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Titre :
Possibles
Éditeur :
  • Montréal, Québec :Revue Possibles,1976-
Contenu spécifique :
Vol. 43, no 2, automne 2019
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
quatre fois par année
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Possibles, 2019, Collections de BAnQ.

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[" POSSIBLES VOLUME 43.NUMÉRO 2.AUTOMNE 2019 Décolonialité(s) : dialogues théoriques et expérimentations DÉPARTEMENT DE SCIENCE POLITIQUE, Dominique Caouet te, Pav.Lionel Groulx, Université de Mont réal C.P.6128, Succursale Cent re-ville, Mont réal (Québec), H3C 3J7 SITE INTERNET : www.redt ac.org/ possibles RESPONSABLES DU NUMÉRO : Ayélé Marie d\u2019Almeida et Grégoire Autin COMITÉ DE RÉDACTION : Ayélé Marie d\u2019Almeida, Christine Archambault, Grégoire Autin, Dominique Caouette, Camille Caron Belzile, Marie Cosquer, Régis Coursin, Gabriel Gagnon, Nadine Jammal, Maud Emmanuelle Labesse, Bochra Manaï, Jean-Pierre Pelletier, Anatoly Orlovsky, Jean-Claude Roc, Maïka Sondarjee, Geneviève Talbot et André Thibault COORDINATION : Dominique Caouette, Régis Coursin, Marie Cosquer RESPONSABLE DE LA SECTION POÉSIE/ CRÉATION : Anatoly Orlovsky CO-RESPONSABLE DE LA SECTION POÉSIE/ CRÉATION : Jean-Pierre Pelletier avec l\u2019assistance de Vicki Laforce RESPONSABLE DE LA SECTION DOCUMENTS : Régis Coursin RESPONSABLES DE LA PRODUCTION : Adrien Vallat et Matthieu Le Chanjour CONCEPTION GRAPHIQUE : François Fortin COUVERTURE : Caribou blanc (Tuktu Qakuqtaq) par Ningiukulu (Ningeokuluk) Teevee - 2010, Lithographie, 57 x 76.8 cm.Reproduction autorisée par la galerie Dorset Fine Arts (une branche de la West Bain Eskimo Coop), Toronto.©Tous droits réservés à la galerie et l\u2019artiste.CORRECTION, RÉVISION et TRADUCTION : Christine Archambault, Grégoire Autin, Régis Coursin, Vicki Laforce, Carole Michaud, Anatoly Orlovsky et Jean-Pierre Pelletier MEMBRES FONDATEURS : Gabriel Gagnon, Roland Giguère, Gérald Godin, Gilles Hénault, Gaston Miron, Marcel Rioux La revue Possibles est membre de la SODEP et ses articles sont répertoriés dans Repères.Les textes présentés à la revue ne sont pas retournés.impression : Le Caïus du livre Ce numéro : 15$ La revue ne perçoit pas la TPS ni la TVQ.Dépôt légal Bibliothèque nationale du Québec : D775 027 Dépôt légal Bibliothèque nationale du Canada : ISSN : 0707-7139 © 2019 Revue Possibles, Montréal POSSIBLES POSSIBLES Automne 2019 3 TABLE DES MATIÈRES Éditorial : Oui, mais.9 Ayélé Marie d\u2019Almeida et Grégoire Autin SECTION I : Décolonialité(s) : dialogues théoriques et expérimentations Le décolonialisme et ses déclinaisons.14 Benjamin Pillet Suis-je un colonisateur ?.29 Simon Dabin La souveraineté alimentaire autochtone comme outil de décolonisation.41 Chelsea Major et Sheri Longboat - Traduction : Carole Michaud Épistémologies du Sud.61 Danielle Coenga Oliveira Résistance cérémoniale dans la Cordillère.74 Chloé Sainte Marie Comment faites-vous : De la décolonisation de l\u2019action ?.76 Carine Nassif-Gouin Colonialisme, genres et développement.91 Ayélé Marie d\u2019Almeida et Sandra Coi Qu\u2019ont ils fait de10 à 17h ?.100 Amrita Gurung - Traduction : Grégoire Autin Afrique subsaharienne : décolonisation, sous-développement et aide au développement .116 Jean-Claude Roc 4 TABLE DES MATIÈRES SECTION II Poésie/Création La purge du sang.123 Nora Atalla Mots muets.131 Claudine Bertrand La langue efacée.135 Maxime Catellier Croc fendu (Split Tooth), extraits.138 Tanya Tagaq Traduction de l\u2019anglais : Anatoly Orlovsky, Christine Archambault Caribou blanc (Tuktu Qakuqtaq).142 Ningeokuluk Teevee Rituels.144 Dominique Gaucher Prédestination (Bashertkayt), extraits.151 Rachel Korn - Traduction du yiddish : Chantal Ringuet Portrait de mon père.156 Anatole Golod Dessine-moi l\u2019arbre / Unashinataimui tsheku-mishtiku.158 Joséphine Bacon - (en français et innu-aimun) Fondements du Sud .160 Francis Catalano La maison du père.170 Christian Jobin Nipple Alert.172 Emmanuelle Riendeau Cueillir la solitude.177 Vicki Laforce POSSIBLES Automne 2019 5 Moi, seul venant de l\u2019orient (Ana al kadimou wahdi mina achark).181 El Hafed Ezzabour - Traduction de l\u2019arabe : Kamal Benkirane Projection intime.183 Sylvain Turner Djintedelèle (prière du Muntu).186 Lomomba Emongo Méditation sacrée.191 Bérangère Maïa Parizeau Sortilèges.193 Andrea Moorhead Louise.197 Marie-Eve Blanchard Rencontre.207 Muriel Faille passages d\u2019hiver (extrait).209 Kateri Lemmens Deux poèmes.212 Marina Maslovskaïa - Traduction du russe : Anatoly Orlovsky Poésie de l\u2019Inachevé (extrait).215 Carole Sorbier Réminiscences.218 Pauline Michel Didascalie per la lettura di un giornale (Instructions pour la lecture d\u2019un journal), extraits.220 Valerio Magrelli Traduction de l\u2019italien : Francis Catalano Fracture, double (extraits) .227 Ghislaine Pesant Sans titre (techniques mixtes sur papier).229 Danielle Lauzon 6 TABLE DES MATIÈRES Révélations tranquilles; la peau, l\u2019amour, la musique.231 Pascale Des Rosiers J\u2019ai embrassé le chant de l\u2019olivine rêveuse avant qu\u2019elle ne touche le sol (extraits).235 Stève Michelin Été Indien II.237 Mona Ciciovan Introduction à l\u2019étude du tracé des ombres.239 Pierre-Louis Quenneville Poèmes choisis.242 Michel Ponce La pirogue (Piroga).245 Melania Rusu Caragiou Traduction du roumain : André Seleanu Mousson.247 Catherine Hurton « Mao écrit : \u201cL\u2019Armée de libération du peuple capture Nankin\u201d ».248 George Elliott Clarke - Traduction de l\u2019anglais : Jean-Pierre Pelletier Traduction en chinois (dans le recueil de Clarke) : Qi Liang Mutations.251 Danielle Dussault La règle du Djeu.259 Roger Stéphane Blaise Idéogrammes.264 Léonel Jules Artistes solidaires : hommage au geste.266 André Seleanu Progression d\u2019un polygone sur deux perspectives\u2026.271 Peter Gnass POSSIBLES Automne 2019 7 SECTION III Documents Partie 1 - Varia Les infrastructures transfrontalières indo-birmanes, entre néolibéralisme et accroissement du pouvoir étatique : quelles conséquences pour les populations birmanes ?.274 Étienne Tardif-Paradis Humanitaire : entre normes et pratiques.288 Marie Ayélé d\u2019Almeida Droits de la Terre-Mère et buen vivir en Équateur et en Bolivie : occasions et déis.299 Deniz Tekayak Evrard Partie 2 - Le Québec militant.Du combat indépendantiste à l\u2019urgence climatique Libertés entravées.312 Jonathan Livernois Sauve-qui-peut au miroir d\u2019une vie, cinquante ans plus tard.324 Jacques G.Ruelland Dans la foulée de la manifestation du 27 septembre.333 Gabriel Gagnon 8 TABLE DES MATIÈRES POSSIBLES Automne 2019 9 Éditorial Oui, mais Par Ayélé Marie d\u2019Almeida et Grégoire Autin À la suite du rapport de la Commission Viens présenté en octobre 2019 et portant sur les relations entre Autochtones et certains services publics au Québec, le premier ministre François Legault a ofert au nom de l\u2019État québécois ses excuses aux Premières Nations et aux Inuits du Québec.Il en a résulté 142 recommandations visant à favoriser une égalité des chances entre tous les citoyens québécois.Ce rapport historique a réjoui plusieurs associations, syndicats et groupes autochtones, notamment l\u2019Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador (APNQL).Ces excuses sont certes les bienvenues, mais certains dénoncent le manque d\u2019action de la part du gouvernement.Plus généralement, on met de l\u2019avant les restes coloniaux et racistes qui s\u2019insèrent dans les relations entre l\u2019État québécois et les Autochtones.Ces relents se manifestent dans tous les domaines, autant dans la santé, dans l\u2019éducation, la langue ou encore la sécurité.On pense notamment aux disparitions et aux assassinats des femmes autochtones qui ofrent une démonstration de plus de la violence coloniale structurelle qui subsiste ici.Ce numéro s\u2019inscrit dans la reconnaissance que nous vivons dans un pays encore marqué par le colonialisme.En efet, les pratiques décoloniales abordées dans les pages suivantes nous apparaissent comme étant de plus en plus nécessaires ; une décolonialité s\u2019adressant à de multiples catégories : genre, race, classe sociale, sexe, sexualité, savoir, ethnicité, jusqu\u2019à la question de la citoyenneté elle-même.La question de la décolonialité reste une question à la fois sensible et encore largement marginalisée malgré diférentes manifestations et initiatives militantes.C\u2019est aussi le cas dans le champ scientiique, et la création de ce numéro a été accompagnée de nombreuses di cultés.Parmi celles-ci, les plus notables ont été le manque d\u2019auteurs s\u2019intéressant à ce sujet et, conséquemment, le manque de disponibilité des personnes travaillant sur ces thématiques et qui sont sur sollicitées.À cela s\u2019est 10 EDITORIAL conjuguée la di culté d\u2019avoir des articles portant spéciiquement sur des pratiques décoloniales.Enin, nous avons voulu favoriser, dans la mesure du possible, une diversité de voix et ne pas nous cantonner aux seules voix dominantes qui ont déjà accès à une parole publique.L\u2019ensemble des di cultés que nous avons rencontrées démontre que la décolonialité reste une question qui mérite d\u2019être approfondie.Les articles qui suivent proposent des rélexions portant sur la décolonialité sous ses diverses formes théoriques et pratiques.Les trois premiers articles de ce numéro plongent dans les débats qui animent les diférents courants de la pensée décoloniale au Canada.Benjamin Pillet explore les « continuités, discontinuités et déclinaisons » du décolonialisme et dresse une forme de géographie historique des formes, présentes et passées, des discours et pratiques décoloniales.L\u2019auteur s\u2019intéresse particulièrement aux formes spéciiques que prend ce discours dans le contexte de l\u2019Amérique du Nord et analyse les rapports entre décolonialité et décolonisation.Cela permet à l\u2019auteur d\u2019expliciter la manière dont le discours décolonial nord-américain participe à un renouvellement du projet de « pluriversalisme transmoderne » porté par le décolonialisme.Le second article explore la position des allochtones dans la lutte décoloniale.Analysant la construction de l\u2019État canadien en tant qu\u2019État colonial, Simon Dabin explicite la manière dont des politiques violentes excluant les Autochtones sont perpétuées.Ces mêmes politiques proitent, d\u2019une manière ou d\u2019une autre aux allochtones qui reproduisent une narration nationale invisibilisant les Premières Nations.En analysant la colonialité de l\u2019État canadien, l\u2019auteur démontre que les allochtones doivent se décoloniser eux-mêmes, lutter contre l\u2019État colonial en soutenant la diversité des nations et individus autochtones et en participant à la construction d\u2019un État \u2013 enin \u2013 décolonisé.Dans le troisième article de ce numéro, Sherri Longboat et ses collègues[1] analysent la manière dont l\u2019alimentation a été et est toujours utilisée par le gouvernement colonial canadien comme outil d\u2019assimilation des Autochtones.Partant de cette analyse, les auteures explorent la manière dont la souveraineté alimentaire peut participer au mouvement de décolonisation à l\u2019intérieur des communautés autochtones sans pour autant réduire ces dernières à leur supposée « traditionalisme ».L\u2019article suivant nous plonge dans des débats qui animent, de POSSIBLES Automne 2019 11 l\u2019intérieur, les discours décoloniaux.Danielle Coenga nous rappelle que c\u2019est en localisant les sujets producteurs de connaissances, en partant de subjectivités opprimées, vivant dans les marges exclues par la colonialité, que l\u2019on peut véritablement construire un discours décolonial.La critique du féminisme décolonial cherche alors à déconstruire les relations de pouvoir \u2013 hétéronormatives et patriarcales \u2013 qui sont reproduites dans le discours décolonial dominant.La prose de Chloé Sainte-Marie vient proposer un interlude poétique où l\u2019on voit une convergence autochtone internationale.Cet interlude nous rappelle que tant les discours décoloniaux que les préoccupations et mouvements autochtones dépassent les frontières géographiques.Les quatre articles suivants s\u2019intéressent aux discours et pratiques décoloniaux dans le contexte du développement et de la coopération internationale.Carine Nassif-Gouin part du constat que la décolonisation n\u2019est pas un processus qui s\u2019est terminé avec les indépendances politiques des anciennes colonies.S\u2019insérant dans les débats portant sur la décolonisation comme processus complexe et pluriel d\u2019émancipation, l\u2019auteure explore les limites de la décolonisation de l\u2019esprit \u2013 des savoirs et des connaissances \u2013 en proposant des pistes pour approfondir ce processus : il s\u2019agit, selon Carine Nassif-Gouin, de passer d\u2019une décolonisation de l\u2019esprit à une décolonisation de l\u2019action.Ayélé Marie d\u2019Almeida et Sandra Coi poursuivent cette plongée dans les pratiques et politiques de développement en proposant une rélexion critique des politiques développementaliste et du féminisme blanc dominant.À travers l\u2019exemple de l\u2019approche Genre et développement, elles analysent comment ces politiques ne reconnaissent pas la diversité des expériences des femmes et le contexte dans lequel elles agissent.Dans une première partie, elles posent un débat épistémologique portant sur les concepts de développement et de genre pour ensuite analyser les notions d\u2019empowerment et d\u2019agentivité.Cela leur permet d\u2019évoquer des pistes concrètes de rélexions en mettant en avant des approches comme celle de l\u2019intersectionnalité.Le texte d\u2019Amrita Gurung analyse la manière dont les processus de paix puis de justice transitionnelle au Népal sont bloqués par les prises de position universalisantes et occidentalo-centrées rigides de 12 EDITORIAL la communauté internationale et des ONG de défense des droits de la personne.Ces dernières défendent une vision politique de la justice qui nie et invisibilise les demandes et revendications des victimes du conlit qui revendiquent pourtant explicitement une justice plutôt sociale et économique que civile et politique.L\u2019auteure explore la manière dont la position des ONG et de la communauté internationale va inalement à l\u2019encontre des revendications, discours et besoins des victimes pour lesquelles ces ONG prétendent pourtant œuvrer.L\u2019auteure démontre ainsi comment des postures de justice peuvent en fait dissimuler une reproduction de discours coloniaux prétendant à l\u2019universalité.Enin, dans le dernier texte de cette section thématique, Jean- Claude Roc s\u2019intéresse à la persistance de structures économiques de dépendances qui maintiennent les anciennes colonies, notamment sub-sahariennes, dans une situation de « sous-développement ».Cet héritage colonial, qui se perpétue dans les politiques dominantes de développement, fait perdurer des formes de misère sociales, de pauvreté, d\u2019oppression et d\u2019exploitation qui nous amènent à comprendre que le processus de décolonisation enclenché par les indépendances nationales est loin d\u2019être terminé. POSSIBLES Automne 2019 13 Îles-de-la-Madeleine La pêche vaut mieux que Old Harry Par Annie Landry Passer l Les courants dans le Golf SECTION I Décolonialité(s) 14 SECTION I Décolonialité(s) Le Décolonialisme et ses déclinaisons Par Benjamin Pillet Malgré le fait que les premières formalisations du vocabulaire décolonial aient eu lieu à l\u2019aube des années 1990 dans les Amériques à l\u2019initiative du groupe multidisciplinaire latino-américain Modernité/Colonialité, leur transmission au reste du monde aura été relativement lente et limitée, et il aura fallu près de 20 ans pour qu\u2019elles percent dans la francophonie.Cette (ré-)émergence n\u2019est également pas dénuée de discontinuités en ce qu\u2019elle s\u2019est produite au travers du iltre de la traduction (entre l\u2019espagnol, le portugais, le français, l\u2019anglais pour ne mentionner que ces langues-là) et de ré-interprétations successives ancrant le discours et les pratiques décoloniales dans des mouvements et des contextes divers.Par exemple, l\u2019existence d\u2019un décolonialisme rassemblant afro-descendant·e·s, Premiers peuples, métisses, migrant·e·s et (descendant·e·s de) colons ou envahisseur·e·s est indéniable dans les Amériques; mais la présence de pratiques et de discours décoloniaux plus hermétiques ou plus axés sur chacune de ces catégories l\u2019est tout autant, et ces (ré-)orientations s\u2019accompagnent donc de diférences et de discontinuités.Il ne faut pas non plus ignorer les diférences qui voient le jour entre les discours et pratiques décoloniales qui se développent en Amérique latine, en Amérique du Nord, en Europe et dans les Caraïbes, sous l\u2019inluence de contextes et de systèmes politiques, culturels et linguistiques distincts.Malgré la présence de discontinuités, diférences ou déclinaisons, il est cependant possible de parler de « décolonialisme » en tant que système de pensées et de pratiques uniié grâce à un dénominateur commun : celui de la « (dé)colonialité ».La colonialité est un « type de pouvoir qui, né du colonialisme moderne, s\u2019applique néanmoins à des domaines autres que juridiques ou politiques » et qui, ayant « survécu au colonialisme [\u2026] a prouvé qu\u2019elle était plus profonde et durable que lui » (Hurtado López, 2017 : 43).Elle appellerait ainsi une seconde décolonisation POSSIBLES Automne 2019 15 qui viendrait compléter la première (juridique et politique) menée aux XIXe et XXe siècles.C\u2019est cette seconde décolonisation qui est décrite sous le projet de « décolonialité ».On pourrait donc dire, en quelque sorte, que l\u2019objet que constitue le décolonialisme incarne en lui-même l\u2019objectif du « pluriversalisme transmoderne » (inauguré par les membres du groupe Modernité/ Colonialité), c\u2019est-à-dire d\u2019une forme d\u2019universalisme qui mette en valeur les « diférentes rationalités et universalités existantes niées par la modernité coloniale » (Ali et Dayan-Herzbrun, 2017 : 9) : il rassemble sous un dénominateur commun une pluralité de pratiques, de savoirs et de discours qui s\u2019entrecroisent, dialoguent et s\u2019entre-choquent tout à la fois.Cet article se propose de procéder à l\u2019exercice \u2013 cher aux pensées postcoloniales et décoloniales \u2013 d\u2019une « provincialisation » (Chakrabarty, 2000), mais appliqué pour une fois au décolonialisme en lui-même.C\u2019est-à-dire de s\u2019intéresser aux continuités, discontinuités et déclinaisons que l\u2019on observe dans le décolonialisme.Ceci répond à l\u2019objectif plus restreint de recentrage sur les formes spéciiques prises par les discours et les pratiques décoloniales en Amérique du Nord, constituée d\u2019une pluralité de territoires non cédés et colonisés, de langues, de cultures et de systèmes politiques.Ainsi, après un retour sur les distinctions à opérer entre colonialisme, postcolonialisme et colonialité, nous nous pencherons sur les rapports complexes entre décolonialité et décolonisation.Ceci sera fait dans le but d\u2019illustrer comment le décolonialisme nord-américain \u2013 notamment marqué par de fortes inluences autochtones \u2013 renouvelle et re-politise le projet global du « pluriversalisme transmoderne » porté par le décolonialisme.Anticolonial, postcolonial, décolonial Lorsque vient le temps de considérer la multitude d\u2019expériences coloniales, leur pérennité et les discours qui les ont légitimées ou critiquées, un enjeu terminologique émerge rapidement.Il est assez clair que toute pratique ou discours visant à légitimer un processus colonial participe du colonialisme.En revanche, celles et ceux qui refusent 16 SECTION I Décolonialité(s) une telle légitimité se retrouvent participer soit de l\u2019anticolonialisme, soit de la pensée postcoloniale, ou soit encore de la décolonialité.De manière générale, on peut estimer que les diférences entre ces trois appellations tiennent autant de l\u2019ordre du contexte historique que de leurs articulations idéologiques en elles-mêmes.L\u2019anticolonialisme est généralement réservé discursivement à une période encadrant les grandes heures de l\u2019impérialisme occidental, c\u2019est-à-dire globalement le XIXe siècle et les deux premiers tiers du XXe siècle, quoique cette période puisse être étendue dans le passé jusqu\u2019à la date charnière de 1492.L\u2019anticolonialisme serait donc le contrepoint du colonialisme expansionniste qui, ayant pris sa source en Europe, a modiié irrémédiablement la face du monde pendant cinq siècles.Conséquence logique de cette airmation, l\u2019anticolonialisme aurait également pris in en même temps que le colonialisme lui-même; il aurait précipité la in de ce dernier en s\u2019incarnant au travers des luttes de décolonisation dites tiers-mondistes.Trois enseignements sur la nature et la fonction du couple colonialisme/anticolonialisme peuvent être déduits de cette schématisation historique.Le premier est que, dans cette perspective, la colonisation s\u2019articule au moyen d\u2019une dépendance (économique, politique et juridique) entre la métropole et la colonie.La première ponctionne la seconde jusqu\u2019à son dépouillement le plus complet, et ces deux espaces (réels et imaginés/représentés) sont géographiquement et ontologiquement séparés.C\u2019est par exemple de cette manière que l\u2019ONU déinit une colonie depuis sa septième assemblée générale (en 1952) : « seuls des territoires géographiquement séparés de l\u2019entité les administrant, si possible par une étendue d\u2019eau salée, peuvent entrer dans la catégorie des territoires non autonomes ou sous tutelle, restreignant efectivement la légitimité \u2013 au regard de l\u2019ONU \u2013 des luttes de décolonisation à ces territoires » (Pillet, 2019 : 55).Le second enseignement est que, de ce point de vue, seule la colonie est l\u2019espace du colonialisme; en vertu de cette interprétation, des pays comme les États-Unis et le Canada ne connaîtraient plus de colonialisme sur leur territoire national, ayant acquis leur indépendance (au moins formelle) vis-à-vis de leur métropole britannique respectivement en 1776 (avec l\u2019adoption de la Constitution américaine) et en 1931 (avec la promulgation du Statut de Westminster).Enin, le troisième POSSIBLES Automne 2019 17 grand enseignement serait que le colonialisme se restreindrait à des dimensions politiques, juridiques et économiques.Si nous parlons de schématisation, c\u2019est en partie parce que de telles limitations ne survivent pas à l\u2019examen des pensées et pratiques anticoloniales.Il suit par exemple de lire des théoricien·ne·s de l\u2019anticolonialisme moderne (comme Frantz Fanon, Aimé Césaire, Albert Memmi ou Jane Nardal) pour constater que leurs déinitions du colonialisme ne se limitent pas aux sphères politiques, juridiques et économiques, mais qu\u2019elles prennent autant en considération les aspects ontologiques, épistémologiques, psychologiques et plus généralement identitaires du colonialisme.En efet, si on ne peut nier que le décolonialisme opère un déplacement épistémologique vis-à-vis de l\u2019anticolonialisme, il est également clair que l\u2019anticolonialisme devance les préoccupations décoloniales (ce qui est d\u2019ailleurs reconnu par certain·e·s membres du groupe Modernité/ Colonialité; nous pensons notamment aux travaux de Ramón Grosfoguel sur la pensée d\u2019Aimé Césaire [Grosfoguel, 2007 et 2010]).En efet, les mouvements de décolonisation tiers-mondistes se sont certes réalisés au travers d\u2019un ensemble de ruptures (plus ou moins consommées ou profondes) institutionnelles ou plus généralement politiques, mais la préoccupation de longue date de la pensée anticoloniale pour les questions liées à la nature épistémologique du colonialisme et aux questions d\u2019identité, de particularisme et d\u2019universalisme qui en découlent est également évidente.Les rélexions ayant trait à la non- reproduction des identités coloniales dans les luttes de libération nationale, à l\u2019essentialisme qui se fait jour dans certaines alternatives, ou à la nécessité d\u2019un retour à des formes d\u2019universalisme non occidentales occupent une place de choix chez les auteur·e·s anticoloniaux·ales.Glen Coulthard (2014 : 142-144) fournit par exemple un résumé des critiques adressées par Fanon aux aspects essentialistes, non critiques et plus généralement coloniaux du concept de négritude cher à Césaire.Par la suite, le courant postcolonial (dont L\u2019Orientalisme d\u2019Edward Said \u2013 publié pour la première fois en 1977 \u2013 est généralement considéré comme le texte fondateur) va mettre en lumière les limitations qui sont 18 SECTION I Décolonialité(s) propres à la schématisation onusienne du colonialisme, et à la survivance d\u2019une relation de dépendance à la in formelle du colonialisme occidental.C\u2019est, en résumé, tout l\u2019enjeu du préixe « post- » : concevoir le soi-disant dépassement du colonialisme juridique, politique et économique non pas comme la in mais comme la continuation de l\u2019expérience coloniale.Cette continuation serait rendue possible par le non-dérangement ou l\u2019absence de décolonisation (une double image que le terme anglophone un-settling véhicule mieux que la langue française) des catégories et des structures qui reproduisent et soutiennent l\u2019assujettissement du Sud envers le Nord, des « subalternes » envers le centre, des colonisé·e·s envers les colons.Le groupe Modernité/Colonialité s\u2019attaque également à cette schématisation onusienne et euro-américaine du colonialisme et de la colonisation.Ce groupe ou réseau latino-américain rassemble des intellectuel·le·s issu·e·s d\u2019une variété de disciplines à partir des années 1990; parmi les noms les plus connus, mentionnons les anthropologues Arturo Escobar et Fernando Coronil, les philosophes Enrique Dussel, Santiago Castro-Gómez, María Lugones et Nelson Maldonado-Torres, les sociologues Aníbal Quijano, Ramón Grosfoguel, le sémiologue Walter Mignolo ou encore la pédagogue Catherine Walsh.Ce groupe va être à l\u2019origine de la tradition dite décoloniale, bâtie sur le double héritage de la philosophie de la libération (qui critique l\u2019épistémologie eurocentrée et oppressive de la philosophie dite classique) et des théories de la dépendance (qui analysent les relations de dépendance socio-économique des pays dits « périphériques » vis-à-vis des pays dits du « centre » [Pillet, 2019: 2]).Cependant, si le groupe Modernité/Colonialité refuse le constat simpliste d\u2019une réelle in du colonialisme suite aux luttes de libération nationale, il se grefe sur la déinition du colonialisme adoptée par la jurisprudence internationale.Ce paradoxe s\u2019observe de la manière suivante: la pensée décoloniale reconnaît la continuité historique qui existe entre l\u2019époque coloniale et celle dite « postcoloniale »; mais, plutôt qu\u2019être marquée par une forme dite « classique » de colonialisme, la seconde serait identiiée par la « colonialité », c\u2019est-à-dire un « type de pouvoir qui, né du colonialisme moderne, s\u2019applique néanmoins à POSSIBLES Automne 2019 19 des domaines autres que juridique ou politique [; là où] le colonialisme a précédé la colonialité, celle-ci [lui] a survécu.et a prouvé qu\u2019elle était plus profonde et durable que lui » (Hurtado López, 2017 : 43).Ce qui justiierait l\u2019adoption du vocable de colonialité serait donc que les « relations coloniales de pouvoir ne se sont pas limitées aux dominations économiques, politiques et/ou juridico-administratives du centre sur la périphérie » (idem), « mais qu\u2019elles ont aussi une importante dimension épistémique et culturelle » (Pillet, 2019 : 4).Nous serions donc face à une « colonialité du pouvoir » (Quijano, 2007), « du savoir » (Lander, 2000) et « de l\u2019être » (Mignolo, 1995; Maldonado-Torres, 2007) \u2013 cette dernière s\u2019incarnerait par une « négation ontologique et une sub-altérisation des sujets racialisés » (Hurtado López, ibid : 44) \u2013, rassemblées en une « colonialité globale » (Castro-Gómez et Grosfoguel, 2007 : 13).Un tel déplacement du colonialisme vers la colonialité doit avant tout être jugé comme une critique fondamentale des discours dominants au sujet de la colonisation et du colonialisme.Mais il peut aussi être doté d\u2019une dimension problématique s\u2019il est utilisé pour escamoter les contributions qui ont cherché à approfondir la déinition du colonialisme en ne le limitant pas aux sphères économiques, juridiques et politiques, sachant que ces contributions précèdent et accompagnent au moins temporellement les travaux du groupe Modernité/Colonialité.Colonialité et colonialisme On ne saurait ignorer à quel point les travaux de Frantz Fanon, d\u2019Albert Memmi, d\u2019Aimé Césaire, de W.E.B Du Bois, de Marcus Garvey, de Vine Deloria, de Howard Adams, et de bien d\u2019autres, précèdent la tradition décoloniale en cherchant à élargir la déinition du colonialisme.On ne saurait non plus passer sous silence les développements théoriques autour du concept de colonialisme de peuplement qui voient le jour au début du XXIe siècle.Les chercheur·e·s qui en sont à l\u2019origine évoluent principalement dans le monde anglophone; Patrick Wolfe et Lorenzo Veracini, deux igures importantes de ces développements théoriques, ancrent par exemple leurs travaux dans le cadre du colonialisme de peuplement australien.Mais surtout, il est fondamental de reconnaître 20 SECTION I Décolonialité(s) que les activistes et chercheur·e·s autochtones se sont attaqué·e·s à ces questions bien en amont (Snelgrove, Dhamoon et Corntassel, 2014).Il faut donc insister sur le fait que si les analyses du colonialisme de peuplement naissent de l\u2019inluence croisée des études féministes, des études ethniques critiques, des théories queer, de l\u2019anthropologie, de la géographie critique et de l\u2019histoire, elles ont surtout une dette considérable envers les études autochtones, asiatiques, noires, et chicanas/xicanas (Rowe et Tuck, 2017 : 3).Ces récents développements théoriques consistent principalement en une mise en lumière des diférences fondamentales entre le colonialisme et le colonialisme de peuplement.Ce dernier est déini comme une forme de colonialisme dans laquelle des populations viennent occuper et habiter durablement des territoires pourtant déjà habités et se les approprient.Cette appropriation se fait par la force et au moyen d\u2019une légitimation qui voit les territoires comme théoriquement vierges ou inoccupés jusqu\u2019à l\u2019arrivée des colons (c\u2019est par exemple le rôle qu\u2019a joué la conception juridique de la terra nullius \u2013 terre vide \u2013 dans la colonisation de l\u2019Amérique du Nord et de l\u2019Australie, entre autres).En ce sens, dans le colonialisme de peuplement, le colon est toujours porteur de souveraineté; là où (par exemple) le migrant s\u2019installe dans un autre pays, le colon, lui, s\u2019installe toujours chez lui (Pillet, 2019 : 110).Ces mécanismes sont rendus possibles par ce que Wolfe nomme la « logique d\u2019élimination », qui constitue le « principe organisateur de la société coloniale » (Wolfe, 2006 : 399) : le colonialisme de peuplement « articule négativement l\u2019envahisseur et le territoire ».Dit autrement, la logique d\u2019élimination cherche à remplacer les sociétés autochtones par celle importée par le peuple colonisateur (Wolfe, 1999 : 27).Au Canada et au Québec, par exemple, cette logique s\u2019est incarnée au moyen d\u2019appareils juridiques postulant l\u2019infériorité autochtone au travers de (et non pas malgré) la reconnaissance de l\u2019existence de droits autochtones pré-existants, et ces appareils ont été et sont encore accompagnés de dispositifs génocidaires (dont les pensionnats, le féminicide ou les stérilisations forcées sont des incarnations successives et non exhaustives).Le colonialisme de peuplement suppose donc des « techniques ou des dispositifs variés dont l\u2019utilisation est dirigée par un principe d\u2019eicacité » et qui prennent des « dimensions négatives comme POSSIBLES Automne 2019 21 positives » (idem).Négativement, le colonialisme de peuplement vise la disparition des sociétés autochtones par les stratégies complémentaires du métissage, de l\u2019assimilation et de l\u2019extermination.Positivement, par la construction et l\u2019imposition de sociétés coloniales sur les territoires spoliés, et ces sociétés sont arrimées à une toponymie et une géographie qui cherchent à efacer tout savoir autochtone pré-existant.Ce faisant \u2013 et c\u2019est là l\u2019avancée la plus signiicative des études en question \u2013 le colonialisme de peuplement doit être considéré en premier lieu comme une structure et un processus enracinés dans le territoire, et non pas simplement comme un état de fait historique ou un simple agencement institutionnel, juridique, économique ou politique.Il n\u2019est donc pas simplement question de dépendance entre la colonie et la métropole, ni non plus d\u2019une spoliation des ressources et du travail; d\u2019une part, le projet du colonialisme de peuplement est parfaitement compatible avec la prise d\u2019autonomie de la colonie vis-à- vis de la métropole (notamment une fois que la présence autochtone a suisamment été efacée par les colons pour être reléguée à l\u2019histoire, justiiant la reconnaissance internationale de la nouvelle nation ou du nouvel État fruit du processus colonial); et d\u2019autre part, l\u2019urgence stratégique du colonialisme de peuplement est moins le proit que la possession territoriale, d\u2019où le caractère superlu qu\u2019y prend la vie humaine (surtout autochtone, mais aussi migrante et plus généralement racisée) et qui constitue la première condition de possibilité des appareils génocidaires.Pourquoi insister sur de tels développements théoriques ?Parce qu\u2019ils viennent nourrir, avec la théorie, l\u2019histoire, l\u2019épistémologie et la politique autochtones, le domaine des théories et études sur la décolonisation (decolonizing theories/studies).Ce domaine et les discours et pratiques qui s\u2019y rattachent sont porteurs d\u2019un vocabulaire et de conceptions qui rappellent ceux de la décolonialité.On y retrouve par exemple une critique des épistémologies, de la linéarité historique et de la téléologie progressiste euro-américaines, ainsi qu\u2019une mise en lumière des continuités coloniales.Mais, dans le même temps, les discours et pratiques sur la décolonisation se distancient de la décolonialité du fait de pratiques diférentes. 22 SECTION I Décolonialité(s) Rapatriement territorial et créolisation Le visage de la décolonialité peut paraître en grande partie épistémique.Ceci suggère des applications principalement dans le champ des pratiques culturelles et du discours, ce que semblent par exemple conirmer au moins en partie le numéro « Philosophie de la libération et tournant décolonial » (2009) des Cahiers des Amériques latines et le numéro 48 de la revue française Tumultes (2017) consacré à la présentation de l\u2019actualité des recherches et pratiques décoloniales dans le monde francophone.En revanche, l\u2019enracinement des théories, études et discours sur la décolonisation dans le territoire et sa matérialité évoque un engagement plus direct avec les infrastructures socio-politiques.Cette croisée des chemins entre la décolonialité et la décolonisation peut se résumer par deux projets qui, bien que complémentaires, procèdent de logiques diférentes.Le premier est le projet décolonial du pluriversalisme transmoderne, incarné en partie par la notion de « créolité » ou de « créolisation ».Et le second est l\u2019objectif de rapatriement territorial porté par les discours et pratiques sur la décolonisation dans les Amériques.Comme nous l\u2019avons dit précédemment, l\u2019objectif de la décolonialité est de mettre in aux essentialismes euro-américains en « mettant à égalité les diférentes rationalités et universalités existantes niées par la modernité coloniale » (Ali et Dayan-Herzbrun, 2017 : 9).Grosfoguel juge par exemple qu\u2019il est nécessaire de rejeter dos à dos les « fondamentalismes eurocentriques et tiers-mondistes » (2007:71) qui reproduiraient « de la même manière les oppositions binaires entre un \u2018Nous\u2019 et des \u2018autres\u2019 » (Hurtado López, 2017 : 49).Le prisme du métissage ou de la créolisation prend donc une importance considérable pour les partisan·e·s de la décolonialité.Ces dernier·e·s le voient comme une manière d\u2019incarner la « pensée frontalière » (Anzaldúa, 1987; Mignolo, 2012) dont l\u2019objectif est d\u2019aboutir à une « redéinition de la citoyenneté, de la démocratie, des droits de l\u2019Homme, de l\u2019humanité et des relations économiques, en se déprenant des déinitions étroites imposées par la modernité européenne » (Grosfoguel, 2010 : 134).La créolisation (nous préférons utiliser cette notion plutôt que celle de POSSIBLES Automne 2019 23 métissage pour éviter toute confusion avec les récupérations racistes de cette dernière au Québec et en Acadie [Leroux, 2018a, 2018b; Gaudry et Leroux, 2017a et 2017b; Vowel, 2015]) emprunte à l\u2019œuvre de l\u2019écrivain, poète et philosophe martiniquais Édouard Glissant qui, dans son Traité du Tout-monde (1997 : 194), écrivait : « j\u2019appelle créolisation la rencontre, l\u2019interférence, le choc, les harmonies et les disharmonies entre les cultures, dans la totalité réalisée du monde-terre.» Elle est donc une « manière fondamentalement poreuse et imbriquée de comprendre les sujets humains, les relations et les mondes » (Gordon, 2017 : 30) qui n\u2019est pas sans rappeler le « monde capable d\u2019en contenir une pluralité d\u2019autres » (« un mundo donde quepan muchos mundos ») zapatiste, ou encore les cosmogonies autochtones fondées dans des relations de parenté avec l\u2019ensemble de la Création.Or, bien que les pensées et pratiques de la décolonisation partagent l\u2019objectif d\u2019un « pluriversalisme transmoderne », elles privilégient néanmoins l\u2019urgence stratégique du rapatriement territorial.Cette priorisation du rapatriement territorial se fait selon l\u2019idée que si le colonialisme ou la colonialité sont encore dotés de pérennité, c\u2019est parce qu\u2019ils reposent sur des infrastructures et des institutions qui dépendent du contrôle territorial pour se reproduire.En d\u2019autres termes, et avant de pouvoir envisager un pluriversalisme (c\u2019est-à- dire envisager des relations collectives et individuelles égalitaires et réciproques, libérées des faux universalismes euro-américains), il faut rendre possible les conditions d\u2019une telle égalité en cessant de nier aux Premiers peuples leur auto-détermination pleine et complète.Rapatrier les territoires autochtones, c\u2019est rendre possible la résurgence et le développement de pratiques, de discours et d\u2019épistémologies non occidentales qui dépendent d\u2019une relation pleine et entière au territoire pour exister.C\u2019est, en résumé, le propos tenu par feu Arthur Manuel lorsqu\u2019il mettait en lumière l\u2019insupportable contradiction d\u2019un pays qui déclare vouloir s\u2019engager dans un processus de « réconciliation » mais dans lequel les Premiers peuples (habitants multi-millénaires des territoires aujourd\u2019hui revendiqués par l\u2019État central comme par les provinces canadiennes) n\u2019ont de contrôle efectif que sur 0,2 % desdits territoires (Manuel, 2016).Ce (très) relatif contrôle autochtone sur 0,2 % du territoire canadien n\u2019est d\u2019ailleurs souvent que de façade, 24 SECTION I Décolonialité(s) puisqu\u2019il est assujetti au bon vouloir des Afaires autochtones et du Nord, et aux variations de « l\u2019intérêt national » canadien, aussi nébuleux qu\u2019inconstant.Or, et contrairement à la créolisation décoloniale, les revendications de rapatriement ne peuvent s\u2019émanciper d\u2019une reconnaissance de la spéciicité identitaire autochtone.Ce faisant, elles reposent donc en dernière instance sur une construction binaire entre un « nous » autochtone (qui peut, à l\u2019occasion, intégrer des éléments alliés ou complices allochtones) et des « autres » (descendant·e·s de) colons, blanc·he·s, ou envahisseur·e·s.Conclusion Pour résumer, les pensées et pratiques de la décolonisation en Amérique du Nord se présentent comme une forme d\u2019anomalie théorique vis-à- vis du décolonialisme pris dans son sens large tel que nous l\u2019avons présenté au début de cet article.Ceci est dû principalement au fait qu\u2019elles incarnent une forme de confusion entre l\u2019anticolonialisme et la décolonialité.Cette confusion est identiiable par deux éléments principaux, l\u2019un étant sémantique et l\u2019autre, idéologique.L\u2019élément sémantique consiste dans le maniement d\u2019une langue reproduisant l\u2019épistémologie holiste de la décolonialité (notamment dans la reconnaissance que les dimensions coloniales ne se limitent pas aux sphères juridiques, institutionnelles et politiques, mais qu\u2019elles s\u2019incarnent aussi dans l\u2019imaginaire, la représentation, l\u2019épistémologie et l\u2019ontologie) mais au travers d\u2019une sémantique anticoloniale.Pour dire les choses autrement au moyen d\u2019un exemple, dans le cadre canadien la pensée décoloniale s\u2019attaque aux représentations des groupes racisés tout autant qu\u2019aux éléments coloniaux de la structure juridique et institutionnelle du pays.Mais elle le fait au travers d\u2019une langue qui s\u2019articule autour du concept de « décolonisation » et non pas de « décolonialité », que cette pensée soit ancrée dans des mouvements sociaux enracinés ou plus académiques.Le deuxième élément \u2013 idéologique \u2013 s\u2019identiie au travers des revendications centrales des luttes décoloniales nord-américaines.Ces revendications s\u2019articulent autour de la question territoriale, et d\u2019une POSSIBLES Automne 2019 25 manière enracinée, c\u2019est-à-dire en insistant particulièrement sur le soin et l\u2019occupation traditionnelle du territoire par les Premiers peuples et sur le rapatriement de larges pans du territoire canadien dans le giron autochtone.Dans le cadre de l\u2019Amérique du Nord, est-il alors plus légitime de parler de décolonialité ou de décolonisation?Ni l\u2019une ni l\u2019autre, ou plutôt les deux à la fois : ces deux agencements théoriques et pratiques entrent en dialogue malgré eux au travers de réseaux de recherche et de militantisme qui se déploient depuis des échelons locaux territorialement ancrés jusqu\u2019à des échelons globaux rendus possibles par la (ou l\u2019alter-) globalisation.D\u2019où l\u2019intérêt, selon nous, de parler tout de même d\u2019un « décolonialisme », à tout le moins s\u2019il est déini comme un système pluriel, une forme d\u2019utopie concrète enracinée qui, plutôt que de simplement appeler de ses vœux un « monde capable d\u2019en contenir une pluralité d\u2019autres », le fait advenir en l\u2019ancrant dans des pratiques quotidiennes préiguratives.Biographie Benjamin Pillet est diplômé du doctorat en science politique de l\u2019UQAM.Ses travaux portent sur la pensée et les pratiques décoloniales en Amérique du Nord, avec une focalisation sur les pratiques anarchistes décoloniales au Québec.Références Ali, Zahra et Sonia Dayan-Herzbrun.2017.« Présentation », Tumultes 48(1) : 5-13.Anzaldúa, Gloria.1987.Borderlands : the new mestiza = La frontera.San Francisco:Aunt Lute Books.Castro-Gómez, Santiago et Ramón Grosfoguel.2007.El giro decolonial : relexiones para una diversidad epistémica más allá del capitalismo global.Bogotá : Siglo del Hombre Editores. 26 SECTION I Décolonialité(s) Chakrabarty, Dipesh.2000.Provincializing Europe : Postcolonial Thought and Historical Diference.Princeton : Princeton University Press.Coulthard, Glen Sean.2014.Red Skin, White Masks : 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POSSIBLES Automne 2019 29 Suis-je un colonisateur ?Savoir s\u2019identiier pour mieux se décoloniser quand on est allochtone Par Simon Dabin Les tensions récentes entre la ville d\u2019Oka et la communauté de Kanesatake ou les polémiques entourant l\u2019utilisation du terme « génocide » par la Commission d\u2019enquête sur les femmes autochtones disparues et assassinées (plutôt que de discuter des recommandations dudit rapport), démontrent la persistance des violences institutionnelles à l\u2019encontre des Autochtones.Des violences aggravées par les incompréhensions, mécompréhensions et ignorances des allochtones (celles et ceux qui ne sont pas Autochtones) envers les revendications des nations autochtones au Québec, au Canada et ailleurs dans le monde.Ces ignorances peuvent en partie s\u2019expliquer par le fait que les allochtones canadiens vivent dans un État colonial de peuplement qui, entre autres choses, les instruit et leur impose un roman national qui oblitère les violences passées et actuelles contre les Autochtones.L\u2019objectif étant de rendre naturelle et légitime la présence des allochtones, ain d\u2019airmer une souveraineté pleine et entière sur le territoire dont l\u2019État revendique le contrôle.Il en résulte que les allochtones vivent dans un système qui les rend amnésiques et où le Canada est pensé comme s\u2019il avait été créé « as if Indigenous peoples did not matter » (Macdonald 2017, 168).Ainsi, parler de décolonisation quand on est soit même allochtone impose de considérer cette réalité et sa place dans le système de colonialisme de peuplement.Plus précisément, il faut admettre que la décolonisation ne concerne pas seulement les Autochtones, elle concerne les allochtones qui, consciemment ou inconsciemment, volontairement ou involontairement, permettent au système colonial de peuplement de se perpétuer et de prospérer.De fait, comme nous l\u2019indique Emma Laroque : « la responsabilité de faire le ménage dans les vestiges hérités de l\u2019époque coloniale (\u2026) relève d\u2019abord du colonisateur » (2018, 195) et pour cela, ce dernier doit remettre en cause « l\u2019impérialisme [de ses] 30 SECTION I Décolonialité(s) connaissances » en apprenant du savoir autochtone (idem 196).Cet article se propose de contribuer modestement à « faire [ce] ménage » prescrit par Emma Larocque.Nous considérons qu\u2019avant même de penser leur propre décolonisation, les allochtones doivent d\u2019abord identiier le système dans lequel ils vivent et dont ils bénéicient.C\u2019est pourquoi nous utilisons les théories post et/ou décoloniales pour expliciter les caractéristiques de l\u2019État colonial de peuplement et les implications de ces dernières.Une fois conscients du système, les allochtones pourront déterminer les attitudes à prendre pour s\u2019extraire de leur condition et pour remettre en cause les éléments fondamentaux du colonialisme de peuplement.Nous conclurons donc par une déinition de la décolonisation et du rôle que les allochtones pourraient avoir dans celle-ci.Le colonialisme de peuplement : une forme de colonialisme Le colonialisme de peuplement est une forme de colonialisme.Tout d\u2019abord, le colonialisme peut se déinir comme un ensemble de pratiques et de structures qui visent et entretiennent l\u2019exploitation de peuples et de leurs ressources par un autre ; et un corpus idéologique qui justiie et normalise ces pratiques en prétextant la supériorité de l\u2019exploiteur sur les exploités (Smith 2011, 1-43).Aussi, le colonialisme est un ensemble de dominations : politiques, sociales, culturelles, économiques, etc., justiiées par des discours, des écrits, des représentations : les colonisés seraient inférieurs, ils devraient être « civilisés », ils ne sauraient pas « faire » sans les colonisateurs, etc.Dès lors se crée une relation d\u2019intersubjectivité entre ceux qui se retrouvent à être les « colonisés » et ceux qui se retrouvent à être les « colonisateurs ».Dans notre contexte, cela signiie que si nous parlons d\u2019Autochtones, c\u2019est qu\u2019il y a nécessairement des colonisateurs : sans les colonisateurs, on ne parlerait pas d\u2019« Autochtones », mais de la diversité des communautés regroupées sous ce terme, en utilisant leur propre dénomination.Ce propos peut paraître banal à première vue mais il n\u2019en est pas moins fondamental.D\u2019abord parce qu\u2019il implique que l\u2019identité du « colonisateur » et l\u2019identité de l\u2019« Autochtone » POSSIBLES Automne 2019 31 sont interdépendantes : elles se déinissent par les rapports qu\u2019elles entretiennent l\u2019une avec l\u2019autre (tout comme le rapport du Maitre- Esclave chez Hegel).Ensuite, parce que ce constat nous permet de préciser que notre usage du terme générique « Autochtone » dans cet article ne nie pas la diversité individuelle et collective des personnes qui s\u2019identiient et/ou sont identiiées comme des Autochtones1, mais souligne cette relation intersubjective et interdépendante.En résumé, si les individus et nations autochtones sont divers, dans le contexte du colonialisme de peuplement, ils sont tous sujets de politiques coloniales et les colonisateurs (bien qu\u2019aussi divers que les Autochtones) sont ceux qui proitent et/ou sont à l\u2019initiative de ces politiques coloniales de peuplement.Quoi qu\u2019il en soit, si le colonialisme de peuplement est une forme de colonialisme, il est spéciique en ceci que ses politiques d\u2019exploitation et son corpus idéologique constituent un projet totalisant (Kulchyski 2014, 232-3) qui s\u2019incarne dans deux processus simultanés : un processus de destruction des Autochtones et un processus de construction nationale.Plusieurs auteurs décoloniaux qualiient d\u2019ailleurs ces deux processus comme des « phases génocidaires » (Woolford, Benvenuto et Hinton 2014, 1-28) : « one, the destruction of the national pattern of the oppressed group; the other, the imposition of the national pattern of the oppressor » (Starblanket 2018, 41 et 171).Ce projet totalisant s\u2019identiie par trois caractéristiques, analysées par Battell Lowman et Barker (2015, 25-47).Les trois caractéristiques de l\u2019État colonial de peuplement Selon la documentation, il est possible d\u2019accoler trois caractéristiques à l\u2019État colonial de peuplement : la colonisation de peuplement est une structure, les colonisateurs sont là pour rester et le but de l\u2019État colonial est de se transcender.1 (à travers le monde, ces individus et nations sont divers de par leurs langues, leurs histoires, leurs valeurs, leurs systèmes de gouvernance, leurs droits, leurs luttes, leurs organisations sociales et sociétales, leurs rapports aux États, et leurs façons de se déinir) 32 SECTION I Décolonialité(s) Premièrement, le colonialisme de peuplement est une invasion qui n\u2019est pas un événement, mais une structure (Wolfe 2006, 388).Autrement dit, il n\u2019est pas un phénomène passé, historique, terminé, mais un « ongoing phenomenon » « because the social, political, and economic structures built by the invading people endure » (Battell Lowman et Barker 2015, 25).Concrètement, cela signiie qu\u2019il est possible de constater l\u2019existence et la survivance de structures d\u2019invasion de l\u2019État canadien.La plus éloquente illustration de ces structures au Canada est sans aucun doute la Loi sur les Indiens qui, depuis 1876 et malgré de nombreuses modiications, déinit toujours qui est Autochtone pour le Canada, le fonctionnement des réserves et plus généralement encadre les relations entre les Autochtones et l\u2019État.Il est aussi possible d\u2019appréhender les conséquences concrètes de ces structures à chaque fois que le Canada ou les entreprises privées entreprennent des projets d\u2019exploitation des ressources sur des territoires considérés par les nations autochtones comme ancestraux.Dans le cas où les nations autochtones refusent ces projets, l\u2019invasion se manifeste physiquement notamment par les interventions policières ou militaires pour démanteler des barrages autochtones.Deuxièmement, en situation de colonialisme de peuplement, le colon est là pour rester (idem).Contrairement au colon « civiquement aérien » navigant entre « une société lointaine [la métropole], qu\u2019il veut sienne (\u2026) et une société présente [la colonie], qu\u2019il refuse » portraituré par Memmi (2012, 98), le colon de la colonie de peuplement s\u2019invente pour lui-même une souveraineté « naturelle » sur le territoire par l\u2019établissement d\u2019un droit de propriété qui nie l\u2019occupation autochtone (Battell Lowman et Barker 2015, 26 ; Greer 2018).Ce phénomène est plus connu sous le nom du principe de Terra nullius qui sous-entend que, malgré la présence des Autochtones, le territoire à coloniser est considéré comme « inoccupé » par les colonisateurs, car les Autochtones n\u2019exploiteraient pas ses ressources.Les colonisateurs vont alors appréhender ce territoire comme s\u2019il était le leur.Ils vont le modiier, le transformer, le modeler pour qu\u2019il leur corresponde.À terme (même si aujourd\u2019hui la majorité des pouvoirs exécutifs et législatifs dans les États coloniaux de peuplement libéraux ont remis POSSIBLES Automne 2019 33 en cause le principe du Terra nullius) et à mesure que les colonisateurs deviennent majoritaires sur ce territoire, ils forcent les Autochtones à l\u2019exil intérieur en leur faisant subir deux diasporas : une diaspora spatiale (par les déplacements des populations, par la mise en place des réserves\u2026) et une diaspora idéologique (en forçant les Autochtones à être étrangers à leurs propres histoires et cultures, notamment par la mise en place des pensionnats) (McLeod 2018, 85-98).Les nations autochtones sont alors contraintes de se battre pour légitimer leur présence tout en devant considérer l\u2019omniprésence des colonisateurs.De fait, il est très rare que la documentation décoloniale pense une autodétermination autochtone exempte de la présence des institutions et sociétés allochtones.Au contraire, elle imagine des autodéterminations autochtones exemptes des structures coloniales tout en assumant la pérennité des présences allochtones.Troisièmement (et sans doute la caractéristique la plus importante), le but ultime de l\u2019État colonial est de se « transcender » (Battell Lowman et Barker 2015, 26).Cela signiie que l\u2019État colonial met en place des mécanismes pour faire oublier au monde et à sa population qu\u2019il est un État colonial de peuplement.En d\u2019autres termes, le colonialisme de peuplement accompagne son processus de destruction des Autochtones d\u2019un processus de construction nationale qui oblitère, qui nie ou qui eface les violences du processus de destruction.Pour cela, il pratique l\u2019aphasie collective ou le phénomène par lequel « societies deliberately forget uncomfortable knowledge which then becomes a series of «open secrets» known by everyone but not discussed » (Macdonald 2017, 168-9).La colonisation de peuplement s\u2019invente une Histoire nationale pour mieux faire oublier ses fondements et son présent fondamentalement violents.L\u2019État colonial de peuplement devient alors un lieu où les « mensonges règnent » (Alfred 2005, 97).Dans une fédération comme celle du Canada, où l\u2019éducation est de compétence provinciale, cette construction nationale est largement portée par les manuels scolaires provinciaux comme l\u2019ont souligné Helga Bories-Sawala et Martin Thibault dans leur importante étude sur la représentation des Autochtones dans les manuels scolaires québécois (2018).Il en résulte que les connaissances des allochtones 34 SECTION I Décolonialité(s) sur la colonisation s\u2019arrêtent le plus souvent aux « premiers » contacts et à une version tronquée de la réalité des nations autochtones.Mais surtout, pour faire oublier qu\u2019il est une colonie de peuplement, pour rendre « naturelle » sa présence sur le territoire, l\u2019État colonial de peuplement s\u2019invente un Autochtone (Clifton 2017) « compatible » avec son narratif national empreint d\u2019aphasie.Cet Autochtone inventé, qui n\u2019existe pas réellement, est l\u2019« Indien du discours » chez Therrien (1987) ou encore l\u2019« Indien mort » chez King et est constitué « (.) [des] stéréotypes et [des] clichés que [l\u2019État colonial] a créés à partir de son histoire, de son imaginaire et de ses frayeurs » (2014, 70).Cet « Indien mort » nourrit le narratif colonial de symboles (le drapeau mexicain, le condor équatorien, le blason américain), de mythes fondateurs (la trahison de Malinche au Mexique, l\u2019amour de Pocahontas aux États- Unis), de noms (Canada, Ottawa, Delaware, etc.), de valeurs (la « tolérance » canadienne (Mackey 1999), le « gentil colon » de la Nouvelle- France au Québec).Partie prenante de cette histoire, « l\u2019Indien mort » se voit intégrer dans le corps politique de la société coloniale et être le sujet de ses normes (Rifkin 2014, 151).Pour les « contractualistes », cela revient à dire que l\u2019« Indien mort » est un « Indien » qui a accepté le contrat social de l\u2019État colonial ou le « [social] settler contract » (Nichols 2014, 102) donc qui a accepté l\u2019État colonial de peuplement.Aujourd\u2019hui et au-delà de son utilité pour le narratif national, nous observons les conséquences de cet « Indien inventé » dans toutes les actions qualiiées « d\u2019appropriations culturelles » : dans certains ilms (le chef dans Peter Pan, Tonto, Pocahontas etc.), dans les activités de certains camps de jour, dans les logos de certaines équipes sportives (les Indians de Cleveland, les Blackhawks de Chicago, etc.), dans les « déguisements », dans les clips, etc.À travers toutes ces représentations, nous observons bien que, la grande majorité du temps, ce ne sont pas des cultures ou des identités autochtones qui sont captées et reproduites.Inutile de préciser à cet efet, par exemple, que les Autochtones n\u2019ont pas et n\u2019ont jamais eu la peau rouge (le terme « Red Indian » proviendrait des colonisateurs britanniques pour qualiier les Béothuks à Terre-Neuve, lesquels s\u2019enduisaient la peau d\u2019ocre rouge) ou encore que Pocahontas n\u2019a jamais été une « princesse indienne » (le système monarchique POSSIBLES Automne 2019 35 n\u2019étant pas le système de gouvernance de sa société) et nous pourrions continuer à démonter la liste de toutes ces inepties pendant longtemps.L\u2019appropriation culturelle en contexte de colonialisme de peuplement et pour les Autochtones, peut alors se comprendre, non pas comme le fait de s\u2019approprier une culture autochtone existante, mais comme le fait de réiier l\u2019image que les allochtones se font des Autochtones ou plus précisément de réiier la culture inexistante de cet Autochtone qui n\u2019existe que par et pour le roman national colonial.L\u2019État canadien (et avec lui ses provinces) possède les trois caractéristiques de l\u2019État colonial de peuplement.Avant de déinir ce que cette réalité implique pour les allochtones, nous voulons préciser la principale conséquence de ces caractéristiques pour l\u2019État colonial de peuplement, à savoir qu\u2019il repose sur une souveraineté incomplète.L\u2019État colonial de peuplement : un État instable qui ne peut que se décoloniser Du fait de ses caractéristiques, l\u2019État colonial de peuplement repose sur une légitimité instable et une souveraineté incomplète.En efet, si « l\u2019indien mort » n\u2019existe pas alors le « settler contract » n\u2019est pas qu\u2019une iction philosophique, mais est une iction contredite ; contredite par les actions de l\u2019État colonial de peuplement à l\u2019encontre des « Indiens vivants » : ceux qui existent réellement selon la terminologie de King (2014, 79-84).Plus précisément, comme l\u2019État colonial maintient et adapte ses structures d\u2019invasion coloniale, comme il continue de pratiquer l\u2019aphasie et de transformer le territoire pour que ses habitants se sentent « naturellement » chez eux, comme il réiie et alimente son « Indien mort », il démontre qu\u2019il ne croit pas à ses propres mensonges.En d\u2019autres termes, il n\u2019aurait pas besoin de telles actions s\u2019il avait réellement passé un contrat social avec l\u2019ensemble des populations sur le territoire dont il revendique la souveraineté pleine et entière.En fait, face aux processus de destruction et de construction, « les Autochtones ont su conjurer la mort » (Saul 2018, 16) et sont devenus des « nations within the state » (Deloria et Lytle 1984) sur lesquelles s\u2019exercent des politiques coloniales, mais pas de souveraineté étatique. 36 SECTION I Décolonialité(s) Cela signiie que dès qu\u2019ils manifestent ou se manifestent, ils montrent les violences de l\u2019État colonial ; soulignent l\u2019inexistence du contrat social ; rappellent aux colons qu\u2019ils ne sont pas là naturellement ; contestent la légitimité de l\u2019État ; menacent sa souveraineté.En résumé, l\u2019existence des Autochtones et les politiques coloniales dirigées contre eux démontrent que l\u2019État colonial n\u2019est jamais totalement établi, jamais totalement stable, jamais totalement incontestable et surtout jamais totalement incontesté.Intrinsèquement instable, l\u2019État colonial de peuplement fait alors face à un dilemme quand il doit déinir ses relations avec les Autochtones.Nous appelons ce dilemme « le dilemme du colonisateur de peuplement », identiié en d\u2019autres termes par Byrd et paraphrasé par Cornellier (2015, 76).Le dilemme du colonisateur de peuplement consiste à soit refuser les autodéterminations autochtones et à assumer une violence perpétuelle contre les Autochtones pour maintenir une légitimité artiicielle, soit à accepter les autodéterminations autochtones et mettre un terme à tout ce qui fonde cette légitimité.Ou pour reprendre la caractéristique transcendentale : l\u2019État colonial de peuplement peut refuser les expressions d\u2019autodéterminations autochtones au risque de ne jamais pouvoir se transcender ou accepter ces expressions d\u2019autodéterminations et disparaître.En résumé, si l\u2019objectif de l\u2019État colonial de peuplement est de se transcender, cet objectif est voué à l\u2019échec.L\u2019État colonial de peuplement est, en somme, un éternel colosse aux pieds d\u2019argile.De fait, les allochtones ne doivent pas seulement penser la décolonisation pour des raisons morales évidentes, ils doivent penser leur décolonisation et celle de leur État, car c\u2019est inévitable.Conclusion : La décolonisation des allochtones Le Canada est un État colonial de peuplement, car il en partage les caractéristiques et l\u2019instabilité inhérente.Mais un État n\u2019est pas une entité abstraite et pour que ses fondements soient coloniaux, il faut des colonisateurs qui alimentent les systèmes que nous avons décrits.Il apparaît évident que tous les allochtones ne participent pas à la POSSIBLES Automne 2019 37 production des politiques coloniales, mais prendre conscience que l\u2019on vit dans un État colonial de peuplement c\u2019est admettre qu\u2019à minima et à des degrés divers, en tant qu\u2019allochtones, nous proitons de ces politiques coloniales.En efet, nous acceptons les services et les fruits économiques d\u2019un État fondé sur les mensonges, la destruction, l\u2019exploitation des ressources sur des territoires autochtones et sur les violences qui persistent à l\u2019encontre des Autochtones.Cette réalité ne nous rend pas coupables de toutes les actions et violences perpétuées contre les Autochtones, mais « nous oblige ».Elle crée une obligation, car une fois que nous connaissons les caractéristiques de notre État et leurs conséquences, nous ne pouvons plus être amnésiques ou aphasiques.Le système colonial de peuplement maintient les allochtones dans le mensonge et l\u2019inaction.Une fois ces mensonges dévoilés, comme nous le disent Corntassel et Bird, si nous restons indiférents alors nous devenons complices de ces violences.Ainsi, « Canadians must accept responsibility for their ignorance (\u2026).If Canadians don\u2019t change, Canada\u2019s killing spree will coninue » (2017, 205).Une fois cette prise de conscience actée, la décolonisation nécessite la disparition de la relation coloniale donc l\u2019airmation de la diversité des identités nationales et individuelles des « Autochtones » et des « colonisateurs » (Smith 2015, 225 ; Simpson 2014 ; Vizenor 2018).Se décoloniser quand on est allochtone, c\u2019est lutter pour mettre in à la relation coloniale.Pour cela, les allochtones doivent travailler à leur décolonisation interne (Regan 2010), notamment par l\u2019écoute des revendications autochtones, par la remise en cause des narratifs coloniaux en laissant le soin aux nations autochtones de s\u2019autodéinir, par l\u2019acceptation de la diversité des nations et individus autochtones et par la contestation des violences perpétrées.