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Titre :
Possibles
Éditeur :
  • Montréal, Québec :Revue Possibles,1976-
Contenu spécifique :
Vol. 41, no 2, automne 2017
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
quatre fois par année
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Possibles, 2017, Collections de BAnQ.

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[" POSSIBLES VOLUME 41, NUMÉRO 2.AUTOMNE 2017 Justice écologique Réponse aux changements climatiques ? DÉPARTEMENT DE SCIENCE POLITIQUE, Dominique Caouette, Pav.Lionel Groulx, Université de Montréal C.P.6128, Succursale Centre-ville, Montréal (Québec), H3C 3J7 SITE INTERNET : www.redtac.org/possibles RESPONSABLES DU NUMÉRO : Geneviève Talbot, Olga Fliaguine et Dominique Caouette COMITÉ DE RÉDACTION : Christine Archambault, Grégoire Autin, Stéfanie Bergeron, Dominique Caouette, Camille Caron, Anna Maria Fiore, Gabrielle Gonthier Fiore, Evelyn Forero, Jose Fuca, Gabriel Gagnon, Anne Gauthier, Nadine Jammal, Maud Emmanuelle Labesse, Roseline Lambert, Ève Marie Langevin, Claire Lengaigne, Anatoly Orlovsky, Jean-Claude Roc, Abrielle Sirois-Cournoyer, Maïka Sondarjee, Geneviève Talbot, André Thibault, Maxime Thibault-Vézina, Caroline Tremblay.COORDINATION : Dominique Caouette RESPONSABLE DE LA SECTION POÉSIE/CRÉATION : Ève Marie Langevin RESPONSABLE DE LA SECTION DOCUMENTS : Maud Emmanuelle Labesse RESPONSABLE DE LA PRODUCTION : Maïka Sondarjee CONCEPTION GRAPHIQUE : François Fortin CORRECTION ET RÉVISION : Christine Archambault, Alex Chartrand, Gabriel Gagnon, Jany Lavoie, Anatoly Orlovsky et Yves Rochon MEMBRES FONDATEURS : Gabriel Gagnon, Roland Giguère, Gérald Godin, Gilles Hénault, Gaston Miron, Marcel Rioux La revue Possibles est membre de la SODEP et ses articles sont répertoriés dans Repères.Les textes présentés à la revue ne sont pas retournés.imPression : Le Caïus du livre Ce numéro : 15$ La revue ne perçoit pas la TPS ni la TVQ.DéPôt légal Bibliothèque nationale du Québec : D775 027 DéPôt légal Bibliothèque nationale du Canada : ISSN : 0707-7139 © 2017 Revue Possibles, Montréal POSSIBLES POSSIBLES, Automne 2017 3 TABLE DES MATIÈRES Éditorial: La justice écologique.6 Geneviève Talbot, Olga Fliaguine et Dominique Caouette SECTION I La Justice Écologique Partie 1 - Différentes perspectives Le Sumak Kawsay et le Buen Vivir, une alternative au développement?.12 Paul Cliche Une nouvelle gouvernance pour respecter notre mère la Terre.29 Sippi Flamand Pour un Humanisme de l\u2019anthropocène.38 Yves Vaillancourt La lutte aux changements climatique est-elle juste?.51 Normand Mousseau Partie 2 - Impacts de l\u2019injustice environnementale Guerre et crise agraire en Syrie : Revisiter le conlit syrien au prisme de la justice écologique.63 Efe Can Gurca (Im)possible, la justice pour les victimes de crimes commis par les minières canadiennes.75 Marie-Dominik Langlois et Mélisande Séguin Les réfugiés en Alaska : les oubliés de la lutte aux changements climatiques.90 Olga Fliaguine Énergie Saguenay ou l\u2019art de feindre l\u2019acceptabilité sociale.99 Benoît-Robin Lessard Intermède.Hommage à Nicole Laurin.108 Nadine Jammal 4 TABLE DES MATIÈRES Partie 3 - Pistes d\u2019action - Débats et Perspectives Changer la vie.Les contraintes et les possibles.111 Gabriel Gagnon Les droits humains pour la protection de l\u2019environnement.118 Thomas Brossard La défense du territoire et de la vie : milpa, comunalidad et systèmes agroalimentaires durables au sud du Mexique.127 Marie-Josée Massicotte, avec la collaboration de Melquiados (Kiado) Cruz Climat/Énergie : \u2018La lucidité est la blessure la plus rapprochée du Soleil\u2019 citation de René Char.142 Alain Brunel Partager le fardeau climatique : Les marchés du carbone comme piste de solutions aux changements climatiques .156 Gabrielle Côté et Mark Purdon SECTION II Documents Derrière la haine, la peur.169 André Thibault Folie et raison dans l\u2019œuvre de Michel Foucault .175 Julien Gauthier Mongeon Courrier des auteures.193 Carole Briggs SECTION III Poésie/Création Liminaire, suivi de Pêle-pête-mêle et Sens dessus dessous.197 Mon Seigneur, aide-nous, débarrasse-nous de toute cette pourriture !.202 Nikolaï Kupriakov POSSIBLES, Automne 2017 5 Carretera Fronteriza 16 de noviembre de 2015.204 Pierre Bernier Vers Sagana.211 Camille Caron L\u2019homme à la rivière.217 Gil Léveillée Éco-F.221 Ève Marie Langevin Atrabile, Melancholia No1.225 Sonia Alice Martin Le sort des phalènes.226 Sonia Alice Martin Of Flowers, Horses, and Men, Genèse.231 Sonia Alice Martin Nos corps territoires.232 Louba-Christina Michel Tableau de la première chasse.Achchi.234 Marco Boudreault Dernier instant de calme.237 Nikolaï Kupriakov Littoral.amen.Blanc tonique.Le sang des autres.Clairière.Marais.Aux conins.238 Anatoly Orlovsky Tankas en partance.245 Sandrine Davin Recueillement.Géants silencieux.L\u2019espoir.249 Emmanuelle Grosjean 6 EDITORIAL Editorial La Justice Écologique : un élément de réponse aux changements climatiques?Par Geneviève Talbot, Olga Fliaguine et Dominique Caouette Il n\u2019y a plus de doute, l\u2019origine du réchauffement climatique est anthropique, quoi qu\u2019en disent les climato-sceptiques.Cette afirmation n\u2019est pas tirée d\u2019un manifeste écologiste alarmiste, mais plutôt énoncée dans le rapport du GIEC (Groupe d\u2019experts intergouvernemental sur l\u2019évolution du climat) paru en mars 2014.Bien que l\u2019on sache que l\u2019être humain est en grande partie responsable des changements climatiques, et que par conséquent nous sommes en mesure d\u2018agir pour modiier le cours des événements, l\u2019inertie reste forte.Comment expliquer ce manque d\u2019actions concrètes, alors que nous savons pertinemment que si nous continuons sur la même voie nous menaçons notre propre survie?Est-il possible que nous soyons incapables de répondre adéquatement aux déis que nous posent les changements climatiques, car ces derniers nous imposent à sortir de modes de pensée établis et fondés sur un modèle d\u2019action axé sur l\u2019État et son rôle central?Peut-on sortir de cette camisole de force intellectuelle et miser sur l\u2019action des individus et leurs capacités d\u2019agir collectivement pour changer le cours des choses ?Et si en plus, le phénomène des changements climatiques nous obligeait à sortir de ce cadre et à considérer le monde dans lequel nous vivons sous un autre angle, voir même sous plusieurs angles différents de façon simultanée, à la manière d\u2019un prisme?Déjà en 2014, Naomie Klein, afirmait dans son livre « This changes everything », que face aux changements climatiques, nous devions POSSIBLES, Automne 2017 7 allier à la fois une critique du modèle économique dominant et une perspective environnementale.L\u2019année suivante, dans sa lettre pastorale, « Notre maison commune » publiée en juin et qui a trouvé résonnance largement au-delà des cercles catholiques, le Pape François fait à la fois appel à la raison, mais aussi à la spiritualité et la capacité d\u2019empathie.De manière plus précise, nombreux sont les rapports, études et articles qui abordent cette question sous des angles différents, que ce soit les émissions de GES liées à la consommation1, ou encore des entreprises les plus grandes émettrices2 abordant ainsi la question des changements climatiques à travers les activités et les choix de personnes, du consommateur ordinaire aux grands propriétaires et conseils d\u2019administration.Au Sud, dans les pays les plus touchés par les impacts des changements climatiques, on aborde de plus en plus la lutte aux changements climatiques sous l\u2019angle de la justice.Comment se fait-il que celles et ceux qui produisent le moins de GES sont les personnes qui en subissent le plus les conséquences?Quelle est la part de responsabilité, notamment inancière, qui doit être assumée par les principaux émetteurs, en particulier les États industrialisés ou émergents par rapport aux impacts majeurs sur la vie des gens?Pour une majorité d\u2019habitants.es du Sud mondialisé, les impacts des changements climatiques sont une dure réalité quotidienne et non pas un simple énoncé théorique.Dès que l\u2019on aborde l\u2019idée de justice écologique, on aboutit aux impacts et conséquences des changements climatiques.1 Voir le rapport de l\u2019Oxfam, Extrême Carbon Inequality, https://www.oxfam.org/en/ research/extreme-carbon-inequality 2 Voir, The Carbon Major Report, 2017, https://b8f65cb373b1b7b15feb-c70d8ead- 6ced550b4d987d7c03fcdd1d.ssl.cf3.rackcdn.com/cms/reports/documents/000/002/327/original/Carbon-Majors-Report-2017.pdf?1499691240) 8 EDITORIAL Aujourd\u2019hui, le mouvement pour la justice écologique constitue une réponse transnationale face aux changements climatiques.Ce mouvement considère les changements climatiques comme un problème de justice sociale complexe et non simplement un problème environnemental.Alors que l\u2019écologisme peut voir le changement climatique comme le résultat d\u2019un secteur industriel mal réglementé, la justice écologique le perçoit comme le produit d\u2019inégalités sociales et d\u2019un système économique obsédé par la croissance pour la croissance.L\u2019exclusion sociale, le racisme et les préjugés sont intrinsèquement liés à la manière dont se vit les changements climatiques et à leurs conséquences concrètes.On ne peut les ignorer.Un autre élément important, qui déinit la justice écologique (parfois confondue avec la justice climatique) est qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un mouvement social de base.Il relète l\u2019importance pour les communautés de s\u2019investir dans l\u2019organisation de leurs propres actions et dans les décisions concernant leur avenir.La justice écologique implique de faire pression sur les grandes entreprises ou les gouvernements : cette pression venant des citoyens.nes et non des élites.Elle est enracinée dans la croyance que les communautés de base peuvent agir et inluencer les puissants de ce monde, plutôt que de se ier aux discours et promesses vides.En d\u2019autres termes, la justice écologique est un mouvement de pouvoir citoyen.L\u2019organisation collective \u2013 par opposition à l\u2019action individuelle \u2013 est le fer de lance de ce mouvement.De nombreuses actions ont déjà été menées et leurissent aujourd\u2019hui un peu partout dans le monde.Celles- ci ont été bien présentes et médiatisées alors que nous approchions de la COP21 à Paris.Alors qu\u2019on parlait, il y a quelques années, de justice climatique, aujourd\u2019hui, on parle plutôt de justice écologique.Se pourrait-il que l\u2019économie, le développement et la justice pris individuellement soient insufisants pour envisager sereinement la lutte aux changements climatiques?La justice écologique célèbre l\u2019interconnexion et POSSIBLES, Automne 2017 9 l\u2019interdépendance entre tous les êtres; elle reconnaît la responsabilité que nous avons en tant qu\u2019êtres humains de coexister dans l\u2019harmonie pour le bien-être de la communauté planétaire.La justice écologique priorise la dignité humaine, l\u2019autodétermination et le développement d\u2019économies durables dans la justice pour tous et toutes au sein d\u2019un monde où les ressources sont limitées.Du point de vue scientiique, la justice écologique se fonde sur un certain nombre de prémisses : la Terre et ses ressources sont limitées, les écosystèmes complexes et fragiles, et le monde naturel \u2013 dont les êtres humains font partie \u2013 forme un système interconnecté et interdépendant.Dans ce réseau de vie, l\u2019ingéniosité et l\u2019activité humaines doivent s\u2019ancrer dans la prudence et la sollicitude.Du point de vue historique, les tenants de la justice écologique avancent que les systèmes économiques, sociaux et politiques dominants sur la Terre ont favorisé les populations aisées des pays du Nord, tout en excluant les populations autochtones.Encore aujourd\u2019hui, ce sont les classes aisées qui en sont encore aujourd\u2019hui les principaux bénéiciaires.Ces systèmes ont entraîné l\u2019épuisement de la diversité écologique de la Terre, la destruction de ses écosystèmes, la pollution du sol, de la mer et de l\u2019air, l\u2019extinction de nombreuses espèces et éventuellement entraîner des changements climatiques.Ce sont les populations des pays du Sud qui en ressentent le plus durement les retombées de ces phénomènes, elles qui en sont pourtant les moins responsables.Le travail pour la justice écologique exige inspiration, initiative, imagination et empathie.Pour réagir à l\u2019urgence des inégalités mondiales; contrer la dégradation de multiples écosystèmes \u2013 et confronter les changements climatiques \u2013 il nous faudra aujourd\u2019hui se retrousser les manches et savoir faire preuve de détermination, de retenue, de solidarité et d\u2019amour.Dans ce numéro de Possibles nous souhaitons aborder les différentes facettes de la justice écologique tout en explorant les débats qui animent la société autour des changements climatiques.Nous avons choisi d\u2019offrir une panoplie de perspectives sur la justice écologique, 10 SECTION II Documents 10 EDITORIAL les impacts de l\u2019injustice écologique et les pistes de solutions possibles pour faire face aux crises climatiques.Si en général les milieux académiques, environnementaux et de justice sociale sont unanimes sur le fait que les changements climatiques existent, il y a tout de même plusieurs avenues quant aux solutions.En adoptant cette démarche, nous poursuivons la tradition de Possibles qui, se veut un lieu de débats et d\u2019échanges d\u2019idées permettent d\u2019imaginer autrement nos sociétés. POSSIBLES, Automne 2017 11 Îles-de-la-Madeleine La pêche vaut mieux que Old Harry Par Annie Landry Passer l Les courants dans le Golf SECTION I La Justice écologique Partie 1 Différentes perspectives 12 SECTION I La justice écologique Le Sumak Kawsay et le Buen Vivir, une alternative au développement Par Paul Cliche L\u2019émergence du « Sumak Kawsay » (en kichwa) qui a été traduit en espagnol par « Buen Vivir » représente un fait historique notable pour les mouvements autochtones d\u2019Abya-Yala1, pour l\u2019ensemble des organisations populaires d\u2019Amérique latine et de façon plus large, pour les pays de la périphérie du système mondial et les groupes sociaux subalternes et exclus.Il constitue un projet de société original qui se démarque radicalement du modèle dominant au sein du système mondial.Porté par les dirigeants du mouvement autochtone2 équatorien, il a émergé comme un modèle de substitution de développement post- néolibéral (Rámirez 2010), un modèle de post-développement (Escobar 2012), voire une « alternative au développement » (Acosta 2012 et Gudynas 2012).Il a été grandement légitimé par sa reconnaissance dans la constitution de l\u2019Équateur de 2008 (Il est également inscrit dans la Constitution de la Bolivie de 2009 comme « Suma Qamaña (vivir bien) »).Un tel paradigme, en proposant l\u2019idée du « vivre bien » comme paramètre sociétal et non celui du « vivre mieux », de posséder plus de biens ou d\u2019augmenter le niveau de vie, se trouve à remettre en question les idées de croissance et de progrès qui fondent le modèle dominant de développement.1 Abya-Yala, mot provenant de la langue kuna du Panama, est le terme adopté en 1977 par le Conseil mondial des peuples indigènes pour désigner l\u2019ensemble de l\u2019Amérique, lequel est utilisé par de nombreux leaders et intellectuels autochtones, surtout depuis 1992, année de la campagne des 500 ans de résistance indigène.2 Nous utilisons dans ce texte le terme « autochtone » comme équivalent du mot espagnol « indígena ».Par ailleurs, en tant que catégorie sociale, dans les pays de l\u2019Amérique dite latine qui sont largement métissés, les collectivités autochtones et l\u2019appartenance à ces collectivités se déinissent d\u2019abord et avant tout sur la base de l\u2019auto- identiication et de l\u2019identité. POSSIBLES Automne 2017 13 Le Sumak Kawsay apparaît comme une autre vision du monde inspirée des cultures autochtones prenant la forme d\u2019un projet de société qui est l\u2019aboutissement d\u2019une série de critiques et de pratiques de résistance face à l\u2019extractivisme, au productivisme, à la concentration des ressources et de la richesse et en général aux politiques dominantes de développement.Il est en quelque sorte une construction, plus précisément une systématisation de conceptions et de pratiques convergentes provenant de plusieurs communautés autochtones dans un projet politique qui, tout en s\u2019inscrivant dans un univers culturel autochtone, interpelle l\u2019ensemble de la société équatorienne et est formulé en des termes qu\u2019elle est susceptible de décoder, de discuter et d\u2019intégrer.La proposition du Sumak Kawsay s\u2019inscrit au sein d\u2019une démarche de lutte autochtone pour l\u2019autonomie politique, ceci dans le cadre d\u2019un débat et d\u2019un dialogue interculturel.Pour parvenir à saisir toute la richesse du Sumak Kawsay, nous allons d\u2019abord aller à ses racines en précisant le sens qu\u2019il a en langue kichwa et en décrivant quelques pratiques observées dans le milieu autochtone équatorien pour ensuite en dégager les principes fondamentaux et fournir l\u2019exemple d\u2019un projet porteur animé de cette vision du monde, l\u2019initiative Yasuni ITT.Pour terminer, nous signalerons quelques-unes des tensions et contradictions et aussi des potentialités qui émergent du contexte interculturel dans lequel évolue ce nouveau paradigme qui, en sortant du champ proprement autochtone et en s\u2019universalisant, est en même temps susceptible de subir l\u2019empreinte d\u2019acteurs sociaux non autochtones.Les racines du Sumak Kawsay La première théorisation autour du concept kichwa de Sumak Kawsay remonte à l\u2019an 2000 et est attribuée à Carlos Viteri Gualinga, un intellectuel et leader autochtone de l\u2019Amazonie équatorienne (Hidalgo- Capitán, Arias et Ávila 2014, p.34-35) (voir page suivante). 14 SECTION I La justice écologique Dans la cosmovision des sociétés autochtones, dans la compréhension du sens qu\u2019a et doit avoir la vie des personnes, le concept de développement n\u2019existe pas.En d\u2019autres termes, il n\u2019existe pas de conception d\u2019un processus linéaire de la vie établissant un état antérieur ou postérieur, c\u2019est-à-dire de sous-développement et de développement, dichotomie par laquelle doivent passer les personnes dans l\u2019atteinte du bien-être, comme c\u2019est le cas dans le monde occidental.Il n\u2019existe pas non plus de concepts de richesse et de pauvreté déterminés par l\u2019accumulation et la carence de bien matériels.Il existe plutôt une vision holistique autour de ce que doit être l\u2019objectif ou la mission de tout labeur humain qui est de chercher et de créer les conditions matérielles et spirituelles pour construire et maintenir le \u2018buen vivir\u2019, lequel se déinit aussi comme la \u2018vie en harmonie\u2019 qui dans des langues comme le runashimi (quichua) se déinit comme \u2018allikáusai\u2019 ou \u2018súmackáusai\u2019.(Viteri G.2002 [2000], p.2; notre traduction) Le concept de Sumak Kawsay apparaît donc dans sa formulation première comme une démarcation, voire une opposition face au concept même de développement.Par la suite, il a été débattu et intégré parmi les revendications de l\u2019ensemble du mouvement autochtone équatorien, notamment au sein de de la CONAIE (Confédération des nationalités autochtones de l\u2019Équateur), ainsi que d\u2019un large secteur de la société civile pour inalement être retenu par l\u2019Assemblée constituante qui a rédigé la Constitution de 2008.L\u2019inclusion des principes du Sumak Kawsay dans la constitution de l\u2019Équateur représente indéniablement une conquête du mouvement autochtone.Il s\u2019agit d\u2019un nouveau paradigme, d\u2019un projet de société qui, tout en s\u2019inspirant de l\u2019univers culturel des peuples autochtone et en s\u2019insérant dans ses revendications, est également marqué par la pensée écologiste et celle de la gauche politique (qui coïncident d\u2019ailleurs en partie).Plongeant ses racines dans les profondeurs historiques des cultures autochtones, il ne propose pas pour autant un retour à un passé mythique, correspondant plutôt à une formulation dans les conditions POSSIBLES Automne 2017 15 actuelles qui, se projetant décidément vers l\u2019avenir, se présente comme la construction d\u2019une nouvelle voie pour le développement, voire d\u2019une voie de rechange au développement.Une première façon d\u2019approfondir le paradigme du Sumak Kawsay est d\u2019expliquer son origine dans les traditions culturelles autochtones.Pour ce faire, nous aurons d\u2019abord recours à la linguistique, au sens que ce terme possède en langue kichwa et, ain de montrer comment il s\u2019inspire de pratiques concrètes, nous utiliserons des données ethnographiques d\u2019observations effectuées dans le nord des Andes équatoriennes.Le concept de Sumak Kawsay En kichwa, kawsay fait référence à la vie, à une entité active incluant les êtres humains et la nature qui est dotée d\u2019une énergie permettant d\u2019aller dans le temps et dans l\u2019espace, deux concepts qui s\u2019expriment en un seul terme, pacha, et font référence à un processus cyclique ininterrompu en forme de spirale (Yánez Cossío 2012, p.43-48).Quant à sumak, il est la réalisation concrète du concept abstrait de sumay, de l\u2019esthétique, de ce qui est beau et harmonieux physiquement et spirituellement (Yánez Cossío 2012, p.49-51).Qui plus est : « La réalisation de la vie dans un cadre esthétique a des implications liées à l\u2019éthique et à la justice, ce qui fait qu\u2019il ne s\u2019agit pas seulement d\u2019un « bien vivre » [buen vivir], mais d\u2019une vie pleine générant les satisfactions auxquelles une personne a droit dans tous les aspects de la vie ».(Yánez Cossío 2012, p.50) C\u2019est dans cet esprit que l\u2019ex-président de la CONAIE, Luis Macas3, afirme : Le Sumak Kawsay, c\u2019est la vie en plénitude, c\u2019est le résultat de l\u2019interaction de l\u2019existence humaine et naturelle.En d\u2019autres termes, le Sumak Kawsay correspond à l\u2019état de plénitude de toute la communauté vitale.C\u2019est la permanente construction de tous les processus vitaux dans lesquels se manifestent l\u2019harmonie, l\u2019équilibre 3 Il a aussi été député, ministre de l\u2019agriculture, candidat à la présidence de l\u2019Équateur et fondateur de l\u2019Université interculturelle des nationalités et peuples autochtones «Amawtay Wasi» qui a été fermée par l\u2019État équatorien en novembre 2013. 16 SECTION I La justice écologique interne et externe de toute la communauté, non seulement humaine, mais aussi naturelle.(Macas 2010, p.23-24; notre traduction) Un tel concept est donc ininiment plus complexe et profond que le simple niveau de vie, le montant des revenus ou la quantité de biens possédés.Il se fonde sur une vision intégrale de la vie, comprenant les communautés humaines et la nature, incluant les pratiques et les croyances et englobant tous les aspects, aussi bien matériels et physiques que symboliques et spirituels.En outre, il propose un monde où les êtres humains et la nature, les hommes et les femmes ainsi que les différentes communautés des diverses niches écologiques sont en équilibre, coexistent dans le temps et dans l\u2019espace et maintiennent des liens de réciprocité.Ces idées d\u2019équilibre et de complémentarité ressortent non seulement dans l\u2019univers sémantique du Sumak Kawsay, mais également dans les pratiques traditionnelles des cultures autochtones.À titre d\u2019exemple, nous nous référerons aux données ethnographiques recueillies dans une communauté autochtone du nord des Andes équatoriennes.Les principes du Sumak Kawsay Le Sumak Kawsay s\u2019inspire d\u2019un idéal qui coïncide grandement avec celui qui se dégage de ce que nous venons de décrire.On pourrait le synthétiser dans les quatre principes suivants : \u2022 Le premier est celui d\u2019un Buen Vivir pour l\u2019ensemble de l\u2019humanité et non pas seulement pour certains individus, bref une justice sociale profonde impliquant des rapports sociaux plus égalitaires, un accès équitable aux moyens de production et une redistribution plus juste de la richesse.Le second est celui du respect de la nature, de la Terre-Mère (Pachamama), avec laquelle nous sommes en symbiose, ce qui exige que l\u2019on regarde non seulement l\u2019accès et le contrôle des moyens de production et des richesses produites, mais aussi la façon que nous produisons cette richesse. POSSIBLES Automne 2017 17 \u2022 Rejoignant les deux premiers principes, le troisième est celui d\u2019une économie au service de la société, ce qui suppose un renversement à maints égards de la situation actuelle où les sociétés sont bien souvent à la remorque de l\u2019économie, de cette croissance accélérée par le marché desdites stratégies de réduction de la pauvreté.\u2022 Enin, le dernier principe, qui les intègre tous, est celui de la recherche d\u2019un équilibre entre tous les aspects de la vie, aussi bien les éléments matériels que symboliques, ce faisant intégrant les dimensions économiques, politiques, culturelles et écologiques.Pour d\u2019autres descriptions du concept de Buen Vivir en français, voir Acosta, Le Quang et Ariès (2011) et Langlois (2012).En dernière instance, ce que cherche l\u2019idéal du Sumak Kawsay, c\u2019est un équilibre durable entre les individus, entre les collectivités et avec la nature, c\u2019est-à-dire la « reproduction élargie de la vie » (I.León 2010, p.11).Derrière la simplicité de cet énoncé et des principes que nous avons présentés, se cache un déi de taille, celui de le préciser et de le traduire concrètement en projets et en politiques ayant des répercussions à l\u2019échelle sociétale.On pourra peut-être prétexter que cet idéal est trop simple.Or, dans ses applications, il exige une pensée complexe, holistique et à long terme, incluant justement tous les aspects de la vie, puisqu\u2019il est, dans son fondement, ininiment plus subtil que l\u2019obsession pour la croissance économique immédiate inhérente aux politiques dominantes de développement.En outre, parce qu\u2019il puise dans la tradition culturelle propre aux pays andins, il correspond à une forme de « décolonisation des savoirs » (Gudynas 2011, p.15), voire de la pensée.Pourquoi ne pourrait-on pas concevoir un paradigme sociétal en dehors des courants intellectuels venus d\u2019Europe et d\u2019Amérique du Nord?L\u2019initiative Yasuní ITT comme projection du Sumak Kawsay Au-delà de ses racines culturelles qui lui donnent son sens profond, le Sumak Kawsay se projette comme un nouveau paradigme pouvant façonner l\u2019avenir.L\u2019initiative « Yasuní ITT » en est un bon exemple. 18 SECTION I La justice écologique Pour en savoir plus sur ce projet, voir, en français, Bernier (2012) et Le Quang (2010) de même que le site oficiel multilingue du projet (http:// yasuni-itt.gob.ec/inicio.aspx).Cette initiative fait référence au Parc national Yasuní (9 820 km²) de l\u2019Amazonie équatorienne et concerne les gisements de pétrole Ishpingo, Tambococha et Tiputini qui sont situés dans ce parc.Le parc est habité par des Autochtones huaoranis et renferme une très grande biodiversité et a été désigné en 1989 par l\u2019UNESCO réserve de biosphère.Un seul hectare de ce parc abriterait plus de biodiversité que toute l\u2019Amérique du Nord.Quant aux trois gisements, encore inexploités, ils contiennent environ 846 millions de barils, soit 20 % des réserves pétrolières du pays, et on estime que leur exploitation équivaudrait à l\u2019émission de 407 millions de tonnes de CO2.L\u2019initiative Yasuní ITT consistait à ne pas extraire le pétrole ain de conserver la biodiversité du parc, de préserver le milieu de vie des Huoaranis et d\u2019éviter l\u2019émission de CO2 qui est à l\u2019origine des changements climatiques.Cela correspond très bien au principe du Sumak Kawsay du respect de la Pachamama, de l\u2019équilibre durable avec la nature et, ce faisant, de la défense d\u2019un mode de vie autochtone, d\u2019un autre type de rapport avec la nature.Une telle initiative représente un « point de rupture dans l\u2019histoire environnementale » du pays : « C\u2019est un pas important pour la remise en question de la logique de développement extractiviste (primaire-exportateur) et, simultanément, une option pour construire globalement le buen vivir déini comme la vie en harmonie des êtres humains entre eux et avec la nature.» (Acosta 2009, p.189; notre traduction).Se fondant sur le principe de coresponsabilité, l\u2019Équateur a demandé en échange à la communauté internationale une contribution de 3,6 milliards de dollars US, soit une somme équivalente à la moitié des revenus que l\u2019État équatorien tirerait de l\u2019exploitation de ces champs pétroliers.Notons qu\u2019il ne s\u2019agissait pas ici de vendre des droits ou de transformer le parc en marchandise, mais d\u2019éviter le développement pour défendre la vie à long terme, en rendant le reste du monde coresponsable.C\u2019était aussi une façon pour un pays de la périphérie du système mondial, tout en contribuant à la solution de la crise environnementale, de rétablir une POSSIBLES Automne 2017 19 certaine justice en faisant payer une portion de la dette écologique que les pays du Nord ont à l\u2019endroit des pays du Sud.Cette initiative a été conçue grâce aux organisations de la société civile équatorienne, notamment par les mouvements autochtones et écologistes, et elle a été défendue par Alberto Acosta alors qu\u2019il était ministre de l\u2019Énergie et des mines.Il est un des concepteurs du Buen Vivir qui a été inscrit dans la constitution équatorienne en 2008 au moment où il présidait l\u2019Assemblée constituante.Cette initiative fut une première mondiale, remettant en cause l\u2019idée de croissance à tout prix et défendant cette reproduction élargie de la vie dont on parlait précédemment.Une initiative qui vise une plus grande justice sociale à l\u2019échelle globale.Elle s\u2019est donc inscrite explicitement dans la mouvance du Sumak Kawsay.Or, le 15 août 2013 Rafael Correa, le président de l\u2019Équateur, a signé un décret autorisant l\u2019exploitation pétrolière sur une petite partie du Parc Yasuní.Il mettait ainsi un terme à l\u2019initiative Yasuní ITT qui n\u2019avait pas récolté la somme espérée de la « communauté » internationale.L\u2019explication de cet échec tient à la fois à des causes internes et externes.D\u2019une part, le gouvernement de l\u2019Équateur a adopté un modèle de développement extractiviste misant sur l\u2019exploitation des ressources naturelles pour moderniser le pays et payer la dette sociale.D\u2019autre part, il ne faut pas s\u2019en étonner puisque l\u2019économie mondiale n\u2019est pas dans un très bon état.De plus \u2013 et surtout \u2013 cela aurait évidemment créé un précédent en faveur de la revendication pour le paiement de la dette écologique largement portée par les sociétés civiles des pays de la périphérie.D\u2019ailleurs, parallèlement à l\u2019initiative Yasuni-ITT, l\u2019Équateur avait défendu sans succès, au sein de l\u2019OPEP et lors de la Conférence sur le climat de Doha en 2012, la proposition connue sous le nom de Daly-Correa, initialement formulée par Herman Daly, professeur à l\u2019Université du Maryland, de prélever à la source une taxe sur chaque baril de pétrole exporté ain de inancer des programmes pour contrer les changements climatiques dans les pays du Sud (Damian 2013, p.3-6). 20 SECTION I La justice écologique Même si l\u2019initiative Yasuní ITT ne s\u2019est pas concrétisée, elle constitue néanmoins un exemple montrant que le Sumak Kawsay peut engendrer de grands projets porteurs d\u2019avenir.Il est susceptible d\u2019inspirer d\u2019autres initiatives et, en dernière instance, Yasuní-ITT ne représente qu\u2019une des manifestations de ce nouveau paradigme.Comme tel, il est toujours inscrit dans la constitution et il représente une pensée vivante qui génère de nombreux débats et expériences dans plusieurs régions du pays.Le Sumak Kawsay dans un contexte plus large Comme nous l\u2019avons mentionné précédemment, le Sumak Kawsay ne représente pas directement la réalité culturelle autochtone, mais plutôt, comme nous l\u2019avons montré, un projet de société qui a émergé des conceptions et des pratiques autochtones, le tout dans un contexte interculturel.Il ne correspond ni à une forme sociale préexistante, ni non plus à une « tradition inventée » (Bretón 2013, p.87-88), mais plutôt à une construction enracinée dans une tradition culturelle prenant la forme d\u2019uneproposition émanant des mouvements autochtones.La force des mouvements autochtones en Équateur et ailleurs en cette terre d\u2019Abya- Yalade même que certains acquis favorables à l\u2019échelle internationale4 ont certainement favorisé l\u2019émergence du Sumak Kawsay comme projet de société, renforçant et concrétisant la revendication d\u2019autonomie politique des nations autochtones organisées autour de la CONAIE.Ce qui était en jeu pour le mouvement autochtone, c\u2019était le droit de vivre autrement, l\u2019afirmation d\u2019une « altérité radicale » exigeant un véritable pluralisme se concrétisant dans un « État plurinational » (Dávalos 2014 [2011], p.256).En se traduisant dans le Buen Vivir, en s\u2019inscrivant dans une constitution et en s\u2019incarnant dans un grand projet comme l\u2019initiative Yasuní-ITT, le Sumak Kawsay dénote le pouvoir d\u2019inluence des organisations et des cultures autochtones à l\u2019échelle sociétale.D\u2019ailleurs, la constitution 4 Mentionnons le cadre juridique inclus dans la Convention 169 de l\u2019Organisation internationale du travail (OIT) relative aux peuples indigènes et tribaux (1989) et la Résolution des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones (2006) de même que les nombreux programmes, projets et initiatives d\u2019appui aux populations autochtones et de soutien à leurs luttes. POSSIBLES Automne 2017 21 équatorienne de 2008 a incorporé plusieurs visions autochtones, non seulement par ses énoncés sur le Buen Vivir, mais également en déinissant l\u2019Équateur comme un État « plurinational » et en étant la première constitution dans le monde à reconnaître les droits de la nature5, ce qui vient renforcer un des principes essentiels du Sumak Kawsay.Évidemment, dans la tradition juridique occidentale, inluencée par la dichotomie nature-culture, cela pose problème puisque que la nature n\u2019étant pas considérée comme une personne, elle n\u2019est pas sujette de droits (alors que les corporations, elles, sont considérées comme des « personnes morales »).La cosmologie autochtone, pour sa part, est fondée sur une vision holistique intégrant l\u2019ensemble des éléments vivants qui sont présents partout dans la nature et avec lesquels les êtres humains sont en interaction.Or, en inluençant l\u2019ensemble d\u2019une société qui est largement métissée, le Sumak Kawsay outrepasse l\u2019univers strictement autochtone, prend un caractère davantage universel et, ce faisant, subit l\u2019inluence d\u2019acteurs sociaux non autochtones, devenant un enjeu de lutte symbolique pour la déinition du sens légitime du concept et un champ de lutte politique pour son application.En effet, nombreux sont les intellectuels qui ont intégré les concepts de Sumak Kawsay ou de Buen Vivir au sein de leur propre univers qui ne correspond pas nécessairement au paradigme autochtone original ni à ses principales revendications, mais plutôt aux paradigmes de mouvements écologistes ou de gauche comme, par exemple, celui de la bio-civilisation de Goodman et Salleh (2013, p.418-419) ou celui du bio-socialisme républicain de Ramírez (2010, p.61-68).L\u2019État équatorien l\u2019a également adopté en passant du concept de « Plan national de développement » à celui de « Plan national du Buen Vivir ».Pour en savoir plus, il est possible de consulter le site Web de la Secretaría Nacional de Planiicación y Desarrollo (SENPLADES) où l\u2019on retrouve le Plan national de développement 2007-2010 de même 5 Dans la Constitution de 2008, la notion de pluri nationalité est quelque peu diluée dans l\u2019afirmation d\u2019un « État constitutionnel de droits et justice, social, démocratique, souverain, indépendant, unitaire, interculturel, plurinational et laïque » [Art.1] et il est assez vaguement déini comme possibilité de « former des circonscriptions territoriales autochtones et afro équatoriennes » [Art.257].Par contre, il en est autrement des droits de la nature auxquels tout un chapitre lui sont consacrés [Art.71 à 74] (Asamblea constituyente 2008). 22 SECTION I La justice écologique que le Plan national du Buen Vivir 2009-2013 et 2013-2017 : http:// www.planiicacion.gob.ec/.René Ramírez, titulaire du Secrétariat d\u2019éducation supérieure, science, technologie et innovation au sein du gouvernement Correa, a même proposé une économie du Buen Vivir fondée sur l\u2019analyse du temps disponible incluant le calcul d\u2019un nouvel indice qui permettrait d\u2019estimer l\u2019espérance de vie en santé et en plénitude d\u2019une personne (Ramiréz 2012a).Par ailleurs, les rapports entre les organisations autochtones équatoriennes et le gouvernement Correa sont éminemment tendus et contradictoires.En effet, au-delà de son discours sur le Buen Vivir, le modèle de développement mis en œuvre par ce gouvernement est largement basé sur l\u2019extraction des ressources naturelles et exclut pour le moment une redistribution importante de la richesse et des moyens de production (notamment par une réforme agraire).Il ne s\u2019inscrit donc pas vraiment dans le paradigme du Sumak Kawsay que nous venons de décrire.Pour Ramírez (2012b), cet écart s\u2019explique tout simplement par le fait que le moment historique actuel correspond à une phase de transition vers une transformation plus profonde tandis que d\u2019autres analystes plus critiques se demandent s\u2019il ne s\u2019agit pas plutôt d\u2019un modèle qui s\u2019écarte du Buen Vivir (Villalba 2013, p.1437), voire qui correspond à un virage à droite du gouvernement (Ospina 2013).En fait, au-delà des intellectuels qui le refusent carrément (Sánchez- Parga 2011), selon Hidalgo-Capitán (2014), le Sumak Kawsay est mis de l\u2019avant dans au moins trois perspectives différentes : une socialiste étatiste (socialisme du XXIe siècle), afine au gouvernement Correa, qui le considère comme une solution de rechange de développement post-néolibérale au sein de la modernité; une écologiste qui le conçoit comme une proposition post-moderne de post-développement; et une indigéniste [autochtone] qui le considère comme une philosophie de vie ancrée dans la tradition ancestrale.Notons que les défenseurs des deux dernières perspectives sont aussi des critiques des politiques développementalistes du gouvernement Correa et présentent toutes deux le Sumak Kawsay, non pas comme un simple modèle de substitution de développement, mais comme une solution de rechange au développement conçu en termes de progrès et de croissance.Qui plus POSSIBLES Automne 2017 23 est, dans une perspective autochtone, plusieurs intellectuels soutiennent que le Sumak Kawsay correspond à un paradigme fort distinct de celui de la pensée occidentale aristotélicienne, qu\u2019il s\u2019oppose au « Buen Vivir des \u2018biosocialistes\u2019 du XXIe siècle » et qu\u2019il afirme la « coexistence dans une harmonie consciente des peuples ancestraux andins.» (Oviedo 2014 [2011], p.275).Quant à la vision des femmes équatoriennes, autochtones et métisses, plusieurs perçoivent une convergence entre leurs revendications historiques et le Sumak Kawsay et afirment qu\u2019en faisant la promotion de ce dernier, elles peuvent faire avancer la cause des femmes (Chancosa (2014) [2009] et M.León 2010).Plusieurs groupes de femmes, se réclamant justement du Sumak Kawsay, critiquent vertement les politiques néo-extractivistes du gouvernement (Machado 2012 : 17-18).Par ailleurs, en Bolivie, on propose d\u2019aller au-delà de la promotion de la complémentarité et de l\u2019équilibre propres aux cultures andines en ajoutant explicitement une dimension spéciique, celle de la « dépatriarcalisation » de la société (Vega Ugalde 2014).Conclusion Le Sumak Kawsay et le Buen Vivir constituent un véritable paradoxe.Il est en effet incroyable de voir poindre et se systématiser un nouveau paradigme de société au sein même des cultures autochtones, plus précisément de peuples subalternes de pays de la périphérie exclus des instances de pouvoir.La plupart des spécialistes des sciences sociales ne prédisaient-ils pas, il y a à peine quelques décennies, la disparition des peuples autochtones et leur assimilation au sein des entités nationales des différents pays?Voilà un étonnant retour de l\u2019histoire.Ceux-là mêmes qui devaient culturellement s\u2019éteindre \u2014 subsistant peut-être comme cultures mortes dans des musées \u2014 nous reviennent dotés d\u2019une grande force vitale avec un projet de sociétés inclusives, solidaires et en symbiose avec la nature.Penser en termes d\u2019équilibre plutôt que de croissance, de réciprocité plutôt que d\u2019accumulation, constitue une véritable métamorphose dans la façon de voir l\u2019avenir des sociétés, une métamorphose qui permettrait d\u2019évoluer vers un autre monde qui soit écologiquement et socialement viable. 24 SECTION I La justice écologique Or, du point de vue même des acteurs qui le portent et le défendent, le Sumak Kawsay peut certainement avoir une portée universelle.Ainsi parlait la communauté amazonienne de Sarayaku : Nous sommes convaincus que par notre proposition de vie et notre lutte pour l\u2019autodétermination et la gestion de nos territoires, nous nous rapprochons, nous partageons et nous contribuons à toutes les manifestations et luttes pour la vie partout en Amazonie, en Équateur, en Amérique latine et dans le monde.Si notre lutte pour la vie fait partie de la lutte du monde pour sa propre survie, alors la lutte du monde nous appartient.(Sarayaku 2014 [2003], p.81; notre traduction) Par ailleurs, témoignant certainement des rapports de pouvoir au sein du système mondial et de l\u2019ethnocentrisme marquant la plupart des institutions internationales, bien que le débat autour du Sumak Kawsay et du Buen Vivir ait produit une littérature assez abondante, on ne sent pas beaucoup son inluence en dehors des pays andins.Pourtant, la reconnaissance de ce paradigme original serait susceptible de fournir un cadre de discussion original et stimulant pour nous permettre de penser autrement, de sortir du carcan techniciste ultralibéral dans lequel nous sommes trop souvent emmurés et d\u2019oser repolitiser le développement en nous posant la question centrale fréquemment oubliée qui est celle de savoir quels genres de sociétés nous voulons contribuer à bâtir.Bref, le débat autour du Sumak Kawsay nous propose des voies de sortie face aux crises écologiques et sociales qui menacent l\u2019avenir de l\u2019humanité.Il nous permet d\u2019imaginer autrement les sociétés, à partir d\u2019une vision non déterministe et non anthropocentrique où la dimension économique n\u2019est pas déterminante et où on considère toutes les autres dimensions \u2013 politique, écologique, esthétique, ludique, spirituelle, etc.\u2013 inhérentes à la vie.Cela nous amène à remettre en question non seulement la répartition de la richesse et des moyens de production, mais aussi les biens produits et la façon de les produire, à reconsidérer non seulement les rapports sociaux, mais aussi le rapport à la nature et à revoir non seulement les formes de production matérielle, mais également les formes d\u2019organisation sociale et de représentation de la réalité.Dans POSSIBLES Automne 2017 25 cette perspective, l\u2019autonomisation de la sphère économique n\u2019est plus possible ni souhaitable.Cela va évidemment à contresens des politiques ultralibérales de dérèglementation, de privatisation et de libre-marché.Cela nous incite également à penser les sociétés au-delà, non seulement du capitalisme, de sa quête incessante de proits et de sa logique d\u2019accumulation concentrée, mais également du socialisme historique qui, lui aussi, a fait preuve d\u2019une foi inébranlable au développement des forces productives, même au prix de désastres écologiques.Le Sumak Kawsay ouvre donc un champ de rélexion et d\u2019action très fécond, cela précisément à un moment historique où nous devrions voir la nécessité de sortir du cadre des schémas établis.Enin, si à partir de ce rapport d\u2019altérité, de cette lecture de l\u2019Autre, nous nous sentons interpelés, poussés à continuer à chercher notre propre voie vers le Buen Vivir ou plutôt nos propres façons de repenser nos sociétés et de lutter pour construire un monde plus juste, plus égalitaire et plus respectueux de la nature, alors nous commençons à poser un regard critique par rapport à nos propres cultures et nous opérons ainsi un « retour vers soi d\u2019un regard informé par le contact avec l\u2019autre », pratiquant de la sorte une véritable « transvaluation » (Todorov, 1986, p.17) porteuse d\u2019un métissage culturel périphérie-centre qui, hélas, est encore trop souvent atypique et, lorsqu\u2019il se réalise, demeure souvent invisible et méconnu.*** Paul Cliche détient un doctorat en anthropologie.Références acosta, a.(2012) Buen Vivir Sumak Kawsay.Una oportunidad para imaginar otros mundos.Quito : AbyaYala.acosta, a.(2009) La maldición de la abundancia.Quito: Abya Yala.acosta, a., m.le Quang et P.ariès(2011) Le buenvivir contre le bien- être.Entretien croisé.Dans La vie est à nous.Le Sarkophage.alaPierre-bouyer, m.(1987) « Des femmes dans le Manuscrit de Huarochirí.»Bulletin de l\u2019institut Français d\u2019Études Andines 16(3-4) : 97-101.albó, X.(2011) Sumaqamaña = convivir bien.¿Cómo medirlo?Dans I.Farah et H.Vasapollo (dir.) 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POSSIBLES Automne 2017 29 Une nouvelle gouvernance pour respecter notre mère la Terre Par Sippi Flamand 27MAI1 JUIN 2016 Notre Terre vaut mieux que de l\u2019argent, elle sera toujours là.Elle ne périra pas, même dans les lammes d\u2019un feu.Aussi longtemps que le soleil brillera et que l\u2019eau coulera, cette Terre sera ici pour donner vie aux Hommes et aux animaux.Nous ne pouvons vendre la vie des Hommes et des animaux ; c\u2019est pourquoi nous ne pouvons vendre cette Terre.Elle fut placée ici par le Grand Esprit et nous ne pouvons la vendre parce qu\u2019elle ne nous appartient pas.Vous pouvez compter votre argent et le brûler dans le crâne d\u2019un bison, parce que seul le Grand Esprit peut compter les grains de sable et les brins d\u2019herbe de ces plaines.Tout ce que nous avons et que vous pouvez emporter, nous vous le donnerons, mais la Terre, jamais.(Un chef Blackfeet, p.59).Adaptation de la présentation faite dans le cadre du congrès de l\u2019EMI 2016 intitulé : Changer le système, pas le climat : Créons des Alternatives pour un monde solidaire et de la publication qui a suivi ce congrès.Autrefois, le monde était différent de tel que nous le connaissons aujourd\u2019hui.Les peuples avaient un profond respect envers leurs environnements, avec tous les êtres qui vivaient autour d\u2019eux.Ces peuples s\u2019organisaient même avec tout ce qui leur entouraient dans une profonde sagesse, avec les esprits et avec les animaux.On pourrait même dire qu\u2019il y avait une union aussi forte entre eux.Cette union se construisait en lien avec les quatre éléments principaux que nous avait offerts le Créateur, Ka tipertciketc, Kice Manito.Le premier élément était la Terre, celle qui porte nos pas et nos connaissances sur ce monde.Le deuxième, l\u2019eau, l\u2019élément qui a donné 30 SECTION I La justice écologique vie à tous les esprits sur la Terre.Le feu, le troisième élément qui donna la force physique et spirituelle aux esprits.Finalement, l\u2019air, l\u2019élément qui porte la vie entre tous les éléments ensemble ain que les êtres puissent respirer et être libres.Ces éléments formaient la constitution de premier ordre sur la Terre, c\u2019est-à-dire la vie.Ils servaient aussi comme moyen de mieux vivre sur la Terre, notre Mère.Ces éléments faisaient le lien sacré entre tous les êtres vivants.Sans cela, il n\u2019y aurait pas de monde, ou bien tout aurait été différent.D\u2019ailleurs, nos ancêtres qualiiaient les animaux de frères, car ils avaient un lien de parenté entre eux, et ce lien se déinit, en atikamekw, par le concept de Notcimik, qui veut dire « là d\u2019où nous venons » ou plus spéciiquement, « d\u2019où vient notre sang ».Bien sûr, nos ancêtres chassaient ces animaux, mais ils avaient un profond respect envers l\u2019esprit de l\u2019animal chassé dans la forêt.Ce respect se manifestait par des cérémonies avant et après la période de la chasse, en offrant l\u2019herbe sacrée pour l\u2019animal, qu\u2019est le tabac, et en installant les ossements des animaux sur des plates-formes.Nos ancêtres se sont aussi organisés en adaptant leur mode de vie selon les grands principes moraux pour vivre en harmonie avec la Terre-Mère ainsi qu\u2019avec tous les animaux et les esprits qui leurs entouraient.Ces principes sont l\u2019honnêteté, l\u2019humilité, la vérité, l\u2019amour, la sagesse, le courage et le respect, qui s\u2019ajoute dans la constitution des éléments sacrés de nos peuples.Ces principes représentent également les septs feux de la vie et selon la prophéties amérindienne, il y aurait un huitième qui serait en train de prendre forme dans l\u2019esprit des peuples autochtones.Ce huitième feu, est ce que nous sommes en train d\u2019allumer en ce moment et ce, depuis plus d\u2019une décennie.En lien avec les quatre éléments et les principes sacrés, c\u2019est de cette manière que la sagesse de mon peuple tente de s\u2019exprimer et qu\u2019il fait connaître sa position face aux enjeux capitalistes et extractivistes.Les peuples autochtones se sont organisés en respectant tout ce qui les entourait, les êtres humains, les animaux ainsi que les esprits.C\u2019était une forme de gouvernance en lien avec la Terre-Mère. POSSIBLES Automne 2017 31 Nehirowisiwin Dans la langue atikamekw-nehiromowin, un concept déinit l\u2019être humain.Cette conception est plus philosophique que poétique, c\u2019est le concept Nehirowisiw, qui veut dire : « Être qui est en harmonie avec son environnement, avec la nature, avec les esprits qu\u2019il y a autour ».Eva Ottawa, l\u2019ancienne Grande-Chef de la nation Atikamekw-Nehirowisiw et ex-Présidente de la Commission de la condition des femmes du Québec, déinit ce mot de cette manière : « un être humain qui est en équilibre avec tout ce qui l\u2019entoure, avec son environnement » (Ottawa, 2014 :116).En général, ça veut dire « un être autonome » (Poirier, 2014 :4).C\u2019est un mot qui déinit l\u2019Être Atikamekw-Nehirowisiw dans son entièreté.Présentement, nous travaillons beaucoup avec ce concept, ain de le raviver dans la conscience des jeunes et dans l\u2019ensemble de la nation Atikamekw-Nehirowisiw.Nous sommes en train de nous perdre dans le capitalisme, dans la société de la consommation domestique, comme toute la société en général.Certains membres de la communauté ont refaçonné le concept de Nehirowisiw, dans un esprit évolutiviste, où nous nous devons nous adapter avec toutes les nouvelles technologies qui nous entourent, par exemple les réseaux sociaux, la télévision et ainsi de suite.Nehirowisiwin est un état d\u2019être, un état de conscience, une identité venant de l\u2019environnement.Le territoire, Notcimik, est notre maison, comme nous disons souvent, c\u2019est notre réfrigérateur, notre salle-à- manger et notre pharmacie.C\u2019est là d\u2019où nous venons, là d\u2019où vient le sang qui coule dans tous les êtres.Nous avons la responsabilité de sauvegarder, de protéger ce sens, ce lien sacré que nous avons avec la Terre-Mère.Si nous ne faisons rien pour le protéger, nous nous condamnons à un monde sans lien avec la Terre.D\u2019ailleurs, c\u2019est ce qui arrive présentement avec le monde capitaliste et extractiviste ; la société est en train de se dénaturaliser et en train de perdre sa responsabilité sur cette Terre.Toute la philosophie du libéralisme et du néolibéralisme est en train d\u2019anéantir le lien que 32 SECTION I La justice écologique nous avons envers notre environnement, en créant le lien domestique avec les objets transformés, que nous pensons d\u2019ailleurs utiles, mais polluants pour notre esprit.Même certaines personnes de la nation Atikamekw-Nehirowisiw ont perdu le lien avec la Terre-Mère, ce qui est dommage, car les peuples autochtones sont reconnus comme des peuples protecteur de la Terre.Ain de raviver ce lien avec la Terre-Mère, un projet modèle de gouvernance avec le territoire appelé Politique de Réafirmation Identitaire et d\u2019Occupation Territoriale Atikamekw-Nehirowisiw est en création.Ce projet consiste à revaloriser le lien que nous avons avec la Terre-Mère tout en respectant notre identité première qui est Atikamekw-Nehirowisiw.C\u2019est dans l\u2019esprit des aînés, des sages de cette communauté que cette nouvelle perspective d\u2019occuper notre territoire a été développée, tout en abordant le lien sacré avec tous les éléments cités plus tôt de même qu\u2019avec les grands principes de la vie des peuples amérindiens.Bref, c\u2019est en revalorisant une identité avec le territoire que nous pouvons nous réunir avec la Terre-Mère.Combat des Premières Nations pour la Terre-Mère Ma nation, Atikamekw-Nehirowisiw, est en négociation globale avec les gouvernements depuis plus de 35 ans pour avoir l\u2019autonomie gouvernementale ainsi que pour ravoir la liberté d\u2019utilisation du territoire que nous habitons.À un moment donné dans les négociations, les négociateurs et politiciens de nos communautés ne savaient plus où aller pour défendre le territoire, le Nitaskinan.Ils se sont alors tournés vers les aînés, les grands connaisseurs de ces territoires.Et César Newashish, un grand homme de Manawan, leur a dit ceci : « Dites- leur que nous n\u2019avons jamais cédé notre territoire, que nous ne l\u2019avons jamais vendu, que nous ne l\u2019avons jamais échangé, de même que nous n\u2019avons jamais statué autrement en ce qui concerne notre territoire » (César Newashish, 1994).Cette perspective vint alors changer la donne dans les négociations.C\u2019est vrai que les négociateurs des gouvernements avaient une perspective possessiviste (droit de propriété) sur le territoire, surtout à cause de la philosophie libérale qu\u2019avaient les négociateurs.Nous, les Atikamekw-Nehirowisiw, et généralement, les peuples des POSSIBLES Automne 2017 33 Premières Nations et Amérindiennes n\u2019avons pas ce type de rélexion envers la Terre-Mère.Nous ne pouvons pas posséder la terre, c\u2019est la terre qui nous possède.C\u2019est donc dans cette approche que les peuples autochtones défendent le territoire, comme à l\u2019époque de la Crise d\u2019Oka en 1990.Les Kanienkehaka, Mohawks, voulaient protéger leurs territoires, car ils avaient un lien sacré avec ceux-ci.Le mouvement Idle no more à la in de 2012, c\u2019est encore dans cette perspective que les Premières Nations se sont mobilisées, parce que le gouvernement Harper avait adopté des lois de types omnibus, qui changaient complètement la manière de gérer les eaux, de même que le territoire.C\u2019est encore le lien sacré qu\u2019il y a entre les Premières Nations et la Terre-Mère qui venait d\u2019être coupé à cause d\u2019une stupide loi antidémocratique qui avantageait les pétrolières, particulièrement les entreprises extractrices du bitume de l\u2019Alberta.On peut également inclure là-dedans la mise en place des oléoducs canadiens, d\u2019ouest en est.Je dis bravo aux femmes qui nous ont informés à ce sujet.Autrement, nous serions en train d\u2019ignorer ce qui se passe au gouvernement avec les entreprisees extractivistes.De même que les jeunes, dont j\u2019ai fait partie, pour défendre les droits de la Terre-Mère.Au cours des derniers mois, en terre ancestrale Sioux, se déroule un mouvement de protection de la Terre-Mère et de son élément sacré, l\u2019eau, à Standing Rock.Défendre le droit de la Terre, c\u2019est aussi défendre les droits humains et les droits des esprits.Chez les peuples amérindiens, les femmes sont les protectrices de l\u2019eau.C\u2019est leur rôle de protéger l\u2019élément sacré qui unit les humains et les esprits de la Terre- Mère nourricière.D\u2019ailleurs, lors des cérémonies, ce sont généralement les femmes qui prient pour l\u2019eau quand il y a un rain dance ou autre cérémonie.L\u2019oléoduc qui est en train d\u2019être installé sur ces territoires vient brimer les droits des Sioux sur ce territoire.De plus, l\u2019énergie fossile que devrait transporter cet oléoduc est une forme dépassée d\u2019énergie.Nous sommes en 2016 et nous sommes encore en train de vouloir utiliser cette source d\u2019énergie qui pollue largement notre environnement. 