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Titre :
Possibles
Éditeur :
  • Montréal, Québec :Revue Possibles,1976-
Contenu spécifique :
Vol. 44, no 1, été 2020
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
quatre fois par année
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Possibles, 2020, Collections de BAnQ.

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[" POSSIBLES VOLUME 44.NUMÉRO 1.ÉTÉ 2020 Construire des sociétés post-croissance DÉPARTEMENT DE SCIENCE POLITIQUE, Dominique Caouette, Pav.Lionel Groulx, Université de Montréal C.P.6128, Succursale Centre-ville, Montréal (Québec), H3C 3J7 SITE INTERNET : www.redtac.org/possibles RESPONSABLES DU NUMÉRO : Jonathan Durand Folco, Dan Furukawa Marques et Marc D.Lachapelle COMITÉ DE RÉDACTION : Ayélé Marie d\u2019Almeida, Christine Archambault, Grégoire Autin, Dominique Caouette, Camille Caron Belzile, Marie Cosquer, Régis Coursin, Gabriel Gagnon, Nadine Jammal, Maud Emmanuelle Labesse, Clara Leroy, Bochra Manaï, Jean-Pierre Pelletier, Anatoly Orlovsky, Jean-Claude Roc, Maïka Sondarjee, Geneviève Talbot et André Thibault COORDINATION : Régis Coursin, Marie Cosquer RESPONSABLES DE LA SECTION POÉSIE/CRÉATION : Anatoly Orlovsky et Jean-Pierre Pelletier RESPONSABLE DE LA SECTION DOCUMENTS : Ayélé Marie d\u2019Almeida RESPONSABLE DE LA PRODUCTION : Clara Leroy CONCEPTION GRAPHIQUE ET COUVERTURE : Julien Cayla-Irigoyen CORRECTION, RÉVISION et TRADUCTION : Christine Archambault, Mélissa Ferron, Gaëlle Noémie Jan, Emma Lacroix, Anatoly Orlovsky, Jean-Pierre Pelletier, Eden Turbide MEMBRES FONDATEURS : Gabriel Gagnon, Roland Giguère, Gérald Godin, Gilles Hénault, Gaston Miron, Marcel Rioux Ce numéro a bénéicié de l\u2019appui inancier du Conseil de Recherche en Sciences Humaines du Canada ainsi que de l\u2019Association canadienne d\u2019études du développement international.La revue Possibles est membre de la SODEP et ses articles sont répertoriés dans Repères.Les textes présentés à la revue ne sont pas retournés.imPression : Le Caïus du livre Ce numéro : 20$ La revue ne perçoit pas la TPS ni la TVQ.DéPôt légal Bibliothèque nationale du Québec : D775 027 DéPôt légal Bibliothèque nationale du Canada : ISSN : 0707-7139 Montréal © 2020 Revue Possibles, Montréal POSSIBLES POSSIBLES Été 2020 3 TABLE DES MATIÈRES SECTION I : Construire des sociétés post-croissance Éditorial : Penser et bâtir la transition au-delà de la croissance.9 Jonathan Durand Folco, Dan Furukawa Marques, Marc D.Lachappelle Partie I - Politique de l\u2019économie et des organisations post-croissance Les six principes d\u2019une économie de la limite.17 Éric Pineault Repolitiser le coopératisme : vers une économie des communs.27 Dan Furukawa Marques Réapproprions-nous le management : organisations et post-croissance.36 Marc D.Lachappelle Partie II - Échelles de la post-croissance L\u2019ordre mondial dans un monde post-croissance devra être décolonial.45 Maïka Sondarjee Droits des peuples autochtones, décroissance et une transition énergétique juste au Québec.55 Jen Gobby, Étienne Guertin Vers une ville post-croissance.67 Jonathan Durand Folco Partie III - Pistes de transition vers des sociétés post-croissance Revenu universel : une voie de sortie du capitalisme?.78 Ambre Fourrier Vers un système alimentaire post-croissance.86 Marie-Soleil L\u2019Allier Comment faire justice autrement dans une société post-croissance.92 Fabien Torres 4 TABLE DES MATIÈRES SECTION II Poésie/Création Il fait .107 Jean-Pierre Pelletier Trois dessins (Griffes, Germe, Stupid) .108 Marc-André Nassar La raison des leurs (extrait) .111 Michaël Trahan Fleur (acrylique) .112 Elena Miroshnichenko Le Soufle de l\u2019apocalypse (extraits) .113 Mario Pelletier Aujourd\u2019hui .116 Alexandre Fomichev Les amours industrielles (extraits) .117 Maxime Cayer Calderavif .120 Anatoly Orlovsky Inventaire « Negro » - Negro Inventory.121 George Elliott Clarke Traduit de l\u2019anglais par Jean-Pierre Pelletier Harmonie .127 Léonel Jules Les hommes aussi peuvent simuler l\u2019orgasme .129 Dmitri Vodennikov Traduit du russe par Anatoly Orlovsky Cosmogénèse / cryoièvre .141 Anatoly Orlovsky Préoccupation sacrée - Occupation Sacred .142 Rae Marie Taylor Traduit de l\u2019anglais par l\u2019auteure Des petits secrets.145 Michèle Houle POSSIBLES Automne 2019 5 La vie autrement : haïkus et senry?s de la francophonie.147 Maxianne Berger, éditrice (sélection, mise en rensaku) Visiteurs innés .151 Michèle Houle Chronique : samedi soir à Verdun.152 Marie France Bancel Désert désir (extrait) .154 Claire Varin Terre inédite VIII.165 Hélène Goulet Ta mémoire s\u2019écoule .166 Jean-Pierre Pelletier Évolution .168 Michèle Houle Grand leuve, grande rivière .169 François Baril Pelletier Oh mers et monts VII .176 Hélène Goulet Quatre poèmes .177 Odelin Salmeron Traduits de l\u2019espagnol par l\u2019auteur F and G .188 Elisabeth Aitlarbi Chroniques d\u2019une muse en apnée dans l\u2019âme .190 Loui Muse en apnée (photomontage) .194 Loui Poèmes choisis (Anerca, Vik, Skógafoss, \u2026) .195 Paul-Georges Leroux Kiviup Nulianga (La femme de Kiviu) .200 Ningiukulu (Ningeokuluk) Teevee POSSIBLES Été 2020 5 6 TABLE DES MATIÈRES SECTION III Documents La typographie expérimentale entre la lettre et le sens .203 Jacques G.Ruelland Le géant invisible et l\u2019avenir de l\u2019insécurité alimentaire .210 Samuel Morneau Atwater Metro III ; Inukjak l .221 Maja Nazaruk Résister à l\u2019Amérique multiculturelle : les défauts démocratiques dans la « Dry Hate » de l\u2019Arizona .223 Gavin M.Furrey POSSIBLES Automne 2019 7 8 SECTION I Décolonialité(s) Îles-de-la-Madeleine La pêche vaut mieux que Old Harry Par Annie Landry Passer l Les courants dans le Golf SECTION I Construire des sociétés post-croissance POSSIBLES Été 2020 9 Éditorial Penser et bâtir la transition au-delà de la croissance Par Jonathan Durand Folco, Dan Furukawa Marques, Marc d.Lachapelle Les bouleversements sociaux et économiques engendrés par la pandémie de COVID-19 ont généré de multiples rélexions sur les orientations d\u2019une future « relance ».Alors que certains groupes militants scandent le slogan « pas de retour à l\u2019anormal » pour mettre en évidence le fait que la « crise » était bien présente avant la pandémie, d\u2019autres grandes organisations environnementales, syndicales et patronales proposent une « relance solidaire, prospère et verte » (G15+, 2020).Ce discours inspiré du développement durable et de l\u2019« économie verte » est encore plus populaire aujourd\u2019hui parce que la crise sanitaire fera bientôt place à une crise économique sans précédent, laquelle devra affronter la crise climatique qui ne peut plus être ignorée suite aux manifestations historiques de la jeunesse et des grèves pour le climat de 2019.Si le coronavirus a paralysé temporairement nos sociétés en montrant les grandes vulnérabilités du capitalisme néolibéral, inanciarisé et mondialisé, nul ne sait vraiment comment le réformer ou par quel système le remplacer.Ainsi, la question n\u2019est plus tant de savoir s\u2019il y aura ou non une « transition » vers une économie plus sobre en carbone; il s\u2019agit plutôt de déterminer quelle sera la forme et le contenu de cette transition.Faut-il relancer la croissance et l\u2019économie capitaliste pour les rendre plus « vertes », ou envisager une transition écologique accompagnée d\u2019un véritable projet de transformation sociale?C\u2019est ce qu\u2019André Gorz soulignait déjà dans son texte Leur écologie et la nôtre : Évoquer l\u2019écologie, c\u2019est comme parler du suffrage universel et du repos du dimanche : dans un premier temps, tous les bourgeois et tous les partisans de l\u2019ordre vous disent que vous voulez leur ruine, le triomphe de l\u2019anarchie et de l\u2019obscurantisme.Puis, dans un deuxième temps, quand la force des choses et la pression populaire deviennent irrésistibles, on vous accorde ce qu\u2019on vous refusait hier et, fondamentalement, rien ne change.[.] C\u2019est pourquoi il faut d\u2019emblée poser la question franchement : que voulons-nous?Un capitalisme qui s\u2019accommode des contraintes écologiques ou une révolution économique, sociale et culturelle qui abolit les contraintes du capitalisme et, par là même, instaure un nouveau rapport des hommes à la collectivité, à leur environnement et à la nature?Réforme ou révolution?(Gorz, 1974).Construire le projet émancipateur Les perspectives de ce dossier prennent acte des nombreuses critiques de la croissance, ses impasses et ses contradictions, et donc du besoin de penser et bâtir une société au-delà du capitalisme.Comme le paradigme du développement durable qui accompagne le projet du 10 EDITORIAL capitalisme vert ou du clean capitalism reste confronté au problème insurmontable des limites biophysiques, il est donc préférable d\u2019explorer dès maintenant le chemin tracé par la perspective de la décroissance (Abraham et al., 2011).Or, si la critique de la croissance et ses ramiications est passablement développée dans la littérature, la tâche qui consiste à imaginer un monde au-delà de la croissance semble chose beaucoup plus dificile.Lorsque vient le temps de penser aux contours d\u2019une nouvelle société, les décroissancistes évoquent souvent des mesures assez générales : simplicité volontaire (Mongeau, 1985; Ariès, 2010), décolonisation de l\u2019imaginaire (Latouche, 2011), permaculture (Alonso & Guichon, 2016), réduction du temps de travail (Méda & Larrouturou, 2016), low- tech (Bihouix, 2016), revenu de transition (Fourrier, 2019), la sortie de l\u2019Entreprise-monde par les communs (Abraham, 2019), etc.Ces diverses pistes d\u2019action sont intéressantes, mais il reste encore beaucoup de travail à faire pour préciser les principes économiques et politiques, les échelles d\u2019intervention et les modes d\u2019opérationnalisation de ce projet global dans différentes sphères d\u2019activités.Tout comme la plupart des théories critiques, la décroissance ne doit pas seulement se limiter à l\u2019étape du diagnostic, c\u2019est-à-dire l\u2019analyse des maux et des causes structurelles des injustices sociales, économiques et environnementales.Il faut aussi essayer de formuler un remède, soit une série de solutions pratiques ancrées dans une vision globale, un « modèle social » ou un « projet émancipateur positif », qui puisse servir de boussole aux luttes sociales et aux expérimentations collectives pour bâtir un monde au-delà du capitalisme, de la croissance et des différents systèmes de domination.Qu\u2019est-ce la post-croissance?De façon complémentaire à la notion de décroissance qui se consacre à la critique de la croissance, le terme post-croissance est de plus en plus utilisé pour désigner une société future qui pourrait fonctionner sans se soumettre à l\u2019impératif d\u2019une croissance illimitée de la production et de la consommation (Cassiers et al., 2017).Cela ne signiie pas que la post-croissance implique une réduction systématique du produit intérieur brut (PIB), ni qu\u2019une telle société serait incapable de croître ou d\u2019innover.Il s\u2019agit moins d\u2019une croissance négative (équivalente à une récession économique subie) que d\u2019une société qui serait capable de faire croître ou décroître certains secteurs en fonction de inalités sociales et environnementales choisies démocratiquement.Nos sociétés ne seraient plus fondées sur un mode de « stabilisation dynamique » les obligeant à aller toujours plus vite pour se maintenir en place (à l\u2019image d\u2019un hamster courant dans une roue), mais sur un mode stabilisation « adaptatif » ouvert aux initiatives et changements qui permettent de répondre aux besoins sociaux tout en respectant les limites de la planète.Comme le souligne le philosophe Hartmut Rosa: POSSIBLES Été 2020 11 La société de post-croissance désigne une formation sociale qui a dépassé le mode de stabilisation dynamique, laquelle est à tout moment en mesure de croître, d\u2019accélérer ou d\u2019innover ain de transformer le statu quo en un sens souhaité (par exemple en vue de remédier à telle pénurie ou à tel problème), mais qui n\u2019est pas contrainte (ou condamnée) à s\u2019accroître ain de maintenir son statu quo institutionnel et assurer sa reproduction structurelle.(Rosa, 2018, 503).En d\u2019autres termes, une société post-croissance est capable d\u2019innover et se transformer, mais elle n\u2019est pas obligée de se soumettre à la « cage de fer » de la croissance et de l\u2019accélération perpétuelle.Comme le capitalisme est structurellement fondé sur la dynamique d\u2019accumulation, d\u2019accélération et de croissance ininie, une société post-croissance implique nécessairement une économie post-capitaliste.Néanmoins, l\u2019inverse n\u2019est pas forcément vrai ; il peut fort bien exister des économies « socialistes » ou non-capitalistes qui reproduisent la logique productiviste, industrielle et croissanciste, comme les pays de l\u2019ancien bloc soviétique ou la Chine, par exemple.La post-croissance vise donc à dépasser à la fois le capitalisme (néolibéral ou social-démocrate) et le « communisme d\u2019État », en inventant une « troisième voie » qui reste encore à imaginer.C\u2019est à cette tâche que s\u2019est attelé un collectif de chercheuses et chercheurs afiliés au Centre de recherche sur les innovations et transformations sociales (CRITS) de l\u2019Université Saint-Paul à travers le projet « Perspectives croisées sur les sociétés post-croissance ».L\u2019organisation d\u2019un séminaire avec le philosophe allemand Hartmut Rosa en novembre 2019 a permis d\u2019approfondir les enjeux liés à l\u2019accélération sociale, les contours d\u2019une société post-croissance et la question de la vie bonne à travers le concept de « résonance» (Rosa, 2018).En mai 2020, en plein cœur de la pandémie, un webinaire organisé avec la philosophe féministe italo-américaine Silvia Federici a élargi notre rélexion en abordant d\u2019autres thématiques centrales pour dépasser le « capitalisme patriarcal », dont le travail de reproduction sociale, le care, les communs et la décolonisation (Federici, 2018, 2019).Les différents textes du présent dossier sont donc en partie le résultat de cette recherche collective, laquelle a reçu l\u2019appui d\u2019une subvention de recherche Connexion du Conseil de recherche en sciences humaines.Présentation du dossier Ce dossier spécial est divisé en trois parties.La première, intitulée Politique de l\u2019économie et des organisations post-croissance, présente, d\u2019une part, un portrait général de l\u2019économie capitaliste en prenant soin de montrer les contraintes structurelles qui forcent le système actuel à croître à l\u2019inini.D\u2019autre part, elle vise à présenter des pistes de solutions concrètes pour esquisser les bases d\u2019économies et d\u2019organisations reposant sur des principes tels que l\u2019autolimitation écologique et sociale (pour remplacer l\u2019expansion et l\u2019accumulation), les communs (qui subordonnent le public et le privé à l\u2019auto-gouvernement de la société), le care (qui structure les relations sociales) et la gestion démocratique et solidaire des organisations. 12 EDITORIAL Éric Pineault déinit ainsi la croissance comme étant « d\u2019abord le processus d\u2019expansion économique que mesure et capture le Produit Intérieur Brut (PIB), mais elle est également un phénomène matériel, biophysique et écologique.Elle désigne dès lors le lux de matière, d\u2019énergie et d\u2019activité vivante que mobilise une société dans la reproduction de ses relations de production et de consommation, son métabolisme ».Il propose ensuite des principes et règles pour ériger la société post-croissance dont un rééquilibrage entre les sphères de production et reproduction sociale et une transition démocratique et émancipatrice qui inclut notamment les peuples autochtones et du Sud global.Dan Furukawa Marques propose ensuite de repolitiser l\u2019économie sociale et solidaire par une économie des communs.Il présente une brève histoire du mouvement coopératif et de l\u2019économie sociale pour montrer à la fois ses origines anti-capitalistes et sa bifurcation vers une position conformiste de « tiers-secteur » de l\u2019économie.Prenant le cas de la ville de Barcelone, il montre comment celle-ci a instauré, en s\u2019associant avec les mouvements sociaux et citoyens, la « gestion civique » et les « partenariats public-commun », des pratiques et rélexions importantes ain de redonner un projet politique post-croissance à l\u2019économie sociale en l\u2019articulant avec l\u2019approche des communs.Enin, Marc D.Lachapelle rappelle que des « sociétés post-croissance passent nécessairement par une multiplicité de formes d\u2019organisations et de mise en organisation ».Il explique ainsi pourquoi le management doit être compris comme « une praxis qui s\u2019ouvre dans une position d\u2019écoute et de relation aux autres », une « discipline centrale de notre monde d\u2019organisations», qui « performe, contrôle, organise \u2013 une discipline technique du gouvernement des humains ».C\u2019est pourquoi les organisations post-croissance, qu\u2019elles soient de nature sociale, économique, politique ou culturelle, doivent nécessairement respecter les principes d\u2019autogestion démocratique et collective.La deuxième partie du numéro, Échelles de la post-croissance, vise à souligner la nécessité d\u2019articuler les multiples échelles de l\u2019action politique dans une compréhension globale des différents systèmes d\u2019oppression et des manières d\u2019en sortir.Ainsi, Maïka Sondarjee montre le besoin de penser une solidarité internationaliste entre les peuples dans une perspective décoloniale.Elle souligne le fait que « le travail productif et reproductif des populations du Sud global soutient le capitalisme mondialisé », et que la société post-croissance ne s\u2019arrime pas automatiquement avec société décoloniale.L\u2019autrice argumente que la transition « doit donc se réléchir de manière internationale (dans plus d\u2019un pays) et multilatérale (en modiiant l\u2019ordre mondial qui permet ces formes de pouvoir) », en attaquant de front les oppressions systémiques de race et de sexe.Jen Gobby et Étienne Guertin, pour leur part, pensent la transition à l\u2019échelle nationale, en incluant les Premières Nations, à travers une analyse critique et constructive du plan Québec POSSIBLES Été 2020 13 ZéN, une feuille de route pour une transition juste vers un Québec neutre en carbone, élaboré par le Front commun pour la transition énergétique.Les auteurs soulignent quelques angles morts du plan ZéN qui sont encore compatibles avec une société reposant sur la croissance.Inspirées des peuples autochtones, ils avancent des propositions concrètes pour améliorer cette feuille de route et la transformer véritablement en un plan pour une société post-croissance sur le plan énergétique.Enin, Jonathan Durand Folco met en garde contre les « métropoles barbares devenues les piliers de la mondialisation néolibérale », les projets apolitiques et technocentriques de «villes durables » et des « smart cities », ou encore les visions à la fois utopique et dystopique des shrinking cities.Après avoir distingué différents types de municipalismes \u2013 « dont l\u2019objectif est la transformation démocratique de la vie sociale, politique et économique par la réappropriation collective des institutions municipales » \u2013 il propose un « municipalisme des temps dificiles », combinant des approches réformistes et révolutionnaires ain de penser la transition vers une société post-croissance.Finalement, la troisième partie de ce dossier porte sur les pistes de transition vers des sociétés post-croissance.Celle-ci présente trois articles à dimension préigurative, c\u2019est-à-dire que les propositions amenées par les autrices et l\u2019auteur permettent de créer une nouvelle société au sein même de l\u2019ancienne.En ce sens, comme le mentionne le géographe anarchiste Simon Springer, la préiguration « ne pose pas l\u2019avenir sur la cheminée pour en faire un simple sujet de conversation; elle subvertit plutôt l\u2019attentisme politique en misant sur les possibilités immédiates, ici et maintenant » (Springer, 2018, 236).Appuyant sa rélexion sur la Prestation Canadienne d\u2019Urgence, Ambre Fournier propose que la création d\u2019un revenu de base canadien pourrait être une voie de sortie du capitalisme et le considère ainsi comme outil d\u2019émancipation sociale et politique.Cependant, l\u2019autrice nous met en garde contre les différentes formes et écueils que peut présenter ce revenu de base.Comme elle le mentionne, « le diable se cache dans les détails! ».Pour Ambre Fourrier, la proposition « décroissanciste » de dotation inconditionnelle d\u2019autonomie serait la plus originale et la plus envisageable pour un monde post-croissance.Celle-ci permet à la fois de sortir de l\u2019économie et du monétaire, d\u2019inclure les dimensions d\u2019accessibilité et de care, tout en démocratisant notre autolimitation.Ensuite, Marie-Soleil L\u2019Allier nous présente une diversité d\u2019initiatives alimentaires québécoises qui se sont développées depuis les années 1980 en parallèle à l\u2019industrialisation agroalimentaire.Ces cas inspirants sont l\u2019illustration d\u2019une résistance continue du milieu alimentaire et agricole, et par le fait même nous démontrent l\u2019existence d\u2019alternatives concrètes misant sur les capacités d\u2019entraide et de coopération.Marie-Soleil L\u2019Allier met en lumière l\u2019imbrication de ces initiatives dans le contexte mondial et institutionnel tout en soulignant la nécessité de réléchir à ces transformations à grande échelle.Elle-même se prête au jeu en proposant un court récit utopique ayant le potentiel de devenir réel. 14 EDITORIAL Notre section sur la « préiguration » se termine avec une rélexion d\u2019actualité et, malheureusement, souvent oubliée dans les rélexion sur « l\u2019Après » : la question de la justice et du droit.Dans cet article, Fabien Torres se base sur son expérience et ses travaux sur la justice réparatrice dans le milieu carcéral québécois.En plus de bien présenter le concept de justice réparatrice et son utilisation actuelle, l\u2019auteur nous présente des récits surprenants et touchants concernant les offenseurs et les victimes qui s\u2019engagent dans un tel processus.En ce sens, Fabien Torres nous confronte à une question dificile, mais nécessaire : comment souhaitons-nous traiter la justice, les offenses et les victimes dans les sociétés post-croissance?La transition vers des sociétés post-croissance impliquera nécessairement des processus de réparation et de réconciliation.La justice réparatrice nous donne ici des pistes d\u2019action et de rélexion essentielles.Voilà ce qui conclut notre dossier.Nous tenons à rappeler notre objectif principal : tracer une esquisse des sociétés post-croissance et stimuler à la fois la rélexion et la mise en action.Les pistes de transition sont multiples, les chantiers en construction/à construire considérables.Il est donc vrai que nous n\u2019avons pas abordé tous les sujets possibles.Cet ensemble de textes n\u2019est pas exhaustif et n\u2019est surtout pas une sélection des « priorités» pour la société de demain.Avec ce dossier, nous avons souhaité nous éloigner de la posture critique qui domine les pensées de la décroissance et miser plutôt sur l\u2019imagination d\u2019alternatives et la préiguration.Cette voie s\u2019est avérée ardue ! En effet, la posture critique est souvent confortable dans sa perspective d\u2019analyse qui évite de formuler des propositions concrètes.Dans certaines versions originales des articles, la dimension critique était même dominante.Ceci nous démontre donc l\u2019étendue et l\u2019importance du travail nécessaire pour théoriser, projeter et mettre en œuvre des sociétés post-croissance.Les autrices et auteurs de ce dossier se sont bénévolement prêté.e.s à ce jeu.La dimension rélexive n\u2019est qu\u2019une petite dimension de l\u2019action ; bien d\u2019autres formes, telles que le militantisme, la création et la participation aux alternatives, la politique ou l\u2019éducation populaire, existent et mériteraient certainement une place de choix.Ce dossier vise donc à apporter sa contribution dans la mesure du possible, à mettre en lumière certains chantiers, stimuler l\u2019imagination et créer une résonance avec celles et ceux qui s\u2019impliquent, à leur façon, dans cette transition vers des sociétés post-croissance.14 EDITORIAL POSSIBLES Été 2020 15 Références Abraham, Yves-Marie, Marion, Louis, Philippe, Hervé (dir.).2011.Développement durable versus décroissance.Débats pour la suite du monde.Montréal : Écosociété.Abraham, Yves-Marie.2019.Guérir du mal de l\u2019inini.Produire moins, partager plus, décider ensemble.Montréal : Écosociété.Alonso, Bernard, Guichon, Cécile.2016.Permaculture humaine.Des clés pour vivre la transition, Montréal : Écosociété.Ariès, Paul.2010.La simplicité volontaire contre le mythe de l\u2019abondance.Paris : Les empêcheurs de penser en rond.Bihouix, Philippe.2011.L\u2019Âge des low tech.Vers une civilisation techniquement soutenable.Paris : Seuil.Cassier, Isabelle, Maréchal, Kevin, Dominique Méda, Dominique (dir.).2017.Vers une société post-croissance.Intégrer les déis écologiques, économiques, et sociaux.La Tour d\u2019Aigues : Éditions de l\u2019Aube.Federici, Silvia.2018.Re-enchanting the World: Feminism and the Politics of the Commons.Federici, Silvia.2019.Le Capitalisme patriarcal.La Fabrique : Paris.Fourrier, Ambre.2019.Le revenu de base en question.De l\u2019impôt négatif au revenu de transition.Montréal : Écosociété.G+15.2020.Site web du groupe de 15 leaders économiques, syndicaux, sociaux et environnementaux qui proposent une relance solidaire, prospère et verte.En ligne : https:// www.g15plus.quebec/ (Page consultée le 13 juillet 2020).Gorz, André.1974.Leur écologie et la nôtre.Republié dans Le Monde diplomatique, avril 2010.En ligne : https://www.monde-diplomatique.fr/2010/04/GORZ/19027 (Page consultée le 13 juillet 2020).Latouche, Serge.2011.Décoloniser l\u2019imaginaire.La pensée créative contre l\u2019économie de l\u2019absurde.Paris : Parangon.Méda, Dominique, Larrouturou, Pierre 2016.Einstein avait raison : il faut réduire le temps de travail.Paris : Éditions de l\u2019Atelier. 16 SECTION I Décolonialité(s) Mongeau, Serge.1985.La Simplicité volontaire, ou comment harmoniser nos relations entre humains et avec notre environnement.Montréal : Éditions Québec Amérique.Rosa, Hartmut.2018.Résonance.Une sociologie de la relation au monde.Paris : La Découverte.Springer, Simon.2018.Pour une géographie anarchiste.Montréal : Lux Éditeur.16 EDITORIAL POSSIBLES Automne 2019 17 Partie I - Politique de l\u2019économie et des organisations post-croissance Les six principes d\u2019une économie de la limite Par Éric Pineault La croissance d\u2019une société capitaliste a plusieurs signiications et manifestations.La croissance désigne d\u2019abord le processus d\u2019expansion économique que mesure et capture le Produit Intérieur Brut (PIB), mais elle est également un phénomène matériel, biophysique et écologique.Elle désigne dès lors le lux de matière, d\u2019énergie et d\u2019activité vivante que mobilise une société dans la reproduction de ses relations de production et de consommation, soit son métabolisme.La croissance est inalement une idée, un puissant idéologème si central à la culture et au langage de la société capitaliste et de la modernité que sa in est dificile à imaginer.Aujourd\u2019hui, pourtant, envisager cette in est non seulement possible, mais nécessaire.Plus qu\u2019un spectre qui hante la société capitaliste, la in de la croissance est un impératif écologique qui déinit notre temps.Impératif exigeant, car en inir avec la croissance implique de démanteler le capitalisme, son économie, ses rapports sociaux, sa culture ainsi que le monde matériel qui nous entoure et que nous devons à son mode de développement.Impératif exigeant, car les mouvements sociaux et politiques qui ont tenté ou souhaité un dépassement du capitalisme en Occident au cours du dernier siècle ont tous, ou presque, également lutté pour une continuation, voire même une accélération de la croissance.Sortir du capitalisme, oui, mais en prolongeant sous une forme socialisée et dirigée sa logique expansionniste que l\u2019on juge progressiste.Dificile donc d\u2019imaginer un dépassement du capitalisme qui rompt avec la trajectoire matérielle de cette économie.C\u2019est là qu\u2019intervient la décroissance comme mouvement social, de pensée et de recherche (Latouche, 2006; Kallis, 2019; Abraham, 2019).La décroissance, c\u2019est un mot forgé pour briser la puissance de l\u2019idéologème de la croissance qui lie dans les sociétés contemporaines progrès, expansion et émancipation en une structure téléologique, c\u2019est-à-dire une manière particulière pour ces sociétés de comprendre leur histoire et de se projeter dans l\u2019avenir.La croissance, entre imaginaire et PIB En effet, la croissance comme imaginaire explique d\u2019où l\u2019on vient et où l\u2019on va d\u2019une manière qui articule temps et progrès à la logique expansionniste du capital.Où étions-nous « avant »?Dans un état de survivance misérable caractérisé par la disette, la précarité et le manque.Où allons-nous?Vers une société d\u2019abondance où tous les obstacles et les limites matérielles à 18 SECTION I Construire des sociétés post-croissance l\u2019émancipation individuelle et collective auront été levés par le développement de la technique et de relations sociales plus transparentes.La croissance, même capitaliste, demeure de ce point de vue progressiste.Son ralentissement ou son arrêt est signe de régression sociale et économique.Mieux vaut risquer l\u2019extinction en misant sur un éventuel miracle technologique pour résoudre les contradictions écologiques du capitalisme avancé que de s\u2019imposer la voie de la « survivance ».C\u2019est précisément cet imaginaire que la décroissance cherche à briser, en premier lieu en examinant d\u2019un œil critique la croissance économique elle-même.La croissance économique telle que nous la discutons à travers des mesures de comptabilité nationale comme le PIB est une représentation du capitalisme qui se constitue au début du XXe siècle.Le PIB représente le capitalisme comme une économie monétaire de production ayant une grandeur mesurable et objective à l\u2019échelle nationale.La croissance, c\u2019est ainsi une quantité de biens et services produits, consommés et accumulés en stocks et en investissements sous la forme de capital ixe tangible (machine, bâtiments) et intangible (brevets, marque de commerce et autres formes de propriété intellectuelle).Cette activité dans l\u2019économie monétaire de production génère évidemment de l\u2019emploi et des revenus monétaires sous la forme de salaires, mais rémunère également la propriété capitaliste sous la forme de proits, de dividendes et d\u2019intérêts et fait l\u2019objet d\u2019une capture étatique partielle par l\u2019impôt et les taxes.Le taux de croissance, exprimé en un simple pourcentage, représente l\u2019intensité de ce processus expansif.C\u2019est un trait fascinant de la société capitaliste que cette mesure ait une existence entièrement naturalisée; la croissance est l\u2019état normal de l\u2019économie et un seul chiffre exprime et résume la myriade de processus sociaux et de relations matérielles et écologiques sur laquelle repose la croissance du PIB.Cette croissance économique est une instance centrale et essentielle de régulation des contradictions internes des sociétés capitalistes avancées.Construit sur l\u2019accumulation par l\u2019exploitation du travail, le capitalisme avancé est stabilisé par la croissance.Les salaires peuvent alors progresser en tandem avec les proits, le plein emploi s\u2019adosse à l\u2019investissement soutenu, le conlit de classe lié au rapport social d\u2019exploitation s\u2019atténue et sa gestion devient possible sous la forme d\u2019un compromis entre capital et travail sous la gouverne de l\u2019État interventionniste.Les limites biophysiques Jusqu\u2019à maintenant, la croissance est apparue comme un phénomène essentiellement monétaire et marchand, une manière d\u2019organiser la distribution des droits monétaires sur la richesse sociale et de mobiliser le travail nécessaire à la production de cette richesse.Mais la croissance est aussi \u2013 et même surtout \u2013 une réalité matérielle.De ce point de vue, la croissance peut être mesurée comme l\u2019expansion ou l\u2019augmentation du lux d\u2019énergie et de matière inhérente à la reproduction de l\u2019économie monétaire de production de la société capitaliste.C\u2019est ce que capture et exprime la notion de « métabolisme social » telle que théorisée par POSSIBLES Été 2020 19 l\u2019écologie sociale et l\u2019économie écologique.Le processus économique des sociétés repose sur un ensemble d\u2019articulations et de liens d\u2019interdépendance entre des relations sociales et des relations biophysiques.Le capitalisme n\u2019échappe pas à ce principe fondamental; il a une écologie et son métabolisme social est entièrement façonné par son impératif de croissance.Et quand l\u2019on tient compte des effets écologiques de l\u2019expansion du lux métabolique, c\u2019est-à-dire de l\u2019impact des activités économiques (extraction, production, consommation, gestion des déchets, émissions et résidus) sur les écosystèmes et les cycles biogéochimiques, cela met en évidence le fait que l\u2019économie est fondamentalement confrontée à des limites biophysiques.De ce point de vue, les contradictions écologiques des sociétés capitalistes et de leur croissance apparaissent comme des problèmes d\u2019ordre existentiel non seulement pour le capitalisme, mais aussi pour la survie des êtres humains et des êtres vivants non-humains qui peuplent notre monde.Il semble peu probable que, dans ce monde plus chaud, instable, marin, aride et pauvre en espèces animales et végétales, nos civilisations puissent survivre.Il faut donc impérativement envisager une diminution et une décélération drastique du métabolisme des sociétés actuelles, ce qui veut dire rompre avec la croissance.Cela implique une décroissance de la taille de l\u2019économie monétaire de production, tant des actifs capitalisés (ce qu\u2019elle produit comme richesse) que des revenus qu\u2019elle génère et des activités (travail, consommation) qu\u2019elle mobilise.Or, ralentir ou faire décroître une économie capitaliste, à l\u2019extérieur d\u2019une crise majeure, est impossible aussi bien sur le plan des imaginaires et de la culture que dans le contexte politique et social actuel.C\u2019est ce qu\u2019on peut appeler l\u2019antinomie des sociétés de croissance.Les antinomies de la croissance et ses oxymores Les sociétés capitalistes avancées sont confrontées à des contradictions socio-écologiques et biophysiques.Si ces sociétés maintiennent leur rythme de croissance et dépasse les limites écologiques, l\u2019extinction du genre humain devient une possibilité.Il est su et démontré que, sur le plan biophysique, le métabolisme des sociétés capitalistes doit sévèrement décroître.Pourtant, ces mêmes sociétés ont besoin de croissance et d\u2019expansion pour maintenir leur stabilité économique, politique et culturelle.Et plus une société capitaliste est contrainte par des contradictions et rencontre des obstacles à son développement, plus la croissance économique sera considérée comme une solution par les différentes classes ainsi que par l\u2019État.Tant les classes dominantes que dominées convergeront spontanément vers elle.Alors que les contradictions et limites écologiques se présenteront, du point de vue de l\u2019existence des êtres humains et du vivant en général, comme des barrières infranchissables par la croissance, la sphère politique sera occupée à déinir la nature, la direction et les retombées d\u2019une expansion économique considérée comme salvatrice.L\u2019impossibilité écologique et biophysique se heurte alors l\u2019impossibilité sociale et idéologique de penser une transition qui sort du cadre de la croissance. 20 SECTION I Construire des sociétés post-croissance C\u2019est de cette antinomie que sont nés les oxymores qui ont neutralisé la radicalité du projet écologiste depuis les années 1970, comme le développement durable, la croissance verte ou viable, l\u2019économie verte et/ou l\u2019économie circulaire.Ces propositions ont toutes pour principal défaut d\u2019assimiler le processus de transition à celui de l\u2019expansion de certains secteurs et de certaines pratiques économiques; la transition est conçue comme autant d\u2019occasions d\u2019affaires et d\u2019investissements, d\u2019emplois à créer, d\u2019industries à soutenir et d\u2019habitudes de consommation à encourager.Bref, ces perspectives inscrivent la transition dans la logique de croissance et d\u2019accumulation qui a moulé les institutions et rapports sociaux qui prédominent dans notre économie.C\u2019est précisément cette familiarité rassurante qui condamne à la marginalité les options qui ont comme point de départ la reconnaissance des limites biophysiques des activités humaines et comme point d\u2019arrivée la décroissance.Du point de vue de la culture économique dominante, choisir les limites, c\u2019est choisir de sacriier le progrès et les vertus stabilisatrices de la croissance.L\u2019effet politique de l\u2019antinomie de la croissance est ce double piège qui guette les mouvements écologistes et de justice climatique : l\u2019assimilation au capitalisme ou la marginalisation.Dans les deux cas, le projet de transition vers une société et une économie qui reconnaît les limites biophysiques et écologiques est neutralisé.Ce dilemme est celui auquel fait face actuellement les groupes qui luttent pour que le Québec s\u2019engage dans une transition socio-écologique profonde, notamment le Front commun pour la transition énergétique et sa feuille de route Québec ZéN (zéro émission nette).Soulever l\u2019importance de l\u2019antinomie de la société de croissance n\u2019a pas pour objectif d\u2019en faire une fatalité à laquelle nous serions condamnés et devant laquelle nous devrions nous plier.Au contraire, c\u2019est pour mieux en comprendre les ressorts ain d\u2019agir sur elle de manière révolutionnaire.Révolutionnaire dans le sens précis que donne à ce mot le philosophe Alain Deneault dans plusieurs de ses écrits, c\u2019est-à-dire une structure sociale qui est révolue, une idée ou idéologie qui a fait son temps.Pour briser l\u2019emprise de l\u2019imaginaire et des institutions de la croissance, nous proposons ici \u2013 très modestement \u2013 six principes d\u2019une économie de la limite permettant de guider une transition socio-écologique post-croissance.Il s\u2019agit d\u2019une transition dans le sens de changement social majeur au sein des sociétés actuelles amorcé sans attendre leur effondrement ou la manifestation d\u2019une crise structurelle aiguë.Ensemble, ces principes délimitent un espace conceptuel, un imaginaire où il est possible de penser et de construire des institutions économiques qui soient compatibles avec l\u2019impératif des limites biophysiques, mais qui soient également vecteurs d\u2019émancipation sociale. POSSIBLES Été 2020 21 Principe 1 : autolimitation écologique du métabolisme social Une fois que nous acceptons que tout processus économique est également un processus biophysique; que toute production et consommation est une transformation matérielle qui requiert la mise au travail de corps humains et non-humains ainsi que le travail de sources d\u2019énergie; et que ces transformations ont des effets biophysiques inéluctables et irréversibles, se pose alors la question des limites écologiques du métabolisme social.Une erreur serait de penser ces limites comme des contraintes objectives que la nature ou la planète impose à nos activités.La nature n\u2019impose pas de limites à nos actions; les écosystèmes et les cycles biogéochimiques de la Terre réagissent à nos actions.Ces réactions biophysiques pourraient, à force de traverser des seuils et par effet cumulatif, transformer la planète au point où elle serait méconnaissable et certainement inhabitable par des sociétés complexes.Comme le soutient Giorgos Kallis, qui reprend dans son ouvrage récent Limits un concept de Castoriadis (Kallis, 2019), la transition ne doit pas chercher à s\u2019orienter en fonction de limites externes aux sociétés; elle doit plutôt reposer sur un principe d\u2019autolimitation de notre agir collectif.Attendre que la nature limite notre métabolisme, c\u2019est attendre que les changements climatiques causent encore plus de famines, de feux et d\u2019inondations.Mais en aucun cas le système climatique ou le cycle du carbone ne peut limiter nos émissions de GES pour maintenir la composition de l\u2019atmosphère dans un intervalle qui rend possible l\u2019existence des biomes que nous connaissons et des saisons qui nous sont familières.Ce monde qui est le nôtre, qui a vu émerger nos cultures et sociétés, il faut le vouloir, car son existence n\u2019est pas garantie.Ce qui doit faire l\u2019objet d\u2019une autolimitation, ce n\u2019est plus tel processus extractif ou telle technologie agricole, l\u2019usage de tel produit chimique ou l\u2019extraction de telle substance de la terre, c\u2019est le métabolisme de la société comme une totalité.Ce n\u2019est pas tant que nous devons cesser de croître, nous sommes confrontés à un choix beaucoup plus radical : réduire la grandeur de notre métabolisme.Cela signiie s\u2019engager dans une descente planiiée de l\u2019intensité biophysique de nos économies, c\u2019est-à-dire réduire en termes absolus la quantité de matière et d\u2019énergie qui traverse l\u2019économie (lux) et s\u2019y accumule (les stocks) et réduire l\u2019empreinte écologique de notre métabolisme en transformant nos interactions avec les écosystèmes et les autres êtres vivants.Pour que le principe d\u2019autolimitation remplace celui de l\u2019expansion et de l\u2019accumulation, il faut revoir le cœur de notre représentation de ce qui est économique et des institutions qui en découlent.La modernité et le capitalisme ont resserré la déinition du processus économique autour d\u2019une sphère précise : l\u2019économie monétaire de production, celle précisément que mesure et capture le PIB.Et ce sont ses institutions (la monnaie, le marché, l\u2019entreprise, le travail, le capital) qui gouvernent actuellement notre société et son métabolisme.Reconnaissons d\u2019abord que la nature, les écosystèmes et les autres êtres vivants produisent de la richesse et 22 SECTION I Construire des sociétés post-croissance reproduisent les conditions écologiques d\u2019existence de la société.Toute une littérature dans le domaine de la biologie capture ce travail de production et de reproduction par le biais de la notion de « biens et services écosystémiques », qui vont de la pollinisation à la régulation du cycle de l\u2019eau duquel dépendent nos aqueducs et systèmes d\u2019évacuation des eaux usées.À l\u2019instar de Alain Denault, nommons cette sphère l\u2019économie de la nature (Deneault, 2019).À cela s\u2019ajoute la sphère où nous produisons de la richesse sociale et des biens et services essentiels et où nous reproduisons quotidiennement la société par les activités de care, du travail largement invisible, et la mobilisation des communs.L\u2019économie féministe documente et étudie depuis des décennies les tensions et interdépendances entre la sphère de la reproduction et de la production vernaculaire, puis celle de l\u2019économie formelle dominée par la logique capitaliste.Une nouvelle représentation du processus économique et de la richesse sociale, qui est à la fois post-croissance et post-capitaliste, reconnaît qu\u2019à côté de l\u2019économie monétaire de production existe ces deux autres sphères économiques : l\u2019économie de la nature et l\u2019économie de production vernaculaire de care et de commun.L\u2019une existe comme borne et limite externe à l\u2019expansion de l\u2019économie monétaire de production; l\u2019autre existe comme limite et borne interne à son expansion dans la société.Le changement de régime métabolique qu\u2019implique la transition écologique n\u2019est donc pas uniquement une transformation quantitative, une réduction de la taille de l\u2019économie monétaire de production; elle est également une transformation qualitative, un rééquilibrage entre trois sphères économiques interdépendantes et entrelacées, soit la nature, la sphère monétaire et les activités vernaculaires.L\u2019économie monétaire de production peut survivre à la in du capitalisme, mais uniquement si son développement est gouverné par des institutions qui incarnent cette logique d\u2019autolimitation et de complémentarité avec les deux autres sphères économiques.C\u2019est ce que nous allons explorer avec les principes suivants.Principe 2 : désamorcer les moteurs et verrous de la croissance Pour faire la transition vers une économie post-croissance, un premier chantier de transformation concerne les institutions qui régissent les relations au cœur de l\u2019économie monétaire : la propriété productive et le produit social, soit la forme entreprise et la forme que prennent les biens et services qui circulent dans cette économie, la marchandise.Il faut privilégier l\u2019émergence de formes dont l\u2019existence ne repose pas sur le principe expansif d\u2019accumulation privée ou étatisée et marginaliser, voire abolir progressivement les formes qui renforcent les logiques expansives.Traditionnellement, la critique de l\u2019économie capitaliste s\u2019en tient à une opposition entre le marché et la planiication étatique de la production, entre la propriété privée des actifs productifs et leur propriété collective et étatique, entre la forme valeur d\u2019échange et la forme valeur d\u2019usage du produit social.La décroissance, bien qu\u2019elle reconnaisse l\u2019importance POSSIBLES Été 2020 23 décisive de la planiication économique pour opérer la transition (sous la forme d\u2019une planiication décentralisée et démocratique), n\u2019aborde pas les contradictions du capitalisme à l\u2019intérieur de l\u2019opposition Marché-État.Ainsi, un marché réglementé et limité est tout à fait compatible avec une économie post-croissance.En ce qui a trait à la propriété, il faut soutenir le développement de formes qui reposent sur la reconnaissance d\u2019un droit d\u2019usage limité plutôt que d\u2019un droit de disposition et d\u2019aliénation absolue, qu\u2019il soit public ou privé.Le droit moderne recèle des ressources pour instituer de telles règles d\u2019usage, mais il est également possible d\u2019intégrer dans ce processus d\u2019institutionnalisation des pratiques et des principes d\u2019usage issus des cultures autochtones.Plus les rapports de propriété concernent des moyens de production qui sont névralgiques à la reproduction de la société, plus l\u2019institution qui régit ces rapports doit répondre au double critère de contrôle social et de limitation de la puissance de l\u2019organe qui exerce ce contrôle.Le même principe s\u2019applique aux droits qui s\u2019exercent sur la terre et le vivant.Dans de tels cas, il faut tendre vers l\u2019élaboration d\u2019institutions régies par le principe du « commun », comme par exemple la iducie d\u2019utilité sociale.Il existe aussi d\u2019autres innovations institutionnelles qui émergent de l\u2019économie sociale, telles que des règles qui distribuent le contrôle de la propriété et l\u2019usage de ressources entre producteurs et consommateurs, comme dans le cas de la coopérative de solidarité.Dans la mesure où elle fait l\u2019objet d\u2019un contrôle démocratique et respecte le principe de limitation de puissance, la propriété publique demeure aussi un instrument légitime et utile, en particulier quand elle s\u2019inscrit dans une logique de proximité et de décentralisation.Finalement, la propriété individuelle limitée continuera sans doute à jouer un rôle dans l\u2019économie post-croissance dans la mesure où elle devra obéir aussi aux règles établies plus haut et où elle permettra une extension de la capacité d\u2019agir de l\u2019individu sans limiter la capacité d\u2019agir d\u2019autrui.Les principes et les règles que nous venons d\u2019énoncer ont un impact sur les formes que peut prendre l\u2019entreprise dans une économie en transition.Il faut défaire le verrou que constitue l\u2019impératif d\u2019accumulation et de croissance qui déinit la forme capitaliste de l\u2019entreprise et favoriser les formes de l\u2019entreprise basées sur les principes suivants : autolimitation écologique et sociale; redevabilité démocratique et locale; gestion démocratique.Devra être abolie l\u2019entreprise incorporée à but lucratif, dont le principe même est l\u2019expansion ininie et la coupure avec la société.Devront être soutenues les formes d\u2019entreprises collectives préconisées par l\u2019économie sociale et solidaire.Principe 3 : revoir l\u2019équilibre entre « production » et « reproduction » Il s\u2019agit ici de revoir la division entre ce qui relève du travail de « l\u2019économie formelle », sphère productive actuellement dominée par les hommes, et du travail invisible de « la reproduction sociale » (travail ménager, soins, éducation des enfants, sphère informelle), majoritairement effectué par les femmes.Plus fondamentalement, il s\u2019agit de casser les ressorts qui caractérisent 24 SECTION I Construire des sociétés post-croissance la dynamique expansive de l\u2019économie monétaire de production, fût-elle socialisée.Il faut remettre en question la quête perpétuelle des gains de productivité, surtout lorsqu\u2019ils se font au détriment de la capacité de reproductivité des individus, des communautés et des écosystèmes.Il faut au contraire renforcer la résilience en renforçant la reproductivité.Concrètement, cela se traduit par une valorisation du travail de reproduction sociale et des activités ordinaires (souvent informelles et non rémunérées) par un transfert du temps de travail formel vers la sphère vernaculaire.Ensuite, il s\u2019agit de développer par des investissements signiicatifs des infrastructures sociales et productives « communes », que celles-ci soient tangibles (bâtiments, outils, moyens de transport, de récréation et de production culturelle) ou intangibles (telles que les savoirs vernaculaires, le care et les capacités de coordination).Cette reconiguration vise d\u2019abord à revaloriser l\u2019économie vernaculaire et de care et à appuyer sa croissance au détriment de l\u2019économie monétaire de production.L\u2019objectif est de réduire la distance entre production et consommation et de favoriser l\u2019émergence d\u2019activités et de savoirs visant le dépassement de cette division.Ce rééquilibrage cherche également à briser les stéréotypes et rapports de pouvoir de genre présents dans la sphère ordinaire ou reproductive.L\u2019économie sociale a un rôle central à jouer en favorisant la mise en place de « communs de reproduction sociale » sur lesquels reposera le développement de cette sphère selon le principe de justice.Principe 4 : circularité élargie Non seulement la transition exige-t-elle que l\u2019on désamorce les moteurs d\u2019expansion capitaliste et que l\u2019on rééquilibre la répartition des activités entre les sphères productive et reproductives, mais elle implique également une diminution importante de l\u2019intensité matérielle et énergétique de notre société.Cela signiie sortir de l\u2019économie linéaire (extraction, production, consommation, déchets), c\u2019est-à-dire « délinéariser » notre métabolisme.Le développement de circuits courts et d\u2019une sphère reproductive robuste et dynamique, qui casse la séparation entre production et consommation, contribue déjà grandement à cette délinéarisation.Mais les activités de production et de consommation qui demeurent dépendantes de l\u2019économie monétaire doivent s\u2019inscrire dans la double logique du circuit court et de la circularité élargie.La circularité élargie, c\u2019est plus que le recyclage des éléments et des matériaux qui circulent dans l\u2019économie formelle, c\u2019est plus que de faire des déchets industriels des uns la matière première des autres.Il s\u2019agit d\u2019ancrer nos lux de matière et d\u2019énergie dans la capacité de charge des écosystèmes et des cycles biogéochimiques de manière à contribuer à leur régénérescence et à leur foisonnement.Contrairement à la circularité du point de vue de l\u2019écologie industrielle qui tente à tout prix d\u2019isoler les processus économiques de la nature, il faut plutôt augmenter leur ancrage et leur dépendance sur des processus biophysiques; travailler avec l\u2019économie de la nature, pas contre.Du point de vue de la post-croissance, il faut que la nature « travaille » plus pour nous en tant qu\u2019espèce vivante, mais que ce travail renforce la résilience des écosystèmes et de la biodiversité. POSSIBLES Été 2020 25 Principe 5 : justice écologique élargie La transition doit être juste, certes, mais à partir de quel(s) critère(s) de justice?Une déinition étroite de la transition juste véhiculée par certains acteurs et organisations du monde du travail réduit la justice à la question du maintien de l\u2019emploi et des revenus du travail, voire à une réduction des inégalités de revenus.Le problème de cette conception étroite est qu\u2019elle reproduit les inégalités entre les peuples, les genres et les différentes parties du globe.Elle préconise des formes d\u2019emploi qui dépendent d\u2019une économie formelle linéarisée et de circuits longs.Elle tente de relancer un mode de vie basé sur la surconsommation des biens et services que produit cette économie.Nous avons déjà vu au principe 3 que la transition implique de surmonter les inégalités de genre et au point 4 nous avons abordé l\u2019équité envers les autres formes de vie, incluant la prise en compte des écosystèmes.À cela s\u2019ajoute le critère d\u2019une justice écologique élargie qui embrasse l\u2019humanité entière, ce qui implique une solidarité envers les pays du Sud et les Premières Nations.Ce critère est important pour freiner le processus d\u2019externalisation des contraintes environnementales vers ces communautés et leurs territoires.Mais il faut aller plus loin.Il faut envisager cette justice non seulement de manière préventive, mais réparatrice.Cela implique d\u2019envisager la transition comme une transformation métabolique de « contraction et convergence » : contraction de l\u2019intensité matérielle et biophysique dans les pays du Nord dans une optique de convergence vers une échelle moyenne optimale.Finalement, cela va sans dire que ce critère de justice doit être intergénérationnel.Principe 6 : transition démocratique et émancipatrice La mise en œuvre de la transition doit se traduire par un approfondissement démocratique.Cela implique de renforcer l\u2019autonomie des collectivités, d\u2019instituer des mécanismes et des espaces pour encadrer le changement par des processus délibératifs et d\u2019amorcer la transition du bas vers le haut.La perspective d\u2019autolimitation sociale sur laquelle repose la vision d\u2019une société post-croissance implique le développement de collectivités où la vie démocratique est profonde, intense et où son emprise sur la vie économique par la planiication est légitime.Mais il faut également que la transition soit un mouvement qui renforce la capacité d\u2019agir des individus dans les sphères politique, économique et vernaculaire.Cela implique d\u2019être attentif aux rapports de pouvoir illégitimes qui privent les personnes de capacité d\u2019agir et limitent leur capacité d\u2019expression de soi.La transition ne peut pas émanciper l\u2019humanité des contraintes biophysiques qui pèsent sur tout être vivant \u2013 elle n\u2019est pas une émancipation matérielle de l\u2019obligation de produire pour exister \u2013, mais elle doit être un vecteur d\u2019émancipation sociale et politique. 