À ce titre, le truisme « nous sommes tous là pour rester » du juge en chef Lamer de la Cour Suprême du Canada dans l\u2019arrêt Delgamuukw en 1997 (Asch 2014, 4) doit être complété.Nous sommes efectivement tous et toutes là pour rester, pour le meilleur et pour le pire : le pire, c\u2019est l\u2019État colonial de peuplement ; le meilleur, il nous reste à tous et toutes, Autochtones comme allochtones, à le construire. 38 SECTION I Décolonialité(s) Biographie Dabin Simon poursuit un doctorat en science politique à l\u2019Université de Montréal.Ses recherches portent sur la participation des Autochtones aux institutions démocratiques canadiennes.Références Alfred, Gerald R.2005.Wasáse : indigenous pathways of action and freedom.Peterborough, Ont.; 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POSSIBLES Automne 2019 41 La souveraineté alimentaire autochtone comme outil de décolonisation Par Chelsea Major et Dre Sheri Longboat Traduction : Carole Michaud En mille quatorze cent quatre-vingt-douze Colomb navigua sur l\u2019océan bleu, Il fallait beaucoup de courage.1 (Institut Latin American & Iberian, Université du Nouveau-Mexique, non daté) Ce poème raconte l\u2019histoire d\u2019un voyage héroïque qui mena à la découverte d\u2019une terre riche en ressources et en possibilités.Ce poème, récité en classe par de jeunes enfants, est une excellente façon de se remémorer un fait marquant de notre histoire : le début de l\u2019ère des grandes découvertes.Toutefois, il existe un côté beaucoup plus sombre à cette glorieuse épopée, un côté trufé d\u2019épidémies, de famines et de génocides culturels.Au moment de sa « découverte », cette nouvelle terre comptait déjà près de 90 millions d\u2019autochtones (Dobyns, 1966).Malheureusement, l\u2019histoire tragique du déclin dramatique de cette population est trop souvent éclipsée au proit des récits qui célèbrent de grandes découvertes, le peuplement et le développement de nouvelles contrées.Notamment au Canada, bon nombre de citoyennes et de citoyens connaissent peu le caractère colonialiste de leur pays dont le fondement économique a vraisemblablement été sustenté par les peuples autochtones grâce aux terres et aux ressources qui leur ont été trompeusement enlevées.Le Canada a longtemps nié son passé colonial honteux.Ce n\u2019est que récemment que le gouvernement canadien l\u2019a reconnu et a présenté des excuses avec la promesse de mettre au jour la vérité et de favoriser la réconciliation (Joseph, 2018).Or, le contrôle colonial des habitudes 1 Traduction libre 42 SECTION I Décolonialité(s) alimentaires des Autochtones semble être un élément déterminant dans les tentatives actuelles du Canada pour déinir une politique alimentaire nationale (Kepkiewicz & Rotz, 2018), et aussi dans son nouveau Guide alimentaire récemment publié, où les habitudes alimentaires en dehors des recommandations de ce guide ne sont pas encouragées.Dans la foulée de ces politiques, le présent article vise à analyser la possibilité de concevoir la souveraineté alimentaire en tant que mouvement décolonisateur pour les communautés autochtones.Nous analyserons d\u2019abord de façon critique les conséquences historiques de la politique coloniale sur les peuples autochtones et leurs systèmes alimentaires traditionnels relativement à l\u2019utilisation de la nourriture comme outil d\u2019assimilation selon la logique d\u2019élimination du colonialisme de peuplement (Wolfe 2012).Nous examinerons ensuite la compatibilité de la souveraineté alimentaire comme outil de décolonisation.Comme il s\u2019agit d\u2019un article universitaire, les auteures reconnaissent que les points de vue ne sont que des interprétations partielles de connaissances solidement ancrées dans une vision colonisatrice du monde (Rose, 1997).Soulignons également que la portée de cet article est plutôt pan-autochtone, donc, il n\u2019analyse pas en profondeur les répercussions coloniales sur les communautés autochtones, ni ne cherche à les attribuer à l\u2019ensemble de celles-ci.Il explore plutôt les tendances générales de l\u2019utilisation de l\u2019alimentation sous le colonialisme comme outil d\u2019assimilation, et de la souveraineté alimentaire autochtone en tant que mouvement.Nous explorerons d\u2019abord les conséquences du colonialisme sur les systèmes alimentaires autochtones à la in du 19e siècle en analysant la militarisation de l\u2019alimentation en tant qu\u2019outil d\u2019assimilation.Mais voyons d\u2019abord la déinition de certains termes.Terminologie Les principaux termes utilisés dans ce document, notamment colonialisme, alimentation traditionnelle et système alimentaire traditionnel, doivent être déinis.Aux ins du présent article, le colonialisme réfère aux « politiques et pratiques d\u2019oppression et d\u2019assimilation » (Nutton & Fast, 2015, p.839).Également, on entend par alimentation autochtone ou alimentation traditionnelle « des aliments POSSIBLES Automne 2019 43 qui ont été essentiellement cultivés et dont on a pris soin, des aliments récoltés, préparés, préservés, partagés ou échangés dans les limites des territoires traditionnels respectifs, selon les valeurs d\u2019interdépendance, de respect, de réciprocité et de responsabilité » (Morrison, 2011, p.99).De plus, un système alimentaire traditionnel comprend « tous les aliments d\u2019une culture spéciique issus de ressources naturelles locales et culturellement acceptés.Cela inclut les acceptions socioculturelles, les méthodes d\u2019acquisition et de traitement, l\u2019utilisation, la composition et les conséquences nutritionnelles pour les personnes qui consomment ces aliments » (Kuhnlein, Receveur, & Chan, 2001, p.113).Les auteurs reconnaissent que ces termes peuvent avoir d\u2019autres déinitions, mais ce sont les déinitions présentées précédemment qui prévalent dans le contexte de cet article.L\u2019héritage colonial - Logique d\u2019élimination et d\u2019alimentation du colonialisme de peuplement Le colonialisme est intrinsèquement ancré dans ce que Wolfe (2012) décrit comme la logique d\u2019élimination du colonialisme de peuplement.Dans cette théorie, l\u2019accès au territoire est l\u2019élément central immuable du colonialisme de peuplement et il ne peut se réaliser que dans la dissolution des sociétés autochtones pour prendre le contrôle des terres (Wolfe, 2012).Alors que le terme élimination exprime une notion de violence, dans un esprit d\u2019assimilation, il peut être perçu comme la réduction des communautés autochtones à l\u2019échelle individuelle où la communauté se désagrège et où ses membres sont délaissés et récupérés ensuite par une société de colonisation dans le but de favoriser la prise de possession de leurs terres (Wolfe, 2012).Ainsi, l\u2019élimination peut aboutir à l\u2019afaissement de la cohésion sociale et du communautarisme qui sont au cœur du mode de vie autochtone.De plus, selon Daschuk, « les attitudes colonialistes ont donné naissance à une prophétie autoréalisatrice basée sur le sentiment généralisé que l\u2019action du gouvernement était justiiée parce que les Premières Nations étaient en voie de disparition » (2014, x).Historiquement, l\u2019alimentation a pu être utilisée comme un outil capable de susciter une impression de faiblesse et d\u2019aptitude à l\u2019assimilation.Comme l\u2019airme Bashi, l\u2019alimentation représente un moyen eicace et économique de consolider le contrôle 44 SECTION I Décolonialité(s) politique (2011).Ces fonctions de l\u2019alimentation deviennent évidentes au moment d\u2019explorer l\u2019utilisation historique de l\u2019alimentation en tant qu\u2019arme pour assimiler les populations autochtones dans ce qu\u2019on appelle aujourd\u2019hui le Canada.Cette section portera donc sur l\u2019utilisation de l\u2019alimentation en tant qu\u2019outil d\u2019assimilation dans le cadre théorique de la logique d\u2019élimination du colonialisme de peuplement.Il est essentiel d\u2019explorer les transformations et déis imposés aux populations autochtones par les colonisateurs pour comprendre l\u2019extinction de tous les éléments culturels des modes de vie autochtones et comment cela a façonné la relation des peuples autochtones avec l\u2019alimentation.L\u2019alimentation et la dépossession des terres Durant la période initiale de contact, les Autochtones se sont graduellement intégrés au système mercantiliste et aux systèmes capitalistes ultérieurs introduits par les colonisateurs européens (Leblanc & Burnett, 2017).Malgré l\u2019essor considérable de diférents systèmes économiques, ce sont les fondements philosophiques opposés à ces systèmes qui ont eu le plus d\u2019inluence.Les modes de production européens favorisèrent l\u2019accumulation de richesses et une mentalité individualiste diférente des ontologies autochtones, lesquelles reconnaissaient le collectivisme et la réciprocité (Leblanc & Burnett, 2017).Par conséquent, le respect de la terre et la connexion traditionnelle avec celle-ci ont été modiiés.En tant que telle, cette perturbation des ontologies traditionnelles frappa au cœur de la culture autochtone et déclencha un bouleversement dans les systèmes alimentaires autochtones, des siècles durant.Dans les communautés autochtones et le milieu environnant, les ressources commencèrent à s\u2019épuiser.La chasse excessive du bison et du castor ainsi que la baisse du prix des fourrures vers la in du 19e siècle contribuèrent à mettre in à un système de commerce de fourrures vieux de deux cents ans (Daschuk, 2014; Harris, 2008).Ainsi, de nombreux peuples autochtones perdirent le contrôle de leurs modes d\u2019alimentation; les troupeaux de bisons qui constituaient l\u2019une de leurs principales sources de protéines furent exterminés dans les régions.Une famine généralisée frappa parmi les nations autochtones aux prises avec de soudains changements dans leurs moyens de subsistance et la POSSIBLES Automne 2019 45 perte de ressources alimentaires, d\u2019où une grande vulnérabilité que le gouvernement s\u2019empressa d\u2019exploiter.Dans son livre La destruction des Indiens des Plaines - Maladies, famines organisées, disparition du mode de vie autochtone, Daschuk (2014) décrit comment au plus fort de cette famine nationale, les rations alimentaires étaient restreintes dans l\u2019intention de forcer les populations autochtones à se soumettre au traité.Malcolm D.Cameron, ministre libéral à la in des années 1800, accusa le ministère des Afaires indiennes d\u2019être motivé par ce que Daschuk appelle « une politique de soumission déinie par une politique de famine » (Daschuk, 2014, p.114).L\u2019armée américaine adopta également des politiques semblables parmi ses rangs et encouragea le massacre des populations de bisons ain d\u2019appauvrir les sources alimentaires des Autochtones et les pousser à vivre dans des réserves pour subsister (Smits, 1994).Dans ces deux cas, l\u2019alimentation et le démantèlement des systèmes alimentaires traditionnels devinrent l\u2019outil ultime pour exproprier les terres des Autochtones et permettre aux colonisateurs d\u2019acquérir et de développer plus de territoires.De plus, Daschuk (2014) estime qu\u2019il existe un lien entre la tuberculose et la malnutrition, lien qui aurait joué un rôle dans les milliers de victimes de la tuberculose chez les Indiens des Plaines.L\u2019analyse de l\u2019utilisation de l\u2019alimentation basée sur la logique d\u2019élimination du colonialisme de peuplement est particulièrement sinistre.Pour Wolfe (2012), il est inapproprié de qualiier de génocidaire la logique d\u2019élimination, car celle-ci n\u2019est pas nécessairement axée sur l\u2019élimination d\u2019un peuple en raison de sa culture, mais plutôt sur l\u2019élimination d\u2019obstacles pour permettre l\u2019acquisition des terres par les colonisateurs.Conséquemment, l\u2019alimentation a été un outil extrêmement eicace pour l\u2019expropriation des terres durant la famine, car les Autochtones contraints à signer les traités cessaient d\u2019être des obstacles, alors que ceux qui refusèrent de se soumettre mouraient ou soufraient de malnutrition à un point tel que leur état de faiblesse contribua à justiier les mesures prises par le gouvernement pour les assimiler.Avec le déclin du commerce des fourrures au 19e siècle, le développement agricole est devenu une importante politique du colonialisme de 46 SECTION I Décolonialité(s) peuplement.Selon la doctrine de la découverte, les terres non utilisées conformément aux attentes européennes ou qui avaient été utilisées sous un régime migrateur à des ins de subsistance furent déclarées inhabitées ou terres sans maître (Terra nullius), qui pouvaient être légalement revendiquées (Matties, 2016; Rotz, 2017).Cette doctrine a permis le peuplement de toute terre qui n\u2019était pas sous la domination chrétienne.Dans l\u2019optique de la logique d\u2019élimination du colonialisme de peuplement, cela invalida le mode de production autochtone pour ouvrir la voie à une agriculture prospère conforme à une utilisation eurocentriste reconnue.De plus, la reconnaissance du développement agricole it naître le besoin de cultiver intensivement des terres fertiles situées en territoire autochtone dans le sud du Canada.Parallèlement, le désir du gouvernement pour un chemin de fer reliant la Côte ouest à Ottawa exigeait le coninement des peuples autochtones dans des réserves ain d\u2019éliminer les obstacles et d\u2019accorder aux colonisateurs le plein accès à ces territoires (Daschuk, 2014; Joseph, 2018).D\u2019ailleurs, Joseph (2017) explique comment, en réaction au succès des fermiers autochtones de la Saskatchewan qui représentaient une menace concurrentielle pour les fermiers colonisateurs, un système de permis fut créé en vertu de la loi sur les Indiens dans le but de contrôler la capacité des populations autochtones de vendre leurs produits.À la suite de cette politique, les fermiers autochtones connurent moins de succès, d\u2019où une perturbation majeure non seulement dans les systèmes alimentaires autochtones et l\u2019accès à la nourriture, mais également dans la culture fondamentale de l\u2019identité autochtone.Malgré les eforts des Autochtones pour s\u2019adapter à ces nouveaux modes de production, leurs réussites furent constamment bloquées par des politiques de plus en plus restrictives qui engendrèrent encore plus de disparité entre les peuples autochtones et les colonisateurs, en plus de justiier les actions assimilatrices de ces derniers.Coupés de leurs vastes terres essentielles à leur subsistance, les Autochtones furent réduits à un mode de vie sédentaire et forcés de dépendre du gouvernement pour obtenir des rations alimentaires (Daschuk, 2014).Fred Kelly, un aîné Anishinaabe, décrit de façon émouvante, dans un document évolutif de la Commission de vérité et réconciliation du Canada (CRV), la nouvelle réalité des Autochtones POSSIBLES Automne 2019 47 coupés de leurs vastes terres ancestrales : Arracher les terres territoriales à un peuple dont l\u2019esprit même est intrinsèquement connecté à la Terre mère était en réalité les déposséder de leur âme et de leur être; le but était de détruire les nations autochtones.Afaiblies par la maladie et séparées de leur alimentation et de leur médecine traditionnelles, les Premières Nations n\u2019avaient aucun moyen de défense contre les empiètements du gouvernement sur leur vie (p.20-21).Avant l\u2019arrivée des colons, la consommation des aliments était étroitement liée à ce que chaque saison pouvait ofrir et les communautés étaient capables d\u2019utiliser leurs connaissances profondes de la terre pour se déplacer selon les saisons et l\u2019environnement pour se nourrir (Leblanc & Burnett, 2017).Pour bien comprendre la véritable importance des aliments traditionnels, Watt-Cloutier (2015) décrit ainsi la relation de sa communauté avec les aliments traditionnels : « Les animaux qui font partie de notre nourriture traditionnelle nous connectent à l\u2019eau, à la terre, à la source de notre vie, à Dieu » (p.137).C\u2019est pourquoi le coninement des Autochtones dans des systèmes de réserve où ils ne pouvaient accéder à leur nourriture traditionnelle engendra des risques pour leur santé et leur sécurité alimentaire, en plus de s\u2019attaquer au fondement même de leur mode de vie.Le système des pensionnats et la militarisation de l\u2019alimentation L\u2019une des politiques coloniales les plus agressives ayant eu un efet dévastateur sur la culture autochtone a été l\u2019imposition des pensionnats indiens par le Canada (Joseph, 2018; Commission de vérité et réconciliation du Canada, 2015).Subventionnés par le gouvernement fédéral et administrés par l\u2019Église, les pensionnats ont opéré de 1883 à 1996, dans un but infâme justiié par John A.MacDonald en 1883, devant la Chambre des communes : Lorsque l\u2019école est sur la réserve, l\u2019enfant vit avec ses parents, qui sont des sauvages, et bien qu\u2019il puisse apprendre à lire et à écrire, ses habitudes et sa façon de penser demeurent indiennes. 48 SECTION I Décolonialité(s) Il n\u2019est qu\u2019un sauvage qui peut lire et écrire.Il me semble clair, en tant que chef du Ministère, que les enfants indiens devraient être retirés, autant que possible, de l\u2019inluence parentale, et la seule façon de faire serait de les envoyer dans des écoles industrielles centrales de formation où ils pourraient acquérir les habitudes et façons de penser des hommes blancs.(Tel que cité dans la CVR, 2015) La logique d\u2019élimination du colonialisme de peuplement est donc invoquée pour justiier l\u2019assimilation et la séparation forcée des enfants de leur famille, de leur langue et de leur milieu culturel pour qu\u2019ils acquièrent des habiletés jugées convenables par le gouvernement colonisateur dans le cadre d\u2019une institution colonisatrice règlementée (CVR, 2015).Le gouvernement colonisateur a donc cherché à afaiblir la culture autochtone et à valider son remplacement par des concepts colonisateurs d\u2019un mode de vie plus civilisé.Bien que cela ait provoqué des atrocités en matière de droits humains (Mosby, 2017; CVR, 2015), le présent article se concentre plutôt sur la malnutrition dans ces pensionnats en tant que caractéristique établie.La nourriture, ou le manque de nourriture ont joué un rôle considérable dans le système des pensionnats.Selon les survivants, la faim était un état permanent (Mosby, 2017).Un apport calorique insuisant, peu de légumes et de fruits frais, peu de protéines et de matières grasses constituaient le régime alimentaire des pensionnats (Mosby, 2017).Mosby (2017) a démontré que ces insuisances dans le régime alimentaire et la malnutrition qui en découla contribuèrent au risque élevé d\u2019obésité et de maladies chroniques chez les populations autochtones d\u2019aujourd\u2019hui.De plus, la malnutrition est reconnue comme l\u2019un des principaux facteurs de risque de contracter la tuberculose, une maladie responsable d\u2019un peu moins de la moitié des décès des élèves dans les pensionnats (Schwenk & Maccallan, 2000; CVR, 2015).Malgré cela, Le gouvernement fédéral a délibérément choisi de ne pas verser suisamment de fonds aux pensionnats pour veiller à ce que les cuisines et les salles à manger soient adéquatement équipées, à ce que les cuisiniers aient la formation adéquate et, plus POSSIBLES Automne 2019 49 important encore, que de la nourriture de bonne qualité soit achetée en bonne quantité pour répondre aux besoins d\u2019enfants en pleine croissance (Rapport inal de la CVR, Volume 1, p.331).Cette décision a laissé des milliers d\u2019enfants autochtones vulnérables à la maladie.(TRC 2015, p.92) Les résultats de l\u2019inaction du gouvernement quant à la malnutrition et au déclin de la santé et de la survie chez les élèves des pensionnats autochtones pourraient avoir contribué à ce que Kelm (1998) appelle la prophétie autoréalisatrice, laquelle visait à justiier la façon dont le gouvernement traitait les peuples autochtones en donnant l\u2019impression que ces derniers étaient en voie d\u2019extinction.Les taux élevés de diabète, d\u2019obésité et de maladie comme la tuberculose chez les populations autochtones pourraient être interprétés, à tort, comme étant une prédisposition à la maladie en raison de la race, et non une conséquence de la politique coloniale pour valider l\u2019assimilation soutenue par le gouvernement.De ce point de vue, l\u2019alimentation dans sa forme nutritionnelle la plus inadéquate a contribué à la logique d\u2019élimination du colonialisme de peuplement en afaiblissant lourdement la santé des Autochtones forcés de fréquenter les pensionnats dans le but de réfréner l\u2019élan d\u2019une possible résistance contre les systèmes d\u2019assimilation colonisateurs.En outre, la nourriture dans les pensionnats était directement utilisée comme une arme pour détacher les élèves de l\u2019importance culturelle autochtone de leur nourriture traditionnelle.La plupart du temps, on servait du gruau au déjeuner, du pain sec et de la soupe au dîner et du pain sec avec des pommes de terre, du jambon et un petit pain au souper (Mosby, 2017).La qualité de ces aliments laissait souvent à désirer.En plus d\u2019être inappropriés quant à un apport suisant en nutriments, les aliments servis dans les pensionnats présentaient des inadéquations au point de vue d\u2019une dimension culturelle, car ils n\u2019avaient aucun rapport avec les aliments traditionnels auxquels les enfants étaient habitués.De plus, Watt-Cloutier (2015) airme que pour les élèves loin de chez eux, le fait de ne pas pouvoir manger ces aliments traditionnels avait été des plus pénibles parce qu\u2019ils 50 SECTION I Décolonialité(s) étaient séparés d\u2019un régime alimentaire qui les « nourrissaient non seulement physiquement, mais aussi spirituellement » (p.137).C\u2019est en comprenant dans quelle mesure les aliments traditionnels sont au centre du mode de vie autochtone que se révèle la véritable gravité de l\u2019utilisation de l\u2019alimentation dans les pensionnats comme arme d\u2019assimilation.De ce fait, la malnutrition a engendré d\u2019importants déclins en matière de santé dont plusieurs générations ont subi, et subissent toujours les conséquences, notamment une piètre santé physique, mais également une santé culturelle et un bien-être médiocres.Les répercussions du système des pensionnats sur la relation des Autochtones avec l\u2019alimentation n\u2019ont pas été uniquement physiques et temporaires.En efet, après avoir vécu sous les politiques assimilatrices strictes en vigueur dans les pensionnats, les survivants de retour dans leur communauté ont dû faire face à l\u2019incapacité de réajuster leur vie à celle de la réserve (CVR, 2015).Séparés de leur communauté durant l\u2019enfance, ils n\u2019avaient aucun contexte pour transmettre les connaissances intergénérationnelles liées aux activités fondamentales de subsistance comme la pêche, la chasse et la trappe (CVR, 2015).Cela a engendré d\u2019importantes lacunes dans les connaissances traditionnelles, lacunes qui se sont répercutées sur les générations suivantes et qui ont étoufé la connexion des Autochtones à la terre, brisé la cohésion sociale et accentué leur dépendance aux systèmes alimentaires colonisateurs (Leblanc & Burnett, 2017).En examinant la logique d\u2019élimination du colonialisme de peuplement, on peut observer dans quelle mesure les pensionnats ont contribué à rompre les liens culturels des Autochtones à la terre et à leurs systèmes d\u2019alimentation traditionnels dans le but de justiier la revendication de leurs territoires par le gouvernement colonisateur.En déinitive, il semble que le lien entre le déclin de la souveraineté autochtone et l\u2019utilisation coloniale de l\u2019alimentation en tant qu\u2019arme d\u2019assimilation soit une tendance majeure.L\u2019alimentation et la récupération des systèmes alimentaires autochtones par les peuples autochtones pourraient être une façon tangible de réparer cette injustice. POSSIBLES Automne 2019 51 La souveraineté alimentaire La souveraineté repose sur le droit des nations et des peuples de contrôler leurs systèmes alimentaires et de déterminer leurs propres besoins alimentaires.Lors du Sommet mondial de l\u2019alimentation en 1996, le mouvement La Via Campesina a introduit la notion de souveraineté alimentaire dans la rhétorique de l\u2019alimentation globale en tant qu\u2019outil pour encadrer les demandes d\u2019un important changement dans le système alimentaire et fournir un cadre de développement rural alternatif (Clapp, 2016).Née du désir des agriculteurs paysans de réduire leur dépendance à ce qu\u2019ils perçoivent comme des marchés agricoles internationaux inéquitables, la souveraineté alimentaire est déinie comme « le droit des peuples à une alimentation saine et culturellement appropriée produite selon des méthodes écologiquement iables et durables, et le droit des peuples de déinir leurs propres systèmes agricole et alimentaire » (La Via Campesina).Selon une déclaration produite lors du Forum mondial de Nyéléni, la souveraineté alimentaire met l\u2019accent sur la nourriture pour les gens, valorise les fournisseurs d\u2019aliments, localise les systèmes alimentaires, appuie le contrôle sur le plan local, renforce les connaissances et les compétences et collabore avec la nature (Projet de politique alimentaire populaire, 2011, tel que cité dans Desmarais, 2015, p.157).De plus, au Canada, une dimension spirituelle a été ajoutée à l\u2019alimentation (Desmarais & Wittman, 2014; Desmarais, 2015; PPAP 2011).La souveraineté alimentaire enrichit, approfondit et élargit les dimensions de l\u2019alimentation en reconnaissant sa valeur culturelle, sociale, spirituelle, nutritionnelle et politique et en rejetant sa marchandisation (Leblanc & Burnett, 2017; PPAP, 2011).Bien que critiquée pour son manque de précision, la nature changeante de la souveraineté alimentaire « favorise un régime alimentaire local, lexible et inclusif qui place les producteurs, distributeurs et consommateurs d\u2019aliments au cœur des décisions liées aux systèmes et aux politiques alimentaires » (Coxall, 2014, p.514) Souveraineté alimentaire autochtone Pour comprendre les possibilités de la souveraineté alimentaire autochtone en tant que mouvement de décolonisation, il faut explorer les 52 SECTION I Décolonialité(s) adéquations entre les éléments essentiels de la souveraineté alimentaire et les valeurs, les croyances et le contexte historique des peuples autochtones.Morrison (2011) note que dans l\u2019ensemble, ceux-ci ont une vision du monde, des croyances et des valeurs similaires quant à leur relation avec la terre et les systèmes alimentaires.Cela inclut l\u2019écophilosophie autochtone.Comme telle, la souveraineté alimentaire autochtone promeut les systèmes alimentaires en accord avec cette philosophie.Également, le contexte historique de la perte des pouvoirs autochtones sur les systèmes alimentaires traditionnels soutient l\u2019adoption de la souveraineté alimentaire pour réparer l\u2019injustice du passé.L\u2019écophilosophie autochtone est une éthique de la terre qui se révèle dans la connexion des Autochtones avec la terre et dans la reconnaissance du rôle de l\u2019environnement dans le façonnement de leurs cultures et systèmes alimentaires (Morrison, 2011).La terre n\u2019est pas quelque chose que les êtres humains peuvent manœuvrer ou gérer; c\u2019est plutôt le comportement humain à l\u2019égard de la terre qui peut être géré.Il peut s\u2019agir d\u2019une relation de respect et de réciprocité où la terre est intrinsèquement valorisée et où l\u2019alimentation traditionnelle est l\u2019expression de cette connexion intime et spirituelle (Mundel, 2008).Watt-Cloutier (2015) décrit comment l\u2019alimentation opère comme une association spirituelle avec la terre, tandis que la préparation des aliments traditionnels lie son peuple à ses ancêtres, à leurs familles et à leurs communautés, telle une source de vie.Ainsi, la terre et les aliments sont sacrés et constituent un élément essentiel dans le mouvement de la souveraineté alimentaire canadien lequel rejette la marchandisation de l\u2019alimentation (Morrison, 2011).L\u2019écophilosophie autochtone a également des points communs avec l\u2019éthique de la terre d\u2019Aldo Leopold (1949) où le bien-être des gens et la terre s\u2019imbriquent et sont tout autant valorisés et respectés de façon à susciter le besoin de systèmes alimentaires viables et écologiques comme modes de survie permanente.La notion de viabilité pour assurer la capacité des générations futures de répondre à leurs propres besoins est conforme au principe autochtone des sept générations (Nutton & Fast, 2015) selon lequel les décisions doivent être prises en POSSIBLES Automne 2019 53 tenant compte des sept générations à venir.La croyance autochtone et l\u2019écophilosophie entourant les systèmes alimentaires viables sont donc reconnues dans la souveraineté alimentaire.Par ailleurs, les éléments de la souveraineté alimentaire politiquement mobilisateurs et qui exigent de profonds changements dans les systèmes alimentaires actuels ain de responsabiliser les gens, valoriser les fournisseurs d\u2019aliments, localiser les systèmes alimentaires, instaurer le contrôle à l\u2019échelon local, et renforcer les connaissances et les compétences (Projet de politique alimentaire populaire, 2011), sont très compatibles avec les peuples autochtones et la revendication de leurs systèmes alimentaires alors que la souveraineté alimentaire autochtone responsabilise directement les peuples autochtones en tant qu\u2019exploitants agricoles et cherche à reconnecter les communautés aux systèmes alimentaires traditionnels locaux.Le contrôle est placé à l\u2019échelon local en raison du refus de mettre au point une déinition universelle de la souveraineté alimentaire autochtone en respect avec les caractéristiques culturelles uniques et les droits et pouvoirs souverains des divers peuples autochtones de déinir eux-mêmes ce que signiie la souveraineté alimentaire autochtone pour leur propre nation (Morrison, 2011).Les peuples autochtones ne sont pas assujettis à une déinition préétablie et rigoureuse de la souveraineté alimentaire, mais ils sont plutôt capables de la concevoir eux-mêmes et d\u2019y insuler leurs croyances et valeurs culturelles.De plus, Morrison (2011) décrit la souveraineté alimentaire autochtone comme un modèle d\u2019apprentissage social qui reconnecte les peuples autochtones avec les connaissances et valeurs traditionnelles perdues à cause du traumatisme colonial.La souveraineté alimentaire autochtone, en tant que telle, favorise le rétablissement des systèmes alimentaires traditionnels ancrés dans l\u2019apprentissage social et la transmission des connaissances traditionnelles.Renouveau grâce à la souveraineté alimentaire autochtone Comparativement au reste du Canada, les peuples autochtones soufrent toujours d\u2019insécurité alimentaire de façon disproportionnée sous un gouvernement colonisateur.En 2014, 33 % des ménages autochtones établis dans une réserve vivaient dans l\u2019insécurité alimentaire \u2013 soit 54 SECTION I Décolonialité(s) un taux trois fois plus élevé que la moyenne nationale (Desmarais & Wittman, 2014).Les perturbations dans les systèmes alimentaires autochtones traditionnels causées par le colonialisme sont responsables du déclin des connaissances et de l\u2019utilisation des aliments traditionnels chez les jeunes Autochtones ainsi que de leur dépendance accrue à des denrées hors de prix ofertes dans des communautés éloignées (Desmarais & Wittman, 2014).Bien que le colonialisme soit souvent interprété comme une chose du passé, la réalité est qu\u2019il reste imprégné dans la vie des Autochtones.En analysant la logique d\u2019élimination du colonialisme de peuplement (Wolfe 2012), selon laquelle l\u2019accès au territoire est d\u2019une importance capitale et qu\u2019ain d\u2019obtenir cet accès il est nécessaire de dissoudre les sociétés autochtones pour prendre le contrôle des terres, il est clair que le colonialisme persiste.Dans un passé récent, des communautés autochtones ont eu gain de cause en faisant valoir les droits ancestraux et les droits issus de traités existants concernant les terres et les droits autochtones (R.v.Sparrow, 1990; Tsilhqot\u2019in Nation v.British Columbia, 2014).Cette tension non apaisée entre l\u2019indigénéité et les modes de production du colonialisme de peuplement est le signe d\u2019un échec dans le projet de colonisation et d\u2019assimilation qui sert à promouvoir sa continuation, puisque la société coloniale veut inir ce qu\u2019elle a commencé.La souveraineté se fonde sur des politiques développées dans le cadre des luttes incessantes contre la colonisation et l\u2019exploitation (Grey & Patel, 2015).Conclusion Dans cet article, nous avons examiné les possibilités de la souveraineté alimentaire en tant que mouvement de décolonisation au sein des communautés autochtones.En nous appuyant sur la logique d\u2019élimination du colonialisme de peuplement (Wolfe, 2012), nous avons d\u2019abord analysé de façon critique les conséquences de la politique coloniale sur les peuples autochtones et leurs systèmes alimentaires traditionnels relativement à l\u2019utilisation de la nourriture comme outil d\u2019assimilation.Des tendances générales sont ressorties de l\u2019utilisation de l\u2019alimentation sous le régime colonial comme outil d\u2019assimilation et de la souveraineté alimentaire autochtone en tant que mouvement.L\u2019alimentation a été utilisée comme méthode de contrôle POSSIBLES Automne 2019 55 et de coercition dans la mise en pratique du traité à la suite d\u2019une forte diminution de la principale source de nourriture des Autochtones due à la chasse excessive, d\u2019où une dépendance aux rations alimentaires distribuées par le gouvernement colonial.Également, la promotion par les colonisateurs de l\u2019agriculture en tant que meilleure façon d\u2019utiliser les terres a contribué au coninement des peuples autochtones dans des réserves sur des terres limitées où ces derniers pouvaient di cilement mener des activités de subsistance et soutenir des systèmes alimentaires traditionnels déréglés.Les pensionnats ont réussi à anéantir les éléments culturellement fondamentaux aux modes de vie autochtones surtout en ce qui a trait au respect de la nourriture traditionnelle et des systèmes alimentaires.Le lien étroit entre le déclin de la souveraineté autochtone et l\u2019utilisation coloniale de l\u2019alimentation comme outil d\u2019assimilation a été présenté comme point central des contrecoups de la politique coloniale sur l\u2019alimentation.Dans un efort de réconciliation, l\u2019alimentation et la récupération par les Autochtones de leurs systèmes alimentaires ont été reconnues en tant que mouvement de décolonisation concret pour la souveraineté autochtone.La souveraineté alimentaire autochtone s\u2019est révélée compatible avec diférentes valeurs et croyances autochtones et aussi comme possible outil de décolonisation compte tenu du contexte historique, culturel et social de l\u2019alimentation dans les communautés autochtones.La souveraineté alimentaire autochtone vise à redonner le contrôle des systèmes alimentaires aux communautés autochtones.Cela peut fournir une importante plateforme où aborder les efets coloniaux, réfuter les logiques coloniales et promouvoir l\u2019autodétermination des Autochtones comme faisant partie intégrante de leur culture et de leur alimentation.En mille quatorze cent quatre-vingt-douze Colomb navigua sur l\u2019océan bleu, C\u2019était courageux de sa part.Mais les terres étaient déjà habitées2 (Institut Latin American & Iberian, Université du Nouveau-Mexique, non daté) 2 Traduction libre 56 SECTION I Décolonialité(s) Biographies Chelsea Major est étudiante à la maîtrise au Département de géographie, environnement et géomatique de l\u2019Université Guelph.Elle s\u2019intéresse à l\u2019écologie politique des systèmes agroalimentaires au Canada, en particulier dans un contexte postcolonial.Son mémoire analyse l\u2019importance socioculturelle et économique des baies sauvages à Terre- Neuve.Dre.Sheri Longboat est professeure à l\u2019École de conception environnementale et développement rural à l\u2019Université Guelph et Mohawk Haudenosanne de la Confédération des Six Nations de la rivière Grand.Elle travaille depuis plus de 20 ans avec et au sein des communautés des Premières nations de l\u2019Ontario.Ses recherches portent sur l\u2019interface entre les institutions autochtones et occidentales et l\u2019autodétermination de ces communautés, notamment au niveau de leur souveraineté alimentaire, sécurité hydraulique et leur durabilité.Références Alfred, G.T.(2009).Colonialism and State Dependency.Journal of Aboriginal Health, 1, 42\u201360.Consulté sur 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over it\u2019: Settler colonial logics, racial hierarchies and material dominance in Canadian agriculture.Geoforum, 82(February), 158\u2013169.https://doi.org/10.1016/j.geoforum.2017.04.010 R.v.Sparrow, [1990] 1 S.C.R.1075 Tsilhqot\u2019in Nation v.British Columbia, 2014 SCC 44, [2014] 2 S.C.R.256 Schwenk, A., & Macallan, D.C.(2000).Tuberculosis, malnutrition and wasting.Current Opinion in Clinical Nutrition and Metabolic Care, 3(4), 285\u2013291.https://doi.org/10.1097/00075197-2000T07000-00008 Smits, D.D.(1994).The frontier army and the destruction of the bufalo: 1865-1883.The Western Historical Quarterly, 25(3), 312\u2013338.https://doi.org/10.2307/971110.Truth and Reconciliation Commission.(2015).Honouring the Truth, Reconciling for the Future: Summary of the Final Report of the Truth and Reconciliation Commission of Canada.Consulté sur http://www.trc.ca/ websites/trcinstitution/index.php?p=890.Watt-Cloutier, S.(2015).The Right to Be Cold.Toronto: Penguin Canada Books.Wiebe, N., & 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d\u2019interventions épistémologiques qui dénoncent la suppression de multiples savoirs propres aux peuples et aux nations colonisés.Ces épistémologies mettent en valeur les savoirs qui résistent à la disparition et défendent les dialogues horizontaux, non hiérarchisés, entre les diférentes formes de connaissances (Santos et Menezes, 2009).Elles sous-tendent l\u2019existence d\u2019une pluralité de modes de connaissance et de savoirs au-delà de la connaissance scientiique et donc l\u2019idée de la diversité épistémologique dans le monde.Cela implique de renoncer aux épistémologies générales et aux modes de représentations des connaissances comme universelles et indépendantes des contextes dans lesquels elles ont été produites (Santos, 2009a).Dans ce contexte, penser aux épistémologies du Sud signiie apprendre à partir des expériences multiples et diversiiées du Sud, mais aussi à partir des expériences qui échappent à la pensée occidentale pour ainsi mettre en lumière la pluralité des connaissances hétérogènes.Il devient alors possible de partir des épistémologies du Sud pour appréhender les diférentes réalités qu\u2019impliquent les relations entre personnes et groupes sociaux et, par le fait même, comprendre les rapports des pouvoirs qui les soutiennent.En tant que composantes des épistémologies du Sud, les pensées et les théories décoloniales nous proposent une remise en question majeure des savoirs hégémoniques et de la production de connaissances scientiiques.Cet article ofre un survol des écrits latino-américains ain de mettre en relief les propositions des autrices, auteurs et féministes décoloniaux. 62 SECTION I Décolonialité(s) Les pensées décoloniales et la contestation des savoirs hégémoniques Santos (2009a, 2009b) airme que la distance entre les diférentes manières de produire de la connaissance a créé une pensée abyssale \u2013 où l\u2019hégémonie des savoirs scientiiques a comme conséquence l\u2019invisibilité d\u2019autres formes de connaissances, dont les savoirs populaires.Le savoir scientiique, étant considéré comme la seule source de vérité, ignore les connaissances, les expériences et les réalités qui ne sont pas dans son champ de vision.En accord avec les critiques de la science moderne occidentale et la production de connaissances universelles, les théories décoloniales cherchent à examiner le processus et les mécanismes de mise en place de la pensée occidentale en tant que régime de vérité.L\u2019idée d\u2019épistémologies du Sud et de la pensée décoloniale ont pour points de départ le refus des connaissances hégémoniques euroaméricanocentrées et la quête de stratégies menant à l\u2019action.En acceptant le principe de docte ignorance, il devient possible de prendre conscience d\u2019une série de savoirs qui existent en dehors de notre zone de connaissance et ainsi reconnaître l\u2019impossibilité de concevoir des épistémologies générales et des vérités universelles.Il s\u2019agit de produire des connaissances à partir d\u2019épistémologies diverses et dirigées vers des actions pratiques pour des changements politiques et sociaux.D\u2019emblée, il importe de souligner que si le décolonial est fréquemment considéré comme synonyme de postcolonial, Grosfoguel (2009), Maldonado-Torres (2009), Mignolo et Tlostanova (2009) et Dussel (2009) ont souligné leurs diférences.Ils airment que même si les théories postcoloniales ont réussi à remettre en question la production de vérités et de savoirs universels par la science moderne, elles n\u2019ont pas pris conscience de l\u2019exercice de la colonialité et ont laissé à l\u2019écart les critiques et les savoirs issus des traditions intellectuelles non- occidentales.Pour paraphraser Grosfoguel, le postcolonialisme serait un exemple d\u2019une critique eurocentrique de l\u2019eurocentrisme.Citant Castro-Gomes et Grosfoguel (2007), Verchuur (2015, p.59) souligne que la perspective décoloniale défend une analyse du capitalisme global à partir de la prise en compte des « discours raciaux et de genres qui POSSIBLES Automne 2019 63 organisent la population dans une division internationale du travail ».Le projet politique décolonial est donc de décoloniser l\u2019épistémologie occidentale moderne pour qu\u2019il soit possible d\u2019avoir accès au côté subalterne de la diférence coloniale, c\u2019est-à-dire, aux savoirs des groupes minoritaires qui ont été historiquement délégitimés et rendu invisibles (Grosfoguel, 2009).La pensée décoloniale remet ainsi en question l\u2019histoire linéaire racontée par la science moderne qui conserve l\u2019Europe, en tant que centre du capitalisme, comme référence et modèle pour penser le monde (Quijano, 2009).Comme l\u2019airme Mignolo et Tlostanova (2009), il s\u2019agit d\u2019un privilège épistémique où l\u2019observateur transforme le reste du monde en objet d\u2019observation.C\u2019est là où le projet décolonial vise à intervenir en refusant la construction eurocentrée de la modernité.Ce projet exige une perspective historique qui combine l\u2019analyse de l\u2019espace et du temps qui soit capable de prendre en compte le spectre complet de l\u2019histoire humaine (Dussel, 2009).Cela signiie de remettre en cause le racisme épistémique qui propose un universalisme abstrait et donc de décoloniser l\u2019épistémologie hégémonique occidentale (Maldonado-Torres, 2009).Cette décolonisation se concrétise par la prise en considération des diférentes cosmologies, des savoirs « des penseurs et des penseuses du Sud global qui élaborent leurs idées avec et à partir de leurs corps et de leurs positions ethniquement, racialement et sexuellement subalternes » (Grosfoguel, 2009, p.7590).Mignolo et Tlostanova (2009) proposent qu\u2019un tournant épistémique décolonial soit fait à partir de l\u2019utilisation de la géo-corpo-politique de la connaissance comme outil de décolonisation de l\u2019être et de la connaissance.Suivant la même ligne de pensée, Grosfoguel (2009) postule la corpo-politique de la connaissance qui vise à opposer la production scientiique moderne basée sur une égopolitique de la connaissance qui occulte le sujet énonciateur et sa localisation épistémique, ethnique, sexuelle et de genre.Ce qui mène alors à une production de savoirs prétendument objectifs et universels, qui cachent les structures de pouvoirs-savoirs coloniaux qui les sous-tendent. 64 SECTION I Décolonialité(s) De cette façon, la pensée décoloniale peut alors être appréhendée comme une réponse critique aux fondamentalismes qui tiennent pour acquis qu\u2019une seule tradition épistémique est capable de découvrir des vérités universelles.Les propositions décoloniales visent à construire une pensée plus large que celles des canons occidentaux.Pour Grosfoguel (2009), cela ne devient possible que par le dialogue critique entre les divers projets politiques, épistémiques et éthiques qui considèrent un monde pluriversel (en opposition à un monde universel).Dès lors, il est important de parler de la critique décoloniale de la modernité et d\u2019épistémicide.Pour s\u2019établir, le projet décolonial part d\u2019une critique structurelle de la construction de la pensée moderne.Les analyses de la modernité présentées par les auteurs décoloniaux sont surtout complémentaires.Maldonado-Torres (2009) considère que la pensée moderne occidentale s\u2019est construite avec la colonisation du temps et de l\u2019occultation de l\u2019espace dans l\u2019analyse de l\u2019histoire.Partant d\u2019une conception de l\u2019histoire linéaire et ascendante, les connaissances produites par cette pensée nient les expériences autres que celles de l\u2019Europe \u2014 en imposant les savoirs et la culture du « Vieux monde » comme indispensables au développement du monde.Comme Mignolo et Tlostanova (2009) et Dussel (2009) le soulignent, l\u2019imposition de la pensée moderne et de la culture européenne, qui considèrent les Autres (peuples, cultures et savoirs) comme inférieurs, a agi et continue à soutenir des exploitations et des oppressions qui visent la construction d\u2019une pensée universelle et donc l\u2019efacement des diférences et des savoirs considérés comme subalternes.Cette pensée va de pair avec le concept d\u2019épistémicide de Boaventura de Sousa Santos, amené dans le débat par la féministe noire brésilienne, Sueli Carneiro (2005).L\u2019épistémicide correspond à la subordination, à la dévalorisation et à la marginalisation des savoirs subalternes, de la rationalité et de la culture des peuples colonisés.Pour Carneiro (2005, p.97), l\u2019épistémicide traduit « un processus persistant de production de l\u2019indigence culturelle à travers la négation de l\u2019accès à l\u2019éducation, diférents mécanismes d\u2019exclusion des personnes noires comme porteuses et productrices de connaissance » et les dégâts causés par les discriminations successives dont ces personnes ont été victimes. POSSIBLES Automne 2019 65 Au sein des populations colonisées, l\u2019épistémicide agit conjointement avec l\u2019idéologie du blanchissement, ce qui permet de « reproduire et de perpétuer la croyance que les classiications et les valeurs de la culture occidentale blanche sont les seules vraies et universelles » (Gonzalez, 1988a, p.6).Héritage d\u2019une histoire d\u2019esclavage, de colonisation et d\u2019assimilation de la culture et de valeurs venus d\u2019ailleurs, l\u2019épistémicide et l\u2019idéologie du blanchissement ont eu des conséquences encore plus graves sur la population noire surtout quand ces processus se déployaient dans un contexte de supposée démocratie raciale.Cela se réfère à la notion selon laquelle il n\u2019existe pas de racisme dans les sociétés marquées par le métissage de leur population, comme le précise Kabengele Munanga (2009).Selon l\u2019auteur, ce processus de construction d\u2019une identité nationale multiethnique est, en fait, le résultat d\u2019un mouvement antidémocratique et violent d\u2019uniication politique à travers la suppression des identités ethniques.C\u2019est de cette manière qu\u2019un appel à l\u2019argument de démocratie raciale est une forme très eicace pour dissimuler l\u2019existence des préjugés raciaux dans le continent latino-américain, mais aussi ailleurs (Nascimento, 2006).Pour Gonzalez (1988a), cette forme d\u2019expression du racisme devient suisamment sophistiquée pour maintenir les personnes noires et autochtones dans des conditions de subordonnées au sein même des classes les plus exploitées.La critique de la modernité et la mise en relief du racisme épistémique, qui la soutient, se rejoignent dans la critique du capitalisme.Quijano (2009) airme que la modernité, alliée à la colonialité, représente la base du pouvoir capitaliste.Selon l\u2019auteur, la colonialité du pouvoir correspond à l\u2019imposition d\u2019une classiication ethnique-raciale qui considère une population comme le modèle de pouvoir (diféremment du colonialisme qui est, spéciiquement, une structure de domination et d\u2019exploitation).Cette classiication sociale agit sur les plans subjectifs et matériels de l\u2019existence sociale quotidienne en déterminant les rôles sociaux des groupes et des personnes à partir d\u2019une « distribution de pouvoir basée sur des rapports d\u2019exploitation, de domination et de conlits entre la population d\u2019une société et dans une histoire déterminée » (Quijano, 2009, p.22).Ainsi, pour Quijano, le pouvoir est structuré par 66 SECTION I Décolonialité(s) des rapports de domination, d\u2019exploitation et de conlit entre des acteurs sociaux qui se disputent le contrôle des quatre aspects fondamentaux de l\u2019existence humaine : le sexe, le travail, l\u2019autorité collective et la subjectivité/intersubjectivité et leurs ressources et produits (voir Quijano, 2008, p.78).Ainsi, la pensée moderne eurocentrée produit et naturalise l\u2019Europe comme centre du pouvoir et le modèle selon lequel les autres expériences, savoirs et cultures seront analysés.La naturalisation de la colonialité du pouvoir a permis l\u2019installation d\u2019une culture universelle basée sur la classiication sociale et la racialisation des rapports de pouvoir (Quijano, 2009).Dans ce système, l\u2019infériorisation des corps racialisés et des cultures non-occidentales apparaît comme une justiication puissante de la domination et l\u2019exploitation des personnes et groupes sociaux (Quijano, 2009 ; Dussel, 2009 ; Maldonado-Torres, 2009).Des marges au centre : la construction des féminismes décoloniaux latino-américains Si l\u2019un des éléments de base des théories décoloniales est de construire des épistémologies du Sud basées sur les savoirs géo-corpo- politiquement situés, il est pertinent de souligner les contributions des féministes latino-américaines et non-occidentales pour penser les rapports de genre et de sexualité en dehors de la logique occidentale dominante.Silvia Rivera Cusacanqui (2012) dénonce les productions académiques postcoloniales et décoloniales qui continuent à être dirigées par les élites intellectuelles et laissent aux marges les intelectuel.les autochtones.Selon Cusacanqui, la rhétorique décoloniale établie par cette élite intellectuelle occulte des privilèges culturels et politiques à partir desquels ces auteurs et autrices abordent les études subalternes \u2014 ce qui ne contribue pas au changement des rapports de savoir/pouvoir et donc ne mène pas à une pratique décolonisatrice.C\u2019est dans ce contexte que l\u2019autrice airme que la pensée décoloniale doit être dirigée vers l\u2019action et faire émerger les questions autochtones.Cette pensée doit chercher à promouvoir les droits de cette population en adoptant des analyses qui permettent de sortir des POSSIBLES Automne 2019 67 stéréotypes qui « lui octroient un statut résiduel et la convertit de fait en une minorité, emprisonnée dans des stéréotypes indigénistes du bon sauvage gardien de la nature » (p.52).Cette critique des stéréotypes va de pair avec d\u2019autres revendications de féministes non-occidentales.Chandra Mohanty (2003) et Laura Nader (2005), dénoncent les stéréotypes et l\u2019image colonisée de la femme du Tiers Monde construite par la pensée hégémonique des féministes occidentales.En opposition aux femmes occidentales, la femme du Tiers Monde est conçue comme une victime de la violence, de la religion, du patriarcat et de la colonisation.Mohanty et Nader soulignent que cette opposition (entre les femmes du Tiers Monde et les femmes occidentales comme des groupes homogènes) cache des prétentions de supériorité et devient l\u2019attention des dispositifs de contrôle du corps des femmes de partout dans le monde.Aussi, cette diférence coloniale qui signale l\u2019infériorité des femmes non-occidentales contribue à l\u2019occultation de leur capacité d\u2019action politique et historique et, ainsi, s\u2019insère dans un nouveau modèle de colonisation des femmes du Sud.La dénonciation d\u2019un féminisme ethnocentrique et la revendication qui consiste à présenter une vision du monde géopolitiquement localisée est aussi faite par d\u2019autres féministes autochtones.Celles-ci s\u2019inspirent des cosmologies autochtones et de leurs spéciicités pour construire un espace de résistance, Aída Hernandez airme que les revendications abordées par les femmes autochtones cherchent « des relations plus justes entre les hommes et les femmes et se fondent sur des déinitions de personnes singulières (personhood) qui transcendent l\u2019individualisme occidental.Leur notion d\u2019égalité implique une complémentarité entre les genres mais aussi entre les êtres humains et la nature » (2010, p.540).Les diférentes conceptions du monde sont aussi soulignées par Marisol de la Cadena (2010) comme une contribution de la pensée autochtone à la pensée occidentale.Le plurivers, soit l\u2019existence de plusieurs réalités dans le monde, va aussi de pair avec la perspective décoloniale.Selon l\u2019autrice, à partir des savoirs des peuples autochtones, la proposition pluriverselle permet de reconnaître que le monde ne se restreint pas à une seule formation socio-naturelle et d\u2019interconnecter ces formations sans nécessairement les rendre équivalentes. 68 SECTION I Décolonialité(s) Pour inir, la proposition de la construction d\u2019un féminisme décoloniale de María Lugones (2008) mérite d\u2019être analysée.Selon l\u2019autrice, la mise en place d\u2019un féminisme décolonial ne sera possible qu\u2019à partir de la sortie de l\u2019analyse hétéronormative et patriarcale de la colonialité du pouvoir proposé par Quijano (2009).D\u2019après Lugones, Quijano (2009) considère que la race est à la base de la domination coloniale.Il a établi la diférence entre la race et le sexe en expliquant que le deuxième implique des diférences biologiques contrairement au premier.La proposition féministe de Lugones (2014) est donc de décoloniser la naturalisation des diférences sexuelles \u2013 ce que signiie de penser le sexe comme un produit de la science moderne.Elle s\u2019appuie sur l\u2019idée que la diférenciation sexuelle a été construite à partir de l\u2019observation des tâches exécutées par chacun des sexes dans les sociétés colonisées en utilisant les lunettes coloniales \u2013 qui se basent sur une notion dichotomique du rôle des femmes et des hommes.Néanmoins, le binarisme selon lequel ces activités et les rôles sociaux ont été déinis n\u2019est pas originaire des sociétés analysées, il est plutôt le résultat du regard colonisateur porté sur ces populations.C\u2019est dans ce contexte, que Lugones airme que « l\u2019hétérosexualité caractéristique de la construction moderne/coloniale des relations de genre est produite, construite mythologiquement.Mais l\u2019hétérosexualité n\u2019est pas biologisée seulement d\u2019une manière ictionnelle, elle est rendue obligatoire et imprègne l\u2019ensemble de la colonialité du genre » (Lugones, 2008, p.11\u201312).C\u2019est à partir de la possibilité de surmonter la colonialité du genre, c\u2019est-à-dire, d\u2019établir « une critique de l\u2019oppression de genre racialisée, coloniale et capitaliste hétérosexualisée », qu\u2019il devient possible de s\u2019engager dans ce que Lugones (2014) nomme un féminisme décolonial.Pour Lugones (2014), le projet féministe décolonial latino-américain vise à mettre les femmes et l\u2019analyse de l\u2019historicité de leurs oppressions au centre de la production des connaissances.C\u2019est à partir d\u2019une épistémologie géo-corpo-politiquement localisée que les féminismes décoloniaux résistent à l\u2019efacement de la diférence coloniale des analyses féministes et s\u2019établissent comme un projet collectif et un partage d\u2019expériences du Sud global. POSSIBLES Automne 2019 69 Il est ici pertinent de souligner la contribution de Lélia Gonzalez et Sueli Carneiro, féministes noires brésiliennes, aux pensées féministes décoloniales.Lélia Gonzalez (1988a, 1988b), par exemple, appelle à un féminisme qui part de l\u2019analyse de la formation historique afrocentrée des Amériques et qui valorise son améfricanité et cherche la solidarité entre les Américaines et les Améfricains.À travers la conception d\u2019améfricanité, l\u2019autrice défend la formation d\u2019une identité qui met en évidence la présence de la population noire dans la construction culturelle du continent américain \u2013 c\u2019est une façon de transposer les limites territoriales, idéologiques et linguistiques pour penser l\u2019Amérique comme un ensemble.L\u2019améfricanité est ainsi une autre façon de penser, de produire des connaissances, à partir de groupes subalternes, exclus, marginalisés.C\u2019est donc un projet pour amener les femmes noires et autochtones de la marge au centre des actions et des analyses (Cardoso, 2014).De façon générale, ces féministes défendent la valorisation de la connaissance subalterne et elles visent à l\u2019élaboration de théories féministes qui communiquent plus étroitement avec les femmes noires, les lesbiennes, les pauvres et les autochtones et leurs expériences dans la lutte contre le racisme et le sexisme (Gonzalez, 1988b ; Cardoso, 2014).Bref, comme Lugones (2008, 2014), Gonzalez (1988b) défend la construction d\u2019un féminisme latino-américain qui mettrait en évidence le caractère multiracial et pluriculturel des sociétés de la région.Ce féminisme vise à intégrer les discussions sur les femmes d\u2019Amérique latine et des Caraïbes et à répondre aux demandes des femmes que travaillent aux marges pour construire des modèles alternatifs de société.Aujourd\u2019hui, les féminismes décoloniaux proposent une remise en question des savoirs hégémoniques et une valorisation des savoirs subalternes et des savoirs situés.Ils nous invitent à reconnaitre les privilèges et les oppressions vécus qui peuvent alors servir d\u2019outil contribuant à la décolonisation des savoirs et devenir ainsi un instrument de justice sociale. 70 SECTION I Décolonialité(s) Décoloniser : une pensée critique vers l\u2019action La proposition des théories décoloniales est épistémologique.Le projet décolonial vise à la construction d\u2019une nouvelle structure pour penser simultanément les rapports sociaux, historiques, politiques et économiques.Les auteurs présentés plus haut s\u2019entendent pour dire qu\u2019il est nécessaire de localiser (socialement, historiquement et politiquement) les sujets producteurs de la connaissance avant de s\u2019afranchir des fondements de la pensée universaliste.En ce sens, la proposition des autrices et auteurs décoloniaux est d\u2019aller au- delà des perspectives eurocentrées et de se consacrer à la recherche et à l\u2019introduction des idées produites à partir des expériences de la colonisation et de diférentes subjectivités.Elle vise à établir une pensée non-dérivée des épistémologies occidentales, construite à partir des expériences sociales et de l\u2019épistémologie du Sud.Le projet décolonial consiste en la création d\u2019une géopolitique décoloniale et non-raciste de la connaissance.C\u2019est à partir de la mise en relief des savoirs subalternes, qu\u2019il vise à comprendre les mécanismes qui permettent et créent des subordinations.Dès lors, il confère une importance centrale à la localisation géopolitique du sujet (Coenga- Oliveira et Anctil Avoine, 2018).En résumé, le projet décolonial propose la conceptualisation d\u2019une géo-corpo-politique de la connaissance qui cherche la négation et la contestation des savoirs universels.Il défend et il exige le respect de la diversité de projets historiques éthiques-épistémiques décoloniaux qui acceptent les particularités locales dans la lutte contre le capitalisme, la colonialité, le patriarcat et la modernité eurocentrée.C\u2019est en faisant ressortir l\u2019analyse du sujet de sa localisation épistémique, ethnique, sexuelle et de genre, que la pensée décoloniale propose la quête d\u2019une pluriversalité anticapitaliste et radicale (Grosfoguel, 2009).Les propositions décoloniales constituent alors un important outil théorique et politique de la construction des connaissances. POSSIBLES Automne 2019 71 Biographie Danielle Coenga-Oliveira est candidate au doctorat en science politique et études féministes et boursière CRSH Joseph-Armand-Bombardier à l\u2019Université du Québec à Montréal.Elle est titulaire d\u2019une maîtrise en études internationales (Université de Montréal) et d\u2019une maîtrise en psychologie sociale (Université de Brasilia).Références Cardoso, C.2014.