34 SECTION I La justice écologique Comment pouvons-nous changer le système?Les gens craignent souvent le concept de changement, mais parfois c\u2019est un déi individuel et social nécessaire.Trop souvent, l\u2019esprit de laisser-faire, transmis en grande partie par la Loi sur les Indiens justiie ce manque d\u2019action.D\u2019ailleurs, autrefois, le Canada vivait en étroite collaboration avec les Amérindiens, sur le plan de l\u2019économie ou de la stratégie militaire, et ce par l\u2019aide des missionnaires.Il y avait un genre d\u2019incursion dans l\u2019esprits des Améridiens par l\u2019Église de l\u2019époque, ain d\u2019évangéliser les peuples sauvages.Les peuples autochtones ont été méprisés, avec toutes ces politiques assimilationnistes.L\u2019objectif du gouvernement canadien était de « civiliser » les peuples autochtones ou bien simplement de les anéantir.Le gouvernement a mis sur pied des pensionnats dans lesquels on envoyait les jeunes enfants.Souvent, on entent cette citation : « Tuer l\u2019Indien dans l\u2019enfant ».Cette politique a été mise en œuvre par les congrégations religieuses.Aujourd\u2019hui, l\u2019État a reconnu ses torts relativement à cette politique.Il y a eu un genre de renouveau dans les communautés autochtones ; même la Commission de vérité et de réconciliation a proposé des recommandations pour améliorer les conditions de vie dans les communautés autochtones.C\u2019est vrai que certains jeunes se sont révoltés à cause de ça et que nous en subissons encore les répercussions intergénérationnelles dans nos communautés.Nous sommes dans une époque de réconciliation entre nous-mêmes avec la société en général.Nous sommes en train de nous guérir spirituellement.L\u2019État doit reconnaître les droits ancestraux des peuples autochtones sur leurs propres territoires.Les peuples des Premières Nations peuvent apporter une toute autre nouvelle perspective quant au système de la gouvernance sur leur propre territoire.L\u2019État, tel que nous connaissons, n\u2019a pas la solution aux changements, car il n\u2019a que l\u2019esprit développementaliste et non pas de sauvegarde de l\u2019environnement, malgré la création de nombreux parcs nationaux prônant la protection de la biodiversité. POSSIBLES Automne 2017 35 Pourquoi les peuples des Premières Nations pourraient-ils apporter des changements dans le système?C\u2019est à cause de la proximité, du lien sacré qu\u2019ils ont envers la Terre-Mère.Ils ont de grandes connaissances, un grand savoir ancestral et une pratique sage qui respecte la gestion du territoire et de l\u2019utilisation de ces connaissances dans une nouvelle perspective.Pour cela, je propose qu\u2019on redonne aux peuples premiers, leurs responsabilités dans un modèle de gouvernance qui leur est propre.Par exemple, le peuple Kanienkehaka, avec la Confédération Haudenausonee ou la Confédération des Six Nations, et aujourd\u2019hui appelé le Conseil traditionnel Kanienkehaka, a un profond respect pour tous les membres de leurs communautés, de leur nation, et met de l\u2019avant un système de gouvernance où le rôle de la femme est plus qu\u2019important et représente clairement l\u2019humanité chez les peuples amérindiens.Ce type de système peut être qualiié de démocratie participative ou bien de sociocratie, où l\u2019ensemble des individus ont un réel droit de parole pour s\u2019exprimer dans la société.Nous, les Atikamekw-Nehirowisiw, avions également ce type de modèle de gouvernance, mais celui-ci n\u2019est plus très pratiqué, car ce n\u2019est pas reconnu par le Conseil de bande, qui est un système politique paternaliste issu de la Loi sur les Indiens et qui se rapporte au ministère des Affaires Autochtones.Pour accéder aux modèles de gouvernance présentés plus haut, il faut intégrer dans la réalité la philosophie de la réconciliation entre les peuples autochtones et la société en général.La réconciliation, est la clé pour une nouvelle relation avec les peuples autochtones, et cette réconciliation passe nécessairement par une reconnaissance de leurs philosophies et de leurs coutumes sur le territoire.D\u2019ailleurs, le gouvernement canadien actuel prône cette conception dans l\u2019ensemble de ses politiques.Malheureusement, ain que cette conception devienne réalité, la reconnaissance des droits de nos peuples sur le territoire, nos territoires ancestraux manque toujours. 36 SECTION I La justice écologique Un nouveau système Pour les peuples autochtones, le concept du cercle est très important.C\u2019est ce qui déinit l\u2019interrelation avec la Terre-Mère ainsi qu\u2019avec tous les esprits qui nous entourent.Le cercle représente l\u2019égalité, l\u2019équité, l\u2019ensemble des éléments et la collaboration.Je crois fortement que la philosophie amérindienne et la philosophie des peuples autochtones pourraient apporter des changements sur la perception du lien sacré avec le territoire.C\u2019est en recréant ce lien que nous pourrons mieux protéger le territoire, et ainsi développer une nouvelle avenue pour un monde solidaire, en revalorisant le lien que nous avons envers notre Mère la Terre.C\u2019est la base sociale qui a le pouvoir de changer réellement les choses et non un gouvernement qui ne fait qu\u2019adopter des lois en faveur des entreprises privées.Comment on peut apporter le système dans une perspective de solidarité?Pour que nous puissions changer le système, surtout en ce qui concerne les questions de la gestion et de l\u2019aménagement du territoire, de même que dans l\u2019ensemble de la philosophie amérindienne, il faut aller vers la reconnaissance des peuples.Reconnaître la présence de ces peuples autochtones sur les lieux où les entreprises et l\u2019État tentent d\u2019exploiter les ressources ; il faut reconnaître les torts du passé, comme le colonialisme ; l\u2019appropriation des territoires des peuples autochtones partout et leur redonner le pouvoir de gérer leurs propres territoire, puisqu\u2019ils ont une manière d\u2019exploiter leurs ressources naturelles tout en respectant l\u2019environnement, comme si c\u2019était leur mère.Il faut aussi se réconcilier avec ces peuples, tout en respectant leur philosophie, leurs croyances spirituelles et leur mode de vie en général.C\u2019est dans cette perspective que nous pourrons mieux avancer dans un projet social égalitaire en matière de droits.Les peuples autochtones iront également dans ce sens, en respectant les autres peuples de manière égale, tout comme on les respectera.D\u2019ailleurs, c\u2019est un des principes de la Commission de vérité et réconciliation, une commission qui a traité de la question et des sévices vécus dans les pensionnats autochtones. POSSIBLES Automne 2017 37 Alors, ce mot clé est aujourd\u2019hui à valoriser dans les relations avec les peuples autochtones, ou bien généralement avec les peuples qui ont été soumis à des politiques dénigrant leur culture.Conclusion Depuis que je suis enfant, on me dit de respecter les autres, de respecter mon environnement, les animaux, et la Terre-Mère, en général.C\u2019est ce que je veux transmettre à mes enfants et c\u2019est ce que je veux vous transmettre.Comme le disait un professeur Kanienkehaka : « Utiliser la philosophie traditionnelle comme fondement d\u2019un nouveau mouvement de gouvernance autochtone nous aidera à restaurer l\u2019harmonie perdu entre les cultures sociales et politiques des Autochtones » (Taiaiake Alfred).Vivre en harmonie avec notre environnement est l\u2019unique façcon de mieux comprendre les liens entre nous et la Terre-Mère.Ensemble nous pourrons travailler pour un monde meilleur et solidaire en renouant nos relations, entre les peuples autochtones et la société en général, dans une perspective de responsabilité de la sauvegarde de la Terre-Mère.Kitci mikwetc kaskina.*** Sippi Flamand est membre de la nation Atikamekw-Nehirowisiw. 38 SECTION I La justice écologique Pour un Humanisme de l\u2019anthropocène Par Yves Vaillancourt Texte repris et modiié d\u2019une conférence aux UTOPIALES du Grand Orient de France, sous le thème « Afirmer une humanité plus solidaire », Paris, 8 avril 2017 Il y a 10 000 ans, avec la in de la dernière glaciation, a commencé l\u2019ère géologique de l\u2019Holocène.Certains scientiiques avancent que nous sommes entrés récemment dans l\u2019ère de l\u2019Anthropocène, signiiant par- là que l\u2019agir de l\u2019être humain revêt désormais une dimension géologique.Dans son Principe Responsabilité, un livre publié en 1979 et maintenant considéré comme une contribution majeure sur le sens qu\u2019il nous faut donner à nos responsabilités morales et politiques en cette nouvelle ère de l\u2019anthropocène, Hans Jonas afirme que l\u2019être humain doit désormais être qualiié d\u2019Homo Faber.L\u2019homme se fabrique grâce à sa technique.L\u2019homme réarrange aussi la Nature grâce à sa technique.Quelle sagesse serait à la hauteur du pouvoir dont l\u2019Homme est maintenant investi?Car n\u2019oublions pas qu\u2019avec le pouvoir vient la responsabilité.« Tu peux, donc tu dois », nous dit le philosophe.Et quel sens doit prendre aujourd\u2019hui le projet humaniste que nous portons depuis les Lumières, et même avant, comme en témoigne l\u2019Homme de Vitruve, œuvre de Léonard de Vinci?Comment la compréhension de l\u2019interrelation de l\u2019Homme avec la nature vient-elle transformer notre vision de l\u2019humanisme ?Voilà la question que j\u2019aimerais aborder avec vous.Cette rélexion sur l\u2019humanisme à l\u2019ère de l\u2019anthropocène m\u2019amènera à traiter plusieurs thèmes, tous inter reliés : le capitalisme, la guerre, la question de l\u2019unité du genre humain, la démocratie et notre rapport à la nature en général et aux animaux en particulier.J\u2019insisterai cependant sur l\u2019un de ces thèmes, à savoir notre rapport à la nature et aux animaux, car il me semble que les principes qui nous guident devraient en faire mention.Je dis cela car notre humanisme hérité des POSSIBLES Automne 2017 39 Lumières fait l\u2019impasse sur ce sujet.Il est très anthropocentrique, pour le dire en un mot.Or, s\u2019il est vrai que la révolution écologique passe par une transformation de soi, cela implique pour nous un réexamen de nos principes.Si ma contribution pouvait œuvrer en ce sens, j\u2019aurais le sentiment d\u2019avoir planché non seulement en esprit, mais aussi avec le cœur.En effet, ces principes qui nous mobilisent à l\u2019ouverture de nos travaux font appel à notre intelligence comme à nos sentiments, à ce que nous appelons l\u2019amour fraternel.Il convient que nous posions l\u2019idée directrice suivante : avec le réchauffement climatique, la sixième extinction massive des espèces et l\u2019ensemble des perturbations des écosystèmes, homo sapiens, appelé aussi homo faber, est désormais confronté au plus grand déi de son histoire.« L\u2019humanité va droit dans le mur et je ne vois poindre aucun signe de changement », déclarait Ban Ki-Moon lors de l\u2019ouverture de la conférence de Copenhague sur le climat, en 2009.Que ce déi implique pour nous de grands changements, à plusieurs échelles, ne fait aucun doute.Commençons par situer dans l\u2019histoire l\u2019humanisme c\u2019est-à-dire l\u2019idéal philosophique que nous avons pour l\u2019être humain, comprenant des obligations morales et juridiques, mais aussi des aspirations spirituelles.De ses origines jusqu\u2019à nous, en passant par le turbulent vingtième siècle, court un il qui a bien failli se briser.Notre vision du monde, exprimée dans nos rituels et principes, est tributaire d\u2019esprits modernes tels Condorcet, pour lesquels le progrès était une sorte de loi naturelle, affranchissant les peuples des chaînes de la superstition et uniiant l\u2019humanité dans un état de plénitude rationnelle.Raison, éducation, travail, industrie, commerce, extension des droits économiques et politiques, sont les principaux axes de ce progrès.Un absent dans ce programme : la notion de communs, de biens communs, relativement éclipsée par celle de propriété privée, que le Code Napoléon présentera comme un absolu.Il est possible de prétendre, sans risquer de passer pour trop réducteur, que le facteur économique a pesé un peu plus lourd que les autres dans 40 SECTION I La justice écologique le cadre de de projet.C\u2019est ce que nous avons appelé le développement.Mon ancien professeur, Cornélius Castoriadis, corrigeait et parlait plutôt de mythe du développement.Pour lui, la signiication imaginaire centrale du développement est le fantasme de la maîtrise rationnelle sur l\u2019ensemble du vivant, ce qui autoriserait la croissance illimitée.Quoi qu\u2019il en soit de ce fantasme, associons ce facteur économique, soi-disant axe de progrès, à l\u2019accumulation capitaliste.Est visé ici ce que nous appelons l\u2019amélioration matérielle de la société.Oublions un instant l\u2019amélioration morale.Mais essayons aussi de ne pas l\u2019oublier tout à fait.Dans Capitalisme et pulsion de mort, co-écrit avec son ami québécois Gilles Dostaler, le regretté Bernard Maris avance que l\u2019accumulation se fait dans un temps capitaliste qui repousse toujours à plus tard le temps véritablement humain.Nous avons là un thème de rélexion qui nous vient de Marx : la distinction entre le temps de l\u2019aliénation, dont il est dit, dans Les Manuscrits de 1844, qu\u2019il dénaturalise l\u2019Homme et déshumanise la nature, et un temps dit humain, celui de la liberté et qui permettrait une sorte de réconciliation entre l\u2019Homme et la nature que Marx, au demeurant, n\u2019a jamais bien déinie.Marx a surtout exalté l\u2019industrialisation.Mais revenons au livre de Bernard Maris.Sa thèse est que l\u2019accumulation est un détournement de la pulsion de mort vers le monde extérieur, c\u2019est-à-dire la nature.L\u2019accumulation nécessite une prédation, qui est déjà une destruction, car plusieurs écosystèmes s\u2019effondrent suite à des prélèvements excessifs.L\u2019état des écosystèmes marins, par exemple, est déjà très inquiétant.L\u2019accumulation passe ensuite par la consommation effrénée de l\u2019objet à obsolescence programmée, autre destruction, mais incomplète celle-là, puisque la consommation rejette dans l\u2019environnement quantité de déchets qui le souillent et le détruisent.Nous avons tous entendu parler du septième continent, cette plaque de déchets plus grosse que la France qui dérive sur l\u2019Océan Paciique.Le concept de pulsion de mort nous vient de Freud.Il n\u2019autorise plus l\u2019optimisme de Condorcet, qui faisait du progrès une loi naturelle.Comme dans les philosophies antiques pour lesquelles la polarité amour-haine est la condition de tous les vivants, Freud a développé dans sa correspondance avec Einstein une conception de l\u2019être humain qui considère possible de lier dans l\u2019amour une assez grande quantité POSSIBLES Automne 2017 41 d\u2019hommes, mais pour autant qu\u2019il en reste d\u2019autres à agresser.C\u2019est- à-dire que l\u2019amour collectif est possible au sein d\u2019une société, mais seulement s\u2019il y a un exutoire de la haine vers l\u2019extérieur.Cet extérieur, ce sont d\u2019autres hommes, les ennemis, les boucs-émissaires comme les appelle René Girard, mais ce serait aussi la nature elle-même, comme le disait Bernard Maris.La concorde universelle n\u2019est donc pas pour demain.Cet échange de lettres entre Freud et Einstein, édité aujourd\u2019hui sous le titre de Pourquoi la guerre ?, fut réalisé sous les auspices de la Société des Nations en 1932.Nous connaissons la suite.Pour un philosophe comme Emmanuel Lévinas, la catastrophe qu\u2019a été la Seconde Guerre Mondiale a sonné le glas de l\u2019humanisme.Après Auschwitz, parler d\u2019humanisme serait indécent, a-t-on entendu.Néanmoins, la in des années quarante fut positivement marquée par la Déclaration Universelle des Droits de l\u2019Homme.Je pense que nous avons là un document phare en concordance avec nos principes, nous francs-maçons.C\u2019est pourquoi il est intéressant d\u2019écouter ce qu\u2019en disait récemment l\u2019un de ses rédacteurs, Stéphane Hessel, l\u2019auteur du manifeste Indignez-vous! et l\u2019un des inspirateurs du mouvement Occupy.Peu avant sa mort en 2013 il coniait que si la Déclaration de 1948 était incontestablement la réponse à l\u2019inhumanité qu\u2019on venait de subir avec la guerre et l\u2019Holocauste, il lui manquait quand même quelque chose.Il y avait nécessité, précisa-t-il, de sauver l\u2019humanisme, c\u2019est-à-dire l\u2019ensemble des obligations de l\u2019Homme à l\u2019égard de la plus haute idée que nous pouvons avoir de lui.Il fallait prévenir le retour de la barbarie qu\u2019avait été cette guerre et l\u2019Holocauste.Je crois important ici de mentionner le livre remarqué de Timothy Snyder, publié en 2015, Terre noire, l\u2019Holocauste, et pourquoi il peut se répéter.Dans sa conclusion, il évoque la crise écologique planétaire, la privatisation, la perte de protection fournie par les États, la montée aux extrêmes et, en guise d\u2019exutoire, l\u2019éternelle quête de boucs-émissaires.Mais je reviens à Stéphane Hessel.Le grand juriste afirme que la Déclaration Universelle a séparé l\u2019Homme du reste du vivant.Ce qui lui manque est une description des obligations de l\u2019Homme à l\u2019endroit de la nature, ainsi que l\u2019énoncé des droits de certains animaux, comme nous essayons de le faire aujourd\u2019hui pour les grands primates, avec un 42 SECTION I La justice écologique statut spécial de personne, ou pour d\u2019autres espèces, avec la notion de bien-être animal.Maintenant que nous sommes confrontés aux enjeux de l\u2019anthropocène justement, notre humanité doit se déinir autrement.Alors si Hessel a eu la lucidité de faire cette analyse critique d\u2019une Déclaration datée du milieu du XXe siècle, ne devons-nous pas en faire autant de l\u2019Humanisme des Lumières et de Condorcet?Nos principes hérités de cet élan et de cet esprit et qui sont rappelés à l\u2019ouverture de nos travaux, font-ils à la nature une place dans la déinition de ce que nous cherchons pour l\u2019être humain ?De plus, comme le demandait Bernard Maris, « quand le capitalisme aura liquidé la nature, les poissons et les oiseaux, à qui s\u2019en prendra-t- il ?» Jusqu\u2019où ira la mutilation ?L\u2019humanisme, c\u2019est aussi la question de l\u2019unité du genre humain.Elle se pose maintenant à l\u2019intérieur de la problématique de l\u2019anthropocène.C\u2019est la perspective qu\u2019adopte le grand ethnologue Claude Lévi-Strauss.En 1952, donc peu après la Déclaration Universelle des Droits de l\u2019Homme, l\u2019Unesco lui demanda de réléchir au concept de civilisation mondiale.Cela donnera le remarquable texte Race et histoire, dans lequel le penseur s\u2019interroge sur la manière qu\u2019ont les sociétés humaines de se déinir en maintenant, dans leurs relations mutuelles, une certaine diversité.La civilisation ne doit pas être un rouleau compresseur uniformisant.L\u2019auteur se prononce déjà contre ce que nous entendons par « globalisation »: celle des marchés et de la libre circulation de la main d\u2019œuvre et des capitaux.La civilisation, dit-il, semble se réaliser par un double mouvement contradictoire: l\u2019uniication de l\u2019humanité - on pense ici à sa facette la plus positive, celle des droits universels - mais aussi le maintien et même le rétablissement des différences, (pas n\u2019importe quelles, précise-t-il cependant).Cette tension entre uniication et différence doit rester constitutive de notre idéal d\u2019humanité.Lévi-Strauss contribua aussi à effacer la distinction très occidentalocentriste entre civilisés et sauvages.Il a cherché à montrer comment le monde des aborigènes se construit selon une certaine rationalité.Peut-être pas la nôtre toutefois.Voulant aller à l\u2019essentiel concernant la vision occidentale du monde, devenue prépondérante POSSIBLES Automne 2017 43 notamment grâce au pouvoir de la science et de la technique, l\u2019auteur la décrit ainsi: « l\u2019Occident cherche à accroître la quantité d\u2019énergie disponible par habitant ain de protéger et prolonger la vie humaine ».Cela pourrait être très bien s\u2019il n\u2019y avait pas les problèmes de destruction de la nature que nous avons évoqués.Il apparaissait donc à ce penseur du XXe siècle que l\u2019Occident se distinguerait par son empreinte écologique et susciterait tôt ou tard la remise en question de son projet fondamental.C\u2019est pourquoi, loin de célébrer la globalisation heureuse et l\u2019entrée des sociétés non occidentales dans ce processus d\u2019arraisonnement de la nature et de la moindre énergie disponible à son enrichissement, Lévi-Strauss nous invite à une sortie de ce projet, dont l\u2019un des défauts, selon lui, est d\u2019être centré uniquement sur l\u2019être humain.Certains parlent de cela aujourd\u2019hui sous le terme de décroissance.Mais l\u2019ethnologue va plus loin.Il conclut son texte par un appel extraordinaire à nous libérer du mythe de la dignité exclusive de l\u2019être humain.Ce mythe conduit au nivellement d\u2019une économie globale traitant l\u2019ensemble du vivant comme une marchandise.Rehausser la nature, c\u2019est, du même coup, revaloriser le type d\u2019enracinement naturel partout vécu par les sociétés humaines, et toujours différent.La culture des Inuits, centrée sur le phoque, et que célèbre l\u2019humaniste Albert Jacquard dans Cinq milliards d\u2019hommes dans un vaisseau, diffère de la culture mélanésienne de l\u2019archipel Kiribati, en voie d\u2019être submergé par la montée des eaux et contraint d\u2019envisager le déménagement de ses habitants.Au lieu d\u2019embarquer dans un projet de continuelle amélioration de l\u2019être humain \u2013 ce qu\u2019on appelle aujourd\u2019hui le transhumanisme \u2013 il nous faut plutôt protéger les espèces vivantes.Il nous faut lutter contre la dépossession accrue de territoires naturels soustraits à la représentation et à l\u2019usage commun.De manière audacieuse, Lévi-Strauss parle même de l\u2019identiication de l\u2019être humain à toutes les formes de vie, à commencer par les plus humbles.Ce sont ses mots.Cela pose évidemment toutes sortes de dificultés.Par exemple, comment nous identiier au requin, comment l\u2019aimer et le protéger ?Petit, j\u2019ai découvert le monde avec les yeux de Tintin et je peux vous garantir que le requin est le mal absolu ! Mais sur l\u2019identiication aux formes de vie les plus humbles, j\u2019aimerais raconter ici une anecdote.Un matin, en me rendant à la salle de bains, j\u2019ai vu un 44 SECTION I La justice écologique long insecte du genre de ceux qui vivent dans les tuyaux ou à l\u2019intérieur des murs sortir du trou du lavabo.Mon premier rélexe a été d\u2019ouvrir les robinets au maximum et de le noyer.Après cela, je suis allé à la cuisine et je me suis trouvé un peu lâche.J\u2019ai mangé piteusement ma tartine puis je suis retourné à la salle de bains pour me raser.Et là j\u2019ai vu mon insecte, tout mouillé, sortir à nouveau du trou, avec l\u2019air un peu fatigué à cause de l\u2019effort qu\u2019il avait dû entreprendre.Du coup, je l\u2019ai trouvé très brave, comme un homme qui aurait affronté une intempérie et surmonté un obstacle.À ce moment-là, je l\u2019ai sauvé.Pascal a une belle pensée au sujet de la distance qu\u2019il nous faut avoir avec le tableau.Si nous sommes collés dessus, nous ne distinguons rien.Et si nous nous éloignons trop, nous ne voyons rien non plus.Il nous faut donc trouver nous-mêmes la bonne distance, sans se ier à une quelconque théorie.Je dirais au sujet de l\u2019identiication au monde animal dont parlait Lévi-Strauss, que c\u2019est la même chose.Il nous faut trouver la bonne distance entre la confusion des êtres et l\u2019éloignement.C\u2019est-à-dire entre une symbiose impossible et l\u2019indifférence pour ce qui, trop étranger, ne pourrait aucunement nous émouvoir.Même pour le monstre de mon lavabo, il était possible de le voir d\u2019une distance qui n\u2019excluait pas l\u2019empathie.Dans le même ordre d\u2019idées, le philosophe Hans Jonas, dans son Principe Responsabilité, en appelle, et je cite, à une « idélité à l\u2019égard des soubassements de l\u2019Être qui nous a produit ».Cette idélité ne se nourrit pas de l\u2019illusion que tout sera toujours là comme d\u2019habitude, mais au contraire, que la nature est vulnérable, que des espèces disparaissent \u2013 incluant le requin, massacré à hauteur de 100 millions par an - et qu\u2019il nous incombe de les protéger, notamment à leur accordant une valeur intrinsèque.Cela veut dire une valeur indépendante de l\u2019utilité qu\u2019elles présentent pour nous et, surtout, sans considération de leur valeur marchande.Un exemple a été donné dans la fameuse affaire du snail darter (poisson-escargot) dans l\u2019État américain du Tennessee dans les années soixante-dix.Un juge a déclaré que la valeur du petit poisson était inestimable, c\u2019est-à-dire impossible à chiffrer dans le cadre d\u2019une analyse coûts-bénéices.Ce qui rend la valeur intrinsèque inestimable, c\u2019est l\u2019importance de préserver la biodiversité.Celle- ci est incommensurable au proit matériel.Mais les éthiciens parlent aujourd\u2019hui de la valeur intrinsèque indépendamment de la biodiversité. POSSIBLES Automne 2017 45 Elle repose sur l\u2019afirmation que les animaux sont sujets d\u2019une vie, que la capacité de souffrir est largement répandue dans le monde animal, et que ceci devrait également être incommensurable au proit matériel que l\u2019exploitation des animaux nous rapporte.Il nous semble évident que la idélité et le respect de la valeur intrinsèque nous permettra d\u2019affronter les enjeux de l\u2019empreinte écologique et de ses disparités dans un esprit, non d\u2019élitisme, mais de réelle démocratie.En effet, la valeur intrinsèque ne renvoie pas à une existence isolée, atomisée, valant pour elle toute seule, mais à une interdépendance de tous les êtres au sein de la société humaine comme du monde lui-même.C\u2019est pourquoi si nous devions parler le vieux langage philosophique d\u2019Aristote, nous pourrions dire de l\u2019humanisme de l\u2019anthropocène qu\u2019il doit penser l\u2019être en partant du concept de relation.C\u2019est grâce à une vision progressiste de l\u2019égalité et de la relation horizontale, terrestre, que nous exprimerons le mieux, je crois, notre reconnaissance à l\u2019humaniste visionnaire qu\u2019était, dans son temps, un Condorcet.En effet, pour enchaîner sur une note plus politique, si nous devons retenir quelque chose de la vision de Condorcet, c\u2019est ce lien entre humanisme et démocratie.Le nouvel humanisme de l\u2019anthropocène doit aussi s\u2019articuler sur un projet politique, celui de la démocratie.De la même façon que la globalisation actuelle est mortifère et élitiste \u2013 n\u2019avons-nous pas appris que huit personnes possèdent autant de richesses que la moitié la plus pauvre de la population terrestre ?- il faudrait que notre humanisme célébrant la vie sous toutes ses formes se concrétise par un projet politique et économique plus égalitaire, celui d\u2019une démocratie véritablement citoyenne, valorisant l\u2019auto- organisation et visant l\u2019autolimitation.Dans une véritable démocratie, là où les citoyens sont souverains et exercent directement leur pouvoir politique, l\u2019autolimitation doit être assumée en tant que responsabilité de tous et de chacun.Dans une vraie démocratie, il ne devrait y avoir aucun pouvoir occulte au-dessus des citoyens, imposant pour eux la limite.Mais revenons à la mondialisation actuelle.La perturbation et le saccage des milieux naturels retirent aux communautés leur autonomie 46 SECTION I La justice écologique et les rendent dépendant d\u2019une technologie qu\u2019ils ne peuvent maîtriser.Les élites ne le souhaitent pas de toute façon et les inégalités se creusent davantage.C\u2019est un autre aspect du problème.Ain de l\u2019exposer clairement, permettez-moi de citer l\u2019essayiste Pierre Madelin : Si notre principale source d\u2019énergie pour le chauffage et la cuisine est le bois que nous ramassons nous-mêmes, nous aurons évidemment conscience des limites naturelles de notre ponction sur la ressource bois, qui provient d\u2019un écosystème forestier dont les capacités d\u2019auto régénération sont tributaires de notre bonne gestion.Qui plus est, comme récolter ce bois implique un effort physique conséquent, nous essaierons généralement de n\u2019en prendre que le strict nécessaire à la satisfaction de nos besoins.Nous essaierons de ménager la ressource, car nous entretenons un rapport direct avec elle, et nous pouvons nous représenter clairement quels seraient les effets d\u2019une surexploitation.Imaginons maintenant que notre électricité provient d\u2019un système énergétique éloigné et hétéronome comme l\u2019est une centrale nucléaire : nous n\u2019avons alors plus aucune possibilité de nous représenter la source de production de l\u2019énergie, les mécanismes de sa distribution et les effets délétères éventuels de sa consommation.Le cycle énergétique est devenu entièrement abstrait.Ce contraste entre le bois et le nucléaire peut paraître romantique.D\u2019ailleurs, Madelin en est conscient et ne prône pas un retour à une ruralité bucolique.Mais nous voyons ce qui est en jeu avec les dispositifs technologiques à grande échelle du capitalisme mondialisé.Non seulement ces processus échappent à la délibération démocratique des communautés et à toute entreprise d\u2019autolimitation, mais ils font aussi en sorte que le monde se soustrait de plus en plus à notre représentation.En ce sens, l\u2019un des plus grands déis de l\u2019anthropocène, est d\u2019éviter que notre monde devienne obscur, incompréhensible, et que chacun se replie sur sa sphère privée, justiiant ainsi une direction autoritaire jugée nécessaire pour sauver la mise.L\u2019humanisme de l\u2019anthropocène deviendrait alors le masque de l\u2019écofascisme. POSSIBLES Automne 2017 47 Nos principes font depuis plus d\u2019un siècle une place importante au concept de société comme milieu de vie et terreau d\u2019épanouissement des individus.Socrate expliquait à Phèdre que s\u2019il sortait rarement des murs de la ville, c\u2019est que les arbres de la campagne ne lui disaient rien.Seuls les hommes dans la cité pouvaient parler avec lui.La société est la société des hommes.Mais notre humanisme doit penser l\u2019Homme en interaction avec le milieu naturel.Il faut conceptualiser une sorte d\u2019ancrage, Trois pistes ici, celle des communs, les biorégions et les cittaslow.La renaissance des communs apparaît de plus en plus comme la dimension sociale, politique et économique qui sera au fondement de la transition écologique.Il est intéressant de se rappeler que le jeune Marx s\u2019est fait connaître par ses éditoriaux dans La Gazette Rhénane en faveur des paysans accusés d\u2019avoir volé du bois.Les anciens bois communaux avaient été privatisés.Aller s\u2019y servir pour se chauffer était désormais une atteinte à un bien privatisé.Aujourd\u2019hui, un auteur comme David Bollier a bien montré l\u2019importance de protéger un patrimoine commun : l\u2019eau, les terres et forêts, mais aussi de biens immatériels, comme peuvent l\u2019être les encyclopédies du savoir.Edward Snowden lui-même propose que les grands opérateurs de l\u2019Internet deviennent propriété publique.Je pense que nous avons ici un domaine de rélexion extrêmement important pour la déinition de l\u2019humanisme de l\u2019anthropocène.Si nous voulons l\u2019amélioration matérielle et morale et le perfectionnement intellectuel et social de l\u2019humanité, il nous faut reconnaître que le visage que nous voulons donner à l\u2019humanité repose sur un tronc commun.L\u2019ère de l\u2019anthropocène rend plus que jamais nécessaire de penser l\u2019humanisme à partir de ce qui doit être commun aux hommes, ces biens naturels et immatériels.Sans ce cadre juridique fort protégeant de l\u2019abus, de l\u2019enrichissement personnel et de la destruction ce qui est commun aux hommes, celui-ci restera mutilé, comme le disait Bernard Maris.Une seconde piste intéressante nous est offerte avec l\u2019idée de biorégion.Il s\u2019agit d\u2019un espace géographique relativement homogène où la population vivrait en harmonie avec les données naturelles et protègerait les équilibres naturels.Pour faire un clin d\u2019œil à l\u2019actualité nord-américaine, lorsque l\u2019État faillit à sa mission face aux déis posés par le réchauffement climatique, des administrations œuvrant à des 48 SECTION I La justice écologique échelles plus petites peuvent se sentir interpellées et ainsi favoriser plusieurs initiatives locales.C\u2019est le cas de l\u2019Oregon dans l\u2019ouest des Etats-Unis, avec ses transports en commun, son agriculture biologique et son alimentation végétarienne très populaires, ou de la ville de Burlington, dans l\u2019est, au Vermont, patrie de Bernie Sanders, qui est à la première ville américaine à fonctionner entièrement avec des énergies renouvelables.On se demandera si de telles actions à petites échelles peuvent compenser l\u2019incurie ou la faillite des États traditionnels.Il n\u2019est pas possible de répondre à cette question pour le moment.Mais concernant les récentes décisions de l\u2019administration Trump en faveur de l\u2019industrie du charbon, certains spécialistes disent que ce secteur est de toute façon voué à un déclin inéluctable.Il n\u2019y aurait là que de l\u2019électoralisme, certes navrant, mais qui fouette déjà les villes et États progressistes nombreux aux Etats-Unis à aller de l\u2019avant avec des initiatives et innovations de toutes sortes ! Le projet de biorégion que nous avons mentionné se conjugue avec un concept d\u2019urbanité.Certaines villes de taille moyenne peuvent plus facilement s\u2019intégrer à cet espace.En Europe, le réseau italien des cinquante cittaslow, un nom qui évoque le slowfood, la décroissance et les thèses d\u2019Ivan Illitch, semble une voie prometteuse.On a ixé à 60 000 personnes le nombre optimal de la population de ces cités se voulant une alternative au capitalisme.Pour le vieil Aristote, il fallait que la cité puisse être embrassée du regard et que le nom du père de chacun n\u2019y soit pas inconnu.Notre humanité doit aujourd\u2019hui s\u2019afirmer dans d\u2019énormes mégalopoles et d\u2019aucuns y verront un déi, voire un obstacle, au projet de biorégion et de cittaslow.Par ailleurs, le capitalisme mondialisé, c\u2019est aussi la mobilité généralisée de la main d\u2019œuvre, la délocalisation.Comme le mentionne Pierre Madelin, la pratique politique commune et le souci pour l\u2019intégrité écologique s\u2019en trouvent compromis.Par quelle voie peut alors se réaliser l\u2019identiication à un lieu que nous évoquions tout à l\u2019heure avec Lévi- Strauss ?Un enracinement est-il toujours possible ?Est-ce d\u2019ailleurs le terme dont nous devons faire la promotion, ain de répondre aux enjeux de l\u2019humanisme de l\u2019anthropocène ?Nous sommes conscients de son utilisation dans la rhétorique du nationalisme et de la tentation du repli sur ses frontières, un thème hélas d\u2019actualité.Il y a même un POSSIBLES Automne 2017 49 risque réel de retour de la notion d\u2019espace vital, combinée à l\u2019impératif politique d\u2019assurer la sécurité alimentaire.Des États forts, prédateurs, pourraient alors dépecer littéralement des États faibles.L\u2019Afrique semble être le continent de ce grave danger.Toute afirmation de notre part au sujet de l\u2019enracinement ou de l\u2019identiication à un territoire devrait obligatoirement être conjuguée à la réafirmation de nos devoirs d\u2019hospitalité.Mais pour revenir à Lévi-Strauss, je ne saurais dire s\u2019il conjuguait identiication et enracinement.Je pense que nous devons en appeler à une identiication spirituelle non pas seulement au territoire, mais au vivant dans sa diversité et son unité.C\u2019est en ce sens qu\u2019un philosophe universel comme Jacques Derrida coniait sobrement à Elisabeth Roudinesco que, selon lui, la spiritualité du XXIe siècle s\u2019ancrerait dans une redécouverte de nos liens avec la nature et le monde animal.Nous nous verrions comme les « compagnons voyageurs des autres espèces dans l\u2019odyssée de l\u2019évolution », selon la belle formule d\u2019un pionner de l\u2019écologisme américain, Aldo Leopold.Je ne peux voir d\u2019utopie plus souhaitable pour l\u2019humanisme de l\u2019anthropocène.C\u2019est pourquoi, en guise de conclusion, je dirais que notre quête d\u2019égalité ne sera pas possible tant que nous persisterons dans le schéma anthropocentrique des Lumières, celui qui ne reconnaît pas l\u2019importance de certains vivants.Nier les formes de vies les plus humbles peut conduire dangereusement à nier les êtres humains les plus humbles.Je renvoie ici à la terrible étude de l\u2019historien anglais Charles Paterson sur la parenté technique entre les dispositifs de concentration et d\u2019extermination des animaux et ensuite leur application sur les humains lors de l\u2019Holocauste.Mais l\u2019inverse doit aussi être vrai.Rehausser les formes de vies les plus humbles, c\u2019est rehausser l\u2019humanité dans sa diversité, sans considération de puissance ou de richesse.L\u2019humanisme de l\u2019anthropocène, c\u2019est l\u2019obligation pour l\u2019Homme de penser son progrès en faisant tomber une barrière de plus.Après le racisme et le sexisme, le spécisme, comme l\u2019articule si bien le philosophe australien Peter Singer.La liberté est une marche en avant, et nous pouvons militer pour libérer les animaux, ce qui ne veut pas dire les retourner tous à la vie sauvage, mais les libérer dans la société humaine, qui en deviendrait plus humaine, aussi paradoxale que cette proposition puisse paraître.Mais pour cela, il faut reconnaître qu\u2019ils sont sujets d\u2019une vie et qu\u2019à ce 50 SECTION I La justice écologique titre, nous devons entrer avec eux dans une relation plus empathique, et plus juste aussi.Sur l\u2019empathie, Darwin a bien montré qu\u2019elle est un fruit de l\u2019évolution naturelle.L\u2019empathie est une qualité dite émergente, comme l\u2019auto-organisation que nous évoquions plus haut.Nous partageons cette capacité d\u2019empathie avec d\u2019autres mammifères.Notre espèce n\u2019a pas évolué en vase clos, mais au sein d\u2019interrelations complexes avec d\u2019autres animaux, et c\u2019est cela qui a engendré les identiications dont parlait Lévi-Strauss.Rassembler ce qui est épars.Ne plus parler que de l\u2019être humain.Nommer l\u2019importance de l\u2019ensemble du vivant.Révolutionner notre idéal.S\u2019efforcer de dire avec les mots de notre science, de notre philosophie ou de notre spiritualité ce qui nous est commun.C\u2019est ce qu\u2019a fait dans son temps un Pythagore, qui était géomètre, philosophe et initié.Nous avons là le programme d\u2019un véritable apprentissage qui a quelque chose d\u2019une conversion.Laissons à un poète, Henri Michaux, le soin de nous guider dans la recherche d\u2019un humanisme de l\u2019anthropocène : « C\u2019est ce qui n\u2019est pas homme autour de lui qui rend l\u2019homme humain ».*** Référence Pierre, Madelin.2017.Après le capitalisme.Éd.Écosociété, Montréal. POSSIBLES Automne 2017 51 La lutte aux changements climatique est-elle juste?Par Normand Mousseau6 Le réchauffement climatique lié aux émissions de gaz à effet de serre implique, au-delà de l\u2019augmentation moyenne de la température du globe, la multiplication d\u2019événements météo catastrophiques, tels que des tempêtes, des inondations, du verglas, etc., des événements qui affecteront de manière disproportionnée les plus faibles et les plus pauvres de la planète.Ceux-ci, en effet, ne disposent généralement que de très peu d\u2019économies pour se reprendre en main après le désastre alors même qu\u2019ils sont souvent installés dans les zones les plus à risques et dépendent d\u2019infrastructures de mauvaise qualité et fragiles, lorsqu\u2019elles existent.Or, ces populations ne partagent qu\u2019une inime responsabilité dans la création du problème, qui émane plutôt des choix énergétiques et du mode de vie de la partie la plus riche de la population mondiale.L\u2019inaction face aux changements climatiques ne peut donc mener, fondamentalement, qu\u2019à augmenter les inégalités au niveau planétaire; elle est profondément injuste.Pour autant, la lutte réussie aux changements climatiques ne garantit pas un avenir plus juste pour l\u2019ensemble de la population mondiale, ni même pour les populations des pays qui s\u2019y attaquent de front.En effet, si le lien entre réchauffement climatique et coûts sociaux est établi, rien ne permet de croire que l\u2019adaptation aux changements climatiques et la réduction des émissions de gaz à effet de serre amélioreront automatiquement la qualité de vie de l\u2019ensemble des citoyens : l\u2019injustice a des sources multiples dont le réchauffement climatique n\u2019est qu\u2019un aspect.Comprendre l\u2019origine de cette asymétrie est essentiel pour mettre à mal la théorie des co-bénéices promis par les promoteurs des efforts 52 SECTION I La justice écologique de réduction des émissions de GES ou de la transition énergétique et pour démontrer la nécessaire intégration des objectifs climatiques à l\u2019ensemble des objectifs de notre société.Il faut, bien sûr, aller au- delà de cette évidence et identiier la façon de conjuguer les efforts nécessaires sur le plan climatique à l\u2019amélioration plus globale de notre société et, dans un premier temps, lier ces objectifs à un projet de société qui résonne.Une telle intégration ne peut se réaliser avec les modèles de gouvernements qui se sont établis depuis 70 ans.C\u2019est à cette question, plus qu\u2019aux objectifs, aux programmes et aux mesures, qu\u2019il faut porter de toute urgence notre attention.La iction des co-bénéices La lutte aux changements climatiques est souvent présentée comme un gage de jours meilleurs.Ainsi, ain de soutenir ces efforts, le Groupe d\u2019experts intergouvernemental sur l\u2019évolution du climat (GIEC) associe la réduction des émissions de GES à de nombreux co-bénéices, des retombées socialement désirables qui découleraient naturellement de ces mesures.Les analyses présentées sont toutefois souvent étriquées: si la fermeture d\u2019une centrale thermique au charbon améliore immédiatement la qualité de l\u2019air des régions qui l\u2019entourent, elle peut aussi signiier des pertes d\u2019emploi et un appauvrissement causés par la disparition d\u2019une source d\u2019électricité iable et la fermeture de mines locales.Que pèse la diminution des maladies respiratoires à long terme face à l\u2019incapacité de survivre au quotidien?Même si ces co-bénéices existent, le choix d\u2019une manière détournée, par l\u2019intermédiaire de la lutte aux changements climatiques, pour atteindre ces objectifs sociaux est bien incertain.Personne ne s\u2019attend à ce qu\u2019un devis pour, disons, la construction d\u2019un hôpital, qui ne déinit que le nombre de chambres, permette de réaliser un édiice qui réponde aux besoins des patients et des travailleurs de la santé tout en s\u2019intégrant harmonieusement à son environnement.Il n\u2019y a qu\u2019à voir l\u2019horreur du site Glen du Centre universitaire de santé McGill pour s\u2019en convaincre.De la même façon, on ne peut s\u2019attendre à ce que la réduction massive des émissions de GES amène automatiquement une amélioration POSSIBLES Automne 2017 53 de l\u2019état de notre environnement, de notre qualité de vie ou que cela favorise l\u2019émergence d\u2019un modèle économique plus équitable.Il existe un nombre inini de trajectoires qui feront le contraire tout en atteignant les cibles les plus ambitieuses.Ainsi, il sufirait d\u2019interdire à 90 % de la population de circuler en voitures individuelles et de fermer les alumineries et les exploitations pétrolières pour atteindre les objectifs québécois et canadiens.Une telle politique ne permettrait certainement pas d\u2019améliorer le sort des plus démunis ni de redistribuer la richesse.Malgré ce que plusieurs promettent, une lutte aux changements climatiques réussie ne garantit qu\u2019une chose : une société à plus faible empreinte carbone.C\u2019est déjà beaucoup, mais une telle transformation n\u2019implique aucune direction privilégiée quant aux autres objectifs de nos sociétés, que ce soit en santé, en éducation, en justice sociale ou en protection de l\u2019environnement.Il n\u2019existe qu\u2019une façon de garantir les co-bénéices: les exiger au moment de déinir les orientations des stratégies d\u2019adaptation et de lutte aux changements climatiques.La nécessité d\u2019intégrer l\u2019enjeu climatique dans une vision plus large Pour de nombreux observateurs, l\u2019enjeu climatique occupe la place centrale des grands déis de notre société, déplaçant la destruction nucléaire, la surpopulation et la destruction des habitats, qui ont occupé, à leur tour, la première place au cours des dernières décennies.Ce nouveau focus s\u2019explique par l\u2019universalité des changements climatiques, qui touche chacun de nous, affectant nos habitudes quel que soit le coin de planète que nous habitions.La place des changements climatiques est aussi explicable par une série de crises mondiales qui se sont bousculées au début des années 1980.Tout d\u2019abord, les grandes crises du pétrole des années 1970 ont sonné l\u2019alerte dans de nombreux pays européens qui ont découvert leur grande dépendance aux importations énergétiques.Ensuite, alors que les risques d\u2019une guerre nucléaire s\u2019amenuisaient, avec la pérestroïka, l\u2019accident de Tchernobyl a transformé la perception de l\u2019industrie nucléaire civile auprès du grand public.Si ces risques paraissaient faibles jusqu\u2019alors, particulièrement en comparaison avec l\u2019insécurité 54 SECTION I La justice écologique permanente de la guerre froide, la population de plusieurs pays, dont la Suède et l\u2019Allemagne, a pris peur et demandé l\u2019arrêt des centrales nucléaires.Avant même que les changements climatiques ne prennent l\u2019avant-scène, ces crises avaient suscité, dans les pays de l\u2019OCDE, de grands efforts visant à réduire la demande énergétique et même, particulièrement en Europe, l\u2019émergence de programmes visant à développer de nouvelles sources d\u2019énergie renouvelable pouvant être déployées localement.Ensuite, la question du trou de la couche d\u2019ozone dans les zones polaires, découvert au début des années 1980, et dont la résolution, s\u2019appuyant sur une action décisive de la communauté internationale, it espérer qu\u2019avec la glasnost, celle-ci était enin capable de s\u2019attaquer avec succès aux principaux déis planétaires.Les attentes étaient donc grandes lorsque vint le tour de s\u2019attaquer aux changements climatiques, à la in des années 1980.Malheureusement, le monde avait déjà changé, avec la dislocation brutale de l\u2019URSS et la première guerre du Golfe, alors que le déi était d\u2019une toute autre ampleur.Diffuse, lointaine, exigeant des changements à la base de notre civilisation, la question climatique ne réussit pas à s\u2019imposer au programme de la plupart des États, à l\u2019exception notable de ceux qui, comme l\u2019Allemagne, la Suède, le Danemark, ont su la lier aux deux premières crises, beaucoup plus tangibles par leurs aspects économiques et sociaux et leur capacité de soulever des foules tant à gauche qu\u2019à droite.Les changements climatiques venaient alors appuyer la transformation déjà en cours, touchant un public différent et permettant d\u2019insérer les efforts locaux dans un mouvement mondial.Presque partout ailleurs, les promesses et les objectifs ambitieux sont largement restés lettre morte, reportés d\u2019une élection à l\u2019autre, resservis devant les publics de convertis tout en étant immédiatement réfutés pour les auditoires qui comptent : les chambres de commerces, les inanciers, les grands donateurs politiques.Les crises et les situations d\u2019urgence, qui affectent l\u2019ensemble des citoyens ou des groupes d\u2019intérêt, inissent, en effet, trop souvent par l\u2019emporter sur les objectifs à long terme et les promesses visionnaires. POSSIBLES Automne 2017 55 Face à ce constat, on peut nier la réalité politique et tenter, par tous les moyens, d\u2019imposer les changements climatiques comme une priorité d\u2019action.On peut aussi s\u2019appuyer sur les exemples de transformation réussie et adopter une stratégie qui présente la lutte aux changements climatiques comme un levier additionnel pour l\u2019atteinte d\u2019objectifs sociaux, économiques et même environnementaux plus actuels.Cette intégration, qui fait encore cruellement défaut au Canada, tant à Ottawa que dans les provinces, représente la seule voie pour intégrer certains des enjeux auxquels sont confrontées les sociétés modernes aux efforts sur le climat et atteindre, au moins en partie, l\u2019ensemble de ces objectifs.Si la lutte aux changements climatiques n\u2019apporte pas de co-bénéices assurés, elle nécessite, au contraire, d\u2019être associée à des orientations sociales précises, plus tangibles, plus immédiates, ain de justiier les efforts et les risques qui l\u2019accompagnent.Ce n\u2019est qu\u2019en s\u2019appuyant sur des besoins de compétitivité, d\u2019équité ou de justice sociale et d\u2019amélioration de la qualité de vie ou de l\u2019environnement, qu\u2019il sera possible de transformer les grands objectifs portés à l\u2019horizon en action concrète et eficace.Pour renverser le lien entre justice et changement climatique il faut que le débat se fasse à l\u2019échelle des régions et des pays.Impossible de reprendre le discours développé à l\u2019étranger; il est essentiel, pour réussir la lutte aux changements climatiques de construire un message adapté qui réponde aux aspirations, aux orientations politiques et sociales, à la réalité et aux déis locaux.Ainsi, en Allemagne et en Suède, si la crainte du nucléaire et le désir d\u2019indépendance énergétique s\u2019avèrent des moteurs puissants de transformation économique et sociale auxquels la lutte aux changements climatiques peut s\u2019arrimer, cette crainte et ce désir ne collent pas à la réalité du Canada et du Québec, qui disposent d\u2019importantes ressources énergétiques tout en présentant une lecture beaucoup moins négative du développement du nucléaire civil.Au-delà de cette évidence, toutefois, personne, ou presque, n\u2019a encore travaillé à identiier les cordes sensibles qui permettraient de mettre nos États sur une voie qui garantisse l\u2019atteinte de nos objectifs en matière de lutte aux changements climatiques. 56 SECTION I La justice écologique Le refus des partis Nos gouvernements actuels semblent incapables de susciter et de mener de vrais projets de société; on se contente de jouer à la marge, d\u2019ajuster les orientations et de peauiner les programmes sans proposer de vision intégrée coupant à travers les bureaucraties et les silos.Même lorsque les transformations se font en profondeur, elles sont présentées comme des gestes isolés visant à résoudre un problème à la fois, sans offrir d\u2019intégration dans un projet plus large.Bien sûr, certains gouvernements ont essayé de proposer des transformations importantes.Ainsi, Jean Charest est arrivé au pouvoir avec l\u2019objectif d\u2019imposer une ré-ingénierie en profondeur du fonctionnement de l\u2019État québécois.Il s\u2019agissait, alors, de transférer un maximum de responsabilités traditionnellement assumées par divers paliers gouvernementaux au secteur privé dans une optique de diminution des coûts et d\u2019accroissement de la productivité.La résistance de la population et les échecs de la mise en œuvre, qui montraient plutôt une augmentation des coûts pour les contribuables et une baisse de productivité pour les citoyens, eurent tôt fait de soulever une opposition importante à cette grande transformation.Celle-ci s\u2019est, bien sûr, poursuivie, à un niveau réduit et de manière beaucoup plus discrète, continuant de coûter très cher au Québec, alors que les résultats, eux, laissent grandement à désirer.Dix ans plus tard, toutefois, cet échec politique continue de hanter les gouvernements.Pour les partis politiques, l\u2019opposition à la réingénierie de l\u2019État s\u2019explique par l\u2019attachement de la population au modèle québécois plutôt qu\u2019à la base erronée et intéressée de cette proposition idéologique.Pas question pour les politiciens de revenir à la charge et de proposer un nouveau projet de société qui s\u2019éloignerait du modèle fétiche instauré entre 1960 et 1980.Cette peur explique, en partie, pourquoi le discours de lutte aux changements climatiques, qui a été adopté par l\u2019ensemble de la classe politique québécoise, ne s\u2019accompagne pas de projets transformatifs, pourtant essentiels à la réalisation des objectifs. POSSIBLES Automne 2017 57 Dans l\u2019optique politique québécoise et canadienne, la lutte aux changements climatiques et, plus particulièrement, la réduction signiicative des émissions de GES se poursuivent donc sans tenir compte des objectifs plus larges de notre société, s\u2019accomplissant de manière désincarnée, se gardant bien d\u2019affecter notre quotidien, notre économie ou notre environnement.Alors qu\u2019ailleurs, la transition énergétique est intégrée dans un projet qui vise à améliorer la qualité de vie au quotidien, à renforcer le rôle des citoyens et le pouvoir des communautés locales, à repousser les risques liés au nucléaire, cette transformation est présentée ici comme une simple permutation d\u2019une source d\u2019énergie vers une autre, d\u2019une économie à une autre, qui laisserait le citoyen là où il se trouve aujourd\u2019hui.Impossible, dans ces conditions, de justiier les efforts importants qui devront être fournis par tous.En l\u2019absence d\u2019un véritable projet de société qui dépasse la simple réduction des émissions de GES, nul gouvernement ne réussira à transformer la reconnaissance du besoin d\u2019agir en une implication volontaire s\u2019appuyant sur une majorité des citoyens et acteurs sociaux - municipalités, nations autochtones, entreprises, investisseurs, etc.La co-construction d\u2019un projet de société Comme on a pu le voir lors des audiences de l\u2019automne 2015 qui ont mené à l\u2019adoption de la cible québécoise de 37,5 % de réduction des émissions de GES d\u2019ici 2030 par rapport à 1990, l\u2019appui des Québécois à ces objectifs ambitieux repose largement sur des orientations énergétiques qui remontent à la Révolution tranquille et à la nationalisation de la production et la distribution de l\u2019électricité.L\u2019énergie renouvelable est encore aujourd\u2019hui synonyme d\u2019indépendance et de la capacité des Québécois d\u2019être « maîtres chez eux».Ces valeurs sont à la base de l\u2019opposition massive au projet du Suroît au début des années 2000, de même qu\u2019à ceux de l\u2019exploitation des gaz de schiste dans la vallée du Saint-Laurent, du pétrole sur l\u2019île Anticosti et d\u2019Énergie Est, le pipeline proposé par Trans-Canada qui ouvrirait un nouvel accès aux marchés internationaux pour le pétrole des sables bitumineux. 