Possibles, 1 janvier 2015, Vol. 39, no 1, printemps 2015
[" POSSIBLES VOLUME 39, NUMÉRO 1.PRINTEMPS 2015 Abus des Minières Résistances et réponses citoyennes DÉPARTEMENT DE SOCIOLOGIE, UNIVERSITÉ DE MONTRÉAL, C.P.6128, SUCCURSALE CENTRE-VILLE, MONTRÉAL (QUÉBEC), H3C 3J7 TÉLÉPHONE : 514-274-979 SITE WEB : www.redtac.org/possibles RESPONSABLE DU NUMÉRO André Thibault RESPONSABLE DE LA SECTION POÉSIE/CRÉATION Ève Marie Langevin MEMBRES FONDATEURS Gabriel Gagnon, Roland Giguère, Gérald Godin, Gilles Hénault, Gaston Miron, Marcel Rioux.COMITÉ DE RÉDACTION Christine Archambault, Raphaël Canet, Dominique Caouette, Anthony Cote, Gabriel Gagnon, Pierre Hamel, Nadine Jammal, Maud Emmanuelle Labesse, Frédéric Lemire, Ève Marie Langevin, Marie-Josée Massicotte, Anatoly Orlovsky, Caroline Patsias, Jean-Claude Roc, Raymonde Savard, Maïka Sondarjee, André Thibault, An Tran et Ouanessa Younsi.MISE EN PAGE et CONCEPTION GRAPHIQUE Maïka Sondarjee et François Fortin COMITÉ EXÉCUTIF Dominique Caouette, Anthony Cote, Farid Moussaoui, André Thibault, Maïka Sondarjee.La revue Possibles est membre de la SODEP et ses articles sont répertoriés dans Repères.Les textes présentés à la revue ne sont pas retournés.imPression : Le Caïus du livre Ce numéro : 15$ La revue ne perçoit pas la TPS ni la TVQ.DéPôt légal Bibliothèque nationale du Québec : D775 027 DéPôt légal Bibliothèque nationale du Canada : ISSN : 0707-7139 © 2014 Revue Possibles, Montréal POSSIBLES POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 3 TABLE DES MATIÈRES ÉDITORIAL Positionnement éditorial en guise de préambule.5 André Thibault SECTION I: Résistances et réponses citoyennes Projet de loi privé sur le contrôle des minières canadiennes à l\u2019étranger.10 Paul Dewar En plein désordre mondial, place aux mobilisations.13 Nicole Kirouac Après Malartic, Sept-Îles.32 Nicole Kirouac Nunavut: Les Inuits résistent à Areva.35 Warren Bernauer (traduction: Gilles Chertier) D\u2019autres Plans Sud: Les compagnies minières canadiennes au Mexique et la résistance populaire.40 Pierre Beaucage L\u2019exploitation minière industrielle en territoires bioculturels des peuples autochtones.56 Eckart Boege (traduction: Christiane Archambault) Lutte pour le territoire, lutte pour la vie!.70 Eve-Marie Lacasse En accompagnant les peuples mayas du Guatemala.83 Enrique Vidal Olascoaga Guatemala: violences, résistances et solidarités.88 Laurence Guénette Tribunal permanent des peuples.108 4 TABLE DES MATIÈRES La régulation au travail.Résistance des mineurs de fond aux impératifs de production.110 Sylvain Beaupré Hors-section Yvon Dallaire: psychologie, sexisme et antiféminisme.121 Francis Dupuis-Déri SECTION II : POÉSIE/CRÉATION Le Futur de Sid Vicious .140 Éric Roger Assi.141 Mémoire.142 Carole Labarre Confessions .144 Melania Rusu Caragioiu On ne te reconnait plus .145 Reconstruction en Faillite .145 Andrea Moorhead Une corde de lumière.146 Anatoly Orlovsky Cacouna.148 #20140819.149 Clodius Ville minière.150 Angèle Germain Crédit photos: L\u2019or des Autres, un ilm de Simon Plouffe http://www.lordesautres.com/ POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 5 Éditorial Positionnement éditorial en guise de préambule Par André Thibault Le père accusa alors un voisin d\u2019avoir jeté un sort sur sa famille et, sur les conseils d\u2019un sorcier du pays, il alla tenter de chasser le diable de la maison du jeteur de sorts en l\u2019aspergeant, la nuit, d\u2019eau bénite et en chantant des cantiques.Feuille d\u2019avis de Neuchâtel, 16 juin 1926 (on trouve de tout sur le WEB).Possibles, lors de sa création, connut des débuts remarquables et remarqués.La gauche québécoise tentait de se redéinir loin des dogmatismes marxistes- léninistes, les sociologues Marcel Rioux et Gabriel Gagnon jouissaient d\u2019une image favorable au palmarès des intellectuels engagés, la collaboration issue du monde de la poésie comptait de grandes pointures telles Giguère, Miron et Gérald Godin.L\u2019idée d\u2019autogestion était dans l\u2019air, la souveraineté du Québec inspirait la société civile et n\u2019était pas encore devenue la propriété d\u2019un parti politique.Cette conjoncture garantissait à Possibles un bassin de lecteurs idèles, et des subventions raisonnables du Conseil des arts du Canada et du Conseil des arts et des lettres du Québec.Puis, petit à petit, des projets d\u2019autogestion se heurtèrent à des contraintes et des déceptions qui refroidirent certains enthousiasmes, Possibles développa une distance critique face au PQ, des essayistes issus des départements de philosophie et des études littéraires publièrent, dans des livres et d\u2019autres revues, des rélexions plus distanciées ou intériorisées, la section de poésie et iction de Possibles accueillit des signatures émergentes et donc moins connues, les numéros thématiques se diversiièrent en explorant des thèmes moins consacrés sur la scène médiatique.Le Conseil des arts du Canada coupa les subventions des périodiques engagés.Le CALQ québécois maintint celle de Possibles quelques années sans que la catégorie revues 6 ÉDITORIAL d\u2019idée soit formellement reconnue.Puis, les commentaires des jurys se irent plus sévères, les montants alloués se réduisirent jusqu\u2019à la coupure totale.Sur ces jurys, nous pouvions mettre des visages sur certains noms et nous nous demandâmes qui d\u2019entre eux nous avait jeté un tel sort.Nous n\u2019avions pas aspergé le Conseil d\u2019eau bénite ni chanté de cantique, mais publié dans Le Devoir un texte sur la place des revues d\u2019idées dans la société québécoise.Cela nous valut quelques témoignages de sympathie mais aucune hypothèse de viabilité inancière de la revue papier.Au moment où on aurait pu mettre la clé sous la porte comme cela s\u2019est souvent passé dans le monde des revues, une nouvelle effervescence se produisit dans la gauche sociale québécoise, à la faveur des liens qui se créaient avec le monde des forums sociaux.L\u2019altermondialisme, porteur des mêmes valeurs d\u2019humanisme, de solidarité et d\u2019émancipation qui avaient caractérisé la mouvance autogestionnaire, apparut l\u2019héritier naturel de la revue Possibles.Le département de sciences politiques de l\u2019Université de Montréal était fortement impliqué dans cette dynamique, tant par ses engagements locaux qu\u2019internationaux, et il hébergea généreusement le site WEB de la revue, devenue électronique.Et les thèmes préoccupant le monde altermondialiste occupèrent une place importante.La tradition d\u2019associer, dans la genèse même des numéros, chercheurs, théoriciens et intervenants y trouva une nouvelle vie.Ce sera le cas une fois de plus avec la couverture par ce numéro des luttes citoyennes locales et mondiales contre les abus et autres mauvais coups de l\u2019industrie minière.Sur la scène politicienne québécoise, une nouvelle loi sur les mines a été votée en décembre 2013, présentée par le PQ après une première tentative morte au feuilleton.Elle vise à responsabiliser les entreprises minières aux plans social et environnemental.Elle reste bien en deçà des demandes des groupes citoyens, qui y ont vu quand même une amélioration signiicative, notamment au plan de la transparence de l\u2019information, condition nécessaire à un réel débat démocratique.Au moment de la rédaction du présent texte, le gouvernement Couillard avait enveloppé dans le volumineux projet de loi 28 sur le budget (sic), une disposition restaurant la conidentialité de l\u2019information interne de ces entreprises sur les sommes dépensées en recherche, l\u2019état des réserves de minerais et la valeur de la production.Il POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 7 faut dire que ce secteur se montre nerveux après deux années consécutives de déclin des investissements et dépenses d\u2019exploration, vu les luctuations mondiales des prix des métaux\u2026 liés souvent aux caprices de la spéculation.Mais nonobstant ce laxisme gouvernemental, l\u2019industrie ne peut pas s\u2019abstenir de chercher des compromis devant le lot montant d\u2019éveil citoyen.En 2012, l\u2019Institut du Nouveau Monde réunit divers partenaires en espérant dégager une vision partagée du développement minier au Québec.Leur rapport, parlant de la consultation impérative des citoyens et de l\u2019acceptabilité sociale des projets, écrit : «Des représentants de l\u2019industrie, aussi bien que des citoyens, des écologistes et des élus locaux, s\u2019entendent sur la nécessité d\u2019adopter de telles règles du jeu».Évidemment, cela n\u2019empêche pas des affrontements musclés au long des procédures destinées à arbitrer les visions opposées de cette « acceptabilité sociale ».Nous avons voulu, en concevant ce numéro et en sollicitant des articles, donner de la visibilité à des actions citoyennes de confrontation visant le respect des écosystèmes, des pratiques agricoles et de la santé des populations, face au féroce appétit de proits au moindre coût qui guide les pratiques fréquentes des minières.Les pages qui vont suivre décriront des épisodes de lutte au Québec, une tentative d\u2019obliger le gouvernement fédéral à encadrer plus sévèrement les pratiques à l\u2019étranger d\u2019entreprises enregistrées au Canada et puis\u2026 les combats sauvages opposant ces mêmes entreprises, dans l\u2019hémisphère sud, aux populations locales, principalement autochtones, avec le soutien d\u2019ONG de chez nous.Dans le cas du Québec, nous nous attacherons à des luttes qui se sont d\u2019abord conclues à l\u2019avantage des minières.À Malartic, notamment, l\u2019exploitation à ciel ouvert a eu (provisoirement ?) raison des luttes citoyennes, pour le pire et non le meilleur comme en fait foi le rapport de l\u2019Institut national de santé publique du Québec1.S\u2019est ajouté le dossier analogue de la Mine Arnaud à Sept-Îles, où le gouvernement Couillard a passé outre aux réserves du Bureau d\u2019audiences publiques sur l\u2019environnement et autorisé la mise en œuvre de l\u2019exploitation du site.1 http://www.inspq.qc.ca/Default.aspx?pageid=263&pub=1959 8 ÉDITORIAL Nous passerons ensuite aux descriptions détaillées de confrontations épiques, dans l\u2019hémisphère sud, entre des populations surtout autochtones luttant pour la préservation de leur mode de vie et de l\u2019intégrité de leur territoire, face à des coalitions de gouvernements corrompus, de iers-à-bras et d\u2019entreprises souvent canadiennes qui recourent à la violence physique, à la répression politique, au greenwashing de façade, aux bonbons pseudocommunautaires, pour imposer leurs volontés.Bien sûr, on aurait préféré offrir dans ces pages des portraits de victoires citoyennes.En lieu et place, ce numéro témoigne de l\u2019acharnement des luttes en postulant que mieux elles sont connues, plus elles serviront de modèles de référence et recueilleront un soutien qui dépassera le cercle des militants et atteindra un poids électoral et judiciaire. SECTION I Abus des minières Résistances et réponses citoyennes 10 SECTION I, Abus des minières - Projet de loi privé sur le contrôle des minières canadiennes à l\u2019étranger Par Paul Dewar Plus de 5 millions de personnes sont mortes en raison du conlit qui sévit en République démocratique du Congo (RDC).Le conlit est alimenté et inancé en grande partie par des minéraux : l\u2019étain, le tantale, le tungstène et l\u2019or.Ce sont des minéraux que nous utilisons tous les jours, et tous entrent dans la fabrication des téléphones cellulaires.Entre autres produits fabriqués à partir de « métaux des conlits », mentionnons les boîtes à denrées (étain), les moteurs à réaction (tantale), les outils industriels et les ampoules électriques (tungstène), de même que les bijoux (or).Dans l\u2019est du Congo, plus de la moitié de toutes les mines (et toutes les grosses mines sauf une) sont contrôlées par des groupes armés.Environ 40 % des mineurs qui y travaillent sont des enfants.Les recettes provenant du commerce, des taxes, des pots-de-vin et des droits d\u2019exploitation sont considérables.Le total des proits illicites réalisés par les groupes armés se situerait entre 140 et 225 millions de dollars par année, et les minéraux des conlits fournissent jusqu\u2019à 95 % des revenus des groupes individuels.Je crois que les Canadiens ne veulent pas avoir de minéraux des conlits chez eux.Ils veulent pouvoir choisir des produits qui ne servent pas à inancer les conlits armés.Les Canadiens méritent d\u2019avoir le choix.C\u2019est pourquoi en tant que député du NPD et en tant que citoyen je propose la Loi sur les minéraux des conlits (projet de loi C-486). POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 11 Ce projet de loi exigerait des entreprises canadiennes qu\u2019elles fassent preuve de diligence raisonnable avant et au moment d\u2019exploiter et de faire le commerce de minéraux provenant du Congo et des régions environnantes, pour s\u2019assurer qu\u2019aucun groupe armé responsable d\u2019activités illégales n\u2019a tiré proit de l\u2019extraction, de la transformation, ou de l\u2019utilisation de ces minéraux.Les entreprises seraient tenues d\u2019informer les consommateurs de la provenance des minéraux et de ce qu\u2019elles font pour éviter de inancer des groupes armés.Il ne s\u2019agit pas de boycotter les minéraux provenant du Congo.Près d\u2019un million de personnes dans la région dépendent économiquement de ce commerce, et ces pauvres citoyens souffriraient d\u2019un boycottage.Nous travaillons ensemble pour couper le inancement aux groupes armés, nous devons faire de même pour appuyer les occasions d\u2019exploitation minière libre de conlits pour la population locale.Les Canadiens ont besoin de savoir la vérité sur ce qu\u2019ils achètent.Les entreprises doivent leur dire si les minéraux contenus dans leurs produits inancent les conlits armés.Les Canadiens ont le droit de savoir si un téléphone cellulaire ou un collier alimente le conlit.Moi et mes collègues du NPD sommes iers de ne pas nous fermer les yeux sur cette problématique ignorée, et de proposer une initiative qui pourra concrètement changer les conditions de vie des habitants de la RDC.Paul Dewar est député au Parlement canadien. 12 SECTION I, Abus des minières - POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 13 14 SECTION I, Abus des minières - L\u2019opposition à la minière Osisko de Malartic : une mobilisation contagieuse Par Nicole Kirouac La naissance d\u2019une mobilisation citoyenne locale à Malartic On ne peut aborder la question de la mobilisation citoyenne à Malartic sans d\u2019abord essayer de comprendre comment et pourquoi Osisko, la plus grosse mine à ciel ouvert au Canada, a pu s\u2019installer aussi facilement à Malartic.La chose apparaît tellement inacceptable aux yeux de plusieurs que la question se pose.À ce propos, il faut connaître l\u2019histoire de la ville.Je pense la connaître assez bien.J\u2019y suis née en 1946 et j\u2019y ai résidé jusqu\u2019a l\u2019âge de 27 ans.J\u2019en connais l\u2019histoire, celle qui se rattache aux faits, aux événements et aux dates.En fait, celle que nous qualiions habituellement de plus objective.Voici très brièvement.De 1935 à 1963, Malartic a connu une croissance économique et démographique fulgurante passant de 200 à près de 8 000 habitants.Au cours de cette période, pas moins de six mines d\u2019or étaient en exploitation sur le territoire de Malartic, créant emplois en abondance, dynamisme social et culturel, prospérité économique et richesse foncière.Malartic vivait à ce moment un présent riche et un avenir qui s\u2019annonçait prometteur.Mais Malartic, ville minière, donc dépendante quasi exclusivement des mines sur le plan économique, allait connaître peu à peu un déclin aussi spectaculaire que sa croissance.À compter des années 70, le cours de l\u2019or allait tracer une nouvelle trajectoire.Fermetures des mines du secteur de Malartic, l\u2019une après l\u2019autre, départ des professionnels, fermeture des commerces et exode des familles de mineurs sans emploi.En 2005, Malartic vit déjà, depuis plusieurs années, un contexte de grande morosité économique et sociale.La richesse foncière a fondu POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 15 et afiche un manque à gagner important pour maintenir ses services publics.La valeur des immeubles a chuté.La population ne s\u2019élève plus qu\u2019à 3 500 personnes ; le tissu social s\u2019est grandement appauvri.Un adulte sur deux est sans emploi.C\u2019est dans ce contexte historique qu\u2019arrive à Malartic le projet de la plus grosse mine à ciel ouvert au Canada de la société Osisko, avec son projet Canadian Malartic.Vous me pardonnerez d\u2019utiliser le je pour cette présentation.C\u2019est sans aucun doute mon appartenance malarticoise, au surplus ille de mineur, qui fait toute la différence de mon engagement personnel dans le dossier des mines.C\u2019est également parce qu\u2019on m\u2019a demandé une analyse et une vision personnelles sur cette mobilisation citoyenne contagieuse, née à Malartic, et dans laquelle je suis plongée, à temps plein, depuis maintenant cinq ans.Il y a donc l\u2019histoire globale, mais il y a aussi la petite histoire.C\u2019est cette petite histoire qui devient fort importante quand arrive le temps de l\u2019implantation d\u2019une mine dans une ville, c\u2019est celle que l\u2019on peut connaître parce qu\u2019on l\u2019habite, c\u2019est aussi celle que les Fred Pellerin de ce monde racontent, celle que les sociologues analysent et celle que les sociétés minières scrutent et font évaluer par des experts avant de s\u2019installer.Les sociétés ont, en effet, tout intérêt à savoir où seront les résistances et de qui elles viendront.Cette histoire, je pense la connaître aussi très bien.Je l\u2019ai connue enfant, étudiante au primaire et au secondaire, ensuite comme enseignante à Malartic et plus tard, comme avocate.J\u2019ai connu et vécu la période où les premiers notables de Malartic venaient pour la plupart de familles relativement aisées de Québec et de ses environs.J\u2019ai vu les enfants de ces notables faire leur cours primaire à Malartic, avec nous, les ils et illes de mineurs, puis partir vers Montréal ou Québec pour leurs études collégiales et universitaires et ne plus revenir, si ce n\u2019est que comme visiteurs.Après le départ des premiers notables qui a suivi la in du boom minier à Malartic, on a vu apparaître, a la in des années 60 et au début 70, une nouvelle génération de leaders, les ils et illes de mineurs.lls sont enseignants, inirmières, secrétaires et aussi mineurs.Des gens de 16 SECTION I, Abus des minières - la place, et j\u2019en suis.Jamais, à cette époque-là - j\u2019en ai la conviction profonde - Osisko aurait pu s\u2019installer à Malartic pour une mine à ciel ouvert, grande ou petite.Avec la dévitalisation progressive de la ville, les nouveaux leaders vont s\u2019installer près de l\u2019un ou l\u2019autre des nombreux lacs qui se trouvent à 10 ou 15 kilomètres de Malartic, la ville ayant perdu beaucoup d\u2019intérêt et de qualité de vie.Par ailleurs, pendant toutes ces années, on sait qui, parmi les citoyens malarticois chauds partisans de l\u2019Union nationale, se convertiront par la suite au Parti libéral et qui militeront au Parti québécois.On connaît ceux qui pensent à droite et ceux qui penchent plus vers la gauche.On peut identiier ceux qui parlent surtout d\u2019affaires et d\u2019argent et ceux qui parlent de coopération et de justice sociale.On connaît, à travers toutes ces années, la pensée et les valeurs des élus municipaux et provinciaux.Toute cette connaissance du milieu, on peut l\u2019avoir quand on vit dans une ville de 3 500 habitants.C\u2019est ce qui nous permet de comprendre et d\u2019expliquer ce qui se passe vraiment.En 2005, certes, j\u2019entendais, comme tout le monde, les rumeurs de plus en plus persistantes de la venue d\u2019un éventuel gigantesque projet de mine à ciel ouvert.Je voyais circuler des documents sur la relocalisation des maisons en 2006 et des documents du Groupe de consultation de la communauté mis en place par Osisko (GCCI, des documents qui faisaient hausser les sourcils à l\u2019avocate que je suis).Jusqu\u2019à ce moment- là, j\u2019étais restée à l\u2019 écart du dossier.Ce n\u2019est qu\u2019en mai 2007, alors que la société invite la population à une soirée d\u2019information à l\u2019église que j\u2019ai senti que je devais y aller.Je m\u2019y présente.Là, je constate, en l\u2019espace de deux heures, le malaise qui règne dans l\u2019auditoire, la crainte et la gêne également des gens de questionner le promoteur.Je constate tout aussi rapidement, par quelques conidences reçues sur place, les problèmes vécus par plusieurs Malarticois.Des personnes présentes, d\u2019anciens collègues de l\u2019enseignement, des compagnons de travail de mon père, des ex-clients et des amis me demandent si je peux les aider.Comment refuser alors que c\u2019est en grande partie à cause du dossier appelé à l\u2019époque « le problème d\u2019eau » d\u2019un groupe de citoyens de Malartic et relié à une mine nommée East Malartic, en 1974-1975, que je suis retournée aux études en droit en 1978 ?Une rencontre est ixée. POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 17 Plus de 75 personnes se présentent à cette première rencontre.Des citoyens inquiets qui veulent comprendre l\u2019envergure et les conséquences de ce projet, les étapes juridiques relatives au projet, leurs droits et, bien sûr savoir qui peut les aider.C\u2019est ainsi qu\u2019est né le Comité de vigilance de Malartic.Dans les mois suivants, après avoir lu en quatrième vitesse la Loi sur les mines, j\u2019ai vite compris et mesuré l\u2019ampleur des dificultés que vivaient beaucoup de citoyens.En fait, deux articles seulement de toute la loi étaient pertinents pour ces citoyens.J\u2019ai vite compris que les recours et les droits étaient quasi nuls.Très légalement, alors qu\u2019aucun permis d\u2019exploitation n\u2019a encore été émis, alors qu\u2019aucune étude des contrecoups n\u2019a encore été réalisée et déposée au Ministère par la société minière, la ville accueillait à bras ouverts la société Osisko et lui permettait d\u2019entreprendre l\u2019aménagement d\u2019un nouveau quartier et, pour ce faire, de démolir celui que la société veut occuper pour exploiter son futur projet minier.Cette décision allait déclencher une situation extrêmement pénible pour beaucoup de citoyens.Osisko avait carte blanche pour négocier l\u2019achat ou la relocalisation des maisons.Pour moi, avocate et témoin de cette situation, je ne pouvais absolument pas accepter que la société Osisko, la ville et le gouvernement, discutent entre eux de cette conjoncture de vente de gré à gré.Comment peut-on prétendre que les parties en cause disposaient de leur propriété, conformément aux conditions essentielles établies par le Code civil du Québec, pour donner un consentement libre et éclairé?Les règles étaient complètement faussées.Jamais, pendant toute cette période, les autorités municipales n\u2019ont jugé important de demander un avis juridique sur toute cette situation ain de soutenir et d\u2019éclairer les citoyens de Malartic.Le 7 novembre 2007, à Malartic, après une rencontre avec des hauts fonctionnaires venus de Québec, inquiets de cette nouvelle mobilisation citoyenne qui s\u2019amorçait à Malartic, il est clair que le sort des citoyens est déjà réglé et que le Bureau d\u2019audience publique en environnement (BAPE), qui va tenir une réunion en avril 2009, ne bloquera jamais ce projet.Moralement, juridiquement et psychologiquement il faut dès lors préparer les membres du Comité de vigilance à cette éventualité.Ainsi, de novembre 2007 à août 2009, le Comité de vigilance tient plus d\u2019une centaine de réunions.Il connaît deux périodes 18 SECTION I, Abus des minières - distinctes quant à son fonctionnement et à son membership.Une se situe avant la réunion du BAPE tenue en avril 2009 et l\u2019autre a près cette rencontre du BAPE et se poursuit jusqu\u2019à ce jour.C\u2019est un comité bona ide.Ni structure, ni incorporation, ni statuts ni règlements et aucun inancement.Des le départ, le groupe désigne des porte-parole et j\u2019accepte d\u2019agir comme personne-ressource.Essentiellement, ce sont des gens touchés directement par le projet qui assistent aux réunions ; ceux et celles qu\u2019Osisko veut déplacer, exproprier ou dont elle veut acheter la propriété.Les réunions deviennent rapidement hebdomadaires.Les 30 à 70 personnes qui s\u2019y présentent ixent l\u2019ordre du jour et décident, par consensus, des actions à entreprendre.Tout est déterminé en grande partie par l\u2019évolution du projet minier d\u2019Osisko.Il faut rappeler qu\u2019en 2007-2008, ladite société achète des maisons de gré à gré, commence déjà à bâtir le nouveau quartier et, à la in de 2008, construit de nouvelles écoles.C\u2019est une période de stress indescriptible pour une partie importante des citoyens touchés, un immense stress qui se mesure facilement lors des réunions du Comité de vigilance.Dans la ville et dans le quartier sud, qui se déigure peu à peu, règne le chacun pour soi.Les citoyens sont laissés à eux- mêmes.C\u2019est ainsi que se regrouper, venir aux réunions du Comité de vigilance, prend tout à coup le sens de la solidarité et d\u2019une bouée de sauvetage.Les citoyens viennent y chercher des informations, trouvent des oreilles compréhensives et attentives, ainsi que beaucoup de soutien moral.Les « David contre Goliath » se sentent tout à coup moins seuls.Les membres du groupe choisissent, comme premières actions, d\u2019aller sonder les élus municipaux et provinciaux.Face à la in de non-recevoir des deux paliers, ils inscrivent alors, dans leur plan d\u2019action un constat et une intention : ne plus perdre de temps avec le politique - tant local que provincial qui, de toute évidence, a déroulé le tapis rouge pour la minière.En septembre 2008, alors qu\u2019Osisko dépose son étude des répercussions prévues, il devient évident pour les personnes qui assistent aux réunions du Comité de vigilance qu\u2019il y a urgence.Le groupe se stabilise entre 30 et 35 personnes.Ceux qui étaient venus pour connaître leurs droits, pour mieux négocier, vendre leurs résidences OU être relocalisés, ont quitté le comité.Pour eux, le dossier Mines s\u2019arrête là.Pour les autres, POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 19 pas question de lâcher prise.On distingue alors trois catégories de citoyens dans le groupe : des gens qui veulent rencontrer le BAPE et questionner le promoteur, d\u2019autres qui croient encore possible, par le BAPE, de faire stopper le projet d\u2019Osisko et enin, ceux qui veulent aller se faire entendre, exposer le drame personnel qu\u2019ils vivent et s\u2019assurer que l\u2019Histoire se souviendra de leur lutte.Mais tous sont unanimes sur une chose : la vieille Loi sur les mines, qu\u2019ils connaissent maintenant, doit être changée le plus rapidement possible, car elle ne protège pas les citoyens.lls ont compris que cette loi est rédigée dans l\u2019intérêt des sociétés minières.Commence alors pour les membres du Comité de vigilance un travail immense d\u2019étude, de rélexion et de discussion.Il faut d\u2019abord comprendre le contenu de l\u2019étude des répercussions déposée par Osisko, comprendre le processus du BAPE, mettre par écrit les propres préoccupations du comité, soit ce que l\u2019on vit et ce que l\u2019on veut dire devant le BAPE.Malgré le drame personnel qu\u2019ils vivent, les gens sont iers et ne veulent pas dire n\u2019importe quoi, ni le dire n\u2019importe comment.En mars 2009, première étape du BAPE, les membres du Comité de vigilance se déplacent et vont poser des questions au président et au commissaire.En avril 2009, lors des audiences, 12 membres du Comité de vigilance présentent des mémoires à titre personnel devant une salle remplie à pleine capacité et de nombreux journalistes de La Presse, du Journal de Montreal, de Rue Frontenac.Tous les médias régionaux sont présents.On parle d\u2019Osisko dans les grands médias nation aux et on parle, bien sûr, de tous ces citoyens qui s\u2019y opposent et qui ont livré des témoignages bouleversants.On sollicite les gens pour des entrevues, et ils s\u2019identiient ièrement comme membres du Comité de vigilance de Malartic.En août 2009, c\u2019est sans aucune surprise que le Conseil des ministres vote le décret gouvernemental donnant le feu vert à Osisko.Pour ceux qui n\u2019ont pas encore commencé à négocier la vente de leur maison à la société Osisko, je les invite à le faire, mais sans trop se presser.Avec un cours de l\u2019or qui atteint des sommets historiques, c\u2019est Osisko qui est pressée.La minière veut commencer ses travaux préparatoires rapidement et ainsi faut-il démolir rapidement les résidences restantes 20 SECTION I, Abus des minières - dans le quartier sud.J\u2019accompagne alors de façon plus rapprochée et personnelle certains membres du Comité de vigilance dans leurs négociations.Le dernier membre du Comité de vigilance signe la vente de sa maison en avril 2010.Alors que l\u2019on peut croire sérieusement à un répit pour le Comité de vigilance et, bien sûr, pour moi, comme personne-ressource, le Comité de vigilance est interpellé par un groupe de citoyens de Malartic qui vit à côté du mur qu\u2019érige Osisko entre la future fosse et la ville.lls veulent nous rencontrer, car le bruit et la poussière leur causent de graves problèmes.Leur vie est devenue un enfer.Ces personnes comptent pourtant parmi celles qui se réjouissaient de la venue d\u2019Osisko à Malartic deux ans plus tôt.Elles n\u2019ont jamais cru pertinent d\u2019assister aux audiences du BAPE ou de s\u2019inquiéter de quoi que ce soit.La réalité du projet minier vient de les rattraper.Au début d\u2019août 2010, tous ces citoyens touchés par cette nouvelle situation sont convoqués pour une première rencontre.Plus de 70 personnes en colère se présentent.Une journaliste est présente, et la rencontre a un grand retentissement dans la presse locale et régionale.La société Osisko réagit rapidement et fait savoir, par l\u2019entremise des journalistes, qu\u2019elle n\u2019entend plus acheter aucune autre maison et que ces inconvénients vont cesser une fois le mur terminé.Les citoyens concernés en colère ne l\u2019entendent pas de cette oreille.Naît alors le Regroupement des citoyens du quartier sud de Malartic.À compter d\u2019octobre 2010, commencent les rencontres hebdomadaires du regroupement.Plus de 50 personnes se réunissent chaque semaine pour décider par consensus des actions à entreprendre pour atteindre l\u2019objectif visé, soit quitter ce quartier devenu invivable, et forcer Osisko à acheter leurs résidences.Le Comité de vigilance, par la présence de son porte-parole et de la mienne, entreprend un accompagnement continu auprès de ce groupe qui se poursuit jusqu\u2019à ce jour.Une autre intense et dificile bataille vient de commencer face à Osisko.La lutte est d\u2019autant plus dure que les assises juridiques sont quasi inaccessibles.Seul un rapport de force, POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 21 à bâtir de toutes pièces, peut permettre au groupe de forcer Osisko à acheter les maisons, à relocaliser et à dédommager les locataires.Je pourrais vous parler pendant des heures des luttes que les gens de ce Regroupement ont dû mener, des agissements des dirigeants de la société, des menaces et intimidations que les principaux porte-parole ont reçues de certains travailleurs mis à pied par la minière en février 2011, des reproches publics des élus municipaux qui n\u2019acceptent aucune critique à l\u2019égard de la minière, des entourloupettes d\u2019Osisko de mèche avec le conseil municipal, avec le député ministre du comté et avec les fonctionnaires gouvernementaux pour modiier le zonage municipal où habitent ces citoyens, ain de pouvoir augmenter les normes et donc le nombre de décibels.En effet, Osisko ne pouvait respecter les normes auxquelles elle s\u2019était pourtant engagée lors de la rencontre avec le BAPE.Ce sont aussi des dizaines de lettres aux différents élus politiques, des dizaines de communiqués de presse, des dizaines d\u2019entrevues à la radio et à la télévision, des rencontres avec des journalistes de Montréal et avec des actionnaires de la société.Après deux ans de lutte, c\u2019est une victoire partielle qu\u2019aura obtenue le Regroupement, car Osisko, grâce au changement de zonage, a réussi à diviser le groupe, laissant encore - au moment d\u2019écrire la présente communication - cinq propriétaires et six locataires seuls à devoir se battre.Le temps et l\u2019espace ne nous permettent pas de nous étendre davantage sur ces deux ans de lutte du Regroupement des citoyens du quartier sud de Malartic.Cependant, je peux à tout le moins afirmer que chacune des expériences vécues par les membres de ce Regroupement ont servi et servent encore à d\u2019autres populations touchées par des projets miniers.Il est faux de prétendre que l\u2019expérience d\u2019autrui ne proite pas à d\u2019autres.Un autre groupe de citoyens de Malartic, des locataires déplacés par Osisko, ont senti la nécessité de se regrouper pour faire valoir leurs droits.Chassés bien malgré eux du quartier sud qui a été démoli pour faire place à la fosse de la minière, plusieurs locataires à revenu modeste se sont retrouvés dans des situations économiques fort dificiles.À ce jour, certains dossiers de ce groupe témoignent de leur situation encore précaire. 