Possibles, 1 janvier 2016, Vol. 40, no 1, hiver 2016
[" POSSIBLES VOLUME 40, NUMÉRO 1.HIVER 2016 Les nouvelles mouvances autochtones DÉPARTEMENT DE SCIENCE POLITIQUE, Dominique Caouette, Pav.Lionel Groulx, Université de Montréal C.P.6128, Succursale Centre-ville, Montréal (Québec), H3C 3J7 SITE INTERNET : www.redtac.org/possibles RESPONSABLES DU NUMÉRO Ève Marie Langevin, assisté par François Fortin COMITÉ DE RÉDACTION Christine Archambault, Stéfanie Bergeron, Dominique Caouette, Gabriel Gagnon, Nadine Jammal, Maud Emmanuelle Labesse, Ève Marie Langevin, Claire Lengaigne, Anatoly Orlovsky, Jean-Claude Roc, Maïka Sondarjee et André Thibault COORDINATION Dominique Caouette RESPONSABLE DE LA SECTION POÉSIE/CRÉATION Ève Marie Langevin RESPONSABLE DE LA PRODUCTION Maïka Sondarjee CONCEPTION GRAPHIQUE François Fortin CORRECTION ET RÉVISION Christine Archambault, Anatoly Orlovsky MEMBRES FONDATEURS Gabriel Gagnon, Roland Giguère, Gérald Godin, Gilles Hénault, Gaston Miron, Marcel Rioux La revue Possibles est membre de la SODEP et ses articles sont répertoriés dans Repères.Les textes présentés à la revue ne sont pas retournés.imPression : Le Caïus du livre Ce numéro : 15$ La revue ne perçoit pas la TPS ni la TVQ.DéPôt légal Bibliothèque nationale du Québec : D775 027 DéPôt légal Bibliothèque nationale du Canada : ISSN : 0707-7139 © 2016 Revue Possibles, Montréal POSSIBLES POSSIBLES, HIVER 2016 3 TABLE DES MATIÈRES INTRODUCTION Cartes des nations autochtones.7 Prières .9 SECTION I : Aspects Sociaux Entrevue avec Widia Larivière, cofondatrice du mouvement Idle No More Québec.12 François Fortin Invitons la justice et la sécurité des femmes autochtones / Justice for the missing and murdered Aboriginal Women in Canada.25 Catherine Richardson Kinewesquao et Janie Dolan-Cake Femmes Autochtones du Québec demande une enquête indépendante pour la Sureté du Québec de Val-d\u2019Or \u2013 oct.2015 et Rencontre avec le premier ministre Couillard : FAQ demande une enquête judiciaire provinciale \u2013 nov.2015.33 Femmes Autochtones du Québec / Quebec Native Women 4 TABLE DES MATIÈRES Messages clés de l\u2019APNQL à l\u2019occasion des élections fédérales d\u2019octobre 2015.36 Association des Premières Nations du Québec et du Labrador Déclaration de souveraineté d\u2019Atikamekw Nehirowisiw et Les Atikamekws déclarent leur souveraineté \u2013 sept.2014.38 Conseils Atikamekws Portrait général du droit autochtone canadien.41 Charles-Félix Paquin L\u2019anarcho-indigénisme.Entrevue avec Gerald Taiaiake Alfred et Gord Hill.51 Francis Dupuis-Déri et Benjamin Pillet « Des Sauvages, ou Voyage, mai 1603 ».Texte fondateur des premiers échanges à Tadoussac entre les Français et les Premières Nations du bassin du St-Laurent.65 Samuel de Champlain Kiuna : enseigner et apprendre dans un milieu de vie qui nous appartient.74 Prudence Hannis Pour que les Autochtones prennent leur place à l\u2019Université de Montréal.77 Marie-Pierre Bousquet Déclaration d\u2019accueil et de parenté entre la grande famille algonquien et la famille haïtienne vivant sur ses terres \u2013 nov.2012.84 Léo Shetush L\u2019école des Sauvages.87 Suivi par des extraits du rapport de la Commission vérité et réconciliation du Canada Dominique T8aminik Rankin et Marie-Josée Tardif (extrait autobiographique tiré de « On nous appelait les Sauvages.Souvenirs et espoirs d\u2019un chef héréditaire algonquin ») POSSIBLES, HIVER 2016 5 SECTION II : Aspects Spirituels Les langages sacrés amérindiens.102 Carole Briggs Le récit de l\u2019Arbre de Vie.107 Dolorès Contré Migwans Pourquoi écoutez-vous les jongleurs.111 Marco Boudreault SECTION III : Aspects Culturels Quelques histoires et mots de base des langues autochtones.114 Jacques Laberge (Union des municipalités du Québec, extrait tiré du « Guide terminologique autochtone », 2006) Implication des femmes dans la renaissance artistique et culturelle des Premières Nations.118 Anaïs Janin La poésie amérindienne : un genre décomplexé pour se décoloniser.129 Jonathan Lamy Beaupré SECTION IV : POÉSIE/CRÉATION Plan Nord.139 Samian Vous avez oublié; Nikanis.141 Marco Boudreault Ma moue en sang bleu/Mamu ensemble.147 Loca Noregreb Nukaliak \u2013 le carnet.153 Murielle Jassinthe 6 TABLE DES MATIÈRES Les débuts du théâtre francophone avec des Micmacs en 1606.163 Marc Lescarbot et Le théâtre de Neptune, une première.164 Philippe Legault À l\u2019opposé de la Grande Ourse.176 Sonia Alice Martin Sur la Marseillaise rielliste.177 Ève Marie Langevin Louis Riel (Extraits).183 Chester Brown Chiens.198 Nicole Burton et Hugh Goldring (Yoan Barriault, trad.) SECTION IV: DOCUMENTS Le marketing s\u2019appuie sur nos peurs pour nous faire consommer plus.207 Thierry Brugvin La crise des années 1960-1970 revisitée.214 Jean-Claude Roc ÉPILOGUE Postlogue.221 Ève Marie Langevin Extraits.238 Dan George, Joséphine Bacon, Rita Mestokosho et Natasha Kanapé Fontaine POSSIBLES, HIVER 2016 7 Cartes récentes des nations autochtones de l\u2019Amérique du Nord Source : Daniel Royot.2007.Les Indiens d\u2019Amérique du Nord.Éd.Armand Colin. 8 INTRODUCTION Source : http://www.axl.cefan.ulaval.ca/amnord/Quebec-8Autochtones-droits_lng.htm POSSIBLES, HIVER 2016 9 Introduction Prières NDLR.À l\u2019occasion de la sortie du rapport de la Commission canadienne de vérité et réconciliation sur les pensionnats autochtones, qui dénonce haut et fort un « génocide culturel » contre les autochtones du Canada1, nous croyons qu\u2019une prière s\u2019impose.Voici deux prières qui ont été lues lors des séances de la Commission (proposées par Catherine Joncas).- Une prière pour les enfants (On lit cette prière en faisant répéter chaque phrase) Dieu, réconciliation est un grand mot.Aide-moi à toujours écouter avec mon cœur autant qu\u2019avec mes oreilles.Aide-moi à voir avec mon cœur autant qu\u2019avec mes yeux.Aide-moi à dire la vérité et à écouter la vérité Et alors je serai sur le chemin de la réconciliation.Amen 1 http://www.lapresse.ca/actualites/national/201506/02/01-4874588-les- pensionnats-autochtones-ont-participe-a-un-genocide-culturel.php http://www.ledevoir.com/ politique/canada/441653/autochtones-94-gestes- pour-fermer-la-plaie-des-pensionnats 10 SECTION IV POÉSIE/CRÉATION - Prière d\u2019ouverture : une prière pour tous les peuples Dieu Créateur, notre pays a cheminé pendant six ans dans le contexte de la Commission de vérité et réconciliation, à la recherche de la compréhension, de la guérison et de la réconciliation.Ce chemin n\u2019a pas toujours été facile, mais nous avons cherché à le marcher ensemble.Nous avons essayé d\u2019écouter les histoires des uns, des unes et des autres.Nous avons cherché à comprendre sans juger.Nous avons noté des différences concernant les valeurs et les traditions, mais aussi les valeurs et les traditions que nous avons en commun.Nous sommes tous et toutes tes enfants.Tu nous étreints de ton amour.Tu nous appelles à reléter cet amour les uns et les unes pour les autres.Tu nous appelles à être des frères et des sœurs sur la voie qui mène à la réconciliation.Amen 1.Le rapport de la CRV de 382 pages contient 94 recommandations très diverses qui s\u2019adressent à tous les ordres de gouvernement, de même qu\u2019à la population, à l\u2019Église, aux médias et même à des écoles et ordres professionnels.Sur la photo: la Commission de vérité et de réconciliation sur les pensionnats autochtones.John Cree et Don Waboose (tambour), ouvraient la commission avec une cérémonie de tambour et de chant.Photo : David Boily SECTION I Aspects Sociaux 12 SECTION I ASPECTS SOCIAUX Entrevue avec Widia Larivière, cofondatrice du mouvement Idle No More Québec Par François Fortin Widia Larivière est une Anicinabe de la communauté de Timiskaming en Abitibi-Témiscamingue qui a grandi à Québec.Depuis 2009, elle est coordonnatrice jeunesse à Femmes autochtones du Québec.Diplômée en Études internationales et langues modernes de l\u2019Université Laval et en Immigration et relations interethniques de l\u2019UQAM, cette militante féministe et entrepreneure sociale travaille depuis plusieurs années en faveur des droits des peuples autochtones pour améliorer la situation des jeunes et des femmes.Avec Melissa Mollen Dupuis, elle est à l\u2019origine de la mobilisation québécoise du mouvement Idle No More.En tant qu\u2019apprentie cinéaste au Wapikoni, elle a coréalisé les courts- métrages : Un nouveau soufle et Où sont tes plumes ?Elle a contribué à des ouvrages, notamment Les femmes changent la lutte, Sœurs volées : enquête sur un féminicide au Canada et Onze brefs essais contre l\u2019austérité (1).Elle vient de cofonder un organisme, Mikana.Elle est l\u2019une des lauréates de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse pour les 40 ans de la charte québécoise des droits et libertés de la personne (2).++++++ Le mouvement Idle No More a vu le jour dans l\u2019ouest du Canada en décembre 2012 grâce à l\u2019initiative de quatre femmes : Nina Wilson, Sylvia McAdam, Jessica Gordon et Sheelah McLean.À l\u2019époque, ces femmes voulaient avant tout attirer l\u2019attention sur les répercussions du projet de loi omnibus C-45, à la veille d\u2019être adopté, sur les Autochtones, mais également sur les territoires, l\u2019eau et tous les citoyens canadiens.Notamment, la loi C-45 modiie des articles de la loi sur les Indiens, ouvrant la porte à la vente de terres sur les réserves.Le mouvement s\u2019oppose également à d\u2019autres lois adoptées antérieurement par le POSSIBLES, HIVER 2016 13 gouvernement conservateur, notamment les modiications à la loi sur les pêches, la loi C-38 sur l\u2019évaluation environnementale, qui exclut les Autochtones des discussions, et la loi sur l\u2019Ofice national de l\u2019énergie, qui limite la capacité de contestation des décisions prises par le Cabinet fédéral.Le 10 décembre 2012, les fondatrices organisent une manifestation à Calgary qui recevra une couverture médiatique nationale.En quelques mois, Idle No More est devenu le centre d\u2019attention des médias, suscitant l\u2019intérêt de millions de personnes à travers le Canada et partout dans le monde.Le mouvement suscite ainsi des centaines de « teach-in », rassemblements et manifestations à travers le Canada et au-delà.Il rassemble également un certain nombre de groupes de solidarité et d\u2019alliés qui cherchent aussi à travailler contre la politique gouvernementale conservatrice qui amoindrit les droits collectifs, les ilets de sécurité sociale et la protection de l\u2019environnement.Idle No More est inalement devenu l\u2019un des plus grands mouvements de masse indigène de l\u2019histoire canadienne.Ce qui a commencé comme un mouvement de promotion de la souveraineté autochtone et de protection de l\u2019environnement a maintenant changé le paysage social et politique du Canada.++++++ Possibles (PS) : On sait généralement comment le mouvement Idle No More a commencé au Canada.Peux-tu rappeler comment ce mouvement « Fini l\u2019apathie » (3) est né ici, au Québec ?Widia Larivière (WL) : En fait, c\u2019était au début de décembre 2012, et on voyait déjà la mobilisation qui commençait dans le reste du Canada et qui était d\u2019assez grande envergure dans plusieurs grandes villes.Je me demandais pourquoi rien ne se passait au Québec.On venait de vivre le printemps érable et ça m\u2019étonnait vraiment qu\u2019il n\u2019y ait aucune mobilisation dans la province.Je ne me souviens plus si c\u2019est moi ou Mélissa Molen Dupuis (4) qui a demandé sur Facebook si on organisait aussi quelque chose au Québec.L\u2019autre de nous deux a répondu au statut de la première suggérant qu\u2019on organise une manifestation à 14 SECTION I ASPECTS SOCIAUX Montréal.C\u2019est donc ce qu\u2019on a fait ! Le prochain appel à l\u2019action par les fondatrices d\u2019Idle No More était pour le 21 décembre 2012, et on a alors décidé d\u2019organiser une action pour cette journée-là.On n\u2019avait jamais organisé de manifestation de toute notre vie.Quand on l\u2019a annoncée sur Facebook, il y a eu un certain engouement.L\u2019initiative a aussi inspiré d\u2019autres militants autochtones de diverses communautés au Québec à organiser leur propre action pour le 21 décembre.Les actions ont continué dans les semaines suivantes et certaines ont retenu l\u2019attention des grands médias de masse.C\u2019est donc ainsi que ça a commencé au Québec; le mouvement a vu le jour dans les médias sociaux, par l\u2019initiative de simples citoyens qui ont spontanément décidé d\u2019organiser des actions.PS : Idle No More a démontré qu\u2019il est vraiment un mouvement « de la base », « grassroot » comme on dit en anglais.WL : Oui, tout à fait.PS : Après trois ans d\u2019engagement et de mobilisation, où en est rendu le mouvement ?Quels en ont été les accomplissements les plus importants ?Et quelles sont les priorités à venir ?WL : Au tout début, le mouvement était très spontané, mais avec le temps il est devenu de plus en plus organisé à travers le Canada.Alors que nous n\u2019étions pas en contact direct avec les fondatrices ou avec d\u2019autres militants au Canada, c\u2019est le cas aujourd\u2019hui.Nous communiquons avec eux sur une base régulière dans le but de penser et d\u2019organiser les prochaines étapes, les prochaines actions d\u2019Idle No More.Le mouvement est donc plus organisé.Aussi, je dirais qu\u2019au début, nos actions étaient plus spontanées, comme des manifestations ou des Flash-mob (5) dans les communautés autochtones.Nos interventions sont aujourd\u2019hui plus axées sur l\u2019éducation et sur la sensibilisation.Idle No More a, en effet, organisé plusieurs campagnes de sensibilisation pour appuyer plusieurs communautés autochtones au Canada.Cette approche a eu plusieurs POSSIBLES, HIVER 2016 15 répercussions positives.D\u2019ailleurs, ce serait impossible de toujours être dans la rue comme on l\u2019était au début.Ce serait très exigeant, même physiquement, d\u2019organiser des manifestations chaque mois, chaque semaine.Bref, l\u2019approche spontanée et intensive des débuts a pris différentes formes et a semé des graines un peu partout.Ces semences se manifestent aujourd\u2019hui à travers des initiatives de militants ou de jeunes Autochtones qui étaient actifs dans le mouvement et qui s\u2019engagent aujourd\u2019hui dans leur communauté.Le mouvement leur a véritablement redonné espoir et ierté.Le message s\u2019est répandu un peu partout avec des répercussions positives qui se poursuivent, même si on ne nous voit pas toujours dans la rue comme au début.PS : Le mouvement est né dans la contestation des politiques du gouvernement Harper, principalement contre les projets de loi omnibus C-45 et C-38, par exemple.Comment perçois-tu l\u2019élection du nouveau gouvernement libéral en sachant que certains engagements ont été pris et que dix Autochtones ont été élus.Qu\u2019est- ce qui a permis ce changement et quelles sont tes attentes pour les prochaines années ?WL : Certaines personnes ont l\u2019impression qu\u2019Idle No More a été créé pour se débarrasser du gouvernement de Steven Harper et, si c\u2019est vrai que les relations entre les Autochtones et le gouvernement fédéral se sont vraiment détériorées sous le règne des Conservateurs de Harper, il reste que dans sa globalité, le mouvement ne luttait pas contre Harper, mais plutôt pour la justice envers les femmes autochtones et pour qu\u2019il y ait de meilleures relations politiques entre le gouvernement et les peuples autochtones.Pour l\u2019instant, l\u2019élection de Justin Trudeau apporte certainement un vent de fraîcheur parce qu\u2019il démontre déjà plus d\u2019ouverture quant aux enjeux qui concernent les Autochtones (6).C\u2019est un bon début, et j\u2019ose espérer qu\u2019il va respecter ses promesses, par rapport notamment à la commission d\u2019enquête sur les femmes autochtones disparues, etc.Il reste toutefois un très gros travail d\u2019amélioration des relations entre les Autochtones et le gouvernement à faire.La bataille n\u2019est pas gagnée d\u2019avance. 16 SECTION I ASPECTS SOCIAUX Dans tous les cas, j\u2019ai tout de même hâte de voir comment Justin Trudeau va s\u2019y prendre et quelles actions vont se concrétiser et comment.Tous les dossiers ne seront pas faciles à traiter.Par exemple, le gouvernement Trudeau n\u2019est pas nécessairement pour une transition énergétique et donc, éventuellement, il y aura probablement des collisions, des clash entre les revendications des Autochtones et ce gouvernement.Disons que je me réjouis de certaines situations, par exemple le nombre de députés et de ministres autochtones et le lancement de la commission d\u2019enquête sur les femmes autochtones disparues, mais je reste vigilante et je surveille aussi la manière dont gouvernement positionnera ses actions.PS : Tu mentionnes la question de la transition énergétique qui, comme les contestations contre les projets de loi omnibus des Conservateurs, rejoint aussi une partie du reste de la population canadienne.Le mouvement Idle No More, c\u2019est aussi une collaboration citoyenne entre des Autochtones et des non- Autochtones qui luttent sur des enjeux communs.Comment perçois-tu cette collaboration et est-ce que cette collaboration est semblable partout au Canada ?Qu\u2019en est-il au Québec ?WL : C\u2019est dificile à dire.Il est vrai qu\u2019Idle No More a tout de même permis certains rapprochements entre des groupes autochtones et non autochtones sur des enjeux communs, surtout celui de l\u2019environnement.Il est ardu de faire un portrait de tout le Canada, mais je pense qu\u2019on a fait des premiers pas prometteurs.Il y a toutefois encore un gros travail de collaboration à développer.Disons que quelque chose a été amorcé au moment d\u2019Idle No More, et espérons que ça ira plus loin.PS : En dehors de ce mouvement (et je reviendrai au mouvement par la suite), où en sommes-nous, d\u2019après toi, en ce qui a trait aux relations entre Autochtones et non-Autochtones ?WL : Quelque chose d\u2019important est en train de se passer en ce moment.Il est déplorable qu\u2019après des siècles à nous côtoyer, on ne se connaisse toujours pas, qu\u2019il y ait une telle méconnaissance les uns des autres. POSSIBLES, HIVER 2016 17 Certains parlent des années 1970, mais dans ma vie personnelle, je sens aussi qu\u2019il y a un changement depuis quelque temps avant la naissance d\u2019Idle No More.Je constate une prise de conscience collective sur l\u2019existence, les revendications et les réalités des peuples autochtones.Comme je l\u2019ai dit, je perçois encore beaucoup de méconnaissance et d\u2019ignorance qui mènent à des situations graves de discrimination et de racisme à plusieurs niveaux, mais je sens quand même un changement, et j\u2019ose espérer qu\u2019on vit en ce moment un tournant historique qui se manifeste dans un désir d\u2019amélioration véritable de nos relations.Je pense que ce « déclenchement » est important, même si on ne sait pas toujours comment s\u2019y prendre.Je sens que, dans plusieurs milieux, il y a une prise de conscience importante, en tout cas ici au Québec, que ce soit dans le milieu militant, le milieu universitaire, le milieu communautaire ou le milieu des luttes environnementales.Je perçois aussi une amélioration dans le traitement médiatique des questions autochtones.Je pense donc qu\u2019il y a quelque chose d\u2019important qui se passe et qui s\u2019est amorcé avec Idle No More et d\u2019autres événements des dernières années.J\u2019ose espérer que la situation s\u2019améliorera tranquillement et je pense aussi que c\u2019est tranquillement que les choses changent.Les relations entre nous ne vont pas se transformer du jour au lendemain.PS : Récemment, des ilms comme Québékoisie et L\u2019Empreinte ont rappelé l\u2019identité métissée des Québécois.Sur cette question, certains mettent l\u2019accent sur le sang et d\u2019autres davantage sur la culture.Toi-même tu es métissée, d\u2019une mère algonquine et d\u2019un père québécois. Comment t\u2019identiies-tu comme Autochtone ? Est- ce que le mot « Autochtone » te convient même pour parler de ton identité ?WL : À mon sens, le terme « Autochtone » est très général.C\u2019est un peu comme le terme « Européen » ou encore « Africain », donc c\u2019est ce n\u2019est pas assez spéciique.Je pense que la plupart des Autochtones s\u2019identiient d\u2019abord à leur propre nation autochtone.Moi, je m\u2019identiie ainsi comme Algonquine Anicinabe avant tout.Le fait d\u2019être née de parents issus de deux cultures amène certainement une dynamique 18 SECTION I ASPECTS SOCIAUX particulière.Je m\u2019identiie bien sûr à la culture algonquine et québécoise.J\u2019ai une très forte appartenance à mon identité algonquine et même une forte identiication aux autres nations autochtones autour de moi.Le fait de vivre dans deux cultures a posé plusieurs déis importants dans ma vie, mais cela m\u2019a aussi permis, comme pour beaucoup d\u2019autres Autochtones qui sont nés de deux cultures différentes, de pouvoir faire le pont entre les cultures, entre Autochtones et non-Autochtones.Je vois donc cette situation positivement.Et cette réalité n\u2019enlève rien à mes origines autochtones, elle ne fait pas de moi une « demi- Autochtone ».Je n\u2019aime pas m\u2019identiier ou qu\u2019on m\u2019identiie comme moitié autochtone et moitié non-autochtone.C\u2019est très simpliste et réducteur.Pour ce qui est des ilms Québékoisie et L\u2019Empreinte, j\u2019ai trouvé Québékoisie plus intéressant, et tant mieux si le ilm a provoqué des prises de conscience chez des Québécois et créer un désir de rapprochement avec les peuples autochtones.Je suis un peu moins à l\u2019aise avec le ilm L\u2019Empreinte, surtout avec l\u2019appropriation identitaire du fait ou du patrimoine autochtone.À l\u2019heure actuelle, de nombreux Québécois afirment avoir des origines autochtones lointaines, mais n\u2019ont pas nécessairement un réel désir de reconnaître l\u2019histoire de la colonisation et tous les contrecoups vécus par les peuples autochtones.C\u2019est important de connaître ses origines et de savoir d\u2019où on vient, mais c\u2019est aussi important de respecter les Autochtones qui ont vécu et qui vivent encore les effets négatifs de la colonisation et qui vivent une réalité très différente aujourd\u2019hui même.PS : Comment renforcer le dialogue entre les cultures au Québec, entre Autochtones et non-Autochtones ?WL : À la base, il y a un gros problème d\u2019éducation.Il y a de très importantes lacunes dans l\u2019enseignement de l\u2019histoire des Autochtones, par exemple au niveau secondaire.Pour moi, c\u2019est quelque chose d\u2019absolument essentiel.La plupart des Québécois à qui je parle, par exemple ceux qui viennent à des ateliers de sensibilisation sur des POSSIBLES, HIVER 2016 19 questions autochtones, disent : « Pourquoi je n\u2019ai jamais appris ça à l\u2019école ?J\u2019aurais aimé apprendre l\u2019histoire des pensionnats.Personne ne m\u2019en a jamais parlé.Comment quelque chose d\u2019aussi horrible dans notre histoire peut s\u2019être passé sans qu\u2019on soit mis au courant ! ».Il y a donc de très importantes lacunes en éducation.Je pense qu\u2019il manque également beaucoup d\u2019espaces de dialogue entre Autochtones et non-Autochtones.Je ne pense pas, néanmoins, que les rapprochements et la réconciliation vont se faire main dans la main, facilement.Il y aura assurément des chocs d\u2019idées, des chocs de valeurs, des chocs culturels et c\u2019est correct qu\u2019il y ait ces chocs-là.Il ne faut pas en avoir peur.C\u2019est en acceptant qu\u2019on puisse vivre ces chocs qu\u2019on pourra éventuellement amener la relation à un autre niveau.PS : Depuis trois ans, tu es très active politiquement et socialement autour des enjeux autochtones.Avec Idle No More qui est véritablement, comme on le disait plus tôt un mouvement populaire, qui vient de la base, mais aussi avec ton travail à Femmes autochtones du Québec, as-tu rencontré de nouvelles mouvances autochtones ?Qu\u2019est-ce qui change en ce moment, quelles mouvances sont-elles les plus dynamiques ?WL : Je sens que quelque chose change chez les jeunes.Je sens que le mouvement a créé un avivement ou une réafirmation identitaire chez certains jeunes.Au tout début du mouvement Idle No More, des jeunes venaient marcher avec nous.Ils ne comprenaient pas nécessairement toute la complexité des enjeux, mais ils sentaient que quelque chose d\u2019important était en train de se passer et ils voulaient se mobiliser.Le mouvement a donc avivé une sorte de ierté ou, à tout le moins, un sentiment de solidarité et une envie de s\u2019engager chez beaucoup de jeunes Autochtones.D\u2019ailleurs, de nombreux jeunes ont initié des actions très importantes et inspirantes au sein du mouvement.Je pourrais souligner l\u2019exemple concret des marcheurs d\u2019Eeyou Istchee qui, à l\u2019hiver 2013, ont marché plus de 1 500 km du nord du Québec, au Nunavik, jusqu\u2019à Ottawa, sur la colline parlementaire pour venir soutenir les revendications de Theresa Spence. 20 SECTION I ASPECTS SOCIAUX Dans ma vie de tous les jours, je travaille aussi auprès des jeunes autochtones, et surtout des jeunes femmes autochtones avec Femmes autochtones du Québec.Je sens vraiment un avivement de la mobilisation et de la ierté.Je constate aussi un renouveau dans les moyens de se mobiliser, au sein des médias sociaux par exemple.Plusieurs jeunes femmes autochtones se sont mobilisées sur les médias sociaux autour de la question des femmes autochtones disparues et assassinées, en lançant des mots-clics comme #amInext ou #doImatteratall.Ce sont toutes de jeunes femmes autochtones qui ont mis en œuvre ces mobilisations.Je crois que tous ces exemples de préoccupations et d\u2019enjeux ont été avivés par Idle No More qui a créé un fort sentiment de solidarité chez les différents peuples autochtones au niveau pancanadien.Je crois inalement que le mouvement a vraiment créé quelque chose de positif chez les jeunes autochtones.PS : Certains afirment que des mouvements comme Idle No More font partie de la Prophétie des sept feux.Connais-tu cette prophétie et qu\u2019en penses-tu ?WL : J\u2019en ai entendu parler un peu avant Idle No More et, sans connaître nécessairement ce genre de prophétie en profondeur, j\u2019ai aussi l\u2019impression qu\u2019on vit un tournant historique et que la génération des jeunes autochtones qui m\u2019entoure constitue un véritable agent de changement dans ce tournant.J\u2019observe quelque chose d\u2019important en termes de réveil autochtone et d\u2019évolution autochtone.En travaillant auprès des jeunes autochtones, je vois beaucoup de détresse, de souffrance et de blessures, mais je constate aussi en même temps tellement de résilience, d\u2019espoir et de désir de s\u2019engager pour changer les choses.Je sens que quelque chose va changer et que c\u2019est important de miser sur les jeunes autochtones et de les outiller parce que c\u2019est par eux que tout va changer.PS : Pour combattre l\u2019apathie, autant chez les Autochtones que les non-Autochtones, quels sont les enjeux prioritaires pour les prochaines années ? POSSIBLES, HIVER 2016 21 WL : J\u2019essaie de repenser à la naissance de Idle No More\u2026 Je pense que ce pourrait être de toujours entretenir les liens de solidarité qui peuvent exister autant entre les Autochtones qu\u2019entre les Autochtones et les non-Autochtones.Et aussi, on a toujours ressenti l\u2019urgence d\u2019agir sur des enjeux importants.Il faut toujours rappeler quels sont ces enjeux importants et qu\u2019il demeure urgent de travailler ces enjeux.Il n\u2019y a plus de raison de « niaiser » et d\u2019attendre.Il faut sensibiliser les gens sur l\u2019urgence d\u2019agir.Si je retourne au tout début d\u2019Idle No More, ce n\u2019était pas une manifestation, mais un « teach-in », une séance de sensibilisation organisée par les quatre fondatrices du mouvement qui voulaient expliquer pourquoi on devait s\u2019insurger contre les projets de loi C-45 et C-38 et de quelles façons ces lois sont dangereuses et ont des répercussions concrètes.Quand les gens ont été sensibilisés et qu\u2019ils ont compris ce qui se passait et ce que le gouvernement essayait de passer en douce, ils ont alors commencé à s\u2019insurger et à se mobiliser.Encore une fois, il y a tout d\u2019abord un travail d\u2019éducation et de sensibilisation à faire.Il faut ensuite entretenir les liens de solidarité et poursuivre la rélexion sur les moyens de travailler ensemble, même si c\u2019est en soi un autre déi.Enin, c\u2019est tout simplement de continuer ce qui a été commencé.PS : D\u2019après toi, quels seront les enjeux qui seront particulièrement mobilisateurs dans les prochaines années ?WL : Les enjeux environnementaux et la transition énergétique sont criants et touchent tout le monde.Comme il a souvent été dit, il s\u2019agit peut-être de la dernière barrière et c\u2019est donc important de travailler sur ces enjeux-là.Aussi, comment peut-on accepter, qu\u2019encore aujourd\u2019hui, en 2015 au Canada et au Québec, il puisse exister des inégalités aussi graves, des violations des droits humains, notamment dans les communautés autochtones, mais pas uniquement.C\u2019est un enjeu qui ne concerne pas que les Autochtones, qui concerne tout le monde et c\u2019est un enjeu de droits humains, tout simplement.Comment peut-on accepter de vivre dans un pays, une province, où il existe encore ces inégalités et où on constate encore autant de racisme 22 SECTION I ASPECTS SOCIAUX systémique ?Je pense que les événements des dernières semaines, les femmes autochtones de Val-d\u2019Or qui ont dénoncé les violences qu\u2019elles ont subies de la part de policiers, ont quand même créé une onde de choc à travers le Québec, mais aussi dans le reste du Canada.Cette situation a « remis en pleine face » du monde le fait qu\u2019il y a encore plusieurs problèmes de racisme systémique ici au Québec et au Canada.La question revient à dire : « Comment fait-ton pour vivre en paix et accepter qu\u2019il y ait de telles inégalités et de cas de racisme aussi graves ?» PS : Quelle serait ta vision idéale du Québec, du Canada ?S\u2019il fallait se donner une vision pour l\u2019avenir, un projet commun, à quoi ça ressemblerait ?WL : Mon rêve, ce serait que les Autochtones soient considérés autrement, qu\u2019il y ait en fait une vraie relation d\u2019égal à égal avec les autres paliers du gouvernement.Je ne dis pas nécessairement que j\u2019ai la solution et que je sais comment ça devrait se traduire, mais disons qu\u2019au niveau gouvernemental, les Autochtones devraient avoir le même pouvoir en terme de prise de décision, que dans les débats sur des enjeux de société importants, leurs opinions et leurs réalités soient prises en considération à égalité avec le reste des autres citoyens.J\u2019imagine un monde qui présente les meilleures relations politiques entre les Autochtones et les différents paliers du gouvernement.Je pense que c\u2019est ce qui mènera à éradiquer le reste des problèmes qui peuvent exister dans nos communautés.En ce moment, les Autochtones sont encore sous la tutelle du gouvernement fédéral et ne sont pas autonomes, manquent de ressources, sont en fait sous-inancés par rapport au reste de la population, et bref, sont dans une situation complètement inégalitaire.J\u2019imagine tout simplement un monde où il y aurait des relations d\u2019égal à égal entre les Autochtones et les non-Autochtones.PS : Je crois que tu viens de fonder un organisme, Mikana.WL : Pour l\u2019instant c\u2019est une toute nouvelle initiative, bénévole, un organisme encore en prédémarrage, que j\u2019ai cofondé avec une autre jeune femme autochtone, Mélanie Lumsden.En fait, depuis plusieurs années, et notamment à travers mon expérience à Femmes POSSIBLES, HIVER 2016 23 autochtones du Québec et à Idle No More, j\u2019ai constaté un manque lagrant d\u2019éducation et de sensibilisation sur les questions autochtones.Et je constate une ignorance de faits extrêmement élémentaires.Par exemple, je parle à des gens qui s\u2019étonnent d\u2019apprendre l\u2019histoire des pensionnats ou qu\u2019il existe différentes nations autochtones au Québec, etc.J\u2019en suis choquée à chaque fois.Je n\u2019ai jamais voulu blâmer les gens individuellement pour ce manque de connaissances, car c\u2019est plutôt une lacune institutionnelle.Au lieu d\u2019attendre patiemment que les choses changent à l\u2019école et au niveau institutionnel, j\u2019ai décidé d\u2019agir.Il n\u2019y a pas non plus d\u2019organisme se vouant exclusivement à la sensibilisation de divers auditoires sur les questions autochtones.Plusieurs organismes autochtones le font quand même un peu dans le cadre de leurs activités, mais ils ne peuvent y investir beaucoup de temps, ou sufisamment de temps en tout cas, parce qu\u2019ils sont investis dans leurs projets et dans les activités qui répondent à leur mission.On a donc décidé de fonder cet organisme qui a pour mission de sensibiliser différents publics aux questions autochtones par, notamment, des ateliers et des formations qui seront éventuellement offerts dans les écoles, les milieux professionnels ou des organismes qui veulent travailler auprès de groupes ou de personnes autochtones.C\u2019est dificile de prendre sur nos épaules, en tant qu\u2019individu autochtone, de militante autochtone, cette question-là et tenter de combler ce manque.Je suis une femme autochtone et je passe du temps quotidiennement à sensibiliser les gens et à les informer sur les réalités autochtones.Je me suis donc demandé : « Pourquoi ne pas faire quelque chose de plus gros et créer un organisme dont ce serait la mission exclusive ?Grâce à un effort collectif, on pourra ainsi se donner les moyens de commencer sans attendre à changer et à améliorer les choses.++++++ François Fortin détient un baccalauréat et une maîtrise en anthropologie de l\u2019Université de Montréal (2009).Durant ses études, il s\u2019est particulièrement intéressé aux dynamiques de transformation sociale.Il a ensuite travaillé 24 SECTION I ASPECTS SOCIAUX quelques années dans le milieu communautaire montréalais autour d\u2019enjeux interculturels.Il travaille désormais dans le domaine de l\u2019économie sociale et des communications à Iqaluit, la capitale du Nunavut.Les relations interculturelles entre les nations, notamment au Canada, ont toujours suscité son intérêt.Notes de in 1.Source : Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse, http://40ansdelacharte.org/ambassadeur-fr-45-Widia_Lariviere 2.NDLR.À noter que la Déclaration universelle des droits de l\u2019homme (O.N.U., 1948) ne fait pas l\u2019unanimité dans toutes les nations autochtones.http://www.un.org/press/fr/2010/ DH5022.doc.htm 3.NDLR.Divers noms ont circulé au début de la fondation, dont « Fini l\u2019inertie » (page Facebook Idle No More) ou « Jamais plus l\u2019inaction » (Wikipédia) ou « Fini l\u2019inaction », mais trois ans plus tard même chez les francophones, on n\u2019entend plus que la dénomination anglaise (suivie du nom de la province à l\u2019écrit, comme dans le titre de cet article).3.NDLR.Également l\u2019une des lauréates de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse pour les 40 ans de la Charte québécoise des droits et libertés de la personne.4.Flashmob.\\la?.m?b\\ masculin ou féminin (l\u2019usage hésite) ou invariable.(Anglicisme) rassemblement de personnes dans un lieu public pour y effectuer des actions convenues d\u2019avance, avant de se disperser rapidement.https://fr.wiktionary.org/wiki/lashmob 5.NDLR.Au moment de mettre sous presse, le nouveau gouvernement libéral canadien vient d\u2019annoncer qu\u2019il met enin sur pied une enquête publique sur le sort des femmes autochtones assassinées ou disparues.Voir http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/ politique/2015/12/08/001-enquete-publique-femmes-autochtones-disparues- assassinees-annonce-ottawa.shtml POSSIBLES, HIVER 2016 25 Invitons la justice et la sécurité des femmes autochtones / Justice for the missing and murdered Aboriginal Women in Canada Par Catherine Richardson Kinewesquao et Janie Dolan-Cake Photo de Jeannine Carrière Au Canada, de nombreuses femmes autochtones ont été et sont toujours maltraitées, violées et tuées.Selon Amnistie Internationale, on compte 1 017 femmes et illes assassinées entre 1980 et 2012, un taux de féminicides 4,5 fois plus élevé que celui des autres femmes au Canada.1 On sait que les chiffres sont plus élevés quand on inclut le nombre de femmes autochtones disparues, car de nombreux meurtres ne sont jamais rapportés aux autorités.1 http://www.amnesty.ca/blog/missing-and-murdered-indigenous-wom- en-and-girls-understanding-the-numbers 26 SECTION I ASPECTS SOCIAUX Pour bien saisir la situation, il faut mettre en lumière la violence du colonialisme au Canada, particulièrement à l\u2019époque de l\u2019enlèvement de milliers d\u2019enfants autochtones, enfermés dans des pensionnats dirigés par des religieux.Ces enfants ont été brutalement enlevés à leur famille, à leur communauté, éloignés de leurs valeurs, de leur spiritualité et de leur langue.De plus, l\u2019implantation d\u2019un modèle de gouvernement européen de type patriarcal a complètement changé les façons de faire des peuples autochtones qui avaient leurs propres moyens de choisir les chefs de la communauté.Ainsi, ce modèle colonial a complètement détruit un ordre établi, transformant souvent en pouvoir patriarcal un pouvoir qui était autrefois matriarcal dans plusieurs communautés autochtones.Les femmes autochtones sont alors devenues les proies des hommes.Par ailleurs, lorsque l\u2019état colonial a commencé à attaquer les autochtones et à leur enlever leurs terres, symbole d\u2019un enracinement profond, d\u2019une culture, d\u2019un pouvoir spirituel, il s\u2019en est pris au bien- être et au pouvoir de tous les autochtones, mais particulièrement à ceux des femmes.Aujourd\u2019hui, nous devons faire le parallèle entre le passé et le présent, entre la violence coloniale et la violence faites aux femmes.Nous pouvons d\u2019ailleurs remarquer des similitudes dans le langage employé.Par exemple, on parle en anglais de settlement, il s\u2019agit en fait d\u2019un euphémisme pour le vol des terres autochtones par les Européens et l\u2019argent donné à une victime d\u2019un crime en échange de son silence.Dans un même ordre d\u2019idées, si une femme est victime de harcèlement dans son milieu de travail et qu\u2019elle décide de se plaindre à ses supérieurs, elle sera qualiiée de whistleblower (dénonciatrice).On lui offrira souvent une somme d\u2019argent ain d\u2019enterrer l\u2019affaire et d\u2019acheter encore une fois son silence.Par le fait même, il s\u2019agit d\u2019exemples qui illustrent très bien l\u2019impunité dont jouissent les agresseurs grâce aux structures au pouvoir qui soutiennent les agresseurs et le statu quo.En effet, au Canada, il existe une culture d\u2019impunité face aux agresseurs qui commettent des actes violents envers les femmes autochtones.L\u2019inaction de la part des autorités et du gouvernement fédéral indique qu\u2019il y a peu de protection pour les femmes dans de telles conditions de POSSIBLES, HIVER 2016 27 vulnérabilité.Bien qu\u2019un tiers des femmes au Canada soient agressées sexuellement dans leur vie, moins d\u2019un pour cent des hommes agresseurs reçoivent une sentence.(Buchwald, Fletcher and Roth 2004; Reynolds 2014).Ainsi, tous les faits mentionnés ci-haut constituent des formes de violence structurelle.Un grand nombre de personnes souffrent de ce type de violence au Canada tandis que d\u2019autres en tirent proit grâce aux ressources obtenues illégalement au détriment d\u2019autrui.Le racisme, les inégalités et le manque de reconnaissance que les autochtones vivent au quotidien les minent.Encore aujourd\u2019hui, les autochtones sont vus comme des enfants en vertu de la loi.L\u2019État utilise la dépossession des terres, l\u2019isolement et la séparation de tout ce qui est important et sacré comme stratégies de violence envers les peuples autochtones.D\u2019ailleurs, même après les leçons de la rale des années soixante, où des milliers d\u2019enfants autochtones ont été arrachés à leurs familles et envoyés dans des familles blanches, il y a encore, et plus que jamais, des enfants autochtones retirés de leur famille et « envoyés » dans le système de la protection de la jeunesse.Qu\u2019est-ce que la violence politique ?On peut dire que la violence politique permet d\u2019atteindre certains buts politiques.Ainsi, la police et les forces de l\u2019ordre exercent un pouvoir autonome conduisant parfois à des actes illégaux.Par exemple, le viol des femmes dans le contexte de guerre n\u2019est pas légal, or il n\u2019y a aucun organisme qui en fait la surveillance.Par le fait même, les atrocités vécues par les enfants autochtones dans les pensionnats n\u2019étaient pas ouvertement exigées par l\u2019État, mais l\u2019État n\u2019y mettait pas un frein non plus.Les adultes (prêtres, religieuses, administrateurs) qui ont blessé les enfants n\u2019étaient d\u2019ailleurs ni soumis aux lois du pays, ni punis.Dans ce même ordre d\u2019idées, la délocalisation des communautés autochtones est un moyen pour exploiter leurs terres (p.ex.: l\u2019exploitation de gaz, des mines, de l\u2019uranium, des métaux, des arbres\u2026).Les entreprises tentent de démontrer qu\u2019une certaine région n\u2019est plus habitée ou que les individus qui y habitent ne peuvent pas 28 SECTION I ASPECTS SOCIAUX la gérer ain de rendre plus acceptable l\u2019exploitation des ressources.De plus, en maintenant la population autochtone dans un état de pauvreté, il est plus facile pour ces entreprises d\u2019obtenir l\u2019accord des communautés autochtones malgré les conséquences dévastatrices de leurs actions sur la Terre et sur la hausse des niveaux de gaz à effet de serre.Ces communautés autochtones sont donc divisées face à cette entrée sournoise du capitalisme dans leurs vies.Souvent, les hommes et femmes-médecins, ceremonialistes, guérisseur(e)s et traditionalistes sont davantage en faveur de la protection de la nature plutôt que de la promotion de l\u2019industrie moderne.Par le fait même, cette façon de faire est très paternaliste ; on prend les enfants, on introduit l\u2019alcool, on tire proit de leur souffrance, on restreint leurs droits et on les traite comme des enfants malades pour qui nous devons prendre les décisions.Ainsi l\u2019enlèvement des enfants et la violence envers les femmes font partie d\u2019une stratégie plus large de destruction et de déstabilisation des communautés autochtones.La « gestion » des peuples autochtones est devenue une grande entreprise au Canada.La plupart des professionnels allochtones (ou non autochtones) gagnent beaucoup d\u2019argent en exploitant cette souffrance.http://www.globalresearch.ca/canadas-first-nations-a-history-of- resistance/5318199 Ainsi, il y a un aspect important qui consiste à maintenir les femmes autochtones dans une « classe inférieure », dans la pauvreté, en les excluant économiquement et en les éloignant de travaux bien payés et qui respectent la dignité humaine.Ainsi, elles débutent souvent dans le monde de la prostitution en vendant leurs corps pour un peu d\u2019argent.Certains hommes, dans ce monde patriarcal et capitaliste, proitent de ce système d\u2019exploitation.Par le fait même, des femmes autochtones deviennent des cibles pour de nombreux actes de violence et d\u2019humiliation.Puis, la roue continue de tourner et après avoir vécu différentes situations de violence, certaines femmes deviennent les « clientes » d\u2019un système professionnel dont font partie les travailleurs sociaux, la protection de l\u2019enfance, les thérapeutes, les bureaucrates, les juges, les avocats, les prisons\u2026 Elles font encore partie d\u2019un système qui proite de leur peine.Plusieurs avocats sont devenus « millionnaires » POSSIBLES, HIVER 2016 29 grâce à leur travail sur le Common Experience Payment (paiement d\u2019expérience commune : indemnités du gouvernement fédéral en guise de reconnaissance des conséquences néfastes des pensionnats autochtones), encore une fois basé sur la souffrance des autochtones qui ont été violés durant l\u2019enfance dans les institutions gouvernementales et religieuses.Tous ces éléments le prouvent, c\u2019est une industrie basée sur l\u2019idée que les autochtones ne sont pas en mesure de gérer leur propre vie et leurs propres communautés.Or, pour faire en sorte que ces individus ne soient plus en mesure d\u2019agir, on doit les blesser, les diagnostiquer et les contrôler sur les plans médical et psychiatrique.Nous sommes donc bien loin des changements structurels nécessaires pour atteindre l\u2019égalité, rétablir la dignité et réparer les crimes commis contre l\u2019humanité sur la terre de nos aïeux.The Highway of Tears Par ailleurs, une autoroute dans le nord de Colombie-Britannique, entre Prince George et Prince Rupert est dorénavant appelée The Highway of Tears (l\u2019Autoroute des larmes).C\u2019est ainsi qu\u2019un journaliste, Martin Fricker, a tristement surnommé cette autoroute de 720 km, puisqu\u2019au moins 40 femmes l\u2019ayant emprunté ont disparu ou ont été tuées entre 1969 et 2011.Souvent, les femmes qui quittent leur communauté pour chercher une meilleure vie se retrouvent exposées aux risques de la route.C\u2019est certainement terrible pour les familles de ces femmes.Est- ce que c\u2019est un tueur en série ?Des chauffeurs de camion ?On ne le sait pas ou du moins, on ne le révèle pas à la population.http://www.highwayoftears.ca/ À l\u2019opposé, au Yukon, la Gendarmerie royale du Canada (GRC) a mis sur pied une division où des enquêteurs travaillent sur tous les dossiers en lien avec la violence domestique et la disparition des femmes autochtones.Dans ce service, on s\u2019est même penché sur des cas anciens pour tenter de trouver de nouveaux renseignements.C\u2019est donc un développement important au Canada. 