58 SECTION I La justice écologique Si ces cordes sensibles constituent un atout pour justiier la transition vers une société à faibles émissions de GES, elles sont orientées vers la production énergétique et n\u2019offrent pas de levier pour les enjeux liés à la transformation de la consommation énergétique et des modes de vie qui y sont associés, comme le montre l\u2019opposition aux transports en commun des citoyens de la grande région de Québec.Elles ne permettent pas, non plus, d\u2019établir un projet de société plus large qui inclurait, par exemple, les questions de justice sociale, de protection de l\u2019environnement et de développement économique.En l\u2019absence de repoussoirs aussi puissants que ceux à l\u2019origine des efforts de l\u2019Allemagne et de la Suède, il est donc nécessaire de travailler à l\u2019élaboration d\u2019un projet de société qui s\u2019appuiera sur les valeurs régionales \u2014 les Albertains ne voient certainement pas l\u2019énergie propre d\u2019un même œil que les Québécois \u2014, et qui saura engager les citoyens dans la durée, à travers les cycles électoraux et économiques.Si le développement économique, au cœur de l\u2019approche fédérale, doit faire partie de l\u2019équation, il ne peut être la seule motivation : les citoyens ne sont pas qu\u2019un portefeuille, ils agissent et se positionnent en fonction de valeurs profondes plutôt qu\u2019en fonction du simple appât du gain.Puisque, pour réussir, les motivations devront venir de la société civile, seul un processus de coconstruction, piloté par les gouvernements mais développé par les citoyens permettra d\u2019identiier les enjeux et les valeurs à mettre de l\u2019avant pour orienter la transformation de notre société et assurer une certaine pérennité au mouvement.Cette appropriation par les citoyens et les divers groupes de pression pourrait aussi offrir un contrepoids au cynisme politique actuel que favorise le découplage presque parfait du discours politique et des actions gouvernementales sur ces enjeux complexes.Jusqu\u2019à présent, les gouvernements se sont bien gardés d\u2019établir un tel dialogue, un dialogue qui ne peut se faire simplement sur quelques mois, mais qui doit s\u2019inscrire dans la durée.Ainsi, la consultation « Génération Énergie » du gouvernement fédéral prévoit un échange de cinq mois, de mai à octobre 2017, basé essentiellement sur un site internet, une initiative intéressante mais insufisante pour tenir compte de la diversité du pays et de la complexité de sa structure constitutionnelle. POSSIBLES Automne 2017 59 L\u2019urgence de revoir notre modèle de gouvernement En parallèle avec la construction d\u2019un mouvement citoyen, les gouvernements doivent se doter des structures nécessaires pour mener à bien cette transition fondamentale de notre société.Le modèle actuel est basé sur la gestion en silos de la société: les ministères sont indépendants et travaillent chacun de leur côté, sans tenir compte des effets croisés de leurs actions.Or les enjeux climatiques, surtout lorsque liés à d\u2019autres enjeux de société, exigent un traitement transversal, qui permet de progresser sur plusieurs fronts en parallèle.Ainsi, l\u2019utilisation du Fonds vert, géré par le Ministère du développement durable, de l\u2019environnement et de la lutte aux changements climatiques, est limitée à un seul objectif, la réduction des émissions de gaz à effet de serre, sans aucune exigence de développement économique, social ou environnemental, ce qui mène à des absurdités, avec des subventions correspondant à plusieurs milliers de dollars la tonne de CO2 évitée sans aucune retombée additionnelle pour le Québec.Si Transition Énergétique Québec (TÉQ), créée le 1er avril 2017, est un pas dans la bonne direction, avec un mandat vaste visant particulièrement la consommation énergétique, il est bien insufisant : le budget de cette nouvelle entité, de 300 millions $ par année, correspond simplement aux investissements historiques dans l\u2019eficacité énergétique, alors que sa place dans la hiérarchie, à bout de bras du ministre de l\u2019Énergie et des Ressources naturelles, ne lui donne pas accès aux leviers essentiels pour agir sur le transport, l\u2019aménagement du territoire et même les normes du secteur de la construction.Surtout, elle n\u2019offre aucune piste pour lier la lutte aux changements climatiques aux autres enjeux de société, seule façon d\u2019assurer une transformation qui permette de progresser sur l\u2019ensemble des objectifs des Québécois.Pas surprenant, alors, qu\u2019un rapport sur la transition énergétique produit par 80 universitaires canadiens, dont je fais partie, à la demande de Ressources naturelles Canada cible la mise en place de structures appropriées comme un premier pas essentiel pour réussir à surmonter ce déi. 60 SECTION I La justice écologique Il est plus que temps de commencer le dialogue Rien ne lie lutte aux changements climatiques et justice; le succès de la première ne garantit qu\u2019un monde où les émissions de GES seront sous contrôle et où une partie de l\u2019humanité aura su s\u2019adapter aux bouleversements causés par les gaz à effet de serre déjà dans l\u2019atmosphère.Un tel succès n\u2019offre aucun co-bénéice assuré quant à l\u2019environnement, la biodiversité, la justice sociale ou la qualité de vie des citoyens.Il est, par contre, dificile d\u2019imaginer réussir une transformation aussi profonde qui ne serait pas intégrée à un projet de société qui mobilise les populations et qui s\u2019appuie sur des craintes, des convictions, des valeurs profondes partagées par la majorité.C\u2019est ce que montrent l\u2019Allemagne, la Suède et même la Chine, par exemple, qui ont su construire les synergies essentielles, s\u2019appuyant chacun sur des enjeux très différents mais qui résonnent dans leurs populations respectives.Tant le Québec que le reste du Canada tardent à identiier les valeurs et les déis qui résonneront dans la société québécoise et canadienne et qui permettront de lier réduction des émissions de GES et progrès social, environnemental et économique.Sans une telle construction, nous sommes condamnés à rater nos objectifs et, plus important encore, à reculer par rapport à un monde qui se transforme.Les investissements et les efforts qu\u2019exige la lutte aux changements climatiques représentent une occasion magniique de faire progresser notre société dans une direction qui correspond toujours un peu plus à nos valeurs et à nos aspirations.Il faudra, pour cela, qu\u2019on commence enin à impliquer l\u2019ensemble de la population dans un dialogue qui devra s\u2019étendre sur plusieurs décennies. POSSIBLES Automne 2017 61 *** Normand Mousseau est professeur de physique à l\u2019Université de Montréal et directeur de l\u2019Institut de l\u2019énergie Trottier à Polytechnique Montréal.Il est l\u2019auteur de plusieurs livres sur l\u2019énergie et les ressources naturelles dont « Gagner la guerre du climat.Douze mythes à déboulonner » (Boréal, 2017).En 2013, il fut co-président de la Commission sur les enjeux énergétiques du Québec.Références Dialogues pour un Canada vert, 2017.« Rebâtir le système énergétique canadien : vers un avenir sobre en carbone », http:// sustainablecanadadialogues.ca/fr/vert/energie.IPCC, 2014.« Climate Change 2014: Mitigation of Climate Change.Contribution of Working Group III to the Fifth Assessment Report of the Intergovernmental Panel on Climate Change », Cambridge: Cambridge University Press.Mousseau, N., 2017.« Gagner la guerre du climat.Douze mythes à déboulonner », Montréal : Éditions du Boréal.Premiers ministres du Canada, 2016.« Cadre pancanadien sur la croissance propre et les changements climatiques », https://www.canada.ca/content/dam/themes/environment/documents/weather1/20161209- 1-fr.pdf Site internet « Génération Énergie » de Ressources naturelles Canada : http://www.generationenergie.ca/fr/ 62 SECTION I La justice écologique SECTION I La Justice écologique Partie 2 Impacts de l\u2019injustice environnementale POSSIBLES Automne 2017 63 Guerre et crise agraire en Syrie : Revisiter le conflit syrien au prisme de la justice écologique Par Efe Can Gurcan Introduction : un regard multifacette sur le conlit syrien Le conlit syrien s\u2019est transformé en l\u2019une des pires crises humanitaires impliquant la plus sévère crise de réfugiés de l\u2019époque post-guerre mondiale.La diffusion rapide de ce conlit depuis mars 2011 a eu d\u2019irréversibles conséquences pour plus de 6,5 millions de personnes déplacées à l\u2019intérieur du pays et plus de 4,5 millions de personnes qui ont été forcées de fuir le pays (Otero & Gürcan 2016).La montée de la nouvelle droite dans les pays occidentaux \u2013 qui subissent toujours les conséquences de la crise du capitalisme depuis 2008 \u2013 coïncide d\u2019ailleurs assez commodément avec l\u2019aflux de refugiés et la diffusion du terrorisme islamiste à la suite du conlit syrien.Quels sont les facteurs principaux ayant conduit à l\u2019émergence et à la diffusion de ce conlit?Dans quelle mesure les injustices écologiques ont-elles joué un rôle déclencheur ou accélérateur dans le conlit syrien?Les arguments soulignant le rôle du sectarisme, de l\u2019autoritarisme du régime syrien et de l\u2019intervention étrangère sont bien connus.La thèse du sectarisme et de la violence ethnique découle de l\u2019idée primordialiste que la cause originale du conlit civil provient de la haine et de l\u2019hostilité historique entre les peuples appartenant à différentes religions et ethnies.Certes, l\u2019état fragmenté de la coniguration ethno- religieuse en Syrie est hors de doute : 12 % de la population syrienne appartient à la communauté alawi, dont le président Bachar el-Assad est membre ; 64 % de la population fait partie de la communauté arabe sunnite, tandis que les chrétiens, les kurdes et les druzes représentent respectivement 9 %, 10 % et 3 % de la population syrienne.Cependant, le renouveau des conlits sectaires est dû dans une large mesure à 64 SECTION I La justice écologique l\u2019intervention militaire des États-Unis en Irak à la suite de laquelle l\u2019autonomisation kurde et les terroristes islamistes ont gagné du terrain dans la région entière (Phillips 2015).Un autre facteur de stress dans l\u2019intensiication du conlit sectaire a été l\u2019inondation de terroristes islamistes en Syrie en tant qu\u2019acteurs transnationaux, ayant été libérés de prison dans des pays comme le Liban, la Tunisie et l\u2019Égypte au cours du Printemps arabe (Gartenstein-Ross & Zelin 2012, Harrison 2013).Les facteurs locaux ont exercé une inluence sur le sectarisme aussi importante que les développements politiques à l\u2019étranger.Le sectarisme s\u2019est nourri de l\u2019extension de la présence alawite et celle de la famille d\u2019Assad parmi les élites du régime, malgré la mobilisation du soutien de marchands sunnites par le régime et l\u2019intermariage de certains membres de la famille d\u2019Assad \u2013 incluant Bachar el-Assad lui- même \u2013 avec les membres de familles sunnites.Le ressentiment sunnite de l\u2019expansion des élites politiques alawites a fait de l\u2019autoritarisme et de la corruption du régime un facteur aggravant pour le sectarisme (Azmeh 2016, Phillips 2015).Le rôle des facteurs géopolitiques dans la transformation du conlit syrien en une guerre « par procuration » ne peut pas être ignoré assez facilement (Otero & Gürcan 2016).Les pouvoirs occidentaux qui visent à déstabiliser la région ain d\u2019encercler la Russie, la Chine et l\u2019Iran avaient toujours ressenti la politique d\u2019alliances de la Syrie qui abrite encore l\u2019installation navale russe à Tartous.En plus, l\u2019Occident n\u2019avait pas été soulagé que la Syrie soit intervenue au Liban en 2005 au prix des sanctions occidentales et ait facilité le passage des terroristes sunnites à travers la frontière irakienne dans le but d\u2019affaiblir l\u2019occupation états- unienne (Phillips 2015).Les ressources naturelles syriennes et la position stratégique de ce pays sur les routes de l\u2019énergie \u2013 accompagnées par la découverte de réserves de gaz naturel abondantes en Méditerranée orientale en 2010 (Engdahl 2013) \u2013 ont attiré les acteurs régionaux comme la Turquie et le Qatar qui ont intérêt à déstabiliser la Syrie ain d\u2019implanter leurs propres projets d\u2019oléoduc et de contrer l\u2019inluence shiite régionale de l\u2019Iran.Ce qui est peut-être moins évident et rapporté sur le conlit syrien, ce sont les facteurs liés à la crise agraire syrienne.L\u2019argument principal POSSIBLES Automne 2017 65 de cet article est que cette crise agraire peut être vue comme une conséquence à long terme du modèle de développement extractiviste, de la restructuration néolibérale et de l\u2019indifférence en ce qui concerne la question environnementale en Syrie.Dans ce qui suit, ces trois thèmes seront abordés en ordre successif.L\u2019objectif principal est donc de souligner le rôle de ces facteurs du point de vue de la justice écologique.La justice écologique peut être considérée comme une extension du concept de la justice environnementale qui repose sur la critique de faire peser les risques environnementaux sur les groupes et les pays économiquement et socialement défavorisés (Stevis 2000).La justice écologique met l\u2019accent sur la responsabilité écologique des êtres humains par rapport à la nature.Celle-ci est donc fondée sur l\u2019idée de traiter la nature avec respect et dignité de façon à assurer le bien- être des êtres humains ainsi que celui du monde non humain, incluant le monde animal, les plantes, les biens naturels et les écosystèmes.À ce titre, la justice écologique soulève une objection de principe contre la marchandisation des biens communs, et particulièrement celle des écosystèmes, l\u2019agriculture, l\u2019alimentation, les ressources naturelles et la connaissance.Du point de vue de la justice écologique, les pratiques néolibérales d\u2019eficacité, de privatisation et de libre-échange doivent se heurter à des politiques socialement justes et écologiquement responsables (Byrne, Glover & Alrøe 2006, Low & Gleeson 1998).Similairement, l\u2019extractivisme \u2013 déini comme un type d\u2019extraction de ressources naturelles à grande échelle et orienté vers l\u2019exportation (Andreuccia & Radhuber 2015) \u2013 constitue une menace principale pour la justice écologique.Les conséquences du modèle de développement extractiviste Le modèle de développement poursuivi par la Syrie contemporaine peut être retracé aux années 1970 suivant le coup militaire qui a amené Hafez el-Assad au pouvoir.Le régime de Hafez el-Assad représentait une forme modérée du socialisme baathiste.Tandis que l\u2019accent mis sur la nationalisation et la réforme agricole était maintenu, le modèle économique revendiquait une économie « pluraliste » sur la base d\u2019un partenariat entre les secteurs public et privé.Les années 1970 témoignent de la diffusion d\u2019un modèle de développement guidé par 66 SECTION I La justice écologique l\u2019État, ce qui a permis des investissements massifs dans les entreprises publiques et des projets infrastructurels comme les barrages, les routes et les projets d\u2019énergie, ainsi que l\u2019augmentation des dépenses en santé et en éducation.Bien que l\u2019émergence du baathisme soit largement attribuable à la mobilisation des groupes à revenu moyen scolarisés, la base de soutien du régime Hafez el-Assad est devenue la population rurale qui était concentrée dans les zones économiquement marginalisées, d\u2019où la priorisation d\u2019investissements publics dans le secteur agricole et le soutien du régime aux producteurs par des achats garantis, des subventions et des exonérations iscales (Azmeh 2014, Azmeh 2016).De l\u2019autre côté, le baathisme de Hafez el-Assad a échoué dans sa tentative de créer un secteur industriel compétent.Le baathisme syrien avait opté pour un modèle extractiviste et s\u2019est transformé en exportateur pétrolier à la suite de la nationalisation du secteur pétrolier en 1964 et à l\u2019achèvement de la construction de l\u2019oléoduc en 1968 qui a connecté la production pétrolière au Nord-est au port de Tartous.Bien que les réserves pétrolières de la Syrie fussent de quantité mineure en comparaison avec d\u2019autres géants pétroliers arabes, le projet baathiste avait été fortement inancé par les revenus pétroliers.L\u2019accentuation excessive du secteur pétrolier \u2013 et celle du secteur de gaz naturel depuis les années 1980 \u2013 a résulté en l\u2019absence d\u2019un secteur industriel compétent et diversiié, d\u2019où le fait que la majorité du secteur en dehors de l\u2019extractivisme pétrolier soit toujours représentée par le secteur de production et traitement alimentaire.Seulement en 2004, le secteur pétrolier et minéral contribuait à presque 70 % des exportations syriennes (Azmeh 2016, Collelo 1987).D\u2019après la Banque mondiale, les rentes pétrolières constituaient 21,94 % du produit intérieur brut en 2004 (Banque mondiale 2016).Par conséquent, il n\u2019est pas étonnant que la Syrie ait été parmi les pays qui imposaient les taux les plus élevés de subvention d\u2019énergie et d\u2019agriculture au Moyen-Orient et en Afrique du Nord jusqu\u2019aux années 2000 (Azmeh 2016).La non-durabilité de ce modèle extractiviste s\u2019est révélée avec l\u2019épuisement des réserves pétrolières syriennes dans les années 1990.Selon l\u2019Administration états-unienne de l\u2019information énergétique, la POSSIBLES Automne 2017 67 production annuelle de pétrole non rafiné de la Syrie a diminué de 582 000 barils par jour en 1996 à 368 000 barils par jour en 2009 (EIA 2017).Les données de la Banque mondiale suggèrent que l\u2019épuisement des ressources naturelles en pourcentage au revenu national brut a augmenté de 0,78 % en 1970 à 11,02 % en 1980, 18,89 % en 1990 et 22,07 % en 1996.Ceci est en contraste avec la contribution diminuée de la consommation de l\u2019énergie renouvelable à la consommation de l\u2019énergie totale syrienne, de 2,36 % en 1990 à 0,93 % en 2009 (Banque mondiale 2016).L\u2019épuisement des réserves pétrolières \u2013 accompagné par une croissance démographique de 6,1 millions en 1970 à 22 millions en 2011 \u2013 a conduit à la faillite du projet baathiste.La Syrie a initié un processus de libéralisation à la suite d\u2019une crise des devises en 1986, ce qui a renforcé le pouvoir du secteur privé.Évidemment, la libéralisation subséquente de l\u2019économie a aussi été facilitée par l\u2019effondrement de l\u2019Union soviétique, ce qui n\u2019a pas seulement affaibli la pertinence du socialisme, mais a aussi fait s\u2019évanouir les possibilités d\u2019assistance internationale et les marchés d\u2019exportation de la Syrie (Azmeh 2016, Dahi & Munif 2011).Restructuration néolibérale et crise agraire en Syrie La phase précoce de libéralisation (ta\u2019addudiyya, or « pluralisme » économique), ayant été amorcée en 1986, avait déjà éliminé certaines subventions outre la facilitation des investissements privés ainsi que la libéralisation graduelle des prix, du commerce et des devises.Les nouvelles lois d\u2019investissements adoptées dans les années 1990 visaient à encourager le secteur privé, incluant des récompenses comme les congés iscaux.Ce processus a pris de l\u2019élan quand Bachar el-Assad a pris le pouvoir en 2000 avec une promesse de réforme économique et politique.L\u2019objectif de « l\u2019économie de marché social » a été introduit lors du 10e congrès régional du parti Baath en 2005.La Syrie a concentré ses efforts sur l\u2019attraction de l\u2019investissement étranger direct (IED), ce qui est venu pour la plupart des pays arabes concentrés dans des secteurs spéculatifs et non-productifs comme les immobiliers, la inance et le tourisme au détriment du secteur productif et des investissements 68 SECTION I La justice écologique infrastructurels.La libéralisation du commerce a eu une inluence aussi négative que celle des IED, notamment à la suite de l\u2019accord de libre- échange avec la Turquie en 2004 et à l\u2019invasion du marché syrien par des produits chinois.En parallèle de la croissance de l\u2019importation hors du secteur pétrolier de 4,3 milliards de dollars en 2001 à 14 milliards de dollars en 2010, les producteurs de taille petite et moyenne dans des secteurs comme l\u2019alimentation, les textiles et l\u2019ameublement n\u2019ont pas pu soutenir la concurrence avec les compétiteurs étrangers (Azmeh 2014, Azmeh 2016, Dahi & Munif 2011).Dans le cadre du plan quinquennal (2006-2010), la Syrie a éliminé le monopole étatique sur l\u2019importation ; a libéralisé les prix, incluant ceux du diésel, gaz, gazoline, l\u2019électricité ; dérégulé le marché immobilier ; licencié des banques privées ; institué la bourse des valeurs ; et consolidé les régulations en faveur de la protection de la propriété privée (Dahi & Munif 2011).Cependant, il est possible de dire que le coup le plus dur du plan a été porté sur l\u2019agriculture avec la libéralisation des prix des produits agricoles et l\u2019élimination des subventions sur l\u2019énergie et les intrants agricoles.En fait, l\u2019abolition des fermes d\u2019État s\u2019était déjà initiée en juin 2000 (Ababsa 2013).Sous le plan quinquennal, le prix du diésel a augmenté de 250 % en mai 2008.Bien que l\u2019absence des subventions sur le diésel et les engrais ait été bénéique pour l\u2019environnement, la faillite du régime à proposer des politiques originales a aggravé la situation de l\u2019agriculture, ayant initié un exode rural et un lux massif de migration vers les zones urbaines.En vue de ces développements, il n\u2019est pas étonnant d\u2019observer que les premières manifestations contre le régime ont été déclenchées à Dar\u2019a, une ville au sud du pays qui est connue comme un centre agricole et une base de support stratégique pour le régime.Ensuite, les protestations contre la faillite des nouvelles politiques économiques et la corruption se sont propagées vers d\u2019autres centres ruraux comme Homs, Idleb et les zones rurales d\u2019Alep et de Damas (Azmeh 2016, De Châtel 2014). POSSIBLES Automne 2017 69 La question de l\u2019eau, la sécurité alimentaire et la migration en vue du changement climatique L\u2019inluence déstabilisante des politiques extractivistes et néolibérales s\u2019est ampliiée par des sècheresses qui sont largement attribuées aux bouleversements climatiques.Donc, cette section conirmera la conluence des conséquences du modèle de développement extractiviste, de la restructuration néolibérale et des changements climatiques en une crise agraire profonde conduisant à la guerre civile.La période 2006- 2011 a vu les pires sècheresses dans l\u2019histoire moderne de la Syrie, ce qui a conduit à d\u2019innombrables dévastations de récoltes et de troupeaux ainsi qu\u2019au déplacement forcé des centaines de milliers de Syriens (Gleick 2014).Ces sècheresses sont associées aux effets à long terme des changements climatiques (Kelley & et-al.2015), étant donné leur interprétation par des analystes comme « un indicateur précoce des changements climatiques qui sont attendus pour la région, y compris une température plus élevée, une diminution des précipitations et du ruissellement des bassins et une pénurie d\u2019eau accrue » (Gleick 2014:338).Il existe de solides preuves qu\u2019un minimum de cinq zones agricoles en Syrie ont connu une fréquence de sècheresses dans les 20 dernières années (Gleick 2014).Entre 1900 et 2015, la Syrie a subi un total de six sècheresses à grande échelle, caractérisées par la chute du niveau mensuel moyen de précipitations à environ un tiers de la normale.Alors que les cinq premières sècheresses ont duré une saison, la période 2006-2011 a connu une sècheresse multi-saisons.Les effets de ces sècheresses sont ampliiés par le fait que la géographie syrienne est pour la plupart semi- aride et caractérisée par une surface arable limitée, ce qui diminue la résilience de ce pays au changement climatique (Gleick 2014).Les données de la Banque mondiale conirment que les prélèvements annuels d\u2019eau douce ont augmenté de presque 19 % entre 1997 et 2007, tandis que les ressources renouvelables en eau douce interne par habitant ont diminué de presque 34 % au cours de la période 1992- 2012 (Banque mondiale 2016).Par conséquent, environ 1,3 million de résidents de la Syrie ont été affectés par des échecs agricoles, outre 70 SECTION I La justice écologique un nombre estimé d\u2019environ 800 000 personnes ayant perdu leurs moyens de subsistance entre 2006 et 2009.Dans la même période, le rendement de la production de blé et d\u2019orge a reculé de 47 % et de 67 %.D\u2019après les estimations des Nation Unies, jusqu\u2019à la in de l\u2019année 2011, de deux à trois millions de personnes ont été affectées par les sècheresses ; par conséquent, au moins un million de personnes ont sombré dans l\u2019insécurité alimentaire.Plus de 1,5 million de personnes se sont déplacées vers les zones urbaines.Les troubles civiles causés par la multiplication de « migrants environnementaux » ont acquis une dimension plus grave, quand cet aflux a accru la pression sur le marché de travail et immobilier dans les villes (Gleick 2014, McLeman & et al.2016).Certes, la perspective de justice écologique \u2013 en tant que lentille principale de cette étude \u2013 soutient que les changements climatiques ne sont pas indépendants de l\u2019agence humaine et que ses effets sont aggravés par des pratiques écologiquement irresponsables.Dans le cas de la Syrie, les efforts infructueux de planiication et de politiques sont notamment visibles quant à la surexploitation des ressources hydrauliques souterraines et le dérèglement climatique.Les subventions agricoles ont été dirigées vers les cultures industrielles qui demandent une large consommation d\u2019eau comme le coton et le blé (Gleick 2014).En outre, le régime n\u2019a pas réussi à effectuer la modernisation des systèmes d\u2019irrigation dans le but de réduire la consommation d\u2019eau et de rendre la production agricole plus eficace, ce qui a été tenté en 2005, mais est demeuré en deçà des attentes (Balanche 2011).On estime que 90 % des ressources hydrauliques syriennes sont consacrées à l\u2019agriculture, tandis que la moyenne mondiale est de seulement 70 % (Gueldry 2013).Le nombre de puits a augmenté de près de 58 % entre 1999 et 2007 sous la sècheresse et l\u2019absence du soutien public aux producteurs.Cependant, les estimations indiquent que 50 % de l\u2019irrigation dépend des systèmes d\u2019eaux souterraines et que 78 % des prélèvements d\u2019eaux souterraines sont exécutés de façon insoutenable, d\u2019où le surpompage d\u2019eau par des puits (Ababsa 2013, Gleick 2014).Les sècheresses et leur culmination en une crise agraire profonde sous un régime de politiques inadéquates contre l\u2019extractivisme et les POSSIBLES Automne 2017 71 changements climatiques se sont manifestées le plus fortement dans les régions du Nord et de l\u2019Est (c\u2019est-à-dire les gouvernorats Deir ez- Zor, Hassakeh, Homs, Alep, Idleb et Raqqa).Plus de la moitié de la population du Nord-Est vit de l\u2019agriculture.Ces régions constituent le centre agricole de la Syrie qui contribue à 80 % de la production de coton et à de 50 à 60 % de celle du blé.Bien que ces régions fournissent des réserves pétrolières stratégiques pour l\u2019économie syrienne, 58,1 % de la population nationale qui vit dans la pauvreté est concentrée dans ces régions.Cette partie de la population est aussi marquée par un faible niveau de soins de santé et un taux élevé d\u2019analphabétisme (Balanche 2012, De Châtel 2014).De plus, il est à noter que le gouvernement a gravement ignoré l\u2019éruption de cette crise agraire jusqu\u2019à la in de 2009 et que les médias publics ont restreint la couverture du déroulement de cette crise.Ce qui paraît plus grave encore est que les migrants environnementaux inondant les zones urbaines du Sud n\u2019ont reçu aucune aide publique conséquente.Le régime s\u2019est simplement contenté de leur offrir du inancement mineur, de l\u2019aide alimentaire et de l\u2019assistance pour le transport ain que ces migrants retournent dans leurs régions d\u2019origine (De Châtel 2014).Conclusion La situation en Syrie est un exemple tragique de la nécessité d\u2019une justice écologique dans nos sociétés contemporaines.La démonstration du fait que la violation de la justice écologique est susceptible d\u2019engendrer une guerre à l\u2019échelle mondiale s\u2019avère tout aussi importante.D\u2019un point de vue moral, il faut aussi souligner que la justice ne concerne pas seulement la survie de l\u2019humanité et que la nature mérite ce qui lui est dû.L\u2019expérience syrienne démontre que les droits de la nature sont usurpés par la conluence d\u2019un modèle de développement extractiviste, la restructuration néolibérale et les politiques environnementales qui sont irresponsablement menées et aveugles au problème des bouleversements climatiques.En ce qui concerne la politique syrienne, la lutte contre le terrorisme ne semble pas être sufisante pour la solution déinitive du conlit et l\u2019instauration d\u2019une paix régionale permanente.De manière similaire, 72 SECTION I La justice écologique il faut bien questionner l\u2019utilité des intentions futiles des pouvoirs occidentaux de renverser le régime d\u2019Assad et de le remplacer par une soi-disant « démocratie ».En outre, la Syrie ne peut pas garantir sa libération de l\u2019occupation occidentale et du terrorisme islamiste tout simplement en s\u2019alliant avec les pouvoirs eurasiens comme la Russie et l\u2019Iran.La résolution de la tragédie syrienne nécessite plutôt une approche approfondie et intégrale.En fait, rien de substantiel ne peut être atteint si l\u2019on ne s\u2019attaque pas aux racines du problème en menant une réforme agraire radicale qui confrontera l\u2019extractivisme, les politiques néolibérales et l\u2019indifférence à la question environnementale.*** Efe Can Gürcan est doctorant en sociologie à l\u2019Université Simon Fraser où il se spécialise en économie politique, mouvements sociaux et développement international.Il est titulaire d\u2019une maîtrise en études internationales de l\u2019Université de Montréal.Parmi ses livres récents, on peut citer « Neoliberalism and the Changing Face of Unionism » et « Challenging Neoliberalism at Turkey\u2019s Gezi Park: From Private Discontent to Collective Class Action ».Son prochain livre porte sur la montée des BRICS et le régionalisme post-hégémonique. POSSIBLES Automne 2017 73 Références Ababsa, Myriam.2013.«Crise agraire, crise foncière et sècheresse en Syrie (2000-2011).» Maghreb - Machrek 1(215):101-22.Andreuccia, Diego and Isabella M.Radhuber.2015.«Limits to \u201cCounter- Neoliberal\u201d Reform: Mining Expansion and the Marginalisation of Post Extractivist Forces in Evo Morales\u2019s Bolivia.» Geoforum Online Before Print.Azmeh, Shamel.2014.«The Uprising of the Marginalised: A Socio- Economic Perspective of the Syrian Uprising.» LSE Middle East Centre Paper Series, 6 6.Azmeh, Shamel.2016.«Syria\u2019s Passage to Conlict: The End of the \u201cDevelopmental Rentier Fix\u201d and the Consolidation of New Elite Rule.» Politics & Society 44(4):499 \u2013523.Balanche, Fabrice.2011.«Géographie de la révolte syrienne.» Outre- terre (29):437-58.Balanche, Fabrice.2012.«La Modernisation des systèmes d\u2019irrigation dans le Nord-Est syrien : la bureaucratie au cœur de la relation eau et pouvoir.» Méditerranée (119):59-72.Banque mondiale.2016, «Online Database».Consultée le 27 juillet 2016, (http://databank.worldbank.org).Byrne, John, Leigh Glover and Hugo F.Alrøe.2006.«Globalisation and Sustainable Development: A Political Ecology Strategy to Realize Ecological Justice.» Pp.49-74 in Global Development of Organic Agriculture: Challenges and Prospects, edited by N.Halberg.CABi: Cambridge.Collelo, Thomas.1987.Syria: A Country Study.Washington: GPO.Dahi, Omar S.and Yasser Munif.2011.«Revolts in Syria: Tracking the Convergence between Authoritarianism and Neoliberalism.» Journal of Asian and African Studies 47(4):323 \u201332.De Châtel, Francesca.2014.«The Role of Drought and Climate Change in the Syrian Uprising: Untangling the Triggers of the Revolution.» Middle Eastern Studies 50(4):521-35.EIA.2017, «Database».Retrieved March 27, 2017, (https://http://www.eia.gov).Engdahl, F.William.2013, «The New Mediterranean Oil and Gas Bonanza (Part Ii: Rising Energy Tensions in the Aegean\u2014Greece, 74 SECTION I La justice écologique Turkey, Cyprus, Syria)».Consultée le 27 mars 2016, (http://www.globalresearch.ca/the-new-mediterranean-oil-and-gas-bonanza/29609).Gartenstein-Ross, Daveed and Aaron Zelin.2012, «How the Arab Spring\u2019s Prisoner Releases Have Helped the Jihadi Cause».Consulté le 27 mars 2017.Gleick, Peter H.2014.«Water, Drought, Climate Change, and Conlict in Syria.» Weather, Climate, and Society 6(1):331-40.Gueldry, Michel.2013.«Changement Climatique Et Sécurité Agroalimentaire Dans Le Monde Arabe.» Politique étrangère (3):161-74.Harrison, Ross.2013, «Arab Spring or Islamic Spring?».Consulté le 27 mars 2016, (http://nationalinterest.org/commentary/arab-spring-or- islamic-spring-8950).Kelley, Colin P.and et-al.2015.«Climate Change in the Fertile Crescent and Implications of the Recent Syrian Drought.» PNAS 112(11):3241\u201346.Low, Nicholas and Brendan Gleeson.1998.Justice, Society, and Nature: An Exploration of Political Ecology.New York: Routledge.McLeman, Robert and et-al.2016, «Environmental Migration and Displacement: What We Know and Don\u2019t Know»: Laurier Environmental Migration Workshop.Retrieved March 27, 2017, (http:// www.laurierenvironmentalmigration.com).Otero, Gerardo and Efe Can Gürcan.2016.«The Arab Spring and the Syrian Refugee Crisis.» The Monitor, Canadian Centre for Policy Alternatives 22(5):16.Phillips, Christopher.2015.«Sectarianism and Conlict in Syria.» Third World Quarterly 36(2):357\u201376.Stevis, Dimitris.2000.«Whose Ecological Justice?».Strategies: Journal of Theory, Culture & Politics 13(1):63-76. POSSIBLES Automne 2017 75 (Im)possible, la justice pour les victimes de crimes commis par des minières canadiennes Par Marie-Dominik Langlois et Mélisande Séguin Des cas devant différents tribunaux au Canada cherchent à responsabiliser les multinationales Depuis le début du 21e siècle, les investissements directs miniers se multiplient à travers le monde, engendrant son lot de problèmes sociaux et environnementaux, comme en témoigne le numéro de Possibles « Abus des minières : résistances et réponses citoyennes » (Thibault, 2015).Selon l\u2019Association minière du Canada, en 2013, plus de la moitié des compagnies minières publiques à travers le monde étaient enregistrées au Canada à la Bourse de Toronto et à la Bourse de croissance TSX (AMC, 2016 : 6).Si les tensions et problèmes engendrés par l\u2019industrie minière extractive à l\u2019étranger sont désormais bien connus, la question des possibilités de réparation pour les victimes des abus commis l\u2019est beaucoup moins, d\u2019autant plus que l\u2019accès à la justice demeure hautement problématique tant au Sud qu\u2019au Nord.Pourquoi est-ce que les victimes peinent-elle à recevoir justice ?Quels sont les obstacles qui pavent le chemin et quelles sont les ouvertures qui s\u2019offrent en termes de droits?Dans ce texte, nous présentons d\u2019abord un survol des enjeux juridiques entourant le caractère extraterritorial du problème.Ensuite, nous abordons quelques-uns des principaux cas amenés devant les tribunaux canadiens qui nous serviront à comprendre concrètement le vide juridique dans lequel se déploie l\u2019industrie extractive, mais aussi les possibilités de justice qui se présentent dans un contexte judiciaire en pleine évolution.Puis, nous discutons de la réponse du gouvernement 76 SECTION I La justice écologique du Canada face aux abus décriés et aux recommandations des Nations unies à ce sujet avant de conclure avec quelques pistes d\u2019action proposées par la société civile.Problèmes liés à l\u2019extra-territorialité L\u2019ouverture des marchés aux investissements directs étrangers depuis les années 1990 et l\u2019expansion minière qui en a découlé depuis le début du 21e siècle ont fait en sorte qu\u2019aujourd\u2019hui les conlits sociaux se multiplient autour de sites miniers au Sud, tandis que les compagnies sont enregistrées au Nord et majoritairement au Canada.En octobre 2016, un rapport de l\u2019École de droit Osgoode Hall de l\u2019Université York rapportait 46 morts, 403 blessés et 709 cas de criminalisation liés à 28 compagnies minières canadiennes entre 2000 et 2015.Les normes juridiques n\u2019ont toutefois pas suivi avec le même rythme que les investissements et nous faisons face aujourd\u2019hui à d\u2019importantes contradictions légales entre les droits des populations locales \u2013 souvent autochtones \u2013 et ceux des multinationales.Le caractère transnational de l\u2019industrie fait en sorte que les compagnies peuvent jouer avec les différentes juridictions dans lesquelles elles font affaires; par exemple, le pays où elles sont enregistrées, celui où elles ont leur siège social ou une succursale, celui où leurs activités se déroulent.Relevons également que leurs investisseurs se retrouvent à travers le monde, parmi lesquels on compte d\u2019importantes institutions inancières de même que des fonds de pension nationaux.Enin, l\u2019industrie minière est caractérisée par de multiples fusions et rachats d\u2019entreprises ou de projets miniers, ce qui en complexiie les tentatives de responsabilisation par les acteurs affectés par leurs activités.La question de la responsabilité des compagnies minières transnationales en termes de droits humains soulève deux enjeux majeurs : le caractère extraterritorial de l\u2019industrie et les limitations du droit national.D\u2019une part, l\u2019omniprésence des multinationales à travers le monde est accompagnée d\u2019une absence d\u2019encadrement des entreprises dans l\u2019arène international, le tout se traduisant dans les faits en une impunité POSSIBLES Automne 2017 77 corporative.En effet, le droit international pénal ne permet toujours pas de poursuivre les transnationales puisque celles-ci ne possèdent pas la personnalité juridique qui les doterait des mêmes droits et obligations que les États ou les individus.Ainsi, bien qu\u2019en septembre 2016, la Cour pénale internationale ait annoncé qu\u2019il serait désormais possible de condamner des États et des individus responsables de destruction environnementale ou de dépossession illégale des terres, elle n\u2019est toutefois pas en mesure de condamner des entreprises pour les violations des droits humains qu\u2019elles commettent (The Guardian, 2016).D\u2019autre part, l\u2019encadrement des multinationales relève du droit mou (soft law), c\u2019est- à-dire de normes non contraignantes donc volontaires, et ce, tant sur le plan international que national (Belporo, 2017).De surcroît, les corporations sont protégées, quoique de façon limitée, par le voile corporatif, lequel marque une distinction de responsabilité légale entre les actionnaires et la compagnie comme personnalité juridique.Ainsi, il revient aux juges de décider s\u2019il y a lieu de percer le voile pour responsabiliser les investisseurs des actions prises par la compagnie.Le fait que les entreprises œuvrant à l\u2019étranger soient exemptes de sanctions pénales lors de violations graves qu\u2019elles commettent n\u2019est qu\u2019une des dificultés auxquelles se butent les personnes en quête de justice.Souvent confrontées à de hauts niveaux de corruption, d\u2019impunité et de violence, celles-ci sont aussi obligées d\u2019accéder aux tribunaux d\u2019autres pays comme le Canada si elles veulent que leurs demandes soient entendues puisque le système de justice de leur pays est dysfonctionnel.Les contraintes liées à l\u2019extraterritorialité et au droit national résultent donc en une situation complexe qui laisse vulnérables les victimes, tout en permettant aux entreprises d\u2019agir librement sans faire face à des sanctions sévères en cas d\u2019actes répréhensibles.Jurisprudence canadienne sur les activités minières à l\u2019étranger Malgré les nombreux obstacles juridiques qui pavent le chemin vers la justice et alimentent celui de l\u2019impunité corporative, des plaintes par des plaignants originaires du Sud ont été amenées devant les tribunaux canadiens pour tester les limites du droit et en étendre les frontières. 78 SECTION I La justice écologique En retour, comme nous le verrons, la stratégie principale des compagnies minières accusées a été d\u2019invoquer le concept de forum non conveniens arguant qu\u2019il existe une meilleure enceinte que celle visée par la poursuite, soit le Canada, pour entendre la cause en question.En d\u2019autres mots, cet argument soutient que l\u2019affaire devrait être entendue dans le pays où se déroulent les opérations minières plutôt que celui où se trouve le siège social, bien que celui-ci ait compétence.Le problème avec cette approche est, comme nous l\u2019avons évoqué, que la justice est de facto impossible pour de nombreuses victimes vivant dans les pays où les mines sont exploitées, comme le Guatemala et la République démocratique du Congo, où la corruption, l\u2019impunité et la violence sont endémiques.En somme, les victimes doivent faire face au « voile juridictionnel », c\u2019est-à-dire les barrières juridiques systémiques qui avantagent les multinationales (Mahamuni, 2016 : 9).Un autre aspect à prendre en compte lors de ce type de litige transnational est le rapport de force hautement inégal entre les protagonistes, où les parties plaignantes \u2013 provenant généralement de milieux très modestes et ne parlant ni l\u2019anglais ou le français \u2013 portent le fardeau de mener une poursuite au Canada contre des entreprises dont les chiffres d\u2019affaires se comptent en millions, voire en milliards, et dont plusieurs présidents-directeurs généraux comptent parmi les 100 mieux payés du Canada (CCPA, 2014).Par ailleurs, les compagnies minières contractent habituellement les services d\u2019importants cabinets d\u2019avocats, comme la irme Fasken Martineau, alors que les victimes comptent surtout sur de l\u2019aide légale pro bono et sur l\u2019appui d\u2019organisations non gouvernementales.Il existe donc une disproportion immense de moyens entre les parties.Ces dernières années, différentes poursuites ont été entamées au Canada et ailleurs dans le monde pour s\u2019attaquer au vide juridique et percer le voile corporatif.Aucune n\u2019a été probante jusqu\u2019à maintenant; cependant, certaines pourraient ouvrir une brèche pour l\u2019accès à la justice. POSSIBLES Automne 2017 79 Anvil Mining Ltd.contre l\u2019Association canadienne contre l\u2019impunité En 2004, un massacre dans la ville de Kilwa en République démocratique du Congo (RDC) est perpétré par l\u2019armée congolaise, tuant autour de 75 personnes.L\u2019Association canadienne contre l\u2019impunité (ACCI) allègue qu\u2019Anvil, une compagnie minière australienne incorporée au Canada, a offert une assistance logistique en fournissant du transport, de l\u2019essence et de la nourriture aux troupes.En novembre 2010, l\u2019ACCI dépose une plainte contre Anvil devant la Cour supérieure du Québec en se basant sur l\u2019article 3148(2) du Code civil du Québec, selon lequel les cours québécoises peuvent juger des cas où le défenseur est une compagnie qui n\u2019est pas basée au Québec, mais qui possède un lien de connexité avec le Québec sufisant, par exemple en y occupant un bureau.En avril 2011, la Cour supérieure du Québec acceptait que l\u2019affaire passe à l\u2019étape suivante en rejetant la requête d\u2019Anvil à l\u2019effet que le Québec n\u2019était pas le meilleur forum pour entendre la cause.Toutefois, la Cour d\u2019appel du Québec conteste cette décision en afirmant qu\u2019il n\u2019existe pas de lien véritable et substantiel entre les activités du bureau d\u2019Anvil au Québec et celles de la mine en RDC.Les demandeurs ont ensuite porté en appel la décision et l\u2019affaire se rend jusqu\u2019à la Cour suprême du Canada.Cette dernière annonce le 1er novembre 2012 qu\u2019elle respecte la décision de la Cour d\u2019appel et refuse d\u2019entendre l\u2019appel (CPIDH : 2016).Malgré cet échec en juridiction québécoise, la Commission africaine des droits de l\u2019homme et des peuples établit en août 2017 la responsabilité du gouvernement de la RDC dans le massacre.La Commission a exigé qu\u2019une indemnité historique de 2,5 millions de dollars américains soit versée aux familles des victimes.De plus, elle exhorta le gouvernement congolais à lancer une nouvelle enquête criminelle ain de sanctionner les agents de l\u2019État ainsi que le personnel d\u2019Anvil impliqué dans le massacre (IHRDA : 2017). 80 SECTION I La justice écologique Choc v.Hudbay Minerals Inc.Dans une affaire similaire, trois plaintes contre la compagnie minière, Hudbay Minerals, ont été déposées à la Cour supérieure de l\u2019Ontario par les Guatémaltèques Angelica Choc, Margarita Caal Caal et German Chub Choc en 2010.Les demandeurs afirment que le personnel de sécurité travaillant pour la iliale locale de Hudbay est responsable de fusillades, d\u2019un meurtre et des viols en groupe dans leur communauté à proximité du projet minier Fenix.En 2013, la Cour acceptait d\u2019entendre l\u2019affaire.En parallèle à cette affaire, une autre débute en avril 2015 au Guatemala même et connaît un déroulement davantage houleux.Dans son rapport de 2016, la Commission interaméricaine des droits de l\u2019homme informait que ce pays centroaméricain souffrait de problèmes sévères dans son administration de la justice et rapportait que 98,4% des meurtres demeuraient impunis.L\u2019affaire contre Hudbay au Guatemala démontre bien l\u2019extrême dificulté d\u2019avoir accès à un procès équitable.Dans son jugement d\u2019avril 2017, la juge a acquitté l\u2019accusé, le chef de la sécurité de la mine également ancien oficier militaire, et a demandé que des accusations criminelles de faux témoignages, obstruction à la justice et falsiication de documents soient portées contre les parties à l\u2019origine de la plainte, c\u2019est- à-dire les plaignants Angelica Choc et German Chub Choc.En outre, pendant la durée du procès, Choc avait été la cible d\u2019attaques à son domicile.Cette décision dans le procès au Guatemala démontre les conditions structurelles d\u2019injustice présentes dans certains pays du Sud.Araya v.Nevsun Resources Ltd L\u2019affaire Araya v.Nevsun Resources Ltd.oppose l\u2019entreprise Nevsun Resources à ses travailleurs érythréens.La partie demanderesse accuse la compagnie d\u2019avoir eu recours à du travail forcé pour construire sa mine d\u2019or Bisha de 2008 à aujourd\u2019hui.Il s\u2019agit d\u2019un recours collectif pour dommages et esclavage porté contre Nevsun Resources devant la Cour supérieure de Colombie-Britannique et qui se base sur des POSSIBLES Automne 2017 81 arguments tirés du droit international coutumier.Les demandeurs sont Érythréens, réfugiés au Canada.En octobre 216, la Cour suprême de la Colombie-Britannique a rejeté la requête de forum non conveniens de Nevsun en jugeant que la province a juridiction car la corporation y est originaire.Ce cas est particulier puisqu\u2019il s\u2019agit du premier litige de masse en esclavage moderne à être entendu dans une cour canadienne.C\u2019est également la première fois qu\u2019une cour canadienne reconnaît qu\u2019une corporation peut être sujette à une poursuite au civil sur la base de violations issues du droit international coutumier (CCJI, 2016).Garcia v.Tahoe Resources Dans cette affaire, le personnel de sécurité de l\u2019entreprise canado- américaine Tahoe Resources est accusé d\u2019avoir ouvert le feu et blessé sept Guatémaltèques le 27 avril 2013 lors d\u2019une manifestation contre la minière.Le gérant de l\u2019entreprise de sécurité de la mine a été arrêté le 30 avril 2013 alors qu\u2019il tentait de fuir le Guatemala.En juin 2014, les victimes ont entamé une poursuite civile pour agression et négligence à la Cour suprême de la Colombie-Britannique contre l\u2019entreprise.Les demandeurs allèguent que l\u2019attaque armée avait été planiiée et que Tahoe a autorisé le gérant à tirer sur les manifestants.Malgré une requête pour forum non conveniens acceptée par la Cour suprême de la province, la Cour d\u2019appel statue le 26 janvier 2017 que les tribunaux canadiens pouvaient entendre la cause.En juin 2017, la Cour suprême du Canada a donné son aval pour l\u2019ouverture du procès contre l\u2019entreprise.Une des raisons évoquées dans la décision était la très grande incertitude de tenir un procès juste au Guatemala.Soulignons qu\u2019à l\u2019instar de l\u2019affaire contre Hudbay, d\u2019autres cas impliquant Tahoe Resources ont également été dénoncés devant la justice guatémaltèque, comme l\u2019assassinat d\u2019une mineure, la criminalisation d\u2019opposants à la mine, la contamination de cours d\u2019eau et le non-respect du droit à la consultation des peuples autochtones.À plusieurs reprises, les représentants de la compagnie ne se sont pas présentés aux audiences.Finalement, faute d\u2019avoir soumis leurs projets miniers à la consultation des communautés xinkas autochtones 82 SECTION I La justice écologique avoisinantes, l\u2019entreprise s\u2019est fait suspendre temporairement tous ses permis d\u2019exploitation et d\u2019exploration à l\u2019été 2017.Cependant, aucune sanction n\u2019a été appliquée pour les autres délits qui sont toujours en attente de traitement par les tribunaux guatémaltèques.Bien que les cas que nous venons de présenter indiquent une ouverture croissante de la part des instances de justice canadiennes à entendre des causes extraterritoriales, il ne faut toutefois pas oublier qu\u2019elles ne sont pas jugées par des tribunaux pénaux.Les victimes ne peuvent que demander des réparations monétaires pour les dommages qu\u2019elles ont subis et, par conséquent, les dirigeants n\u2019iront pas en prison peu importe la gravité des fautes commises au nom de ces corporations.La réponse du gouvernement du Canada Même si cet enjeu gagne en ampleur au Canada, le gouvernement canadien ne s\u2019y est toujours pas attaqué de façon systématique tant sur le plan juridique que législatif.Si le code criminel canadien prévoit des sanctions pénales contre des dirigeants de multinationales pour la violation de droits protégés et que la Loi canadienne sur la protection de l\u2019environnement inclue des sanctions pénales contre toute personne physique ou morale qui pollue, ces règles ne s\u2019appliquent que sur les activités ayant lieu sur le territoire canadien.À cela s\u2019ajoute la dificulté de bien déinir ce que sont les entreprises multinationales en droit pénal canadien.Ce déi s\u2019est souvent conclu par un rejet des cas par les tribunaux comme le démontre l\u2019affaire contre Anvil.En outre, il s\u2019avère ardu d\u2019inculper une entreprise minière dont les activités se déroulent à l\u2019étranger, en particulier lorsque ses iliales utilisent les services de sous-contractants, comme c\u2019est le cas dans les affaires contre Hudbay Minerals et Tahoe Resources.Par ailleurs, le Canada ne peut pas faire appliquer ses lois en matière de protection de l\u2019environnement et des droits de la personne sur d\u2019autres territoires en raison du principe de non-ingérence dans les affaires souveraines des États.En outre, comme nous le verrons dans la section suivante, POSSIBLES Automne 2017 83 le Canada ne possède pas de mécanismes formels pour encadrer de manière contraignante les compagnies enregistrées sur son territoire et opérant à l\u2019étranger ain qu\u2019elles respectent des normes sociales et environnementales équivalentes à celles canadiennes.Tous ces éléments contribuent à ce que les entreprises continuent d\u2019agir dans un vide juridique, et ce, sans qu\u2019un contrôle effectif soit assuré sur leurs actions.Les limites du droit pénal canadien expliquent également pourquoi les cas décrits précédemment sont des cas qui se limitent à la responsabilité civile des entreprises.C\u2019est pour cette raison que, dans la plupart de ces cas, on accuse les compagnies de ne pas avoir agi avec vigilance pour prévenir un tort ou un préjudice.En droit civil, les trois conditions à remplir pour engager la responsabilité d\u2019une compagnie sont 1) l\u2019existence d\u2019une faute volontaire ou involontaire; 2) l\u2019existence d\u2019un dommage et 3) un lien de causalité entre la faute et le dommage.En common law, la faute involontaire peut aussi être le résultat d\u2019un manquement au devoir de vigilance (duty of care).Le cas de Hudbay Minerals se base sur cette notion : on accuse l\u2019entreprise d\u2019avoir failli à son obligation de vigilance et de ne pas avoir fait preuve de diligence raisonnable (due diligence) lors de l\u2019embauche de son personnel de sécurité et c\u2019est cette faute qui aurait mené aux méfaits commis dans les communautés à proximité de sa mine par des personnes rémunérées par sa iliale.Une des raisons pour lesquelles les victimes de délits commis à l\u2019étranger par des minières canadiennes en viennent à chercher justice en juridiction canadienne est, en plus du vide juridique global soulevé en première partie de cet article, l\u2019absence de mécanismes contraignants de reddition de compte mis en place par le gouvernement canadien.Le gouvernement du Canada appuie sa politique minière sur des codes volontaires de responsabilité sociale entrepreneuriale (RSE).Parmi ces mesures, mentionnons le Bureau du conseiller en RSE pour le secteur extractif et le Point de contact national (PCN) sous la gouverne de l\u2019Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).Ces deux ofices ne conduisent aucune enquête et n\u2019ont pas 84 SECTION I La justice écologique le pouvoir de sanctionner des compagnies ni d\u2019offrir des réparations aux victimes.Depuis la refonte en novembre 2014 par le gouvernement Harper de sa stratégie de RSE créée en 2009, désormais nommée la Stratégie améliorée du Canada relative à la responsabilité sociale des entreprises, visant à renforcer les industries extractives du Canada à l\u2019étranger, le Bureau RSE peut désormais recommander le retrait du soutien inancier et diplomatique offert par le gouvernement du Canada à des entreprises.Cette stratégie précise également des mécanismes pour inciter les compagnies à respecter des normes de conduite et à participer aux mécanismes de règlement de dispute.Par contre, jusqu\u2019à aujourd\u2019hui, aucune décision à cet effet n\u2019a été émise.En outre, bien que cette politique fasse référence aux Principes directeurs relatifs aux entreprises et aux droits de l\u2019homme1 des Nations Unies et précise que le gouvernement s\u2019attende à ce que les entreprises respectent les droits humains dans leurs activités à l\u2019étranger, elle ne déinit pas explicitement les éléments de cette responsabilité, telle que décrite par les Principes directeurs (Simons, 2015).Plus spéciiquement, elle ne requiert pas que les compagnies s\u2019engagent à respecter le principe de vigilance (due diligence) quant aux droits humains.La Stratégie RSE n\u2019aborde pas non plus le problème d\u2019accès aux recours judiciaires au Canada pour les victimes de méfaits commis à l\u2019étranger par des compagnies sous la juridiction canadienne.En 2015, le Parti Libéral du Canada s\u2019est engagé lors des élections fédérales à créer un poste d\u2019ombudspersonne indépendante qui aurait le mandat d\u2019enquêter sur les plaintes contre les compagnies canadiennes opérant à l\u2019étranger.Toutefois, jusqu\u2019à ce jour, il n\u2019y a eu aucun changement notoire dans les politiques liées au secteur extractif et celles- ci demeurent largement en continuité avec celles du gouvernement conservateur précédent.D\u2019ailleurs, le budget fédéral déposé en mars 2017 par le gouvernement n\u2019incluait aucune provision pour la création d\u2019un poste d\u2019ombudspersonne.L\u2019inaction du gouvernement du Canada jusqu\u2019à ce jour nous apparaît très problématique puisque sa stratégie repose pour l\u2019instant sur POSSIBLES Automne 2017 85 l\u2019absence sélective de l\u2019État qui, d\u2019une part, octroie des droits formels aux compagnies minières et, d\u2019autre part, relègue dans l\u2019informel par le biais de normes volontaires ses propres responsabilités en termes de régulation (Szablowski, 2007).Cette « absence sélective » de la part de l\u2019État canadien renforce le no man\u2019s land dans lequel évoluent les compagnies minières multinationales et permet implicitement les abus qui s\u2019y commettent au Sud, souvent de connivence avec les autorités politiques locales.La politique étrangère canadienne, tant conservatrice que libérale, a donc jusqu\u2019à maintenant privilégié une approche volontaire favorable aux compagnies et qui se fait au détriment des droits des communautés du Sud.A la lumière de ce constat, nous soutenons qu\u2019un cadre législatif rigoureux et contraignant doit être adopté pour mettre in au contexte d\u2019impunité corporative ambiant.Le Canada au centre de multiples préoccupations des Nations unies C\u2019est également ce qu\u2019afirment plusieurs organes des Nations unies.Dans son 6e rapport périodique sur le Canada de 2015, le Comité des droits de l\u2019homme de l\u2019ONU s\u2019est dit « préoccupé par les allégations de violation des droits de l\u2019homme par des sociétés canadiennes opérant à l\u2019étranger, en particulier par des entreprises minières, et par le fait que les victimes de telles violations n\u2019ont pas accès à des moyens de recours ».De plus, le Comité1 Développés en 2011, les Principes directeurs relatifs aux entreprises et aux droits de l\u2019homme reconnaissent aux États l\u2019obligation de respecter, protéger et mettre en œuvre les droits humains et les libertés et les interpellent à « énoncer clairement qu\u2019ils attendent de toutes les entreprises domiciliées sur leur territoire et/ou sous leur juridiction qu\u2019elles respectent les droits de l\u2019homme dans toutes leurs activités » (ONU, 2011 : 8).recommandait au gouvernement : « a) renforcer l\u2019eficacité des mécanismes en place pour garantir que toutes les entreprises canadiennes relevant de sa juridiction, en particulier les entreprises minières, respectent les normes relatives aux droits de l\u2019homme dans leurs activités à l\u2019étranger; b) envisager de créer un mécanisme indépendant habilité à enquêter sur les violations des droits de l\u2019homme commises par de telles entreprises à l\u2019étranger; et, c) mettre en place un cadre juridique offrant des moyens de recours aux victimes des activités de ces entreprises à l\u2019étranger ». 