22 SECTION I, Abus des minières - Sans être prophète, on peut afirmer que d\u2019autres groupes de solidarité verront le jour, car les travaux d\u2019exploitation d\u2019Osisko qui devraient s\u2019échelonner durant dix ans au moins, réservent de nombreuses surprises.La mobilisation régionale s\u2019organise Parallèlement aux actions menées par le Comité de vigilance de Malartic, les nombreux articles dans la presse locale et régionale ont sensibilisé d\u2019autres citoyens de la région.Des voix se sont élevées pour réclamer d\u2019urgence un grand débat régional sur ces gigantesques mines à ciel ouvert qui s\u2019annoncent partout en région.En mars 2009, alors que les membres du Comité de vigilance se préparent à une rencontre avec le BAPE, d\u2019autres groupes de la région se font entendre, l\u2019Action boréale, la CSN-A-T, la FTQ, le SEUAT et le REPAT.Naît alors le Regroupement régional pour un débat sur les mines à ciel ouvert (RRDMCO) dont fait partie le Comité de vigilance de Malartic.Le 14 avril 2009, la première manifestation de ce Regroupement a lieu a Malartic devant l\u2019école Renaud où s\u2019ouvrent les audiences du BAPE sur le projet d\u2019Osisko.Richard Desjardins, qui planche déjà sur un projet de ilm sur l\u2019industrie minière, prend la parole.On l\u2019entend dire dans le porte-voix : « Il est grand temps de dompter les mines et c\u2019est icitte à soir à Malartic que ça commence ».Dans mon for intérieur, devant la quarantaine de manifestants présents, je me dis que le poète exagère un brin.Trois ans plus tard, je peux dire qu\u2019il voyait juste.Quelques mois plus tard, le Regroupement RRDMCO publie un manifeste d\u2019une page.Plus de 450 personnes de la région le signent et assument eux-mêmes les coûts de publication.Il paraît dans un hebdomadaire régional sous le titre choc L\u2019Abitibi-Témiscaminque n\u2019est pas un trou.Après de multiples pressions et démarches, le RRDMCO force la Conférence régionale des élus (CRE-ATI) à tenir un colloque sur les mines.Les membres du Comité de vigilance de Malartic y sont présents, nombreux et au micro.Pour la première fois de son existence, POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 23 l\u2019industrie minière est abondamment remise en question et placée sur le banc des accusés.Le RRDMCO s\u2019est un peu essouflé au cours de la dernière année, car ses membres assument déjà de lourdes tâches dans leur propre organisme.Durant les mois qui viennent, ils ont à décider de son orientation et de son fonctionnement.Déjà la rélexion s\u2019oriente vers la formation d\u2019un Comité régional Vigilance-Mines permanent.La mobilisation s\u2019étend à la grandeur du Québec Le Comité de vigilance de Malartic a effectivement attiré l\u2019attention des medias et de certains chercheurs universitaires dès la in de 2007.En février 2008, le Comité de vigilance reçoit une invitation d\u2019un groupe de la Chaire C.A.Poissant et de la Chaire de responsabilité sociale et de développement durable de l\u2019UQAM à venir témoigner de son expérience face au mégaprojet d\u2019Osisko.La rencontre se tient le 14 février, en avant-midi à Montréal, et se termine au cours de l\u2019après-midi par la formation de la Coalition Pour que le Québec ait meilleure mine.Cette dernière est composée à ce moment-là de quelques organismes tels que Nature-Québec, Mining Watch, Écojustice de l\u2019Université d\u2019Ottawa, Action boréale et, bien sûr, le Comité de vigilance de Malartic.Formée, à ses débuts, de quelques milliers de membres, la Coalition Pour que le Québec ait meilleure mine compte aujourd\u2019hui plus de 250 000 membres.La quasi-totalité des organismes membres fondateurs de la Coalition sont venus défendre un mémoire lors des audiences du BAPE à Malartic.Présence qui a permis de présenter, encore une fois, le dossier Mines de l\u2019Abitibi.Cette concertation entre la Coalition et le Comité de vigilance contribue à une mobilisation nationale.La Coalition COMM devient un acteur majeur et incontournable dans le dossier des mines au Québec.En octobre 2009, Amir Khadir, qui a entendu parler du Comité de vigilance de Malartic, à la suite du projet gigantesque et sans précédent d\u2019Osisko, nous invite et nous incite fortement à organiser un atelier sur les mines dans le cadre du Forum social qui se tient à Montréal.Conscient qu\u2019il faut faire connaître le dossier en dehors de l\u2019Abitibi si l\u2019on veut que les députés s\u2019en occupent et adoptent sur une nouvelle 24 SECTION I, Abus des minières - Loi sur les mines, le Comité de vigilance accepte l\u2019invitation.Je prends l\u2019organisation en charge.Comme conférenciers, on compte nuls autres que Richard Desjardins, Amir Khadir de Québec Solidaire, Scott McKay du Parti québécois, et Christian Simard de Nature Québec.La salle est bondée et les journalistes sont présents, attirés sans doute par le choix des conférenciers.Un journaliste et un caméraman de la télévision régionale de l\u2019Abitibi ont été désignés pour couvrir l\u2019événement.Du jamais vu.Le problème des mines est vraiment sorti de l\u2019Abitibi et a traversé le parc de La Vérendrye.Le débat ne portera pas seulement sur le projet Osisko, mais les conférenciers attaquent la vieille Loi sur les mines et en démontrent la portée et les injustices.Pour la première fois, plusieurs Montréalais présents se rendent compte que les problèmes d\u2019exploration et d\u2019exploitation minières les concernent aussi.En décembre 2009, le gouvernement du Québec dépose le projet de loi 79 modiiant la Loi sur les mines qui date du siècle dernier.Le gouvernement est prêt à entendre tous les groupes et organismes intéressés en commission parlementaire.Cette commission se tiendra en mai 2010.Le Comité de vigilance y participe comme organisme ainsi que cinq membres, à titre personnel.Des nombreux journalistes présents, plusieurs sont touchés par le récit des drames humains et des conséquences du projet Osisko sur la vie des citoyens et des citoyens.Une excellente couverture médiatique, notamment dans les journaux, alerte l\u2019opinion publique.L\u2019année 2010 sera une année chargée de relations publiques et de couverture médiatique exceptionnelle pour le Comité de vigilance de Malartic.Chaque présence publique amène un nouvel appel.Qui pourrait soupçonner que le Figaro de Paris ou que la BBC s\u2019intéresseraient à Osisko et à un petit groupe de citoyens gaulois qui résistent à un géant ?Un autre appel viendra de l\u2019équipe de Yann Arthus-Bertrand, le photographe écologiste français, réalisateur du ilm Home, qui souhaite venir nous rencontrer et témoigner de notre bataille contre le géant Osisko.Pour lui, il est inacceptable que, dans ce beau grand pays du Canada et du Québec, les lois permettent l\u2019exploitation d\u2019une mégamine à ciel ouvert en plein milieu urbain.Le documentaire portant sur la lutte du Comité de vigilance passe à une heure de grande écoute le POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 25 5 janvier, et plus de 3,3 millions de Français le regardent.Fait notable, que j\u2019apprendrai plus tard, de nombreux citoyens allemands l\u2019ont vu, et il s\u2019avère que de très nombreux actionnaires d\u2019Osisko sont Allemands.Depuis ces événements, ce documentaire a été présenté à plusieurs reprises à la télévision.L\u2019émission La Facture de Radio-Canada diffuse une partie de son entrevue (15 minutes) avec les membres du Comité de vigilance à la même période.Les fêtes du nouvel an 2011 ne sont pas encore terminées q ue le coordonnateur de la Coalition Pour que le Québec ait meilleure mine communique avec moi à titre de personne-ressource du Comité de vigilance.Le village de Saint-Camille en Estrie a besoin de nous.Par l\u2019entremise d\u2019un journaliste de la presse inancière, les citoyens ont appris qu\u2019une société minière projette de creuser une mine à ciel ouvert dans leur patelin.C\u2019est la consternation.Rencontre d\u2019urgence en janvier avec des membres du conseil et quelques citoyens du village.Les discussions et le plan d\u2019action tiennent compte de l\u2019expérience vécue à Malartic.Le Comité Mine de rien de Saint-Camille voit le jour.Pour moi, c\u2019est la première mobilisation citoyenne qui met à l\u2019épreuve l\u2019envoi massif d\u2019une lettre refusant l\u2019accès à la minière sur une propriété privée.Village modèle, Saint-Camille dit non à une minière, et il n\u2019allait pas manquer d\u2019attirer l\u2019attention des journalistes.À peine un mois plus tard, un journaliste de la Gaspésie m\u2019appelle.Un projet minier s\u2019annonce dans leur région, et Mme Nathalie Normandeau est leur députée.Les citoyens disent non et veulent savoir comment et quoi faire pour se faire entendre de façon légale.En mars 2011, lors du Deuxième colloque Plan Nord-Plan Sud, un conférencier invité des HEC, engagé dans la bataille contre les gaz de schiste, témoigne que le travail du Comité de vigilance a ouvert la voie et montre le chemin de la résistance.Une opposition sans précédent s\u2019est organisée sur les gaz de schiste tout le long de la vallée du Saint- Laurent.À l\u2019occasion de ce même colloque, je rêvais à haute voix : si on ne parvenait pas à obtenir des modiications à la Loi sur les mines, on pouvait dès lors, par l\u2019envoi de 5 000, de 10 000 lettres déclarer 26 SECTION I, Abus des minières - le non-accès à la propriété aux sociétés minières détenant des titres miniers, bloquer des projets et forcer le gouvernement à bouger.De toute évidence, l\u2019industrie minière ne resterait pas inactive et forcerait le gouvernement à légiférer si elle ne pouvait plus accéder aux terrains privés pour y faire de l\u2019exploration.Le projet de loi 79 venait alors de mourir de sa belle mort devant l\u2019opposition quasi unanime de toutes les parties impliquées dans le dossier.En avril 2011, avec le coordonnateur de la Coalition Pour que le Québec ait meilleure mine, comme personne-ressource du Comité de vigilance, c\u2019est devant une église pleine à craquer, qu\u2019à l\u2019invitation du conseil municipal, l\u2019on se rend à Saint-Hyppolite dans les Laurentides.Un autre projet de mine à ciel ouvert s\u2019est annoncé.Les villes de Sainte-Adèle et de Sainte-Marguerite-du-Lac-Masson, aussi menacées, forment un front commun pour bloquer le projet.Le Comité Pas de mine voit le jour.Une autre opération de lettres de non-accès à la propriété privée envoyées à la société et un blocus de la route auront raison du projet minier.La société minière a reculé.Un mois plus tard, le village de Saint-Élie-de-Caxton est touché.Une opération de lettres de non-accès au terrain est vite déclenchée.Dans le pays de Fred Pellerin, les mines ne sont pas les bienvenues.Ce n\u2019est pas ce genre de développement non durable que le village a choisi.Le gouvernement du Québec est maintenant pressé de toutes parts par la population touchée par les gaz de schiste et le pétrole.La population québécoise a enin compris - tout comme les citoyens touchés par les minières de l\u2019Abitibi et de la Côte-Nord depuis toujours - qu\u2019elle est aux prises avec la vieille Loi sur les mines.Ce sont maintenant des milliers de personnes de toutes les régions du Québec qui réclament au gouvernement d\u2019agir et de voter une nouvelle loi.Le projet de loi 14 sera déposé, et une commission parlementaire en fera l\u2019étude en août 2011.Cette fois-ci, le gouvernement n\u2019ouvre pas la porte à tout le monde.Le Comité de vigilance de Malartic est le seul groupe de citoyens invité et entendu par les commissaires.Cependant, la Coalition QMM, qui tient un camp minier devant l\u2019Assemblée nationale, invite à s\u2019y présenter des membres de plusieurs familles de toutes les régions POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 27 du Québec touchées par les projets miniers, gaziers et pétroliers.Fort d\u2019être le porte-parole de tous ces citoyens présents dans la salle, le Comité de vigilance de Malartic oblige donc les députés à entendre, lors de la présentation du mémoire du Comité de vigilance, l\u2019un après l\u2019autre, le nom de toutes les villes et villages touchés par les mines, les gaz de schiste et le pétrole.Le président de la Commission et le service de sécurité et d\u2019ordre de l\u2019Assemblée nationale ne peuvent empêcher les chauds applaudissements qui éclatent après la présentation du mémoire.Applaudissements totalement interdits dans cette salle.Députés et journalistes présents ont compris le message.À cet instant même, on peut mesurer tout le chemin parcouru par les citoyens de Malartic qui ont entrepris leur bataille en août 2007.lls ne vont pas s\u2019arrêter là.La minière Osisko et l\u2019industrie ont bien mal évalué la force de cette mobilisation citoyenne.En septembre 2011, notons l\u2019enregistrement d\u2019une émission des Francs- Tireurs, diffusée à Télé-Québec, soit l\u2019épisode 347, avec le Comité de vigilance et le Regroupement des citoyens du quartier sud de Malartic.Cette émission, diffusée à de nombreuses reprises à Télé-Québec, est vue par des dizaines de milliers de Québécois et de Québécoises.En septembre 2011, Richard Desjardins et Robert Monderie font la manchette avec Trou story.Des membres du Comité de vigilance y sont mentionnés.Lors de la projection en première mondiale, à la sortie du Théâtre du Cuivre à Rouyn-Noranda, une manifestation est organisée, conjointement par le Regroupement des citoyens du quartier sud, le Comité de vigilance de Malartic et la Coalition QMM.Un ilm n\u2019attendant pas l\u2019autre, Simon Plouffe, un jeune cinéaste originaire de l\u2019Abitibi, sortira aussi en septembre 2011, le ilm L\u2019Or des autres.Depuis sa sortie, ce ilm a pris l\u2019afiche dans plusieurs festivals aux États-Unis, en Europe, et dans plusieurs villes et villages du Québec touchés par des projets miniers.Présenté à Zone doc de Radio-Canada le 31 août, il igure, en octobre, à l\u2019agenda de RDI.Presque tous les personnages du ilm de Simon Plouffe sont des membres du Co mité de vigilance.Puis, comme si tous les cinéastes s\u2019étaient donné le mot, le ilm de Nicolas Paquet, la Règle d\u2019or, sort en décembre 2011 à Montréal.Il en est question à RDI dans une émission sur l\u2019économie.Ce ilm 28 SECTION I, Abus des minières - porte aussi sur Osisko à Malartic et analyse la réaction citoyenne qui va de l\u2019enchantement du début, à la désillusion et au désenchantement.Le Comité de vigilance y est fort bien représenté.Demandes d\u2019informations ou de coups de main suivent chaque sortie de ilm ou reportage.La conjonction et l\u2019addition de toute cette couverture médiatique sans précédent des deux dernières années provoquent une vraie mobilisation citoyenne à la grandeur du Québec.En février 2012, lors d\u2019une réunion de la Coalition QMM à laquelle assistait Dominic Champagne, venu nous présenter son projet de rassemblement à Montréal, le 22 avril, j\u2019apprends que la mobilisation citoyenne des gaz de schiste a utilisé 22 000 fois la mise en demeure de non-accès à une propriété privée que j\u2019avais préparée pour mes besoins personnels face à une société minière venue tirer des lignes sur ma propriété sans aucune permission et en mon absence.Après Saint- Camille, Saint-Hyppolite, Sainte-Adèle, la péninsule gaspésienne, Saint-Élie-de-Caxton, c\u2019est toute la vallée du St-Laurent qui l\u2019avait utilisée.La réalité avait largement dépassé mon rêve exprimé à haute voix en mars 2011.Les membres du Comité de vigilance, lors de leur première rencontre en août 2007, n\u2019auraient jamais pu imaginer une mobilisation et une sensibilisation semblables cinq ans plus tard.Dorénavant, leurs préoccupations face à l\u2019industrie minière toute puissante et riche, privilégiée par une loi qui la place au-dessus de tout et de tous, font partie des préoccupations de millions de Québécois.Chaque mois, de nouvelles demandes d\u2019aide et de soutien afluent.En février 2012, des gens de Saint-honoré au Saguenay s\u2019inquiètent ; en mars 2012, face au projet Wasamac à Evain en Abitibi, un comité de citoyens s\u2019organise ; en juin 2012, le projet Arnaud près de Sept-Îles fera naître un autre comité de citoyens.Un immense réseau de solidarité se bâtit dans tout le Québec. POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 29 Conclusion : suis-je optimiste devant le dossier Mines et toute la mobilisation ?J\u2019ai 100 000, 200 000, 400 000 raisons d\u2019être optimiste.Jamais, en août 2007, quand j\u2019ai accepté d\u2019agir comme personne-ressource pour un groupe de personnes de Malartic, devenu par la suite le Comité de vigilance, je n\u2019aurais pu deviner ce qui allait se passer par la suite.Personne ne pouvait le prévoir.Je suis allée faire mes études en droit en 1978 parce que j\u2019étais choquée de voir comment un dossier s\u2019était clos pour des citoyens que j\u2019accompagnais dans leur lutte contre la mine East Malartic (le site actuel d\u2019Osisko).J\u2019étais persuadée, à tort ou a raison, que si j\u2019avais été avocate dans ce dossier, les choses se seraient terminées autrement pour les citoyens.Étrangement, ma pratique du droit ne m\u2019a aucunement dirigée vers les mines.Je suis devenue une spécialiste en droit de la personne, en droit matrimonial et en protection de la jeunesse particulièrement, avec une clientèle autochtone.Pour moi, le travail quotidien d\u2019avocate, c\u2019est le contra ire du travail de militante, de mobilisation et de solidarité, car le rôle de l\u2019avocate, c\u2019est de régler un cas individuel, et son action se termine là.Dans le mémoire personnel que j\u2019ai présenté au BAPE sur le projet Canadian Malartic (projet Osisko) à Malartic en avril 2009, j\u2019ai longuement expliqué pourquoi cet engagement et ce mémoire représentaient pour moi un devoir moral et de mémoire.Comment ne pas être optimiste quand, en septembre 2012, le dossier des mines n\u2019est plus l\u2019unique problème de l\u2019Abitibi et des régions minières et qu\u2019il touche dorénavant tout le Québec ?Certes, tous les citoyens et les élus politiques ne voient pas les mêmes changements à y apporter, mais tous voient l\u2019urgence de changer l\u2019actuelle Loi sur les mines.Il existe maintenant une préoccupation réelle de veiller à plus de respect pour les droits des citoyens, et il se dégage un consensus général pour que la richesse non renouvelable de notre sol proite davantage à tous les Québécois. 30 SECTION I, Abus des minières - Des journalistes fouillent maintenant le dossier et le suivent de près.Le dossier des mines a voyagé jusqu\u2019à Québec, et les députés ne peuvent plus l\u2019ignorer .peu importe quel est le parti au pouvoir aujourd\u2019hui ou demain.Des centaines de milliers de Québécois ont vu sur leur écran des citoyens témoigner de drames humains et économiques causés par des sociétés minières et leurs mégaprojets à ciel ouvert.Ces mêmes Québécois font maintenant le lien avec les nouvelles qui leur parviennent de l\u2019étranger.Ils s\u2019inquiètent du comportement des minières canadiennes en Amérique du Sud et en Afrique.Ce n\u2019est plus un reportage parmi tant d\u2019autres.Les membres du Comité de vigilance de Malartic ont travaillé fort et travaillent encore très fort.Certains sont fatigués, certains sont encore en deuil de leur passé.Je m\u2019en voudrais ici de ne pas souligner qu\u2019un membre du Comité de vigilance, musicien de formation, a traduit toute sa douleur et son deuil dans un magniique poème symphonique joué en première mondiale en 2011 par l\u2019Orchestre symphonique de l\u2019Abitibi- Témiscamingue.Le Comité de vigilance continue son engagement, car la bataille en vaut la peine et il ne se sent plus seul.Non, il n\u2019y aura pas de statu quo dans le dossier des mines au Québec.Les choses doivent et vont changer.Les membres du Comité de vigilance n\u2019auront jamais la prétention de s\u2019attribuer toute cette mobilisation citoyenne.Cependant, il y a fort à parier que jamais, ni Osisko ni l\u2019industrie minière, n\u2019avaient prévu que cette petite résistance citoyenne à Malartic allait devenir une bougie d\u2019allumage majeure dans le dossier des mines au Québec.Si David n\u2019a pas vaincu Goliath à Malartic, il aura permis de secouer l\u2019empire de Goliath au Québec.Pour ma part, j\u2019ai fait le deuil de ma ville.Malartic, c\u2019est une ville sacriiée à l\u2019industrie minière.Mais ce sacriice n\u2019aura été ni vain ni inutile.Il aura permis, par la démesure totale de ce projet sans précédent, de mettre en lumière l\u2019aberration de l\u2019actuelle Loi sur les mines quant au pouvoir qu\u2019elle concède à l\u2019industrie.Il aura mis en lumière les failles et l\u2019incapacité juridique et réglementaire de contrôler adéquatement un mégaprojet minier.Présentement Osisko fait l\u2019objet de deux enquêtes.Les projecteurs que le Comité de vigilance met et continuera de mettre sur le projet Osisko et sur les lois qui sont censées l\u2019encadrer ne sont pas prêts de s\u2019éteindre. POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 31 Les Québécois ont rendez-vous avec l\u2019Histoire dans le dossier des mines au Québec.Le Comité de vigilance demeure au rendez-vous.Et vous, y serez-vous ?En terminant, quand je songe au travail des membres du Co mité de vigilance, je ne peux que me rappeler une sage parole de Margareth Mead : Ne mettez jamais en doute le fait qu\u2019un petit groupe de citoyens réléchis puisse changer le monde.En fait, c\u2019est la seule façon de changer les choses. 32 SECTION I, Abus des minières - Après Malartic, Sept-Îles Par Nicole Kirouac En septembre 2012, devant un parterre de congressistes de l\u2019Entraide missionnaire, je brossais un tableau de la mobilisation citoyenne contagieuse née à Malartic en 2015 en réaction au projet minier Osisko.Les années qui suivront n\u2019allaient pas démentir mes propos ni endiguer la contagion.Mobilisation à Sept-Îles : projet de mine Arnaud En novembre 2002, j\u2019ai été invitée à Sept-Îles par les citoyens du Canton Arnaud, lesquels étaient directement touchés par un projet de mine d\u2019apatite à ciel ouvert d\u2019envergure.J\u2019ai alors été témoin d\u2019une mobilisation citoyenne exceptionnelle.Plus de 400 citoyens assistaient à une réunion organisée par les trois comités de citoyens de Sept-Îles qui s\u2019opposaient au projet ou le critiquaient très fortement.Quelques mois plus tard, une pétition de plus de 5000 noms réclamant un référendum sur le projet minier était déposée au conseil municipal.Une requête sans précédent au Québec sur un tel sujet.En août et septembre 2013, des audiences du BAPE ont été organisées.La participation citoyenne à laquelle elles ont donné lieu a fait histoire tant par sa qualité que par sa quantité.Au cours des mois qui ont suivi, les rues de Sept-Îles ont été envahies par les marches citoyennes autant du camp pour le oui que pour le non.En décembre 2013, le rapport du BAPE a inalement conclu à un projet inacceptable.Il marquera à jamais les chemins à suivre dans les projets miniers tant pour les populations que pour les promoteurs.Au moment d\u2019écrire ces lignes, la décision du conseil des ministres est toujours en suspens et menace la qualité de vie des citoyens de Sept- Îles.La population est divisée entre, d\u2019un côté, l\u2019économique à tout prix et, de l\u2019autre, l\u2019environnement, la qualité de vie et surtout la santé.Ces deux dernières années de mobilisation à Sept-Îles, ont été habitées par le souvenir vif d\u2019Osisko en exploitation et de la mobilisation citoyenne à Malartic. POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 33 Projets de loi modiiant l\u2019archaïque Loi sur les mines Pendant que la mobilisation citoyenne de Sept-Îles et de Malartic prenait de l\u2019envergure, nos élus étudiaient en commission parlementaire une troisième mouture du projet de loi pour modiier l\u2019archaïque Loi sur les mines.Les projets de loi 79 (2009), 14 (2012) et 43 (2013) ont tous avorté par partisanerie.Un jour, il faudra pour les générations futures, faire connaître toute la mesquinerie politique, la partisanerie, les intérêts économiques, la force et le pouvoir du lobby minier qui ont caractérisé ces rendez-vous manqués avec une vraie réforme de la Loi sur les mines visant le seul intérêt de la population du Québec.C\u2019est in extremis et par bâillon que le projet de loi 70 a été adopté en décembre 2013.Cette timide réforme a démontré que la mobilisation tenace des citoyens a donné des résultats positifs et a forcé le gouvernement à adopter ce projet de loi.Que de chemin encore à parcourir avant de donner aux Québécois une loi sur les mines faite dans leurs intérêts! Les projets de mines à ciel ouvert se multiplient Osisko a ouvert la voie aux projets de mine à ciel ouvert en milieu habité et les promoteurs miniers ont ensuite été nombreux à vouloir s\u2019y engager.Méthode d\u2019exploitation plus rapide, plus payante, mais combien plus catastrophique sur les plans de l\u2019environnement, de la qualité de vie et de la santé des citoyens! En août 2014, devant le spectre d\u2019une mine à ciel ouvert chez eux, les citoyens de Granada (en périphérie de Rouyn) ont formé le Comité de vigilance de Granada en réaction au projet Golde Bullion.À 100 kilomètres de Malartic, conscients des impacts potentiels de la mine sur leur vie, les citoyens ont voulu faire savoir à la minière qu\u2019elle n\u2019était pas la bienvenue.La mobilisation s\u2019est alors organisée.À l\u2019été 2014, Osisko devient la Canadian Malartic à la suite de la vente de celle-ci à deux nouveaux actionnaires partenaires, Yamana et Agnico Eagle.Osisko avait déjà prévu l\u2019expansion de son site minier et les nouveaux propriétaires ont décidé d\u2019aller de l\u2019avant avec ce projet.L\u2019expansion de l\u2019étendue de la fosse a ainsi doublé et a obligé le déplacement de la route 117 qui correspond à la rue Royale dans la ville de Malartic. 34 SECTION I, Abus des minières - Forts de cinq ans de mobilisation, forts des résultats d\u2019une étude de l\u2019Institut national de santé publique du Québec portant sur les impacts psychosociaux de ce projet minier, forts des résultats d\u2019une enquête sur la qualité de vie qui a été réalisée par la Chaire Desjardins en développement des petites collectivités (Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue), forts des résultats d\u2019un sondage mené auprès des citoyens par l\u2019Agence de la santé et des services sociaux de l\u2019Abitibi- Témiscamingue sur l\u2019expansion du projet Canadian et le détournement de la route 117, forts des batailles faites par le Comité de vigilance de Malartic et de celles du Regroupement des citoyens du quartier sud, un nouveau groupe imposant de citoyens a vu le jour à Malartic en janvier 2015.Le Comité de citoyens \u2013 Zone Sud de la voie ferrée, non seulement entend se préparer pour le prochain BAPE, mais réclame que cessent dès maintenant les inconvénients et les impacts dus à la minière.Près de huit ans plus tard, malgré une lassitude certaine pour les pionniers de cette mobilisation, on peut constater qu\u2019elle est toujours vivante.Certes, de nouveaux projets miniers voient le jour, mais aussi de nouveaux citoyens se lèvent, prêts à s\u2019engager pour faire valoir leur droit à la qualité de vie et à la santé et leurs droits économiques.Ils disent oui au développement minier, oui à des emplois, mais pas obligatoirement.S\u2019ils ne sont pas acceptables aux plans social, économique et environnemental, ils veulent avoir le droit de dire non.Un réseautage de solidarité et d\u2019information a vu le jour au cours des dernières années, et risque de prendre de l\u2019ampleur dans la conjoncture politique actuelle.En terminant, il serait souhaitable de voir les centaines de milliers de citoyens des grands centres du Québec tels que Montréal, Québec Trois-Rivières et Sherbrooke se faire entendre dans le dossier minier.La bataille que mènent les citoyens des régions minières leur appartient aussi, car il s\u2019agit de nos ressources naturelles collectives non renouvelables.Cette exploitation ne rapporte rien aux Québécois et laisse aux générations futures des milliards en coûts de restauration et de véritables catastrophes environnementales.Les habitants des régions éloignées et minières n\u2019entendent ni ne voient la solidarité de leurs concitoyens des zones urbaines.Voilà la mobilisation qu\u2019il reste à faire, celle-là appartient au reste des régions du Québec.Avec un million de voix, on pourrait avancer tellement plus vite\u2026 POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 35 Nunavut: Les Inuits résistent à Areva Par Warren Bernauer (traduction: Gilles Chertier) Source: Sortir du nucléaire n°58 - été 2013 L\u2019opposition indigène continue face au projet d\u2019extraction d\u2019uranium d\u2019AREVA Resources Canada, iliale canadienne d\u2019AREVA SA.En 2008, AREVA a soumis une proposition pour le projet d\u2019extraction d\u2019uranium de Kiggavik, à 80 kilomètres à l\u2019ouest de Baker Lake, ville de population principalement inuite.Baker Lake est une petite ville indigène accessible uniquement par avion, sur le Territoire du Nunavut de l\u2019Arctique canadien.Seule communauté inuite vivant à l\u2019intérieur des terres, son mode de vie reposant sur la chasse dépend principalement des troupeaux de caribous de la région.Le projet d\u2019AREVA comprend quatre mines à ciel ouvert, une mine souterraine, des installations de traitement du minerai, un aérodrome, une piste d\u2019hiver et, éventuellement, une route praticable en toutes saisons.Tout cela serait implanté dans un habitat vital pour les caribous, que les organismes de gestion de la faune sauvage souhaitent protéger contre le développement industriel.Ce projet impliquerait également le stockage perpétuel de déchets radioactifs dans le pergélisol de la toundra, dont la stabilité apparaît déjà menacée dans toutes les modélisations les plus crédibles concernant le dérèglement climatique.Si le projet aboutit, la mine de Kiggavik sera exploitée dans une région où les blizzards du Canada arctique sont parmi les plus violents, ce qui suscite de graves inquiétudes quant à la capacité d\u2019AREVA à réagir en cas d\u2019accident.Sur place, bon nombre d\u2019Inuits craignent que le projet de Kiggavik ne perturbe la vie des caribous dont dépend leur existence, mais également que les déchets radioactifs ne contaminent les terres, l\u2019eau, la faune et la lore.Par ailleurs, nombreux sont ceux qui craignent que, si la proposition d\u2019AREVA est acceptée, elle constitue le point de départ 36 SECTION I, Abus des minières - d\u2019une exploitation intensive de l\u2019uranium dans un habitat vital pour le caribou.La mine de Kiggavik serait située à proximité de nombreux autres gisements de minerai d\u2019uranium, actuellement explorés par un grand nombre de sociétés.L\u2019un des objectifs déclarés d\u2019AREVA est de fournir les installations de traitement du minerai nécessaires pour que ces autres gisements soient économiquement plus viables.Un accord politique défavorable aux mines Ce n\u2019est pas la première fois que Baker Lake est confronté à des projets d\u2019extraction d\u2019uranium.La lutte contre l\u2019industrie de l\u2019uranium remonte aux années 1970.À cette époque, les Inuits de Baker Lake ont échoué dans leur bataille juridique contre la recherche d\u2019uranium près de chez eux.À la in des années 80, ils sont néanmoins parvenus à faire opposition à un projet de la société allemande Urangesellschaft visant précisément à exploiter le gisement de Kiggavik qui intéresse aujourd\u2019hui AREVA.Lors d\u2019un plébiscite organisé dans les années 90, plus de 90 % des votants ont rejeté le projet d\u2019Urangesellschaft.En même temps, toutes les grandes organisations inuites s\u2019y sont également opposées.En 1993, les Inuits et le gouvernement ont conclu les négociations par l\u2019Accord sur les revendications territoriales du Nunavut.Celui-ci prévoyait l\u2019abandon par les Inuits de leur titre de propriété autochtone en échange d\u2019un titre de propriété d\u2019une partie des terres et des ressources minérales de la région.Les Inuits ont également reçu la somme de 1,14 milliards de dollars, assortie de la garantie d\u2019un certain nombre de droits par la constitution.Cet accord prévoyait également la création du Territoire du Nunavut, nouvelle juridiction politique où les Inuits sont démographiquement majoritaires.Une série de nouvelles institutions a été créée pour la mise en application de cet accord.Ainsi, Nunavut Tunngavik Incorporated (NTI) représente les Inuits dans le cadre de l\u2019accord, notamment pour la gestion des terres et des capitaux reçus.Le gouvernement du Nunavut a été mis en place pour représenter tous les résidents du territoire, à l\u2019instar d\u2019un POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 37 gouvernement provincial au Canada ou d\u2019État aux États-Unis.Diverses autorités de tutelle ont été créées pour instituer la planiication de l\u2019exploitation des terres, examiner les propositions d\u2019extraction minière et gérer la faune sauvage.La volte-face des institutions oficielles inuites Jusqu\u2019à une date récente, la politique de plusieurs de ces institutions soit interdisait l\u2019extraction de l\u2019uranium, soit accordait au public le droit de la refuser.Initialement, NTI interdisait l\u2019extraction de l\u2019uranium sur les terres dont elle était responsable.Le plan d\u2019exploitation des terres de la région, approuvé en 2000, comprend un article stipulant que « toute proposition future d\u2019extraire l\u2019uranium doit être approuvée par la population de la région ».L\u2019industrie nucléaire n\u2019a pas tardé à surmonter ces obstacles politiques.En 2007, NTI a opéré un virage à 180 degrés et adopté une politique de soutien conditionnel à l\u2019extraction de l\u2019uranium.En 2008, les autorités de tutelle du Nunavut ont déclaré que \u201cla population de la région\u201d approuvait l\u2019extraction de l\u2019uranium.Cette déclaration ne reposait pas sur un scrutin public ni sur une consultation de la population, mais sur des résolutions de soutien émanant des conseils municipaux.La même année, AREVA a soumis son projet pour la mine d\u2019uranium de Kiggavik, laquelle a alors fait l\u2019objet d\u2019une étude environnementale.Makita : les Inuits opposants s\u2019organisent Si tous les résidents de Baker Lake ne sont pas opposés à l\u2019ouverture de la région à l\u2019extraction de l\u2019uranium, de nombreux Inuits n\u2019ont cessé d\u2019exprimer leur opposition au projet d\u2019AREVA.Une initiative citoyenne appelée Nunavummiut Makitagunarningit (« Le peuple du Nunavut peut se lever ») a été lancée en 2009, préoccupée par le manque de transparence du processus de prise de décision concernant l\u2019extraction de l\u2019uranium sur le territoire et le lou entourant les responsabilités.Cette initiative (\u2018Makita\u2019 pour faire court) a appelé à une enquête publique et à un plébiscite sur l\u2019éventualité de l\u2019extraction de l\u2019uranium au Nunavut. 