« Amefricanizando o feminismo: o pensamento de Lélia Gonzalez », Estudos Feministas, 22(3): 965-986.Carneiro, S.2005.« A construção do outro como não-ser como fundamento do ser », Thèse de doctorat.São Paulo: Universidade de São Paulo.Coenga-Oliveira, D.et Anctil Avoine, P.2019.« La corpo-politique : les apports des féministes décoloniales latino-américaines », FéminÉtudes, 22 : 104-115.Cusicanqui, S.2012.« Ch\u2019ixinakax utxiwa: A Relection on the Practices and Discourses of Decolonization », The South Atlantic Quartely, 111(1) : 95-109.De la Cadena, M.2010.« Indigenous Cosmopolitics in the Andes: Conceptual Relections Beyond \u2018Politics\u2019 », Cultural Anthropology, 25(2) : 334-370.Dussel, E.2009.« Meditações Anti-Cartesianas sobre a origem do anti- discurso ilosóico da modernidade », dans Boaventura Santos et Maria Menezes (Dir.), Epistemologias do Sul, Kindle Edition.Coimbra : Medina.Gonzalez, L.1988a.« A categoria político-cultural de amefricanidade », Tempo Brasileiro, 92/93 : 69-82.Gonzalez, L.1988b.« Por um feminismo afro-latino-americano », Caderno de formação política do Círculo Palmarino, 1 : 12-20.Grosfoguel, R.2009.« Para descolonizar os estudos de Economia política e os Estudos pós-coloniais: transmodernidade, pensamento de fronteira e colonialidade global », dans Boaventura Santos et Maria Menezes (Dir.), Epistemologias do Sul, Kindle Edition.Coimbra : Medina. 72 SECTION I Décolonialité(s) Hernández, A.2010.« The Emergence of Indigenous Feminism in Latin America », Signs, 35(3) : 539-545.Lugones, M.2008.« Colonialidad y género », Tabula Rasa, 9(2) : 73-101.Lugones, M.2014.« Rumo a um feminismo descolonial », Estudos Feministas, 22(3): 935-952.Maldonado-Torres, N.2009.« A topologia do ser e a geopolítica do conhecimento : modernidade, império e colonialidade », dans Boaventura Santos et Maria Menezes (Dir.), Epistemologias do Sul, Kindle Edition.Coimbra : Medina.Mignolo, W.et Tlostanova, M.2009.« Habitar los dos lados de la frontera/ teorizar en el cuerpo de esa experiencia », Revista IXCHEL, 1 : 1-22.Mohanty, C.2003.Feminism without Borders : Decolonzing Theory, Practicing Solidarity, London: Duke University Press.Munanga, K.2009.« Mestissagem como símbolo da identidade brasileira », dans Boaventura Santos et Maria Menezes (Dir.), Epistemologias do Sul, Kindle Edition.Coimbra : Medina.Nader, L.2005.« Orientalisme, occidentalisme et contrôle des femmes », Nouvelles questions féministes, 25(1) : 12-24.Nascimento, B.2006.« Nossa democracia racial », dans Alex Ratts (Dir.), Eu sou atlântica : sobre a trajetória de vida de Beatriz Nascimento, São Paulo : Instituto Kuanza.Quijano, A.2009.« Colonialidade do poder e classiicação social », dans Boaventura Santos et Maria Menezes (Dir.), Epistemologias do Sul, Kindle Edition.Coimbra : Medina.Santos, B., Menezes, M.2009.« Epistemologias do Sul », Coimbra: Medina, 2009, 538 p.(Kindle Edition).Santos, B.2009a.« Para além do pensamento abissal : das linhas globais a uma ecologia de saberes », dans Boaventura Santos et Maria Menezes (Dir.), Epistemologias do Sul, Kindle Edition.Coimbra : Medina. POSSIBLES Automne 2019 73 Santos, B.2009b.« Um ocidente não-ocidentalista ?Filosoia à venda, douta ignorância e a aposta de Pascal », dans Boaventura Santos et Maria Menezes (Dir.), Epistemologias do Sul, Kindle Edition.Coimbra : Medina.Verschuur, C.2015.« Une histoire du développement au prisme du genre: perspectives féministes et décoloniales », dans C.Verschuur, I.Guérin, et H.Guétat-Bernard (Dir.), Sous le développement, le genre, Marseille : IRD Éditions. 74 SECTION I Décolonialité(s) Résistance cérémoniale sous complicité de la Cordillère des Andes Par Chloé Sainte-Marie C\u2019est l\u2019été dernier, à l\u2019Isle-Verte, devant la grande souche « bois-de- dérive » servant d\u2019épitaphe à Gilles Carle, que j\u2019ai senti une voix\u2026 la sienne\u2026 qui me disait : « Allez, allez, vas-y, le temps est venu de continuer ton travail.Pars, pars et regarde vers l\u2019avant ».C\u2019est la première fois depuis le départ de Gilles qu\u2019un voyage comme celui-ci m\u2019est donné.Conviée à participer à la grande rencontre annuelle de quatre jours du peuple mapuche sur les marges andines de la frontière Chili-Argentine, je suis allée à la poursuite de la relation innu-mapuche.Dans le cadre d\u2019un Cérémonial mapuche unique en Indo\u2026 Latino- Amérique, jamais n\u2019aurais-je cru vivre si bel et si profond événement.Et j\u2019en sors à jamais marquée.Durant quatre jours et cinq nuits, les tambours battent sans arrêt et une trentaine de chevaux \u2013 dont des sans-selles et des récemment-nés \u2013 cavalcadent en grands cercles autour du terrain en hémicycle où nous nous retrouvons rassemblés.Plus de deux cents participants venus de part et d\u2019autre de la frontière Chili Argentine imposée par l\u2019Empire.Nous ?C\u2019est-à-dire vingt-trois feux et donc vingt-trois familles élargies comptant de huit à douze membres.Puis une centaine de moutons et de cabris qui seront sacriiés sur place et embrochés aux diférents feux pour servir à tous de nutriments.Et aussi, un bœuf symbolisant la force et qui attendra au dernier jour le cérémonial de la despedida pour se voir ensuite libéré.Nous ?Qui encore ?Les danseurs.Les araucanias, cousins des sequoias POSSIBLES Automne 2019 75 qui peuvent avoir deux mille ans d\u2019âge et plus, font partie du cérémonial, en tant qu\u2019oiciants ou observateurs millénaires.Nous et qui d\u2019autre ! Les chiens qui, eux, ne seront pas sacriiés.Les condors au loin.La haute vallée et le cercle des montagnes\u2026 Et puis, les esprits.L\u2019âme andine de l\u2019espace dont on sent la présence à même son propre lux sanguin.J\u2019ai tout vu, tout senti, tout avalé mais une vie entière ne suira pas à digérer pareil événement.Et je ne pourrai pas donner à voir, car nulle photographie n\u2019était permise et aucun enregistrement n\u2019était autorisé.Ni même aucun écrit sur le champ.Mais le mariage du végétal et de l\u2019animal est si puissant, l\u2019amitié de la terre si intense qu\u2019on en reste saisi.Grande, vaste la mémoire de l\u2019oralité.Mais aussi, tellement fragile\u2026 Puerto Varas, Sud-Chili.Biographie Chanteuse, actrice et activiste québécoise, Chloé Sainte-Marie (née Marie-Aline Joyale, 1962-) se fait d\u2019abord connaître, dès les années 1980, pour ses rôles au cinéma, avant d\u2019entamer une carrière parallèle en musique folk contemporaine.Sur ses albums les plus encensés et écoutés, elle chante souvent les poètes québécois.En 2009 Chloé fait paraître un album en langue innuaimun, Nitshisseniten e tshissenitamin (Je sais que tu sais).Par ailleurs, elle est reconnue comme muse et aidante de son conjoint, le cinéaste Gilles Carle, atteint de la maladie de Parkinson.Sous l\u2019égide de Chloé, la première Maison Gilles-Carle, ayant pour mission d\u2019accueillir les personnes en perte d\u2019autonomie, ouvre ses portes en 2012. 76 SECTION I Décolonialité(s) Comment faites-vous : De la décolonisation de l\u2019action ?Par Carine Nassif-Gouin « Décolonisons tout ! » Marie Brodeur Gélinas « Décolonisons le rainement » Édouard Duval-Carrié Introduction Dans certains milieux, comme celui de la coopération et de la solidarité internationales, il est courant d\u2019entendre parler de décolonisation.A priori, cela peut étonner, puisqu\u2019on peut croire que celle-ci est terminée.Or, la décolonisation n\u2019est pas qu\u2019un processus d\u2019indépendance territoriale.En prenant conscience qu\u2019elle ne s\u2019achève pas avec la signature d\u2019engagements juridiques, nous pouvons nous interroger sur ses diférentes formes.À l\u2019issue de cette rélexion, plusieurs auteurs·trices ont réussi à cerner ce que l\u2019on nomme une décolonisation de l\u2019esprit (Ngugi wa Thiong\u2019o, 1986) et une décolonisation des savoirs (Gudynas, 2011, cité par Paul Cliche, 2017).Ces ouvrages font mention de la décolonisation comme étant un processus d\u2019émancipation pour « afranchir ou s\u2019afranchir d\u2019une autorité, de servitudes ou de préjugés » (dictionnaire Le Petit Robert).La décolonisation de l\u2019esprit se déinit alors comme étant un processus concerté de libération d\u2019une tutelle qui permet, par le fait même, de déconstruire de nombreux mimétismes perpétuant des stéréotypes, des clichés, des erreurs de jugement, des biais, ou facilitant la caricature dénigrante d\u2019un individu ou d\u2019un groupe.Le fait d\u2019en prendre conscience ne suit pas à changer de comportements ou encore POSSIBLES Automne 2019 77 à déployer des actions pour contrer ces manifestations blessantes et erronées.Il faut aussi que la décolonisation de l\u2019esprit s\u2019incarne dans et par des actions concrètes.Cette démarche critique de pensée nous interroge aujourd\u2019hui sur ce que nous pourrions appeler la décolonisation de l\u2019action, laquelle prend notamment la forme de la décolonisation des langues, des arts ou encore des sciences (Seloua Luste Boulbina, 2018).Le processus épistémique de la décolonisation se déclinant dans plusieurs milieux, nous nous attarderons principalement sur celui de la coopération et de la solidarité internationales.Ainsi, nous nous interrogerons sur les diférentes formes de décolonisation en dressant un portrait succinct de ce que la documentation et certaines pratiques ont réussi à développer autour de ce concept.Pour ce faire, nous approfondirons trois dimensions sous-jacentes à la décolonisation de l\u2019action.Dans un premier temps, nous nous questionnerons sur le lien entre la décolonisation de l\u2019esprit et la décolonisation de l\u2019action.Ensuite, nous présenterons quelques expériences inspirantes de décolonisation de l\u2019action, résultante d\u2019une décolonisation de l\u2019esprit.Enin, à la lumière de quelques manifestations de décolonisation de l\u2019action, qui illustrent comment déconstruire les savoirs et les pratiques, nous tenterons de dégager les étapes d\u2019une mise en œuvre de la décolonisation de l\u2019action.Pour que la décolonisation de l\u2019esprit s\u2019incarne par et dans des actions concrètes, il faut encore déterminer comment ces actions sont elles-mêmes pensées, et comment elles se déinissent les unes par rapport aux autres.De la décolonisation de l\u2019esprit à la décolonisation de l\u2019action : quelques éléments de déinition Loin d\u2019être exhaustifs, les quelques exemples retenus pour in d\u2019analyse empirique ont permis de ne retenir qu\u2019une seule route, celle de la décolonisation de l\u2019action passant préalablement par la décolonisation de l\u2019esprit.Cela étant dit, l\u2019inverse pourrait se vériier, et une telle étude pourrait alors devenir le sujet d\u2019une recherche approfondie. 78 SECTION I Décolonialité(s) Le processus de décolonisation qui s\u2019incarne dans et par des actions concrètes est le fruit d\u2019une négociation collective.Dès que ce processus devient conscient, la décolonisation de l\u2019esprit et de l\u2019action s\u2019incarnent dans une décolonialisation.Dès lors, la décolonialisation de l\u2019action s\u2019incarne dans l\u2019expression de l\u2019abolition totale de la hiérarchisation des individus, des peuples, des nations et des pays, en éliminant l\u2019idée reçue selon laquelle ils·elles peuvent être invisibilisé·es.Cette idée de rendre une partie de l\u2019humanité invisible, voire inférieure, est alors remise en question.Pour ce faire, il est fondamental de prendre conscience de ce que nous véhiculons par notre pensée et nos actions ; c\u2019est alors que nous pourrons les maitriser à bon escient.La transition de la décolonialisation de l\u2019esprit vers l\u2019action est un passage qui s\u2019opérationnalise de manière concrète, en étant pensée et structurée.Quelques écrits sur le passage de la « décolonialisation de l\u2019esprit » vers la « décolonialisation de l\u2019action » ont été publiés pour faire suite à deux étapes historiques contemporaines cruciales : la conférence de Bandung de 1955, puis la mondialisation qui conditionne plus que jamais nos vies.Pour mieux comprendre ce que sous-tendent ces transitions de la décolonisation vers la décolonialisation mais également celle de l\u2019esprit vers l\u2019action, poursuivons notre rélexion en faisant un détour par l\u2019Histoire.Le passage de la décolonialisation de l\u2019esprit à l\u2019action se traduit par des faits.Ce faisant, elles deviennent décolonialité.L\u2019une des formes contemporaines de l\u2019idée de décolonialité est née dans le cadre de la conférence de Bandung de 1955, à laquelle 29 pays asiatiques et africains, les non-alignés, ont participé.L\u2019un des objectifs de cette conférence était de mettre de l\u2019avant les principes d\u2019une coexistence paciique, en refusant l\u2019hégémonisme ou encore l\u2019impérialisme des un·es sur les autres.Cette conférence est une invitation à réléchir aux rapports que nous entretenons les un·es et les autres.Ce faisant, sans être énoncé explicitement, un passage de la décolonisation à la décolonialisation de l\u2019esprit, s\u2019est efectué.Cependant, si l\u2019objectif était la réalisation de la décolonialité, elle n\u2019est pas aboutie.En efet, la décolonialité s\u2019exprimera lorsqu\u2019on aura désigné comme telle la in POSSIBLES Automne 2019 79 d\u2019un processus de décolonialisation, soit lorsqu\u2019elle deviendra fait.Ainsi, la décolonialité est la inalité vers laquelle la décolonisation, processus de libération, tend.Nicolas Beauclair (2015), spécialiste des littératures autochtones, soutient que les structures coloniales perdurent au-delà de l\u2019espace- temps du colonialisme et qu\u2019elles se matérialisent à travers un modèle de domination : Autrement dit, bien que les empires coloniaux n\u2019existent plus de manière formelle, leurs structures, elles, se sont perpétuées et continuent à marginaliser de grands pans de la population tant au niveau socio- économique qu\u2019épistémologique et subjectif ; on peut donc parler non seulement de colonialité du pouvoir, mais aussi de colonialité du savoir et de l\u2019être, toutes basées sur la diférence coloniale.Cette colonialité, de fait, est un élément constitutif de la modernité, comme la deuxième face d\u2019une seule pièce de monnaie.L\u2019appel à la décolonisation de l\u2019esprit s\u2019ampliie avec la mondialisation.Nous savons que l\u2019évocation du mot territoire suit très souvent à (re)poser la question de l\u2019identité, et surtout celle de notre relation à l\u2019autre.Ce lien nous interroge sur l\u2019utilité d\u2019une nouvelle expression pour décrire un phénomène vieux de plusieurs siècles.Alors, pourquoi y réléchir encore ?Aujourd\u2019hui, l\u2019appel à la décolonisation propose d\u2019enclencher un nouveau processus de libération d\u2019une tutelle.Lorsque ce processus devient conscient, il se réalise par et dans des actions concrètes que nous distinguons en le nommant décolonialisation de l\u2019action.Une fois que le processus est inalisé, il devient décolonialité.Ce processus général doit être pensé plus largement encore.En efet, plus concrètement, la pensée décoloniale permet de reconsidérer un mode de rapport au monde.De notre point de vue occidental, il s\u2019opère à partir d\u2019une autocritique sous la forme d\u2019une invitation à nous interroger sur nos actions, au regard de nos principes et nos droits fondamentaux constitutifs de nos sociétés et de nos États.Ce mode de pensée questionne même certains de nos principes et de nos droits, tel que celui de la fraternité (Sénac, 2018, 80 SECTION I Décolonialité(s) p.33) ou encore le droit des femmes (Robert et Toupin, 2018).Cet exercice peut se conjuguer dans tous les modes de rapport au monde, pour autant que ce soit fondé sur le respect de l\u2019Autre et de notre environnement.L\u2019Occident comme d\u2019autres parties du monde ont mis en place un mode opératoire des relations caractérisées par un certain rapport au pouvoir et aux savoirs (-faire, -être, -agir, etc.).Notre rapport au monde se traduit par des attitudes et dans des mots qu\u2019il nous faut continuellement interroger.Ainsi, ces prises de conscience ont permis de développer diférentes approches critiques décolonialisantes.Parmi elles, citons celle de l\u2019approche décoloniale ou pédagogie interculturelle critique développée par Catherine Walsh (Péreira, 2016).Ces approches nous renvoient, aussi, vers les questions de terminologie, le choix des mots et de leurs sens.Lorsque la décolonisation de l\u2019esprit devient un exercice conscient, ou plus exactement ce que nous appellerons la décolonialisation de l\u2019esprit, l\u2019usage d\u2019un vocabulaire approprié devient un des indicateurs de l\u2019évolution de notre rélexion.Ce processus de décolonialisation nous permet d\u2019orienter à nouveau notre rélexion vers les termes stigmatisant les États, les peuples et les individus, telles les expressions « pays sous-développés » ou encore « pays émergents ».La rupture passerait par la déinition d\u2019un vocabulaire décolonialisant pour remplacer les termes stéréotypant, dégradants voire outrageants.Ce processus rélexif collectif et individuel permet de réduire la confusion entre conceptualisation et généralisation (« tous les \u2026 »).En diminuant le risque de confusion, nous réduisons l\u2019incohérence entre nos principes et notre langage.Dès lors, la décolonisation de l\u2019esprit est un processus qui s\u2019impose autant au colonisateur qu\u2019au colonisé, et qui fait intervenir le processus de la dé-connaissance ou encore la décolonisation des savoirs (Mignolo, 2001).Que nous soyons en accord ou pas avec ces positions, il reste nécessaire de tenter de comprendre comment s\u2019opère le passage de la décolonisation (1) à la décolonialité (3) en passant par la décolonialisation (2) de l\u2019action, soit la déconstruction totale du lien qui repose sur la construction d\u2019une hiérarchie entre les personnes.Nous pouvons envisager la décolonisation de l\u2019esprit comme étant une première étape de la mise en œuvre de pratiques décolonisantes, POSSIBLES Automne 2019 81 voire décolonialisantes.Comme le rappelle Walter Mignolo (2001), « l\u2019indépendance ne suit pas si elle conserve les hiérarchies de pouvoir et de savoir, la décolonisation de l\u2019esprit reste à faire ».Pour ce faire, elle doit se traduire par une décolonialisation de l\u2019action.Cette rélexion n\u2019est pas nouvelle, mais peut-elle se réaliser et comment ?Vers une décolonisation de l\u2019action : Quelques expériences inspirantes Une décolonisation de l\u2019esprit réussie aura facilité la déconstruction des idées reçues, de stéréotypes et des discriminations.Cela étant dit, le passage de la décolonisation de l\u2019esprit à la décolonisation de l\u2019action ne propose pas seulement la déconstruction des préjugés ou des clichés.Étant donné que le spectre des conséquences de la discrimination et de la domination est très vaste, il ne s\u2019agit pas seulement de faire tomber, voire de défaire les préjugés, mais plutôt de gagner une indépendance de la pensée et de l\u2019action (Beauclair, 2015), tout en ne portant pas atteinte à l\u2019estime de chacun·e.Cette indépendance doit venir de la reconnaissance des compétences de chacun·e à penser et à agir de manière à dissiper les préjugés et éliminer les discriminations, tous deux intégrés dans notre agir individuel et collectif.Cette indépendance de la pensée et de l\u2019action, hors de tout préjugé et de tout stéréotype, serait donc le résultat d\u2019une concertation ayant permis d\u2019élaborer une action initiée sur la base de la connaissance de l\u2019autre, de son histoire, pour ensuite pouvoir envisager la coconstruction d\u2019un consensus.En contexte de coopération et de solidarité internationales, comme dans d\u2019autres milieux, la coconstruction d\u2019une activité ou d\u2019une action est le résultat d\u2019un consensus, ou à défaut d\u2019un compromis, sur lequel chacune des parties présentes et en action s\u2019entendent et se reconnaissent (Foudriat, 2014).Cette coconstruction ne peut être envisagée que dans le cas où la coopération devient le rempart essentiel pour neutraliser le pouvoir de coniscation des acteurs (Rolland et Tremblay, 1996).Dans la mesure où l\u2019esprit vient avant l\u2019action, cette neutralisation permet le développement d\u2019une action commune.Dans le contexte particulier 82 SECTION I Décolonialité(s) des organismes de coopération internationale (OCI) au Québec et en Belgique, plusieurs méthodes et approches issues d\u2019une rélexion sur la décolonialisation se sont développées ain de rompre avec certaines pratiques considérées comme profondément condescendantes et ofensantes.Ainsi, la méthode de la systématisation d\u2019expérience (Cliche, 2017), inspirée par la capitalisation d\u2019expériences développée en Amérique latine, ou encore la construction des savoirs (Bonnecase, 2010), s\u2019illustrent depuis quelques années dans certains projets de développement pilotés par des OCI.La méthode de la systématisation d\u2019expérience rompt avec l\u2019approche descendante (top-down) au proit de l\u2019approche ascendante (bottom-up).Ce sont donc celleux qui sont concerné·es par le développement d\u2019un projet et par les changements qui en découlent qui en sont les acteurs·trices principaux·les, voire exclusifs·ves.Ainsi, le partage d\u2019expérience par la pratique du questionnement de la réalité ainsi que la collecte de données qualitatives et de description d\u2019une situation permettent de construire et de partager les connaissances, et ce, grâce aux apprentissages sur des pratiques et découlant de celles-ci.Dans un même ordre d\u2019idées, plusieurs écrits permettent de réléchir à la décolonialité de l\u2019esprit en vue d\u2019agir.Par exemple, Bob White (2019) retient l\u2019interculturalisme comme multilogue, soit une forme d\u2019interaction qui permet d\u2019échanger sur nos expériences de manière simultanée, et donc de collaborer à plusieurs.Cependant, le rôle de chacun des acteurs·trices reste encore à déinir, car en efet, ce ne sont pas seulement les outils médias qui sont en question ici, mais le fond, la façon dont ces échanges peuvent être conduits et être entendus.À ces approches collaboratives, le milieu de la coopération et solidarité internationales participe à l\u2019émergence du Buen Vivir ou Sumak Kawsay (vivre bien).Paul Cliche émet l\u2019idée que cette approche correspond à une forme de décolonisation de la pensée puisqu\u2019il s\u2019agit de proposer « un monde où les êtres humains et la nature, les hommes et les femmes ainsi que les diférentes communautés des diverses niches écologiques sont POSSIBLES Automne 2019 83 en équilibre, coexistent dans le temps et dans l\u2019espace et maintiennent des liens de réciprocité.» (2017, p.16).Nous retrouvons également ce principe de réciprocité dans la décolonisation des arts.Ainsi, dans le cadre de l\u2019école d\u2019été du CERIUM de 2016, intitulée Réciprocité et décolonisation : rapports à l\u2019œuvre dans les processus de création autochtones, l\u2019illustration du principe de réciprocité a permis d\u2019examiner « comment se conçoivent, se façonnent, et se vivent les rapports à l\u2019autre ».Ce principe s\u2019intègre au processus de décolonisation de l\u2019action.Outre les usages et la responsabilité de chacun·e, les questions éthiques de respect, de reconnaissance et d\u2019engagement sont au cœur, elles aussi, de la raison d\u2019être du processus de toute décolonisation.Pour ce faire, la création collective et les approches ou les projets collaboratifs·ves permettent de développer une méthode de la décolonisation des savoirs pour favoriser la représentation de soi (Jérôme et Kaine, 2014).Au Canada, d\u2019autres manifestations ont été documentées ain de faciliter l\u2019exercice de prise de conscience, y compris lorsqu\u2019elle doit se faire de manière collective.L\u2019organisme montréalais Mikana, fondé par Widia Larivière et Mélanie Lumsden, souligne explicitement que les outils et les ateliers proposés visent à « décoloniser les esprits ».Cette initiative fait écho à celle de Katrina Brown Akootchook, dont l\u2019organisme Decolonized, basé à Kingston en Ontario, ofre une boîte à outils ain de soutenir la formation des enseignant·e·s et des élèves.Le matériel et les ressources sont conçus pour favoriser l\u2019inclusion par la mise au point d\u2019un contenu autochtone qui encourage la décolonisation de notre système d\u2019éducation.Par ailleurs, plusieurs manifestations de la décolonisation de l\u2019action se sont illustrées dernièrement au Canada, et ailleurs dans le monde.Nous pouvons nommer, entre autres, les actions d\u2019Idle No More, qui s\u2019intègrent dans l\u2019airmation plus large d\u2019une résurgence autochtone (Alfred, 2005), les eforts pour déconstruire la « doctrine de la découverte », justiication erronée visant à asservir les premiers peuples, dont les ateliers de la pensée organisés à Dakar par F.Sarr et A.Mbembe en sont une illustration. 84 SECTION I Décolonialité(s) Ces exemples remettent de l\u2019avant le développement endogène qui vise, rappelons-le, l\u2019indépendance des savoirs exogènes et endogènes.Par exemple, l\u2019Union soudanaise-Rassemblement démocratique africain (US-RDA) choisira la voie de « la décolonisation de l\u2019esprit par l\u2019exaltation des valeurs traditionnelles avec l\u2019objectif de restaurer la culture dite africaine ».De même, rappelons qu\u2019en 1997, Paulin Hountondji avait évoqué les « savoirs endogènes » pour mettre en exergue les « savoirs africains ».L\u2019idée était de rompre avec les « savoirs indigènes » ou « subalternes » qui étaient mis en opposition avec les « savoirs traditionnels ».La question de la reconnaissance des langues occultées avait refait surface.Quelques années plus tard, Sibeud (2001) soulignera à son tour que le problème est celui de la domination, observée notamment dans les domaines scientiiques où une (ou deux) langue est systématiquement privilégiée par rapport aux autres.La question de la prédominance de certaines langues sur d\u2019autres met en lumière celle des savoirs inaccessibles, voire invisibilisés.En ce sens, une décolonisation de l\u2019action facilite l\u2019accès à d\u2019autres savoirs.(Ngugi wa Thiong\u2019o, 2011).Les exemples de manifestations et d\u2019initiatives se multiplient, comme celle de Marc-André Deniger qui rappelle que celles et ceux qui vivent dans la pauvreté subissent trop souvent, ici comme ailleurs, les efets destructeurs des préjugés.Car, au Canada, comme ailleurs, il n\u2019a pas sui de rapatrier la Constitution en 1982 ou de constituer des commissions, comme celle de la Commission royale sur les peuples autochtones, pour décoloniser l\u2019action.Si ces étapes historiques permettent de passer de la décolonisation à la décolonialisation de l\u2019esprit, elles ne suisent pas à la décolonialité des pratiques, car si ces étapes sont vraies sur papier, on peut se questionner sur l\u2019action (Trudel, 2016).Ainsi, un travail fondamental et de longue haleine est déjà entamé.Plusieurs étapes en vue d\u2019une décolonialité de l\u2019action commencent même parfois à se dessiner. POSSIBLES Automne 2019 85 De la décolonialisation de l\u2019esprit à la décolonisation de l\u2019action Que ce soit au congrès de l\u2019Association francophone pour le savoir (ACFAS) de 2015 consacré au processus d\u2019une décolonisation textuelle sur les rapports de genre ou aux Ateliers de la pensée de Dakar, plusieurs étapes de réalisation sont décrites pour assurer un passage de la décolonialisation de l\u2019esprit à celle de l\u2019action.Dans la majorité des initiatives et des manifestations, la première étape vers la décolonisation consiste à comprendre le colonialisme en s\u2019exposant aux dénis de l\u2019Histoire, et à y mettre in en explicitant les connaissances antérieures à la période coloniale.Il devient alors nécessaire de prendre conscience de ce qui appartient à la colonisation et « de reconnaître ce qui existait avant elle » (Bernasconi, 1997) pour pouvoir passer à l\u2019étape suivante.Toutefois, certains stéréotypes et préjugés peuvent être perpétués depuis si longtemps que cela rend di cile d\u2019en trouver l\u2019origine.Il ne s\u2019agit pas de toute façon d\u2019adapter un mode à un autre, mais de coconstruire un nouveau rapport au monde pour assurer une décolonialisation (prise de conscience) de l\u2019esprit en vue d\u2019atteindre la décolonialité (fait) de l\u2019action.Gina Thésée et Paul Carr (2009) présentent quatre étapes : 1) Appropriation de l\u2019espace de parole; 2) Intégration de la pédagogie critique contemporaine (Freire, 1974 et 2006); 3) Application de la théorie du changement social, « mode de pensée et d\u2019action centré sur les intérêts, les valeurs et les perspectives d\u2019un groupe »; 4) Transition du « dialogue dialectique » vers le « dialogue dialogique » (Pannikar, 1990) pour dépasser la comparaison entre les cultures et se laisser toucher par elles.Cette proposition n\u2019est pas sans rappeler celle des Ateliers de la pensée de 2017, conçus et réalisés au Sénégal.Là encore, nous sommes tous·tes invité·es à suivre plusieurs stratégies, que nous déclinerons comme suit : 86 SECTION I Décolonialité(s) DÉCOLONIALITÉ DE L\u2019ACTION Démystiier la diférence, ou démythologiser Processus de conscientisation Décolonisation de l\u2019action Apprendre de l\u2019histoire, ou défragmentaliser Processus de conscientisation Décolonisation de l\u2019action Créer des ponts entre les personnes en présentant les forces et les faiblesses de chacun·e, ou décoloniser l\u2019esprit et l\u2019action Processus de concertation Décolonialisation de l\u2019action Agir contre le racisme et la discrimination, ou Désilenciser Processus de concertation Décolonialisation de l\u2019action Redéinir les chemins ensemble, ou coconstruire Processus de concertation Décolonialisation de l\u2019action Pour atteindre la décolonialité de l\u2019action, plusieurs étapes sont proposées.Pour faciliter le processus de conscientisation, les deux étapes décrites sont celles de la démythologisation et de la défragmentalisation.L\u2019étape de la démythologisation permet d\u2019identiier les mythes, porteurs d\u2019idéologie, perpétués à travers des préjugés et les stéréotypes (Balandier, 1962).La défragmentalisation nous invite à reconsidérer chacune des pièces, ou pages d\u2019histoire, mises côte à côte, comme si elles étaient un tout alors qu\u2019elles ne se rencontrent jamais.Comme un patchwork qui s\u2019est constitué, nos histoires ne se partagent pas.Ainsi, cette défragmentalisation éviterait que se reproduisent les épisodes tels que celui de 2018, où les manuels d\u2019histoire du Québec de troisième et quatrième du secondaire avaient été renvoyés chez l\u2019éditeur pour in de modiication de plus de 60 faits historiques.Ce processus conscient a permis le passage à la décolonisation de l\u2019esprit et de l\u2019action, et donc passer à la concertation pour enin coconstruire.Le processus de concertation menant à une décolonialité de l\u2019action se réalise en décolonisant l\u2019esprit et l\u2019action, mais aussi par le fait de ne plus taire les stéréotypes et les clichés qui perpétuent les pensées racistes et POSSIBLES Automne 2019 87 discriminantes.C\u2019est alors seulement que le processus de concertation se réalisera sous la forme d\u2019une coconstruction.Ainsi, l\u2019accent est davantage mis sur le dialogue, voire sur le multilogue, pourvu que tous puissent échanger, et que chacun puisse exprimer ses points communs et ses désaccords tout en ne perdant jamais de vue l\u2019objectif qui a rassemblé et rassemble encore chacun d\u2019elleux.Ainsi, ce n\u2019est plus ni une approche descendante (top-down) ni une approche ascendante (bottom-up) qui sera privilégiée mais celle que nous pourrions appeler une concertation horizontale.En s\u2019incarnant dans et par des actions conscientes et concrètes, la décolonisation de l\u2019esprit se traduit par une décolonialité de l\u2019action.Ainsi, l\u2019idée de décolonisation de l\u2019esprit et de l\u2019action devient consciente puis réalité, et ce faisant, s\u2019incarne dans une décolonialité.Nous pouvons en déduire que pour atteindre la décolonialité de l\u2019esprit, il faut avoir pris conscience que nous avons démystiié la diférence (démythologisé) et appris de l\u2019Histoire (défragmentalisé).C\u2019est alors que nous pouvons prétendre à une décolonialité de l\u2019action : il faut alors passer à l\u2019action en désilencisant et coconstruisant ensemble.La décolonisation de l\u2019esprit et celle de l\u2019action deviennent alors des étapes incontournables pour parvenir à une décolonialité.Le découpage de ces étapes fait toujours l\u2019objet de rélexions, puisque leurs manifestations ne restent encore que très marginales.Conclusion Ces manifestations et initiatives font naître plusieurs constats.La décolonisation de l\u2019esprit est une invitation à repenser nos rélexions et nos actions pour sortir de nos ornières mentales.La décolonisation de l\u2019esprit puis de l\u2019action s\u2019insère dans un processus plus large, soit celui de la décolonialisation, en vue d\u2019atteindre une décolonialité.Pour l\u2019atteindre, il faudra poursuivre nos initiatives et dépasser le tâtonnement d\u2019une décolonisation de l\u2019esprit et de l\u2019action.Aujourd\u2019hui, plusieurs manifestations de décolonisation, voire de décolonialisation, restent encore bien isolées et tributaires d\u2019actions individuelles.Alors, il nous reste encore à réléchir sur la réalisation possible ou non d\u2019un passage vers une action collective négociée qui a pour objectif de défaire la 88 SECTION I Décolonialité(s) fabrique de la perpétuation d\u2019un imaginaire collectif réducteur et enferré dans des généralités (« Tous les \u2026 ») qui efacent et falsiient les spéciicités de chacun.S\u2019il faut revenir aux savoirs et à la genèse de leur construction et de leur développement, il faudra également construire d\u2019autres imaginaires, générateurs d\u2019une rupture dans la pensée et dans nos actions.Le plus di cile sera probablement de s\u2019extraire d\u2019un rapport de forces « dominant-dominé » ou « gagnant-gagnant », systèmes qui nous ramènent nécessairement la compétition et à la négociation, et ce, au détriment d\u2019une concertation.En efet, la décolonisation de l\u2019action reste une proposition voire une promesse de construire ensemble un monde où chacun·e peut exprimer ce qu\u2019il·elle est dans un système qui facilite la découverte de l\u2019autre et qui priorise la résolution de problèmes concertées.La décolonisation de l\u2019action ne se construira pas à partir de la somme des initiatives conscientes d\u2019un individu ni même d\u2019un groupe ; elle s\u2019incarnera dans et par une action qui dépasse chacun de nous.Elle doit donc se penser et s\u2019incarner dans un agir collectif concerté plus grand que nous.Il est alors à espérer que le processus de la décolonisation de l\u2019action ne soit pas d\u2019ores et déjà une cause perdue, et qu\u2019elle soit bien plus qu\u2019une promesse de rupture, car au fond elle est le témoignage de la reconnaissance du meilleur de l\u2019humanité en l\u2019autre, et par ce fait même, elle s\u2019adresse à tous et toutes.Biographie Carine Nassif-Gouin est diplômée en science politique et droit international.Ses études l\u2019ont menée à pratiquer dans le milieu du développement international et l\u2019humanitaire.Elle est enseignante, conceptrice de programmes éducatifs et directrice du Certiicat en coopération internationale de l\u2019Université de Montréal.Références Alfred, G.Taiaiake.2005.Wasase.Indigenous Pathways of Action and Freedon.Toronto : University of Toronto. POSSIBLES Automne 2019 89 Balandier, Georges.1962.« Les mythes politiques de colonisation et de décolonisation en Afrique.Cahiers Internationaux de Sociologie 33 : 85-96.Beauclair, Nicolas.2015.« Épistémologies autochtones et décolonialité : rélexions autour de la philosophie interculturelle latino- américaine ».Recherches amérindiennes au Québec45 (2-3) : 67\u201376.Bernasconi, Robert.1997.« African Philosophy\u2019s Challenge To Continental Philosophy ».Dans : E.C.Eze (Ed.), Postcolonial African Philosophy, pp.183-196.Cambridge, Massachusetts : Blackwell.Bonnecase, Vincent.2010.« Retour sur la famine au Sahel du début des années 1970 : la construction d\u2019un savoir de crise ».Politique africaine 2010a(119) : 23-42.Cliche, Paul.2017.« Le Sumak Kawsay et le Buen Vivir, une alternative au développement?».Revue Possibles.41(2) : 12-28.Deniger M.-A.2012.Le B.S.- mythes et réalités : guide de conscientisation.Conseil canadien de développement social/ Front commun des personnes assistées sociales.En ligne : http://www.letamtamcom.com/documents/Le- B.S.-mythes-et-realites.pdf Foudriat, Michel.2014.La co-construction: Une option managériale pour les chefs de service.Dans : éd., Le management des chefs de service dans le secteur social et médico-socia.Paris: Dunod.Hountondji.Paulin.1997.« Combat pour le sens ».Cotonou : Éditions des Flamboyants.Jérôme, Laurent et Élisabeth Kaine.2014.Représentations de soi et décolonisation dans les musées : quelles voix pour les objets de l\u2019expositions \u2013 C\u2019est notre histoire.Premières Nations et Inuit du XXe siècle (Québec) ?Anthropologie et Sociétés 38 (3) : 231\u2013252.Mignolo, Walter.2001.« Géopolitique de la connaissance, colonialité du pouvoir et diférence coloniale ».Multitudes 2001/3, n° 6 « Majeure : raison métisse » : 56-71.En ligne : http://www.multitudes.net/Geopolitique-de-la- connaissance/ 90 SECTION I Décolonialité(s) Thiong\u2019o, Ngugi wa.2011.« Décoloniser l\u2019esprit ».Paris : La Fabrique.Péreira, Irène.2016.« Une approche décoloniale : la pédagogie interculturelle critique ».Questions de classes.En ligne : https://www.questionsdeclasses.org/?Une-approche-decoloniale-la-pedagogie-interculturelle-critique Robert, Camille et Louise Toupin.2018.Le travail invisible.Montréal : Remue-Ménage.Rolland, David et Diane-Gabrielle Tremblay.1996.Concertation: modèles et perspectives, notes de recherche 96-04.Québec : Télé-Université du Québec.Sibeud, Emmanuelle.2011.« Des « sciences coloniales » au questionnement postcolonial : la décolonisation invisible ?».Revue d\u2019Histoire des Sciences Humaines 24(1) : 3-16.Sénac, Réjane.2018.« L\u2019égalité sans condition \u2013 Osons nous imaginer et être semblables ».Paris : Rue de l\u2019échiquier.Thésée, Gina et Paul Carr.2009.« Le Baobab en quête de ses racines : la « Négritude » d\u2019Aimé Césaire ou l\u2019éveil à un humanisme identitaire et écologique dans l\u2019espace francophone ».Éducation et francophonie37 (2) : 204\u2013221.Trudel, Pierre.2015.« Du colonialisme à la décolonisation ».Revue de la ligue des droits et libertés - Dossier Décolonisation et droits des Peuples autochtones 34(2), Automne 2015.En ligne : https://liguedesdroits.ca/du- colonialisme-a-la-decolonisation/ Walsh, Catherine et Walter Mignolo.2018.On Decoloniality: Concepts, Analytics, Praxis (with W.Mignolo).Durham, NC: Duke University Press.En ligne: https:// www.dukeupress.edu/Assets/PubMaterials/978-0-8223-7109-0_601.pdf White, Bob.2019.« Plaidoyer pour un pluralisme subversif ».Revue Possibles.43(1) : 31-45. POSSIBLES Automne 2019 91 Colonialisme, genres et développement Par Ayélé Marie d\u2019Almeida et Sandra Coi Un féminisme décolonial (2019) ouvrage le plus récent de Françoise Vergès vient poser les jalons d\u2019un discours naissant qui revendique un féminisme dépourvu de toutes formes d\u2019asservissement : capitalisme, sexisme, racisme.À l\u2019intersection de toutes ces injonctions silencieuses se trouvent les femmes et hommes racisés du Sud globalisé qui subissent les politiques développementalistes coloniales du Nord globalisé.Aujourd\u2019hui, ses rapports de domination s\u2019articulent autour des questions du care world, un système capitaliste et racisé qui permet aux femmes blanches de classe moyenne de pouvoir s\u2019émanciper et concourir à des postes traditionnellement réservés aux hommes ain d\u2019atteindre l\u2019égalité des genres pendant que d\u2019autres femmes comme les Philippines à Montréal ou encore les Congolaises du 16eme arrondissement parisien s\u2019occupent de leurs enfants (Vergès, 2019 : 9-10).On comprend alors qu\u2019il existe une certaine inégalité au sein des luttes féministes.Ce féminisme occidental blanc dont parle Vergès renvoie au paradoxe implicite que l\u2019émancipation d\u2019une femme ne peut se réaliser qu\u2019au détriment d\u2019une autre femme.Ce constat qu\u2019il existe une hiérarchie dans la lutte féministe n\u2019est pas nouveau.Dès les années 1970, plusieurs scientiiques et militantes du Sud globalisé dénonçaient déjà la volonté d\u2019hégémonie du discours féministe de la part des femmes blanches occidentales.Dans ce contexte, la Décennie internationale de la Femme s\u2019est révélée être une plateforme créée pour et par les féministes blanches ain de promouvoir leurs idées dans le champ féministe.À la marge de ce mouvement vont émerger des voix dissidentes, entre autres en Amérique latine avec le mouvement des Mujeres Creando, et en Afrique avec Jenda : A journal of Culture and African Women Studies initié par Fatou Sow.Celui-ci propose une lecture du féminisme africain par les Africaines.Et, inalement, en Asie, entre autres avec le mouvement de femmes autochtones de la Mongolie.Leur volonté commune est de déconstruire 92 SECTION I Décolonialité(s) l\u2019idée que toutes les femmes ont les mêmes chances car cette vision universalisante évite de prendre en compte toute situation de colonialité, pourtant omniprésente dans les pays du Sud global.Au cours des années 1980-1990, le mouvement féministe s\u2019est institutionnalisé.Plusieurs programmes sont créés dans le but d\u2019améliorer les conditions de vie des femmes du Sud avec comme objectif de rétablir leur position dans les rapports sociaux.Trop souvent, les femmes du Sud étaient de facto considérées comme inférieures au sein de leur société.En réaction plusieurs théories ont été avancées ain de conceptualiser ces programmes.Dans un premier temps, « l\u2019Intégration des femmes au développement » (IFD) ; « Genre et développement » (GED) ; ensuite le « women and developpement » et plus récemment « femmes, environnement, développement » (Beaulieu & Rousseau, 2011).Le féminisme s\u2019impose dès lors comme un mouvement théorique capable de penser les instances de décisions, des organisations non gouvernementales et sur la scène internationale puisque la variable « genre » est systématiquement prise en compte dans toutes les décisions.Toutefois, ce sont les valeurs du féminisme blanc occidental qui sont retranscrites dans ces programmes internationaux de développement.C\u2019est là que réside toute la problématique des politiques développementalistes de genre aujourd\u2019hui.Cet article tente de démontrer à travers l\u2019exemple de la politique Genre et Développement (GED), l\u2019ineicacité des modèles dominants de développement et des idéologies sur lesquels ces politiques se basent.Débat épistémologique Depuis l\u2019apparition du livre Orientalism d\u2019Edward Said en 1978, les scientiiques des écoles postcoloniales, subalternes et décoloniales n\u2019ont cessé de poser la question de l\u2019ethnocentrisme de la connaissance.Il existe selon nous, un débat d\u2019ordre épistémologique qui doit être posé autour des notions de genre et de développement.Dès les années 1990 Escobar, Esteva, Prakash et bien d\u2019autres intellectuels ont démontré que le développement international est un discours, une narration justiiant la volonté d\u2019expansion de la modernité POSSIBLES Automne 2019 93 libérale par les Américains sur le reste du monde (Caouette & Kapoor, 2015 : 5-6).Cette prise de position remet en question un paradigme du développementaliste centré sur l\u2019Occident qui conçoit le Nord global comme « développé » et le Sud global comme « sous-développé ».Labrecque conirme en soulignant que c\u2019est une compréhension des réalités du Sud par rapport aux intérêts du Nord.Ainsi, dans une ère postcoloniale, le Sud globalisé est devenu un problème pour les économistes du Nord globalisé pour lequel ils trouvent des solutions sous forme de projets et de programmes (Labrecque, 2000,).L\u2019approche constructiviste qu\u2019adoptent Escobar et les autres permet d\u2019envisager le développement à travers plusieurs perspectives qui prennent en compte le racisme, le colonialisme et l\u2019impérialisme.À la suite de cette rélexion, l\u2019anthropologue Olivier de Sardan propose une nouvelle déinition du développement qui relète cette position critique, soit : « L\u2019ensemble des processus sociaux induits par des opérations volontaristes de transformation d\u2019un milieu social, entrepris par le biais d\u2019institutions ou d\u2019acteurs extérieurs à ce milieu, mais cherchant à mobiliser ce milieu et reposant sur une tentative de grefe de ressources et/ou techniques et/ou savoirs.» (Olivier de Sardan, 1995 : 7).Le genre quant à lui est compris comme un concept social qui renvoie à un ensemble de caractéristiques socialement construites par opposition au sexe qui renvoie à la détermination biologique d\u2019une personne.L\u2019approche GED s\u2019appuie donc sur ce concept de genre ain de participer à la réduction des inégalités dans les pays du Sud global.Cependant plusieurs chercheurs issus du Sud rejettent le genre comme principe d\u2019organisation sociale.Dans les pays postcoloniaux, il faut garder à l\u2019esprit que le colonialisme économique et culturel ne s\u2019est pas achevé dans les années 50-60.La colonialité est ainsi cette mutation du colonialisme qui continue par véhiculer des pratiques, des imaginaires, et des hiérarchies, hérités du colonialisme.En ce sens, Maria Lugones montre que le genre et le sexe sont des constructions sociohistoriques qui se mettent en œuvre avec la colonisation.Le genre caractérise davantage une problématique des femmes blanches bourgeoises enfermées dans des rôles sociaux de genre stéréotypés (Abellón & Lugones, 2014).Tout comme la sociologue nigériane Oyèrónk?Oy?wùmí souligne, par exemple, dans The Invention of Women : Making an African Sense of 94 SECTION I Décolonialité(s) Western Discourses que dans plusieurs sociétés africaines, notamment chez les Yorùbá, c\u2019est plutôt l\u2019ancienneté qui régit les rapports sociaux (Sow, 2011 : 53).Ainsi les politiques développementalistes basées sur les concepts d\u2019homme/femme découlant des expériences occidentales ne peuvent être transposées telles quelles dans les sociétés du Sud global, comme, dans ce cas, dans une société africaine.On réalise ainsi clairement l\u2019inapplicabilité des modèles théoriques développés par les instances internationales pour les contextes du Sud.Partant de ce débat épistémologique, il ne s\u2019agit pas de nier l\u2019inégalité des rapports sociaux dans les pays du Sud globalisé, mais plutôt de repenser la manière dont cette dernière est appréhendée sur le terrain.L\u2019emporwement et l\u2019agentivité L\u2019approche GED, est née au cours des années 1980 des critiques féministes des modèles successifs de développement instaurés par les grandes institutions internationales.Elle est le fruit des confrontations et des préoccupations des féministes marxistes, matérialistes radicales et des mouvements de femmes du Sud.Cette approche Bottom up se voulait plus critique, plus radicale, plus relationnelle, plus globale et surtout axée sur l\u2019auto-organisation et les luttes par et pour les femmes (Beaulieu,Rousseau,2011 : 5).Deux innovations sont apportées par l\u2019approche GED : l\u2019empowerment et l\u2019agentivité.La notion d\u2019empowerment qu\u2019on peut traduire en français par autonomisation constitue désormais le dénominateur commun de tous les programmes de développement.Initialement développé dans une perspective critique, l\u2019empowerment est aujourd\u2019hui un concept vidé de son sens (Moser, 1989).Il s\u2019insère dans un discours dominant du développement qui présente la pauvreté comme phénomène inévitable dans lequel les femmes du Sud seraient à la fois complices et victimes.Ceci repose principalement sur deux procédés : premièrement, il y a dépersonnalisation des rapports sociaux et transformation de ceux-ci en procédures objectives qui découlent d\u2019une rationalité échappant à l\u2019action humaine.Ceci a pour efet que la politique, entendue au sens de POSSIBLES Automne 2019 95 débat public sur les choix de société, cède la place à la gestion, comme application de procédures à des « situations » (Luhmann, 1999).Et deuxièmement, il y a disqualiication des personnes qui en subissent le plus directement les contrecoups, puisque ce sont elles qui sont en situation de défaillance, qui ont « fauté » (Lamoureux, 2005).Pour Jules Falquet, « l\u2019empowerment des femmes » a été mis en place pour féminiser la pauvreté.La féminisation de la pauvreté serait donc « un phénomène dans lequel les femmes représentent un pourcentage disproportionné de pauvres dans le monde », d\u2019où l\u2019expression « les plus pauvres des pauvres sont des femmes ».La pauvreté est comprise et évaluée dans un spectre de revenu et de pouvoir.Elle dispose d\u2019une valeur quantiiable et qualiiable.C\u2019est une valeur quantiiée, inancière et monétaire, identiiable pour les institutions internationales et les gouvernements.Pour les Nations Unies, être pauvre veut dire gagner 1 dollar ou moins par jour ; être pauvre en Europe c\u2019est gagner moins de 60% du salaire médian et en France c\u2019est moins de 50% du salaire médian.La pauvreté détient aussi une valeur qualiiée, basée sur la satisfaction des besoins fondamentaux (se nourrir, se loger, se soigner, s\u2019éduquer, etc).Ce discours sur la féminisation de pauvreté s\u2019ofre en parallèle au discours sur la pauvreté intergénérationnelle, l\u2019idée selon laquelle les personnes chroniquement pauvres se caractérisent par le fait qu\u2019elles restent dans la pauvreté pendant une longue période.Cela peut signiier que la pauvreté se transmet d\u2019une génération à l\u2019autre, les parents pauvres ayant des enfants pauvres, qui sont plus susceptibles de devenir eux-mêmes des adultes pauvres.Cette transmission intergénérationnelle de la pauvreté implicitement imposée aux femmes déresponsabilise, par ailleurs, les hommes dans leur rôle de père.Ainsi, mettre les femmes au centre des projets de développement n\u2019est pas une réponse eicace et durable.C\u2019est une solution éphémère qui est basée sur le simple constat que les femmes du Sud sont considérées comme de meilleures gestionnaires que les hommes.La notion d\u2019empowerment sous-entend aussi que les femmes du Sud ont une faible capacité d\u2019agir.Cette faiblesse ne serait pas naturelle, 96 SECTION I Décolonialité(s) mais sociale et peut être corrigé par un processus d\u2019augmentation ou de renforcement de capacités.La notion d\u2019empowerment constitue une innovation parce qu\u2019elle s\u2019oppose aux logiques d\u2019assistanat et de dépendance, d\u2019où le statut d\u2019agent qui leur a été accordé.Cependant, en devenant « agent » du développement, on impose d\u2019une part aux femmes une autonomisation qui ne peut passer qu\u2019à travers un spectre néolibéral, d\u2019autre part, la démarche de l\u2019agentivité insinue qu\u2019il suirait de doter les femmes de certaines capacités sans qu\u2019il soit nécessaire d\u2019opérer des transformations systémiques de la structure sociale.Ce type d\u2019approche conduit à invisibiliser paradoxalement le poids des structures sociales pesant sur les femmes.Ainsi, les études récentes de Mohindra et Christian ont démontré que la participation des femmes au micro-crédit, une pratique de l\u2019empowerment, accentuait certains facteurs de la violence conjugale en Asie du Sud.Cette réalité illustre le fait que les pratiques du développement ne prennent pas en compte le bouleversement des relations entre les genres généré par l\u2019autonomie de la femme.Il ne suit pas de renforcer les capacités des femmes du Sud, il faut aller encore plus loin en mettant en œuvre des interventions spéciiques qui répondent aux contextes dans lesquels elles interagissent.Vers une analyse intersectionnelle À travers l\u2019exemple de l\u2019approche GED, on remarque l\u2019instrumentalisation du genre dans l\u2019implantation des programmes de développement.Cette approche exhibe une incapacité à répondre aux besoins réels des femmes et hommes du Sud.Cette incapacité résulte non seulement d\u2019une vision politique du développement, mais aussi de l\u2019occultation des intersections de diférents types de domination.Les formes de colonialité qui subsistent dans les pays du Sud rendent nécessaires une analyse globale qui considère toutes les formes d\u2019oppression subies par les femmes du Sud.En efet ces formes d\u2019oppression conjuguent à elles seules les efets de l\u2019âge, du sexisme, du racisme, et du classisme.Cette conjugaison d\u2019oppressions aussi appelée « matrice des oppressions » est un concept introduit d\u2019abord par Patricia H.Collins dans les années 1990, repris ensuite par la juriste Kimberley Creenshaw qui propose la notion d\u2019intersectionnalité en s\u2019appuyant sur les POSSIBLES Automne 2019 97 réalités des femmes afro-américaines se retrouvant souvent au carrefour de plusieurs formes d\u2019oppressions (Corbeil & Marchand, 2007).Dans le contexte du développement, ce paradigme propose un outil d\u2019analyse qui permet de mieux cerner les besoins des populations du Sud.Une analyse intersectionnelle est essentielle dans la mise en place des programmes internationaux, car elle pose un cadre de compréhension dans lequel les femmes du Sud ne sont plus seulement analysées en termes de rapports de sexe, mais propose plutôt une lecture exhaustive des interrelations qui co-existent à l\u2019intérieur d\u2019expériences d\u2019oppressions.Sirma Bilge ajoute qu\u2019il s\u2019agit de « s\u2019attarder sur les variations dans l\u2019espace et dans le temps de cette domination et sur les mécanismes de multiplication pour certaines catégories qui accumulent les minorisations multiples » (Bilge, 2005 : 3).Dans cette perspective, les approches de développement basées sur le genre doivent s\u2019adapter à un espace interactif dans lequel coexiste une pluralité d\u2019expériences.Pour une problématique du Sud, il faut trouver des solutions pour les femmes et les hommes du Sud.Omettre le contexte de colonialité dans lequel ces individus reçoivent de l\u2019aide peut entraîner des résultats inattendus.Conclusion Les approches genre et développement initialement conçues pour répondre aux besoins des populations du Sud se sont avérés être un instrument politique pour les institutions internationales et le féminisme blanc occidental.En instrumentalisant les femmes du Sud, ces pratiques de l\u2019empowerment viennent renforcer l\u2019idée du développement néolibéral qui ne prend pas en compte les réalités de ces individus.En adoptant une analyse intersectionnelle, l\u2019idée est d\u2019une part de reconnaître le contexte de colonialité que ces femmes subissent et d\u2019autre part de le déconstruire ain de proposer une approche qui répond aux aspirations de ces personnes.Il y a alors une urgence d\u2019étudier le développement comme catégorie d\u2019analyse dans une démarche systémique, non pas pour trouver les causes d\u2019un problème, mais plutôt de faire le lien entre les diférents enjeux. 98 SECTION I Décolonialité(s) Biographies Marie Ayélé d\u2019Almeida est étudiante en maîtrise en Afaires publiques et internationales à l\u2019Université de Montréal.Ses travaux portent sur les actions humanitaires et de développement, avec une focalisation sur les pratiques de sécurité alimentaire en Afrique de l\u2019Ouest.Sandra Coi est titulaire d\u2019un baccalauréat en Science politique de l\u2019Université de Montréal et d\u2019un certiicat en Gender Studies de l\u2019Université Concordia.Ses travaux portent sur les perspectives décoloniales dans le développement international.Références Abellón, P.(2014).María Lugones, una ilósofa de frontera que ve el vacío.Mora, (20), 183-189.Beaulieu, E., & Rousseau, S.(2011).Évolution historique de la pensée féministe sur le développement de 1970 à 2011.Recherches féministes, 24(2), 1-19.Bilge, S.(2005).« La diférence culturelle et le traitement au pénal de la violence à l\u2019endroit des femmes minoritaires : quelques exemples canadiens », The International Journal of Victimology, année 3, no 3, 1-13.Bilge, S.(2015).Le blanchiment de l\u2019intersectionnalité?.Recherches féministes, 28 (2), 9\u201332.https://doi.org/10.7202/1034173ar Caouette, D., & Kapoor, D.(Eds.).(2015).Beyond colonialism, development and globalization: social movements and critical perspectives.Zed Books Ltd.Corbeil, C., & Marchand, I.(2007).L\u2019intervention féministe intersectionnelle: un nouveau cadre d\u2019analyse et d\u2019intervention pour répondre aux besoins pluriels des femmes marginalisées et violentées.Montréal: Alliance des recherches IREF/Relais-Femmes.De Sardan, J.P.O.(1995).Anthropologie et développement: essai en socio- anthropologie du changement social.KARTHALA Éditions.Falquet, J.(2011).Les «féministes autonomes» latino-américaines et caribéennes: vingt ans de critique de la coopération au développement. POSSIBLES Automne 2019 99 Recherches féministes, 24(2), 39-58.Labrecque, M.F.(2000).L\u2019anthropologie du développement au temps de la mondialisation.Anthropologie et sociétés, 24(1), 57-78.Lamoureux, Diane (2002).« Le dilemme entre politiques et pouvoir ».Cahiers de Recherche sociologique, 37, 183-201.Luhmann, Niklas (1999).Politique et complexité.Paris : Cerf.Madrigal, Paloma ; Rahona, Alexia ; Sánchez, Ana ; Stalenhof, Bea.2000.« El empoderamiento en la cooperación al desarrollo : dudas y relexiones », Revista española de desarrollo y cooperación, n° 6, primavera/verano 2000.pp 85-93.Moser, Caroline.1989.« Gender planning in the Third World : meeting practical and strategic gender needs ».World development, Vol.17, N° 11.pp 1799-1825.Paru ensuite en espagnol : 1991.« La planiicación de género en el Tercer mundo : enfrentando las necesidades prácticas y estratégicas de género ».In Gúzman, V.; Potocarrero, P.; Vargas, V.(Eds).Una nueva lectura : género en el desarrollo.Lima, Flora Tristán Ediciones Sow, F.(2011).Féminisme : une question politique.Tumultes, 37(2), 51-57.doi:10.3917/tumu.037.0051.Verges, F.(2019).Un féminisme décolonial.Paris : La Fabrique Edition. 100 SECTION I Décolonialité(s) « Qu\u2019ont-ils fait de 10h à 17h ?» Par Amrita Gurung Traduit de l\u2019anglais par Grégoire Autin Contexte Le Népal, ce petit pays d\u2019Asie du Sud coincé entre la Chine et l\u2019Inde, s\u2019est retrouvé plongé pendant une dizaine d\u2019années dans un conlit qui, entre 1996 et 2006, a tué plus de 13 000 personnes et déplacé des milliers d\u2019autres (Bhandari 2015).Le Parti Communiste du Népal (Maoïste) (CPN-(M)) a lancé ce qu\u2019ils ont appelé la « guerre du peuple » lorsque le gouvernement a refusé les quarante demandes qui devaient permettre de transformer les dimensions sociales, politiques et économiques de la société (Bhandari 2015, 2019).Cette lutte devait permettre de démanteler les anciennes structures de pouvoir ainsi que les structures existantes de discriminations et d\u2019inégalités (Tamang 2017 ; Thapa et Sijapati 2004).D\u2019autres ont pu soutenir que les racines du conlit au Népal se situaient dans les hiérarchies ethniques et de caste qui ont amené à l\u2019exclusion et à la marginalisation systématique des Dalits \u2013 marginalisés à cause de leur position de caste et d\u2019intouchables \u2013 ainsi que d\u2019autres groupes marginalisés comme les femmes.Ces discriminations ont relégué ces groupes dans la pauvreté, leur interdisant l\u2019accès aux ressources nécessaires pour vivre, à la propriété, aux services de santé et d\u2019éducation (Aguirre et Pietropaoli 2008 ; Pasipanodaya 2008 ; Robins 2009, 2011).En novembre 2006, l\u2019Accord de Paix Complet (Comprehensive Peace Accord \u2013 CPA) est signé entre le gouvernement et le CPN-(M), mettant un terme à la guerre.Le CPA, en tant que composante de la Justice Transitionnelle (JT), prévoyait la mise en place de deux commissions.L\u2019une devait enquêter sur les violations des droits humains et sur les crimes contre l\u2019humanité commis durant le conlit ain de permettre une réconciliation sociale (Sharma 2017).L\u2019autre devait enquêter sur les disparitions ayant eu lieu durant le conlit.Cependant, ce n\u2019est POSSIBLES Automne 2019 101 qu\u2019après des années de stagnation et de paralysie politique que le gouvernement a inalement mis en place la Commission de Vérité et de Réconciliation (Truth and Reconciliation Commission \u2013 TRC) et la Commission d\u2019Investigation sur les Disparitions Forcées (Commission of Investigation on Enforced Disappeared Persons \u2013 CIEDP).Instituées en février 2015, 53 000 plaintes ont été enregistrées par la TRC et 3 000 plaintes par la CIEDP.1 La justice transitionnelle au Népal Le discours de la justice transitionnelle a émergé des besoins des sociétés sortant de périodes de conlits ou de violences politiques (Robins 2011 ; Aguirre et Pietropaoli 2008).Cependant, les chercheurs analysant la JT au Népal ont remarqué que celle-ci n\u2019adoptait pas une « approche centrée sur les droits » (Aguirre et Pietopaoli 2008) et n\u2019était pas « centrée sur les victimes » (Robins 2011).Ces chercheurs soulignent le besoin d\u2019une JT plus complète ain de pouvoir répondre aux besoins explicites des victimes tels qu\u2019exprimés par les victimes elles-mêmes.C\u2019est là un appel pour une TJ « basée sur des preuves » (Robins 2011) car la plupart des initiatives du processus de transition étaient dirigées par des élites, ne prenant pas ou peu en compte les avis et les points de vue des personnes les plus touchées par le conlit.De plus, l\u2019importance accordée à l\u2019agenda de transition (tant civil que politique) par les organisations nationales et internationales des droits humains au Népal, au détriment des besoins de base (les droits sociaux et économiques), est en contradiction directe avec les revendications des victimes (Aguirre et Pietropaoli 2008 ; Pasipanodaya 2008 ; Robins 2009) car « bien que les familles des disparus apprécieraient la justice, ce n\u2019est pas leur priorité » (Robins 2011 : 75).La revue de la documentation concernant la JT au Népal révèle trois lieux où les victimes et leurs besoins semblent ne pas être pris en compte.Tout d\u2019abord, l\u2019incapacité des organisations de défense 1 ICTJ, « Background: 10 years after civil war, victims continue demand for justice ».Consulté le 23 mai 2017, https://www.ictj.org/our-work/regions-and- countries/nepal. 