même.Conséquemment, le besoin et l\u2019utilité de la non-mixité pour des femmes et des féministes ne signiie pas que la non-mixité masculine est tout aussi légitime et nécessaire (l\u2019histoire des années 1980-1990 montre que les discours antiféministes masculinistes sont apparus dans des groupes de discussion d\u2019hommes qui échangeaient au sujet de la «condition masculine» et qui ont petit-à-petit commencé à critiquer les féministes et les femmes, surtout leurs conjointes ou ex-conjointes).?N\u2019attendons pas qu\u2019elles nous expliquent  : les féministes ont déjà beaucoup à faire, essayons donc de nous informer nous-même au sujet du féminisme et du patriarcat, par des livres, des ilms et des vidéos ou d\u2019autres sources (pour ma part, j\u2019ai trouvé t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 87 beaucoup d\u2019inspiration chez des auteures  féministes comme Christine Delphy, Patricia Hill Collins, Colette Guillaumin, Catharine MacKinnon, Monique Wittig, Virginia Woolf.Il y en a bien d\u2019autres).Le savoir que nous acquerrons doit servir à produire du changement en nous et chez les autres hommes.Attention : il est facile de devenir présomptueux et de chercher du prestige et de l\u2019inluence en assenant des vérités féministes aux femmes et aux féministes.L\u2019apport incontournable des femmes et des féministes ne doit pas être masqué mais au contraire rendu visible: nous ne sommes pas nés proféministes.?Choisissons l\u2019écoute active plutôt que la surdité défensive: quand des féministes nous expliquent ou nous critiquent, nous commençons souvent par entendre sans écouter ni comprendre ce qu\u2019elles nous disent, alors qu\u2019il faut aussi écouter, puis comprendre, et inalement agir ou cesser d\u2019agir en conséquence.L\u2019engagement proféministe n\u2019est ni un pur exercice mental, ni un dilettantisme politique, ni une déclaration identitaire.La lutte contre le patriarcat et la classe des hommes nécessite des actes concrets et efectifs.Attention  : quand nous commençons à comprendre les véritables implications du féminisme, nous réalisons que nous devons accepter de perdre du pouvoir et des privilèges associés à notre position d\u2019homme et nous risquons alors d\u2019abandonner nos positions proféministe et même de devenir antiféministes.?Rappelons-nous que si nous comprenons peut-être le patriarcat, ce sont les femmes qui le subissent: malgré toutes nos rélexions et nos beaux principes, les féministes subissent le patriarcat, et, 88 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui pour cela, elles comprennent mieux que nous sa nature injuste et destructrice.Quand nous discutons avec des féministes au sujet des agressions sexuelles, par exemple, rappelons-nous toujours que les femmes qui nous parlent ont peut-être vécu cette expérience dans leurs corps, qu\u2019elles en gardent encore les marques et qu\u2019elles en ont une intelligence concrète, et que, par conséquent, il est justiié qu\u2019elles nous soupçonnent d\u2019avoir été, ou d\u2019être, un agresseur réel ou potentiel.Attention : il s\u2019agit pour nous d\u2019accepter et d\u2019apprendre de ce vécu et non de le discréditer en prétendant que cette expérience provoque chez ces femmes des émotions trop fortes qui minent leur raison (d\u2019ailleurs, l\u2019idéologie patriarcale distingue arbitrairement la raison et l\u2019émotion et prétend qu\u2019un enjeu n\u2019est compréhensible que par la raison pure).Nous devons intégrer ce type d\u2019analyse: «Celles ou ceux qui n\u2019ont pas subi de violences sexuelles auront peut-être du mal à comprendre pourquoi les femmes qui survivent à l\u2019agression se font souvent des reproches.[\u2026] Ils ne savent pas qu\u2019il peut être moins pénible de croire qu\u2019on a fait quelque chose de blâmable que de penser qu\u2019on vit dans un univers où l\u2019on peut être agressé à n\u2019importe quel moment, n\u2019importe où, simplement parce qu\u2019on est une femme» (Susan J.Brison 1993).?Les bavards, c\u2019est nous  : contrairement au sens commun, nous parlons en général plus que les femmes, surtout en présence de femmes, et nous avons tendance à leur couper la parole, à redire ce qu\u2019elles viennent de dire, à parler à leur place, à leur dire ce qu\u2019elles devraient penser et faire, à ramener la discussion à nous et à nos préoccupations.Il est donc important d\u2019apprendre à nous taire ou à moins parler et à ne pas toujours être au centre de la conversation.Attention  : notre écoute peut paraître paternaliste si nous insistons pour que des femmes parlent dans une réunion mixte, t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 89 par exemple.Il importe donc de bien exposer les motifs de cette préoccupation, et il est sans doute préférable d\u2019indiquer que les hommes parlent trop, plutôt que de souligner que les femmes ne parlent pas.?Assumer qu\u2019en tant qu\u2019homme dans le patriarcat, nous avons du pouvoir et des privilèges face aux femmes et que des féministes peuvent nous critiquer : il faut admettre que nous avons déjà commis, en tant qu\u2019homme, des injustices envers des femmes, nous en commettons présentement et nous en commettrons dans le futur.Nous avons proité du travail gratuit de notre mère, nous n\u2019avons pas respecté le principe du consentement lors de relations sexuelles avec d\u2019anciennes copines, nous avons manœuvré pour qu\u2019une ancienne amante enceinte choisisse l\u2019avortement parce que nous ne voulions pas assumer la paternité, nous ne prenons pas nos responsabilités face aux tâches domestiques et parentales, nous jouissons de privilèges et d\u2019avantages sur le marché de l\u2019emploi, etc.Bref, nous faisons partie du problème et nous pouvons être la cible légitime de critiques et d\u2019attaques féministes en tant qu\u2019homme et même en tant que proféministe.Il faut l\u2019admettre, mais aussi chercher si possible réparation et agir pour favoriser la transformation sociale collective.Il faut aussi se rappeler qu\u2019il n\u2019est pas facile pour les féministes de porter la critique, car elles connaissent la violence antiféministe qui consiste à leur reprocher de semer la zizanie et d\u2019être hystériques.Attention  : des féministes pourront penser qu\u2019on accepte la critique et même qu\u2019on se déclare coupable pour terminer la discussion et, inalement, faire taire la critique.Il est tentant de jouer de l\u2019auto culpabilisation paralysante («Je ne ferais rien puisque je ne fais jamais rien de bien\u2026»), mais sans déployer d\u2019efort pour changer et s\u2019améliorer. 90 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui ?Admettre ses erreurs: se déclarer «proféministe» ne suit pas à nous élever au-dessus de la classe des hommes ou à nous placer hors du patriarcat et de la domination masculine.Nous allons commettre des erreurs politiques.Si des féministes acceptent et même apprécient notre engagement politique, d\u2019autres ressentent un malaise, pour diverses raisons  : elles nous connaissent et savent que nous pouvons agir en patriarche ou en macho, elles considèrent que notre présence nuit à la cohésion du mouvement, favorise une modération des positions politiques, etc.Admettons nos erreurs et acceptons la critique sans chercher à répliquer, se justiier, ni même à s\u2019expliquer, et cherchons à nous améliorer.Attention : ne jouons pas la victime pour obtenir la pitié ou la clémence des féministes, sur le mode de «Ah! je suis bouleversé de réaliser à quel point la classe des hommes domine les femmes, à quel point j\u2019ai abusé de ma position de dominant\u2026 Ah! je me sens coupable, je suis malheureux!» Les féministes ne sont pas là pour nous consoler de notre «malheur de dominant», et il ne faut pas croire que les féministes se sentaient joyeuses lorsqu\u2019elles ont pris conscience de l\u2019impact du patriarcat et du sexisme dans leur vie passée, présente et à venir.?L\u2019hétérosexualité comme problème  : évidemment, éviter la drague manipulatrice, être attentif au consentement, etc.Attention : notre proféminisme aiché peut être rassurant, voire charmant aux yeux de certaines féministes, surtout celles ayant des pratiques hétérosexuelles.Dans un tel contexte, il est donc encore plus important de ne pas pratiquer la manipulation sentimentale et la consommation des cœurs et des corps. t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 91 ?Briser la solidarité entre mâles : une domination de classe se maintient d\u2019autant mieux que les dominants sont solidaires les uns des autres, et entretiennent leur «pouvoir avec» les autres dominants.Il ne faut donc pas éviter de confronter nos amis et camarades dans leur sexisme (y compris lorsqu\u2019il s\u2019exprime sur le mode de l\u2019humour) et il faut savoir se mettre en retrait du débat public quand un ami ou un proche est la cible de critiques féministes, car il est très di cile de rester cohérent, d\u2019un point de vue politique, si nous avons des liens forts avec le protagoniste.Être proféministe, c\u2019est parfois accepter de perdre des camarades et des amis qui ont des attitudes et comportements inacceptables envers les femmes et les féministes.Attention  : il faut éviter de se croire supérieur aux autres hommes et de penser que le problème, ce n\u2019est jamais nous mais seulement eux : les masculinistes, les machos, les curés, les fascistes, etc.?«Boys watch» («veille masculine»)  entre proféministes : briser la solidarité entre mâles, cela signiie qu\u2019en tant qu\u2019auxiliaires des féministes, les hommes proféministes peuvent consciemment et explicitement se donner le rôle de surveiller les autres hommes, y compris les autres proféministes, pour «exposer, confronter, opposer» le sexisme et l\u2019antiféminisme des autres hommes et les attitudes et comportements problématiques.Attention  : ne pas oublier que les féministes savent bien se défendre elles-mêmes et qu\u2019elles peuvent trouver pénible nos «combats de coqs», car les proféministes sont parfois en compétition entre eux pour paraître aux yeux des féministes comme le plus grand des proféministes. 92 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui ?Attention aux clivages  : le féminisme est un vaste mouvement qui compte plusieurs tendances, et les débats y sont parfois vifs au point où surgissent des clivages et des inimitiés.En tant qu\u2019hommes proféministes, nous nous sentons probablement plus d\u2019ainités avec certaines féministes, mais ce n\u2019est pas à nous de départager publiquement entre les «bonnes» et les «mauvaises» féministes.Attention  : des féministes pourront nous critiquer parce que nous nous cantonnons dans la facilité de la neutralité ou dans la mise en retrait, et souhaiter que nous prenions ouvertement leur parti dans des débats fondamentaux, et parfois douloureux, même si, ce faisant, nous nous trouvons en opposition avec d\u2019autres féministes.?Reddition de comptes  : dans la mesure du possible, consulter des féministes avant d\u2019agir et valider, avec des féministes, si nos actions sont légitimes de leur point de vue, par exemple avant d\u2019écrire et de publier un texte proféministe, d\u2019organiser un évènement féministe, etc.Cela permet de résoudre certaines dérives potentielles mais dans la mesure où la reddition de comptes dépend du bon vouloir des hommes, elle a des limites certaines.Attention  : cela implique évidemment que les féministes consacrent du temps et de l\u2019énergie à nous conseiller.De plus, il est généralement possible pour un proféministe de «choisir» des féministes sur l\u2019appui desquelles il peut compter.Comme le mentionnait un proféministe aux États-Unis dans les années 1980, « [é]couter les voix des femmes ne signiie pas écouter t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 93 cette femme-ci ou cette autre femme là-bas, ou essayer de comprendre quel groupe de femmes écouter.Il s\u2019agit plutôt de comprendre comment entendre la voix collective des femmes battues et du mouvement regroupant ces femmes » (Cohen 2013).En résumé, il faut (1) se rappeler que nous ne sommes que des auxiliaires des féministes; ce qui signiie (2) être attentif aux besoins des féministes et à leur écoute ; (3) s\u2019informer auprès d\u2019elles avant d\u2019agir et se donner les moyens de répondre à leurs attentes lorsqu\u2019elles nous sollicitent ; (4) tout en restant conscients que nos actions (ou notre inaction) peuvent toujours avoir des conséquences négatives pour certaines femmes et féministes.Enin, ce guide reste partiel et mériterait d\u2019être développé et complété selon vos expériences et la diversité des situations.Il est évident que l\u2019engagement proféministe ne se limite pas aux espaces militants.L\u2019activisme public n\u2019est pas une sphère à part où nous devrions chercher une cohérence politique.L\u2019engagement conséquent des hommes identiiés comme des proféministes s\u2019inscrit dans le quotidien et dans toutes les sphères où nous sommes présents.NOTE : J\u2019ai développé plus longuement mes rélexions sur les hommes proféministes dans le texte «Les hommes proféministes : Compagnons de route ou faux amis ?», Recherches féministes, 21 (1), 2008.L\u2019idée originale du «disempowerment» a émergé au Salon du livre anarchiste de Montréal à l\u2019occasion d\u2019un atelier organisé et animé par le collectif de féministes radicales Les Sorcières.Après qu\u2019elles aient demandé aux hommes de sortir pour poursuivre l\u2019activité entre femmes, quelques hommes ont discuté entre eux et débattu de « disempowerment ».Même si les propos avancés 94 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui ici n\u2019engagent que moi, je remercie vivement, pour avoir commenté des versions préliminaires de ce texte, Mélissa Blais, Ève-Marie Lampron, Isabelle Lavoie, Geneviève Pagé, Sylvain du Collectif stop masculinisme, Yeun Lagadeuc-Ygouf, et toutes les autres personnes avec qui j\u2019ai discuté de ces enjeux.Références Baril, Alexandre.2009.«Transsexualité et privilèges masculins : iction ou réalité ?», dans Line Chamberland et al.(dir.).Diversité sexuelle et constructions de genre, Québec, Presses de l\u2019Université du Québec, p.263-295.Biewener, Carole, Bacqué, Marie-Hélène.2013.L\u2019empowerment, une pratique émancipatrice, Paris, La Découverte.Blais, Mélissa.2009.«Polytechnique  : en souvenir de la féministe inconnue», 7 février, site Blais, Mélissa.2008.«Féministes radicales et hommes proféministes  : L\u2019alliance piégée ?», F.Dupuis-Déri (dir.), Québec en mouvements : idées et pratiques militantes contemporaines, Montréal, Lux.Brison, Susan J.1993.«Survivre à la violence sexuelle  : une perspective philosophique», Projets féministes, n°2.Cardinal, Linda, Andrew, Caroline.2000.La démocratie à l\u2019épreuve de la gouvernance, Ottawa, Presse de l\u2019Université d\u2019Ottawa.Carmichaël, Stokely S.1968.«Pouvoir et racisme», Yves Loyer (dir.), Black power \u2013 étude et documents, Etudes et documentation internationales (EDI). t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 95 Cohen, Jonathan.2013 (1987).«Rendre des comptes \u2014 un choix politique», sur 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selon les féministes, d\u2019aménager un espace de liberté politique pour les femmes sur la base d\u2019un « Nous », qui devient ainsi un lieu de ralliement.Cet espace permet de penser collectivement l\u2019action politique, pour certaines, ou de prendre conscience de l\u2019importance des luttes à mener pour d\u2019autres.La stratégie de repli dans un espace délimité par les frontières du « Nous » est d\u2019abord pensée en termes organisationnels par les femmes, mais deviendra par la suite une airmation théorique féministe et une forme de regroupement majoritairement privilégiée.Parce que la non-mixité est considérée comme un héritage des luttes féministes et qu\u2019elle fait l\u2019objet de contestations antiféministes (en dehors du mouvement), il est devenu di cile d\u2019émettre des rélexions critiques sur ce mode d\u2019organisation et sur le lieu qui lui sert de point de ralliement, soit le « Nous femmes ».Pourtant, il me semble possible d\u2019interroger dans une perspective féministe les limites de ce « Nous femmes » privilégié, sans s\u2019écarter, ni aller à l\u2019encontre, de l\u2019autonomie politique gagnée par ce mode d\u2019organisation . 98 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui Pour réléchir aux enjeux liés au « Nous » et à la non-mixité organisationnelle, je procèderais en trois temps : d\u2019abord un retour sur le « Nous femmes » et la non-mixité sur cette base; ensuite, un regard sur les critiques liées aux frontières de ce « Nous »; et enin, une invitation à penser l\u2019action politique de féministes regroupé-es en non-mixité en fonction d\u2019un projet politique démocratique fondé sur l\u2019égalité, la liberté, l\u2019inclusion et la solidarité.Le « Nous femmes » et la non-mixité Au départ, la politisation de la catégorie « femmes » provient de l\u2019exclusion politique dont les femmes font l\u2019objet.Ce sont les divisions et les hiérarchies politiques entre les genres qui font naître chez certaines le sentiment d\u2019un vécu commun, d\u2019une condition particulière des femmes qui légitiment leur rassemblement et leur action politique sur cette base.C\u2019est la mise en commun d\u2019expériences oppressives similaires (division sexuelle du travail, violences, hétéro/sexualité, maternité, etc.) dans le système patriarcal qui constitue la base du « Nous femmes » et délimite les frontières de son inclusion.Lorsque des femmes ont décidé de se rassembler pour des raisons politiques ain de lutter contre leur subordination, elles l\u2019ont fait sur la base d\u2019un « Nous » mettant en pratique la non-mixité, dont les appellations ont varié dans le temps : mouvement ou espace autonome de femmes, groupe de conscience, safe space, etc.Ce besoin de délimiter un espace automne s\u2019est manifesté à diférentes époques.Des écrits relatent ente autres le militantisme de femmes pendant la Révolution française, la « Société des citoyennes républicaines révolutionnaires  » (1789-1795) ou même la guerre d\u2019Espagne, les « Mujeres Libres » t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 99 (1936-1939).Mais cette revendication à l\u2019autonomie politique dans les modes d\u2019organisation caractérise toutefois davantage le féminisme des années 1960 et 1970 au Québec, comme ailleurs en Occident.Durant ces années, plus spéciiquement, plusieurs groupes ont marqué l\u2019histoire de ce néo féminisme : le Front de libération des femmes du Québec, le Mouvement de libération des femmes en France ou le Women\u2019s Liberation aux États-Unis.À ce jour, ce mode d\u2019organisation s\u2019avère dominant dans le mouvement des femmes au Québec, qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019organisations complètement autonomes, la Fédération des femmes du Québec (1966-) et l\u2019R des Centres de femmes du Québec (1985-) ou bien, d\u2019espaces non-mixtes dans des organisations mixtes, dont l\u2019Intersyndicale des femmes (1977-) ou le Comité femmes de l\u2019Association pour une solidarité syndicale étudiante (2001-) sont des exemples.Les motivations des féministes en faveur d\u2019un repli stratégique sur la non- mixité prennent racine dans le refus que leurs luttes soient jugées moins importantes au proit d\u2019un combat principal tel que la lutte au capitalisme ou au racisme, par exemple.C\u2019est parce qu\u2019elles considéraient que les luttes féministes ne pouvaient attendre davantage que les femmes décidèrent de quitter la mixité pour s\u2019organiser sur des bases autonomes.Simone de Beauvoir rappelait : « J\u2019ai vu beaucoup de pays et j\u2019ai vu beaucoup de révolutions.Chaque fois qu\u2019il s\u2019agissait de défendre les femmes, on me disait que ce n\u2019était pas le moment » (1979) .En fondant des lieux non- mixtes, les femmes délimitèrent ainsi un terrain politique qui leur était propre en s\u2019éloignant symboliquement \u2013 mais plus encore, physiquement \u2013 des sources de rapports de pouvoir qui s\u2019étaient établis dans le cadre des groupes mixtes.Ainsi, ce mode d\u2019organisation en non-mixité est devenu, pour plusieurs, le seul moyen de mener des luttes féministes eicaces. 