30 SECTION I ASPECTS SOCIAUX Les familles Or, que peut-on dire ou offrir aux familles qui ont perdu leurs enfants, leurs illes ?Bien que les morts ne soient plus avec nous, la souffrance des familles persiste, surtout face à ces injustices.On voit des centaines d\u2019histoires semblables à celle de Pamela George, où le juge a libéré ses deux agresseurs sans prononcer de peine.Ces réponses sociales négatives amènent une grande souffrance qui fait augmenter les taux de dépression et les tentatives de suicide (Andrews & Brewin, 1990; Andrews, Brewin & Rose, 2003).La souffrance des familles - les réponses sociales À cet effet, une recherche assez récente nous démontre l\u2019importance des réponses sociales envers les victimes et leurs proches à la suite d\u2019actes de violence ou face à l\u2019adversité.Néanmoins, la plupart des victimes soulignent qu\u2019elles ont reçu des réponses négatives quand elles ont dénoncé des situations de violence.Les médias font d\u2019ailleurs des reportages où les femmes assassinées ou disparues ne sont pas mises en valeur, elles sont plutôt étiquetées comme étant des prostituées même si cette partie de leur vie a été engendrée par une société injuste.Les victimes sont blâmées tandis que les agresseurs sont souvent présentés comme des hommes respectables qui ont commis une erreur.Quelle horreur pour les femmes qui sont soumises à ces mauvaises représentations de leurs illes et des hommes qui ont commis une telle violence ! D\u2019ailleurs, le discours colonial soutient les images et les stéréotypes qui présentent les autochtones comme des gens brisés qui se placent volontairement dans de mauvaises situations et prennent de mauvaises décisions.Et au Mexique.Malheureusement, la situation canadienne n\u2019est pas unique.Les femmes mexicaines, et particulièrement les femmes autochtones, vivent tous les jours dans la peur de se faire violer, maltraiter ou tuer et encore une fois, l\u2019impunité envers les agresseurs règne.Souvenons-nous des centaines de meurtres de femmes à Ciudad Juárez qui sont restés très longtemps POSSIBLES, HIVER 2016 31 dans l\u2019ombre des intérêts politiques.En fait, ces meurtres sont des féminicides.C\u2019est d\u2019ailleurs la chercheuse et féministe mexicaine Marcela Lagarde qui a popularisé ce terme en Amérique latine au début des années 2000 ain de déinir « les meurtres en série de jeunes illes dans la ville frontalière de Juárez » (Andino, 2012 et Devineau, 2012).Avant l\u2019arrivée de l\u2019anthropologue, on attribuait à ces meurtres de femmes toutes sortes de signiications ; crimes sataniques, vendettas de cartels, etc.Les politiciens du pays allaient jusqu\u2019à pointer du doigt les femmes comme étant responsables de ce qui leur arrivait à cause de leur habillement (Valle-Frajer, 2015).De nos jours, l\u2019idée que « le genre est un facteur prépondérant dans certains homicides de femmes est devenue l\u2019un des fers de lance des stratégies des organisations et des mouvements qui dénoncent les violences à l\u2019encontre des femmes en Amérique latine » (Devineau, 2012).Cette lutte à la reconnaissance du féminicide par les féministes, les médias internationaux, les instances internationales telles que l\u2019ONU a fait en sorte que le Mexique s\u2019est doté d\u2019une « loi générale d\u2019accès des femmes à une vie sans violence ».Or, l\u2019impunité fait toujours loi sur le terrain.Il reste donc encore beaucoup à faire dans cette lutte contre la violence faite aux femmes et particulièrement la violence contre les femmes autochtones.Conclusion Somme toute nous gardons espoir, mais jusqu\u2019à aujourd\u2019hui, aucun agresseur n\u2019a été accusé au Canada à la suite des meurtres de femmes autochtones, ce qui en dit long sur la situation.Ainsi, tant au Canada qu\u2019au Mexique, nous pouvons constater la violence que subissent encore les femmes aujourd\u2019hui et l\u2019impunité dont bénéicient les agresseurs.Le langage utilisé est un jeu politique où l\u2019on tente de minimiser la réalité de cette violence et où l\u2019on tente de faire porter le chapeau aux femmes.Il faut dénoncer de telles situations pour qu\u2019enin, nous puissions rendre justice à ces milliers de femmes tombées dans l\u2019oubli.Il est possible que le Canada puisse faire partie d\u2019un organisme international pour traiter de ces enjeux, mais ce dernier doit se sentir concerné par les droits et la sécurité des femmes et particulièrement des femmes autochtones.Septembre 2015 32 SECTION I ASPECTS SOCIAUX ++++++ Catherine Richardson Kinewesquaoe est Métisse avec des ancêtres Cri, Déne et Gwichin.Sa mère est originaire de Fort Chipewyan, dans le nord de l\u2019Alberta.Catherine est professeure en travail social à l\u2019Université de Montréal.Elle est thérapeute et elle a beaucoup travaillé avec les communautés autochtones en Colombie-Britannique et dans le Yukon.Elle est cofondatrice de Centre for Response-Based Practice, un organisme qui aide les victimes de la violence.Elle a trois enfants et elle habite à Montréal.Janie Dolan-Cake étudie à la maîtrise en travail social à l\u2019Université de Montréal.Elle réalise présentement un stage dans le nord du Mexique, à Monterrey, auprès des femmes autochtones victimes de violence.Elle s\u2019intéresse particulièrement à la situation des femmes d\u2019ici et d\u2019ailleurs et à la réalité des peuples autochtones. POSSIBLES, HIVER 2016 33 Femmes Autochtones du Québec demande une enquête indépendante pour la Sureté du Québec de Val-d\u2019Or \u2013 oct.2015 et Rencontre avec le premier ministre Couillard : FAQ demande une enquête judiciaire provinciale \u2013 nov.2015 Par Femmes Autochtones du Québec / Quebec Native Women 34 SECTION I ASPECTS SOCIAUX COMMUNIQUÉ DE PRESSE POUR DIFFUSION IMMÉDIATE Femmes Autochtones au Québec demande une enquête indépendante pour la Sureté du Québec de Val d\u2019OR Kahnawake, 22 octobre 2015 \u2013 Hier soir, la chaîne ICI Radio-Canada diffusait un reportage exclusif sur la violence faite aux femmes autochtones de la part des policiers de Val d\u2019Or.Femmes Autochtones au Québec (FAQ) tient tout d\u2019abord à souligner le courage de ces femmes qui ont dénoncé cette situation à la fois choquante et alarmante.La Sureté du Québec aurait déjà mené une enquête à l\u2019interne pour faire la lumière sur cette déplorable situation, mais se rappelant l\u2019histoire de Gladys Tolley décédée en 2001 lorsqu\u2019elle a été heurtée par une voiture de la SQ, FAQ exige transparence et neutralité et que toute enquête réalisée soit indépendante.Malgré la bonne volonté de policiers et policières partout dans la province, encore aujourd\u2019hui, le racisme et la discrimination persistent au sein des institutions policières.En effet, il ne serait pas étonnant qu\u2019une malheureuse vague de dénonciations suive la diffusion d\u2019hier.Le problème en est un de société ; la population québécoise en entier est peu informée sur l\u2019histoire et les réalités actuelles des populations autochtones ; en conséquence, leurs vies sont moins valorisées.\u201cCe qui se passe à Val d\u2019Or me met dans un état de colère, mais ne me surprend pas.Cette situation ne représente que la pointe de l\u2019iceberg.Nous espérons que les enquêtes et commissions proposées actuellement seront suivies d\u2019actions et de financement pour les personnes qui travaillent déjà depuis longtemps pour soutenir les personnes autochtones en communauté et en milieu urbain\u201d, déclare Viviane Michel, présidente de FAQ.Parallèlement à une enquête, nous souhaitons que les survivantes de ces agressions et leur famille aient accès à tout service ou soutien dont elles auraient besoin dans le futur.À propos de FAQ Femmes Autochtones au Québec est un organisme qui représente des membres dans 56 communautés, au sein de 9 nations au Québec et en milieu urbain.http://www.faq-qnw.org/ -30- Renseignements : Lauréanne Fontaine, Responsable des communications communication@faq-qnw.org Tel.: 450-632-0088 ex.232 POSSIBLES, HIVER 2016 35 COMMUNIQUÉ DE PRESSE POUR DIFFUSION IMMÉDIATE Rencontre avec le premier ministre Couillard : FAQ demande une enquête judiciaire provinciale Kahnawake, le 04 novembre 2015 \u2013 Pour faire suite à la rencontre d\u2019aujourd\u2019hui avec le premier ministre du Québec, Philippe Couillard, Femmes Autochtones au Québec (FAQ) appui la demande des chefs qui demandent une enquête judiciaire provinciale indépendante auprès des autorités policières.FAQ désire tout d\u2019abord souligner la décision du gouvernement quant aux mesures qui seront prises pour offrir l\u2019aide nécessaire aux victimes de Val-d\u2019Or, mais il est important de mentionner que cette situation n\u2019est pas un cas isolé et qu\u2019elle va bien au-delà de Val-d\u2019Or.La relation de confiance entre l\u2019autorité policière et les autochtones est brisée et c\u2019est pourquoi une enquête judiciaire provinciale est nécessaire pour tenter de remettre les morceaux en place.« La violence sous toutes ses formes est inacceptable, les gestes posés par les agents de la Sûreté du Québec sont inacceptables, donc justice est demandée et justice doit être faite » déclare Viviane Michel, présidente de FAQ.Au courant des prochaines semaines, FAQ publiera un rapport sur les femmes autochtones disparues ou assassinées au Québec qui dresse un portrait sur la violence vécue par les femmes autochtones.Violences systémiques, institutionnelles et personnelles, sont toutes reliées à l\u2019enjeu des femmes autochtones disparues ou assassinées dans la province.« Nous avons confiance que ce rapport, qui traite directement de la sécurité des femmes, permettra de donner des pistes de solution sur la question actuelle des femmes autochtones et la violence qu\u2019elles vivent.» explique la présidente de FAQ.Nous demandons également la réinstauration du Plan d\u2019action pour contrer le racisme et la discrimination envers les autochtones mis en place par le gouvernement du PQ en 2013 et mort avec l\u2019élection du gouvernement libéral actuel.Il est essentiel que nous nous penchions sur les causes du racisme et de la discrimination, car ceux-ci sont au cœur des problèmes que vivent encore les autochtones aujourd\u2019hui.À propos de FAQ Femmes Autochtones au Québec est un organisme qui représente des membres dans 56 communautés, au sein de 9 nations au Québec et en milieu urbain.http://www.faq-qnw.org/ -30- Renseignements : Lauréanne Fontaine, Responsable des communications communication@faq-qnw.org Tel.: 450-632-0088 ex.232 36 SECTION I ASPECTS SOCIAUX Messages clés de l\u2019APNQL à l\u2019occasion des élections fédérales d\u2019octobre 2015 Par Association des Premières Nations du Québec et du Labrador POSSIBLES, HIVER 2016 37 MESSAGES CLÉS DE L\u2019APNQL À L\u2019OCCASION DE L\u2019ÉLECTION FÉDÉRALE D\u2019OCTOBRE 2015 Il est inconcevable et inacceptable que si peu d\u2019attention soit accordée aux enjeux qui concernent les Premières Nations au cours de la campagne électorale et que ces enjeux soient classés si bas dans l\u2019échelle des priorités des partis politiques qui espèrent former le prochain gouvernement. ?Les Premières Nations du Canada occupent le 68e rang de l\u2019indice de la qualité de vie comparativement au Canada qui occupe le 6e rang. L\u2019objectif clé de cette élection est de changer cette situation afin d\u2019atteindre l\u2019égalité et la parité avec le reste du Canada. L\u2019objectif ultime est d\u2019améliorer le mieux?être de tous nos Peuples, et ce, en respectant et en s\u2019occupant de leurs besoins. ?Les chefs de l\u2019APNQL ne peuvent pas se contenter de promesses électorales disparates et demandent à tous les chefs des partis politiques fédéraux d\u2019élaborer un plan global, avant le 19 octobre, pour apporter des solutions à plusieurs questions vitales pour nous. ?Les relations entre les Premières Nations et le Canada sont dysfonctionnelles et doivent être réparées. Cela doit devenir un objectif prioritaire pour toutes les formations politiques; nous soutiendrons tout gouvernement élu qui désire travailler en partenariat et en collaboration avec les Premières Nations pour améliorer le mieux?être de toutes nos nations. ?Notre objectif est de renforcer nos relations avec la Couronne et le gouvernement du Canada; ce dernier doit travailler avec nous en partenariat et en collaboration pour trouver des solutions aux problèmes qui nous concernent. Nous désirons travailler avec un gouvernement fédéral qui reconnaît les relations de nation à nation. ?Nous désirons devenir des partenaires à parts égales sur le plan économique pour assurer l\u2019aménagement de nos territoires et de nos ressources. Nous voulons tirer pleinement profit des ressources extraites de nos territoires, tout en assurant la pleine protection de l\u2019environnement. ?Nous désirons la mise en application intégrale et le respect des décisions rendues par les tribunaux reconnaissant notre titre aborigène et nos droits ancestraux et issus de traités, y compris l\u2019obligation d\u2019une consultation pleine et entière sur les lois et les politiques qui nous touchent. ?Notre avenir est aussi l\u2019avenir de tous les Canadiens; le gouvernement actuel est en train de restreindre les droits de tous les Canadiens. Nous demandons l\u2019appui de tous les Canadiens afin d\u2019assurer que les grands enjeux qui nous concernent soient mis à l\u2019avant?scène des préoccupations des partis politiques pendant la campagne électorale. ?Nous avons décidé en conséquence d\u2019agir en commençant par une marche qui aura lieu au centre?ville de Montréal le 9 octobre et nous invitons tous nos partenaires et amis à se joindre à nous. D\u2019autres activités seront organisées dans les communautés des Premières Nations; nous invitons l\u2019Assemblée nationale des Premières Nations au complet à se joindre à nous pour une série d\u2019activités qui se dérouleront du 9 octobre au 19 octobre. ?Dix jours pour faire une différence! 38 SECTION I ASPECTS SOCIAUX Les Atikamekws déclarent leur souveraineté Par Conseils Atikamekws NDLR et VD.Dans un communiqué diffusé en septembre 2014, les élus de la nation atikamekw disent passer « en mode d\u2019afirmation unilatérale de ses droits sur son territoire ancestral, le Nitaskinan.[La Première Nation] exige dorénavant son consentement pour tout développement, usage et exploitation des ressources qui s\u2019y trouvent ».Le communiqué fait état d\u2019une déclaration de souveraineté qui a été adoptée à l\u2019unanimité par les représentants élus de la nation.En juin dernier 2014, le chef Christian Awashish s\u2019était réjoui du jugement rendu par la Cour suprême du Canada en matière de droits ancestraux autochtones concernant la Première Nation britanno- colombienne Tsilhqot\u2019in.Il considérait que les conclusions du jugement pourraient s\u2019appliquer à sa communauté.Les juges de la Cour suprême ont reconnu un titre ancestral à la Première Nation Tsilhqot\u2019in sur un territoire de plus de 1750 kilomètres carrés.Le territoire ancestral atikamekw s\u2019étend au Québec sur près de 80 000 kilomètres carrés.Il englobe une bonne partie de la Mauricie.Il est bordé à l\u2019est par la région du Lac-Saint-Jean, au sud par le leuve Saint-Laurent à la hauteur de Trois-Rivières et Shawinigan, au nord par le territoire déini dans la Convention de la Baie-James et du Nord québécois, et à l\u2019ouest par les régions des Laurentides et de l\u2019Abitibi-Témiscamingue.http://ici.radio-canada.ca/regions/mauricie/2014/09/08/004-nation- atikamekw-declaration-souverainete-territoire.shtml Voir le communiqué de presse ci-dessous, reçu par Vincent Dostaler de SOS Poïgan, 9 septembre 2014 : POSSIBLES, HIVER 2016 39 40 SECTION I ASPECTS SOCIAUX Conseil des Atikamekws d\u2019Opitciwan 22 rue Amiskw Opitciwan, Québec G0W 3B0 POSSIBLES, HIVER 2016 41 Portrait général du droit autochtone canadien Par Charles-Félix Paquin Bien qu\u2019il y ait plus d\u2019un million d\u2019autochtones vivant au Canada, les enjeux de ces peuples ne bénéicient pas d\u2019une grande couverture médiatique.Récemment, cette tendance fut renversée alors que la violence à l\u2019endroit des femmes autochtones a fait les manchettes.Pourtant, en 2014, la Commission interaméricaine des droits de l\u2019homme avait publié un rapport alarmant sur la situation des femmes autochtones au Canada, sans que ce rapport ne soit repris par les médias.Ce n\u2019était alors pas la première fois que des juristes se penchaient sur la situation des autochtones canadiens; d\u2019ailleurs il existe une jurisprudence excessivement riche en la matière de la Cour suprême du Canada, le plus haut tribunal au pays.L\u2019appareil judiciaire étant fondamental dans une société démocratique telle que la nôtre, il n\u2019est pas possible de dresser un portrait juste de la situation des autochtones sans s\u2019intéresser à l\u2019aspect juridique.Au Canada, la vie des membres des Premières Nations est réglementée par la Loi sur les Indiens1.Par conséquent, il est plus que pertinent de jeter un coup d\u2019œil aux dispositions appropriées de cette loi régissant le quotidien des amérindiens au Canada et à quelques-uns des principaux jugements rendus par les tribunaux portant sur ces mêmes dispositions.Pour y parvenir, ce texte abordera le pouvoir constitutionnel du législateur fédéral sur les affaires autochtones, le statut d\u2019« Indien », l\u2019organisation politique des Premières Nations et la création des terres de réserve.Le pouvoir constitutionnel du législateur fédéral sur les affaires autochtones La Loi constitutionnelle de 1867 énonce que « Les Indiens et les terres réservées pour les Indiens » relèvent de la compétence du fédéral 42 SECTION I ASPECTS SOCIAUX (art.91(24)).Ainsi, c\u2019est le législateur fédéral qui a compétence pour réglementer la vie des autochtones au Canada.En raison de cette compétence, c\u2019est en 1876 que le législateur fédéral a adopté L\u2019acte des Sauvages, maintenant connu sous le nom de la Loi sur les Indiens.Il s\u2019agit d\u2019une loi fédérale réglementant la vie des Premières Nations et de leurs membres, en légiférant notamment sur le statut d\u2019Indien, sur la vie dans les réserves et sur la création des terres de réserve.L\u2019emploi du terme « peuple autochtone » au sein la constitution canadienne réfère aux Amérindiens, aux Inuit et aux Métis.Ce principe est d\u2019ailleurs énoncé expressément à l\u2019article 35(2) de la Loi constitutionnelle de 1982.De plus, il fut interprété par les tribunaux que la compétence du gouvernement fédéral sur les « Indiens », prévue par la Loi constitutionnelle de 1867, s\u2019étendait également aux Inuit (Renvoi sur les Esquimaux) et aux Métis (Daniels v.Canada).À l\u2019opposé, la Loi sur les Indiens, qui emploie aussi le terme « Indien », se doit d\u2019être interprétée restrictivement alors qu\u2019elle ne fait référence qu\u2019aux membres des Premières Nations, n\u2019étant par conséquent applicable qu\u2019à l\u2019égard de ceux-ci.En droit canadien, cette différence entre les lois constitutionnelles et la Loi sur les Indiens est fondamentale, la Constitution protégeant un groupe plus large.Ce même groupe peut même bénéicier d\u2019une protection, celle-ci étant énoncée à l\u2019article 25 de la Loi constitutionnelle de 1982, pour le titre aborigène et les droits ancestraux.Cependant, des conditions bien précises préalablement déinies par la Cour suprême doivent être satisfaites ain de bénéicier de ces mêmes protections.Dans le cadre du présent texte de vulgarisation, il n\u2019est pas nécessaire d\u2019étudier ces conditions, car il s\u2019agit d\u2019une jurisprudence extrêmement riche et complexe rendue par la Cour suprême du Canada. POSSIBLES, HIVER 2016 43 Le statut d\u2019« Indien » La Loi sur les Indiens énonce les situations permettant de revendiquer le statut d\u2019« Indien ».En effet, la Loi sur les Indiens octroie au ministère des Affaires indiennes le pouvoir d\u2019identiier les personnes pouvant revendiquer ce statut.La classiication juridique présente dans cette loi ne prend en considération que le lien de sang, le lien de parenté.Cela ne permet pas de revendiquer le statut d\u2019Indien sur la base d\u2019une auto- identiication à la culture autochtone puisque seul le critère biologique importe.Plus précisément, cette classiication juridique trouve sa source à l\u2019article 6 de la Loi sur les Indiens, qui prévoit deux statuts d\u2019Indien différents.La distinction entre ces deux statuts repose sur le lien de sang et affecte grandement la transmission du statut d\u2019Indien aux générations futures.Premièrement, une personne peut avoir un plein statut d\u2019Indien lorsque ses deux parents le possèdent aussi (art.6(1)f)).Ce statut favorise ainsi sa transmission aux enfants, car les enfants d\u2019une personne ayant celui- ci pourront assurément le revendiquer.Deuxièmement, la Loi sur les Indiens prévoit un autre statut d\u2019Indien qui est moindre.Celui-ci est octroyé lorsque l\u2019un des parents a le plein statut d\u2019Indien, contrairement à l\u2019autre parent (art.6(2)).Ce deuxième cas favorise la perte du statut d\u2019Indien, car si une personne ayant le statut d\u2019Indien selon l\u2019article 6(2) de la Loi sur les Indiens ne se marie pas avec une personne ayant le plein statut, elle ne pourra pas transmettre son statut à ses enfants.De plus, cette disposition assure qu\u2019après un maximum de deux mariages consécutifs entre un Indien et un « Non- Indien », il ne serait plus possible de transmettre le statut d\u2019Indien.D\u2019autre part, il y a une présomption voulant que lorsque le père n\u2019est pas identiié au moment de la naissance, celui-ci ne bénéicie pas du 44 SECTION I ASPECTS SOCIAUX statut d\u2019Indien.Ainsi, l\u2019enfant né en de telles circonstances ne pourra qu\u2019au mieux revendiquer le deuxième statut d\u2019Indien, et ce, seulement si sa mère bénéicie du plein statut d\u2019Indien.Par conséquent, cette présomption favorise également la perte du statut d\u2019Indien2.Une telle classiication juridique, déinissant qui peut revendiquer le statut d\u2019Indien, est souvent qualiiée de « iction juridique »3.Cela est attribuable au fait que la déinition du statut d\u2019Indien repose sur des critères qui furent décidés exclusivement par le législateur fédéral.En ne prenant en considération que le lien de sang pour déinir juridiquement les personnes pouvant revendiquer ce statut, une iction juridique est produite, car les critères auxquels les autochtones accordent de l\u2019importance n\u2019ont pas été inclus au sein de la législation.Pour avoir ainsi créé une iction juridique dans le but de classiier les personnes pouvant revendiquer le statut d\u2019Indien, la Loi sur les Indiens a été vivement attaquée, de nombreuses critiques soulevant que les dispositions de cette loi visaient à éteindre l\u2019identité juridique autochtone.En effet, à la lecture de ces dispositions législatives, il semble que l\u2019intention du législateur fédéral était de reconnaître de moins en moins d\u2019Indiens en favorisant la perte de ce statut.Ultimement, plus personne ne sera en mesure de revendiquer le statut d\u2019Indien après plusieurs générations.La législation de la Loi sur les Indiens portant sur l\u2019organisation politique des Premières Nations La Loi sur les Indiens a mené à la disparition des organisations politiques autochtones déjà existantes en instaurant une hiérarchie politique imposée aux autochtones (art.74).Pourtant, avant l\u2019imposition des chefs et des conseils de bande, les amérindiens avaient des structures politiques fonctionnelles que la Loi sur les Indiens a reléguées aux oubliettes.En effet, chaque nation autochtone avait son propre mode de gouvernance. POSSIBLES, HIVER 2016 45 En uniformisant les structures politiques (art.73-85), le gouvernement fédéral a, entre autres, hérité du pouvoir discrétionnaire de créer des bandes, de les reconnaître, de les scinder et de les fusionner.En étant totalement assujetties à la bonne discrétion du gouvernement fédéral, les bandes se trouvent dans une position vulnérable.Une bande, terme déini à l\u2019article 2 de la Loi sur les Indiens, est un concept développé par le législateur fédéral ain de créer une entité politique représentant un groupe d\u2019Indiens, cela remplaçant les structures traditionnelles déjà en place.Une bande peut poser des gestes au nom de ses membres, notamment en pouvant ester en justice ou en signant des contrats.La plupart des pouvoirs exercés par les conseils de bande sont assujettis à l\u2019approbation du ministère des Affaires indiennes et donc du gouvernement fédéral.De cette manière, le gouvernement fédéral a un pouvoir discrétionnaire pour s\u2019ingérer dans les affaires internes des bandes, notamment en décidant de contrecarrer unilatéralement une mesure.En effet, les décisions d\u2019un conseil de bande peuvent, dans certains cas précis, être annulées à posteriori ou à priori par le ministère des Affaires indiennes.Ainsi, l\u2019article 81(1) de la Loi sur les Indiens énonce les matières où le ministère des Affaires indiennes peut renverser à posteriori une décision du conseil de bande.Ce pouvoir s\u2019exerce notamment sur les décisions prises en matière de santé, sur l\u2019entretien des cours d\u2019eau, sur la construction et la rénovation de bâtiments, ainsi que sur le zonage au sein de la réserve.De la sorte, le ministère des Affaires indiennes peut postérieurement déclarer invalide tout règlement adopté par le conseil de bande sur l\u2019une de ces matières, sans avoir à justiier sa décision.Pour sa part, l\u2019article 83 de la Loi sur les Indiens énonce les matières où le ministère des Affaires indiennes doit approuver à priori une décision prise par le conseil de bande.Par exemple, le pouvoir de taxation du conseil de bande est soumis à une telle approbation du ministère.Ainsi, il serait impossible pour un conseil de bande de taxer ses propres 46 SECTION I ASPECTS SOCIAUX membres sans l\u2019approbation préalable du ministère, bien que ce pouvoir ne soit qu\u2019en réalité peu utilisé par les Premières Nations.D\u2019autre part, la Loi sur les Indiens prévoit que le gouverneur en conseil peut adopter des règlements sur la vie politique, sociale et économique d\u2019une bande sans le consentement de son conseil (art.73).En somme, la Loi sur les Indiens uniformise les organisations politiques des Premières Nations tout en restreignant les pouvoirs des conseils de bande.La création des terres de réserve La Loi sur les Indiens a engendré une dépossession foncière en créant des réserves.Ces dernières sont des parcelles de terre dont la Couronne est propriétaire, mais mises à l\u2019usage exclusif d\u2019une bande (art.2(1)).Créées par un pouvoir discrétionnaire de la Couronne, les réserves sont inaliénables, car ces terres peuvent uniquement être cédées à la Couronne, le gouvernement fédéral étant responsable des territoires des réserves (art.18(1)).En d\u2019autres mots, les terres de réserve demeurent des territoires publics dont les provinces sont propriétaires et que le gouvernement fédéral administre.Par conséquent, les bandes bénéicient d\u2019un droit d\u2019usage sans possibilité de cession sur les terres de réserve.Ainsi, un conseil de bande ne peut pas céder des droits de possession sur le territoire de réserve à l\u2019un de ses membres sans l\u2019approbation préalable du ministère (art.20(1)).Conséquemment, les autochtones ne peuvent pas gérer eux-mêmes ces terres, n\u2019ayant aucun droit de propriété sur elles. POSSIBLES, HIVER 2016 47 Pour remédier à cette problématique, la Cour suprême du Canada a imposé une obligation de iduciaire à la Couronne, qui doit assurer de bonne foi la protection des autochtones.Cela s\u2019explique par le fait que ceux-ci se trouvent dans une situation de grande vulnérabilité, car seul le gouvernement fédéral peut céder les terres de réserve.À ce sujet, la Cour suprême du Canada s\u2019exprime ainsi au paragraphe 94 de l\u2019arrêt Guérin c.La Reine : [L]a reconnaissance d\u2019une obligation de iduciaire assujettit l\u2019intervention de la Couronne à des obligations additionnelles : loyauté, bonne foi, communication complète de l\u2019information, eu égard aux circonstances, et devoir d\u2019agir de façon raisonnable et diligente dans l\u2019intérêt du bénéiciaire de l\u2019obligation.Malgré tout, comme le mentionne la Cour Suprême du Canada au paragraphe 86 de l\u2019arrêt Bande indienne Weweykum c.Canada : Le contenu de l\u2019obligation de iduciaire de la Couronne envers les peuples autochtones varie selon la nature et l\u2019importance des intérêts à protéger.Cette obligation ne constitue pas une garantie générale.Plus précisément, ce même arrêt déinissait quatre critères cumulatifs à satisfaire pour qu\u2019il y ait obligation de iduciaire de la Couronne.Plus précisément, il doit y avoir un droit ou un intérêt indien identiiable existant, la Couronne doit exercer un pouvoir discrétionnaire à l\u2019égard de cet intérêt, les bénéiciaires de cette obligation doivent être dans une situation de vulnérabilité, et il doit être nécessaire d\u2019évaluer ladite obligation selon le contexte.Par exemple, il fut déterminé que cette obligation de iduciaire existait lorsque la Couronne cédait une terre de réserve à un tiers : elle devait alors agir dans le meilleur intérêt des Premières Nations. 48 SECTION I ASPECTS SOCIAUX Cependant, le simple fait qu\u2019une obligation de iduciaire existe infantilise grandement les autochtones, qui semblent alors ne pas être en mesure de gérer par eux-mêmes leurs terres.En ne pouvant pas administrer leurs propres territoires, les autochtones ont été dépossédés de ceux-ci et des ressources s\u2019y rattachant.En raison de leur vulnérabilité, la Cour suprême du Canada semble même avoir jugé nécessaire d\u2019imposer une obligation de iduciaire à la Couronne ain de mieux protéger les Premières Nations.Conclusion Le présent texte étudiait quelques dispositions législatives du droit autochtone canadien.En effet, la compétence constitutionnelle du législateur fédéral sur les affaires autochtones, le statut d\u2019« Indien », l\u2019uniformisation des structures politiques des Premières Nations et la création des terres de réserve ont été abordés.La principale critique à l\u2019égard de la Loi sur les Indiens veut que cette loi soit paternaliste en légiférant sur la vie des Premières Nations de manière totalement incompatible avec leurs traditions ancestrales4.À l\u2019opposé, d\u2019autres autochtones sont très attachés à ce texte de loi qui a une grande valeur historique.Ainsi, la Loi sur les Indiens demeure certainement un sujet très complexe et politisé.++++++ Charles-Félix Paquin est un étudiant au baccalauréat en droit à l\u2019Université de Montréal.Il a un certiicat en droit chinois de la China University of Political Science and Law. POSSIBLES, HIVER 2016 49 Références Bande indienne Weweykum c.Canada, [2002] 4 R.C.S.245 Daniels v.Canada, [2013] 2 R.C.F.268 Gehl v.Canada (Attorney-General), 2015 ONSC 3481 Guérin c.La Reine, [1984] 2 R.C.S.335 Loi constitutionnelle de 1867, 30 & 31 Vict., c.3 (R.-U.) Loi constitutionnelle de 1982, annexe B de la Loi de 1982 sur le Canada, 1982, c.11 (R.-U.) Loi sur les Indiens, L.R.C.1985, c.I-5 Renvoi sur les Esquimaux, [1939] R.C.S.104 Val NapoleoN, « Extinction By Number: Colonialism Made Easy », 2001 16(1) Canadian Journal of Law and Society, p.113-145 Notes de in 1 NDLR.Cette loi s\u2019appelait initialement, en 1857, « Acte pour encourager la civilisation graduelle des tribus sauvages » (réf.http://www.ledevoir.com/politique/ canada/458414/premieres-nations-pour-retrouver-la-dignite-usurpee) et « Loi des Sauvages », mot dont le sens a glissé depuis Champlain.Le premier ministre canadien de l\u2019époque, John A.Macdonald, a voulu « abolir le système tribal et assimiler les populations indiennes ».Source : « Le 8e feu », documentaire de Martin Philibert produit pour Radio-Canada en 2012 au http://ici.tou.tv/8e-feu-les-autochtones-et-le- canada/S2015E02?lectureauto=1 (page consultée le 27 décembre 2015).Cette loi a interdit notamment aux autochtones de sortir de leur (nouvelle) réserve, de faire des cérémonies traditionnelles, d\u2019embaucher des avocats, des fréquenter des salles de 50 SECTION I ASPECTS SOCIAUX billard, de se plaindre.À noter que les autochtones ont obtenu le droit de vote en 1960, soit 42 ans après les femmes canadiennes.2 Gehl v.Canada (Attorney-General), 2015 ONSC 3481.3 Selon la thèse de Pierrot Ross-Tremblay, « L\u2019oubli n\u2019est pas absolu : réminiscences et prise de parole chez les Premiers peuples de la francophonie des Amériques ».Minorités linguistiques et société, Numéro 5, 2015 et Val NapoleoN, « Extinction By Number: Colonialism Made Easy », 2001 16(1) Canadian Journal of Law and Society, p.113-145.4 NDLR.Selon Carole Lévesque, sociologue à l\u2019INRS, les dernières réformes « impérialistes » de cette loi remontent à 1969, avec le premier ministre du Canada Pierre Elliot Trudeau et son ministre des Affaires autochtones, Jean Chrétien : « La Loi sur les Indiens est une loi patriarcale et coloniale qui doit être remplacée à plus ou moins long terme, c\u2019est clair.Mais jamais elle ne le sera sans dispositions juridiques et constitutionnelles adéquates pour les autochtones ».« Elle [Carole Lévesque] croit qu\u2019un jour, la Loi sur les Indiens sera éliminée.Ce sera un vaste chantier.Certains diront un panier de crabes.» En effet, « les Premières Nations tiennent à ce qu\u2019Ottawa continue de veiller à ses obligations envers les autochtones.C\u2019est une question de gros sous.Ghislain Picard, chef de l\u2019Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador, en convient.Il ajoute que les autochtones tiennent à discuter de nation à nation avec Ottawa ou Québec.C\u2019est pour ça qu\u2019il est allé dire au congrès du Parti québécois, le mois dernier [novembre 2015], qu\u2019il est « souverainiste ».Mais pas tout à fait le genre de souverainiste auquel s\u2019attendaient les péquistes.« Les Premières Nations sont sous le joug de la colonisation », dit-il.« C\u2019est ça qu\u2019on veut renverser.Le droit des peuples à disposer d\u2019eux-mêmes, invoqué par le Parti québécois, s\u2019applique aussi à nous ! ».Réf.Marco Fortier, Le Devoir, http://www.ledevoir.com/politique/ canada/458414/premieres-nations-pour-retrouver-la-dignite-usurpee (page consultée le 19 décembre 2015). POSSIBLES, HIVER 2016 51 L\u2019anarcho-indigénisme Entrevue avec Gerald Taiaiake Alfred et Gord Hill Par Francis Dupuis-Déri et Benjamin Pillet Au moins depuis la publication du livre L\u2019Entraide de Pierre Kropotkine1, au début du XXe siècle, les anarchistes s\u2019intéressent aux sociétés autochtones qui offrent des exemples de sociétés plus égalitaires et moins autoritaires.En 2005, le Mohawk Gerald Taiaiake Alfred, originaire de Kahnawá:ke, a proposé le terme « anarcho- indigénisme » pour désigner cette dynamique de convergence entre les idées et les pratiques des autochtones traditionalistes et des anarchistes altermondialistes.Nous avons lancé, voici quelques mois, un projet de livre sur ce thème, dont chaque chapitre sera une entrevue avec un ou une autochtone qui livrera ses rélexions au sujet de la politique, du pouvoir, de l\u2019égalité et de la liberté, en se référant à ses expériences et à celles de sa communauté.Nous vous présentons ici des extraits de deux des entrevues déjà réalisées.Le livre devrait paraître aux éditions Lux.GERALD TAIAIAKE ALFRED Membre de la nation mohawk, Gerald Taiaiake Alfred est originaire de Kahnawá:ke, en banlieue de la ville de Montréal (Québec).Il est professeur au programme de gouvernance autochtone et au département de science politique de l\u2019Université de Victoria, et il est l\u2019auteur de trois livres, Heeding the Voices of Our Ancestors : Kahnawake Mohawk Politics, and the Rise of Native Nationalism (1995), Wasáse: Indigenous Pathways of Action and Freedom (2005) et Peace, Power, Righteousness (2008).En français, il a signé l\u2019article « Sur le rétablissement du respect entre les peuples kanien\u2019kehaka et québécois », dans la revue Argument, en 2000.En 2008, il organisait une rencontre avec des universitaires et des activistes anarchistes et autochtones, pour réléchir à l\u2019idée de l\u2019« anarcho-indigénisme ».++++++ 52 SECTION I ASPECTS SOCIAUX Question.Vous semblez être le premier à avoir proposé l\u2019expression « anarcho-indigénisme » ?Réponse.Je crois bien, en effet.Q.Comment cette idée vous est-elle venue ?R.J\u2019écrivais mon livre Wasáse: Indigenous Pathways of Action and Freeedom, vers 2005, et cette notion d\u2019« anarcho-indigénisme » m\u2019est apparue comme une façon évidente d\u2019évoquer la collaboration qui se développait alors entre des activistes anarchistes et des gens comme Glen Coulthard, auteur de Red Skin, White Masks ; Richard Day, auteur de Gramsci Is Dead : Anarchist Currents in the Newest Social Movements ; et moi-même.C\u2019était une manière d\u2019attribuer un label à la pensée qui a émergé de cette rencontre.Cette expression a émergé dans un contexte où nous tentions de construire un mouvement.On nous posait alors plusieurs questions : « Quelle est votre relation à la philosophie autochtone traditionnelle ?» « Quelle est votre relation au progressisme ?» «Êtes-vous socialistes ?».Il s\u2019agissait donc d\u2019offrir aux gens un label, une étiquette politique, pour les attirer dans nos discussions.J\u2019ai pensé qu\u2019« anarcho-indigénisme » représentait correctement ce que nous tentions de faire, soit de faire converger les principes philosophiques de l\u2019anarchisme et de l\u2019indigénisme.C\u2019était aussi cohérent avec le vocabulaire disponible, puisqu\u2019il y a toutes sortes d\u2019anarchisme-à-trait-d\u2019union : anarcho-féminisme, anarcho- syndicalisme, anarcho-communisme, etc.Q.L\u2019expression cherche à attirer l\u2019attention des anarchistes, des autochtones, ou des deux à la fois ?R.Celle des philosophes politiques ! C\u2019était surtout orienté vers les gens non autochtones, mais je n\u2019irais pas jusqu\u2019à dire que c\u2019était uniquement pour les « anarchistes ».Il s\u2019agissait aussi de nous différencier d\u2019autres individus ou groupes qui privilégiaient surtout une approche politique fondée sur les « droits » et la « reconnaissance ».Q. Comment déinissez-vous l\u2019 « anarcho-indigénisme » ?R.C\u2019est dificile à déinir, mais cela évoque clairement une approche à la politique qui n\u2019est pas institutionnelle.L\u2019anarchisme rejette fondamentalement tout projet de réformer l\u2019État.Il s\u2019agit plutôt POSSIBLES, HIVER 2016 53 d\u2019être contestataire, de s\u2019opposer à l\u2019institutionnalisation de la vie des individus, et cela représente aussi ma conception de la philosophie indigène.Il s\u2019agit surtout de l\u2019aspiration d\u2019un mouvement qui représente les principes de l\u2019anarchisme et de la philosophie indigène.Tel est mon espoir.Q.Dans la tradition anarchiste, il est courant d\u2019écrire au sujet des modèles traditionnels des sociétés dites « sans État », en partant du livre L\u2019Entraide de Pierre Kropotkine vers 1900 jusqu\u2019aux travaux de James C.Scott et de David Graeber (ainsi que de Pierre Clastres, dans les années 1970).Ces auteurs avancent que ces peuples offrent des modèles intéressants dont peuvent s\u2019inspirer les anarchistes.R.Il s\u2019agit d\u2019une sorte de primitivisme marqué par le respect à l\u2019égard du passé, qu\u2019on ne retrouve pas seulement chez les anthropologues, mais aussi chez les indigènes.Ces histoires offrent, en effet, des modèles pour réléchir à la manière d\u2019organiser la gouvernance, la société et les relations interindividuelles.Or je ne crois pas qu\u2019on puisse retourner dans le passé.Le fondement de l\u2019indigénisme, sans parler de l\u2019anarcho- indigénisme, consiste à considérer que vos conceptions du monde et vos valeurs sont toutes inspirées de ce cadre philosophique qui prend racine dans les traditions indigènes.Voilà qui est fondamental pour fonder notre compréhension du monde et les traités, les cérémonies, les langues sont des incarnations de cette posture.Mais il s\u2019agit d\u2019un point de départ, et de là, il faut se dire : « Bon, je connais tout cela, je le comprends du mieux que je peux, mais je dois maintenant avancer et confronter le monde moderne, car je ne peux simplement respecter le passé en déclarant: \u201cIl faut que tout soit exactement comme avant\u201d.Je dois avancer et respecter le passé et y référer en tant que fondement, mais je dois en même temps penser de manière créative tout en avançant.Je me réfère donc au passé comme source de motivation et d\u2019inspiration, dans la mesure où c\u2019est utile pour faire face aux déis d\u2019aujourd\u2019hui, par exemple la civilisation industrielle, le désastre écologique, le pouvoir et le contrôle qu\u2019exerce l\u2019État.Voilà les principaux déis d\u2019aujourd\u2019hui.Nous devons nous inspirer de la sagesse traditionnelle, mais nous devons y ajouter notre propre créativité. 54 SECTION I ASPECTS SOCIAUX Q. Cette rélexion fait écho au mythe du « bon sauvage ».R.Oui, et le « bon sauvage » n\u2019a jamais été une représentation de la réalité des peuples autochtones.Il s\u2019agit plutôt d\u2019une création de pseudo- anthropologie venant d\u2019Europe et de philosophes en Europe.Il est donc très dangereux de tenter de mimer le bon sauvage, surtout dans une perspective autochtone.Au mieux, vous tentez d\u2019être le bon sauvage et donc, de correspondre à des standards impossibles à satisfaire.Au pire, ce bon sauvage a toujours eu la mort comme destin.Il était là pour être conquis, pour montrer que la personne qui le conquiert est puissante.En le conquérant, vous obtenez le droit à la terre de ce personnage exceptionnel.Q.Pensez-vous que les anarchistes cherchent dans la tradition autochtone ce bon sauvage qui serait, en quelque sorte, un anarchiste ou un protoanarchiste ?Ce qui intéresserait donc les anarchistes dans l\u2019anarcho-indigénisme est simplement de s\u2019y retrouver à l\u2019identique, plutôt que de s\u2019intéresser aux autochtones pour ce qu\u2019ils ou elles sont réellement.R.Pour le colon (settler person) qui reconnaît que sa propre position est illégitime et qui se sent coupable de cette situation, il y aura toujours la tentation d\u2019évoquer la représentation du bon sauvage et de s\u2019identiier à elle pour se sentir plus légitime.Cela a toujours été une tentation, même si je perçois moins souvent ce problème maintenant.Les anarchistes plus jeunes que je côtoie s\u2019orientent surtout vers des actions transformatives.L\u2019idée d\u2019« anarcho-indigénisme » les attire en tant que potentiel de pouvoir transformateur.Les plus jeunes anarchistes qui s\u2019engagent aujourd\u2019hui dans la discussion sont plus sensibles à l\u2019égard de leur propre position dans le colonialisme, plus sincères dans leurs efforts de vouloir apprendre.Q.Les anthropologues sympathiques à l\u2019anarchisme et qui ont effectué des recherches sur l\u2019histoire des « peuples sans État » présentent beaucoup d\u2019informations au sujet de la chefferie non coercitive et de la politique délibérative ; les peuples autochtones étant dépeints comme très doués pour la délibération et les assemblées.Voilà des exemples concrets de ce qui peut être stimulant pour les anarchistes, à tout le moins pour expliquer aux gens : POSSIBLES, HIVER 2016 55 « Vous voyez, l\u2019anarchie est quelque chose de possible, puisque c\u2019est en quelque sorte la manière dont les peuples autochtones vivaient politiquement.» R.Il s\u2019agit là du lien le plus fort entre la politique indigène et l\u2019anarchisme.Dans le monde actuel, plusieurs personnes peuvent être à la recherche d\u2019une alternative politique offrant le choix entre le régime actuel et une vraie démocratie.Les modèles politiques indigènes historiques offrent d\u2019intéressants exemples dont on peut apprendre, qu\u2019on peut vouloir reproduire ou adapter.Q.Dans votre livre Wasáse, vous présentez le débat au sujet de la violence militante, et vous prenez position en faveur d\u2019« un militantisme non violent, ce qui signiie de rester ferme face à la peur, de faire ce qui est nécessaire pour ce qui est juste, mais sans laisser des pensées et des émotions négatives vous contrôler.» [p.55].Il y a dans le milieu anarchiste un débat sans in au sujet de la violence politique, et même au sujet de la déinition de la violence. Pour certaines et certains, dont les Black Blocs et leurs proches, bloquer une route ou fracasser une vitrine n\u2019est pas violent.R.Pour moi, il y a violence quand vous causez une blessure à une autre personne.Il ne s\u2019agit pas seulement de violence physique, puisque la violence psychologique peut être blessante.Cela dit, je ne considère pas que bloquer une route soit violent.Fracasser une vitrine n\u2019est pas violent.C\u2019est de la destruction, mais pas de la violence.En conséquence, la non-violence signiie pour moi de ne pas chercher intentionnellement à causer une blessure à une autre personne, ou à d\u2019autres êtres, car je ne veux pas limiter le débat aux êtres humains.Il existe aussi une violence envers les animaux et le monde naturel.Cela dit, nous devons vivre avec un certain niveau de violence au quotidien.Ainsi en est-il de la condition humaine.Nous ne pourrions survivre et vivre sans violence.Nous violentons le monde naturel pour chauffer nos demeures, pour nous transporter, pour notre nourriture.La plupart d\u2019entre nous mangeons des animaux.Même si vous ne mangez que des plantes, c\u2019est encore de la violence envers le monde végétal. 