102 SECTION I Décolonialité(s) des droits humains à articuler pleinement les besoins économiques et sociaux des victimes a creusé un goufre entre ces organisations et les victimes elles-mêmes (Robins 2011).Ensuite, la JT, en n\u2019incluant pas les dimensions économiques, sociales et culturelles de la justice, cherche à restaurer la vie des victimes telle qu\u2019elle était avant le conlit plutôt que d\u2019essayer de régler les problèmes aux origines du conlit.Enin, le processus de la JT a été largement dominé par des élites et n\u2019a pas réussi à prendre en compte les visions de celles et ceux qui ont été directement touchés par le conlit.Cela s\u2019est traduit par un attachement exclusif des agences nationales et internationales de défense des droits humains à la justice civile et politique plutôt que sur les besoins de bases, à savoir des droits sociaux et économiques.Et cela va à l\u2019encontre des besoins des victimes (Selim 2017; Aguirre and Pietropaoli 2008; Pasipanodaya 2008; Robins 2009).Ce n\u2019est pas nouveau d\u2019airmer que la plupart des théories sociales occidentales ne parviennent pas à accepter et à incorporer les connaissances issues du Sud global (Escobar 2015, 2001 ; de Sousa Santos 2014).En d\u2019autres termes, les connaissances occidentales européocentristes ne reconnaissent pas l\u2019existence d\u2019autres mondes et « invisibilisent » et rendent « illisibles » d\u2019autres expériences, d\u2019autres connaissances et d\u2019autres luttes (Escobar 2015).Cet état de fait a donné naissance à des critiques et à des solutions académiques et militantes aux connaissances et savoirs européocentristes.L\u2019une de ces critiques s\u2019attaque au « monde du monde unique » (« One-World World » \u2013 OWW) issu de la colonisation du monde par l\u2019Europe et qui airme être le seul monde, niant par là l\u2019existence du « plurivers », cette diversité ininie d\u2019expériences , d\u2019ontologies et de connaissances qui sont vécues dans d\u2019autres mondes en parallèle et qui ne peuvent être complètement invisibilisés ni rendus silencieux (Escobar 2015).Les Épistémologies du Sud (de Sousa Santos 2014) proposent à l\u2019inverse un cadre d\u2019analyse et des outils pour comprendre que d\u2019autres mondes sont possibles et que les ontologies locales doivent être prises en compte.C\u2019est là une perspective qui reconnaît que le « lieu », dans ses interactions avec les connaissances et les habitants, est important pour comprendre le monde, les expériences et les luttes des habitants (Escobar 2015, 2001). POSSIBLES Automne 2019 103 Mon analyse s\u2019inscrit autant dans les épistémologies du Sud que dans l\u2019argument d\u2019Arturo Escobar concernant l\u2019existence d\u2019autres mondes et d\u2019autres connaissances et plus particulièrement dans la défense du « lieu ».À partir de ces perspectives, je propose dans cet article d\u2019analyser les principaux intervenants de la JT au Népal et de discuter de leurs positions contrastées ainsi que des efets, positifs ou négatifs, qu\u2019ils peuvent avoir sur le processus de JT et plus largement sur le processus de paix au Népal depuis la in du conlit.À travers cet article, je souhaite aussi rendre visible la voix des victimes du conlit qui ont choisi la voie de l\u2019« engagement critique » malgré la précarité de cette option.En efet, les organisations des droits humains, la communauté internationale et le gouvernement n\u2019ont jamais soutenu les intérêts des victimes.Enin, je discuterai des besoins des victimes tels qu\u2019énoncés par les victimes elles- mêmes dans une tentative pour décoloniser le processus de JT.Écart entre les organisations de défense des droits humains et les victimes du conlit Les commissions (TRC et CDIEP) ont été accusées de ne pas respecter le droit international, notamment dans leur dispositions relatives à l\u2019amnistie des crimes les plus graves \u2013 ce qui va aussi à l\u2019encontre de la résolution du 2 janvier 2014 de la Cour Suprême du Népal.Certains des problèmes de la JT incluent le manque de dispositions juridiques concernant le pardon/l\u2019amnistie ; le retrait des cas \u2013 ou la décision de la limitation de ses compétences dans les cas \u2013 de violations sérieuses des droits humains (meurtres extra-judiciaires, torture, viol ou violence sexuelle) ; et la non-criminalisation de la torture et des disparitions forcées, comme cela devrait être le cas selon le droit international, incluant le droit au respect et aux réparations.En plus de ces problèmes liés à la JT, en deux ans d\u2019existence, les commissions ne sont pas parvenues à d\u2019autres résultats que le seul enregistrement des plaintes.Suite à cela, le mandat a été étendu trois fois en 2017, 2018 et 2019.2 Face à de tels délais, lorsque le gouvernement a décidé de prolonger le 2 Comme les entrevues ont été réalisées entre in 2017 et début 2018, la plupart des événements discutés dans cet article concernent cette période. 104 SECTION I Décolonialité(s) mandat des commissions de la JT pour la deuxième fois sans changer leurs dispositions, le 5 janvier 2018, un ensemble d\u2019organisations de défenses des droits humains a énoncé de sérieuses objections par voie de presse.Leur déclaration dénonçait : Il est évident que les deux commissions ont complètement échoué à enquêter sur les plaintes, à rechercher la vérité à propos des violations des droits humains lors du conlit et à paver la route pour la justice et les réparations.Nous considérons donc que le prolongement du mandat des commissions est inutile car elles ont échoué à la fois à démontrer leur volonté et à remplir leur mandat d\u2019enquête concernant les violations et les atrocités commises lors de la période de conlit.3 En d\u2019autres termes, le refus de l\u2019État d\u2019amender les dispositions des lois de la JT a amené les organisations de défense des droits humains à adopter une posture de non-coopération.Cela implique qu\u2019elles refusent de travailler sur les problèmes de la JT tant que le gouvernement n\u2019amende pas les dispositions conformément au droit international et aux résolutions de la Cour Suprême.La stratégie de refus de participation ou de simple boycott de la JT des organisations des droits humains a peut- être permis d\u2019attirer l\u2019attention de la communauté internationale qui a pu mettre de la pression sur le gouvernement du Népal, mais c\u2019est aussi un témoignage de la manière dont le processus de JT a été colonisé par un discours dominant issu des connaissances et théories occidentales.En d\u2019autres termes, le processus de JT n\u2019a pas réussi à se décoloniser vis-à-vis du monde unique dominant (« OWW ») qui détermine inalement les stratégies des défenseurs des droits humains, ancrés dans leur volonté absolue de transparence.Cela les amène à être complices des processus continus qui invisibilisent et rendent silencieuses les autres voix locales et leurs luttes sociales (Escobar 2001, 2015).La manière dont Arturo Escobar construit la notion de « lieu » renvoie à un monde où « le savoir local est un mode de conscience ancré dans le lieu, une manière spéciique au lieu (même si ce ne peut être réduit au 3 Advocacy Forum, 'Press Release'.Consulté le 13 juillet 2019.http://www.advocacyforum.org/press-statement/2018/PressStatementonextensionTRCCI EDP-Eng-8Feb018.pdf POSSIBLES Automne 2019 105 lieu ni déterminé par celui-ci) de donner du sens au monde.Cependant, le fait est que, bien souvent avec la mondialisation, ce lieu sorte de notre champ de vision »4 (Escobar 2001 : 153).Cela implique que les organisations locales et les militants défendant les droits humains ne reconnaissent pas la localisation de la JT ni les besoins des victimes.Cette non-reconnaissance des luttes locales ne fait que renforcer l\u2019universalisation et la colonisation de la JT au Népal.S\u2019exprimant à propos de leur position, un travailleur népalais d\u2019une organisation de défense des droits humains, Advocacy Forum, disait : Notre position est que nous ne travaillerons pas avec les commissions de la JT.Avant de prolonger la tenue de la JT, l\u2019État devrait avoir rectiié ses lois.La JT est dans les limbes.Les lois sont venues et elles ne prévoient que des mesures pour la « réconciliation » à la suite des graves crimes humains qui ont été commis.Ça suppose que ces lois ne s\u2019intéressent pas aux victimes.Il n\u2019y a pas de mécanismes de témoignage, il n\u2019y a pas de mécanismes de réparation.Jusqu\u2019à ce qu\u2019ils répondent à nos demandes, aucune organisation de défense des droits humains ne participera.De ce point de vue, on peut dire que la JT au Népal a été universalisée lorsque les défenseurs des droits humains ont choisi de ne pas coopérer plutôt que de construire et de consolider le processus naissant de JT.Cela les a amenés à arrêter toutes les activités, coordinations et autres et, donc, dans les termes des victimes, à ne plus soutenir leur combat.La critique à l\u2019encontre des organisations de défense des droits humains est clairement présentée dans un article écrit par un représentant du groupe des victimes du conlit, National Network of Families and Missing and Disappeared : Plutôt que de travailler avec les victimes et leurs familles pour trouver 4 La manière dont Escobar construit le « lieu » renvoie à un monde dans lequel « les connaissances locales forment une conscience ancrée dans le lieu, une manière spéciique au lieu (bien que ni limitée par ce lieu ni entièrement déterminée par celui-ci) de donner du sens au monde.Et pourtant demeure le fait que la mondialisation tend à faire disparaître le lieu ». 106 SECTION I Décolonialité(s) une manière d\u2019avancer, ces agences ont préféré prioriser des notions rigides de responsabilité et de transparence plutôt que de s\u2019intéresser aux besoins des ceux qui ont été touchés par le conlit.Les organisations internationales ont complètement contrôlé les débats de la JT, imposant des discours universels qui n\u2019ont pas été adaptés au contexte népalais local et qui ne soutiennent pas les agendas et les intérêts des militants sur le terrain.C\u2019est là une dénonciation accablante des activités des organisations et militants défendant les droits humains au Népal.Ces derniers ont largement négligé les victimes pour lesquelles ils prétendent pourtant travailler.C\u2019est aussi une rélexion qui critique la tendance à l\u2019universalisation des théories et pratiques occidentales qui semblent dominer les pratiques et les luttes en cours au Népal.Il y a ainsi un écart lagrant entre « d\u2019un côté ce que les théories occidentales peuvent apprendre du champ des luttes sociales et, de l\u2019autre, les pratiques transformatrices qui se déroulent actuellement dans le monde »5 et cet écart provient directement « de l\u2019origine mono-ontologique ou intra- européenne de ces théories » (Escobar 2015 : 16).On remarque ainsi des tendances à l\u2019homogénéisation du processus de JT qui ne prend pas en considération les luttes sociales ni la vie quotidienne des victimes du conlit.De plus, cette même tendance relète l\u2019étroitesse du processus de JT dans lequel les organisations de défense des droits humains et la communauté internationale ont ini par invalider les besoins des victimes en se concentrant exclusivement sur la nécessité d\u2019amender les dispositions relatives à l\u2019amnistie.Si s\u2019attacher aux revendications d\u2019amendement des lois de JT est une chose, boycotter entièrement la JT en est une autre qui suppose d\u2019ignorer les besoins économiques, sociaux et culturels des victimes.En d\u2019autres termes, les organisations de défense des droits humains, qui sont parmi les principaux intervenants dans le processus 5 Il y a donc un écart criant entre « d\u2019un côté ce que la plupart des théories occidentales peuvent comprendre aujourd\u2019hui du champ des luttes sociales, et les pratiques transformatrices efectivement mises en œuvre de l\u2019autre.» Cet écart est une extension de l\u2019« origine mono-ontologicale ou intro-européenne de ces théories » (Escobar 2015 : 16). POSSIBLES Automne 2019 107 de JT au Népal, ont minimisé la vie quotidienne des victimes ainsi que leurs luttes.Cela suppose la négation non seulement de leurs soufrances passées mais aussi de leurs besoins et de leur identité présente, les rendant invisibles dans le processus de JT.Bien que des groupes rassemblant des victimes du conlit aient constamment souligné l\u2019importance de la justice économique, sociale et culturelle en plus de leurs droits civils et politiques, cela ne s\u2019est pas répercuté dans la réalité.Les études portant sur la JT au Népal montrent que la dimension de réparation est largement ignorée.En d\u2019autres termes, la JT n\u2019est pas centrée sur les victimes et a souvent été remarquée pour son mépris des besoins de victimes comme par exemple le besoin de compensations économiques, d\u2019un accès gratuit à la santé ou des possibilités d\u2019emploi.Jusqu\u2019à ce jour, le seul programme concernant la compensation économique a été le Programme de Secours Temporaire (Interim Relief Programme).Mais toutes les victimes n\u2019ont pas eu accès aux 10 000 USD prévus.6 Si la pauvreté et l\u2019inégalité sont considérées comme étant à la racine du conlit au Népal, alors la position des organisations de défense des droits humains n\u2019est clairement pas en faveur des besoins des victimes.En efet, en refusant de coopérer avec les instances du processus de JT, ces groupes laissent aux victimes le soin de défendre leurs intérêts tout en les soumettant au bon vouloir de la machine gouvernementale.Les organisations de défense des droits humains, incluant celles qui ont travaillé avec la JT, ont souligné le manque de reconnaissance par l\u2019État des besoins des victimes.Un responsable d\u2019un programme du groupe Advocacy Forum-Nepal, une organisation de défense des droits humains, disait ainsi en entretien (en février 2018) : Les victimes du conlit sont les principales concernées par la JT et n\u2019ont jamais été invitées à participer aux événements importants du processus de paix.Les victimes auraient dû être intégrées dès le début.6 Suman Adhikari.« 17 years of denied justice », The Kathmandu Post, 16 janvier 2019.Consulté le 20 août 2019.https://kathmandupost.com/ opinion/2019/01/16/17-years-of-denied-justice 108 SECTION I Décolonialité(s) Donc, je trouve que ce n\u2019est pas un processus centré sur les victimes car ça n\u2019a pas permis la reconnaissance des besoins immédiats des victimes du conlit, ni leurs droits économiques, sociaux et culturels.La racine du conlit, l\u2019inégalité, reste inchangée.Il n\u2019y a pas d\u2019éducation ni d\u2019infrastructures de santé pour eux.Les inégalités se sont répandues et s\u2019accentuent.Les entretiens avec des représentants de la société civile ont montré qu\u2019après avoir pris la décision de la « non-coopération » à la suite du refus de l\u2019État d\u2019amender les lois de la JT, les organisations de défense des droits humains ont fait pression sur les victimes du conlit pour que ces dernières prennent une position semblable.Une telle action relète la manière dont la culture dominante tend à efacer la multiplicité des luttes (Escobar 2015).C\u2019est, là encore, la reproduction directe de processus de colonisation à une échelle locale où l\u2019on refuse de reconnaître une quelconque agentivité aux victimes du conlit.C\u2019est là une tendance profonde à l\u2019universalisation qui rend inaudibles des voix divergentes par les organisations de défense des droits humains et la communauté internationale qui s\u2019accrochent aux formes dominantes (et coloniales) de la JT.Cette tendance est dénoncée dans le témoignage d\u2019une représentante de l\u2019organisation népalaise Nagarik Awaj, qui travaille avec les victimes du conlit : Les groupes des droits humains ont fait pression sur les victimes et d\u2019autres groupes pour que ces derniers boycottent les commissions.Mais les victimes sont assez fortes pour décider pour elles-mêmes et ont donc fait le choix d\u2019adopter une posture d\u2019« engagement critique » et non de « non-coopération ».Si les victimes n\u2019avaient pas pris cette posture, les problèmes et enjeux de la JT auraient disparu depuis bien longtemps.Au moins, les victimes tiennent bon dans ce qu\u2019elles veulent et elles sont suisamment empowered pour évaluer et pour analyser de manière critique le travail des commissions.L\u2019engagement critique des victimes du conlit La raison que l\u2019on retient généralement pour expliquer pourquoi la JT n\u2019a pas été une priorité pour l\u2019État est que ce dernier et les principaux partis politiques ont dans leurs rangs des criminels des deux côtés du POSSIBLES Automne 2019 109 conlit, les acteurs étatiques ne remplissent pas leur rôle de soutien au processus de justice (Bhandari, 2017).Cela peut peut-être expliquer supericiellement l\u2019absence de volonté et d\u2019engagement dont fait preuve l\u2019État lorsqu\u2019il s\u2019agit de rendre justice aux victimes du conlit et à leurs familles.Mais les actions des militants des droits humains sont incompréhensibles.C\u2019est dans cette perspective et malgré les pressions exercées par la communauté des défenseurs des droits humains que les victimes du conlit ont choisi la posture de l\u2019« engagement critique » et non celle de la « non-coopération ».Il a été noté dans la documentation portant sur la décolonialité que pour commencer à accepter la pluralité des ontologies du « lieu », des luttes sociales et de l\u2019environnement, il est nécessaire de « sortir de l\u2019espace épistémique de la théorie sociale occidentale, pour entrer dans les conigurations épistémiques associées aux multiples ontologies relationnelles de mondes en lutte » parce que ces espaces « peuvent nous donner des réponses plus convaincantes aux questions fondamentales posées par la conjecture actuelle » (Escobar, 2015 : 16).D\u2019un point de vue théorique, cela suppose qu\u2019à l\u2019inverse des groupes de défense des droits humains, en choisissant de s\u2019engager de manière critique vis-à-vis des commissions, les victimes du conlit ont opté pour une stratégie de localisation de leurs luttes.Cette stratégie s\u2019inscrit dans une ontologie relationnelle ancrée dans des mouvements sociaux plus larges remettant en cause la culture dominante.En d\u2019autres termes, la lutte des victimes du conlit s\u2019articule à une déinition locale de la justice.Cette déinition s\u2019ancre dans « une stratégie subalterne de localisation qui peut être vue comme étant multi-scalaire et orientée vers un réseau » (Escobar 2001 : 139).Après le conlit, les victimes se sont organisées en formant des réseaux, des groupes et des organisations pour pouvoir formuler les besoins et leurs demandes collectives de manière formelle.La Plateforme Commune des Victimes du Conlit (Conlit Victims Common Platform \u2014 CVCP), un regroupement de plus d\u2019une douzaine d\u2019organisations népalaises de victimes de conlits en est un bon exemple.La JT n\u2019a que peu intéressé les partis politiques au pouvoir puisque 110 SECTION I Décolonialité(s) leur intérêt est de protéger leurs membres qui ont commis des crimes.De plus, le personnel oiciant dans ces commissions est choisi politiquement et est fréquemment transféré à d\u2019autres administrations.Le résultat de cet état de fait est que d\u2019un côté, les victimes n\u2019ont pas pu construire une relation de coniance avec les commissions et, de l\u2019autre côté, ces dernières ne sont pas parvenues à mobiliser les victimes du conlit pour travailler avec elles.Lors d\u2019une entrevue en février 2018, un membre du CVCP expliquait cette méiance ainsi : Les membres de la commission sont désignés politiquement et ne connaissent donc rien aux enjeux des victimes du conlit.Comme il y a plein de nouveaux venus tous les jours et qu\u2019ils ne connaissent rien aux enjeux, c\u2019est naturel que nous ne soyons pas dans une situation où on peut leur faire coniance.Pourtant, en adoptant leur stratégie de localisation incarnée par la posture d\u2019engagement critique, les victimes du conlit ont conseillé les commissions sur les manières de rendre signiicatives les amnisties, les réparations et la justice.Ils ont constamment fait pression sur les commissions pour être inclus et consultés dans les processus de prise de décisions de la JT.Le membre du CVCP cité plus haut, insistait sur le fait que c\u2019est une stratégie qui permet non seulement de soutenir l\u2019agenda de la JT mais qu\u2019elle permet aussi de construire une coniance entre les commissions et les victimes.Mais, il notait en même temps que les membres des commissions « ne voient pas les victimes comme étant des êtres humains ».Et d\u2019ajouter : Ils passaient leur temps à rencontrer les partis politiques, le premier ministre, le président, la police et l\u2019armée mais jamais nous.C\u2019était donc clair que nous autres, les victimes, on n\u2019était pas leur priorité.Leur comportement ne fait que reléter leur arrogance d\u2019avoir été choisis par les partis politiques.De plus, dans l\u2019une des rares tentatives pour inclure les victimes, la TRC leur a envoyé le brouillon de quarante pages d\u2019un programme en demandant leurs commentaires avant de le publier.Un membre du CVCP commentait cette tentative ainsi : POSSIBLES Automne 2019 111 Ce qu\u2019on leur a répondu c\u2019est que s\u2019ils ne nous consultent pas, qui pensent-ils que nous sommes pour donner des commentaires ligne par ligne ?Est-ce que c\u2019est comme cela qu\u2019ils nous impliquent, qu\u2019ils coopèrent et établissent une coordination avec nous ?Et ce membre de rappeler que les victimes avaient soumis un Gyaapan Patra [un memorandum] au début de l\u2019année 2016 au gouvernement du Népal ain de préciser les enjeux auxquels les victimes font face ainsi que diférentes manières pour les inclure dans le processus de la JT et le travail des commissions.Ce memorandum est resté lettre morte.De la même manière, les commissions ont promis aux victimes qu\u2019elles seraient incluses dans le développement d\u2019un programme de réparation.Mais les membres de ces commissions n\u2019ont jamais pris en compte les diférents contextes locaux et les besoins, réels et pratiques, des victimes du conlit selon les régions touchées.Bien que les commissions aient des bureaux dans les sept provinces, en l\u2019absence de directives concernant la vériication des afaires, la catégorisation de la gravité des crimes et la nature des preuves, elles n\u2019ont pas réussi à enquêter plus profondément.Comme je l\u2019ai mentionné plus haut, la JT s\u2019est largement concentrée sur la justice politique et civile et est restée très limitée quant aux questions de justice économique, sociale et culturelle pour les victimes.Il y a bien eu des formations pour les victimes du conlit mais les entretiens ont montré qu\u2019elles étaient redondantes et représentaient un gaspillage inutile de temps et de ressources.Lors d\u2019une entrevue au début de 2018, un participant décrivait ainsi une telle formation : Il y a quatre ou cinq ans, les victimes du conlit recevaient six milles roupies népalaises et une formation totalement inutile.Les intervenants du programme donnaient une formation, la même pour tout le monde, sans prendre en compte la situation ni les besoins des gens.Ils donnaient une formation sur l\u2019élevage de bétail à tous les participants.Mais c\u2019était inutile parce que tout le monde n\u2019élevait pas du bétail.Juste en imposant une formation sur l\u2019élevage comme manière de développer l\u2019économie, cela ne mène à rien ! Est-ce que tu crois que je vais réussir à élever des chèvres, moi ? 112 SECTION I Décolonialité(s) Un des griefs des victimes concerne le manque d\u2019implication signiicative des victimes dans le processus de la JT et notamment dans le développement des règles et règlements encadrant les procédures du processus consultatif.Les victimes du conlit ont aussi exprimé leurs préoccupations concernant l\u2019absence d\u2019espaces institutionnels et physiques au sein desquels ils et elles pourraient s\u2019exprimer en toute sécurité devant les commissions.À travers la CVCP, les victimes du conlit ont demandé à ce que le processus de JT implique activement les victimes et s\u2019assure de leur participation signiicative.Ce que les victimes exigent, c\u2019est que les commissions enquêtent, sans faire fuiter les dossiers personnels.En entretien, en février 2018, un membre de la CVCP se plaignait ainsi : On ne sait toujours pas ce que les commissions ont fait jusque là.Elles n\u2019ont toujours rien à nous montrer.On leur demande ce qu\u2019ils font de 10 heures du matin à 17 heures.Mais ils n\u2019ont aucune réponse à nous donner ! Conclusion La division entre les groupes de défense des droits humains et les victimes du conlit a été une entrave majeure pour l\u2019agenda de la justice transitionnelle au Népal.Cependant, le choix des victimes de s\u2019engager de manière critique, à rebours du choix des défenseurs des droits humains de boycotter la JT, témoigne de leur stratégie de localisation des revendications politiques.À travers cette stratégie, les victimes mobilisent une ontologie relationnelle et airment leur appartenance à un « lieu » où leur identité tant individuelle que collective se construit en relation avec les intérêts sociaux et politiques plus larges (Escobar 2001).Cela témoigne aussi de la manière dont leurs luttes ne se réduisent ni ne se conforment aux normes, standards, agenda et ontologie des ONG internationales.Cela suppose aussi que les victimes du conlit sont conscientes du discours dominant concernant la JT et ont résisté à sa force d\u2019homogénéisation.On voit transparaître ici un « plurivers », c\u2019est-à-dire un monde fait de multiples mondes qui ne peuvent être réduits à l\u2019expérience eurocentriste (Escobar 2015 : 15).Cette posture POSSIBLES Automne 2019 113 d\u2019engagement critique signale un changement dans l\u2019expérience des militants locaux qui, en adoptant une stratégie de localisation, remettent en cause l\u2019invisibilisation et l\u2019invalidation des « lieux » locaux opérées par le savoir dominant eurocentriste.Tout l\u2019enjeu est donc de prendre en compte ces mondes et narratifs multiples et de reconnaître les stratégies localisées des luttes sociales.Pour cela, les groupes de défense des droits humains doivent coopérer car leur refus de travailler avec les commissions compromet les activités et les luttes des victimes.Ils doivent se détacher de leur compréhension dominante de la JT et s\u2019attacher davantage à la manière dont les victimes envisagent la poursuite de la JT dans le contexte du Népal.Bien que beaucoup de temps ait été gaspillé, la communauté des défenseurs des droits humains, les donateurs et les diférents groupes de victimes doivent surmonter leurs diférences et collaborer pour faire de la JT un processus véritablement pour les victimes.Cela suppose de prendre en compte de nouveaux modes de production de connaissances qui se déploient dans des contextes locaux, par opposition à des forces économiques globales qui tendent à brouiller les frontières et à se rendre « complices de l\u2019invisibilisation des connaissances et expériences populaires » (Escobar 2015 : 13).Une première étape serait de prendre en compte le « lieu » comme construction ontologique acceptant la pluralité des voix et des luttes sociales locales par opposition aux formes dominantes de pouvoir et de savoirs qui homogénéisent et réduisent au silence les connaissances et les pratiques qui leur sont extérieures.Biographie Amrita Gurung est une chercheuse basée à Katmandou avec qui l\u2019on peut communiquer par courriel : amrits.gurung@gmail.com.Cet article se base sur les entretiens qu\u2019elle a efectués pour son mémoire de maîtrise.Elle aimerait remercier Sujeet Karn, Chiranjibi Bhandari et Sanjay Mahato pour leurs commentaires constructifs et Khem R.Shreesh pour l\u2019édition de l\u2019article.Ses remerciements vont aussi à Grégoire Autin pour ses commentaires, révisions et sa traduction de l\u2019article de l\u2019anglais vers le français. 114 SECTION I Décolonialité(s) Références Aguirre, Daniel et Irene Pietropaoli (2008) « Gender Equality, Development and Transitional Justice: The Case of Nepal », International Journal of Transitional Justice, 2(3), pages 356-377.Bhandari, Chiranjibi.(2015).« The Reintegration of Maoist Ex-Combatants in Nepal » Economic and political weekly.50.Bhandari, Ram Kumar.(2017) « Nepal: The TJ Commissions and Victims\u2019 Critical Engagement », Justiceinfo.net.accédé le 7 juillet 2019.https://www.justiceinfo.net/en/justiceinfo-comment-and-debate/opinion/32159-nepal-the- transitional-justice-commissions-and-victims-critical-engagement.html Escobar, Arturo.(2001).« Culture Sits in Places: Relections on Globalism and Subaltern Strategies of Localization », Political Geography, 20, pages 139-174.Escobar, Arturo.(2015).« Thinking-feeling with the Earth: Territorial Struggles and the Ontological Dimension of the Epistemologies of the South », Revista de Anthrpologia.11-32.Pasipanodya, Tafadzwa (2008).« A Deeper Justice: Economic and Social Justice as Transitional Justice in Nepal », International Journal of Transitional Justice, 2(3), pages 378-397.Robins, Simon (2009).« Whose voices: Perceptions of Truth.Justice, Reconciliation, Reparations and the Transition in Nepal », Journal of Human Rights Practice, 1(2), pages 320-331.Robins, Simon (2011).« Towards Victim-Centred Transitional Justice: Understanding the Needs of Families of the Disappeared in Post conlict Nepal », International Journal of transitional justice, 5(1), pages 75-98.Santos, Boaventura de Sousa (2014).Epistemologies of the South.Justice against Epistemicide.Boulder/Londres: Paradigm Publishers.Selim, Yvette (2017).« Examining Victims and Perpetrators in Post-Conlict Nepal », International Review of Victimology, 23(3), pages 275\u2013301. POSSIBLES Automne 2019 115 Sharma, Mandira (2017), « Transitional Justice in Nepal Low Priority, Partial Peace », dans Deepak Thapa et Alexander Rosbotham (dir.), Two steps forward, one step back: the Nepal peace process.Conciliation Resources.Accord Issue 26.Tamang, Mukta S.(2017).Nepal from: Routledge Handbook of Civil Society in Asia Routledge.Thapa, Deepak et Bandita Sijapati.(2004).A Kingdom Under Siege: Nepal\u2019s Maoist insurgency, 1996 to 2004.London: Zed Books. 116 SECTION I Décolonialité(s) Afrique subsaharienne : décolonisation, sous- développement et aide au développement Par Jean-Claude Roc Après la Deuxième Guerre mondiale, le monde est entré dans une nouvelle phase géopolitique.Sa division en deux camps Est-Ouest axés sur un conlit idéologique.Face à cette reconiguration géopolitique et stratégique, proitant du discours anticolonialisme de l\u2019ONU, les colonies africaines se radicalisent et montent au créneau contre la domination coloniale.Les puissances coloniales européennes, concentrées sur leur propre reconstruction, ouvrent la voie à la décolonisation.Ce processus étant irréversible, plusieurs colonies ont accédé à l\u2019indépendance par des négociations paciiques; d\u2019autres par des conlits meurtriers, en particulier les possessions portugaises (Droz, 2006 : 224- 228).L\u2019indépendance devient efective par la construction d\u2019un État souverain dont les tâches consistent à déinir les politiques de gouvernance, de relations internationales, d\u2019implanter des institutions, des structures et des stratégies de développement économique pour assurer le bien- être de la population.Mais, après plusieurs décennies d\u2019indépendance, la majorité des États africains ont peine et misère à construire des infrastructures de développement.Au cours de la colonisation, ce sont les colons qui détenaient les pouvoirs économiques.Leurs investissements se concentraient sur les produits désirés par les métropoles, principalement les produits non manufacturés.Au moment de la décolonisation, ils laissent les anciennes colonies dans un état de sous-développement qui frappe davantage l\u2019Afrique subsaharienne. POSSIBLES Automne 2019 117 Alors que les investissements privés et publics sont deux agents principaux du développement économique, en Afrique subsaharienne, ils ne sont pas au rendez-vous.D\u2019abord les hommes politiques s\u2019intéressent davantage à la possession du pouvoir, dans plusieurs cas, qui se fait par des conlits armés.Puis, les investisseurs privés manquent de ressources pour soutenir le développement.L\u2019Afrique subsaharienne s\u2019enlise dans le sous-développement et fait partie des régions les plus pauvres de la planète.Les conséquences du sous-développement : la pauvreté, la prostitution, la sous-éducation et la précarité sanitaire D\u2019abord la pauvreté.Selon un rapport publié par la Banque mondiale en 20181, l\u2019Afrique subsaharienne compte la moitié des pauvres dans le monde.Les principales victimes de la pauvreté sont les femmes, en règle générale.Se trouvant en situation de précarité systémique, elles sont nombreuses à se livrer à la prostitution comme activité génératrice de revenus pour échapper à la pauvreté.Les jeunes illes, de leur côté, utilisent deux formes de prostitution, une pour avoir accès à la consommation vestimentaire et esthétique; l\u2019autre, comme moyen de survie familiale.Écoutons à ce sujet le récit d\u2019une mère ghanéenne : J\u2019étais incapable de subvenir aux besoins quotidiens et nécessaires de mes enfants.Où dormir était un problème.On se battait pour le manger que l\u2019on trouvait diicilement.J\u2019étais incapable de payer leurs frais de scolarité.Mes enfants en avaient assez et ont décidé de prendre leur destin en main.Ma première ille Davies et ses deux sœurs Gloria et Doreen, âgées de 17, 15 et 14 ans respectivement quittent la maison le soir et revenaient le lendemain matin.Elles travaillent le sexe comme moyen de survie (Kapotuf et Ayibani, 2014).Presque partout en Afrique subsaharienne c\u2019est le même constat : au Sénégal, en Côte d\u2019Ivoire, au Togo (ibid) .La prostitution masculine prend aussi de l\u2019expansion en Afrique subsaharienne, dont la majorité des clients sont des Occidentaux.Il s\u2019agit en grande partie de jeunes 1 Agence Ecoin, 20 septembre 2018, consultation en ligne 118 SECTION I Décolonialité(s) enfants de constitution physique précoce que la précarité jette dans l\u2019enfer de la prostitution (Amouzou 2009 : 251).Le chômage et la sous-éducation sont deux indicateurs de la prostitution juvénile.La combinaison des Programmes d\u2019ajustement structurel, la corruption et la dilapidation des fonds publics jouent un rôle majeur dans le sous-investissement en éducation.On assiste à un manque d\u2019articulation entre les dépenses publiques en éducation et les besoins dans ce domaine.Cette situation entraîne des inégalités en matière d\u2019éducation.Elles prennent forme à travers trois catégories d\u2019enfants.La première catégorie, ce sont les enfants issus des familles nanties.Elles placent leurs enfants dans de meilleures écoles primaires et secondaires, après quoi elles les envoient poursuivre leurs études dans des universités européennes, américaines ou canadiennes.Une fois leurs études universitaires terminées, certains choisissent de rester à l\u2019étranger; d\u2019autres retournent au pays pour assurer la relève de leurs parents dans l\u2019Administration publique ou dans les afaires.Les deux autres catégories se composent d\u2019enfants qui n\u2019arrivent pas à terminer leurs études et ceux qui en terminent ayant une formation professionnelle se trouvent exclus du marché du travail.Exposés à la précarité et au chômage chronique, en manque de repères et de perspectives d\u2019avenir, plusieurs s\u2019adonnent à la prostitution comme porte de secours avec toutes les conséquences de cette pratique sur leur santé et celle de la population, car la prostitution est un agent propagateur du sida.Le système de santé étant déjà fragilisé par les Politiques d\u2019ajustement structurel, la précarité des ressources humaines et la déicience des infrastructures sanitaires, le sida aggrave les problèmes de santé devant lesquels l\u2019État aiche un comportement démissionnaire.Aide au développement : synonyme de dépendance Les problèmes sociaux que nous venons d\u2019exposer témoignent de l\u2019ampleur du sous-développement de l\u2019Afrique subsaharienne.Pour POSSIBLES Automne 2019 119 tenter de s\u2019en sortir, les gouvernements, successivement, se tournent vers les organisations internationales d\u2019aide au développement et aux pays donateurs.Malgré l\u2019apport de l\u2019aide, le problème du sous- développement dans cette région d\u2019Afrique demeure entier.L\u2019aide accordée n\u2019est qu\u2019un palliatif, un pansement qui ne cache même pas la plaie et maintient ces pays dans un état de dépendance qui obstrue toute initiative de création pouvant servir de tremplin, une sorte de catalyseur au développement.L\u2019aide au développement est contre-productif au développement de l\u2019Afrique subsaharienne, tout comme pour tous les pays du Sud.Les organisations internationales d\u2019aide au développement sont tributaires des contributions des pays du Nord et bien souvent, elles ne peuvent octroyer de l\u2019aide qui contribuerait à un développement économique de ces pays.Au bout du compte, l\u2019efet de l\u2019aide est de les maintenir dans un système de dépendance, une stratégie de domination mise en œuvre par les pays du Nord pour mieux servir leurs intérêts géopolitiques et géoéconomiques.L\u2019Afrique subsaharienne est à un tournant de son histoire qui doit la pousser à comprendre que l\u2019aide internationale ne favorise pas son développement et qu\u2019elle doit trouver une voie automne pour le réaliser.Pour ce faire, il faut mettre in au système du clientélisme politique, à la corruption; ériger un État de droit et de justice sociale, mettre en place de façon autonome des structures favorisant le développement des industries de pointe, des structures modernes d\u2019agriculture, instaurer des politiques de bonne gestion des ressources naturelles, leur exploitation et leur transformation.Ce sont ces conditions une fois réunies et mises en pratique qui pourront sortir l\u2019Afrique subsaharienne du sous-développement et par le fait même activer son développement économique qui, à son tour, dégagera des ressources nécessaires pour implanter un système de politiques sociales cohérentes et eicaces ain de répondre aux besoins de bien- être de la population, en général. 120 SECTION I Décolonialité(s) Biographie Jean-Claude Roc est titulaire d\u2019un doctorat en sociologie et est spécialiste de l\u2019analyse sociologique des mouvements sociaux et de l\u2019économie sociale.Ses intérêts de recherche sont la mondialisation (axes privilégiés : pauvreté, crises, conlits, rapports Nord-Sud) et le libre-échange.Il enseigne à l\u2019Université du Québec en Outaouais, à l\u2019Université d\u2019Ottawa et est professeur associé à l\u2019ISTÉAH (L\u2019Institut des sciences et des technologies avancées d\u2019Haïti).Il est également membre du comité de rédaction de la revue Possibles.Références Amouzou, Esse, L\u2019Afrique 50 ans après les indépendances, Paris, L\u2019Harmattan, 2009 Ayibani, T.Imoro et Isidore Kpotufe, « La prostitution des mineurs en Afrique : un drame social et économique », Contrepoids, 7 décembre 2014 Droz, Bernard, Histoire de la décolonisation au XXe siècle, Paris, Éditions du Seuil, 2006 Droz, Bernard, Histoire de la décolonisation, Paris, Éditions du Seuil, 2006 122 SECTION I Décolonialité(s) Îles-de-la-Madeleine La pêche vaut mieux que Old Harry Par Annie Landry Passer l Les courants dans le Golf SECTION II Poésie / Création POSSIBLES Automne 2019 123 Les courants dans le Golf La purge du sang Par Nora Atalla extrait du recueil Bagnards sans visage une femme apparaît pour dire les issures renoue les icelles éparses entre les os la femme soulève les jupes mais aucune naissance ne lui sourit celui attendu croupit dans une bauge * montée des grandes peurs le jour de la puriication sonne tu pars dans le tout-à-l\u2019égout dans la distance la punition la régénération la pourriture ouvre son œil à lier les fous 124 SECTION II Poésie/Création * jusqu\u2019à la cruciixion les ligaments se rompent les mères s\u2019afaissent au crissement des cisailles à peine les lèvres remuent-elles à la lueur des lampions dans la cécité les lames les vagues se jettent à profusion * aux ports improbables tu restes amarré à attendre le miracle du pardon l\u2019exil cadenasse ta charpente * aveugles d\u2019enfance les volets luttent contre les vers et les vents se murent sur le silence POSSIBLES Automne 2019 125 à reconstruire à la sueur des chaînes les tempêtes passent mais pas les soudures * la femme dit : tu nous avais creusé dans la mémoire la lucidité n\u2019a jamais été aussi crue aussi tranchante que les hélices des noms oubliés à présent le sang encroûte nos racines * la déportation rien ne t\u2019épargne des secousses la parulie grippe tes mâchoires tu ne peux renverser la vapeur ta demeure s\u2019est évanouie 126 SECTION II Poésie/Création sur les lèvres de celle qui t\u2019espère la mort engendre la sécheresse * plusieurs fois retentissent les ressentiments plusieurs fois des fausses routes des replis de désunion * nouée la gorge de peines nourricières clous enfoncés aux poignets stries de vagabondages les ferrures résistent au temps pas même le soleil ne retrouve son chemin * l\u2019homme ouvre un œil sur sa rétine les images sont tachées d\u2019amertume il tressaute POSSIBLES Automne 2019 127 son sang a franchi les océans sa paupière retombe de lassitude * les doigts palpent la chaleur du corps se tendent vers les courbes anciennes l\u2019ivresse naît d\u2019un baiser loin des prisons * la femme dit : sur ma peau traînent les longs couloirs de nos étreintes tes iris auront la couleur de nos vœux * les mains cherchent à arracher le licou sur les lignes de failles la dégringolade commence inutile de rassembler les fragments de faire des vagues 128 SECTION II Poésie/Création les mains sont des battoirs martelant la mémoire * les nuages s\u2019éventrent en bouillons de iel sous les pierres du ciel marcheurs écrasés jambes consumées jusqu\u2019aux moignons une guillotine rutile dans le noir * il ne s\u2019agit pas de faire des entorses aux destinées mauvaises l\u2019instinct se laisse happer par l\u2019eleurement de l\u2019amour l\u2019épouvante migre aux conins de soi il ne s\u2019agit pas d\u2019un abandon * une trappe s\u2019ouvre POSSIBLES Automne 2019 129 ombres masques au fond du vide déboulent jointures traces aux tournants disparaissent les souvenirs meurent quand survient le matin la trappe se referme * chacun cherche le parafoudre dissimulé dans un creux du cerveau il manque des barreaux aux échelles les bras n\u2019atteignent qu\u2019une inime hauteur tous les instants aspirent au irmament * du coin de la bouche la femme épie les mots avec rigueur elle minute ses soufrances accouche de non-dits 130 SECTION II Poésie/Création *** Native du Caire, d\u2019origine gréco-libanaise et franco-géorgienne, Nora Atalla vit au Québec depuis l\u2019enfance.Auteure de dix ouvrages, dont sept recueils de poèmes, elle a été inaliste en poésie des Prix littéraires de Radio-Canada et du prix Alain-Grandbois (Hommes de sable).Elle a représenté le Québec et la poésie dans une douzaine de pays et participé à de nombreux festivals, dont en novembre 2019, le 15e festival Tras las Huellas del Poeta au Chili.Après avoir été en résidence au Mexique en 2019, elle sera à Paris en mars et avril 2020 grâce à une bourse du CALQ.Son recueil Bagnards sans visage a été publié en 2018 aux ©Écrits des Forges (tous droits réservés).Morts, debout! paraîtra au printemps 2020, chez le même éditeur.Le présent texte, constituant le premier chapitre de Bagnards sans visage, est reproduit ici avec la permission de l\u2019éditeur et de l\u2019auteure. POSSIBLES Automne 2019 131 Mots muets Par Claudine Bertrand À Asli Erdo?an Tu laisses parler les mots muets tu meurs de soif de la soif des mots les périls s\u2019accumulent un à un tu n\u2019avales pas les noms des prisonniers les restitues à la langue publique un geôlier recueille tes larmes tu écris à l\u2019aube une lettre tu saisis l\u2019horreur mot à mot * beaucoup de choses restent tues comme la littérature ou le caillou sur lequel tu te penches « Le cosmos déçoit, déchoit » dis-tu tu éprouves la blessure dans la pénombre se referment les ténèbres sur les ténèbres si tu repiquais les mots dans leur terreau ils prendraient un autre aspect 132 SECTION II Poésie/Création prononcer le nom de l\u2019ennemi ou de la bête tu perds la parole la mort fait retour tu es en prière devant elle comme devant la toile d\u2019un maître elle se transforme en métamorphoses tu pourrais énumérer les disparus tu t\u2019abstiens * quelque chose enfoui depuis longtemps se rue sur toi tu es née dans le pays de la mort elle te colle à la peau le courage de répéter les mêmes sons se désassemblant mémoire ininterrompue sans l\u2019anarchie des lectures point d\u2019écrivain * la table des mots n\u2019est plus dressée s\u2019est dissoute chacun repose ailleurs est-ce cela vivre la langue des éprouvés langue des résistants mise à mal POSSIBLES Automne 2019 133 ébranle immanquablement * tu t\u2019appuies sur ton bras de douleur ni l\u2019espace ni la durée ne se déploient sans écriture le jour s\u2019en allait les yeux bandés l\u2019on voit passer une main un corps sans scrupule * tu attends certains mots comme des clés qui libèrent de la barbarie un peu de paroles « crues » sur la masse d\u2019air morcelée en deux camps les vivants et les morts en révolte en pagaille sur la page de l\u2019Histoire qu\u2019est cette voix qui refuse de se taire 134 SECTION II Poésie/Création *** En trente ans d\u2019écriture, Claudine Bertrand a publié une vingtaine de recueils poétiques et de livres d\u2019artistes dont Rouge assoifée (Hexagone) et Le corps en tête.Son œuvre a été plusieurs fois récompensée : le prestigieux prix Tristan-Tzara, le prix Saint-Denys Garneau, le prix de la Renaissance française, le prix des Écrivains francophones d\u2019Amérique.Récipiendaire d\u2019un doctorat honoris causa décerné par l\u2019Université de Plovdiv, Bulgarie (Mai 2016), elle mérite le Prix Alexandre Ribot 2016 (Paris) pour Fleurs d\u2019orage, (Édit.Henry) ainsi que le Prix européen Virgile 2017 décerné par le cénacle Arts poésie.Elle est nommée « Chevalière de l\u2019Ordre de la Pléiade » par l\u2019Assemblée parlementaire (2018). POSSIBLES Automne 2019 135 La langue effacée Par Maxime Catellier Toronto, 1er décembre 2018 Sur la route entre Montréal et Toronto j\u2019ai vu des faux blonds excités par le truck stop de Trenton Ontario dans un parking inhumain danser la gloire du vendredi soir espérant trouver la drogue qui les ferait parler malgré la honte et la proximité des bobettes sales qui traînent depuis trop longtemps sur le plancher du palais mystique qui leur révèle soudainement la clé du traic dans les langes inodores de la vitesse en jetant par les vitres le papier taché de gras avec lequel on emballe les tas de viande qu\u2019ils avalent en se dépêchant 136 SECTION II Poésie/Création de repartir vers nulle part dans une roulade de gymnastique dont les fesses creusent la tombe pendant qu\u2019on se nourrit dans le dos des mots avec l\u2019inutilité parfaite d\u2019une langue qu\u2019on eface pour mieux parler pour mieux se faire comprendre dans le coin où elle se tasse parce qu\u2019elle passe son temps à allumer des feux dans notre bouche qui la remplace par une danse de Saint-Guy et soulage son envie de pisser sur la lamme de l\u2019Homme invisible un petit gars de Timmins qui a fait prendre le train à ses valises sans partir de chez lui en se laissant tomber au fond du rêve comme un chien que la langue fait courir dans le terrain vague qui s\u2019étend d\u2019une frontière à l\u2019autre de ce pays aphone qui ne répond jamais quand on l\u2019appelle par son nom de jeune ille un pays bâti sur une idée trop salée pour se rouler dans le sucre des mots POSSIBLES Automne 2019 137 de la langue des sœurs Dionne qui a l\u2019air d\u2019une feuille qui continue de s\u2019accrocher à la branche en plein novembre avec ses couleurs dans la pluie qui brillent pour faire mentir ceux qui disent que la langue est faite pour parler.*** Maxime Catellier est né en 1983 à Rimouski.Après avoir abandonné sa maîtrise au département de littérature comparée de l\u2019Université de Montréal, il exerce tour à tour les métiers de réceptionniste, pigiste, chef de pupitre, agent de communication, cuisinier, gérant de salle.tout en publiant au il des années recueils de poèmes, essais et romans qui lui valent une certaine reconnaissance critique.Il enseigne depuis 2012 la littérature au Collège de Valleyield.Derniers titres parus : Le Temps présent (Boréal, 2018) et Mont de rien (L\u2019Oie de Cravan, 2018). 138 SECTION II Poésie/Création Croc fendu / Split Tooth Par Tanya Tagaq Traduction de l\u2019anglais : Anatoly Orlovsky, Christine Archambault Ice will crack Glace - craquera Blood will low Sang - coulera Sun in Ice Soleil dans la Glace Ice in lung Glace dans les poumons Eater of tongue Mangeur de langue Speaker of tongue Parleur de langue Speaking in tongues Charabia * If you are living in silence Si tu vis en silence With violence in your bones La violence dans les os Sorrow in your marrow Le chagrin dans la moelle Blood running cold Ton sang qui se pétriie Heal I beg you Guéris, je t\u2019en supplie Heal I beg you Guéris, je t\u2019en supplie Heal I beg you Guéris, je t\u2019en supplie Heal Guéris * Ice in lung Glace dans les poumons Ice in Wind Glace dans le Vent Life unsung Vie ni vue ni chantée Milk Death Lait Trépas Split tooth Croc fendu Sorrow marrow Moelle chagrin Whispered truth Vérité chuchotée POSSIBLES Automne 2019 139 Tastes like an echo When I saw you haloed by the Arctic moon Sundogs around your head The moon slicing Bitter darkness We sipped the air It was too cold to chug Alcohol was our excuse To steal a snowmobile And ride away from life To the far cabin So we may chart our bodies And share lesh We rode so free Until we ran out of fuel And you ran all the way Back to town I timed my exhalations As the cold knocked on my lungs And slapped my cheeks The Moon awoke He became brighter than the sun And told me to have your child He told me Then you emerged out of the twenty-four hour darkness The gas can strapped to your head Inuk style And I died with longing As the calm drowned me 140 SECTION II Poésie/Création Ça goûte l\u2019écho Quand je t\u2019ai vu auréolé de lune arctique Un parhélie cernant ta tête La lune scindant L\u2019amère noirceur Nous sirotions l\u2019air Trop froid pour boire d\u2019un trait L\u2019alcool notre prétexte Pour voler une motoneige Et rouler laissant toute vie derrière Vers la cabane au loin Pour y cartographier nos corps Et partager la chair Libres Nous avons roulé jusqu\u2019à manquer d\u2019essence Tu as couru à perdre haleine Pour regagner le village J\u2019ai minuté mes expirations La froidure cognait sur mes poumons Et me gilait les joues Lune s\u2019est réveillé alors(1) Brillant plus fort que le soleil M\u2019a dit de donner naissance À ton enfant Lune me l\u2019a dit Puis tu as émergé De la nuit de vingt-quatre heures Bidon de gaz sur la tête Sanglé À la mode inuk Et je suis morte avec tout mon désir inassouvi Noyée dans le calme (1) au masculin ici dans l\u2019original POSSIBLES Automne 2019 141 *** Artiste inuite de renommée, chanteuse de gorge et écrivaine née en 1975 dans le village arctique canadien de Iqaluktuuttiaq (anciennement Cambridge Bay), Tanya Tagaq se fait d\u2019abord connaître par sa musique et ses performances \u2013 après plusieurs disques inalistes au prix Juno ainsi que des collaborations avec la musicienne islandaise Björk, T.Tagaq remporte en 2014 le prix Polaris pour Animism, son quatrième album.Split Tooth (Croc fendu), le premier roman de Tagaq, dont la forme conjugue avec maestria narration et poésie, paraît en 2018 chez Random House Canada et remporte un succès aussi vif que rapide - en tête des ventes au Canada, inaliste au prix Scotiabank Giller, ce roman-proème est recensé par la critique, y compris au Québec où la traduction signée Sophie Voillot (distincte de celle, inédite, des extraits ici proposés) est publiée en octobre 2019 aux Éditions Alto.Références Tagaq, Tanya.2018.« Split Tooth ».Toronto : ©Viking Canada, une branche de Penguin Random House Canada Ltd.Extraits : pp.76, 151, 183-184, 94-95.Reproduction et traduction inédite avec la permission de l\u2019éditeur (contrat #30933).Tout usage de ces textes par une tierce partie en dehors de la présente publication est interdit.Les parties intéressées doivent demander l\u2019autorisation directement à l\u2019éditeur, Penguin Random House Canada. 142 SECTION II Poésie/Création Caribou blanc (Tuktu Qakuqtaq) Par Ningiukulu (Ningeokuluk) Teevee 2010.Lithographie, 57 x 76.8 cm. POSSIBLES Automne 2019 143 *** Ningiukulu (Ningeokuluk) Teevee, née en 1963 au Cape Dorset (Kinngait), Nunavut, est une artiste graphique inuite de grande renommée, associée au célèbre studio-coop Kinngait situé dans son village natal et connu mondialement pour l\u2019art inuit qui s\u2019y crée.Finaliste du prix du Gouverneur général en illustration de livres pour enfants récompensant Alego, son début dans ce domaine paru en 2009 aux éditions Groundwood Books / House of Anansi Press, Ningiukulu, dont les premières lithographies dans la collection du studio Kinngait remontent à 2004, est devenue l\u2019une des artistes les plus prisées, polyvalentes et intelligentes du Grand Nord.Sa connaissance encyclopédique de la mythologie inuite, alliée à sons sens rainé d\u2019équilibre et composition, a suscité un grand engouement de la part des collectionneurs.Ningiukulu a réalisé de nombreuses expositions solo; par ailleurs, ses œuvres audacieuses et resplendissantes ont fait partie d\u2019expositions d\u2019envergure dans des galeries publiques et des musées.Références Cette notice est basée sur ma traduction libre de la biographie de l\u2019artiste publiée en anglais sur le site web de la galerie Dorset Fine Arts : http://www.dorsetinearts.com/ningeokuluk-teevee (page consultée le 21 novembre 2019).La présente lithographie est reproduite ici avec l\u2019autorisation de la galerie Dorset Fine Arts (une branche de la West Bain Eskimo Coop), Toronto.©Tous droits réservés. 144 SECTION II Poésie/Création Rituels (suite poétique) Par Dominique Gaucher À Yvonne América Truque, poète La mort simpliie tout Ton nom se referme une bulle Ta vie devient grosse d\u2019elle-même Intensité contenue sous trois mots Yvonne América Truque Chacun acquiert une rondeur dans sa initude D\u2019un trajet plein de possibles Heureux ou incertains Arbres aux multiples ramiications Ta vie devient une boule lourde de ses richesses de ses douleurs Une vie vécue dans la paix des choses Les mains jointes dans un cercueil la papesse a pris le pas sur la guerrière De ton sommeil dans le bois dormant tu ricanes ou tu souris de nous entendre te rendre hommage POSSIBLES Automne 2019 145 C\u2019est bien fait pour eux tu te dis Il était temps La papesse a repris le dessus Tu veilles sur nos tourments bien vivants du haut de ta mort Ta vie se referme sur tes poèmes Ton œuvre a pris in Le dernier vers était je ne suis plus Relisez à l\u2019envers à l\u2019endroit Soupesez chaque mot J\u2019ai jeté la clé Ils vous appartiennent Comme des bulles de l\u2019au-delà à déchifrer fraîches pleines des mystères de la vie toute proche Le cœur des mots bat encore à éclater Les mots ne sont pas couchés au bois dormant Ma voix les libère La solitude des mots leur donne une mystérieuse profondeur C\u2019est une famille terminée Elle a perdu l\u2019angoisse des possibles Ta chatte comme toi ronronne et la minute d\u2019après me donne des bafes 146 SECTION II Poésie/Création À Pierre Pelletier Tu n\u2019as pas eu l\u2019une de ces morts orgueilleuses Ton frêle esquif n\u2019a pas sombré dans la tempête Tu n\u2019as pas été éjecté de ta Formule 1 Ton avion ne s\u2019est pas écrasé Tu ne laisses pas ce dernier souvenir d\u2019un homme dans toute sa force le sourire éclatant l\u2019image puissante invaincue malgré l\u2019échec mortel Tu as eu une mort blanche Dans le silence de tes neurones sans savoir ce qui t\u2019arrivait Nos pleurs autour de toi en ribambelle Tu as eu une mort simple avec des étapes dûment décidées Dans l\u2019émotion certes nous avons guetté ton dernier soule sans surprise autre que le raz-de-marée de notre peine Et puis les mains expertes ont enlevé tuyaux et tout le tintouin ta peau de plus en plus blanche ta main de plus en plus froide comme une photo qui s\u2019eface Une mort digne autant que faire se peut nous debout autour chancelants POSSIBLES Automne 2019 147 Rien que cela Et j\u2019ai fermé mes yeux sur tes yeux clos à tout jamais À la ile indienne À Gilles Martel Ni guerre ni épidémie mais ils meurent un à un à nos bras à nos yeux Un monde entier Tous en eilochage Qui pour toujours qui pour ailleurs plus loin chacun de leurs pas nous distance laisse un espace d\u2019air trop grand où le vide s\u2019engoufre Ils préviennent ou ne le font pas On les voit venir ou on est pris de court Ils sont fauchés par la mort ou s\u2019y jettent Les cendres s\u2019accumulent sur nos têtes Il y a ceux qui s\u2019éloignent simplement se détachent du groupe leur tour de piste ini on les imagine rallier un cercle plus rieur sur sa pente sereine 148 SECTION II Poésie/Création Il y a ceux qu\u2019on voit partir au large on les devine glisser seuls silencieux vers la disparition déinitive Images tragiques ou idylliques projetées sur notre brouillard secret Je lui demande Que feras-tu?Un haussement d\u2019épaules son sourire énigmatique me répond Je ferai comme les jours de congé lirai le journal avec mon café puis un livre Où est le problème?C\u2019est moi qui l\u2019ai le problème À me voir dans le miroir de ses yeux encore à rouler ma bosse en rond à faire à reculons ou à la hâte le décompte des jours À regarder tomber les feuilles en toutes saisons Ni guerre ni épidémie mais tout de même la in d\u2019un monde gravement inachevé Qu\u2019on nous dise au revoir ou adieu On nous laisse désemparés au milieu des décombres POSSIBLES Automne 2019 149 Fin de règne Ils s\u2019appuient sur leur aisance invisible bâton de vieillesse et se vautrent dans le plaisir passé entretenu à coups de trésors accumulés et d\u2019hypocrisies parfois Ceux qui en ont fait écran avec légèreté La mort de l\u2019un d\u2019eux les rassemble Tout prétexte est bon Comme autrefois ils se retrouvent et sans trop se soucier de l\u2019absent ils s\u2019agglutinent à ce qui leur reste d\u2019appartenance Je les regarde de loin ne partageant pas leurs sourires les comptant un par un pour prévoir leur disparition Je n\u2019appartiens pas à leur passé Je suis d\u2019un autre avenir très court et si soudain celui que m\u2019ofrent ces jeunes étrangers que je n\u2019arrive pas à compter Eux me laissent une place avec déférence même dans les interstices de leur mosaïque conscients du savoir que je porte le cueillant avec délicatesse et respect Oh! Surprise! 150 SECTION II Poésie/Création Comme une Cendrillon derrière le miroir en coulisses prolongées où je mijotais des merveilles où je noircissais des plans où j\u2019accumulais l\u2019humus avant de me taire à mon tour me voilà bousculée dans la parole déboulant les étages de ma vie à la course ramassant au passage tout l\u2019utile à la vitesse de l\u2019éclair Et d\u2019un doigté sûr mon soule me suit à peine Mon corps lui a assumé chaque pas du parcours muet Me voilà devenue un sage avant même d\u2019avoir été *** Dominique Gaucher est née à Montréal.Lauréate en 1995 des Prix Piché-Le Sortilège du Festival international de poésie de Trois- Rivières et Premier prix de prose de la Société littéraire de Laval, elle est l\u2019auteure de trois livres de poésie publiés aux Écrits des Forges : Solos, Trajets, passages et autres déménagements d\u2019atomes, et Avant de renoncer.Un quatrième livre y paraîtra en 2020 : L\u2019inverse de la lumière.Elle a participé à des lectures et à des festivals de poésie, dont le Festival international de poésie de Trois-Rivières à plusieurs reprises et le Festival international de poésie de Formose. POSSIBLES Automne 2019 151 Prédestination / Bashertkayt (deux extraits) Par Rachel Korn Traduction du yiddish : Chantal Ringuet 152 SECTION II Poésie/Création Comme des bouleaux blancs Tes années, comme des bouleaux blancs Borderont mon chemin Dans mes genoux tremblants j\u2019apporte Le poids de tes mots non dits Mes lèvres rougiront et gonleront Avec le printemps et avec toi.Dans le dur espoir des jours d\u2019attente, Les yeux courent vers le sol Comme des hirondelles la veille d\u2019un orage.La courbe sombre de mes sourcils s\u2019étend Dans une colère impuissante, violente Jusqu\u2019à mes lèvres serrées, d\u2019une ierté Sotte et honteuse, qui ne peuvent t\u2019aider Muettes, elles bégaient et s\u2019entêtent, Murmurent pour elles-mêmes Ce que mes yeux t\u2019ont répété Plus de mille fois. POSSIBLES Automne 2019 153 154 SECTION II Poésie/Création Mes mains Mes mains \u2013 Deux mondes Avec des lignes droites, courbes Des rivières, montagnes et vallées.Traversant des fossés étroits et profonds Sculptés depuis des milliers d\u2019années Mon destin s\u2019écoule, comme des eaux inconnues et tristes Parfois vers toi, Parfois de toi, Parfois vers une destination lointaine et inconnue.Les dix demi-lunes d\u2019un blanc laiteux, rosé Ne s\u2019éteignent jamais Sur les vagues tremblantes de mon sang Elles surveillent, comme des témoins, Les tendres secrets au bout de mes doigts.Parfois, quand elles rencontrent au creux du temps Les mondes étrangers des autres mains, Elles demeurent immobiles et calmes Pendant un instant, Retenues par une joie inespérée Les deux soleils rouges dans nos corps. POSSIBLES Automne 2019 155 *** Poète yiddish de renom, Rachel Korn (1898-1982) est née en Galicie de l\u2019Est et elle a émigré à Montréal en 1948.Remarquée dès ses premières publications en polonais dans les revues Nowy Dziennik et Glos Przemyski en 1918, elle a publié de la poésie en yiddish dès 1919 dans la revue littéraire Lemberger Tageblatt.Auteure de dix recueils de poésie et de prose, elle est considérée aujourd\u2019hui comme l\u2019une des grandes igures de la littérature yiddish du XXe siècle.Chantal Ringuet, grande spécialiste québécoise de la culture juive et de la littérature yiddish, est l\u2019auteure de cette traduction inédite.Références Rachel (Rokhl) Korn, Prédestination (Bashertkayt), poésies 1928-1948, Montréal, Aroysgegegn fun komitet, 1948. 