100 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui Dans cette perspective, la recherche d\u2019autonomie politique est au cœur des motivations à s\u2019organiser en non-mixité.Dans les écrits féministes à ce sujet, l\u2019autonomie se décline en quatre aspects : discursif (dans le langage), intimiste, organisationnel et programmatique.La quête d\u2019autonomie à travers la non-mixité sur la base du « Nous femmes » permet de tracer une frontière en fonction du genre.L\u2019autonomie discursive réfère à la ré/appropriation du pouvoir des mots pour se déinir par le biais de discours qui soient diférents, notamment non-sexistes.Cela a un grand potentiel, car on se donne alors la possibilité d\u2019instaurer des signiications qui soient diférentes ou nouvelles, et donc potentiellement émancipatrices.L\u2019autonomie intimiste renvoie à la pratique d\u2019auto-conscience qui permet de découvrir et de politiser, par le partage de réalités plus intimes et souvent communes, les multiples facettes de l\u2019oppression patriarcale.L\u2019autonomie organisationnelle permet aux femmes d\u2019éviter dans les diférents rassemblements d\u2019être en présence des hommes et de leurs attitudes sexistes.Elles gagnent ainsi l\u2019autonomie nécessaire pour décider de l\u2019organisation et du fonctionnement de ce lieu sur le plan de la délibération ou de la prise de décision, par exemple.L\u2019autonomie programmatique, pour sa part, résulte en la capacité des femmes, sans ingérence extérieure ni délégation à autrui, de déterminer les changements à opérer dans les rapports sociaux tout comme les moyens à privilégier pour y arriver.Ces aspects de l\u2019autonomie politique illustrent l\u2019importance de ce mode d\u2019organisation et leur complémentarité contribue à la force du mouvement.Or, il importe de relever une ambigüité au sujet de cette non-mixité majoritairement privilégiée.En efet, bien que ce mode d\u2019organisation assure l\u2019espace politique nécessaire aux féministes pour prendre en charge t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 101 les revendications qui seraient autrement écartées, il fait toutefois reposer sur elles seules la prise en charge de ces questions, à titre de « responsables féministes ».Cela engendre une spécialisation et un cantonnement des femmes dans les « afaires de femmes », comme l\u2019équité en emploi, la pauvreté, la contraception, la grossesse ou l\u2019avortement, l\u2019articulation famille-travail, les violences faites aux femmes, etc.De cette manière, les féministes en viennent à avoir droit de cité que sur les dossiers qui regardent les femmes et les perspectives féministes demeurent ainsi prises dans une forme de particularisme.On peut alors se poser la question suivante : « est-ce que ce mode d\u2019organisation n\u2019aurait pas paradoxalement entraîné une forme de reconduction de la binarité des terrains politiques : les femmes-féministes se spécialisent sur les dossiers \u2018féminins\u2019, laissant ainsi le champ libre aux hommes et aux femmes non- féministes pour investir tous les \u2018autres\u2019 enjeux sociétaux?Les frontières et le contenu du « Nous femmes » En abordant plus sérieusement les théories féministes et en mettant en pratique avec d\u2019autres féministes la non-mixité, je prends conscience des enjeux liés au « Nous » qui nous sert de point de ralliement.Je pense que le fait de considérer le « Nous femmes » comme regroupement et la catégorie « femmes » comme sujet de nos luttes, ne sont pas des choix sans conséquence.Ainsi, des critiques qualiiées d\u2019anti-essentialistes, de poststructuralistes ou de postcoloniales, plus importantes depuis les vingt-cinq dernières années, je retiens deux éléments.Le premier est la possibilité pour les femmes féministes (celles dites majoritaires : blanches, occidentales, scolarisées, hétérosexuelles, non-handicapées, etc.) de parler des femmes comme d\u2019une catégorie distincte aux caractéristiques communes et, le deuxième sont les efets exclusifs de se rallier autour d\u2019un 102 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui « Nous » qui politise prioritairement l\u2019axe de domination patriarcale, en secondarisant l\u2019imbrication avec les autres systèmes d\u2019oppression.Ces critiques auxquelles je me réfère sont développées entre autres par les femmes de « couleur » (du Nord comme du Sud), les Afro-américaines, les Latinas, les Chicanas, les Asiatiques, les Autochtones ainsi que les lesbiennes et les Queer.En raison de leurs postures féministes respectives, les objections qu\u2019elles soulèvent face au féminisme « mainstream » ne sont pas toutes du même ordre, mais elles s\u2019entendent pour contester les ancrages essentialistes de l\u2019identité des femmes, l\u2019ethnocentrisme qui est présent dans la conception de l\u2019expérience d\u2019être une femme et l\u2019aplanissement des diférences entre les femmes elles-mêmes.Ainsi, ce sont les diverses facettes de l\u2019identité des femmes, qu\u2019elles soient formulées en termes socioéconomiques, ethniques, religieux, géographiques, de capacités, d\u2019âge ou d\u2019orientation sexuelle, qui sont à la source des débats dans les cercles féministes.Un des éléments qui suscite des débats, est l\u2019idée selon laquelle l\u2019oppression des femmes serait une oppression plus importante que d\u2019autres, comme le racisme ou l\u2019homophobie, par exemple.Sur ce plan, certaines féministes contestent l\u2019évacuation des diférences entre les femmes et l\u2019ethnocentrisme sous-jacent à la façon de concevoir ce de quoi les femmes sont victimes.Plus encore, en fondant la conceptualisation de leur oppression à partir d\u2019un statut de victimes, les femmes, leurs identités et leurs expériences sont pensées dans et à travers cette relation de domination avec les hommes, comme s\u2019il ne pouvait exister de femmes (sociologiquement) en dehors de ce rapport.Bien que cette logique assure la primauté et l\u2019autonomie des luttes féministes, elle secondarise toutefois ce qui peut opposer les femmes entre elles (en termes de classe, de race ou d\u2019orientation sexuelle). t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 103 En ce sens, l\u2019erreur stratégique a été (et demeure) de fonder la solidarité des femmes sur la seule base de l\u2019expérience d\u2019une oppression commune, car une telle façon de faire implique une intervention des féministes cantonnée dans « la spéciicité féminine » et dans l\u2019optique que celles- ci sont « des objets de politiques plutôt de que sujets politiques » (Lamoureux 2000, 148).La solidarité sur la base d\u2019un statut de victimes, telle que la préconisent certaines théorisations féministes blanches, devient alors problématique pour les femmes de « couleur » selon bell hooks : « Women who are exploited and oppressed daily cannot aford to relinquish the belief that they exercise some measure of control, however relative, over their lives.hey cannot aford to see themselves solely as \u2018victims\u2019 because their survival depends on continued exercise of whatever personal powers they possess » (1986, 128).En ce sens, sans nier que les femmes se retrouvent toutes (chacune diféremment) dans des rapports de sociaux inégalitaires, il serait plus prometteur de se solidariser autour de nos engagements féministes partagés, plutôt qu\u2019en fonction d\u2019une expérience commune qu\u2019on peine à circonscrire pour qu\u2019elle recouvre celles de toutes.Un autre élément de cette critique est l\u2019importance accordée par les adeptes de la non-mixité à la marque de la féminité sur le corps pour déterminer quelles sont les personnes qui peuvent être incluses dans le « Nous femmes ».Considérant qu\u2019habituellement on reste habillée pour militer, c\u2019est plutôt à l\u2019aune de la bonne performance du genre féminin (c\u2019est-à-dire, avoir l\u2019air d\u2019une femme) qu\u2019on suppose la marque de la féminité sur le corps des personnes et donc, sa socialisation de « femmes ».Ce questionnement concerne le scepticisme face à l\u2019inclusion des femmes transsexuelles au sein des espaces non-mixtes, car cela pose la question des critères communs \u2013 essentiels \u2013 à l\u2019expérience d\u2019être une femme. 104 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui En fait, rien ne met plus au déi l\u2019essentialisme des féminismes que l\u2019expérience des personnes transsexuelles, comme le rappelle Pat Caliia (2003, 131) et plus encore, le désir de ces personnes d\u2019être reconnues et considérées comme féministes en prenant part au mouvement de luttes et aux espaces non-mixtes.Ce qui est contesté ici c\u2019est le critère essentiel accordé à la corporalité, c\u2019est-à-dire son ancrage biologique, quand pourtant ce sont les relations sociales qui sont à la source des oppressions dont les femmes font l\u2019objet.Par exemple, le marquage du « sexe femelle » sur le corps dès la naissance devient un enjeu en termes de longévité et d\u2019authenticité de l\u2019expérience d\u2019être une « femme », une « féministe » et donc de pouvoir passer à l\u2019action sur la base du « Nous ».Sur cette question, il devient incontournable pour celles qui militent en non-mixité de se positionner sur l\u2019inclusion potentielle des femmes transsexuelles.Ainsi, certaines féministes pratiquant la non-mixité insistent sur l\u2019importance d\u2019être une femme de naissance, elles utilisent même l\u2019expression « femmes-nées-femmes » pour qualiier les critères d\u2019inclusion de leurs espaces politiques.Tandis que d\u2019autres insistent plutôt sur l\u2019importance de l\u2019auto-identiication à la catégorie « femmes » ou sur le fait de ne pas vivre à ce moment précis les privilèges liés à la masculinité pour être incluses.Cet aspect de la contestation indique encore que de circonscrire à l\u2019avance le contenu de la catégorie « femme » est à la fois politique et surtout exclusif, ce qui renforce l\u2019intérêt de s\u2019allier en fonction de ce qui nous motive politiquement.Ces critiques interpellent particulièrement le féminisme, dans la mesure où ce dernier se doit d\u2019être un mouvement inclusif.Je dirais toutefois, pour que les solidarités se tissent, les inégalités doivent être reconnues et les diférences nommées.Je soutiens aussi que, même si ce processus complexiie la façon de penser les femmes et l\u2019action politique, cela ne mène pas pour autant à la in des féminismes comme mouvement de luttes. t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 105 La non-mixité entre féministes La remise en cause des fondements essentialisés de la catégorie « femmes », qui vient d\u2019être exposée, montre les tensions et l\u2019insuisance du «  Nous femmes » qui servait jusqu\u2019alors pour les discours et les pratiques féministes et ultimement, pour délimiter les espaces non- mixtes entre femmes.Force est d\u2019admettre que chercher l\u2019unité ou le dénominateur identitaire commun pose des problèmes à la fois sur les plans politiques et théoriques.Par conséquent, ces critiques invitent à penser les féminismes non plus comme un mouvement identitaire qui reposerait sur une identité « femmes » préexistante à l\u2019action politique, et qui légitimerait le ralliement et la programmation des luttes sur cette base, mais à envisager l\u2019action sous la forme de coalitions.La politique de coalitions suppose que l\u2019identité, ou plutôt le lieu de rassemblement, comme un « Nous », émerge en fonction d\u2019objectifs politiques communs.Il s\u2019agit de coalitions ponctuelles, d\u2019une « nébuleuse » qui se croise au gré des priorités, pour reprendre l\u2019expression de Micheline de Sève (1994).Ainsi, les ainités inhérentes au « Nous » ne sont pas données d\u2019avance (en fonction d\u2019une expérience précise, d\u2019un vécu partagé ou d\u2019une histoire commune) mais elles en résulteront.Cela donne à penser un « Nous féministes » moins dirigé vers ce qui nous déinit et nous fonde collectivement, mais davantage vers ce que nous souhaitons faire dans une perspective féministe.Mais opérer ce déplacement d\u2019une politique identitaire des femmes à une politique de coalitions féministes nous empêche-t-il de parler des femmes, demanderont les réfractaires?Si l\u2019identité fondamentale et essentielle des femmes est contestée, les femmes sociologiquement continuent d\u2019être impliquées dans des rapports sociaux inégalitaires. 106 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui Ainsi, les nouvelles propositions développées par certaines féministes pour parler des femmes insistent pour laisser les déinitions de la catégorie ouvertes à défaut de contraindre ou d\u2019exclure inutilement.Réléchir aux enjeux politiques et théoriques liés aux catégories utilisées, comme la catégorie « femmes » dans le cas des féminismes et le « Nous » qu\u2019il implique, n\u2019en récuse pas pour autant un usage prudent.Ce « Nous féministes », dont il est question ici, pourrait être la convergence de personnes en fonction d\u2019objectifs politiques communs contre les systèmes patriarcaux et hétérosexistes.Il me semble que ce sont les objectifs politiques partagés ou les indignations similaires face aux inégalités et aux injustices qui poussent à agir ensemble.Ainsi, le « Nous féministes », tel que proposé, ne résulterait pas d\u2019une expérience spéciique, mais plutôt des objectifs politiques féministes autour desquels une coalition s\u2019organise.En fait, selon moi, le « Nous féministes » ne se positionne pas seulement sur les enjeux catégoriels des femmes et n\u2019en émerge pas toujours directement.Son objectif politique, s\u2019il est possible d\u2019en émettre un \u2013 sans le iger à l\u2019avance \u2013 est d\u2019instaurer une politique féministe qui ne concerne pas que les femmes au sens catégoriel de ce terme, mais les vise en tant qu\u2019humaines dans une perspective féministe transversale et intersectionnelle, c\u2019est-à-dire dans une visée qui prend en compte l\u2019articulation des diférents systèmes qui conditionnent la vie des femmes (le capitalisme, le racisme, le colonialisme, le capacitisme, etc.).Dans cette perspective, le « Nous féministes » est pensé comme regroupant toutes les personnes qui adhèrent \u2013 se reconnaissent ou s\u2019identiient \u2013 aux luttes féministes en souhaitant y prendre part.Une question se pose toutefois : serait-ce possible d\u2019envisager que ce « Nous féministes » soit mixte au sens binaire du terme, femmes et hommes?Osons espérer que t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 107 oui.Mais plus encore, espérerons qu\u2019un tel mouvement soit mixte au sens au sens où il inclurait des diversités qui iraient au-delà de la binarité entre femmes et hommes, ce qui implique une critique des privilèges respectifs (de classe, de race, de genre, etc.) pour agir ensemble.Par là, le « Nous féministes » ne serait pas seulement le « Nous » identitaire des femmes qui sont féministes, bien qu\u2019à ce jour, le mouvement féministe soit majoritairement un mouvement de femmes.Heureusement, en raison de luttes acharnées, des femmes féministes sont arrivées à élargir le spectre des alliances dans leurs luttes pour l\u2019autonomie, l\u2019égalité et la liberté.De plus, si l\u2019on accepte de contester l\u2019homogénéisation de l\u2019expérience des femmes et de refuser de ixer à l\u2019avance leur identité, il importe pour rester cohérentes de procéder de la même manière pour les hommes.Bien que les privilèges attribuables au genre soient toujours opérants dans les rapports sociaux, il me semble que supposer que les hommes ne peuvent changer (être dominants, par exemple) remet en doute la pertinence des luttes sociales pour plus d\u2019égalité.Au contraire, participer à un mouvement social, à mon avis, implique de partir du principe selon lequel (et c\u2019est ce principe qui guide nos utopies) les gens peuvent individuellement et collectivement changer, tout comme les structures sociales d\u2019ailleurs.Pour reprendre les mots de Françoise Colin (1992), les féministes ne peuvent jamais vraiment envisager de l\u2019emporter par une quelconque « prise de la Bastille ».Voilà pourquoi, nous devons continuer à privilégier les stratégies diverses de « contamination ».Pour arriver à élaborer toutes ces stratégies de contamination, les féministes rassemblées en fonction d\u2019objectifs politiques partagés ont besoin d\u2019espaces physiques et symboliques pour penser et mettre en 108 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui œuvre leurs actions, voilà l\u2019importance de l\u2019outil politique de la non- mixité organisationnelle dont il était question plus tôt.En fait, la rupture par la délimitation d\u2019un territoire par rapport aux dominants majoritaires (quels qu\u2019ils soient) s\u2019inscrit dans la même logique du repli stratégique pour gagner de l\u2019autonomie.Pour ces raisons, il m\u2019apparaissait primordial d\u2019arrimer la politique de coalitions entre féministes avec le mode d\u2019organisation en non-mixité en fonction d\u2019objectifs politiques (et non, sur des bases identitaires) ain de combiner la radicalité politique du mouvement et l\u2019autonomie pour la poursuite des luttes.En terminant, je dirais que l\u2019élaboration d\u2019un « Nous féministes » peut ainsi aboutir à une intersection entre les féminismes et la démocratie, en invitant les féministes à dépasser l\u2019univers des luttes spéciiques des femmes ou l\u2019univers des luttes qui les concernent précisément (ce qui ne veut pas dire, par ailleurs, que ces luttes excluraient nécessairement les intérêts spéciiques des femmes) pour annoncer une analyse féministe sur l\u2019ensemble des questions concernant le vivre-ensemble.À ce sujet, Chantal Moufe propose que la politique féministe résultant de ce que nous appelons ici le « Nous féministes » soit comprise « non comme une perspective politique séparée, déinie comme la défense des intérêts des femmes en tant que femmes, mais plutôt comme la poursuite de buts et objectifs féministes dans un contexte plus large » (2000, 195), ce qui suppose pour les féministes l\u2019implication dans un projet politique démocratique fondé sur l\u2019égalité, la liberté, l\u2019inclusion et la solidarité.Un projet sociétal pour lequel une perspective féministe est absolument nécessaire.*** t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 109 Dans mes rélexions sur le « Nous femmes » et la non-mixité, mon objectif était double : d\u2019une part, considérer l\u2019importance de ce mode d\u2019organisation notamment pour le caractère programmatique de l\u2019autonomie politique essentielle pour les luttes féministes et, d\u2019autre part, considérer l\u2019importance des critiques formulées par certaines féministes sur le plan de l\u2019essentialisme des critères constitutifs de la catégorie « femmes » et du « Nous femmes », qui servent de lieu de ralliement pour les féministes.La ligne directrice reste d\u2019accueillir l\u2019héritage des luttes féministes et la nécessité de l\u2019autonomie politique pour « notre » mouvement et de « bricoler » à partir de cela, en prenant en considération les rélexions critiques actuelles, ce qui représente un projet politique féministe à la fois radical et anti-essentialiste.L\u2019une des certitudes qui traverse cette proposition est qu\u2019il importe de franchir les barrières qui limitent le point d\u2019entrée sur les enjeux sociaux pour les féministes à partir des dossiers « femmes ».Ainsi, d\u2019après moi, les féministes doivent arriver à se poser sur un autre terrain politique ain d\u2019enraciner leurs perspectives, mais elles doivent également accepter de confronter leurs conceptions respectives sur l\u2019ensemble des questions sociétales.Pour cela, contaminons d\u2019une perspective féministe tous les dossiers qui concernent le vivre-ensemble et mettons in à la binarité des terrains politiques.Enin, je terminerai en rappelant qu\u2019il est plus prometteur d\u2019établir les frontières de nos coalitions féministes non pas en fonction d\u2019un questionnement qui porterait sur ce que nous sommes ou bien en fonction de déinitions qui tenteraient de cerner ce en quoi constitue notre expérience spéciique, mais plutôt sur nos prises de conscience et de nos révoltes politiques en faveur de l\u2019égalité, de la justice, de la liberté et de la solidarité, principes qui ont toujours animé nos luttes féministes. 110 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui Références CALIFIA, Pat.2003.« Retour de manivelle : la transphobie chez les féministes », dans Le mouvement transgenre : changer de sexe, p.123-169.Paris, EPEL.COLLIN, Françoise.1992.« Le féminisme : in ou commencement de la mixité ?», dans Égalité entre les sexes.Mixité et démocratie, sous la dir.de Claudine Baudoux et Claude Zaidman, p.249-260, Paris, Édition L\u2019Harmattan.DE SÈVE, Micheline.1994.« Femmes, action politique et identité », Cahiers de recherche sociologique, no 23, p.25-39.hooks, bell.1986.« Sisterhood : Political Solidarity between Women », Feminist Review, no 23, juin, p.125-138.En ligne : http://www.jstor.org/stable/ pdfplus/1394725.pdf LAMOUREUX, Diane.2000.« Services ou politique.Quelques dilemmes du mouvement des femmes au Québec », Cahiers du Genre, no 28, p.133-157.MAYER, Stéphanie.2012.Du « Nous femmes » au « Nous féministes » : l\u2019apport des critiques anti-essentialistes à la non-mixité organisationnelle, Coll.« Tremplin », Les Cahier de l\u2019IREF, No.3, 92 p.MOUFFE, Chantal.2000.« Féminisme, citoyenneté et démocratie plurielle », dans Genre et politique.Débats et perspectives, sous la dir.de Ballmer-Cao hanh- Huyen, Véronique Mottier et Léa Sgier (Textes rassemblés et présentés), p.167-197.Paris, Gallimard. t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 111 SECTION I Partie 2 Débats sur l\u2019hypersexualisation et la prostitution 112 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui Les girlhood studies: pour donner une voix aux filles Par Catherine Ploufe Jetté La jeunesse n\u2019est plus ce qu\u2019elle était.Avez-vous entendu parler de la nouvelle tendance dévastratrice chez les jeunes?La jeunesse occupe une place minime dans les études sur les femmes, et les illes sont souvent absentes des études sur la jeunesse.De plus, si la recherche aborde la sexualité des illes, par exemple, ce sera généralement pour dire qu\u2019elle est précoce (Bouchard et al., 2006) ou «hypersexualisée».On s\u2019eforcera à démontrer que la dernière vedette à la mode n\u2019est pas un bon exemple pour ses fans.Bien sûr, il existe de nombreux problèmes quand aux images stéréotypées des femmes dans les médias et à la sexualisation de l\u2019espace public.Or, bien qu\u2019on suppose les efets de cette médiatisation de la sexualité sur les jeunes, les illes plus particulièrement, rares sont les chercheur-es qui ont réellement discuté de cette question avec des adolescentes.Pire encore, on organise des événements grand public sur l\u2019hypersexualisation sans donner la parole aux principales intéressées, ou à peine.C\u2019est en réponse à cette absence de la voix des illes que sont nées les girlhood studies.Dans ce texte, il sera d\u2019abord question de déinir les girlhood studies et de présenter quelques enjeux présents dans ce courant de recherche.Ensuite, la catégorie ille sera explorée.Finalement, seront explorés deux enjeux sous la lumière des girlhood studies, soit le discours sur le girl power et l\u2019hypersexualisation. t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 113 1.Ce que sont les girlhood studies Les girlhood studies (parfois nommées girls\u2019 studies) sont un courant à la rencontre des études féministes et des études sur la jeunesse.Leur but est d\u2019apporter une voix diférente dans les études à propos des illes, et ce, dans une perspective de cultural studies.1 Les illes sont généralement invisibilisées à la fois dans les études sur la jeunesse et dans les études sur les femmes.Lorsque la culture des illes est décortiquée, c\u2019est souvent pour la dénoncer et pour la présenter comme dangereuse, néfaste pour les adolescentes, qui en seraient des victimes passives.On prend la parole pour elles, on souhaite les protéger de tout, même d\u2019elles-même.