38 SECTION I, Abus des minières - Dans un exposé de principes de 2010, Makita expliquait que des changements de politique déterminants étaient en marche, « sans implication [des Inuits] dans le processus de prise de décision » et \u201csans respect des normes démocratiques ixées à Baker Lake par un plébiscite ».Makita soulignait en outre que ces politiques abandonnaient la question de l\u2019extraction de l\u2019uranium à des études environnementales coninées à des projets précis et que, à terme, ce seraient « des bureaucrates au Nunavut et à Ottawa qui décideraient de l\u2019intérêt public [pour la population du Nunavut] [de l\u2019extraction de l\u2019uranium] ».En conséquence, Makita exigeait du gouvernement du Nunavut qu\u2019il lance une enquête publique sur \u201cl\u2019intérêt d\u2019ouvrir le Nunavut à l\u2019extraction de l\u2019uranium\u201d.Makita soulignait qu\u2019une enquête publique est plus « transparente, lexible et démocratique qu\u2019un processus réglementaire », et que le gouvernement devait réléchir sérieusement à la compétence des institutions du Nunavut pour réglementer l\u2019extraction de l\u2019uranium.En 2011, Makita a réitéré son exigence d\u2019enquête publique en appelant à un scrutin public sur l\u2019éventualité de l\u2019extraction de l\u2019uranium au Nunavut.Les manipulations d\u2019Areva & cie Plutôt qu\u2019une enquête publique, le gouvernement du Nunavut a organisé en 2011 un \u2018forum public\u2019, sous la forme d\u2019une série de réunions de consultation avec la population, assemblées qui n\u2019avaient aucune autorité pour répondre aux opposants à l\u2019extraction de l\u2019uranium.Ces forums n\u2019avaient aucun mandat de recherche, toutes les informations de fond étant fournies par Golder Associates, cabinet de conseil embauché aussi bien par Urangesellschaft que par AREVA pour les aider à préparer leurs propositions.Comme on pouvait s\u2019y attendre, lors de ces forums publics, le gouvernement du Nunavut a réafirmé son soutien au projet d\u2019extraction de l\u2019uranium.L\u2019examen de la proposition d\u2019AREVA, limité aux aspects spéciiques du projet, se poursuit.Les individus chargés de ce processus technocratique ne sont pas habilités à organiser un scrutin public ou à répondre, de quelque manière que ce soit, à l\u2019opposition locale au projet.Plusieurs associations, dont Makita, ont fait part de POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 39 leur inquiétude face au fait que des documents importants ne sont pas traduits en inuktitut (la langue inuite), et que des réunions importantes se tiennent pendant les campagnes de chasse importantes des Inuits.Pendant ce temps, AREVA mène une campagne de relations publiques intensive.Elle organise des réunions avec la population en vue de promouvoir sa proposition, avec distribution de chapeaux, de tee-shirts et même d\u2019ordinateurs portables comme prix de présence.Le cœur du message martelé par AREVA consiste à afirmer que l\u2019extraction de l\u2019uranium contribuera à arrêter le dérèglement climatique et à produire des isotopes permettant de traiter le cancer(1).La manipulation que représentent ces déformations et ces exposés erronés des faits a une incidence considérable au Nunavut, où le dérèglement climatique d\u2019origine humaine se manifeste beaucoup plus rapidement que partout ailleurs dans le monde.En avril 2013, Makita a présenté le compte rendu d\u2019une étude menée par le rapporteur spécial des Nations Unies sur les droits des populations indigènes.Makita y rappelait que l\u2019ensemble de la population inuite n\u2019avait pas encore donné son accord, librement et en connaissance de cause, sur la question de l\u2019extraction de l\u2019uranium sur le territoire.Ce compte rendu réitérait l\u2019appel de Makita à une enquête publique et à un scrutin public sur l\u2019éventualité de l\u2019extraction de l\u2019uranium au Nunavut.Pour en savoir plus sur Nunavummiut Makitagunarningit, rendez-vous sur son site web http://makitanunavut.wordpress.com Notes 1 À ce sujet, lire « La médecine nucléaire n\u2019a pas besoin de réacteurs », par le physicien nucléaire Michel Duguay, dans notre numéro 55 ou sur notre site à la page http://www.sortirdunucleaire.org/La-medecine-nucleaire-n-a-pas 40 SECTION I, Abus des minières - D\u2019autres Plans Sud: Les compagnies minières canadiennes au Mexique et la résistance populaire1 Par Pierre Beaucage La majorité des Québécois croyaient, jusqu\u2019à une date toute récente, que leur droit de jouir en paix de la propriété où ils résident avait priorité sur le droit d\u2019une entreprise à y forer des puits pour l\u2019extraction gazière ou l\u2019exploitation minière.Les événements récents leur ont prouvé le contraire.Dans leur dernier ouvrage2, Alain Deneault et William Sacher démontrent comment le laxisme de la législation canadienne et la complicité de la Bourse de Toronto (TSX) ont stimulé la croissance accélérée des entreprises minières au Canada, pour le plus grand bénéice des spéculateurs.Non seulement le Canada est-il un paradis iscal pour les entreprises minières, mais le gouvernement « couvre » les opérations de ces entreprises à l\u2019étranger, rendant toute poursuite pratiquement impossible (p.100-107).Le Canada est ainsi devenu la base d\u2019opérations rêvée pour des transnationales désireuses d\u2019exploiter des mines où que ce soit dans le monde.Selon les auteurs : « Plus de 75 % des multinationales d\u2019exploration et d\u2019exploitation minière ont leur siège social au Canada et 60 % de celles qui sont cotées en bourse le sont à la Bourse de Toronto » (p.14).En fait, plus de 40 % des entreprises minières enregistrées au pays n\u2019y font aucun investissement ! Par ailleurs, la demande pour les métaux et minéraux non métalliques a monté en lèche depuis 2000, sous l\u2019effet conjugué de la croissance asiatique et de la crise inancière occidentale, qui fait rechercher des valeurs sûres comme l\u2019or.L\u2019Afrique et l\u2019Amérique latine ont été les régions de prédilection pour l\u2019expansion outre frontières des sociétés minières canadiennes3. POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 41 Le gouvernement canadien joue également un rôle « proactif » dans cette expansion.Par exemple, Julian Fantino, ministre de la Coopération internationale, déclarait le 23 novembre dernier : « Le rôle de l\u2019ACDI doit être d\u2019appuyer les entreprises canadiennes [à l\u2019étranger] pour faire reculer la pauvreté »4! Pour leur part, la majorité des Mexicains croyaient que le sous-sol de leur pays était encore une propriété de la nation, une des conquêtes de la Révolution mexicaine de 1910.Or, en août 2012, par exemple, 833 nouveaux projets miniers étaient enregistrés par 301 entreprises, dont à peine 12 étaient mexicaines, contre 202 canadiennes5.Nous examinerons ici brièvement les conséquences de cette offensive minière canadienne au Mexique et la prise de conscience qu\u2019elle a suscitée en divers points du pays.La tradition minière au Mexique : de l\u2019argent des Espagnols à la grève de Cananea Un document publié par la First Majestic Silver Company, (dont le siège social est à Vancouver et qui est très active au Mexique), rappelle que les mines d\u2019or et surtout d\u2019argent du Mexique ont fait, durant trois siècles, la fortune des conquérants espagnols.C\u2019est à la in du XIXe siècle, cependant, sous le gouvernement du général-président Poririo Díaz, qu\u2019 « un Mexique nouveau a surgi.Díaz a rétabli l\u2019ordre [.] Les investisseurs étrangers se sont précipités pour tirer avantage du nouveau climat politique et économique.En 1884 y 1892, la législation minière a changé [.] permettant la propriété du sous-sol aux propriétaires des terres.[.] Ce qui a redonné vie à l\u2019industrie minière mexicaine.»6.Aucune mention n\u2019est faite, bien sûr, du caractère extrêmement répressif du régime de Díaz ni des importants conlits ouvriers qui ont éclaté, notamment pour protester contre les conditions inhumaines de travail dans les mines.Lors de la grève de la mine de cuivre de Cananea, dans le Sonora, de propriété états-unienne, on vit se soulever, le 1er juin 1906, 2 000 travailleurs mexicains qui exigeaient la journée de huit heures, la parité de salaire et de droits avec les mineurs états-uniens, et la in des vexations sur les lieux de travail.On considère ce conlit extrêmement dur (23 morts et 22 blessés) comme l\u2019un des déclencheurs de la révolution mexicaine de 1910. 42 SECTION I, Abus des minières - La politique minière mexicaine au XXe siècle : du nationalisme révolutionnaire à l\u2019ALÉNA C\u2019est sous la présidence de Lázaro Cárdenas (1934-1940) que furent atteints deux grands objectifs de la révolution : la réforme agraire et la nationalisation des ressources naturelles stratégiques.Le rétablissement de la propriété de l\u2019État sur le sous-sol a permis à son gouvernement de nationaliser le pétrole (1938) et d\u2019utiliser ces revenus pour le développement industriel et agricole du pays.Il s\u2019est formé un secteur minier national, et les travailleurs ont pu désormais se syndiquer et lutter pour obtenir des salaires décents et de meilleures conditions de travail.La crise inancière de 1982 a cependant révélé au peuple mexicain l\u2019incurie et la corruption des gouvernements qui s\u2019étaient succédé au cours des trois décennies antérieures.Malgré les cours élevés qu\u2019avaient connus le pétrole, la dette extérieure atteignait 60 milliards et les créanciers internationaux ont pu imposer au pays une réorientation radicale de ses politiques économiques et sociales.L\u2019implantation des mesures néolibérales a connu son sommet avec la signature du traité de libre-échange nord-américain (ALÉNA), entré en vigueur le premier janvier 1994.Il fallait désormais favoriser l\u2019entrée massive des capitaux étrangers.En 1992, le gouvernement de Salinas de Gortari frappe un coup double : il privatise les titres communautaires des ejidos7 et il transforme le code minier en s\u2019alignant sur les législations les moins contraignantes pour le capital : celles du Canada, qui établissent la priorité de l\u2019extraction minière sur tout autre utilisateur du sol8.La nouvelle Ley minera de 1992, dans son article 6, stipule aussi que « l\u2019exploration, l\u2019exploitation et la transformation des minéraux [.] auront la préséance sur toute autre forme d\u2019utilisation ou de mise en valeur du terrain.» La table étant mise, le banquet a pu commencer.Les hôtes mexicains ont été généreux.Entre 2000 et 2006, le gouvernement de Vicente Fox a concédé 17 629 claims miniers, couvrant une surface de 30 millions d\u2019hectares, tandis que son successeur a été un plus réservé, avec à peine 8 414 claims, pour un total de 22 millions d\u2019hectares9.En tout, c\u2019est le quart de la surface nationale qui a été ainsi aliénée. POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 43 Parmi les principaux invités, il y avait des entreprises minières canadiennes : elles se sont taillé une bonne part du gâteau, avec 2 600 concessions qui couvrent tout le pays.Elles partagent le butin avec des magnats du capitalisme mexicain : Carlos Slim, l\u2019homme le plus riche du monde et patron du groupe Frisco ; Germán Larrea, du Grupo México (qui possède aujourd\u2019hui la mine de Cananea) et Alberto Balleres d\u2019Industrias Peñoles.Parmi les cinq plus grandes entreprises étrangères, l\u2019une est australienne (Azufre Minerals) et quatre sont canadiennes : Almaden Minerals, Die Bras Exploration, Pediment Gold Corp et Goldcorp.L\u2019exploitation minière aujourd\u2019hui Pour comprendre les conséquences écologiques et sociales des activités minières, il faut voir que les mines d\u2019aujourd\u2019hui n\u2019ont plus grand chose à voir avec celle qu\u2019Émile Zola décrivait dans Germinal.Si on trouve encore des mines classiques, avec puits et galeries, la plupart des nouvelles exploitations se font « à ciel ouvert » (open-pit mining), sur des sites à faible teneur en minerai10.Il faut faire exploser la roche, puis séparer le minerai, par broyage, lessivage (lixiviation) et centrifugation, d\u2019une montagne de scories, ce qui exige de grandes quantités d\u2019eau, d\u2019énergie, d\u2019explosifs et de produits chimiques.« Chaque gramme d\u2019or extrait requiert 481 000 litres d\u2019eau, 7 099 litres de diesel, 1 864 kilos d\u2019explosifs.En outre, pour séparer l\u2019or et l\u2019argent du minerai broyé, on emploie de grandes quantités de cyanure (10 884 grammes) ou de mercure, deux produits hautement toxiques, qui se retrouveront dans les eaux résiduelles11: le cyanure tue immédiatement les humains et les animaux, tandis que le mercure empoisonne lentement, provoquant la célèbre « maladie de Minamata » qui attaque le système nerveux des êtres humains.Les bassins de lixiviation ont tôt ou tard des fuites et contaminent les nappes phréatiques, d\u2019où provient l\u2019eau potable, et peuvent polluer des bassins hydrographiques entiers.À San Luis Potosi, les minières canadiennes prennent la relève La mine d\u2019argent du Cerro de San Pedro, dans l\u2019état de San Luis Potosi, à 425 kilomètres au nord de Mexico, a été exploitée de façon traditionnelle par les Espagnols depuis la in du XVIe siècle.Elle a connu plusieurs propriétaires au il des ans.En 1948, le géant états-unien ASARCO12, 44 SECTION I, Abus des minières - plutôt que de céder aux revendications des mineurs en grève, a préféré fermer la mine, en provoquant délibérément l\u2019effondrement du puits et des galeries.En 1995, l\u2019entreprise canadienne Metallica Resources a décidé de relancer la production de par une iliale appelée Minera San Xavier (MSX), en introduisant la technologie à ciel ouvert, qui était alors relativement neuve au Mexique.Disposant d\u2019appuis politiques importants, la Minera San Xavier mit en œuvre rapidement le projet, en n\u2019y allant pas avec le dos de la cuiller : achats illégaux de terrains par des prête-noms, fermeture de chemins communaux, destruction d\u2019édiices patrimoniaux.Dans cette zone semi-désertique, la MSX pompe quotidiennement de la nappe phréatique 16 millions de litres d\u2019eau, qu\u2019elle mêle à 16 tonnes de cyanure.Grâce à 25 tonnes d\u2019explosifs par jour, MSX a extrait de la montagne des millions de tonnes de roc, créant un cratère de 67 hectares.Après quelques années d\u2019exploitation, deux immenses crassiers ont été formés, l\u2019un contenant 117 millions de mètres cubes de résidus soufrés, l\u2019autre, 637 millions de tonnes de résidus contaminés au cyanure.Elle possède un permis du ministère de la Défense (SEDENA) pour utiliser les explosifs à proximité du village et ses pressions sur la municipalité pour obtenir des autorisations sont allées jusqu\u2019à l\u2019occupation de la mairie par des iers-à-bras ! L\u2019opposition à la mine a débordé rapidement du niveau local.À douze kilomètres à peine de la capitale de l\u2019État, elle est apparue, à de larges secteurs de la société civile, comme un danger majeur pour l\u2019environnement et la santé publique.En effet, situé sur les contreforts de la Sierra de Álvarez, Cerro de San Pedro fait partie de la zone de recharge des nappes phréatiques qui alimentent en eau deux villes (dont la capitale, San Luis) avec une population totale de 850 000 habitants13.Aux dangers environnementaux et sanitaires s\u2019ajoutent les préoccupations culturelles, dans une région où les sites historiques abondent.Une interminable saga juridique s\u2019est amorcée, il y a quinze ans, entre la MSX et l\u2019opposition regroupée dans le Pro San Luis Ecológico.En 1999, l\u2019entreprise obtenait de l\u2019Institut national de l\u2019Écologie un permis d\u2019utilisation du sol pour « effectuer une étude des conséquences prévues » .et poursuivait la production.En 2005, POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 45 les opposants faisaient annuler ce permis par le Tribunal supérieur de justice iscale.L\u2019année suivante, la MSX décrochait un nouveau permis du ministère de l\u2019Environnement (SEMARNAT) ) même si la zone était classée « protégée » depuis 1993, et inançait l\u2019accession à la mairie d\u2019une candidate qui lui était toute dévouée.L\u2019opposition soutenue et croissante a sans doute été un des facteurs qui a incité Metallica Resources à se dissoudre, en 2008.Ses actifs, dont MSX, ont été acquis par New Gold.Enregistrée à la Bourse de Toronto, cette dernière exploite aussi des gisements d\u2019or en Australie, au Chili, aux États-Unis et même .au Canada ! Mais les nouveaux propriétaires ont poursuivi dans la ligne des anciens.Le Front large d\u2019opposition ayant à nouveau démontré l\u2019illégalité de ses opérations, MSX a élaboré en secret en 2010, avec la connivence des autorités municipales, de celles de l\u2019État et du ministère de l\u2019Environnement un nouveau Plan d\u2019aménagement du territoire.La « zone protégée » devenait « zone minière », et la MSX recevait, le 5 août 2011, un nouveau permis d\u2019opérations pour la mine, dont les activités n\u2019avaient jamais cessé.Quelques mois plus tard, elle obtenait un mandat d\u2019arrêt contre Rafael López Flores, un des habitants du village qui avait démontré le caractère anticonstitutionnel du nouveau Plan et obtenu son annulation par la cour.14 L\u2019opposition à la New Gold Minera San Javier, organisée dès le début sur une base régionale, a utilisé la mobilisation paciique et toutes les ressources juridiques à sa portée contre la destruction d\u2019une zone à l\u2019écologie fragile et de grande valeur patrimoniale.Malgré tout, la MSX a pu miser sur l\u2019ignorance initiale des conséquences de l\u2019exploitation à ciel ouvert pour s\u2019installer.Elle a poursuivi ses opérations dans l\u2019illégalité jusqu\u2019à ce jour en ayant systématiquement recours à la corruption des autorités locales et à la complaisance de celles de l\u2019État et du pays, ainsi qu\u2019à la répression des opposants.La lutte n\u2019est pas inie, cependant, et le Frente Amplio Opositor demeure coniant de l\u2019obliger à cesser prochainement ses activités. 46 SECTION I, Abus des minières - Désastre environnemental et répression au Chihuahua Au nord de l\u2019État du Chihuahua, près de la frontière des États-Unis, trois sociétés transnationales canadiennes, Panamerican Silver, Mine Finders et Mag Silver exploitent depuis quelques années les gisements d\u2019argent de Huizopa, d\u2019Ocampo et de Palmarejo.Quand les paysans de Huizopa, regroupés dans l\u2019organisation nationale El Barzón, ont refusé que la mine Dolores accapare toute l\u2019eau de la rivière Tutuaca, ils se sont heurtés à des iers-à-bras payés par la société Mine Finders.Ils savent qu\u2019ils risquent le même sort qu\u2019Ismael Solorio Urrutia et son épouse Manuela Sólis Contreras, assassinés le 22 octobre 2014, pour s\u2019être opposés à l\u2019installation de la mine Cascabel, propriété de Mag Silver15, dans l\u2019ejido Benito Juárez.Les paysans venaient d\u2019obtenir du ministère mexicain de l\u2019Environnement (SEMARNAT) un document attestant que l\u2019entreprise, qui mène, depuis 2006, des activités d\u2019exploration sur plus de 14 000 hectares de terres communautaires (avec l\u2019aval des autorités de l\u2019État et l\u2019approbation du député local du PRI16), n\u2019avait jamais obtenu de permis17.Devant l\u2019immobilisme des autorités judiciaires, le 17 novembre dernier, une assemblée de 240 membres de Benito Juárez donnait à la société minière 48 heures pour déménager son personnel et son équipement hors de son territoire avec ordre « de ne pas revenir avant cent ans ! » Il aura donc fallu six ans, des dégâts considérables, des protestations nombreuses et inalement deux morts pour que les autorités interviennent.À Veracruz : une mine côtoie une centrale nucléaire À une soixantaine de kilomètres au nord-ouest du port de Veracruz, la construction de la centrale nucléaire de Laguna Verde, il y a vingt ans, avait suscité une mobilisation importante, en raison des risques bien réels de contamination des eaux et des terres environnantes.D\u2019autant plus que le Mexique, qui dispose de ressources énergétiques importantes (pétrole et hydroélectricité), n\u2019avait pas plus besoin de cette centrale nucléaire que le Québec n\u2019a besoin de Gentilly 2.Si aucune catastrophe majeure n\u2019a eu lieu depuis à Laguna Verde, la course effrénée aux gisements miniers a failli créer récemment une situation hasardeuse.À trois kilomètres de là, à Caballo Blanco, la POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 47 société minière canadienne Goldgroup a découvert, il y a quelques années, un important gisement d\u2019or et d\u2019argent.Sur son site Web, elle décrit avec enthousiasme ce projet, qui comprend quinze concessions totalisant 54 000 hectares.Le principal site, La Paila, a fait l\u2019objet de deux cents forages prometteurs.La société prévoit un investissement initial de 84,8 $ millions, plus des dépenses de 53,5 $ millions pendant les sept ans que durera l\u2019exploitation.La teneur en or, qui varie entre 0,59 et 3,47 grammes par tonne, peut sembler faible, mais l\u2019entreprise pense retirer en sept ans 575 000 onces d\u2019or.À 1 700 $ l\u2019once, son cours en 2012, elle envisage d\u2019engranger des proits totalisant 386 millions de dollars18.Pour retirer UN MÈTRE CUBE d\u2019or (et autant d\u2019argent, à 30 $ l\u2019once), l\u2019entreprise devrait, au cours des sept années d\u2019exploitation prévues, déplacer 120 millions de tonnes de terre et de roc, qu\u2019elle ferait sauter grâce à 35 000 tonnes d\u2019explosifs.Le transport et le broyage du minerai exigeraient 144 millions de litres de diesel et le lessivage du minerai, 10, 2 millions de litres d\u2019eau19 auxquels on ajouterait 7 000 tonnes de cyanure ! Échaudés par l\u2019expérience de Cerro de San Pedro, des agriculteurs, de simples citoyens et des scientiiques des quatre coins de l\u2019État du Veracruz se sont regroupés au sein de LAVIDA20 pour démontrer, avant même que l\u2019entreprise n\u2019obtienne son permis d\u2019exploitation, les lacunes considérables de son Évaluation des conséquences sur l\u2019environnement (MIA).D\u2019abord, elle sous-estime les risques importants liés aux explosions continuelles dans le voisinage de la centrale nucléaire et à la pollution, des bassins de refroidissement des réacteurs, causée par ses rejets toxiques.Goldgroup a aussi « oublié » de mentionner que les 54 000 hectares qu\u2019elle allait détruire abritaient des peuplements anciens et rares de fougères arborescentes (cycadales) et de chênes tropicaux, et se situaient au cœur du corridor de passage de plus de 5 millions d\u2019oiseaux migrateurs.Deux années d\u2019efforts ont porté leurs fruits.Même si, encore une fois, le ministère de l\u2019Environnement avait autorisé le projet, le gouverneur du Veracruz a manifesté son désaccord avec l\u2019ouverture de la mine21. 48 SECTION I, Abus des minières - Le maire du municipio d\u2019Alto Lucero, où se trouve Caballo Blanco, s\u2019est rangé au vœu unanime de la population et a apposé les scellés sur les bâtiments construits par la Goldgroup, La rapidité de la mise en place d\u2019une opposition eficace et sa capacité à aller chercher des appuis très larges ont certainement pesé très lourd dans cette victoire.Sur son site Web, Goldgroup parle encore de son projet au futur, mais partout ailleurs au Veracruz, il appartient désormais au passé.Dans la Sierra Norte de Puebla : des Autochtones contre l\u2019homme le plus riche du monde Une autre région, la Sierra Norte de Puebla, fait depuis quelques années l\u2019objet d\u2019une offensive combinée de deux sociétés transnationales canadiennes, Almaden Minerals et Gold Corp, et de plusieurs grandes entreprises mexicaines comme Minera Plata Real et Frisco, propriété du Mexicain Carlos Slim.La région de la Sierra, à environ 250 kilomètres au nord-est de Mexico, compte 600 000 habitants, majoritairement autochtones et qui vivent de l\u2019agriculture et de l\u2019élevage.En haute montagne, les paysans nahuas ont vu débarquer chez eux il y a dix ans des ingénieurs miniers et de l\u2019équipement de forage.Ils ont alors appris que le gouvernement avait octroyé des concessions « pour exploration et exploitation », totalisant 56 000 hectares, dans six municipios22.Pour mettre en valeur ces ressources, les entreprises minières comptent s\u2019approvisionner en eau à même les réserves locales de cette région pourtant semi-aride.Il leur faut aussi beaucoup d\u2019électricité pour le broyage et la centrifugation du minerai.Pas question de se brancher au réseau électrique régional, souvent défaillant et \u2013 pour elles \u2013 trop cher.Elles ont donc décidé de produire leur propre électricité, en harnachant les cours d\u2019eau encaissés de la basse montagne adjacente.Dès avril 2011, Grupo México23 a obtenu du gouverneur de Puebla un permis pour construire trois barrages sur la rivière Ajajalpan, en pays totonaque24.Immédiatement, ses agents et ceux de la société de conseil Comexco ont commencé à faire pression sur les cultivateurs riverains pour qu\u2019ils vendent leurs terres, et on a commencé la construction d\u2019une route.Informés des désastres écologiques que des mines à ciel ouvert ont produits ailleurs au Mexique, les habitants de trois municipios particulièrement touchés ont organisé des protestations. POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 49 À Ixtacamaxtitlán, c\u2019est Almaden Minerals, une des entreprises minières canadiennes les plus présentes au Mexique, qui veut extraire de l\u2019or et de l\u2019argent, ainsi que des minéraux rares, utilisées pour la téléphonie cellulaire.Le président d\u2019Almaden, Morgan J.Poliquin, ne tarit pas d\u2019éloges au sujet du site Tuligtic, à Ixtacamaxtitlán.Fruit d\u2019une « découverte aveugle », sa concession, qui couvre 14 000 hectares « propriété à 100 % d\u2019Almaden » contient un important gisement d\u2019or, d\u2019argent et de cuivre25.D\u2019abord séduits par les cadeaux d\u2019Almaden (comme une nouvelle salle d\u2019attente pour la clinique) les paysans ont cru pendant quelques années les autorités municipales qui leur racontaient que cette entreprise ne ferait que de « petits trous » (agujeritos) dans le sol.Quand ils ont vu les bulldozers ouvrir un chemin à travers leurs champs, ils ont compris l\u2019arnaque et les ont bloqués.Lors de la campagne électorale locale de 2013, on a exigé des quatre candidats qu\u2019ils s\u2019engagent par écrit à ne pas modiier le règlement de zonage et on l\u2019a rappelé opportunément au vainqueur, qui semble jusqu\u2019à présent vouloir respecter sa parole26.À Tetela de Ocampo, la Minera Frisco, (propriété de Carlos Slim), a obtenu en 2009 une concession de 10 000 hectares, valable pour 50 ans, pour exploiter l\u2019or et l\u2019argent de la montagne La Espejera.Frisco a commencé à déboiser, à ouvrir les pistes et a même effectué une centaine de forages.En guise de riposte, les habitants ont formé Tetela Hacia el Futuro (« Tetela vers l\u2019avenir »), coalition qui s\u2019oppose à toute entrée des entreprises minières.Comme l\u2019exprime le président de la coalition, Germán Romero : « C\u2019est un écocide et un ethnocide.Ils vont empoisonner l\u2019eau qu\u2019on boit au mercure.» Les 25 000 résidents de l\u2019endroit vivent de la production de pommes, de pêches, de piments et de tomates, mais ce sont 40 000 personnes qui dépendent de l\u2019eau des rivières Papaloateno et Zempoala.« On n\u2019a besoin ni de leurs emplois ni de leur argent ! »27 Ici, à la différence de Cerro de San Pedro, les autorités municipales ont fait front commun avec les résidents dès le début, et le maire s\u2019est refusé a donner les permis de construction dont Frisco a besoin.Au contraire, l\u2019administration municipale a promulgué un plan d\u2019aménagement qui déclare La Espejera « zone protégée »28.Les initiatives de Tetela ont servi de base de rassemblement pour les protestations ailleurs dans la Sierra, comme l\u2019a montré le Forum 50 SECTION I, Abus des minières - organisé en juillet 2012 dans cette commune, sur le thème : « Sans or, on vit, sans eau, on ne vit pas.» Dans le municipio voisin de Zautla, une société minière chinoise, JDC Minerales, a acheté à La Lupe, près du village de Tlamanca, un site qui renferme de l\u2019or et de l\u2019argent, en plus du cuivre et du nickel.Mais les gens de Zautla possèdent une tradition d\u2019organisation communautaire.Aussi, une vaste coalition, qui comprend aussi bien des groupes d\u2019artisanes que des producteurs biologiques, s\u2019est dressée contre le projet, malgré les quelques cadeaux offerts aux habitants de Tlamanca pour les amadouer.JDC Minerales ne se doutait sans doute pas du guêpier dans lequel elle se fourrait : les permis d\u2019exploitation étaient périmés ou incomplets.Finalement, le 22 novembre 2012, après la in de l\u2019ultimatum imposé à JDC, plus de 5 000 paysans ont marché sur la mine, ont arraché la palissade de protection et ont expulsé les cadres et les travailleurs chinois29.La défense du territoire et de l\u2019eau unit présentement les communautés de haute et de basse montagne: les premières voient leur environnement saccagé par l\u2019exploitation minière à ciel ouvert, les secondes, leurs terres sur le point d\u2019être inondées et leurs cours d\u2019eau, contaminés au cyanure et au mercure.Ainsi, le 7 décembre dernier, des paysans totonaques d\u2019Olintla bloquaient la construction d\u2019une route destinée à desservir la zone des barrages ; ils campent encore sur place en retenant la machinerie30.Le 5 décembre dernier, un contingent de paysans du village d\u2019Ignacio Zaragoza, dans la commune totonaque d\u2019Olintla, barrait la route aux bulldozers en train d\u2019ouvrir une voie d\u2019accès pour la construction d\u2019un barrage sur l\u2019Ajajalpan.Les paysans ont maintenu les piquets pendant plus de deux mois.Le maire d\u2019Olintla, à l\u2019époque, à la différence de ses homologues de Tetela et de Zautla, était un farouche partisan du méga-projet.Aussi, le 26 janvier 2013, une centaine d\u2019opposants au barrage, réunis à Zaragoza, ont été cernés par des policiers et des iers-à-bras commandés par le maire et gardés illégalement plus de dix-huit heures, malgré la présence la police de l\u2019État, qui a fraternisé pendant des heures avec les représentants de l\u2019entreprise et de la mairie31.En 2014, cependant, on a élu un nouveau maire.Le nouvel élu s\u2019est fermement engagé à ne pas permettre la construction du barrage. POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 51 Toujours en basse montagne, les Nahuas de Cuetzalan, qui possèdent de solides organisations32, se sont d\u2019abord dotés d\u2019un Comité d\u2019aménagement territorial intégral (COTIC), puis ils ont voté le 10 décembre 2012 contre toute installation de projets miniers ou hydroélectriques sur leur territoire33.Or, ils apprenaient, au début de 2014, qu\u2019on avait octroyé à la société minière mexicaine Autlán deux concessions, soit Atexcaco I et II, totalisant 1 528 hectares, qui recoupent les terres de quatre municipios, dont Cuetzalan.Dans ce dernier cas, la concession englobe toute la partie sud du territoire, où se trouvent les sources d\u2019eau potable dont dépendent les 47 mille habitants34.La réponse immédiate des organisations locales fut la diffusion d\u2019information et la mobilisation au niveau communautaire, puis régional.En mars dernier, plus de 2 500 Autochtones, réunis à Zacatipan (une des zones qui seraient les plus directement touchées par la pollution de l\u2019eau), ont manifesté une opposition ferme au projet.Cette mobilisation a commencé à porter des fruits.L\u2019entreprise pétrolière d\u2019État PEMEX, qui devait entreprendre des forages exploratoires dans une vaste zone du piémont incluant Cuetzalan, a récemment exclu le municipio, « pour respecter les lignes directrices du plan d\u2019aménagement municipal.35 » Face aux méga-projets miniers et hydroélectriques, des organisations amérindiennes comme la COTIC ont entrepris une lutte juridique, en s\u2019appuyant sur l\u2019Accord 169 de l\u2019Organisation Internationale du Travail (1089) qui stipule qu\u2019aucun « projet de développement » ne doit être entrepris dans les territoires autochtones sans consultation préalable, et sans qu\u2019un consentement éclairé n\u2019ait été obtenu.Il est clair qu\u2019aucune de ces conditions n\u2019a été respectée en ce qui concerne les projets miniers dans la Sierra Norte de Puebla.* * * * * * * * * Quelles conclusions tirer de ce bref survol de quatre cas d\u2019implantation d\u2019entreprises minières (en majorité canadiennes) dans les régions paysannes et autochtones au Mexique ?En premier lieu, la course aux concessions minières au Mexique, tout comme au Canada, répondait à la fois à une conjoncture extrêmement favorable sur le marché des métaux, précieux et industriels, et au 52 SECTION I, Abus des minières - contexte juridico-politique très permissif qui caractérise les deux pays : l\u2019exploitation minière y a priorité sur tout autre usage du sol, les autorités la voient d\u2019un très bon œil, et les recours juridiques sont peu nombreux.La baisse des cours de l\u2019or en 2013 a momentanément calmé cette ièvre.En second lieu, la technologie actuelle permet d\u2019exploiter proitablement des minerais à très faible teneur, ce qui n\u2019était pas rentable auparavant.À la condition, bien sûr, d\u2019extraire, de broyer et de laver d\u2019énormes quantités de roc.Il s\u2019ensuit une dévastation générale et irréversible des écosystèmes où se pratique l\u2019exploitation minière à ciel ouvert.Le désastre de Cerro de San Pedro, où cette forme d\u2019exploitation se poursuit depuis plus de quinze ans, montre comment elle est incompatible avec tout développement durable.Devant ces faits, divers groupes locaux ont réagi à l\u2019expansion rapide de l\u2019industrie minière sur leur territoire.Parfois avec retard, quand l\u2019entreprise est déjà implantée, comme à l\u2019ejido Benito Juarez, au Chihuahua.L\u2019entreprise peut alors réussir à corrompre les autorités et à diviser la population ; il devient alors très dificile de l\u2019empêcher de commencer la production.C\u2019est pourquoi, la stratégie actuelle des groupes concernés est d\u2019empêcher l\u2019installation même des minières, comme on l\u2019a vu à Caballo Blanco, au Veracruz et, plus récemment, dans la Sierra Norte de Puebla.En l\u2019absence de tout appui des hautes instances gouvernementales, acquises aux intérêts des sociétés transnationales, ils comptent avant tout sur leur cohésion, particulièrement forte dans les communautés autochtones.Les résidents n\u2019hésiteront pas à combiner la tenue de forums et d\u2019assemblées pour informer la population et prendre des décisions collectives (comme les plans d\u2019aménagement de Tetela et de Cuetzalan) avec l\u2019action directe : expulsion les mineurs, arrêts des bulldozers.Certains groupes s\u2019associent à des chercheurs (biologistes, anthropologues, juristes) qui possèdent l\u2019expertise requise par les instances gouvernementales et judiciaires.Par exemple, pour pouvoir invoquer l\u2019Accord 169 de l\u2019OIT, il fait pouvoir démontrer qu\u2019on constitue bien un groupe autochtone et qu\u2019on occupe un territoire ancestral.La mise en place de coalitions larges36 a permis une meilleure circulation de l\u2019information et la diffusion de récits et d\u2019expériences dans des forums régionaux. POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 53 À la migration annuelle des touristes canadiens a succédé au Mexique une invasion beaucoup plus agressive d\u2019entreprises minières, qui semblent n\u2019avoir aucune considération pour les gens et les milieux que leurs activités perturbent profondément.Mais plusieurs groupes, parmi les plus touchés, ont élaboré des réponses pertinentes qui sont en train de donner des résultats intéressants.Notes 1 Une version abrégée de ce texte a été publiée dans la revue À Bâbord !, en mai 2013 (Numéro 48, p.34-36).2 Paradis sous terre.Comment le Canada est devenu la plaque tournante de l\u2019industrie minière mondiale.Montréal, Écosociété, 2012.3 Voir « Mines canadiennes à l\u2019étranger : or, sang et feuille d\u2019érable », par Agrès Gruda et Isabelle Hachey, La Presse, 20/10/2012.Aussi : Mining in Africa.Regulation and Development (pub.sous la dir.de Bonnie Campbell), Ottawa, Centre de recherche sur le développement international, 2009.4 Voir « Mining, CIDA Partnership in Peru is paciication program, not development », par Rick Arnold (Embassy, 6/03/2012) et l\u2019article de Kim Mackrael, Globe and Mail, 23/11/2012.5 « Graves daños sociales y ambientales generan las mineras en Puebla » par Arturo Alfaro Galán, La Jornada de Oriente, 07/12/2012 (doc.électr.).6 Mining History of Mexico, doc.électr.disponible sur le site web de la Majectic Mining Co.7 Les ejidos sont des communautés dotées de terres après la réforme agraire.En 1993=2m elles représentaient plus de la moitié des terres cultivées.8 Voir Le paradis sous terre op.cit.p.80.9 Source : Secretaría de Economía, Dirección General de Minas, 2011.10 Aux États-Unis, 85% des minéraux sont actuellement exploités à ciel ouvert.11 « Graves daños ambientales .» op.cit.12 American Smelting and Reining Company.13 « Mexique, conlit minier à Cerro de San Pedro (San Luis Potosi); lorsque la justice n\u2019exite plus.» par James del Tedesco et Mario Martínez Ramos.ALDEAH (2009) (doc.électr.consulté le 8/12/2012).14 « Inicia New Gold Minera San Xavier escalada de represión terrorista contra sus opositores » par le Frente Amplio Opositor a New Gold Minera San Javier (doc.électr.consulté de 20/09/2012) 54 SECTION I, Abus des minières - 15 « Quieren reventar el Barzón », par Victor M.Quintana S, (doc.electr.consulté le 23/11/2012).C\u2019est la même compagnie qui se vante, sur son site Web, de sa « responsabilité sociétale » , qui lui fait « non seulement bénéicier économiquement aux régions où nous faisons des affaires (SIC) mais aussi contribuer au tissu social et au bien-être général des habitants » ! (Growing with Our Communities, (consulté le 25/11/2012) 16 Le PRI (Partido Revolucionario Institucional) a gouverné le Mexique sans interruption de 1929 a l\u2019an 2000, régime caractérisé par l\u2019écrivain péruvien Mario Vargas llosa comme « la dictature parfaite ».Évincé du pouvoir pendant 12 ans par un autre parti de droite, le PAN (Partido de Acción Nacional), il a repris le pouvoir après les élections de juillet 2012.17 « Da Chihuahua 48 horas a minera para retirarse » par Pedro Sánchez, Terra Noticias Mex 18 nov.2012 (doc.electr.consulté le 29/11/2012).18 Goldgroup, Caballo Blanco, Project Overview, doc.