156 SECTION II Poésie/Création Portrait de mon père Par Anatole Golod 1985.Aquarelle, 61 x 51 cm. POSSIBLES Automne 2019 157 *** Anatole Golod est né en 1936 à Minsk, en Biélorussie.Il a commencé à étudier le dessin à l\u2019âge de 6 ans.Tout au long de ses études universitaires en génie, il a poursuivi sa formation de peintre à l\u2019Institut d\u2019art et de théâtre de Minsk.Par la suite, il a pris part à de nombreuses expositions solo ou de groupe autant en Biélorussie que dans d\u2019autres républiques de l\u2019ex-URSS.En 1979, il vient s\u2019installer à Montréal, où il continue d\u2019exposer régulièrement ses œuvres.Grand explorateur, Anatole Golod proite de ses multiples voyages pour tracer sur d\u2019innombrables toiles ses impressions et, parfois, ses souvenirs.Plusieurs de ses œuvres se trouvent aujourd\u2019hui au Musée des beaux-arts de Minsk, ainsi qu\u2019au Musée des beaux-arts de Montréal et dans de nombreuses collections privées au Canada, aux États-Unis, en Israël et en Europe. 158 SECTION II Poésie/Création Dessine-moi l\u2019arbre / Unashinataimui tsheku-mishtiku Par Joséphine Bacon À Chloé et à Gilles Dessine-moi l\u2019arbre que tu es Dessine-moi la rivière que tu as racontée Dessine-moi le vent qui t\u2019a fait voyager Dessine-moi le feu qui brûle en nous Dis-moi que je suis ton au-delà, Dis-mois que tu es mon au-delà, toi, l\u2019animal blessé, tes ancêtres t\u2019ont conduit à moi pour me raconter les images de tes rêves.Reste un peu dans ma mémoire toi, l\u2019homme, l\u2019animal blessé, reste un peu dans ma mémoire.Unashinataimui tsheku-mishtiku an tshin Unashinataimui shipu ka tipatshimishk Unashinataimui nutin ka pimipanishk Unashinataimui ishkutei ka tshissukuiaku Uitamui nanitam tshe shatshin, uitamui nanitam tshe shatshitan, tshin ka ushikuikuin, tshimushumat tshipeshukuat anite etaian tshetshi uapatanin ka matau-pikutakanit ka uapatamin tshipuamuna.Eshku ta anite nimitunenitshikanit tshin napeu, tshin ka akuikuin, Eshku ta anite nimitunenitshikanit. POSSIBLES Automne 2019 159 *** Née en 1947, Joséphine Bacon est une poète innue originaire de Pessamit sur la Côte-Nord du Québec.Elle écrit en français et en innu-aimun.Elle est également réalisatrice de ilms documentaires et parolière; plusieurs de ses poèmes ont été chantés, interprétés par Chloé Sainte-Marie.Anatoly Orlovsky a également mis en musique la poésie de Joséphine, dont ce texte, récité en clôture du spectacle « Wawaté l\u2019or des neiges » en 2010.Références Ce poème est extrait du premier recueil de l\u2019auteure : Bacon, Joséphine.2009.« Bâtons à message / Thissinuatshitakana ».Montréal : ©Mémoire d\u2019encrier.Reproduit ici avec l\u2019autorisation de l\u2019éditeur.Tes murmures sonnent la sagesse d\u2019une vie vécue, ton regard devine la paix, ton cœur bat au rythme des battements d\u2019ailes de l\u2019aigle Ton sommeil est habité par les esprits de ton peuple métis silencieux.La nuit étoilée t\u2019emporte dans un monde qui te garde vivant.Tshin tshiam-inniun ka uapatamin, tshipeten tshitei miam ka ishi-petuat mitshishu Nepani tshitshisseniten manituat e tepuataht mashinnua miam tshin.Tipishkati utshekatakuat tshika kanuenimikuat tshetshi eka nakashin. 160 SECTION II Poésie/Création Fondements du Sud1 Par Francis Catalano Quel \u2013 l\u2019Amérique \u2013 est l\u2019immense vaisseau porté sur le charroi de la mer ?PAUL CHAMBERLAND, Éclats de la pierre d\u2019où rejaillit ma vie Et puis ?La mer.Bouillon, brouillonne, grave et gravide.Les vents alizés les ont poussés jusqu\u2019ici, les conquistadors, sur de nouvelles boucles de sel.Tes caravelles triadiques tanguent bonnement sur des lots d\u2019or liquide.Encline à accoucher, chère mer.De qui ?De quoi ?Si bien déroulée que la bonace brasille et c\u2019est tous les jours merveille de voir ce turquoise, cet émeraude, ce topaze.Trois épaves au loin mises à sécher à l\u2019air de la violence.Ce territoire sur quoi a tablé l\u2019Espagne, c\u2019est jungle sans gemmes, perles d\u2019un collier chu du cou de l\u2019ouroboros.Un monde cru bouclé pour des peccadilles.À la recherche d\u2019un passage qui clorait l\u2019Atlantique tout en étant propice, une population d\u2019ibis peut-être perdue, de cavaliers noirs, chercheurs de trésors portés par la concavité d\u2019une coquille.Abordage des berges décelées de mon continent ancestral par le plus court 1 Suite extraite du quatrième mouvement (« Le vent ») d\u2019un projet en cours qui a pour titre de travail Manuel d\u2019histoires avec une cache.Concrètement, il s\u2019agit de la réécriture d\u2019un livre de poèmes intitulé Index, publié aux éditions Trait d\u2019union en 2001. POSSIBLES Automne 2019 161 chemin.Reprendriez-vous du café ?Combien de sucre déjà ?Des îlots ouatés d\u2019oies migratoires émergèrent de l\u2019embouchure du grand leuve majestueux puis volèrent au loin jusqu\u2019à l\u2019aérienne cité de Tenochtitlán, là où le soleil est chaque jour fruit mûr chutant de sa branche.Là où pour s\u2019y rendre sans se poser le monarque accomplit pas moins de mille millions de battements d\u2019ailes globaux.Et les trente-deux pagayeurs mi\u2019gmaqs refoulés à l\u2019antépénultième embranchement des rivières, qu\u2019est-ce qu\u2019il adviendra d\u2019eux ?Quelques lunes supplémentaires de portage, il appert, suisent à les conduire au fond de l\u2019aztèque forêt d\u2019abord, de la ville inca ensuite, bâtie secrètement en altitude.Un jour de clarté ductile comme l\u2019or, à cet instant où la lumière s\u2019étire au point de rompre et lâcher tout le réel, notre idèle chamane, aruspice du clan, surgit en nage pour faire courir partout le bruit d\u2019une grande déconvenue (pour faire court, la découverte survenue plus bas dans la mer des Caraïbes).*** Tu te repris si bien de ta première défaillance qu\u2019à la faveur d\u2019un souverain d\u2019Espagne tu apposas sur-le- champ, à ce cadre explicite, le nom inanalysable de San Salvador.Tu leur coupais l\u2019île sous les pieds.Comme si tu avais tiré la nappe d\u2019un coup sec, qu\u2019il ne restait que l\u2019œuf de Christophe Colomb sur la table, par terre quelques cigarillos écrasés dans le glaçage d\u2019un mille-feuilles, de la vaisselle ébréchée, du Cuba libre répandu sur le terrazzo.Ils avaient éventé la fraude, vieux rêve freudien, rêve faillible, hausses record à la Bourse des Guanahanis, au milieu des années de vaches maigres, trop maigres \u2013 elles tombent à plat avant ce point à la ligne21. 162 SECTION II Poésie/Création 21 La mer met bas souvent de drôles d\u2019hôtes.La nacre incrustée dans les coquillages s\u2019exerçait à l\u2019enregistrement de ton étonnement et du nôtre.Caravelles venues du périscope Europe et de progresser tout à coup vers eux, amarrage à quelques petits pas pour l\u2019homme mais de géants pour l\u2019humanité d\u2019une plage au sable pourtant cruellement blond.Étendard brandi, la mâture de la Niña montait au ciel qu\u2019elle picotait comme si c\u2019était des tiges de canne à sucre, du bambou22.22 D\u2019une issure dans la coquille d\u2019œuf, des hommes historiés, archivés, qu\u2019un notaire accompagnait, bondirent forts de leur sapience de l\u2019escrime, de la croix, de l\u2019arquebuse.Aussi nombreux que le frai de l\u2019espadon, à l\u2019image d\u2019un océan entré dans une éponge, ces hommes jetèrent autour d\u2019eux des coups d\u2019œil assez mal éclairés.Sous tant de cumulus disproportionnés, mousseux, pasteurisés, écrémés, évoquant le vieil homme et la mer, ton pied toucha enin l\u2019eau, créant du coup, comme pour une réaction en chaine, une gerbe de gouttes demeurée igée à l\u2019horizon.Cette gerbe de gouttes igée à l\u2019horizon, tu l\u2019aperçois.Cristoforo Colombo, c\u2019est bien toi, natif de Genova, Itaglia, des cuisses d\u2019une isabelle castillane ?Les habitants de l\u2019île ont quoi qu\u2019il en soit avalé goulûment ton savoir multiface d\u2019entremetteur.Tu n\u2019as pas, malgré ce tout premier pas, de privilège sur ce monde innocent dont seul le nouveau, l\u2019exotisme, la beauté, la férocité t\u2019ébahissent.Rappelle-toi qu\u2019à vol d\u2019oiseau, de ceux qui passent leur vie dans le haut des airs, les distances sont beaucoup POSSIBLES Automne 2019 163 plus courtes qu\u2019en bateau.Et pourtant.Tu es venu comme une noix sur l\u2019eau, noix de coco d\u2019un palmier royal chue sur le sinciput de l\u2019Occident.Colombo trouva l\u2019Inde là où il voulut qu\u2019elle soit et là elle fut, toute de signes foisonnante.Au bout du rouleau de la mer caraïbéenne, plombé dans un halo d\u2019eau aigue-marine, il s\u2019était cru parachuté, à tort, dans un séjour tout-inclus.En une manière de champ de blé d\u2019Inde, la mâture de la Niña picotait donc au loin le ciel couleur mangue.Fausse route.Fausse faim.Faux brillants.Vains espoirs venus faucher à vif.Oiseau maritime enlammé, voile latine claquant le bec au vent pour la cause ibérique, pâle ton visage est apparu de ce côté-là du miroir.Besoin de distance.À cause de ceci, de cela, pour ne plus être là, ne plus être ici, ou les deux ensemble mais de loin.Esquisser les cartes géographiques, nautiques où une mouche après maints zigzags se pose, peauiner les cartes du ciel, du tarot et tcha tcha tcha.Pour te désirer mieux, à distance, loin du cœur te ramener des bricoles colorées.Loin des dieux, des yeux, des vieux, des cieux, des vœux pieux, mais près du fond, des hauts-fonds, des carafons de rhum et des Grifon.Est-ce la route qui compte, comme l\u2019énonçait Ingeborg Bachmann, cette auteure autrichienne que j\u2019adore, ou le lieu de destination ?Quoi qu\u2019il en soit, vous êtes arrivés avec une âme d\u2019épagneul dans un corps de labrador ou vice versa.Tout nus, chocolat, café, vous êtes des laisse-pagnes, des lèche-cocagnes pris en défaut de lèse-majesté.Partis à zéro au bout du monde, sous zéro, au-dessus de zéro, peu importe que ça gèle ou dégèle, signe qu\u2019on 164 SECTION II Poésie/Création s\u2019aime, nous partons.Loin, loin.Pour arriver, arriver où ?À la mer unie aux cumulus, pour arriver sous la pluie ?Nous carburerons encore longtemps à l\u2019or il paraît.*** Disions-nous, la route importe plus que la destination.Distance, un besoin de distance.En mer c\u2019est ici \u2013 où là \u2013 que ça se joue, entre les mats, haubans, pont, sainte-barbe, les débuts de mutinerie et les munitions, entre les bouteilles d\u2019eau-de-vie et les corsaires nos demi-frères.Quel trajet, quel louvoiement des côtes, esquives d\u2019écueils et, rapidement, une annotation de plus couchée sur une page du journal de bord.Comme premier contact, c\u2019est du fort.Trois ou quatre Chevy Bel Air 1942 modiiées, couleur bleu ciel passent à vive allure, les pièces de rechange faisant mécaniquement le travail, la matière chromée brillant au soleil, trois ou quatre bagnoles éclatantes qui s\u2019échappent.Un coup de canon de notre part, ça nous a échappé, à nous aussi.Buenos Días.Un ron por favor mi amor.Sin hielo, claro.Ce sont leurs tatouages qui mènent les corps et point les parties.Jolies cocottes, charmants cocos, que du beau dans cette mouvance.Un transatlantique, une bouteille de Havana Club l\u2019un dans l\u2019autre et qui touchent le fond, ce sont les Espagnols, aren\u2019t welcome ?En bruit de fond, cette ligne de basse continue, est-ce du reggaeton ?C\u2019est ichtrement beau, là, le tatouage sur ton dos où l\u2019on casse du sucre, et tes ailes, sans doute les plumeront-elles, alouette, miroir, salamalecs et castagnettes.*** POSSIBLES Automne 2019 165 En tes salons somptueux jaunes rouges et bleus décorés d\u2019étofes damassées et d\u2019échiquiers d\u2019où tu élucubrais le monde, en tes appartements pleuvant les courtines où grâce à de larges embrasures la vue des campaniles élevait ton âme jusqu\u2019à l\u2019en faire éclater, nous t\u2019avons laissé afabuler un monde à ta guise et un autre, et un autre, et un autre, à l\u2019envi.Nous n\u2019avons pas comme on dit retenu la main qui caressait ton rêve.Mais maintenant, convaincs tes clinquants compagnons de reprendre mousquets, sabres, chaînettes, cruciix, cuirasses, puis d\u2019un quelconque signe hispanique, somme-les de rebrousser chemin.Si t\u2019aimante tant le Sud, nous t\u2019enjoignons de consulter tes cartes car les châteaux qui s\u2019efondreront ici ne sont pas des châteaux de cartes, mais sont plaqués de feuille d\u2019or.Chasseurs laurentiens du wapiti, du chevreuil de Virginie et du pôle magnétique, nous Wendats, Mohawks, Wabanakis, ligués pour combattre blizzards, engelures, envahisseurs quels qu\u2019ils soient, sommes incapables d\u2019inventer une justiication à notre décollation symbolique.On raconte lentement autour du feu que le climat en Andalousie agit sur ton teint et le rend moins clair que celui des navigateurs scandinaves dont le souvenir est resté intact dans nos cœurs.Espérons qu\u2019à l\u2019allumage du spectre des couleurs tu fasses une lecture correcte de notre peau.Est-ce parce qu\u2019il est hirsute que ton faciès nous rebute ?Ce n\u2019est pas un jugement, mais nous savons qu\u2019une fois poussé à bout, dans une crise d\u2019ire, cassée la tirelire, tu pourrais parfaitement nous réduire à zéro23.23 Le cap de ton dieu n\u2019est sans doute pas emplumé.Dans ses yeux ne miroitent ni le quartz ni l\u2019obsidienne.Dans sa poitrine trop souvent le soleil a désavoué la lune. 166 SECTION II Poésie/Création Qu\u2019il nous suise de songer à Cortès baptisant Veracruz, autre terre atopique, et nos visages s\u2019empourprent.Il avait l\u2019Inde, ce conquistador, inscrit au pourtour de la tête comme si c\u2019était une pourvoirie.Dire que l\u2019ayant confondu avec Quetzalcóatl, nous l\u2019avons introduit dans le faste de nos temples.Une erreur sur la personne, quand cette personne est Dieu, ne pardonne de toute évidence pas24.24 Se pourrait-il que ton dieu ne nous ait pas reconnu sur-le-champ ?Se pourrait-il qu\u2019un dieu puisse manquer le bateau ?La hideur de ce canular se prosterne dans la selve25.25 L\u2019Océan, cette probabilité statistique de conquêtes, ce tapis roulant pour conquistadors, très souvent tu l\u2019as contemplé depuis les hautes tours de Salamanque et là il se rend à tes pieds, l\u2019Océan, sans condition, sans efort, sans presque rougir de son déroulement.Comme un roi jaloux dont l\u2019or capitalisé ne suit qu\u2019à payer une parcelle de sa dette, as-tu fait i de ses routes comme de ses rites, as-tu pris la machette pour te glisser parmi les iguanes jusqu\u2019en la savane ?Dans les marais sillonnés d\u2019alligators tu t\u2019es exclamé « hace mucho calor » mais tout ceci était une feinte, car en fait tu entrais dans l\u2019univers d\u2019une race pour la faucher vive à la racine.*** Croissent dans le sous-bois des espèces indigènes de cannabis tout à fait adorables et malgré les feux allumés çà et là dans nos alcôves oniriques, avec sagacité nous assumons ces choses qu\u2019eleurent nos visions iniltrées de mots, de boutons, d\u2019abbayes.T\u2019as fondu son or en lingot car ton économie se POSSIBLES Automne 2019 167 portait mal.T\u2019as sapé son intégrité en un élan amusé et européocentrique.T\u2019as pillé ses villes, violé ses illes au nom d\u2019un dieu, d\u2019un roi auquel nous sommes sourds.N\u2019eût été du bon Las Casas et d\u2019une célèbre bulle papale qui encore nous embarrasse, nous ne vaudrions guère plus dans vos esprits gazés de tulle que quelques quatre-pattes exotiques allant et venant dans une cage sous l\u2019œil impavide du genre humain26.26 Dans un champ abondant de maïs, nous voyons plutôt les mains de tous nos gens tournées vers le soleil furfuracé.Tel un rapace vorace sur pattes, plumage aux relets concentriques, par petits sauts répétés et secs, t\u2019as au beau milieu d\u2019une joute de pelote bondi sur eux en claquant le bec.Vois-tu ces visages d\u2019agneau grimacer dans l\u2019antichambre de l\u2019empire ?Ce sont comme disait mon bon ami le poète romain, des « agneaux de combat ».T\u2019as suivi la piste des pleurs pour remonter aux êtres aimés et te les arracher.Ton regard éteint les condors andins.Ce nectar dont t\u2019es assoifé, sa source au fond t\u2019indifère.Tu leur as fait miroiter un paradis qui brille au bout de ton sang.T\u2019as pensé qu\u2019ils camperaient un rôle dans cet intenable script mais tu semblais oublier qu\u2019une tragédie grecque, une vraie, se termine que lorsque le chœur s\u2019est retiré27.27 Chac-Mool étendu dans un présage, sa propre urne ofrant un temps cyclique où l\u2019événement repasse, retourne, roule ainsi qu\u2019une roue dans la cosmogonie.Quant à lui, le temps chrétien ne pousse-t-il pas plutôt vers l\u2019apothéose, lumière historique, unidirectionnelle, 168 SECTION II Poésie/Création puisqu\u2019après 1492 viennent 1493, 1494, 1495 et ainsi de suite ?Deux temps se font face.Flèche plantée dans le rayon de roue d\u2019une diligence.N\u2019es-tu pas un vautour comme les autres ?Traiques-tu le vol dans un corps d\u2019homme ?*** Nos frères dociles tu verras se terreront dans un silence monacal au moment d\u2019une éclipse solaire pimentée.Encanaillés, ils ne cesseront jamais de tourner en rond et d\u2019une vallée monumentale à l\u2019autre, de surplomber le four point corner, ce rien géométrique.Mais le jour de la Fiesta de los Muertos viendra, ils retireront leur poncho et de ce port de cochenille tenu au bout des doigts, vieux désir papal inassouvi, ils vêtiront avec habileté les âmes rebelles de Pancho Villa et d\u2019Emiliano Zapata.Te retournant dans ta tombe de conquistador pétulant, ton squelette décalciié se verra forcé de recomposer lettres patentes et contrats usés, sans quoi dans un corps à corps sans merci, nos frères soi-disant dociles prendront l\u2019aspect d\u2019aigles volatiles puis, épaulés par la bouche des volcans Popocatepetl et Ixtaccihuatl se bécotant, après une averse de lentes météorites, ils recouvreront en une explosion de joie indépendance et liberté.Tu nous regardes dans le blanc des yeux.Nous ne voyons que les yeux d\u2019un blanc.Nous te considérons du regard.T\u2019as pas de considération pour nous.Tu nous pries de coopérer.En fait, tu nous fais périr par l\u2019âme et le corps.Tu nous signes d\u2019un geste religieux.En fait, tu nous saignes religieusement.Au pied d\u2019un gibet de bois à croisillon tu te laisses POSSIBLES Automne 2019 169 tomber lourdement sur les rotules.Aurait-il mieux valu que tu efaces l\u2019Inde de ton cortex ?T\u2019as navigué près des vents, dis-tu, louvoyé dans un monde de rêves que tes monarques espéraient rond, rien à cirer, t\u2019as fait d\u2019une pierre deux coups.L\u2019or de ta « conquista » aurait été trop mou sans cet alliage de violence, de férocité, de barbarie.*** Poète et traducteur, Francis Catalano est né à Montréal en 1961.Il a publié entre autres livres de poèmes : Douze avrils (Les Écrits des Forges, 2018), Au cœur des esquisses (L\u2019Hexagone, 2014) et qu\u2019une lueur des lieux (L\u2019Hexagone, 2010, Prix Québecor du 26e Festival international de la poésie de Trois-Rivières).Ses poèmes ont été traduits en anglais, espagnol, italien, allemand, catalan, occitan.Il a aussi traduit plusieurs poètes de l\u2019italien vers le français.Instructions pour la lecture d\u2019un journal (Les Écrits des Forges/Phi, 2005) de Valerio Magrelli lui a valu le Prix Johh Glassco remis par l\u2019ATTLC. 170 SECTION II Poésie/Création La maison du père Par Christian Jobin 2019.Collage, 83 x 56 cm. POSSIBLES Automne 2019 171 *** on m\u2019a demandé de me présenter, mais ça m\u2019indispose un peu, puisque mon sentiment le plus intime m\u2019airme, que dis-je, me hurle que je ne suis rien, que le petit je justement, ce christian-là (cet yvan, ce gaston), est le grain de sable dans l\u2019engrenage d\u2019une machine autrement parfaitement huilée (si je n\u2019étais pas là, la nature resplendirait) je est un monstre avide qui pompe les nappes phréatiques, rase les forêts, sature le web de son nombril jamais content au fond, toujours sous vide; je, c\u2019est l\u2019enfance geignarde, aveugle et trop vorace dont l\u2019humanité doit sortir on a tort d\u2019isoler, de distinguer : je suis ce qui m\u2019habite : mes bêtes, mes plantes; les gens, les œuvres; c\u2019est du dehors à chaque fois, mon cœur (my core) on est un fruit du monde, on est prégnant de lui, visage de la nature, incessamment irremplaçable, comme ce grain de pissenlit c\u2019est ce que me répètent mes images, sur tous les tons, au il du temps, elles qui savent si bien (à mes yeux) survenir, s\u2019efacer, faire écho, cohabiter de mille façons, pour former ce que j\u2019appelle le drapeau de mon pays à moi, que j\u2019appelais autrefois la panafrique universelle, qui est l\u2019éternelle terre de demain, sans frontières, amoureuse de tous ses visages.où qu\u2019elle soit c\u2019est dédié à l\u2019enfance, en général, à la survie de la naissance, et particulièrement à trois ou quatre jeunes illes à qui je n\u2019ai pas su ouvrir ma fenêtre un soir d\u2019halloween ça s\u2019appelle, dans le désordre et entièrement à chaque fois : du griot à l\u2019aurore \\ aurore griot \\ moi, blanche afrique \\ portrait de l\u2019artiste en jeune ille \\ dialogue de la nature et de la vie humaine \\ d\u2019yeux \\ la nouvelle alliance \\ une adoration \\ de corps et d\u2019esprits \\ la maison du père 172 SECTION II Poésie/Création Nipple Alert Par Emmanuelle Riendeau je m\u2019éclaircis le sang m\u2019écarquille la voix on me donne un prix mais l\u2019action vient de chuter le malaise arrive par mon nom garder la pose est impossible quand on est chambranlante I say I can\u2019t but I really mean I won\u2019t The Melvins / Boris j\u2019ai acheté un sleeping bag rose et mauve réversible une veste jaune Transport Québec convaincue qu\u2019il faudra retrouver le nomadisme pour ne pas crever dans nos inondations périr en VUS et en en pick-up les eaux vont s\u2019ouvrir sur nous veines éclatées j\u2019aurai mis mes bottes de pluie minnie mouse et mon manteau ciré rouge je ne pleurerai pas prête à rider ces catastrophes jusqu\u2019à rejoindre mon lot au cimetière je sais qu\u2019une place m\u2019y est due adresse ixe à perpétuité en attendant comme un million de gens il [elle] a cessé d\u2019étudier car il fallait pour mieux manger POSSIBLES Automne 2019 173 serrer les dents et travailler Claude Dubois Comme un million de gens la nécessité m\u2019emploie il s\u2019agira de s\u2019oublier au proit de la marchandise satisfaire un employeur dont je ne verrai jamais le visage seulement l\u2019adresse de l\u2019institution bancaire le nom lointain de celui que je devrai remercier pour ce si pratique et bassement satisfaisant petit salaire surtout n\u2019avoir aucune idée de grandeur pitié mais des entreprises oui mais des créations d\u2019emploi oui mais des chifres de vente à atteindre oui et surtout pas de lânage pas de rêverie pas d\u2019errance il ne fallait pas se prêter si facilement se dépenser si rapidement quand l\u2019argent tombe dans le gosier les traits familiaux remontent à la surface le désir indomptable de pousser sa luck réduire l\u2019espérance de vie idéal ixé à long terme I\u2019m a little drunk, I know it I\u2019ma get high as hell I\u2019m a little bit unholy So what?So is everyone else Miley Cyrus / Unholy je bois pour les enfants que je n\u2019aurai pas pour l\u2019enfant que j\u2019ai été qui n\u2019en init pas de périr je roule sur le check engine check engine check engine 174 SECTION II Poésie/Création full speed or nothing [METALLICA] au volant de la chevy malibu ne remarquant plus tous ces feux qui s\u2019allument et s\u2019éteignent déjà assimilés l\u2019idée de la in le numéro de la cour à scrap dans le cofre à gants celui du notaire dans le carnet d\u2019adresses j\u2019existe me revendiquant d\u2019un nouveau sous-genre prose poétique décomplexée citant Deleuze Maintenant, ce qui me paraît diicile, c\u2019est la situation des philosophes jeunes, mais aussi de tous les écrivains jeunes, qui sont en train de créer quelque chose.Ils risquent d\u2019être étoufés d\u2019avance.Il est devenu très diicile de travailler, parce que se dresse tout un système « d\u2019acculturation » et d\u2019anti-création, propres aux pays développés.C\u2019est bien pire qu\u2019une censure.La censure provoque des bouillonnements souterrains, mais la réaction, elle, veut rendre tout impossible1 .je disais lors de mon entrevue Well a girl\u2019s gonna make ends meet even down on Jubilee Street Nick Cave & The Bad Seeds Jubilee Street je disais shout out au consumérisme au talk de météo 1 Gilles Deleuze, Pourparlers, 1972-1990, Paris, Les Éditions de Minuit, « Reprise », 1990/2003, p.41-42. POSSIBLES Automne 2019 175 bonjour madame belle journée pour magasiner aujourd\u2019hui ou plutôt what\u2019s up madame j\u2019essaie de survivre surqualiiée sans espoir 90\u2019s kid minoritaire quand vous me dites mademoiselle vous n\u2019êtes pas convenable respectez l\u2019ordre établi et mourrez à 105 ans quand vous commentez ma photo quelle robe de femme qui demande à être harcelée pour pouvoir poursuivre en justice le méchant harceleur je pense well what about la solidarité féminine intergénérationnelle what about l\u2019autodétermination des peuples et des corps votre vieillesse n\u2019excuse pas tout quand mon médecin de famille me demande si je bois un maximum de 12 verres d\u2019alcool par semaine je réponds non plus encore il faut endurer tout ça endurer le jugement constant sur notre physique endurer la présence rébarbative et asphyxiante des pans crispateurs et rétrogrades des générations précédentes enlisées dans un néantisme publicitaire placardé de maisons neuves aux frigos vides je déborde de partout afront promis à l\u2019assainissement des corps toujours un mamelon sur le point de sortir 176 SECTION II Poésie/Création ivresse sur la voie publique je ne me déguiserai pas en une femme anonyme et impersonnelle pour ne pas ofusquer votre regard avez-vous la chienne de dépasser d\u2019écrire dans la marge d\u2019exister are you afraid to die topless je ne cacherai jamais ce nipple que vous ne savez voir ce qui vous horripile tant ma liberté plongeante *** Emmanuelle Riendeau est née à Drummondville en 1993, un jour d\u2019émeute.Elle est titulaire d\u2019un baccalauréat en études littéraires de l\u2019Université du Québec à Montréal et est l\u2019auteure de Désinhibée (Les Éditions de l\u2019Écrou, 2018).Références Ce poème, reproduit ici avec la permission de l\u2019auteure, a aussi été publié sur le site web d\u2019Ici Radio-Canada : https://ici.radio-canada.ca/premiere/emissions/plus-on-est-de- fous-plus-on-lit/segments/chronique/121952/emmanuelle-riendeau- desinhibee-10-jeunes-auteurs-surveiller (page consultée le 30 octobre 2019). POSSIBLES Automne 2019 177 Cueillir la solitude Par Vicki Laforce Chaque poème est un « statement », une déclaration ! J\u2019airme.J\u2019airme le retour à la source.L\u2019avènement d\u2019une saison faste.Un automne à venir bourré de récoltes.Le butin des poètes dans un tohu-bohu de lèvres, de levain, d\u2019épis d\u2019or et de citrouilles.L\u2019été fut long.Laborieux.Le temps de semer des lunes, des clôtures, des cercles de guérison inachevés, des fractures, puis des factures de voyages en première classe jamais advenus.Nous croyions travailler fort.Le soleil fou ralant sur nos peaux les songes les plus risqués, les rayons nous dardaient de courage.Sisyphe arrêté au milieu de sa route, sceptique mais volontaire, me clignait de l\u2019œil près des autoroutes débilitantes du progrès.Tu m\u2019es revenu.Tu m\u2019es revenu au printemps avec des promesses plus robustes que les habituelles sonates tièdes de mes amants d\u2019hiver.Ivres.Ivres sans la coupe.Mais qui aime se risque toujours à mourir.C\u2019était la saison chaude et nous avons semé - dans les pleurs, les rires, les cris de haine et soupirs d\u2019amour et acrobaties juvéniles.Nous cherchions l\u2019extase et l\u2019abri.L\u2019extase et l\u2019abri tout à la fois dans la même formule.Les choses bien en terre.Ton sexe pointant ce ciel suspicieux, le mien sous ton pouvoir ancré au sol vertigineux de mes humeurs et mes frondes.Voici que nous voulions nous cueillir, nous ramasser, nous arracher.La saison des folies déclina ses cartes.Entre l\u2019ermite et la tempérance.L\u2019ouragan Dorian comme un tableau possédé est passé en force.Je sais que tu ne dors pas.Nous frémissons mouillés de nos habitudes devenues tristes trop vite.Le pain se tait.Le pain se tait, mais les cigales conditionnées à survivre refusant la in de l\u2019été chantent de plus en plus fort.Elles vibrent.Elles vibrent et nous peinons à reconnaître ce requiem tant espéré.La terre est pleine et tu la veux toujours plus 178 SECTION II Poésie/Création propre.Parfaite.Tu lui donnes un nom de femme.Cette femme, tu lui écris.Tu la fantasmes diférente, idéale.Tu l\u2019aimes divine tandis que je reste pauvre et nue et que tu rentres en moi.Mes paniers sont vides.Mes paniers sont vides.Il n\u2019y a aucune reprise des actes manqués en ces lieux sacrés.Les doigts rongés, les doigts rongeurs, le printemps ne compte plus, l\u2019été s\u2019épuise.Sa perte est sonnée d\u2019avance.C\u2019est alors que me prend d\u2019assaut ce geste immémorial que mon âme à son corps défendant connaît par cœur : tant de grappes, d\u2019agapes noircies seront jetées à la mer.Je ne te veux plus parmi les leurs agonisantes, non plus parmi les ruines.Je ne te veux plus suintant ces oracles, scandant l\u2019hymne aux ancêtres.Je ne te veux saison des mirages et des mensonges si tu n\u2019es pas vrai.Afolée, mes mains grattent les miettes agglutinées dans le fond des vieux pots de miel, les casseroles sales, les rêves n\u2019ayant jamais quitté la voûte où les perles de lumière se referment.Oui, ma tête défoncée gratte ces charpentes pourries dans la lumière\u2026 comme une folle, à coup d\u2019épée trempée d\u2019essaims d\u2019abeilles meurtrières et de terreurs.Que les rives sont lointaines ! Que les rives sont brutales ! Devant moi, ni hommes ni dauphins pour entendre ma litanie.Le temps des rédemptions ne m\u2019appartient plus.Toutes vérités se valent.La tienne, la mienne et nos solitudes croissantes avachies au reposoir déserté.Ma consolation exige le rachat des récoltes des années passées.Les histoires circulent.Les langues témoignent.L\u2019écrit reste.Le poème déclare.Je cherche un langage qui ne m\u2019isolera plus de mes semblables.Une page racontée parmi les feuilles mortes, les bombes, les enfants perdus dans les joies du sucre d\u2019orge.Le suc de l\u2019automne est une déclaration que tu ne m\u2019ofres plus.Le vin ne sera pas versé mais les têtes de violon et la mienne, celle de mes plaisirs, seront coupées.Mises au ban des accusées pour avoir voulu aimer plus.Plus vite.Plus vrai.Plus dans la chair.Plus dans les rites et les rituels de passage, de communion.Plus dans l\u2019absolu des tragédies que ne nous racontent plus nos grands-mères ni la sagesse populaire en perte de sa dame de cœur. POSSIBLES Automne 2019 179 Je m\u2019indigne du passage précoce de la mort.Je m\u2019indigne du sort des soufrants.Des orants, j\u2019entends les rivières pulpeuses auxquelles ils s\u2019adressent comme prière aux étoiles.Je m\u2019indigne de cette croix portée sur le cœur.Or, au plus creux de la forêt, les fées maternelles me confectionnent des jardins dans les sentiers invisibles.Invisibles, indivisibles, protégés des yeux avares.Moissons, vendanges, héritage, les fées me promettent.Je signe le pacte.Sous le sceau de la douleur, je m\u2019aventure au centre de l\u2019innocence retrouvée.C\u2019est vers ces murs de soleil que j\u2019avance ! Vers cet horizon qui console des naufrages et des mortels.Vers ces paroles qui n\u2019existent que dans la gorge tranchée des fantômes.Dans mon thé, je verse du bois.Sur ton palais, je m\u2019étais déversée en frissons et sanglots.Mais tu ne me reconnais plus le goût de l\u2019eau fraîche.Ce n\u2019est rien\u2026 Ce n\u2019est rien car l\u2019automne dans ses parfums de miracle se révèle à moi.Saison majestueuse comme le furent les rentrées scolaires de mon enfance.Trésor somptueux comme le fut l\u2019immersion dans les livres, éternel baptême de feu de mon âme.L\u2019automne et la tombée de l\u2019amour dans des cruches renversées, aux tessons rompus, me disent que tous les vergers sont restés vierges sans nous.Et sans nous, la récolte ne sera pas la même.Je vois l\u2019évidence.Ce qui l\u2019est moins \u2014 évident \u2014, c\u2019est la lecture que je fais des grammaires de la consolation.De l\u2019Orient des poètes, des soupçons en ile d\u2019attente dans la cage où je veille sur mon cœur déraciné, congelé, prêt pour l\u2019hiver.Les arrière-mondes glanés exhortent les anciens à réparer nos pertes.Moi non plus, je ne dors pas.Sur le grand tableau noir où il n\u2019y a pas eu trace de combats, d\u2019ongles ou de coqs, mon nom est resté seul mais solide comme le roc.Sur le grand tableau d\u2019ardoise, mon corps reste seul fébrile devant la porte.Au pied du tombeau de Jacques Brel, moi perdue dans une île toute pareille aux Marquises, j\u2019en appelle aussi aux maisons écrasées de lumière\u2026 Car qui aime risque toujours de se faire tuer. 180 SECTION II Poésie/Création *** Originaire de Montréal, Vicki Laforce s\u2019est consacrée à des études universitaires après avoir voyagé et fondé une famille : elle a obtenu une maîtrise en Histoire et une maîtrise en Études du religieux contemporain.Elle aime beaucoup les grands classiques, surtout ceux du 19e siècle romantique et la poésie qu\u2019il relète.Elle s\u2019intéresse aussi à la psychologie, à la philosophie et aux arts visuels : ses thèmes de prédilection sont la quête de sens, l\u2019horizon philosophique et spirituel dans lequel elle navigue interrogeant grâce à cette quête la place de la femme et de l\u2019homme dans le monde d\u2019aujourd\u2019hui. POSSIBLES Automne 2019 181 Moi, seul venant de l\u2019orient Ana al kadimou wahdi mina achark Par El Hafed Ezzabour Traduction de l\u2019arabe : Kamal Benkirane ?\u2013 ?- ?.?»?» ?«?» ?.?.?«?» ?. 182 SECTION II Poésie/Création Moi, seul venant de l\u2019Orient Le désir me tue.Me projette vers les yeux de ma mère Et rien que les yeux de ma mère\u2026 Et l\u2019oranger dans le bahou1 de notre maison.Et la ferveur de chaque midi Et Fatima notre voisine et tous les grains sacrés de sel et de sucre Et notre chien Sika jouant avec les jouets de ma sœur Et les chats de mon père, qu\u2019il ne protège que de la reproduction Et toutes les ruelles qui n\u2019annonceront jamais l\u2019émeute de mon enfance Et les premières lettres avec lesquelles j\u2019ai noyé le monde dans les mots Et la première cigarette.Je réponds à ma ierté Et la première coupe de vin\u2026 Je peux lui dire, tout lui dire Et ma Nadia, qui m\u2019a appris à cacher ma timidité Et tous les trous de ma mémoire Le désir me tue.Je suis seul Venant de l\u2019Orient.*** El Hafed Ezzabour, poète et écrivain d\u2019expression arabe originaire du Maroc méridional, vit actuellement au Québec.Diplômé en littérature arabe ainsi qu\u2019en sciences sociales, M.Ezzabour a publié plusieurs articles et it paraître un recueil intitulé Bawhoune canadi azrak (« Confessions canadiennes bleues »).Son roman, œuvre de littérature migrante, est actuellement en cours de publication.1 bahou (arabe) : patio, cour POSSIBLES Automne 2019 183 Projection intime Par Sylvain Turner J\u2019ignore où je suis, d\u2019où je viens.Je suis confus, perdu.L\u2019esprit en ruines, j\u2019ai l\u2019impression d\u2019émerger des décombres d\u2019un immeuble bombardé par erreur.Un garçon que je ne connais pas, dont je ne parviens pas à voir le visage, vient vers moi en courant.Sans prononcer une seule parole, il me prend par la main et m\u2019entraîne dans un dédale de rues inhabitées, jusqu\u2019à la sortie de secours d\u2019un bâtiment aux allures d\u2019usine abandonnée.* L\u2019enfant tire sur la porte d\u2019acier avant d\u2019investir les lieux.Je pars à sa suite, incapable de l\u2019abandonner à son sort dans un endroit aussi sinistre.J\u2019entends ses pas s\u2019éloigner, lui crie de m\u2019attendre.Je n\u2019obtiens pour toute réponse que l\u2019écho d\u2019une voix qui ne m\u2019appartient plus.Je reste là, interdit, à crever mes encres.Je me retrouve seul dans une pièce éclairée faiblement, meublée en son centre d\u2019un fauteuil dont la structure s\u2019apparente à celle d\u2019une chaise électrique.Dans une langue inconnue, mais que je comprends parfaitement, d\u2019une voix pouvant appartenir aussi bien à un homme qu\u2019à une femme, on m\u2019invite à m\u2019asseoir.Au moment où je m\u2019exécute, avec pour seule arme ma dignité de poète mort en service, la pièce est avalée par l\u2019obscurité.* 184 SECTION II Poésie/Création Un projecteur se met en marche.Un faisceau de lumière d\u2019une blancheur de laboratoire traverse la pièce et ses nuées de poussières dansantes.Des formes naissent, des silhouettes émergent, des paysages apparaissent sur un mur.Des personnages se succèdent dans une danse macabre dont le rythme devient rapidement infernal.Je reconnais parmi eux l\u2019enfant que je suivais un instant plus tôt.J\u2019aperçois enin son visage, celui que je portais dans toute ma honte d\u2019indésiré quand j\u2019avais son âge.* Des scènes marquantes survenues à diférentes étapes de ma vie s\u2019enchaînent.Mes morts déilent sous mes yeux, pointant sur moi des regards terreux empreints d\u2019une tristesse de cercueil d\u2019enfant.La dernière image est celle d\u2019un homme assis dans un fauteuil, au centre d\u2019une vaste pièce éclairée faiblement, igé dans une solitude de condamné, dans une fragilité de poème non élucidé.Il a le visage d\u2019un mercenaire ayant survécu aux pires guerres, d\u2019un rescapé de tous les enfers.Ses traits se transforment peu à peu pour emprunter ceux des êtres que je porte en moi, tantôt comme des bijoux, tantôt comme des tumeurs : chercheuses de poux, piétons immobiles, aicheurs hurlants, maîtresses-cherokees, faucons aveugles, rockers sanctiiés, hommes rapaillés, vierges incendiées, bisons ravis et autres stars du rodéo.* Le projecteur s\u2019éteint dans un vacarme de mécanisme enrayé.Une puanteur de pellicule brûlée me traverse.Dans l\u2019obscurité retrouvée, je suis foudroyé.Aspiré par une force désarmante, je traverse des miroirs d\u2019une profondeur de champ vertigineuse avant de convulser dans un déferlement de relets brisés.Tous mes sens se dérèglent, tous mes POSSIBLES Automne 2019 185 repères volent en éclats.Mon esprit se détache de mon corps, mon âme s\u2019afranchit de ma chair.J\u2019entends mes cris se noyer dans un déferlement de voix sèches, puis tout s\u2019arrête.J\u2019accède alors à de nouvelles dimensions.Je me retrouve ici, ailleurs, nulle part à la fois.Traqué de l\u2019intérieur, les mains pleines de vermines, j\u2019enduis mon corps des cosmétiques de la laideur.Avec ma fougue de guerrier invincible, j\u2019enile des armures ornées de blessures en humant des encens d\u2019apocalypse, prêt à livrer mille batailles perdues d\u2019avance.Je ferme les yeux, inspire profondément, le temps d\u2019esquisser les allégories de mes insuisances.* J\u2019aperçois un homme vêtu d\u2019un costume de lumière déchiré de partout, dont les cheveux longs, la barbe clairsemée et les yeux d\u2019océan me rappellent l\u2019image du Christ pointant son Sacré-Cœur sur les calendriers de la Grande Noirceur.Il vient vers moi en se retournant de temps à autre ain de jeter un coup d\u2019œil derrière lui.J\u2019ignore ce qu\u2019il me veut, mais je comprends l\u2019essentiel : le temps est venu de me décoloniser, de m\u2019exiler vers ces ailleurs sans frontières qui, de métaphores en métamorphoses, me mèneront au bout de ma nuit.*** Sylvain Turner est titulaire d\u2019une maîtrise en études littéraires de l\u2019Université du Québec à Montréal.Concepteur-rédacteur et traducteur, il écrit de la poésie depuis plus de trente ans.Il a publié Peep Show Poésie en 1990, époque où il a participé aux activités de la revue Gaz Moutarde, notamment.Il vient de terminer l\u2019écriture d\u2019un recueil auquel il a consacré plusieurs années de travail et qu\u2019il compte publier au cours de la prochaine année. 186 SECTION II Poésie/Création Djintedelèle (prière du Muntu) Par Lomomba Emongo 1.Seigneur igné que plus digne plus puissant parmi les puissants ixer ne peut Muntu-a-Bend de Maweja Nangila me voici ombre parmi les ombres en déroute à la porte de la forêt sacrée me voici simple orant à l\u2019élan brisé au bord de l\u2019heure hermaphrodite oublié Nu comme déesse lune au cœur de sa splendeur je viens à toi qui es plus haut que ciel d\u2019au-delà des cieux la bouche saoule du dit caché d\u2019avant la parole vide mes mains de l\u2019antique clé de l\u2019huis secret À toi je viens car j\u2019ai vu jusqu\u2019à satiété jusqu\u2019à en vomir haut la voix ier le port nos doctes à monocle D\u2019or et de pourpre saupoudrés en sacriicateurs de la déesse Sottise Gorgés de latin, de grec imbus ils étaient et pieux et saints sur l\u2019écorce sans plus Ne les voilà-t-il pas porteurs à l\u2019autel cannibale de l\u2019ofrande sanglante de la mémoire sacrée de nos morts immortels ! POSSIBLES Automne 2019 187 2.À toi je viens Maweja Nangila qui es plus pur que l\u2019étoile avant-courrière de crépuscule Sur mes lèvres gercées par ce temps aride verse le Verbe géniteur du premier de nos pères Et me donne d\u2019encore réciter le dit d\u2019origine : « L\u2019orage aux longues dents de feu gronde La pluie d\u2019orient sur nos toits déjà Dans nos cœurs, la peur de la terre bue par les eaux » De cet âge sans issue, sauve-nous Maweja Nangila Des nés d\u2019impures amours de l\u2019hydre et des basses ténèbres sauve l\u2019enfant du Congo meurtri lui qui point n\u2019a bâti sa case la bouche au couchant tournée Des assermentés des libations incestueuses me sauve Muntu-a-Bend de Mvidi Mukulu ! Que devant ta face s\u2019eface la face hideuse de nos princes de la honte le papillon au cou quand ce n\u2019est la queue de pie tous des vampires de nos veillées sans pain la lame amère des tueurs d\u2019enfants sur les rives en lambeaux de nos matins sans espoir 3.Novice j\u2019étais, t\u2019en souvient-il ?dans les méandres de la voie initiatique quand tu m\u2019appris avant terme les sept vertus de Kasongo les neuf noms de Nkongolo-Lukanda-Mvula-wa-Mudimbi Trois et cinq fois ma langue tu humectas de ta salive 188 SECTION II Poésie/Création Et mes lèvres osèrent dire le nom de l\u2019Innommable Tu ouvris mes pupilles \u2013 t\u2019en souviens-tu Seigneur ?\u2013 au séjour de la nuit des seuls élus habité dans le monde outre-le-monde-profane Nous étions alors l\u2019aurore à peine à l\u2019horizon nos pieds jusqu\u2019à la cheville dans l\u2019écume de la mythique Munkamba et en paix nos virunga1 du commencement du monde 4.Entends le coq au bord du réveil à l\u2019embouchure du jour dans la nuit quand homme mue l\u2019enfant quand l\u2019initié renaît divinité Debout au seuil du lever devant la cime mûre de la saison Ténèbres vois, moi Muntu-a-Bend de Maweja Nangila la peine sans nom du Kivu dépecé plein les mains Sur mes lèvres pourtant un unique regret : N\u2019avoir pas été du silence primordial au temps du Soleil-aîné de bien avant le soleil ! De l\u2019immense néant n\u2019avoir pas su être au temps d\u2019avant le temps d\u2019avant le commencement ! Et perdu le il des choses d\u2019au-delà des choses 5.Maweja Nangila plus vaste que les cieux réunis 1 virunga : volcan, montagne de feu POSSIBLES Automne 2019 189 Mukalenga-Bien-Aimé que ceux de l\u2019ombre nomment Kabeya Nkongolo Entends la voix de la prière sur mes lèvres avant que le tonnerre sur nos têtes avant que la foudre dans l\u2019enclos C\u2019est toi-même qui me pris la main dans ta main jadis Mon pas sur la trace subtile du tien nous allâmes Jusqu\u2019à Lubilanji nous marchâmes de l\u2019autre côté du matin où tu bâtis dans le sein des nues dans le ventre des vents avec l\u2019argile dans la lumière d\u2019En-Haut puisée la lignée sublime des enfants du Congo Jusqu\u2019à Djulu-dja-katongobela là où l\u2019ombre des palmiers interdits est don à qui cherche un gîte parmi les mikishi2 précurseurs d\u2019aujourd\u2019hui Et mes yeux virent le lieudit des origines l\u2019outre-lisière du secret Elle était là tranquille majestueuse de mystère drapée la génitrice essentielle le ventre tatoué Sang\u2019a Lubangu la sainte vierge-mère de Bend de Mvidi Mukulu 6.Ô toi Kabeya Nkongolo mort qui tuas la mort saint ami de mon ils iancé divin de ma ille reçois l\u2019humble ofrande de moi Muntu-a-Bend de Maweja Nangila 2 mikishi (pluriel de mukishi) : esprits (de morts) bienveillants 190 SECTION II Poésie/Création rien que mon cantique avec Kabanga avec Mbuyi : « Kamulangu wa Kabeya Nkongolo : kamulangu ! »3 Car j\u2019ai vu ce jour la source intime du Congo Et bu aux mamelles vives de Sang\u2019a Lubangu la sainte vierge-mère le Mwanz\u2019a Nkongolo J\u2019ai vu sur l\u2019autre rive de cet an la Lumière-aînée du Premier, père-de-nos-pères sur le Congo mien à grands lots Toi, reviens immortel Kabeya Nkongolo : la femme en larmes déjà sous l\u2019orage proche Reviens Bien-Aimé-Mukalenga : la pluie sur nos têtes la peur dans nos âmes Reviens, mort-vivant Mwanz\u2019a Nkongolo : le tonnerre au bout du village la foudre à l\u2019horizon Moi Muntu-a-Bend de Mulopo Maweja Nangila à genoux t\u2019implore à l\u2019entrée trouble de la case aux mystères (écrit à Eppelheim, Allemagne, en décembre 1995 ; redit à Brossard, Québec, Canada, en août 2019) *** Lomomba Emongo, écrivain publié aux éditions Mémoire d\u2019encrier et professeur de philosophie au Cégep Ahuntsic, chargé de cours en théologie à l\u2019Université de Montréal, auteur et cofondateur du Laboratoire de recherche en relations interculturelles.Depuis 1996, il vit en exil de son pays d\u2019origine, le Congo.Le Québec est sa terre d\u2019accueil.3 Kamulangu.: mots d\u2019une chanson populaire chez les Baluba POSSIBLES Automne 2019 191 Méditation sacrée Par Bérangère Maïa Parizeau 2013.Photographie numérique, prise à Varanasi (Bénarès), Uttar Pradesh, Inde septentrionale. 192 SECTION II Poésie/Création *** Bérangère Maïa Parizeau est une universitaire québécoise et canadienne, grande voyageuse, cinéaste, artiste, militante écologiste, autrice publiée, poète, yogini, psychonaute et activiste de la conscience.Bérangère est réalisatrice du documentaire d\u2019animation d\u2019avant- garde « Dragon Tears ».Ce long métrage artisanal, actuellement en production, porte sur l\u2019efondrement environnemental et la crise sanitaire de la Chine dans le contexte du changement climatique et de la survie planétaire (www.neidrya.com). POSSIBLES Automne 2019 193 Sortilèges Par Andrea Moorhead Attentat de décembre J\u2019ai avalé la foudre qui t\u2019a frappée absorbé l\u2019écarlate de ta mort mon arbre de Noël tout en lammes la crèche encore sous l\u2019eau le tonnerre logé dans mes oreilles saignantes chanson de naissance chanson de merveilles et toi, tu ne fais rien pour moi ton squelette transparent laisse des lignes blafardes sur mon ventre impossible de crier ma gorge n\u2019a plus de force et tu tiens à chuchoter malgré le vacarme des lammes et la rapidité de notre chute imprévisiblement froide.Sacriice Murmure des veines détachées, murmure des vagues près des récifs, murmure des mots clapotant dans la caverne de ma conscience\u2026 suspension et angoisse\u2026 la nuit est de velours\u2026 aux profondeurs de la parole, la dernière explosion répercute\u2026 Tu n\u2019as rien apporté ce soir, tes artères pendent des pruches, ofrent aux oiseaux d\u2019étroites balançoires, de petits ponts instables, illes du vent, ils des neiges à venir\u2026 194 SECTION II Poésie/Création Sortilège les cailloux ont des leurs sanglantes\u2026 le tapis rose ne les cache plus\u2026 tu prends des verres d\u2019eau, les mets sur la table en faisant semblant que le ruisseau n\u2019est pas loin.murmure des pétales détachés, bourdonnement des abeilles\u2026 les scribes n\u2019ont rien écrit\u2026 ils ont perdu le goût de transmettre les opinions des abeilles, de guetter leur vol, de retracer les lignes zigzaguant à travers le sol sacré.Hiatus Silence au coin de la rue, sous l\u2019ombre des platanes aux cheveux bleu-pâle.Je perds mes doigts lentement, les incendies s\u2019approchent.J\u2019ai quitté la maison hier soir, traînant avec moi la laine des jours creux, des après-midi sans cœur.Dormir sous les cheveux bleu-pâle d\u2019un platane énorme\u2026 me taire sous le vent rouge qui m\u2019habite\u2026 impossible et souverain\u2026 lottant dans ce silence luide et diaphane\u2026 Disparaître sans point de départ Une épinette bleue veille sur nous nos traces s\u2019efacent sous le remous des mots couleur des sapins arctiques qui hantent la rétine dans l\u2019impossibilité émerveillée des désastres évités.Vers l\u2019oasis Elle y est allée avec ses enfants les nuages roses et gris dans son sac au moment du départ elle a versé des gouttes amères sur la surface limpide de son cœur. POSSIBLES Automne 2019 195 Ce que les chercheurs ont découvert À l\u2019intérieur de son cœur ils n\u2019ont rien trouvé deux chambres complètement stériles des échos d\u2019une parole saccadée y vibraient encore, confusion d\u2019organes, déplacement des messages destinés au cerveau, ils ont essayé de rétablir le courant électrique aucune trace de sang, aucun conduit l\u2019espace avait l\u2019air perforé par des cascades de météores ayant laissé dans son cœur le parfum du nickel et du fer.La voisine des rêves Elle portait l\u2019hiver dans les plis de sa jupe l\u2019été traînait derrière elle comme un arc-en-ciel elle passait ses jours près du ruisseau loin de la cacophonie de la ville mettant tous vos mots dans un sac imperméable avant de disparaître sous la fumée des rêves.Trésors de la lampe Elle a posé sa lampe au pied de l\u2019arbre renversant la caisse de trésors de son enfant, ciel lamboyant de feux d\u2019artiice ses bras encore bleus et mauves de relets, les chats sauvages rôdent dans la forêt jaunes et noirs comme dans les livres d\u2019enfants leurs dents brillent chaque fois qu\u2019elle change la position de la lampe pour accueillir les ombres et les lammes des jours inconnus. 196 SECTION II Poésie/Création Quel est son nom, le sais-tu ?Naissance anonyme parmi les ombres perte de clarté, atmosphère bleuâtre, tu as écarté les feuilles pour mieux voir cordon ombilical sur l\u2019eau des yeux de poisson curieux tout s\u2019attache aux fougères la bouche le nez les bras frêles qui cherchent encore la chaleur du corps abandonné.*** Andrea Moorhead, directrice de la revue internationale Osiris, a publié plusieurs recueils de poèmes dont Présence de la terre aux Écrits des Forges, Géocide et À l\u2019ombre de ta voix aux Éditions du Noroît et The Carver\u2019s Dream au Red Dragonly Press.Elle est récipiendaire du Prix international de poésie Antonio Viccaro 2018.Étant aussi photographe amateure et naturaliste passionnée, ses photographies ont paru dans de nombreux livres à Anterem Edizioni en Italie. POSSIBLES Automne 2019 197 Louise Par Marie-Eve Blanchard coupable de crime au premier degré ça aurait pu * être toi la femme laissée pour morte près du poêle à bois * la manchette de ce matin te sert pour alimenter le feu 198 SECTION II Poésie/Création qui te consume et qui brûle la nouvelle du jour comme sur toi l\u2019ivresse des derniers mois * vous avez bu des caisses de 24 pour vous rendre l\u2019amour habitable dans cette maison où les moisissures prolifèrent derrière les murs de vos promesses * les bûches qui crépitent dans le poêle à bois te rappellent les mots lammèches dits POSSIBLES Automne 2019 199 * ceux capables de décimer terres et forêts maisons et villages rangs et familles de mettre à feu et à sang mère et père amante et amant * tu te dis que même si tu enrichissais ton vocabulaire de pauvre des barils de mots remplis d\u2019espoir pétrole ça init toujours tôt ou tard par avoir la peau de quelqu\u2019un 200 SECTION II Poésie/Création la tienne de peau de chienne * l\u2019amour lorsqu\u2019il est noir liquide tout que tu te dis * tu regardes les bûches partir en fumée et penses au fait que tous les carburants possèdent une même propriété dégainer la honte * honte de ne savoir POSSIBLES Automne 2019 201 dire * durant les saisons de chômage quand les enfants te demandent pourquoi Chibougamau ce n\u2019est pas le bout de ciel qui ferait briller leurs yeux dans un clair irmament mais le bout de la civilisation asphaltée où les chiens errants hurlent au reste du monde qui ne les entend pas * qui 202 SECTION II Poésie/Création ne t\u2019entend pas ne pas savoir dire la plus analphabète des pulsions * car même les gestes conformes à l\u2019ordinaire (une caresse sur la nuque qui donne à croire que tout ira bien) tu ne sais plus les faire parler vrai * dans ces moments où le vraisemblable t\u2019échappe tu voudrais avoir appris à discerner les mots qui te manquent de ton manque de moyens * contre le poêle à bois est encore accoté là POSSIBLES Automne 2019 203 le tisonnier * c\u2019est un matin de décembre que se sont élevés les tisons de votre désarroi commun tu jetais le bois d\u2019allumage dans le foyer de votre hiver conjugal long et froid et sec au beau milieu de ce décor traversé de bord en bord par une rivière shabo gamaw les mots lammèches te sont arrivés en pleine gueule * comme d\u2019autres s\u2019enfargent en recevant un bâton de hockey 204 SECTION II Poésie/Création dans les jambes tu as perdu pied dans le ventre de la fournaise * étendue sur le plancher près du poêle à bois tu regardes l\u2019écorce des bûches se réduire en cendre comme la peau de ton bras de ton cou de ton visage noircie et cartonnée * tu te demandes pourquoi ne pas avoir mis en carton les dernières années à vous saouler de vouloir encore vous aimer à vous saouler POSSIBLES Automne 2019 205 de vos amours mortes à vous saouler jusqu\u2019à la lie de votre in du monde à vous saouler des résidus de ce que vous étiez avant quand votre bout de ciel se faisait l\u2019écho de vos aboiements à la lune nouvelle et gibbeuse et pleine de vos rêves habitables * près du poêle à bois tu te dis que c\u2019est peut-être toi la femme laissée pour morte près du poêle à bois * et tu en crèverais tant tu en brûles d\u2019envie * 206 SECTION II Poésie/Création mais les gens de ta trempe ça ne crève pas que tu te dis tu ramasses les restes du journal par terre les mets dans le feu et soules shabo gamaw *** Lauréate du Prix de poésie Radio-Canada 2017 pour son poème Louise, Marie-Eve Blanchard a collaboré à divers projets artistiques auprès de Chloé Sainte-Marie, dont le conte musical Une étoile m\u2019a dit pour lequel elle a terminé les textes des chansons inachevées de Gilles Carle.Sur À la croisée des silences, le dernier livre-disque de Chloé Sainte-Marie, on peut entendre sa poésie récitée.Marie-Eve est titulaire d\u2019une maîtrise en études littéraires de l\u2019Université du Québec à Montréal.Féministe engagée, elle travaille et s\u2019implique dans des organismes communautaires en défense collective des droits.Lorsque la conciliation travail-famille-implication le lui permet, elle consacre son temps à l\u2019écriture d\u2019un premier recueil de poésie.Références Ce poème, reproduit ici avec la permission de l\u2019auteure, a aussi été publié sur le site web d\u2019Ici Radio-Canada (plateforme Prix de poésie) : https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1064774/finaliste-prix-poesie- radio-canada-2017-marie-eve-blanchard (page consultée le 31 octobre 2019). POSSIBLES Automne 2019 207 Rencontre Par Muriel Faille (voir aussi l\u2019article d\u2019André Seleanu, Artistes solidaires : hommage au geste, à la in de cette section) 2019.Huile sur toile, 81.3 x 71.1 cm. 208 SECTION II Poésie/Création *** Muriel Faille, peintre, graveur et éditrice québécoise, est lauréate du premier prix du Symposium d\u2019Iberville, du prix de l\u2019Institut Thomas- More de Montréal (2005) et du prix international St-Denys-Garneau pour les 28 ans de production et de difusion du livre d\u2019artiste.Au il de 45 ans de carrière artistique, elle réalise 25 expositions solo et participe à une soixantaine d\u2019expositions collectives, tout en enseignant à l\u2019Université de Sherbrooke.Ses œuvres igurent dans plusieurs collections privées et publiques, dont Loto-Québec, Bombardier, le Musée Laurier et l\u2019Institut Thomas-More.Par ailleurs, des conférences, des commissariats et des mentorats jalonnent son parcours d\u2019artiste.Créatrice du happening artistique Champ de Mauve dans les Cantons- de-l\u2019Est (2003-2019), Muriel Faille est également fondatrice en 1983 de la maison d\u2019édition Kimanie, dont 8 titres se trouvent dans la collection de la BAnQ (Bibliothèque et Archives nationales du Québec) à Ottawa- Gatineau. POSSIBLES Automne 2019 209 passages d\u2019hiver (extrait) Par Kateri Lemmens avec des mesures de saccage des degrés de coninement un dîner faste d\u2019holodomor à se lécher les os jusqu\u2019au il devant le mur d\u2019une prison de Leningrad les poches pleines de poèmes et de lettres froissées d\u2019Anna Akhmatova et de Nadejda Mandelstam comment chante le monde à l\u2019agonie des cendres entre les dents collées au palais un poumon manquant nos chants de thorax essoulés de rééduqués cardiaques des vallées de silicone (je pourrais te dessiner la carte, elle s\u2019étendrait sur les siècles) * à quoi ressemble l\u2019image de la transparence à Salluit dans la tourbière où on enfouit mes cartilages mes sortilèges je dis je et je ne suis personne je dis je et je dis les autres à l\u2019hôpital sur le lit un crayon dans la gorge je les entends ils perdent ma pression 210 SECTION II Poésie/Création ils me perdent dans le froid artériel sur la table d\u2019opération dans les calculs de rentabilité au point mort sur le champ d\u2019honneur des étoiles qui montent dans les veines doucement, le monde s\u2019éloigne et je m\u2019en vais au cœur comme on se cache enfant dans les caves les greniers au fond des lacs pour ne pas être trouvé est-ce que je suis née pour ça partir rejoindre le cœur pur et intouché que j\u2019ai donné * on la crachera la sagesse en ilets de sang dans les rivières tout ira vers le bleu de plus en plus noir de plus en plus froid tous les rêves du monde tous les souvenirs du monde même la promesse d\u2019Akhmatova qui n\u2019a jamais oublié chaque caresse bien avant le froid bien avant la Kolyma Ossip dans les bras de Nadejda le petit garçon tenant la main de Sylvia Plath le tilleul décapité et la tombe de Tsvétaïeva POSSIBLES Automne 2019 211 les tilleuls les tombes les aimés et notre dernier pays bleu et de plus en plus froid * mais bien avant il y aura un dernier moment une embolie de chevrotines faite de main d\u2019homme à portée de cœur des meutes de chiens avec des cornes revenus de Tchernobyl la carte ouverte et un paquet de bisphénol A pour fumer * il neigera à plein ciel dans l\u2019univers dernière magie des artiiciers est-ce qu\u2019on aura assez d\u2019entailles pour les sources est-ce qu\u2019on se sera aimé donné assez \u2013 notre seule vie notre seule chance \u2013 et tout sera oublié *** Kateri Lemmens : Ex-punk.Ex-joueuse d\u2019échec.Ex-espionne russe.Ex- apicultrice.Expressive, exubérante et territorialement expansible.Ex- mythomane (écrivaine) et (quand même) expérimentée prof de lettres (UQAR). 212 SECTION II Poésie/Création Deux poèmes Par Marina Maslovskaïa Traduction du russe : Anatoly Orlovsky ?* Ma forêt ma colline Où les arbres sont si denses Que leurs feuilles comme de l\u2019herbe Poussent par toufes En hiver tes sillons Tout tremblants sous la neige J\u2019y plantais un ciel terne Je songeais à ma fuite J\u2019ai pensé s\u2019il existe POSSIBLES Automne 2019 213 Quelque route sinueuse Qu\u2019elle soit sans balises Que je me perde et l\u2019oublie Et que mon unique guide Soit cette lumière pâle D\u2019une journée enneigée Et mon double Mon double ?-?\u2013 ?-?«?» ?* Né aujourd\u2019hui et porté au rivage dans mes bras Nu lisse caillou petite planète infertile Je ne peux plus rien pour toi Quelqu\u2019un d\u2019autre te donnera Nom et voix Vogue si léger sur les lots \u2013 Mon appel-roue-cri de ralliement Mon murmure à tes trousses « sois vivant » Cri et murmure tôt dispersés aux quatre vents Je ne peux plus rien pour toi Je ne saurai sans retour Te renier ni t\u2019accorder mon amour 214 SECTION II Poésie/Création *** Poète et peintre originaire de Saint-Pétersbourg en Russie, immigrée au Québec en 1991, Marina Maslovskaïa est diplômée de l\u2019Académie des Beaux-Arts de Saint-Pétersbourg, ainsi que de l\u2019Université de Montréal (1999).Dès sa jeunesse, elle inscrit son œuvre poétique dans la culture sui generis de sa ville natale.Solitaire, spirituelle, immergée dans la nature nordique environnant sa cité-monde, Marina se fait cependant connaître par quelques auteurs marquants de son époque, dont Viktor Krivouline (1944-2001), l\u2019un des fondateurs de la « seconde culture » pétersbourgeoise dans les années 1970.Exposant régulièrement ses œuvres plastiques à Montréal et ailleurs, Marina a aussi récité dans notre métropole sa poésie russe et française avec, en perspective, une publication et un rayonnement à la mesure de cette voix vive et profonde. POSSIBLES Automne 2019 215 Poésie de l\u2019Inachevé (extraits) Par Carole Sorbier 1.entre ta dernière voyelle et ma première note ton silence est un son entre ma dernière voyelle et ta première note 2.sans te connaître j\u2019ai reconnu le banc d\u2019aucuns y gravent des mots au vent des rendez-vous j\u2019y ai trouvé ton gant posé ma joue de ton jardin j\u2019ai emporté le banc 3.Rappelle-toi cet instant ce jour ivre de repos L\u2019Éternel planait 216 SECTION II Poésie/Création sur le vol immobile des éperviers Je t\u2019ai vu sortir des lots l\u2019empreinte de l\u2019île à tes pieds Rappelle-toi cet instant cette eau qui sortait des pierres Il faisait si tôt 4.Un jour on ne se connaît pas puis on danse sous les étoiles on se frôle on s\u2019en va À voiles coupées du mât se balancent les inséparables seuls contre les magnolias 5.Quand plus rien ne durera que les parfums suaves de miel de myrrhe entre mes doigts le soleil aura pleuré toutes ses larmes d\u2019abeilles et la mort me quittera toujours POSSIBLES Automne 2019 217 ___ Vertige d\u2019inini sans abîmes ni brisures d\u2019amour 6.Entre les gonds criards brûle la rouille \u2014 l\u2019outremer couvre l\u2019ultime oiseau du crépuscule *** Née à Paris, Carole Sorbier a découvert l\u2019Amérique pour des raisons professionnelles et d\u2019études, mais c\u2019est Montréal qu\u2019elle a choisie pour vivre il y a plus de 20 ans.Après des études universitaires en droit, elle a travaillé dans le milieu de la science politique où elle a appris le métier de réviseur qu\u2019elle continue d\u2019exercer au Québec dès que l\u2019occasion s\u2019y prête ain de rester au plus près des mots.Par-dessus tout langage, c\u2019est pour la poésie qu\u2019elle vibre.Les poèmes sont extraits de son recueil à paraître, Poésie de l\u2019Inachevé. 