[f ]eminist media scholars and social psychologists are strikingly united in their criticism on current girl cultures, identiied as hypersexualized and trivial, and caused by the forces of -respectively- neoliberalism and all-pervasive marketing [\u2026] [i]n these mostly thorough and engaging analyses, it is always girls who are considered the victim [.] but never the mature feminist researcher herself who supposedly is able to recognise her own position and predicaments in neoliberalism and relect on them (Duits et van Zoonen 2009: 113-114, citées dans Caron 2009: 119-120) En se prononçant au nom des jeunes illes et en airmant connaître ce qui est bon pour elles, ces chercheures reproduisent en quelque sorte les relations de pouvoir que les women\u2019s studies ont voulu contrer lorsque les chercheurs hommes se prononçaient au nom des femmes.Les girlhood studies souhaitent donc placer la voix des illes à l\u2019avant-plan et ainsi 1 Les cultural studies sont un courant de recherche né dans les années 1970 qui explorent les pratiques culturelles avec un intérêt particulier pour les relations de pouvoir, les conséquences politiques qui découlent de ces pratiques culturelles et les enjeux d\u2019identité, de représentation, de discours et d\u2019idéologie (Hall, 1980 ; Barker, 2004 ; Maigret, 2008). 114 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui dépeindre de manière réaliste leur situation plutôt que de tenter de les protéger ou de les contrôler.Il est vrai qu\u2019il n\u2019est pas facile de naviguer à travers les diférentes visions du monde relayées par les médias, en particulier les stéréotypes sexistes et la sexualisation de l\u2019espace public.Les girlhood studies proposent cependant de changer l\u2019angle de recherche et de s\u2019intéresser à la manière dont les illes arrivent à négocier et à résister à ces messages.En ne s\u2019intéressant que rarement aux points de vues des illes, ou encore en le discréditant parce que les illes seraient aliénées ou pas assez matures pour comprendre leur environnement toxique, on est conduit à plusieurs écueils.On sollicite rarement la participation de illes dans des événements comme des colloques ou des forums qui parlent explicitement d\u2019elles.2 Étant présentées dans la recherche comme des victimes à sauver, les illes peuvent avoir l\u2019impression de ne pas se reconnaître dans le portraitque l\u2019on présente d\u2019elles.De plus, cette vision se transpose dans les services qui leur sont oferts, en les réunissant sous la base d\u2019un problème3 : In today\u2019s new gender regime, you must qualify with a badge of (dis)honor to enter a space explicitly for girls and women : battered, teen and pregnant, or anorexic.(Fine, 2004: xi-xv) C\u2019est tout un pari épistémologique que prennent ces chercheures, en soulevant une épineuse question : pourquoi pensons-nous que les adultes sont plus crédibles que les enfants et les adolescents?(Caron, 2009, 13) Pourquoi [les versions recueillies chez les illes] seraient- elles moins valides, moins pertinentes et moins importantes que celles des chercheurs, des enseignants, des parents et des experts reconnus ou autoproclamés ?(Caron, 2009, 15) 2 Je pense entre autres aux forums sur l\u2019hypersexualisation qui ont lieu en ce moment au Québec.Si quelques illes sont efectivement présentes à l\u2019événement, leur participation est minime.3 Certains organismes qui travaillent auprès des illes adoptent une approche davantage holistique et cohérente avec l\u2019esprit des girlhood studies, notamment la Fondation Filles d\u2019action et le Centre illes de la YWCA Québec. t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 115 Les girlhood studies se sont principalement développées dans la littérature scientiique anglo-saxonne, mais certaines études francophones s\u2019en inspirent, comme celles de Caroline Caron (2009).Aux États-Unis comme au Royaume-Uni, les recherches sont assez nombreuses et présentes depuis assez longtemps pour que des anthologies ou des recensions d\u2019écrits soient publiées (comme Mazzarella et Pecora 2007; Harris 2004).L\u2019article de Mazzarella et Pecora situe l\u2019émergence des girlhood studies dans les années 1990, période où la recherche s\u2019intéressait beaucoup aux illes en général, que ce soit en lien avec leur réussite scolaire, leur estime personnelle, leur image corporelle, etc.(2007: 105).Certaines études vont même jusqu\u2019à dire, de manière implicite, que les illes sont devenues des problèmes sociaux.Les girlhood studies se sont développées principalement dans les travaux de Michelle Fine, de Carol Gilligan et d\u2019Angela McRobbie, en opposition à ces recherches que l\u2019on pourrait désigner par l\u2019expression « studies of girls ».Dans leur article, Mazzarella et Pecora décrivent trois courants des girls\u2019 studies, en lien avec les médias et la culture populaire : (1) studies that focus on mediated representations of powerful girls; (2) studies that listen to the voices of girls themselves in an attempt to understand how they negotiate what Pipher (1994, p.12) calls a \u2018\u2018girl poisoning culture\u2019\u2019; and (3) more recent work focusing on girls as active producers of culture, notably in the forms of new media (personal home pages, blogs, instant messaging, and other Internet-based content), riot grrrl and other third-wave feminist-oriented popular music, digital ilm making, and skater culture, to name just a few examples (Mazzarella et Pecora 2007: 106) Les girlhood studies permettent donc d\u2019aborder des phénomènes du point de vue de illes.En s\u2019intéressant par exemple à la réception d\u2019objets culturels, on permet à de nouveaux sens d\u2019émerger, enrichissant ainsi notre compréhension du phénomène.Bettina Fritzsche (2004) a observé diférentes pratiques adoptées par des fans d\u2019un groupe pop britannique des années 1990, les Spice Girls.Si certaines pratiques sont plus «  conventionnelles  », comme écouter la musique, écouter les vidéoclips et lire des magazines, Fritzsche énonce d\u2019autres pratiques comme créer 116 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui son propre style à partir de photos des vedettes, élaborer de nouvelles chorégraphies et organiser des spectacles.Cette mise en action peut constituer, chez certaines illes, une source d\u2019empowerment.Les illes ne consomment pas les objets culturels toutes de la même manière, et cette lecture peut diférer de la lecture analytique que peuvent en faire des adultes chercheures universitaires, qui considéraient généralement les Spice Girls comme un outil à la solde du patriarcat.Les girlhood studies reconnaissent qu\u2019il existe une diférence entre l\u2019interprétation littérale d\u2019une œuvre et le sens qui lui est donné par des publics, ici les illes qui réinterprètent des objets culturels.2.Des études sur les illes?Mais qu\u2019est-ce que c\u2019est, une ille?Plusieurs chercheures se sont intéressées à l\u2019identité « ille ».En efet, qui sont les illes dont parlent les girlhood studies?Dans l\u2019introduction de l\u2019ouvrage collectif All about the girl, Harris (2004) explique son choix de désigner au singulier « ille » dans son titre : c\u2019est en quelque sorte un pied de nez aux images de illes qui semblent toutes identiques: blanche, hétérosexuelle, de classe moyenne, n\u2019ayant pas de limitations physiques ni de problèmes particuliers, illes présentes dans les médias divers.L\u2019âge de la catégorie « ille » est di cile à déterminer.On associe généralement cette catégorie à l\u2019enfance et à l\u2019adolescence, donc avant l\u2019âge adulte, mais les personnes désignées comme illes tendent à aller au-delà de cette tranche d\u2019âge et les frontières peuvent être loues.En efet, Harris (2004) indique que les illes ont entre 12 et 20 ans, mais des phénomènes comme les pré-adolescentes (tweens) ou les femmes plus âgées qui adoptent des modes ou des comportements considérés adolescents contribuent à rendre la catégorie encore plus vaste.Les recherches des girlhood studies souhaitent donc entre autres ofrir un portrait plus diversiié de diférents types de illes et s\u2019opposent à l\u2019uniformisation de l\u2019identité « ille ».Elles s\u2019eforcent à construire et déconstruire cette identité, ce qui est davantage représentatif des illes elles-mêmes.D\u2019ailleurs, selon Gri n, «  il n\u2019y a rien d\u2019essentiel dans le fait d\u2019être une ille ; ce sens est toujours produit et négocié (par nous tous, mais surtout par les illes) dans un contexte historique et politique » (2004, 29, traduction libre). t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 117 Également, l\u2019aspect polysémique du mot « ille » est ampliié par ses diférents contextes d\u2019utilisation : it can connote community and inclusiveness among friends (\u201cone of the girls\u201d, \u201cyou go, girl!\u201d) or denote status (little girl, young girl, older girl).It is a index of age.It can also be an insult (\u201cyou throw like a girl\u201d), condescension (\u201cthe girls at the oice\u201d), or a term of endearment.Overlapping deinitions \u2013 coupled with often-contradictory meanings \u2013 illustrate that \u201cgirl\u201d is a far more complicated word (and identity) than many acknowledge.(Jiwani et al., 2006, ix-x) Bref, les catégories « illes » et « girlhood » seront toujours hautement contestées, rendant essentiel le fait de tenir compte de l\u2019intersection entre le sexe, l\u2019âge, l\u2019origine ethnique et la classe sociale.Ces identités sont multiples et c\u2019est cette multiplicité qui devraient intéresser les chercheures ain que leurs recherches sur la jeunesse gagnent en profondeur.Si la représentation stéréotypée des illes et des femmes dans les médias est dommageable et constitue à ce titre un objet d\u2019investigation légitime et nécessaire, pourquoi celle oferte dans nos travaux ne mériterait-elle pas d\u2019être investiguée et problématisée de manière tout aussi critique?(Caron, 2009, 159-160) 3.Des enjeux soulevés par les girlhood studies Les girlhood studies amène généralement un éclairage nouveau sur certains enjeux, puisqu\u2019elles les explorent du point de vue des illes.Il peut être intéressant d\u2019observer leurs apports à deux concepts souvent évoqués en lien avec les illes, soit le girl power et l\u2019hypersexualisation.a) Discours sur le girl power Lorsqu\u2019il est question de la culture des illes, on utilise fréquemment le 118 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui terme « girl power », pour décrire un certain détournement du concept d\u2019empowerment qui se substitue en tant que mode d\u2019airmation et de valorisation de soi (Bouchard et al.2005  ; Descheneau-Guay, 2006  ; Lebreton, 2009).Concept né au début des années 1990 avec des groupes comme Bikini Kill et les Riot Grrrl et très associé au féminisme de 3e vague, le girl power a d\u2019abord symbolisé l\u2019empowerment et la prise de pouvoir des illes.On l\u2019associe également souvent aux Spice Girls, qui ont abondamment utilisé ce terme dans les années 1990.On accuse généralement les médias d\u2019utiliser ce concept pour renforcer les stéréotypes féminins, et ce, dans le but de valoriser la consommation et la romance hétérosexuelle.Cependant, d\u2019autres auteures, comme Taft (2004), ofrent une vision plus large du concept, qui rejoindrait à la fois cette dépolitisation, mais aussi un moyen de résistance et d\u2019airmation de soi, qui permettrait aux illes de se réinventer à partir des modèles existants.Taft (2004) propose une nouvelle lecture du girl power.Si elle ne nie pas l\u2019inluence des médias dans la construction de l\u2019identité des illes, elle précise que la situation n\u2019est pas aussi simple que cela, c\u2019est-à-dire que les illes peuvent, à partir de ce qui leur est proposé dans les médias, construire de nouveaux discours qui s\u2019éloignent de la volonté marchande.Selon elle, les illes seraient en mesure de prendre ce qui leur convient dans les discours qu\u2019on leur propose.Ainsi, Taft a retenu quatre grands types de déinitions du girl power, soit l\u2019antiféminisme, le postféminisme, le pouvoir individuel et le pouvoir de consommation.Selon Taft, le terme girl power est contesté, et il faut être prudent dans son utilisation.Bien que ces déinitions semblent dépeindre ce concept comme un élément négatif qu\u2019il faudrait contrer, il n\u2019en reste pas moins que ce qui importe est l\u2019utilisation et l\u2019appropriation qu\u2019en font les illes elles-mêmes et les organisations travaillant auprès des illes.Taft explique qu\u2019aujourd\u2019hui, divers mouvements et associations se réapproprient le terme sans nécessairement se positionner comme antiféministes.Certaines organisations oeuvrant auprès des illes récupèrent le girl power ain de développer des programmes qui encouragent l\u2019empowerment.La diabolisation de ce concept invisibilise ou même discrédite les illes et les organisations qui l\u2019utiliseraient, pour diférentes raisons, en lui apposant un sens négatif.Il pourrait donc être important de s\u2019intéresser au girl power t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 119 comme élément qui pourrait permettre aux illes de développer un pouvoir individuel et éventuellement devenir des agentes de changement social.b) Hypersexualisation ou agentivité sexuelle ?Le terme « hypersexualisation » est très connu au Québec comme étant un phénomène lié à l\u2019adolescence, particulièrement aux illes, qui seraient « hypersexualisées », soit parce qu\u2019elles adopteraient un style vestimentaire sexy ou encore qu\u2019elles auraient une sexualité jugée précoce ou inappropriée.L\u2019hypersexualisation serait un phénomène d\u2019une grande ampleur, selon les médias et les écrits scientiiques, qu\u2019on cherche à éviter ou à diminuer.Sa déinition varie d\u2019un ouvrage à l\u2019autre et les chercheur-es qui utilisent ce concept le déinissent pour les besoins de leurs publications.C\u2019est ainsi qu\u2019il sera possible de dégager deux grandes tendances concernant la déinition de l\u2019hypersexualisation, soit la sexualisation ou la sexualisation précoce.Pour des auteurs qui utilisent la notion de sexualisation, comme Julien (2010) ou encore Boulebsol et Goldfarb (2010), ce phénomène ne se limite pas à l\u2019adolescence, et se manifeste par un « usage excessif de stratégies axées sur le corps dans le but de séduire » (Julien, 2010, p.11).La sexualité appartiendrait aux sphères intimes et relationnelles des individus, alors que la sexualisation serait une construction relevant du pouvoir social.Pour Julien (2010) comme pour Boulebsol et Goldfarb (2010), on attribue la principale responsabilité du phénomène de l\u2019hypersexualisation à la culture masculine dominante et au système capitaliste qui fait la promotion du consumérisme à travers la sexualité et l\u2019érotisme.De leur côté, les auteurs qui ont plutôt associé l\u2019hypersexualisation à la sexualisation précoce parlent de la reproduction, chez des enfants ou des adolescents, « des attitudes et des comportements de \u201cfemmes sexy \u201d » (Bouchard et Bouchard, 2005, 2).Ce serait aussi, pour Bouchard et al., « un phénomène qui consiste à donner un caractère sexuel à un comportement ou à un produit qui n\u2019en a pas en soi » (2006, 7).À ces pratiques jugées hypersexualisées s\u2019ajoute des images présentes dans diférents médias (publicités, magazines, télévision, internet, vidéoclips) qui mettent en avant-plan les corps des femmes, perçus comme un objet, 120 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui et renforce les stéréotypes sexuels concernant l\u2019apparence physique (le culte de la beauté et de la minceur), les relations de couple (hétérosexuel) et les rôles sociaux traditionnels.Cette sexualisation de l\u2019espace public standardise ou normalise ces représentations en les présentant comme des idéaux à atteindre par les femmes en général et en particulier par les adolescentes, et même chez les plus jeunes.Or, si la sexualisation de l\u2019espace public est bien documentée, bien peu d\u2019études prennent en compte le point de vue des jeunes.Pire encore, ces discours prennent toute la place que pourrait prendre les discussions sur l\u2019éducation sexuelle et teinte la sexualité des adolescentes de manière très fortement négative.À ce sujet, la thèse doctorale de Caroline Caron (2009) est très éclairante sur la montée et l\u2019étendue de ces discours, mais surtout sur la non prise en compte du point de vue des illes, alors que leur image a été utilisées abondamment pour démontrer le phénomène.Il n\u2019est pas rare, par exemple, que des images choquantes soient montrées dans des conférences destinées aux parents ou aux diférents intervenants jeunesse, et ce, sans nécessairement les mettre en contexte.Dans ce discours où leur parole est presque totalement absente, mais où leur corps est omniprésent, les illes apparaissent comme un groupe social problématique devant être discipliné et mis à sa place.(Caron, 2009, 10) De plus, l\u2019insistance sur divers anecdotes pigées ici et là viennent illustrer des statistiques qui sont pourtant plutôt rassurantes.En ce qui concernent ces statistiques, Blais et al.(2009) apportent un éclairage intéressant qui souligne d\u2019une part la di culté d\u2019obtenir des bases de comparaison similaires ain de déterminer, par exemple, l\u2019âge de la première relation sexuelle, les échantillons variant énormément selon les études.Selon eux, l\u2019âge des répondants fait varier énormément la moyenne (plus les répondants sont âgés, plus la moyenne de l\u2019âge de la première relation sexuelle est élevée).L\u2019idée ici n\u2019est pas de trancher sur l\u2019âge précis de ces moyennes, mais plutôt d\u2019éviter d\u2019alimenter des discours alarmistes sur la t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 121 sexualité des adolescents.Les données publiées sur les conduites sexuelles des jeunes Québécois et Canadiens ne permettent pas de conclure à une diminution de l\u2019âge du premier rapport sexuel dans la dernière décennie (que ce soit pour le sexe oral, vaginal ou anal), ni à une exacerbation des activités sexuelles, ni à un déclin de la morale et des valeurs sexuelles.(Blais et al., 2009, 23)4 Une minorité de jeunes auraient une sexualité précoce (12% des gars et 13% des illes), mais il n\u2019est question que de la minorité de cette minorité : les comportements sexuels les plus précoces, les plus choquants et les plus inusités sont inlassablement rapportés et commentés sur les tribunes médiatiques et agissent comme une rumeur publique.(Caron, 2009, 69) L\u2019absence des voix des illes dans ce débat a eu des échos chez les adolescentes rencontrées par Caron lors de sa recherche.Certaines d\u2019entre elles témoignaient de leur irritation que des chercheures parlent d\u2019elles sans les consulter.Les discussions avec les illes ont mené Caron à la rélexion que les préoccupations sur l\u2019hypersexualisation rejoignent davantage les craintes des adultes que les réalitées vécues par les illes.Les discussion ont donc bifurqué sur une des mesures mises en place à l\u2019époque dans certaines écoles pour contrer l\u2019hypersexualisation, soit le durcissement du code vestimentaire de leur école, allant parfois jusqu\u2019à l\u2019adoption d\u2019un uniforme ou d\u2019une gamme de vêtements.Ces règles ont été perçues par certaines de ces illes comme un contrôle de leur corps ou de leur expression, ou encore comme l\u2019instauration d\u2019un double standard, les garçons n\u2019étant à peu près pas visés par ces mesures.Une partie importante du discours sur l\u2019hypersexualisation, tel que décrit par Caron, plaçait les garçons et les hommes comme victimes de la mode sexy adoptée par certaines illes, 4 Pour une démonstration plus approfondie, veuillez vous référer au texte original (Blais et al., 2009). 122 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui considérée comme une distraction ou une provocation de leur part et devant laquelle ils se trouvaient démunis.Un autre écueil amené par les discours sur l\u2019hypersexualisation est le phénomène d\u2019altérisation.La ille sexy, ou hypersexualisée, est généralement considérée comme une autre, diférente de nous, et dont les actions sont répréhensibles.Certaines illes rencontrées par Caron associe le style sexy aux prostituées (et autres termes péjoratifs).Cela est problématique puisqu\u2019il peut conduire au blâme des victimes d\u2019agression (elle portait une jupe courte ou un décolleté, elle a donc courru après).De plus, les identités des illes étant multiples, diférents facteurs changent la manière d\u2019interpréter le style vestimentaire.La construction sociale de la ille sexy en tant que menace sociale s\u2019ofre comme un terrain d\u2019investigation des rapports sociaux, notamment ceux de sexe, de classe et intergénérationnels.(Caron, 2009, 34) Ainsi, une ille rencontrée par Caron a airmé que le traitement des illes blanches n\u2019était pas le même que celui des illes de couleur, ces dernières étant plus stigmatisées selon elle.L\u2019âge est un facteur important, notamment par la prise de parole d\u2019adultes au nom de illes plus jeunes.Lorsqu\u2019on ne s\u2019intéresse qu\u2019aux aspects négatifs de la sexualité, ou encore si on croit que l\u2019âge des premières relations sexuelles est en chute libre, il est di cile d\u2019avoir une rélexion réelle sur la sexualité des adolescentes, et encore plus si on ne consulte pas ces dernières.Les récents forums sur l\u2019hypersexualisation ont mené à la revendication du retour des cours d\u2019éducation sexuelle, devenus transversaux (et donc, inégaux) avec le Renouveau pédagogique.Cependant, on peut se demander quelle sera la place dans ce programme pour l\u2019agentivité sexuelle, concept qui « fait référence à l\u2019idée de \u201ccontrôle\u201d de sa propre sexualité, c\u2019est-à-dire à la capacité de prendre en charge son propre corps et sa propre sexualité » et qui place les illes comme agente de leur sexualité, et non comme victime du désir masculin (Lang, 2011). t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 123 Déjà en 1988, Michelle Fine observait que le discours sur le désir des adolescentes était absent dans les écoles et les curriculums de cours.?la place, on promouvait un discours qui encourageait la victimisation des illes et qui, paradoxalement, les considérait comme responsables de contr?ler et de restreindre les relations sexuelles de par l\u2019insistance sur l\u2019abstinence et la mentalité du Just say no.Plus encore, un discours de moralité sexuelle ajoutait une dimension propice au regret et au jugement, encourageant les décisions des illes que si elles repoussaient la sexualité dans les limites du mariage.