86 SECTION I La justice écologique D\u2019autres comités de l\u2019ONU ont émis au gouvernement canadien des recommandations similaires à celles-ci-dessus à propos de ses responsabilités en termes de droits par rapport aux compagnies extractives sous sa juridiction, mais ont également ajouté d\u2019autres préoccupations.Le Comité pour l\u2019élimination de la discrimination à l\u2019égard des femmes afirmait en novembre 2016 que le Canada devait « a) renforcer sa législation régissant la conduite des sociétés enregistrées ou domiciliées dans l\u2019État partie dans le cadre des activités qu\u2019elles mènent à l\u2019étranger, notamment en leur demandant de procéder à des études d\u2019impact sur les droits de l\u2019homme et sur les droits des femmes avant de prendre des décisions en matière d\u2019investissement; [.et], c) adopter des mesures pour faciliter l\u2019accès des femmes victimes de violations des droits de l\u2019homme à la justice et de faire en sorte que les mécanismes judiciaires et administratifs mis en place tiennent compte de la problématique hommes-femmes ».Pour sa part, le Comité des droits économiques, culturels et sociaux recommandait en mars 2016 que l\u2019État canadien « [veille] à ce que les accords commerciaux et en matière d\u2019investissement négociés par le Canada reconnaissent la primauté de ses obligations internationales relatives aux droits de l\u2019homme sur les intérêts des investisseurs [\u2026 en vue de] la réalisation intégrale des droits consacrés par le Pacte [international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels] », et ce, dans « l\u2019absence d\u2019évaluation d\u2019impact prenant expressément en compte les droits de l\u2019homme avant [que soient négociés ces] accords ».Enin, lors de sa visite au Canada en juin 2017, le Groupe de travail des Nations Unies sur les entreprises et les droits humains reprochait au gouvernement le manque de cohérence de ses politiques.Plus récemment, le Comité sur l\u2019élimination de la discrimination raciale déplorait le 31 août 2017 que le poste d\u2019ombudspersonne n\u2019avait toujours pas été établi par le gouvernement. POSSIBLES Automne 2017 87 Des actions multi-échelles par la société civile Dans ce contexte d\u2019absence d\u2019encadrement, plusieurs actions appelant à la mobilisation du public sont en cours pour s\u2019attaquer au manque d\u2019accès à la justice.Au niveau national, le Réseau canadien pour la reddition de comptes des entreprises mène une double campagne pour 1) améliorer l\u2019accès aux tribunaux canadiens et 2) exiger l\u2019établissement d\u2019un poste d\u2019ombudspersonne pour recevoir les plaintes et émettre des sanctions contre les compagnies fautives.Sur le plan international, l\u2019Alliance du Traité, née en 2013 de la mobilisation de la société civile pour la création à l\u2019ONU d\u2019un groupe de travail intergouvernemental sur les droits humains et les entreprises, concentre ses efforts en vue d\u2019un traité international visant à assurer la protection des droits humains contre les activités des entreprises transnationales.Enin, sur un plan plus régional, de nombreuses organisations mettent en place des activités localisées lors de cas ponctuels de violations de droits humains, par exemple par le biais d\u2019actions urgentes.Faire porter le fardeau par les victimes Les mécanismes non contraignants mis en place par le gouvernement canadien et l\u2019absence de normes obligatoires à l\u2019international ne sufisent pas à mettre in aux violations que commettent les entreprises minières canadiennes à l\u2019étranger puisqu\u2019ils échouent à décourager celles-ci à commettre des actes criminels.Bien que la voie des tribunaux en est une parmi d\u2019autres vers la justice, elle n\u2019est pas la plus courte ni la plus économique ou la plus eficace.Et surtout, ce sont les victimes qui en portent le fardeau.Pour ces dernières, cette démarche, qui implique déjà son poids économique, signiie également une lourde charge émotive qui passe l\u2019éloignement géographique de leurs proches et un processus re-victimisation \u2013 soit devoir revivre l\u2019expérience du préjudice lors du témoignage \u2013 et comparaître devant un tribunal à l\u2019étranger dont la décision sur l\u2019affaire demeure hautement incertaine.Pour l\u2019instant, il s\u2019agit de la seule option qui s\u2019offre aux victimes cherchant justice.Cependant, cette situation n\u2019est ni optimale ni désirable.Des 88 SECTION I La justice écologique mécanismes contraignants et dissuasifs doivent être établis au Canada et à l\u2019international ain de protéger les personnes et collectivités affectées par les activités des entreprises extractives transnationales.*** Marie-Dominik Langlois, doctorante en sociologie à l\u2019Université d\u2019Ottawa et membre étudiante du Centre de recherche et d\u2019enseignement sur les droits de la personne.Mélisande Séguin, chargée de projet au Projet Accompagnement Québec-Guatemala.Références Association minière du Canada.2016.Facts and igures of the Canadian mining industry.Belporo, Christelle.2017.Les multinationales au banc des accusés.Montréal, Québec : Agence sciences presse.Centre canadien pour la justice internationale.2016.Nevsun Resources (Canada/Érythrée).Clinique de droit international pénal humanitaire.2016.Association canadienne contre l\u2019impunité c.Anvil Mining Ltd.Québec: Université Laval.Commission interaméricaine des droits de l\u2019Homme.2016.Situation of Human Rights In Guatemala.OEA/Ser.L/V/II.Doc.43/15 Institute for human rights development in Africa.2017.Commission Africaine : Indemnité historique de 2,5 millions de dollars aux victimes du massacre du Congo; Anvil Mining réprimandé pour son rôle dans les meurtres de Kilwa.Banjul: Commission Africaine des droits de l\u2019homme et des peuples.Imai, Shin.2016.The \u2018Canada Brand\u2019: Violence and Canadian Mining Companies in Latin America.Mackenzie, Hugh.2014.Une journée de travail bien remplie - La rémunération des PDG au Canada.Ottawa: Conseil canadien de politiques alternatives.Mahamuni, Sharmila.Transnational Corporate Crimes and Dealing with the Issue of \u201cJurisdictional Veil\u201d.Cahiers de recherche.Centre de recherche et d\u2019enseignement sur les droits de la personne.Université d\u2019Ottawa. POSSIBLES Automne 2017 89 ONU.2015.Observations inales concernant le sixième rapport périodique du Canada.Comité des droits de l\u2019homme.ONU.2011.Principes directeurs relatifs aux entreprises et aux droits de l\u2019homme: mise en œuvre du cadre de référence» protéger, respecter et réparer» des Nations Unies.Haut- Commissariat des Nations Unies aux droits de l\u2019homme.Roy, David.2006.Un sociologue à l\u2019usine.Paris : La Découverte.Simons, Penelope.2015.Canada\u2019s Enhanced CSR Strategy: Human Rights Due Diligence and Access to Justice for Victims of Extraterritorial Corporate Human Rights Abuses.Szablowski, David.2007.Transnational Law and Local Struggles.Mining, Communities and the World Bank.Oxford et Portland: Hart Publishing, 337 p.Thibault, André (dir.) 2015.Abus des minières : résistances et réponses citoyennes.Possibles, 39(1).Vidal, John et Owen Bowcott.2016.ICC widens remit to include environmental destruction cases.Londres : The Gardian. 90 SECTION I La justice écologique Les réfugiés en Alaska : les oubliés de la lutte aux changements climatiques Par Olga Fliaguine La question du réchauffement climatique est une malheureuse réalité actuelle.Les activités humaines provoquent d\u2019importantes émissions de gaz dits à effet de serre (GES) qui empêchent la chaleur de s\u2019échapper dans l\u2019atmosphère, créant ainsi un réchauffement planétaire.Ce phénomène entraîne de nombreuses conséquences sur tout l\u2019écosystème, comme la fonte des glaciers, l\u2019augmentation du niveau des mers, diverses perturbations, notamment du cycle de l\u2019eau, un dérèglement des saisons et l\u2019augmentation en nombre et en intensité des catastrophes d\u2019origine naturelle.La scène internationale s\u2019est saisie de cette question du réchauffement climatique, en produisant plusieurs outils juridiques tels que la Convention cadre des Nations Unies en 1992 et le Protocole de Kyoto en 1997.Malheureusement, ces outils se sont avérés insufisants dans la lutte contre les changements climatiques.Cela peut s\u2019expliquer notamment par le manque de dispositions contraignantes ainsi que par l\u2019existence d\u2019un certain nombre de mécanismes lexibles.De plus, certains des plus gros émetteurs de GES se sont abstenus ou se sont retirés, comme par exemple les États-Unis, le Canada et la Chine dans le cas du Protocole de Kyoto.D\u2019autres accords ont suivi, tels que le Plan d\u2019action de Bali en 2007, l\u2019Accord de Copenhague en 2009 ou encore les accords de Cancun en 2010.Enin, en 2015, dans une ambiance exaltée, le monde entier a adopté l\u2019Accord de Paris ayant pour ambition de remplacer le Protocole de Kyoto.Il établit une limite de hausse de la température moyenne à 2 degrés et met en place un régime forçant les États parties à déposer leurs objectifs de réduction de leurs émissions de GES.Même s\u2019il s\u2019agit d\u2019un accord symbolique du fait que tous les pays ont participé et l\u2019ont signé, il n\u2019en reste pas moins que les résultats dépendront des actions entreprises par chacun POSSIBLES Automne 2017 91 des pays.Il faut donc maintenant attendre une application concrète, qui est aujourd\u2019hui d\u2019autant plus incertaine après l\u2019élection controversée d\u2019un climatosceptique à la tête des États-Unis.Les « réfugiés climatiques » Le réchauffement climatique a, entre autres, deux conséquences majeures qui sont la montée des eaux et l\u2019érosion des sols.En effet, la fonte des glaciers, ainsi que la dilatation thermique de l\u2019eau (les molécules d\u2019eau s\u2019agitent de plus en plus en raison de la chaleur et s\u2019éloignent les unes des autres), provoquent une montée du niveau des mers.Le sol étant sensible au climat, toutes les modiications qui surviennent ont des effets sur lui.Ainsi, de forts vents ou pluies fragilisent les sols qui vont ainsi, par exemple, moins bien capter le dioxyde de carbone, se saliniser, ou encore s\u2019effriter et même disparaître comme dans le cas du pergélisol (qui est de la roche et du sable gelés).Ces deux conséquences mènent à une disparition progressive des territoires, ce qui devient un problème majeur pour l\u2019humanité.En effet, actuellement les deux tiers de la population mondiale habitent à moins de 80 km des côtes.Si les émissions de GES continuent d\u2019augmenter, entre 200 et 600 millions de personnes vont devoir quitter leurs habitations avant la in du siècle (Toscano 2015).De plus, les catastrophes naturelles à répétition, les fortes pluies ou épisodes de sécheresse obligent des populations entières à se déplacer.Même si le chiffre exact diffère selon les études, il est néanmoins certain que l\u2019on va assister à de plus en plus de mouvements de populations en raison de la dégradation de l\u2019environnement.Cependant, malgré le nombre de personnes touchées ou en situation de l\u2019être, le droit international ne reconnaît pas ce type de déplacement et ne comprend pas de régime de protection, comme c\u2019est le cas pour les réfugiés politiques par exemple.En effet, la Convention de Genève de 1951 relative au statut des réfugiés déinit un réfugié comme étant une personne « craignant avec raison d\u2019être persécutée du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques (\u2026) ne peut ou, en raison de ladite crainte, ne veut y retourner (dans son pays d\u2019origine) » (article 1).Il n\u2019est donc pas fait mention des déplacés environnementaux et, de 92 SECTION I La justice écologique ce fait, le régime de protection mis en place par cette convention ne s\u2019applique pas à ces derniers.Ce manque de reconnaissance juridique résulte de la dificulté à établir une déinition précise de ce qu\u2019est un « réfugié climatique ».En effet, ces personnes peuvent être classées selon plusieurs catégories (Mayer 2011).En premier lieu, les déplacements peuvent être forcés ou volontaires, contrairement aux autres types de réfugiés.En effet, bien souvent, les personnes se déplacent en raison de conditions de vie de plus en plus dificiles, alors qu\u2019elles peuvent encore théoriquement survivre dans leur lieu d\u2019habitation.Deuxièmement, il faut distinguer les déplacés temporaires des déplacés permanents.Par exemple, des personnes peuvent quitter leur lieu de vie durant un épisode de sécheresse intense, puis y revenir une fois cet épisode terminé.Enin, il arrive que ces personnes ne dépassent pas les frontières de leur pays, mais se déplacent à l\u2019intérieur de ce dernier.Un autre point important est celui de déterminer si les personnes se déplacent en raison des changements climatiques.En effet, il faut apporter la preuve que l\u2019impossibilité ou la dificulté de rester sur leur lieu de vie est due aux changements climatiques.Cependant, il n\u2019est pas toujours évident d\u2019afirmer que l\u2019intensiication des catastrophes naturelles, qui ont toujours existé, est attribuable au réchauffement climatique, qui est un phénomène complexe et diffus dans le temps et dans l\u2019espace.Toutes ces dificultés font en sorte qu\u2019il existe de nombreuses déinitions des personnes déplacées pour des raisons environnementales, mais aucune ne fait l\u2019objet d\u2019un réel consensus.La situation des villages en Alaska La grande majorité des ouvrages et articles sur les déplacés environnementaux présentent comme exemples les îles du Paciiques qui disparaissent sous les eaux, les villages africains fuyant la sécheresse ou encore les fortes crues au Bangladesh provoquant des exodes.Cependant, la problématique des « réfugiés environnementaux » touche la planète entière.En effet, des villes des pays développés, telles que Miami, New York ou encore Rotterdam risquent d\u2019être recouvertes par les eaux d\u2019ici POSSIBLES Automne 2017 93 quelques dizaines d\u2019années.Ces populations ont néanmoins les moyens « d\u2019élaborer des stratégies d\u2019adaptation et d\u2019atténuation » avec la construction de digues par exemple (Piguet 2011).Mais tous les pays dit « du Nord » n\u2019ont pas cette chance, comme c\u2019est le cas de plusieurs villages en Alaska.En effet, malgré leur situation géographique, plus de 200 villages, majoritairement autochtones, sont les tristes oubliés lorsque l\u2019on parle de réfugiés climatiques.L\u2019Alaska est un État américain situé au nord-ouest du Canada et entouré du golfe de l\u2019Alaska, de la mer de Behring, de la mer des Tchouktches et de la mer du Beaufort.Principalement côtier, et dont les côtes sont majoritairement constituées de pergélisol, l\u2019État de l\u2019Alaska est entouré de nombreuses îles et presqu\u2019îles au sud, avec les îles Aléoutiennes à l\u2019ouest, comme par exemple Shishmaref, Kivalina ou Newtok pour ne citer que les plus connues.Ces îles sont fortement touchées par le phénomène du réchauffement climatique.En 2003, environ 200 villages étaient affectés, et 31 se trouvaient dans une situation précaire, voyant leur territoire disparaître petit à petit.En 2016, quelques journaux ont parlé du conseil municipal de Shishmaref qui a voté le déménagement du village vers la côte, bien qu\u2019il ne soit pas le premier à prendre cette décision (Riché 2016).Cependant, les communautés autochtones n\u2019ont pas du tout les moyens inanciers de déménager un village entier.Ces villages font face à des enjeux supplémentaires, car il s\u2019agit de populations autochtones, vivant dans des situations très précaires.Dans le cas de Shishmaref, par exemple, la plupart des maisons n\u2019ont ni électricité ni eau courante, et le marché de l\u2019emploi y est saturé.Les habitants vivent principalement de chasse et de pêche, et ces activités deviennent de plus en plus dificiles, notamment en raison de la diminution de la biodiversité provoquée par les changements climatiques (Sheppard 2014).Ils ont par ailleurs déjà dû déplacer certaines habitations vers le centre de l\u2019île.Le village souffre aussi d\u2019un manque de reconnaissance par les médias.Au début des années 2000, un sénateur républicain de l\u2019Alaska a fortement soutenu le projet de déménagement et a commencé à organiser une campagne de inancement.Cependant, accusé de corruption, il n\u2019a pas été réélu (Sheppard 2014).Depuis lors, personne ne s\u2019est vraiment intéressé à eux. 94 SECTION I La justice écologique Le United States Government Accountability Ofice (GAO) a dénoncé, dans son rapport de 2009, le fait qu\u2019aucun programme ne soutient la relocalisation de ces villages.Il admet qu\u2019il existe des agences fédérales individuelles qui pourraient éventuellement intervenir grâce à certains programmes spéciiques, mais le problème est qu\u2019au moins 64 villages ne sont pas éligibles à ces programmes, car ils ne sont pas reconnus par la loi fédérale qui les met en place.Souvent, les villageois ont des dificultés à respecter les conditions posées par ces programmes d\u2019aide, en raison d\u2019un manque d\u2019information.Ce rapport dénonce le manque de participation générale des institutions fédérales dans l\u2019aide fournie à ces villages.Aujourd\u2019hui, la majorité des représentants de l\u2019État de l\u2019Alaska sont républicains.Lorsqu\u2019on consulte le site Internet de l\u2019État, on s\u2019aperçoit que la page sur les changements climatiques n\u2019a pas été mise à jour depuis 2011.L\u2019enjeu n\u2019est donc pas simplement inancier (80 à 200 millions nécessaires pour chacun des villages), mais également médiatique et surtout politique.La situation actuelle ne risque pas de trouver de solution rapide maintenant que les actions en matière environnementale ne font pas partie des priorités des États-Unis.Cette situation semble d\u2019autant plus injuste que les villageois ont une empreinte écologique très faible en comparaison avec le reste du pays.L\u2019autre grand enjeu de ces populations est culturel.En effet, ces villages ont une histoire et un héritage culturels importants qui se traduisent notamment dans leurs activités de chasse, de pêche ou encore d\u2019élevage de chiens de traîneau.Certains villageois se voient proposer des emplois dans des villes et, au vu de leurs situations précaires, ils seront nombreux à les accepter.On va donc assister à la disparition d\u2019un véritable patrimoine culturel, car les gens vont partir chacun de leurs côtés, et le village va disparaître tout simplement.Il s\u2019agit là d\u2019un exemple même de migration environnementale forcée.En effet, en raison de la fonte des glaciers et du réchauffement de l\u2019eau, le niveau augmente de plus en plus et provoque l\u2019effritement du pergélisol.L\u2019ironie de la situation est que les émissions de GES sont responsables de ces phénomènes, mais plus le pergélisol s\u2019effrite, plus POSSIBLES Automne 2017 95 il libère du méthane et autres GES emprisonnés à l\u2019intérieur, accélérant sa propre disparition.Comme cela a été énoncé plus haut, le régime juridique international n\u2019offre pas de solution aux migrants environnementaux et les théories basées sur la notion de responsabilité, proposées par certains auteurs, ne sont encore qu\u2019au stade de l\u2019hypothèse.La solution qui semble la plus optimale est celle de l\u2019application par les États-Unis des Principes directeurs relatifs au déplacement de personnes à l\u2019intérieur de leur propre pays.Au regard de ces principes, l\u2019État fédéral et l\u2019État de l\u2019Alaska doivent fournir toute l\u2019aide nécessaire aux habitants de ces villages ain de trouver un nouvel emplacement et inancer le déménagement.Néanmoins, le problème principal de ces principes est que même s\u2019ils ont été largement acceptés sur la scène internationale par les pays membres des Nations Unies, ils n\u2019ont pas de force contraignante.En effet, ils sont porteurs d\u2019une importante « force morale », mais en tant que tels, personne ne pourra contraindre les États-Unis à les appliquer.De plus, rien n\u2019oblige les autorités à déménager la communauté comme un ensemble.Elles peuvent simplement fournir l\u2019aide inancière nécessaire à chaque ménage, ce qui peut mener à la disparition du village.Néanmoins, ces principes reprennent les droits de la personne et le droit humanitaire, ce qui peut leur donner une force supplémentaire.Ainsi, les populations pourraient intenter une action contre l\u2019État en raison de la violation de ces droits.Cela pourrait constituer une solution potentielle, même s\u2019il est facile d\u2019imaginer qu\u2019il y a peu de chance que ces populations pauvres aient la capacité nécessaire pour intenter une telle action.L\u2019autre solution est de faire intervenir des agences fédérales américaines comme l\u2019énonce le rapport du GAO.Cependant, cette solution n\u2019est pas possible pour tous les villages.Il faudrait donc modiier le régime et faire reconnaître les villages exclus par les lois fédérales applicables, mais également modiier les conditions pour bénéicier des programmes d\u2019aide disponibles.Là encore, le climat politique actuel risque de poser problème. 96 SECTION I La justice écologique La solution qui semble la plus envisageable en pratique aujourd\u2019hui est celle de l\u2019intervention de la communauté internationale.En effet, les principales organisations internationales qui se prononcent sur la question sont conscientes des problèmes des migrants environnementaux et envisagent des programmes d\u2019aide.Cependant, dans le cas précis de l\u2019Alaska, les villages manquent de médiatisation, tel que mentionné plus haut.Plusieurs ouvrages qui traitent du sujet n\u2019indiquent même pas l\u2019Alaska sur leurs cartes des migrations environnementales dans le monde.Enin, une intervention internationale ne peut se faire que sur une base volontaire, donc rien n\u2019est garanti.Pour ce qui est du inancement, aucun fonds international n\u2019existe actuellement en la matière même si des organismes internationaux envisagent d\u2019en créer.Conclusion : un besoin urgent de s\u2019adapter Les conséquences du réchauffement climatique poussent de nombreuses personnes à fuir leur territoire et ces mouvements ne vont que s\u2019accentuer dans les prochaines années.Les problèmes des migrants environnementaux sont connus.On s\u2019aperçoit ainsi que ce sont les populations les plus fragiles qui sont les plus touchées, et que les solutions juridiques sont quasiment inexistantes, en raison notamment de l\u2019absence de qualiication juridique de ces personnes.Le droit international actuel n\u2019arrive pas à trouver de réponse à ces problèmes de plus en plus fréquents et intenses.Les droits des instances nationales peinent également à gérer cette situation, que ce soit par manque de déinition ou pour des raisons politiques, comme dans le cas des villages autochtones en Alaska.Ces derniers font face à une situation de plus en plus précaire et même dangereuse pour la vie de leurs habitants.Le manque de médiatisation, de ressources inancières et de prise en compte politique ne fait qu\u2019accentuer le problème, alors même que ces populations sont loin d\u2019être celles qui sont responsables du réchauffement climatique.Il y a donc une véritable nécessité d\u2019agir, de créer un régime adapté à ces cas particuliers, très différents les uns des autres.On pourrait penser qu\u2019il sufirait de modiier la déinition de réfugié énoncée par POSSIBLES Automne 2017 97 la Convention de Genève de 1951.Cependant, la majorité des auteurs rejettent cette idée en raison de la diversité des situations des déplacés environnementaux.D\u2019autres redoutent que cette modiication ne nuise aux autres types de réfugiés.Comme l\u2019a énoncé un auteur : « Des solutions ad hoc, adoptées dans des cadres régionaux, voire bilatéraux, seraient ainsi préférables à l\u2019approche monolithique d\u2019une convention universelle et unique sur le modèle de la Convention de Genève relative au statut des réfugiés » (Mayer 2011).Ainsi, il semble qu\u2019un régime commun mais différencié soit indispensable ain de s\u2019adapter à chacun des cas particuliers.Enin, il est également nécessaire de trouver une solution aux problèmes politiques qui peuvent se poser, notamment le climatosceptisme omniprésent au sein de l\u2019administration du président actuel des États-Unis.Ce dernier a en effet annoncé, sur le réseau social Twitter, que le concept de réchauffement climatique a été créé par la Chine ain de diminuer la compétitivité commerciale de l\u2019industrie américaine (Trump, 2012).Des institutions internationales cherchent des solutions pour établir un régime eficace.Il faut donc continuer sur cette lancée sans plus attendre.Néanmoins, une solution sera-t-elle trouvée à temps, avant que des communautés entières disparaissent à jamais de la surface de la terre, comme dans le mythe de l\u2019Atlantide ?*** Olga Fliaguine est titulaire d\u2019une maîtrise en droit des affaires et termine ses études de maîtrise en environnement et développement durable à l\u2019Université de Montréal. 98 SECTION I La justice écologique Références Agence des Nations Unies sur les Réfugiés.1951.Convention et Protocole relatifs au statut des réfugiés.En ligne.Http://www.unhcr.org/fr/4b14f4a62.Mayer, Benoit.2011.« Pour en inir avec la notion de « réfugiés environnementaux » : Critique d\u2019une approche individualiste et universaliste des déplacements causés par des changements environnementaux ».Revue internationale de droit et politique du développement durable de McGill.p.14.Haut-commissariat aux droits de l\u2019Homme.1998.Principes directeurs relatifs au déplacement de personnes à l\u2019intérieur de leur propre pays.En ligne.http://www.unhcr.org/fr/protection/idps/4b163f436/principes- directeurs-relatifs-deplacement-personnes-linterieur-propre-pays.html.Organisation des Nations Unies.2015.Accord de Paris.En ligne.https://unfccc.int/files/meetings/paris_nov_2015/application/pdf/ paris_agreement_french_.pdf.Piguet, Étienne, Pécoud, Antoine et De Guchteneire, Paul.2011.« Changements climatiques et migrations : quels risques, quelles politiques ?» L\u2019Information géographique.Vol.75.p.96.Riché, Pascal.2016.« Climat : le village de Shishmaref, l\u2019île qui fond, se résigne à déménager ».Le Nouvel Observateur.Sheppard, Kate.2014.« Shishmaref: le sort d\u2019un village isolé de l\u2019Alaska montre que nous ne sommes vraiment pas prêts à faire face au réchauffement climatique ».Le Hufington Post.Toscano, Julia.2015.« Climate Change Displacement and Forced Migration: An International Crisis ».The Arizona Journal of Environmental Law and Policy.United States Government Acountability Ofice.2009.« Alaska Native Villages: Limited Progress Has Been Made on Relocating Villages Threatened by Flooding and Erosion ».Report to Congressional Requesters. POSSIBLES Automne 2017 99 Énergie Saguenay ou l\u2019art de feindre l\u2019acceptabilité sociale Par Benoît-Robin Lessard Le projet de construction d\u2019une usine de liquéfaction de gaz de schiste et d\u2019un super terminal maritime « d\u2019exportation » de gaz naturel liquéié dans le secteur de Grande-Anse sur le fjord du Saguenay ne soulève guère les passions des Saguenéens pas plus qu\u2019ailleurs au Québec.L\u2019Histoire se répète.Il y a dix ans, plusieurs projets « d\u2019importation » de gaz naturel sur les rives de Saint-Laurent faisaient l\u2019objet de fortes oppositions.Pourtant, à la même époque, un projet similaire, le projet d\u2019Énergie Grande-Anse, passait à la trappe sans avoir soulevé l\u2019ire des environnementalistes et de la population.Comment expliquer ce phénomène de deux poids deux mesures?Et quelles stratégies de relations publiques sont-elles utilisées par le promoteur du projet actuel, GNL Québec, ain de taire l\u2019opprobre populaire?Pourrions-nous croire que ces stratégies s\u2019inspirent largement de l\u2019œuvre d\u2019Edward Bernays?Ce maître des relations publiques à qui on attribue la création du marketing moderne se spécialisait dans la création artiicielle de l\u2019acceptation publique et dans la manipulation de l\u2019opinion publique.Il est l\u2019auteur de Propaganda.Première étape de la technique : mettre de l\u2019avant les aspects positifs du projet ou du produit tout en taisant les aspects moins défendables.Seconde étape : fédérer un public bien ciblé derrière le projet.Troisième étape : s\u2019adjoindre les services d\u2019experts de grande notoriété et enin, inluencer le politique.D\u2019abord, faisons une brève description du projet.Voici ce qu\u2019on trouve sur le site Internet d\u2019Énergie Saguenay (http://energiesaguenay.com/fr/) : GNL Québec étudie la possibilité de construire une installation de liquéfaction, d\u2019entreposage et de transbordement de gaz naturel, dans le but d\u2019exporter 11 millions de tonnes de gaz naturel liquéié (GNL) par an, à partir de sources 100 SECTION I La justice écologique d\u2019approvisionnement nord-américaines; elle devrait être opérationnelle d\u2019ici 2023.La valeur de ce projet est estimée à 7,5 milliards de dollars.Ain de transporter le gaz naturel jusqu\u2019à l\u2019installation, un nouveau gazoduc de 650 km relié au réseau de distribution principal dans l\u2019est de l\u2019Ontario devra être construit par des compagnies de transport de gaz canadiennes.Ce nouveau gazoduc suivra principalement les corridors routiers / de services publics et les gazoducs déjà en place, selon des tarifs bloqués à long terme, de manière à garantir la compétitivité du GNL vendus sur les marchés mondiaux.Le complexe de liquéfaction de GNL sera construit sur un terrain appartenant à l\u2019Administration portuaire de Saguenay, à proximité du terminal existant de Grande- Anse.Le projet devrait générer chaque année 4 000 emplois pendant la construction, de même que 800 emplois au Québec pour l\u2019exploitation de l\u2019usine de liquéfaction, dont 300 permanents sur le site.GNL Québec construira la toute première usine GNL au monde, alimentée en hydroélectricité depuis un réseau local préexistant, ce qui contribuera ainsi à réduire de façon signiicative les émissions GES et les coûts d\u2019exploitation comparés aux autres grandes usines de liquéfaction de gaz naturel actuelles.Cet atout majeur établira une nouvelle référence dans le secteur.Les principaux partenaires inanciers de GNL sont Freestone International et Brayer Capital.On s\u2019explique assez facilement à la lecture de la description sommaire du projet que le promoteur fait largement abstraction des aspects environnementaux et de ses coûts sociaux.Il met plutôt l\u2019accent sur des points d\u2019apparence positive comme la création hypothétique de POSSIBLES Automne 2017 101 4 000 emplois en période de construction et de 300 emplois en période d\u2019opération.Soyons réalistes, il est fort possible que 4 000 personnes différentes travaillent sur ce chantier mais il est fort peu probable qu\u2019elles travaillent en même temps tout au long des quatre ans prévus pour la construction.Il y aura d\u2019abord la phase de conception qui emploiera des ingénieurs et des techniciens, les spécialistes en excavation, les coffreurs, les monteurs de structures d\u2019acier, les tuyauteurs, les électriciens et autres corps de métier qui œuvreront successivement et parfois conjointement, mais certainement pas tous à la même époque de la construction.Afirmer que la construction générera 4 000 emplois dans la description du projet est plus racoleur que réaliste.GNL Québec nous promet aussi 300 emplois permanents.Sans mettre en doute la bonne foi du promoteur, ce chiffre nous apparaît dificile à expliquer dans une région industrielle développée comme le Saguenay-Lac-St- Jean où tous les services connexes peuvent être fournis par des sous- contractants.Qu\u2019on pense à la conciergerie, à l\u2019entretien électrique et à la mécanique.Des employés sur appel qui devront rester disponibles sans toutefois être payés pour leur disponibilité.Il reste les emplois d\u2019opération qui fondent partout dans le monde comme peau de chagrin avec l\u2019automatisation et la robotisation.Nous sommes d\u2019avis que le chiffre de 300 emplois permanents avancé par le promoteur devrait être divisé par 4.La description du projet telle qu\u2019elle est présentée sur le site Internet du promoteur nous apparaît très clientéliste.On peut même se demander si GNL Québec y croit vraiment.Où est-il écrit dans les missions des entreprises capitalistes qu'elles existent pour générer des emplois?Il est intrinsèque pour tout procédé capitaliste de pourvoir de moins en moins d\u2019emplois à mesure que le temps passe.La compétitivité industrielle fait en sorte que les entreprises doivent constamment s\u2019adapter en optimisant leurs modèles de production, en rationalisant et en prenant de l\u2019expansion ain de contrer la diminution constante des marges bénéiciaires.On tente ainsi de protéger l\u2019actionnariat au détriment de la qualité des produits et surtout des travailleuses et travailleurs. 102 SECTION I La justice écologique Dans une région où l\u2019économie est dépendante de secteurs industriels établis depuis longtemps et où le taux d\u2019inoccupation (emplois) est élevé, l\u2019argument des emplois est idéal pour vendre un projet dont les opposants potentiels sont issus de la classe ouvrière.GNL s\u2019assure ainsi d\u2019avoir des partisans qui n\u2019hésiteront pas à fermer les yeux sur d\u2019autres aspects moins reluisants et franchement dangereux.Des partisans qui seront prêts à monter aux barricades contre tout-e-s celles et ceux qui oseront mettre en doute la pertinence du projet.Travailleurs mis à part, GNL Québec, comme toute autre société l\u2019aurait fait, a certainement poursuivi sa rélexion ain de déterminer quel groupe pourrait s\u2019opposer au projet Énergie Saguenay et comment elle pourrait s\u2019y prendre pour contrer en amont toute contestation.En ce sens et avant même le lancement concret du projet, le choix du site de Grande-Anse et de l\u2019administration portuaire de Saguenay (APS) ne s\u2019est pas fait au hasard.Le maire de Saguenay, Jean Tremblay, en place depuis les fusions municipales, cherche par tous les moyens imaginables à dynamiser l\u2019économie de sa ville quitte à fermer les yeux sur certains aspects négatifs qui pourraient nuire à ses ins.Son principal organisateur politique, Ghislain Harvey, a été nommé par la Ville pour siéger au conseil d\u2019administration de l\u2019APS qu\u2019il préside.Ghislain Harvey a aussi été le directeur du cabinet politique du maire et est actuellement vice-président et directeur de l\u2019organisme para- municipal de développement économique Promotion Saguenay, présidé par le maire lui-même.Cet organisme reçoit annuellement plus de 10 millions de dollars en subventions directe de la Ville.Elle s\u2019est aussi vu attribuer un montant supplémentaire de 4,5 millions de dollars (emprunté par la Ville et ses citoyens) en 2017 pour l\u2019aménagement de quais lottants dans le secteur du quai d\u2019escale pour les bateaux de croisières situé dans l\u2019arrondissement de La Baie.Le quai d\u2019escale est aussi géré par l\u2019APS bien qu\u2019il ne soit pas sous sa juridiction quant aux secteurs de navigations.Les mauvaises langues pourraient croire que ces nouvelles installations lottantes pourraient servir à l\u2019accostage des barges de matériaux qui serviront éventuellement à la construction d\u2019Énergie Saguenay.Une chose est certaine : les 360 passages annuels des méthaniers sur le fjord du Saguenay n\u2019auront rien de rassurant pour POSSIBLES Automne 2017 103 les croisiéristes.Alors, à quoi bon prévoir la construction de nouveaux de quais de débarquement?L\u2019énorme poids politique du maire Jean Tremblay et son appui indéfectible au projet a certainement été un atout majeur dans le choix de l\u2019endroit pour implanter le projet.Comment aussi convaincre les riverains qui pourraient s\u2019inquiéter d\u2019une perte de valeur de leurs propriétés ou d\u2019un ordre d\u2019expropriation?Et que dire aux entreprises qui vivent d\u2019une activité quelconque reliée au Fjord du Saguenay qui pourraient facilement craindre une perte majeure de clientèle simplement à cause de la priorité absolue des grands méthaniers sur toutes autres formes de navigation, de la recommandation de ne pas les croiser dans un chenal ou même de s\u2019en approcher par devant ou par derrière à moins de huit kilomètres?Sans compter que « mal informés » par des environnementalistes, ces gens pourraient voir d\u2019un mauvais œil les dangers d\u2019explosions qui raieraient de la carte toute forme de vie dans un rayon de deux kilomètres! Et que dire de la disparition potentielle des bélugas du Saint-Laurent qui nagent dans le Fjord et qui attirent des milliers de touristes à chaque année?Mille six cents emplois dépendent directement de la vie marine unique présente dans le Saguenay.Ce n\u2019est donc pas par pure courtoisie que GNL Québec a entrepris, au moins deux ans avant d\u2019annoncer publiquement Énergie Saguenay, de rencontrer individuellement tous les intervenants non organisés qui pourraient s\u2019opposer au projet ain de les convaincre de l\u2019innocuité du projet en évitant bien sûr d\u2019entrer dans les détails qui auraient pu embrouiller les gens.N\u2019hésitant pas à laisser planer des faussetés comme la croyance véhiculée par la candidate du parti libéral et proche collaboratrice du maire Tremblay à l\u2019élection provinciale complémentaire dans le comté de Chicoutimi en mars 2016, Mme Francine Gobeil, qui afirmait que le danger d\u2019explosion était absolument inexistant.Selon cette proche de l\u2019administration municipale favorable au projet, dans l\u2019éventualité d\u2019une fuite de gaz, la concentration trop élevée du gaz et sa basse température préviendraient toute possibilité d\u2019explosion 104 SECTION I La justice écologique et le tout s\u2019évaporerait facilement dans l\u2019atmosphère.Or, GNL n\u2019est certainement pas sans connaître les conclusions de l\u2019étude du Sandia National Laboratory 2008 qui conclut qu\u2019une fuite massive de gaz à -168 degrés C formerait un énorme nuage qui resterait au niveau du sol dérivant au gré des vents pendant plusieurs heures, asphyxiant tout sur son passage, générant la mort instantanée et n\u2019attendant qu\u2019une étincelle en son pourtour pour prendre feu.Certes cette possibilité est mince, aussi mince que celle qu\u2019un train de dilbit (faux pétrole provenant des sables goudronneux de l\u2019ouest dilué avec du naphta et du kérosène) fonce et déraille dans un centre-ville plutôt qu\u2019en plein bois comme d\u2019habitude! Le gaz naturel liquéié se gonle de par 600 fois son volume à pression atmosphérique.Par ailleurs, GNL Québec se targuera aussi d\u2019avoir rencontré les représentants des Premières Nations qui pourraient avoir des revendications territoriales ancestrales nuisibles au projet.GNL Québec nous dira qu\u2019ils se sont bien entendus et qu\u2019un accord répercussions- avantages (utilisation d\u2019une terre ancestrale moyennant compensation monétaire) a été conclu.Elle évitera cependant de dire que cet accord n\u2019a pas été soumis ni accepté par les membres des Nations concernées.La manifestation du 3 février 2017, où les membres des Premières Nations ont bloqué symboliquement et paciiquement l'accès au port de Grande- Anse et envahi les bureaux de GNL Québec dans l'arrondissement de Chicoutimi, est venue sonner les cloches sur les prétentions du promoteur.Évidemment, GNL évitera de rencontrer les groupes organisés comme les environnementalistes qui feront certainement valoir que le béluga du Saint-Laurent vient d\u2019être classé parmi les espèces en voie de disparition et que des règles de navigation particulières devront conséquemment être respectées comme celle de ne pas s\u2019approcher d\u2019un banc de cétacés blancs à moins de 400 mètres.Obligation que les 185 super méthaniers de passage annuellement (370 passages si on compte les allers et retours) ne seront certainement pas en mesure de respecter.Ces environnementalistes qui leur parleraient aussi des émissions atmosphériques des grands navires et du brûlage à la torchère sur le site de gaz toxiques indésirables issus du procédé de la liquéfaction des gaz de schistes\u2026 POSSIBLES Automne 2017 105 GNL Québec ne parlera pas non plus à d\u2019autres utilisateurs majeurs du Fjord comme Rio Tinto.Rio Tinto a presque été forcée de cesser temporairement sa production d\u2019aluminium en février 2017 parce qu\u2019un minéralier chargé de bauxite en direction de La Baie était resté prisonnier des glaces à la hauteur de l\u2019Île Saint-Louis durant deux jours.Il faut savoir qu\u2019en raison des nouvelles technologies utilisées dans le procédé de production d\u2019aluminium, un arrêt de production \u2013 ne serait- ce que d\u2019une seule journée \u2013 aurait des conséquences économiques et sécuritaires graves pour les usines de la région du Saguenay-Lac-St- Jean.Un projet comme celui d\u2019Énergie Saguenay pourrait sérieusement nuire à la navigation.Il mettrait potentiellement en péril les projets d\u2019expansion de la multinationale australienne dans la région et menacerait même les milliers d\u2019emplois industriels déjà existants qui soutiennent l\u2019économie de la région entière depuis près d\u2019un siècle.En voici la raison : la SIGTTO (Society of International Gas Tankers and Terminals Operators, société privée qui établit la réglementation de cette industrie) recommande fortement la priorité absolue des méthaniers sur toutes autres formes de navigation.Le SIGTTO va jusqu\u2019à interdire le croisement ou le dépassement des méthaniers par tout autre navire.GNL Québec et l\u2019Administration portuaire de Saguenay auront beau claironner que le port de Grande-Anse est ouvert à l\u2019année, si, un jour, un méthanier reste prisonnier des glaces du Fjord, les brise- glaces de sa majesté n\u2019auront pas l\u2019autorisation de les approcher et toute la navigation pourrait être bloquée jusqu\u2019au printemps.(Pier- Paul Sénéchal 2007, mémoire, Projet Rabaska, Bureau d\u2019audiences publiques sur l\u2019environnement, Québec.) Autre stratégie mise de l\u2019avant par GNL Québec pour tenter de gagner la guerre de l\u2019opinion publique : s\u2019adjoindre les services d\u2019un défenseur notoire du bien public.C\u2019est ainsi que GNL Québec a fait appel à l\u2019ancien député bloquiste du comté de Jonquière-Alma à la Chambre des communes Stéphan Tremblay, au grand dam du milieu environnementaliste qui y a vu une grande traîtrise.L\u2019ex-député est fort de son expérience dans le domaine énergétique puisqu\u2019il a œuvré auprès de l\u2019entreprise en économie d\u2019énergie NégaWatt.Pour défendre son choix de carrière, Stéphan Tremblay s\u2019appuiera sur la légende voulant que le gaz naturel soit un vecteur énergétique essentiel à la transition 106 SECTION I La justice écologique vers des énergies plus propres et que ce combustible fossile émet 50 % moins de gaz à effet de serre que le mazout à la combustion et 80 % moins que le charbon.Il s\u2019agit là d\u2019une demie sinon d\u2019un quart de vérité.Il est vrai qu\u2019au moment de la combustion, le gaz naturel émet beaucoup moins de GES que d\u2019autres formes d\u2019énergie fossiles mais lorsqu\u2019on prend l\u2019ensemble du cycle du produit, on se rend compte que de la production à la combustion, le gaz issu de la fragmentation hydraulique qui sera exporté à partir du port de Grande-Anse est plus polluant que l\u2019ensemble des centrales électriques fonctionnant au charbon.De plus, il est loin d\u2019être évident que l\u2019utilisation du gaz fasse partie de la solution vers des énergies plus vertes.Comment expliquer encore une fois qu\u2019on nous vende aujourd\u2019hui l\u2019idée que le reste du monde attend avidement les livraison nord-américaine de gaz et que les besoins s\u2019étireront sur 40 à 50 ans alors qu\u2019il y a à peine dix ans, avant l\u2019avènement de la technique d\u2019extraction du gaz par fragmentation hydraulique à grande échelle, on nous disait que l\u2019Amérique allait manquer de gaz et que le reste du monde pouvait nous sauver de la sécheresse pour les 40 à 50 prochaines années.Où est allé le gaz du reste du monde?Et pourquoi donc investir de 7,5 à 9 milliards de dollars US dans un projet de transition alors que les nouvelles technologies d\u2019énergie renouvelable sont prêtes et disponibles immédiatement?Pourquoi ne pas plutôt investir directement au bon endroit?Vraiment, à quoi a pensé Stéphan Tremblay lorsqu\u2019il a accepté le poste de représentant auprès de la population chez GNL Québec?La question qui reste est la suivante : si ce projet est si peu acceptable, pourquoi GNL Québec veut-elle toujours aller de l\u2019avant?D\u2019autant plus que les réserves colossales de gaz russe seront très bientôt désenclavées par le terminal méthanier de Yamal LNG, en construction à 600 km au nord du cercle polaire.De quoi inonder le marché mondial et faire chuter les prix déjà à la limite de la proitabilité.Selon Robert Kennedy ils, qui commentait les investissements pharaoniques dans d\u2019inutiles oléoducs comme le très contesté projet North Dakota Access, alors qu\u2019il appuyait les protestataires en 2016, « il n\u2019y a aucune logique sauf la logique inancière.Les entreprises cherchent à attirer des investisseurs et contractent des emprunts qui déient l\u2019entendement ain de placer les partenaires en position de dépendance aux remboursements.De POSSIBLES Automne 2017 107 cette manière, ce sont les investisseurs qui forcent les promoteurs à poursuivre l\u2019exploitation pour s\u2019assurer du remboursement des prêts et la protection des autres clients des banques et sociétés inancières impliquées et des inances publiques ».Force est de conclure que le projet Énergie Saguenay est un exemple presque parfait de relations publique à la sauce Edward Bernays.Le peu de bruit qui entoure le projet témoigne de la réussite relative de l\u2019opération marketing entreprise il y a quelques années par le promoteur.Dans la description qu\u2019il fait de son projet sur son site Internet, GNL Québec mise sur la création d\u2019emploi plus que sur tout autre aspect de son projet.Le promoteur a bien choisi le site d\u2019implantation de son usine.Il s\u2019est assuré de l\u2019allégeance des politiciens locaux.Il est allé à la rencontre des opposants possibles et s\u2019est allié une personnalité notoire en la personne de Stéphan Tremblay.GNL Québec évite de parler des aspects négatifs.Et voilà comment un projet totalement inacceptable comme celui d\u2019Énergie Saguenay pourrait passer sous le radar.*** 108 SECTION I La justice écologique Hommage à Nicole Laurin Par Nadine Jammal Nicole Laurin, professeure de sociologie à l\u2019Uqam, puis par la suite à l\u2019Université de Montréal, est décédée récemment des suites de la maladie d\u2019Alzheimer.Elle était une féministe notoire et une chercheuse qui a participé à plusieurs revues académiques et militantes, notamment à des revues aussi différentes que Parti-Pris, Rédaction et Sociologie et Sociétés.Elle a également dirigé plusieurs recherches d\u2019envergure portant notamment sur le travail des femmes et sur les professions à majorité féminine.Dans les dernières années de sa vie, Nicole s\u2019est beaucoup rapprochée des communautés religieuses en travaillant dans un refuge pour femmes en dificulté et aussi en venant en aide aux femmes victimes de violence conjugale.Nous lui rendons ici hommage, parce qu\u2019elle a eu, entre autres, le mérite d\u2019avoir aidé et inluencé fortement les idées féministes, anarchistes et de gauche, qui ont toujours cours dans le Québec d\u2019aujourd\u2019hui et parmi l\u2019équipe actuelle de la revue Possibles.Il y a des êtres qui nous marquent, par leur générosité, par leur intelligence et par leur entêtement à exister.Il y a des êtres qui s\u2019obstinent et à dire et faire ce qu\u2019ils croient être juste, en tout temps.Il a des êtres qui nous ouvrent les fenêtres sur la vie, qui nous montrent le chemin lorsque les autres ne le voient pas, dont les actions et les idées nous impressionnent sans cesse et dont la tendresse pour le genre humain nous remue.Il y a des êtres discrets dont nous chérissons le souvenir parce qu\u2019ils ont su nous aider au moment où l\u2019on en avait le plus besoin.Il y a des êtres généreux, tant par la pensée et la rélexion, dont ils ne sont jamais avares, que par leurs paroles réconfortantes qu\u2019ils offrent à tous ceux et celles qui ont besoin d\u2019encouragement.Pour ses étudiantes et ses étudiants, pour ses amis, pour ses proches, Nicole fut tout cela et plus Intermède POSSIBLES Automne 2017 109 encore: une inspiration, une invite à la rélexion et à l\u2019analyse, un vent rafraichissant qui balayait tout sur son passage, une intellectuelle qui détestait les préjugés, la bêtise humaine et les lieux communs.Je me souviens d\u2019elle comme d\u2019une personne à qui je pouvais tout dire : mes pensées, mes idées, mes rélexions, sûre qu\u2019elle me répondrait sans fard, avec sincérité et passion.C\u2019était aussi une femme extrêmement honnête qui avait toujours le courage de ses opinions et qui ne s\u2019embarrassait jamais des demi- vérités ni des stéréotypes.Directe, franche, elle nous étonnait toujours : marxiste et féministe sans être dogmatique, pleine d\u2019humour sans jamais être cynique, pour la justice sans jamais être naïve.Elle était également anarchiste et nous lui avons dit Adieu dans une église.Repose en paix Nicole, où que tu sois.Nous penserons à toi lorsque le courage nous fera défaut.Nous nous souviendrons de toi lorsque nous aurons envie de baisser les bras ou de fermer les yeux pour ne pas voir ou pour ne pas combattre la misère humaine.Nadine Jammal, Pour l\u2019équipe de la revue Possibles 110 SECTION I La justice écologique SECTION I La Justice écologique Partie 3 Pistes d\u2019actions Débats et perspectives POSSIBLES Automne 2017 111 Changer la vie.Les contraintes et les possibles Par Gabriel Gagnon Au cours des années 70, le journaliste et philosophe André Gorz, inspiré par les travaux d\u2019Yvan Illich, a montré comment il était possible de transformer notre existence en optant, par exemple, pour une réduction importante du temps de travail hebdomadaire et annuel et pour l\u2019implantation d\u2019une allocation monétaire universelle fournie par la société, permettant à chacun et chacune d\u2019opter sans contrainte pour une forme choisie d\u2019engagement ou de simplicité volontaire.En organisant ici une version québécoise du « mouvement pour la simplicité volontaire », deux militants écologistes de longue date, Serge Mongeau et Dominique Boisvert, ont donné une forme concrète à ces préoccupations.Il s\u2019agissait de nous convaincre d\u2019opter pour une façon plus conviviale d\u2019habiter la planète et de transformer la société.Cette façon différente d\u2019envisager l\u2019existence semblait nous proposer de nouveaux possibles réalisables graduellement sans transformation profonde de notre insertion dans l\u2019univers.Pourtant, dès la publication des travaux du Club de Rome en 1972, de nombreux scientiiques ont commencé à nous mettre en garde face aux modiications climatiques silencieuses en cours, conduisant à un réchauffement de la planète susceptible de mener inéluctablement à l\u2019extinction de la race humaine et éventuellement de toute forme de vie sur terre.Ces évaluations pessimistes ont amené les chercheurs à inventer en 2000 le terme d\u2019«anthropocène» pour désigner une nouvelle ère géologique marquée par les effets systémiques globaux et irréversibles des actions humaines sur la nature.C\u2019est dans cette perspective que s\u2019est tenue en 2015 à Paris la 21e Conférence des Nations Unies sur les changements 112 SECTION I La justice écologique climatiques, dont les résultats tardent à se conirmer dans de nombreux pays.Pour ceux qui adoptent cette nouvelle vision du monde, les efforts pour changer la société, loin de demeurer de simples possibles, deviennent des contraintes irréductibles nécessitant un changement profond du système capitaliste mondial dans lequel nous vivons.Naomi Klein C\u2019est en étant conscient de ce nouveau paradigme qu\u2019il faut lire le dernier ouvrage de la journaliste torontoise Naomi Klein intitulé «Tout peut changer.Capitalisme et changement climatique» (Lux.Actes Sud.2015).Rédigé dans un style personnel facilement accessible, enrichi de nombreuses références, cet ouvrage me semble essentiel pour comprendre la véritable nature des changements climatiques et entrevoir les possibilités de les contrôler en transformant le système économique actuel grâce à l\u2019action des communautés de base susceptibles de former de vastes mouvements sociaux bouleversant les programmes des partis politiques traditionnels.À la suite de ce livre, Naomi Klein et son mari, Avi Lewis, petit-ils du grand militant social-démocrate David Lewis, ont été les instigateurs, à l\u2019occasion des élections fédérales de 2015, d\u2019un manifeste intitulé « Un grand bond vers l\u2019avant pour un Canada fondé sur le souci de la planète et la sollicitude des uns envers les autres, pour des actions rapides vers un avenir aux énergies propres, pour le maintien des droits des Autochtones et pour la quête de justice économique pour tous ».Le document est suivi de 15 demandes spéciiques acheminées aux partis politiques et à la population.Malheureusement, ce manifeste semble avoir peu inluencé la campagne électorale et les programmes des différents partis.Le Parti libéral n\u2019a jamais développé une politique énergétique claire et Thomas Mulcair et le NPD ont perdu les élections en refusant d\u2019opter pour une transformation véritable de la société. POSSIBLES Automne 2017 113 Le pétrole Au Canada comme au Québec, le pétrole, particulièrement celui tiré des sables bitumineux, est au cœur des débats sur le réchauffement de la planète auquel il contribue de façon prépondérante.Tant que nous continuerons à le sortir de terre, il nous sera impossible d\u2019atteindre les objectifs de contrôle des changements climatiques proposés au Canada par la Conférence de Paris.Dans un ouvrage récent publié le printemps dernier, intitulé «Gagner la guerre du climat.Douze mythes à déboulonner», le physicien Normand Mousseau dénonce les solutions technologiques proposées pour résoudre ici le problème des changements climatiques et, comme Naomi Klein, opte pour une transformation politique en profondeur de nos sociétés.Au Québec, Pétrolia, une entreprise minuscule face aux géants qui contrôlent l\u2019industrie pétrolière canadienne, tente de nous convaincre qu\u2019il serait important que, malgré la chute prévisible de l\u2019utilisation du pétrole à travers le monde, nous tentions, avant d\u2019avoir recours aux ressources de l\u2019Alberta, de sortir de notre sol du pétrole purement québécois susceptible de remplacer celui que nous importons déjà de l\u2019étranger.Juste avant les élections de 2014, Pauline Marois, par insouciance ou par un penchant naturel pour l\u2019entreprise privée, a joué un vilain tour à sa Ministre des Ressources naturelles Martine Ouellet en signant avec la Société Pétrolia et d\u2019autres partenaires moins importants une entente sur l\u2019exploration pétrolière à l\u2019île d\u2019Anticosti en vue de l\u2019exploitation éventuelle d\u2019une ressource imaginaire.Depuis cette époque, après une longue valse-hésitation, Philippe Couillard semble vouloir se retirer d\u2019une entente à laquelle s\u2019opposent la majorité des 200 habitants de l\u2019île et l\u2019ensemble du mouvement écologiste.Pétrolia n\u2019a pas dit son dernier mot puisqu\u2019elle demeure aux portes des habitations à Gaspé tout en tentant de s\u2019afilier aux grandes pétrolières canadiennes.Plus aguerris, les habitants des Îles-de-la-Madeleine ont réussi à faire avorter déinitivement le projet d\u2019exploitation pétrolière à Old Harry, 114 SECTION I La justice écologique tout près de la frontière avec Terre Neuve, qui semblait aussi s\u2019y intéresser.Les pipelines La menace d\u2019un pétrole québécois semblant écartée pour le moment, la question qui préoccupe maintenant l\u2019ensemble du mouvement écologiste et une bonne partie de la population est celle du passage chez nous, par bateau, par train et surtout par pipeline, du dangereux pétrole bitumineux albertain exclusivement destiné à l\u2019exportation.Pour le moment, la transformation de Cacouna en port pétrolier et le passage de nombreux trains chargés de pétrole le long du leuve et de la Vallée de la Matapédia semblent écartés.Ce qui demeure surtout en projet c\u2019est ce fameux pipeline d\u2019Énergie Est traversant l\u2019ouest de la province jusqu\u2019à Montréal et franchissant de nombreux cours d\u2019eau.Mis à part le Bloc québécois et Québec solidaire, aucun parti politique important ne semble pour le moment s\u2019opposer carrément à ce dangereux empiétement sur notre territoire.Du côté d\u2019Ottawa le Parti libéral, ayant déjà accepté la construction de certains pipelines dans l\u2019Ouest, tente d\u2019inventer pour Énergie Est de nouvelles formes d\u2019évaluation plus globales et moins directement contrôlées par l\u2019industrie pétrolière.Le NPD a de la dificulté à concilier les intérêts de ses députés québécois avec ceux des élus des provinces de l\u2019Ouest.Au Québec, malgré l\u2019opposition des élus de la communauté urbaine de Montréal, les libéraux et les péquistes ne semblent pour le moment que de tenter d\u2019activer le processus d\u2019évaluation déjà amorcé.Il faut suivre de près les efforts de la Première ministre de l\u2019Alberta, Rachel Notley, qui, sans s\u2019y attendre, a hérité de cette «patate chaude» que constituent les sables bitumineux.En attendant la remontée du prix du pétrole et l\u2019assurance de pouvoir exporter son pétrole à l\u2019ouest, au nord ou à l\u2019est à travers le Canada, cette province fait face à une grave crise économique.Pour le moment, l\u2019économie de l\u2019Alberta semble liée au pipeline Énergie Est qu\u2019elle essaye d\u2019imposer aux Canadiens.C\u2019est donc à l\u2019ensemble POSSIBLES Automne 2017 115 des autres provinces qu\u2019il reviendrait de sortir Rachel Notley du pétrin en inventant de nouvelles formes de péréquation lui permettant non seulement de ralentir l\u2019exploitation des sables bitumineux, mais aussi, à moyen terme, d\u2019empêcher de sortir de terre ce pétrole qui contribue tant à notre bilan énergétique négatif.Dans la situation constitutionnelle actuelle c\u2019est de ce côté que le Parti québécois doit pencher.Nous n\u2019avons absolument aucune raison de laisser passer chez nous ce dangereux liquide dont nous n\u2019avons pas besoin, avec tous les risques que sa présence ferait courir à l\u2019environnement.Les nouveaux possibles L\u2019accélération des changements climatiques, dont l\u2019exploitation des sables bitumineux est ici un élément essentiel, nous oblige aussi à réévaluer notre option pour la simplicité volontaire et les pratiques émancipatrices qui en découlent.Lorsque l\u2019importance du réchauffement climatique pour l\u2019avenir de l\u2019humanité était mal connue nous avions l\u2019impression d\u2019avoir du temps pour diffuser les pratiques de simplicité volontaire inspirées par l\u2019idéologie autogestionnaire.Depuis que l\u2019horizon est assombri et que nos chances de survie à long terme s\u2019amenuisent, il est devenu nécessaire d\u2019orienter différemment ces pratiques pour conserver leur potentiel d\u2019émancipation.Même si c\u2019est d\u2019abord individuellement que l\u2019on peut devenir adepte de la simplicité volontaire, il est aussi nécessaire de constituer un ensemble de collectifs autogérés dont les actions s\u2019orienteraient vers la décroissance et la transformation du monde.Naomi Klein montre bien dans son livre l\u2019importance de ces communautés de citoyens dans la résistance aux changements climatiques au Canada et aux États- Unis.Les communautés autochtones ont apporté une contribution essentielle à la création d\u2019un mouvement plus large destiné à lutter par tous les moyens contre l\u2019empiétement de leur territoire que ce soit par l\u2019exploitation minière ou par les pipelines.Ici au Québec, des communautés de ce genre ont été crées soit pour poursuivre l\u2019action des groupes de simplicité volontaire, soit pour s\u2019opposer à la construction 116 SECTION I La justice écologique du port de Cacouna, faire obstacle au transport ferroviaire du pétrole dans l\u2019Est du Québec ou à la construction éventuelle du pipeline d\u2019Énergie Est.Dans les grandes villes, il faut aider les citoyens à se regrouper dans des conseils de quartier, de nature consultative, susceptibles de mieux faire valoir les intérêts des citoyens.