218 SECTION II Poésie/Création Réminiscences Par Pauline Michel Mi-réveillée, l\u2019étais-je ?Par un cri.Un appel.Deux notes stridentes.Répétées, inversées : MI-RÉ-RÉ-MI Et la gamme des souvenirs déchante.Réminiscences ?RÉ-Mi-ni-sens, ni mémoire cohérente.L\u2019œil distrait, par je ne sais quoi d\u2019invisible, j\u2019ai glissé.Mille fois.Accidents bêtes.Je me suis retrouvée sur des dalles miroirs, face à mes yeux efarés, mes yeux d\u2019enfant égaré et les yeux de verre de ma poupée, interrogatifs : - Qu\u2019es-tu devenue ?Qu\u2019as-tu fait du temps de ta vie ?- Sais pas, sais plus.Tout oublié.Sauf les billes de verre qui roulent, mouillées des larmes, de qui ?Qui a perdu ses yeux ?Pourquoi ?Qui pleure dans ma mémoire ?Me suis alitée après la chute de mes illusions.Mon nom est tombé et s\u2019est fracassé en voyelles et consonnes lancées à l\u2019aveuglette.Illisible parmi les projets non signés.Repris sous d\u2019autres noms par qui sait jongler avec les morceaux d\u2019âme, d\u2019identité.Les recoller sans que rien n\u2019y paraisse.Qui peut maintenant me nommer ?Même pas moi.Mes lèvres prononcent en silence, dans le noir : À l\u2019aide ! Qui suis-je ? POSSIBLES Automne 2019 219 Un peuple entier se pose cette question\u2026 répétant une devise atrophiée : « Je me souviens » \u2026 de rien.De rien.*** Pauline Michel a publié sept romans, des recueils de poèmes, un recueil de nouvelles, une pièce de théâtre, des livres de chansons, des contes pour les enfants, des livres scolaires.Scénariste, elle a participé à des séries télévisées et à des documentaires.Quatre de ses livres ont été traduits en anglais ; une vidéo en anglais et en espagnol ; une nouvelle en chinois pour une anthologie.Elle a reçu plusieurs prix.Auteure-compositrice-interprète, elle a fait de nombreuses tournées de poèmes et chansons en France, au Canada et en Afrique.À la suite d\u2019un appel de candidatures à travers le pays, elle a été nommée Poète oiciel du Parlement du Canada (2004-2006).https://fr.wikipedia.org/wiki/Pauline_Michel 220 SECTION II Poésie/Création Didascalie per la lettura di un giornale 1 Instructions pour la lecture d\u2019un journal 2 (extraits) Par Valerio Magrelli Traduction de l\u2019italien : Francis Catalano Dov\u2019è la Vita che abbiamo perso con la vita?Dov\u2019è la saggezza che abbiamo perso con la conoscenza?Dov\u2019è la conoscenza che abbiamo perso con l\u2019informazione?T.S.Eliot Où est la Vie que nous avons perdu avec la vie?Où est la sagesse que nous avons perdu avec la connaissance?Où est la connaissance que nous avons perdu avec l\u2019information?T.S.Eliot Data Si comincia da qua, luce di stella morta giunta da un trapassato presente.Il suo oggi è lo ieri, luce-salma, memoria di un oltretomba quotidiano.1 Didascalie per la lettura di un giornale, Valerio Magrelli, Einaudi Editore, Turin, 1999.2 Instructions pour la lecture d\u2019un journal, préface et traduction de Francis Catalano, Écrits des Forges/Phi, Trois-Rivières, Luxembourg, 2005.Traduction couronnée par le prix John Glassco remis à Francis Cata- lano par l\u2019ATTLC.Extraits reproduits ici avec la permission de l\u2019auteur et du traducteur. POSSIBLES Automne 2019 221 Date On commence par ici, lumière d\u2019étoile morte parvenue d\u2019un présent trépassé.Son aujourd\u2019hui est l\u2019hier, lumière-dépouille, mémoire d\u2019un outre-tombe quotidien.Santo Quel nome che accompagna il giorno del giornale porta il ricordo di un corpo straziato.C\u2019è sempre un vescovo, un martire o una vergine a tingere di sangue sacro il frutto delle rotative - non olive ma inchiostro sotto il torchio.Saint Ce nom accompagnant le jour du journal porte le souvenir d\u2019un corps torturé.Il y a toujours un évêque, un martyr ou une vierge pour tacher de sang sacré le fruit des rotatives \u2013 non olive mais encre sous presse.* 222 SECTION II Poésie/Création Codice a barre Onoriamo l\u2019altissimo vessillo che sventola sul regno della cosa l\u2019anima crittograica del prezzo rosa del nome e nome della rosa mazzo di steli, fascio di tendini e di vene - polso per auscultare il battito del soldo.Code-barres On honore le très haut vexille qui lotte sur le règne de la chose l\u2019âme cryptographique du prix rose du nom et nom de la rose bouquet de tiges, gerbe de tendons et de veines ?pouls pour ausculter le battement du sou.Elenco distributori Sta sotto il cofano, giusto davanti, occupa il vano motore.Tipograia, concessionaria pubbli- cità, amministrazione, redazione.Lezione di meccanica: POSSIBLES Automne 2019 223 le rotative al posto dei cilindri e inine il movimento del veicolo, l\u2019invisibile forza propulsiva della notizia.L\u2019annuaire des distributeurs Il est sous le capot, tout juste devant, il prend la place du moteur.Typographie, concessionnaire, publicité, administration, rédaction.Leçon de mécanique : les rotatives alternent avec les cylindres et enin le mouvement du véhicule, l\u2019invisible force propulsive de la nouvelle.Dall\u2019interno La funzione proilattica del linguaggio politico consiste nell\u2019impedire un contatto diretto tra le cose.Grazie allo sviluppo dei nuovi materiali, il codice è oramai ridotto a un velo impercettibile (starei per dire inconsutile), che fa sentire tutto dove non passa niente. 224 SECTION II Poésie/Création Nouvelles de l\u2019intérieur La fonction prophylactique3 du langage politique consiste en l\u2019empêchement d\u2019un contact direct entre les choses.Grâce au développement des nouveaux matériaux, le code se voit désormais réduit à un voile imperceptible (j\u2019allais dire sans couture4), qui fait que l\u2019on ressent tout là où rien ne passe.* Esteri Euro, neo-metamorfosi, mito nuovo di zecca con una fanciulla rapita dal suo bestiale amante e tramutata in valuta resa moneta vergine.Nouvelles de l\u2019étranger Euro, néo-métamorphoses, mythe frappé et lambant neuf avec une jeune ille enlevée par son bestial amant et transformée en devise rendue monnaie vierge.3 Profilattico veut aussi dire « préservatif » [NdT].4 Inconsutile renvoie aussi à la tunique sans couture de Jésus [NdT]. POSSIBLES Automne 2019 225 Dal nostro inviato a: Trois-Rivières, Québec, capitale mondiale della cellulosa Questo odore di pesce e di zolfo, quest\u2019aria dove come fuochi fatui guizzano zolfanelli e pesciolini celesti, non ha a che fare con reti né con iamme, bensì con una lenta metamorfosi del legno, con tronchi macerati che diventano zuppa e pappa e magma e ibre: la carta.Sento il mondo corrompersi, disfarsi e Dafne proseguire la sua corsa per diventare, dopo fronda, pagina.De notre envoyé spécial à Trois-Rivières, Québec, capitale mondiale de la cellulose Cette odeur de poisson et de soufre cet air où tel un feu follet glissent les allumettes et les petits poissons célestes, elle n\u2019a rien à voir avec les ilets ni avec les lammes mais bien avec une lente métamorphose du bois, avec les troncs macérés devenant soupe et purée et magma et ibre : le papier.Je sens se défaire, se corrompre le monde et Daphné continuer sa course pour devenir, après frondaison, page. 226 SECTION II Poésie/Création *** Valerio Magrelli, né à Rome en 1957, s\u2019airme dès son premier recueil, Ora serrata retinae, comme un poète remarquable d\u2019une grande profondeur.Son recueil suivant, Nature e venature, reçoit le prestigieux prix Viareggio, en 1987.Il entame en 2003 une quadrilogie en prose qui comprend Nel condominio di carne, La Vicevita, Addio al calcio et Geologia di un padre, ce dernier livre étant récompensé par le prix Bagutta en 2014.Auparavant, en 2003, il obtient pour l\u2019ensemble de son œuvre le prix Feltrinelli décerné par l\u2019Accademia Nazionale dei Lincei.Également traducteur éclectique et exceptionnel, il reçoit en 1996 le prix National, remis par le président de la République. POSSIBLES Automne 2019 227 Fracture, double (extraits) Par Ghislaine Pesant Ce qui se dit mais s\u2019interdit ce qui se dit s\u2019interdit où ce qui se dit et s\u2019interdit ce qui se dit s\u2019interdit donc car ce qui se dit s\u2019interdit ce qui se dit ni(e) ce qui s\u2019interdit ce qui se dit or s\u2019interdit de s\u2019efacer ce qui se dit inalement de s\u2019interdire de se dire ce qui se médit et s\u2019inédit de tout cela cent fois sur le métier sept fois dans la bouche avant de ne pas parler tout cela tourne autour d\u2019écrire de s\u2019écrire, de l\u2019écrire ça me dépasse de voir que ça ne va pas de soi ça me dépasse ce que j\u2019entends ce que je lis dans ce que tu écris toi qui t\u2019écries dans la blancheur des nuits agitées quel sombre dessein peux-tu bien nourrir dans l\u2019avancée fragile sur les bords de la fracture ?* 228 SECTION II Poésie/Création Fracture, double vie, double que l\u2019on soit pour ou contre une naissance mère mère outre là voici que le bord de mer s\u2019estompe derrière qui a consenti à gagner le large et de sèches paroles pourra jaillir une parole tantôt liquide tantôt pyrogravée *** Ghislaine Pesant se consacre à lire-écrire-vivre et vice versa.Références Pesant, Ghislaine.1999.« Fracture, double.Poèmes ».Montréal : ©Les Éditions Varia.Reproduit ici avec la permission de l\u2019auteure. POSSIBLES Automne 2019 229 Sans titre (techniques mixtes sur papier) Par Danielle Lauzon 2019.Techniques mixtes sur papier, 30 x 20 cm. 230 SECTION II Poésie/Création Bien que ma peinture soit abstraite, mon approche picturale est narrative.Mes œuvres racontent.(\u2026) Des histoires universelles, intemporelles, qui s\u2019adressent à l\u2019essence de l\u2019être, qui se tracent au il de notre genèse commune.Et ici et là, dans l\u2019abstraction onirique des toiles, s\u2019entrecroisent motifs anciens, primitifs et objets du petit quotidien.Et s\u2019interpellent nos propres histoires.Danielle Lauzon, démarche artistique *** Après des études de premier cycle en histoire de l\u2019art, la peintre Danielle Lauzon complète plusieurs cours et ateliers en arts visuels.Elle participe à de nombreuses expositions collectives depuis 2009 et expose pour la première fois en solo en 2010 à la Galerie Luz de l\u2019édiice Belgo à Montréal.Elle vit et peint à Sainte-Julienne, dans Lanaudière, tout en exposant au Québec et à l\u2019international : en Italie, en Jordanie, au Maroc.Ses œuvres font l\u2019objet d\u2019acquisitions par des collectionneurs à travers le monde, dont récemment au Qatar. POSSIBLES Automne 2019 231 Révélations tranquilles; la peau, l\u2019amour, la musique.Par Pascale Des Rosiers Ce qui est dit n\u2019est jamais ce qui est entendu je m\u2019enferme dans les notes noires ou blanches la religieuse corbeau de mon enfance ne s\u2019est jamais envolée rien en commun avec la charmante sœur de la télévision la musique était un long chemin escarpé je n\u2019avais ni talent ni beaucoup d\u2019intérêt il fallait faire avec qu\u2019est-ce que tu veux ma petite tu te rattraperas avec la théorie c\u2019est ainsi que je t\u2019ai raconté l\u2019anecdote tu as souri indulgence un peu envieuse chez toi il n\u2019y avait pas de piano aller à l\u2019école était un privilège alors les sœurs tu les aimais.Pauses croches noires blanches rondes il arrive que nos sens se taisent et nous boudent et l\u2019onde reste muette mais il arrive aussi que du mouvement des corps naisse un silence orage dru qui nous assaille nous transperce nous laisse assommés de liberté ensuite c\u2019est sûr on veut recommencer on veut le retrouver dans chaque chagrin chaque accord tremblant on suit les traces des sons leurs secrets on essaie d\u2019entendre la mer déferler même au milieu de la rue.J\u2019essaie encore je te parle de musique je veux dire la langueur et la joie mais d\u2019anciennes images s\u2019imposent des textes de Boris Vian musique noire ou blanche et je me retrouve à La Nouvelle-Orléans ou assise au bar dans les années quarante à écouter Billie Holiday et c\u2019est une belle image cool bien sûr mais ce n\u2019est pas ce que je veux dire les mots ne m\u2019entraînent jamais où je veux.Alors je te raconte d\u2019autres tonalités est-ce que les sons ont des couleurs mais Rimbaud s\u2019égare dans l\u2019harmonie diabolique du triton diabolus in musica l\u2019histoire de la musique l\u2019art sonore contemporain nous voilà loin de nos souvenirs incapables de retenir cette petite tristesse mélodie persistante portée échappée une histoire qui bat des ailes une vague 232 SECTION II Poésie/Création fatiguée au-dessus du goufre.Tu me parles de cassaves de lambis de féroces d\u2019accras de morue d\u2019une maison sans électricité ni eau courante où les enfants dorment sur des nattes à dérouler le soir et à remballer le matin je réponds à partir d\u2019une petite ille avec des couettes jouant à la marelle dans l\u2019entrée de garage d\u2019un bungalow split level en attendant de regarder Bobino à la télé nous nous trouvons bien exotiques nous savons déjà ce que ça signiie mais nous regardons ailleurs nous cherchons ailleurs la mer au bout d\u2019une phrase ou une île colonne bien droite dressée dans le vent.Est-ce qu\u2019il s\u2019agit des heures noires et des heures blanches est-ce qu\u2019il est question de la couleur de la nuit ou celle de la peau est-ce qu\u2019il est possible de dire que ton odeur me fait chavirer que la texture de ta peau me bouleverse encore et que je voudrais tellement tellement y croire encore même si bon madame ça suit là vous ressemblez à la caricature de la nounoune blonde là madame reprenez-vous un peu quoi mais je laisse durer je me suspends comme dans cette seconde qui lotte à la in d\u2019un concert avant de comprendre que c\u2019est ini et qu\u2019il faut revenir à soi et applaudir et rentrer se coucher.Et je ne sais plus où assoir mon malaise et je n\u2019arrive pas à échapper à mon cliché je suis la White Woman Who Cries et me voilà en train de démontrer How White Women\u2019s Tears Oppress Women of Colori1bien malgré moi ah oui ça y a pas de doute les amis c\u2019est bien malgré moi mais quand même je le sais bien que je devrais juste me taire et que parler de nous deux est déjà usurper la parole et c\u2019est certain que quand on s\u2019engage là-dedans on devient vite tout mélangés est-ce que je peux dire que tu me manques ou est-ce de trop ?Au début les yeux ouverts puis voilà qu\u2019ils se ferment pour surtout ne pas voir la tristesse qui avance et rappeler l\u2019abandon facile et clair l\u2019élégance des longues jambes une certaine façon de les déplier l\u2019océan i Accapadi, Mamta Motwani, When White Women Cry: How White Women\u2019s Tears Oppress Women of Color, The College Student Afairs Journal, vol.26, no 2, 2007. POSSIBLES Automne 2019 233 ses failles souterraines le débordement et surtout ignorer les vibrations de l\u2019air brûlant ce qu\u2019il révèle des limites de la transparence.L\u2019histoire a un poids et la couleur et la musique et la respiration ont un poids et le quotidien a un poids es-tu cet homme qui se lève et s\u2019habille pour le travail pour négocier son hypothèque pour acheter une voiture de luxe pour dire ça y est j\u2019y suis ça y est arrivé resté obtenu gardé ?Toutes les femmes de ton enfance la grand-mère qui grillait les crabes mieux que quiconque au Cap la mère que la famille avait snobée parce que trop foncée la ille qui cherche son relet dans tes yeux et bien sûr oui bien sûr la femme qui n\u2019a rien à se reprocher toutes ces femmes noires leurs cheveux leur rire leur démarche est-ce trahison de m\u2019avoir aimée et je remarque que déjà oui déjà je suis au passé.La lumière sa musique se noient de temps en temps je n\u2019y peux rien je suis incurablement blanche il me reste un sursaut une petite langueur tendre et ô combien involontaire lorsque j\u2019entends l\u2019accent de ton pays sa prosodie chantante et ses r avalés et je souris toujours un peu parce que l\u2019amour c\u2019est déjà compliqué quand c\u2019est facile alors imaginez quand chaque matin on s\u2019accroche les pieds dans les symboles.Les sons de nos enfances les dissonances quelques harmonies rondes galets qui tombent la rivière court loin de nos désirs absurdes mousse humide un peu fraîche forêt sans angoisse à une certaine époque tu m\u2019as aimée et je comprends l\u2019odeur de l\u2019herbe se coucher se blottir dans la fragilité des lieux regarder glisser la musique une branche lotte et je reste au milieu de ma peau. 234 SECTION II Poésie/Création *** Pascale Des Rosiers est née en 1962 à Montréal où elle vit toujours.Elle est psychiatre et étudie également en littérature à l\u2019UQAM.Elle a publié des textes dans des revues au Québec (XYZ, Estuaire, Gaz Moutarde, Exit), en Belgique (L\u2019Arbre à paroles) et au Mexique (Siglo XXI).Elle est l\u2019auteure de trois recueils de poésie : La nuit se cherche dans les regards (Écrits des Forges, 1995), Vertige lumineux de l\u2019errance (Écrits des Forges, 2002) et Jardin brisé (Éditions de l\u2019Hexagone, 2018).Elle travaille présentement à l\u2019élaboration de son quatrième recueil tout en développant l\u2019écriture de nouvelles. POSSIBLES Automne 2019 235 J\u2019ai embrassé le chant de l\u2019olivine rêveuse avant qu\u2019elle ne touche le sol (extraits) Par Stève Michelin * Fleur givrée de l\u2019Esprit comète odorante j\u2019appelle tes abeilles ramant dans la pure simplicité de l\u2019épanchement Ma rainerie est endolorie Toutes mes mers se lavent des débris du jour pour guetter les bêtes sauvages Le chant d\u2019un naufrage frontalier.* Chaque poème qui s\u2019écrit de lui-même est un nouveau végétal exaucé Une église aborigène qui s\u2019étofe et se cuirasse Un nouvel organisme viviiant les branchies de la chevelure d\u2019Orphée.* Ton Oratorio n\u2019est que pâle chansonnette devant le frôlement de mon haleine sur les cuirasses sidérales N\u2019entends-tu pas tous les clochers valses ininterrompues pollinisant les contrées de vos pas perdus Tu ne soulèves que du sable ce que tu appelles Minerve 236 SECTION II Poésie/Création * Prose poétique substrat embrasant la gerbe des fenaisons du soir Civet dans l\u2019ondoiement des mots aux abords du village Chantepleure des paroles familières *** Stève Michelin, poète longueuillois, récemment publié en France et au Québec.« Je dirais de moi-même, comme le dit Nathalie Nothomb d\u2019elle-même, que c\u2019est le manque du pays natal qui me forge ».Né à Sedan (France) près de Charleville la ville de Rimbaud, là où je prenais le train pour aller retrouver ma grand-mère, j\u2019ai grandi en Mauricie (Québec) partageant les ruelles, les bois, les sports de la région.Pianiste compositeur de musique contemporaine, homme de foi donc du vivace de la nature (voilure de l\u2019invisible), je suis le citoyen mitoyen des frontières poreuses.Références Michelin, Stève.2019.« J\u2019ai embrassé le chant de l\u2019olivine rêveuse avant qu\u2019elle ne touche le sol ».Nantes : ©Éditions du Petit Véhicule, Collection « La galerie de l\u2019or du temps ».Reproduit ici avec la permission de l\u2019auteur. POSSIBLES Automne 2019 237 Été Indien II Par Mona Ciciovan 2018.Huile sur toile, 122 x 122 cm. 238 SECTION II Poésie/Création *** Mona M.Ciciovan, peintre montréalaise d\u2019origine roumaine, diplômée de l\u2019UQÀM et de l\u2019Université de Montréal, est devenue une igure marquante de l\u2019art contemporain local, avec 20 ans de carrière en création artistique, de multiples expositions, ainsi que plusieurs œuvres dans des collections privées et publiques, autant au Canada qu\u2019à l\u2019international (New York, Washington, Boston, Miami, Paris, Madrid, Singapour, Nassau, Bucarest, Cluj).Dans les mots de la critique d\u2019art Dorota Kozinska, écrivant dans Vie des Arts (trad.de l\u2019anglais), « le plaisir de contempler la magie urbaine de Ciciovan est purement esthétique, même pas émotif mais plutôt de l\u2019ordre de la rélexion, comme une vision brièvement entraperçue avant de sombrer au fond de la mémoire ». POSSIBLES Automne 2019 239 Introduction à l\u2019étude du tracé des ombres Par Pierre-Louis Quenneville J\u2019étais encore, alors, dans la bulle de l\u2019enfance, d\u2019où l\u2019on observe le monde sur l\u2019écran blanc et lisse de notre coquille.Et nos voisins de l\u2019univers entraperçu dans la demi-transparence de notre coque s\u2019animent de nos propres images superposées, interférentes \u2013 englobés que nous sommes dans cet imax autogéré.Ce sera peu à peu, et plus tard, et pour certains jamais, qu\u2019apparaîtront les craquelures d\u2019où iltreront des vues franches du réel, comme lorsqu\u2019on ouvre les rideaux de la fenêtre et qu\u2019apparaît dans notre chambre le monde extérieur.M.Hütler fut pour moi cette intrusion première de « l\u2019autre monde » : nous formions, mes semblables et moi, un troupeau de poussins agités et piailleurs reclus sur le trottoir de nos explorations ; nos jeux étaient convenus : petite voiture, tricycle, patins à roulettes, ballon-chasseur, chasse aux insectes, le Cowley de la femme aux cheveux blancs, le monstre à petite tête de la rue Charlemagne, l\u2019arrosoir municipal auquel nous livrions nos pieds dénudés, le livreur de bière, Rita Letendre dans sa jupe rock n\u2019 roll, Lotta Ettore \u2013 la brune de onze ans qui avait des seins, les oiseaux nichés dans l\u2019auvent de la pharmacie, le salon de coifure de la tante Gilberte à Michelle Dion, le dépanneur-barbier qui vendait des bonbons à un sou, nos Popsicles, nos Cracker Jacks et nos Cherry Blossom, et la quincaillerie avec en sa vitrine le village western, indiens-cowboys, qui me it tant rêver, le vieux curé Hurtubise en soutane qui nous racontait en détail, et par cœur, le martyr de chacun de nos patronymes.Il y avait aussi la maison noire au pigeonnier, et l\u2019autre à la sorcière squelettique comme son balai : « Vatinacasa, vatinacasa », disait-elle en nous jetant un sort\u2026 Et puis il y avait « sac à papier ».Nous l\u2019appelions « sac à papier », pourquoi ?Nous l\u2019appelions « sac à papier », et du moment où nous le reconnaissions jusqu\u2019à celui où il refermait sa porte sur nos cris, la rue s\u2019emplissait d\u2019un concert soprano de « sac à papier », « sac à papier », «sac à papier » \u2026 Sac à papier\u2026 Il est bien loin maintenant mon « sac à papier » et cet essaim d\u2019enfants où je bourdonnais, ce voilier 240 SECTION II Poésie/Création d\u2019oiseaux aux plumes en duvet, cette meute de chiots mordilleurs, ce sofa de chatons endormis\u2026 Ce jour-là, j\u2019avais été malade et maman m\u2019avait gardé à la maison \u2013 j\u2019avais pu la convaincre (un peu avant que mes amis ne sortent de l\u2019école) de me laisser « prendre de l\u2019air », et dans l\u2019espoir de guérir, j\u2019arpentais seul le trottoir\u2026 et je sursautai : Sac à papier était là.Il caressa mes cheveux blonds : toi, tu t\u2019appelles Pierre, dit-il d\u2019une voix bizarre, lente, laborieuse, gutturale, chuintante\u2026 Moi, che m\u2019appelle Rodolphe Hütler.Il me regardait, il souriait, j\u2019étais abasourdi, statuié \u2013 ien, che fais te montrer quelque chose et il m\u2019entraîna chez lui, envoûté que j\u2019étais devenu : je n\u2019avais pas peur du sexe, ce sont les adultes qui s\u2019en inquiètent, je n\u2019avais pas peur de Rodolphe, il souriait \u2013 , mais j\u2019avais peur, je crois que je savais, allez savoir pourquoi, que j\u2019allais briser ma coquille, que j\u2019allais perdre mon enfance\u2026 J\u2019entrai\u2026 Juste derrière la porte était accroché au mur un grand carton représentant le pôle Nord ; il faisait partie d\u2019une série qui autrefois servait aux professeurs de géographie à illustrer leurs propos ; le pôle Nord donc avec des pastilles de glace sur une mer bleu marine, un iceberg, des ours blancs, des pingouins (en autobus), des esquimaux, un igloo, un traîneau et des chiens, des locons de neige en gros plan, mais surtout, une immense aurore boréale qui surplombait le reste : le décor idéal pour la dernière scène du Frankenstein de Mary Shelley lorsque le docteur poursuit son si malheureux Innommable\u2026 Tu as déjà vu une aurore boréale ?Moi si.C\u2019était pendant la guerre et mon père m\u2019avait dit : les Juifs sont des pions sur l\u2019échiquier d\u2019Hitler, fuis vers le nord! Hitler n\u2019aimait pas les juifs, et moi je suis juif, mais je suis aussi pianiste, tu sais \u2013 et regarde l\u2019aurore boréale, tu vois, elle est comme un immense clavier dans le ciel et les notes vibrent et bougent, et forment des accords, des arpèges et toute une musique, et quand tu regardes une aurore boréale, tu entends tout le concert de l\u2019univers.Tiens, viens voir autre chose\u2026 Il sortit d\u2019une boîte de carton un piano miniature avec un banc en chandelier et un mini-pianiste.Il it tourner l\u2019énorme clé qui montait le ressort de cette boîte à musique et en activa le mécanisme en soulevant le couvercle du piano \u2013.Des notes à la fois grêles et brillantes en jaillirent et je reconnus la mélodie que la famille Von Trapp chanta (dans le ilm) en récital juste avant de fuir l\u2019Autriche occupée par les nazis et qui POSSIBLES Automne 2019 241 était devenue en quelque sorte un hymne de résistance à l\u2019envahisseur et de pérennité : Edelweiss, petite leur, veille sur nos montagnes.M.Hütler, bien qu\u2019il fût tchèque, pleurait abondamment.Il se dirigea vers la table, s\u2019assit et passa ses longues mains eilées sur sa chemise de velours usé.Il demeura ainsi longuement, le regard lointain.Parfois un doigt frémissait, un autre martelait le meuble, une main esquissait un mouvement d\u2019aile\u2026 Et moi, j\u2019écoutais attentivement tout son silence.Finalement, il lissa le tapis de la table et se levant, souriant, me remercia de lui avoir tenu compagnie en me caressant la nuque.Dehors je vis qu\u2019il faisait noir.La voisine qui sortait de chez elle me cria : te v\u2019là toi! Ça fait deux heures que ta mère te cherche, a pensait que t\u2019vais été enlevé par un pervers\u2026 dépêche-toi de rentrer, pis marche sur des œufs!.J\u2019avais efectivement été enlevé, mais pas par un pervers, par un pianiste \u2013 un pianiste qui s\u2019était sauvé de la guerre jusque dans ma rue et qui, je l\u2019appris plus tard, avait eu les deux tympans crevés par les bombes : il n\u2019entendait plus la musique, ni nos moqueries d\u2019enfant, mais malgré cela, il pouvait jouer du piano sur les aurores boréales et faire chanter l\u2019univers.Je rentrai, assourdi par les remontrances de ma mère, mais j\u2019entendais quand même les craquements de ma coquille sous mes pas.*** Pierre-Louis Quenneville : à vendre ou à louer, bel homme, au sommet de l\u2019âge et de la maturité, intelligent du cœur, curieux, voyageur, artiste, mystique et contemplatif; j\u2019écris pour attirer l\u2019attention parce que j\u2019ai peur de mourir seul (j\u2019ai peur, seul, de mourir).Cherche compagnon tendre pour promenades dans la jungle époustoulante du siècle et pour entreprendre et amortir la descente (Icares s\u2019abstenir).pierrelouis.quenneville@gmail.com. 242 SECTION II Poésie/Création Poèmes choisis Par Michel Ponce LES ABEILLES Je vois de douces abeilles qui butinent Qui butinent Dans les poubelles de la ville Parmi les leurs qu\u2019elles voient seules Dans les poubelles de la ville De mon cœur\u2026 QU\u2019EST-CE ?Est-ce une rosée sur ta corolle oferte, Ou un embrun léger que la marée te porte ?Une étoile semble naître sur ta tige \u2026 Tandis qu\u2019au large s\u2019enlamme l\u2019horizon De ton parfum, je voudrais interpréter le signe ; Mais, inalement, c\u2019est l\u2019azur qui te révèle : Femme, d\u2019amour tu pleures, \u2026 Homme, d\u2019amour je tremble \u2026 LA BRANCHE CASSÉE Une branche de l\u2019arbre est tombée En même temps que mon cœur ; Tandis que de Chopin Vous terminiez une très joyeuse ballade \u2026 POSSIBLES Automne 2019 243 Votre clavier semblait bien tempéré, Alors qu\u2019en réalité il sonnait faux.Tandis que de Liszt Vous terminiez une autre très joyeuse ballade, Votre baiser m\u2019a paru si sincère, Quoique votre bouche trop lourdement fardée.À ces musiques en réalité tristes, Qui ne reconnaîtrait Chopin, Qui ne reconnaîtrait Liszt ?Mais toi, mon cœur, qui reconnaîtra ta douleur, Si ce n\u2019est la branche en même temps tombée, Si ce n\u2019est la branche cassée ?C\u2019EST LA NUIT C\u2019est la nuit.Y aurait-il autre chose ?Un oiseau qui roucoule \u2026 Y aurait-il autre chose ?Un lieu, une maison, un espace, qui soient restés inoccupés ?Un langage, jusque-là inconnu, pour ajouter du nouveau ?Tous les mots sont usés ; toutes les énigmes, résolues.Que reste-t-il ?On aurait tout compris ; alors qu\u2019en réalité personne ne comprend plus rien : il n\u2019y a plus de Mystères \u2026 Ceux-là qui déstabilisent, sapent les fondations, renversent les pensées, troublent la raison, réduisent le confort, empêchent tout progrès, soi- disant ; par une opération savante, une mathématique subtile, ils ont été oblitérés de la mémoire humaine.Le bas devient le haut, la droite se confond avec la gauche, le mal avec le bien, l\u2019insensé avec le sage.Bien mieux que l\u2019homme, dont les paroles ne veulent plus rien dire, ou presque, l\u2019orage continue d\u2019éclater, l\u2019oiseau de roucouler, le chat 244 SECTION II Poésie/Création de miauler, le chien de japper, \u2026 : derniers soubresauts de la nature, ultimes avertissements, devant la menace qui pèse et qui gronde sur tous les horizons.*** Michel Ponce, poète montréalais, a publié chez Humanitas un premier recueil de poèmes intitulé Là-bas, Toujours (2008), et un deuxième en France : Le Poème Suisant (2015, Éditions Baudelaire); il a également étudié la guitare classique auprès d\u2019André Rodrigues à l\u2019Université de Montréal. POSSIBLES Automne 2019 245 La pirogue Par Melania Rusu Caragiou Traduction du roumain : André Seleanu PIROGA Doi crocodili se zbenguie în ap?, Maimu?ele se joac?sus pe crac?, ?i câte-un fruct mai cade spre adânc, În valurile negre care plâng.Piroga a trecut ca o s?geat?i crocodilii asmu?i?i deodat?, Ca ni?te lupi l?mânzi s-au repezit S?-nghit?tot în botul ascu?it.Speriat?, o maimu?a ?ipat ?i pâlcul dintre crengi, cutremurat, Din joaca lui, o clip?s-a oprit; Piroga se salva spre asin?it, Iar crocodilii înseta?i de sânge Se-ntorc t?cu?i sub bolta care frânge În lacul negru-am?gitor ?i spaime ?i-o crud?fear?-n trunchiul care doarme.* La pirogue Deux crocodiles gambadent dans l\u2019eau, Les singes se poursuivent là-haut dans les branchages, Quelques fruits dégringolent dans l\u2019abîme De ces vagues noires qui pleurent.La pirogue passe comme une lèche, Les crocos tout à coup provoqués 246 SECTION II Poésie/Création Comme des loups afamés se précipitent Pour avaler le pactole dans leurs gueules acérées Apeuré un singe vocifère Et la troupe entre les branches gèle de frousse Dans son jeu un instant elle s\u2019arrête Mais la pirogue se sauve vers le soleil couchant Les crocos de sang assoifés Renagent bilieux, taciturnes Sous la grande voûte de feuillage.Dans le lac noir et spécieux La grande peur s\u2019est tapie Une bête cruelle sommeille sous un billot trompeur.*** Melania Rusu Caragioiu, née en 1931 à ILTEU-Arad, Roumanie.Ingénieure avec des études en bibliothéconomie.Membre des associations nationale et canadienne des écrivains roumains.Trois prix internationaux et des prix nationaux.J\u2019écris pour adultes et enfants en français et en roumain.Parutions : 10 livres de poésie, dont un en ligne. POSSIBLES Automne 2019 247 Mousson Par Catherine Hurton 2019.Techniques mixtes sur toile, 91 x 122 cm.*** Catherine Harton est née à Montréal en 1983.Elle a publié 4 recueils de poésie aux éditions Poètes de brousse.Elle a remporté le prix Alain Grandbois 2019 pour son recueil Les ordres de la nuit.En 2011, elle présente une première exposition solo : Failles.Elle poursuit sa maîtrise en travail social à l\u2019Université du Québec à Montréal. 248 SECTION II Poésie/Création « Mao écrit : \u201cL\u2019Armée de libération du peuple capture Nankin\u201d » Par George Elliott Clarke Traduction de l\u2019anglais : Jean-Pierre Pelletier Traduction en chinois (dans le recueil de Clarke) : Qi Liang \u201dMao Inks \u2018The People\u2019s Liberation Army Captures Nanking\u2019\u201d \u2013 a Lu shih April 1949 Seizing the mountain, this crazy, jagged Zigzag of crags, snow clifs, cleft, skittish rocks Lunging toward the moon\u2019s white gravity, I imagine dragons\u2019 wings brush my head.I push vertically, hear the sky break, Level the antiquated order of things.Below, the State totters.My million troops, Their hands blood-baptized, their heads lame-haloed, Scribe fresh History with bullets, grenades.The city unscrolls, awaits our crimson Calligraphy, brush-stroke and sword-stroke.Look! Snow hammers earth with leaden softness\u2026 Ah! this world\u2019s mutable: mountains become coral reefs. POSSIBLES Automne 2019 249 [Kitchener-Waterloo (Ontario) avril1 / Nisan 1985?] « Mao écrit : \u201cL\u2019Armée de libération du peuple capture Nankin\u201d » \u2013 un Lü shi2 avril 1949 S\u2019emparer de la montagne, ce zigzag accidenté, insensé Fait de rochers, de falaises enneigées, de issures, de roches instables Fonçant vers la pâle pesanteur de la Lune, J\u2019imagine des ailes de dragon eleurant ma tête.Je pousse vers le haut, entends le ciel se fracturer, Arase l\u2019ordre ancien des choses.En bas, l\u2019État chancèle.Mes troupes par milliers de milliers, 1 En français dans le texte, [NdT].2 Genre littéraire de la poésie chinoise classique. 250 SECTION II Poésie/Création Leurs mains de sang baptisées, leurs têtes de lammes auréolées, Écrivent une Histoire nouvelle avec des balles et des grenades.La ville se déploie, guette notre calligraphie Cramoisie, à coups de pinceau, à coups d\u2019épées.Voyez! La neige martèle la terre avec une douceur de plomb\u2026 Ah! ce monde est muable, les montagnes s\u2019y changent en récifs de corail.[Kitchener-Waterloo (Ontario) avril3 / Nisan 1985?] *** Quatrième poète-lauréat de Toronto (2012-15) et septième poète oiciel du Parlement du Canada (2016-2017), George Elliott Clarke est un auteur renommé, détenteur de huit doctorats honoriiques, membre de l\u2019Ordre du Canada et gagnant de plusieurs prix dont celui du Gouverneur général, ainsi que le Premiul Poesis (Roumanie), le prix de poésie Eric Hofer (États-Unis) et le prestigieux Prix d\u2019excellence Martin Luther King Jr.Professeur de littérature afro-canadienne à l\u2019Université de Toronto, Clarke a également enseigné à Harvard, Duke et McGill.Son œuvre a fait l\u2019objet de l\u2019anthologie Africadian Atlantic: Essays on George Elliott Clarke (2012).Références Clarke, George Elliott.2017.« Canticles I: mmxvii », pp.431-432.Oakville, Canada : ©Guernica Editions Inc., tous droits réservés.Reproduit ici avec la permission de l\u2019éditeur.3 En français dans le texte, [NdT]. POSSIBLES Automne 2019 251 Exaudi aurationem meam Ad Te omnis scaro veniet Exauce ma prière Que tout être de chair vienne à toi.Extrait du Requiem de Mozart « Faites comme si « je » n\u2019avais jamais existé.Et vous comprendrez.» Koan de Tenryu Mutations Par Danielle Dussault Très tôt dans ma vie, il y a eu ce terrible malentendu.Je voulais chanter.Au lieu, je me suis mise à écrire.Quand je suis venue à la musique, il était déjà trop tard.Aujourd\u2019hui, je me laisse dévorer par mes rêves.* « Si l\u2019amour existe, c\u2019est cela.Rien d\u2019autre.» La femme qui it cette déclaration les envisageait toutes d\u2019un regard perçant.Le silence ayant suivi l\u2019airmation devint lourd, pesant.La femme cacha son vieux magnétophone dans un sac à main.Cet objet constituait son bien le plus précieux.Il captait les sons, une réalité ambiante que la technologie d\u2019aujourd\u2019hui ne pouvait saisir avec nuance.En efet, les tablettes et les téléphones dits intelligents étaient inaptes à reproduire la beauté sonore d\u2019un environnement ou même d\u2019une seule voix.Pourtant, les touristes persistaient à vouloir mettre en boîte, sous forme de vidéos vacillantes, les milliers de pas qu\u2019ils exécutaient en hordes massives sur le Pont Charles.Elle serra le sac à main contre sa poitrine, sentit le poids léger du magnétophone qui contenait toute sa richesse personnelle.Ce qu\u2019elle avait entendu et reçu en plein cœur se trouvait là, enfermé dans cet objet.Elle venait de chanter le Requiem de Mozart dans l\u2019église de Saint- 252 SECTION II Poésie/Création Nicolas, place de la Vieille-Ville, avec des femmes qui la suivaient de près.Aussi, cherchait-elle à les distancer sur le pont.Depuis le début de ce voyage de groupe, elle ne cessait de les fuir.Ses compagnes commentaient chacune des statues qui se penchaient avec commisération sur les passants étourdis par leur propre frivolité.Tandis qu\u2019elle progressait d\u2019un pas rapide, les femmes lui jetèrent un regard noir.C\u2019était presque tactile.On lui cria : attends-nous ! Elle se retourna.Toutes la jaugèrent d\u2019un regard entendu.On ne lui pardonnait pas ses rêves ni la solitude dont elle était capable.Elle cherchait à se retrouver seule pour écouter l\u2019enregistrement du Requiem de Mozart.Sa voix lui demandait d\u2019avancer.D\u2019obéir à l\u2019imprécation du cœur.De suivre le chemin.L\u2019âme de Prague l\u2019avait entraînée vers le haut, là où elle n\u2019était encore jamais allée.Elle était pourtant responsable du rejet qu\u2019on lui faisait subir, car elle avait toujours dédaigné les groupes de femmes resserrés dans un même accord autour de conventions tacites.Les codes étaient nombreux, les sous-entendus lorissants.Par exemple, on ne devait jamais s\u2019adresser à un étranger sans avoir préalablement consulté le groupe.Il ne fallait pas non plus s\u2019asseoir loin l\u2019une de l\u2019autre dans les transports en commun.De plus, chacune devait surveiller sa langue, éviter de la tourner en tous sens.Mais surtout\u2026 on devait refuser de marmonner les mots d\u2019usage de l\u2019ancestral conquérant.Même quand on avait afaire à des Autrichiens ou des Tchèques qui ne connaissaient pas le français, on devait éviter de s\u2019informer en anglais.Il fallait se tenir la main et les coudes.Ne jamais sortir de l\u2019espace délimité par le cordon invisible les reliant au cercle redessiné par une cheftaine de groupe.Car il y avait toujours une maîtresse qui dominait l\u2019ensemble, une directrice de colonie, une amazone sans cheval.Les voix la poursuivaient d\u2019exhortations, lui rappelaient, par ailleurs, que tout n\u2019était que vanité.Une voix de soprano s\u2019égosilla : tout ce que tu as voulu retenir, tu vas le perdre ! Elle se rebifa.Elle s\u2019accrochait à un instant de beauté qui pût la propulser en dehors de la POSSIBLES Automne 2019 253 colonie, celle ordonnée par l\u2019étroitesse d\u2019esprit de ses membres.Elle se mit à courir pour leur échapper.L\u2019hypocrisie élémentaire qu\u2019on exigeait d\u2019elle n\u2019avait plus de prise.Elle salua au passage la statue de Saint-Antoine de Padoue sur le pont Charles, lui it un clin d\u2019œil entendu.Ne se faisait-elle pas des amis partout où elle allait ?Elle avait depuis longtemps appris à marcher hors piste, les fantômes et les saints veillaient sur elle.Comme elle assumait sa part de solitude, on l\u2019avait prise en grippe.Les petites mesquineries avaient redoublé, méchancetés auxquelles elle répondait toujours avec agaçante courtoisie.Elle se gardait bien de tourner le groupe en dérision.Elle n\u2019ignorait pas que c\u2019était elle qui prenait de travers ces femmes engoncées dans leur précieuse culture coloniale.Quand on est l\u2019objet du mépris \u2013 ce remarquable revers de l\u2019admiration \u2013, on ne sait plus très bien si c\u2019est soi ou l\u2019autre qui provoque le rejet.Mais au-delà de ces considérations, il fallait bien l\u2019admettre, rien n\u2019allait plus.Elles s\u2019étaient supportées, mais à présent les bassesses commençaient à poindre; elles prenaient un tour de plus en plus virulent, chacune s\u2019exerçant, sous l\u2019œil bienveillant de la cheftaine, à se distinguer dans l\u2019art de la violence psychologique.Cela avait d\u2019abord commencé par des allusions adroitement susurrées.Puis les regards échangés de l\u2019une à l\u2019autre, le sourcil levé, soupir à l\u2019appui.C\u2019est à ce moment qu\u2019elle avait prononcé la fameuse phrase en guise d\u2019ironie.« Si l\u2019amour existe, c\u2019est cela.Rien d\u2019autre.» Puis\u2026 pour se donner contenance face à l\u2019hégémonie du groupe \u2013 par ailleurs tout droit sorti d\u2019un village aux humeurs fermées \u2013, la dissidente avait pris un chemin de traverse pour s\u2019enfoncer au cœur de la Malá Strana.Elle s\u2019était ensuite engagée dans la Nerudova ulice.Elle découvrit avec enchantement cette rue peuplée de bâtiments baroques, de façades superposées abritant des caves gothiques.Cette rue qui conduisait de la place de Malá Strana jusqu\u2019au château de Prague, constituait \u2013 elle en eut bientôt la certitude, \u2013 une Voie royale.Elle s\u2019arrêta net au milieu des pavés. 254 SECTION II Poésie/Création Une chanson de Leonard Cohen la rejoignit là, en plein cœur, au moment où elle gravissait lentement la colline de Hrad?any.Elle vit surgir sa silhouette longitudinale en pleine lumière émergeant d\u2019une maison bleue.Il se montrait toujours avec élégance; ça lui venait sans doute d\u2019un désir d\u2019anonymat.Elle le voyait régulièrement en rêves ou en chansons, tout dépendait de l\u2019heure du jour.Jamais relation n\u2019avait- elle été aussi secrète.C\u2019était plus qu\u2019un ami, davantage même qu\u2019un amant.Depuis sa mort, son fantôme la poursuivait.Elle lui dit bonjour.Avec sa morgue habituelle, il lui répondit que cela faisait de nombreuses années qu\u2019il l\u2019attendait.Il souriait; elle en fut troublée.Bien qu\u2019elle eût préféré s\u2019attarder à l\u2019impossible amour, elle continua de monter en regardant les antiques portes peintes et les mystérieuses inscriptions qui les identiiaient.Tandis qu\u2019elle grimpait avec le sentiment d\u2019une liberté depuis trop longtemps étoufée, les pavés disparaissaient au fur et à mesure.Elle eut l\u2019impression d\u2019ascensionner.Enin, il lui sembla qu\u2019elle quittait le groupe de femmes pour de bon.Elle éprouva une sorte de vertige.Avait-elle le droit de les laisser derrière ?Pourtant, elle ne pouvait plus s\u2019arrêter.Elle devait avancer.Alors qu\u2019elle croyait avoir pris suisamment de distance, elle eut le malheur de se retourner.Elle entendit bourdonner au loin leurs voix stridentes.Elles continuaient de la suivre, guettant le geste qui pût précipiter l\u2019erreur fatale.Leonard Cohen n\u2019était plus le seul à veiller sur son parcours.Dance me to the end of love s\u2019était tu.Il n\u2019y avait plus de rempart.La solitude qu\u2019elle avait toujours vécue dans son village la happa.Les femmes criaient.L\u2019une d\u2019elle lui adressa une dernière boutade : tu seras vouée à la pauvreté si tu continues de monter.Mais les sons qui sortaient de sa bouche ressemblaient davantage à un zézaiement proche de la dyslalie plutôt qu\u2019à des syllabes franchement articulées.Elle vit que la femme avait une tête de mouche.Une vraie tête de mouche avec des ventouses en guise de cheveux.Interloquée, l\u2019insoumise n\u2019arrivait pas à croire que cette dame, si apparemment distinguée \u2013 laquelle n\u2019avait jamais perdu son vernis \u2013, pût ressembler à une mouche.Le monde insolite de Kafka lui vint à l\u2019esprit.Elle craignait elle-même de devenir un monstre minuscule, balayé par un coup de vent.Elle ne devait jamais ignorer qu\u2019elle réagissait à la moindre émotion forte, qu\u2019en elle s\u2019agitait l\u2019hydre qui aurait pu \u2013 si elle lui en POSSIBLES Automne 2019 255 avait donné l\u2019occasion \u2013 pulvériser le groupe de femmes et le réduire à l\u2019état de.Elle n\u2019osait dire le mot.Mais déjà les bourdonnements qui lui parvenaient au bas de la rue évoquaient la rumeur d\u2019insectes ailés.Elle se contenait.Mon Dieu ! Comme elle se contenait ! Décidément Kafka l\u2019avait inluencée.Elle entendit alors une phrase plus forte que les autres; une phrase qui la heurta en plein cœur.La voix de soprano était aigüe, insupportable.Tu vas échouer ! Elle essaya de repousser la parole assassine, mais trop tard.Son tympan fut envahi et se boucha.Chamboulée par la punition annoncée, elle courba l\u2019échine.Elle eut envie de faire demi-tour, mais comme il n\u2019y avait plus de pavé derrière, c\u2019était impossible.Alors, elle dut réunir tous ses eforts pour demeurer le cheval de course qu\u2019elle était, ne pas redevenir une mouche bourdonnante, un insecte à écraser, une punaise de lit.Un souvenir lui revint.À l\u2019époque, deux collègues de travail avaient fait irruption brutale dans son bureau sans fenêtre.Elles s\u2019étaient mises à la haranguer, exigeant qu\u2019elle fasse preuve de sévérité envers ses élèves.Elle se rappelait ce moment comme l\u2019instant le plus déroutant de sa vie.Elle avait dû se contenir pour ne pas que le monstre en elle réduise en bouillie les deux autres.Elle avait senti des ventouses lui pousser dans le dos, des pattes velues énormes émergeaient invisiblement des pores de sa peau, elle n\u2019aurait eu alors qu\u2019un geste à faire : elle les aurait écrasées d\u2019un seul coup de patte.Au lieu, elle avait pleuré.Oui.Pleuré dans l\u2019humiliation de ce rejet injustiié.Puis le cerveau raisonnable avait basculé; l\u2019émotion trop forte s\u2019était logée dans le corps ajoutant des couches de mélasse à la peau sans consistance de son monstre réanimé.Tandis que les deux collègues continuaient d\u2019ordonner le monde, elle ne les écoutait plus.Elle les regardait comme s\u2019il sortait, de leurs gorges enlammées, un charabia informe.Ce qui l\u2019avait alors frappée, c\u2019étaient le silence de leurs voix de soprano aigües, leur manque de talent.En les voyant s\u2019époumoner, elle avait bizarrement saisi tout le génie de Mozart.Elle entendit de la musique.Le lendemain, elle quitta le collège, délaissa la colonie et s\u2019inscrivit dans une chorale.Elle apprit 256 SECTION II Poésie/Création par cœur la voix de l\u2019alto dans le Requiem de Mozart.Et elle chanta.Alors qu\u2019elle revoyait la scène survenue au collège, la rebelle continua de monter la rue Nerudova en laissant derrière les rumeurs du groupe dont elle ne distinguait plus que les têtes à présent.Elle serrait tout contre son cœur le magnétophone qui contenait l\u2019enregistrement du Requiem dans l\u2019église baroque de Saint-Nicolas à Staré M?sto.C\u2019était l\u2019unique trésor qu\u2019elle ramenait de cette tournée de chant dont Prague fut l\u2019ultime destination.L\u2019ascension lui donna une vue en perspective de la ville.Se trouvaient à l\u2019avant-plan les toits de tuile rouge, hérissés de lucarnes.Au travers des immeubles gris, pointait, deçà delà, le vert des arbres qui absorbaient la chaleur des pavés.La brume se proilait à l\u2019horizon, mais l\u2019avant-scène brillait haut en couleurs.Elle ressentit l\u2019unité dans sa vie, la prédestination de sa fuite vers le haut.Ses lancs de cheval de course éprouvaient la fatigue : l\u2019extraordinaire épuisement qui survient toujours après une montée.Ou après un échec.Au loin, déambulaient les touristes tournoyant comme des insectes autour d\u2019un téléphone intelligent.On aurait dit des mouches.Elle sut alors qu\u2019elle était le rouge incandescent des tuiles de Prague, la rigueur des façades grises découpées sur le ciel.Elle était aussi le groupe de femmes qui, à tâtons, avançait en se tenant par la main.De même, elle devenait toutes les voix du Requiem de Mozart.Alors, elle redonna au silence sa part de beauté.Elle eut l\u2019impression de toucher le ciel, de lire une réalité diférente à laquelle elle s\u2019était attachée.Trois femmes vinrent en sa direction.Elles s\u2019adressèrent à elle en langue tchèque.Elle les comprit étonnamment comme si les mots étrangers s\u2019étaient départis de leurs frontières.Elles lui irent signe de l\u2019accompagner.Des paroles de la chanson de Leonard Cohen tintinnabulaient sous forme de fragments dans sa tête.Dance me.To the end.Of love.L\u2019une des femmes lui souhaita la bienvenue, on l\u2019invita à prendre un verre et on lui remit un bouquet de leurs.La vue en perspective de la ville lui it perdre pied.Tant de POSSIBLES Automne 2019 257 beauté\u2026 Elle eut peur d\u2019être punie par le groupe qui l\u2019attendait en bas de la colline.Elle quitta à regret ses hôtesses.Se mit à redescendre.Dance.Me.To.The.End.Elle n\u2019entendit pas le reste.Elle pleurait tout en refaisant le chemin à l\u2019envers sur les pavés qui n\u2019avaient jamais véritablement disparu.Elle dut se résoudre à rejoindre la colonie, puis à monter à l\u2019intérieur d\u2019un bus bondé de femmes.La musique avait disparu.Elle portait désormais au cœur une vision qu\u2019elle ne parvenait pas à partager.* Dans cette église, la lumière glisse doucement sur les carreaux tandis que les choristes suivent avec attention chacun des gestes de leur chef.La disposition des hommes et des femmes est entière.Ils ont tous des têtes d\u2019anges.Des têtes amoureuses et des visages de bonté.C\u2019est un moment de grâce.Assise sur un banc de bois, je suis en train de capter le Requiem de Mozart que le chœur international donne à entendre dans l\u2019église de Saint-Nicolas, place Staré M?sto.Le pianiste arrive à faire chanter le clavier électrique même si le son ne rend pas la beauté de l\u2019œuvre.Les pianistes doivent souvent soufrir en jouant sur des instruments qui n\u2019ont pas d\u2019âme.Le chef dirige le chœur avec toute sa fougue depuis une plateforme qui a été sommairement aménagée et qui craque.Le bruit ressemble à des os que l\u2019on broie.Il continue de donner ses indications sans se préoccuper des bruits ambiants.Les gestes deviennent larges lorsqu\u2019il ordonne le début du Sanctus.On entend sa respiration à travers un mouvement de crescendo puis de diminuendo.Le magnétophone capte toutes les nuances.Dans ce chœur, constitué d\u2019hommes et de femmes venus de tous les côtés de la province, et même d\u2019ailleurs dans la géographie anglophone de notre pays, il y a des talents inestimables, des voix jamais entendues.Elles se fondent les unes aux autres; elles font le pont 258 SECTION II Poésie/Création entre le ciel et la terre.Sur l\u2019enregistrement, on entend quelqu\u2019un pleurer.Je sais que c\u2019est moi.J\u2019ai beau m\u2019éloigner du micro, retenir mes larmes, les sons ne mentent pas.Ils dévoilent la faille par laquelle le cœur s\u2019ouvre, vulnérable.J\u2019aurai ainsi tout perdu.Très tôt dans ma vie, il y a eu ce terrible malentendu.Je voulais chanter.Au lieu, je me suis mise à écrire.Quand je suis venue à la musique, il était déjà trop tard.Aujourd\u2019hui, je me laisse dévorer par mes rêves.Il m\u2019arrive encore à l\u2019occasion, quand cela me chante, de diriger un chœur de femmes : des sopranos à la voix très aigüe dont j\u2019essaie de réduire le son à une expression plus douce et animale.Le bourdonnement que produisent ces femmes à la tête de mouche est génial.Elles ne susurrent plus de phrases assassines.Toutes, elles exécutent à la perfection le phrasé de Voca me benedictis.Elles sont vraiment très belles quand elles chantent.On croirait presque des voix humaines.Si l\u2019amour existe, c\u2019est cela.Rien d\u2019autre.J\u2019ai appris à prendre soin de ma faim et de mes rêves.*** Danielle Dussault a enseigné la littérature pendant plus de vingt-cinq ans et a publié plusieurs romans, recueils de nouvelles et récits poétiques.Son œuvre s\u2019articule autour de l\u2019essence humaine et met en lumière la fragilité des liens et leur complexité.L\u2019auteure a reçu la bourse Jean-Pierre Guay de la Caisse Desjardins de la culture 2019 pour un projet d\u2019écriture autour du syndrome de stress post-traumatique.Elle a aussi fait une présentation d\u2019extraits de son œuvre lors d\u2019une soirée de lecture au Musée de la littérature tchèque de Prague en juillet 2019.Quelques-uns des extraits de son œuvre ont été traduits en tchèque, en italien et en anglais. POSSIBLES Automne 2019 259 La règle du Djeu Par Roger Stéphane Blaise Il faut vaincre cette habitude de comprendre en dormant sous des repères coutumiers de classement automatique qui abolissent la possibilité d\u2019un efort lucide ouvrant la conscience à l\u2019idée nouvelle.\u2014 Roger Gilbert-Lecomte, Le Grand Jeu, avant-propos du premier numéro.J\u2019écris, en équilibre sur la ine pointe de l\u2019instinct portant mes plus beaux abîmes à bout de bras sans jamais tomber dans le goufre de l\u2019ennui.J\u2019écris, dévalant en retrait cette sempiternelle pente qui plonge de plain-pied dans l\u2019émotion vive d\u2019une image fragmentée en paquet suspect.J\u2019écris à la bonne hauteur ofrant la perspective d\u2019une friction prosaïque qui frôle l\u2019imposture du sentiment légitime d\u2019être suspendu entre les forces de l\u2019étant et de l\u2019insondable.J\u2019écris en ratissant sans in l\u2019écume des nuits blanches cherchant quelques perles multicolores que je rejetterai dans un univers déroutant.J\u2019écris comme un obsédé textuel ces passages furtifs qui se resserrent dans l\u2019accouchement pénible de termes donnant naissance à leur déformation avancée. 260 SECTION II Poésie/Création J\u2019écris par pur prétexte composant avec le vide de ce que l\u2019on doit panser et toutes choses qui tombent à pic.J\u2019écris cette réalité à la fois mouvante et incontournable, simple et augmentée, distincte et universelle, reconnaissable et imprévisible, dans un style acrobatique qui retourne toujours sur ses pieds.J\u2019écris, tout en dépliant l\u2019espace commun pour y noircir quelques moments d\u2019intimes illuminations, dans l\u2019espoir de conserver la trace vive du feu sacré.J\u2019écris, sans pouvoir le dire simplement, jusqu\u2019au jour où viendra le temps d\u2019en faire le point, avant que les mots ne se jouent de nous.J\u2019écris dans un mouvement porté par l\u2019inachevé, j\u2019investis des sujets hors d\u2019attente dans l\u2019espoir de saisir un frisson traversant deux termes poreux qui secouent ma deuxième peau de mots palpables.J\u2019écris sur les chemins tordus qui contournent le for intérieur jusqu\u2019à l\u2019imprévisible accident de parcours me poussant vers l\u2019inconnu pour en faire jaillir le sel d\u2019une vie qui même dilué dans la nuit des temps conserve toute sa saveur.J\u2019écris à temps perdu, épluchant la pataphysique, ain de digérer les jours qui s\u2019épaississent POSSIBLES Automne 2019 261 et les heures qui se corsent autour de soi.J\u2019écris l\u2019entrée en matière d\u2019une suspension entre les couches distinctes d\u2019un monde sédimentaire qui fait face à la facilité des désastres solitaires avant de subir son fractionnement.J\u2019écris sans feu ni lieu, Sans foi ni loi, question de RETROUVER UNE MANIÈRE D\u2019ÊTRE.Devant la virtuelle procession de nos moutons de Panurge qui n\u2019ont plus le pouvoir vitreux de libérer l\u2019homme de la masse J\u2019écris, respirant l\u2019ART frais et la joie du livre J\u2019écris, tous les jours, ne reculant devant rien avec un bouquet de pensées dans une main et des pétales de proses dans l\u2019autre lançant comme authentique prétexte l\u2019envie de me jeter dans la lamme qui jaillit de tes yeux irrésolus J\u2019écris au rythme de ton corps couvert de silences occultes partageant ton dernier soupir qui emporte les feuilles fanées dans un quartier de lune vacillant aux efets des marées avant de s\u2019accrocher à l\u2019impensable blessure.J\u2019écris des mots malades qui sortent de nos tripes, des mots imposteurs que l\u2019on sort d\u2019un Haut-de-forme et les mots cachés que l\u2019on fait jaillir de l\u2019obscurité.J\u2019écris à bout de soule, pour faire glisser le regard dans la traversée du possible, 262 SECTION II Poésie/Création avant de lancer dans un instant de surprise aveuglante, une stance qui donne à voir notre disparition tranquille.Ici, bien ailleurs, J\u2019écris tous ces petits riens qui veulent tout dire Pour que ces mots à peine perçus Percent le silence en eleurant le réel Pour que la inesse d\u2019une pensée fugitive Véritable combat sur le champ d\u2019axiomes Puisse pénétrer les prisons de la solitude Ain de se dresser déinitivement contre la mort.Et puis quelquefois\u2026 Pour tuer le temps, Je crie Chargé de tout Mine de rien que tout ça n\u2019est pas assez! Parce qu\u2019un poème n\u2019est jamais complètement ini\u2026 POSSIBLES Automne 2019 263 *** Double Bachelier en Cinéma à l\u2019UQAM et à l\u2019Université de Montréal en Archivistique / Histoire / Littérature, Roger Stéphane Blaise est fondateur de la maison d\u2019édition Maldoror, ayant publié 4 recueils d\u2019aphorismes sous le pseudonyme de Dali Lama, un essai sur la poésie intitulé Géométrie Accidentelle du Hasard Objectif, ainsi qu\u2019un triptyque de poésie de poche : Les 101 nuances de poésie; Proust-it; Au Café des Poètes.Il est présentement commissaire fondateur des Dix heures de poésie de la Nuit Blanche à Montréal et du Concours de poésie Antidote commandité par Druide informatique.Invité depuis 2007 au Marché de poésie de Montréal et de Paris, il a présenté son premier recueil : Le Refuge Global, gagnant du Prix de poésie des Franco-fêtes en 2008.Ses aphorismes ont attiré le micro du communicateur Gilles Proulx et ses poèmes, celui de Claudine Bertrand à Radio Centre-ville.RSB prépare présentement l\u2019ouverture du Café des poètes pour 2020 : www.facebook.com/groups/289230454741/ 264 SECTION II Poésie/Création Idéogrammes Par Léonel Jules 2019.Acrylique et collage, 61 x 61 cm.L\u2019œuvre de Léonel Jules se structure à partir de simples éléments picturaux \u2013 la couleur, la texture et les formes intemporelles de la représentation visuelle.Les efets de ces composantes se conjuguent au geste spontané pour exprimer le rythme.L\u2019artiste cherche à instaurer POSSIBLES Automne 2019 265 un système particulier de composition fondé à la fois sur l\u2019agencement improvisé des matériaux et une combinatoire symbolique.Selon Dany Laferrière, ami du peintre, « Léonel \u2026 est inluencé par le rythme des villes, leur métissage et mélange de cultures\u2026 Il inluence le monde, le monde l\u2019inluence.» L.Jules, démarche artistique *** Léonel Jules est peintre en art contemporain canadien vivant au Québec.Diplômé de l\u2019Université du Québec en beaux-arts (programme enseignement), il efectue des recherches en histoire et la sémiotique de l\u2019art.Après avoir reçu de nombreux prix et bourses, il se consacre à la peinture et la difusion des arts.Il a conçu Art-Média, une émission de télévision, devenue : Archive montréalaise de l\u2019art contemporain - Difusion Art-Média. 266 SECTION II Poésie/Création Artistes solidaires : hommage au geste Par André Seleanu Terrain d\u2019expo : Champ de Mauve, Lac-Brome Le 27, 28, 29 septembre 2019 (N.D.É.: voir aussi les reproductions de certaines œuvres d\u2019artistes ici traités : de Muriel Faille plus haut dans la section Poésie-création, ainsi que de Léonel Jules et Peter Gnass, avant et après ce texte, respectivement).À un moment de l\u2019histoire de l\u2019art où le travail de la main semble céder le pas à une kyrielle de nouveaux courants, l\u2019art du contact avec le support \u2013 la peinture, le travail graphique, la sculpture \u2013 était célébré dans le cadre d\u2019un remarquable événement à Lac-Brome, dans les Cantons-de-l\u2019Est.Le soleil doré d\u2019une superbe in de semaine d\u2019automne saluait le travail de douze artistes qui présentaient leurs créations dans des tentes dressées en plein air sur le site champêtre nommé Champ de Mauve, au cœur d\u2019une zone campagnarde ceinte de forêts et de collines.L\u2019artiste Muriel Faille fut l\u2019organisatrice de cette grande exposition qui fêtait cette fois-ci sa vingt-huitième session annuelle.Les participants étaient des professionnels qui ont marqué l\u2019histoire de l\u2019art québécois.Leur travail se démarque par la véritable recherche artistique qui le nourrit et par une spiritualité de l\u2019œuvre accomplie, qui intègre le principe transcendant de la beauté.Dominique Sarrazin, enseignante au département d\u2019arts visuels de l\u2019UQÀM, est une praticienne chevronnée de la collagraphie, une technique de gravure qui obtient d\u2019intéressants efets texturaux par POSSIBLES Automne 2019 267 l\u2019inclusion d\u2019objets et de matières telles que le sable dans la matrice appliquée à la planche gravée.Ses œuvres de petit format se distinguent par une lisse et transparente inition en époxy, leur conférant une apparence tout à fait spéciique.Les images de Sarrazin mettent en exergue des formes organiques et minérales indéinissables dans des blancs, gris et noirs ponctués par des taches bleues et orangées.Elles recèlent un commentaire de la nature sous forme de sous-texte généralisé, qui est possiblement relié aux tentatives de la poésie actuelle d\u2019exprimer l\u2019inefable, ou ce qui n\u2019est pas dit dans le langage courant.Il me paraît que d\u2019inquiétants pressentiments sont eleurés dans ces images qui dégagent une ine allusion au mal-être de notre temps.Les toiles de Muriel Faille abordent aussi le registre abstrait avec des jeux libres de gris, des nuances de blanc et des noirs texturés mis en exergue par des touches vertes, rouges et de couleur brique, qui nous laissent imaginer le bruissement de la forêt dans ses changements saisonniers.Muriel habite à Lac-Brome : elle capte l\u2019aspect secret des arbres qui débouche \u2013 lorsque nous sommes à l\u2019écoute \u2013 sur un monde inconnu.Comme dans le travail de Dominique Sarrazin, l\u2019intuition et l\u2019étonnement y jouent un rôle essentiel dans une forme de magie picturale.Juliana Joos est spécialiste de la gravure et cette maîtrise se manifeste par le fait qu\u2019elle aborde avec autant d\u2019adresse et de rainement l\u2019eau- forte monochrome (en noir et blanc) que la gravure sur bois.Cette subtilité se manifeste dans des images de la nature et de la forêt, qui apparaissent dans diverses interprétations et allusions, ainsi que dans la représentation d\u2019humbles objets d\u2019usage courant, tels que des meubles.Elle maîtrise les petits formats et l\u2019on note la grâce dans l\u2019épuration des formes, ainsi que la diversité du trait et de la minutieuse réticulation du graphisme des textures.Louisette Gauthier Mitchell, professeure d\u2019arts plastiques de l\u2019UQÀM à la retraite, est connue et aimée à cause de l\u2019inluence qu\u2019elle a longtemps exercée sur des promotions d\u2019artistes qui furent 268 SECTION II Poésie/Création ses étudiants.Ses toiles à l\u2019acrylique peuvent être assimilées à « la nouvelle iguration », une forme de néo-expressionnisme.Ses igures d\u2019un vague anthropomorphisme « lottent » dans le champ pictural.Des jaunes, des verts prairie non-saturés, des roses ponctuent sa peinture et des rappels des peintres qu\u2019elle aime, Miró et Chagall, se font entrevoir en douceur dans son microcosme plastique.