(Lang, 2011, 196) En conclusion\u2026 Les girlhood studies proposent une manière diférente et essentielle de comprendre les réalités vécues par les illes.Ces recherches permettent de mettre de l\u2019avant leurs identités multiples et de les rendre non seulement visibles, mais audibles.Adopter une méthodologie de recherche dans la lignée des girlhood studies est donc, selon moi, un acte militant, un moyen de mettre en lumière les diférentes réalités vécues par les illes en leur donnant la parole.C\u2019est légitimer leurs points de vue en les considérant expertes de leur propre vie.Comme chercheure, mais aussi comme travailleuse communautaire, je souhaite voir davantage de chercheures s\u2019inspirer des girlhood studies ain de diversiier et de ne pas limiter les discours sur elles à des problèmes.J\u2019espère qu\u2019il sera possible de parler de la sexualité autrement que via ce qu\u2019on juge problématique et surtout, que les illes soient entendues au sein des études féministes et des études sur les femmes.Cela est d\u2019autant plus important que les illes francophones se retrouvent invisibilisées dans les recherches sur les illes, souvent faites dans des contextes anglophones (Gouin et Wais, 2006). 124 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui Références Barker, Chris.2004.SAGE Dictionary of Cultural Studies.London, housand Oaks: Sage Publications.Blais, Martin, Raymond, Sarah, Manseau, Hélène et Otis, Joanne.2009.«  La sexualité des jeunes Québécois et Canadiens.Regard critique sur le concept d\u2019»hypersexualisation» », Globe : revue internationale d\u2019études québécoises 12(2): 23- 46.Bouchard, Pierrette et Bouchard, Natasha.2005.« L\u2019imprégnation idéologique et la résistance : étude des réactions d\u2019un groupe de préadolescentes à deux magazines pour jeunes illes », Recherches féministes 18(1): 5-24.Bouchard, Pierrette, Bouchard, Natasha et Boily, Isabelle.2006.La sexualisation précoce des illes.Montréal: Sisyphe.Boulebsol, Carole et Goldfarb, Lilia.2010.« Penser la sexualisation : de l\u2019économie de rélexion au renforcement des discriminations », Nouveaux Cahiers du socialisme 4: 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d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 125 Up Girlhood Studies To Francophones  », dans: Y.Jiwani, C.Steenbergen and C.Mitchell (Dir.), Girlhood.Redeining the Limits, pp.34-52.Montréal: Black Rose Books.Griin, Christine.2004.« Good Girls, Bad Girls : Anglocentrism and Diversity in the Constitution of Contemporary Childhood », dans: A.Harris (Dir.), All about the girl.Culture, power, and identity, pp.29-43.New York: Routledge.Hall, Stuart.1980.« Introduction to Media Studies at the Centre », dans S.Hall (Dir.), Culture, Media and Language, pp.117-121.London: Hutchinson Education.Harris, Anita.2004.All about the girl.Culture, power, and identity.New York: Routledge.Jiwani, Yasmin, Steenbergen, Candis and Mitchell, Claudia.2006.Girlhood.Redeining the Limits.Montréal: Black Rose Books.Julien, Mariette.2010.La mode hypersexualisée.Montréal: Sisyphe.Lang, Marie-Ève.2011.« L\u2019\u201cagentivité sexuelle\u201d des adolescentes et des jeunes femmes : une déinition ».Recherches féministes 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All about the girl.Culture, power, and identity, pp.69-78.New York: Routledge. 126 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 127 La promotion d\u2019une idéologie plutôt qu\u2019un «avis» éclairé Par Louise Toupin, pour l\u2019Alliance féministe solidaire pour les droits des travailleuses et travailleurs du sexe (AFS) Préambule Ce texte a été écrit en juin 2012, soit au lendemain de la parution de l\u2019Avis du Conseil du statut de la femme (CSF) La prostitution: il est temps d\u2019agir.Il constitue une réplique à ce document.À cette époque, s\u2019enclenchaient les États généraux sur l\u2019action et l\u2019analyse féministes (http://www.fq.qc.ca/mots-cles/etats-generaux-de-l-action-et- de-l-analyse-feministes/).Le lancement du document du CSF dans ce contexte allait nécessairement orienter les discussions en la matière.L\u2019Alliance féministe solidaire pour les droits des travailleuses et travailleurs du sexe (AFS) a cru nécessaire dans les circonstances d\u2019émettre un autre son de cloche, notamment en ciblant quelques unes des lacunes méthodologiques du document.Le texte ci- dessous fut difusé à cette occasion, soit le 14 juin 2012.Depuis, un important jugement de la Cour Suprême du Canada, le 20 décembre dernier, a contribué à changer les termes du débat : il a invalidé les principaux articles du Code criminel canadien criminalisant la « prostitution » entre adultes consentants, les jugeant inconstitutionnels, et mettant sérieusement en danger la vie et la sécurité de ces personnes.(http://scc-csc.lexum.com/decisia-scc-csc/scc-csc/scc-csc/fr/item/13389/index.do) Ce jugement sans précédent corrobore le plaidoyer des organismes de travailleuses et travailleurs du sexe, à l\u2019efet que la criminalisation de leurs 128 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui activités compromet leur sécurité et contribue à l\u2019augmentation de la violence à leur endroit.La Cour Suprême ne retient donc pas l\u2019argumentation abolitionniste/prohibitionniste (dont celle du CSF) voulant que ce soit l\u2019activité même de la « prostitution » qui serait, par essence, violente.Les gouvernements fédéral et provinciaux canadiens, chacun dans leur juridiction respective, ont un an pour s\u2019adapter cette nouvelle situation et efectuer, à la lumière de cette décision, les ajustements nécessaires.Reste à espérer que les travailleuses et travailleurs du sexe feront partie du processus de consultation qui mènera à cette révision, comme l\u2019a suggéré notamment l\u2019Institut Simone de Beauvoir, qui a agi comme intervenant en Cour Suprême dans cette cause : http://wsdb.concordia.ca/about-us/official-position-on-issues/documents/ SdBICommuniquedepressevictoireFrEn.pdf Au moment où les États généraux sur l\u2019action et l\u2019analyse féministes enclenchent des discussions sur l\u2019avenir du féminisme dans le mouvement des femmes au Québec, et où le sujet de la prostitution/travail du sexe trouve laborieusement sa place à l\u2019ordre du jour1, le Conseil du statut de la femme (CSF) s\u2019avance et donne le ton et la direction des discussions en la matière : non à la \u201clégalisation\u201d de la prostitution! Oui à l\u2019abolition comme on fait en Suède.Ce sont là deux thèmes clés du dernier Avis du CSF lancé récemment: La prostitution: il est temps d\u2019agir (CSF 2012).Aux yeux de l\u2019Alliance féministe solidaire pour les droits des travailleuses et des travailleurs du sexe (AFS)2, cet Avis est trompeur : lancé comme « une analyse globale des faits disponibles, des discours et des arguments présentés par les protagonistes dans ce débat » (CSF 2012, 7), il oriente en réalité les discussions dans un seul sens, sur la base d\u2019un plaidoyer 1 Note de l\u2019auteure.Depuis le moment où ce texte fut écrit, les États généraux sur l\u2019action et l\u2019analyse féministes ont adopté, à la in de leurs activités en novembre 2013, des résolutions qui vont toutes dans le sens de l\u2019Avis du Conseil du statut de la femme (CSF), et ne tiennent aucun compte du point de vue des travailleuses du sexe, qui ont pourtant participé aux diférentes étapes du processus des États généraux.L\u2019Alliance féministe solidaire a d\u2019ailleurs émis un communiqué à la suite de ce qui se révèle être une véritable « mise à la porte » des travailleuses du sexe du mouvement des femmes au Québec.Le communiqué a été publié dans Le Devoir du 22 novembre 2013 : h t t p : / / w w w .l e d e v o i r .c o m / s o c i e t e / a c t u a l i t e s - e n - s o - c i e t e / 3 9 3 3 8 4 / l e s - t r a v a i l l e u s e s - d u - s e x e - s e - f o n t - m o n t r e r - l a - p o r t e 2 http://www.alliancefeministesolidaire.org/qui-sommes-nous.html t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 129 partiel, caractérisé par un manque de rigueur.L\u2019Avis du CSF opte sans discernement, en matière de « prostitution » pour un abolitionnisme pur et dur, ce qui est une forme modiiée de la prohibition, promu ici par une frange bien spéciique du mouvement féministe.Son manque de rigueur dans l\u2019étude des régimes juridiques contribue à brouiller l\u2019appréhension de solutions à mettre de l\u2019avant en matière de politiques publiques.Et sans parler des obstacles aux droits fondamentaux des personnes concernées que sous-tendent les solutions proposées par le CSF.À cet égard, le rapport choisit d\u2019ignorer, voire de rejeter radicalement la parole et le travail d\u2019organismes œuvrant auprès des travailleuses du sexe, comme Stella qui existe depuis plus de quinze ans.La légalisation du travail du sexe?Mais personne n\u2019en veut! Le CSF crie haut et fort dans ses présentations écrites et orales que, non, la légalisation de la prostitution n\u2019est pas la solution.Mais au Québec, la légalisation de la prostitution n\u2019est sur l\u2019écran radar de personne parmi les principales concernées.Au contraire, ce qui est réclamé, depuis que les associations de travailleuses du sexe existent, soit depuis 1986 au Québec, c\u2019est plutôt la décriminalisation du travail du sexe.Dans son Avis, le CSF mêle et brouille constamment ces deux régimes juridiques fort diférents et les met sur un même pied, ce qui a pour efet de mal cadrer toute la discussion et d\u2019induire les gens en erreur.Décriminaliser et légaliser la prostitution sont deux choses bien diférentes.Décriminaliser, c\u2019est retirer du Code criminel tous les articles qui criminalisent la « prostitution » ainsi que les lois administratives la concernant.Ce secteur d\u2019activité se voit dès lors soumis aux lois générales du travail et de la protection des personnes.De plus, ces dernières bénéicient des droits fondamentaux inscrits dans les chartes de droits, ainsi que des articles du Code criminel prévus pour lutter contre la violence, l\u2019exploitation des personnes, y compris les enfants, et la traite d\u2019êtres humains.La Nouvelle-Zélande a choisi le modèle de la décriminalisation depuis 2003, et a produit depuis des bilans de l\u2019expérience (Abel, Fitzgerald, Brunton 2007 ; Abel, Fitzgerald, Healy 2010).La légalisation de la prostitution, par contre, c\u2019est l\u2019établissement, par l\u2019État, de zones désignées à l\u2019intérieur desquelles le travail du sexe peut 130 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui s\u2019exercer légalement, de ichiers d\u2019identiication des travailleuses, de tests de santé obligatoires, etc.Les Pays-Bas, l\u2019Allemagne, le Nevada, entre autres, ont adopté ce modèle.Ce n\u2019est pas celui que préconise la majorité des groupes défendant les droits des travailleuses du sexe, ces derniers revendiquent plutôt la décriminalisation.Même les groupes féministes canadiens, durant les années 1980, réclamaient la décriminalisation de la « prostitution » à des degrés divers: décriminalisation de la sollicitation, et/ou des maisons closes (Toupin, 2012).Le CSF lui-même proposait en 1978 de retirer du Code criminel l\u2019article sur la sollicitation dans son Livre Noir sur la condition féminine Égalité et indépendance (CSF 1978, 272) .Omission des principales expériences de décriminalisation du travail du sexe Le récent Avis du CSF induit les gens en erreur en n\u2019établissant pas clairement les distinctions nécessaires entre ces deux régimes.Pour les étudier, il prend comme exemple trois États australiens, l\u2019un ayant décriminalisé la prostitution et les deux autres l\u2019ayant légalisée.Toutefois, l\u2019analyse confond constamment ces deux régimes tout au long de ses pages (CSF 2012, 80, 86, 89, 105, 114), et fait régulièrement des généralisations à partir du seul modèle de la légalisation (CSF 2010, 88), nous conduisant ainsi sur de fausses pistes.Le CSF par ailleurs se garde bien d\u2019étudier sérieusement le régime de la Nouvelle-Zélande qui a décriminalisé le travail du sexe depuis 2003, de même que les bilans de l\u2019expérience qui ont été dressés depuis.C\u2019est pourtant l\u2019une des expériences les plus rigoureusement documentées qui existe en matière de décriminalisation (Abel, Fitzgerald, Brunton 2007 ; Abel, Fitzgerald, Healy 2010).Malgré l\u2019évolution positive constatée dans ces bilans du régime de la décriminalisation, le CSF choisit de l\u2019expédier en huit lignes.Le CSF préconise le modèle abolitionniste suédois, qui opte pour la criminalisation de la demande (les clients).Dans l\u2019argumentation qui l\u2019appuie, on constate cependant que les analyses critiques de ce modèle [et elles commencent à être nombreuses (Jordan 2012 ; Dodillet, Östergren 2011 ; Agustin 2011)] sont ou écartées, ou balayées rapidement.On ne peut ainsi promouvoir sans nuances un modèle, et en faire le cœur même du changement législatif proposé, sans le confronter aux études qui le remettent en cause ! On s\u2019attend à plus de rigueur de la part d\u2019un organisme conseil gouvernemental ! t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 131 Rejet des informations contraires: \u201ctroublant\u201d dit la juge Himel Voilà une autre grande lacune de l\u2019Avis du CSF, et qui en fait un instrument de discussion tout à fait partial: tout au long de ses cent et quelques pages, le document rejette d\u2019un revers de main tout ce qui ne cadre pas avec sa grille d\u2019analyse prohibitionniste.À peu près toutes les études sur lesquelles s\u2019appuie l\u2019Avis relèvent du même répertoire (à part quelques très rares autres, qui ne sont en bibliographie que pour la iguration).Pourtant, il existe maintenant un nombre important de travaux de terrain rigoureux et exempts de partisannerie sur la question de la « prostitution ».Ce n\u2019est hélas pas dans l\u2019Avis du CSF qu\u2019on les retrouve.Il faut aller les chercher ailleurs.Cette carence méthodologique qui caractérise maintes études à perspective abolitionniste/ prohibitionniste a déjà été notée par plusieurs observateurs et observatrices dont, entre autres, la juge Susan Himel de la Cour supérieure de l\u2019Ontario dans son jugement célèbre sur l\u2019inconstitutionnalité des articles du Code criminel sur la prostitution (Bedford v.Canada).Elle avait en efet trouvé « troublant » que certains témoins experts abolitionnistes aient airmé devant la Cour « qu\u2019il n\u2019était pas important pour des universitaires de présenter des informations qui contredisent leurs propres conclusions (ou des conclusions qu\u2019ils appuient) » (Paragraphe 357 du jugement)3.3 Note de l\u2019auteure.Depuis le moment où ce texte fut écrit, les États généraux sur l\u2019action et l\u2019analyse féministes ont adopté, à la in de leurs activités en novembre 2013, des résolutions qui vont toutes dans le sens de l\u2019Avis du Conseil du statut de la femme (CSF), et ne tiennent aucun compte du point de vue des travailleuses du sexe, qui ont pourtant participé aux diférentes étapes du processus des États généraux.L\u2019Alliance féministe solidaire a d\u2019ailleurs émis un communiqué à la suite de ce qui se révèle être une véritable « mise à la porte » des travailleuses du sexe du mouvement des femmes au Québec.Le communiqué a été publié dans Le Devoir du 22 novembre 2013 : http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/393384/les-travailleuses-du- sexe-se-font-montrer-la-porte http://www.alliancefeministesolidaire.org/qui-sommes-nous.html « I found it troubling that Dr.Poulin [Richard] stated during cross-examination that it is not important for scholars to present information that contradicts their own in- dings (or indings which they support) ».Voir Bedford v.Canada, par.357.(En ligne) http://www.canlii.org/en/on/onsc/doc/2010/2010onsc4264/2010onsc4264.html Il est à noter que le récent jugement de la Cour Suprême du Canada de décembre dernier corrobore en totalité le jugement Himel de la Cour supérieure de l\u2019Ontario.http://chezstella.org/stella/stella 132 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui L\u2019Avis du CSF sur la prostitution soufre hélas des mêmes carences, ce qui en fait un outil de discussion peu iable, relevant davantage du registre de la promotion d\u2019une idéologie que de l\u2019 « avis » étayé et éclairé.Fermeture absolue à l\u2019égard de tout un pan de personnes concernées L\u2019Avis du CSF aiche, par sa partialité même, une fermeture totale à l\u2019endroit de la parole et du travail de tout un pan de personnes concernées.Au premier chef, des groupes œuvrant auprès de travailleuses du sexe.Et, lorsque leur parole est mentionnée, c\u2019est le plus souvent pour la caricaturer.Pour ne citer que cet exemple, l\u2019Avis énonce que, pour « les tenants du travail du sexe » (le CSF entend ici des personnes airmant qu\u2019elles ont choisi ce travail) « il n\u2019y a pas d\u2019exploitation lorsqu\u2019il y a consentement », (CSF 2012, 23).Sans auteure identiiée, la phrase étonne : personne ne peut logiquement prétendre qu\u2019un travail « choisi » est nécessairement exempt d\u2019exploitation ! Un tel propos réducteur a un efet certain ici: celui de discréditer la parole de personnes qui ne partagent pas l\u2019idéologie du CSF sur le travail du sexe.De plus, l\u2019Avis déconsidère le travail de ces organismes qui viennent en aide aux travailleuses du sexe.Ainsi, par exemple, le CSF décrie la pratique de « réduction des risques » (Harm Reduction), qui favorise une approche globale en santé, basée sur l\u2019éducation par les pair-e-s et qui, entre autres, libéralise la distribution des condoms.Motif ?« Nul ne doit encourager ni banaliser la prostitution, sous prétexte de contrer le VIH ou autrement » (CSF 2012, 120).Cette approche est qualiiée par le CSF de « dangereuse », car elle « contribue à normaliser la prostitution » (CSF 2012, 52).Elle est pourtant communément promue par les autorités mondiales de santé publique dans la prévention du VIH et autres infections.L\u2019ONUSIDA la classe même au rang des « bonnes pratiques » (ONUSIDA 2003).Nous pensons que cet Avis du CSF constitue un plaidoyer implacable, sans nuances, contre les organismes de travailleuses du sexe qui, depuis des décennies, ici et ailleurs, travaillent sans relâche sur le terrain en ofrant aide et information aux travailleuses du sexe (entre 5,000 et 8,000 contacts par année à Stella4 auprès des travailleuses et travailleurs du sexe, personnes 4 http://chezstella.org/stella/stella t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 133 travesties et transsexuelles).Dans ces organismes, à l\u2019encontre de ce qui découle de l\u2019analyse et des propositions du Conseil, nulle distinction ou discrimination n\u2019est établie entre les personnes.Les services sont dispensés autant à celles qui travaillent dans les divers milieux du travail du sexe qu\u2019à celles qui veulent se réorienter ailleurs.Selon nous, n\u2019y a pas de \u201cbonnes\u201d et de \u201cmauvaises\u201d personnes.Seulement des personnes qui ont besoin de notre solidarité féministe.Le moins que l\u2019on puisse dire au inal est qu\u2019il sera bien di cile à quiconque réléchit sur cette question, autorités politiques y compris, de se faire une idée éclairée et de pondérer adéquatement « les pour et les contre » en lisant cet « avis » biaisé et peu rigoureux.En un mot, il sera pratiquement impossible de reprendre les discussions larges à partir d\u2019un tel instrument, tellement ce dernier, comme la tour de Pise, « penche d\u2019un seul côté ».Louise Toupin est chargée de cours, Département de Sciences Politiques, UQAM, Écrit en collaboration avec Jenn Clamen, chargée de cours, Institut Simone de Beauvoir, Concordia ; Véronique Leduc, présidente de Stella et étudiante au doctorat en communication, UdM ; Maria Nengeh Mensah, professeure, École de travail social, UQAM ; Marie-Élaine LaRochelle, militante féministe ; Marie-Ève Gauvin, adjointe de recherche, Projet VIHsibilité, UQÀM et ; Sébastien Barraud, intervenant social auprès des travailleurs du sexe, Rézo.L\u2019auteure et les collaboratrices sont membres de l\u2019Alliance féministe solidaire pour les droits des travailleurs et travailleuses du sexe, qui regroupe plus d\u2019une centaine de membres individuels et 16 membres organisationnels : Action Santé Travesti(e)s et Transsexuel(le)s du Québec (ASTT(e)Q) Association Warning, Prévention du VIH et santé communautaire Centre 2110 for Gender Advocacy Coalition des organismes communautaires québécois de lutte contre le Sida (COCQ- Sida) Collective Les femmes ont faim EMISS-ère \u2013 Équipe multidisciplinaire d\u2019intervention en santé sexuelle Institut Simone de Beauvoir de l\u2019Université Concordia 134 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui Justice for Missing and Murdered Indigenous Women Institut Genre, sexualité et féminisme de McGill Passages, ressource d\u2019hébergement et d\u2019insertion pour jeunes femmes en diiculté PolitiQ \u2013 Queers solidaires POWER \u2013 Prostitutes of Ottawa/Gatineau Work, Educate & Resist Projet Lune Réseau juridique canadien VIH/sida SIDA-Vie Laval (Projet Vénus) Stella Références Abel, Gillian, Liza Fitzgerald et Cheryl Brunton.2007.he Impact of the Protitution Reform Act on the Health and Safety Practices of Sex Workers.Report to the Prostitution Law Review Committee.Christchurch, N-Z : University of Otago.En ligne : http://www.justice.govt.nz/publications/global-publications/p/prostitution- reform-act-impact-on-the-health-and-safety-practices-of-sex-workers (Page consultée le 12 février 2013) Abel, Gillian, Liza Fitzgerald, et Chathrine Healy (dir.).2010.Taking the Crime Out of Sex Work.New-Zeland Sex Workers\u2019 Fight for Decriminalisation.Briston, U.K.: Polity Press.Agustin, Laura.2011.« La loi suédoise contre l\u2019achat de sexe, la prostitution, la traite : eicacité non prouvée .En ligne : www.lauraagustin.com/la-loi-suedoise-contre-lachat-de-sexe-la-prostitution-la-traite- eicacite-pas-prouvee (Page consultée le 12 février 2013) Conseil du statut de la femme (CSF).2012.Avis.La prostitution : il est temps d\u2019agir.Québec : Gouvernement du Québec.En ligne : http://www.csf.gouv.qc.ca/modules/ichierspublications/ichier-29-1655.pdf (Page consultée le 2 juin 2012) Conseil du statut de la femme (CSF).(1978).Pour les Québécoises : égalité et indépendance.Québec : Éditeur oiciel du Québec.Dodillet, Susanne et Petra Östergren.2011.he Swedish Sex Purchase Act : Claimed Success and Documented Efects.Conference paper presented at the International Workshop : Decriminalizing Prostitution and Beyond : Practical Experiences and Challenges.he Hague, March 3 and 4.En ligne : http://www.petraostergren.com/ upl/iles/54259.pdf (Page consultée le 12 février 2013) t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 135 Jordan, Ann.2012.he Swedish Law to Criminalize Clients : A Failed Experiment in Social Engineering.Program on Human Traicking and Forced Labor, Center for Human Rights and Humanitarian Law, Issue Paper 4, April.En ligne : http://rightswork.org/wp-content/uploads/2012/04/Issue-Paper-4.pdf (Page consultée le 12 février 2013) ONUSIDA.2003.Commerce du sexe et VIH/SIDA, Actualisation.Coll.