À Québec, des conseils de ce genre semblent avoir eu une certaine eficacité.À Montréal, il faudrait absolument redécouper des arrondissements beaucoup trop populeux, peu respectueux des communautés géographiques et sociologiques hétérogènes qu\u2019ils regroupent, pour permettre l\u2019émergence de véritables conseils de quartier dans lesquels les citoyens et citoyennes se reconnaîtraient, en étant heureux d\u2019y participer.Pour devenir eficace, l\u2019action des communautés locales doit nécessairement déboucher sur la constitution d\u2019un vaste mouvement écologiste de nature à inluencer sérieusement l\u2019action des gouvernements.Parmi les nombreux groupes québécois aux actions dispersées, Greenpeace semble à la fois le plus déterminé, le mieux structuré et le plus susceptible d\u2019étendre son action au niveau canadien et international.Tout doit changer, nous dit Naomi Klein.Il faut que cela arrive rapidement avant que nous perdions déinitivement la guerre des changements climatiques.Voilà pourquoi les groupes autogestionnaires qui visaient jusqu\u2019à maintenant une action à long terme essentiellement basée sur l\u2019éducation et la conviction doivent maintenant ajouter certaines formes de coercition à leur panoplie d\u2019interventions.Sans devenir lui-même un parti politique, le vaste mouvement que nous souhaitons doit être capable d\u2019inspirer aux divers ordres de gouvernement une vision nouvelle, celle d\u2019une démocratie bien implantée localement et porteuse de projets concrets entièrement liés à la conservation des milieux naturels, à l\u2019entraide, à la convivialité et à la décroissance de l\u2019économie monétaire.C\u2019est un projet ambitieux de ce genre, susceptible à la fois de sauver la planète et de transformer notre vie quotidienne, qui devrait nous inspirer. POSSIBLES Automne 2017 117 J\u2019ai surtout tenté de montrer dans cet article comment les dangers imprévisibles issus du réchauffement de la planète obligent les militants autogestionnaires non seulement à refaire la société par le bas, mais à accepter aussi des contraintes qui ne leur sont pas habituelles, mais sans lesquelles leurs actions deviendraient impossibles.*** Gabriel Gagnon est sociologue et membre fondateur de la revue Possibles.Références Revue Esprit Habiter la terre autrement.No.420 Décembre 2015.Gianinazzi, Willy, André Gorz Une Vie.La Découverte, 2016 Klein, Naomi, Tout peut changer.Capitalisme et changement climatique.Lux, Actes Sud, 2015 Mousseau, Normand, Gagner la guerre du climat.Douze mythes à déboulonner.Boréal 2017 Possibles, Pétrole.et après.Vol 39, No 2, Automne 2015 118 SECTION I La justice écologique Les droits humains pour la protection de l\u2019environnement Par Thomas Brossard Lorsque nous parcourons différents journaux ces jours-ci, force est de constater que la question environnementale est de plus en plus discutée et que les conlits concernant, entre autres, l\u2019augmentation de l\u2019exploitation pétrolière, la protection des milieux humides, les atteintes à l\u2019environnement de diverses natures et surtout, les changements climatiques, sont de plus en plus mis à l\u2019avant plan par les différents médias.Au milieu de ces conlits et de ces nombreux recours devant les tribunaux découlant de la problématique environnementale, se trouvent inévitablement des juristes pratiquant en droit de l\u2019environnement.Ce n\u2019est pas pour rien que l\u2019on entend souvent dire que nous vivons dans une société de droit.Dans la recherche de solutions pour contrer les crises environnementales auxquelles nous sommes confrontés, il semble bien que les juristes continueront d\u2019être des acteurs centraux.Dans cet article nous nous intéresserons particulièrement au rôle du droit dans la poursuite d\u2019une meilleure justice écologique et du droit de tous les êtres humains à un environnement de qualité.Lorsqu\u2019il est question de justice écologique ou de justice environnementale, le recours à diverses notions juridiques est de mise puisqu\u2019il s\u2019agit d\u2019un enjeu actuel qui s\u2019est en partie bâti sur un fond de droits et libertés de la personne.En effet, comme l\u2019expliquent Grandbois et Bérard: « Le droit de l\u2019environnement rejoint [\u2026] les droits et libertés.La réunion de la santé publique et de l\u2019environnement reviviie les liens entre les êtres humains et leur milieu, entre l\u2019environnement et les droits fondamentaux, et elle positionne le droit à l\u2019environnement au cœur des enjeux des droits et libertés » (Grandbois et al.2003, p.437).Pour expliquer ce lien entre environnement et droits et libertés et les problématiques qui l\u2019entoure, nous ferons un court historique de l\u2019apparition du droit de l\u2019environnement, puis nous expliquerons brièvement sa portée et son POSSIBLES Automne 2017 119 fonctionnement aujourd\u2019hui.Ensuite nous mettrons en lumière les dificultés juridiques liées à la question de la justice écologique et à l\u2019application du droit des individus à un environnement de qualité et inalement, nous proposerons une piste de solutions pour répondre plus adéquatement à ces enjeux.Le droit de l\u2019environnement : conception et développement Le droit de l\u2019environnement est apparu durant les dernières vagues importantes d\u2019urbanisation et d\u2019industrialisation de la in du XXe siècle (particulièrement durant la décennie 1980).Au cours des trente dernières années le concept d\u2019environnement et la conception de l\u2019environnement se transforment; le public commence à prendre conscience de l\u2019ampleur des problèmes écologiques et comprend qu\u2019il est maintenant temps d\u2019agir.Toutefois, cette prise d\u2019action a un prix important que tout le monde n\u2019est pas nécessairement prêt à payer.Ce prix consiste à sacriier une partie de ses libertés individuelles dans le but d\u2019atteindre un mieux- être collectif.La décennie 1980 a connu des années fortes en matière de protectionnisme et de mise en valeur des libertés individuelles.Au Canada, la Charte canadienne des droits et libertés est adoptée en 1982.Aux États-Unis, le président Reagan prône une implication minimale de l\u2019État dans l\u2019économie et favorise le libre marché, tout comme la première ministre anglaise Margaret Thatcher.Dans ce contexte, il était très dificile de voir comment il allait être possible de proclamer l\u2019importance d\u2019un droit collectif comme le droit à un environnement de qualité.Nous voilà plus de trente ans plus tard, avec des libertés individuelles plus afirmées que jamais puisque la jurisprudence est venue, petit à petit, élargir la portée des droits contenus dans notre Charte.Le droit de l\u2019environnement s\u2019est donc développé, au Canada et ailleurs dans le monde, dans un contexte où les libertés individuelles dictent notre mode de vie, la sphère politique et le droit.Toutefois, il s\u2019agira dans ce qui suit de montrer comment il est possible de proclamer un droit à un environnement de qualité sans pour autant remettre en question la portée des libertés individuelles.Nous devons composer aujourd\u2019hui avec un encadrement législatif très complexe.Presque tout est réglementé et l\u2019environnement n\u2019y fait 120 SECTION I La justice écologique pas exception.Une réglementation existe en matière de protection des forêts, de la faune et de la lore, en matière de gestion des ressources naturelles, d\u2019utilisation du sol et pour le zonage.Au Québec, les lois et règlements en matière environnementale s\u2019articulent autour de la Loi sur la qualité de l\u2019environnement (LQE) dont l\u2019article 20 est central pour assurer une certaine protection de l\u2019environnement.Près d\u2019une cinquantaine de règlements découlant de la LQE sont présentement en vigueur et, depuis son adoption en 1978, une vingtaine d\u2019autres, aujourd\u2019hui abrogés ou caducs ont été votés.L\u2019interprétation de ces lois est souple, large et parfois dificile.Les dificultés résultent souvent de la compétence partagée entre les paliers de gouvernement fédéral et provincial au Canada.Les articles 91 et 92 de la Loi constitutionnelle de 1867 précisent le partage des compétences entre le gouvernement fédéral et les provinces.Cependant, en 1867 l\u2019environnement n\u2019a pas été mentionné parmi les champs de compétence nommés dans ces deux articles.Avec le partage des compétences prévues dans la Constitution auquel s\u2019ajoute une jurisprudence abondante, il est aujourd\u2019hui possible d\u2019afirmer que la protection de l\u2019environnement se rattache à plusieurs compétences, autant fédérales que provinciales.De plus, les lois et règlements adoptés doivent, en principe mettre en application les traités et accords signés à l\u2019international.Il en résulte inévitablement des manquements, des incohérences, et souvent un manque de concordance entre les différents niveaux de pouvoir règlementaire.Il existe encore malheureusement des normes qui offrent des échappatoires ou qui sont rapidement dépassées.Le droit de l\u2019environnement n\u2019est pas toujours sérieusement observé, appliqué ou maintenu et ce dernier doit faire face aux déis de la croissance économique, du développement et aux différents agendas politiques.En droit de l\u2019environnement, deux perspectives principales s\u2019affrontent.La première est celle qui domine aujourd\u2019hui : l\u2019anthropocentrisme qui consiste en une conception du monde selon laquelle tout est rattaché à l\u2019Homme.La nature est un objet passif alors que l\u2019être humain est un objet actif.Cette conception rend l\u2019être humain tout-puissant par rapport à ce qui l\u2019entoure et explique une grande détérioration de l\u2019environnement qui est liée aux idées scientiiques, éthiques et politico- juridiques.La seconde perspective POSSIBLES Automne 2017 121 est l\u2019écocentrisme qui exprime une plus forte éthique environnementale.Dans cette conception, l\u2019être humain fait partie d\u2019un tout de manière non privilégiée avec les autres espèces.L\u2019être humain doit ainsi adapter ses comportements en fonction des besoins de la nature de manière à ne pas dégrader celle-ci.Le compromis s\u2019étant développé entre ces deux perspectives est le développement durable qui permet aux êtres humains de conserver une liberté d\u2019action tout en leur ajoutant des responsabilités envers la nature.Un droit à l\u2019environnement ou un droit pour l\u2019environnement?Face à la conception dominante en droit de l\u2019environnement aujourd\u2019hui et les dificultés techniques évidentes liées à la mise en pratique d\u2019un droit qui protège réellement l\u2019environnement, nous pouvons nous demander s\u2019il est possible de répondre adéquatement aux problématiques environnementales actuelles, particulièrement celle de la justice écologique en poursuivant sur le même chemin ou si des changements s\u2019imposent pour améliorer la situation environnementale de la planète.La justice environnementale est un enjeu international et il paraît impossible de s\u2019y attaquer avec des politiques prises à l\u2019échelle régionale ou même nationale.Nous avons évoqué plus haut la complexité du droit de l\u2019environnement à l\u2019échelle québécoise et canadienne.Cette complexité s\u2019étend à la scène internationale où les États doivent en venir à des accords ain d\u2019agir de concert pour protéger la planète.Nous sommes d\u2019avis qu\u2019il est actuellement dificile de changer radicalement les comportements humains et que la vision anthropocentrique qui s\u2019afirme depuis des années risque de prévaloir encore longtemps.Cependant, des actions peuvent être entreprises pour permettre l\u2019avènement d\u2019une justice écologique; il sufit de travailler avec les outils dont nous disposons.Cette réussite peut passer par l\u2019afirmation d\u2019un droit à un environnement de qualité pour tous, développé autour des droits et libertés déjà accordés, ou encore par un développement sur la scène internationale d\u2019un véritable droit pour la protection de l\u2019environnement qui place sa protection sur un pied d\u2019égalité avec les droits de l\u2019Homme.Dans la conjoncture actuelle, la première option est 122 SECTION I La justice écologique sans doute plus réaliste puisque l\u2019idée, certes intéressante, d\u2019un droit pour l\u2019environnement dissocié des droits humains constituerait une voie nouvelle.Dans ce qui suit, il sera question de montrer comment il est possible de consacrer un droit à l\u2019environnement pour tous qui se rattache aux droits de l\u2019Homme.Il ne s\u2019agira pas ici d\u2019entrer dans les détails procéduraux de cette problématique mais plutôt de s\u2019attarder aux critiques de ce droit à l\u2019environnement, à sa valeur réelle et à son effectivité.Une critique très répandue des droits dits de troisième génération ou droits de solidarité dont le droit à un environnement de qualité fait partie, est que selon plusieurs, cette catégorie de droits n\u2019existe pas ou est pour le moins mal déinie et sans valeur juridique.D\u2019autres aussi, considèrent que le droit à un environnement de qualité devrait être rattaché aux droits de deuxième génération, déjà consacrés.Le débat sur cette question est actif et les points de vue divergent.Toutefois, nous sommes d\u2019avis que devant la gravité actuelle de la situation environnementale et de la montée constante des inégalités sociales dans le monde, le droit à un environnement de qualité doit être accordé et reconnu d\u2019une manière ou d\u2019une autre.Que ce soit en rattachant ce droit à un droit de l\u2019Homme déjà existant, en créant une nouvelle catégorie de droits de l\u2019Homme ou encore en donnant un statut particulier à l\u2019environnement, des actions concrètes doivent être entreprises avant qu\u2019il ne soit trop tard.Certes, le droit à l\u2019environnement est un droit collectif dont tous les êtres humains doivent être en mesure de jouir.Comme l\u2019expliquent Jean- Maurice Arbour et al., « Certains sont d\u2019avis que plutôt que d\u2019ajouter simplement des devoirs aux droits de l\u2019homme, les réalités écologiques nous invitent à redéinir les droits eux-mêmes pour garantir des droits à la nature » (Arbour et al., 2012, p.171).Cependant il nous semble plus eficace de consacrer ce droit à l\u2019environnement en le rattachant aux droits individuels déjà accordés dans les traités internationaux plutôt que de créer une nouvelle catégorie de droit qui ne fait pas nécessairement l\u2019unanimité puisqu\u2019il peut être complexe d\u2019imaginer une forme de personnalité juridique pour l\u2019environnement.Ainsi, pour donner une véritable force à un droit à un environnement de qualité, POSSIBLES Automne 2017 123 il faut, comme nous l\u2019avons mentionné plus haut, reconnaître ce droit dans un traité ou un accord international sur les droits de l\u2019Homme pour le rendre obligatoire.Grandbois et Bérard abondent en ce sens en précisant que : « [\u2026] la reconnaissance internationale du droit à l\u2019environnement pourrait générer peu à peu un contenu normatif minimal, des standards environnementaux nécessaires à la vie et à la santé humaine, liant l\u2019ensemble des acteurs de la société civile.Dès lors, les États et les entreprises ne pourraient plus s\u2019abriter derrière des engagements lous et des termes vagues et les droits environnementaux pourraient, au même titre que les autres droits fondamentaux donner une voix aux victimes d\u2019atteintes graves à l\u2019environnement » (Grandbois et al.2003, p.427).La Déclaration de Stockholm de 1972 accorde un « [\u2026] droit fondamental à la liberté, l\u2019égalité et à des conditions de vie satisfaisantes, dans un environnement dont la qualité lui permette [l\u2019homme] de vivre dans la dignité et le bien-être [\u2026] » (Déclaration de Stockholm).Il importe de donner un caractère obligatoire au droit à l\u2019environnement puisque comme le mentionnent Arbour et al.: D\u2019une part, parce que seul un droit humain est assez universel pour permettre à tous d\u2019en bénéicier, peu importe l\u2019inaction de leur État à protéger l\u2019environnement et leur garantir des droits de participation en cette matière.D\u2019autre part, parce que ce droit ne sera jamais pleinement garanti pour les victimes qui feront un recours indirect aux autres droits humains ou qui auront recours aux mécanismes procéduraux offerts par le droit de l\u2019environnement, lesquels varient considérablement, d\u2019un État à l\u2019autre, et peuvent être anéantis par une simple loi, au il du temps.Le manque d\u2019universalité du droit entre les divers États est un obstacle considérable auquel il faut répondre en donnant une possibilité d\u2019action aux individus sur la scène internationale.Actuellement, il est très long et dificile pour un individu de faire valoir une violation d\u2019un droit garanti dans un traité international puisque dans la grande majorité des situations, il doit épuiser la totalité des recours juridiques de son pays. 124 SECTION I La justice écologique Autrement dit, l\u2019individu doit passer par tous les tribunaux auquel il peut légalement s\u2019adresser dans son pays avant de pouvoir exercer un recours à un tribunal international (Gareau et al., 2006).De plus, dans l\u2019état du droit actuel, ain de s\u2019adresser aux tribunaux internationaux pour obtenir réparation à une atteinte à l\u2019environnement, il ne sufit pas de prouver cette atteinte, il faut également prouver une atteinte à un autre droit, comme le droit à la vie, le droit à la santé ou le droit à la sécurité, par exemple.Autrement, le recours ne pourra qu\u2019échouer.Comme le mentionnent Arbour et al.: « La démonstration du lien de causalité entre la dégradation de l\u2019environnement et l\u2019atteinte à un droit garanti pose des problèmes de preuve importants.La dégradation environnementale doit être grave ou sérieuse au point d\u2019entraîner une atteinte au droit à la vie, à la vie privée ou à la santé, ce qui diminue le niveau de protection de l\u2019environnement qui est offerte et nuit à la qualité de vie en collectivité » (Arbour et al., 2012, p.202).L\u2019état du droit en cette matière illustre quelques dificultés importantes auxquelles les individus doivent présentement faire face lorsqu\u2019il est question de la protection de leurs droits sur la scène internationale et témoigne de la nécessité de renforcer les droits existants en matière d\u2019environnement et de faciliter le processus.Travailler en ce sens permettrait une réelle protection de l\u2019environnement et les individus n\u2019auraient plus à prouver une atteinte signiicative à un autre droit garanti, ce qui diminue le fardeau de preuve et augmente la protection de l\u2019environnement.Conclusion Le développement du droit de l\u2019environnement au cours des trente dernières années s\u2019est fait, comme nous l\u2019avons vu, autour des droits et libertés individuels.Malgré les nombreuses conventions et traités internationaux, et les efforts, parfois insufisants, des États pour protéger l\u2019environnement, les véritables actions tardent à se faire sentir.Accorder un droit à un environnement de qualité pour tous et établir une procédure précise pour en permettre le respect et l\u2019application pourraient, dans les circonstances actuelles, permettre de fournir une base normative minimale universelle nécessaire pour permettre aux être humains de protéger l\u2019environnement et de pallier aux inactions parfois trop récurrentes des États sur le plan environnemental (Arbour et al., POSSIBLES Automne 2017 125 2012).La justice écologique implique, entre autres, de répondre aux besoins de tous les êtres humains et de leur procurer un certain bien-être, de réduire les inégalités, de permettre aux peuples de s\u2019épanouir dans le respect de l\u2019environnement et de favoriser le respect des principes du développement durable : compromis généralement accepté présentant de bonnes bases pour la protection de l\u2019environnement.La nécessité d\u2019accorder le droit collectif à un environnement de qualité à tous les être humains à travers les droits de l\u2019Homme est nécessaire pour réagir aux enjeux soulevés par la justice écologique.Les juristes et les États les plus engagés en matière de protection de l\u2019environnement auront beaucoup de travail devant eux s\u2019ils veulent que ce droit soit accordé dans un traité international et accepté par une majorité d\u2019États.Cela implique également que les États signataires soient contraints de recevoir les plaintes en matière d\u2019atteinte à la qualité de l\u2019environnement et que les tribunaux régionaux et nationaux rendent des jugements en première instance.Autrement, les tribunaux internationaux seraient débordés et ne pourraient vraisemblablement pas répondre à toutes les demandes, sans oublier que le principe coutumier de l\u2019épuisement des recours, bien qu\u2019il ne soit plus aussi strict qu\u2019auparavant, trouve encore application.Cette réalité soulève encore des questionnements concernant l\u2019uniformité du droit, la force coercitive du droit international et le degré actuel de démocratisation du débat environnemental, questions qui peuvent faire l\u2019objet de discussions futures.Les déis sont considérables et les obstacles nombreux mais l\u2019adoption d\u2019un droit à un environnement de qualité est un processus incontournable dans l\u2019atteinte d\u2019une meilleure équité économique, sociale et environnementale entre les peuples, d\u2019une réelle protection juridique pour l\u2019environnement, ainsi que dans la lutte aux changements climatiques.*** Thomas Brossard est étudiant au DESS en environnement et développement durable option enjeux sociaux et gouvernance à l\u2019Université de Montréal.Il a auparavant complété son Baccalauréat en droit à l\u2019Université du Québec à Montréal. 126 SECTION II Documents Références Arbour, Jean-Maurice, Sophie Lavallée et Hélène Trudeau.2012.Droit international de l\u2019environnement.2 éd., Cowansville (Québec).Éditions Yvon Blais.Gareau, Jean-François et François Crépeau.2006.Les recours internationaux en matière de protection des droits de la personne.Montréal.Barreau du Québec - Service de la formation continue.Grandbois, Maryse et Marie-Hélène Bérard.2003.La reconnaissance internationale des droits environnementaux : le droit de l\u2019environnement en quête d\u2019effectivité.Les Cahiers de droit 443, pages 427 à 470.Conférence des Nations Unies sur l\u2019environnement.1972.Déclaration de Stockholm.Repéré à http://www.diplomatie.gouv.fr/sites/odyssee- developpementdurable/files/1/Declaration_finale_conference_ stockholm_1972.pdf.Loi sur la qualité de l\u2019environnement, RLRQ, c Q-2.Loi constitutionnelle de 1867, 30 & 31 Victoria, c3.SECTION I La justice écologique POSSIBLES, Automne 2017 127 La défense du territoire et de la vie : milpa, comunalidad et systèmes agroalimentaires durables au sud du Mexique Par Marie-Josée Massicotte, avec la collaboration de Melquiados (Kiado) Cruz La milpa es el espacio donde hacemos la vida\u2026 En la Sierra Norte, hay un dicho.Se dice : « No hay milpa sin comida, pero tampoco hay comida sin milpa.» La milpa, c\u2019est l\u2019espace où l\u2019on crée ou fait la vie\u2026 Dans la Sierra Norte, il y a un dicton.On dit : « Il n\u2019y a pas de milpa sans nourriture, mais il n\u2019y a pas non plus de nourriture sans milpa.» Kiado Cruz, mai 2017, traduction libre.Bien que la Révolution verte ait permis d\u2019accroître signiicativement la production agricole mondiale, il est aujourd\u2019hui largement reconnu qu\u2019elle a eu, et continue d\u2019avoir, des effets négatifs sur l\u2019environnement.Mentionnons ici l\u2019érosion des sols, la désertiication, la contamination des eaux et des sols et les émissions de gaz à effet de serre provenant des grands élevages (porcins, bovins, volailles, etc.) et des monocultures intensives (iPES-Food, 2017).Dans ce contexte, et en particulier depuis la crise alimentaire mondiale de 2007-2008, un nombre croissant d\u2019analystes et de mouvements ruraux, autochtones, féministes et écologistes, dénoncent les problèmes majeurs du système agroalimentaire dominant à l\u2019échelle mondiale (McMichael, 2005; Clapp, 2016 : Toledo et al., 2015; Rapport inal, Commission sur l\u2019avenir de l\u2019agriculture et de l\u2019agroalimentaire québécois, 2008).Ceux-ci réclament un engagement clair et une transition vers une agriculture respectueuse des divers écosystèmes et milieux socioculturels. 128 SECTION II Documents Au cours de la dernière décennie, plusieurs gouvernements et institutions internationales ont ainsi adopté des lois et politiques pour la défense du droit à l\u2019alimentation et la promotion de systèmes agroalimen- taires plus justes et durables.L\u2019Organisation des Nations Unies (ONU) pour l\u2019alimentation et l\u2019agriculture (FAO) et le Rapporteur général de l\u2019ONU pour le droit à l\u2019alimentation \u2013 en particulier Olivier de Schut- ter \u2013 ont appuyé et participé à la diffusion de principes associés aux concepts de souveraineté alimentaire et d\u2019agroécologie.Plusieurs analystes afirment également que le droit à l\u2019alimentation et l\u2019appui aux petits producteurs, chasseurs, pêcheurs et cueilleurs, sont des outils importants pour combattre la pauvreté et la faim, et promouvoir le développement et la santé des populations.L\u2019Équateur, Cuba, le Nicaragua, la Bolivie, le Mali et le Québec (Canada), entre autres, se sont engagés à encourager la sécurité ou la souveraineté alimentaire (Massicotte et al., 2010) sur leur territoire respectif.Même le Rapport de la Banque mondiale (BM) de 2008 soulignait l\u2019importance de « l\u2019agriculture pour le développement », la sécurité alimentaire et la lutte à la pauvreté.Il faut tout de même se demander quels sont les priorités, intérêts et types de développement qui sont inancés par une telle institution, elle même dominée par les grandes puissances économiques et industrielles de la planète.Les crises inancières, environnementales, énergétiques et alimentaires ne semblent pas sufire à convaincre les grands acteurs politico-éco- nomiques de l\u2019urgence d\u2019un virage pour répondre aux besoins de la majorité et assurer le maintien d\u2019écosystèmes sains et durables pour les générations futures.En effet, peu de changements ont été observés au niveau de la mise en œuvre de politiques ou de programmes spéciiques qui ont pour but une agriculture juste et écologique au Nord comme au Sud.La concentration au sein de la chaîne agroalimentaire \u2013 du champ à l\u2019assiette et aux déchets \u2013 n\u2019a cessé de s\u2019accroître.Ainsi, on parle aujourd\u2019hui de seulement trois sociétés multinationales (FMN) qui contrôlent quelque 60 % du marché mondial des semences, trois autres qui se partagent 71 % du secteur agrochimique et quatre FMN se répartissent près de 97 % de la recherche privée entourant l\u2019industrie aviaire (conférence, Émile Frison, Ottawa, 7 juin 2017; iPES-Food 2017). POSSIBLES, Automne 2017 129 Dans ce contexte peu reluisant, cette analyse part du constat de l\u2019urgence d\u2019une transformation radicale du système agroalimentaire dominant qui priorise une production industrielle intensive, non durable, axée sur l\u2019exportation, la compétitivité et le proit à outrance, au détriment de la majorité des communautés et des écosystèmes de la planète (McMicheal, 2005).À partir d\u2019une recherche terrain dans l\u2019État d\u2019Oaxaca, au sud du Mexique, nous examinerons le discours et les pratiques de communautés rurales qui luttent pour la défense du territoire et de leur mode de vie dans la Sierra Norte et les Vallées centrales de l\u2019État d\u2019Oaxaca.Cet État mexicain est particulièrement intéressant puisqu\u2019il s\u2019agit d\u2019un territoire très riche en termes de biodiversité et de culture, regroupant seize groupes ethnolinguistiques et une forte population rurale et autochtone.De plus, les mobilisations collectives font partie de l\u2019histoire et de l\u2019imaginaire collectif de ces habitants.L\u2019objectif est de mieux saisir en quoi ces luttes permettent de repenser nos propres pratiques et cadres d\u2019analyse en ce qui a trait au développement, au territoire, à la justice écologique et à la communauté, et ce, à partir des imaginaires politiques et des pratiques associées au mode de gouvernance communautaire, appelé usos y costumbres.Nous présenterons brièvement l\u2019approche d\u2019écologie politique qui sous-tend cette analyse et nous permet de faire le lien avec les conceptualisations et pratiques de la milpa et de la comunalidad au sein de communautés rurales autochtones de la région.Ce faisant, nous aborderons les notions de souveraineté alimentaire et d\u2019agroécologie ain de mieux situer cette analyse parmi les débats actuels et les mouvements qui promeuvent un modèle de développement rural écologique et plus équitable tout en misant sur le renforcement de l\u2019autonomie collective en ce qui a trait au développement local, à la gouvernance et à l\u2019usage de la terre et des richesses naturelles.Écologie politique, agroécologie et souveraineté alimentaire Une approche d\u2019écologie politique permet d\u2019examiner les relations étroites d\u2019interdépendance entre sociétés humaines et autres espèces des écosystèmes, leur transformation, ainsi que la diversité des expériences qui s\u2019y expriment (Rocheleau et al., 1996).Ce champ de connaissances 130 SECTION II Documents plutôt récent (1980) combine les atouts de l\u2019économie politique critique, axée sur l\u2019analyse des relations de pouvoir, avec des préoccupations écologistes, favorisant des changements socio-environnementaux qui répondent aux besoins des populations marginalisées.Cette approche s\u2019intéresse aux inégalités et aux conséquences différenciées des risques environnementaux pour divers segments de la population et territoires (Toledo et al., 2015).Plusieurs partisans de l\u2019écologie politique s\u2019inspirent des pratiques et cosmovisions \u2013 ou visions du monde et valeurs sous-jacentes \u2013 de peuples originaires qualiiant la Terre-mère d\u2019être sacré qui se régénère et nourrit l\u2019espèce humaine, tant physiquement que spirituellement.Les êtres humains sont donc une des nombreuses espèces vivantes qui bénéicient de ses richesses et qui participent à la transformation permanente des écosystèmes.Par ailleurs, ces cosmovisions requièrent le respect des rythmes et limites de la Terre-mère, déiant la vision occidentale axée sur la surconsommation et l\u2019exploitation abusive des richesses naturelles ain de maximiser le proit.C\u2019est à partir d\u2019une telle perspective, nous semble-t-il, que l\u2019on peut mettre en lumière les expériences vécues et les imaginaires des peuples originaires, ain d\u2019explorer des voies alternatives et de mieux saisir l\u2019importance des pratiques concrètes et des apprentissages liés à la milpa et au concept de comunalidad.Technique agricole très ancienne des peuples mésoaméricains, la milpa n\u2019utilise pas de produits agrochimiques et compte sur la complémentarité nutritionnelle et environnementale entre diverses espèces et semences (dont les « trois sœurs », courge, maïs et haricot, mais également herbes médicinales, avocats, piments forts, abeilles, etc.) ain de répondre aux besoins alimentaires de la famille et de la communauté.En ce sens, la milpa est une forme de production agroécologique.À la fois science et mouvement social, l\u2019agroécologie privilégie un équilibre entre le milieu naturel et une production agricole durable, tout en valorisant les savoirs locaux et les innovations scientiiques adaptées au milieu.Par ailleurs, et comme le souligne la première citation de ce texte, plusieurs intellectuels et communautés rurales insistent davantage sur l\u2019aspect communautaire et socioculturel de la milpa.C\u2019est ici « l\u2019espace que l\u2019on habite »; le lieu de reproduction de la vie, de l\u2019entraide et d\u2019échanges multiples entre la terre, l\u2019eau, l\u2019air, le soleil, les enfants, POSSIBLES, Automne 2017 131 les insectes, les femmes et les hommes (Cruz, 2017).La milpa est plus ou moins étendue, selon la capacité de travail disponible, plutôt que selon les frontières de la propriété.Elle exige à la fois un effort physique, un partage de connaissances, des obligations et des relations sociales qui s\u2019appuient sur l\u2019entraide entre membres d\u2019une famille ou de la communauté, pour ensuite en partager les récoltes.Il y a donc obligations et réciprocité entre ceux et celles qui prennent soin de la terre, mais également réciprocité entre familles paysannes et territoires.Comme le souligne le dicton de la Sierra, la milpa a besoin du travail agricole pour produire des aliments et construire ou maintenir la qualité du sol, mais les paysans ont besoin d\u2019énergie, et donc de nourriture, pour alimenter leur corps et leur esprit.Elles et ils peuvent alors prendre soin de la milpa, en respectant ses cycles écosystémiques.Pour sa part, La Via Campesina (LVC) a élaboré le concept de souveraineté alimentaire en 1996 ain de dénoncer les conséquences du modèle agroindustriel et de mettre en valeur une diversité de modèles d\u2019agriculture et d\u2019alimentation plus justes et écologiques (Desmarais, 2007; revue Possibles, vol.34, no.1-2, 2010).Selon les membres de LVC, ce réseau transnational d\u2019organisations paysannes, autochtones, de femmes, de pêcheurs et autres travailleurs agricoles, la souveraineté alimentaire : Prioritizing local agricultural production in order to feed the people, access of peasants and landless people to land, water, seeds, and credit\u2026 the right of farmers, peasants to produce food and the right of consumers to be able to decide what they consume, and how and by whom it is produced; the right of countries to protect themselves from too low priced agricultural and food imports; agricultural prices linked to production costs\u2026 the populations taking part in the agricultural policy choices; and the recognition of women farmers\u2019 rights, who play a major role in agricultural production and in food (Via Campesina 2003 in Patel, 2007, p.90). 132 SECTION II Documents Ce concept, utilisé comme porte-étendard ain d\u2019unir un ensemble de mouvements qui promeuvent la justice sociale et environnementale, pose pourtant certains problèmes.Traditionnellement et encore aujourd\u2019hui, la majorité des gens associe la souveraineté à l\u2019État moderne.Acteur dominant de la scène mondiale, on reconnaît à l\u2019État le droit légitime \u2013 et le devoir, selon certains analystes \u2013 de recourir à la violence pour défendre le territoire et la population qui y habite, ain de contrer toute « menace » ou « intervention extérieure ».Cependant, dès lors qu\u2019on adopte une perspective autochtone, ou d\u2019écologie politique, qui prend en considération les expériences vécues et les cosmovisions des peuples originaires du continent Abya Yala, on constate que cet État est une construction sociohistorique européenne qui a été imposée à travers les Amériques lors des grandes conquêtes, et dont les systèmes d\u2019oppression coloniale persistent (Coulthard, 2014).Or, ces peuples autochtones n\u2019ont jamais abdiqué leur droit au territoire.Même lorsque des traités et ententes ont été conclus, les chefs autochtones signalaient leur volonté de partager et de protéger conjointement les richesses du territoire en question.Il s\u2019agissait davantage d\u2019une acceptation du vivre ensemble, en harmonie avec la Terre-mère.Rarement a-t-on vu un peuple renoncer volontairement à son lieu de vie et de subsistance, sinon à travers guerres et conquêtes.Ce constat est essentiel, surtout en 2017, année des 150 ans du Canada, ain de saisir pourquoi les Premières nations dénoncent plutôt les 150 ans d\u2019un colonialisme dévastateur, qui continue d\u2019imposer déplacements, dépossessions et disparitions d\u2019une grande partie des nations originaires, de leurs cultures et de leurs bases économiques (voir Coulthard, 2014; Daschuk, 2013).Dans ce contexte, la milpa et le concept de comunalidad nous éclairent sur la signiication des luttes actuelles pour la défense du territoire chez plusieurs communautés rurales du sud du Mexique.Oaxaca : terreau fertile du militantisme et de la comunalidad Contrairement à d\u2019autres États latino-américains, le Mexique n\u2019a pas participé à ladite vague rose (Pink Tide) associée à l\u2019élection de gouvernements comme le Parti des Travailleurs au Brésil ou Evo POSSIBLES, Automne 2017 133 Morales en Bolivie, dont le discours encourageait une meilleure redistribution des richesses.Particulièrement dans les États du Chiapas et d\u2019Oaxaca, la résistance s\u2019est donc exprimée en force contre l\u2019État et à ses politiques néolibérales, mises en œuvre à partir de la crise de la dette (1982) : privatisation, coupure des dépenses publiques, libéralisation du commerce, etc.Oaxaca compte une population de 3,8 millions d\u2019habitants répartie dans 570 municipalités, ce qui représente quasi le quart de toutes les municipalités de la République.Environ 56 % des habitants vivent dans une municipalité de moins de 2 000 habitants et 61,5 % pour les municipalités de moins de 5 000 habitants (López, 2001).Bien que l\u2019on parle constamment de la pauvreté d\u2019Oaxaca en termes de revenu, d\u2019accès aux services de santé de qualité ou de niveau d\u2019éducation par exemple, ce territoire est riche en biodiversité, minéraux, culture et histoire, avec une population autochtone de plus de 60 %, selon la Commission nationale pour le développement des peuples autochtones.La géographie très accidentée permet également d\u2019expliquer la rareté de grandes monocultures et entreprises agroindustrielles.Sur le plan local, 417 des 570 municipalités de l\u2019État s\u2019autogouvernent selon un régime appelé usos y costumbres, ou us et coutumes.Celui- ci a été légalement reconnu lors de la réforme de la Constitution de l\u2019État, en 1995, sous l\u2019article 28 : L\u2019État d\u2019Oaxaca reconnaît l\u2019existence de systèmes normatifs internes aux peuples et aux communautés indigènes, avec des caractéristiques propres, spéciiques pour chaque peuple, communauté, et municipio de l\u2019État, fondés sur des traditions ancestrales qui se sont transmises oralement de génération en génération, tout en s\u2019enrichissant et en s\u2019adaptant au cours du temps à diverses circonstances.C\u2019est la raison pour laquelle ces systèmes sont considérés par l\u2019État comme actuellement en vigueur (cité dans Jamart, 2009).Cette gouvernance autonome varie en effet d\u2019une communauté à l\u2019autre et se transforme avec le temps, mais les principaux éléments communs sont les suivants : territoire collectif, prise de décision collective, travail 134 SECTION II Documents collectif (tequio et cargo) et célébrations.Ce sont également les quatre piliers principaux que les intellectuels autochtones Floriberto Días et Jaime Martínez Luna ont identiiés ain d\u2019expliquer comment la comunalidad organise le quotidien au sein des communautés rurales d\u2019Oaxaca.Alors que la milpa est un « concept oral » faisant référence à une pratique interne, celui de « comunalidad » est davantage « textuel » et vise surtout à expliquer « aux gens de l\u2019extérieur comment nos communautés s\u2019organisent, occupent l\u2019espace et interagissent entre eux » (Cruz, 2017).Le premier pilier de la comunalidad, la propriété collective de la terre, fait référence aux ejidos, titres de propriété collective distribués aux familles paysannes par le processus de réforme agraire post-révolution, mais aussi aux terres ancestrales des communautés originaires, appelées bienes comunales.Ces dernières ont été « reconnues » par l\u2019Empire espagnol lors de la colonisation, mais ont souvent été reprises de force ou sont toujours en dispute.Ces territoires collectifs sont le lieu de vie et d\u2019échanges entre les membres des communautés.D\u2019ailleurs, bien que la majorité des familles travaillent la terre de façon individuelle, les décisions en ce qui a trait à l\u2019utilisation du territoire \u2013 production agricole, forêts, eau et autres richesses naturelles \u2013 doivent être prises par l\u2019assemblée agraire.C\u2019est d\u2019ailleurs au sein des assemblées agraires et communales que se déploie un mode de gouvernance et de prise de décisions collectives, le deuxième pilier de la comunalidad.En théorie, tous les habitants en âge de participer peuvent y assister et débattre des divers enjeux jusqu\u2019à l\u2019obtention d\u2019un consensus ou d\u2019une décision qui satisfasse la majorité.Il reste cependant de nombreux obstacles \u2013 dont le genre et la capacité de chacun à s\u2019exprimer librement en assemblée \u2013 qui limitent la participation de certains individus et reproduisent les iniquités et les rapports de pouvoir qui découlent, entre autres, du colonialisme et du patriarcat.Il y a tout de même un mode alternatif de gouvernance et de leadership plus décentralisé, qui met en valeur une participation directe et active des membres de la communauté aux décisions qui les affectent et qui structurent leur mode de vie et les interactions entre eux. POSSIBLES, Automne 2017 135 Le travail collectif est le troisième pilier au cœur de la comunalidad.Chacun a la responsabilité de participer à tour de rôle aux différentes tâches civiles et religieuses (cargos) permettant le bon fonctionnement de la communauté ou village et ce, sans rémunération inancière : du surveillant qui nettoie la place centrale et s\u2019assure de la bonne entente, au jeune qui aide aux ofices religieux, en passant par le maire, le président du Conseil agraire, et les membres du Conseil des sages.Plus on avance en âge et surtout plus on gagne le respect des autres, plus les cargos que l\u2019on obtient sont importants.Ces responsabilités communales représentent donc un sacriice personnel en termes de temps et d\u2019engagement, mais également un honneur de servir sa communauté.Ce type de services non rémunérés est donc une forme d\u2019économie non capitaliste, qui s\u2019appuie sur les valeurs de réciprocité et d\u2019obligations ain d\u2019assurer le dynamisme et le bon fonctionnement des communautés.Ainsi, d\u2019autres prendront soin de ses champs ou autres tâches en reconnaissance de ses responsabilités pour la collectivité.Le tequio est quant à lui un travail collectif épisodique pour une tâche particulière comme le nettoyage d\u2019une rivière, pour lequel un membre de chaque ménage doit participer.Enin, le quatrième pilier \u2013 souvent considéré comme le plus important \u2013 est celui des célébrations.Tout type de travail et autres services sont considérés comme étant nécessaires ain de pouvoir se réunir et célébrer chaque étape de la vie, de la famille et de la communauté.Chacun est appelé à participer aux fêtes religieuses, spirituelles et civiles, y compris les naissances, la célébration des 15 ans (quince años), les mariages, la fête du saint du village et celle des récoltes.Ain d\u2019être pleinement accepté au sein de sa communauté, chaque membre a donc également le devoir de participer, à tour de rôle, à l\u2019organisation de festivités, ce qui s\u2019accompagne des droits et avantages liés à cette vie communautaire : entraide, solidarité, sentiment d\u2019appartenance.Est-ce à dire que tous ces municipios ont conservé un mode de vie et de gouvernance autonome et indépendant des partis politiques et des gouvernements étatique et fédéral ?Rien de tel, puisqu\u2019en effet, le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) a pénétré la quasi totalité des régions d\u2019Oaxaca, y développant ici comme ailleurs des réseaux clientélistes, sous l\u2019emprise de dirigeants locaux (Recondo, 2007).En 136 SECTION II Documents échange d\u2019un vote favorable, le gouvernement priista \u2013 qui a dominé la scène électorale de la in de la Révolution mexicaine à la in des années 1990 \u2013 s\u2019est maintenu au pouvoir en distribuant services, programmes sociaux et bénéices aux dirigeants et membres de ces communautés.Ainsi, bien que plusieurs aient maintenu un mode de gouvernance « autonome », celui-ci a souvent été entaché par la corruption et la cooptation de leaders locaux.Ce régime de gouvernance est donc loin d\u2019être parfait et de faire l\u2019unanimité.Néanmoins, c\u2019est bel et bien cette gouvernance locale, jumelée à la mobilisation et à l\u2019organisation communautaire1, qui ont contribué à maintenir, dans l\u2019État d\u2019Oaxaca plus que dans tout autre État mexicain, la propriété sociale de la terre.En effet, en 1990, plus de 50 % des terres cultivées du pays étaient sous ce type de propriété, avec 42 % de terres ejidales, et 8,7 % sous un régime de bienes comunales.Avec la ratiication de l\u2019ALÉNA et à la réforme de l\u2019article 27 de la Constitution mexicaine en 1992, qui a mis in à la réforme agraire et facilité la privatisation des terres, la propriété collective a chuté.À Oaxaca cependant, peu de communautés ont été convaincues par ce processus de privatisation.La gouvernance collective locale offre donc un rempart pour résister aux pressions du marché et de l\u2019État et pour mieux défendre leurs territoires et leurs modes de vie.Ainsi, plutôt que de parler de réforme agraire et de luttes paysannes, les forces sociales d\u2019Oaxaca, en partenariat avec des communautés et organisations de plusieurs autres États mexicains et mésoaméricains, ont joint leurs efforts autour de la Défense du territoire et de la vie.En août 2017, par exemple, la militante nicaraguayenne et ex-présidente du Forum permanent de l\u2019ONU sur les questions autochtones, Mirna Cunningham, insistait sur l\u2019urgence d\u2019agir ain d\u2019éviter la disparition d\u2019autres peuples autochtones, menacés par « l\u2019échec des politiques environnementales et culturelles, le modèle économique extractiviste 1 L\u2019État d\u2019Oaxaca est reconnu pour ses nombreux mouvements sociopolitiques et ses mobilisations de masse, particulièrement celles du Syndicat des enseignants de la Section XXII de la CNTE (Coordinadora Nacional de Trabajadores de la Educa- ción), mais également chez les organisations étudiantes et paysannes.La Coalition de travailleurs, paysans et étudiants de l\u2019Isthme de Tehuantepec (COCEI, acronyme en espagnol) alliant ces trois secteurs sociaux a d\u2019ailleurs longtemps marqué le paysage politique de l\u2019État. POSSIBLES, Automne 2017 137 actuel et la violence ».Elle notait que « 30 % des concessions pour les entreprises minières, l\u2019agroindustrie et les autres mégaprojets sont situées sur des terres ancestrales, ce qui pourrait entraîner l\u2019expulsion des Autochtones de leurs territoires.» (Traduction libre, M4, 2017, http://movimientom4.org/2017/08/cunningham-sin-medidas-urgentes- desapareceran-mas-pueblos-indigenas/#comment-15082.) C\u2019est dans ce contexte d\u2019urgence que plusieurs groupes citoyens d\u2019Oaxaca se sont mobilisés en tant que communautés rurales et autochtones, plutôt que paysannes (campesinas).Cette dernière « identité collective » avait en effet acquis une connotation assez négative.On l\u2019associait au projet corporatiste et trop souvent corrompu du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) ayant maintenu un réseau clientéliste fort qui divisait les mouvements ouvrier, paysan et autres secteurs de la société civile.Surtout depuis la Rébellion zapatiste de 1994, nous assistons donc à une résurgence des luttes et organisations autochtones, dénonçant les violations historiques de leurs droits ainsi que les attaques à leurs modes de vie et de pensée.La multiplication des mégaprojets miniers, hydroélectriques et autres par de grands investisseurs mexicains et étrangers a ainsi renforcé la résistance autochtone et la recherche d\u2019alternatives viables, plus adaptées à leurs besoins et mode de vie.Résistance et organisations communautaires pour la vie et le territoire Bien que de nombreuses communautés sont divisées et doivent vivre avec les conséquences de projets de développement dévastateurs pour l\u2019environnement et le bien-être des populations, certaines ont réussi à unir leur force et à renforcer l\u2019esprit et les pratiques de comunalidad, comme dans le cas de Capulálpam de Méndez et de Magdalena Teitipac.Ces deux villages zapotèques ont en effet réussi à stopper les activités de compagnies minières ayant obtenu des concessions du gouvernement fédéral, mais sans consultation préalable, libre et éclairée des communautés, tel qu\u2019exigée par la Convention 169 de l\u2019Organisation internationale du Travail (OIT) de l\u2019ONU, signée par le Mexique.Dans les deux cas, l\u2019économie principale de ces 138 SECTION II Documents communautés a longtemps reposé sur l\u2019agriculture de subsistance mais elles ont également des réserves d\u2019or et d\u2019argent qui ont jadis été exploitées artisanalement.Avec la hausse des cours de ces métaux et les nouvelles technologies d\u2019extraction, ces zones sont devenues rentables pour l\u2019industrie extractive.Après une longue lutte, les habitants de Capulálpam de Méndez ont démontré que l\u2019exploitation minière avait entraîné de nombreux problèmes, dont la disparition de plusieurs sources d\u2019eau potable alimentant le village.Lors d\u2019une Assemblée générale, ils se sont prononcés et ont déclaré Capulálpam « territoire libre de compagnies minières ».C\u2019était une première au Mexique mais cette initiative citoyenne s\u2019est depuis répandue à de nombreuses autres communautés à travers le pays.Ain de maintenir une saine économie et d\u2019offrir aux jeunes des possibilités intéressantes au sein de la communauté, les résidents de ce village de la Sierra Norte ont également mis sur pied différentes entreprises communautaires, dont une dédiée à l\u2019agroforesterie, une autre à l\u2019embouteillage d\u2019eau, et une troisième à l\u2019écotourisme.Dans tous les cas, ils ont créé de l\u2019emploi local et ont choisi d\u2019utiliser les « excédents » pour divers projets bénéiciant à l\u2019ensemble du village : amélioration et embellissement de la place du village, de l\u2019église, des rues et édiices publics; achat d\u2019instruments de musique pour les jeunes de l\u2019harmonie; célébrations et festivités.Francisco, un des membres de la communauté, explique : It has been a dificult road we are walking together.[But] the collective spirit in Capulálpam is like a belt that ties everyone together, said Francisco Garcia, a local indigenous authority who oversees natural resources.Our spiritual values as indigenous people are attached to our land, water and territories, which go far beyond simple monetary value.(Martinez, https://fr.scribd.com/ document/231008741/Capulalpam) Au village de Magdalena Teitipac, les gens ont tiré proit de l\u2019expérience de Capulálpam et d\u2019autres régions.Dès qu\u2019ils ont appris que des concessions minières avaient été octroyées sur leur territoire ancestral, POSSIBLES, Automne 2017 139 ils se sont organisés et ont bloqué l\u2019accès à la société minière, avant que celle-ci entreprenne ses travaux d\u2019exploitation.Antonio Lorenzo souligne le lien fort au sein de sa communauté entre la montagne, le territoire et le bien-être des différentes espèces vivantes qui en dépendent : Ça ne nous intéresse pas [leur développement] parce qu\u2019en in de compte, nous sommes heureux avec nos questions religieuses, avec nos montagnes, et nous vivons bien.Nous n\u2019avons pas besoin de tous ces millions pour vivre\u2026 S\u2019il n\u2019y a pas de communauté, pas de montagne, pas de vie, alors que laissera-t-on aux enfants ?(https://www.youtube.com/watch?v=T2W5gkMSOPU) J\u2019ai eu l\u2019occasion de rencontrer les membres de ces communautés et de discuter longuement avec eux et avec les organisations qui les appuient, ainsi que de participer au Festival de Tierra Caliente trois ans de suite (2015 à 2017), tout près de Capulálpam.Avec des groupes d\u2019étudiants canadiens et en partenariat avec SURCO \u2013 organisation basée à Oaxaca et offrant des programmes universitaires axés sur l\u2019organisation communautaire, le militantisme et les nouvelles communications \u2013 nous avons alors pu constater l\u2019importance de la résistance aux minières, de la gouvernance collective et de la comunalidad.En effet, chaque année, quelques centaines de membres des communautés environnantes marchent et se réunissent ain de réitérer leur engagement et les raisons qui les ont poussés à dire « non à l\u2019exploitation minière » au sein de leur territoire respectif.Ces décisions ont été prises, suivant les us et coutumes, par les membres des différentes assemblées communales.Le Festival de Tierra Caliente est également un lieu important d\u2019échange et d\u2019apprentissage pour les plus jeunes et les invités.Il est enin une importante célébration et un moment privilégié de partage, où se côtoient traditions catholiques, musique, danses et spiritualités autochtones.Ce sont ces expériences de la comunalidad qui semblent de plus en plus faire défaut au sein des communautés occidentales et c\u2019est en ce sens que nous aurions tout à gagner à nous reconnecter à notre milieu, à mieux écouter et à apprendre des luttes et modes de vie de différentes communautés d\u2019Abya Yala. 140 SECTION II Documents *** Marie-Josée Massicotte est professeure agrégée à l\u2019École d\u2019études politiques de l\u2019Université d\u2019Ottawa.Elle s\u2019intéresse aux luttes des mouvements sociaux qui militent pour des modes de vie, de gouvernance et de développement plus justes, autonomes et responsables.Ses récents travaux ont porté sur les mouvements paysans et autochtones en Amérique latine qui s\u2019opposent à l\u2019exploitation minière et agroindustrielle et qui promeuvent l\u2019agroécologie, la souveraineté alimentaire et la défense des territoires.