« C\u2019est un monde joyeux, que je peins » dit Madame Gauthier-Mitchell.Et j\u2019ajoute : un monde en même temps mystérieux et vivant.L\u2019artiste crée aussi des meubles qui suivent les mêmes arrangements chromatiques que ses toiles.Léonel Jules transpose en peinture un subtil onirisme.Ou encore peut- on dire qu\u2019il arrive à peindre la beauté de la mémoire.Dans une toile rectangulaire de grand format, il représente un paysage antillais d\u2019une grande délicatesse où igurent la montagne, la mer, des arbres, des leurs.À la faveur de transparences colorées travaillées sur un mode diaphane et diférencié qui est son secret, Léonel Jules nous transpose dans un monde naturel qui semble à la fois réel \u2013 tel qu\u2019on l\u2019a connu en voyageant dans les Antilles \u2013 et onirique, tel l\u2019étonnement ou le vertige d\u2019une rêverie.Il a une technique picturale qui lui permet de donner cette représentation diversiiée au temps et à l\u2019espace.Dans des petits formats abstraits, le jeu de taches et de points représente peut-être la danse et la musique par le biais d\u2019un chromatisme où le noir ainsi que l\u2019or soulignent les zones rouges et blanc albâtre.Les petits formats dégagent une impression unitaire et forte qui produit un léger choc visuel.Michel Beaucage est un virtuose de la peinture à l\u2019huile : une « peinture- peinture » chromatique, qui parle surtout d\u2019elle-même, quoiqu\u2019elle puisse toujours se prêter au jeu du sous-texte et des allusions.Ceci, à une époque où le « discours » \u2013 sociologique, politique, biogénétique \u2013 a tendance à se « reterritorialiser » dans le champ de l\u2019art, pour adopter un concept de Gilles Deleuze.C\u2019est-à-dire que l\u2019art doit parler de quelque chose d\u2019autre que l\u2019art.Eh bien, Beaucage nous régale d\u2019une peinture qui combine le champ chromatique avec la gestualité des courbes, cercles, arabesques dans une alchimie visuelle qui lui est propre.Une forme découpée est parfois juxtaposée à son « envers » négatif, dans cet art qui nous met au déi de trouver l\u2019équivalent langagier qui lui convient. POSSIBLES Automne 2019 269 Les couleurs saturées \u2013 bleu, violet, rouge \u2013 s\u2019y retrouvent grâce à une gestualité « activée » par l\u2019énergie vitale qi à la chinoise.La Chine fait la fête avec l\u2019Amérique, en l\u2019occurrence le Québec.Beaucage semble se placer dans le sillage de la violence tourmentée du trait de pinceau des « sept peintres excentriques » chinois du dix-septième siècle dont, notamment Chu Ta et le moine bouddhiste Shitao.Dans cette version du « néo-expressionnisme » abstrait, Beaucage se retrouve dans son élément.Dans l\u2019œuvre de Peter Gnass, l\u2019esquisse et l\u2019ébauche deviennent des genres en soi.On pense découvrir des dessins d\u2019architecte surtout appuyés par une écriture géométrique en lettres moulées, mais surprise : il s\u2019agit de textes qui complémentent les dessins.L\u2019esthétique de l\u2019écriture appartient à l\u2019œuvre; elle n\u2019est nullement conceptuelle, comme le serait un élément explicatif qui élucide en partie le puzzle de l\u2019ensemble.L\u2019inluence du style sobre, épuré du Bauhaus est sûrement présente dans cette œuvre.Le tout est aéré, agréable à regarder.Il s\u2019agit d\u2019architectures incomplètes, de monuments ébauchés.On pense même au mot déconstruction, sans qu\u2019une pensée ardue se glisse dans notre esprit.Les œuvres de Gnass, étalées sur quelques décennies, relètent peut-être ce moment heureux d\u2019avant l\u2019an 2000, lorsque le modernisme faisait doucement place au post-moderne, avec l\u2019ouverture et le manque de rigidité qui caractérise les transitions.L\u2019ample travail photographique de Gnass combine humour et mystère et maintient cet unique aspect conversationnel qui rend ses œuvres si agréables.Une intéressante tension visuelle a lieu entre le laconisme et les divers sous-entendus de l\u2019œuvre.Le sculpteur André Fournelle propose une œuvre en forme de trépied intitulée Fil à plomb, très centrée, très « essentielle » dans son lien avec la nature et le paysage qui l\u2019entoure.Inluencée par le cubisme et le suprématisme russe minimaliste (peut-être Malevitch.) l\u2019œuvre de Fournelle eleure le domaine conceptuel, tout en restant centrée en deçà du signe et bien ancrée dans la matière.Cette présentation d\u2019œuvres si variées en style et contenu démontre la 270 SECTION II Poésie/Création force de l\u2019art au Québec; elle est la preuve du travail constant d\u2019artistes dévoués corps et âme à leur métier.*** André Seleanu, critique d\u2019art montréalais, collabore aux revues Vie des Arts et Canadian Art.Il est membre de l\u2019Association internationale des critiques d\u2019art (AICA). POSSIBLES Automne 2019 271 Progression d\u2019un polygone sur deux perspectives\u2026 Par Peter Gnass 2018.Acrylique sur toile, 89 x 127 cm. 272 SECTION II Poésie/Création *** Né en 1936 en Allemagne, Peter Gnass vit et travaille au Québec depuis qu\u2019il s\u2019y est installé en 1957.Il a fait des études à l\u2019Académie des Beaux-Arts de Hambourg et à l\u2019École des Beaux-Arts de Montréal.Il a enseigné la sculpture pendant 22 ans à l\u2019Université d\u2019Ottawa.Ses œuvres multidisciplinaires se retrouvent dans des collections publiques et privées.Il a contribué des œuvres intégrées à l\u2019architecture, notamment, à Montréal, à la Place des Arts et à la station de métro LaSalle. POSSIBLES Automne 2019 273 Îles-de-la-Madeleine La pêche vaut mieux que Old Harry Par Annie Landry Passer l Les courants dans le Golf SECTION III Documents 274 SECTION III Documents Les infrastructures transfrontalières indo-birmanes, entre néolibéralisme et accroissement du pouvoir étatique : quelles conséquences pour les populations birmanes ?Par Étienne Tardif-Paradis En 2014, la politique étrangère du nouveau gouvernement indien de Narendra Modi accorde une plus grande importance aux relations avec l\u2019Association des nations de l\u2019Asie du Sud-Est (ANASE) qui cherche à diversiier ses partenariats économiques pour faire face à la forte présence chinoise (Granger et Caouette 2019).La réélection du Bharatiya Janata Party (BJP) de Narendra Modi en 2019 conirme cette réorientation.Sa pierre angulaire est l\u2019Act East policy1(AEP), soit une politique conçue comme une initiative économique et politique plus ambitieuse que l\u2019ancienne Look East policy (LEP) (Government of India, 2015).L\u2019un des objectifs majeurs de l\u2019AEP est la promotion de la coopération économique avec les pays de l\u2019ANASE par une connectivité accrue et par l\u2019entremise d\u2019infrastructures stratégiques (p.ex.routières, 1 « L'objectif du Act East Policy est de promouvoir la coopération économique, les liens culturels et de développer des relations stratégiques avec les pays de la région Asie-Paciique [.], ofrant ainsi une connectivité accrue aux États de la région du Nord-Est.[.] L'AEP fournit une interface entre le nord-est de l'Inde [.] et la région de l'ASEAN.Ce plan identiie des initiatives concrètes et des domaines de coopération reposant sur les trois piliers de la sécurité politique, économique et socioculturel.[.] En ce qui concerne la connectivité, des eforts particuliers sont déployés pour élaborer une stratégie cohérente, en particulier pour relier l'ASEAN au Nord-Est [.], notamment la construction d'infrastructures de transport [.], l'intégration régionale et la mise en œuvre de projets sont des priorités ». POSSIBLES Automne 2019 275 aériennes, luviale, etc.) des États du nord-est de l\u2019Inde, interfaces entre l\u2019Inde et l\u2019Asie du Sud-Est (Government of India 2015).Pour l\u2019Inde, le commerce avec ses voisins du Sud-Est est capital puisque le commerce bilatéral dans la région représente plus de 72 milliards de dollars et une croissance commerciale annuelle de 23 % (Granger et Caouette 2019).Pour lancer l\u2019AEP, Narendra Modi a choisi d\u2019oicialiser cette nouvelle stratégie géopolitique en Birmanie lors d\u2019un sommet de première importance pour les deux pays dont les relations diplomatiques connaissent un réchaufement depuis les années 2000.Le premier ministre indien a conirmé son engagement dans la région en se tournant vers la Birmanie, qui occupe une position hautement stratégique dans le commerce régional (par voie terrestre).En ce sens, l\u2019AEP prévoit la mise en place de projets d\u2019infrastructures appelés à augmenter la connectivité entre l\u2019Inde et la Birmanie.Le Kaladan Multi-Modal Transit Transport (KMMTT)2 y occupe une place centrale.Il relie non seulement les deux pays, mais également l\u2019Inde avec les pays de l\u2019ANASE.Le projet de 840 kms en territoire birman est estimé à 484 millions de dollars, payé majoritairement par l\u2019État indien, et devrait voir le jour à la in de l\u2019année 2019 (Ujjwal Kanti et al 2017).Le gouvernement indien a lancé conjointement avec son homologue birman au début de l\u2019année 2019 l\u2019opération militaire Sunrise visant des groupes militaires en sol birman.Cette dernière révèle l\u2019importance du projet KMMTT aux yeux des deux gouvernements.Car, au-delà de la stratégie militaire, la construction d\u2019infrastructures transfrontalières constitue un enjeu économique majeur.Le projet est aussi une occasion pour le gouvernement birman d\u2019étendre son contrôle sur une région qui échappait en partie à son pouvoir.Toutefois, si les gains sont clairs pour le gouvernement birman et indien, les retombées pour les populations locales touchées par le projet sont moins évidentes.Dans cette optique, 2 Le projet a pour objectif de relier le Nord-Est de l\u2019Inde par le port de Calcutta à la ville portuaire de Sittwe (540 kms) dans l\u2019État de Rakhine en Birmanie, et puis dans un second temps de Sittwe à Paletwa (160 kms) dans l\u2019État birman de Chin via la rivière Kaladan, ainsi que par voie terrestre de la ville d\u2019Aizawl dans l\u2019État indien du Mizoram vers Paletwa (140 kms). 276 SECTION III Documents nous pouvons nous demander si le projet KMMTT peut engendrer de nouvelles tensions économiques et politiques dans les États birmans concernés.Nous émettons l\u2019hypothèse que ce projet d\u2019envergure ravive les tensions économiques et politiques entre le gouvernement birman et les populations locales de l\u2019État de Rakhine.Pour guider notre rélexion, il sera question de se poser les questions suivantes : le projet s\u2019inscrit-il dans une perspective de développement économique néolibérale ?Comment la construction d\u2019infrastructures favorise-t-elle le contrôle des populations par le gouvernement central sur les États concernés ?Dans quelle mesure les populations touchées par le projet KMMTT proitent-elles des retombées économiques et politiques ?La pertinence de ces questions réside dans l\u2019importance de comprendre les dynamiques découlant de la construction d\u2019infrastructures transfrontalières, telles que le développement du commerce néolibéral indo-birman, les dispositifs de pouvoir politique et économique utilisé par les gouvernements, ainsi que l\u2019inluence économique et politique du projet KMMTT sur les populations du Rakhine dans un contexte de tension sociale.Première carte.Le projet de transport Kaladan Multi-Modal Transit.Source : https://fr.scribd.com/document/24087389/Preliminary-Report-of- Kaladan-Multi-Mulda-Transit-Transport-Project. POSSIBLES Automne 2019 277 Le projet Kaladan Multi-Modal Transit Transport : le développement du commerce dans une perspective néolibérale L\u2019Inde d\u2019aujourd\u2019hui s\u2019est éloignée du modèle économique mixte (socialiste) mis en place par Nehru à la sortie de l\u2019indépendance au proit d\u2019une libéralisation économique et politique entamée au début des années 1990 (Leroy 2014).Le premier ministre Manmohan Singh, architecte des diférentes réformes libérales, a contribué à doper la croissance du pays tout en renforçant de nombreuses inégalités socio- économiques déjà existantes (Leroy 2014).Si le bilan des réformes reste mitigé, une chose est certaine : l\u2019Inde poursuit son virage néolibéral avec le gouvernement du BJP élu pour un deuxième quinquennat.De l\u2019autre côté de la frontière, l\u2019ouverture de la Birmanie au reste du monde et à ses investissements en 2011 a pavé la voie à la libéralisation économique et politique du pays (Bissinger 2012).Le tournant néolibéral ne semble pas près de s\u2019arrêter, puisqu\u2019à ce jour, le pays est toujours dans une phase de croissance économique, même s\u2019il est bien sûr di cile de tabler sur une répartition équitable des richesses (Bissinger 2012).Si les deux gouvernements ont adopté des régimes économiques néolibéraux, est-ce à dire que le projet KMMTT s\u2019inscrit dans cette lignée ?Selon Hèlène Blaszkiewicz, les infrastructures qui favorisent le commerce (p.ex.routières, aériennes, luviales, etc.) occupent une place centrale dans les systèmes politiques néolibéraux, étant essentiels au processus de néolibéralisation de l\u2019espace (Blaszkiewicz 2017).Pour Blaszkiewicz, c\u2019est dans cette optique que s\u2019inscrit le concept de société connexioniste, car il « fait référence à la nouvelle façon de voir le monde et les relations sociales sous forme de réseaux et de connexions, qui serait propre au nouvel esprit du capitalisme » (2017 : 7).Celui- ci oppose deux ontologies : « celle des grands, caractérisés par leur mobilité, leur luidité, leur capacité à initier et à faire fonctionner les réseaux, et celle des petits, marqués au contraire par leur immobilité et leurs attaches locales » (Blaszkiewicz 2017 : 7).Dans cette optique, la Birmanie recoupe plusieurs caractéristiques du « petit » au sein 278 SECTION III Documents du système économique mondial, soumis aux lux commerciaux internationaux, tandis que l\u2019Inde serait quant à lui un « grand », fort de la capacité d\u2019inluencer son voisin (Blaszkiewicz 2017).Les deux gouvernements ont adopté un discours politique de facilitation à l\u2019égard du développement commercial régional, et donc des lux qui en découlent.Ce qui veut dire qu\u2019ils mettent en place sur le plan juridique (p.ex.lois, réglementations) et économique (p.ex.investissements, inancement) des mesures facilitant l\u2019implantation de projets commerciaux tels que le KMMTT.Il s\u2019agit de construire des infrastructures de transport, de réduire les contraintes de distance (p.ex la construction de route de bitume), de faire appel à diférents investisseurs (p.ex.publics et privés, nationaux et internationaux), d\u2019implanter de nouveaux systèmes logistiques (p.ex.logiciel) pour faciliter les lux commerciaux (Blaszkiewicz 2017).Cet intérêt commun entre le politique et l\u2019économique constitue « un point de convergence entre les logiques étatiques de souveraineté et les logiques économiques de néolibéralisation » (Blaszkiewicz 2017 : 5).Le projet KMMTT s\u2019inscrit dans cette perspective de connectivité et de facilitation à l\u2019égard du commerce, puisqu\u2019il a été conçu dans le but précis de relier les États du Nord-Est de l\u2019Inde à la Birmanie.De plus, le projet cherche à augmenter les lux commerciaux dans la région, et donc les proits liés à un commerce en croissance.C\u2019est dans cette optique que les gouvernements indiens et birmans cherchent respectivement à faciliter la mise en place du projet indo-birman (Ministry of Development of North Eastern Region 2014), et c\u2019est pour cela que le projet KMMTT s\u2019inscrit dans une perspective de développement commercial néolibéral.Les routes : un outil de contrôle social et d\u2019intégration économique La construction de routes terrestres par les Britanniques faisait partie du processus de colonisation du territoire (Rocky Ziipao 2018).Elle était au centre de leur stratégie expansionniste en Asie, puisqu\u2019elle permettait un meilleur contrôle des régions, un acheminement plus rapide des ressources (thé et charbon), et donc un renforcement du commerce POSSIBLES Automne 2019 279 régional, tout en facilitant les opérations militaires (Rocky Ziipao 2018).La construction de routes pour le contrôle spatial, la territorialisation, la suprématie politique, la surveillance militaire et la taxation dans les territoires montagneux était primordiale dans la propagation de l\u2019impérialisme britannique.En conséquence, les tribus ont été annexées les unes après les autres et ont perdu leur autonomie.Finalement, les communautés des collines ont été placées sous l\u2019autorité administrative coloniale et le concept de politique territoriale jusqu\u2019alors inconnu de ces communautés a donc été introduit.(Rocky Ziipao 2018 : 7) Les États birman et indien ne partagent pas les mêmes objectifs que l\u2019Empire britannique, mais il est possible de voir quelques similarités, notamment en termes de contrôle social généré par les infrastructures routières.Ceci nous amène à nous demander si la construction de telles infrastructures favorise le contrôle des populations concernées par le gouvernement central.Lorsque les infrastructures fonctionnent de manière systématique, c\u2019est-à-dire en réseau, elles ne peuvent pas être comprises pleinement qu\u2019à la lumière de ce qu\u2019elles font circuler et fonctionner (Larkin 2013).Par exemple, la construction d\u2019une route transnationale permet de transporter des biens et des personnes d\u2019un pays à un autre.Mais au- delà de cette fonction première, elle permet aussi à ces mêmes biens de contribuer au développement des villes (p.ex.produits alimentaires, ressources naturelles, etc.), ou encore aux personnes de difuser des idées (p.ex.politiques et économiques) à travers l\u2019espace.Les infrastructures « facilitent les échanges à distance, mettant en interaction les personnes, les objets et les espaces constituant la base sur laquelle opèrent les systèmes économiques et sociaux modernes » (Larkin 2013 : 330).Un réseau d\u2019infrastructures est donc un système complexe (matériel et immatériel), dans lequel ces dernières fonctionnent simultanément à diférents niveaux (p.ex.social, économique, politique).Pour nous, les infrastructures relèvent surtout de la gouvernementalité, et révèlent diférentes formes de pratiques gouvernementales (Larkin 2013; Foucault 2004). 280 SECTION III Documents Pour Michel Foucault, chaque type de gouvernementalité s\u2019appuie sur des dispositifs de pouvoir pour contrôler la conduite de la société en déterminant leurs actions possibles (Mazabraud 2010; Laleur 2017).Le dispositif est considéré comme « un ensemble construit de relais, d\u2019appareils, d\u2019institutions, de techniques et de savoirs qui font circuler un type de pouvoir.Corollairement, il agence les divers niveaux polymorphes de pouvoir à une manière d\u2019assujettir les individus » (Mazabraud 2010 : 130).Le pouvoir s\u2019exerce sur les corps et crée des relations de violences, des rapports de domination, et, sous sa forme disciplinaire, se réfère à des « types d\u2019exercices hétérogènes : la souveraineté, les disciplines, les sécurités » (Mazabraud 2010 : 131).Les gouvernements sont les principaux détenteurs des dispositifs de pouvoir (p.ex.institutions juridiques et administratives), mais sont aussi créateurs de ceux-ci (p.ex.lois et réglementations) pour permettre un meilleur contrôle social (Foucault 1975).Le projet KMMTT n\u2019est pas uniquement un moyen de transporter des biens et des personnes pour développer le commerce.Les infrastructures terrestres sont aussi utilisées par le gouvernement birman pour assujettir la population birmane concernée, en exerçant un rapport de domination par l\u2019entremise d\u2019instrument de contrôle : l\u2019armée, la police, ou encore l\u2019application de lois pénales (p.ex.loi martiale) et de réglementations administrative.En d\u2019autres termes, les infrastructures routières qui relèvent de l\u2019État birman sont utilisées comme une pratique de gouvernance disciplinaire pour favoriser le contrôle des populations des États concernées.À titre d\u2019exemple, la construction de routes dans les États du Chin et du Rakhine, une région hautement instable, a permis en 2018 l\u2019installation de nouvelles installations de sécurité (p.ex.bases militaires) et a facilité la mobilité d\u2019efectifs de sécurité pour permettre une meilleure surveillance des populations locales soupçonnées d\u2019ailiation avec des groupes armés (Hassan 2018).L\u2019intégration sociale à travers le développement économique gouvernemental est un second outil favorisant le contrôle des populations.Tel que vu précédemment, les gouvernements indien et birman s\u2019inscrivent dans une perspective économique néolibérale, et le développement économique, par l\u2019entremise de la gouvernementalité, POSSIBLES Automne 2019 281 s\u2019insère dans ce cadre idéologique.Pour Foucault, l\u2019État « n\u2019est rien d\u2019autre que l\u2019efet mobile d\u2019un régime de gouvernementalités multiples participant à l\u2019émergence d\u2019États transactionnels et transitoires (État de justice, État administratif, État de gouvernement) appuyés par des énoncés diagnostiques (.) pour conjurer les problèmes que celui-ci doit afronter » (Laleur 2017 : 153).Deux grandes formes d\u2019États sont décrites dans le cadre du concept de gouvernementalités libérales élaboré par Foucault : Les États sécuritaires se chargeant de rectiier les problèmes criants en multipliant leurs interventions (sociaux-démocrates, planistes, providentiels, socialistes) et les États régulateurs concourant à astreindre l\u2019État social (libéraux, conservateurs, minimaux et dérèglementes) proposent chacun à leur façon des moyens d\u2019assurer les sécurités (des populations, des investissements, des échanges, du travail, etc.) qui varient en fonction des programmes et des modes de gestion privilégiés.(Laleur 2017 : 148).Il est possible de considérer le développement économique par les infrastructures terrestres comme une solution pour conjurer des problèmes sécuritaires afrontés par l\u2019État à travers des mesures socio- économiques (p.ex.les investissements et la création d\u2019emplois liés aux infrastructures).En d\u2019autres termes, il est question d\u2019intégrer économiquement les populations pour répondre aux problèmes de sécurité.Par exemple, à partir des années 1990, l\u2019Inde met l\u2019accent sur le développement économique dans le nord-est du pays.Ces nouvelles politiques néolibérales cherchent à répondre à des enjeux sécuritaires (p.ex.mouvements séparatistes et groupes armés) par l\u2019intégration des populations locales à l\u2019économie nationale à travers « la connectivité routière qui est devenue la prémisse de l\u2019édiication de la nation, de l\u2019intégration politique et de la canalisation du pouvoir de l\u2019État en l\u2019Inde » (Rocky Ziipao 2018 : 3).C\u2019est dans cette optique que « le développement est perçu comme une panacée à tous les problèmes de la région » (Rocky Ziipao 2018).La Birmanie connaît, elle aussi, d\u2019importants problèmes d\u2019ordre sécuritaire (conlits armés interétatiques cycliques), et malgré certaines phases importantes de développement économique, le gouvernement n\u2019a jamais mis en place 282 SECTION III Documents de plan de développement économique fonctionnel dans les régions jugées instables (p.ex.Chin et Rakhine) (de Vienne 2004).L\u2019État birman rencontre encore aujourd\u2019hui d\u2019importantes di cultés à intégrer socialement et économiquement ses minorités (p.ex.les Rohingyas) malgré une économie en bonne santé (Bissinger 2012; de Vienne 2004).Or, le développement économique constitue un moyen pour le gouvernement birman d\u2019intégrer la population Rohingya, concernée par le projet KMMTT.Le développement économique se révèle ici être un dispositif de pouvoir utilisé par le gouvernement pour répondre à un problème de sécurité.Le gouvernement birman administre le développement économique entourant la construction d\u2019infrastructures terrestres dans les régions instables, et les populations voulant bénéicier des occasions économiques (p.ex.octroi de contrats et création d\u2019emplois) qui en découlent sont soumises à un plus grand contrôle de l\u2019État puisqu\u2019elles doivent répondre aux exigences gouvernementales (Laleur 2017).Lorsque les populations acceptent les diférentes exigences, un rapport de domination peut être établi entre le gouvernement et celles-ci, puisqu\u2019elles sont progressivement assujetties économiquement par l\u2019aide inancière de l\u2019État birman (Foucault 1975).Les populations civiles : dépendance économique, doctrine des quatre coupures et contestation politique Le projet KMMTT touche plus particulièrement la Birmanie, et les populations qui habitent les États de Chin et de Rakhine.C\u2019est ce dernier État, et particulièrement le tronçon de route Paletwa-Sittwe, qui sera étudié ici, puisqu\u2019il s\u2019agit d\u2019une région hautement instable (crise impliquant les Rohingya), mais vitale pour le projet.Plusieurs acteurs sont impliqués, mais notre attention se portera sur l\u2019inluence des nouvelles activités économiques sur les populations locales habitant à proximité de la nouvelle route, ainsi que sur l\u2019incidence des conlits politiques entre l\u2019État birman et des groupes d\u2019opposition civils et militaire.En ce sens, il est pertinent de se poser la question suivante : dans quelle mesure les populations touchées par le projet KMMTT proitent-elles de ses retombées économiques et politiques ? POSSIBLES Automne 2019 283 Deuxième carte.Attaque du groupe armé Arakan dans les États de Chin et de Rakhine Source : https://www.acleddata.com/.Le tronçon de route qui traverse l\u2019État de Rakhine est un moyen de faciliter la luidité du commerce, et ainsi d\u2019alimenter la croissance économique du pays.Cela dit, si les avantages semblent évidents pour le gouvernement birman, ce n\u2019est pas le cas pour la population civile habitant les zones concernées.La création d\u2019un tronçon aussi important dans la région fait en sorte que les activités économiques et les rapports sociaux qui y sont liés vont se centraliser autour d\u2019elle.Toutefois, il est fort probable qu\u2019un rapport de dépendance soit créé faute d\u2019alternative (réseau routier peu développé).Dans cette optique, plusieurs auteurs soutiennent que « les rapports de dépendance bloquent la croissance économique à long terme et amènent un développement socialement déséquilibré, malgré les courtes poussées de croissance économique » (Tausch et Jouron 2011 : 19).De plus, la population est prise entre l\u2019arbre (le gouvernement) et l\u2019écorce (les groupes d\u2019opposition), car cette nouvelle infrastructure stratégique devient un moyen d\u2019exercer une 284 SECTION III Documents pression économique sur le gouvernement central (Rocky Ziipao 2018).À titre d\u2019exemple, la construction du projet KMMTT a pris énormément de retard dû à une forte opposition de la société civile (Arakan Rivers Network) et d\u2019un groupe armé (Armée d\u2019Arakane) dans diférents États, dont celui de Rakhine (Ujjwal Kanti et al 2017).Pour le gouvernement birman, la construction de la route Paletwa-Sittwe comporte des avantages économiques, mais aussi politiques, comme nous l\u2019avons vu précédemment.Toutefois, l\u2019intérêt et la présence accrue du gouvernement dans la région n\u2019ont pas bénéicié à certaines franges de la population, dont la minorité Rohingya, qui traverse depuis plusieurs années une crise importante (apartheid, violence excessive du gouvernement, violation des droits humains, etc.) La route Paletwa-Sittwe semble être un lieu de contestation politique clef pour les diférents groupes d\u2019opposition civile et militaire.L\u2019armée birmane cherche à contrer l\u2019insurrection de l\u2019Armée d\u2019Arakane (AA) par la doctrine des quatre coupures (four cuts doctrine), dont l\u2019objectif est de séparer un groupe d\u2019insurgé.e.s des ressources essentielles que sont le inancement, la nourriture, les renseignements stratégiques et les recrues.Les moyens déployés pour mettre en place cette doctrine sont souvent violents et brutaux (bombardements et déploiement important de troupes) (Choudhury 2019).Les populations locales en sont les premières victimes (aide humanitaire bloquée, détentions arbitraires, meurtres extra judiciaires, tortures, etc.) (Choudhury 2019).Le tronçon Paletwa-Sittwe est devenu un lieu de contestation et de conlits politiques multiples entre l\u2019État et les communautés ethniques, l\u2019État et les acteurs non étatiques (AA), ou encore entre les diférentes communautés ethniques et religieuses (Muslamns et Boudhistes) (Rocky Ziipao 2018).Le projet indo-birman est utilisé par ces diférents groupes comme un moyen d\u2019attirer l\u2019attention sur des problèmes sociaux, d\u2019annoncer leurs aspirations politiques, de déier le pouvoir gouvernemental, ou encore de le déstabiliser par des attaques ciblées et répétées (Rocky Ziipao 2018). POSSIBLES Automne 2019 285 Conclusion Les politiques commerciales des gouvernements birman et indien s\u2019inscrivent depuis plusieurs années dans une perspective de régime économique néolibéral, et le projet KMMTT n\u2019échappe pas à cette règle.Autre source de motivation, le choix du gouvernement birman de renforcer la sécurité dans les États de Chin et de Rakhine au moyen des dispositifs de pouvoir et ce, tout en plaidant pour une intégration sociale des populations grâce au développement économique de la région.Ces deux objectifs gouvernementaux ont d\u2019importantes conséquences pour les populations de Rakhine.Ils ravivent les tensions économiques et politiques entre l\u2019État et les diférents acteurs sociaux, dont la minorité Rohingya et le groupe armé AA.Plusieurs questions pertinentes n\u2019ont pas été abordées dans ce texte, dont celle de l\u2019environnement, qui se trouve à la jonction d\u2019une multitude d\u2019enjeux cruciaux (économiques, politiques ou sociaux) pour les populations locales.C\u2019est d\u2019ailleurs à travers l\u2019angle de l\u2019environnement et la publication d\u2019un rapport préliminaire que l\u2019un des principaux groupes d\u2019opposition, Arakan Rivers Network (ARN), a dénoncé le projet KMMTT en soulignant la dévastation des berges, la violation des droits de propriété, la dégradation de terrain au proit de camps militaires, etc.(Santishree et al 2014; ARN 2019; Ujjwal Kanti et al 2017).De plus, l\u2019ARN airme qu\u2019aucune consultation publique honnête n\u2019a été tenue entre le gouvernement birman et les habitants concernés ain de répondre à leurs inquiétudes ou d\u2019écouter leurs propositions, notamment en matière de dédommagements (Santishree et al 2014; ARN 2019; Ujjwal Kanti et al 2017).Biographie Candidat à la maîtrise en géographie et diplômé d\u2019une maîtrise en science politique de l\u2019Université de Montréal et d\u2019un baccalauréat en relations internationales et droit international de l\u2019Université du Québec à Montréal, Étienne Tardif-Paradis s\u2019intéresse aux questions liées à la géopolitique, l\u2019écologie politique et particulièrement aux sujets concernant les États du nord-est de l\u2019Inde et leurs périphéries. 286 SECTION III Documents Références Arakan Rivers Network (ARN).2009.Preliminary Report on the Kaladan Multi-Modal Transit Transport Project.En ligne : https://fr.scribd.com/ document/24087389/Preliminary-Report-of-Kaladan-Multi-Mulda-Transit- Transport-Project (page consultée le 7 juillet 2019).Bissinger, Jared.2012.Foregn Investment in Myanmar : A Ressource Boom but a Development Bust ?.Contemporary Southeast Asia: A journal of International and Strategic Afairs, 34(2), 23-52.Blaszkiewicz, Hélène.2017.La mise en politique des circulations commerciales transfrontalières en Zambie : infrastructures et moment néolibéral.Géocarrefour 91(3), 1-18.Choudhury, Angshuman.2019.Decoding the Arakan Army: Understanding the Myanmar State\u2019s Response 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International, constate, dans son analyse de l\u2019histoire de l\u2019humanitarisme, que l\u2019 « ambiguïté » caractérise le mieux l\u2019action humanitaire.Selon lui, cette épithète fait partie intégrante du travail de l\u2019humanitaire.Pour que les organisations humanitaires puissent jouir de leur liberté d\u2019action, elles sont contraintes de suivre les décisions des acteurs politiques (Schloms, 2005).Par ailleurs, les moyens utilisés prennent des formes diférentes, tantôt politique, souvent économique, et parfois militaire.Certains auteurs, comme W.B.Eberwein, introduisent le terme d\u2019« ordre humanitaire » pour souligner la problématique de la politisation de l\u2019action humanitaire; une politisation qui, au-delà de l\u2019ambiguïté structurelle, encourage un dilemme concret entre les acteurs, leurs éthiques et leurs principes.Si l\u2019action humanitaire a pour objectif de « sauver des vies, d\u2019atténuer les soufrances et de préserver la dignité humaine pendant et après des crises provoquées par l\u2019être humain ou des catastrophes naturelles, ainsi que de prévenir de tels évènements et d\u2019améliorer la préparation à leur survie » (Audet, 2011), nous comprenons ici comment se mêlent à la fois les notions d\u2019urgence et de développement.Celles-ci, souvent dissociées, se situent en réalité dans un continuum. POSSIBLES Automne 2019 289 Le dilemme posé aux acteurs réside ainsi dans la tension entre ces obligations morales de l\u2019humanitarisme et les enjeux politiques auxquels les diférents acteurs font face.C\u2019est de ce paradoxe entre obligations morales et pratiques qu\u2019il sera question dans cet article.Il vise ainsi à répondre à cette question : quels sont les processus qui conduisent au dilemme humanitaire ?Nous tentons de comprendre comme les processus de difusion de la norme, ou encore celle de l\u2019organisation concrète de l\u2019aide peuvent conduire les acteurs à vouloir redéinir leurs actions.Contrairement aux auteurs qui abordent cette question en soulignant le manque de volonté politique, nous tâcherons de montrer qu\u2019il existe des processus politiques, propres à chacun des acteurs, qui encouragent la subversion de certains ou de l\u2019entièreté des principes humanitaires tels qu\u2019ils sont formulés dans le droit international humanitaire (DIH).Autrement dit, ce paradoxe entre ce qui devrait être fait (normes) et ce qui est fait (pratiques) ne peut être observé seulement à travers le prisme de la volonté ou de l\u2019intention, mais plutôt comme une série d\u2019actions pour la plupart du temps contraignantes.Pendant longtemps, les théories traditionnelles ont tenté d\u2019expliquer la gestion des crises humanitaires sous un angle strictement stato-centré.Ainsi, pour les réalistes et les néo-réalistes comme Waltz, l\u2019intervention humanitaire se déinit simplement par un rapport de pouvoir, une volonté de défendre des intérêts stratégiques.Cette perspective appréhende l\u2019action étatique « comme l\u2019usage calculé d\u2019instruments politiques, économiques et militaires par un pays, pour inluencer la politique interne ou externe d\u2019un autre » (Ghassan, 1996).Dans cette optique, les néo-réalistes défendent l\u2019idée que l\u2019intervention multilatérale est, pour un État ou un groupe d\u2019États, une manière de démontrer sa puissance et son inluence exercées sur un autre État.Dans la même logique de pensée, les théories post-coloniales des années 1980 ont alimenté la rélexion en dénonçant l\u2019action humanitaire comme une forme de néocolonialisme des États développés sur les États en développement, autrefois colonisés (Atlani-Duault, Dozon, 2011). 290 SECTION III Documents Quant aux libéraux comme Keohane et Nye, ils soutiennent l\u2019idée que l\u2019aide humanitaire témoigne de la volonté de coopération des États, le but étant d\u2019assurer la paix démocratique.Autrement dit, les États ne doivent agir que dans la mesure où ils ont la certitude de participer à la démocratisation d\u2019un État en faillite.Cependant, ces thèses unilatéralistes posent un bilan réducteur de l\u2019action humanitaire.En adoptant une perspective constructiviste, l\u2019accent sera mis sur les normes implantées, le discours soutenu et les pratiques mises en place.Ainsi, dans la continuité des auteurs comme Martha Finnemore, l\u2019intervention humanitaire est déinie comme un processus d\u2019interaction sociale dans lequel se disséminent les compréhensions partagées et structurées autour des normes humanitaires.Alors, l\u2019action humanitaire n\u2019est pas seulement le résultat d\u2019une balance de pouvoir posé par la Realpolitik; elle s\u2019inscrit véritablement dans un système international normatif dans lequel les États reconnaissent des principes et des valeurs.Nous reconnaissons toutefois la sphère internationale comme étant un système normatif sensible aux enjeux politiques.À la diférence des références aux volontés ou intentions qui tendent à incriminer les diférents acteurs, la notion de processus politique permet de mieux expliquer le paradoxe « normes-pratiques ».Des calculs politiques Dans cette première partie, nous aborderons le paradoxe entre les normes et les pratiques à travers l\u2019exemple des États engagés dans les missions d\u2019opérations de paix.Nous ferons référence à ces États sous l\u2019appellation de pays « aidants ».Dans le cas de ces États, la volonté normative se heurte à une organisation politique de l\u2019espace humanitaire, ce qui tend à créer un écart entre les normes et les pratiques.La diférence entre normes et pratiques se traduit ici par une série de pressions à la fois nationales, internationales et intergouvernementales. POSSIBLES Automne 2019 291 Tout d\u2019abord, la pression nationale est non seulement la plus forte, mais aussi la plus complexe.Les citoyens, compris sous leur casquette d\u2019électeurs, sont considérés comme le groupe le plus « important » pour les leaders politiques.Ce groupe, soucieux des dépenses économiques, ordonne une intervention plutôt low cost et multilatérale, une mesure qui permettrait de montrer à la fois l\u2019image d\u2019une nation au service de l\u2019autre tout en répartissant les coûts liés à cette dernière.L\u2019intervention des États-Unis au Soudan en 2000 en est un exemple.L\u2019administration W.Bush subissait à cette époque une pression de la part d\u2019un groupe évangélique (National Association of Evangelicals) pour intervenir dans la guerre du Darfour, qui constituait une forte base de son électorat.Les leaders se retrouvent alors devant un dilemme : ne pas agir, en prenant le risque de ne pas favoriser leurs réélections, ou agir avec des moyens limités, en prenant le risque d\u2019intervenir avec une eicacité limitée.Dans ce cas, ils optent pour un compromis, qui crée le plus souvent un écart entre rhétorique et action.De plus, la pression intragouvernementale complique elle aussi le contexte de prise de décisions.Les intérêts divergent à l\u2019intérieur même du gouvernement, comme ce fut le cas en France en 1994 durant la période de cohabitation entre le président Mitterrand et le premier ministre Balladur.L\u2019opération « Turquoise » menée au Rwanda en 1994 illustre clairement cette divergence.Le président Mitterrand fut partagé entre la volonté d\u2019agir, prônée par le ministre des Afaires étrangères, et la réserve de son premier ministre et du ministre de la Défense.Malgré la mise en place de l\u2019opération « Turquoise », les forces armées françaises ont failli sur le terrain, en grande partie dû à leur retard.Les atermoiements au sein du processus décisionnel ont eu une inluence négative sur la protection des civils.Cet exemple nous permet d\u2019illustrer comment la présence sur le terrain des forces armées ne garantit pas la mise en application des normes humanitaires.Il ne doit toutefois pas être regardé comme un manque de volonté politique, mais plutôt comme un dysfonctionnement dans le mécanisme de prise de décision en matière de politique étrangère.Bien qu\u2019elles soient plus fortes, les pressions intérieures et intragouvernementales ne sont pas les seules entraves au respect 292 SECTION III Documents des normes humanitaires.La pression internationale provenant des autres pays aidants n\u2019est pas à minimiser.Contraint par ces politiques publiques, le leader sur la scène internationale n\u2019est pas en mesure d\u2019octroyer l\u2019entièreté de ces ressources.Dans l\u2019exemple de la crise du Darfour (2004-2005), on peut observer comment l\u2019environnement international a précipité l\u2019intervention des États-Unis dans ce conlit face à l\u2019incapacité de l\u2019Union africaine de protéger les civils.Cependant, au même moment, l\u2019administration Bush faisait face à une gestion controversée de la guerre en Irak et en Afghanistan.Pendant que les pressions de la société civile s\u2019accentuaient en faveur d\u2019une intervention, les agences intragouvernementales n\u2019étaient pas en mesure d\u2019apporter une réponse consensuelle sur le sujet.Devant ce dilemme, les États-Unis ont opté pour une mission limitée au mois de mars 2004 (« Humanitarian ceaseire »).Malgré la couverture médiatique, cette opération n\u2019a pas été concluante.L\u2019écart ambition-ressources a été important; les militaires sur le terrain mentionnaient leur incapacité de travailler, attribuable notamment au manque de matériel et de réactivité dans l\u2019approvisionnement, ce qui a provoqué une aggravation du conlit.ONGI : volonté de survivre Si l\u2019aide d\u2019urgence permet de remplir les conditions essentielles à la vie humaine, le développement est ce champ de l\u2019action humanitaire qui aide la population à bénéicier d\u2019une viabilité après le conlit.Ce champ d\u2019action est dominé tout particulièrement par des acteurs non gouvernementaux, ou intergouvernementaux, à vocation internationale (ONGI).Comme l\u2019explique François Audet, la stratégie marketing est aujourd\u2019hui utilisée par la majorité des ONGI.Toute une partie du inancement est accordée à la promotion des valeurs de l\u2019action humanitaire, et non aux actions elles-mêmes.Cette stratégie est la somme d\u2019une série de choix éditoriaux faisant état des soufrances, notamment du dénuement et de la vie précaire des populations aidées (Saillant, 2007).Cette rhétorique sert d\u2019une part à conirmer la légitimité des organismes sur le terrain, et d\u2019autre part à prouver une certaine eicacité.Loin des principes humanitaires, il s\u2019agit pour les ONGI de garder une image de POSSIBLES Automne 2019 293 marque conditionnée par la pression des investisseurs.Le discours est ainsi inluencé par des contraintes décisionnelles résultant d\u2019un calcul coût-bénéice.Un paradoxe entre discours et réalité qui émane d\u2019une architecture défavorable à l\u2019établissement de normes.Faisant partie d\u2019une structure fragile en redéinition, les ONGI font face à des pressions à la fois externes et internes.La menace externe provient principalement des bailleurs de fonds, qui attendent de ces ONG des résultats rapides et eicaces.La menace interne renvoie surtout à la défaillance bureaucratique.Cet argument repose sur la notion de bureaucratie politique telle que développée par Allison et Zelikow, sur la base du modèle de l\u2019acteur rationnel (Audet, 2018).Ces derniers expliquent que l\u2019acteur décisionnel est, dans un environnement politique, sujet à des compromis.Comme nous l\u2019avons observé dans le cas des États aidants, la pression peut aussi s\u2019exercer en interne.Le risque majeur de la bureaucratie humanitaire occidentale se trouve dans son approche descendante (Top-down).En politique publique, cette approche implique l\u2019idée de la centralisation du pouvoir sur l\u2019exécutif, et s\u2019oppose à l\u2019approche Bottom-up, qui propose quant à elle un partage de pouvoir et un partenariat entre les acteurs.Pour Bardach (2006), l\u2019approche Bottom-up permet une prise de décisions décentralisée et émancipatrice.Au-delà de la di culté d\u2019implanter des principes de neutralité, d\u2019impartialité, d\u2019humanité et d\u2019indépendance sur le terrain, c\u2019est aussi toute la structure organisationnelle de l\u2019action humanitaire qui est fragilisée.Comme nous le verrons dans la dernière partie, il existe une approche innovante proposée par Andrew Cunningham, qui appréhende mieux selon nous le rôle des États aidés.Tension normative : identités diverses La documentation du champ humanitaire a longtemps été créée par l\u2019Occident, ce qui explique sa tendance européocentriste.Il est vrai qu\u2019une partie importante des acteurs proviennent des pays du « Nord ».Toutefois, il est urgent de proposer une approche Bottom-up ain d\u2019expliquer les rapports entre les ONGI, les États aidants et aidés.On 294 SECTION III Documents observe une tendance à penser l\u2019aide humanitaire comme structurée autour d\u2019une dichotomie entre « aidé » et « aidant » : un « aidant » forcé par des principes normatifs, et un « aidé » subissant le poids de ces mêmes normes.Contrairement à cette approche utilitariste qui réduit les gouvernements locaux à des victimes de la stratégie d\u2019inluence des États du « Nord » sur les États du « Sud », nous observons à la diférence que les gouvernements locaux sont eux aussi acteurs à part entière des jeux de pouvoir.Depuis peu, l\u2019identité des ONGI pose question, et remet en cause le principe de neutralité en situation de crise.Méiants face à l\u2019ingérence occidentale, les gouvernements locaux sont de plus en plus nombreux à montrer leur hostilité.On se référera à ces gouvernements locaux hostiles comme des Strong States (Cunningham 2018).En analysant le cas de Médecins Sans Frontières (MSF) au Sri Lanka, Cunningham observe une tension entre souveraineté étatique et principes humanitaires.En efet, comme le Sri Lanka, plusieurs pays « aidés » sont de plus en plus réfractaires aux interventions étrangères sur leur territoire.Une hostilité qui tire ses origines d\u2019un conlit d\u2019identité, comme dans le cas du gouvernement sri-lankais contre MSF dans lequel s\u2019exprime une opposition entre valeurs asiatiques et occidentales.Les Strong States transcendent donc ce cadre d\u2019action pré-établi ain de reformuler leurs intérêts et leurs idées, un changement entraînant tensions et confrontations.Ainsi, nous avons d\u2019un côté les promoteurs des valeurs occidentales qui soutiennent les normes du droit à l\u2019ingérence, applicable seulement quand un gouvernement est reconnu en faillite, et de l\u2019autre, les Strong States, qui se reconnaissent comme légitimes et souverains.Dans une situation de crise humanitaire, les Strong States évaluent si l\u2019organisation constitue un danger pour le pays.Les Strong States mettent alors en péril la pratique humanitaire en transcendant le cadre d\u2019action.Ils utilisent ainsi plusieurs outils de déstabilisation.L\u2019un d\u2019entre eux est la peur.La singularité de cette tactique réside dans son caractère sociétal et non politique.Autrement dit, c\u2019est un discours construit en dehors de l\u2019administration juridique ou politique.Certains États vont jusqu\u2019à expulser les organisations qui sont considérées POSSIBLES Automne 2019 295 comme des menaces à la souveraineté nationale.Comme dans le cas du Soudan en 2009, plus de 12 ONGI, comme Action contre la faim ou Save the Children, ont été expulsées de la zone de conlit du Darfour.Le gouvernement soudanais d\u2019Omar El-Bechir justiiait son action comme un refus de l\u2019idéologie occidentale.Ainsi, entre la norme et la pratique, les gouvernements « aidés » souvent victimisés dans les approches utilitaristes se positionnent ain de redéinir leur compréhension de la pratique humanitaire.À la suite de ces confrontations normatives émerge une nouvelle approche de négociation permettant une pratique basée sur des idées partagées, socialement construites, et non dictées par un acteur ou par un autre.Ce processus de négociation s\u2019inscrit dans une nouvelle structure d\u2019action accélérée par les confrontations répétitives entre ONGI et Strong States.Les programmes de développement tendent désormais à s\u2019aligner sur les politiques nationales ou régionales ain d\u2019assurer une action axée sur les résultats.Conclusion Partant du constat qu\u2019il existe aujourd\u2019hui un paradoxe entre rhétorique et action humanitaire, nous avons été en mesure de déceler les processus qui favoriserait cette dernière.Le paradigme constructiviste nous a permis de comprendre l\u2019espace humanitaire comme une communauté normative dans laquelle plusieurs acteurs interagissent selon des idées et des comportements partagés.Se dissociant des approches utilitaristes, on comprend que les États aidants, les ONGI et les gouvernements locaux sont à l\u2019origine de l\u2019écart entre normes et pratiques, non pas seulement selon l\u2019hypothèse simpliste de la volonté politique, mais plutôt à la suite d\u2019un environnement politique qui inluence les décisions des acteurs.Dans une première partie, nous avons soutenu l\u2019hypothèse que le processus politique est la somme des calculs politiques posés sous les pressions nationales et internationales.Deuxièmement, nous avons observé le processus politique tel qu\u2019il se présente au sein des ONGI.Nous avons conclu que la défaillance bureaucratique et la pression des bailleurs de fonds produisaient cet écart entre normes et pratiques.Les 296 SECTION III Documents gouvernements locaux, soucieux de leur souveraineté, peuvent mettre en péril l\u2019action humanitaire.Contre la défaillance bureaucratique et les confrontations d\u2019identités, la pratique de négociation entre les diférents acteurs constitue une solution à ce dilemme.Toutefois, malgré cette solution, l\u2019action humanitaire fait face à de nouveaux déis.Les États d\u2019exception en sont du nombre.Ceux-ci renvoient aux situations où « la vie est livrée à elle-même, tandis que les violences, naturelles et sociales, se déchaînent sans se soucier de la prétention du souverain à avoir seul autorité sur la vie et la mort » (Ophir, 2006).L\u2019idée du système westphalien telle qu\u2019elle est comprise dans les sociétés occidentales, avançant que chaque État dispose d\u2019une indépendance absolue à l\u2019intérieur de ses frontières, ne peut répondre à ce nouveau déi.Les gouvernements doivent être tenus responsables de leurs actions dans le cadre national mais aussi supra national.D\u2019où la nécessité de penser à de nouveaux modes d\u2019action.Biographie Marie Ayélé d\u2019Almeida est étudiante en maîtrise en Afaires publiques et internationales à l\u2019Université de Montréal.Ses travaux portent sur les actions humanitaires et de développement, avec une focalisation sur les pratiques de sécurité alimentaire en Afrique de l\u2019Ouest.Références Atlani-Duault, L.& Dozon, J.(2011).Colonisation, développement, aide humanitaire.Pour une anthropologie de l\u2019aide internationale.Ethnologie française, vol.41(3), 393-403.Consulté le 22 avril 2019 : doi:10.3917/ ethn.113.0393.Audet, F.(2018).Comprendre les organisations humanitaires : développer les capacités ou faire survivre les organisations?.PUQ.Audet, F.(2011).L\u2019acteur humanitaire en crise existentielle : les déis du nouvel espace humanitaire.Études internationales, 42, (4), 447\u2013472.Consulté le 18 mars 2019 : https://doi.org/10.7202/1007550 Bardach, E.(2006).Policy dynamics.The Oxford handbook of public policy, POSSIBLES Automne 2019 297 336-366.Consulté le 23 février 2019 : 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POSSIBLES Automne 2019 299 Droits de la Terre-Mère et buen vivir en Équateur et en Bolivie : occasions et défis Par Deniz Tekayak Evrard Face à une crise écologique d\u2019ampleur planétaire, la nécessité de repenser la civilisation et la relation entre l\u2019homme et son environnement sur la base de la durabilité et de l\u2019harmonie avec la nature a conduit à l\u2019émergence de discours alternatifs au paradigme dominant anthropocentrique.Les droits de la nature et le buen vivir font partie de ces discours.Ils en appellent à une transformation culturelle et institutionnelle, ce qui implique une transition vers un monde où les êtres humains vivraient en harmonie avec la nature.Ces alternatives contribuent à fournir des réponses aux questions socio-écologiques que le paradigme dominant ne pourrait plus résoudre.Rejetant le dualisme entre l\u2019Homme et la nature ainsi qu\u2019une vision linéaire du progrès, ils promeuvent une vision du monde qui laisse une place aux rationalités alternatives.Pris dans leur globalité, le buen vivir (bien-vivre en français) et les droits de la nature partent de l\u2019idée d\u2019un nécessaire décentrement du « développement » et d\u2019une transformation des conditions épistémiques du débat (Escobar, 2018).Ces discours alternatifs se développent déjà dans un nombre grandissant de pays, et sont promus à l\u2019échelle internationale par de nombreuses initiatives (telles que l\u2019Harmonie avec la Nature de l\u2019Organisation des Nations Unies et l\u2019Alliance Mondiale pour les Droits de la Nature).Cet article se focalise particulièrement sur ses développements en Bolivie et Équateur, étant donné que les deux pays représentent les réussites les plus signiicatives en termes de reconnaissance juridique et institutionnelle des droits de la nature et du buen vivir.Malgré ces avancées juridiques, leurs politiques actuelles sont totalement contradictoires avec les principes éthiques et la philosophie de vie promue par ces discours.Après avoir soulevé l\u2019écart entre la loi et la pratique, l\u2019article se conclut 300 SECTION III Documents par une rélexion sur le potentiel émancipatoire de discours du buen vivir et des droits de la nature.Vivre en harmonie avec la nature : un enjeu grandissant aux niveaux national et international Partout dans le monde, on observe une multiplication des législations et des politiques reconnaissant la valeur intrinsèque de la nature et accordant des droits à la nature (Burdon, 2011).Depuis 2006, plus d\u2019une douzaine de municipalités aux États-Unis ont reconnu les droits de la nature par la législation locale.En mars 2017, la Haute Cour de justice de l\u2019État d\u2019Uttarakhand en Inde a accordé aux rivières du Gange et de la Yamuna et aux glaciers himalayens Gangotri et Yamunotri, le statut de personnalité juridique.La même année, la Nouvelle-Zélande a concédé des droits à la rivière Whanganui et au mont Taranaki.En 2017, le Parlement de Victoria, en Australie, a adopté une loi reconnaissant le leuve Yarraen en tant qu\u2019entité vivante indivisible.Au Mexique, au Brésil et en Colombie, des évolutions encourageantes concernant l\u2019adoption de la législation sur la protection de l\u2019environnement et sur les droits de la nature sont en cours.La mise en place d\u2019un mode de vie durable qui respecte l\u2019intégrité et la capacité régénératrice de la nature est devenue un enjeu grandissant au- delà de la sphère nationale.En 2009, l\u2019Assemblée générale des Nations Unies a décidé de proclamer le 22 avril Journée internationale de la Terre-nourricière et a adopté sa première résolution sur l\u2019harmonie avec la nature, invitant les États membres et agences de l\u2019ONU à examiner la question de la promotion d\u2019un mode de vie plus respectueux envers la nature.Cette initiative de l\u2019ONU réunit plusieurs centaines d\u2019experts qui se consacrent à la promotion d\u2019une jurisprudence centrée sur la Terre en tant que solution pour soutenir la transition vers la durabilité.En outre, on observe des évolutions vers la reconnaissance des droits de la nature au sein de l\u2019Union européenne.Dans cette optique, l\u2019organisation Nature\u2019s Rights a rédigé un projet de directive européenne qui prévoit la reconnaissance des droits de la nature, leur cadre de protection et d\u2019application ainsi que leur réparation en cas de violation. POSSIBLES Automne 2019 301 Concernant l\u2019épanouissement d\u2019une jurisprudence centrée sur la terre, la Constitution de l\u2019Équateur est certainement celle qui va le plus loin suivie par la Constitution bolivienne.En septembre 2008, l\u2019Équateur a modiié sa constitution pour y inclure les droits de la nature.Cette évolution importante a été suivie par l\u2019adoption de la Loi de la Terre- Mère en Bolivie en 2010.La constitution équatorienne reconnaît à la Terre-Mère, ou Pachamama, le droit à l\u2019existence, à la régénération, au maintien de ses cycles vitaux et à sa restauration.Devenant le premier pays au monde accordant un certain nombre de droits inaliénables à la nature dans sa constitution, l\u2019Équateur a inspiré des initiatives juridiques qui se sont multipliées à travers le monde les années suivantes.En 2010, la Bolivie a adopté une loi de la Terre-Mère (Ley de Derechos de la Madre Tierra) qui reconnaît la conception indigène ancestrale de la nature comme un être vivant et qui accorde des droits à la nature.La même année, la Déclaration universelle des droits de la Terre-Mère a été adoptée durant la Conférence mondiale des Peuples sur le Changement climatique et les Droits de la Terre-Mère qui s\u2019est tenue en Bolivie, lui reconnaissant des droits inhérents et lui attribuant le statut d\u2019être vivant.Inspirée de concepts autochtones, la Déclaration universelle des droits de la Terre-Mère est une critique de la vision anthropocentrique et utilitariste et du système capitaliste qui sont à l\u2019origine de la crise écologique planétaire.Outre la reconnaissance des droits de la Terre-Mère, l\u2019Équateur et la Bolivie valorisent également les sources autochtones du buen vivir qui constituent une alternative au paradigme dominant de développement capitaliste (Morin, 2013).L\u2019idée du développement s\u2019est imposée comme vecteur central de la modernité surtout dans la seconde moitié du 20e siècle.Issue de la logique du progrès de la civilisation occidentale et s\u2019imposant comme objectif universel, elle repose sur la dichotomie « pays développés/sous-développés ».L\u2019institutionnalisation de cette dichotomie caractérise la structure dominante des sociétés contemporaines.Elle justiie la relation de domination, l\u2019exploitation et le cadre des savoirs occidentaux propres à la modernité.Face à l\u2019orientation néolibérale des gouvernements post-autoritaires à la in des années 1980 en Amérique latine, le buen vivir émerge en tant que critique de cette idée, réponse aux crises écologiques et socio- 302 SECTION III Documents économiques et projet alternatif au modèle dominant (Vanhulst et Beling, 2013).Le buen vivir est un appel à vivre en harmonie et en équilibre avec toute forme d\u2019existence, avec les cycles de la Terre-Mère, du cosmos, de la vie et de l\u2019histoire (Huanacuni, 2010).Le buen vivir se distingue de la notion du « vivre mieux » occidental, qui se rapporte quant à lui à un progrès illimité, à une consommation excessive, à un certain désintérêt pour les autres, à l\u2019exploitation des hommes et de la nature (Morin, 2013).Inscrit dans la cosmovision des peuples autochtones andins, le concept kichwa « sumakkawsay » en Équateur et le concept d\u2019origine aymara « sumaqamaña » en Bolivie sont constitués de diférents éléments caractérisant le buen vivir.Le contexte pluriculturel et plurinational joue un rôle important dans l\u2019épanouissement du buen vivir dans ces pays.Il n\u2019existe pas de déinition ni de formulation unique de ce concept ; le buen vivir se façonne diféremment en fonction des contextes historiques, écologiques et sociaux (Gudynas, 2016).En réaction aux pratiques néolibérales en Amérique du Sud et à la dégradation de l\u2019environnement qui s\u2019ensuit, la théorisation du sumaqamaña et du sumakkawsay et leur traduction dans les concepts de « vivre bien » en Bolivie, et de « bien vivre » en Équateur, sont passées par de nombreux processus de reformulation avant et après leur incorporation constitutionnelle.Les versions constitutionnelles du sumakkawsay et du sumaqamaña représentent des versions « diluées » de ces notions (Solón, 2018).Dans la Constitution équatorienne adoptée par referendum le 28 septembre 2008, le sumakkawsay est traduit par un ensemble de droits, tandis que dans la constitution bolivienne adoptée le 7 février 2009, sumaqamaña exprime un ensemble de principes éthiques et moraux (Solón, 2018).La constitution équatorienne élabore une série de droits, tels que le droit à un environnement sain, le droit à l\u2019eau, le droit à l\u2019alimentation, le droit à l\u2019éducation pour garantir la réalisation du buen vivir.La constitution équatorienne spéciie également que le régime de développement du pays doit garantir la réalisation du buen vivir.Dans ce contexte, le développement n\u2019est pas une valeur en soi, mais un instrument pour la réalisation du buen vivir (Gudynas, 2011).Le bien vivre est inscrit dans la constitution de la Bolivie de 2009 décrivant POSSIBLES Automne 2019 303 une vie communautaire, harmonieuse et autosuisante.Il est avant tout un principe qui fournit les fondements éthiques de la plurinationalité en Bolivie (Merino, 2016).En Équateur et Bolivie, les communautés indigènes ont lutté pour la reconnaissance de leurs droits et des droits de la Terre-Mère depuis longtemps.Ces communautés et leurs revendications restaient marginalisées jusqu\u2019au début des années 2000.Une nouvelle ère débute avec l\u2019arrivée au pouvoir d\u2019Evo Morales en Bolivie et de Rafael Correa en Équateur, redéinissant les relations entre l\u2019État et les populations autochtones.Bien que l\u2019Équateur et la Bolivie apparaissent comme des exemples en matière de protection juridique de l\u2019environnement, leurs politiques actuelles reposant sur l\u2019extractivisme entrent clairement en contradiction avec les discours qui remettent en question le modèle de développement dominant.L\u2019écart entre le discours et la réalité : les cas de la Bolivie et de l\u2019Équateur Les contradictions entre la vision promouvant un mode de vie en harmonie avec la nature et les politiques néolibérales exploitant les ressources naturelles et violant les droits des peuples autochtones sont évidentes dans les expériences bolivienne et équatorienne.L\u2019un des plus grands déis soulevés correspond à la mise en œuvre des droits déjà adoptés.Les décisions et la prise de position des gouvernements bolivien et équatorien concernant certains projets vont à l\u2019encontre de l\u2019essence du buen vivir et des droits de la nature.Les politiques fondées sur l\u2019extractivisme de Rafael Correa sont un exemple signiicatif démontrant le décalage entre discours oiciels et réalité pratique (Villalba-Eguiluz et Etxano, 2017).Le discours du buen vivir implique de passer d\u2019une économie extractiviste et de la vision utilitariste de la nature, à une société qui respecte les communautés et des écosystèmes, alors que le gouvernement équatorien utilise le discours du buen vivir pour justiier ses politiques favorisant l\u2019extractivisme (Merino, 