électr.consulté le 10/12/2012.En juillet 2013, le cours a baissé à 1300 $ l\u2019once, ce qui laisse quand même des proits substantiels 19 Goldgroup mentionne parmi ses atouts que « le Veracruz possède la plus grande réserve d\u2019eau douce du Mexique » 20 Acronyme de : La Asamblea Veracruzana de Iniciativas y Defensa Ambiental.21 « La mina Caballo Blanco no operará en Veracruz, asegura Javier Duarte », par André Timoteo Morales, La Jornada, 27/02/2012.22 Les municipios sont la structure administrative locale de base.Dans les régions rurales, ils regroupent plusieurs agglomérations secondaires autour d\u2019un chef-lieu (cabecera).Ils comptent des milliers, parfois des dizaines de milliers d\u2019habitants.En tout, ce sont 85 concessions qui ont été accordées entre 2006 et 2008, dans des dizaines de municipios de la Sierra.23 Grupo México, propriété du milliardaire Germán Larrea, et qui fait ici ofice de producteur d\u2019énergie hydro-électrique, est aussi une transnationale minière qui possède, outre la célèbre mine de Cananea (responsable d\u2019un déversement catastrophique d\u2019eau contaminée dans le leuve Sinaloa, en juillet dernier), des intérêts jusqu\u2019au Pérou (Southern Peru Copper Mine).Il vient de racheter le géant états-unien ASARCO, en faillite.24 Trois autres permis ont été obtenus pour la construction de barrages sur la rivière Apulco et deux sur la rivière Zempoala, non loin de là.25 « About the Ixtaca Property », Mai 2012, Doc.élect.consulté le 16/11/2012.26 Ixtacamaxtitlan, le 27 septembre 2014.27 « Mexican town takes on world\u2019s richest man.» par Magaly Herrera EFE \u2013 Fox News Latino, 22/07/2012. POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 55 28 « Protestan contra explotación minera en Tetela » (anon.) El Internacional, 15/07/2012 29 « Cinco mil campesinos echan de Zautla a la minera china JDC » doc.electr.consulté le 10/12/2012) 30 « Detienen vecinos de la comunidad de Ignacio Zaragoza, municipio de Olintla, mquinaria que haria un camino a una hidroeléctrica » par Arturo Alfaro Galán, La Jornada de Oriente, 07/12/2012.31 « Sacan en patrulla a 75 activistas detenidos en Olintla » par David Shanik 27/01/2013 (doc.lelectr.consuilté le 30 /01/2013.32 Les principales sont l\u2019union coopérative Tosepan Tittaniske (qui compte plus de 20 mille membres), l\u2019association des femmes autochtones Maseualmej Mosenyolchikauanij, la commission des droits de la personne Takachiualis, un tribunal autochtone autonome (Juzgado Indígena), un périodique bilingue et deux radios en langue nahuat.33 « Votan en Cuetzalan vs proyectos mineros e hidroeléctricos en la entidad » par Arturo Alfaro Galán, La Jornada de Oriente, 10/12/2012.34 « Informe del Órgano Ejecutivo dle COPTIC ante proyectos mnineros e hidroeléctricos.» Kuojtakiloyan (19) : 9-10.(juillet 2014) 35 « El ordenamiento, freno a un proyecto devastador de PEMEX » Kuoujtakiloyan (19) : 6 (juillet 2014) 36 Comme le Réseau Mexicain des Affectés par les Mines (REMA), l\u2019Assemblée Véracruzaine d\u2019Initiatives et de Défense Environnementale (LAVIDA) et le Mouvement des Affectés par les Barrages et de Défense des Rivières (MAPDER) 56 SECTION I, Abus des minières - L\u2019exploitation minière industrielle en territoires bioculturels de peuples authochtones Par Eckart Boege (traduction: Christiane Archambault) L\u2019INTÉGRITÉ TERRITORIALE ET CULTURELLE DES PEUPLES AUTOCHTONES EST MENACÉE PAR LES NOUVEAUX PROJETS MINIERS MÉTALLIQUES TOXIQUES ET D\u2019ENVERGURE INDUSTRIELLE, PRINCIPALEMENT À CIEL OUVERT.L\u2019industrie minière contemporaine est entrée dans une nouvelle phase, en « migrant » de l\u2019exploitation de ilons minéraux, principalement métalliques, vers l\u2019extraction massive de matières pierreuses qui, à certaines strates, contiennent des métaux de très faible teneur (dans le cas de l\u2019or, la moyenne est d\u2019un seul gramme la tonne extraite).On utilise, pour ce processus industriel, de la machinerie de grande taille et des procédés massifs de lixiviation faisant appel à du cyanure de sodium.Il s\u2019agit surtout d\u2019exploitation massive à ciel ouvert qui exige une exploration de grands pans de territoires, l\u2019aménagement de routes et le forage de centaines de sites pour l\u2019extraction d\u2019échantillons qu\u2019on analyse pour localiser précisément les strates dans lesquelles se trouvent les derniers résidus de poussières minérales d\u2019intérêt commercial.1) Pour que les capitaux transnationaux puissent entrer massivement dans les pays riches sous forme de minerais, les traités de libre-échange ont encouragé la promulgation de lois permettant l\u2019investissement et la propriété de 100 % des capitaux transnationaux et l\u2019appropriation tant des territoires que des produits, avec des redevances ridicules, sans taxes liées spéciiquement à l\u2019activité.Le peu qui est versé est un montant d\u2019argent minime par hectare concédé.L\u2019autre volet du processus d\u2019appropriation est la « dépossession » \u2014dans le sens physique, social et culturel\u2014 des propriétaires de la supericie, dans les zones des concessions. POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 57 2) Il s\u2019agit de procédés industriels qui exigent un immense apport de capitaux, avec une technologie de haut risque, compte tenu de leur potentiel destructeur pour les écosystèmes et de leurs incidences négatives sur les populations humaines, locales et régionales.Lorsqu\u2019elles se retirent, les entreprises laissent des cicatrices environnementales, sociales et économiques irréversibles, avec peu de possibilités de réparations à court et moyen termes.Pour l\u2019illustrer avec un exemple étudié récemment et à la lumière de l\u2019information provenant d\u2019une mine de taille moyenne (Caballo Blanco dans l\u2019État de Veracruz au Mexique), on soutire, dès l\u2019étape de l\u2019exploration \u2014sous le regard impassible du SEMARNAT (Secrétariat de l\u2019Environnement et des Ressources naturelles)\u2014 la végétation naturelle, en portant ainsi atteinte à la complexité des écosystèmes toujours vivants.Durant la phase de l\u2019exploitation, l\u2019entreprise entend effectuer, pour le moment, une taille d\u2019un diamètre de 1 000 hectares, et transporter 119 millions de tonnes de matières desquelles 35 millions contiendraient les minerais désirés (d\u2019une teneur moyenne de 0,7 gramme la tonne).Pour ce procédé, on utiliserait 3 000 mètres cubes d\u2019eau par jour durant 10 ans, 2 millions de litres de diesel par mois, durant sept ans (pas uniquement comme combustible, mais aussi comme substance permettant d\u2019intensiier les explosions), 35 000 tonnes d\u2019explosifs, de 6 000 à 7 500 tonnes de cyanure, 300 000 litres d\u2019acide chlorhydrique, etc.Parmi les cicatrices environnementales spectaculaires, l\u2019entreprise laisserait un cratère d\u2019une supericie de 1 000 hectares de diamètre et d\u2019une profondeur variable pouvant aller jusqu\u2019à 500 mètres.Il en coûterait cher à la minière de combler ce trou un jour et de contrôler les drainages acides potentiels pour cent ans.Les bassins où on dépose la matière « inerte » sans minéraux utiles, font également partie des cicatrices environnementales.Lorsqu\u2019on y dépose des composés soufrés, on génère, pour des siècles, des écoulements acides et la migration des métaux lourds, qui rejoignent les cours d\u2019eau, le sous-sol, les lagunes ou la mer.La société mentionnée prétend obtenir 600 000 onces d\u2019or attestées et 400 000 onces potentielles, en plus de l\u2019argent, ce qui lui rapporterait, durant les sept ans de vie de cette taille, 58 SECTION I, Abus des minières - des recettes de 1 900 millions de dollars d\u2019après le prix du marché à la in de l\u2019année 2012, avec un investissement de 300 à 400 millions de dollars.Le rendement des investissements est extraordinairement rapide.Au total, cette société prévoit ouvrir six tailles qu\u2019elle ne détaille pas dans son manifeste d\u2019incidents environnementaux.Il s\u2019agit d\u2019une région de grande valeur du point de vue écologique et de la biodiversité, dans un État qui a déjà perdu 95 % de sa végétation naturelle.3) Pour légitimer un procédé industriel à haut risque, et pour obtenir les permis du Secrétariat de l\u2019Environnement, les entreprises et leurs conseillers, notamment des ex-secrétaires de l\u2019Environnement, développent un discours de développement durable.Leur argument principal de légitimation est qu\u2019ils créent des emplois pour la population locale (dans le cas mentionné précédemment des 300 emplois directs, 150 seraient des travailleurs venus d\u2019ailleurs pour opérer de la machinerie lourde et s\u2019adonner à d\u2019autres activités spécialisées).Ils prétendent aussi que les projets miniers sont inoffensifs pour l\u2019environnement.Pour réaliser les travaux d\u2019infrastructure, il faut créer de manière temporaire 1 000 emplois, qui, à l\u2019instar d\u2019autres travaux majeurs, ne sont pas liés, à moyen et long termes, à un processus de dynamisation de l\u2019économie.4) L\u2019exploitation du sous-sol est « d\u2019intérêt public prioritaire », et prime sur d\u2019autres intérêts publics et privés non miniers, comme le seraient, par exemple, les aires naturelles protégées.Cet intérêt public prioritaire est la base du processus de privatisation des ressources naturelles minières du pays, qui sont transférées aux intérêts des grands consortiums nationaux et internationaux.Les concessions minières que l\u2019État octroie aux entreprises, sont de véritables lettres de commission pour accéder aux territoires de n\u2019importe quelle partie du pays, y compris des villages, des localités et des aires naturelles protégées, terrestres ou maritimes.Les concessions sont des zones d\u2019exclusion pour éviter que d\u2019autres sociétés minières ne disputent les mêmes territoires.Avec les concessions, les sociétés minières ont la mainmise, de POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 59 surcroît, de manière directe ou indirecte, sur l\u2019administration des politiques « de développement » régionales, à très long terme.La dévolution territoriale aux propriétaires fonciers actuels devient pratiquement impossible étant donné que les concessions ont une durée de 50 ans, et peuvent être renouvelables pour une période supplémentaire de 50 ans.5) Les noms des grandes sociétés étrangères n\u2019apparaissent presque jamais dans les concessions alors que les sociétés indiquent, dans leur bulletin mensuel aux investisseurs sur Internet, qu\u2019elles sont propriétaires de la totalité du territoire qui englobe la concession.Même si l\u2019extraction ne touche pas l\u2019entièreté d\u2019une concession, dans cette première phase d\u2019exploration, les sociétés peuvent passer sur des champs ensemencés, démanteler des installations, ouvrir des routes, déposer des matériaux, contaminer des rivières et surtout étudier comment elles vont accaparer les diverses sources d\u2019eau proches ou lointaines, etc.Durant cette étape entre l\u2019octroi de la concession et l\u2019exploitation, les entreprises spécialisées analysent avec précision les portions du territoire concédé qu\u2019elles vont exploiter.Si les propriétaires des terrains refusent de vendre ou de louer, l\u2019entreprise peut demander à l\u2019État l\u2019expropriation dudit propriétaire.Au Mexique, on a déjà concédé environ 31 millions d\u2019hectares du territoire national.Plus de 200 millions d\u2019hectares sont susceptibles d\u2019être concédés d\u2019après le Service des Mines National, y compris des aires maritimes.Déjà, dans la phase d\u2019exploitation, le minerai sort du pays sous forme impure ou rafinée sans qu\u2019aucune redevance ne soit versée aux municipalités, aux États ou au gouvernement fédéral.La population mexicaine ne retire aucun bénéice de ce procédé industriel à haut risque.6) Il ne fait nul doute que les procédés industriels de cette envergure bouleversent l\u2019écologie, car ils détruisent la complexité des écosystèmes, contribuent aux bouleversements climatiques et à la dégradation de la diversité biologique.Les entreprises utilisent massivement la ressource eau à laquelle 60 SECTION I, Abus des minières - elles ont un accès prioritaire avant la consommation humaine (la loi viole le précepte d\u2019accès à l\u2019eau comme droit humain prioritaire).Pour les peuples autochtones et les communautés rurales, cela signiie non seulement le déplacement forcé et la spoliation de leurs ressources naturelles essentielles à la vie comme l\u2019eau, de la diversité biologique et de l\u2019agrodiversité, mais bientôt, il n\u2019y a plus de biens communs à administrer, de relations sociales communautaires à établir, de nature à gérer, de savoir millénaire à recréer, de champs de maïs à ensemencer et de ressources phytogénétiques à domestiquer.Bref, il s\u2019agit d\u2019une mort culturelle jaillissant d\u2019un choc frontal entre les Autochtones et un projet industriel de culture de la mort, qui déplace le projet initial régional autochtone et rural sur un territoire déterminé.Donnons comme exemple les vallées centrales d\u2019Oaxaca, en particulier les versants déjà concédés.Si elles entraient dans la phase d\u2019exploitation, les sociétés minières provoqueraient un désastre environnemental et humain sur un territoire de haute densité culturelle, historique et du paysage.7) En outre, de nouveaux phénomènes industriels s\u2019associent à l\u2019exploitation minière de cette envergure.Au nom de la viabilité, certaines sociétés minières disputent à la population locale autochtone davantage de territoires pour construire des installations hydroélectriques ain d\u2019alimenter leur exploitation avec une électricité « durable ».Les intérêts miniers sur de vastes territoires au Mexique se concentrent surtout dans les cordillères, en particulier, mais pas exclusivement, dans la grande chaîne de montagnes de la Sierra Madre Occidentale.En général, ils se trouvent dans les bassins versants ou sur les versants mêmes, surtout dans les zones arides, semi-arides ou subhumides, de grande valeur en biodiversité et en approvisionnement en eau, en grande ou petite quantité, dans les aquifères en aval.8) À la mi-temps de 2012, le gouvernement mexicain avait déjà octroyé 2 173 141 des 28 millions d\u2019hectares décrits par Boege [2008] comme étant le noyau dur des territoires autochtones.C\u2019est donc dire qu\u2019au cours des cent dernières années, les POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 61 Autochtones ont perdu la juridiction de 17 % de leur territoire à cause des concessions minières et fréquemment sans que les communautés le sachent.Selon les chiffres que nous analysons plus bas, la majorité des concessions en territoires autochtones et non autochtones ont été octroyées par les deux derniers gouvernements du Parti d\u2019Action Nationale, conformément à la loi néolibérale saliniste sur les mines.En vertu de la Loi sur les mines, le gouvernement a l\u2019obligation d\u2019informer les propriétaires qu\u2019on entend octroyer leurs terres, et de sonder la population pour voir s\u2019il existe un intérêt local quant à « l\u2019exploitation » des minerais et à la possession de la concession.Dans le cas des Autochtones, la loi stipule qu\u2019en cas d\u2019égalité des conditions de capacité d\u2019exploitation (il faut comprendre capitaux et technologie) par rapport aux sociétés transnationales, la concession aux Autochtones « serait prioritaire ».9) Précisons qu\u2019il s\u2019agit de concessions qui englobent tous les types d\u2019exploitation minière et en général, d\u2019une durée de 50 ans (période renouvelable au besoin).Au cours de la première décennie de 2000, ont été concédés en territoires autochtones près de deux millions d\u2019hectares, principalement pour l\u2019extraction de métaux, comme le montre le tableau suivant.Il faut préciser que le tableau hiérarchise seulement le minerai principal déclaré par les entreprises.Fréquemment, il occulte les minéraux en association, dont certains possèdent un énorme intérêt industriel (tungstène, cuivre, molybdène, etc.) 62 SECTION I, Abus des minières - Premier tableau.Nombre de concessions en territoires autochtones octroyées par les gouvernements du Parti d\u2019Action Nationale NOMBRE DE CONCESSIONS OCTROYÉES EN TERRITOIRES AUTOCHTONES 2000-2012 : MÉTAUX PRINCIPAUX DE LA CONCESSION Or 2 814 Argent 71 Cuivre 25 Ce petit tableau est très signiicatif puisqu\u2019il s\u2019agit de concessions récentes; actuellement, le métal le plus proitable dans l\u2019industrie minière à ciel ouvert est l\u2019or.La totalité des 5 712 zones octroyées en territoires autochtones dépasse les 2 066 307 hectares.Par contre, 625 concessions ont été retirées du lot, et il reste donc 232 000 hectares.La majorité des territoires se trouvent en phase de levé ou d\u2019exploration (ou en recherche d\u2019investisseurs) tandis que 106 833 sont déjà en phase d\u2019exploitation.10) La majorité des concessions sont en phase d\u2019exploration.C\u2019est au cours de cette phase que les sociétés minières s\u2019approchent (avec des spécialistes en mobilisation sociale et en résolution de conlits, parfois inancés par les « organismes de développement » du gouvernement du Canada), des autorités municipales et de l\u2019État, distribuent présents et promesses, comme peindre une église, construire des locaux pour l\u2019assemblée communale, construire des routes, etc.Ce processus « de mobilisation sociale » est un euphémisme pour que les entreprises puissent s\u2019autodéclarer partenaires de la société locale et se donner l\u2019étiquette « d\u2019entreprises socialement responsables ».C\u2019est durant cette phase que les exploitants provoquent les premières divisions dans la population puisque, habilement, ils embauchent POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 63 pour des travaux comme le transport de l\u2019eau, etc., des leaders locaux, notamment les autorités municipales.Les minières cherchent « l\u2019assentiment social » pour entrer dans les régions et les territoires ruraux et autochtones.Il arrive souvent au cours de ce processus que les sociétés minières polarisent et décomposent le tissu social et affrontent de multiples façons la société et la culture locales.On rapporte, dans diverses zones de concession minières, des assassinats de leaders qui luttaient contre leur installation ou leur mise en œuvre.11) Dans le cas des peuples autochtones, les autorités fédérales font i des traités internationaux et de leur statut sur le consentement libre et éclairé (Traité 169 OIT) de la population concernée.Mentionnons que ce consentement libre et éclairé inclut également le droit de refuser un projet.Si ce processus de consultation se conforme au manuel que l\u2019OIT a publié pour les consultations, la tenue de la consultation ne serait pas sous la responsabilité de l\u2019autorité municipale ou agraire ou du gouvernement en question.Le processus doit plutôt être organisé par une autorité fédérale de « bonne foi » \u2014tel que stipulé par la convention n°169 de l\u2019OIT\u2014 et doit informer et consulter l\u2019ensemble de la population autochtone, qu\u2019elle soit propriétaire de la terre ou non.12) C\u2019est au cours de la phase d\u2019exploration que les sociétés doivent présenter leur Manifeste d\u2019incidences environnementales régionales et fédérales (MIA-R), de risque de type 2 (lorsqu\u2019elles utilisent des substances comme le cyanure).Dès que l\u2019entreprise présente son MIA au SEMARNAT, l\u2019entreprise a le droit de soumettre le document à la consultation publique, dans les dix jours ouvrables suivants, et à la discrétion de l\u2019autorité, on peut effectuer une assemblée publique au cours de laquelle l\u2019entreprise informe la population et prend connaissance de l\u2019opinion de divers acteurs (comme si les peuples autochtones des régions les plus reculées consultaient l\u2019Internet tous les jeudis au cas où on déposerait un MIA dans leur région), et peut demander, dans les dix jours ouvrables suivants, la consultation publique au sujet 64 SECTION I, Abus des minières - d\u2019un document hautement spécialisé.Au cours de la réunion publique informative, la population a le droit d\u2019émettre son opinion et de proposer des améliorations au projet.Notons que si la population refuse le projet et ne donne pas son « assentiment social », son opinion n\u2019est pas contraignante eu égard à l\u2019accord de l\u2019autorité environnementale.C\u2019est pour cette raison que le processus de consultation et d\u2019assemblée publique informative ne peut pas être considéré valide.Rappelons que les territoires autochtones s\u2019organisent principalement autour de la propriété communale et à un degré moindre, de la propriété privée.Une seule concession (les entreprises en détiennent plusieurs) peut bouleverser une commune ou accaparer ou contaminer des sources d\u2019eau, par exemple.Territoires autochtones où se trouvent des concessions minières (zones en rouge) POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 65 DEUXIÈME TABLEAU.Supericie des concessions en vigueur, par rapport à la totalité de leur territoire.(Au nombre total de concessions, il faut ajouter près 250 000 hectares, qui ne sont plus valides) PEUPLE AUTOCHTONE (Appellations de l\u2019INEGI telles qu\u2019elles apparaissent dans les recensements.Voir dans Boege 2008 les appellations réelles des peuples autochtones) TERRITOIRES DES PEUPLES SUPERFICIE DES CONCESSIONS MINIÈRES EN TERRITOIRES % DU Chatino 223077 65667 29.4 Chichimeca Jonaz 4396 615 14.0 Chol 796544 1993 0.3 Chontal de Oaxaca 135933 5 222 3.8 Cochimi 7599 522 6.9 Cora 367047 121028 33.0 66 SECTION I, Abus des minières - Cucapa 153688 62 214 40.5 Guarijio 83014 27 699 33.4 Huasteco (Tenek) 250611 2 805 1.1 Huave 106 879 6 237 5.8 Huichol 832 951 63 285 7.6 Kanjobal 29 918 59 0.2 Kikapoo 7040 4 598 65.3 Kiliwa 27557 23 479 85.2 Mame 35796 2 377 6.6 Maya 7 441968 69 912 0.9 Mayo 321124 33 174 10.3 Mazahua 125482 12 477 9.9 Mazateco 315254 727 0.2 Mixe 681045 7 845 1.2 Mixteco 1 702341 92 538 5.4 Náhuatl (s.de Veracruz) 96293 4759 4.9 Náhuatl GRO 665574 45 617 6.9 Náhuatl SLP, SNP 948680 38 313 4.0 Náhuatl Zongolica 348988 3151 0.9 Náhuatl de Durango 36582 5578 15.2 Náhuatl de Michoacán 76218 39742 52.1 Otomi 489646 30748 6.3 Paipai 68326 66360 97.1 Pame 104479 3005 2.9 Pima 53767 27349 50.9 Popoluca 103446 39373 38.1 Quiché 32414 279 0.9 Seri 212222 5255 2.5 Tarahumara (Raramuri) 264891 634457 24.0 Tepehuán (Odam) 1182536 272536 23.0 Tlapaneco 294429 74055 25.2 Tzeltal 924774 459 0.0 Tzotzil 774323 7115 0.9 Yaqui 449320 9318 2.1 Zapoteco 1 775199 280272 15.8 Zoque 674455 19255 2.9 POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 67 L\u2019analyse des premier et deuxième tableaux et des données fournies sur les concessions minières permet de tirer diverses conclusions : 1) Des concessions minières en vigueur, certaines ont été concédées en territoires autochtones dès 1899.On peut y repérer 5 712 zones, dont chacune représente une concession.Est en vigueur un total de 5 087 (soit 1 940 892 hectares) tandis que 650 ont été retirées.Ces chiffres indiquent que 17 % des territoires autochtones sont concernés en moyenne.Néanmoins, certaines des concessions englobent presque la totalité des territoires des nations peu populeuses (Kiliwas, Kikapoo, Cucapas, Pimas, Guarijios).C\u2019est extrêmement grave pour leur survivance.C\u2019est le coup de grâce.Il faut préciser que même les peuples autochtones à la population importante sont aussi « expropriés » du contrôle de leur territoire, comme les Nahuas de Michoacán.2) Les territoires autochtones les plus touchés par l\u2019agrandissement des concessions sont ceux des Rarámuris (Tarahumaras), des Zapotecos (principalement des vallées centrales d\u2019Oaxaca), des Chatinos, des Mixtecos, des Coras et des Tepehuanes.Ensemble, ils atteignent plus d\u2019un million d\u2019hectares où les Autochtones perdent le contrôle de leurs territoires et représentent la moitié de toutes les concessions en territoires autochtones.3) Comme nous l\u2019avons vu plus haut, les sociétés minières achètent ou louent des terrains où elles exploitent directement et traitent le minerai; lorsque la population refuse de leur vendre ou de leur louer, l\u2019État, en vertu de la loi minière anticonstitutionnelle, a le « droit », à la demande des entreprises, d\u2019exproprier les occupants au nom de « l\u2019intérêt public ». 68 SECTION I, Abus des minières - 4) Les concessions minières pour l\u2019exploitation de l\u2019or dominent par rapport à celles qui concernent d\u2019autres métaux ou des ressources non métalliques.L\u2019exploitation des métaux exige l\u2019utilisation de cyanure (de sodium) pour lessiver les métaux, au moyen de procédés à haut risque, autant pour la santé humaine que pour l\u2019environnement.5) Le Secrétariat de l\u2019Économie, qui octroie les concessions, n\u2019inclut pas dans le processus initial de consultation publique la composante autochtone et ce, en violation des conventions internationales que le Mexique a signées.6) Les sociétés minières se lancent également dans « l\u2019autoproduction durable » d\u2019énergie électrique comme le démontrent les projets de quatre barrages dans la cordillère nord de Puebla.D\u2019après les renseignements obtenus sur les concessions et sur les projets de barrages, nous pouvons conclure que les Nahuas et les Totonacos perdraient près de 30 000 hectares ou plus de leurs territoires, sans qu\u2019on se préoccupe du fait qu\u2019il s\u2019agit de territoires autochtones, la base de leur culture, mode de vie et avenir. POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 69 70 SECTION I, Abus des minières - Lutte pour le territoire, lutte pour la vie! Par Eve-Marie Lacasse Projet Accompagnement Solidarité Colombie Le 20 août dernier, la Caravane pour la paix, les droits humains et la défense du territoire du département de Nariño entamait son périple, en Colombie.Préparée et appelée par des organisations sociales colombiennes qui résistent aux mégas-projets extractifs et à la destruction de leurs territoires, cette caravane souhaitait rendre visible les violations des droits humains dont sont responsables les grandes entreprises dans cette région, tout en les liant au contexte de conlit social et armé présent en Colombie depuis plus de soixante ans.Pendant sept jours, des individus et organisations provenant de milieux variés ont parcouru la région, dont des internationalistes du Projet Accompagnement Solidarité Colombie (PASC)1.Conlit armé, mais surtout, social L\u2019impossibilité historique d\u2019exercer une opposition eficace à l\u2019intérieur de la structure politique en Colombie (persécutions, stigmatisation et extermination de l\u2019opposition), ainsi que la situation de pauvreté structurelle de la majorité du peuple colombien, a poussé certains groupes d\u2019inspiration marxiste et guévariste à prendre le chemin de la lutte armée dans les années 60.Pour ces guérillas, la lutte armée est vue comme de la légitime défense en réponse à la tyrannie des pouvoirs et capitaux en place.Pour discréditer cette analyse, la contre-propagande du gouvernement colombien est de marteler que les guérillas ne sont pas le produit du conlit social et de la pauvreté colombienne, mais bien sa cause.En opposition à ce discours, qui refuse d\u2019admettre l\u2019existence d\u2019un conlit social en Colombie (le pays le plus inégal de l\u2019Amérique latine) et d\u2019agir pour le résoudre, les mouvements sociaux colombiens POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 71 jugent important de réitérer que le conlit armé est loin d\u2019avoir causé la destruction de l\u2019économie colombienne.Même en temps de guerre, et probablement grâce à celle-ci, la croissance économique a augmenté de 5% en 2011 et la violence politique a proité énormément à l\u2019oligarchie colombienne2.De fait, ce n\u2019est pas un hasard que la période d\u2019approfondissement du conlit coïncide avec l\u2019implantation du Plan Colombie depuis 2003, qui coïncide aussi avec une période de croissance économique soutenue, de concentration importante des terres dans les mains de l\u2019élite et des transnationales et parallèlement, l\u2019augmentation des inégalités.Le Plan Colombie, signé en 2001, représente le plus grand programme d\u2019assistance militaire des USA en Amérique latine et fut conçu pour accomplir divers objectifs stratégiques, dont la militarisation de la société colombienne et pour vider les campagnes : 300 000 soldats auxquels se joignent 30000 paramilitaires ont forcé des millions de personnes à abandonner les territoires contrôlés par les guérillas.Les guérilleros perdirent les ressources de renseignement et d\u2019appui logistique mais gagnèrent de nouvelles recrues.Comme résultat de la politique de la « terre brûlée » de Uribe/Santos et de la violence massive, de nouveaux secteurs économiques, essentiellement miniers, pétroliers et agro-industriels irent l\u2019objet d\u2019investissements étrangers, établissant les bases en 2012 pour l\u2019accord de libre-échange signé par Obama et par Santos.Ceci n\u2019est pas nouveau.La population colombienne subit l\u2019imposition du scénario de l\u2019accumulation capitaliste depuis les années 1920, époque des massacres des bananeraies et de l\u2019utilisation de meurtriers et mercenaires par des entreprises telles que la Standard Oil ou Chiquita Brand.Ces massacres ont engendré 300 000 morts.Cette période de guerre en a été une d\u2019importante croissance économique et de prospérité : les exportations de café sont passées de 242 300 000 $US en 1949 à 492 200 000 $US en 1953.Or, la région de production de café a été le théâtre principal des massacres de l\u2019époque.De plus, pendant la période 1948-1953, l\u2019industrialisation des infrastructures a augmenté de 56%, mais les salaires ont baissé de 14%, au-dessous du niveau de 19474.Depuis cette époque, la même histoire se répète. 72 SECTION I, Abus des minières - La propriété des terres : cause réelle du conlit La relation existante entre le conlit et le processus de concentration des terres est évidente lorsque nous observons le tracé de la dépossession et l\u2019instauration des mégas-projets.Ana Maria Ibanez afirme : « une grande partie des départements où l\u2019on voit une plus grande concentration des terres coïncide avec les départements les plus affectés par les déplacements et l\u2019abandon des terres par les communautés, qui sont l\u2019objet d\u2019importants projets de développement minier et d\u2019exploitation d\u2019hydrocarbures et agro-industriels pour les biocombustibles et agroforestiers »5.Les mouvements sociaux colombiens considèrent que la politique de développement économique imposée par les gouvernements antérieurs et actuels (surtout avec les locomotives minière, agro-industrielle et d\u2019infrastructures) alimente les pratiques guerrières qui ont un grand impact sur les conditions de vie des communautés en ne respectant pas leurs besoins et les droits humains.Les déplacements forcés, le pillage des ressources naturelles, les menaces et la persécution des activistes et défenseurs de droits humains, les exécutions extrajudiciaires, etc., servent à l\u2019application de ce modèle de développement.Et pour réaliser tout cela, la stratégie paramilitaire fut utilisée et continue d\u2019être un des piliers du conlit colombien.Elle se déploie depuis l\u2019État colombien avec le soutien actif des États-Unis et des élites économiques nationales et étrangères.Elle est inancée par les grands propriétaires terriens, certains secteurs du pouvoir politique, le narcotraic, ainsi que par certaines compagnies colombiennes et étrangères.C\u2019est sous le prétexte d\u2019une guerre de contre- insurrection que prend naissance une série de mécanismes de répression contre la population civile pour le contrôle territorial et social, et de manière ciblée contre les opposant-e-s politiques (syndicalistes, leaders paysans, militant-e-s sociaux, défenseur-e-s de droits humains, etc.).L\u2019objectif de contrôle territorial ne doit pas être sous-estimé puisque plusieurs analystes du conlit colombien avancent que cette stratégie vise avant toute chose à réaliser une contre-réforme agraire pour favoriser la concentration des terres aux mains de l\u2019oligarchie nationale et la remise des territoires les plus riches en ressources naturelles au capital transnational. POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 73 1.Ce n\u2019est pas une coïncidence si le conlit colombien, le plus vieux d\u2019Amérique latine, a fait plus de 350 000 morts; 5 195 620 déplacé-e-s, dont 70% sont des femmes (280 000 seulement en 2010); 150 000 personnes victimes de torture et plus de 50 000 personnes disparues et ce, seulement dans la période 1985-2010.La relation entre ces statistiques et la concentration croissante des terres saute aux yeux.De la même façon qu\u2019apparaissent sans cesse des plantations d\u2019agrocombustibles, comme la palme africaine, des plantations de caoutchouc, ou des mégas-projets extractifs, un des piliers économiques du gouvernement Santos.Dans plusieurs cas, l\u2019accès de plus en plus facile (et facilité) des multinationales aux ressources naturelles colombiennes est lié à un inancement plus important des acteurs du conlit armé, à une augmentation de la pauvreté et à des déplacements massifs.De fait, 87% des déplacements forcés, ainsi que 82% des violations des droits humains et au Droit international humanitaire et 83% des meurtres de leaders syndicaux6 ont lieu dans les régions riches en ressources naturelles.Il est aussi estimé que le paramilitarisme, en moins de deux décennies, a volé plus de 6,5 millions d\u2019hectares, qu\u2019on retrouve aujourd\u2019hui entre les mains de multinationales extractives, de l\u2019agro-industrie et de grands propriétaires fonciers7.Les mégas-projets extractifs étrangers Sur ces terres spoliées et volées aux paysans, aux communautés autochtones et afrodescendantes, se déploie actuellement une vaste gamme de projets agro-industriels, d\u2019élevage extensif, d\u2019exploitation minière, pétrolière et forestière.La majorité des mégaprojets sont inancés par des programmes du gouvernement visant soit la réinsertion des dits « paramilitaires démobilisés », soit lesdites cultures alternatives à la coca et bénéicient à ce titre d\u2019appuis inanciers importants de la part des agences internationales de développement, dont notre ancienne ACDI.Du côté de l\u2019agriculture, les productions mises de l\u2019avant sont celles destinées à l\u2019exportation et se divisent entre agrocarburants 74 SECTION I, Abus des minières - (palme africaine et éthanol principalement), café, caoutchouc et « fruits exotiques ».Ces productions qui prennent la forme de monocultures intensives, en plus d\u2019appauvrir le sol et de contaminer les cours d\u2019eau par l\u2019usage de produits toxiques, sont une cause directe de la perte de souveraineté alimentaire des paysans colombiens.Outre les terres fertiles et la disponibilité d\u2019un large bassin de main- d\u2019œuvre généré par les déplacements forcés et le vol de terres, le territoire colombien est convoité par le capital étranger pour la richesse de ses ressources naturelles (biodiversité, eau, minerais, hydrocarbures).Règle générale, les irmes transnationales (telles que les pétrolières canadiennes Paciic Rubiales Energy, Talisman et des minières canadiennes telles que Gran Colombia Gold, Medoro Ressources, Greystar, etc.8.) font leur entrée sur les territoires suite au « nettoyage » de celui-ci par les forces armées régulières et irrégulières.Une fois les populations déplacées et le vol de terre légalisé par les multiples lois agraires au proit de l\u2019élite terrienne, les irmes étrangères peuvent s\u2019installer sans craindre l\u2019opposition.Elles auront ensuite tout le support militaire nécessaire pour « sécuriser leurs investissements », que ce soit par la collaboration des forces paramilitaires qui contrôlent la population locale ou par le recours à des escadrons armés qui s\u2019attaquent à toute tentative d\u2019organisation syndicale ou d\u2019opposition.Le règne du président Alvaro Uribe (2002-2010) a légué à l\u2019actuel gouvernement Santos un code minier et une politique minière favorables aux intérêts étrangers en leur réservant le droit d\u2019utilisation des territoires et en criminalisant la petite activité minière artisanale.Jusqu\u2019en 1990, il existait 467 000 hectares de terres avec des titres miniers en Colombie.Lors des deux mandats d\u2019Uribe, 7 402 000 hectares ont été cédés pour l\u2019exploitation minière.Au nom de la politique de promotion de l\u2019investissement étranger, le gouvernement a décidé d\u2019augmenter à 12 millions d\u2019hectares les zones d\u2019exploitation agro-industrielles et forestières et à 38 millions de barils l\u2019exploitation pétrolifère9. POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 75 Et le Canada dans tout ça?En 2011 entrait en vigueur l\u2019Accord de libre-échange Canada-Colombie (ALECC).Le gouvernement canadien est le seul à avoir signé un accord économique avec la Colombie pendant le mandat d\u2019Uribe.Il a ainsi pavé la voie puisque, depuis, les États-Unis ont emboîté le pas, malgré la violation systématique des droits humains et l\u2019impunité qui continuent en Colombie.Les minières canadiennes détiennent 52% du secteur minier colombien10 et l\u2019ambassade canadienne estime que l\u2019investissement minier en Colombie est de 3 milliards de dollars11.De nombreuses compagnies canadiennes dans le domaine extractif sont dénoncées comme étant des « proiteuses de guerre » puisque les régions où elles développent leurs activités connaissent des conlits sociaux importants et pour s\u2019approprier les mines et le pétrole, elles s\u2019enrichissent grâce à la répression.Les compagnies canadiennes (minières et pétrolières en premier lieu) n\u2019ont aucun scrupule à investir en Colombie puisque les avantages y sont nombreux : une main-d\u2019œuvre bon marché, un régime d\u2019imposition assez souple, un potentiel en richesses énergétiques attirant avec un cadre légal et normatif qui favorisent les entreprises étrangères, des mesures répressives de l\u2019État et une contestation populaire contrôlée par les armes.Les compagnies étrangères et canadiennes proitent du conlit colombien pour sécuriser leurs investissements et sites d\u2019exploitation en faisant parfois directement affaire avec les structures paramilitaires et militaires.Ain de « sécuriser les investissements canadiens » et de « développer son marché », l\u2019État canadien est très actif en Colombie.Soulignons quelques interventions canadiennes plutôt récentes : Réforme du code minier colombien en faveur des entreprises étrangères La dernière version du code minier semble faite sur mesure pour les entreprises canadiennes.Coïncidence ?