[massicot@uOttawa.ca] Kiado Cruz est co-fondateur de SURCO, organisateur communautaire et créateur de technologies de la communication.Il est également un intellectuel autochtone de Yagavila, village zapotèque de la Sierra Norte d\u2019 Oaxaca.Ces ancêtres sont de la Sierra, là où ses parents vivent et continuent à cultiver la terre.Ce sont tous les apprentissages acquis au sein de sa communauté, puis au-delà, qui alimentent ses rélexions et l\u2019amènent à promouvoir de nouveaux modes de vie autonomes, ainsi que de nouvelles façons de régénérer la culture par la communication.Références Clapp, Jennifer.2016.Food.2e edition.London.Polity Press.Coulthard, Glen.S.2014, Red Skin, White Masks: Rejecting the Colonial Politics of Recognition.Minneapolis.University of Minnesota Press.Cruz, Melquiades (Kiado).2017.Conférence et entretiens avec l\u2019auteure, mai 2017, Oaxaca.Daschuk, James.2015.La destruction des 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(EIA 2016), en tenant compte des mesures internationales sur la table \u2014 mais sans le Clean Power Plan d\u2019Obama et avant Donald Trump \u2014, avec la croissance économique attendue des pays émergents, l\u2019Agence internationale de l\u2019énergie prévoit dans son scénario central une hausse de 30 % de la demande mondiale en énergie d\u2019ici 2040 (WEO 2016), et ce, même en tenant compte des mesures annoncées à la COP21 de Paris.Cette demande en hausse serait comblée par l\u2019ensemble des « énergies modernes », gaz et pétrole compris.Nos mesurettes ne font pas le poids devant l\u2019appétit fossile : oléoducs Énergie Est, Keystone XL ou TransMountain, gaz de schiste, pétrole de roche mère, il nous en faut plus et plus encore.Tant qu\u2019il y aura un marché.Face aux usages dificilement remplaçables des énergies fossiles et à la forte inertie sociale au changement, il n\u2019y aura pas d\u2019échappatoire, pas de solution miracle, pas de rédemption.Nous sommes piégés.La décision de Donald Trump de retirer les États-Unis de l\u2019Accord de Paris est un symptôme criant de cette soumission politique aux lobbies des énergies fossiles et aux intérêts mercantiles de court terme.De Washington à Moscou, la ploutocratie fossile jubile\u2026 On trouve la POSSIBLES Automne 2017 143 même soumission au Canada chez les libéraux fédéraux ou provinciaux, mais en plus feutré, en plus hypocrite.Et les plus pauvres payeront cher, eux qui en sont si peu responsables.Leurs libertés premières, substantielles, dont « la faculté d\u2019échapper à la famine, à la malnutrition et à la morbidité évitable », en sont déjà affectées (Sen 1999, 56).Une injustice écologique absolue.Pourquoi en est-on arrivé là ?Et comment échapper aux crocs ?L\u2019expansion du domaine des énergies fossiles est une des causes principales de la croissance matérielle depuis la révolution industrielle et au cours du XXe siècle.C\u2019est aussi une des causes essentielles du dérèglement concomitant du cycle biogéochimique du carbone, mais également, ce qu\u2019on sait moins, de celui de l\u2019azote (Suddick et coll.2012) qui inlue en retour sur le réchauffement planétaire, et même de celui de l\u2019oxygène dans les océans (Schmidtko et coll.2017).Les énergies fossiles sont responsables des deux tiers des émissions mondiales de gaz à effet de serre (GES).Elles ont causé environ 80 % de la croissance des GES entre 1970 et 2010 (IPCC2014, 5).Le modèle fossile de développement épuise la planète et, heureusement, est en train de s\u2019épuiser.Les réserves de charbon, gaz et pétrole sont certes encore abondantes, mais il en coûte de plus en plus cher de les extraire.Les puits de pétrole conventionnel déclinent plus vite que la baisse de la demande dans les pays riches, tandis que la demande mondiale continue d\u2019augmenter.Le taux de retour énergétique des sources de pétrole non conventionnelles, c\u2019est-à-dire le ratio de l\u2019énergie obtenue sur l\u2019énergie investie pour l\u2019obtenir, décline également (Hall 2017).Un changement d\u2019ère se dessine.Nous y reviendrons.Un Accord sans les États-Unis L\u2019Accord de Paris sur le climat obtenu à la Conférence des Parties sur la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques de 2015 (CdP21), signé par 195 Parties sur 197, constitue un véritable exploit diplomatique.En date de juin 2017, 147 pays responsables de 84 % des émissions globales avaient ratiié le premier accord universel sur le climat.On ne peut que s\u2019en réjouir.Cela dit, ce résultat a été 144 SECTION I La justice écologique rendu possible parce que sa mise en œuvre est volontaire et n\u2019inclut aucune clause contraignante, sauf celle, notable, d\u2019élaborer un plan de réduction des émissions nationales dont les engagements devront être progressivement revus à la hausse.L\u2019esprit présidant à l\u2019Accord est celui de prêcher par l\u2019exemple, l\u2019incitation et l\u2019imitation : bâtir la coniance en agissant chacun concrètement et de manière vériiable en vue d\u2019un objectif commun.À l\u2019image de ces nuées d\u2019étourneaux ou de ces bancs de poissons, où chaque individu s\u2019aligne sur les gestes de son voisin, formant ainsi un mouvement coordonné qui permet au groupe de changer subitement de cap grâce à la magie des neurones miroirs (Cyrulnik et coll.2012).Dans ce contexte, le retrait des États-Unis de l\u2019Accord, le deuxième pollueur de la planète en émissions absolues et un des premiers par habitant, a une forte connotation symbolique, mais aussi des effets bien concrets.Un leader poids lourd renonce oficiellement à poursuivre l\u2019objectif commun.Certes, plusieurs États, villes et entreprises du pays sont entrés en résistance et prendront en charge les objectifs de l\u2019Accord.Hawaï vient de l\u2019endosser.Mais Donald Trump a fait et fera encore de gros dégâts.Avant même l\u2019annonce du retrait, il avait bien commencé en jetant à la poubelle le Clean Power Plan d\u2019Obama, en nommant Scott Pruitt, un climatosceptique conirmé, à la tête de l\u2019Agence de protection de l\u2019environnement, en ouvrant les vannes de l\u2019exploitation des énergies fossiles, etc.Les États-Unis sont un joueur important dans les politiques du climat sur le plan opérationnel.Ils inancent, à hauteur de 15 %, le budget du secrétariat de la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques et à 40 % celui, modeste, du secrétariat du Groupe d\u2019experts intergouvernemental sur l\u2019évolution du climat (GIEC).Les pays pauvres devront se passer des 2 milliards de dollars restant à décaisser du Fonds vert sur l\u2019enveloppe de 3 milliards promise par Obama.Washington joue sur tout un rôle majeur dans le domaine du savoir et des technologies spatiales indispensables pour permettre le renforcement du cadre de transparence sur les émissions, impliquant notamment la vériication des réductions annoncées.Le projet de budget de Trump vise à supprimer nommément quatre programmes POSSIBLES Automne 2017 145 de recherche satellitaire de la Nasa pour la recherche climatique (Thompson 2017).Émissions négatives : un délire scientiste?L\u2019objectif de l\u2019Accord de Paris est de « contenir l\u2019élévation de la température moyenne de la planète nettement au-dessous de 2°C par rapport aux niveaux préindustriels » et de « poursuivre l\u2019action pour limiter l\u2019élévation à 1,5°C ».Nous avons déjà atteint une moyenne de 1°C.L\u2019Accord ixe un cap sans identiier les moyens pour y arriver.L\u2019idée générale pour atteindre l\u2019objectif est exprimée à son quatrième article : parvenir à « un équilibre entre les émissions anthropiques par les sources et les absorptions anthropiques par les puits de gaz à effet de serre d\u2019ici la deuxième moitié du siècle sur la base de l\u2019équité, et du développement durable et de la lutte contre la pauvreté ».Or, compte tenu des tendances évoquées plus haut, le GIEC nous dit que pour réussir à atteindre cet équilibre entre les émissions par les sources et les absorptions par les puits, il faudra recourir dans le courant du siècle à des technologies « d\u2019émissions négatives », encore à concevoir et à expérimenter, telles que la bio-ingénierie de capture et de séquestration carbone (BICSC ou BECCS en anglais).Cette perspective fait douter un climatologue renommé comme Kevin Anderson, directeur adjoint du Centre Tyndall pour la recherche sur les changements climatiques, de l\u2019atteinte des objectifs de l\u2019Accord de Paris (Anderson 2015).Le recours à la bio-ingénierie pour retirer du carbone de l\u2019air à l\u2019échelle requise supposerait selon lui « des plantations et des récoltes pendant des décennies sur des surfaces équivalentes à une à trois fois celle de l\u2019Inde ».Et dans le même temps, poursuit Anderson, l\u2019aviation et la marine marchande envisagent de recourir aux biocarburants, l\u2019industrie chimique voit la biomasse comme une matière première potentielle et, en 2050, il y aura 9 milliards de bouches à nourrir\u2026 Anderson y va d\u2019une contre-suggestion : Éloignez-vous des préceptes douillets de l\u2019économie contemporaine, et une série de mesures de substitution 146 SECTION I La justice écologique devient envisageable.Les technologies, comportements et habitudes qui alimentent la demande énergétique se prêtent tous à des changements rapides et signiicatifs.Combinez cela avec la compréhension que tout juste 10 % de la population est responsable de 50 % des émissions, et le rythme et l\u2019étendue de ce qui est possible devient évident.Allier de profondes et promptes réductions de la demande énergétique à une rapide substitution des carburants fossiles par des actions de rechange zéro carbone permet de construire un programme 2°C qui ne repose pas sur des émissions négatives.Alors pourquoi cette occasion réelle a-t-elle été rejetée par les videurs économiques de Paris?Sans doute y a-t-il plusieurs explications élaborées et nuancées \u2013 mais la raison principale est simple.Dans un vrai style orwellien, le dogme politique et économique qui en est venu à imprégner toutes les facettes de la société ne doit pas être remis en cause.Pendant des années le discours de la croissance verte a étouffé toutes les voix qui avaient l\u2019audace de suggérer que le budget carbone associé avec les 2°C ne pouvait pas être réconcilié avec le mantra de la croissance économique.(Anderson 2015, notre traduction) Hypocrisies libérales Voilà une piste intéressante pour expliquer l\u2019incapacité du Canada à vraiment diminuer ses émissions.Côté face, les gouvernements libéraux d\u2019Ottawa et de Québec afichent une volonté de réduire leurs émissions de GES et leur enthousiasme devant l\u2019adoption de l\u2019Accord de Paris.Mais côté pile, tant à Ottawa qu\u2019à Québec, les plans d\u2019action sont trop timorés et incohérents pour simplement atteindre les objectifs nationaux ixés, que tout le monde sait par ailleurs insufisants pour rester sous les 2°C.Et surtout personne n\u2019ose remettre en question le dogme économique dominant. POSSIBLES Automne 2017 147 L\u2019objectif du Canada de Justin Trudeau, repris de celui des conservateurs de Stephen Harper, est de réduire les émissions de dioxyde de carbone (CO 2 ) de 30 % en 2030 par rapport au niveau de 2005.Pour ce faire, le gouvernement libéral imposera un prix carbone plancher et croissant à l\u2019échelle du Canada \u2013 aux provinces qui ne l\u2019ont déjà fait \u2013 et de nouvelles normes d\u2019émissions pour les véhicules.Cependant, il approuve simultanément la construction des oléoducs TransMountain et Keystone XL et celle du terminal de gaz naturel liquéié Paciic Northwest en Colombie-Britannique \u2013 encourageant par le fait même la croissance de la production du pétrole bitumineux et celle des émissions de gaz à effet de serre.En mars, Justin Trudeau s\u2019est même fait le chantre de l\u2019exploitation « responsable et durable » des sables bitumineux dans un discours tenu devant le gotha du pétrole au Texas.« Aucun pays trouvant 173 milliards de barils de pétrole dans le sol ne les laisserait là », a-t-il dit.Il a reçu à cette occasion, en plus d\u2019un prix, une longue ovation debout, manifestation inhabituelle dans ce sérail (Berke 2017).Mais si l\u2019on suit cette logique, les États-Unis et la Russie ne peuvent faire autrement qu\u2019exploiter leur gaz et leur pétrole.Idem pour la Chine, l\u2019Inde et l\u2019Australie avec leur charbon.Et dans ce cas, que faire de l\u2019Accord de Paris?Qu\u2019en est-il du climat?La conséquence de ce raisonnement est limpide : l\u2019impossibilité de réduire les émissions mondiales et nationales au niveau requis.Un rapport du Sénat canadien l\u2019écrit noir sur blanc (Sénat 2017).En tenant compte des mesures pour le climat budgétées au 1er novembre 2016, le Canada manquera son objectif 2030 par 219 millions de tonnes, c\u2019est- à-dire que ses émissions seront 42 % au-dessus de sa cible et le tiers de cette hausse sera le fait de la croissance des émissions du secteur pétrole et gaz.Un Fonds vert critiqué À Québec, les incohérences pullulent aussi.L\u2019objectif de -20 % en 2020 par rapport au niveau de 1990 (cible plus ambitieuse que celle du Canada) ne sera pas atteint.La bourse carbone est l\u2019un des piliers de la lutte au réchauffement planétaire, mais à 18,82 $ la tonne à la dernière vente de quotas carbone de mai 2017, l\u2019incitatif à réduire les émissions 148 SECTION I La justice écologique est faible, de l\u2019ordre de quelques sous le litre à la pompe.Un montant inférieur à celui des variations saisonnières, sinon hebdomadaires, du prix du litre.Et les VUS prolifèrent toujours comme des petits pains.De plus, la cagnotte du Fonds vert, constituée avec la vente des crédits carbone sur le marché (montant prévu de 3,7 milliards $ entre 2013 et 2020) ne semble pas dépensée à des objectifs structurants.Le rapport du commissaire au développement durable de 2014 était très critique à cet égard.Le Fonds vert ne comportait pas d\u2019objectifs précis et mesurables, de cibles et d\u2019indicateurs, d\u2019évaluation des résultats, pas de reddition de comptes.Un « bar open » qui servait à inancer arbitrairement un peu tout et n\u2019importe quoi.Comble de contradiction, le Fonds a même aidé des sociétés pétrolières; 6 millions $ pour l\u2019oléoduc de Valero; 1,6 million $ pour Suncor etc.(Lecavalier, 2016).Le Ministère a accepté les critiques du commissaire et a depuis mis en place un début de système de reddition de comptes.Mais on apprenait encore récemment que le Fonds vert inance des projets de Bombardier et de CAE Electronics qui seront bien loin de pouvoir réduire les émissions du Québec d\u2019ici 2020 (Lecavalier 2017).Par-dessus tout, le premier ministre Couillard a exprimé à plusieurs reprises un préjugé favorable à l\u2019égard du projet d\u2019oléoduc Énergie Est (et l\u2019exploitation des sables bitumineux), du gaz de schiste, et de manière générale, du développement les énergies fossiles au Québec (bien qu\u2019il ait pris ses distances avec le mirage fossile sur Anticosti).Il est vrai que le parti libéral du Québec a un parti-pris pour les « vraies affaires ».Mais la contradiction inhérente au fait de soutenir des projets qui rendront impossible de limiter le réchauffement global à 2°C, ne semble pas perturber outre mesure les libéraux.Un schisme de réalité On peut voir dans ces exemples, localement, une manifestation du « schisme avec le réel » relevé globalement dans un processus de négociations climatiques étalé sur deux décennies, impuissant à agir sur le réel : POSSIBLES Automne 2017 149 Il existe un décalage croissant entre, d\u2019un côté, une réalité du monde, celle de la mondialisation des marchés, de l\u2019exploitation effrénée des ressources d\u2019énergies fossiles et des États pris dans une concurrence économique féroce et s\u2019accrochant plus que jamais à leur souveraineté nationale et de l\u2019autre, une sphère des négociations et de la gouvernance qui véhicule l\u2019imaginaire d\u2019un «grand régulateur central» apte à déinir et à distribuer des droits d\u2019émissions, mais de moins en moins en prise avec cette réalité extérieure.(Aykut, Dahan 2014, 399-400) Ce concept de schisme de réalité est emprunté au politologue allemand Oskar Negt (2010) pour « décrire analytiquement les signes précurseurs des grandes crises constitutionnelles et politiques, masqués par la continuité apparente du processus démocratique.» L\u2019immobilisme d\u2019une gouvernance mondiale et la somme des impuissances nationales semblent faire i du diagnostic alarmiste des sciences du climat tel qu\u2019il émerge des constats du GIEC.Une des explications avancées par Aykut et Dahan (2014) est celle de la lecture trop environnementale de l\u2019enjeu climatique.Les discussions portent sur les émissions des gaz à effet de serre et non sur « l\u2019extraction et les modes de combustion des ressources énergétiques ».En ciblant les émissions de CO 2 , au lieu de s\u2019attaquer aux modes de développement économique, aux règles du commerce international ou au fonctionnement du système énergétique mondial, le régime climatique a établi des «murs coupe-feu» entre le climat et les autres régimes internationaux (Aykut et Dahan 2014, 434) Une autre illusion de l\u2019action climatique est de penser mener une « grande transformation » écologique de manière « indirecte et désincarnée », celle qui est généralement privilégiée jusqu\u2019à ce jour 150 SECTION I La justice écologique au moyen du prix carbone, des marchés du carbone et des mécanismes lexibles.Cette architecture consacre la victoire d\u2019une lecture des enjeux environnementaux à partir de la grille de l\u2019économie néoclassique, qui a abandonné toute idée de régulation directe par des normes, par des standards et par une politique industrielle explicite, en faveur d\u2019une coordination invisible des acteurs économiques par les prix et par voie de marchés de permis négociables.(Aykut, Dahan, 2014, p.435) Les économistes classiques avancent en effet que l\u2019imposition d\u2019un prix carbone mondial, qu\u2019il se traduise sous forme de taxe ou de droits d\u2019émission, serait la manière la plus simple d\u2019internaliser le coût de la pollution dans la production.Cela crée une incitation à réduire les émissions en évitant le phénomène de « passager clandestin » \u2013 le fait de bénéicier des efforts des autres sans y contribuer soi-même (Tirole 2016).Cette idée, séduisante a priori, permet en théorie de réconcilier objectif écologique et eficacité économique.Sauf que\u2026 elle fait l\u2019impasse sur les intérêts géostratégiques et il est bien dificile de voir comment un consensus international pourrait émerger en pratique sur cette question.Tirole suggère que le G20 ou même un cercle plus restreint, tel que les cinq plus gros pollueurs, pourrait amorcer le mouvement et donner l\u2019exemple.Sauf que\u2026 on trouve dans ce cercle des cinq, les États-Unis et la Russie\u2026 Énergie, puissance et croissance Pour bien situer l\u2019ampleur du problème des énergies fossiles, il faut s\u2019intéresser à la composante physique de l\u2019énergie.Sevrés au pétrole depuis notre enfance, nous ne nous rendons plus compte de la puissance qu\u2019il recèle, un concentré de millions d\u2019années d\u2019énergie solaire.Le contenu énergétique d\u2019un baril de pétrole (159 litres) équivaut à celui de l\u2019énergie dépensée par un cycliste pédalant 3,9 années, 12 heures par jour, 7 jours par semaine, sans aucun congé (Nikiforuk 2015, 77).Nos machines forment une immense armée d\u2019esclaves énergétiques virtuels. POSSIBLES Automne 2017 151 En considérant que les Nord-Américains consomment 23,6 barils de pétrole par an en moyenne, chaque citoyen a à son service environ 89 esclaves virtuels.Une famille de cinq personnes commande un peu moins de 500 esclaves.Une nation de 300 millions d\u2019habitants contrôle une phalange phénoménale de 27 milliards de travailleurs essentiellement mécaniques et nourris au pétrole.Charles A.S.Hall (2017, 97, notre traduction) le présente autrement : Un homme fort peut fournir 500 Mégajoules de travail en un an pour un salaire de 30 000 $ aux États-Unis.Un seul baril de pétrole peut fournir dix fois cette énergie et coûte seulement 50 $.Chacun travaillant avec un rendement d\u2019environ 25 %, les carburants fossiles peuvent réaliser des centaines à des milliers de fois plus de travail par dollar que des êtres humains.La croissance économique est dépendante de celle de la consommation d\u2019énergie.Giraud et Renouard (2012) estiment que jusqu\u2019au deuxième choc pétrolier de la in des années 70\u2026 [C]e qui tirait la croissance de nos économies, c\u2019était grosso modo, un tiers de hausse de la productivité et deux tiers d\u2019augmentation de l\u2019énergie.Puisque l\u2019énergie est plafonnée et que nous ne pouvons plus en consommer davantage chaque année, notre croissance est réduite des deux tiers.L\u2019abondance de l\u2019énergie bon marché pendant l\u2019essentiel de la révolution industrielle a rendu les économistes aveugles au rôle de l\u2019énergie dans nos sociétés (Nikiforuk 2015; Giraud et Renouard 2012; Pottier 2016; Hall 2017).Cette période s\u2019achève.Les puits conventionnels déclinent.Le taux de retour énergétique (TRE) des sources de pétrole non conventionnelles, c\u2019est-à-dire l\u2019énergie obtenue sur l\u2019énergie dépensée pour la rendre disponible, diminue également.Selon Hall (2017) ce ratio serait passé aux États-Unis de 25 à 35 barils pour chaque baril investi dans les années 1970 à un ratio de moins de 10/1 aujourd\u2019hui. 152 SECTION I La justice écologique Il était de plus de 100 pour 1 dans les années 1930.Le TRE des sables bitumineux serait à peine de 2 à 4 pour 1.Pour analyser les causes de l\u2019effondrement des sociétés complexes, Tainter (2013) fait appel à un concept proche, la loi des rendements marginaux décroissants.En dessous d\u2019un certain seuil de rendement ou de surplus énergétiques, une société ne peut plus se perpétuer.Énergies fossiles, richesse et émissions de GES sont intimement liées.« Dans une société inégalitaire, la dilapidation écologique des très hauts revenus sert d\u2019exemple à toute la société » (Giraud et Renouard 2012, 155).C\u2019est pourquoi les auteurs plaident pour un écart de revenu plafonné à un facteur 12.L\u2019égalité favorise la viabilité de la planète, mais elle entraîne aussi de nombreux bénéices collatéraux pour la santé et la qualité de vie en société (Wilkinson, Pickett, 2013).Nous n\u2019avons plus le choix.Il nous faut serrer les voiles au plus près pour voguer, vent de face, vers d\u2019autres horizons.Pour aller vers une « écologie intégrale » (Pape François 2015), celle qui se fondera sur « les trois écologies » (Guattari 1989) : écologie environnementale, écologie sociale, écologie mentale.Une justice écologique ne tiendra debout que sur ces trois piliers.La limitation de la consommation d\u2019énergie et des émissions de GES doit se fonder sur des mesures d\u2019équité socio- économique.Et cette équité est un facteur déterminant de la santé et du bien-être des individus.*** Alain Brunel est cofondateur et ex-directeur Climat énergie de l\u2019Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique (AQLPA).Il est aujourd\u2019hui conseiller en santé au travail pour le groupe Apex-Isast de Paris. 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POSSIBLES Automne 2017 157 Qu\u2019est-ce qu\u2019un marché du carbone ?Bien qu\u2019elle ait été largement utilisée dans les années 80 aux États-Unis pour réguler les émissions responsables des pluies acides, la conception d\u2019échange de droits d\u2019émission de GES a d\u2019abord été intégrée dans les discours sur la politique climatique avec le Protocole de Kyoto.Le commerce de droits d\u2019émission de GES est, à la base, fondé sur l\u2019analyse des coûts économiques de la dégradation des écosystèmes et de la pollution qui ne sont pas relétés dans le prix des marchandises échangées.Les mécanismes émergeant des marchés du carbone incluent les régimes de plafonnement et d\u2019échange de droits d\u2019émission et les programmes de crédits compensatoires visant la réduction ou l\u2019évitement de GES.De manière générale, un système de plafonnement et d\u2019échange de droits d\u2019émission assujettit les entreprises de certains secteurs de l\u2019économie à des obligations de diminution de leurs émissions de GES au moyen de l\u2019établissement d\u2019un quota d\u2019émissions collectif (plafond).Ce quota, réparti sous forme de droits d\u2019émission, est appelé à diminuer progressivement chaque année pour favoriser l\u2019adoption de pratiques dites écoresponsables dans les secteurs touchés.Un droit d\u2019émission permet d\u2019émettre l\u2019équivalent d\u2019une tonne de CO2 (teCO2).Si appliqués convenablement, les systèmes de plafonnement et d\u2019échange fournissent aux décideurs la certitude qu\u2019une cible d\u2019émission donnée sera atteinte.Ils permettent donc d\u2019assurer une certaine intégrité environnementale.Le prix des droits sur le marché garantit que les entreprises sont récompensées si elles font des réductions et pénalisées si elles n\u2019en font pas.Il varie en fonction de la demande, celle-ci étant reliée au niveau de développement économique et au taux d\u2019émissions d\u2019une juridiction ainsi qu\u2019au coût associé aux mesures permettant une réduction d\u2019émissions.Le marché du carbone au Québec Les marchés sont en pleine expansion à travers le monde.En 2015, 17 juridictions possédaient un système de plafonnement et d\u2019échange de droits d\u2019émission réglementaire, couvrant ainsi 35 pays, douze États ou 158 SECTION I La justice écologique provinces et sept villes (icap, 2015).Toutefois, il ne faut pas penser que tous les marchés ont le même niveau de rendement, car celui-ci dépend avant tout de la façon dont chaque juridiction décide de concevoir son marché.En 2013, le Québec s\u2019est doté d\u2019un système de plafonnement et d\u2019échange de droits d\u2019émission.Par l\u2019entremise de la Western Climate Initiative (WCI), le marché québécois s\u2019est joint à celui de la Californie en 2014, pour ainsi tenter de réduire les contrecoups inanciers causés par les efforts d\u2019atténuation des changements climatiques.L\u2019Ontario devrait rejoindre la WCI en 2018.La particularité du marché Californie- Québec est qu\u2019il a été construit de façon à ne pas répéter les mêmes erreurs que le Système d\u2019échange de quotas d\u2019émissions de l\u2019Union européenne (EU-ETS).Le marché Californie-Québec est particulier, d\u2019abord de par la nature de la WCI qui le régit.La WCI est une coalition d\u2019États américains et de provinces canadiennes engagés à mettre en place des moyens collectifs et coopératifs pour faire face aux changements climatiques grâce à une réduction régionale des émissions de gaz à effet de serre de 15 % du niveau de 2005 d\u2019ici 2020 (WCI, 2010).La principale différence entre cette coalition et le marché européen relève avant tout du caractère volontaire et non contraignant de l\u2019initiative, qui permet à chaque juridiction de maintenir son autonomie (Purdon, Houle et Lachapelle, 2014).L\u2019absence d\u2019une autorité politique centrale au sein de la WCI n\u2019affaiblit pas pour autant la robustesse de son cadre juridique, qui est plus complet en termes du nombre de secteurs économiques couverts par l\u2019initiative que d\u2019autres marchés conjoints similaires.À titre d\u2019exemple, la Regional Greenhouse Gas Initiative (RGGI), intégrant les États du Connecticut, du Delaware, du Maine, du Maryland, du Massachusetts, du New Hampshire, de New York, du Rhode Island et du Vermont, ne couvre que le secteur de la production d\u2019électricité.La WCI, quant à elle, permet des réductions d\u2019émissions dans les six secteurs de l\u2019économie qui sont les principaux producteurs de GES : la production d\u2019électricité (y compris l\u2019électricité importée), la combustion industrielle et commerciale de combustibles fossiles, les émissions industrielles, la consommation de gaz et de diesel pour le transport, ainsi que l\u2019usage de combustibles POSSIBLES Automne 2017 159 fossiles résidentiels, commerciaux et industriels non couverts dans les secteurs ci-mentionnés (WCI, 2010).On pourrait s\u2019étonner du choix du Québec de joindre la WCI plutôt que la RGGI, cette dernière apparaissant, de prime abord, géographiquement plus stratégique.Une explication possible est qu\u2019au sein de la RGGI, le Québec ne serait pas en mesure de réaliser des réductions d\u2019émissions importantes, l\u2019hydroélectricité ne produisant que peu, voire pas de GES.En effet, au Québec, la production d\u2019énergie à partir de sources renouvelables équivaut déjà à 97 % de la production d\u2019énergie totale de la province (MERN, 2013).Le plus grand secteur émetteur de GES est le secteur des transports, qui contribue à 43 % des émissions totales de la province (MDDELCC, 2013).Il est donc possible de croire qu\u2019ain de cibler ce secteur en particulier, le gouvernement aurait choisi un programme de plafonnement et d\u2019échange prenant en compte les émissions provenant des carburants liquides.Outre la variété de secteurs impliqués dans la WCI, il est important de souligner qu\u2019une caractéristique dominante du marché Californie- Québec-Ontario est qu\u2019il est fortement réglementé par les gouvernements des juridictions participantes.Contrairement à l\u2019EU-ETS, la Californie et le Québec ont convenu un prix initial pour la vente des unités d\u2019émission.Ce prix plancher qui est ixé par les gouvernements des juridictions partenaires assure une certaine stabilité des prix dans le marché.La Californie et le Québec se sont entendus sur un prix plancher commun de 10 $ par unité d\u2019émissions équivalente à une tonne de CO2 (téqCO2) en 2013.Le montant est amené à augmenter annuellement de 5 %, en incluant le taux d\u2019inlation.Ce prix d\u2019achat de base agit en quelque sorte comme une taxe sur le carbone, puisqu\u2019en plus d\u2019empêcher l\u2019échange de quotas à prix dérisoire, il assure une imposition plus stricte sur la réduction des émissions.Un exemple de coopération tangible Certes, l\u2019argument le plus populaire pour l\u2019intégration d\u2019un marché du carbone dans une stratégie climatique reste économique.Néanmoins, les marchés du carbone comprennent également une dimension politique qui transcende l\u2019argument mis de l\u2019avant par les économistes. 160 SECTION I La justice écologique Comme le démontre la WCI, le principal attrait du commerce de droits d\u2019émission est la possibilité de lier les marchés entre les différentes juridictions où les coûts de réduction des émissions varient.Bien que cet argument ne soit pas le plus populaire, force est d\u2019admettre que les coûts de réduction des émissions varient en fonction du niveau de développement économique d\u2019une juridiction et de son système énergétique créateur d\u2019émissions.Compte tenu de ces différences, le commerce de droits d\u2019émissions entre différentes juridictions permet le partage des coûts entre celles-ci en égalisant les coûts d\u2019abattement marginaux des émissions de GES (Paterson, 2012).Les parties engagées dans ce partenariat le font donc d\u2019abord dans le but d\u2019obtenir un bénéice mutuel sur les réductions de coûts.Au Québec, comme une large proportion de l\u2019énergie produite provient de l\u2019hydroélectricité, l\u2019établissement d\u2019un marché conjoint devient une option intéressante ain de partager le fardeau économique engendré par les changements climatiques.En tant qu\u2019économie relativement propre, la réduction des émissions est plus coûteuse que dans d\u2019autres juridictions.Comparons le Québec à une orange.Comme nous avons déjà « pressé » (ou éliminé) une bonne partie des émissions de GES grâce à l\u2019hydro-électricité, il est plus dificile pour le Québec de réduire davantage ses émissions qu\u2019une autre province qui commencerait tout juste à réduire sa production d\u2019énergie non renouvelable.À titre d\u2019exemple, on pourrait mentionner la Nouvelle-Écosse qui a toujours compté davantage sur les combustibles fossiles, tel que le charbon, comme principale source d\u2019électricité.L\u2019achat de quotas d\u2019émission en provenance de la Californie permet donc au Québec de réduire ses émissions à un coût nettement inférieur que celui associé à deux juridictions faisant cavalier seul (Purdon, Houle et Lachapelle, 2014; Purdon et Sinclair-Gagné, 2015).Des modélisations économiques démontrent que la liaison du marché avec la Californie permet au Québec d\u2019économiser entre 234 et 378 millions de dollars USD par rapport à ce qu\u2019il en aurait coûté si la province tentait de réduire ses émissions de manière indépendante.Pour la Californie, en raison de la légère hausse des prix causée par la liaison avec le marché québécois, le prix lié augmenterait le coût de réduction de l\u2019État américain de 13 à 56 millions de dollars.Néanmoins, selon les modélisations, les POSSIBLES Automne 2017 161 investissements provenant du Québec apportent une compensation nettement supérieure aux coûts supplémentaires engendrés par la liaison.Le gain net de la Californie au sein d\u2019un marché lié serait alors de 415 à 644 millions de dollars USD.Ainsi, les deux juridictions tirent bien plus proit de l\u2019échange de droits d\u2019émission que si leurs systèmes de plafonnement et d\u2019échange étaient indépendants, bien que la Californie y gagne un peu plus que le Québec (CARB, 2012: 84-86, 91-93; WCI Economic Modeling Team, 2012: 7).Toutefois, il est important de mentionner que malgré les efforts considérables mis dans le marché du carbone ain d\u2019améliorer sa viabilité et de faciliter les réductions d\u2019émission, il n\u2019en reste pas moins que les capacités sont toujours manquantes pour déterminer où et comment investir dans la réduction des émissions.Contrairement à la Californie, qui a investi des sommes importantes dans une stratégie de transition énergétique, le Québec traîne pour l\u2019instant de la patte.L\u2019absence d\u2019une stratégie concrète pour la sortie des énergies fossiles au Québec fait en sorte que des investissements sont faits dans des programmes qui s\u2019avèrent ineficaces pour atteindre les cibles de réduction établies (Feurtey et al., 2017; Mousseau, 2017).Comme le disent les auteurs du texte collectif L\u2019étonnante absence de stratégie de transport soutenable, il est essentiel pour le Québec de rentabiliser ses capacités énergétiques renouvelables dans le secteur des transports et d\u2019investir davantage dans la détermination de mesures prioritaires au moyen d\u2019études de modélisation.Il est évident que sans une stratégie robuste et complète, un système de plafonnement et d\u2019échange de droits d\u2019émission reste une mesure largement insufisante.Au-delà de l\u2019argument néolibéral De nombreux détracteurs des marchés du carbone n\u2019adhèrent tout simplement pas à ce modèle parce qu\u2019ils le perçoivent comme directement issu de la tendance néolibérale ayant modiié les préférences politiques des États pour la privatisation, la déréglementation et la commercialisation depuis les années 1970 (voir Harvey, 2005).Pourtant, l\u2019échange de droits d\u2019émission ne signiie pas que l\u2019on accepte la privatisation de l\u2019atmosphère.Au contraire, si l\u2019on considère 162 SECTION I La justice écologique qu\u2019il existe une obligation de ne pas détruire l\u2019environnement ain de le préserver pour les générations futures, il est raisonnable de croire qu\u2019émettre un budget total d\u2019émissions à ne pas dépasser permettrait de satisfaire cet impératif moral (Caney et Hepburn, 2011).Afirmer que les mécanismes de marché sont une méthode eficace de protection de l\u2019environnement n\u2019implique pas une dévalorisation de la nature.Il s\u2019agit simplement d\u2019un moyen pour parvenir à une in, à savoir, l\u2019atténuation des changements climatiques.L\u2019un des plus grands déis politiques de la lutte contre les changements climatiques est la diminution des coûts associés aux efforts de réduction.Les mécanismes axés sur le marché pour la réduction d\u2019émissions ne sont pas parfaits, mais ils ont la vertu d\u2019offrir une solution tangible et réaliste à ce déi.Si l\u2019on s\u2019éloigne de ce débat idéologique, il est important de mentionner que les marchés à eux seuls ne pourraient permettre d\u2019atteindre les objectifs de réductions ixés par les gouvernements du Québec et de la Californie.En effet, malgré le désir de certains économistes, le marché n\u2019est pas l\u2019unique outil réglementaire utilisé pour atteindre les objectifs d\u2019une politique climatique.En Californie et, dans une certaine mesure, au Québec, le marché du carbone existe plutôt en marge d\u2019un paquet réglementaire responsable de la majorité des réductions dans l\u2019économie des deux juridictions.En effet, la réglementation joue un rôle prédominent dans les stratégies de la Californie et du Québec pour réduire leurs émissions.Ainsi, le prix apparaît faible sur le marché, car il n\u2019inclut pas le coût imbriqué dans les réglementations mises sur pied conjointement avec le système de plafonnement et d\u2019échange de quotas d\u2019émission.Jaccard (2016) indique qu\u2019une réglementation implicite du carbone en conjonction avec une tariication du carbone comporterait davantage de bénéices politiques.Les prix sur le marché du carbone ne sont donc probablement pas le principal moteur des réductions d\u2019émissions dans la WCI, du moins, à court terme, et il vaut mieux considérer le prix du carbone négocié comme une mesure interjuridictionnelle pour le partage du fardeau climatique entre les partenaires de la WCI.Pourtant, les marchés restent largement incompris lorsque comparés à une taxe sur le carbone.D\u2019ailleurs, la préférence pour la taxe sur le car- POSSIBLES Automne 2017 163 bone a largement contribué à la croyance que la Colombie-Britannique est une province beaucoup plus réglementée sur le plan environnemental que le Québec qui, avec son marché du carbone, serait une économie largement plus libérale.Pourtant, les études sur le fonctionnement de la taxe sur le carbone de la Colombie-Britannique et sur le système de plafonnement et d\u2019échange démontrent l\u2019inverse.En 2008, la Colom- bie-Britannique a décidé d\u2019introduire une taxe sur le carbone qui couvrait près de 77 % des émissions de la province, représentant l\u2019un des efforts de réduction au moyen de taxes parmi les plus importants dans le monde.Cette taxe, qui est aujourd\u2019hui équivalente à 30 $ par tCO2e, est certes plus élevée que le prix du carbone sur le marché réglementaire ca- lifornien-québécois, qui depuis la dernière vente aux enchères conjointe en mai 2017 est à 18,82 $ par tCO2e (MDDELCC, 2017), mais elle ne l\u2019est pas sufisamment pour atteindre les objectifs de réduction de la Colombie-Britannique de 2020 (Houle, Lachapelle et Purdon, 2015).Les émissions de la province n\u2019ont diminué que de 3 % depuis l\u2019établissement de la taxe.Le gouvernement de la Colombie-Britannique a, en outre, décidé de ne pas se prononcer sur l\u2019établissement d\u2019une nouvelle cible pour 2030 (Bailey, 2016).Houle, Lachapelle et Purdon (2015) expliquent ce phénomène par la montée en croissance de l\u2019extraction de gaz de schiste en Colombie-Britannique depuis 2007, un secteur qui n\u2019est que couvert en partie par la taxe sur le carbone de la province.Même si la taxe a permis de ralentir la croissance des émissions de la province de l\u2019Ouest canadien, son prix n\u2019est actuellement pas assez élevé pour compenser les émissions supplémentaires causées par l\u2019augmentation de l\u2019exploitation des gaz de schiste.En outre, la couverture de la taxe a chuté à 70 % depuis l\u2019expansion de ce secteur (Harrison, 2013: 9).Houle et al.suggèrent d\u2019ailleurs que la Colombie-Britannique aurait pu opter pour une taxe plutôt que pour un système de plafonnement et d\u2019échange principalement pour ne pas empêcher le développement de l\u2019industrie des gaz de schiste car, comme mentionné, la taxe sur le carbone ne requiert pas l\u2019instauration d\u2019une limite ixe d\u2019émissions.Dans le cadre d\u2019un système d\u2019échange de droits d\u2019émission, la croissance des émissions nationales pourrait être compensée par l\u2019achat de quotas d\u2019autres juridictions partenaires.Cependant, dans le cadre de sa politique de taxe sur le carbone, la Colombie-Britannique n\u2019a pas recours à ce type d\u2019intervention. 164 SECTION I La justice écologique Même du côté de l\u2019utilisation des recettes générées par la vente de quotas d\u2019émission ou la collecte d\u2019une taxe sur le carbone, la taxe sur le carbone de la Colombie-Britannique représente une mesure largement plus néolibérale que le marché au Québec, qui est hautement réglementé.En effet, la Colombie-Britannique a choisi une taxe qui est sans incidence sur les revenus, c\u2019est-à-dire que les recettes recueillies sont redistribuées sous forme de crédits d\u2019impôt aux entreprises et aux ménages.Ces informations démontrent que la taxe sur le carbone établie en Colombie-Britannique semble être une mesure se rapprochant plus d\u2019une politique néolibérale que le marché du carbone au Québec.Une dernière évidence est la mesure annuelle de la « liberté économique » de l\u2019Institut Fraser, qui évalue et classe les États et provinces en Amérique du Nord.Le dernier classement de 2014 positionne le Québec comme la province canadienne ayant la plus faible liberté économique alors que l\u2019indice de la Colombie-Britannique a tendance à augmenter avec les années (Stansel, Torra, McMahon et Palacios, 2015).Conclusion Certes, le marché Californie-Québec a connu ses hauts et ses bas depuis la liaison des deux marchés indépendants en 2014.Certains ont craint qu\u2019après les résultats décevants des ventes aux enchères de mai et d\u2019août 2016, où seulement 10 % et 32 % des unités mises en vente ont été vendues, respectivement, le marché conjoint du Québec et de la Californie s\u2019effondrerait.Diodati et Purdon (2016) ont observé que cette baisse d\u2019intérêt était attribuée au manque de coniance envers la durabilité politique à long terme du marché du carbone en Californie.Depuis la conirmation de la prolongation de l\u2019engagement de la Californie à réduire ses émissions jusqu\u2019en 2030, les ventes augmentent progressivement.La dernière vente aux enchères de mai 2017 a d\u2019ailleurs été entièrement souscrite pour la première fois depuis novembre 2015.Des facteurs politiques aident à expliquer ce rebond : en avril 2017, les tribunaux californiens ont décidé que le marché du carbone était un outil juridique.Ces résultats démontrent donc un rétablissement de l\u2019engouement pour ce marché, qui jusqu\u2019à tout récemment ne semblait plus attirer les investisseurs. POSSIBLES Automne 2017 165 Il ne faut pas croire que les marchés du carbone régleront à eux seuls la question climatique.Par contre, à défaut de ne pas avoir trouvé de solutions de rechange politiquement faisables, il serait dommage de s\u2019arrêter aux débats idéologiques concernant ces systèmes et, ce faisant, de faire i des avantages qu\u2019ils comportent, au-delà de l\u2019eficacité économique.Cet article sert avant tout à démontrer qu\u2019un marché de carbone est un exercice de coniance et de coopération pouvant entraîner des bénéices largement supérieurs à une initiative indépendante s\u2019il est intégré dans un système de réglementation eficace.*** Mark Purdon, PhD, est directeur général d\u2019IQCarbone et chercheur invité au département de Science politique à l\u2019Université de Montréal.Gabrielle Côté-Boucher est coordinatrice des programmes à IQCarbone et étudiante à la maîtrise en Environnement et développement durable à l\u2019Université de Montréal.Références Bailey, I.2016.« B.C.climate plan draws criticism after province rejects carbon tax increase » The Globe and Mail, 23 août 2016.Caney, S.et Hepburn, C.2011.Carbon Trading: Unethical, Unjust and Ineffective?.Royal Institute of Philosophy Supplement 69: 201-234 CARB.2012.Staff Report: Initial Statement of Reasons for Proposed Amendments to the California Cap on Greenhouse Gas Emissions and Market-Based Compliance Mechanisms to Allow for the Use of Com- plianace Instruments Issued by Linked Jurisdictions.Sacramento : California Air Resources Board.Diodati, M-H., et Purdon.M.2016.Incertitude politique ou fuite de carbone?État actuel du marché du carbone depuis la vente aux enchères d\u2019août 2016.Note de recherche IQCarbone 2016-2.Montréal : Institut québécois du carbone. 166 SECTION I La justice écologique Feurtey et al.2017.« Politique énergétique 2030 du Québec : L\u2019étonnante absence de stratégie de transport soutenable ».Gatineau : Chaire de recherche en développement des collectivités.Harrison, K.2013.The Political Economy of British Columbia\u2019s Carbon Tax.OECD Environment Working Papers, 63.Paris: OECD Publishing.Houle, D., Lachapelle, E.et Purdon, M., 2015.« The Comparative Politics of Sub-Federal Cap-and-trade: Implementing the Western Climate Initiative ».Global Environmental Politics 15:49-73.Harvey.D.2005.A Bried History of Neoliberalism.Oxford University Press.icap.2015.Emissions Trading Worldwide International Carbon Action Partnership (ICAP) Status Report 2015.En ligne: https://icapcarbonac- tion.com/images/StatusReport2015/ICAP_Report_2015_02_10_online_version.pdf Jaccard, M.2016.« Carbon taxes and caps may be most effective in economic theory, but smart regulation will produce better climate policy for our political reality ».Montréal: Options Politiques, 2 février 2016.MDDELCC.2016.Inventaire québécois des émissions de gaz à effet de serre en 2013 et leur évolution depuis 1990.Québec : Ministère du développement durable et de la lutte contre les changements climatiques.MDDELCC.2017.Système de plafonnement et d\u2019échange de droits d\u2019émission de gaz à effet de serre du Québec et programme de plafonnement et d\u2019échange de la Californie : Vente aux enchères conjointe n° 11 de mai 2017 Rapport sommaire des résultats.Québec : Ministère du Développement durable et de la lutte contre les changements climatiques.MERN.2013.Statistiques énergétique : Production d\u2019électricité.Québec : Ministère de l\u2019Énergie et des Énergies Renouvelables.Mousseau, N.2017.Gagner la guerre du climat : 12 mythes à déboulonner.Montréal : Éditions du Boréal. POSSIBLES Automne 2017 167 Paterson, M.2012.« Who and what are carbon markets for?Politics and the development of climate policy».Climate Policy 12: 82-97 Purdon, M., Houle, D.et Lachapelle, E., 2014.Mapping the Political Economy of California and Quebec\u2019s Cap-and-Trade Systems, Ottawa: Sustainable Prosperity.Purdon, M.et Sinclair-Desgagné, N.2015.Les retombées économiques prévues du marché du carbone conjoint de Californie et du Québec.Notes & Analyses sur les États-Unis/on the USA 29.Stansel, D., Torra, J., McMahon, F.et Palacios, M.2015.Economic Freedom of North America 2015.Vancouver : Fraser Institute.WCI.2010.Design for the WCI Regional Program, Sacramento: Western Climate Initiative WCI Economic Modeling Team.2012.Discussion Draft Economic Analysis Supporting the Cap and-Trade Program - California and Québec.Sacramento: Western Climate Initiative. 168 SECTION II Documents 168 SECTION III Poésie/Création Îles-de-la-Madeleine La pêche vaut mieux que Old Harry Par Annie Landry Passer l Les courants dans le Golf SECTION II Documents POSSIBLES, Automne 2017 169 Derrière la haine, la peur Par André Thibault « Les traces laissées dans le ciel par les avions seraient-elles en réalité de longues traînées de produits chimiques que des gouvernements ou des entreprises largueraient en secret dans l\u2019atmosphère, dans un dessein malveillant?» Selon la revue Santé et science le 18 août 2016, 14 % des Américains, Canadiens et Britanniques le croient au moins partiellement.Je prends cet exemple presque au hasard.Il illustre un phénomène trop négligé à propos de notre époque si ière de sa modernité.Qu\u2019il s\u2019agisse de la science et de la technologie, de l\u2019actualité mondiale ou\u2026 des « étrangers », nos contemporains sont plongés dans un monde dépaysant où s\u2019estompent ou disparaissent les gages de sécurité d\u2019un environnement social familier et de croyances garantes de certitudes.Le « village global » annoncé par MacLuhan a du vrai village la visibilité de chaque habitant, la sécurité nourrie de coniance réciproque en moins : « D\u2019après le New York Times, Andrew Komarov, chief intelligence oficer à InfoArmor, une société spécialisée dans la cybersécurité, a afirmé qu\u2019en août dernier, un collectif de pirates localisés en Europe orientale avait déjà commencé à commercialiser les données des comptes d\u2019utilisateurs piratés.Komarov aurait même soutenu que trois acheteurs ont pu être recensés, il s\u2019agit de deux spammeurs très connus et d\u2019une entité qui semblait être intéressée par l\u2019espionnage.Ces derniers, d\u2019après le communiqué, ont versé chacun la somme de 300 000 $ ain d\u2019obtenir une copie complète de la base de données volée » .De quoi avoir peur.Mais ce qui n\u2019est que trop visible, c\u2019est la montée mondiale, tellement plus médiatisée que la peur, d\u2019attitudes violentes projetées contre les groupes ethniques ou religieux les plus dépaysants, appuyées sur des stéréotypes destinés à légitimer des sentiments haineux.Devant ce phénomène angoissant, il serait tentant de céder à un fatalisme historique ou de répondre par de simples discours moralisateurs faisant de « l\u2019inclusion » la nouvelle utopie rassembleuse, héritière du grand rêve de la société sans classes. 170 SECTION II Documents Ce serait oublier qu\u2019il existe aussi de nombreuses situations concrètes d\u2019accommodements bienveillants, issues non pas de quelque « charte » ou de « politiques-cadres », mais de l\u2019ingéniosité citoyenne devant la nécessité de vivre ensemble dans des milieux concrets tels que le voisinage, l\u2019environnement de travail et particulièrement l\u2019école.Par exemple, partout où l\u2019instruction de base est obligatoire, on n\u2019échappe pas à la confrontation entre les idéaux divergents de parents et d\u2019enseignants, expression concrète de contradictions culturelles dans l\u2019actualisation partagée d\u2019un désir de réussite éducative.La connaissance empirique de ce terrain, dissimulée dans de petits rapports de recherche pas ou peu diffusés, donne une autre image que les alertes apocalyptiques dont se repaissent les médias.« Je vous assure qu\u2019il y a beaucoup de travail qui se fait dans ce milieu », dit un représentant du corps enseignant.Pourquoi « beaucoup de travail »?Parce que les outils mêmes de la communication sont culturellement connotés et\u2026 déroutants.Mon expérience quotidienne de ce déi : mon appartement en condo baigne dans un entourage à forte composante juive hassidique.Ma petite stratégie personnelle pour tenter de réduire les distances : le contact visuel, puis le sourire s\u2019il y a réponse, puis « bonjour » si l\u2019étape précédente a fonctionné.Quoi de plus « naturel »?Pas du tout, il s\u2019agit de codes de communication transmis par les règles de bienséance quotidienne de ma culture d\u2019origine.Ça se heurte à des malentendus et pas seulement avec les hassidim : « En Afrique, vous trouverez les attitudes comme \u201cl\u2019élève ne fait pas le contact avec les yeux parce que c\u2019est considéré comme un manque de respect à l\u2019enseignant\u201d1.Or, il ne s\u2019agit pas d\u2019un simple malentendu, mais d\u2019une divergence profondément enracinée en termes de bien et mal.Ce qui est normal et même souhaitable pour l\u2019un est une transgression pour ne pas dire un péché pour l\u2019autre.Donc une menace à l\u2019ordre moral.Pensons au contraste entre le burkini et le monokini, au rapport à l\u2019alcool et aux interdits alimentaires, au dilemme entre le libre choix amoureux et l\u2019utilisation du mariage arrangé pour consolider un réseau socioéconomique.Ce n\u2019est pas d\u2019abord la haine qui alimente les intransigeances, mais la peur de l\u2019effondrement d\u2019un ordre social et moral considéré indispensable à la survie.Or, avec le brassage actuel des 1 Une enseignante citée ibid. POSSIBLES, Automne 2017 171 populations, ces déis font partie du quotidien d\u2019une majorité croissante des populations humaines.Et les \u201cintellectuels organiques\u201d et leaders spirituels de chaque groupe culturel ont une responsabilité incontournable.La communauté de sens que nous formons, équipe écrivante et public lecteur de cette revue, y sommes partie prenante.Et nous ne pouvons pas ne pas être interpellés par cette autre citation : \u201cVous voyez, c\u2019est pour ça qu\u2019il se comporte ici, c\u2019est ainsi qu\u2019il se comporte à la maison et c\u2019est un peu vous qui l\u2019encouragez parce que vous le laissez faire et moi je ne peux pas faire autrement sinon la police viendra m\u2019arrêter\u201d2.En effet, plusieurs d\u2019entre nous œuvrent dans l\u2019enseignement ou l\u2019intervention sociale et y agissent comme porteurs et transmetteurs d\u2019un modèle culturel précis.Mais, ainsi que les groupes porteurs d\u2019une identité religieuse, nous considérons ce modèle comme universel, cette fois au nom du progrès.Nous considérons la liberté individuelle comme une valeur culturelle transcendante\u2026 et oublions que cette autonomie a été rendue nécessaire par un environnement économique compétitif, y compris en ce qui touche la transformation des rapports de genres.La sanction de la désobéissance à cet idéal de l\u2019excellence individuelle n\u2019est plus la fessée, mais l\u2019échec économique avec la marginalisation qu\u2019il entraîne.Les attentes du milieu à notre endroit, à celui de nos élèves ou de nos clients, portent sur la débrouillardise personnelle et beaucoup moins sur la soumission à des contraintes de rôles tracées d\u2019avance\u2026 encore qu\u2019il n\u2019en est pas nécessairement de même dans nos familles ouvrières.Or, notre singularité québécoise est représentative de situations semblables de nombreuses sociétés \u201cavancées\u201d, où se côtoient valeurs modernes émancipées, valeurs traditionnelles du Sud contraintes è l\u2019exil et\u2026 j\u2019allais oublier les valeurs traditionnelles locales bien visibles dans les clientèles électorales de la CAQ, Trump, Marine Le Pen et autres néofascistes.Quels que soient nos grands discours universalistes (et je suis loin d\u2019en nier l\u2019utilité), ces dificultés, confrontations et ajustements se jouent à l\u2019échelle locale, où leurs enjeux ne sauraient se réduire à de banales histoires de foulards.Mais on est aussi dans un univers 2 Un parent immigrant cité ibid. 172 SECTION II Documents communicationnel où, partout sur la planète, il s\u2019agit de cliquer sur Google actualité, ou plus doctement sur Google scholar pour que les expérimentations locales s\u2019inscrivent dans un catalogue virtuel mondial.Telle communauté autochtone latina ne saura jamais que j\u2019ai utilisé à Gatineau comme matériel d\u2019enseignement le récit de leur lutte contre telle entreprise extractive prédatrice.Si je veux nommer ce déi, je puiserai forcément dans mon bagage sociologique et je me sens contraint à le déinir d\u2019abord comme culturel avant son application politique, car il remet en question la façon même de formuler les enjeux politiques.Il s\u2019agit de l\u2019apprivoisement collectif de l\u2019incertitude, comme l\u2019ont fait les réseaux scientiiques, en sachant que cela sera particulièrement dificile pour les religions et aussi pour les camps idéologiques porteurs d\u2019une longue tradition.Il est tout à fait possible, et même incontournable, d\u2019amener les religions sur le terrain du respect du pluralisme.Pourquoi?Parce qu\u2019elles sont censées faire reposer l\u2019adhésion de leurs idèles sur la foi, libre acceptation d\u2019un message qui n\u2019est pas évident.Thomas d\u2019Aquin, notamment, en était tellement conscient qu\u2019il a noirci de pages et des pages de syllogismes tentant de prouver l\u2019existence de Dieu.Et évidemment, cela fait reposer une lourde responsabilité sur les épaules des différents clergés.Ils ont à renoncer à une emprise dictatoriale sur la conscience de leurs idèles au proit d\u2019une plus grande spiritualité à l\u2019interne et d\u2019un plus grand respect de la part de l\u2019ensemble des citoyens.Les intellectuels, avons un grand ménage à faire pour abolir la confusion entre engagement et partisanerie.Au Québec, justice sociale d\u2019abord ou souveraineté d\u2019abord?Protection prioritaire d\u2019une tradition ou inclusion prioritaire des multiples différences?Nous nous rabaissons, nous trahissons notre rôle, quand nous nous rangeons dans l\u2019une ou l\u2019autre des intransigeances, colportons des slogans et allons parfois jusqu\u2019à briller par des dénigrements sophistiqués.Je veux bien que la caricature bénéicie de la liberté d\u2019expression, mais elle relève de la culture-spectacle et non du débat social.De quoi espérer?