2016, p.275).La tension entre les principes inscrits dans la constitution et la réalité vécue concernant le projet du buen vivir et les droits de la nature apparaît dans toute son évidence dans le cas de propositions visant à 304 SECTION III Documents développer l\u2019exploitation pétrolière dans le Parc national Yasuni et les réserves Ishpingo-Tambococha-Tiputini (Yasuni-ITT).La société civile a joué un rôle important dans la mise en place de l\u2019initiative Yasuni-ITT et son évolution a été inluencée par le désastre écologique Chevron- Texaco.En 2007, le gouvernement équatorien a renoncé à l\u2019exploitation des réserves pétrolières d\u2019Ishpingo-Tambococha-Tiputini situées dans le Parc national Yasuni, l\u2019une des zones les plus riches du monde en termes de biodiversité.En échange de la non-exploitation du parc, Rafael Correa a demandé à la communauté une compensation inancière de la valeur de 50 % du manque à gagner de l\u2019exploitation.En 2013, en invoquant la faute d\u2019apports internationaux signiicatifs, il abandonne cette initiative et autorise l\u2019exploitation des réserves pétrolières du parc.Le projet Yasuni-ITT représentait une initiative innovante proposant un nouvel agenda international sur les changements climatiques qui aurait pu donner naissance à une multiplication de ce type de projets.De son côté, la nouvelle constitution bolivienne adoptée en 2009 évoque les thématiques environnementales restreintes aux droits civils classiques tels que le droit à un environnement sain.Pour incorporer les droits de la nature, la Bolivie a adopté une Loi des droits de la Terre-Mère en 2010 (Loi 071) et une Loi-cadre de la Terre-Mère et du développement pour bien vivre en 2012 (Loi 300).La promulgation de la Loi des droits de la Terre-Mère n\u2019a pas bénéicié du consensus qui a prévalu en Équateur durant l\u2019adoption de sa nouvelle constitution car Evo Morales a entériné cette loi rapidement avant la Conférence de Cancún de 2010 sur les changements climatiques (David, 2012, p.482).Soulignant que la Terre-Mère est considérée sacrée dans la cosmovision des peuples indigènes, cette loi rappelle le devoir des personnes physiques et juridiques, publiques ou privées de défendre et de respecter les droits de la Terre-Mère.Pour assurer l\u2019entrée en vigueur, la promotion et la mise en œuvre des dispositifs de la loi 071, la mise en place d\u2019un ombudsman ou d\u2019un médiateur a été prévue par la loi des droits de la Terre-Mère.Cette mise en place n\u2019est cependant pas encore efective.Toutefois, elle concrétiserait l\u2019engagement du gouvernement en matière de protection des droits de la Terre-Mère.Il peut en être conclu que, sur le plan niveau national, les développements POSSIBLES Automne 2019 305 concernant les droits de la nature montrent que la Bolivie est en deçà du renforcement des garanties législatives et judiciaires.La politique intérieure de la Bolivie contraste avec son efort relatif à la promotion des droits de la nature sur le plan international.Depuis sa nomination au titre de président de l\u2019État plurinational de Bolivie en 2005, Evo Morales a été le fer de lance de l\u2019efort international en ce qui concerne la reconnaissance des droits de la nature.Par exemple, en 2016, la Bolivie a signé un accord avec le Département des afaires économiques et sociales des Nations Unies ain de contribuer au concept d\u2019harmonie avec la nature au titre du fonds d\u2019afectation spéciale du Forum politique de haut niveau pour le développement durable.En outre, la proposition d\u2019Evo Morales à l\u2019Assemblée des Nations Unies concernant la création du jour International de la Terre-nourricière et le rôle qu\u2019il a joué dans la mise en œuvre du Sommet des peuples sur le changement climatique et les droits de la Terre-Mère de 2010 sont autant d\u2019exemples de l\u2019engagement d\u2019Evo Morales dans les questions environnementales sur le plan international (Perrier-Bruslé, 2012).Ces initiatives d\u2019Evo Morales semblent en conlit avec la politique intérieure du pays.En 2014, le gouvernement bolivien a adopté une loi sur l\u2019extraction minière et la métallurgie autorisant les activités minières dans des aires protégées, contrastant nettement avec les droits de la Terre-Mère (Villavicencio Calzadilla et Kotzé, 2018).En outre, la constitution Bolivienne inclut des dispositions relatives à l\u2019exploitation et à l\u2019exportation d\u2019hydrocarbures, représentant un autre déi au renforcement du cadre juridique sur les droits de la Terre-Mère.Le projet concernant la construction d\u2019une autoroute qui traverse le territoire indigène du Parc national Isiboro Sécure est un autre exemple qui démontre l\u2019écart entre les eforts et l\u2019image d\u2019Evo Morales à l\u2019international et ses pratiques sur le plan national.En août 2011, les peuples autochtones ont organisé une marche de protestation pour dénoncer la construction de cette route qui traverserait leur territoire.Cette manifestation est devenue objet de profondes tensions entre les peuples autochtones qui avaient pourtant contribué à l\u2019accession d\u2019Evo Morales au pouvoir.L\u2019intervention disproportionnée des forces de police au cours de la marche a augmenté le soutien populaire en faveur des manifestants, tant sur le plan national qu\u2019international.En octobre 306 SECTION III Documents 2011, Evo Morales a inalement annoncé l\u2019annulation déinitive de ce projet de route.La prise de position du gouvernement dans ce cas précis montre clairement l\u2019engagement contradictoire du gouvernement sur la protection de la nature et le respect des droits des peuples autochtones.Conclusion Bien que les gouvernements de Bolivie et d\u2019Équateur promeuvent la reconnaissance des droits de la nature ainsi qu\u2019un mode de vie en harmonie avec la nature sur le plan international, ces pays continuent à adopter une politique nationale pragmatique, en privilégiant l\u2019approche néolibérale au détriment des garanties sociales et environnementales inscrites dans leur constitution (Villavicencio Calzadilla et Kotzé, 2018).Puisque la réorientation du développement économique vers un modèle post-extractiviste n\u2019est pas encore réalisée dans les deux pays, l\u2019application des droits de la Terre-Mère avance lentement.En dépit de ses limites, le buen vivir et la question des droits de la nature sont des initiatives connectées dans le cadre de toute une gamme d\u2019innovations pionnières (Escobar 2018, 58).La reconnaissance oicielle des droits de la nature et le buen vivir présentent une occasion de repenser la relation entre la société, le droit et la nature (Rühs et Jones, 2016).Cette reconnaissance a le potentiel d\u2019afronter le caractère anthropocentrique des politiques et de les encadrer vers une approche plus écocentrique.Malgré des insuisances, les droits de la nature font partie du discours national en Équateur et en Bolivie.Par conséquent, la conformité des projets de développement aux principes du buen vivir et aux droits de la nature doivent être justiiés par les initiateurs.Par exemple, depuis l\u2019adoption de la nouvelle constitution en Équateur, les droits de la nature ont été invoqués pour contrer des projets portant atteinte à l\u2019environnement; la Cour constitutionnelle a également émis de nombreux arrêts de concernant la protection des droits de la nature (Kaufman et Martin, 2017).Favorisant la consolidation d\u2019une jurisprudence écocentrée, les avancées juridiques concernant les droits de la nature et le buen vivir en Bolivie et en Équateur représentent de grandes sources d\u2019inspiration POSSIBLES Automne 2019 307 qui peuvent changer la gouvernance environnementale tant sur le plan national qu\u2019international.L\u2019évolution des droits de la nature dans ces deux pays s\u2019inspire déjà des pensées et des mouvements écologistes, ainsi que des politiques d\u2019autres pays.Par ailleurs, le buen vivir, en tant que champ de rélexion et d\u2019action, représente une alternative viable au développement durable et à l\u2019économie verte (Vanhulst et Beling 2013, 54).L\u2019économie verte en tant que solution à la crise écologique planétaire est largement réduite à des mécanismes de gestion et à la marchandisation de l\u2019environnement à l\u2019aide de mécanismes tels que les marchés carbones.L\u2019économie verte et le développement durable ne s\u2019attaquant pas aux vraies causes de la crise écologique, ils ne remettent pas en cause le système de production actuel fondé sur l\u2019exploitation de la nature et la destruction écologique.Le buen vivir et la question des droits de la nature se construisent sur la réalité du système capitaliste, qui s\u2019avère dévastateur (Acosta, 2014).Alimentée par la croissance économique, l\u2019expansion du capitalisme nécessite toujours plus de ressources naturelles et énergétiques ain d\u2019accumuler plus de proit.L\u2019ensemble des activités humaines, qui s\u2019est développé de façon exponentielle surtout à partir des années 1950, a produit une croissance économique avec des conséquences en grande partie irréversibles sur la nature.Le buen vivir et les droits de la nature ofrent une critique environnementale du système capitaliste caractérisé par la surconsommation et le gaspillage.Ils constituent des alternatives aux fausses solutions qui ne reconnaissent pas l\u2019existence de limites physiques insurmontables à la croissance économique.Ils mettent en avant la nécessité de façonner une nouvelle civilisation écocentrée où les êtres humains vivent en harmonie entre eux et avec la nature (Acosta, 2017).Par conséquent, ces discours sont indispensables pour remettre en question l\u2019économie verte et le développement durable qui donnent la primauté à l\u2019accumulation de la richesse au détriment de la nature et des générations futures.Le capitalisme a créé d\u2019une part une rupture irréparable dans la relation métabolique - l\u2019échange complexe et dynamique - entre l\u2019Homme et la nature, d\u2019autre part il a créé des ruptures écologiques dans les cycles et processus naturels (Clark et York, 2005).La recherche constante 308 SECTION III Documents de l\u2019accumulation du proit a engendré une rupture irrévocable des conditions sociales et environnementales régissant la vie humaine sur Terre (Foster, 2019).Le capitalisme, caractérisé par l\u2019incorporation du gaspillage et l\u2019externalisation des déchets économiques et écologiques ne peut pas exister sans croissance et par conséquent, sans destruction écologique.Les discours alternatifs tels que le buen vivir et les droits de la nature s\u2019opposent à la logique utilitariste et instrumentale du capitalisme en renforçant une nouvelle éthique de la responsabilité envers la nature (Foster et al, 2010).Dans cette optique, le buen vivir et les droits de la nature sont des initiatives qui ont le potentiel de réparer la rupture métabolique entre l\u2019Homme et la nature, en transformant la relation écologique et sociale entre les êtres humains et la nature.Biographie Deniz Tekayak Evrard est doctorante en science politique à l\u2019Université de Bourgogne.Références Acosta, Alberto.2014.Le buen vivir pour imaginer d\u2019autres mondes.Paris: Les éditions Utopia, 196 p.Acosta, Alberto.2017.« Post-Extractivism: FromDiscourse to Practice- Relections for Action », International Development Policy |Revue internationale de politique de développement, vol.9, pp.77-101.Burdon, Peter.(ed.).2011.Exploring wild law: the philosophy of earth jurisprudence, Kent Town, SA : Wakeield Press, 370 p.Clark, Brett et Richard York.2005.« Carbon metabolism: Global capitalism, climate change, and the biospheric rift ».Theory and Society, 34 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POSSIBLES Automne 2019 311 Îles-de-la-Madeleine La pêche vaut mieux que Old Harry Par Annie Landry Passer l Les courants dans le Golf Partie 2 Le Québec militant.Du combat indépendantiste à l\u2019urgence climatique 312 SECTION III Documents Libertés entravées1 Par Jonathan Livernois On peut passer par les mots de l\u2019essayiste Pierre Vadeboncoeur pour parler de Gérald Godin (1938-1994).Les deux hommes se sont beaucoup appréciés.Godin, directeur des Éditions Parti pris de 1965 à 1977, a été pendant plusieurs années l\u2019éditeur de Vadeboncoeur (Livernois 2018).Ce dernier racontait même qu\u2019en 1976, il avait refusé de se porter candidat pour le Parti québécois dans la circonscription de Mercier et qu\u2019il avait plutôt proposé le nom de ce jeune journaliste, chargé de cours, alors sans emploi à cause d\u2019une grève à l\u2019UQAM.Le reste est connu.Vadeboncoeur écrivait donc, quelque temps après la mort de Godin : Godin, c\u2019était la liberté.Il n\u2019a jamais été prisonnier de ses intérêts ni de l\u2019ambition ni d\u2019une idéologie ni de l\u2019appareil de son parti ni de l\u2019argent ni d\u2019un emploi ni même de la maladie.Mais il allait spontanément et obstinément là où était la liberté.J\u2019ai cherché à lire d\u2019un seul coup d\u2019œil toute sa carrière.Je me suis demandé quelle était la clef de cette carrière.Quel mouvement unique expliquait chacun de ses grands choix ?Dans chaque choix, j\u2019ai vu ceci : j\u2019ai vu le geste d\u2019afranchir.Considérez les divers moments de sa vie, regardez les idées qu\u2019il appuie ; regardez les groupes auxquels il se joint ; voyez aussi les adversaires qu\u2019il combat ; dans chaque cas, on voit qu\u2019il choisit une liberté.Cela l\u2019a porté tout de suite à gauche.Les ouvriers.Le pays.La poésie.La justice.Les moins forts, où qu\u2019ils se trouvent : les travailleurs, le Québec, notre nation ; \u2013 et les minorités ethniques.Et les laissés pour compte.1 Une première version du segment « Godin prisonnier » a paru dans Jonathan Livernois, Remettre à demain.Essai sur la permanence tranquille, Montréal, Éditions du Boréal, 2014. POSSIBLES Automne 2019 313 Tous ces choix-là sont au fond un seul et même choix : dans chaque cas, il y a quelqu\u2019un ou quelque chose à libérer.Examinez bien tout : ce qu\u2019il disait, ce qu\u2019il écrivait, ce qu\u2019il faisait.C\u2019est immanquablement la même signature (cité dans Vadeboncœur 2014, 81-82).Les textes les plus prenants de Godin sont peut-être ceux, justement, où cette quête de libération qu\u2019identiiait Vadeboncoeur a été entravée.Non pas parce que les déis de Godin et du Québec ont été grands, ce dont personne ne doute.Mais, plutôt, parce que Godin, en plusieurs moments de sa vie, n\u2019a pas été libre.En voici quelques-uns, qui montrent comme l\u2019homme a dû batailler ferme.Godin prisonnier Avant d\u2019être poète, Gérald Godin a été journaliste.Drop out du cours classique au Séminaire Saint-Joseph de Trois-Rivières, il entre au quotidien Le Nouvelliste à la toute in des années 1950.Il travaillera également au Nouveau Journal, au Maclean, à Québec-Presse, à Radio-Canada.Le journalisme est alors une école du réel et, comme le disait le cinéaste Denys Arcand avec qui il travailla à l\u2019ONF (pour le documentaire On est au coton), Godin « était fasciné par le réel » (Arcand 2011).Comment les choses se passent ?Comment ça se construit ?Qu\u2019est-ce qui grouille ?Et, bientôt, une autre question, qu\u2019il se posera à l\u2019âge de 31 ans : comment on vit ça, ne pas être libre ?Le poète a été arrêté à cinq heures du matin le 16 octobre 1970, comme près de 500 personnes, dont sa compagne, Pauline Julien, et son ami, Gaston Miron.Il sera libéré, sans qu\u2019aucune accusation ne soit retenue contre lui, le 23 octobre.Il aura été l\u2019une des victimes de la loi des mesures de guerre, votée par le gouvernement fédéral de Pierre Elliott Trudeau.Il s\u2019en souviendra.Godin reviendra souvent sur son emprisonnement, notamment pour connaître les raisons de son arrestation.Proximité, comme éditeur, avec certains felquistes ?Simple appartenance à la gauche québécoise, notamment par le truchement de l\u2019hebdomadaire Québec-Presse, 314 SECTION III Documents dont il a fait partie dès sa fondation, en 1969 ?Une autre raison, inconnue ?Quoi qu\u2019il en soit, à la in de sa vie, il ira même interroger la Gendarmerie royale du Canada à ce propos.Mais l\u2019essentiel de ce qu\u2019il avait à dire, il l\u2019a peut-être dit une semaine à peine après sa libération.Le 1er novembre, il faisait paraître dans Québec-Presse un compte rendu, détaillé comme un rapport de police, de son passage à la prison Parthenais.C\u2019est la version longue de deux de ses vers, parus dans le recueil Libertés surveillées (1975) : « il y en a qui sont devenus cicatrices / à cinq heures du matin » (Godin 2011, 270).Ce « Journal d\u2019un prisonnier de guerre » (Livernois 2018), que Godin écrit après coup tout en imitant la forme du journal, est, à mon avis, un des rares textes québécois qui témoignent crûment de la rencontre, dans le dépouillement le plus complet d\u2019un sujet québécois avec l\u2019Histoire.Qui a pu comprendre ce texte dans toute son ampleur ?Gérald Godin, dans son court récit qui paraît une semaine à peine après sa libération, réussit à montrer d\u2019un même soule les deux versants du temps québécois : le quotidien du « pays ingénu, naïf et sûr de sa pérennité », comme l\u2019écrivait Jacques Ferron, et l\u2019Histoire, celle qui s\u2019abat sur des hommes et qui pousse à la révolte, à la colère.Dans son « Journal », à l\u2019entrée du 18 octobre, on lit : « La routine recommence vers cinq heures du matin.Dès l\u2019avant-midi, un groupe de détenus réclament bruyamment des cigarettes.Les gardiens viennent chercher trois de nos collègues pour une destination inconnue.On aura droit, ce dimanche, à trois demi-heures de récréation.» Parler de routine deux jours après son arrestation donne à penser que le temps s\u2019est formidablement accéléré dans la cellule de Godin.La cadence s\u2019emballe et n\u2019est plus la même qu\u2019à l\u2019extérieur.Cela est mis en relief par la proximité de ce temps accéléré avec le rythme normal de Montréal : l\u2019édiice Parthenais, où étaient détenus les 500 prisonniers, se situait (et se situe encore) au cœur d\u2019un quartier populaire de Montréal, Centre-Sud.La prison n\u2019est pas dans une campagne éloignée, loin de tout : elle est au cœur de la cité, et il n\u2019y a qu\u2019un mur entre la captivité et la vie normale.Deux temporalités bien distinctes sont juxtaposées.Godin insiste justement, dans son récit, sur cette proximité de la vie quotidienne : « Des camions de biscuits Viau passent dans la rue, comme des provocateurs.» Ou encore : « De ma POSSIBLES Automne 2019 315 cellule, je vois les rues Ontario et Sainte-Catherine, Radio-Québec, le pont Jacques-Cartier et une partie de Terre des Hommes.Au mât de Radio-Québec, un drapeau leurdelisé qui fait des signes.» Les signes les plus banals ne sont plus normaux : ils sont soudainement vus à travers la lunette de l\u2019Histoire, laquelle se joue, paradoxalement, à l\u2019intérieur des murs.Godin voit tout en neuf, à commencer par ce leurdelisé qui fait des signes.La vie québécoise, ses repères les plus évidents \u2013 comme son drapeau, qui subsume ses luttes, son passé, ses défaites \u2013 sont mis à nu par le dépouillement total du prisonnier, privé de sa liberté.Que veut dire Godin par ce détail du drapeau-signe ?Que ce dernier va, bientôt, revêtir une importance capitale.Le 18 octobre, le drapeau de l\u2019immeuble de Radio-Québec est mis en berne en mémoire du vice- premier ministre Pierre Laporte, retrouvé mort dans un cofre de voiture à l\u2019aéroport de Saint-Hubert.Les prisonniers, tenus au secret, ne savent rien des événements dramatiques qui viennent de se dérouler, même s\u2019ils sont au cœur de la ville de Montréal.Godin le dit bien : « Vers midi, un détenu attire notre attention sur un drapeau en berne, à Radio-Québec.Les spéculations vont bon train.Quelqu\u2019un d\u2019important est mort.De qui s\u2019agit-il ?On l\u2019ignorera pendant deux jours » (Godin 1970).Le drapeau québécois est le seul élément qui reste aux prisonniers pour comprendre ce qui se passe à l\u2019extérieur.Il représente pour ainsi dire le destin de leur pays, lequel semble frappé par l\u2019Histoire, la vraie, tandis que ces prisonniers, eux-mêmes touchés par l\u2019Histoire, sont réduits aux signes les plus banals du quotidien qui fait écran.Le camion de la biscuiterie Viau fait sa livraison comme si de rien n\u2019était, comme s\u2019il n\u2019y avait pas de guerre.En fait, il n\u2019y a pas de guerre.Je me suis longtemps demandé quelle était l\u2019intention de Gérald Godin en racontant son séjour en prison.S\u2019agissait-il de témoigner, de dénoncer et de se libérer d\u2019un poids, quelques jours seulement après les événements ?Cela explique sans doute son impulsion créatrice, comme un témoin traumatisé qui a besoin de tout dire et très vite.Un homme, doublé d\u2019un journaliste qui en a l\u2019habitude, ixe tout sur le papier, de peur de perdre un détail de ces jours qu\u2019on lui a enlevés. 316 SECTION III Documents Mais cela ne dit pas tout, et c\u2019est la force de l\u2019écrivain que de déchirer au passage la toile du pays ingénu, représenté par ces détails du quotidien qui mettent en relief le dépouillement des prisonniers, lesquels comprennent mieux que quiconque que l\u2019Histoire est en train de se jouer d\u2019eux.Ils savent que le temps a passé très vite, que même les signes les plus familiers, qui semblent participer de cette illusion de permanence (comme le leurdelisé, synecdoque d\u2019une grande épopée escortée par le double héritage de la croix et de la vieille mère patrie), peuvent être transformés quand l\u2019Histoire repart, presque à l\u2019insu de ceux qui vivent dehors.Godin malade Le 5 juin 1984, le journaliste Louis Falardeau se questionne, dans La Presse, à propos de nombreuses absences de députés à l\u2019Assemblée nationale.La maladie frappe huit députés (dont trois ministres).Y aurait-il un lien entre ces absences « motivées » et la tuerie du 8 mai 1984, tandis que Denis Lortie faisait irruption à l\u2019Assemblée nationale, tuant trois personnes et en en blessant 13 autres ?Falardeau écrit : « On fait valoir que même si aucun [des députés malades] ne s\u2019est alors trouvé sur la route du tueur, tous sont par contre conscients qu\u2019ils auraient pu être là et qu\u2019ils l\u2019ont donc échappé belle.» Parmi les députés malades, il y a Gérald Godin.Près de 8 ans plus tôt, le 15 novembre 1976, il avait été élu, contre attente, dans la circonscription du premier ministre du Québec, Robert Bourassa.Le résultat n\u2019avait même pas été serré : Godin avait obtenu une majorité de 3 736 votes (Livernois 2019).Il deviendra adjoint parlementaire des ministres des Afaires culturelles et de la Justice avant d\u2019être lui-même nommé ministre des Communautés culturelles et de l\u2019Immigration, en 1980.Et qu\u2019a donc Godin, en juin 1984 ?Le journaliste Louis Falardeau écrit : « Le cas [du ministre des Communautés culturelles et de l\u2019Immigration] Gérald Godin est un peu diférent puisqu\u2019il a été victime d\u2019un accident.Il a reçu un éclat de bois dans l\u2019œil alors qu\u2019il bûchait.Il a été opéré vendredi et devrait quitter l\u2019hôpital sous peu » (Falardeau 1984).L\u2019éclat dans l\u2019œil est, dans le meilleur des cas, un euphémisme : Gérald Godin vient d\u2019être opéré pour une tumeur cérébrale.Vaut mieux, sans doute, l\u2019imaginer avec une hache et une veste Mackinaw plutôt qu\u2019en trépané.Il faudra pourtant s\u2019habituer : Godin ne sera plus jamais le même. POSSIBLES Automne 2019 317 Si l\u2019opération a été un succès, la tumeur revient néanmoins en 1989.Gérald Godin meurt cinq ans plus tard, un 12 septembre.La maladie engendre (façon de parler) plusieurs poèmes.On en retrouve plusieurs dans ses recueils Soirs sans atout (1986), Poèmes de route (1988) et Les botterlots (1993).Le plus souvent, Godin fait dans l\u2019humour, noir ou non : « \u201cSi tu étais resté légume\u201d, dit-il/\u201clequel aurais-tu aimé être ?\u201d » (Godin 1993, 54).Aussi : « Des fois, le corps lui part d\u2019un bord/et il part de l\u2019autre » (Godin 1988, 13).Ou encore : - Quoi tu te souviens plus de mon numéro ?- Écoute mon vieux moi tu sais on m\u2019a enlevé une tumeur au cerveau de la grosseur d\u2019une mandarine eh ! bien ton numéro il était dedans.(Godin 1986, 40) Le poème que je retiens ici n\u2019a pourtant jamais été publié.Il s\u2019agit d\u2019un extrait de sa correspondance avec sa conjointe Pauline Julien.Plusieurs mois après son opération au cerveau, la réhabilitation semble di cile : Montréal, samedi de printemps encore froid, le 27 [avril 1985] On change l\u2019heure à minuit Cela changera-t-il ma vie Je deviens de plus en plus impatient Les boutons de culottes et de chemises me font la guerre j\u2019ai les doigts gourds mais un rien me met en christ et m\u2019énerve.[\u2026] Vais-je donc passer ma vie ainsi à cause d\u2019une misérable tumeur qui m\u2019a choisi 318 SECTION III Documents comme l\u2019aurait fait un maringouin (Julien et Godin 2019, 125-126).Il s\u2019agit d\u2019une lettre, où l\u2019on sent l\u2019abattement, mais où Godin continuait d\u2019aligner les mots comme s\u2019il faisait des vers.Ce sont bel et bien des vers, en fait, sortis de leur « habitat naturel ».Et les deux premiers résument le temps qui commence à manquer : « On change l\u2019heure à minuit/Cela changera-t-il ma vie ».Au printemps, l\u2019on perd une heure.Qu\u2019est-ce qui aurait changé pendant cette heure ?Rien, sans doute, sinon que le temps se distend, s\u2019allonge ou s\u2019accélère, comme dans ce « Journal d\u2019un prisonnier de guerre » qu\u2019il faisait paraître 15 ans plus tôt.Godin est prisonnier de son corps, « parce que les neurones qui règlent le traic des mots/lui font des embouteillages/et que souvent ses mots sortent/ bumper à bumper comme à cinq heures du soir » (Godin 1986, 37).Il ne s\u2019en libérera jamais complètement, rendant la parole incertaine, hésitante, de plus en plus hésitante.Le cancer l\u2019emporte.Cela aura certainement été, pour lui, la pire des captivités, comme pour sa compagne Pauline Julien, soufrant d\u2019aphasie, qui s\u2019enlèvera la vie en 1998.Pourtant, je crois qu\u2019il y a une plus grande captivité, encore, du moins pour nous, et sur le plan de la mémoire que nous gardons de cet homme.Godin député-ministre Il y a quelque temps, le chroniqueur Mathieu Bock-Côté écrivait, un brin exaspéré, à propos de Gérald Godin : À entendre parler certains, on pourrait croire que Gérald Godin a été le seul nationaliste ouvert dans l\u2019histoire du Parti Québécois.On répète son nom de manière incantatoire, comme s\u2019il avait indiqué un chemin qu\u2019on ne pourrait plus jamais quitter.[\u2026] J\u2019ai le plus grand respect pour Gérald Godin, mais c\u2019est mal servir sa mémoire que d\u2019en faire le seul nationaliste vertueux dans un parti qu\u2019on décrète porté vers le repli identitaire (Mathieu Bock-Côté 2015).Partant du principe (il en faut) que je suis toujours opposé aux idées de Mathieu Bock-Côté, je dirais qu\u2019il est peut-être normal, pour la gauche POSSIBLES Automne 2019 319 québécoise, de répéter le nom de Gérald Godin de manière incantatoire.Trop d\u2019anciens hommes et femmes de gauche, à cause d\u2019une idélité aveugle à l\u2019indépendantisme québécois, ont ini par se coller sur un nationalisme conservateur \u2013 genre MBC \u2013 et ont accepté sans coup férir les constats de Christian Rioux ou ceux d\u2019Alain Finkielkraut.On comprend, dès lors, que ceux qui essayent tant bien que mal de concilier l\u2019indépendantisme et le socialisme se tournent vers Gérald Godin et refuseront de le sortir de la voie qu\u2019il a tracée, à savoir : la nation sans cesse augmentée par l\u2019apport des communautés culturelles.Et même, de la communauté anglophone.Il fallait quand même avoir du culot, en 1969, pour écrire à Pauline Julien : « Faudra-t-il faire l\u2019indépendance du Québec avec les Anglais ?Probablement.Ce sera une répétition de 37-38.» (Julien et Godin 2019, 60).On aura beau dire, le politicien Godin n\u2019a pas léchi et a été constant.Par exemple, il s\u2019est toujours souvenu de son incarcération de 1970.Ainsi, le député péquiste de Mercier a voté, le 11 novembre 1979, contre une motion du chef de l\u2019opposition oicielle, Claude Ryan, rendant hommage à Pierre Elliott Trudeau, qui avait alors pris (momentanément) sa retraite politique.Explication de Godin : Monsieur le Président, je voterai contre cette motion pour une raison très simple, c\u2019est que je ne suis pas masochiste.Le premier ministre du Canada a des qualités immenses d\u2019intelligence et elles ont été reconnues il y a longtemps : sa collaboration à Cité libre et à d\u2019autres organismes.Sa participation à l\u2019évolution des idées au Québec a été fondamentale et précieuse et j\u2019ai subi moi-même son inluence.Heureusement, je m\u2019en suis sorti.Le fond de ce que j\u2019ai à dire tient en quelques mots : Pour moi le régime Trudeau, c\u2019est un régime armé, casqué et déguisé en soldat.L\u2019Opposition marmonne, grommelle, l\u2019Opposition, qui se prétend défenseur des droits et libertés civiles, devrait se taire là-dessus.Moi, Monsieur le Président, j\u2019ai été interné, mis en prison, arrêté sans mandat, grâce ou sous l\u2019empire de l\u2019infâme loi des mesures de guerre qui, en ce qui me concerne, est le point le plus près où nous sommes allés en direction du fascisme.Et parce qu\u2019à l\u2019époque M.Pierre Elliott Trudeau, un homme que j\u2019ai admiré, était premier ministre du Canada, je dois, pour assurer ma santé mentale, voter contre cette motion. 320 SECTION III Documents La liberté retrouvée a un prix.Godin le connaît.C\u2019est surtout comme ministre de l\u2019Immigration et des communautés culturelles que le poète fera sa marque.Il sera l\u2019héritier de son prédécesseur, le père Jacques Couture, dont l\u2019accueil des communautés du Sud-Est asiatique mériterait d\u2019être davantage célébré aujourd\u2019hui.Dans une entrevue télévisée d\u2019octobre 1982 avec Denise Bombardier, Godin reprend à sa manière la réplique de Corneille, « Rodrigue, as-tu du cœur ?Québécois, as-tu du cœur ?», appelant ses concitoyens à demeurer solidaires des nouveaux arrivants.Il n\u2019a pas peur, non plus, d\u2019emprunter les mots des autres, comme dans cette anecdote racontée par son ancien attaché politique puis directeur de cabinet, Jean Dorion : Gérald avait beaucoup de Grecs dans son comté, alors il a appris le grec.Lors d\u2019une défense des crédits du ministère, au parlement, je suis assis derrière le ministre lorsqu\u2019un député libéral exige des exemples de réussite d\u2019immigrants agriculteurs.« Eh bien, de répondre Gérald, nous avons des immigrants suisses qui sont à créer des CERISAIES ».Alors je vois son vis-à-vis libéral, Christos Sirros, qui manifestement entend ce mot pour la première fois de sa vie.Je vois le visage de Sirros qui se plisse, l\u2019air de demander « DES QUOI ?».Et mon Gérald de dire calmement : « DES CERISAIES\u2026KERASEONAS ».Et je vois les députés libéraux se tourner les uns vers les autres en se demandant : Y LUI A-TU DIT ÇA EN GREC ?(Dorion 2014) Alors, oui, Godin est fréquentable pour une bonne part d\u2019entre nous.Et on voudra bel et bien continuer de répéter son nom, fût-ce de manière incantatoire.Parce que ça en prend, des modèles de politiciens comme lui.Comme le disait son ami, l\u2019ancien ministre de l\u2019Agriculture, Jean Garon : « au cours de mes années en politique, j\u2019ai rencontré davantage de Gérald Godin que de Jean Charest.C\u2019est ce qui me permet d\u2019espérer.» (Garon 2013) En bout de piste, je regrette une chose, une dernière liberté entravée, peut- être, subreptice : les mots de Godin qui sont prisonniers de la persona du député-ministre.Bien sûr, on répétera à satiété les jurons du poème POSSIBLES Automne 2019 321 « Mal au pays », qu\u2019on adaptera selon les situations et l\u2019indignation.On lira les vers de « Tango Montréal » sur cet immeuble, derrière la station de métro Mont-Royal.Mais qui lit vraiment la poésie de Godin, maintenant ?À quel moment le personnage de député-poète a-t-il ini par écraser ses propres mots ?Il faudrait redécouvrir, politiquement et poétiquement, ces mots, par-delà les quelques poèmes convenus.Et que ces mots se suisent.Qu\u2019ils soient, tout bonnement, libres.Un préjugé, tenace, dans les milieux universitaires, considère Gérald Godin comme un poète plutôt moyen.Il faudrait revenir sur ces positions.Par exemple, aujourd\u2019hui, je retrouve ces mots, passablement oubliés, dans Soirs sans atout : Sur la route de Saint-Jean il avait vu dans les arbres en automne des oiseaux qui se prenaient pour des fruits (Godin 1986, 30).Réagissant à ces vers, la poète Marie-Hélène Voyer, dont l\u2019œuvre me touche beaucoup, m\u2019écrivait, justement : « Ce moment de l\u2019année où les perdrix, un peu au-dessus de leurs afaires, se croient encore invisibles dans les arbres fraîchement défeuillés ! Toujours juste, le Godin ! » En in de compte, c\u2019est peut-être en retournant à ses mots, politiques et poétiques (blanc bonnet bonnet blanc ?), qu\u2019on comprendra comment Godin a réussi à sortir de toutes ces captivités, de toutes ces maladies, de tous ces horaires de ministre.Mieux encore, peut-être : à élargir sa zone de liberté.Biographie Jonathan Livernois est professeur agrégé au Département de littérature, théâtre et cinéma de l\u2019Université Laval.Il a récemment fait paraître La révolution dans l\u2019ordre.Une histoire du duplessisme (Boréal, 2018) et prépare un essai biographique sur Gérald Godin qui paraîtra chez Lux Éditeur. 322 SECTION III Documents Références Arcand, Denys.2011.Godin.Documentaire sur le député-poète Gérald Godin, réalisation de Simon Beaulieu, production de Marc-André Faucher et Benjamin Hogue.Bock-Côté, Mathieu.2015.« Camille Laurin ou Gérald Godin ?», Le Journal de Montréal (Montréal), 7 mai.Dorion, Jean, page Facebook, entrée du 15 décembre 2014 Falardeau, Louis.1984.« Huit députés terrassés par la maladie », La Presse (Montréal), 5 juin : A1-A2.Garon, Jean.2013.Pour tout vous dire.Montréal : VLB éditeur.Godin, Gérald.1970.« Journal d\u2019un prisonnier de guerre », Québec-Presse (Montréal), 1er novembre.Godin, Gérald.1986.Soirs sans atout.Trois-Rivières : Écrits des Forges.Godin, Gérald.1988.Poèmes de route.Montréal : l\u2019Hexagone.Godin, Gérald.1993.« Allen », dans : Les botterlots.Montréal : l\u2019Hexagone.Godin, Gérald.2001.« J\u2019y suis j\u2019y reste pour ma liberté », dans : Ils ne demandaient qu\u2019à brûler.Montréal : l\u2019Hexagone.Julien, Pauline et Gérald Godin.2019.Ton métier, le mien, le Québec.Fragments de correspondance amoureuse et politique (1962-1993), présentation, choix des lettres et notes par Emmanuelle Germain et Jonathan Livernois.Montréal :Leméac.Livernois, Jonathan.2018.« Ce qu\u2019ils doivent à Pierre Vadeboncœur.Rélexions sur la place de l\u2019essayiste dans l\u2019entreprise partipriste », dans : G.Dupuis et al., Avec ou sans Parti pris, pp.111-124.Montréal : Nota bene. POSSIBLES Automne 2019 323 Livernois, Jonathan(avec la collaboration d\u2019Emmanuelle Germain).2018.« \u201cDeux épisodes dans la vie\u201d de Gérald Godin : à la jonction du récit, du reportage et du journal de bord », COnTEXTES.En ligne.https://journals.openedition.org/contextes/6433(mis en ligne le 27 avril 2018).Livernois, Jonathan.2019.« Quand les citoyens sont comme les mots du poème », avec la collaboration d\u2019Emmanuelle Germain, Le Devoir (Montréal), 12-13 janvier : B7.Vadeboncoeur, Pierre.2014.En quelques traits.Textes choisis et présentés par Jonathan Livernois.Montréal : Lux Éditeur. 324 SECTION III Documents Sauve-qui-peut au miroir d\u2019une vie, cinquante ans plus tard Par Jacques G.Ruelland Un objectif n\u2019est rien d\u2019autre qu\u2019un rêve avec une échéance.Napoleon Hill En 1964, j\u2019avais 16 ans.Je commençais à m\u2019intéresser à la politique, aux problèmes sociaux et aux systèmes économiques dont on nous donnait quelques rudiments en classe.J\u2019étais fasciné par le socialisme, qui semblait vouloir atténuer la pauvreté, et par le communisme, aussi mystérieux qu\u2019intéressant.J\u2019y trouvais des miettes d\u2019explications aux questions que je me posais de plus en plus souvent sur ma propre condition.Nous étions très pauvres.Au gré des aléas de la guerre, mes parents avaient émigré de France en Belgique, et j\u2019étais né à Spa en 1948.J\u2019étais le dernier, après ma sœur et mon frère aîné.Mon père nous avait abandonnés et avait laissé ma mère seule avec ses trois enfants.À l\u2019école, je côtoyais des ils de médecins, d\u2019avocats, de commerçants, dont l\u2019avenir était tracé d\u2019avance : des études, un bon emploi, une vie heureuse.Mais moi, je ne voyais rien.J\u2019aurais vraiment voulu étudier les humanités classiques, mais on m\u2019avait inscrit dans une école technique, en imprimerie.Avec un tel diplôme, je ne pouvais m\u2019inscrire à l\u2019université.Et je ne pouvais m\u2019imaginer vieil imprimeur.Par contre, je rêvais à une carrière de professeur \u2013 de français, de littérature ou d\u2019histoire.Mais ce n\u2019était qu\u2019un rêve, et je le savais.Pour me consoler, je voyageais souvent et à peu de frais.Du fait de la proximité de l\u2019Allemagne, je m\u2019y rendais souvent.Aux Pays-Bas également, en Suisse, en Angleterre, ainsi qu\u2019au Luxembourg et en France, où je rendais souvent visite à ma cousine, dans la banlieue de Paris.En 1966, j\u2019étais en Italie, en voyage organisé.En fait, je cherchais un endroit où être heureux.J\u2019avais même pensé à l\u2019Australie. POSSIBLES Automne 2019 325 Du fait que j\u2019étais né de parents français et qu\u2019en Belgique, la loi du sang primait sur la loi du sol, j\u2019étais considéré comme un étranger.Mes copains avaient une carte d\u2019identité verte, alors que la mienne était jaune avec une barre rouge en diagonale.À 18 ans, on me demanda d\u2019opter : devenir Belge ou rester Français.Du fait de mon accent et de la présence de mes amis, je devins Belge \u2013 mais je me rendis compte, après coup, que je n\u2019avais obtenu que la « petite » nationalité : je ne pourrais jamais travailler pour l\u2019État belge, devenir facteur, policier, employé des chemins de fer, ni même avocat, juge ou balayeur de rue.J\u2019étais un citoyen de deuxième classe ; seuls mes enfants, quand j\u2019en aurais, naîtraient avec la « grande » nationalité.Ainsi le stipulait la Constitution belge.Cette découverte m\u2019avait profondément déçu ; je me sentais comme trahi, humilié.Rien désormais ne m\u2019empêcherait de m\u2019expatrier.En 1967, à 19 ans, une belle occasion de venir à Montréal pour l\u2019Expo se présenta.J\u2019avais trouvé à bon marché un vol nolisé par une association : les Amitiés belgo-américaines, qui m\u2019amena à New York et, de là, à Montréal.L\u2019Expo fut déterminante dans ma vie.J\u2019étais certain de pouvoir faire ici, au Canada, tout ce que je rêvais de faire en Europe, en autant que je travaille pour le gagner.Par exemple, je pouvais fréquenter l\u2019université.Le Nouveau Monde était pour moi la promesse d\u2019une nouvelle vie.Mais il fallait encore que j\u2019attende d\u2019avoir 21 ans, l\u2019âge de la majorité en Belgique à ce moment.En attendant, en 1968, je voulais absolument répondre à toutes mes questions au sujet du socialisme et du communisme.Après un long périple en Yougoslavie, en Bulgarie, en Grèce et en Turquie d\u2019Europe, j\u2019étais revenu complètement écœuré par ce que j\u2019avais vu.J\u2019étais à Sophia lorsque les chars russes avaient envahi Prague.Ce qui avait suivi, la panique parmi les touristes et la désinformation grossière dans les journaux bulgares au sujet de ce qui se passait en Tchécoslovaquie m\u2019avaient révélé que les régimes sociopolitiques de ces pays n\u2019avaient rien à voir avec le marxisme, le socialisme ou le communisme, qui m\u2019apparaissaient désormais comme des utopies.C\u2019était le temps où l\u2019on m\u2019avait demandé d\u2019écrire des comptes rendus de conférences techniques dans le journal du collège que je fréquentais.L\u2019écriture était ma force, ainsi que les langues étrangères.Outre le français, nous 326 SECTION III Documents devions tous étudier le néerlandais, l\u2019allemand et l\u2019anglais.Moi, j\u2019avais décidé d\u2019apprendre en plus le latin, le grec ancien, le russe et un peu de bulgare ! Mais j\u2019étais nul en maths et en dessin, et franchement médiocre dans les cours techniques.Le 14 août 1969, je devins majeur et renouvelais ce jour-là mon passeport.Avec l\u2019accord de ma mère, je vendis une partie de mes afaires et is les démarches pour immigrer au Canada.Le 29 septembre 1969, je débarquais à Montréal en tant qu\u2019immigrant reçu, détenteur de mon diplôme de technicien en imprimerie.C\u2019était un dimanche.Il pleuvait légèrement et il faisait frais.Le lendemain matin, je me rendis à la Manpower, le bureau fédéral d\u2019emploi, et j\u2019obtins immédiatement un emploi.Le mercredi 2 octobre 1969, je commençais à travailler comme correcteur d\u2019épreuves dans une imprimerie.En arrivant, la première chose qui me frappa fut l\u2019importance de bien connaître l\u2019anglais et le français : en imprimerie, c\u2019était primordial.Je parlais déjà l\u2019anglais assez bien, mais je m\u2019inscrivis à des cours à McGill, où j\u2019obtins rapidement un certiicat et surtout une certaine assurance dans la lecture et l\u2019écriture de l\u2019anglais.Un jour, un copain me dit que le quartier où il habitait, Milton Park, vivait un drame : on expropriait de force des locataires de logements sociaux, on détruisait les maisons à loyers modiques et on construisait à leur place de luxueuses tours d\u2019habitation destinées aux médecins de l\u2019Hôpital Royal Victoria et aux professeurs de l\u2019Université McGill.C\u2019était la gentriication du quartier.Les associations communautaires s\u2019étaient regroupées dans un immeuble, le University Settlement, rue Saint-Urbain, et y entretenaient un petit journal nommé Up to the neck (Jusqu\u2019au cou), mais elles cherchaient quelqu\u2019un pour s\u2019occuper de la version française.C\u2019est ainsi que je devins directeur de journal au début de 1970.Le nom français de la feuille ne me plaisait pas trop.Du fait que je ne comprenais pas encore assez profondément les problèmes particuliers de ce quartier, je pensais donner à ma participation à ce journal une allure plus théorique.Ainsi naquit Sauve-qui-peut, un hebdomadaire dirigé, écrit en partie et imprimé par moi et distribué gratuitement dans le quartier Milton Park. POSSIBLES Automne 2019 327 Au Québec, les années 1960 avaient été marquées par l\u2019idéologie de la participation à la vie sociale.Mais les années 1970 correspondaient à une grande désillusion : les constats d\u2019échecs de la stratégie d\u2019animation sociale de la décennie précédente en étaient la cause.Alors que l\u2019Église catholique gérait entièrement la vie sociale, la Révolution tranquille, en se débarrassant de toutes les structures religieuses, avait jeté le bébé avec l\u2019eau du bain : les citoyens n\u2019étaient pas prêts à recréer d\u2019eux-mêmes des institutions durables assurant leur participation organisée à la vie sociale.L\u2019écart entre les rêves de grande prospérité nationale, en dehors des cadres de l\u2019Église, et la réalité concrète, transformait progressivement le discours conciliant des groupes populaires en discours radical.On assistait à la naissance de partis de gauche, notamment, à Montréal, le Front d\u2019action politique (FRAP).De l\u2019animation sociale, les comités de citoyens passaient à l\u2019action politique et revendiquaient des ressources autogérées répondant mieux aux besoins et aux aspirations de la population qui voulait absolument se prendre en charge et exercer un contrôle sur ces services.Les activités d\u2019animation sociale allaient progressivement se transformer en services autogérés.C\u2019est directement dans ce sens que le gouvernement fédéral de Pierre Elliott Trudeau mettait sur pied des programmes d\u2019aide aux groupes communautaires, comme Perspectives Jeunesse ou les Projets d\u2019Initiatives Locales (PIL).Avec mon ami, je réunis un groupe de sept autres jeunes chômeurs et assistés sociaux (dont une jeune femme) et je leur proposai de faire une demande de subvention pour eux, les huit jeunes en quête d\u2019emploi.Nous étions parmi les premiers demandeurs dans le programme PIL et une subvention couvrant les salaires de huit personnes à plein temps (le salaire minimum s\u2019élevait alors à 1,35 $/h) nous fut facilement accordée pour 6 mois.J\u2019étais le seul du groupe à travailler pour un autre employeur (je gagnais 1,50 $/h \u2013 une fortune !), et je ne igurais pas sur la liste de paye, quoique je fusse en charge du projet.En six mois, d\u2019avril à septembre 1970, nous avons sorti 24 numéros de format légal (8.5 x 14\u201d) ; 20 de ceux-ci avaient 8 pages ; 4 autres avaient 16 pages, toutes imprimées recto/verso, évidemment, et agrafées sur le long côté. 328 SECTION III Documents Au printemps de 1970, les troubles sociaux s\u2019ampliiaient.Le Front de libération du Québec (FLQ) multipliait ses coups d\u2019éclat.Nous avions décidé d\u2019être prudents et de signer nos articles de pseudonymes aux consonances latino-américaines : Baravio San Luis, Pedro San Antonio, etc., très à la mode à l\u2019époque de Pablo Neruda et de Salvador Allende (tous deux morts en 1973).J\u2019écrivais de virulentes diatribes contre le régime capitaliste qui justiiait les expulsions de pauvres de leurs logis ; je soulignais son odieuse nécessité d\u2019avoir un sous-prolétariat, en dépit de toute justice sociale ; je tentais d\u2019expliquer la théorie marxiste du travail, alors que la morale judéo-chrétienne présentait celui-ci comme un moyen d\u2019épanouissement de l\u2019être humain.Mes collaborateurs, moins théoriciens que moi, faisaient des enquêtes, des sondages, décrivaient des cas particuliers.Notre collaboratrice, ardente féministe, s\u2019occupait avec passion des problèmes des femmes du quartier.Je me souviens en particulier d\u2019un de ses articles, aux accents déchirants, qui décrivait le désarroi d\u2019une mère célibataire élevant seule ses trois enfants\u2026 Nous avions aussi des mots croisés, des citations, des blagues, des caricatures et tout ce qui faisait un vrai journal, en plus de présenter la traduction des principaux textes d\u2019Up to the neck.De son côté, le journal anglophone, beaucoup moins fourni que le nôtre, ne présentait aucune traduction de nos articles.Cette situation allait nous servir sous peu.Les gens du quartier s\u2019arrachaient littéralement notre feuille de chou.Nous tirions à 200 exemplaires : Up to the neck ne nous donnait du papier et de l\u2019encre que pour 200 exemplaires car, lui aussi, tirait à 200, mais n\u2019avait que 4 pages.Les plaques ofset dont nous nous servions sur la petite presse Gestetner du Settlement étaient le plus souvent à mes frais.À cette époque, j\u2019étais cameraman ofset chez Photo Couleurs Ofset, et mon patron, sympathique à notre cause, me laissait faire mes plaques et souvent me les donnait pour nous soutenir.Au fur et à mesure que le ton montait entre les gouvernements et le FLQ, il devenait plus évident que nous nous mettions en danger.En automne 1970, la proclamation de la loi des mesures de guerre valut à cinq membres du groupe une perquisition de leur domicile et une arrestation. POSSIBLES Automne 2019 329 Baravio fut le moins chanceux : il resta enfermé durant trois mois, sans accusation et sans procès.Un autre membre sortit du quartier général de la police, rue Parthenais au bout de trois heures.Chez lui comme chez les autres, les lics avaient pour instruction de saisir tous les livres dont le titre comportait le suixe « isme » ; ainsi, ils embarquaient indistinctement des livres sur le marxisme, le socialisme, le cubisme, l\u2019impressionnisme et le féminisme ! Mais ils laissaient ceux qui comprenaient en titre des noms comme Marx, Allende, Picasso, Renoir et de Beauvoir ! C\u2019était à mourir de rire ! Malheureusement, tous ces livres furent détruits par ces ignares, et personne n\u2019a jamais rien pu réclamer.Baravio pleurait parce qu\u2019il avait ainsi perdu un magniique livre sur le cubisme ofert par sa grand-mère pour son anniversaire, peu de temps avant son décès ; il disait que sa grand-mère était morte deux fois.Et moi ?Je fus parmi ceux à ne pas avoir été identiiés par la police.Aucun de mes compagnons n\u2019avait trahi les autres.J\u2019habitais loin de Milton Park, dans le quartier Ahuntsic, près de mon travail et de la station de métro Sauvé.Je me terrais ain de ne nuire à personne.Les lics inirent par croire que je n\u2019existais pas vraiment, car les noms n\u2019étaient pas toujours les mêmes dans chaque numéro du journal : nous avions plusieurs pseudonymes des deux sexes.Up to the neck reçut la visite de ces messieurs mais pas Sauve-qui-peut.Nous utilisions les locaux de nos amis anglophones, mais nous ne laissions rien traîner ain qu\u2019ils puissent utiliser les lieux sans problème après notre passage.Et il n\u2019y avait aucun inventaire de Sauve-qui-peut : tous les exemplaires étaient distribués, nulle trace du journal au Settlement, même si son adresse oicielle s\u2019y trouvait ; en fait, Baravio avait quelques documents chez lui, rue de Mentana, et les transportait au besoin.Dès la in septembre, j\u2019avais fait passer le mot d\u2019ordre de se débarrasser des exemplaires que chacun pouvait avoir chez soi, mais tous n\u2019avaient pas suivi cette consigne\u2026 eux seuls durent répondre à des questions relatives au journal.Les lics étaient incapables de mettre un nom réel sur un pseudonyme et ils n\u2019en avaient pas le temps : ils étaient dépassés par tous les événements et le nombre incroyable d\u2019informations à traiter, sans compter que le cas de Sauve-qui-peut était somme toute mineur dans l\u2019océan de problèmes bien plus graves comme l\u2019enlèvement, en 330 SECTION III Documents octobre 1970, de James Cross et, un peu plus tard, l\u2019assassinat de Pierre Laporte.Dans ce contexte, Sauve-qui peut faisait igure de gaminerie.Que reste-t-il de Sauve-qui-peut cinquante ans plus tard ?Rien.Je me suis débarrassé en septembre 1970 de tout ce qui le concernait.Le projet ne vécut que six mois, une durée de vie proportionnelle aux subventions du PIL, mais aussi parce qu\u2019il devenait urgent de fermer boutique et de se tenir coi.Lorsque les lics débarquèrent chez cinq membres du groupe, le journal venait de cesser de vivre.Sauve-qui-peut s\u2019était exactement inscrit dans la mouvance sociale de son temps.Il avait servi d\u2019exutoire à des jeunes scandalisés par l\u2019attitude injuste des autorités municipales à l\u2019endroit des pauvres.Mais l\u2019appareil gouvernemental reprenait le dessus.Les groupes communautaires devenaient inutiles là où le gouvernement installait des ressources, des CLSC, des cliniques, des institutions, des lois sociales.Lorsque les maisons à loyers modiques de Milton Park furent démolies et les tours construites, Up to the neck, obsolète et sans objet, mourut dans l\u2019oubli.Nous avions tous changé.Le groupe s\u2019était dispersé, mais j\u2019en avais eu des nouvelles.Baravio n\u2019avait pas supporté son emprisonnement et, à son retour, il it une dépression nerveuse qui l\u2019amena durant plusieurs années dans un asile psychiatrique.Margarita Tequila, un des garçons, avait entamé des études de droit.Oscar Aires, la ille du groupe, s\u2019était mariée et avait repris ses études de sociologie à l\u2019UQAM.Le talentueux caricaturiste du journal faisait maintenant carrière dans un grand quotidien montréalais.Je revis un jour Pedro sur la rue Ontario : c\u2019était un clochard.Pour les autres, je ne sais pas.Cela rappelait beaucoup ce qui s\u2019était passé en Belgique.Nous avions été les neuf mêmes étudiants en imprimerie durant 6 ans.Mais seul Philippe était resté imprimeur : son père était directeur des Éditions Marabout.Tous les autres avaient changé de métier : Jules dans les assurances ; Dominique, professeur de dessin technique ; Jean-Marie, juge ; François G, commissaire de police ; Michel, colonel dans l\u2019armée belge ; Jean-Pol, informaticien ; François L, sous-directeur de banque ; moi, professeur de philosophie et d\u2019histoire. POSSIBLES Automne 2019 331 En 1969, l\u2019UQAM était née ; une grève n\u2019attendait pas l\u2019autre.Les groupes de pression étaient partout.En entrant dans le pavillon Read, rue de La Gauchetière, on était chaque jour accueilli à gauche par les marxistes-léninistes, à droite par les trotskystes et au fond par les maoïstes, qui criaient les uns plus fort que les autres en brandissant des pancartes.Il était di cile de ne pas recevoir un panonceau en pleine gueule.En suivant les cours de marxisme (inévitables à l\u2019UQAM !), mes sympathies allaient plutôt vers les marxistes-léninistes ; dans le fond, tel Monsieur Jourdain, j\u2019étais marxiste-léniniste sans le savoir, même si j\u2019avais détesté ce que j\u2019avais vu dans les Balkans.Après mon baccalauréat, j\u2019entamai la maîtrise en épistémologie en 1978 et l\u2019on me proposa un poste de professeur de philosophie.Je sautai sur l\u2019occasion.J\u2019entrai en classe le 15 janvier 1979 et y restai 31 ans.Je songeais alors qu\u2019il n\u2019y a qu\u2019un seul pays au monde où l\u2019on peut faire ce genre de saut périlleux dans la vie : c\u2019est ici, au Québec, où j\u2019ai été accueilli à bras ouverts par un peuple rieur épris de liberté.Je changeais de métier et de classe sociale, et je réalisais mon rêve d\u2019adolescent.J\u2019étais payé pour dire ce que je savais et, particulièrement en philosophie, ce que j\u2019éprouvais.En 1975, je m\u2019étais empressé de devenir citoyen canadien.En 1969, il fallait attendre 5 ans pour le demander.Je compris alors pourquoi beaucoup de néo-Canadiens étaient fédéralistes : nous prêtons tous un serment d\u2019allégeance à la reine, ce qui n\u2019est pas le cas des Canadiens nés ici.Ce serment nous suit toute la vie, et nous ne pouvons le trahir en adoptant des points de vue contraires à l\u2019unité du pays qui nous a si bien accueillis.Finalement, j\u2019ai fait ici tout ce que je voulais.J\u2019ai voulu vivre librement, sans attache institutionnelle contraignante, sans me sur-spécialiser, sans trahir ou réfréner mes aspirations profondes.Maintenant retraité du Collège et de l\u2019Université, 50 ans après mon arrivée, j\u2019occupe mon temps en commissionnant des expositions, en donnant des conférences, en écrivant (je viens de publier mon 50e livre) et, comme toujours, en me disant que, si Fontenelle enseigne que le bonheur est d\u2019être satisfait de ce que l\u2019on a et de ce que l\u2019on est, le bonheur vient de soi-même ; 332 SECTION III Documents pour être heureux, il faut s\u2019imaginer heureux, c\u2019est ce qu\u2019enseigne Camus dans Le Mythe de Sisyphe : « il faut imaginer Sisyphe heureux ».Sans sens et sans bonheur, la vie ne vaut rien, mais ici, quiconque peut construire son avenir heureux.Étais-je heureux avec Sauve-qui-peut ?Oui.Le serais-je encore aujourd\u2019hui ?Non, parce que les temps et moi- même avons changé, et c\u2019est très bien ainsi.Biographie Jacques G.Ruelland, ancien typographe, B.A.(philo.), M.A.(philo.), M.A.(hist.), M.A.(muséologie), Ph.D.(hist.des sciences), a enseigné la philosophie au Collège Édouard-Montpetit (1979-2010), l\u2019histoire et la muséologie au Département d\u2019histoire de l\u2019Université de Montréal (1988-2018).Il a signé ou co-signé 50 livres (des essais de philosophie, d\u2019histoire, et de littérature), environ 150 articles dans des revues arbitrées, deux romans, des nouvelles et des poésies.Retraité depuis 2018, il commissionne des expositions à caractère historique dans diverses institutions. POSSIBLES Automne 2019 333 Dans la foulée de la manifestation du 27 septembre Par Gabriel Gagnon Dans la foulée de la manifestation du 27 septembre 2019 consacrée à la lutte contre les changements climatiques, les élections du 21 octobre ont remis au pouvoir les libéraux de Justin Trudeau, qui devra gouverner avec l\u2019appui des 22 députés du NPD dont un seul vient du Québec.Les deux partis devront s\u2019entendre sur une façon d\u2019intégrer dans leurs programmes l\u2019oléoduc Trans Mountain acheté par les libéraux, qui ne savent vraiment quoi en faire.Quant à lui, suivant en cela la CAQ sur laquelle il s\u2019est appuyé, le Bloc Québécois a refusé de se prononcer sur un troisième lien entre Québec et Lévis devant traverser l\u2019Île d\u2019Orléans, ou sur un nouveau pipeline, de gaz naturel cette fois-ci, traversant le nord du Québec puis la rivière Saguenay, avant de déboucher sur le leuve Saint-Laurent.Ce n\u2019est donc pas de la nouvelle coalition entre les libéraux et le NPD ni du Bloc Québécois que nous devons attendre des eforts substantiels pour enrayer la crise climatique profonde engendrée à la fois par la fonte rapide des calottes polaires et l\u2019augmentation quasi exponentielle des populations d\u2019un tiers-monde menacé par la pauvreté et la famine.Pourtant, les 500 000 personnes réunies à Montréal le 27 septembre nous l\u2019ont montré : l\u2019opposition de la population à cette crise semble se développer chaque jour davantage au Québec comme ailleurs dans le monde.L\u2019action du nouveau gouvernement ne sera sans doute pas à la hauteur de ce vaste mouvement urbain en lui donnant une suite signiicative.D\u2019ailleurs, prévues pour prolonger dans le temps l\u2019action des manifestants du 27 octobre, les initiatives proposées par des militants d\u2019Extinction Rébellion n\u2019obtiennent malheureusement pas les efets escomptés. 334 SECTION III Documents Fermer toute une journée le pont Jacques-Cartier fournit plus d\u2019adversaires que de militants aux partisans de la transition écologique.D\u2019autres initiatives plus modestes et plus adaptées au niveau de conscience de la population auront sans doute plus d\u2019efets par la suite.Parmi celles-ci, mentionnons le ilm documentaire consacré à l\u2019expérience de cinq années de la revue parti pris (1963-68), où Marc- André Faucher et Israel Coté Fortin nous feront revivre l\u2019itinéraire du socialisme décolonisateur et autogestionnaire proposé par ses rédacteurs à cette époque.Quant à lui, dans un beau livre intitulé Un pays en commun.Sociologie et indépendance au Québec, Éric Martin a retracé récemment l\u2019histoire de ce mouvement autogestionnaire québécois dont Annie Maisonneuve analysera bientôt l\u2019évolution actuelle.Nous ne savons pas quelles seront les suites du vaste mouvement amorcé le 27 septembre.Le pacte suggéré par Dominic Champagne, prenant la suite de la « simplicité volontaire » prônée par un précurseur comme Serge Mongeau, ne prendra corps que si, dépassant nos identités culturelles traditionnelles, nous contribuons d\u2019abord à déinir ce nouvel imaginaire susceptible d\u2019enrayer un cauchemar climatique dont nous ne pouvons pour le moment prévoir la in.Pour le moment, les gouvernements au pouvoir à Ottawa et à Québec ne semblent pas habités par une conscience profonde de la catastrophe écologique qui nous menace.Avec un seul député québécois convaincu de cette urgence, le NPD n\u2019amènera pas Trudeau à choisir le bon côté de sa « stratégie de transition ».De son côté, la CAQ, malgré le nouveau projet constitutionnel proposé par le projet de loi 21, semble pencher beaucoup plus du côté de l\u2019économie que de l\u2019environnement si l\u2019on en croit sa timidité face au fameux troisième lien entre Québec et Lévis souhaité par le maire Régis Labeaume, ainsi qu\u2019au projet de transport du gaz naturel à travers le pays.Quant au PQ et à Québec-Solidaire, ils pratiquent entre eux pour le moment plutôt la concurrence que la convergence.Parallèlement à cette évolution politique et culturelle, de nombreux individus, seuls ou en groupes, s\u2019opposent déjà dans leurs pratiques POSSIBLES Automne 2019 335 quotidiennes aux efets des transformations climatiques en cours en construisant au jour le jour une société d\u2019un autre type.Ces initiatives éparses pour le moment permettront de mieux ancrer les mouvements en formation et pourraient obliger les partis politiques existants à s\u2019ancrer davantage dans la nouvelle réalité émergente.Pour le temps qui me reste, c\u2019est à l\u2019avenir de ces groupes que je pense consacrer mes eforts.Après avoir retracé dans un ouvrage récent (De parti pris à Possibles.Souvenirs d\u2019un intellectuel rebelle, 1935-2016, Varia, 2018) mon itinéraire culturel et politique, où des revues comme parti pris et Possibles ont tenu une grande place, je continue à suivre de près des expériences comme celles des Îles de la Madeleine et d\u2019Anticosti qui pourraient indiquer des voies possibles vers l\u2019avenir.De passage au pouvoir, le gouvernement de Pauline Marois avait déjà laissé aux entreprises minières le contrôle du développement d\u2019Anticosti.La bande de protection d\u2019un kilomètre sur le pourtour de l\u2019île proposée maintenant par le gouvernement de la CAQ laisse libre-cours pour le reste de l\u2019île aux exploitations forestières qui y sont implantées.Les militants écologiques devront donc insister pour soustraire l\u2019ensemble du territoire à la domination de l\u2019économie libérale.Les Îles de la Madeleine sont aussi un lieu particulièrement menacé par l\u2019érosion galopante et le développement anarchique de son économie.Depuis les années 60, je me suis attaché à cette communauté que je pense avoir aidée, par ma présence et mes écrits, à défendre contre l\u2019avancée de la mer dont se soucient peu les capitalistes locaux.J\u2019espère donc continuer encore longtemps mon combat pour faire du Québec un exemple de l\u2019opposition déterminée aux dérèglements climatiques qui nous menacent chaque jour davantage.Il faut maintenant que nos manifestes se concrétisent dans des projets politiques bien structurés qui permettront aux initiatives locales de déboucher sur les transformations urgentes qui sont nécessaires si nous voulons vraiment enrayer la dérive climatique actuelle.Du local au politique, nous prolongerons le mouvement amorcé le 27 septembre. 336 SECTION III Documents Biographie Gabriel Gagnon a enseigné l\u2019anthropologie (1963-70) puis la sociologie (1970-2000) à l\u2019Université de Montréal.Membre du comité de rédaction de la revue parti pris (directeur en 1966-67) il a fondé en 1976 avec Marcel Rioux, Roland Giguère, Gilles Hénault, Gérald Godin et Gaston Miron la revue Possibles dont il a dirigé à l\u2019automne 2016 le numéro du 40e anniversaire.En 2018, il a publié chez Varia De parti pris à Possibles.Souvenirs d\u2019un intellectuel rebelle, 1935-2016. POSSIBLES Automne 2019 337 338 SECTION III Documents "]
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