Évidemment que non puisque nul autre que l\u2019Institut canadien de recherche en énergie (ICRE) fût mandaté pour participer à son élaboration! Cedit « projet d\u2019aide 76 SECTION I, Abus des minières - internationale » a été réalisé grâce aux fonds accordés par feu l\u2019Agence canadienne de développement international (ACDI) et aux contributions de sponsors privés (des multinationales extractives enregistrées au Canada).Financement et appui au Plan Paciico Le Plan Paciico cible la région paciique de la Colombie et plus précisément le département du Choco, avec l\u2019objectif d\u2019accroître l\u2019exploitation des ressources naturelles de cette région ainsi que les échanges commerciaux internationaux.Le tronçon de l\u2019autoroute panaméricaine, le port en eaux profondes, les mégaplantations de palme africaine (pour la production d\u2019agrocarburants) et le « mapping » des ressources biogénétiques sont parmi les activités prévues par ce plan.En 1995, l\u2019ACDI octroyait une subvention de 241 861$ à la irme Radarsat International inc.(Ottawa) pour des services de conseil et d\u2019assistance technique au gouvernement colombien dans la mise sur pied du Plan Paciico.Promotion et inancement de partenariat entre ONG canadiennes et entreprises minières canadiennes En 2011, la ministre canadienne de la Coopération internationale annonçait un nouveau programme de inancement pour promouvoir les partenariats entre compagnies minières canadiennes et ONG canadiennes.La Colombie igure parmi les trois projets pilotes de cette politique qui vise à promouvoir « le dialogue entre les collectivités et le secteur privé ».Notons que d\u2019autres programmes similaires ont déjà été gérés par l\u2019ACDI.C\u2019est le cas du projet « Énergie, Environnement et Population » par lequel les bénéiciaires reçoivent des subventions publiques allant jusqu\u2019à 500 000$ pour participer à la création d\u2019une « vision commune entre les gouvernements, le secteur de l\u2019hydrocarbure et les peuples autochtones concernant le développement du potentiel en hydrocarbures ».C\u2019est aussi le cas du Projet « Secteur minier - Renforcement des capacités des Autochtones » destiné à favoriser l\u2019acceptation des projets miniers par les nations autochtones d\u2019Amérique.Ce programme plus récent semble néanmoins POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 77 nécessaire puisque les minières canadiennes ont très mauvaise presse.L\u2019Association minière canadienne (lobby du secteur minier) s\u2019est empressée de saluer cette initiative gouvernementale qui, en plus de fournir une nouvelle source de inancement public pour les compagnies minières déjà multimilliardaires, permettra à ces dernières de redorer leur image et de faciliter leur acceptation par les communautés locales.Appui des Forces Armées canadiennes, de la GRC et du SCRS Selon les informations sur le site du Ministère des affaires étrangères canadien, la Colombie igure parmi les membres du Programme d\u2019instruction et de coopération militaire (PICM) du Canada pour le cycle 2011-2014.Le Canada fournit aussi des navires de guerre, des sous- marins et des aéronefs de patrouille maritime au Joint Interagency Task Force South (JIATF-S), une coordination militaire pour ladite guerre à la drogue.La GRC collabore aussi avec la police nationale colombienne sur différents enjeux.De plus, le SCRS et la GRC collaborent avec les services de renseignement colombien pour la collecte d\u2019informations.La résistance dans le département de Nariño Tel que mentionné ci-haut, les entreprises minières et pétrolières qui opèrent en Colombie travaillent fréquemment dans des zones où le conlit armé est présent et où les terres ont été « abandonnées » suite au déplacement forcé des communautés sous les pressions violentes des acteurs armés.Des investigations ou cas juridiques ont démontré que quelques multinationales ont appuyé directement ou indirectement les groupes paramilitaires dans le but de créer des conditions sécuritaires pour leurs investissements.De plus, l\u2019installation des entreprises transnationales est accompagnée de l\u2019augmentation de bases militaires dans l\u2019environnement immédiat des mégas-projets d\u2019exploitation et l\u2019apparition de bataillons minéro-énergétiques.Ces bataillons font partie des dénonciations faites par la caravane de Nariño.Leur nombre ne fait que croître depuis leur création en 2011.On en recense 21 en 2014 sur tout le territoire colombien.Ces bataillons se retrouvent directement sur les champs d\u2019exploration et d\u2019exploitation et « sécurisent » les installations des transnationales.Ces bataillons sont payés par l\u2019armée 78 SECTION I, Abus des minières - nationale, qui elle, a obtenu comme contrat des transnationales de protéger leurs investissements.Dans la pratique, cela se traduit par un processus de militarisation de ces territoires.Le département de Nariño en est un exemple lagrant.Les résidents des localités visitées durant le périple de sept jours de la Caravane rejettent clairement le Plan de consolidation territoriale du gouvernement colombien, à l\u2019avantage du capital transnational et non des communautés colombiennes; les projets minéro-énergétiques des transnationales; les opérations de fumigation qui détruisent l\u2019environnement et les cultures; la militarisation du territoire; la stigmatisation et les menaces envers les leaders sociaux; les montages judiciaires ainsi que l\u2019impunité devant la justice colombienne.En 2010, 54% de la population du département vivent dans le secteur rural et six communautés autochtones habitent le territoire.Pour le secteur rural, 81% des résidents ne sont pas en mesure de couvrir leurs besoins de base, 64% de la population totale du département vit sous le seuil de pauvreté.Ces chiffres démontrent les hauts niveaux de pauvreté, d\u2019inégalités sociales et de l\u2019abandon de l\u2019État colombien des communautés de cette zone, qui n\u2019ont aucun service public ou un quelconque ilet social.Ces chiffres contrastent fortement avec les appuis du gouvernement aux industries de la région, autant d\u2019agriculture de masse que d\u2019exploitation minière.Environ 400 000 personnes ont été victimes de déplacements forcés dans la région et seulement en 2013, on compte 2095 personnes disparues.Ce département est une zone où le conlit armé est très présent, où les paramilitaires contrôlent les zones « paciiées », l\u2019armée colombienne à plusieurs bases et on retrouve une masse importante de narcotraiquants.Le département de Nariño est un des plus violents en Colombie et une des zones les plus violentes du monde.La population de Nariño est prise entre les feux croisés de tous les acteurs armés présents, causant des morts et des blessés.Le territoire de ce département est parsemé de mines antipersonnelles, faisant 737 victimes en 2013.Les deux tiers de ces victimes sont des civils, le tiers restant des militaires postés dans la zone. POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 79 Nariño est le troisième département en Colombie avec le plus important potentiel minier.Seulement en 2009, la direction des Services miniers colombiens a autorisé plus de 71 contrats et cession de territoires pour l\u2019exploration et l\u2019exploitation de gisements miniers pour 90 entreprises nationales et transnationales.Des tensions sont particulièrement existantes entre les communautés paysannes des municipalités de Arbodela et San Lorenzo et la minière canadienne Gran Colombia Gold, qui opère le site Mazamorras Gold depuis deux ans.Déjà en 2012, le PASC dénonçait la répression féroce utilisée par la minière canadienne envers les opposants à son projet de développement minier dans la région.Des tensions étaient très vives à l\u2019époque entre les résidents et la compagnie.Des opposants avaient occupé ses campements et incendié certaines installations en octobre 2011 en réaction aux tentatives d\u2019intimidation de l\u2019entreprise.À l\u2019époque, pour faire taire l\u2019opposition, la Gran Colombia Gold a engagé une entreprise de sécurité privée, qui a armé des jeunes de la région, tous ex-militaires.Les opposants au projet ont dénoncé plusieurs actes d\u2019intimidation et des menaces de mort provenant de ces gardes de sécurité privés qui patrouillaient la région en habits militaires, souvent cagoulés.C\u2019est en réponse à ces manœuvres de terreur que les opposants ont occupé les campements miniers.Gran Colombia Gold a alors accepté de négocier.La communauté et la minière sont arrivées à un accord en vertu duquel l\u2019entreprise s\u2019engageait à arrêter pendant un mois tout type de travaux jusqu\u2019à ce que soit convoqué par le gouverneur de Nariño un forum avec la présence de l\u2019ensemble des multinationales présentes dans la région, du gouvernement national et des communautés.Au moment de signer l\u2019entente, les représentants de la Gran Colombia Gold ne se sont pas présentés, ont fait savoir qu\u2019ils refusaient tout accord et poursuivraient en justice les opposants.Elle a également fait savoir qu\u2019elle demanderait au gouvernement colombien le déploiement d\u2019un bataillon militaire supplémentaire pour sécuriser ses activités.Les travaux d\u2019exploration et d\u2019exploitation se poursuivent depuis dans la région, bien que les mobilisations populaires se multiplient. 80 SECTION I, Abus des minières - Présence de mines antipersonnelles un peu partout, blessant, mutilant et tuant plusieurs personnes chaque année; militarisation du territoire avec les fameux bataillons minéro-énergétiques présents pour sécuriser les champs d\u2019exploitation des minières; terrains contaminés par les projets miniers, empêchant l\u2019usage de la terre par les paysans; violence sexuelle en augmentation envers les femmes et les illes (on recense 1980 cas de violences sexuelles dénoncées envers les illes de 0 à 17 ans entre 2004 et 2010); population civile prise entre les feux croisés de l\u2019armée nationale, des paramilitaires et des guérillas; appauvrissement croissant des communautés de la région; déplacements forcés; fumigation des territoires de culture des paysans sous prétexte de faire la chasse aux narcotraiquants de coca; montages judiciaires et criminalisation des activistes de la région, opposés aux multinationales; menaces envers les leaders environnementaux et syndicalistes; etc\u2026 Un portrait du conlit colombien en condensé.Cette réalité de danger perpétuel pour la population a suivi la Caravane tout au long de son périple puisqu\u2019à quelques kilomètres d\u2019un des lieux d\u2019arrêt de la Caravane, un ex-conseiller municipal a été victime d\u2019une mine antipersonnelle, mourant sur le coup.Lors des différents évènements publics de la Caravane, la police prenait des photos des visages des manifestants et de leurs pancartes, contrevenant au droit humanitaire international.Les demandes principales des communautés de Nariño sont que soit fait de façon urgente le déminage humanitaire de la région; que les garanties nécessaires aux déplacés pour le retour sur leurs terres soient mises en place; que l\u2019État colombien fasse la promotion des politiques agraires autonomes ainsi que des alternatives durables aux cultures illicites d\u2019usage, tout cela dans un cadre de négociations de paix avec une véritable justice sociale, une ne pouvant aller sans l\u2019autre.La Caravane a invité les autorités départementales, le Défenseur du peuple, le bureau des droits humains de l\u2019ONU, ainsi que les forces policières et militaires à participer à certains événements, les interpelant directement à propos de leur situation et de leurs demandes POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 81 et dénonciations.Aucune de ces institutions n\u2019a répondu à l\u2019invitation lors du départ de la Caravane, montrant une fois de plus leur désintérêt et mépris pour la défense des droits humains et du territoire, ainsi que pour les propositions des organisations de base sur ces questions.Par la suite, certaines de ces institutions ont fait savoir qu\u2019elles assureraient un suivi.mais sans plus.Malgré cela, les organisations sociales colombiennes n\u2019ont de cesse de résister aux assauts que leurs territoires et communautés connaissent depuis des décennies.Lutte pour le territoire, lutte pour la vie ! Notes 1 Le PASC est un collectif né à Montréal en 2003.Le PASC s\u2019est donné comme mission d\u2019articuler une solidarité directe entre mouvements de résistance du Sud et du Nord sur des bases internationalistes et anticoloniales.Depuis sa fondation, le PASC réalise de l\u2019accompagnement auprès de communautés paysannes, autochtones et afrodescendantes, d\u2019organisations sociales et syndicales et de prisonnières et prisonniers politiques en Colombie.Le PASC diffuse de l\u2019information sur les mouvements sociaux colombiens tout en dénonçant les intérêts canadiens impliqués dans le conlit social et armé en Colombie.Pour plus d\u2019informations : www.pasc.ca.2 El conlicto sociopolitico colombiano y la construccion de paz transforma- dora y participativa.Una mirada desde el movimiento social, Esteban Ramos, 2012.3 Peace Brigades International Colombia, Mining in Colombia: At what Cost?The Walrus: The Only Risk is Wanting to Stay, 2011.4 Idem note 2 5 Atlas de la distribution de la propriedad rural en Colombia 2000-2009; 2010.traduction libre.6 Peace Brigades International Colombia, Mining in Colombia: At what Cost?; The Walrus: The Only Risk is Wanting to Stay, 2011.7 El conlicto sociopolitico colombiano y la construccion de paz transforma- dora y participativa.Una mirada desde el movimiento social, Esteban Ramos, 2012. 82 SECTION I, Abus des minières - 8 Ciblons les proiteurs canadiens de la guerre, PASC, 2012.9 Guillermo Rudas, Minería en Colombia: locomotora fuera de control, 2011.10 Mining Watch Canada, CENSAT-Agua Viva and Inter Pares: Land and Conlict: Resource Extraction, Human Rights, and Corporate Social Responsibility - Canadian Companies in Colombia, 2009.11 Idem note 10. POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 83 En accompagnant les peuples mayas du Guatemala Par Enrique Vidal Olascoaga (Quique) Je fais appel à vous aujourd\u2019hui pour vous proposer d\u2019accompagner avec moi les communautés du Guatemala ; Il s\u2019agit d\u2019un projet que vous partagerez, je l\u2019espère ! Pourquoi agir avec les mayas (d\u2019) aujourd\u2019hui ?Dans des terres où la paix ne semble jamais être arrivée depuis les années 60, la population maya guatémaltèque et les anciennes victimes du conlit armé subissent aujourd\u2019hui encore de nombreuses violences.Ces peuples et la richesse de leur culture forment un vrai trésor de l\u2019humanité qu\u2019il s\u2019agit d\u2019accompagner et de protéger. 84 SECTION I, Abus des minières - J\u2019ai donc décidé, en partant en tant qu\u2019accompagnateur, de contribuer à la protection des droits humains et à l\u2019édiication d\u2019une paix véritable pour ces communautés au Guatemala.Devenir accompagnateur international sur le terrain Après un long processus de recrutement, j\u2019ai été sélectionné récemment par le Collectif Guatemala pour devenir, dès le mois de novembre 2014, accompagnateur international de paix dans ce pays.J\u2019y serai volontaire pour une période de 9 mois au sein du projet ACOGUATE (coordination de l\u2019accompagnement international au Guatemala).En tant qu\u2019accompagnateur, mon rôle sera, avec l\u2019équipe du projet, non seulement de dissuader l\u2019usage de la violence envers les communautés autochtones grâce à une présence physique et paciique, mais aussi d\u2019apporter un soutien moral à ces communautés ainsi qu\u2019aux défenseurs des droits humains, lesquels sont eux-mêmes extrêmement vulnérables.En outre, je rendrai témoignage auprès de la communauté internationale des dangers et menaces permanentes à la vie et aux droits de ces personnes.Je vous emmène avec moi en terres Maya Mon objectif est de vous faire voyager à mes côtés jusqu\u2019aux terres ancestrales mayas et de vous faire découvrir l\u2019histoire contemporaine de ces peuples et territoires.Autrement dit, je veux créer un pont, un lien d\u2019humanité entre vous et ces communautés que j\u2019aurai le plaisir d\u2019accompagner.Pendant toute la durée de mon séjour, je souhaite vous offrir le récit de mon voyage jusqu\u2019en Europe et dans le reste de l\u2019Amérique latine, en vous partageant la voix, encore trop souvent réduite au silence, de ces êtres humains porteurs d\u2019un message universel.Ils sont aux premières lignes d\u2019un combat pour le respect de leurs terres, de leur culture millénaire et de la libre détermination des peuples face aux déis de la globalisation et de la consommation à outrance, voire de la crise systémique de nos temps. POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 85 86 SECTION I, Abus des minières - Que se passe-t-il au Guatemala au XXIe siècle ?Au Guatemala, ces communautés mayas vivent dans un des contextes les plus affreux en Amérique latine sur les plans socio-économiques, politiques et même humanitaires.Plongées dans le conlit social et menacées de toutes parts, les populations doivent vivre avec les plaies encore à vif des violences et du génocide commis dans les années 1980, et sont aujourd\u2019hui les principales victimes d\u2019inégalités économiques estrêmes ainsi que d\u2019une discrimination sociale historique.Plus récemment, ces personnes ont subi la voracité internationale et nationale matérialisée dans l\u2019accaparement de leurs terres, héritage de leurs ancêtres, par les entreprises étrangères venues piller les ressources naturelles du Guatemala.Dans le même temps, depuis « le bas », une volonté émerge de partager avec le reste du monde l\u2019histoire et la diversités des récits des populations autochtones, leur version de la vérité, de la justice, de la beauté, du respect, de la dignité humaine, de l\u2019amour, de l\u2019humour, de la liberté et de la place des Mayas aujourd\u2019hui.Autant de principes qui ont survécu malgré les attaques de la modernité, et ce, notamment, grâce au modèle alternatif du « buen vivir » latino-américain.Si un autre monde est possible, cette évolution passe nécessairement par la communication et l\u2019apprentissage de l\u2019autre.Autrement dit, c\u2019est par la découverte et l\u2019initiation aux richesses qu\u2019offre la diversité que nous trouverons les alternatives dont nous avons besoin nous aussi pour faire de nos modes de vie des modèles responsables et respectueux de la nature et de l\u2019humanité tout entière, dans tout ce qu\u2019elle comporte de beau et de différent.Voilà ma contrepartie et la principale chose que je puisse vous offrir en échange de votre soutien.Si symbolique que cela soit, je voudrais vous raconter et partager avec vous « les AlterNatives depuis l\u2019Altérité », des alternatives d\u2019aujourd\u2019hui que nous offrent l\u2019altérité et la diversité. POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 87 Les fonds collectés Les fonds collectés par cette campagne serviront à inancer une partie de mes frais de déplacement au Guatemala, des vaccins, de l\u2019équipement pour faire les missions, une assurance médicale ainsi que les frais annexes hors nourriture de base, logement et déplacements internes qui seront pris en charge par ACOGUATE.En tant que mexicain, je ne peux pas proiter du soutien de l\u2019Union Européenne, normalement offert aux accompagnateurs sélectionnés par le Collectif Guatemala.En vous remerciant d\u2019avance ! Je vous propose de suivre mes missions sur le terrain à travers un photo- blog qui, je vous le promets, sera très inspiré, pour vous faire découvrir l\u2019histoire de ce beau pays et de ces communautés qui, je vous l\u2019assure, ont beaucoup à nous apprendre.Je compte sur vous ! Osez participer ! Les dons et contreparties proposés sont indiqués à votre droite.Il est également important pour moi, si vous le voulez bien, que vous partagiez cette campagne un maximum ; c\u2019est grâce à votre volonté et votre gentillesse que mon projet devient possible ! Pour plus de questions n\u2019hésitez pas à me contacter : vidal-olascoaga@hotmail.com Très amicalement, Enrique Vidal Olascoaga (Quique) 88 SECTION I, Abus des minières - Guatemala: violences, résistances et solidarités Par Laurence Guénette Les pages qui suivent osent aborder une multitude d\u2019aspects d\u2019une question grave, large et complexe qui ne saurait en aucun1 cas être résumée en un seul article.Elles ne réitèrent pas certaines prémisses concernant les répercussions de l\u2019industrie minière sur les milieux écologiques, sur les peuples et sur tissus sociaux, ou encore concernant la prépondérance des sociétés extractives canadiennes à travers le monde et en Amérique latine.Les lecteurs-trices sauront pardonner ces omissions nécessaires : l\u2019objectif de cet article est d\u2019offrir un survol du Guatemala en fait de résistance à la violence du modèle extractif canadien qui s\u2019y déploie, ainsi que des efforts modestes mais acharnés que le Projet Accompagnement Québec-Guatemala joint à cette lutte nécessaire et audacieuse.Une multitude d\u2019enjeux et de mentions incontournables, donc, mais motivée de tout son long par une trame de fond essentielle : Celle de Merilyn Topacio Reynoso, militante de la jeunesse en résistance contre les sociétés extractives à Mataquescuintla, au Guatemala, participante à la mobilisation contre le très controversé projet Escobal de la société canadienne Tahoe Resources : assassinée à l\u2019âge de 16 ans, le 13 avril 2014.Malheureusement, son cas n\u2019a rien d\u2019extraordinaire, dans un pays où la violence minière sévit sans scrupules et sans relâche depuis plusieurs années.Pourtant, cet article est dédié à Merilyn, dont la vie et la mort rappellent aussi l\u2019ampleur de la résistance qui existe au Guatemala, et le courage de toutes les personnes et des communautés mobilisées.Quel est le portrait minier du Guatemala ?Le Guatemala, à l\u2019instar de nombreux autres pays, a connu un véritable boom de l\u2019industrie minière depuis le milieu des années 1990.L\u2019expansion rapide de l\u2019industrie extractive correspondait au contexte POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 89 global ; suivant l\u2019idéologie économique dominante, les investissements étrangers étaient perçus comme la panacée en ce qui a trait au développement des pays pauvres.On avait donc tout intérêt à les attirer, par la mise en place d\u2019une série de mesures iscales et légales incitatives.Dès le début des années 2000, les marchés mondiaux connurent une augmentation fulgurante de la valeur spéculative des métaux précieux, laquelle augmenta de près de 450 % entre 2001 et 2013.La perspective de rendements plus qu\u2019alléchants s\u2019ajouta au paradigme économique en faveur des investissements étrangers, entraînant une véritable prolifération de projets d\u2019extraction de métaux précieux.Dans le cas du Guatemala en particulier, le milieu des années 1990 est une période-clé également en raison de la signature des Accords de Paix, le 29 décembre 1996.Ceux-ci mettent un terme à un conlit armé interne qui a duré trente-six ans, caractérisé par des crimes de génocide inqualiiables de l\u2019État guatémaltèque contre les populations mayas, et par l\u2019application de la stratégie anti-insurrectionnelle la plus brutale qu\u2019ait connue l\u2019Amérique latine à cette époque.Le conlit aura donné lieu à plus de 600 de massacres et à la destruction de 440 villages ; fait plus d\u2019un million de déplacé-e-s; entraîné dans la mort plus de 200 000 victimes, en plus des 45 000 personnes disparu-e-s qui manquent toujours à l\u2019appel à l\u2019heure actuelle.Les Accords de 1996 marquent donc l\u2019avènement d\u2019un climat plus propice aux investissements : un pays désormais en paix, une république dotée de structures démocratiques et offrant une certaine prévisibilité juridique.Mieux encore, l\u2019État guatémaltèque s\u2019empresse d\u2019adopter des mesures facilitant l\u2019installation des entreprises minières, avec une série de changements apportés au Code minier dès 1997.Notamment, l\u2019accès à l\u2019eau est dorénavant illimité et gratuit, les démarches administratives sont simpliiées et les redevances payables par les entreprises sont réduites de manière draconienne, passant de 6 % à 1 % des proits \u2013 des proits que daignent déclarer les entreprises minières, au sein d\u2019une industrie engendrant a priori une rentabilité exceptionnelle.C\u2019est ainsi que le boom minier au Guatemala est provoqué, organisé, installé, sur un territoire riche en ressources minérales : or, argent, nickel, plomb, cuivre et zinc.Les données de 2014 font état de 345 90 SECTION I, Abus des minières - permis d\u2019exploitation et d\u2019exploration en vigueur, en plus de 592 demandes de permis en cours de traitement pour le seul territoire du Guatemala, d\u2019une supericie semblable à celle du Saguenay-Lac-St- Jean.Cette multitude de nouveaux projets imposés aux populations locales sans leur consentement, entraînant leur lot de drames humains et environnementaux, alimentent une nouvelle tension dans le pays.Au cours de la seule décennie 2000 à 2010, plus de 130 conlits liés à l\u2019industrie extractive secouent le Guatemala, à divers degrés de gravité.Les traits de la résistance autochtone La in du conlit armé interne va aussi permettre progressivement le réveil de la société civile, après plus de trois décennies de terreur généralisée et d\u2019un autoritarisme qui avaient forcé de nombreux groupes, comités ou unions à se réfugier dans la clandestinité.En quelques années, à la suite du conlit, les survivant-e-s du génocide, les femmes, les paysan-ne-s, les communautés autochtones, les travailleuses-eurs et syndicalistes, les environnementalistes vont briser le silence, recommencer à exprimer publiquement leurs revendications et à s\u2019organiser ouvertement pour la défense de leurs droits.Le Guatemala est composé à majorité d\u2019Autochtones.En effet, de 60 à 70 % de la population appartient à l\u2019une des 22 ethnies mayas, au peuple xinca ou encore au peuple garifuna.La résistance à l\u2019extractivisme qui s\u2019est développée au Guatemala durant les dix dernières années est fortement marquée par cette réalité démographique, de même que par la réalité socio-économique et identitaire des communautés autochtones, marginalisées et exploitées depuis l\u2019époque coloniale.Il faut d\u2019abord souligner que par leur prépondérance en nombre, mais aussi en raison des zones où se multiplient les projets extractifs, les communautés autochtones du Guatemala sont les plus touchées par les bouleversements qu\u2019amène l\u2019industrie minière dès la phase exploratoire.Si partout en Amérique latine, les peuples autochtones sont au cœur de la résistance, et la lient intimement à des revendications identitaires, c\u2019est d\u2019autant plus vrai au Guatemala.La défense du territoire est étroitement liée à la cosmovision autochtone maya, laquelle suggère une perception de la nature, sa préservation, son utilisation, et la place POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 91 des êtres humains en son sein, diamétralement opposée à celle du modèle extractiviste capitaliste imposé par les sociétés minières.Comme le soulignait un chercheur du McGill Research Group Investigating Canadian Mining in Americas (Groupe de recherche de l\u2019université McGill sur l\u2019activité minière canadienne dans les Amériques ou MICLA), les communautés autochtones sont particulièrement cohésives et capables de s\u2019organiser pour résister.Elles sont « plus radicales, et plus portées à rejeter en bloc l\u2019exploitation minière.Les Autochtones protègent leur territoire et ont une conscience historique très forte, après avoir vu des étrangers piller leurs ressources pendant plusieurs siècles ».L\u2019organisation des peuples autochtones du Guatemala face aux projets miniers a pris une multitude de formes : manifestations, recours aux tribunaux nationaux ou internationaux, actions directes de blocages et de sabotage matériel, occupation paciique de sites visés par des projets miniers, création de fronts de résistance et de défense du territoire favorisant l\u2019action collective et la solidarité, etc.Mais parmi ces tactiques complémentaires, la tenue de consultas est un élément central et emblématique de la résistance des populations autochtones du Guatemala à l\u2019expansion minière.Depuis une décennie déjà, la tenue de ces consultations publiques communautaires a permis à plus d\u2019un million de personnes de s\u2019exprimer face aux projets miniers, alors que ni l\u2019État ni les multinationales ne leur demandent leur avis à ce sujet.Ces consultas n\u2019ont rien avoir avec des BAPE québécois, mascarades de consultation gracieusement offertes par le gouvernement et même parfois, concédées par les entreprises pour calmer le jeu.Ce sont des initiatives provenant des communautés elles-mêmes, organisées à l\u2019image de leurs processus traditionnels de prise de décision et durant lesquelles l\u2019ensemble d\u2019une communauté (excepté les enfants en bas âge) est invitée à se prononcer sur les projets d\u2019exploitation des ressources naturelles par un vote populaire à main levée.En amont de sa tenue, la consulta est l\u2019occasion de transmettre de l\u2019information à l\u2019ensemble de la communauté, de transmettre l\u2019expérience vécue par d\u2019autres, de briser le monopole du discours souvent tenu par des 92 SECTION I, Abus des minières - représentants d\u2019entreprise qui parlent de développement et de création d\u2019emplois, pour bien expliquer les conséquences d\u2019un projet minier \u2013 sachant que les exemples éloquents de catastrophes humaines et environnementales ne manquent pas au Guatemala, notamment depuis le projet minier Marlin de la société canadienne Goldcorp, dans la région de San Marcos.La tenue de plus de 75 consultations communautaires sur le territoire guatémaltèque à ce jour fait état du rejet clair des populations autochtones des mégaprojets extractifs.La tenue de ces consultations a beau être reconnue dans les lois municipales ainsi que dans la Constitution de la République, le gouvernement guatémaltèque persiste à dire que la tenue de consultas n\u2019est pas obligatoire et que ses résultats n\u2019ont pas de force contraignante permettant de freiner un projet, puisque l\u2019activité minière correspond à un intérêt national public.Qu\u2019à cela ne tienne, si le gouvernement et les sociétés minières font la sourde oreille, les consultations continuent.Elles répondent à un besoin d\u2019organisation collective face à une industrie menaçant la vie et la paix des communautés concernées, et elles valident la résistance des populations face aux projets miniers.Elles correspondent aussi à l\u2019exercice d\u2019un droit des peuples à l\u2019autodétermination et à exprimer leur consentement libre et éclairé face à des projets touchant directement leur vie et leur territoire, droits reconnus explicitement dans la Convention 169 de l\u2019Organisation internationale du travail et dans la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones.Ces instruments de droit international ont beau manquer de mordant, la tenue des consultations communautaires dote tout de même la résistance d\u2019un argument juridique supplémentaire, utile non seulement dans le cadre de recours internationaux mais aussi pour faire reconnaître la légitimité de la résistance dans l\u2019opinion publique internationale.