56 SECTION I ASPECTS SOCIAUX Il faut réléchir à cette question en contexte.Il s\u2019agit de déterminer quel degré de violence nous sommes disposés à accepter et quelle forme de violence nous pouvons justiier dans nos vies, dans nos communautés.Pour moi, cette question ne devrait pas se réduire à savoir si ceci ou cela est violent ou non.C\u2019est trop simpliste.Et cela renforce des positions conservatrices, alors que la société industrielle moderne est considérée comme non violente.Q.La question de la violence n\u2019est pas si centrale dans Wasáse, mais vous insistez sur l\u2019importance du courage chez le guerrier que vous appelez de vos vœux.Pouvez-vous expliquer pourquoi le courage vous apparaît à ce point politiquement important en politique ?R.La psychologie des autochtones est fondée sur la peur, en raison de l\u2019histoire de la colonisation, du racisme, des pensionnats, où tant d\u2019enfants ont été placés après avoir été enlevés à leurs parents, etc.Nous avons peur des Blancs, mais nous avons aussi peur d\u2019agir en accord avec ce que nous sommes réellement, d\u2019agir de manière à faire ce qui est juste.Voilà d\u2019où vient l\u2019idée du courage.Il s\u2019agit d\u2019avoir le courage d\u2019être sincère à l\u2019égard de qui nous sommes réellement.Pour cela, nous devons dévoiler la vérité, nous tenir debout pour défendre la vérité et faire le nécessaire pour défendre cette vérité face à tous ces mensonges qui apparaissent comme la norme dans la société.Parfois, comme en 1990, à Kanesatake et à Kahnawá:ke, le courage apparaît dans sa forme qui nous est très familière : « Ah ! Les gens vont affronter les militaires.» Voilà de la bravoure.Mais très souvent, ce n\u2019est pas ainsi que s\u2019exprime le courage.Sans doute ne reconnaîtrez-vous pas le courage de l\u2019autochtone qui assiste à une cérémonie traditionnelle alors qu\u2019elle a été élevée en bonne catholique et forcée de croire que la cérémonie était une affaire du diable, et qu\u2019elle brûlerait en enfer si elle y participait.C\u2019est vraiment courageux de mettre la peur de côté et d\u2019avancer pour devenir à nouveau un membre participant de cette culture traditionnelle.Voilà un exemple que j\u2019ai à l\u2019esprit lorsque je parle de courage.Un autre exemple de courage ?Cette femme autochtone en Colombie-Britannique qui est allée pêcher et qui a pratiqué sa culture traditionnelle alors que tout le monde, en particulier le gouvernement, lui disait de ne pas le faire et la menaçait d\u2019arrestation.Elle a subi les conséquences de son choix.C\u2019est très courageux. POSSIBLES, HIVER 2016 57 Être courageux, c\u2019est donc avancer sur notre voie malgré les peurs qui nous contrôlent.Q.Et cela donne de la puissance\u2026 R.Oui, réellement, et vous prenez conscience alors que d\u2019autres gens sont sous le contrôle de cette peur qui vous contrôlait, et vous êtes plus à même de les aider et de devenir un leader ou un mentor qui leur explique le problème et qui les amène à leur tour à surmonter cette peur.Q.Que pensez-vous de l\u2019État ?R.J\u2019avais l\u2019habitude d\u2019y penser souvent, et même tout le temps, en tant qu\u2019étudiant puis professeur en science politique.De plus, l\u2019État est central dans les politiques des Premières nations en ce qui concerne les revendications territoriales, l\u2019autonomie gouvernementale, etc.Je n\u2019avais jamais été capable de penser à la politique autrement qu\u2019en référence à l\u2019État et à ses diverses manifestations dans la vie de nos communautés.Mais cela a changé récemment, en grande partie grâce à ma rencontre avec l\u2019anarchisme à travers des conversations et des lectures.J\u2019ai alors compris que la politique va bien au-delà de l\u2019État et qu\u2019il est possible de vivre hors de l\u2019État.Du coup, j\u2019essaie maintenant d\u2019échapper à l\u2019État ou de créer des occasions pour les peuples indigènes de vivre hors de l\u2019État, ou à tout le moins, en réduisant au minimum leurs interactions avec l\u2019État.Cela signiie donc de ne pas limiter nos luttes à vouloir réformer l\u2019État, le transformer ou même le détruire.Même si l\u2019État existe, ce n\u2019est pas cette grande entité monolithique qui occupe tout l\u2019espace de la vie sociale et politique.En fait, l\u2019État est très fracturé et incomplet.Voilà le projet que j\u2019ai tenté de développer ces dernières années.J\u2019étais alors en partie inspiré de l\u2019anarchisme ainsi que de mon expérience avec les gens des communautés de Kahnawá:ke, d\u2019Akwesasne et de la côte Ouest qui ont toujours fonctionné à partir de cette prémisse.Il y a beaucoup de gens dans nos communautés qui luttent contre l\u2019État et qui ne se sont jamais réellement laissés intégrer dans l\u2019État. 58 SECTION I ASPECTS SOCIAUX Q.De l\u2019extérieur des communautés autochtones, la situation semble vraiment déprimante.On n\u2019entend parler que de pauvreté, de violence\u2026 Que pensez-vous de votre propre communauté ?Êtes- vous optimiste ou pessimiste ?R.Est-ce possible d\u2019être les deux à la fois ?Q.Bien sûr ! R.Je ne suis pas pessimiste, car je ne pense pas que notre peuple soit en voie d\u2019extinction.Mais je ressens un pessimisme psychologique et spirituel.Je suis pessimiste, car je vois que les autochtones les plus éduqués et dotés de potentiel sont aspirés par l\u2019assimilation.Mais mon optimisme me vient du fait qu\u2019il y a des occasions aujourd\u2019hui pour les peuples autochtones qui n\u2019existaient pas avant, y compris de vivre une vie qui n\u2019est pas totalement minée par le racisme qui nous hanterait comme individu.Le « bon sauvage » ou « l\u2019Indien alcoolique », ces représentations existent encore, mais elles ne nous déinissent plus.Mes garçons sont plus libres de créer leur propre identité en tant qu\u2019Autochtones.*/* GORD HILL Membre de la nation Kwakwaka\u2019wakw, sur le territoire connu sous le nom de Colombie-Britannique, sur la côte paciique du Canada, Gord Hill est un militant anticapitaliste et anticolonialiste, un artiste et un auteur de bandes dessinées, qui signe souvent des textes sous le pseudonyme Zig Zag.Il a publié deux bandes dessinées, 500 Years of Indigenous Resistance et The Anticapitalist Resistance Comic Book, dans lesquelles il rend hommage aux luttes de résistance des militants autochtones et anticapitalistes.Question.Quelle fut ta première rencontre avec l\u2019anarchisme et le militantisme autochtone ?Réponse.Je me suis d\u2019abord politisé à Vancouver dans les années 1980, en participant à un groupe de solidarité avec le mouvement guérilla Farabundo Marti, qui résistait au Salvador au régime en place, POSSIBLES, HIVER 2016 59 soutenu par les États-Unis.Je me suis ensuite intéressé de plus en plus à la pensée anarchiste et j\u2019ai intégré le mouvement anarcho-punk.Je vivais à Vancouver à l\u2019époque et la scène anarcho-punk y était encore plutôt dynamique.Je ne me suis pas réellement intéressé aux luttes anticoloniales avant 1990.Ce n\u2019est qu\u2019après la crise d\u2019Oka que j\u2019ai commencé à m\u2019engager plus sérieusement dans les mouvements de résistance autochtone.Avec le temps, j\u2019ai tâché que mon engagement politique soit lié à la fois à la résistance anticoloniale et à l\u2019anticapitalisme.Q. Si tu devais donner une déinition simple de l\u2019anarchisme et de l\u2019indigénisme, comment présenterais-tu ces deux notions ?R.L\u2019anarchisme, c\u2019est la conviction que les gens n\u2019ont besoin ni de dirigeants ni d\u2019autorité qui les gouvernent en étant en quelque sorte au- dessus d\u2019eux.C\u2019est aussi une notion qui encourage l\u2019auto-organisation décentralisée et autonome des mouvements et des communautés.Si je n\u2019utilise pas moi-même l\u2019expression « indigénisme », je dirais néanmoins qu\u2019elle fait référence aux éléments issus des cultures autochtones telles qu\u2019elles existaient avant la colonisation, et donc qu\u2019elle inspire une approche populaire et traditionnelle de gestion et d\u2019organisation.Q.Tu as prononcé une conférence sur l\u2019anarchisme et la résistance autochtone, en mai 2013 à La Déferle, un espace anarchiste dans Hochelaga-Maisonneuve, à Montréal (Québec).Tu as alors expliqué qu\u2019il y a eu plusieurs types d\u2019organisations autochtones sociales et politiques en Amérique avant le début de la colonisation européenne, et que celles qu\u2019on pourrait qualiier de plus anarchistes - car plus égalitaires et décentralisées - ont résisté plus longuement que les autres à la colonisation.Peux-tu préciser cette idée ?R.Il y avait différentes formes d\u2019organisation, certaines plus centralisées que d\u2019autres.Pensons aux Incas, ou encore aux Aztèques du Mexique, qui avaient développé une grande civilisation comptant des millions d\u2019individus et nombre de guerriers, mais ils ont été très rapidement vaincus par quelques centaines de conquistadors espagnols qui s\u2019étaient alliés à des milliers d\u2019individus qui avaient subi la domination aztèque.Les dirigeants ont été capturés et l\u2019empire s\u2019est effondré, sans oublier une épidémie massive qui a décimé le Mexique.À l\u2019inverse, il 60 SECTION I ASPECTS SOCIAUX y avait des sociétés autonomes et décentralisées, entre autres dans les grandes plaines d\u2019Amérique du Nord, dont les Lakota, les Cheyenne, etc.Elles ont mené une guérilla pendant de longues décennies contre l\u2019armée des États-Unis.Pensons aussi aux Mapuches en Amérique du Sud, également autonomes et décentralisés et que les Espagnols n\u2019ont jamais réussi à vaincre pendant 300 ans.On peut donc en tirer la leçon que les structures autoritaires et centralisées peuvent aisément être vaincues par une simple décapitation du pouvoir au sommet, alors que les mouvements autonomes de résistance sont bien plus dificiles à détruire parce qu\u2019il n\u2019est pas possible de simplement attaquer le sommet.Q.Tu as participé activement au mouvement contre les Olympiques à Vancouver, en février 2010 (No Olympics On Stolen Land \u2014 Pas de Jeux olympiques sur des terres volées).On a alors beaucoup parlé de solidarité entre les activistes anarchistes et les guerriers autochtones.Quelle était la réalité sur le terrain ?R.Une campagne contre les Olympiques plus militante et radicale que d\u2019ordinaire a été lancée au début de l\u2019année 2007, regroupant à la fois des militants autochtones et des militants anti- pauvreté à Vancouver.Pendant ce temps, les anarchistes ont également commencé à mener des attaques contre des cibles gouvernementales et des entreprises privées, telles que des véhicules militaires, des banques, etc.C\u2019est à peu près le modèle qu\u2019a suivi la campagne lors des trois années qui ont suivi, avec d\u2019un côté, l\u2019organisation de la plupart des actions directes menées par les militants autochtones et anti-pauvreté, et en parallèle, des actions de sabotage et de vandalisme menées par les anarchistes.L\u2019exemple le plus marquant de coordination est survenu le jour des cérémonies d\u2019ouverture.Le 12 février 2010, une manifestation d\u2019environ 5 000 personnes contre les Olympiques a atteint le site des cérémonies, Place BC, et la police antiémeute a affronté les aînés-es autochtones qui ouvraient la marche et qui ont demandé aux anarchistes formant un Black Bloc de venir les soutenir à l\u2019avant de la manifestation, ce qu\u2019ont fait les anarchistes pendant plusieurs heures, en affrontant physiquement la police. POSSIBLES, HIVER 2016 61 Le lendemain, soit le jour d\u2019ouverture des Jeux, le « Rassemblement crise cardiaque » (Heart Attack Rally) a été l\u2019occasion pour un Black Bloc anarchiste d\u2019endommager plusieurs bâtiments du quartier des affaires, dont un grand magasin de détail de la Compagnie de la Baie d\u2019Hudson dont les vitrines ont été fracassées.Cette compagnie a été prise pour cible non seulement parce qu\u2019elle était une partenaire importante dans l\u2019organisation des Jeux de 2010, mais aussi en tant qu\u2019agent historique très inluent dans la colonisation du Canada2.Q.En militant dans le mouvement anarchiste québécois, nous avons pu constater qu\u2019il existe certains conlits entre les conceptions anarchistes et indigénistes, sur la question de la nation par exemple.Est-ce que c\u2019est quelque chose que tu as également remarqué dans l\u2019Ouest ?R.Il est possible de comparer d\u2019une part l\u2019idéal anarchiste d\u2019auto- organisation autonome et décentralisée et de l\u2019autre, les formes d\u2019organisation sociale traditionnelles en vigueur chez la majeure partie des peuples autochtones, au sein desquels les dirigeants oficiels et l\u2019autorité centralisée brillaient surtout par leur absence.Pour ce qui est des anarchistes, je les ai également comparés aux guerriers autochtones puisque ces deux igures politiques font usage de l\u2019action militante à la fois pour mener des attaques et pour défendre la population.Il existe évidemment des conlits ou des divergences entre ces mouvements en Colombie-Britannique comme au Québec, sans doute principalement du fait de différences culturelles et tactiques.Par exemple, lorsqu\u2019arrivent des confrontations, les autochtones ont tendance à être beaucoup plus prudents, en premier lieu parce que les actions menées peuvent avoir des conséquences démesurées sur leur communauté, leurs familles, etc.Q.Quelles sont les causes du rejet de l\u2019anarchisme par beaucoup de communautés autochtones, et même par des activistes autochtones ?R.Il existe d\u2019importantes différences culturelles entre les anarchistes et les peuples autochtones.Les anarchistes ont tendance à se montrer beaucoup plus individualistes et adhèrent souvent à des modes de vie qui sont étranges ou « bizarres » aux yeux de plusieurs Autochtones, comme le dumpster-diving (récupérer des aliments dans les poubelles), ou un certain rejet de l\u2019hygiène corporelle.Évidemment, l\u2019ensemble des anarchistes ne se reconnaît pas nécessairement dans ces pratiques, 62 SECTION I ASPECTS SOCIAUX mais il s\u2019agit néanmoins d\u2019une réalité chez les anarchistes, avec pour conséquence que cela apparaît comme l\u2019identité culturelle la plus visible et stéréotypée pour les observateurs extérieurs.Conséquemment, beaucoup de militants autochtones considèrent les anarchistes comme une variation des « hippies » et des punks.Un Aîné a dit un jour que lorsque l\u2019on commence le processus de décolonisation, on se différencie de son groupe d\u2019appartenance, de son peuple, et c\u2019est une très bonne chose.Mais si notre décolonisation personnelle va trop loin, on risque également d\u2019apparaître étranger aux yeux de notre propre communauté et de se l\u2019aliéner.Voilà qui risque de limiter de manière draconienne notre capacité à s\u2019y engager et à participer à ses luttes.C\u2019est un peu le problème de beaucoup d\u2019anarchistes qui transgressent d\u2019une manière radicale différentes normes de leurs propres communautés, ce qui a pour conséquence de transformer l\u2019anarchisme en un mouvement isolé qui init par se replier sur lui-même, sur ses modes de vie et sur ses propres activités.Ce problème est d\u2019autant plus important que le mouvement anarchiste nord-américain est en quelque sorte « antisocial », puisque beaucoup d\u2019anarchistes détestent et rejettent leur société.À l\u2019inverse, les militants autochtones ont plutôt tendance à se concentrer sur le travail à effectuer au sein de leur communauté, à établir des liens de solidarité avec d\u2019autres mouvements, sans partager une telle perspective antisociale.Q.Qu\u2019en est-il par exemple du végétalisme, présent dans beaucoup de milieux et communautés anarchistes ?R.Le végétalisme fait partie de ces différences culturelles, bien que personnellement, je ne connaisse pas beaucoup de vegans au sein du mouvement anarchiste en Colombie-Britannique.C\u2019est de toute manière un concept assez étranger aux peuples autochtones qui, traditionnellement, pêchaient et chassaient et qui, en plus, continuent à pratiquer ces activités de manière régulière.Q.Comment réagis-tu au fait que les anarchistes euroaméricains sont eux-mêmes des colons, qui plus est, blancs, la plupart du temps ?R.C\u2019est un résultat inévitable de la colonisation européenne des Amériques.Je m\u2019en accommode en essayant de comprendre l\u2019histoire de cette colonisation et les dynamiques qu\u2019elle engendre au sein des POSSIBLES, HIVER 2016 63 mouvements de résistance ; mais je le fais tout en reconnaissant la nécessité d\u2019une résistance plurinationale et d\u2019une solidarité entre mouvements sociaux, tout particulièrement en Amérique du Nord.Q.On peut constater que dans les communautés autochtones, beaucoup acceptent et jouent le jeu capitaliste de l\u2019État colonial.C\u2019est le cas notamment de beaucoup de conseils de bande, ainsi que des chefs d\u2019entreprises autochtones, qui tirent souvent une certaine ierté de leur « succès » politique ou inancier. En extrapolant un peu, peut-on dire que même les anarchistes et les militants autochtones traditionalistes ont assimilé les idéaux capitalistes ?Et dans ce cas, que faire ?R.C\u2019est effectivement le cas, parce que toute personne qui vit dans une société capitaliste assimile l\u2019idéologie capitaliste, à tout le moins partiellement.Un des problèmes auquel j\u2019ai fait face est la promotion, par des militants autochtones, d\u2019une décolonisation capitaliste, suivant la logique « il faut que nous ayons nos propres entreprises, il faut que nous soyons inancièrement autonomes.», ce qui, au inal, ne fait que donner lieu à un peu plus de merde capitaliste.Un processus de décolonisation imprégné d\u2019une conscience anticapitaliste me semble être la meilleure façon de contrer l\u2019idéologie capitaliste, sachant que la culture et les modes d\u2019organisation traditionnels font généralement la promotion de modes de vie et d\u2019organisation collectifs ou communaux, durables, horizontaux, autonomes, etc.Q.Quel avenir envisages-tu en ce qui concerne les anarchistes, les guerriers autochtones, et les possibles solidarités entre les deux groupes ?R.De manière générale, je défends l\u2019idée d\u2019un mouvement plurinational de résistance qui serait à la fois anticolonial et anticapitaliste et je rappelle que la solidarité entre un grand nombre de secteurs de la société est globalement nécessaire.Je crois aussi que plus les conditions socio- économiques vont se détériorer, plus les gens vont devenir conscients et déterminés, et plus nous aurons un potentiel pouvant permettre l\u2019expansion des mouvements de résistance. 64 SECTION I ASPECTS SOCIAUX Notes de in 1 NDLR.Après son voyage au Canada en 1897, dans ses livres « Journal canadien » et « Le Canada et les Canadiens », Kropotkine s\u2019inspire de l\u2019organisation de petites exploitations rurales autonomes de l\u2019Ouest canadien comme modèle pour l\u2019organisation de la ruralité sibérienne sans autorité centrale.Ces petites fermes de l\u2019Ouest, compte tenu de l\u2019époque de ce voyage et du lieu géographique, étaient vraisemblablement occupées notamment par des Métis francophones, des autochtones vivant en commune et des doukhobores.Les doukhobores sont une secte de chrétiens russes, fondée au XVIIIe siècle, dont un grand nombre ont émigré au Canada dans les années 1897-1899, pour échapper à des persécutions par les autorités.Environ le tiers des fermes doukhobores étaient vraiment communistes (aucune propriété privée, partage total des biens).Ces Sibériens radicalement paciistes se sont établis initialement en Saskatchewan (comme fermiers) puis, à la suite des conlits avec le gouvernement canadien, en Colombie- Britannique.Dans ses études canadiennes, Kropotkine s\u2019intéresse particulièrement aux questions de l\u2019auto-détermination locale («self-government»), de l\u2019agriculture, du régionalisme et du fédéralisme décentralisé, des autochtones et des doukhobores.Il prône, notamment comme modèle pour la Sibérie, une fédération libre d\u2019associations agricoles et artisanales/industrielles, fonctionnant sur la base de l\u2019entraide et de la solidarité.2 La Compagnie de la Baie d\u2019Hudson a été fondée à Londres en 1670 pour pratiquer la traite des fourrures au Canada. POSSIBLES, HIVER 2016 65 « Des Sauvages, ou Voyage, mai 1603 ».Texte fondateur des premiers échanges à Tadoussac entre les Français et les Premières Nations du bassin du St-Laurent Par Samuel de Champlain NDLR.De 1599-1601, le jeune Samuel Champlain1 est assigné par le roi Henri IV pour une mission d\u2019espionnage en Nouvelle-Espagne (Antilles)2.S\u2019opposant à ce qu\u2019il avait vu du traitement des Indiens par les Espagnols, dont il méprisait les visées, « il s\u2019est montré un observateur très attentif, et ce qu\u2019il a vu a marqué profondément sa pensée.Le séjour de Champlain en Nouvelle-Espagne a inluencé durablement sa carrière en Nouvelle-France.Il en est ressorti avec l\u2019idée nouvelle d\u2019un empire ou Indiens et Européens pourraient vivre ensemble dans un esprit différent.»3 Ainsi le mot « Sauvages », avec un S majuscule et au pluriel, a beaucoup changé dans sa déinition, dans sa connotation et dans sa perception au cours des siècles.On voit ici, dans ce magniique texte aux origines du lien entre Français et Autochtones, tout le respect que Champlain avait pour ces peuples de la forêt, acception d\u2019origine du mot « Sauvages ».En mars 1603, avec le Capitaine François Gravé, sieur du Pont (de Saint-Malo), Champlain embarque pour une mission « d\u2019observateur » sur le vaisseau la Bonne Renommée pour la première fois en direction de « la rivière de Canada » pour une expédition ayant deux objectifs : le commerce et l\u2019exploration.À leur bord, deux jeunes Montagnais, « des hommes de rang de leur pays » selon Champlain, qui reviennent chez eux après un an passé en Europe4.Pont-Gravé, lors de son dernier voyage au Canada, avait persuadé les Anciens de leur nation de les envoyer en France pour qu\u2019ils puissent voir le pays et en apprendre la langue.À leur retour en Amérique, ils pourraient ainsi servir 66 SECTION I ASPECTS SOCIAUX d\u2019interprète et de médiateurs entre les deux cultures.Leur séjour en France avait été d\u2019un grand succès.Ils avaient été invités à la cour, où ils avaient été présentés au roi, qui leur avait témoigné sa bonté et son amitié.Les grandes maisons de France leur avaient ouvert leurs portes, et ils avaient été reçus comme des \u2018princes indiens\u2019.Ils s\u2019étaient ainsi fait une haute idée du peuple de France et conservaient un beau souvenir de leur réception, chose qui allait revêtir une grande importance pour l\u2019histoire du Canada.5 Le lendemain de leur arrivée à Tadoussac le 26 mai, les hasards de l\u2019histoire ont voulu que des centaines d\u2019Indiens se rassemblent sur l\u2019autre rive du Saguenay.Ils bâtissent leur campement d\u2019été en tente d\u2019écorces.« C\u2019était une assemblée monstre.Champlain compta au moins deux cents grands canots et calcula qu\u2019il y avait au moins un millier d\u2019Indiens présents.Ils étaient de plusieurs nations.Parmi eux, il avait plusieurs groupes de Montagnais, qui se nomment aujourd\u2019hui Innus [NDLR.ou Ilnus, selon leur provenance] (à ne pas confondre avec les Inuits, au nord).Les hôtes étaient des Montagnais de Tadoussac qui vivaient non loin de là.[.] Il y avait aussi des nations algonquines de la rivière des Outaouais, dans le lointain nord-ouest, et des Etchemins.[.] Ces nations s\u2019étaient réunies pour fêter leur victoire sur l\u2019ennemi commun, l\u2019Iroquois.» « Champlain et Pont-Gravé agirent sans tarder.Les deux hommes, accompagnés de leurs deux interprètes montagnais, prirent une chaloupe, traversèrent le Saguenay battu par les vents et se rendirent au vaste campement indien.» « Ils n\u2019avaient pas d\u2019armes à feu, fait qui dénotait encore une fois une approche différente.» « Pont-Gravé, Champlain et les jeunes Montagnais furent conduits à un chef qu\u2019ils appelèrent Anadabijou.Ils le trouvèrent dans une grande cabane d\u2019écorce qui mesurait entre soixante-dix et quatre-vingts pas de long, faisant tabagie (mot \u2018qui veut dire festin\u2019, dit Champlain) avec \u2018quelques quatre-vingts ou cent de ses compagnons\u2019.Champlain dit que ces chefs étaient des sagamos et qu\u2019Anadabijou des Montagnais de Tadoussac était le \u2018grand sagamo\u2019.»6 */* POSSIBLES, HIVER 2016 67 « Samuel Champlain, Premiers récits de voyages ».2009.(transposition par Mathieu d\u2019Avignon) suivi d\u2019un extrait de la version originale en ancien français. 68 SECTION I ASPECTS SOCIAUX POSSIBLES, HIVER 2016 69 70 SECTION I ASPECTS SOCIAUX POSSIBLES, HIVER 2016 71 Archives Nationales du Québec Texte et édition originaux (extrait) de la première rencontre de Champlain avec les nations autochtones du Saint-Laurent, lors d\u2019une tabagie en 1603 à Tadoussac.« Des Sauvages, ou Voyage » (extrait) 72 SECTION I ASPECTS SOCIAUX POSSIBLES, HIVER 2016 73 NDLR.Dans la série de TFO « Le Rêve de Champlain » (2015), basée sur l\u2019œuvre de l\u2019historien D.H.Ficher, on attribue cette afirmation à Champlain sur son lit de mort à Québec, le 25 décembre 1635 : « Quand cette grande maison sera faite, nos garçons se marieront à vos illes et nous ne formerons plus qu\u2019un peuple.» Champlain aura laissé une marque indélébile sur la tradition orale des Algonquins de la vallée du Saint-Laurent.Dans son autobiographie, Black Hawk, grand chef amérindien des Illinois, parlait vraisemblablement, selon Fisher, de Champlain en disant qu\u2019était venu dans ces temps un « soldat ils du roi, venu en paix.» Notes de in 1 Champlain ne portait pas encore la particule « de », n\u2019était pas encore anobli par le roi.2 Selon la thèse de l\u2019historien David Hackett Fisher, Université de Brandeis, Mass., É.-U., « Le rêve de Champlain ».2008.3 Op.cit.4 Ce n\u2019était pas la première fois que des Français emmenaient des Amérindiens en France.L\u2019historien Mathieu D\u2019Avignon relate que le navigateur et pêcheur de Dieppe Jean Aubert fut vraisemblablement le premier à emmener en France sept Béothuks (de Terre-Neuve).Certains historiens pensent également que des pêcheurs auraient pu emmener ou avoir des échanges fréquents avec des Amérindiens, une hypothèse qui pourrait expliquer pourquoi la langue basque est un isolat : elle ne ressemble à aucune des langues européennes.Jacques Cartier, lors de son premier voyage au Kanata (Canada), emmena deux des ils de Donnacona*, Taignoagny et Domagaya.Cartier les ramena lors de son voyage suivant.Les ils parlaient maintenant français et purent lui donner de précieux conseils pour la navigation sur le Sainct Laurens.5 Op.cit.6 Op.cit.et Samuel de Champlain «Les Voyages faits au Grand Fleuve Sainct Laurens par le sieur de Champlain Capitaine ordinaire pour le Roy en la marine, depuis l\u2019année 1608 iusques en 1612, Paris, 1613.Les graphies originales de ces nations sont : Montagnes, Estechemins et Algoumekins.*Chef amérindien iroquoien de Stadaconé (Québec), 1476?-1536.Les historiens ne s\u2019entendent pas à savoir s\u2019il fut emmené de force ou non par Cartier en France.http://ici.radio-canada.ca/radio/profondeur/RemarquablesOublies/Donnacona.htm 74 SECTION I ASPECTS SOCIAUX Kiuna : enseigner et apprendre dans un milieu de vie qui nous appartient Par Prudence Hannis Fondée par le Conseil en Éducation des Premières Nations (CEPN), l\u2019Institution postsecondaire des Premières Nations Kiuna a ouvert ses portes à l\u2019automne 2011 et y accueille aujourd\u2019hui près de 60 étudiants autochtones inscrits dans son programme Sciences humaines \u2013 Premières Nations (DEC 300.B0).Ce programme préuniversitaire unique en son genre et dûment reconnu par le Ministère de l\u2019Éducation, de l\u2019Enseignement supérieur et de la Recherche (MÉESR) est offert en collaboration avec le Collège Dawson et le Cégep de l\u2019Abitibi- Témiscamingue (CAT).Kiuna, un mot abénaquis signiiant « Nôtre », est tout à fait approprié pour désigner cette nouvelle institution d\u2019enseignement.Située dans la communauté abénaquise d\u2019Odanak, dans la région du Centre-du- Québec, Kiuna accueille des étudiants de différentes nations autochtones du Québec et d\u2019ailleurs, désireux d\u2019entreprendre ou de poursuivre leurs études postsecondaires dans un milieu conçu par et pour les Premières Nations.Dirigée par une équipe constituée à 85% de membres d\u2019une Première Nation, son projet éducatif vise à offrir un environnement collégial adapté aux réalités de ses étudiants, à l\u2019intérieur duquel les ressources humaines, les programmes, les services les méthodes d\u2019enseignement et le matériel pédagogique tiennent compte de la culture et des traditions des Premières Nations.Dispensée dans un milieu de vie bilingue et convivial, la formation académique propose un programme dont le contenu est axé sur les enjeux POSSIBLES, HIVER 2016 75 et les réalités des Premières Nations.Les étudiants se familiarisent avec les artistes, entrepreneurs, auteurs et philosophes autochtones, explorent les principaux événements ayant façonné leur histoire, et développent une meilleure connaissance de leurs institutions politiques, par exemple.Tout le programme, incluant les cours d\u2019éducation physique, est adapté à sa clientèle.Visant à former des citoyens responsables et iers, son approche pédagogique se distingue d\u2019une part par sa mise en valeur de l\u2019histoire et du patrimoine culturel des Premières Nations et, d\u2019autre part, par l\u2019interaction dynamique entre l\u2019école et les communautés autochtones, appelées à enrichir l\u2019expérience d\u2019apprentissage des étudiants.La transmission des savoirs académiques se jouxte aux savoirs et savoir- faire traditionnels, culturels et intergénérationnels dans un cadre d\u2019apprentissage unique et complètement intégré.La culture est partie prenante de toutes les actions de Kiuna.Les objectifs de Kiuna sont clairs : contribuer à former la prochaine génération de leadeurs en offrant une plus grande accessibilité aux études postsecondaires et en contribuant à accroître le taux de diplomation des apprenants autochtones pour ainsi combler l\u2019écart de scolarisation en éducation postsecondaire.Pour ce faire, Kiuna mise sur le rehaussement de la ierté identitaire et le renforcement du sentiment d\u2019appartenance, éléments-clés du succès académique et social et plus- value majeure de son programme.Jusqu\u2019à présent, 38 étudiants y ont reçu leur diplôme; 26 dans le programme de Sciences humaines \u2013 Premières Nations (300.B0) et 12 dans le programme d\u2019AEC en éducation spécialisée et contextes autochtones (JNC.17).Précisons que si le programme phare de Kiuna est son programme de Sciences humaines \u2013 Premières Nations, elle dispense également des formations ponctuelles, à la demande des communautés.L\u2019AEC en Éducation spécialisée et contextes autochtones, par exemple, a été le fruit d\u2019une collaboration entre Kiuna, le Conseil en Éducation des Premières Nations, le Conseil de la Nation atikamekw et le Cégep de l\u2019Abitibi-Témiscamingue.Cette AEC a permis aux douze diplômées d\u2019obtenir un emploi dans leur domaine de formation. 76 SECTION I ASPECTS SOCIAUX Pour les étudiants qui ont obtenu leur diplôme en Sciences humaines, 23 ont entrepris des études universitaires.Les disciplines vers lesquelles les étudiants se dirigent sont variées (sexologie, sciences politiques, enseignement entre autres), et certains d\u2019entre eux complèteront, au cours de l\u2019année, leur premier cycle universitaire.Toujours en partenariat avec le Cégep de l\u2019Abitibi-Témiscamingue, Kiuna dispense présentement une Attestation d\u2019études collégiales en Travail administratif pour les Premières Nations et les Inuit (LCA.EZ).Seize étudiants autochtones sont présentement inscrits à ce programme, et s\u2019ajoutent aux étudiants de notre programme régulier.Bien que ses activités visent principalement les apprenants autochtones, Kiuna ne leur est pas exclusive.Elle est, en effet, accessible pour tout étudiant désireux d\u2019entreprendre des études collégiales.Les règles d\u2019admission sont également les mêmes que celles qui prévalent dans les autres Cégeps.Pour en connaître davantage sur notre institution postsecondaire, consultez notre site Web, au www.kiuna-college.com, et suivez-nous via notre page Facebook oficielle www.facebook.com/KiunaCollege.++++++ Le Conseil en Éducation des Premières Nations est une association qui représente vingt-deux communautés des Premières Nations du Québec, appartenant à huit nations différentes, et dont le mandat consiste à défendre les intérêts de ses membres en vue d\u2019améliorer la qualité des services éducatifs offerts aux apprenants des Premières Nations tout au long de leur cycle d\u2019apprentissage.http://www.cepn-fnec.com ++++++ Prudence Hannis est directrice associée de l\u2019Institution Kiuna.Elle est Abénakise, de la communauté d\u2019Odanak. POSSIBLES, HIVER 2016 77 Pour que les Autochtones prennent leur place à l\u2019Université de Montréal Par Marie-Pierre Bousquet En septembre 2015, un nouveau programme pluridisciplinaire a été oficiellement mis sur pied à l\u2019Université de Montréal : le programme en études autochtones, au premier cycle.D\u2019où sort cette offre de formation et à quels besoins étudiants répondra-t-elle ?Depuis des décennies, l\u2019UdeM comptait dans son corps professoral des spécialistes de questions autochtones.Au départ restreintes à ses disciplines mères, principalement l\u2019anthropologie et l\u2019histoire, les études autochtones s\u2019étaient étendues à une grande variété de domaines, y compris la biologie et la médecine dentaire.Si les réseaux de recherche permettaient à plusieurs professeurEs de travailler ensemble, leur collaboration ne s\u2019étendait pas à l\u2019enseignement.Il fallait donc remédier à cela.Mais en l\u2019absence de tradition institutionnelle en la matière, il n\u2019était pas facile de déterminer quels étaient les besoins et quels types d\u2019étudiantEs étaient susceptibles d\u2019être intéresséEs au programme.Quelques faits sur les peuples autochtones Il faut savoir que le Canada, dans sa Constitution, reconnaît trois peuples comme autochtones : les Amérindiens ou Premières Nations, les Inuits et les Métis, qui représentent en tout environ de 4 à 5 % de la population du pays.Au Québec, il y a onze peuples autochtones, soit dix nations amérindiennes et la nation inuit1 (au Nunavik).Ils représentent oficiellement 1,5 % de la population.L\u2019existence de Métis en terre québécoise n\u2019est pas entérinée par le droit et par les instances politiques, mais de nombreuses organisations métisses existent, et un récent jugement de la Cour Suprême (janvier 2013) pourrait changer les choses.Le Canada est signataire de la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones.En effet, sur le plan international, on 78 SECTION I ASPECTS SOCIAUX estime que 350 millions de personnes, réparties en 5 000 peuples, peuvent être considérées comme Autochtones et ce, sur tous les continents.Les similitudes de situations \u2013 dans les modes d\u2019organisation sociale ainsi qu\u2019aux niveaux politique, juridique, historique \u2013 et les résultats sur les langues, les savoirs environnementaux et autres ont incité à utiliser un seul et même terme pour une grande diversité de peuples.Ils ont tous en commun d\u2019avoir été, et d\u2019être toujours, marginalisés dans les États où ils vivent et dans lesquels ils ne se reconnaissent souvent pas, dont les institutions leur ont été imposées et où ils ont, en règle générale, un bas niveau socioéconomique.En revanche, très souvent, leurs terres sont convoitées pour le développement de projets d\u2019extraction des ressources.Ain de tenir compte de la complexité de cette réalité, le nouveau programme comporte deux options : Autochtones du monde et Autochtones du Canada.Si dans la deuxième, le point commun de la concentration des cours est évident, dans la première, les étudiantEs sont invitéEs à choisir des cours qui peuvent aussi bien porter sur l\u2019Afrique que sur les pays andins.L\u2019Université de Montréal comporte en effet de nombreuses expertises sur l\u2019Amérique latine, sans toutefois se limiter à cette aire géographique.L\u2019origine du programme En avril 2013, une semaine de rencontre Québécois-Autochtones, organisée par le Dr Stanley Vollant avec l\u2019Institut Tshakapesh2, eut lieu sous un shaputuan, campement traditionnel innu monté sur le campus.À l\u2019issue de la cérémonie d\u2019ouverture, je fus interpelée par Guy Breton, le recteur de l\u2019UdeM : « Alors, Marie-Pierre, quand allez-vous créer un programme d\u2019études autochtones ?» Justement, après six mois de participation au comité Shaputuan avec d\u2019autres professeurs, des étudiants et des membres de l\u2019administration, j\u2019étais convaincue que l\u2019idée était pertinente et j\u2019avais jeté les bases d\u2019un possible programme sur un ichier de mon ordinateur.J\u2019écrivis à tous les professeurs spécialistes d\u2019enjeux autochtones que je connaissais et les invitai à une rencontre de discussion.L\u2019enthousiasme fut général et le soutien, unanime.De nombreux professeurs, qui jusque-là n\u2019enseignaient POSSIBLES, HIVER 2016 79 pas dans leurs domaines de spécialité mais donnaient des cours plus généraux, offrirent de créer de nouveaux cours.Portée par cette énergie, je me lançai donc.Des mois de travail s\u2019ensuivirent : création des argumentaires, sondage auprès des étudiantEs, passages devant diverses instances, propositions, rejets ou remarques, contre-propositions.Mais comment assurer sa légitimité et se lancer dans l\u2019aventure dans une université où aucun professeur n\u2019était autochtone ?Où l\u2019on ne savait pas combien d\u2019étudiants étaient autochtones ?Où il n\u2019y avait pas de services spéciiques pour les Autochtones ?Tout était à faire et tout le monde mit l\u2019épaule à la roue.Je ne parlerai ici que du programme en lui-même, mais gardons à l\u2019esprit que l\u2019élan fut collectif.Par exemple, un groupe d\u2019étudiantEs lança le cercle autochtone Ok8api en février 2014 (Ok8api -prononcer okwabé- signiie « être assis en groupe » en anicinabe3/algonquin) ; et l\u2019administration créa une option d\u2019auto- identiication comme Autochtones pour les étudiants dans les demandes d\u2019admission.De façon personnelle, je consultai mes propres étudiants autochtones, ainsi que des membres de diverses Premières Nations.Je me demandais surtout s\u2019ils trouveraient pertinents que des gens acquièrent une formation sur leurs réalités : là aussi, la réponse fut des plus positives.Des professionnels des horizons les plus divers travaillent tous les jours avec des Autochtones, dans et hors communautés, et leurs interlocuteurs autochtones sont souvent fatigués de devoir apprendre à chaque nouveau venu, dans un éternel recommencement, ce qui leur apparaît comme des évidences primaires.Un programme spécialisé dans l\u2019une des plus grandes universités canadiennes, qui forme des dizaines de milliers d\u2019étudiantEs, leur semblait donc une nécessité.Le programme en études autochtones de l\u2019UdeM Le programme en études autochtones de l\u2019UdeM a trois objectifs : - acquérir une formation de base sur les réalités autochtones - avoir des outils pour éventuellement travailler avec des Autochtones - en savoir plus sur l\u2019histoire, les cultures et les questions sociales des peuples autochtones.Il s\u2019adresse aux étudiantEs qui : - travaillent ou vont travailler avec des Autochtones dans leur milieu 80 SECTION I ASPECTS SOCIAUX (professions de la santé, milieux judiciaire ou communautaire, organisations non gouvernementales, administration publique, culture et communication, environnement et développement durable, exploitation des ressources territoriales, gestion des ressources humaines, domaine de l\u2019éducation) ; - souhaitent acquérir une formation de qualité sur les questions autochtones ; - sont Autochtones et veulent obtenir des outils d\u2019analyse critique et une formation universitaire en lien avec leurs réalités.En résumé, le programme cible tout le monde, que ce soit par intérêt personnel ou professionnel, quel que soit l\u2019âge et l\u2019origine.Il se veut un lieu qui favorise le dialogue et l\u2019ouverture d\u2019esprit, autant pour l\u2019avancement de la connaissance que de la société.Si le programme est très axé sur les sciences humaines et sociales, qui représentent une grande proportion des cours, il a comme force de comporter aussi des cours de domaines autres et divers : ainsi, l\u2019anthropologie, la criminologie, l\u2019histoire, la géographie, la psychoéducation, l\u2019histoire de l\u2019art, la science politique, la sociologie, la linguistique côtoient le droit, la pharmacologie et les sciences des religions, la liste n\u2019étant pas exhaustive.Tous les cours se donnent en présentiel, c\u2019est-à-dire en face à face, dans des salles de classe.Les étudiantEs ayant terminé avec succès au moins douze crédits du programme peuvent s\u2019inscrire à un stage individuel dans le but d\u2019acquérir des connaissances pratiques par l\u2019observation, à des ins de sensibilisation et d\u2019apprentissage.Le milieu d\u2019accueil peut être : un programme en études autochtones, un musée, un organisme autochtone, un service offert aux Autochtones, une communauté autochtone, etc.Les activités auxquelles participe l\u2019étudiantE lui permettent de mieux connaître, dans un contexte concret, un aspect des réalités autochtones et de rencontrer des acteurs du milieu concerné.