26 SECTION I Construire des sociétés post-croissance *Une partie de ce texte a d\u2019abord été présenté dans un séminaire midi au TIESS à l\u2019automne 2019 et fait l\u2019objet d\u2019une publication sur son blogue : https://tiess.ca/le-role-de-leconomie-sociale-dans-la- transition-vers-lapres-croissance/.Biographie Éric Pineault est professeur à l\u2019Institut des sciences de l\u2019environnement et au département de sociologie de l\u2019UQAM.Il est membre de la chaire de recherche UQAM sur la transition écologique.Références Abraham, Yves-Marie.2019.Guérir du Mal de l\u2019inini.Montréal : Écosociété.D\u2019Alisa, Giacomo, Frederico Demaria et Giorgos Kallis.2015.Décroissance, vocabulaire pour une nouvelle ère.Montréal : Écosociété.Angus, Ian.2016.Face à l\u2019anthropocène.Montréal : Écosociété.Brand, Ulrich et Markus Wissen.2017.« The Imperial Mode of Living ».dans Spash, C.(ed.) The Routledge Handbook of Ecological Economics: Nature and Society, London : Routledge.152-161.Deneault, Alain.2019.L\u2019économie de la nature.Montréal : Lux.Kallis, Giorgos.2019.Limits.Palo Alto : Stanford University Press.Latouche, Serge.2006.Le parti de la décroissance.Paris : Fayard. POSSIBLES Automne 2019 27 Repolitiser le coopératisme : vers une économie des communs Par Dan Furukawa Marques À quoi ressemblerait une économie post-croissance ?Cette question fondamentale, posée historiquement sous différentes formes d\u2019alternatives au capitalisme, a connu des réponses variées, traduites par des expériences concrètes et ayant résulté, pour la plupart, à différents degrés d\u2019échecs.Ces réponses se sont rangées, grosso modo, en deux catégories idéales typiques, soit la planiication économique, souvent associée à tort uniquement à un État centralisateur et autoritaire (Durand, 2020), soit l\u2019autogouvernement des communautés.Dans le premier camp, on retrouve bien entendu l\u2019Union soviétique et les États communistes du 20e siècle.Dans le second, les expériences sont très variées : des phalanstères de Charles Fourrier, en passant par l\u2019Icarie d\u2019Étienne Cabet, le New Lanark de Robert Owen, les associations ouvrières, les coopératives à la Rochdale ou inspirées de Charles Gides, la Commune de Paris, les ejidos mexicains, l\u2019expérience conseilliste espagnole de 1936, les soviets, les kibboutz, l\u2019expérience autogestionaire yougoslave, les juntas de buen gobierno zapatistes, les assentamentos brésiliens de sans-terre, ou encore les tiers-lieux, il existe des différences parfois insurmontables, mais aussi des éléments communs importants.Derrière cette manière d\u2019exposer le problème se trouve une coniguration analytique de ce que représente l\u2019organisation des sociétés modernes occidentales dans les igures de l\u2019État, du marché et de la société dite « civile ».Bien que, en réalité, ces trois sphères d\u2019activités se composent mutuellement, ces catégories sont néanmoins utiles pour faciliter l\u2019analyse.Ainsi, du tout au marché capitaliste (construit avec la connivence indispensable de l\u2019État) au tout au public où tout repose sur l\u2019État, d\u2019aucuns se sont élevés pour proposer une sorte de « troisième voie », celle de l\u2019autogouvernement de la société (Castoriadis, 1975).Or, loin d\u2019être une solution homogène, l\u2019appel à la société à s\u2019autogouverner se déploie concrètement et théoriquement en des avenues très variées.Historiquement, l\u2019une d\u2019entre elles a été représentée par le mouvement coopératif se présentant au 19e siècle comme une alternative au capitalisme.Au 21e siècle, nous observons l\u2019approche des « communs » mobilisée dans différents contextes à la fois comme principe politique, mobile d\u2019action collective et cadre de gestion démocratique, ain de tracer les contours d\u2019une société autogouvernée.Le présent article propose ainsi, dans un premier temps, de survoler le parcours historique et politique du mouvement coopératif dans deux de ses berceaux (la France et l\u2019Angleterre), 28 SECTION I Construire des sociétés post-croissance ain de souligner à la fois le potentiel de transformation sociale du coopératisme et les erreurs du passé à éviter.Dans un deuxième temps, nous présenterons un modèle contemporain d\u2019articulation politique entre le coopératisme et les communs, soit les concepts de « gestion civique » et de « partenariats public-commun » dans la ville de Barcelone, en vue d\u2019instituer ce que certains appellent une « économie des communs » (Borrits, 2018).Utopies socialistes 19e siècle, dépolitisation coopératiste 20e siècle Les premiers penseurs du socialisme n\u2019avaient pas pour objectif de prendre le pouvoir étatique comme moyen privilégié pour bâtir une société nouvelle.Ce qu\u2019ils proposaient était plutôt de construire des « îles socialistes », soit des communautés associatives ancrées sur l\u2019égalité socio-économique des êtres et un tissu social fort construit à partir de la participation active et coopérative dans des projets communs.De telles communautés pourraient ensuite se fédérer entre elles.Proudhon, par exemple, parlait alors d\u2019une démocratie ouvrière fédéraliste et mutuelliste, une sorte de République des associations.Le but était notamment de ne plus dépendre d\u2019un État soit absent sur le plan de la « question sociale », soit complice des capitalistes et des élites et donc exploiteur et oppresseur.Comme l\u2019écrit Miguel Abensour (2006) : « La spéciicité de l\u2019utopie du 19e siècle [\u2026] apparaît [\u2026] comme une critique de l\u2019idée jacobine selon laquelle on peut transformer la société par l\u2019État et à partir de l\u2019État ».Ainsi, Robert Owen, homme industriel anglais, met sur pied New Lanark, un « village de coopération » où tous sont considérés égaux (incluant l\u2019égalité juridique entre hommes et femmes), le travail est coopératif et les loisirs sont partagés, l\u2019éducation et les soins sont fournis gratuitement, les travailleurs logent sur place et les enfants, à partir de l\u2019âge de trois ans, sont élevés en commun ; le tout sous la dépendance et la supervision du patron bienveillant que se considérait être Owen.New Lanark a joui d\u2019une renommée mondiale, permettant à Owen d\u2019inluencer la politique anglaise.Suite à l\u2019échec de construction d\u2019une autre communauté utopique, New Harmony, aux États-Unis, Owen retourne en Angleterre et l\u2019ancien chef d\u2019entreprise devient alors l\u2019un des maîtres à penser de l\u2019action ouvrière et surtout du mouvement coopératif (Harrison, 1969).Pendant la première moitié du 19e siècle anglais, le terme « socialisme » est presque exclusivement associé à la pensée d\u2019Owen (Harrison, 1969).Les oweniens entendaient par là un « système communal social ou coopératif » composé de trois éléments clés : une théorie communautaire, un anti-capitalisme au niveau économique et une science de la société.En 1844, le socialisme owenien inspire la création de la Society of Equitable Pionneers of Rochdale, considérée comme la première coopérative (de consommation) sous sa forme moderne.On doit à Rochdale l\u2019assemblage de certains des principes clés du coopératisme comme celui d\u2019un membre, un vote, ou de la distribution des surplus aux membres.Depuis, les sociétés coopératives n\u2019ont plus cessé d\u2019éclore, les ouvriers y voyant à l\u2019époque un moyen de lutter contre l\u2019exploitation du système économique.Toutefois, lorsque le capitalisme POSSIBLES Été 2020 29 industriel s\u2019installe réellement en force en Angleterre, le communautarisme d\u2019Owen perd sa force.L\u2019antiétatisme et l\u2019isolement des communautés perdent leur attrait.Pendant ce temps, en France, la Loi le Chapelier de 1791 (interdiction de toute coalition et toute corporation de métiers) et l\u2019absence d\u2019État protecteur laissent les familles ouvrières seules face à la nouvelle domination du marché.Malgré l\u2019interdiction, les ouvriers qualiiés se regroupent selon leurs métiers et organisent la résistance sous forme d\u2019associations de type socialiste (Chanial, 2009).À cet effet \u2013 tout comme au Québec (Petitclerc, 2005) \u2013 les sociétés de secours mutuels remplissent à la fois des fonctions de protection sociale, progressivement tolérées par l\u2019État, et de défense syndicale qui, elles, sont réprimées.À partir de 1830, on observe la création d\u2019organisations économiques ouvrières sous la forme d\u2019associations de consommation et de production, semblables aux coopératives.Les premières constituent des groupements d\u2019achats de produits de première nécessité pour améliorer le pouvoir d\u2019achat en inluençant le prix de ces denrées.Les secondes sont une forme d\u2019entreprise possédée collectivement par ses adhérents ouvriers pour améliorer les revenus de leur travail.Dans les deux cas, il s\u2019agit de s\u2019approprier collectivement le rôle et le revenu de l\u2019entrepreneur ou du marchand, considérés comme des intermédiaires parasites.Ces réalisations concrètes se nourrissent de projets dits utopiques : alternative au salariat (ristourne coopérative) ; alternative au principe de concurrence (entraide et coopération) ; alternative à la propriété privée (maîtrise de l\u2019ensemble de l\u2019activité économique à partir de l\u2019organisation collective de la consommation, puis du logement, de l\u2019agriculture et de l\u2019industrie).Tout cela aboutit à la Révolution de 1848, apogée de la rencontre entre mouvement ouvrier, socialisme et République autour du principe d\u2019association prônant une réorganisation générale de la société.On y retrouve à la fois une sensibilité libertaire (monde sans maîtres) et une foi républicaine (autogouvernement) ou, autrement dit, l\u2019idée d\u2019une communauté de biens autogérés.Or, la Révolution est contrée par une répression sanglante mettant in aux ambitions de substituer aux manufactures capitalistes une organisation collective de la production et de la distribution sur la base des métiers (Chanial, 2009 ; Borrits, 2018 ; Demoustier, 2003).La deuxième moitié du 19e siècle se caractérise par la consolidation de l\u2019industrialisation sous le Second Empire.Le mouvement ouvrier associationniste (encore sous inluence de Saint- Simon) se divise en organisations plus spécialisées : syndicats, mutuelles et coopératives.Bien que le cadre répressif se poursuive sous le Second Empire, il se produit également une certaine libéralisation.C\u2019est aussi pendant cette période que le mouvement ouvrier se débat entre proudhoniens et marxistes.Les derniers l\u2019emportent et orientent le mouvement vers la prise du pouvoir de l\u2019État pour supprimer l\u2019antagonisme de classe.Parallèlement, cette période témoigne également d\u2019une série de reconnaissances juridiques pour les associations : Loi de 1884 qui reconnaît la liberté syndicale ; Charte de la mutualité (1898) ; Loi sur les sociétés commerciales (1867).Cette dernière apporte notamment un soutien formel de l\u2019État \u2013 qui répond graduellement à la question sociale \u2013 à différentes formes d\u2019association, 30 SECTION I Construire des sociétés post-croissance dont les coopératives de production, de consommation et de crédit.Ces événements et transformations sociales marquent le passage de l\u2019associationnisme à la « coopération » : « Au terme d\u2019association qui induit à l\u2019époque l\u2019idée d\u2019une soumission de l\u2019individu au groupe (en référence à l\u2019Association internationale du travail d\u2019obéissance marxiste), se substitue progressivement l\u2019idée de coopération qui valorise le libre choix et le contrat » (Demoustier, 2003 : 28).Au tournant du 20e siècle, les entreprises associatives se développent dans leurs secteurs respectifs.Les coopératives de production peinent à se donner une orientation commune (coopératives associant ouvriers et patrons, coopératives socialistes, coopératives chrétiennes, coopératives patronales), tandis que les coopératives de consommation sont divisées (dispersées localement et en concurrence contre les grands magasins).Pendant ce temps, le mouvement ouvrier se mobilise davantage contre l\u2019insécurité sociale et le coût de la vie élevé.En France comme en Angleterre, les coopératives se multiplient avec une tendance claire vers les coopératives de consommation.Dans l\u2019hexagone, on compte 4500 coopératives très dispersées par leur taille et appartenance idéologique.Elles inissent par s\u2019unir, grâce à l\u2019action conjointe de Charles Gide et de Jean Jaurès, dans la Fédération nationale des coopératives de consommation (FNCC).En Angleterre, en 1863, suite au succès de Rochdale, 300 coopératives de consommation se regroupent pour fonder leur centrale d\u2019achats, la Co-Operative Wholesale Society (CWS), pilier du coopératisme anglais tout au long du 20e siècle.Aujourd\u2019hui devenu le Co-Operative Group, la coopérative emploie 70,000 travailleurs et compte plus de quatre millions de membres (Wilson, 2005).Pour faire une histoire très courte du 20e siècle coopératiste en occident, le mouvement coopératif s\u2019intègre dans ce qu\u2019on nomme désormais l\u2019économie sociale.Cette dernière devient un « tiers secteur » de l\u2019économie capitaliste, qui s\u2019accommode bien politiquement de cette position structurelle.Elle occupe une niche de l\u2019économie dans laquelle ni l\u2019État ni le marché ne veulent s\u2019aventurer, que ce soit par manque de volonté politique ou de proits potentiels.En ce qui concerne les orientations politiques de l\u2019économie sociale, « [l]\u2019accent a davantage été mis sur les règles de fonctionnement que sur le projet politique » (Bidet, 2003 : 172).Autrement dit, les ambitions de dépassement du capitalisme \u2013 qui ont pourtant donné naissance au coopératisme \u2013 ne sont plus à l\u2019agenda du mouvement pendant la quasi-totalité du siècle.La seule exception étant la décennie 1970 où l\u2019on note une brève période de repolitisation de l\u2019économie sociale à travers les crises économiques, ce qui a pour effet de galvaniser le récent mouvement de l\u2019autogestion.Bien que l\u2019économie sociale en général et le mouvement coopératif en particulier connaissent un essor au 21e siècle, il y a longtemps qu\u2019il leur manque un projet politique (Draperi, 2012 ; Borrits, 2018 ; Wright, 2014 ; Favreau, 2010).En ce sens, la revendication politique des POSSIBLES Été 2020 31 communs par une nouvelle génération d\u2019acteurs de l\u2019économie sociale peut être le signe d\u2019un changement de paradigme.Cette nouvelle coniguration a le potentiel de faire émerger une vision repolitisée de l\u2019économie sociale et des coopératives, permettant au mouvement de se repositionner non pas comme solution aux défaillances du système économique, mais bien comme son projet d\u2019origine, soit une véritable alternative au capitalisme.Les communs ou le renouveau politique de l\u2019économie sociale Depuis une vingtaine d\u2019années, à l\u2019ère des crises politique, sociale, environnementale et économique, des mouvements très différents mobilisent le terme « commun » comme revendication centrale (Dardot et Laval, 2014).Pensons notamment aux mouvements contre les « New Enclosures » ou la privatisation du vivant, de la nature et des territoires : les mouvements altermondialiste et écologiste, les « guerres de l\u2019eau » à Cochabamba (2001) et à Naples (2011), les mobilisations paysanne et autochtone contre l\u2019accaparement de terre et la privatisation des semences et des savoirs traditionnels, mais aussi les mouvements d\u2019occupation de places comme celui du Parc Gezi à Istanbul (qui se disait être une « commune »), le mouvement Occupy Wall Street, les Indignados en Espagne, ou encore Nuit Debout à Paris.Dans l\u2019univers numérique, les mouvements du logiciel et de la connaissance libres du style Wikipedia, creative commons et Open Source prolifèrent.En environnement et vie urbaine, nous observons également des initiatives citoyennes proposant des formes de coopération socio-économiques inspirées des communs.Des projets dits de transition écologique et sociale comme la gestion commune de ressources, la réappropriation collective d\u2019espaces urbains, les tiers-lieux, l\u2019urbanisme tactique, les monnaies alternatives, les Fab Lab, les écochanges ou les projets de jardins communautaires se multiplient, gagnent en visibilité et deviennent de plus en plus eficaces.Comment penser une certaine unité parmi cette diversité d\u2019initiatives ?Le principe du commun est à la fois un mode de survie politico-économique, mais aussi une manière de reprendre une agentivité en refondant la solidarité sociale.Comme plusieurs l\u2019afirment, les communs ne sont pas des choses, mais des pratiques de création de lien social (De Angelis, 2017 ; Federici, 2019).Dardot et Laval (2014) considèrent également les communs comme un « principe politique » capable d\u2019orienter l\u2019agir humain.En d\u2019autres termes, les communs sont des manières d\u2019entrer en relation avec autrui ain de créer ou de renforcer des communautés par la construction de règles communes, élaborées en co-activité et engendrant des co-obligations, ayant comme socle la coopération au nom du bien-être collectif.À la lumière des utopies socialistes du 19e siècle, les communs sont une sorte de troisième voie qui rejette à la fois le marché et l\u2019État.Mais cela ne veut pas dire que ce rejet doit être total.Au contraire, dans de nombreuses expériences concrètes des communs, on constate le plus souvent une imbrication des trois éléments, à la différence capitale que ce sont l\u2019État et le marché qui sont subordonnés aux communs et non l\u2019inverse. 32 SECTION I Construire des sociétés post-croissance L\u2019Espagne possède une longue tradition d\u2019autogouvernement et d\u2019économie sociale et solidaire.À cela s\u2019ajoute, le récent contexte socio-politique et économique ayant favorisé la multiplication de projets inspirés des communs.En effet, depuis la crise inancière de 2008, le pays a connu une recrudescence de mouvements sociaux comme le 15M, les Indignados et la mouvance municipaliste, qui ont composé un environnement favorable à l\u2019émergence de ces nouvelles manières de coopérer.Dans le cas de Barcelone, cette convergence de facteurs a culminé à l\u2019élection, en mai 2015, du parti municipal Barcelona En Comú (Barcelone en commun).Galvanisé d\u2019une volonté citoyenne de démocratisation et de « faire la ville en commun », le parti propose un nouveau paradigme de gestion municipale à travers le concept de « gestion civique », qui se déploie par ce qu\u2019ils appellent des partenariats « public-commun » (ou « public-coopératif-communauté »).Sommairement, cela consiste à décentraliser certains services publics pour les remettre aux mains d\u2019une gestion citoyenne sous le mode coopératif ou associatif et avec l\u2019appui inancier (et parfois organisationnels) de la ville.Faisant primer le droit d\u2019usage sur le droit de propriété, la gestion civique est aussi un véritable pied de nez aux fameux partenariats « public-privé ».Barcelone est ainsi devenu un véritable « laboratoire des communs » (Ambrosi, 2019).L\u2019élection de Barcelona En Comú « marque la transition vers un modèle de gouvernance urbaine visant une \u201cradicalisation démocratique\u201d, c\u2019est-à-dire un accroissement du pouvoir d\u2019agir des citoyens dans la conception et la mise en œuvre des politiques publiques » (Juan, 2018 : 38).Du côté de la ville, cela s\u2019est notamment traduit par la création d\u2019un organe spéciique, la Commission de l\u2019économie sociale, solidaire et coopérative, qui a mis sur pied le Plan d\u2019élan de l\u2019Économie sociale et solidaire (ESS) visant à implanter de nouvelles politiques de démocratie économique.Du côté citoyen, une étude réalisée en 2014 par deux coopératives, La Invisible City et LaCol, proposait une stratégie de promotion de l\u2019économie solidaire contenant « 14 mesures pour [consolider] la démocratie économique locale ».Ces coopératives font partie de la Xarxa d\u2019Economia Solidària (XES), un réseau catalan d\u2019économie solidaire très bien implanté et structuré et, surtout, orienté politiquement vers une volonté explicite d\u2019offrir une alternative au capitalisme.Il y a là une double volonté politique, l\u2019État municipal et les citoyens, qui convergent vers une démocratisation radicale de l\u2019économie.En 2016, on lance la proposition de créer quinze Ateneus Cooperatius (ateliers coopératifs) à travers la Catalogne, soit des espaces de rencontres dédiés à la coopération, à l\u2019apprentissage et à la rélexion collective en vue de la transformation socio-économique.Ces ateliers sont inancés publiquement, mais gérés par des réseaux de coopératives locales.Leur ambition est de proposer « de nouvelles politiques socio- économiques qui abandonnent la promotion du capitalisme et sont basées sur le nouveau paradigme de l\u2019accord public-coopératif-communauté » (site web Coópolis, 2020) \u2013 des politiques devant être implantées par des infrastructures publiques, autogérées par la communauté et faisant la promotion d\u2019initiatives sociales et solidaires.Cela a notamment pour but de créer un réseau solidaire de coopératives, ainsi que des formations et des programmes techniques, ain d\u2019éduquer les citoyens à générer le changement social, politique, économique, environnemental et culturel dans leur quartier. POSSIBLES Été 2020 33 C\u2019est ainsi que Coópolis voit le jour : une association incubatrice de coopératives, formée par une douzaine de coopératives du quartier La Bordeta à Barcelone.Coópolis a été créée et a pris pied à Can Batlló, un énorme bâtiment accueillant une multitude de projets de coopération citoyenne, telle qu\u2019une librairie populaire, un auditorium pour des cours et des conférences, un centre de documentation, des espaces de rencontres, un bistro coop, des jardins communautaires, des ateliers de réparation, de construction d\u2019infrastructure de bâtiment, sur la mobilité, etc.Tous ces projets ont pour ambition de renforcer le tissu social et communautaire du quartier à travers des initiatives socio-économiques ancrées sur l\u2019autogouvernement et une « approche transformatrice de l\u2019économie sociale et solidaire » (site web Can Batlló, 2020).Coópolis représente un des projets bien établis de Can Batlló ayant pour objectif de promouvoir l\u2019intercoopération en créant un écosystème d\u2019activités socio-économiques et éducatives et en générant des emplois coopératifs à impact social et environnemental.Bref, ce sont tous des projets collectifs, politiques, anticapitalistes, issus des habitants du quartier, inspirés des communs, soutenus par la ville, et mobilisant les outils traditionnels de l\u2019économie sociale et solidaire : les contours d\u2019une économie des communs.Can Batlló et Coópolis représentent de nouvelles formes de coopération entre l\u2019État municipal et la société civile dans lesquelles cette dernière se voit octroyer beaucoup plus de pouvoir pour s\u2019autogouverner.Il ne s\u2019agit pas d\u2019un État minimal néolibéral, mais bien de nouvelles institutions publiques dont le rôle principal est de inancer et de faciliter la participation citoyenne à la res publica et à la res communia.Barcelone compte actuellement plus de 180 lieux semblables à Can Batlló.En résumé, au lieu de concevoir l\u2019économie sociale et solidaire comme un « tiers secteur » de l\u2019économie, on propose de la repolitiser par les pratiques et le principe des communs.Ceci dit, il est essentiel de souligner qu\u2019une économie des communs ne peut pas se limiter à la création de nouvelles relations socio-économiques dans les seules sphères de la production, de la consommation et des services.Elle doit être pensée en termes de création de ce que Rahel Jaeggi (2015) appelle des « formes de vie », à savoir des formes d\u2019existence qui engagent la totalité de l\u2019être dans ses dimensions socio-anthropologique, politique, et économique.Cela veut dire que les communs doivent impérativement être conçus en intégrant la sphère de la reproduction sociale avec un souci particulier pour les relations de care, ce qui nécessite du même coup une rélexion sur les enjeux de race.Enin, pour des raisons environnementales évidentes, une économie des communs doit sortir déinitivement du modèle productiviste dans lequel est demeuré le mouvement coopératiste aux 19e et 20e siècles.Suivant Dardot et Laval, « [l]a politique du commun renoue incontestablement avec certains aspects du socialisme associationniste du 19e siècle ou du communisme des conseils au 20e siècle.Mais elle ne peut plus se penser dans les cadres artisanaux de l\u2019association ni dans le contexte industriel des conseils ouvriers.Elle concerne toutes les sphères sociales, pas seulement les activités politiques, au sens parlementaire et partiaire du terme, et pas non 34 SECTION I Construire des sociétés post-croissance plus les seules activités économiques.[\u2026] Une telle politique du commun n\u2019est pas réservée uniquement à de petites unités de travail et de vie séparées les unes des autres.Elle doit traverser tous les niveaux de l\u2019espace social, depuis le local jusqu\u2019au mondial en passant par le national » (2014 : 460).C\u2019est en ce sens que l\u2019une des tâches centrales consiste à créer des « systèmes de communs » (De Angelis, 2017), à savoir différents niveaux et échelles d\u2019intercoopération et d\u2019interdépendance entre différentes communautés organisées autour des communs, ce qui pourrait ressembler à des « Républiques communales » (Durand Folco, 2017).Ces républiques prendraient des formes politiques variées, adaptées aux contextes locaux, et pourraient ressembler à des fédérations de municipalités reliées par des assemblées générales et délimitées territorialement par des ancrages culturels nationaux qui s\u2019autogouverneraient sur la base d\u2019économies des communs.Ce type d\u2019appel à construire ou à consolider de nouvelles formes d\u2019institutions, de production et de reproduction, de manière de se gouverner, de rapport au monde et de relations avec autrui est d\u2019autant plus urgent dans le contexte de pandémie.Devant les multiples crises actuelles, soit nous n\u2019avons rien à proposer pour remplacer la forme sociale capitaliste, engendrant des réactions de peur, de repli sur soi, de continuité de l\u2019exploitation et de la répression, soit nous avançons des modèles de civilisation plus justes, égalitaires, solidaires et durables.Cette croisée des chemins représente peut-être un moment historique des plus décisifs depuis l\u2019avènement du capitalisme.Biographie Dan Furukawa Marques est professeur adjoint au Département de sociologie de l\u2019Université Laval et titulaire de la Chaire Alban D\u2019Amours en sociologie de la coopération.Références Abensour, Miguel, « L\u2019homme est un animal utopique, entretien avec Miguel Abensour », dans Dayan- Herzbrun, Sonia et al., Mouvements, 3(45-46), 2006 : 74.Ambrosi, Alain, « Barcelone, laboratoire des communs », in Christian Laval et al., L\u2019alternative du commun, Paris, Hermann, 2019 : 347-357.Borrits, Benoît, Au-delà de la propriété.Pour une économie des communs, Paris, La Découverte, 2018.Borrits, Benoît, Coopératives contre capitalisme, Paris, Éditions Syllepse, 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POSSIBLES Été 2020 35 Castoriadis, Cornelius, L\u2019institution imaginaire de la société, Paris, Seuil, 1975 Chanial, Philippe, La délicate essence du socialisme : L\u2019association, l\u2019individu et la République, Lormont, Éditions Le bord de l\u2019eau, 2009.Demoustier, Danièle, L\u2019économie sociale et solidaire.S\u2019associer pour entreprendre autrement, Paris, La Découverte, 2003.Dardot, Pierre et Christian Laval, Commun.Essai sur la révolution au XXIe siècle, Paris, La Découverte, 2014.Draperi, Jean-François, « Pour un renouveau du projet politique du mouvement coopératif », Vie Économique, 3(4), 2012 : 1-10.Durand, Cédric, « Cédric Durand : l\u2019enjeu de cette crise est de planiier la mutation de l\u2019économie», Entretien accordé à Médiapart, 3 avril 2020.Favreau, Louis, Le mouvement coopératif : Une mise en perspective, Québec, Presses de l\u2019Université du Québec, 2010.Jaeggi, Rahel, « Towards and Immanent Critique of Forms of Life », Raisons politiques, 57(1), 2015 :13-29.Juan, Maïté, « Les communs urbains à Barcelone : Vers une réinvention de la gouvernance territoriale ?», Espaces et sociétés, 175(4), 2018 : 35-49.Harrison, John F.C, Robert Owen and the Owenites in Britain and America, London, Routledge and Kegan Paul, 1969.Petitclerc, Martin, Nous protégeons l\u2019infortune.Les origines populaires de l\u2019économie sociale au Québec, Montréal, VLB Éditeur, 2007.Wilson, John, Anthony Webster et Rachael Vorbergh-Rugh, « The Co-operative Movement in Britain: From Crisis to \u2018Renaissance,\u2019 1950-2000 », Enterprise and Society, 14(2), 2005 : 271-302.Wright, Chris, Worker Cooperatives and Revolution : History and Possibilities in the United States, St.Petersburg, Booklocker, 2014. 36 SECTION I Décolonialité(s) Réapproprions-nous le management : organisations et post-croissance Par Marc D.Lachappelle La question de l\u2019organisation Que ce soit à travers les communs, les coopératives, les groupes autogérés, le municipalisme radical ou encore la solidarité internationale, l\u2019imagination et l\u2019expérimentation des sociétés de post-croissance passent nécessairement par une multiplicité de formes d\u2019organisations et de mise en organisation (en anglais organizing).Ces organisations, de nature économique, politique ou sociale, doivent, selon les principes démocratiques, être collectives et autogérées.La question est alors de savoir quels types et structures d\u2019organisation nous souhaitons mettre en place.Et surtout, quelles formes de gestion correspondent aux valeurs de démocratie, de solidarité et de soutenabilité prônées par les projets de post-croissance?Réléchir aux sociétés de post-croissance du point de vue de l\u2019organisation soulève de nombreux déis en ce qui concerne l\u2019élaboration des structures organisationnelles, la mise en place de processus de décision, d\u2019activités de planiication et de direction collective, d\u2019évaluation des pratiques et effets, etc.Les organisations alternatives devront à la fois être conçues en cohérence avec les valeurs des projets post-croissancistes, mais aussi devront être capables de transiger avec les incertitudes environnementales, économiques et sanitaires du monde contemporain.De plus, cette transition et transformation des organisations devra composer avec nos héritages institutionnels et éducationnels.À titre d\u2019exemple, « démocratiser » une organisation comporte pour le collectif les objectifs suivants : déinir quelle forme de démocratie mettre en place (autogérée, participative, représentative); élaborer un processus de décision sufisamment réactif à son environnement et aux enjeux rencontrés; transformer la structure de l\u2019organisation et modiier les procédures de fonctionnement; désapprendre à travailler en silo avec un patron et apprendre à travailler collectivement.Cet exemple générique démontre à quel point la question de l\u2019organisation mérite d\u2019être approfondie si l\u2019on souhaite concevoir et mettre en œuvre des sociétés post-croissance.La pandémie actuelle a révélé la réponse limitée et inadaptée des organisations publiques et privées; nous avons assisté à l\u2019effondrement et à la paralysie de tous les secteurs (santé, services sociaux, éducation, transport, économie, démocratie\u2026).La pandémie de COVID-19 a aussi fait ressortir une gestion de crise à la fois très autoritaire et technocratique par les institutions publiques.Certain.e.s diront qu\u2019une action rapide et effective des gouvernements et de la santé publique était nécessaire en raison du contexte mondialisé, de l\u2019incertitude rattachée à POSSIBLES Été 2020 37 la crise et aussi de la structure bureaucratique de nos services de santé et sociaux; une position valable, certes, mais qui ne nous empêche pas de nous questionner sur les effets d\u2019une telle gestion de crise.Le contexte d\u2019incertitude et de crainte engendré par la propagation rapide du virus a engendré une approbation citoyenne des directives du gouvernement et de la santé publique avec peu d\u2019esprit critique (Corbeil, 2020).De plus, ces moments de crise sont de plus, pour les gouvernements et les grandes organisations, l\u2019occasion d\u2019imposer des réformes néolibérales majeures (Klein, 2007), de mettre en place des dispositifs de surveillance de masse (privés et publics) et de mettre sur pause les instances démocratiques.Le récent projet de loi 61 du gouvernement Legault est un exemple parlant.Si la pandémie ouvre des voies vers des projets de transformation de nos sociétés, le courant néolibéral et autoritaire domine toujours en matière de politiques publiques.Nous devons alors envisager activement des alternatives et considérer que tout projet de transition vers des sociétés post-croissance doit entreprendre une transformation des organisations et des institutions ain de répondre adéquatement aux crises futures, sous les principes de démocratie et de solidarité.Il reste que nous faisons face à de grandes institutions complexes et qu\u2019en temps de crise ou même de crise imminente, la réforme de ces institutions demeure ardue.Comme nous héritons de ces systèmes qui assurent la production et reproduction de nos sociétés, comment organiser des alternatives tout en étant pris à l\u2019intérieur de ces immenses organisations?Ce que la pandémie nous apprend : notre monde d\u2019organisation et de management Le management est une discipline centrale de notre monde d\u2019organisations, celle qui performe, contrôle, organise \u2013 une discipline technique du gouvernement des humains.En effet, lorsque nous pensons à « organisation » et plus particulièrement aux «expert.e.s de l\u2019organisation », les managers, consultant.e.s et business schools nous viennent rapidement à l\u2019esprit.Plusieurs critiques ont porté sur rôle et la performativité des techniques de management dans l\u2019établissement de l\u2019idéologie néolibérale et du « nouvel esprit du capitalisme » (Boltanski & Chiapello, 1999).Effectivement, depuis les années 1980, nous faisons face à une « révolution managériale » pour reprendre le terme des sociologues Vincent de Gaulejac et Fabienne Hanique (2015), où les discours et les pratiques du management performent une vision néolibérale de l\u2019être humain au travers de l\u2019organisation par projet, l\u2019entrepreneuriat de soi, la gouvernance, la culture des résultats, l\u2019excellence, la responsabilisation\u2026 Les conséquences de ce monde manégérialisé, répertoriées en organisations selon les deux sociologues, sont de l\u2019ordre du paradoxe, de l\u2019épuisement, du burn-out, de l\u2019aliénation et de l\u2019impuissance.Si nous souhaitons abolir ces pratiques et dispositifs répressifs, cela ne peut se faire du jour au lendemain.Par exemple, le passage d\u2019une organisation hiérarchique de seulement 50 personnes vers un mode d\u2019organisation plus démocratique est déjà très laborieux, particulièrement pour des personnes qui n\u2019ont jamais été socialisées dans ce mode d\u2019organisation.Par ailleurs, la 38 SECTION I Construire des sociétés post-croissance transition vers un mode d\u2019organisation démocratique peut être oppressant et anxiogène dans certains contextes.À titre d\u2019exemple, une organisation anglaise, World Education, a récemment tenté de démocratiser sa structure et son fonctionnement hiérarchiques.Or l\u2019expérience s\u2019est révélée être un échec; les membres ont rejeté la démocratie pour de multiples raisons; et cela malgré une proximité avec les milieux anarchistes, la volonté forte de l\u2019équipe d\u2019être en cohérence avec les valeurs de l\u2019organisation et le processus de transformation démocratique mis en place.Le collectif a expérimenté de multiples tensions entre les membres ainsi qu\u2019entre l\u2019organisation et son environnement qui rendaient dificile de concevoir une gestion démocratique (King & Land, 2018).Ce que nous souhaitons souligner ici n\u2019est pas l\u2019impossibilité de la transition vers des organisations autogérées, mais plutôt l\u2019idée que cette transition doit être réléchie et organisée graduellement.Nous devons composer avec un important bagage institutionnel et sociologique : nous avons toutes et tous été formaté.e.s dans un monde d\u2019entreprises, de bureaucratie et de management.La crise de la COVID-19 nous en montre l\u2019ampleur.En effet, la pandémie a exacerbé les inégalités sociale : les femmes, les personnes racisées, autochtones, les personnes en situation de vulnérabilité économique et/ou physique, migrant.e.s, travailleur.euse.s précaires et les aînées ont été affectés de façon plus marquée et différenciée.De plus, cette situation actuelle a aussi fait ressortir les limites et contre-effets de notre modèle, en matière d\u2019organisation et de gestion.Au niveau de l\u2019administration publique, le modèle de gestion de crise s\u2019est avéré à la fois autocratique et technocratique.La grande majorité des décisions prises pour l\u2019ensemble de la société québécoise se prenaient dans une cellule de crise très restreinte.Deux représentant.e.s élu.e.s y siégeaient, le premier ministre et la ministre de la Santé, le reste étant constitué de l\u2019entourage politique et des experts de la santé publique.Si certain.e.s peuvent argumenter que la situation de crise exigeait ce conseil réduit, nous pouvons cependant constater des limites importantes à ce mode de décision: directives non ou mal adoptées sur le terrain, manque d\u2019informations et de considération de la réalité vécue par les employé.e.s et citoyen.ne.s, déresponsabilisation d\u2019autres acteurs (la Ministre des aîné.e.s par exemple), réajustement et changement d\u2019orientation, opacité des processus de prise de décision\u2026 Cela nous fait questionner donc sur le rôle et l\u2019eficacité d\u2019une approche autoritaire et technocratique en contexte d\u2019incertitude, alors que l\u2019approche privilégiée par le gouvernement, comme nous l\u2019avons vu précédemment, est de proiter de la crise pour s\u2019approprier le pouvoir et imposer des réformes.Pour ce qui est des entreprises privées, nous avons remarqué, au-delà des contrecoups économiques menant aux pertes d\u2019emplois, une forte centralisation des décisions.Que ce soit au sujet des conditions de travail, des mesures de sécurité mises en place, de la réduction des heures de travail et de l\u2019effectif, des procédures de télétravail, les décisions ont été prises par l\u2019exécutif de l\u2019organisation, conseillé par une multitude de consultant.e.s en bonnes pratiques (best practices) en temps de crise.Si le l\u2019environnement de travail a été grandement POSSIBLES Été 2020 39 bouleversé par la pandémie, dans le secteur privé, le business as usual s\u2019est pourtant maintenu : pression à la performance, responsabilisation, autonomie, épuisement professionnel\u2026 En somme, la pandémie met en relief un mode de gestion de la crise \u2013 et donc des crises à venir \u2013 à la fois centralisé, hiérarchique et autoritaire qui s\u2019appuie sur des dispositifs, un discours et une rationalité managériale qui tend à responsabiliser les employé.e.s sur les performances et contre-performance des organisations.Repenser nos organisations : un travail collectif d\u2019ingénierie sociale?Certes, nous devons mettre en place des alternatives à ces modes d\u2019organisation et de gestion et de nombreux exemples existent.Mais la dificulté réside dans le fait de transformer ces immenses structures organisationnelles privées et publiques, en des modèles décentralisés, démocratiques et autonomes.À titre d\u2019exemple, les CHSLD ont été les lieux le plus fortement affectés par la pandémie; nombre de personnes décédées, conditions de vie inhumaines et conditions de travail dificiles et dangereuses.La détresse vécue par les résidant.e.s, les employé.e.s et les gestionnaires est le résultat de plusieurs années de désinvestissement du gouvernement, mais aussi de la structure même de ces organisations, des directives et des pratiques de gestion imposées en raison leur imbrication dans le gigantisme du ministère de la Santé.Des alternatives telles que les cliniques communautaires \u2013 ancêtres des CLSC \u2013 des soins et hébergements à domicile ne peuvent être que rédemptrices, mais la transition institutionnelle sera une route longue et ardue.En effet, « déconstruire » les CHSLD demande non seulement de relocaliser les résidant.e.s, mais aussi les employé.e.s, les ressources monétaires et matérielles, les procédures de coordination avec les hôpitaux et CIUSS \u2013 qui devraient eux aussi suivre ce même processus.De plus, si nous souhaitons rebâtir ces centres de soins sur de nouvelles bases plus solidaires et démocratiques, il faudra en faire des organisations autonomes, développer des structures adaptées, accompagner et donner le pouvoir d\u2019agir aux soignant.e.s et résidant.e.s, établir des mécanismes d\u2019évaluation des pratiques ain d\u2019être conscient.e.s et rélexif.ve.s des effets de nos changements.L\u2019exemple des CHSLD durant cette pandémie nous montre que face à l\u2019héritage de nos méga- infrastructures techniques, la déconstruction, la transformation et parfois l\u2019obligation de maintenir nos « infrastructures institutionnelles » seront un travail nécessaire et continu dans les sociétés post-croissance.Il est fondamental de développer des alternatives, mais il faut aussi réléchir et organiser la transformation de ces immenses organisations qui constituent nos sociétés (organisations tant publiques que privées).Le management a contribué à engenger et organiser notre monde d\u2019entreprises et de bureaucraties, qui est parsemé de dispositifs de gestion.Nous héritons de ce monde dans lequel nous avons appris à naviguer.L\u2019élaboration de nouvelles sociétés sur des bases différentes se fera à coup d\u2019expérimentations et de nouveautés, mais surtout de désapprentissage, de déconstruction et de bricolage.Si le management comme discipline de l\u2019organisation a contribué à l\u2019ingénierie du monde néolibéral, peut-il nous aider à construire et surtout à organiser le monde de demain? 40 SECTION I Construire des sociétés post-croissance Les apports du management : le management comme praxis Le management est fortement critiqué, avec raison, pour sa contribution aux crises que nous vivons.Il faut toutefois reconnaître que cette discipline s\u2019intéresse d\u2019emblée à la pratique (praxis) de l\u2019organisation et donc à l\u2019action collective.La perspective dominante du management scientiique en a fait une discipline instrumentale et naturalisée; son principe opérateur, jamais remis en question, serait l\u2019eficacité.Ainsi, les effets des pratiques managériales de rationalisation, d\u2019instrumentalisation et de contrôle répondraient au seul besoin d\u2019être plus eficace.Bien souvent, ce principe entre en contradiction avec la notion de care ou de qualité d\u2019un service/d\u2019une relation nécessaire à la survie d\u2019une organisation.En ce sens, la perspective dominante du management peut se résumer à assurer « la perpétuation d\u2019activités productives en organisant les groupes chargés de les accomplir » (Le Textier, 2016, 46) et non la perpétuation du groupe en soi.Cependant, réduire le management à cette déinition scientiique fait i de toute une conception de cette discipline comme véritable praxis de l\u2019organisation.Quels sont les apports possibles du management pour les sociétés post-croissance?D\u2019abord, il faut reconnaître que toute pratique managériale n\u2019est pas neutre, mais nécessaire.En effet, tout collectif s\u2019organise autour de dispositifs de gestion qui ont des effets sur l\u2019action collective.Une pratique managériale organise un collectif, performe une vision du monde, établit des arrangements socio-matériels et normatifs\u2026 c\u2019est une ingénierie du social.Reconnaître cet aspect nous permet alors de comprendre le management comme une discipline technique non-neutre, non-naturelle et normative.Dans ce cas, il est possible de questionner, critiquer, discuter des valeurs et des effets portés par le management ain d\u2019en modiier la teneur.Pour reprendre les termes de Martin Parker (2018), le management est ce qu\u2019on pourrait appeler la politique de l\u2019organisation (politics of organizing).Que ce soit pour structurer nos organisations ou encore assurer la transition de nos grandes institutions bureaucratiques, nous devrons mettre en place des dispositifs, des cadres et des outils ain d\u2019orienter et coordonner nos actions.Ces derniers, même s\u2019ils sont élaborés collectivement, ne seront pas sans effets négatifs.Au contraire, certains contre-effets ou ambivalences ressortiront et il sera alors de notre responsabilité d\u2019être sufisamment rélexif pour ajuster le tout.Le management devient alors la praxis organisationnelle, à la fois les moyens et les ins organisationnels.Ainsi, en considérant l\u2019essence du management comme une pratique d\u2019organisation, nous pouvons mieux structurer l\u2019organisation et la gestion de nos projets et et de nos collectifs.À titre illustratif, reprenons une catégorisation classique du management technique développée par Henri Fayol (planiier, organiser, diriger, contrôler), ain d\u2019analyser les pratiques d\u2019organisation mises en place par les collectifs.En termes de planiication, comment déterminons-nous nos actions à mettre en place?Nos inalités visées?Et, de façon collective, POSSIBLES Été 2020 41 en tenant compte des visions partielles et partiales que nous portons tou.te.s (Juteau-Lee, 1981), ain d\u2019éviter toute planiication universaliste et prétendant à la neutralité?Pour l\u2019organisation, comment structurons-nous nos actions, les moyens mis en place, ain de coordonner et de décider collectivement et en cohérence avec nos valeurs précédemment établies?Comment dirigeons-nous l\u2019action collective, ain de communiquer, motiver, orienter le collectif en vue d\u2019agir ensemble et avec cohérence?Comment évaluons-nous nos actions, les effets et contre-effets de nos pratiques?Des questions toutes également importantes à se poser au sein d\u2019un collectif.(Vous remarquerez que nous avons préféré le concept « d\u2019évaluation » à celui contrôle; en effet, le premier n\u2019exclut pas la dimension qualitative et s\u2019éloigne de la vision de validité et de discipline que peut insufler le dernier.) Ainsi, les collectifs mettent en place des arrangements sociaux-matériels, des dispositifs de gestion et d\u2019organisation : processus de planiication, système de prise de décision, organigramme, rencontres hebdomadaires, intervention et gestion de conlits, évaluation des pratiques, retour sur l\u2019expérience\u2026 L\u2019holocratie, la sociocratie, l\u2019adhocratie, la gestion participative, l\u2019autogestion sont toutes des dispositifs de gestion de planiication, d\u2019organisation, de direction et d\u2019évaluation.Chacun de ces modèles porte une philosophie et des caractéristiques de gouvernance qui lui sont propres.Les collectifs se retrouvent à opter pour un modèle particulier, mais surtout à se l\u2019approprier\u2026 et bien souvent à l\u2019adapter et l\u2019hybrider avec d\u2019autres structures qui leur sont spéciiques.Cependant, les collectifs qui préigurent des sociétés post-croissance se frappent à des dificultés majeures en ce qui a trait à l\u2019organisation.D\u2019une part, leurs projets sont confrontés à une multitude de structures contraignantes qui les force à performer une gestion managériale et capitaliste \u2013 l\u2019obligation d\u2019avoir un conseil d\u2019administration pour les OBNL, les évaluations d\u2019impact social, la course au inancement en sont des exemples bien communs.D\u2019autre part, dès notre plus jeune âge, nous sommes confronté.e.s et socialisé.e.s à des modèles de gestion « traditionnelle » et hiérarchique; de la petite école à l\u2019université, en passant par nos emplois étudiants et même nos expériences bénévoles, le respect des structures hiérarchiques, la valorisation des savoirs experts, la spécialisation du travail ainsi que la prise de décision rationnelle dominent.La question de l\u2019organisation n\u2019est donc pas seulement celle de développer des alternatives, mais surtout de développer une pratique rélexive qui met en œuvre une organisation qui soit dans la position paradoxale d\u2019être à la fois à l\u2019intérieur, contre et au-delà de la société qu\u2019elle souhaite transformer (Lachapelle, 2019).Bref, selon cette déinition, le management comme praxis, mais aussi comme discipline académique (recherche et enseignement), nous permet de travailler, d\u2019expérimenter, de réléchir et de dépasser des tensions organisationnelles vécues lors de la mise en œuvre.À titre d\u2019exemple, avec des étudiant.e.s en management à HEC Montréal, nous travaillons en collaboration avec des organisations et collectifs.L\u2019exercice vise non pas à poser des diagnostics et proposer des solutions bancales comme le fait le domaine de la consultation en management mais plutôt à co-développer avec les partenaires des pratiques de gestion, des outils de planiication et d\u2019évaluation, des analyses rélexives sur le parcours d\u2019un organisme. 42 SECTION I Construire des sociétés post-croissance L\u2019objectif est de les outiller dans leur processus d\u2019organisation en fonction de leurs aspirations, réalités et contraintes.Plus précisément, un mandat a récemment mené à un outil d\u2019évaluation des bailleurs de fonds en fonction de leur contribution à la transformation émancipatrice de la société.Cet outil cadre, évalue et aide à diriger l\u2019action et choisir les partenaires de inancement, mais surtout ouvre un dialogue avec les bailleurs de fonds en mobilisant une grille commune qui est celle de l\u2019évaluation d\u2019impact (pour plus d\u2019informations, voir le site de ideos.hec.ca).L\u2019organisation dans les sociétés post-croissance : entre préiguration et éthique du care Quelles formes doivent prendre les organisations dans les sociétés post-croissance?Les expériences militantes d\u2019organisations « alternatives » sont vastes et offrent un savoir pratique qui doit être mobilisé.Il est possible de tracer les caractéristiques d\u2019une organisation alternative dans les sociétés post-croissance.Tout d\u2019abord, cette organisation est nécessairement préigurative, c\u2019est-à-dire que l\u2019organisation et la mise en organisation instituent ici et maintenant les relations sociales, de production, de reproduction, entre humains et non humains.Par exemple, par sa dimension démocratique, l\u2019organisation autogérée crée les espaces nécessaires, outille le collectif, et contribue ainsi à «démocratiser» notre monde.Pour Martin Parker et ses collègues (2014), l\u2019organisation alternative repose aussi sous les principes suivants : l\u2019autonomie au sens de l\u2019autogestion, la capacité de nous « gérer nous- mêmes », de décider collectivement de notre organisation; la solidarité envers les camarades de l\u2019organisation, mais aussi avec les humains (et non-humains); la responsabilité envers le futur, mais aussi les effets de nos décisions.Ain d\u2019être en cohérence avec les principes de solidarité et de responsabilité, nous devons voir le management comme une praxis qui se présente dans une position d\u2019écoute et de relation aux autres.Elle ne doit pas être une pratique froide et technique de gestion des ressources humaines qui mène à l\u2019épuisement et à des situations telles que celles vécues dans les CHSLD.Ainsi, il serait intéressant de croiser le management avec l\u2019éthique du care.Cette dernière privilégie les réponses contextuelles et spéciiques plutôt que des principes universels (Garrau & Le Goff, 2010).Ainsi, le care est « une attitude envers autrui » d\u2019attention et de soin; à la fois disposition et activité, le care établit un lien d\u2019interdépendance entre les personnes et leur vulnérabilité (Bourgault & Perreault, 2015).Selon cette perspective, le management n\u2019est plus une simple technique du gouvernement des personnes en vue d\u2019accomplir une activité.Au contraire, le management devient une mise en organisation de relations, la formation d\u2019un collectif et donc d\u2019une identité collective et de subjectivités, entre les participant.e.s et leur environnement.Gérer en collectif, dans une optique de care (Gilligan, 1982), devient alors à la fois le souci de soi dans le souci d\u2019autrui, au travers d\u2019une activité collective.Une posture nécessaire qui devra être mise de l\u2019avant et développée face aux prochaines crises que nous rencontrerons collectivement. POSSIBLES Été 2020 43 La question de l\u2019organisation de nos sociétés post-croissance est donc un chantier à explorer davantage, tant au niveau des pratiques que des théories.Non seulement devons-nous concevoir et préigurer des organisations « post-croissancistes » sous les principes d\u2019autonomie, de solidarité et de responsabilité, mais plus encore, nous devons entreprendre une déconstruction de nos grandes organisations et institutions qui caractérisent notre monde moderne tout en faisant face aux crises à venir.Nous devons mettre en œuvre des pratiques et processus, créer des structures et des outils, tout en étant conscient.e.s des effets qu\u2019ils engendrent.Et surtout, en réponse à la pandémie que nous vivons et aux oppressions que peuvent engendrer des structures démocratiques, le management des organisations alternatives devra se fonder sur la vulnérabilité des membres du collectif et de son environnement.Le management doit être vu comme une praxis qui institue des collectifs, des identités collectives et qui participe au processus de subjectivation des personnes.En ce sens, toute participation à la gestion d\u2019une organisation doit porter une attention envers autrui tout en préservant le souci de soi ain d\u2019éviter de se perdre dans le projet auquel on s\u2019investit.Biographies Marc D.Lachapelle est chargé de cours au département de management à HEC Montréal ainsi qu\u2019à l\u2019École d\u2019innovation sociale Élizabeth-Bruyère de l\u2019Université Saint-Paul.Ses recherches portent principalement sur la gestion des organisations alternatives et démocratiques, les paradoxes organisationnels de mise en œuvre de projets alternatifs et la pédagogie en innovation sociale.Références Alfred, G.T.(2009).Colonialism and State Dependency.Journal of Aboriginal Health, 1, 42\u201360.Consulté sur http://www.naho.ca/jah/english/jah05_02/V5_I2_Colonialism_02.pdf.Boltantski, L., & Chiapello, E.(1999).Le nouvel esprit du capitalisme.Paris : Gallimard.Bourgault, S., & Perreault, J.(2015).Le Care.Éthique féministe actuelle.Montréal: Remue-Ménage.Castoriadis, C.(1975).L\u2019institution imaginaire de la société.Paris: Éditions du Seuil.Corbeil, R.(2020, 24 mars 2020).Consensus sur la réponse québécoise à la crise : où est passé notre esprit critique?Ricochet.Retrieved from https://ricochet.media/fr/3003/consensus-sur-la-reponse- quebecoise-a-la-crise-ou-est-passe-notre-esprit-critique- de Gaulejac, V., & Hanique, F.(2015).Le capitalisme paradoxant.Un système qui rend fou.Paris: Éditions du Seuil. 44 SECTION I Construire des sociétés post-croissance Garrau, M., & Le Goff, A.(2010).Care, justice et dépendance.Introduction aux théories du Care.Paris: PUF.Gilligan, C.(1982).In a Different Voice.Psychological Theory and Women\u2019s Development.Cambridge: Harvard University Press.Juteau-Lee, D.(1981).Visions partielles, visions partiales : visions des minorités en sociologie.Sociologie et sociétés, 13(2), 33-48.King, D., & Land, C.