Être défenseur-e de droits humains au Guatemala Toutes ces personnes, organisations et communautés s\u2019opposant activement aux mégaprojets miniers évoluent dans un contexte global de persécution, dans un pays en paix où la violence politique est à son comble.Chaque année paraissent de nouvelles données concernant POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 93 la persécution des défenseur-e-s des droits humains, dénombrant les menaces, les enlèvements, les détentions illégales, les diffamations et les assassinats perpétrés contre les militants engagés dans diverses causes.De façon générale, depuis les accords de paix de 1996, chaque année marque une augmentation de cette persécution par rapport à l\u2019année précédente.Au cours de l\u2019année 2013, 657 actes de persécution des défenseur-e-s de droits humains ont été répertoriés au Guatemala, un triste record qui surpasse les violences politiques enregistrées au cours des dernières années.Une proportion de plus en plus grande des attaques \u2013 près de la moitié \u2013 cible des défenseurs et des défenderesses du territoire et des droits des peuples autochtones à l\u2019autodétermination, ainsi que des environnementalistes.En effet, ce type de militantisme tout comme la répression qu\u2019il rencontre suivent la conjoncture du Guatemala : un foisonnement de mégaprojets extractifs mais aussi hydroélectriques, imposés aux populations et engendrant des bouleversements majeurs de leur vie et de l\u2019environnement dans lequel elles évoluent, multipliant les foyers de tension à travers le pays.La répression des opposant- e-s survient dans un contexte d\u2019impunité généralisée, et jalousement protégée par l\u2019oligarchie politico-militaro-corporatiste qui contrôle le pays.Impunity Watch dit du Guatemala qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un « État dysfonctionnel, raciste et discriminatoire, répondant aux intérêts d\u2019élites économiques, politiques et militaires.Cet État entrave donc tous les efforts entrepris pour briser l\u2019impunité institutionnalisée, et est incapable de surmonter les causes qui ont mené au conlit armé, il y a une soixantaine d\u2019années.La persistance des causes, ainsi que l\u2019impunité présente et passée, ont contribué à une culture de l\u2019impunité, dans laquelle les citoyen-ne-s s\u2019attendent à l\u2019impunité et l\u2019acceptent comme la norme.» Différentes données font état de taux d\u2019impunité allant de 80 % à 98 % : c\u2019est-à-dire que les crimes graves ne donnent que rarement lieu à des enquêtes, et encore moins souvent à des procès suivis de la condamnation des coupables.La redéinition de l\u2019ennemi intérieur comme stratégie de répression Depuis plusieurs années, la diffamation publique est utilisée comme stratégie contre les défenseur-e-s de droits, dans le but de transformer 94 SECTION I, Abus des minières - leur image dans l\u2019opinion publique et de contribuer à la tendance à leur criminalisation devant les tribunaux.Ainsi, les défenseur-e-s de droits humains seront souvent dépeints par l\u2019utilisation de termes soigneusement choisis par les médias, l\u2019État et l\u2019oligarchie.Ils et elles sont ainsi qualiiés de délinquants, de criminels, de personnes s\u2019opposant au développement, de communistes, d\u2019éco-hystériques et même de terroristes, particulièrement lorsque leur mobilisation est organisée en opposition à un mégaprojet d\u2019exploitation des ressources naturelles.Cette stratégie s\u2019inscrit dans une visée plus large : en diffamant et en criminalisant, on crée un nouvel ennemi intérieur, susceptible de remplacer le communisme qui eut à l\u2019époque le dos si large pour justiier la brutalité sanguinaire de la répression, les tactiques anti- insurrectionnelles les plus inimaginables, allant jusqu\u2019aux actes de génocide.Ce nouvel « ennemi intérieur » justiie la répression nécessaire au maintien du statut quo au Guatemala, et notamment, la militarisation nécessaire à l\u2019installation et aux activités des sociétés extractives.Certains analystes ont observé ce qui semble être un modus operandi à cet effet : tout d\u2019abord, le mouvement de résistance est abondamment diffamé par des publications dans la presse, des émissions télévisées, et même à l\u2019occasion de discours oficiels de haut-placés du gouvernement guatémaltèque.Ensuite, une réunion avec les communautés et l\u2019entreprise est organisée : les dirigeants du mouvement visé sont alors identiiés, et la cartographie des mouvements sociaux élaborée par l\u2019oligarchie guatémaltèque à cet égard est fort impressionnante.Enin, les leaders du mouvement sont criminalisé-e-s et traîné-e-s en justice pour de nombreux délits allant jusqu\u2019à être accusés d\u2019être des « menaces pour la nation ».En 2013, on dénombrait plus de soixante poursuites judiciaires contre des organisateurs-trices communautaires opposé-e-s aux projets miniers.Ces processus ont bien entendu de graves conséquences pour les populations en résistance et défenseur-e-s de droits humains, aux plans économique, organisationnel et humain.Dans les cas où la résistance ne s\u2019essoufle pas encore, malgré la diffamation et la criminalisation, l\u2019État décrète alors l\u2019État de Siège POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 95 ou État de Prévention, qui permet un déploiement massif des forces armées dans la région concernée, de même qu\u2019une suspension de certaines libertés fondamentales des citoyen-ne-s et une expansion des pouvoirs des forces policières et militaires.C\u2019est d\u2019ailleurs pendant un État de siège et une militarisation majeure de la région de Santa Rosa en 2013 que l\u2019entreprise Tahoe Resources a pu inaliser la construction des infrastructures du projet minier Escobal pour inalement commencer l\u2019extraction en janvier 2014.L\u2019accompagnement international comme geste de solidarité et force dissuasive Il est minuscule et fragile l\u2019espace dans lequel se mobilise la société civile guatémaltèque « post-conlit » et qui se cherche un nouveau soufle depuis les Accords de Paix qui avaient mis in à une longue période de clandestinité des mouvements sociaux et de la dissidence.La répression politique resserre et amenuise l\u2019espace dont disposent les militants pour travailler et agir en faveur de la justice sociale et contre l\u2019exploitation.Elle étouffe les défenseur-e-s dans un paradigme d\u2019insécurité constante, laquelle d\u2019ailleurs ne touche pas qu\u2019eux ; leurs proches font aussi l\u2019objet de menaces.Militer devient un choix des plus courageux : il est le chemin le moins facile, celui qui est motivé par une conviction inébranlable et une nécessité incontestable, et suivi malgré l\u2019aberration des injustices ayant cours au Guatemala, malgré la lenteur des avancées et la fréquence des reculs, et surtout, malgré la peur et la tension constante qui teintent la vie quotidienne.C\u2019est dans ce contexte que des militant-e-s des droits humains provenant de l\u2019extérieur du Guatemala interviennent à titre « d\u2019observateurs- trices des droits humains » ou encore « d\u2019accompagnateurs-trices internationaux », synonymes utilisés pour nommer une stratégie d\u2019action solidaire non violente pratiquée depuis les années 1980 dans diverses régions du monde.Au Guatemala, l\u2019accompagnement international du Projet Accompagnement Québec-Guatemala et d\u2019autres comités en provenance de divers pays répond aux demandes explicitement formulées par des défenseur-e-s de droits humains.Ces personnes jugent donc pertinent d\u2019intégrer à leur stratégie globale de 96 SECTION I, Abus des minières - sécurité la présence d\u2019observateurs-trices des droits humains neutres, non partisans et non guatémaltèques.L\u2019accompagnement peut avoir pour effet de dissuader les potentiels agresseurs et actes de répression, puisque la présence d\u2019une personne extérieure, en mesure de témoigner de l\u2019agression et d\u2019activer un réseau international de solidarité et de pressions politiques, peut aggraver les conséquences négatives pour les agresseurs.En plus de son objectif de dissuasion des attaques, l\u2019accompagnement permet la construction d\u2019une réelle relation de solidarité entre personnes accompagnées et accompagnateurs-trices, ainsi que la documentation et la diffusion d\u2019informations de première main concernant les mouvements collectifs de défense des droits humains.Dans un Guatemala caractérisé par une violence généralisée (près de 19 assassinats par jour en 2013, dont la majorité demeureront impunis), l\u2019accompagnement contribue aussi à empêcher la dépolitisation des agressions.Les autorités peuvent, en effet, être tentées de banaliser les assassinats ou attaques de militants en les attribuant à la violence commune : un cocktail explosif de traumatisme collectif post-génocide, de féminicide, de gangs de rues et de narcotraic.En cas d\u2019assassinat ou d\u2019agression d\u2019une personne accompagnée, les observateurs-trices internationaux sont susceptible d\u2019aider à souligner le caractère politique de l\u2019événement.Ajoutons à cela qu\u2019au sein de la stratégie répressive actuelle visant à faire des opposant-e-s aux mégaprojets le nouvel ennemi intérieur du Guatemala, les observateurs-trices des droits humains contribuent à réitérer aux plans local et international, la légitimité et la légalité des luttes.En effet, les personnes et organisations accompagnées sont toutes vouées à la défense et à la revendication de droits individuels et collectifs protégés par les instruments universels, régionaux ou sectoriels de protection des droits de la personne, pour la plupart signés et ratiiés par l\u2019État guatémaltèque.Le Projet Accompagnement Québec-Guatemala soutient les défenseur.e.s POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 97 guatémaltèques des droits humains depuis 1992, et ACOGUATE, l\u2019organisation regroupant une dizaine de collectifs d\u2019accompagnement dont le PAQG qui est l\u2019un de ses membres fondateurs, célébrera en 2015 ses 15 ans d\u2019existence.Chaque époque a été le théâtre d\u2019une conjoncture particulière, dans lesquelles il était possible d\u2019observer une répression accentuée envers certaines « catégories » de défenseurs (syndicalistes, féministes, militants luttant pour la mémoire historique et le droit à la justice, etc.) Les observations des dernières années ne laissent aucune place au doute : les défenseurs les plus visés par la répression sont dorénavant les personnes, organisations et communautés luttant pour la défense du territoire, du droit des peuples à l\u2019autodétermination et de l\u2019environnement.Cette accentuation correspond à l\u2019accroissement en nombre et en intensité des conlits liés aux projets extractifs (dont nombre de projets d\u2019extraction de métaux précieux) et d\u2019exploitation des ressources naturelles (notamment, des mégaprojets de barrages hydroélectriques).Depuis quelques années, les organisations d\u2019accompagnement international sont donc de plus en plus souvent appelées à accompagner des opposant-e-s de projets miniers canadiens, cible croissante de menaces et d\u2019attaques.Dans ce contexte, les accompagnateurs-trices sont souvent appelés à exercer cette présence dissuasive auprès des personnes accompagnées, à documenter les mouvements de résistance aux projets extractifs, à observer et à témoigner de la tenue et des résultats des consultations communautaires organisées par les populations.Toutefois, une importante partie du travail de solidarité doit forcément s\u2019opérer à partir du pays hôte des accompagnateurs- trices.Cela est d\u2019autant plus vrai pour les comités d\u2019accompagnement eux-mêmes issus du pays qui fournit un appui indéfectible et de formes multiples à des sociétés minières cotées en Bourse en son sein\u2026 Le Canada, bien sûr.Éducation et mobilisation : une campagne de désinvestissement.Les mandats d\u2019accompagnement au Guatemala et d\u2019éducation au Québec sont à la fois complémentaires et indissociables, et le PAQG a toujours tenu à poursuivre ses efforts de mobilisation de la population 98 SECTION I, Abus des minières - en cohérence directe avec la réalité des défenseur-e-s de droits humains observée sur le terrain.L\u2019accompagnement des défenseur-e-s de droits humains luttant contre les multiples violences des sociétés minières ne peut donc pas se sufire à lui-même quand ces sociétés sont enregistrées au Canada et inscrites à la Bourse de Toronto, et jouissent du cadre législatif, politique, diplomatique et iscal qui leur est indéniablement favorable.Il est donc nécessaire de mettre en lumière cette complicité du Canada et de jouer un rôle de protagoniste actif contre ce modèle extractif en réseautage avec d\u2019autres partenaires locaux.De surcroît, l\u2019objectif de dissuasion de l\u2019accompagnement international ne peut plus être exercé qu\u2019auprès du gouvernement guatémaltèque ; dissuader les entreprises minières de commettre des violations de droits humains nécessite aussi la mobilisation de l\u2019opinion publique internationale contre leurs pratiques.Devant l\u2019incontestable pertinence d\u2019établir un lien clair entre le rôle du Canada et la répression des défenseur-e-s au Guatemala, de même que de documenter et d\u2019analyser le modèle extractif qui est appliqué ici et ailleurs de façons semblables, le Projet Accompagnement Québec-Guatemala a consacré de grands efforts de sensibilisation et de mobilisation de la population d\u2019ici à ces enjeux.Ce fut le cas notamment par l\u2019élaboration d\u2019une exposition de photos intitulée Mines au Sud, Gaz au Nord, même dépossession (2012), par sa participation à l\u2019organisation du colloque Plan Nord Plan Sud et la tournée de la militante Lolita Chavez à travers le Québec (2013) et par sa comparution comme témoin-expert dans le cadre du Tribunal des Peuples sur l\u2019Industrie minière canadienne en Amérique latine tenu à Montréal (2014).Mais parallèlement aux appuis multiformes du Canada en faveur des entreprises et du modèle extractif dans sa globalité, le lien inancier (Le Fil de l\u2019Argent) qui relie les Canadien-ne-s et Québécois-e-s aux sociétés minières canadiennes au Guatemala a mobilisé les efforts d\u2019éducation du public depuis le début de l\u2019année 2014.La majorité d\u2019entre nous contribuons aux activités de ces entreprises minières à l\u2019étranger par nos investissements individuels et collectifs, tant par des régimes privés d\u2019épargne (REER ou CELI offerts par les institutions bancaires) que par les régimes collectifs et publics d\u2019épargne-retraite. POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 99 Le PAQG a identiié les investissements parvenant aux sociétés minières canadiennes Goldcorp Inc et Tahoe Resources Inc, toutes deux actives au Guatemala et à la source de graves conlits miniers.Goldcorp est une société d\u2019extraction aurifère basée à Vancouver, inscrite à la bourse de Toronto (TSX) ainsi qu\u2019à celle de New York (NYSE).Au Guatemala, ses iliales possèdent les concessions d\u2019exploitation pour trois projets d\u2019extraction d\u2019or et d\u2019argent en plus de détenir plusieurs concessions d\u2019exploration.Depuis que l\u2019extraction y a commencé en 2005, le projet Marlin est tristement devenu un exemple emblématique de la violence extractive pour le monde entier, tant en raison de la détérioration environnementale que des violations de droits humains, conlits sociaux et répression des opposant-e-s qu\u2019il a engendrés.Tahoe Resources Inc.est aussi enregistrée en Colombie- Britannique et inscrite aux bourses de Toronto et de New York.Elle se concentre sur le projet Escobal au Guatemala, une mine d\u2019or et d\u2019argent appartenant auparavant à Goldcorp.De fait, les liens entre les deux sociétés sont assez étroits, puisque Goldcorp détient près de la moitié des actions de Tahoe Resources, et que les deux sociétés ont été fondées et administrées, à travers les années, par les mêmes personnes.En ce qui concerne le projet Escobal, l\u2019extraction a débuté en janvier 2014 malgré les contestations et mobilisations qui l\u2019avaient précédé.Dans le cadre du Tribunal Permanent des Peuples sur l\u2019industrie minière, Tahoe Resources Inc.a été reconnue responsable de plusieurs violations de droits humains, autant en ce qui a trait au droit des peuples à l\u2019autodétermination qu\u2019à des actes de « répression, intimidation, criminalisation, diffamation et violence à l\u2019égard des opposant-e-s au projet minier et des organisations sociales actives pour la défense des droits ».L\u2019entreprise est également poursuivie devant un tribunal canadien en Colombie Britannique pour la brutalité mortelle dont ont fait preuve ses agents de sécurité privée en mai 2013.La validité de son permis d\u2019exploitation est également contestée en vertu de la loi guatémaltèque.Le PAQG, appuyé par plusieurs organisations alliées, a donc lancé une campagne publique appelant à retirer nos investissements de ces deux sociétés minières.En effet, par leur inscription à la Bourse de Toronto, 100 SECTION I, Abus des minières - ces sociétés accèdent à un énorme bassin de capitaux ne demandant qu\u2019à être investis dans des activités particulièrement rentables ; ce sont les alléchantes économies de millions de personnes d\u2019un pays développé.La Caisse de dépôt et de placement du Québec, qui perçoit les cotisations de près de 4 millions de Québécois-e-s à la Régie des rentes, investissait, en 2013, plus de 246 millions de dollars dans Goldcorp.Le Régime de pensions du Canada, constitué des cotisations de quelque 18 millions de Canadien-ne-s, investissait 217 millions $ dans Goldcorp et 54 millions $ dans Tahoe Resources.Le régime de retraite des employé-e-s du secteur public (PSP Investment) investissait, quant à lui, 80 millions $ dans Goldcorp et 12,5 millions $ dans Tahoe Resources, et le régime de retraite des enseignant-e-s de l\u2019Ontario 175 millions $ dans Goldcorp.Et cela, sans compter les régimes d\u2019épargne de la Banque Royale, de la CIBC, de la Banque de Montréal, de la Banque Nationale, de l\u2019Industrielle Alliance, de Manuvie, de la Standard Life et de quelques autres qui investissent également dans Goldcorp et dans Tahoe Resources.À l\u2019occasion de sa visite au Canada en mars 2014, l\u2019avocat et militant Rafael Maldonado ne mâchait pas ses mots : « Tout argent reçu par les investisseurs, de proits ou de dividendes engendrés par l\u2019activité minière [du projet Escobal] est taché de sang.Il s\u2019agit du sang de personnes innocentes, dont la seule faute a été de s\u2019opposer au projet d\u2019exploitation minière El Escobal, propriété de Tahoe Resources, une société canadienne.» Les pétitions mises en circulation dès février 2014 dans le cadre de la campagne de désinvestissement Le Fil de l\u2019Argent s\u2019adressent donc aux quatre fonds de pension collectifs nommés précédemment, leur exposant les pratiques des deux sociétés au Guatemala et leur demandant d\u2019en retirer leurs \u2013 nos \u2013 investissements.Ces institutions ont adopté des principes éthiques censés guider leurs investissements, notamment en tenant compte des facteurs extra-inanciers dits « ESG », c\u2019est-à-dire considérant les facteurs environnementaux, sociaux et liés à la gouvernance.En plus des principes qu\u2019elles ont elles-mêmes adoptés, trois de ces institutions ont adhéré de leur plein gré à l\u2019initiative des Principes pour l\u2019Investissement Responsable.Cette initiative de l\u2019ONU engage les institutions inancières privées et publiques à tenir compte de principes POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 101 éthiques reliés aux droits humains et à l\u2019environnement, de façon à prendre des décisions d\u2019investissement non seulement rentables, mais également responsables.Seulement deux des quatre institutions interpellées ont répondu aux organisations instigatrices et aux personnes signataires de la campagne Le Fil de l\u2019Argent.Alertées au sujet des graves répercussions environnementales et sociales de même qu\u2019à la répression liée aux activités de Goldcorp et Tahoe Resources, elles ont refusé catégoriquement d\u2019envisager le retrait des investissements de ces sociétés, malgré les principes éthiques qu\u2019elles disent respecter.Le Régime de pensions du Canada, à notre grande surprise, a carrément indiqué dans sa réponse d\u2019avril 2014 que « les décisions de l\u2019Ofice ne sont pas inluencées par des considérations liées au développement régional, social ou économique, ni par aucun autre objectif non lié au placement.L\u2019Ofice ne sélectionne pas les entreprises en fonction des facteurs ESG [\u2026], car nous estimons que de telles contraintes peuvent accroître le risque ou réduire le rendement au il du temps ».Le Régime de pensions des employé-e-s du secteur public, PSP Investments, soulignait, quant à lui, que les préoccupations évoquées dans la campagne de désinvestissement devaient être prises au sérieux, mais que leurs analystes avaient pour leur part noté que Goldcorp avait « fait du progrès dans de multiples aspects même si d\u2019autres améliorations et mesures de contrôle seraient souhaitables ».Responsabilité sociétale des entreprises et investissement responsable Si PSP Investment a observé des progrès dans la conduite de ces sociétés, nous nous devons de souligner que les constats des organisations nationales et internationales de droits humains sont radicalement différents, à l\u2019instar des conclusions auxquelles sont parvenues des analystes et scientiiques indépendants des sociétés minières.En d\u2019autres mots, nous ne consultons pas les mêmes sources.La chose étonne peu lorsque l\u2019on sait que les sociétés minières elles-mêmes, bien au fait de toutes les mobilisations contre leurs agissements abusifs et violents, produisent leurs propres évaluations des effets environnementaux ou sur les droits humains, comme par exemple Goldcorp qui a entrepris 102 SECTION I, Abus des minières - depuis quelques années de produire des évaluations des effets de ses activités sur les droits de la personne.Les institutions d\u2019investissement sont également ravies d\u2019observer les bons coups des sociétés en matière de « responsabilité sociétale des entreprises ».La plupart des sociétés minières possèdent à présent un volet très publicisé concernant la responsabilité sociétale de leur entreprise.La notion de RSE est apparue en réponse à la pression publique concernant le manque d\u2019éthique des entreprises privées de divers secteurs, qui démontraient trop souvent une indifférence crasse pour le bien-être collectif et écologique.Mais à l\u2019époque contemporaine, et particulièrement dans le secteur minier, la question se pose à savoir si la notion de responsabilité sociétale des entreprises ne fait pas désormais partie intégrante du problème.Cette attitude corporatiste très en vogue met l\u2019accent sur les « bons coups » de l\u2019entreprise sur les plans environnemental et humain.Des photos d\u2019enfants, aux sourires fendus jusqu\u2019aux oreilles, accompagnent la mention de la route rénovée, de l\u2019école réparée, du nouveau centre de santé construit.Mais l\u2019on applaudit cet investissement minime de l\u2019entreprise, en oubliant que ces infrastructures de base relèvent de la responsabilité des États, qui seraient plus à même de les construire si on exigeait des entreprises qu\u2019elles versent des impôts sufisants et si le modèle économique, en fonction depuis la colonisation, n\u2019avait pas reposé sur le pillage et sur l\u2019assujettissement économique.Au bout du compte, ces images corporatistes visent à détourner l\u2019attention du public des enjeux les plus graves.Qui peut se réjouir d\u2019un nouveau centre de santé offrant des soins de base dans une communauté où se multiplient les cas de cancers résultant de la contamination des cours d\u2019eau au cyanure utilisé pour la lixiviation des métaux précieux, ou encore les maladies respiratoires entraînées par la poussière des explosions de la mine ?L\u2019industrie minière insiste beaucoup sur le développement qu\u2019elle engendre là où des projets miniers sont établis, qu\u2019il s\u2019agisse de la création d\u2019emplois, de la construction de nouvelles infrastructures ou des revenus générés pour le pays d\u2019accueil.À ce titre, le développement POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 103 est présenté comme un objectif incontestable et utilisé pour justiier les projets miniers malgré les dommages observés sur l\u2019environnement et sur la santé humaine.Cela repose sur une présomption selon laquelle tout investissement amène nécessairement un développement bénéique, peu importe les circonstances et le type d\u2019industrie.En réalité, les infrastructures engendrées par \u2013 et pour \u2013 les mégaprojets du secteur privé sont rarement pensées de façon à proiter aux populations locales les plus marginalisées.L\u2019industrie minière se félicite également de créer des emplois là où elle mène ses grands projets extractifs.En réalité, il s\u2019agit d\u2019emplois parfois attribués à des travailleurs locaux, présentant souvent des risques majeurs pour la santé des travailleurs, de nouvelles problématiques sociales pour les communautés, notamment en termes de prostitution, et dont les conséquences négatives perdureront bien au-delà de la période d\u2019activité de la mine.Un rapport d\u2019OXFAM avertit également que les entreprises effectuent des opérations de multiplication exagérées et manipulées pour démontrer la quantité d\u2019emplois directs et indirects générés par un projet, de façon à obtenir un résultat beaucoup plus important et impressionnant que la réalité.« De quel développement parlons-nous !?» souligne Rafael Maldonado : « Sur le plan environnemental, une entreprise qui contamine l\u2019eau des populations n\u2019apporte aucun développement.Mais surtout, une entreprise qui génère la persécution et la criminalisation des dirigeants communautaires porte atteinte à la paix de ces populations ».Dans son rapport, l\u2019OXFAM a également conclu qu\u2019en Amérique centrale, l\u2019industrie minière n\u2019apporte pas de bénéice substantiel, et peut carrément contribuer à ébranler et à affaiblir l\u2019économie locale.Il s\u2019avère également que les politiques de Responsabilité sociétale des entreprises n\u2019empêchent pas celles-ci de brutaliser les opposant-e-s qui se mobilisent contre leurs projets extractifs.Une étude a dévoilé qu\u2019au cours de la dernière décennie, 78 % des violations de droits humains commises par les entreprises minières étaient attribuables à des entreprises mettant de l\u2019avant une politique de RSE. 104 SECTION I, Abus des minières - Les régimes de retraite collectifs adoptent des politiques d\u2019investissement responsables censées guider leurs décisions d\u2019investissement.Les régimes privés d\u2019épargne offrent une multitude de portefeuille d\u2019investissements, dont certains produits responsables et éthiques s\u2019adressant à une clientèle progressiste qui se préoccupe de plus en plus des conséquences engendrées indirectement par l\u2019investissement de ses économies personnelles.C\u2019est le même genre de clientèle qui a provoqué l\u2019apparition et l\u2019expansion des produits équitables dans un passé récent, suivant la logique selon laquelle « acheter, c\u2019est voter ».Il est souvent très dificile de retracer avec précision les détails de ces portefeuilles éthiques, qui proposent des investissements excluant les sociétés coupables de violations des droits humains ou dont les activités engendrent une détérioration environnementale.Mais en y regardant de plus près, on se demande à nouveau s\u2019il ne s\u2019agit pas simplement d\u2019une stratégie corporatiste complaisante, un produit répondant à une demande formulée par la clientèle depuis quelques années.Comment ne pas être amer face à ces produits d\u2019investissements lorsque l\u2019on apprend que le portefeuille d\u2019investissement Environnement des Caisses Desjardins investit dans la minière Goldcorp Inc, dont les effets dramatiques des projets sur les cours d\u2019eau, les nappes phréatiques, les animaux et les êtres humains sont observés et dénoncés depuis des années, au Guatemala comme ailleurs ?Conclusion : En toute solidarité En guise de conclusion de l\u2019Assemblée sur la Justice minière tenue dans le cadre du Forum social des peuples à Ottawa, les nombreux protagonistes de résistance locale et internationale à la violence du modèle extractif en vigueur soulignaient l\u2019importance de poursuivre les initiatives sur tous les fronts à la fois.Il est nécessaire de continuer à promouvoir des changements législatifs à partir du Canada, de poursuivre les efforts de sensibilisation et d\u2019éducation du public, de poursuivre les campagnes de pression inancière ou politique, de combattre les immixtions du secteur extractif dans les milieux universitaires et de multiplier les initiatives directes de support et de solidarité auprès des communautés, notamment par l\u2019accompagnement international.Il semble aussi nécessaire d\u2019être vigilant-e-s face aux « produits » solidaires qui POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 105 nous sont offerts, notamment en fait d\u2019investissements responsables, et de se méier de l\u2019instrumentalisation de certaines notions vertes et responsables, de termes qui sont répétés de plus en plus souvent comme « développement » et « responsabilité sociétale » des entreprises.Trop de pistes de solutions a priori pertinentes, mais rapidement récupérées par les sociétés et utilisées pour ralentir et diluer notre engagement dans une lutte qui, pour beaucoup de gens à travers le monde, est au inal une question de vie ou de mort.Car ici comme ailleurs, les mêmes dynamiques caractérisent l\u2019exploitation minière : non-consentement des populations ou apparence d\u2019acceptabilité sociale habilement fabriquée ; contamination des cours d\u2019eau ; maladies et problèmes sociaux; répression des opposant.e.s; « développement » et création d\u2019emplois à tout prix, redevances microscopiques versées aux États hôtes, criminalisation des opposant.e.s, etc.Le modèle extractiviste est le même au Nord comme au Sud, avec une variation du degré de violence en fonction de l\u2019espace démocratique et public disponible pour l\u2019opposition.Nous avons la responsabilité de nous solidariser avec les peuples en résistance contre l\u2019industrie extractive au Guatemala et dans le monde entier, mais également de savoir la remettre en question ici, avec courage et honnêteté, sans complaisance, sans rien céder, ne serait-ce que pour Merylin, assassinée le 13 avril 2014.Laurence Guénette, militante des droits humains et de la justice sociale depuis 2005, est coordonnatrice du Projet Accompagnement Québec-Guatemala et auteure de la campagne de désinvestissement Le Fil de l\u2019Argent.Pour de l\u2019information supplémentaire : Projet Accompagnement Québec-Guatemala et Council of Canadians, Campagne de désinvestissement Le Fil de l\u2019Argent, 2014, en ligne : leildelargent.org 106 SECTION I, Abus des minières - Références OXFAM America, rapport Metals Mining and Sustainable Development in Central America, An Assessment of Beneits and Costs, Thomas M.Power, 2008 Ministerio de Energia y Minas de Guatemala, Catastro Minero, mai 2013, en ligne: http://www.mem.gob.gt/viceministerio-de-mineria-e-hidrocarburos-2/ direccion-general-de-mineria/catastro-minero/ Projet Accompagnement Québec-Guatemala, Entrevue avec Daviken Studnicki Gizbert, revue d\u2019actualité juin 2010, en ligne: http://www.paqg.org/node/358 Urkidi Leire, The Defense of Community in the anti-mining movement of Guatemala, Journal of Agrarian Change, Vol 11 No.4, October 2011 Fondation Lelio e Lisli Basso Issoco, Tribunal Permanent des Peuples sur l\u2019industrie minière canadienne en Amérique latine, Verdict, décembre 2014.McGill Research Group Investigating Canadian Mining in Latin America, Guatemala: mining conlicts, en ligne: http://micla.ca/countries/guatemala/ CORDAID, Mining Conlicts and Indigenous Peoples in Guatemala, septembre 2009 Commission d\u2019Éclaircissement Historique, rapport Memoria del Silencio, conclusions et recommandations, 1999 Zarsky and Stanley, Searching for Gold in the Highlands of Guatemala: Economic beneits and environmental risks of the Marlin Mine, Global Development and Environment Institute, Tufts University, septembre 2011; Unité de protection des défenseur-e-s des droits humains du Guatemala (UDEFEGUA), El Silencio es Historia.rapport annuel 2013 Comision Paz y Ecologia (COPAE), Consulta Comunitaria, 2013, en ligne: http://www.copaeguatemala.org/2.html Institut de Relations Internationales et de recherche pour la Paix, rapport préliminaire Las consultas comunitarias de « buena fe » y las practicas ancestrales comunitarias indigenas en Guatemala, janvier 2012 Human righs watch, World Report 2011 : Guatemala, en ligne : http://www.hrw.org/es/world-report-2011/guatemala-0 POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 107 Projet Accompagnement Québec-Guatemala, Scandales de l\u2019industrie minière canadienne au Guatemala : entrevue avec Rafael Maldonado, vidéo, 11min49, en ligne : https://www.youtube.com/watch?v=C3YsUyElmS8 Plaza Publica, Las mentiras del Estado de sitio, septiembre 2013: http://www.plazapublica.com.gt/content/las-mentiras-del-estado-de-sitio Sites web LesAffaires.com et Morningstar.com, consultés de novembre 2013 à janvier 2014, rapport annuel de la Caisse de Dépôt et de Placement, et Comprehensive Ownership Detail Report de Goldcorp et de Tahoe Resources.Les données d\u2019investissements ont été prélevées le 30 septembre 2013.Forum Social des Peuples, Assemblée de convergence sur la justice minière, août 2014, en ligne : http://www.peoplessocialforum.org/mining-assembly/ 108 SECTION I, Abus des minières - Tribunal permanent des peuples Session sur l\u2019industrie minière canadienne 2014-2016 Le 10 décembre dernier, à l\u2019occasion de la Journée internationale des droits humains, le Tribunal permanent des peuples (TPP) rendait public le verdict de la première audience de sa session sur l\u2019industrie minière canadienne, qui a eu lieu à Montréal du 29 mai au 1er juin 2014.Les audiences publiques se sont penchées sur les activités minières canadiennes en Amérique latine, avec une attention particulière pour le rôle et les responsabilités de l\u2019État canadien dans les violations des droits commises.L\u2019initiative d\u2019une session canadienne du Tribunal permanent des peuples est portée par une coalition large d\u2019une quarantaine de groupes de la société civile du Québec et du Canada préoccupés par l\u2019assaut des minières contre les communautés, les défenseurs des droits humains, les écosystèmes et les économies locales1.Plus d\u2019une vingtaine de témoins, militantes et militants pour les droits humains et spécialistes provenant d\u2019Amérique latine, du Québec, du Canada et d\u2019Europe ont participé à l\u2019audience pour présenter leurs témoignages devant un jury composé de huit personnalités publiques de divers horizons.Les membres du Tribunal permanent des peuples ont ainsi pu entendre les témoignages de personnes affectées par les activités de Goldcorp (Entre Mares, Honduras), Tahoe Resources (Escobal, Guatemala), Blackire Exploration (Payback, Mexique), Excellon Resources (La Platosa, Mexique) et Barrick Gold (Pascua Lama, Chili-Argentine).1 Consulter le site du TPP Canada pour plus d\u2019informations sur la démarche et pour lire la requête adressée au TPP, les accusations notiiées aux entreprises et institutions gouvernementales canadiennes et le verdict de l\u2019audience : www.tppcanada.org. POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 109 L\u2019État canadien, au cœur d\u2019une industrie qui porte atteinte aux droits Dans son jugement, le jury du TPP soulignait que l\u2019État canadien a une responsabilité claire en ce qui concerne le respect des droits humains par les entreprises minières domiciliées sur son territoire.Considérant qu\u2019entre 50 et 70 % des opérations minières en Amérique latine sont le fait d\u2019entreprises canadiennes, cette responsabilité doit se traduire par des mécanismes appropriés pour lier l\u2019appui du Canada au respect des droits humains par les entreprises et pour garantir l\u2019accès à la justice aux personnes et communautés affectées.Le Tribunal juge que l\u2019État canadien est : ?responsable par action lorsqu\u2019il stimule la présence des entreprises minières canadiennes au sein d\u2019autres pays en appuyant politiquement, économiquement, inancièrement et diplomatiquement les entreprises ; lorsqu\u2019il tolère ou couvre des violations