À chaque session d\u2019été sera aussi proposé un stage collectif, sous la forme d\u2019une sorte d\u2019école d\u2019été d\u2019une semaine intensive en milieu autochtone.Le stage collectif est une collaboration de l\u2019Université de Montréal avec l\u2019Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT) et l\u2019Université du Québec à Montréal (UQAM). POSSIBLES, HIVER 2016 81 Pour pallier l\u2019absence de professeurEs autochtones, qui est courante dans les universités francophones à l\u2019heure actuelle, les professeurEs du programme sont encouragés à inviter dans leurs cours des conférenciers autochtones.La direction du programme a, pour ce faire, établi une liste de suggestions, liste qui peut être enrichie à tout moment.Pour que les points de vue autochtones soient le plus possible représentés, et dans la lignée des recommandations de la Commission de vérité et réconciliation du Canada, les professeurEs utilisent aussi dans leurs cours divers moyens pour faire entendre la voix de ceux et celles dont il est question : projection de ilms, visites d\u2019associations autochtones ou de communautés autochtones, etc.L\u2019idée est d\u2019éviter à tout prix de se poser en détenteur des vérités sur les Autochtones en étant plutôt des courroies de transmission des savoirs partagés par les Autochtones.Le but du programme n\u2019est pas seulement pratique : il est aussi social.Dans une société majoritaire où les Autochtones sont méconnus, sujets à toutes sortes de représentations négatives, où ils ont aussi le plus de chances d\u2019être pauvres, mal nourris, mal soignés, avec le moins d\u2019accès à l\u2019eau potable, il est important que l\u2019Université joue son rôle de dispensatrice de savoir, participant à former des citoyens allochtones qui contribueront à faire la différence en créant une société globale plus éclairée et plus équitable.En outre, les Autochtones ayant moins de chances d\u2019accès aux études postsecondaires que les autres, l\u2019Université a le devoir de faire un meilleur accueil à ces derniers pour participer à leur empowerment.Uatik et Mitig Dans cette lignée, a été inauguré en septembre 2015 le salon Uatik (tanière, en innu), dont la gestion dépend du programme.Ce salon, à la fois lieu de travail et de socialisation, a pour vocation d\u2019être un « home away from home » pour les étudiantEs autochtones.Ils peuvent y prendre leurs repas, s\u2019y reposer, se concentrer, échanger, recevoir du mentorat, tenir des activités culturelles, accueillir des étudiantEs non autochtones : c\u2019est une sorte de territoire autochtone dans un milieu qui leur est en général essentiellement étranger.Le salon a été inauguré oficiellement lors du lancement du programme, pendant la première 82 SECTION I ASPECTS SOCIAUX semaine Mitig de l\u2019UdeM.Mitig signiie arbre en anicinabe, illustrant le savoir qui croît sans cesse et la volonté de voir grandir la présence autochtone au sein de l\u2019UdeM.Il s\u2019agit d\u2019un événement qui aura lieu chaque année à l\u2019occasion de l\u2019équinoxe d\u2019automne.Pour sa première édition, Mitig, organisé par la direction du programme et les membres du cercle Ok8api, a duré trois jours et a comporté une succession d\u2019activités variées, comprenant par exemple des tables rondes, des projections de ilms, des performances artistiques, des débats, le tout animé presque exclusivement par des Autochtones.Mitig a été lancé par Nicole O\u2019Bomsawin, première Autochtone à obtenir un doctorat honoris causa de l\u2019UdeM (en 2011, à la demande du département d\u2019anthropologie), par Geoffrey Kelley, ministre provincial responsable des Affaires autochtones, par Ghislain Picard, chef de l\u2019Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador, par Guy Breton, recteur de l\u2019UdeM, et par Tania Saba, doyenne intérimaire de la Faculté des arts et des sciences, en présence d\u2019Hélène Laurendeau, sous-ministre fédérale déléguée d\u2019Affaires autochtones et Développement du Nord Canada, et d\u2019Ève Bastien, chargée de projet au postsecondaire du Conseil en Éducation des Premières Nations.Le programme en études autochtones, qui est facultaire, est hébergé au département d\u2019anthropologie, dont je suis membre.Il n\u2019est pas contingenté et l\u2019on peut s\u2019y inscrire en automne comme en hiver.Les projets futurs abondent pour que le programme se consolide et cherche perpétuellement à se boniier : nouvelles collaborations et nouveaux partenariats (avec des communautés, des organismes autochtones; avec d\u2019autres programmes), nouveaux cours, nouvelles méthodes pédagogiques (projet de cours en ligne).Il se veut un lieu dynamique, un moyen par lequel les Autochtones prendront vraiment leur place à l\u2019UdeM.Je suis ière d\u2019en être la directrice et je souhaite le voir grandir, avec l\u2019embauche de nouveaux professeurs (Autochtones bienvenus!) et l\u2019arrivée de nouveaux étudiants qui mettront en commun leurs expériences et leurs façons de voir pour changer le monde. POSSIBLES, HIVER 2016 83 ++++++ Marie-Pierre Bousquet est directrice du programme en études autochtones (mineure/module) de l\u2019Université de Montréal et professeure au département d\u2019anthropologie.Notes de in 1 NDLR.Notez que la graphie « inuit » inclut le féminin.2 Dans la région de la Côte-Nord, Québec.http://www.icem.ca/ 3 Ou anishnabe en écriture anglophone.En fait, on peut aussi écrire « anicinape », au pluriel « anicinapek » : http://www.kitcisakik.ca/ .Le centre d\u2019amitié autochtone de Val-d\u2019Or recommande l\u2019orthographe anicinabe.Voir, par exemple, le guide terminologique autochtone de l\u2019UMQ à http://www.umq.qc.ca/uploads/iles/pub_autres/ Guide_terminologique.pdf 84 SECTION I ASPECTS SOCIAUX Déclaration d\u2019accueil et de parenté entre la grande famille algonquien et la famille haïtienne vivant sur ses terres \u2013 nov.2012 Par Léo Shetush Photo : www.spiritualité indigène.blogspot.ca Nous, les premiers peuples, nous savons que le Créateur nous a placés sur l\u2019île de la Grande Tortue comme des peuples libres et des nations souveraines.La Grande Nation Algonquienne y vit depuis des millénaires dans le respect de la Terre mère et de tous les êtres vivants, visibles et invisibles.Nous avons plusieurs points communs avec le peuple haïtien.Nous en partageons les valeurs et le respect des ancêtres et nous avons une pratique spirituelle qui se rejoint.Le vaudou haïtien, tout comme notre POSSIBLES, HIVER 2016 85 spiritualité traditionnelle, fait partie intégrante de nos cultures et de l\u2019histoire de nos peuples.Le vaudou haïtien est né de la rencontre des Africains ayant fui l\u2019esclavage avec les Amérindiens Taïnos, Arawak et Caraïbes, qui se sont réfugiés ensemble dans les montagnes, pour échapper à leurs agresseurs et allumer les premiers foyers de liberté.Nous partageons également une histoire de peuples qui ont su s\u2019adapter et survivre à la colonisation.Comme les Haïtiens, le peuple algonquien a dû protéger en secret ses savoirs, ses rituels et sa spiritualité.Aujourd\u2019hui, en ce 18 novembre 2012, au Musée canadien des civilisations, nos deux peuples ont fait un échange d\u2019objets sacrés.Cet échange scelle notre respect mutuel, notre reconnaissance de fraternité et notre coopération.Moi, Léo Shetush, en tant que Chef traditionnel du Grand Peuple algonquien, je déclare solennellement que j\u2019accueille à bras ouverts la famille haïtienne qui vit sur le territoire dont nous sommes les gardiens depuis des temps immémoriaux.Je déclare que, dorénavant, tous les Haïtiens sont ici chez eux, tout comme nous sommes chez nous.Je déclare également que vous, mes frères et sœurs algonquiens, lorsque vous rencontrerez des membres du peuple d\u2019Haïti, ils seront aussi vos frères et vos sœurs.Le temps est venu pour que chaque Haïtienne et chaque Haïtien puissent se sentir entièrement chez elle et chez lui sur le territoire de la grande famille algonquienne.Nous accueillons en ce jour ceux qui ont été jadis traités comme des « cargaisons de nègres ».Nous accueillons ceux qui, dans l\u2019histoire de ce monde, ont été les guides de la seule révolte d\u2019esclaves triomphale et les défenseurs acharnés de la dignité et de la liberté.Ils sont un exemple de courage pour tous les peuples.Que cette déclaration puisse apporter le bien-être, l\u2019amour inconditionnel et la paix aux membres de nos peuples et aux futures générations et, surtout, un code d\u2019appartenance sur cette terre.Migwetch.Léo Shetush, Chef traditionnel de la Grande Nation Algonquienne 86 SECTION I ASPECTS SOCIAUX Acceptée par les représentants du Groupe haïtien de rapprochement des spiritualités indigènes Haïti - Premières nations, Métis et Inuits.Nous, représentants haïtiens, recevons honorablement cette déclaration d\u2019accueil et de fraternité reconnaissant nos ancêtres, nos spiritualités et nos luttes de liberté et de protection de la Terre mère.De part cela; Nous nous engageons à marcher à côté de nos frères et sœurs algonquiens comme gardiens du Cercle de la vie et de l\u2019harmonie.Nous nous engageons à raconter et à enseigner l\u2019essence de ce moment historique aux générations à venir. POSSIBLES, HIVER 2016 87 L\u2019école des Sauvages Par Dominique T8aminik Rankin et Marie-Josée Tardif Suivi par des extraits du rapport de la Commission vérité et réconciliation du Canada NDLR.Avec l\u2019accord des auteurs, nous avons choisi quelques extraits pour aborder et faire connaître le sujet douloureux du traitement des enfants dans les pensionnats autochtones.Les lignes qui suivent sont tirées de « On nous appelait les Sauvages : souvenirs et espoirs d\u2019un chef héréditaire algonquin » (2011).Le Jour éditeur.Ce témoignage est suivi d\u2019extraits des recommandations de la Commission de vérité et réconciliation du Canada (2015).*/* Plus douloureux que la souffrance elle-même est le silence qui la recouvre.Nous voici donc arrivés au moment où il faut briser le silence et aborder le sujet le plus sombre de ce récit : les pensionnats des petits Sauvages.Aux survivants des pensionnats qui ont subi tous les viols possibles, comprenez que la guérison est notre seule option, mais que, pour guérir, il faut traverser le mur des non-dits.À tous les auteurs des crimes commis dans les pensionnats et qui liront peut-être ce livre \u2013 sait-on jamais ! \u2013 la guérison par la prise de parole sincère est aussi votre seule solution.À tous les témoins silencieux de ces crimes, c\u2019est-à-dire à tous les Canadiens, comprenez que tant qu\u2019une blessure n\u2019est pas rouverte, elle ne peut être nettoyée et continue de s\u2019infecter.Nous devons tous avoir le courage de déterrer ce triste épisode de notre passé ain de nous réconcilier véritablement et de passer à une autre étape de notre vie commune.[.] Nous voici entassés dans un autobus, en route vers un lieu inconnu.Il y a mon frère Willy, quatre de mes sœurs, de nombreux autres enfants anicinapek et moi-même \u2026 88 SECTION I ASPECTS SOCIAUX [.] Après avoir vu mes vêtements et mes cheveux brûler, je suis dirigé jusqu\u2019à la douche communautaire.Nous qui avons été élevés dans le plus grand respect du corps et de son intimité, nous voici brutalement plongés dans un univers des plus sordides.À la sortie de la douche déilent des petits garçons atterrés.Des larmes roulent silencieusement sur leur visage, mais la peur et l\u2019état de choc les laissent sans voix.Je comprendrai bientôt pourquoi : trois religieux nous attendent dans la douche, complètement nus eux aussi.Sous prétexte de nous montrer comment nous laver, ils se servent de nous pour assouvir leurs instincts sexuels malades.Aujourd\u2019hui, je sais nommer la chose.Par contre, à huit ans, j\u2019étais sans défense et j\u2019ignorais pratiquement tout de la sexualité, à part ce que la nature avait pu m\u2019enseigner.Une chose est certaine, les gestes de ces hommes nous blessent dans tout notre être et nous sentons très bien que cela est mal.Plusieurs années plus tard, j\u2019apprendrais qu\u2019on faisait la même chose aux petites illes de l\u2019autre côté du mur.Malheureusement, le virus de la déviance sexuelle courait aussi chez les femmes de Dieu qui prenaient soin de nous.Cette inconcevable réalité sera le lot de 150 000 enfants amérindiens et inuits, d\u2019un bout à l\u2019autre du Canada.En vertu de l\u2019Acte pour encourager la civilisation graduelle des tribus sauvages1, le gouvernement canadien s\u2019était arrogé le droit de « tuer l\u2019Indien dans l\u2019enfant », selon un tristement célèbre fonctionnaire d\u2019Ottawa.À partir de la in du XIXe siècle, des fonds furent alloués aux communautés religieuses pour qu\u2019elles prennent en charge l\u2019éducation des jeunes Autochtones dès l\u2019âge de cinq ans et jusqu\u2019à la in de leur adolescence.Le tout dernier pensionnat indien ferma ses portes en 1996, en Saskatchewan.Après s\u2019être tus très longtemps, les survivants des pensionnats commencent maintenant à témoigner de leur passé.Nous découvrons avec stupéfaction combien les témoignages sont similaires, qu\u2019il s\u2019agisse des pensionnats indiens de l\u2019Ouest ou de l\u2019Est, d\u2019institutions catholiques ou protestantes. POSSIBLES, HIVER 2016 89 [.] Notre quotidien au pensionnat comportait certes quelques périodes de récréation, mais je n\u2019arrive guère à me remémorer des moments heureux ou loufoques.L\u2019ambiance générale de mes six années passées entre ces murs de béton dégageait un parfum glauque de peur perpétuelle et de profonde tristesse.[.] Le lavage de cerveau se compliquait lorsque les missionnaires nous parlaient des Blancs qui, selon eux, étaient tous des pécheurs.Leur vie dépravée les conduisait tout droit en enfer, tandis que nous, les brebis du pensionnat, irions assurément au ciel, à condition bien sûr de rester idèles aux commandements de Dieu.« Les sauvages, assuraient-ils, ce sont les Blancs.Il ne faut pas leur parler.Vos parents aussi sont des sauvages.Ils sont sales, ne connaissent pas le bon Dieu, et ceux qui ne confessent pas leurs péchés ou, pire ! qui n\u2019ont même pas reçu le sacrement du baptême, sont perdus ! » [.] Grâce à mon tempérament de chef qui se manifesta dès ma plus tendre enfance, je crois que nos agresseurs m\u2019ont un peu épargné.Ils semblaient se tourner naturellement vers les enfants plus frêles et plus timides.Malgré tout, j\u2019ai eu ma part de sévices.Sans tout divulguer en détail, je peux afirmer que les nuits de mon enfance au pensionnat ont été hantées par les visites des frères pédophiles.Chaque nuit.Ils entraient dans nos dortoirs pour se livrer à leur vice.Nous y passions à tour de rôle.En ce qui me concerne, peut-être à tous les deux mois.L\u2019un d\u2019eux venait me tirer du lit et m\u2019entraîner dans sa cellule.Il priait d\u2019abord, se déshabillait complètement, puis me parlait de Dieu, de la chair, de son corps, tout en m\u2019invitant à accomplir certains actes sur sa personne ou sur la mienne.[.] La veille de notre premier Noël à Saint-Marc-de-Figuery, nous avons eu la surprise d\u2019apprendre que papa et maman nous attendaient au parloir.Ma sœur Cécile m\u2019assure aujourd\u2019hui que cette visite a eu lieu quatre mois après notre arrivée au pensionnat.Pour ma part, cette période 90 SECTION I ASPECTS SOCIAUX m\u2019a paru si interminable qu\u2019il me semblait avoir dû attendre plus d\u2019un an avant la première visite de mes parents dans notre prison.On nous a donc convoqués tous les six ain de passer quelques minutes en leur présence.Avant de nous ouvrir la porte du parloir, les frères ont été catégoriques : « Vous restez bien sages de votre côté de la salle.Vous n\u2019avez pas le droit de toucher vos parents ni de vous adresser à eux dans la langue des Sauvages.Si vous ne parlez pas français, vous savez ce qui vous attend ! » [.] Je dois dire que plusieurs religieux et religieuses du pensionnat étaient d\u2019excellents tuteurs et guides spirituels.Je garde un très bon souvenir de la plupart des religieux ayant veillé sur mon éducation, des hommes foncièrement bons qui ont su nous transmettre d\u2019innombrables connaissances essentielles à notre survie dans la modernité.Ces véritables missionnaires étaient les instigateurs des fêtes de Noël, des carnavals, des olympiades et des sports d\u2019équipe, dont je conserve des souvenirs heureux.Parfois, le samedi matin, les frères nous donnaient des sandwiches et nous lâchaient dans la forêt : « Allez, partez ! Évadez-vous dans les bois et rentrez cet après-midi ! » Pour nous, c\u2019était la jouissance totale.Une journée complète à arpenter le territoire, dans cette forêt où nous nous sentions tellement chez nous ! À l\u2019approche des jours de fête auxquels nos parents étaient conviés, on nous permettait même de tendre des collets pour le lièvre ou la perdrix.Nous rentrions triomphants avec nos prises et les donnions aux sœurs qui les apprêtaient à leur manière, mais c\u2019était tout de même bien bon.[.] Dès l\u2019âge de 10 ou 11 ans, j\u2019ai disputé mes premiers matchs contre des Blancs.Les week-ends, des clubs de la région venaient nous visiter au pensionnat.Nous avons aussi eu la chance d\u2019aller jouer des tournois en province, aussi loin qu\u2019à Québec ! Au il des années, plus nous devenions costauds, plus l\u2019agressivité montait en nous, en raison des secrets effroyables de notre vie au pensionnat.Au début de l\u2019adolescence, mes camarades et moi avons commencé à prendre plaisir à taper sur les Blancs durant les matchs de hockey.Nous les plaquions rudement contre la bande et nous étions passés maîtres dans l\u2019art de leur POSSIBLES, HIVER 2016 91 lanquer de bons coups de bâton dans les côtes à la première occasion ! On appelait cela « donner des six pouces » (les hockeyeurs québécois sauront de quoi je parle !), et l\u2019adversaire s\u2019écroulait aussitôt sur la patinoire en nous injuriant : « Maudits Sauvages ! » Ces insultes nous fournissaient un prétexte pour nous bagarrer.Aujourd\u2019hui, je me rappelle encore un coup de bâton reçu en pleine bouche, acte de vengeance d\u2019un Blanc à la suite des nombreux coups que j\u2019avais distribués avec enthousiasme depuis le début du match.Résultat : il me manque toujours deux molaires.Le plus drôle, c\u2019est que, dès qu\u2019un hockeyeur blanc nous maudissait (« Mon tabarnak de Sauvage ! Ostie de chien sale ! Mon petit Christ, attends qu\u2019on se retrouve ! »), nous retournions au banc et jouions aux gentilles brebis du pensionnat en disant aux missionnaires : « Vous voyez le numéro 8 là-bas ?Eh bien, il vient de blasphémer.Même chose pour le numéro 22 ! » Alors, entre deux périodes, nous nous mettions à genoux avec les religieux ain de réciter des prières pour que les jeunes Blancs \u2013 les véritables sauvages, selon nos tuteurs \u2013 n\u2019aillent pas en enfer ! [.] [Quand nous rentrions à la maison pour l\u2019été,] durant nos premières vacances d\u2019été, nous étions heureux de parler librement notre langue.Les années qui allaient suivre, par contre, nous éloigneraient de plus en plus de notre culture.Plusieurs d\u2019entre nous allaient éventuellement se sentir plus à l\u2019aise en français, soit par peur de représailles, soit par souci de vivre une vie plus moderne chez les Blancs et de se fondre dans la masse.[.] Je tiens à clore cet épisode en soulignant que, bien que ces crimes ne fussent pas perpétrés par l\u2019ensemble de nos tuteurs, la violence morale, physique et sexuelle était notre lot quotidien à tous, et qu\u2019il se trouvait sufisamment de complices chez les hommes et les femmes de Dieu du pensionnat pour causer des ravages incommensurables parmi les nôtres et ce, sur plusieurs générations.Ces crimes sont restés impunis pour la plupart et, comme tout le monde le sait désormais, la force du secret est malheureusement plus grande au sein de l\u2019Église que celle de la vérité.Du moins pour le moment\u2026 92 SECTION I ASPECTS SOCIAUX NDLR.Addenda Rapport inal de la Commission de vérité et réconciliation du Canada Appels à l\u2019action (recommandations), 2015 Quatre-vingt-quatorze recommandations ont été faites par la Commission après un long processus de six années.Voir http://www.trc.ca/websites/trcinstitution/index.php?p=891 Dominique Rankin à la Commission de vérité et réconciliation, 2014.Photo : Suzanne Morissette Voici quelques extraits du rapport de la CVR remis au gouvernement fédéral en 2015 : Séquelles Protection de l\u2019enfance 4.Nous demandons au gouvernement fédéral de mettre en place des dispositions législatives en matière de protection des enfants autochtones qui établissent des normes nationales en ce qui a trait aux cas de garde et de prise en charge par l\u2019État concernant des enfants autochtones, et qui prévoient des principes qui : i.conirment le droit des gouvernements autochtones d\u2019établir et de maintenir en place leurs propres organismes de protection de l\u2019enfance; ii.exigent des organismes de protection de l\u2019enfance et des POSSIBLES, HIVER 2016 93 tribunaux qu\u2019ils tiennent compte dans leurs décisions des séquelles laissées par les pensionnats; iii.établissent, en tant que priorité de premier plan, une exigence selon laquelle le placement temporaire ou permanent des enfants autochtones le soit dans un milieu adapté à leur culture.Éducation 7.Nous demandons au gouvernement fédéral d\u2019élaborer, de concert avec les groupes autochtones, une stratégie conjointe pour combler les écarts en matière d\u2019éducation et d\u2019emploi entre les Canadiens autochtones et les Canadiens non autochtones.10.Nous demandons au gouvernement fédéral d\u2019élaborer de nouvelles dispositions législatives sur l\u2019éducation des Autochtones, avec la pleine participation et le consentement éclairé des peuples autochtones.Plus précisément, nous demandons à ce que ces dispositions comprennent un engagement à l\u2019égard d\u2019un inancement sufisant et intègrent des principes qui se traduisent par la réalisation de ce qui suit : i.fournir un inancement sufisant pour combler les écarts mentionnés sur le plan des niveaux de scolarisation en une génération; ii.améliorer les niveaux de scolarisation et les taux de réussite; iii.élaborer des programmes d\u2019études adaptés à la culture; iv.protéger le droit d\u2019utiliser les langues autochtones, y compris en ce qui touche l\u2019enseignement de telles langues dans le cadre de cours crédités; v.voir à ce que les parents et la collectivité puissent assumer la responsabilité et le contrôle du système scolaire qui les concerne, et à ce qu\u2019ils soient tenus de rendre des comptes à cet égard, de manière semblable à la situation des parents dans le système scolaire public; vi.permettre aux parents de participer pleinement à l\u2019éducation de leurs enfants; respecter et honorer les relations découlant des traités. 94 SECTION I ASPECTS SOCIAUX Langue et culture 13.Nous demandons au gouvernement fédéral de reconnaître que les droits des Autochtones comprennent les droits linguistiques autochtones.Santé 18.Nous demandons au gouvernement fédéral, aux gouvernements provinciaux et territoriaux ainsi qu\u2019aux gouvernements autochtones de reconnaître que la situation actuelle sur le plan de la santé des Autochtones au Canada est le résultat direct des politiques des précédents gouvernements canadiens, y compris en ce qui touche les pensionnats, et de reconnaître et de mettre en application les droits des Autochtones en matière de soins de santé tels qu\u2019ils sont prévus par le droit international et le droit constitutionnel, de même que par les traités.Justice 39.Nous demandons au gouvernement fédéral d\u2019élaborer un plan national pour recueillir et publier des données sur la victimisation criminelle des Autochtones, y compris des données sur les homicides et la victimisation liée à la violence familiale.42.Nous demandons aux gouvernements fédéral, provinciaux et territoriaux de s\u2019engager à reconnaître et à mettre en œuvre un système de justice autochtone qui soit compatible avec les droits ancestraux et issus de traités des peuples autochtones, en plus d\u2019être conforme à la Loi constitutionnelle de 1982 et à la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones à laquelle le Canada a adhéré en novembre 2012.Réconciliation Les gouvernements canadiens et la déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones 45.Nous demandons au gouvernement du Canada d\u2019élaborer, en son nom et au nom de tous les Canadiens, et de concert avec les peuples autochtones, une proclamation royale de réconciliation qui sera publiée par l\u2019État.La proclamation s\u2019appuierait sur la Proclamation royale de POSSIBLES, HIVER 2016 95 1763 et le Traité du Niagara de 1764, et réafirmerait la relation de nation à nation entre les peuples autochtones et l\u2019État.La proclamation comprendrait, mais sans s\u2019y limiter, les engagements suivants : i.répudier les concepts utilisés pour justiier la souveraineté des peuples européens sur les territoires et les peuples autochtones, notamment la doctrine de la découverte et le principe de terra nullius (territoire n\u2019appartenant à personne); ii.adopter et mettre en œuvre la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones dans le cadre de la réconciliation; iii.établir des relations qui se rattachent aux traités et qui sont fondées sur les principes de la reconnaissance mutuelle, du respect mutuel et de la responsabilité partagée, et ce, de manière à ce qu\u2019elles soient durables, ou renouveler les relations de ce type déjà nouées; Conseil national de réconciliation 55.Nous demandons à tous les ordres de gouvernement de fournir des comptes rendus annuels ou toutes données récentes que demande le conseil national de réconciliation ain de permettre à celui-ci de présenter des rapports sur les progrès réalisés en vue de la réconciliation.L\u2019information ainsi communiquée comprendrait, sans toutefois s\u2019y limiter : i.le nombre d\u2019enfants autochtones pris en charge \u2014 y compris les enfants métis et inuits \u2014 par comparaison avec les enfants non autochtones, les motifs de la prise en charge d\u2019enfants par l\u2019État ainsi que les dépenses totales engagées pour les besoins des services de prévention et de nature autre offerts par les organismes de protection de l\u2019enfance; ii.une comparaison en ce qui touche le inancement destiné à l\u2019éducation des enfants des Premières Nations dans les réserves et à l\u2019extérieur de celles-ci.iii.une comparaison sur les plans des niveaux de scolarisation et du revenu entre les collectivités autochtones et les collectivités non autochtones du Canada; iv.les progrès réalisés pour combler les écarts entre 96 SECTION I ASPECTS SOCIAUX les collectivités autochtones et les collectivités non autochtones en ce qui a trait à divers indicateurs de la santé dont la mortalité infantile, la santé maternelle, le suicide, la santé mentale, la toxicomanie, l\u2019espérance de vie, les taux de natalité, les problèmes de santé infantile, les maladies chroniques, la fréquence des cas de maladie et de blessure ainsi que la disponibilité de services de santé appropriés; v.les progrès réalisés pour ce qui est d\u2019éliminer la surreprésentation des jeunes Autochtones dans le régime de garde applicable aux adolescents, au cours de la prochaine décennie; vi.les progrès réalisés dans la réduction du taux de la victimisation criminelle des Autochtones, y compris des données sur les homicides, la victimisation liée à la violence familiale et d\u2019autres crimes; vii.les progrès réalisés en ce qui touche la réduction de la surreprésentation des Autochtones dans le système judiciaire et correctionnel.Les excuses de l\u2019Église et la réconciliation 58.Nous demandons au pape de présenter, au nom de l\u2019Église catholique romaine, des excuses aux survivants, à leurs familles ainsi qu\u2019aux collectivités concernées pour les mauvais traitements sur les plans spirituel, culturel, émotionnel, physique et sexuel que les enfants des Premières Nations, des Inuits et des Métis ont subis dans les pensionnats dirigés par l\u2019Église catholique.Nous demandons que ces excuses soient semblables à celles faites en 2010 aux Irlandais qui avaient été victimes de mauvais traitements et à ce qu\u2019elles soient présentées par le pape au Canada, dans un délai d\u2019un an suivant la publication du présent rapport.60.Nous demandons aux représentants de l\u2019Église qui sont parties à la Convention de règlement ainsi qu\u2019à toutes les autres confessions religieuses concernées, en collaboration avec les chefs spirituels autochtones, les survivants des pensionnats, les écoles de théologie, les séminaires et d\u2019autres centres de formation, d\u2019élaborer un programme d\u2019études sur la nécessité de respecter en soi la spiritualité autochtone, sur l\u2019histoire et les séquelles des pensionnats et le rôle de l\u2019Église dans ce système, sur l\u2019histoire des conlits religieux et leurs répercussions sur POSSIBLES, HIVER 2016 97 les familles et les collectivités autochtones, et sur la responsabilité de l\u2019Église pour ce qui est d\u2019atténuer ces conlits et de prévenir la violence spirituelle, et d\u2019offrir ce programme à tous les séminaristes, membres du clergé et employés de ce milieu qui travaillent dans les collectivités autochtones.L\u2019éducation pour la réconciliation 63.Nous demandons au Conseil des ministres de l\u2019Éducation du Canada de maintenir un engagement annuel à l\u2019égard des questions relatives à l\u2019éducation des Autochtones, notamment en ce qui touche : i.l\u2019élaboration et la mise en œuvre, de la maternelle à la douzième année, de programmes d\u2019études et de ressources d\u2019apprentissage sur les peuples autochtones dans l\u2019histoire du Canada, et sur l\u2019histoire et les séquelles des pensionnats; ii.la mise en commun de renseignements et de pratiques exemplaires en ce qui a trait aux programmes d\u2019enseignement liés aux pensionnats et à l\u2019histoire des Autochtones; iii.le renforcement de la compréhension interculturelle, de l\u2019empathie et du respect mutuel; iv.l\u2019évaluation des besoins de formation des enseignants relativement à ce qui précède Enfants disparus et renseignements sur l\u2019inhumation 72.Nous demandons au gouvernement fédéral de mettre sufisamment de ressources à la disposition du Centre national pour la vérité et réconciliation pour lui permettre de tenir à jour le registre national de décès des élèves de pensionnats établi par la Commission de vérité et réconciliation du Canada.74.Nous demandons au gouvernement fédéral de travailler avec l\u2019Église et les dirigeants communautaires autochtones pour informer les familles des enfants qui sont décédés dans les pensionnats du lieu de sépulture de ces enfants, pour répondre au souhait de ces familles de tenir des cérémonies et des événements commémoratifs appropriés et pour procéder, sur demande, à la réinhumation des enfants dans leurs collectivités d\u2019origine.Commémoration 98 SECTION I ASPECTS SOCIAUX 79.Nous demandons au gouvernement fédéral d\u2019établir, en collaboration avec les survivants, les organisations autochtones et les membres de la communauté artistique, un cadre de travail se rapportant à la réconciliation pour les besoins du patrimoine canadien et des activités de commémoration.Ce cadre engloberait notamment ce qui suit : i.la modiication de la Loi sur les lieux et monuments historiques de manière à inclure la représentation des Premières Nations, des Inuits et des Métis au sein de la Commission des lieux et monuments historiques du Canada et de son secrétariat; ii.l\u2019examen des politiques, des critères et des pratiques se rattachant au Programme national de commémoration historique pour intégrer l\u2019histoire, les valeurs patrimoniales et les pratiques de la mémoire autochtones au patrimoine et à l\u2019histoire du Canada.iii.l\u2019élaboration et la mise en œuvre d\u2019un plan national du patrimoine et d\u2019une stratégie pour la commémoration des sites des pensionnats, de l\u2019histoire et des séquelles de ces pensionnats et de la contribution des peuples autochtones à l\u2019histoire du Canada.Les médias et la réconciliation 84.Nous demandons au gouvernement fédéral de rétablir puis d\u2019augmenter le inancement accordé à Radio-Canada/CBC ain de permettre au diffuseur public national du Canada d\u2019appuyer la réconciliation et de reléter adéquatement la diversité des cultures, des langues et des points de vue des peuples autochtones; plus particulièrement, nous demandons ce qui suit : i.accroître la programmation liée aux Autochtones et voir à ce qu\u2019il y ait des invités qui parlent des langues autochtones; ii.accroître l\u2019accès équitable pour les peuples autochtones à des emplois, à des postes de direction et à des possibilités de perfectionnement professionnel au sein de l\u2019organisation; iii.continuer d\u2019offrir au public des bulletins de nouvelles et des ressources d\u2019information en ligne qui sont consacrés aux questions d\u2019intérêt pour les peuples autochtones et tous les Canadiens, y compris en ce qui touche l\u2019histoire POSSIBLES, HIVER 2016 99 et les séquelles des pensionnats ainsi que le processus de réconciliation.Les entreprises et la réconciliation 92.Nous demandons au secteur des entreprises du Canada d\u2019adopter la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones en tant que cadre de réconciliation et d\u2019appliquer les normes et les principes qui s\u2019y rattachent dans le cadre des politiques organisationnelles et des principales activités opérationnelles touchant les peuples autochtones, leurs terres et leurs ressources; Nouveaux arrivants au Canada 94.Nous demandons au gouvernement du Canada de remplacer le serment de citoyenneté par ce qui suit : Je jure (ou afirme solennellement) que je serai idèle et porterai sincère allégeance à Sa Majesté la Reine Elizabeth Deux, Reine du Canada, à ses héritiers et successeurs, que j\u2019observerai idèlement les lois du Canada, y compris les traités conclus avec les peuples autochtones, et que je remplirai loyalement mes obligations de citoyen canadien.*/* Revue d\u2019actualité http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/National/2009/04/29/001-fontaine-pape.shtml http://www.lapresse.ca/actualites/politique/politique-canadienne/201512/15/01- 4931488-trudeau-demande-pardon-aux-autochtones-au-nom-de-letat.php http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/Politique/2015/12/16/009-pensionnats- autochtones-justin-trudeau-pape-eglise.shtml http://www.lapresse.ca/actualites/politique/politique-canadienne/201512/16/01- 4931811-pensionnats-autochtones-des-excuses-a-letude-assure-le-vatican.php Le 15 décembre 2015, le premier ministre du Canada, Justin Trudeau a présenté ses excuses à d\u2019anciens élèves de ces pensionnats et à des chefs autochtones lors d\u2019une cérémonie empreinte d\u2019émotion organisée à Ottawa à l\u2019occasion de la publication du rapport inal de la commission qui a enquêté sur ces écoles.« Le gouvernement du Canada présente ses excuses les plus sincères 100 SECTION II ASPECTS SPIRITUELS aux peuples autochtones pour avoir si profondément manqué à son devoir envers eux, et leur demande pardon », a-t-il déclaré sous les applaudissements de la foule.Le précédent gouvernement [Harper] s\u2019était oficiellement excusé en 2008 et avait accordé 1,9 milliard de dollars canadiens de compensations aux anciens élèves.De la in du 19e siècle aux années 1970, plus de 150 000 enfants amérindiens, métis et inuits ont été coupés de leurs familles et de leur culture dans ces 139 pensionnats, répartis dans tout le pays et gérés par des communautés religieuses.Nombre d\u2019entre eux ont été soumis à des mauvais traitements ou à des abus sexuels et au moins 3 200 y sont morts, la plupart de tuberculose.Environ 80 000 d\u2019entre eux sont encore en vie.M.Trudeau s\u2019est engagé à donner suite aux 94 « appels à l\u2019action » lancés par la Commission de vérité et réconciliation qui a recueilli pendant six ans près de 7 000 témoignages d\u2019anciens élèves.« Vous avez pendant trop longtemps porté sur vos épaules le fardeau de cette expérience», a dit-il dit.Ce fardeau nous appartient en tant que gouvernement et en tant que pays ».Source : http://www.lapresse.ca/actualites/politique/politique-canadienne/201512/15/01- 4931488-trudeau-demande-pardon-aux-autochtones-au-nom-de-letat.php(page consultée le 18 décembre 2015 Notes de in 1 NDLR.Il s\u2019agit du premier nom de la Loi sur les Indiens.Voir le texte « Portrait général du droit autochtone canadien » dans ce même numéro. POSSIBLES, HIVER 2016 101 SECTION II Aspects Spirituels 102 SECTION II ASPECTS SPIRITUELS Les languages sacrés amérindiens Par Carole Briggs Kwé*, bonjour à vous.Je me présente Carole, Plume d\u2019Oie sauvage, et si vous me permettez, chers lecteurs et lectrices, je prends cet instant qui m\u2019est alloué pour remercier Ève Marie Langevin et toute l\u2019équipe de m\u2019avoir donné cette occasion et par conséquent, la chance de pouvoir participer à ce beau projet.N\u2019écoutant que les battements de mon cœur et le ressenti qui m\u2019habite depuis ma petite enfance, j\u2019ai compris l\u2019importance d\u2019activer mes propres démarches pour établir des liens avec mes origines.Je voulais tout savoir et aussi comprendre pourquoi l\u2019attirance me pousse vers ces chants, ces danses, ces cérémonies sacrées.Ce sont toutes ces médecines qui s\u2019imprègnent de plus en plus en moi.Ce fut une révélation très touchante de connaître tous les parcours de mes arrières grands-mères.Cette grande poésie du langage sacré amérindien m\u2019a émue ; enin me voilà bien enracinée, le lien est établi.Fière de porter mes mocassins, je marche sur mon chemin rouge et honorée d\u2019Être.Ma participation aux enseignements et aux cérémonies m\u2019aide à comprendre et à approfondir cette médecine.Très tôt, j\u2019ai pris conscience de l\u2019importance de maintenir l\u2019ouverture de ma spiritualité ainsi que de mon esprit en ce qui a trait aux différentes nations amérindiennes.Dans un premier temps, il est essentiel pour moi de vous signaler que les nations amérindiennes peuvent avoir certaines similitudes, mais la plupart d\u2019entre elles portent leurs propres couleurs sacrées selon leur provenance, leurs traditions et enseignements qui sont appliqués selon leurs coutumes.Ce qui les lie, c\u2019est la forme géométrique utilisée pour toutes les cérémonies : le cercle est signiicatif et représentatif pour plusieurs éléments sacrés dont : le Soleil, la Terre-Mère, la Lune, la Roue de médecine, le Feu sacré, le Tambour, le Matato (tente de sudation) ainsi que le ventre de la Maman.Cet espace (le cercle) permet de délimiter le périmètre d\u2019un lieu sacré pour les cérémonies, les prières, les méditations et pour être en contact avec les Esprits de nos Ancêtres. POSSIBLES, HIVER 2016 103 Chers lecteurs, par la présence de votre imaginaire, nous revêtirons les vêtements appropriés en signe de respect pour cette magniique cérémonie de la Pipe sacrée (Chanoupa) incorporant les enseignements des quatre directions et ces composants.Pour toutes les femmes, la jupe longue et un châle recouvrant les épaules sont de mise.Pour vous les hommes, pantalon long et ruban autour du front : la couleur rouge est souvent celle qui est choisie par la majorité des nations.Installez-vous confortablement et laissez-vous transporter dans ce lieu sacré pour assister à cette cérémonie.Je suis honorée d\u2019être votre guide.Bonne expérience.Nous sommes à l\u2019éveil de l\u2019aube et la dormance de Mère Nature se disperse tout doucement pour laisser place au Grand-Père Soleil.Le silence nous habite.Nous nous dirigeons vers un petit sentier dont le paysage est pittoresque.Nous escaladons avec assurance une colline pour enin arriver à l\u2019emplacement désigné pour la cérémonie.Nous sommes accueillis par l\u2019un des gardiens de feu, il nous invite à la puriication du Corps et de l\u2019Esprit en expliquant à tous les participants l\u2019importance de ce geste sacré.La médecine utilisée est la sauge ; elle permet d\u2019éloigner les forces négatives qui pourraient être présentes.Ce balayage se fait en souplesse : la plume d\u2019aigle est appropriée pour ce rituel.Nous sommes à l\u2019entrée de la porte de l\u2019est, et le gardien nous mentionne qu\u2019il est important de circuler dans le cercle dans le sens de l\u2019horloge et que nous devons, par conséquent, sortir par la porte de l\u2019est.Il termine en nous précisant toujours avec gentillesse qu\u2019aucun objet ne doit être déposé dans le Feu sacré, seulement le tabac, les prières et les allumettes de bois : c\u2019est le respect ultime, dit-il, pour tous les Esprits qui nous accompagnent dans cette cérémonie.Le battement du Tambour se fait entendre, un(e) Aîné(e), c\u2019est une personne désignée, soit pour diriger une cérémonie, soit pour faire de l\u2019enseignement, car elle est reconnue par ses pairs pour avoir acquis ces responsabilités.L\u2019Aîné s\u2019avance et nous salue : « Migwetc**, merci de votre présence, honoré de voir de nouveaux visages.Aujourd\u2019hui, nous aurons la chance de vous donner un aperçu de la médecine des quatre Directions selon nos origines.Par la suite, nous assisterons à la cérémonie de la Pipe sacrée, la Chanoupa.Je vous demande de bien vouloir vous lever.Nous allons écouter et suivre les enseignements 104 SECTION II ASPECTS SPIRITUELS d\u2019une de nos Grands-Mères (ou Kokums).Migwetc, merci d\u2019avoir bien voulu accepter notre invitation pour ce bel enseignement.Nous vous demandons votre attention.La Grand-Mère (Kokum) nous précise qu\u2019il y a des différences dans l\u2019application de la médecine selon les nations et qu\u2019il peut même s\u2019y retrouver des différences très importantes, de garder cela en mémoire.Vous remarquerez qu\u2019il y a quatre perches : ce sont ces hauts bâtons, qui sont solidement ancrés dans le sol pour identiier les quatre Directions, avec chacun leur couleur respective.La Grand-Mère nous invite à nous tourner vers la direction de l\u2019est.Elle émet le son de l\u2019Aigle avec un siflet, elle nous invite à saluer l\u2019est : « Migwetc, merci aux Ancêtres, aux Esprits, aux Animaux de leur présence, à tous les Éléments de l\u2019est d\u2019être là pour nous ».La Grand-Mère nous fait remarquer sa couleur d\u2019un jaune éclatant : elle représente le printemps, l\u2019éveil de toute la nature.Son élément est le feu, sa médecine utilisée est le tabac pour les prières.L\u2019un de ses Animaux est l\u2019aigle pour sa vision et pour sa spiritualité très puissante.Ces enseignements sont : la renaissance, la compréhension, l\u2019illumination et l\u2019éveil à la beauté de la vie.La Grand-Mère nous invite vers la deuxième direction, le sud.Elle émet le son de l\u2019Aigle en nous invitant à saluer cette direction, migwetc merci aux Ancêtres, aux Esprits, aux Animaux, ces Éléments si utiles pour nous, les Êtres à deux pattes.La couleur du sud est d\u2019un rouge vif pour sa chaleur, car elle représente l\u2019été.Son élément est l\u2019eau si précieuse (sans elle, nous n\u2019existerions pas); sa médecine : le foin d\u2019odeur, qui représente la féminité.C\u2019est pour cette raison que nous la tressons pour solidiier nos intentions.L\u2019un de ses Animaux est le Coyote ; on le surnomme joueur de tours.Le sud nous enseigne la clairvoyance, le respect de soi et des autres.Il nous aide à approfondir les émotions et à les guérir et à parachever la protection.La Grand-Mère se tourne vers l\u2019ouest, la troisième direction.Elle émet le son de l\u2019Aigle et nous invite à saluer l\u2019ouest.Migwetc, merci à tous les Ancêtres, Esprits, Animaux de l\u2019ouest d\u2019être avec nous, ainsi qu\u2019à tous les Éléments qui les accompagnent.Sa couleur est noire comme le charbon, et sa saison est l\u2019automne.C\u2019est la préparation pour faire nos provisions avant la dormance ; son élément est la Terre si aimante et si POSSIBLES, HIVER 2016 105 abondante ; sa médecine, le Cèdre, pour les guérisons du corps.L\u2019un de ses Animaux est l\u2019Ours, qui représente la famille.Ses enseignements se rattachent au lâcher-prise, à l\u2019introspection, aux guérisons, à la croissance personnelle et à un regard d\u2019amour pour toutes nos relations.La Grand-Mère nous invite vers la dernière direction, celle du nord.Elle émet un dernier coup de siflet.Nous saluons le nord, migwetc merci à tous nos Ancêtres, aux Esprits, aux Animaux ainsi qu\u2019à vous, les éléments, pour votre si grande sagesse.La couleur du nord est d\u2019un blanc immaculé ; sa saison, l\u2019Hiver, le repos ; son élément est le vent qui balaye toute impureté ; sa médecine, la Sauge puriicatrice.L\u2019un de ses Animaux est le bison pour sa volonté, son intégrité et le respect du clan.Le nord nous donne comme enseignements la force, la persévérance, l\u2019assurance, la libération, la luidité, la clarté et pour compléter, sa sagesse.Avant de terminer, vous pouvez trouver vos repères pour situer plus facilement les quatre directions en utilisant la boussole.Nous allons nous arrêter un bref instant avant la cérémonie de la Pipe Sacrée.Migwetc merci pour votre participation.Ce fut apprécié.Le battement du tambour nous invite une seconde fois à rentrer dans le cercle en silence, migwetc merci.Les participants remarquent que plusieurs femmes et hommes ont pris place autour du feu sacré, assis sur leur couverture au sol où ils seront en contact directement avec Terre-Maman : ce sont les Porteurs de la Pipe sacrée.Les objets sacrés sont en place.La puriication est de mise, autant pour le corps que pour tous les objets utilisés.L\u2019Aîné explique que la Pipe a deux parties : le bol représente le féminin et le manche représente le masculin.Si vous le voulez bien, nous allons commencer le remplissage du bol pour permettre aux Porteurs de déposer leurs prières.Migwetc pour votre silence.Le remplissage terminé, l\u2019Aîné invite les Porteurs à allumer et à partager la Pipe, un moment très privilégié.L\u2019Aîné invite tous les Porteurs désirant partager leur Pipe de bien vouloir se lever et se diriger vers les participants, migwetc.Il se peut que certaines personnes ne veuillent pas fumer, alors, avec leur autorisation, nous les bénissons avec le manche de la Pipe.Puis, les Porteurs siflent quatre coups pour informer leurs frères et sœurs qu\u2019ils ont terminé.Il est important de 106 SECTION II ASPECTS SPIRITUELS vous mentionner qu\u2019il faut attendre que tous les Porteurs aient terminé leurs prières.Alors, nous pouvons séparer le manche et le bol de la Pipe.Il est temps de puriier la Pipe une dernière fois et de ranger toute notre médecine.De cette cérémonie émanent la paix et l\u2019amour.Elle permet de rejoindre tous les peuples dans un même cercle et fait en sorte que nos prières se transportent autour de l\u2019Univers.La cérémonie est terminée, et l\u2019Aînée invite les participants à rejoindre les porteurs de Pipe.Des questions sont posées : pourquoi y a-t-il des porteurs qui ne fument pas leur Pipe ?Bonne question ! Souvent, des élèves ont reçu la Pipe et n\u2019ont pas encore ini de recevoir leurs enseignements.Pourquoi ne la partagent-ils pas ?Pour d\u2019autres porteurs, l\u2019utilisation de la Pipe est uniquement personnelle.Mais dans un jour rapproché, ils pourront la partager avec toute la communauté.Vous savez, une Pipe sacrée (Chanoupa) n\u2019appartient pas vraiment à la personne : nous en sommes seulement les gardiens.Les Porteurs ainsi que l\u2019Aîné remercient toutes les femmes, les hommes, les autres Aînés et les enfants d\u2019avoir fait de cette cérémonie une réussite et vous invitent à une prochaine cérémonie.Voilà, j\u2019espère que vous avez aimé votre expérience au-delà du physique et que cette cérémonie éveillera davantage votre curiosité, votre intérêt et vos questionnements.En espérant vous retrouver sur ma route et pouvoir vous offrir d\u2019autres connaissances des langages sacrés avec un immense plaisir.A\u2019ho!*** Mes salutations, Grand-Mère Carole Briggs, Plume d\u2019Oie sauvage _______________ * NDLR.Kwé ou k8é veut dire « bonjour » en algonquin.** NDLR.Megwetch ou megwetc ou mig8etc veut dire « merci » en algonquin.Selon les langues autochtones, on l\u2019écrit également migwetc (cri de l\u2019Est), mikwetc (attikamek), et on dit aussi tshi nashkumitin (naskapi et montagnais), nakurmik (inuktitut), nià: wen (mohawk), welalin (micmac).