(2018).The democratic rejection of democracy: Performative failure and the limits of critical performativity in an organizational change project.Human Relations, 71(11), 1535- 1557.doi:http://dx.doi.org/10.1177/0018726717751841 Klein, N.(2007).The Shock Doctrine: The Rise of Disaster Capitalism: Knopf Canada.Lachapelle, M.D.(2019).Espaces d\u2019autonomie et structures de contraintes : La mise en œuvre du projet Bâtiment 7 à Montréal.In P.-A.Tremblay, S.Tremblay, & S.Tremblay (Eds.), Au-delà du cynisme, réinventer l\u2019avenir des communautés (pp.69-88).Chicoutimi: Université du Québec à Chicoutimi.Le Textier, T.(2016).Le maniement des hommes.Essai sur la rationalité managériale.Paris: La Découverte.Parker, M.(2018).Shut Down the Business School: What\u2019s Wrong With Management.London: Pluto Press.Parker, M., Cheney, G., Fournier, V., & Land, C.(2014).The Routledge Companion to Alternative Organization.New York / London: Routledge. POSSIBLES Automne 2019 45 Partie II - Échelles de la post-croissance L\u2019ordre mondial dans un monde post-croissance devra être décolonial Par Maïka Sondarjee Le travail productif et reproductif des populations du Sud global soutient le capitalisme mondialisé.L\u2019exploitation par les emplois sous-rémunérés et fragiles, la dépossession des savoirs et des terres ainsi que l\u2019oppression des femmes et des corps pour la plupart racisés permet l\u2019accumulation de capital dans les mains d\u2019une minorité.La transition hors de ce système fondé sur une croissance ininie doit donc se réléchir de manière internationale (dans plus d\u2019un pays) et multilatérale (en modiiant l\u2019ordre mondial qui permet ces formes de pouvoir).Ce court article est en grande partie basé sur mon premier essai : Perdre le Sud.Décoloniser la solidarité internationale (Sondarjee 2020).Comme l\u2019abordent les autres articles de cette édition, changer les bases d\u2019un système qui fétichise la croissance est essentiel pour la survie à l\u2019anthropocène.Ne serait-ce qu\u2019en raison de la crise climatique, qui est principalement due à cette ère géologique où l\u2019inluence de l\u2019être humain sur la biosphère est devenue une force capable de transformer durablement l\u2019écosystème terrestre.Cette transition implique de changer la manière de déinir la production, la consommation et la relation de l\u2019humain à la nature.Il s\u2019agit de sortir de l\u2019aliénation provoquée par un certain mode de production et de consommation qui nous condamne à un mode de vie prédéterminé par l\u2019impératif du « toujours plus ».Le problème qui sera mis en lumière dans cet article est qu\u2019un système post-capitaliste et post-croissance n\u2019implique pas nécessairement une plus grande solidarité entre les nations du Nord et du Sud global.Toutefois, pour qu\u2019une société post-croissance soit désirable, viable et faisable, il faut respecter les limites naturelles posées par l\u2019environnement tout en organisant de manière juste un nouvel ordre politique international.Une société post-croissance se fera donc en alliant des alternatives locales et une vision globale, laquelle devra se baser sur des idéaux décoloniaux et féministes.Ordre mondial institutionnalisé L\u2019ordre mondial institutionnalisé est plus qu\u2019un simple système d\u2019intégration des économies capitalistes : il relève d\u2019un réseau globalisé et institutionnalisé de pouvoir appuyé par des normes, des accords et des traités économiques et politiques.Il est favorisé par une homogénéisation d\u2019un certain mode de production.Il implique aussi des relations sociales basées sur la racialisation, le genre et une variété d\u2019autres systèmes d\u2019exploitation ou d\u2019oppression (les capacités, la citoyenneté, l\u2019altérité religieuse, etc.).Cet ordre mondial repose entre autres sur le travail des femmes des différents pays du Sud et sur un racisme systémique, notamment environnemental.L\u2019institutionnalisation de l\u2019ordre mondial relève donc d\u2019une coniguration sociale plus large qui repose sur les entrelacements de toutes ces sphères et implique une relation de domination de l\u2019humain sur la nature.Les bases de cet ordre basé sur la croissance ininie n\u2019ont pas été posées par le capitalisme, mais avec la colonisation.La conquête des empires aztèque et inca en Amérique latine a notamment permis aux Européens d\u2019accumuler et de stocker de l\u2019or et diverses matières premières, ce qui a ainsi permis une révolution industrielle en Europe.Au même moment débutait la traite d\u2019esclaves d\u2019Afrique subsaharienne.La rentabilité des plantations du Sud des États-Unis, basée sur le travail d\u2019esclaves africains, a permis l\u2019accumulation de capital entre les mains d\u2019une minorité d\u2019exploitants d\u2019origine européenne, et ce, au prix d\u2019une déstabilisation des pays africains.En étant privés de travailleurs et travailleuses potentiels, les pays nouvellement formés d\u2019Afrique ont subi une déstabilisation sécuritaire, car la traite illégale d\u2019êtres humains initiée par des Européens a créé et militarisé un système d\u2019élites locales.La vision eurocentrique de l\u2019Histoire tend à oublier ces données historiques et à considérer les inégalités entre nations comme inévitables ou basées sur des facteurs nationaux (productivité ou exploitation des travailleurs locaux).L\u2019exploitation des nations du Sud global perdure à ce jour.Les pratiques quotidiennes d\u2019individus, de gouvernements et de compagnies perpétuent cette exploitation.L\u2019économiste Jayati Ghosh (2015) déinit différents aspects de ce « prochain impérialisme ».Premièrement, la signature de traités économiques bilatéraux et régionaux qui imposent des conditions économiques désavantageuses pour les pays du Sud global participe à l\u2019augmentation des inégalités entre les régions du monde.L\u2019Accord sur l\u2019agriculture signé par l\u2019Organisation mondiale du commerce, par exemple, contient des clauses qui permettent aux pays industrialisés de subventionner leurs producteurs agricoles, mais empêchent les pays du Sud d\u2019en faire autant.Deuxièmement, les services des dettes internationales donnent un pouvoir indu aux banques privées et aux organisations de développement international sur les pays emprunteurs.Troisièmement, le contrôle sur les droits de propriété intellectuelle par les compagnies du Nord empêche les pays du Sud global de dépasser un certain seuil de développement, notamment en ce qui a trait aux technologies industrielles, aux semences et aux médicaments.Quatrièmement, les propriétaires et actionnaires de multinationales possèdent un pouvoir abusif sur les décisions internes des gouvernements du Sud global.En brandissant la menace de ne pas investir ou de retirer leurs investissements, les compagnies imposent aux gouvernements de baisser les taxes, de leur vendre des terres au rabais et de limiter les droits des travailleuses et travailleurs.46 SECTION I Construire des sociétés post-croissance POSSIBLES Été 2020 47 Racisme et sexisme systémique L\u2019ordre mondial institutionnalisé n\u2019est pas qu\u2019économique; il relève également d\u2019un racisme systémique, soit une série de pratiques et de règles qui soutiennent une hiérarchie et un système de privilèges et d\u2019inégalités.Et rien n\u2019assure que ces relations de colonialité disparaîtront dans un monde post-croissance.En bref, le racisme systémique global représente l\u2019aspect mondial d\u2019un système qui « perpétue des pratiques et des politiques qui excluent et marginalisent » au niveau national et international (Zaazaa et Nadeau 2019, 15).Alors que ce système se traduit dans les institutions nationales, le discours médiatique, le taux de chômage ou l\u2019accès au logement, il est également globalisé et s\u2019imbrique au néolibéralisme et au patriarcat pour opérer une discrimination systémique des communautés racisées et immigrantes.Ainsi, les populations du Sud, leurs luttes et leurs savoirs sont marginalisés et déconsidérés.Si le capitalisme a eu besoin de la colonisation et de l\u2019esclavage pour maintenir sa domination, il a aussi eu besoin du travail des femmes, particulièrement celui des femmes du Sud.La division internationale sexuelle du travail permet notamment à des pays occidentaux de gagner beaucoup aux dépens de femmes principalement situées dans des pays du Sud global.En bref, les femmes (surtout dans les pays du Sud) sont cantonnées à des emplois moins bien rémunérés et moins sécuritaires.Les femmes du Sud global sont plus présentes, par exemple, dans les industries du textile, où les conditions de travail sont plus instables et les salaires moins élevés comparativement aux industries de production de télévisions ou de pièces automobiles, qui elles commandent de bien meilleurs salaires.Bien qu\u2019elles aient aussi accès à un revenu par le biais d\u2019emplois productifs créés par l\u2019investissement étranger, les femmes sont intégrées à l\u2019économie formelle comme travailleuses à bas prix, et ce, à grands risques pour leur santé et leur vie (Falquet 2011).Selon une étude récente, en parallèle à une stagnation relative des salaires, le coût de la vie pour les travailleuses du textile au Bangladesh, par exemple, a augmenté de 85 % entre 2013 et 2018 (Weber-Steinhaus 2019).Les femmes du Sud opèrent également un travail reproductif crucial, notamment en élevant des enfants qui vont éventuellement immigrer au Nord et participer à la vie économique d\u2019autres pays.Être « contre le capitalisme et la croissance » devrait donc signiier être contre un ordre mondial inéquitable et des normes sociales oppressives et être « pour la transition » devrait inclure une compréhension de la complexité géographique de l\u2019oppression.Il est impératif de réléchir à la possibilité bien réelle qu\u2019un État ou une communauté en transition post- croissance développe un nouveau système sur les mêmes bases inégalitaires. Ordre mondial et post-croissance Bien que la mondialisation soit un processus en cours depuis plusieurs décennies, les élites économiques internationales ne cessent de renforcer leur emprise sur la structure de l\u2019ordre international, que ce soit les propriétaires d\u2019entreprises multinationales ou les élites politiques qui leur permettent d\u2019accumuler du capital.Des mesures protectionnistes ou post-croissance adoptées par des gouvernements sociaux-démocrates occidentaux pourraient certes renforcer le pouvoir d\u2019un État face aux multinationales ou à la mondialisation néolibérale et permettre l\u2019émancipation de communautés au niveau national, mais ne pourraient pas contrer de manière eficace les effets multilatéraux de l\u2019ordre mondial institutionnalisé.Même les communautés les plus reculées sont aujourd\u2019hui intégrées dans l\u2019ordre mondial et cette intégration se renforce par des actions constantes d\u2019acteurs comme les compagnies minières (par exemple, par l\u2019extractivisme), la Banque mondiale (par exemple, par l\u2019intégration des communautés au mode de production capitaliste) et les multinationales (par exemple, par l\u2019exploitation des travailleurs et travailleuses du Sud global).Sortir de l\u2019impératif de la croissance (et du système capitaliste) au niveau global est très complexe, surtout si cette sortie doit se faire dans l\u2019équité et la solidarité avec les nations du Sud global.Puisque ces pays sont historiquement plus victimes de la mondialisation que gagnants, il est du devoir collectif de réléchir à une transition équitable.Si nous prenons l\u2019exemple de la crise climatique, alors que des pays comme les États-Unis et le Canada consomment largement au-delà des biocapacités de la planète en hectares globaux (en moyenne 5 hag par personne), la plupart des pays du Sud global sont loin derrière (environ 1 hag par personne).Pourtant, on demande aujourd\u2019hui aux pays du Sud \u2013 parfois en retard en ce qui concerne l\u2019industrialisation \u2013 de se tourner vers des énergies alternatives alors que les populations occidentales continuent de consommer outre mesure.Il faut donc penser en termes de justice environnementale et de politiques différenciées.Il est crucial de réaliser qu\u2019une société post-croissance ne signiie pas nécessairement la in du racisme environnemental.Le manque de considération des gouvernements occidentaux pour la santé et l\u2019environnement des communautés racisées et du Sud global risque de perdurer dans un monde post-croissance.Par exemple, par l\u2019envoi par le Canada de tonnes de déchets aux Philippines ou l\u2019enfouissement de contaminants dans des territoires autochtones en Amérique latine.Le chercheur Razmig Keucheyan (2018) pense que la crise climatique \u2013 qu\u2019un système post- croissance ne pourra éviter \u2013 creusera encore davantage le fossé entre les riches et les pauvres et le Nord et le Sud.Il met ainsi en lumière les impacts environnementaux négatifs plus importants dans les pays du Sud, à la manière de la chercheuse Laura Pulido (2000) qui a théorisé avant lui la « sédimentation spatiale des inégalités raciales ».Bien que la dimension raciale ne soit pas la seule en jeu, surtout si on ne s\u2019attarde qu\u2019aux intentions des gouvernements 48 SECTION I Construire des sociétés post-croissance POSSIBLES Été 2020 49 ou des compagnies du Nord, considérer le racisme systémique devra faire partie intégrante de la gestion de la crise climatique et d\u2019une transition post-croissance juste.L\u2019indifférence raciste de certains corps n\u2019est pas liée au capitalisme et pourrait perdurer dans une société post-croissance.Par exemple, des recherches ont démontré que lorsque des communautés blanches d\u2019Europe ou d\u2019Amérique du Nord sont victimes d\u2019un ouragan ou d\u2019inondations, les pleurs sont dédoublés ou durent plus longtemps (Urist 2014).De plus, même si une grande part de la production énergivore des industries est aujourd\u2019hui concentrée dans les pays du Sud global, elle a pour inalité de satisfaire des idéaux de consommation encouragés par des personnes vivant dans des pays occidentaux.Un idéal de solidarité Nord-Sud s\u2019effectuera donc nécessairement par le biais d\u2019une transition vers une société post-croissance, mais pas en refusant une industrialisation et un niveau de vie nécessaire aux pays du Sud global.En bref, certaines nations devront réduire leur production et consommation et décroître la taille de leur économie ain que d\u2019autres puissent accéder au minimum.Lorsqu\u2019on parle de post-croissance ou de décroissance, on entend monnaies locales complémentaires, agriculture de proximité, systèmes d\u2019entraide locaux ou pouvoir citoyen.Nous devrions aussi entendre établissement de règles multilatérales équitables, d\u2019une responsabilité différenciée selon les pays et d\u2019un nouvel ordre mondial.Pour arriver à un ordre multilatéral post-croissance, des changements majeurs devront s\u2019établir au niveau de l\u2019économie politique, de la création d\u2019organisations internationalistes et de l\u2019adoption de politiques étrangères réellement féministes.Premièrement, au niveau de l\u2019économie politique internationale, différentes politiques peuvent être mises en place.Par exemple, le problème de l\u2019augmentation des dettes souveraines, particulièrement des dettes illégitimes, est un sujet de plus en plus consensuel au sein de la gauche internationale.Toutefois, leur annulation risque de n\u2019avoir aucun effet à long terme si elle ne s\u2019accompagne pas d\u2019autres mesures multilatérales solidaires.L\u2019Ouganda, par exemple, a bénéicié de réductions de dettes massives dans les années 1990 et 2000, mais la chute subséquente des prix du café l\u2019a empêché d\u2019augmenter ses exportations et d\u2019ainsi maintenir une stabilité économique.La volatilité des prix des matières premières fait peser un risque inancier important sur les pays du Sud, qui sont le plus souvent cantonnés à leur rôle de producteurs de matières premières.Il est donc impératif de réguler ce type de luctuations.Il faut également adopter des règles de commerce solidaires.Ain de réduire les émissions de gaz à effet de serre, il est crucial de réduire le lot d\u2019importations, surtout pour les produits agricoles et les biens manufacturiers.La consommation locale est ainsi prônée par beaucoup d\u2019environnementalistes.Toutefois, interrompre drastiquement le commerce international pour favoriser seulement le commerce local est non seulement impossible en raison des habitudes de consommation des populations du Nord, mais irait à contre-courant d\u2019une réelle solidarité internationale.Malheureusement, la colonisation et les agences de développement ont forcé beaucoup d\u2019économies du Sud à adopter un modèle de spécialisation économique basé sur l\u2019exportation de produits primaires, ce qui a freiné la diversiication économique de nombreux pays.Alors que plusieurs d\u2019entre eux cherchaient à se diversiier ain de réduire leur dépendance aux exportations dans les années 1970, les programmes d\u2019ajustement structurel des années 1980 les ont obligés à ouvrir leurs frontières aux investissements étrangers et à favoriser la production pour l\u2019exportation.Cela les a aussi forcés à promouvoir une surspécialisation dans une ou deux industries payantes à court terme plutôt qu\u2019à subventionner le développement d\u2019industries diversiiées à long terme.Ce manque de diversiication a rendu beaucoup de pays dépendants de la production et de la vente exclusive de matières premières ou de produits agricoles, les rendant ainsi vulnérables aux variations du coût des matières premières ainsi qu\u2019aux aléas et aux goûts changeants des consommateurs du Nord.Cesser toute importation dans les pays du Nord avec des politiques protectionnistes aurait des effets désastreux sur la stabilité des économies des pays du Sud vu l\u2019état actuel des choses.Cela ne signiie pas qu\u2019il faut endosser les politiques de libre-échange, mais plutôt adopter des politiques de commerce international plus équitables.Deuxièmement, il est temps de dépasser la critique des institutions inancières internationales existantes (Banque mondiale, FMI, OMC) ain de penser à des institutions internationales de coopération alternatives.En réponse au sommet du G20 en 2009, Kamalesh Sharma et Abdou Diouf, alors respectivement secrétaires généraux du Commonwealth et de la Francophonie, appelaient à une plus grande solidarité avec ce qu\u2019ils nomment le « G172 ».Ils demandaient notamment aux pays riches d\u2019écouter les points de vue et les aspirations des pays non présents à la table des négociations ain de créer de nouvelles institutions reposant sur « la légitimité, l\u2019égalité et une représentation équitable, la lexibilité, la transparence, l\u2019obligation de rendre compte et l\u2019eficacité ».Ces organisations devraient notamment favoriser les transferts de technologies et de brevets pour des médicaments des compagnies du Nord vers les gouvernements du Sud.Troisièmement, vu la tendance grandissante à adopter des politiques étrangères féministes, il convient d\u2019établir une vision féministe radicale qui prend en compte toutes les inégalités créées par le système capitaliste racisé.La première politique étrangère féministe a été adoptée en 2014 par la ministre suédoise des Affaires étrangères, Margot Wallström.La politique d\u2019aide internationale canadienne féministe, adoptée en 2017, promet de son côté que, avant 2022, 95 % de l\u2019aide canadienne aura pour but de réduire les inégalités basées sur le genre et de renforcer l\u2019empowerment des femmes et des illes.Pourtant, la politique en question n\u2019a pas encore fait la démonstration d\u2019une vision radicalement différente du genre et du développement.Adopter une vision féministe du multilatéralisme ne se limite pas à l\u2019adoption de politiques étrangères féministes, surtout si celles-ci demeurent loues quant aux manières d\u2019éliminer l\u2019oppression des femmes; il ne s\u2019agit pas simplement de rendre plus douce ou moins visible cette oppression.Comme l\u2019ont argumenté plusieurs chercheuses féministes avant moi, la société est soutenue 50 SECTION I Construire des sociétés post-croissance POSSIBLES Été 2020 51 par le travail du care et le travail reproductif, qui sont de plus en plus effectués par des femmes des pays du Sud.Cette compréhension implique d\u2019adopter une vision féministe de l\u2019économie ain de prendre conscience que modèles obsédés par la croissance économique, tout comme les modèles basés sur la décroissance, ont des effets différenciés selon le genre.Des politiques multilatérales réellement féministes devraient, d\u2019une part, reconnaître la valeur du travail domestique des femmes et, d\u2019autre part, sortir les femmes de divers pays du Sud de leur obligation de supporter le développement des populations du Nord.Il s\u2019agit éventuellement d\u2019en inir avec la dépendance au travail de care des femmes des divers pays du Sud.Le consensus de Quito, signé le 9 août 2007, est le premier document international reconnaissant la valeur économique et sociale du travail domestique des femmes.Il reconnait aussi l\u2019importance du care comme responsabilité collective tout en soulignant la responsabilité de l\u2019État dans la promotion d\u2019une meilleure division des tâches entre les genres.La prochaine étape serait d\u2019aller plus loin dans le débat public sur l\u2019organisation du travail reproductif et du care, notamment dans ses dimensions locales, nationales et internationales.Il faut également adopter des politiques visant à prévenir la féminisation de la pauvreté \u2013 pour que les femmes aient un niveau de vie sufisamment élevé dans leur pays \u2013 ainsi que les impacts genrés des crises climatiques et migratoires.La reconnaissance de l\u2019apport des femmes de pays du Sud dans le soutien d\u2019un certain mode de vie du Nord est un premier pas vers une vision réellement internationaliste de la transition économique, politique et environnementale.Conclusion La transition d\u2019un modèle capitaliste consumériste et productiviste à un système post-croissance ne pourra pas se faire dans un seul pays et devra se faire de manière solidaire.Surtout qu\u2019après avoir exploité des pays pendant des siècles et les avoir forcés à se spécialiser dans des produits d\u2019agriculture de base, cesser le commerce extérieur ain de favoriser uniquement la production locale risque de détruire leur économie.Il faut être conscient de ce risque dans la promotion d\u2019une alternative qu\u2019on dit émancipatrice.En bref, il faut se demander : émancipatrice pour qui?D\u2019un côté, il serait injuste de demander à des pays que le Nord a exploités depuis des décennies de faire un effort similaire en termes absolus pour passer à un système post-croissance.L\u2019industrialisation (et dans une certaine mesure, la croissance) est parfois un mal nécessaire pour atteindre un niveau de vie moyen ainsi qu\u2019un accès plus universel à un système de santé et d\u2019éducation, à un niveau de stabilité sécuritaire et aux droits et libertés fondamentales.Mais à l\u2019heure actuelle, le modèle post-croissance et ses principaux défenseurs (au masculin, car la grande majorité sont des hommes) pensent l\u2019émancipation depuis des pays occidentaux et souvent pour des sociétés et un ordre mondial où les femmes opèrent encore une grande partie du travail reproductif.Leur positionalité dans le développement de ce modèle alternatif n\u2019est pas anodine. D\u2019un autre côté, il n\u2019y a pas de garantie qu\u2019un système post-croissance serait basé sur un système plus égalitaire entre les nations du Nord et du Sud global.Dans ce nouveau monde, nous pourrions toujours considérer les corps racisés comme des Autres inférieurs.Nous pourrions aussi continuer d\u2019accepter que des immigrants guatémaltèques sous-payés cueillent nos bleuets ain que nous mangions « local », que des travailleuses chinoises construisent nos kits à permaculture tout-en-un et que des femmes immigrantes lavent les planchers de nos coopératives.Ainsi, rien ne garantit qu\u2019un modèle post-croissance ou post-capitaliste serait décolonial ou féministe.Dans mon premier essai Perdre le Sud.Décoloniser la solidarité internationale (2020), j\u2019élabore le concept d\u2019internationalisme radical, une position morale et politique qui vise à penser comment une transition pourrait se faire de manière globale et juste.Je soutiens qu\u2019il faut sortir de la mondialisation néolibérale en prévoyant un plan qui suit une logique complètement différente de celle de l\u2019ordre mondial institutionnalisé.Tout en rejetant le libre- échange, une position internationaliste tente de bâtir un plan de sortie du libre-échange clair et qui ne serait pas néfaste pour les nations du Sud.En bref, un internationalisme radical postule que la pauvreté économique liée au capitalisme ne peut pas se régler par des réformes dans un seul pays et qu\u2019elle est créée et maintenue par une architecture internationale qui favorise la dépossession des savoirs et l\u2019oppression de certaines nations par d\u2019autres.L\u2019internationalisme radical vient d\u2019une position morale d\u2019intégration de l\u2019Autre dans la conception du politique et pourrait être déini comme l\u2019établissement d\u2019une pluralité de solidarités internationales dans l\u2019optique d\u2019une transition économique, politique, sociale et environnementale globale.Une telle position nécessite d\u2019élaborer une conception décoloniale de la solidarité avec les nations du Sud (incluant les populations autochtones d\u2019ici et d\u2019ailleurs) dans le but d\u2019avancer vers une transition économique.Il faut ainsi penser un modèle multidimensionnel qui vise à intégrer la solidarité Nord-Sud à la compréhension du système capitaliste et donc élaborer un modèle féministe, décolonial et post-capitaliste d\u2019ordre multilatéral.Il s\u2019agit de faire une analyse multidimensionnelle de l\u2019oppression en soutenant que la race, les capacités, la sexualité, la classe et l\u2019emplacement géographique ne sont pas des catégories qui s\u2019excluent mutuellement.On parle désormais de « transition » ou de « décroissance » jusque dans les médias grand public, mais on oublie de mentionner que l\u2019exploitation d\u2019une région du monde par une autre est à la base même de la prospérité occidentale et que l\u2019élimination de cette exploitation est le seul moyen d\u2019opérer une transition juste vers un autre système.Un pays occidental décroissant ou socialiste restera toujours dans une position de pouvoir face à la majorité des pays du monde à moins de faire quelque chose pour l\u2019empêcher.Ma position n\u2019est pas qu\u2019un modèle post-croissance ou post-capitaliste sera nécessairement 52 SECTION I Construire des sociétés post-croissance POSSIBLES Été 2020 53 fermé sur lui-même ou manquera de solidarité, mais plutôt qu\u2019il est impératif d\u2019établir clairement comment ce modèle sera multilatéral, décolonial et féministe.Dans cet ordre d\u2019idées, l\u2019internationalisme radical pense à des façons de se prémunir contre le pouvoir des détenteurs du capital mondial, mais pas aux dépens d\u2019une solidarité avec les populations du Sud.Il ne faut pas perdre de vue que tout modèle alternatif doit se penser dans sa globalité et dans tous ses aspects pratiques.Biographie Maïka Sondarjee est boursière postdoctorale Banting au Centre d\u2019études et de recherches internationales de l\u2019Université de Montréal (CERIUM) et professeure adjointe à l\u2019École de développement international et de mondialisation de l\u2019Université d\u2019Ottawa (EDIM).Références Falquet, Jules.2011.« Penser la mondialisation dans une perspective féministe ».Travail, genre et sociétés 25: 81-98.Gonzalez, Carmen G « Environmental Justice, Human Rights, and the Global South », Santa Clara Journal of International Law, 2015, p.47.Ghosh, Jayati.2015.« The Creation of the Next Imperialism.The Institutional Architecture ».Monthly Review.Lévesque, Andrée.2005.« La division sexuelle et la nouvelle division internationale du travail dans la mondialisation néolibérale ».Dans Genre, nouvelle division internationale du travail et migrations, édité par Christine Verschuur et Fenneke Reysoo.Cahiers Genre et Développement 5.Genève, Paris: L\u2019Harmattan.Mohanty, Chandra Talpade.2003.Feminism without borders: decolonizing theory, practicing solidarity.Durham ; London: Duke University Press.Pulido, Laura.2000.« Rethinking environmental racism.White privilege and urban development in Southern California », Annals of the Association of American Geographers, 90(1):12-40.Sondarjee, Maïka.2020.Perdre le Sud.Décoloniser la solidarité internationale.Montréal: Écosociété.Urist, Jacoba.2014.« Which Deaths Matter?How the media covers the people behind today\u2019s grim statistics ».The Atlantic, 29 septembre 2014.Weber-Steinhaus, Fiona.2019.« The rise and rise of Bangladesh - but is life getting any better?» The Guardian, 9 octobre 2019.Zaazaa, Amel, et Christian Nadeau.2019.11 Brefs essais contre le racisme pour une lutte systémique.Les éditions Somme Toute. 54 SECTION I Décolonialité(s) Droits des peuples autochtones, décroissance et une transition énergétique juste au Québec Par Jen Gobby & Étienne Guertin Malgré des décennies d\u2019efforts pour combattre la crise climatique, les émissions mondiales de gaz à effet de serre continuent d\u2019augmenter et les impacts climatiques s\u2019intensiient (Peters et al.2019 ; Ripple et al.2020).Il a été soutenu que l\u2019échec de la lutte contre la crise climatique est dû à une approche centrée sur les symptômes du problème plutôt que sur les causes fondamentales de la crise (Abson 2018 ; Chatterton et al., 2013 ; Temper et al.2018) et que les efforts échouereront tant que nous ne nous attaquererons pas aux facteurs sous-jacents des émissions actuelles : les systèmes et structures politiques, économiques et sociaux qui encouragent et permettent une dépendance continue aux combustibles fossiles, à l\u2019extractivisme et à l\u2019exploitation ain d\u2019assurer une croissance économique sans in.Dans cet article, nous examinerons une initiative climatique au Québec pour voir si, et dans quelle mesure, elle s\u2019attaque aux causes fondamentales et aux déterminants structurels de la crise climatique.Le plan ZéN du Québec, une feuille de route pour une transition juste vers un Québec neutre en carbone, a été élaboré par le Front commun pour la transition énergétique (FTCE), un réseau de plus de 70 organisations environnementales, syndicats et groupes communautaires unis pour une transition énergétique fondée sur la justice au Québec.Nous nous demandons si cette version actuelle de la feuille de route s\u2019attaque aux causes fondamentales et aux déterminants structurels des changements climatiques en reconnaissant et en abordant les problèmes : a) de la dépendance du système économique envers une croissance économique sans in ; b) de sa dépendance envers la dépossession des terres autochtones et la violation des droits des Autochtones.Rester critiques du problème de la croissance économique Une politique ou transition climatique réussie devra aborder sans détour la question de la croissance économique, car cette dernière est étroitement liée, non seulement à la crise climatique, mais aussi à d\u2019autres problèmes écologiques et sociaux actuels et futurs.Il est de plus en plus évident qu\u2019il ne sera plus possible de décarboniser une économie croissante (Hickel & Kallis 2019) ou de « découpler » sa croissance d\u2019autres pressions environnementales (Parrique et al.2019).Atteindre les objectifs de décarbonisation pour limiter le réchauffement planétaire à 1.5 ° C dans une économie du Nord global comme le Québec, tout en ne générant pas d\u2019autres POSSIBLES Été 2020 55 crises environnementales, exige non seulement de l\u2019eficacité mais aussi une réduction planiiée des lux de matières et d\u2019énergie (Hickel & Kallis 2019 ; Haberl et al.2019), ce qui entraînera aussi une réduction du produit intérieur brut (PIB).Une telle transition devrait donc aligner son discours et sa proposition politique vers une transition volontaire et planiiée en abandonnant l\u2019impératif de croissance du PIB (Ripple et al.2020, Kallis et al.2018).Les politiques qui décroissent volontairement l\u2019économie matérielle et monétaire devront également empêcher les riches et les entreprises de réaliser des proits et plutôt redistribuer leurs richesses pour garantir à chacun l\u2019accès à un niveau de vie décent.Ce sont ces politiques redistributrices qui rendront, en in de compte, cette économie non croissante viable pour tous.Comment la feuille de route de Québec ZéN aborde-t-elle le problème de la croissance économique ?Le plan ZéN du Québec reconnaît dans de nombreux cas les intérêts concurrents de la croissance économique par rapport aux objectifs de durabilité sociale et écologique.Il met en évidence la question de la inanciarisation de l\u2019économie qui centrée sur les proits au détriment des biens communs environnementaux et sociaux (p.24) et il reconnaît que les gouvernements « jaugent leur succès à l\u2019aune de la croissance économique » (p.24).La vision du plan ZéN pour le Québec post-transition est celle d\u2019une société dans laquelle « l\u2019économie est axée sur la satisfaction des besoins et non sur l\u2019accumulation » (p.26), ce qui implique que la croissance économique n\u2019est pas à l\u2019ordre du jour sans la satisfaction des besoins de chacun.Cependant, lorsque l\u2019on examine les propositions du plan ZéN, certaines d\u2019entre elles ne sont pas conformes à leur discours critique sur la croissance économique.La proposition générale du plan ZéN est de « [r]éduire radicalement notre consommation de matières et d\u2019énergie.Opérer un virage décisif vers l\u2019économie circulaire et la relocalisation de l\u2019économie » (p.27).De telles politiques seraient rendues possibles par la transition vers une économie circulaire et fonctionnelle, une réduction du temps de travail avec les mêmes salaires et avantages, une taxe progressive sur les ressources (après satisfaction des besoins de base) et les biens (mais pas les services), un moratoire sur les projets de barrages hydroélectriques et une orientation vers un mélange d\u2019eficacité et de sobriété.Ces politiques posent certains problèmes, notamment les propositions d\u2019économie circulaire et fonctionnelle.Dans le plan ZéN, on cite circulaire l\u2019Institut national de l\u2019économie circulaire comme étant la référence dans ce domaine.Celui-ci positionne clairement ses idées comme un moyen de maintenir la compétitivité et la rentabilité des entreprises (Institut d\u2019économie circulaire).Une mise en œuvre de l\u2019économie circulaire qui exige simultanément une rentabilité économique risque d\u2019augmenter la consommation de déchets, de matières et d\u2019énergie en raison de divers effets de rebond (Zink & Geyer 2017).Il en va de même pour l\u2019économie fonctionnelle qui ne devrait pas rechercher le proit dans un monde où le découplage parfait est impossible.Mais le plan ZéN propose également les coopératives de production, 56 SECTION I Construire des sociétés post-croissance de consommation et d\u2019habitation (p.12), soit des modèles de gestion d\u2019organisation qui ne recherchent pas la rentabilité en premier lieu ; l\u2019essentiel étant ici de rester cohérent et critique à l\u2019égard de la croissance économique tout au long du discours et des propositions.Le cadre du discours et des politiques du plan ZéN met l\u2019accent sur la nécessité de réduire notre impact en raison des limites, en insistant, par exemple, sur l\u2019économie circulaire et fonctionnelle et sur le concept de sobriété, souvent utilisé en combinaison avec l\u2019énergie, comme peut en témoigner l\u2019expression « sobriété énergétique ».La sobriété en particulier est problématique, car elle donne beaucoup de poids à l\u2019idée qu\u2019individus et sociétés ont des besoins ininis sur une planète inie, ce qui alimente le discours d\u2019un monde de rareté.Remplacer la sobriété par la sufisance contribuerait à former une nouvelle rationalité quant à la société post-croissance proposée dans le plan ZéN, une société dans laquelle la priorité est mise sur l\u2019abondance émergeant d\u2019une consommation de sufisance plutôt que sur des besoins illimités (Hickel 2019, Vansintjan 2020).En termes de politiques de redistribution \u2013 un aspect clé de la transition tel que discuté précédemment \u2013, le plan ZéN propose des fonds et de nouveaux emplois pour les personnes qui perdent leur travail dans les secteurs à forte intensité de combustibles fossiles (p.18-19) en transférant l\u2019argent vers des projets écologiques.C\u2019est un bon début, mais cela ne sufit pas à garantir la satisfaction des besoins essentiels de tou.te.s, car le taux de chômage va monter en lèche si la consommation et la production diminuent.Le plan ZéN doit aller plus loin avec des propositions telles que le partage du travail combiné à la garantie d\u2019emploi, des réformes inancées par l\u203aimpôt sur la richesse et le plafonnement des revenus.Les Canadien.ne.s sont déjà très majoritairement en accord avec certaines de ces politiques dans le contexte de la reprise économique de la COVID-19 (Cox 2020).Associées à des politiques de transition verte, ces politiques empêchent les inégalités de s\u2019accentuer (D\u2019Alessandro et al.2020).Un impôt sur la richesse est très important, car il constitue un moyen de réduire les émissions (Knight et al.2017) et de compenser la baisse des revenus iscaux.Le plan ZéN propose également un ensemble de politiques visant à relocaliser la production et la consommation.Pour n\u2019en citer que quelques-unes, le plan souligne l\u2019importance de l\u2019autonomie locale et de la décentralisation avec le principe de subsidiarité (p.22-23) et propose la renégociation des accords de libre-échange (p.28).Ces propositions s\u2019inscrivent dans la nécessité d\u2019une résilience régionale face à la fragilité croissante d\u2019un modèle économique dépendant de chaînes d\u2019approvisionnement mondiales qui augmentent le risque et l\u2019exposition aux pandémies, aux événements climatiques extrêmes et aux conlits géopolitiques.Pour permettre au Québec d\u2019être pleinement autonome dans la satisfaction des bessoins essentiels de tou.te.s, le plan ZéN devrait envisager l\u2019adoption d\u2019une monnaie locale pour les besoins essentiels (Hornborg 2017).Ceci libérerait le Québec de dépendre de sa propre croissance pour importer des biens de première nécessité dans une économie mondiale en perpétuelle croissance. POSSIBLES Été 2020 57 L\u2019orientation de cette critique constructive de la proposition du plan ZéN s\u2019inspire du mouvement de décroissance, un ensemble d\u2019idées basées sur l\u2019anticapitalisme, l\u2019anti- extractivisme et l\u2019anti-expansionnisme provenant des sphères académiques, militantes et de la pratique quotidienne.La décroissance est la proposition selon laquelle, avec une restructuration radicale de la société et une réduction des lux matériels et énergétiques, il est possible de vivre bien en remplaçant les biens matériels par des biens relationnels (Kallis et al.2018).Cette orientation politique radicale est conforme à l\u2019orientation des peuples autochtones du Québec qui s\u2019opposent à l\u2019extractivisme et au développement hydroélectrique.De plus, le mouvement de décroissance au Québec est déjà établi (Abraham 2019 ; Radio-Canada 2020) et sous-entendu à travers une longue histoire d\u2019économie sociale et de politiques socialistes.En résumé, la croissance économique est la pointe d\u2019un très grand iceberg sociétal qui se nourrit et crée des inégalités en dégradant l\u2019environnement.Le plan Québec ZéN devrait reconnaître pleinement et explicitement cette contradiction ain de ne pas tomber dans le piège de proposer des politiques ineficaces si mises en œuvre dans le cadre d\u2019un modèle de croissance économique.Ainsi, des politiques telles que la garantie de l\u203aemploi et le partage du travail combinés avec les impôts sur la richesse et le revenu viendraient combler certaines lacunes actuelles du plan ZéN.Mettre les peuples autochtones, leurs droits et perspectives au centre des préoccupations Il y a une multitude de raisons pour lesquelles les politiques climatiques et les plans de transition énergétique doivent mettre les peuples autochtones au cœur de leurs préoccupations, l\u2019une d\u2019entre elles étant que ces derniers sont parmi les premiers et les plus durement touchés par le changement climatique (Salick et Byg 2007).Les peuples autochtones sont également parmi les moins responsables du problème et ceux qui ont le moins de ressources pour y faire face (Parks et Roberts 2006).Les impacts du changement climatique sur les communautés autochtones sont aggravés par la pression exercée par les intérêts commerciaux et extractifs sur leurs terres et leurs ressources (Tupaz 2015), créant une situation dans laquelle, « que ce soit par une conception consciente ou par négligence institutionnelle », les Premières Nations, Inuits et Métis sont confrontés à la pire dévastation environnementale au Canada (Mascarenhas 2007, 570).Ain de faire face à la crise climatique de manière juste et eficace, nous devons comprendre, reconnaître et «contester les relations sociales et environnementales inégales dans lesquelles s\u2019inscrivent les émissions de carbone » (Chatterton, Featherstone et Routledge 2013, 7).Pour ce faire, nous devons donner la parole à ceux qui sont le plus touchés.Poussés par un amour féroce pour leurs terres et leurs eaux et ainsi que soutenus par leurs droits inhérents issus de traités constitutionnels et internationaux, les peuples autochtones sont à la tête de mouvements pour la justice environnementale, bloquant ainsi eficacement l\u2019expansion des industries extractives (Gedicks 1994, 2001 ; Temper et Bliss, 2015).En effet, 58 SECTION I Construire des sociétés post-croissance les peuples autochtones sont considérés comme la « seule véritable menace pour les projets énergétiques tels que les oléoducs et les gazoducs » (Curtis, 2015) et leurs droits constituent la « forme de droit environnemental la plus puissante » au Canada (MacNeil 2019, 74).Alors que l\u2019environnementalisme dirigé par les Blancs est relativement nouveau au Québec et au Canada, la défense des terres autochtones remonte au premier contact avec l\u2019Europe (Hill 2010 ; Simpson 2017).Ainsi, les communautés autochtones ont des centaines d\u2019années d\u2019expérience en ce qui a trait à la résistance face au mode de production capitaliste et aux logiques de domination qui maintiennent la structure du colonialisme (Wolfe 2006) ; des centaines d\u2019années de générations et de défense de relations et de formes d\u2019organisation sociale basées sur la mutualité et la réciprocité (Amadahy 2010 ; Simpson 2011 ; Coulthard 2014).Une telle expérience de la vie non capitaliste et non extractive est essentielle pour établir des relations justes et non exploitantes avec la terre et entre les communautés.Une autre raison importante pour laquelle la lutte pour les droits des Autochtones et la lutte contre le changement climatique doivent être menées ensemble est que la colonisation et l\u2019oppression continues des Autochtones sont allées de pair, depuis le début, avec le développement de l\u2019économie extractive à forte intensité de carbone.À partir du moment où les Européens (dont les Français) ont mis les pieds sur les côtes de l\u2019Île de la Tortue, le colonialisme a instauré une domination raciale ain que le contrôle colonial sur les terres et les ressources puisse être établi dans le but d\u2019acquérir des richesses par l\u2019extraction et l\u2019exploitation des ressources naturelles (Simpson 2017, 42).Inextricablement liés, le colonialisme et le capitalisme ont jeté les bases de « l\u2019industrialisation et de la militarisation \u2013 ou de l\u2019économie à forte intensité de carbone \u2013 qui produisent les moteurs du changement climatique anthropique » (Whyte, 2017: 154).Ces systèmes d\u2019exploitation, d\u2019extraction et d\u2019accumulation ont fait d\u2019une poignée d\u2019hommes (blancs et masculins pour la plupart) des êtres humains riches et puissants et ont entraîné la marginalisation économique et politique d\u2019autres personnes.Ce système injuste et non durable est maintenu par le fait que ceux qui bénéicient de ces systèmes occupent également des postes de décision.Étant donné que les personnes au pouvoir continuent de prendre des décisions visant à maintenir le statu quo \u2013 et garantir leur propre pouvoir \u2013, il est dificile de croire qu\u2019elles prendront les mesures nécessaires pour lutter eficacement contre les changements climatiques.C\u2019est pourquoi la lutte contre les changements climatiques nécessite une profonde restructuration de la répartition du pouvoir et des décideurs.La lutte environnementale exige la justice sociale et la suppression des inégalités.La crise écologique exige de repenser et de restructurer fondamentalement les relations économiques et sociales au cœur du pays.La voie à suivre pour guérir ces relations injustes réside dans la pratique des colons qui suivent le leadership des peuples autochtones et qui protègent leurs terres et leurs eaux (Klein 2014 ; Davis 2010).Et le processus de vision et de mise en œuvre d\u2019une transition énergétique au Québec doit en tenir compte. POSSIBLES Été 2020 59 Évaluation de la place accordée par la feuille de route ZéN aux peuples autochtones et à leurs droits, perspectives et approches Le mot « autochtone » apparaît 13 fois dans la Feuille de route ZéN, par exemple, lorsqu\u2019il s\u2019agit d\u2019exprimer des engagements visant à respecter les droits des peuples autochtones au consentement libre, préalable et éclairé.Il est également reconnu que les peuples autochtones détiennent des formes importantes de savoir : « [les] collectivités résilientes s\u2019inspirent des cultures autochtones » [.] « où les actions sont guidées par le respect des sept prochaines générations » (p.10).Alors que les connaissances autochtones sont reconnues, le document lui-même a été conçu et rédigé par un groupe presque exclusivement allochtone (correspondance personnelle) et n\u2019est donc pas réellement éclairé par les connaissances autochtones ni par leurs approches pour faire face aux changements climatiques.Dans la section sur les droits humains, il est indiqué que « le fait de mener des consultations qui ne sont qu\u2019une façade avec les peuples autochtones ou de les consulter seulement à la in » empêcherait la réalisation de la vision (p.20).Il est mentionné à plusieurs reprises que le processus de transition doit impliquer de manière signiicative, et ce, dès le début, les peuples autochtones.Pourtant, cela n\u2019a pas été fait lors de la rédaction de ce même document.Bien que les droits des Autochtones soient mentionnés à plusieurs reprises, aucun droit spéciique n\u2019est précisé.Au Canada, les droits autochtones comprennent les droits inhérents, les droits issus de traités et les droits constitutionnels, ainsi que les droits internationaux codiiés dans la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones (UNDRIP).Aucun de ces droits n\u2019est mentionné dans la feuille de route du plan ZéN.En revanche, la section sur les droits humains énumère cinq conventions et des engagements sont spéciiés.Sur la page couverture du plan ZéN, il est reconnu « que les terres où nous menons nos activités font partie des territoires traditionnels non cédés des nations Kanien\u2019kehá:ka, Anishinabeg, Atikamekw, Innus, Mi\u2019kmaq, Hurons-Wendat, Abénaquis, Wolastoqiyik, Cris, Naskapis et des Inuits » (p.2, souligné par l\u2019auteur), mais nulle part dans le document il n\u2019est indiqué que la transition impliquera la restitution sous une quelconque forme de ces terres non cédées aux nations autochtones à qui elles ont été volées.De plus, certains passages semblent indiquer qu\u2019il n\u2019y a pas de véritable remise en question de la souveraineté et de la compétence du Québec sur la totalité du territoire.Dans la section sur l\u2019aménagement des territoires et la biodiversité, il est dit que « le Québec conserve 50% des zones terrestres, d\u2019eaux intérieures, marines et côtières » (p.34), un effacement audacieux des titres fonciers et des droits issus de traités des Autochtones et de la nature contestée des terres au Québec.D\u203aautres lacunes de ce type sont évidentes dans la feuille de route ZéN.À la page 4, le Québec est présenté comme ayant des émissions par habitant nettement inférieures à celles des autres provinces canadiennes en raison du fait que la production d\u2019électricité au Québec 60 SECTION I Construire des sociétés post-croissance est déjà « presque 100% renouvelable » (p.4).Les barrages hydroélectriques du Québec sont situés dans des territoires autochtones, en grande partie en territoire cri, ce qui a d\u2019énormes répercussions écologiques et sociales.S\u2019enorgueillir sans critique du développement hydroélectrique en cours au Québec, c\u2019est ignorer les vies et les terres autochtones qui ont souffert et souffrent encore pour que les colons québécois puissent bénéicier d\u2019un accès facile à l\u2019électricité.Les plans de transition énergétique fondés sur la justice doivent s\u2019appuyer sur une lecture critique de termes tels que « durable » et « renouvelable » pour interroger de près qui souffre et qui bénéicie de la production d\u2019énergie.En résumé, notre analyse montre que les peuples autochtones, leurs connaissances et leurs droits sont effectivement reconnus dans le document, mais sans sufisamment de détails et de profondeur et sans engagement concret à démanteler les relations coloniales qui continuent à alimenter les inégalités raciales et la crise climatique.Nous demandons instamment à la FTCE d\u2019apporter les modiications suivantes au document : rechercher et dénominer des droits spéciiques inhérents, conventionnels, constitutionnels et internationaux des Autochtones ; fournir des liens vers les conventions et déclarations spéciiques ; reconnaître que le territoire autochtone « non cédé » signiie que les terres autochtones ont été volées, qu\u2019elles sont toujours contestées et que la revendication du Québec sur toutes les terres et les eaux est fondée sur des bases coloniales et juridiquement faibles ; militer pour que les terres autochtones soient rendues aux peuples autochtones et pour que l\u2019autodétermination autochtone soit rétablie en tant que pilier nécessaire d\u2019une transition énergétique juste ; reconnaître l\u2019héritage de dévastation sociale et écologique que le système hydroélectrique du Québec a laissé et s\u2019engager à développer des systèmes d\u2019énergie renouvelable qui n\u2019impliquent pas de sacriier les terres et les communautés autochtones au proit des allochtones.Peut-être plus important encore, nous demandons instamment à la FTCE de travailler avec les peuples autochtones à la rédaction et à la inalisation des prochaines versions de la feuille de route.Il ne sufit pas de consulter et d\u2019impliquer les peuples autochtones : la FTCE doit en fait travailler en partenariat avec ceux-ci.Cela signiie qu\u2019elle ne doit pas se limiter à demander à ces derniers de commenter ses politiques et ses projets, mais qu\u2019ils les élaborent ensemble.Conclusion La feuille de route de ZéN mentionne les contradictions entre la croissance économique et les objectifs climatiques, écologiques et sociaux et va jusqu\u2019à faire état des connaissances et des droits des Autochtones.Notre analyse a montré qu\u2019elle ne nomme pas explicitement les façons dont le capitalisme, le colonialisme et les changements climatiques sont inextricablement liés les uns aux autres et doivent être abordés comme tels.En omettant de nommer ces liens, le document ZéN perpétue un aveuglement (qui fait la réputation du mouvement environnemental dominant) sur les dynamiques de pouvoir qui entraînent la destruction de l\u2019environnement.Cet aveuglement rend les efforts des environnementalistes moins eficaces et renforce le cloisonnement de l\u2019environnement en tant que thème déconnecté des autres problématiques, empêchant ainsi le potentiel de formation de mouvements de masse.La constitution d\u2019un POSSIBLES Été 2020 61 mouvement sufisamment puissant pour transformer nos systèmes économiques et politiques nécessite que nous connections les différentes problématiques, luttes et mouvements.En explorant les causes profondes du changement climatique, il est possible de mettre en évidence les liens entre les injustices sociales et environnementales.Au Québec, comme ailleurs dans le Nord global, l\u2019économie est basée sur la destruction des systèmes naturels, le vol des terres autochtones et la violation des droits des Autochtones, guidés principalement par les logiques et les relations d\u2019accumulation capitaliste et du colonialisme de peuplement.Les systèmes capitalistes sont régis par la croissance économique et en dépendent.La croissance économique dépend et alimente les inégalités entre les personnes et les nations et dépend de l\u2019exploitation du travail.La croissance économique exige l\u2019expansion sans in vers de nouvelles terres, la recherche à un accès toujours grandissant aux ressources naturelles, ce qui nécessite notamment le vol des terres des peuples autochtones et la violation de leurs droits.Le vol de terres, la violation des droits, et l\u2019exploitation du travail, tout cela fait appel au racisme, au sexisme, à d\u2019autres hiérarchies de valeurs et de pouvoir ain de justiier et de faire respecter ces injustices.« Voir le capitalisme et le colonialisme comme des forces structurelles générant l\u2019exploitation et l\u2019écocide » nous enseigne que les logiques du capitalisme colonial ne résoudront pas et ne peuvent pas résoudre les crises qu\u2019elles provoquent (Dawson 2016, 63).Il est essentiel de revoir les systèmes et les structures qui maintiennent en place les injustices et les systèmes énergétiques polluants pour pouvoir choisir des cibles et des stratégies eficaces en identiiant les leviers d\u2019un changement transformateur.Ces liens, ces systèmes et ces structures doivent être compris si nous voulons être en mesure de forger des alliances sufisamment puissantes pour transformer nos systèmes économiques et les éloigner de la destruction, de la domination et des politiques axées sur le PIB.Ils devraient plutôt être orientés vers la justice, la résilience et la durabilité.Cette première version de la feuille de route ZéN fait allusion aux causes profondes et aux facteurs structurels de la crise climatique, mais ne les rend pas explicites.Elle ne fournit donc pas une feuille de route dont nous avons besoin, c\u2019est-à-dire qui s\u2019aligne sur une compréhension holistique de la situation actuelle.Heureusement, il ne s\u2019agit pas de la version inale du document.Nous encourageons vivement le FTCE à approfondir la conversation et l\u2019analyse en consultant les peuples autochtones et la littérature sur la décroissance.Ce travail est plus important que jamais.Alors que la crise de la COVID-19 a mis sur pause l\u2019économie et à notre vie ordinaire et que le prix du pétrole a atteint de nouveaux planchers, de nouvelles possibilités de changement systémique et structurel réel se sont ouvertes.Des acteurs issus de tout l\u2019éventail politique se sont efforcés de saisir cette crise pour pousser les systèmes dans les directions qu\u2019ils privilégiaient.Nous devons travailler avec les communautés, les mouvements et les secteurs ain de générer une vision commune qui puisse créer un contre-pouvoir dans ce moment de 62 SECTION I Construire des sociétés post-croissance transformation.Nous demandons à la FTCE d\u2019utiliser la rédaction de la prochaine version du plan ZéN pour épouser une vision plus puissante, plus holistique et plus transformatrice à laquelle les Québécois progressistes \u2013 et pas seulement les environnementalistes \u2013 pourront se rallier.Pour ce faire, le plan ZéN doit nommer et cibler activement les causes profondes des changements climatiques et développer une position critique envers la croissance économique.Biographies Jen Gobby est post-doctorante à l\u2019Université Concordia où elle poursuit ses recherches sur la transformation sociale et la décolonisation des politiques environnementales au Québec et au Canada.Elle est aussi organisatrice chez Justice Climat Montréal.