des droits humains perpétrées par lesdites entreprises ; ou lorsqu\u2019il nie aux victimes l\u2019accès à des recours effectifs contre des violations de leurs droits.?responsable par omission lorsqu\u2019il s\u2019abstient de prendre des mesures ou d\u2019exiger que les entreprises minières canadiennes ne mettent en œuvre des mesures pour éviter ou remédier aux violations des droits.Les mouvements sociaux et organisations de la société civile sont invités à s\u2019approprier les recommandations adressées par le Tribunal au gouvernement canadien, aux gouvernements hôtes et aux institutions internationales pertinentes.Le verdict peut être consulté en ligne : www.tppcanada.org Pour contacter le comité organisateur : tpp.canada@gmail.com 110 SECTION I, Abus des minières - La régulation au travail Résistance des mineurs de fond aux impératifs de production Par Dr Sylvain Beaupré Dans les mines souterraines, les travailleurs afichent un taux de productivité igurant parmi les plus élevés du secteur industriel.Ce constat nous laisse croire que les mineurs de fond sont plus productifs que les travailleurs engagés dans un autre champ d\u2019activité.Dans ce texte, nous tentons d\u2019expliquer ce qui incite les mineurs à être aussi productifs ainsi que les mécanismes qu\u2019ils mettent en œuvre pour contrer les impératifs de production ixés par l\u2019entreprise minière, bien que ces deux comportements puissent sembler incompatibles à prime abord.Les résultats présentés sont issus de deux recherches : la première a été menée en 2011 (Beaupré 2012), et la seconde est actuellement en cours.L\u2019autonomie au travail L\u2019organisation du travail sous terre encourage l\u2019autonomie.Dans une mine souterraine, chaque équipe est maîtresse de son chantier (Gaudreau 2003).Cette autonomie permet au mineur de fond d\u2019exercer un plus grand contrôle sur sa production (Egan 1996).Le fait qu\u2019il travaille souvent loin des autres lui procure une grande indépendance.Par ailleurs, les mineurs sont décrits comme des travailleurs autonomes (Blumberg 1978; Schwieder 1987).Il existe bel et bien une culture du travail qui repose sur l\u2019indépendance des mineurs de fond (Campbell 2000, 93).L\u2019organisation spéciique du travail sous terre favorise grandement les comportements individualistes (Frank 2009).Elle récompense l\u2019effort individuel par un système de primes de rendement.Les foreurs sont ceux POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 111 qui proitent de la plus grande marge de manœuvre.Leurs conditions de travail les prédisposent à beaucoup de liberté dans les choix qu\u2019ils doivent effectuer durant leur quart.Elles rendent d\u2019autant plus légitime leur sentiment d\u2019indépendance.En quelque sorte, le travail du foreur s\u2019apparente à celui d\u2019un petit entrepreneur.La prime de rendement La prime de rendement est attribuée à tous les mineurs travaillant sous terre en fonction de leur productivité.Son taux varie en fonction de la tâche à accomplir, l\u2019emplacement de la mine ou alors, la mine où le travail s\u2019effectue et la qualité du travail réalisé (Cyr 1998).Par exemple, dans le cas des foreurs de galeries, en plus des mètres d\u2019avancement qu\u2019ils creuseront, la quantité de boulons d\u2019ancrage, ou le grillage servant à soutenir le terrain, fera également partie du calcul de la prime de rendement attribuée à une équipe de travail.La prime de rendement fait loi sous terre (Bulmer 1975).Si le personnel cadre a tendance à en vanter les mérites, on retrouve certaines nuances chez les mineurs de fond, qui la considèrent davantage comme le fouet de l\u2019employeur.Généralement, il existe des différences perceptuelles signiicatives à son égard, opposant les ouvriers aux employés cadres (Guénette 1982, 135).Le système de prime de rendement est un système arbitraire, particulièrement lorsqu\u2019il s\u2019agit d\u2019estimer la qualité du travail effectué sur le plan de la sécurité.Si tous les employés cadres semblent comprendre son calcul et qu\u2019ils insistent sur le fait que les montants accordés aux mineurs ne sont pas ixés arbitrairement mais qu\u2019ils sont le résultat de calculs précis, plusieurs mineurs doutent de la bonne foi de l\u2019entreprise (Guénette 1982, 34).Ils mettent en question le montant de la prime de rendement auquel ils ont droit.Le système de calcul, trop compliqué, leur paraît dificile à comprendre (Giroux 2001).La prime de rendement sert de contrôle disciplinaire là où la surveillance du travail échappe à l\u2019employeur (Legendre et Dofny 1982).Elle encourage le mineur de fond à fournir son plein rendement, 112 SECTION I, Abus des minières - lui procure le sentiment de jouir d\u2019une grande autonomie et exerce un mode de surveillance eficace, vu la dispersion des travailleurs dans le dédale des chantiers de travail.Campbell (2000) afirme que, si elle développe un sentiment d\u2019autonomie chez les mineurs de fond, elle attise tout autant la compétitivité des travailleurs.Elle leur permet de se positionner parmi leurs compagnons de sorte qu\u2019elle participe à leur identité comme travailleurs (Castel 1995, 522).Son utilisation illustre une forme de stakhanovisme (Desbois, Jeanneau et Mattéi 1986, 43).La distribution d\u2019une prime de rendement chez les mineurs de fond remonterait à aussi loin dans le temps qu\u2019à l\u2019époque coloniale, dans les premières mines d\u2019argent de la Bolivie (Tandeter 1997).La recension des écrits laisse deviner que la prime de rendement multiplie les facteurs de risque et porte préjudice au respect des règles de sécurité, comme le signalent Desbois, Jeanneau et Mattéi (1986, 5-6).Bien qu\u2019au chapitre de la sécurité du travail, plusieurs mineurs accusent la prime de rendement d\u2019être un facteur d\u2019accidents (Guénette 1982, 63), la majorité de ceux qui font partie de l\u2019étude de Giroux (2001) s\u2019opposent à son abolition.Les mineurs se disent prêts à courir des risques calculés ain de maximiser leur production et, incidemment, leur salaire.La prime de rendement fait partie du travail sous terre et donne lieu à une certaine hiérarchisation des travailleurs entre eux, bénéiciant de l\u2019aval de l\u2019employeur, qui y voit un moyen de s\u2019assurer un niveau de productivité optimal de la part de ses travailleurs.Si elle sert de fouet, la compétitivité des ouvriers incarne le bras qui l\u2019agite.La haute productivité des mineurs de fond s\u2019explique principalement par l\u2019importance que prend la prime de rendement dans la répartition de leur salaire global.En fait, le travail sous terre est intimement lié à cette prime à tel point qu\u2019elle fait partie intégrante de la culture des mineurs de fond.Un travailleur qui récolte régulièrement une prime de rendement élevée mérite le respect de ses pairs.Celui qui se situe presque toujours au sommet de l\u2019échelle des primes afichées mérite encore plus leur respect.Un mélange d\u2019orgueil et d\u2019avidité inancière motive le mineur à agir de la sorte. POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 113 La régulation au travail Une autre particularité du travail de fond concerne la régulation du rythme de production.En effet, il peut arriver que certains ouvriers tentent d\u2019inluencer l\u2019équipe qui travaille en alternance sur le même chantier qu\u2019eux - ou les autres mineurs qui effectuent la même activité - ain de limiter le rendement.Ces pressions ont parfois pour effet, entre autres, d\u2019abaisser les normes de production ixées par l\u2019entreprise minière avant de pouvoir toucher des primes de rendement (Campbell, Fishman et Howell, 1996).Toutefois, les mineurs ne s\u2019y plient pas toujours de peur de ne pas recevoir une prime sufisamment importante.Le sociologue Donald Roy (2006) a constaté, à quelques nuances près, le même phénomène chez des ouvriers d\u2019usine aux États-Unis.La régulation du rythme de production peut représenter, pour les directions d\u2019entreprise, un des côtés pervers du taux au rendement.Pour les ouvriers, il s\u2019agit à la fois d\u2019un mécanisme de défense s\u2019opposant à la voracité de l\u2019employeur, qui exige toujours plus de productivité, et d\u2019une stratégie pour obtenir la meilleure prime avec le moins d\u2019efforts possible.Ce que Roy (2006) a constaté dans quelques usines américaines où il a mené ses recherches peut, à quelques nuances près, aussi s\u2019appliquer à la situation prévalant dans les mines de l\u2019Abitibi-Témiscamingue.Aucune incitation particulière à l\u2019effort productif n\u2019est jamais complètement eficace, qu\u2019elle soit économique ou de toute autre nature.Les ouvriers, loin de faire preuve de zèle pour la hausser, peuvent parfois élaborer des stratégies pour appuyer sur la pédale de frein de la production (Ibid., 72).Effectivement, si les mineurs de fond travaillent trop rapidement, forent leur ronde en un temps record ou transportent chaque jour davantage de minerais, l\u2019employeur rehaussera les exigences associées au versement de la prime de rendement.Il n\u2019est donc pas avantageux pour eux de fournir continuellement des efforts supplémentaires : un tel comportement les pénalise à la longue.Il y a toujours une équipe de travail sous terre pour dire à celle qui travaille en alternance sur le même chantier de ralentir son rythme.Les mineurs ne se plieront pas 114 SECTION I, Abus des minières - tous à cette requête, mais les mines souterraines n\u2019échappent pas à la régulation du travail.Ce phénomène demeure toutefois plus rare chez les travailleurs à l\u2019emploi des sous-traitants miniers, vraisemblablement parce que la part de leur revenu provenant de leur prime de rendement est beaucoup plus signiicative.Prise de risques, prime de rendement et réglementation Harrison (1988) considère les risques au travail comme des occasions pour les ouvriers d\u2019afirmer leurs compétences ainsi que leur identité professionnelle.En maîtrisant le risque, ils se trouvent à bénéicier d\u2019une plus grande autonomie dans l\u2019organisation de leur travail.Le contrôle du risque permet une certaine autorégulation des pratiques (Ibid., 83).Selon l\u2019ergologue Pierre Trinquet (1980 4), il se présente parfois des situations où l\u2019infraction au règlement est permise par l\u2019employeur si elle augmente la productivité de l\u2019ouvrier.Le risque au travail apparaît alors comme un élément naturel valorisé et incorporé au métier (Ibid.39).Le travailleur s\u2019entoure d\u2019une auréole de virilité et de prestige (Ibid.177).Il marque son travail de son empreinte personnelle.La prise de risques participe à son identité professionnelle.Son goût du risque est lié aux possibilités qu\u2019il lui associe comme celui de gagner la meilleure prime et de jouir d\u2019une certaine reconnaissance auprès de ses confrères de travail.Dans n\u2019importe quel champ de pratique, l\u2019habitus, produit conjugué des conditions d\u2019existence d\u2019un individu et des choix de vie qu\u2019il effectuera en fonction de ces mêmes conditions, assure une certaine régulation, qui explique la reproduction sociale (Bourdieu 1980).L\u2019homogénéité des habitus dans un même champ d\u2019activité est telle que les agents n\u2019ont pas à s\u2019entendre au préalable pour se comporter plus ou moins pareillement.L\u2019habitus des mineurs de fond les incline donc à se conduire d\u2019une certaine façon et à viser certains buts.Les individus sont des produits d\u2019histoires particulières qui se perpétuent par l\u2019entremise de leur habitus.Leurs comportements ne résultent pas d\u2019un examen conscient de leur conduite mais de la conséquence d\u2019une rencontre entre un habitus et un champ de pratique réciproquement conciliables. POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 115 Plusieurs mineurs estiment qu\u2019ils peuvent obtenir une haute prime de rendement sans prendre pour autant des risques trop importants.Il sufit alors, selon eux, de prendre des risques calculés.Prendre des raccourcis sur le plan de la santé et de la sécurité ain de terminer son cycle de travail est une attitude partagée chez les mineurs de fond (Beaupré 2012).Toutefois, ce comportement risqué a ses limites.Le mineur qui travaille dans un site de production dangereux en raison de roches branlantes sera tenté de freiner sa production ain de se consacrer davantage au soutènement du terrain.Quand l\u2019enjeu est trop grand et que la probabilité d\u2019un éboulement est avérée, le mineur d\u2019expérience, ou celui qui est simplement consciencieux, veillera à sécuriser son lieu de travail.Il contrôle donc sa productivité à cause des risques associés à son site de production.En ce qui concerne le lien à établir entre la régulation du rythme de travail et l\u2019obtention d\u2019une prime de rendement, les avis sont plutôt partagés chez les travailleurs miniers (Beaupré 2012).Ce sont principalement les foreurs qui en avaient le plus à dire à ce sujet.La condition essentielle pour réguler son rythme de production consiste à s\u2019entendre avec son compagnon de travail et le quart de travail alternant sur le même site.La moitié de notre échantillon de mineurs de fond (10/20) estime qu\u2019il faut donner un bon rendement sans toutefois chercher à toucher une prime trop élevée pour éviter que l\u2019entreprise rehausse ses exigences de base.Ils estiment que plus ils travaillent, plus les contremaîtres exigent du rendement.Il devient alors indispensable de s\u2019entendre avec l\u2019autre quart de travail « pour ne pas partir en peur », soit pour ne pas trop dépasser les exigences de base réclamées par l\u2019employeur.La plupart des autres informateurs (8/20) ont avoué chercher à gagner la prime la plus élevée que possible.Là encore, il faut s\u2019entendre avec l\u2019autre équipe si l\u2019on travaille sur un même site en alternance.Par crainte de voir leur prime diminuer, ces ouvriers n\u2019abaissent jamais leur rythme de production.Cependant, deux raisons peuvent les amener à diminuer leur cadence de travail, en guise de moyen de pression : 1.la négociation de la convention collective ; 2.un désaccord avec le contremaître.Ces mineurs disent 116 SECTION I, Abus des minières - alors principalement baisser leur régime de production, puis en proiter pour rendre leur environnement de travail très sécuritaire et inventer des dificultés éprouvées au cours du quart de travail pour justiier leur mauvais rendement.Deux répondants (2/20) ont toutefois afirmé qu\u2019on ne pouvait réguler la production, puisqu\u2019il était trop dificile de s\u2019entendre avec les autres travailleurs.En fait, leur réponse sous-entend que certains mineurs cherchent tellement à obtenir les meilleures primes de rendement qu\u2019il n\u2019est pas facile de les convaincre de ralentir leur cadence.En fait, si on fait abstraction des sites dangereux où des mesures de sécurité exceptionnelles s\u2019imposent, seule l\u2019entente à conclure avec les mineurs du quart de travail alternant sur le même site de production semble faire consensus pour réguler son rythme de production sous terre.Elle représente une condition capitale pour obtenir de bonnes primes de rendement sans avoir à fournir un effort démesuré et trop risqué.Conclusion Nous avons vu ce qui incite les mineurs à aficher d\u2019aussi hauts taux de productivité ainsi que les mécanismes de régulation qu\u2019ils mettent en œuvre au travail pour résister aux impératifs de production et de rendement de l\u2019entreprise minière.En réalité, la résistance des mineurs de fond se résume à réguler le travail (ce qui aura pour effet d\u2019abaisser les normes de production déterminées par la société minière) de manière à toucher la meilleure prime de rendement possible.Les exigences de production des patrons miniers peuvent conduire à la prise de risques.En raison de l\u2019orgueil et de l\u2019avidité inancière, les mineurs de fond éprouvent toutefois de la dificulté à ralentir la cadence, même si cela conduit à négliger leur sécurité.Cela indique à quel point la prime de rendement fait partie de la culture de ce groupe d\u2019ouvriers.Il arrive qu\u2019ils réduisent leur rythme de production sous terre en raison de la mauvaise qualité du terrain, ce qui les oblige à consacrer plus de temps au soutènement des parois.En pareille occasion, le mineur se plaindra immanquablement de cette situation au contremaître et il POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 117 réclamera que sa prime de rendement soit calculée en fonction des problèmes d\u2019étaiement rencontrés.Pour terminer, il est étonnant de constater que les travailleurs miniers s\u2019engagent très peu dans les divers mouvements sociaux qui contestent les actions des sociétés minières sur le plan environnemental ou sur celui du partage des proits dans une perspective de plus juste redistribution de la richesse.La plupart des mineurs qui participent à des manifestations publiques se rangent ordinairement du côté de l\u2019employeur car ils craignent que la contestation mette en péril leur emploi.Un engagement citoyen aussi faible s\u2019explique peut-être du fait que les luctuations du prix des minerais sur les marchés internationaux déterminent la survie des installations minières : l\u2019emploi du mineur demeure précaire et dépend de facteurs sur lesquels il n\u2019a aucune prise.La vulnérabilité des mineurs de fond, qui ont à faire face aux aléas des marchés mondiaux, favorise peut-être chez eux une vision fataliste de leur condition.Ils n\u2019ont aucune prise sur l\u2019économie de marché.Ils n\u2019exercent aucun contrôle sur les mises à pied, le prix des métaux ou la croissance économique mondiale.Ils sont à la merci des décisions entérinées dans des conseils d\u2019administration où ils ne siègent pas.Leur destin en tant que travailleurs est scellé par des personnes qu\u2019ils ne verront jamais.Aussi peuvent-ils avoir tendance à se résigner et à croire en l\u2019inéluctabilité de leur destin (Legendre et Dofny 1982).Il reste que les mineurs de l\u2019Europe de l\u2019Ouest ont développé, pour leur part, une certaine conscience politique et qu\u2019ils sont très actifs dans les divers débats sociaux qui animent la scène européenne.Cette conscience politique n\u2019a malheureusement pas encore émergé chez les travailleurs miniers québécois.Le professeur Sylvain Beaupré enseigne au département d\u2019éducaion de l\u2019Université du Québec en Abiibi-Témiscamingue où il est responsable du programme de formaion en enseignement professionnel.Ses intérêts de recherche portent sur l\u2019étude du monde du travail et sur l\u2019objecivaion de la praique.Son premier livre paru en 2012 (Des risques, des mines et des hommes) abordait la percepion du risque sous terre tandis que le second consistera en six études sur le monde social des mines. 118 SECTION I, Abus des minières - Références Beaupré, Sylvain.2012.Des risques, des mines et des hommes.Québec : Presses de l\u2019Université du Québec.Blumberg, Melvin.1978.Job Switching Autonomous Work Groups : A Descripive and Exploratory Study in an Underground Coal Mine.San Francisco: R.& E.Research Associates Inc.Bourdieu, Pierre.1980.Le sens praique.Paris : Minuit.Bulmer, Marin.1975.« Sociological Models of the Mining Community », Sociological Review, 10, (3): 61-92.Campbell, Alan.2000.The Scoish Miners, 1874-1939.Aldershot: Ashgate Publishing Ltd.Campbell, Alan, Nina Fishman et David Howell.1996.Miners, Unions and Poliics 1910-1947.Aldershot: Scholar Press.Castel, Robert.1995.La métamorphose de la quesion sociale.Paris : Fayard.Cyr, Caroline.1988.« L\u2019afaire Belmoral », Criminologie, 21 (1) : 83-94.Desbois, Évelyne, Yves Jeanneau et Bruno Mattéi.1986.La foi des charbonniers.Paris : Maison des sciences de l\u2019Homme.Egan, Gerard.1994.The Skilled Helpe : A Problem-Management Approach to Helping.Belmont: Brooks Cole.Frank, David.1986.« Contested Terrain: Worker\u203as Control in the Cape Breton Coal Mines in the 1920s », On the Job, Confroning the Labour Process in Canada, 102-123.Gaudreau, Guy et al.2003.L\u2019histoire des mineurs du Nord ontarien et québécois, 1886-1945.Québec : Septentrion.Giroux, Julie.2001.Les diférents types de primes au rendement et leurs efets sur les comportements des travailleurs.Mémoire de maîtrise.Hull : Université du Québec à Hull. POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 119 Guénete, Alain.1982.Le salaire au rendement dans les mines souterraines au Québec.Mémoire de maîtrise.Montréal : Université de Montréal.Harrison, Denis.1988.« La représentation du risque professionnel », Sciences sociales et Santé, VI, (3-4) : 75-98.Legendre, Camille, Jacques Dofny et al.1982.Catastrophe dans une mine d\u2019or : étude sur le milieu minier québécois.Montréal : Commission d\u2019enquête sur la tragédie de la mine Belmoral et les condiions de sécurité dans les mines souterraines.Roy, David.2006.Un sociologue à l\u2019usine.Paris : La Découverte.Schwieder, Dorothy.et al.1987.Buxton.Work and Racial Equality in a Coal Mining Community.Ames: Iowa State University Press.Tandeter, Enrique.1997.L\u2019argent du Potosi.Paris : École des hautes études en sciences sociales.Trinquet, Pierre.1980.Maîtriser les risques du travail.Paris : Presses universitaires de France. 120 SECTION I, Abus des minières - POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 121 Hors-section Yvon Dallaire : psychologie, sexisme et antiféminisme Par Francis Dupuis-Déri Lausanne, octobre 2014.Un collectif militant féministe \u2014 Les Pires & associé-e-s \u2014 a perturbé une séance de formation de psychosexologie appliquée, offerte par le psychologue québécois Yvon Dallaire (et Iv Psalti), scandant des slogans et distribuant un tract (Le Courrier, 2014).En commentaire sur le site du journal Le Courrier, John Goetelen explique, à propos du collectif Les Pires et associé-e-s qu\u2019il « s\u2019agit d\u2019un groupe anarcho-féministe de Grenoble1 ».Sur son blogue Les hommes libres, hébergé sur le site Web de La Tribune de Genève, il « appelle les groupes d\u2019hommes et de femmes concernés par la condition masculine à se défendre plus activement contre ces agressions », les encourageant à ne pas « hésiter à user de la force contre les facho-féministes » (Goetelen 2014).Goetelen est auteur du livre Féminista : ras-le-bol ! et il se présente comme un «passionné de l\u2019humain et des relations hommes-femmes » et un «[a]ntiféministe convaincu et réléchi2».Qui est Yvon Dallaire et comment expliquer l\u2019attaque du collectif féministe Les Pires et associés à l\u2019endroit de sa séance de formation?Ain de répondre à la première partie de cette question, précisons qu\u2019Yvon Dallaire est né en 1947, et qu\u2019il est membre de l\u2019Ordre des psychologues du Québec.Il a enseigné la psychologie au Collège de Sainte-Foy (près de Québec) et il est à la fois éditeur (Les Éditions Option santé), thérapeute pour couples, formateur et conférencier.Il se présente comme l\u2019inventeur de l\u2019Approche psychosexuelle, qui propose de recourir à des thèses biologiques pour expliquer des phénomènes psychologiques.Ajoutons qu\u2019Yvon Dallaire est régulièrement invité en 1http://www.lecourrier.ch/124618/une_ideologie_hostile_a_l_emancipation_des_ femmes 2 http://hommelibre.blog.tdg.ch/about.html 122 SECTION I, Abus des minières - Belgique et en France pour y prononcer des conférences ou offrir des cours de formation en sexologie clinique (en collaboration, entre autres, avec Iv Psalti).En 2013 et en 2014, il animait un atelier quotidien lors de la croisière Harmonie conjugale, sur la Méditerranée.Cette activité lui vaudra d\u2019être sanctionné par le comité de discipline de l\u2019Ordre des psychologues pour avoir « omis de sauvegarder en tout temps son indépendance professionnelle » (Sioui 2015)3.Soulignons également qu\u2019Yvon Dallaire a aussi publié près de vingt livres, dont Homme et ier de l\u2019être (2001), réédité en 2015 sous le titre Homme et toujours ier de l\u2019être, La violence faite aux hommes : Une réalité taboue et complexe (2002), Cartographie d\u2019une dispute de couple (2007), Qui sont les femmes heureuses?La femme, l\u2019amour et le couple (2009), Qui sont les hommes heureux?L\u2019homme, l\u2019amour et le couple (2010).Plusieurs de ses livres ont été traduits en plusieurs langues, notamment en anglais, en arabe, en espagnol, en italien, en portugais, en roumain, etc.Enin, ce psychologue et auteur est très présent dans les médias européens, où il a été invité, par exemple, pour une série d\u2019entrevues à la radio suisse.Pour ce qui est de sa participation aux média Québécois, il tient, entre autre, une chronique hebdomadaire dans Le Journal de Montréal.Le féminisme selon Dallaire Et comment expliquer les accusations d\u2019antiféminisme à l\u2019endroit d\u2019Yvon Dallaire, alors même que celui-ci ponctue ses ouvrages et ses conférences de remarques quant à l\u2019importance de reconnaître que les femmes éprouvent des problèmes, voire parfois que le féminisme est nécessaire?Il faut souligner à ce sujet, que Dallaire présente le plus souvent les hommes comme désavantagés, voire discriminés face aux femmes.Il prétend que la société n\u2019est pas patriarcale et qu\u2019afirmer le contraire le fait «rire» (Dallaire, 2001 : 57).Lors d\u2019une entrevue pour le ilm La domination masculine, il avance même que « le féminisme, on pourrait dire créée le patriarcat, pour avoir un ennemi contre lequel se battre4.» Sa maison d\u2019édition a publié plusieurs ouvrages masculinistes, dont De l\u2019homme en crise à l\u2019homme nouveau : Essai sur la condition masculine (2009) et La cause des hommes : Pour la paix des sexes (2004).3 Voir, par exemple : http://optionsante.com/Love_Boat.pdf.4 http://www.ladominationmasculine.net/themes/42-masculinisme.html. POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 123 Yvon Dallaire se défend pourtant d\u2019être antiféministe ou même «masculiniste», cette forme d\u2019antiféminisme selon lequel les hommes souffrent d\u2019une crise d\u2019identité à cause de l\u2019inluence des femmes émancipées, des féministes et de la soi-disant féminisation de la société, il se qualiie plutôt lui-même d\u2019«hoministe» (Dallaire, 2015 : 17).Avec John Goetelen et Patrick Guillot, il est l\u2019un des cosignataires du Manifeste hoministe, lancé en 2006.Les signataires y déclarent, entre autres choses, que « [les] hoministes sont favorables à une représentation équilibrée des sexes dans tous les domaines de la vie sociale.C\u2019est pourquoi ils prônent l\u2019accroissement de la proportion des hommes dans le domaine des professions de la santé, du travail social, de l\u2019éducation, de la justice, des médias, etc.».De plus, ajoute-t-on dans ce même manifeste : « les hoministes» défendent la thèse de la symétrie de la violence entre les sexes, et ils « demandent que soient reconnues et combattues les violences contre les hommes, comme le sont les violences contre les femmes.5 » Dans son livre Homme et toujours ier de l\u2019être, Yvon Dallaire réfute explicitement plusieurs thèses féministes, exercice qu\u2019il répète dans d\u2019autres ouvrages (par ex.: Dallaire, 2006 : 238).Parmi les titres de chapitres et de sections du livre, on retrouve les titres suivants : « Pour en inir avec l\u2019illusion du patriarcat », « Les erreurs du féminisme », « La mauvaise foi féministe ».Dallaire suggère même que « [l]\u2019extrémisme féministe est en train de devenir la nouvelle dictature » (Dallaire, 2015 : 16).Dans un autre de ses livres, La violence faite aux hommes : Une réalité taboue et complexe, Dallaire critique les féministes « paranoïdes » qui maintiennent les femmes dans un rôle de victimes en les enferment, selon lui, dans l\u2019impuissance face à la violence (Dallaire, 2002a : 32), il dénonce également les « méfaits du féminisme » et prétend que « des mouvements féministes anti-violence utilisent la violence pour faire passer leur message, au même titre que les mouvements pro-vie [qui] vont assassiner des médecins avorteurs » (Dallaire, 2002a : 22-23).De plus, Yvon Dallaire proite régulièrement de la commémoration du 6 décembre 1989 - jour anniversaire de l\u2019attentat antiféministe ayant provoqué la mort de quatorze femmes à l\u2019École polytechnique 5 http://www.la-cause-des-hommes.com/spip.php? 124 SECTION I, Abus des minières - de Montréal - pour intervenir publiquement au sujet de la violence féminine contre les hommes.Dans cette perspective, sa chronique du 6 décembre 2009 reprend les deux premiers paragraphes du livre La violence faite aux hommes (Dallaire, 2002a : 11; à noter que Dallaire reprend souvent les mêmes passages presque mot pour mot au il de ses livres et chroniques).Il évoque à cette occasion « l\u2019autre violence : celle des femmes », et afirme que « la prévalence de la violence féminine équivaut à celle de la violence masculine » (je souligne).Enin, il déplore dans cette chronique du 6 décembre 2009 « [le] refus par nos élus de reconnaître la violence faite aux hommes» (Dallaire, 2009a).Cinq ans plus tard, le 6 décembre 2014, il signe une autre chronique sur le même thème, intitulée « Aider les hommes\u2026 aussi ».Dans cette chronique, Dallaire choisit encore une fois d\u2019évoquer les dificultés des hommes, tels que les problèmes scolaires des garçons, le taux de suicide des hommes et leur taux d\u2019incarcération, et il souligne qu\u2019ils sont, plus souvent que les femmes, victimes d\u2019accident de la route et d\u2019alcoolisme (Dallaire, 2014a : 59).Dallaire prétend, en fait, que la société québécoise est féminisée et qu\u2019elle n\u2019offre plus de modèle positif pour les hommes.Que resterait-t-il alors à l\u2019homme comme « territoire qui ne soit envahi par les femmes » dans cette société dominée, selon Dallaire, par les femmes et les féministes?Aucun, prétend-il, « sauf peut-être la collecte des vidanges » (Dallaire, 2001 : 29).Je soutiens, pour ma part, que cette afirmation passe sous silence tous ces lieux de pouvoir et de prestige occupés en majorité ou exclusivement par des hommes : 74% d\u2019hommes à l\u2019Assemblée nationale, 88% d\u2019hommes dans l\u2019armée canadienne, 70% d\u2019hommes au Service de Police de la ville de Montréal, 79% à la Sureté du Québec et 79% également à la Gendarmerie Royale du Canada.On pourrait ajouter que, dans les institutions religieuses, 100% des évêques et des prêtres sont des hommes, et que, dans le domaine de l\u2019économie, les conseils d\u2019administration des entreprises privées sont composés d\u2019hommes à 80%.Il y a aussi 100% d\u2019hommes dans les fraternités de notables, les équipes sportives d\u2019élite, et dans la plupart des bandes criminelles.Aujourd\u2019hui encore, l\u2019École polytechnique et les irmes de génie sont un territoire majoritairement masculin : en 2014, en effet, 86% des ingénieurs sont des hommes.Dallaire admet lui-même dans POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 125 un de ces ouvrages (2005 : 125-126) que bien des organisations ne rassemblent que des hommes.Contre l\u2019égalité entre les sexes Yvon Dallaire insiste : « j\u2019ai été, je suis et je serai toujours pour l\u2019égalité sociale, politique, salariale, éducationnelle et professionnelle des hommes et des femmes.Mais cette égalité ne peut justiier les tentatives de rendre l\u2019homme semblable à la femme, ou vice-versa » (Dallaire, 2006 : 108; voir aussi Dallaire, 2015 : 17).Un peu comme l\u2019évoque John Gray par son slogan « Les hommes viennent de Mars, les femmes viennent de Vénus.», Dallaire prétend que les femmes et les hommes appartiennent en fait à deux esprits distincts ou à deux cultures différentes, et qu\u2019ils parleraient même deux langages différents.En conséquence, les deux sexes sont appelés à exercer des fonctions distinctes que l\u2019autre « ne peut remplir, ni même comprendre» (Dallaire, 1996 : 55).Selon Dallaire, « la fonction est absolue.Elle ne peut être modiiée par la culture ou la société » (Dallaire, 2010 : 42 ; voir aussi, presqu\u2019à l\u2019identique : 2009b, 39).Sa défense acharnée de la différence entre les sexes l\u2019amène à se positionner contre l\u2019égalité entre les hommes et les femmes, pour au moins deux raisons : (1) la masculinité telle qu\u2019il la conçoit est incompatible avec l\u2019égalité et (2) l\u2019égalité dans les couples (hétérosexuels) serait néfaste au bonheur des partenaires et à l\u2019harmonie de la relation.Selon une logique étrange, Dallaire afirme que le principe politique de l\u2019égalité est en fait un principe féminin, incompatible avec le masculin.Du côté des hommes, Dallaire identiie les valeurs d\u2019« autonomie, de compétition, de rationalité, de rentabilité et d\u2019action », distinctes des « valeurs féminines de partage, de chances égales pour tous, de communication, d\u2019expression émotive et de don de soi » (Dallaire, 2009a).Ces « valeurs féminines d\u2019égalité et de partage » pourraient même être identiiées par « certains » comme des valeurs « socialistes », indique Yvon Dallaire (2009a).Un homme, un vrai, valoriserait surtout l\u2019inégalité, puisque « [la] pensée de l\u2019homme est hiérarchique, là où celle de la femme est égalitaire et variable » (Dallaire, 2009b : 91).Dallaire explique aussi que: « tous les êtres humains sont égaux.Mais si tout le monde était sur le même pied, ce serait le chaos.Les sociétés ont besoin 126 SECTION I, Abus des minières - d\u2019organisation, de structures.Et c\u2019est le rôle des hommes [les mâles] dans la société : structurer.Dans les organismes qui ne rassemblent que des hommes6, la structure est fortement hiérarchique [\u2026].Partout où il n\u2019y a que des hommes, il y a une organisation et une structure pour organiser la vie, pour faciliter la vie » (Dallaire, 2005 : 125-126).Quant aux femmes, elles entrent « sur le marché du travail ou en politique avec leurs valeurs de compassion, de compréhension, d\u2019égalité, d\u2019aide aux autres ».Or « placer ces valeurs en priorité, c\u2019est perdre l\u2019eficacité, la rentabilité, la productivité.Ce qui sera gagné sur le plan subjectif sera perdu sur le plan matériel » (Dallaire, 2005 : 129-130).Ce qui serait vrai sur le marché de travail salarié le serait également pour la vie de couple (hétérosexuel).Dallaire s\u2019adresse à la fois aux hommes et aux femmes pour les aider dans leurs relations amoureuses et de couple (hétérosexuel), mais il a tendance à défendre le masculin, considérant aujourd\u2019hui que « les valeurs conjugales [\u2026] sont des valeurs féminines.L\u2019homme doit maintenant s\u2019engager dans le couple selon le modèle féminin [\u2026]; il doit apprendre à exprimer ses émotions tout comme la femme le fait, soit en paroles [\u2026]; il doit apprendre à \u201cmaterner\u201d ses enfants [\u2026].Tout comportement agressif ou compétitif doit être exclu des jeux des enfants et des cours d\u2019école, seules comptent la coopération et la collaboration » (Dallaire, 2006 : 108).Dallaire reprend à de nombreuses reprises dans ses livres et ses chroniques le même conseil adressé aux femmes : ne cherchez pas l\u2019égalité dans votre couple (hétérosexuel), si vous ne voulez pas souffrir inutilement.Ainsi, dans sa chronique « Les secrets des couples heureux », (Journal de Montréal, 21 décembre 2008), il explique que les femmes doivent accepter « une répartition inégale et variable des salaires, des tâches ménagères, des soins aux enfants », recommandation qu\u2019il répète dans ses chroniques (par ex.: Dallaire, 2014b; 2009c) et ses livres (par ex.Dallaire 2007 : 87; 2006 : 103).Dans son livre Qui sont ces femmes heureuses?La femme, l\u2019amour et le couple, Dallaire met en garde contre le « le mythe de l\u2019égalité-similarité » qui consiste à « croire que 6 Tel que mentionné précédemment, Dallaire (2001 : 29) disait pourtant qu\u2019il n\u2019y a que la «collecte des vidanges» qui n\u2019ait pas été envahie par les femmes. POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 127 tout ce qu\u2019une femme peut faire, un homme pourrait le faire, et vice- versa ».Pour que la division sexuelle du travail soit bien claire, il offre alors des exemples de tâches féminines (cuisine, prise en charge des enfants) et masculines (menuiserie, ramener de l\u2019argent à la maison) (Dallaire, 2009b : 196; voir aussi Dallaire, 1996 : 51-52).Sans crainte de se contredire, Dallaire demande : « Suis-je en train de suggérer qu\u2019il faille revenir aux rôles traditionnels et aux partages sexistes des rôles et des tâches?Bien au contraire! » (Dallaire, 2015 : 46).Il insiste pourtant pour que les hommes ne renient pas leur « rôle de mâle » de « pourvoyeur et protecteur » (Dallaire, 2001 : 54).De plus, dit-il, puisque « nous sommes des sexes complémentaires » (Dallaire, 2005 : 137), c\u2019est en chérissant cette différence, que le bonheur sera préservé dans le couple (hétérosexuel).Selon Dallaire, enin les « couples égalitaires » sont des « couples malheureux », ce que démontrerait d\u2019ailleurs l\u2019« observation scientiique » (Dallaire, 2009b : 196).Or cette apologie de l\u2019inégalité et cette critique de l\u2019égalité sont à l\u2019avantage des hommes, si l\u2019on suit le raisonnement de Dallaire lui-même.En effet, étant donné qu\u2019il a identiié l\u2019égalité au féminin et l\u2019inégalité ou la hiérarchie au masculin, c\u2019est surtout l\u2019homme qui trouvera son bonheur dans un couple inégalitaire, puisque l\u2019inégalité serait une valeur masculine.Sexisme préhistorique Toute la logique de cette architecture sexiste repose sur des considérations stéréotypées de la nature biologique masculine et féminine.Yvon Dallaire rappelle régulièrement que ses thèses sont inspirées de théories et de données empiriques au sujet des origines de l\u2019espèce humaine et à sa préhistoire, ou encore du développement différencié du cerveau selon le sexe.En fait, il reprend des théories contestées et considérées comme dépassées, quoique régulièrement reprises dans la littérature de la psychologie populaire (pour une mise à jour des théories sur le cerveau, voir, entre autres, Cossette, 2012; Vidal, 2006; Vidal & Benoit-Browaeys, 2005; Hyde, 2005).Or, sur le plan scientiique, la plus grande prudence est de mise quant aux spéculations au sujet de nos origines.En effet, les archéologues 128 SECTION I, Abus des minières - n\u2019ont trouvé que quelques squelettes de plus de 200 000 ans, le plus souvent incomplets et qui ne permettent en rien de reconstituer les rapports entre les femmes et les hommes aux débuts de l\u2019humanité, ni le rôle de chacun des sexes dans la communauté.Même le fameux squelette nommé Lucy est de sexe inconnu ; son vrai nom est AL 228- 1, son surnom lui ayant été attribué par l\u2019équipe de fouille qui écoutait alors la chanson Lucy in the sky with diamonds, des Beatles (Cohen, 2006 : 30).Toutefois, Dallaire n\u2019a que faire de telles nuances.Il rabat le modèle de la famille contemporaine qui vivrait dans un bungalow, soit la référence idéalisée de la famille «normale» au Québec, sur l\u2019ensemble de l\u2019histoire et de la préhistoire humaine.Dallaire lance ainsi que «nous réagissons encore par des atavismes datant de l\u2019âge des cavernes.Ces cavernes ont été remplacées par des maisons, mais nos comportements ont peu évolué» (Dallaire, 2002b : 16; repris presque mot pour mot dans Dallaire, 2009b : 164; voir aussi Dallaire, 2015, 197-198).Il tombe donc dans un piège qu\u2019il réactive aussitôt, bien dévoilé par dans Wiktor Stockowski son ouvrage Anthropologie naïve anthropologie savante : Des origines de l\u2019Homme, de l\u2019imagination et des idées reçues.En effet, c\u2019est au XIXe siècle que s\u2019impose la représentation d\u2019une humanité vivant au départ dans des cavernes, où les femmes préhistoriques sont représentées comme étant terrées dans l\u2019attente des hommes partis chasser.Claudine Cohen dans son ouvrage La femme des origines : Images de la femme dans la préhistoire occidentale, rappelle que [les] ouvrages scientiiques, les manuels et les textes vulgarisés de préhistoire du 19e siècle ont souvent représenté de façon conventionnelle la femme préhistorique, soit victime des débordements de violence sexuelle témoignant de la barbarie de ces \u2018âges farouches\u2019 et de son statut d\u2019objet sexuel sans défense \u2014 [\u2026] accroupie, terrée au fond de la caverne, entourée d\u2019enfants et de nourrissons, le regard baissé vers la terre et vers sa progéniture \u2014 tandis que l\u2019homme, debout, regarde vers le lointain.Les vulgarisateurs, les peintres, les romanciers, ont reproduit jusqu\u2019à nos jours ces POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 129 clichés qui se sont perpétués dans des ouvrages de grande diffusion.