À coup sûr.Partout sur la planète, de jeunes enfants pas encore acculturés sont porteurs d\u2019une disponibilité à créer du POSSIBLES, Automne 2017 173 nouveau.Ils n\u2019auront pas le choix.Question de vide à combler.Les communautés humaines repliées sur elles-mêmes offrant à leurs membres une culture et une organisation sociale répondant à tous les besoins de compréhension du monde et d\u2019orientation des conduites n\u2019existent plus.On ne peut plus ne pas se faire des représentations des autres communautés humaines et de leurs cultures.Plus on dispose d\u2019information à leur sujet, comme contrepoids aux clichés médiatiques, plus on est apte à construire des relations directes avec eux et à imaginer la possibilité d\u2019un univers commun.Cela pose un déi un peu paradoxal, en ce sens qu\u2019une connaissance partielle peut être plus dangereuse que l\u2019ignorance.À vouloir mieux comprendre les différences, on risque de les exagérer, de réduire l\u2019Autre à certains traits culturels distinctifs, de minimiser leurs contradictions et leur diversité internes, bref d\u2019en faire une caricature stéréotypée, de tomber dans l\u2019exotisme, tel \u201cl\u2019orientalisme\u201d décrit par Édouard Saïd.Ainsi l\u2019attitude multiculturaliste ou interculturaliste oblitère le fait que ces \u201cautres\u201d sont aussi des voisins, des collègues et des amis.Comme on le chante dans les partys kétaines, \u201cils sont des nôtres\u201d.Ce que les réseaux scientiiques, artistiques et sportifs réussissent à construire.Bref, avec un sociologue de culture arabe, j\u2019ai plus d\u2019afinités qu\u2019avec un inancier \u201cde souche\u201d.Il reste que présentement, la connaissance réciproque entre les cultures est sabotée par un lux continu de désinformation où l\u2019événementiel sensationnaliste se substitue à la connaissance.Or, l\u2019avantage de l\u2019événement sur le plan des perceptions tient à son caractère concret, qui lui permet de fournir du sens au sentiment diffus de peur de la différence déjà omniprésent.Je ne parle pas d\u2019excuser la radicalisation ou l\u2019inégalité des rapports de genre au nom du respect des cultures et il appartient à l\u2019appareil gouvernemental d\u2019imposer à tous le respect des droits politiquement consacrés.Nous citoyens, surtout instruits, avons par contre un rôle irremplaçable de médiation pour rendre possible la négociation des modes de vie, l\u2019adaptation réciproque.Et notre monde québécois se situe déjà dans le camp des petites améliorations progressives.Au moment de terminer ce texte, je sors de quelques jours d\u2019hospitalisation 174 SECTION II Documents au Centre hospitalier de l\u2019Université de Montréal (CHUM).Le personnel soignant offrait une incroyable variété de couleurs de peau et d\u2019accents linguistiques, tout ceci dans un grand climat de cohésion et une idélité aux modèles d\u2019intervention de l\u2019institution; si ce n\u2019est pas de l\u2019intégration, que faut-il leur demander de plus : chanter Alouette, citer des passages du chanoine Groulx, détester Lord Durham et Pierre- Elliott Trudeau?Je voyais récemment qu\u2019à la Commission des droits de la personne, une inime minorité des dossiers soumis sous le parapluie des accommodements raisonnables, concernait le port des signes religieux.Quand on songe à l\u2019escalade rocambolesque d\u2019injures réciproques qui ont ponctué le débat sur la défunte \u201ccharte des valeurs\u201d, on ne peut que se demander : tout ça pour ça?Hélas! Beaucoup d\u2019intellectuels se sont alors laissés entraîner sur le terrain médiatique de l\u2019information- spectacle, plus soucieux de clamer leurs \u201cconvictions\u201d que d\u2019assumer leurs \u201cresponsabilités\u201d pour reprendre la distinction de Max Weber.Je reviens alors au titre de cet article.Comment réagir donc à la montée des violences interculturelles?Les dénoncer avec des arguments moralisateurs ne fait que les exaspérer.Elles originent non pas de la méchanceté humaine, mais de la peur.Peur que la différence détruise l\u2019ensemble des croyances et des règles de vie commune qui garantissent l\u2019insertion sociale, la compréhension de la réalité et les références morales; en matière religieuse, j\u2019ajoute le salut éternel.Rien ne m\u2019aide plus à comprendre l\u2019attachement angoissé à leur spéciicité de mes voisins hassidiques que de repenser au catholicisme intégriste de ma grand-mère et à la discipline oppressive du petit séminaire qui ont marqué mon enfance et ma jeunesse.Malgré la persistance de certaines nostalgies consacrées par le \u201cje me souviens\u201d nous avons\u2026 beaucoup changé.*** André Thibault enseigne la sociologie à l\u2019Université du Québec en Outaouais.Il est l\u2019auteur de l\u2019essai Ses propres moyens publié aux Éditions Nota bene. POSSIBLES, Automne 2017 175 Folie et raison dans l\u2019oeuvre de Michel Foucault Par Julien Gauthier Mongeon Cet article entend expliciter les notions de folie et de raison chez Michel Foucault et tirer au clair l\u2019inluence respective de ces deux concepts sur la pensée théorique de l\u2019auteur.Tandis que des écrits tardifs de Foucault abordent la folie sous un éclairage philosophique, la thèse doctorale de l\u2019auteur, Histoire de la folie à l\u2019âge classique, présente la folie sous une teinte plus historique.Mais si l\u2019on se penche de manière attentive sur ce premier ouvrage connu ou si l\u2019on survole à grands traits l\u2019ensemble des œuvres du penseur, force est de constater que la folie n\u2019est pas qu\u2019un objet d\u2019étude historique.Elle soulève aussi des questions plus générales ayant trait au statut du sujet perçu comme fou et à l\u2019expérience de la folie comme épreuve d\u2019arrachement à la norme.La folie désigne alors cette expérience-limite qui transgresse le discours de la norme par ce geste qui consiste à s\u2019en déprendre, présentant la folie comme expérience sociale et pouvoir de résistance.Cela met en évidence la posture sociale d\u2019un Foucault très proche des thèmes dont il entreprend l\u2019étude.Ainsi, c\u2019est à partir des années 1970 que Foucault s\u2019intéressera à la folie en tant qu\u2019expérience transgressive « sous la forme d\u2019un discours sur la production de subjectivité comme désasujettissement, c\u2019est-à-dire aussi sous la forme d\u2019un rapport éthique à soi » (Revel 2002 : 37).Autrement dit le travail de résistance du sujet, face au contexte qui le détermine, passera par l\u2019expérience de la folie comme façon de renverser la norme.Cela trouve des échos dans l\u2019histoire de la folie décrite au passé, mais aussi au niveau plus général de la démarche entreprise par Foucault, de sorte que l\u2019auteur fait acte de résistance par la démarche critique d\u2019écrire.Le style d\u2019écriture de l\u2019auteur et le rapport qu\u2019il entretient à l\u2019endroit de certaines igures littéraires présentent cette expérience transgressive vécue de l\u2019intérieur comme une épreuve d\u2019arrachement à soi.« L\u2019idée 176 SECTION II Documents d\u2019une expérience limite, qui arrache le sujet à lui-même, voilà ce qui a été important pour moi dans la lecture de Nietzsche, de Bataille, de Blanchot, et qui a fait que (.) je les ai toujours conçus comme des expériences directes visant à m\u2019arracher à moi-même, à m\u2019empêcher d\u2019être le même » (Foucault d, 1994 : 43).Tout en étudiant la folie à plusieurs périodes de l\u2019histoire, Foucault entretient un rapport particulier à l\u2019endroit de ce thème dans le cadre de son œuvre, ce qui caractérise plus largement la démarche d\u2019un philosophe attaché à une certaine idée de la liberté.La raison croise la folie au cœur d\u2019une démarche singulière ancrée dans une expérience vécue de manière tragique, non seulement par les igures qu\u2019étudie Foucault l\u2019historien, mais par cet aveu sincère du sujet que fut le français : « Après avoir étudié la philosophie, je voulais voir ce qu\u2019était la folie : j\u2019avais été assez fou pour étudier la raison, j\u2019ai été assez raisonnable pour étudier la folie » (Foucault d, 1994 : 779).Nous allons dans premier temps examiner la distinction entre la raison et la folie d\u2019un point de vue historique pour ensuite, dans un deuxième temps, nous intéresser au moment où la folie et la raison deviennent pour Foucault source d\u2019inluence à l\u2019oeuvre dans sa pensée.C\u2019est parce que ces deux thèmes ne sont pas de pures abstractions théoriques qu\u2019il faut revenir sur l\u2019histoire de la folie dans son rapport à la raison classique.Foucault montre l\u2019inluence qu\u2019eurent ces deux thèmes sur sa pensée en faisant retour sur leur histoire, ce qui permet de lier l\u2019auteur à une certaine tradition qui le précède.C\u2019est le moment où l\u2019étude archéologique du passé permet d\u2019inscrit la démarche archéologique de l\u2019auteur dans un contexte particulier.La raison et la folie dans l\u2019Histoire La folie comme envers de la raison L\u2019histoire de la folie retrace non l\u2019histoire de la déraison, mais celle des limites d\u2019une raison ayant imposé à la folie sa vérité.C\u2019est ce moment où la raison, faisant de la folie un enjeu de vérité, la rend captive du regard qu\u2019elle lui porte (Foucault a, 1994 : 490).L\u2019auteur désigne la raison comme l\u2019un des deux éléments du partage entre la raison et la déraison survenu à un moment précis de notre histoire.En cela, note POSSIBLES, Automne 2017 177 Judith Revel : « (c)e n\u2019est (.) pas la raison qui est originaire, mais bien la césure qui lui permet d\u2019exister et c\u2019est de ce partage entre la raison et la non-raison que Foucault cherche à faire l\u2019histoire à un moment très précis de notre culture » (Revel 2002 : 51).Cette forme particulière de la raison veut révéler ce qui se cache derrière la physionomie honteuse d\u2019une folie qui perd cette dimension lyrique que lui prêtait, naguère, la société médiévale (Foucault, 1972 : 44).Cette dernière, peuplée de références obscures ou de personnages étranges, donnait au fou une allure mystérieuse, voire intrigante.Jusqu\u2019à la Renaissance, Foucault afirmera que la folie est liée à un univers de références obscures renvoyant à un monde imaginaire : « le débat de l\u2019homme avec la démence était un débat dramatique qui l\u2019affrontait aux puissances sourdes du monde; et l\u2019expérience de la folie s\u2019obnubilait alors dans des images où il était question de la Chute et de l\u2019Accomplissement, de la Bête, de la Métamorphose, et de tous les secrets merveilleux du Savoir » (Foucault a, 1994 : 165).La folie était, en ce sens, quelque chose d\u2019énigmatique et rejoignait la igure errante d\u2019un personnage que la raison ne tenait pas encore sous son emprise.Les choses changent à partir de l\u2019ère classique ; le fou devient objet d\u2019un silence qu\u2019il s\u2019agit désormais de maîtriser, de contrôler et d\u2019élever à la connaissance de la raison savante, réputée détenir la clé de compréhension du phénomène de la folie.Cette dernière n\u2019est plus l\u2019ombre d\u2019une parole inaccessible agissant dans les profondeurs d\u2019un monde rempli de mystères indéchiffrables ; elle devient prisonnière du langage que la raison lui impose par la force de son discours.S\u2019observe ainsi l\u2019identité d\u2019une raison elle aussi historiquement déterminée par ce geste qui fait que « toute folie a sa raison qui la juge et la maîtrise, toute raison sa folie en laquelle elle trouve sa vérité dérisoire » (Foucault, 1972 : 41).La folie constitue avant cela une expérience étrange que la raison cherchera par la suite à exposer à la lumière du jour en lui soustrayant sa part d\u2019ombre.La folie perd ainsi ce qu\u2019elle prendra des siècles à recouvrir dans l\u2019expérience d\u2019une igure marginale qui sera celle de l\u2019écrivain frayant avec cet univers - c\u2019est-à-dire des auteurs comme Hölderlin et Nietzsche, ainsi que Foucault à travers eux.Mais ne sautons pas trop vite le pas ; si c\u2019est bien de la folie comme 178 SECTION II Documents formation historique dont parle Foucault dans un premier temps, il nous faut préciser comment cette folie s\u2019oppose à une raison ayant elle aussi son histoire.Le changement du regard de la raison à l\u2019endroit de la folie nous informe sur les limites d\u2019une rationalité ayant instituée l\u2019écart entre le rationnel et l\u2019irrationnel, le normal et l\u2019anormal.C\u2019est le fameux partage raison/ déraison associé à l\u2019âge classique qui procède d\u2019un nouveau type de rationalité, d\u2019une nouvelle manière de déinir ce qu\u2019est rationnellement être fou.Foucault entendra alors : « cette structure qui rend compte du passage de l\u2019expérience médiévale et humaniste de la folie à cette expérience qui est la nôtre, et qui conine la folie dans la maladie mentale » (Foucault, 1961 : 41).On comprend donc que Foucault n\u2019intente pas le procès de la raison en tant que principe universel, mais cherche bien à comprendre comment s\u2019est constituée une certaine raison ayant rendu possible l\u2019expérience classique de la folie.Si cette rationalité n\u2019est pas la raison comme abstraction théorique, mais un processus historique apparu à un certain moment de notre histoire, force est de revenir vers cette décision inaugurale ayant ouvert sur une expérience singulière qui n\u2019existait pas la veille.Cette rationalité historique introduit à l\u2019intérieur de son propre champ un espace de compréhension qui pose la folie à distance d\u2019elle, l\u2019associant à une réalité devant être encadrée par une parole dictant la vérité à propos des fous et des malades.Ces derniers sont désormais prisonniers d\u2019un discours « que la raison exerce sur la non-raison pour lui arracher sa vérité de folie » (Foucault a, 1994 : 159).Face à la menace qu\u2019elle représente pour l\u2019intégrité de la société, la folie est tenue à l\u2019écart par une raison qui cherche à en atténuer les élans impétueux et à en étouffer les cris assourdissants.C\u2019est ce qui caractérisera en propre la folie comme déraison, terme prêté à la folie dans son expérience classique : « La folie comme déraison c\u2019est la déinition paradoxale d\u2019un espace ménagé par la raison au sein de son propre champ pour ce qu\u2019elle reconnaît comme autre » (Revel 2002 : 34-35).Il faut donc rendre raison d\u2019une réalité qui échappait, autrefois, à la connaissance ordinaire, en lui prêtant une importance dont témoigne POSSIBLES, Automne 2017 179 le regard nouveau que lui porte la société classique.La folie est devenue, au il du temps, un souci pour la science et pour la raison de manière plus générale, de sorte qu\u2019il faut comprendre comment est advenu ce changement sur fond de continuité.C\u2019est là tout l\u2019intérêt d\u2019une démarche de type archéologique s\u2019intéressant aux discours ayant rendu possible la reconnaissance d\u2019une igure naguère tolérée, mais devenue résolument exclue par suite d\u2019un choix historique.Ce choix, il est possible de le repérer par l\u2019étude archéologique des événements ayant façonné par différentes techniques de redressements et stratégies de pouvoir l\u2019identité du fou.Mais qu\u2019entend-on par une étude archéologique du phénomène de la folie?Une telle étude consistera à « obtenir les conditions d\u2019émergence des discours de savoir en général à une époque donnée » (Revel 2002 : 7-8), c\u2019est-à-dire à dégager plus globalement les mécanismes de pouvoir qui rendent possibles le savoir à propos du fou.Pouvoir et savoir sont imbriqués dans cette recherche partant en quête des conditions de possibilités d\u2019une identité nouvelle.Cette dernière s\u2019observe à travers la igure médicale du fou qu\u2019éclaire à son tour l\u2019essor d\u2019une nouvelle identité de la raison.Il s\u2019agit donc de déterminer comment la folie en tant qu\u2019objet de connaissance a été possible par le discours l\u2019ayant institué et quelles sont les conséquences historiques d\u2019un tel choix.À la lumière de ce qui précède, il apparaît clairement que la raison et la folie découlent d\u2019un geste historique qui s\u2019inscrit dans l\u2019expérience classique de la folie.Or, quel est le sens donné à cette expérience?Trois axes de sens distincts peuvent être saisis à la lumière de ce qui fut dit jusqu\u2019ici.Chacun caractérise trois versants de la folie comme déraison, c\u2019est-à-dire comme expérience classique.1) Il y a une expérience première de la folie qui excède la séparation nette des époques et qui se trouve à la racine du partage entre raison et folie.Cette expérience est première dans le sens qu\u2019elle trouve en l\u2019imagination sa surface d\u2019accueil ou sa terre d\u2019asile (Gros, 1997 : 52).Elle n\u2019est pas réductible à une époque, mais elle ouvre sur un champ illimité qui précède la séparation stricte entre la raison et la déraison, laquelle survient quant à elle à compter d\u2019une certaine époque.À ce niveau de sens précis, la folie revêt une dimension tragique qui 180 SECTION II Documents empêche d\u2019en saisir le nœud historique, car elle déborde le champ de l\u2019expérience sensible pour rejoindre le thème d\u2019une parole inaudible.Elle est ce silence irréductible qu\u2019aucune parole ne peut maîtriser en sa dimension tragique, mais que seule la raison classique commence progressivement à rendre captif par son discours.C\u2019est donc dire que la folie présente une part énigmatique que l\u2019on ne peut complètement saisir et que Foucault théorisera dans les années 70 sous le thème de la résistance (Revel, 2002 : 53).C\u2019est précisément cela qui caractérise l\u2019inluence d\u2019une folie à l\u2019œuvre dans la pensée de l\u2019auteur par le rapport qu\u2019il entretient à l\u2019endroit d\u2019une expérience-limite.Cela participe d\u2019un rapport de résistance au pouvoir qui s\u2019observe à toute époque et à travers l\u2019expérience d\u2019écriture de Michel Foucault.Nous aurons l\u2019occasion d\u2019y revenir plus loin dans notre exposé.2) Une seconde distinction se traduit par la séparation nette entre la raison et la déraison suite à la Renaissance et désigne plus précisément l\u2019expérience classique de la folie.L\u2019époque classique confère à la folie un sens historique et non plus une dimension métaphysique que l\u2019on retrouvait naguère au niveau de la racine du partage entre raison et folie.C\u2019est une absence de raison qui caractérise désormais la déraison, laquelle est le délire d\u2019une raison qui s\u2019égare et se perd, mais cette absence de la raison ou déraison relève d\u2019une vérité tout entière dispensée par la raison seule.La déraison est donc la manifestation positive d\u2019une raison qui lui impose sa vérité à partir du moment où elle l\u2019associe à un danger qu\u2019il faut impérativement conjurer.3) Enin, on parle plus précisément de déraison classique pour désigner la folie dans son versant pratique, c\u2019est-à-dire les espaces d\u2019exclusion qui rassemblent en un lieu précis des sujets aux prises avec des dérangements de l\u2019esprit.Ce lieu, c\u2019est le grand bâtiment où l\u2019on enferme les inirmes et les malades, les mal-portant-es et les délirant-es dans une sorte de confusion effarante qui s\u2019atténue à partir de l\u2019époque moderne.Dès la in du 18e siècle, en effet, on commence à catégoriser les différents types de folies en leur attribuant des spéciicités qui permettent d\u2019en comprendre les différentes formes.C\u2019est la folie dans son expérience moderne. POSSIBLES, Automne 2017 181 Tandis que le fou de l\u2019âge baroque renvoie à un phénomène d\u2019errance, « le fou de l\u2019âge classique perd cette liberté de malheur dans l\u2019enfermement » (Billouet, 1999 : 22) ; le fou de l\u2019ère moderne, pour sa part, devient un sujet médical au sens que lui confère le savoir clinique et plus tard la psychiatrie.C\u2019est donc dire que l\u2019âge classique se présente sous le thème de l\u2019exclusion là où l\u2019âge moderne fait de la personne atteinte de folie une identité soumise au regard de la médecine.La déraison recouvre une expérience large que sa dimension tragique présente sous le thème de la fuite et de l\u2019inaccessible.C\u2019est le premier axe qui pose la folie à la frontière de l\u2019imaginaire et du réel.Le silence de la folie dans son expérience tragique présente la igure de l\u2019errance et se situe en marge du monde au moment où elle passe de l\u2019obscurité à la lumière.C\u2019est cette même déraison dans sa dimension tragique que l\u2019on retrouvera plus tard dans la igure d\u2019écrivains tels que Roussel et Artaud, auxquels Foucault ne manquera pas de s\u2019identiier.Cette expérience tragique requiert une lecture attentive de la folie telle qu\u2019elle existait avant, puisque s\u2019y joue un drame que la raison ne parviendra jamais à conjurer complètement.Nous avons parlé de la folie comme réalité saisie sous le regard de la raison.Qu\u2019en est-il de la folie comme igure d\u2019errance et comme expérience tragique?Il importe de porter notre attention sur cette réalité pour examiner de près ce qui, de cette expérience, ressurgira plus tard sous forme d\u2019une parole sans point d\u2019attache.L\u2019errance du fou de l\u2019ère baroque rejoint l\u2019errance d\u2019une parole littéraire sans lieu d\u2019ancrage, parole qui est aussi celle de l\u2019auteur dont nous discutons.La folie comme igure tragique : le thème de l\u2019errance avant l\u2019exclusion À l\u2019image de la folie comme envers de la raison s\u2019oppose la folie imaginaire de l\u2019époque médiévale.Il y a un moment où la folie, avant toute forme de capture par la raison, errait de territoire en territoire de manière hasardeuse.On ne prêtait au fou ni profession distinctive ni statut juridique précis ; il n\u2019élisait guère domicile en un lieu ixe, mais il circulait de façon libre sans être limité dans ses déplacements (Foucault c.1994, 494).Le fou vivait dans une sorte d\u2019errance que confortait l\u2019absence d\u2019appartenance à une communauté lui imposant 182 SECTION II Documents une conduite stricte, réalité qui insuflait à la folie un certain vent de liberté qu\u2019elle perdra par la suite.Le fou incarnait cette igure toujours en marge de la société, mais reconnu à titre de personnage jouant un rôle au sein de la communauté, puisqu\u2019on lui attribuait une place lors des fêtes villageoises en le forçant à divertir la foule.Cela l\u2019excluait de la communauté tout en lui donnant une place particulière à l\u2019intérieur des festivités dans lesquelles il était à la fois inclus et tenu à l\u2019écart.Il faut y voir là un double jeu de reconnaissance et de désaveu lui attribuant un statut ambigu.Si le fou circulait de manière libre sans être enfermé, c\u2019est que la société faisait preuve d\u2019une grande tolérance à l\u2019égard de ce dernier.On n\u2019enfermait que l\u2019individu qui devenait trop agité et qui « gênait (\u2026) l\u2019entourage ou la société à l\u2019intérieur de laquelle il se trouvait » (Foucault c, 1994 : 494).On ménageait généralement un lieu de coninement aux abords de la ville pour isoler temporairement l\u2019élément perturbateur avant de le relâcher après une courte période de réclusion.En dépit de cette relative tolérance, le portrait que brosse Foucault de la folie à l\u2019époque du Moyen-Âge n\u2019est pas sans comporter sa part d\u2019ombre.Il s\u2019agit d\u2019une image à la fois reluisante et obscure dont témoigne le statut ambivalent qui lui est assigné : « Les fous et la folie étaient certes repoussés vers les marges de la société, mais ils étaient largement répandus dans la société où ils évoluaient.Quoiqu\u2019étant des êtres marginaux, ils n\u2019étaient pas complètement exclus, mais intégrés au fonctionnement de la société » (Foucault b, 1994 : 108).La folie était à la fois exclue et socialement reconnue, d\u2019où le statut marginal qui lui était conféré.Elle désignait cette force de résistance qui restait en quelque sorte balisée et contenue dans les limites d\u2019un ordre social.Un entretien tardif de Foucault donne en exemple le personnage du bouffon qui occupe au Moyen Âge et jusqu\u2019à la in de la Renaissance un rôle bien spéciique au sein de la société.Il est celui qui, à la cour du roi, est autorisé par la parole à transgresser les règles établies en clamant ce que tous n\u2019osent dire tout haut (Foucault c, 1994 : 488).Le bouffon a ce pouvoir subversif de dire la vérité en dehors des conventions normalement ressortie à la vie quotidienne prévalant au sein de la cour.Il est à la fois intégré à la communauté et simultanément exclu de la vie sociale.Il occupe un rôle intermédiaire lui permettant d\u2019assumer à la POSSIBLES, Automne 2017 183 fois une fonction critique tout en se conformant aux attentes qui lui sont imposées : dire la vérité en jouant le rôle de faire-valoir.Cela conférait au fou un statut tout à fait particulier et un pouvoir subversif tempéré par la fonction sociale à laquelle il était destiné.Il transgresse la norme tout en la maintenant à travers le jeu auquel il se prête.Mais à partir de quand la raison dont Foucault entreprend l\u2019étude peut- elle, à bon droit, être rapprochée de celle à l\u2019œuvre dans sa pensée?Nous allons voir que la démarche archéologique de Foucault s\u2019inspire d\u2019un certain usage critique de la raison.Cet usage est à distinguer des rationalités historiques dont l\u2019auteur entreprend l\u2019étude dans son histoire de la folie et d\u2019autres écrits postérieurs à cette œuvre de jeunesse.La folie et la raison à l\u2019œuvre : vers une expérience transgressive La raison de l\u2019auteur, une attitude critique du présent Il y a un moment clé où la folie devient l\u2019objet d\u2019un discours faisant de l\u2019insensé une igure opposée à la rationalité, un personnage qu\u2019il faut expliquer en lui imposant une vérité qui n\u2019existait pas avant.La folie devient alors une menace à l\u2019équilibre de la société qui cherche en excluant le fou à étouffer le danger que représente pour tout un chacun cette igure affolante.La folie ne perd pas cette pureté originelle que la raison lui aurait soudainement soustraite en se l\u2019appropriant par force ; elle devient quelque chose qu\u2019il faut désormais révéler dans ce qu\u2019elle présente d\u2019anormal et de pathologique après une longue période d\u2019errance.Foucault explique ce changement de la manière suivante : « Il a fallu que la Folie cesse d\u2019être la Nuit, et devienne ombre fugitive en la conscience, pour que l\u2019homme puisse prétendre à détenir sa vérité et à la dénouer dans la connaissance.Dans la reconstitution de cette expérience de la folie, une histoire des conditions de possibilité de la psychologie s\u2019est écrite comme d\u2019elle-même » (Foucault a, 1994 : 166).De partiellement irréductible et ambivalente qu\u2019elle fut, la folie devient cette vérité que l\u2019on doit découvrir dans sa pleine transparence pour mieux s\u2019en assurer le contrôle.Elle est cette menace devant être conjurée et tenue à l\u2019écart de la société par la découverte d\u2019une vérité que lui arrache la raison.Cette saisie de la folie caractérise donc la déraison 184 SECTION II Documents classique qui s\u2019oppose à l\u2019expérience tragique d\u2019une folie sans feu ni lieu liée, réputée dire la vérité en subvertissant les limites imposées par le discours de la norme.Le thème des limites intéresse particulièrement Foucault qui prête à la raison et à la folie un pouvoir de résistance qui s\u2019observe aux 18e et 19e siècles.On commence déjà à entrevoir une raison autre que celle étudiée par Foucault lorsqu\u2019on se penche plus attentivement sur la démarche archéologique entreprise par l\u2019auteur.Qu\u2019est-ce qui change après l\u2019époque classique?Comment évolue la raison après s\u2019être pour un temps identiiée dans son opposition à la folie?C\u2019est à partir du moment « où l\u2019Occident a rendu sa raison à la fois autonome et souveraine » qu\u2019elle acquière cette vocation critique que Foucault associe au 18e siècle et plus particulièrement à la pensée des Lumières (Revel, 2002 : 10).C\u2019est précisément à ce moment que se fait jour un nouvel usage de la raison qui éclaire à son tour la démarche archéologique de Michel Foucault.L\u2019étude des rationalités du passé débouchera sur ce moment où Foucault reconnaît en la raison moderne un usage critique qui change le rapport du sujet à l\u2019endroit de la tradition (ibid.).L\u2019auteur cherchera à tirer au clair les grandes transformations de la raison depuis l\u2019époque luthérienne jusqu\u2019à l\u2019époque moderne, en essayant de voir à quel moment la raison cherche à sortir de son état de minorité.Un tel usage critique de la raison inscrit Foucault dans la lignée d\u2019un philosophe comme Emmanuel Kant qui cherche « le livre de bord d\u2019une raison devenue majeure dans l\u2019Aufklärung » (Foucault d, 1994 : 567).La raison acquiert une souveraineté et une autonomie permettant au sujet de critiquer les conditions de son appartenance au passé, pour mieux s\u2019en déprendre par un effort critique tendu vers le présent.Il s\u2019agit de comprendre par une approche archéologique cherchant au passé les conditions ayant fait de nous des sujets déterminés la possibilité d\u2019éprouver au présent la possibilité d\u2019être autrement que ce que nous sommes.Le travail de la liberté est donc lié à une tentative d\u2019arrachement à soi et à la recherche à l\u2019intérieur d\u2019un contexte déterminé d\u2019une nouvelle façon de se déinir comme sujet politique. POSSIBLES, Automne 2017 185 Foucault associe cette capacité à une manière d\u2019être qui s\u2019apparente à l\u2019éthos que l\u2019on retrouve chez les Grecs, mais qu\u2019il associe plus particulièrement à l\u2019attitude de la modernité.Il s\u2019agit plus particulièrement d\u2019une posture critique face au présent qui ouvre sur la possibilité d\u2019un dépassement des limites qui nous empêche d\u2019êtres autrement.À la compréhension archéologique des évènements du passé, s\u2019ajoutera une critique généalogique qui cherchera à dégager « de la contingence qui nous a fait être ce que nous sommes la possibilité de ne plus être, faire ou penser ce que nous sommes, faisons ou pensons » (Foucault d, 1994 : 574).Autrement dit c\u2019est par un acte de liberté, amenant le sujet à s\u2019arracher aux contraintes héritées du passé, que se fait jour par l\u2019attitude de la modernité une invitation à autre chose.Tandis que la raison archéologique devra partir en quête des conditions qui rendent possible cet arrachement à soi, la généalogie consistera à transgresser ces conditions et leurs limites.C\u2019est ainsi que la raison archéologique trouve du côté de la généalogie la possibilité offerte de transgresser par l\u2019expérience les limites du discours.Il y a donc une raison ayant un ancrage social dont Foucault revendique l\u2019usage par opposition à une raison de type transcendantale qui n\u2019aurait rien de social et qui serait par essence indéterminée.Une raison consciente de son ancrage social-historique ne cherchera pas « à dégager les structures universelles de toute connaissance ou de toute action morale possible ; mais à traiter le discours qui articule ce que nous pensons, faisons et disons comme autant d\u2019événements historiques » (Foucault d, 1994 : 567).Cette saisie permettra au sujet d\u2019être conscient de ses limites par ce travail sur soi où s\u2019afirme l\u2019élan d\u2019une liberté tendu vers le dépassement de ces limites.Foucault cherchera avec Kant à déterminer ce qu\u2019il nous est possible d\u2019espérer en tant que sujet libre par un usage critique de la raison faisant l\u2019expérience au présent des limites nous empêchant d\u2019être autrement (Foucault d, 1994 : 567).Ainsi, au lieu de chercher les conditions transcendantales d\u2019un usage critique de la raison pure, il s\u2019agira désormais de tirer au clair les conditions historiques ayant fait de nous des sujets critiques de nous-mêmes.Un double travail de la raison impose l\u2019étude au passé des conditions ayant fait de nous des sujets 186 SECTION II Documents libres (raison archéologique) et l\u2019étude au présent des conditions qu\u2019il nous faut franchir pour goûter à cette liberté.Notre identité subjective est donc à saisir en fonction de l\u2019histoire qui la constitue et non par l\u2019étude de ses limites transcendantales : « While Kant aimed to establish the transcendental limits to subjectivity, Foucault aims to show the ways in which any limit to subjectivity is historically constituted » (Mchugh, 1989 : 94).C\u2019est donc toujours dans un contexte déterminé que s\u2019afirme le travail d\u2019élucidation des conditions qui nous façonnent, et c\u2019est ce qui caractérise en propre l\u2019éthos du sujet faisant acte de liberté par l\u2019usage de la raison critique : « L\u2019éthos philosophique, qui se donne pour tâche de penser ce que la pensée pense silencieusement pour lui permettre de penser autrement, se donne alors tout entier comme ce geste actuel et transgressif, en ce sens intempestif » (Souloumiac, 2004 : 45).C\u2019est précisément là que la démarche de Foucault devient simultanément une expérience de dessaisissement où est vécue par l\u2019épreuve de l\u2019arrachement à la norme la quête de liberté du sujet moral.L\u2019étude archéologique des raisons du passé devient la démarche d\u2019une raison à l\u2019œuvre qui cherche de manière généalogique à transformer au présent cette expérience qui nous empêche d\u2019être autrement.Il y a donc un ancrage social de la raison qui déinit les conditions d\u2019appartenance historique du sujet comme expérience critique, et cet ancrage constitue la posture adoptée par Foucault comme auteur.C\u2019est la raison archéologique comme expérience des limites de ce que nous sommes à travers l\u2019épreuve d\u2019une liberté comme renversement possible de ces limites.Il ne s\u2019agit donc pas de nier les limites ayant façonné ce que nous sommes, mais bien d\u2019éprouver au présent ces limites en cherchant à voir jusqu\u2019où nous sommes prêts à franchir le pas \u2013c\u2019est-à-dire à vivre cette possibilité qui nous est offerte d\u2019éprouver l\u2019incertitude d\u2019une liberté à son tour déterminée par le contexte où elle se fait jour.Qu\u2019est-ce qui nous permet de nous constituer comme sujets libres et jusqu\u2019où sommes-nous prêts à assumer cette liberté \u2013c\u2019est-à- dire subvertir ce qui nous détermine de l\u2019intérieur par l\u2019expérience d\u2019une liberté déterminée au présent?C\u2019est toujours dans un contexte spéciique que s\u2019afirme le travail de la liberté sur soi-même par soi- même en connaissance du caractère contingent des discours qui ont fait POSSIBLES, Automne 2017 187 de nous ce que nous sommes.Ce qui se trouve élaboré à travers cette démarche, « c\u2019est moins le soi qu\u2019un rapport à soi, un rapport à soi déterminé (.) ce sont donc des structures historiques de rélexivité, des manières historiquement déterminées et repérables de se rapporter à soi » (Gros, 2002 : 232).Il importe de mentionner que cet effort de transgression ne vient pas sans peine, puisqu\u2019il suppose un travail constant visant à repérer les préjugés qui nous empêche d\u2019être autrement que ce que nous sommes.Il faut expérimenter en marge de ce qui est convenu quelque chose d\u2019autre qui exclut de la normalité le sujet faisant acte de liberté par le geste de transgresser la normalité.Le travail de la raison devient ainsi voisin d\u2019une folie qui permet au sujet raisonnable de sauter le pas ou de risquer la transgression par une dérive possible qui ne préserve pas du risque de friser la folie.Cette dernière est en quelque sorte une radicalisation de cet arrachement à soi où est faite l\u2019épreuve d\u2019une liberté repoussant les limites du possible par l\u2019acte transgressif de la parole littéraire.C\u2019est bien au 19e siècle que la folie permet d\u2019accentuer l\u2019épreuve de la transgression en intensiiant le geste critique d\u2019une raison que la folie assiste.La folie à l\u2019œuvre comme absence d\u2019œuvre L\u2019expérience de l\u2019auteur n\u2019est pas sans rappeler une certaine folie proche parente de l\u2019usage de la raison dans sa vocation critique.Un même pouvoir subversif est à l\u2019œuvre tant chez l\u2019une que chez l\u2019autre, mais la folie vient en sorte radicaliser cette expérience transgressive.La critique des limites de la raison par la raison se rapproche de l\u2019expérience limite vécue par l\u2019écrivain côtoyant de proche l\u2019univers de la folie.La raison en tant qu\u2019éthos philosophique trouve du côté de la folie une parenté où les limites du pensable et de l\u2019impensable sont contestées par le pouvoir transgressif d\u2019une parole en proie au délire.Cette parole, quelle est-elle exactement?Elle renvoie, d\u2019un point de vue historique, à la igure du personnage errant que l\u2019on retrouve dans l\u2019expérience tragique d\u2019une folie sans attache ou partant en quête d\u2019un hors monde obscur.Elle s\u2019exprime aussi d\u2019un point de vue philosophique chez la igure du littéraire en proie au délire.C\u2019est plus particulièrement au 19e 188 SECTION II Documents que la folie retrouve cette vocation critique que la raison classique avait cherché à lui soustraire pour un temps (Revel, 2002 : 36).Un rapport subversif à la norme ressort de la parole littéraire et philosophique d\u2019une raison folle usant du langage pour transgresser les normes en vigueur dans le langage.Nous pouvons penser à Nietszche ou à Sade qui ont amené Foucault à interroger la place du sujet dans l\u2019acte d\u2019écriture, c\u2019est-à-dire déconstruire l\u2019idée que notre culture détiendrait « le secret de son intériorité » (Foucault a, 1994 : 522), qu\u2019elle serait transparente à elle-même.La folie erre en dédoublant par le discours qu\u2019elle professe une vérité que ne donnent pas les règles ayant court dans le langage convenu, sans possibilité pour le sujet de se réléchir en dehors de la norme.À l\u2019instar du bouffon à l\u2019époque médiévale, l\u2019expérience de l\u2019écriture joue sur les limites du discours en vue de transgresser par la parole une frontière qui lie le sujet à la norme pour mieux l\u2019en déprendre.Cela s\u2019exprime tant dans l\u2019image tragique d\u2019une folie cherchant à la limite du monde une vérité oubliée que dans l\u2019expérience tout aussi tragique d\u2019une parole transgressant par l\u2019acte d\u2019écrire un ensemble de valeurs convenues.Cette liaison qui est en fait une déliaison n\u2019est jamais déinitivement acquise ; elle caractérise cette expérience à l\u2019œuvre qui s\u2019observe dans la igure tragique de l\u2019écrivain dont la raison est toujours proche de la folie.Ce sera l\u2019exercice tragique de la folie rejoignant le premier niveau que nous avons identiié plus haut : « Foucault rapproche le destin du philosophe de ceux de Van Gogh, d\u2019Antonin Artaud, de Raymond Roussel : la folie et l\u2019œuvre entretiendraient chez eux des rapports essentiels et leurs trajectoires envelopperaient une \u201cexpérience tragique\u201d de la déraison » (Plagnol, 2003, : 313).Le discours sur les limites puise sa vocation dans l\u2019expérience de la folie vécue par l\u2019écrivain comme dans celle de igures anciennes apparemment très éloignées de l\u2019idée contemporaine de la folie.On y retrouve comme dans la raison archéologique cette tentative de déprise où le sujet cherche au présent les conditions d\u2019un dépassement de la norme qui pourtant le détermine.Il y a une radicalisation de cette POSSIBLES, Automne 2017 189 tentative de déprise qui trouve sa vocation du côté de la folie telle qu\u2019elle apparaît au 19e siècle dans la littérature et qui trouve son prolongement chez certains auteurs du 20e siècle.La dimension généalogique d\u2019une raison cherchant à dépasser les limites qui la détermine par l\u2019étude du passé s\u2019actualise par la igure de l\u2019écrivain partant en quête d\u2019une vérité sans limites.C\u2019est désormais dans le langage qu\u2019est vécue cette expérience de dessaisissement et de franchissement possible des limites qui nous façonnent.Cette expérience conine à l\u2019approche généalogique portant sur les limites de ce que nous sommes par l\u2019usage d\u2019une parole qui outrepasse ces limites par le geste de les éprouver.Cela s\u2019effectue désormais par un discours qui combine les termes du langage courant en s\u2019employant à dédoubler par des formes d\u2019associations diverses les mots en présence.Le langage de l\u2019écrivain présente des combinaisons différentes de ce que prescrit le langage convenu et débouche sur de nouvelles signiications métaphoriques.L\u2019ouvrage de George Bataille, L\u2019histoire de l\u2019œil, permet de montrer comment s\u2019exprime ce jeu de langage où s\u2019abolit l\u2019idée d\u2019un référent transcendant (le sujet, le protagoniste, etc.) au proit d\u2019une recomposition par association d\u2019éléments différents sans lien logique apparent.C\u2019est ainsi que, par jeu d\u2019association, l\u2019auteur déconstruit l\u2019image que nous nous faisons normalement de l\u2019œil pour l\u2019associer à autre chose qu\u2019une substance visqueuse.L\u2019œil prend tantôt la forme de l\u2019œuf pour ensuite glisser vers la igure de l\u2019assiette en se détachant de sa forme habituelle1.Bataille abolit la prééminence d\u2019un terme en le ramenant à la chaîne de signiiants dont il dépend intimement.L\u2019œil est simultanément crevé comme l\u2019œuf ou simultanément cassé comme l\u2019assiette sans qu\u2019il ne soit exclusif à l\u2019une ou l\u2019autre de ces propriétés.L\u2019acte littéraire d\u2019écrire consistera alors à pousser jusqu\u2019à sa limite le langage pour faire l\u2019expérience de la transgression des normes en vigueur dans le langage.C\u2019est ce geste qui aboli la place d\u2019un référent extérieur en faisant de chaque terme le substitue de l\u2019autre dans un jeu d\u2019échange inini.L\u2019être de la folie, 1 Pour plus de développement sur cette thématique, voir le texte de Roland Barthes intitulé La métaphore de l\u2019œil (1972).L\u2019auteur y analyse de manière détaillée ce jeu d\u2019association libre où aucun référent extérieur ne sort du processus consistant à rapproché des signiiants en apparence sans lien logique. 190 SECTION II Documents nous dit Foucault, « a affaire à l\u2019auto-implication, au double et au vide qui se creuse en lui » (Foucault, 1994 : 25).Aucn terme ne se pose en extériorité au langage dans lequel le sujet ne cesse d\u2019interroger le discours pour mieux s\u2019en déprendre.C\u2019est en ce sens que l\u2019être de la littérature gagne la région d\u2019une expérience tragique qui s\u2019afirme du côté de la folie et empêche de chlore le rapport à soi du sujet rélexif.Ce dernier est toujours pensé par et à travers le langage qu\u2019il cherche à renverser sans réussir à s\u2019en déprendre.L\u2019étude du discours littéraire où le sujet s\u2019abolit pour mieux chercher à transgresser par la parole la norme langagière rejoint l\u2019expérience tragique d\u2019une folie comme expérience de la marge.À la manière dont le bouffon à l\u2019époque médiévale usait de la parole pour transgresser les règles de la cour, l\u2019écrivain du 19e siècle utilise le langage littéraire pour mieux s\u2019en déprendre.Mais c\u2019est bien dans le contexte que fut celui des Lumières que se pose désormais le rapport critique entre la folie et la raison.Nous pensons que le thème de la folie comme igure transgressive rejoint une expérience qui s\u2019observe à toutes époques, mais que Foucault réafirme à travers l\u2019épreuve de l\u2019écriture comme démarche critique à l\u2019intérieur d\u2019une époque dont il est le produit.La folie comme expérience tragique ressurgit donc sous la plume du penseur et à travers l\u2019expérience d\u2019une folie qui retrouve en la littérature sa vocation profonde.Folie et raison ne sont pas des concepts abstraits, mais caractérisent des expériences historiques qui constituent l\u2019identité sociale du sujet.L\u2019analyse de Foucault permet donc d\u2019identiier les critères normatifs désignant la folie et les mécanismes d\u2019exclusion des sujets considérés comme fous.Cependant, la folie n\u2019est pas réductible à la déinition qu\u2019en donne la norme, de même que la raison échappe à un principe abstrait duquel découlerait un critère de vérité s\u2019imposant de l\u2019extérieur à l\u2019ensemble de la société.Cela implique sur le plan de l\u2019action social la possibilité pour le sujet de subvertir le discours de la norme en cherchant, dans la folie, une raison autre que celle que lui imposent les conventions reconnues.Pierre Sauvêtre abonde dans le même sens lorsqu\u2019il parle de la folie chez des auteurs comme Deleuze et Artaud, pour qui « les délires des schizophrènes ne portent pas sur des objets POSSIBLES, Automne 2017 191 sortis de leur propre imagination, mais sur des référents historiques précis: entre autres exemples, Artaud sent qu\u2019il devient Jeanne d\u2019Arc dans Héliogabale et Richemont passe par Louis XVII » (Sauvêtre, 2004 : 75-76).Un rapport à la norme langagière permet ainsi à la folie de mettre à proit une rationalité différente, c\u2019est-à-dire de faire acte de résistance par le détour de références littéraires renversées par une parole raisonnablement folle.S\u2019il n\u2019y a pas de folie purement folle comme il n\u2019existe pas, par ailleurs, de raison purement rationnelle, c\u2019est toujours dans un contexte social que s\u2019afirment la possibilité pour le sujet de naviguer entre l\u2019une et l\u2019autre.C\u2019est ce qui caractérise la posture sociologique d\u2019un auteur et celles des sujets sur lesquels il réléchit.Conclusion Le Moyen Âge a permis d\u2019observer la folie comme expérience tragique et igure d\u2019errance avant que la raison n\u2019en fasse l\u2019objet d\u2019un savoir à travers des pratiques visant à encadrer ce phénomène étrange qu\u2019est la folie.Le 18e siècle présente ensuite la possibilité pour la raison d\u2019expérimenter au présent l\u2019épreuve de la liberté.La folie du 19e siècle vient radicaliser cette expérience qui caractérise d\u2019une certaine façon l\u2019acte de liberté du penseur se constituant par et à travers son œuvre.C\u2019est par cet ancrage que Foucault fait acte de sociologue et cherche à comprendre les conditions faisant de lui ce qu\u2019il est.Cette analyse a connu des extensions multiples qui s\u2019observent dans le domaine de l\u2019intervention sociale et de l\u2019action politique.Nous nous sommes ici contentés de présenter cette vision de manière générale.*** Julien Gauthier Mongeon est détenteur d\u203aune maîtrise en sociologie.Il travaille actuellement comme agent de recherche et publie régulièrement dans différents journaux et hebdomadaire locaux.Il est aussi détenteur d\u203aun baccalauréat en philosophie ainsi qu\u203aen sociologie. 192 SECTION II Documents Références Barthes, Roland.Essais critiques.Paris, Seuil, 1991.Billouet, Pierre.FOUCAULT.Paris, Les belles lettres, 1999.Foucault, Michel.Histoire de la folie à l\u2019âge classique.Paris, Gallimard, 1972.Foucault, Michel.Dits et écrits.v.I.Paris, Gallimard, 1994.Foucault, Michel.Dits et écrits.v.II.Paris, Gallimard, 1994.Foucault, Michel.Dits et écrits.v.III.Paris, Gallimard, 1994.Foucault, Michel.Dits et écrits.v.IV.Paris, Gallimard, 1994.Gros, Frédéric.Sujet moral et soi éthique chez Foucault.Archives de philosophie, 2002, tome 65, p.229-237.Gros, Frédéric.Foucault et la folie.Paris, Presses universitaires de France, 1997.Revel, Judith.Le vocabulaire de Foucault.Paris: Ellipses, 2002.Plagnol, Arnaud.Connaissance tragique, folie et psychologie chez Nietzsche.L\u2019Evolution psychiatrique, 2003, vol.68, no 2, p.313-322.Sauvêtre, Pierre.Folie/non-folie.Tracés.Revue de Sciences humaines, 2004, no 6, p.67-85.Souloumiac, Julien.La norme dans l\u2019Histoire de la folie: La Déraison et l\u2019excès de l\u2019Histoire.Tracés.Revue de Sciences humaines, 2004, no 6, p.25-47. POSSIBLES, Automne 2017 193 Courrier des auteures Par Carole Briggs NDLR.Nous avons reçu un commentaire élaboré sur l\u2019article « Le Tricot du peuple : une performance relationnelle dans l\u2019espace public urbain » de Ève Marie Langevin, publié dans notre dernier numéro sur les villes en santé.Il est écrit par une des auteures qui avait soumis un texte pour notre numéro sur les enjeux autochtones et qui avait organisé et donné un chant mémorable lors de ce lancement.K8é, k8é, bonjour à tous.Après avoir terminé cette passionnante lecture ou l\u2019appartenance de l\u2019identité se manifeste en ayant recours à l\u2019expérience avec une de nos ressources naturelles et que je qualiie d\u2019emblème de notre Pays (la laine).Si vous permettez je vais faire un retour tout doucement aux.Premiers battements qui se sont accentués depuis mes 65 ans d\u2019existence.Ils reconnaissent ce joyau si précieux, cet organe vital de valeur inestimable dénommé par le grand vocabulaire Humain le .Coeur.Cette première respiration qui est mienne reçoit la vie et fut propulsée par la suite dans mes cellules hors du ventre de ma Mère biologique, pour quand enin renaît la conscience de mon Âme.Elle désire exprimer son sentiment profond qui l\u2019habite pour cette demeure où ces Aïeux, Père Mère ont vu le jour.Ce lieu, ce Pays, cette terre sacrée est le Canada où je suis née.Une nuit où les grands vents violents glacials se bousculent pour souligner l\u2019arrivée de la nouvelle Année, ce Pays est temporaire dans le ici et maintenant. 194 SECTION II Documents Je l\u2019ai choisi pour plusieurs raisons : sa beauté, ces espaces ininis, sa verdure, sa force et son rôle important dans toute Humanité.Il sera pour moi une grande inspiration, une ierté, un support pour mon parcours de vie.Il stimulera de par ces atouts ma mission pour l\u2019accomplissement du tissage des mots et la réconciliation à toutes les différences existantes et pourra se verbaliser avec respect.Dans sa Nature changeante accroît la curiosité de par ces saisons diversiiées se retrouvent : Le Printemps parfois tardif et attendu, il est très représentatif concernant la renaissance à l\u2019éveil de la Nature posant un regard de Gratitude à toute sa beauté de cette Création Divine qui se manifeste à travers nos forêts, nos lacs, les jardins, les récoltes, etc., Notre deuxième : l\u2019été chaleur désirée, les rayons du soleil qui permettent l\u2019augmentation de la croissance de tous les Éléments vivants, les couleurs de l\u2019arc-en-ciel après la pluie nourrissent les plantations, les rassemblements pour fêter la vie pour partager et tisser des liens communautaires.Et toi l\u2019automne où tu nous prépares la dormance de notre Mère nourricière qui nous enseigne à faire nos provisions pour les jours d\u2019hiver en nous alimentant de nos récoltes abondantes, tes colorations changeantes, la nudité volontaire de la forêt permet le processus à la préparation du renouveau et notre dernière, la saison de : l\u2019hiver le froid qui pour plusieurs semble éternel, mais ces activités qui créent des échanges, des amitiés, cette saison pour moi représente de par son éclat, la pureté, la sagesse et l\u2019émerveillement de regarder à la tombée de la nuit où Grand-Mère Lune communie avec tous ces milliers de cristaux quittant le irmament pour se déposer délicatement sur le sol de la Terre pour qu\u2019elle puisse obtenir un repos bien mérité.Les liens se solidiient, mon esprit s\u2019ouvre de plus en plus aux différences par le tissage de cette toile Humaine qui s\u2019exprime et s\u2019accomplit avec le il du respect et de l\u2019Amour.Il se rafine, s\u2019adoucit, se noue et se prolonge même si parfois il s\u2019entremêle rien n\u2019empêche la naissance de POSSIBLES, Automne 2017 195 relations importantes qui permettront de découvrir toutes les richesses que ce Pays contient, Gratitude.Pour permettre le dialogue parfois silencieux certains utilisent la broderie à double ils, d\u2019autres tricotent des relations, plusieurs utilisent les mouvements comme : la danse, le chant et les conteurs verbalisent leur appartenance de leurs origines.Souvent ils se tissent un autre Pays, une autre Ville, un autre langage en espérant le mieux et découvrent des ancres transparentes.Moi je tisse les mots avec le il de l\u2019encre de ma plume pour garder en vie l\u2019histoire de mon peuple et toutes ces essences qui lui sont propres en griffonnant sur ces pages des sentiments d\u2019appartenance et d\u2019avoir la chance de pouvoir continuer dans cet espace de les exprimer.Merci.Comme Ève Marie, je tisse et invite les Êtres à y participer, car le but ultime, c\u2019est d\u2019arriver à s\u2019unir et de maintenir quoiqu\u2019il arrive ces alliances de chaque individu d\u2019une société.*** Carole Briggs Plume d\u2019Oie sauvage, novice en écriture, mais aimante des mots.A\u2019ho 196 SECTION III Poésie/Création Îles-de-la-Madeleine La pêche vaut mieux que Old Harry Par Annie Landry Passer l Les courants dans le Golf SECTION III Poésie/Création POSSIBLES Automne 2017 197 Liminaire 27MAI1 JUIN 2016 Pour ce numéro, nous avons invité quelques-uns des auteurs et artistes en arts visuels qui nous semblaient avoir plus spécialement des afinités électives à plonger dans le travail des autres auteurs et créateurs ain d\u2019en tirer une inspiration intertextuelle et semer, peut-être, un il d\u2019Ariane entre les œuvres.Maintenant aux lecteurs de jouer le jeu et de trouver les relations, les clins d\u2019œil entre certain.e.s auteur.e.s.?Instructions aux auteurs : Pigez pêle-pête-mêle discrètement ou abondamment dans ce lexique, tiré de vos poèmes, textes ou visuels que nous avons reçus.Créez un nuage d\u2019afinités cachées, voire un espace « numineux » selon l\u2019expression du visionnaire Teilhard de Chardin, un espace qui représente l\u2019expérience du sacré, du contact avec le mystérieux, l\u2019insaisissable mis en lumière dans l\u2019esprit d\u2019une communauté.Aussi, « le numineux » est, selon Rudolf Otto et Carl Gustav Jung, ce qui saisit l\u2019individu, ce qui venant « d\u2019ailleurs », lui donne le sentiment d\u2019être dépendant à l\u2019égard d\u2019un « tout Autre ».C\u2019est « un sentiment de présence absolue, une présence divine.Il est à la fois mystère et terreur, c\u2019est ce qu\u2019Otto appelle le mysterium tremendum.» (Wikipédia) Utilisez directement ces mots ci-dessous ou faites-y référence subtilement.Vous pourriez aussi piger directement dans les textes envoyés, mais essayer d\u2019abord de vous concentrer sur ces quelques clés de vos mots : Immolée rivière arbre ravagé rosée du matin soufle éclate braise chutes tambour rire matin décoloré sanglot homme rêve ombre douleur courbure forêt ravagée neige locon désarroi rocher ciel d\u2019acier cris de 198 SECTION III Poésie/Création la Terre naufrage chaine Terre elle violée libérée vomie servie dévastée uniiée née affamée insoumise souillée respectée détestée vénérée infertile luxuriante dévore enfants enfante monde ile eau aube, genèse, mélancholia, temps s\u2019écorcher cris respiration tragédie imminente lèvres tic-tac chaos sueur crasse poussière cheveux meurs particule atome ciel horizon pont silence mirage crevasse nuit chaos insectes volants lune mortalité promesse berne main gracié lichens asphalte plastique soir mort vanité minuit gouffre montagne noctambule embrasser femme larme Nord aide baiser hurle haine bouche détruire empathie corps crise coniance rage intoxiqué calme pourriture humanité détruit jappement médiatique vérité politique civilisé irresponsable camionnette frontière enfermé magie paysan droit théâtre commerce investissement impunité compagnon cœur coup de force pouvoir écoute harmonie écologique brume chevalier vivre étouffer conquête mots-lots yeux équilibre pointe père mère braille trésor au-delà Puis, continuez le jeu avec les autres lecteurs. POSSIBLES Automne 2017 199 Pêle-pête-mêle, Sens dessus dessous Par La rédaction Voici quelques échos et résonnances au il de nos lectures pour préparer ce numéro.