« Meilleures pratiques de l\u2019ONUSIDA ».Genève, mars 2003.En ligne http://data.unaids.org/publications/IRC-pub02/jc705-sexwork-tu_fr.pdf (Page consultée le 7 juin 2012) Toupin, Louise.2012.« Prostitution.Positions féministes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui », Le Devoir, 31 mars, p.B-5.Texte complet : En ligne : http://www.alliancefeministesolidaire.org/2012/03/positions-feministes-sur-la- prostitution-quelques-rappels-historiques.html (Page consultée le 12 février 2013) 136 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui Positions féministes sur la prostitution: quelques rappels historiques Par Louise Toupin, Alliance féministe solidaire pour les droits des travailleuses et travailleurs du sexe (AFS) Préambule Ce texte a été écrit le 28 mars 2012, à l\u2019occasion d\u2019un nouvel épisode de la polémique autour de la question de la « prostitution » au Canada.L\u2019auteure, membre de l\u2019Alliance féministe solidaire pour les droits des travailleuses et travailleurs du sexe (AFS), rappelle ici quelques positions féministes « historiques » en matière de « prostitution », qui se sont exprimées à la in des années 1970 et durant la première moitié des années 1980.Elle constate qu\u2019il existait à cette époque au Canada une réelle volonté de dialogue et de compréhension commune entre féministes et travailleuses du sexe, et déplore ce que se révèle être aujourd\u2019hui un changement de cap chez les féministes par rapport aux positions tenues par le passé.L.T.Dans le nouvel épisode de la polémique féministe autour de « la prostitution », l\u2019Alliance féministe solidaire pour les droits des travailleuses et travailleurs du sexe (AFS), qui regroupe des individus et des groupes militant pour la reconnaissance des droits des personnes qui travaillent dans l\u2019industrie du sexe1, croit opportun d\u2019ajouter au débat canadien un éclairage historique.L\u2019épisode récent ressurgit cette fois à l\u2019occasion du jugement de la Cour d\u2019appel de l\u2019Ontario2 entérinant, sauf en matière de sollicitation, le précédent jugement Himel (septembre 2010)3, qui aurait eu grosso modo comme efet de décriminaliser le travail du sexe entre adultes consentants.1 http://www.alliancefeministesolidaire.org/qui-sommes-nous.html 2 http://www.ontariocourts.ca/decisions/2012/2012ONCA0186.pdf 3 http://www.canlii.org/en/on/onsc/doc/2010/2010onsc4264/2010onsc4264.html t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 137 Cet éclairage historique s\u2019adresse tout particulièrement aux opposantes à la décriminalisation de la « prostitution », plus spéciiquement aux féministes qui se sont exprimées publiquement en ce sens, et notamment au Conseil du statut de la femme.Il s\u2019agit de mettre en parallèle les positions d\u2019hier et celles tenues aujourd\u2019hui sur le même sujet.L\u2019exercice se révèle instructif.On apprend, par exemple, que le dit Conseil proposait, dans sa politique d\u2019ensemble en matière de condition féminine, que l\u2019article concernant « le délit de sollicitation soit retiré du Code criminel » (CSF 1978, 272).C\u2019était en 1978.Cinq ans plus tard, en 1983, le gouvernement canadien crée le Comité spécial d\u2019étude de la pornographie et de la prostitution, mieux connu sous le nom de Comité Fraser, du nom de son président, Me Paul Fraser, ain de « faire enquête sur les problèmes reliés à la pornographie et à la prostitution au Canada ».À cette occasion, plusieurs groupes de femmes et de féministes présentèrent des mémoires.Un rappel des positions prises à cette époque par ces groupes sur la « prostitution » permet de mieux mesurer la distance qui les sépare des positions actuelles.Elles donnent aussi l\u2019occasion de se questionner sur ce qui apparaît comme un changement de cap dans les positions féministes et sur ce qui le justiie.Comme le rappelle la professeure Frances Shaver de l\u2019Université Concordia, qui était alors coordonnatrice de la recherche ayant donné lieu à la publication en 1984 de la position du Conseil consultatif canadien de la situation de la femme (CCCSF 1984), tout en ne soutenant pas inconditionnellement la prostitution en soi, « la décriminalisation était la position adoptée par la majorité des groupes de femmes qui ont comparu devant le Comité Fraser » (Shaver 1987, 289).C\u2019est aussi le constat que fait le Comité Fraser lui-même dans son rapport, déposé en 1985 (Comité Fraser 1985, 2, 387) : La décriminalisation de la prostitution est réclamée par la majorité des associations féminines qui ont présenté des mémoires sur la prostitution, ainsi que par les prostituées elles-mêmes et les organisations de prostituées, les organisations de défense des homosexuels, les travailleurs sociaux, les organisations de défense des droits et libertés, certaines associations religieuses et une petite minorité d\u2019élus municipaux. 138 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui Ces mémoires préconisent la suppression de l\u2019infraction de sollicitation du Code criminel; l\u2019abrogation des dispositions concernant les maisons de débauche ou, tout au moins, leur modiication, en vue de permettre à des petits groupes de prostituées de travailler ensemble dans leurs propres locaux; et le recours à d\u2019autres dispositions du Code criminel, ainsi qu\u2019aux lois provinciales et aux règlements municipaux pour régler les troubles de l\u2019ordre public lies à la prostitution de rue.Les tenants de la décriminalisation de la prostitution ont déclaré au Comité que les prostituées sont essentiellement les victimes d\u2019une société sexiste et qu\u2019elles ne devraient pas être traitées comme des criminelles.Bien qu\u2019ils n\u2019approuvent pas la prostitution comme mode de vie, ils estiment que seules des mesures sociales et économiques à long terme, plut?t que des sanctions juridiques, sont susceptibles de l\u2019éliminer.La majorité des groupes de femmes au Canada étaient donc à l\u2019époque en faveur de la décriminalisation de la prostitution, mais avec des variations sur l\u2019échelle des positions qu\u2019on peut tenir sur « la prostitution ».Il est à noter cependant que les mémoires présentés par les groupes de femmes du Québec au Comité Fraser concernaient essentiellement la question de la pornographie.Il existait aussi à cette même époque au Canada une réelle volonté de dialogue et de compréhension commune entre féministes et travailleuses du sexe.À preuve, cet important colloque qui s\u2019est tenu à Toronto en 1985, réunissant des féministes et des travailleuses du sexe, en face à face, et qui donna lieu à un livre, intitulé Good Girls/Bad Girls: Sex Trade Workers and Feminists Face to Face (Bell 1987 ; 2011).Les travailleuses du sexe demandaient alors aux féministes de tenir compte de leur expérience de la sexualité et de leur travail, sinon « le féminisme resterait incomplet », disait l\u2019une d\u2019elles.On peut se demander en terminant où est passée cette volonté de dialogue et de compréhension commune avec toutes les travailleuses du sexe, qui régnait chez les féministes à la in des années 1980, et pourquoi les positions de certaines féministes aujourd\u2019hui, réclamant l\u2019abolition totale de la prostitution et l\u2019accroissement de la criminalisation des clients, se sont ainsi durcies.Il reste à espérer que les États généraux sur le féminisme4 4 Note de l\u2019auteure : Ce texte a été écrit au moment du déroulement des États généraux de l\u2019action et de l\u2019analyse féministes.En ligne : http://www.fq.qc.ca/mots-cles/etats-ge- t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 139 qui se préparent en ce moment dans tout le Québec soient l\u2019occasion de renouer avec ce passé d\u2019écoute et de dialogue mutuels5.Par Louise Toupin, Alliance féministe solidaire pour les droits des travailleuses et travailleurs du sexe (AFS) Références Bell, Laurie (dir.).1987.Good Girls/Bad Girls: Sex Trade Workers and Feminists Face to Face, Toronto : he Women\u2019s Press.Bell, Laurie.2011.« Introduction à Good Girls/Bad Girls, 1987 », dans Mensah, Maria Nengeh, Claire hiboutot, Louise Toupin (dir.).Luttes XXX.Inspirations du mouvement des travailleuses du sexe.Montréal : Remue-ménage, p.184-192.(Traduction française : Sylvie Dupont).Shaver, Frances M.1987.« La défense féministe de la décriminalisation de la prostitution » reproduit dans Mensah, Maria Nengeh, Claire hiboutot, Louise Toupin (dir.).2011.Luttes XXX.Inspirations du mouvement des travailleuses du sexe.Montréal : Remue-ménage.p.289.Conseil consultatif canadien de la situation de la femme.1984.La prostitution au Canada.Ottawa, Ottawa : Conseil consultatif canadien de la situation de la femme.Conseil du statut de la femme.1978.Pour les Québécoises : égalité et indépendance.Québec : Gouvernement du Québec, Éditeur oiciel du Québec.Rapport du Comité spécial d\u2019étude de la pornographie et de la prostitution au Canada (Comité Fraser) 1985.La pornographie et la prostitution au Canada.Ottawa : Approvisionnements et services Canada, Volume 2.neraux-de-l-action-et-de-l-analyse-feministes 5 Note de l\u2019auteure : On sait aujourd\u2019hui que ce n\u2019est hélas pas le cas.Voir le communiqué émis par l\u2019Alliance féministe solidaire pour les droits des travailleuses et des travailleurs du sexe à la suite des résolutions émises à la in des activités des États généraux sur le féminisme dans Le Devoir du 22 novembre 2013.En ligne : http://www.ledevoir.com/so- ciete/actualites-en-societe/393384/les-travailleuses-du-sexe-se-font-montrer-la-porte 140 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui Prostitution ou travail du sexe?Jeux de langage, enjeux de pouvoir Par Virginie Laliberté-Bouchard Déchirant les féminismes, enlammant les réseaux sociaux, régalant les médias et laissant incertaine une part importante du « corps » social, la problématique de la prostitution refait aujourd\u2019hui surface.Bannies, ignorées, oubliées, les questions qu\u2019elle soulève prennent cependant un air nouveau.De Problème (religieux, moral), absolu et non-négociable, la prostitution revêt l\u2019aspect plus humain d\u2019une discussion dont le caractère parfois violent ne peut masquer la reconnaissance de sa nécessité, de sa légitimité.Cette prise de conscience, si elle propulse ses acteurs dans un combat mi moral mi néo-libéral, repose, il me semble, sur la constatation simple, inédite, choquante que la prostituée est avant d\u2019être corps, pense avant d\u2019être pensée, bref n\u2019est plus contenue par les étiquettes déshumanisantes d\u2019objet sexuel ou de victime sous lesquelles elle était auparavant catégorisée.Si le débat sur la moralité et la légitimité de la prostitution et du travail du sexe est loin d\u2019être terminé, certaines questions plus indirectes, restent, en quelques sortes, latentes et méritent rélexion.Le cas Bedford, épine administrative dans le pied du gouvernement, met en lumière la question de la gestion de la prostitution et du travail du sexe.Derrière la fumée médiatique, cette problématique ne se limite pas à une poignée de décideurs politico-juridiques mais est, ou du moins devrait être, une préoccupation sociale.Le langage que cette nouvelle gouvernance déploiera afectera inévitablement l\u2019ensemble de la société et s\u2019ajoutera à celui, déjà confus, qui cherche à déinir le corps et la femme, le corps de la femme.Pouvoir du corps ou pouvoir sur le corps ?Pouvoir de la femme, ou sur la femme ?Qui tiendra réellement les rênes, et qui seront les pions dans l\u2019arène biopolitique de la gestion de la prostitution ? t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 141 Cet article posera la question biopolitique des institutions et organismes gérant la prostitution et les prostituées1, en observant, principalement, le langage social et institutionnel encadrant et déinissant le travail du sexe.Ce questionnement vise, entre autres, à proposer un angle d\u2019approche qui, sans la dépasser (car il ne s\u2019agit en aucun cas d\u2019abandonner le débat), s\u2019inscrira en parallèle à l\u2019impasse éthique actuelle dans laquelle les féminismes sont pris par rapport à la « vérité » de la prostitution.Devant l\u2019impossibilité, mais aussi le danger de prétendre à une compréhension de « la prostituée », devant la complexité des discours féministes et la réalité des prostitutions, et inalement devant la peur de simpliier la problématique à ce qu\u2019elle ne saurait être, il m\u2019a semblé vain de tenter de schématiser, d\u2019expliciter des idées « morales » ou éthiques dont je reconnais qu\u2019elles puissent être complexiiées et confrontées.Ainsi cet article sera divisé en deux sections : d\u2019abord une observation de certains termes et notions du discours de la prostitution et ensuite un commentaire socio-politique sur la gestion de celle-ci et les implications et apories du débat actuel.1.Prostitution ou travail du sexe ?Gérer « la » prostitution, « le » travail du sexe, sous-entend une singularité improbable.La gestion « des » prostituées, « des » travailleuses du sexe implique-t-elle les mêmes concepts que celle, par exemple, des fonctionnaires ou des ordres professionnels traditionnels ?Quelles seront les institutions en charge d\u2019une telle gestion ?Comment géreront-elles ce « travail du sexe » sans gérer le corps, au sens littéral, des travailleuses, de leurs « employées » ?Quelles stratégies et quelles conséquences cette biopolitique aura-t-elle, et comment afectera-t-elle la gouvernance générale des citoyens, des individus et des corps ?1.1 Questions de langage : la dualité Victime-Ennemi Deux termes, dans la question de la prostitution en tant qu\u2019objet de pensée et d\u2019attention sociale, s\u2019avèrent incontournables (historiquement, car la question de la prostitution, pour être comprise et se défaire de 1 L\u2019approche se concentrera sur la prostitution féminine, plus centrale dans le débat actuel, et le terme « prostituées » sera ainsi utilisé au féminin. 142 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui sa tradition, ne peut être isolée de son histoire, et par le fait même de leur in-énonciation, de leur rejet hors de la contemporanéité) et à la fois préjudiciables et préjudiciés: le couple Victime-Ennemi.Pour les féminismes contemporaines, ces notions, dont seules les apparences sont contradictoires, sont simultanément rejetées et inévitables : elles sont au cœur des perceptions et idées de toute la pensée sur la prostitution.Il faut donc comprendre ces termes et leurs implications, comprendre le choix des mots, les attitudes que les institutions, le gouvernement et les citoyens adopteront pour se positionner dans le débat et exprimer (ou camouler) les fondements de leurs énonciations et décisions.Ces termes \u2013 ou leur rejet - jouent un rôle dans le choix de nommer comme « prostituée » ou « travailleuse du sexe » les sujets-objets de ce discours.Étant plutôt inconfortable avec l\u2019idée de la prostitution comme liberté individuelle et choix féminin, j\u2019ai choisi de conserver le terme « prostituée  », sans pour autant en accepter toutes les interprétations ou implications, ni sans que ce terme, dont on oublie trop souvent la réalité, la banalité et le quotidien, ne soit ixement déini dans ma pensée, qui demeure novice dans ce domaine de la rélexion féministe.D\u2019ailleurs, dans les débats actuels, il est très peu fait mention de la prostitution comme un choix masculin \u2013 au double sens de prostitution masculine et de la légitimation de la sexualité et d\u2019un pouvoir du corps, dont, il me semble, l\u2019importance serait nettement plus claire si les questions de justice et de pouvoir étaient si clairement dépassées.Les termes de Victime et d\u2019Ennemi impliquent non seulement un regard vers l\u2019Autre, mais aussi l\u2019idée d\u2019un danger que ce regard, ou cette relation, implique.Du moment où l\u2019on admet l\u2019existence dans la société humaine de cet Autre, ici la prostituée, la notion de danger \u2013pour soi et/ou pour l\u2019Autre fait inévitablement part de la pensée, du regard sur l\u2019Autre et de la rencontre avec lui.Respectivement, et de façon simpliste, ces termes demandent au Je, au Soi qui admet l\u2019existence de l\u2019Autre-prostituée, qui défendre ou contre quoi se défendre.La prostituée est-elle Victime (et variations sur le thème : Victime perpétuelle \u2013 en soi - ou contextuelle ; victime du système général \u2013la société, une institution- ; victime d\u2019une personne particulière ?) et dans ce cas, le contexte socio-humanitaire contemporain ne permet pas de ne pas « la » défendre.La prostituée est- t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 143 elle Ennemi (et déclinaisons : ennemi de qui ou de quoi ; du Soi comme individu ; d\u2019une institution ou d\u2019une tradition ; de la société au sens large, général ; du système de pensée ou de l\u2019ordre politique-idéel ?), et dans ce cas comment doit-on s\u2019en défendre, et qui prendra les armes?La notion de Victime est, dans le contexte occidental contemporain où morale humanitaire et domination sont les fondements d\u2019une même pensée (Fassin 2010), indissociable de celles de discours, d\u2019Ennemi, et de relations de pouvoir et de domination entre Soi et l\u2019Autre.Le passage de Personne à Victime n\u2019est pas le fait d\u2019une soufrance ou d\u2019une peine mais émerge plutôt de la perception (chez le sujet-victimisé ou son observateur- victimisant) d\u2019une injustice, d\u2019une faute (Bibeau, 2009).Translation plutôt que transformation, ce passage marque le retranchement de la Victime hors d\u2019un Soi rendu inaccessible par le terme même : la « Victime » demande l\u2019existence d\u2019un Autre dont la violence et le regard \u2013la violence du regard - sont les constitutifs de son identité, les conditions de sa possibilité.La victime incarne ainsi ce que l\u2019observateur refuse pour Soi.La faute, la soufrance et l\u2019impuissance ne sont pas simplement représentées par la Victime mais doivent y être limitées.Ainsi, elle, la victime, doit être absolue et en même temps cesser d\u2019être, elle doit être repoussée aux conins du monde social (Fassin, 2010).Ainsi, Sa parole, qui est, en soi, la preuve de son humanité, devient le sentiment d\u2019une menace pour soi et crée la possibilité de l\u2019ennemi, un potentiel qui suit à sa réalisation (Anidjar, 2004).La victime qui refuse de se soumettre totalement à la passivité, celle qui réairme sa qualité de Sujet et se libère de l\u2019enclave victimaire dans laquelle le discours et le regard social l\u2019enferment, devient ennemi -potentiel, réel- qu\u2019il faut réduire « absolument », au silence, coniner à l\u2019état de Victime.Dans le contexte actuel du débat sur la légalisation de la prostitution, cette confusion des notions de Victime et d\u2019Ennemi est d\u2019autant plus réelle que la rélexion touche l\u2019ensemble de la société.Même, et surtout, dans le contexte individualiste néo-libéral contemporain, les implications du concept de prostitution et les idées traditionnelles l\u2019entourant ne sauraient en être séparées, ce que prouve l\u2019intensité du débat (social, politique, féministe).Dans l\u2019espace conceptuel contemporain, la libéralisation de la prostitution et le refus par « la » prostituée de se dire Victime impliquent plus ou moins inconsciemment, il me semble, une oscillation de la 144 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui Victime vers l\u2019Ennemi et vice versa.D\u2019abord, la prostituée, autrefois ixée sous une étiquette stable, prend la parole et se légitime d\u2019un pouvoir social et politique, et ensuite puisqu\u2019elle ne le fait pas, ou du moins pas uniquement, pour se sortir d\u2019une situation victimaire ou soumise, elle se met en position de déclarer le pouvoir et l\u2019individualité que cette même position lui confère.La lutte entre les féminismes pro-travail du sexe et abolitionnistes porte, entre autres, sur le « pouvoir » de cette position : si les deux positions refusent catégoriquement la victimisation, ce sont leurs idées sur les relations de pouvoir de la situation prostituante qui divergent radicalement.Cet aspect sera développé plus amplement ultérieurement.1.2 La prostituée comme igure de l\u2019Ennemi : image dépassée ou contemporaine ?Traditionnellement et historiquement, la prostituée est d\u2019abord ennemie de la vertu, l\u2019ennemi immoral dont Dieu lui-même ne saurait tolérer l\u2019existence et envers lequel toute violence est justiiée.La prostituée, dans le discours du Bien qui a marqué l\u2019histoire et inluence toujours la contemporanéité (morale et éthique, guerres justes, etc.), ne peut être positionnée que du côté du Mal.Ce danger envers la société est aussi, dans le discours de la rationalité, l\u2019ennemi de la Vérité au sens foucaldien du terme.Chez Foucault, en efet, le discours de la vérité, en tant que système de contrôle et d\u2019inclusion-exclusion, articule l\u2019ensemble des dynamiques sociales et institutionnelles et institue la vérité comme ne se suisant pas en soi mais devant être légitimée par le système (Foucault, 1971).Si la prostituée s\u2019est autorisée (plus qu\u2019elle ne l\u2019a été) à devenir un sujet parlant, l\u2019enjeu socio- politique est de savoir quelle vérité elle est autorisée à énoncer qui ne soit réductible à son corps, à un témoignage qui devra être décortiqué, analysé et accepté/réfuté par un « expert ».Parallèlement, la prostituée se trouve en position de déviance, de ce qui doit être remis en norme.Elle devient alors l\u2019ennemi de la véridiction, l\u2019ennemi dans le peuple que les normes et institutions tentent de neutraliser, de réabsorber.Le discours institutionnel et légal (dont les ajustements, si ajustements il y a, seront certainement lents à assimiler), pose la prostitution comme « malsaine », dangereuse.Le clientélisme étant jusqu\u2019à présent demeuré illégal, la prostituée demeure une igure de l\u2019interdit, de ce qui menace le déroulement normal de la société : institutionnellement, t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 145 le danger ne vient pas du client mais de l\u2019ofre, stéréotypiquement de la femme, et non de l\u2019homme.Enin, et c\u2019est ce qui me semble le plus fondamental et le plus intéressant dans la situation actuelle, la prostituée est l\u2019ennemi