*** A\u2019ho ou \u2018ho ou « j\u2019ai dit » signiie que j\u2019appuie mes paroles ou un de mes écrits ; on peut aussi l\u2019utiliser pour appuyer les paroles d\u2019une autre personne. POSSIBLES, HIVER 2016 107 Le récit de l\u2019Arbre de Vie Par Dolorès Contré Migwans « Au commencement qui n'a pas de commencement, Kije-Manito, le Créateur-de-tout-L'Univers, avait planté un Arbre de Vie, l'arbre sacré, pour tous les Enfants-de-la-Terre.L'arbre était grand, l'arbre était fort, ses racines puisaient dans le ventre de notre Mère-la-Terre et ses branches touchaient notre Père-le-Ciel ! Les Enfants étaient protégés à l'Ombre de L'Arbre de Vie et nourris par les Fruits des Sept Grands-Pères.Des fruits de Sagesse, de Courage, d\u2019Honnêteté, de Franchise (Vérité), de Compassion (Générosité ou Amour), de Bravoure, d\u2019Humilité et de Respect envers notre Mère-la- Terre.Un jour, un enfant s\u2019éloigne de l\u2019Arbre de Vie et bientôt, tous les autres enfants partent à sa recherche mais, ils perdent leur chemin.Ils ont faim, ils ont soif, ils se mettent à voler, à mentir et à se disputer.À se disputer tellement, qu\u2019ils décident de se séparer.Certains vont au Nord, d\u2019autres vont au Sud, certains vont du côté du soleil Levant, l\u2019Est, et d\u2019autres encore vont du côté du Soleil Couchant, l\u2019Ouest.Les Enfants-de-la-Terre ont d\u2019autres enfants et encore et encore d\u2019autres enfants, qui développent des modes de vie différents selon les environnements et les climats.Même leur couleur de peau a changé.Ceux du Nord sont blancs, ceux de l\u2019Est, jaunes.Ceux du Sud, rouges et ceux de l\u2019Ouest, noirs.Les enfants ont oublié l\u2019Arbre de Vie.Ils ont oublié qu\u2019ils étaient tous Frères et Sœurs, originellement de la même Famille qui provenait de l\u2019Arbre de Vie.Dans sa grande bonté, Kje-Manito donna à chacun des peuples des pouvoirs et des dons.Ceux du Nord ont reçu le pouvoir de l\u2019Air ; ceux du Sud, les énergies de Notre-Mère-la-Terre ; ceux de l\u2019Est, l\u2019Esprit du Feu ; et ceux de l\u2019Ouest, l\u2019Esprit de l\u2019Eau. 108 SECTION II ASPECTS SPIRITUELS Chacun des peuples avait la tâche de prendre bien soin de son pouvoir et de ses dons ain de respecter l\u2019équilibre de la Création.Mais chacun enviant les pouvoirs des autres, les disputes ont continué à se multiplier.Ainsi, il arrive toutes sortes de catastrophes dans le monde.Avec le feu, nous fabriquons des bombes.C\u2019est la guerre, la destruction.L\u2019air est maintenant pollué et l\u2019eau, contaminée.Les pouvoirs des éléments se sont retournés contre les Peuples de la Terre.Et Terre-Mère pleure d\u2019avoir perdu ses Enfants, qui ont faim, qui ont soif, qui sont malades et qui meurent chaque jour.Mais qu\u2019arrive-t-il à l\u2019Arbre de Vie ?(Ici, je m\u2019arrête et interroge les Enfants de la Terre et, recueillant leurs multiples réponses, nous continuons ensemble le récit pour conclure :) Les Aînés-es racontent que l\u2019Arbre de Vie existe toujours et qu\u2019il se trouve dans le cœur de chacun de nos enfants.Certains disent que si tous les Enfants-de-la-Terre revenaient au Centre de la Création, où siège l\u2019Arbre de Vie, celui-ci pourrait faire de nouvelles feuilles et de nouveaux fruits que les enfants mangeront.D\u2019autres racontent que si tous les Enfants-de-la-Terre partageaient leurs pouvoirs et leurs dons, en se donnant la main dans le Grand Cercle de l\u2019Unité, alors l\u2019Arbre de Vie deviendrait un Arbre de Paix planté sur la montagne la plus élevée de la Terre ! (Le tout se terminant par un chant d\u2019allégresse au tambour).» ++++++ Note sur l\u2019auteure : En tant que Métisse-Anishinaabeh des Grands-Lacs (Ontario), ce récit très ancien lui a été rapporté par bribes.Elle a dû le reconstituer et l\u2019adapter à des ins de transmission dans un contexte éducatif.Dolorès Contré Migwans est artiste-formatrice et dirige le Cercle d\u2019apprentissage Docomig dans le but de transmettre des savoirs et savoir-faire autochtones.À travers une démarche transculturelle et artistique, elle utilise une approche perceptivo-sensorielle et psycho- spirituelle, qualiiée de « pédagogie par symboles ».Elle enseigne les Traditions spirituelles autochtones à la Faculté de théologie et sciences des Religions de l\u2019Université de Montréal.Dans le cadre d\u2019un projet intitulé Autour de l\u2019Arbre de Vie, mis sur pied dans Lanaudière, une version vidéo existe sur Youtube : Arbre de Vie. POSSIBLES, HIVER 2016 109 Analyse rélexive Nous pouvons nous demander pourquoi j\u2019ai revitalisé ce récit.Quelle est sa pertinence aujourd\u2019hui ?Dans le dernier livre que j\u2019ai publié (2013), j\u2019explique ce qui m\u2019a motivé à concevoir ce récit tel que je vous l\u2019ai présenté.Durant ma carrière d\u2019artiste et de pédagogue, il y a de cela presque trente ans : En tant que porteuse de la tradition des « arts vivants », je monte des projets pédagogiques en collaboration avec les enseignants des niveaux primaire et secondaire pour transmettre des EKINAMADIWIN (enseignements traditionnels autochtones).Ces ateliers comportent deux volets : une partie animation et une réalisation artistique.Ces projets s\u2019articulent autour d\u2019une thématique globale, intitulée « La Roue Sacrée », une appellation plus accessible que j\u2019ai mise de l\u2019avant pour parler des EKINAMADIWIN qui proviennent de la Roue Médicinale autochtone, basée sur les principes des quatre directions, couleurs et pouvoirs de la Création qui nous sont donnés.Ain de rendre ce concept moins abstrait et plus tangible dans l\u2019imaginaire de l\u2019élève, j\u2019ai décidé de transmettre ma propre démarche artistique, qui s\u2019inspire de récits fondateurs, ainsi que des signes et symboles traditionnels puisés dans le répertoire des pictogrammes du bagage culturel anishnaabeh.[.] Je pars de l\u2019endroit où se situent les élèves dans leur compréhension du sujet pour les amener ensuite, graduellement, dans un univers imaginal par le récit fondateur de l\u2019Arbre de Vie, accompagné du tambour.Puis, par une série d\u2019activités perceptivo-sensorielles et d\u2019images symboliques, ils sont amenés à exercer leurs facultés sensitives et intuitives en rapport avec le monde des pictogrammes qui les mettent en relation avec la cosmovision des Autochtones.Cela se fait, notamment, par des exercices créatifs permettant de faire des correspondances dans lesquelles l\u2019élève trouve plusieurs interprétations possibles au symbole créé, selon le contexte où il le situe. 110 SECTION II ASPECTS SPIRITUELS Dans un contexte pluriculturel québécois, il m\u2019a semblé important d\u2019œuvrer à la prévention de la discrimination raciale et sociale sous toutes ses formes, en rappelant aux enfants ce pourquoi ils sont sur Terre.Avec mes étudiants de l\u2019Université de Montréal, dont la majorité sont de cultures religieuses différentes, les rétroactions sont diverses.En établissant des liens avec leurs traditions, notamment avec les récits de la Genèse, ils reconnaissent que les valeurs qui y sont véhiculées sont semblables aux leurs.Il ne semble pas y avoir de contradiction.Il est fort possible aussi que ce récit, étant très ancien, ait subit des modiications en cours de route sous l\u2019inluence du christianisme implanté en Amérique du Nord.Par conséquent, les valeurs qui y sont énumérées correspondent davantage à la nouvelle société religieuse qui s\u2019est développée parmi les nations autochtones.Plusieurs termes portent à des interprétations multiples.Par exemple, Compassion a été remplacé par Amour, etc.J\u2019emploie des termes symboliques reconnaissables, puisés dans la langue ancienne permettant une rélexion.Qui sont les Enfants-de-la-Terre ?Qui sont les Sept Grands-Pères ?De plus, les peuples des Amériques ont développé leur propre version en lien avec leur histoire géoculturelle.Il n\u2019existe aucune seule et unique bonne version.Il est intéressant de constater qu\u2019il y aurait un récit fondateur qui unirait toute l\u2019humanité sous le même Arbre, même si celui-ci prend différents formes et symboles.Plus nous écoutons, étudions et méditons sur les paroles de ces récits, plus nous élargissons notre compréhension de ce grand récit universel.Références 2013.Contré Migwans, Dolorès.Une pédagogie de la spiritualité amérindienne NAA-KA-NAH-GAY-WIN, chapitre 4, p.103 à 130, extrait 4.1.Ma pratique de Meno Abtah, p.105.Édition L\u2019Harmattan.ISBN : 978-2-336-30299-7.1984.The sacred tree, Four Worlds Development Press, U.Lethbridge, Alberta.2013.L\u2019Arbre Sacré, version française traduite de l\u2019anglais, Chef Phil Lane Jr.Préface de Jane Goodall, Éditions des Plaines.ISBN : 978-2-89611-250-0 POSSIBLES, HIVER 2016 111 Pourquoi écoutez-vous les jongleurs Par Marco Boudreault La vérité parfois semble sévère mais elle est ce qu\u2019elle est ! L\u2019évolution n\u2019appartient pas à la spiritualité, elle appartient à l\u2019Homme.La spiritualité autochtone n\u2019évolue pas, elle fait évoluer ceux et celles qui apprennent et qui sont en symbiose avec la nature.Ainsi, pour un bref moment, ils atteindront l\u2019équilibre qui les fera évoluer et canoter à nouveau sur une nouvelle rivière.Notre but, en tant Gardiens de la Mère-Terre, est de montrer le chemin qui fait en sorte que cette symbiose est en lien avec nous, avec le monde des esprits et avec la nature.Tout est relié comme un cercle ; le cercle de vie, le cercle de médecine, le cercle du wigwam, le capteur de rêves, etc.Rien ne se crée, on devient un tout à un moment donné de notre évolution, soit dans cette vie, soit dans une autre ou bien dans un autre monde.Beaucoup de gens qui ont perdu coniance, qui ont une faible estime d\u2019eux-mêmes et qui cherchent un sens à leur vie, marchent sur le mauvais sentier et se font avoir par des individus prétendant détenir une vérité, leur vérité.Mais ils ne détiennent rien sauf l\u2019illusion de ce qui est et de ce qui sera.Et ils les entraînent sur le sentier des égarés.Les Anciens, Aînés, Grands-Pères, Grands- Mères les surnomment « les jongleurs ».Voici un petit texte, tiré de mon recueil de poésie, que j\u2019ai écrit sur eux. 112 SECTION II ASPECTS SPIRITUELS POURQUOI ÉCOUTEZ-VOUS LES JONGLEURS Si on donnait la parole aux arbres, que nous raconteraient-ils ?Est- ce que vous prenez la peine de les écouter ?Et le chant des rivières porté par le vent ; entendez-vous leurs voix ou c\u2019est le néant ?Les arbres me parlent du temps ancien, les rivières me chantent des chants oubliés et me montrent le chemin, pas besoin de gourou ou des accrocheurs de rêves, eka tapuetakuts (pourquoi écoutez-vous les jongleurs).Ils sont seulement un écran devant le feu de votre cœur ! ++++++ Marco Boudreault est un poète qui danse avec les mots.D\u2019origine innue et micm\u2019aq, ses origines ont façonné sa personnalité.Né sur le bord du Saguenay et issu d\u2019une famille de marins, sa poésie canote sur les rivières métaphoriques de notre imagination.Il portage sur les sentiers de son identité, de ce qui a été, de ce qui est, de ce qui sera toujours un éternel cercle. POSSIBLES, HIVER 2016 113 Îles-de-la-Madeleine La pêche vaut mieux que Old Harry Par Annie Landry Passer l Les courants dans le Golf SECTION III Aspects culturels 114 SECTION III ASPECTS CULTURELS Quelques histoires et mots de base des langues autochtone Par Jacques Laberge (Union des municipalités du Québec, extrait tiré du « Guide terminologique autochtone », 2006, http://www.umq.qc.ca/uploads/iles/pub_autres/Guide_ terminologique.pdf) Les langues autochtones dans l\u2019Histoire À l\u2019arrivée des Européens au début du XVIe siècle, les nations autochtones qui occupaient alors le territoire de ce qu\u2019il allait devenir le Québec appartenaient à trois familles linguistiques dont les ramiications couvraient une bonne partie de l\u2019Amérique du Nord1 : esquimau- aléoute, iroquoienne et algonquienne.« Ces familles n\u2019avaient aucune parenté les unes avec les autres.Qui plus est, on ne peut les rattacher que de façon lointaine à d\u2019autres groupes de langues, que ce soit en Amérique, en Asie ou ailleurs.L\u2019Iroquoien serait peut-être apparenté aux langues sioux de l\u2019Ouest nord-américain, et l\u2019esquimau-aléoute pourrait avoir certains liens avec les langues ouraliennes (innois, hongrois, saami, etc.) et altaïque (turc, mongol, mandchou-toungouse, etc.), mais ce n\u2019est là que pure hypothèse.Même s\u2019ils sont tous venus d\u2019Asie, les peuples autochtones d\u2019Amérique ont quitté leur continent d\u2019origine depuis si longtemps que leurs langues ont eu le temps d\u2019acquérir une spéciicité oblitérant toute ressemblance éventuelle.»2 À l\u2019époque de Jacques Cartier, les langues parlées dans la péninsule du Québec-Labrador étaient les suivantes : * inuktitut de l\u2019Est canadien (dialecte du Québec arctique) ; * iroquois laurentien ; * cri (dialectes cri de l\u2019Est, atikamekw, naskapi, montagnais) ; * ojibwa (dialecte algonquin) ; * micmac. POSSIBLES, HIVER 2016 115 L\u2019installation progressive des Européens en Amérique du Nord à partir du XVIe siècle a bouleversé la répartition des langues et de la pratique linguistique sur le territoire du Québec actuel.Les langues autochtones ont été graduellement marginalisées par l\u2019implantation des cultures et sociétés européennes de même que par le développement d\u2019un système d\u2019enseignement excluant les langues autochtones.De plus, l\u2019implantation européenne s\u2019accompagna de nombreux transferts de population.Enin, les guerres et les épidémies souvent dévastatrices ont également eu pour effet de réduire des deux tiers, sinon des trois quarts, la population autochtone du Canada entre 1600 et 1850.« Entre 1534 (arrivée de Cartier) et 1608 (fondation de Québec), les Iroquoiens quittèrent la moyenne et basse vallée du Saint-Laurent pour se retirer en amont de Montréal.Leur retrait permit aux Micmacs et aux Malécites de remonter vers le nord et de s\u2019installer sur la rive sud de l\u2019estuaire laurentien, ainsi qu\u2019en Gaspésie.»3 Les missionnaires français établirent à l\u2019intention des Autochtones qu\u2019ils voulaient christianiser des villages spéciaux, les « réductions », à proximité des établissements européens.Ainsi, au XVIIe siècle, les réfugiés Hurons furent installés dans la région de Québec, des familles chrétiennes mohawks furent installées dans la région de Montréal, et des Abénaquis de l\u2019Est et des Abénaquis de l\u2019Ouest, délogés par l\u2019arrivée des colons britanniques, furent installés près de l\u2019embouchure de la rivière Saint-François.Sur le plan linguistique, le choc européen entraîna au il du temps la disparition de plusieurs langues et dialectes.Par exemple, l\u2019iroquois laurentien s\u2019est sans doute incorporé à différents dialectes cinq-nations/susquehannock, tandis que le wendat et l\u2019abénaki de l\u2019Est [avaient] totalement disparu4.Par contre, l\u2019inuit [inuktitut] et les langues algonquiennes du Nord-Ouest, géographiquement éloignées de la présence européenne, ont mieux résisté au contact avec les Européens.L\u2019importance des langues autochtones La langue n\u2019est pas qu\u2019un moyen de communication.Elle est un des symboles les plus tangibles de la culture et de l\u2019identité d\u2019un groupe.La disparition des langues nuit donc à la transmission de la culture et de 116 SECTION III ASPECTS CULTURELS l\u2019identité d\u2019un peuple de génération en génération.Elle emporte avec elle des façons uniques de percevoir le monde, d\u2019expliquer l\u2019inconnu et de donner un sens à la vie.Les langues autochtones aujourd\u2019hui D\u2019après l\u2019UNESCO5, une langue est considérée en péril si elle n\u2019est pas apprise par au moins 30 % des enfants de la collectivité parlant cette langue.[Plusieurs langues ont disparu et la plupart des langues autochtones au Canada sont en voie de disparition, tandis que certaines, comme l\u2019atikamekw, se portent bien].6 Quelques mots usuels en langues autochtones LANGUE bonjour au revoir merci inuktitut (inuit) ai atsunai* nakurmik mohawk shé: kon ò: nen nià: wen cri de l\u2019Est wachiya wachiya migwech naskapi waachiya niaut tshi nashkumitin innu kuei* niaut tshi nashkumitin atikamekw kuei* mataci mikwetc algonquin kwé kwé migwetc \u2013 mig8etc micmac gwé ap nemulté welalin * Note : La lettre «u» se prononce «ou» Source : Secrétariat aux affaires autochtones, Canada POSSIBLES, HIVER 2016 117 Notes de in 1 Seule la langue des Béothuks, peuple autochtone disparu au début du XIXe siècle et qui habitait Terre-Neuve, constituait une exception sur le territoire canadien, car elle n\u2019était liée à aucune famille linguistique.2 Dorais, Louis-Jacques, «Les langues autochtones d\u2019hier à aujourd\u2019hui», in Maurais, Jacques et coll., les langues autochtones du Québec, Québec, Conseil de la langue française - Dossier no 35, Les Publications du Québec, 1992.3 DORAIS, op.cit.4 Même si les derniers locuteurs du huron sont décédés au début du XXe siècle, des efforts sont déployés en vue de le raviver.5 UNESCO, Atlas of the World\u2019s Languages in Danger of Disappearing, 1996.6 NDLR.Parmi les 50 langues autochtones encore parlées au Canada, seuls le cri, l\u2019ojibwa, l\u2019inuktitut et le mohawk ne sont pas menacés d\u2019extinction.«De nos jours, toutes les communautés sont, au mieux, bilingues», explique Louis-Jacques Dorais, anthropologue de l\u2019Université Laval spécialiste de l\u2019inuktitut.Non seulement les langues autochtones ont de moins en moins de locuteurs, mais le discours est parsemé d\u2019expressions ou de mots français ou anglais, qui inissent par supplanter le vocabulaire d\u2019origine.«La langue devient une sorte de créole», explique la linguiste Anne-Marie Baraby, de l\u2019Université du Québec à Montréal.» Fait intéressant : «les langues indiennes sont des langues polysynthétiques, radicalement différentes de toutes les autres langues: pendant la Deuxième Guerre mondiale, les Navajos et les Cris à qui les Alliés coniaient la transmission des messages dans leur langue n\u2019ont jamais été pris en défaut.» Référence : Mitakuye Oyasin sur http://www.forum.autochtones.ca/viewtopic.php?f=11&t=2102 .Même l\u2019innu est menacé.Voir http://ici.radio-canada.ca/regions/est-quebec/2012/11/26/002- disparition-langue-innue.shtml#!.À Montréal, la poète Joséphine Bacon enseigne l\u2019innu, voir http://www.nativemontreal.com/fr/education/cours-de-langues-autochtones.html Lynn Drapeau, professeure associé à l\u2019Université du Québec à Montréal, a publié la première « Grammaire de la langue innue » en 2014 (PUQ).Voir http://cursus.edu/ institutions-formations-ressources/formation/25066/rencontre-avec-lynn-drapeau-langue- innu/ 118 SECTION III ASPECTS CULTURELS Implication des femmes dans la renaissance artistique et culturelle des Premières Nations Par Anaïs Janin Ce texte a été adapté d\u2019un texte écrit pour l\u2019exposition Nikiwin / Renaissance / Rebirth qui a été présenté au Centre d\u2019exposition de Val- d\u2019Or à l\u2019été 2014, et d\u2019un article inédit, écrit en 2012.Introduction L\u2019engagement des femmes est très important pour la renaissance culturelle.Ayant un rôle d\u2019éducatrices, elles sont souvent le moteur du renouveau social des Premiers Peuples.Avec les aînés (hommes ou femmes), qui connaissent encore les techniques traditionnelles, elles permettent aux nouvelles générations de renouer avec leur culture et leur langue ancestrale, même si cela est encore dificile, en raison de la rupture dans les relations intergénérationnelles.Dans le domaine artistique, l\u2019hybridation des formes artistiques (autochtones et non autochtones) commence dès les premiers contacts avec l\u2019intégration de matériaux venant d\u2019Europe, par exemple les perles de verre servant à faire le perlage traditionnel.Ce sont souvent les femmes qui introduisent de nouveaux matériaux et de nouveaux motifs dans la fabrication des habits et des objets du quotidien.Au il du temps, les nouvelles formes artistiques sont appropriées et transformées par les artistes autochtones pour devenir leur mode d\u2019expression, sans perdre leur authenticité.Ces emprunts cohabitent avec les techniques plus traditionnelles, comme la broderie de piquant de porc-épic.Alors que précédemment, l\u2019art était surtout relié au contexte de production (utilitaire ou en lien avec les cérémonies religieuses), les nouvelles formes artistiques produites à partir des années 1870 visent à atteindre leur autonomisation, ce qui favorise la commercialisation POSSIBLES, HIVER 2016 119 des œuvres qui sont produites.Cette autonomisation a pour objectif de désacraliser les œuvres et de les sortir de leur contexte communautaire, même si la première fonction reste toujours présente pour certaines pièces, comme les masques produits par les artistes de la côte Ouest, dont ceux de Robert Davidson (Berlo et Phillip, 1998, p.210) ou de Mike Dangeli, artiste Nisga\u2019a, habitant Vancouver, qui réalise aussi bien des masques pour faire de la danse traditionnelle que des œuvres plus contemporaines.Les deux types d\u2019œuvres (sacrées et séculières) cohabitent pour créer une diversité d\u2019œuvres artistiques, démontrant l\u2019inventivité et la résilience des artistes autochtones, tout en brisant la frontière - créée par les Occidentaux - entre art et artisanat.Thématiques féminines Les thématiques que les femmes abordent sont liées à l\u2019histoire coloniale et à l\u2019assimilation culturelle, tout en exprimant une renaissance culturelle marquée par une grande force de vie ; comme on le voit dans les poèmes de Natasha Kanapé Fontaine ou dans les performances de Mélissa Mollen Dupuis (artistes de la nation innue sur la Côte-Nord).Elles démontrent que les Autochtones sont des personnes résilientes, qui peuvent passer outre leurs dificultés et leurs problèmes pour aller de l\u2019avant, pour offrir des œuvres fortes, d\u2019une grande profondeur symbolique.Leurs œuvres expriment une vision féminine de la culture autochtone où la sensibilité a une grande place.Elles dénoncent les problématiques sociales et l\u2019assimilation culturelle, de manière indirecte, en parlant de ce qui les touche plus intimement : les problèmes sociaux, la destruction du territoire, le métissage culturel, le rapport brisé au territoire qui entraîne les problèmes sociaux dans les communautés des Premiers Peuples, mais mettent également en place un espace pour recréer un lien, tant spirituel que physique, rompu à cause de l\u2019assimilation culturelle.Ces artistes créent ainsi une interface culturelle, une « zone de contact [\u2026,] porteu[ses] d\u2019histoire et de savoir » (Hopkins, 2013, p.27).Elles régénèrent ainsi, à leur façon, « les liens [qu\u2019elles ont] avec [leur] héritage culturel» (Grussani, 2013, p.34). 120 SECTION III ASPECTS CULTURELS Ainsi ces femmes artistes posent des questions identitaires, voire existentielles, et construisent de nouveaux repères culturels qu\u2019elles peuvent transmettre ou exprimer au regard de leur place au sein de la société.Elles rendent ainsi compte des clivages de la société contemporaine, en faisant le lien avec leur histoire culturelle, avec un point de vue féminin, ain de dénoncer les choix politiques, provinciaux et fédéraux du Canada, en matière d\u2019environnement.Quatre artistes au cœur de la redéinition identitaire Glenna Matoush parle du territoire comme métaphore de la société humaine composée de strates.Son travail aborde le plus souvent des problématiques politiques et sociales - maladies, interdiction des activités traditionnelles - qui existent dans les communautés autochtones et qui fédèrent les mouvements sociaux mis sur pied par des Autochtones, comme Idle No More.Au cœur de sa rélexion se trouve la question suivante : « Comment exprimer la perte et la renaissance culturelle en lien avec les traditions culturelles Ojibwa?1» Dans ses œuvres, elle incorpore aussi bien des photocopies que des matériaux traditionnels comme l\u2019écorce de bouleau, les piquants de porc-épic et les poils de caribou.L\u2019utilisation de ces matériaux fait le lien avec l\u2019environnement et la culture traditionnelle anishnabe.1 Le terme Ojibwa désigne les nations algonquines de l\u2019Ontario qui habitent près des Grands Lacs.Les Algonquins de l\u2019Abitibi préfèrent se faire appeler Anishnabe, même si ce terme peut être aussi utilisé par les nations des Grands Lacs.Ils sont donc synonymes.Glenna Matoush (Artiste Ojibwa de l\u2019Ontario) Gaggosh Muukshaan, 2009 Technique mixtes sur toile, 91,44 × 60,96 cm, référence photographique et collection : Galerie Gevik. POSSIBLES, HIVER 2016 121 Pour représenter le territoire de manière symbolique, Glenna a reproduit, dans l\u2019œuvre ci-dessus, certains symboles provenant des pétroglyphes qui évoquent une barque de chaman conduisant des âmes vers l\u2019esprit suprême, créateur de toutes choses, le Manitou, représenté sous la forme d\u2019un oiseau-tonnerre.La ligne qui se trouve au centre de la toile coupe l\u2019œuvre en deux.Elle représente la coupure entre le village et le territoire traditionnel, indiquant la perte territoriale vécue par les Autochtones dans les 200 dernières années à la suite de la colonisation et de la dépossession qui sévit encore, comme l\u2019expriment bien les acteurs du mouvement Idle No More.Coupure qui s\u2019accompagne d\u2019un déracinement culturel et identitaire amenant les problèmes sociaux visibles dans les communautés autochtones.Le seul lien qui reste est symbolique, comme en font foi les lignes rouges, issues de la reproduction des pétroglyphes, qui font la jonction entre les deux parties de l\u2019œuvre et la mince bande de papier avec le motif visible en haut de la toile.Glenna Matoush a été formée à l\u2019école des Beaux Arts d\u2019Elliot Lake, à l\u2019Université de l\u2019Alberta et à la Guilde graphique de Montréal.Elle a participé à plusieurs expositions au Québec et en Ontario.Elle a créé une murale à l\u2019école du village d\u2019Oujé-Bougoumou.Glenna a vécu dans la communauté crie de Mistassini.Elle vit maintenant à Montréal.Le territoire, comme espace de déinition et d\u2019appartenance, se trouve au cœur de la démarche de Sonia.Son travail est le fruit de l\u2019instant.Pour elle, tout évolue, tout change, comme le territoire dans lequel elle s\u2019inscrit, comme les gens qui y habitent.Voilà pourquoi elle accorde autant d\u2019importance au lieu lorsqu\u2019elle conçoit ses installations.Elle poursuit ainsi l\u2019inscription territoriale, qui se trouve au centre de la culture autochtone, tout en se réappropriant chaque espace où elle fait ses installations, comme pour faire un pied de nez à l\u2019histoire, poussant le visiteur à se reconnecter avec l\u2019environnement.Pour y parvenir, elle relie symboliquement l\u2019intérieur et l\u2019extérieur par les thématiques, mais aussi avec les matériaux qu\u2019elle utilise dans ses œuvres.Ses installations mélangent matériaux naturels, éléments végétaux, éléments animaux, sons et images, pour ne citer que quelques exemples, ain de créer un 122 SECTION III ASPECTS CULTURELS dialogue entre eux.Le visiteur y pénètre, comme s\u2019il entrait à nouveau dans le territoire représenté de manière métaphorique par les éléments qui composent ses œuvres.Son objectif est de détruire les frontières - construites et pensées par les Occidentaux - entre la nature et la culture, pour recréer la connexion avec le territoire, espace de sociabilité traditionnelle chez les Premiers Peuples du monde (Descola, 2005, p.22).Son œuvre Évocation d\u2019un territoire perdu, à la mémoire de Philippe Côté datée de 2011, présentée à Art Mûr, était une installation.Elle voulait parler des premiers occupants de l\u2019Île de Montréal, les Mohawks, le peuple du maïs.L\u2019œuvre combinait des matériaux naturels, des feuilles de maïs et des feuilles de papier journal découpées en larges bandes ponctuant l\u2019espace et constellées de traces de pigments végétaux naturels.Cette œuvre peut être considérée comme une forme d\u2019art environnemental qui se retrouve dans la production de plusieurs artistes dont Domingo Cisneros, le précurseur, Sonia Robertson, Jacques Newashish et la nouvelle génération d\u2019artistes en arts visuels des Premières Nations comme Eruoma Awashish ou Sophie Kurtness.Sonia Robertson détient un baccalauréat interdisciplinaire en arts de l\u2019Université du Québec à Chicoutimi.Elle expérimente plusieurs champs disciplinaires : photographie, installation, vidéo, action, danse, atmosphère sonore et écriture.Ses œuvres sont une trace matérielle de l\u2019expérience spirituelle vécue avec les éléments, les esprits présents.Sonia Robertson est très active dans sa communauté.Elle a fondé Sonia Robertson (artiste innue de Mashteuiatsh) Évocation d\u2019un territoire perdu, à la mémoire de Philippe Côté 2011 Feuilles de maïs, papier journal, teintures naturelles Dimensions variables.Référence photographique : Guy L\u2019Heureux POSSIBLES, HIVER 2016 123 Kanatukuliuetsh uapikun, l\u2019association du Parc sacré, qu\u2019elle a présidée durant neuf ans.Elle a également travaillé au Musée amérindien de Mashteuiatsh durant cinq ans, où elle a mis en valeur l\u2019art actuel et facilité l\u2019accès à des plateformes de diffusion et de formation pour les artistes de sa communauté.Elle poursuit ce travail grâce à la Fondation Diane Robertson.Avec l\u2019aide de celle-ci, elle a mis sur pied le Festival de contes et légendes Atalukan en 2010 et un projet d\u2019échange avec le Mexique à l\u2019automne 2013.Son travail a été présenté dans sa communauté et à de nombreux endroits au Québec, au Canada, en France, en Haïti, au Mexique et au Japon.Eruoma Awashish et Nadia Myre abordent la question de leur double appartenance.Eruoma le vit comme un enrichissement.Ces deux identités l\u2019habitent et s\u2019incarnent dans les œuvres qu\u2019elle réalise en art visuel, ou dans ses performances, au moyen de motifs récurrents comme la corneille.Le lien qu\u2019elle entretient avec sa culture traditionnelle est très important.Elle crée ainsi une relation interculturelle dans ses œuvres en juxtaposant symboles catholiques et symboles traditionnels atikamekws, qui deviennent de nouvelles formes du sacré, symbolisées par l\u2019auréole qui ceint les corneilles dans ses œuvres.Eruoma a pour objectif de se réapproprier ces référents culturels et religieux pour créer une œuvre hybride qui incorpore l\u2019ensemble des éléments qu\u2019elle a reçus par son éducation.De cette façon, la puissance du contraste provoqué par les images combinées lui permet de « briser la relation de dominance que la religion a eue sur les peuples autochtones et de renverser tout ça » (citation d\u2019Eruoma Awashish issue de la vidéo tournée lors du symposium de Baie-Saint-Paul en 2013).La mémoire culturelle y prend aussi toute sa place en faisant appel au portrait de sa Kokum2 atikamekw, décédée, qui interroge le visiteur et lui demande de se reconnecter avec sa propre histoire, son origine.Elle pousse ainsi le spectateur à réléchir ain de l\u2019amener à explorer et à interroger sa propre appartenance culturelle.2 Grand-mère (titre honoriique) 124 SECTION III ASPECTS CULTURELS Eruoma Awashish est détentrice d\u2019un baccalauréat interdisciplinaire en arts.Elle a pour objectif de faire connaître et de promouvoir sa culture.En 2013, elle a participé au Symposium de Baie-Saint-Paul.Depuis 2009, elle a présenté plusieurs expositions solo ou collectives, dont La Loi sur les Indiens revisitée au Musée McCord en 2009, et Reliques et Passages qui a été présentée à Wendake et à Odanak entre 2012 et 2014.Elle s\u2019adonne aussi à la performance.Les œuvres de Nadia obligent le regardeur à se confronter à un passé qui ne veut pas s\u2019effacer, car il se réinterprète sans cesse.Ces œuvres renvoient à la tradition culturelle et aux productions coutumières des Premiers Peuples.En réinterprétant le présent avec des techniques traditionnelles, Nadia met en place un dialogue entre le passé et le présent.Elle fait entrer en résonnance la tradition culturelle anishnabe et la réalité contemporaine en réinterprétant le perlage, qui est par la suite numérisé et imprimé sur toiles grand format, en créant des œuvres abstraites jouant sur les nuances.Nadia exprime le risque de Eruoma Awashish, artiste attikamekw L\u2019instant d\u2019un regard, 2012, Acrylique et feuilles d\u2019or sur toile, 40,6 x6 0,9 cm, référence photographique : Maurice Gagnon, collection de l\u2019artiste. POSSIBLES, HIVER 2016 125 disparition que vit sa culture ancestrale, même si elle est toujours présente en arrière-plan.Ainsi, dans son installation Small objects / Toys, les anciens jeux d\u2019enfants, sortis de leur contexte, deviennent des sculptures exprimant la perte de la mémoire ancestrale attribuable aux tentatives d\u2019assimilation ou de déportation des Premiers Peuples.Nadia utilise aussi la technique du tissage du Wampum3 et son sens pour créer des œuvres.La technique lui a servi à confectionner sa série Beading on the Indian Law.Cette dernière, réalisée lors de différents ateliers ouverts au public, avait pour objectif de perler des pages de la Loi sur les Indiens pour la faire disparaître sous le perlage, tandis que les couleurs choisies, le rouge et le blanc, rappelaient les violences qui y sont associées.Par cette démarche, Nadia, comme dans le Scar Project (projet qu\u2019elle a commencé en 2005 et qu\u2019elle poursuit encore actuellement), veut faire participer le public et le faire dialoguer avec elle sur ses propres blessures et sur les blessures liées à la colonisation.En réalisant de nouvelles œuvres de type wampum, Nadia a pour objectif de recréer des alliances ain que les différentes nations du Québec puissent arriver à cohabiter pour créer une société plus forte, 3 Traditionnellement, la ceinture de Wampum était tissée avec des perles naturelles et de verre (à la suite du contact originel) « montées sur des tendons de cervidés » (Clair, 2005, p.87).Le Wampum était un contrat entre les différents peuples et l\u2019objet d\u2019échanges scellant les liens entre les nations.(Idem, p.88).Au il du temps, il prit une forte connotation culturelle et est devenu un marqueur identitaire majeur.Nadia Myre, (artiste anishnabe de Kitigan Zibi) Small Objects / Toys , 2012, Ossements et fils, référence photographique et collection : galerie Art Mûr, Montréal 126 SECTION III ASPECTS CULTURELS marquée par la collaboration et le respect ainsi que la réconciliation et la guérison.Parcours de Nadia Myre Nadia Myre est née en 1974.Elle est une artiste algonquine en arts visuels ayant une démarche multidisciplinaire.Depuis une décennie, son travail concorde avec son implication sociale, car plusieurs de ses œuvres sont réalisées lors d\u2019ateliers auxquels le public peut participer.Les thématiques qu\u2019elle aborde sont les suivantes : l\u2019identité et le langage.Elle est diplômée du Camosun College (1995), de l\u2019Emily Carr University of Art + Design (1997) et de l\u2019Université Concordia (2002).Elle a reçu de nombreux prix et distinctions.Une première monographie lui est consacrée, portant sur son projet The Scar Project, elle a été publiée en 2011.++++++ Anaïs Janin a un baccalauréat en histoire de l\u2019art, complété par une maitrise en muséologie et un certiicat en archivistique.Elle a aussi fait quelques recherches personnelles relatives à l\u2019art et l\u2019histoire de l\u2019art autochtone du Québec.Entre 2012 et 2014, elle a été commissaire invitée par le Centre d\u2019exposition de Val-d\u2019Or.Dans ce cadre, elle a conçu et réalisé une exposition, Nikiwin / Renaissance, qui présentait cinq artistes des Premières Nations : Sonia Robertson, Nadia Myre, Glenna Matoush, Virginia Pésémapéo Bordeleau et Eruoma Awashish.Actuellement, elle travaille à la Guilde canadienne des métiers d\u2019art en administration, mais aussi en tant que gestionnaire des archives et de la collection de l\u2019institution. POSSIBLES, HIVER 2016 127 Références Beaudry, Lucille, « L\u2019art des femmes et la question identitaire, une interrogation sur sa portée sociale et politique », Sociologie de l\u2019Art, 2003/1 Opus 1 & 2, p.21-38.Berlo, Janet C.et Ruth B.Phillips, Native North American Art, Oxford, Oxford University Press, coll.History of Art, 1998, 291 p.Bouchard, Jacqueline, « Le voyage de Sonia Robertson, Un territoire pour une histoire ».Recherche amérindienne au Québec ; quand les autochtones expriment leur dépossession, arts, lettres, théâtre, Vol.XXXIII, n° 3, 2003, p.45-54.Charce, Chloë, « Entre spirituel et politique, Nadia Myre balise son territoire », ETC, n° 96, 2012, p.25-29.Charce, Chloë, Entre-deux Mondes : Métissage, identité et histoire : sur les traces de Sonia Robertson, Sylvie Paré et Rebecca Belmore, Mémoire de maîtrise, Montréal, UQAM, janvier 2008, 160 p.Claire, Muriel, « Note de recherche : Fonctions et usages du Wampum dans les chapelles sous tutelle jésuite en Nouvelle-France », Recherches amérindiennes au Québec, Vol.XXXV, n° 2, 2005, p.87-90.Claire, Muriel, « Note de recherche : Fonctions et usages du Wampum dans les chapelles sous tutelle jésuite en Nouvelle-France », Recherches amérindiennes au Québec, Vol.XXXV, n° 2, 2005, p.87-90.Descola, Philippe, Par-delà nature et culture, Paris, Éditions Gallimard, collection Bibliothèque des sciences humaines, 2005, 623 p.Dickason, Olive Patricia, Les Premières Nations du Canada, Sillery, Les Éditions du Septentrion, 1996, 511 p.Fraser, Marie, « Le mouvement de la mémoire dans l\u2019œuvre de Nadia Myre », Protée, Vol.32, n° 1, 2004, p.31-38.Goyon, Marie, « Comment être artiste, femme et autochtone au Canada ?Du stigmate à son renversement dans l\u2019art contemporain », Sociologie de l\u2019art, Opus 18, Nouvelle série, La reconnaissance artistique à l\u2019épreuve des stéréotypes de genre, Paris l\u2019Harmattan, 2011, p.39-52.Hill, Greg, Candice Hopkins, Christine Lalonde et al., Sakahàn : art indigène international, Ottawa, Musée des beaux-arts du Canada, 2013, 285 p.Janin, Anaïs, Nikiwin / Renaissance : Points de vue féminins, catalogue de l\u2019exposition du même nom, Val-d\u2019Or, Centre d\u2019exposition, 2014, 36 p. 128 SECTION III ASPECTS CULTURELS Janin, Anaïs, Le rapport au territoire chez les Premières Nations, une question identitaire et culturelle, l\u2019exemple de deux artistes d\u2019origine autochtone vivant à Montréal : Glenna Matoush et Raymond Dupuis, hiver 2008, non publié, 30p.Myre, Nadia, « Baliser le territoire / A Stake in the Ground », Art Mûr \u2013 Invitation, Montréal, vol.7, n° 3, janvier-février 2012, 30 p.Sayers, Judith F.; MacDonald, Kelly A.; Fiske, Jo-Anne ; Newell, Melonie ; George, Evelyn, Cornet, Wendy, Les femmes des Premières Nations, la gouvernance et la Loi sur les Indiens : recueil de rapports de recherche en matière de politiques, Ottawa, Fonds de recherche en matière de politiques de Condition féminine Canada, 2001, 184 p.Sites Internet Œuvres et biographie en anglais de Glenna Matoush sur le site de la Galerie Gevik qui la représente à Toronto : http://www.gevik.com/matoush/ (page consultée le 15 novembre 2015) Site Internet de Nadia Myre : http://www.nadiamyre.com/Nadia_Myre/home.html (page consultée le 15 novembre 2015) Portraits vidéo d\u2019Eruoma Awashish par Karine Awashish : http://www.youtube.com/ watch?v=ylx1-Ldhg80 (page consultée le 15 novembre 2015) Eruoma Awashish parle des œuvres qu\u2019elle a présentées à Baie- Saint-Paul lors du Symposium : http://www.youtube.com/ watch?v=q4xUEaM-iUY (page consultée le 15 novembre 2015) recherche en matière de politiques, Ottawa, Fonds de recherche en matière de politiques de Condition féminine Canada, 2001, 184 p. POSSIBLES, HIVER 2016 129 La poésie amérindienne : un genre décomplexé pour se décoloniser Par Jonathan Lamy Beaupré Être décolonisé, à mon sens, c\u2019est être décomplexé.S\u2019affranchir de la dynamique coloniale consiste à ne pas se laisser atteindre par elle, refuser de jouer le jeu.J\u2019aime bien cette phrase de l\u2019écrivain nigérien et prix Nobel Wole Soyinka, citée par Mauricio Gatti dans la préface de son anthologie Littérature amérindienne au Québec, et qui dit : « Le tigre ne proclame pas sa tigritude, il tue sa proie et la dévore.(Gatti, 2009 : 32) » Gatti poursuit : « Soyinka souligne par-là que lorsqu\u2019on habite une peau, on n\u2019y pense pas, on ne la proclame pas à tout bout de champ.C\u2019est donc dans l\u2019agir que les Amérindiens afirment leurs identités.(ibid.) » Je suis tout à fait d\u2019accord avec cette afirmation.L\u2019identité est un faire, elle se construit dans l\u2019action, dans les gestes qu\u2019on pose.L\u2019identité n\u2019est pas une parole en l\u2019air, mais un passage à l\u2019acte.Cette attitude de souveraineté participe d\u2019une volonté de décolonisation.Suivant le propos de Soyinka, on peut dire que l\u2019identité passe par l\u2019action, mais aussi qu\u2019elle constitue un enjeu auquel on ne pense pas constamment.Si l\u2019identité habite un sujet, il n\u2019a pas à la proclamer sans cesse.Ainsi, les écrivains et artistes des Premières Nations n\u2019afirment pas continuellement, dans chaque détail de leurs œuvres, leur spéciicité culturelle.Leurs pratiques ne visent pas uniquement à dire leur amérindianité.En effet, que fait le tigre lorsqu\u2019il n\u2019a pas faim ?Il laisse passer les animaux qui pourraient devenir pour lui un repas, parce qu\u2019il ne peut pas chasser sans cesse.De la même manière, s\u2019il est impératif de nommer ce qui est propre aux Premières Nations, de faire connaître ces cultures, de les partager, ainsi que d\u2019en corriger les images biaisées qui relèvent 130 SECTION III ASPECTS CULTURELS de clichés, comme l\u2019art et la littérature peuvent le faire, il est également possible de proposer d\u2019autres images et d\u2019autres afirmations, qui n\u2019entretiennent pas de lien direct avec les représentations coloniales ou avec ce que l\u2019on associe directement avec les cultures autochtones.À mon sens, être, non pas en réaction contre le colonialisme, mais simplement et farouchement soi-même, est aussi un acte de résistance.S\u2019afirmer comme sujet Être soi-même, c\u2019est résister.Voilà ce que je voudrais évoquer ici en abordant les œuvres de Mélina Vassiliou, de Virginia Pésémapéo Bordeleau et d\u2019Éléonore Sioui, trois poètes amérindiennes dont on parle assez peu.Dans son recueil Fou Floue Fléau, paru en 2008 à l\u2019ICEM, Mélina Vassiliou s\u2019adresse parfois à ce qu\u2019on pourrait appeler les lecteurs-colons, ceux à qui Marvin Francis, dans son recueil City Treaty, dit : « Fuck your colonial euro-attitude dudes (Francis, 2002 : 47) ».Vassiliou rage contre les ravages du colonialisme, ce « mensonge / ronge / mes songes (p.21) ».Elle peste contre ce qu\u2019il a fait d\u2019elle, avouant : « JE erre / comme une fuckin\u2019 zombie (p.37) ».Mais elle tente également de s\u2019en affranchir : croire à la in de mes déboires écrire un jour les bloopers de Mélina la marde danser cracker se prostituer pusher raver consommer frauder traiquer voler mendier saouler geler renier (p.33) Ailleurs, Vassiliou, dans un ton qui s\u2019apparente au slam et qui renouvèle l\u2019oralité présente dans les littératures autochtones, s\u2019adresse au colonialisme à la fois de l\u2019intérieur et de l\u2019extérieur, pour en montrer les effets autant pour ceux qui l\u2019ont fait subir que pour ceux qui le subissent : Identité et authenticité ont été louées dans des valeurs mal inculquées et mal semées POSSIBLES, HIVER 2016 131 générations avides de fortes sensations de révolte de baises sans protection de lendemains faciles d\u2019adieux sans effusion de géniteurs sans nom sans revendications (p.26) Enin, Vassiliou s\u2019adresse aussi à elle-même, pour nous inviter à considérer que construire sa propre image est un geste d\u2019affranchissement postcolonial.Dans un poème intitulé « Afirmations fragiles », la poète gréco-innue écrit : un pas de plus vers l\u2019indépendance s\u2019autoplaire s\u2019utoapprécier se trouver séduisante pour soi avant tout aujourd\u2019hui j\u2019ai pris la journée petits bonheurs accordés solitude silence douche masturbation bon repas livre me maquiller me fringuer me crémer faire la vaisselle avec mon ils (p.32) Voilà un texte particulièrement décomplexé, où le sujet revendique sa souveraineté à travers des petits gestes du quotidien, tantôt intimes, tantôt familiaux, qui sont nommés sans tabous.De manière crue, l\u2019écriture de Vassiliou donne une personnalité à la igure de l\u2019Indien, autrement anonyme et sans véritable subjectivité.On peut rapprocher son absence de censure à celle qui se déploie par exemple dans Les contes du trou d\u2019cul de Sylvain Rivard, paru en 2010 chez Cornac, ou encore à l\u2019authenticité audacieuse de Naomi Fontaine et de Virginia Pésémapéo Bordeleau dans leurs romans publiés chez Mémoire 132 SECTION III ASPECTS CULTURELS d\u2019encrier, l\u2019une en racontant son quotidien dans Kuessipan, et l\u2019autre, à travers une iction sensuelle dans L\u2019amant du lac.Une écriture crue Pésémapéo Bordeleau a publié en 2012 un livre de poésie intitulé De rouge et de blanc, chez Mémoire d\u2019encrier.Dans le poème inaugural du recueil, elle y décrit sa double appartenance culturelle (crie et québécoise) : Je suis le choc de deux cultures, la blanche de béton et de fer, la rouge de plumes, de fourrures et de cuir tannée à l\u2019odeur âcre (p.11) Elle le fait de manière décomplexée, sans ambages, sans ioritures : Je suis de pauvreté et de baloney, de castor rôti et de bannique, de bière, de mauvais vin et de tisanes magiques.