Étienne Guertin est candidat au doctorat à l\u2019Université Concordia au département de géographie, urbanisme et environnement.Son travail porte sur la modélisation du climat et les scénarios/modèles de décroissance au Québec et Canada.Références Abraham, Y-M.2019 https://briarpatchmagazine.com/articles/view/decroissance Abson, D.J., J.Fischer, J.Leventon, et al.2017.\u201cLeverage Points for Sustainability Transformation.\u201d Ambio, 46, 1: 30\u201339.Amadahy, Zainab.2010.\u201cCommunity, \u2018Relationship Framework\u2019 and Implications for Activism,\u201d Rabble.ca..Chatterton, P., D.Featherstone, and P.Routledge.2013.\u201cArticulating Climate Justice in Copenhagen: Antagonism, the Commons, and Solidarity.\u201d Antipode, 45, 3: 602\u2013620.Cox, E.2020.https://ricochet.media/en/3136/huge-majority-of-canadians-want-governments-to- spend-whatever-it-takes-and-tax-the-rich-to-pay-for-coronavirus-response Curtis, C.2015.\u201cIn the Pipelines\u2019 Path : Canada\u2019s First Nations Lead Resistance.\u201d The Gazette, Sept.8..D\u2019Alessandro, S., Cieplinski, A., Distefano, T.and Dittmer, K., 2020.Feasible alternatives to green growth.Nature Sustainability, 3(4), pp.329-335.Davis, L.(ed.).2010.Alliances: Re/Envisioning Indigenous-Non-Indigenous Relationships.North York, ON : University of Toronto Press. POSSIBLES Été 2020 63 Dawson, A.2016.Extinction: A Radical History.New York: Or Books.Gedicks, A.1994.The New Resource Wars: Native and Environmental Struggles Against Multinational Corporations.Montreal, CA: Black Rose Books Ltd.Gosine, A., and C.Teelucksingh.2008.Environmental Justice and Racism in Canada: An Introduction.Toronto, ON: Emond Montgomery.Government of Canada (2020).Trans Mountain Expansion Project, https://www.canada.ca/en/ campaign/trans-mountain.html Haberl, H., Wiedenhofer, D., Virág, D., Kalt, G., Plank, B., Brockway, P., Fishman, T., Hausknost, D., Krausmann, F., Leon-Gruchalski, B.and Mayer, A., 2020.A systematic review of the evidence on decoupling of GDP, resource use and GHG emissions, part II: synthesizing the insights.Environmental Research Letters, 15(6), p.065003.Hickel, J., 2019.Degrowth: a theory of radical abundance.real-world economics review, 87, pp.54-68.Hickel, J., & Kallis, G.2019.Is Green Growth Possible ?New Political Economy.https://doi.org/10.1 080/13563467.2019.1598964 Hill, G.2010.500 Years of Indigenous Resistance.Oakland CA: PM Press.Hornborg, A., 2017.How to turn an ocean liner: a proposal for voluntary degrowth by redesigning money for sustainability, justice, and resilience.Journal of Political Ecology, 24(1), pp.623-632.Institut National de l\u2019économie circulaire, https://institut-economie-circulaire.fr/ IPBES, E., E.S.Brondizio, J.Settele, S.Díaz, and H.T.Ngo.2019.Global Assessment Report on Biodiversity and Ecosystem Services.Bonn: Intergovernmental Science-Policy Platform on Biodiversity and Ecosystem Services (IPBES) Kallis, G., Kostakis, V., Lange, S., Muraca, B., Paulson, S.and Schmelzer, M., 2018.Research on degrowth.Annual Review of Environment and Resources, 43, pp.291-316.Klein, N.2014.This Changes Everything: Capitalism vs.the Climate.New York, NY: Simon and Schuster.Knight, K.W., Schor, J.B.and Jorgenson, A.K., 2017.Wealth inequality and carbon emissions in high- income countries.Social Currents, 4(5), pp.403-412.MacNeil, R.2019.Thirty Years of Failure: Understanding Canadian Climate Policy.Halifax, NS and Winnipeg, MB: Fernwood Press.Manuel, A., and Grand Chief Derrickson.2017.Reconciliation Manifesto: Recovering the Land, Rebuilding the Economy.Toronto, ON: James Lorimer. 64 SECTION I Construire des sociétés post-croissance Mascarenhas, M.2007.\u201cWhere the Waters Divide: First Nations, Tainted Water and Environmental Justice in Canada.\u201d Local Environment, 12, 6: 565\u2013577.Parks, B.C., and J.T.Roberts.2006.\u201cGlobalization, Vulnerability to Climate Change, and Perceived Injustice.\u201d Society and Natural Resources, 19, 4: 337\u2013355.Parrique, T., Barth, J., Briens, F., Kerschner, C., Kraus-Polk, A., Kuokkanen, A.and Spangenberg, J.H., 2019.Decoupling debunked.Evidence and arguments against green growth as a sole strategy for sustainability.A study edited by the European Environment Bureau EEB.Peters, G.P., R.M.Andrew, J.G.Canadell, P.Friedlingstein, R.B.Jackson, J.I.Korsbakken, C.Le Quéré, and A.Peregon, 2020.«Carbon dioxide emissions continue to grow amidst slowly emerging climate policies.» Nature Climate Change 10, 1: 3-6.Radio-Canada.Reportage RAD sur la Décroissance: https://ici.radio-canada.ca/premiere/emissions/ c-est-fou/episodes/464642/decroissance-alix-ruhlmann-mcwwen Ripple, W.J., Wolf, C., Newsome, T.M., Barnard, P., & Moomaw, W.R.2020.World Scientists\u2019 Warning of a Climate Emergency.BioScience, 70(1), 8\u201312.https://doi.org/10.1093/biosci/biz088 Salick, J., and A.Byg.2007.Indigenous Peoples and Climate Change.Norwich, UK: Tyndall Centre Publication.Serebrin, J.2018.\u201cMontreal Vigil Channels Outrage Over Acquittal in Colten Boushie\u2019s Killing.\u201d Montreal Gazette, Feb.13..Simpson, L.B.2017.As We Have Always Done: Indigenous Freedom Through Radical Resistance.Minneapolis, MN: University of Minnesota Press.Simpson, L.B.2011.Dancing on Our Turtle\u2019s Back: Stories of Nishnaabeg Re-Creation, Resurgence and a New Emergence.Winnipeg, MB: Arbeiter Ring Pub.Temper, L., and S.Bliss.2015.Decolonising and Decarbonising: How the Unist\u2019ot\u2019en Are Arresting Pipelines and Asserting Autonomy.Barcelona, es: ejolt.Temper, L., M.Walter, I.Rodriguez, et al.2018.\u201cA Perspective on Radical Transformations to Sustainability: Resistances, Movements, and Alternatives.\u201d Sustainability Science..Tupaz, V.2015.\u201cIndigenous Peoples to World Leaders: We Carry Burden of Climate Change.\u201d Rappler.. POSSIBLES Été 2020 65 Vansintjan, A.2020.http://bright-green.org/2020/06/07/a-green-new-deal-needs-public-abundance/ Whyte, K.2017.\u201cIndigenous Climate Change Studies: Indigenizing Futures, Decolonizing the Anthropocene.\u201d English Language Notes, 55, 1: 153\u2013162.Wolfe, P.2006.\u201cSettler Colonialism and the Elimination of the Native.\u201d Journal of Genocide Research, 8, 4: 387\u2013409. 66 SECTION I Décolonialité(s) Vers une ville post-croissance Par Jonathan Durand Folco Introduction Un consensus semble se dégager parmi les perspectives théoriques et militantes liées au mouvement de la décroissance : si les changements économiques, politiques, sociaux et culturels nécessaires à l\u2019émergence d\u2019une société post-croissance doivent prendre la forme de transformations radicales à l\u2019échelle sociétale, c\u2019est surtout à l\u2019échelon local qu\u2019émergent d\u2019ores et déjà de multiples initiatives de transition qui permettent de construire des communautés résilientes et solidaires.Que ce soit dans les quartiers des grandes villes ou dans les villages des régions rurales, l\u2019action locale et les milieux de vie constituent le terreau fertile de la décroissance conviviale.Or, il serait naïf de croire que les villes contemporaines seraient par nature les lieux privilégiés de la transition sociale et écologique.En effet, les « villes globales » (Sassen, 1991) et les « métropoles barbares » (Faburel, 2019) sont aujourd\u2019hui devenues les piliers de la mondialisation néolibérale.Cela signiie que les villes sont au coeur des processus de valorisation et d\u2019accumulation du capital, lesquels favorisent la montée des inégalités urbaines et la ségrégation sociospatiale, l\u2019extension de la logique marchande, la surconsommation d\u2019énergie, de marchandises et de ressources, de même que la spéculation inancière et immobilière.Compte tenu de leur mode de inancement basé sur la taxe foncière qui favorise l\u2019étalement urbain, l\u2019emprise des promoteurs privés et une dynamique de surdéveloppement, les villes sont actuellement de véritables « machines à croissance » (Molotch, 1976).Qui plus est, la vie urbaine alimente la dynamique d\u2019accélération sociale qui se manifeste par la triple accélération du développement technologique, du changement socioculturel et du rythme de vie (Rosa, 2013).Cette accélération globale, qui se traduit sur le plan subjectif par le manque de temps et le sentiment de devoir toujours courir pour simplement se maintenir en place, s\u2019accompagne d\u2019une relation au monde visant l\u2019accumulation des ressources et l\u2019extension de l\u2019accès au monde : hypermobilité, numérisation de la vie quotidienne, industries touristiques, multiplication des options de divertissement et de consommation, etc.(Rosa, 2018).Face à ce mode de vie effréné dont les effets se font particulièrement sentir dans les grandes villes, il n\u2019est pas étonnant que les objecteurs de croissance gardent une certaine méiance vis-à-vis la dynamique d\u2019urbanisation généralisée qui serait en quelque sorte l\u2019antithèse de la sobriété, la lenteur et la convivialité. POSSIBLES Été 2020 67 Bien sûr, un nombre croissant de villes prend aujourd\u2019hui conscience des nombreux enjeux liés à la crise climatique, l\u2019explosion des inégalités sociales et la crise démocratique incarnée par la montée des populismes autoritaires.Plusieurs villes adoptent déjà des mesures pour favoriser la transition énergétique, l\u2019atteinte de la carboneutralité et l\u2019adaptation aux changements climatiques, ou encore des politiques publiques visant à encourager l\u2019inclusion et la participation citoyenne, à l\u2019instar du mouvement des « villes sanctuaires » et la multiplication des budgets participatifs.Or, la plupart des réseaux transnationaux de villes comme Metropolis, United Cities and Local Governments (UCLG), International Council for Local Environmental Initiatives (ICLEI) ou encore le C40 Cities Climate Leadership Group s\u2019inscrivent dans le paradigme des « villes durables » et des « smart cities », une approche souvent apolitique et technocentrique de la transition (Durand Folco, 2020).Bien que plusieurs métropoles incarnent un réel leadership sur le plan social et environnemental comparativement aux États nationaux dirigés par des igures comme Trump, Poutine ou Bolsonaro, peu d\u2019entre elles remettent en question la logique de croissance ininie et les systèmes de domination : capitalisme, patriarcat, racisme, colonialisme, etc.S\u2019il est effectivement « trop tard » pour opérer une transition tranquille selon les préceptes désuets du développement durable ou de l\u2019économie verte, il nous faut chercher des avenues plus radicales.Heureusement, il existe déjà plusieurs voies pour expérimenter des innovations sociales et institutionnelles favorables à la construction de villes post-croissance.Cet article présentera différentes avenues possibles en fonction de scénarios plus ou moins optimistes quant à l\u2019avenir des sociétés humaines.Tout d\u2019abord, le scénario d\u2019une « décroissance voulue » est représenté par l\u2019exemple des villes en transition et du mouvement Cittaslow qui cherchent à créer des villes lentes, à échelle humaine, où l\u2019économie relocalisée et les formes de vie ancrées dans le territoire favorisent à la fois la résilience des communautés et une certaine vision de la vie bonne.Par contraste, le scénario d\u2019une « décroissance subie » est incarnée par la perspective plus sombre des shrinking cities, villes en déclin économique et démographique dont Detroit représente l\u2019archétype.Nous verrons que ce scénario combine à la fois des utopies concrètes (agriculture urbaine omniprésente, systèmes locaux d\u2019entraide, reprise de bâtiments) et des éléments dystopiques : capitalisme de surveillance, ségrégation raciale, pénuries, etc.Enin, le mouvement politique le plus porteur dans le contexte actuel pour mettre sur pied les piliers de communautés post-croissance est le municipalisme, dont l\u2019objectif est la transformation démocratique de la vie sociale, politique et économique par la réappropriation collective des institutions municipales (Durand Folco, 2017).Après avoir distingué trois principales formes de « municipalisme réellement existant » nous mettrons en relief deux principales voies pour accélérer la transition vers une ville post-croissance: 1) la voie réformiste, préconisant des mesures de (re)municipalisation, des partenariats public-communs et la mise sur pied d\u2019une dotation inconditionnelle d\u2019autonomie à l\u2019échelle locale ; 2) la voie révolutionnaire, misant sur les expropriations et la reprise directe d\u2019infrastructures pour satisfaire les besoins de base de la communauté (Kroptokine, 2019).Nous montrerons enin que ces multiples chemins de 68 SECTION I Construire des sociétés post-croissance la transition vers un monde post-croissance ne sont pas multiplement exclusifs, les initiatives de décroissance voulue risquant fort probablement de côtoyer des dynamiques de décroissance subie.En ce sens, un possible scénario d\u2019effondrement de la civilisation thermodynamique (Servigne & Stevens, 2015) nous oblige à penser de façon pratique les outils et stratégies d\u2019un « municipalisme des temps dificiles ».La décroissance voulue : les villes lentes en transition Le mouvement des villes en transition (Transition Towns) incarne une démarche positive et pragmatique visant à accroître la résilience des communautés locales face au double déi des changements climatiques et du pic pétrolier.Loin de sombrer dans les mirages de la croissance verte, les villes en transition cherchent à amorcer la descente énergétique par l\u2019articulation d\u2019une multitude d\u2019initiatives citoyennes : monnaies locales complémentaires, vergers urbains, ateliers de réparation de vélos, systèmes d\u2019autopartage, conserveries, énergies vertes communautaires, circuits courts, économie sociale et solidaire, etc.Depuis son lancement en 2006 dans la petite ville de Totnes en Angleterre sous l\u2019initiative de Rob Hopkins, ce mouvement a essaimé plus de 1000 initiatives dans une quarantaine de pays à travers le monde, lesquelles sont regroupées au sein du réseau transnational Transition Network.Ce mouvement est à la fois ouvert et fortement structuré, notamment avec le Manuel de Transition qui fournit une boîte outil et un kit de démarrage d\u2019une initiative de transition en 12 étapes (Hopkins, 2010).Des méthodes de visualisation et de sensibilisation sont utilisées pour promouvoir une démarche inclusive, inspirée de la permaculture et cherchant à faciliter la co-construction d\u2019une vision positive de l\u2019avenir à l\u2019échelle de la communauté.Comme le note Thomas Taloté, la décroissance et les villes transition sont « unies dans leur quête du bien-vivre : deux mouvements aux valeurs, aux pratiques et aux objectifs analogues » (Taloté 2015, 179).Néanmoins, l\u2019approche des villes en transition diverge de la décroissance par son caractère apolitique, « post-idéologique » et « non-militant », misant sur le discours consensuel de la résilience plutôt que sur la conlictualité et la critique de l\u2019ordre établi.Comme le souligne Rob Hopkins dans une entrevue : « À Totnes, nous faisons des efforts considérables pour ne pas être identiiés comme de droite ou de gauche, Verts, socialistes ou conservateurs.Nous nous concentrons sur notre capacité à créer de la résistance, de la beauté, de l\u2019attention à soi et aux autres, de la volonté de changement.» (Ponticelli & Vermeersch 2017, 33) Malgré sa volonté de rester rassembleur, le principal défaut de cet écologisme apolitique (Chatterton & Cutler, 2013) est qu\u2019il peut être récupéré et détourné par le discours dominant.Par exemple, « des groupements conservateurs, dont les conservateurs britanniques, récupèrent le terme de résilience, pour qui cela signiie la capacité d\u2019un système à revenir au statu quo.Le terme a ainsi été utilisé au temps du gouvernement de Cameron pour justiier le démantèlement de leur système de sécurité sociale et se déresponsabiliser face aux communautés locales » (Elias-Pinsonnault, 2019). POSSIBLES Été 2020 69 Nonobstant cet angle mort, les villes en transition ont l\u2019avantage d\u2019incarner de façon pratique les idéaux et solutions concrètes préconisées par la décroissance : relocalisation de l\u2019économie, réappropriation des savoir-faire traditionnels, activités d\u2019entraide hors du travail salarié, ralentissement du rythme de vie, etc.Dans le même sillage, le mouvement Cittaslow (slow cities ou villes lentes) fut lancé en 1999 par les maires des communes italiennes de Bra, Orvieto, Positano et Greve in Chianti.Inspiré de la philosophie Slow Food, et désirant résister à la dynamique d\u2019accélération sociale, ce mouvement préconise le développement de milieux de vie où se conjuguent bonne nourriture, environnement sain, économie durable, rythme traditionnel de la vie communautaire (Mayer & Know, 2009).Ce mouvement regroupe actuellement 160 villes de 30 pays au sein du Réseau international des villes du bien vivre.Pour recevoir la certiication Cittaslow, les villes intéressées doivent avoir moins de 50 000 habitants et s\u2019engager à adopter des mesures fortes en faveur d\u2019un urbanisme à échelle humaine, déclinées en 72 recommandations inscrites sur la charte Cittaslow.Par exemple, les villes lentes doivent multiplier les zones piétonnières, favoriser les transports actifs et limiter la présence de l\u2019automobile, mettre en valeur leur patrimoine historique en évitant de construire de nouveaux bâtiments, créer des places publiques accessibles et conviviales, favoriser l\u2019hospitalité, la cohésion sociale et la solidarité intergénérationnelle, encourager les commerces de proximité, l\u2019artisanat, les coutumes locales, les produits régionaux et les technologies douces, interdire progressivement les grands centres commerciaux, etc.(Ariès, 2015).Les villes lentes adoptent ainsi une perspective de non-croissance ou de post-croissance au coeur de leur modèle de développement.Elles remplacent la logique de croissance économique, de consumérisme, de vitesse et de gigantisme par une « conscience du lieu » centrée sur l\u2019identité territoriale, les valeurs et les traditions locales (Magnaghi, 2003).Bien que le label Cittaslow puisse être instrumentalisé dans une logique de marketing territorial et d\u2019opportunités entrepreneuriales, l\u2019authenticité rimant avec proitabilité, il s\u2019avère que l\u2019application de ce concept contribue effectivement à l\u2019amélioration de la qualité de vie et à la protection de l\u2019authenticité des lieux face aux dynamiques capitalistes, tout en favorisant une économie résiliente pour les villes de petite taille souvent fragilisées par la mondialisation (Çiçek et al., 2019).Les villes lentes montrent qu\u2019il est possible de mettre en oeuvre une « décroissance voulue » à l\u2019échelle municipale, en associant joie de vivre, lenteur, liens de solidarité et économie viable.La décroissance subie : les shrinking cities, entre utopie et dystopie Par contraste aux initiatives préconisant le ralentissement et la décroissance comme alternatives désirables au modèle dominant, le phénomène des shrinking cities a commencé à attirer l\u2019attention des chercheurs en études urbaines et des décideurs publics au début des années 2000 (Wolff et al., 2013).Les villes en décroissance désignent ici « des espaces urbains qui 70 SECTION I Construire des sociétés post-croissance ont connu des pertes de population, un retournement économique, un déclin de l\u2019emploi et des problèmes sociaux, symptômes d\u2019une crise structurelle » (Martinez-Fernandez et al., 2012).Le phénomène est particulièrement marqué en Allemagne suite au choc démographique causé par la transition post-socialiste ; entre 2000 et 2005, 78 % des villes de l\u2019Ouest étaient en croissance alors que 82 % des villes de l\u2019Est étaient en décroissance (Turok & Mykhnenko, 2007).Cette dynamique de décroissance urbaine involontaire est surtout présente dans les régions minières et industrielles, de même que certaines régions rurales qui se trouvent structurellement désavantagées par la dynamique de métropolisation et de mondialisation.Une combinaison de différents facteurs (désindustrialisation, déicit migratoire, faible attractivité de certains territoires, captation de la valeur et des innovations par les métropoles) fait en sorte que les grandes villes consolident leur position « aux dépens des villes petites et moyennes qui paraissent condamnées au mieux à la stagnation et au pire au déclin » (Pumain, 1999).Cette dynamique de déclin démographique et économique frappe des centaines de villes en Europe, en Asie et en Amérique du Nord, plusieurs municipalités étant confrontées à une détérioration des infrastructures, le vieillissement de la population, la montée de la pauvreté, une crise des inances publiques, etc.L\u2019un des meilleurs exemples de shrinking cities est la ville de Detroit située dans l\u2019État du Michigan aux États-Unis.La Motor City a subi de plein fouet le white light des années 1970, la désindustrialisation, ainsi que la crise inancière de 2008 qui a mené la ville à la faillite en 2013.Alors que la population de Detroit était de 1.5 millions de personnes en 1960 (dont 29% d\u2019Afro-Américains et 70% de Blancs), elle est passée à 673 000 habitants en 2017, avec 83% de Noirs et 11% de Blancs.Outre ses nombreux problèmes sociaux, techniques et économiques (important taux de chômage, état pitoyable des infrastructures routières, ségrégation raciale, terrains abandonnés, usines en ruine, fermeture d\u2019universités, lacunes importantes en termes de services publics), Detroit est malgré tout un gigantesque laboratoire d\u2019initiatives de transition.L\u2019effet le plus spectaculaire de cette crise est la prolifération des expériences d\u2019agriculture urbaine, avec plus de 1500 jardins communautaires, lots cultivés sur des friches et fermes urbaines, sans compter les dizaines de marchés publics, écoles publiques et familles qui cultivent leur nourriture dans leur cour arrière (Pleger, 2018).Ces initiatives visant à assurer la sécurité et souveraineté alimentaire de la ville se combinent à de multiples réappropriations de terrains et bâtiments vacants, la création de systèmes locaux d\u2019entraide, de coopératives et de communs qui renforcent la résilience des communautés locales.Une série d\u2019innovations sociales et de projets collectifs locaux leurissent ainsi pour subvenir aux besoins de base de la population et lutter contre différentes formes de pauvreté. POSSIBLES Été 2020 71 Ainsi, le phénomène des shrinking cities peut servir de modèle à l\u2019établissement d\u2019une société post-croissance, la décroissance subie pouvant représenter une opportunité pour développer des modes de production, distribution et consommation voulus.La littérature sur la planiication de la décroissance, comme le « smart shrinking » et le « smart decline », vise d\u2019ailleurs à accompagner cette dynamique à l\u2019aide de l\u2019intervention des pouvoirs publics (Hollander et al., 2009 ; Hollander & Németh, 2011).Cela dit, il serait naïf d\u2019idéaliser les villes en déclin et de considérer ces expérimentations collectives comme le grand remède aux multiples maux de communautés marquées par des phénomènes persistants d\u2019extrême précarité et de marginalisation (Draus et al., 2014).Bref, si l\u2019agriculture urbaine peut aider à se nourrir, les jardins partagés ne sont pas la panacée.Par ailleurs, la ville de Detroit représente un vaste laboratoire d\u2019austérité racialisée et du capitalisme de surveillance.Suite à la banqueroute de la ville, la municipalité est mise sous tutelle de 2013 à 2017, différents services publics dont le système de distribution d\u2019eau sont privatisés, et les classes populaires noires sont particulièrement touchées par la perte de leurs fonds de pension, les évictions, les coupures d\u2019eau et des mesures répressives (Phinney, 2018).Pendant ce temps, le milliardaire Dan Gilbert, l\u2019homme le plus riche de l\u2019État du Michigan, investit 5.6 milliards pour racheter des pans entiers du centre-ville de Detroit et plus de 95 gratte-ciels (Feloni & Lee, 2018).Il crée parallèlement son propre système de surveillance et de police privée, en installant des centaines de caméras dans un centre-ville nouvellement revitalisé, blanc et gentriié, contribuant à exacerber les divisions sociales et raciales au sein de la ville, le tout accompagné d\u2019opérations musclées de forces paramilitaires dans les quartiers pauvres et logements sociaux (Jay, 2017).Loin de représenter le rêve d\u2019une société post-croissance libérée du joug du capital, Detroit constitue plutôt un curieux mélange d\u2019éléments utopiques et dystopiques, où les initiatives collectives inspirantes côtoient les inégalités extrêmes et les dynamiques d\u2019accumulation par dépossession.C\u2019est pourquoi la construction pratique de villes résilientes et solidaires dans un contexte de décroissance s\u2019avère une tâche parsemée d\u2019embûches et de déis de toutes sortes.Les chemins escarpés du municipalisme en temps de crise Le municipalisme, un mouvement politique qui considère la municipalité comme le tremplin d\u2019une transformation démocratique de la vie sociale, économique et politique, a connu un large essor depuis les cinq dernières années.La victoire remarquée de plateformes citoyennes lors des élections municipales espagnoles de 2015 a conduit les « mairies rebelles » de Barcelone et Madrid sur le devant de la scène politique (Lamant, 2016).La création du réseau international Fearless Cities en juin 2017 a permis de rassembler 700 participants et 100 groupes municipalistes de 180 villes et 40 pays à travers le monde, dans l\u2019objectif de construire un projet contre-hégémonique à l\u2019austérité néolibérale (Barcelona en Comú et al., 2019).Le projet de démocratisation de l\u2019État (local) et de socialisation de l\u2019économie s\u2019articule par 72 SECTION I Construire des sociétés post-croissance la promotion des communs et l\u2019économie sociale et solidaire, la mise sur pied de nouveaux mécanismes de démocratie radicale, la féminisation de la politique, la protection des droits sociaux, et la (re)municipalisation des services publics.Bien que nous puissions parler du municipalisme au singulier, ce mouvement complexe est composé en fait d\u2019une constellation d\u2019initiatives aux inluences idéologiques diverses, avec d\u2019importantes variations au niveau culturel, politique et géographique.Nous pouvons distinguer trois grandes familles de municipalisme, soit le municipalisme de plateforme, autonomiste et gestionnaire (Thompson, 2020).La première variante, incarnée par les mairies rebelles d\u2019Espagne, regroupe des plateformes citoyennes issues d\u2019une conluence de mouvements sociaux qui mettent de l\u2019avant une politique de proximité basée sur le droit à la ville, la démocratie radicale, les communs et le coopérativisme de plateforme.Elles misent sur une stratégie de transformation des institutions à la fois à l\u2019intérieur, contre et au-delà de l\u2019État.De son côté, le municipalisme autonomiste privilégie la création d\u2019assemblées populaires, de communes autonomes et de coopératives autogérées, à l\u2019instar de Cooperation Jackson au Mississippi et du confédéralisme démocratique kurde dans la région du Rojava (Akuno & Nagwaya, 2017 ; Knapp et al,, 2016).Se rapprochant du municipalisme libertaire de Bookchin, cette perspective cherche à construire un pouvoir populaire « par le bas » à l\u2019extérieur des institutions existantes.À l\u2019autre bout du spectre, le municipalisme gestionnaire développe une stratégie de développement économique communautaire basée sur des synergies entre des coopératives, commerces de proximité et institutions publiques locales en guise de remède à la dévitalisation.Des expériences menées dans les villes de Cleveland aux États-Unis, ou de Preston et Liverpool au Royaume-Uni, sous l\u2019initiative de thinks tanks progressistes, ont d\u2019ailleurs montré que des shrinking cities désindustrialisées pouvaient renaître de leurs cendres grâce à un « municipalisme entrepreneurial » piloté « par le haut », visant à contrer les effets négatifs de l\u2019urbanisme néolibéral (Thompson et al., 2019).Outre leurs différences, ces trois formes de municipalisme partagent un même souci de résolution de problèmes socioéconomiques à partir des ressources locales, en misant sur un bricolage institutionnel visant à dépasser les contraintes du système actuel.Les groupes citoyens, organisations et élu·e·s municipalistes visent à satisfaire les besoins de la population et des groupes vulnérables au-delà de l\u2019impératif de proit, tout en essayant de transformer le modèle de développement de façon plus ou moins radicale.Dans cette perspective, deux voies peuvent être envisagées pour accélérer la transition vers une société post-croissance à l\u2019aide d\u2019une réappropriation collective des institutions municipales. POSSIBLES Été 2-020 73 La première voie, réformiste et écosocialiste, consiste à adopter des « réformes non-réformistes » comme le revenu de base, le revenu maximum acceptable et l\u2019extension des sphères de gratuité à des services essentiels pour satisfaire les besoins de base des communautés.Le projet de Dotation inconditionnelle d\u2019autonomie (DIA) s\u2019inscrit dans une perspective d\u2019une décroissance à l\u2019échelle locale (Liegey et al., 2014).La DIA propose de verser un revenu de base partiellement démonétarisé ; au lieu d\u2019offrir un montant hebdomadaire ou mensuel versé sous forme d\u2019argent à chaque citoyen·ne, la DIA prendrait la forme d\u2019une monnaie locale complémentaire et de droits d\u2019accès à des ressources et services de proximité : eau, énergie, logement, nourriture, transport, etc.Dans le même esprit, la (re)municipalisation consiste à inverser la dynamique de privatisation en misant plutôt sur le contrôle public de secteurs clés du développement social et économique.Alors que la remunicipalisation désigne le retour à une gestion publique de services qui étaient offerts par le secteur privé (par l\u2019annulation ou le non-renouvellement de contrats, l\u2019acquisition de biens par la municipalité ou l\u2019internalisation de certains services), la municipalisation désigne la création de nouveaux services (par la création d\u2019entreprises municipales ou de programmes de services locaux).Entre 2000 et 2019, 1408 cas de (re)municipalisations ont été recensés dans plus de 2400 villes et 58 pays des cinq continents (Kishimoto et al., 2019).Ces initiatives de (re)municipalisation opèrent dans une multitude de secteurs : eau, énergie, transports, télécommunications, gestion des déchets, éducation, santé et services sociaux, logement, loisirs, activités sportives et culturelles, alimentation, services funéraires, construction, stationnements, sécurité et services d\u2019urgence, etc.De plus, elles peuvent prendre des formes institutionnelles variées : les municipalités peuvent reprendre le contrôle direct de certains services (via la création d\u2019une entreprise municipale), ou encore miser sur diverses formes de partenariats public-public (régies intermunicipales), public-communautaires (avec des OBNL locaux), ou public-communs (cogestion et coproduction de services de proximité) (Durand Folco, 2020).Conclusion : vers l\u2019expropriation ?Ces reprises collectives de services locaux peuvent s\u2019avérer salutaire en temps de crise, et parfois même mener à des transformations plus radicales.Nous arrivons ici à la deuxième voie, révolutionnaire cette fois, qui mise sur de grandes expropriations opérées par l\u2019auto-organisation citoyenne avec ou sans l\u2019aide des pouvoirs publics locaux.Un projet d\u2019expropriation « légale » initiée par une alliance de mouvements sociaux à Berlin prend actuellement la forme d\u2019un référendum d\u2019initiative populaire visant à exproprier six grandes sociétés immobilières propriétaires de plus de 3 000 logements, laquelle pourrait mener à la création de plus 200 000 logements communaux gérés démocratiquement (Knabbel, 2019). 74 SECTION I Construire des sociétés post-croissance Le philosophe anarchiste Pierre Kropotkine recommandait d\u2019ailleurs la multiplication de ce genre d\u2019initiatives dans un contexte de révolution et/ou d\u2019effondrement, où une crise économique majeure, le chômage de masse et les pénuries viendraient menacer la satisfaction des besoins de base de la population.Dans le contexte de la crise sans précédent causée par la propagation de la COVID-19 et la récession mondiale qui frappe à nos portes, les propos de Kropotkine sur le rôle des révolutionnaires est on ne peut plus d\u2019actualité.« Notre premier objectif doit consister à nous soucier d\u2019apporter cette nourriture et cet abri à ceux qui en ont besoin en priorité, ceux qui étaient précisément rejetés par l\u2019ancienne société.» (Kropotkine, 2019, 100).L\u2019idée centrale est de privilégier l\u2019action locale et l\u2019auto-organisation des masses ain de se réapproprier les espaces, bâtiments, infrastructures et moyens de production ain de combler immédiatement les besoins de tous, sans égard à la légalité bourgeoise ou les réformes progressives.Le « municipalisme des temps dificiles », expression tirée du conseiller municipal de Grenoble Antoine Back, met en évidence le besoin de préparer le terrain et de donner le maximum de latitude aux communautés locales lorsque la situation économique globale ouvrira la voie à une rupture plus radicale avec l\u2019ordre dominant.Ainsi, l\u2019imbrication de la décroissance subie et de la décroissance choisie, que nous avons mis en évidence avec les exemples des villes en transition, les villes lentes, les villes en déclin comme Detroit et les shrinking cities, s\u2019avère un terreau fertile pour penser le passage chaotique vers une société post-croissance.Si les déis, les souffrances et les obstacles seront au rendez-vous, il y aura fort probablement de réelles occasions d\u2019envisager la construction d\u2019un nouveau monde hors des sentiers battus et des institutions existantes.Si le gouvernement municipal intervient pour donner un coup de pouce à cette transformation sociale par le bas, c\u2019est l\u2019entraide et l\u2019action collective des communautés locales qui donnera le coup d\u2019envoi de cette métamorphose générale.Comme le souligne Kropotkine : L\u2019une des premières illusions à dissiper, par conséquent, est l\u2019illusion selon laquelle un petit nombre de lois peut modiier le système économique actuel comme par enchantement.La première conviction dont il faut se doter est hormis qu\u2019une expropriation à grande échelle, menée par les travailleurs eux- mêmes, il ne pourra y avoir d\u2019autre étape initiale vers la réorganisation de notre production selon des principes socialistes.[.] C\u2019est seulement lorsque les masses populaires sont prêtes à accomplir l\u2019expropriation qu\u2019il est possible de s\u2019attendre à ce qu\u2019un gouvernement s\u2019engage dans la même direction.(Kropotkine, 2019, 61) POSSIBLES Été 2020 75 Biographie Jonathan Durand Folco est professeur adjoint à l\u2019École d\u2019innovation sociale Élisabeth-Bruyère de l\u2019Université Saint-Paul.Il est auteur du livre À nous la ville! Traité de municipalisme (Écosociété, 2017) et récipiendaire du Prix des libraires du Québec 2018 dans la catégorie Essais.Références Akuno, Kali, Nangwaya, A.2017.Jackson Rising.The Struggle for Economic Democracy and the Black Self-Determination in Jackson, Mississippi.Montreal : Dajara Press.Ariès, P.2005.« Un frein à la vitesse ».Relations, no.702.Barcelona en Comú, Bookchin, Debby, Colau, Ada.2019.Fearless Cities: A Guide to the Global Municipalist Movement, London : Verso.Chatterton, Paul, Cutler, Alice.2013.Un écologisme apolitique?Débats autour de la transition.Montréal : Écosociété.Çiçek, Mesut, Ulu, Sevincgul, Uslay, Can.2019.« The Impact of the Slow City Movement on Place Authenticity, Entrepreneurial Opportunity, and Economic Development », Journal of Macromarketing, vol.39, no.4, pp.400-414.Draus, Paul Joseph, Roddy, Juliette, McDufie, Anthony.2014.« \u2018We don\u2019t have no neighbourhood\u2019: Advanced marginality and urban agriculture in Detroit », Urban Studies, vol.51, no.12, pp.2523\u2013 2538.Durand Folco, Jonathan.2017.À nous la ville! 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L\u2019originalité de la PCU par rapport aux dispositifs existants est qu\u2019elle présente plusieurs caractéristiques qui la rapprochent du revenu universel.Tout d\u2019abord, contrairement aux politiques sociales en vigueur depuis une trentaine d\u2019années, elle est très peu restrictive : facile à demander, il fallait avoir 15 ans et plus, avoir gagné simplement 5000$ brut l\u2019année précédente pour en faire la demande et avoir arrêté son emploi à cause de la COVID-19.Elle est devenue progressivement cumulable avec des revenus du travail allant jusqu\u2019à concurrence de $1000 dollars par mois.Enin, la PCU est individualisée, c\u2019est-à-dire que chacun des membres du foyer pouvait en faire la demande alors que la plupart des régimes de protections sociales sont basés en général sur le foyer iscal.Ceci permet entre autres à chaque membre du foyer d\u2019être plus autonome de la sphère domestique qui est encore très souvent administrée de manière patriarcale.Si cette aide d\u2019urgence est peu restrictive, on note néanmoins qu\u2019elle ne concerne pas tout le monde.Elle exclue notamment les personnes sur l\u2019aide sociale, les immigrants temporaires, les réfugiés et les jeunes.Pour ces derniers, le gouvernement a d\u2019ailleurs dû créer par la suite, une autre PCU dite « pour les étudiants », preuve que le dispositif exclut d\u2019emblée plusieurs catégories de la population et qu\u2019il n\u2019est pas strictement « sans condition ».Si malheureusement, à l\u2019heure où nous écrivons, ce dispositif n\u2019est pas prévu pour durer - il faisait simplement ofice de mesure d\u2019urgence, les citoyens et citoyennes ne pourront le toucher que durant 24 semaines (données actualisées en date du 7 juillet 2020) - il révèle néanmoins plusieurs « possibles ».Ce sont 8,4 millions de Canadien.ne.s en qui en bénéicient actuellement.Il nous semble qu\u2019il pourrait servir à poser les jalons d\u2019une nouvelle manière de concevoir la protection sociale en donnant davantage de pouvoir aux citoyen.ne.s et, au-delà, en offrant une voie de sortie vers des mondes post-croissance.Des milliers de revenu de base : comment les distinguer ?Dans cette perspective, il importe tout d\u2019abord de faire le point sur les différentes propositions de « revenu de base » qui ont été formulées à ce jour, car elles suscitent de nombreuses confusions rendant le débat opaque et dificilement compréhensible.À titre d\u2019exemple, ce qui a été annoncé dernièrement en Espagne n\u2019a rien d\u2019inconditionnel, d\u2019universel, et d\u2019individuel.Il est d\u2019ailleurs critiqué par plusieurs organismes de défenses des droits des personnes en situation de précarité comme une politique insufisante (Marea Basica, 2020).Le « Ingreso minimo vital » vise avant tout à couvrir « un trou béant » du système de sécurité sociale, car seuls 8% des personnes qui se situent en dessous du seuil de pauvreté bénéicient des minima sociaux (MFRB, avril 2020).Ainsi, en termes de « revenu de base », le diable se cache dans les détails comme disait Nietzsche ! Pour y voir un peu plus clair, nous proposons d\u2019en présenter quatre types distincts.POSSIBLES Été 2020 79 80 SECTION I Décolonialité(s) Tout d\u2019abord, on met sous l\u2019étiquette « revenu de base » les dispositifs qui s\u2019apparentent à des « dividendes », généralement basés sur l\u2019exploitation du pétrole (Alaska, Iran, Norvège) d\u2019une industrie particulière telle que les casinos (Macau, Nation Cherokee aux États-Unis).Le revenu n\u2019est pas ixe et il est souvent très substantiel.Par exemple, en ce qui concerne l\u2019Alaska, il s\u2019élève aujourd\u2019hui à $ 2000/mois.Si ces dispositifs sont en principe intéressants puisqu\u2019ils concernent l\u2019ensemble de la population, ils sont liés à des systèmes de production peu viables sur le long terme.Ensuite, il existe des dispositifs qui visent à transformer les systèmes de prestations sociales déjà existants.En général, le « revenu de base » vise les plus démunis de la société, il n\u2019est donc pas sans condition.Ces nouveaux systèmes de prestations d\u2019aides sociales visent communément à améliorer la situation des récipiendaires : ce fut le cas lors de l\u2019expérimentation ontarienne qui a eu lieu entre 2017 et 2018 et dont le montant annuel distribué s\u2019élevait à 16 989 $ pour une personne seule alors que l\u2019aide sociale « classique » et en vigueur à nouveau aujourd\u2019hui est de 8700$ par année (Noel, 2017).À côté de ceci, il y a d\u2019autres dispositifs d\u2019apparence similaire mais qui ne sont pas conçus dans le même objectif.En Finlande, par exemple, le revenu de base visait à remplacer en partie l\u2019assurance-chômage et à inciter davantage au retour à l\u2019emploi.Dans ce cas, le « revenu de base » se présente plus comme une politique « d\u2019activation de main-d\u2019oeuvre » et suit les jalons du paradigme de la « lexisécurité » mis en place plus particulièrement dans le courant des années 1990.Le revenu de base se rapproche en fait de ce que proposait Milton Friedman dans son ouvrage Capitalisme et liberté (1962), lorsqu\u2019il présentait le revenu de base comme la forme d\u2019aide sociale la mieux compatible avec le fonctionnement du marché capitaliste.Enin, il y a les propositions qui visent clairement à « sortir du système capitaliste » en mettant in à notre dépendance aux salaires et au marché du travail.Comment ?En proposant un « revenu sufisant » et réellement inconditionnel.L\u2019objectif ici est d\u2019aller vers une société du « temps libéré », comme le pensait André Gorz (1997), en recomposant le tissu social et en réorganisant la production vers les biens et services essentiels en dehors de l\u2019entreprise.Les propositions de ce type n\u2019ont encore jamais été expérimentées concrètement à l\u2019échelle d\u2019une collectivité.Néanmoins, plusieurs initiatives citoyennes en Allemagne, aux États-Unis et même en Gaspésie ont abouti au inancement d\u2019un revenu de base pour quelques citoyens (voir à ce propos le projet ARBRE - Alliance Revenu Base Région Est).Ainsi, le « revenu de base », bien que cité actuellement par de nombreux auteurs tels que l\u2019anthropologue Philippe Descola ou encore le philosophe Hartmut Rosa comme voie alternative à la sortie du capitalisme, peut prendre des formes très différentes.Il nous importe maintenant de tenter de développer ce quatrième type qui nous paraît être le plus intéressant du point de vue de l\u2019émancipation sociale et politique, c\u2019est-à-dire celui qui répond à un principe de justice, d\u2019autonomie collective et qui serait compatible avec les limites biophysiques de notre monde.Vers un « revenu de transition » : la dotation inconditionnelle d\u2019autonomie La dotation inconditionnelle proposée par le mouvement de la décroissance (Liegey, Madeleine, Ondet, Veillot, 2013) est une piste intéressante puisqu\u2019elle permet d\u2019envisager les choses en termes d\u2019accès aux moyens d\u2019existences sufisants plutôt qu\u2019en termes de « pouvoir d\u2019achat ».Nous le verrons, la dotation ne se réduit pas à un versement d\u2019argent, mais s\u2019apparente plutôt à différents droits d\u2019usage sur des ressources communes et des services publics.Commençons par rappeler qu\u2019une dotation n\u2019est ni un revenu - retour associé à une rétribution ou une contrepartie, qui provient d\u2019un travail ou d\u2019un capital - ni une allocation - somme périodiquement versée à des particuliers par un organisme oficiel en vertu de la législation existante - mais bien un droit, acquis dès la naissance, qui symbolise une certaine souveraineté sur les biens communs.Pour reprendre les catégories de Karl Polanyi, le revenu implique bien souvent une intégration marchande (échange de ma force de travail contre un salaire sur le marché du travail par exemple) ; l\u2019allocation implique une intégration par la redistribution effectuée principalement par une institution centrale, un état ou une entreprise ; alors que la dotation implique, quant à elle, des rapports de réciprocité entre les membres d\u2019une collectivité.Ce sont ces rapports de réciprocité qu\u2019il s\u2019agit de valoriser pour bâtir des sociétés post-croissance.Avant de présenter succinctement la DIA, précisons ici que ce que nous appelons « revenu de transition », n\u2019a rien à voir avec le revenu de transition écologique proposé par la philosophe Sophie Swaton et la fondation Zoein à Genève.Ce dernier serait conditionnel à l\u2019investissement des citoyens dans des activités à caractère écologique ou créatrices de lien social et s\u2019apparente davantage à une subvention aux entrepreneurs qui souhaitent lancer des projets de transition.Bien que nous trouvions l\u2019idée intéressante, nous considérons que cette proposition risque de se limiter à une petite partie de la population déjà privilégiée.« Déséconomiser une partie de nos existences » Par ailleurs, l\u2019originalité de cette dotation, par rapport aux propositions de revenu de base, est qu\u2019elle est distribuée en partie en « nature ».L\u2019argent permet certes de laisser une marge de manœuvre aux individus qui peuvent ainsi exprimer leurs préférences, mais, en ce qui concerne particulièrement les biens essentiels, il ne garantit pas toujours leur accessibilité.À ce propos, Georg Simmel est assez éclairant : Le salaire en nature des travailleurs possède certainement, comparé au salaire en espèces, maints avantages.[.] On peut dire que le pain et le logement ont pour le POSSIBLES Été 2020 81 travailleur une valeur absolue qui en tant que telle demeure en tout temps la même : les luctuations de valeur, auxquelles rien d\u2019empirique ne saurait échapper sont ici à la charge du patron qui les compense pour le travailleur.Par contre, le même salaire monétaire peut signiier aujourd\u2019hui quelque chose de tout à fait différent qu\u2019il y a un an, il répartit les risques de luctuations entre donneur et receveur (Simmel 1987, 420).Par ailleurs, le revenu de base sous forme monétaire ne nous rend pas moins dépendants du système de la « marchandise ».Enin, une dotation sous forme monétaire risque de relancer ou de soutenir la consommation de masse, ce qui est incompatible avec les limites biophysiques de notre habitat terrestre.Attention ici, néanmoins, à ne pas associer cette proposition aux « food stamps » qui sont distribués aux personnes en situation de pauvreté aux États-Unis.Ce type « d\u2019aide sociale » est paternaliste, il renforce la stigmatisation des personnes démunies en les considérant comme incapables de faire des choix éclairés.Dans le cadre de la DIA, l\u2019ensemble de communauté politique serait soumis aux mêmes règles.Règles par ailleurs dont elle se serait dotée elle- même.Il y a donc certains « biens et services » qui devraient être accessibles gratuitement ou à faible coût.Le logement (accès au foncier) devrait être sorti de la spéculation immobilière par le biais, par exemple, de iducies foncières communautaires.Dans ce sens, la ville de Vienne est un modèle intéressant à suivre.Au sein de la capital autrichienne, 60% des logements sont subventionnés (Labrecque, 2020).Bien entendu, cela pourrait se faire progressivement, en imposant un gel des loyers et en revalorisant la propriété d\u2019usage.Lorsque Proudhon disait la « propriété c\u2019est le vol », il ne parlait pas de la propriété d\u2019usage, celle qui permet d\u2019user d\u2019un bien et d\u2019en récolter les fruits.Il remettait plutôt en question l\u2019abusus, c\u2019est-à-dire le droit de détruire et de vendre un bien.En valorisant la propriété d\u2019usage et en remettant en question la propriété lucrative, cela pourrait permettre de réquisitionner plusieurs bâtiments vacants par exemple.Cette dotation inconditionnelle d\u2019autonomie comprendrait également des droits de tirage sur l\u2019eau et l\u2019énergie, soumis au principe de la gratuité de bon usage et du renchérissement du mésusage.Autrement dit, une certaine quantité d\u2019eau serait gratuite, et au-delà d\u2019un certain seuil ixé démocratiquement, l\u2019eau coûterait très cher.C\u2019est déjà d\u2019ailleurs plus ou moins ce que Hydro-Québec effectue lorsqu\u2019il fait payer plus cher la consommation de kilowattheure au-delà d\u2019un certain seuil.Par ailleurs, la DIA pourrait comprendre un droit d\u2019accès gratuit, mais lui aussi limité, à un certain nombre de services jugés essentiels : santé, éducation, transport, culture.Ces services devraient être administrés par les membres de la collectivité.En ce qui concerne les tâches plus ingrates, elles pourraient faire l\u2019objet d\u2019une meilleure répartition et pourquoi pas d\u2019une rotation ain que tous les citoyens et citoyennes y participent.82 SECTION I Construire des sociétés post-croissance POSSIBLES Été 2020 83 À ces formes de distribution en « nature » pourrait s\u2019ajouter un revenu sous forme monétaire pour la consommation courante (nourriture, vêtements, etc.) dont la distribution pourrait s\u2019opérer au sein d\u2019un marché transparent et réellement libre.Le pari qui est fait ici serait de réorienter nos activités vers les activités de la « vie quotidienne nécessaires », ce que les féministes appellent activités de reproduction ou encore de care au sens où le déinit Tronto : Au niveau le plus général, nous suggérons que le care soit considéré comme une activité générique qui comprend tout ce que nous faisons pour maintenir et perpétuer et réparer notre monde de sorte que nous puissions y vivre aussi bien que possible.Ce monde comprend nos corps, nous-mêmes et notre environnement, tous les éléments que nous cherchons à relier en un réseau complexe, en soutien à la vie (Tronto 2009, 13).Respecter la norme du « sufisant » Pour que le « revenu de base » ait un réel potentiel de transformation sociale tout en respectant les limites de nos écosystèmes, nous avons dit qu\u2019il fallait qu\u2019il soit « sufisant ».Mais comment déinir cette norme ?Pour André Gorz, cette norme est forcément subjective et devrait donc être déterminée collectivement par la communauté politique.Même si les rapports d\u2019experts peuvent aider la communauté à prendre des décisions éclairées, ils ne doivent en aucun cas prendre les décisions à la place de la population.Le penseur de l\u2019écologie politique nous rappelle que c\u2019est sous le capitalisme que cette « norme du sufisant » nous a échappée complètement : « C\u2019est seulement en séparant les producteurs directs des moyens de production et du résultat de la production qu\u2019il a été possible de leur faire produire des surplus dépassant leurs besoins et d\u2019utiliser ces « surplus économiques » à la multiplication des moyens de production et à l\u2019accroissement de leur puissance.» (Gorz 2008).C\u2019est donc parce que l\u2019on a éloigné et divisé les sphères de la consommation et de la production, les sphères de la reproduction et de la production (Fraser, 2014), que nous avons perdu de vue la notion du sufisant.Il ne s\u2019agit donc surtout pas pour Gorz de la déterminer « scientiiquement », mais bien politiquement, et pour ce faire nous avons besoin de recréer les conditions sociales qui permettent l\u2019établissement de cette norme.Contrairement à ce que voudraient nous faire croire les économistes, les êtres humains sont capables d\u2019autolimitation, c\u2019est-à-dire de « limiter les besoins et les désirs pour limiter l\u2019effort à fournir ».C\u2019est donc en recréant les conditions d\u2019un « monde vécu », c\u2019est-à-dire « un environnement à la fois naturel et social organisé de telle sorte qu\u2019il permet à chacun d\u2019en comprendre les règles et de s\u2019y orienter et de telle manière que personne ne puisse, par le monopole d\u2019une ressource, d\u2019une connaissance ou d\u2019une technique, imposer des conditions de vie qui viennent supprimer ce socle nécessaire à l\u2019émancipation du sujet » (Bardin, 2014), que l\u2019on sera capable de retrouver collectivement cette limite.Dans cette perspective, le revenu de base devrait donc aller de pair avec la création d\u2019espaces d\u2019auto-production qui sont au cœur d\u2019une réappropriation de cette norme du sufisant : L\u2019allocation universelle d\u2019un revenu sufisant doit être inséparable du développement et de l\u2019accessibilité des moyens qui permettent l\u2019auto-activité et y incitent, c\u2019est-à-dire les moyens par lesquelles les individus et les groupes peuvent satisfaire par leur libre travail une partie des besoins et des désirs qu\u2019ils auront eux-mêmes déinis (Gorz 1997, 139).Ajoutons que pour déterminer cette norme du « sufisant », l\u2019échelle plus locale comme les villes par exemple, nous apparaissent être la dimension adéquate pour décider démocratiquement.Conclusion Bien entendu, l\u2019ensemble de ces chantiers constituent davantage des lignes directrices à suivre qu\u2019un véritable programme politique qui pourrait être appliqué demain.Mais considérer chacun des points que nous avons soulevés nous semble primordial si l\u2019on souhaite sortir du capitalisme.Faire la promotion du revenu de base sans prendre en considération l\u2019extension de la sphère de la gratuité pourrait avoir des conséquences nulles voire néfastes notamment sur le plan écologique.Pour que la mesure soit émancipatrice et permette une transition vers des mondes post-croissance, il ne s\u2019agit pas seulement de distribuer de l\u2019argent à l\u2019ensemble des citoyen.en.es mais bien de s\u2019assurer que tous et toutes aient « accès aux moyens de vivre décemment ».Biographie Ambre Fourrier est candidate au doctorat en sociologie à l\u2019UQAM et autrice d\u2019un ouvrage intitulé Le revenu de base en question : de l\u2019impôt négatif au revenu de transition (Montréal, Écosociété, 2019).Références Bardin, Adeline.2014.La nature dans l\u2019écologie politique d\u2019André Gorz, Fondation de l\u2019écologie 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post-croissance, c\u2019est-à-dire dotées d\u2019une rationalité qui ne dépend plus de la croissance économique pour se déployer.Si ces innovations sociales sont porteuses d\u2019un fort potentiel transformateur, comment s\u2019assurer qu\u2019elles tracent les contours d\u2019une transition écologique de notre système alimentaire ?Problèmes inhérents au régime agro-agroalimentaire mondialisé Pour Fraser et Jaeggi (2018), le capitalisme ne se déinit pas comme un système économique, mais plutôt comme un ordre social institutionnalisé.Dès lors, on parle de société capitaliste plutôt que d\u2019économie capitaliste.Selon les auteures, ain de comprendre la nature d\u2019une société capitaliste il est primordial de s\u2019attarder à la dynamique qui se joue entre la sphère économique de la production (située à l\u2019avant-plan) et les sphères non économiques de la reproduction sociale, de l\u2019écologie et des pouvoirs politiques (situées à l\u2019arrière-plan et desquelles dépend l\u2019économie pour accumuler