qui, par son existence même, révèle la faille dans l\u2019espace discursif contemporain (Pandoli et McFalls, 2014).Le discours individualiste contemporain pose alors le corps comme espace irréductible de l\u2019identité et de la nature humaine.Or, dans un système capitaliste néolibéral, l\u2019existence même de la prostituée contredit l\u2019idée de l\u2019individu maître de son corps et personniie la possibilité de l\u2019objectivation-appropriation du corps comme résultat inévitable du marché globalisé.La marchandisation du corps, le corps comme propriété éventuelle de l\u2019Autre met en lumière le vide, le faux dans le discours néo- libéral individualiste.Elle y insinue la possibilité de la perte de soi, non par la vente mais par l\u2019achat, et dissous l\u2019espace conceptuel qui sépare chacun de la Victime : c\u2019est la réalisation de la perte de l\u2019individualité, de la liberté d\u2019un Soi, pensé essentiellement comme un corps et, accessoirement, de la pensée autonome et maître de ce corps.La igure de la prostituée oscille ainsi entre Victime et Ennemi dans le discours occidental contemporain.Le débat actuel se situe ainsi au point de rupture du système idéologique néo-libéral.La négation de l\u2019état de victime par la normalisation du statut de prostituée (en tant que travail, en tant que choix, en tant que conceptuellement « humain ») efacera-t- elle inalement la potentialité de l\u2019ennemi en elle ou sera-t-elle plutôt le catalyseur d\u2019une violence nouvelle ?Ni victime ni ennemie, la prostituée n\u2019est plus qu\u2019une marchandise dans le marché capitaliste contemporain : la concrétisation parfaite du non-être, du corps Autre comme n\u2019étant plus sujet mais objet, réiiant enin la séparation corps-esprit si chère à la pensée occidentale.2.Gestion de la prostitution : questions biopolitiques et identitaires Renommée « travail du sexe », la prostitution sort (ou dépasse) du cadre féministe et entre dans celui, plus large, de la politique et du social.Or, jusqu\u2019à maintenant, la pensée sur la prostitution et la mise en œuvre de réformes morales et concrètes se sont faites en majeure partie dans le premier cadre, quelles nouvelles institutions se chargeront-elles de la rélexion et de 146 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui la gestion de la prostitution ?La rélexion sur la prostitution, si elle est réiiée par de nouvelles lois plus « libérales », doit pourtant se poursuivre pour toucher aux questions fondamentales auxquelles elle répond pour l\u2019instant trop rapidement et trop peu.La déinition qu\u2019adopteront ces institutions des notions de victime, de prostitution et de travail du sexe aura d\u2019une part un impact sur leur représentation sociale et sur la façon dont elles seront pensées, mais elle aura aussi un efet concret sur l\u2019organisation de la vie des personnes visées.Le discours institutionnel et politique cherche à maintenir un certain ordre, à promouvoir certaines idées et attitudes : comment ce discours sera-t-il afecté par le débat et la nouvelle législation par rapport à la prostitution, et surtout quelles composantes ou quels aspects de la prostitution et de la vie des prostituées seront exclus d\u2019un tel discours ?Plus que politiques, ces questions sont profondément sociales et identitaires.D\u2019abord, la question du choix, de l\u2019auto-marchandisation du corps comme apogée de l\u2019individualisme et de la liberté personnelle se pose au point de rupture de la conception occidentale contemporaine de l\u2019humain comme fondamentalement corps et du corps comme ultimement objet/objectiiable : qu\u2019est-ce que l\u2019humain dans un système libéral capitaliste où la propriété est un marqueur de pouvoir?Cette ission du discours biopolitique contemporain nous oblige non seulement à repenser l\u2019humain, mais surtout ce que sont l\u2019homme et la femme et dans quelles proportions ceux-ci sont humains, corps et objets, à la fois en soi et dans leurs relations entre eux.Cette diférenciation évoque à son tour deux questions : d\u2019abord, celle des relations de pouvoir en jeu dans le contexte du travail du sexe et de la prostitution, et ensuite celle de l\u2019émancipation et de la sexualité féminines.2.1 Prostitution et sexualité : une fausse proximité Historiquement, la prostitution a été à la fois un outil d\u2019exclusion et de domination sur le corps et un moyen d\u2019associer la femme au péché et à la « faiblesse de caractère » ; bref, une idéologie de la femme et du Mal qui soutenait l\u2019exclusion de celle-ci des sphères décisionnelles et pleinement « humaines », réservées aux hommes.Aujourd\u2019hui cependant, l\u2019idéologie du travail du sexe se réclame d\u2019un pouvoir enraciné non pas dans le corps comme féminin, mais dans le corps féminin comme objet sexuel autonome. t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 147 Or, si cette « réappropriation » du corps par la femme, par le choix de la prostitution, peut être pensée comme réelle, puisqu\u2019elle se rit des tabous sur la sexualité féminine et la pureté, elle ne peut toutefois pas être dissociée de l\u2019idée d\u2019une re-marchandisation du corps qui, en tant qu\u2019objet d\u2019un système économique, devient publique, et, par déinition, « libre dans le marché » donc appartenant au marché, personniié par le client, et non au Soi.Si l\u2019émancipation de la sexualité féminine et la nécessité de mettre in à la marginalisation (victimisation, faute) des prostituées sont deux piliers du féminisme contemporain, il me semble pourtant fondamental de concevoir ceux-ci comme étant séparés, et de ne pas confondre prostitution et sexualité féminine émancipée.En efet, si l\u2019on accepte l\u2019appellation « travail du sexe  » et l\u2019idée du libre choix d\u2019entrer dans le marché sexuel, il faut toutefois considérer le débat sur la prostitution comme étant indépendant d\u2019un autre débat, féministe celui-ci, et portant sur la place de la femme dans la société contemporaine et sur la légitimation d\u2019une sexualité féminine émancipée et d\u2019une égalité qui dépasse le corps.D\u2019abord, parce que s\u2019il est accepté que la prostitution n\u2019est pas une forme de domination et qu\u2019elle serait, en fait, une prise de pouvoir et un emploi légitime, il faudrait alors s\u2019attendre à voir un nombre égal d\u2019hommes et de femmes participant non seulement à l\u2019ofre, mais aussi à la demande du marché prostituant.En efet, si l\u2019on maintient que la prostitution est un choix (pour le plaisir, pour l\u2019argent, pour le pouvoir), il est en efet surprenant que l\u2019ofre soit dominée par les femmes.N\u2019y a-t-il pas une aporie dans le fait de penser la prostitution comme étant historiquement et conceptuellement l\u2019image même de l\u2019objectivation et de la déshumanisation du corps féminin, autrement dit comme permettant, en elle-même, la réappropriation et la légitimation d\u2019un pouvoir social et sexuel féminin?Le discours selon lequel le travail du sexe serait une décision indépendante, un choix légitime de vendre son corps pour prouver la vérité de son individualité (la vente impliquant nécessairement l\u2019idée d\u2019une objectiication), me semble ainsi plus facilement soutenue dans l\u2019irréalité de la philosophie que dans le monde réel.Si la plus grande liberté est celle de « renoncer à soi-même », la concrétisation de cette idée ne ressemble-t- elle pas dangereusement à l\u2019esclavage ? 148 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui Cette première aporie soulève la question de la socialisation et de l\u2019identité : comment se fait-il que le « choix » de se prostituer soit majoritairement féminin, et que celui de consommer de la prostitution soit plutôt masculin ?L\u2019explication ne saurait être biologique ni « essentielle » : il ne faut pas confondre émancipation de la sexualité féminine et prostitution (si liberté sexuelle rimait avec prostitution, non seulement les statistiques seraient toutes autres, mais le lien client(e)-prostitué(e) serait tout aussi diféremment dessiné).C\u2019est donc dans les fondements idéologiques de la société qu\u2019il faut chercher la réponse.Pour une société dont l\u2019émancipation d\u2019une religion à la fois patriarcale et dominante est aussi récente \u2013 voire encore supericielle - cette vision du corps féminin comme objet prostitué ne saurait être une preuve du pouvoir de la sexualité féminine.Le nouveau discours sur le travail du sexe et la prostitution provoquera-t-il un rééquilibrage réel des rôles (politiques et idéologiques) des hommes et des femmes ou bien ce discours ne servira-t-il qu\u2019a camouler davantage les inégalités et les jeux de pouvoir de la socialisation ?Conclusion À moins qu\u2019elle ne s\u2019accompagne de programmes cadres cherchant d\u2019une part à comprendre le phénomène de la prostitution dans le monde contemporain, et, d\u2019autre part, à ofrir inconditionnellement aux prostituées qui le désirent des programmes de support (médical et psychologique, d\u2019aide à la réinsertion ou aux études, etc.) la nouvelle législation ne fera que plonger un peu plus dans l\u2019oubli la problématique de l\u2019inégalité des genres et de la violence idéologique.Il faudrait donc, selon moi, se poser la question suivante : « quels contextes amènent une personne à se prostituer et quelle liberté (concrète et identitaire ; pour Soi, vers l\u2019Autre, envers les autres) la prostitution permet-elle?» Si choix il y a, celui-ci ne doit pas servir à banaliser ou à estomper les violences et les jeux de pouvoir et d\u2019exclusion réels qui sous-tendent les dynamiques sociales et politiques encadrant le débat sur la prostitution, mais bien à comprendre davantage la situation dans laquelle les protagonistes du travail du sexe se trouvent et les idéologies soutenant une telle situation.Il s\u2019agit ainsi de poser un regard diférent sur le langage, social et institutionnel, et sur la charge idéologique et identitaire de ce langage, ain de pouvoir comprendre la problématique de la prostitution, en ce qu\u2019elle t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 149 a de plus contemporain, sans pour autant oublier ou renier ses inluences traditionnelles, passées mais non dépassées.En orientant l\u2019analyse et les conclusions de façon à découvrir et à exposer les violences et limites des idéologies normatives et morales actuelles, le débat sur la prostitution se trouve aux frontières sans doute d\u2019une nouvelle conception de l\u2019être humain et certainement de l\u2019égalité des genres.Références Anidjar, Gil.2004.« L\u2019ennemi théologique ».La démocratie à venir.pp.167-187.Paris : Galilée.Bibeau, Gilles.2009.« Une éthique du tragique : considérations anthropologiques sur la condition humaine ».Anthropologie et Sociétés 33 (3) : 101-117.Derrida, Jacques.1994.La force de loi.Paris : Éditions Galilée.Fassin, Didier.2010.La raison humanitaire.Paris : Gallimard/Seuil.Foucault, Michel.1994.« Il faut défendre la société » et « Naissance de la biopolitique ».Dits et Écrits 1954-1988.Paris : Gallimard.1971.L\u2019ordre du discours.pp.7-47.Paris : Gallimard.McFalls Laurence et Mariella Pandoli.2014.« he Enemy Live : A Genealogy » dans Colleen Bell, Jan Bachmann et Caroline Holmqvist (Éds.), he New Interventionism.Perspectives on War-Police Assemblages, London : Routledge Pandoli, Mariella.2002.« \u2018Moral entrepreneurs\u2019, souverainetés mouvantes et barbelés: le bio-politique dans les Balkans post-communistes ».Anthropologie et Sociétés 26 (1): 29-51 Yaguello, Marina.1992.Les mots et les femmes.Paris : Éditions Payot/Documents. 150 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui Affirmer le droit des femmes de vivre sans prostitution La position du Conseil du statut de la femme Par Yolande Geadah Le texte qui suit présente la position du Conseil du statut de la femme, à partir d\u2019extraits de l\u2019avis intitulé La prostitution : il est temps d\u2019agir (CSF, 2012), lequel répond à la rélexion initiée une décennie auparavant (CSF, 2002).Le récent avis analyse les enjeux sous-jacents à la décriminalisation et les préjudices causés aux femmes par la prostitution, qu\u2019elle soit ou non légalisée.Il prend position en faveur de l\u2019adoption d\u2019une loi s\u2019inspirant du modèle suédois qui, tout en décriminalisant les femmes prostituées, pénaliserait les proxénètes et les clients.Cette loi s\u2019inscrit dans une approche globale incluant l\u2019adoption d\u2019un plan d\u2019action visant à prévenir l\u2019exploitation sexuelle et à aider les femmes qui le désirent à quitter la prostitution, plutôt qu\u2019à aménager les conditions de leur exploitation.Introduction Le 20 décembre 2013, la Cour suprême du Canada a déclaré inconstitutionnelles les lois du Code criminel interdisant la tenue de bordels (art.210), le fait de vivre des produits de la prostitution (art.212 (1) j) et la sollicitation dans un endroit public (213 (1) c).La Cour a conclu que ces lois portaient atteinte au droit des prostituées à la sécurité, en ce qu\u2019elles les empêchaient de prendre les mesures nécessaires pour se protéger.Mais l\u2019application de ce jugement a été suspendue pour la durée d\u2019un an, laissant ainsi au Parlement la possibilité d\u2019adopter une nouvelle loi pour encadrer la prostitution, s\u2019il le désire.Sinon, il s\u2019ensuivrait une décriminalisation des activités liées à la prostitution, sauf en ce qui concerne les enfants. t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 151 Ce jugement fait suite au jugement ontarien dans l\u2019afaire Bedford c.Canada, concernant la contestation des dites lois par trois prostituées (Terry Jean Bedford, Amy Lebovitch et Valérie Scott), alléguant que ces infractions portaient atteinte à leur droit à la sécurité garanti par la Charte canadienne.La cour d\u2019appel ontarienne leur avait donné raison (le 26 mars 2012).Certains groupes se présentant comme des porte-parole des « travailleuses du sexe » ont acclamé le jugement invalidant les lois sur la prostitution, convaincus que la décriminalisation de tous les acteurs, y compris des proxénètes et des clients, mettrait in à la clandestinité et à la stigmatisation des personnes prostituées, et assurerait leur sécurité.À l\u2019inverse, d\u2019autres groupes œuvrant auprès des femmes victimes de violence s\u2019opposent à la légalisation ou la décriminalisation de ce commerce, estimant que la prostitution est préjudiciable aux femmes et qu\u2019elle porte atteinte à leur dignité et à leurs droits fondamentaux.Précisons que la diférence entre la décriminalisation et la légalisation repose sur la quantité des réglementations mises en place, une fois abolies les sanctions criminelles.La plupart des pays ayant choisi de légaliser ce commerce ont adopté une forme ou une autre de réglementation (délivrance de permis, restriction sur le zonage, la publicité, la taille des établissements, etc.).Le terme « décriminalisation », qui exclut toute réglementation, a été habilement utilisé dans le débat pour faire croire que tous ceux et celles qui s\u2019y opposent seraient en faveur de la répression à l\u2019égard des femmes prostituées, ce qui n\u2019est évidemment pas le cas.La prostitution sécuritaire : une illusion dangereuse L\u2019argument sécuritaire sur lequel se base ce jugement ne tient pas la route, lorsqu\u2019on l\u2019examine à la lumière du contexte global entourant la prostitution. 152 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui Premièrement, la prostitution pratiquée à l\u2019intérieur n\u2019est pas plus sécuritaire que la prostitution de rue.S\u2019il est vrai que le taux de violence est plus élevé dans la prostitution de rue, cela est dû au fait que celle-ci se situe au plus bas de l\u2019échelle sociale et qu\u2019elle regroupe les personnes les plus vulnérables, souvent aux prises avec des problèmes de toxicomanie.Or la décriminalisation ne règlera rien à leur problème.De multiples témoignages de personnes prostituées indiquent que les traitements cruels et brutaux subis aux mains des clients sont comparables à la torture dans les prisons.De nombreuses études conirment que la violence constitue la norme et non l\u2019exception dans la prostitution, indépendamment du lieu de sa pratique et du régime législatif (Dufour, 2005; Flowers, 2006; Poulin 2004; Farley et collab.2003).Même dans un établissement légal, il n\u2019est jamais bon pour les afaires d\u2019avoir à rapporter un client violent à la police, de sorte que cette violence passe sous le radar.Il est d\u2019ailleurs reconnu que les personnes prostituées ont un taux de mortalité jusqu\u2019à 40 fois supérieur à la moyenne nationale, sans parler des risques pour la santé qui sont amplement documentés (CSF, 2012 : 50- 55).Comme le souligne la docteure Trinquart, il ne suit pas d\u2019améliorer les conditions de cette pratique pour éliminer les conséquences dommageables qui découlent des rapports de domination inscrits dans la prostitution (Trinquart, 2002).La violence est inhérente à l\u2019activité prostitutionnelle, dit-elle, car celle-ci déshumanise la sexualité des personnes qui la vivent et porte atteinte à leur intégrité physique et psychologique.Il est donc illusoire de croire que la légalisation des bordels rendrait la prostitution plus sécuritaire.Deuxièmement, la décriminalisation n\u2019éliminera pas la prostitution de rue et ne poussera pas les femmes prostituées à pratiquer à l\u2019intérieur.Il faut reconnaître que la prostitution de rue ne se déplace pas à l\u2019intérieur, et ce pour deux raisons au moins.D\u2019une part, les entreprises commerciales qui tirent proit de la prostitution (bordels, bars de danseuses, salons t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 153 de massages, etc.) ont tendance à appliquer des critères de sélection qui excluent les personnes aux prises avec des dépendances à l\u2019alcool ou à la drogue, ainsi que celles ayant des problèmes de santé, les plus âgées ou les moins attirantes aux yeux des clients.La prostitution de rue demeure donc le dernier recours pour ces personnes.Or la décriminalisation ne règlera en rien leur problème et ne fera que les marginaliser davantage.D\u2019autre part, plusieurs femmes prostituées airment « préférer » la prostitution de rue à la prostitution intérieure, parce qu\u2019elles peuvent au moins choisir leurs clients, refuser certains actes et garder tous leurs gains, au lieu d\u2019être soumises aux règles imposées par les propriétaires d\u2019établissements qui veulent avant tout maximiser leurs proits.Par conséquent, la légalisation des bordels n\u2019éliminera pas la prostitution de rue, comme certains l\u2019imaginent.Les faits démontrent que dans tous les pays ayant opté pour la légalisation, la prostitution de rue continue de croître au lieu de diminuer.Ainsi, les autorités estiment que la prostitution de rue représente autour de 10% aux Pays-Bas, et autour de 11% en Nouvelle-Zélande, où la prostitution a été décriminalisée en 2003.Troisièmement, la décriminalisation n\u2019assurera pas la sécurité des femmes prostituées dans la rue et ne permettra pas d\u2019éviter les Robert Pickton de ce monde.L\u2019afaire retentissante de ce tueur en série de Colombie-britannique, dont les victimes pratiquaient la prostitution de rue, a été citée en exemple par l\u2019avocat des requérantes dans la cause Bedford, ain de démontrer que la loi actuelle porte gravement atteinte à leur sécurité.Or cet argument relève de la pure rhétorique.Selon Kathleen A.Lahey, professeur de droit à l\u2019Université Queen\u2019s, en mettant l\u2019accent sur la défense des intérêts étroits des trois requérantes, dont l\u2019une est devenue proxénète, ce jugement ignore totalement les discriminations systémiques et les violences sur lesquelles repose tout le système prostitutionnel (Lahey, 2011).Comme le souligne Laura Johnston (2011), une juriste impliquée dans ce dossier : 154 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui Laisser entendre que si une femme avait quelques minutes, ou même quelques heures, de plus pour étudier et « dépister » les hommes qui seront violents est une notion ridiculement dangereuse.C\u2019est aussi ridicule que de suggérer qu\u2019une femme aurait dû savoir que l\u2019homme qu\u2019elle a passé la soirée à « étudier » lors d\u2019une sortie allait la violer.C\u2019est aussi ridicule que la suggestion qu\u2019une femme aurait dû savoir que l\u2019ami qu\u2019elle « étudiait » dans une relation de couple depuis un an allait la frapper.Une femme est tuée chaque semaine en moyenne au Canada par un partenaire ou un mari qu\u2019elle avait « étudié », avec qui elle avait vécu, qu\u2019elle avait aimé et avec qui elle avait eu et élevé des enfants pendant des années.(\u2026) Laisser entendre qu\u2019une femme prostituée devrait être en mesure de prédire comment un prostitueur va se comporter équivaut à pousser à l\u2019extrême le blâme de la victime.Réagissant au jugement de l\u2019afaire Bedford, le témoignage suivant d\u2019une survivante de la prostitution corrobore cette analyse : L\u2019hypocrisie c\u2019est de faire comme si les femmes prostituées dans la rue allaient enin pouvoir s\u2019organiser, travailler dans un bordel, se mettre enin en sécurité.C\u2019est un mensonge, c\u2019est de l\u2019hypocrisie.(\u2026) La Cour ne s\u2019est pas occupée du problème de fond, du problème social, du problème de la violence, ce qui pousse inalement les femmes dans la prostitution.On fait comme si c\u2019était strictement une question de choix individuel.