(p.12) Un peu plus loin, elle poursuit : Je suis de mocassins sur la neige et de bottes de pimp trouées, de muskeg et d\u2019asphalte noir.(p.13) Et conclut : « Je suis riche de différences, / marquée au fer du paradoxe.(p.14) » La poésie témoigne de l\u2019existence, de l\u2019expérience d\u2019un sujet.Virginia Pésémapéo Bordeleau se revendique de la différence, du paradoxe, du mélange du rouge et du blanc.Elle mêle des éléments provenant d\u2019une culture de la pauvreté (avec ce « baloney » et ce « mauvais vin ») ou de l\u2019urbanité (avec ce « béton » et cet « asphalte noir ») et d\u2019autres qui évoquent les traditions autochtones (avec cette « bannique » et ces « mocassins ») ou la spiritualité amérindienne (avec ces « tisanes magiques »).Ce mélange s\u2019avère décolonisateur : comme si, en combinant ce qui relève du colonisé et ce qui relève du colonisateur, les POSSIBLES, HIVER 2016 133 effets du colonialisme s\u2019annulaient, devenaient peut-être même positifs.Le métissage se construit également ici de manière particulièrement concrète, terre à terre, alors qu\u2019il est évoqué de façon plus symbolique chez Natasha Kanapé Fontaine par exemple, chez qui il prend la forme d\u2019une chorégraphie identitaire.La jeune poète innue écrit ainsi dans le prologue de son premier recueil, N\u2019entre pas dans mon âme avec tes chaussures : « Tu\u2026 DEVIENS métisse, assise entre deux mondes, deux rives, deux histoires.Non, tu danses.(Kanapé Fontaine, 2012 : 7) » Il y a là aussi une valeur positive associée au métissage, qui n\u2019est plus une brèche qui déchire, qui sépare le sujet en deux, mais une alliance qui rend plus fort.Portraits personnels Un peu comme Mélina Vassiliou le faisait avec les « baises sans protection » et la masturbation, la drogue et les « petits bonheurs », Pésémapéo Bordeleau conjugue le castor et le baloney, les mocassins et les « bottes de pimp ».Ces référents permettent tantôt de décrire la réalité des Premières Nations de façon actuelle, en ne faisant pas l\u2019économie de ses côtés plus sombres, tantôt d\u2019élargir le spectre de ce qui peut être associé aux cultures autochtones.Dans l\u2019introduction de son essai Taking Back Our Spirits (qu\u2019on pourrait traduire par « Reprendre nos esprits »), Jo-Ann Episkenew écrit : « La littérature autochtone reconnaît et valide l\u2019expérience de personnes autochtones en comblant les lacunes et en corrigeant le récit dominant.(Episkenew, 2009 : 2, je traduis) » En plus d\u2019effectuer ce travail de correction du point de vue colonial, les poètes des Premières Nations déploient des univers avant tout personnels, où le sujet s\u2019exprime en son propre nom.Dire « je » participe de la décolonisation puisque celui qui dit « je » s\u2019afirme en tant que sujet souverain, affranchi.Ce faisant, les écrits autochtones récents nuancent les propos de Diane Boudreau, qui afirmait au début des années quatre- vingt-dix au sujet des poètes amérindiens au Québec : « l\u2019indianité demeure pour tous la justiication première de l\u2019écriture et de l\u2019acte de publier (Boudreau, 1993 : 140) ».Après une période, celle dont parle 134 SECTION III ASPECTS CULTURELS Diane Boudreau dans son Histoire de la littérature amérindienne au Québec, durant laquelle les poètes des Premières Nations proclamaient leur identité, ceux-ci cherchent davantage à afirmer leur singularité.S\u2019exprimer sans prétention, comme le fait Mélina Vassiliou en notant simplement « j\u2019écris sans prétention (Vassiliou, 2009 : 68) », mais aussi sans censure, serait peut-être devenu depuis quelques années « la justiication première de l\u2019écriture et de l\u2019acte de publier ».Bien que l\u2019on puisse considérer que la force tranquille mais puissante d\u2019afirmation culturelle de Joséphine Bacon, de Charles Coocoo, de Rita Mestokosho et de Jean Sioui constitue une forme de décolonisation décomplexée, tant leur soufle est enraciné dans ce qui les compose comme individus, d\u2019autres poètes cherchent à donner une dimension personnelle à l\u2019amérindianité.Ainsi, chez Mélina Vassiliou, le fait de se maquiller, de se masturber, ou encore de faire la vaisselle avec son ils ne sont pas des afirmations strictement culturelles et n\u2019ont, à priori, rien d\u2019amérindien.Il en va de même en plusieurs endroits chez Louis-Karl Picard-Sioui dans Au pied de mon orgueil, ainsi que dans Les grandes absences, parus chez Mémoire d\u2019encrier, respectivement en 2011 et en 2013, de même que chez Marie-Andrée Gill, dans son recueil intitulé Béante, publié à La peuplade en 2012 et réédité en 2015.Culture et intimité Réafirmer ou renouveler l\u2019expression de l\u2019amérindianité, notamment en y incluant l\u2019aspect métissé, est au cœur des démarches des poètes amérindiens du Québec.Ces deux postures (dire de nouveau ou dire d\u2019une nouvelle façon l\u2019identité autochtone) me semblent également décolonisatrices, également souveraines.Elles se combinent souvent au sein d\u2019une même œuvre, comme c\u2019est le cas chez Marie-Andrée Gill.Louis-Karl Picard-Sioui, pour sa part, oscille entre l\u2019afirmation et la défense de sa culture (dans De la paix en jachère, paru chez Hannenorak) et celle de son intimité (dans ses deux recueils publiés chez Mémoire d\u2019encrier). POSSIBLES, HIVER 2016 135 En relisant le premier recueil de poésie amérindienne publié au Québec, Andatha d\u2019Éléonore Sioui, paru en 1985, à la lumière des publications plus récentes, on peut considérer que les poètes autochtones d\u2019ici ont toujours déployé une écriture décomplexée et décolonisée, où la rage contre l\u2019oppresseur et l\u2019expression intime se conjuguent.Dans un poème intitulé « Orixha / Homme-acide », Éléonore Sioui demande : Quel est le pied Qui a écrasé Le soufle de l\u2019Enfant Cambodgien, tibétain ou costa-ricain ?Le gauche, le droit, le jaune, le rouge Ou le blanc ?(p.32) Fortement ancrée dans la culture wendate, qu\u2019elle célèbre tout au long du recueil, son écriture témoigne également d\u2019une solidarité mondiale entre peuples colonisés et ce, bien avant que l\u2019on parle de mondialisation, ou encore moins d\u2019altermondialisme.Ainsi, dans « La citadelle », Éléonore Sioui évoque : Pendant qu\u2019à Port-au-Prince Court une mère aveuglée Pressant dans ses bras Un squelette d\u2019enfant Recouvert d\u2019un linge jaune (p.34-35) Enin, dans un poème intitulé « Oyhan / Tisane », elle écrit : « Nous devons vous sauvagiser, nous devons vous déplastiquer, vous dépolluer, vous \u201cdépiluler\u201d.à votre insu [\u2026].L\u2019odeur de l\u2019homme même que vous êtes est diluée dans cette agglomération cynique de blancheur à la M.Net.(p.29) » Un dialogue décolonisateur Faut-il s\u2019ensauvager pour se décoloniser ?Et si l\u2019image d\u2019un sujet décolonisé n\u2019est pas celui d\u2019un tigre qui tue sa proie, mais d\u2019un tigre bien repu ?Ainsi, les écrits des poètes amérindiens invitent les Premières Nations, mais aussi les Blancs, à se décoloniser, comme le fait Éléonore Sioui dans son poème.Les Québécois ont tout intérêt à fréquenter la 136 SECTION III ASPECTS CULTURELS littérature et les arts amérindiens, pour s\u2019aider à se décoloniser et à ne plus être colonisateur.Les poètes amérindiens témoignent de leur propre culture, qu\u2019ils afirment et réafirment, mais sont aussi ouverts sur le monde et sur le dialogue avec l\u2019autre.Chaque poète trouve sa propre façon de témoigner de son identité et de s\u2019ouvrir à l\u2019autre.Mélina Vassiliou fait dialoguer son quotidien, sa féminité et son appartenance culturelle.Elle se présente comme une femme innue qui vit dans un milieu où il y a des problèmes sociaux, mais qui parvient à construire une image positive d\u2019elle-même, convoquant autant la consommation de drogues que les « petits bonheurs accordés » (p.32).Virginia Pésémapéo Bordeleau se revendique du choc culturel.Elle assume tous les métissages, tous les paradoxes.L\u2019identité amérindienne \u2013 plus précisément crie \u2013 qu\u2019elle déploie, tout en préservant sa dimension traditionnelle et spirituelle, entre en relation avec la culture québécoise et le monde urbain.Éléonore Sioui, pour sa part, conjugue ses fortes racines wendates avec un propos humaniste et anticolonial qu\u2019elle adresse autant aux siens qu\u2019aux non-autochtones.Elle véhicule ainsi un sentiment de ierté identitaire, de même qu\u2019un appel et une critique à ceux qui ne partagent pas l\u2019identité amérindienne.« Les écrivains amérindiens forcent les lecteurs québécois à se remettre en question, à affronter la différence à l\u2019intérieur des frontières que tous considèrent comme les leurs », écrit Maurizio Gatti (2006 : 94) dans son essai Être écrivain amérindien au Québec : Indianité et création littéraire.En plus d\u2019une remise en question et d\u2019une forme d\u2019instruction sensible à la réalité autochtone, les poètes amérindiens déploient des univers où le sujet cesse d\u2019être irréductiblement autre, pour devenir, aux yeux du lecteur, non pas un représentant de cette différence soulignée par Gatti, mais un semblable, à travers lequel il est possible de se reconnaître.Et de se décoloniser. POSSIBLES, HIVER 2016 137 ++++++ Jonathan Lamy Beaupré est poète, performeur, chercheur et critique d\u2019art et de littérature.Références Boudreau, Diane.1993.Histoire de la littérature amérindienne au Québec.Montréal : l\u2019Hexagone.Episkenew, Jo-Ann.2009.Taking Back Our Spirits: Indigenous Literature, Public Policy, and Healing.Winnipeg : University of Manitoba Press.Francis, Marvin.2002.City Treaty.Winnipeg : Turnstone Press.Gatti, Maurizioé.2006.Être écrivain amérindien au Québec : Indianité et création littéraire.Montréal : Hurtbise HMH, coll.« Cahiers du Québec / Littérature ».Gatti, Maurizio.2009 [2004].Littérature amérindienne du Québec : Écrits de langue française.Montréal : Bibliothèque québécoise.Kanapé Fontaine, Natasha.2012.N\u2019entre pas dans mon âme avec tes chaussures.Montréal : Mémoire d\u2019encrier.Pésémapéo Bordeleau, Virginia.2012.De rouge et de blanc.Montréal : Mémoire d\u2019encrier.Sioui, Éléonore.1985.Andatha.Val-d\u2019Or : Hyperborée, coll.« Bribes d\u2019univers ».Vassiliou, Mélina.2008.Fou, loue, léau.Sept-Îles : ICEM. 138 SECTION IV POÉSIE/CRÉATION SECTION IV Poésie/Création POSSIBLES, HIVER 2016 139 Plan Nord Par Samian Musique DJ Horg et Jonathan Tobin Le gouvernement a décidé de perdre le Nord Pour des diamants, de l\u2019argent et de l\u2019or Il prétend vivre dans un pays libre Mais ils ignorent que la nature est notre parfait équilibre Trop de consommation pour des biens matériels On est en train de perdre le Nord et les enjeux sont réels Vous proitez de la Terre pour vos propres envies Sans même réaliser qu\u2019elle nous maintient en vie Vous voulez proiter pour une seule génération Mais ces terres nourrissent toute une population Vous voulez déraciner tout le Nord québécois Mais un jour vous comprendrez que l\u2019argent ne se mange pas\u2026 T\u2019inquiète, j\u2019ai compris, c\u2019est une question de business Vous gouvernez un territoire rempli de richesses Ne venez surtout pas me faire croire que cette terre vous appartient C\u2019est plutôt grâce à elle qu\u2019on respire chaque matin Je représente mon peuple à travers l\u2019art Et je vous annonce de leur part que le peuple en a marre Mais on connaît vos politiques, des êtres obsédés Là où y reste un peu d\u2019air frais, vous devez le posséder Vous faites même basculer notre chaîne alimentaire Assis bien au chaud sur la colline parlementaire Vous pensez refaire le monde avec votre projet de loi Mais un jour vous comprendrez que l\u2019argent ne se mange pas\u2026 J\u2019ai vu sur ces terres les plus belles rivières Mais à cause de vos mines, les poissons ont le cancer Nos ressources naturelles s\u2019épuisent rapidement 140 SECTION IV POÉSIE/CRÉATION Tout ça pour aller vivre près des tours de ciment Les rivières sèchent, les arbres tombent Les avares se réjouissent, car le dollar monte Les esclaves de l\u2019argent n\u2019auront rien dans leur tombe On fait tous des erreurs, mais à leur place j\u2019aurais honte On sera tous concernés quand la terre sonnera son heure Je veux juste vous rappeler que vous commettez une grave erreur Je suis honnête avec vous, votre politique me déçoit Mais un jour vous comprendrez que l\u2019argent ne se mange pas\u2026 Sur ces terres, il y a des gens remplis de sagesse Enfermés dans vos réserves, prisonniers de vos gestes Qui protègent ce territoire depuis la nuit des temps Parce qu\u2019on habite ces terres depuis plus de dix mille ans Avez-vous pensé aux gens qui habitent ces forêts ?Vous avez mal calculé l\u2019impact de votre projet Cette terre est fragile, sauvage et indemne Aussi riche et fertile qu\u2019une terre africaine On ne peut la posséder, cette terre nous a élevés On doit la protéger, elle est mère de l\u2019humanité Le plan Nord repose sur une génération Je m\u2019y oppose au nom de toute la nation ! POSSIBLES, HIVER 2016 141 Vous avez oublié Par Marco Boudreault hey, t\u2019es indien toé tu peux m\u2019avoir des cigarettes on sait ben vous payez rien vous autres vous chassez quand ça vous tente vous restez à plusieurs dans vos maisons payées par les gouvernements vous avez rien à chialer même pas besoin de travailler esti la belle vie vous êtes jamais contents pis en plus vous faites des barrages st\u2019écoeurant le ski-doo, le quatre roues, le char 142 SECTION IV POÉSIE/CRÉATION payés par de taxes pas d\u2019impôts vous êtes gras dur l\u2019ignorance irréelle vous avez donc oublié, qu\u2019il fut un temps où nous partagions les mêmes souffrances vous avez donc oublié que sans nous vous n\u2019existeriez pas vous avez oublié que nos sangs n\u2019ont fait qu\u2019un vous avez oublié que nous avons échangé la même bannique, la même sagamité oui vous avez oublié ou vous ne voulez pas vous rappeler POSSIBLES, HIVER 2016 143 Nikanis Par Marco Boudreault Nous avons vu au loin L\u2019horizon des montagnes Partir en fumée épaule à épaule Dans l\u2019éclat lumineux de la brise Nos ennemies ont fui Pendant de longs jours Dans la puriication de la solitude Jeuner nous faisions Nikanis Nous étions en partie rêve En partie feu De l\u2019Ahashu-sipiss (la rivière de la Corneille) À Aissimeu-shipu (la rivière St-Paul) Akamitshikamit (de l\u2019autre côté de la mer) Cousu de il blanc L\u2019incompréhension a maçonné nos cœurs À grands coups de tomahawks Dans l\u2019indifférence de l\u2019un, de l\u2019autre Nikanis Chacun de notre côté Éloignés mais si proches On a monnayé nos croyances 144 SECTION IV POÉSIE/CRÉATION Des chemins pistés Mendié notre pitance Ignorant les cicatrices rouge sang Nous nous sommes dénudés de sueur Désappris le langage de nos premiers pas Pour boire aux autres et non à nous Nikanis Il faut réapprendre à canoter Sur la mémoire de ce que nous sommes De ce que nous avons été Écouter ce que l\u2019autre a à dire Réapprendre à nommer les portages Pour suivre la même rivière Aux racines des âges Nos rives se rejoignent Pour qu\u2019à nouveau nous ne formions qu\u2019un Nikanis Il nous reste la survivance Pendus à nos raquettes Pour noyer dans le blizzard échauffé Ces colporteurs de belles idées Même si nous sommes fatigués D\u2019avoir marché si loin C\u2019est nous qui décidons de notre sort Deux peuples pour écoper POSSIBLES, HIVER 2016 145 Les soirs de marée Nikanis Mamu (ensemble) Nous serons maîtres De nos mémoires affranchies Reformer les mots de nos silences vifs Marier nos retrouvances Pour être non plus des nains de jardins Mais des géants dans la toundra Figure neuve d\u2019un nouveau pays Où le leuve se rejoindra Nikanis Innu, M\u2019icmaq, Anishnabe, Atikamekw, Wabanaki, Cris, Wendat, Mohawks, Inuit métchif 1 Territoire commun 146 SECTION IV POÉSIE/CRÉATION Des paysages à la prose d\u2019écorce Nous portons le cœur des arbres Des traditions des premiers pas Ni-uikanisituna ++++++ Marco Boudreault est un poète qui danse avec les mots.D\u2019origine innue et micm\u2019aq, ses origines ont façonné sa personnalité.Né sur le bord du Saguenay et issu d\u2019une famille de marins, sa poésie canote sur les rivières métaphoriques de notre imagination.Il portage sur les sentiers de son identité, de ce qui a été, de ce qui est, de ce qui sera toujours un éternel cercle.___________________________ Notes de in 1 langue des Métis, mélange de français et de cri POSSIBLES, HIVER 2016 147 Ma moue en sang bleu/Mamu ensemble Par Loca Noregreb Que je te prenne à faire des m\u2019amours À ma m\u2019ourse Madame ourse ou mon morse Ma mors\u2019Ur Ta morsure Sa mort sûre Assurée si tu t\u2019approches De l\u2019ours Velours Véloce \u2026 Tout le clan Clan destin D\u2019estie née Née d\u2019ici de l\u2019Anticosti Décimé Dessiné en perlage En parlant Innu I\u2019nous somment Au sommet des montagnes Montagnais M\u2019a te niaiser Ma t\u2019enirouaper M\u2019a t\u2019en faire Moite enfer Une motte en fer Une boulette Une boue laide Déboulée de l\u2019amont De la montagne Peuplée d\u2019ours 148 SECTION IV POÉSIE/CRÉATION Peuplade ou ruse Peuple plaid et McKenzie Aimer canner À Mécatina Un gros saumon Un caribou Car y bougent tout le temps Tempo de sabots et racines heurtées Pas sages, les cervidés L\u2019écervelée chasse À l\u2019eau Cachalot Cache à l\u2019eau de mer les rivières meurtries Les berges humides Les bergeronnes On est toute la kawish de l\u2019autre Tchèque a\u2019pêche Tshekapesh À Uashat de Wabush Un wabô, un bowa Un boa constructeur Étouffe notre assinan Sino-envahi Speak snow white Ni hao Ni haut, ni bas Ni ici, ni là Ni assis, ni en marche Ni chaud, ni froid Nitassinan \u2026 Territoire Terre étoile Tarir l\u2019avarice De se manger POSSIBLES, HIVER 2016 149 De faire provision Et conserves Car les cons servent le pouvoir L\u2019épouvantable Comptabilité de l\u2019extermine-nation Il en reste, en réserve Des résistances, des résiste-anses et archipels estuaires Et tueurs en liberté Parmi nous Par mi-nous, la moitié de nous-mêmes \u2026 Kuessipan Pourquoi pas ?Coller ensemble deux faces, l\u2019une de lune, l\u2019autre d\u2019ocre Les pinettes, les pinottes Qu\u2019on nous donne pour s\u2019haïr Pour s\u2019aparthaïr Au-delà de l\u2019apart-aide L\u2019entre-aide La solide art été Envolée d\u2019oiseaux et peaux tendus Tendons-nous les babines La babiche Du racket en raquette C\u2019est ini \u2026 il n\u2019y a plus entre nous d\u2019amère patrie On est chez nous chez vous Autochtones grâce à l\u2019aumône Aux enfants sacriiées à l\u2019autel Descendus aux enfers Mais le troisième siècle, ressuscitaient des morts Démords et re-mords dans la vie Dont les estrangements n\u2019auront pas été vains N\u2019auront pas vaincu l\u2019esprit Le ManiTotem Oka Fée Déca de Marie Des Kateris Sur la Ste-Catherine en lumière 150 SECTION IV POÉSIE/CRÉATION Idole no more Allumettes Alouette ! L\u2019émoi sis à Moisie Autour d\u2019un feu de joie Un feu de choix De se choisir frère et sœur De métisser serrer nos racines du littoral et de la forêt Du minéral et du foré Du bouclier humain barrant le nord De nos mains entrelacées De nos doigts, de nos droits Tenir ensemble Te nier ensemble Te tenir tête Fratricide étatique Fracturanium Fracture du crâne Infarctus à la chicoutai Le cœur qui se choque de ce qui le chicotte Chicottée d\u2019idées d\u2019aider Dindes et canneberges De remercier, de rendre grâce De rendre grosse La gélinotte graissée de l\u2019humière Le gel et notre hiver Sous le ciel bleu Awash in cyan E uassiuian Uasheshkuan L\u2019encens bleu Lent semble Marcher à pas fous On naît pas fous We are no mad POSSIBLES, HIVER 2016 151 Nos madriers dans les tours L\u2019étau de fer Les towings d\u2019affaires Ton pickup pris dans l\u2019sable Ensablé Ensemble et \u2026 Ni homme, ni femme, ni enfant Mais Nous Mues mains Mamu ++++++ Elsée Noregreb est le nom de plume de l\u2019auteure native de Sept-Iles où elle a grandi sur la plage entre la ville et la communauté innue de ManiUtenam.Elle fait présentement un doctorat en sémiologie dans une université de Montréal et cultive la nostalgie des archipels de l\u2019estuaire.____________________________ Glossaire InnuAimun-Français Assinan : Aphérèse du mot nitassinan, notre territoire, de assi, territoire.Aussi : Nitassinan est le nom de l\u2019immense territoire traditionnel des Innus, qui recouvre en gros la Côte-Nord et le Labrador.Pour une carte de ce territoire : http://www.mckenzie-vollant-fans.com/?page=innus&lang=fr E uassiuian : Mon enfance.Aussi : Titre d\u2019une chanson de Kashtin, de leur album éponyme (1989) Kateri : « toute première autochtone d\u2019Amérique du Nord à être canonisée» Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Kateri_Tekakwitha Kawish : Terme péjoratif par lequel les allochtones réfèrent aux autochtones pour les dénigrer.Ce mot vient de ce que les allochtones qui ne connaissaient pas la langue innue comprennaient en l\u2019entendant.En retour, mot par lequel des autochtones réfèrent aux allochtones qui sont racistes et entretiennent des préjugés grossiers à leur égard, pour les ridiculiser.Voir aussi : www.laparlure.com/terme/kawish/ 152 SECTION IV POÉSIE/CRÉATION www.urbandictionary.com/deine.php?term=kawish Kuessipan : À toi, ou à ton tour.Aussi : Titre d\u2019un roman de Naomi FONTAINE, qui se déroule à Uashat.Voir : http://memoiredencrier.com/kuessipan/ Mamu : ensemble.Source : http://www.symposiummamu.net/ Tshekapesh : « Tshakapesh est un personnage issu d\u2019une des légendes de la création du monde.» Source : http://www.tshakapesh.ca/fr/institut-tshakapesh_14/ Voir : http://mondeautochtone.blogspot.ca/2012/07/quelques-legendes-de-tshakapesh.html Uashat : de uashau, la grande baie + t = À la grande baie Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Uashat Aussi : nom d\u2019une communauté Innue de la Côte-Nord, adjacente à la municipalité de Sept-Iles.Uasheshkuan : «le ciel est clair, dégagé» Source : www.webwytch.ca/language/innu2.xls, ligne #6035 Wabush : de uapush, lièvre.Aussi : « petite ville située à l\u2019ouest du Labrador (qui fait partie de la province canadienne de Terre-Neuve-et-Labrador) près de la frontière québécoise.» Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Wabush * Ni hao : Bonjour, en mandarin. POSSIBLES, HIVER 2016 153 Nukaliak \u2013 le carnet Par Murielle Jassinthe Baie de l\u2019Arctique, 1er jour de l\u2019expédition, ***1912 Je quitte la région du Nord de l\u2019Île de Bafin et prends le large vers la Baie de l\u2019Arctique.S\u2019ouvrent devant moi les lots ; leurs lèvres ensorcelantes me grisent, attisent le désir d\u2019aventure qui me possède.Cette année encore, je suis l\u2019ingénieur civil responsable de la sphère scientiique de l\u2019expédition.Je me nomme Émile Lavoie, emais les Inuit1 m\u2019appellent Nukaliak2.À bord du navire du Kapitai-Kallak3 (le Capitaine J.-E.Bernier) se trouvent notamment le Dr Bolduc, Fabien Vanasse, Wilfrid Caron, Alfred Tremblay, Napoléon Chassé, Arthur English, Jules Morin ainsi que moi-même.Nous nous éloignons du rivage sous les acclamations du village.Leur chaleur nous met le vent dans les voiles.Wilfrid Caron fait gémir le gramophone qui entonne un air de chez nous : « Ohé, ohé Matelot\u2026Matelot navigue sur les lots [\u2026] ».La coque s\u2019engouffre au cœur de l\u2019entendue argentée.Absorbé, je contemple les glaces de l\u2019ukiuq4 brillant tel diamants de lumière.Pond Inlet, 3e jour de l\u2019expédition, ***1912 Une fois à Pond Inlet, nous nous préparons pour la nuit.Nos guides et amis inuits, Amarualik, old Nasuk et Kunuk, ayant préparé notre arrivée, ont érigé une tente ain que nous nous abritions.Nous nous défaisons de nos parkas5 en peaux de phoque et de nos kamiks6.Old 1 Inuit : En respectant les règles grammaticales établies par le Gouvernement du Nunavut, le mot « inuit » prend une majuscule lorsqu\u2019il s\u2019agit du nom propre relatif au peuple et s\u2019écrit en italique.Toutefois, il est variable lorsqu\u2019il a une fonction quali- icative.2 Nukaliak signiie « le plus jeune » en inuktitut.Lavoie a modiié ce nom pour Nukalium.3 Kapitai-Kallak signiie « le petit gros capitaine » en inuktitut.4 Ukiuq : l\u2019hiver arctique.5 Parka : un manteau.6 Kamiks : des bottes. 154 SECTION IV POÉSIE/CRÉATION Nasuk ayant chassé un loup de mer, nous en partageons le foie encore chaud.Suant abondamment, nos corps se détendent.Je sombre dans le sommeil, bercé par les légendes que nous raconte Kunuk.Mes songes sont investis par les récits de la femme attirée par la lune, de l\u2019origine du soleil et de la lune, du tonnerre et des éclairs ainsi que du brouillard.Les vents violents font entendre leurs siflements sauvages.La sphère diurne cède place aux parures de la nuit.Au temps où la nuit était constante Au temps où la nuit était constante, les hommes devaient dissimuler leur nourriture dans la toundra ain que les bêtes ne la mangent.Ainsi, le loup et le renard devaient chaparder leur pitance ain de survivre.Alors que le loup parvenait à dénicher sa nourriture aisément, même dans la noirceur la plus totale, le renard, quant à lui, n\u2019y arrivait que de peine et de misère.Aussi, ce dernier désirait que la lumière soit ain de pouvoir manger à sa faim.Le renard se mis donc à appeler les feux du jour à son secours.Le loup, désirant poursuivre sa domination refusait qu\u2019il en soit ainsi.Il cria à la nuit de rester auprès de lui et de couvrir le monde de son manteau.Le loup et le renard crièrent tant et si bien que les esprits scindèrent le ciel en deux parts : l\u2019une de lumière, l\u2019autre de pénombre.Ainsi naquit le premier jour, des fruits d\u2019une chamaillerie entre un loup et un renard.Pond Inlet, 4e jour de l\u2019expédition, ***1912 Mon regard s\u2019ouvre sur la Terre de minuit.Kunuk et Morin ravitaillent le feu s\u2019étant éteint au cours de la nuit.Café, thé et biscuits Pilot sont notre déjeuner.Nous mangeons aussi une partie de la chair du loup marin tué la veille.Notre mission étant d\u2019effectuer du commerce aux quatre coins du territoire, nous reprenons la route de bon matin.Ayant été laissés libres durant la nuit, les chiens sont parvenus, malgré notre vigilance, à grignoter quelques provisions ainsi qu\u2019à ronger leur harnais.Amarualik s\u2019enquiert de la gravité des dégâts.Tout semblant en ordre, nous rassemblons les chiens et quittons le camp.Les bêtes courent à POSSIBLES, HIVER 2016 155 perdre haleine sur la baie gelée.Baroque, l\u2019ikkalrut7 laisse entrevoir ses dédales escarpés.La blancheur déile en un trait continu.Les chiens rompent leur harnais.Les lots de la Baie de Bafin, ondés métalliques, se confondent au ciel tandis que je sombre dans la mâchoire du temps.Le Narval, ***1912 Dans les vagues indociles je m\u2019enfonce.Mes vêtements me pèsent telle une ancre résolue à entraîner ma mort.Le froid pourfend résolument mes os, tel l\u2019ulu8 traçant son sillon dans la chair coriace de l\u2019ours polaire.Mon corps déchiré est emporté sous les grésillements lancinants des eaux de la Baie de Bafin.La poitrine sous vide aux limites de l\u2019implosion, je m\u2019abandonne.Je sens contre les parois de mon corps transi, le contact d\u2019une masse souple et visqueuse.M\u2019agrippant par le capuchon de ma parka, l\u2019on déplace ma carcasse moribonde.Un objet est glissé entre mes lèvres\u2026« uaaaahhh!\u2026euhhh ».La pression inondant mes poumons se dissipe.Les yeux mi-clos, je demeure immobile.D\u2019où me vient le secours?L\u2019origine du narval Une mère avait deux enfants, un garçon et une ille.Le jeune homme était aveugle.Sa mère, ne l\u2019aimant pas, refusait de le nourrir comme il se doit.Elle ne lui donnait que de la viande de chien pour tout repas.Le garçon, malgré sa cécité, était un excellent chasseur.Sa sœur et lui partaient régulièrement à la chasse au phoque et au loup marin, armés d\u2019un harpon et d\u2019une corde.Ayant développé une excellente ouïe, il parvenait à percevoir tous clapotis, bruissements et soubresauts agitant la baie.Ain d\u2019empêcher son frère d\u2019être emporté par le poids de sa proie, la jeune ille enroulait une corde autour de la cage thoracique de ce dernier.Un jour, le jeune homme demanda à sa sœur de le mener jusqu\u2019à la baie.7 Ikkalrut : une route de glace compressée.8 Ulu : une lame circulaire servant au dépeçage de la viande. 156 SECTION IV POÉSIE/CRÉATION Il mit sa tête sous l\u2019eau et appela son esprit gardien.Peu de temps après, un majestueux oiseau vint à sa rencontre.Il lui apprit que c\u2019était la méchanceté de sa mère qui l\u2019avait rendu aveugle.Le prenant sur son dos, il plongea à maintes reprises dans les lots.Progressivement, il fut guéri de sa cécité.Le jeune homme retourna donc chez lui empli d\u2019une haine tenace, mais cachant bien son ressentiment.Sa mère fut surprise et effrayée de constater qu\u2019il avait recouvré la vue.Un jour, il amena sa mère à la chasse.Comme ses enfants semblaient s\u2019amuser, cette dernière voulut s\u2019y exercer également et insista pour lancer le harpon.Son ils attacha la corde autour d\u2019elle et la laissa s\u2019avancer tout près de l\u2019eau.Lorsqu\u2019elle parvient à harponner une grosse bête, il laissa la corde s\u2019échapper de sa poigne, et sa mère fut attirée dans les profondeurs de la baie.Sa vengeance assouvie, le jeune homme la laissa croupir aux conins des fonds marins et partit avec sa sœur vers d\u2019autres contrées.Le corps frigoriié de la marâtre se transforma alors en animal aquatique et ses deux tresses devinrent une corne qu\u2019aujourd\u2019hui encore, elle arbore sur le front.Ainsi naquit le premier narval, issu d\u2019une haine qui jamais ne meurt si elle est entretenue.Le Narval, ***1912 Son regard est la première chose que je vois lorsque je m\u2019éveille enin.Je tente de me départir du morceau de corne qui obstrue ma gorge.Le narval m\u2019intime de ne rien en faire.Étrangement, il semble que ses propriétés merveilleuses me permettent de respirer sous l\u2019eau.En effet, l\u2019abrasive sensation de mort s\u2019étant emparée plus tôt de mon corps s\u2019est estompée.Le narval, m\u2019ayant fait son récit, m\u2019avoue que, prise de remords quant à ses agissements envers son ils, elle s\u2019est donné pour mission de secourir du péril tous jeunes gens qui croiseraient son chemin.Le royaume qui m\u2019entoure est composé d\u2019une gigantesque cage thoracique de baleine bordée d\u2019énormes pierres.Il est gardé par un chien qui, docile, se tient coi à son entrée.Des baleines, des narvals, des POSSIBLES, HIVER 2016 157 phoques ainsi que des êtres, à mi-chemin entre l\u2019homme et le mammifère marin, nagent autour de nous, animés par la curiosité.Soudain, le silence enveloppe l\u2019espace.Les créatures s\u2019écartent promptement et font place à une femme à la grâce olympienne.Ému par sa beauté, les vers de Bonier se distillent dans mon esprit : « Sur la profonde mer Vénus se lève\u2026» De ses mains aux doigts amputés, elle m\u2019invite à m\u2019asseoir.Sedna ou la mère des mammifères marins Avilayoq (aussi appelée Uinigumissuitung9), ne voulait pas prendre d\u2019époux.Nul homme ne semblait avoir grâce à ses yeux.Son père désespérait de la voir convoler avec quiconque en dépit de ses nombreuses tentatives pour lui trouver un homme.Désespéré, il lui donna pour tout partenaire qu\u2019un gros rocher qui traînait près de leur demeure et qu\u2019il avait préalablement transformé en chien.Elle consentit enin à s\u2019y marier.Avilayoq fabriquait des kamiks qu\u2019elle attachait au cou du chien.Il allait ainsi chez son beau-père qui remplissait les bottes de viande ain de les nourrir, lui, sa ille et leurs enfants.Un jour, elle rencontra un étranger et fut séduite par son allure marginale, sa peau claire, sea barbe touffue et abondante.C\u2019était le Kapitai-Kallak.Elle résolut aussitôt de fuir avec lui et de quitter sa famille.Son père, furieux, partit à sa recherche.Lorsqu\u2019il la retrouva, elle refusa de le suivre.Il dut l\u2019obliger à monter à bord de son embarcation.Sur ces entrefaites, le Kapitai-Kallak, s\u2019étant lancé à leur poursuite, arriva à proximité.Le père craignant que son qajaq10 ne verse, précipita sa ille dans les eaux glacées.Rétive à se laisser noyer, elle s\u2019agrippait aux bords de l\u2019embarcation.Ain qu\u2019elle lâchât prise, il lui assena de violents coups de hache sur les premières jointures de ses doigts.Tombant à l\u2019eau, elles se transformèrent en baleines.Les ongles, eux, se métamorphosèrent en mâchoires de baleine.Cependant, Avilayoq continuait à s\u2019agripper au 9 Uinigumissuitung signiie « celle qui ne veut pas d\u2019époux ».Elle est la mère de plusieurs ethnies dont les Blancs, les ancêtres des Inuits, les Inuarudliat, les Ijiqat et les Adlet.10 Qajak : kayak. 158 SECTION IV POÉSIE/CRÉATION navire.Son père s\u2019empara de nouveau de sa hachette et lui sectionna les secondes jointures.Une fois au contact de l\u2019eau, elles devinrent un sceau chtonien, porteur des pouvoirs du monde souterrain11.Pourtant, la femme s\u2019agrippait toujours au qajaq.Le père récidiva de plus bel et lui rompit les dernières jointures auxquelles se substituèrent des phoques.Continuant pourtant à se maintenir à la surface, il ne lui restait que la paume des mains pour tout appui.Enin, son père prit son aviron et lui creva l\u2019œil gauche.Elle nagea loin de l\u2019embarcation, ce qui permit à son père de s\u2019éloigner d\u2019elle, la laissant seule à la merci des lots.On la connaît depuis sous le nom de Sedna, maîtresse du royaume des bas- fonds.À ses pieds, est campé son premier époux, le rocher transformé en maton.Sedna, ***1912 Sedna s\u2019interrompt.Après un silence, elle m\u2019ouvre les dédales de sa pensée : elle souhaite que je parte à la recherche de ses enfants perdus dans le monde terrestre.Elle m\u2019apprend qu\u2019à la suite de sa disparition, ses enfants commirent l\u2019imprudence de lâner dans la toundra une fois la nuit tombée.Une Amautalik12 les ayant capturés et entraînés dans son amauti13, ils ont disparu du monde des vivants.Son sceau chtonien l\u2019empêchant de quitter son royaume, elle n\u2019a pu s\u2019acquitter elle-même de cette mission.Aussi, elle compte sur ma connaissance du territoire ain de retrouver sa progéniture.Dans le but d\u2019inluencer le dénouement de ma quête, elle me conie une parcelle de son sceau.Elle soufle à mon oreille : « Que ce qui est issu de mes entrailles me revienne.» Ile Bylot, 1er jour de l\u2019expédition, ***1912 11 Sceau chtonien : un sceau qui appartient à une divinité infernale ou souterraine, tel que Hadès et Déméter.12 Amautalik : ce personnage est un esprit qui emporte les enfants dans son amauti (parka de femme au grand capuchon).13 Amauti : manteau à large capuchon dans lequel les Inuit portent les enfants. POSSIBLES, HIVER 2016 159 Je me libère de la grippe des lots et retrouve mes repères sur la terre ferme.Le sol est recouvert d\u2019une épaisse couche de neige duveteuse.Les rayons solaires triturent de leurs caresses ardentes la toundra qui s\u2019éveille à l\u2019upirngaaq14.Strié des feux diaphanes de l\u2019Arctique, le ciel semble diriger ma course vers la pointe nord-ouest de l\u2019île Bylot.« Minuit ! calme profond ! Silence ! silence éternel, grave, supra-terrestre ! Silence tellement silencieux qu\u2019il vacille ! L\u2019oreille saisit le bruissement des atomes, de la lumière ! Silence qui n\u2019est pas sépulcral car il est illuminé, éclairé et viviié par ce grandiose spectacle du soleil de minuit.Minuit ! pas une étoile au irmament15 ! » Ile Bylot, 3e jour de l\u2019expédition, ***1912 Le vent cavale à travers la toundra, devient la toundra tout entière.À l\u2019instar du didgeridoo des aborigènes australiens, le crissement de la neige sous mes pas fait entendre une musique étrange, vibrante et suave.Au loin, un hameau déchire la nuit ; un immense iglou se dressant en son milieu.La lumière de la lampe maniq16 répand son scintillement.Je me décide à franchir le seuil de l\u2019iglou, ain de m\u2019informer auprès de ses occupants s\u2019ils auraient rencontré la progéniture de Sedna.Une fois à l\u2019intérieur, j\u2019aperçois des êtres étranges ne ressemblant pas tout à fait à de vraies personnes17.Ils sont groupés autour du feu.Leurs ongles longs et racornis font entendre de sinistres cliquetis tandis qu\u2019ils se lancent des regards circonspects.Ils m\u2019invitent à m\u2019asseoir parmi eux.La chaleur intense m\u2019oblige à me dévêtir de ma parka ainsi que de mon petit gilet.Je les interroge quant au sujet de ma quête, désirant savoir s\u2019ils auraient croisé des étrangers ayant traversé leurs terres.Ils me répondent, laconiques, jetant de temps à autres des coups d\u2019œil furtifs à 14 Upirngaaq : le printemps.15 Émile Lavoie, Le grand sépulcre blanc - Roman Canadien inédit, Montréal, Éditions Édouard Garand, 1925, p.3.16 La lampe maniq : c\u2019est une lampe dont le carburant est d\u2019origine animale.Le terme « maniq » désigne la mèche de la lampe à l\u2019huile.17 Les êtres qui ne ressemblent pas à de vraies personnes sont souvent considérés comme des animaux transformés en êtres humains ou en des esprits de la terre.P 160 SECTION IV POÉSIE/CRÉATION un amauti suspendu à un crochet.Soudainement, avant que je ne puisse me défendre, ils s\u2019emparent de moi en me griffant rageusement le dos.Ils me lacèrent tant et si bien qu\u2019ils me réduisent en maints lambeaux de chairs qu\u2019ils jettent promptement dans le large capuchon de l\u2019amauti accroché au mur.Le Sac, ***1912 L\u2019odeur se dégageant de la capuche s\u2019empare de mes narines, envahit mes poumons, asphyxie peu à peu ma cervelle\u2026 « Surtout, reprendre mes esprits ».Je tente de remuer, mais mes parcelles pêle-mêle refusent d\u2019obtempérer en un mouvement coordonné.Des bruissements me viennent aux oreilles.Des battements, comme le cœur d\u2019une myriade de bruants des neiges, emplissent le sac.Je retiens mon soufle, ain d\u2019en déceler l\u2019origine.Enin, j\u2019entends une voix distincte, féminine : « Ce sont les palpitations du cœur des enfants de Sedna.Je suis une des leurs.» Un bruissement me berce, le lot inlassable de leur sang qui s\u2019écoule.Ils baignent dans leur propre sang depuis le jour où l\u2019Amautalik les a mis en pièces à l\u2019aide de son ulu.Les êtres aux longs ongles lui ayant volé son amauti, ils le gardent jalousement et se repaissent depuis de leur chair.Refusant de croupir dans ces eaux saumâtres, je décide d\u2019échafauder un plan d\u2019évasion.Je songe enin au morceau de corne de narval que j\u2019ai toujours en ma possession et demande à la voix si elle consent à me prêter main-forte.J\u2019espère ainsi que nos forces combinées parviennent à déplacer la corne ain qu\u2019elle pourfende le sac nous maintenant prisonniers.Nos corps morcelés, glissent l\u2019un contre l\u2019autre dans un balancement continu.Leur volonté parvient à entraîner dans leur ballant la corne efilée gisant au fond de notre prison.Enin, par la force d\u2019une secousse vive, prononcée, le sceau schonien parvient, dans une ultime secousse, à pourfendre l\u2019amauti en une déchirure éclatante de lumière.Elle, ***1912 Le choc étant puissant, les morceaux de carcasses glissent hors de l\u2019iglou à une vitesse fulgurante.Aussitôt à l\u2019extérieur, les enfants de Sedna reprennent leur forme originelle et, tant bien que mal, tentent de se précipiter dans la baie.Attirés, ils sont, par le sceau chtonien qui, POSSIBLES, HIVER 2016 161 tel que me l\u2019a murmuré Sedna, rappelle à lui le fruit de ses entrailles.Plusieurs êtres demeurant hélas! incomplets, se métamorphosent en créatures en partie humaine, en partie aquatique.Quant à la jeune ille, elle m\u2019est restée attachée.La corne du narval nous ayant tous deux transpercés au cours de l\u2019évasion, elle repose sur le sol.Son regard, d\u2019une pureté indicible, se pose sur moi.Leur abysse appelle ma perte, ma damnation, mon désir.Les vers d\u2019Apollinaire s\u2019esquissent sur mes lèvres en un sourire : Le colchique couleur de cerne et de lilas.Y leurit tes yeux sont comme cette leur-là.Violâtres comme leur cerne et comme cet automne.Et ma vie pour tes yeux lentement s\u2019empoisonne18 Pakkak appartient aux bas-fonds et moi, à l\u2019aventure ; conscients, nous sommes, de devoir nous quitter.Je retire de nos lancs joints la corne de narval.La glace s\u2019ouvre sous ses pas en un crissement déchirant.Brusquement, elle est entraînée au fond de la baie.*/* Remarques de l\u2019auteure Certains personnages de ce récit sont réels (les membres de l\u2019équipage et le nom des guides inuits), d\u2019autres font partie de l\u2019imaginaire de Lavoie (le personnage de Pakkak ainsi que certaines références littéraires, exceptée la citation de l\u2019œuvre d\u2019Apollinaire) et d\u2019autres encore de la culture inuite (les contes, les créatures, les us et coutumes ainsi que les mots en inuktitut).Toutes les histoires en digression sont issues de la culture inuite, de même que plusieurs des détails portant sur les aventures de Lavoie.Ce qui est intéressant, c\u2019est que Lavoie entre dans la légende lorsqu\u2019il tombe dans la baie \u2013 ce qui interrompt le cours de son expédition \u2013 et, lorsqu\u2019il en ressort, il fait partie de la légende.Le décompte des jours cède la place à des titres plus poétiques.Ainsi, il rencontre des êtres merveilleux et entre dans la légende.C\u2019est probablement ce qui est réellement arrivé, puisque ces hommes ont laissé des traces culturelles et humaines chez les Inuits.18 Guillaume Apollinaire, « Le Colchique » dans Alcools, 1898-1912. 162 SECTION IV POÉSIE/CRÉATION ++++++ Murielle Jassinthe poursuit une maîtrise en Études littéraires à la Chaire de recherche du Canada en littératures africaines et Francophonie.Elle poursuit divers projets dans les domaines littéraire et théâtral.D\u2019origine haïtienne, elle est née dans la ville de Québec et vit présentement à Iqaluit, où elle est coordonatrice des médias pour l\u2019Association des francophones du Nunavut.Elle s\u2019intéresse aux littératures de la Francophonie ainsi qu\u203aaux cultures issues du métissage ou liées à l\u2019histoire coloniale. POSSIBLES, HIVER 2016 163 Les débuts du théâtre francophone avec des Micmacs en 1606 Par Marc Lescarbot NDLR.Saviez-vous que la première pièce de théâtre en français sur le territoire nord-américain a été jouée en 1606 par des colons français à Port-Royal, en Acadie, et que cette pièce inclut des rôles d\u2019autochtones micmacs ?C\u2019est une autre trace de l\u2019excellente concorde des Français avec certaines Nations du nord de l\u2019Amérique d\u2019avant la colonisation anglaise, la Conquête et la création du Canada, et que Champlain avait aussi relatée dans ses écrits.Un autre fait impressionne avec cette pièce : la « modernité » de la mise en scène ; la pièce se passe à l\u2019extérieur et les « Sauvages » arrivent en canot avant de réciter leur texte.Le public doit aussi se déplacer pendant la pièce.Plusieurs interprétations de cette pièce peuvent être faites, au regard des us et coutumes de l\u2019époque, en sachant que Champlain a voyagé avec des autochtones. 164 SECTION IV POÉSIE/CRÉATION Le théâtre de Neptune: une première Par Philippe Legault Direction de la Collection nationale et des services spécialisés C\u2019est en Acadie, deux ans avant la fondation de Québec, que le « rideau se lève » sur la première pièce de théâtre jouée en Nouvelle-France.Le 14 novembre 1606, Le théâtre de Neptune en la Nouvelle-France, écrit et mis en scène par Marc Lescarbot, est joué à Port-Royal.Il s\u2019agit d\u2019un spectacle dramatique en trois actes : l\u2019un sur l\u2019eau, l\u2019autre sur le rivage et le troisième, à la porte du fort de la colonie naissante.Cette unique représentation déployée en plein air rend hommage à Jean de Biencourt, sieur de Poutrincourt, commandant du premier établissement permanent fondé en Acadie, ainsi qu\u2019à Samuel de Champlain et à son équipage, de retour d\u2019une expédition sur mer chez les Armouchiquois, aujourd\u2019hui les Micmacs de la Nouvelle-Angleterre.Neptune, le dieu des mers et des océans, entouré de sa cour de six tritons et de quatre Amérindiens, tous sur des embarcations, déclament, tour à tour, les 243 vers qui constituent ce poème théâtral à une audience surprise de cet accueil inusité.S\u2019il est possible encore aujourd\u2019hui de préciser ces détails sur cette fête nautique, c\u2019est que Lescarbot a bien pris soin de consigner le texte et de décrire la représentation de sa pièce dans son ouvrage phare, Histoire de la Nouvelle France, publié en 1609 et aujourd\u2019hui disponible en ligne à partir du catalogue Iris de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ).Marc Lescarbot, dites-vous ?Le poème théâtral de Lescarbot aura surmonté l\u2019épreuve du temps, du XVIIe au XXIe siècle, plutôt grâce à ses récits de voyage, semble-t-il.Mais qui est donc ce Marc Lescarbot ? POSSIBLES, HIVER 2016 165 Le Dictionnaire biographique du Canada le décrit comme avocat, voyageur et écrivain.Il est aussi souvent cité comme le premier historien de la Nouvelle- France1.Désillusionné du droit, il quitte La Rochelle le 13 mai 1606 pour l\u2019Acadie, où il demeure une seule année, toute la population de la colonie devant retourner en France à la suite de la révocation du monopole du commerce des fourrures.Durant son séjour en Nouvelle-France, Lescarbot côtoie, outre Champlain et Poutrincourt, d\u2019autres personnages importants de l\u2019histoire de la colonie, tels Pierre Du Gua De Monts, fondateur de l\u2019Acadie, et Louis Hébert, premier colon et premier apothicaire de Québec.La pratique théâtrale au Québec a considérablement cheminé depuis Lescarbot : depuis les 11 premiers comédiens en 1606, plus de 2200 comédiens québécois poursuivent toujours la tradition de la scène 400 ans plus tard.Source : Philippe Legault, « Le théâtre de Neptune une première », À rayons ouverts, no89, p.5 et 6 Renseignements supplémentaires : http://eco.canadiana.ca.res.banq.qc.ca/view/oocihm.36652 À la page suivante, l\u2019édition originale de Marc Lescarbot, 1609, tirée des Archives nationales du Québec. 