la richesse).Dans l\u2019avant-plan de la sphère de la production, on a l\u2019illusion que l\u2019accumulation de richesse se réalise grâce à des échanges marchands équivalents.Dans le système alimentaire mondialisé actuel, il s\u2019agit de croire que les grandes sociétés de l\u2019agro-business parviennent à générer des proits grâce à des échanges transparents et équitables d\u2019aliments.Cependant, comme Marx l\u2019a mis en lumière, l\u2019accumulation de cette richesse n\u2019a pu se réaliser que par l\u2019expropriation des terres agricoles, les « communaux », qui ont été volées aux paysans.Aujourd\u2019hui, ce phénomène d\u2019expropriation originel fait toujours partie des stratégies d\u2019accumulation du capital.En effet, dans la dernière décennie, nous avons assisté au plus grand mouvement de privatisation et d\u2019accaparement de terres agricoles, dépossédant des centaines de millions de personnes qui les cultivaient en commun depuis toujours (Federici, 2018).D\u2019autre part, Marx a également relevé le fait que l\u2019accumulation de la richesse se réalisait grâce à l\u2019exploitation et à la non-compensation d\u2019une partie du travail des salariés.Aujourd\u2019hui, nombre d\u2019entreprises agricoles du Nord global dépendent largement de l\u2019embauche de travailleurs saisonniers du Sud global.Ces travailleurs précarisés acceptent des conditions de travail et salariales POSSIBLES Été 2020 87 parfois complètement inhumaines (Haddad, 2020), auxquelles peu de citoyens occidentaux accepteraient de se soumettre (Gerbet et Lavoie, 2020).Les conditions des paysan.ne.s d\u2019outremer ne sont guère mieux.En effet, selon Oxfam (2015:27), en 2011 les paysan.ne.s pauvres du Sud recevaient moins de 14% du prix de vente des aliments distribués dans les grandes chaînes alimentaires, pendant que les dividendes versés aux actionnaires de l\u2019agro- business ne cessent d\u2019augmenter et la part versée aux paysans de diminuer.En somme, l\u2019accumulation de la richesse dans l\u2019industrie agro-alimentaire se réalise grâce à l\u2019exploitation des travailleurs et à l\u2019expropriation des paysan.ne.s les plus pauvres des pays du Sud et des régions rurales.Toujours selon Fraser et Jaeggi (2018), l\u2019accumulation de la richesse repose également sur l\u2019exploitation de la sphère de la reproduction sociale.Dans le contexte du système alimentaire actuel, on observe qu\u2019une bonne partie des tâches liées à l\u2019alimentation (faire les courses, préparer les repas, jardiner, etc.) sont réalisées de façon gratuite et individuelle dans les ménages (et souvent prises en charge par les femmes).Considérant nos rythmes de vie effrénés, cette individualisation de l\u2019alimentation crée bien souvent une surcharge mentale, émotionnelle et physique.Les ménages de la classe moyenne ou défavorisée sont de plus en plus nombreux à souffrir d\u2019insécurité alimentaire, et ce, malgré qu\u2019ils cumulent souvent deux ou trois emplois.D\u2019autre part, dans les ménages plus aisés, on assiste à une marchandisation grandissante de l\u2019alimentation.En effet, nombre de ménages ont désormais recours à la restauration, aux mets préparés d\u2019avance, à des recettes en boîtes ou encore à l\u2019embauche de personnel (souvent des femmes racisées) pour la préparation des repas.Nombreux sont ceux et celles qui mangent en vitesse, devant leur ordinateur ou sur la route.Les moments de préparation et de dégustation des repas en commun deviennent de plus en en plus rare, ce qui est d\u2019autant plus problématique lorsqu\u2019on sait que l\u2019alimentation joue un rôle fondamental dans notre socialisation et dans la reproduction même de la société (Durkheim, 1991).Fraser et Jaeggi (2018) soutiennent par la suite que l\u2019accumulation de la richesse se réalise également grâce à l\u2019exploitation de la sphère de l\u2019écologie.Dans le contexte du système alimentaire mondialisé, on constate une augmentation de la dépendance aux innovations technologiques ain de contrôler les conditions de production agricole (Bernstein, 2001).Qu\u2019elles prennent la forme de monoculture, d\u2019intrants chimiques, d\u2019irrigation, de serres, de modiications génétiques ou de mécanisation des processus, toutes ces innovations ont pour objectif de simpliier, d\u2019uniformiser et d\u2019accélérer les processus agricoles ain d\u2019améliorer la productivité.Cette domination de la nature par l\u2019artiicialisation de l\u2019agriculture entraîne d\u2019importantes conséquences écologiques : pollution de l\u2019air, de l\u2019eau et des sols, destruction de la biodiversité et de la capacité de résilience des écosystèmes, génération des changements climatiques et des crises écologiques.En ce qui a trait à la sphère du pouvoir politique, Fraser et Jaeggi (2018) expliquent que l\u2019accumulation se réalise par l\u2019instrumentalisation des institutions politiques ain de produire 88 SECTION I Construire des sociétés post-croissance un contexte juridique favorable au capitalisme.Au niveau des États territoriaux, il s\u2019agit de créer les « conditions politiques » nécessaires pour garantir les droits de propriété, appliquer les contrats et réprimer les rébellions anticapitalistes.En ce qui concerne le système alimentaire mondialisé, on constate dans plusieurs États, dont le Québec, que l\u2019usage des terres agricoles, leur propriété et le type de culture qu\u2019on y pratique ne sont pas soumis à une discussion collective et démocratique.Non seulement la spéculation foncière rend les terres de plus en plus inabordables aux petits et moyens paysans mais, suivant Dominique Lamontagne (2015), la réglementation mise en œuvre par le gouvernement du Québec et le monopole de l\u2019Union des producteurs agricoles (UPA) depuis les années 1950 ont contribué à la disparition de plus de 115,000 fermes au Québec et rendu impossible la rentabilité d\u2019une petite ferme vivrière.Au niveau international, l\u2019accumulation se réalise grâce à de grandes puissances supranationales qui fournissent les « conditions géopolitiques » pour permettre au capital de se déplacer librement (Fraser et Jaeggi, 2018).En ce qui concerne le système alimentaire mondialisé, les Programmes d\u2019ajustement structurel mis en place par la Banque Mondiale (BM) et le Fonds monétaire international (FMI) contribuent à utiliser l\u2019endettement des pays du Sud comme premier levier pour la libéralisation du commerce (Berstein, 2001).En effet, ces grandes organisations internationales, de connivence avec les multinationales, utilisent ces programmes comme prétexte pour accaparer les terres paysannes du Sud et les transformer en « plateformes d\u2019exportation » destinées au marché mondial.L\u2019appétit croissant des pays du Nord pour une plus grande consommation de fruits et légumes exotiques est l\u2019indicateur emblématique du régime alimentaire mondialisé contemporain.En somme, non seulement les besoins des communautés locales du Sud sont ignorés et leur agriculture paysanne détruite, mais on assiste désormais à la subordination des intérêts des États nations aux intérêts grandissants des grandes corporations transnationales.Au Nord comme au Sud la réglementation favorise l\u2019industrialisation et l\u2019agriculture d\u2019exportation plutôt que l\u2019agriculture paysanne et l\u2019alimentation des populations locales.Bien que la majorité des paysans pauvres soient aujourd\u2019hui confrontés à une crise de plus en plus grave de reproduction, les mouvements paysans sont capables de mettre en œuvre de puissantes actions collectives pour initier un changement au sein de l\u2019économie agricole et des processus politiques nationaux (Bernstein, 2001).Un bel exemple est celui du mouvement paysan international La Vía Campesina, créé en 1993, qui lutte pour la justice sociale et la défense de l\u2019agriculture paysanne.Il regroupe plus de 180 organisations et 200 millions de petits et moyens paysans, de sans-terre, d\u2019indigènes, de migrants et d\u2019ouvriers.rières agricoles répartis dans plus de 80 pays à travers le monde (Vía Campesina, 2020).Pour le mouvement, l\u2019alimentation est un droit fondamental et non une marchandise qui peut être soumise aux lois du marché.C\u2019est pourquoi, en 1996, il propose le concept de souveraineté alimentaire, soit « le droit des peuples et des États à déterminer eux-mêmes leurs politiques alimentaires et agricoles sans porter atteinte à autrui » (Oxfam, 2011).La souveraineté alimentaire n\u2019est pas une solution « toute faite », mais un processus démocratique qui invite les citoyen.ne.s de POSSIBLES Été 2020 89 partout dans le monde à se mobiliser pour repenser l\u2019organisation mondiale de l\u2019agriculture et de l\u2019alimentation (Anderson, 2018).Le processus de souveraineté alimentaire permet de répondre aux questions suivantes : à qui appartiennent les terres, qui décide ce qu\u2019on y cultive, comment et pour qui ?Ce bref survole démontre que pour espérer initier une transformation vers un système alimentaire post croissance, les solutions à mettre en œuvre doivent permettre de résoudre les injustices qui se jouent à la fois à l\u2019intérieur du système de production agro-alimentaire, mais également à l\u2019intérieur de la sphère de la reproduction sociale, de l\u2019écologie et du pouvoir politique.Si la tâche peut sembler gigantesque, il ne faut pas oublier qu\u2019une partie des solutions passe par un activisme du quotidien : c\u2019est-à-dire par la mise en œuvre de solutions locales, mais qui s\u2019articulent à une vision globale du système alimentaire capitaliste tel que nous venons de le présenter.S\u2019inspirer des innovations citoyennes Dans les interstices du système alimentaire mondialisé se développe une multitude d\u2019innovations citoyennes, alimentaires et agricoles, qui valorisent davantage l\u2019autoproduction, les circuits courts, les pratiques écologiques et régénératives, un lien fort entre le consommateur, le producteur et la terre, le juste prix pour les paysans et le droit à une alimentation saine pour tous.tes.Pour plusieurs, les pratiques sociales que l\u2019on retrouve au cœur des innovations les plus radicales constituent les germes d\u2019une rationalité insoumise à la croissance économique et qui ne considèrent plus l\u2019alimentation comme une simple marchandise.Au contraire, leur émancipation repose plutôt sur notre capacité à s\u2019entraider, à coopérer, à prendre des décisions ensemble.Ain de mieux saisir le potentiel transformateur de ces initiatives, nous proposons d\u2019analyser comment elles permettent de résoudre certaines tensions qui existent aujourd\u2019hui entre la sphère économique de la production et les sphères non-économiques de la reproduction sociale, de l\u2019écologie et du politique.Autrement dit, il s\u2019agit d\u2019une manière d\u2019analyser le rôle qu\u2019elles peuvent jouer dans la transformation de nos institutions et de nos relations sociales.Le Réseau des Fermiers de famille Initié par Équiterre en 1995, ce projet représente l\u2019un des plus grands réseaux de fermes biologiques au monde et permet de nourrir près de 60,000 individus au Québec et au Nouveau- Brunswick.Ce modèle d\u2019approvisionnement propose plusieurs innovations avec un fort potentiel de transformation sociale.D\u2019abord, ce modèle est fondé sur une agriculture paysanne, peu mécanisée, qui se réalise en petite surface et met en œuvre des pratiques de régénération du sol, de la faune, de la lore et de la biodiversité.Ce modèle vise d\u2019abord et avant tout à nourrir les communautés locales et, de ce fait, ne recherche pas une croissance ininie, mais le juste équilibre entre les capacités de la nature et celles de la famille de producteurs.Du point de vue inancier, les fermiers de famille promeuvent un modèle abordable qui évite le surendettement des paysans et valorise une ixation des prix non spéculative (le prix est ixé en début de saison) et équitable (il permet aux paysans de bien vivre).En ce qui a trait au consommateur, ce modèle propose une alternative loin du client-roi et invite à laisser une place plus importante à l\u2019alimentation dans nos vies : on récupère notre panier à un moment bien précis de la semaine, on détermine nos repas en fonction de ce qui a été récolté, on prend le temps de cuisiner, on mange local et non transformé, on accepte de payer le juste prix et on crée des liens avec ceux et celles qui cultivent nos aliments.Derrière un simple abonnement à un panier bio se cache ainsi une série de changements qui nous invite à tranquillement réadapter notre mode de vie aux cycles de la nature.Malgré tout, dans cette innovation le citoyen.ne demeure dans une posture de consommateur et les paniers bios sont plus dificilement accessibles aux personnes avec des revenus modiques.Les maraîchers soutenus par des bénévoles Pour résoudre ces limites, plusieurs fermes maraîchères proposent un modèle qui va un peu plus loin, en intégrant une implication bénévole.Les Grands Jardins d\u2019Alexandre, un producteur maraîcher sans but lucratif, permet ainsi aux citoyen.ne.s d\u2019obtenir un panier bio hebdomadaire en échange de 25 heures de bénévolat par saison.Pour les « jardiniers paresseux », il est également possible de participer à des journées d\u2019entraide sporadiques.La mission des jardins est d\u2019offrir à sa population un légume santé au plus bas prix possible.Les surplus de productions sont offerts aux petites garderies.La Ferme Cadet Roussel offre elle aussi une approche similaire.Pendant de nombreuses années, il était possible d\u2019obtenir une réduction sur l\u2019abonnement de légumes en échange d\u2019heures de bénévolat.De plus, des Fêtes des récoltes sont organisées annuellement et permettent aux citoyen.ne.s de s\u2019impliquer activement à la ferme.Ce type d\u2019innovation permet ainsi aux citoyen.ne.s d\u2019être à la fois producteurs et consommateurs, de développer leurs connaissances et savoir-faire agricoles, et de créer un lieu de socialisation fort où l\u2019ensemble du rapport à l\u2019alimentation est transformé.De plus, il est accessible aux personnes aux revenus plus modestes.Ces niches sont plus radicales dans le sens où elles nécessitent un investissement de temps plus important et demandent aux citoyen.ne.s de sortir de leur posture de consommateurs pour embrasser celle de producteur.Dans les deux exemples mentionnés, les fermiers constatent cependant une diminution de l\u2019implication citoyenne dans les dernières années.L\u2019accélération de nos rythmes de vie rendant probablement plus dificile de libérer du temps pour se rendre à la ferme en région.Agriculture urbaine et cuisines collectives Heureusement, il existe tout un mouvement d\u2019agriculture urbaine permettant de cultiver près de chez soi.Le site de Cultive ta ville répertorie plus de 1500 initiatives à travers le Québec, 90 SECTION I Construire des sociétés post-croissance POSSIBLES Été 20-20 91 on y retrouve des jardins communautaires, des jardins collectifs, les Incroyables Comestibles, etc.Quant au site du Regroupement des cuisines collectives du Québec, celui-ci identiie près de 1400 cuisines partout au Québec qui visent à développer l\u2019autonomie alimentaire, la solidarité et le pouvoir d\u2019agir individuel et collectif.L\u2019ensemble de ces initiatives permet d\u2019intégrer la production et la transformation de nos aliments au cœur de notre quotidien, de nos milieux de vie, mais surtout, de le faire collectivement ! Ces initiatives permettent de développer notre capacité à la coopération et nos savoir-faire, de contrer l\u2019exclusion sociale et resocialiser l\u2019alimentation ain de créer des liens forts avec celle-ci.Dans les déis que rencontrent ces initiatives, on note la dificulté à avoir accès à des espaces verts pour cultiver en ville, ou encore à des installations et des locaux à prix abordables, et ce, dû à la spéculation foncière qui tend à faire grimper le prix des loyers et des terrains.Un autre déi rencontré concerne la mobilisation citoyenne.Cultiver et cuisiner demande du temps et n\u2019est pas toujours compatible avec nos rythmes de vie régis par le travail.Le manque de connaissances et de savoir-faire constitue également un déi et nécessite des structures pour se les réapproprier.Puisque ces initiatives reposent principalement sur du bénévolat, il arrive souvent que le projet s\u2019essoufle après quelques années : le temps \u2013 gratuit \u2013 passé à prendre soin des jardins se trouve « désavantagé » par rapport au temps de travail rémunéré.Combinaison avec l\u2019Accorderie C\u2019est en partie pour résoudre cette faiblesse que les citoyen.ne.s de Shawinigan ont décidé de combiner l\u2019agriculture urbaine avec l\u2019initiative des Accorderies.Le concept des Accorderies a été conçu à Québec en 2002 et son principe est simple : « proposer aux habitants d\u2019une même localité de se regrouper pour échanger entre eux des services, sur la base de leurs savoir-faire, et ce, sans aucune contrepartie inancière » (Accorderies, s.d.).Chaque Accordeur.e met ainsi à la disposition des autres ses « compétences et savoir-faire sous la forme d\u2019offres de services.[.] Chaque échange est comptabilisé dans une banque de temps, selon le principe \u201cune heure de service rendu vaut une heure de service reçu\u201d, quels que soient le service rendu et les compétences exigées » (Idib.).La combinaison de ces deux initiatives permet de faire reposer l\u2019entretien des jardins non pas sur des bénévoles, mais sur des accordeurs.Cette nuance est importante, car les heures passées à prendre soin du potager peuvent ensuite être échangées contre des heures pour d\u2019autres services (par exemple, la comptabilité), ce qui permet de redonner une valeur juste et équitable au travail de care.L\u2019intégration des initiatives alimentaires citoyennes au sein du réseau des Accorderies permet de « façon démocratique et organisée, de construire une alternative au système économique dominant » (Idib.) et de briser la division des sphères de la production et de la reproduction.On peut imaginer que la combinaison des Accorderies avec les différentes initiatives alimentaires permettrait de créer un réseau alternatif porteur d\u2019un fort potentiel de transformation.Néanmoins, il demeure toujours un problème non résolu, 92 SECTION I Construire des sociétés post-croissance celui de l\u2019accessibilité de plus en plus dificile aux terres et aux infrastructures communes.FUSA - Fiducie d\u2019utilité sociale agricole C\u2019est ici que les FUSA peuvent jouer un rôle fondamental dans la protection et l\u2019accessibilité de nos ressources collectives.Protecterre (s.d.) déinit une FUSA comme la combinaison de Bien(s) + une Vocation + une Durée + des Bénéiciaires.Le bien pouvant être une terre agricole, un jardin collectif, un bâtiment, une cuisine collective, de la machinerie, etc.La vocation pouvant être la conservation en culture biologique, la production d\u2019aliments locaux, l\u2019aide à la relève agricole, l\u2019autonomie alimentaire d\u2019une communauté, etc.La durée pouvant être à durée déterminée ou perpétuelle.Finalement, les bénéiciaires peuvent être les citoyens d\u2019un quartier, une communauté, la relève agricole, etc.Si au Québec les FUSA ne sont utilisées que depuis peu, elles ont permis à des citoyen.ne.s d\u2019autres provinces canadiennes, des États- Unis, du Royaume-Uni et d\u2019ailleurs dans le monde, de protéger leur terre et leurs ressources collectives.Plusieurs FUSA ont déjà été créées ou sont sur le point de l\u2019être au Québec.En effet, Protecterre répertorie des FUSA créées par des familles d\u2019agriculteurs.trices (via des partenariats avec une ville/MRC), par des syndicats, des organismes communautaires, des communautés autochtones, des coopératives, etc.Il s\u2019agit en somme d\u2019un puissant outil juridique qui s\u2019adapte aisément à différents contextes et projets.Il existe nombre d\u2019autres expérimentations toutes aussi intéressantes et complémentaires.L\u2019objectif ici était simplement d\u2019en présenter un échantillon et de les analyser en regard des problématiques soulevées par le système alimentaire mondialisé.Comment initier une transformation structurelle à grande échelle ?D\u2019abord, il est important de se rappeler que toutes ces initiatives se retrouvent imbriquées à l\u2019intérieur, de l\u2019actuelle société capitaliste (Fraser et Jaeggi, 2018).Elles ne sont donc pas par défaut anti-croissance ou post-croissance.C\u2019est pourquoi il est primordial de toujours analyser leur fonctionnement interne et leurs interactions avec les institutions existantes pour éviter de reproduire les mêmes structures de domination et les mêmes contradictions que l\u2019on reproche aux sociétés capitalistes.Ensuite, ces solutions doivent s\u2019inscrire dans un activisme du quotidien.Pour Federici (2020), cela signiie qu\u2019elles doivent permettre de résoudre des problèmes urgents du quotidien : comment se nourrir quand on ne gagne pas sufisamment d\u2019argent, comment retrouver le temps de cuisiner, comment le faire collectivement, comment se nourrir sans exploiter les paysans du Sud et du Nord, etc.Le tout, sans perdre de vue que l\u2019on cherche à démarchandiser l\u2019alimentation : se nourrir doit devenir un droit et non plus un moyen d\u2019accumuler du capital.Pour ce faire, il est primordial de lier les différentes initiatives entre elles et de les ancrer dans une vision à long terme et à l\u2019intérieur d\u2019un territoire donné (Bui, 2015).Il s\u2019agit donc de partir POSSIBLES Été 2020 93 d\u2019initiatives déjà existantes et, à travers un processus démocratique et collectif, de travailler à lier ces initiatives entre-elles ain de reconstruire localement toute la chaîne alimentaire : de la production à la transformation, en passant par la distribution, la conservation et la consommation.Ces réseaux alimentaires alternatifs devront impérativement permettre de nous redonner un contrôle collectif sur notre système alimentaire et de s\u2019assurer que tous aient accès à une alimentation saine, et ce, sans que celle-ci ne repose sur l\u2019exploitation des travailleur.euse.s, des familles, des communautés et de la nature.Nombre d\u2019initiatives sont d\u2019ores et déjà en cours et c\u2019est dans notre capacité à s\u2019intéresser collectivement à la question de l\u2019agriculture et à se mobiliser pour exiger des changements institutionnels et politiques que réside notre potentiel à initier un changement à plus grande échelle vers un système alimentaire post-croissance.À l\u2019instar des mouvements citoyens internationaux comme Climate Strike, Me Too et Black Lives Matter, peut-être serait-il temps de forger des alliances avec les paysan.ne.s du monde pour exiger de profonds changements dans nos systèmes alimentaires.Biographie Marie-Soleil L\u2019Allier est doctorante en Sciences de l\u2019environnement à l\u2019Université du Québec à Montréal.Ses recherches portent sur la contribution des communs et du commoning à la transition sociale et écologique de la société.Elle est également cofondatrice de LOCO, une chaîne d\u2019épiceries écologiques et zéro déchet.Références Accorderies.(s.d.) « Comment ça fonctionne?».En ligne: http://www.accorderie.fr/comment-ca- fonctionne/ (Page consultée le 25 juin 2020).Bernstein, Henry.2001.« \u2018The peasantry\u2019 in global capitalism: who, where and why?».Socialist 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POSSIBLES Automne 2019 95 Comment faire justice autrement dans une société post-croissance ?Par Fabien Torres « Ce n\u2019est pas l\u2019accès aux choses, mais la qualité de la relation au monde qui doit devenir la norme de l\u2019action politique et individuelle.» Hartmut Rosa « Dis-moi comment tu perçois le crime, je te dirai quelle société tu es ».Cette afirmation peut sembler simpliste, mais la manière dont nous traitons ou percevons les crimes, les détenus et les victimes en dit long sur une société.Peut-être parce que ces personnes nous rappellent le côté sombre de l\u2019humain, ces dernières dérangent.La stigmatisation que vivent souvent les victimes en témoigne.Les nombreux problèmes du système pénal actuel (incluant, au sens large, la police, la justice et la prison) ont fait naître dans les années 1970 des mouvements tels que celui de l\u2019abolitionnisme pénal et ont fait apparaître en Occident des formes alternatives de justice qui existaient déjà dans les communautés autochtones.Aujourd\u2019hui, en plus des inégalités et de la discrimination que le système actuel renforce, ces questions de justice ainsi que la manière avec laquelle nous gérons les conlits et les délits sont, malheureusement, souvent délaissées et circonscrites dans certaines sphères communautaires et médiatiques.Dans une perspective de société post-croissance plus démocratique et inclusive, il nous apparaît indispensable de prendre en compte ces enjeux pour plusieurs raisons.« D\u2019une part, la gestion alternative des conlits et des délits peut entraîner une révolution dans la vie quotidienne ainsi que favoriser un nouveau contrat social basé sur la dignité de chaque individu.D\u2019autre part, nous négligeons souvent les maux individuels et collectifs que cause le fait de délaisser les victimes et les offenseurs comme nous le faisons actuellement.D\u2019où les questions suivantes : quel type de justice dans nos sociétés modernes devrions-nous prôner ?À quoi ressemblerait la gestion des délits et des crimes commis dans une société post-croissance ?Ce sera l\u2019objet du présent article : qui « Nous y présenterons une analyse de la crise moderne du droit et verrons ensuite ce qui a causé le mouvement de l\u2019abolitionnisme pénal et la résurgence des formes alternatives de justice, notamment la justice réparatrice et la justice transformatrice.Nous tenterons par la suite de voir le rôle que ces dernières peuvent jouer dans la construction d\u2019une société post-croissance. La crise du droit moderne Ain de comprendre ce que plusieurs auteurs appellent la crise du droit moderne (Genard, 2000 ; Lacroix, Lalonde et Legault, 2003), il importe de déinir quelques caractéristiques de la société moderne dans laquelle il s\u2019inscrit.Les « trois malaises de la modernité » que le philosophe canadien Charles Taylor cible semblent ici un point de départ intéressant (Taylor, 1992).Le premier malaise perçu par Taylor est celui de l\u2019individualisme, soit le fait de valoriser collectivement la réponse aux besoins individuels avant ceux de la société.Dans le domaine du droit qui nous intéresse, cela a amené l\u2019individu à être « toujours plus gourmand dans la requête de droits visant son plein épanouissement personnel » (Lacroix, 2003).La deuxième caractéristique mentionnée par Taylor est la raison instrumentale qu\u2019il déinit comme la « rationalité que nous utilisons lorsque nous évaluons les moyens les plus simples de parvenir à une in donnée » (Taylor, 1992).Dans le droit, cela a entrainé une « procéduralisation », une « technicisation » du droit ou encore une « désymbolisation » du droit, le désincarnant ainsi de son pouvoir moral (Prairat, 2009).Pour le criminologue Nils Christie, cela a contribué à réduire « la victime à une non-entité et le contrevenant à une chose » (Christie, 1977).Il est fréquent d\u2019entendre des victimes ou des offenseurs partager le sentiment d\u2019avoir été traités de la sorte dans le système juridique.Enin, le troisième malaise que Taylor décrit, qui est une conséquence des deux premiers, est celui de la perte de liberté occasionnée.Dans notre cas, ce que nous avons perdu collectivement est la nécessité de prendre soin des victimes d\u2019un délit, de s\u2019assurer de la réintégration harmonieuse des offenseurs et, au-delà, de notre capacité à régler les conlits de manière à réparer le tissu social.Ainsi, « les individus deviennent des incompétents sociaux pour régler leurs conlits » (Slingeneyer, 2005).Vers des mesures alternatives Au Canada, tout comme dans plusieurs pays occidentaux, les problèmes associés à notre système de justice actuel \u2013 système découlant de cette crise du droit moderne - sont nombreux, et ce, malgré le fait que le taux de criminalité déclaré par la police est en baisse depuis plus de 20 ans (Statistique Canada, 2015).Surcharge des tribunaux et des prisons, bureaucratisation grandissante, dificulté du système judiciaire à éviter la récidive et faible considération des victimes dans le processus judiciaire en sont les exemples les plus fréquemment évoqués.Ces critiques ainsi que différentes inluences intellectuelles et religieuses humanistes ont mené à l\u2019apparition dans les années 70 du courant de pensée de l\u2019abolitionnisme pénal, notamment sous l\u2019impulsion du juriste et criminologue Louk Hulsman.Ce dernier considérait que « le système pénal comme toutes les bureaucraties est principalement tendu vers des objectifs 96 SECTION I Construire des sociétés post-croissance POSSIBLES Été 2020 97 internes d\u2019équilibre, de survie et non vers des objectifs externes assurant le bien-être des gens » (Faget, 1997).Les arguments en faveur de l\u2019abolition de la prison que l\u2019on retrouve le plus souvent sont les suivants : - L\u2019incarcération est punitive, basée sur la vengeance et n\u2019aide aucunement à la réparation des victimes à long terme ; - L\u2019incarcération n\u2019aide aucunement la réinsertion sociale des offenseurs qui sont souvent, par ailleurs, des personnes marginalisées ; - La prison ne dissuade pas le comportement criminel et est même considérée comme une « école du crime » (Ricordeau, 2019), car elle enferme certains types d\u2019offenseurs dans le cercle de la récidive ; - L\u2019incarcération ne règle aucunement les problèmes sociaux et économiques qui favorisent l\u2019émergence des comportements déviants et traduit ainsi une déresponsabilisation face à ces derniers.Cette critique du système pénal, la dificulté des citoyens de nos sociétés modernes à se reconnaître et à partager des buts communs et le désir d\u2019impliquer la collectivité dans la résolution de conlits ont fait partie des éléments qui ont favorisé l\u2019émergence de voies alternatives (Faget, 1997).Inspirées des sociétés autochtones d\u2019Amérique du Nord et de la Nouvelle-Zélande, les pratiques qui se rattachent à la justice réparatrice sont multiples.Les termes employés pour la désigner varient.Ainsi, selon les pays, on parle de justice réparatrice, de justice restauratrice ou de justice transformatrice pour évoquer des pratiques qui sont très proches.Le premier travail de théorisation traitant de la justice réparatrice fut entrepris en 1990 par le criminologue américain Howard Zehr.Ce dernier, considérant la diversité des pratiques, estime que la justice réparatrice est minimalement « une invitation au dialogue et à l\u2019exploration » (Zehr, 2012).Quant à lui, le criminologue Lode Walgrave met l\u2019accent sur les conséquences du délit et décrit trois modèles de droit pouvant être résumés dans le tableau suivant (Faget, 1997) : Nous voyons dans le droit restauratif une remise en question importante de l\u2019objectif même du droit punitif, celui de « l\u2019équilibre moral », tel que perçu il y a plus d\u2019un siècle par Émile Durkheim (Durkheim, 1893) : « la fonction principale de la réaction sociale n\u2019est ni de punir, ni de traiter ou de protéger, mais bien de créer des conditions pour qu\u2019une réparation et/ou une compensation raisonnable des préjudices puissent se réaliser » (Walgrave, 1999).Les souffrances et dommages causés aux victimes y sont centraux et les offenseurs ainsi que la communauté doivent être mis à contribution dans le processus de réparation.Les formes de réparation sont diverses, peuvent être directes ou indirectes, concrètes ou symboliques et peuvent s\u2019adresser aux victimes, à une communauté ou à la société à l\u2019image des travaux d\u2019intérêt général (Walgrave, 1999).Ainsi, il peut s\u2019agir d\u2019une compensation, d\u2019une restitution (si cela est possible), d\u2019une réparation, d\u2019une réconciliation ou encore d\u2019excuses.Au Canada, les pratiques de justice réparatrice que l\u2019on retrouve le plus souvent sont la médiation (qui prend place au sein du système pénal) ou la réconciliation victime-délinquant (souvent prise en charge par l\u2019État ou par des organismes communautaires), les conférences familiales ou cercles de réconciliation qui font intervenir la communauté et les conseils (conseils de détermination de la peine, cercles de guérison ou de libération) qui reposent principalement sur des pratiques autochtones (Johnson et Centre canadien de la statistique juridique, 2003).La justice transformatrice, née aux États-Unis dans les années 2000, a apporté une teinte explicitement politique aux pratiques de justice réparatrice à travers, notamment, le concept de « responsabilité communautaire » développé par le réseau féministe radical de femmes 98 SECTION I Construire des sociétés post-croissance POSSIBLES Été 2020 99 racisées Incite!.Toutes les initiatives de justice transformatrice tiennent compte des rapports de domination culturels et structurels (basés sur la classe, la race ou le genre) dans les délits commis et les préjudices qui en découlent (Ricordeau, 2019).Cela rejoint par ailleurs ce que Walgrave appelait à la in du siècle dernier la version « maximaliste de la justice restaurative » qu\u2019il décrivait « comme un paradigme à développer pour devenir à plus long terme une alternative complète et systémique aux systèmes traditionnels punitifs et réhabilitatifs » (Walgrave, 1999).C\u2019est d\u2019ailleurs cette forme de justice réparatrice, soit celle qui rejoint les objectifs de la justice transformatrice, qui est mise de l\u2019avant dans le présent article.Effets constatés et bénéices Les besoins auxquels répond la justice réparatrice sont multiples, que ce soit pour la victime, l\u2019offenseur ou la communauté.Pour la victime, quatre types de besoins négligés par le système judiciaire peuvent être identiiés : l\u2019information (ou des réponses à de nombreuses questions laissées sans réponse), l\u2019écoute, la reprise de pouvoir ou « empowerment » et la réparation (Zehr, 2012).À titre d\u2019exemple, une ex-victime d\u2019inceste impliquée avec le Centre de services de justice réparatrice (CSJR) à Montréal rapporta qu\u2019en relatant à un détenu ce qu\u2019elle avait vécu dans une Rencontre-Détenus-Victimes, elle avait provoqué des pleurs de la part de ce dernier.Cette ex-victime nous a expliqué que c\u2019était une expérience extrêmement transformatrice, car elle lui avait permis de réaliser l\u2019impact qu\u2019elle pouvait avoir sur un offenseur et ainsi sur la communauté.Dans le même sens, ce témoignage de Wilma Derksen, mère d\u2019une ille de 13 ans enlevée et retrouvée morte sept semaines plus tard et qui a pris part à une rencontre de justice réparatrice avec des détenus, est particulièrement éloquent : J\u2019avais enin des meurtriers devant moi, et je pouvais leur demander tout ce que je voulais.Les gardiens étaient partis, et j\u2019étais seule.J\u2019étais seule avec ma peur et ces hommes capables de tuer.Je me suis sentie vulnérable, mais profondément respectée.Ils étaient 10, incluant René.La vie m\u2019avait fait ce merveilleux cadeau de mettre devant moi les 10 hommes que j\u2019avais rêvé de tuer.Et ma rage s\u2019est évanouie.J\u2019ai senti que je pouvais fermer cette porte, que cette rage était désormais domptée (Radio Canada, 2003).Quant aux offenseurs, leurs besoins sont également à prendre en compte si l\u2019on désire qu\u2019ils redeviennent des membres à part entière de la communauté.Admettre leur responsabilité ou éprouver de l\u2019empathie n\u2019étant pas l\u2019objectif du système judicaire (Zehr, 2012), la justice réparatrice tentera de répondre à ces objectifs.Elle encourage « la transformation de soi », offrant une aide pour guérir les traumatismes, la possibilité d\u2019être soigné dans le cas de dépendances et la valorisation de compétences personnelles. Finalement, le crime ne pouvant être dissocié de la communauté qui l\u2019a vu naître, cette dernière est donc en partie responsable de l\u2019accomplissement de ce dernier.Donner la chance à la communauté de participer au processus de réparation lui permet par conséquent de renforcer le sentiment d\u2019appartenance entre ses membres ainsi que celui d\u2019une responsabilisation mutuelle.Au sein du système correctionnel canadien, une étude de 1999 a recueilli les perceptions des participants à propos d\u2019un mécanisme de justice réparatrice utilisé plus de 500 fois.Cette dernière révélait entre autres que 95 % des participants (et la totalité des victimes) « percevaient le mécanisme comme un processus assez ou très équitable » (Service correctionnel Canada, 2000).D\u2019autres études ont également analysé les retombées positives des pratiques de justice réparatrice en milieu scolaire (Torres, 2015) et dans des villes d\u2019Angleterre et d\u2019ailleurs.Certaines d\u2019entre elles sont sur la voie de devenir des « villes réparatrices », soit des villes où la majorité des institutions et organisations tentent de régler les conlits en utilisant une approche réparatrice (Ness, 2006).Ces approches ont l\u2019intérêt de prioriser la création d\u2019espaces de dialogue, de donner une voix aux personnes qui n\u2019en ont pas et de former les citoyens à percevoir les conlits de manière différente.Au-delà des bienfaits individuels, ces exemples nous montrent que la justice réparatrice et la justice transformatrice peuvent, si déployées à grande échelle, participer directement à la reconstruction d\u2019un nouveau contrat social.Ce dernier serait basé sur une plus grande prise en charge des conlits par la communauté, sa responsabilisation, la prise de décision collective et participative et l\u2019orientation vers la réparation.Un nouveau contrat social Sur un plan plus large, cette appropriation des délits par les citoyens ou la communauté est nécessaire pour guérir des traumatismes passés et réparer le tissu social d\u2019une communauté, mais aussi pour préparer le terrain pour une transition vers des sociétés post-croissance.À l\u2019instar de Silvia Federici, nous estimons que « nous ne pouvons pas construire une société alternative [\u2026] à moins de redéinir de manière plus coopérative notre mode de reproduction et de mettre in à la séparation entre le personnel et le politique, l\u2019activisme politique et la reproduction de la vie quotidienne » (Federici, 2012).En ce sens, nous percevons ces pratiques de justice réparatrice à la fois comme remède, soit pour aider les individus et le tissu social à se reconstruire, mais aussi comme vaccin pour prévenir des nouveaux conlits et développer un sentiment de reprise de pouvoir par la communauté.Ces initiatives sont d\u2019autant plus importantes qu\u2019elles interviennent souvent à des moments de désir de repli sur soi et d\u2019abandon de la collectivité perçue comme nocive.Elles renversent cette perception en redonnant un sentiment fort d\u2019accomplissement collectif.Au lieu de demander à la police ou aux tribunaux de venir régler un problème de famille ou 100 SECTION I Construire des sociétés post-croissance POSSIBLES Été 2020 101 de voisinage, on pourrait ainsi faire appel à des médiateurs, des « sages » de la communauté ou encore des conseils de quartier qui nous aideraient à trouver des solutions aidant à rétablir l\u2019harmonie.La Première Nation de Hollow Water au Manitoba fait partie des exemples de communautés qui ont adopté ces pratiques à l\u2019échelle de la communauté ain de réduire les problèmes de violences sexuelles (Dickie, 2000).Un autre bon exemple de tentative pour s\u2019organiser autrement et de prise en charge de la sécurité en utilisant des pratiques de justice réparatrice est l\u2019initiative MASK (Mothers/Men Against Senseless Killings).Ce groupe e présente comme une « armée de mères » prête à investir les rues suite à un conlit ou à un délit.MASK s\u2019est par la suite multipliée dans les quartiers défavorisés des grandes villes américaines (Chicago, Memphis, Staten Island, etc.).Ces initiatives s\u2019inscrivent dans la foulée des mouvements Black Lives Matter et d\u2019abolition de la police (Dukmasova, 2016).De fait, nous estimons que ces techniques de justice alternative, qui sont également des savoir- faire traditionnels, peuvent être considérées comme des « communs immatériels » (CITIES, 2019) qu\u2019il importe de réactualiser et de redéinir en permanence en fonction des besoins des communautés et des futurs communs.La justice réparatrice permet également de politiser un conlit en le rapportant dans la communauté qui est d\u2019ailleurs représentée symboliquement par deux bénévoles formés dans les Rencontres Détenus-Victimes (RDV).Les activités publiques (soirées thématiques, théâtre- forum, etc.) portant sur la justice réparatrice ainsi que sur les témoignages dans les médias \u2013 comme le documentaire réalisé en 2019 en lien avec la série Unité 9 (Édoin et Trottier, 2019) \u2013 participent également à montrer le caractère social du crime et à impliquer la communauté.Par ailleurs, ces témoignages publics permettent de créer une nouvelle reprise de pouvoir - initialement vécue lors des processus de justice réparatrice \u2013 et font alors intervenir les ex- victimes ou ex-détenus à titre de personnes-ressources pour la communauté.Les pratiques de justice réparatrice et transformatrice existantes, au-delà de leurs effets positifs, recèlent un fort potentiel de transformation sociale qui peut grandir si ces premières sont soutenues structurellement et idéologiquement.Cela veut dire qu\u2019on ne peut pas espérer un impact transformateur de ces dernières dans un système répressif, punitif, voire compétitif.Notre système actuel basé sur la recherche d\u2019eficacité et de résultats mesurables est incapable de mesurer les impacts sociaux de telles pratiques qui pourraient, si utilisées largement, favoriser un changement de paradigme tourné vers la nécessité de prendre davantage soin les uns des autres.D\u2019ailleurs, lors des processus de justice réparatrice comme les RDV, nous disons souvent qu\u2019accepter le caractère imprévisible du résultat de ces processus et de l\u2019ouverture de ces espaces de dialogue est un prérequis pour que la reprise de pouvoir soit effective.Aussi perturbant que cela puisse être dans notre système actuel, on estime que les RDV n\u2019ont pas d\u2019autre objectif que celui du dialogue : Aucun autre objectif n\u2019est recherché en soi que la parole et la libération émotive.La réinsertion, la réhabilitation, le rétablissement ne sont pas des objectifs déclarés des rencontres, ils deviennent de simples effets rendus possibles par l\u2019effet libératoire de la parole (Rossi, 2012).Ces RDV ayant quasiment toujours un effet positif, comme le démontrent les statistiques mentionnées plus haut, cela redonne espoir à la fois en l\u2019humain et en la capacité réparatrice de la communauté.Vers un système de justice post-croissance Plusieurs questionnements et objections que nous n\u2019avons pas l\u2019espace de développer ici sont fréquemment évoqués : Comment développer de telles pratiques dans une société fragmentée et individualiste ?Comment s\u2019assurer qu\u2019il n\u2019y ait pas de re-victimisation au cours du processus ?Comment vont être choisis les médiateurs ?Que faire avec des victimes ou des offenseurs qui ne veulent pas participer ?Quel est le rôle de l\u2019État là-dedans ?Que faire avec des offenseurs qui peuvent représenter un danger réel pour la société ?Selon Walgrave, « les gouvernements ont veillé au maintien de l\u2019ordre public d\u2019une façon telle qu\u2019ils ont attisé les conlits dans les communautés et menacé la vie en communauté elle-même » (Walgrave, 1999).Il importe donc, selon lui, de repenser cette relation entre la communauté et l\u2019État pour redonner le pouvoir aux communautés tout en les aidant à éviter des dérives autoritaires.Cela permettrait également d\u2019éviter les risques de ce que nous appelons le « social washing » du système pénal, soit le fait de le saupoudrer de belles pratiques réparatrices (un peu de médiation, de dialogue et de travaux communautaires) sans en changer les fondements.Ain de protéger les victimes et les offenseurs qui participent au processus de justice réparatrice, il importe que ce dernier soit encadré par des personnes qui possèdent un savoir-faire et un savoir-être importants.Rappelons ici que la majorité des conlits que nous vivons, qu\u2019ils surgissent au sein d\u2019une famille, d\u2019un groupe d\u2019amis ou encore au travail, est en effet gérés et réglés de manière informelle.Ceci est important à noter car nous négligeons souvent cette compétence que nous possédons toutes et tous et qui pourrait s\u2019étendre à d\u2019autres sphères ou des délits plus graves.Dans certains cas, une mise à l\u2019écart temporaire peut être nécessaire (il est fréquent d\u2019entendre de la part d\u2019ex-détenus que « l\u2019arrêt d\u2019agir » était nécessaire), mais cela doit rester dans l\u2019objectif d\u2019un soutien à son intégration dans la société.Selon le professeur de droit John Braithwaite, « le blâme ne doit pas s\u2019inscrire dans un contexte social d\u2019aliénation.Il n\u2019a de sens que s\u2019il est décerné par un « autrui signiiant » et immédiatement suivi d\u2019un geste de ré-acceptation » (Walgrave, 1999).Enin, il importe de considérer les conlits comme du « carburant social » (Christie, 1977) ou 102 SECTION I Construire des sociétés post-croissance POSSIBLES Été 2020 103 des opportunités uniques de revitaliser une communauté.C\u2019est donc justement pour contrer l\u2019individualisme que ces pratiques de justice alternative doivent être déployées à grande échelle.Si les pratiques de justice réparatrice peuvent être dificiles à adopter, c\u2019est principalement dû aux représentations que l\u2019on se fait du conlit et du système pénal.Pour une majorité de la population, ces dernières se créent à partir des « productions dramatiques véhiculées par les médias » (Slingeneyer, 2005).La justice réparatrice vient confronter ces représentations.Plus que cela, elle s\u2019inscrit, d\u2019après nous, dans une autre forme de relation au monde que le sociologue Hartmut Rosa nomme la « résonance » (Rosa, 2018).Elle est, selon l\u2019auteur, la solution pour réduire l\u2019aliénation créée par nos sociétés modernes marquées par l\u2019accélération sociale.Comme le souligne John W.Bailie, président de l\u2019International Institute for Restorative Practices (IIRP), « les pratiques réparatrices fournissent un cadre pour donner aux individus une voix dans un monde bruyant et un certain pouvoir dans un monde où tout va de plus en plus vite » (Bailie, 2018).Nous estimons que les pratiques de justice réparatrice, du moins celles qui maintiennent volontairement un caractère imprévisible comme mentionné précédemment, créent des espaces avec des forts potentiels de résonance.En effet, il nous apparaît que ces pratiques impliquent toujours « une luidiication de la relation au monde, de sorte que le moi et le monde ressortent toujours transformés de leur rencontre » (Rosa, 2018).Par son fonctionnement et ses bienfaits, la justice réparatrice contribue à démontrer qu\u2019on ne peut pas faire l\u2019économie de la communauté et que nous sommes obligés de la considérer dans nos décisions collectives et visions du monde.Les participants évoquent souvent que la justice réparatrice crée des « espaces sacrés ».Elle participe ainsi à rendre plus forte l\u2019idée que « je suis parce que nous sommes ».En ce sens, nous sommes convaincus que toutes ces initiatives ont de l\u2019importance à l\u2019heure actuelle, car « elles ont au moins le mérite de maintenir vivant le désir d\u2019une autre forme de relation au monde et peuvent fournir une base d\u2019expérience essentielle à la conception culturelle d\u2019une société de post- croissance » (Rosa, 2018). Biographie Fabien Torres est professeur de sociologie au Collège Lionel-Groulx et a enseigné en milieu carcéral dans une prison fédérale à sécurité moyenne.Fabien Torres est également impliqué au Centre de services de justice réparatrice (CSJR) depuis 2012.Références Bailie, John W.2018.« A science of human dignity: belonging, voice and agency as universal human needs ».International Institute for Restorative Practices (IIRP) Conference, pp.1-18.Christie, Nils.1977.« Conlicts as Property ».British Journal of Criminology, p.1-15.CITIES.2019.Les communs urbains : regards croisés sur Montréal et Barcelone.En ligne : http:// cities-ess.org/wp-content/uploads/2019/04/CITIES_iche-communs-toutes-1.pdf (Consulté le 13 juillet 2020).Dickie, Bonnie.2000.Hollow Water.Ofice national du ilm (ONF).En ligne : https://www.onf.ca/ilm/ hollow_water/ (Consulté le 13 juillet 2020).Dukmasova, Maya.2016.« Abolish the police?Organizers say it\u2019s less crazy than it sounds.», Chicago Reader.Durkheim, Émile.1893.De la division du travail social.Presses Universitaires de France, 416 p.Édoin, Guy et Danielle Trottier.2019.Unité 9.La justice réparatrice, En ligne : https://ici.tou.tv/unite- 9-documentaires/S01E05 (Consulté le 13 juillet 2020).Faget, Jacques.1997.La médiation : essai de politique pénale.Ramonville Saint-AgneÉrès, 210 p.Federici, Silvia.2012.Revolution at Point Zero: Housework, Reproduction, and Feminist Struggle, 1 edition.Oakland, CA : Brooklyn, NY : London : PM Press, 208 p.Genard, Jean-Louis.2000.Les dérèglements du droit : entre attentes sociales et impuissance morale.Paris ; 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les autres de son cru.Le dernier, Le crâne ivre d\u2019oiseaux (Éditions des Forges), a vu le jour en 2016.Entre autres projets, deux livres sont en préparation : Boxer avec le vide et Le cœur glacé de la lamme.Références Pelletier, Jean-Pierre.2011.« L\u2019Amnésique » (suivi de « Baraques et baraka »), maelstrÖm compAct, #22.Bruxelles : ©maelstrÖm reEvolution, ©Jean-Pierre Pelletier.Extrait : p.18. 108 SECTION II Poésie/Création Trois dessins Par Marc-André Nassar Illustrant le recueil L\u2019Amnésique suivi de Baraques et baraka de Jean-Pierre Pelletier Griffes 2011, ©Marc-André Nassar.Publié dans maelstrÖm compAct, #22, p.53 : ©maelstrÖm reEvolution.Bruxelles. Germe 2011, ©Marc-André Nassar.Publié dans maelstrÖm compAct, #22, p.51.POSSIBLES Été 2020 109 110 SECTION II Poésie/Création Stupid 2011, ©Marc-André Nassar.Publié dans maelstrÖm compAct, #22, p.64.*** Né à Montréal, au Québec, Marc-André Nassar a fait des études en Arts à l'UQÀM.Il a illustré, au il des années, plusieurs livres d'arts, recueils de poésie et pochettes de disques.Il a été notamment un illustrateur-collaborateur du fanzine Steak Haché.Il travaille toujours à différents projets de peinture et d'illustration. POSSIBLES Automne 2019 111 La raison des leurs (extrait) Par Michaël Trahan C\u2019est chaque nuit la même lumière, les mêmes fantômes, les mêmes leurs.Histoire, énigme, cercle.Lettres.La répétition m\u2019incombe exactement.Je vois le grand ciel, la catin noire, la vraie de vraie peur qui mord au ventre.La chambre, la fenêtre, le lit qui est grand et qui est vide.Le drap plié, déplié.Je ne dors plus je veille les pierres qui tombent et le vent qui rend fou.Je compte les pétales, les feuilles \u2013 ma maison est légère (trop légère).Je tourne les pages pour me rassurer.Mes fantômes, mes beaux fantômes découchent un soir sur deux.J\u2019attends, la nuit venue, j\u2019attends.Je suis le portrait craché d\u2019une cause perdue.*** Michaël Trahan est né en 1984.Il a grandi à Acton Vale, en Montérégie, avant de s\u2019établir à Montréal au début des années deux mille.Au Quartanier, il a publié La raison des leurs (2017 \u2013 Prix littéraire du Gouverneur général, catégorie poésie) et Nœud coulant (2013 \u2013 prix Émile-Nelligan, Prix du Festival de la poésie de Montréal et prix Alain-Grandbois de l\u2019Académie des lettres du Québec).Il est aussi l\u2019auteur d\u2019un essai sur la réception de Sade, La postérité du scandale (Nota bene, 2017), et d\u2019une thèse de doctorat sur la lisibilité de la littérature dans le champ poétique français contemporain.Il est directeur littéraire de la revue Estuaire.Références Trahan, Michaël.2017.« La raison des leurs ».Montréal : Le Quartanier, Coll.«Série QR».Extrait : p.15.© Le Quartanier, © Michaël Trahan. 112 SECTION II Poésie/Création Fleur Par Elena Miroshnichenko 2011.Acrylique, tempera sur carton.*** Elena Miroshnichenko, née à Moscou, détient une maîtrise en conception de costumes et de décors pour le théâtre.Elle a exercé son métier dans plusieurs théâtres en Russie et en Europe.Suite à son immigration au Canada, Elena combine sa carrière dans le domaine théâtral avec une immersion intensive en peinture et en graphisme. POSSIBLES Automne 2019 113 Le Soule de l\u2019apocalypse (extraits) Par Mario Pelletier voir aussi la lecture du recueil intégral et le montage vidéo, par l\u2019auteur : https://vimeo.com/305123179.Tant de saisons à tourner en ronds-points fermés à patauger morose en dédales de soi dans l\u2019âpre chiendent des morts debout tout ce temps de portage amer en amnésie dans l\u2019aboulie du pays aboli Tant de jours à s\u2019escrimer en vain sur les glaces fondantes des idélités hockey sournois des serments et des trahisons joute mortelle des amours déconjuguées dans des villes de suie et de rances regrets que les lendemains de pluie maquillaient d\u2019oubli Tant de châteaux en bohème effondrés Tant d\u2019efforts dans les ilatures d\u2019irréel pour trop de romans de sable et de poudrerie pour des républiques de papiers mâchés vains mots mâchouillés jusqu\u2019au dégoût jusqu\u2019à la trahison ultime des sans-âme Et tous les drapeaux de la ierté piétinés dans les rires du peuple unanime cocu J\u2019aurai porté le rêve immense des eaux natales enfourché les chevaux braques d\u2019épopées vaines effeuillé l\u2019avenir à pétales perdus 114 SECTION II Poésie/Création dans des provinces de mirage et d\u2019attrition dévalé des Amériques de ièvre rouge où coule à l\u2019envers l\u2019alcool des années leuves dans les cravaches et coups de sang d\u2019une histoire contre nous retournée de défaite en débâcle Et moi le désâmé dévalant l\u2019amertume moi le décervelé cascadeur des abîmes le noyé au long cours des rapides d\u2019oubli le noyé délirant des grands Mississippi sous les tams-tams lents des tribus évanouies Moi vague errant dans des archipels de méprise chassant dans les îles incertaines du cœur Saga de l\u2019ego en obsolescence sous les hasards déboulés odyssée de soi à la dérive de l\u2019âge vers des antarctiques de solitude Désolation des rivages sans partance tous nos drakkars fracassés sur le roc de l\u2019impossible récit et l\u2019éclatant mépris du jour.Et moi toujours à la barre d\u2019idéals fous moi le radoubeur des chimères en débris sans cesse grignoté par le crachin désespoir Dérivant dans des automnes amers livré à l\u2019effeuillement des mémoires sous le scalp hurlant des vents contraires dans les champs roussis des années incendiées Et l\u2019échevèlement de la tête en folie tentant de déchiffrer le braille des alarmes dans l\u2019enilade aveugle des hasards Je cours après mon ombre évanescente le pied meurtri sur l\u2019aigu tranchant des jours empêtré dans les labyrinthes de l\u2019être des murmures en écho plein la tête sous la dévorante interrogation des sphinx.*** Mario Pelletier est un poète, romancier, essayiste et traducteur québécois, auteur d\u2019une quinzaine de livres.Il a été notamment journaliste et critique littéraire au quotidien Le Devoir.Parmi ses récentes publications les plus remarquées se trouvent Le soufle de l\u2019apocalypse, un recueil de poésie publié aux Écrits des Forges en 2018, et Au temps des loups de Staline, roman historique paru chez Fides en 2012.Références Pelletier, Mario.2018.« Le soufle de l\u2019apocalypse ».Trois-Rivières : ©Écrits des forges.Extraits choisis par l\u2019auteur.POSSIBLES Été 2020 115 116 SECTION II Poésie/Création Aujourd\u2019hui Par Alexandre Fomichev 2019.Photographie numérique.