(Émission Maisonneuve en direct, 27 mars 2012) Tous les faits indiquent que les hommes violents, assassins ou violeurs savent user de leurs charmes pour susciter la coniance de leur victime et l\u2019amener là où ils veulent avant de l\u2019agresser, comme l\u2019a fait Robert Pickton qui était familier avec ses victimes.C\u2019est donc moins le lieu physique de la prostitution qui importe que la nature de ce commerce, fondé sur la domination et sur les vulnérabilités des femmes. t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 155 Il faut bien sûr reconnaître que les femmes pratiquant la prostitution de rue subissent la répression policière qui en fait doublement des victimes, et que les forces policières se désintéressent des cas de prostituées agressées ou disparues, tel qu\u2019illustré par le cas Pickton.Cette situation injuste doit cesser immédiatement.Mais nul besoin de décriminaliser les proxénètes et les clients qui les exploitent pour corriger ces lacunes.La protection des personnes prostituées contre toutes les formes d\u2019agression demeure la responsabilité des autorités, au même titre que celle des autres citoyens.Quatrièmement, la décriminalisation ne permettra pas aux femmes d\u2019assurer leur propre sécurité.Les requérantes dans l\u2019afaire Bedford ont prétendu que la loi interdisant le proxénétisme les empêchait d\u2019embaucher du personnel pour assurer leur propre protection.Or les faits démontrent que les chaufeurs embauchés pour conduire des femmes prostituées chez leurs clients interviennent rarement en cas de problème, et qu\u2019ils exercent parfois eux-mêmes des violences à l\u2019encontre des femmes.Quant aux conjoints/proxénètes, il ne s\u2019agit pas de partenaires aimant et protecteurs, mais souvent des auteurs des pires violences exercées à l\u2019endroit de leur « protégée ».Plusieurs femmes prostituées reconnaissent que l\u2019homme qu\u2019elles appelaient leur petit ami était en fait leur proxénète, mais qu\u2019elles avaient trop peur de porter des accusations contre lui.Or la suppression de l\u2019article de loi interdisant le fait de « vivre des produits de la prostitution d\u2019une autre personne » prive l\u2019État d\u2019un des moyens les plus accessibles pour contrer les proxénètes.La décriminalisation peut-elle éliminer la clandestinité et le contrôle du crime organisé?L\u2019autre type d\u2019argument invoqué en appui à la légalisation ou la décriminalisation est celui qui prétend sortir la prostitution de la clandestinité, ain de la soustraire au contrôle du crime organisé.Une étude comparative réalisée à la demande du gouvernement écossais, en 2003, a évalué les résultats des stratégies de légalisation adoptées par certains pays, dont l\u2019Australie et les Pays-Bas (Bindel et Kelly, 2003).Cette étude montre l\u2019échec de ces stratégies sur toute la ligne, notamment (cité par De Santis, 2004) : 156 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui ?Un accroissement important de tous les secteurs de l\u2019industrie du sexe ; ?Une augmentation spectaculaire de l\u2019implication du crime organisé dans cette industrie ; ?Une augmentation considérable de la prostitution juvénile ; ?L\u2019explosion du nombre de femmes et de illettes étrangères traiquées dans la région ; ?Des indices de l\u2019augmentation de la violence à l\u2019égard des femmes.L\u2019expérience de la légalisation montre que malgré la multiplication des bordels légaux, le secteur illégal de la prostitution continue de croître et dépasse en volume le secteur légal, la prostitution de rue augmente au lieu de diminuer, et l\u2019essor de ce commerce lucratif est tel que l\u2019industrie du sexe échappe de plus en plus au contrôle de l\u2019État.Ces constats se sont avérés dans tous les pays ayant opté pour la légalisation ou la décriminalisation.À titre d\u2019exemple, aux Pays-Bas, la prostitution a connu une augmentation de 25% dans l\u2019année ayant suivi sa légalisation, et la ville d\u2019Amsterdam compte environ 8 000 personnes prostituées, dont 3 000 seulement exercent dans les vitrines (Poulin, 2011).Les autorités néerlandaises ont dû se rendre à l\u2019évidence que le crime organisé exerce toujours un contrôle sur cette industrie, en dépit des règlements établis pour le prévenir.C\u2019est d\u2019ailleurs la raison pour laquelle, en 2007, le maire d\u2019Amsterdam, voulant freiner l\u2019emprise des groupes criminels, a racheté progressivement les vitrines de prostitution pour les remplacer par des commerces, des restaurants ou des galeries d\u2019art (Fondation Scelles, 2012 : 118).Loin d\u2019éliminer le contrôle du crime organisé sur cette industrie, la légalisation fut donc un véritable cadeau, fait aux traiquants et aux proxénètes, désormais considérés comme des hommes d\u2019afaire respectables. t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 157 La légalisation de la prostitution encourage la traite Il est à présent largement admis qu\u2019on ne peut lutter contre la traite des êtres humains, sans lutter parallèlement contre la prostitution.Des études ont montré que la légalisation de la prostitution dans divers pays est intimement liée à une augmentation de la traite des femmes et des enfants (Ricci et collab.2012; Cho et collab.2013).Aux Pays-Bas, une dizaine d\u2019années après la légalisation, plusieurs réseaux de traite exploitant des femmes d\u2019Europe de l\u2019Est et d\u2019autres pays ont été démantelés.De plus, un nouveau phénomène a fait son apparition, celui de jeunes adolescents proxénètes, surnommés les loverboys.Il s\u2019agit de jeunes garçons séduisant des collégiennes néerlandaises, âgées entre 12 à 16 ans, à la sortie de leur école ou sur les réseaux sociaux, ain de les prostituer (Fondation Scelles, 2012 : 115-116).L\u2019expérience nous montre que dans la logique implacable du marché, une fois la prostitution considérée comme un « travail » légitime, les obstacles légaux concernant le recrutement, le proxénétisme et la promotion de la prostitution tombent aussi, laissant la porte grande ouverte à toutes les dérives.L\u2019argument du libre choix doit-il dicter nos politiques?Il est paradoxal d\u2019entendre invoquer l\u2019argument du libre choix en appui à la libéralisation d\u2019un système d\u2019exploitation des femmes.Rappelons que la question du libre choix est à l\u2019origine de nombreuses luttes féministes des dernières décennies : liberté de choisir sa carrière, son conjoint, de se marier ou non, d\u2019avoir des enfants ou pas, de disposer de son corps (maternité, contraception, avortement, orientation sexuelle, etc.).Certaines personnes se réclamant du féminisme invoquent donc l\u2019argument du « libre choix » et même du « droit de se prostituer » en appui à la décriminalisation.Selon Marie-Victoire Louis (2005), ce discours est basé sur des amalgames douteux et sur une déformation des concepts de liberté et de consentement. 158 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui Qui oserait, en parlant de l\u2019esclavage, invoquer le fait que certaines personnes auraient « librement » choisies d\u2019être esclaves et qui, sur le fondement de cette seule airmation, penserait invalider la réalité de l\u2019esclavagisme?Et, plus encore, penserait ainsi le justiier.Personne bien sûr.Car c\u2019est absurde.(\u2026) Adjoindre le mot de « liberté » au mot « prostitution », c\u2019est nier les contraintes, la force, les violences exercées sur tous les êtres vivants dans un monde depuis des millénaires fondé sur ces réalités.(\u2026) Et les nier, c\u2019est les justiier.Docteure Trinquart (2002), dont la thèse de doctorat porte sur la « décorporalisation » liée à l\u2019activité prostitutionnelle \u2013 action qui consiste à dissocier son esprit de son corps pour geler ses émotions \u2013 airme, dans cette perspective, qu\u2019on ne peut confondre prostitution et liberté sexuelle.Le sexe échangé contre rémunération, dit-elle, est par essence non désiré, ce qui déshumanise la sexualité des femmes, qu\u2019elles soient ou non consentantes.De plus, pour adhérer à l\u2019argument du « libre choix », il faudrait ignorer les faits empiriques liés à la prostitution, à savoir que : ?La moyenne d\u2019âge d\u2019entrée dans la prostitution se situe entre 14 et 15 ans au Canada, et près de 80% des femmes adultes prostituées ont commencé en étant mineures.?Autour de 80% des femmes adultes prostituées ont vécu des violences sexuelles, physiques et psychologiques dans l\u2019enfance ou dans leur couple avant de se prostituer, tel que démontré par diverses études.?La prostitution est basée sur un système proxénète, organisé à l\u2019échelle planétaire, qui recrute, achète et vend des femmes et des illettes contraintes par la misère, la violence ou le leurre à se prostituer, en l\u2019absence d\u2019alternatives.?Entre 70% et 90% des femmes qui se prostituent ont subi des agressions physiques (viols, coups, blessures graves, menaces, etc.) t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 159 de la part de leurs clients; ?la majorité des femmes prostituées soufrent du syndrome du stress post-traumatique; leur taux de mortalité est 40 fois supérieur à la moyenne nationale.?Des enquêtes menées dans divers pays révèlent que 89% ou plus des femmes prostituées souhaitent quitter la prostitution et non y rester, et aucune ne souhaite voir sa propre ille entrer dans ce « métier ».Autrement dit, l\u2019argument du « consentement » occulte le continuum de la violence menant vers la prostitution, en plus de nier les rapports de force qui sous-tendent le système prostitutionnel.Il ignore aussi le phénomène du «  déni  », bien connu des intervenants sociaux auprès des femmes victimes de violence.Comme le souligne Poulin (2004), à l\u2019évidence, ce n\u2019est pas un hasard si les femmes pauvres ou issues des minorités ethniques sont surreprésentées dans la prostitution.Cette disproportion ne peut être interprétée comme une préférence naturelle et signale plutôt l\u2019absence de choix, liée à un ensemble de facteurs de vulnérabilité qui poussent les femmes vers la prostitution.En fait, qu\u2019il s\u2019agisse de l\u2019excision, de la prostitution ou de la polygamie, l\u2019argument du « consentement » ne peut donc suire à dicter nos politiques.Rappelons que le protocole de Palerme, dont le Canada est signataire, stipule que dans la lutte contre la traite des êtres humains, l\u2019argument du consentement est jugé non pertinent.Cela signiie que les traiquants ne peuvent invoquer le consentement des personnes traiquées pour se justiier.Selon cette même logique, l\u2019argument du « consentement » ne suit pas à légitimer la prostitution ni à la rendre inofensive.La prostitution n\u2019est pas un acte sexuel privé, entre adultes consentants, comme certains voudraient nous le faire croire.Il s\u2019agit bien d\u2019un commerce, donc d\u2019une activité à caractère public, dont les efets sont structurants, ou plutôt déstructurants, sur l\u2019ensemble d\u2019une société.C\u2019est pourquoi le droit de l\u2019État de légiférer pour freiner la prostitution est indéniable. 160 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui Les conséquences de la légalisation sur les relations femmes-hommes Il est erroné de croire que le débat entourant la décriminalisation ne concerne au premier chef que les femmes prostituées.Une telle politique aurait des conséquences sur l\u2019ensemble de la société, notamment sur les relations femmes-hommes.En préconisant la décriminalisation, dans l\u2019espoir d\u2019éliminer le stigmate de « pute » et d\u2019assurer la sécurité des personnes prostituées, c\u2019est le modèle même de la prostitution qui se trouve ainsi réhabilité.Or ce modèle est dommageable pour l\u2019ensemble des femmes et représente un net recul pour l\u2019égalité des sexes.Ce qui attire les clients dans le sexe tarifé, c\u2019est moins le besoin sexuel que le sentiment de pouvoir que procure une relation forcément inégalitaire.Il s\u2019agit pour eux d\u2019une façon de se dédouaner de la nécessité de développer des rapports humains respectueux et égalitaires avec leur partenaire sexuel, soit de tenir compte du désir et des besoins de l\u2019autre.De nombreux témoignages de femmes dans les pays ayant opté pour la légalisation indiquent que cette politique a eu des conséquences sur leurs relations de couple et sur le climat de travail.Une fois légalisée, la prostitution devient un divertissement légitime et sa promotion encourage les hommes à consommer du sexe tarifé, ce qui les amène à considérer toutes les femmes comme étant « prostituables ».Le modèle prostitutionnel, qui réduit les femmes à un objet sexuel destiné à satisfaire tous les fantasmes des hommes, devient ainsi la norme.Cela init par corrompre les rapports femmes-hommes dans toutes les sphères de la vie sociale, politique et économique, minant ainsi l\u2019aspiration légitime des femmes à être respectées et traitées sur un pied d\u2019égalité.Par conséquent, la légalisation ou la décriminalisation représente un net recul pour les valeurs d\u2019égalité et porte gravement atteinte à la dignité et aux droits de l\u2019ensemble des femmes, qu\u2019elles soient ou non prostituées.Par ailleurs, le fait que certaines femmes puissent tirer proit de la prostitution, comme autrefois les mères maquerelles qui dirigeaient des maisons closes, ne change rien à la nature oppressive du système prostitutionnel. t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 161 Conclusion et recommandations La Suède a été le premier pays au monde à adopter une politique novatrice, visant à s\u2019attaquer à la demande qui alimente le marché de la prostitution, plutôt qu\u2019à aménager les conditions de son exploitation.Considérant la prostitution comme une violence et une exploitation inacceptable, la Suède a adopté, le 1er janvier 1999, une loi interdisant l\u2019achat de services sexuels qui pénalise clients et entremetteurs, mais non les personnes prostituées.Cette loi est accompagnée de mesures de protection et de programmes sociaux visant à aider les femmes prostituées à réorienter leurs activités vers d\u2019autres secteurs.Ce modèle a fait ses preuves, en réduisant de manière signiicative la traite et la prostitution de rue en Suède (Ekberg, 2004; Ekberg et Wahlberg, 2011).Les détracteurs de la loi suédoise, et ils sont nombreux si on compte tous ceux et celles qui tirent proit de l\u2019industrie du sexe, se plaisent à décrier cette loi, prétextant qu\u2019elle n\u2019a fait que pousser la prostitution dans la clandestinité, en remplaçant la prostitution de rue par l\u2019Internet.Mais selon les enquêtes policières menées en Suède, rien ne permet de soutenir cette airmation.Le succès du modèle suédois a poussé divers pays européens à réévaluer leur politique permissive en matière de prostitution.Ce modèle a déjà inspiré la Norvège et l\u2019Islande qui ont adopté une loi similaire, en 2009.Le parlement français a également voté une loi pénalisant l\u2019achat de services sexuels, en décembre 2013, et le Comité des droits de la femme et égalité des genres du Parlement européen a recommandé récemment aux États membres l\u2019adoption du modèle nordique (Tapply, 2014).À la lumière de l\u2019analyse qui précède, le Conseil du statut de la femme estime qu\u2019il est grand temps de faire de la lutte contre l\u2019exploitation sexuelle une priorité.Pour réussir à relever ce déi énorme, le Conseil recommande l\u2019adoption d\u2019une approche globale et cohérente, laquelle exige une intervention sur plusieurs fronts à la fois.  Sur le plan juridique, le Conseil préconise l\u2019adoption d\u2019une loi s\u2019inspirant du modèle suédois, qui interdirait l\u2019achat de services sexuels et qui pénaliserait les prostitueurs (clients et proxénètes) mais non les personnes prostituées. 162 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui Sur le plan social, le Conseil recommande l\u2019adoption d\u2019un ensemble de mesures préventives visant à lutter contre l\u2019exploitation sexuelle.Il propose entre autre la mise sur pied de programmes éducatifs auprès des jeunes, ainsi que la réalisation d\u2019une vaste campagne d\u2019information sur les préjudices découlant de la prostitution.Il recommande aussi la mise en place de projets novateurs pour aider les personnes qui le souhaitent à quitter la prostitution, en mettant à leur disposition des services adaptés à leurs besoins (hébergement, services de désintoxication, aide psychologique, formation professionnelle, aide juridique, inancement, etc.).Pour les recommandations complètes, voir le document de l\u2019avis en ligne (CSF, 2012 : 125-127).Pour amorcer le changement de cap qui s\u2019impose, il faut cesser de voir la prostitution comme une question de moralité publique ou comme «  un mal nécessaire  », qu\u2019il suirait de contrôler par la réglementation.Il ne s\u2019agit pas d\u2019un « choix individuel » anodin, qu\u2019il faudrait tolérer ou soutenir.Il s\u2019agit d\u2019un commerce gravement préjudiciable aux femmes, qui porte atteinte à leur dignité et aux droits fondamentaux des personnes les plus vulnérables.Le jugement de la Cour suprême nous donne l\u2019occasion d\u2019adopter une nouvelle loi, qui doit viser à protéger le droit des femmes de vivre sans prostitution.Par Yolande Geadah, Chercheure indépendante et rédactrice de l\u2019avis sur la prostitution du Conseil du statut de la femme (2012).Références Bindel, Julie et Liz Kelly.2003.A Critical Examination of Responses to Prostitution in Four Countries: Victoria, Australia; Ireland; the Netherlands; and Sweden.London Metropolitan University.Étude comparative réalisée à la demande du gouvernement écossais.En ligne: http://www.scottish.parliament.uk/business/committees/historic/lg/inquiries-03/ptz/ lg04-ptz-res-03.htm (consulté le 10 février 2014).Cho, Seo-Young, Axel Dreher, et Eric Neumayer.2013.« Does Legalized Prostitution Increase Human Traicking? » dans World Development, Vol.41, 2013 pp.67-82, Elsevier Ltd, 2012. t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 163 Conseil du statut de la femme.2002.La prostitution : Profession ou exploitation?Une rélexion à poursuivre, 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http://ecvf.online.fr/IMG/pdf/Trinquart.pdf (consulté le 13 février 2014). t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 165 SECTION I Partie 3 Les femmes dans le mouvement étudiant 166 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui t d\u2019aujourd\u2019hui En mémoire du comité femmes GGI-UQAM (2012-2013) Par Camille Tremblay-Fournier Il sera question ici de suivre les traces du comité femmes Grève générale illimitée-UQAM, qui s\u2019est formé au début de la grève étudiante québécoise de 2012.Devant une impossibilité de s\u2019organiser au sein des structures formelles du mouvement étudiant en temps de grève, puisque ce mouvement s\u2019était avéré hostile à la lutte autonome des femmes, plusieurs personnes ont décidé de s\u2019organiser de manière autonome en non-mixité.Les diférentes démissions du comité femmes de l\u2019ASSÉ et celles d\u2019anciennes femmes impliquées dans les associations étudiantes de l\u2019UQAM donnèrent le ton critique à la démarche du comité.Je propose en mémoire de celui- ci un «patchwork» des diférents zines1 difusés au cours des actions du groupe2 qui illustre le cheminement du comité femmes GGI-UQAM, de son origine, sa pertinence, à ce qu\u2019il en reste peut-être aujourd\u2019hui.Contexte de création du comité femmes GGI Nous avons choisi l\u2019auto-organisation dans un comité non-mixte femmes au cours de la mobilisation contre la hausse des frais de scolarité, pour la gratuité scolaire et dans le mouvement de grève générale illimitée.Nous avons comme objectif d\u2019apporter une perspective féministe à l\u2019analyse de l\u2019accès à l\u2019éducation et au militantisme dans le mouvement étudiant.Notre besoin de nous regrouper en non-mixité sur une base féministe vient de nos expériences de lutte, de nos 1 Un zine est une publication de textes et images photocopiés, souvent utilisée dans les milieux militants, notamment par des groupes féministes.C\u2019est donc l\u2019équivalent d\u2019un tract militant, mais en plus volumineux, (note de la rédaction).2 Pour la réalisation de ce texte, les zines ont été charcutés d\u2019un bord comme de l\u2019autre, sans marque de citations ou de coupures.Les choix qui ont été fait sont personnels et une autre membre aurait pu arriver à un tout autre résultat. 