166 SECTION IV POÉSIE/CRÉATION POSSIBLES, HIVER 2016 167 168 SECTION IV POÉSIE/CRÉATION POSSIBLES, HIVER 2016 169 170 SECTION IV POÉSIE/CRÉATION POSSIBLES, HIVER 2016 171 172 SECTION IV POÉSIE/CRÉATION POSSIBLES, HIVER 2016 173 174 SECTION IV POÉSIE/CRÉATION POSSIBLES, HIVER 2016 175 176 SECTION IV POÉSIE/CRÉATION À l\u2019opposé de la Grande Ourse Par Sonia Alice Martin déverse l\u2019eau sur le bitume ensemence ta chaux de haine arrache fauchées devant tes voitures carcérales sur le Highway of Tears des illes Cassiopée poussent dans les fossés têtes en bas bouches ouvertes sur des constellations en blancs artiices des points à relier ++++++ Sonia Alice Martin, écrit, illustre et s\u2019adonne à la photographie.Son travail photo a, notamment, été présenté au Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ), ainsi qu\u2019au Musée régional de Rimouski.Elle vit à Montréal où elle travaille présentement à l\u2019achèvement d\u2019un recueil de poésie et d\u2019un roman autobiographique.Métisse -la génération reste à déterminer- le métissage penche fort probablement du côté Ojibway. POSSIBLES, HIVER 2016 177 Sur la \u2018\u2018Marseillaise rielliste\u2019\u2019 Par Ève Marie Langevin Louis Riel, ad 1869 En 1885, le Métis Canadien-Français de St-Boniface Louis Riel (1) est condamné à mort au Manitoba pour avoir défendu et armé les siens pour protéger leurs terres, retrouver leurs droits civils et de propriété et lutter contre l\u2019avancée des arpenteurs de la colonisation et du Canadian Paciic.Après des actions paciistes, il lance un appel à une résistance armée aux chefs amérindiens Big Bear et Pound-Maker.Ils sont aussi épaulés par un autre chef Métis, Gabriel Dumont (2).Selon l\u2019historien québécois Jacques Lacoursière (1973) (3), « cet événement remet en cause les fondements mêmes de la Confédération » naissante.Selon l\u2019historien et professeur américain Hugh Mason Wide, « L\u2019agitation dans le Québec contre l\u2019exécution d\u2019un Canadien-Français sommairement condamné par un jury et un juge anglais devint une révolution politique.» (1963) (4). 178 SECTION IV POÉSIE/CRÉATION Le nouveau chef du parti National au Québec, Honoré Mercier, en fera d\u2019ailleurs l\u2019éloge dans un de ses discours resté célèbre au Champ-de- Mars à Montréal en novembre 1885 (5), juste après la pendaison de Louis Riel à Régina : « Riel, notre frère, est mort, victime de son dévouement à la cause des Métis dont il était le chef, victime de fanatisme et de trahison ; du fanatisme de Sir John [Macdonald, premier ministre du Canada, en 1885] et de quelques-uns de ses amis ; de la trahison de trois des nôtres qui, pour garder leur portefeuille, ont vendu leur frère.» Un nouveau chant, sur l\u2019air de la Marseillaise et avec de nouvelles paroles « La Marseillaise rielliste » est en vogue au Québec.La Marseillaise rielliste Enfants de la nouvelle France, Douter de nous est plus permis! Au gibet Riel se balance, Victime de nos ennemis (Bis).Amis, pour nous, ah, quel outrage! Quels transports il doit exciter! Celui qu\u2019on vient d\u2019exécuter Nous anime par son courage.Refrain Courage! Canadiens! Tenons bien haut nos cœurs ; Un jour viendra (Bis) Nous serons les vainqueurs.Que veulent ces esclavagistes?Que veut ce ministre étrangleur*?Pour qui ces menées orangistes**, Pour qui ces cris, cette fureur ?(Bis) Pour nous, amis, pour nous, mes frères, Ils voudraient nous voir au cercueil, Ces tyrans que leur fol orgueil Aveugle et rend sourds aux prières. POSSIBLES, HIVER 2016 179 Refrain Honte à vous, ministres infâmes***, Qui trahissez, oh! lâcheté! ¬Vous avez donc vendu vos âmes! Judas! Que vous ont-ils payé?(Bis) Dans la campagne et dans la ville Un jour le peuple vous dira : Au bagne, envoyez-moi tout ça! La corde n\u2019est pas assez vile! Refrain Source de la chanson : reproduction d\u2019un texte de l\u2019Institut d\u2019Histoire de l\u2019Amérique française, collection Lionel Groulx (3) Notes * Possiblement une allusion au premier ministre conservateur canadien John A.Macdonald, qui préféra une politique d\u2019apathie (selon Lacoursière, 1973) face aux revendications des Métis en 1885, avant d\u2019avoir recours à l\u2019armée.Pourtant, quelques années plus tôt, en 1869, les 10 000 Métis francophones de la Rivière-Rouge (actuelle région de Winnipeg) des terres d\u2019Assiniboia, « avaient obtenu des garanties et des promesses solennelles de la part du gouvernement Macdonald, selon lesquelles ils pourraient conserver leur mode de vie, leur langue, leur religion et leurs terres.» (5) À noter qu\u2019il y a eu deux rébellions avec Riel : une au moment de la Confédération en 1870 et une autre, en 1885.** En 1885, « les Orangistes d\u2019Ontario réclament la tête de Riel pour venger la mort de Scott » J.Lacoursière (1973).Pendant le gouvernement provisoire de Riel de 1870 dans l\u2019Ouest canadien, « reconnu pour sa haine des Métis francophones, Thomas Scott [avait] menacé, avec d\u2019autres colons ontariens, de se rebeller.Arrêté en 1870 [par les Métis], Scott est jugé, condamné et exécuté.» Pierre Rousseau (2003) (6) *** De quels ministres québécois infâmes, traîtres et lâches parle-t- on ici ?On peut penser, en lisant le discours célèbre de Mercier cité 180 SECTION IV POÉSIE/CRÉATION plus haut, qu\u2019on parle du premier ministre conservateur québécois A.Chapleau (passé au fédéral sous J.A.MacDonald en 1882).Quel rôle a-t-il joué dans ce drame ?Quant au ministre conservateur fédéral H.-L.Langevin (un des pères de la Confédération, pour contrer les dangers de l\u2019annexion américaine), auquel Mercier fait également allusion dans son discours, Langevin aurait au contraire plutôt joué en coulisse après de son chef pour faire annuler la pendaison de Riel, mais sans succès.Sur un sujet connexe et tout aussi litigieux, également abordé dans ce numéro de Possibles, Langevin joua cependant un rôle que l\u2019histoire jugera très sévèrement en ce qui concerne la politique canadienne d\u2019assimilation des Amérindiens (7), en étant un des architectes des écoles résidentielles qui séparaient les enfants autochtones de leurs parents : «The fact is that if you wish to educate the children, you must separate them from their parents during the time they are being taught.If you leave them in the family they may know how to read and write, but they will remain savages, whereas by separating them in the way proposed, they acquire the habits and tastes\u2026of civilized people.» (8).Pour remettre en contexte et éviter le révisionnisme, il faut savoir toutefois qu\u2019à l\u2019époque, les familles bourgeoises canadiennes envoyaient leurs enfants dans des pensionnats huppés, dirigés par le clergé, pour faire leur cours classique.Certains enfants des villes revenaient chez eux le soir et la in de semaine, mais de très nombreux enfants canadiens- français et anglais restaient au pensionnat toute l\u2019année scolaire.sans pour autant être considérés comme « sauvages ».*/* La Cour suprême du Canada a entendu en février dernier (2015) la cause Caron-Boutet au sujet des droits linguistiques des francophones de l\u2019Ouest canadien, qui sont, pour une bonne part, des Métis (9).Les juges doivent déterminer si « la Reine Victoria a réellement promis à Louis Riel de préserver l\u2019ensemble des droits des Métis de la terre de Rupert (vaste territoire duquel sont nés la plupart des provinces et territoires de l\u2019Ouest) en échange d\u2019une adhésion paciique à la Confédération ; et établir si ces engagements ont une valeur constitutionnelle » (10).Après des recherches approfondies dans les archives du Manitoba, à Ottawa, à la Compagnie de la Baie d\u2019Hudson et à Londres, pour trouver POSSIBLES, HIVER 2016 181 des preuves historiques et constitutionnelles pour cette cause, l\u2019avocat Roger Lepage afirme qu\u2019« à l\u2019époque, la Couronne nous a dit que si l\u2019on déposait les armes, elle respecterait nos droits civils, religieux et de propriété.Ça incluait nos droits linguistiques.» (10) « Car, oui, les Métis francophones représentaient la majorité de la population du Nord-Ouest canadien, appelé la terre de Rupert.» (11) Au moment de mettre sous presse, la haute Cour n\u2019avait pas encore rendu son jugement attendu avant Noël 2015.Un des avocats associés à cette cause, Me François Larocque, également professeur agrégé à la faculté de droit de l\u2019Université d\u2019Ottawa, nous écrit : «Espérons que la Cour suprême donnera enin justice à Riel ».Dans une affaire similaire en 1979, « la détermination de Georges Forest et le rétablissement par la Cour suprême des droits garantis aux Métis ont contribué à ce que ce peuple autochtone, brimé et profondément bafoué, commence à recouvrer sa ierté.» (11) Notes de in 1 Dans Écrits complets de Louis Riel, Riel déinit le terme « Métis » comme « Métis français de toutes les nations de la terre ».George Stanley (dir.), Edmonton, Presses de l\u2019Université de l\u2019Alberta, 1985.De plus, la Cour suprême entendra à l\u2019automne 2015 les plaidoiries dans la très importante affaire Daniels sur la question à savoir si les Métis sont aussi des « Indiens » au sens de la Loi constitutionnelle de 1867.2 Le chef métis Gabriel Dumont sera l\u2019invité de la Société St-Jean-Baptiste en 1888, pour donner une série de conférences.3 Jacques Lacoursière, Denis Vaugeois, Jacques Provencher, « Canada - Québec, synthèse historique », éditions du Renouveau pédagogique, Montréal, 1973.Néanmoins, la « Rébellion du Nord-Ouest » et sa pendaison pour « haute trahison » divisent encore les historiens canadiens.4 H.Mason Wide, « Les Canadiens français de 1760 à nos jours », Le Cercle du Livre de France, Montréal, 1963 5 Le 22 novembre 1885, H.Mercier it un discours à la mémoire de Riel devant une foule de 50 000 personnes (un nombre considérable pour l\u2019époque), dont plusieurs portent au bras le brassard noir du deuil.Les magasins sont fermés, le tocsin résonne.Mercier dénonce ce « meurtre judiciaire » et réclame l\u2019union des forces vives.L\u2019émotion, suite à cette pendaison, est à son comble.Plus de détails à http://www.louisriel.org/ArticleView.php?article_id=31 et http://www.republiquelibre.org/cousture/RIELMANIF.HTM 6 P.Rousseau, Le Devoir, 25/08/03, http://www.ledevoir.com/non-classe/34656/le-in-mot- 182 SECTION IV POÉSIE/CRÉATION de-l-histoire-riel-notre-frere-est-mort-honore-mercier 7 Canadian Broadcast Society/radio, 16-06-2015.http://www.cbc.ca/radio/asithappens/as- it-happens-tuesday-edition-1.3115584/push-to-rename-calgary-s-langevin-bridge-named- after-social-architect-of-residential-schools-1.3115818 8 Me Hector-Louis Langevin (Conservative Party), député de Three Rivers (Les Trois- Rivières), Québec ; Oficial Reports of the Debates of the House of Commons or the Dominion of Canada, Volume XIV, 1883, Ottawa, p.1376.\u201cThe intention is to establish three industrial Indian schools in the North-West [\u2026] The fact is, that is you wish to educate these children, you must separate them from their parent during the time they are being educated.If you leave them in the family, they may know how to read and write, but they still remain savage\u2026 \u201c.9 T.Roquette, Société Radio-Canada/télé, 13-02-2015.http://icitv.tv/regions/ alberta/2015/02/13/001-cour-supreme-cause-caron-unilinguisme-alberta-saskatchewan.shtml 10 P.Orfali, Le Devoir, 7/02/15, http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en- societe/431175/une-contravention-pour-deterrer-l-heritage-de-riel#ajout-commentaire 11 S.Gaulin, Le Devoir, 7/02/15, http://www.ledevoir.com/politique/canada/431166/la-gile POSSIBLES, HIVER 2016 183 Louis Riel Par Chester Brown (extraits) À la in du XIX siècle, le territoire de la rivière Rouge est cédé au Canada, colonie de l\u2019empire britannique.Cependant, les habitants catholiques, métis d\u2019Indiens et de Français n\u2019entendent pas à être gouvernés par la lointaine couronne d\u2019Angleterre.Louis Riel, chef charismatique et passionné, mène la Rébellion Métisse jusqu\u2019à son terme, entre la folie et la mort.De la réconciliation à la lutte armée, cette aventure politique et humaine est une des pages les plus controversées de l\u2019histoire canadienne.++++++ L\u2019auteur et dessinateur Chester Brown est né en 1960 près de Chateauguay.Il est une des igures incontournables de la scène indépendante de la BD canadienne.e 184 SECTION IV POÉSIE/CRÉATION [.] POSSIBLES, HIVER 2016 185 p.18 [.] 186 SECTION IV POÉSIE/CRÉATION p.19 [.] POSSIBLES, HIVER 2016 187 p.22 [.] 188 SECTION IV POÉSIE/CRÉATION p.23 [.] POSSIBLES, HIVER 2016 189 p.40 [.] 190 SECTION IV POÉSIE/CRÉATION p.41 [.] POSSIBLES, HIVER 2016 191 p.99 [.] 192 SECTION IV POÉSIE/CRÉATION p.139 [.] POSSIBLES, HIVER 2016 193 p.240 [.] 194 SECTION IV POÉSIE/CRÉATION Notes de l\u2019auteur (extraits) 18:6 C\u2019est probablement une exagération de la répartition linguistique.Dans un groupe de cette importance (seize ou dix-sept cavaliers), il y aurait eu presque à coup sûr au moins quelques personnes capables de parler anglais.19:5 Pendant la confrontation, les Métis, ou du moins quelques-uns d\u2019entre eux, démontèrent et piétinèrent la chaine d\u2019arpenteur du géomètre.22:2 Cette lettre fut en réalité signée ainsi : « par ordre du président, John Bruce, Louis Riel, secrétaire ».Je n\u2019ai pas dessiné Bruce dans l\u2019histoire.Les Métis élurent pour président un homme faible et rustre, du nom de John Bruce, tandis que Louis Riel fut élu secrétaire.[.] Chacun savait que Bruce ne serait qu\u2019un pantin, et que seul Riel possédait l\u2019éducation nécessaire, le sens de la mission et l\u2019autorité qui faisaient défaut à Bruce.Riel [.] pensait probablement que, au vu du peu de temps qui s\u2019était écoulé depuis son retour dans la colonie, il était préférable pour lui de prendre un rôle de second plan, au moins pendant quelque temps (Stanley, p.61) Bruce quitta oficiellement ses fonctions du président à la mi-décembre 1869.22:6 McDougall passa effectivement la nuit à Pembina le 30 octobre.Cependant, le lendemain, il se hasarda avec son escorte à trois kilomètres de la frontière américaine, s\u2019arrêtant à un poste de la Compagnie de la Baie d\u2019Hudson.McDougall espérait y demeurer jusqu\u2019à ce qu\u2019il fût autorisé à pénétrer dans la colonie de la rivière Rouge, mais des cavaliers métis le forcèrent à rebrousser chemin jusqu\u2019à Pembina quelques jours plus tard.23:5 Le père Noël-Joseph Ritchot (1825-1905) était né au Bas-Canada (le Québec actuel) et s\u2019était installé dans la colonie de la rivière Rouge en 1862.41:1 D\u2019après Siggins, Riel demanda 1000 livres et trouva 1090 livres dans le coffre-fort (Siggins, p.129).Bumsted afirme que le montant demandé était de 10 000 livres et que les Métis partirent avec « tout l\u2019argent contenu dans les coffres de la Compagnie de la Baie d\u2019Hudson ».(Bumsted, p.105-106) 41:5 Fin 1869, le premier ministre [du Canada] J.A.Macdonald envoya un « commissaire spécial », en la personne de Donald Smith, dans la colonie de la rivière Rouge.Smith était à cette époque l\u2019intendant en chef de la Compagnie POSSIBLES, HIVER 2016 195 de la Baie d\u2019Hudson pour la région de Montréal.Il arriva dans la colonie en décembre, afirmant que sa mission consistait à informer « les gens, français et anglais sans distinction » des vues libérales du gouvernement canadien, ain qu\u2019un transfert paciique des territoires puisse être opéré (Bumsted, p.121).Une autre de ses attributions de « commissaire spécial » (moins oficielle) était de proposer des pots-de-vin.Soupçonneux à l\u2019égard du personnage, Riel tenta de faire saisir les papiers de Smith, espérant qu\u2019ils contiendraient des informations susceptibles de l\u2019incriminer, ou au moins de mesurer précisément le pouvoir que lui avait accordé Macdonald.Riel échoua à s\u2019emparer des papiers, mais Smith déclara qu\u2019il les lirait publiquement si le chef métis le convoquait à une réunion générale de toute la colonie.Ce fut la fameuse réunion en plein air du 19 janvier.99:3 Le 27 décembre, J.A.Macdonald conia à Taché un effet à vue de 1000 $ pour « les individus dont nous parlé » [.] En janvier 1872, après le départ de Taché de Montréal et tandis qu\u2019il faisait route vers Sarnia, Taché reçu une lettre de George-Étienne Cartier déclarant qu\u2019Ambroise Lépine devait également partir, et que par conséquent, la somme devait être divisée.[Riel et Lépine] réclamèrent 1000 $ chacun, plus une rente mensuelle de huit à dix livres sterling chacun pour leur famille.(Bumsted, p.232) 99:4 Taché et Riel eurent cette conversation en février 1871.Riel partit en exil aux États-Unis, avec Ambroise Lépine.99:5 « Le 9 mars, le gouvernement de l\u2019Ontario [.] annonça oficiellement que l\u2019on offrait 5 000 $ de récompense pour la capture de Riel.une somme colossale, à une époque où un travailleur gagnait en moyenne 500 $ par an.» (Siggins, p.210) 139:1 Fin juillet 1884, Riel rencontra « douze chefs, dont Big Bear et Poundmaker ».(Siggins, p.387-399) Le traité no6 [signé en 1876] contenait une clause exprimée dans des termes si vagues qu\u2019elle allait devenir la plus controversée des dispositions du traité : « Dans l\u2019éventualité où, postérieurement à ce traité, les Indiens seraient victimes d\u2019une quelconque peste, ou famine générale, la Reine, pourvu que cela soit établi et certiié par son ou ses agents (s) indiens(s), fournirait aux Indiens une assistance d\u2019un caractère et d\u2019une envergure tels que déclarés nécessaires et sufisant par le surintendant-en-chef de Sa Majesté pour les Affaires indiennes, 196 SECTION IV POÉSIE/CRÉATION ain de soulager les Indiens de la calamité qui leur échoirait ».(Beal et MacLeod, p.57) Les Indiens croyaient que ce traité leur garantirait un apport de nourriture sufisant jusqu\u2019à ce qu\u2019ils soient assez bien établis comme fermiers pour assurer eux-mêmes leur subsistance.[.] Mais l\u2019avis du gouvernement sur la question était radicalement différent, notamment au sujet de cette clause sur la famine.Les fonctionnaires gouvernementaux considéraient qu\u2019il n\u2019était pas de leur devoir de fournir des vivres, à moins d\u2019une famine générale.Les Indiens des plaines étaient perpétuellement affamés depuis la brusque disparition des bisons.Ottawa, cependant, refusait de considérer la faim généralisée comme la famine à laquelle le traité faisait allusion.(ibid, p.72) Ce n\u2019était pas le seul grief des Indiens.« Les chefs se plaignaient que leurs réserves fussent trop marécageuses [et] que le bacon qu\u2019on leur fournissait habituellement causât le scorbut.» (ibid, p.88) On leur avait promis des équipements agricoles et des animaux d\u2019élevage, mais « le matériel et le bétail que les Indiens reçurent selon les dispositions de traité étaient d\u2019une qualité tellement médiocre, que les Indiens, c\u2019est compréhensible, avaient parfois refusé d\u2019en prendre possession » (ibid, p.63) 240:6 Les trois docteurs « furent nommés en secret [.]; tous étaient des employés du gouvernement fédéral ou lui étaient redevables, et aucun n\u2019était expert dans le domaine de l\u2019enquête » (Flanagan, 2000, p.162).Deux des médecins jugèrent que Riel était sain d\u2019esprit.Le troisième, le docteur François Xavier Valade, n\u2019était pas de cet avis.Il en avertit Macdonald par télégramme.En présentant les conclusions des trois médecins à la Chambre des communes, Macdonald réécrivit le télégramme de Valade pour laisser penser que ce dernier était du même avis que ses deux confrères.FIN DE L\u2019HISTOIRE Le shérif adjoint Gibson arriva à la porte de la cellule de Riel à 8 h 15.Réticent à accomplir sa tâche, il demeura devant la porte sans frapper, ni parler jusqu\u2019à ce que Riel le remarque.Lentement, ils gravirent l\u2019escalier vers la sortie qui menait à l\u2019échafaud.Les deux prêtres récitèrent l\u2019ofice des mourants.Tout en haut, Riel s\u2019agenouilla de nouveau avec McWilliams, tandis qu\u2019André lui accordait une dernière absolution [.] Riel se leva.Le bourreau s\u2019approcha et lui attacha les mains dans le POSSIBLES, HIVER 2016 197 dos.André embrassa Riel.Et ils marchèrent ensemble vers l\u2019échafaud.(Stanley, p.370-371) Louis Riel est mort par pendaison le 18 novembre 1889 à Régina pour trahison.NDLR.L\u2019histoire complète se trouve dans le livre de Chester Brown « Louis Riel », éd.de la Pastèque, 2012.Louis Riel et le 1er gouvernement provisoire des Métis, 1869.Courtoisie Glenbow archives. 198 SECTION IV POÉSIE/CRÉATION Chiens Par Nicole Burton et Hugh Goldring (Yoan Barriault, trad.) POSSIBLES, HIVER 2016 199 200 SECTION IV POÉSIE/CRÉATION POSSIBLES, HIVER 2016 201 202 SECTION IV POÉSIE/CRÉATION POSSIBLES, HIVER 2016 203 204 SECTION IV POÉSIE/CRÉATION À propos de cette bande dessinée\u2026 Produire des bandes dessinées à propos de l\u2019histoire et de la culture des autochtones représentera toujours un déi de taille pour les colonisateurs, et pour être francs, les auteurs de celle-ci sont des colonisateurs blancs.Nous avons fait tout en notre possible pour ne pas parler au nom des Inuits (qui sont tout à fait aptes à parler pour eux-mêmes, lorsque les Qallunaat - les Blancs anglophones - prennent le temps de les écouter).Nous avons tenté de le faire avec précaution, en consultant, et avec considération.Même avant que Franz Boas ne s\u2019amène dans l\u2019Arctique et ne commence à prendre des notes anthropologiques, les hommes blancs se faisaient une fausse image des Inuits.Ils n\u2019étaient pas coincés dans l\u2019Âge de pierre, comme plusieurs récits nous le laissent entendre : ils avaient déjà adapté bon nombre de technologies européennes à leur avantage depuis plus d\u2019un siècle.Les gens du « Sud » aiment s\u2019imaginer les Inuits comme de « bons sauvages » qui ont été « ruinés » par la civilisation.Nul besoin d\u2019en ajouter : en plus d\u2019être raciste, c\u2019est aussi erroné.Nous avons fait de notre mieux pour rendre l\u2019esprit de l\u2019époque et de ses habitants.C\u2019est une bande dessinée dans laquelle nous avons pris quelques libertés artistiques et certains détails peuvent se révéler faux.Cette œuvre ne peut remplacer les récits que font les Inuits à propos d\u2019eux-mêmes, ou une visite au Nunavut ain de rencontrer les gens ain qu\u2019ils vous les racontent en personne (en assumant qu\u2019ils vous recevront, ce que vous ne devriez pas tenir pour acquis).Nos sentiments étaient partagés à l\u2019idée de raconter une histoire toujours aussi délicate, parce nous sommes tous deux blancs et parce qu\u2019il est dificile de bien la raconter dans toute sa complexité douloureuse.Au inal, malgré ces inquiétudes, nos raisons de raconter cette histoire l\u2019ont emporté.Cette histoire a désespérément besoin d\u2019être racontée, et ce, à grande échelle.Elle fait partie intégrante de la triste histoire du génocide culturel des peuples autochtones menée par le gouvernement canadien, mais elle est un chapitre moins connu de cette histoire. POSSIBLES, HIVER 2016 205 Nous espérons que cette bande dessinée pourra permettre aux colonisateurs de trouver des pistes plus substantielles de questionnement et par le fait même, permettra d\u2019élargir la portée de la Commission d\u2019enquête sur la vérité du Qikiqtani et ses conclusions.Ceci nous oblige cependant à une importante mise en garde : Ad Astra Comix n\u2019est, en aucune façon, afiliée avec la Commission d\u2019enquête sur la vérité du Qikiqtani et ce travail fut entrepris sans leur consentement oficiel.Peter Irniq fut contacté pour donner son consentement à l\u2019utilisation de la citation que nous avons utilisée, mais n\u2019a pas encore vu la bande dessinée dans sa version inale.« Chiens » (DOGS) est un travail d\u2019amour et d\u2019espoir.Notre ultime désir est d\u2019attirer l\u2019attention sur cet épisode noir de l\u2019histoire inuite dans l\u2019espoir que les colonisateurs puissent enin comprendre que le Nord est peuplé par bien plus que des inuksuit que les Canadiens s\u2019approprient quand ils ont besoin d\u2019un symbole pour représenter une quelconque ierté nationale imaginaire.Découvrez le site de la Commission d\u2019enquête sur la vérité du Qikiqtani www.qtcommission.ca 206 SECTION V DOCUMENTS SECTION IV Documents POSSIBLES, HIVER 2016 207 Le marketing s\u2019appuie sur nos peurs pour nous faire consommer plus Par Thierry Brugvin La culture capitaliste moderne pousse ses membres vers la quête du pouvoir, la prédation de l\u2019homme sur ses semblables et sur la nature.La préservation des ressources non renouvelables ne peut se limiter à des lois relevant de l\u2019hétéronomie, c\u2019est-à-dire des lois extérieures à l\u2019être humain, mais suppose une éthique de l\u2019autolimitation individuelle, tel que l\u2019exprime Castoriadis (1996).Une autolimitation qui est fondée sur le principe de « la sobriété heureuse » comme le formule Pierre Rabi, ou de la « simplicité volontaire ».Cela suppose donc la satisfaction de ses besoins physiques, matériels et psychologiques.Parallèlement aux besoins essentiels physiologiques, il existe 7 besoins essentiels à la « vie bonne », tel qu\u2019en parle en particulier le philosophe Paul Ricœur.La sobriété heureuse vise à les satisfaire et à se détacher des besoins névrotiques, tel que le besoin de possession.Le besoin de consommer et de posséder compense la peur de ne pas être reconnu et d\u2019être faible.Le marketing capitaliste qui vise à inciter à la consommation ininie repose sur plusieurs besoins et peurs psychologiques.La consommation peut satisfaire deux besoins névrotiques principaux : celui d\u2019être reconnu et de posséder, qui sont engendrés par la peur de ne pas être aimé et d\u2019être faible.Le sociologue Veblen Thorstein1 qualiie de « consommation ostentatoire » l\u2019acte de consommer pour se sentir exister par le regard des autres, qu\u2019on imagine envieux et admiratif.Le consommateur cherche à montrer aux autres ou même à soi que s\u2019il possède certains biens, c\u2019est parce qu\u2019il dispose d\u2019un capital économique ou culturel important.Par conséquent, il attend des autres une reconnaissance 1 Thorstein, Veblen.1970 (1899).« Théorie de la classe des loisirs ».Paris: Gallimard. 208 SECTION V DOCUMENTS sociale de sa puissance économique ou de sa distinction culturelle2.En effet, le besoin de consommer pour mieux paraître vise à compenser des carences identitaires.Le besoin de reconnaissance sociale repose sur un manque d\u2019estime de soi, donc un besoin d\u2019être aimé pour sa force, qui repose sur la peur d\u2019être faible et de ne pas être aimé sufisamment.Plus les individus se sentent mal aimés, insufisamment reconnus, ou plus ils ressentent un vide existentiel, un profond manque de sens dans leur vie, plus ils cherchent des béquilles pour répondre à leurs carences affectives et identitaires.Le besoin de possession et d\u2019accumulation est quasiment illimité chez certains milliardaires, qui accumulent plus qu\u2019ils ne pourront jamais consommer ou dépenser, car le ressort profond de leurs besoins est un besoin de puissance.Le niveau de leur consommation devient un indicateur de réussite.Plus ils possèdent, plus ils se sentent puissants et plus leur classement dans le palmarès des personnalités les plus riches du monde progresse ! Ce besoin de puissance s\u2019exerce par la quantité de la consommation et de possession d\u2019entreprises, la détention d\u2019un très gros compte en banque, des plus gros revenus possibles par rapport aux autres élites économiques et politiques.Un tel besoin de puissance est lui-même le signe d\u2019un complexe d\u2019infériorité, explique Adler3, donc d\u2019une peur d\u2019assumer sa part de fragilité.Figurer parmi les élites, ou les meilleurs par ses revenus, sa capacité de consommation allie à la fois un besoin de puissance et un besoin de reconnaissance.Or, cette dernière réside sur le besoin d\u2019être aimé pour ses compétences, aimé pour sa puissance, qui s\u2019explique par la peur de manquer d\u2019estime de soi.L\u2019autre aspect du besoin névrotique de possession consiste à se sécuriser face à la peur de manquer au plan affectif et matériel.La sécurité matérielle relève des besoins essentiels physiologiques (se nourrir et se loger), mais aussi de la possession des technologies puissantes et multiples.Ces dernières visent à faire face à tous les besoins et problèmes éventuels grâce à des instruments (automobile, 2 Bourdieu, Pierre.1979.« La Distinction, Critique sociale du jugement ».Collection Le sens commun.3 Adler, Alfred.2006 (1918).« Théorie et pratique de la psychologie individuelle ».Paris: L\u2019Harmattan POSSIBLES, HIVER 2016 209 ordinateur, outillage), mais aussi à satisfaire le besoin névrotique de connaissance.Ce dernier besoin relève de la peur de ne pas comprendre et donc ne pas maîtriser le monde, ce qui conduit notamment à des achats compulsifs et ininis de livres, que le consommateur n\u2019aura jamais le temps de lire.Plus le consommateur possède d\u2019instruments, plus il peut maîtriser le monde qui l\u2019entoure, plus il se sent fort.Moins il en possède, plus il craint d\u2019être fragile, donc plus il craint l\u2019insécurité, l\u2019impuissance économique, donc la peur d\u2019être faible.Lorsqu\u2019une personne devient vraiment trop fragile, elle risque de ne plus pouvoir se défendre face aux attaques, d\u2019être blessée, de dépérir ou de mourir.La peur d\u2019être faible repose donc aussi sur la peur de mourir.L\u2019économiste Geneviève Azam estime qu\u2019accepter sa part de fragilité est une des conditions pour se sécuriser individuellement, mais aussi collectivement.Cela permet inalement de protéger la planète en consommant moins et en ne cherchant pas à générer une technique illimitée visant la toute-puissance4.À la différence des populations ne parvenant pas à se nourrir à leur faim, pour les classes moyennes, le besoin de possession repose surtout sur une peur de manquer plus fantasmée que réelle.Le fait de posséder des richesses, des biens à profusion rassure les personnes qui se sentent éternellement en danger de tomber un jour dans la précarité économique, même lorsqu\u2019elles sont déjà propriétaires de leur logement, d\u2019une automobile ou d\u2019une situation professionnelle stable.Bien sûr que tout individu peut potentiellement se retrouver un jour sans un sou par le hasard des vicissitudes de la vie.Cependant, la probabilité d\u2019arriver à ce stade reste très faible pour les personnes diplômées des classes moyennes et plus encore supérieures.C\u2019est pourquoi les personnes qui subissent cette peur névrotique de l\u2019insécurité matérielle peuvent soit consommer pour s\u2019entourer de « biens sécurisants », soit, à l\u2019inverse, ne rien dépenser ain de conserver sans cesse leur argent et de l\u2019accumuler.Cela conduit alors à l\u2019avarice envers les autres ou soi-même.L\u2019avidité (greed en anglais) des milieux inanciers notamment, leur recherche de 4 AZAM Geneviève.2015.« Osons rester humain, Les impasses de la toute-puissance.Les liens qui libèrent ». 210 SECTION V DOCUMENTS proit maximum, repose donc aussi sur la peur de manquer et engendre soit un besoin névrotique d\u2019accumulation par la consommation ininie ou l\u2019avarice, l\u2019absence de dépense, qui en représente l\u2019opposé.L\u2019analyse des personnes qui ont besoin d\u2019accumuler, de posséder, n\u2019est pas fondée véritablement sur un raisonnement objectif, mais sur une angoisse subconsciente d\u2019insécurité, une crainte de sombrer un jour dans la précarité comparable à celle les SDF que ces personnes avides peuvent croiser dans la rue.Pour s\u2019en prémunir, elles ne cessent d\u2019accumuler des biens ou de l\u2019argent, même quand leurs besoins minimums sont satisfaits.Cependant, c\u2019est peine perdue, puisque leur véritable problème n\u2019est pas d\u2019ordre matériel, mais psychologique.Le besoin de consommer relève aussi du besoin de possession affectif et non pas seulement matériel.Le fait de consommer (de la nourriture, des vêtements, des voyages, de la culture\u2026) s\u2019avère nécessaire à la vie et à l\u2019épanouissement de l\u2019être humain.Mais à l\u2019excès, cela manifeste le besoin de compenser une carence affective.Il s\u2019agit à nouveau de la peur de ne pas être aimée sufisamment.Plus le consommateur se nourrit, plus il se donne de l\u2019amour par ce qu\u2019il ingurgite, plus il compense ainsi sa peur de ne pas être aimé.C\u2019est un comportement analogue aux boulimiques qui le manifestent à un degré extrême.De même, le fait de posséder beaucoup de biens (de beaux vêtements, de beaux outils, de beaux livres) permet de satisfaire son besoin d\u2019être aimé en se donnant de belles choses, en mangeant de bonnes choses.Cette nourriture, ces objets permettent d\u2019offrir de l\u2019amour à soi même.Ils sont destinés à compenser la peur subconsciente de ne pas être aimé.Si la personne n\u2019est plus aimée, elle est susceptible d\u2019être abandonnée, rejetée du groupe, du clan, de la société.Elle court alors un danger affectif et matériel.Elle risque de mourir et ce d\u2019autant plus lorsqu s\u2019il s\u2019agit d\u2019un petit enfant.Or, ces peurs archaïques proviennent aussi du stade durant lequel l\u2019enfant était réellement dépendant de ses parents pour sa survie.Le besoin de consommer s\u2019alimente donc de deux principales peurs, celles de manquer et de ne pas être reconnu.La première POSSIBLES, HIVER 2016 211 consiste dans la peur de manquer, engendrant le besoin de posséder.Consommer permet de tenter de se donner de l\u2019amour à soi-même ou de combler la peur de l\u2019insécurité matérielle.Or, une telle peur peut aboutir à accumuler non plus des biens, mais son argent et donc à l\u2019inverse à consommer le moins possible.La seconde peur, celle de ne pas être reconnu, repose sur la crainte de manquer d\u2019estime de soi.Cette crainte est fondée sur la peur de ne pas être aimé pour ses compétences, sa puissance, donc la peur d\u2019être faible.Elle génère un besoin de consommer pour être estimé aux yeux des autres et de soi même.Le fait de consommer permet aussi de combattre la peur d\u2019être faible, qui est une composante de la peur de ne pas être reconnu.Ainsi, consommer donne l\u2019illusion rassurante de posséder les attributs du pouvoir et vise à refouler cette peur de fragilité.Le détachement et l\u2019acception de ces peurs permettent aux individus de retrouver une sécurité psychologique intérieure et inalement de se recréer de vraies valeurs, telle que celle d\u2019être heureux dans et par la sobriété.La simplicité volontaire vise aussi à se détacher de la peur de manquer.Les membres du mouvement pour « la simplicité volontaire » (Burch, 2003) apprennent à vivre heureux avec de faibles moyens, grâce à des joies et des activités simples.Ceci ain de se détacher de leur besoin de possessions matérielles et d\u2019autrui, de consommation 212 SECTION V DOCUMENTS de marchandises, de leurs différentes addictions aux sucreries, à la sexualité, aux drogues\u2026 Cela n\u2019empêche pas certains d\u2019entre eux de militer en même temps contre l\u2019exploitation et la domination du capitalisme.Cependant, ils ne se limitent pas à la dénonciation et tentent de mettre en pratique concrètement une société alternative au capitalisme, qui est fondé notamment sur l\u2019accumulation illimitée de la propriété privée.Néanmoins, le mouvement de la « simplicité volontaire » ne touche qu\u2019une petite partie de la population mondiale solvable.La majorité des autres individus des pays riches sont la cible des professionnels du marketing capitaliste qui s\u2019appuie sur ces failles, qu\u2019ils ont étudiées de très près.Dans le cadre de la « société de consommation », ils cherchent ainsi à accroître les proits des entreprises en poussant la population, en particulier par la publicité, à la consommation.Le besoin psychosociologique de possession, et de consommation est ainsi renforcé par le marketing capitaliste.De plus, depuis l\u2019antiquité au moins, les pouvoirs en place ont bien compris l\u2019utilité de répondre à ce besoin, à travers « du pain et des jeux » comme le faisaient les Romains.Un peuple qui ne crie pas trop famine, qui a le ventre plein et qui s\u2019amuse devient alors plus facile à diriger à son insu.La satisfaction des 7 besoins essentiels primaires est une des conditions principales de la sobriété heureuse.Le philosophe Christopher Lash explique que la société capitaliste engendre une « personnalité culturelle » narcissique et prédatrice.Cette dernière engendre le fétichisme de la consommation de masse, l\u2019aliénation des travailleurs, qui n\u2019ont plus alors conscience de leur exploitation et de leur domination.Pour le psychanalyste Jung, l\u2019individuation est aussi une condition d\u2019accès à l\u2019autonomie.L\u2019évolution psychologique, la sobriété heureuse et la simplicité volontaire supposent la nécessité de prendre conscience et de différencier les 7 besoins essentiels primaires, dont les besoins physiologiques, le besoin de vivre, le besoin d\u2019être fort, le besoin d\u2019aimer.Prendre conscience des différentes couches subconscientes de sa personnalité et observer ses peurs essentielles permet de s\u2019émanciper par l\u2019ouverture et la maîtrise de soi.Il y a 6 peurs essentielles qui sont reliées aux 6 besoins psychologiques essentiels POSSIBLES, HIVER 2016 213 primaires : la peur de la mort au besoin de vivre, la peur d\u2019être faible au besoin d\u2019être fort, la peur de ne pas être aimé au besoin d\u2019aimer, la peur de ne pas se réaliser au besoin de réalisation de soi-même par la création, la peur de ne pas comprendre et donc ne pas maîtriser son environnement au besoin de compréhension du monde.La transformation de la société vers plus de liberté, d\u2019égalité et de démocratie ne pourra se faire par le seul changement psychologique des individus.Le changement vers une démocratisation des structures sociales et économiques suppose, en effet, des actions concrètes et des luttes sociales sur le long terme et au quotidien.Cependant, pour parvenir à créer une société nouvelle et émancipée, les êtres humains, qu\u2019ils soient citoyens, militants, dirigeants ou chefs d\u2019État, ne pourront se dispenser d\u2019un travail lui aussi quotidien, intérieur et extérieur, de nature psychologique et relationnelle, visant une transformation de leur personnalité.++++++ Thierry Brugvin est psychosociologue, docteur en sociologie, diplômé d\u2019une maîtrise de psychologie, psychothérapeute et professeur en psychosociologie à l\u2019université.Il a publié plusieurs livres et articles.Il a dirigé l\u2019ouvrage « Être humain en système capitaliste ?Psychosociologie du néolibéralisme ».Gap : Éditions Yves Michel, 2015. 214 SECTION V DOCUMENTS La Crise des années 1960-1970 revisitée Par Jean-Claude Roc Vers la in des années 1960, le système de production capitaliste est l\u2019objet d\u2019une crise profonde.De crise latente, elle devient ouverte avec les chocs pétroliers et les révoltes ouvrières.Certaines analyses ne retiennent que son aspect économique et négligent ses aspects institutionnels.L\u2019objectif de ce texte est de combler ce vide.Une crise économique Louis Gill, en s\u2019inscrivant dans le courant du marxisme classique, écrit à propos de la crise des années 1960-1980: « Quelle que soit la manière dont elle est déclenchée, la crise se manifeste sous la forme d\u2019une surproduction de marchandises.» (L.Gill, 1995: 596).Pour Louis Gill, la crise économique d\u2019après-guerre est une crise de surproduction qui a pour conséquence la sous-consommation des biens de production.Ainsi cette nouvelle crise, tout comme celles du passé, est partie intégrante « du processus d\u2019accumulation dont le principal moteur est le taux de proit » (ibid.).Par conséquent, sa cause ultime se retrouve dans « la dificulté de valorisation du capital ou la pénurie de plus-value qui s\u2019exprime dans une tendance à la baisse du taux de proit » (ibid.:578).Selon cette analyse, la crise résulte avant tout d\u2019une chute du taux de proit provoquée par la sous-consommation des biens produits qui engendre une surproduction de marchandises.Par contre, pour Suzanne De Brunhof, c\u2019est l\u2019écart entre le revenu net des entreprises et le capital investi qui est la cause de la chute du proit » (1986: 39).Du côté des régulationnistes, on cherche une explication plus originale à la chute de proitabilité.Selon Boyer (1979), Boyer et Mistral (1978) et Lipietz (1989), la chute du taux de proit découle de la baisse de productivité due aux ruptures des mécanismes institutionnels sur lesquels reposait le régime d\u2019accumulation fordien.Ce dysfonctionnement institutionnel POSSIBLES, HIVER 2016 215 entraîne une chute de la croissance de l\u2019emploi et le gonlement du taux de chômage : la crise s\u2019annonce avant tout comme une crise interne du côté de l\u2019offre (Lipietz, 1989:28-31).Mais pour faire face à la chute de proitabilité, les producteurs capitalistes réagissent en augmentant les prix de vente des produits destinés à la consommation (Boyer, 1979, Lipietz, 1989).Cette réaction entraîne « progressivement une inlation par les coûts qui s\u2019entretenait d\u2019elle- même » (Lipietz, 1989:20).C\u2019est ainsi que, malgré la croissance du taux de chômage et le ralentissement des hausses de salaires réels, on n\u2019assiste pas à un effondrement massif de la demande intérieure globale, grâce à la distribution des salaires indirects résultant du compromis social fordien (ibid).Ce qui explique l\u2019absence d\u2019une dépression cumulative malgré la prolongation de l\u2019inlation (Boyer, 1979, 1987, Lipietz, 1989).La crise a un caractère non cumulatif et inlationniste (Boyer et Mistral, 1978: 158).Ce sont là des aspects originaux qui la différencient totalement de la crise antérieure, celle de 1929-1930.Piore et Sabel, de leur côté, conçoivent la crise comme une crise des marchés qu\u2019ils expliquent à partir de deux catégories de facteurs : une escalade d\u2019accidents de parcours, de malchances aggravées par des erreurs politiques et, d\u2019autre part, par la saturation de marchés de consommation de masse (Piore et Sabel, 1989: 215-248).Selon ces auteurs, ce sont ces deux catégories de facteurs qui sont à l\u2019origine de la crise.Ils expliquent que la première catégorie de facteurs a pour cause le mouvement d\u2019agitation sociale, de la in des années 1960 et du début des années 1970.Aux États-Unis, ce mouvement se traduit par les manifestations étudiantes contre la guerre du Vietnam et le mouvement des droits civils issus de la lutte des Noirs contre les discriminations sociopolitiques.En Europe de l\u2019Ouest, poursuivent-ils, le mouvement d\u2019agitation sociale se traduit par une montée de tensions sociales, touchant à la fois les étudiants et les travailleurs non émigrés ou marginaux (ibid.).Piore et Sabel ne cherchent pas à comprendre l\u2019origine de la crise, principalement dans le fonctionnement des formes structurelles sur lesquelles reposait le mode de production fordien.Car en parlant de l\u2019agitation sociale, ils ne font pas référence à la classe ouvrière inscrite institutionnellement dans l\u2019organisation du travail fordien et qui entreprend un vaste mouvement de contestation contre cette forme 216 SECTION V DOCUMENTS d\u2019organisation, mais plutôt aux travailleurs marginaux, ceux qui n\u2019y sont pas liés institutionnellement.Ils soutiennent que l\u2019ensemble du mouvement d\u2019agitation sociale agit sur la régulation de l\u2019économie.Cette situation, afirment-ils, conduit les États-Unis et les pays d\u2019Europe de l\u2019Ouest à opérer une modiication dans le système monétaire mondial en transformant le régime de parités ixes en taux d\u2019épargne lottants (ibid.:219-221).Ces luctuations de devises, de plus en plus imprévisibles, affectent le système de libre-échange, soulignent-ils.Et pour comble de malheur, à côté de ces accidents de parcours, s\u2019ajoutent les deux chocs pétroliers et la lambée des taux qui plongent l\u2019économie capitaliste dans une profonde récession (ibid.).Outre cette série d\u2019accidents de parcours perturbant l\u2019ordre économique, Piore et Sabel évoquent aussi la saturation de la demande interne.La période d\u2019après-guerre est identiiée à l\u2019émergence d\u2019un nouveau type de consommation, la consommation de masse et à un nouveau type de production, la production en série.Alors, constatent-ils, vers les années 1960 et ce, jusqu\u2019aux années 1970, la demande des biens de produits industriels est saturée dans tous les secteurs : automobile, appareils électroménagers et électroniques, toutes catégories confondues (ibid.: 236).Du fait de cette saturation des marchés, liée à la production en série, il devient de plus en plus dificile d\u2019accroître les économies d\u2019échelle en ne développant que les marchés intérieurs (ibid.:237).Alors, il faut se tourner vers les marchés intérieurs des autres pays.Selon l\u2019analyse de Piore et Sabel, la crise atteint son point culminant par la saturation de la demande interne.Alain Lipietz ne partage pas cette analyse.Selon lui, la demande interne n\u2019est pas saturée.Il fait état de trois facteurs conirmant sa thèse.Premièrement, il soutient que de très larges secteurs des pays capitalistes développés sont restés en dehors de la société de la consommation de masse ; deuxièmement, les nantis n\u2019ont pas freiné leur folie de consommation ; troisièmement, le pouvoir d\u2019achat distribué n\u2019était pas altéré.