*** Le photographe Alexandre Fomichev, diplômé de la prestigieuse Académie des Arts et de l\u2019Industrie de Saint-Pétersbourg (fondée en 1876), a plusieurs œuvres et expositions à son actif.Il séjourne volontiers et souvent dans la grande nature boréale du Nord-Ouest de la Russie, au nord de Saint-Pétersbourg. POSSIBLES Automne 2019 117 Les amours industrielles (extraits) Par Maxime Cayer LA FLAGELLATION DE ROSE KELLER une ampoule pend au bout d\u2019un long il se balance doucement éclaire à moitié les laques d\u2019essence et d\u2019urine les grafitis des révoltes d\u2019hier les ruelles depuis des jours leurs entrailles pleines de vers une pièce condamnée dans la maladie et la pourriture l\u2019air humide les caves infestées c\u2019est la putréfaction les dernières scènes les lieux naturels du tournage jamais désinfectés jamais assainis NOS BAINS DE KÉROSÈNE tous les animaux sont étendus par terre tous les arbres sont abattus rongés de l\u2019intérieur par les maladies ou frappés par la foudre un feu agonisant termine de consumer les derniers sentiments nous unissant nos têtes ont été plongées de force noyées certains racontent que nous n\u2019avons pas souffert mais nous savons que tout cela est littérature 118 SECTION II Poésie/Création DE L\u2019AVANTAGE D\u2019ÊTRE ASSASSIN de velours ou de fer nous sommes prisonniers nos corps nus désabusés sur les céramiques blanches noires blanches noires quelque part entre minuit et cinq heures du matin nous sommes seuls ni drogues alcools amour n\u2019y changera jamais rien des lumières rouge frénétique des alarmes résonnent au loin nous sommes psychopathes pour la jouissance exutoire des autres mon amour c\u2019est toi ou c\u2019est moi pas de pitié pas de compassion quand vient notre tour il ne faut jamais hésiter MUGSHOT je suis clochard dans les limbes de tes cicatrices tes pleurs envahissent le scandale immense de mon cœur changent mon sang en pétrole boueux nauséabond coule maintenant dans mes veines fait vivre mes organes vitaux tes yeux tristes créent des schismes au plus profond de ma personne résonnent ininiment dans des zones interdites la loi juge que je suis un criminel à leur de peau POSSIBLES Été 2020 119 *** Maxime Cayer a étudié en littérature et en cinéma.Il a été inaliste au Prix du public de la revue Moebius en 2017 et a publié dans Les écrits en 2018.Son premier recueil, Les amours industrielles, est sorti aux Écrits des forges en juillet 2020.Références Cayer, Maxime.2020.« Les amours industrielles ».Trois-Rivières : ©Écrits des forges.Extraits choisis par l\u2019auteur, soumis à la revue en août 2019, antérieurement à la parution du recueil intégral, et publiés ici avec l\u2019autorisation de l\u2019éditeur. 120 SECTION II Poésie/Création Calderavif Par Anatoly Orlovsky 2009.Photographie argentique, 30.5 x 35.6 cm.*** Poète, compositeur et photographe, Anatoly Orlovsky cultive ses sons-sens-images assemblés en hybrides (é)mouvants tendant à rendre commune et tonique une part de l\u2019inextinguible en nous.Anatoly, qui se produit régulièrement à Montréal, a enregistré quatre disques compacts, tout en exposant depuis 2002 ses photographies remarquées par La Presse, la revue Vie des Arts et Ici Radio-Canada. POSSIBLES Automne 2019 121 Inventaire « Negro » / Negro Inventory Par George Elliott Clarke Traduit de l\u2019anglais par Jean-Pierre Pelletier Negro Inventory (pace Léon-Gontran Damas) Negro is bamboo, coffee, sugar cane.Negro is a bamboozled cofle of cigar-shade, Cayenne slaves.Negro is a hurricane.A hurried caning is also Negro.Or Negro is canine, can-do Cannibalism.(Cannibalism is the Negro deinition of Capitalism.) Negro is always candid.Negro serves as candy.Licorice, liquor, rice: Commodities weight the Negro.Avarice is Negro.So is spice.Negro is orange or an orangutang\u2019s tangy guts.Negro is naturally chocolate.Negro is naturally chock-a-block late.Every organ groan is Negro.Negro is the Athens of bones and the Rome of skulls.Negro is a priest riving a child\u2019s rectum\u2026.Negro is septic: An anti-septic is anti-Negro.Impudent rotgut \u2014 virtuoso plonk \u2014 that\u2019s Negro.Abrasive at the White House, facing down fallacious applause, that\u2019s a Negro.Seduction is Negro \u2014 as is every price reduction.A violent Negro masks an ingenious Negro.Pathological polysyllables get voiced by every anthropological Negro.Negro gotta be as thrifty as is Breath itself.Or Death (itself being Negro).Negro is shark mouths, piranha mouths, barracuda mouths, That bite down as they talk ishy Negro talk: 122 SECTION II Poésie/Création Their words cut pieces off everybody \u2014 just like Negro Radicals who act like any ghetto, razor-blade Negro.Negro breeds broods and brats \u2014 Squalls of girls and storms of boys, unanimously Negro.A Negro, to put down roots, erects headstones, nots huts.Negro is homeless.Negro is rootless; his groves are ruts.Negro is the core collapse, the chief crisis, of Christianity: Each honest Negro doth say, \u201cGod save you \u2014 and fuck me!\u201d [Enield (Nova Scotia) 21 septembre mmxiv] Inventaire « Negro » (à Léon-Gontran Damas, respectueusement en désaccord) « Negro » c\u2019est bambou, café, canne à sucre.« Negro » c\u2019est une caravane embobinée d\u2019esclaves de Cayenne, de toutes les teintes de cigares.« Negro » c\u2019est un ouragan.Un coup de trique, vite fait, c\u2019est « Negro » aussi.Ou « Negro » c\u2019est Cannibalisme canin, habile.(Cannibalisme c\u2019est aussi la déinition « Negro » du Capitalisme.) « Negro » est toujours candide.« Negro » sert de sucre-candi.Réglisse, rhum, riz : Marchandises que le poids du « Negro ».L\u2019Avarice est « Negro ».Les épices aussi.« Negro » est orange ou les tripes acidulées d\u2019un orang-outan.« Negro » est naturellement chocolat.« Negro » est naturellement choc-holà! -à-ras-bord-et-à-la-bourre.La grogne de tout organe est « Negro ».« Negro » est l\u2019Athènes des os et la Rome des crânes.« Negro » c\u2019est un prêtre à l\u2019assaut du rectum d\u2019un enfant\u2026 « Negro » est septique : Un antiseptique est anti-« Negro ».Du vulgaire tord-boyaux \u2014 de la vinasse de virtuose \u2014 çà, c\u2019est « Negro ».Corrosif à la Maison-Blanche, faisant face aux faux applaudissements, çà, c\u2019est un « Negro ».La séduction c\u2019est « Negro » \u2014 comme toute baisse de prix.Un « Negro » violent cache un « Negro » astucieux.Les polysyllabes pathologiques viennent aux lèvres de tout « Negro » anthropologique. POSSIBLES Été 2020 123 Il faut que le « Negro » soit aussi frugal que le Soufle en soi.Ou la Mort (qui est en soi « Negro »).« Negro » est une gueule de requin, une gueule de piranha, une gueule de barracuda Qui mord pendant qu\u2019il parle un parler « Negro » suspect : Leurs paroles en retranchent des bouts et des bribes à chacun \u2014 tout comme les « Negroes » Radicaux, qui font comme tout « Negro » de ghetto, à cran et à couteau.Le « Negro » engendre géniture, gamins et sales gosses \u2014 Des illes en rafales et ouragans de garçons, « Negroes » à l\u2019unanimité.Un « Negro », pour prendre racine, érige des pierres tombales, pas des cabanes.Le « Negro » est sans abri.Le « Negro » est sans racines; ses vergers sont des ornières.Le « Negro » c\u2019est la chute du centre, la crise principale de la Chrétienté.Tout « Negro » honnête se doit de dire : « Que Dieu vous garde \u2014 et baise-moi! » [Enield, Nouvelle-Écosse, 21 septembre1 2014] 1En français dans le texte, [NdT].*** Quatrième poète-lauréat de Toronto (2012-15) et septième poète oficiel du Parlement du Canada (2016-2017), George Elliott Clarke est un auteur renommé, détenteur de huit doctorats honoriiques, membre de l\u2019Ordre du Canada et gagnant de plusieurs prix dont celui du Gouverneur général, ainsi que le Premiul Poesis (Roumanie), le prix de poésie Eric Hoffer (États-Unis) et le prestigieux Prix d\u2019excellence Martin Luther King Jr.Professeur de littérature afro-canadienne à l\u2019Université de Toronto, Clarke a également enseigné à Harvard, Duke et McGill.Son œuvre a fait l\u2019objet de l\u2019anthologie Africadian Atlantic: Essays on George Elliott Clarke (2012).Références Clarke, George Elliott.2017.« Canticles I: mmxvii », pp.148-149.Oakville, Canada : ©Guernica Editions Inc., tous droits réservés.Reproduit ici avec l\u2019autorisation de l\u2019éditeur. 124 SECTION II Poésie/Création Lettre du comité éditorial Dans le contexte des débats sur le racisme systémique, les mobilisations contre la violence et la discrimination envers les personnes de couleur, ainsi que la montée des dénonciations réclamant une plus grande justice sociale, il nous a paru important de laisser le terme original utilisé par l\u2019auteur dans ce texte.Nous évitons ainsi la traduction du terme en français, avec les connotations qui l\u2019accompagnent et les malentendus qu\u2019il génère.Le comité éditorial a choisi de conserver le terme original ain d\u2019éviter toute souffrance potentielle qu\u2019une traduction directe pourrait causer à certaines personnes.Nous tenons ainsi à souligner notre solidarité avec les luttes antiracistes, tout en permettant à ce grand poète canadien afro-descendant de s\u2019exprimer dans sa langue originale, le terme « negro » n\u2019ayant pas d\u2019équivalent dans le terme n****r en anglais ou n**re en français.Cette posture est motivée par un sens de l\u2019écoute et du dialogue.Nous pensons qu\u2019une attitude contraire ne fait qu\u2019alimenter l\u2019incompréhension au sein des forces progressistes.Les divisions internes ne font que le lit du système.Il est temps de bâtir une nouvelle convergence des luttes pour construire ensemble une société plus égalitaire et solidaire.Le comité éditorial de la Revue Possibles Réaction et réponse au comité éditorial de Possibles À vous chers lecteurs, chères lectrices, de juger si le cœur vous en dit.Les fondateurs de Possibles étaient pour la plupart poètes, des gens engagés sur le plan politique.Marcel Rioux était sociologue et considérait comme nombre d\u2019intellectuels de l\u2019époque que la poésie, la littérature et les arts sous toutes leurs formes étaient nécessaires à la vie en société.Depuis qu\u2019existent des systèmes d\u2019écriture la traduction a toujours joué un rôle dans le commerce des cultures, de leur enrichissement réciproque.Dans nos civilisations, la connaissance ainsi que différents savoirs n\u2019ont pu être compris sans l\u2019apport de ces passeurs, truchement, drogman, interprète, etc., ain de faire passer du sens d\u2019un véhicule à l\u2019autre.Le texte en question « Negro Inventory » a été écrit par un auteur connu non seulement dans le Canada de langue anglaise, mais ailleurs dans le monde et traduit.Son talent a été reconnu par le gouvernement central qui a fait de lui le poète oficiel du Parlement du Canada de 2016 à 2017.Ces mêmes années il a fait paraître les « Canticles » (cantiques, hymnes).Inventaire POSSIBLES Été 2020 125 nègre est tiré de cette série de textes, tout comme le poème publié et traduit dans le numéro précédent de Possibles.J\u2019ai traduit depuis le début des années 1990 des poètes et écrivains de tous horizons, dont certains étaient noirs ou métissés à des degrés divers et venaient souvent de Cuba ou d\u2019ailleurs en Amérique latine.Jamais la question de savoir si le mot « n**re » ou noir était suspect ou sensible ou pouvait créer un malaise ne se posait.L\u2019un des cofondateurs de Ruptures, la revue des 3 Amériques, était d\u2019origine haïtienne; nous publiions des gens de toutes couleurs et de partout.Est-il vraiment nécessaire de le préciser ?Le critère : la qualité des textes et ce qu\u2019ils avaient à dire.Parmi les grands esprits du XXe siècle, il y a, bien sûr, les poètes, écrivains, théoriciens, penseurs de la négritude, tels Léopold Sédar Senghor, Aimé Césaire, Léon-Gontran Damas et j\u2019en passe.Senghor, si on le lit, utilise à l\u2019époque les mots noir, n**re, négritude sans aucune dificulté.Pour lui, et pour d\u2019autres, être n**re était certes problématique, vu la colonisation, mais ils travaillaient à vouloir faire de cet être humain, un être universel et ainsi transcender le sort auquel l\u2019histoire l\u2019avait réduit.Personne de couleur, afro-descendante ou tout autre mot qui relève du correctisme politique n\u2019a pas le même sens que noir ou n**re, mots qui ne cherchent pas à cacher la vérité des faits de l\u2019histoire, pas toujours très beaux à voir.La littérature n\u2019a pas à enjoliver les choses, les blessures de l\u2019histoire, les balayer sous le tapis.Et même si les mots utilisés pour les dire peuvent être crus, c\u2019est le choix de l\u2019auteur qu\u2019il faut respecter sans quoi on trahit l\u2019esprit, car en trahissant l\u2019esprit on trahit aussi la lettre.Et c\u2019est ce que le traducteur doit faire dans le respect absolu du texte.Qu\u2019on ne fasse pas semblant de séparer les deux; ils sont inséparables.Sinon, on reproduit encore cette séparation : l\u2019esprit, c\u2019est la lettre et vice-versa.Ils sont unis par une indispensable dialectique, tels un corps et un esprit.Sinon, on entretient une certaine idée du traduire et des « Belles Lettres », très datée.Je sais qu\u2019il y a chez certains des préoccupations bien de notre époque; on n\u2019y échappe pas.On pense, bien sûr, à l\u2019actualité: Les dix petits.d\u2019une certaine romancière britannique.Ô cachez ce mot car on ne veut pas voir la réalité qu\u2019il pourrait évoquer, il est dangereux ! Slav, Kanata, Sophocle à Paris et combien d\u2019autres encore, la liste s\u2019allonge.On penserait sérieusement à rebaptiser le livre de Pierre Vallière, « Les nègres blancs d\u2019Amérique » ?Voilà qui nie l\u2019histoire et prétend la réécrire.Au nom de quoi ?Negro, n***r, black, colored, ils sont rendus en français par n**re, négro (dans un certain sociolecte franco-européen) ou nèg\u2019 (au Québec), noir, ou je suis de la couleur, Mesdames et Messieurs, mais je ne sais trop comment vous le dire, car vous avez peur des mots, donc de la force qu\u2019ils véhiculent lorsqu\u2019on sait s\u2019en servir.Voilà pourquoi la littérature et l\u2019art dérangent, voilà pourquoi ils sont de moins en moins enseignés, voilà pourquoi vos enfants sont sourds et aveugles. 126 SECTION II Poésie/Création Ce que l\u2019on propose équivaut à de la censure, ni plus ni moins.Laissons aux lecteurs la liberté de choisir.Il faut lire, mettre en contexte et ne pas ramener un texte aux débats et polémiques du présent, sinon l\u2019on tombe dans une forme de présentisme, on ramène tout aux conditions du moment présent.Ainsi, on devient a-historique.Et l\u2019on nie l\u2019importance de l\u2019acte de traduire.Et l\u2019on nie le poème.Il était un temps \u2013 la première moitié des années 1980 \u2013 où dans un cours intitulé « Marxisme et littérature », donné par le regretté Michel van Schendel, poète, professeur, théoricien et in praticien de la dialectique et du verbe, nous découvrions le jdanovisme, doctrine à l\u2019époque de Staline où l\u2019on contrôlait et orientait les productions artistiques.Combien d\u2019auteurs ont été censurés au nom du réalisme-socialisme.Je pense m\u2019être fait comprendre.Je ne pouvais rester indifférent aux raisons invoquées pour remettre en question la publication de la traduction française d\u2019un grand texte telle que je l\u2019ai conçue au départ, qui va d\u2019ailleurs dans le sens du numéro précédent portant sur la décolonialité.Son auteur, George Elliott Clarke, qui se qualiie lui-même d\u2019« Africadien », est à la fois acadien, noir et mi\u2019kmak, de la Nouvelle-Écosse.Jean-Pierre Pelletier, Poète, traducteur et coresponsable de la section Poésie et création POSSIBLES Automne 2019 127 Harmonie Par Léonel Jules 2020.Épreuve numérique.L\u2019œuvre de Léonel Jules se structure à partir de simples éléments picturaux \u2013 la couleur, la texture et les formes intemporelles de la représentation visuelle.Les effets de ces composantes se conjuguent au geste spontané pour exprimer le rythme.L\u2019artiste cherche à instaurer un système particulier de composition fondé à la fois sur l\u2019agencement improvisé des matériaux et une combinatoire symbolique.Selon Dany Laferrière, ami du peintre, « Léonel \u2026 est 128 SECTION II Poésie/Création inluencé par le rythme des villes, leur métissage et mélange de cultures\u2026 Il inluence le monde, le monde l\u2019inluence.» L.Jules, démarche artistique *** Léonel Jules est peintre en art contemporain canadien, vivant au Québec.Diplômé de l\u2019Université du Québec en beaux-arts (programme enseignement), il effectue des recherches en histoire et la sémiotique de l\u2019art.Après avoir reçu de nombreux prix et bourses, il se consacre à la peinture et à la diffusion des arts.Il a conçu « Art-Média», une émission de télévision, devenue Archive montréalaise de l\u2019art contemporain - Diffusion Art-Média. POSSIBLES Automne 2019 129 Les hommes aussi peuvent simuler l\u2019orgasme (extrait) Par Dmitri Vodennikov Traduit du russe par Anatoly Orlovsky ?, ?, \u2014 ?, ?.?, ?, ?, ?, ?, \u2014 ?, ?, ?, ?.?, ?\u2014 ?(www.levin.rinet.ru): «?» «?» «?\u2013?» ?«?, ?, ?».?, ?.? 130 SECTION II Poésie/Création ?, ?, ?, ?, ?, ?, \u2014 ?, ?, ?\u2014 ?.?, ?\u2014 ?, ?, ?, ?, ?, ?, ?, ?\u2014 ?\u2014 ?.?, ?, ?\u2013?, ?\u2014 ?, ?, ?, ?, ?\u2014 ?, ?\u2014 ?, ?, ?, ?\u2014 ?.?\u2014 ?\u2014 ?, ?\u2014 ?, ?(?!) \u2014 ?\u2014 ?\u2013?. POSSIBLES Été 2020 131 ?\u2014 ?\u2014 ?, ?(?) ?\u2014 ?\u2014 ?, ?\u2014 ?\u2014 ?, ?, ?, ?.?\u2014 ?, ?\u2013?.?\u2014 ?, ?.?, ?, ?, ?, \u2014 ?(?) ?\u2014 ?, ?.?\u2014 ?, ?, ?\u2014 ?\u2014 ?: ?\u2014 ?\u2014 ?\u2014 ?\u2014 ?\u2014 ?, ?\u2014 ?: ?, ?\u2014 ?\u2014 ?, ?, ?.?\u2014 ?\u2013?\u2014 ?, ?, ?\u2014 ?(?), ?\u2014 ?\u2014 ?. 132 SECTION II Poésie/Création ?, ?, ?, ?, ?\u2014 ?, ?, ?, ?, ?\u2014 ?, ?, ?, ?(?) ?\u2014 ?\u2014 ?.?\u2014 ?\u2014 ?, ?: ?\u2014 ?, ?\u2014 ?.?\u2014 ?.?: ?, ?\u2014 ?, ?\u2014 ?\u2014 ?, ?(?), ?\u2014 ?.?\u2014 ?\u2014 ?, ?\u2014 ?\u2014 ?, ?, ?, ?\u2014 ?, ?.?, ?(?), ?\u2014 ?, ?\u2014 ?\u2014 ?\u2014 ?. POSSIBLES Été 2020 133 ?, ?\u2014 ?, ?, ?, ?, ?, ?\u2014 ?\u2014 ?, ?, ?\u2014 ?, ?.?\u2014 ?, ?\u2014 ?, ?\u2014 ?, ?, ?.?\u2013 ?.?: ?\u2013 ?\u2013 ?(?): ?\u2013 ?\u2013 ?\u2026 ?-?.?-?.?\u2013 ?.?, ?[?] \u2013 ?.?, ?[\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026] \u2013 ?.?(?-?: ?) \u2013 ?-?.?, ?\u2014 ?\u2014 ?.?\u2014 ?, ?, ?.?, ?, ?, ?, ?, \u2014 ?\u2014 ?, ?. 134 SECTION II Poésie/Création ?\u2014 ?, ?, ?\u2014 ?, ?, ?\u2014 ?, ?, ?, ?\u2014 ?.?, ?\u2014 ?\u2014 ?, ?\u2014 ?\u2013?.?\u2014 ?\u2014 ?, ?\u2014 ?, ?, ?\u2014 ?\u2014 ?\u2014 ?, ?\u2014 ?.?\u2014 ?, ?\u2014 ?, ?! \u2014 ?\u2014 ?\u2014 ?.?. POSSIBLES Été 2020 135 Les hommes aussi peuvent simuler l\u2019orgasme Remarquez, je n\u2019écris rien sur ma vie quotidienne, \u2013 mais uniquement sur les instants d\u2019ébranlement mystique qu\u2019il m\u2019a été donné de vivre.Yukio Mishima Dans ma jeunesse on me disait que je suis belle, et je le croyais, plus tard, on disait que je suis intelligente, et je le croyais aussi, \u2013 maintenant, on me dit que, semble-t-il, je suis une sainte, mais cela, je ne pourrai plus jamais le croire.Sainte Thérèse Seigneur, toute ma vie je voulais être une pute ou du moins \u2013 un monarque absolu au lieu de quoi on a écrit sur moi une bonne dizaine d\u2019articles (www.levin.rinet.ru) : « La puriication par le truchement d\u2019un cri sublime » « Petite leur turbulente du néomodernisme encore fragile » « Parole-sujet dans le discours polyphonique » et même « Nouvelle sincérité, nouvelle sensualité, nouvelle parole ».Sur quoi, Seigneur, as-tu gâché ma vie inestimable.Dmitri Vodennikov 136 SECTION II Poésie/Création Thème Et ce que tu ignores de toi, et ce que tu regardes au fond de toi, et ce que tu ne deviendras jamais, \u2013 tout cela tu dépasseras, laisseras, \u2013 vaincras.Rhème Je tombe dans des caresses, tel un fruit dont la petite peau laisse transparaître le noyau obtus qui l\u2019assombrit mais comme il chante, ce noyau, comme il démange, ô qu\u2019il fait mal, qu\u2019il est malade, perd la parole, ne veut plus vivre, s\u2019endurcit et ne reconnaît \u2013 plus \u2013 personne.Voix Oh, que j\u2019aurais voulu savoir quiconque capable de s\u2019offrir tout cela à soi-même, soi-même \u2013 et me biffer d\u2019un trait, me repeindre en blanc, me surmonter, me dédoubler, comme une dette \u2013 m\u2019oublier, comme une maison \u2013 me remettre à neuf, comme une suture, une vie, une armoire \u2013 me retourner.Mais \u2013 par une soif \u2013 privée, une paix \u2013 qui m\u2019appartient une (seulement une !) \u2013 POSSIBLES Été 2020 137 tentative \u2013 de quiconque.Premier \u2013 et dernier \u2013 poème avec une autoépigraphe auquel j\u2019aurais renoncé avec plaisir (mais ne peux pas) Voici quels jours \u2013 perce-souflants \u2013 sont arrivés, voici mon \u2013 petit bleu \u2013 sous-cutané, alors ne te gêne pas, vas-y, risque-toi.C\u2019était avant \u2013 non, non, tout interdit avec moi.Maintenant, avec moi \u2013 tout est permis, permis.Parmi la honte, les lâches et les pillards, parmi les trembles puant déjà les représailles, \u2013 je vivrai (j\u2019aurai vécu) toujours \u2013 comme un modèle du déshonneur, de l\u2019ignominie, un défenseur du bien et de la liberté.Mais \u2013 dans le pullulement de noms, de visages, d\u2019hivers, mais \u2013 dans ce frémissement \u2013 de lumière et de feuillages pétri : que ferons-nous \u2013 avec ma solitude ?que ferai-je \u2013 moi \u2013 avec ma propre solitude ?Tout est exacerbé \u2013 en temps de catastrophes, et voici maintenant \u2013 parmi les calomnies, les lâches : sois, sois prêt \u2013 mais je suis toujours prêt \u2013 Seigneur, à encaisser tes coups et tes morsures.Mais \u2013 dans l\u2019agitation de la lumière, puis de quelques feuilles encore \u2013 rapides, jaunes, blanches \u2013 j\u2019ai (comme jamais encore) froid, puis, avec cela il n\u2019y a \u2013 rien \u2013 à faire. 138 SECTION II Poésie/Création Liste de dédicaces À Nikolaï Okhotine, Valériy Nenachev, Tatiana Wright, parce que \u2013 vous m\u2019aimiez À Svetlana Ivanova, Vladimir Goubaïlovski, Alexandre Oulanov, parce que vous m\u2019appreniez à \u2013 ne pas être complaisant À Vladimir Poutine, George Bush et Oussama ben Laden, parce que vous changiez ma vie (et pas toujours pour le mieux) et aussi à tous les autres \u2013 D\u2019ICI avec reconnaissance, avec tendresse \u2013 ceci est DÉDIÉ\u2026 Comme je \u2013 feuillette \u2013 les journaux et les gens ainsi tu regarderas à travers moi : du bonheur \u2013 il y en a, et de la vulgarité \u2013 assez.De la pitié pour moi \u2013 aucune.Prétexte informationnel Mais garde ceci à l\u2019esprit : quand il y a feu dans le sang, quand tout autour \u2013 il y a une telle félicité, et que la chute des feuilles est \u2013 telle \u2013 que même la vue se trouble, avec qui être (et avec qui ne pas être), à qui appartenir \u2013 cela m\u2019EST ÉGAL.Comme une balafre \u2013 l\u2019amour \u2013 d\u2019un éclat de verre sous le sourcil, comme une marque \u2013 l\u2019amour \u2013 de brûlure sur le doigt, tout pour moi était toujours trop peu, trop peu, puis s\u2019est avéré être \u2013 trop, trop.Mais je vous jure que dans la vie de la chute des feuilles je ne cherchais pas l\u2019amour (je n\u2019essayais même pas), mais je cherchais \u2013 la protection et la pitié, et trouvais \u2013 là encore \u2013 une autre caresse.Toi, la vie \u2013 qui a si souvent l\u2019odeur du sang, toi, la vie, qui en cachette buvais avec moi, POSSIBLES Été 2020 139 non, ce n\u2019était pas \u2013 avec toi pour nous \u2013 souffrant, souffrant, c\u2019était \u2013 pour nous avec toi \u2013 tout doux, tout doux.Tout commençait \u2013 avec luidité, incertitude, se poursuivait \u2013 avec rudesse et évidence, puis prit in \u2013 si furieusement, si puissamment, si impitoyablement.Tiré de conversations \u2013 face à face.On me demande : Pourquoi écrivez-vous \u2013 si souvent \u2013 sur le sexe ?Je réponds (presque choqué) : Je \u2013 n\u2019écris pas \u2013 sur le sexe.Quelqu\u2019un sourit.Quelqu\u2019un hausse les épaules.Et plusieurs \u2013 me croient.Qui veut de moi [salut sacha] \u2013 je le regarde avec stupéfaction.Qui ne veut pas de moi [.\u2026 \u2026 \u2026 \u2026] \u2013 je le regarde avec de l\u2019intérêt.Et seul toi (tu sais, toi qui je suis vraiment : bête matinal chaud presque un vaurien) \u2013 eh bien toi, je te regarde tout autrement.Mais le corps chantait et voulait vivre, et voilà qu\u2019il souffre \u2013 comme seul le peut \u2013 le corps.Je vais apprendre aux hommes à parler de la vie \u2013 insensément, impudemment, franchement.Et la rouille, et l\u2019or, s\u2019envolant des branches, et, meurtrie par l\u2019amour, ma voix éraillée \u2013 tout deviendra \u2013 ton indulgence, ton tort et ta santé.Tu comprendras alors \u2013 qu\u2019il y a de tout au monde, que même dans cette bouillie, ce tourbillon \u2013 il y a la vie, il y a la ièvre, il y a l\u2019honneur \u2013 et il y a sensation de brûlure, 140 SECTION II Poésie/Création et cette ièvre, cette vie, et cet honneur \u2013 sont plus forts que la mort.Aussi tu comprendras, comme il est dur \u2013 de parler avec soi-même \u2013 sans latterie ni duperie, que le corps chantait et voulait vivre \u2013 in-constamment.Comme \u2013 pour soi-même \u2013 perdant tout intérêt, il ne faisait que se tordre \u2013 de mensonge, d\u2019amour, de sensation de brûlure, comme \u2013 d\u2019un seul coup \u2013 il a largué \u2013 l\u2019amour, comme un poids superlu \u2013 sans regrets.Et \u2013 dans cette luminosité, et dans ce tourbillon \u2013 comme la centième fois, comme la première fois ! \u2013 il s\u2019est mis à chanter et \u2013 a voulu larguer \u2013 la ièvre et la mort.Mais n\u2019a pas eu le temps.*** Dmitri Vodennikov, né en 1968 à Moscou, est une igure marquante de la poésie russe contemporaine.Considéré par certains critiques comme étant « possiblement le poète le mieux connu de sa génération » en Russie, cette igure de proue du courant « Nouvelle sincérité » fut couronné roi des poètes en 2007 au Musée Polytechnique de Moscou (une tradition qui remonte à 1918).Plus sérieusement, il a été nommé en 2002 l\u2019un des dix meilleurs poètes russes selon un sondage de 110 poètes et critiques du pays.Diplômé de l\u2019Université Pédagogique de Moscou en philologie, auteur de plusieurs recueils de poésie, dont le dernier est paru en 2019, Vodennikov a également animé pendant plusieurs années des émissions radiophoniques consacrées à la littérature russe d\u2019aujourd\u2019hui.Son alma mater a récemment organisé un colloque sur le thème « Dmitri Vodennikov comme le nouveau Blok, Maïakovski et Pougatcheva ».Références Vodennikov, Dmitry.2001.Texte disponible intégralement sur : http://www.vodennikov.ru/poem/ muzhchiny.htm (page consultée le 14 août 2020).Traduction inédite par Anatoly Orlovsky, autorisée par l\u2019auteur.Original reproduit ici avec l\u2019autorisation de l\u2019auteur : ©Dmitri Vodennikov (?), tous droits réservés. POSSIBLES Automne 2019 141 Cosmogénèse / cryoièvre Par Anatoly Orlovsky *** Poète, compositeur et photographe, Anatoly Orlovsky cultive ses sons-sens-images assemblés en hybrides (é)mouvants tendant à rendre commune et tonique une part de l\u2019inextinguible en nous.Anatoly, qui se produit régulièrement à Montréal, a enregistré quatre disques compacts, tout en exposant depuis 2002 ses photographies remarquées par La Presse, la revue Vie des Arts et Ici Radio-Canada.2019.Photographie numérique. 142 SECTION II Poésie/Création Préoccupation sacrée / Occupation Sacred Par Rae Marie Taylor Traduit de l\u2019anglais par l\u2019auteure Occupation Sacred three tiny inite creatures under the porch a torn nest so small I couldn\u2019t tell whether they were birds or bats.two are dead dry whole yellow beaked I heard a tiny squeak later as I sat on the steps just above them, then on all fours poking into the dusty realm, looking at the one, I saw the minute striving for air in the other; the third one next to him seemed smaller and drier than the irst.I wrapped the dead with the tatters of nest in newspaper to burn and bless the barely living one I lifted into a bag and took across the road where at the foot of a tree next to a wild (pink) rose I laid him/her the ine struggling remnant of a life.Not knowing if this was a good spot for a bird or a bat to resuscitate, but surely a fresh, lovely one to rest.It is a ine pure day.Cisco and I sit absorbed storms, coyote scat, bear tracks, glistening meadow, wild orchids under leaves, something big in the willows, rain again pattering.Cisco so tired he snores still stone black grace of night sky peaks pine the cold grip of stream This morning the little bird/bat is dead among the wild rose, strawberry plants and pine not shriveled really but tinier and dry (weightless) sinking into the undergrowth its little body slipping more than quietly away where she sprinkles dust, pine needles and pollen.Préoccupation sacrée Trois petits corps inertes sous le perron un nid défait si petits que je n\u2019aurais su dire s\u2019il s\u2019agissait d\u2019oisillons ou de chauves-souris.deux sont morts desséchés en entier au bec jaune j\u2019entends un léger gazouillis plus tard, assise sur les marches au-dessus des petits, puis à quatre pattes en scrutant chaque recoin poussiéreux, les yeux sur l\u2019un, j\u2019aperçois l\u2019inime quête d\u2019air chez l\u2019autre ; le troisième, à côté, semble plus frêle encore que le premier.J\u2019ai enveloppé les deux morts et les débris du nid dans du papier journal pour les brûler et les bénir celui qui respirait à peine je l\u2019ai déposé dans un sac et l\u2019ai porté de l\u2019autre côté du sentier au pied d\u2019un arbre, près d\u2019une leur sauvage (rose), pour poser délicatement ce in petit sursaut de vie en sursis, sans savoir si c\u2019était un bon endroit pour qu\u2019un oisillon ou une chauve-souris revienne à la vie, mais que c\u2019était assurément un lieu assez frais, assez tendre pour y trouver répit.POSSIBLES Été 2020 143 144 SECTION II Poésie/Création Là-haut, un ciel de toute pureté.Cisco et moi sommes assis absorbés les orages, le chant des coyotes, les traces d\u2019un ours, le miroitement des prés dans le sous-bois, les orchidées sauvages, quelque chose d\u2019immense dans les saules, de nouveau le tambourinement répété de la pluie.Cisco, si fatigué qu\u2019il ronle les pierres immobiles la grâce nocturne des étoiles les cimes enneigées les pins élancés le froid mordant de la rivière Ce matin l\u2019oisillon/chauve-souris est mort au milieu des roses sauvages, des fraisiers et du pin pas vraiment létri mais plus frêle et plus sec pesant à peine une plume, enlisé dans les broussailles son petit corps s\u2019éloigne plus que doucement là où elle parsème de la terre, des aiguilles de pin et du pollen.*** Poète et artiste visuelle montréalaise, Rae Marie Taylor a écrit, conçu et produit le CD Black Grace, en plus de sept spectacles bilingues de « Spoken Word », au Québec et au Nouveau- Mexique.Un recueil d\u2019essais, The Land : Our Gift and Wild Hope, publié au Québec mais s\u2019intéressant à sa terre natale, a été inaliste aux prix littéraires du Nouveau-Mexique et de l\u2019Arizona.Ses écrits paraissent dans diverses revues et anthologies, tant ici qu\u2019aux États- Unis. POSSIBLES Automne 2019 145 Des petits secrets Par Michèle Houle Hors temps (anno x).Photographies numériques. 146 SECTION II Poésie/Création *** Michèle Houle est native de Chicoutimi, au cœur d\u2019une grande nature.Vie et études à Montréal en art visuel et en musique.Travail en recherche audiovisuelle et en production de documentaires.Membre du Chœur de l\u2019UQAM ?la musique : poésie sonore.Écriture et réalisation de vidéos, expositions de photographies avec A.Orlovsky, et de groupe au Stewart Hall.Passage de vie de 8 ans en Espagne avec sa ille.Importance de la poésie en écriture et en photographie; dans la vie.http://www.michelehoule.com. POSSIBLES Automne 2019 147 La vie autrement : haïkus et senry?s de la francophonie Des voix de mars 2020 placées en rensaku par Maxianne Berger Bois-de-Coulonge je ne distingue plus mon ombre de celles des arbres Michel Pleau Québec pleine lune deux silhouettes sur le lit d\u2019un marigot Abelange Cameroun sieste à l\u2019ombre des étoiles parasol percé Yann Quero France chantant les blues sa pelle et la butte de gravelle Mike Montreuil Ontario ébahi un cardinal se mire dans un rétroviseur Marie Dupuis Québec Saint-Valentin un couple au restaurant chacun sur son cell Solange Blouin Québec seulement une feuille sur la branche d\u2019abricotier \u2013 une berceuse Maria Tirenescu Roumanie silence nocturne\u2026 les lucioles frémissent dans l\u2019air parfumé Keith Simmonds France mare à grenouilles tout près de chez moi le même concert chaque soir Sylvain NanaD Cameroun ce vieux pommier l\u2019ébrancher ?les trilles de la mésange Christiane Ranieri France l\u2019hiver de Vivaldi c\u2019est Venise sous la neige Nathalie Lauro France 148 SECTION II Poésie/Création pieds nus posés sur le rocher moussu contact ancestral Micheline Aubé Québec balai du printemps \u2013 le vent dépose des pétales sur toutes les ordures Rodica P.Calot?Roumanie l\u2019arbre rencontre le feu ils s\u2019en vont en fumée roch freddy Sacmen Nguembou Cameroun dernier rendez-vous disparaît à l\u2019horizon la lueur rouge Minh-Triêt Pham France nouvelle lune de mars même le coucou ignore ce que sera demain Salvatore Tempo France soleil de printemps seuls les bourgeons sortent encore le virus sévit Julien Soufflet France est-ce de l\u2019amour ?j\u2019ai beau agiter la main la mouche revient Micheline Boland Belgique les coquelicots envahissent notre champ moisson impossible Bernard Bösiger France sur la route un rat solitaire déjeune territoire reconquis ?Michel Betting France changements climatiques pour combien de temps encore ces souffles de baleines ?Louise Vachon Québec avant de dormir ils éteignent les bougies \u2013 nuit d\u2019Amnesty Marie Derley Belgique inondations les poissons rouges du bassin ont pris le large Philippe Macé France POSSIBLES Été 2020 149 coronavirus \u2013 plus lugubres qu\u2019hier les croassements Patrick Druart France fil arbre jardin le petit coin d\u2019paradis de l\u2019écureuil Jacques Bélisle Québec giboulée de mars les pauvres n\u2019ont rien perdu dans le crash boursier Anne-Marie Labelle Québec printemps confiné \u2013 des cerisiers en fleurs juste le souvenir Rose DeSables France forêt incendiée près des troncs calcinés des pousses vertes Geneviève Rey Québec l\u2019astre décroissant et l\u2019univers hors d\u2019haleine la vie autrement Diane Descôteaux Québec vent gueulard de mars toutes les voix retenues des confinés Francine Minguez Québec l\u2019esprit du noisetier ?un nid d\u2019oiseaux sur la plus haute branche Marc Bonetto France vendredi treize de tempête et pandémie faire une tarte Christine Gilliet Québec les anges chantent à travers les rameaux des pruniers l\u2019Annonciation Victoria F?tu Nala?iu Roumanie Pâques en solo la mémoire des glaces sur la rive Joanne Morency Québec en seconde chance nous partagerons demain l\u2019oseille et le temps Leslie Piché Québec 150 SECTION II Poésie/Création *** Maxianne Berger est poète montréalaise.Pendant six ans elle a co-dirigé la revue Cirrus : tankas de nos jours.La plupart des haïkistes de la francophonie qui répondirent à son appel contribuent régulièrement à des revues spécialisées telles que Gong et Ploc ¡ et on trouve également leurs poèmes dans les collectifs de haïku et de tanka.Au cours des années plusieurs des poètes ont aussi été honorés par des prix et des mentions dans des concours internationaux prestigieux tel celui du journal Mainichi au Japon. POSSIBLES Automne 2019 151 visiteurs innés Par Michèle Houle Hors temps (anno x).Photographies numériques.*** Michèle Houle est native de Chicoutimi, au cœur d\u2019une grande nature.Vie et études à Montréal en art visuel et en musique.Travail en recherche audiovisuelle et en production de documentaires.Membre du Chœur de l\u2019UQAM ?la musique : poésie sonore.Écriture et réalisation de vidéos, expositions de photographies avec A.Orlovsky, et de groupe au Stewart Hall.Passage de vie de 8 ans en Espagne avec sa ille.Importance de la poésie en écriture et en photographie; dans la vie.https://www.michelehoule.com 152 SECTION II Poésie/Création Chronique : samedi soir à Verdun Par Marie France Bancel Texte publié dans Facebook 16 septembre, à 06 h 41 Il fait une nuit douce dans l\u2019antre de septembre.Je reviens du leuve, régénérée.J\u2019ai suivi le mouvement du courant et je m\u2019en découvre parcourue de nouvelles énergies.Pour continuer d\u2019imiter la vague, je laisse s\u2019écouler le poids de mes eaux stagnantes dans les craques du trottoir.Les passants déilent comme des perles grises sur la corde raide de la solitude urbaine.L\u2019étoffe de la nuit noire se noue sur nos têtes.Tout le monde est voilé de ciel.En m\u2019approchant de chez moi, j\u2019entends un beding-bedang qui ne m\u2019est pas inconnu.La quiétude se fait tasser solide, faisant place à un branle-bas de combat et à ses menaces drolatiques.« M\u2019as t\u2019casser les couilles que t\u2019as pas, moé! » Des êtres poqués enchevêtrent leur détresse.Les beats funky disputent leur place à la pop criarde.Mon voisin Willy est complètement saoul.C\u2019est samedi soir à Verdun.Notre fanfaron, tout en sueur et en jurons, tente de convaincre les femmes du bloc qu\u2019il est le Don Juan que nous attendions toutes.Fidèle à lui-même, l\u2019alcool dilue la pudeur dans son philtre sacré et découvre couche par couche mon voisin éméché.La marée monte, la coupe déborde.Et c\u2019est ainsi que de pudeur diluée en conscience décousue, on en arrive à des « coming out » d\u2019une candeur inattendue.Invectivant le proprio déconit, Willy se met alors à hurler qu\u2019il n\u2019a pas à payer son loyer parce que c\u2019est LUI qui a embrassé le premier ministre à la parade de la Fierté! Un argument d\u2019anthologie pour son prochain passage à la Régie?Puis, les événements dégénèrent dans un désordre anticipé.C\u2019est alors que, idèle à lui-même, un team de 10-4 init par débarquer.Je suis consciente que la brutalité policière existe, mais ce duo-là n\u2019y participe pas.Ils ne sermonnent pas notre homme échevelé et confus, ne le brusquent pas non plus.D\u2019ailleurs, l\u2019habitude faisant fondre les procédures comme un glaçon dans le meilleur whiskey, ils s\u2019adressent à lui en l\u2019appelant Willy.Pas « vous », pas « monsieur », Willy.« Qu\u2019est-ce c\u2019est qui a encore, Willy?T\u2019as pas tenu ta promesse?» Croyant se dépêtrer, il se met à leur conter comment il est devenu la star de la parade gay.Les deux lics, grisés de rigolade, se retiennent pour garder leur contenance d\u2019oficier.C\u2019est alors que Willy se met à leur jazzer de ses problèmes d\u2019éviction.Mais comment oserait-on le sacrer dehors quand il est un ami intime POSSIBLES Été 2020 153 du Premier Ministre?Ils éclatent de rire.« OK, Willy, on va mettre ça dans nos dossiers.» William, c\u2019est un doux-dingue, amateur d\u2019oiseaux qu\u2019il observe avec l\u2019attention d\u2019un sommelier.Il est déjà venu me sonner pour m\u2019avertir de l\u2019heure à laquelle les cardinaux viennent picorer les bouttes de pain que sa mère leur jette dans la cour.Inquiet des enfants maltraités dans le voisinage, il est souvent en longue conversation avec son chat.Les deux demandent à boire.Les deux hurlent à la lune.Mais je ne pourrais jamais lui tourner le dos, c\u2019est un « fellow alcoholic ».Finalement, Bon cop/Bon cop décident de l\u2019emmener au poste.Après tout, « il trouble la paix publique ».Pourtant, il ne trouble pas la mienne.Je suis ancrée en mon centre, d\u2019où il est possible d\u2019être à la fois équanime et empathique.Mes seize ans de sobriété se tiennent au garde-à-vous devant la tyrannie de l\u2019ébriété.Je trouvais don\u2019 mon café plate avant d\u2019être témoin de cette scène-là! Merci la vie de m\u2019avoir incluse parmi les gracié.es.C\u2019t\u2019un peu une loterie c\u2019t\u2019affaire-là.William a perdu.Le lendemain, dans la nuit noire, j\u2019entends des chuchotements provenant de son balcon.Willy est rentré du poste.Sous la pleine lune, il écoute Cœur de Rockeur en caressant son chat.À marée basse, la maladie de l\u2019alcool prépare en silence son prochain coup d\u2019éclat.Des nuages noirs se dissipent.Les étoiles clignent, complices.Quand on perd à la loterie, il nous reste à parcourir le ciel, équilibriste.*** Marie France Bancel \u2013 alias tatie èmèf \u2013 se veut un croisement entre conteuse, poète et chroniqueuse.Au cours des vingt dernières années, elle a participé à plusieurs festivals de conte, cabarets littéraires et publications de toutes sortes dans l\u2019underground poétique montréalais.Elle est descendue de scène en décembre 2016, après un spectacle d\u2019ouverture à la Place des Arts pour la chansonnière Francine Christie, avec le BLT de la poésie (Bancel, Lebeau, Therrien).Actuellement, elle se consacre aux Microaventures urbaines de tatie èmèf, ainsi qu\u2019à la nouvelle aventure de l\u2019écriture spirituelle. 154 SECTION II Poésie/Création Désert désir (extrait) Par Claire Varin C\u2019était l\u2019époque où j\u2019hésitais entre la sainteté et la sagesse.Depuis près de vingt ans, j\u2019avais égrené un chapelet d\u2019amants.Tant d\u2019années à vaquer aux vanités, tant d\u2019étincelles explosées dans l\u2019air insalubre, tant de cœurs supposément brisés! En vain vraiment?Toutes ces morts pour ne pas moi-même mourir?Tuer avant d\u2019être tuée n\u2019était-il qu\u2019un cliché avec lequel jonglait la psychologie?Je renonçais maintenant à la sensation pour la sensation ou pour le plaisir de ceux dans le regard de qui je contemplais mon propre mystère.Vingt ans d\u2019absence à soi, le temps de conclure une alliance avec l\u2019Invisible, puis retour dans la force de l\u2019âge pour rechercher ce qu\u2019il y avait à trouver.Outre le concept de destin, celui d\u2019amour m\u2019enchaînait toujours malgré quelques tâtonnements pour m\u2019affranchir de l\u2019esclavage des idées.L\u2019amour qui incite à parler dans les langues des terriens et des anges, et sans lequel nos mots ne sont rien d\u2019autre que des roulements de tambours.Je vivais seule, entourée d\u2019animaux : une paire de chattes et un couple de tortues aquatiques.Un père de famille me courtisait.Je repoussais de peine et de misère ses assauts assidus par amitié pour son épouse et par refus d\u2019être la leur éphémère d\u2019un papillon volage.Si l\u2019on savait les incessantes supplications d\u2019Adam qui menèrent Ève, enin excédée, à arracher la pomme à son écrin feuillu pour la lui tendre.C\u2019était l\u2019époque où j\u2019hésitais entre la sainteté et la sagesse, entre la perfection et la compréhension.À l\u2019heure où les gourous en tout genre ravageaient l\u2019Occident.Où les sceptiques essaimaient sur une terre polluée par le scientisme ambiant.Où les malades de la civilisation répondaient en nombre à l\u2019appel de la mort.Où les déprimés, les ténébreux et les ironiques avaient bonne presse dans les journaux et la littérature.Moi, j\u2019étais si vivante.Je voulais chanter pendant que le monde étouffait, que la planète hurlait.Chanter loin des chasseurs assassins.Chanter, oui, mais pas n\u2019importe quoi.Chanter une nudité rivale de celle des corps étalés à la vitrine des sociétés américaines.À l\u2019aube du XXIe siècle, chanter une clarté totalement démodée et une paix qui, foi de moi, se dégusterait un jour.À court de ce dynamisme vital aux excès de la sainteté, je penchais du côté de la sagesse, probablement moins vorace.Toujours penser à Dieu et à ses lumières, tant d\u2019efforts POSSIBLES Été 2020 155 ascensionnels exigeaient une concentration dont j\u2019étais privée.Il me gardait de toujours penser à Lui.Et puis, je inis par le comprendre : inutile de souhaiter me fabriquer une sainteté; celle-ci s\u2019obtenait naturellement ou, plutôt, divinement.(\u2026) J\u2019appréciais cette marge où je me tenais, vagabonde au bord du vide, saoulée par le vin et les venins de la vérité.J\u2019avais le temps de caresser un chat, je le prenais ce temps acquis au prix de petits sacriices, vite oubliés, de l\u2019ordre des portes fermées aux mondanités où je savais évoluer, moi, bourgeon sauvage désireux d\u2019éclater et apte à imiter la rose cultivée.Le château des illusions princières, le mien, était écroulé.Merveilleuses ruines.Le château des apparences, je l\u2019abandonnais à ceux qui, par moult futilités et concessions aux modes, l\u2019entretenaient.Les décombres du palais dans mon dos, que restait-il?Une femme dépouillée de son corset de désirs synthétiques.Commettais-je ainsi hara-kiri?Tous les jours, la nature enfonce dans son propre ventre les lames de la mort.Je tuais en moi pour me donner la vie.J\u2019immolais le désir sur l\u2019autel de l\u2019amour; j\u2019abattais l\u2019illusion sur le marbre de l\u2019éternité.Long anéantissement.Solitaire en ma demeure, assise à la lueur d\u2019une bougie, j\u2019accomplissais un rituel paciique deux fois par jour, à l\u2019aube et au crépuscule.Je pressentais les effets bénéiques de la régularité.Deux fois par jour, je m\u2019installais dans le silence.Deux fois par jour, je devenais le désert.Entretemps, celui-ci s\u2019étendait peu à peu sur ma journée, sur le monde matériel et ses mirages.Il envahissait l\u2019espace de ma vérité.J\u2019essayais de préserver en moi ce désert, sa vigueur, ses immensités, sa clarté.C\u2019était l\u2019amour, cette ouverture.Cela ne lui ressemblait pas?Détrompons-nous.Je voulais sortir du temps pour ne pas mourir.Sortir de l\u2019heure.Parfois, me talonnait la tentation d\u2019être de mon temps.Mais j\u2019étais née pour me soustraire.En personne avertie, je persévérais dans mes séances d\u2019immobilité.Au début, le corps et l\u2019esprit rechignaient à décélérer, mais je savais l\u2019effort de la volonté un prologue à la facilité de la grâce.D\u2019abord le lot des pensées, puis l\u2019apaisement.D\u2019abord une faim tenace, puis la multiplication des pains.Je m\u2019initiais à cette arithmétique-là.Deux plus deux égale cinq avant d\u2019égaler sept, par accroissement qualitatif et synergie à l\u2019œuvre.Je suis plus que moi-même.Voilà la réalité.Donc, je m\u2019astreignais à ce que les plus sincères nomment « méditation » et quelques futés, « recueillement ».J\u2019appelle cet acte respirer et vivre.Une espèce de relaxation dans l\u2019action.Notre quête ne consiste-t-elle pas à expérimenter la plénitude d\u2019être vivant?Je me tenais ainsi immobile, assise en silence, le plus souvent assistée de mon mince chat gris enchanté de mes ablutions à la fontaine de tranquillité.(\u2026) 156 SECTION II Poésie/Création Je m\u2019inventais des personnages avec qui dialoguer pour m\u2019extraire de mon soliloque.Ou plutôt : ils apparaissaient dans mon champ mental sans convocation, et j\u2019en proitais.Le dernier en date, le plus attachant, s\u2019appelait Ibraïm.Coiffé d\u2019un turban et chaussé de sandales, il portait une tunique de la couleur du sable.Un vieil habitant du désert.Ceint de silence et indifférent à l\u2019écriture, il jouait néanmoins de la parole et causait avec moi qui, prétendait-il, lui ressemblais.Nous devisions de choses et d\u2019autres.Des animaux, par exemple, portions de divinité, qui m\u2019enseignaient l\u2019abandon à la grâce de vivre en chair sur cette planète belliqueuse aux muscles hypertrophiés à force de charrier le poids de tant de morts.Au début de nos rencontres, Ibraïm parla ainsi : Je suis le maître des chevaux et des vieilles habitudes.Le cheval aux hanches de gazelle et aux jambes d\u2019autruche sent tout mais ne dit rien sinon hennit.Les chevaux sont comme les dunes du désert.Tout en courbes et déplacés par le vent, remués par l\u2019air.Serviteurs du mouvement.Qui te domptera, toi et tes blessures?Respire la lumière qui réchauffera ton ventre.Je m\u2019en vais mais reviendrai.Qui de moi, par le concours de ce personnage, s\u2019entretenait avec moi?Mon alter ego?L\u2019une de mes personnalités secrètes?Mon inconscient désentravé?Mon animus?Si ça me servait à mieux être, à espérer et aimer, c\u2019était bon.De fait, la présence de cet Ibraïm me réconfortait.Il ne cherchait pas à me confondre, mais à me réveiller et s\u2019adressait à mon ombre.À la vie de me guider vers la saisie des mystères successifs aux voiles innombrables.Même s\u2019il me laissait souvent en plan, je dénichais ma pâture dans le sable de ses images.À l\u2019instar de mes tortues qui distinguaient tôt ou tard les vers séchés à la surface de l\u2019eau et mon visage collé contre la vitre de l\u2019aquarium.J\u2019étais l\u2019une des leurs, en mode accéléré.Intelligence des tortues?Oui.Intelligence de la terre qui tourne sur son axe.Les tortues s\u2019éternisaient-elles dans le désert d\u2019Ibraïm?Des tortues terrestres comme celles qui se livraient au combat dans le désert américain?Ibraïm m\u2019afirmait venir de l\u2019Arabie du Ve siècle sans spéciier toutefois dans quel coin de cette péninsule il vécut alors.Aucune importance, bien sûr, pour ce sans-corps.Je ne me risquai pas à l\u2019interroger par peur de le voir s\u2019évanouir devant mon appétit de savoir ou que la vision ne s\u2019embrouille.Et puis à quoi bon demander : écouter s\u2019accordait à la situation et opiner à la concision qu\u2019il démontrait : Le désert des plaines d\u2019Arabie était ma maison sur terre. POSSIBLES Été 2020 157 Des plaines en Arabie?Me fallait-il croire mon personnage envers et contre la géographie actuelle, indiquant une zone de plateaux sur 90 % du pays?Où s\u2019étalaient les plaines?Mon atlas en mentionnait une à l\u2019ouest, le long de la mer Rouge et d\u2019autres, à l\u2019est, près de la côte du golfe Persique.Bien.Mais mieux encore : sur une carte ancienne, la vaste Arabie des mille et une nuits se composait de trois régions : l\u2019Arabie Heureuse, l\u2019Arabie Pétrée et\u2026 la Plaine Déserte, la steppe rude, aride, qui ne riait pas, contre le désert de la Syrie d\u2019antan.Ibraïm connaissait les livres du désert, du sable et du vent.Tu es entre leurs pages.Plaisir d\u2019entendre celui qui, le sable aux doigts, disséminait les grains de la Vérité.Ibraïm visionnait allègrement les millénaires, fort de vivre aujourd\u2019hui dans l\u2019Esprit qui autorise l\u2019ubiquité temporelle et la vue omnidirectionnelle.Tant de questions sur sa vie, restées sans réponse! Pourquoi s\u2019imprima en moi la graphie Ibraïm et non Ibrahim, prénom plus orthodoxe, hommage à Abraham l\u2019ancêtre commun des cœurs chrétiens, hébraïques et musulmans?Ibrahim, du nom dont bien des décennies plus tard, Mahomet désignera son ils, mort peu après sa naissance.Ibraïm.Avec ces deux petits points sur la voyelle qui se tient debout.Une simple fantaisie?Descendait-il de la grande race yéménite du sud de l\u2019Arabie, refoulée au nord?Ou de la race de Maad, maîtresse des villes du centre de l\u2019Arabie Saoudite?Tête ronde ou allongée?Lignées adverses de Qahtan ou de Qais?En vain ai-je fouillé les manuels d\u2019histoire.Peine perdue : aucune conclusion probante sur l\u2019identité du personnage.Il aurait fallu m\u2019en icher, envoyer promener cet Ibraïm et mon obsession : savoir s\u2019il exista bel et bien en l\u2019an 450 et porta ce nom et dressa des chevaux.Je ne peux prouver la réalité d\u2019Ibraïm, mais, par la chamelle de l\u2019ancêtre, je garantis son existence entre les couches de mon être illimité et celles du temps dans un espace libéré des conventions terrestres.Pourquoi ne pas m\u2019avoir déclaré être le maître des « chameaux » plutôt que celui des chevaux?Les Arabes du Ve siècle élevaient surtout des dromadaires.Rares étaient les chevaux, un luxe, m\u2019instruirais-je plus tard, car ils exigeaient l\u2019eau dont les chameaux se passaient des jours durant.Maître des chevaux, Ibraïm vécut donc près d\u2019une oasis?Doté d\u2019une certaine richesse?Un cheik?Je l\u2019instituai homme respectable, chef de tribu.En ce lieu-dit de la littérature, je n\u2019invente pas un roman historique.Je cherche la vérité, plus palpitante que la légende.L\u2019Histoire est une fable qui lirte avec les faits magniiés et les faux héros.Inutile de poursuivre mon enquête sur un hypothétique personnage, une personnalité passée à la postérité : Ibraïm, invisible pour les historiens, héros anonyme comme les nomades du Ve siècle ou les ouvriers des manufactures de l\u2019ère industrielle.Il me servait 158 SECTION II Poésie/Création de prétexte, boomerang, muse, malgré que j\u2019aie songé à le chasser de mon bassin d\u2019images, mais je suis loyale envers mes visions.L\u2019Arabie d\u2019Ibraïm.Celle de mes lectures d\u2019enfance.Pays de la reine de Saba, des Rois mages, des Mille et Une Nuits.L\u2019Arabie, au XXe siècle devenue saoudite sous Abdulaziz Al Saoud qui lui donna son nom.En plus de jouir de maintes concubines, ce roi fondateur de l\u2019Arabie « moderne », possédait tout près à sa disposition un quatuor d\u2019épouses, nombre légitimé par le Coran dans une tentative de restreindre la polygamie débridée de l\u2019époque : Si vous craignez de ne pas être équitables envers les orphelines, il vous est permis de vous marier, à deux, trois ou quatre femmes! Si vous craignez de manquer d\u2019impartialité envers elles, prenez une seule femme ou les captives que votre droite maîtrise.C\u2019est plus sûr, pour ne pas être inique.Selon les recommandations de Mahomet, l\u2019homme pouvait contracter mariage avec quatre dames et prendre des esclaves conquises à la guerre, pourvu que \u2014 chose rare à l\u2019époque?\u2014 il les traite toutes également \u2014 est-ce possible?\u2014 et les fasse bien vivre.Ainsi, une lopée de concubines forcissait fréquemment les familles.Pendant plus de deux décennies, Mahomet incarna le mari loyal de Khadija.De quinze ans son aînée, cette Khadija rachetait les esclaves au marché pour les affranchir.Une fois sa douce décédée, le Prophète s\u2019appropria douze femmes! Tsss! Mahomet! Et les quatre suggérées?Et la polygamie débridée?On compte, dans cette douzaine, deux juives, une copte et Aïcha, épousée à l\u2019âge de six ans puis, trois ans plus tard, délorée.Ah, l\u2019Arabie! Même ses singes s\u2019édiient des harems.En effet, les babouins hamadryas mâles se volent entre eux des bébés de sexe féminin et pourvoient personnellement à l\u2019éducation des mineures : à l\u2019heure de la toilette, ils présentent à une petite leur dos à gratter et, par la violence, éduquent parfois une fugueuse intrépide à la idélité.Le sérail des singes d\u2019Arabie, une dizaine de femelles en général, est parfois moins fourni que celui de ses rois.Est-ce vrai ou faux que le souverain Abdulaziz s\u2019accoupla à trois cents femmes de diverses factions pour s\u2019assurer la loyauté des tribus de son royaume fondé entre les deux Guerres mondiales?Pourquoi tomber des nues?L\u2019un de nos plus prestigieux ancêtres à la sagesse réputée, le roi Salomon, conclut des alliances en épousant les illes de ses rivaux, dont celle du pharaon d\u2019Égypte.Plus performant qu\u2019Abdulaziz, l\u2019illustre Salomon aurait épousé sept cents princesses et pris trois cents concubines\u2026 Et David, son père, et Moïse et Abraham lui-même?C\u2019était dans la nuit des temps et l\u2019Histoire est une fable qui lirte avec les héros factices et les faits magniiés.L\u2019étoffe des héros est un tissu de mensonges.Jacques Prévert abondait en POSSIBLES Été 2020 159 raison.Lors de l\u2019ensevelissement d\u2019Abdulaziz, on aurait recensé sur son corps quarante-trois cicatrices de blessures par poignard, sabre ou épée, un nombre égal à celui de ses ils.Quant à ses illes\u2026 en Arabie, le registre public ne consigne ni leur naissance \u2014 généralement source de honte et d\u2019afliction \u2014 ni leur mort.Jamais je n\u2019aurais pu aller en Arabie et retracer des preuves de l\u2019existence d\u2019Ibraïm : je ne suis pas l\u2019épouse d\u2019un conseiller inancier invité dans le royaume ni celle d\u2019un diplomate en poste à Riyad\u2026 Riyad, morne capitale sans cinémas, cafés, poètes ou espaces verts sinon dans le quartier des ambassades, envers et contre la signiication du nom de cette cité : Jardins.Jamais je n\u2019aurais pu aller en Arabie, moi, porteuse d\u2019une double tare, celle d\u2019être une femme et une inidèle, car non musulmane.En tant que chrétienne, je suis une vilaine polythéiste, une associatrice, pour Lui accoler d\u2019autres divinités, pour endosser la Sainte Trinité.Ce dogme, je le dévoie d\u2019ailleurs, le reformulant à ma convenance : MATIÈRE DES MOTS, ESPRIT DES LETTRES, ÂME DES SONS.Trinité du Verbe.Il n\u2019y a pas trois personnes coéternelles pour les musulmans qui psalmodient, au cours des cinq prières quotidiennes, La ilah ila Allah : Il n\u2019y a de réalité que la Réalité, énoncé mieux connu comme Il n\u2019y a de Dieu que Dieu.Pourtant je m\u2019en remets à Lui, moi aussi, car l\u2019islam est nommément la soumission à Dieu.Je consens.J\u2019accepte Sa volonté sans en glisser mot à quiconque, contre les vents et marées du matérialisme où l\u2019Occident me contraint de surnager.Ainsi, il n\u2019y a pas, à mon avis, de mauvaises nouvelles.Que de bonnes.Puisque tout vient de Lui.Mais je me tais à ce chapitre et, comme mes semblables, cache mal, devant le trépas d\u2019un être cher, un chagrin qui blesse le dessein du tout-puissant Détenteur du droit de vie et de mort sur ses créatures.Moi, étrangère du XXe siècle au XXe siècle, née dans cet Occident, « antre d\u2019entremetteurs, fange de stupre aux franges de l\u2019Islam », tel que le profère un journal d\u2019Arabie.Moi, Occidentale c\u2019est-à-dire, pour la plupart des Saoudiens, prostituée : je montre visage, cheveux, bras et jambes; je conduis une voiture, roule à vélo, voyage sans l\u2019autorisation de mon père ou d\u2019un mâle de la famille; longtemps, j\u2019ai vécu seule et, de surcroît, dans l\u2019état de célibat, pour les musulmans, synonyme d\u2019irresponsabilité sans égard au sexe des solitaires; je bois également le vin de la vigne, déguste l\u2019alcool interdit par l\u2019islam depuis ses quatorze siècles d\u2019existence.