168 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui malaises de lutte, de nos blessures de lutte et de la compréhension qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une situation partagée, causée par le patriarcat qui modèle nos expériences de femmes, d\u2019opprimées, même au sein d\u203aun mouvement de contestation.Nous avons créé le comité femmes GGI cet automne dans le but de prendre conscience des diverses réalités vécues par les femmes militant dans les mouvements étudiants et d\u2019écouter leurs voix pour ensuite pouvoir passer à l\u2019action de manière organisée.Notre but n\u2019est pas de créer deux luttes parallèles, mais bien de s\u2019organiser autour des revendications féministes, au cœur du mouvement étudiant.Nous entendons briser le mythe selon lequel les organisations féministes empêchent l\u2019unité du mouvement.Nous croyons au contraire que la multiplication des comités autogérés ne peut qu\u2019enrichir le mouvement étudiant par une diversité des tactiques de lutte et des représentations de la population étudiante.Ainsi, nous refusons de faire des concessions par rapport à nos revendications féministes, qui nous semblent souvent balayées par l\u2019urgence de mener « la lutte principale ».Le comité femmes GGI appelle les militantes des diférents campus du Québec à la création de comité femmes qui joueront un r?le actif et déterminant dans la lutte qui s\u2019amorce.Québécois debout, Québécoises à genoux! La marche pour les femmes et l\u2019accès à l\u2019éducation du 8 mars 2012 Nous étions dix?Nous étions vingt, nous étions cent féministes qui se sont rendues, enthousiastes, à la marche pour les femmes et l\u2019accès à l\u2019éducation.Cette manifestation était organisée à l\u2019occasion de la journée internationale des femmes, le 8 mars 2012 et avait comme point de départ le parc Émilie- Gamelin, à 15h.Pour les membres du comité femmes Grève générale illimitée de l\u2019UQAM, il n\u2019y a pas à dire, nos attentes étaient grandes! Pour nous, le mandat féministe de cette manifestation n\u2019était pas un sous- entendu : nous étions présentes pour marcher en solidarité avec les femmes et pour notre accès à l\u2019éducation.Toutefois, le manque de sensibilité féministe chez certaines participantes qui se sont ralliées à « l\u2019universalité », qui rappelle uniquement le masculin en défendant les attitudes machistes de certains t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 169 militants: tenez-vous le pour dit, les termes « peuple » et « étudiants », entre autres, excluent de manière systématique la réalité des femmes et des étudiantes.Si Isabelle Dubé, journaliste à La Presse, nous a appris que la seule arrestation qui avait eu lieu en ce 8 mars était un incident isolé lors de cette marche calme et paciique pour l\u2019éducation des femmes, notre expérience fut toute autre.On assume qu\u2019il n\u2019y aura pas de violence pendant une marche lors de la journée des femmes, il s\u2019agit ici d\u2019une conception très limitée de la violence.Il n\u2019y a peut- être pas eu de brutalité policière lors de la manifestation, mais notre expérience a été profondément violente.Le patriarcat dominant et ses représentations antiféministes, misogynes et machistes se sont manifestés très concrètement ce 8 mars dernier.Slogans injurieux : « Québécois debout, Québécoises à genoux », résistance à la féminisation des slogans bien connus, messages machistes sur certaines pancartes, un service d\u2019ordre masculin, des diicultés à respecter la place que les femmes prenaient au-devant de la manifestation.Visuellement, la manifestation était exaspérante.Chaque pancarte non- féminisée, à caractère «  universel  » et même antiféministe nous atteignait comme une claque au visage.Nous avons aussi été horriiées par certaines pancartes aichant des grossièretés sexistes telles que « Le Québec et ses femmes » aux c?tés de bateaux colonisateurs qui s\u2019approchent du Nouveau-Monde et « L\u2019éducation, c\u2019est féminin ».Quand, dans une marche pour les femmes et l\u2019accès à l\u2019éducation, le simple fait de remplacer dans les slogans « étudiants » par « étudiantes » provoque des réactions agressives, de la résistance machiste et des accusations de la part d\u2019hommes (et même de certaines femmes) comme : « vous êtes discriminatoires envers les hommes », on prend conscience que les rélexions féministes sont plus jamais que nécessaire au sein du mouvement étudiant.Manif-action Féminismes manifestés, pas récupérés! La manifestation nationaliste du 8 mars a fait l\u2019efet d\u2019une bombe au sein du comité naissant.La réplique n\u2019en fut que plus stimulante.Les grévistes se sont rassemblées par une journée très chaude en in mars et ont marché ensemble pour dénoncer la hausse sexiste des frais de scolarité.Des manifestantes ont participé à une occupation des bureaux de la ministre 170 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui de la Condition féminine Christine Saint-Pierre.La manifestation s\u2019est inalement dirigée vers le parc Lahaie où ont lieu chaque année des vigiles anti-choix tenant leurs « 40 jours pour la vie ».En cette occasion, la vigile sexiste et rétrograde a été saccagée sous les cris des manifestantes : Gardez vos prières loin de nos ovaires! La manifestation Féminismes manifestés, pas récupérés! visait à lancer le coup d\u2019envoi de la grève dans une perspective féministe, mais pas simplement sur la question de la hausse sexiste.S\u2019inspirant des constats des grèves étudiantes précédentes, le comité femmes GGI a articulé le thème de sa première manifestation autour de la question de la récupération politique des revendications et du travail de mobilisation des comités femmes et anti-oppressions par les organisations nationales étudiantes.Rappelons- nous qu\u2019à ce moment, certaines tendances politiques au sein de l\u2019ASSÉ travaillaient à développer une alliance avec les fédérations étudiantes, historiquement connues pour leur lobbyisme en vue de la grève qui s\u2019amorçait.Il faut comprendre cette initiative du comité femmes GGI comme une réponse autonome à cette dérive concertationniste de l\u2019ASSÉ.?la veille de la tentative de récupération du mouvement de grève par les fédérations étudiantes, manifestons nos féminismes! Parce que les fédérations étudiantes n\u2019ont jamais porté de revendications féministes.Parce qu\u203aelles méprisent ouvertement ce mouvement qui ne se limite pas à un 8 mars de temps en temps.Dans la rue, car la FECQ-FEUQ ne nous représente pas! Une manifestation dans la culture combative.La seule qui historiquement a fait progresser les mouvements sociaux: sans trajet dévoilé, sans char allégorique, ni dossards, ni truck de son qui enterrent nos slogans!!! Cette manifestation dénonçait aussi l\u2019absence de valeurs et de principes féministes au sein des fédérations étudiantes nationales et du féminisme de façade en temps de lutte de l\u2019ASSÉ : « L\u2019État ignore nos cris, la FECQ- FEUQ se les approprie, étudiantes contre la hausse sexiste! » Non seulement cette hausse est une mesure malhonnête qui vise à faire de l\u2019éducation un privilège pour une élite, mais elle se trouve à être une décision politique sexiste.La hausse des frais de scolarité touchera davantage les femmes en raison des inégalités structurelles qui perdurent entre les sexes.Les diicultés t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 171 économiques engendrées par cette mesure sexiste auront des impacts majeurs envers les personnes vivant des oppressions au niveau de leur origine, leur sexe, leur orientation sexuelle, leur âge, leur condition physique et/ou mentale.La hausse des frais de scolarité est une mesure qui s\u2019inscrit dans l\u2019hétéronormativité qu\u2019impose le système d\u2019oppression patriarcal, qui s\u2019ingère dans toutes les sphères de nos vies, sur des plans personnels et collectifs.Le mariage est une institution qui perpétue cette idée dans l\u2019imaginaire collectif.Sachant que plusieurs mesures concrètes d\u2019aide inancière sont attribuées aux couples mariés (entendons par là hétérosexuels), comme la contribution parentale dans le calcul de l\u2019aide inancière, la hausse des frais de scolarité se trouve au cœur d\u2019une mesure d\u2019oppression hétéro-normative.De plus, nous dénonçons que des mesures d\u2019aide inancière censées apporter une aide aux étudiantes et étudiants créent plut?t des dépendances.Rappelons aussi que les étudiantes étrangères et étudiants étrangers ont des frais de scolarité diférenciés faramineux.Cette discrimination est inadmissible et a des impacts non-négligeables sur les femmes étrangères.La mesure des frais de scolarité diférenciés pour la population étudiante étrangère est une politique responsable de la précarité et de l\u2019appauvrissement d\u2019une partie importante de cette population étudiante, afectant directement la diversité sociale des étudiantes et étudiants au niveau post-secondaire.Qui nous protège de la violence de l\u2019État?Manifeste de la manif-action contre l\u2019État paternaliste Déjà quelques mois qu\u2019on traînait nos semelles à travers Montréal et sa périphérie, accompagnées de nos collègues, amies (et aussi de l\u2019escouade anti-émeute), pourfendant ceux et celles qui s\u2019afairaient à rendre le mouvement spectaculaire et docile.Cette manifestation est allée visiter le bureau de l\u2019école des Garda, agence de sécurité privée omniprésente en ces temps de piquetage.Tout comme l\u2019agresseur tente de justiier sa violence en responsabilisant sa victime, le gouvernement et les administrations scolaires tentent de nous faire avaler que les manifestant-es méritent la brutalité policière et celles des gardien-e-s de sécurité parce que nous n\u2019obéissons pas à l\u2019ordre établi.Nous, étudiantes féministes en grève, accusons le gouvernement libéral patriarcal de 172 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui consciemment exacerber les inégalités entre les sexes, via la hausse des frais de scolarité, qui s\u203aattaque à l\u2019un des mécanismes piliers de l\u2019atteinte de l\u2019égalité de fait entre les femmes et les hommes: l\u2019éducation accessible.En bon papa de l\u2019État policier, il nous demande de collaborer avec ceux-là mêmes qui nous répriment depuis les débuts de notre grève reproduisant une attitude paternaliste corroborant le patriarcat.On nous demande, par cet appel pernicieux, de nous diviser nous-mêmes pour leur permettre de mieux régner.Nous dénonçons les individus s\u2019autoproclamant paciistes qui s\u2019opposent au vandalisme de la propriété privée marqueur du capitalisme.Elles et ils s\u2019en prennent directement ensuite à l\u2019intégrité physique de celles et ceux qui militent à leur c?té ou la mettent en danger par la délation, n\u2019étant en fait rien d\u2019autre que des complices de la brutalité policière.Il n\u2019est en aucun cas paciique de demeurer passifs ou passives face à la répression de cet État paternaliste.Les dociles agent-e-s de sécurité et la police sont l\u2019instrument de la violence structurelle: politique et institutionnelle de l\u2019État.Ils et elles agissent en véritables mercenaires du pouvoir en place.Refusons d\u2019entrer dans leur jeu et de reproduire leur violence.En réprimant violemment ceux et celles qui défendent le bien commun, la principale fonction des gardien-e-s de sécurité et de la police est de servir les intérêts du pouvoir en place, ceux de ce gouvernement qui brutalise tout un peuple et hypothèque les générations à venir avec une hausse qui créera encore plus d\u2019exclusion, de marginalisation et d\u2019inégalités sociales.Nous refusons le paternalisme politique, moral, économique et social encouragé par l\u2019État et appliqué par nos administrations scolaires notamment via la brutalité policière et celles des agent-e-s et agents de sécurité, sous prétexte d\u2019assurer notre sécurité.De quelle sécurité parle-t-on?La sécurité protégeant les intérêts de qui et de quoi?Nous refusons le paternalisme de l\u2019État libéral patriarcal envers le mouvement étudiant - mais aussi envers toute une société - par un gouvernement qui nous voudrait soumises et silencieuses.Y\u2019a personne comme la CLASSE pour marchander sa position féministe.Le cas du spectacle de la CHI Au théâtre St-Denis, les spectateurs et spectatrices font la ile sur le trottoir pour entrer au spectacle-bénéice de la Coalition des humoristes indignés (CHI).Des membres du comité femmes GGI déguisées en mimes leur t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 173 font face, en silence, avec en main des cartons indiquant des citations ridiculement sexistes des humoristes en prestation ce soir-là.Une personne du comité répond aux multiples interrogations qui fusent.La CHI présente un spectacle d\u2019humour, dont 50% des proits seront versés à la CLASSE pour la défense des arrêtées.L\u2019ensemble des proits seront versés à Juripop, qui défend la FECQ, la FEUQ et la TaCEQ pour l\u2019invalidation de la loi 78.En vertu d\u2019un mandat de congrès, nous collaborons avec Juripop pour les afaires légales.Par contre, puisque nous avons nos propres avocats, nous avons signé une entente avec Juripop comme quoi 50 % des proits amassés vont revenir à la CLASSE.Les bravos fusent de partout : c\u2019est un pied de nez à Gilbert Rozon, puisque le spectacle est chapeauté par ses sœurs, qui airment ne pas partager les visions réactionnaires de ce dernier sur le conlit étudiant.La CLASSE annonce l\u2019événement sur son site, puisqu\u2019il y a convergence dans les intérêts.Les féministes se doivent cependant de mettre un frein à ce mielleux enthousiasme.Nous avons choisi la igure du mime, symbole de l\u2019humour vivant et de la résistance à la censure.Tandis que le mime choisit le silence ain de mettre en valeur ou de dénoncer certaines attitudes et certains gestes, la société patriarcale l\u2019impose aux femmes, tout particulièrement à celles qui tentent d\u2019exprimer publiquement des critiques féministes.Parce que la CLASSE se dit féministe et se doit d\u2019appliquer les positions et revendications qui vont dans ce sens.La CLASSE se présente en tant qu\u203aorganisation démocratique, combative et féministe, notamment en raison des revendications suivantes censées orienter sa pratique.Dans la mesure où la CIASSE souhaite faire honneur à ses principes féministes, pour ne mentionner que ceux-là, elle se doit de retirer l\u2019annonce de cette foire de son site internet et de cesser d\u2019échanger son silence sur un humour douteux contre de l\u2019argent.Sinon, elle prouvera sans aucun doute qu\u2019elle ne porte en elle aucun réel potentiel de contestation sociale.Nous dénonçons le laxisme du féminisme de la CLASSE, qui accepte de promouvoir le spectacle de la CHI et en récolte une partie de l\u2019argent des proits.Parce que la carrière de certains des participantes du spectacle de la CHI est fondée sur un bassin de « jokes » sexistes, homophobes, racistes ou corroborant 174 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui des formes d\u2019oppressions.L\u2019humour industriel québécois et la révolte sociale sont intrinsèquement incompatibles, puisque le premier repose sur la reproduction de tout ce qu\u2019il y a de plus problématique dans la société.Un humour engagé est certes possible et hautement souhaitable, mais il ne peut certainement pas provenir des mêmes personnes qui, depuis plusieurs années, provoquent les rires gras en instrumentalisant les diférents rapports de domination qui sous-tendent les rapports sociaux.Ce sur quoi nous désirons insister est la banalisation du sexisme dans le monde de l\u2019humour.Bref, c\u2019est l\u2019histoire d\u2019un gars blanc hétéro qui faisait des jokes plates sur tous ceux qui n\u2019étaient pas comme lui.  Calme tes hormones! ou pourquoi Testostérone est de la «  marde  » sexiste C\u2019est l\u2019été et la grève déclenchée en février dure toujours.Toutefois, à Montréal, le train-train estival a réussi à enterrer le vacarme des manifestations. La CLASSE avait, à la in du printemps, menacé, sans plan concret, de perturber les festivals, si le gouvernement ne bougeait pas.Le comité femmes GGI a tenté, à sa manière, de faire sa part dans le vide ambiant, en perturbant le spectacle come-back de Testostérone.Dix ans plus tard, l\u2019émission Testostérone fait encore parler ses fans, qui ont souvent demandé si les gars allaient un jour sévir à nouveau.Juste pour Rire a lairé l\u203aoccasion et invite François Massicotte, Mike Ward, Marc Boilard et Jean-Michel Dufaux à se retrouver pour un show sans caméras de télévision.Sans première médiatique et sans surprise: tout ce dont vous vous attendez des gars de Testostérone est déjà prévu.Un nombre très limité de billets sera en vente.On vous promet une soirée hurlante de rire, où tout ce qui arrivera devra rester sur place.Ce qui se passera au Métropolis, doit rester au Métropolis, selon le Festival Juste pour Rire.Ce que nous voulons faire, c\u203aest provoquer le débat : pourquoi retrouve-t-on encore de l\u2019humour marqué par un sexisme lagrant, de l\u2019homophobie, etc.?Pourquoi rire des personnes qui subissent quotidiennement de la discrimination basée sur leur identité ou sur une identité qu\u2019on leur accole?Qu\u2019est-ce qui se cache derrière cela?cette dernière question, nous répondrons qu\u2019il s\u2019y cache un système d\u2019oppression et d\u2019exploitation bien complexe, dont l\u2019humour sexiste n\u2019est qu\u2019une courroie de transmission parmi tant d\u2019autres. t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 175 L\u2019humour utilisé dans ce contexte fait appel à une forme de sexisme très précise, celle du sexisme ironique ou hétérosexisme.Testostérone, tout comme les pubs de bière de mauvais goût, utilise l\u2019ironie et l\u2019humour comme moyen pour se distancier des représentations et des stéréotypes sexistes et/ou racistes qu\u2019il perpétue.Le sexisme est tellement exagéré que l\u2019auteur de la joke donne l\u2019impression de se distancier des grossièretés qu\u203ail perpétue, mais en fait, il ne fait que reproduire le sexisme.Il va de soi que l\u2019humour qui ne fait qu\u2019imiter le statu quo est le plus facile à faire étant donné qu\u2019il n\u2019est en rien subversif ou contestateur de ce dernier.Les seuls 2e ou 3e niveaux à déterrer \u2013 nous semblent être ceux que l\u2019on peut bâtir via une critique et une déconstruction des propos qui mettent de l\u2019avant nombre de stéréotypes et de violences.Ainsi, l\u2019unique message plus profond à recevoir de ce mauvais goût qui revient «  sold-out » sur les planches, c\u2019est la triste réalité sociale actuelle : des jokes sexistes, ça vend encore, donc l\u2019industrie de l\u2019humour et Gilbert Rozon, le prédateur sexuel qui la chapeaute, se font du gros cash là-dessus.Ainsi, Testostérone est une source intarissable de complexes pour les femmes et les hommes, encore plus pour les personnes en transgression de genre ou non- hétérosexuelles.Rappelons-nous que dans notre société ouvertement patriarcale, c\u203aest l\u2019homme blanc hétéro qui détient le plus de privilèges.Gardez à l\u2019esprit toutes les violences sociales que réairment les gags gras de ces 4 gars-là et si vous l\u2019osez, tentez de rire sans vous étoufer de honte.Initiations UQAM 2012 : une riposte féministe Alors que l\u2019horreur des violences policières et le harcèlement des agents de sécurité privés ont beaucoup fait les manchettes, les violences sexuelles entre les collègues étudiants en grève sont restées sous silence, à l\u2019exception de rares publications militantes féministes.Au cours de la période de préparation de la grève en janvier 2012, un groupe de militantes féministes ont dû dénoncer la vidéo de promotion du carnaval annuel de la Fédération des associations étudiantes du campus de l\u2019Université de Montréal (FAÉCUM).Elles ont accusé celle-ci de participer à la banalisation de la domination masculine, des agressions sexuelles et du viol.Par la suite, le comité femmes GGI-UQAM a produit une brochure critiquant les initiations de la rentrée 2012 dans diférentes facultés de l\u2019UQAM pour leur caractère raciste, sexiste et homophobe. 176 SECTION I, Débats dans les féminismes d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui L\u2019initiation universitaire est un rituel de transition et ce rituel vise à signiier de façon publique son appartenance à un groupe.Après avoir été le théâtre de la colère et de la révolte étudiante pendant plus de six mois les corridors de l\u2019UQAM se sont de nouveau vus prendre d\u203aassaut au cours des dernières semaines.Cette fois, les manifestations, toutes aussi politiques que les premières mais pour d\u203aautres raisons, sont festives, joyeuses, ?combien amusantes et vues d\u203aun bon œil par l\u2019établissement.Cette fois, aussi, une division des troupes est visible : certaines personnes ordonnent, avec le plus grand des plaisirs, et les autres exécutent avec un entrain parfois sincère, parfois maladroitement.Certains rites de passage existent pour faciliter les transitions et jouent un r?le important dans nos vies.Toutefois, les initiations qui se sont déroulées cette semaine de rentrée reproduisent les mêmes âneries sans imagination auxquelles nous avons chaque année le malheureux honneur d\u203aassister.Au-delà des gros bidons de bières cheap, les initiations servent à rappeler aux plus sceptiques d\u203aentre nous le fonctionnement de la société: chacun à sa place, dans son rang, en silence.Qui osera contester cet ordre social se verra attribuer une punition humiliante ou pire une marginalisation sociale pour les prochaines années de son bacc.Sous le couvert d\u2019« initier » les nouvelles et nouveaux aux futures choses plates de la vie étudiante, se met ainsi sur pied chaque automne une mascarade au scénario bien simple: l\u2019établissement d\u203aune hiérarchie entre les plus vieilles cohortes et les nouvelles.Et cette soumission des recrues marque la reconnaissance de l\u203aautorité de la collectivité à laquelle ils-elles veulent appartenir.Mais à quelle collectivité, justement?Ain de bien cimenter le colonialisme inhérent de l\u2019UQAM, plusieurs associations étudiantes ont choisi des thèmes d\u2019initiations racistes, impérialistes et ethnocentriques.Toute la semaine, nous avons pu voir plusieurs centaines d\u2019étudiantes blanches courir dans les couloirs de l\u2019UQAM déguisées en «  autochtones » et « arabes ».On parle ici d\u2019un phénomène particulier : l\u2019appropriation culturelle.Pas besoin d\u2019être un génie pour comprendre le pattern entourant les initiations universitaires.Prétendre par la suite que les initiations sont inclusives est donc complètement faux et ridicule lorsqu\u2019on s\u2019ouvre les yeux au sexisme et au racisme de ses représentations.Comme tout rituel d\u2019appartenance, l\u2019initiation universitaire a lieu en public parce que le groupe social est pris à témoin de la idélisation envers le groupe. t d\u2019aujourd\u2019hui POSSIBLES, ÉTÉ 2014 177 Mais que se passe-t-il lorsque ces rapports, développés avec ses nouveaux collègues, se transfèrent dans les rapports interpersonnels après l\u2019initiation le soir au bar, la nuit du party, en classe ou lors de travaux d\u2019équipe?Les rapports d\u2019humiliation, de honte et de domination, construis le temps de sucer sous pression la carotte-faux-pénis de ton nouveau collègue de communication, s\u2019efacent-ils par magie lorsque le jeu prend in?Puisque ce rituel social est aussi compris comme étant l\u2019acceptation du prix à payer pour bénéicier des avantages liés au fait d\u2019appartenir à un groupe, nous nous demandons : « le prix en vaut-il la peine?» Qui paye réellement le prix de cette intégration forcée au groupe?travers les diférentes initiations, la sexualité a une place bien spéciale où sexisme, stigmatisation, honte, homophobie et transphobie sont presque systématiquement au menu.Et les multiples degrés de violence que peuvent vivre des participantes à ce festival du vomi, du viol et du gaspillage semblent peu faire partie des préoccupations des organisateur-trices.Est-ce vraiment ces fameux liens sociaux que nous sommes supposées vouloir tisser aux initiations?Ain que les activités soient agréables pour le plus grand nombre possible il est important que les organisateurs-organisatrices réalisent que les initiées ne sont pas simplement une large masse homogène d\u2019étudiants et étudiantes.Pour que les initiations soient de réels rites de passage uniicateurs, les personnes en charge doivent être responsables et prendre en compte que les nouveaux-nouvelles sont des personnes à part entière, avec des vies formées par une pluralité d\u203aexpériences.Héritage critique Di cile de saisir l\u2019impact exact qu\u2019a pu avoir le comité GGI.La grève de 2012, et sa préparation, s\u2019inscrivent dans une période de répression importante pour les comités- femme actifs.Peut-être est-ce le peu de travail d\u2019organisation critique, entre autres féministe, qui explique par exemple l\u2019onde de choc créée par la modeste action des mimes?Si on peut se désoler qu\u2019une structure permanente pour lutter contre les diférentes manifestations du sexisme et de l\u2019exploitation des femmes n\u2019ait pu émerger de cette grève, la posture résolument critique du comité-femme à l\u2019égard du mouvement étudiant restera, je l\u2019espère, un point de départ, à dépasser, pour les étudiantes en lutte.Car, nul doute qu\u2019elles se buteront à des problématiques semblables encore dans les prochaines années. NN 2 LA SO) NA AE
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