(Lipietz, 1989:30).Si l\u2019on s\u2019en tient à cette analyse, on doit quand même retenir une chose qui paraît fondamentale : seuls les riches ont continué à consommer POSSIBLES, HIVER 2016 217 comme auparavant et les autres catégories sociales ne les ont pas suivis.Alors si la demande interne n\u2019est pas saturée, elle apparaît insufisante et se fait même incertaine (Boyer et Durand, 1993).Par ailleurs, les petites et moyennes entreprises, dont l\u2019organisation est mieux adaptée au contexte de la crise, grugent la part de marchés internes des grandes entreprises (ibid.: 19-20).Pour faire face à une telle situation, les grands pays industrialisés s\u2019orientent vers les marchés intérieurs des uns et des autres, ainsi que vers ceux des pays en voie de développement, pour écouler leur surcroît de production en entrant en concurrence directe (Lipietz, 1989: 31-32, Piore et Sabel, 1989: 237).L\u2019ampleur de cette concurrence désorganise considérablement le réseau des relations économiques internationales (Boyer et Mistral, 1978: 125).De plus, plusieurs pays en voie de développement ne représentent plus une voie de débouchés pour l\u2019exportation des biens et des produits industrialisés des pays du Centre.Du côté de l\u2019Asie, des pays, tels que la Corée du Sud, Taiwan, Hong-Kong, Singapour, et du côté de l\u2019Amérique latine : le Brésil, le Mexique, le Venezuela, transforment leur industrie et se lancent dans la production en série de biens de consommation (Piore et Sabel, 1989: 240-242).Ainsi, le succès de ces pays a contribué à l\u2019embouteillage des marchés de consommation de masse (ibid.: 242).À la crise interne du côté de l\u2019offre, s\u2019ajoute une crise internationale du côté de la demande (Lipietz, 1989: 32).Le mode de régulation économique instauré après la Deuxième Guerre mondiale pour organiser et entretenir les marchés, en vue d\u2019assurer la croissance économique à l\u2019intérieur des territoires nationaux, atteint ses limites et entre en contradiction.Pour mieux saisir et comprendre la profondeur et la genèse de la crise, on doit se tourner du côté des mécanismes institutionnels sur lesquels reposait le fondement même du fordisme.Une crise institutionnelle et du rapport salarial Le fordisme est un mode de régulation qui repose sur un ensemble de formes structurelles ou institutionnelles.Parmi celles-ci, le rapport salarial est la forme institutionnelle la plus structurante.De par sa 218 SECTION V DOCUMENTS spéciicité et son rôle centralisateur, il assure le lien d\u2019interaction des rapports sociaux, le mode de cohésion des formes structurelles.Il est aussi la forme institutionnelle comportant une grande codiication juridique : la négociation collective (Aglietta, 1976: 163), c\u2019est-à-dire les règles instituant les conventions collectives.Il s\u2019agit d\u2019un contrat engageant le patronat et les syndicats, sous l\u2019œil médiateur de l\u2019État, à respecter pour une période bien déterminée les compromis se rapportant aux politiques salariales globales, à la détermination des règles du travail et de la mise en chômage (Coriat, 1990).Les modalités de ces compromis ixées par le patronat accordent aux syndicats le pouvoir de négocier le salaire des ouvriers, un droit de regard sur un certain nombre de règles et de conditions de travail, tout en excluant les ouvriers de la gestion du travail.Qui plus est, pour les syndicats, le droit de grève est suspendu pendant la durée du contrat découlant de la négociation collective.Dans un tel contexte, la convention collective est tout bonnement un ensemble de règles instituantes visant à encadrer les luttes économiques et sociales de classe (Aglietta, 1976: 164-181), ou tout au plus la face cachée du rapport salarial (Coriat, 1990), rapport sur lequel est édiiée la prospérité économique de l\u2019après-guerre et qui fait la gloire du mode de régulation fordiste.Cependant, le mode de régulation fordiste, tout comme les autres modes de régulations antérieurs, n\u2019est pas à l\u2019abri de la crise.Au milieu des années 1960, il émet des signes de défaillance, annonçant son entrée en crise.La passivité des travailleurs face aux compromis institutionnels atteint ses limites.Ceux-ci refusent de se soumettre aux conditions de contrainte et d\u2019aliénation de l\u2019organisation du travail fordiste en remettant en question les modalités de la négociation collective.C\u2019est le cœur même du compromis social fordien qui est atteint : le rapport salarial.Et pour cause, vers la in des années 1960, on assiste à une vaste mobilisation ouvrière et à un durcissement des conlits sociaux (Boyer et Mistral, 1978: 137).« Les conditions sociales qui ont permis l\u2019universalité des rapports de production capitalistes à travers la transformation du mode de vie du salariat sont profondément altérées » (Aglietta, 1976: 101).Le rapport salarial entre en crise « sous l\u2019effet des pressions qui varient selon les pays : luttes ouvrières contestant l\u2019organisation du travail, revendications salariales non compensées [.] » Boyer, 1987: 66). POSSIBLES, HIVER 2016 219 Les mécanismes de compromis institutionnels qui assuraient la stabilité relative de la reproduction du rapport salarial et qui étaient la base du succès du régime d\u2019accumulation fordiste sont rompus.Cette rupture entraîne une baisse considérable de productivité du travail et un léchissement signiicatif des gains de productivité.Ces situations induisent une baisse de l\u2019offre d\u2019emploi et le développement accéléré du taux de chômage à un niveau jamais vu depuis 1930 (Boyer et Mistral, 1978).La crise a pour origine la rupture des mécanismes institutionnels provoquée par l\u2019éclatement des contradictions inhérentes aux rapports de production capitaliste vidant le rapport salarial fordiste de son contenu, et atteint l\u2019économie et le social.++++++ Jean-Claude Roc, sociologue, Ph.D.Professeur à temps partiel Université d\u2019Ottawa, chargé de cours à l\u2019Université du Québec en Outaouais, Expert évaluateur : les Nouvelles formes d`organisation du travail, le syndicalisme et mouvements sociaux, du Fonds National de la Recherche scientiique Belgique (FNRS) Belgique.Il est membre de la revue Possibles.Références Accumulation, crises - et sortie de crise: quelques rélexions méthodologiques autour de la notion de régulation.1984.Paris: CEPREMAP, Cahiers oranges, No 8409.Aglietta, Michel.1976.« Régulation et crises du capitalisme.L\u2019expérience des États-Unis ».Paris: Calmann-Lévy.Boyer, Robert et Jacques Mistral.1978.« Accumulation, inlation, crises ».Paris: PUF.Boyer, Roger et Jean-Pierre Durand.1993.« L\u2019après-fordisme ».Paris: Syros, Brunhoff, Suzanne de.1986.« L\u2019heure du marché.Critique du libéralisme ».Paris: PUF, Coriat, Benjamin.1994.« L\u2019atelier et le chronomètre ».Paris: Christian Bourgeois.Gill, Louis.1996.« Fondements et limites du capitalisme ».Montréal: Boréal.Lipietz, Alain.1989.« Choisir l\u2019audace.Une alternative pour le XXIe siècle ».Paris: La Découverte.Piore, J.Michael et Charles F.Sabel.1984.« Les chemins de la prospérité.De la production de masse à la spécialisation souple ».Paris: Hachette. 220 SECTION V DOCUMENTS Épilogue POSSIBLES, HIVER 2016 221 Postlogue Par Ève Marie Langevin « De grands changements sont en train de se produire et c\u2019est aussi la perception d\u2019autres Autochtones.» Widia Larivière « Les Autochtones du Canada sont le socle de l\u2019identité des Canadiens.» Yves Sioui Durand Ai, shé: kon, wachiya, waachiya, kuei, kwé(k8é), gwé, hi, bonjour*, Un de mes aïeuls, Hector-Louis Langevin, un des fondateurs de la nation canadienne a aussi été un des instigateurs des pensionnats indiens1.Au nom de ma famille, je veux m\u2019excuser profondément de ces souffrances inligées et implore le pardon des personnes et de leur famille.C\u2019est cette importante découverte personnelle que mes recherches pour la coordination de ce numéro m\u2019ont permis de faire2.Les temps ont changé, n\u2019en déplaise aux cyniques et aux éternels pessimistes.Ce qui apparaissait à l\u2019époque être un « avancement » du point de vue des colonisateurs anglais et français qui se considéraient comme les seuls peuples fondateurs du Canada (!), apparait, depuis la fermeture du dernier pensionnat à la in des années 1990 et surtout depuis la tournée de la Commission de vérité et réconciliation sur les pensionnats autochtones (2009-2015), comme un barbarisme sans nom.Depuis quelques années, les Canadiens commencent enin à comprendre qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019une politique ignorante et raciste institutionnalisée par notre gouvernement au sein même des institutions juridiques, religieuses et policières et dans la population qui l\u2019a supportée.Nous comprenons mieux qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une violence coloniale, et que cette violence avalée est perpétuée et perpétrée sur et par les siens dans un cycle qui a semblé inini.Et a bien failli exterminer des nations qui sont pourtant un trésor de l\u2019humanité. 222 SECTION IV POÉSIE/CRÉATION Heureusement, de nombreuses prises de conscience se font et se sont faites, et avec leur nombre grandissant, elles toucheront bientôt l\u2019âme des peuples et l\u2019ensemble de la société.Grâce à des voix comme Dominique Rankin et Marie-José Tardif qui ont témoigné ici des pensionnats autochtones avec quelques extraits de l\u2019autobiographie de Rankin.Grâce à tous les auteur.e.s qui témoignent et informent dans ce numéro et à tous les autres que nous n\u2019avons pu joindre.et à tous ceux et celles qui viendront pour la suite du monde.Pendant le régime anglais, puis sous la coulpe des théories racistes, de sélection naturelle et d\u2019eugénisme des 19e et 20e siècles, des mésalliances et des actions de domination et d\u2019aliénation ont rendu les relations entre les nations du Canada très dificiles.Mais il n\u2019en a pas toujours été de même.Il y a eu aussi amitié et partage.Histoire d\u2019amitiés « Mais c\u2019est cette histoire des alliances qui est inconnue.» Yves Sioui Durand Les débuts des relations autochtones-européennes semblaient pourtant prometteurs.Dans le ilm l\u2019Empreinte3, l\u2019historien Denys Delâge afirme que lors des premiers contacts oficiels avec les Français (1603), les Amérindiens exigent qu\u2019il y ait des mariages avec les colons.Selon l\u2019historien David Hackett Fisher4, c\u2019est également la vision de Champlain.Pour l\u2019anthropologue, muséologue et ancienne chef de la nation abénaquise d\u2019Odanak, Nicole O\u2019bonsawin, la rupture de cette amitié franco-autochtone se situe à la Conquête (1760-1763) où la honte de soi et le sentiment de manque de reconnaissance de part et d\u2019autre se sont insidieusement installés5.Dans de nombreuses familles, comme dans la mienne, on a caché qu\u2019on avait des aïeux autochtones.Qu\u2019en disent les historiens autochtones ?Tout un autre article serait à écrire.Bien que ce numéro soit tourné principalement vers l\u2019avenir des nations autochtones dans leurs nouvelles mouvances, il nous a semblé judicieux de faire quelques allers-retours vers le passé. POSSIBLES, HIVER 2016 223 Avec le principal fondateur de la nation francophone d\u2019Amérique, nous avons présenté le premier texte de Samuel de Champlain qui relate sa première rencontre avec les peuples d\u2019Amérique appelés à l\u2019époque par lui « les Sauvages », en référence à l\u2019étymologie du mot : peuple des bois.Mais ces débuts considérables ne sont pas seulement un jardin de lys.Il y a eu aussi les attaques répétées à Lachine et à Montréal d\u2019une autre nation autochtone qu\u2019on a appelée les « Iroquois », notamment celle de 1689 à Lachine où des colons furent « massacrés » (?) et presque toutes leurs maisons brulées6, laissant les Montréalais ébranlés pour longtemps.Ici comme ailleurs, il y avait aussi des guerres et ces guerres avaient également lieu entre Autochtones, quoiqu\u2019en disent les mémoires de Jacques Cartier en parlant des Indiens qu\u2019il avait rencontrés comme ayant « l\u2019âme aussi pure que des enfants »7.« Pour la personne colonisatrice, qui reconnaît que sa propre position est illégitime et qui se sent coupable de cette situation, il y aura toujours la tentation d\u2019évoquer la représentation du bon sauvage et de s\u2019identiier à elle pour se sentir plus légitime.Cela a toujours été une tentation, même si je perçois moins souvent ce problème maintenant.» Gerald Taiaiake Alfred Faire ce numéro m\u2019a remplie d\u2019admiration pour les Autochtones, ce qui ne m\u2019a pas empêchée d\u2019exercer mon sens critique.qui m\u2019a fait parfois perdre des amitiés auprès de militants.non autochtones parfois plus « catholiques que le Pape » et qui ont tendance à magniier \u2018paternalistement\u2019 les Autochtones.qui ne sont pas exempts eux- mêmes de défauts, il va sans dire.Des mots sauvages En tant que linguiste-artiste-poète, il faut dire que suis particulièrement sensible aux sous-entendus porteurs des mots.L\u2019incroyable variété de vocabulaire au sujet des Autochtones dénote « un délire lexical », comme le faisait judicieusement remarquer l\u2019anthropologue Serge Bouchard à la radio.Une collaboratrice et réviseure de la revue, Christine Archambault m\u2019écrivait récemment que « dans le dictionnaire 224 SECTION IV POÉSIE/CRÉATION historique de la langue française Le Robert (sous la direction d\u2019Alain Rey), l\u2019on peut suivre l\u2019évolution du terme « Sauvage » ainsi : « Adjectif d\u2019abord, salvage (début XIIe siècle), puis sauvage (v.1175), représente l\u2019aboutissement du bas latin salvaticus, altération par assimilation vocalique du latin classique silvaticus « fait pour la forêt » et, en parlant des végétaux, « qui est à l\u2019état de nature ».Cet adjectif dérive de silva « forêt, bois », « parc, bosquet ».L\u2019adjectif « qui s\u2019écrit aussi en ancien français et jusqu\u2019au XVIe siècle salvage, salvaige, saulvage » s\u2019applique d\u2019abord à des animaux puis progressivement à la gent humaine, au il des voyages et des grandes expéditions aux buts religieux ou commerciaux.Sauvage se dit (XIIe siècle) d\u2019ermites ou de brigands qui vivent solitaires, généralement dans les bois.Cependant, dès le XIIe siècle, l\u2019idée initiale de forêt tend à s\u2019oublier, comme en italien pour forestiere qui en est venu à signiier « étranger ».Salvage, l\u2019ancienne forme, est en effet attesté dans ce sens (1125), par une opposition sous-jacente entre la civilisation et la nature non défrichée (silva) représentant l\u2019opposition entre la société où l\u2019on vit et le monde extérieur.La gent salvage s\u2019applique en particulier aux Sarrasins, opposés aux chrétiens dans le contexte des Croisades.Le mot comporte aussi, en ancien français, l\u2019idée d\u2019étrangeté.Dès la in du XIIe siècle (v.1196), sauvage qualiie des êtres humains, des peuples considérés comme étrangers à toute civilisation.Le mot équivaut à peu près à barbare, à primitif.(\u2026) \u2026le bon sauvage (1592) syntagme attesté dès le XIVe siècle, concept développé et diffusé au XVIIIe siècle par Rousseau, témoignent du débat entre valeurs naturelles et valeurs sociales.À la même époque, les sauvages, en français désignent normalement les Amérindiens, et cet usage se maintiendra au Canada jusqu\u2019au XIXe siècle8».Alors que choisir ?Premières Nations ?Premiers Peuples ?Anaïs Janin notait que « Premières Nations » désignent uniquement les nations autochtones, tandis que « Premiers Peuples » inclut aussi les Inuits qui sont d\u2019une migration différente et plus récente dans l\u2019histoire du monde (et dont nous aurions voulu vous parler davantage dans ce numéro, POSSIBLES, HIVER 2016 225 mais le temps et les contacts nous ont manqué.partie remise !).Pour cette raison, « Autochtone » n\u2019inclut généralement pas « Inuits », mais inclut souvent « Métis », comme étant une des nations autochtones, comme l\u2019a bien fait remarquer Widia Larivière.Il n\u2019empêche que les termes « Métis» (autrefois dit « Sang-Mêlé ») ou « métissage » sont encore empreints de sensibilités, voire de tabous ou de non-dits, comme l\u2019afirmait récemment Nicole O\u2019bonsawin dans une causerie organisée par le CPN-UQAM autour du ilm l\u2019Empreinte.Et il n\u2019est pas anodin que l\u2019histoire des Métis de la terre de Rupert (Ouest canadien) avec Louis Riel soit passée aux quasi-oubliettes de l\u2019histoire9.Une chanson à sa mémoire, « La Marseillaise rielliste », populaire à son époque est aujourd\u2019hui complètement oubliée dans les archives.Métissage ?Je fais un certain parallèle avec les peuples noirs.« C\u2019est en raison de cette stigmatisation que les premiers écrivains et poètes noirs francophones des débuts du XXe siècle ont rejeté catégoriquement le mot métissage, considérés par eux comme un concept colonial10» et leur ont préféré celui de « négritude »11.En contrepartie, dans les années 1990, le concept de métissage a trouvé sa dignité avec les auteurs de la « créolité »12.Toutefois, l\u2019idée et les produits du métissage, s\u2019ils semblent très opérants dans la culture populaire depuis plusieurs années, ont aussi leurs revers comme le montrent certains chercheurs13, car ils ont une acception souvent très supericielle.« Le capitalisme mondial incorpore la différence tout en la vidant de son sens premier » (S.Zizek)14.Ce qui rejoint aussi les préoccupations de Gord Hill quant à l\u2019entrepreneuriat des Conseils de bandes et des chefs d\u2019entreprises autochtones capitalistes.Des mots (bis) Mais revenons à la question identitaire de la façon de se nommer ou de nommer l\u2019Autre.Alors.Amérindiens, Indiens, comme la loi du même nom ?Dépendant des périodes historiques.En contrepartie, parlant de la migration européenne, dit-on alors : « Blancs », « non autochtones », « allochtones », « Euro-Américains »?En revanche, Marie-Pierre Bousquet me faisait remarquer que les préoccupations sémantiques sont 226 SECTION IV POÉSIE/CRÉATION généralement plus le fait des non autochtones.Bref, nous avons opté pour ce numéro comme générique contemporain « Autochtones » et « non autochtones » ou parfois Amérindiens, selon la vision des auteur.e.s ou la période historique.Les mots sont vivants et polysémiques, ils changent, apparaissent, disparaissent au cours des temps.Il n\u2019est pas dificile de prévoir que le mot « Autochtones » ne voudra plus dire la même chose dans un siècle.Néanmoins tous ces vocables dénotent une \u2018désunité\u2019.Avons-nous perdu le « sens commun » ?« Pendant combien de temps encore on va être capable de vivre avec autant de souffrance ?Parce que c\u2019est pas juste la souffrance des peuples autochtones, c\u2019est la souffrance de tout le monde.On prend les questions autochtones, on les met comme si elles étaient à part.Elles sont pas à part.On vit tous ensemble.À un moment donné, ça déborde.C\u2019est au cœur même de la Constitution canadienne, c\u2019est au cœur de ce pays-là, c\u2019est au cœur du Québec, c\u2019est le fondement de notre histoire », dit-il dans le ilm Québékoisie15.Il poursuit : « On s\u2019intéresse aux relations, mais la relation est comme ça (geste vertical) : t\u2019es assis sur moi et tu veux qu\u2019on parle de nos relations ?Y\u2019en a un qui est gros qui est assis sur l\u2019autre puis qui demande \u2018comment ça va ?\u2019.Veux-tu vraiment savoir comme ça va ?Ça va pas pantoute.Ça marche pas là !» Pierrot Ross-Tremblay Les mots, tous les mots, s\u2019ils ont été porteurs et sont encore porteurs de mensonges entre les personnes et entre les nations, peuvent être troubles et troublants.La recherche d\u2019identité est certes un passage obligé pour les peuples en reconquête d\u2019autodétermination individuelle et collective, mais ces mots et ces symboles doivent être portés avec sensibilité et vigilance.En effet, comme le dit Pierrot Ross-Tremblay, « les identités collectives sont souvent produites ou engendrées par les États pour se légitimer, pour mobiliser les gens » et peuvent mener aussi à des impasses, à plus d\u2019intolérance, comme des pièges qui se referment sur eux-mêmes.Mais pas nécessairement non plus.Alors, qu\u2019est-ce qui fait la différence entre un chemin collectif et un autre ? POSSIBLES, HIVER 2016 227 Sur le plan familial et personnel, la transmission entre les personnes est fondamentale dans la construction de l\u2019identité.Les peuples se rencontrent-ils vraiment un jour ou l\u2019autre ?C\u2019est peut-être le pari qu\u2019avait fait jadis, au tout début de la colonie, Marc Lescarbot avec son théâtre incluant des personnages micmacs.C\u2019est le pari du chef algonquien Léo Shetush en acceptant récemment comme frères et sœurs les Haïtiens.C\u2019est aussi le pari de la Grand-mère Carole Briggs en nous partageant et nous invitant à la Cérémonie de la Pipe sacrée (Chanoupa).Mais.j\u2019insiste.La rencontre aura-t-elle véritablement lieu ?Non.pas tant que l\u2019On ne rencontre pas l\u2019Autre en soi.C\u2019est pourquoi les sections « spirituelle » et « culturelle » me sont apparues si nécessaires.un jour à la fois.Comment s\u2019y retrouver ?Le métissage est-il une voix et une voie ?Métissage : puissance et tabou à la fois ?Ou la thèse de la « iction génétique » de Pierrot Ross-Tremblay et la iction légale dont nous parle Charles-Félix Paquin.*/* Pourtant vous êtes là De par ces temps énormes Et après tous ces siècles Où nos corps se mordaient Où nos sens se repliaient Finalement se déchirait le ciel Sur nous vos larmes ruisselaient Et ce vers quoi nous tendions depuis toujours (soudain) Et que même remerciaient nos frocs-linges Alors enin venait en nous la grâce du mystérieux (9 octobre 2011) Identité ?Pourtant, pourtant, pourtant16 (comme dirait le poète Roland Giguère, un des fondateurs de la revue).Je cherche très fort à quitter les ornières de l\u2019esprit d\u2019un autre siècle ; les oppositions bien/mal, gentils/méchants et autres ont fait tant de ravages en perpétuant l\u2019exclusion sociale et 228 SECTION IV POÉSIE/CRÉATION l\u2019oppression.Quand va-t-on sortir enin de ce dualisme cartésien aliénant ?Ne voit-on pas que la réalité est beaucoup plus subtile et complexe que cela ?En écrivant ces lignes, j\u2019écoute en boucle la chanson de Louis-Jean Cormier « L\u2019étau se resserre/ J\u2019ai mal à ma mère aussi/ L\u2019étau se resserre/ J\u2019ai mal à mon frère aussi / L\u2019étau se resserre/ J\u2019ai mal à ma sœur aussi/ L\u2019étau se resserre/ J\u2019ai peur et mon père aussi.» Mais les mots sont également porteurs de clarté et de vérité.Ils sont le centre d\u2019intérêt des philosophes et des poètes.« Les écrivains amérindiens forcent les lecteurs québécois à se remettre en question, à affronter la différence à l\u2019intérieur des frontières que tous considèrent comme les leurs », écrit Maurizio Gatti, comme nous le fait remarquer Jonathan Lamy en nous présentant des poètes autochtones : « L\u2019identité n\u2019est pas une parole en l\u2019air, mais un passage à l\u2019acte ».En requête identitaire, il importe de nommer le territoire, la vie quotidienne, les tourments intérieurs, la rage accumulée.Et d\u2019agir dans le désir de ces poètes d\u2019aller de l\u2019avant, sans avoir besoin de « se dire » à tout moment, nous explique-t-il.Les artistes en arts visuels, présentées par Anaïs Janin montrent que les femmes sont spécialement porteuses, à travers les qualités plastiques de leur travail, d\u2019un profond processus de résilience.Force des femmes Les femmes sont déinitivement mises de l\u2019avant dans ce numéro : comme un clin d\u2019œil à un numéro récent de Possibles portant sur les féminismes.Comment ?À travers l\u2019entrevue de Widia Larivière réalisé par François Fortin sur le Mouvement Idle No More/Fini l\u2019inertie; par les recherches de Catherine Richardson Kinewesquao et Janie Dolan-Cake au sujet de violence faite aux femmes autochtones, faisant écho à la violence du colonialisme des lois canadiennes et des pensionnats autochtones, en appelant à la responsabilisation des gouvernements; comme Prudence Hannis et Marie-Pierre Bousquet, responsables de programmes d\u2019éducation sur et avec les Autochtones à Kiuna et à l\u2019Université de Montréal; et comme tant d\u2019autres ! Et dans la création avec les Mélissa Mollen Dupuis, Glenna Matoush, Sonia POSSIBLES, HIVER 2016 229 Robertson, Eruoma Awashish et Nadia Myre ou les Joséphine Bacon, Rita Mestokosho, Natasha Kanapé Fontaine, Mélina Vassiliou, Virginia Pésémapéo Bordeleau et Éléonore Sioui, ou Dolorès Contré Migwans, Murielle Jassinthe, Sonia Alice Martin, Loca Noregreb, Nicole Marie Burton et aussi Samian, Marco Boudreault, Hugh Goldring et Chester Brown.Et à elles et eux tous, Jacques Laberge nous apprend à dire bonjour et merci dans leurs langues.Des actions, nouvelles alliances Dans une action directe à Sainte-Justine-de-Newton au Québec, les activistes Vanessa Gray, un jeune homme non identiié et Sarah Scalon ont fermé l\u2019inversion de la canalisation 9B nouvellement inversée de l\u2019oléoduc d\u2019Enbridge, qui assure la liaison entre Sarnia et Montréal.Ils ont été arrêtés par la police.Décembre 2015, Canada.https://www.facebook.com/ricochetmedia/videos/957163667666380/.Crédit photo : Ricochet Un retour aux sources donc ?Une nouvelle alliance est-elle en train de se recréer ?On pourrait en douter quand on voit sur les réseaux sociaux le nombre de quolibets, remarques désobligeantes, jugements intempestifs ou opinions ignorantes et racistes au sujet des Autochtones ou cette vie en parallèle.Néanmoins, le vent tourne et de nouvelles 230 SECTION IV POÉSIE/CRÉATION actions « ensemble » = mamu17, comme le dit le poète Marco Boudreault, émergent entre Autochtones eux-mêmes et avec les non autochtones.Ici comme ailleurs, de nouvelles initiatives qui deviennent parfois des mouvements de la société civile émergent progressivement : des lashmobs contre les pipelines polluants depuis 201218; la Marche des peuples pour la Terre-Mère en 201419; MITSHETUTEUAT20 (signiie en innu «ils sont plusieurs à marcher ensemble») avec le GRIP-UQAM où des militants écologistes et d\u2019Occupons Montréal se sont réunis avec des grands-mères et grands-pères pour apprendre à mieux se connaitre et amorcer des conversations/écoutes21 en 2014; les marches et manifestations au sujet des femmes assassinées ou disparues; les groupes Solidarité Nabro22 ou SOS Poïgan/Territoire qui luttent depuis 2012 contre les compagnies qui exploitent la terre des Autochtones au Québec, les Algonquins de Solidarité Lac Barrière; le festival Présence autochtone23 avec André Dudemaine qui le dirige depuis des années ou le Symposium d\u2019Art Mamu de l\u2019Institut Tshakapesh ou le Wapiconi Mobile ou la nouvelle troupe de théâtre Menuentakan; la Mission de Paix sur le leuve Saint-Laurent en voyage de canot de Kahnawake (territoire mohawk) à la ville de Québec24 et tant d\u2019autres exemples que vous pourrez ajouter sur notre page internet25 : toutes ces actions sociales et culturelles pour faire (re)connaissance et s\u2019avancer en terre de résolutions.Comme on l\u2019a entendu durant le lancement de livre de la doctorante Isabelle St-Amand « La crise d\u2019Oka en récits : territoire, cinéma et littérature » organisé par le Cercle des Premières nations de l\u2019UQAM : « Dans les trois Amériques, on a une population extrêmement jeune qui veut une dignité et c\u2019est là où on s\u2019en va » a afirmé Yves Sioui Durand lors de cet événement.Et c\u2019est de ces actions « ensemble » qu\u2019on apprendra véritablement à se connaitre et à s\u2019apprécier, que les préjugés que nous avions les uns à l\u2019égard des autres tomberont progressivement.C\u2019est peut-être là le véritable métissage ?En partie du moins.Ce métissage se fera sensiblement dans et par le territoire.Les Autochtones vivent déjà en grande partie dans nos villes du Sud.Cette \u2018migrance\u2019 implique une altération durable de soi26.Le métissage profond se fera quand les non autochtones vivront aussi en nombre dans le (vrai) Nord, POSSIBLES, HIVER 2016 231 quand nous partagerons véritablement les mêmes espaces, les mêmes vents, les mêmes saisons, les mêmes fêtes.Quand nous verrons sur notre chemin le bois coupé, et dans notre cour l\u2019eau pure polluée, les rivières harnachées, les animaux morts.Grand-mère Carole Briggs et plusieurs autres Autochtones commencent à évoquer l\u2019uniication des peuples, l\u2019unité et le processus de guérison.Mais aussi : « Avant la réconciliation27, il y a la RÉPARATION » dit encore Sioui Durand.Est-ce la prophétie du 7e feu qui est en train de se réaliser28 ?*** « Je garde encore la croyance aujourd\u2019hui que, devant le dilemme de se résigner ou pas à l\u2019oppression, nous devons avoir le courage de choisir la liberté malgré son coût immense.Ce courage qui dépasse la peur de la mort permet en quelque sorte de continuer à exister par la valeur sacrée que nous nous accordons, comme microgroupe, comme minorité et comme peuple opprimé.C\u2019est seulement en regardant franchement notre condition humaine et notre expérience historique, comme francophones dans les Amériques et comme Premiers peuples, que nous trouverons le récit de notre survivance, de notre continuité.Il doit cependant être clair que l\u2019avenir de nos relations ne peut se faire au détriment de ce qui est sacré pour les uns et pour les autres.Cela signiie, pour les Premiers peuples, un respect intégral de la Terre, de la liberté et de la dignité humaine À la politique de diviser pour mieux régner, les microgroupes vulnérables doivent répondre par l\u2019unité pour triompher des forces qui s\u2019opposent à leur continuité culturelle.» Pierrot Ross-Tremblay, 2015.« L\u2019oubli n\u2019est pas absolu : réminiscences et prise de parole chez les Premiers peuples de la francophonie des Amériques ».Minorités linguistiques et société / Linguistic Minorities and Society, numéro 5, 2015.Numéro 4 Et enin.Pour ce numéro, mon intention est toujours, après un an et demi de travail, de susciter une ouverture et d\u2019apprendre à se connaitre.Nous avons voulu donner principalement la parole aux Autochtones.J\u2019espère que la lecture vous a plu, que vous aurez le goût d\u2019aller encore plus loin.Voici donc pour enin boucler ce numéro, ce que j\u2019avais écrit en revenant 232 SECTION IV POÉSIE/CRÉATION de ma première réunion où j\u2019avais proposé de monter un numéro sur le thème des nouvelles mouvances autochtones et inuites en novembre 2014.J\u2019écoutais alors le nouveau disque de Richard Reed Parry du groupe Arcade Fire : je ne savais pas qu\u2019il se lançait dans la musique classique ! Ce fut un choc esthétique.En même temps, je choisissais des poèmes sur la Terre que je venais de recevoir pour notre numéro « Abus des Minières », dont quelques-uns étaient écrits par des Autochtones.Tout cela s\u2019est alors mélangé dans mon esprit et a donné ces mots que je vous propose en guise de conclusion : Ici, on accède à un autre rythme.Battements de cœurs et respirations politiques dans l\u2019ornière et le mystère du monde.Les couleurs, voit-on un lever de soleil rouge-oranger lumineux parcellé de blanc résumé direct ?Ici on a jeté aux orties nos préjugés.On a souvent mangé nos émotions.Peut-être a-t-on encore trop parlé, pas assez écouté le silence assourdissant du tambour dans notre poitrine ?Peut-être n\u2019a-t-on pas été assez seul encore dans la toundra pour entendre celui qui bat depuis la nuit des temps.*/* Merci ! Aux Autochtones qui nous lisent : vous avez une nouvelle amie ! J\u2019aurais aimé aller plus loin dans l\u2019élaboration des sujets, tant de sujets importants semblent manquer ! Certains acteurs culturels ou poètes importants manquent notamment.Nous aurions aimé traiter des questions inuites et métisses29.J\u2019aurais aimé aller plus loin dans la collaboration, notamment, dans un travail intertexte entre auteur.e.s, mais après un an, le temps et l\u2019énergie nous a tout simplement manqué.Par ailleurs, malgré le grand nombre de participant.e.s, il est certain qu\u2019un seul numéro ne peut rendre compte de la grande diversité de points de vue et des sensibilités des différentes communautés autochtones et des personnes.C\u2019est partie remise ! Nous vous invitons à communiquer POSSIBLES, HIVER 2016 233 avec nous via notre page internet30 pour nous faire connaitre votre réaction.Et n\u2019hésitez pas à nous envoyer vos textes pour de prochains numéros ! Et surtout, ce numéro, selon notre principe d\u2019autogestion bénévole, n\u2019aurait pas pu être réalisé sans l\u2019apport de très nombreuses personnes.Un grand nakurmik, nià: wen, migwech, tshi nashkumitin, tshi nashkumitin, mikwetc, migwetc \u2013 mig8etc, welalin, thank you, merci* à tous les auteur.e.s qui ont participé à ce numéro ainsi qu\u2019aux nombreuses personnes qui y ont contribué par leurs conseils, aide, contacts, correspondances ou encouragements.Je pense entre entres à Gustavo Zamora Jiménez, Catherine Joncas, Marc-André Toupin, Jonathan Thisselmagan Schuld, Mélanie Aracena, France Hamel, Jean- Philippe Paré, Catherine Bédard, Darren O\u2019Toole, Corine (de Disque 7e ciel), Lynn Drapeau, Fabien Longval, François J.Larocque, Louise- Caroline Bergeron, Marie-Chantal Scholl, Nancy Crépeau, Martin Papillon, Pierre Rouxel, François Fortin, Maïka Sondarjee, Christine Archambault, Paule Panet-Raymond, Michelle Payette-Daoust et une pensée toute spéciale à feu Wassim Al Ezzi qui m\u2019a introduite à la revue.+++++++ Ève Marie Langevin est coordonnatrice de ce numéro et responsable de la section Poésie et création dans les éditions régulières.______________________________ * Ces salutations sont respectivement en langue inuktitute de l\u2019Est canadien, mohawk/kanien\u2019kehá:kas, cri de l\u2019Est/eenou/eeyou), naskapi, innue (montagnais) et atikamekw, algonquin/anishinabeg, mi\u2019kmaq/ mi\u2019gmaq, anglaise et française. 234 SECTION IV POÉSIE/CRÉATION Notes de in 1 Me Hector-Louis Langevin (Conservative Party), député de Three Rivers (Les Trois- Rivières), Québec; Oficial Reports of the Debates of the House of Commons or the Dominion of Canada, Volume XIV, 1883, Ottawa, p.1376.«The intention is to establish three industrial Indian schools in the North-West [\u2026] The fact is, that is you wish to educate these children, you must separate them from their parent during the time they are being educated.If you leave them in the family, they may know how to read and write, but they still remain savage\u2026 » Texte intégral à: https://booksièclegoogle.ca/books?id=7Ys9AQAAMAAJ&pg=PA1376 &lpg=PA1376&dq=%27%27The+fact+is+that+if+you+wish+to+educate+the+children, +you+must+separate+them+from+their+parents+during+the+time+they+are+being+taug ht.+If+you+leave+them+in+the+family+they+may+know+how+to+read+and+write,+bu t+they+will+remain+savages,+whereas+by+separating+them+in+the+way+proposed,+th ey+acquire+the+habits+and+tastes%E2%80%A6of+civilized+people%27%27+house+o f+common+1883&source=bl&ots=93n9hw_HjF&sig=SqlmzJVdIOKHxXMcTE7dnIy_ Nqo&hl=fr&sa=X&redir_esc=y#v=onepage&q&f=false 2 À cet égard, l\u2019auteure et chercheuse Cathy Richardson Kinewesquao me conseille de lire « A Community of Ideas.Chap.\u2018Letters to Ancestry\u2019 » David Denborough, Cheryl White.«A Community of Ideas».2005.Paperback / Dulwich Centre Publications.3 de Carole Poliquin et Yvan Dubuc, 2014.Voir aussi https://www.youtube.com/ watch?v=xcXwIzmPqmM et http://www.academia.edu/17377504/La_peur_de_passer_ pour_des_Sauvages 4 « Le Rêve de Champlain », éd.Boréal, 2012.Voir aussi la série basée sur ce livre sur TFO et WN en 2015, extraits en ligne au http://wn.com/champlain (page consultée le 4 janvier 2016).5 Dans le ilm L\u2019Empreinte, voir note 2.Voir aussi http://nationantaya.com/Document/ Communiques_et_Articles/traite_de_l\u2019amitie.pdf 6 Voir http://www.ledevoir.com/politique/quebec/416053/massacre-de-lachine-moment- charniere-ou-mise-en-scene 7 Dans « Voyages au Canada » entre 1534 et 1542 (Lux éditeur.2000).Voir : Y.Jacob.2000.« Jacques Cartier ».Les observations de ses rencontres avec les Iroquois d\u2019Hochelaga (futur Montréal) seront à l\u2019origine de la vision du « bon sauvage », mythe développé par la suite par les penseurs européens tels que Louis Armand de Lom d\u2019Arce, baron de La Hontan (1666-1715) « qui passe 10 ans au Canada, est le premier à faire rêver les Européens en les entretenant de la liberté et de l\u2019égalité entre les hommes primitifs.Ses écrits inspirent, au XVIIIe siècle, une grande partie des représentations du mythe du \u2018\u2019bon sauvage\u2019\u2019 » (M. POSSIBLES, HIVER 2016 235 Laurin.2012.« Anthologie littéraire du Moyen-Âge au XIXe siècle ».Avant lui, Montaigne (1533-1592) introduira aussi le principe de l\u2019introspection, du relativisme culturel et de tolérance dans la vie politique qui présageront du mythe.« Tout homme porte la forme entière de l\u2019humaine condition ».« Nous ne saurions faillir à suivre la nature; le souverain précepte consiste à se conformer à elle » (in « Essais », 1580), et à sa suite, les Diderot, Rousseau, Lévis Strauss, Huxley et Tournier qui développeront le « bon sauvage ».8 Tiré du Dictionnaire historique de la langue française Le Robert, sous la direction d\u2019Alain Rey 9 Les Métis ont aussi subi les pensionnats indiens où ils étaient considérés comme « classes dangereuses » par le gouvernement fédéral, jusqu\u2019à ce qu\u2019ils fassent l\u2019objet d\u2019un conlit de compétence fédérale/provinciale (!) et peinent ainsi à recevoir des services d\u2019éducation déjà plus que déicients.Néanmoins, quelques Métis, comme Louis Riel, ont reçu une éducation plus avancée.« Les dossiers actuels ne permettent pas de dire combien d\u2019enfants métis ont fréquenté un pensionnat.Mais, ils ont fréquenté presque chaque pensionnat mentionné dans le présent rapport, à un certain moment, où ils auraient partagé ces expériences \u2013 taux de mortalité élevé, déicience alimentaire, logement insalubre et surpeuplé, discipline sévère, lourdes charges de travail, négligence et violence \u2013 décrites dans les autres volumes de cette histoire.Les Métis ont non seulement été éduqués dans les écoles, mais ils ont, à l\u2019occasion, joué un rôle dans leur exploitation.[.] Dans les années 1860, Louis Riel est un des jeunes Métis qu\u2019on envoie étudier dans les écoles catholiques du Bas-Canada.Dans les années 1880, il enseigne au pensionnat pour garçons métis au Montana.La sœur de Louis Riel, Sara, est éduquée au pensionnat des Sœurs de la Charité à Rivière-Rouge.Après avoir prononcé ses vœux en 1868, elle devient enseignante au pensionnat de l\u2019Île- à-la-Crosse.Les écoles anglicanes de Rivière-Rouge accueillaient également les enfants d\u2019ascendance mixte.» « Pensionnats du Canada : L\u2019expérience métisse », Rapport inal de la Commission de vérité et réconciliation du Canada, Volume 3.2015.McGill-Queen\u2019s University Press.Voir http://www.myrobust.com/websites/trcinstitution/File/Reports/ French/French_Volume_3_Metis_Web.pdf 10 Notamment Senghor, Diop et Sadji, voir « Regards croisés sur le métissage ».Dir.Laurier Turgeon et Anne-Hélène Kerbiriou, CELAT, PUL, 2002.11 Avec des auteurs comme Césaire et Fanon.op.cit., note 10 12 Avec des auteurs comme Bernabé, Chamoiseau, Coniant ou Glissant d\u2019un côté de l\u2019océan; et de l\u2019autre côté avec Rushdie ou Bhabha.Ou plus récemment avec Zizek : « Le métissage représente à l\u2019échelle du monde ce que le multiculturalisme est à l\u2019échelle de la nation.Le capitalisme mondial incorpore la différence tout en la vidant de son sens premier.La différence devient un produit à consommer, une source de plaisir, dans la réiication de l\u2019autre.À la manière du nationalisme multiculturel, la logique culturelle de la mondialisation exprime un néocolonialisme dans la mesure où il obscurcit et, en même temps, maintient le lien colonial par la production d\u2019un discours valorisant la différence. 236 SECTION IV POÉSIE/CRÉATION 13 Op.cit.note 10 14 Op.cit.note 10 15 de Mélanie Carrier et Olivier Higgins, 2014 16 « Pour tant de jours » 17 en innu 18 Au moment de mettre sous presse, on apprend que la nation Chippewas de la Thames (Ontario) poursuit Enbridge, l\u2019Ofice national de l\u2019énergie et la Procureure générale du Canada en Cour suprême pour contester l\u2019inversion de la canalisation 9B de l\u2019oléoduc d\u2019Enbridge, qui assure la liaison entre Sarnia et Montréal.Voir http://www.ledevoir.com/ environnement/actualites-sur-l-environnement/459847/des-autochtones-devant-la-cour- supreme-pour-contester-l-oleoduc-9b (page consultée le 11 janvier 2016) 19 https://www.facebook.com/peuplespourlaterremere/?fref=ts 20 https://evemarieblog.wordpress.com/2014/04/11/mitshetuteuat-cercle-de-parole/ 21 Au début des années 2000, l\u2019Australie a mis en place des pratiques de « conversations about reconciliation between Indigenous and non-Indigenous Australia were occurring throughout the country.» David Denborough, Cheryl White «A Community of Ideas».2005.Adelaïde, Paperback / Dulwich Centre Publications.22 http://solidaritenabro.org/ 23 http://www.presenceautochtone.ca/fr 24 http://www.famillesdumonde.org/mission-de-paix 25 http://redtac.org/possibles/ 26 Ève Langevin « L\u2019Intégration des artistes émigrés à Montréal », Esse arts+opinions, no36, hiver 1999 27 « La réconciliation est un processus spirituel qui nécessite plus qu\u2019un cadre juridique.Elle doit se faire dans les cœurs et les têtes.» Nelson Mandela.« Il n\u2019y aura pas d\u2019harmonie raciale sans égalité économique.» Ronald Lamola, ANC, Afrique du Sud.Selon Mandela et Tutu, « A person with Ubuntu is open and available to others, afirming of others, does not feel threatened that others are able and good, based from a proper self-assurance that comes POSSIBLES, HIVER 2016 237 from knowing that he or she belongs in a greater whole and is diminished when others are humiliated or diminished, when others are tortured or oppressed.» Archbishop Desmond Tutu 28 https://en.wikipedia.org/wiki/William_Commanda et http://aboriginalliving.com/wp-content/uploads/2012/12/Fleming_Anishinaabe-Great- Migration1.pdf 29 La CRV a publié un volume entier sur l\u2019expérience des Métis dans les pensionnats : voir note 9 30 http://redtac.org/possibles/nous-joindre-2/ 238 SECTION IV POÉSIE/CRÉATION T.C.McLuhan, « Pieds nus sur la terre sacrée ».1971.Éd.Denoël. POSSIBLES, HIVER 2016 239 « Niminunakuitishun nuash nishkana tshetshi uapatakaniti tshetshi pishkapataniti nin eka nita tshetipashimikauian.(Je me suis faite belle pour qu\u2019on remarque la moelle de mes os survivante d\u2019un récit qu\u2019on ne raconte pas.)» Joséphine Bacon \u2013 Bâtons à message Tshissinuashitakana «Ce mot est une saison C\u2019est aussi le son que font les saumons (dans le rêve du pêcheur Pourtant il nage avec force avec son dernier soule Pour laisser échapper tout ce qui reste (de son dernier voyage Viendront aussi les petits fruits que mon grand-père l\u2019ours attend au détour d\u2019une rivière et lorsqu\u2019il se nourrit de l\u2019été sa graisse dégage toute la valeur (de la vie.Moi je puise l\u2019eau qui nettoiera (mon âme et les pierres mes grands-pères guideront mon coeur » Rita Mestokosho \u2013 Nipin1 1 Poème publié dans le journal Le Monde, le 1-07-2009, dans le cadre de sa lutte pour sauver la rivière La Romaine.En ligne http://www.lemonde.fr/idees/article/2009/07/01/quel-avenir-pour-la-romaine- par-jean-marie-g-le-clezio_1213943_3232.html (page consultée le 3 janvier 2016) 240 SECTION IV POÉSIE/CRÉATION « De notre côté, je vois des hommes politiques autochtones sur le territoire canadien vendre leurs terres pour espérer sauver leurs communautés de la pauvreté, et puis on ne voit pas cet argent.Je ne pardonne pas le don des territoires traditionnels à des monstres corporatifs au nom de l\u2019économie.Je ne comprends pas pourquoi non plus des chefs politiques, s\u2019ils sont si iers d\u2019être ce qu\u2019ils sont, des Natifs du Territoire, ne sont pas capables d\u2019assumer ce que cela implique, que d\u2019être né Natif.[.]Je ne peux/veux pas vivre dans une vie où chaque geste pose une conséquence néfaste et irréversible sur d\u2019autres êtres humains.Car dans ma présence à la ville, je ne sais plus me sauver que par la poésie et la peinture.» Natasha Kanapé Fontaine \u2013 blogue Innu Assi2 2 https://natashakanapefontaine.wordpress.com/ (page consultée le 3 janvier 2016) "]
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