(\u2026) Inconcevable aujourd\u2019hui de franchir les frontières d\u2019Arabie férocement gardées, travestie en homme, comme Isabelle Eberhardt en Afrique du Nord au début du siècle.Plus chanceux, certains prêtres occidentaux obtiennent leur visa d\u2019entrée déguisés en ingénieur ou en technicien.Sous le toit de leur ambassade, ils murmurent une messe clandestine, vu la brouille vivace entre l\u2019Arabie et la liberté de religion.Proscrits du royaume, les prêtres et les sapins de Noël, les baptêmes, les cruciix et les sacriices du corps et du sang du Christ.Pourtant, selon la sourate 5 du Coran, ceux qui sont les plus proches des musulmans par l\u2019amitié sont ceux qui proclament : « Nous sommes chrétiens.» Cela tient à ce que les chrétiens 160 SECTION II Poésie/Création ont parmi eux des prêtres et des moines et qu\u2019ils ne s\u2019enflent pas d\u2019orgueil.Le royaume d\u2019Arabie où règne le riyal, commet l\u2019adoration du Veau d\u2019or.Culte de l\u2019argent, du pouvoir, de l\u2019autorité : malsaine Trinité, polythéisme camoulé sous le fard de l\u2019unicité?Jusqu\u2019à récemment, le roi Fahd était médaillé des olympiades mondiales de la richesse avec ses vingt milliards de dollars américains.Une bonne part des mille et un princes et princesses de la famille dirigeante des Al Saoud collectionne palais, voitures, diamants, domesticité asiatique, gardes du corps et lagorneurs natifs et internationaux.Le chef de la monarchie absolue se nomme lui-même Gardien des deux Lieux saints, Médine et La Mecque, interdits à une non-musulmane telle que moi.Tout comme la plus prosaïque piscine ou les tennis du centre sportif conçu pour les diplomates étrangers, à l\u2019accès désormais prohibé aux épouses.(.) Je suis dans un rêve d\u2019Arabie où les nomades meurent parfois de soif; où l\u2019ennemi, point à l\u2019horizon de la steppe ou géant surgi au détour de quelque dune proche, est un moyen, un moyeu, une force de propulsion vers la bienheureuse insécurité, celle qui met en mouvement, célèbre la création, le voyage et le dépouillement.Ne rien conserver, ne pas s\u2019attacher, ne rien emporter avec soi, lutter à bras-le-corps contre l\u2019adversaire ou partir ailleurs, loin de lui, à cause de lui, et refaire le monde, le recréer.L\u2019Ibraïm de mon rêve, inévitablement un guerrier \u2014 même Mahomet, le « sceau des Prophètes », le sera.Ne répandait-il le sang de l\u2019ennemi qu\u2019en cas d\u2019extrême nécessité?Comme tout bon Bédouin y compris Mahomet, butina-t-il le bien d\u2019autrui, la razzia constituant, outre la chasse et l\u2019élevage, l\u2019une des rares occupations de survie économique dignes d\u2019un homme libre?J\u2019imagine que, chef, il régna avec justice sur sa grande famille sans opprimer ni punir; assurément cheik non par hérédité, mais pour cause de générosité, patience, courage et sens de l\u2019hospitalité.Ibraïm, je le veux, saluait le pouvoir féminin même si des mâles de son temps commettaient l\u2019infanticide de bébés femelles en les lançant du haut des airs ou en les enterrant vivantes, par enfouissement dans le sable, pour éviter de verser le sang de leur sang; même si des chefs de clan réduisaient les veuves en esclavage lorsqu\u2019ils ne souhaitaient pas les épouser; même si les femmes croulaient sous la tâche : corvée d\u2019eau et de bois pour le feu, tissage et réparation des tentes et tapis, soins des enfants et du bétail, cuisine, transport des charges durant les déplacements, en plus des combats occasionnels aux côtés du mari dont l\u2019activité principale consistait à s\u2019occuper de la guerre offensive ou défensive.Néanmoins, les femmes de l\u2019ère préislamique choisissaient leur compagnon et certaines conditions telles l\u2019exclusivité : pas question alors d\u2019en épouser une autre ou d\u2019héberger une concubine.Sous leur tente, elles pouvaient recevoir l\u2019époux ou des visiteurs masculins; se déclarer « fâchées » contre leur POSSIBLES Été 2020 161 homme et, selon leur bon vouloir, pour un temps ixé par elles, se retirer chez leurs parents.Des femmes libres plantaient en outre devant leur tente un fanion qui appelait le voyageur.Ces courtisanes des sables maîtrisaient quelque instrument de musique et possédaient esprit, joie et beauté.Ibraïm croyait les femmes nanties du don de la « lumière solidiiée » sous forme d\u2019enfant.Il me l\u2019a dit.Le nouveau-né concrétisant la lumière qui traverse la mère.Toi, tu es femme pour matérialiser la lumière depuis l\u2019ombre et les grandes questions, me déclarait mon personnage.Le siècle où Ibraïm déroula son existence terrestre prolongeait, autour de l\u2019Arabie, dans les déserts d\u2019Égypte et de Syrie, la loraison des ermites, amorcée une centaine d\u2019années auparavant.L\u2019âge d\u2019or des Pères et Mères du désert, sages ou extrémistes mais tous forcenés de Dieu et désireux de connaître l\u2019inconnaissable.On retient aujourd\u2019hui le fanatisme de quelques- uns, leur fougue dans l\u2019ascèse, source d\u2019orgueil à laquelle les vétérans recommandaient aux novices de ne pas boire.Les premiers amateurs du désert en esprit insistaient sur la simplicité et l\u2019accomplissement des tâches domestiques.Ils esquivaient le sublime, le sensationnel ou l\u2019ésotérique.Passèrent à la postérité les stylites, ermites qui vivaient sur une haute colonne pour être plus près du ciel, empoignant ainsi à bras-le-corps la métaphore; les reclus, dans des cavernes, tombeaux, arbres creux ou cages construites de leurs mains où personne ne pouvait rester ni debout ni couché; les dendrites qui, ailés, se perchaient pour des années dans les arbres; les brouteurs, moins aériens, qui marchaient à quatre pattes et se sustentaient d\u2019herbes et de racines; les stationnaires qui ne marchaient plus et se tenaient debout sans mot dire, vêtus d\u2019immobilité sous les yeux des passants.Comment, face à tant de zèle, ne pas apporter une modeste contribution par mon immobilité biquotidienne, diurne et silencieuse?Et par-devant toutes les saintes dont celles de l\u2019islam?Naisa, par exemple, qui creusa sa tombe de ses propres mains et y descendait pour réciter l\u2019intégralité du Coran; puis Râbia, la Thérèse d\u2019Avila musulmane, qui, par sa sainteté légendaire, en imposerait comme nulle autre aux hommes exigeants de sa race.Cette ancienne chanteuse vendue comme esclave, son propriétaire la libéra à la vue du halo sur sa tête à l\u2019heure de son dialogue agenouillé avec son Dieu.Oh mon Seigneur, les étoiles brillent, les yeux des hommes sont clos, les rois ont fermé leurs portes; chaque amoureux est seul avec son aimée et moi je suis seule avec Vous.Toutes ces prières de Râbia dans la nuit et ces jeûnes journaliers, ces richesses rejetées, offertes par des admirateurs ou des prétendants éconduits.Cette brique pour oreiller.Ce désir si fort et si fou de ne jamais être coupée de Lui au point de ne garder aucun couteau à demeure, de peur que même le symbole ne l\u2019en sépare.La blessure enin que ce talent pour le 162 SECTION II Poésie/Création renoncement provoquait en moi.L\u2019inabordable étoile de la sainteté.Plutôt que Victor Hugo ou George Sand, ce sont les mystiques qu\u2019il aurait fallu mettre à l\u2019Index, comme sœur Angèle de Foligno avec son Livre des visions : En cette connaissance de la croix, il me fut donné un tel feu que, debout près de la croix, je me dépouillai de tous mes vêtements et m\u2019offris toute à lui.Ou le père Gracian dont le récit narre avec force détails macabres les aventures posthumes de sainte Thérèse, exhumée à quelques reprises pour exhibition devant ecclésiastiques, et démembrement consécutif : ici, la main gauche, là le bras; plus tard, un pied et un morceau de mâchoire atterrissent à Rome, une menotte à Lisbonne, un œil et autres morceaux en Espagne, en France.Ingénu, le chroniqueur avoue avoir coupé un doigt de la sainte à titre de relique portative.(\u2026) Au désert, Ibraïm se parait d\u2019impénétrabilité.C\u2019était sa ierté.Son humilité, il l\u2019offrait à Allah, la tête contre le sable, deux siècles avant Mahomet : l\u2019Arabie existait avant le Prophète et le Coran qui poussera ce pays sur la scène de l\u2019Histoire.La Mecque avait été un centre d\u2019idolâtrie païenne.On s\u2019y inclinait face à la Kaaba, autel érigé par Abraham pour commémorer l\u2019intervention de l\u2019archange Gabriel juste avant l\u2019immolation de son ils sur le mont Horeb.La péninsule arabique au Ve siècle : une immense foire.Juifs, chrétiens et païens notamment transitaient dans ce creuset de croyances diverses en un Dieu unique ou en des divinités mâles et femelles.S\u2019y échangeaient produits et prêches, victuailles et vêtures arrivées par voie de chameau.Mon Ibraïm, statuai-je, s\u2019acquittait des devoirs d\u2019hospitalité, à la charge du cheik.En l\u2019honneur du voyageur accueilli indépendamment de sa foi, on immolait une bête et organisait une réception.Mon personnage était accueillant, mais pas autant que l\u2019« hôte des loups » : chaque fois que celui-ci entendait hurler un loup, il lâchait pour le mammifère une de ses chèvres ain qu\u2019on ne le juge pas, envers quiconque, inhospitalier.Ibraïm décidait également de la levée du camp et du lieu de la prochaine étape grosse d\u2019un autre départ vers une autre étape, caravane sans in de l\u2019errance à la merci des rares chutes d\u2019eau et des spores et bactéries latentes dans le sable.Au rythme des saisons et des guerres intertribales, au gré des pâturages inconstants et des nécessités d\u2019approvisionnement.Ici nous sommes cent.Nous formons une communauté.Les humains et les bêtes interagissent, accomplissant les lois naturelles.Attraction et répulsion.Ça vaut pour nous tous, hommes et bêtes.La chèvre déteste sa voisine et accourt vers cette autre là-bas.On ne sait pourquoi.Mystère des corps énergétiques.Va vers ce qui t\u2019attire, fuis ce qui te repousse.C\u2019est d\u2019une telle simplicité.C\u2019est une solution à bien des problèmes. POSSIBLES Été 2020 163 L\u2019évidence est dense même si elle paraît vide de sens.Ibraïm était littéralement à des siècles de ces cheiks modernes qui roulent en automobile et s\u2019adonnent à l\u2019art de la fauconnerie, laissant paître à demeure un ostentatoire troupeau de dromadaires, insigne de leur richesse.Juchés sur le dossier de leurs quatre roues motrices, ils trucident ce qui court en territoire d\u2019Arabie, ces lapins assassinés à la mitraillette sous les projecteurs, et ces gazelles sur la peau desquelles on grava au calame les premiers brouillons du Coran au temps du Prophète vieillissant.Ils tuent ensuite sans merci ce qui vole en pays étranger, après leur dévastation des faisans de l\u2019Arabie.D\u2019autres que les rois arabes, bien sûr, exterminent des races animales.Nous savons la tuerie apatride.Les chasseurs maures, romains, européens ou touaregs massacrèrent la faune saharienne, les éléphants carthaginois, les lions de l\u2019Atlas, les autruches et les crocodiles vautrés dans les mares, vestiges vivants de l\u2019ère quaternaire humide.Ibraïm, arbitre plutôt que tyran.Dans cette Arabie préislamique dite de l\u2019ignorance, on le consultait même sur les choses sexuelles dont il m\u2019entretint avec une terminologie marine insolite dans la bouche d\u2019un homme du désert.Mais puisqu\u2019il contemplait les siècles.et que les déserts furent jadis des océans.et que les dunes imitent des vagues igées, pourquoi pas?Ibraïm émergeait des eaux originelles et lottait dans celles de ma mémoire\u2026 164 SECTION II Poésie/Création *** Ph.D.en littérature, Claire Varin a aussi étudié le journalisme.Directrice de six collectifs dont Avec Monique Bosco (2017), elle a publié neuf livres, parmi lesquels Rencontres brésiliennes (2007), La Mort de Peter Pan (2009) et Un Prince incognito (2012).Son dernier titre est un essai sur la complexité de nos rapports aux animaux (Animalis, Leméac, 2018).Certains de ses textes ont été traduits en anglais, en espagnol, en italien, en roumain et en portugais, dont Línguas de Fogo (2002), essai sur l\u2019écrivaine brésilienne Clarice Lispector.www.clairevarin.com Références Varin, Claire.2001.« Désert désir », roman.Laval : éditions TROIS.©Claire Varin, tous droits réservés.Extrait choisi par l\u2019auteure et reproduit ici avec son autorisation POSSIBLES Automne 2019 165 Terre inédite VIII Par Hélène Goulet 2009.Acrylique sur toile, 61 x 76 cm.© Hélène Goulet / SOCAN *** Native de Québec, la peintre et pédagogue Hélène Goulet s\u2019achemina à l\u2019École des Beaux-arts de Québec à temps plein, à l\u2019âge de vingt-quatre ans.Après ses études en arts, elle compléta son baccalauréat à l\u2019Université du Québec à Montréal.Privilégiant la peinture, elle explora également le vitrail et la sérigraphie.Ses œuvres furent exposées au Québec et au Canada, en Europe et au Japon.Son enseignement, notamment à l\u2019École des Beaux-arts de Montréal, s\u2019appuie volontiers sur les écrits de grands théoriciens du 20e siècle, dont Johannes Itten pour la couleur. 166 SECTION II Poésie/Création Ta mémoire s\u2019écoule Par Jean-Pierre Pelletier Un jour il ne restera presque plus rien d\u2019elle Des paroles déshabitées la moelle vidée jusqu\u2019au sec du calcaire le rugueux de la pierre la raucité d\u2019un chant d\u2019outre-tombe peupleront l\u2019espace D\u2019autres se souviendront de toi pétriront un pain nouveau à même ton histoire Ils t\u2019auront vampirisé jusqu\u2019à l\u2019oubli eux les déracinés les sans-nom du globe terraqué Ils te recouvriront comme la louve ses petits comme la putain un puceau feront de toi un festin comme la chatte de sa portée Demeureront (peut-être) l\u2019appel des origines une musique originale quelques images de toi aspirées du néant POSSIBLES Été 2020 167 Cannibale son cheval de bataille s\u2019appelle l\u2019état agité désuni de l\u2019amour Mais l\u2019état n\u2019en sait rien si ce n\u2019est de l\u2019agité d\u2019un bref séjour sans lendemain qui vaille seul tu reposes sous un ciel les pores ouverts *** Poète, traducteur littéraire, Jean-Pierre Pelletier collabore depuis une trentaine d\u2019années à des revues, des anthologies, d\u2019ici et d\u2019ailleurs.Il est l\u2019auteur de neuf livres, dont quatre sont des traductions; les autres de son cru.Le dernier, Le crâne ivre d\u2019oiseaux (Éditions des Forges), a vu le jour en 2016.Entre autres projets, deux livres sont en préparation : Boxer avec le vide et Le cœur glacé de la lamme.Références Pelletier, Jean-Pierre.2011.« L\u2019Amnésique » (suivi de « Baraques et baraka »), maelstrÖm compAct, #22.Bruxelles : ©maelstrÖm reEvolution, ©Jean-Pierre Pelletier.Extrait : pp.8-9. 168 SECTION II Poésie/Création Évolution Par Michèle Houle Hors temps (anno x).Photographie numérique.*** Michèle Houle est native de Chicoutimi, au cœur d\u2019une grande nature.Vie et études à Montréal en art visuel et en musique.Travail en recherche audiovisuelle et en production de documentaires.Membre du Chœur de l\u2019UQAM ?la musique : poésie sonore.Écriture et réalisation de vidéos, expositions de photographies avec A.Orlovsky, et de groupe au Stewart Hall.Passage de vie de 8 ans en Espagne avec sa ille.Importance de la poésie en écriture et en photographie; dans la vie.http://www.michelehoule.com. POSSIBLES Automne 2019 169 Grand leuve, grande rivière Par François Baril Pelletier Je suis grand leuve, grande rivière Je palpite comme l\u2019œuf dans les gorges Jusqu\u2019à la rouille des sables Jusqu\u2019à la sève et la morve Jusqu\u2019au sel Des ponts, des vagues Dunes chantées par les pèlerins le sable ! creusé par les voyageurs de lunes et des étoiles la plainte passant par les gerbes * Je suis grand leuve Je chante les équinoxes dans la langue des ancêtres Je suis grand leuve grande rivière passage pour les éperviers Je suis la beauté de la glace qui se brise alliée à l\u2019œuvre indéniable de l\u2019eau qui coule * J\u2019ai la douceur grise du phoque et la rousseur des loutres 170 SECTION II Poésie/Création J\u2019ai le printemps du renard et la voix du cygne la douce et tendre voix du cygne dans la grand-chasse les danses du loup-cervier * J\u2019ai marché, longtemps marché sur des horizons que vous n\u2019imaginez avec dans le sang des onguents de serpents chinois Et j\u2019ai porté la lamme belle vers l\u2019élysée des rives mornes vers l\u2019élysée des larmes * Je suis la tombe et la carapace vide de la tortue sous les draps d\u2019un destin un enfant dans les vagues l\u2019essence d\u2019une conception dans les couvertes la mort d\u2019une naissance * Je suis grand leuve, grande rivière Je m\u2019évapore dans les fjords Je deviens les nuages Je contemple la terre de là-haut de là-bas les abîmes du monde POSSIBLES Été 2020 171 le sang qui coule parmi nous Je suis grand leuve, grande rivière Je l\u2019oublierai sûrement lorsque votre mémoire également se fanera dans les gorges de notre disparition * Quand j\u2019étais une île parmi vous j\u2019ai marché sur les galets j\u2019ai creusé au delà de la peau au large d\u2019un grain de sable une contrée j\u2019ai lutté pour voir la lumière percer l\u2019or de ma loge je me suis vidé de tout ce rembourrage et j\u2019ai trouvé derrière moi en moi un cheval blessé porté par un enfant * Qui m\u2019appelle dans ce sombre lieu qui a voulu voir mon visage parmi les parois de la terre Personne ne me cherchait Je suis resté entre les couches de sédiments et pas une marée ne m\u2019a gonlé le ventre d\u2019étranges résidus 172 SECTION II Poésie/Création dans cet antre au corps épais * J\u2019ai coulé jusqu\u2019ici sans mot et sans histoire et la semence comme une empreinte aux lèvres Je vous ai secourus vous amants de l\u2019agrément chercheurs de métal Vous avez trouvé en moi les sources sombres et désirables de votre accomplissement * Ils sont venus des leuves d\u2019en bas Ils sont venus armés d\u2019une hache et d\u2019une danse macabre tellement que personne ne m\u2019a cru Ils ont laissé leur marque sur ma tête et mon front de sang gantés et leur rouge, belle gorge * Parmi la vague causée par la tempête ai-je besoin de me faire entendre ai-je besoin de dire ou dois-je plutôt me faire muet comme une épave pour écouter chanter le vent par les failles POSSIBLES Été 2020 173 de mon cerveau * Pour vous ai-je besoin de faire un fracas le bruit de l\u2019artiice ou faire l\u2019écriture de mon nom en ces hauts-lieux interdits avec de la graisse de mouton * Me faire plus petit que le mot ou que le refrain de ma naissance celle qui n\u2019a jamais cessé telle un murmure à l\u2019oreille Pour que vous m\u2019écoutiez dois-je prendre la parole qui me persécute * Avant que la mort ne me prenne j\u2019étais ici bien vivant à chercher le refuge dans la demeure des étoiles à voir s\u2019étaler le soleil et les aubes sur l\u2019oriice de ma grotte * J\u2019étais là dans le creuset des horizons 174 SECTION II Poésie/Création dans la courbe des sables parmi les brumes et les forêts sur la hauteur des collines oui, j\u2019étais présent parmi vous et j\u2019ai donné je me suis donné plus qu\u2019un aveugle au chasseur ainsi que le faon aux loups * J\u2019étais là avant l\u2019aube avant la terre et le feu J\u2019étais là avant la misère et les bruits qu\u2019on entend jusqu\u2019au bout de la terre J\u2019étais là avant le fruit qui éclaire avant la pourriture du cadavre que le silence dévore * Puis, vous m\u2019avez remercié de vos carrousels de plastique Vous avez saisi pour qu\u2019ils deviennent vôtres mes temples et mes rizières Vous m\u2019avez abreuvé d\u2019une liqueur épaisse et remis la vase éteinte prise entre vos organes * Je suis grand leuve, grande rivière et quand m\u2019acclamera la terre tout se pliera pour entrer dans mon corps de bouée POSSIBLES Été 2020 175 Je suis grand leuve, grande rivière et tous mes frères le savent lorsque vous verrez le monde et l\u2019être à l\u2019agonie chercher leur délivrance ouvrez mon corps épais et entrez vous verrez mon pays le pays du sang *** Né à Montréal, François Baril Pelletier a vu du territoire ; il a habité les plaines de l\u2019ouest et publiera bientôt son huitième recueil en dix ans dans la terre qui l\u2019a ensuite accueilli : l\u2019Outaouais.Ayant étudié à Ottawa, Montréal et Aix-en-Provence, il s\u2019adonnera à l\u2019écriture poétique, dans une quête esthétique empreinte d\u2019action engagée, comme le démontrent ses actions (parfois satiriques) et son militantisme sur les réseaux sociaux.Après avoir été proclamé lauréat du Prix Le Droit (Déserts bleus, 2015) et mis en nomination pour les Prix du GG (Les trésors tamisés, 2015), ainsi que pour le Prix Trillium (2012), François Baril est maintenant revenu dans sa terre d\u2019origine. 176 SECTION II Poésie/Création Oh mers et monts VII Par Hélène Goulet 2005.Acrylique sur toile, 80 x 80 cm.© Hélène Goulet / SOCAN *** Native de Québec, la peintre et pédagogue Hélène Goulet s\u2019achemina à l\u2019École des Beaux- arts de Québec à temps plein, à l\u2019âge de vingt-quatre ans.Après ses études en arts, elle compléta son baccalauréat à l\u2019Université du Québec à Montréal.Privilégiant la peinture, elle explora également le vitrail et la sérigraphie.Ses œuvres furent exposées au Québec et au Canada, en Europe et au Japon.Son enseignement, notamment à l\u2019École des Beaux- arts de Montréal, s\u2019appuie volontiers sur les écrits de grands théoriciens du 20e siècle, dont Johannes Itten pour la couleur. POSSIBLES Automne 2019 177 Quatre poèmes Par Odelin Salmeron Traduits de l\u2019espagnol par l\u2019auteur El momento de los hechizos Fénix de agua extiendo mis alas en el paisaje.Mi sangre se derrama en cada hoja que convierte en espejos.Mis garras de oro trazan laberintos por tu pensamiento.Cierro las fronteras a las leyes del olvido.La claridad lunar no me toca: sumerge una jauría de silencios entre nuestros gemidos.Me deslizo en la brisa y ahí mismo lavo mis plumas.Mi aroma añil te sigue por todas partes.Ya no camino por las edades sino por los rayos con un vértigo tatuado en la espera.Yo viajo para robar los mitos a las cuerdas de lo inconmensurable.El cielo se abre en tu nombre 178 SECTION II Poésie/Création alarga su silueta fusionándose con el mío.En su argot de arena el horizonte lo repite a lo largo de su línea taciturna.Un destello de cuchillos ilumina mis pupilas y mi visión se convierte en polvareda.Sin agitar las aguas el halcón amarillo se sumerge en un deseo donde nuestro pasado se ahoga.Todavía tengo sed de relámpagos de navíos innombrables cuando escribo el océano con mis labios.La muerte naufraga.Solo falta tu oración para cerrar el lazo del encanto.Sin reposo las horas bailan su vals de lobreguez y pisotean la muerte del presente hasta destruir los calendarios.¿Después del último latido del amanecer cuántos cadáveres nos preceden?Moment de sortilèges Phénix d\u2019eau je déploie mes ailes sur le paysage.Mon sang se déverse sur chaque feuille POSSIBLES Été 2020 179 les transforme en miroirs.Mes ergots d\u2019or tracent des labyrinthes pour ta pensée.Je ferme les frontières aux lois de l\u2019oubli.La clarté lunaire ne me touche point.Elle submerge la meute de silences entre nos gémissements.Je me glisse dans la brise j\u2019y lave mes plumes.Mon arôme indigo te suit partout.Je ne marche plus sur les âges mais sur les éclairs un vertige tatoué sur l\u2019attente.Je voyage pour dérober les mythes aux cordes de l\u2019incommensurable.Le ciel s\u2019ouvre en ton nom allonge sa silhouette se fusionne au mien.Dans son argot de sable l\u2019horizon le répète tout au long de sa ligne taciturne.Un scintillement de lames allume mes pupilles et ma vision se change en nuage de poussière.Sans remuer les eaux le faucon jaune plonge dans un désir où notre passé se noie. 180 SECTION II Poésie/Création J\u2019ai toujours cette soif de foudres de navires innommables quand j\u2019écris l\u2019océan avec mes lèvres.La mort fait naufrage.Il ne manque que ta prière pour refermer la boucle du charme.Sans répit les heures dansent leur valse de noirceur et piétinent la mort du présent à en détruire les calendriers.Depuis le dernier battement de l\u2019aube combien de cadavres nous précèdent ?Reescritura Tuvimos muchos desgarros sin nunca aprender cómo decirnos adiós.Rodeados de horizontes y de agua teníamos todo para ganar todo para perder pero los puentes se derrumbaron antes de nuestra travesía.¿Quién hubiera podido liberarnos del acoso del río?Todavía me pregunto ¿dónde está nuestro puerto?¿nuestra barca?¿y nuestro faro?Oscuro nuestro amor estaba allí POSSIBLES Été 2020 181 a una simple palada imponiéndonos su gusto por la muerte.Vi nuestras máscaras pasar en ila india con apariencia alegre para participar en la próxima actuación.Lo sé: el invierno nos ha cristalizado los recuerdos.Sin embargo, mis deseos lotan ahora y se repiten para encontrar su lugar en tu memoria.¿Cómo traducir tu ausencia si la noche me obliga a reescribir las sombras?Réécriture Nous avons eu maints déchirements sans jamais avoir appris à nous dire adieu.Entourés d\u2019horizons et d\u2019eau on avait tout à gagner tout à perdre mais les ponts se sont écroulés avant notre passage.Qui aurait pu nous libérer du harcèlement du leuve ?Je me demande encore où est notre port ?et notre barque ?et notre phare ? 182 SECTION II Poésie/Création Obscur notre amour était là à portée de rame nous imposant son désir de mort.J\u2019ai vu nos masques passer à la ile indienne avec un semblant de sourire pour aller rejoindre la prochaine représentation.Je le sais l\u2019hiver a cristallisé nos souvenirs.Pourtant mes vœux lottent maintenant et se répètent jusqu\u2019à retrouver leur place dans ta mémoire.Comment traduire ton absence si la nuit m\u2019oblige à réécrire les ombres ?Desaparición Pronuncio tu nombre y te detienes de repente en mis labios.Repito los murmullos de agua recomponiendo las melodías del atardecer.El olor de los templos quemados se dispersa cuando las últimas gotas de mi llamada caen en las nubes de esparto.Las horas están girando entonces los relojes marcan el camino del exilio envenenado por el tiempo. POSSIBLES Été 2020 183 Todo forma círculos etéreos incluso la muerte escondida en el sol de cada crepúsculo.Mis manos están trazando el mapa de la despedida.¿Tus ojos se ciegan o bebí tu mirada?Tus ventanas ya no escrutan nada más.Las cenizas de ayer cubren el fuego negro de hoy.Disparition Je prononce ton nom et tu t\u2019arrêtes sec sur mes lèvres.Je répète les murmures de l\u2019eau en recomposant les mélodies du couchant.L\u2019odeur de temples brûlés se répand lorsque les dernières gouttes de mon appel tombent sur les nuages de sparte.Les heures tournoient puis les horloges marquent le chemin de l\u2019exil empoisonné par le temps.Tout forme des cercles éthérés même la mort cachée dans le soleil à chaque crépuscule.Mes mains tracent la cartographie de l\u2019adieu.Tes yeux s\u2019aveuglent ou est-ce moi qui ai bu ton regard ?Tes fenêtres ne scrutent plus rien. 184 SECTION II Poésie/Création Les cendres d\u2019hier recouvrent le feu noir d\u2019aujourd\u2019hui.Recordatorio Me he convertido en piel de amor de las tantas personas que existen en mí.Rodeado de auroras boreales he alcanzado el in del mundo.El tiempo tenebroso ha terminado.Hacia el futuro mis años de cautiverio van huyendo.Sin encontrar los límites del dolor a perpetuidad cabalgo el viento.Soy el verdugo del silencio de este siglo sin verbos.Mi aullido de Adán resuena y controla el chisporroteo de tu fuego cuando miras atrás a los recovecos íntimos de la ceguera.Te sostengo en mis labios y formo con tu nombre mi eternidad.Mi vida es la tierra sagrada de tus vestigios.Mi sombra sigue siendo el territorio de tus deseos.Mis pupilas son los ojos de la brisa.Todavía puedo ver tu risa rebosante de miedo. POSSIBLES Été 2020 185 Sé que ni siquiera un relámpago robará de tu cuerpo la huella de mis manos ni borrará el lenguaje de mi carne en tu memoria.Aún tú estás sumergido en un temor salvaje e imperecedero.Cierro las puertas de la oscuridad.Sobreviviente de nosotros abro el mar las alforjas llenas de nuestra lluvia.Un océano emerge de estas líneas.Mi tormenta soplará en las muescas del tiempo.Petit rappel Je suis devenu peau d\u2019amour de ces gens qui existent en moi.Entouré d\u2019aurores boréales j\u2019ai atteint la in du monde.Le temps de noirceur est ini.Vers l\u2019avenir mes années captives fuient.Sans trouver les bornes de la douleur à perpétuité je chevauche le vent.Je suis le bourreau du silence de ce siècle sans verbe. 186 SECTION II Poésie/Création Mon hurlement d\u2019Adam résonne et maîtrise le crépitement de ton feu au moment où tu retournes le regard vers les recoins intimes de la cécité.Je te tiens entre mes lèvres et forme avec ton nom mon éternité.Ma vie est la terre sacrée de tes vestiges.Mon ombre demeure le territoire de tes désirs.Mes pupilles sont les yeux de la brise.Je vois encore ton rire débordant de peur.Je sais que même la foudre ne dérobera de ton corps l\u2019empreinte de mes mains ni n\u2019effacera de ta mémoire le langage de ma chair.Tu restes submergé dans une crainte sauvage impérissable.Je ferme les portes de l\u2019obscurité.Seul rescapé d\u2019entre nous-mêmes j\u2019ouvre la mer la besace remplie de nos pluies.Un océan émerge d\u2019entre ces lignes.Ma tempête souflera sur les entailles du temps. POSSIBLES Été 2020 187 *** Odelin Salmeron est né à Cuba en 1943 et réside au Québec depuis 1988.Il a publié quatre recueils de poésie.Deux chez Le Noroît : Rencontre, en 1995 et L\u2019alphabet des étoiles en 2000.Il a fait paraître Les sept chemins du vent chez L\u2019Harmattan en 2008.Son dernier recueil, Le guerrier de soi, fut publié aux Éditions La Grenouillère en 2015.Il a traduit le recueil Exit de la poète mexicaine Ingrid Valencia, paru chez le même éditeur.Il est périodiquement publié en diverses revues au Québec et en Europe. 188 SECTION II Poésie/Création F and G Par Elisabeth AITLARBI 2018.Huile sur toile au couteau, 105 x 90cm.Prix d\u2019Art Abstrait Salon d\u2019Art Contemporain Princes d\u2019Art à Toulouse (France). *** Elisabeth AITLARBI, artiste peintre française, vit et travaille dans son atelier non loin de Toulouse dans le Sud de France.Après un bref passage aux Beaux-Arts de Marseille, elle choisit de poursuivre son apprentissage et sa pratique auprès de grands maîtres de la peinture contemporaine.Pratiquant une abstraction lyrique inspirée des couleurs et paysages des rives de la Méditerranée, elle travaille la matière et la couleur jusqu\u2019à ce que la réalité s\u2019efface laissant libre cours à l\u2019interprétation de l\u2019observateur.« Loin de l\u2019improvisation, son œuvre est réléchie, intuitive, solidement construite, dans des mises en scène soignées, témoignant de l\u2019expression de sa réalité intérieure ».POSSIBLES Été 2020 189 190 SECTION II Poésie/Création Chroniques d\u2019une muse en apnée dans l\u2019âme Par Loui je t\u2019arpente vaste par les fonds froide, je me dilue en ton sang limpide, et me voilà de toutes les mers ma peau bleuie diaphane mes pensées translucides salées dans l\u2019échange des salives et me voilà plus liquide presque belle, maritime je suis au centre d\u2019une autre nuit où des étoiles vivent je dérive comme le sel en suspens les sédiments de l\u2019amour colorée comme une leur sous l\u2019eau ou une étoile ici où toute lueur rayonne aux chants des grands mammifères dans ces courants qui transportent les vies et où migrent les amants je dérive dans la mer où je marine où toi comme un abîme m\u2019interpelles je me retiens aux ilaments d\u2019un autre monde ces relets froids qui font danser le krill dans l\u2019onde mes pieds menus et blancs s\u2019y sont déjà perdus souviens-t\u2019en profond dément dans la fosse sous l\u2019eau d\u2019autres relets un soleil ondoie sur toi dessine d\u2019autres formes sinueuses mes doigts intermittents les bulles de vie nous suivent en chapelets blancs tu as pour moi la forme d\u2019une promesse POSSIBLES Été 2020 191 192 SECTION II Poésie/Création te rechercher aux écumes des rochers comme un goût dans la salive qu\u2019un soleil fait reluire contre coraux peigner ma chevelure baignée sur les pierres et m\u2019étendre vers l\u2019avenir mes ins doigts fouillant le sable pour des souvenirs de coquillages autant de trésors à rouvrir ton corps comme une île sous l\u2019eau mon refuge après les sables et les fonds après un inini pays pour les squales tes coraux creux colorés et tes courbures tout un rocher qui vit où je me réfugie loin des lames bruissement sourd la mer qui se déroule contre galets là plus loin le vent qui l\u2019assèche de lentes caresses POSSIBLES Été 2020 193 dans la courbure bruissement sourd de sable déplacé contre le sable des bouts de bois polis et d\u2019anciens boucliers blancs les mollusques sont sans noyau *** Loui est auteur, poète et dramaturge québécois.Parmi ses pièces présentées : L\u2019Inutile au Théâtre du Maurier du Monument National (Montréal) en 2002, ainsi que Publi-Cité au Théâtre La Chapelle (Montréal) en 2006.S\u2019intéressant aux différents moyens d\u2019expression de la poésie, il remporte le concours de twittérature Prévert 2017 organisé par l\u2019Ambassade française au Canada et, la même année, gagne le second prix du concours de twittérature des Amériques, ainsi que du concours de poésie Antidote de Montréal en Lumière 2017.En mars 2018, son spectacle Dieux Mortels; osmose mots et musique est présenté à la Nuit Blanche du Festival Montréal en Lumière.Quelques mois plus tard il obtient la seconde place au Concours de slam de poésie Québec-France présenté à Gatineau.Enin au printemps 2019, son recueil de poésie Cinq saisons du corps et autres ièvres est publié aux Éditions Maïa (France). 194 SECTION II Poésie/Création Muse en apnée Par Loui 2018.Photomontage numérique.©Loui, tous droits réservés. POSSIBLES Automne 2019 195 Poèmes choisis Par Paul-Georges Leroux ANERCA à Annie Pootoogook1 1 Annie Pootoogook est une artiste inuite de Kinngait (Cape Dorset) : https://www.beaux-arts.ca/magazine/artistes/ en-souvenir-dannie-pootoogook.Nos chemins se sont croisés à deux occasions.Ces brèves rencontres m\u2019ont laissé un souvenir intense.J\u2019ai été bouleversé d\u2019apprendre sa mort tragique et enragé de lire les commentaires racistes du sergent chargé de l\u2019enquête sur son décès.J\u2019ai écrit le poème Anerca bien avant de la rencontrer.Une autre graveure, Monique Dussault, l\u2019avait illustré en poème -afiche.Mais j\u2019ai montré ce poème à Annie et elle l\u2019avait beaucoup aimé.Anerca est le mot inuit pour « âme », aussi racine du verbe « respirer » et de l\u2019expression « faire de la poésie ».Anerca a été choisi par mon ami Edmund (Snow) Carpenter comme titre de son édition (Toronto 1959, 1972) de traductions de vers inuits par Knud Rasmussen, William Thalbitzer et lui-même.L\u2019Anerca de Serge Garant (1961) est une adaptation de deux des poèmes pour soprano, bois, cordes, harpe et percussions : https://youtu.be/RfCaXTF6hCI.L\u2019Anerca de Harry Freedman [1966, commande de Lois Marshall] est une adaptation de trois des poèmes \u2014 un [« Great Sea »] en commun avec Garant \u2014 pour soprano et piano : https://youtu.be/KguyYAmS-pg.Anerca est ici un surnom.Des encres des pierres volcaniques des fragments de tout des plumes et des ossements jonchent son antre Ses yeux se refusent désormais à voir sa bouche à parler Le tendre travail d\u2019invoquer le feu prend pour cette aveugle meurtrie des proportions infinies Elle sait que si ses mains sont humbles c\u2019est que des forces géantes s\u2019y trouvent réduites Elle connait la chaude noirceur de vertèbres nourries de froid?la pluie qu\u2019elle ne peut ressentir sans un émerveillement ancien Elle se rappelle les gestes sacrés Elle a rêvé de loups dévorant le soleil et les étoiles Elle a traversé le mois du loup mangé Son destin cette lune austère consiste à nuancer la carnation des pierres Avec les Crocs du Monde bien ancrés au fond des encres 196 SECTION II Poésie/Création VIK Même ici notre clarté reste spectrale Chaque mot est aux lèvres coûteux chaque phrase un bulletin codé venu de quelque avant-poste Nous exhumons un grandissant sentiment de redoux dont nous avions oublié avoir enfoui la démesure mammouth congelé que le temps avait piégé dans la glace d\u2019un âge révolu Un curieux lyrisme nait de nos nécessités Ton livre de braille est gelé tes doigts sont gelés Ta lecture devient surréaliste Tu l\u2019abandonnes Nous parlons de Svalbard chambre forte planétaire de semences Tu me décris ces réservoirs de puissances telluriques de latences hivernales aux pulsions soyeuses qui ourdissent leur invasion du réel Tu me transfuses cette efférence d\u2019une vie qui se propage en mille trajectoires sibyllines Nous célébrons les rites de passage de ces semis stellaires loin de la lune noire et de la mort Quelle chose étrange que de partager avec toi l\u2019Univers Tu m\u2019enseignes ton nom Nous évoquons tour à tour d\u2019antiques merveilles et comment leur rester fidèle Nous tombons d\u2019accord Tout ce qui importe vraiment sera encore ici dans mille ans Mais la rivière n\u2019a qu\u2019un seul courant Nous convenons de nous revoir Nous convenons d\u2019un autre rêve SKÓGAFOSS Étrange toute-puissante, la musique de Beethoven s\u2019élève d\u2019une tente orange en pleine nuit islandaise pour venir se couler dans le torrent de Skógafoss chute au fracas de fin du monde Se crevasser au nocturne de ces résonances, jusqu\u2019aux racines de l\u2019âme Ressentir la puissance de cet étoilement cette profonde incision au plus secret du monde ces lignes de force d\u2019une onde primitive ces vibrations essentielles d\u2019une vie immense le ruissellement de son tumulte en la limpidité du vif Fara?! fara?! fara?! sagði fuglinn mannkynið getur ekki borið mjög mikið veruleika1 1Va, va, va, dit l\u2019oiseau le genre humain ne peut supporter trop de réalité 1 T.S.Eliot The Four Quartets POSSIBLES Été 2020 197 198 SECTION II Poésie/Création LICHENS I Le masque ne cache pas il aiche Un visage mis en relief inerte évidé de ses yeux un regard aveugle à lui-même porte vers l\u2019invisible Un homme nous interpelle \u2013 Ce masque n\u2019est pas un visage?jamais il n\u2019a embrassé ni grimacé il ne s\u2019est jamais ridé d\u2019émoion?n\u2019a-t-il jamais perdu quelque chose qui lui soit cher?\u2013 Si réponds -tu gravement il a perdu le monde II Le bloc erraique par l\u2019idée qu\u2019il suggère d\u2019une préhistoire vénérable liée à la naissance du temps au commencement de toute chronologie universelle se revêt du presige auguste de l\u2019immanence Inscrutable énigmaique plein de tous les devenirs ce monument mégalithe naturel lointain alors même qu\u2019il est devant nous immobile comme l\u2019éternité inscrit dans le paysage quelque chose de divin?Il est le mystère devenu patent et massif En cete atente sans geste en cete vide et profonde indiférence de sphinx élémentaire muet comme la mort se cache ou se révèle le constat implacable que l\u2019univers a vécu vit et vivra sans nous III Au sein d\u2019une trouble primiivité panique, une aurora borealis, par la puissance de ce lamboiement qu\u2019elle impose dans l\u2019inini nocturne d\u2019un ciel d\u2019encre bleue ce crépuscule permanent de la voûte céleste conduit du frisson au sacré.En elle se dresse la vision d\u2019un regard caché invisible fabuleusement ancien dont l\u2019iris s\u2019allume à travers le froid brasillement numineux Parmi les silencieux hurlevents Les vastes coninuums Nous frôlent Insondables Une légende Parle d\u2019une femme Qui ne cessa de grandir Jusqu\u2019à ce qu\u2019elle devienne Invisible Ses pensées Les aurores polaires Sa voix La voix du gel CE NORSE LIEU S\u2019étoiler au cœur du vif Rendre concret l\u2019inini Survivre au soleil givré d\u2019un hiver inime Tracer de nouvelles cartes?Traîner une boussole brisée Tendre les mains vers la glace pour se les réchaufer Nocturne une moiié de ton année l\u2019autre d\u2019une aveuglante clarté Les caches Les chasses lunaires Sillonner le silence scinillant Gueter les signes surgissant le main sur le blanc esseniel Tous les poètes habitent le Nord *** Après des études en cinéma, lettres anglaises et françaises, Paul-Georges Leroux a parcouru le monde, s\u2019installant successivement en Islande, en France, en Grèce et à Los Angeles.Il a scénarisé documentaires et ilms de iction.Il a collaboré, ici comme ailleurs, avec plusieurs artistes visuels.Dans sa préface au recueil Les Clefs du Monde, Yves Préfontaine écrit : « une obsession tellurique qui me touche particulièrement à travers la quête que nous partageons et l\u2019investigation de nos mythes personnels, certes, mais aussi des grands mythes qui couvent sous le givre et la braise de notre nordicité.» POSSIBLES Été 2020 199 200 SECTION II Poésie/Création Kiviup Nulianga (La femme de Kiviu) Par Ningiukulu (Ningeokuluk) Teevee 2008.Lithographie, 57 x 38.2 cm. *** Ningiukulu (Ningeokuluk) Teevee, née en 1963 au Cape Dorset (Kinngait), Nunavut, est une artiste graphique inuite de grande renommée, associée au célèbre studio-coop Kinngait situé dans son village natal et connu mondialement pour l\u2019art inuit qui s\u2019y crée.Finaliste du prix du Gouverneur général en illustration de livres pour enfants récompensant Alego, son début dans ce domaine paru en 2009 aux éditions Groundwood Books / House of Anansi Press, Ningiukulu, dont les premières lithographies dans la collection du studio Kinngait remontent à 2004, est devenue l\u2019une des artistes les plus prisées, polyvalentes et intelligentes du Grand Nord.Sa connaissance encyclopédique de la mythologie inuite, alliée à sons sens rafiné d\u2019équilibre et composition, a suscité un grand engouement de la part des collectionneurs.Ningiukulu a réalisé de nombreuses expositions solo ; par ailleurs, ses œuvres audacieuses et resplendissantes ont fait partie d\u2019expositions d\u2019envergure dans des galeries publiques et des musées.Références Cette notice est basée sur une traduction libre de la biographie de l\u2019artiste publiée en anglais sur le site web de la galerie Dorset Fine Arts : http://www.dorsetinearts.com/ningeokuluk-teevee (page consultée le 13 août 2020).La présente lithographie est reproduite ici avec l\u2019autorisation de la galerie Dorset Fine Arts (une iliale de la West Bafin Eskimo Coop), Toronto.©Tous droits réservés.POSSIBLES Été 2020 201 202 SECTION III Documents Îles-de-la-Madeleine La pêche vaut mieux que Old Harry Par Annie Landry Passer l Les courants dans le Golf SECTION III Documents POSSIBLES Automne 2019 203 La typographie expérimentale entre la lettre et le sens Par Jacques G.Ruelland Si vous voulez passer à la postérité, laissez des écrits qu\u2019on lira ou faites en sorte qu\u2019on veuille lire vos accomplissements.Benjamin Franklin Depuis la fonte de types en plomb et la fabrication de la presse à imprimer par Gutenberg vers 1440, les procédés d\u2019impression ont connu de nombreuses transformations.Au XXe siècle, les journaux disposaient de presses offset modernes à grands tirages.En 1980, l\u2019informatique enterrait la typographie.Aujourd\u2019hui, le numérique remplace tout cela.Mais parallèlement à ces progrès techniques, un secteur des arts graphiques a toujours favorisé la culture par le design de caractères d\u2019imprimerie et l\u2019étude de la transmission des idées en agissant simultanément sur les plans, de la vision et de la pensée : c\u2019est la typographie expérimentale, à savoir la « création d\u2019une nouvelle police de caractères » et l\u2019« utilisation de celle-ci dans la mise en page, ce qui remet en cause la relation typographe/lecteur, suscitant une renégociation constante du processus de communication suivant un schéma qui va du nouveau et du non familier à l\u2019habituel » (Triggs 2004, 8).La typographie expérimentale est donc le legs des concepteurs-fondeurs de caractères de la Renaissance : Alde Manuce, Garamont, Didot, etc.Après le poème graphique Un coup de dés jamais n\u2019abolira le hasard (Mallarmé, 1897) et les Calligrammes (Apollinaire, 1918), la recherche graphique s\u2019est mondialisée.En 1963, Robert Massin réinterprétait La Cantatrice chauve d\u2019Ionesco en attribuant, dans le livret, une police différente à chaque acteur.De 1984 à 2005, le magazine californien Emigre constituait un forum de discussion pour graphistes avant-gardistes.Le caractère typographique est un signiiant polymorphe : il ne signiie pas la même chose pour tout le monde.L\u2019historien Figure : « L\u2019imprimé n\u2019est pas mort ».Affiche du Musée de l\u2019Imprimerie du Québec,conçue par l\u2019École du Design de l\u2019UQAM.Le concepteur de cette affiche délirait-il ?Mais non ! Il s\u2019agit du produit de la recherche en typographie instrumentale 204 SECTION III Documents va y voir un style, une époque, une histoire qui a traversé les siècles : c\u2019est son historicité.Le typographe va le considérer comme une pièce, un morceau de bois ou de plomb typographique de tel corps, de tel style, avec ses caractéristiques techniques igées dans le temps : c\u2019est son ontologie.Mais l\u2019artiste ne va y déceler, en premier lieu, pragmatiquement, qu\u2019un morceau de matière, puis, en second lieu, les multiples discours qu\u2019il pourrait y greffer pour lui donner un sens au sein d\u2019une œuvre d\u2019art qu\u2019il entame à l\u2019instant : c\u2019est son herméneutique.Il interprète ainsi l\u2019objet qu\u2019il a devant lui.Dans le milieu universitaire, l\u2019interprétation est l\u2019orientation de la recherche : on part d\u2019une hypothèse et on bâtit une thèse que l\u2019on défend.Dans le milieu muséal, l\u2019interprétation consiste à rendre l\u2019objet accessible au public en lui faisant dire ce que l\u2019on veut qu\u2019il dise dans le cadre discursif d\u2019une exposition.John Hospers oppose ainsi deux attitudes : l\u2019attitude esthétique, ou la « façon esthétique de regarder le monde », s\u2019oppose généralement à l\u2019attitude pratique, qui ne concerne que l\u2019utilité de l\u2019objet en question (Hospers 1973, 397).Dans ce contexte, le designer fera du type en bois ou en plomb le point de départ du discours qu\u2019il veut tenir et qui se traduira concrètement par la création artistique d\u2019un nouveau design, un nouveau caractère adapté au nouveau message que veut transmettre l\u2019œuvre.Son discours imaginaire et créatif est analogue à celui d\u2019un commissaire qui dispose d\u2019une collection d\u2019objets à mettre en scène pour constituer une exposition.C\u2019est pourquoi l\u2019un et l\u2019autre prennent grand soin à choisir le caractère à partir duquel chacun d\u2019eux va créer son œuvre, l\u2019exposition pour l\u2019un, le design graphique pour l\u2019autre.En outre, cette démarche prend du temps, car une « observation soutenue demeure le seul moyen de comprendre comment les artistes éclairent l\u2019existence humaine.[\u2026] C\u2019est seulement en s\u2019arrêtant devant une œuvre que le spectateur pourra pénétrer dans son monde et y voyager » (Cork 2010, 6-7).Et ce laps de temps de rélexion est d\u2019autant plus long et ardu que l\u2019œuvre est peu signiiante : il est plus facile d\u2019interpréter un tableau de Vinci qu\u2019un caractère en bois ! Mais « comment l\u2019esprit vient-il aux objets ?» questionne André Michel (2013, 5).Il faut ici redéinir la relation typographe/lecteur.Entre l\u2019objet (type) et le lecteur (spectateur) se trouve l\u2019interprète, le typographe-designer.Mais la dialectique qui les anime en les unissant n\u2019est pas celle d\u2019un contexte sociopolitique.Alors que la dialectique marxiste suppose que thèse et antithèse sont signiiantes et engendrent nécessairement une synthèse signiiante, « la pierre n\u2019a pas d\u2019autre espoir que d\u2019être pierre.Mais de collaborer elle s\u2019assemble et devient temple » (Saint-Exupéry, 1948).La pierre et le caractère ont le sens que leur donne le muséologue- artiste-designer graphique.C\u2019est par l\u2019interprétation que s\u2019installe la dialectique \u2013 dont la synthèse pose problème lorsqu\u2019elle est équivoque ou incompréhensible au lecteur-spectateur- visiteur d\u2019exposition.Par cette caractéristique, la dialectique herméneutique dépasse la dialectique sociopolitique.Elle donne à l\u2019objet un pouvoir suggestif puissant et unique qui libère l\u2019imagination de l\u2019artiste ou du designer, lui assure la liberté d\u2019inspiration dont il a besoin pour créer.Le type, aussi insigniiant qu\u2019une pierre, « s\u2019oppose alors au signiié, qui est mobile ; il est lié sans POSSIBLES Été 2020 205 renvoyer pour autant simplement à un signiié », selon Serge Leclaire (cité dans Angenot 1979, 118).La caractérisation de la dialectique herméneutique repose sur la distinction qu\u2019établit Lacan entre la réalité, qui doit être démontrée, et le réel, qui s\u2019afiche comme un donné, ainsi que l\u2019explique Barthes (1987, 519) \u2013 ces deux concepts étant hétérogènes.L\u2019expérience typographique consiste à dépasser ce clivage entre réel et réalité, entre la pierre peu inspirante et son discours au sein d\u2019une exposition, entre le caractère en bois et le sens d\u2019un texte, en donnant une signiication a priori (au sens kantien) au caractère, avant même de l\u2019interpréter et d\u2019en tirer un discours qui formera un texte, une afiche ou une exposition.L\u2019École de design de l\u2019UQAM tente depuis 1974 de transmettre des messages des plus subtils.Partenaire du Petit Musée de l\u2019Impression (maintenant Musée de l\u2019Imprimerie du Québec, MIQ) depuis 2010, cette école multiplie les expériences comme celle qui a consisté, en 2011, à demander à des tandems d\u2019étudiants en graphisme de « traduire » en afiche des textes « inspirants » portant sur l\u2019imprimerie.Le texte que j\u2019avais proposé, « Le bois Hermès », fut choisi par trois tandems d\u2019étudiants.Voici ce texte : Véritable Hermès de la Renaissance, le bois est un puissant messager de la pensée.Lorsqu\u2019un caractère de bois est choisi par le typographe, ce n\u2019est pas pour jouer le rôle d\u2019une nature morte ; c\u2019est au contraire pour réiier les pensées les plus profondes de l\u2019être humain.Le caractère de bois, taillé dans les arbres les plus durs, le merisier, le chêne, le hêtre, tel Hermès transmet les idées des dieux aux hommes.À travers le caractère ne passe pas seulement la cogitation individuelle ; c\u2019est toute la pensée collective, la culture, la civilisation que reçoit le lecteur.Grâce à son art, le typographe n\u2019est pas que le vil répétiteur de la pensée d\u2019autrui ; il est d\u2019abord l\u2019Hermès de tout le savoir humain.À l\u2019instar du plomb typographique, le bois peut aussi bien servir à composer une déclaration de guerre qu\u2019une lettre d\u2019amour, à prêcher l\u2019espoir au lieu de montrer le malheur.Valéry l\u2019écrivait bien en caractères de pierre sur le frontispice du Palais de Chaillot en 1937 : « Il dépend de celui qui passe que je sois tombe ou trésor ; que je parle ou me taise ; ceci ne tient qu\u2019à toi ; ami, n\u2019entre pas sans désir.» Pourquoi ne pas l\u2019écrire en bois ?Les afiches réalisées par les étudiants de l\u2019UQAM à l\u2019aide de caractères typographiques sont des œuvres graphiques étonnantes, pleines de signiications.Les étudiants avaient sélectionné l\u2019une ou l\u2019autre partie de mon texte qui les avait intéressés et l\u2019avaient retranscrite en y mêlant leurs émotions à l\u2019aide des seuls caractères typographiques qu\u2019ils avaient choisis parmi toutes les polices du Musée de l\u2019Imprimerie.Le choix des couleurs est également signiicatif.Ces afiches montrent bien que le choix des types est crucial au départ d\u2019une interprétation herméneutique dans le domaine du design graphique.Un caractère Arial, par exemple, ne « parle » pas comme un caractère Times ; un caractère gras Arial ne parle pas comme un caractère ordinaire Arial ou un maigre Arial.Un caractère romain est bien distinct d\u2019un caractère italique, etc.Mais plus encore lorsque le caractère est doté d\u2019un sens préalable, 206 SECTION III Documents qui ne peut que stimuler l\u2019interprétation que l\u2019étudiant va faire de son œuvre lorsqu\u2019il la créera avec des caractères typographiques seulement.Voici ces trois afiches telles qu\u2019elles ont été éditées dans un petit ouvrage collectif (2011), ainsi que mon texte « Le bois Hermès » : « Le bois », afiche no 9, de Gabrielle Lamontagne-Bluteau et Nadine Brunet, inspirée du texte « Le bois Hermès », de Jacques G.Ruelland.Collectif La Typographie d\u2019art à la rencontre de l\u2019Histoire.p.46. POSSIBLES Été 2020 207 « Un art, une pensée », afiche no 11, d\u2019Éléonore Josset et Laurie Larue, inspirée du texte « Le bois Hermès », de Jacques G.Ruelland.Ibid.«Pourquoi pas ?», afiche no 12, de Vincent Lalonde Dupuy et Thien Nguyen, inspirée du texte « Le bois Hermès », de Jacques G.Ruelland.Ibid. 208 SECTION III Documents Depuis 2007, le Laboratoire de muséologie et d\u2019ingénierie de la culture de l\u2019Université Laval et les Départements de muséologie de l\u2019UQAM et de l\u2019Université de Montréal œuvrent ain d\u2019atteindre plus eficacement le lecteur en renouvelant le graphisme.Depuis 2016, le Montreal Book History Group de l\u2019Université McGill étudie l\u2019histoire des graphies et la transmission des pensées par le graphisme \u2013 nos collègues anglophones n\u2019étant pas en reste en ce domaine.Le Québec ne brille pas seulement par son expertise en aéronautique, en jeux vidéo ou en intelligence artiicielle, mais aussi en typographie expérimentale.Les typoconcepteurs (néologisme que je propose) québécois les plus audacieux participent depuis 2013 au prestigieux Gala Gutenberg, soutenu par l\u2019industrie (imprimeries, journaux, etc.), qui récompense les meilleures productions québécoises en arts graphiques.La typographie n\u2019a pas seulement participé à l\u2019épanouissement de la liberté d\u2019expression au Québec, elle en assure désormais la pérennité grâce à l\u2019expérimentation.Biographie Jacques G.Ruelland, né en Belgique en 1948, a immigré au Canada en 1969.Ancien typographe, B.A.