(Cohen, 2006 : 25) Cette vision stéréotypée relève d\u2019un darwinisme vulgarisé et caricaturé à outrance.De plus, cette conception fallacieuse fait l\u2019impasse sur la diversité des méthodes de chasse (collets et pièges, battue et rabattage, etc.) évacuée dans ce récit qui présente toujours la chasse comme nécessitant une grande force physique.Dallaire néglige aussi de considérer nombre d\u2019exemples documentés de peuples où les femmes chassent seules ou avec des hommes, y compris du gros gibier et avec des arcs (Stockowski, 2001 : 121 et suiv.).En fait, Dallaire confond la représentation entre l\u2019imaginaire et la réalité, ce qui lui permet d\u2019afirmer que la « source de nos différences réside aussi dans nos trois (ou six) millions d\u2019années d\u2019évolution » (à remarquer un écart possible de 3 millions d\u2019années!) : L\u2019homme toujours à la chasse, sur ses gardes, concentré sur sa survie physique et celle des siens, déployant son ingéniosité à traquer ses proies, en silence, se coupant de ses sensations pour résister au froid, à la chaleur et à l\u2019inconfort, ravalant ses peurs d\u2019être dévoré par les autres prédateurs, devant se repérer pour ne pas se perdre, stimulant avec les autres hommes son esprit de combativité, scrutant l\u2019horizon, développant ainsi sa force physique et ses rélexes\u2026 Tout ça, ça conditionne un homme et ça s\u2019inscrit dans sa nature.La femme souvent enceinte, vivant dans la caverne avec les autres femmes et enfants, devant apprendre à cohabiter dans un espace restreint, anticipant tout danger potentiel, surveillant le feu, nourrissant ses enfants à même ses réserves corporelles, attendant les chasseurs pour refaire ses forces, paniquant au moindre bruit suspect, cueillant tout ce qui est comestible, goûtant à tout, se réconfortant l\u2019une l\u2019autre, attendant impatiemment le retour de l\u2019homme, développant ainsi sa force émotive et ses sens\u2026 Tout ça, ça conditionne une femme et ça s\u2019inscrit dans sa nature.(Dallaire, 2002b : 15-16) 130 SECTION I, Abus des minières - Voilà justement le type de représentation qui relève d\u2019une «anthropologie naïve» marquant notre imaginaire collectif.Il s\u2019agit en fait d\u2019une construction culturelle erronée, comme l\u2019expliquent Claudine Cohen et Wiktor Stockowski (voir aussi McCaughey, 2008).Pour sa part, le psychologue s\u2019en tient au cliché de la représentation de l\u2019«âge des cavernes» qui lui permet de réafirmer la différence fondamentale entre les sexes, et qui justiie l\u2019inégalité et la différenciation quant aux tâches et fonctions : « c\u2019est la Nature, la vie elle-même qui, dans notre espèce animale, a distribué les tâches entre les deux sexes, le féminin et le masculin» (Dallaire, 2001 : 43).Aujourd\u2019hui, « [l]\u2019homme reste un chasseur guerrier », expérience que « la femme ne comprendra jamais » (Dallaire, 2015 : 197).Même s\u2019il admet, par ailleurs, que « nous allons à l\u2019épicerie plutôt qu\u2019à la chasse » (Dallaire, 2009b : 164), Yvon Dallaire justiie les inégalités d\u2019aujourd\u2019hui entre les hommes et les femmes par cette préhistoire imaginée : « les hommes ont pris le pouvoir social, politique, juridique et, j\u2019ajoute, le pouvoir économique.Mais pourquoi?Pour asservir leurs partenaires ou, tout comme les chasseurs du temps des cavernes, pour assurer au contraire leur survie physique et matérielle?[\u2026] C\u2019est aussi ce que les femmes attendaient d\u2019eux : qu\u2019ils les nourrissent, parce qu\u2019elles étaient restées au fond des cavernes, leurs enfants suspendus à leurs seins » (Dallaire, 2001 : 32- 33 \u2014 je souligne).Phallocrate En plus de prétendre que l\u2019expérience préhistorique aurait façonné différemment les hommes et les femmes tout au cours de l\u2019histoire humaine, notre anatomie serait aussi déterminante quant à nos attitudes face aux autres et au monde qui nous entoure.Gloriiant l\u2019homme (et son phallus) dans Homme et ier de l\u2019être, Dallaire avance dans une envolée lyrique que [s]es éjaculations, qui projettent son sperme hors de son corps, conirment aussi l\u2019existence d\u2019un mouvement masculin qui part de l\u2019intérieur vers l\u2019extérieur.Contrairement à la femme, dont les organes génitaux sont intérieurs et réceptifs, l\u2019homme possède des organes génitaux intrusifs qui prédisposent à des comportements intrusifs : pénétration de la femme certes, mais aussi POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 131 pénétration de la matière, pénétration jusqu\u2019au fond des océans, pénétration de l\u2019univers\u2026 C\u2019est l\u2019 « intrusivité » de l\u2019homme qui, à l\u2019aide de microscopes et de télescopes qu\u2019il a lui-même construits, nous a permis d\u2019acquérir toutes nos connaissances scientiiques sur la matière, de construire des sous-marins, d\u2019inventer des fusées [\u2026] pour conquérir le monde et assurer la pérennité de la vie humaine.Il y a là une autre raison d\u2019être ier.La pénétration est féconde (Dallaire, 2015 : 187).Selon Dallaire, donc, l\u2019homme aurait désiré et pu explorer le monde autour de lui parce qu\u2019il a un pénis, et non pas parce qu\u2019il a le plus souvent (comme la femme, d\u2019ailleurs) deux pieds, deux mains, deux yeux et un cerveau.Pourtant, ces membres et ces organes semblent bien plus utiles qu\u2019un pénis pour construire des machines et explorer le monde\u2026 Inquiétante éducation sexuelle L\u2019obsession de Dallaire pour le phallus et la pénétration (des femmes, des océans, de l\u2019espace) l\u2019amène à formuler une recommandation aux pères, quant au développement sexuel de leurs garçons (hétérosexuels).Dans la section du livre Homme et toujours ier de l\u2019être où il vante l\u2019« intrusivité » phallique, il déclare ainsi : Messieurs les papas, parlez avec vos adolescents de cette intensité sexuelle par laquelle vous aussi êtes passés ain de les aider à se déculpabiliser d\u2019être des êtres sexués, sexuels et génitaux.Parlez-leur ain qu\u2019ils en soient plutôt iers et qu\u2019ils apprennent à assumer et gérer cette puissance libidinale dans le meilleur contexte possible.Ne laissez pas vos femmes, leurs mères, les mettre en garde contre les débordements possibles de cette sexualité en leur demandant de faire « attention » aux illes avec qui ils sortent.(Dallaire, 2015 : 187).Dans son livre consacré à expliquer aux femmes comment être « heureuses » en couple (hétérosexuel), Dallaire afirme que [dès] que l\u2019homme est excité, toute son attention est 132 SECTION I, Abus des minières - concentrée sur son désir, lequel devient intrusif : il veut pénétrer la femme source de sa stimulation et de son excitation.Et il n\u2019aura de cesse que lorsqu\u2019il y sera parvenu.[\u2026] son énergie va de l\u2019intérieur vers l\u2019extérieur : son désir le pousse à l\u2019action pour son plaisir.[\u2026] Pour être heureuse en amour et s\u2019épanouir sexuellement, la femme doit savoir et accepter que la sexualité de l\u2019homme soit visuelle, génitale, intrusive, intense, rapide et toujours à l\u2019affût.L\u2019homme qui se sent respecté dans son être sexuel aura plus de facilité à s\u2019ouvrir aux caractéristiques sexuelles féminines et à en tenir compte dans sa relation avec sa partenaire (Dallaire, 2009b : 65).Insistant sur les différences entre les sexes, il précise en passant qu\u2019il ne faudrait pas « survaloriser » l\u2019un des deux caractères (Dallaire, 2009b : 65; 2010 : 76).Mais la comparaison entre le livre s\u2019adressant aux hommes et celui s\u2019adressant aux femmes permet de constater que Dallaire propose une sexualité plutôt adaptée aux besoins des hommes (tels qu\u2019il les déinit).Dans le livre pour les femmes, Dallaire explique qu\u2019une femme doit endosser un « féminisme de bon aloi » et « être féministe et féminine, c\u2019est-à-dire mettre de l\u2019avant des valeurs féminines [\u2026].Être féminine dans votre sexualité, c\u2019est, sans renoncer à ce que vous aimez, recevoir la sexualité masculine dans son essence : visuelle, génitale, intrusive, intense et rapide.» Voilà en effet un féminisme « de bon aloi »\u2026 Et tout cela sera sans doute d\u2019autant plus facile pour la femme, puisque Dallaire explique du même soufle que sa sexualité est «séductrice», « réceptive » et « retenue » (Dallaire, 2009b : 200; pour les hommes, voir Dallaire, 2010 : 75-76).Si le psychologue «hoministe» souhaite à la femme (hétérosexuelle) une sexualité épanouie et active, il insiste pour qu\u2019elle ne critique pas son partenaire, ce contentant de lui exprimer « ce qu\u2019elle aime quand ils font l\u2019amour, non ce qu\u2019elle n\u2019aime pas » (Dallaire, 2009b : 154; conseil répété à la page suivante).Il avance aussi que « [l]\u2019homme qui sait qu\u2019il peut avoir du sexe à volonté avec une partenaire qui aime les jeux sexuels est beaucoup moins tyrannique sur la fréquence des rapports sexuels » (Dallaire, 2009b : 156 \u2014 je souligne), sans compter POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 133 que « toute récompense [\u2026] sexuelle stimule l\u2019initiative masculine» quant aux tâches ménagères (Dallaire, 2009b : 169).Bref, selon Dallaire, le bonheur conjugal a un coût pour la femme.Pour être heureuse, elle a déjà accepté que la relation soit inégalitaire.Elle doit aussi s\u2019offrir sexuellement sans préciser ce qui ne lui plaît pas.Après la relation sexuelle, elle aura au moins la satisfaction de voir son partenaire effectuer des taches ménagères avec plus d\u2019enthousiasme.Violence dans les relations hétérosexuelles En reprenant presque mot pour mot les mêmes conseils dans son livre destiné aux femmes et dans celui destiné aux hommes, Yvon Dallaire précise qu\u2019« aucune violence n\u2019est admissible dans un couple » et qu\u2019il faut mettre in à la relation si l\u2019autre exerce une violence physique, « surtout si vous ne faites rien, physiquement ou verbalement, pour le provoquer » (Dallaire, 2010 : 32 \u2014 je souligne ; 2009b : 27).Cela dit, Dallaire cherche aussi à expliquer la violence conjugale par la biologie (voir Brossard, 2008 et Brodeur, 2003).L\u2019homme serait naturellement plus agressif physiquement que la femme, de par son expérience préhistorique de «chasseur-guerrier» et par l\u2019effet de ses hormones.Dallaire présente d\u2019ailleurs l\u2019agressivité comme une valeur structurante de l\u2019identité masculine.La femme, pour sa part, a développé sa puissance de parole en attendant terrée au fond de la caverne conjugale le retour du chasseur.Par les mots, elle pourrait être aussi violente que l\u2019homme.Dallaire avance même que « contrairement à la croyance populaire, le sexe fort, c\u2019est le sexe féminin, malgré son apparence de fragilité » (Dallaire, 2009b : 197).Dans l\u2019ouvrage La violence faite aux hommes : Réalité taboue et complexe, il explique que les femmes « ont une longueur d\u2019avance en ce qui concerne la violence psychologique et verbale » (Dallaire, 2002a : 15).Dallaire refuse d\u2019admettre que les hommes peuvent user de violence psychologique, et aussi beaucoup parler, crier et insulter, y compris avant ou lorsqu\u2019ils ont recours à la violence physique.Dallaire ne voit la force de la parole que du côté des femmes.En voulant trop souvent communiquer avec son partenaire, la femme non 134 SECTION I, Abus des minières - seulement l\u2019importune, mais l\u2019agresse.Dallaire répète régulièrement que les femmes en relation de couple (hétérosexuelle) ne devraient pas critiquer leur partenaire.Il déplore que « 80 % des critiques émises dans un couple le sont par la femme » (Dallaire, 2007 : 54).Le psychologue avance aussi que l\u2019homme « a besoin » plus que les femmes « d\u2019être valorisé pour ce qu\u2019il fait » et remercié lorsqu\u2019il effectue des tâches domestiques, par exemple « ranger la vaisselle [\u2026] ou sortir les poubelles » (Dallaire, 2007, 84 et 2009b : 192).Il y aurait escalade de la violence parce que trop de femmes osent critiquer l\u2019homme, ou insistent pour discuter des problèmes du couple.Yvon Dallaire explique comment réagit l\u2019homme ainsi critiqué, en raison de son expérience préhistorique de « chasseur-guerrier » : les hommes deviennent rapidement défensifs.À cela existent des explications biologiques.[\u2026] La testostérone est reliée à l\u2019agressivité et à l\u2019 « accès de fuite » [\u2026].Et comme notre cerveau humain ne fait pas la différence entre un danger réel (un tigre) et un danger virtuel (la tigresse qui existe en toute femme), on peut comprendre la réaction atavique de l\u2019homme en situation stressante.[\u2026] les hommes, galvanisés par des poussées d\u2019hormones de stress, réagissent par la réponse « fuir ou combattre » [\u2026].Plus il fuit, plus la femme stressée cherche à retenir l\u2019homme qui, coincé, n\u2019aura d\u2019autre possibilité que de combattre.L\u2019escalade peut alors s\u2019envenimer et exploser dans la violence verbale et/ou physique (Dallaire, 2007 : 54-58-59-60-61; voir aussi Dallaire, 2015 : 198).Il explique aussi que l\u2019homme « en colère, [\u2026] claque la porte et va prendre une marche ou (malheureusement) il frappe la source de sa colère » (Dallaire, 2001 : 109; voir aussi 2009b : 193).Dallaire prétend que la violence conjugale relève d\u2019une « dynamique relationnelle interactive » où les deux protagonistes sont « coresponsables » et également victimes (Dallaire, 2002b : 28) : « il y a toujours deux victimes dans les cas de violence conjugale [\u2026] et deux cocréateurs de cette escalade vers l\u2019explosion physique, peu importe le sexe » (Dallaire, 2001 : 130).Selon Louise Brossard (2008 : 99-100), il s\u2019agit là d\u2019une « belle entreprise de déculpabilisation des hommes et de POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 135 responsabilisation des femmes ! [\u2026] Surtout, Dallaire minimise tout rapport de pouvoir des hommes sur les femmes ».Évacuer ainsi les rapports de pouvoir entre les sexes est d\u2019autant plus incohérent pour Dallaire qu\u2019il insiste pour rappeler l\u2019importance de rapports inégalitaires entre les hommes et les femmes pour que les couples (hétérosexuels) fonctionnent bien.À titre d\u2019explication, Dallaire recourt ici à la notion anthropologique de «schismogénèse», développée dans les années 1930 et tombée en désuétude, qui désigne une dynamique à deux pôles contradictoires (empruntée à Bateson, 1984 : voir Dallaire, 2015 : 185, note infra 214 et Dallaire 2002a : 12, note infra 1, et 57).Selon Dallaire, le caractère féminin et le caractère masculin sont dans une dynamique de « schismogénèse complémentaire », c\u2019est-à-dire que leurs différences sont à la fois incompatibles et se renforcent mutuellement.Dallaire ne voit point de bonheur hors du couple (hétérosexuel) et il précise que « la prévention de la violence sous toutes ses formes passe par la responsabilisation individuelle, la promotion du couple et la prévention du divorce » (Dallaire, 2009a \u2014 je souligne).Les femmes devraient donc rester dans un couple inégalitaire où elles éviteront la violence en parlant le moins possible, en ne critiquant pas leur partenaire, en le félicitant pour toute tache ménagère accomplie sans attendre la réciproque, et en ne le quittant pas.Réaction féministe Avec de pareilles thèses, il n\u2019est pas étonnant que des féministes se mobilisent pour tenter de contrer la diffusion des idées d\u2019Yvon Dallaire, dont le discours et l\u2019approche psychologique peuvent apparaître comme problématiques, voire nocifs pour les femmes (ses propos sont aussi dénoncés comme étant homophobes : voir Bastien Charlebois, 2008).En 2008, à l\u2019occasion du Congrès Paroles d\u2019hommes à Bruxelles, coprésidé par Dallaire, le collectif Vigilance antimasculiniste mixte organisée et solidaire (VaMos) lui a décerné de manière humoristique le trophée de la «Bite d\u2019or» (Pape, 2010).En certaines occasions, des féministes parviennent à faire annuler une activité où il devait présenter ses thèses, par exemple une conférence pour le Programme d\u2019aide au personnel (PAP) de l\u2019Université du Québec à Montréal (UQAM), prévue le 18 octobre 2011 (Kirouac-Poirier, 2011). 136 SECTION I, Abus des minières - Il est sans doute maintenant plus compréhensible qu\u2019une formation offerte par Yvon Dallaire (et Iv Psalti) à Lausanne en octobre 2014, dont les frais d\u2019inscription s\u2019élevaient à 800 francs (environ 930$ canadiens) pour 30 heures7, ait pu être perturbée par des activistes.D\u2019ailleurs, le communiqué du collectif féministe Les Pires & associé-e-es expliquait que : Yvon Dallaire renforce la violence masculine en présentant les hommes comme le nouveau « sexe faible », niant ainsi les rapports de pouvoir et les inégalités structurelles de genre qui existent et se renforcent.Il ramène l\u2019ensemble des violences découlant du patriarcat à des \u201cconlits\u201d interindividuels de couple et complémentaires.Il semble urgent de rappeler que : la violence \u2018conjugale\u2019 n\u2019est pas « une maladie d\u2019amour » (contrairement à ce que propose la formation !), la violence \u2018conjugale\u2019 n\u2019est pas symétrique, la violence \u2018conjugale\u2019 est masculine, la violence s\u2019exerce dans un système de domination, le patriarcat.Pour nier ces oppressions, la formation proposée par Yvon Dallaire (comme d\u2019autres) s\u2019appuie sur une idéologie naturaliste [\u2026].L\u2019utilisation du discours sur les différentes \u2018natures\u2019 et leur complémentarité, centrale pour Dallaire, pérennise le système hétérosexiste.Il rend également symétriques les violences au sein du couple ce qui permet d\u2019évacuer la question de la prévalence des violences masculines.L\u2019auteur est responsable du Groupe interdisciplinaire de recherche sur l\u2019antiféminisme (GIRAF) associé à l\u2019Institut de recherches et d\u2019études féministes (IREF) à l\u2019Université du Québec à Montréal (UQAM) et au Réseau québécois en études féministes (RÉQEF).Il tient à remercier Louise Cossette pour ses commentaires à la lecture d\u2019une version préliminaire de ce texte, et Mélissa Blais pour de nombreuses discussions sur ce sujet.Cela dit, les idées qui y sont exprimées n\u2019engagent que l\u2019auteur.Enin, ce texte reprend quelques éléments de l\u2019article «Le mythe de la caverne conjugale : d\u2019une justiication contemporaine de 7 Voir : http://optionsante.com/FPSA.pdf. POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 137 l\u2019inégalité dans les couples hétérosexuels», Argument, vol.10, no 1, 2008, et certaines idées présentées ailleurs, par exemple dans l\u2019ouvrage collectif Le mouvement masculiniste au Québec : L\u2019antiféminisme démasqué (Montréal, Remue-ménage, 2015 \u2014 2ième édition).Références Bastien Charlebois, Janik, 2008, «L\u2019homophobie sournoise dans l\u2019idéal masculin des masculinistes», Mélissa Blais, Francis Dupuis-Déri (dir.), Le mouvement masculiniste au Québec : L\u2019antiféminisme démasqué, Montréal, Remue-ménage.Bateson, Gregory, 1984, La nature et la pensée, Paris, Seuil.Brodeur, Normand, 2003, «Le discours des défenseurs des droits des hommes sur la violence conjugale», Service social, vol.50, no 1.Brossard, Louise, 2008, «Le discours masculiniste sur les violences faites aux femmes», Mélissa Blais, Francis Dupuis-Déri (dir.), Le mouvement masculiniste au Québec : L\u2019antiféminisme démasqué, Montréal, Remue- ménage.Cohen, Claudine, 2006, La femme des origines : Images de la femme dans la préhistoire occidentale, Belin-Herscher.Cossette, Louise (dir.), 2012, Cerveau, hormones et sexe : des différences en question, Montréal, Remue-ménage.Dallaire, Yvon, 2014a, «Aider les hommes\u2026 aussi\u2026», Le Journal de Montréal, 7 décembre, p.59.Dallaire, Yvon, 2014b, «Dix secrets des couples heureux», Journal de Montréal, 26 octobre.Dallaire, Yvon, 2010, Qui sont ces hommes heureux ?L\u2019homme, l\u2019amour et le couple, Québec, Option santé.Dallaire, Yvon, 2009a, «La violence n\u2019est jamais banale», Le Journal de Montréal, 6 décembre, p.21.Dallaire, Yvon, 2009b, Qui sont ces femmes heureuses ?La femme, l\u2019amour et le couple, Québec, Option santé.Dallaire, Yvon, 2009c, «La domination masculine, mythe ou réalité?», Journal de Montréal, 22 novembre.Dallaire, Yvon, 2007, Cartographie d\u2019une dispute de couple.Le secret des couples heureux, France et Suisse, Jouvence.Dallaire, Yvon, 2006, Qui sont ces couples heureux ?Surmonter les crises et les conlits du couple, Québec, Option santé. 138 SECTION I, Abus des minières - Dallaire, Yvon, 2005, «L\u2019homme \u201cagit\u201d ses émotions», Mario Proulx (dir.), La planète des hommes, Montréal, Bayard Canada/Société Radio-Canada.Dallaire, Yvon, 2002a, La violence faite aux hommes : Une réalité taboue et complexe, Québec, Option santé.Dallaire, Yvon, 2002b, Moi aussi\u2026 Moi\u2026 plus : 1001 différences homme- femme, Québec, Option santé.Dallaire, Yvon, 2001, Homme et ier de l\u2019être, Québec, Option santé.Dallaire, Yvon, 1996, S\u2019aimer longtemps : L\u2019homme et la femme peuvent-ils vivre ensemble ?, Québec, Option santé.Goetelen, John, 2014, «La partialité du Courrier après une agression féministe», blogue Les hommes libres, 17 octobre [http://hommelibre.blog.tdg.ch/archive/2014/10/16/la-partialite-du-courrier-apres-une-agression- feministe-260828.html].Hyde, Janet, 2005, «The gender similarities hypothesis», American Psychologist, no 6, p.581-592.Kirouac-Poirier, Marie, 2011, «Propos jugés antiféministes : Conférence annulée», Montréal Campus, 25 octobre.Le Courrier, 2014 «Une idéologie hostile à l\u2019émancipation des femmes», 14 octobre [http://www.lecourrier.ch/124618/une_ideologie_hostile_a_l_ emancipation_des_femmes].McCaughey, Martha, 2008, The Caveman Mystique: Pop-Darwinism and the Debates Over Sex, Violence, and Science, Londres, Routledge.Pape, Pierrette, 2010, «Contrer le masculinisme», Chronique féministe, no.106, p.62-67.Stoczkowski, Wiktor, 2001, Anthropologie naïve anthropologie savante : Des origines de l\u2019Homme, de l\u2019imagination et des idées reçues, Paris, CNRS.Vidal, Catherine (dir.), 2006, Féminin masculin : Mythes et idéologies, Paris, Belin.Vidal, Catherine, Benoit-Browaeys, Dorothée, 2005, Cerveau, sexe & pouvoir, Paris, Belin. POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 139 SECTION II Poésie/Création 140 SECTION I, Abus des minières - Le Futur de Sid Vicious Par Éric Roger à notre insu ils construisent un nouveau monde demain ne sera jamais plus pareil la nuit dormira dorénavant seule la poésie dérange la colère devient une huître vide tout est remplaçable y compris l\u2019humain les allumeurs de feu laissent les étoiles ilantes réléchir pour eux Éric Roger est né à LaSalle en 1969.Il a publié neuf recueils de poésie dont le plus récent LE PASSÉ EN COULEURS.Il anime et dirige les soirées solovox depuis plus de 14 ans où il fait revivre les poètes québécois. POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 141 Assi Par Carole Labarre Assi ma Mère Abritées en ton sein dénudé Les racines de mon Esprit Libres puissantes divines Les pieds nus de mes pères Ont caressé buriné ton ventre Tracé un seul et même portage Mémoire de ma naissance Corps de mes pères Cœur de mes mères Dans mes mains des braises bleues Ton soufle dans une entaille d\u2019écorce Comme les géants contre Kashtin La tête haute La bouche ouverte Je me tiendrai souveraine Aspirant ton soufle comme une première fois Sur ton rivage Mon corps Dans toutes les directions Un cri silencieux Je m\u2019enfante à nouveau Libre puissante divine Traduction des mots en langue innue : Assi : Terre Kashtin : tornade 142 SECTION I, Abus des minières - Mémoire Par Carole Labarre Déposée au fond du canot La mémoire d\u2019un bout d\u2019écorce Encordée sur son bagage Elle demeure tranquille immobile patiente Elle me raconte son voyage millénaire Nomade ses racines en tous lieux Sur le dos de la rivière bercée En aval puis en amont Son voyage renouvelé Brodé aux couleurs d\u2019une in d\u2019été Elle conserve dans ses ibres Le soufle du littoral océanique Le cri des goélands argentés À la rencontre du Nord Elle offre à Tshiuetin Des efluves parfumés de l\u2019Austral Ensemble à la tombée du jour Ils font danser les aurores boréales Sur les monts de l\u2019arrière-pays Elle porte en elle le labeur de la volonté Les souvenirs des makushan le rire des femmes POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 143 La survivance exaltée de l\u2019humain Dans les pores de cette peau de papier Les rêves de mon aïeul Se déposent Une empreinte imperceptible Un simple bout d\u2019écorce Porté sur un front ridé En portage la mémoire ancestrale Traduction des mots en langue innue : Tshiuetin : vent du nord, le Nord Makushan : un festin, un banquet rituel Carole Labarre est originaire de la communauté innue de Pessamit au Québec.Son roman inédit « Pishimuss » illustre un humour débridé et ludique tandis que sa prose s\u2019enracine en terre nomade.Ses écrits se veulent ainsi un rappel au battement du tambour et honorent la culture et les valeurs de son peuple.Elle a été publiée en 2014, dans l\u2019anthologie « Langues de notre Terre » par les Éditions du Banff Centre Press. 144 SECTION I, Abus des minières - Confessions Par Melania Rusu Caragioiu Quand j\u2019étais une petite ille sans soucis Les leurs m\u2019attiraient par leurs paroles colorées.Si les papillons survolaient leur parfum indécis.Les chansons du coucou me rappelaient Pas un chant mais un salut murmurant.Mes yeux et mon âme ne pouvaient pas les embrasser tous, Ma vie se déroulait comme une dentelle Écumeuse, ravie, zigzagante.Les sapins, les odeurs, le bleu et le vert Formaient mes contes sensitifs, Et comme un lièvre dans sa corvée Je guettais autour de moi le mouvement tressaillant de l\u2019herbe, Le clic d\u2019une aile, La naissance d\u2019un bourgeon.Il me ravissait au comble, l\u2019évolution d\u2019une couleur sur un pétale, Le ric-rac d\u2019un vers qui perçait sa chrysalide; Mon univers était grand comme la nature.Melania Rusu Caragioiu, 24 mai 1931, ILTEU-Arad, Roumanie.Ingénieur et avec des études en bibliothéconomie.Membre de l\u2019Association des écrivains roumains et de l\u2019Association canadienne des écrivains roumains.Trois prix internationaux et des prix nationaux.J\u2019écris pour adultes et enfants en français et en roumain.Parutions : 10 livres de poésie, dont un en ligne. POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 145 On ne te reconnait plus Par Andrea Moorhead l\u2019ombre des papillons sur la page blanchie par une neige sans in née dans le gaz bleu du soleil agonisant et la silhouette des ailes sur tes paupières plus lourde que la pierre plus idèle que la promesse des hommes Reconstruction en Faillite Par Andrea Moorhead la captivité des oiseaux rend la neige invisible retire les buissons de leurs racines ouvrant la blessure déguisée en sillon la issure bleu-mauve des derniers-nés.Andrea Moorhead est directrice de la revue internationale Osiris.Elle a publié plusieurs recueils de poèmes dont Géocide aux Éditions du Noroît et Terres de mémoire aux Éditions de l\u2019Atlantique.Photographe amateure et naturaliste passionnée, ses photographies ont paru dans de nombreux livres à Anterem Edizioni en Italie. 146 SECTION I, Abus des minières - Une corde de lumière Par Anatoly Orlovsky une corde de lumière tu respires encore cette muraille de feu noir dans tes yeux - silence - mille outardes traversent la montagne sur ma langue blanc silence dans les cités oubliées de jeunes caribous qui ne nageront plus en moi, car tu me livres à l\u2019artillerie des soleils corps-silence, on tatoue le vent que tu es, l\u2019air de mes magnétiques ravins ce soir - silence - la lune brûlait dans ma gorge POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 147 Compositeur, poète et photographe, Anatoly Orlovsky cultive les hybrides (é)mouvants entre les mots, sons et images, leur poésie fermente \u2013 révélatrice de l\u2019inextinguible en nous.Anatoly, qui se produit régulièrement à Montréal, a aussi enregistré quatre CDs, dont le plus récent avec la poète Ève Marie Langevin, tout en exposant depuis 2002 ses photographies remarquées par La Presse, la revue Vie des Arts et Ici Radio-Canada. 148 SECTION I, Abus des minières - #Cacouna Par Clodius Tête au soleil Flancs au vent Pieds et magma Nos mains en un réseau d\u2019énergie partagée Se nourrir de l\u2019inini Alors les villes Il pleut à New York Je n\u2019y ai pas mis les pieds Le jour lamboyant à Montréal se zappe dans le voisinage La tempête de Québec, dans l\u2019anticyclone de Trois-Rivières J\u2019habiterai Déjà Une planète Après le carbone POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 149 #20140819 Par Clodius Paroxysme exacerbé d\u2019artiices galère Au sommet des sommets de l\u2019avoir franchi L\u2019interdit affranchi recueilli se recueille retombant retombées en éclats lumineux Liberté convoitée d\u2019en inir avec l\u2019usine D\u2019où sortent les ouvriers formatés?Aux abords du gouffre où se rencontre mon Amérique le mur est passé Je perfore mon coeur de l\u2019attente d\u2019une volte-face Migrer pour l\u2019eau pour le climat *facepalm* double tour double-face Duck-tape ma planète Derniers jours Clodius est un québécois d\u2019adoption.Il est un amoureux de la langue, de ses mécanismes et de ses possibilités.Il a fait quelques apparitions sur les scènes ouvertes de Montréal.En février, il a remporté le deuxième prix du concours Belle-Gueule des Dix Heures de Poésie lors de la Nuit Blanche à Montréal. 150 SECTION I, Abus des minières - Ville Minière Par Angèle Germain Ville minière un jour, Ville minière tu seras toujours, Le cœur ouvert à tout vent, Trouée jusqu\u2019à moelle, Entrailles perforées par les foreuses, Ton bonheur ou ton malheur, D\u2019être assise sur de l\u2019or.La compagnie est le deuxième, Maître en ces lieux, Après Dieu, Droits acquis, Droits conquis, Progrès, développement, regain, boom, Haute technologie, nouvel essor, Les paris sont lancés.Nous, on ne récolte que des soucis.Le peuple est écartelé, partagé, Divisé devant les mots progrès, développement.Quinze ans d\u2019exploitation et Un gros trou géant en héritage.Déchets, montagne de déchets , Résidus, «slam », qui monte jusqu\u2019au ciel, Poussière sur la ville minière, Environnement détérioré. POSSIBLES, PRINTEMPS 2015 151 Un quartier qui va disparaître, Un quartier qui m\u2019a vu naître.La maison familiale «relocalisée », Un coin de terre qui était et qui n\u2019est plus, Où vais-je retrouvé mes origines?Chercher mes racines sous terre, Dans la pierre.Ici gît l\u2019or des autres.Bureau audience Publique sur l\u2019 environnement Projet minier aurifère Canadian Malartic 152 SECTION I, Abus des minières - "]
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