« Mais si, au plan métaphysique, le divorce entre l\u2019homme et le cosmos est consommé, s\u2019il n\u2019y a pas à revenir sur une vision tragique du monde (au sens de Nietzsche), au plan du vécu, le remariage, la \u2018réuniication\u2019 est cependant envisageable, au moins par intermittence.Sur quoi alors peut reposer cet accord, si ce n\u2019est pas sur la foi, comme chez Claudel ?Sur l\u2019existence [en italique dans le texte] elle-même, en tant qu\u2019elle peut faire l\u2019expérience, contingente, du bonheur d\u2019être au monde.Car l\u2019assentiment au monde est possible dès lors que nous ne censurons pas en nous \u2018un sentiment de la merveille\u2019, un \u2018sentiment du oui\u2019 qui naît à la faveur de lieux \u2018eutopiques\u2019 et de moments euphoriques (de \u2018jours alcyoniens\u2019).Voilà qui peut sufire à justiier une poétique de l\u2019afirmation, de la louange \u2013 une poétique lyrique où pourra résonner le \u2018chant du monde\u2019, le chant immanent du monde.Pour que ce chant puisse être entendu, il faut que l\u2019homme, en deçà du sujet conscient qu\u2019il est le plus souvent, fasse droit à cette \u2018plante humaine\u2019 qu\u2019il est aussi en sourdine.Il faut qu\u2019il consente au \u2018mariage d\u2019inclination, mariage tout de même coniant, indissoluble\u2019, qu\u2019implique ce statut de plante (mariage d\u2019inclination notons-le, et pas seulement de raison).S\u2019abandonner au \u2018sentiment océanique\u2019, retourner dans ce que Rilke appelle l\u2019Ouvert, c\u2019est ce à quoi s\u2019emploient ceux que Gracq appelle les \u2018écrivains végétatifs\u2019 (Tolstoï, par exemple).Bien que ne méconnaissant pas le tragique, ils s\u2019emploient, comme Novalis et Nerval, Hölderlin ou Jünger, à \u2018réaccorder magiquement\u2019 l\u2019homme \u2018aux forces de la terre\u2019, à lui rouvrir l\u2019accès à ces immenses réserves de calme d\u2019où monte le sentiment aveugle, débordant du consentement coniant et de l\u2019accord, d\u2019où jaillit vraiment la mélodie de la vie.» Jean-Claude Pinson.2013.Habiter en poète.Essai sur la poésie contemporaine.Poéthique : une autothéorie 200 SECTION III Poésie/Création ?« Le poète est doué du sentiment du sacré, mais la nature lui en révèle les empreintes.Le minéral et le végétal, les eaux et le feu, le soleil et les astres nocturnes en contiennent les semences qui nous parlent le langage des analogies.Grâce à cette diffusion secrète du sacré dans l\u2019épaisseur des êtres et des choses, nous participons à la totalité de l\u2019univers, nous concoctons la possibilité d\u2019un dialogue entre le visible et l\u2019invisible, comme l\u2019une des ins spirituelles de la création poétique.» Marc Eigeldinger.1973.Poésie, langage sacré ?« Nos yeux ne pleuraient plus : nous allions, nous allions Et quand nous avions mis le pays en sillons, Quand nous avions laissé dans cette terre noire Un peu de notre chair.nous avions un pourboire; On nous faisait lamber nos taudis dans la nuit; Nos petits y faisaient un gâteau bien cuit.» Rimbaud.1872.Le Forgeron ?« Ne pas avoir la nausée devant les récompenses accordées aux grossières cruautés, aux menteurs, aux faussaires, aux fabricants d\u2019objets mort-nés, aux afineurs, aux intéressés à plat, aux calculateurs, aux faux guides de l\u2019humanité, aux empoisonneurs des sources vives.[.] L\u2019esprit d\u2019observation succède à celui de transiguration.La méthode introduit les progrès imminents dans le limité.La décadence se fait aimable et nécessaire : elle favorise la naissance de nos souples machines au déplacement vertigineux, elle permet de passer la camisole de force à nos rivières tumultueuses en attendant la désintégration à volonté de la planète.Nos instruments scientiiques nous donnent d\u2019extraordinaires moyens d\u2019investigation, de contrôle des trop petits, trop lents ou trop POSSIBLES Automne 2017 201 grands pour nous.Notre raison permet l\u2019envahissement du monde, mais d\u2019un monde où nous avons perdu notre unité.[.] Le butin magiquement conquis à l\u2019inconnu attend à pied d\u2019œuvre.Il fut rassemblé par tous les vrais poètes.Son pouvoir transformant se mesure à la violence exercée contre lui, à sa résistance ensuite aux tentatives d\u2019utilisation.[.] Tous les objets du trésor se révèlent inviolables par notre société.Ils demeurent l\u2019incorruptible réserve sensible de demain.Ils furent ordonnés spontanément hors et contre la civilisation.Ils attendent pour devenir actifs (sur le plan social) le dégagement des nécessités actuelles.[.] Un magniique devoir nous incombe aussi : conserver le précieux trésor qui nous échoit.Lui aussi est dans la lignée de l\u2019histoire.Objets tangibles, ils requièrent une relation constamment renouvelée, confrontée, remise en question.Relation impalpable, exigeante qui demande les forces vives de l\u2019action.Ce trésor est la réserve poétique, le renouvellement émotif où puiseront les siècles à venir.Il ne peut être transmis que TRANSFORMÉ, sans quoi, c\u2019est le gauchissement.Que ceux tentés par l\u2019aventure se joignent à nous.» Paul-Émile Borduas.1948.Refus global 202 SECTION III Poésie/Création Mon Seigneur, aide-nous, débarrasse- nous de toute cette pourriture ! Par Nikolaï Kupriakov Part 145.2017.Huile sur toile, 213 x 137 cm (84\u2019\u2019 x 54\u2019\u2019) POSSIBLES Automne 2017 203 Une clique de gouvernements irresponsables a récemment conduit l\u2019humanité vers une crise humanitaire et environnementale sans précédent.Suite à leurs interventions criminelles, des pays entiers sont maintenant détruits, des centaines de milliers d\u2019humains ont été tués.La méthode de travail de ces gouvernements se base sur le meurtre, le mensonge, la diffamation et la corruption.Les libertés et les droits sont remplacés par des jappements médiatiques pour cacher la vérité et la raison.Les élites politiques ont totalement discrédité le monde libre et civilisé par leur comportement irresponsable.*** Fondateur de l\u2019École des Beaux-arts de Montréal-Artus et artiste engagé, Nikolai Kupriakov œuvre au Québec depuis 1991.Ses nombreuses études en art et en architecture, ainsi que sa compétence ont contribué au il des ans à bâtir sa réputation. 204 SECTION III Poésie/Création Carretera Fronteriza 16 de noviembre de 2015 Par Pierre Bernier naître là-bas sur un bout de terre labouré de sens et sous l\u2019herbe courbée l\u2019initiale de ton nom Sandrine Davin Tanka 63 (1) Là-bas on s\u2019affaire encore à naître et puis à rire aussi et l\u2019on se dresse pieds nus face au jappement des bottes et au frimas de la mort 7h.15.Je suis assis dans une camionnette derrière Margarito, le chauffeur.Nous ilons vers le sud-est en direction des ruines des cités de Yaxchilan et Bonampak, à la frontière entre l\u2019état du Chiapas et le Guatemala.Le long de la Carretera Fronteriza, cette route pavée de chiens trop maigres, moi l\u2019homme des bois, l\u2019habitant des Hauts comme on dit « par chez nous », je veux revoir une dernière fois cet arrière-pays où je me suis enfermé pendant deux semaines.18h.15.Toujours Margarito au volant nous revenons sur nos pas, direction nord-ouest, vers la ville de Palenque.Aujourd\u2019hui j\u2019ai fait une randonnée envoûtante sur le rio Usumacinta et j\u2019ai eu le vertige au milieu des temples mayas en ruines.Je réalise pourtant que ce que je cherchais dans cette excursion, c\u2019était de sentir encore une fois que nous POSSIBLES Automne 2017 205 ne formions qu\u2019un seul cœur, les compañeros tseltales et moi.Comment ai-je pu croire que je pouvais retrouver cette magie au milieu d\u2019un groupe de touristes! Qui a écrit que voyager sans aller à la rencontre de l\u2019autre ce n\u2019est que se déplacer?Il y a quelques jours les choses étaient plus claires pour moi.Avec Marie, ma compagne, je faisais partie des brigades civiles d\u2019observation des droits humains dans un territoire autochtone en résistance.Je continuais d\u2019être le paysan que je suis depuis trente ans et je posais un geste de solidarité envers d\u2019autres paysans.Notre mandat : partager les privilèges que nous donnent nos passeports canadiens, en assurant une présence dissuasive dans une communauté menacée, et témoigner des violations des droits humains qui pourraient survenir.C\u2019est le Frayba qui nous envoyait, une organisation mexicaine avec laquelle collabore le CDHAL de Montréal.Ce matin nous avons franchi trois barrages de l\u2019armée mexicaine.Pour rassurer les touristes on afirme qu\u2019ici les soldats s\u2019attaquent au narcotraic et au passage des migrants illégaux.Pourtant cette arrière- cour des grandes stations touristiques, où il ne semble y avoir que de petits hameaux et des sites archéologiques, est aussi le théâtre d\u2019une guerre occultée.Croisade économique pour les uns, lutte écologique pour les autres, avec pour enjeu : la terre, l\u2019eau, les ressources et le mode de vie.L\u2019État mexicain tente d\u2019abolir toute barrière jugée non essentielle à la liberté de commerce et d\u2019investissement.Ici la lutte écologique se fait souvent avec le corps, et la chair en ressort parfois humiliée, meurtrie dans ce qu\u2019elle a de plus intime.Avec l\u2019impunité l\u2019imagination emprunte des voies inhumaines.Il y a quelques jours j\u2019ai été accueilli et touché par les visages de ceux qui vivent ce quotidien et depuis mon cœur funambule trébuche sans cesse.Je m\u2019exaspère du regard implorant que je me surprends à prêter aux chiens couchés sur la route.Quelle arrogance! Oser imaginer qu\u2019une vie, si misérable fût- elle, ait pu supplier la machine de lui passer sur le corps! 18h45.« Où êtes-vous maintenant mes amis?» Je pense à eux à tout moment.Ernesto, Antonio, Miguel, Manuel, Fernando, Rubicel, Luis- Alberto, les deux Pedro\u2026 Tous des paysans qui, comme d\u2019autres, 206 SECTION III Poésie/Création quelques jours par an, abandonnent communauté et travaux de la terre, endurent des heures de mauvaises routes, pour venir, par leur présence, défendre une parcelle de terre et les campesinos qui en dépendent.Je les ai vus dormir à même le sol et se faire manger par les moustiques, juste pour ça ! Aujourd\u2019hui, par la fenêtre de la camionnette j\u2019ai longtemps cherché le visage d\u2019Ernesto, celui avec qui je me suis le plus lié.Il avait à peu près mon âge et il était de ceux, rares, qui parlaient espagnol en plus du tseltal.Cet ancien maître d\u2019école qui avait dû abandonner les classes, faute de lunettes, cultive maintenant le maïs et le café.C\u2019est lui qui le premier a incarné pour moi le Lekil Kuxlejal, ce trésor de la pensée tseltale qu\u2019il serait simpliste de résumer en parlant de : « la vie en harmonie en ne formant qu\u2019un seul cœur avec tout ce qui nous entoure ».Pour les tseltales le cœur est central et toutes les choses ont un cœur, même la pierre qu\u2019Ernesto a ramassée au bord de la rivière et qu\u2019il m\u2019a montrée en souriant.Ernesto a aussi été le premier, dans les heures dificiles, à me demander « bixchi awotan?» (qu\u2019est-ce que dit ton cœur?).Merci Ernesto, okolawal! 19h.Pourrais-je m\u2019inspirer encore longtemps de la douceur de Lucas, paysan et militant réléchi?C\u2019est sous cette même lumière qu\u2019il était arrivé en renfort le 23 octobre, avec une dizaine de compas, parce qu\u2019une menace pesait sur le campement.À la tombée du jour ils étaient une quinzaine à délibérer calmement en tseltal et Marie et moi sentions que quelque chose de grave se préparait.Puis Lucas s\u2019est adressé à nous en espagnol : « On avait su que les priistes (partisans du PRI, le parti au pouvoir) du village voisin allaient tenter un coup de force pour s\u2019accaparer la terre que nous occupions.Les Compas nous demandaient de les accompagner dans leurs travaux dès l\u2019aube le lendemain, pour que nous puissions témoigner de ce qui pourrait survenir.Des tours de garde avaient été organisés, nous pouvions dormir tranquilles» Sur le coup, Lucas m\u2019a donné l\u2019impression d\u2019être le leader du groupe, mais je crois que mon regard était faussé par la pensée coloniale dans laquelle j\u2019ai été pétri.Parce qu\u2019il parlait espagnol il était le Porteur de Parole.Je ne dis pas porte-parole comme on dirait porte-manteau, mais Porteur de Parole pour exprimer toute la noblesse avec laquelle il s\u2019était acquitté de la tâche qu\u2019on lui avait coniée.Mes oreilles POSSIBLES Automne 2017 207 n\u2019entendaient pas le sens de leurs échanges mais ma sensibilité m\u2019a fait réaliser que ces paysans de plusieurs communautés différentes, dont certains ne se connaissaient même pas, ont discuté ce soir-là dans une atmosphère étrangère à tout jeu de pouvoir.La parole circulait de l\u2019un à l\u2019autre, l\u2019écoute était totale, respectueuse, une harmonie relationnelle spontanément établie.En chœur tous ne formaient qu\u2019un seul Cœur! Un peu plus tard, lisant le stress sur mon visage, Lucas m\u2019avait à son tour demandé « bixchi awotan?» J\u2019étais venu pour les soutenir et ce sont eux qui me rassuraient! Ensuite nous avions parlé des travaux de la terre et des enjeux écologiques.Parlant d\u2019extractivisme il avait dit « quieren sacar! » (ils veulent prendre) en faisant de la main le geste d\u2019agripper et en crispant le visage ; en rupture complète avec la douceur naturelle de ses traits.Une image qui m\u2019habitera encore longtemps je crois.Le lendemain, peu après l\u2019aube, alors que les compas débroussaillaient autour de nous dans une brume magniique, les priistes ont débarqué en grand nombre.Lucas nous a dit que nous allions retourner au campement en évitant toute confrontation.À l\u2019entrée du pont nous attendait la haine aux quarante visages qui affutait ses quarante machettes.Nous n\u2019étions que quinze mais nous avons pu passer parce que nous ne formions qu\u2019un seul Cœur.Plus tard ce même matin, alors que les compas se souciaient de notre sécurité, le jeune Pedro, le plus timide, qui marchait à mes côtés, m\u2019a conié ses trois secrets : lui aussi pouvait parler espagnol, il connaissait les noms des oiseaux et, près de son village, là-bas, il y avait une colline qui lui tenait à cœur.Il y avait tant de richesses en chacun d\u2019eux! Je porte aussi la force tranquille d\u2019Antonio, le chevalier en sandales.Je perçois encore derrière moi sa présence silencieuse.Tant que je restais dans son ombre je sentais que rien ne pouvait m\u2019arriver.19h.30 Les ombres s\u2019allongent sur la Carretera Fronteriza et les chiens maigres commencent à rêver d\u2019un meilleur endroit pour passer la nuit.Dans trois jours je reviendrai chez moi et j\u2019appréhende le choc du retour.Ce ne sera pas la première fois et je sais que je ne m\u2019en sauverai pas.J\u2019ai l\u2019impression d\u2019abandonner les compas, de les trahir, eux qui m\u2019ont tant donné pour si peu en échange.Je me sens lié à eux.Je me torture à chercher comment, de chez moi, je pourrais continuer à vivre avec eux.Il y a de la laine de chez nous dans le tricot qui les étouffe; nos 208 SECTION III Poésie/Création minières exigent de pouvoir exercer leurs activités sur leurs terres, le rendement de nos fonds de retraite en dépend.Chez moi je milite contre la puissance des pétrolières et pour freiner les changements climatiques.Le tracé de l\u2019oléoduc Énergie-Est ne vise heureusement pas ma terre, mais j\u2019ai plusieurs amis, maraîchers et acériculteurs, qui voient leur vie brisée par ce projet.Ce sont aussi des paysans et l\u2019adversaire est le même.J\u2019ai soudain envie d\u2019engueuler le journaliste qui, il y a quelques mois, a écrit que Philippe Couillard partait à la conquête du Mexique, alors qu\u2019une mission économique québécoise se préparait.Non mais avait-il conscience de la signiication que le mot « conquête » a pour beaucoup de Mexicains?! Il faudrait vraiment décoloniser nos imaginaires! Et puis, pourquoi ne pas engueuler directement Philippe Couillard?Aller au Mexique et se refuser à tout commentaire sur la récente disparition des quarante-trois étudiants d\u2019Ayotzinapa !.Je voudrais faire un ménage en profondeur dans les titres de mon REER.Je voudrais forcer le mouvement Desjardins à resserrer sa politique de placements éthiques.Je voudrais\u2026Je voudrais\u2026 J\u2019aimerais bien aussi revisiter l\u2019œuvre de Miguel-Angel Asturias, prix Nobel de littérature né d\u2019une mère autochtone du Guatemala; relire les mots de la grande Rosario Castellanos, dont les écrits s\u2019enracinent dans la terre du Chiapas.Et par-dessus tout trouver les mots pour nommer le Lekil Kuxlejal! Et puis voilà que poètes de mon pays vous n\u2019avez pas voyagé en moi inutilement\u2026 J\u2019entends soudainement vos voix : « Les mots-lots viennent battre la page blanche où j\u2019écris que l\u2019eau n\u2019est plus l\u2019eau sans les lèvres qui la boivent\u2026 vois comme je te vois moi qui pourtant ferme les yeux sur le plus fragile de tes cheveux, moi qui ferme les yeux sur tout, pour voir tout en équilibre, sur la pointe microscopique du cœur\u2026 » (Roland Giguère).Et, quelques kilomètres plus loin : « mon père, ma mère, vous saviez à vous deux nommer toutes choses sur la Terre, père, mère, j\u2019entends votre paix se poser comme la neige » (Gaston Miron).Ça y est, je sens que je m\u2019approche de quelque chose\u2026 Je rêve de beaux mots, de pinceaux, de grosses roches! Et c\u2019est parti, je braille comme un veau! Pourquoi un veau?Je ne sais pas, mais quand je pleure comme ça, je dis que je braille comme un veau. POSSIBLES Automne 2017 209 19h.45.Le soleil couchant se pose sur la tête des arbres de la forêt Lacandona.La camionnette passe dans un village, où hommes, femmes et enfants se tiennent dehors sur le pas des portes ou sur le bord de la route.L\u2019un tient un outil, les autres un bébé, ou un ballon; à chacun son trésor! Les villageois ont un air détendu, lumineux, ils saluent les dernières lueurs de cette journée.Même les militaires, à cet instant, me semblent plus humains.Puis, l\u2019espace d\u2019un quart de crépuscule, me reviennent les visages des compas\u2026 C\u2019est comme s\u2019ils étaient tous là! Ernesto, Manuel, Miguel, Antonio, Fernando, Lucas, Pedro, Luis- Alberto, Rubicel\u2026 je les revois passer en boucle de l\u2019autre côté de la vitre.Continue Margarito! Ne t\u2019arrête surtout pas, je t\u2019en supplie! Prolonge cette belle lumière jusqu\u2019à la in des temps! C\u2019est ça le Lekil Kuxlejal, nous ne formons qu\u2019un seul Cœur! Okolawal compas! Peu importe si le décor s\u2019efface.Nous nous reverrons dans l\u2019au-delà, Ernesto me l\u2019a promis quand on s\u2019est laissé.Cruzton, Chiapas, le 22 mai 2017 7h.00.Le compa Guadalupe a été abattu d\u2019une balle dans la tempe alors qu\u2019il veillait sur le cimetière de sa communauté.Silence.Les chevaux qui l\u2019ont connu se souviendront de sa douceur.Ses amis aussi.Et sous l\u2019herbe souillée, l\u2019initiale de son nom.*** Note de l\u2019auteur : Harcèlement militaire, criminalisation de la protestation, impunité (ou pire encore) pour la violence des groupes paramilitaires, la guerre dite « de basse intensité » que livre l\u2019état mexicain aux communautés autochtones du Chiapas ne cesse de briser des vies depuis le soulèvement zapatiste de 1994.J\u2019ai pu témoigner d\u2019un épisode d\u2019intimidation, mais pour ceux et celles qui sont nés dans ce conlit c\u2019est un état de fait qui n\u2019a ni début ni in.L\u2019assassinat du compa Guadalupe n\u2019est que le plus récent d\u2019une longue série d\u2019épisodes sanglants de cette tragédie.J\u2019ai préféré ici ne pas mettre l\u2019accent sur les 210 SECTION III Poésie/Création évènements de mon séjour ni sur mon rôle d\u2019observateur.J\u2019ai voulu diriger mes meilleurs mots vers ceux qui subissent cette guerre et vers ce qui me (et nous) lie à eux et à elle.Pour garder les compas vivants dans ma mémoire je n\u2019ai que les mots, pas même une photo (entre de mauvaises mains cela pourrait compromettre leur sécurité et celle de leurs proches).Dificile pour moi de parler de justice écologique d\u2019une façon détachée.Pour poser un geste d\u2019appui ou en savoir davantage : www.cdhal.org *** Artisan menuisier et jardinier de la forêt, Pierre Bernier s\u2019aventure aussi du côté de la poésie et du conte.Il demeure à St-Cyrille de l\u2019Islet._________________________ (1) Les Tankas de Sandrine Davin sont publiés dans nos pages. POSSIBLES Automne 2017 211 Vers Sagana (extraits) Par Camille Caron Rose Arrivée au Volks je n\u2019en peux plus.Je l\u2019ai regardé remonter en silence jusque-là.C\u2019est ma faute.Je lui ai proposé une marche silencieuse pour nous permettre d\u2019intégrer tout ce qu\u2019on venait de vivre, de faire, de dire.En marchant sur la montagne, il me pointait parfois un oiseau particulier, un papillon, une leur\u2026moi je n\u2019avais d\u2019yeux que pour lui! Je me sens déjà comme une obsédée et je ne sais pas comment je vais pouvoir me concentrer sur les achats que nous avons à faire, sur l\u2019itinéraire que nous devons déterminer ou \u2013chose primordiale- sur l\u2019étude de la navigation avant que nous ne prenions la mer.J\u2019ai beau avoir navigué plus jeune quelques jours, ça me paraît bien loin.Il se retourne vers moi, me sourit.Mon visage doit laisser transparaître toutes sortes d\u2019émotions contradictoires.Résultat : je rougis.J\u2019ai envie de l\u2019embrasser partout, de m\u2019agripper à ses bras, de les mordre, d\u2019enfoncer les doigts dans ses cheveux noirs, de me perdre dans son soufle.Je me sens à l\u2019étroit dans mon short en jean et je sens le tissu de mon t-shirt me caresser le bout des seins : j\u2019ai envie de lui, si je m\u2019écoutais on ferait l\u2019amour ici et maintenant.Je l\u2019attrape par la taille par derrière et l\u2019embrasse dans le cou, doucement.C\u2019est une invitation.Moi, elle me fait trembler.Le Volks est à quelques pas de distance seulement.Mon regard est attiré par du mouvement dans les branchages près du Volks.J\u2019entends une voix avant de voir la femme : - C\u2019est tellement loin chez moi! C\u2019est trop loin chez moi! Yann et moi échangeons un regard, il m\u2019attrape la main, puis on part tous les deux à courir pour la rejoindre.La femme est étendue par terre, jambes écartées.Elle hurle à Yann de s\u2019approcher.C\u2019est moi 212 SECTION III Poésie/Création qui m\u2019exécute.Elle me jette ses mains au visage et je lui attrape les poignets.Deux larmes glissent sur chacune de mes joues.La femme a le visage tuméié.Il est évident qu\u2019elle a été droguée.- Je viens du Nord.C\u2019est tellement loin chez nous.Elle essaie de détacher son pantalon et s\u2019adresse à Yann à nouveau.- C\u2019est ce que tu veux non?Je vous ai vu! Deux pervers! Vous êtes dégueulasses! Moi aussi j\u2019ai ce qu\u2019il faut! Je dis à Yann que je vais aller chercher de l\u2019eau, qu\u2019il faut l\u2019aider à retrouver ses esprits, qu\u2019elle a été droguée.Je lui dis de tenir bon, de la soutenir, de l\u2019aider à se relever.Au Volks, ce sont deux policiers qui m\u2019accueillent.- Madame, il est à vous ce véhicule?Je suis trop surprise pour répondre quoi que ce soit.- Madame.Veuillez répondre à la question.Ce véhicule vous appartient-il?- Mais vous voyez pas que cette jeune femme là-bas a besoin d\u2019aide?- On va s\u2019occuper de ça après.Pour le moment nous voulons identiier le propriétaire du véhicule.On va le faire remorquer.On a vu la femme qui crie en sortir.Ce vieux char-là a plus l\u2019air d\u2019un repaire de junky que d\u2019un véhicule.Yann arrive en courant et je pars aussi vite prendre le relais auprès de la jeune femme.- Écoutez.Ce n\u2019est pas du tout ce que vous vous êtes imaginé.J\u2019ai croisé cette jeune femme par hasard.Elle semblait très fatiguée.Je lui ai proposé de se reposer dans ma voiture pour quelques heures hier soir.Elle y est peut-être revenue lorsque je suis allé marcher avec Rose. POSSIBLES Automne 2017 213 - Je préfère vous arrêter ici.Écoutez, ramassez vos guenilles qui traînent dans les arbres de propriété publique et décampez d\u2019ici.Si vous nous faites pas d\u2019histoires, on fera aucun rapport de police.- Mais vous voyez pas que\u2026 - J\u2019ai été droguée! Moi aussi je veux baiser! Je suis Inuite! Je suis Inuite! Je suis Inuite.Je suis Inuite.Je\u2026suis\u2026I\u2026 nuite\u2026 Elle s\u2019est approché ses policiers en avançant à quatre pattes.Quant à eux, ils pointent la route à Yann pour le sommer d\u2019obéir.Cette fois c\u2019est moi qui hurle.- Mais c\u2019est quoi ces commandes ridicules?Il y a une vie humaine en jeu ici! Elle est en train de perdre conscience.Elle a été droguée.Je croyais que votre rôle était de venir en aide aux victimes! - Madame, si j\u2019étais vous j\u2019en rajouterais pas parce qu\u2019on dirait que votre petit ami ici présent a sa responsabilité dans l\u2019état de\u2026de cette jeune femme.Nous avons été alertés lorsque cette jeune femme, qui est ou a été manifestement intoxiquée, est sortie du véhicule de votre ami en titubant.On veut pas faire de drame alors on veut bien vous laisser partir, mais vous partez maintenant ou bien on vous passe les menottes.Je regarde Yann, puis les policiers, puis Yann à nouveau.Mon regard se perd dans le semblant de forêt qu\u2019il y a autour de nous.Un arbre de haine est en train de grandir en moi à une vitesse exponentielle.Si j\u2019ouvre la bouche, un arbre au branchage chargé de fruits rouges ultra- toxiques leur fouettera le visage.Je sens que si j\u2019ouvre la bouche je ne contribuerai qu\u2019à déigurer ces demi-hommes, ces moins que rien.Dans un geste rapide, j\u2019attrape la main de la jeune femme pour l\u2019éloigner de ces grotesques personnages.Je prends la gourde d\u2019eau que je trimbalais dans mon petit sac à bandoulière pour en asperger son visage : 214 SECTION III Poésie/Création - Viens avec moi.Il ne faut pas rester une minute de plus ici.Ils veulent nous détruire\u2026Viens! L\u2019eau froide lui a fait l\u2019effet d\u2019une gile.Plutôt que de me suivre dans mon élan, elle me regarde comme si elle me voyait pour la première fois.Yann ne lui laisse pas le temps de réagir : - Rose, je t\u2019ai déjà expliqué, tu m\u2019as écouté?Elle trainait sur la montagne cette nuit et elle n\u2019avait nulle part où dormir.Je lui ai simplement ouvert la porte, comme n\u2019importe quel humain ayant un soupçon d\u2019empathie l\u2019aurait fait\u2026 Les policiers ne me laissent pas le temps de réagir.- Alors, vous vous en allez ou pas?Je leur réponds, à bout de nerfs.- Moi je n\u2019ai pas l\u2019intention de partir maintenant et je crois que mon ami non plus! On ne peut pas partir parce que sa voiture est complètement inie.Conséquence immédiate du déménagement in extremis de toutes les affaires de sa mère parties rejoindre un concept abstrait incompréhensible pour le commun des mortels.- Mais Rose qu\u2019est-ce que tu racontes?Bien sûr que les descendants de colons ne connaissent pas le concept de l\u2019Onkwehonwe.On n\u2019est plus qu\u2019une poignée à porter le message puisque tes ancêtres ont généré un choc bactériologique à leur arrivée.Quatre-vingts pour cent de la population autochtone de l\u2019Amérique du Nord en est morte.Tu es surprise?Ce n\u2019est que la pointe de l\u2019iceberg.- Tu as honte de moi maintenant c\u2019est ça? POSSIBLES Automne 2017 215 C\u2019est au tour des policiers d\u2019intervenir.- Il est de mon devoir de ramener votre attention au problème actuel.- L\u2019incompréhension généralisée de l\u2019Onkwehonwe n\u2019est pas actuelle peut-être?! - Madame, je crois qu\u2019une journée au poste vous redonnera le sens des priorités.Suivez-nous.Monsieur, si vous ne voulez pas qu\u2019on vous embarque aussi, appelez immédiatement une remorqueuse.On a déjà assez de corps morts à gérer.Ils regardent la jeune femme qui est en train d\u2019étudier quelque chose dans un carnet.- Et pourtant, ça ne devrait pas être loin d\u2019ici\u2026 Yann me regarde droit dans les yeux.Il a l\u2019air d\u2019essayer de comprendre ce que je veux, mais moi-même je ne le sais plus très bien.Une autre nuit à moi\u2026je pourrai terminer de lire le carnet de voyage de ma mère.Plus le temps avance, plus je me dis que j\u2019ai commis une erreur en ne le lisant pas au complet, après tout c\u2019est ce qui m\u2019appelait tant de mon ancienne bibliothèque.Je me suis égarée dans les détails.Yann essaie de convaincre les policiers de me laisser partir.Il justiie mon comportement, explique que je suis sous le choc.- Oui effectivement je suis sous le choc! Et toi tu ne l\u2019es pas?Tu ne trouves pas ça aberrant qu\u2019ils s\u2019intéressent plus à une voiture dans le bois qu\u2019à une personne en pleine crise.- Madame, si on intervenait auprès de toutes les personnes qui font des crises comme vous dites on ne pourrait pas faire notre travail convenablement.Je m\u2019apprête à leur rétorquer qu\u2019ils devraient pourtant se préoccuper un peu plus du mal de vivre, que ça s\u2019appelle de la prévention, mais Yann détourne mon attention. 216 SECTION III Poésie/Création - Rose\u2026 je peux pas me mettre dans la merde maintenant\u2026Tu vois pas que ça sert à rien de leur répondre?Je demande à Yann de partir sans moi.Je le rejoindrai.Qu\u2019il s\u2019en aille vers Sagana.Quant à moi, ce rêve m\u2019apparaît pour l\u2019heure complètement inaccessible.De toute façon, je veux accompagner la jeune femme jusqu\u2019à l\u2019hôpital.Je ne fais pas coniance à ces agents.J\u2019exige qu\u2019ils ne la touchent plus et là, enin, ils m\u2019écoutent.Yann vient m\u2019aider à l\u2019emmener jusqu\u2019à leur voiture et à l\u2019installer sur la banquette arrière.Dans cet espace aseptisé, elle a l\u2019air encore plus perdue.Je retourne chercher mon sac au fond du Volks et viens la rejoindre sous le regard méiant des policiers.Ils n\u2019ont rien à craindre, ma rage est dans mes mots, pas dans mes gestes.J\u2019embrasse Yann du regard.Nos doigts s\u2019agrippent quelques secondes.On dirait une scène de ilm.En amenant la jeune femme vers l\u2019hôpital, les policiers m\u2019expliquent que ça leur arrive souvent de trouver des Indiennes complètement intoxiquées.Je leur demande ce que ça change pour eux que ça arrive souvent.Est-ce moins grave?Moins tragique?*** Camille Caron tisse des liens entre la littérature et la société depuis toute jeune.Elle a réalisé une maîtrise en création littéraire à l\u2019Université de Montréal sur les récits de voyage et leur rapport à l\u2019histoire.Passionnée par la présence des arts dans l\u2019espace public, elle s\u2019intéresse aux manifestations artistiques multidisciplinaires et porteuses de sens commun. POSSIBLES Automne 2017 217 L\u2019homme à la rivière Par Gil Léveillée À l\u2019ami des chevaux Un soir, il ferma les yeux et il se rendit dans un lieu auquel il songeait depuis quelques années.C\u2019était inévitable.C\u2019était une sensation en lui, une respiration qui cherchait son soufle comme un certain soir d\u2019été où l\u2019envie fut irrésistible de sortir et de s\u2019asseoir en plein milieu d\u2019un champ pour ne faire que respirer l\u2019air frais et humide du soir, les pieds dans les herbes fraîches et la tête tournée vers le haut, verticalement, vers les étoiles.Respirer vers le haut.Un besoin en urgence de cet espace sans nom, sous le ciel du soir, libéré, seulement que respirer l\u2019air à grandes bouffées.Il sentait même qu\u2019il n\u2019en aurait pas trop de toute la nuit et de quelques jours en plus pour nettoyer les alvéoles de ses poumons et reposer un esprit survolté, presque au bord de l\u2019épuisement.Sans le vouloir ou même le savoir, les images d\u2019une rivière montaient à la surface de son esprit comme les vagues du leuve Saint-Laurent l\u2019automne dans la baie, lors des grandes marées, ou au printemps, lorsqu\u2019il déambulait près des glaces qui fondaient.Tous les petits bruits de l\u2019eau qui retournait à la mer l\u2019enchantaient.Mais jamais il n\u2019avait cherché à marcher près d\u2019une rivière, au mieux près d\u2019un petit ruisseau tout près de la maison dont le débit augmentait au printemps au point d\u2019entendre le bouillonnement de la petite chute qu\u2019elle avait engendrée et qui dévalait la pente entre les arbres de la côte.Mais la rivière qui coulait en lui emportait des eaux puissantes dont on apercevait à la surface la crête mordorée des bouillons qui descendaient fermement vers leur destin et dont les embruns projetaient des vapeurs fraîches sur le visage.Pour lui donner sa forme déinitive, il fallait y penser chaque jour, à tête reposée et ne pas en forcer la conception.En fait, le mot penser 218 SECTION III Poésie/Création ne convenait pas à l\u2019opération.Petit à petit, deux autres éléments s\u2019ajouteraient, celui d\u2019un petit espace vert de protection bien délimité, en retrait de la force des eaux et, en quelque sorte sécrété par ce paysage, un être, il ne savait comment le qualiier, y ferait son apparition au moment opportun.Il ne voulait pas se prononcer sur le caractère qui revêtirait cet être de la forêt comme si une logique de la rêverie devait suivre son cours.Quelqu\u2019un qu\u2019il attendait depuis toujours et qui marchait avec lui au bord du leuve et dans la forêt, quelqu\u2019un qu\u2019il avait désespérément voulu rencontrer dans la vraie vie à une certaine époque.Non pas qu\u2019il se sente abandonné à lui-même ou peu entouré d\u2019amis, mais il lui manquait la compagnie d\u2019un être à la fois très intime et très éloigné, inconditionnel, mais sans complaisance comme une sorte de guide.Un jour, il l\u2019avait invoqué, il avait tenté de le décrire sous la forme de plusieurs hypothèses, mais il n\u2019était pas venu.Plus tard, dans ses rêves, il revêtait souvent les traits d\u2019un jeune étudiant d\u2019une de ses classes dont l\u2019expression du visage, surtout celle de la certitude tranquille du regard, sufisait à le réconforter comme un frère, sans intervention, à l\u2019inviter sereinement à continuer son travail comme s\u2019il avait une longueur d\u2019avance sur lui et qu\u2019il savait.Dans un autre rêve, depuis qu\u2019il voyageait au Maroc, un homme presque aveugle l\u2019attendait, presque un mendiant, il ne savait plus de quelle nationalité, marocaine ou indienne, lui, précisément dans une foule, pour lui serrer la main et lui transmettre la bonté qu\u2019il disait ressentir venir de lui, qui passait de l\u2019un à l\u2019autre à travers le contact de cette main qu\u2019il garda longtemps dans la sienne comme le faisaient les Orientaux.Il ne savait pas qui il était, mais cet être semblait le comprendre et le connaître au- delà de lui-même.Un soir, par nécessité de se rafraîchir, il se transporta par la pensée jusqu\u2019à la rivière dont le paysage s\u2019était à peu près ixé dans son esprit.Il mit les pieds sur un espace déboisé un peu surélevé.Il ne savait pas où il se trouvait, mais la rivière apparaissait en contrebas, sufisamment alimentée pour créer tout l\u2019espace du son qu\u2019elle occuperait et favoriser le désir de l\u2019exploration et donner un cadre à des perceptions qui fatalement naîtraient en lui.La rivière présentait tout près de sa rive un petit bosquet d\u2019arbres et quelques mares d\u2019eau.Il lui avait pris un certain temps à modiier mentalement le paysage pour y intégrer le POSSIBLES Automne 2017 219 petit bosquet de son enfance dans lequel il aimait entrer pour voir la lumière lotter dans le ruissellement des feuilles des jeunes peupliers et en respirer les odeurs de la couleur jaune.Il y avait passé des moments d\u2019émerveillement pur, couché au ras du sol, aussi purs que le jaune des feuilles qui ruisselaient de vent et de lumière sous ses yeux.Un petit ruisseau coulait à cet endroit où son père venait faire boire ses chevaux et la terre tout autour en était imprégnée, presque marécageuse.Le temps avait fait se fondre le bosquet au paysage de la rêverie et il en avait aménagé le sol.Il pourrait donc s\u2019y asseoir, tout près de sa rivière.Plus tard, il avait pensé à celui qui sortirait de la forêt pour venir à sa rencontre.Il fallait qu\u2019il retourne à son paysage et qu\u2019il l\u2019attende sans vraiment penser à lui, surtout pas.Ni y penser, ni ne pas vouloir y penser.Que cette pensée soit assez lointaine pour être au fond de lui et qu\u2019elle ne devienne jamais une préoccupation.Qu\u2019il l\u2019oublie.Qu\u2019il se laisse imprégner par l\u2019atmosphère ambiante, qu\u2019il écoute le silence et le siflement feutré du vent dans le petit bosquet et au loin, surplombant, le son de la rivière magniié par l\u2019espace qui le réverbérait.Il n\u2019y venait pas seulement que pour la beauté du paysage ni seulement pour y être seul ou pour se rafraîchir ou écouter le son feutré de la rivière, mais peut-être encore plus pour se mettre en attente sans attendre d\u2019un mot, d\u2019un secret ou d\u2019une phrase qui sans être provoquée remonterait en lui inopinément, une signiication, un accord.Sans se le dire, il sentait que l\u2019être qui se présenterait à lui n\u2019en serait que la distillation la plus pure comme celles des plantes pour un parfum.Il lui faudrait plusieurs rencontres et penser que l\u2019homme ne viendrait peut-être jamais comme si une nécessité que lui était seul à connaître en justiierait l\u2019apparition.Il lui fallait s\u2019abandonner à cette façon de vivre qu\u2019il apprenait à maîtriser de plus en plus dans sa vie personnelle.Un soir, il avait cru le voir ou peut-être seulement l\u2019imaginer.C\u2019était un homme de la forêt qui ne ressemblait à personne, plutôt une silhouette, un être très grand qui portait un chapeau noir cachant son visage comme dans une nouvelle fantastique de Théophile Gauthier qu\u2019il avait étudiée en classe avec ses élèves.Son visage restait indistinct, mais il semblait se déplacer en souplesse et il n\u2019inspirait aucune crainte à son observateur.Il ne se montra à la vue que quelques brefs instants, 220 SECTION III Poésie/Création que pour conirmer sa présence.Malgré la brièveté de son apparition, il put tout de même sentir qu\u2019il était d\u2019une droiture et d\u2019une rigueur exemplaires, pétri de bonté et de forte patience et qu\u2019il pouvait faire preuve de compréhension ininie.Cet être n\u2019était pas un être humain, pas complètement, mais un substrat, comme une accumulation de plusieurs expériences de vie, comme une sécrétion de la forêt, un homme de la forêt.L\u2019intérieur de son corps, si le mot convenait, semblait constitué d\u2019une substance dont la densité accusait une certaine légèreté comme s\u2019il s\u2019était avéré impossible de le saisir.Mais le but de sa présence n\u2019était que de l\u2019assurer de son existence et de son entière disponibilité.S\u2019il en avait besoin, s\u2019il ne le craignait pas, car il avait beaucoup de sérieux et de rigueur en lui pour le moment et une écoute entière, même s\u2019il était pour le moment impossible de voir son visage qui, au fond, n\u2019avait pas vraiment d\u2019importance.Puis, il disparut aussi en douceur qu\u2019il était venu.Mais pour le moment, il savait qu\u2019il n\u2019éprouvait pas le besoin de rencontrer cet homme ou qu\u2019il n\u2019y était pas prêt.Il lui sufisait de savoir qu\u2019il était dans la forêt.Tout ce qui comptait, c\u2019était de pouvoir descendre à la rivière comme il le souhaitait, sans nécessité, pour le plaisir de proiter de la rivière, de la verdure, du vent dans les feuilles, de la fraîcheur de la forêt et du sol sur lequel il posait les pieds, du son multiple de l\u2019eau, du petit bosquet aménagé que pour lui seul et de se laisser porter par le mouvement hypnotique des eaux, mouvement perpétuel de la vie qui l\u2019emportait vers un voyage hors de lui-même, l\u2019esprit libéré de toute contrainte, dans le silence de la contemplation d\u2019où surgiraient les mots qu\u2019il avait besoin d\u2019entendre.*** Gil (Gilles) Léveillée est professeur de littérature au collège de Saint- Jean-sur-Richelieu, au Québec.Il détient un doctorat en littérature française.Il a publié en revue (XYZ, Nuit Blanche, Trois, Possibles, Art Le Sabord, Brèves, etc.) et dans un collectif en hommage à Marguerite Yourcenar.Il a également fait paraître un récit intitulé Les paysages hantés et le recueil de nouvelles Lieux de passage chez Québec Amérique. POSSIBLES Automne 2017 221 Éco-F.Par Ève Marie Langevin 222 SECTION III Poésie/Création POSSIBLES Automne 2017 223 27MAI1 JUIN 2016 Elle, la Terre polluée dévore La Mer acidiiée détruit Réchauffée, engloutit Ses enfants Elles, les femmes appréciées, estimées portent, enfantent, nourrissent, apportent au monde Nous lui appartenons Femme-terre-paysage intérieur, air Pensées apaisées Reviviiées Par connexion intime Vie/Mort Lorsque pas sur la terre Regarde ciel immortel Jardin ombelle ondulatoire Femme-jardin levant Courbes de l\u2019horizon Exploratoires Lumière de la nuit Ou Nuit de la lumière ?La paix arrive au Moment du passage Fleur de chrysalide Aube qui régénère Lumière de lune-pulsation Éclaire nos cœurs blessés Réconcilie la vie 224 SECTION III Poésie/Création À l\u2019apaisement du combat en soi signiiera le renouveau de la Terre, sa respiration profonde et enin la joie de naitre d\u2019Elle et d\u2019Elles.Au moment de très petit Matin chantant Le moment de la puissance du petit au moment du solstice à 3 h 45 Lorsque le chant des oiseaux Nous ramène au chant Premier de l\u2019éternité Des Genèses *** Note de l\u2019auteure Je dois une ière chandelle au texte de Marc Eigeldinger « Le poète est doué du sentiment du sacré »1 qui décrit l\u2019expérience spirituelle d\u2019un paysage intérieur; inspirée également par le texte de Gil Léveillée ?publié dans nos pages?que je venais de lire « L\u2019homme à la rivière », alors que j\u2019étais bloquée sur la in du poème (la case blanche), que j\u2019ai laissé inalement, car elle symbolise aussi l\u2019indicible.J\u2019en étais donc à.désintellectualiser et à peiner à ce moment le plus creux de la nuit, juste avant les promesses de l\u2019aube et le chant immémorial des oiseaux, quand vint l\u2019instant où j\u2019ai retrouvé le lot, c\u2019est-à-dire ici une compréhension-respiration intérieure \u2013 un surgissement dans mon propos entre destruction humaine de la nature & comportement contre les femmes comme manifestations d\u2019un désordre psychique lié à un certain type de blessure et à un certain désordre social, et les mots pour le dire.*** Ève Marie Langevin est poétesse, enseignante et Tricoteuse du peuple qui se consacre à refaire le monde une maille à la fois.Elle se relie particulièrement ici aux cycles sacrés et aux liens cachés dans leurs manifestations de vie et de mort.1 Tiré de « Poésie, langage sacré » in « Poésie et métamorphoses », 1973, dont un extrait est reproduit dans : Frédéric Brun.« Anthologie manifeste.Habiter poétiquement le monde ».2016.France : Poesis POSSIBLES Automne 2017 225 Atrabile, Melancholia No1 Par Sonia Alice Martin 226 SECTION III Poésie/Création Le sort des phalènes Par Sonia Alice Martin \u201cWe lived, as usual by ignoring.Ignoring isn\u2019t the same as ignorance, you have to work at it.\u201d ?Margaret Atwood, The Handmaid\u2019s Tale Nous vivions, comme d\u2019habitude, en ignorant.Ignorer n\u2019est pas la même chose que l\u2019ignorance.Il faut se donner de la peine pour y arriver.La Servante écarlate \u201cIt was a bright cold day in April, and the clocks were striking thirteen.\u201d C\u2019était une journée froide et lumineuse d\u2019avril, et les aiguilles indiquaient treize heures.?George Orwell, 1984 La nuit, les insectes volants se repèrent par rapport à la lune.Ils volent en la gardant sur le côté, et se déplacent ainsi en ligne droite.Lorsqu\u2019ils croisent une source de lumière artiicielle, ils se comportent comme s\u2019il s\u2019agissait de la lune.Désorientés, ils inissent par voler en rond autour d\u2019elle jusqu\u2019à épuisement.L\u2019éclairage artiiciel est leur principale cause de mortalité. POSSIBLES Automne 2017 227 Nous avons perdu la lune.Nous avons fait des promesses comme on ne tient pas des résolutions, et il est tard.Les spectres ont envahi les corridors.Il n\u2019y a plus de miracle dans nos oratoires.Nous conjugue empêcher le bras tendu drapeau en berne.Nos mains n\u2019ont plus d\u2019emprise.Nos mains sont devenues les mains négatives de Duras.Nous sommes ceux qui appellent.Nous sommes ceux qui appelions, qui criions, il y a 30 000 ans : je t\u2019aime.Nous crions que l\u2019on veut t\u2019aimer, que nous t\u2019aimons.Nous aimons quiconque entendra que nous crions.Sur la terre vide, resteront ces mains sur la paroi de granit face au fracas de l\u2019océan.Personne n\u2019entendra plus.Ne verra.Nous avons crié ton nom comme on se rend à l\u2019abattoir.Nous n\u2019avons été graciés de rien.Nous sommes tous ces lièvres immortalisés par Chardin.Mais qui se souviendra de nous ?Le temps ile, les chevaux hennissent, les oies repartent et ne reviendront pas.Nous mourons, au passage des oies.Des lichens poussent en nous comme une mort lente.Nos visages gris d\u2019automne, pâles et secs, tombent sur l\u2019asphalte comme des obus, dans le plus terriiant des silences. 228 SECTION III Poésie/Création Et qu\u2019il ne soit trop tard pour la grâce brutale.Chaque matin se lever à 5h glisser les rideaux ouvrir la fenêtre (regarder) dehors Apollon court vers les Daphnée fuyant, mais il n\u2019y a plus de lauriers où s\u2019asseoir ni en lesquels se transformer, ni de Bernini pour immortaliser la scène (détourner le regard) sortir marcher dans le sentier prendre dans mes bras tous les chats morts sous la pluie à midi se mettre à genou dans les rivières d\u2019eaux noires redresser tous les cous des Cormorans la terreur passée latter un béluga géant sur la berge le soir venu si les étoiles sont belles, ne pas trop traîner dans les bois.rentrer vite la nuit tombe, et il fait froid ce soir.(oui) rentrer POSSIBLES Automne 2017 229 fermer la porte pour ne pas pour empêcher réaliser qu\u2019on a oublié de fermer la fenêtre quand une odeur fétide se répand dans la pièce c\u2019est la mort de nous qui empeste même le décor se sauve aussi vite que le vent traîne la mer ne demeure que le lit faséyant au sud de nulle part et la mélancolie d\u2019une vanité clouée au mur où trônent un narcisse, et une clepsydre entre deux jacinthes ce soir des baleines s\u2019endormiront en pleurant sous mes côtes à minuit ma main s\u2019ouvrira sur leur mort tranquille 230 SECTION III Poésie/Création Demain j\u2019irai m\u2019asseoir au comptoir d\u2019une cantine, je dirai tout, dos au monde, face au miroir, mais il sera trop tard pour Vivre sa vie.Je tomberai en moi comme dans un gouffre.Quand l\u2019aiguille pointera 13, Nous tomberons en nous comme dans un gouffre.Et qu\u2019il ne soit trop tard pour la grâce brutale.*** Sonia Alice Martin est auteur, illustratrice et photographe; elle a publié \u2013 textes et œuvres \u2013 dans plusieurs revues littéraires, et son travail photo a notamment été présenté au Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ), ainsi qu\u2019au Musée régional de Rimouski.Elle vit à Montréal où elle travaille présentement à l\u2019achèvement d\u2019un roman autobiographique. POSSIBLES Automne 2017 231 Of Flowers, Horses, and Men, Genèse Par Sonia Alice Martin 27MAI1 JUIN 2016 232 SECTION III Poésie/Création Nos corps territoires Par Louba-Christina Michel J\u2019oublie mon regard dans le ciel.Je ne sais pas être entièrement là, sans m\u2019échapper quelque part.Joanne Morency, Miettes de moi S\u2019effondrait Le monde imaginé de lignes loues Les mots les cris les plantes Te cherchais entre chaque respiration L\u2019eau montait À tes pieds des oiseaux Explosent dans le noir Tu respires vague Sans visage mes blessures Résonnent Dans ma tête jamais seule Voir passer le temps Sur tes lèvres éclats Mon ventre sourd À retardement Contemplons notre in immobile En sentant s\u2019étirer nos peaux Respirons la poussière * POSSIBLES Automne 2017 233 La nuit éclate Sur ces corps territoires Insoumis *** Louba-Christina Michel, artiste visuelle et littéraire, est née à Chandler en 1987.Elle retourne en Gaspésie après des études en littérature et en arts visuels.Elle s\u2019implique dans le milieu culturel de sa région.Elle vit et crée à Percé et tente de se déinir face au territoire inini de l\u2019endroit. 234 SECTION III Poésie/Création Tableau de la première chasse Par Marco Boudreault 27MAI1 JUIN 2016 Dernier vestige immolé Des souvenirs de rivières, des arbres Seuls se remémorent Ses chasses innombrables Les vieux édentés Aux rides des tepees ravagés Hai! Qu\u2019il était bon le temps Des premières lueurs Quand la lune s\u2019estompe Comme huhumichiu (hibou) à la levée du soleil La rosée du matin baignant nos pieds À présent nos wigwams Ne sont que des amuses-gueules Pour touristes Nanikana, Manicouagan, Atikospi, Manawan, Eskomins, Kabir-kou-bah, Kitiganisipi, Madawaska Ont en eux le soufle des chasseurs Tchichatamurueu (le vent est chaud) Tchichachteu (le soleil est chaud) Mon cœur éclate d\u2019une braise ardente De revoir l\u2019aube des campements Les voix des ancêtres Font entendrent leurs chants Parmi les chutes dévastatrices Des portages disparus Seul reste l\u2019écho de leurs voix Dans l\u2019oubli des matins POSSIBLES Automne 2017 235 Houlées par le battement des tambours Par la nudité des rires des enfants Rien n\u2019importait le plus Que le tableau De la première chasse Achchi Déchiré par les matins décolorés Des mains trop distraites Où ne sortent que des sanglots de pluie Mon corps sauvage délire En berceuses de rêve Enin je pleure aux creux des canots ravagés Sous le regard des arbres Porté par l\u2019ombre Porté par la douleur Mes yeux se nourrissent Des étoiles pétriiées Par la courbure des marées Aux pieds des forêts enneigées L\u2019écureuil ne désire Qu\u2019un arbre pour s\u2019abriter Mais il ne reste Que des chicots D\u2019épreuves photographiques De terre gorgée d\u2019épinettes De sapins, de bouleaux Et le vent balaye son désarroi Sur l\u2019arête aiguisée des rochers Noyade implacable De la coupe à blanc Muré par un ciel d\u2019acier Ayé ha! Je vois 236 SECTION III Poésie/Création Les âges trépassés De l\u2019homme muet Sourd aux cris de la Terre Inerte les leurs lunaires S\u2019allongent Lueurs spectrales De notre propre naufrage Nous nous enchaînons Aux destins de nos chaînes Pour contempler de nos yeux mornes Ce que fût une fois Achtchi (La Terre) *** Entre le conte et la poésie, entre les mots et le canot, la rivière de l\u2019inspiration coule à l\u2019orée des rochers, Marco Boudreault est né parmi ce paysage, à L\u2019Anse St-Jean sur le bord de la rivière Saguenay.Tout jeune il a navigué auprès de son père capitaine et de son oncle.Sa découverte de ses origines autochtones, le pousse vers un rivage insoupçonné.Celui-ci saisit le sens de son écartèlement entre sang blanc et rouge qui parfois ont de la dificulté à cohabiter.C\u2019est l\u2019éternel combat de qui nous sommes.Ni-blanc, ni-rouge simplement métis.Sa vision de la vie change, ses mots dansent dans un rythme endiablé.Émerge alors une poésie métaphorique où les images et les émotions valsent sur un fond de prose. POSSIBLES Automne 2017 237 Dernier instant de calme Par Nikolaï Kupriakov Part 138.2015.Huile sur toile, 101 x 76cm (40\u2019\u2019 x 30\u2019\u2019) 238 SECTION III Poésie/Création Littoral Par Anatoly Orlovsky 27MAI1 JUIN 2016 l\u2019oeil une rosée d\u2019outre-feu en Laurentie ce résineux soleil quelles vocalises pour une terre habitable Photo: Anatoly Orlovsky © POSSIBLES Automne 2017 239 amen pour y sur-naître dans l\u2019agonie des aubes cette heure / tranchée col grimoire fracture ou sonde?aucun autel en vue tout se mythiie et l\u2019eau y remontait décharge inaltérable sur terre sans yeux aux parois des stalactites mélèzes d\u2019horloges puristes un arc-en-neige de soir en sang de toi plus immergée qu\u2019un lac chronolytique en rouge mineur en ut amen Photo: Anatoly Orlovsky © 240 SECTION III Poésie/Création Blanc tonique 27MAI1 JUIN 2016 Avril \u2013 ta fêlure lyrique.J\u2019appelle une nouvelle béance et la boue fondatrice.Que viennent les blanches pluies Le mot \u2018outarde\u2019 traversera les ongles, la banquise des larmes jamais bues.Ici la peau s\u2019aère au large tombent les âges en frémissante grêle en écume des aflictions polaires.Avril \u2013 verger des neiges toniques Photo: Anatoly Orlovsky © POSSIBLES Automne 2017 241 Le sang des autres 27MAI1 JUIN 2016 Je rêve d\u2019une éclipse sans feu.Suis-je une veine d\u2019argile, un contre cristal?Je rêve de rouille exquise, de vie sans lammes.Le ciel n\u2019y est plus, ni le granit des hautes herbes.Aux autres, tout le sang des nuages.Ma peau en berne, je n\u2019y serai pas.J\u2019y serai l\u2019onde entière, la prière des glaces.Je rêve d\u2019une éclipse en été.Photo: Ève Marie Langevin © 242 SECTION III Poésie/Création Clairière 27MAI1 JUIN 2016 La mer s\u2019enlise ici \u2013 abaque jour excision abaque ciel lac jour sémaphore semence abaque sol aube tambour âtre et collier et cette lumière d\u2019argile déleste le premier lac aux merles les écorces, leur germinal soleil .neige à pierre fendre.Un skieur, serti de photons, sans terre visible \u2013 aube; du passé, seuls y choient les envols et ce collier solaire qui bruit Photo: Anatoly Orlovsky © POSSIBLES Automne 2017 243 Marais Tes veines en feu, tu chantes une lune au cœur qui tremble sur ma Norvège crevassée, quémandes un feu de paille, un peu de chaleur pour nos peaux de bêtes transies où l\u2019amour se brisait lorissant comme une lamme d\u2019icebergs Cent mille étoiles à Noël couvrent d\u2019un rose impossible la montagne née de cette nuit subantarctique fer spasmes épée-ruisseau spasmes otaries dernière caresse cristal argile fer convulsions marée cinq litres d\u2019essence Reste ta sève sombre à boire \u2013 que monte cette ièvre en nous que s\u2019y refonde notre océan-cité terrestre ici débute ce nocturne-long-marais érodé dans nos corps de passion Photo: Anatoly Orlovsky © 244 SECTION III Poésie/Création Aux confins novembre, ce chant (traces et fumée, mare blanche) un chant réduit en poussière par la fatigue la déforestation de soi ou chant pur, se dire « frémir d\u2019agonie trop compacte, protéiforme déjà sous les faisceaux de quelle anti-terrestre lumière qui rase cette pierre » \u2013 cette pierre sanguine \u2013 eau froide à boire dans les forêts pâles dégarnies, aucun feuillage, aucun vert empâtement pour diffracter l\u2019outre-pathos des troncs, des yeux lacustres chantant leur claire longue vitreuse sarabande.Ronces et épines ou deux adolescents pétris de matins cristaux, avec leur inondante passion trop neuve pour retomber, pour se poser en suie des noms (blé, havre, dégel) deux êtres-ondes-orilammes traversent la ville aux conins des forêts *** Poète, compositeur et photographe, Anatoly Orlovsky cultive ses sons- sens-images assemblés en hybrides (é)mouvants tendant à rendre commune et tonique une part de l\u2019inextinguible en nous.Anatoly, qui se produit régulièrement à Montréal, a enregistré quatre disques compacts, dont le plus récent avec la poétesse Ève Marie Langevin, tout en exposant depuis 2002 ses photographies remarquées par La Presse, la revue Vie des Arts et Ici Radio-Canada.Photo: Anatoly Orlovsky © POSSIBLES Automne 2017 245 Tankas en partance Par Sandrine Davin naître quelque part là-bas sur un bout de terre labouré de sens et sous l\u2019herbe courbée l\u2019initiale de ton nom le ciel s\u2019habille de brume - un pont entre terre et ciel à l\u2019abri des silences trop lourds - les étoiles ilent 246 SECTION III Poésie/Création toile transpercée par un éclat d\u2019étoiles - ciel de novembre grignoté par les nuages lourds écorchant l\u2019horizon silence de plomb - sous des locons de ouate la nuit se referme sur la crête de la terre qui crevasse sous nos pas POSSIBLES Automne 2017 247 entre terre et ciel au loin un pont en bois serait-ce un mirage à la porte des rêves ou l\u2019image d\u2019un ailleurs lune pâle - la nuit de ils barbelés raccommode les étoiles ilantes où les silences se meurent 248 SECTION III Poésie/Création nuit déigurée où des miettes d\u2019étoiles éclaboussent l\u2019ombre rampante dans le silence chaotique de nos pas tempête électrique dans un ciel constellé de particules où l\u2019humain n\u2019est qu\u2019un atome - microbe de la galaxie *** Sandrine Davin est née le 15 décembre 1975 à Grenoble (FRANCE) où elle réside toujours.Elle est auteure de poésie contemporaine, haïkus et tankas, elle a édité 9 recueils de poésie dont le dernier s\u2019intitule « Chut.» aux Editions du Tanka Francophone.Elle est également diplômée par la Société des Poètes Français pour l\u2019un de ses poèmes. POSSIBLES Automne 2017 249 Recueillement Par Emmanuelle Grosjean 27 M AI1 JUIN 2016 On entre dans la forêt comme on entre dans une église : dans l\u2019humilité et le recueillement, saisi par la puissance du lieu et la beauté de sa voûte. 250 SECTION III Poésie/Création Géants silencieux Nous partageons nos vies avec ces géants silencieux, témoins de tout, bienveillants, qui nous offrent sans condition le meilleur d\u2019eux-mêmes.Et si l\u2019amour qu\u2019ils nous portent, en restant ainsi parmi nous, est bien plus grand que notre propre aveuglement, c\u2019est peut-être pour nous montrer la voie à suivre pour délaisser notre petitesse et s\u2019élever un jour comme eux, jusqu\u2019à toucher le ciel. POSSIBLES Automne 2017 251 L\u2019espoir L\u2019espoir doit être l\u2019invention des oiseaux.A-t-on déjà vu si frêles créatures déployer tant de cœur pour une simple chanson ?Ils doivent savoir de la vie quelque chose qui nous échappe, et c\u2019est pour cette raison qu\u2019ils s\u2019égosillent par tous les temps à nous le répéter.*** Emmanuelle Grosjean est une passionnée de la vie et de l\u2019être humain qui aspire à créer de la beauté à l\u2019aide d\u2019images et de mots. 252 SECTION III Poésie/Création "]
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