(philo.), M.A.(philo.), M.A.(hist.), M.A.(muséologie), Ph.D.hist.des sciences), il a enseigné la philosophie au Collège Édouard-Montpetit (1979-2010), l\u2019histoire et la muséologie au Département d\u2019histoire de l\u2019université de Montréal (1988-2018).A signé ou co-signé 50 livres (des essais de philosophie, d\u2019histoire et de littérature), environ 150 articles dans des revues arbitrées, deux romans, des nouvelles, des poèmes.Retraité depuis 2018, il commissionne des expositions à caractère historique dans diverses institutions.Références Angenot, Marc.1979.Glossaire pratique de la critique contemporaine.Montréal : Hurtubise HMH.Barthes, Roland.1987.\u201cFrom Work to Text.\u201d Joseph Margolis, ed.Philosophy looks at the Arts.Philadelphia: Temple University Press.Collectif.2011.La Typographie d\u2019art à la rencontre de l\u2019Histoire.Cours de design graphique de l\u2019Université du Québec à Montréal tenu au Petit Musée de l\u2019impression dirigé par Judith Poirier.Montréal : Petit Musée de l\u2019impression/École de design de l\u2019Université du Québec à Montréal.Cork, Richard.2010.« Avant-propos », dans : Stephen Farthing, Tout sur l\u2019art.Montréal: Hurtubise.Hospers, John.1973.\u201cThe Esthetic Attitude.\u201d Melvin Rader, ed.A Modern Book of Esthetics.New York: Holt, Rinehart & Wilson. POSSIBLES Été 2020 209 Michel, André.2013.« Avant-propos », dans : Guy Sioui Durand, L\u2019Esprit des objets.Mont- Saint-Hilaire : La Maison amérindienne.De Saint-Exupéry, Antoine.1948.Citadelle.Paris : Gallimard.Triggs, Teal.2004.La Typographie expérimentale.Paris : Thames & Hudson 210 SECTION III Documents Le géant invisible et l\u2019avenir de l\u2019insécurité alimentaire Par Samuel Morneau Nous sommes la farine dans votre pain, le blé dans vos nouilles, le sel sur vos frites.Nous sommes le maïs dans vos tortillas, le chocolat dans votre dessert, l\u2019édulcorant dans votre boisson gazeuse.Nous sommes l\u2019huile dans votre vinaigrette et le bœuf, le porc ou le poulet que vous mangez pour dîner.[\u2026] (Kneen, 2002, traduction libre, prospectus de Cargill) La sécurité alimentaire est un enjeu politique d\u2019importance autant aux yeux des acteurs internationaux que de ceux de la société civile.C\u2019est aussi, d\u2019où l\u2019intérêt de ce texte, un problème dont l\u2019ampleur est de plus en plus considérée depuis la crise inancière et alimentaire des années 2007 et 2008.L\u2019insécurité alimentaire est caractérisée par un accès inadéquat ou instable à une quantité sufisante de nourriture pour un individu, que cette situation soit constante ou variable, en raison de conditions inancières ou d\u2019absence d\u2019autres ressources.Il est possible de parler d\u2019insécurité modérée lorsqu\u2019il y a une baisse de la quantité ou de la qualité de nourriture ingérée à certains moments d\u2019une année considérée, cette situation ayant des effets négatifs sur la santé, alors qu\u2019il s\u2019agit plutôt d\u2019insécurité sévère lorsque l\u2019accès à la nourriture est absent ou extrêmement instable, causant parfois des problèmes graves de santé (Organisation pour l\u2019alimentation et l\u2019agriculture, 2019).La sécurité alimentaire, de façon logique et dans sa forme la plus simple, suppose que ce type d\u2019instabilité d\u2019accès à de la nourriture est inexistant chez un individu et qu\u2019il est ainsi en mesure de manger à sa faim et d\u2019obtenir les nutriments nécessaires à son bien-être.Le contexte actuel, qui est caractérisé depuis 2015 par une augmentation à la fois de l\u2019insécurité alimentaire sévère et de l\u2019insécurité totale, respectivement de 7,9 à 8,7 % (Banque Mondiale, 2020) et de 23,5 à 25,4 % (Banque Mondiale, 2020), et par une augmentation de la malnutrition autant de façon absolue (Our World in Data, 2020) que relative à la population mondiale (Organisation pour l\u2019alimentation et l\u2019agriculture, 2020), s\u2019observe en parallèle au rôle de plus en plus important d\u2019un nombre de plus en plus restreint de grandes entreprises agricoles, qui pourtant produisent des quantités POSSIBLES Été 2020 211 toujours plus grandes de marchandises agricoles.En 2008, les récoltes mondiales de cultures comestibles permettaient théoriquement une distribution de 4 600 kcal par personne par jour.Dans les faits, après l\u2019approvisionnement du bétail, les mauvaises pratiques d\u2019entreposage et une distribution ineficace, à peine 2 000 kcal demeuraient disponibles par personne par jour, soit une quantité inférieure à la moyenne nécessaire pour un adulte (Friends of the Earth Europe, 2017).En suivant cet ordre d\u2019idées, il apparaît pertinent de se questionner sur la possibilité que la distribution de nourriture soit plus problématique que la production en soi, et sur le rôle des entreprises dans le maintien d\u2019une structure qui encourage l\u2019insécurité alimentaire ain d\u2019assurer une maximisation des proits et du contrôle sur le secteur agricole.Aucune entreprise ne se prête alors mieux à cette analyse que Cargill, un géant américain du commerce agricole mondial en opération depuis 1865.Cargill, et l\u2019agriculture qui englobe le monde Les caractéristiques de Cargill et les méthodes que l\u2019entreprise emploie permettent d\u2019observer aisément en quoi elle est un des piliers du système agricole mondial actuel, et ainsi en quoi elle joue un rôle concret dans la crise alimentaire de 2007-2008 mais aussi dans le maintien d\u2019un niveau d\u2019insécurité alimentaire inacceptable.Cargill est une entreprise privée transnationale établie aux États-Unis, la plus grande entreprise privée américaine en termes de revenus, qui, en 2016, employait 155 000 individus dans 70 pays (Cargill, 2020).En tant qu\u2019entreprise privée, elle est majoritairement à l\u2019abri des inluences politiques gouvernementales, internationales et provenant d\u2019investisseurs, et gère donc ses opérations au-delà d\u2019une conception nationale du commerce, en investissant et s\u2019adaptant (dans une logique purement économique) au contexte agricole local ain de déterminer sa production.Cargill cherche donc à s\u2019implanter dans un maximum de pays où les opérations peuvent être proitables et à effectuer les opérations commerciales dans ces différents pays, plutôt que de se contenter d\u2019exporter des États-Unis.La vision transnationale de Cargill est relétée dans les mots d\u2019un de ses administrateurs : Cargill produit de l\u2019engrais phosphaté à Tampa, en Floride.Nous utilisons cet engrais aux États-Unis et en Argentine pour cultiver notre soja.Le soja est ensuite transformé en farine et en huile.La farine est expédiée en Thaïlande pour nourrir les poulets, qui sont transformés, cuits et emballés pour être renvoyés dans les supermarchés au Japon et en Europe.(Kneen, 2002, traduction libre) À elle seule, l\u2019entreprise générait en 2012 des revenus de 133 milliards de dollars américains et contrôlait 45 % du commerce mondial de grains et 25 % du commerce mondial de l\u2019huile de palme, 42 % des exportations de maïs américain, 30 % des exportations de soja et 20 % des 212 SECTION III Documents exportations de blé, le troisième plus grand transformateur de viande du globe, en plus d\u2019être l\u2019exportateur majoritaire de sucre et de soja au Brésil (Sojamo et Archer Larson, 2012, Friends of the Earth Europe, 2017).La caractéristique principale de Cargill, ou du moins la plus intéressante dans le contexte actuel, est son intégration verticale quasi-parfaite qui accorde à l\u2019entreprise son pouvoir de négociation sur les fermiers, producteurs et vendeurs maintenant une relation d\u2019affaires avec elle.En effet, dans pratiquement toutes les marchandises dans lesquelles elle investit, l\u2019entreprise contrôle tous les niveaux de la chaîne d\u2019approvisionnement, de l\u2019apport en alimentation pour bétail à la vente privilégiée aux supermarchés (EcoNexus, 2013).Cargill fournit aux fermiers l\u2019engrais, les graines et l\u2019alimentation pour le bétail dont ils ont besoin, dirige, à travers les contrats qu\u2019elle maintient avec ses propres iliales ou de petits fermiers, la production sur les terres qu\u2019elle loue, achète, transporte, entrepose et transforme lorsque nécessaire la production susmentionnée, puis exporte ou vend aux supermarchés avec lesquels elle entretient des relations privilégiées.Par-dessus l\u2019ensemble des étapes qu\u2019elle contrôle déjà, l\u2019entreprise effectue aussi de larges opérations inancières, particulièrement dans l\u2019achat et la vente de contrats sur les marchés à terme, où elle s\u2019engage à livrer ou acheter dans l\u2019avenir une quantité de marchandises agricoles à un prix prédéterminé, et dans l\u2019investissement au sein du secteur agricole.Ses iliales inancières effectuent aussi des services spéculatifs et de réduction du risque.À cet ensemble vertical viennent s\u2019ajouter les nombreux moulins, entrepôts, bateaux et aménagements portuaires qui appartiennent à Cargill et sont parfois les seules infrastructures agricoles dans certaines régions spéciiques, qui complètent ainsi un réseau d\u2019information puissant couvrant tous les niveaux de production et de inancement des marchandises agricoles.Il existe donc une réelle domination du système agricole dans les marchandises agricoles que produit Cargill, qui est exercée sur les petits fermiers et le système alimentaire de façon générale.Une mise en situation permet de mieux visualiser l\u2019organisation de l\u2019entreprise.D\u2019abord, Cargill utilise son vaste réseau d\u2019information ain de déterminer s\u2019il est proitable de produire ou transformer une commodité spéciique dans un endroit spéciique en fonction des facteurs qui y sont disponibles et du risque associé.L\u2019entreprise loue ensuite, ou achète dans les rares cas où cela présente un avantage marqué, un ensemble de terres grâce à ses iliales d\u2019investissement et apporte un capital de départ qui rend les opérations possibles.Elle entre ensuite en contrat avec des fermiers qui acceptent de produire pour Cargill en supportant les risques relatifs aux maladies, problèmes de production ou désastres naturels pouvant inluencer la productivité, déresponsabilisant Cargill et déplaçant le risque sur des populations plus vulnérables.Cargill vend ensuite les intrants nécessaires à la production aux fermiers à un prix prémium, allant jusqu\u2019à accorder un prêt sous conditions aux fermiers incapables de s\u2019approvisionner par POSSIBLES Été 2020 213 exemple en bétail et, lorsque la production arrive à terme, rachète les marchandises produites à un prix faible.Ce prix est souvent établi sur les marchés à terme, qui permettent à l\u2019entreprise d\u2019obtenir le prix le plus bas en fonction du contexte de production lorsqu\u2019elle achète et le prix le plus haut lorsqu\u2019elle vend.Certaines denrées, telle l\u2019huile de palme, exigent que les fermiers utilisent les installations appartenant à Cargill, les moulins par exemple, puisqu\u2019aucune autre installation n\u2019est disponible, en empêchant les fermiers de s\u2019extirper de ce type de situation d\u2019exploitation.Cargill gère ensuite le transport et l\u2019entreposage des marchandises, qu\u2019elle conserve lorsqu\u2019elle est en négociation sur les prix ou lorsqu\u2019elle désire hausser leur prix sur les marchés à terme, et redistribue lorsque nécessaire vers ses installations de transformation.Elle vend pour inir ses marchandises non transformées à des entreprises comme Kraft, Unilever ou Nestlé, et ses produits transformés à des supermarchés avec lesquels elle maintient des contrats avantageux pour elle.Tout au long de ce processus, l\u2019entreprise utilise ses iliales inancières ain de pratiquer de la spéculation inancière ou autres opérations de marché, et ainsi augmenter les prix à la vente, et ain de réduire au plus bas le risque qu\u2019elle encourt en produisant.Elle vend aussi divers services de consultation agricole et des dérivés inanciers attachés à sa production agricole qui lui rapportent une large part de son revenu annuel.Ces opérations ne soulèvent pas d\u2019indignation populaire car elles sont pour la plupart invisibles au public.Cargill fait en effet tout en son pouvoir ain de demeurer invisible, que ce soit en conservant le nom des très nombreuses iliales qu\u2019elle achète et fusionne à sa irme, en vendant rarement directement aux consommateurs qui pourraient voir son logo, ou en négociant des conditions politiques et économiques avantageuses à travers ses iliales ou des associations comme l\u2019Association nord-américaine d\u2019exportation des céréales (Kneen, 1999).Cargill est donc un géant tentaculaire dont l\u2019emprise est invisible mais inéluctable, dont l\u2019objectif est de consolider sa puissance sur le système agricole mondial à tous les niveaux.La crise La crise alimentaire de 2007-2008 a été une catastrophe pour la sécurité alimentaire.Les prix moyens entre 2006 et 2008 ont augmenté de 217 % pour le riz, de 136 % pour le blé, de 125 % pour le maïs et de 107 % pour le soja (Murphy, Burch et Clapp, 2012).À la in de 2007, l\u2019indice des prix alimentaires du Economist étaient à leur plus haut niveau depuis 1845, avec une augmentation moyenne du prix des aliments de 75 % depuis 2005 et les réserves de grains à leur plus bas niveau jamais enregistré, soit 54 jours.(Philip, 2009).Dans un contexte d\u2019accès inégal à une quantité de nourriture sufisante, il apparaît immédiatement logique que la situation ait eu un effet disproportionné sur l\u2019insécurité alimentaire.Cependant, Cargill afichait au 214 SECTION III Documents deuxième trimestre de 2008 une augmentation des proits de 62 % comparativement au même trimestre de l\u2019année précédente (Holt-Giménez et Shattuck, 2009).L\u2019année 2008 a été pour Cargill une année record en termes de proits, alors même que certaines estimations indiquent qu\u2019entre 50 % et 80 % des individus en situation de malnutrition chronique sont des fermiers (Hoffman, 2013) qui produisent pourtant les mêmes marchandises agricoles.L\u2019année 2011, autre année d\u2019instabilité des prix des aliments, fut aussi pour Cargill une année de revenus record, cimentant l\u2019idée que l\u2019entreprise est en mesure de proiter de la volatilité des prix qui touche à la fois consommateurs et petits producteurs (Murphy, Burch et Clapp, 2012).En effet, avec le changement des habitudes alimentaires grâce à la diffusion occidentale et du niveau de vie moyen dans les pays considérés en développement, il y a eu une forte augmentation de la demande de la viande.Cette demande nouvelle sous-entend une augmentation des besoins en alimentation pour bétail, produite à partir de céréales, et donc une augmentation du prix des intrants dans la fabrication de la viande.Parallèlement à cette augmentation, la croissance rapide avant la mi-2008 du prix du pétrole et de la valeur des huiles comme l\u2019huile de soja ou de palme a inluencé de manière draconienne le coût des intrants dans la production agricole de façon générale, que ce soit de par les coûts de transport ou sur les prix à la vente.La fabrication accrue des biocarburants a aussi entraîné une hausse importante de la valeur du maïs et du soja sur les marchés, les estimations les plus cohérentes proposant d\u2019ailleurs que 30 % de l\u2019augmentation des prix des aliments est attribuable à la fabrication de biocarburants.Selon les chiffres avancés par Oxfam, une augmentation des prix moyens en nourriture de 1 % équivaut à 16 millions d\u2019individus de plus en situation de faim chronique, ce qui signiierait ici 480 millions d\u2019individus pendant la crise (Murphy, Burch et Clapp, 2012).Le dernier élément, qui était aussi un des plus importants moteurs de la crise inancière, concerne la dérégulation des marchés, ici particulièrement concernant les marchés à terme, l\u2019échange de dérivés inanciers où la valeur des marchandises est attachée à une assurance quelconque et la spéculation inancière sur la production agricole.Un exemple frappant du rôle des marchés à terme et inanciers sur la production agricole est qu\u2019en 2015, alors que la production physique mondiale de maïs était de 968 millions de tonnes, la vente sur les marchés à terme concernait 10 553 millions de tonnes de maïs (Friends of the Earth Europe, 2017).Alors même qu\u2019environ 85 % de la production agricole est consommée à l\u2019intérieur du pays qui la produit, la simple ampleur des échanges concernant les marchandises agricoles sur les marchés inanciers fait en sorte que les marchés boursiers déterminent le prix d\u2019une denrée (EcoNexus, 2013).Les fermiers, eux, en tant que consommateurs de produits industriels, tels les engrais, et en tant que producteurs de matériaux bruts peu chers, font face à un désavantage structurel lourd puisqu\u2019ils ne déterminent pas ces prix de marché, et inissent par ne capturer POSSIBLES Été 2020 215 en moyenne qu\u2019environ 20 % de la valeur du dollar de la production agricole.(Holt-Giménez et Shattuck, 2009).Cargill joue, sans surprise, un rôle à tous les niveaux de production ayant contribué à l\u2019émergence de la crise alimentaire.L\u2019intégration verticale baisse les prix de vente des fermiers, leur impose des risques augmentés, augmente les prix de vente pour Cargill, et crée une volatilité voire une explosion rapide des prix en grande partie à travers les opérations sur les marchés inanciers.Au inal, alors même que les fermiers et les populations en situation d\u2019insécurité alimentaire sont négativement inluencés par les actions de l\u2019entreprise et par la crise alimentaire, Cargill proite de la volatilité des prix et de l\u2019absence de réglementations, qu\u2019elle a pu et su exploiter en utilisant ses réseaux d\u2019informations pour maximiser ses proits sur les marchés à terme.Le réel problème est que Cargill, avec les autres entreprises agricoles semblables, demeure un moteur de développement pour les prochaines crises alimentaires.Ainsi, les dificultés d\u2019approvisionnement causées par la diversion de terres anciennement utilisées pour la production locale de nourriture, l\u2019homogénéité grandissante des cultures en fonction des saisons ou régions géographiques qui limitent l\u2019accès à d\u2019autres cultures et érodent la terre, l\u2019absence de réglementations qui permet de siphonner les ressources locales, autant en main-d\u2019œuvre que naturelles, la concentration extrême des moyens de production et de négociation ainsi que les inégalités et abus qui contraignent les populations locales à maintenir et à encourager ces situations précaires sont toutes des conséquences naturelles du système agricole actuel maintenu par Cargill.Ces conséquences feront sans aucun doute partie de la liste des causes de la prochaine crise, tout comme la inancialisation du monde agricole qui pousse à la spéculation et à l\u2019utilisation des marchés à terme.L\u2019effet environnemental et sur les populations, à long terme, ne fera qu\u2019aggraver les problèmes actuels et la responsabilité de Cargill.Au Brésil, il est estimé que 11 personnes sont déplacées de leurs terres pour chaque personne employée dans l\u2019industrie du soja, dont Cargill est l\u2019exportateur majoritaire, et ces individus sont poussés vers la forêt amazonienne, où ils déforestent pour tenter de subvenir à leurs besoins (Murphy, Burch et Clapp, 2012).Ce type de logique d\u2019exploitation entraîne une chaîne d\u2019événements insoutenables à long terme autant pour la sécurité alimentaire que pour la survie en général des êtres humains.La crise alimentaire de 2008 a entraîné une prise de conscience, autant dans les pays pauvres que riches, à savoir que le système actuel d\u2019approvisionnement et de distribution de nourriture est insufisant ain de garantir la sécurité alimentaire.Ce constat a mené quant à lui à une tentative de réglementation de certains marchés inanciers concernant les marchandises agricoles, par exemple à travers Dodd-Frank qui tente de réduire le risque et donc la volatilité et d\u2019augmenter la transparence.Plus important encore, cette prise de conscience a mené à 216 SECTION III Documents un plus grand investissement et à plus d\u2019achats de terre agricoles à l\u2019étranger ain d\u2019assurer une forme de sécurité agricole, surtout chez les pays possédant peu de terres arables, et à l\u2019entreposage de ressources agricoles produites en surplus.Cette réponse n\u2019est cependant pas une solution soutenable à long terme, puisqu\u2019elle encourage la surproduction qui dégrade les terres ain d\u2019entreposer des surplus et pousse à l\u2019accaparement des terres au sein de pays qui arrivent déjà dificilement à assurer leur propre subsistance (Murphy, Burch et Clapp, 2012).De plus, les entreprises qui offrent cette production accrue sont enin les mêmes qui créent une pression énorme à la productivité accrue ain de répondre à cette demande nouvelle, ce qui s\u2019effectue au détriment d\u2019une gestion responsable à long terme.Le système de production et de distribution demeurant inchangé, Cargill peut accumuler des richesses énormes, alors même que les nations surenchérissent sur un système agricole qui les mènera à leur perte.Peut-être que les changements structurels nécessaires à l\u2019assurance d\u2019une sécurité alimentaire mondiale seront enclenchés lorsque les pays occidentaux seront plus durement touchés par l\u2019insécurité, ce qu\u2019ils vivront de façon de plus en plus importante si le système actuel continue de pousser vers une concentration des intérêts de marché et vers une déréglementation du secteur agricole.Et qu\u2019en est-il de la résistance ?Malgré le rôle important de Cargill, et donc des autres entreprises semblables, dans le maintien de structures économiques et commerciales qui encouragent l\u2019insécurité alimentaire et qui nécessite donc une réponse concertée et eficace, l\u2019implication des organisations internationales et transnationales est généralement inconséquente.Il semble cependant qu\u2019une certaine part des résistances locales et nationales aient eu un effet sur les opérations de Cargill.Les Zaibatsu, de gigantesques conglomérats entretenant des liens directs avec le gouvernement japonais, ont en effet opposé une énorme résistance à Cargill qui, lorsque combinée aux politiques d\u2019auto-sufisance agricole du gouvernement et aux réticences du gouvernement lui-même d\u2019accorder des privilèges économiques à l\u2019entreprise, ont freiné pendant 50 ans toute vraie forme d\u2019implantation de Cargill au pays ; la multinationale faisait en effet du commerce avec le Japon, mais pas au sein du Japon (Kneen, 2002).Des résistances indiennes locales se sont manifestées, quant à elles, par des paysans, qui en 1993 ont brûlé et détruit certaines installations de Cargill ain de bloquer la domination de graines de tournesol transgéniques, et une marche du sel à la date même de celle de Gandhi et accompagnée de mesures juridiques visant à bloquer un projet de mine de sel, menant à un ralentissement de plusieurs années dans les deux projets mais à un échec ultime de la résistance (Kneen, POSSIBLES Été 2020 217 2002).La patience de l\u2019entreprise, ses capacités économiques, son propre lobbying local et le lobbying du gouvernement américain à sa demande font en sorte que presque toutes les formes de résistance inissent par être ineficaces et ce, peu importe le niveau d\u2019organisation.Une des plus grandes réussites s\u2019observe cependant à une vaste échelle.En effet, l\u2019organisation transnationale La Via Campesina, établie dans 81 pays, a mis de l\u2019avant son concept de souveraineté alimentaire par opposition à la sécurité alimentaire.La souveraineté alimentaire s\u2019inscrit dans une logique d\u2019auto-sufisance, d\u2019agriculture respectueuse de ses producteurs, et avance le droit de chaque nation de maintenir et de développer sa propre capacité de produire sa nourriture de base, en respectant les différences culturelles et de production et le droit de produire sa propre nourriture sur son territoire, où le peuple peut et doit pouvoir décider de ses propres politiques agricoles.Elle contient donc le concept de sécurité alimentaire en soi, mais y ajoute un droit à l\u2019autodétermination et une considération importante pour la provenance et la méthode d\u2019obtention de la nourriture, concepts que la sécurité alimentaire ignore consciemment car poussée par le néolibéralisme américain encourageant le libre-échange par-dessous tout (Boyer, 2010).Malheureusement, l\u2019impuissance relative des diverses organisations luttant pour une sécurité ou souveraineté alimentaire accrue demeure aujourd\u2019hui un problème dificile à contourner.Les organisations locales, qui comprennent mieux le contexte agricole les entourant, manquent de moyens ain de s\u2019organiser et de lutter, alors que les organisations internationales et transnationales sont mal équipées pour répondre aux pressions de Cargill, qui s\u2019effectuent par des fusions dissimulées au public, un lobbying extrêmement puissant appuyé par le gouvernement américain, l\u2019intégration verticale mentionnée plus haut et la domination de certains marchés agricoles.Ainsi, une large part du rôle des organisations internationales se rapporte à une tentative d\u2019éduquer les populations touchées sur la puissance et l\u2019organisation d\u2019entreprises comme Cargill et de diffuser un ensemble de normes agricoles d\u2019auto-sufisance, de développement durable et d\u2019auto-détermination des cultures pour les fermiers.Oxfam, GRAIN, la FAO et d\u2019autres tentent ainsi d\u2019éduquer, d\u2019encourager et d\u2019organiser les populations locales mais se heurtent aux différences conceptuelles entre communautés internationales et localités.Un exemple de ce type d\u2019échec s\u2019observe dans la tentative de La Via Campesina de diffuser le concept de souveraineté alimentaire au Honduras pour freiner les réformes agricoles néolibérales, alors même que les populations locales avaient intégré une logique d\u2019auto- sufisance à leur propre concept de sécurité alimentaire, résultant en un échec de la lutte et à une absence d\u2019organisation face à l\u2019ouverture de la production agricole au libre-échange américain (Boyer, 2010).Finalement, les organisations et luttes locales et nationales ne tendent 218 SECTION III Documents qu\u2019à ralentir l\u2019implantation des structures d\u2019exploitation de Cargill, l\u2019entreprise contrôlant tous les niveaux de production économique et un capital politique et inancier monstre, alors que les organisations internationales sont limitées par leur incapacité à ajuster leurs luttes au contexte local et par leur fragmentation qui réduit leur inluence relative.Les grandes organisations, comme la Banque Mondiale et le FAO, ne répondent donc pas au besoin de changements structurels, et les solutions durables proviendront d\u2019autres acteurs, ceux qui se trouvent aux marges les plus durement touchées par ladite structure.Conclusion Ainsi, en considérant la structure de Cargill et son rôle dans le maintien de structures d\u2019exploitation qui encouragent l\u2019insécurité alimentaire, c\u2019est une critique du système néolibéral mondial actuel qui ressort.La recherche de la maximisation du proit et de la consolidation des parts de marché, indépendamment des conséquences négatives en découlant, n\u2019est pas unique au secteur agricole.Il pourrait plutôt même être argumenté que Cargill et les autres entreprises utilisant des méthodes variées ain de consolider leur part de marché et leurs proits, que ce soit à travers l\u2019intégration verticale parfaite, la participation aux marchés inanciers ou le lobbying, ne font que répondre aux pressions du système économique et politique actuel de façon rationnelle.Ces entreprises sont en effet encouragées par les subventions conséquentes, les programmes politiques, la déréglementation ou l\u2019absence de réglementation et la simple existence de possibilités non exploitées.Cela n\u2019excuse aucunement l\u2019indifférence souvent proférée face aux problèmes sociaux, économiques et environnementaux auxquels ils sont en mesure de répondre.Dans le cas des entreprises de production alimentaire, il est cependant extrêmement dificile de punir des moyens qui sont employés par la majorité des grandes entreprises.Qui, après tout, peut de manière réaliste se passer de nourriture, ou espérer produire de façon autonome et indépendante une quantité et qualité de nourriture semblables à ce qui répond présentement à nos besoins tout en maintenant un niveau de vie semblable ?Il existe pourtant un danger futur réel au maintien du système de production agricole actuel, que ce soit au niveau de la sécurité en eau qui est largement dépendante d\u2019une agriculture responsable ou bien de l\u2019insécurité alimentaire causée par la dégradation de terres ou la disparition de fermiers travaillant dans des conditions respectables leur permettant d\u2019assurer un niveau de vie décent à leur famille.Un changement est nécessaire, et devra être accepté par les pays occidentaux qui maintiennent cette domination des structures agricoles, de façon volontaire ou non, sans quoi ces derniers seront eux aussi touchés par de graves crises d\u2019insécurité alimentaire et il sera alors trop tard pour intervenir de façon signiicative.La souveraineté alimentaire est peut-être cette piste d\u2019action tant nécessaire, mais dans tous les cas, l\u2019adoption d\u2019une forme POSSIBLES Été 2020 219 d\u2019agroécologie, qui encourage les cultures variées sur un même sol et la croissance de plants adaptés aux conditions et besoins locaux, ou d\u2019agriculture responsable et non fondée sur une concentration de la production pour tirer avantage d\u2019économies d\u2019échelles dans la recherche de la maximisation du proit, devient de plus en plus urgente.Biographie Samuel Morneau est étudiant à la maîtrise en Science Politique à l\u2019Université de Montréal.Il voue une passion particulière à l\u2019Asie de l\u2019Est et du Sud-Est, aux questions de relations de pouvoir, à l\u2019économie politique et à l\u2019inégalité d\u2019accès aux ressources.Références Banque Mondiale.2020.« Prevalence of moderate or severe food insecurity in the population (%) », Banque Mondiale, https://data.worldbank.org/indicator/SN.ITK.MSFI.ZS.Banque Mondiale, 2020.« Prevalence of severe food insecurity in the population (%) », Banque Mondiale, https://data.worldbank.org/indicator/SN.ITK.SVFI.ZS.Boyer, Jefferson.2010.« Food Security, food sovereignty, and local challenges for transnational agrarian movements: the Honduras case », The Journal of Peasant Studies, 37:2, 319-351.Cargill.2020.« Cargill Worldwide », Cargill, https://www.cargill.com/page/worldwide.EcoNexus, 2013.« Agropoly \u2013 A handful of corporations control world food production », Berne Declaration, Zürich, Suisse, 18 pages.Friends of the Earth Europe.2017.« Agrifood Atlas Facts and igures about the corporations that control 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5:3, 619-635. POSSIBLES Automne 2019 221 Atwater Metro III Par Maja Nazaruk 2019.Photographie numérique. 222 SECTION III Documents Inukjak l Par Maja Nazaruk 2019.Photographie numérique.Maja Nazaruk \u2013 de Varsovie, observatrice de la société nord-américaine, comparatiste, photographe. POSSIBLES Automne 2019 223 Résister à l\u2019Amérique multiculturelle : les défauts démocratiques dans la « Dry Hate » de l\u2019Arizona Par Gavin M.Furrey My own examination of the values and beliefs of the recently born Latin Republic of the United States begins, then, in the crucible where its \u2018new man\u2019 and \u2018new citizen\u2019 is irst shaped, during the horrors and tribulations of an often dangerous voyage.Like the Pilgrims, they\u2019ve learned certain lessons about themselves and their future in their new homes from that crossing.For millions, the irst step on this journey into a new Americanness takes place on the opposite end of the continent from Plymouth Rock, a two-hour drive south of Los Angeles, near the spot where a steel fence dips into the Paciic Ocean.Héctor Tobar, Translation Nation: American Identity in the Spanish-Speaking United States Ce que Héctor Tobar (2006) décrit comme une « nouvelle américanité » fait référence à la position unique dans laquelle les Latino-Américain.e.s se trouvent : ils inluencent substantiellement l\u2019identité et la culture américaines.Cette réalité changeante est de plus en plus évidente pour les Américain.e.s, mais le gouvernement fédéral et celui des États reconnaissent et ne reconnaissent pas stratégiquement cette dimension émergente de l\u2019identité nationale américaine.Les Américain.e.s reçoivent donc deux messages : nos réalités sociales, culturelles et économiques se transforment, mais pas notre réalité politique, et notre héritage et identité nationale.Embrasser une nouvelle américanité à ces niveaux nécessite d\u2019abord de comprendre comment elle se voit résister à ces niveaux.Rien qu\u2019en termes de population, environ 41 millions de résident.e.s américain.e.s, soit 13,4% de la population américaine, parlent espagnol à la maison.Le bureau de recensement a prévu que d\u2019ici 2060, les Hispaniques représenteront 28,6 % de la population totale (CNN 2019).Les changements dans la consommation culturelle relètent ces changements démographiques, ne serait-ce qu\u2019en raison de la pure incitation du marché.Selon une étude, 72,4 % des consommateurs disent qu\u2019ils sont plus susceptibles de faire un achat si les informations sont dans leur propre langue (Kelly 2014).La logique est simple : plus d\u2019espagnol parlé à la maison équivaut à une pertinence croissante de cette langue dans le secteur privé américain.Entre décembre 2018 et septembre 2019, Netlix a augmenté son contenu en espagnol de 224 SECTION III Documents près de 30 000 heures aux États-Unis.Cette augmentation était une stratégie pour inverser le déclin de leurs utilisateurs latino-américain.e.s, dont 1 sur 5 mentionne le «contenu local» comme raison de s\u2019abonner à Netlix (Kay 2020).Selon Forbes, la musique latino-américaine était le cinquième genre musical le plus populaire en 2018, dépassant la musique country (Benjamin 2019).Les Latino-Américain.e.s exercent une inluence non seulement sur les tendances du marché, ils sont également plus éduqué.e.s et plus politiquement actifs et actives que jamais.Au cours de la dernière décennie, 70 % de Latinos de plus ont obtenu des diplômes universitaires qu\u2019au cours des dix dernières années (Araiza 2020), et un nombre record de 32 millions de Latinos devraient avoir le droit de voter en 2020, contre 27,3 millions en 2016 ( Krogstad & Noe-Bustamante 2019).Les chiffres parlent d\u2019eux-mêmes : la vie économique, culturelle, intellectuelle et politique aux États-Unis connaît un épaississement culturel en raison de la participation croissante des citoyens hispanophones.Si les preuves abondent que l\u2019hispanophone est irrévocablement américain, il en va de même pour les preuves que l\u2019identité politique et nationale américaine ne se révèle pas prête à être hispanophone.L\u2019illustration peut-être la plus lagrante de cela a été lorsque le président Donald Trump a supprimé tout le contenu en langue espagnole du site Web de la Maison Blanche en 2017.Les apories abondent, démontrant qu\u2019il y a un long match de lutte en cours dans la construction de l\u2019identité nationale américaine.E pluribus unum, comme nous pouvons le constater à travers diverses politiques, se manifeste comme une stratégie de non- reconnaissance en afirmant des principes « universalistes » prédéterminés par la société anglo- américaine dominante.La citoyenneté libérale, qui est souvent décrite comme l\u2019antithèse de la politique identitaire et des nationalismes, est utilisée pour nier que les politiques de l\u2019État ciblent des groupes spéciiques, ou qu\u2019elles sont le bras fort d\u2019un groupe dans le match.Le cas de l\u2019Arizona peut aider à décrire cette dynamique stratégique.Dans un État où l\u2019expression « it\u2019s a dry heat » est utilisée par les habitant.e.s pour insister que 50 degrés Celsius est en quelque sorte tolérable, on peut faire appel à l\u2019expression « it\u2019s a dry hate » pour décrire comment les politiques sont camoulées dans le langage du libéralisme, et donc passer comme une forme de discrimination « tolérable» En écrivant du point de vue d\u2019un Anglo-américain, j\u2019espère apporter une modeste rélexion sur les possibilités de reconnaître une identité nationale américaine culturellement diversiiée.Je situe mon argument dans une discussion décoloniale plus large, qui reconnaît l\u2019héritage de l\u2019empire dans les relations minoritaires-majoritaires de tous types aux États-Unis.Bien que je me concentre sur nos compatriotes hispanophones, j\u2019espère que ces rélexions pourront également stimuler les discussions avec nos hôtes autochtones.Bien que je convienne avec l\u2019académicien de Lower Brule Sioux, Nick Estes, que « knowledge alone never ended imperialism » (2019: 9), je dirais que dans le but de remettre en question son propre privilège et son hégémonie, c\u2019est peut-être le seul point de départ. POSSIBLES Été 2020 225 L\u2019identité mexicaine comme « l\u2019Autre » et « l\u2019alien » Avant de présenter les politiques récentes, il convient de résumer brièvement l\u2019aube des affrontements américano-mexicains.Aux ins du présent article, la guerre américano-mexicaine peut être interprétée de deux manières: 1) comme une étape essentielle de l\u2019expansion américaine vers l\u2019Ouest et de son projet colonial de peuplement dans son ensemble, et 2) comme une étape essentielle de la formation de l\u2019identité « White, Anglo-Saxon and Protestant » (WASP) qui a joué un rôle central dans le rassemblement des immigrants protestants de divers pays d\u2019Europe sous un seul front américain progressant vers l\u2019ouest.En effet, alors que le Mexique lui-même était un projet colonial à son propre égard, le rôle que ses citoyen.ne.s conquis.es ont joué comme « l\u2019Autre » en relation avec le « soi » américain alors émergent, continue d\u2019éclairer les relations raciales entre les citoyen.ne.s américain.e.s aujourd\u2019hui, ainsi que les attitudes américaines envers notre voisin au sud.Comme le dit John C.Pinheiro, la guerre américano-mexicaine a clariié les hypothèses anti-catholiques de l\u2019identité américaine.Ces hypothèses ont donné naissance à une religion civile américaine (American civil religion), « that can only be described as a triumphalist Protestant and white, anti-Catholic republicanism » (2014).L\u2019anti-catholicisme peut être compris sous l\u2019angle de la race, car il a renforcé l\u2019idée de la Destinée Manifeste selon laquelle « American Anglo-Saxons, by reason of their cultural and racial superiority, were destined to overtake the western hemisphere » (Pinheiro 2014).En ce qui concerne l\u2019identité biculturelle d\u2019une nouvelle Americana, je soutiens que la formation de l\u2019identité américaine qui a utilisé l\u2019identité catholique mexicaine comme son contraire par excellence a depuis évolué logiquement en quelque chose qui continue de défendre soigneusement son domaine par rapport à cet ancien « ennemi » et le décrivant comme « alien ».Ainsi, les négociations sur l\u2019identité américaine en termes de race, de religion et de culture sous-tendent l\u2019expansion américaine vers l\u2019Ouest et l\u2019unité nationale croissante, construisant ainsi une frontière américano-mexicaine dans l\u2019imaginaire collectif avant qu\u2019une frontière ne soit déterminée sur le terrain.L\u2019ALENA, les tendances migratoires et « gagner sa place » Avançons vers l\u2019année 1994 : l\u2019arrivée de l\u2019Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) ratiié par les États-Unis, le Canada et le Mexique.Comme l\u2019explique Jensen (2013), les politiques d\u2019ajustement structurel mises en vigueur par cet accord ont forcé la privatisation des terres appartenant collectivement aux résidents autochtones au Mexique.De plus, les subventions accordées par le gouvernement mexicain aux agriculteurs et agricultrices ont été supprimées, et le maïs américain a inondé le marché mexicain.Incapables de survivre au Mexique, de nombreux travailleurs et travailleuses mexicains ont été attirés vers les États-Unis, où une frontière de plus en plus militarisée a aggravé l\u2019instabilité et la précarité de leur vie.Comme le raconte la juriste Catherine Dauvergne (2009), la frontière américano-mexicaine était, dans les années 1990, relativement facile à franchir.Mais avec une prolifération de méthodes pour « making people illegal », le travail manuel provenant du Sud est obtenu et 226 SECTION III Documents maintenu à un prix bas.Le statut précaire de ces personnes les bâillonne politiquement et permet aux employeurs de soumettre les travailleurs et travailleuses à de mauvais salaires et à de mauvaises conditions de travail.Les valeurs du marché libre et de la propriété privée, qui ont initialement poussé ces migrants vers le Nord, blâment simultanément les personnes sans- papiers pour leur « faiblesse » de ne pas être en mesure de fournir une main-d\u2019œuvre qualiiée ou des fonds sufisants pour « gagner leur place » aux États-Unis.Cette faiblesse est projetée sur le sujet latino, se manifestant dans des stéréotypes tels que celui du « Mexicain endormi », et sert à racialiser davantage les lux migratoires Sud-Nord.La racialisation de l\u2019immigration à la frontière sud se traduit par des politiques nationales discriminatoires, qui visent à placer les Latino-américains en dehors des domaines de l\u2019américanité.La criminalisation et l\u2019extériorisation des citoyen.ne.s en Arizona Aucune loi n\u2019est plus représentative de la dynamique consistant à marquer des individus comme des étrangers inhérents que le projet de loi 1070 du Sénat de l\u2019Arizona adopté en 2010.Cette loi a depuis été rejetée par la Cour suprême des États-Unis en 2016, mais l\u2019héritage de son proilage racial légalement sanctionné illustre la manière dont les élites politiques de l\u2019Arizona ont cherché à naturaliser le doute du droit d\u2019appartenance de certain.e.s résident.e.s.La loi telle qu\u2019elle a été adoptée en 2010 a permis aux agent.e.s d\u2019aborder et de détenir toute personne qui, « with reasonable suspicion », est un « alien who is unlawfully present in the United States », et lui a permis d\u2019interroger sur le statut d\u2019immigration de la personne (section B).Selon Jensen, cette loi exalte le concept du Whiteness car toute personne que les fonctionnaires « peuvent croire illégale » est automatiquement une personne qui respecte physiquement le stéréotype de la personne sans-papiers : Brown (2013: 84).Outre son caractère raciste, la loi n\u2019était pas pratique, car elle visait les « immigrants illégaux » non prioritaires au nom de l\u2019Immigration and Customs Enforcement (ICE).Comme l\u2019écrit l\u2019American Immigration Council, il y avait de 10 à 11 millions d\u2019immigrants non autorisés soupçonnés de vivre aux États-Unis, ainsi qu\u2019un certain nombre d\u2019immigrants légaux qui avaient commis des délits déportables.Le SB1070 inonderait essentiellement l\u2019ICE de demandes de détermination du statut des personnes arrêtées pour « suspicion of being unlawfully present ».L\u2019ICE devrait alors arrêter toute personne sans papiers et la placer dans une procédure d\u2019expulsion, ce qui est problématique pour les priorités de l\u2019ICE (2016).Cette analyse particulière de la loi montre la manière dont l\u2019État de l\u2019Arizona diabolise implicitement la communauté immigrée, car toute infraction, aussi mineure soit-elle, mérite d\u2019être saluée par un organisme dont la priorité est d\u2019expulser des criminels graves.Les partisans du SB1070 ont renforcé les images collectives de l\u2019immigrant criminel, qui doit être appréhendé à tout prix.Comme Jensen interprète les conséquences de SB1070, le sujet latino-américain est non seulement automatiquement coupable d\u2019une infraction de par son être même, mais est également présumé être illégalement présent dans le pays (2013).À cet égard, le sujet hispanophone est simultanément présumé à la fois coupable d\u2019une infraction et sans papiers, et est ainsi rejeté du domaine des citoyenne.s qui respectent à la fois les lois et le pays.Cette loi visait littéralement à extérioriser des POSSIBLES Été 2020 227 individus à proil racial du pays et à implicitement externaliser certains proils physiques de la communauté imaginaire des États-Unis.La politique de la non-reconnaissance : éliminer les études américano-mexicaines Un autre exemple clé de la « haine sèche » de l\u2019Arizona est le House Bill 2281.En 2010, ce projet de loi a éliminé le programme d\u2019études mexico-américaines du Tucson Uniied School District en rendant illégaux les cours qui « promote the overthrow of the United States government », « promote resentment toward a race or class of people »,« are designed primarily for pupils of a particular ethnic group », ou « advocate ethnic solidarity instead of the treatment of pupils as individuals » ( azleg.com) En janvier 2017, une loi qui aurait étendu l\u2019interdiction aux collèges et aux universités n\u2019a heureusement pas réussi à passer le House Education Committee (Ware 2017) D\u2019ofice, le premier article de la loi suggère que de tels cours encouragent « le renversement du gouvernement », et souligne la manière dont le gouvernement est doté d\u2019un caractère ethnique spéciique que la loi défend parce qu\u2019elle interdit l\u2019apprentissage d\u2019un autre patrimoine au sein des États-Unis parce qu\u2019il constitue une « menace » pour son gouvernement.Dans son chapitre sur cette loi, Jensen analyse comment cette loi a renforcé le Whiteness en Arizona sous les auspices de la logique néolibérale (2013).Elle analyse les déclarations du surintendant de l\u2019État pour l\u2019instruction publique, Tom Horne, qui justiie le projet de loi auprès du public comme un moyen d\u2019honorer les valeurs néolibérales comme des valeurs intrinsèquement américaines.Comme l\u2019explique Jensen, certaines déclarations ignorent de manière lagrante la réalité d\u2019une société structurée selon une logique raciale (2013: 92), comme celui-ci : We should be teaching these kids that this is the land of opportunity and if they work hard, they can achieve their dreams.And we should not be teaching them that they\u2019re oppressed and creating an atmosphere which, as some of the teachers testify, they become resentful toward the country, they\u2019ve become resentful toward the government.They should be looking at our country hopefully as a land of opportunity, where they can achieve success.(Keyes, 2010, cité par Jensen 2013).Le simple fait que Horne soupçonne que les cours d\u2019études ethniques apprennent aux étudiant.e.s à être « resentful towards the country » révèle qu\u2019il résiste à l\u2019objectif principal des cours d\u2019études ethniques: permettre aux étudiant.e.s de se voir dans l\u2019histoire nationale, la culture, le patrimoine, et donc, de se voir dans un présent et un avenir national.Ces cours aident les élèves issus des minorités à percevoir le programme comme pertinent pour leur vie.Une étude menée à la Stanford University a révélé que la prise de cours d\u2019études ethniques améliorait à la fois les résultats scolaires et la fréquentation des lycéens au risque de décrochage scolaire.En outre, les accusations selon lesquelles les études ethniques alimentent le ressentiment et la division ne sont pas fondées (Ware 2017). 228 SECTION III Documents L\u2019interdiction des études ethniques en Arizona équivaut à ignorer la proportion hispanique importante de ses étudiant.e.s.Elle était justiiée par les élites politiques par une rhétorique de l\u2019individualisme et de l\u2019égalité des chances, et masquait ainsi une préservation de l\u2019emprise anglo-américaine sur l\u2019histoire, les valeurs et le patrimoine nationaux tout en plaçant simultanément les Mexicain.e.s-américain.e.s à l\u2019extérieur de ces biens publics.L\u2019Arizona a afirmé une forme de non-reconnaissance des récits américano-mexicains qui pouvaient être étudiés à l\u2019école, et a ainsi réafirmé sournoisement la reconnaissance de la religion civile WASP.Il était facile de voir qu\u2019une forme de haine sous-tendait cette politique, mais elle pouvait être interprétée comme quelque chose de « tolérable » lorsqu\u2019elle était vendue sous la forme d\u2019un libéralisme aveugle à la race.En août 2017, le juge fédéral A.Wallace Tashima a déclaré que « both enactment and enforcement [of HB2281] were motivated by racial animus » et violaient les droits constitutionnels des étudiants (Depenbrock 2017).S\u2019il ne fait aucun doute que les étudiant.e.s latino-américain.e.s ont de loin le plus à perdre dans la bataille contre l\u2019interdiction des études ethniques, il convient de poursuivre la rélexion sur une ligne tirée d\u2019un journal : Hispanics make up 61.3% of the Tucson school district (most of which are primarily Mexican American).Tucson doesn\u2019t sit very far from the Mexican border, and there are roughly over 200,000 Hispanics living in Tucson.With a demographic that large, shouldn\u2019t these students have a right to learn about how their two cultures interconnect?(Anderson 2016) J\u2019avance que ce droit va dans deux sens.En tant qu\u2019Américain blanc qui a grandi en Arizona, j\u2019étais très conscient que je vivais dans une société avec au moins deux cultures parallèles.La présence de l\u2019espagnol était une réalité quotidienne.Je l\u2019ai entendu tous les jours et je l\u2019ai vu sous l\u2019anglais sur des panneaux bilingues.Pourtant, je sentais que la culture hispanophone était marginalisée.Je suivais mon premier cours sur l\u2019histoire mexicaine-américaine à l\u2019université quand HB2281 risquait de s\u2019appliquer à ce niveau d\u2019études.C\u2019était surtout au Québec, en m\u2019intégrant à la société francophone, où je fus porté à réléchir plus sérieusement sur mes idées d\u2019identité, de privilège, de statut et d\u2019appartenance, parce que c\u2019était la première fois où je fus amené à adopter une autre lentille.Mon environnement social était mûr pour ces rélexions depuis la première année à l\u2019école.Mon environnement institutionnel, cependant, m\u2019a préparé à maintenir une vision étroite de l\u2019histoire, du patrimoine et de la culture américains.Ma propre blancheur non critiquée a été encouragée de façon « neutre » par mon droit d\u2019être traité « en tant qu\u2019individu » en classe.C\u2019était, je crois, à sa manière une injustice. POSSIBLES Été 2020 229 La liberté cognitive et l\u2019éducation multiculturelle La liberté cognitive est défendue dans la constitution américaine sous le premier amendement par la liberté de religion, de parole, de presse et le droit de se réunir.Cet amendement tente également de garantir la neutralité de l\u2019État en s\u2019assurant qu\u2019il n\u2019adoptera pas une religion établie.Les États-Unis n\u2019ont jamais oficiellement adopté une religion établie, et les querelles catholiques contre protestants n\u2019inluencent plus la conscience collective comme auparavant.Cependant, l\u2019expansion vers l\u2019Ouest dépendait d\u2019une compréhension raciale de ces religions.L\u2019identité américaine qui s\u2019est développée en se comparant à un « Autre » catholique et latino glisse régulièrement dans le vide «neutre» proclamé par le premier amendement.Ce que Pinheiro (2014) décrit comme la première religion civile américaine peut donc être appelée une religion discrètement oficielle, qui n\u2019est pas légalement sanctionnée mais guide néanmoins le comportement des élites politiques.Cette fausse neutralité n\u2019est-elle pas une contrainte de la liberté cognitive et problématique sur la façon dont la majorité se comprend ?Mon argument principal postule qu\u2019il existe une Amérique multiculturelle et que les élites politiques lui résistent à l\u2019injustice de tous les citoyens.Dans le cas de HB2281, l\u2019impossibilité d\u2019étudier les autres dimensions de la réalité américaine a imposé l\u2019universalité de l\u2019identité White Anglo en Arizona.Sans les possibilités et les outils pour interpréter l\u2019histoire différemment, pour entrer dans un dialogue dans lequel il est possible de devenir plus que juste vaguement conscient de l\u2019Autre (nos compatriotes, en fait), il est fonctionnellement impossible de considérer l\u2019identité blanche et anglophone comme une parmi une multiplicité d\u2019identités américaines.Il est fonctionnellement impossible d\u2019explorer qui nous sommes ou qui nous pouvons être en dehors de la lentille du privilège.Ce qu\u2019une éducation multiculturelle offre aux étudiants, ce sont les outils essentiels pour vivre des formes de citoyenneté et d\u2019appartenance américaines plus ancrées, lucides et signiicatives.Car non seulement nous comprenons mieux les histoires et les réalités de nos concitoyen.ne.s, mais nous comprenons aussi mieux nos propres histoires et réalités.Ainsi, notre participation à la société et à une communauté politique se voit éclairée par une pluralité de manières d\u2019être, dont confèrent une conscience libérée et une volonté de partager l\u2019identité nationale.Conclusion Cet article visait à illustrer les façons dont les politiques américaines rejettent la dimension latino-américaine du caractère et de l\u2019identité nationale américaine.J\u2019ai basé cet argument sur la compréhension de la guerre américano-mexicaine comme un moment critique dans la formation subjective d\u2019un « soi » américain et d\u2019un « Autre » mexicain.Ce moment a atteint la in du 19e, du 20e et l\u2019aube du 21e siècle pour continuer à façonner comment les sujets hispanophones et anglophones américains sont créés et recréés au moyen de politiques.Ces politiques se justiient par la logique de la citoyenneté libérale et les valeurs néolibérales de la privatisation, de l\u2019individualisme et du raisonnement du libre marché.Ces valeurs abstraites 230 SECTION III Documents servent à camouler les politiques discriminatoires comme étant aveugles à la race, et défendent simultanément un statut privilégié dans l\u2019héritage des citoyen.ne.s américain.e.s.De plus, j\u2019ai brièvement soutenu que le renforcement du Whiteness porte atteinte à la liberté cognitive de ceux et celles qui en bénéicient, car il inhibe le potentiel de cultiver des formes de citoyenneté et d\u2019appartenance plus critiques, ancrées, robustes, lucides et signiicatives.Comme je l\u2019ai dit au début, l\u2019Amérique multiculturelle existe et leurit encore.Bien que les SB1070 et HB2281 aient depuis été largement abrogés, il reste que les citoyen.ne.s américain.e.s sont responsables de rendre inclusif le « nous » que nos élites politiques représentent.Quant à moi, je vise à rejoindre Héctor Tobar dans l\u2019exploration et la défense d\u2019une Americaness bilingue et multiculturelle.Biographie Gavin Furrey est originaire de Cottonwood, en Arizona, et est actuellement étudiant à la maîtrise en science politique à l\u2019Université de Montréal.Références Anderson, Julia.\u201cWhy You Should Care About House Bill 2281.\u201d The Odyssey Online, The Odyssey Online, 17 Oct 2019, www.theodysseyonline.com/what-is-house-bill-2281-and-why-should-you-care.Araiza, Claudia.\u201cMore Latinos Earned Degrees This Past Decade Than Any Time In History.\u201d The Daily Chela, 12 Jan 2020, www.dailychela.com/latinos-college-degrees/.Benjamin, Jeff.\u201cLatin Music Is Now More Popular Than 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